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+* text=auto
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78257 ***
+
+
+
+
+
+
+ [Cover Illustration]
+
+
+
+
+ _Jeanne_
+
+
+ _Par_
+
+ _George Sand_
+
+
+ [Illustration]
+
+ _Nelson_ _Calmann-Lévy_
+ _Éditeurs_ _Éditeurs_
+ _25, rue Denfert-Rochereau_ _3, rue Auber_
+ _Paris_ _Paris_
+ _1933_
+
+
+
+
+ _GEORGE SAND_
+ (_Madame Dudevant_)
+ _née en 1804, morte en 1876_
+ ————
+ _Première édition de « Jeanne » : 1844_
+
+
+
+
+ JEANNE
+
+
+ NOTICE
+
+ _Jeanne_ est le premier roman que j’aie composé pour le mode de
+publication en feuilletons. Ce mode exige un art particulier que je n’ai
+pas essayé d’acquérir, ne m’y sentant pas propre. C’était en 1844,
+lorsque le vieux _Constitutionnel_ se rajeunit en passant au grand
+format. Alexandre Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au plus haut
+point, l’art de finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui
+devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la
+curiosité ou de l’inquiétude. Tel n’était pas le talent de Balzac, tel
+est encore moins le mien. Balzac, esprit plus analytique, moi, caractère
+plus lent et plus rêveur, nous ne pouvions lutter d’invention et
+d’imagination contre cette fécondité d’événements et ces complications
+d’intrigues. Nous en avons souvent parlé ensemble; nous n’avons pas
+voulu l’essayer, non par dédain du genre et du talent d’autrui; Balzac
+était trop fort, moi trop amoureux de mes aises intellectuelles pour
+dénigrer les autres; car le dénigrement, c’est l’envie, et on dit que
+cela rend fort malheureux. Nous n’avons pas voulu l’essayer, par la
+certitude que nous sentions en nous de n’y pas réussir et d’avoir à y
+sacrifier des résultats de travail qui ont aussi leur valeur, moins
+brillante, mais allant au même but.
+
+Ce but, le but du roman, c’est de peindre l’homme; et, qu’on le prenne
+dans un milieu ou dans l’autre, aux prises avec ses idées ou avec ses
+passions, en lutte contre un monde intérieur qui l’agite, ou contre un
+monde extérieur qui le secoue, c’est toujours l’homme en proie à toutes
+les émotions et à toutes les chances de la vie.
+
+_Jeanne_ est une première tentative qui m’a conduit à faire plus tard
+_la Mare au Diable_, _le Champi_ et _la Petite Fadette_. La vierge
+d’Holbein m’avait toujours frappé comme un type mystérieux où je ne
+pouvais voir qu’une fille des champs rêveuse, sévère et simple : la
+candeur infinie de l’âme, par conséquent un sentiment profond dans une
+méditation vague, où les idées ne se formulent point. Cette femme
+primitive, cette vierge de l’âge d’or, où la trouver dans la société
+moderne? Du moment qu’elle sait lire et écrire, elle ne vaut pas moins,
+sans doute, mais elle est autre, et appartient à un autre genre de
+description.
+
+Je crus ne pouvoir la trouver qu’aux champs, pas même aux champs, au
+désert, sur une lande inculte, sur une terre primitive qui porte les
+stigmates mystérieuses de notre plus antique civilisation. Ces coins
+sacrés où la charrue n’a jamais passé, où la nature est sauvage,
+grandiose ou morne, où la tradition est encore debout, où l’homme semble
+avoir conservé son type gaulois et ses croyances fantastiques, ne sont
+pas aussi rares en France qu’on devrait le croire après tant de
+révolutions, de travaux et de découvertes. La France est pleine, au
+contraire, de ces contrastes entre la civilisation moderne et la
+barbarie antique, sur des zones de terrain qui ne sont séparées parfois
+l’une de l’autre que par un ruisseau ou par un buisson. Quand on se
+trouve dans une de ces solitudes où semble régner le sauvage génie du
+passé, cette pensée banale vient à tout le monde : « On se croirait ici
+à deux mille lieues des villes et de la société. » On pourrait dire
+aussi bien qu’on s’y sent à deux mille ans de la vie actuelle.
+
+Cette vierge gauloise, ce type d’Holbein, ou de Jeanne d’Arc ignorée,
+qui se confondaient dans ma pensée, j’essayai d’en faire une création
+développée et complète. Mais je ne réussis point à mon gré. Il me
+fallut, pour satisfaire aux nécessités du feuilleton, me hâter un peu,
+et, d’ailleurs, je n’osai point alors faire ce que j’ai osé plus tard,
+peindre mon type dans son vrai milieu, et l’encadrer exclusivement de
+figures rustiques en harmonie avec la mesure, assez limitée en
+littérature, de ses idées et de ses sentiments. En mêlant Jeanne à des
+types de notre civilisation, je trouvai que j’atténuais la vraie
+grandeur que je lui avais rêvée, et que j’altérais sa simplicité
+nécessaire. Je fis un roman de contrastes, comme ces contrastes de
+paysages et de mœurs dont j’ai parlé tout à l’heure; mais je me sentis
+dérangé de l’oasis austère où j’aurais voulu oublier et faire oublier à
+mon lecteur le monde moderne et la vie présente. Mon propre style, ma
+phrase me gênait. Cette langue nouvelle ne peignait ni les lieux, ni les
+figures que j’avais vues avec mes yeux et comprises avec ma rêverie. Il
+me semblait que je barbouillais d’huile et de bitume les peintures
+sèches, brillantes, naïves et plates des maîtres primitifs, que je
+cherchais à faire du relief sur une figure étrusque, que je traduisais
+Homère en rébus, enfin que je profanais le nu antique avec des draperies
+modernes.
+
+Les peintres et les sculpteurs de la renaissance l’ont fait pourtant.
+Germain Pilon a habillé les Grâces païennes avec une mousseline ou un
+taffetas qui n’est jamais sorti d’une autre fabrique que de celle de son
+génie; mais il faut être Germain Pilon ou ne pas s’en mêler. Puisse le
+lecteur m’être plus indulgent que je ne le suis à moi-même!
+
+ GEORGE SAND.
+
+Nohant, mai 1853.
+
+
+ DÉDICACE
+ A FRANÇOISE MEILLANT
+
+ « Tu ne sais pas lire, ma paisible amie, mais ta fille et la mienne
+ont été à l’école. Quelque jour, à la veillée d’hiver, pendant que tu
+fileras ta quenouille, elles te raconteront cette histoire qui deviendra
+beaucoup plus jolie en passant par leurs bouches. »
+
+
+
+
+ TABLE
+
+ _Pages_
+ _Notice_................................ 5
+
+ _Dédicace_.............................. 9
+
+ _Prologue_.............................. 13
+
+ _I._ _La Ville gauloise_............. 27
+
+ _II._ _Le Cimetière_.................. 45
+
+ _III._ _La Maison de la Morte_......... 61
+
+ _IV._ _L’Orage_....................... 82
+
+ _V._ _L’Érudition du Curé de
+ campagne_..................... 96
+
+ _VI._ _Le Feu du ciel_................ 118
+
+ _VII._ _La Pierre d’Ep-Nell_........... 132
+
+ _VIII._ _La Lavandière_................. 149
+
+ _IX._ _Adieu au village_.............. 163
+
+ _X._ _Les Projets de mariage_........ 185
+
+ _XI._ _Le Poisson d’avril_............ 203
+
+ _XII._ _Un Gentleman excentrique_...... 218
+
+ _XIII._ _Le Frère et la Sœur_........... 233
+
+ _XIV._ _Sir Arthur_.................... 256
+
+ _XV._ _Nuit blanche_.................. 272
+
+ _XVI._ _La Velléda du mont Barlot_..... 289
+
+ _XVII._ _La Grande Pastoure_............ 306
+
+ _XVIII._ _La Fenaison_................... 321
+
+ _XIX._ _Amour de Jeune homme_.......... 338
+
+ _XX._ _Adieu à la Ville_.............. 359
+
+ _XXI._ _Le Mirage_..................... 374
+
+ _XXII._ _La Tour de Montbrat_........... 394
+
+ _XXIII._ _Le Vagabond_................... 415
+
+ _XXIV._ _Malheur_....................... 438
+
+ _XXV._ _Conclusion_.................... 459
+
+
+
+
+ _JEANNE_
+
+
+ PROLOGUE
+
+DANS les montagnes de la Creuse, en tirant vers le Bourbonnais et le
+pays de Combraille, au milieu du site le plus pauvre, le plus triste, le
+plus désert qui soit en France, le plus inconnu aux industriels et aux
+artistes, vous voudrez bien remarquer, si vous y passez jamais, une
+colline haute et nue, couronnée de quelques roches qui ne frapperaient
+guère votre attention, sans l’avertissement que je vais vous donner.
+Gravissez cette colline; votre cheval vous portera, sans grand effort,
+jusqu’à son sommet; et là, vous examinerez ces roches disposées dans un
+certain ordre mystérieux, et assises, par masses énormes, sur de
+moindres pierres où elles se tiennent depuis une trentaine de siècles
+dans un équilibre inaltérable. Une seule s’est laissée choir sous les
+coups des premières populations chrétiennes, ou sous l’effort du vent
+d’hiver qui gronde avec persistance autour de ces collines dépouillées
+de leurs antiques forêts. Les chênes prophétiques ont à jamais disparu
+de cette contrée, et les druidesses n’y trouveraient plus un rameau de
+gui sacré pour parer l’autel d’Hésus.
+
+Ces blocs posés comme des champions gigantesques sur leur étroite base,
+ce sont les menhirs, les dolmens, les cromlechs des anciens Gaulois,
+vestiges de temples cyclopéens d’où le culte de la force semblait bannir
+par principe le culte du beau; tables monstrueuses où les dieux barbares
+venaient se rassasier de chair humaine, et s’enivrer du sang des
+victimes; autels effroyables où l’on égorgeait les prisonniers et les
+esclaves pour apaiser de farouches divinités. Des cuvettes et des
+cannelures creusées dans les angles de ces blocs, semblent révéler leur
+abominable usage, et avoir servi à faire couler le sang. Il y a un
+groupe plus formidable que les autres, qui enferme une étroite enceinte.
+C’était peut-être là le sanctuaire de l’oracle, la demeure mystérieuse
+du prêtre. Aujourd’hui ce n’est, au premier coup d’œil, qu’un jeu de la
+nature, un de ces refuges que la rencontre de quelques roches offre au
+voyageur ou au pâtre. De longues herbes ont recouvert la trace des
+antiques bûchers, les jolies fleurs sauvages des terrains de bruyères
+enveloppent le socle des funestes autels, et, à peu de distance, une
+petite fontaine froide comme la glace et d’un goût saumâtre, comme la
+plupart de celles du pays marchois, se cache sous des buissons rongés
+par la dent des boucs. Ce lieu sinistre, sans grandeur, sans beauté,
+mais rempli d’un sentiment d’abandon et de désolation, on l’appelle _les
+Pierres Jomâtres_.
+
+Vers les derniers jours d’août 1816, trois jeunes gens de bonne mine
+chassaient au chien couchant, au pied de la _montagne aux pierres_,
+comme on dit dans le pays.
+
+— Amis, dit le plus jeune, je meurs de soif, et je sais par ici une
+fontaine vers laquelle mon chien court déjà, comme à bonne connaissance.
+Si vous voulez me suivre, sir Arthur sera peut-être bien aise de voir de
+près ces pierres druidiques, bien qu’il en ait vu sans doute de plus
+curieuses en Écosse et en Irlande.
+
+— Je verrai toujours, répondit sir Arthur, avec un accent britannique
+bien marqué; et il se mit à gravir la colline par son côté le plus
+roide, pour marcher en ligne droite aux pierres jomâtres.
+
+— Quant à moi, dit le troisième chasseur, qui avait l’air moins
+distingué que les deux autres, quoique sa physionomie eût plus
+d’expression et son œil plus de vivacité, je n’espère pas trouver ici de
+gibier, c’est un endroit maudit; mais je vais à la recherche de quelque
+chèvre, pour la soulager de son lait.
+
+— _Vous ne devez pas!_ dit l’Anglais, dont le parler était toujours
+obscur à force de laconisme.
+
+— Prenez garde, Marsillat, cria le premier interlocuteur, le jeune
+Guillaume de Boussac, qui se dirigeait vers la fontaine; vous savez bien
+que sir Arthur est le grand redresseur de nos torts, et qu’il ne voit
+pas d’un bon œil vos attentats contre la propriété. Il ne veut pas qu’on
+saccage les murs de clôture, qu’on gâte les sarrasins, ni qu’on tue la
+poule du paysan.
+
+— Bah! reprit le jeune licencié en droit, le paysan sait bien prendre
+sa revanche au centuple.
+
+Sir Arthur était déjà loin. Il avait une manière de marcher en rasant la
+terre, qui n’avait l’air ni active ni dégagée, mais qui gagnait le
+double en vitesse sur celle de ses compagnons. C’était un chasseur
+modèle; il n’avait jamais ni faim ni soif, et les jeunes gens qui le
+suivaient avec émulation maudissaient souvent son infatigable
+persévérance.
+
+Bien que Guillaume de Boussac et Léon Marsillat ne fissent que bondir et
+s’essouffler, l’Anglais, pareil à la tortue de la fable, qui gagne sur
+le lièvre le prix de la course, examinait depuis un quart d’heure la
+disposition et les qualités minéralogiques des pierres jomâtres, quand
+ses deux amis vinrent le rejoindre.
+
+— Diable de fontaine! disait M. de Boussac en faisant la grimace; elle
+a un goût de cuivre qui ne me donne pas grande idée du _trésor_!
+
+— Ces maudites chèvres, disait Marsillat, n’ont pas une goutte de lait!
+au lieu de brouter, elles ne songent qu’à lécher les pierres. Est-ce
+qu’elles auraient le goût de l’or?
+
+— _Or? trésor?_ demanda sir Arthur, en les regardant d’un air étonné.
+
+— C’est qu’il faut vous dire, repartit Guillaume de Boussac, qu’il y a
+une tradition, une légende sur cet endroit-ci. Vous n’ôteriez pas de la
+tête de nos paysans, à ce que prétend Marsillat, qu’un trésor est enfoui
+dans cette région.
+
+— Cette croyance les rend fous, dit Marsillat. Les uns supposent ce
+trésor enterré sous ces pierres druidiques; d’autres le cherchent plus
+loin, dans la montagne de Toull-Sainte-Croix, que vous voyez, à une
+heure de chemin d’ici.
+
+L’Anglais regarda le sol maigre et pierreux, les bruyères qui
+étouffaient le fourrage, les chèvres efflanquées qui erraient à quelque
+distance.
+
+— Il y a un trésor dans les terres incultes, dit-il : mais il faut un
+autre trésor pour l’en retirer.
+
+— Oui, des capitaux! dit Marsillat.
+
+— Et des paysans! ajouta Guillaume. Cette terre est dépeuplée.
+
+— _Des hommes, et puis des hommes_, reprit l’Anglais.
+
+— _Comprends pas_, dit Guillaume en souriant, à Marsillat.
+
+— Pas de maîtres et pas d’esclaves; des hommes et des hommes! reprit
+sir Arthur, étonné de n’avoir pas été compris, lui qui croyait parler
+clair.
+
+— Est-ce qu’il y a des esclaves en France? s’écria Marsillat en
+haussant les épaules.
+
+— Oui, et en Angleterre aussi! répondit l’Anglais sans se déconcerter.
+
+— La philosophie m’ennuie, reprit à demi-voix Marsillat en s’adressant
+à son jeune compatriote; votre Anglais me dégoûterait d’être libéral.
+Combien voulez-vous parier, Guillaume, ajouta-t-il tout haut, que je
+monte sur la plus haute et la plus lisse des pierres jomâtres?
+
+— Je parie que non, répondit M. de Boussac.
+
+— Voulez-vous parier ce que nous avons d’argent sur nous?
+
+— Volontiers, cela ne me ruinera pas. Je n’ai qu’un louis.
+
+— Eh pardieu, je n’ai qu’une pièce de 5 francs, moi, reprit Marsillat
+après avoir fouillé toutes ses poches.
+
+— C’est égal, je tiens! dit M. de Boussac.
+
+— Et vous, _Mylord_? reprit Marsillat : que pariez-vous?
+
+— Je parie une pièce de 5 sous de France, répondit sir Arthur.
+
+— Fi donc! j’ai cru, dit Marsillat, que les Anglais étaient fous des
+paris. Ils ne méritent guère leur réputation. Cinq sous pour monter
+là-dessus!
+
+— C’est plus que cela ne vaut.
+
+— Par exemple! Il y a de quoi se casser bras et jambes!
+
+— Alors, je ne parie rien, ou je parie 1,000 livres sterling contre
+vous que vous y monterez.
+
+— L’argent n’est rien, la gloire est tout! s’écria gaiement Marsillat;
+je tiens vos 5 sous et je monte.
+
+— C’est comme cela qu’on se tue, dit Arthur en lui ôtant froidement des
+mains son fusil armé dont il voulait s’aider.
+
+Marsillat fit des efforts inouïs, des miracles d’adresse, et après
+s’être écorché les mains en glissant plus d’une fois jusqu’à terre,
+après avoir cassé ses bretelles et mis au désespoir son chien qui ne
+pouvait le suivre, il parvint à se dresser d’un air de triomphe sur la
+plate-forme du dolmen. Savez-vous, s’écria-t-il, que ces pierres étaient
+des idoles? me voilà sur les épaules d’un Dieu!
+
+— Écoutez, Léon, lui cria le jeune de Boussac, si vous trouvez là-haut
+la druidesse Velléda, faites-nous-en part.
+
+— Bah! Je n’aime pas plus votre druidesse que votre Chateaubriand!
+répondit Marsillat, qui se piquait de libéralisme. Vive Lisette! vive le
+charmant Béranger!
+
+— Écrivain de mauvaise compagnie, reprit le jeune homme avec dédain.
+N’est-ce pas, sir Arthur? est-ce que vous pouvez supporter ce
+chansonnier de taverne?
+
+— Béranger! grand poète! dit tranquillement l’Anglais.
+
+— Un poète, lui! dites donc Chateaubriand!
+
+— Et Chateaubriand grand poète, reprit l’Anglais sans s’animer
+davantage.
+
+— Allons, vous n’entendez rien à la littérature française, cher
+_allié_, vous êtes un véritable Anglais.
+
+— Je suis, quand je dis cela, un véritable Français, répondit sir
+Arthur, et un jour, Chateaubriand, Béranger, se donneront la main.
+
+— Ce jour-là, repartit le jeune noble, Marsillat trouvera la druidesse
+Velléda sur la grande pierre jomâtre.
+
+ Quoi! Lisette, est-ce vous...?
+
+chantait Marsillat en parcourant la plate-forme du dolmen, et en sautant
+d’un bloc à l’autre. Tout à coup il s’arrêta, et son chant fut
+interrompu par une exclamation de surprise.
+
+— Qu’est-ce donc! un lièvre? un serpent? s’écria Guillaume.
+
+— Velléda? demanda sir Arthur en souriant un peu.
+
+— Non! Lisette, répondit Marsillat; pas laide du tout, ma foi! mais
+est-elle morte?
+
+Et il disparut dans la coulisse que formait l’écartement des deux plus
+grosses pierres druidiques. Guillaume de Boussac, voyant qu’il ne
+répondait plus à ses questions, poussé par la curiosité d’une aventure,
+se mit en devoir d’escalader le rocher; mais sir Arthur, moins pressé et
+nullement ému, lui fit remarquer qu’en tournant l’enceinte de roches et
+en rejoignant Marsillat par l’intérieur, il aurait beaucoup plus vite
+atteint son but. Ce fut l’affaire de quelques instants, et tous trois se
+trouvèrent réunis autour de la druidesse endormie.
+
+— C’est un petit enfant, dit l’Anglais.
+
+— Cela? ça a quatorze ou quinze ans, répondit Marsillat; peut-être
+plus!
+
+— Je n’aurais pas cru, dit Guillaume.
+
+— La race du pays est comme cela, reprit Marsillat; les filles jusqu’à
+seize ans, et les garçons jusqu’à vingt, sont tout petits et conservent
+des traits enfantins; ils se développent tout d’un coup, et deviennent
+grands et forts, lorsqu’on les croyait noués pour toujours. C’est la
+même chose que pour les poulains et les taureaux.
+
+— Oh! ce n’est pas la même chose, dit sir Arthur, scandalisé d’entendre
+parler si légèrement de l’espèce humaine.
+
+— Comme elle dort! dit Guillaume de Boussac; un coup de fusil ne la
+réveillerait pas.
+
+— J’ai envie d’essayer, dit Marsillat en cherchant à prendre l’arme de
+sir Arthur, qui la lui refusa avec fermeté, trouvant la plaisanterie
+cruelle et dangereuse.
+
+— C’est le sommeil de l’ange ou de la bête, reprit Guillaume. Elle est
+jolie, n’est-ce pas, Léon? Je ne peux voir que son profil, qui n’est pas
+laid.
+
+— Je voudrais voir _son_ figure, dit l’Anglais qui, par quelques fautes
+de langue, donnait parfois, sans le savoir, un tour assez plaisant à ses
+discours ordinairement graves.
+
+— Oh! _son_ figure est _beau_! répondit Marsillat avec l’indifférence
+que lui aurait inspirée une créature ruminante. Je l’ai vue; c’est le
+beau type bourbonnais, qui se mêle sur la frontière au type marchois,
+moins sévère, mais plus piquant à mon gré. Si elle n’avait pas renfoncé
+son nez sous son bras, vous verriez une vraie beauté bourbonnaise, et
+cela plairait à _mylord_, j’en suis sûr, car il a des yeux tout comme un
+autre, malgré sa philosophie.
+
+Guillaume de Boussac voulut pousser la dormeuse du bout de son fouet
+pour la réveiller; l’Anglais s’y opposa, en disant d’un ton et avec un
+accent qui provoquèrent un éclat de rire :
+
+— Laissez dormir l’innocence.
+
+— On peut bien la faire remuer sans la réveiller, dit Marsillat en
+avançant la main pour retourner la tête de la pastourelle.
+
+— Mettez votre gant! dit Guillaume, en le retenant; les enfants de ce
+pays sont si malpropres!
+
+— C’est vrai, reprit Marsillat en ramassant un brin d’herbe dont il
+chatouilla le front de la jeune fille.
+
+Elle fit le mouvement de chasser une mouche importune, et se retourna
+avec ce gros soupir sans effort et sans tristesse, qui soulève la
+poitrine des enfants endormis, et qui a une harmonie particulière, une
+pureté de souffle qui inspire je ne sais quel attendrissement. Puis,
+sans ouvrir les yeux, elle prit à son insu une pose incroyablement
+gracieuse. Son bras était rejeté au-dessus de sa tête, et sa main brune,
+mais effilée et petite, rejeta en arrière sa coiffe de toile grise, et
+resta entr’ouverte sur ses cheveux d’un blond cendré magnifique. C’était
+bien le plus frais visage humain qui eût jamais bravé sans voile et sans
+ombrelle les ardeurs du soleil de midi. Il est certains cantons du Berri
+et des provinces limitrophes, où, malgré l’absence d’arbres, et en dépit
+d’une vie exposée à toutes les blessures du hâle, la carnation des
+paysans est aussi pure et aussi délicate que celle des Vénitiens et des
+montagnards des Alpes graïennes. Dans les endroits où ce caractère n’est
+pas général, il se produit et se perpétue dans certaines familles, et
+c’est une opinion assez répandue, que ces familles sont d’origine
+anglaise, les Anglais ayant occupé, comme on sait, assez longtemps nos
+provinces du centre pour y mélanger leur sang avec celui des indigènes;
+mais nous croirions plutôt que le pur sang de la race gauloise primitive
+s’est conservé jusqu’à nos jours sans mélange, dans quelques tribus
+rustiques de nos provinces centrales.
+
+La dormeuse était donc blanche comme l’aster des prés et rosée comme la
+fleur de l’églantier. Mais sa beauté eût pu se passer de cette recherche
+particulière à la race des oisifs. Ses traits étaient admirables, son
+front humide, un peu bas comme celui des statues antiques. Les lignes
+les plus pures et un calme angélique dans la physionomie lui donnaient
+une ressemblance frappante avec ces beaux types que l’art grec a
+immortalisés. Sa taille n’était pas développée, et annonçait pourtant la
+souplesse et la force; elle était vêtue de haillons qui, dans leur
+désordre pittoresque, ne la déparaient nullement. Ses pieds nus
+reposaient dans l’herbe, et sa bouche entr’ouverte laissait voir des
+dents superbes. La véritable beauté est toujours chaste et inspire un
+respect involontaire. L’Anglais n’était pas d’humeur à s’en départir, et
+ses deux étourdis compagnons en subirent l’ascendant irrésistible.
+
+— Ma foi, ce n’est pas Lisette, c’est Velléda, dit Marsillat en
+baissant la voix par un sentiment instinctif.
+
+— Et pourquoi Lisette ne _serait-il_ pas _beau_ comme Velléda? demanda
+sir Arthur.
+
+— Va pour Velléda, va pour Lisette! répondit Marsillat; si j’étais
+peintre, je voudrais _croquer_ cette divine créature... Et si j’étais
+seul, ajouta-t-il, revenant à son naturel, je voudrais savoir si cette
+chevrière a tant soit peu d’esprit.
+
+— Monsieur Marsillat, dit Arthur d’un air solennel, allons-nous-en.
+
+— Oui, oui, allons-nous-en, dit Marsillat après avoir ri de la
+vertueuse sollicitude de l’Anglais. On se repent toujours d’avoir
+regardé les belles Marchoises; la plus sotte et la plus novice en sait
+assez long pour compromettre le plus prudent et le plus discret d’entre
+nous. Au diable toutes les Vellédas et toutes les Lisettes de nos
+champs!
+
+— Je ne comprends pas, reprit sir Arthur en s’échauffant un peu au feu
+de son indignation intérieure, qu’il vous vienne de pareilles pensées à
+la vue d’un enfant. Vous n’êtes pas dignes, Messieurs, de contempler la
+beauté.
+
+— Oui, oui, _mylord_ est seul digne de contempler la _biouté_, dit
+Marsillat, en contrefaisant l’accent comique de sir Arthur. Sir Arthur
+ne s’en aperçut pas. Le mot ne sonnait pas autrement à son oreille qu’il
+ne l’avait prononcé, et il souriait d’un air de pitié paternelle, quand
+les jeunes gens le traitaient de mylord avec une affectation ironique.
+
+— Attendez, Messieurs, dit Guillaume : Marsillat a gagné son pari, et
+je lui dois un louis que je le défie de prendre où je vais le mettre.
+
+En même temps, il déposa doucement, dans la main toujours ouverte de la
+dormeuse, le napoléon qu’il avait parié.
+
+— Vous avez raison, dit Marsillat, et je suis bien fâché de n’avoir que
+cinq francs à joindre à votre aumône. Halte-là, _Mylord_, ajouta-t-il
+après avoir déposé son écu dans la main de la petite paysanne, et en
+voyant que sir Arthur se fouillait à son tour. Vous n’avez parié que
+cinq sous, et vous ne devez pas mettre davantage à l’offrande.
+
+— D’autant plus, dit sir Arthur, après avoir retourné toutes ses poches
+d’un air consterné, que je n’ai rien autre chose sur moi.
+
+— Je crois bien! vous avez tout donné en chemin, reprit Guillaume qui
+connaissait l’extrême libéralité de l’Anglais. Son sommeil obstiné
+m’amuse, ajouta-t-il, en jetant un dernier regard sur la chevrière. Je
+voudrais voir son étonnement quand elle trouvera ces trois pièces dans
+sa main en se réveillant.
+
+— Elle croira que le diable s’en est mêlé, répondit Marsillat, ou tout
+au moins les fées qui hantent, comme chacun sait, les pierres jomâtres
+au coup de midi et au coup de minuit.
+
+— Puisque nous faisons le rôle des fées, dit Guillaume, et que nous
+voici trois, nombre consacré dans tous les contes merveilleux, je suis
+d’avis que nous fassions chacun un souhait à cet enfant.
+
+— Ça va, dit Marsillat, et étendant la main sur la tête de l’enfant :
+Ma belle, lui dit-il, je te souhaite un gaillard vigoureux pour amant.
+
+— Ma charmante, je te souhaite un protecteur riche et généreux, dit M.
+de Boussac en souriant.
+
+— Ma fille, je te souhaite un honnête mari qui t’aime et t’assiste dans
+tes peines, dit à son tour l’Anglais avec un sérieux et un accent de
+conviction qui arrêtèrent un instant la gaieté de ses compagnons.
+
+Tous trois s’éloignèrent des pierres jomâtres, croyant avoir porté
+bonheur à l’enfant, chacun à sa manière, et ne se doutant guère que
+leurs aumônes allaient devenir dans sa petite main l’instrument de leurs
+destinées.
+
+
+ I
+ LA VILLE GAULOISE
+
+Environ quatre ans après cette aventure, M. Guillaume de Boussac
+repassait pour la première fois au pied du mont Barlot, sur lequel
+s’élèvent les pierres jomâtres; et, en regardant de loin ces monuments
+druidiques, en se souvenant d’y avoir été conduit jadis deux ou trois
+fois par des parties de chasse au temps des vacances, il ne se rappelait
+nullement la prétendue druidesse dont la main avait reçu son aumône.
+Cette futile circonstance était sortie de sa mémoire et n’y revint que
+longtemps après.
+
+Le jeune baron de Boussac, d’aimable et folâtre collégien, était devenu
+un charmant jeune homme, encore rose et blanc comme une demoiselle, au
+dire des gens du pays, mais assez robuste pourtant, et d’une physionomie
+plutôt sérieuse qu’enjouée. Le temps et la réflexion avaient mûri son
+caractère, son extérieur et ses goûts. Il ne bornait plus ses promenades
+à l’exploration des pierres jomâtres, au delà desquelles il ne s’était
+guère aventuré autrefois; maintenant il s’enfonçait dans les montagnes,
+monté sur un joli cheval anglais, et muni d’un léger portemanteau qui
+annonçait des projets de voyage pour deux ou trois journées. Arrivé à
+son château de Boussac depuis moins d’une semaine, et s’ennuyant déjà de
+l’esprit arriéré de la petite ville, il avait embrassé sa mère, en la
+prévenant d’une absence dont elle avait de son côté promis, avec plus de
+tendresse que de sincérité, de ne prendre aucune inquiétude. La journée
+était superbe, le soleil du matin commençait à sécher la rosée sur les
+bruyères; notre jeune chercheur d’aventures ne pouvait se faire
+d’illusions sur le confortable des gîtes qui l’attendaient. On lui avait
+vanté les beaux points de vue et les antiquités du pays plus que les
+auberges, et il se promettait de supporter en stoïcien, sinon tout à
+fait en chrétien, les fatigues et les privations d’une excursion
+poétique dans un pays inculte, dépeuplé et presque sauvage.
+
+Guillaume n’était pas très directement le descendant du fameux maréchal
+de Boussac, un des compagnons de la Pucelle, un des vainqueurs des
+Anglais et des libérateurs de la France sous Charles VII. Pour justifier
+le principe que les grands noms ne doivent pas périr, le mariage d’une
+petite nièce de cette maison avait porté, au temps de Louis XIV, la
+seigneurie et le nom de Boussac dans une famille de bons gentilshommes
+du pays. Guillaume n’avait pas examiné de trop près son arbre
+généalogique; comme bon nombre de nobles à l’époque de la Restauration,
+il avait ravivé dans son âme les idées chevaleresques, et, suppléant par
+la force de l’imagination à celle du sang, il croyait consciencieusement
+sentir celui des anciens preux couler, sans mélange, dans ses veines.
+C’était un brave jeune homme, un peu réservé de manières et très sincère
+de cœur, sage comme un enfant de famille élevé sous les yeux d’une mère
+pieuse, enfin romanesque comme on l’était encore à vingt ans, il y a
+vingt ans. Cet heureux temps n’est plus. Aujourd’hui nos fils sont
+sceptiques et blasés sur les bancs du collège. Mais en 1820, on n’était
+que désespéré avec Werther, René ou le Giaour, et cela était infiniment
+préférable; car on pratiquait le désespoir en amateur, et on le portait
+en homme de goût. Guillaume n’en était pas même au point de se croire
+malheureux; il n’était que mélancolique, et il trouvait dans la poésie
+du Christianisme assez de belles inspirations pour se réfugier, sinon
+bien sérieusement, du moins très sympathiquement, dans le sein d’une
+religion fraîchement remise à la mode. Ajoutons qu’il avait reçu
+certains bons principes de morale, qu’il avait de nobles instincts, que
+tout ce qui était lâche et bas lui répugnait, et qu’il avait lu trop de
+beaux livres pour ne pas se faire de sa destinée une sorte d’idéal
+romantique propre à le maintenir dans le respect, même peut-être un peu
+exagéré, de soi-même.
+
+Perdu dans ses pensées et repassant dans son esprit les pompeuses
+descriptions de la Gaule poétique de Marchangy, il laissa sur sa gauche
+le camp romain de Soumans, et se dirigea, un peu à l’aventure, vers la
+montagne de Toull qu’il s’était promis de visiter avec attention, et
+qu’il n’avait jamais vue que de loin. En dépit des instances de sa mère,
+il n’avait voulu se faire accompagner d’aucun guide, d’aucun domestique,
+afin de mieux se livrer à ses impressions dans la solitude, et peut-être
+aussi de braver plus de hasards.
+
+Il passa devant le mélancolique cimetière de Pradeau, jeté au flanc de
+la colline, comme un appel aux prières du voyageur; et, se guidant sur
+les nombreuses croix de pierre blanche plantées, comme des vedettes, de
+distance en distance, pour prévenir les accidents au temps des neiges,
+il arriva enfin vers onze heures du matin au pied de la montagne de
+Toull.
+
+La montagne de Toulx ou plutôt Toull-Sainte-Croix est une antique cité
+gauloise conquise par les Romains sous Jules César, et détruite par les
+Francs au IV^{e} siècle de notre ère. On y trouve des antiquités
+romaines, comme à peu près partout en France; mais là n’est pas le
+mérite particulier de cette ruine formidable. Ce qui en reste, cet amas
+prodigieux de pierres à peine dégrossies par le travail, et où l’on
+chercherait en vain les traces du ciment, ce sont les matériaux bruts de
+la primitive cité gauloise, tels que les employaient nos premiers pères.
+Au temps de Vercingétorix, trois enceintes de fascines et de terre
+battue, revêtues de pierres sèches, s’arrondissaient en amphithéâtre sur
+le flanc de la colline. La colline s’est exhaussée depuis de toute la
+masse des matériaux qui formaient la ville, et maintenant c’est
+littéralement une haute montagne de pierres, sans végétation possible,
+et d’un aspect désolé. Une quinzaine de maisons et une pauvre église,
+avec la base d’une tour féodale et un seul arbre assez mal portant,
+forment au sommet du mont une misérable bourgade. Et voilà ce qu’est
+devenue une des plus fortes places de défense du pays limitrophe entre
+les Biturriges et les Arvernes, territoire vague que les nouvelles
+délimitations ont fait rentrer assez avant dans la circonscription du
+département de la Creuse, mais qui jadis a été alternativement Berri et
+Marche, Combraille et Bourbonnais. Le comté de la Marche était lui-même
+une formation du moyen âge, qui se resserrait ou s’étendait au gré du
+destin des batailles, et selon les vicissitudes de la fortune de ses
+princes. Toull fut, au moyen âge, l’extrême frontière du Berri sur la
+limite du Combraille. C’était l’ancienne division gauloise. Le
+Combraille était le pays des _Lemovices_. La division des départements
+est admirable en tous points, sauf celui de jeter un dernier voile
+d’oubli sur l’histoire déjà assez obscure des petites localités.
+
+L’habitant de ces montagnes, attaché à un pays aride, et habitué à une
+sobriété parcimonieuse, est le plus âpre au gain qui soit au monde. Il
+est actif et industrieux comme tous ceux qu’une nature marâtre dresse au
+joug de la nécessité. Il aime ce sol ingrat qui ne le nourrit pas, et
+quand il a fait la vie de maquignon ou de maçon bohémien, dans sa
+jeunesse, il revient mourir de la fièvre sous son toit de chaume, en
+léguant à sa famille le prix de son travail ou de son talent. Plus
+ouvert et plus civilisé que celui des heureuses vallées limitrophes du
+Berri, il accueille mieux l’étranger et s’en méfie davantage. Il est,
+selon l’expression de Balzac, _aimable comme tous les gens très
+corrompus_. Cependant il vaut mieux que sa réputation, et, quand il se
+mêle d’être estimable, il ne l’est pas à demi. Il joint alors la probité
+et le dévouement à l’esprit, à l’activité, au courage, à la
+persévérance.
+
+Les femmes s’expatrient aussi dans leur jeunesse, et font volontiers les
+fonctions de servantes dans les provinces voisines. Lorsqu’elles sont
+belles, elles y deviennent vite des servantes maîtresses, et la femme
+légitime berrichonne ne doit pas essayer de lutter contre la concubine
+marchoise. Celles qui, après une vie pure et laborieuse, rentrent dans
+leurs montagnes pour se vouer aux soins de la famille, sont
+d’excellentes ménagères, et celles qui n’en sont jamais sorties ont une
+candeur souvent préférable à _l’acquis_ de leurs compagnes.
+
+Le premier indigène de la montagne de Toull auquel Guillaume de Boussac
+s’adressa était un rusé compère, jovial, railleur et affable; mais il
+était de ceux qui pratiquent la méfiance, cette sagesse du pauvre qui ne
+se laisse éblouir ni par les beaux habits ni par les douces paroles.
+Aussi, ne se dérangea-t-il de la pierre où il était assis, mangeant son
+pain noir, et faisant _gratis_ la conversation avec le jeune voyageur,
+que lorsque celui-ci eut ajouté à ses demandes de service, le mot _en
+vous récompensant_, qu’on lui avait recommandé de ne jamais oublier dans
+ce voyage. Aussitôt qu’il eut prononcé cette formule magique, le vieux
+Léonard ferma lestement son couteau, mit le reste de son fromage dans sa
+poche, et, prenant les rênes du cheval, qui ne gravissait plus la voie
+pavée qu’avec effort, il se mit en devoir de conduire Guillaume au
+meilleur gîte possible.
+
+— Je vous conduirais bien chez le maître d’école, lui dit-il, mais il
+n’aurait à vous offrir que des ognons crus. Je vous conduirais bien
+aussi chez M. le curé; mais il a pris mon garçon avec lui pour aller
+dans la montagne porter le bon Dieu à une femme qui se meurt. Je vous
+conduirais bien chez moi; mais ma femme est aux champs, et il faut que
+j’aille creuser la fosse de celle qui va mourir; car _c’est moi qui
+suis_ le sacristain de la paroisse... Je vous conduirais bien encore à
+l’auberge... mais il n’y en a point. Je vais vous mener tout droit chez
+la mère Guite, qui a un fameux bouchon, et où vous ne manquerez de rien.
+Vous avez apporté tout ce qu’il vous faut, n’est-ce pas? Est-ce que vous
+n’avez pas d’avoine sous votre valise? Et dedans, vous avez bien du pain
+blanc et une bouteille de vin?
+
+— Je n’ai rien apporté du tout, répondit Guillaume, et je vois que je
+dois m’attendre à ne rien trouver.
+
+— Rien?... vous n’avez rien?
+
+— Rien qu’un peu d’argent, dit Guillaume, qui le vit disposé à lâcher
+tout doucement la bride de _Sport_, son beau cheval anglais.
+
+— Avec de l’argent on fait bien des choses, reprit le sacristain; venez
+toujours, et on tâchera de vous trouver ce qu’il faut.
+
+Guillaume avait mis pied à terre, et à chaque pas il s’arrêtait pour
+examiner les pierres qui s’élevaient en monceaux blanchâtres sur les
+deux marges du chemin. En les retournant il cherchait à y retrouver une
+trace de travail humain; et comme il n’en apercevait qu’un grossier et à
+peine sensible, il commençait à regarder comme très conjecturale
+l’existence de la capitale des _Cambiovicenses_, lorsque le paysan,
+devinant sa pensée, lui dit :
+
+— C’était de la bâtisse, Monsieur, n’en doutez point. Il y en a ici de
+deux sortes, une si bien cimentée qu’on ne peut séparer la pierre du
+mortier (mais celle-là est rare, et il faut creuser pour la rencontrer);
+l’autre, qui est plus ancienne, et qui n’a jamais dû être gâchée qu’en
+terre. C’était, à ce qu’il paraît, la manière de bâtir dans les temps
+anciens, du temps des Gaulois, il y a au moins deux cents... bah!
+qu’est-ce que je dis? au moins quatre cents ans!...
+
+— Oui, au moins, répondit Guillaume en souriant. Êtes-vous quelquefois
+sorti du pays?
+
+— Oh! oui, Monsieur; j’ai été à Boussac bien souvent, et à Chambon
+aussi!
+
+— Jamais à Paris?
+
+— Jamais, et pourtant je suis aussi bon maçon qu’un autre. Faut bien
+être maçon chez nous, puisqu’il n’y a que de la pierre; mais je ne
+pouvais pas suivre les autres[1]. Je suis boiteux, comme vous voyez, et
+je l’ai été de jeunesse. C’est pour ça qu’on m’a fait sacristain; je
+balaie l’église et je sers la messe; je suis fossoyeur aussi, et j’ai
+appris à faire la cuisine. C’est moi qui fais les repas de noces et les
+enterrements, sans compter que j’aide aux baptêmes. Et vous, Monsieur,
+avez-vous été à Paris?
+
+— Presque toute ma vie.
+
+— Vous êtes peut-être ingénieur des routes? Vous devriez bien faire
+arranger les nôtres.
+
+— Elles en auraient grand besoin; mais je ne suis pas ingénieur.
+
+— Vous n’êtes pas _mercier_ (marchand colporteur)? Non, vous avez un
+trop petit paquet, et cependant vous auriez là une belle bête pour
+porter la balle.
+
+— Je ne suis pas mercier non plus. Et Guillaume coupa coupa aux
+questions du sacristain-cuisinier-fossoyeur, en lui ôtant des mains la
+bride de son cheval, pour le faire entrer avec précaution sous la porte
+basse de l’étable à chèvres de la mère Guite. Une vieille fée à menton
+barbu vint lui en faire les honneurs, et, tout en l’aidant à essuyer les
+flancs de Sport avec de la paille, elle fit la seconde partie dans le
+duo de questions que Léonard avait entamé. — C’est vous qui êtes le
+garçon (le fils) à M. Grandin de Gouzon? — Venez-vous de Boussac?
+— Allez-vous boire les eaux d’Évaux? — Vous êtes peut-être le neveu à
+madame Chantelac, qui demeure à Chatelus?
+
+— M’est avis, dit la vieille sans se rebuter des dénégations laconiques
+du jeune homme, que vous êtes M. Marsillat, pas le vieux, qui est mort,
+mais le jeune, qui est _homme de loi_ à Boussac?
+
+— Je ne suis ni le vieux ni le jeune Marsillat, répondit Guillaume.
+
+— _Ouache!_ vieille sans yeux! reprit le sacristain. Vous avez bien des
+fois vu le garçon à M. Marsillat! Il est noir, et celui-là est blondin!
+
+— Peut-être bien! mais moi, je ne connais pas les monsieurs les uns des
+autres. Ça me paraît qu’ils sont tous habillés et tous faits de même.
+C’est la vérité que je n’y connais rien, ma foi!
+
+— Votre fille n’est pas comme vous, mère Guite, elle les connaît bien.
+Appelons-la donc un peu, _pour voir_! Claudie! Claudie[2]! Viens donc
+là! Je veux te parler!
+
+— Qu’est-ce que c’est donc que vous voulez? répondit une voix fraîche
+et claire qui partait de dessus la tête de Guillaume; et presque
+aussitôt il vit apparaître une figure brune, appétissante et décidée, à
+la trappe de l’abat-foin.
+
+— Amène-nous du frais au bout de ta fourche, dit Léonard, et
+regarde-moi ce jeune monsieur. Le connais-tu?
+
+— Non.
+
+— Ça n’est donc pas M. _Lion_ Marsillat?
+
+— Eh dame, vous savez bien que non, vieux _innocent_! vous connaissez
+M. Marsillat aussi bien que moi.
+
+— Oh! par exemple, Claudie, c’est ça des mensonges; je ne le connais
+pas si bien que toi!
+
+La jeune fille haussa les épaules, devint rouge, et se retira
+précipitamment de la trappe.
+
+— Pourquoi est-ce que vous dites toujours des bêtises à ma fille, vieux
+vilain? dit la mère Guite, qui ne paraissait pourtant pas trop fâchée.
+
+— Faut bien rire un peu, surtout devant les bourgeois, répondit le
+narquois Léonard. Sans cela ils nous croiriont trop bêtes! c’était tant
+seulement pour vous montrer que Claudie connaît les monsieurs.
+
+— Taisez votre méchante langue! Claudie n’a pas besoin de regarder les
+monsieurs. Les monsieurs la regardont, si ils voulont.
+
+— _Avis aux voyageurs!_ pensa Guillaume; mais ce n’est pas moi qui irai
+sur les brisées de Marsillat. Ces sortes de conquêtes ne me tentent
+guère. — M. Léon Marsillat vient donc souvent par ici? demanda-t-il au
+sacristain.
+
+— _Plus souvent qu’à son tour!_ répondit Léonard d’un air malin en
+clignant de l’œil.
+
+— Est-ce qu’il a des affaires par ici? demanda encore Guillaume,
+feignant de ne pas comprendre, afin de savoir quel prétexte Marsillat
+pouvait donner à ses apparitions dans ce pays sauvage.
+
+— Il vient soi-disant pour acheter des bêtes Monsieur, car nous élevons
+du bestiau dans nos herbes, et notre _chevaline_ surtout a du renom.
+
+— Je le sais.
+
+— Mais _ouache_! M. Marsillat marchande toutes les pouliches du pays
+sans rien acheter! ou bien, quand il achète, il fait semblant de se
+dégoûter bien vite, et il revient pour troquer. Il y met du sien dans
+tout ça. Mais quand on veut s’amuser, ça coûte. Son père était comme lui
+dans son temps. Il n’y a que la mère Guite qui ne s’en souvienne pas,
+depuis qu’elle a aux trois quarts perdu les yeux; mais sa fille voit
+clair pour deux.
+
+— Taisez-vous donc une fois, deux fois! dit la vieille, et prenez donc
+la fourche. Vous voyez bien que ce monsieur fait la litière lui-même,
+pendant que vous chantez comme un vieux sansonnet.
+
+— Faut pas vous fâcher, Guite! votre fille n’est pas la seule qui cause
+avec M. _Lion_.
+
+— Et même je vous dis, moi, que c’est avec elle qu’il cause le moins.
+
+— Heu! heu! je sais bien qu’il y en a une autre avec qui qu’il voudrait
+bien s’entendre; mais il n’y a pas moyen. Claudie! Claudie! c’est-il pas
+vrai qu’il y en a une autre? et que, pendant que vous gardez vos bêtes
+dans le bois de la Vernède ou du côté des _pierres-levées_, M. _Lion_
+passe avec son fusil, et qu’il s’asseoit dans les fossés, et qu’il fait
+la causette, soit avec l’une, soit avec l’autre?
+
+— Tout ça, c’est un tas de faussetés! cria Claudie avec aigreur, en
+s’approchant de nouveau de la trappe, d’un air courroucé. Vous êtes la
+plus mauvaise langue de l’endroit, et c’est pas qu’il en manque!
+
+— Tout de même, continua Léonard en riant, il y en a une de vous
+autres, les jolies filles, qui ne veut plus aller aux champs avec vous,
+parce qu’elle dit que vous attirez trop la société. C’est peut-être
+qu’elle voudrait garder la société pour elle seule. C’est peut-être
+parce que vous êtes jalouses d’elle et que vous la bougonnez. C’est
+peut-être aussi qu’elle veut rester comme il faut être _pour attraper le
+bœuf_.
+
+— Parlez pas de ça! s’écria la mère Guite, avec une colère véritable.
+Vous avez le diable au bout de la langue, à ce matin!
+
+— Non! faut pas parler du bœuf devant les étrangers, répondit Léonard
+d’un air ironique. Ils pourraient vous le prendre. Tenez-le bien, da!
+
+Le jeune baron, voyant qu’ils commençaient à parler par énigmes, et
+trouvant peu de plaisir à entendre les propos grivois du sacristain, se
+disposa, en attendant que la faim le ramenât impérieusement à ce triste
+gîte, infecté de l’odeur de la lessive et des fromages, à aller explorer
+les antiquités de Toull-Sainte-Croix. Il avait l’esprit sérieux autant
+qu’on peut l’avoir à son âge quand on a reçu une éducation un peu
+efféminée. Il aimait la campagne et les paysans de loin, dans ses
+souvenirs. Il les rêvait alors, graves, simples, austères comme les
+Natchez de Chateaubriand. De près, il les trouvait rudes, malpropres et
+cyniques. Il s’éloigna, dégoûté déjà de l’envie qu’il avait eue de
+causer avec eux.
+
+Après avoir regardé les trois lions de granit, monuments de la conquête
+anglaise au temps de Charles VI, renversés par les paysans au temps de
+la Pucelle, brisés, mutilés et devenus informes, qui gisent le nez dans
+la fange, au beau milieu de la place de Toull, Guillaume se dirigea vers
+la tour féodale, dont les fondements subsistent dans un bel état de
+conservation, et dont un habitant de l’endroit s’est fait un caveau pour
+serrer ses denrées. Il l’a recouverte de terre au niveau du premier
+étage et a pratiqué des degrés en dalles pour monter sur cette petite
+plate-forme, qui est le point culminant de la montagne et de tout le
+pays. Aujourd’hui que le mouvement des idées, l’étude de l’antiquité et
+le sentiment descriptif de la nature ont donné, même à cette contrée
+perdue, une sorte d’impulsion exploratrice, il peut arriver qu’en
+automne on rencontre parfois sur la plate-forme de Toull un collégien de
+Bourges en vacances, un avoué touriste de La Châtre, un amateur-cicérone
+de Boussac. Mais à l’époque où Guillaume s’y arrêta pour la première
+fois, il eût difficilement trouvé à qui parler. La petite population du
+hameau était tout entière aux travaux des champs, et, à l’heure de midi,
+on entendait à peine glousser une poule en maraude dans les enclos.
+Guillaume fut étourdi de l’immensité qui se déploya sous ses yeux. Il
+vit d’un côté la Marche stérile, sans arbres, sans habitations, avec ses
+collines pelées, ses étroits vallons, ses coteaux arides, où il semble
+parfois qu’une pluie de pierres ait à jamais étouffé la végétation, et
+ses cromlechs gaulois s’élevant dans la solitude comme une protestation
+du vieux monde idolâtre contre le progrès des générations. Au fond de ce
+morne paysage, le jeune baron de Boussac vit la petite ville dont il
+portait le nom, et son joli castel perdu comme un point jaunâtre dans
+les rochers de la Petite-Creuse. En se retournant, il vit à ses pieds le
+Combraille, et plus loin encore le Bourbonnais avec ses belles eaux, sa
+riche végétation et ses vastes plaines qui s’étagent en zones bleues
+jusqu’à l’incommensurable limite circulaire de l’horizon. C’est un coup
+d’œil magnifique, mais impossible à soutenir longtemps. Cet infini vous
+donne des vertiges. On s’y sent humilié d’abord de ne pouvoir suivre que
+des yeux le vol de l’hirondelle à travers les splendeurs de l’espace;
+puis la profondeur du Ciel qui vous enveloppe de toutes parts, vous
+éblouit; la vivacité de l’air, froid en toute saison dans cette région
+élevée, vous pénètre et vous suffoque. Il me semble que sur tous les
+sommets isolés, à voir ainsi le cercle entier de l’horizon, on a la
+perception sensible de la rondeur du globe, et on s’imagine avoir aussi
+celle du mouvement rapide qui le précipite dans sa rotation éternelle.
+On croit se sentir entraîné dans cette course inévitable à travers les
+abîmes du ciel, et on cherche en vain au-dessus de soi une branche pour
+se retenir. Je ne sais pas si les guetteurs confinés jadis au sommet de
+cette tour, à cent pieds encore au-dessus de l’élévation où l’on peut
+s’y placer aujourd’hui, n’étaient pas condamnés à un pire supplice que
+celui des prisonniers enfouis dans les ténèbres des geôles.
+
+Notre voyageur ne put supporter longtemps la triste grandeur d’un pareil
+spectacle. Il avait cru y trouver l’enthousiasme; mais l’enthousiasme ne
+se laisse pas rencontrer par ceux qui le cherchent : il vient à nous
+quand nous le méritons. L’enfant qui courait après la poésie, mais qui
+n’avait pas encore assez vécu pour la produire en lui-même, ne trouva
+dans cette épreuve que l’effroi de l’isolement.
+
+Il redescendit donc de ce phare plus vite qu’il n’y était monté, et, se
+sentant tout à coup glacé au milieu d’une journée brûlante, il chercha à
+la hâte un refuge contre l’air lumineux et froid de la plate-forme.
+
+En tournant derrière le hameau, il gagna bientôt le versant de la
+montagne, et, en quelques instants, il se trouva tourné vers le midi,
+c’est-à-dire jeté sans transition dans une autre nature, dans une autre
+saison, dans d’autres pensées. Du côté de la Creuse, un seul arbre,
+protégé par l’église de Toull, a grandi en dépit des vents, infatigables
+balayeurs des bruyères et des monts chauves de la Marche; mais du côté
+de la Voëse, tout prend un aspect plus riant. Les chemins sablonneux
+s’enfoncent sous des haies vigoureuses, et le cimetière de Toull se
+présente sur un plan doucement incliné et ombragé de beaux arbres. Ce
+lieu offrit enfin au front fatigué de notre voyageur un asile comparable
+pour lui en ce moment aux champs élyséens des classiques.
+
+Il escalada légèrement les blocs de pierre, débris de la cité gauloise,
+qui entourent ce champ du repos; et, se voyant complètement seul, il
+s’enfonça dans les hautes herbes des tombes effacées. Une douce chaleur
+revenait à ses membres; aucun souffle d’air n’écartait les branches des
+châtaigniers et des bouleaux qui s’entre-croisaient sur sa tête et se
+penchaient jusque sur lui. L’horizon, plus resserré, brillait encore à
+travers ce dôme de verdure; mais en se couchant dans le foin vigoureux
+et fleuri qui s’engraissait de la dépouille des morts, le jeune homme
+échappa bientôt à la vue de ce ciel étincelant qui le poursuivait. Un
+sommeil réparateur engourdit ses membres, et l’abeille vint butiner
+autour de lui avec une chanson harmonieuse qui le berça dans ses songes.
+
+Il reposait ainsi depuis deux heures, lorsqu’un bruit de voix monotones
+le réveilla peu à peu. A mesure qu’il rassemblait ses idées, et qu’il se
+rendait compte de sa situation, il reconnaissait deux personnes dont
+l’accent avait récemment frappé son oreille. C’était le sacristain
+Léonard et la mère Guite, qui s’entretenaient à peu de distance.
+Guillaume se souleva, et vit le sacristain-fossoyeur enfoui jusqu’aux
+genoux dans une tombe qu’il creusait lentement, et la vieille femme
+assise sur une grosse racine à fleur de terre, tout en filant sa
+quenouille chargée de laine bleue. Ils ne faisaient aucune attention à
+lui, et commencèrent un dialogue fantasque, qui sembla au jeune baron la
+continuation des rêves qu’il avait faits durant son sommeil.
+
+-----
+
+[1] La Marche envoie tous les ans une affluence considérable de maçons à
+Paris pour travailler pendant toute la belle saison. Ils reviennent
+passer l’hiver au pays. Dès le temps de Jules César, les Marchois
+étaient particulièrement adonnés à cette profession.
+
+[2] Claudie se prononce _Liaudie_ ou _Liaudite_, moyennant quoi c’est un
+nom très répandu en Berri. _Guite_ est la contraction de Marguerite.
+
+
+ II
+ LE CIMETIÈRE
+
+Allons, allons, disait gaiement le sacristain, faut pas vous fâcher
+comme ça, mère Guite. Je ne dirai plus rien à Claudie, foi d’homme! et
+quant au bœuf...
+
+— C’est pas un bœuf, puisque c’est un veau! reprenait la vieille.
+
+— C’est pas un veau, puisque vous dites toutes qu’il a des cornes.
+Allons, faut dire que c’est un _taurin_ (taureau).
+
+— Dites comme vous voudrez, je ne veux pas parler de ça avec vous.
+
+— Ah ben! ma femme n’est pas comme vous, elle m’en parle plus que je ne
+veux; et plus je me moque d’elle, plus elle y croit. Oh! que les femmes
+sont donc simples!
+
+— Et quoi que vous diriez, si vous l’aviez vu?
+
+— Vous l’avez donc vu, vous?
+
+— Non, mais j’ai été bien des fois _sur le moment_ de le voir.
+
+— C’est comme moi, je suis toujours sur ce moment-là; mais le moment
+passe et je ne vois rien.
+
+— Je ne sais pas comment ça peut vous amuser de rire comme ça de tout.
+
+— Tiens! si ça n’est pas gentil de rire, à présent...
+
+— Riez avec nous si ça vous plaît, mais ne riez pas de ça devant les
+étrangers qui ne sont pas d’ici. Ça nous porterait malheur.
+
+— Attendez! attendez! mère Guite, je sens quelque chose de sec sous ma
+bêche. Je crois que c’est _la chose_. Tendez votre tablier, j’vas y
+mettre mon pesant d’or.
+
+— Pouah! ne jetez donc pas comme ça les os de chrétiens sur moi. Ça
+fait peur!
+
+— Ça ne leur fait pas de mal, allez! Depuis le temps que je creuse dans
+la terre, je peux bien dire que je n’y ai encore trouvé que de ça. Il y
+en a de ces os de morts!... Y en a! y en a!... _à mort_, quoi! faut
+qu’on ait tué rudement du monde avant nous dans l’endroit, car je n’en
+peux pas trouver la fin, de ces os!
+
+— Ça n’est pas déjà si bon de creuser! Plus on creuse, plus on fouille,
+plus on lève les pierres, moins on trouve.
+
+— Vous y pensez donc toujours? Elles sont toutes comme ça, ces vieilles
+femmes. Elles se rendent folles les unes les autres en se contant des
+histoires.
+
+— Mais puisque ça s’est toujours conté comme ça dans le pays d’ici,
+depuis que le monde est monde! Ce qui s’est dit de tout temps ne peut
+pas être faux.
+
+Et la vieille se mit à parler avec animation, mais en patois marchois,
+et quoique ce dialecte ne soit pas difficile à comprendre par lui-même,
+il devient inintelligible aux oreilles non exercées à cause de ses
+brusques élisions et de la volubilité que les femmes surtout mettent à
+le débiter. Les habitants de cette partie de la Marche, qui a été si
+longtemps le Berri, emploient indifféremment le patois et le vieux
+français naïf, qu’on parle en Berri[3]. Mais soit que la langue d’_oc_
+fût plus familière à la vieille femme que la langue d’_oïl_, soit
+qu’elle crût s’exprimer plus mystérieusement dans son dialecte, elle
+entraîna son interlocuteur à s’en servir aussi pour lui répondre, et
+Guillaume cessa de les écouter.
+
+Cependant leur dialogue continuant avec force éclats de rire du
+fossoyeur, Guillaume prêta encore de temps en temps l’oreille malgré
+lui, et saisit des paroles étranges qui le frappèrent. Il était toujours
+question de _bœuf d’or_, de _veau d’or_, de _trésor_, de _trou à l’or_,
+et cette rime obstinée réveilla chez le jeune homme de vagues souvenirs
+de sa première enfance. Il était né au château de Boussac : il y avait
+été nourri par une robuste et dévouée paysanne dont il cherchait
+vainement à retrouver le nom.
+
+Il avait quitté le pays à l’âge de cinq ans, et il n’y était plus revenu
+qu’une fois en 1816, époque à laquelle sa mère avait imaginé de se
+retremper dans l’air de sa seigneurie, un peu oubliée sous l’empire; et
+à cette époque-là Guillaume n’avait guère songé à s’enquérir de sa
+nourrice; mais les expressions bizarres qui revenaient toujours dans les
+longs monologues de la mère Guite réveillaient en lui la mémoire confuse
+du passé. Ce patois qu’il avait oublié, il se souvenait maintenant de
+l’avoir parlé avec sa nourrice avant de parler français, et peu à peu il
+se remettait à l’entendre comme sa langue maternelle. Sa nourrice aussi
+lui avait parlé de _veau d’or_ et de _trou d’or_. Elle savait là-dessus
+mille contes et mille chansons fantastiques qui l’avaient agité dans ses
+songes; et cette fidèle berceuse, qui préside comme une sibylle aux
+premiers efforts de l’imagination, la première amie de l’homme, _la
+bonne_, ce personnage si bien nommé _la nourrice_, cette mère véritable
+dont l’autre est toujours condamnée à se sentir jalouse, vint se
+présenter à l’esprit de Guillaume comme un type vénérable, comme un être
+sacré qu’il se reprochait d’avoir oublié si longtemps. Il se demanda
+comment sa mère, si religieuse et si honorable en toutes choses, ne lui
+en avait jamais parlé. Il se fit un crime, lui qui lisait le _Génie du
+Christianisme_, et qui s’attendrissait au son des cloches « _qui avaient
+chanté sur son berceau_ », d’avoir laissé dormir dans son cœur le soin
+de rechercher et de secourir cette femme dans sa détresse présumée.
+C’était peut-être la mère Guite! Guillaume se souleva sur son coude et
+la contempla avec émotion à travers les tiges des longues herbes.
+Pouvait-elle être déjà si vieille? La misère pouvait-elle avoir déjà
+flétri à ce point la femme qu’on avait dû choisir jeune, vigoureuse et
+fraîche pour l’allaiter? Cependant Claudie était plus jeune que lui, et
+en vingt ans les femmes condamnées aux durs labeurs de la pauvreté
+vieillissent souvent d’un demi-siècle.
+
+Tandis que cette fantaisie s’emparait de son cerveau, Léonard avait
+détourné la conversation, et, habitué qu’il était à causer avec son
+curé, il avait repris la langue française du Berri.
+
+— C’est tout de même drôle de penser, disait-il, qu’après avoir si
+longtemps travaillé pour les autres, il y a un service que je ne pourrai
+pas seulement me rendre à moi-même.
+
+— Votre garçon vous la creusera, votre fosse; il héritera bien de votre
+place!
+
+— Je l’espère bien. Savez-vous sur qui vous êtes assise, mère Guite?
+
+— Dame! attendez donc! ça doit être sur le père Juniat, car l’herbe est
+bien longue, et il y a au moins dix ans de ça, qu’il est mort.
+
+— Eh bien! non, vous ne connaissez pas les êtres du _jardin aux
+horties_ (le cimetière). C’est le pauvre Lauriche qui est là. C’est ça
+un bon enfant! Ah! que je me suis diverti avec lui dans le temps!
+C’était un malin! Vous souvenez-vous, à la noce de la Jambette, comme il
+vous a fait rire?
+
+— _Paur houme!_ je m’en souviens bien, et cette chanson qu’il chantait
+si bravement!...
+
+La vieille se mit à chanter d’une voix chevrotante en mineur, et sur une
+mélodie très remarquable, une de ces chansons bourbonnaises dont la
+musique mériterait bien d’être recueillie, s’il était possible de le
+faire sans en altérer la grâce et l’originalité; à quoi le sacristain
+répondit d’une voix de lutrin, tâchant d’imiter la manière plaisante du
+défunt.
+
+— Taisez-vous donc! dit la vieille en l’interrompant; faut pas chanter
+comme ça sur les morts.
+
+— _Ouache!_ s’il nous entend, ça lui fait plaisir, ce pauvre Lauriche!
+Il va en venir une demain ici, celle à qui je fais le lit, qui en a bien
+su aussi, des belles chansons. Ah! la _gente_ chanteuse que ça faisait
+dans son temps.
+
+— Vous ne la trouviez pas bête, celle-là? elle en savait long, _si
+pourtant_, sur le veau d’or et sur _la chose_ dont vous vous moquez
+toujours.
+
+— Elle n’y croyait pas; elle disait ça pour s’amuser.
+
+— Elle l’avait vue, pourtant.
+
+— Elle se moquait de vous.
+
+— Oh! que non!... c’est un grand malheur pour nous, qu’elle s’en aille
+comme ça, tout d’un coup... Elle avait des secrets.
+
+— Eh bien! elle les _laira_ à sa fille.
+
+— Sa fille est une jeunesse trop simple. C’est une femme, la mère, qui
+a toujours eu du malheur; elle avait bien moyen de gagner gros, et elle
+a su si bien s’arranger, qu’elle est morte pauvre comme les autres.
+
+— Elle avait trop de cœur : elle n’a rien demandé; elle s’est contentée
+du peu qu’on lui a donné; et puis ils l’ont oubliée...
+
+— Les riches ne se moquent pas mal des pauvres!... D’ailleurs, il y a
+eu quelque chose là-dessous... _La dame_ l’aimait beaucoup, beaucoup; et
+puis, tout d’un moment, elle ne l’aimait plus du tout! du tout!... J’ai
+su ça, moi, dans les temps...
+
+— Eh bien! ce jeune homme qu’elle a élevé, comment donc qu’il ne s’est
+jamais souvenu d’elle?
+
+— C’était trop jeune; et puis, ça ne vient guère dans le pays : ça doit
+être soldat, à cette heure, ou bien général, peut-être; car on dit qu’on
+les prend tout jeunes pour commander les vieux, depuis qu’il n’y a plus
+d’empereur...
+
+— On le dit : et c’est drôle tout de même. Enfin, la _pauvre âme_
+n’avait pas trouvé le trou à l’or, au château de Boussac et sa fille
+n’aura pas grand’peine à faire dresser son inventaire. Il ne lui reste
+qu’un peu de bestiau, trois ou quatre _ouailles_, _quat’_ ou cinq
+chèvres, et sa _chétite_[4] maison...
+
+— Et sa chétite tante, qui aurait mieux fait de s’en aller à la place
+de l’autre!
+
+— Si la Jeanne voulait écouter les bourgeois, cependant, elle pourrait
+s’en retirer.
+
+— Les bourgeois, les bourgeois! ça prend d’une main et ça retire de
+l’autre. Faut pas déjà tant se fier sur ça.
+
+— Faut donc mourir pauvre comme on a vécu?
+
+— Nous ne serons pas les premiers, allez, mon pauvre Léonard! dit la
+vieille d’un ton lugubre.
+
+— Ni les derniers, allez, ma pauvre Guite! répondit le sacristain d’un
+ton philosophique.
+
+Et il se fit un grand silence qu’interrompit le roulement lointain du
+tonnerre.
+
+— Ah! voilà qui l’achèvera, la pauvre femme! dit Léonard, et si elle ne
+se dépêche pas de finir, M. le curé se mouillera le _carcas_ (le corps).
+
+— Je me doutais bien de ça, à ce matin, reprit la vieille. Il y avait à
+la _piquette_ du jour tant de fumée blanche sur les viviers, que je
+disais à la Claudie : Ça tonnera après le midi, et ça emportera la
+pauvre Tula dans l’autre monde, avant le soleil couché...
+
+— Tula? s’écria Guillaume en se levant et en s’approchant des deux
+paysans avec une émotion profonde.
+
+— Ah! mon petit Monsieur, que vous m’avez fait peur! dit la vieille
+parque en ramassant son fuseau, qu’elle avait laissé tomber dans la
+fosse.
+
+— Vous avez dit un nom que je cherchais depuis longtemps... Tula,
+n’est-ce pas?... La femme qui va mourir s’appelle Tula?
+
+— Oui, Monsieur, répondit Léonard; vous la connaissez?
+
+— C’est elle qui a servi madame de Boussac, il y a quinze ou vingt ans?
+
+— Et qui a nourri son garçon.
+
+— Et elle demeure par ici?
+
+— Pas loin d’ici, Monsieur : elle est de la paroisse, puisqu’on va
+l’enterrer là, tenez, dans ce trou que je fais.
+
+— Il n’y a donc pas d’espérance de la sauver?
+
+— Oh! non, Monsieur, dit la mère Guite; ma fille y a été hier soir, et
+elle était déjà à l’agonie. On est venu chercher tantôt M. le curé, avec
+le bon Dieu, bien vite, bien vite. On pensait qu’il arriverait trop tard
+pour l’administrer.
+
+— Léonard, vous allez me conduire chez cette femme, n’est-ce pas?
+
+— Oh! pour ça, Monsieur, ni pour or, ni pour argent! car M. le curé va
+rentrer, et il n’aurait personne pour _affener_[5] sa jument; mêmement,
+je vais chercher mon dard (ma faux), pour en donner un _trait_ sur ces
+herbes, à seule fin d’en porter une brassée dans la mangeoire.
+
+— Et vous, mère Guite? dit Guillaume impatienté.
+
+— Oh! moi, Monsieur, dit la vieille, je ne peux plus courir comme vous.
+Je descends bien : mais j’ai trop de peine à remonter... Mais vous irez
+bien tout seul! Tenez, vous voyez bien ce chemin creux, sur la gauche,
+là-bas, au fond; voyez des grosses pierres blanches et une maison à
+côté! c’est là. L’endroit s’appelle Épinelle.
+
+— J’y cours, dit Guillaume.
+
+— Attendez donc, attendez donc! lui cria Léonard; pas par là : vous
+n’en sortiriez pas. Vous ne connaissez pas les _viviers_, à ce qu’il me
+paraît? Vous vous péririez là dedans!... Je vas vous appeler quelqu’un
+pour vous conduire. La Claudie était par ici tout à l’heure. Claudie!
+oh! Claudie!
+
+Le frais minois de Claudie se montra derrière le buisson, à côté de
+celui de sa chèvre noire qui broutait sans façon la clôture du
+cimetière.
+
+— Conduis ce monsieur chez la Tula, dit le sacristain, et ne _lui
+cause_ pas trop en route; il est pressé.
+
+— Faut-il que j’y aille? demanda Claudie à sa mère, d’un air à la fois
+confus et hardi.
+
+— Prends tes sabots et donne-moi ton bâton : je garderai les bêtes,
+répondit tranquillement la mère.
+
+Claudie accourut, retroussa sa jupe de dessous, agrafa sa mante grise,
+et se mit à descendre lestement la montagne en criant : _Par ici,
+Monsieur_, et en faisant rouler à grand bruit les cailloux sous sa
+chaussure retentissante.
+
+Guillaume la suivit avec beaucoup de peine et de souffrance. Ces pierres
+tranchantes, sur lesquelles la jeune fille semblait voltiger,
+s’écroulaient sous ses pieds, à lui, et coupaient sa chaussure. Il
+s’étonnait qu’elle ne le conduisît pas par la prairie inclinée qui
+longeait ces monticules de pierres. Il ne savait pas à quel point les
+_viviers_ de Toull sont perfides. Ce sont de nombreuses sources qui
+n’ont pas leur jaillissement à fleur de terre, et qui minent le sol en
+filtrant par-dessous. Une vase compacte, tapissée d’un jonc fin et
+court, qu’on pourrait prendre pour l’herbe d’un pré, les recouvre et
+cache entièrement à l’œil inexpérimenté ces glaises mouvantes aussi
+dangereuses que les sables mouvants des bords de la mer : le pied s’y
+enfonce lentement, et le terrain semble capable, pendant quelques
+instants, de porter un corps solide. Mais c’est un piège des esprits
+malfaisants de la montagne. On y entre peu à peu jusqu’au genou, jusqu’à
+la ceinture, jusqu’aux épaules, et chaque effort tenté pour se dégager
+vous y plonge plus avant. Enfin, sans de prompts secours, on y périrait,
+non pas noyé, mais étouffé par la vase; et les bonnes femmes de Toull
+pensent qu’on irait rejoindre la cité mystérieuse, engloutie sous le
+sol, et dont parfois, quand le temps est calme, elles croient entendre
+sonner les cloches.
+
+Claudie, alerte et légère, marchait à quatre pas en avant de Guillaume;
+et, n’osant lui adresser la parole, étonnée peut-être qu’il ne rompît
+pas le silence le premier, se disait, en elle-même, que _le monsieur
+était bien fier_. Enfin, celui-ci, fort peu attentif à la rondeur de sa
+jambe et aux grâces de son allure, lui adressa quelques questions sur la
+pauvre Tula. Claudie commença par le _Plaît-il_? inévitable entrée en
+matière du paysan subtil qui prépare sa réponse, en vous faisant répéter
+à dessein votre demande; et quand le jeune homme eut patiemment
+recommencé :
+
+— Oui, Monsieur, oui, dit-elle, c’était une très brave femme, bien
+propre, bien réveillée au travail, bonne ménagère, et très _bonne pour
+la vie_.
+
+— Qu’entendez-vous par là?
+
+— Bien officieuse à ses voisins, pas chétite comme sa sœur _la
+Grand’Gothe_.
+
+— Laisse-t-elle plusieurs enfants?
+
+— Elle ne laisse pas d’enfants, Monsieur; elle n’a qu’une fille, dit
+Claudie, qui n’appliquait, comme font les Berrichons, le mot d’enfant
+qu’au sexe masculin.
+
+— Et cette fille est-elle en âge de gagner sa vie?
+
+— Pardi oui! elle a vingt ans, ou vingt et un ans, car elle est
+beaucoup plus vieille que moi.
+
+Cette remarque n’attira pas l’attention de Guillaume sur les dix-sept
+ans que Claudie portait en triomphe.
+
+— Cette fille n’est-elle pas née au château de Boussac? demanda-t-il.
+
+— Peut-être bien, Monsieur. Je crois bien oui. Quoique je n’aie pas
+songé à lui demander, et d’ailleurs, moi, je n’y étais pas! Mais ça me
+paraît que je l’ai _écouté dire_ à ma mère.
+
+— C’est ma sœur de lait, pensa Guillaume, et il doubla le pas.
+
+Lorsque Claudie vit qu’elle n’avait plus à répondre, elle commença à
+interroger.
+
+— Vous avez donc quelque chose à lui dire à c’te Jeanne?
+
+— Jeanne? s’écria Guillaume : elle s’appelle Jeanne? Qui lui a donné ce
+nom?
+
+— Dame! c’est sa marraine, bien sûr... Que ce monsieur est sot! pensa
+Claudie.
+
+— Et qui est sa marraine?
+
+— Ah! ça, je le sais bien! C’était la _grand’dame_ de Boussac. La
+connaissez-vous, la dame du château de Boussac? est-elle en vie?
+est-elle dans le pays?
+
+Guillaume ne songea pas à lui répondre. Il était frappé de l’étrange
+coïncidence qui l’avait amené à Toull pour y voir creuser la fosse de sa
+nourrice et pour réparer le long oubli de sa famille, en offrant sa
+protection à sa sœur de lait, à la filleule de sa mère. Il voyait dans
+le hasard qui l’avait poussé vers Toull plutôt que vers Crozant, ou tout
+autre site romantique de la Marche, quelque chose de providentiel, et il
+remerciait Dieu de lui avoir tracé pour ainsi dire son devoir, là où il
+était venu chercher son plaisir.
+
+La coquette Claudie, le voyant si peu galant, avait perdu tout le
+trouble intérieur qu’elle avait nourri complaisamment en elle au début
+de leur tête-à-tête. Curieuse autant que réjouie, elle le cribla de
+questions comme avaient fait sa mère et Léonard. Elle voulait savoir qui
+il était, d’où il venait, et surtout pourquoi il était si empressé
+d’aller voir la mourante, quel intérêt il pouvait porter à cette pauvre
+femme et à sa fille.
+
+— Tenez! lui dit-elle tout à coup, lassée de son silence dédaigneux ou
+préoccupé, m’est avis que vous avez besoin d’une servante, et que vous
+venez pour en _louer_[6] une dans le pays d’ici, où elles ont du renom.
+Vous aurez _écouté dire_ que la Jeanne était une bonne fille, bien
+forte, bien courageuse à la peine, et vous avez peut-être idée de
+l’amener.
+
+— Est-ce que vous croyez qu’il serait avantageux pour elle de trouver
+une condition hors du pays?
+
+— Oui, Monsieur, oui, elle n’aurait jamais quitté sa mère; mais depuis
+que sa mère est tombée malade, il y a eu du monde de la ville qui lui
+ont conseillé de se louer, et qui lui ont fait des offres. Elle n’a
+jamais eu envie de quitter le pays; quand on est accoutumé dans un
+endroit, on n’aime pas à changer; mais à présent qu’elle va être
+malheureuse avec sa tante, elle ferait bien de s’en aller, et si vous
+lui portez intérêt, vous feriez bien de l’emmener.
+
+Il y avait dans la physionomie de la jeune fille, en parlant ainsi, une
+intention marquée de persuader Guillaume, qui n’échappa point à ce
+dernier, mais qu’il ne put s’expliquer. Il éluda ces insinuations en
+alléguant que la pauvre Tula n’était peut-être pas morte encore, et
+qu’il n’y avait si grave maladie dont on ne pût revenir.
+
+— Oh! c’est bien fini pour elle! répondit Claudie; tenez, Monsieur,
+regardez, là, en bas, M. le curé qui s’en remonte à Toull par le chemin
+pavé. C’est dit! la mère Tula n’a plus besoin de rien.
+
+Cet arrêt, prononcé avec la philosophique insouciance qui caractérise le
+paysan, frappa le jeune homme d’une émotion sinistre. J’arrive trop
+tard, pensa-t-il, je ne peux plus réparer mon ingratitude, et je suis
+envoyé par la volonté divine auprès d’un cadavre pour subir une
+expiation douloureuse.
+
+Le tonnerre grondait toujours au loin, et des nuées violettes
+s’amoncelaient sur plusieurs points de l’horizon.
+
+— Faut nous dépêcher, Monsieur, dit la jeune fille en voyant qu’il
+ralentissait sa marche, comme un homme accablé; si nous restons
+longtemps à Épinelle, nous serons mouillés.
+
+Guillaume se hâta machinalement, et, après une demi-heure de marche, il
+arriva enfin au seuil de la chaumière de sa nourrice.
+
+— Vous y êtes, Monsieur, dit Claudie d’un ton résolu. Moi, je ne veux
+pas entrer là dedans. Ça me fait peur de voir les morts. Je vous
+attendrai par là pour vous ramener; mais il ne faut pas trop vous
+_amuser_, parce que l’orage vient.
+
+Guillaume hésita un instant avant de se décider à entrer. Il n’avait
+jamais vu de cadavre, et cette première épreuve, jointe à des
+rapprochements de situation si imprévus, lui causait une émotion
+pénible.
+
+-----
+
+[3] Ce français est extrêmement remarquable, et nous sommes convaincus
+que c’est la plus ancienne langue d’oïl qui soit restée en usage en
+France. Mais comme il est chargé de locutions particulières qui
+demanderaient de continuelles explications, nous ne mettrons dans la
+bouche de nos personnages principaux qu’une traduction libre.
+
+[4] Chétive, mauvaise, méchante.
+
+[5] Rentrer du foin.
+
+[6] Les paysans de ces contrées, garçons et filles, se louent à l’année
+comme domestiques dans les fermes ou dans les maisons bourgeoises.
+
+
+ III
+ LA MAISON DE LA MORTE
+
+Une forte odeur de résine s’échappait de la chambre unique qui
+remplissait, avec une étable en appentis à plusieurs divisions, toute
+cette pauvre masure, couverte de mousse et de plantes vagabondes;
+cependant l’intérieur était propre et annonçait des habitudes d’ordre et
+d’activité. Trois lits en forme de corbillards et garnis de lambrequins
+jaunes fanés occupaient deux faces de la muraille. Sur celui du milieu,
+on voyait le corps de la morte, entièrement recouvert d’un drap blanc,
+le plus fin et le meilleur de la maison. Quatre chandelles de cire
+vierge brûlaient aux quatre coins du lit. Deux ou trois vieilles femmes,
+de celles qui, au fond de la Marche comme dans les montagnes de
+l’Écosse, assistent avec un zèle mêlé de superstition à toutes les
+funérailles, priaient autour du lit, et au milieu d’elles, une grande
+jeune fille, d’une beauté remarquable, agenouillée tout près du cadavre,
+pleurait en silence, les yeux fixés à terre, et les mains entr’ouvertes
+sur ses genoux, dans une attitude qui rappela au jeune homme la
+Madeleine de Canova.
+
+L’apparition de Guillaume ne fut remarquée de personne dans le premier
+moment, et il put contempler cette figure angélique qu’il s’imagina
+connaître, bien que, depuis ses premières années, il l’eût oubliée au
+point d’ignorer jusqu’à son existence. Le teint pur de Jeanne, pâli par
+la douleur et la fatigue, avait la blancheur mate du marbre; ses yeux
+blancs, ouverts et fixes, tandis que des larmes qu’elle ne songeait
+point à essuyer ruisselaient sur ses joues; la pureté des lignes sévères
+de son profil, et l’immobilité de sa consternation : tout contribuait à
+lui donner l’apparence d’une statue.
+
+La première personne qui s’aperçut de l’arrivée de l’étranger fut la
+sœur de la défunte, une grande virago à l’air dur et bas à la fois. Elle
+fit un signe de croix comme pour clore méthodiquement sa prière, et, se
+levant, elle s’approcha de Guillaume.
+
+— Qu’est-ce que vous demandez, Monsieur? lui dit-elle d’une voix forte
+qui semblait profaner le silence respectueux dû au sommeil des morts.
+
+— Je venais savoir, dit Guillaume embarrassé, des nouvelles de la
+malade.
+
+— Êtes-vous médecin de campagne, Monsieur, reprit la Grand’Gothe. Je ne
+vous ai jamais vu par ici... Il n’y a rien à gagner pour les médecins
+chez nous... Ma sœur est morte depuis une heure.
+
+— Je ne suis pas médecin, dit Guillaume.
+
+— En ce cas, vous êtes un homme de la justice; vous êtes bien pressé de
+venir mettre les scellés chez nous. On n’a pas besoin de vous; la fille
+est majeure; et puisque je n’ai rien à prétendre, ajouta-t-elle d’un ton
+aigre, je n’en veux rien détourner. Allez, allez! passez votre chemin.
+On connaît la loi, et on ne veut pas faire de frais inutiles.
+
+Guillaume, voyant qu’il risquait fort d’être éconduit brutalement, se
+résigna, non sans honte, à se faire connaître. Il le fit en baissant la
+voix, craignant de la part de cette maîtresse-femme des apostrophes plus
+dures que les précédentes. Mais, au lieu de lui reprocher de venir trop
+tard, elle changea tout à coup de manières et de langage.
+
+— Vous saviez donc que ma sœur était malade, mon cher Monsieur,
+dit-elle d’un ton patelin; et vous veniez pour l’aider un peu? C’est
+bien trop de bonté à vous de vous être dérangé pour du pauvre monde
+comme nous. On a honte de n’avoir rien à vous présenter pour vous
+rafraîchir. Que voulez-vous! ma pauvre sœur ne fait que de trépasser, et
+on n’a pas eu seulement le temps de ranger la maison. Mais asseyez-vous
+donc sur une chaise et pas sur ce mauvais banc, Monsieur : je vais
+mettre un linge blanc dessus pour que vous ne gâtiez pas vos
+habillements.
+
+— Je ne suis pas venu pour vous être importun au milieu de votre
+chagrin, répondit le jeune baron, choqué de l’aisance et de la présence
+d’esprit qui trahissaient chez cette femme une profonde sécheresse de
+cœur. J’espérais adoucir les derniers moments de ma pauvre nourrice, en
+accueillant et en exécutant ses dernières intentions. Puisque je viens
+trop tard, je vais me retirer pour ne pas vous déranger dans un pareil
+moment; et cependant j’aurais voulu adresser à ma sœur de lait quelques
+paroles de consolation et quelques offres de service. Mais, dans ce
+dernier cas, je viens trop tôt, car il est impossible qu’elle songe à
+autre chose qu’à la perte qu’elle vient de faire.
+
+— Oh! si fait, Monsieur, il faut lui parler, répliqua la Grand’Gothe
+d’un air décidé, elle peut bien vous écouter : c’est bien trop d’honneur
+que vous lui faites. Jeanne! Jeanne! viens donc parler à ce Monsieur.
+
+— Ne la dérangez pas de sa prière, reprit Guillaume d’un ton ferme. Je
+ne le veux pas. J’attendrai qu’elle soit en état de m’entendre.
+
+Et repoussant la tante, qui voulait réveiller l’attention de Jeanne, il
+s’approcha du cadavre, et resta absorbé dans les pensées graves et
+pénibles que lui inspiraient ce lit de mort, et cette orpheline
+abandonnée à l’autorité d’une nature grossière et acariâtre, caractère
+fortement empreint sur les traits repoussants de la tante.
+
+Jeanne leva les yeux sur l’étranger, et les baissa aussitôt, ne
+comprenant pas, et ne pouvant pas songer à comprendre le motif de sa
+présence. Les autres femmes ne pensaient plus à marmotter leurs prières.
+Elles le regardaient avec étonnement, et se levèrent une à une pour
+aller demander à la Grand’Gothe ce que pouvait vouloir ce jeune
+monsieur.
+
+Guillaume, se trouvant ainsi seul près de Jeanne, résolut de lui
+adresser la parole. Mais la muette et religieuse douleur de cette jeune
+fille le frappa d’un respect qu’il ne put surmonter. Il s’éloigna
+lentement, et tandis que les vieilles femmes, malgré son refus,
+s’empressaient à dresser une table pour lui servir du laitage, il alla
+tristement s’accouder contre l’étroite fenêtre envahie par le feuillage
+qui jetait un jour verdâtre sur le linceul de la morte.
+
+Mais sa triste rêverie fit place à la surprise, lorsqu’il vit, à travers
+les rameaux de la ronce grimpante, Léon Marsillat assis auprès de
+Claudie, sur le banc adossé au bas de cette lucarne. Ils parlaient d’un
+ton animé; et, moitié sans le vouloir, moitié dominé par la curiosité,
+Guillaume entendit le dialogue suivant :
+
+— Faut que vous soyez joliment effronté tout de même, disait Claudie
+d’une voix étouffée par la colère, de venir comme ça au moment où sa
+mère _tourne l’œil_. Vous croyez donc que vous allez l’emmener tout de
+suite derrière votre _chevau_? Oh! vous aviez beau vous cacher, je l’ai
+vu de loin, votre chevau, attaché derrière la maison, à un arbre, et je
+me suis dit : voilà le loup.
+
+— Tu es une sotte, Claudie, répondait Marsillat à demi-voix. Je ne
+pense ni à me cacher ni à me montrer. N’est-il pas tout simple que,
+passant tout près d’une maison, et sachant que la pauvre femme était au
+plus mal, j’aie voulu demander de ses nouvelles?
+
+— Eh pourquoi-t-est-ce que vous n’entriez pas, et que vous vous rangiez
+derrière _c’te_ buisson, là où ce que vous avez été bien surpris d’être
+surpris par moi? oh! j’ai vu votre manège, allez! je vous voyais de
+là-haut, et vous ne me voyiez point, vous, vous étiez trop occupé
+d’attendre si Jeanne ne sortirait point par la petite porte de la
+bergerie; eh bien! vous venez trop tard, mon galant; d’abord la Jeanne
+ne peut pas vous souffrir; elle m’a dit plus de cent fois, et je vous le
+redirai autant de fois, qu’elle aimerait mieux se jeter dans le puits
+que de se laisser seulement embrasser par un coureur de filles comme
+vous. En second lieu, il y a là dedans un jeune monsieur, bien plus joli
+que vous, qui vient la chercher pour l’emmener à Paris.
+
+— Quels contes me fais-tu là, Claudie? et que m’importe, d’ailleurs? je
+n’ai jamais songé à Jeanne, je n’aime que toi; ne fais donc pas semblant
+d’en douter. Allons, je m’en vais, faisons la paix.
+
+— Non pas! vous ne m’embrasserez pas. Ça n’est pas la peine. D’ailleurs
+vous n’allez pas loin.
+
+— Sur ma parole, je m’en retourne à Boussac.
+
+— Oui, quand vous _aurez venu_ à bout de parler à la Jeanne; quand vous
+lui aurez dit : « Viens chez nous, ma petite Jeanne, ma sœur est très
+douce à servir, je te ferai donner tout ce que tu voudras. » Il y a plus
+d’un mois que vous lui chantez cette chanson-là; mais elle n’est pas si
+bête que de vous écouter.
+
+— Elle m’écouterait tout comme un autre, si je voulais; mais je ne lui
+ai jamais dit cela que pour rire. Elle n’est pas déjà si belle, ta
+Jeanne!
+
+— Bon! je lui dirai cela de votre part, pas plus tard que demain.
+
+— Tout de suite, si tu veux! Mais qui est donc ce jeune homme qui est
+là dedans, à ce que tu dis?
+
+— Ah! ça vous inquiète! Je le connais-t-i, moi? allez-y voir. Ça vous
+donnera l’occasion d’entrer dans la maison.
+
+— Tu as raison, répondit Marsillat d’un ton ironique; et il quitta le
+banc, suivi de Claudie qui ne voulait pas le perdre de vue.
+
+Avant la fin de cet entretien, Guillaume s’était éloigné de la fenêtre,
+dégoûté de tout ce contraste de préoccupations cyniques et grossières
+avec le respect dû à la présence d’un cadavre et aux saintes larmes de
+Jeanne. Il s’était rapproché d’elle et lui avait dit quelques mots de
+condoléance et d’intérêt qu’elle avait à peine entendus. Puis, se
+débarrassant, avec un peu d’humeur, des importunités obséquieuses de la
+tante, qui voulait absolument le faire manger auprès de ce lit de mort,
+il se disposait à partir, avec l’intention de s’occuper du sort de
+Jeanne dans un moment plus opportun, lorsque, au seuil de la porte, il
+se trouva face à face avec Marsillat.
+
+L’étonnement et la confusion de Marsillat furent extrêmes; mais, grâce à
+l’effronterie enjouée de son caractère, il eut bientôt pris le dessus,
+et il secoua la main de son ancien camarade de chasse avec une familière
+cordialité.
+
+— Que diable venez-vous faire ici? lui demanda-t-il sans lui donner le
+temps de l’interroger lui-même.
+
+— Ma présence ici est mieux motivée que la vôtre, répondit Guillaume
+avec un peu de sévérité dans le regard. Ne savez-vous pas que cette
+femme qui vient de mourir était ma nourrice, et mon devoir n’était-il
+pas d’accourir auprès d’elle aussitôt que j’ai connu sa position?
+
+— C’est juste, Guillaume, c’est très bien de votre part. Eh bien! mon
+pauvre ami, vous n’avez pas pu la sauver, et votre mère enverra des
+secours à sa famille. Retournez-vous à Boussac ce soir?
+
+— Je ne crois pas, répondit Guillaume avec intention.
+
+— Ah! vous comptez passer la nuit à Toull? C’est un mauvais gîte.
+
+— Peu m’importe, je m’accommode de tout en voyage.
+
+— Vous êtes donc en tournée d’amateur? Moi, je viens de voir un parent
+à Chambon.
+
+— Vous avez pris la plus mauvaise route!
+
+— Oui, mais la plus courte! Retournez-vous maintenant à Toull?
+Voulez-vous que je vous attende pour faire ce bout de chemin avec vous?
+
+— Vous êtes à cheval et moi à pied. Nous ne pouvons pas suivre le même
+chemin, à moins que je n’allonge beaucoup le mien, et l’orage menace.
+
+— En ce cas, je pars, répondit Marsillat, visiblement contrarié de
+laisser le jeune baron auprès de Jeanne. Au revoir! Avez-vous quelque
+chose à faire dire à madame votre mère? je m’en chargerai.
+
+— Vous m’obligerez beaucoup, répondit Guillaume, et, déchirant un
+feuillet de son carnet, il se mit à écrire quelques lignes au crayon
+pour sa mère. Pendant ce temps, Marsillat pénétra dans la maison, parla
+amicalement à la Grand’Gothe, s’apitoya un instant de bonne foi sur la
+mort de sa sœur, et avala sans façon le lait de chèvre que Guillaume
+avait refusé, moins pour se désaltérer que pour gagner du temps, et
+trouver l’occasion d’adresser quelques paroles à Jeanne.
+
+La Grand’Gothe provoqua cette occasion, soit à dessein, soit par suite
+de son caractère actif et tracassier.
+
+— Allons donc, Jeanne, cria-t-elle de sa voix âpre et discordante;
+viens donc remercier ces honnêtes messieurs qui viennent te voir, et qui
+te veulent du bien dans ton malheur... Allons, te lèveras-tu?... Faut
+pas s’écouter comme ça... Les morts ne nous entendent plus, ma pauvre
+fille; nous ne pouvons pas les empêcher de s’en aller. Le bon Dieu le
+commande comme ça, et quand le malheur nous en veut, il n’y a pas de
+prières qui servent... pleurer ne sert de rien non plus : ça n’a jamais
+fait revenir personne... Veux-tu donc rester comme ça sur tes genoux
+jusqu’à demain matin?... C’est des bêtises; tu te rendras malade, et
+puis, qu’est-ce qui te soignera?... Moi, je t’avertis que je suis à bout
+de mes forces, et que je ne peux pas en faire davantage... En voilà
+assez comme ça... Faut du courage, faut se faire une raison, pardi!...
+faut penser à l’ouvrage, qui ne va pas être petite, pour
+l’enterrement... Ah! que ça coûte, ces vilaines affaires-là!... Ah çà!
+vous autres, mes braves femmes, faudra m’aider et m’assister un peu, car
+je ne sais plus où j’en suis, et je n’ai rien du tout à la maison, pas
+un sou d’argent pour ma pauvre semaine... Jeanne! Jeanne! allons donc,
+parle donc à ce jeune monsieur, qui est ton frère de lait, et qui vient
+pour t’empêcher d’être malheureuse. Tu vois bien qu’ils _pensiont_ à toi
+au château... Ta mère disait toujours : « Ils m’ont oubliée! ils sont
+bien durs pour moi. » Tu vois bien qu’elle avait tort : ils ont pensé à
+nous... Et d’ailleurs, voilà aussi M. Léon qui y a toujours pensé, et
+qui nous a rendu bien des petits services... Regarde-le donc, parles-y
+donc! demandes-y donc ses _portements_[7]. Va donc vite lui chercher un
+fromage de notre chèvre... Tu vois bien qu’il a appétit, et qu’il
+mangerait bien un morceau. Allons, m’écoutes-tu?... Faut donc que je
+fasse toute l’ouvrage, moi?... J’en ferai une maladie, bien sûr... Cette
+enfant n’a jamais été bonne pour sa tante!... Ah oui! c’en est un de
+malheur pour moi d’avoir perdu ma pauvre sœur. Je peux bien dire que
+j’ai tout perdu aujourd’hui.
+
+En terminant ce dialogue, que Marsillat voulut en vain interrompre, et
+que Guillaume entendit avec indignation, la Grand’Gothe se mit à
+sangloter d’une manière criarde et forcée, qui eût été risible si elle
+n’eût été révoltante. Jeanne, habituée à l’obéissance passive, s’était
+levée comme une machine poussée par un ressort. Elle essayait de
+satisfaire sa tante, mais elle ne savait ce qu’elle faisait, et elle
+laissa tomber une assiette qu’elle voulait offrir à Marsillat, bien
+qu’il se fût levé pour échapper à l’hospitalité hors de saison de la
+virago. Au bruit que fit cette mauvaise assiette de terre en se brisant,
+les petits yeux noirs de la Gothe devinrent étincelants de colère, et,
+n’eût été la crainte de déplaire à ses hôtes, qu’elle voyait disposés à
+prendre le parti de l’orpheline, elle l’eût accablée d’invectives.
+
+— Allons, ma pauvre Jeanne, dit Marsillat en lui ôtant des mains les
+débris de l’assiette qu’elle ramassait, et en les jetant dehors, je ne
+veux pas que tu t’occupes de moi, et je trouve très mauvais qu’on te
+tourmente ainsi : cela est insupportable. Écoutez, Gothe, nous cesserons
+d’être bons amis, vous et moi, si vous faites du chagrin à Jeanne,
+surtout un jour comme celui-ci. Il faut que vous ayez le diable au
+corps.
+
+La liberté avec laquelle Léon parlait à la virago, et l’ascendant qu’il
+exerçait sur elle (car aussitôt elle se calma et prit d’autres
+manières), prouvaient assez qu’elle ne voyait pas d’un mauvais œil les
+assiduités de ce jeune homme auprès de Jeanne, et qu’elle comptait
+mettre à profit son goût bien connu pour les belles filles du pays de
+Combraille. Guillaume, en toute autre circonstance, eût dédaigné
+d’apercevoir de si honteuses intrigues; mais sa sollicitude, éveillé par
+le malheur de Jeanne, et le pur lien qui existait entre elle et lui, le
+rendaient très clairvoyant. En ce moment il ressentait contre le jeune
+légiste une indignation véritable, et cessa de se reprocher l’espèce
+d’éloignement qu’en dépit de leurs fréquentes relations Marsillat lui
+avait inspiré depuis quelques années.
+
+Léon Marsillat, plus âgé de quatre ou cinq ans que Guillaume, n’était
+pas un homme ordinaire, bien que le sans-façon de ses manières et de son
+langage ne laissât pas souvent paraître les facultés éminentes dont il
+était doué. Fin, laborieux, actif, entreprenant et persévérant, égoïste
+et libéral, c’était le Marchois modèle. Sa puissante organisation se
+prêtait également au plaisir et au travail, à la jouissance et aux
+privations. Sa santé physique et morale, la lucidité de son cerveau, la
+volonté infatigable d’être heureux, libre et fort, en faisaient un être
+supérieur dans le bien et dans le mal. Capable des plus nobles et des
+plus lâches actions, viveur effréné, travailleur prodigieux, il passait
+de l’excès de l’étude à celui de l’insouciance, et de la fièvre des
+affaires à celle des passions. Vindicatif comme un paysan (son
+grand-père avait porté le mortier aux maçons), il était généreux comme
+un prince, et après avoir persécuté amèrement et transpercé de ses
+cruelles épigrammes les victimes de son dépit, dans un jour de
+mansuétude il les réhabilitait et les couvrait du manteau de son
+ostentation. Vain à certains égards, il proscrivait certaines autres
+vanités qui eussent semblé plus excusables à son âge et dans sa
+position. Il raillait le luxe puéril des jeunes _dandys_ qu’il eût pu
+imiter et qui se privaient des satisfactions nécessaires pour s’en
+donner de factices. Il méprisait souverainement la mode, et ne s’y
+conformait pas; il professait le dédain des habits bien faits qui gênent
+les mouvements, des chevaux fringants qui n’ont que l’apparence et ne
+résistent pas à la fatigue, des femmes qui font fureur dans les salons
+et qu’on ne saurait regarder sans effroi en plein soleil; en conséquence
+de quoi il avait toujours le linge le plus fin, les draps les mieux
+tissus, les habits les plus souples, le cheval le plus robuste et le
+plus cher, les maîtresses les plus vulgaires, mais les plus belles et
+les plus jeunes. A vingt-cinq ans, déjà riche dans le présent par
+héritage, et dans l’avenir par son talent d’avocat qui annonçait une
+brillante carrière, il avait arrangé hardiment sa vie pour la
+satisfaction de tous ses instincts nobles et bas, généreux et pervers.
+Il aimait son métier, et savait s’y absorber tout entier, mais après des
+efforts surhumains qu’il faisait pour regagner le temps donné aux
+plaisirs, il lui fallait l’ivresse de nouveaux désordres pour retremper
+ses forces. Sceptique et même un peu athée, il avait pour toute espèce
+de religiosité une haine d’instinct : cependant il comprenait la poésie
+des grandes croyances, et les inspirations enthousiastes se
+communiquaient à lui comme par un choc électrique. Il pouvait pleurer le
+lendemain de ce qui l’avait fait rire la veille, et réciproquement.
+Bouillant et calme, tour à tour esclave et vainqueur de ses appétits, il
+y avait deux ou trois hommes en lui, comme dans toutes les natures
+puissantes, et il inspirait en même temps à ceux qui l’approchaient ces
+sentiments divers de l’admiration et du mépris, de l’engouement et de la
+méfiance.
+
+Quoiqu’il affectât un langage vulgaire et qu’il foulât aux pieds
+l’esprit dépensé en petite monnaie, dont on fait tant de cas dans le
+monde, il n’avait pas fréquenté Guillaume de Boussac sans que ce dernier
+s’aperçût de son instruction, de la force de son intelligence et de la
+fermeté de son caractère. Ces deux jeunes gens, natifs de la même ville,
+s’étaient rencontrés au collège; puis, durant les vacances, et
+quelquefois ensuite à Paris, non dans le monde, ils ne recherchaient pas
+la même société, mais au spectacle, au boulevard, au bois, au tir, au
+manège, à la salle d’armes. A cette époque, grâce au retour des Bourbons
+et à la réorganisation du faubourg Saint-Germain, le mélange qui s’était
+heureusement établi entre les gens de mérite de toutes les classes
+n’était encore qu’un fait exceptionnel. Aussi Guillaume de Boussac
+croyait-il faire acte de courage et de libéralisme en attirant
+quelquefois à Paris son ancien camarade, le licencié en droit, à la
+table et dans le salon de sa mère. Mais, malgré ses avances, le jeune
+baron s’était refroidi chaque jour davantage à l’égard de son ancien
+camarade.
+
+Lorsqu’il était encore enfant, et jusqu’au sortir du collège, il s’était
+senti dominé par lui. Doué d’un cœur confiant et d’un caractère faible,
+il avait subi l’ascendant de cette nature indépendante et forte. Il
+avait été souvent puni au collège pour avoir écouté ses mauvais
+conseils, et Marsillat n’avait fait que rire de ces mortifications que
+le jeune homme, plus sensible, prenait au sérieux. Plus d’une fois
+Guillaume avait senti avec honte que la nature l’avait fait meilleur et
+moins fort que Marsillat, et qu’en se laissant aller à la fantaisie de
+l’imiter un instant, il avait péché en pure perte, sans recevoir
+l’assistance du puissant démon qui protégeait son camarade. Nous l’avons
+vu, au début de cette histoire, suivre encore un peu les errements du
+sceptique Léon, et railler avec lui sir Arthur, qu’au fond du cœur il
+estimait infiniment. En avançant dans la vie, en se mûrissant par la
+lecture et la réflexion, Guillaume avait compris que sa voie était trop
+différente de celle de Léon pour ne pas devenir bientôt l’objet de ses
+critiques et de ses sarcasmes. Il avait donc cessé assez brusquement
+d’être expansif avec lui, et l’ironie contenue du jeune avocat avait
+causé au jeune baron une sorte de souffrance dans ses relations avec
+lui. Il nourrissait de plus en plus une antipathie secrète pour sa
+personne, antipathie parfaitement déguisée, d’ailleurs, sous des
+manières polies et bienveillantes. Les nobles de cette époque ne se
+croyaient pas le droit de manquer sous ce rapport à une sorte
+d’hypocrisie. Ils se regardaient encore comme supérieurs par leur
+naissance aux autres hommes, et ils pratiquaient l’accueil protecteur
+comme une charge de leur position.
+
+Marsillat avait l’esprit trop pénétrant pour ne pas comprendre à
+merveille les gracieusetés et les répugnances du jeune patricien. Il
+s’en amusait, et se plaisait souvent à le faire souffrir, en feignant de
+prendre à la lettre les témoignages de sa courtoisie forcée. Il en usait
+et en abusait, se disant en soi-même : Mon camarade, tu voudrais plaire,
+être aimé, respecté et craint, tout cela à la fois. L’honneur de ton nom
+te condamne à nous caresser, nous autres roturiers. Tu voudrais passer
+pour un bon garçon sans préjugés, pour un aimable seigneur sans morgue;
+et avec la plupart de mes pareils tu y réussis, parce qu’ils manquent de
+tact et ne voient pas percer ton mépris sous ton adorable sourire. Mais
+tu ne me tromperas pas; je te forcerai à être franc, brutal même avec
+moi, et, dans ce cas-là, je t’aimerai beaucoup mieux, ou bien je ferai
+saigner ton orgueil en te traitant, comme tu feins de me traiter, d’égal
+à égal.
+
+En pensant ainsi, Marsillat s’exagérait beaucoup la vanité de Guillaume;
+mais il y avait dans cette petite guerre d’escarmouche qu’il lui livrait
+des points où il touchait malheureusement assez juste.
+
+En se rencontrant dans la chaumière de Jeanne, il ne fallut pas bien
+longtemps à ces deux jeunes gens pour voir qu’ils s’observaient l’un
+l’autre, que Léon désirait écarter un rival dangereux, et Guillaume un
+ennemi des vertueuses intentions qu’il avait à l’égard de l’orpheline.
+Le plus habile des deux en prit le premier son parti. Marsillat fit ses
+adieux, et alla détacher son cheval pour partir, mais il eut soin de
+casser une courroie, ce qui le força de demander une ficelle à la Gothe,
+un couteau à Jeanne, un mot à Claudie, et de _bouriner_[8] et de
+_fafioter_[9], comme disait cette dernière, huit ou dix minutes autour
+de la maison. La pluie cependant commençait à tomber et le tonnerre à
+élever la voix.
+
+De son côté, Guillaume était bien résolu de partir, mais il mettait un
+peu de malice à partir le dernier et à voir trotter devant lui la
+vigoureuse jument de l’avocat. Il avait fait ses adieux aussi,
+promettant de revenir bientôt, et il attendait le départ de Marsillat,
+tout en causant avec lui, à quelques pas de la chaumière, de choses
+étrangères à ce qui s’y passait. Claudie, meilleure mouche que lui,
+surveillait d’un œil enflammé tous les mouvements de son infidèle,
+lorsque la voix retentissante de la Grand’Gothe qui les croyait déjà
+partis vint les forcer à prêter l’oreille.
+
+— Allons, grande lâche, sotte, sans cœur, disait-elle à Jeanne,
+prendras-tu ta _cape_? Partiras-tu? Veux-tu attendre à demain pour aller
+à Toull? Qu’est-ce qui invitera nos parents à la _çarimonie_? Qu’est-ce
+qui apportera les provisions pour le repas de demain? Vas-tu _chimer_
+comme ça longtemps? Ta mère ne t’entend plus, va! et tu ne peux pas lui
+porter tes plaintes contre moi. Allons! allons! _en route, mauvaise
+troupe!_ ajouta-t-elle d’un ton soldatesque, et si tu n’es pas revenue
+avant soleil couché, nous aurons affaire ensemble. Vrai Dieu! il faudra
+bien que tu marches, à présent!
+
+— Chez qui faut-il que j’aille? répondit Jeanne d’une voix plaintive,
+en paraissant sur le seuil de la cabane.
+
+— Tu iras chez la mère Guite, chez le père Léonard, chez la Colombette,
+chez la grosse Louise, chez ton oncle Germain, chez... Eh bien! la voilà
+qui se sauve à présent, sans m’écouter! Qu’est-ce que tu vas apporter?
+imbécile!
+
+— J’apporterai ce que vous voudrez, dit Jeanne d’un ton résigné.
+
+— Tu prendras trois oies chez la mère Guite, deux pains chez la
+Gervoise, et un demi-sac de pois chez M. le curé. Si tu ne peux pas
+apporter le tout, tu diras au garçon à Léonard de t’aider; c’est un
+garçon complaisant. Tu diras que nous paierons ça à la Saint-Martin, et
+si tu ne trouves pas de crédit chez l’un, tu iras chez l’autre. Allons,
+sauve-toi.
+
+Jeanne sortit d’un air abattu, mais armée de la suprême patience, qui
+est la seule grandeur laissée en partage au pauvre et au faible; elle
+vint se joindre au petit groupe qui l’attendait, et, sans dire un mot,
+elle se mit à marcher à côté de Claudie. Celle-ci, attendrie à sa
+manière de tant de souffrance muette et profonde, passa son bras sous le
+sien, et se mit à lui parler à voix basse pour la consoler de son mieux.
+
+Marsillat, s’entretenant avec Guillaume, maintenait son cheval au pas;
+mais, à une très petite distance d’Épinelle, le sentier escarpé des
+piétons venant à couper le chemin ferré, Guillaume prit congé de lui.
+
+— C’est grand dommage que vous n’ayez pas votre cheval, dit Marsillat.
+En dix minutes vous auriez été rendu à Toull, au lieu que vous allez
+supporter une demi-heure de pluie battante.
+
+— Ma foi, oui, c’est grand dommage! s’écria Claudie. Vous auriez pris
+chacun une de nous en croupe, et nous ne nous serions pas trempées si
+longtemps.
+
+— Veux-tu monter derrière moi, Claudie? je peux te conduire jusqu’à la
+Croix-Jacques, et puisque Jeanne est avec M. Boussac, il n’a plus besoin
+de toi pour retrouver son chemin.
+
+— Ah! ça, mon petit Léon, ça me va! Vous êtes un bon enfant, tout de
+même. Arrêtez donc votre chevau _au droit_ de cette grosse pierre pour
+que je puisse monter.
+
+— Attends, attends, ma fille, dit le malin Marsillat, je te prendrais
+avec plaisir; mais je crois que je ferai mieux de prendre cette pauvre
+Jeanne, qui a passé tant de nuits et qui peut à peine se traîner.
+
+— Non, Monsieur, non, grand merci, répondit Jeanne d’un ton assez
+ferme.
+
+— Ah! vous voilà pris! grommela Claudie en transperçant de son regard
+furieux la figure impassible de Marsillat. Jeanne n’ira pas avec vous,
+j’en réponds.
+
+— Comment! toi, Claudie, qui as si bon cœur, tu ne l’engages pas à
+profiter de mon cheval pour se reposer? Ah! Claudie, je ne te reconnais
+plus.
+
+— Es-tu lasse, Jeanne? Veux-tu aller _à chevau_? dit Claudie, faisant
+un grand effort de générosité.
+
+— Non, _ma vieille_, non, grand merci, répondit Jeanne avec le même
+calme; montes-y, toi, si ça te fait plaisir. Et, prenant le sentier sans
+retourner la tête aux invitations de Marsillat, elle dit à Guillaume :
+Allons, _mon parrain_, je vas vous conduire.
+
+Les jeunes filles de mon pays ont assez l’habitude de donner au fils de
+leur marraine le titre de parrain, et réciproquement celui de marraine à
+la mère du parrain. Cette douce et confiante appellation dans une bouche
+si pure émut doucement le cœur du jeune baron, et un sentiment paternel
+attendrit ce visage imberbe.
+
+Claudie avait réussi à se hucher sur la croupe du _chevau_ de Marsillat,
+et ce dernier, un peu dépité de n’avoir pas réussi dans son projet
+détourné, voulut châtier la jalouse en enfonçant les éperons dans le
+ventre de _Fanchon_ et en la faisant ruer et bondir sur le bord du
+précipice. Claudie, effrayée, fit de grands cris; mais elle se cramponna
+vigoureusement au cavalier, et un terrible éclair venant à sillonner le
+ciel, Fanchon, effrayée, prit le galop, et emporta le jeune couple bien
+loin de Jeanne et de Guillaume, demeurés ainsi en tête à tête au milieu
+de l’orage.
+
+-----
+
+[7] Comment il se porte.
+
+[8] Muser, perdre du temps pour en gagner.
+
+[9] Ibid.
+
+
+ IV
+ L’ORAGE
+
+Nous avons laissé le jeune baron de Boussac avec la douce Jeanne, sa
+sœur de lait, la filleule de sa mère, qui s’intitulait aussi la sienne,
+par suite d’un usage tout local, et de l’idée naïve et affectueuse qu’on
+ne saurait être adopté par le chef de la famille sans l’être par la
+famille entière. Ce mot filial, _mon parrain_, résonnait dans l’oreille
+de Guillaume, au milieu des hurlements de la tempête, et le concours de
+circonstances romanesques qui l’avait amené auprès de Jeanne, juste à
+point pour conjurer les dangers qui la menaçaient, lui causait une sorte
+de satisfaction généreuse. Il ne regrettait point d’avoir été
+brusquement interrompu au milieu des plaisirs de son voyage par une si
+triste aventure. Déjà il rêvait tout un poème champêtre dans le goût de
+Goldsmith, et il n’était pas fâché d’en être le héros vertueux et
+désintéressé.
+
+Mais il manquait encore à ce poème une héroïne qui comprît son rôle et
+celui de son protecteur. Jeanne se croyait si peu menacée par les
+séductions du jeune avocat, qu’elle ne songeait à voir dans le jeune
+seigneur qu’un personnage respectable, étranger à sa destinée.
+D’ailleurs, aucun de ces beaux messieurs n’occupait en ce moment les
+pensées de Jeanne. Elle avait toujours devant les yeux sa mère
+agonisante, et le sentiment de son isolement la tourmentait moins que la
+crainte de n’avoir pas assez fait pour adoucir les derniers moments d’un
+être qui avait été jusque-là l’unique objet de ses affections. Jeanne
+passait aux champs pour une fille très bornée, parce qu’elle était
+chaste et qu’elle avait, à se produire, une répugnance presque sauvage.
+Elle n’aimait pas la danse, et on ne l’avait jamais vue dans les
+_assemblées_, fêtes villageoises où les jeunes paysannes courent étaler
+leurs charmes et chercher des galants. Sérieuse, assidue au travail,
+passionnée pour la garde de ses troupeaux, elle allait presque toujours
+seule, la quenouille au côté, dans les endroits les plus déserts, vivant
+tout le jour d’un morceau de pain noir, et rentrant à la nuit pour
+s’endormir paisiblement sous l’aile de sa mère.
+
+La mère Tula et sa sœur, la Grand’Gothe, passaient pour magiciennes,
+avec cette différence que la mère de Jeanne, aimée et estimée de tout le
+monde, était regardée comme une savante matrone, et que la tante était
+réputée sorcière malfaisante. On remarquait que les _bêtes_ de Tula
+étaient toujours en bon état, qu’elles rentraient toujours à l’étable la
+mamelle pleine, que les épizooties ne les atteignaient point, et que
+cette femme si pauvre, ayant perdu toutes ses ressources avec son mari
+et ses fils, trouvait, dans la chétive industrie d’élever un petit
+troupeau sur le commun, le moyen, très insuffisant pour les autres, de
+se préserver des horreurs de la misère. On prétendait en même temps que
+la Grand’Gothe, qui ne s’était jamais mariée, et qui vivait ladrement,
+sans faire aucun commerce apparent, avait des sacs d’écus cachés dans sa
+paillasse, et que ces richesses lui arrivaient mystérieusement par ses
+intelligences avec les mauvais esprits. Le paysan voit toujours de
+mauvais œil son prochain s’enrichir, et, bien qu’il n’ait aucune idée
+d’économie politique, il a cette notion juste de l’état social, que
+personne ne profite des chances de la fortune sans que ce soit au
+détriment de ceux qui n’en profitent pas. Mais ces êtres simples et
+souffrants, qui ne reçoivent la lumière des choses que par la fièvre de
+l’imagination, aiment beaucoup mieux attribuer le succès des habiles et
+des fourbes à des influences occultes qu’à des actions coupables plus
+faciles à constater. Le paysan procède de l’inconnu pour aller au connu.
+Il évoque les puissances fantastiques du ciel et de l’enfer, à propos
+des réalités les plus grossièrement évidentes. Il fait des vœux et des
+pèlerinages plus païens que catholiques pour sa famille, pour son bœuf
+et pour son âne, et dédaigne d’avoir recours aux soins de la science ou
+aux précautions de l’hygiène pour sauver les personnes ou les biens que
+la vengeance de quelque sorcier ou la colère de quelque mauvais génie
+menace de traits invisibles.
+
+Aussi disait-on que la Grand’Gothe ne passait jamais auprès de l’étable
+de son ennemi sans y jeter quelque sort. Son regard donnait la fièvre,
+et il n’y avait rien de plus mauvais que de la rencontrer le soir du
+côté des pierres jomâtres, au lever ou au coucher de la lune. Si cela
+arrivait la nuit de Noël, à cette heure néfaste où le grand champignon
+druidique frémit et danse en criant sur les trois pierres qui le portent
+en équilibre, on était bien sûr de se mettre au lit en rentrant chez
+soi, et de ne jamais s’en relever. La preuve que la Gothe était une
+méchante sorcière, c’est que les chèvres des bergères à qui elle parlait
+souvent tarissaient; leurs brebis perdaient la laine avant la tondaille,
+et leurs poulains _s’éboitaient_ en galopant sur les roches, ou se
+perdaient dans les viviers.
+
+Il y avait pourtant à tous ces prodiges une explication bien naturelle,
+et que les esprits forts de Toull et des environs, le père Léonard entre
+autres, donnaient en vain au grand nombre épris du merveilleux. Le
+troupeau de Jeanne prospérait, parce que Jeanne, n’étant ni coquette ni
+paresseuse, en avait un soin extrême. Ceux de ses compagnes,
+lorsqu’elles écoutaient les mauvaises paroles de la Gothe, allaient de
+mal en pis, parce que la Gothe était fort liée avec certains bourgeois
+riches et dissolus qui la chargeaient de leurs affaires secrètes et
+confiaient à sa criminelle expérience des moyens de corruption souvent,
+hélas! irrésistibles. C’était là la source des sacs d’écus que la
+sorcière cachait dans sa paillasse. C’était aussi la cause des maladies
+et des accidents _du bestiau_, négligé et souvent abandonné par des
+gardiennes insouciantes et préoccupées.
+
+Quant à Jeanne, sa beauté s’était développée à l’ombre. Fuyant les
+plaisirs et n’ayant jamais mis le pied dans une ville, elle était
+ignorée, et il avait fallu pour la découvrir la vie errante de Marsillat
+au temps des vacances, son œil de lynx et son goût pour les conquêtes
+difficiles. La simple fille n’avait pas encore compris pourquoi depuis
+quinze jours elle avait rencontré, au moins deux fois par semaine, Léon
+sur son chemin lorsqu’elle ramenait ses troupeaux. Elle le croyait
+occupé de Claudie seulement, et son instinct chaste lui avait suggéré
+d’éviter ce couple qui la recherchait, Marsillat trouvant toujours dans
+sa féconde imagination un prétexte pour diriger ses promenades
+sentimentales avec Claudie vers les lieux où Jeanne devait passer. La
+réserve craintive et fière qui faisait le caractère apparent de Jeanne
+ne prenait pourtant pas sa source dans une âme défiante et hautaine; à
+voir comment elle avait servi et assisté sa mère depuis qu’elle était au
+monde, avec quelle abnégation elle lui avait consacré sa vie, avec
+quelle ferveur elle l’avait soignée nuit et jour jusqu’à sa dernière
+heure, on aurait deviné qu’il y avait là un cœur capable des plus grands
+dévouements; mais, à l’exception de Tula, qui connaissait Jeanne? qui
+pouvait la connaître? Et maintenant qu’elle n’avait plus personne à qui
+se consacrer, qui pouvait savoir si c’était un être de quelque valeur ou
+une créature stupide, attachée aux travaux rustiques comme le bœuf l’est
+à la charrue? Marsillat ne voyait en elle qu’une vierge aux yeux bleus,
+blanche comme les lis, taillée comme une statue antique, et _bête comme
+un cygne_, c’était son expression. La Grand’Gothe, furieuse de ce
+qu’elle n’avait encore pu la faire remarquer de personne, voyait enfin
+dans sa nièce l’objet lucratif des soins du jeune libertin, et pour la
+déterminer à entrer en qualité de servante dans la famille de Léon, elle
+se promettait, maintenant que Tula n’était plus entre elles deux, de la
+persécuter et de la maltraiter.
+
+Quant à Guillaume de Boussac, il ne voyait encore dans Jeanne qu’une
+beauté de vignette anglaise, tout au plus un sujet de ballade, dans
+cette pauvre fille envers laquelle il avait des devoirs à remplir.
+Jeanne était donc, à cette heure de sa vie, une âme perdue dans l’infini
+de la création intellectuelle, un être ignoré, inaperçu comme ces
+magnifiques solitudes du Nouveau-Monde qui n’auraient pour ainsi dire
+jamais existé si elles ne se fussent révélées à un artiste ou à un
+poète, comme les beautés de ces îles désertes qu’aucun navigateur n’a
+encore signalées et qui sont réellement comme si elles n’existaient pas.
+
+— Jeanne, dit Guillaume après avoir un peu cherché grâce à quelle forme
+de langage il pourrait se faire comprendre d’une paysanne, vous m’avez
+appelé votre parrain, et cela me fait plaisir; je prends tant d’intérêt
+à votre malheur, que je voudrais pouvoir au moins vous prouver que vous
+avez trouvé aujourd’hui un appui.
+
+Jeanne leva sur Guillaume ses beaux yeux rougis par les larmes, et
+s’efforça de comprendre ce mot _d’appui_, nouveau en ce sens pour son
+oreille. Mais les paysans ont l’esprit trop tourné à la métaphore pour
+ne pas deviner très vite les expressions figurées. Jeanne comprit, et
+répondit d’une voix douce, mais avec un accent qui ne marquait ni désir
+ni espérance : Vous avez bien de la bonté, mon parrain.
+
+— Non, Jeanne, je n’ai guère de bonté, reprit le jeune baron, puisque
+j’ai pu oublier si longtemps ma pauvre nourrice.
+
+— Elle ne vous en a jamais voulu, mon parrain, car c’est la vérité de
+dire qu’elle était bonne! et Jeanne recommença à pleurer en silence.
+
+— Vous ne serez pas heureuse avec votre tante, n’est-ce pas, Jeanne?
+
+— C’est comme il plaira au bon Dieu, mon parrain!
+
+— Vous n’avez pas de répugnance à demeurer avec elle?
+
+— Non, mon parrain, ma tante ne me répugne pas, c’est une femme très
+propre.
+
+— Mais elle est d’un caractère difficile?
+
+— Oh non! mon parrain, elle n’est pas difficile du tout sur son manger,
+et d’ailleurs elle fait tout elle-même.
+
+La simplicité de Jeanne dérangea un peu le roman de Guillaume. Elle lui
+répondait naturellement, avec la soumission d’un enfant qui ne sait pas
+pourquoi on l’interroge, mais qui fait un effort pour satisfaire le
+maître.
+
+— Je l’ennuie, car elle ne me comprend pas, pensa le jeune homme : elle
+aimerait bien mieux n’être pas distraite de sa douleur. Ne trouverai-je
+donc pas le chemin de son cœur par quelque manière de dire parfaitement
+élémentaire?
+
+— Dites-moi, mon enfant, reprit-il, est-ce que votre mère ne
+s’inquiétait pas de l’idée de vous laisser seule?
+
+— Oh si! mon parrain, répondit Jeanne qui devenait plus volontiers
+expansive en parlant de sa mère. Elle disait encore ce matin : « La
+volonté du bon Dieu soit faite! mais ce qui me fâche le plus de m’en
+aller, c’est le chagrin que ça va faire à ma Jeanne. » Oh! elle avait
+bien raison! ça fait rudement de peine de perdre sa mère! Que le bon
+Dieu vous conserve donc la vôtre, mon parrain!
+
+Les expressions de Jeanne étaient bien vulgaires; mais le son de sa voix
+suppléait à l’insuffisance de sa parole, et l’accent vrai de son
+désespoir, joint à la bonté généreuse du sentiment qui la ramenait à
+s’occuper de l’avenir de son jeune parrain, causèrent à ce dernier un
+attendrissement profond. Des larmes lui vinrent aux yeux tout à coup, et
+il répondit d’une voix altérée : Vous êtes bonne, Jeanne! bien bonne!
+
+— Non, mon parrain, répondit-elle ingénument, c’est vous qui êtes bon
+de dire ça! Mais, mon parrain, voilà l’eau qui tombe _à mort_, vous
+n’avez quasi rien sur le corps, vous prendrez du mal.
+
+— Ne faites pas attention à cela, ma chère enfant.
+
+— Hélas! mon Dieu, c’est comme ça que ma pauvre mère a pris sa maladie.
+Elle a voulu venir me chercher aux champs parce qu’il faisait un rude
+temps comme aujourd’hui, et qu’elle a eu peur que je ne _peuve_ pas
+passer le _rio_ (le ruisseau) pour rentrer à la maison. Quand elle
+prenait du souci pour moi, elle ne se connaissait plus, la pauvre âme!
+elle m’a trouvée à moitié chemin; mais elle s’était tant mouillé les
+pieds jusqu’aux genoux, que le lendemain elle a pris la fièvre.
+
+— Elle a donc été bien mal soignée par les médecins?
+
+— Oh! mon parrain, nous n’avons pas appelé de médecin; nous ne croyons
+pas à ça, nous autres. Peut-être bien que nous avons tort, et que le
+médecin y aurait fait quelque chose, mais elle n’en voulait pas
+seulement entendre parler. Elle nous dit comment il fallait la soigner,
+et nous avons fait son commandement. Mais ça n’a pas servi!... Allons,
+mon parrain, faut pas vous mouiller; faut prendre ma capiche sur votre
+dos... oh! elle n’est pas sale, mon parrain; il n’y a jamais eu de
+saleté chez nous. Voyez! si votre mère vous savait dehors par un
+_parieu_ temps, elle en aurait trop d’ennui.
+
+— Jamais, ma bonne Jeanne! jamais je ne souffrirai que tu te mouilles à
+ma place; — et Guillaume replaça sur les épaules de Jeanne la mante de
+laine grise qu’elle avait déjà ôtée pour l’en couvrir.
+
+— Eh bien, tenez! mon parrain, puisque vous ne voulez pas, je vas vous
+mener vite à un endroit où vous serez à l’abri; dans un moment, ça ne
+tombera peut-être plus si fort! — et Jeanne coupa en travers de la
+montagne, jusqu’à une masse de rochers dans laquelle une excavation
+profonde était pratiquée.
+
+— Prenez garde, mon parrain! dit Jeanne en lui prenant le bras avec la
+familiarité la plus chaste et la sollicitude la plus respectueuse : il y
+là un puits que vous ne verriez pas, — et elle le conduisit au fond de
+la grotte, car la pluie chassée par le vent fouettait assez avant dans
+l’intérieur de cette retraite. Guillaume, exténué de fatigue, — il
+était à jeun depuis le matin, — s’assit sur un banc pratiqué dans le
+roc, et Jeanne, trop bien apprise pour s’asseoir à côté de lui, s’appuya
+sur une grosse pierre un peu plus près de l’entrée, c’est-à-dire dans la
+lumière qui venait du dehors et qui faisait resplendir sa silhouette
+sérieuse et douce comme celle d’une madone, tandis que Guillaume,
+enfoncé dans l’ombre, la contemplait avec admiration.
+
+Dans les premiers moments, cette obscurité de la grotte, ce zèle que
+Jeanne lui avait montré, cet isolement complet avec une si belle fille,
+loin de tous les regards, et peut-être aussi cette excitation nerveuse
+que causent le grand spectacle et les bruits majestueux de l’orage;
+enfin un peu de vanité satisfaite à l’idée que l’habile Marsillat eût
+payé bien cher ce tête-à-tête, et que, sans aucune habileté, il l’avait
+emporté dans la confiance de Jeanne : toutes ces émotions réunies
+jetèrent une sorte de fièvre dans le cerveau du jeune baron. Il
+respectait trop la situation de sa filleule, et la sienne propre, pour
+ne pas haïr la pensée d’en abuser. Mais il trouvait un secret plaisir à
+se dire qu’à sa place bien d’autres n’eussent pas été aussi délicats, et
+tout en caressant en lui-même le sentiment de sa propre vertu, il
+arrivait à trouver cette vertu plus méritoire qu’il ne l’aurait imaginé
+une heure auparavant, lorsqu’il descendait la montagne avec l’agaçante
+Claudie. Jeanne était si différente, si vraiment belle, si candide, et
+disposée pour lui à un intérêt si doux! L’imagination du jeune homme
+travaillait sur ce thème : « Si je voulais lui inspirer un sentiment
+plus tendre, pourrait-elle s’en défendre dans un pareil moment, et
+lorsque je lui ferais comprendre que je suis désormais son seul ami en
+ce monde, son appui nécessaire envoyé vers elle par la Providence? »
+Mais, à cette idée de la Providence, Guillaume, né avec un caractère
+assez faible, mais converti à l’envie d’être grand par le christianisme
+romantique de l’époque, craignait de devenir sacrilège en invoquant le
+ciel pour justifier ses agitations involontaires; et il se taisait,
+regardant toujours Jeanne à la lueur des éclairs.
+
+De son côté pourtant, Jeanne ne songeait guère à se préserver d’un
+danger qu’elle ne concevait même pas; et, retombant sur elle-même, elle
+s’était remise à pleurer. C’était un pleurer silencieux et résigné qui
+ne cherchait ni à se contenir ni à se montrer. Habituée à une vie
+solitaire, dès que la bergère toulloise ne se sentait pas nécessaire aux
+autres, elle avait coutume d’oublier leur présence, et de se perdre dans
+ses pensées. Mais quelles pouvaient être les pensées d’un enfant de la
+nature, qui n’avait pas appris à lire, et dont l’intelligence (si tant
+est qu’elle en eût) n’avait reçu aucune espèce de culture?
+
+Guillaume se le demandait précisément, en la voyant rester dans la même
+attitude, les yeux fixés sur l’horizon embrasé par la foudre... Et nous
+nous sommes fait souvent la même question nous-même, en regardant
+quelque bergère aux traits nobles, ou quelque sévère matrone filant
+gravement sa quenouille des heures entières au coin d’un pré. Qui peut
+nous révéler le mode d’existence de ces âmes si peu développées? A quoi
+pense le laboureur qui creuse patiemment son sillon monotone? A quoi
+pense le bœuf qui rumine couché dans l’herbe, et la cavale étonnée qui
+vous examine par-dessus le buisson? Est-ce donc la même vie qui circule
+lentement dans les veines de l’homme et dans celles de l’animal attaché
+au travail de la terre? L’ingrate Rhéa frappa-t-elle de stupidité ses
+enfants et ses serviteurs?
+
+Il nous a fallu beaucoup respirer l’air des champs et veiller bien des
+soirs autour du foyer rustique pour comprendre cette suite de rêveries
+qui remplace dans le cerveau du paysan le travail de la méditation, et
+qui fait de sa veille, comme de son sommeil, une sorte d’extase
+tranquille, où les images se succèdent avec rapidité, merveilleuses,
+terribles ou riantes. C’est la même activité, la même poésie et la même
+impuissance que l’effort de l’enfant à dégager l’inconnu de son
+existence du voile qui la couvre. C’est le génie des songes s’agitant
+dans le vaste et faible cerveau de l’Hercule gaulois.
+
+Jeanne pensait à sa mère dans cet instant, et sa rêverie douloureuse la
+promenait dans tous les souvenirs de ce passé dont elle ne pouvait plus
+sortir. Ses sanglots ne remplissaient pas la grotte; mais les mystérieux
+échos de ce lieu sonore répétaient de minute en minute un faible soupir
+de sa poitrine oppressée, auquel répondait, plus mystérieusement encore,
+le bruit d’une goutte d’eau qui se détachait à intervalles réguliers de
+la voûte humide pour tomber dans la source invisible.
+
+Ce silence éloquent attendrissait de plus en plus Guillaume, et il ne
+songeait plus à le rompre. Mais il se trouva, sans savoir comment, assis
+auprès de Jeanne, et sa main sur la sienne.
+
+
+ V
+ L’ÉRUDITION DU CURÉ DE CAMPAGNE[10]
+
+Jeanne, étonnée, se retourna, et Guillaume se trouvant dans la lumière
+auprès d’elle, elle vit des larmes dans ses yeux. Au lieu d’être émue ou
+effrayée, elle lui dit naïvement :
+
+— Est-ce que vous avez peur de l’orage, mon parrain?
+
+Guillaume ne put s’empêcher de sourire, et, quittant la main de Jeanne :
+
+— Non, ma chère enfant, lui dit-il; je ne songe pas à l’orage, mais à
+toi. Ton chagrin me remplit le cœur, et je voudrais pouvoir pleurer avec
+toi...
+
+— Oh! il ne faut pas pleurer, mon parrain. Ça vous ferait du mal. C’est
+tout simple que je ne puisse pas m’en empêcher, moi! c’était ma mère!
+Mais ça n’était que votre nourrice, et vous ne la connaissiez plus. Vous
+ne pouvez pas vous souvenir d’elle.
+
+— Je m’en suis souvenu aujourd’hui, Jeanne, et je ne m’en souviendrais
+pas, que j’aurais encore envie de pleurer à cause de toi. Est-ce que tu
+ne comprends pas cela?
+
+Jeanne garda le silence : elle ne comprenait pas.
+
+— Dis-moi, Jeanne, si je venais de perdre ma mère, que tu ne connais
+pas, et dont tu ne peux plus te souvenir, est-ce que tu n’aurais pas
+pitié de moi?
+
+— Oh si! mon parrain!
+
+— Est-ce que tu ne chercherais pas à me dire quelque chose pour me
+consoler?
+
+— Oh _si bien_! mon parrain, répéta Jeanne avec conviction.
+
+— Eh bien! dis-moi ce que tu me dirais, afin que maintenant je te le
+dise.
+
+— Hélas! mon parrain! j’aurais bien de la peine; mais je ne saurais pas
+quoi vous dire.
+
+— C’est juste comme moi..., pensa Guillaume. Mais, ajouta-t-il, est-ce
+que l’amitié ne console pas un peu? Est-ce que tu ne sentirais pas...
+dans un pareil moment... de l’amitié pour moi!
+
+— Oh! _si fait bien_, mon parrain!
+
+— Eh bien! ne conçois-tu pas que j’en aie pour toi dans ce moment-ci?
+
+— Vous êtes bien bon, mon parrain; vous en serez récompensé!
+
+— Vraiment, Jeanne? s’écria Guillaume en lui reprenant la main; m’en
+sauras-tu quelque gré? Si tu y penses quelquefois, ce sera ma
+récompense.
+
+— Hélas! mon parrain, je suis trop pauvre, répondit Jeanne avec
+douceur, je ne peux récompenser personne; mais le bon Dieu vous
+récompensera de vos amitiés pour moi.
+
+Guillaume, un peu confus, mais se rassurant par la pensée que ses
+propres paroles ne renfermaient aucune intention coupable, conserva la
+main de Jeanne dans la sienne. Elle l’en retira pour faire un signe de
+croix.
+
+— Pourquoi fais-tu un signe de la croix? lui demanda-t-il.
+
+— Vous n’avez donc pas vu _cette grande éclair_, mon parrain?
+
+— Tu as peur du tonnerre, toi, ma pauvre Jeanne!
+
+— Oh! non, mon parrain; mais c’est pour détourner quelque malheur de
+dessus les autres.
+
+— Tu parles peu, Jeanne; mais tu parles bien.
+
+— Oh! non, mon parrain, je ne sais pas bien parler.
+
+— Tout ce que tu dis est d’un bon cœur pourtant.
+
+— Je ne puis pas avoir un mauvais cœur, puisque ma pauvre mère en avait
+un si bon! Mais pour bien parler, je ne peux pas : je n’ai jamais
+appris.
+
+— Tu n’as jamais été à l’école?
+
+— Non, mon parrain, je n’avais pas le temps.
+
+— Mais tu sais lire?
+
+— Oh! non, mon parrain, je ne sais pas ça.
+
+— Et tu ne regrettes pas de ne pas le savoir?
+
+— Ça ne me servirait de rien. J’ai été _élevée aux bêtes_. C’est ça mon
+ouvrage. Ça contentait ma mère.
+
+— Mais à présent que ce n’est plus nécessaire, ne voudrais-tu pas vivre
+autrement?
+
+— Non, mon parrain.
+
+— Non? ta tante, cependant, ne vaut pas ta mère!
+
+— C’est vrai, mon parrain. Mais enfin c’est ma tante. Elle s’ennuierait
+toute seule.
+
+— Mais puisque tu vis dans les champs, elle ne te verra guère?
+
+— On se voit toujours un peu le soir. On soupe ensemble.
+
+— Et tous les soirs elle te traitera comme elle le faisait tout à
+l’heure.
+
+— J’y suis bien accoutumée, mon parrain, et je ne me fâche pas contre
+elle.
+
+— Mais si elle avait de mauvais desseins sur toi, Jeanne?
+
+— Comment dites-vous ça, mon parrain?
+
+— Je te dis que ta tante est une mauvaise femme...
+
+— Oh! vous vous trompez, mon parrain. Elle est un peu _vif_ : c’est
+tout.
+
+— Jeanne, tu tiens donc beaucoup à rester avec elle?
+
+— Puisque ça se doit, mon parrain!
+
+— Et si elle te chassait de la maison?
+
+— La maison est à moi; d’ailleurs, elle ne ferait jamais cela.
+
+— Si elle ne voulait plus demeurer avec toi?
+
+— Je ne pourrais pas la forcer à rester; mais pourquoi voudrait-elle
+s’en aller? Je ne la contrarierai jamais.
+
+— Il peut se rencontrer des occasions où ton devoir serait de le faire.
+Si elle exigeait que tu fisses quelque mauvaise action?
+
+— Elle n’exigerait jamais ça, mon parrain.
+
+— Tu en es donc bien sûre?
+
+— Oh! oui, mon parrain.
+
+— A la bonne heure, dit Guillaume un peu inquiet de la sincérité de
+Jeanne; et ne sachant plus s’il devait admirer sa candeur, ou soupçonner
+sa vertu, il se leva et fit quelques pas dans la grotte, en proie à une
+sorte de dépit intérieur dont il rougissait.
+
+— Après tout, reprit-il, vous devez avoir l’intention de vous marier
+bientôt, Jeanne?
+
+— Non, mon parrain, répondit-elle sans embarras et sans hésitation.
+
+— Un peu plus tôt, un peu plus tard, cela arrivera, et alors vous
+n’aurez plus rien à craindre de votre tante.
+
+— Ça n’arrivera jamais, mon parrain, reprit Jeanne avec l’accent d’une
+tranquille détermination.
+
+— Jamais? dit Guillaume étonné; c’est un serment de jeune fille. Mais
+tu n’en jurerais pas, Jeanne, ajouta-t-il en souriant.
+
+— Mon _jurement_ en est fait, répondit Jeanne.
+
+— C’est étrange; vous moquez-vous, Jeanne?
+
+— Oh! mon parrain, reprit-elle d’une voix plaintive et vraie, ce n’est
+pas un jour pour ça!
+
+— Pardonne-moi, chère Jeanne, de douter de ta parole... Mais c’est si
+extraordinaire!... Et si je te demandais pourquoi... n’aurais-tu pas
+assez de confiance en moi, qui suis ton frère de lait et le fils de ta
+marraine, pour me dire le motif d’une pareille résolution?
+
+— Je ne peux pas vous dire ça, mon parrain : ça m’est _défendu_.
+
+— _Défendu?_
+
+— Oui, mon parrain; excusez-moi si je ne réponds pas bien.
+
+Guillaume ne savait pas que _défendu_, dans l’acception berrichonne,
+veut dire _impossible_; et ce quiproquo, que Jeanne ne pouvait
+éclaircir, le ramena aux soupçons qu’il avait conçus. Et pourquoi, avec
+tant de bonté et si peu de prévoyance, se dit-il, n’aimerait-elle pas
+Marsillat? Il est d’une agréable figure, jeune, entreprenant; il sait se
+faire comprendre de ces filles-là; il a peut-être ensorcelé déjà cette
+pauvre Jeanne, aussi bien que Claudie.
+
+Cette réflexion fit naître chez le jeune baron des sentiments fort
+pénibles, et son roman s’en alla en fumée, à son grand regret.
+
+Pour conjurer l’espèce de mortification qu’il éprouvait, d’avoir laissé
+galoper si vite sa fantaisie sur un terrain si prosaïque, il tâcha
+d’oublier ce qu’il avait cru voir en Jeanne, et, au bout de peu
+d’instants, il oublia Jeanne elle-même, au point de ne plus prendre
+garde aux larmes qu’elle ne cessait de répandre.
+
+— Qu’est-ce que c’est donc que cette grotte? dit-il tout haut, frappé,
+pour la première fois, de l’aspect de cette construction souterraine.
+
+Jeanne, qui se faisait un devoir filial de lui répondre au milieu de ses
+larmes, lui dit :
+
+— C’est le _trou aux fades_, mon parrain.
+
+— Les _fades_! N’est-ce pas les fées que tu veux dire?
+
+— Je ne connais pas les fées, mon parrain.
+
+— Mais, qu’est-ce que c’est que les fades?
+
+— C’est des femmes qu’on ne voit pas, mais qui font du bien ou du mal.
+
+— Crois-tu à cela, Jeanne?
+
+— Dame, oui, mon parrain, il faut bien que j’y croie.
+
+— Tu ne les a pas vues cependant, puisqu’on ne les voit pas?
+
+— Je n’ai pas vu le bon Dieu, mon parrain, et cependant j’y crois.
+D’ailleurs, ma mère y croyait, et je crois ce qu’elle m’a dit.
+
+— Et t’ont-elles fait du bien ou du mal, ces fades?
+
+— Elles ne m’ont jamais fait de mal, mon parrain.
+
+— Ni de bien non plus?
+
+Jeanne ne répondit point. La curiosité de Guillaume était cependant
+excitée, mais il jugea inhumain de la contrarier dans un pareil jour en
+la forçant davantage à lui répondre.
+
+— La pluie diminue, lui dit-il, je pourrai retrouver mon chemin tout
+seul à présent; si tu veux t’arrêter davantage, Jeanne, ne te gêne pas
+pour moi, je t’en prie.
+
+— Oh! mon parrain, vous iriez peut-être dans les viviers. Je vous
+conduirai bien : je ne suis pas lasse.
+
+Elle se leva, et Guillaume remarqua qu’elle plaçait quelque chose dans
+une fente du rocher.
+
+— Que mets-tu là, Jeanne? lui demanda-t-il, curieux des pratiques
+superstitieuses du pays.
+
+— C’est un peu de _thym de bergère_, que j’avais cueilli avant
+d’entrer, répondit-elle.
+
+— A qui laisses-tu cette offrande, Jeanne? aux fades?
+
+— C’est la coutume des filles, mon parrain.
+
+— Et les garçons, qu’apportent-ils?
+
+— Une petite pierre, mon parrain. J’vas en mettre une pour vous.
+
+— Sans cela, les fades seraient mécontentes de moi, et me joueraient
+quelque mauvais tour?
+
+— Ça se pourrait, mon parrain. Ça ne coûte pas beaucoup de mettre une
+petite pierre.
+
+— J’en mettrai deux, Jeanne, pour te faire plaisir.
+
+Mais, en sortant de la grotte, Guillaume, ramené à de mauvaises pensées,
+se dit que cette fleur de serpolet était peut-être un signal, une
+promesse, un rendez-vous que Jeanne laissait là pour l’objet de son
+mystérieux amour.
+
+Le reste de leur trajet fut silencieux. Le vent, qui avait chassé les
+premières nuées, et qui en ramenait de nouvelles, rendait leur marche
+difficile et tout entretien impossible. Lorsqu’ils eurent atteint la
+troisième enceinte de débris qui forme l’amphithéâtre le plus élevé de
+Toull, Jeanne ayant demandé à son parrain s’il avait un endroit pour
+s’abriter, lui adressa ses adieux en ces termes : — Allons, mon
+parrain, merci bien pour vos bontés. Portez-vous donc bien, et
+excusez-moi si je vous ai offensé. (Ce qui équivaut, dans le style du
+pays, à s’excuser de n’avoir pas pu bien recevoir son hôte, ou de ne pas
+avoir su le complimenter dignement.)
+
+— Attends, ma bonne Jeanne, dit le jeune baron; tu as quelques dépenses
+à faire, et pour trouver du crédit, tu aurais peut-être quelque
+embarras. Voici de quoi faire les frais du repas que tu es obligée de
+donner demain.
+
+— Oh! merci, mon parrain. Gardez ça. Vous n’en avez peut-être pas de
+trop pour votre voyage, et moi je n’en ai pas besoin. Tout le monde me
+connaît ici, et on me fera bien crédit.
+
+— Jeanne, tu n’es pas riche, et je le suis un peu; j’ai bien le droit
+de payer les frais d’enterrement de ma pauvre nourrice.
+
+— A votre volonté, mon parrain, répondit Jeanne, qui craignait d’être
+incivile en refusant, mais il y a là bien trop.
+
+— Tu garderas le reste, Jeanne.
+
+— Oh! non, mon parrain. C’est ça de l’or, et je n’en veux pas. L’or, on
+croit chez nous que ça porte malheur.
+
+— En vérité? en ce cas, voici de l’argent.
+
+— En vous remerciant, mon parrain. Je ne sais pas combien ça fait ce
+que vous me donnez là. Mais je m’en vas acheter ce que ma tante m’a
+commandé, et je vous rapporterai le reste. Vous ne partez pas tout de
+suite du pays?
+
+— Pas tout de suite, et j’aurai grand plaisir à te revoir, mais je ne
+reprendrai rien de ce que je t’ai donné. A revoir, Jeanne!
+
+— A revoir, mon petit parrain!
+
+Et Jeanne s’éloigna, pleurant toujours.
+
+— Étrange créature, pensa Guillaume, en la regardant entrer dans une
+des chaumières de Toull; elle a toute sa présence d’esprit, elle semble
+résignée à tout, et en même temps elle paraît inconsolable.
+
+Guillaume ne savait pas que la paysanne, quand elle est douée de
+sensibilité, ce qui n’est pas rare, est ainsi faite. L’habitude du
+travail, et l’impossibilité de se reposer de ses devoirs sur les autres,
+l’empêchent de s’abandonner aux témoignages extrêmes de sa douleur; mais
+cette douleur patiente et simple prend racine dans son cœur plus
+profondément peut-être que dans tout autre.
+
+Guillaume cherchait à retrouver la baraque de la mère Guite, lorsqu’il
+vit venir à sa rencontre le curé de l’endroit, qui s’excusa de n’avoir
+pu le recevoir à son arrivée, et l’emmena au presbytère, où déjà il
+avait fait conduire Sport, bien qu’il ignorât encore le nom du voyageur
+à qui appartenait ce superbe animal. Guillaume s’empressa de faire
+connaître son nom et l’objet de sa course à Épinelle, croyant devoir ne
+pas abuser, par l’incivilité de l’incognito, de l’empressement affable
+de son hôte.
+
+Quand on rencontre un prêtre dans de pareilles Thébaïdes, s’il est
+jeune, on peut être sûr que c’est un hérétique intelligent disgracié par
+l’_ordinaire_; s’il est vieux, que c’est un athée de mœurs scandaleuses
+qui subit une expiation. Il y a, dans les deux cas, une seconde
+hypothèse : c’est que son incapacité le rend impropre à intriguer dans
+le monde au profit de la cause du clergé. L’homme que Guillaume avait
+sous les yeux n’était pourtant rien de tout cela. C’était une nature
+distinguée et un esprit assez cultivé; mais il n’était pas né intrigant,
+et on l’oubliait dans son exil, sans qu’il songeât à réclamer un climat
+plus salubre, une résidence moins sauvage.
+
+Il était près de quatre heures, et Guillaume, exténué de lassitude et de
+besoin, trouva que jamais hospitalité n’avait été plus opportune que
+celle dont il se voyait l’objet. Presque sourd, malgré sa politesse
+habituelle, aux empressements du curé, ce ne fut qu’après avoir dévoré,
+avec un appétit de vingt ans, son modeste repas, qu’il se trouva en état
+de l’écouter et de lui répondre.
+
+— Votre pays est fort curieux, en effet, monsieur le curé, lui dit-il
+au dessert, et je regrette fort de n’avoir pas le coup d’œil exercé d’un
+antiquaire pour découvrir dans chaque caillou que je rencontre un
+vestige d’habitation gauloise ou romaine, un autel druidique, une statue
+d’_Huar-Bras_, le Mars gaulois, une tombe illustre, enfin tout ce que
+les savants aperçoivent et constatent sous un lichen âgé de deux ou
+trois mille ans, et sur des blocs informes qui ne me semblent rien
+signifier du tout.
+
+— Monsieur le baron, reprit le curé un peu scandalisé, vous êtes venu,
+je le vois, sur la foi du très docte M. Barailon, pour admirer toutes
+nos merveilles, et vous vous trouvez un peu désappointé de ne pas lire
+aussi couramment que lui sur les hiéroglyphes celtiques[11]. Cependant
+vous avez rencontré dans l’endroit où demeurait votre pauvre nourrice,
+des _pierres-levées_ tout aussi curieuses que les _jo-mathr_. Il y en a
+une dont l’équilibre est bien plus admirable que celui du grand
+champignon du mont Barlot. Elle est si artistement soutenue, que le
+moindre vent l’agite, et pour peu que l’air soit seulement un peu vif,
+elle rend, en tremblant et en grinçant sur son support, un son
+particulier qui ne manque pas de charme, et qui m’expliquerait assez la
+voix mystérieuse de l’idole de Memnon au lever du soleil, c’est-à-dire
+aux premières brises de l’aube. La pierre d’_Ep-Nell_ est beaucoup plus
+harmonieuse, car son chant est presque continuel, et nos pauvres paysans
+veulent qu’il y ait là dedans un esprit enfermé qui raconte le passé et
+prédit l’avenir, en pleurant sur le présent. Faites attention, Monsieur,
+à ce nom d’Épinelle que l’on donne par corruption à ces pierres. Il
+vient d’_Ep-Nell_, mot gaulois qui signifie _sans chef_. Tandis que
+_jo-mathr_ signifie quelque chose comme couper, mutiler, faire saigner
+et souffrir la victime sur la pierre expiatoire. C’est comme qui dirait
+_meurtre sacré_. Remarquez encore que les _jo-mathr_ où l’on faisait des
+sacrifices humains, ce qui est bien prouvé par les cuvettes pour
+recevoir le sang et les cannelures pour le faire couler, tandis que les
+Ep-Nell n’ont que des cuvettes et point de cannelures (ce qui
+indiquerait que ces pierres ne furent destinées qu’à d’inoffensives
+lustrations); remarquez, dis-je, que les premières sont sur une haute
+montagne regardant le nord, et que les dernières sont dans un vallon
+obscur auprès d’un ruisseau, et tournées vers le sud...
+
+— Qu’en voulez-vous conclure, monsieur le curé?
+
+— Que dans cette ville importante et populeuse de Toull, importance
+irréfutable, monsieur le baron, non pas seulement à cause des immenses
+constructions dont on trouve les débris sur cette montagne et sur toutes
+les vallées et collines environnantes, mais à cause aussi de sa position
+sur l’extrême frontière de l’ancien Berri et du Combraille, des
+_Biturriges_ et des _Lemovices_, ce qui prouverait que Toull, Tullum,
+Turicum, _vel_ Taricum, était certainement la _Gergovia_, _Gergobina
+Boiorum_, cette formidable cité, rivale de la Gergovie des Arvernes, et
+dont on a vainement cherché les traces sous ce nom générique...
+
+— Nous voici bien loin des pierres druidiques, monsieur le curé.
+
+— J’y arrive, monsieur le baron. Une cité comme Toull devait
+nécessairement avoir deux cultes, et elle les avait. Il y avait un culte
+officiel et dominant sur le mont Barlot; il y en avait un protestant et
+toléré ou persécuté au fond du vallon d’Ep-Nell. Le culte libre,
+l’hérésie, si l’on peut s’exprimer ainsi, se glorifiait d’être _sans
+chef_... tandis que l’église officielle (j’ai tort d’appliquer un nom si
+respectable à ces infâmes idolâtries), je devrais dire le temple où
+régnaient despotiquement les druides, était aux pierres _jo-mathr_.
+Peut-être encore ce culte abominable vint-il à tomber en désuétude, et
+un essai de religion plus pure à se reproduire à Ep-Nell; ou bien encore
+peut-être, qu’avant l’invasion des celtes Kimris, nos ancêtres les
+Gaulois n’ensanglantaient pas leurs autels, et que ce temple pacifique
+d’Ep-Nell aurait été un reste de protestation de la religion
+persécutée... Qu’en pensez-vous, monsieur le baron? Est-ce que tout cela
+ne vous paraît pas clair comme le jour?
+
+— C’est un peu comme le jour sombre et voilé que l’orage nous donne
+dans ce moment-ci, monsieur le curé; mais, dans tous les cas, vos
+recherches et vos suppositions sont fort ingénieuses, et d’un poète
+autant que d’un antiquaire.
+
+— Attendez, monsieur le baron. Puisque vous parlez de poésie, j’ai des
+preuves plus authentiques encore; c’est la tradition du pays. Il y a ici
+deux espèces de sorcellerie : une, qui est la mauvaise, et qui rapporte
+ses origines et ses pratiques aux pierres _jo-mathr_. Tous les voleurs
+de poules et de légumes, toutes les méchantes magiciennes qui donnent de
+mauvais conseils aux filles, ou qui, par vengeance, empoisonnent les
+troupeaux du voisin, _exemplum_, la Grand’Gothe, que vous avez vue
+aujourd’hui, vont faire leurs conjurations sur le Barlot. Au contraire,
+les _femmes qui ont la connaissance_, comme on les appelle ici, qui
+guérissent les malades, qui font des prières contre les fléaux de la
+campagne, la grêle, la rage, l’incendie, l’épidémie, etc., ces bonnes
+femmes-là, quoique entachées d’erreurs, sont pieuses d’intentions et
+tout à fait inoffensives. Elles ont seulement un peu d’entêtement pour
+leurs prières d’Ep-Nell et leur _trou-aux-fades_ situé du même côté.
+Telle était la pauvre Tula, qu’il faut appeler Tulla, nom qui est de
+pure origine gauloise, et qui ferait peut-être descendre votre défunte
+nourrice de la déesse, ou plutôt de la druidesse _Tulla_, vel _Turica_,
+dont vous avez pu reconnaître le temple à son emplacement et à ses
+fondations à double enceinte sur notre montagne.
+
+— Je vous admire, monsieur le curé! vous avez des étymologies et des
+origines pour toutes choses. Vous enflammez ma curiosité, et je vous
+demanderai l’explication d’une conversation que j’ai entendue ce matin,
+et qui m’a rappelé les contes dont me berçait jadis ma pauvre nourrice.
+
+Lorsque Guillaume eut rapporté ce qu’il avait surpris du dialogue de
+Léonard et de la mère Guite dans le cimetière, le curé, qui craignait
+peut-être de ne pas s’être montré bon catholique dans ses précédentes
+explications, et qui luttait de la meilleure foi du monde contre son
+goût pour la science, la poésie et la littérature, répondit avec un
+soupir :
+
+— Ce sont de tristes choses à avouer, monsieur le baron... Mais je ne
+puis vous dissimuler que depuis quatre ans que j’habite cette pauvre
+bourgade, je n’ai pu porter que de faibles atteintes au fléau de la
+superstition. Ce lieu-ci est privilégié entre tous pour pratiquer
+l’idolâtrie; et comme, en désespoir de cause, je me suis mis à étudier,
+un peu pour me distraire, les origines de toutes les traditions
+gauloises, il m’arrive quelquefois de prendre à les écouter et à les
+éclaircir plus de plaisir que je ne devrais. Je vous assure, monsieur le
+baron, qu’il y aurait ici pour un érudit, et même pour un poète, des
+choses bien curieuses à constater, et que si nous avions un Walter Scott
+pour les écrire... Mais vous me direz, ajouta-t-il, saisi tout à coup de
+cette méfiance qui est encore plus caractéristique chez le prêtre que
+chez le paysan, que ce n’est pas le fait d’un curé de lire des romans,
+et de désirer qu’on multiplie le nombre de ces ouvrages pernicieux.
+
+— Pernicieux, monsieur le curé, dit Guillaume : ceux de Scott ne le
+sont pas. Il y a romans et romans!
+
+— C’est au moins une lecture frivole pour un homme d’église, reprit le
+curé de Toull, en examinant la figure rose et ouverte de son jeune
+commensal.
+
+— Vous vous faites trop de scrupule d’une récréation innocente,
+répondit Guillaume; et, à votre place, je ne me bornerais pas à lire des
+romans, j’en ferais.
+
+— Bonne plaisanterie, dit le curé; mais la matière ne manquerait pas.
+Il y a ici tant de souvenirs qui, dans l’esprit des paysans,
+appartiennent à la tradition historique, grâce à l’interprétation
+poétique! Ce que vous avez entendu dans le cimetière doit bien vous en
+donner une idée.
+
+— Ils croient donc sérieusement à ce trésor caché!
+
+— A tel point, Monsieur, qu’il est heureux pour vous de posséder, par
+droit d’héritage, des terres dans nos environs, car vous en trouveriez
+difficilement à acheter. On craindrait que vous ne fissiez l’acquisition
+du trésor.
+
+— J’ai donc des terres par ici? pensa Guillaume, qui ne le savait pas,
+ou ne s’en souvenait plus, tant ces espaces incultes et arides sont de
+peu de valeur.
+
+— Et même, Monsieur, poursuivit le desservant, si vous apportiez
+généreusement ici des capitaux avec l’intention de les sacrifier pour
+améliorer les terres, et par conséquent le sort des paysans qui les
+cultivent, vous y seriez peut-être vu par quelques-uns de fort mauvais
+œil. On se persuaderait que vous faites bouleverser le sol pour en
+arracher les pièces d’or qui brûlent la racine des plantes, et sans
+doute les chariots d’or et d’argent massif, les casques étincelants et
+les ceintures de pierreries de vos ancêtres, les chefs des Galls
+détruits et immolés en ce lieu par les Romains, et plus tard par les
+Barbares. Cette tradition a (comme toutes les traditions) son fond de
+vérité historique. A la mort d’un chef gaulois ou celte, après avoir
+immolé sur sa tombe ses esclaves, ses serviteurs dévoués, et ses
+chevaux, on lui donnait, vous le savez, une montagne pour tombeau, et on
+enterrait des lingots d’or et d’argent, des armes du plus grand prix,
+enfin d’immenses richesses, avec tous ces cadavres. On a trouvé dans nos
+contrées des chaînes d’or dans les urnes des tombelles, ou _tumulus_...
+Mais je vous ennuie, monsieur le baron?
+
+— Au contraire, vous m’intéressez beaucoup, monsieur le curé; mais ces
+tumulus étaient des monuments romains?
+
+— Ou gallo-romains, et si l’on en trouvait d’une époque antérieure, au
+lieu de simples ornements on trouverait peut-être alors...
+
+— Ah! monsieur le curé, vous croyez aussi un peu au trésor,
+convenez-en.
+
+— Je pourrais y croire, dit le curé en souriant, sans désirer de me
+l’approprier, et je souhaite de toute mon âme qu’il se trouve sur vos
+terres et non dans mon jardin, où, sans rien chercher pourtant, j’ai
+trouvé, tout en plantant mes salades, d’assez belles monnaies romaines
+dont je veux vous faire hommage.
+
+— Je ne veux pas vous en priver, répondit le jeune baron; mais je serai
+fort aise de les voir.
+
+Le curé ouvrit le tiroir de sa vieille table de chêne, et, du milieu de
+mauvaises ferrailles, de clefs rouillées, de clous tordus et d’autres
+débris sans valeur dont la collection trahissait les habitudes
+parcimonieuses de la pauvreté, il ramassa plusieurs médailles d’Antonin
+le Pieux, de Gallien, d’Agrippine et de Philippe l’_Arabe_, qui se
+trouvent particulièrement très bien conservées et en abondance dans nos
+provinces du centre.
+
+Pendant que nos deux amateurs examinaient curieusement ces monnaies, la
+tempête s’était déchaînée de nouveau. L’arbre unique de la _ville_ de
+Toull pliait et grinçait sous le vent, et la grêle battait les tuiles du
+presbytère. Le tintement lugubre de la cloche se mêlait aux mugissements
+de l’orage.
+
+— Il me semble, dit Guillaume, que si vous craignez les effets de la
+foudre, vous devriez empêcher maître Léonard de s’évertuer de la sorte.
+
+— Il serait bien impossible de s’y opposer, répondit le curé, et
+cependant Léonard est un des plus raisonnables. Mais s’il ne croit pas
+aux fades, il croit à ses cloches. Tout le village y croit, et si je
+voulais les faire taire, je risquerais de me faire lapider.
+
+— Ils sont donc croyants, après tout, vos paroissiens?
+
+— Trop croyants dans un sens, car ils croient tout, la vérité comme le
+mensonge, l’idolâtrie comme la religion, et le druidisme comme le
+polythéisme. Les bons et les mauvais esprits mêlent leurs attributions
+autour de leur existence. Les fades (_fates_) jouent ici un grand rôle,
+et le pays toullois est criblé de trous et d’excavations dus au travail
+de l’homme, demeures sauvages de nos premiers pères, ou antres consacrés
+aux oracles des prophétesses gauloises. Eh bien! toutes ces grottes,
+fort intéressantes pour l’antiquaire, sont en grande vénération chez le
+paysan, à cause du séjour d’êtres invisibles qu’ils cherchent à se
+rendre favorables en apportant dans leur sanctuaire un tribut
+quelconque, une feuille, un brin de mousse, n’importe quoi, pourvu que
+ce soit une marque de souvenir et de respect.
+
+— J’ai vu ma sœur de lait, Jeanne, accomplir cette formalité, s’écria
+Guillaume, qui depuis longtemps pensait à cette jeune fille, sans
+trouver à placer une question sur son compte au milieu de l’érudition du
+desservant. Dites-moi, monsieur le curé, Jeanne, comme fille et nièce de
+sorcières, n’est-elle pas un peu sorcière aussi?... Mais seriez-vous
+souffrant? ajouta Guillaume, qui vit le jeune curé rougir et pâlir
+spontanément.
+
+— C’est ce tonnerre qui me bouleverse un peu le sang. Est-ce que cela
+ne vous fait rien, monsieur le baron?... Jeanne est une honnête et bonne
+créature, je puis vous l’assurer. Elle est digne du plus grand intérêt.
+
+— C’est ce qu’il me semble, répondit Guillaume, et je suis bien aise de
+vous en parler à cœur ouvert, monsieur le curé; car j’ai des devoirs
+trop longtemps oubliés à remplir envers elle, et je désirerais savoir de
+vous... là, entre nous et en confidence, si vous ne pensez pas que mon
+premier devoir serait de la soustraire, en la plaçant chez ma mère, à de
+certains dangers...
+
+Le curé se troubla, hésita encore, et dit d’une voix émue :
+
+— Je ne comprends pas, Monsieur, quels dangers...
+
+— Les jeunes gens de la ville, attirés par une beauté si remarquable,
+ne pourraient-ils pas songer, maintenant qu’elle est abandonnée à une
+méchante femme...?
+
+— Vous soulagez mon cœur, monsieur le baron, répondit le curé, comme
+ranimé par cette ouverture : j’aurais craint de porter des jugements
+téméraires, mais puisqu’il vous est venu, à ce sujet, les mêmes craintes
+qu’à moi, je vous dirai que depuis quelque temps, mais je ne veux nommer
+personne...
+
+— Je nommerai, moi, dit Guillaume; mais il n’en eut pas le temps, et
+laissa ce nom expirer sur ses lèvres en voyant celui qui le portait,
+Léon Marsillat, ouvrir brusquement la porte, et s’approcher sans façon
+du feu qui pétillait dans l’âtre, pour sécher ses habits trempés de
+pluie.
+
+-----
+
+[10] Ce chapitre est dédié au maître d’école de Toull, qui est un peu
+embarrassé pour servir de _cicerone_ aux touristes du centre.
+
+[11] Le curé de Toull se conformait apparemment à l’habitude que les
+Romains nous ont laissée jusqu’à présent de confondre les Gaulois, nos
+véritables aïeux, avec les Celtes conquérants, de race toute différente.
+
+
+ VI
+ LE FEU DU CIEL
+
+— Salut à la perle des curés! dit Léon Marsillat, en secouant
+familièrement la main du desservant. C’est encore moi, mon cher
+Guillaume. Curé, vous ne me refuserez pas l’hospitalité d’un fagot et
+d’un verre de vin, car je suis glacé. Comme ce diable d’ouragan a
+subitement changé le fond de l’air!
+
+— Je vous croyais déjà loin sur la route de Boussac? dit le jeune
+baron.
+
+— J’ai eu pitié de laisser trotter dans la crotte la Dulcinée que
+j’avais en croupe, et, en véritable don Quichotte, je suis venu la
+déposer au sein du Toboso. Mon cheval, ayant ce rude chemin à gravir
+avec deux personnes sur le corps, n’a pu monter vite. Tudieu! que les
+Gaulois entendaient mal le pavage des routes! Mais puisqu’il plaît au
+tonnerre et à la grêle de recommencer leur tapage, je ne me soucie pas
+de m’y exposer sans nécessité. J’attendrai le beau temps en trop bonne
+compagnie pour m’impatienter.
+
+— Monsieur Léon, dit le curé, qui venait d’appeler la servante, pour
+ranimer le feu et remplir _le pichet_ au vin, vous avez toujours quelque
+compagne de voyage à promener en triomphe par les chemins. Savez-vous
+que cela fait jaser sur le compte de nos jeunes filles?
+
+— Et vous écoutez les mauvais propos? un bijou, un modèle de curé comme
+vous! vous me scandalisez! Vous me blâmez d’être humain et charitable?
+c’est affreux de votre part, l’abbé!
+
+— Voilà comme il répond toujours! dit le curé, qui, au fond, doué d’une
+extrême bienveillance, et n’étant pas fâché de voir souvent un homme
+instruit pour lui faire part de ses inductions scientifiques, aimait
+Léon Marsillat sans l’estimer beaucoup. On veut le gronder, et c’est lui
+qui vous fait un sermon.
+
+— Est-ce que ce n’est pas notre métier à tous deux de prêcher! Un curé,
+à sa chaire, un avocat, à son banc, c’est tout un.
+
+— Non pas, non pas! dit le curé, cela fait deux.
+
+— A la bonne heure! deux bavards, deux ergoteurs. Ah! mon petit curé,
+que votre joli vin gratte agréablement le gosier! il me semble que
+j’avale une brosse; d’où tirez-vous ce nectar des dieux?
+
+— De Saint-Marcel. Voulez-vous de l’Argenton?
+
+— Vous me direz encore que cela fait deux, n’est-ce pas? mais je ne me
+plains pas de ce clairet, il est charmant. Eh bien! Guillaume,
+qu’avez-vous donc? vous ne me tenez pas compagnie? Et vous, curé?
+allons, aidez-moi, ou je retourne mon verre... j’ai pourtant une belle
+découverte à vous confier.
+
+— Une découverte archéologique?
+
+— Non, géologique! Savez-vous ce que Claudie m’a conté en chemin? Vous
+allez voir que cela sert à quelque chose de mener les filles en croupe :
+on se forme l’esprit et le cœur. Si vous vouliez m’en croire, vous ne
+monteriez jamais _la Grise_ sans avoir quelque petite brune en guise de
+portemanteau, pour vous dire des légendes.
+
+— Toujours vos mauvaises plaisanteries?
+
+— Aimez-vous mieux les blondes? prenez des blondes.
+
+Le curé se troubla encore; mais Guillaume, qui était tourné vers la
+cheminée, ne s’en aperçut pas, et Marsillat ne parut pas s’en
+apercevoir.
+
+— Eh bien! voyons donc votre histoire, reprit le curé pour se donner
+quelque contenance; quelque sornette!
+
+— Écoutez! vous savez bien la roche de Baume sur laquelle on voit
+l’empreinte d’un pied humain?
+
+— C’est le pied de saint Martial, qui est venu en personne détruire le
+culte des idoles et prêcher le christianisme à Toull-Sainte-Croix, l’an
+de notre Seigneur...
+
+— Il s’agit bien de saint Martial et de notre Seigneur! Faites semblant
+d’y croire. Je vous dis, moi, que c’est la _Grand’Fade_, la reine des
+fées, qui, mécontente des honneurs rendus à votre saint, a frappé du
+pied avec colère et a tari la source d’eau chaude qui coulait ici, pour
+l’envoyer jaillir à Évaux.
+
+— Eh bien! je sais ce conte-là; est-ce toute votre découverte?
+
+— Oh, curé sans profondeur!... Et vous ne concluez pas?
+
+— Je conclus que Claudie répète les fadaises de sa grand’mère.
+
+— Eh bien! moi, je conclus que si votre système est vrai, si la
+tradition orale est l’histoire omise dans les livres et conservée dans
+les symboles du peuple, il y avait à Bord-Saint-Georges et à Toull des
+sources d’eau chaude.
+
+— Et que seraient-elles devenues?
+
+— Belle demande! curé, vous baissez, en vérité! Dans la destruction de
+votre cité gauloise, catastrophe violente et soudaine, les bains d’eau
+chaude, établis certainement du temps de la domination romaine, au
+versant de la montagne, ont été écrasés, comblés, et la source a disparu
+sous des amas de décombres et de terres refoulées.
+
+— Pourquoi dites-vous au versant de la montagne? dit le curé, qui
+commençait à écouter avec attention.
+
+— Et que faites-vous donc des viviers? Qu’est-ce que les viviers? Vous
+n’avez jamais songé à cela! Ces viviers, qui fument comme des
+bouilloires en plein hiver? Ces viviers dont on ne trouve pas le fond?
+Ces viviers qui ne sont pas des marécages conservateurs de l’eau
+pluviale, puisqu’ils sont situés sur une pente aride et toute disposée
+pour l’écoulement? Ces viviers enfin, qui renferment peut-être des
+sources minérales plus chaudes, plus efficaces, plus abondantes que
+celles d’Évaux, à trois lieues d’ici? Et vous cherchez le trésor sous
+les pierres? c’est dans l’eau qu’il faut le chercher. Là serait le
+véritable trésor, la subite richesse du pays. Je parie que vous n’avez
+jamais songé à faire donner trois coups de pioche dans ces viviers!
+
+— Jamais, et pourtant les paysans ne cessent de répéter qu’il y a
+quelque chose là-dessous!
+
+— Et jamais vous n’avez songé à y enfoncer un thermomètre pour savoir
+si cette vase, tiède à la surface, n’est pas brûlante à six pieds sous
+terre?
+
+— Oh! je voudrais bien avoir un thermomètre, s’écria le curé en se
+levant : il faut que je m’en donne un! Cela coûte-t-il bien cher,
+monsieur Léon?
+
+— J’en ai un superbe à la maison. Je vous l’apporterai demain.
+
+— Demain, vrai?
+
+— Et nous en ferons l’expérience ensemble.
+
+— Demain! demain! ce n’est pas pour rire?
+
+— Topez là! s’écria Léon en tendant sa main au curé.
+
+Le curé lui donna un grand coup dans la main avec la joie et la
+confiance d’un enfant.
+
+— O ma pauvre Jeanne! pensait Guillaume en écoutant ce dialogue, tu es
+une fille bien mal gardée, et l’ennemi de ta vertu saura facilement
+endormir la prudence de tes défenseurs naturels. Ce bon curé a une
+monomanie dont Marsillat saura tirer parti à peu de frais. Il ne te
+reste donc que moi, pauvre orpheline! Eh bien! je ne t’abandonnerai pas,
+et s’il est trop tard, du moins je préviendrai les funestes suites de ta
+faute.
+
+— Tiens! c’est cette pauvre Jeanne, dit Marsillat en regardant du coin
+de l’œil le desservant, qui changeait encore une fois de visage en
+s’apercevant du piège où il était tombé.
+
+Guillaume tressaillit sur sa chaise, et se tourna brusquement pour voir
+la physionomie de Jeanne rencontrant celle de Marsillat; mais grâce à
+l’effronterie de l’un, et à l’innocence de l’autre, ces deux
+physionomies n’eurent ensemble aucune espèce d’intelligence.
+
+— Bonsoir, monsieur le curé, dit Jeanne. Bonsoir, monsieur Léon. Je
+cherche mon parrain. Ah! bonsoir, mon parrain. Tenez, mon parrain, il me
+reste tout ça d’argent, que je vous rapporte. En vous remerciant, mon
+parrain.
+
+— Je t’ai dit que je ne le reprendrais pas, ma bonne Jeanne.
+
+— Qu’est-ce qu’il faudra donc en faire, mon parrain? Je n’ai pas besoin
+de tant d’argent. Il y a là au moins... quarante francs!
+
+— Vous achèterez vos vêtements de deuil, dit le curé d’une voix
+singulièrement douce et paternelle, et vous garderez le reste pour vos
+besoins ou pour ceux de vos parents, de vos amis.
+
+De même que Guillaume avait interrogé attentivement les figures de
+Marsillat et de Jeanne, Marsillat examinait en cet instant Jeanne et le
+curé. L’émotion involontaire et secrète du vertueux prêtre était bien
+visible pour lui. Mais le calme angélique de la paisible Jeanne ne se
+démentait point, et pour Marsillat, qui s’y connaissait mieux que
+Guillaume, le cœur de la bergère d’Ep-Nell était libre de tout amour
+comme de toute méfiance.
+
+— A présent, je vais vous dire bonsoir, mon parrain; au plaisir de vous
+revoir, dit Jeanne; et, jetant ses bras au cou de Guillaume, avec un
+abandon et une familiarité toute rustique, elle l’embrassa sur les deux
+joues, sans se départir un instant de sa tranquille et grave innocence.
+
+Ce chaste embrassement qui laissa les traces des larmes de Jeanne sur
+les joues de Guillaume, n’étonna point Marsillat et ne scandalisa pas le
+curé. Ils connaissaient les manières et les usages du pays. Mais ce
+serait s’avancer beaucoup que d’affirmer que le curé vit ce baiser sans
+souffrir : on n’embrasse jamais les curés! Quant à Léon, il le vit en
+frémissant de dépit : on n’embrasse que son parrain!
+
+Guillaume, étourdi d’abord de cette marque de respect qu’il prenait pour
+une preuve de confiance extrême, retrouva bientôt ses esprits en se
+rappelant qu’à son arrivée à Boussac, huit jours auparavant, une grosse
+servante, qui n’était pas suspecte de coquetterie, lui avait donné, en
+l’appelant son _petit maître_, la même accolade familière. Ma chère
+enfant, dit-il à Jeanne, en affectant de prendre, à cause de Marsillat,
+un ton fort grave : je ne vous dis pas adieu; je vous reverrai demain
+pour l’enterrement de ma pauvre mère nourrice, auquel je compte
+assister.
+
+— Ce sera bien de l’honneur pour nous, mon parrain, dit Jeanne.
+
+— C’est bien de votre part, cela, monsieur le baron, s’écria le curé;
+c’est très beau. J’ose dire qu’il y a peu de jeunes gens dans les hautes
+classes capables d’un sentiment aussi humble et d’un acte aussi
+religieux. Ma chère Jeanne, vous avez là un bon parrain, un véritable
+ami. Prenez donc courage, ma fille, et, en acceptant avec résignation le
+malheur qui vous a frappée aujourd’hui, songez aussi à remercier la
+Providence, qui vous envoie si à propos un protecteur généreux, comme
+pour vous épargner l’horreur de l’abandon. Je souhaite vivement que la
+respectable mère de M. le baron vous prenne auprès d’elle, afin que vous
+retrouviez en elle une seconde mère, comme vous avez déjà un véritable
+frère en Jésus-Christ, dans la personne de son fils.
+
+— Mon petit parrain, vous me faites bien plus d’amitiés que je n’en
+mérite; je prierai bien le bon Dieu pour vous, et pour vous aussi,
+monsieur le curé.
+
+Et, attendrie jusqu’au fond du cœur, de l’intérêt qu’on lui montrait, la
+bonne Jeanne se retira en sanglotant.
+
+Le curé sortit pour l’aider à reprendre sa besace, qu’elle avait laissée
+derrière la porte, et qui contenait les provisions pour le repas des
+funérailles. Le fils de Léonard, un gros garçon de seize ans,
+franchement laid et jovial, attendait Jeanne dans la cuisine pour la
+reconduire chez elle et l’aider à porter le reste. La pluie avait cessé,
+mais le vent soufflait encore avec violence, et la nuit, plus prompte
+qu’à l’ordinaire, à cause des voiles épais qui cachaient le soleil,
+s’étendait sur la campagne.
+
+— Oui, monsieur le baron, disait le desservant ému, en rentrant dans la
+chambre haute où il avait laissé ses deux hôtes, Jeanne serait pour
+votre maison une excellente acquisition. C’est le meilleur sujet de ma
+paroisse, et je ne peux pas trop vous la recommander.
+
+— Voilà donc de quoi il retourne! pensa Marsillat. A la bonne heure! je
+dresserai mes batteries en conséquence. Et ce bon curé, qui, par vertu,
+travaille avec zèle à éloigner de ses yeux un objet funeste à son repos,
+et qui la pousse dans les bras de Guillaume! Oh! prêtres, vous voilà
+bien! que les autres se damnent, vous vous en lavez les mains, pourvu
+que vous sauviez votre âme. — Cher curé, dit-il, je vous approuve de
+donner ce conseil à mon ami Guillaume. Certainement, Jeanne, sous l’aile
+d’un tel mentor, ne sera plus en butte aux séductions des jeunes gens de
+votre village. Mais ne craignez-vous rien pour M. de Boussac, dans tout
+cet arrangement chrétien et paternel?
+
+— Expliquez-vous, dit froidement Guillaume; je n’ai pas assez de
+perspicacité pour deviner vos jeux d’esprit au premier mot.
+
+— Je ne puis m’expliquer là-dessus qu’avec le curé, _mon père
+spirituel, mon ami doux_! comme dit Panurge. Avez-vous lu Rabelais,
+monsieur le curé?
+
+— Non, Monsieur.
+
+— Tant pis pour vous; vous y auriez appris, mon cher curé, qu’il ne
+faut pas enfermer le loup dans la bergerie.
+
+— Je ne vous entends point.
+
+— Allons! est-ce que vous ne savez pas que Jeanne est sorcière, et que
+si elle veut ensorceler mon ami Guillaume, elle n’aura que trois mots à
+dire à sa bonne amie _la Grand’Fade_, la reine des fées, dont elle est
+la favorite, comme chacun sait?
+
+— Je ne sais pas comment vous avez le cœur de plaisanter sur le compte
+d’une honnête et intéressante créature qui vient de perdre sa mère, et
+qui n’a jamais donné lieu, par sa conduite, à ce qu’un libertin comme
+vous lui fasse l’honneur de s’occuper d’elle.
+
+— Ah! curé! si vous vous mettez à dire de gros mots, je vous
+rappellerai à l’esprit de charité. Est-ce que je m’occupe de vos
+paroissiennes? Il faudrait être bien fin pour les détourner de la bonne
+voie où vous les conduisez; et d’ailleurs est-ce que je manque de
+commisération et d’estime pour Jeanne, en disant que sa mère lui a
+transmis des secrets?...
+
+Des cris aigus et un grand mouvement de sabots qui se firent entendre
+dans la cuisine éveillèrent l’attention du curé.
+
+— Qu’est-ce? dit-il en mettant la main sur le bras de Marsillat; on
+crie au feu, je crois.
+
+— Le feu! le feu! cria-t-on d’en-bas distinctement; le curé et ses deux
+hôtes s’élancèrent dans l’escalier.
+
+— Le feu du ciel est tombé du côté d’Épinelle; il y a au moins vingt
+maisons qui brûlent, criait Claudie, sans songer qu’il n’y avait à
+Épinelle qu’une seule chaumière, celle de Jeanne.
+
+— Courons, mes amis, courons! s’écria le curé en s’élançant sur la
+place de Toull, et en s’adressant à ses paroissiens effarés, qui
+voulaient tous monter sur la plate-forme pour regarder l’incendie sans
+songer à y porter remède.
+
+— Que chacun de vous aille prendre un seau dans sa maison, dit
+Marsillat; si c’est à Épinelle, il y a de l’eau.
+
+— Si c’est à Épinelle, c’est peut-être la maison de Jeanne qui brûle,
+s’écria Guillaume en s’armant à la hâte des deux seaux de la maison du
+curé.
+
+— _Ça la l’est_ bien sûr, disait Léonard. Cette pauvre Jeanne, c’est
+trop de malheur comme ça pour elle dans un jour!
+
+— Mais courez donc aussi, sacristain! disait Marsillat en poussant de
+force devant lui tous les faiseurs de lamentations et de commentaires.
+
+— Je peux-t-y courir, moi qui suis boiteux? dit Léonard; faudra bien
+que j’arrive le dernier par force; mais j’vas d’abord sonner le tocsin.
+
+— Oui, oui, sonnez l’alarme, dit Marsillat; cela attirera du monde pour
+porter secours. Allons, tout le monde, venez, au lieu de crier et de
+vous étonner! Les femmes, les enfants, le charpentier du village, pour
+faire la part du feu; où est-il? à la ville? Eh bien, conduisez-moi à
+son _cafornion_[12] que je prenne sa hache.
+
+— Je vas vous la chercher, monsieur Léon, dit une femme; mais, dame!
+faudra pas perdre _l’hache_ à mon homme.
+
+— Monsieur le curé, faudra faire une pinte d’eau bénite, disait l’une,
+c’est souverain contre le feu qui vient du ciel.
+
+— Il n’y a pas besoin de tout ça, disait l’autre; faut aller chercher
+la mère Guite. Elle sait des paroles pour le feu.
+
+— Comment donc qu’elle ira, puisqu’elle ne peut pas marcher? — On la
+mettra sur un chevau... Justement qu’il y a un grand chevau dans son
+étable.
+
+— Ah _ouache_! la Jeanne en sait bien aussi, des paroles; elle en sait
+plus long que la mère Guite, allez! Oh! bien sûr, sa mère ne sera pas
+morte sans lui apprendre la chose.
+
+Guillaume et Marsillat, avec deux ou trois des plus résolus,
+descendaient déjà la montagne en courant. Un groupe de curieux et de
+pleureuses venaient derrière eux. Le curé resta le dernier pour décider
+les retardataires et les égoïstes, et pour rassembler des seaux, la
+chose nécessaire et introuvable à la campagne dans de pareilles
+occasions. La nuit se faisait de plus en plus, et à mesure que
+l’avant-garde approchait du lieu du sinistre, l’énorme gerbe de feu qui
+jaillissait du chaume enflammé, et que le vent faisait ondoyer avec
+fureur, ne justifiait que trop les cris : _C’est trop tard! c’est trop
+tard!_ que Guillaume et Marsillat entendaient répéter autour d’eux à
+chaque pas. Enfin ils arrivèrent haletants et couverts de sueur, étonnés
+que Jeanne les eût tant devancés; ils s’attendaient à la joindre en
+chemin, et ils ne la rencontrèrent pas.
+
+Les bonnes femmes des chaumières éparses aux environs s’étaient déjà
+rassemblées autour de l’incendie, et comme des _fades_ impuissantes
+contre un démon supérieur, elles s’épuisaient en cris perçants et en
+conjurations vaines. Le peu d’hommes qui se trouvaient là, aidaient la
+Grand’Gothe à arracher de force de la bergerie les chèvres et les
+brebis, qui, frappées de la terreur stupide dont ces animaux sont la
+proie en pareille circonstance, s’obstinaient à ne pas bouger. Cette
+partie de la cabane était encore intacte, mais le toit de la maison
+principale s’envolait par flocons de paille embrasée sur les assistants,
+et, dans l’attente de l’écroulement de cette masse, personne n’osait se
+hasarder à monter sur le toit voisin pour opérer la séparation.
+Marsillat, armé de sa hache, l’osa seul, à la grande terreur de Claudie,
+qui jetait des cris affreux. Guillaume allait le suivre : mais une autre
+pensée l’arrêta. Où était Jeanne? Il la cherchait en vain dans cette
+petite foule qui s’amoncelait bruyante et inerte autour de l’incendie.
+Jeanne ne paraissait pas. Était-elle revenue de Toull? Quelqu’un
+l’avait-il vue? Personne n’écoutait les questions de Guillaume. Il entra
+dans la bergerie, où la fumée était déjà si épaisse qu’il ne distinguait
+rien. Il appela Jeanne, personne ne lui répondit. La Grand’Gothe, sous
+le hangar de derrière, criait d’une voix lamentable : « Et mes poules,
+mes poules! mes chers voisins, mes bons voisins, sauvez mes poules! »
+
+-----
+
+[12] Capharnaüm, endroit où les paysans rassemblent et serrent leurs
+outils de travail.
+
+
+ VII
+ LA PIERRE D’EP-NELL
+
+La terreur et la consternation de nos paysans à la vue d’un sinistre
+destructeur de la propriété échappe à toute description. En lui rendant
+sa chétive part si pénible à acquérir, si onéreuse à conserver, la loi
+de l’inégalité a développé dans son âme malheureuse et tourmentée un
+amour excessif, une sorte de culte idolâtrique pour l’objet de tant de
+soins et le but de tant de fatigues. La maison de Tula ne valait pas 500
+fr., et Guillaume s’épuisait à dire : « Ne criez pas, ne pleurez pas :
+sauvez ce que vous pourrez, et ce qui périra, je me charge de le faire
+rétablir. Cherchez Jeanne, aidez-moi à trouver Jeanne, pour qu’elle ne
+perde pas la tête, pour qu’elle se console. Allons, courez après
+Jeanne. »
+
+— Jeanne, Monsieur! lui répondait-on, elle aura été se noyer. Que
+voulez-vous qu’elle fasse? Elle a tout perdu dans un jour : sa mère et
+son bien. On ne peut pas vivre après ça.
+
+Guillaume ne pouvait pas faire comprendre qu’il réparerait au moins une
+de ces pertes. Quelques-uns secouaient la tête, en disant : « Ça se dit
+comme ça, mais quand la pitié est passée, l’argent ne vient pas. » La
+plupart, ne connaissant pas Guillaume de Boussac, le prenaient pour un
+fonctionnaire du gouvernement. Et après tout, on se réunissait pour
+dire : « Rebâtie aux frais de qui on voudra, c’est toujours une maison
+qui brûle. _C’est du bien qui se périt._ Non! le pauvre monde est trop
+malheureux! _Alas! mon Dieu! alas! faut-il! alas! Jésus!_ » Et c’était
+un chœur de gémissements comme celui des captives de la tragédie
+antique, sans que Guillaume, impatienté de ces clameurs, et s’irritant
+sans fruit contre l’énervement que l’effroi et la surprise causent au
+paysan, pût réussir à organiser une chaîne, et à utiliser les seaux
+qu’on avait apportés et l’eau qui coulait à côté de la maison.
+
+Il allait rejoindre sur le toit Marsillat, qui travaillait comme un
+Hercule, secondé par cinq ou six vigoureux compagnons, de ces _gars_ de
+bon cœur qui mettent un peu de vanité à bien faire, et que le moindre
+encouragement enflamme d’émulation, — véritable type des volontaires de
+la république et des fantassins de l’empire, — lorsque Jeanne parut
+enfin, et Guillaume ne pensa plus qu’à elle.
+
+Elle avait fait un détour pour porter une dernière invitation à un
+parent qui demeurait sur le versant opposé de la montagne, et elle
+n’avait vu l’incendie qu’en sortant du chemin creux qui la ramenait à sa
+demeure. Elle avait jeté sa besace, elle accourait avec _Cadet_, le fils
+de Léonard, qui avait semé les pains de munition dont il était chargé
+parmi les blocs de pierre de la ville gauloise. Cadet se lamentait
+bruyamment; mais Jeanne, pâle et hors d’haleine, ne disait rien. Elle
+cherchait dans la foule, et enfin quand elle put parler :
+
+— Ma mère! cria-t-elle, où est ma pauvre chère mère?
+
+— Elle a l’esprit égaré, elle n’a plus ses sens, disait-on autour
+d’elle, elle ne se souvient plus que sa mère est morte.
+
+— Où donc avez-vous mis ma mère? reprit Jeanne avec force. Comment!
+vous n’avez pas sorti de là dedans le pauvre corps chrétien de ma mère?
+ça n’est pas possible!... Ma tante! où ce qu’est ma tante?... elle aura
+pensé à ça, elle... Répondez-moi donc, montrez-moi donc ma mère!
+
+Quand Jeanne vit que personne n’y avait songé, et qu’on n’avait eu de
+sollicitude que pour ses bêtes, qu’elle aimait pourtant beaucoup, mais
+qui ne l’occupèrent pas un instant, elle s’élança vers la porte de la
+maison.
+
+— Arrête, Jeanne, lui cria Guillaume en la saisissant dans ses bras; le
+toit est prêt à s’écrouler; la chambre est si remplie de fumée que tu y
+serais étouffée en un instant... Non! non!... je ne te laisserai pas
+entrer...
+
+— Laissez, laissez, mon parrain! dit Jeanne en se dégageant avec une
+force extraordinaire, je ne veux pas que ma mère ait son pauvre corps
+brûlé comme un meuble de la maison... Je veux qu’elle aille en terre
+sainte, et qu’elle ait les honneurs du chrétien!
+
+Et Jeanne s’élança dans la chambre de la morte sans qu’il fût possible à
+Guillaume de la retenir.
+
+Il allait l’y suivre lorsque Jeanne, reculant devant la fumée
+suffocante, parut renoncer à son projet. Mais elle s’approcha du fils de
+Léonard, et lui dit à demi-voix : « Cadet, je veux entrer là, et je te
+donne ma foi du baptême que j’en retirerai ma mère; mais il ne faut pas
+que personne me suive; ça perdrait tout! »
+
+Soit que Jeanne se servît de la superstition accréditée sur son compte
+pour empêcher ses amis de partager son péril, soit qu’elle eût foi
+elle-même à la protection des fades, évoquée sur son berceau par sa
+mère, elle fut entendue à demi-mot par Cadet et par deux ou trois autres
+paysans qui se trouvaient autour d’elle; elle les convainquit pleinement
+du don de _connaissance_ qu’on lui attribuait. Aussitôt, trompant la
+vigilance de son parrain, elle se précipita dans les tourbillons de
+fumée et disparut sous la gerbe de flamme qui enveloppait les côtés et
+le sommet de la maison. Guillaume voulut encore la suivre pour
+l’arracher de force à une mort certaine... Mais deux ou trois paires de
+bras athlétiques l’enlacèrent, et Cadet lui dit avec un sourire qui ne
+quittait jamais sa grosse figure, même quand les larmes donnaient un
+démenti à cette gaieté pétrifiée sur ses traits : « N’ayez peur, mon
+petit cher monsieur; la Jeanne n’attrapera pas de mal. Alle a ce qu’il
+faut, et alle sait les paroles de la _chouse_. Faut la laisser; vous
+voyez ben que ça li ficherait malheur por el restant de ses jours, de
+laisser _consommer_ les _ous_ de sa mère. Alle saillera d’élà aussi
+nette qu’alle y entre, foi d’houme! Vous allez voére! Souffrez pas! faut
+pas vous fâcher. On z’_où_ fait pour vot’ bien; on veut pas vous
+offenser. Vous la feriez brûler si vous alliége anvec-z-elle! faut pas
+contréyer l’ouvraige aux fades! »
+
+Guillaume écumait d’indignation pendant ce beau discours en pur
+berrichon, et il soutenait contre ses préservateurs superstitieux une
+lutte dont il allait sortir vainqueur, lorsque Jeanne reparut sur le
+seuil de la maison ébranlée par des craquements sinistres. La courageuse
+et robuste fille portait dans ses bras ce cadavre roide qui semblait
+d’une grandeur effrayante. Le linceul cachait la tête de la morte, et,
+laissant à découvert une partie de son corps vêtu, suivant la coutume,
+de ses meilleurs habits, flottait en plis rougeâtres au reflet de
+l’incendie, jusque sur les pieds de Jeanne. La main de Tula retombait
+sur le visage de sa fille; on eût dit qu’elle la bénissait par une
+dernière caresse, et, par la suite, toute la population de Toull et des
+environs affirma sous serment avoir vu le cadavre se plier pour donner
+un baiser au front de Jeanne sur le seuil de la chaumière. Ce qui rendit
+le miracle plus frappant encore, c’est qu’à peine la pieuse fille
+avait-elle fait trois pas dehors, que la toiture, minée dans ses solives
+par un feu longtemps couvé, s’effondra avec fracas sur la chambre d’où
+Jeanne sortait, et chassa au loin des tourbillons de cendres, des
+avalanches de chaume fumant, et des débris de charpente embrasée.
+
+— Laissez-la tomber, laissez-la tomber! cria Jeanne, il n’y a plus rien
+dedans à sauver!
+
+A cette dernière catastrophe, les femmes et les enfants jetèrent des
+cris perçants et se dispersèrent avec épouvante. Jeanne doubla le pas,
+sans perdre sa présence d’esprit, et aucun débris ne l’atteignit.
+
+Le spectacle de cet événement fit sur l’esprit de Guillaume une si vive
+impression, qu’il en fut agité souvent dans ses songes plus de dix ans
+après. Jeanne lui parut belle et terrible comme une druidesse dans cet
+acte de piété farouche et sublime. Elle avait perdu sa coiffe de toile,
+et sa longue chevelure blonde tombait autour d’elle; ses yeux rougis par
+la fumée avaient l’égarement de l’ivresse, sa voix était forte, et sa
+parole, ordinairement lente et douce, était brève et accentuée. Elle
+fendit la presse, portant toujours ce cadavre que personne n’osait
+toucher, et elle alla le déposer sur le dolmen d’Ep-Nell, cette longue
+pierre plate appuyée sur deux autres, qu’on prendrait pour un ancien
+pont dont l’eau voisine se serait détournée et dont les assises se
+seraient abaissées. — Que la maison brûle à présent! répéta Jeanne avec
+force, laissez-la, laissez-la tomber, mes amis!... Puis elle demanda un
+verre d’eau, de l’eau par grâce, et avant qu’on eût pu lui en apporter,
+elle tomba en _faiblesse_, comme disent les paysans.
+
+Guillaume et le curé s’empressèrent de la faire revenir en la portant à
+deux pas de là, au bord du courant d’eau, où ils baignèrent ses mains et
+son visage enflammés de chaleur. Il n’y avait pas moyen de retrouver
+dans la confusion un vase pour lui donner à boire, bien que la tante eût
+sauvé, dès le commencement, sa vaisselle et tout ce qu’elle considérait
+comme précieux. Jeanne but dans le creux des blanches mains du jeune
+baron, et quand elle eut retrouvé la respiration et la force, elle
+retourna s’agenouiller auprès de l’autel druidique qui servait de lit
+mortuaire à sa mère. Là, tournant le dos à l’incendie qui projetait sur
+sa belle tête blonde ses reflets étincelants, elle resta absorbée sans
+s’intéresser à rien.
+
+— Jeanne, vint lui dire le gros Cadet, on a sauvé toutes tes bêtes. Il
+n’y a pas tant seulement une poule de grillée.
+
+— Merci, mon Cadet, répondit Jeanne, ça me fait plaisir, parce que
+c’étaient des bêtes que ma mère avait élevées, et qu’elle m’avait bien
+_enchargée_ de soigner pour le mieux.
+
+— Jeanne, lui dit à son tour Guillaume, tu n’as rien perdu dans cet
+accident : je me charge de tout réparer.
+
+— A votre volonté, mon parrain; mais ça n’est pas la peine, allez! ma
+vie n’est pas si grand’chose à gagner, et puisque ma mère ne sera plus
+avec moi, dans c’te maison, j’aime autant que c’te maison soit finie.
+
+Jeanne ne montra pas un seul instant une préoccupation d’intérêt
+personnel. Tout le pays gémissait sur elle et pleurait sur les ruines de
+sa maison, excepté elle. — J’ai encore de la consolation dans mon
+malheur, disait-elle, de voir que tant de braves gens se sont donné de
+la peine pour moi, et de savoir que ma mère ira dans le cimetière des
+chrétiens avec mon pauvre père, et mes pauvres frères et sœurs qui sont
+là.
+
+Cependant Marsillat et ses bons compagnons avaient réussi à faire la
+part du feu. Mais un accident qu’ils n’avaient pu prévoir vint rendre
+leur zèle inutile. Le pignon mitoyen entre la chambre de la morte et les
+bergeries, rougi et calciné par la chaleur, se mit à pencher sur eux si
+sensiblement, qu’ils durent abandonner l’entreprise; et, au bout de peu
+d’instants, ce grand mur nu, privé des poutres transversales qui, depuis
+longues années, le tenaient en respect, s’écroula sur les bergeries,
+enfonça la couverture, et donna passage à de nouveaux torrents de flamme
+qui eurent bientôt dévoré le reste de cette misérable habitation.
+
+Tant que la Grand’Gothe avait eu espoir de sauver les graines et le
+fourrage que contenait cette portion des bâtiments, et qui étaient sa
+propriété particulière, elle avait conservé beaucoup d’audace et de
+présence d’esprit; mais quand elle vit flamber sa récolte, elle perdit
+la tête, éclata en imprécations contre le ciel et les hommes, et voulut
+se précipiter dans les flammes pour périr avec ses denrées. Il fallut la
+force et la colère de Marsillat pour l’en empêcher. Les assistants ne
+demandaient pas mieux que de la laisser faire, croyant qu’elle était
+incombustible, et que le diable sauverait toujours une si méchante
+sorcière pour faire enrager les bons chrétiens. — C’est une justice du
+bon Dieu, disaient-ils, que le feu du ciel soit tombé sur le _fait_
+d’une pareille femme. Tant que sa sœur a vécu là dedans, la punition a
+été retardée. Mais voyez comme ça s’est passé! La Tula meurt, la Jeanne
+est sortie, et tout d’un coup la maison brûle : on a sauvé les bêtes de
+Jeanne, et d’ailleurs elle a retrouvé les gens du château (la famille de
+Boussac), pour lui réparer tout son dommage. Bah! je parie bien qu’ils
+lui feront rebâtir une meilleure maison que _celle-là là_. Et comme ça,
+la vieille sorcière ira chercher son pain (mendier), et le bon Dieu sera
+_revengé_, et le _monde_ de la paroisse sera soulagé d’un grand ennemi.
+
+Jeanne, entendant de loin les cris de sa tante, pria Cadet de garder le
+corps de sa mère, et alla s’efforcer de la consoler.
+
+— Il n’y a pas si grand mal, allez, ma tante, lui dit-elle; mon parrain
+veut me faire du bien, et je vous revaudrai tout ce que vous perdez.
+
+— Tais-toi, cache-toi, imbécile! s’écria la mégère exaspérée. Personne
+ne te fera jamais de bien, à toi; tu aurais bien déjà pu amener du
+bonheur dans la maison de ta mère, et tu ne l’as pas fait. Non, non! je
+te connais, va! Ton parrain ne te récompensera pas mieux qu’un autre,
+parce que tu ne le contenteras pas mieux que les autres. Tu es une fille
+sans cœur et sans souci!
+
+— Je vous dis, ma tante, répondit Jeanne, qui ne comprenait pas les
+infâmes insinuations de sa tante, que mon parrain m’en a déjà fait du
+bien! Ah! mon Dieu, si j’avais là ce qu’il m’a donné à Toull, je vous
+_reconsolerais_ tout de suite!... Et Jeanne se mit à chercher dans ses
+poches l’argent que Guillaume lui avait donné, et auquel, depuis ce
+moment, elle n’avait guère songé.
+
+— Il t’a donné quelque chose? s’écria la tante; qu’est-ce qu’il t’a
+donné? où l’as-tu mis? tu l’as perdu! tu l’as jeté dans le
+trou-aux-fades!...
+
+— Tenez, tenez, ma tante, dit Jeanne en retrouvant l’argent qu’elle
+avait mis dans du papier et lié avec son chapelet, prenez ça, prenez ça
+bien vite, ça vous récompensera un peu de votre perte; et, voyant que sa
+tante se calmait un peu, elle retourna auprès de sa mère.
+
+— Faut que la Jeanne soit rudement sotte! dirent les assistants, de
+donner comme ça ce qu’elle a à une femme qui lui a fait tomber le feu du
+ciel sur sa maison. _Fié pour moi_, je ne lui aurais pas seulement
+laissé les habits qu’elle a sur le corps, car m’est avis qu’elle les a
+volés.
+
+— Et pourquoi donc, celle qui sait tant de secrets, n’a-t-elle pas
+arrêté le feu?
+
+— La Gothe? Est-ce que ça peut faire le bien, des femmes de cet
+_ordre_-là? ça n’est savant que pour le mal.
+
+— Tout de même, la Jeanne ne l’a pas arrêté non plus.
+
+— Elle n’a pas voulu, vous avez bien vu qu’elle n’a pas voulu! elle
+savait que c’était la justice de Dieu; elle a emporté le _calabre_ de sa
+mère : c’est ce qu’elle voulait; ce qu’elle a voulu, elle l’a fait,
+quoi! vous l’avez bien vu.
+
+Quand la maison ne fut plus qu’un monceau de décombres fumants, il était
+près de minuit. On avait passé une heure à faire la chaîne et à éteindre
+la flamme, lorsqu’il n’y avait plus rien à sauver. Le travail de la
+chaîne avait été pour les jeunes filles et les enfants, qui ne
+connaissaient pas ce moyen de secours, un amusement tout nouveau, et on
+entendait des facéties et des rires terminer ce drame, commencé par des
+cris et des hurlements. Enfin les travaux, qui se reprennent à la pointe
+du jour et qui ne permettent pas de longues veillées, revinrent à
+l’esprit de tous, et on se sépara. La Grand’Gothe, pensant, d’après la
+générosité de Jeanne, qu’elle hériterait des bestiaux, les rassembla
+précipitamment et disparut sans que personne pût dire par quel chemin.
+Il n’y avait pas un coin de la maison incendiée où l’on pût mettre à
+couvert le corps de la morte. D’ailleurs, Jeanne s’obstinait à le
+laisser sur la pierre druidique, où elle assurait qu’_il était bien_, et
+elle ne voulut pas s’en éloigner, quelques instances qu’on lui fît, pour
+se donner du repos. Le curé, Guillaume, Marsillat, Cadet, ne pouvant
+vaincre sa détermination, résolurent donc de veiller auprès d’elle, et
+de ne la quitter que lorsqu’elle serait disposée à songer à sa propre
+existence et à recevoir leur aide et leurs conseils.
+
+Le temps était devenu calme et serein; la lune brillait dans le ciel, et
+son reflet bleu, éclairant les pans de murailles ruinés de la chaumière,
+contrastait avec les lueurs rouges qui s’échappaient encore du foyer mal
+éteint. La nuit était fraîche. Marsillat, qui avait été baigné de sueur
+par son travail de pompier, grelottait auprès des monceaux de chaume
+mouillés, et les écartait avec sa hache pour y retrouver un peu de ce
+feu, dont il avait eu trop, disait-il, et dont il n’avait plus assez.
+Cadet, fatigué, et soumis impérieusement à la légitime habitude du
+sommeil, s’adossa philosophiquement contre un reste de mur encore chaud,
+et s’y endormit profondément. Le curé se mit en prières à côté de
+Jeanne, séparé d’elle seulement par la pierre qui supportait la morte.
+La bergère d’Ep-Nell retomba dans l’immobilité contemplative où
+Guillaume l’avait trouvée en la voyant le matin pour la première fois.
+Quand une heure du matin fit pencher l’étoile du Bouvier sur le clocher
+de Toull, le curé s’assoupit dans la prière, et Marsillat s’endormit
+presque aussi bien que Cadet. Guillaume, dont l’imagination plus jeune
+avait été plus frappée que toutes les autres par les agitations
+imprévues de la journée, resta seul complètement éveillé, et marcha à
+pas lents comme une sentinelle vigilante à quelque distance de la vierge
+d’Ep-Nell. De temps en temps il s’arrêtait et la regardait avec émotion.
+Peut-être s’était-elle endormie aussi dans l’attitude de la prière. Sa
+mante grise, dont le capuchon était rabattu sur son visage en signe de
+deuil, lui donnait, au clair de la lune, l’aspect d’une ombre. Le curé,
+tout vêtu de noir, et la morte roulée dans son linceul blanc formaient
+avec elle un tableau lugubre. De temps en temps, le feu, contenu sous
+les amas de débris, faisait, en petit, l’effet d’une éruption
+volcanique. Il s’échappait avec une légère détonation, lançait au loin
+la paille noircie qui l’avait couvé, et montait en jets de flamme pour
+s’éteindre au bout de peu d’instants. Ces lueurs fugitives faisaient
+alors vaciller tous les objets. La morte semblait s’agiter sur sa
+pierre, et Jeanne avait l’air de suivre ses mouvements, comme pour la
+bercer dans son dernier sommeil. On entendait au loin le hennissement de
+quelques cavales au pâturage et les aboiements des chiens dans les
+métairies. La reine verte des marécages coassait d’une façon monotone,
+et ce qu’il y avait de plus étrange dans ces voix, insouciantes des
+douleurs et des agitations humaines, c’était le chant des grillons de
+cheminée, ces hôtes incombustibles du foyer domestique, qui, réjouis par
+la chaleur des pierres, couraient sur les ruines de leur asile en
+s’appelant et en se répondant avec force dans la nuit silencieuse et
+sonore.
+
+Tout à coup Jeanne se leva doucement et vint à la rencontre de
+Guillaume, qui se rapprochait d’elle :
+
+— Mon parrain, lui dit-elle, il faut envoyer coucher M. le curé. Je
+suis sûre qu’il a froid, et qu’il sent l’humidité, malgré que je lui aye
+dit déjà plus d’une fois de rentrer chez lui. S’il attrapait du mal, ça
+serait trop malheureux pour ses paroissiens. C’est un trop brave homme.
+Et vous aussi, mon parrain, vous tomberez malade de tout ça. Faut vous
+en aller, monsieur le curé.
+
+— Jeanne, dit Guillaume, tu veux donc rester sous la garde de M.
+Marsillat?
+
+— Il est donc là, M. Marsillat? Je n’en savais rien, mon parrain.
+
+— Et à présent que tu le sais, désires-tu que je m’en aille?
+
+— Faut l’emmener aussi, mon parrain. Pourvu que Cadet reste avec moi
+pour _virer_ les mauvaises bêtes autour de ce pauvre corps, c’est tout
+ce qu’il me faut.
+
+— Mais ton ami Cadet dort comme dans son lit, ma bonne Jeanne; on
+l’entend ronfler d’ici.
+
+— Je le réveillerais bien si c’était de besoin, mon parrain.
+
+— Tu veux donc que je m’en aille?
+
+— Oh non! mon parrain. Je voudrais que vous alliez dormir et vous
+mettre à l’abri.
+
+— Et si je préfère rester, Jeanne? si je me trouve mieux auprès de toi,
+et de ce _pauvre corps_ que mon devoir est de veiller aussi?
+
+— Allons, mon parrain, restez donc, dit Jeanne. Je ne sais pas quoi
+vous dire pour vous payer de tout ça.
+
+Le curé sommeillait, en effet. Dans le commencement de sa veillée, il
+avait été un peu agité par la présence de cette Jeanne dont la figure de
+vierge revenait souvent dans ses rêves et dans ses pensées. Mais M.
+Alain, douce et pieuse créature, n’avait pas une de ces organisations
+fougueuses chez lesquelles le vœu de la nature et l’espérance de l’amour
+contrarié engendrent la passion, la folie et la pensée du crime. C’était
+une nature de savant, bien qu’il ne fût pas très savant; le milieu lui
+avait manqué, et les fonctions d’un curé de campagne charitable et
+consciencieux ne laissent ni le temps ni l’argent nécessaires pour
+s’instruire à fond. Mais il avait la bonhomie, la tranquillité d’âme,
+les puériles et innocentes joies, l’oubli facile de soi-même, et
+l’innocence de mœurs qui constituent l’homme sincèrement et naïvement
+amoureux de la science. Jeanne lui était véritablement chère, et en cela
+il ne faisait que suivre la pente naturelle de son jugement sain et de
+ses bons instincts : car cette fille sans lumière et sans méfiance était
+bien véritablement ce que, dans son style mystique, il appelait un
+miroir de pureté et une rose sans tache. Puis, comme Jeanne était d’une
+beauté accomplie, et que le bon Alain n’avait pas plus de trente ans,
+qu’il avait des yeux, du goût et de la sensibilité, il était bien un peu
+agité auprès d’elle. Depuis surtout que Marsillat rôdait autour de la
+bergère, le curé éprouvait une sorte de crainte et d’indignation qui
+ressemblait à de la jalousie. Voilà pourquoi il faisait des vœux
+sincères pour la soustraire au danger, en l’envoyant au château de
+Boussac; l’aimant trop pour ne pas préférer le salut de la jeune fille à
+son propre bonheur, et ne s’aimant pas assez soi-même pour préférer le
+plaisir de la voir à la douleur de la voir déchue.
+
+Éveillé en sursaut par la main de Jeanne qui se posa familièrement sur
+son épaule, il tressaillit, puis se calma aussitôt, et, pressé par ses
+instances, affligé de la quitter, mais ne sachant pas lui résister, il
+consentit avec une noble confiance à la laisser sous la garde de
+Guillaume, qu’il regardait comme un jeune saint. Guillaume lui amena son
+cheval qui paissait à quelque distance, et, en mettant le pied à
+l’étrier, le bon curé lui dit tout bas, à plusieurs reprises :
+« Surtout, monsieur le baron, ne faites pas comme moi, ne vous endormez
+pas. » Puis il partit au petit trot; le bruit régulier des fers de _la
+Grise_ sur le pavé gaulois se perdit dans l’éloignement sans arracher
+Cadet à son sommeil léthargique. Quant à Marsillat, il ne dormait plus
+depuis quelques instants, et placé de manière à suivre des yeux tout ce
+qui se passait autour des ruines de la maison, il était résolu d’étudier
+la conduite et les manières de son jeune rival en cette circonstance.
+
+
+ VIII
+ LA LAVANDIÈRE
+
+Jeanne se rapprocha aussitôt du dolmen, et Guillaume la voyant
+s’agenouiller encore sur la pierre, alla lui chercher un coussin de
+paille qui se trouvait parmi les meubles entassés et brisés que la
+Grand’Gothe avait commencé par sauver.
+
+— Mon parrain, vous êtes bien trop charitable, dit Jeanne étonnée de
+tant d’attentions. Ma pauvre chère âme de mère n’en aurait pas fait plus
+pour moi que vous n’en faites, vrai!
+
+— Bonne et chère enfant, répondit le jeune homme ému, je voudrais te
+parler sérieusement et plus tôt que plus tard. Te sens-tu le courage de
+m’écouter?
+
+— Mon parrain, ça sera à votre volonté. Pourtant si vous aimiez mieux
+que ça soit demain, ça me conviendrait mieux aussi. Voilà ma pauvre
+chère défunte qui demande des prières, et m’est avis que ce n’est pas
+joli de causer à côté d’elle. Demain après l’enterrement, mon parrain,
+si vous souhaitez que je _vous cause_, il n’y aura pas d’empêchement.
+
+— Non, Jeanne, je désire précisément te parler ici, à côté de ta
+défunte mère, et pour ainsi dire en sa présence. Je veux la prendre à
+témoin de mes bonnes intentions et de la pureté de mes sentiments pour
+toi. Je veux lui jurer d’être ton ami et ton défenseur, ma chère Jeanne,
+et je suis certain que, loin d’être impie, notre entretien réjouira son
+âme qui est dans le ciel.
+
+— Vous parlez trop _comme il faut_ pour que je ne vous écoute pas, mon
+parrain. Vous en savez plus long que moi, et je vous crois bien.
+
+— Eh bien, Jeanne! dis-moi d’abord que tu auras confiance en moi, et
+que tu me laisseras m’occuper seul de ton sort... Je dis seul... avec ma
+mère, pourtant, avec ma mère principalement.
+
+— Je ne peux pas mieux faire que de vous écouter là-dessus, mon
+parrain. Mêmement, ma mère m’a toujours dit que votre mère était une
+femme très bonne, et votre défunt père un homme très juste.
+
+— Tu me promets donc de ne prendre conseil que de nous?
+
+— Oui, mon parrain, avec l’agrément de M. le curé, qui est un homme
+très juste aussi, et que ma mère m’a bien _enchargée_ de croire.
+
+— Avec l’agrément de M. le curé, soit; mais de personne autre, pas même
+de ta tante!
+
+Jeanne hésita un instant, puis elle dit : « Pas même de ma tante, mon
+parrain. » Elle avait compris, cette nuit même, que sa tante n’avait
+qu’une passion, la cupidité; et elle était révoltée, dans son âme
+pieuse, que la sœur de sa mère eût abandonné ce corps vénéré à la merci
+des flammes, sans même songer ensuite à faire la _veillée des morts_
+auprès d’elle.
+
+— Merci, Jeanne, merci, dit Guillaume en lui prenant la main.
+
+— De quoi donc que vous me remerciez, mon parrain?
+
+— De m’accepter pour ton guide et pour ton ami. Ta mère a entendu ta
+promesse, Jeanne!
+
+— Plaise à Dieu que ça lui soit agréable! dit Jeanne en baisant le bord
+du linceul. A présent, mon parrain, qu’est-ce que vous voulez me
+conseiller?
+
+— De venir demeurer à Boussac dans la maison de ma mère, si, comme j’en
+suis bien sûr, ma mère t’y engage.
+
+— Ça serait-il pour la servir, mon parrain? Croyez-vous qu’elle ait
+besoin de moi, votre mère?
+
+— Non, Jeanne, je ne crois pas qu’elle ait besoin de toi; mais....
+
+— Dans ce cas-là, mon parrain, excusez-moi; je ne voudrais pas demeurer
+à la ville.
+
+— Tu n’aimes donc que la campagne?
+
+— Je n’ai jamais été à la ville, mon parrain, c’est-à-dire j’y suis
+_naissue_; mais depuis que j’en suis sortie à l’âge de cinq ans, je n’y
+ai jamais retourné une seule fois, ni ma mère non plus.
+
+— Et pourquoi cela?
+
+— Je ne sais pas, mon parrain. Il paraît que ma mère avait eu du
+chagrin dans cet endroit-là, et elle me disait toujours : Jeanne, ça
+n’est pas bon de quitter sa famille et sa maison, va! crois-moi quand tu
+seras ta maîtresse.
+
+— Mais à présent, ma pauvre Jeanne, tu n’as plus ni famille ni maison!
+
+— C’est la vérité, dit Jeanne en regardant le corps de sa mère. Puis
+elle se retourna vers sa maison en ruines, et pour la première fois elle
+sentit ce qu’il y a d’affreux à voir écrouler le toit où l’on a passé
+toute sa vie. — C’est la vérité, répéta-t-elle d’une voix altérée; je
+n’y pensais pas à cette pauvre maison où j’étais si bien accoutumée, où
+je voyais ma mère tous les soirs et tous les matins, où je dormais à
+côté d’elle, et où j’entendais mes chebris (chevreaux) remuer et bêler
+pendant que je m’endormais. Oui, c’est vrai, tout ça est fini. J’en
+étais contente sur le moment; ça me semblait que je ne pourrais plus
+dormir là dedans quand ma mère n’y serait plus. A présent, ça me semble
+que j’aurais été contente de revoir son lit, son armoire, sa grande
+chaise de bois, sa quenouille, et sa vaisselle, qu’elle lavait et
+qu’elle rangeait si bien. Ils ont sauvé en partie le mobilier, c’est
+vrai, mais la place où tout ça était accoutumé, et la main qui s’en
+servait... et la voix qui parlait dans c’te chambre, et qui disait, à la
+petite pointe du jour : « Jeanne, allons, ma Jeanne; allons, ma
+mignonne; v’là les alouettes réveillées, c’est le tour des jeunes
+filles. » Et le soir, quand je revenais des champs : « La v’là donc,
+c’te Jeanne! Les loups ne me l’ont donc pas mangée! » Et puis on se
+mettait à souper toutes les trois, mon parrain, et ma tante se fâchait
+toujours, et ma mère ne se fâchait pas. Elle riait, elle disait des
+histoires, elle chantait des chansons; et puis elle faisait rire ma
+tante, et moi aussi; dame! fallait rire absolument! C’est pas, mon
+parrain, que j’aie jamais été portée absolument là-dessus. Elle me
+disait bien que je n’aurais jamais de l’esprit comme elle. « Mais ça n’y
+fait rien, qu’elle disait, je t’aime comme tu es, ma Jeanne, c’est le
+bon Dieu qui t’a donnée comme ça à moi. Ce que le bon Dieu a fait me
+convient. » Oh! c’est qu’elle est juste, cette femme-là, mon parrain! il
+n’y en a pas une autre comme elle. On lui dirait de moi tout ce qu’on
+voudrait, elle ne le croirait pas. Elle leur dirait comme ça...
+
+Jeanne se retourna brusquement vers sa mère; elle avait parlé comme dans
+un rêve. Et tout à coup, au moment d’oublier entièrement qu’elle parlait
+du passé, elle regarda ce cadavre, et la parole expirant sur ses lèvres,
+elle se jeta sur le corps de sa mère, et laissa échapper de longs
+sanglots. Ce fut le seul moment de révolte et de faiblesse qu’elle eût
+encore éprouvé.
+
+Son parler naïf, la vulgarité des images qu’elle retraçait, n’avaient
+pas désenchanté le jeune baron de l’admiration qu’il avait conçue pour
+elle dans cette soirée désastreuse. L’accent de Jeanne partait d’un cœur
+ardent et vrai, sa voix était douce comme celle du ruisseau qui
+murmurait sous la bruyère à deux pas d’elle; son accent rustique n’avait
+rien de grossier ni de trivial. On sentait la distinction naturelle de
+son être sous ces formes primitives. Guillaume comprit qu’à l’église
+comme au théâtre il n’avait jamais entendu que de la déclamation, et la
+parole de Jeanne le toucha si profondément, qu’il fondit en larmes.
+
+— Ah! mon parrain! dit Jeanne, en se relevant et en essuyant rudement
+ses yeux, comme pour faire rentrer ses pleurs, je vous fais de la peine,
+pardonnez-moi.
+
+— Que peuvent-ils se dire si longtemps? pensait Marsillat, qui était
+assez près pour les voir, mais non pour les entendre, d’autant plus que,
+retenu par ce respect qu’inspire instinctivement la présence d’un mort
+aimé, ils n’avaient élevé la voix ni l’un ni l’autre. Quand un léger
+nuage passait devant la lune, ce groupe de la morte et du jeune couple
+pâlissait sous le regard perçant de Léon, et se confondait un peu avec
+les pierres druidiques qui l’environnaient. Vraiment, se disait-il, ce
+garçon si religieux, à ce qu’il veut paraître, aurait-il l’aplomb de lui
+parler d’amour auprès du cadavre de sa mère? Je ne l’oserais pas, moi.
+Je ne me suis pas senti l’audace de dire un seul mot ce soir à cette
+pauvre fille! mais il me semble que mons Guillaume n’attend pas que la
+mort soit mise en terre pour en conter à l’enfant, et prendre son
+inscription. Va, mon garçon, va! tout cela se bornera à de belles
+paroles, j’espère; d’autant plus sûrement que je ne te perdrai pas de
+vue, et que les paroles sont une monnaie qui n’a pas de cours chez nos
+fillettes. Est-ce qu’il réciterait des _Oremus_ avec elle? Il en est
+pardieu bien capable... Mais ces jeunes chrétiens sont de francs
+hypocrites, et je ne me laisserai pas damer le pion par celui-là. Si ce
+maraud ne ronflait pas à faire écrouler sur nous le reste de ces murs,
+j’entendrais peut-être quelque chose.
+
+— Monsieur Léonard jeune, dit-il en secouant Cadet pour l’éveiller,
+vous dormez trop fort, vous réveillez toute la chambrée. Et il lui
+allongea quatre ou cinq coups de poing pour le réveiller.
+
+— Attends! attends! dit Cadet en étendant les bras et en ouvrant, pour
+bâiller, une bouche démesurée, j’vas t’faire battre en grange sur mon
+dos! Qui qu’ c’est qu’samuse comme ça anvec moi? Ah! c’est vous,
+monsieur Lion! Ah! farceur, allez! vous m’avez bien arveillé tout
+d’même!
+
+— Allons, lève-toi donc, imbécile! Tu tombes dans la ruelle du lit.
+
+— _Hié!_ la rouette du lit! alle est gente, la rouette du lit! Ah!
+qu’vous fasez rire! Vou’ êtes l’houme le pu aimable qu’ jasse pas
+connaissu (que j’aie jamais connu).
+
+— Allons, lève-toi, mon joli Cadet; tu vois bien que Jeanne s’enrhume
+là-bas à garder cette morte.
+
+— Alle est donc toujours là, la Jeanne? Oh! la bonne chrétienne fille
+que ça fait! c’est la fille la pu bonne que jasse pas connaissu!
+
+— Allons, allons, _counnaissu_ ou non, viens avec moi lui dire de venir
+se chauffer un peu.
+
+— J’veux ben, j’veux ben; ça, c’est de raison, monsieur Lion.
+
+L’approche de Marsillat contraria vivement Guillaume; mais Jeanne y
+parut indifférente, et même elle le remercia aussi poliment qu’elle sut
+le faire, d’avoir pris tant de peine pour sauver sa maison, et de s’être
+condamné à une si mauvaise nuit à cause d’elle.
+
+— Ne fais pas attention à nous, Jeanne, répondit Léon, qui ne croyait
+pas M. de Boussac si bien informé de ses desseins, et qui affectait
+devant lui de ne voir dans sa protégée qu’une pauvre fille à secourir
+dans une circonstance fortuite. Nous faisons tous les trois notre
+devoir, en ne t’abandonnant pas; mais ton parrain et toi devez souffrir
+du froid; nous venons vous relayer un peu. Approchez du feu qui flambe
+encore assez bien là-bas, et laissez-nous ici à votre place.
+
+En parlant ainsi, Marsillat se promettait bien de laisser, au bout d’un
+instant, Cadet tout seul auprès de la morte, et de revenir auprès du feu
+troubler le tête-à-tête, par trop prolongé à son gré, du parrain et de
+la filleule. Mais il se flattait : Cadet n’était pas d’humeur, lui, à
+rester en tête à tête avec un mort. Quoiqu’il eût assisté déjà, en
+qualité d’apprenti sacristain-fossoyeur, à bien des funérailles, il ne
+s’était jamais trouvé seul dans l’exercice de ses fonctions, et il était
+loin de partager le scepticisme de son père; aussi montrait-il peu de
+dispositions pour l’emploi dont il devait hériter. D’ailleurs, Jeanne
+n’entendait pas se remettre sur Marsillat, qu’elle pressentait
+irréligieux et moqueur, du soin d’assister, comme elle disait, l’âme de
+sa mère par des prières. Elle consentit seulement, à cause de son
+parrain, à ce que l’obligeant Cadet allât chercher quelques gros
+morceaux de bois enflammés pour établir un feu auprès du dolmen.
+
+Tout en bouffissant ses grosses joues pour souffler le feu, Cadet
+s’arrêta comme pour prêter l’oreille; puis n’ayant rien entendu de
+distinct, il recommença son office, tout en disant : — Crois-tu,
+Jeanne, que ça soit bon de faire une _clarté_ dans l’endroit où que je
+sons?
+
+— Qu’est-ce que tu veux dire? demanda Marsillat.
+
+— Dame! reprit Cadet, ils disont que c’est un endroit bien mauvais pour
+les fades!
+
+— Tais-toi, Cadet, ne parle pas de ça, lui dit Jeanne, qui s’était
+approchée du feu, pour _embraiser_ ses sabots[13]. Tu sais bien que
+c’est des folies de craindre les fades, elles ne sont d’ailleurs pas
+méchantes _dans l’endrait d’ici_.
+
+— C’est pas des folletés, Jeanne, s’écria Cadet en pâlissant. Tais-toi,
+accoutes-tu?
+
+— J’écoute quelque chose comme un battoir de laveuse, dit Jeanne.
+
+— Dame! quand je le disais! ça l’est! c’est la lavandière! Diache la
+faute, que j’avons fait de la clarté! Et Cadet se retira grelottant de
+peur auprès de Marsillat, qui écoutait aussi avec quelque surprise.
+
+— De quoi donc vous étonnez-vous ainsi? leur dit Guillaume en se
+rapprochant.
+
+— Ça n’est pas grand’chose, mon parrain, dit Jeanne un peu pâle; c’est
+un mauvais esprit qui voudrait nous écarter. Mais _la pierre_ est une
+_bonne pierre_, et en disant des prières sans avoir peur, il n’y a pas à
+craindre.
+
+Jeanne rechaussa ses sabots à la hâte, et se remit à genoux à côté de la
+morte.
+
+— Ah çà! je ne rêve pas aussi, moi? dit Léon prêtant toujours
+l’oreille. Guillaume, vous entendez bien le bruit d’un battoir de
+laveuse sur le ruisseau?
+
+— Certainement! Mais que trouvez-vous là d’extraordinaire?
+
+— Vous ne connaissez donc pas la légende des lavandières nocturnes? ces
+êtres fantastiques qui s’emparent, au clair de la lune, des planches et
+des battoirs des laveuses oubliés dans les endroits écartés, pour venir
+y faire un sabbat aquatique d’une espèce particulière?
+
+— Oui, c’est une superstition de tous les pays, mais bien explicable
+par le caprice ou la nécessité de quelque laveuse véritable.
+
+— Ce n’est pas si facile à expliquer que vous croyez. Dans ce pays-ci,
+je ne sache pas qu’il y eût une femme assez hardie pour se livrer à ce
+travail après le coucher du soleil, sans craindre d’attirer autour
+d’elle le sinistre cortège des _Lavandières_. N’est-ce pas vrai, Cadet?
+
+— Oh! c’est la vraie vérité, monsieur Lion! Diache la faute! c’est ben
+ça la plus chétite nuit que j’_asse_ pas veillée? Et le pauvre Cadet,
+dont les dents claquaient de terreur, se mit à quatre pattes derrière
+Jeanne, et fit précipitamment plusieurs signes de croix.
+
+— S’il y a là quelque chose d’extraordinaire, dit Guillaume, il faut
+aller vérifier.
+
+— Attendez, dit Marsillat en allant chercher la hache du charpentier,
+ce peut être quelque drôle mal intentionné.
+
+Pendant que Léon retournait en courant vers l’endroit où il avait laissé
+son arme, Guillaume, ouvrant le couteau de chasse dont il s’était muni
+pour voyager, écoutait le bruit clair et sec de ce battoir qui
+s’arrêtait de temps en temps, et, reprenant au bout d’une minute,
+semblait s’être rapproché, comme si la laveuse eût fait un ou deux pas
+en descendant le cours du ruisseau qui coulait de la colline dans la
+direction des pierres d’Ep-Nell.
+
+— Tu n’as pas peur avec moi, Jeanne? dit Guillaume à sa filleule, qui
+s’était levée et lui avait pris le bras.
+
+— N’allez pas là, mon parrain, dit Jeanne, qui montrait d’autant plus
+de courage qu’elle croyait à l’existence fantastique de la laveuse; ces
+choses-là ne se renvoient qu’avec des prières.
+
+— Prie pour nous, bonne Jeanne, dit Guillaume en souriant. Ceci ne peut
+être qu’une méchante plaisanterie, quelqu’un qui ignore sans doute les
+malheurs qui t’accablent. Mais nous sommes trois, ne sois pas inquiète.
+Cadet, tu vas venir avec nous.
+
+— _Non moi_, Monsieur, non! dit Cadet en faisant mine de se sauver. Je
+n’irai point.
+
+— Tu as peur, nigaud?
+
+— Je n’ai pas peur, Monsieur, mais vous me couperiez par morciaux que
+je n’irais point. Je n’ai guère d’envie d’être lavé, battu et _torsu_
+comme un linge, à nuité, pour être neyé à matin.
+
+— C’est bien inutile d’essayer d’avoir l’aide de M. Cadet, dit
+Marsillat qui arrivait en brandissant sa hache. C’est assez de nous
+deux, Guillaume. Et il se mit rapidement à marcher dans la direction du
+bruit.
+
+— C’est même trop, répondit Guillaume en s’efforçant de le dépasser. Si
+c’est une femme, comme j’en suis persuadé, notre expédition en armes est
+souverainement ridicule.
+
+Comme Guillaume disait ces paroles, il vit, au détour d’un rocher qui
+lui avait masqué jusque-là le cours du ruisseau, une espèce d’anse
+ombragée de saules et de bouleaux qui servait de lavoir aux femmes des
+environs, et sous ces arbres une forme vague qui paraissait une paysanne
+vêtue comme les vieilles, et qui maniait son battoir à coups précipités,
+parlant seule, à demi-voix, très vite, d’une manière inintelligible, et
+comme en proie à une sorte de frénésie.
+
+— Vous lavez bien tard, la mère, lui demanda brusquement Marsillat, qui
+s’était approché d’elle assez près, mais qui ne pouvait réussir à
+distinguer ses traits.
+
+La lavandière fit entendre une sorte de grognement comme celui d’une
+bête sauvage, et jetant son battoir dans l’eau, elle se leva, ramassa
+précipitamment des pierres dont elle accabla, en fuyant, les curieux qui
+venaient l’interrompre. Marsillat se lança à sa poursuite, mais la
+voyant gagner sur lui du terrain avec une rapidité qui semblait
+fantastique, et se diriger vers un vivier qu’il appréhendait avec
+raison, il se retourna pour voir si Guillaume le suivait; c’est alors
+qu’il vit son ami étendu par terre et complètement immobile.
+
+Une pierre l’avait frappé à la tête assez violemment. La visière de sa
+casquette de voyage avait amorti le coup, et le sang n’avait pas coulé.
+Mais la commotion avait été si forte que le jeune homme avait perdu
+connaissance. Il se releva bientôt avec l’aide de Léon; mais en
+retrouvant l’usage de ses membres, il ne retrouva pas celui de ses
+facultés, et il s’éveilla dans le lit du curé de Toull, vers deux heures
+de l’après-midi, ne se sentant pas précisément malade, mais ne pouvant
+aucunement retrouver la mémoire de ce qui lui était arrivé depuis sa
+fâcheuse rencontre avec la laveuse de nuit. Cadet seul était auprès de
+lui, et le jeune malade, croyant rêver encore, entendait au dehors un
+chant lugubre comme celui des funérailles.
+
+-----
+
+[13] On remplit de cendre chaude et de menue braise l’intérieur du
+sabot, et on le vide au bout de quelques instants. Le bois conserve fort
+longtemps la chaleur.
+
+
+ IX
+ ADIEU AU VILLAGE
+
+C’est le fils de Léonard qui avait ramené Guillaume : c’est lui qui
+guettait son réveil; c’est encore lui qui lui expliqua comment il
+l’avait ramené d’Ep-Nell et installé à la cure. Guillaume eût peine à
+s’expliquer l’espèce de congestion cérébrale qui avait suspendu en lui
+l’action de la pensée. Il n’éprouvait plus qu’un peu de défaillance et
+de vertige. Il se leva, pensant en être quitte pour une petite bosse à
+la tête, et se dit avec plaisir que ses cheveux cacheraient cet accident
+à sa mère. Cadet, qui avait le meilleur cœur du monde, et à qui l’on
+avait bien recommandé de le soigner, alla lui chercher un verre de vin
+pendant qu’il s’habillait, et il se disposait à se rendre au cimetière
+pour assister à l’enterrement de sa nourrice, lorsqu’il vit revenir le
+curé avec son sacristain, suivis de la famille de la défunte et des
+personnes qui avaient pris part à la cérémonie. Jeanne venait la
+dernière, accablée, marchant avec peine, la figure cachée sous sa cape,
+et appuyée sur Claudie qui pleurait de très bon cœur, comme une très
+bonne fille qu’elle était. Cependant Jeanne s’approcha du jeune baron et
+lui demanda de ses nouvelles avec une sollicitude qui le toucha vivement
+dans un pareil moment. Il lui prit le bras, et la fit entrer dans la
+cuisine du curé, où elle tomba sur une chaise, pâle et suffoquée. Il lui
+semblait qu’elle venait de perdre sa mère une seconde fois.
+
+Mais la Grand’Gothe, survenant avec son marcher et son parler masculin,
+ne lui laissa pas le loisir de s’abandonner à sa douleur. « Allons,
+Jeanne, dit-elle, il faut remercier tes parents et tes amis qui ont
+suivi l’enterrement avec beaucoup d’honnêteté, malgré qu’ils savaient
+bien que, notre maison étant brûlée, nous n’avions plus la commodité de
+suivre les usages et de les régaler au retour du cimetière. Fais-leur
+tes excuses, et ton compliment. Allons, ça te regarde, c’est ton devoir
+et non pas le mien. »
+
+Jeanne se leva et remercia les assistants qui étaient entrés dans la
+cuisine du presbytère. Tous lui donnèrent de grands témoignages
+d’amitié, et Guillaume remarqua chez la plupart d’entre eux un langage
+généreux et plein d’une noble simplicité.
+
+— Allons, ma Jeanne, lui dirent quelques-uns des plus _anciens_, tu
+peux venir chez nous quand tu voudras. Tu n’as qu’à faire ton choix,
+nous serons bien contents de te loger et de te nourrir du moins mal que
+nous pourrons.
+
+— En vous remerciant, mes braves _mondes_, pour toutes vos amitiés,
+répondit Jeanne; mais je vous connais tous trop malheureux, et trop
+embarrassés de famille, pour aller me mettre à votre charge. Je suis
+jeune, je ne suis pas encore dégoûtée de travailler, et je suis décidée
+de me louer dans quelque métairie.
+
+— Mais la Saint-Jean est passée, et la Saint-Martin n’est pas venue,
+Jeanne! En attendant, faut demeurer _en_ quelque part?
+
+— Mes amis, dit Guillaume, tranquillisez-vous, M. le curé et ma mère,
+madame de Boussac, se chargeront d’établir Jeanne convenablement.
+
+— A la bonne heure, dit le grand-oncle Germain, qui parlait pour les
+autres : si la grand’dame de Boussac s’en charge, nous sommes contents.
+
+Tous se retirèrent après avoir embrassé Jeanne, qui sanglotait, et le
+curé rentra suivi de Marsillat. La Grand’Gothe était restée avec un
+homme de très mauvaise mine, qui jetait autour de lui des regards
+farouches et qui choqua beaucoup Guillaume par son affectation à garder
+son chapeau sur la tête quand tous s’étaient découverts devant le curé.
+
+— A présent, dit la tante, il faut, Jeanne, faire tes compliments à M.
+le curé et à ton parrain; et puis, tu vas venir, ma mignonne, parce que
+j’ai besoin de toi.
+
+— Non, ma tante, répondit Jeanne avec une fermeté que Guillaume
+n’aurait pas attendue d’un caractère si humble et si confiant, je n’irai
+pas avec vous. Je sais ce que vous me voulez, et je ne veux pas vous
+obéir.
+
+— Comment, malheureuse, s’écria la Gothe en élevant la voix, tu ne veux
+plus obéir à ta tante, qui t’a élevée, qui est ta plus proche parente,
+qui a perdu cette nuit tout ce qu’elle avait dans ta maison, qui va être
+obligée de mendier son pain avec une besace sur le dos, et qui n’a pas
+seulement une étable pour se retirer?
+
+— Écoutez, ma tante, répondit Jeanne, vous avez déjà choisi un endroit
+pour vous retirer. Je vous ai donné cette nuit l’argent que mon parrain
+m’avait fait présent. Je vous ai dit ce matin que je vous abandonnais
+tout ce qui a été sauvé du mobilier, et toutes les bêtes... Je ne garde
+rien pour moi que les habits que j’ai sur le corps.
+
+— Eh! qu’est-ce qui les mènera aux champs, les bêtes? qu’est-ce qui les
+fera pâturer, en attendant qu’on puisse les conduire en foire?
+
+— C’est vous, ma tante; vous êtes encore assez jeune et assez forte
+pour aller aux champs, et vous y meniez toujours votre chèvre, parce que
+vous ne vouliez pas me la confier.
+
+— Jeanne a raison, dit le curé, vous n’avez pas besoin de ses services,
+Gothe, et elle a fait pour vous plus qu’elle ne pouvait, plus qu’elle ne
+devait peut-être. Elle est majeure, vous n’avez aucun droit sur elle;
+laissez-la donc libre de ses actions.
+
+— Ainsi elle m’abandonne, s’écria la tante, jurant, piaillant,
+déclamant, et feignant de se désespérer. Une enfant que j’ai élevée, que
+j’ai amusée et portée aux champs quand elle était haute comme mon sabot!
+Une fille pour qui je me serais sacrifiée, et pour qui je ne me suis pas
+mariée, afin de lui laisser mon bien!
+
+— Mariez-vous, mariez-vous si le cœur vous en dit, ma tante, dit Jeanne
+avec douceur. Je n’ai jamais entendu parler _que_ vous vous étiez privée
+de ça pour moi.
+
+— Eh bien! oui, je me marierai! J’ai encore un peu de bien, va! et ça
+n’est pas toi qui en hériteras, car je testamenterai en faveur de mon
+homme.
+
+— Mariez-vous donc, et testez comme vous voudrez, dit le curé, en
+haussant les épaules.
+
+— C’est toujours bien cruel, hurla la mégère, d’être abandonnée comme
+ça! Ah! si ma pauvre sœur avait prévu ça, Jeanne, elle t’aurait refusé
+sa bénédiction sur le lit de la mort!
+
+Ces paroles barbares firent sur Jeanne une profonde impression. Elle
+tressaillit, hésita, fit un mouvement pour se jeter au cou de sa tante,
+afin de l’apaiser; mais, rencontrant le visage sinistre de l’homme qui
+était resté derrière elle, dans le fond de la cheminée, elle
+s’arrêta. — Écoutez, tante, dit-elle, si ma maison n’avait pas brûlé,
+je ne me serais jamais séparée de vous. Si j’avais le moyen d’en faire
+bâtir une autre, je vous dirais de venir y demeurer avec moi; mais ça ne
+se peut pas. Voilà mon parrain qui veut me récompenser de mes pertes;
+mais j’ai des raisons, de très bonnes raisons pour refuser la charité
+que mon parrain veut me faire.
+
+— Lesquelles, Jeanne? demanda vivement Guillaume.
+
+— Je vous dirai cela à vous, plus tard, mon parrain. A présent je dis à
+ma tante que je veux me louer; c’est mon devoir; et si elle n’est pas
+heureuse avec ce qu’elle a, je lui donnerai l’argent que je gagnerai.
+Mais tant qu’à la suivre, ça ne sera jamais, j’en jure ma foi du
+baptême.
+
+— Vous voyez ben, mère Gothe, que c’est à cause de moi qu’alle jure
+comme ça! dit d’une voix creuse et lugubre, et avec un regard haineux,
+l’homme qui jusque-là s’était tenu muet et immobile dans le coin du
+foyer.
+
+— Je n’ai rien dit contre vous, père Raguet, répondit Jeanne; mais vous
+direz contre moi ce que vous voudrez, je n’irai pas demeurer chez vous.
+
+— Je m’y opposerais de tout mon pouvoir! s’écria le curé, qui ne put
+contenir un geste de mépris en apercevant la sombre figure de Raguet.
+
+— C’est bien, monsieur l’abbé! répondit Raguet. Y en a qui sont
+toujours accusés de tout le mal qui se fait contre eux; y en a aussi qui
+parlent comme des bons saints, et qu’on croit ben religieux, et qui ont
+de plus mauvaises pensées que moi.
+
+— Oui, oui! reprit la mégère, il y a du monde bien sournois, père
+Raguet, et c’est ceux-là qui se contentent toujours aux dépens des
+autres.
+
+Le bon curé pâlit de crainte et d’indignation. Guillaume s’approcha de
+Raguet et le regarda en face d’un air de menace et de mépris, mais sans
+pouvoir lui faire baisser les yeux. Cette face pâle et morne semblait
+n’être susceptible d’aucune autre expression que celle de la haine calme
+et patiente.
+
+— Qui avez-vous l’intention d’insulter ici? lui dit Guillaume, en le
+toisant avec hauteur.
+
+— Je ne vous parle pas, mon petit Monsieur, répondit le paysan, et de
+plus gros que vous ne m’ont pas _épeuré_.
+
+— Mais vous allez sortir d’ici! s’écria Guillaume en s’armant de la
+fourche à attiser le feu, car il lui semblait que Raguet faisait le
+mouvement de prendre une arme sous sa veste sale et débraillée.
+
+— Sortir? dit Raguet avec le sang-froid de la prudence et sans montrer
+aucune crainte, je ne demandons pas mieux; on n’est pas déjà en si bonne
+compagnie ici... Je ne dis pas ça pour M. Marsillat.
+
+— C’est bien de l’honneur pour moi, dit Marsillat d’un ton ironique.
+Allons, Raguet, taisez-vous et partez. Vous savez que je vous tiens!
+soyez sage... et gentil, ajouta-t-il d’un air railleur auquel Raguet
+répondit par un sourire d’intelligence.
+
+— Oui, oui, allons-nous-en, mère Gothe, dit-il en se traînant lentement
+vers la porte. En voilà assez, mes braves gens! Sans adieu. Et il partit
+sans lever son chapeau, suivi de la tante qui serrait le poing et
+grommelait des imprécations entre ses dents.
+
+— Misérable, murmura le curé lorsqu’ils furent éloignés.
+
+— Lâches canailles, dit Guillaume. Cet homme a la tournure d’un
+scélérat.
+
+— C’est pour cela qu’il n’est pas très redoutable, dit Marsillat avec
+légèreté.
+
+— Ah! ma pauvre Jeanne! s’écria Cadet, tout ça c’est trop malheureux
+pour toi. Oh! oui, t’as eu du malheur de perdre ta mère. Ces
+_gensses_-là te feront du tort.
+
+— N’aye pas peur, mon Cadet, répondit Jeanne en essuyant ses larmes et
+en faisant le signe de la croix; s’il y a des mauvais esprits contre
+moi, il y a aussi pour moi des bon esprits.
+
+— Oui, Jeanne, oui, s’écrièrent à la fois Guillaume et M. Alain, vous
+avez des amis qui ne vous abandonneront pas.
+
+— Oh! je le sais bien! vous êtes des honnêtes gens, tous les deux,
+répondit Jeanne en leur tendant une main à chacun; puis, elle ajouta en
+tendant la main aussi à Marsillat, avec une candeur angélique : Et vous
+aussi, monsieur Marsillat, vous n’êtes pas méchant. Vous avez eu pour
+moi bien des bontés. Vous avez monté sur ma maison tout au travers du
+feu : vous avez veillé toute la nuit pour m’aider à garder le corps de
+ma pauvre âme de mère... Et Cadet aussi, c’est un bon enfant; tout le
+monde a été bon pour moi. Ça me reconsole un peu de ceux qui sont
+méchants et sans raison.
+
+Cadet se mit à pleurer, sans que sa bouche cessât de sourire comme
+c’était son habitude invincible. Quant à Marsillat, il fut touché de la
+reconnaissance de Jeanne, et une sorte d’affection dont il était loin
+d’être incapable vint se mêler à son désir sans en diminuer l’intensité.
+Il avait le cœur bon et la conscience peu farouche. Il rêva un instant
+au moyen de concilier sa passion avec sa loyauté, et le compromis fut
+assez lestement signé. C’était un homme d’affaires si habile!
+
+— Maintenant, dit Guillaume en se rapprochant de Jeanne, peux-tu me
+dire, ma chère enfant, pourquoi tu veux me retirer le droit de m’occuper
+de ton sort?
+
+— Je ne vous refuse pas ça, mon parrain. Vous me conseillerez où je
+dois me retirer; et si j’ai besoin de crédit pour acheter mon deuil,
+vous me permettrez de me recommander de vous. C’est bien assez; je ne
+veux rien de plus.
+
+— C’est ce que nous verrons, Jeanne. D’où te vient donc cette fierté?
+c’est de la méfiance contre moi.
+
+— Oh! ne croyez pas ça, mon petit parrain, je n’en suis pas capable!
+mais je vas vous dire, j’ai des raisons de refuser votre argent, à cause
+de vous, et j’en ai aussi à cause de moi. Les raisons à cause de vous,
+c’est que vous ne savez pas encore si votre mère sera _consentante_ de
+tout ça, et qu’un jeune homme comme vous, ça n’a pas toujours plus
+d’argent que ce n’est de besoin.
+
+— Qui t’a appris ces choses-là, Jeanne?
+
+— C’est M. Marsillat, qui s’y connaît bien; pas vrai, monsieur
+Marsillat, que vous m’avez dit, à ce matin, avant de revenir à Toull,
+que mon parrain n’avait pas encore la jouissance du bien de son père, et
+que ça le gênerait beaucoup de me payer ma maison?
+
+— Ah! s’écria Guillaume en regardant fixement Léon, vous avez eu la
+bonté de vous occuper de mes affaires à ce point?
+
+— Est-ce que je t’ai parlé de cela, Jeanne? je ne m’en souviens pas,
+dit Marsillat, avec le ton d’une profonde indifférence.
+
+— Oh! vous devez bien vous en souvenir, monsieur Léon! à telles
+enseignes, que vous avez eu la bonté de m’offrir de faire rebâtir ma
+maison, disant que vous, ça ne vous gênerait en rien.
+
+— Ah! s’écria Claudie, dont les yeux s’arrondirent comme ceux d’un
+chat, M. Léon t’a proposé ça?
+
+— Je comprends, dit Guillaume avec amertume; M. Léon préfère être ton
+bienfaiteur, et tu préfères ses bienfaits aux miens, Jeanne?
+
+— Oh! non, mon parrain, je sais bien ce qui est convenant, et ce qui ne
+l’est pas. M. Marsillat n’est pas mon parrain, et il parlait comme ça
+par amitié pour vous, et par grande charité pour moi. Mais je lui ai
+bien dit, comme je lui dis encore devant vous, que si j’acceptais ça, je
+ferais mal parler de moi, et que ça me rendrait un bien mauvais service.
+
+— Vous parlez avec bonté et avec sagesse, Jeanne, dit le curé.
+
+— Oh! non, monsieur le curé, dit Jeanne, je parle dans la vérité de mon
+cœur. J’ai bien de l’obligation à M. Marsillat, mais je n’accepterai
+jamais ça.
+
+— Peste soit de l’innocente! pensa Marsillat, très mortifié de voir
+ébruiter avec tant de bonne foi ses tentatives de séduction.
+
+— Tant qu’à la maison, reprit Jeanne, il n’y faut pas songer, mon
+parrain, ça ne me ferait ni chaud ni froid de la voir neuve. Ça ne
+serait jamais la même maison où ma mère m’a élevée, où elle a vécu, où
+elle _a mouru_. J’ai donné les meubles à ma tante, il le fallait bien
+pour la déchagriner un peu. Des meubles neufs, je n’en ai pas besoin.
+Pour moi toute seule, qu’est-ce qu’il me faut? j’aurais aimé ce qui
+_m’aurait venu_ de ma mère, voilà tout.
+
+— Cependant, dit Marsillat avec l’intention de repousser les soupçons
+de Guillaume et de M. Alain, avec votre maison vous auriez trouvé
+facilement un mari, ma pauvre Jeanne! au lieu qu’à présent...!
+
+— A présent? s’écria ingénument Cadet, alle en trouvera un tout de même
+quand que c’est qu’alle voudra... Alle peut bien se passer de maison,
+allez!
+
+— Serait-ce là l’amant préféré de la belle Jeanne? pensèrent en même
+temps Guillaume et Léon, en tournant leurs regards sur la figure épaisse
+et rebondie du gros Cadet.
+
+Mais Jeanne répondit :
+
+— Mon petit Cadet, tu me fais bien de l’honneur de parler comme ça,
+mais tu sais bien que je ne veux pas me marier.
+
+— A d’autres! dit Léon affectant toujours de toucher la question
+par-dessous jambe.
+
+— Non, pas à d’autres, monsieur Léon, reprit Jeanne avec calme;
+monsieur le curé sait bien que je ne peux pas songer à me marier.
+
+— Ah! vous savez cela, vous, curé? dit Léon d’un ton de persiflage.
+Voyez ce que c’est que de confesser les jeunes filles!
+
+— Jeanne ne veut pas se marier... Jeanne ne se mariera pas, répondit le
+curé avec gravité.
+
+— Allons, c’est le secret de la confession, dit Marsillat en riant.
+
+— Ça n’est pas des choses pour rire, monsieur Léon, reprit Jeanne avec
+une dignité toujours tempérée par l’excessive douceur de son caractère
+et de son accent.
+
+Guillaume contemplait Jeanne avec l’intérêt d’une vive curiosité. Est-ce
+un secret, en effet? demanda-t-il en s’adressant à la jeune fille.
+
+— C’est toujours inutile de parler de ça, dit Jeanne, je n’en ai parlé
+que pour dire que je n’ai pas besoin de maison, et que je n’en veux pas,
+mon parrain. Mais je vous en suis obligée comme si vous m’aviez fait
+bâtir un _château_.
+
+— Jeanne a grandement raison, dit le curé. Soyez assuré, monsieur le
+baron, que la prudence parle par la bouche de cette enfant. Si elle
+avait une maison, elle serait entraînée par son bon cœur, et conseillée
+peut-être par sa conscience, d’y demeurer avec sa tante, et sa tante
+l’opprimerait... si elle ne faisait pire, ajouta-t-il en baissant la
+voix. Renoncez à ce généreux projet, monsieur le baron, vous trouverez
+bien le moyen et l’occasion d’assurer autrement le sort de Jeanne.
+
+— Je me rends; vous avez raison, monsieur le curé, répondit Guillaume
+sur le même ton, et même je crois qu’avec la délicatesse extrême de son
+caractère il faudra s’en occuper sans la consulter.
+
+— Sans aucun doute. Le temps et l’occasion vous conseilleront. Ce qu’il
+faut régler dès à présent, c’est le lieu où elle va provisoirement
+s’établir. Voyons, Jeanne, ajouta le curé en élevant la voix, où
+désirez-vous vous installer d’abord?... Aujourd’hui, par exemple!
+
+— Veux-tu venir chez nous, Jeanne? s’écria Claudie avec une affectueuse
+spontanéité.
+
+— Merci, ma mignonne. Ta mère est gênée, et elle a bien assez de toi
+pour faire son ouvrage. Je ne veux être à la charge de personne.
+
+— Jeanne, dit le curé, vous ne pouvez pas compter trouver ici de
+l’ouvrage du jour au lendemain. Il faut, dans les premiers temps, que
+vous vous retiriez dans une maison honnête, où votre parrain répondra de
+votre dépense.
+
+— Sans doute, dit Guillaume, si Jeanne n’est pas trop fière pour
+accepter de moi le plus léger service!
+
+— Oh! mon parrain, vous m’accusez injustement. J’accepterai ça de bon
+cœur, venant de vous.
+
+— Eh! de quoi vous embarrassez-vous, curé? dit nonchalamment Marsillat;
+votre servante est vieille et cassée. Prenez Jeanne à votre service.
+
+— Non, Monsieur, ce ne serait pas convenable, répondit avec fermeté M.
+Alain. La foi n’est pas assez vive, par le temps qui court, pour qu’un
+homme d’église soit plus respecté qu’un autre par les mauvaises langues.
+
+— Eh bien! il y a un expédient qui remédie à tout, reprit Marsillat.
+C’est que Guillaume emmène dès aujourd’hui sa filleule à Boussac, et
+qu’il la présente à sa mère.
+
+Guillaume regarda attentivement Léon, pour voir si ce conseil ne cachait
+pas quelque piège. Marsillat était complètement de bonne foi.
+
+— A dire le vrai, reprit le curé, ce n’est pas la plus mauvaise idée.
+Jeanne a irrité sa tante et le méchant Raguet, qui est capable de tout.
+Je ne serai pas tranquille sur son compte, tant que Gothe n’aura pas
+pris son parti de se passer d’une victime qu’elle aimait à faire
+souffrir... et d’ailleurs... tenez. Jeanne, croyez-moi... allez-vous-en
+trouver votre marraine, madame la baronne de Boussac... A cette
+distance, et sous la protection d’une personne aussi respectable, vous
+n’aurez rien à redouter.
+
+— Aller à Boussac, moi? dit Jeanne effrayée. Vous me conseillez ça,
+monsieur le curé?
+
+— Et moi, je vous en prie, Jeanne, dit Guillaume avec l’assurance
+d’accomplir un devoir. Vous ne connaissez peut-être pas les dangers dont
+vous êtes entourée, avec des ennemis comme ceux que j’ai vus aujourd’hui
+près de vous... Si vous avez confiance en moi, vous me le prouverez en
+venant dès aujourd’hui trouver ma mère.
+
+— Mon parrain, dit Jeanne, qui regarda cette prière comme un ordre, et
+qui s’y soumit aussitôt sans en bien comprendre les motifs, votre
+volonté sera la mienne. Mais voulez-vous donc que je demeure à Boussac,
+à la ville, moi qui ne me souviens pas d’être jamais sortie du pays de
+Toull-Sainte-Croix!
+
+— Si vous avez de l’aversion pour le séjour de la ville, vous serez
+libre de revenir ici quand vous voudrez, mon enfant. Seulement vous
+verrez ma mère, vous causerez avec elle, vous lui ouvrirez votre cœur,
+vous lui parlerez de vos chagrins; elle est bonne, compatissante, et
+saura trouver des paroles pour vous consoler... Puis, vous vous
+entendrez avec elle pour l’avenir, et votre indépendance sera respectée
+et protégée.
+
+Jeanne accepta, un peu confuse, un peu effrayée de l’idée d’aborder la
+_grand’dame_ de Boussac, dans un moment où, disait-elle, le chagrin lui
+ôtait _quasiment_ l’esprit.
+
+— Vous en serez d’autant plus intéressante aux yeux de votre marraine,
+dit le curé; et il insista si bien que Jeanne céda.
+
+Marsillat eut l’esprit de ne pas offrir de la prendre en croupe, et de
+proposer même son cheval à Guillaume, comme étant beaucoup plus fort que
+Sport pour porter deux personnes. Guillaume était un peu effrayé de
+l’idée d’arriver à la porte de son château avec une paysanne en croupe.
+Mais le curé, qui sentait ce qu’il y aurait d’inconvenant à faire partir
+Jeanne avec deux jeunes gens, arrangea tout, en leur en adjoignant un
+troisième. Cadet fut chargé de prendre la jument du curé, et d’être le
+cavalier de Jeanne. Le curé avait raison au fond. Une paysanne sur le
+même cheval qu’un paysan, n’a jamais fait jaser personne. Avec un
+_bourgeois_, c’eût été bien différent.
+
+Pendant qu’on préparait les chevaux, le curé fit dîner tous ses hôtes,
+et recommanda à Guillaume qu’il trouvait bien pâle, et qui avait une
+forte migraine, de se faire faire une petite saignée le lendemain.
+
+Claudie ne partageait pas beaucoup la sécurité de M. Alain, qui croyait
+mettre Jeanne à couvert des convoitises de Marsillat en l’envoyant à
+Boussac. Elle suivait d’un œil jaloux tous leurs mouvements, et la
+grande vertu de Jeanne était la seule chose qui la rassurât un peu.
+
+— Écoute, ma Jeanne, lui dit-elle, si tu _te loues_ à Boussac, tâche de
+me faire entrer en service dans la même maison que toi. Ça ferait bien
+mon affaire de demeurer à la ville, moi!
+
+— Et moi, j’y demeurerais ben _arrié_ (aussi)! dit le gros Cadet; c’est
+rudement joli la ville de Boussac! c’est la pu brave ville que j’asse
+pas connaissue.
+
+— Je crois bien, imbécile! dit Claudie, tu n’en as jamais vu d’autre!
+
+Avant la fin du dîner, Marsillat sortit pour donner l’avoine à sa jument
+Fanchon, qu’il avait installée dans une grange un peu isolée du village,
+à cause de l’exiguïté de l’écurie du presbytère. Le jour commençait à
+baisser, et au moment où il pénétrait sous le portail de la grange, il
+vit, au milieu des bottes de fourrage et des outils aratoires, une
+figure blême se lever lentement et le regarder de près. Il eut bientôt
+reconnu l’acolyte et le compère de la Grand’Gothe, maître Raguet dit
+Bridevache[14]. Cette homme sans aveu vivait au milieu des landes, dans
+une mauvaise hutte de branches et de terre, qu’il s’était bâtie tout
+seul, et où personne, autre que la sorcière Gothe, n’eût voulu demeurer
+avec lui. Personne n’eût même voulu passer, à la nuit tombée, à trente
+pas de cette demeure sinistre qui renfermait le plus grand vaurien du
+pays. Sous cette misère apparente, Raguet cachait des sommes assez
+rondes. Il s’adonnait à la dangereuse et lucrative profession de voleur
+de chevaux. En Bourbonnais et en Berri, c’est pendant les nuits d’été,
+lorsque _la chevaline_ est au pâturage, que certains chaudronniers
+d’Auvergne et certains vagabonds de la Marche exercent leur industrie.
+Ils brisent avec dextérité les enferges le mieux cadenassées, montent à
+poil sur l’animal, lui passent une bride légère dont ils sont munis, et
+prennent le galop vers leurs montagnes. Raguet grappillait sur le pays
+d’autres menues captures, poules, oies, bois et graines. Il paraissait
+doux et mielleux au premier abord, parlait peu, n’allait chez personne,
+ne souffrait jamais qu’on franchît le seuil de sa porte, et, sauf
+l’assassinat, ne se faisait faute d’aucune mauvaise pensée et d’aucune
+mauvaise action.
+
+— Est-ce vous, monsieur Marsillat? dit-il d’une voix traînante,
+quoiqu’il eût fort bien reconnu Léon.
+
+— Que faites-vous ici, maître filou? lui répondit le jeune avocat;
+venez-vous flairer ma jument? Si jamais vous avez le malheur de lui
+prendre un crin, vous aurez de mes nouvelles.
+
+— Oh! je ne vous ferai jamais tort à vous, monsieur Marsillat, et vous
+ne voudriez pas m’en faire.
+
+— Je peux vous en faire beaucoup, souvenez-vous de cela.
+
+— Nenni, Monsieur, vous avez été mon avocat.
+
+— Comme je serais celui du diable, s’il venait me confier sa cause :
+mais je ne suis pas forcé de l’être toujours, et comme je sais de quoi
+vous êtes capable...
+
+— Nenni, Monsieur, vous n’en savez rien... je ne vous ai jamais rien
+avoué.
+
+— C’est pour cela que je vous tiens pour un coquin.
+
+— Vous ne pensez pas ce que vous dites là, monsieur Léon; mais il ne
+s’agit pas de ça. Je venais ici pour vous demander un conseil
+d’affaires.
+
+— Je n’ai pas le temps; vous pouvez venir le samedi à mon étude...
+
+— Oh! non, Monsieur, je n’irai pas, et vous me direz bien tout de suite
+ce que je veux vous demander par rapport à la Jeanne.
+
+— Je ne vous connais aucun rapport avec la Jeanne, je n’ai rien à vous
+dire.
+
+— Si fait, Monsieur, si fait! attendez donc que je vous aide à arranger
+votre chevau!
+
+— Nullement, n’y touchez pas.
+
+— Vous croyez donc, monsieur Léon, reprit Raguet, sans se déconcerter,
+que la Gothe n’aurait pas le droit de forcer la Jeanne à demeurer avec
+elle?
+
+— Et quel intérêt aurait-elle à cela, la Gothe?
+
+— Vous le savez ben!
+
+— Non.
+
+— C’est dans vos intérêts mieux que dans les miens.
+
+— Je ne comprends pas, dit Marsillat qui voulait voir jusqu’où Raguet
+pousserait l’impudence.
+
+— Vous voyez ben, monsieur l’avocat, que si vous vouliez aider la Gothe
+à faire un procès à sa nièce, et plaider pour que la fille demeure où sa
+tante veut demeurer... pour un temps... vous m’entendez...
+
+— Non, après?
+
+— Dame! la maison de chez nous est ben commode, ben écartée. Un galant
+qui serait curieux d’une jolie fille... une supposition!...
+
+— Vous êtes un drôle, une canaille; voilà comment je plaiderais pour
+vous.
+
+— Oh! faut pas vous fâcher, je n’en veux rien dire, mais vous avez ben
+fait des jolis cadeaux à la Gothe pour avoir les amitiés de sa nièce;
+vous n’êtes même guère cachotier de ces affaires-là!
+
+— C’est possible, je puis désirer de me faire aimer d’une fille et me
+débarrasser des mendiants importuns par une aumône; mais user de
+violence, et me servir de l’entremise du dernier des gredins, qui
+m’aiderait... une supposition!... à commettre un crime... c’est ce qui
+ne sera jamais. Bonsoir, l’ami!
+
+— Vous y songerez, et vous en reviendrez, dit tranquillement Raguet.
+
+Marsillat était indigné, et avait une forte envie d’appliquer des coups
+de cravache à ce misérable. Mais, connaissant bien l’espèce, il songea,
+au contraire, à le lier par quelque espérance. Raguet le suivait pas à
+pas dans l’obscurité de l’étable, et Léon craignit que, par dépit, il
+n’allongeât un coup de tranchet aux jarrets de Fanchon. — Allons, c’est
+assez! vous ne savez ce que vous dites, reprit-il d’une voix adoucie.
+Prenez cela pour acheter le pain de votre semaine. Je vous sais
+malheureux, et j’aime à croire que, sans cela, vous n’auriez pas des
+pensées si noires.
+
+Raguet palpa dans l’obscurité le pourboire de Marsillat, et quand il se
+fut assuré que c’était une pièce de 5 fr. il le remercia et sortit de la
+grange par une porte de derrière, sans renoncer à ses desseins sur
+Jeanne. Écoutez! lui cria Léon; et Raguet revint sur ses pas.
+
+— Si vous avez jamais le malheur, lui dit le jeune homme, de faire le
+moindre tort à la moindre des personnes auxquelles je m’intéresse, je
+cesse de prendre en pitié votre misère, et je vous signale comme un
+bandit.
+
+— Oh da! vous ne le feriez pas! dit Raguet, vous avez été mon avocat;
+ça vous ferait du tort d’avoir si bien plaidé pour un bandit!
+
+— Vous vous trompez, dit Marsillat; un avocat peut avoir été la dupe de
+son client et ne pas vouloir être son complice. Tenez-vous-le pour dit,
+et respectez M. le curé de Toull et toutes les personnes que vous avez
+menacées aujourd’hui devant moi... ou vous aurez de mes nouvelles.
+
+Raguet baissa l’oreille et s’en alla, cherchant à deviner pourquoi
+Marsillat, qu’il croyait aussi perverti que lui-même, s’intéressait si
+fort à ses rivaux.
+
+Un quart d’heure après, Marsillat trottait sur Fanchon à côté de
+Guillaume, que le mouvement du cheval rendait de plus en plus souffrant.
+Cadet et Jeanne trottinaient en avant sur _la Grise_. Raguet, caché
+derrière les blocs de rocher, les regardait partir et commençait à
+comprendre que Marsillat n’avait pas besoin de lui. Le bon curé, du haut
+de la plate-forme de la tour, criait à Marsillat : Surtout n’oubliez pas
+mon thermomètre! Puis il rentra chez lui, triste, mais soulagé d’un
+grand trouble, à mesure que Jeanne s’éloignait de Toull-Sainte-Croix.
+
+-----
+
+[14] En vieux français, brigand, voleur de bestiaux.
+
+
+ X
+ LES PROJETS DE MARIAGE
+
+La ville de Boussac, formant, avec le bourg du même nom, une population
+de dix-huit à dix-neuf cents âmes, peut être considérée comme une des
+plus chétives et des plus laides sous-préfectures du centre. Ce n’est
+pourtant pas l’avis du narrateur de cette histoire. Jeté sur des
+collines abruptes, le long de la Petite-Creuse, au confluent d’un autre
+ruisseau rapide, Boussac offre un assemblage de maisons, de rochers, de
+torrents, de rues mal agencées, et de chemins escarpés, qui lui donnent
+une physionomie très pittoresque. Un poète, un artiste pourrait
+parfaitement y vivre sans se déshonorer, et préférer infiniment cette
+résidence à l’orgueilleuse ville de Châteauroux, qui a palais
+préfectoral, routes royales, théâtre, promenades, équipages, pays plat
+et physionomie analogue. Bourges, dans un pays plus triste encore, a ses
+magnifiques monuments, son austère physionomie historique, ses jardins
+déserts, ses beaux clairs de lune sur les pignons aigus de ses maisons
+du moyen âge, ses grandes rues où l’herbe ronge le pavé, et ses longues
+nuits silencieuses qui commencent presque au coucher du soleil. C’est
+bien l’antique métropole des Aquitaines, une ville de chanoines et de
+magistrats, la plus oubliée, la plus aristocratique des cités mortes de
+leur belle mort. Guéret est trop isolé des montagnes qui l’entourent, et
+n’a rien en lui qui compense l’éloignement de ce décor naturel. L’eau y
+est belle et claire; voilà tout. La Châtre n’a que son vallon plantureux
+derrière le faubourg; Neuvy, son église byzantine qu’on a trop
+badigeonnée, et son vieux pont qu’on va détruire sans respect pour une
+relique du temps passé. Boussac a le bon goût de se lier si bien au sol,
+qu’on y peut faire une belle étude de paysage à chaque pas en pleine
+rue. Mais il se passera bien du temps avant que les citadins de nos
+provinces comprennent que la végétation, la perspective, le mouvement du
+terrain, le bruit du torrent et les masses granitiques font partie
+essentielle de la beauté des villes qui ne peuvent prétendre à briller
+par leurs monuments.
+
+Il y a cependant un monument à Boussac; c’est le château d’origine
+romaine que Jean de Brosse, le fameux maréchal de Boussac, fit
+reconstruire en 1400 à la mode de son temps. Il est irrégulier, gracieux
+et coquet dans sa simplicité. Cependant les murs ont dix pieds
+d’épaisseur, et dès qu’on franchit le seuil, on trouve que l’intérieur a
+la mauvaise mine de tous ces grands brigands du moyen âge que nous
+voyons dans nos provinces dresser encore fièrement la tête sur toutes
+les hauteurs.
+
+Ce château est moitié à la ville et moitié à la campagne. La cour et la
+façade armoriée regardent la ville; mais l’autre face plonge avec le roc
+perpendiculaire qui la porte jusqu’au lit de la Petite-Creuse, et domine
+un site admirable, le cours sinueux du torrent encaissé dans les
+rochers, d’immenses prairies semées de châtaigniers, un vaste horizon,
+une profondeur à donner des vertiges. Le château, avec ses
+fortifications, ferme la ville de ce côté-là. Les fortifications
+subsistent encore, la ville ne les a pas franchies, et la dernière dame
+de Boussac, mère de notre héros, le jeune baron Guillaume de Boussac,
+passait de son jardin dans la campagne, ou de sa cour dans la ville, à
+volonté.
+
+Environ dix-huit mois après les événements qui remplissent la première
+partie de ce récit, madame de Boussac et son amie, madame de Charmois,
+assises dans la profonde embrasure d’une fenêtre, admiraient d’un air
+plus ennuyé que ravi le site admirable déployé sous leurs yeux. On était
+aux premiers jours du printemps. La végétation naissante répandait sur
+les arbres une légère teinte verte mêlée de brun; les amandiers et les
+abricotiers du jardin, ainsi que les prunelliers des buissons, étaient
+en fleurs; une magnifique journée s’éteignait dans un couchant couleur
+de rose. Cependant, un bon feu brûlait dans la vaste cheminée du grand
+salon, et la fraîcheur du soir était assez vive derrière les murailles
+épaisses du vieux manoir.
+
+La plus belle décoration de ce salon était sans contredit ces curieuses
+tapisseries énigmatiques que l’on voit encore aujourd’hui dans le
+château de Boussac, et que l’on suppose avoir été apportées d’Orient par
+Zizime et avoir décoré la tour de Bourganeuf durant sa longue captivité.
+Je les crois d’Aubusson, et j’ai toute une histoire là-dessus qui
+trouvera sa place ailleurs. Il est à peu près certain qu’elles ont
+charmé les ennuis de l’illustre infidèle dans sa prison, et qu’elles
+sont revenues à celui qui les avait fait faire _ad hoc_, Pierre
+d’Aubusson, seigneur de Boussac, grand-maître de Rhodes. Les costumes
+sont de la fin du XV^{e} siècle. Ces tableaux ouvragés sont des
+chefs-d’œuvre, et, si je ne me trompe, une page historique fort
+curieuse.
+
+Le reste de l’ameublement du grand salon de Boussac était, dès l’époque
+de notre récit, loin de répondre, par sa magnificence, à ces vestiges
+d’ancienne splendeur. Au bas de ces vastes lambris rampaient, pour ainsi
+dire, de méchants petits fauteuils à la mode de l’empire, parodie
+mesquine des chaises curules de l’ancienne Rome. Quelques miroirs
+encadrés dans le style Louis XV remplissaient mal les grands trumeaux
+des cheminées. Il y avait entre ce mobilier et le formidable manoir où
+il flottait inaperçu, le contraste inévitable qui rend la noblesse de
+nos jours si faible et si pauvre auprès de la condition de ses aïeux.
+
+Il semblait que ce sentiment pénible remplît involontairement l’esprit
+des deux dames qui s’entretenaient dans l’embrasure de la fenêtre; car
+elles étaient assez mélancoliques en devisant à voix basse _entre chien
+et loup_.
+
+L’âge de ces nobles personnes pouvait composer un siècle assez également
+partagé entre elles deux. Elles avaient été belles; du moins la
+physionomie et la tournure de madame de Boussac le témoignaient encore;
+mais l’embonpoint avait envahi les appas de madame de Charmois, ce qui
+ne l’empêchait pas d’être active, remuante et décidée.
+
+Arrivée de la veille à Boussac avec son mari, récemment promu à la
+dignité de sous-préfet de l’arrondissement, madame de Charmois
+renouvelait connaissance avec une ancienne amie qu’elle n’avait pas vue
+depuis deux ou trois ans, et qui, malgré la différence notable de leurs
+caractères respectifs, se faisait une grande joie de posséder enfin un
+voisinage et une société de son rang.
+
+— Ma toute belle, disait la nouvelle sous-préfette, je vous admire, en
+vérité, d’avoir pu passer deux hivers de suite dans votre château.
+
+— Il est un peu triste, en effet, ma chère, répondit madame de Boussac;
+cependant il est mieux bâti, plus spacieux, et moins dispendieux à
+chauffer que ne l’était mon joli appartement de Paris.
+
+— Je suis loin de m’en plaindre, surtout quand vous m’y donnez si
+gracieusement l’hospitalité en attendant que j’aie trouvé à m’installer
+dans votre étrange ville. Je vais la trouver délicieuse en y vivant près
+de vous; mais avouez que, sans cela, chère amie, il y aurait du mérite à
+venir s’y enterrer.
+
+— Vous la connaissiez pourtant bien, notre ville, quand vous avez
+accepté cette résidence.
+
+— Depuis une quinzaine d’années que je suis venue vous y voir... deux
+fois, trois fois!
+
+— Deux fois! Moi, je n’ai rien oublié.
+
+— Je n’ai rien oublié de vous non plus. Mais à force d’être occupée de
+vous, j’avais oublié de regarder la ville, et je me la figurais moins
+pauvre et moins laide dans mes souvenirs.
+
+— Mais, malheureusement pour nous, vous n’y resterez pas longtemps.
+Ceci est un acheminement à une sous-préfecture de première classe.
+
+— Si je ne pensais que nous serons préfet dans dix-huit mois, je vous
+confesse que je n’aurais jamais permis à M. de Charmois d’entrer dans la
+carrière administrative. Mais vous, ma chère belle, qui n’avez point
+d’ambition, même pour votre fils, à ce qu’il paraît, comment avez-vous
+pris ce grand parti de renoncer aux hivers de Paris?
+
+— Ne faut-il pas que je songe à l’établissement de ma fille? J’ai deux
+enfants, et vous n’en avez qu’un. Donc je suis la plus gênée de nous
+deux. Sans prétendre à relever ma fortune, puisque Guillaume a de la
+répugnance pour une carrière quelconque qui enchaînerait son
+indépendance, je dois achever de libérer quelques terres de certaines
+hypothèques que mon mari a été forcé de laisser prendre. Voilà ma fille
+sortie tout à fait du couvent, en âge d’être mariée...
+
+— Mais il vous reste bien encore trois cent mille francs au soleil à
+partager entre eux deux?
+
+— A peu près.
+
+— Ce n’est pas mal, cela! Si nous en avions autant, nous ne serions pas
+sous-préfet à Boussac. Mais une fois arrivés à une bonne préfecture,
+nous marierons avantageusement notre fille. Quand attendez-vous
+décidément Guillaume?
+
+— Dans huit jours, et je ne vis pas jusque là. Après plus d’un an
+d’absence, jugez de ma soif de le revoir!
+
+— Oh! il me tarde aussi de l’embrasser, ce cher enfant! Je voudrais
+bien savoir s’il reconnaîtra Elvire? Elle est tellement grandie! La
+trouvez-vous belle, ma fille?
+
+— Elle est assurément fort bien, charmante!
+
+— Elle ne ressemble pas du tout à son père, n’est-ce pas?
+Malheureusement elle est infiniment moins belle que la vôtre et moins
+bien élevée, je parie.
+
+— Marie est passable, voilà tout. Mais c’est une excellente personne.
+
+— Un peu romanesque, n’est-ce pas, comme son frère?
+
+— Oh! beaucoup moins romanesque, Dieu merci. Tenez! les entendez-vous
+rire, ici au-dessous, dans leur chambre? Vous voyez bien que Marie pas
+plus qu’Elvire n’engendre la mélancolie!
+
+— Comment! est-ce que c’est Elvire qui crie comme cela? A coup sûr ce
+n’est pas Marie! J’ai envie de les faire taire en les appelant par la
+fenêtre. Si vos bourgeois de province entendaient cela, ils prendraient
+nos filles pour des butordes comme les leurs.
+
+— Eh! laissez-les rire! c’est de leur âge! Nos filles seront plus
+heureuses que nous, ma chère. Elles se marieront passablement, grâce à
+leur naissance, et ne feront que gagner à changer de position. Nous qui
+avons passé notre jeunesse au milieu des fêtes et du luxe de l’empire,
+nous trouvons le temps présent bien triste et la vie bien nue.
+
+— Ne parlez pas ainsi, ma belle. On croirait que vous regrettez
+l’empire.
+
+— Non. Je connais trop le devoir de mon rang et ce que je dois à mes
+opinions pour cela. Mais j’ai beaucoup perdu comme fortune et comme
+position à la chute de Buonaparte.
+
+— Non, ma chère, vous avez perdu à la mort de votre mari; car s’il eût
+vécu jusqu’à 1815, il eût fait comme le mien et comme tant d’autres
+fonctionnaires et officiers de l’empire. Il se fût rallié des premiers
+aux princes légitimes, et il aurait repris du service ou se serait fait
+donner quelque bonne place en province.
+
+— Ce n’est pas sûr, ma chère. Il s’était attaché à l’empereur.
+
+— Il s’en serait détaché de son _empereur_!
+
+— Peut-être. J’aurais fait mon possible pour cela, non par ambition,
+mais par conviction. Je n’aurais peut-être pas réussi. Il faut bien
+avouer que l’empereur.... que Buonaparte a exercé sur nos maris un grand
+prestige.
+
+— Oui, dans les commencements, c’était fait pour cela. J’ai vu M. de
+Charmois lorsqu’il était chambellan, tout à fait coiffé de lui.... Mais
+quand il lui a vu faire tant de sottises, il a ouvert les yeux sur ses
+véritables intérêts comme sur ses vrais devoirs.
+
+— Je doute que M. de Boussac se fût corrigé si aisément. Il était
+d’humeur, au contraire, à s’attacher à Napoléon à proportion de ses
+revers.
+
+— C’était une tête romanesque, lui aussi : un digne homme, j’en
+conviens, qui vous eût rendue bien heureuse, si la guerre ne vous eût si
+souvent séparés, et si vous n’eussiez pas été si jalouse.
+
+— Vous êtes mal fondée à me faire ce reproche... je ne l’ai jamais été
+de vous.
+
+— Cela vous plaît à dire... Vous l’étiez bien un peu!
+
+— Nullement. M. de Boussac redoutait fort les coquettes... Et vous
+l’étiez excessivement.
+
+— Méchante!... Est-ce que nous ne l’étions pas toutes dans ce temps-là?
+
+— Plus ou moins...
+
+— Vous étiez folle de toilette, allons donc! et vous faisiez pour cela
+des dépenses que M. de Charmois ne m’eût jamais permises.
+
+— C’était plutôt vanité de ma part que coquetterie... Pensez-vous que
+ce soit tout à fait la même chose?
+
+— Vous êtes très méchante, ce soir... Mais si j’ai été coquette, si je
+le suis encore un peu, je suis excusable; mon mari n’était pas aimable
+comme le vôtre... Mais quel tapage font ces demoiselles! c’est
+intolérable, ma chère... Je suis sûre que toute la ville les entend. Ah!
+les demoiselles se gâtent en province... cette manière de rire et de
+crier est vraiment de mauvais ton!
+
+— Ce ne sont pas elles qui crient comme cela... ce sont les servantes;
+c’est Claudie... je reconnais sa voix.
+
+— Laquelle de vos deux soubrettes est Claudie?... est-ce la belle
+blonde?
+
+— Non, c’est la petite brune... L’autre s’appelle Jeanne : elle est ma
+filleule.
+
+— Eh! croyez-vous que ce soit bien convenable de laisser nos filles se
+divertir dans la compagnie de ces servantes?
+
+— Il faut bien que nos pauvres enfants s’amusent un peu... c’est fort
+innocent! Sans doute elles font monter ces petites dans leur chambre
+pour s’essayer avec elles à danser la bourrée du pays. C’est un bon
+exercice pour la santé. Claudie démontre cette danse _ex professo_...
+Elle est légère, bien découplée et ne manque pas de grâce.
+
+— Et l’autre, la belle? danse-t-elle aussi?
+
+— Non, c’est une fille sérieuse et mélancolique. Mais, en général,
+c’est elle qui chante les airs de bourrée. Elle a une jolie voix.
+
+— Est-ce que vous êtes bien servie par ces paysannes?
+
+— Mieux que je ne l’ai jamais été par des femmes de chambre de Paris
+que je payais dix fois plus cher, et qui s’ennuyaient en province; c’est
+une réforme domestique dont je n’ai eu qu’à m’applaudir, et que je vous
+conseille.
+
+— Mais elles ne savent rien faire? Qui est-ce qui vous habille? Qui
+est-ce qui coiffe Marie?
+
+— C’est Claudie. Elle est adroite, active et intelligente, c’est une
+fille remarquablement éducable.
+
+— Et l’autre? que fait-elle? Je la vois moins souvent dans la maison.
+
+— Elle garde mes vaches, fait le beurre et les fromages à la crème dans
+la perfection. Elle dirige la lessive, range le linge, et conserve les
+fruits. C’est elle qui a toutes mes clefs. Elle est beaucoup moins fine,
+moins adroite de ses mains et moins diligente que Claudie; mais c’est un
+excellent sujet : sage, rangée, laborieuse, douce et fidèle, elle m’est
+devenue fort nécessaire. C’est une véritable trouvaille que mon fils a
+faite là pour ma maison.
+
+— Ah! c’est Guillaume qui vous l’a donnée? Il l’a prise sur sa jolie
+figure, et cela prouve qu’il s’y connaît.
+
+— Ma chère, Guillaume est trop bien né, il se respecte trop pour avoir
+des yeux pour ces pauvres créatures.
+
+— Vous n’aviez pas tant de confiance en monsieur son père, car je me
+rappelle fort bien qu’un jour, ici, _jadis_, je vous trouvai tout en
+larmes, et venant de renvoyer la bonne... la nourrice, je crois, de
+votre fils, parce que vous pensiez que M. de Boussac la trouvait trop
+belle.
+
+— Vous rappelez un de mes vieux péchés, et c’est cruel de votre part.
+La pauvre nourrice était, je crois, fort innocente. Elle était un peu
+lente, un peu hautaine et têtue : elle m’impatientait souvent. J’avais
+alors le sang plus vif qu’aujourd’hui. M. de Boussac, plus indulgent et
+meilleur que moi, me donnait toujours tort quand je la grondais. Un
+jour, j’en pris du dépit. Je lui fis des reproches injustes. Il décréta,
+pour avoir la paix, le renvoi de la pauvre Tula, et j’en fus très punie,
+car je ne retrouvai jamais une femme aussi dévouée à mon fils et à moi.
+Mais elle était d’une fierté insensée. Je ne sais quelle parole de
+laquais lui fit entendre que j’étais jalouse d’elle, et jamais, quelques
+offres que je lui fisse faire, elle ne voulut rentrer à mon service. Je
+fus un peu offensée d’un tel orgueil; puis vint la mort de mon pauvre
+mari, mes embarras de fortune, mon séjour à Paris pour l’éducation de
+Guillaume; et j’avais oublié cette femme, lorsqu’il y a dix-huit mois,
+peu de jours après ma nouvelle et définitive installation dans ce
+pays-ci, Guillaume m’apprit sa mort et m’amena, d’un village où il avait
+été se promener par hasard, cette orpheline, cette Jeanne, la fille de
+Tula, la sœur de lait de Guillaume par conséquent.
+
+— Ah! la fille de... la nourrice? La fille de la nourrice, cette
+blonde? Je l’ai vue toute petite chez vous.
+
+— Elle a beaucoup des manières et même des _manies_ de sa mère; mais
+elle est infiniment plus patiente et plus douce. Dans le premier moment,
+la vue de cette jeune fille me causa une impression pénible. Elle me
+rappelait un chagrin de ménage et peut-être des torts de ma part.
+J’eusse souhaité lui faire du bien et la renvoyer dans son village. Mais
+c’est au retour de cette promenade que Guillaume fit l’épouvantable
+maladie qui le tint six semaines entre la vie et la mort, et Jeanne le
+soigna avec tant de dévouement que je la gardai ensuite par
+reconnaissance.
+
+— On a dit qu’il avait reçu d’un paysan un coup de pierre à la tête.
+Est-ce à cause d’elle?
+
+— Ce n’est pas vrai, car il l’a toujours nié, et Jeanne n’a rien vu de
+semblable. Vous savez bien que c’est à la suite d’un incendie où
+Guillaume s’employa avec dévouement pour sauver une misérable chaumière
+frappée de la foudre qu’il eut cette terrible fièvre cérébrale.
+
+— Comment voulez-vous que j’aie oublié cela? vous me l’avez écrit dans
+le temps. D’ailleurs, cela fait trop d’honneur à Guillaume pour qu’on
+l’oublie.
+
+— Vous ai-je écrit tous les détails de cette aventure? que cette
+chaumière était précisément celle de la pauvre Tula, qui venait de
+mourir? et que Jeanne ayant perdu dans le même jour sa mère et tout son
+chétif avoir, Guillaume l’avait adoptée en quelque sorte dans un noble
+élan de charité? C’est ainsi qu’il la connut et me l’amena.
+
+— Mais c’est tout un roman, cela, mon amie!
+
+— C’est un roman bien simple, et qui se termine là. L’héroïne soigne
+mes poules et ma laiterie.
+
+— Et Guillaume?
+
+— Eh bien, quoi! Guillaume?
+
+— Il n’a pas fait un roman là-dessus, lui?
+
+— Il a fait une jolie romance; mais Jeanne n’y comprendrait goutte, et
+ne saurait pas la chanter... D’ailleurs, elle est fort sensible, pour
+une paysanne, et on ne peut prononcer le nom de sa mère sans qu’elle se
+mette à pleurer.
+
+— Ah! elle a le cœur sensible?... Est-ce que Guillaume...
+
+— Que demandez-vous?
+
+— Rien. Mais dites-moi donc pourquoi vous avez fait voyager si
+longtemps Guillaume après tout cela?
+
+— Hélas! vous le savez, sa santé avait beaucoup de peine à se remettre.
+Une profonde mélancolie l’absorbait et me donnait des craintes
+poignantes pour l’avenir.
+
+— Et la cause de cette mélancolie, vous n’avez jamais pu la savoir?
+
+— Il n’y avait pas d’autre cause, je vous le jure, qu’un état maladif,
+une sorte d’atteinte au cerveau. J’ai toute la confiance de mon fils; il
+ne m’a jamais rien déguisé, rien caché, même. Il m’a constamment
+protesté, comme je vous l’ai écrit, qu’il ne connaissait pas de cause
+morale à sa langueur. Les médecins ont conseillé la distraction, les
+voyages. Lui-même en sentait le besoin, et il n’a pas passé deux mois en
+Italie avec notre bon ami sir Arthur Harley, sans recouvrer la force,
+l’appétit, la gaieté et toute la fraîcheur de sa jeunesse. Sir Arthur
+m’écrit, ainsi que lui, toutes les semaines, et me mande, en dernier
+lieu, que je vais en juger!
+
+— C’était un charmant jeune homme que Guillaume! reprit madame de
+Charmois, devenue tout à coup pensive; il me tarde de le revoir. — Mais
+dites-moi donc, mon cœur, ce bon monsieur Harley, votre Anglais, est-il
+aussi riche qu’on le dit?
+
+— Pas très riche pour un Anglais qui voyage; mais enfin, il a bien un
+million de fortune.
+
+— Eh! c’est fort joli, cela!... Est-ce que vous ne pensez pas que ce
+serait un joli parti pour Marie?
+
+— Vous n’avez en tête qu’établissements et coups de fortune! Eh bien!
+je vous assure que je n’ai jamais songé à cela.
+
+— Et en quoi la chose serait-elle impossible? N’est-ce pas une bonne
+idée que je vous donne?
+
+— C’est du moins fort invraisemblable. Si le droit d’aînesse est
+rétabli, surtout, Marie aura à peine deux ou trois mille livres de
+rente. Un millionnaire n’est pas son fait, vous le voyez, et j’aspire à
+beaucoup moins pour elle.
+
+— Bah! elle est jolie! et votre Anglais, autant que je me le rappelle,
+est un philosophe, un original. Un peu d’adresse, un peu de coquetterie,
+et Marie pourrait bien lui tourner la tête.
+
+— Marie n’aura pas cette coquetterie, et je ne la lui conseillerai pas.
+Nous ne sommes pas adroites, ma toute belle, nous sommes fières!
+
+— Folie que tout cela! vous serez bien plus fières avec un million de
+fortune.
+
+— Ne dites jamais de pareilles choses devant ma fille, je vous en
+supplie. J’espère que vous ne les diriez pas devant la vôtre.
+
+— Une fille à qui il faudrait indiquer l’emploi de ses beaux yeux et de
+son doux sourire pour trouver un mari serait une fille bien sotte. Les
+jeunes personnes devinent tout cela sans qu’on le leur apprenne.
+
+— Marie aura le bon esprit d’être bête. Elle est très enfant, très
+simple, et sans aucune ambition.
+
+— Cela n’empêche pas de voir que M. Harley est un fort bel homme, qu’il
+est encore jeune... à ce qu’il me semble, du moins. Quel âge a-t-il?
+
+— Quelque chose comme trente ans.
+
+— Ouf! j’aimerais mieux qu’il en eût quarante. S’il en avait cinquante,
+l’affaire serait sûre. Les hommes de cinquante ans aiment mieux les
+jeunes filles que ceux de trente. Il est vrai que quand ils ont de
+l’esprit ils sont plus méfiants. On persuaderait facilement à un homme
+de trente ans qu’une de nos filles se meurt d’amour pour lui, et tout
+est là, croyez-moi. Les hommes n’épousent que par amour-propre, soit un
+grand nom, soit une grande fortune, soit une grande beauté. Et quand il
+n’y a pas une grosse dot, il est bon qu’il y ait une grande passion.
+Cela les flatte, et ils se décident pour empêcher une jeune personne
+d’en mourir.
+
+Madame de Boussac, quoique bonne et digne, péchait principalement par
+faiblesse de caractère, et ses bons principes ne répondaient pas
+suffisamment à ses bons instincts. L’empire l’avait beaucoup moins
+corrompue que madame de Charmois; mais il en avait fait comme de toutes
+les femmes qui y ont joué un bout de rôle, un enfant gâté, une personne
+frivole, soumise à des besoins de luxe et de vanité, que le régime
+collet-monté de la restauration ne pouvait pas corriger radicalement.
+Guillaume croyait à sa mère plus qu’elle ne le méritait. Il prenait à la
+lettre ses sages discours et sa noble tenue. Il ne savait pas combien
+elle regrettait au fond du cœur cette déchéance de position dont elle
+avait l’air de prendre son parti fièrement. Madame de Boussac n’était
+pas intrigante; mais le caractère intrigant de la Charmois ne la
+scandalisait pas autant qu’il l’aurait dû faire. Elle n’eût jamais
+inventé rien de bas et de pervers; mais au lieu d’être indignée de ces
+vices chez les autres, elle s’en amusait quand elle les voyait entourés
+d’esprit et d’audace enjouée. Elle se fût prêtée avec nonchalance à une
+intrigue, toute prête, comme les personnes faibles, à se faire, en cas
+d’échec, un mérite de n’y avoir pas résolument trempé, et même à railler
+et condamner doucettement les inventeurs de la ruse; mais capable
+pourtant de les admirer et de les remercier, si la ruse réussissait à
+son profit sans qu’elle eût paru y donner les mains.
+
+La scélératesse de la grosse Charmois ne la révolta donc pas réellement.
+Elle prit le parti d’en rire, et feignit de ne pas croire au succès pour
+se le faire mieux démontrer. Être honnête et rester l’amie d’une
+pareille femme, n’était-ce pas renoncer en quelque sorte à son propre
+mérite! Mais la Charmois, plus fine qu’elle, ne la tâtait sur ce
+chapitre que pour savoir si elle avait des projets pour sa fille,
+pensant, en femme avisée, que sir Arthur pourrait bien être un meilleur
+gendre pour elle-même que Guillaume de Boussac, sur lequel elle avait
+commencé par jeter son dévolu.
+
+
+ XI
+ LE POISSON D’AVRIL
+
+La conversation en était là lorsqu’un murmure de chuchotements et de
+rires étouffés se fit entendre derrière la porte, et les deux
+demoiselles dont on avait auguré la destinée, se présentèrent, fort peu
+occupées des châteaux en Espagne que leurs mères venaient de leur bâtir.
+Malgré les éloges réciproques que ces dames avaient échangés sur le
+compte de leurs filles, elles n’étaient remarquables par leur beauté, ni
+l’une ni l’autre. Elvire de Charmois était une grosse personne assez
+bien faite, fraîche, et vêtue avec recherche, grâce aux soins de sa
+mère, qui la tenait toujours sous les armes, prête à passer la revue des
+épouseurs. Mais quelque effort d’imagination que fît madame de Charmois
+pour échapper à une triste réalité, Elvire ressemblait à M. de Charmois
+d’une façon désespérante. Elle avait son esprit lourd et commun, et même
+il semblait que sa physionomie eût hérité de toute la mauvaise humeur
+que l’un des auteurs de ses jours avait occasionnée à l’autre.
+
+Marie de Boussac était moins fraîche et moins bien tournée que sa
+compagne; mais sans être jolie, elle était infiniment agréable. Pâle, un
+peu maigre, la taille un peu grêle et voûtée, le menton un peu long,
+elle n’avait de vraiment beau que les yeux et les cheveux; mais
+l’expression de sa physionomie était si pure et si intéressante, son
+regard et son sourire témoignaient d’une âme si sensible et si
+généreuse, qu’il était impossible de la regarder et de causer quelques
+instants avec elle sans la trouver charmante et sans désirer son estime
+et son affection.
+
+Quoiqu’elle fût souvent rêveuse, elle était fort gaie en cet instant,
+ainsi que sa compagne, l’ennuyée et pesante Elvire, lorsqu’elles
+entrèrent dans le grand salon...
+
+— Maman, dit Marie, d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre calme et
+dégagé, mais qui ne savait pas mentir, même en plaisantant, voici deux
+dames de la ville qui vous demandent de les présenter à leur nouvelle
+sous-préfette. Et aussitôt parurent deux dames, dont la première
+s’avança si hardiment et salua d’une façon si ridicule, que les deux
+demoiselles éclatèrent de rire malgré leurs efforts pour continuer la
+comédie.
+
+Il n’avait fallu qu’un instant à madame de Boussac pour reconnaître la
+désinvolture de Claudie, travestie en demoiselle. Mais la grosse
+Charmois, qui avait la vue basse, et à qui les traits de la soubrette
+n’étaient pas encore familiers, se leva, fort mécontente de l’accueil
+impertinent que ces demoiselles, et notamment sa fille, faisaient à une
+de ses administrées. Elle ne se calma qu’en entendant madame de Boussac
+dire en riant :
+
+— Tu es ravissante, Claudie, tu as l’air d’une duchesse!...
+
+— De l’Empire! ajouta la Charmois en se rasseyant... C’était donc là la
+cause de votre bruyante gaieté, mesdemoiselles?
+
+— Mesdames, c’est aujourd’hui le 1^{er} avril! s’écria Marie de
+Boussac. Nous vous avons servi le _poisson_ de rigueur. C’était notre
+devoir... et notre droit!
+
+— Vous êtes pardonnées, mes enfants, répondit madame de Boussac. Madame
+de Charmois a été attrapée, elle a fait la révérence : mais je crois que
+je le suis aussi, moi, car je ne reconnais pas du tout l’autre dame qui
+se tient là-bas sans oser montrer son nez. Entrez donc, Madame, qu’on
+vous regarde.
+
+— Approche donc, toi..., cria Claudie, tu vois bien que Madame s’amuse
+de ça et que ça ne peut la fâcher.
+
+— Je vous demande bien pardon, ma marraine..., dit Jeanne en avançant
+avec timidité. Je ne me serais jamais permis ça de moi-même... c’est
+mam’selle Marie qui a voulu absolument nous attifer.
+
+— Comment, c’est Jeanne? dit madame de Boussac; je savais bien que ce
+ne pouvait être qu’elle, et pourtant je ne pouvais pas la reconnaître.
+Ah! mais, c’est qu’elle est fort bien!
+
+— C’est là Jeanne? pas possible! s’écria madame de Charmois. Qui donc
+l’a si bien habillée?... c’est incroyable comme elle est bien!
+
+— J’y ai mis tous mes soins, répondit mademoiselle de Boussac. J’espère
+que j’ai réussi.
+
+— Ah! oui, vous y avez mis du temps, Mam’selle! dit Jeanne qui s’était
+patiemment prêtée à cette mascarade. Enfin ça vous a amusée, et ça me
+fait plaisir de vous faire rire un peu. A présent que la farce est
+jouée, je m’en vas ôter vos beaux habillements, pas vrai?
+
+— Non, non, pas encore, Jeanne! oh! ma chère Jeanne, je t’en prie,
+reste un peu comme cela. Tenez, maman, regardez-moi cette figure-là! je
+parie que vous voudriez me l’avoir donnée au lieu de celle que je porte?
+
+— Ah! Mam’selle, vous dites ça pour rire, répondit de la meilleure foi
+du monde Jeanne, qui trouvait sa chère jeune maîtresse plus belle que
+tout au monde.
+
+— Est-ce que c’est une robe à vous, Elvire? dit madame de Charmois à sa
+fille, en examinant Jeanne avec son lorgnon.
+
+— Oui, maman, les robes de Marie vont à Claudie, et les miennes à
+Jeanne, qui est de ma taille.
+
+— Ça me serre diantrement, dit Claudie qui se regardait au miroir,
+éblouie d’elle-même. Mais, c’est égal, j’ voudrais être fagotée comme ça
+tant seulement tous les dimanches.
+
+Claudie avait grand tort. C’était une très agréable paysanne et une très
+déplaisante demoiselle. Sa coiffe blanche allait fort bien à son visage
+rondelet, et son jupon court à sa jolie jambe; mais la robe longue et
+drapée des femmes de loisir lui enlevait tous ses avantages, et ses
+cheveux crépus et bas plantés, qui lui donnaient l’air mutin et
+courageux, obéissaient mal à la coiffure lisse et moelleuse que les
+dames de cette époque avaient empruntée aux belles Anglaises. Ses
+manières de franche villageoise avaient un comique gracieux que la robe
+bleu céleste de la romantique Marie faisait paraître choquant et même
+effronté. Enfin la bonne Claudie, dont les formes rondes et mignonnes ne
+manquaient pas de charme dans la liberté de leurs allures, avait, en cet
+instant, l’air d’un méchant petit garçon mal déguisé en femme.
+
+Jeanne offrait avec elle un parfait contraste : elle était aussi belle
+en demoiselle qu’en villageoise; la vigueur de ses formes n’avait rien
+de masculin, grâce à son humeur paisible et chaste, qui lui conservait
+toujours une contenance grave et posée. Son teint de _lis et de roses_
+(pour elle cette vieille métaphore était toujours de saison, et il n’y
+avait soleil ni hâle qui pussent en triompher), paraissait plus pur et
+plus frais encore avec la robe blanche et la fraise de dentelle; ses
+cheveux splendides, que la coiffe avait toujours dérobés aux regards,
+s’étaient prêtés sous le peigne au goût exquis de mademoiselle de
+Boussac, et s’arrondissaient en tresses d’or autour de sa tête
+admirablement conformée. Ses mains, d’un beau modelé, n’avaient eu
+besoin d’autre cosmétique que le laitage qu’elles pétrissaient tous les
+jours, pour devenir merveilleuses de blancheur et de souplesse. Il n’y
+avait que son pied qui fût mal déguisé; c’était celui d’une statue
+grecque; habitué dès l’enfance à marcher nu sur les bruyères, il était
+trop beau et trop naturel pour se sentir à l’aise dans les souliers
+étroits et pointus à l’aide desquels les femmes du monde se font des
+extrémités artificielles qui ne semblent pas appartenir à un corps
+humain.
+
+— J’avoue, dit mademoiselle de Boussac en la regardant, que je n’ai
+jamais rien vu d’aussi beau que toi, ma pauvre Jeanne. Le ciel t’aurait
+créée pour être impératrice, qu’il n’aurait pas fait mieux. — A
+présent, maman, ajouta-t-elle, nous allons nous promener dans le jardin.
+Les gens de la ville qui nous verront de loin prendront ces deux
+déguisées pour des demoiselles arrivant de Paris. Le bruit va se
+répandre tout de suite que madame la sous-préfette a trois filles, et
+demain, quand ils n’en verront plus qu’une, ils seront _aux champs_ pour
+savoir ce que sont devenues les deux autres. Cela fait que toute la
+ville de Boussac goûtera au poisson d’avril.
+
+— Mesdemoiselles, pas de plaisanterie où je sois mêlée, je vous en
+prie, dit madame de Charmois. Dans ma position, je ne puis me permettre
+de rire avec mes administrés. Ce serait du plus mauvais ton, et les
+mettrait avec moi sur un pied d’intimité qui ne me conviendrait
+nullement.
+
+— Et puis cela pourrait les fâcher, ajouta madame de Boussac, faire
+croire qu’on se moque d’eux, qu’on les traite légèrement, et les gens
+des petites villes sont horriblement susceptibles. Ainsi, Marie, ne
+poussez pas cela plus loin, mon enfant.
+
+— C’est vrai, répondit Marie avec douceur. Eh bien! nous y renonçons
+bien vite, maman.
+
+— Ah! bien, voilà tout notre amusement fini! dit Elvire en reprenant
+tout à coup son air boudeur; c’est bien la peine d’avoir passé tant de
+temps à les costumer! Maman, vous êtes toujours comme cela. Vous ne
+voulez jamais qu’on s’amuse! Si vous n’aviez rien dit, madame de Boussac
+n’aurait pas songé à nous le défendre.
+
+— Mais puisqu’on vous dit, ma fille, que cela pourrait choquer, et
+faire naître dès l’abord des préventions contre nous!
+
+— Le beau malheur de choquer des sots! reprit Elvire, qui était toute
+rouge de dépit, bien que son ton traînant n’indiquât pas une violence
+expansive et franche.
+
+Madame de Charmois allait répondre, et la dispute n’eût pas fini de si
+tôt, lorsque Cadet entra apportant des bougies. Le fils du sacristain
+Léonard avait fait récemment partie de la nouvelle levée de serviteurs
+campagnards que, pour raison d’économie, madame de Boussac avait
+substituée à sa valetaille parisienne. C’était Jeanne, consultée par sa
+marraine, qui avait indiqué Cadet comme un bon sujet, un garçon _à tout
+faire_, comme on dit. Cadet était enchanté de vivre auprès de Claudie,
+qui était sa camarade de première communion (chez les paysans, aller
+ensemble au catéchisme établit un lien qui ne s’oublie pas), et de
+Jeanne, qui avait été sa compagne bienveillante et son guide éclairé
+dans l’art de faire _pâturer les bêtes_. Il était un peu lourd, un peu
+maladroit, _cassait_ beaucoup, faisait mille quiproquo quand on le
+chargeait de diverses commissions, et n’avait pas encore pu, depuis six
+mois, élever son intelligence jusqu’à la symétrie du dessert. Au
+demeurant, laborieux, point ivrogne, probe et de bonne volonté, il se
+faisait pardonner toutes ses gaucheries, et la _grand’dame_ de Boussac
+avait pris le parti d’en rire avec Marie, qui le protégeait parce que
+Jeanne intercédait toujours en sa faveur. Quant à Claudie, elle passait
+sa vie à le taquiner, à le gronder, à le contrefaire, ce qui, loin de
+l’offenser, le charmait, et, de son côté, la malicieuse fille eût été
+désolée de perdre un camarade qui alimentait sa joyeuse humeur par une
+niaiserie complaisante et une crédulité inaltérable.
+
+Cadet n’avait pas été initié au projet du poisson d’avril. En voyant
+confusément deux dames de plus au fond du salon, il baissa modestement
+les yeux, suivant sa coutume, plaça les lumières, attisa le feu, ferma
+les jalousies, et sortit sans s’apercevoir des rires de Claudie et de
+mademoiselle Elvire, qui pouffaient, tandis que Jeanne et Marie
+gardaient parfaitement leur sérieux.
+
+Marsillat entra l’instant d’après, et madame de Boussac, qui le traitait
+en ami de la maison, consentit tacitement à ce que Marie fît rester les
+deux fausses demoiselles pour tenter l’épreuve sur lui. Seulement Marie,
+qui se méfiait du coup d’œil rapide et pénétrant de Léon, poussa les
+soubrettes dans l’embrasure d’une fenêtre, et se plaça devant elles,
+avec Elvire, auprès d’une table à ouvrage.
+
+Léon Marsillat était fort bien venu au château de Boussac, depuis la
+maladie de Guillaume. Il avait témoigné alors un grand intérêt à ce
+jeune homme. Il s’était dévoué obligeamment à lui venir tenir compagnie
+et faire la lecture deux ou trois fois le jour, durant sa convalescence.
+Il ne s’était pas rebuté de la froideur languissante avec laquelle le
+malade avait agréé ses soins. Lorsque Guillaume avait été assez fort
+pour manifester sa reconnaissance ou son déplaisir, madame et
+mademoiselle de Boussac avaient remarqué avec surprise qu’il s’était
+montré de plus en plus froid et contraint envers Marsillat. Il ne lui
+avait jamais adressé de paroles désobligeantes; bien au contraire, il
+l’avait remercié de son dévouement en termes affectueux, mais sur un ton
+glacé. Puis il avait paru l’éviter, retenir mal un geste d’impatience et
+de mécontentement quand il le voyait entrer dans la cour et se diriger
+vers la maison : enfin, il lui était arrivé plusieurs fois de courir à
+sa chambre et de s’y enfermer, feignant de dormir et ne répondant pas
+quand Léon venait y frapper doucement, bien que Claudie, qui épiait ou
+devinait tout, l’eût vu, par le trou de la serrure, lire ou rêver à son
+balcon.
+
+Marsillat s’était fort bien aperçu de cette disposition peu
+bienveillante. Il n’en avait tenu compte, feignant de n’en rien voir, ce
+à quoi l’avait suffisamment autorisé le redoublement d’égards et de
+prévenances affectueuses de madame de Boussac. La pauvre mère, ne
+soupçonnant point les motifs de cette antipathie, avait attribué à
+l’état maladif du cerveau de son fils l’espèce d’ingratitude dont elle
+s’efforçait de le justifier, et que cependant elle n’avait osé blâmer
+ouvertement, les médecins ayant fortement recommandé d’éviter toute
+émotion et toute contrariété au malade. C’est seulement lorsque
+Guillaume avait été hors de danger, que madame de Boussac avait fait
+sortir Marie du couvent, espérant que la société d’une sœur chérie
+dissiperait la mélancolie du jeune homme. Mais, après quelques jours
+d’expansion, Guillaume s’était montré plus nerveux, plus bizarre et plus
+abattu qu’auparavant. C’est alors qu’on s’était décidé à l’envoyer à
+Marseille rejoindre sir Arthur, qui partait pour l’Italie, et qui
+demandait, par des lettres pleines d’insistance et d’affection sincère,
+à se charger de distraire et de surveiller son jeune ami. Marsillat
+avait offert de conduire ce dernier à Marseille, et cette fois Guillaume
+avait accepté sa compagnie avec un empressement qu’on avait regardé
+comme un premier symptôme d’heureuse guérison physique et morale.
+
+De Marseille, Léon avait été s’installer à Guéret, où il se proposait
+d’exercer sa profession d’avocat, durant quelques années, comme sur un
+théâtre plus digne de son talent que Boussac, arène obscure de ses
+premiers et remarquables essais. Mais il revenait fréquemment à Boussac
+pour voir sa famille, ses amis d’enfance, et donner un coup d’œil à ses
+propriétés. Il ne manquait jamais d’être assidu au château de Boussac.
+Il était le conseil obligeant et désintéressé de la famille, la
+dirigeait habilement à travers ses embarras de fortune; en un mot, il
+s’était rendu nécessaire, ce qui lui avait fait pardonner par la
+châtelaine son peu de respect et d’amour pour un trône et une religion
+auxquels, au fond de son cœur, la dame de l’empire ne tenait que pour la
+forme et à cause du nom qu’elle portait. N’ayant plus guère pour primer
+sa province que ce nom dont on lui tenait plus de compte que sous
+l’empire, elle se rattachait par là seulement à la restauration.
+
+La _grand’dame_ de Boussac faisait donc à l’avocat libéral et voltairien
+un accueil très affectueux, et mademoiselle de Boussac, attentive à
+complaire à sa mère, le recevait avec une grâce candide, qu’elle
+s’efforçait de rendre enjouée, comprenant bien que le côté profond de
+son caractère serait heurté par l’ironie de Marsillat, et ne se sentant
+pas assez de confiance en lui pour consentir à une discussion sérieuse
+sur quelque sujet que ce fût. Au fond du cœur, Marie se tenait sur ses
+gardes avec cet homme que son frère avait paru ne point aimer, et
+qu’elle voyait sceptique sans savoir qu’il était dépravé. On fermait les
+yeux là-dessus au château, et on ne prononce pas d’ailleurs le mot de
+libertin devant les demoiselles.
+
+— Madame, dit Marsillat à la châtelaine, je vous annonce une visite.
+J’ai rencontré, au bas de la côte, une grosse voiture... remplie de
+graves personnages que je ne connais pas, mais qui m’ont demandé à
+plusieurs reprises si vous étiez chez vous.
+
+— Une grosse voiture... de graves personnages... s’écria madame de
+Charmois en jetant un coup d’œil rapide sur la toilette de sa fille.
+
+— Et que vous ne connaissez pas? ajouta madame de Boussac. Voilà ce
+qu’il y a de plus étrange, car vous connaissez toutes les personnes du
+pays, monsieur Léon.
+
+— Vous ne voyez pas, maman, que c’est un poisson d’avril? dit en
+souriant mademoiselle de Boussac.
+
+— Ah! mademoiselle Marie, répondit Marsillat, je ne me permettrais
+jamais avec vous... ce que vous me faites l’honneur insigne de vous
+permettre envers moi dans ce moment même.
+
+— Comment cela?
+
+— Permettez-moi donc de saluer cette dame, reprit Marsillat, qui
+reconnaissait la nuque hâlée de Claudie sous sa crinière mal domptée.
+
+Et il s’approcha du jeune groupe, faisant, avec un sérieux comique, de
+grands saluts à Claudie, mais sans la regarder en face, car la beauté de
+Jeanne et son attitude naturellement noble et calme absorbaient toute
+son attention.
+
+— Et comment donc que vous avez fait pour me reconnaître si vite, quand
+Cadet ne m’a pas _reconnaissue_ du tout? s’écria Claudie en se levant et
+en se donnant de grands coups d’éventail dans la poitrine.
+
+— Avec quelle grâce elle manie l’éventail! reprit Marsillat toujours
+railleur et regardant toujours Jeanne de côté : on dirait d’une beauté
+andalouse.
+
+— C’est-il des sottises que vous me dites là, monsieur Léon? demanda
+Claudie, ne comprenant rien à ce compliment ironique.
+
+Pendant que l’on échangeait des reparties enjouées autour de la table à
+ouvrage, madame de Charmois qui avait braqué son lorgnon sur Marsillat,
+et qui, déjà, avait interrogé à la hâte madame de Boussac sur le nom, la
+position et la fortune de l’avocat, reconnut, avec ce regard de lynx
+d’une femme née préfet de police, que ledit avocat, après avoir effleuré
+du regard la grosse Elvire, n’avait plus daigné y faire la moindre
+attention, et que, tout en parlant avec Marie et Claudie, il ne
+détachait pas ses yeux de la belle Jeanne.
+
+— Ma chère, dit-elle à madame de Boussac, il est temps de faire finir
+cette plaisanterie; il vous arrive du monde. J’ai entendu dans la cour
+le roulement d’une voiture...
+
+— Eh non! ma chère, c’est une charrette qui rentre.
+
+— N’importe! faites sortir ces péronnelles. Je vous demande cela pour
+moi. Une visite qui vous tomberait dans ce moment-ci me gênerait
+beaucoup... Et puis, vraiment, ajouta-t-elle en baissant la voix tout à
+fait, vous avez là une trop belle servante; cela fait tort à nos filles.
+Je ne conçois pas que vous gardiez cette Jeanne ayant une fille à
+marier. Je vois que vous n’y entendez rien, et qu’il faudra que je vous
+dirige si vous voulez l’établir convenablement. Allons! vous riez de
+tout! Moi, je vais renvoyer à leur poulailler ces demoiselles de
+contrebande.
+
+La grosse Charmois se leva; mais, avant qu’elle eût fait un pas, Cadet,
+tout rouge, tout essoufflé, tout ébouriffé, se précipita dans le salon
+en criant et en riant à se luxer la mâchoire :
+
+— Madame! les v’là! not’ maîtresse! Ça les est! Ça les est; foi
+d’homme!
+
+— Mon fils! s’écria madame de Boussac, qui devina avec le seul
+commentaire de la tendresse maternelle.
+
+Elle s’élança vers la porte avec Marie, et soudain Guillaume, bousculant
+Cadet, qui, dans sa joie, perdait la tête et se mettait en travers de la
+joie d’autrui, se précipita dans les bras de sa mère et de sa sœur. Sir
+Arthur le suivait, attendant, d’un air heureux et calme, sa part dans
+les embrassades et les effusions de famille.
+
+
+ XII
+ UN GENTLEMAN EXCENTRIQUE
+
+J’espère que je vous ai tenu parole, dit sir Arthur aux dames de
+Boussac, lorsque les premiers transports furent apaisés. Je vous le
+ramène aussi frais, aussi aimable et plus robuste qu’avant sa maladie.
+
+En effet, Guillaume était devenu tout à fait un beau jeune homme. Il
+avait fait le matin un peu de toilette pour donner de la joie à sa mère
+en lui montrant la meilleure mine possible. Ses yeux brillaient du pur
+bonheur qu’on éprouve à se retrouver au sein de sa famille après une
+assez longue absence. Il ne cessait d’embrasser sa mère, de baiser
+tendrement les mains de sa sœur, de serrer dans ses bras sir Arthur, en
+le leur présentant comme son sauveur, son meilleur ami, son véritable
+médecin; il faisait même un accueil des plus affectueux à Marsillat,
+contre lequel il paraissait avoir abjuré ou plutôt oublié ses anciennes
+préventions. Présenté aux dames de Charmois, il avait su dire des
+paroles d’un aimable à-propos pour féliciter sa mère et sa sœur de leur
+arrivée. Enfin, tout le monde le trouvait charmant, et même la grosse
+sous-préfette l’eût désiré moins joli garçon, cet avantage de la beauté
+rendant, selon elle, les jeunes gens plus difficiles, en fait de
+fortune, dans le choix d’une épouse.
+
+Quant à sir Arthur, elle le dévorait de son lorgnon, et, ne pouvant se
+lasser d’admirer sa belle figure et sa noble prestance, elle pensa moins
+d’abord à en faire son gendre qu’à regretter pour elle-même de n’avoir
+pas vingt ans de moins.
+
+Jeanne et Claudie étaient restées debout dans leur coin, ne se souvenant
+plus qu’elles étaient déguisées, l’une ébahie à la vue de ces beaux
+Messieurs si bien habillés; l’autre attendrie de la joie de sa marraine,
+et surtout de sa jeune maîtresse, ne pensant ni à se faire voir ni à se
+cacher, oublieuse d’elle-même, suivant sa coutume.
+
+— Comme ce grand Monsieur parle drôlement! disait Claudie, surprise de
+l’accent britannique très prononcé de sir Arthur.
+
+— Tu vois bien qu’il parle anglais! lui répondit d’un air avisé Cadet,
+qui s’était rapproché d’elle.
+
+— C’est donc ça de l’anglais? reprit Claudie; ça se comprend bien tout
+de même.
+
+— Ce Monsieur est un Anglais? dit Jeanne à son tour; et, conservant
+contre les enfants d’Albion un effroi et un ressentiment enracinés dans
+le cœur de nos paysans depuis quatre siècles, elle s’étonna qu’il eût
+l’air d’un _chrétien_ plus que d’un démon.
+
+— Mademoiselle Marie, dit Marsillat, je vous demande humblement pardon
+du poisson d’avril que je vous ai servi en vous annonçant de graves
+personnages inconnus.
+
+— Ah! je vous le pardonne de grand cœur, répondit la jeune fille; mais
+j’admire votre astuce! vous mentez avec un sang-froid!...
+
+— C’est M. Arthur qu’il faut en accuser. Il m’avait tant recommandé
+d’être sur mes gardes! il tenait tellement à vous surprendre.
+
+— Oui, miss Mary, reprit sir Arthur avec son enjouement paisible et son
+parler lent. J’étais _passionné_ contre vous depuis un jour de 1^{er}
+avril où, étant toute petite, à votre couvent, vous m’aviez fait mille
+contes plus jolis les uns que les autres, en me riant au nez à chaque
+mot, ce qui ne m’empêchait pas de vous croire. A présent, c’est mon tour
+de vous mystifier.
+
+— Êtes-vous bien sûr, sir Arthur, dit Marsillat en faisant un signe
+d’intelligence à mademoiselle de Boussac, que mademoiselle Marie ne
+pourrait plus vous servir aucun poisson d’avril?
+
+— C’est _immepossible_! s’écria l’Anglais. Je ne crois plus à elle!
+
+En ce moment, Guillaume se rapprocha de sa sœur et regarda Claudie sans
+la reconnaître. Elle était entrée au château longtemps après son départ
+pour l’Italie, et il ne l’avait vue qu’un jour dans toute sa vie, le
+jour qu’il avait passé à Toull-Sainte-Croix. Le déguisement achevait de
+dérouter ses souvenirs, et il ne fit attention à elle que pour se dire :
+J’ai vu, je ne sais où, une figure qui ressemblait à celle-ci. Mais dès
+qu’il eut aperçu Jeanne, il la trouva si belle et si à l’aise sous ce
+nouveau costume, qu’il ne put se persuader qu’elle le portait pour la
+première fois. Il s’imagina qu’appréciant le caractère élevé de sa
+filleule, madame de Boussac l’avait tirée de l’humble condition de
+servante pour en faire une sorte d’égale, une demoiselle de compagnie,
+et il se sentit pénétré de joie et de terreur.
+
+Il s’était préparé à revoir Jeanne avec des sentiments de protection
+paternelle. Ne la trouvant pas sur son passage dans la cour ni dans
+l’escalier du château, il s’était demandé si sa mère, qui était bien
+encore quelquefois sujette à des accès de colère et à des préventions
+capricieuses, n’avait pas renvoyé Jeanne à ses moutons et à sa montagne.
+Enfin il la retrouvait au salon sous les habits d’une demoiselle. Sans
+doute, on lui avait donné de l’éducation; il allait entendre un langage
+épuré sortir de ses lèvres. Sa figure noble, sa tenue chaste et pleine
+de dignité, s’accordaient si bien avec ses suppositions! Il s’approcha
+d’elle, lui prit la main, voulut lui parler, trembla, pâlit et balbutia.
+Cette main était devenue si blanche et si douce, cette manche de
+mousseline laissait voir un si beau bras, que Guillaume, troublé et ne
+sachant plus ce qu’il faisait, porta la main de Jeanne à ses lèvres. La
+pauvre fille éperdue prit l’embarras de son parrain pour de la froideur,
+et cette caresse respectueuse et inusitée, pour une raillerie que lui
+attirait son déguisement, comme les grandes révérences que Marsillat
+avait faites à Claudie. Ses yeux se remplirent de larmes, et elle
+s’esquiva bien vite avec Claudie pour aller reprendre ses habits de
+paysanne, et préparer le souper de son parrain.
+
+Cependant sa beauté, sa candeur et sa grâce naturelle avaient vivement
+frappé sir Arthur. Il avait beaucoup de mémoire, et cependant il ne
+pouvait s’expliquer pourquoi cette figure angélique lui faisait l’effet
+d’une seconde apparition dans sa vie. L’avait-il vue dans ses rêves?
+Était-ce là le type de prédilection de sa pensée? Ressemblait-elle
+particulièrement à quelqu’une de ces madones de la Renaissance qu’il
+venait de contempler avec un religieux amour à Florence et à Rome?
+
+— Quelle est cette jeune Miss? demanda-t-il à Marsillat.
+
+— C’est la gouvernante anglaise de mademoiselle de Charmois, répondit
+tout haut Marsillat avec aplomb en faisant de l’œil appel à la gaieté de
+Marie; c’est _miss Jane_; l’autre est _miss Claudia_, la gouvernante de
+mademoiselle Marie.
+
+— Miss Jane! gouvernante! répéta l’Anglais avec stupeur.
+
+— Eh bien! sir Arthur, reprit Marie en souriant, craignez-vous encore
+quelque poisson d’avril? Vraiment, on ne pourra plus vous dire bonjour
+sans que vous soyez sur vos gardes.
+
+Sir Arthur avait déjà mordu à l’hameçon avec une confiance sans bornes,
+et il se réjouissait de pouvoir enfin parler anglais tout à son aise
+pendant le souper.
+
+On se hâta de servir. Les deux voyageurs étaient affamés, et sir Arthur,
+malgré les supplications et les reproches de la famille, était dans la
+résolution inébranlable de partir immédiatement après. Il était appelé
+par des affaires pressantes, indispensables, à Orléans, où il avait des
+propriétés. Il avait défendu aux postillons de dételer; mais il
+s’engageait sur l’honneur à revenir dans huit jours.
+
+Autour de la table, où le souper venait d’être servi, s’agitaient
+Claudie et Cadet, l’une poussant l’autre, le grondant à demi-voix, le
+dirigeant, et se moquant de lui du geste et du regard. Claudie, en
+paysanne, ne frappa pas plus sir Arthur qu’elle ne l’avait fait en
+demoiselle. Il n’y fit d’autre attention que de lui dire merci, selon
+une habitude de courtoisie qui lui était particulière, chaque fois qu’il
+voyait une main de femme lui changer lestement son assiette, au lieu des
+grosses pattes brunes et calleuses du flegmatique Cadet.
+
+Guillaume reconnut enfin Claudie, et se rappela qu’on lui avait annoncé
+son admission au château dans un de ces post-scriptum de lettres intimes
+où l’on entasse en masse les détails de la vie domestique.
+
+— Claudie était donc déguisée tout à l’heure? demanda-t-il à Marie,
+placée près de lui.
+
+— Sans doute, répondit-elle. Nous avions fait notre mascarade du 1^{er}
+avril sans prévoir que nous serions trop heureuses ce jour-là pour avoir
+besoin de nous amuser.
+
+— Et Jeanne était donc déguisée aussi?
+
+— Sans doute. Est-ce que tu ne l’as pas reconnue?
+
+— Pas très bien! dit Guillaume préoccupé.
+
+— Allons donc! tu lui as baisé la main avec toutes sortes de
+cérémonies! Nous avons cru que tu nous secondais pour attraper sir
+Arthur.
+
+— Je n’y pensais pas, reprit Guillaume.
+
+— Ah! tu ne t’es donc pas corrigé de tes distractions?
+
+Pendant ce dialogue à voix basse, madame de Charmois avait entrepris, à
+haute voix, sir Arthur sur l’article mariage.
+
+— Il y a quelques années que j’ai eu l’honneur de vous rencontrer à
+Paris chez madame de Boussac, et chez mesdames de Brosse et de
+Clairvaux, lui disait-elle. Dans ce temps-là vous n’étiez pas marié;
+vous étiez incertain si vous achèteriez des propriétés en France ou si
+vous retourneriez vous fixer en Angleterre : c’était peu de temps après
+le retour de nos princes bien-aimés, et quoique vous ne fussiez pas
+militaire, nous vous regardions comme un de nos libérateurs. Maintenant,
+vous êtes établi, je crois... ou veuf? Je vous demande pardon si je ne
+me souviens pas bien.
+
+Marsillat haussa les épaules involontairement au mot de libérateur, que
+l’Anglais reçut d’un air très froid. Madame de Boussac, observant le
+manège de son amie à l’endroit du mariage présumé de sir Arthur, la
+poussa du genou comme pour l’avertir que c’était bien maladroit; mais la
+Charmois n’en tint compte, persuadée que tous les moyens étaient bons
+pour arriver à ses fins.
+
+— Ainsi, vous êtes encore garçon? reprit-elle lorsque l’Anglais lui eut
+fait observer que sa vie errante depuis trois ans eût été peu
+conciliable avec les liens de l’hyménée. Mais songez-vous qu’il est
+temps de vous y prendre, sir Arthur? Vous voilà encore dans la fleur de
+l’âge. Cependant, quand on a passé la trentaine, croyez-moi, on commence
+à devenir vieux garçon.
+
+— Vous avez raison, Madame, répondit M. Harley; on devient égoïste, on
+prend des manies, on est chaque jour moins propre à rendre une femme
+heureuse. Aussi, suis-je bien décidé à me marier plus tôt que plus tard.
+
+— A la bonne heure! J’ai toujours eu mauvaise opinion d’un homme qui ne
+se marie pas. Et votre choix est fait, sans doute?
+
+— Non, pas précisément.
+
+— Ah! vous êtes incertain?
+
+— Très incertain, répondit l’Anglais d’un ton positif.
+
+— Je comprends! vous n’êtes pas bien sûr d’être amoureux.
+
+— Je ne suis pas _amoureuse_, dit l’Anglais, mais je pourrais bien le
+devenir.
+
+Et il promena autour de lui des regards candides comme s’il eût cherché
+quelqu’un.
+
+— Il est tout à fait naïf et ouvert, pensa la grosse Charmois, et c’est
+plaisir que de le pousser un peu. Vous regardez, lui dit-elle en
+baissant la voix pendant que les jeunes gens parlaient entre eux d’autre
+chose, s’il y a quelqu’un ici qui vous rappelle l’objet de vos pensées?
+
+— Mes pensées ne sont pas encore des souvenirs, Madame, dit l’Anglais
+en riant.
+
+— Est-ce qu’il voudrait me faire la cour? se demanda la sous-préfette.
+Quel dommage que je ne sois pas à marier! Et cette Elvire, qui fait
+justement la moue dans ce moment, au lieu de montrer qu’elle a de belles
+dents! Que les petites filles sont sottes! Je suis sûr, monsieur Harley,
+reprit-elle par un douloureux retour sur son peu de fortune, que vous
+avez de l’ambition?
+
+— Beaucoup, Madame!
+
+— Vous êtes comme tous les hommes riches de ce temps-ci : vous voulez
+être plus riche encore.
+
+— Oh! je suis beaucoup plus ambitieux que cela!
+
+— Vous voulez un grand nom?
+
+— Je voudrais qu’elle eût un joli nom, très facile à prononcer.
+
+— Vous êtes un plaisant, je vois cela. Moi, je vous conseille de
+prendre une femme bien née. Vous êtes d’une famille noble, mais non
+illustre; si vous voulez vivre en France sur un certain pied de
+considération, il faut vous allier à une famille dont le nom... sans
+être des premiers, car enfin vous ne pouvez prétendre à une
+Montmorency... soit du moins...
+
+— J’ai, Madame, encore plus d’ambition que cela, reprit l’Anglais sans
+se déconcerter.
+
+— Eh! mon Dieu! quelle ambition avez-vous donc? Vous êtes donc
+immensément riche?
+
+— Je suis un honnête homme, et je voudrais être aimé et estimé de _mon_
+femme. Voilà mon ambition.
+
+— Ah! le drôle de corps! mais vous êtes tout à fait charmant. On n’a
+pas plus d’esprit que cela. On dit qu’il n’y a que les Français pour
+avoir de l’esprit! mais vous en avez à revendre, mon cher!
+
+— Vous êtes beaucoup trop _bon_, Madame.
+
+— C’est vous qui êtes bon! Je suis sûre que vous seriez le plus
+charmant et le plus excellent mari de la terre. Mariez-vous! vrai! vous
+ne demandez qu’à être aimé; vous méritez trop de l’être pour qu’une
+femme digne de vous ne soit pas facile à rencontrer.
+
+— C’est beaucoup plus difficile que vous ne croyez, Madame. Une femme
+digne d’être aimée et capable d’aimer loyalement, fidèlement, c’est très
+rare en France, où les femmes ont tant d’esprit!
+
+— Eh bien, vous vous trompez! j’en connais qui ont plus de cœur encore
+que d’esprit, et si vous revenez dans huit jours, je vous prouverai
+cela.
+
+— Dans _houit_ jours! c’est bien long, dit l’Anglais avec une
+tranquillité remarquable.
+
+— Ah! que vous êtes pressé! Il paraît que le voyage d’Italie vous a peu
+satisfait, et que vous comptez trouver mieux chez nous. Allons! j’espère
+que vous attendrez bien huit jours. Je suis femme de bon conseil, je
+connais le cœur humain, et je m’intéresse à vous... vrai! comme si vous
+étiez mon fils.
+
+— Vous êtes bien _bon_! répéta l’Anglais, avec un imperceptible sourire
+d’ironie.
+
+On était au dessert. C’était le département de Jeanne. Elle entra
+apportant des corbeilles de pommes, de poires et de raisin admirablement
+conservés et arrangés avec art dans la mousse. Habillée en paysanne,
+avec beaucoup de propreté, les manches retroussées jusqu’au coude pour
+être plus adroite, elle allongea ses beaux bras blancs pour poser, au
+milieu de la table, un large fromage à la crème qu’elle venait de battre
+et de délayer à la hâte. Son teint était animé. Elle se pencha pour
+servir la table, sans méfiance et sans affectation, tantôt près de
+Guillaume et tantôt près de l’Anglais. Mais Guillaume remarqua qu’elle
+évitait de s’approcher de Marsillat, bien qu’il eût insensiblement
+écarté sa chaise de celle d’Elvire pour laisser un passage près de lui à
+la belle canéphore. Guillaume en détacha ses yeux avec effort et parla
+avec sa sœur de tout ce qui pouvait en détacher sa pensée. Mais Jeanne
+était destinée ce soir-là à fixer l’attention en dépit d’elle-même.
+
+Dès qu’elle fut sortie, sir Arthur, que les provocations matrimoniales
+de la Charmois fatiguaient beaucoup, changea la conversation en
+s’adressant à mademoiselle de Boussac :
+
+— C’est bien! mademoiselle Marie, lui dit-il en riant, vous croyez
+m’avoir donné du poisson à souper, mais je n’y ai pas touché, ne vous en
+déplaise.
+
+Marie avait déjà oublié le conte de la gouvernante anglaise; elle
+regarda sir Arthur d’un air étonné.
+
+— Miss Jane est fort bien déguisée, reprit l’Anglais; mais elle est
+aussi belle d’une façon que de l’autre, et je n’ai pas été attrapé un
+seul instant.
+
+— Je vous demande bien pardon, dit Marie; vous avez pris notre belle
+laitière pour une gouvernante anglaise; et Dieu sait si je songeais à
+vous attraper. C’est M. Marsillat qui a fait ce conte-là.
+
+— Vous jouez très bien la comédie, répliqua l’Anglais, obstinément
+déterminé à prendre Jeanne la laitière pour miss Jane travestie.
+
+— Ah! c’est trop fort! s’écrièrent les jeunes filles en éclatant de
+rire. Je parie qu’il croit que c’est à présent que nous le trompons!
+
+— Bonne comédie! répéta sir Arthur en riant à son tour de bon cœur.
+
+Il fut impossible de savoir clairement ce que pensait l’Anglais
+mystifié; mais il est certain qu’il ne voulait point croire, tout exempt
+de préjugés qu’il était, à tant de majesté chez une laitière, et qu’il
+s’en tint à sa première impression, son admiration sympathique pour la
+belle compatriote qu’on lui avait montrée en robe blanche et en cheveux
+d’or tressés à l’anglaise. « Elle est bien vraiment la plus belle femme
+du monde, dit-il à Marsillat, qui s’amusait à l’interroger en sortant de
+table, car elle est, s’il est possible, plus belle en cornette qu’en
+cheveux. » Aussitôt que l’Anglais eut englouti six tasses de thé que
+Marie lui prépara avec soin et lui versa avec la grâce d’une bonne sœur,
+reconnaissante des soins qu’il avait pris de son frère, il fit avertir
+les postillons, résista à de nouvelles prières, renouvela son serment de
+revenir dans huit jours, et partit après avoir pressé dans ses bras son
+cher Guillaume, qu’il regardait comme un fils adoptif. Au moment où il
+montait en voiture, la grosse Charmois qui l’avait reconduit jusque-là
+avec toute la famille, et qui s’acharnait après lui, lui dit d’un air
+futé, à demi-voix :
+
+— Ah çà! vous m’avez promis de me consulter! N’allez pas vous embarquer
+dans votre grand projet sans m’en faire part. Je connais tout le monde,
+moi, et je suis plus à même que qui que ce soit de vous donner des
+informations et de vous empêcher de tomber dans quelque piège.
+
+— Soyez tranquille, Madame, répondit sir Arthur d’un air un peu
+railleur, en s’enveloppant de son carrick de voyage, qu’il boutonna
+méthodiquement sur sa poitrine; dans _houit_ jours, nous parlerons de
+cela, et peut-être vous en écrirai-je avant _houit_ jours, car je suis
+un homme très _immepatiente_.
+
+Cette dernière parole laissa dans l’âme de la grosse Charmois les plus
+doux rêves d’établissement pour sa fille : elle n’en dormit pas de la
+nuit. Il m’en écrira avant huit jours! répétait-elle en agitant sur son
+oreiller sa grosse tête pleine de projets. C’est à _moi_ qu’il compte
+écrire et non à madame de Boussac! Donc c’est à ma fille qu’il pense.
+Certainement il l’a regardée, beaucoup regardée. Toutes les fois que je
+lui conseillais le mariage, il regardait Elvire d’une façon étrange. Il
+a une drôle de physionomie. On ne sait trop s’il plaisante ou s’il parle
+sérieusement; mais c’est un original. Je lui ai plu. Combien d’hommes ne
+se décident pour une jeune personne que par entraînement pour l’esprit
+de la mère! D’ailleurs Elvire éclipse complètement Marie. Marie a de
+beaux yeux, mais elle est si maigre! elle a l’air d’un enfant, et l’idée
+du mariage ne vient pas en la regardant.
+
+Que devinrent les douces illusions de la sous-préfette de Boussac
+lorsqu’elle reçut dès le lendemain le billet suivant :
+
+ « Madame,
+
+ « Dans mon impatience de suivre vos bons conseils et de
+ m’établir suivant mon goût, je viens vous prier d’être mon
+ intermédiaire auprès de miss Jane, la gouvernante anglaise de
+ votre fille, pour lui offrir humblement la main, le nom et la
+ fortune d’un honnête homme, très amoureux d’elle. Je suis avec
+ respect, etc.
+
+ « Arthur Harley. »
+
+
+ XIII
+ LE FRÈRE ET LA SŒUR
+
+Cette brusque et bizarre déclaration fut un coup de foudre pour madame
+de Charmois. Elle courut s’enfermer avec madame de Boussac, qui ne
+voulut pas prendre l’affaire au sérieux, et la regarda comme un fort bon
+tour joué par sir Arthur à une donneuse de conseils importuns et
+malséants.
+
+— Non! non! s’écria la Charmois indignée, s’il est homme d’honneur
+comme vous l’affirmez, il ne plaisante pas. Je suppose qu’il existât en
+effet une _miss Jane_, gouvernante de ma fille, jugez donc quelle joie
+et quel orgueil pour elle si on venait lui annoncer qu’un millionnaire
+veut l’épouser! Et ensuite quelle honte et quelle rage lorsqu’on lui
+apprendrait que ce n’est qu’un poisson d’avril! Non, un homme de bonne
+compagnie ne se permettrait pas une pareille mystification, fût-ce avec
+une laveuse de vaisselle.
+
+— Mais, ma chère, reprenait madame de Boussac, M. Harley n’est pas si
+dupe que vous croyez; il a très bien compris que Jeanne est une
+servante, et, dans la certitude que vous ne prendriez pas au sérieux sa
+demande, il vous a adressé cette plaisanterie pour vous punir de lui
+avoir jeté nos filles à la tête.
+
+— Si telle est son intention, il s’en repentira! s’écria madame de
+Charmois. Je ferai si bien qu’il deviendra amoureux de ma fille, et
+j’aurai le plaisir de la lui refuser. Mais, en attendant, ma chère, vous
+allez, j’espère, me faire le plaisir de mettre Jeanne à la porte.
+
+— Et pourquoi donc? De quoi est-elle coupable, la pauvre enfant?
+
+— C’est une coquette insigne!
+
+— Vous vous trompez beaucoup. Elle n’a pas l’apparence de coquetterie.
+
+— Eh bien! n’importe! elle est belle, elle plaît! elle fait du tort à
+nos filles. Il est impossible de la supporter davantage ici.
+
+Jeanne était une servante si fidèle et si utile à la maison, que madame
+de Boussac se défendit de la renvoyer avec assez de fermeté. « Je t’y
+contraindrai bien! » se dit tout bas madame de Charmois; et elle feignit
+de renoncer à cette idée.
+
+— Quant au poisson d’avril de M. Harley, dit-elle en froissant le
+billet et en le jetant dans le feu, voilà toute la suite que j’y
+donnerai. J’espère, ma chère amie, que vous aurez bouche close
+là-dessus.
+
+— D’autant plus, répondit madame de Boussac, que notre ami ne peut pas
+l’entendre autrement, et qu’il compte bien que vous garderez la leçon
+pour vous, sans en faire part à personne. Je ne veux même pas être
+censée en rien savoir.
+
+— Et moi, ajouta la sous-préfette, je ne veux même pas être _censée_
+avoir reçu cet impertinent billet. Ce sera _censé_ égaré, et si votre
+Anglais m’en parle, je ferai semblant de n’y rien comprendre.
+
+Madame de Charmois alla rejoindre son époux, qui s’occupait d’emménager
+dans la ville le local de sa nouvelle sous-préfecture, et, en le
+critiquant, en le grondant à tout propos, elle assouvit un peu sur lui
+sa mauvaise humeur.
+
+Cependant l’exprès berrichon qui, de La Châtre, où M. Harley avait
+relayé et rédigé ses lettres pour Boussac, était venu au petit trot (en
+une grande journée) remplir ce bizarre message, avait, conformément à
+ses instructions, demandé à parler à mademoiselle Jane; et comme il ne
+se piquait point de prononcer ce nom à l’anglaise, comme ledit nom,
+écrit sur un billet dont il était porteur, offrait à des yeux français
+la même consonnance que celui de Jeanne, Claudie, qui apprenait à lire
+et qui commençait à épeler fort lestement, ne fut pas en peine de
+comprendre à qui cette lettre était destinée.
+
+— Ça vient du Monsieur anglais qui a passé avant-hier par chez nous?
+dit-elle au messager. C’est drôle! Il faut qu’il ait oublié ou perdu
+quelque chose dans la maison. Mais s’il m’avait écrit à moi, il aurait
+mieux fait; au lieu que Jeanne ne connaît pas encore ses lettres. Et
+faut-il faire une réponse à ça?
+
+— Eh! non, observa judicieusement Cadet, puisque le Monsieur anglais
+est reparti pour Paris.
+
+— Allons! dit Claudie, en mettant la lettre dans la bavette de son
+tablier, je lui donnerai ça quand elle ramènera ses vaches.
+
+— Non, non! faut y donner tout de suite, dit l’exprès, le Monsieur
+anglais a dit qu’il fallait _y_ donner à elle-même, tout de suite en
+arrivant.
+
+— Ah! eh bien, je m’y en vas, répondit Claudie; et retroussant le coin
+de son tablier de cuisine, elle se dirigea en courant vers la prairie,
+où Jeanne gardait ses vaches le long des rochers de la rivière. Mais
+elle n’alla pas jusqu’au bout du jardin sans rencontrer mademoiselle de
+Boussac, qui se promenait avec son frère, et à qui elle remit la lettre,
+pressée qu’elle était d’en entendre lire le contenu. Marie ne lui donna
+pas cette satisfaction. Elle se chargea de porter la lettre à Jeanne en
+se promenant, et dès que Claudie, un peu mortifiée, eut tourné les
+talons : C’est vraiment là l’écriture de M. Harley, dit-elle à
+Guillaume : que peut-il donc avoir à écrire à Jeanne?
+
+— Cela me paraît inexplicable, répondit le jeune homme. Jeanne
+sait-elle lire?
+
+— Non, dit mademoiselle de Boussac, en décachetant la lettre, d’autant
+plus que c’est écrit en anglais.
+
+Les deux jeunes gens connaissaient assez bien cette langue, surtout
+Marie, et ils lurent ce qui suit :
+
+ « Ma chère miss Jane, depuis quelques mois j’ai pris la
+ résolution de me marier, et comme j’ai la prétention d’être bon
+ phrénologue et bon physionomiste, j’ai toujours compté obéir à
+ la première sympathie bien franche et bien vive qu’une belle
+ figure me ferait éprouver. Je ne vous ai vue que peu d’instants,
+ mais je vous ai considérée assez attentivement, malgré mon
+ émotion, pour être certain que je ne me trompe pas sur votre
+ compte, que votre physionomie est le reflet de votre âme, et que
+ votre âme est un type de perfection comme votre figure.
+ Sur-le-champ, j’ai senti que je vous aimais et que je suis
+ destiné à vous aimer toute ma vie, si vous daignez me payer de
+ retour. Permettez-moi, lorsque je vous reverrai dans quinze
+ jours, de mettre à vos pieds une affection sincère,
+ respectueuse, fondée sur la plus haute estime et la plus tendre
+ admiration. Jusque-là informez-vous de ma position et de mon
+ caractère auprès de M. Guillaume de Boussac et de sa famille,
+ afin que si votre cœur est libre de tout engagement, et si vous
+ me jugez digne d’être votre mari, vous daigniez écouter ma
+ demande et me croire votre serviteur et votre ami le plus
+ dévoué.
+
+ Arthur Harley. »
+
+— En vérité, cela paraît sérieux, n’est-ce pas? demanda Marie à son
+frère, qui était tombé dans une profonde rêverie.
+
+— Oui, ma sœur, cela est sérieux, on ne peut plus sérieux! répondit
+Guillaume après un long silence. Sir Arthur est incapable d’une
+indécente et cruelle plaisanterie. Jamais, fût-ce en riant, sa bouche
+n’a prononcé un mensonge. Jamais sa plume n’a tracé seulement une
+exagération. Il s’est pris d’amour, ou tout au moins d’affection tendre
+et paternelle pour Jeanne. Il veut l’épouser, et il l’épousera.
+
+— Guillaume, je crois rêver, vous dis-je.
+
+— Pas moi! tout cela me paraît fort naturel de la part de sir Arthur.
+C’est la conséquence et la confirmation de toutes ses idées, de toutes
+ses paroles, de tous ses projets et de toutes ses croyances. Il est
+exempt de nos misérables préjugés. Son âme, supérieure au monde et à ses
+vanités frivoles, n’aspire qu’au vrai. Il a quelques systèmes
+excentriques qui le rendent original sans lui rien ôter de sa raison et
+de sa sagesse. Ce n’est pas à tort qu’il se vante de lire dans les cœurs
+et de juger infailliblement d’après les physionomies. Je l’ai vu, à cet
+égard, avoir des révélations qui tenaient du miracle. Je ne l’ai jamais
+vu admirer la beauté d’une femme sans qu’il fît aussitôt, avec une
+merveilleuse perspicacité, le compte de ses qualités et de ses défauts;
+et toujours je l’ai entendu conclure ainsi : « Ce n’est pas encore là
+mon idéal. Le jour où je le trouverai, fasse le ciel qu’il puisse
+accepter de moi son bonheur, et le trouver dans mon amour! » Dans le
+commencement, je riais de ces bizarreries dites d’un ton si froid et si
+réfléchi. Mais peu à peu j’ai reconnu dans M. Harley un esprit sérieux,
+une âme passionnée, un caractère généreux, inébranlable dans sa fermeté.
+Croyez bien, Marie, que les plaisanteries du monde n’effleureront pas
+même sir Arthur, et qu’en épousant Jeanne, il s’estimera le plus heureux
+des hommes!
+
+— Ah! Guillaume, s’écria mademoiselle de Boussac vivement émue,
+j’aimais sir Arthur comme un frère, comme un ami véritable. A présent,
+je l’admire comme un héros! Eh bien! n’en doutez pas, il est aussi sage
+que grand, et cet exemple me confirme dans la foi que j’ai aux
+révélations du sentiment. Jeanne est digne de lui. Jeanne est un ange.
+Elle est, dans son espèce, une femme supérieure; et si le monde raille
+et méprise cette union, Dieu la bénira, et les âmes sympathiques et
+pures s’en réjouiront. Ne penses-tu pas comme moi, mon cher Guillaume?
+Tu parais triste et abattu de cette résolution de ton ami!
+
+— Sans doute, je le suis un peu, répondit Guillaume troublé. Sir Arthur
+va avoir une grande lutte à soutenir contre le monde!... Il est vrai
+qu’il est indépendant, lui! qu’il n’a pas de famille à respecter,
+personne à ménager...
+
+— Si ce n’est que le monde, il en triomphera aisément par le mépris.
+Allons, Guillaume, ne soyez pas au-dessous de votre ami. Apprêtez-vous,
+au contraire, à lutter pour lui et avec lui. Moi, je me déclare son
+auxiliaire, son apologiste, et dussé-je être raillée et condamnée, je
+n’aurai pas assez de paroles pour louer et admirer sa conduite.
+
+— Bonne et romanesque Marie, tu es admirable, toi! dit Guillaume en
+pressant le bras de sa sœur contre sa poitrine. Ah! si tu savais combien
+mon cœur te donne raison!
+
+— Si je suis romanesque, tu l’es aussi, Guillaume; et si je suis
+admirable, tu l’es bien autant que moi, frère! car voilà des larmes dans
+tes yeux, et c’est la généreuse audace de sir Arthur qui les fait
+couler.
+
+— Mais, Jeanne? reprit Guillaume d’une voix oppressée.
+
+— Jeanne? doutes-tu du choix de sir Arthur? Toi-même affirmes qu’il ne
+se trompe jamais. Eh bien, j’affirmerai la même chose maintenant, car
+Jeanne est un trésor. Tu ne la connais pas, Guillaume; tu n’as vu en
+elle qu’une pauvre orpheline à secourir; tu lui sais gré des soins
+qu’elle t’a donnés dans ta maladie, des nuits qu’elle a passées,
+infatigable et toujours pieuse et calme comme un ange, à ton chevet;
+enfin tu la regardes comme une servante fidèle et dévouée. Mais je la
+connais, moi! Oui, moi seule; je sais que Jeanne est notre égale,
+Guillaume, et peut-être qu’elle est plus que nous devant Dieu. Non,
+aucun de nous n’aurait sa patience, sa fermeté, sa foi, son abnégation.
+Combien de fois, par des raisons de pur sentiment et avec la lumière
+naturelle de son âme, elle m’a révélé des vérités sublimes que mes
+lectures m’avaient fait seulement pressentir! Oh! certes, Jeanne est un
+être à part. Je m’y connais. J’ai été élevée avec quatre-vingts ou cent
+jeunes filles nobles ou riches, et je les ai étudiées, et j’ai connu
+leurs travers, leurs vanités, leurs mauvais instincts, leurs petitesses.
+Parmi les meilleures il n’en était pas une que son rang ou son argent
+n’eût pas déjà un peu corrompue. Eh bien, Guillaume, tu me croiras, toi,
+car ce que je vais te dire, je n’oserais jamais le dire à maman, elle me
+traiterait de tête folle et de cerveau exalté : aucune de mes amies du
+couvent ne m’a inspiré la confiance et le respect que Jeanne m’inspire;
+aucune ne m’a été aussi chère que cette paysanne; aucune de nos
+religieuses ne m’a semblé aussi pure et aussi sainte. Oui, Jeanne est
+une chrétienne des premiers temps. C’est une fille qui souffrirait le
+martyre en souriant, et que l’église canoniserait si elle savait ce que
+Dieu a mis de grâce dans son cœur.
+
+— Marie, tu m’attendris profondément et tu me fais mal, répondit
+Guillaume, en s’asseyant ou plutôt en se laissant tomber sur un banc du
+jardin. J’ai encore la tête malade quelquefois. Ton exaltation se
+communique à moi, et m’agite trop violemment. Laisse-moi, laisse-moi
+respirer un peu.
+
+— Cher frère! cher ami! pardonne-moi, dit Marie en lui prenant les
+mains; mais il est certain que nous voici deux esclaves révoltés contre
+ce monde injuste et absurde qui condamnerait nos pensées si elles
+venaient à être traduites devant son tribunal.
+
+— Ah! ma sœur, tu ne sais pas quelles fibres de mon cœur ta voix
+enthousiaste fait vibrer! s’écria douloureusement Guillaume en baisant
+les mains de Marie, et il fondit en larmes.
+
+L’émotion de Guillaume surprit peu sa jeune sœur, plus exaltée et plus
+romanesque encore que lui; mais, craignant toujours ces agitations
+qu’elle avait vu autrefois lui être si contraires, elle essaya d’en
+détourner son attention.
+
+— Eh bien! mon ami, lui dit-elle, qu’allons-nous faire de cette lettre?
+Comment la traduire à Jeanne? comment lui persuader que c’est une
+proposition sérieuse?
+
+Guillaume répondit qu’il ne trouvait pas convenable de s’en charger, et
+que sa sœur s’en tirerait beaucoup mieux sans lui. — Vous êtes habituée
+au langage naïf de Jeanne, lui dit-il, et, au besoin, vous le parlerez
+fort bien pour vous faire comprendre d’elle. Allez donc lui porter les
+offres de sir Arthur, chère Marie; si elle n’en est pas éblouie, elle en
+sera du moins touchée.
+
+Et Guillaume retomba dans l’abattement.
+
+— Attendez! mon ami, s’écria Marie incertaine. Il me vient un scrupule.
+Pensez-vous que sir Arthur soit resté la dupe du travestissement de
+Jeanne? la prend-il pour une servante marchoise, ou pour une gouvernante
+anglaise?
+
+— Au fait! s’écria Guillaume à son tour, sa démarche serait bien moins
+étrange et son caprice moins excentrique dans ce dernier cas; on doit
+supposer une gouvernante instruite, on peut la supposer d’une honnête
+naissance. De plus, si M. Harley prend Jeanne pour _miss Jane_, sa
+compatriote, il entre peut-être un peu de nationalité dans son élan.
+
+— Oui, oui, ce serait fort différent, observa Marie; il s’abuse de
+gaieté de cœur, et malgré nous. Il ne veut pas croire, il ne peut pas se
+persuader que cette belle créature, si blanche, si noble et si grave,
+soit une fille des champs presque aussi incapable de le comprendre en
+français qu’en anglais! Et cependant s’il connaissait Jeanne, s’il
+trouvait le chemin de son cœur, s’il pouvait pénétrer le mystère
+poétique de sa pensée, il l’aimerait et l’admirerait peut-être
+davantage. Mais enfin, il n’a pas prévu toute l’étrangeté du sentiment
+auquel il s’abandonne, et nous ne devons pas révéler ses intentions à
+Jeanne avant de bien savoir ce qu’il pensera d’elle quand il la verra,
+comme dit madame de Charmois, à la queue de ses vaches.
+
+— Je respire à présent, Marie! reprit Guillaume; j’étais oppressé à
+l’idée de cette incroyable détermination. Je ne sais pourquoi elle
+m’épouvantait comme un acte insensé. Maintenant je commence à trouver
+l’aventure plus plaisante que sérieuse. Ce bon Arthur! Quelle
+mystification complète, et comme il en rira avec nous! Mais il faut lui
+en garder le secret, Marie; il ne faut pas que madame de Charmois, qui,
+entre nous, est une insupportable créature, et sa lourde Elvire, et ce
+mauvais plaisant de Marsillat, et avec eux toute la ville de Boussac,
+s’amusent aux dépens du noble et candide Arthur.
+
+— Il ne faut pas même en parler à maman, entends-tu, Guillaume? reprit
+mademoiselle de Boussac. Notre mère est faible, à force d’être bonne;
+elle a de l’amitié pour cette Charmois; elle ne pourrait pas se défendre
+de lui raconter l’aventure.
+
+— Il n’en faut parler à personne, pas même à Jeanne.
+
+— C’est surtout à Jeanne qu’il faut cacher tout cela. Douée de raison,
+comme je la connais, on ne courrait aucun risque de lui mettre en tête
+le plus petit château en Espagne; elle ne voudrait jamais y croire; mais
+elle se trouverait, en présence de sir Arthur, dans une situation
+embarrassante pour elle et pour lui.
+
+— Que lui dirons-nous donc, à cette pauvre enfant, pour lui expliquer
+l’envoi d’une lettre du _monsieur anglais_? car elle le saura par
+Claudie.
+
+— Nous ne lui dirons presque rien, elle n’est pas curieuse! Tiens,
+avant que cela fasse événement dans la maison, nous allons prévenir
+Jeanne que c’est une plaisanterie... Je la vois au fond du pré...
+Allons-y.
+
+— Je n’irai pas, moi, dit Guillaume. Je préfère rester ici. Je ne
+saurais que dire à cette jeune fille.
+
+— Eh bien! je vais mentir pour nous deux, reprit Marie, et elle courut
+vers Jeanne, qui était sous un arbre, rêvant d’Ep-Nell, de sa mère, des
+grandes bruyères où elle faisait _pâturer_ ses chèvres, et des bonnes
+fades qui veillaient sur elle pour écarter les loups et l’esprit
+malfaisant des viviers.
+
+— Jeanne, lui dit la jeune et gracieuse châtelaine, en passant
+familièrement son bras autour d’elle, notre ami M. Harley t’a écrit,
+mais sa lettre est une plaisanterie, une suite de notre poisson d’avril.
+Tu n’y comprendrais rien, car je n’y comprends pas grand’chose
+moi-même... M. Harley nous expliquera cela lui-même, quand il reviendra,
+dans quinze jours.
+
+— A la bonne heure, mam’selle Marie, répondit Jeanne en embrassant la
+main délicate de Marie, posée sur son épaule. Il aime à rire, ce
+monsieur? C’est comme vous quelquefois, pas bien souvent! aussi je suis
+contente quand je vous vois amuser un peu, ma chère mignonne demoiselle!
+
+— Cela ne te fâche pas contre le monsieur anglais non plus, ma bonne
+Jeanne?
+
+— Oh! non, Mam’selle! Pourquoi donc que je me fâcherais? Il n’a point
+l’air méchant, ce monsieur; d’ailleurs il a eu soin de votre frère, et
+vous l’aimez!
+
+— Trouves-tu qu’il ait l’air d’un brave homme?
+
+— Ça me semble que oui, Mam’selle. Dame! je ne l’ai pas beaucoup
+regardé!
+
+— Est-ce qu’il te _faisait honte_?
+
+— Oh! non, je ne suis pas beaucoup honteuse, moi. Je sais que je ne
+peux pas bien parler, et je parle comme je peux.
+
+— Est-ce qu’il t’a parlé, lui, l’Anglais?
+
+— Oui, quand j’apportais la crème pour son thé, je l’ai trouvé dans
+l’antichambre, qui se lavait les mains, et il m’a dit quelque chose;
+mais je n’y ai rien compris du tout.
+
+— C’était en anglais?
+
+— Je n’en sais rien, Mam’selle; je n’en ai pas entendu un mot.
+
+— Est-ce qu’il riait en te parlant?
+
+— Mais, non! il avait l’air de croire que j’étais une fille
+d’Angleterre, comme vous le lui aviez dit.
+
+— Et toi, riais-tu?
+
+— Non, Mam’selle. Je ne voulais pas rire, crainte de faire manquer
+votre amusement.
+
+— Et il ne t’a pas dit un mot en français?
+
+— Non, mais il m’a pris la crème des mains, comme s’il ne voulait pas
+que je le serve, et il a mis une de mes mains contre sa bouche. Dame!
+j’ai trouvé ça bien drôle! Mais Cadet est arrivé, et avant que j’aie eu
+le temps de rire... vous savez que je ne ris pas bien vite!... le
+monsieur anglais s’en est retourné bien vitement dans le salon.
+
+— Tu avais tes habits de paysanne dans ce moment-là?
+
+— Sans doute, puisque c’était après le souper.
+
+— Et tu n’as pas été étonnée de tout cela?
+
+— Non, Mam’selle, puisque c’était convenu entre vous?
+
+— Ce baiser sur la main ne t’a pas offensée?
+
+— Oh! je voyais bien que ce monsieur ne voulait pas m’offenser; c’était
+l’histoire de rire.
+
+— Allons, Jeanne, cela t’a fait un peu de plaisir?
+
+— Ah! que vous êtes maligne, ma mignonne! Mais quel plaisir voulez-vous
+que ça me fasse? Je ne le connais pas, ce monsieur.
+
+— Jeanne, quand mon frère est arrivé, il t’a baisé la main aussi?
+
+— Oui, Mam’selle, pour s’amuser aussi.
+
+— Et cela t’a fait de la peine, j’ai vu cela sur ta figure.
+
+— Oui, Mam’selle, c’est la vérité. J’étais si contente de voir mon
+parrain si bien guéri, et avec une si bonne mine! J’aurais bien voulu
+l’embrasser, ce pauvre mignon! Et puis, tout d’un coup, il se mit à se
+moquer de moi. Ça m’a fait du chagrin. Et puis, après ça, je me suis dit
+que j’étais bien bête de me peiner pour ça. J’aime bien mieux le voir en
+train de rire que de le voir triste et malade comme il était quand il
+est parti.
+
+— Bonne Jeanne, ne crois pas que Guillaume ait voulu se moquer de toi.
+Tu as bien vu qu’à moi aussi il me baisait la main; ce n’était pas pour
+se moquer de moi, à coup sûr.
+
+— Oh! vous, c’est bien différent, vous êtes sa sœur; au lieu que moi,
+qui suis sa filleule, c’est à moi de lui porter respect.
+
+— Il te doit du respect aussi, Jeanne, et il en a pour toi.
+
+— A cause donc, Mam’selle?
+
+— Parce que tu es sa sœur aussi, sa sœur de lait, et son amie de cœur
+presque autant que je le suis. Va, sois sûre qu’il n’est pas ingrat, et
+qu’il n’oubliera jamais la manière dont tu l’as soigné pendant sa
+maladie. Je n’étais pas là, moi, lorsqu’il était au plus mal; je ne
+savais rien. On me cachait le danger de mon frère, et toi, tu étais
+alors sa véritable sœur. Maman m’a dit cent fois que sans toi Guillaume
+serait mort : car elle avait perdu la tête, ma pauvre mère, et tous les
+gens de la maison aussi. Toi seule étais toujours là, contenant toujours
+le délire de Guillaume, l’empêchant de courir dans sa chambre quand il
+était comme fou, obtenant de lui par la douceur ce que les autres ne
+pouvaient obtenir que par la force, te jetant à ses pieds pour lui
+persuader d’être tranquille et d’observer les ordres du médecin, le
+grondant quelquefois comme un petit enfant, le calmant par tes prières,
+par ta douceur. Oh! ma chère Jeanne, c’est à toi que je dois mon frère
+que j’aime tant! Comment veux-tu que mon frère et moi nous ne t’aimions
+pas comme si tu étais notre sœur?
+
+Guillaume n’avait pu rester longtemps seul. Entraîné irrésistiblement,
+il s’était rapproché, et le bruit de ses pas, amorti par l’herbe,
+n’avait pas frappé l’oreille des deux jeunes filles. Il était derrière
+elles, tandis qu’elles causaient ainsi, séparé seulement de Jeanne par
+le tronc du gros châtaignier qui l’ombrageait. — Oui, Jeanne! oui,
+Marie! s’écria-t-il en se montrant tout à coup, vous êtes mes deux
+sœurs, et il y a des moments où vous ne faites qu’une dans ma pensée.
+Oh! Marie, que je te remercie de savoir dire à Jeanne tout ce que je
+n’ai jamais su lui dire, et de l’avoir payée, par une si tendre amitié,
+de tout le bien qu’elle m’a fait! Oh! Jeanne, je ne t’ai jamais
+remerciée comme je l’aurais dû! Tu as été un ange pour moi : j’ai tout
+vu, tout compris, tout senti, bien que je fusse presque fou. Oui, je
+t’ai vue des nuits entières à genoux à mon chevet! Je me souviens que tu
+m’as plusieurs fois soulevé dans tes bras et même porté comme un enfant,
+pour me changer de fauteuil. J’étais maigre, exténué! Toi, toujours
+forte et courageuse, tu as passé plus de trente nuits sans sommeil, et
+tu dormais à peine deux heures dans le jour, sur un matelas au pied de
+mon lit. Oh! quels reproches je me faisais alors de n’avoir pu vaincre
+les heures de mon délire qui t’avaient brisée, ma chère Jeanne! Et tu
+n’as pas été malade, toi! Tu venais de soigner de même ta mère dans une
+longue et cruelle maladie, et tu as soigné encore la mienne, quand,
+après moi, elle est tombée malade de fatigue et d’épuisement. Et
+pourtant je ne t’ai jamais remerciée!
+
+— Oh! si, mon parrain, dit Jeanne tout en larmes, vous m’avez remerciée
+bien des fois, dix fois plus que ça ne méritait.
+
+— Non, Jeanne, non! s’écria le jeune homme exalté, j’étais accablé de
+je ne sais quelle tristesse; je ne pouvais ni parler, ni pleurer;
+j’étais fou autrement que pendant ma maladie, mais je l’étais encore.
+Combien de fois je me suis reproché, durant mon absence, de ne t’avoir
+pas dit ce que je te dis maintenant! Et depuis trois jours que je suis
+ici, je ne t’ai rien dit encore; je t’ai à peine regardée... je ne sais
+pas pourquoi! Peut-être que je suis encore un peu fou, Jeanne, et que,
+sans l’exemple de ma sœur, je ne saurais pas encore me décider à
+t’exprimer ce que j’ai dans le cœur. Mais je ne suis pas ingrat, ne le
+crois pas. Pardonne-moi, et surtout, ne pense pas que je t’aie baisé la
+main, en arrivant, pour me moquer de toi. Oh! Jeanne, autant vaudrait me
+dire que je suis capable de me moquer de ma mère ou de Marie. Dis-moi
+que tu ne le crois plus, ma bonne Jeanne, je te le demande à genoux.
+
+Et Guillaume, hors de lui, tour à tour pâle et le visage embrasé, était
+aux genoux de Jeanne stupéfaite, et couvrait de baisers ses mains, qui
+avaient enfin laissé tomber le fuseau diligent. Jeanne ne put d’abord
+que sangloter pour toute réponse.
+
+— Ah! mon cher petit parrain, dit-elle enfin en baisant avec la plus
+chaste et la plus maternelle effusion les beaux cheveux blonds de
+Guillaume, vous me faites de la peine à force de me faire plaisir!
+Qu’est-ce que j’ai donc fait, mon Dieu! pour que vous m’ayez tant
+d’obligations! Est-ce que vous n’aviez pas été bon pour moi, aussi, à
+Ep-Nell et à Toull? Oh! je n’oublierai jamais vos amitiés, et c’est bien
+le moins que je vous aie soigné quand vous souffriez tant, que ça
+fendait le cœur! J’avais donné mon âme et mon corps à Dieu pour qu’il
+envoie la mort sur moi au lieu de l’envoyer sur vous, et je savais bien
+que si quelqu’un devait en mourir, ça serait moi, parce que j’avais prié
+comme il faut. Mais le bon Dieu et la _grand’vierge_, mère de
+Jésus-Christ, n’ont pas voulu que nous mourions ni l’un ni l’autre. Vous
+êtes pour avoir du bonheur, pour vous marier, mon cher parrain, pour
+avoir des jolis enfants; et mam’selle Marie, que j’aime autant que vous,
+est pour avoir aussi du bonheur et de la famille, plaise à Dieu!
+
+— Et toi, Jeanne, dit Marie, qui la tenait enlacée dans ses bras,
+n’espères-tu pas avoir du bonheur aussi?
+
+— Oh! moi! Mam’selle, pourvu que je sois auprès de vous, que je vous
+serve, que je ménage _votre fait_, que je soigne vos _petits mondes_
+quand ils seront venus, je serai bien assez contente, allez!
+
+— Tu ne veux donc pas te marier aussi, toi?
+
+— Moi, Mam’selle! je ne songe pas à ça.
+
+— Et pourquoi donc, Jeanne? Vous disiez cela autrefois à Toull, dit
+Guillaume, je m’en souviens! mais ce n’était pas sérieux?
+
+— Voyons, Jeanne, est-ce que c’est vrai? dit mademoiselle de Boussac à
+la jeune fille, qui ne répondait à Guillaume que par un mystérieux
+sourire. Tu es ennemie du mariage?
+
+— Oh! non, Mam’selle, puisque je vous le conseille. Mais voilà mes
+vaches qui ne mangent plus, la _mouche_ les fait enrager. C’est l’heure
+de les conduire au _têt_ (au toit, à l’étable).
+
+— Mais tu ne réponds pas à ce que nous te demandons? reprit Marie en
+essayant de la retenir.
+
+— Voyez, voyez, Mam’selle? dit Jeanne; mes vaches s’en vont toutes
+seules. Elles sauteraient dans le jardin! Ne me _détemsez_ pas[15], ma
+mignonne!
+
+Et Jeanne, se dégageant, s’enfuit à travers la prairie.
+
+— Eh bien! dit mademoiselle de Boussac à son frère, voilà comme elle
+s’en tire toujours! Jamais, quand il s’agit d’elle et de son avenir, je
+n’ai pu surprendre en elle une pensée d’intérêt personnel. Guillaume, il
+y a un mystère d’abnégation dans l’âme de cette jeune fille. J’ai fait
+plus de vingt romans sur elle sans trouver un dénouement qui eût le sens
+commun.
+
+Guillaume était redevenu morne et pensif. Depuis sa maladie, ce jeune
+homme avait, lui aussi, un mystère dans l’âme. Son caractère doux et
+tendre ne s’était jamais démenti, même dans les accès du délire. En
+Italie, il avait semblé reprendre le cours égal de ses pensées
+d’autrefois; mais, depuis son retour à Boussac, il se sentait redevenir
+déjà, malgré lui, ce qu’il avait été durant sa convalescence. Un orage
+intérieur grondait dans son sein. Tantôt il était porté à des
+épanchements extraordinaires, et tantôt il refoulait tous ses élans en
+lui-même, avec une profonde souffrance et une sorte d’effroi. Il faut
+bien avouer que la société de sa charmante sœur n’était pas le remède
+propre à son mal. Cette jeune fille enthousiaste n’avait jamais vu le
+monde, elle ne le connaissait pas, elle le haïssait par un effort de
+divination. Livrée dans sa première jeunesse à une ardente dévotion,
+elle avait pris l’Évangile au sérieux. Elle était fanatique de droiture
+et de dévouement. Dans un corps très frêle, elle portait une âme de feu,
+et, sous des manières pleines de grâce et de douce sensibilité, elle
+cachait un caractère énergique, entreprenant, et amoureux des partis
+extrêmes. Elle était capable des plus sublimes folies; elle eût été
+vivre au désert à douze ans, si elle eût su où trouver la Thébaïde; à
+dix-sept ans, elle rêvait, au sein de l’humanité, une vie à part, toute
+de renoncement aux vanités du monde, toute de lutte contre ses lois
+iniques. Comme elle n’était pas grande à demi, elle vivait à l’aise dans
+ce foyer d’enthousiasme qui était son élément, et elle ne s’apercevait
+pas que Guillaume n’y entrait que par bonds et par élans terribles, qui
+le brisaient sans lui faire pousser des ailes. Ce jeune homme avait les
+généreux instincts de sa sœur; mais il avait aussi la faiblesse de sa
+mère. Avec Marie, il s’enflammait pour la vie de sentiment. Ils
+dévoraient ensemble les romans les plus vertueux et les plus
+incendiaires. Avec madame de Boussac, Guillaume se rappelait la
+puissance du monde, et ce que sa mère, d’accord avec le monde, appelait
+les devoirs d’un homme bien né. Il se laissait alors enlacer par les
+projets de mariage et les rêves ambitieux. Quoique son goût n’en fût pas
+complice, sa craintive conscience les acceptait comme des nécessités
+cruelles auxquelles rien ne pourrait le soustraire. Aussi était-il
+malheureux et accablé, livré à une lutte sans fin contre lui-même.
+
+Tout en retournant au château lentement avec sa sœur, Guillaume parut
+fort distrait, bien qu’il prêtât une oreille attentive à toutes ses
+paroles et que son cœur agité en recueillît avidement le miel ou
+l’amertume. Il était toujours question de Jeanne. Marie, ignorant la
+plaie qu’elle creusait au cœur de son frère, se perdait en conjectures
+sur l’avenir de la jeune fille et sur les sentiments de sir Arthur. Elle
+avouait qu’elle regrettait la première illusion que la déclaration à la
+paysanne Jeanne lui avait fait goûter, et que son roman prendrait une
+tournure prosaïque si M. Harley se guérissait en voyant miss Jane traire
+les vaches. Guillaume paraissait préférer, par raison et par amitié, ce
+dénouement vraisemblable. Mais il était bien sombre, et, en quittant sa
+sœur, il alla rêver seul au bord de la rivière.
+
+-----
+
+[15] Faire perdre le temps, _détempser_.
+
+
+ XIV
+ SIR ARTHUR
+
+Pendant le reste de la semaine, Guillaume n’adressa plus à Jeanne qu’un
+bonjour ou un bonsoir amical, en passant, sans même la regarder, ce dont
+Jeanne n’eut ni étonnement ni chagrin. Elle n’était point exigeante, et
+l’accès de reconnaissance enthousiaste que son parrain avait eu à ses
+pieds dans la prairie, lui semblait avoir acquitté au centuple, et à
+tout jamais, la dette du malade envers l’infirmière. Comme elle n’avait
+point connu Guillaume avant sa maladie, et qu’il était extérieurement
+beaucoup plus animé que durant sa convalescence, elle le croyait rendu à
+son état naturel, et ne s’apercevait pas que toutes ses tristesses lui
+étaient revenues. Guillaume cachait assez bien sa peine secrète devant
+sa mère et la famille de Charmois; mais lorsqu’il était seul avec Marie,
+il ne pouvait se contraindre, et Marie s’effrayait du retour, chaque
+jour plus marqué, de son ancienne mélancolie.
+
+Bien que Claudie fût plus spécialement _fille de chambre_, comme on dit
+au pays, ce n’était pas elle qui déshabillait, le soir, mademoiselle de
+Boussac. Jeanne étant occupée aux champs ou à la laiterie le matin,
+Marie, qui l’aimait tendrement, s’était réservé l’heure de son coucher
+pour causer avec elle. Elle avait pris l’habitude de lui raconter toutes
+les impressions de sa journée, et cette association aux plaisirs et aux
+ennuis de sa jeune maîtresse était pour Jeanne une éducation de
+sentiment, la seule peut-être dont elle fût susceptible.
+
+Transplantée brusquement de sa vie sauvage à un état de civilisation,
+tout avait été incompréhensible pour Jeanne dans les commencements.
+Entre les besoins restreints de son existence rustique et les mille
+besoins artificiels des personnes aristocratiques qu’elle servait, il y
+avait un monde inconnu que sa pensée avait renoncé à franchir. Un esprit
+moins bienveillant que le sien eût fait la critique de ces étranges
+habitudes. Celui de Claudie, éminemment progressif, et corruptible par
+conséquent, acceptait avec admiration la nécessité de toutes ces
+recherches, de tous ces soins de détail qu’on exigeait d’elle et dont
+elle voyait avec envie ses maîtres profiter. Lorsqu’on la faisait goûter
+un peu aux miettes de ce bien-être et de ce luxe, elle était enivrée, et
+le besoin de ces satisfactions inconnues naissait en elle spontanément
+avec la jouissance. Cadet acceptait l’inégalité des conditions comme un
+fait accompli; mais, sous son air simple, il n’en était pas moins le
+fils de maître Léonard, le philosophe railleur et sceptique; son sourire
+n’était pas si niais qu’on le pensait, il était souvent ironique sans
+qu’on y prît garde. Mais Jeanne était restée, à peu de chose près, ce
+qu’elle était à Ep-Nell, rêvant, priant, et aimant sans cesse, ne
+pensant presque jamais; une véritable organisation rustique,
+c’est-à-dire une âme poétique sans manifestation, un de ces types purs
+comme il s’en trouve encore aux champs, types admirables et mystérieux,
+qui semblent faits pour un âge d’or qui n’existe pas, et où la
+perfectibilité serait inutile, puisqu’on aurait la perfection. On ne
+connaît pas assez ces types. La peinture les a souvent reproduits
+matériellement; mais la poésie les a toujours défigurés en voulant les
+idéaliser ou les traduire, oubliant que leur essence et leur originalité
+consistent à ne pouvoir être que devinés. Il faut bien reconnaître que
+l’homme des champs a besoin de subir de grandes transformations pour
+devenir sensible aux conquêtes et aux bienfaits d’une religion et d’une
+société nouvelles; mais ce qu’on ne sait pas, c’est que la nature
+produit de tout temps dans ce milieu certains êtres qui ne peuvent rien
+apprendre, parce que le beau idéal est en eux-mêmes et qu’ils n’ont pas
+besoin de progresser pour être directement les enfants de Dieu, des
+sanctuaires de justice, de sagesse, de charité et de sincérité. Ils sont
+tout prêts pour la société idéale que le genre humain rêve, cherche et
+annonce, mais leur inquiétude ne le devance pas. Incapables de
+comprendre le mal, ils ne le voient point. Ils vivent comme dans un
+nuage d’ignorance; leur existence est pour ainsi dire latente. Leur cœur
+seul se sent vivre; leur esprit est borné comme la primitive innocence :
+il est endormi dans le _cycle divin_ de la Genèse. On dirait, en un mot,
+que le péché originel ne les a pas flétris, et qu’ils sont d’une autre
+race que les fils d’Ève.
+
+Telle était Jeanne, Isis gauloise, qui semblait aussi étrangère aux
+préoccupations de ceux qui l’entouraient, que l’eût été une fille des
+druides transportée dans notre siècle. Ne sachant rien blâmer, tant la
+douceur et la charité remplissaient son âme, elle renonçait à
+s’expliquer ce que le blâme seul eût rendu explicable. Elle végétait
+comme un beau lis dans sa douce extase, le sein ouvert aux brises de la
+nuit, aux baisers du jour, à toutes les influences de la terre et du
+ciel, mais insensible comme lui aux agitations humaines, et ne trouvant
+pas de sens au langage des hommes.
+
+A force d’avoir à s’étonner de tout, Jeanne ne s’étonnait donc
+réellement de rien. Tout incident nouveau dans sa vie éveillait en elle
+cette simple réflexion : « Encore quelque chose que je ne sais pas, et
+que je comprendrai encore moins quand on me l’aura expliqué. »
+
+Marsillat n’avait rien compris à Jeanne. Guillaume s’y était attaché par
+une sorte d’instinct poétique et fatal. Sir Arthur l’avait devinée en
+partie. Marie seule la connaissait, elle avait raison de s’en vanter. Il
+fallait être arrivé par l’intelligence à la notion du sublime, pour
+comprendre comment, par le cœur seul, Jeanne s’y trouvait toute portée.
+Aussi mademoiselle de Boussac remarquait-elle que Jeanne avait tout
+autant à lui enseigner qu’à apprendre d’elle. Si la jeune châtelaine
+était plus éclairée dans ses affections, la bergère d’Ep-Nell était plus
+forte dans sa sérénité; et quand Marie lui avait fait comprendre les
+souffrances d’une âme tendre, elle lui faisait comprendre à son tour la
+puissance d’une âme dévouée, le calme d’une religieuse abnégation. Elles
+disaient ensemble leur prière du soir, devant une petite madone
+d’albâtre que Guillaume avait envoyée d’Italie, et qu’elles couronnaient
+de fleurs de la saison. Ces deux jeunes filles n’avaient pas précisément
+le même culte. Marie n’était pas une dévote catholique; c’était une
+chrétienne égalitaire, une _radicaliste_ évangélique, si l’on peut
+s’exprimer ainsi. C’est assez dire qu’elle était hérétique à son insu.
+
+Jeanne était une _radicaliste_ païenne, sans s’en douter davantage. Ses
+superstitions rustiques lui venaient en droite ligne de la religion des
+druides, cette doctrine peu connue dans son essence, car on ne l’a jugée
+que d’après les crimes qui l’ont souillée et dénaturée[16]. La vierge
+Marie et la grand’fade se confondaient étrangement dans l’imagination
+poétiquement sauvage de la bergère d’Ep-Nell. Il y avait peut-être aussi
+quelque chose de sauvage et d’antique dans la résignation avec laquelle
+elle acceptait le fait de l’inégalité sur la terre. Mais il n’y avait
+rien de faible ni de lâche dans cette résignation. Jeanne, ne
+connaissant pas le prix de l’argent, n’ayant pas de besoins, et ne
+comprenant pas qu’il y eût dans la vie d’autres jouissances que celles
+de l’âme, ne se trouvait pas frustrée dans sa part de bonheur par la
+richesse et la puissance d’autrui. C’était un être exceptionnel, se
+rattachant, comme je l’ai dit déjà, à un type rare qui n’a pas été
+étudié, mais qui existe, et qui semble appartenir au règne d’Astrée.
+
+Un soir que Jeanne et Marie venaient de finir leur prière, dans la
+chambre virginale et toute parsemée de violettes de la jeune châtelaine,
+celle-ci dit à sa rustique compagne : Nous avons prié pour Guillaume en
+particulier. Dieu veuille qu’il ait un bon sommeil cette nuit, et que
+demain son front soit moins sombre!
+
+— Eh! ma mignonne! de quoi vous inquiétez-vous? répondit Jeanne. Si mon
+parrain n’a pas tout ce qu’il lui faut pour être heureux, il l’aura
+bientôt. Ça ne peut pas manquer. Prenez donc son mal en patience : il
+passera.
+
+— Que veux-tu dire, Jeanne? Devines-tu ce que mon frère peut désirer?
+
+— Je vois qu’il est jeune, et je pense qu’il s’ennuie un peu d’être
+tout seul. Vous autres, _mondes riches_, vous vous mariez trop tard.
+Chez nous, un garçon de vingt-deux ans aurait déjà de la famille. Mon
+parrain est bon, il est tout cœur. S’il avait une belle brave femme et
+des mignons petits enfants, il ne s’ennuierait pas, allez! Faut
+conseiller à ma marraine de lui chercher une femme. Croyez-moi,
+Mam’selle, et vous verrez qu’il sera content.
+
+— Tu crois donc qu’on ne peut pas être heureux sans famille, Jeanne! et
+tu dis pourtant que tu ne veux pas te marier!
+
+— Il ne s’agit pas de moi, Mam’selle, mais de mon parrain. Moi, je n’ai
+pas le temps de m’ennuyer; mais lui, il ne travaille pas, et il lui faut
+une _compagnie_.
+
+— Est-ce qu’on n’a pas sonné à la porte de la cour, Jeanne? dit
+mademoiselle de Boussac, distraite par le son de cette cloche. Il était
+onze heures. Toute la ville était plongée dans le sommeil, et jamais
+visite ne s’était présentée à cette heure indue.
+
+— M’est avis que vous avez raison, Mam’selle. On a sonné à la
+grand’porte.
+
+— Qui peut venir maintenant? Tout le monde est couché dans la maison!
+
+— Oh dame! ça n’est pas Cadet qui se réveillera. Une fois _parti_,
+c’est pour jusqu’au petit jour. La maison pourrait bien lui tomber sur
+le corps sans le déranger. Je m’en vas voir ce que c’est.
+
+— Attends, Jeanne, j’irai avec toi : il ne faut pas ouvrir au premier
+venu. Nous parlementerons par le guichet.
+
+— Venez, si ça vous amuse, Mam’selle!
+
+Mademoiselle de Boussac jeta une écharpe de barège sur sa tête, prit la
+petite lanterne de Jeanne, et descendit avec elle légèrement, un peu
+curieuse, un peu effrayée de l’aventure.
+
+On sonnait avec précaution, et comme si on eût craint de réveiller
+brusquement les hôtes du château.
+
+— C’est du monde qui n’est pas hardi, dit Jeanne en ouvrant le
+guichet : qu’est-ce que c’est donc que vous voulez?
+
+— C’est un ami qui vous revient, répondit une voix que Marie reconnut
+sur-le-champ pour celle de sir Arthur.
+
+— Eh! vite! eh! vite! ouvrons! s’écria-t-elle en le saluant
+affectueusement à son tour du nom d’ami par le guichet.
+
+Sir Arthur, pour arriver plus vite par les mauvais chemins, avait pris
+un cheval à Sainte-Sévère. Jeanne, dont il ne vit pas les traits dans
+l’obscurité, prit la bride du locatis, et se chargea de le conduire à
+l’écurie, tandis que l’Anglais aidait gaiement la jeune châtelaine à
+refermer les portes. Ils se dirigèrent ensuite vers le château et
+entrèrent dans la grande salle aux gardes, qui était devenue la cuisine,
+et qui occupait le rez-de-chaussée.
+
+— La nuit est fraîche, et je suis sûre que vous avez besoin de vous
+chauffer, dit Marie; tenez, il y a encore du feu ici, je vais éveiller
+maman et Guillaume.
+
+— Guillaume, je le veux bien... mais votre mère, je m’y oppose...
+Laissez-la dormir, et demain matin, je lui jouerai une fanfare sous sa
+fenêtre, à l’heure où elle s’éveille ordinairement.
+
+— Au fait, elle a eu la migraine aujourd’hui, et son sommeil est
+précieux... mais Guillaume...
+
+Marie allait monter à la chambre de son frère, lorsque celui-ci parut
+sur le seuil de la cuisine. Il avait entendu la cloche, le grincement de
+la grande porte sur ses gonds, et surtout les aboiements des chiens, qui
+n’étaient pas encore apaisés par les caresses de sir Arthur. Il s’était
+habillé à la hâte, et venait dans la cuisine chercher de la lumière.
+
+— Oui-da! s’écria-t-il en voyant sir Arthur, un tête-à-tête nocturne
+avec ma sœur! Et il se jeta dans les bras de son ami, heureux de le
+revoir, bien qu’une étrange souffrance vînt en même temps s’emparer de
+son âme. Claudie, que Jeanne avait éveillée, accourut offrir ses
+services, et sir Arthur ne voulant à aucun prix déranger les autres
+habitants de la maison, Marie et sa soubrette alerte lui servirent une
+espèce de souper sur le bout de la table de la cuisine. Le sans-façon de
+cette réception campagnarde égaya beaucoup les jeunes hôtes, et leur
+convive, serein et enjoué comme à l’ordinaire, fit honneur aux viandes
+froides et aux sauces figées du repas impromptu.
+
+— Nous ne vous espérions pas si tôt, lui dit Guillaume; voilà pourquoi
+le veau gras est encore debout dans l’étable.
+
+— Mes enfants, je suis venu deux jours plus tôt que je ne comptais, et
+je vous dirai pourquoi tout à l’heure.
+
+Marie comprit que M. Harley ne voulait pas s’expliquer devant Claudie,
+et elle ordonna à celle-ci d’aller aider Jeanne à préparer la chambre de
+sir Arthur.
+
+— Je vous dirai présentement, mes enfants!... dit sir Arthur d’un ton
+solennel en prenant dans chacune de ses mains la main du frère et celle
+de la sœur. Et il garda un instant le silence comme pour se recueillir.
+Guillaume sentit le feu lui monter au visage.
+
+— J’ai pris une grande résolution, mon cher Guillaume, reprit l’Anglais
+avec gravité; et comme je sais que vous n’avez pas de secrets pour votre
+sœur, je suis bien aise de lui soumettre mes plans. J’ai résolu de me
+marier, et comme j’ai trouvé enfin la personne selon mon cœur, je viens
+ici pour tâcher de l’obtenir d’elle-même, et de ses parents, si elle en
+a.
+
+— Nous y voici! pensa Marie en soupirant, et elle regarda son frère
+comme pour l’avertir de ne pas laisser sir Arthur s’engager plus avant.
+Mais Guillaume était absorbé dans ses pensées.
+
+— J’ai écrit deux lettres, continua sir Arthur : une à _la personne_,
+directement, et une autre à madame de Charmois, que je suppose être la
+protectrice, et, pour ainsi dire, la tutrice de la demoiselle attachée à
+sa fille... Je n’ai pas reçu de réponse, et dans l’inquiétude que ma
+demande, un peu contraire aux usages peut-être, n’ait pas été prise au
+sérieux, je suis venu vite pour m’en expliquer nettement. Je ne crois
+pas madame de Charmois très bien disposée en ma faveur. C’est donc vous,
+mon cher Guillaume, et peut-être vous aussi, ma bonne mademoiselle
+Marie, que je veux charger d’être tout naïvement et tout loyalement les
+négociateurs de mon mariage avec miss Jane..., dont je ne sais pas le
+nom, mais dont la figure me plaît et me donne une entière sécurité.
+
+— Cher Arthur, répondit Guillaume, vous êtes noble et admirable,
+surtout dans vos bizarreries; mais vous nous voyez bien malheureux, ma
+sœur et moi, d’avoir à vous désabuser. Vous avez donné, bien plus que
+nous ne voulions, et bien malgré nous, à la fin, dans une plaisanterie
+dont nous étions loin de prévoir les conséquences. Il faut donc vous le
+dire... miss Jane n’a jamais existé.
+
+— Ho!... dit M. Harley avec l’accent indéfinissable de surprise
+flegmatique que les Anglais mettent dans cette exclamation.
+
+— Hélas, non! dit mademoiselle de Boussac avec un sourire compatissant
+et en pressant la main de M. Harley. Ni mademoiselle de Charmois ni moi
+n’avons de gouvernante. Miss Claudia et miss Jane sont tout bonnement
+Jeanne et Claudie, l’une femme de service, l’autre vachère et laitière
+de la maison.
+
+— Ho! fit l’Anglais, dont les grands yeux bleus s’arrondissaient de
+plus en plus.
+
+— Consolez-vous, reprit Marie avec douceur. Vous vous êtes trompé sur
+la condition sociale de la personne : mais ni la cranioscopie du docteur
+Gall, ni la physiognomonie du révérend Lavater n’ont menti relativement
+au mérite moral de Jeanne. Jeanne est aussi bonne et aussi pure qu’elle
+est belle. C’est un ange. Mais je dois vous dire bien vite qu’elle n’a
+reçu aucune espèce d’éducation, qu’elle a vécu aux champs avec les
+troupeaux, qu’elle est fille de la nourrice de Guillaume, une simple
+paysanne, enfin qu’elle ne sait pas lire, et qu’il est à craindre
+qu’elle ne puisse jamais l’apprendre, car elle manque d’aptitude pour
+toutes nos vaines connaissances, et elle comprend mieux les choses du
+ciel que celles de la terre.
+
+— Ho! fit l’Anglais pour la troisième fois, et il resta plongé dans ses
+réflexions.
+
+— Mon cher Arthur, lui dit Guillaume, ne craignez pas les suites de
+votre erreur. Nous serions désespérés que notre folle plaisanterie
+autorisât seulement un sourire hors de la famille. Madame de Charmois ne
+nous a point parlé de votre billet, nous ignorons même si elle l’a reçu.
+Quant à Jeanne, comme elle ne sait pas lire, c’est nous qui seuls avons
+eu communication de votre lettre, et nous ne lui en avons nullement fait
+part. Nous vous remettrons cette lettre; qu’il n’en soit jamais
+question, même en riant. Ma mère elle-même ignore tout. Quant à la
+Charmois, il vous sera facile de lui faire croire que votre billet est
+une suite du poisson d’avril, et que c’est vous qui vous êtes moqué
+d’elle.
+
+M. Harley n’avait pas entendu un mot du discours de Guillaume. Il était
+occupé à commenter celui de Marie, qui résonnait encore à ses oreilles.
+Il se tourna vers elle, et lui fit, d’une manière posée et très
+méthodique, une série de questions sur le caractère, les goûts et les
+habitudes de Jeanne. A quoi la jeune fille répondit avec toute la
+vivacité de sa tendresse et de son admiration pour Jeanne, et elle
+termina par un panégyrique complet, mais parfaitement sincère, où elle
+ne lui dissimula rien des difficultés qu’il aurait sans doute dans les
+commencements à échanger ses pensées avec un être si candide et si
+différent du monde où il avait vécu jusqu’alors.
+
+M. Harley écouta attentivement, froidement en apparence. Puis, l’horloge
+sonnant une heure après minuit, il baisa la main de Marie en lui
+disant : Vous êtes un ange, vous aussi. Je vous demande la nuit pour
+réfléchir et prendre mon parti.
+
+— Prenez plus de temps, ami, dit Guillaume, rien ne presse. Jeanne
+ignore vos intentions...
+
+Mais M. Harley semblait être sourd à la voix de Guillaume. Guillaume,
+lui parlant de l’effet de ses démarches et du soin de sa dignité aux
+yeux d’autrui, ne pouvait le distraire de sa passion. Car, qui l’eût
+deviné? sir Arthur, sous son apparence imperturbable, avait une grande
+spontanéité et, en même temps, une grande ténacité dans ses affections.
+Il prit congé de Marie sur l’escalier, traversa sur la pointe du pied
+les corridors du vieux château, et arriva avec Guillaume à la chambre
+qu’on lui avait préparée.
+
+Le premier objet qui frappa ses regards en y entrant, et qui lui arracha
+encore un _ho!_ étouffé, fut Jeanne, debout auprès de son lit, couvrant
+de taies blanches les oreillers destinés à son sommeil... Jeanne, ayant
+le commandement en chef des lessives et les clefs du garde-meuble,
+présidait à la distribution du linge, et _le fin_ ne passait jamais que
+par ses mains. La toile, blanche comme la neige, était parfumée, grâce à
+ses soins, d’iris et de violettes, et elle touchait sans les froisser
+les garnitures de mousseline légère qu’elle faisait flotter autour des
+coussins. Elle avait un peu de lenteur dans tous ses mouvements; mais,
+comme elle ne se reposait jamais, son travail incessant devançait encore
+l’activité souvent étourdie et bruyante de Claudie. Il y avait dans sa
+physionomie une sorte de majesté angélique qui faisait disparaître la
+vulgarité de ses attributions. A la voir nouer lentement les cordons de
+ses oreillers, d’un air sérieux et pensif, on eût dit d’une
+grande-prêtresse occupée à quelque mystérieuse fonction dans les
+sacrifices.
+
+L’Anglais resta immobile sans lui dire un mot. Guillaume, ému, se sentit
+cloué au plancher. Il eût mieux aimé en cet instant perdre l’amitié de
+sir Arthur que de le laisser seul avec Jeanne, et Dieu sait pourtant que
+sir Arthur eût été encore plus timide et plus réservé que Guillaume dans
+un tête-à-tête avec cette jeune fille. Cette dernière, impassible et la
+tête penchée, faisait tous ses nœuds en conscience. Il sembla à
+Guillaume qu’elle entrelaçait le nœud gordien, tant les secondes lui
+parurent longues. Enfin elle sortit, et l’Anglais amoureux, qui n’avait
+osé lui dire ni bonjour, ni bonsoir, se laissa tomber dans un fauteuil
+en poussant un gros soupir. — Demain, mon cher Guillaume, demain,
+dit-il en secouant la main du jeune baron pour prendre congé de lui, je
+vous dirai ce que tout cela sera devenu dans mon esprit. La nuit porte
+conseil.
+
+— Vous comptez donc veiller? lui demanda Guillaume, qui, malgré son
+affection pour lui, ne pouvait se défendre d’un peu d’amertume ironique
+dans le fond de son âme. Je vous conseille, au contraire, de bien
+dormir, mon ami, car vous devez être brisé de fatigue. Le repos vous
+rendra l’esprit plus libre et plus sain pour réfléchir demain.
+
+M. Harley ne répondit pas, et Guillaume le quitta, douloureusement
+jaloux de sa liberté et de son courage.
+
+Arthur ouvrit ses malles, qui l’avaient devancé, et qu’on avait déposées
+dans cet appartement, endossa sa robe de chambre, chaussa ses
+pantoufles, alluma deux bougies sur la cheminée, et se plongea dans son
+fauteuil, pour se livrer plus à l’aise à ses méditations. Mais il n’y
+avait pas encore donné cinq minutes qu’on frappa légèrement à sa porte.
+Il alla ouvrir et vit paraître Jeanne qui lui apportait un plateau
+couvert d’un thé complet. « C’est mam’selle Marie qui vous envoie ça,
+Monsieur », dit Jeanne en posant le plateau sur la table; et elle porta
+la bouilloire devant le feu. Pendant ce temps, M. Harley s’étant dit que
+cette apparition était fatale, et la regardant comme un coup du sort,
+alla résolument pousser la porte, et revenant s’asseoir dans son
+fauteuil d’un air pensif qui n’était pas fait pour effaroucher la
+pudeur, « Mademoiselle, dit-il pendant que Jeanne arrangeait les
+porcelaines sur la table, voulez-vous me permettre de vous adresser une
+question? » Jeanne trouva l’Anglais excessivement poli, et lui répondit
+d’un air tranquille qu’elle attendait ses _commandements_.
+
+-----
+
+[16] On sait pourtant que le druidisme comme le sîvaïsme partait des
+augustes et impérissables croyances sur la trinité et l’immortalité de
+l’être qui sont la base de toutes les grandes religions et dont le
+christianisme n’est qu’un développement.
+
+
+ XV
+ NUIT BLANCHE
+
+« Je prendrai la liberté de vous demander, mademoiselle Jeanne, si votre
+intention est de vous marier? »
+
+Telle fut l’entrée en matière de sir Arthur, et il faut avouer que
+jamais préambule ne fut plus maladroit. Le bon Anglais était un être
+admirable pour sa candeur, sa droiture et sa générosité; mais il n’était
+orateur dans aucune langue. Il portait dans son âme une sorte
+d’enthousiasme permanent pour les idées sublimes, qui n’avait pas trouvé
+d’expression, et qui paraissait un état calme parce que c’était un état
+chronique. En ce sens il avait avec le caractère de Jeanne de
+mystérieuses affinités. L’amour et la pratique du bien lui étaient
+naturels comme l’action de respirer, et il ignorait le mal au point de
+n’y pas croire. Grave et tranquille, parce qu’il atteignait et
+embrassait sans cesse l’idéal sans effort, il n’avait pas besoin de
+s’échauffer la tête pour professer et observer ses croyances religieuses
+et philosophiques. _Loyauté_, _dévouement_, _patience_, telle était sa
+devise, et c’était aussi le résumé de toutes ses doctrines. Son
+imagination n’allait pas au delà, mais elle ne restait jamais au-dessous
+de ce code fait à son usage et qu’il exposait d’une façon laconique et
+peu brillante. Comme ce n’était pas un grand esprit, il était facile de
+l’embarrasser, et, pour peu qu’il voulût se manifester davantage, il
+s’embrouillait et devenait incompréhensible en français. Il se tenait
+donc en garde contre lui-même, ne s’embarquait dans aucune discussion,
+et se contentait de protester en silence contre les raisonnements qui le
+choquaient. Alors il ne répondait que par ce _ho_! qui disait beaucoup
+dans sa bouche et qui était la plus forte expression de sa surprise, de
+son mécontentement, et quelquefois de sa joie.
+
+Jeanne fut très étonnée de cette question dans la bouche d’un homme
+qu’elle ne connaissait pas du tout. — C’est-il pour plaisanter,
+Monsieur, répondit-elle, que vous me demandez cela?
+
+— Non, reprit l’Anglais, je ne plaisante jamais. Je vous demande,
+mademoiselle Jeanne, très sérieusement, si vous êtes libre de vous
+marier?
+
+— Monsieur, ça ne regarde que moi, répondit Jeanne.
+
+— Je vous demande bien pardon, ça me regarde aussi beaucoup. Je suis
+chargé de vous demander en mariage pour une personne de ma connaissance.
+
+— Et pour qui donc, Monsieur?
+
+— Si vous ne voulez pas vous marier, vous n’avez pas besoin de savoir
+pour qui.
+
+— C’est vrai! Allons, Monsieur, vous vous amusez de moi. Dormez donc
+bien, je vous dis bonsoir. N’avez-vous plus besoin de rien?
+
+— Attendez encore un moment, mademoiselle Jeanne, je vous prie. Vous ne
+voulez pas vous marier, peut-être parce que vous aimez quelqu’un que
+vous ne pouvez pas épouser?
+
+— Ah çà! Monsieur, répondit Jeanne en souriant, je n’aurai pas
+grand’peine à m’en défendre, car ça n’est pas.
+
+— Écoutez, mon enfant; je vous prie de me dire la vérité comme à un
+ami.
+
+— Vous vous moquez, Monsieur. Comment donc que nous serions amis
+puisque nous ne nous connaissons quasiment pas?
+
+— Peut-être, Jeanne, que je vous connais très bien sans que vous me
+connaissiez.
+
+— Je ne sais pas comment ça se ferait, à moins pourtant que vous n’ayez
+connu ma pauvre défunte mère, dans le temps qu’elle demeurait ici?
+
+Pour la première fois de sa vie, sir Arthur eut un instinct de ruse,
+bien innocente à la vérité.
+
+— Peut-être que je l’ai connue, votre mère? dit-il, devinant que
+c’était le seul moyen d’inspirer de la confiance à Jeanne.
+
+Ce petit mensonge fit sur elle un effet magique. Elle n’avait pas songé
+à regarder la figure de l’Anglais; elle ne se rendait pas compte de son
+âge. Quoique sir Arthur n’eût guère que trente ans, qu’il eût une
+épaisse chevelure, une belle figure très fraîche, des dents magnifiques,
+le front le plus uni et le plus serein, la taille haute et dégagée, sa
+manière sévère de s’habiller et la gravité de ses allures n’avaient rien
+de folâtre, de coquet, ni de jeune. Jeanne ne se demanda pas s’il avait
+pu connaître beaucoup sa mère vingt ans auparavant.
+
+— Si vous me parlez de ma pauvre chère défunte, c’est différent,
+dit-elle, et je pense bien que vous ne voudriez pas plaisanter avec moi
+là-dessus. Voyons, qu’est-ce que vous avez à m’en dire?
+
+— Jeanne, je m’intéresse à vous autant que mademoiselle Marie et que M.
+Guillaume, votre frère de lait; je désire que vous soyez heureuse, je me
+fais un devoir d’y contribuer, et je suis assez riche pour contenter
+tous vos désirs. S’il est vrai que vous aimiez une personne de votre
+condition et que la différence de fortune soit un obstacle, je me charge
+de vous doter convenablement. Ainsi ayez confiance en moi, et
+répondez-moi sans crainte.
+
+— Monsieur, vous avez bien des bontés pour moi, répondit Jeanne,
+peut-être que ma mère vous a rendu quelque service dans le temps; mais
+ça serait bien le payer trop cher que de vouloir me doter. D’ailleurs,
+je n’ai pas besoin de ça. Je ne suis amoureuse de personne, et personne
+ne me fait envie pour le mariage.
+
+— Pourriez-vous me jurer cela sur l’honneur de votre mère, que vous
+paraissez tant aimer et regretter?
+
+— Oh, oui, Monsieur, ça me serait facile, et si c’est de besoin, je ne
+demande pas mieux.
+
+M. Harley garda un instant le silence. Il voyait bien à la physionomie
+et à l’accent de Jeanne qu’elle ne mentait pas.
+
+— Cependant, reprit-il, voyant qu’elle se préparait à sortir, je désire
+faire quelque chose pour votre avenir, c’est un devoir pour moi. Ne me
+direz-vous pas quelles conditions vous mettriez à votre bonheur dans le
+mariage?
+
+— C’est drôle tout de même, dit Jeanne, que tout le monde ici me parle
+de mariage, quand je n’en parle jamais, moi, et quand je n’y songe pas
+du tout!
+
+— Eh bien! trouvez-vous que je vous offense en vous en parlant aussi,
+moi? En ce cas, je ne dis plus rien; mon intention n’est pas de vous
+offenser.
+
+— Oh! je le crois bien, Monsieur, dit Jeanne qui craignit d’avoir été
+impolie, et pour qui la politesse était un devoir sérieux, parce que,
+pour elle, c’était l’expression de la bienveillance et de la sincérité.
+Vous pouvez bien me dire tout ce que vous voudrez, je ne m’en fâcherai
+pas.
+
+— Eh bien! ma chère Jeanne, permettez-moi de vous demander comment vous
+désireriez le mari que vous accepteriez?
+
+— Je n’en sais rien, Monsieur. Je n’ai jamais pensé à ce que vous me
+demandez là.
+
+— Mais je suppose! Vous ne pouvez même pas supposer? Vous ne savez donc
+pas ce qu’on entend par une supposition?
+
+— Si, Monsieur, je connais ce mot-là. On le dit quelquefois chez nous.
+
+— Eh bien! alors, en supposant que vous en soyez à choisir un mari,
+comment le voudriez-vous?
+
+— Vous m’en demandez trop! Je vous dis que je ne sais pas.
+
+— Eh bien! comment voudriez-vous qu’il ne fût pas? Vous ne savez pas
+non plus? Voyons, s’il était pauvre, le refuseriez-vous?
+
+— Oh! non, je ne le refuserais pas pour ça, puisque je suis pauvre
+moi-même, que je suis née dans les pauvres, que j’ai été élevée avec les
+pauvres, et que je mourrai comme les pauvres!
+
+— Et s’il était riche, qu’en diriez-vous?
+
+— Je dirais non, Monsieur.
+
+— Oh! pourquoi cela?
+
+— Je ne peux pas vous répondre là-dessus. Mais je refuserais, bien sûr.
+
+— Vous croyez que les riches sont méchants?
+
+— Oh! non, Monsieur. Ma marraine, mon parrain, mam’selle Marie sont
+bien riches, et ils sont très bons.
+
+— Alors vous croyez qu’un riche vous ferait la cour pour vous séduire,
+et qu’il ne voudrait pas sérieusement, sincèrement vous épouser?
+
+— Ça pourrait bien arriver. Mais quand même je serais sûre qu’il ne se
+moque pas de moi, je ne voudrais pas de lui.
+
+— Et s’il renonçait à sa fortune pour vous plaire, s’il faisait vœu de
+pauvreté pour être digne de vous? s’écria sir Arthur frappé de surprise,
+et voulant lire au fond des mystérieuses idées de Jeanne.
+
+— Ça, ça pourrait changer un peu mon idée, mais ça ne serait pourtant
+pas suffisant.
+
+— Quel autre sacrifice faudrait-il donc faire? reprit l’Anglais exalté
+intérieurement. Il y a peut-être quelqu’un capable de vous aimer assez
+pour consentir à tout.
+
+— Non, Monsieur, non, dit Jeanne, il n’y a personne comme cela, je vous
+en réponds; et si quelqu’un était consentant de mes idées, par une idée
+intéressée, il s’en repentirait bien un jour!
+
+— Je ne comprends plus... Oh!... expliquez-vous! s’écria sir Arthur,
+qui avait le front tout humide de sueur à force de rechercher le sens
+des énigmes de la bergère d’Ep-Nell.
+
+— C’est bien assez, mon cher monsieur, répondit-elle, je ne veux pas
+vous en dire plus. Si vous me portez intérêt, ne songez pas à me faire
+marier. Je n’ai besoin de rien, et avec votre amitié, si c’est de ma
+mère que j’en hérite, je vous serai bien assez obligée.
+
+M. Harley, pétrifié par la surprise, n’osa la retenir davantage.
+
+Jeanne trouva, derrière la porte, Claudie qui écoutait et regardait par
+le trou de la serrure, et qui ne parut nullement honteuse d’être
+surprise en flagrant délit de curiosité et d’indiscrétion. Jeanne ne
+songea pas de son côté à lui en faire un crime. Elle ne pensait pas
+avoir jamais de secrets pour Claudie, qu’elle aimait beaucoup et dont
+elle était fort aimée. — Tiens! tu étais là? lui dit-elle en regagnant
+leur commune chambrette. Pourquoi donc que tu ne t’es pas couchée?
+
+— Je pouvais-t-i dormir, répondit naïvement la Toulloise, quand je
+voyais que tu ne revenais pas de chez ce monsieur? Alors je suis venue
+écouter ce qu’il te disait. C’était joliment drôle!
+
+— Pourquoi donc que tu n’entrais pas? tu m’aurais aidée à lui
+répondre : tu parles mieux que moi.
+
+— Oh! j’aurais eu trop honte, répondit Claudie, qui avait la prétention
+d’être timide, bien qu’elle fût passablement effrontée. Je ne sais pas
+comment tu peux causer comme ça si longtemps et de cent sortes de choses
+avec du monde que tu ne connais pas.
+
+— De quoi veux-tu que je sois honteuse? On ne m’a jamais dit de
+mauvaises choses, et ce monsieur est très honnête.
+
+— Oh! pour ça, oui! il parle très honnêtement, et s’il n’était pas si
+drôle, il serait très joli homme.
+
+— Qu’est-ce que tu lui trouves donc de drôle?
+
+— Dame! c’est-il pas drôle d’être Anglais?
+
+En causant ainsi, les deux jeunes filles étaient entrées dans leur
+chambre, située dans une tourelle, et éclairée par une fenêtre ou plutôt
+par une fente à embrasure taillée en biseau et terminée en bas par une
+meurtrière ronde qui avait jadis servi aux guetteurs pour pointer un
+fauconneau. Un banc de pierre plongeait en biais dans cette embrasure
+étroite et profonde, et la lune, glissant par la fente, était le seul
+flambeau dont nos jeunes fillettes eussent besoin pour se mettre au lit.
+En servantes jalouses d’économiser la dépense de la maison, elles
+éteignirent leur lanterne, et Jeanne, s’asseyant sur le banc de pierre
+pour délacer son corsage, regarda dans la campagne et tomba dans la
+rêverie.
+
+— A quoi donc penses-tu? lui cria Claudie qui était déjà couchée. Tu ne
+veux donc pas dormir de cette nuit?
+
+— L’heure du sommeil est passée, dit Jeanne, et ce n’est quasiment plus
+la peine d’en goûter, car il fera bientôt jour. Tu ne saurais croire,
+Claudie, que, quand je vois le clair de lune, ça me fait un effet tout
+drôle.
+
+— Oh! moi, j’aime ça, le clair de lune! reprit Claudie, luttant entre
+le sommeil et l’envie de babiller. Le reste du temps, je suis peureuse à
+mort la nuit; mais quand la lune éclaire, je n’ai peur de rien, je vois
+tout.
+
+— Eh bien! moi, je ne suis pas comme toi, dit Jeanne. Le clair de lune
+m’inquiète un peu; c’est le plaisir des fades! les bonnes comme les
+mauvaises sont dehors par ce temps-ci, et si les âmes chrétiennes ne
+sont pas en grâce, il y a du danger.
+
+— Ah! tais-toi, Jeanne, s’écria Claudie; si tu vas commencer tes
+histoires de fades, tu vas me faire peur. Tu sais bien que je ne veux
+plus croire à ça, moi. C’était bon chez nous; mais à la ville, c’est
+bête : tout le monde s’en moque. Si tu parlais de ça à mam’selle Marie,
+tu verrais comme elle te gronderait!
+
+— Je ne te force pas d’y croire, Claudie; les fades n’ont jamais été
+occupées de toi. Il y a des personnes que les esprits ne tourmentent
+jamais. Mais il y en a d’autres qui sont bien forcées de savoir de quoi
+il s’agit, et le moyen de se garer des mauvais pour être bien avec les
+bons. Ce n’est pas à moi qu’il faut dire qu’il n’y a pas de fades. J’en
+sais trop là-dessus, Claudie.
+
+— Eh bien! tais-toi, et viens te coucher! V’là la peur qui me prend. Je
+ne sais pas comment tu oses en parler à cette heure, toi qui es sûre
+qu’il y en a... Heureusement je suis un peu rassurée dans cette chambre,
+quand la porte est bien fermée, à cause qu’elles ne pourraient pas
+entrer par la fenêtre : il n’y en a point.
+
+— Ça n’y ferait rien, va, Claudie. Tant petites que soient les
+_huisseries_ d’une chambre, elles peuvent y passer si elles veulent.
+Mais n’aie pas peur, va. Elles ne te feront pas de mal tant que tu seras
+avec moi.
+
+— C’est heureux pour moi, dit Claudie, car je n’ai pas ce qu’il faut
+pour les renvoyer, moi!
+
+— Ne dis donc pas ça, Claudie!
+
+— Je peux bien le dire à toi. Tu le sais bien. A propos de ça,
+Marsillat ne t’en conte plus du tout, pas vrai?
+
+— Non, du tout.
+
+— Du tout, du tout?
+
+— Tu me demandes ça tous les jours! Quand je te dis que non!
+
+— C’est égal, Jeanne. Il n’y a guère de filles ni de femmes capables de
+se garer d’un homme comme lui.
+
+— Ça n’est pourtant pas déjà si difficile.
+
+— Je te dis que si, moi, c’est difficile! Un homme qui veut ce qu’il
+veut! Il le veut absolument, quoi!
+
+— Il entend la raison comme un autre, va!
+
+— Jamais je n’ai pu la lui faire entendre.
+
+— C’est que tu n’avais pas grande envie de l’entendre toi-même,
+Claudie.
+
+— Dame! un homme si gentil! et qui parle si bien!
+
+— Et qui t’a fait des cadeaux!
+
+— C’est bien gentil aussi, les cadeaux!
+
+— Ça serait plus gentil de n’en pas avoir envie!
+
+— Tout le monde ne peut pas être comme toi, écoute donc; je ne dis pas
+que j’aie bien fait; car tout ça, c’est des chagrins pour moi.
+
+— Allons, ne te fais pas de chagrin! ça ne t’empêchera pas de te
+marier, ma Claudie.
+
+— Ça en ôte le goût. Quoi donc faire d’un paysan quand on est _au fait_
+de causer avec un monsieur? Ça a tant d’esprit un Marsillat, et c’est si
+bête un Cadet!
+
+— Mais c’est bon, c’est courageux, ça aime toujours; et un Marsillat,
+ça n’aime pas longtemps!
+
+— Tu crois donc qu’il ne m’aime plus du tout?
+
+— Je ne dis pas ça; mais qu’est-ce que tu en dis toi-même?
+
+— Je dis que j’ai eu rudement de peine! Mais ça commence à se passer.
+Faut bien se consoler, quand on ne peut pas mieux faire.
+
+— Oui, faut se consoler, Claudie. Tout ça ne t’empêche pas d’être une
+bonne fille, qui travaille bien, et qui peut encore être aimée d’un
+homme comme il faut[17]. Le malheur que tu as eu est arrivé à bien
+d’autres, et il n’y a pas si grand mal, quand on l’a fait par bonté et
+par amitié. Le bon Dieu pardonne ça; comment donc que les hommes ne le
+pardonneraient pas aussi?
+
+— Tiens! faut bien qu’ils le pardonnent! dit Claudie en essuyant une
+larme, et elle s’endormit sur le même oreiller que Jeanne, sa pudique et
+indulgente compagne.
+
+Qu’on ne s’étonne pas de voir la chaste Jeanne si tolérante envers la
+repentante Claudie. Un ou deux péchés de jeunesse et d’entraînement ne
+déshonorent point une jeune fille dans nos campagnes. Elles sont
+naturellement timides et chastes, mais elles sont faibles : les hommes
+ne leur font pas un crime de cette faiblesse, qu’ils provoquent et dont
+ils profitent. Il n’y a jamais eu d’homme du monde au dix-huitième
+siècle qui ait su fouler aux pieds ce qu’on appelait alors le préjugé,
+mieux que nos paysans ne le font tous les jours. C’est un fait à
+constater et dont il ne faut tirer aucune induction contre les principes
+de Jeanne. Impeccable par résolution exceptionnelle, elle était
+l’indulgence et la charité même pour les fautes d’autrui.
+
+Cependant Jeanne, qui avait l’habitude de dire des prières avant de
+s’endormir, tenait encore ses yeux ouverts lorsqu’il lui sembla voir la
+meurtrière qui éclairait l’intérieur de la tourelle, interceptée tout à
+coup par un corps opaque. Elle ne put retenir un cri, et aussitôt elle
+vit ce corps disparaître. Puis elle l’entendit glisser le long du mur
+extérieur, et des pas furtifs firent crier faiblement le sable du
+jardin. Cet étage n’était pas élevé de plus de dix à douze pieds
+au-dessus du sol, et il était possible de monter jusqu’à la lucarne par
+le treillage de la vigne qui tapissait la muraille. Claudie, éveillée en
+sursaut, cacha sa tête sous les couvertures, et Jeanne, toute brave
+qu’elle était, n’osa pas d’abord aller regarder par la meurtrière.
+Lorsque, après plusieurs signes de croix et de pieux exorcismes, elle
+s’y décida, elle ne vit plus rien. La lune était pure, et l’ombre des
+arbres fruitiers se dessinait immobile et nette sur le sable brillant
+des allées.
+
+— Es-tu sotte, de me faire peur comme ça? dit Claudie.
+
+— Je n’ai pas dit que ça fût le diable, répondit Jeanne. J’ai vu comme
+une tête.
+
+— Ça avait-il des cornes?
+
+— Non. C’était fait comme du _monde humain_, et malgré que je n’aie pas
+eu le temps de bien voir, parce que la lune donnait par derrière, j’ai
+vu comme des cheveux plats sur une tête plate.
+
+— C’était donc fait comme la tête du vieux _Bridevache_?
+
+— Ça m’y a fait penser. Mais qu’est-ce que Raguet viendrait faire ici?
+
+— Ça ne serait pas pour faire du bien. As-tu fermé les portes hier
+soir?
+
+— C’est Mam’selle qui les a fermées avec l’Anglais, et peut-être qu’ils
+auront oublié de mettre la barre. D’ailleurs, tu sais bien que ce
+méchant Raguet est comme _une serpent_. Il passerait par le trou d’une
+serrure.
+
+— Bah! tu te seras imaginé d’avoir vu quelque chose. Les chiens n’ont
+pas jappé.
+
+— Tu sais bien que les chiens ne disent jamais rien à cet homme-là. Il
+a des paroles pour les endormir.
+
+— Oui, des belles paroles! il leur jette de la viande de chevau mort.
+Il est plus voleur que sorcier, va, et plus méchant que savant.
+
+— Il faut nous habiller et aller voir dehors, dit Jeanne.
+
+— _Ma fine_, je n’y veux pas aller, s’écria Claudie. J’ai trop peur.
+
+— Et s’il fait quelque dégât dans la cour ou dans le jardin, ça sera
+donc de notre faute, Claudie? Moi, j’y vas toute seule. Si c’est Raguet,
+ça ne me fait déjà plus tant peur que si c’était autre chose.
+
+Claudie ne voulut pas laisser Jeanne affronter seule l’aventure. Elle
+prit courage et l’accompagna. Tout était calme, et Claudie, rassurée, se
+moqua de Jeanne au retour.
+
+— C’est égal, dit Jeanne; je l’ai vu, j’en suis sûre. Si c’est Raguet,
+ça n’est pas déjà si étonnant; c’est un homme qui se fourre partout, qui
+court toute la nuit, et qui dort quand les autres travaillent.
+
+— C’est la vérité qu’il est curieux comme un merle, reprit Claudie; on
+le trouve toujours en travers quand on veut cacher quelque chose. Il
+écoutait quelquefois le soir tout ce qui se disait chez nous, et il
+savait même toutes mes affaires avec Marsillat, sans que j’en eusse dit
+un mot à personne. C’est avec ça qu’il se fait passer pour sorcier, et
+qu’il donne la peur au monde.
+
+Cependant sir Arthur ne dormait pas. Son imagination, si paisible
+d’ordinaire, avait pris le grand galop. La simplicité et l’étrangeté du
+personnage de Jeanne formaient un contraste qui le jetaient dans les
+plus grandes perplexités. Qui m’eût dit, pensait-il, que je tomberais
+amoureux d’une paysanne, que je prendrais la résolution d’épouser un
+être qui ne sait pas lire, et que je me trouverais repoussé par sa
+fierté et arrêté par la profondeur de ses énigmes!
+
+— Ami, dit-il au jeune baron, lorsque celui-ci entra dans sa chambre à
+neuf heures du matin, je suis beaucoup plus épris ce matin de Jeanne la
+villageoise que je ne l’étais hier soir de miss Jane. J’ai causé avec
+elle après vous avoir quitté...
+
+— Vraiment? s’écria Guillaume en rougissant.
+
+— Vraiment; et elle m’a parlé par énigmes : mais elle m’est apparue
+comme le modèle le plus pur et le plus divin qui soit sorti des mains du
+Créateur, et je commence à croire ce que je soupçonnais déjà, que
+certains êtres qui n’ont pas appris à lire, en savent plus long que la
+plupart des savants de ce monde. Elle est fort excentrique, cette
+Jeanne; elle porte dans son cœur un secret qui m’effraie et m’attire. Ce
+ne peut être qu’une chose sublime ou insensée. Et moi qui trouvais la
+vie aride et ennuyeuse! Moi qui ressentais parfois, sans vous l’avouer,
+les atteintes du spleen, me voici tout ému, tout rajeuni. Je tremble, je
+souffre... mais j’existe...
+
+— C’est dire que vous espérez aussi, dit Guillaume. Comment
+pourriez-vous ne pas réussir à être aimé de cette pauvre fille?
+
+— Je crains beaucoup le contraire. Cette pauvre fille n’a pas
+d’ambition. C’est pourquoi je l’admire; c’est pourquoi je l’aime, et
+persiste dans ma résolution de l’épouser, si je peux l’y faire
+consentir.
+
+Guillaume n’essaya point de dissuader sir Arthur. Abattu et soucieux, il
+le conduisit auprès de sa mère, qui l’attendait avec impatience. La
+famille de Charmois vint déjeuner. La sous-préfette fut très aigre avec
+l’Anglais, qui ne songea seulement pas à lui expliquer son billet, tant
+il lui eût été impossible de parler hautement d’un amour qui commençait
+à l’envahir, non plus sérieusement, mais plus passionnément qu’il
+n’avait fait d’abord. Madame de Boussac et son amie crurent donc que ce
+billet n’avait été qu’une plaisanterie. Cependant la sous-préfette le
+lui pardonnait d’autant moins qu’elle le voyait complètement insensible
+aux charmes de sa fille, et elle avait soif de se venger de lui. Elle
+était trop clairvoyante pour ne pas avoir remarqué aussi combien Jeanne
+était un sujet de trouble pour Guillaume. Des deux maris qu’elle avait
+guettés pour Elvire, elle n’en voyait donc plus un qui ne fût occupé de
+cette servante, et elle haïssait déjà la pauvre Jeanne, affectant de la
+traiter avec hauteur chaque fois que l’occasion s’en présentait, et
+jurant, en elle-même, qu’elle mettrait le désordre et la douleur dans
+cette maison où elle ne pouvait exercer son influence.
+
+-----
+
+[17] Un homme comme il faut ne veut pas dire, dans la bouche de nos
+filles, un homme bien né ou bien élevé, mais un honnête homme.
+
+
+ XVI
+ LA VELLÉDA DU MONT BARLOT
+
+Marsillat arriva dans l’après-midi. Ne cherchant pas à se faire une
+nombreuse clientèle à Guéret, il n’était pas à la chaîne comme tous les
+avocats de province. Il voulait seulement faire ses premières armes dans
+son pays; et n’y plaidant que les causes d’un certain éclat et d’une
+certaine importance, il avait souvent la liberté de revenir passer
+quelques jours à Boussac. Il cachait son ambition patiente sous un air
+d’insouciance et presque de dédain pour les gloires du barreau : au
+fond, il aspirait à la députation dans l’avenir.
+
+On s’imaginera difficilement qu’un homme de ce caractère fût susceptible
+d’une grande passion pour une femme telle que Jeanne. Aussi Marsillat
+était-il très calmé à l’égard de la bergère d’Ep-Nell. Mais il avait
+trop de persistance réfléchie dans la volonté, pour n’en pas avoir
+instinctivement dans ses désirs. Une fantaisie non satisfaite le
+tourmentait plus qu’il n’eût souhaité lui-même, et depuis près de deux
+ans qu’il convoitait en vain la possession de la plus belle des filles
+du pays de Combraille, il avait de temps en temps des accès de mauvaise
+humeur contre elle et contre lui-même, en se rappelant qu’il avait
+échoué pour la première fois de sa vie dans une entreprise de ce genre.
+Il y avait pourtant dépensé plus de soins que pour toute autre. Il
+l’avait vue avec plaisir être admise au château de Boussac, dans
+l’espérance qu’elle serait là sous sa main; et, durant toute la maladie
+de Guillaume, il avait pris tous les prétextes pour être assidu dans la
+maison. Dans les vastes galeries du vieux manoir où elle se hâtait pour
+le service de son cher parrain, le soir, surtout lorsqu’il la guettait
+dans la cour ou dans la laiterie, enfin, jusqu’auprès du lit où la
+prostration du malade le laissait quelquefois en tête à tête avec
+Jeanne, il avait épuisé son éloquence brusque et impérieuse, ses offres
+corruptrices et ses tentatives de familiarité, sans l’avoir émue ou
+effrayée un seul instant. Elle avait assez de force physique pour ne pas
+craindre une lutte où la prudence de Marsillat ne lui eût d’ailleurs pas
+permis de s’engager, car il sentait qu’un seul cri, un seul éclat de la
+voix de Jeanne, dans cette maison austère et silencieuse, l’eût couvert
+de ridicule et de honte. C’était donc par la séduction des paroles et
+des promesses qu’il pouvait espérer de s’en faire écouter; mais, à tous
+ses beaux discours, Jeanne haussait les épaules. « Je ne sais pas, lui
+disait-elle, comment vous avez le cœur de plaisanter comme ça, quand mon
+pauvre jeune maître est si mal, et ma pauvre chère marraine dans le
+chagrin. Vous avez pourtant l’air de les aimer, car vous êtes bien
+officieux dans la maison; mais vous êtes si fou, qu’il faut toujours que
+vous fassiez enrager quelqu’un. Je crois que vous _fafioteriez_ autour
+des filles, les pieds dans le feu. Allons, laissez-moi tranquille; vous
+êtes un _diseur de riens_. Si vous y revenez, je vous recommanderai à la
+Claudie. »
+
+Le sang-froid de Jeanne était une meilleure défense que la colère ou la
+peur. Au fond, Marsillat sentait qu’elle parlait avec bon sens, et
+qu’elle ne le jugeait pas plus mauvais qu’il n’était; car il avait du
+dévouement et de l’affection pour Guillaume, et sa conduite n’était pas
+toute hypocrisie.
+
+C’est là, du reste, tout ce qu’il avait obtenu de la perle du
+Combraille, comme il l’appelait d’un air moitié passionné, moitié
+railleur. Nos bourgeois font rarement la cour sérieusement aux filles de
+cette classe. Ils gardent avec elles ce ton de supériorité méprisante
+qu’elles ont la simplicité de ne pas comprendre quand elles aiment, ce
+qui arrive bien quelquefois pour leur malheur, sans que la cupidité
+(mais je ne dirai pas la vanité) y soit pour rien. Nos bourgeois,
+affreusement corrompus, ont remplacé les seigneurs de la féodalité dans
+certains droits qu’ils s’arrogent, en vertu de leur argent et de
+l’espèce de dépendance où ils tiennent la famille du pauvre.
+
+A mesure que la santé de Guillaume était revenue, Marsillat avait fort
+bien remarqué la protection jalouse qu’il avait accordée à sa filleule,
+et, craignant de devenir ridicule, il avait affecté de ne plus faire
+attention à Jeanne. Il y avait même des moments où, croyant deviner dans
+son jeune ami une passion réelle et funeste, il se sentait tenté d’être
+généreux et de favoriser son amour. Il eût seulement voulu que Guillaume
+réclamât son aide et les conseils de son expérience dépravée; mais le
+jeune baron eût préféré mourir que de lui ouvrir son cœur.
+
+D’ailleurs Marsillat était flatté, au fond de l’âme, d’être accueilli
+avec distinction et choyé particulièrement par les dames de la maison
+plus que tout autre indigène de sa classe. Tout bourgeois ambitieux a
+cette faiblesse, bien qu’il soit peu de provinces où la noblesse soit
+plus effacée que dans la nôtre, et bien qu’il fût de mode, à cette
+époque, de la railler et de la braver plus qu’elle ne le méritait.
+
+Mais la force des choses avait mis Jeanne à couvert des obsessions de
+Marsillat. Il avait été vivre ailleurs, il avait songé à ses affaires, à
+sa réputation, à son avenir, et son caprice pour la fille des champs ne
+s’était plus réveillé qu’à de courts intervalles, et lorsque les
+occasions de lui parler devenaient de plus en plus rares et périlleuses
+pour sa réputation d’homme de poids. De jour en jour, les folies de
+jeunesse, pour lesquelles on n’a chez nous que trop de tolérance,
+devenaient moins conciliables avec la position de l’avocat renommé. Le
+goût s’en passait peut-être aussi chez Marsillat, au milieu de
+préoccupations de plus en plus sérieuses. En un mot, son désir pour
+Jeanne s’était endormi dans sa poitrine. Peut-être n’attendait-il qu’une
+occasion quelque peu énergique pour se réveiller.
+
+Avant le dîner, il entraîna Guillaume et sir Arthur dans la prairie où
+Jeanne gardait ordinairement ses vaches. Il prit pour prétexte
+l’amusement de faire lever et de tuer quelques lapins dans les rochers
+qui longent la rivière. Dans le fait, Marsillat voulait voir sir Arthur
+en présence de l’objet de ses pensées; car Claudie avait assez bien
+écouté à la porte de sir Arthur, pour savoir à peu près par cœur
+l’étrange déclaration qu’il avait faite indirectement à Jeanne, et
+Marsillat n’était pas assez complètement détaché de Claudie pour n’avoir
+pas eu déjà un quart d’heure d’entretien particulier avec elle. Claudie
+n’ayant plus guère d’autres rapports avec son ancien amant que le
+plaisir de babiller avec lui de temps en temps, et voyant qu’il
+s’amusait toujours de son caquet déluré, lui racontait avec complaisance
+tous les petits événements de la maison; et Marsillat, qui aimait à tout
+savoir, la faisait servir à sa police particulière, sans qu’elle y
+entendît malice. Cette familiarité cancanière est tout à fait dans les
+mœurs bourgeoises du pays.
+
+Nos trois jeunes gens arrivèrent au bout de la prairie, sans que l’œil
+pénétrant de Marsillat et sans que le regard mélancolique et inquiet de
+Guillaume eussent découvert Jeanne. Cependant les vaches étaient au pré,
+et la gardeuse ne pouvait pas être loin. Mais ils durent renoncer à la
+rencontrer, et force fut à Léon d’entrer dans les rochers pour faire
+lever le gibier qu’il avait promis au fusil de M. Harley.
+
+C’est alors seulement qu’il découvrit Jeanne abritée contre une grosse
+roche, et profondément endormie. Cette apparence de langueur et de
+paresse était bien contraire aux habitudes de Jeanne, et à ce préjugé
+rustique qu’il est dangereux de s’endormir aux champs. Mais elle avait à
+peine reposé deux heures cette nuit-là, et la fatigue l’avait vaincue.
+Sa quenouille était encore attachée à son côté; son fuseau avait roulé à
+terre, et le fil était rompu. Sa belle tête s’était penchée contre le
+rocher, et le chanvre de sa quenouille servait d’oreiller à sa joue
+candide. Elle était assise dans l’attitude la plus chaste, et sa main
+droite, pendante à son côté, avait, de temps à autre, le mouvement
+machinal, mais faible, de faire pirouetter le fuseau.
+
+Marsillat, qui la découvrit le premier, s’arrêta à quelques pas devant
+elle, et fit signe à ses compagnons d’approcher. Guillaume éprouva un
+serrement de cœur indéfinissable à voir ainsi sa pudique Jeanne sous les
+regards brûlants de cet homme. Mais sir Arthur, après avoir contemplé
+Jeanne quelques instants en silence, parut tout à coup fort ému, et
+murmura à voix basse, en posant ses mains sur les bras de ses deux
+compagnons :
+
+— Ho!... vous souvenez-vous?
+
+— De quoi? dit Marsillat. Il paraît que vous avez quelque charmant
+souvenir!
+
+— Ho! dit l’Anglais en étendant sa main vers la tête de Jeanne avec
+attendrissement, je me souviens de tout! Elle était la plus belle enfant
+du monde, elle est la plus belle fille de la terre!
+
+— Mon Dieu! s’écria Guillaume en passant sa main sur son front, je me
+souviens de quelque chose comme dans un rêve!... Aidez-moi,
+rappelez-moi!...
+
+— Guillaume, dit M. Harley, souvenez-vous des pierres jomâtres et de la
+druidesse Velléda, et des trois dons, et des trois souhaits que nous lui
+avons faits!
+
+— Oui-da! s’écria Léon, je me souviens maintenant. Quant aux trois
+dons, je ne sais plus précisément ce que c’était. Il y avait trois
+pièces de monnaie différentes. Quant aux trois souhaits... je me
+rappelle celui de M. Harley, « un bon mari »; et le mien, « un amant
+robuste... » Je ne me rappelle plus celui de Guillaume.
+
+— Ni moi, dit Guillaume; mais je me rappelle mon aumône. C’était une
+pièce d’or.
+
+— Et moi, je me rappelle tout, comme si c’était hier, s’écria sir
+Arthur.
+
+— Et vous croyez que c’était Jeanne? demanda Guillaume troublé.
+
+— Pourquoi pas? reprit Léon; je n’en sais rien, mais il est facile de
+s’en assurer.
+
+Comme il élevait la voix sans ménagement, Jeanne s’éveilla, devint toute
+rouge de surprise et de honte, puis se frotta les yeux, se leva, sourit,
+et regarda ses vaches. Elles étaient un peu loin. Jeanne voulut courir
+pour les rejoindre, mais Marsillat l’arrêta.
+
+— Jeanne, lui dit-il pour l’éprouver, tu n’as donc jamais dit à
+personne ce que tu avais fait des trois pièces de monnaie que les fades
+du mont Barlot avaient mises dans ta main, quand tu étais petite, un
+jour que tu t’étais endormie sur les pierres jomâtres?
+
+Pour la première fois, depuis l’incendie de la chaumière d’Ep-Nell,
+Guillaume vit un grand trouble et une profonde terreur sur le visage de
+Jeanne.
+
+— Dieu du ciel! s’écria-t-elle en devenant pâle comme la mort, comment
+savez-vous ça, Monsieur? Je ne l’ai jamais dit qu’à ma mère, et ma mère
+ne l’a jamais dit à personne.
+
+— Ta tante le savait apparemment, Jeanne?
+
+— Non! ma tante ne l’a jamais su. Qu’est-ce qui a pu vous le dire? Ça
+n’est pas de ma faute si vous le savez, je ne l’ai jamais dit.
+
+— Mais pourquoi avez-vous mis tant de soin à cacher une chose si
+simple? dit Guillaume. Je ne comprends pas pourquoi vous attachez tant
+d’importance à ce hasard, ma chère Jeanne.
+
+— Et vous aussi, mon parrain, vous le savez donc? dit Jeanne
+consternée.
+
+— Et moi aussi, dit l’Anglais en prenant, d’un air à la fois paternel
+et respectueux, la main de Jeanne, je le sais, et je vous prie de nous
+dire si cela a été pour vous la cause de quelque chagrin.
+
+— Non, Monsieur, dit Jeanne, d’un air de fierté singulière, je n’en ai
+jamais eu de chagrin.
+
+— Mais pourquoi l’as-tu caché? dit Marsillat, qui affectait de tutoyer
+Jeanne, pour faire un peu souffrir ses deux rivaux. Voyons! tu as cru
+sérieusement que cela te venait des fades?
+
+— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, monsieur Marsillat, répondit
+Jeanne d’un air mécontent. Vous autres savants, vous avez vos idées, et
+nous avons les nôtres. Nous sommes simples, je le veux bien, mais nous
+voyons aux champs, où nous vivons de jour et de nuit, des choses que
+vous ne voyez pas et que vous ne connaîtrez jamais. Laissez-nous comme
+nous sommes. Quand vous nous changez, ça nous porte malheur.
+
+— Ainsi, tu crois que ce sont les fades? répéta Marsillat. Allons,
+grand bien te fasse! Tu vois, Guillaume! ajouta-t-il, affectant de
+tutoyer aussi le jeune baron, comme il le faisait quelquefois quand il
+se sentait l’humeur taquine, voilà l’esprit de nos belles bergères!
+Elles ont mille superstitions absurdes, et ta filleule ne les a pas
+perdues depuis tantôt deux ans, je crois, que ta sœur essaie de lui
+débrouiller le cerveau. Jeanne, veux-tu que je te dise?...
+
+— Nenni, Monsieur, je veux que vous ne me disiez rien, répondit Jeanne
+avec une tristesse qui était toute l’expression de son courroux. En
+voilà bien trop là-dessus. Moquez-vous de moi, si vous voulez, et des
+choses que vous ne connaissez pas, si vous ne craignez rien. Moi, je
+n’ai rien dit, et je n’ai pas fait de mal.
+
+— Oh! s’écria sir Arthur, affligé de la douleur qui se peignait sur les
+traits de Jeanne, je ne comprends rien... Mais si Jeanne est dans
+l’erreur, il lui faut dire la vérité. On ne doit pas se moquer d’elle,
+mais lui apprendre...
+
+Sir Arthur s’arrêta court en voyant le visage de Jeanne couvert de
+larmes. Il eut tant de douleur d’avoir contribué à la faire pleurer
+ainsi, qu’il resta stupéfait, et, plein du désir de la rassurer et de la
+consoler, il ne sut lui dire que « Ho!... »
+
+L’affliction et le trouble de Guillaume furent plus visibles encore;
+mais gêné par la présence de Marsillat, il n’osa faire un pas ni dire un
+mot pour retenir Jeanne, qui s’éloigna avec empressement.
+
+— Eh bien, dit Marsillat qui, seul, ne parut point ému, que dites-vous,
+sir Arthur, de cette étrangeté? n’est-ce pas une observation curieuse à
+faire sur les mœurs de nos campagnes? Vous avez voyagé dans des pays
+lointains et sauvages; vous ne vous doutiez pas, je parie, qu’il y eût
+au centre de la France des superstitions si arriérées!
+
+— Dites tant de poésie fantastique, répondit M. Harley. Je ne trouve
+rien de ridicule ni de méprisable dans tout ceci, et je me rappelle fort
+bien ce que vous m’avez raconté autrefois des fées ou fades qui hantent
+les antiques cromlechs gaulois. Mais expliquez-moi pourquoi cette jeune
+fille pleure?
+
+— Parce que cela porte malheur de parler des fades et de trahir les
+relations qu’elles ont daigné avoir avec les mortels. C’est un crime
+envers elles, et, dès ce moment, elles poursuivent et tourmentent les
+indiscrets en qui elles avaient mis leur confiance. Vous voyez bien
+qu’il ne peut venir à l’esprit de cette fille que nous soyons les trois
+fées du mont Barlot. Elle persiste à croire qu’elle a reçu l’aumône des
+bons génies, et, dans la crainte que son secret ne soit ébruité, elle
+gémit et se défend de l’avoir divulgué. Quant à moi, je ne suis pas si
+tolérant que vous, sir Arthur, à l’endroit de la poésie dite
+fantastique. Je hais la superstition, et déplore l’erreur grossière,
+sous quelque forme qu’elles se présentent. Je ne laisse jamais échapper
+l’occasion de m’en moquer, et je crois que c’est un devoir à remplir
+envers ces gens simples, qui seront peut-être nos égaux le jour où nous
+voudrons les éclairer, au lieu de les tenir dans les ténèbres de
+l’abrutissement.
+
+— Vous êtes devenu bien philanthrope depuis que je n’ai eu le plaisir
+de vous voir, dit Guillaume avec un peu d’aigreur.
+
+— Je l’ai toujours été, répondit Marsillat, et je me pique de l’être
+encore, et plus que vous, Guillaume. Car il entre dans les idées de
+votre caste de perpétuer l’ignorance chez le pauvre, afin d’y perpétuer
+la soumission. Aussi admirez-vous, en poètes, que vous prétendez être,
+le merveilleux qui remplit ces pauvres cervelles; et vous ne faites
+qu’entretenir, par la dévotion, par la protection accordée aux images
+miraculeuses, aux pèlerinages, et autres niaiseries, la folie de nos
+pauvres villageois. Au lieu que nous, infâmes libéraux, nous voudrions
+qu’ils pussent lire Voltaire comme nous, et se débarrasser du respect
+qu’ils portent à Dieu, au diable et à certains hommes.
+
+— Monsieur Marsillat, vous avez raison sur un point et tort sur
+l’autre, répondit M. Harley. Je voudrais avec vous qu’on affranchît le
+paysan de ses terreurs comme de sa misère... Mais si vous n’avez que
+Voltaire à lui faire lire, quand il saura lire, je regretterai pour lui
+ses légendes poétiques et ses croyances merveilleuses. Jeanne disait
+tout à l’heure quelque chose d’assez profond, que vous n’avez pas senti.
+Des paysans, qui vivent aux champs de jour et de nuit, disait-elle,
+voient des choses que vous ne verrez jamais. C’est-à-dire qu’ils ont
+l’esprit plus tourné à la poésie que nous, et, en cela, je ne sais trop
+si nous devons les plaindre ou les envier, les désabuser ou les admirer.
+
+— Oui, oui, vous les admirez en curieux, en amateurs! reprit Marsillat.
+Vous recueilleriez volontiers leurs légendes pour les mettre en vers, en
+prose fleurie et en musique. Mais vous ne voudriez pas que vos enfants
+fussent nourris de pareils contes, et vous auriez grand soin de les
+désabuser s’ils prenaient au sérieux ceux de leurs nourrices.
+
+— Vous vous trompez peut-être, dit Guillaume. L’enfant a besoin de
+poésie, comme le paysan, et on ne peut guère l’instruire qu’à l’aide des
+symboles. Quant à moi, j’ai été nourri de ces contes que vous méprisez
+tant, et je serais bien fâché d’avoir sucé l’esprit de Voltaire avec le
+lait.
+
+— Je sais que vous avez été nourri du même lait que Jeanne, reprit
+Marsillat en souriant, et les fabliaux de la mère Tula ont pu être de
+votre goût, comme ceux de ma grand’mère, qui était, ne vous en déplaise,
+une sorte de paysanne, ont été peut-être du mien jadis. Mais vous
+n’aimez plus ces symboles qu’à la condition d’en chercher et d’en
+trouver le sens, au lieu que la pauvre Jeanne et ses pareilles y voient
+de grosses et terribles réalités qui font l’occupation, le tourment,
+l’idiotisme et l’abaissement de leur vie. Qu’en dit notre philosophe?
+ajouta-t-il en s’adressant avec un peu d’ironie à M. Harley.
+
+— Je dis, répondit celui-ci, qu’il faudrait traiter le cerveau des
+paysans comme on a traité celui de Guillaume : leur laisser la poésie,
+et les aider à découvrir le symbole.
+
+— Alors, il n’y aurait plus foi à la poésie, s’écria Léon, qui aimait à
+discuter. Ils ne feraient plus que s’en amuser comme vous autres; les
+plus froids deviendraient des critiques, les plus artistes des
+littérateurs; je ne demande pas mieux, moi; mais ils perdraient dès lors
+cette naïveté crédule que vous appelez leur poésie, et qui fait, à vos
+yeux, tout le charme de leur superstition.
+
+M. Harley voulut répondre; mais, il fut bientôt contredit et battu par
+Marsillat, qui avait la parole plus facile, et qui était à cheval sur
+une logique plus claire. Cependant il ne convainquit pas l’Anglais, qui,
+en rendant justice à la netteté de sa critique, trouvait beaucoup de
+sécheresse dans ses sentiments, et n’envisageait qu’avec effroi sa
+philosophie matérialiste. Mais les esprits qui se contentent d’une
+certaine portion, étroite et distincte, de la vérité acquise, auront
+toujours, dans la discussion, beaucoup d’avantage apparent sur ceux qui
+cherchent dans l’inconnu une vérité plus vaste et plus idéale. M. Harley
+dut bientôt céder la palme du raisonnement à l’avocat, et Guillaume, qui
+se sentait ébranlé par le talent de Léon plus qu’il ne voulait en
+convenir, devint de plus en plus triste, et finit par garder le silence.
+
+Cette conversation fut reprise le soir autour de la table à ouvrage, où
+les demoiselles du château et leurs jeunes hôtes avaient ordinairement
+une causerie à part, tandis que les parents jouaient aux cartes avec
+quelques fonctionnaires ou bourgeois royalistes de la ville. Arthur et
+Guillaume eussent souhaité qu’il fût question de Jeanne entre eux et
+Marie seulement; mais il n’y eut pas moyen d’empêcher Marsillat de
+raconter devant Elvire l’aventure du mont Barlot, la découverte que M.
+Harley avait faite de l’identité de Jeanne avec la petite chevrière,
+dite la druidesse des pierres jomâtres, et le chagrin que cette fille
+crédule avait montré en entendant raconter l’incident des pièces de
+monnaie déposées dans sa main. Mademoiselle de Boussac écouta ce récit
+avec beaucoup d’attention, et voulut en savoir tous les détails. M.
+Harley, seul, se les rappelait exactement et minutieusement. Guillaume,
+étant fort jeune à l’époque de l’événement, en avait un souvenir vague,
+qui se réveillait à mesure que sir Arthur racontait. Marsillat avait
+meilleure mémoire que Guillaume; mais la poésie de ce petit roman
+l’ayant moins frappé que ses deux compagnons, il ne s’en serait
+peut-être jamais souvenu plus que Guillaume sans le secours de M.
+Harley. Cette différence dans l’impression diverse que plusieurs
+personnes reçoivent et conservent d’un même fait est assez prouvée par
+l’expérience journalière.
+
+Sir Arthur n’avait été qu’une fois en sa vie aux pierres jomâtres. Ce
+lieu sauvage avait laissé dans son souvenir un tableau distinct, et les
+moindres circonstances qui s’y rattachaient lui semblaient en faire
+partie. Marsillat ayant cent fois passé par là avant et après, eût été
+fort embarrassé de noter un cas particulier. Il avait guetté et surpris
+bien d’autres fois, et moins innocemment peut-être, les bergères
+endormies dans les rochers et sous les buissons de ces parages peu
+fréquentés. Cependant la demeure éloignée et les habitudes sauvages de
+Jeanne l’avaient tenue assez longtemps à l’abri des regards de l’ardent
+chasseur, pour qu’il eût oublié ses traits, d’ailleurs fort changés et
+pour ainsi dire transformés depuis la rencontre du mont Barlot jusqu’à
+l’époque où les yeux noirs de Claudie avaient attiré le jeune avocat
+vers les bruyères de Toull et les dolmens d’Ep-Nell. Quant à Guillaume,
+quatre ans passés à Paris dans le monde avaient pour ainsi dire mis un
+abîme entre les souvenirs de son adolescence et les émotions d’une vie
+nouvelle.
+
+Lorsque tout le monde se fut retiré de bonne heure, suivant la coutume
+pacifique et régulière de la cité de Boussac, Arthur, Guillaume et Marie
+prolongèrent encore quelque temps la veillée dans le grand salon.
+L’Anglais persistait dans son amour pour Jeanne, et mademoiselle de
+Boussac, bien loin de l’en dissuader, admirait ce qu’elle appelait sa
+sagesse, et s’enthousiasmait avec lui pour son étrange projet d’hyménée.
+Guillaume était taciturne, et, enfoncé sous la grande cheminée, il
+tourmentait les tisons avec une agitation singulière. M. Harley voulait
+l’amener à lui donner une complète adhésion, mais le jeune homme se
+retranchait sur le danger d’unir indissolublement une intelligence
+éclairée avec des instincts honnêtes mais aveugles. Puis il revenait à
+la lutte, peut-être éternelle, que son ami aurait à soutenir contre
+l’opinion. Il s’effrayait du ridicule et du blâme qui allaient
+s’attacher à cette résolution excentrique. Arthur combattait ces
+objections par des arguments sans réplique au point de vue du sentiment
+et de la raison naturelle, et Guillaume était ému, oppressé, et comme
+vaincu au fond de son âme. Et alors il trouvait un secret soulagement à
+prévoir que Jeanne, fidèle à sa bizarre détermination, repousserait
+l’idée du mariage, et il conjurait sir Arthur de ne pas se déclarer
+avant que sa sœur ou lui-même, au besoin, eussent réussi à savoir le
+fond des pensées de la mystérieuse bergère. Et alors aussi Marie le
+grondait de sa froideur et de sa faiblesse en présence du rôle sublime
+de leur ami. Enfin, il fut résolu que, le lendemain, mademoiselle de
+Boussac s’attacherait aux pas de Jeanne jusqu’à ce qu’elle lui eût
+arraché son secret.
+
+
+ XVII
+ LA GRANDE PASTOURE
+
+Le soleil n’était pas encore levé lorsque la romanesque Marie alla
+trouver Jeanne dans l’étable, et s’asseyant sur le bord de la crèche,
+tandis que la jeune fille trayait ses vaches, elle entra en matière par
+l’aventure du mont Barlot. Lorsqu’elle lui eut déclaré et assuré que
+Guillaume, Arthur et Marsillat étaient les auteurs du miracle dont elle
+avait fait l’événement capital de sa vie, la belle laitière suspendit
+son travail et resta comme étourdie sous cette révélation. Si tout autre
+la lui eût faite, elle n’y eût jamais cru, mais elle vénérait sa jeune
+maîtresse presque à l’égal de sa patronne, la Vierge des Cieux, et elle
+demeura comme étourdie et consternée sous le coup de la froide réalité.
+Vraiment, quand on ôte au paysan sa foi au prodige, il semble qu’on lui
+enlève une partie de son âme.
+
+— Eh bien! ma Jeanne, dit la jeune châtelaine, tu regrettes donc
+beaucoup ton rêve?
+
+— Oui, ma chère demoiselle, j’en ai du regret, répondit Jeanne; je
+m’étais accoutumée à y penser tous les jours. Mais si ça m’ôte un
+plaisir, ça m’ôte aussi une peine.
+
+— Explique-toi clairement. Tu peux bien tout me dire, à moi, Jeanne. Tu
+sais combien je t’aime. Tu sais aussi que je ne me moque jamais de toi,
+et bien que j’aie ignoré jusqu’ici à quel point tu croyais aux fades, je
+me sens moins que jamais capable de te tourmenter et de t’humilier.
+
+— Oh! je le sais, ma chérie mignonne; vous avez trop bon cœur! Mais
+enfin, vous ne croyez pas les mêmes choses que nous.
+
+— C’est vrai; mais je puis t’écouter, et peut-être adopter tes idées si
+elles me paraissent justes. Voyons, instruis-moi dans ta croyance comme
+si j’étais païenne et que tu voulusses me convertir. Apprends-moi ce que
+c’est que les fades.
+
+— Eh! Mam’selle, c’est bien simple; elles sont filles de Dieu ou filles
+du diable. Elles nous aiment ou nous haïssent, nous soulagent ou nous
+tourmentent, nous conservent dans le bien ou nous jettent dans le mal,
+selon que nous les connaissons, et que nous nous donnons aux bonnes ou
+aux mauvaises. Quand une personne a la _connaissance_, elle fait son
+salut en restant sage. Quand elle ne connaît rien, il lui vient des
+mauvaises pensées, et elle se laisse aller au mal sans savoir comment.
+
+— Eh bien! quand tu as trouvé, après ton sommeil sur les pierres
+jomâtres, ces pièces dans ta main, as-tu regardé cela comme un présent
+des fées ou comme un piège?
+
+— Attendez, ma mignonne. Il faut tout vous dire. Vous ne savez pas
+qu’il y a un trésor caché dans notre pays!
+
+— Je sais cela. Tout le monde le cherche et personne ne le trouve. On
+dit aussi qu’il y a un veau d’or massif enterré sous la montagne de
+Toull; que ce veau d’or, ou ce bœuf d’or, comme vous l’appelez, se lève,
+sort de son gîte caché à certaines époques de l’année, particulièrement
+à la nuit de Noël, et qu’il se met à courir la campagne en jetant du feu
+par les yeux et par les naseaux.
+
+— Oui, Mam’selle, c’est comme ça que ça se dit.
+
+— On dit encore que si quelqu’un, coupable d’une mauvaise action, vient
+à rencontrer _le bœuf_, le bœuf l’épouvante, le poursuit, et peut le
+tuer; au lieu que si la personne est en état de grâce, et marche droit à
+lui, elle n’a rien à craindre. Enfin, on dit que si cette personne a le
+bonheur de le rencontrer la nuit de Noël, juste à l’heure de l’élévation
+de la messe, elle peut le saisir par les cornes et le dompter; alors le
+bœuf d’or s’agenouille devant elle, et la conduit à son trou qui est
+justement le trou à l’or, l’endroit où gît le trésor de l’ancienne ville
+de Toull, perdu et cherché depuis des milliers d’années.
+
+— Oui, Mam’selle; vous savez donc tout ça?
+
+— Je l’avais entendu raconter en plaisantant, et hier soir, M.
+Marsillat nous a donné beaucoup de détails, et nous a assuré que presque
+tous les habitants de Toull et des environs croyaient fermement à cette
+folie, quoiqu’ils ne l’avouent pas aux bourgeois. Et toi, Jeanne, est-ce
+que tu y crois?
+
+— Ma mignonne, vous dites déjà que c’est une folie! Moi, je ne dis rien
+là-dessus. Je ne peux pas dire que ce soit faux, ma mère y croyait. Je
+ne veux pas dire que ce soit vrai, M. le curé de Toull dit que c’est un
+péché. Seulement, j’ai toujours tâché de ne pas faire de mal, afin de
+n’être pas tuée par _le bœuf_, si je venais à le rencontrer, et de
+trouver le trésor, si c’est la volonté de Dieu.
+
+— Allons! ma bonne Jeanne, tu y crois. Après?
+
+— Après, Mam’selle? Est-ce qu’on ne vous a pas dit que pour n’être pas
+en danger, il faut n’avoir jamais eu de l’or tant seulement un brin en
+sa possession?
+
+— C’est vrai, on me l’a dit aussi. Vous pensez donc que l’or porte
+malheur?
+
+— Ça, j’en suis bien sûre! Toutes les fois qu’un bourgeois en a montré
+à une fille, elle a quasiment perdu l’esprit, et elle s’est _rendue à
+lui_, quand même il était vieux, méchant et vilain. Eh bien! le jour où
+je trouvai de l’or dans ma main, je commençai par le jeter bien loin de
+moi. Ensuite, pour qu’il ne portât pas malheur à d’autres, je fis un
+trou dans la terre avec mon couteau, sous la grand’pierre jomâtre, et je
+poussai le louis d’or dedans avec mon sabot. Mais comme il y avait eu
+dans ma main de l’argent aussi, je ne me méfiai pas de l’argent, et le
+portai bien vite à ma mère.
+
+— Tu pensas donc de suite aux fades?
+
+— Non, Mam’selle. Je n’y pensais pas, je n’avais pas de _connaissance_;
+je savais seulement que l’or portai malheur, et je n’en voulais point.
+Quand je dis à ma mère ce qui m’était arrivé, et que je lui montrai les
+deux pièces d’argent, elle commença à m’instruire. Elle me tança
+beaucoup de m’être laissée aller au sommeil sur les pierres jomâtres,
+qui sont un mauvais endroit, et elle m’enseigna ce que je devais faire
+pour me sauver des mauvais esprits qui avaient agi avec moi comme s’ils
+croyaient m’avoir achetée. Elle fut contente de ce que j’avais laissé le
+louis d’or au mont Barlot et de ce que je ne l’avais pas mis dans ma
+poche, ni regardé avec plaisir, ni désiré de le conserver. Elle ne
+savait trop que dire du gros écu blanc. Ça pouvait être bon ou mauvais;
+mais ça pouvait aussi n’être ni mauvais ni bon, parce qu’il y a des
+_fadets_ qui sont fous, qui aiment à s’amuser, et qui font des petites
+niches un peu ennuyeuses, mais pas bien méchantes, comme de vous faire
+chercher votre fuseau, ou de vous casser souvent votre fil en filant, ou
+encore de vous faire défaire vos pelotons en tournant le _dévide_ à
+l’envers quand vous n’y faites pas attention. Nous avons donc fait bénir
+l’écu dans l’église et nous l’avons mis dans le tronc aux pauvres. Quant
+à la pièce de cinq sous, qui était bien reluisante, bien petite et bien
+jolie... il y avait l’empereur Napoléon dessus, et ma pauvre chère mère
+aimait beaucoup cet empereur-là. Elle disait souvent que si elle n’avait
+pas été nourrice elle aurait voulu être cantinière pour aller à la
+guerre contre les Anglais qui ont pris et abîmé notre pays dans les
+temps anciens, du temps de la _Grande Pastoure_.
+
+— Eh bien! la petit pièce de l’empereur?
+
+— Ma chère défunte me dit comme ça : « Jeanne, c’est bon, cette
+pièce-là, c’est du bonheur et de l’honneur. C’est la bonne fade qui, en
+voyant comme la mauvaise fade voulait te tenter avec de l’or, a mis dans
+ta main ce petit sou blanc pour te défendre. C’est, pour sûr, la
+grand’fade d’Ep-Nell qui te veut du bien, parce qu’elle sait que tu n’es
+pas méchante, et que tu n’as jamais fait de peine à ta mère, ni de tort
+à personne. Faut donc garder son cadeau, et ne jamais t’en séparer. »
+Là-dessus elle perça le petit sou blanc et me le fit attacher à la croix
+de mon chapelet avec la petite médaille de la bonne sainte Vierge qui
+commande à toutes les bonnes fades. Et tenez, Mam’selle, je l’ai bien
+toujours. Le voilà au bout de mon chapelet, dans ma poche; la nuit je le
+passe à mon cou, et comme ça je ne le quitte jamais.
+
+Et Jeanne montra à sa jeune amie un petit chapelet de ces graines
+grisâtres qui croissent dans nos champs et dont je ne sais plus le nom.
+L’humble offrande de sir Arthur y était attachée par un petit anneau de
+fer.
+
+— Voilà, ma mignonne, reprit Jeanne, l’histoire des trois pièces, qui
+m’a tant fait faire de prières, parce que je croyais que c’était un
+miracle, et qui m’a souvent aussi donné la peur. Vous dites que ça n’en
+est pas un. Eh bien! vous vous trompez peut-être. Les fades peuvent bien
+s’en être mêlées et avoir fait choisir à ces trois monsieurs, sans
+qu’ils le sachent, la pièce qui pouvait me porter malheur ou bonheur.
+
+— Et sais-tu, ma pauvre Jeanne, de qui te vient ton cher petit sou
+blanc?
+
+— Ça doit être de mon parrain!
+
+— Eh bien! non, c’est du monsieur anglais.
+
+— De l’Anglais? Ah! dit Jeanne étonnée, un Anglais peut-il porter
+bonheur à une chrétienne?
+
+— Tu crois donc qu’un Anglais n’est pas un chrétien?
+
+— Je ne sais pas.
+
+— Je t’assure qu’ils sont aussi bons chrétiens que nous, Jeanne!
+
+— Je sais bien que ça se dit comme ça, à présent, Mam’selle; mais du
+temps de votre papa, que vous n’avez guère connu, ça se disait
+autrement. Savez-vous pourquoi ma mère aurait voulu que je vienne à
+attraper _le bœuf_ et à trouver le trésor?
+
+— Voyons!
+
+— Elle disait que le trésor était si gros, que personne n’en verrait
+jamais la fin; qu’il y aurait de quoi rendre heureux tout le monde qui
+est sur la terre; qu’il y aurait encore de quoi payer une grosse armée
+pour renvoyer les Anglais de la France, car ils étaient les maîtres à
+Paris, à ce qu’il paraît dans le temps où elle me disait ça.
+
+— Et pourquoi haïssait-elle ainsi l’Angleterre?
+
+— Dame! Mam’selle, elle avait appris ça chez vous, du temps qu’elle y
+élevait votre frère. Votre défunt papa, qui était un grand militaire
+(qu’on dit), leur faisait la guerre, et votre maman, qui avait toujours
+peur qu’on ne le tue, les haïssait à mort. Alors quand l’empereur a été
+renvoyé et _mis dans une cage de fer_ par les Anglais, ma mère a pleuré,
+pleuré, et moi aussi je pleurais de la voir pleurer. Et puis quand on
+disait que les Anglais avaient amené de leur pays un roi anglais et
+qu’ils l’avaient mis à Paris pour commander aux Français, elle se
+fâchait, et elle disait comme ça : « Ah! ma pauvre chère dame de Boussac
+doit avoir rudement de chagrin! » Aussi, Mam’selle, j’ai été bien
+étonnée quand je suis venue ici et que j’ai entendu dire à votre maman
+qu’elle aimait Louis XVIII, le roi anglais; et je ne savais que penser
+de voir qu’il y avait son portrait dans sa chambre et qu’on avait mis le
+portrait de l’empereur dans le grenier. Aussi je l’ai mis dans ma
+chambre, moi, sans qu’elle le sache, et je ne crois pas qu’il y ait de
+mal à ça.
+
+— Non, sans doute. Moi aussi j’admire et je plains le grand empereur.
+Mais prends garde que madame de Charmois ne découvre que tu honores
+ainsi son portrait, car elle n’aurait pas de cesse que maman ne le fît
+brûler.
+
+— Aussi, Mam’selle, je le cache tous les matins avec un tablier que
+j’accroche dessus. Mais le soir, quand je reviens dans ma chambre, je le
+regarde, et ça me fait plaisir. Dame! écoutez donc, mon père aussi avait
+été soldat du temps de la République, et, sous l’empereur, il avait été
+dans un pays qu’on appelle l’Italie, et il s’était bien battu. Je ne
+l’ai pas connu non plus; mais je sais qu’il n’aimait pas beaucoup les
+Anglais, et il y avait dans notre maison une image de l’empereur qui a
+brûlé avec tout le reste.
+
+— Ainsi, tu songes à faire la guerre aux Anglais, Jeanne? Quand tu
+auras trouvé le trésor, tu achèteras une grosse armée, et tu te mettras
+en campagne sur un beau cheval blanc, comme Jeanne d’autrefois, la belle
+Pastoure qui a délivré notre pays des habits rouges?
+
+— Oh! Mam’selle, comment donc que vous savez ces choses-là? J’en rêve
+toutes les nuits, et mêmement quelquefois quand je suis tout éveillée,
+et que je garde mes bêtes, je m’imagine que je vois arriver tout ça.
+Cependant, je n’en parle jamais à personne.
+
+— Mais moi, Jeanne, je te devine, et peut-être que je fais des rêves
+semblables de mon côté. On ne peut pas être si près de Sainte-Sévère
+sans s’émouvoir au récit de ce qui s’y est passé. On dit qu’il y a à
+Toull des lions que les Anglais y avaient fait tailler dans la pierre,
+pour humilier le pays, et que tous les jours on leur donne encore des
+coups de sabot.
+
+— Ah! Mam’selle, je vois bien que vous êtes comme moi! Ma mère a dit
+que votre grand-père avait été très ami avec la Grande Pastoure, et
+qu’il était aussi un grand soldat enragé contre les Anglais.
+
+— Mon grand-père?
+
+— Oui, Mam’selle, un seigneur de Boussac. Elle avait entendu dire ça
+dans la maison d’ici.
+
+— Ces choses-là sont beaucoup plus anciennes que tu ne penses, Jeanne;
+mais n’importe. Il y a eu, en effet, dans notre famille un maréchal de
+Boussac qui fut le compagnon de la Pucelle, et je sens comme toi,
+Jeanne, qu’il serait doux de mener cette belle vie. Mais cela n’est plus
+de notre temps, mon enfant. Nous voilà en paix pour longtemps, pour
+toujours peut-être, avec l’Angleterre. Nous sommes censés libres, et les
+Anglais ne viendront plus ouvertement nous faire la loi. Il convient à
+une bonne chrétienne comme toi de ne plus les haïr et de ne plus songer
+à lever une armée contre eux.
+
+— Ça ne vous va donc pas, Mam’selle, ce que j’ai dit? Je vous en
+demande pardon.
+
+— Cela me va beaucoup, au contraire, tes idées, ma bonne Jeanne, et je
+t’aime davantage d’avoir toutes ces imaginations. Mais tout cela est
+impossible, et d’ailleurs il y a de bons Anglais qui nous aiment et qui
+pleurent l’empereur Napoléon.
+
+— Vrai, Mam’selle? il y en a? Oh! il faudrait faire grâce à ceux-là.
+
+— Certainement, Jeanne, et tu dois commencer par notre ami M. Harley,
+qui admire la belle Pastoure et l’empereur autant que toi.
+
+— _Si pourtant_, dit Jeanne en hochant la tête, les Anglais les ont
+fait mourir tous les deux. Ils ont brûlé la Grande Pastoure parce
+qu’elle avait la connaissance!
+
+— M. Harley la révère comme une martyre et comme une sainte, je t’en
+réponds.
+
+— Oui-da! c’est donc un bien brave homme, cet Anglais-là?
+
+— Le meilleur, le plus sage, le plus humain qui soit sur la terre,
+Jeanne.
+
+— Ça me fait plaisir. Je n’ôterai pas son petit sou blanc de mon
+chapelet.
+
+— Garde-t’en bien, tu lui ferais trop de peine.
+
+— Et à cause donc, Mam’selle?
+
+— Parce qu’il t’aime, Jeanne.
+
+— Il m’aime! C’est donc vrai qu’il a connu ma mère?
+
+— Je ne sais pas, mon enfant, mais il t’aime beaucoup.
+
+— Et pourquoi donc?
+
+— Parce qu’il aime ce qui est bon et beau. Qui se ressemble,
+s’assemble, Jeanne! N’est-ce pas vrai?
+
+Mademoiselle de Boussac continua sur ce ton, au grand étonnement de
+Jeanne, qui se confondait en remerciements, sans rien comprendre à
+l’affection dont elle était l’objet. Mais elle l’acceptait comme la
+marque d’une grande bonté, et prêtait l’oreille d’un air naïf au
+panégyrique que sa jeune maîtresse lui traçait de sir Arthur. Mais quand
+Marie essaya de faire expliquer Jeanne sur les sentiments qu’il lui
+inspirait, elle s’aperçut qu’elle perdrait du terrain au lieu d’en
+gagner, et qu’une sorte de méfiance et d’effroi, sentiments bien
+contraires à ses dispositions habituelles, s’emparaient de la jeune
+fille. — Voilà déjà deux fois, Mam’selle, que vous voulez trop me faire
+dire ce que j’en pense, dit-elle; je ne sais pas pourquoi vous vous
+inquiétez de ça.
+
+— Mais voyons, Jeanne, reprit mademoiselle de Boussac, je suis une
+fille à marier, moi, et je puis, d’un jour à l’autre, être demandée par
+quelqu’un.
+
+— Oh! si c’est pour me faire causer que vous me questionnez comme ça,
+répondit Jeanne, qui donna avec simplicité dans cette petite ruse, je
+vois bien qu’il faut que je retienne ma langue, car peut-être que je
+vous ferais de la peine sans le savoir.
+
+— Nullement, Jeanne; je suis comme toi, fort peu pressée de me marier,
+et je ne me sens éprise de personne. Aussi tu peux parler, et je te
+consulte.
+
+— Oh! moi, Mam’selle, je ne me permettrai pas de vous conseiller!
+
+— Tu ne m’aimes donc pas?
+
+— Pouvez-vous dire ça!
+
+— En ce cas, parle, s’écria Marie en lui passant un bras autour du cou,
+et en l’attirant auprès d’elle sur la crèche. Suppose que tu sois à ma
+place, et que M. Harley veuille t’épouser.
+
+— Est-ce que je sais, moi?
+
+— Mais, enfin, tu peux bien supposer!
+
+— Je supposerai tout ce qui vous fera plaisir, dit Jeanne, et je vous
+répondrai dans la vérité de mon âme. Je n’épouserais jamais ce
+monsieur-là; d’abord parce qu’il est Anglais, et que je ne voudrais pas
+mettre au monde des enfants anglais. Je peux bien ne pas le détester, et
+je lui porte du respect, puisqu’il est si brave homme; mais l’épouser!
+Non, quand il serait fait pour moi (mon égal), je ne voudrais pas
+contrarier l’âme de ma chère défunte mère et de mon pauvre défunt père.
+Ensuite, Mam’selle, je dirais non, parce qu’il est riche, et que ça me
+porterait malheur. On dit chez nous que l’argent rend fier et méchant.
+Je ne dis pas ça pour vous, ma bonne chère mignonne; il n’y a rien de si
+bon et de si humain que vous. Mais il n’y en a peut-être pas beaucoup
+qui vous ressemblent, et je vois bien déjà que mam’selle Elvire n’est
+pas comme vous. Et puis moi, je suis trop simple pour savoir me servir
+de l’argent. Je ferais peut-être du mal avec, et ma mère m’a commandé de
+rester pauvre. Enfin ça ne se pourrait pas, et il y aurait quarante
+mille bons Anglais pour m’épouser, que je ne voudrais pas du meilleur de
+tous, je vous le jure sur mon baptême!
+
+Jeanne parlait avec plus de vivacité que de coutume. Il y avait en elle
+comme une sorte d’indignation patriotique qui faisait briller son regard
+et la rendait plus belle encore que de coutume, quoique son expression
+fût changée. Marie, impressionnable comme une âme de poète, ne pouvait
+s’empêcher de l’admirer, quoique son obstination l’affligeât
+profondément, et elle la comparaît intérieurement à Jeanne d’Arc. Il lui
+semblait voir et entendre la Pucelle dans toute la rudesse du langage
+rustique qu’elle devait avoir avant de quitter la houlette pour le
+glaive. Ce mélange de douceur et de fermeté, de sérénité angélique et
+d’enthousiasme contenu, devait avoir caractérisé l’héroïne de
+Vaucouleurs, et la romanesque descendante du sire de Brosse s’imaginait
+que l’âme de la belle Pastoure revivait dans Jeanne pour se reposer de
+ses durs labeurs dans une vie obscure et paisible, en attendant qu’une
+autre transformation l’appelât à se manifester encore dans tout l’éclat
+douloureux de la force et de la gloire.
+
+Cependant, après avoir raconté à son frère et à M. Harley toute cette
+causerie matinale avec une exactitude minutieuse, Marie osa conclure, en
+souriant, que sir Arthur ne devait pas désespérer de fléchir sa _bergère
+inhumaine_, mais qu’il faudrait du temps, des soins et de la patience.
+
+Sir Arthur se résigna à faire prendre à son roman une allure plus grave
+que le grand trot excentrique sur lequel il l’avait commencé. La
+difficulté imprévue de cette conquête enflamma davantage son amour, et
+il devint épris et sentimental comme un garçon de vingt ans. Le cerveau
+tout rempli de rêves poétiques et le cœur pénétré de sentiments
+romanesques, mais gauche, timide et embarrassé comme jamais Chérubin ne
+le fût auprès d’une brillante comtesse, il était pour Marie un objet
+d’admiration et d’intérêt, et pour Marsillat, qui observait tous ses
+mouvements, un type de ridicule achevé. La vérité est qu’il y avait de
+l’un et de l’autre chez ce bon M. Harley, et que, sauf la triste figure
+et l’âge mûr de Don Quichotte, il ressemblait un peu en ce moment au
+héros de Cervantes déposant son casque et se couronnant de fleurs pour
+se transformer en berger.
+
+Quant à Guillaume, il parut tout à coup soulagé d’un grand poids, et il
+se donna même la peine d’être fort galant auprès d’Elvire. Madame de
+Charmois, étonnée et ravie de ne pas découvrir la moindre accointance
+entre lui et Jeanne, commença à concevoir de sérieuses espérances.
+
+
+ XVIII
+ LA FENAISON
+
+Des jours et des semaines s’écoulèrent dans un calme apparent. Sir
+Arthur chérissait la campagne et ne s’était pas fait beaucoup prier pour
+passer tout l’été à Boussac. La châtelaine, comptant qu’il avait
+beaucoup d’influence sur son fils, avait espéré qu’il le déciderait à
+sortir de son apathie et à faire choix d’une carrière. Guillaume
+montrait chaque jour plus d’éloignement pour les divers états qu’on lui
+offrait, et sa mère n’espérait plus lui faire conquérir un sort brillant
+qu’à l’aide d’un bon mariage. Elle le promenait dans les châteaux
+d’alentour, et attirait chez elle ses nobles voisines; mais, à son grand
+déplaisir, Guillaume, loin d’admirer leurs charmes, n’était porté qu’à
+remarquer leurs défauts; et comme elle faisait part de ses soucis à la
+sous-préfette, celle-ci insinuait avec acharnement que Guillaume devait
+avoir quelque déplorable inclination pour une personne d’un rang
+inférieur, qu’il ne pouvait avouer. Elle nomma même Jeanne plusieurs
+fois; mais comme rien, dans l’apparence, ne justifiait cette accusation,
+madame de Boussac ne voulut point y croire.
+
+M. Harley était un mauvais auxiliaire pour ses projets ambitieux. Il
+essayait parfois de se conformer à ses intentions; mais lorsque
+Guillaume lui demandait pourquoi il lui donnait un exemple si contraire
+à ses conseils, le bon Arthur restait court, souriait, et finissait par
+avouer qu’en fait de mariage, il ne connaissait d’autre considération
+que l’amour. Il était de ces Anglais qui épousent qui bon leur semble,
+une comédienne, une cantatrice, une danseuse même, pourvu qu’elle leur
+plaise; et comme Jeanne lui plaisait par des qualités moins brillantes,
+mais plus essentielles, il pensait faire un acte de haute raison en même
+temps que de goût, en persistant à l’épouser.
+
+Cependant il l’aimait avec patience. Il ne voulait plus l’effaroucher
+par des offres soudaines. Il s’était résigné à l’étudier de loin, afin
+de se rapprocher d’elle peu à peu, à mesure qu’il trouverait, dans les
+habitudes de la vie champêtre, les occasions de lui inspirer de la
+confiance, et de lui parler une langue qu’elle pût entendre. Il
+s’ingéniait avec une rare maladresse, mais avec une bonne foi touchante,
+à deviner les moyens de lui plaire et d’en être compris. Il s’informait
+de ses parents, de son pays, de ses amis toullois. Il avait été à Toull,
+faire connaissance avec le curé Alain pour lui parler de son projet et
+le mettre dans ses intérêts; mais sous le sceau du secret, et à la
+condition que le bon desservant n’en parlerait à Jeanne que lorsque les
+manières de la jeune fille lui auraient donné quelques espérances. Il
+s’était fait, dans cette occasion, le messager de Jeanne pour porter, de
+sa part, l’argent qu’elle avait gagné, à sa tante la Grand’Gothe, et
+comme il avait quadruplé cette petite somme sans en rien dire à
+personne, et sans s’inquiéter si cette femme n’était pas une des plus
+riches du pays sous sa misère apparente, il lui avait donné à penser,
+sans s’en douter, qu’il était l’amant heureux de Jeanne, et que celle-ci
+avait enfin compris le parti qu’elle pouvait tirer de sa jeunesse et de
+sa beauté. Puis, Jeanne ayant dit un jour devant lui à mademoiselle de
+Boussac qu’une des choses qu’elle regrettait le plus de son pays,
+c’était son chien qu’elle avait été forcée de laisser au père Léonard,
+parce qu’elle voyait qu’il lui faisait plaisir, sir Arthur avait été
+pour acheter et ramener ce chien. Le sacristain l’eût cédé de bonne
+grâce à Jeanne, mais il n’avait pas refusé l’argent du _mylord_, et tout
+le hameau de Toull avait été en révolution pour savoir ce que signifiait
+une si étrange affaire, un beau monsieur achetant fort cher un vilain
+chien de berger. Enfin, comme on n’entendait venir de la ville aucun
+bruit fâcheux contre les mœurs de la fille d’Ep-Nell, on avait conclu
+que l’Anglais était _imberriaque_, c’est-à-dire un peu fou; et chaque
+Toulloise qui, venant au marché de Boussac, deux fois la semaine, y
+rencontrait Jeanne faisant les provisions du château, ne manquait pas de
+lui parler de M. Harley en termes fort moqueurs. On rendait pourtant
+justice à sa générosité : car il semait l’argent sur ses pas, et
+cherchait à se faire rendre, par les pauvres habitants de ces landes
+arides, mille petits services inutiles : comme de lui tenir son cheval
+pendant qu’il allait à pied un bout de chemin, de lui donner un
+renseignement dont il n’avait que faire, de lui aller cueillir une fleur
+ou de lui vendre un oiseau, le tout pour avoir l’occasion de payer d’une
+manière exorbitante ces malheureux déguenillés. Mais le paysan est si
+rarement assisté dans ces contrées sauvages, qu’il s’étonne et s’alarme
+presque de la charité, comme d’une folie ou d’un piège, bien qu’il en
+profite avec joie.
+
+Jeanne n’était pas moqueuse de sa nature, et les railleries dont sir
+Arthur était l’objet, lui inspiraient une sorte de compassion
+respectueuse. « Ce pauvre homme, se disait-elle, on se moque de lui
+parce qu’il est bon! » Elle lui parlait avec une considération
+particulière, et l’entourait, dans son service, de prévenances filiales.
+Mais elle ne paraissait pas plus enamourée de lui que le premier jour,
+et il attendait avec une admirable résignation un jour d’abandon ou
+d’émotion qui n’arrivait pas.
+
+Bien qu’il n’eût confié son secret qu’à Guillaume et à sa sœur, et qu’il
+se fût laissé plaisanter sur sa lettre à madame de Charmois, sans
+paraître y avoir attaché la moindre intention sérieuse, ses assiduités à
+la prairie, au jardin où Jeanne ramassait les _folles herbes_ pour ses
+vaches, à l’étable où il venait faire, sans aucun progrès, des études
+d’animaux d’après nature, tout cela ne pouvait manquer d’être commenté
+par Claudie, et même par Cadet, qui était bien un peu épris et un peu
+jaloux de Jeanne, quoiqu’il ne fût pas certain d’être précisément
+amoureux d’elle ou de Claudie. Claudie avait commencé par dire que
+Jeanne avait bien _de la chance_, que la mère Tula avait eu grand’raison
+de prédire qu’elle trouverait le trou-à-l’or, vu que l’Anglais avait
+plus d’écus qu’il n’en pourrait tenir sous la montagne de Toull; mais ne
+voyant pas arriver le grand événement de ce mariage qu’elle avait prédit
+la première, Claudie ne savait plus que penser, et elle eût cru que sir
+Arthur voulait agir avec Jeanne comme Marsillat avait agi avec elle, si
+Jeanne, dont elle ne pouvait suspecter la sincérité, ne lui eût assuré
+que jamais l’Anglais ne s’était permis de lui dire « un mot
+d’amourette ».
+
+Mais Marsillat, qui revenait passer presque tous les samedis et les
+dimanches à Boussac, voyait parfaitement M. Harley filer ce qu’il
+appelait le parfait amour, et il n’avait pu se refuser le plaisir d’en
+faire des gorges chaudes avec deux ou trois de ses amis de la ville, qui
+avaient répété la nouvelle en plein billard... d’où elle avait été
+circuler sur la place du marché... d’où enfin elle avait été, à cheval
+et en patache, se promener et se répandre dans les villes et villages
+des environs. Si bien qu’au bout d’un mois, on savait dans tout
+l’arrondissement et même au delà, qu’il y avait au château de Boussac un
+original d’Anglais, millionnaire, et assez beau garçon, qui s’était
+coiffé d’une servante, au point de vouloir en faire sa femme. Les dames
+de la province, qui sont, par nature et par position, fort jalouses de
+la beauté des villageoises et des grisettes, étaient indignées contre
+l’Anglais. Leurs maris abondaient dans leur sens, disant qu’on pouvait
+bien faire sa maîtresse d’une servante, mais que l’épouser était une
+preuve d’aliénation, voire d’immoralité. Les jeunes gens étaient curieux
+de voir cette beauté qui faisait de pareilles conquêtes, et qui,
+disait-on, jouait la cruelle pour être plus sûre d’être épousée. On
+venait de Chambon, de Gouzon, de Sainte-Sévère, et même de La Châtre, où
+le public est plus malin et plus flâneur que partout ailleurs, pour voir
+la _belle Boussaquine_; et comme on la voyait fort rarement, il y en
+avait qui, ne voulant pas passer pour avoir fait inutilement le voyage,
+affirmaient qu’elle n’était pas du tout jolie, et que l’Anglais était un
+libertin blasé, incertain s’il devait se couper la gorge ou épouser une
+maritorne pour se désennuyer.
+
+Tous ces propos n’entraient que furtivement dans le château de Boussac,
+grâce à Claudie et à Cadet, qui se gardaient bien d’en rien dire tout
+haut, défense expresse leur ayant été signifiée de jamais rapporter les
+sottises du dehors à l’oreille de mademoiselle de Boussac ou de son
+frère. Jeanne levait les épaules quand sa compagne de chambre les lui
+racontait, et, seule dans toute la ville, elle ne voulait ou ne pouvait
+croire qu’elle fût l’objet de toutes les conversations et le point de
+mire de tous les regards. La Charmois en assommait madame de Boussac,
+criait au scandale, et réclamait fortement l’expulsion de Jeanne. Mais
+madame de Boussac, qui menait à cinquante ans, dans son vieux castel, la
+vie d’une jolie femme de l’Empire, se levant tard, passant trois heures
+à sa toilette, sommeillant sur sa chaise longue et dorlotant ses
+migraines, était peu clairvoyante, haïssait les partis extrêmes, et
+trouvait d’ailleurs beaucoup plus vraisemblable que sir Arthur songeât à
+épouser sa fille que sa servante. L’amitié franche et ouverte de Marie
+et de M. Harley l’un pour l’autre, pouvait donner le change, et la
+Charmois elle-même s’y perdait quelquefois. Guillaume aussi la jetait
+parfois dans l’erreur des douces illusions, en se montrant fort empressé
+auprès d’Elvire. Il est vrai que quand il était las de se contraindre et
+de railler, il cessait brusquement ce jeu amer, et c’est alors que la
+_Charmoise_, comme on l’appelait dans la ville (où déjà elle était
+détestée pour ses grands airs, son caractère intrigant et sa dévotion
+hypocrite), retombait dans ses soupçons et dans ses colères concentrées.
+
+Tout ce roman de sir Arthur produisit pourtant des résultats sérieux sur
+deux personnes, dont l’une le raillait avec aigreur, et dont l’autre
+paraissait le blâmer tristement. La première fut Léon Marsillat, qui,
+piqué au jeu, et irrité dans ses instincts de lutte, eût donné son
+meilleur cheval, et peut-être sa plus belle cause, pour prélever sur
+Jeanne les droits que l’Anglais prétendait acheter de son nom et de sa
+fortune. Marsillat regrettait avec dépit d’avoir contribué à amener
+Jeanne à Boussac, où il ne pouvait l’obtenir que de sa bonne volonté, à
+quoi il n’avait pas réussi. Si elle eût été encore bergère à Ep-Nell, et
+qu’Arthur et Guillaume fussent venus la lui disputer, il l’aurait
+poursuivie dans le désert, et il se flattait qu’elle n’eût pas été
+rebelle à d’audacieuses tentatives de corruption. Mais il fallait
+désormais changer de moyens, ruser, attendre... Marsillat n’en avait pas
+le temps. Il se disait qu’il était bien fou de penser à cette péronnelle
+stupide, lorsqu’il avait tant d’autres affaires et tant d’autres
+plaisirs. Et cependant il rêvait quelquefois la nuit qu’il la voyait
+revenir de l’église, au bras de son époux, M. Harley, et il s’éveillait
+en jurant et en haussant les épaules, furieux de n’avoir pas réussi à
+rendre ridicule le personnage de ce mari. Son orgueil en était
+mortellement blessé.
+
+L’autre personne sur qui rejaillissait toute l’émotion du roman de sir
+Arthur, c’était Guillaume. Ce jeune homme avait pour Jeanne ce qu’en
+style de roman on peut appeler une passion. C’était cela et rien que
+cela; car, pour un amour profond, capable de dévouement et de courage,
+il était bien loin de sir Arthur, qu’il accusait pourtant dans son âme
+d’aimer avec un calme philosophique, et de ne pas connaître l’amour
+exalté. On se trompe ainsi : on prend pour l’attachement ce qui n’est
+que l’émotion du désir, et on traite de froideur ce qui est la sérénité
+d’une affection à toute épreuve. Guillaume n’eût jamais songé à épouser
+cette fille des champs. Il s’était laissé frapper l’imagination par sa
+beauté peu commune, par sa candeur touchante et par les événements
+romanesques de leur première rencontre à Toull. Le dévouement qu’elle
+lui avait montré dans sa maladie avait flatté ensuite son innocente
+vanité. Il avait cru, il croyait encore n’avoir qu’un mot à dire pour la
+voir tomber dans ses bras. Il s’était abstenu par piété, par
+délicatesse; et, à force d’admirer sa propre vertu, il en était venu à
+s’éprendre fortement de l’objet d’un si grand sacrifice. Cependant il
+avait eu la résolution de se guérir de cette folie. Il s’était éloigné;
+il avait guéri, il avait même oublié : mais la vue de Jeanne, encore
+embellie et poétisée par l’affection de sa sœur, l’avait troublé dès
+l’instant de son retour. Et maintenant l’amour de sir Arthur réveillait
+le sien. Jeanne, inspirant des sentiments si profonds et des projets si
+sérieux, acquérait à ses yeux un nouveau charme et un nouveau prix; et
+comme il s’imposait le devoir de ne pas empêcher son mariage, il
+s’excitait lui-même d’une manière vraiment puérile et maladive à la
+désirer, tout en s’imposant de renoncer à elle. Sa fantaisie devenait
+une idée fixe, une perpétuelle rêverie, une souffrance fiévreuse, une
+passion en un mot, puisque nous l’avons nommée ainsi, faute d’un nom qui
+peignît cette affection à la fois brutale et romanesque, particulière à
+la situation et à la nature d’esprit de notre jeune personnage. Il
+voulait parfois s’en distraire sérieusement, en essayant de faire la
+cour à mademoiselle de Charmois; mais Elvire, avec ses talents frivoles,
+ses toilettes effrénées, et son caquet frotté à l’esprit des autres,
+était si inférieure à Jeanne, que Guillaume avait bientôt des remords
+d’avoir cherché à comparer la demoiselle à la paysanne. Elvire était
+tout à fait dépourvue de charme. On n’avait développé en elle que les
+instincts égoïstes, les goûts d’ostentation et les préjugés étroits. La
+bonne Marie elle-même, tout en blâmant les cruelles railleries de
+Guillaume sur son compte, ne pouvait réussir à l’aimer.
+
+Un jour l’agitation amassée dans le cœur de Guillaume devint si forte,
+qu’elle faillit déborder. On était au temps des fauchailles et on
+rentrait le foin de cette belle et grande prairie voisine du château, où
+Jeanne avait gardé ses vaches dans les _bordures_ seulement, durant
+toute la jeune saison des herbes. Ce fut un grand amusement pour toute
+la jeunesse du château, maîtres et serviteurs, de grimper sur le char à
+bœufs, et de manier avec plus ou moins d’adresse et de légèreté la
+fourche et le râteau. Cadet conduisait les convois, l’aiguillon à la
+main, fier comme un empereur d’Orient. Sir Arthur, comme le plus
+robuste, occupait le haut de l’édifice savamment équilibré et tassé par
+lui-même sur la charrette. Le bon Anglais était un peu vain de la
+facilité avec laquelle il avait acquis ce talent rustique, en regardant
+comment s’y prenaient les garçons de ferme. Il avait endossé une blouse
+de grosse toile bleue, et, coiffé d’un chapeau de paille tressé aux
+champs par les petits pastours, il déployait complaisamment la vigueur
+de ses muscles, et se réjouissait de hâler ses belles mains, dont il
+avait eu tant de soin jusqu’alors, mais dont il craignait que Jeanne ne
+méprisât la blancheur efféminée. « Vous travaillez _trop bien!_ lui
+disait Jeanne, naïvement émerveillée de sa force et de son ardeur;
+jamais je n’ai vu un _bourgeois se prendre_ (s’en acquitter) si bien.
+Vois donc, Claudie, si on ne dirait pas que ce monsieur est un homme
+comme nous? »
+
+Aucune parole ne pouvait être plus douce à l’oreille de sir Arthur. Déjà
+il se rêvait propriétaire d’une bonne ferme de la Marche ou du Berri,
+vivant à sa guise, en bon campagnard, loin du monde dont il était las,
+serrant lui-même ses récoltes, travaillant _comme un homme_, avec ses
+métayers, enrichissant ses colons, faisant le bonheur de sa commune, et
+goûtant lui-même la plus grande félicité auprès de sa belle et robuste
+compagne. Voilà la vie que j’ai toujours rêvée, pensait-il, et Dieu me
+la doit, pour être resté fidèle à ces goûts simples et à l’amour de la
+nature embellie par le travail de l’homme. Tandis qu’Arthur, le front
+baigné de sueur, et les yeux brillants d’espérance, échangeait avec
+Jeanne des regards bienveillants, des paroles enjouées et de grandes
+_fourchées_ de foin, les bœufs, enfoncés jusqu’aux genoux dans le
+fourrage qu’on leur livre à discrétion ce jour-là pour les distraire de
+_la mouche_ qui les harcèle, secouaient de temps en temps leurs belles
+têtes accouplées sous le joug, et imprimaient au charroi un mouvement de
+tangage qui faisait tomber souvent sur ses genoux l’aimable Marie
+perchée, auprès de sir Arthur, sur _l’avant_ de l’édifice. Cette jeune
+fille, trop frêle pour supporter la chaleur, folâtrait autour des
+travailleurs, grimpait ou descendait légèrement, en posant ses petits
+pieds sur les épaules de son frère, allait donner un ou deux coups de
+râteau auprès de Claudie, puis, tout d’abord essoufflée, se laissait
+tomber en riant sur les petites meules d’attente appelées _miloches_, en
+termes du pays. Claudie, alerte et court vêtue, était vermeille comme
+une cerise, et mettait, comme sir Arthur, de la coquetterie à montrer sa
+prestesse et son ardeur. Elvire était aussi robuste qu’une villageoise;
+mais trop serrée dans son corset pour avoir les mouvements libres, elle
+était, à chaque instant, rappelée par sa mère qui, assise sur le foin,
+et grillant sous son ombrelle, trouvait que la pauvre fille devenait
+rouge comme une pivoine et ne paraissait pas à son avantage, ainsi
+fardée plus que de raison par le soleil de juin.
+
+Guillaume avait mis veste bas, et, faisant luire au soleil l’éclat de sa
+chemise de batiste, découvrait son cou rond et blanc comme celui d’une
+femme. Il était vraiment le plus beau jeune homme qu’on pût voir; mais
+Claudie le trouvait trop mince, et l’air de tendre commisération avec
+lequel elle lui disait : « Vous vous échaufferez, monsieur Guillaume »,
+l’humiliait par la comparaison qu’il faisait de sa frêle organisation
+avec la taille carrée de l’Anglais. (_S’échauffer_, c’est prendre un
+coup de soleil et la fièvre.)
+
+Rebuté de voir que Jeanne ne quittait pas le travail de passer le foin
+au _rangeur_, et qu’elle était ainsi en rapport continuel de regards et
+de paroles avec sir Arthur, il prit une branche, et, se plaçant à la
+tête des bœufs, il s’amusa, sous prétexte de les soulager des mouches, à
+leur faire secouer rudement le char, et par conséquent son rival. Sir
+Arthur ne s’en impatientait pas, et rien ne put lui faire faire une
+chute ridicule. Il riait et assurait avoir le pied marin.
+
+Madame de Boussac se tenait à l’écart sous un massif d’arbres, et
+causait avec Marsillat d’une affaire d’intérêt. Ce dernier se rapprocha
+enfin de Guillaume, et lui demanda ce qu’il trouvait de si intéressant
+dans le visage des bœufs, pour rester là, insensible à d’autres visages,
+beaucoup plus intéressants dans leur animation.
+
+— Vous n’êtes pas assez artiste, lui répondit le jeune homme, affectant
+de ne pas comprendre, et cherchant à se distraire du véritable sujet de
+ses préoccupations, pour admirer ces faces bovines si bien coiffées dans
+notre pays, et si calmes dans leur puissance. Oui, je comprends que
+Jupiter ait pris cette forme dans un jour de poésie. Il y a du dieu dans
+ce large front si bien armé, et dans cet œil noir à la fois si fier et
+si doux. Il y a de l’enfant aussi dans ces naseaux si courts et dans le
+poil fin et blanc qui entoure proprement cette lèvre délicate. Il y a du
+paysan dans ces genoux larges et rapprochés, dans la lenteur de cette
+démarche tranquille. Il y a du lion dans cette queue vigoureuse qui
+fouette l’échine toujours noueuse et sèche. Oui, c’est un bel animal! Le
+fanon est magnifique, et le flanc a un développement immense. On prétend
+que la face est stupide : c’est faux; elle exprime la force et
+l’innocence; elle a du rapport avec la physionomie de l’homme qui
+cultive la terre et soumet l’animal. Voyez comme nos paysans entendent
+bien l’art sans le savoir! Quel peintre, quel sculpteur eût imaginé
+cette coiffure d’un style si large et si simple! Ce _frontal_ de paille
+tressée, qui ressemble à un diadème, et cet entre-croisement ingénieux
+des courroies qui embrassent les cornes et le joug! vraiment ceci doit
+être de tradition antique, et jamais le bœuf Apis n’a été plus
+majestueusement couronné.
+
+— C’est très joli, ce que vous dites là, répondit Marsillat en
+souriant. C’est de la poésie, c’est de l’art; mais il y a de la poésie
+ailleurs, et mon sentiment d’artiste préfère d’autres modèles. Tenez,
+Guillaume, regardez Jeanne! cette belle fille si douce et si forte
+aussi! Forte comme un homme! Voyez! Elle enlève cinquante livres de foin
+au bout de la main, et cela toutes les trois minutes, depuis le lever du
+soleil jusqu’à son coucher.
+
+— Oh! je crois ben! s’écria Cadet, qui avait écouté avec stupéfaction
+les belles paroles que Guillaume avait dites sur les bœufs, mais qui
+comprenait beaucoup mieux l’éloge de Jeanne par Marsillat. Monsieur
+Léon, c’est la fille la plus forte que _j’asse pas connaissue_. Elle
+lève six boisseaux de blé et alle se les fiche sur l’épaule aussi
+lestement que moi, foi d’homme! Ah! la belle fille que ça fait!
+
+— Eh bien, Cadet a le sentiment poétique à sa manière, reprit Léon;
+mais ne sauriez-vous rien trouver, Guillaume, pour louer Jeanne aussi
+agréablement que vous l’avez fait pour ces grandes bêtes cornues? Est-ce
+qu’il n’y a pas dans Jeanne une meilleure part de la divinité? Puissante
+comme Junon ou Pallas, fraîche comme Hébé, gracieuse comme Iris, la
+messagère des dieux. Voyons! je ne suis pas poète, moi, je ne fais pas
+de ces métaphores-là quand je plaide; mais si j’étais vous, j’aurais
+remarqué, dans cette créature rustique, mille beautés auxquelles vous ne
+daignez pas prendre garde. Comme elle est bien vêtue ainsi! Le bon Dieu
+devrait toujours secouer sur nous les rayons du soleil d’été, afin que
+toutes les femmes adoptassent ce costume élémentaire. Rien qu’une courte
+jupe et une chemise; convenez que c’est charmant! Vous parlez
+d’antiques! Ceci est chaste et voluptueux comme l’antique : on ne voit
+rien et on devine ce torse admirable : la chemise monte et agrafe au
+cou, les manches au poignet; l’étoffe n’est ni fine ni transparente;
+mais ce gros tissu de chanvre usé a la blancheur et le moelleux des
+draperies grecques. Et quelle statue de Phidias que Jeanne! Ses belles
+formes se dessinent dans ses mouvements libres et agiles. Regardez, si
+la jeune Charmois n’a pas l’air d’une poupée de cire à côté d’elle! Oui,
+oui, je vous dis que cela est plus beau qu’un bœuf, car il y a là aussi
+de la déesse et de l’enfant. Rappelez-vous la druidesse des pierres
+jomâtres; c’était Velléda, et pourtant c’était Lisette! Les jolis
+naseaux courts et la lèvre délicate du bœuf n’attirent ni mon souffle,
+ni mes lèvres, je vous jure, au lieu que ce profil olympien et ces
+lèvres de rose...
+
+Guillaume tourna brusquement le dos à Léon sans écouter le reste de sa
+phrase. Il courut offrir son bras à sa mère, qui regagnait le château.
+Marsillat lui était odieux. Tout le temps qu’avait duré sa brûlante
+description, il avait eu un sourire et des regards diaboliques. Tout
+cela semblait dire à Guillaume : Tu vois ce chef-d’œuvre de la nature,
+cet objet de tes secrètes pensées!... Admire et convoite! c’est moi qui
+triompherai de sa pudeur sauvage, et tu échoueras misérablement en
+faisant de la poésie qu’elle ne comprendra pas.
+
+Guillaume ne retourna pas au pré. Il monta à sa chambre, et, penché sur
+le balcon qui domine une si effrayante profondeur, il se livra aux plus
+sombres rêveries, tandis que les rires des faneuses et le cri des
+bouviers se perdaient dans l’éloignement.
+
+
+ XIX
+ AMOUR DE JEUNE HOMME
+
+Aussitôt après le dîner, où Guillaume expliqua son abattement par une
+forte migraine, il retourna à sa chambre, et, se sentant malade en
+effet, il essaya de s’endormir. Il avait des vertiges, il souffrait, et
+l’action de la pensée était comme suspendue en lui. Sa sœur vint le
+voir. Elle lui trouva de la fièvre, un peu de divagation; elle courut
+avertir sa mère. On envoya chercher le médecin de la ville et du
+château. A minuit une attaque de nerfs se déclara; mais des soins
+intelligents en atténuèrent la violence. A une heure, le malade fut
+calme; à deux heures il dormait profondément, et tout mouvement de
+fièvre avait disparu. Le médecin se retira. A trois heures, Marie obtint
+que sa mère allât se coucher. A quatre heures, Marie, trop frêle pour
+supporter une longue veille, laissa tomber le roman qu’elle lisait.
+C’était _le Connétable de Chester_, et elle s’enflammait d’une amitié
+plus vive pour Jeanne, en suivant avec intérêt les caractères charmants
+de la jeune châtelaine et de sa confidente dévouée, l’aimable Rose
+Fleeming. Mais Walter Scott lui-même ne pouvait conjurer la fatigue de
+cette délicate enfant. Jeanne trouva sa _chère mignonne_ bien pâle, la
+supplia d’aller se reposer aussi; et après s’être beaucoup fait prier,
+Marie ayant reconnu que son frère avait les mains fraîches et le sommeil
+parfaitement calme, céda aux instances de sa champêtre compagne. Jeanne
+avait un corps de fer : elle avait passé autrefois tant de nuits sur ce
+fauteuil, occupée à veiller son parrain dans sa cruelle maladie, qu’une
+de plus ne comptait pas pour elle. D’ailleurs, elle assurait que Claudie
+allait venir la relayer, et sir Arthur, qui avait veillé aussi jusqu’à
+trois heures, avait promis de revenir à six. Marie adorait son frère,
+mais elle avait un voile sur les yeux. Le poème calme et pastoral dont
+sir Arthur était le héros l’empêchait de voir le drame inquiet et sombre
+où Guillaume s’agitait en silence. Si quelquefois elle avait eu des
+soupçons, elle les avait repoussés comme injurieux à l’amitié
+fraternelle. Il lui semblait si naturel que Jeanne fût aimée et
+recherchée en mariage par un homme riche et noble, qu’elle ne voulait
+pas supposer un amour moins loyal dans le cœur de son frère. Le silence
+de Guillaume, si confiant avec elle à tous autres égards, et l’espèce de
+blâme qu’il émettait sur le projet d’Arthur, l’empêchaient donc de
+révoquer en doute la pureté de son attachement pour sa filleule.
+
+Jeanne, restée seule avec le malade, ramassa le roman, et pour ne pas
+perdre de temps, ou pour ne pas s’endormir, elle étudia en épelant
+quelques lignes qu’elle ne comprit pas; mais elle tressaillit et se
+leva, en entendant son parrain l’appeler d’une voix éteinte, et avec un
+accent douloureux.
+
+En la voyant debout près de lui, Guillaume fit un cri et cacha son
+visage dans ses mains. — Hélas! mon parrain, je vous ai fait peur, dit
+Jeanne; vous m’aviez pourtant appelée.
+
+— Je t’ai appelée, Jeanne? dit le pâle jeune homme en laissant retomber
+ses mains et en prenant celles de Jeanne; et pourtant je dormais! Mais
+je rêvais de toi, et je souffrais horriblement : mais que fais-tu ici,
+Jeanne? pourquoi es-tu venue dans ma chambre? Oh! mon Dieu! réponds-moi!
+
+— C’est que vous avez été un peu malade; mais ce n’est rien, mon
+parrain; vous voilà mieux, Dieu merci!
+
+— Et tu veux t’en aller? s’écria Guillaume en lui serrant le bras avec
+force, tu veux me quitter?
+
+— Oh non! mon parrain! je resterai avec vous; vous savez que quand vous
+n’êtes pas bien, je ne vous quitte jamais.
+
+— Oh! oui, j’ai souffert, je m’en souviens! reprit le jeune baron. Tu
+n’étais donc pas là?
+
+— Oh! si fait, mon parrain!
+
+— C’est vrai, je t’ai vue. Je te demande pardon, Jeanne; j’ai la tête
+bien faible.
+
+— Il faut prendre de la potion, mon parrain.
+
+— Non, non, pas de potion; ne t’éloigne pas, Jeanne. Ta main dans la
+mienne, me fait plus de bien. Et pourtant... que tu m’as fait de mal
+depuis que je te connais!
+
+— Moi, mon parrain, je vous ai fait du mal? dit Jeanne tout épouvantée.
+Et comment donc que j’ai eu ce malheur-là, quand j’aurais voulu mourir
+pour vous faire guérir?
+
+— Jeanne! ô ma chère Jeanne! s’écria Guillaume exalté et brisé en même
+temps, et ne pouvant plus dominer sa passion, tu m’as fait souffrir
+depuis quelque temps surtout; depuis que tu ne m’aimes plus!
+
+— Moi, je ne vous aime plus? s’écria Jeanne à son tour, suffoquée par
+des larmes soudaines. Qui donc a pu vous dire une pareille menterie? Il
+n’y a pourtant pas de méchant monde ici!
+
+— Tu ne m’aimes plus, depuis que tu en aimes un autre, Jeanne;
+avoue-le! moi, je ne peux pas me contraindre plus longtemps. Je
+t’adore...
+
+— Comment que vous dites ce mot-là, mon parrain?
+
+— C’est donc un mot que tu ne connais pas? Et pourtant M. Harley a dû
+te le dire.
+
+— Oh! non, mon parrain! jamais le monsieur anglais ne m’a dit un mot
+pareil; c’est un mot qui ne se dit qu’à Dieu. Mais pourquoi me
+dites-vous, mon parrain, que j’en aime un autre que vous? C’est donc
+pour me dire que je ne veux plus vous aimer?
+
+— Tu m’as donc aimé, Jeanne? Oh! dis-le-moi!
+
+— Mais je vous aime toujours, mon parrain.
+
+— Tu m’aimes! et tu me le dis si tranquillement!
+
+— Non, mon parrain, je ne vous dis pas ça tranquillement, répondit
+Jeanne qui croyait être accusée de froideur, et qui pleurait avec la
+mélancolique sérénité de l’innocence calomniée.
+
+— Oh! non! tu ne m’aimes pas, dit Guillaume en quittant le bras de
+Jeanne, et en se passant la main dans les cheveux avec désespoir. Tu ne
+me comprends pas, tu ne sais pas seulement ce que je te demande!
+
+— Hélas! mon petit parrain, dit Jeanne en se mettant à genoux auprès du
+chevet de Guillaume, il ne faut pas vous échauffer le sang comme ça;
+vous voilà comme quand vous étiez malade, et que vous me reprochiez
+toujours de ne pas vous être assez attachée. Je vous soignais pourtant
+de mon mieux. Ça n’est pas de ma faute, si je suis simple et si je ne
+comprends pas bien tous les mots que vous dites.
+
+— Tu comprends tout, Jeanne, excepté un seul mot, aimer!
+
+— Hélas! mon Dieu! si vous n’étiez pas malade, je vous dirais que vous
+êtes injuste pour moi. Mais si ça vous fait du bien de me gronder,
+grondez-moi donc, soulagez-vous le cœur.
+
+— Oh! cruelle, cruelle enfant, qui ne comprend pas l’amour! s’écria
+Guillaume en se tordant les mains.
+
+— Vous dites là un mot qui n’est pas joli, mon parrain. C’est des mots
+à monsieur Marsillat.
+
+— Oh! oui, je le sais, Marsillat t’a parlé d’amour, lui aussi!...
+
+— Il en parle à toutes les filles, mais il en parle bien mal, allez,
+mon parrain!
+
+— Le misérable t’a insultée?
+
+— Oh! non, mon parrain. Je ne me serais pas laissé insulter. Et
+d’ailleurs, il ne faut pas vous fâcher contre lui. C’est un homme qui
+n’est pas bête et qui écoute assez la raison. Il y a longtemps qu’il ne
+m’ennuie plus, et mêmement un jour que je lui faisais honte de ses
+_folletés_ il m’a promis bien honnêtement qu’il me _lairait_ tranquille
+dorénavant, et je ne peux pas dire que j’aie eu depuis à me plaindre de
+lui.
+
+— Mais pourquoi ce mot d’amour te choque-t-il aussi dans ma bouche,
+dis! Allons, réponds!
+
+— Je ne pourrais pas vous dire... mon parrain... Mais ça me paraît que
+c’est vous qui ne m’aimez plus quand vous me dites des choses comme ça.
+
+— Jeanne, je te comprends; tu crois que je veux te tromper, te
+séduire...
+
+— Oh! non, mon parrain, je ne crois pas ça de vous; vous êtes trop bon
+et trop honnête pour avoir ces idées-là.
+
+— Et pourtant mon amour t’offense et t’effraie!
+
+— Dame, mon parrain, si je suis bête, excusez-moi. C’est un mot que
+nous comprenons peut-être d’une façon et vous d’une autre. Nous disons
+ça, nous autres, quand nous parlons de gens amoureux.
+
+— Eh bien! Jeanne, si j’étais amoureux de toi?...
+
+— Oh non! non, ça n’est pas, mon parrain! dit Jeanne en baissant les
+yeux avec tristesse, c’est la maladie qui vous fait dire ça.
+
+— Eh bien! oui, c’est la maladie qui me le fait dire : la fièvre est
+comme le vin, elle nous fait dire ce que nous pensons.
+
+— Il ne faut pas me traiter comme ça, mon parrain, dit Jeanne d’un air
+sévère malgré sa douceur, je ne l’ai pas mérité.
+
+— Ainsi tu me repousses, tu me hais!
+
+— Est-il possible, mon Dieu! dit Jeanne en cachant son visage baigné de
+larmes, dans son tablier.
+
+— Oh! je t’offense et je t’afflige! que je suis malheureux! je m’étais
+égaré; tu n’as pas d’amour pour moi!
+
+— Oh! mon parrain, je ne me serais jamais permis ça, et j’aimerais
+mieux mourir que de me mettre ça dans la tête.
+
+— Que dis-tu donc? ô simple! ô folle! Tu croirais donc m’offenser, me
+manquer de respect, peut-être? Parle, tu es folle!
+
+— Je ne sais pas si ça vous offenserait, mon parrain; mais ça
+offenserait ma marraine, j’en suis sûre, et peut-être bien aussi notre
+chère demoiselle. Mais, Dieu merci! je suis incapable de ça! Venir dans
+votre maison, gagner votre argent, manger votre pain, et puis me mettre
+dans la cervelle d’être amoureuse de mon maître, de mon parrain! Mais ça
+serait un péché, et jamais, jamais, le bon Dieu sait que jamais je n’en
+ai eu l’idée, tant petitement que ça soit!
+
+— Achève, Jeanne, dis-moi tout, puisque je me suis condamné à tout
+savoir; si j’étais amoureux de toi, comme tu dis, si je te suppliais
+d’être amoureuse de moi, tu n’y consentirais jamais?
+
+— Oh! mon parrain! ne parlez pas comme ça! on dirait que c’est vrai, et
+si c’était vrai, il faudrait que je vous quitte[18], et que je m’en
+aille bien loin, bien loin, dans mon pays, pour ne jamais me retrouver
+avec vous.
+
+— Oh! ce que tu dis là est affreux! Tu voudrais, tu pourrais t’éloigner
+ainsi de moi... Tu en aurais la force! Et moi j’ai tenté de l’avoir,
+mais je l’ai tenté en vain! Il a fallu revenir. Je me suis cru guéri, je
+t’ai revue, et mon mal est revenu plus terrible qu’auparavant.
+
+— Ah! mon Dieu, mon parrain, qu’est-ce que vous dites là! Vous
+_m’emmêlez_ avec votre maladie, et c’est comme si j’avais été cause de
+tout. Qu’est-ce que j’ai donc fait au bon Dieu pour qu’il vous tourne
+comme ça l’esprit contre moi?
+
+— Jeanne, tu me tues avec tes paroles, après m’avoir fait mourir
+lentement par ta présence. Ta beauté me dévore le cœur, et ta vertu
+m’anéantit.
+
+— Si je vous fais mourir, mon parrain, dit Jeanne désolée et même
+blessée, mais parlant toujours avec douceur, parce qu’elle croyait
+fermement que Guillaume était en proie à une sorte de délire, il faut
+que je m’en aille. Une autre personne ne vous soignera certainement pas
+avec plus d’amitié; mais elle aura peut-être plus de bonheur que moi,
+qui vous impatiente, et contre qui vous avez toujours une idée de
+fâcherie, quand vous êtes malade. Je m’en vas chercher Claudie ou le
+monsieur anglais, et je vous promets, mon cher parrain, que, pour ne
+plus venir dans votre chambre, pour ne plus vous servir, ce qui me
+crèvera le cœur, je ne vous en aimerai pas moins.
+
+— Voilà ce que j’attendais, Jeanne, s’écria Guillaume exaspéré. Tu
+cherchais une occasion pour me quitter, et tu me quittes tranquillement,
+tu m’achèves sous prétexte de me rendre la vie. Va donc, adieu!
+laisse-moi, laisse-moi! je ne me connais plus!
+
+Et le jeune homme, un peu impérieux comme un enfant gâté, se mit à
+sangloter, à gémir et à se tordre convulsivement les mains.
+
+Jeanne, effrayée, s’était levée pour aller chercher madame ou
+mademoiselle de Boussac, soumise à l’ordre qu’elle avait reçu de les
+avertir immédiatement si un symptôme alarmant se manifestait de nouveau.
+Mais lorsqu’elle fut sur le point de sortir de la chambre, elle
+s’arrêta, épouvantée de l’état violent où elle voyait le malade. Elle
+n’osa plus le laisser seul, et revenant vers lui, elle s’efforça, comme
+autrefois, d’employer les doux reproches et les maternelles prières pour
+l’engager à se calmer. Mais Guillaume était beaucoup moins malade et
+beaucoup plus amoureux que par le passé. Il pressa Jeanne contre son
+cœur, inonda de larmes ses mains froides et tremblantes, et quand il lui
+eut fait promettre de rester près de lui, ce jour-là, et _toute la vie_,
+las de jouer au propos interrompu comme tous les amants timides, il
+s’enhardit, ou plutôt il s’égara jusqu’à lui déclarer clairement son
+amour, sa jalousie, et même ses transports de vingt ans. Ce n’était pas
+le langage brutal de Marsillat, mais c’étaient des prières plus ardentes
+encore et les divagations brûlantes d’un premier amour qui se sent
+coupable, et qui se précipite après avoir longtemps mesuré l’abîme,
+partagé entre le vertige, la terreur et l’entraînement.
+
+Jeanne ne sut répondre que par des larmes, et cette sincère douleur fit
+croire à Guillaume qu’il était aimé, sans passion peut-être, mais avec
+un dévouement assez aveugle pour tout sacrifier. C’est alors que Jeanne
+se dégagea de ses bras et s’enfuit vers la porte, où elle se trouva tout
+à coup face à face et presque réfugiée dans les bras de sir Arthur.
+
+— Ho! s’écria l’Anglais stupéfait de la terreur de Jeanne et des cris
+étouffés du malade, qui, à sa vue, entra dans un nouveau transport de
+jalousie et de désespoir.
+
+— Monsieur Harley, ça n’est rien, dit Jeanne dont les traits
+bouleversés démentaient les paroles. Mon parrain est un peu malade, et
+vous allez tâcher de le consoler. Moi, je le fâche, et je m’en vas.
+
+Elle courut à sa chambre et se jeta à genoux devant ses images vénérées,
+la Vierge Marie, _reine de toutes les fades_, Jeanne, la Grande
+Pastoure, qu’elle croyait canonisée, et qu’elle appelait de bonne foi
+sainte Jeanne-des-Champs, s’imaginant, d’après la confusion poétique qui
+régnait dans le cerveau de sa mère, que c’était sa patronne; et
+l’empereur Napoléon, qu’elle regardait comme l’archange Michel de la
+France et le martyr des Anglais. Elle pleura et pria longtemps, et,
+quand elle se sentit plus calme, elle demanda à Dieu de lui inspirer la
+conduite qu’elle devait tenir dans des circonstances si cruelles et si
+étranges à ses yeux.
+
+Claudie la surprit dans cette méditation.
+
+— A quoi penses-tu? lui dit-elle; tes vaches n’ont pas encore mangé, et
+tu restes là à faire ta prière comme si tu étais dans l’église un beau
+dimanche.
+
+— Tu as raison, ma Claudie, répondit Jeanne, je dirai aussi bien mes
+prières en faisant mon ouvrage. Et la beauté pour laquelle soupiraient
+un homme de mérite, un intéressant jeune homme et un brillant avocat,
+alla pourvoir au déjeuner de la Biche, de la Vermeille et de la Reine,
+les trois belles vaches confiées à ses soins.
+
+Jeanne était au pré depuis environ deux heures, lorsqu’elle vit venir à
+elle sir Arthur Harley, le long des rochers qui surplombent la rivière.
+Elle eut envie de l’éviter. Les _messieurs_ commençaient à lui inspirer
+la méfiance et la crainte; mais l’Anglais avait, en ce moment surtout,
+une physionomie si bienveillante et si loyale, qu’elle se rassura un
+peu, et continua à tricoter, tandis qu’il s’asseyait à quelque distance
+d’elle sur le rocher.
+
+— Ma chère mademoiselle Jeanne, lui dit-il, je viens vous parler d’une
+chose extrêmement délicate, et si je ne m’exprime pas bien en français,
+vous m’excuserez en faveur de mes bonnes intentions.
+
+Sir Arthur Harley, qui s’exprimait fort bien en français, sauf quelques
+erreurs de genre et de temps, inutiles à indiquer, mettait une certaine
+coquetterie auprès de Jeanne à se dire ignorant, espérant par là lui
+faire oublier un peu la différence de leurs conditions. Mais Jeanne
+était moins que jamais d’humeur à oublier qu’elle devait montrer
+beaucoup de respect afin d’en inspirer beaucoup. Elle comprenait bien
+que c’était la seule égalité à laquelle elle pût prétendre sans danger,
+et cependant sir Arthur méritait mieux d’elle, et elle le sentait
+instinctivement sans oser s’y fier.
+
+Alors sir Arthur, avec un accent paternel, et une voix émue qui portait
+l’attendrissement et l’estime dans le cœur de Jeanne, essaya de la
+confesser. Il lui fit clairement entendre qu’il venait de deviner,
+d’arracher peut-être le secret de Guillaume, et qu’il désirait savoir si
+elle répondait à l’amour de son jeune parrain, afin de lui donner aide,
+conseil et protection dans cette circonstance, quels que fussent ses
+sentiments. Jeanne se défendit longtemps d’avouer le secret de son
+parrain, et quand elle vit que sa réserve était inutile :
+
+— Eh bien! Monsieur, dit-elle, puisque vous me parlez de ces choses-là
+comme ferait M. le curé Alain, je vous répondrai comme à un brave homme
+que vous me paraissez. C’est vrai que mon parrain se rend malheureux
+pour moi; mais je ne le sais que d’aujourd’hui. J’en ai tant de chagrin,
+que je suis capable de m’en aller du château si vous pensez que ça le
+soulage. Tant qu’à ce qui est de moi, je l’aime beaucoup, Dieu le sait!
+mais je ne l’aime pas autrement que je ne dois, et je pourrais jurer à
+vous et à ma marraine que, pour être amoureuse de lui, oh! ça n’est pas,
+et ça ne sera jamais. Vrai d’honneur, que je n’y ai jamais pensé une
+minute!
+
+— Vous n’y avez pas pensé, Jeanne, vous ne regardiez pas comme possible
+que votre parrain fût amoureux de vous; mais à présent que vous le
+savez, n’y penserez-vous pas un peu malgré vous?
+
+— Non, Monsieur.
+
+— Parce que vous êtes fière et sage, et que vous craindriez de tomber
+dans le mépris des autres et de vous-même. Mais si votre parrain pouvait
+et voulait vous épouser, n’y consentiriez-vous pas?
+
+— Non, Monsieur, jamais.
+
+— Parce que vous supposez que sa famille s’y opposerait et que vous ne
+voudriez pas causer du chagrin à votre marraine. Mais si votre marraine
+elle-même y consentait?
+
+— Ça serait la même chose, Monsieur.
+
+— Vous me dites la vérité, Jeanne? la vérité comme à un ami, comme à un
+frère, comme à un confesseur?
+
+— Oui, Monsieur.
+
+— Cependant, ce dont je vous parle n’est peut-être pas impossible. J’ai
+de l’influence sur madame de Boussac; je puis réparer l’injustice de la
+fortune à votre égard. Je vous l’ai dit une fois, et plus que jamais je
+suis votre serviteur et votre ami.
+
+— Oh! pour vous, Monsieur, vous êtes si bon pour moi et si honnête, que
+je n’y comprends rien, et que je ne sais pas vous remercier. Mais tout
+ça est inutile. Je n’épouserais jamais mon parrain, quand même sa mère
+me le commanderait.
+
+— Oh! Jeanne, pensez-y! M. Guillaume est un bien beau jeune homme; il
+est aimable et bon. Il a de l’esprit, il vous a rendu de grands
+services, et il vous aime à en mourir.
+
+— Que je meure donc à sa place! dit Jeanne, mais qu’on ne me parle pas
+de l’épouser.
+
+Et elle se prit à pleurer.
+
+— Jeanne, s’écria Arthur, vous êtes mariée?...
+
+— Moi, Monsieur? dit Jeanne étonnée en relevant la tête : quelle idée
+vous avez là! Si j’étais mariée, est-ce qu’on ne le saurait pas?
+
+— Mais vous êtes engagée avec quelqu’un?
+
+— Avec quelqu’un? Non, Monsieur, vous vous trompez.
+
+— Mais vous aimez quelqu’un?
+
+— Non, Monsieur, répondit Jeanne en abaissant ses longs cils sur ses
+joues, comme si ce soupçon l’eût offensée.
+
+— Est-il possible, reprit l’Anglais, que vous soyez arrivée jusqu’à
+vingt-deux ans, belle, et aimée comme vous l’êtes, sans que jamais aucun
+homme ait été assez heureux pour vous inspirer la moindre préférence?
+
+Jeanne garda le silence un instant. Elle paraissait humiliée, et Arthur
+crut voir s’élever sur ses joues pâlies par la fatigue et par les larmes
+une faible et fugitive rougeur.
+
+— Non, Monsieur, répondit-elle enfin; vous me faites de la peine en me
+questionnant comme ça. Je n’ai jamais fâché ma conscience, et je n’ai
+jamais été amoureuse de ma vie. Je vois bien que vous voulez savoir si
+je peux consoler mon parrain de sa peine; mais ça n’est pas possible.
+S’il veut me _garder dans son idée_, il faut que je m’en aille.
+
+— Jeanne, s’écria sir Arthur profondément ému et troublé, je ne puis,
+je ne dois rien vous conseiller dans ce moment-ci. Je suis l’ami de
+Guillaume, je l’aime presque plus que moi-même; sa souffrance retombe
+sur mon cœur, et je ne sais comment la guérir. Je ne vous demande qu’une
+chose, c’est de ne pas oublier que je suis votre ami le plus dévoué et
+le plus sûr. Si vous quittez cette maison, et que je n’y sois plus
+moi-même, promettez-moi que je saurai où vous êtes et que vous me
+permettrez de vous aller voir. J’ai, moi aussi, un secret à vous
+confier; mais un secret qui ne vous fera pas rougir, je vous le jure sur
+mon honneur.
+
+— Où voulez-vous que j’aille, sinon dans mon pays de
+Toull-Sainte-Croix? répondit Jeanne. J’irai là me louer dans quelque
+métairie du côté de la Combraille, parce que les herbes y sont bonnes et
+que j’aime à voir les bêtes que je soigne bien nourries. Quant à vous
+dire de venir me voir, ça ne se peut pas, Monsieur; ça ferait mal parler
+de moi et de vous aussi; mais si vous avez quelque chose à me commander,
+vous pourrez l’écrire à M. le curé de Toull. Il sait très bien lire
+l’écriture, et il me dira ce que vous voudrez me faire assavoir.
+
+— A la bonne heure, Jeanne, répondit M. Harley, de plus en plus ému; et
+il fit un mouvement pour lui prendre la main en signe d’adieu. Mais il
+craignit, dans les circonstances où se trouvait la pudique Jeanne, de
+lui ôter la confiance qu’elle avait en lui, et l’ayant saluée avec
+autant de respect que si elle eût été une grande dame, il s’éloigna
+précipitamment, résolu à quitter Boussac le jour même pour soulager au
+moins son jeune ami du tourment de la jalousie.
+
+Jeanne, restée seule, rêvait à ce qui venait de troubler mortellement la
+sérénité de sa vie et à la douce commisération de l’Anglais pour sa
+peine, lorsqu’elle aperçut au bas des rochers un homme mal vêtu, qui
+rampait et grimpait comme un renard. Il avait une ligne à la main et un
+panier qu’il posait près de lui de temps en temps, lorsqu’il avait
+réussi à atteindre une roche faisant marge au torrent. Cet endroit est
+si escarpé que personne n’y passe jamais. A la frontière, ce serait un
+sentier de contrebandier. Au voisinage d’une ville, c’est le passage
+d’un voleur ou d’un espion. Son grand chapeau sale et bosselé lui
+tombait sur les yeux, et Jeanne ne pouvait voir sa figure de la hauteur
+où elle observait ses mouvements. Il lui sembla pourtant reconnaître les
+allures incertaines, tantôt lentes et tantôt rapides du père Raguet. Il
+ne péchait pas, et semblait étudier le terrain ou guetter les passants
+de l’autre rive.
+
+Jeanne, inquiète, s’éloigna et poussa ses vaches de l’autre côté de la
+prairie. Ce Raguet lui causait de la frayeur sans qu’elle pût dire
+pourquoi. Il vivait toujours avec sa tante, et il avait dû participer
+aux envois d’argent que Jeanne, trompée par l’apparence, avait faits à
+la Grand’Gothe pour l’empêcher de tomber dans la misère.
+
+Lorsqu’elle rentra, elle s’informa de la santé de son parrain. Marie
+était triste; elle trouvait son frère abattu et agité tour à tour. Il
+disait des choses bizarres, il s’inquiétait du moindre bruit dans la
+maison, il avait demandé plusieurs fois où était Jeanne. Jeanne trouva
+divers prétextes pour ne pas paraître devant lui, quoique Marie le
+désirât. M. Arthur écrivait des lettres; il paraissait préoccupé. Il
+venait à chaque instant voir le jeune malade et consulter le médecin.
+Enfin, dans l’après-midi, il prétendit avoir affaire à Chambon, chez un
+notaire qui lui offrait un placement de fonds territorial; il fit une
+toute petite valise, monta à cheval, promit de revenir dans deux ou
+trois jours, et prit la route du Bourbonnais.
+
+La nuit venue, Jeanne alla au pré ramasser des pièces de toile neuve
+qu’elle y faisait blanchir, et qu’elle y laissait souvent la nuit
+impunément. Mais l’homme qu’elle avait aperçu dans les rochers lui
+revenait à l’esprit, et pour rien au monde elle n’eût voulu que le linge
+de la maison disparût par sa négligence.
+
+La lune se levait et projetait de grandes ombres vagues sur la prairie,
+lorsqu’elle se mit à relever et à rouler sa toile. Mais elle faillit la
+laisser tomber et prendre la fuite lorsqu’elle entendit la voix de
+Raguet murmurer derrière elle :
+
+— Attends, la belle Jeanne, attends! je m’en vas t’aider.
+
+— Qu’est-ce que vous voulez, et qu’est-ce que vous faites ici? lui
+demanda Jeanne en essayant d’affermir sa voix, et en jetant sur son
+épaule la toile déroulée qui s’embarrassait dans ses pieds.
+
+— Ce n’est pas moi que tu croyais trouver ici? reprit Raguet d’un ton
+goguenard. Mais ton galant vient de partir, Jeanne. Il s’en va sur un
+grand chevau jaune.
+
+Jeanne ne s’amusa pas à discourir, et reprit, en doublant le pas, le
+sentier qui conduisait au jardin.
+
+— Tu as peur des voleurs de toile, la belle Jeanne? dit Raguet en la
+suivant. Tu ferais mieux d’avoir peur de ceux qui volent le cœur des
+filles.
+
+Et au bout de trois pas, il reprit :
+
+— C’est donc vrai que tu vas épouser un Anglais, la belle Jeanne?
+Qu’est-ce que ta mère aurait dit de ça?
+
+— Vous mentez, dit Jeanne qui se rassurait à mesure qu’elle approchait
+du jardin; je n’épouse personne.
+
+— On dit pourtant que tu vas devenir bien riche et que tu l’es déjà. Je
+compte bien que tu n’oublieras pas tes parents quand tu seras
+bourgeoise?
+
+— Vous ne m’êtes rien, dit Jeanne, et ça ne vous regarde pas.
+
+— L’Anglais s’en va sûrement à Toull-Sainte-Croix pour faire publier
+les bans, dit encore Raguet qui, selon sa coutume, se faisait un plaisir
+d’effrayer les gens en les suivant le soir à pas de loup, et en leur
+tenant des propos pour les intriguer. Mais tu aurais dû te marier sur
+une autre paroisse, Jeanne. Ça fera trop de peine au curé Alain.
+Sûrement que tu iras aussi demain au pays de chez nous? Depuis vingt
+mois qu’on ne t’a pas vue, ta tante est tombée _en misère_[19]. Les
+fièvres ne la lâchent pas. Je compte ben que tu ne la _lairas_ pas
+mourir sans venir lui dire bonsoir?
+
+— C’est-il vrai, ce que vous dites là? demanda Jeanne en s’arrêtant,
+car elle avait gagné la porte du jardin, et elle la tenait entre-bâillée
+entre elle et le rôdeur de nuit. Ma tante est-elle malade?
+
+— Puisque ton Anglais s’en va à Toull, tu peux ben lui faire demander
+par queuque-z-uns si c’est vrai.
+
+— Mais il ne va pas à Toull, ce monsieur.
+
+— Tu sais ben que si! puisque je l’ai rencontré _au droit_ des pierres
+jomâtres.
+
+— Il va à Chambon ou à Bonat. Je ne sais même pas où il va; mais je
+saurai bien si vous me mentez, et si ma tante est malade.
+
+— Oh! oui, répondit Raguet, tu sauras ça quand elle sera morte.
+
+— Mais si elle est _en misère_, comment donc que vous n’êtes pas avec
+elle, vous? Elle a bien mal fait de se retirer chez vous, puisque vous
+la soignez si mal!
+
+— Moi, dit Raguet, je ne suis plus avec elle! Il y a deux mois que je
+l’ai laissée là.
+
+— Et où donc demeure-t-elle à présent, ma pauvre tante?
+
+— Qu’elle demeure dans le trou aux fades ou dans le mitan du grand
+vivier, si ça lui plaît, je ne m’en embarrasse pas.
+
+— Eh bien! vous êtes un vilain homme; je le savais bien! répondit
+Jeanne en lui fermant la porte au nez; et elle revint à la maison,
+incertaine si elle courrait chercher sa tante le lendemain, et si elle
+ajouterait foi aux méchantes paroles de Raguet.
+
+-----
+
+[18] Le lecteur me pardonnera, j’espère, de ne pas faire parler Jeanne
+correctement; mais bien que je sois forcée, pour être intelligible, de
+traduire son vieux langage, l’espèce de compromis que je hasarde entre
+le berrichon et le français de nos jours, ne m’oblige pas à employer cet
+affreux imparfait du subjonctif, inconnu aux paysans.
+
+[19] Malade en langueur.
+
+
+ XX
+ ADIEU A LA VILLE
+
+Guillaume s’était levé dans la soirée. Il s’était beaucoup raisonné, il
+paraissait mieux. Mais quand il apprit que sir Arthur était parti, il
+comprit la conduite généreuse et délicate de son ami, et ressentit de
+grands remords de la sienne propre. « Qui sait, pensait-il, jusqu’où
+peut aller la magnanimité sublime d’Arthur? Il voit que je l’aime, et il
+croit que je suis, comme lui, capable de l’épouser! L’épouser!... Eh! si
+elle m’aimait, si elle pouvait être heureuse avec moi, pourquoi donc
+n’aurais-je pas, moi aussi, ce courage et cette loyauté? Malheureux
+insensé! j’ai tenté de l’égarer, de la séduire, et la pensée de lui
+offrir un amour digne d’elle et de moi n’ose se fixer dans mon esprit
+inquiet et lâche! Et d’ailleurs, pourrais-je accepter le sacrifice de
+mon ami? Après avoir été le confident de son amour, irais-je combattre
+et détruire à mon profit ses espérances? Irais-je offrir à Jeanne un
+cœur incertain et tourmenté; l’indignation de ma mère, mille obstacles à
+braver, mille persécutions à endurer peut-être, en échange de l’avenir
+sans nuage que lui offre le noble Arthur? »
+
+En proie à toutes les anxiétés de sa faiblesse et à tous les reproches
+de sa conscience, le triste enfant alla dévorer ses larmes et son
+agitation sur son chevet. On fut encore inquiet de lui. Le médecin vint
+encore, et, ne le trouvant pas réellement malade, insinua que quelque
+cause morale produisait ce désordre. Guillaume fit des efforts inouïs
+pour cacher son supplice. Interrogé tendrement par sa mère et sa sœur,
+au lieu d’épancher son âme, il rendit, par sa feinte, tout aveu
+ultérieur à peu près impossible. Il les conjura de ne plus s’occuper de
+lui, espérant qu’on lui enverrait Jeanne pour le veiller encore, et
+qu’il pourrait réparer sa faute en rétractant sa conduite insensée et en
+l’attribuant au délire de la fièvre. Mais, à la place de Jeanne, Claudie
+vint s’asseoir dans le grand fauteuil; Jeanne était, disait-elle, trop
+fatiguée pour veiller encore cette nuit. Guillaume, qui l’avait vue
+infatigable durant des mois entiers, comprit son arrêt et s’y soumit
+avec une amère douleur.
+
+— Mon amie, vous me voyez accablée de chagrin, disait le lendemain
+matin madame de Boussac à la sous-préfette. Mon fils a l’esprit
+décidément frappé de je ne sais quelle idée noire. Le médecin ne lui
+trouvant pas de maladie réelle, s’étonne, et parle de désordre moral.
+Suis-je condamnée à voir Guillaume tomber peu à peu dans un état pire
+pour lui que la mort? Plaignez-moi, rassurez-moi, et vous, qui pénétrez
+et découvrez tant de choses, éclairez-moi, enfin, si vous le pouvez.
+
+— Ma chère, je vous l’ai dit cent fois, répondit la sous-préfette, le
+remède nécessaire à votre fils, c’est le mariage. Vous l’avez élevé
+comme une demoiselle, vous l’avez fait pieux et sage, c’est fort bien;
+mais si vous prolongez l’état de célibat où il feint de s’obstiner à
+vivre, il deviendra fou très certainement.
+
+— Ne prononcez pas ce mot affreux, et dites-moi si, en effet, vous
+croyez, comme vous me l’avez dit souvent, Guillaume amoureux à mon insu.
+
+— Cela se pourrait; mais depuis que je l’observe jour par jour, il me
+semble qu’il est plus amoureux en général qu’en particulier.
+
+— Que voulez-vous dire?
+
+— Qu’il est, comme un jeune novice cloîtré, amoureux de toutes les
+femmes qu’il voit. Je ne serais pas étonnée que cette belle Jeanne, que
+vous gâtez si fort, et que l’on traite ici comme une égale, ne lui
+trottât par la cervelle. Vous ne voulez pas me croire, vous avez une
+taie sur les yeux. Guillaume brûle pour cette fille d’un feu très peu
+chaste dans l’intention... bien qu’il le soit peut-être dans le fait; je
+ne me prononcerai pas là-dessus. Mais voyez l’exaltation de ce jeune
+homme! Il aime sir Arthur comme un frère d’armes du moyen âge. Il aime
+sa sœur presque comme un amant... et il aime ma fille aussi.
+
+— Vous le croyez?
+
+— Cela vous contrarie, et pourtant cela est. Oh! je sais bien que sous
+votre air humble et modeste vous cachez beaucoup d’ambition pour vos
+enfants. Vous espérez que Marie épousera M. Harley. Quant à Guillaume,
+vous comptez lui découvrir une grosse dot dans quelque coin de votre
+province. Je suis moins riche que vous, et pourtant Elvire est fille
+unique, et je puis vous répondre qu’avant six mois une préfecture nous
+donnera au moins trente mille livres de rente. Que Guillaume embrasse la
+même carrière, et un jour il sera plus riche que s’il reste à cultiver
+ses terres : mince revenu qui n’a que de l’apparence.
+
+— Mon amie, vous vous trompez sur mon compte, répliqua madame de
+Boussac. Si j’ai fait parfois quelque rêve brillant pour lui, je n’en
+suis pas moins occupée avant tout de son bonheur et de sa santé. Si
+j’étais certaine qu’il fût épris d’Elvire, je n’hésiterais pas à vous la
+demander pour lui.
+
+— Eh bien! il en est épris certainement. Mais, pour vous parler vrai,
+cela est traversé par des bizarreries et des caprices. Vous voyez bien
+qu’il s’en occupe des jours entiers, et puis tout à coup il songe à
+autre chose : il fait des vers, il lit des romans avec sa sœur, il
+regarde la lune, il regarde Jeanne; il voit que votre cerveau brûlé
+d’Anglais en est amoureux, et, dans ce mauvais air, il perd la raison.
+Tenez, ayez une volonté, renvoyez-moi vos deux péronnelles. Prenez deux
+servantes ayant cent cinquante ans entre elles deux, faites jeter au feu
+tous ces romans, exigez qu’au lieu d’aller se promener seul le soir à
+travers champs, Guillaume nous fasse compagnie assidue, et je vous
+réponds qu’avant deux mois il vous avouera qu’il aime ma fille.
+Mariez-les, faites-les voyager un peu, tête à tête, et vous m’en direz
+des nouvelles.
+
+— Je vois bien, reprit madame de Boussac, que vous regardez Jeanne
+comme un obstacle à ce projet, et, si j’en étais sûre, quoiqu’elle m’ait
+rendu, en le soignant, de grands services... je la renverrais.
+
+— Faites-lui un sort, mariez-la à un paysan, à votre balourd de Cadet,
+et tout sera dit.
+
+— Je le veux bien; mais si cela exaspère Guillaume? je n’ose rien.
+Toute la nuit il a demandé Jeanne, et je vous avoue que cela m’a donné à
+penser que vous ne vous trompiez pas. La beauté de cette créature
+l’agite un peu trop.
+
+— Eh bien! dit la Charmois après quelques instants de silence,
+donnez-lui Jeanne pendant quelque temps, et il se calmera.
+
+— Que je lui donne! Mais ce que vous dites là est contraire à toute
+morale, à toute piété!
+
+— Quand je vous dis de la lui donner, cela veut dire : laissez-la-lui
+prendre. Une bonne mère doit veiller à tout, et quand un excès de
+sagesse est funeste, elle doit fermer les yeux sur certains égarements
+toujours inévitables et parfois nécessaires.
+
+— Comment pouvez-vous me conseiller une pareille chose, quand vous
+venez de me parler d’un mariage avec Elvire?
+
+— Cela vous prouve que je suis fort peu acharnée à mes intérêts dans
+tout ceci, et que ma seule préoccupation est de vous voir sauver votre
+fils. D’ailleurs, que m’importe à moi, que mon futur gendre ait une
+maîtresse avant le mariage? si cela doit arriver, mieux vaut Jeanne que
+toute autre; elle est jeune et d’une belle santé. Elle n’a pas
+d’intrigue, elle ne saura pas le passionner; sa stupidité le lassera
+bien vite; et comme elle est douce et soumise, elle se laissera évincer
+sans murmure. Ce sera à vous de la payer assez cher pour qu’elle n’élève
+pas une plainte. C’est un sacrifice que nous pourrons faire à nous deux,
+quand Elvire et Guillaume seront mari et femme. D’ailleurs, quand on
+voudra, M. Léon Marsillat vous en débarrassera...
+
+— Taisez-vous, ma chère, répondit madame de Boussac effrayée. Il me
+semble que tout cela est rempli de perversité et que vous avez un esprit
+diabolique.
+
+La sous-préfette railla les scrupules de la châtelaine. Celle-ci se
+défendit faiblement, et ces deux dames causèrent encore longtemps, mais
+si bas, que Claudie eût vainement écouté par le trou de la serrure.
+
+Aussitôt après cet entretien, Jeanne fut mandée par sa marraine sous la
+charmille, et n’y trouva que madame de Charmois seule. Cette infâme
+créature agissait à l’insu de madame de Boussac, et, conformément à ses
+instincts cyniques, elle se disait avec raison qu’elle allait frapper un
+coup décisif.
+
+— Jeanne, dit-elle à la jeune fille, étonnée de se voir citée devant un
+tel juge, vous allez apprendre une chose grave. Préparez-vous à la
+franchise, vous trouverez tout le monde disposé à l’indulgence. Votre
+marraine sait tout.
+
+Jeanne rougit et baissa les yeux. Mais un instinct de dévouement qui lui
+tenait lieu de finesse et de prudence, l’engagea à se taire. Si celle-là
+plaide le faux pour savoir le vrai, pensa-t-elle, elle ne tirera rien de
+moi. Je ne trahirai pas le secret de mon parrain. Je ne me plaindrai pas
+de lui. J’aime mieux être renvoyée que de le faire gronder.
+
+— Nous savons que vous avez la tête tournée par les folies de M.
+Harley, reprit _la Charmoise_, et que vous avez pensé qu’il serait aussi
+facile de vous faire épouser par M. de Boussac que par lui. Croyez, ma
+chère, que l’un est aussi impossible que l’autre; qu’on vous trompe,
+qu’on se moque de vous. M. Harley est marié en Italie, je le sais, et
+quant à M. le baron, jamais sa mère ne le permettrait. Lui-même
+rougirait d’en avoir la pensée.
+
+— Si M. Harley est marié, et qu’il ait une brave femme, ça me fait
+plaisir de l’apprendre, répondit Jeanne avec la froideur d’un mépris
+concentré. Quant à mon parrain, comme je ne suis pas folle, je n’ai
+jamais pensé, pas plus que lui, à ce que vous me dites.
+
+— Vous mentez, Jeanne, reprit la sous-préfette en essayant, mais en
+vain, de terrifier Jeanne avec ses gros yeux noirs. Nous savons tout, il
+l’a avoué dans le délire de la fièvre. Il vous a promis de vous épouser
+pour vous faire consentir...
+
+— En ce cas, mon parrain est bien malade, car il a dit ce qui est faux!
+
+— Vous ne niez pas, du moins, qu’il vous fasse la cour?
+
+— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, Madame.
+
+— Mais je vais vous conduire devant votre marraine, qui vous confondra.
+
+— Comme je n’ai ni pensé au mal ni fait aucun mal, je ne crains rien,
+Madame.
+
+— Vous avez beaucoup d’aplomb, mademoiselle Jeanne, et vous voudriez
+peut-être faire du scandale. Eh bien! cela ne sera pas; on ne fera
+aucune attention à vos semblants de vertu. Ôtez-vous de l’esprit la
+chimère d’être épousée, et on fermera les yeux sur le reste, pourvu que
+cela ne dure pas trop longtemps, et que vous y mettiez beaucoup de
+prudence et de mystère, comme vous l’avez fait jusqu’ici.
+
+Jeanne fut si indignée, qu’elle ne put répondre.
+
+— Je vais parler à ma marraine, dit-elle, et elle tourna brusquement le
+dos à la Charmois, sans vouloir entendre un mot de plus.
+
+Malheureusement pour Jeanne, madame de Boussac était en cet instant dans
+la chambre de son fils, et Jeanne n’osa aller l’y trouver. Elle
+l’attendit dans les corridors, mais madame de Charmois sut prévenir à
+temps sa trop faible amie.
+
+— J’ai fait merveille, lui dit-elle, en l’entraînant sur le balcon de
+la chambre de Guillaume. J’ai parlé à Jeanne, je l’ai effrayée : si elle
+est coupable, elle sera soumise; si elle est sage, elle se soumettra.
+
+— Que voulez-vous dire? qu’avez-vous fait? dit madame de Boussac; vous
+me faites trembler.
+
+— Vous tremblez toujours, vous, et vous n’agissez jamais! laissez-moi
+faire. Exigez que Jeanne veille votre fils cette nuit. S’ils
+s’entendent, elle lui apprendra qu’il n’y a pas moyen de vous tromper,
+et ils aviseront à se séparer à l’amiable. S’ils ne s’entendent pas
+encore, d’après ce que j’ai fait comprendre, ils s’entendront, et ce
+commerce sera sans danger pour l’avenir. Vous verrez! Si Guillaume n’est
+pas calme et doux demain matin, n’écoutez jamais mes conseils.
+
+— Mais tout cela est criminel! Tel fut le dernier cri de détresse de la
+conscience de cette mère insensée. La Charmois étouffa le remords sous
+les menaces.
+
+— Eh bien! dit-elle, si vous laissez les choses aller d’elles-mêmes,
+attendez-vous à ce que votre fils retombe dans l’état où il était avant
+son départ pour l’Italie, ou bien préparez-vous à le faire partir.
+Peut-être le voyage et la distraction le guériront encore. Il ne faudra,
+pour cela, qu’un an ou deux d’absence.
+
+— Ah! c’est affreux! s’écria madame de Boussac, le perdre encore,
+passer toute la vie loin de lui, ne pouvoir compter sur sa santé qu’à ce
+prix, c’est au-dessus de mes forces.
+
+— Je le savais bien! pensa la Charmois. Mon cœur, dit-elle, croyez-en
+donc mon expérience de la vie et mon affection pour vous. Laissez-vous
+guider, refusez surtout, pendant toute cette journée, de parler à
+Jeanne; ménagez-lui ce soir un tête-à-tête avec l’_enfant_, et je vous
+promets que demain ni lui ni elle ne vous tourmenteront.
+
+Madame de Boussac céda. Jeanne demanda par trois fois une audience. Elle
+fut repoussée avec une apparente dureté.
+
+Jeanne alla _affener_ ses vaches, et après avoir veillé à ce qu’elles ne
+manquassent de rien jusqu’au lendemain, elle caressa une petite génisse
+blanche qu’elle aimait particulièrement : elle lui choisit les herbes
+les plus tendres, comme pour lui donner une dernière douceur; puis elle
+rangea tout avec soin, et s’arrêtant un instant sur le seuil de cette
+étable où elle avait consacré de douces heures aux humbles occupations
+qui lui étaient chères, elle fit un grand signe de croix comme pour
+clore religieusement une phase de sa vie de travail.
+
+Elle monta ensuite à sa chambre, dans la tourelle, fit un petit paquet
+des hardes les plus nécessaires, plaça dans le coffre de Claudie
+quelques atours que sa marraine lui avait donnés, et dont elle voulut
+faire cadeau à sa compagne. Elle n’emporta qu’une seule richesse, une
+croix d’or que Marie lui avait donnée le jour de sa fête. Elle monta
+ensuite à la chambre de Marie, bien qu’elle eût aperçu, par la
+meurtrière de la tourelle, Marie au fond du jardin. Elle savait bien
+qu’elle ne pouvait rien lui confier, et elle ne se fût d’ailleurs pas
+senti la force de lui dire adieu. Mais elle voulut revoir au moins le
+prie-dieu et le lit de sa chère mignonne. Elle s’agenouilla une dernière
+fois devant la madone d’albâtre à laquelle elles avaient adressé
+ensemble tant de douces et chastes prières. Elle détacha une fleur
+flétrie de la guirlande qu’elles y avaient suspendue la veille, et la
+mit dans son sein avec son chapelet. Puis, au moment de sortir, elle
+trouva sous sa main une robe et un châle de sa chère demoiselle, et elle
+les baisa longtemps en versant des larmes amères...
+
+En descendant, elle trouva Claudie sur l’escalier, et l’embrassa sans
+lui rien dire.
+
+— Où vas-tu donc? lui dit sa compagne, étonnée de ses yeux rouges et de
+son triste sourire.
+
+— Aux champs, répondit Jeanne.
+
+— L’heure est passée, dit Claudie.
+
+— Non, non, l’heure est venue, répondit Jeanne; et elle descendit
+précipitamment.
+
+A la grande porte de la cour, elle se trouva face à face avec Cadet.
+
+— Tu vas donc te promener, ma Jeanne?
+
+— Je m’en vas au pays de chez nous, mon _vieux_... Ma tante est bien
+malade, et j’aurais dû partir ce matin.
+
+— Tu t’en vas comme ça toute seule, ma mignonne? la nuit te prendra en
+chemin.
+
+— Oh! je le connais, le chemin, et je suis avec Finaud.
+
+— Le chien Finaud est une bonne bête, mais si tu rencontrais du mauvais
+monde, te défendrait-il ben?
+
+— _Oui bien_, va, n’aie pas peur.
+
+— Mais pourquoi que tu ne m’as pas dit ça, à ce matin? J’aurais demandé
+permission d’aller te conduire...
+
+— Deux de moins à l’ouvrage de la maison, ça ferait trop d’embarras
+pour Claudie. Allons, bonsoir, mon Cadet, ne me _détemses_ pas.
+
+— Tu reviendras demain, Jeanne?
+
+— Le plus tôt que je pourrai, dit Jeanne en lui adressant un sourire.
+Mais aussitôt qu’elle eut le dos tourné, elle se prit à pleurer de
+nouveau, en se disant qu’elle ne reviendrait jamais.
+
+Dix minutes après le départ de Jeanne, on frappait furtivement à la
+porte du cabinet de Léon Marsillat.
+
+— Qu’est-ce? dit-il avec son ton brusque.
+
+— Êtes-vous seul, monsieur l’avocat?
+
+— C’est encore vous, chenapan? Que voulez-vous?
+
+— C’est pour un petit bout de consultation, monsieur l’avocat.
+
+— Maître Raguet, je suis las de vos sales affaires. D’ailleurs, ce
+n’est pas mon heure. Allez au diable.
+
+— Vous êtes trop honnête, monsieur l’avocat; mais vous m’écouterez
+bien.
+
+— Nullement. Sortez, vous dis-je, je ne plaide plus pour vous : vous
+êtes incorrigible.
+
+— Oh! quand vous m’aurez entendu, vous me trouverez blanc comme neige.
+
+— Oui, comme à l’ordinaire! Encore un vol de nuit, n’est-ce pas, ou une
+vengeance de coquin?
+
+— Non, rien du tout. Les méchants m’en veulent toujours. Ne se sont-ils
+pas mis dans la tête à présent que je m’habille en _femelle_, et que je
+vas de nuit avec cette pauvre chère femme de Gothe, pour faire la
+lavandière autour des fosses?
+
+— Je vous crois sujet à caution, et même à jeter des pierres aux gens
+qui veulent vous corriger.
+
+— Du tout, Monsieur, jamais! Ce n’est pas moi. Dans le temps que la
+maison de la Jeanne a brûlé, j’ai écouté dire que de mauvais monde avait
+fait cette farce-là pour aller voler la ferraille de la ruine; mais je
+me doute bien qui c’est, et on m’a mis ça sur le corps.
+
+— On ne prête qu’aux riches... d’autant plus que je vous ai reconnu,
+maître Raguet! ainsi, taisez-vous.
+
+— Oh! vous croyez? mais vous vous serez trompé!... Tant qu’à la
+Jeanne...
+
+— Taisez-vous, encore une fois!
+
+— Elle vient de partir du château, vous le savez donc?
+
+Marsillat tressaillit. Raguet vit d’un œil de vautour son incertitude,
+sa répugnance à l’interroger, son désir de l’entendre, et il continua :
+
+— Oui, Monsieur, oui! toute seule avec son chien... Elle s’en va à
+Toull... Elle doit être maintenant à la sortie de la ville... Elle
+marche vite!
+
+— Qu’est-ce que tout cela me fait? dit Léon. Vous me fatiguez,
+allez-vous-en!
+
+— Je m’en vas, et je dirai à votre _valet_ d’arranger vot’ chevau bien
+vitement.
+
+— Le misérable, se dit Marsillat en le voyant se diriger vers l’écurie,
+il le fait comme il le dit.
+
+Cinq minutes après, Marsillat mettait le pied à l’étrier, maudissant la
+mauvaise influence qui ramenait auprès de lui ce complice immonde de ses
+turpitudes, et ne luttant pas cependant contre l’instinct farouche qui
+le poussait.
+
+Il franchit la ville au grand trot; puis pensant qu’il devait laisser
+prendre de l’avance à Jeanne, afin de la rejoindre à la tombée du jour,
+il se ralentit et gravit au pas le chemin rapide par lequel on sort de
+Boussac dans cette direction. Arrivé à l’endroit où la route se
+bifurque, il trouva Raguet accoudé sur un de ces petits murs
+transparents et fragiles qui remplacent, par une dentelle en pierres
+sèches, les buissons dont cette terre stérile est dépourvue.
+
+— Elle a pris le chemin de Saint-Silvain, lui dit ce misérable, au
+moment où Léon allait prendre celui de Savau.
+
+Et comme Marsillat profitait de son avis sans paraître l’entendre, il se
+plaça devant la tête de son cheval en disant :
+
+— Ça mériterait pourtant quelque chose un service comme ça!
+
+— Garez-vous, répondit Léon, ou bien vous allez savoir de quel bois est
+fait le manche de mon fouet!
+
+— Jésus, mon Dieu! murmura le bandit stupéfait; il n’y a donc que des
+ingrats dans ce monde!
+
+
+ XXI
+ LE MIRAGE
+
+« Ce brigand de Raguet est mon mauvais génie, pensait Léon en doublant
+le pas, et s’il y a un châtiment du ciel, c’est d’être forcé de recevoir
+son aide, quand je la repousse... Mais Jeanne est si belle!... »
+
+Jeanne marchait vite; elle avait quatre grandes lieues à faire pour
+arriver à Toull, mais elle ne s’en inquiétait pas. Si la nuit est trop
+avancée, pensait-elle, pour qu’on veuille m’ouvrir chez la mère Guite ou
+chez le père Léonard, j’irai attendre le jour dans le Trou-aux-Fades.
+C’est un _bon endroit_, et aucune _mauvaise chose_ n’oserait venir m’y
+tourmenter.
+
+Toute superstitieuse qu’elle était, et peut-être justement parce qu’elle
+l’était, Jeanne connaissait peu la crainte. Elle avait eu, dès son
+enfance, l’esprit trop nourri de croyances merveilleuses, pour ne pas
+compter sur la _connaissance_ que sa mère lui avait donnée à l’effet de
+repousser les méchants _fadets_ et les follets pernicieux. Elle avait
+souvent autrefois, dans les premières nuits de l’automne, prolongé sa
+veillée aux champs jusqu’à minuit. C’est un usage de nos contrées que de
+faire paître ainsi les brebis à la rosée du soir, de la mi-juillet à la
+fin de septembre, pour engraisser celles qu’on veut vendre, et on
+appelle cela _sereiner les ouailles_[20].
+
+Durant ces champêtres veillées, les petites filles, ordinairement plus
+braves que les grandes, prennent plaisir à se répondre d’une prairie à
+l’autre, en chantant à pleine voix leurs vieilles ballades et les
+admirables mélodies du Bourbonnais et du Berri, si tristes, si tendres,
+et dont le beau monde du pays fait si peu de cas. Dieu merci, les
+paysans les conservent et en composent encore; et tandis que les
+_demoiselles_ chantent au piano les plus plates et les plus détestables
+nouveautés d’opéra, les pastours font redire aux échos des champs des
+mélodies naïves et dures, que nos plus grands maîtres eux-mêmes
+voudraient avoir trouvées.
+
+Quoiqu’on n’eût pas encore commencé à _sereiner_, Jeanne ne put se
+trouver dehors en pleine nuit, sans se croire transportée à cette époque
+pleine pour elle de chastes et poétiques souvenirs. Elle se rappela le
+temps où, toute enfant et gardant son petit troupeau sur le communal,
+elle avait appris à ses compagnes leurs plus belles chansons.
+
+ « Voilà six mois que c’était le printemps, etc. »
+ « C’étaient trois petits tendeurs, etc. »
+ « Chante, rossignol, chante, etc. »
+
+Puis elle se retraça d’autres jours plus sérieux, où, initiée par sa
+mère à de mystérieuses pensées, elle s’était éloignée des folles
+bergères qui se réunissaient pour conjurer la peur et pour chanter des
+refrains assez lestes, gravelures rustiques qui sont marquées, air et
+paroles, au coin du dix-huitième siècle. La _savante_ Tula avait appris
+à sa fille chérie qu’il ne faut pas chanter les choses qu’on ne comprend
+pas, parce que cela attire les mauvais esprits au lieu de les écarter,
+et qu’alors ils rendent folles les imprudentes chanteuses, comme cela
+était arrivé à Claudie et à d’autres. Jeanne, bien convaincue qu’il
+n’était pas indifférent de dire telle ou telle chanson la nuit dans la
+solitude, avait alors répété souvent, sur les collines sauvages de la
+Marche, ou sur les versants herbageux du Bourbonnais, de très vieux
+refrains qui ont un caractère historique : La plainte du paysan au temps
+des désordres et des misères du régime militaire et féodal :
+
+ Je maudis le sergent
+ Qui prend, qui pille le paysan;
+ Qui prend, qui pille,
+ Jamais ne rend.
+
+Et le naïf chant de guerre que Tula pensait avoir été composé pour la
+Grande Pastoure :
+
+ Petite bergerette,
+ A la guerre tu t’en vas...
+ . . . . . . . . .
+ Elle porte la croix d’or,
+ La fleur de lis au bras;
+ Sa pareil’ n’y a pas, etc.
+
+Et quand l’écho des rochers répétait les derniers sons, Jeanne
+frissonnait d’une religieuse terreur qui n’était pas sans charmes,
+s’imaginant entendre la voix claire et frêle de la bonne fade se marier
+à la sienne, et saluer le lever de la lune, cette Hécate gauloise que
+les druidesses redoutaient d’offenser, vengeresse terrible des
+impudiques et des parjures. Jeanne ne connaissait ni les mots ni les
+époques auxquelles se rapportaient ces croyances vagues et profondes.
+Elle savait seulement, par sa mère, qu’il y avait eu autrefois des
+femmes saintes qui, vivant dans le célibat, avaient protégé le pays et
+initié le peuple aux choses divines. Ces prêtresses se confondaient dans
+son interprétation avec les fades : et l’on dit encore, dans les
+endroits couverts de pierres druidiques et de grottes consacrées jadis
+aux druidesses, les _fades_ et les _femmes_ indifféremment. Le curé
+Alain assurait que, du temps de Charlemagne, les évêques et les
+magistrats avaient été encore forcés de fulminer des menaces et de
+prendre des mesures énergiques pour empêcher les paysans de rendre aux
+menhirs un culte officiel. Si, à cette époque, le druidisme et le
+christianisme se disputaient encore le terrain, il n’est pas étonnant
+que de nos jours ces deux cultes se confondent encore dans quelques
+têtes exaltées par les merveilles de la tradition. Nos paysans
+connaissent si peu le christianisme, l’éducation religieuse qu’ils
+peuvent recevoir est si élémentaire ou plutôt si nulle, que le mystère
+catholique et le mystère sans nom des cultes antérieurs sont également
+impénétrables pour eux. Tula ne se rendait nullement aux sermons de M.
+Alain, quand il l’accusait d’être un peu païenne, et Jeanne se croyait
+tout aussi orthodoxe que sa mère. Les druidesses, les saintes fades ou
+les saintes femmes, étaient à ses yeux de bonnes chrétiennes, des âmes
+envoyées du ciel, d’anciennes cénobites ennemies des Anglais; et si sa
+mère lui eût dit qu’elle les avait vues faire des sacrifices sur les
+pierres d’Ep-Nell, elle n’eût point hésité à le croire. Jeanne d’Arc,
+dont elle ne savait pas non plus le nom entier, mais qu’elle appelait la
+belle Jeanne et la grande bergère, était peut-être bien pour elle une
+fade ou une druidesse. Qu’importe l’ordre des faits au paysan? L’idée
+pour lui n’a pas d’âge. Il la reçoit, il s’en nourrit et la transmet
+toujours jeune et brillante à ses enfants nés de lui, qui vivent et
+meurent enfants comme lui. J’ai appris l’an dernier d’un vieux mendiant
+comment les Anglais avaient été repoussés d’une forteresse voisine de
+mon gîte, au temps de Philippe-Auguste. Il possédait merveilleusement la
+stratégie et les détails de l’événement, par quel côté on avait attaqué,
+quelles sorties avaient faites les assiégés, combien de combattants et
+combien de morts. Quel antiquaire, quel historien eût pu me l’apprendre?
+Il n’y avait qu’une erreur dans son récit : c’est qu’il prétendait avoir
+été témoin oculaire de toutes ces choses, _avant la révolution_. Mais le
+récit n’en était pas moins vrai; il s’était perpétué de père en fils
+dans sa famille.
+
+Jeanne avait eu le cœur brisé en quittant le château de Boussac et cette
+noble famille qu’elle avait adoptée dans son cœur bien plus qu’elle n’en
+avait été adoptée en réalité. L’injustice avait excité en elle une
+douleur profonde, une surprise extrême. Mais elle comptait trop sur la
+bonté de Dieu et sur la force de la vérité pour ne pas être sûre qu’on
+l’absoudrait bientôt. Seulement, elle se rappelait en cet instant les
+paroles de sa mère : « Ça n’est pas bon de quitter son pays et sa
+famille »; elle se reprochait de les avoir oubliées, et elle se
+promettait de ne plus négliger cet avis de la sagesse suprême qui avait
+parlé par la bouche de sa chère défunte.
+
+A mesure qu’elle s’éloignait pourtant, son cœur devenait plus léger, et
+la brise du soir séchait ses yeux humides. Cet air vif de la montagne
+qu’elle n’avait depuis longtemps respiré qu’à demi, lui rendait le
+courage et l’espérance. Elle avait fait un grand effort en quittant son
+village, et un grand sacrifice en restant à la ville. Sans la maladie de
+Guillaume elle ne s’y serait jamais décidée. Plante sauvage, attachée au
+sol inculte qui l’avait produite, elle n’avait fait que végéter depuis
+qu’elle s’était laissé transplanter dans une région cultivée. Elle avait
+soif de reprendre racine dans son véritable élément, et d’embrasser son
+rocher natal. A chaque pas, le ciel lui paraissait devenir plus vaste et
+les étoiles plus claires. Le clocher de Saint-Martial de Toull s’élevait
+à l’horizon comme une vigie de sauvetage. Il tranchait sur le bleu
+sombre de l’air, et paraissait grandir comme un géant. Il y avait près
+de deux ans que Jeanne, qui le regardait tous les soirs du haut du
+château de Boussac, le trouvait si petit et si lointain! Elle
+recommençait à faire des rêves de mélancolique bonheur. Sa tante était
+enfin séparée du méchant Raguet, elle allait la soigner et la guérir.
+Puis elle redeviendrait bergère, n’importe au service de qui. Elle
+retrouverait des brebis et des chèvres, humbles animaux qu’elle aimait
+encore mieux que les vaches superbes et souvent rebelles. Que lui
+importait d’être propriétaire ou non de son futur troupeau? Elle n’en
+aurait pas moins l’amour _des bêtes_ et du travail. Elle retrouverait
+les doux loisirs et les longues rêveries ininterrompues de la solitude.
+Elle oserait chanter sans craindre d’être écoutée par les bourgeois;
+elle pourrait prier et croire sans être raillée par les esprits forts.
+Jeanne s’était sentie, jour par jour, refroidie et gênée à la ville.
+Elle ne se disait pas qu’elle avait failli y perdre la poésie; mais elle
+se sentait vaguement redevenir poète, à mesure qu’elle s’enfonçait dans
+le désert. Elle entendait, plongée dans une douce extase, les petits
+bruits de la nature, si longtemps étouffés par les voix humaines et par
+la clameur du travail, toujours agité autour de la demeure des riches.
+L’insecte des prés et la grenouille du marécage interrompaient à peine
+leur oraison monotone lorsqu’elle passait sur leurs domaines, et
+aussitôt après ils recommençaient avec une nouvelle ferveur cette
+mystérieuse psalmodie que la nuit leur inspire. Le taureau mugissait au
+loin, et la caille faisait planer sur les bruyères son cri d’amour,
+élevé à la plus haute puissance.
+
+Tout à coup, le cri sinistre de _l’oiseau de la mort_ (le crapaud
+volant) fit rentrer dans un silence craintif et consterné toutes ces
+voix heureuses, et Jeanne tressaillit. Finaud s’arrêta court et répondit
+par un long hurlement à ce cri de malheur. Une pensée funèbre traversa
+l’esprit de Jeanne. Elle essaya de regarder le clocher de Toull, qu’un
+nuage enveloppait, et il lui sembla qu’elle ne le verrait plus, qu’elle
+ne l’atteindrait jamais. Une sueur froide couvrit son front; elle
+regarda autour d’elle, et vit à sa droite le mont Barlot et les sombres
+pierres jomâtres.
+
+— C’est un mauvais endroit, pensa-t-elle, et il n’est pas étonnant que
+je me sente l’esprit tourmenté en passant si près des méchantes pierres.
+On a tué du monde là-dessus, _les autrefois_[21], et les âmes sans
+confession demandent des prières. Elle se signa et commençait à réciter
+l’_Ave_, la seule prière qu’elle sût par cœur avec l’oraison dominicale,
+lorsque Finaud aboya et se mit en travers du chemin derrière elle, comme
+pour empêcher un ennemi d’approcher. Jeanne se retourna, et, voyant un
+cavalier monter au pas le sentier rapide, elle se rangea de côté pour le
+laisser passer, et baissa son capuchon pour cacher sa jeunesse.
+
+— Eh bien! Finaud! Eh! petit Finaud! A qui en as-tu? dit Marsillat,
+dont la voix fut reconnue par le chien qui alla flairer son étrier en
+remuant la queue. Où diable vas-tu si tard, Jeanne? reprit le cavalier
+en ralentissant le pas de son cheval pour rester à côté de Jeanne, qui
+marchait toujours. Si je n’avais pas reconnu ton chien, je serais passé
+près de toi sans y faire attention. Bonsoir, ma vieille![22]
+
+— Bonsoir, Monsieur, bonsoir, dit Jeanne d’un ton doux, mais résolu,
+qui semblait dire : Passez votre chemin.
+
+— Ah çà! tu m’étonnes, reprit Marsillat en retenant la bride de
+Fanchon. Une fille comme toi ne devrait pas s’en aller si loin sans un
+ami pour la défendre.
+
+— Je ne crains rien, monsieur Léon, le bon Dieu est avec moi.
+
+— Et ton _galant_ n’est peut-être pas loin?
+
+— Bon, bon, amusez-vous! vous savez bien que les galants et moi ça ne
+va pas ensemble.
+
+— Je vois bien que ça va séparément, mais je pense que ça sait se
+retrouver.
+
+— Ne me taquinez pas, monsieur Léon; je ne suis pas gaie.
+
+— Vrai, ma pauvre Jeanne? Est-ce qu’ils t’ont fait de la peine au
+château?
+
+— Oh! non, Monsieur! ils sont trop bons pour ça. Mais c’est que ma
+tante est bien malade, et que je m’en vas peut-être pour la voir mourir.
+En savez-vous des nouvelles, monsieur Marsillat?
+
+— Pourquoi me demandes-tu cela?
+
+— Parce que dans votre étude vous voyez toutes sortes de mondes, et que
+vous pourriez en avoir vu de chez nous.
+
+— Je ne suis arrivé de Guéret qu’il y a deux heures, et j’ai été forcé
+tout de suite de repartir pour mon bien de La Villette. Qui t’a appris
+la maladie de ta tante?
+
+— Dame! c’est ce méchant homme de Raguet. Peut-être qu’il a menti pour
+me faire du chagrin.
+
+— C’est un méchant homme, en effet, dit Marsillat, qui comprit aussitôt
+la ruse de son affreux complice, et qui s’arrangea pour en profiter avec
+un merveilleux talent d’improvisation. Il n’aurait pas dû t’apprendre
+cela; moi, je le savais depuis longtemps et je ne te l’aurais jamais
+dit.
+
+— Mais vous auriez eu tort, monsieur Marsillat; ce serait m’empêcher de
+faire mon devoir.
+
+— C’est vrai, mais que veux-tu? J’avais peut-être mes raisons pour ne
+pas me décider aisément à t’annoncer cette mauvaise nouvelle.
+
+— Est-ce que ma tante serait en danger?
+
+— Je n’en sais rien. Elle était très mal, il y a huit jours que je l’ai
+laissée chez moi.
+
+— Chez vous, monsieur Marsillat? où donc, chez vous?
+
+— A Montbrat; tu ne savais pas qu’elle est là depuis quinze jours?
+
+— Vrai, je n’en savais rien. Et pourquoi donc qu’elle était chez vous?
+
+— Oh! elle y est encore. Que veux-tu? c’est une méchante femme que je
+n’aime guère, parce que j’ai vu dans le temps qu’elle te rendait
+malheureuse. Mais elle était devenue si malheureuse elle-même que j’en
+ai eu pitié. Ce coquin de Raguet l’ayant chassée de chez lui, elle
+mendiait de porte en porte, et elle est venue à Montbrat un jour que je
+m’y trouvais. Elle était si malade et si faible qu’elle serait morte
+dans ma cour si je ne l’avais fait entrer dans la cuisine pour lui
+donner du vin et de la soupe. Alors ma vieille servante, que tu ne
+connais pas, mais qui est une brave femme, en a eu pitié, et m’a prié de
+la garder quelques jours jusqu’à ce qu’elle fût en état de reprendre sa
+besace et son bâton, et de s’en aller. J’y ai consenti de bon cœur,
+comme tu le penses bien, et un peu à cause de toi, Jeanne; et depuis ce
+temps-là elle est à Montbrat, assez bien soignée, mais empirant
+toujours, et se plaignant surtout de ne pas te voir.
+
+— Ah! mon Dieu! ma pauvre tante! Mais ça me fend le cœur ce que vous me
+dites là, monsieur Léon! Si je l’avais su plus tôt! je ne voulais
+quasiment pas le croire. Je lui ai pourtant envoyé encore de l’argent
+par le monsieur anglais, la dernière fois que j’en ai reçu. Il allait
+voir les pierres d’Ep-Nell, et il a eu la bonté de se charger de ça...;
+mais il n’y a pas plus de quinze jours, monsieur Léon. Le vieux Raguet
+m’a fait des mensonges.
+
+— Le vieux Raguet..., dit Marsillat embarrassé, le vieux Raguet t’aura
+menti, en effet. Tiens! c’est tout simple! Il aura pris l’argent pour
+lui, et il aura maltraité et chassé ta tante afin de ne pas le lui
+rendre. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la Gothe est chez moi depuis...
+deux semaines, je crois; oui, il y a bien deux semaines!
+
+— Ça peut bien être, reprit la confiante Jeanne, car il y a ce temps-là
+que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Monsieur Léon, vous avez eu bien
+des bontés! Ça ne m’étonne pas. Je sais que vous avez toujours eu bon
+cœur. Je vous remercie bien pour ma tante; j’irai la voir demain matin à
+Montbrat, si vous me le permettez, et je tâcherai d’avoir un cheval pour
+l’emmener.
+
+— Et où veux-tu l’emmener?
+
+— Chez quelqu’un de nos parents. J’ai encore un peu d’argent, et
+d’ailleurs ils sont trop braves gens pour abandonner une vieille femme
+dans la misère.
+
+— Comme tu voudras, Jeanne; mais elle ne m’est pas à charge, je
+t’assure.
+
+— Vous êtes bien généreux, monsieur Léon; allons, en vous remerciant!
+Ne vous attardez pas pour moi. Je ne peux pas marcher aussi vite que
+vous, ni vous aussi doucement que moi.
+
+— Mais où vas-tu donc maintenant?
+
+— Je m’en vas à Toull.
+
+— Pourquoi faire, puisque ta tante n’y est pas?
+
+— Elle y est peut-être, monsieur Léon. Vous n’êtes pas sûr qu’elle soit
+encore chez vous.
+
+— Si, si... on m’a dit à La Villette qu’elle y était encore.
+
+— Eh bien! demain matin, à soleil levé, j’y serai.
+
+— Et pourquoi pas tout de suite? ce n’est qu’à une petite lieue d’ici,
+et tu as encore deux lieues avant Toull. A quelle heure y arriverais-tu,
+d’ailleurs? à une heure du matin, personne ne voudrait t’ouvrir.
+
+— Oh! vous vous trompez, monsieur Léon, j’y serai bien avant dix
+heures, reprit Jeanne en regardant les étoiles, cette horloge des
+bergers, grâce à laquelle ils savent l’heure à quelques minutes près,
+d’après la position du grand et du petit _chariot_.
+
+— Mais à quoi bon te fatiguer à cette course inutile? Viens-t’en voir
+ta tante à Montbrat; tu y coucheras tranquillement, et tu seras encore
+demain de bonne heure, si tu veux, à Boussac.
+
+Jeanne secoua la tête.
+
+— Non, monsieur Léon, dit-elle, je ne peux pas aller coucher à
+Montbrat.
+
+— Et de qui as-tu peur? de moi peut-être?
+
+— Je ne dis pas ça, monsieur Léon; mais ça ferait causer.
+
+— Et que pourrait-on dire? je ne couche pas à Montbrat, moi.
+
+— Vous n’y restez pas?
+
+— Non! il faut que je sois de retour à Boussac, ce soir, à onze heures.
+Je vais seulement à Montbrat pour prendre des papiers que j’y ai
+laissés, et je retourne passer la nuit au travail dans mon étude.
+
+— En ce cas, monsieur Léon, marchez donc devant, j’arriverai à Montbrat
+quand vous serez parti, et comme ça tout s’arrangera.
+
+— Comme tu voudras, Jeanne, mais sais-tu le chemin?
+
+— Oh! je le trouverai bien, Monsieur! je ne me perdrai pas, allez!
+
+— C’est par ici, dit Marsillat, nous voilà auprès de Barlot. Il faut
+prendre à gauche. Et il donna de l’éperon à son cheval, mais au bout de
+trente pas, il s’arrêta et descendit comme pour chercher quelque chose.
+Jeanne l’eut bientôt rejoint et l’aida naïvement à retrouver sa cravache
+qu’il tenait à la main. La nuit était devenue fort sombre. On ne
+distinguait plus que quelques étoiles. Le chemin était effroyable, tout
+hérissé de rochers contre lesquels la pauvre Jeanne se heurtait à chaque
+pas.
+
+— Tu ne veux pas que je te prenne derrière moi? dit Marsillat. Tu ne
+pourras jamais te retrouver par cette nuit noire, et la pluie va venir.
+
+— Oh! c’est égal, j’ai ma cape.
+
+— Mais ce n’est pas sage pour une fille de courir comme cela la nuit
+toute seule dans ce pays perdu. S’il t’arrivait quelque malheur, Jeanne,
+j’en serais responsable, sais-tu! Allons, monte en croupe, tu arriveras
+une demi-heure plus tôt, et moi aussi.
+
+— Mais ne m’attendez pas, monsieur Léon.
+
+— Si, je veux t’attendre, et t’accompagner au pas; je crains qu’il ne
+t’arrive malheur.
+
+— Et que voulez-vous qu’il m’arrive?
+
+— Et que crains-tu qu’il t’arrive avec moi? Vraiment tu as peur de moi
+comme si j’étais cette canaille de père Raguet!
+
+— Oh! non, monsieur Marsillat, je sais bien que vous êtes un honnête
+homme; mais vous aimez à plaisanter, et j’ai le cœur trop gros pour
+plaisanter aujourd’hui.
+
+— Non, ma pauvre Jeanne, je ne plaisanterai pas. Voyons, est-ce que
+depuis un an je ne te laisse pas tranquille? Est-ce que d’ailleurs tu as
+jamais eu à te plaindre de moi?
+
+— Oh! non, Monsieur, j’aurais tort de dire ça.
+
+— Eh bien! allons donc! dit Marsillat en la prenant dans ses bras et en
+l’asseyant sur son manteau, qu’il plia avec soin sur la croupe de
+Fanchon.
+
+Jeanne eût craint d’être prude et par cela même agaçante, en exagérant
+une peur qui n’était pas bien formulée en elle-même. Elle résolut de
+prendre confiance en Dieu et en l’honneur du bienfaiteur de sa tante.
+Léon enfourcha adroitement Fanchon sans déranger sa belle amazone. — Ah
+çà! tiens-toi bien après moi, dit-il, car il faut nous hâter, la pluie
+commence.
+
+— Non, il ne pleut pas, monsieur Léon, dit Jeanne.
+
+— Je te dis qu’il va pleuvoir à verse. Allons! mets ton bras autour de
+moi, ou tu vas tomber, je t’en avertis.
+
+Pour la décider, il pressa les flancs de sa monture, qui partit au grand
+trot. Jeanne, forcée de se bien tenir, prit d’une main la courroie de la
+croupière, et de l’autre la veste de Marsillat. A peine eut-il senti le
+bras de la jeune fille contre sa poitrine, que les palpitations de son
+sein étouffèrent les dernières hésitations de sa conscience. Pour ne pas
+l’effaroucher, il ne lui adressa plus un mot, et moins d’une demi-heure
+après, malgré l’obscurité et les mauvais chemins, ils atteignirent la
+montagne de Montbrat.
+
+Le château de Montbrat que, soit par corruption, soit conservation de
+son nom véritable[23], les paysans appellent aussi la forteresse des
+Mille-Bras, est une ruine imposante située sur une montagne. La ruine
+féodale est assise sur des fondations romaines, lesquelles prirent jadis
+la place d’une forteresse gauloise. Ce lieu a vu les combats formidables
+des Toullois _Cambiovicenses_ contre Fabius. Je crois qu’on découvre
+encore par là aux environs quelques vestiges du camp romain et du
+_mallus_ gaulois. Mais il faut voir ces choses respectables sur la foi
+des antiquaires, qui les voient eux-mêmes, comme faisait le curé Alain,
+avec les yeux de la foi.
+
+Léon Marsillat était riche. Il avait plusieurs propriétés autour de
+Boussac et entre autres un _domaine_ ou métairie du côté de
+Lavaufranche, sur lequel se trouvait cette vaste ruine, qui ne donnait
+aucune valeur à la propriété dans un pays où la pierre de construction
+et la main-d’œuvre sont à vil prix.
+
+La métairie était située au bas de la montagne, et Jeanne, qui n’était
+jamais venue à Montbrat, ne remarqua pas le détour que lui fit faire son
+cavalier pour éviter cet endroit habité. Léon prit un sentier rapide et
+conduisit sa capture tout droit à ce castel, dont il ne regrettait pas
+l’antique splendeur, mais qu’il était cependant un peu vain de posséder.
+Son grand-père le maçon ayant acheté ce manoir où ses ancêtres n’avaient
+certes pas dominé, le sentiment de parenté triste et jalouse qui, dans
+le cœur des nobles, s’attache aux vestiges de ces puissantes demeures,
+ne faisait point illusion au plébéien Marsillat. Et pourtant il prenait
+un secret plaisir plein d’ironie et de vengeance contre l’orgueil
+nobiliare en général à se sentir châtelain tout comme un autre. Il eût
+volontiers écrit sur l’écusson brisé de sa forteresse, au rebours de
+certaines devises pieusement audacieuses : « _Mon argent et mon
+droit_. »
+
+Quoiqu’il ne restât pas un corps de logis, pas une seule tour entière,
+le préau, encore entouré de grands pans de murailles plus ou moins
+échancrés, formait un enclos très bien fermé, grâce au soin que l’on
+avait eu de barrer le portail qui avait autrefois renfermé la herse, par
+de fortes traverses en bois brut, solidement cadenassées. Cet enclos
+servait aux métayers pour mettre au vert, durant les nuits d’été, leur
+jument avec _sa suite_, c’est-à-dire avec son poulain. L’herbe croissait
+haute et serrée dans cette cour battue jadis comme le sol d’une aire par
+les pas des hommes d’armes.
+
+— Attends, Jeanne, dit Léon, en aidant la jeune fille à sauter sur
+l’herbe, je vais fermer la barrière; ensuite je te conduirai, par
+l’autre porte, à l’endroit où demeure ta tante.
+
+— Ce n’est donc pas ici? demanda Jeanne, cherchant des yeux cette autre
+issue dont on lui parlait et que la nuit ne lui aurait pas permis de
+distinguer quand même elle aurait existé.
+
+— Si fait, sois donc tranquille, répondit Léon en cadenassant la porte
+et en cachant la clef dans une fente de mur où il l’avait prise.
+Donne-moi le temps de fermer ce côté-ci pour que l’on ne vienne pas me
+voler Fanchon.
+
+— Mais puisque vous allez repartir tout de suite, monsieur Léon?
+
+— C’est pour cela que je ne la mets pas à l’écurie. Si je ne la
+débridais pas, elle casserait tout.
+
+Fanchon, débarrassée de la bride et même de la selle que son maître lui
+enleva lestement, alla flairer et saluer, d’un hennissement amical, sa
+paisible hôtesse, la jument du métayer Léon, prenant la main de Jeanne,
+la conduisit à l’entrée d’un bâtiment écrasé et devenu informe par
+l’écroulement des parties supérieures. La porte étroite et basse et le
+couloir étranglé entre les murailles de quinze pieds d’épaisseur
+conduisaient à une petite pièce ronde, assez semblable à celle que
+Jeanne occupait au château de Boussac, à la différence près que la fente
+étroite et longue qui l’éclairait pouvait passer pour une fenêtre, et
+que l’ameublement, sans être riche, était d’un certain confortable. Il y
+avait là un beau lit de repos, quelques fauteuils, des livres épars sur
+une table d’acajou, deux fusils de chasse, un violon, des fleurets et un
+chapeau de paille accrochés au mur. Mais il faisait trop sombre pour que
+Jeanne se livrât à aucune remarque, et quoiqu’elle se sentît un peu
+effrayée du silence et de l’obscurité de cette demeure, elle était
+encore loin de se douter qu’elle fût dans la chambre de Marsillat, seule
+avec lui dans ce manoir où jamais sa tante n’avait demandé ni reçu
+l’hospitalité.
+
+-----
+
+[20] Nous avons conservé ce vieux mot; et si vous alliez parler de
+brebis chez nous, personne ne vous comprendrait, à moins que vous
+n’eussiez le soin de généraliser et de dire le _brebiage_; encore
+n’auriez-vous pas la prononciation, et l’on vous accuserait de parler le
+_chenfrais_, c’est-à-dire le français moderne.
+
+[21] Par cette expression, _les autrefois_, les paysans expriment mieux
+que nous ce que nous disions plus haut de leur notion mystérieuse et
+vague des siècles écoulés.
+
+[22] _Mon vieux, ma vieille_, sont des termes d’amitié entre les jeunes
+gens.
+
+[23] Les antiquaires le font dériver de Montbard, la montagne des
+Bardes.
+
+
+ XXII
+ LA TOUR DE MONTBRAT
+
+Il y avait bien au domaine de Montbrat, comme dans la plupart des
+métairies éloignées de la résidence du propriétaire, un pied-à-terre
+appelé la chambre du maître. Mais Marsillat avait préféré s’en arranger
+un dans le château. Il avait fait déblayer et orner la seule pièce qui
+fût habitable dans cette vaste ruine; et il y venait, tantôt s’inspirer
+dans la solitude pour étudier les effets d’éloquence qu’il improvisait
+ailleurs, tantôt se livrer à de moins estimables occupations. Sa
+tourelle de Montbrat était à la fois un cabinet d’études et quelque
+chose comme la _petite maison_ des champs d’un bourgeois libertin.
+L’endroit était bien choisi, aucun voisinage indiscret ne pouvait
+exercer son contrôle sur les mystères de sa conduite, et les métayers,
+placés eux-mêmes à quatre portées de fusil du château, savaient fort
+bien qu’ils seraient mal reçus s’ils accouraient au moindre bruit.
+
+— Attends-moi ici, dit Marsillat à la tremblante Jeanne. Je vais
+chercher de la lumière et réveiller ma vieille servante, qui se couche à
+la même heure que ses poules, à ce qu’il paraît.
+
+— Je sortirai avec vous, monsieur Marsillat, dit Jeanne qui ne
+respirait pas à l’aise dans cette tour, et qui commençait à craindre
+qu’il n’y eût dans le domaine de Léon ni poules, ni servantes.
+
+— Non, non, tu ne connais pas les êtres et tu te heurterais, reprit-il.
+Ce vieux taudis est plein de trous et d’endroits dangereux. Ne bouge pas
+d’ici, Jeanne; je vais revenir...
+
+Il sortit précipitamment et enferma Jeanne, qui commença à trembler
+sérieusement quand elle se fut assurée que la porte avait reçu à
+l’extérieur un tour de clef. Cependant elle ne pouvait se persuader que
+Marsillat fût capable d’un crime, et elle se disait qu’aucune offre,
+aucune promesse n’aurait d’effet sur elle.
+
+Marsillat n’avait pas, en effet, la pensée de commettre un crime. Il
+était trop sceptique pour croire qu’en pareille matière l’occasion pût
+s’en présenter. S’étant toujours adressé à des villageoises coquettes ou
+faibles, il n’avait pas trouvé de cruelles; et, comme il affectait un
+profond mépris pour la vertu des femmes, il ne voulait point se
+persuader qu’aucune pût lui résister. La sauvagerie de Jeanne lui
+semblait le résultat d’une extrême méfiance. Il faudra plus de temps et
+de paroles pour celle-là que pour les autres, se disait-il; mais voilà
+enfin l’occasion que je ne pouvais trouver ailleurs. Enfermée quatre ou
+cinq heures avec moi, à force d’obsessions, j’enflammerai cette froide
+Galatée, et, à moins qu’elle ne soit de marbre, j’en triompherai sans
+lutte et sans bruit. Arrière la brutale violence! se disait encore
+Marsillat : c’est le fait des butors qui ne savent pas mettre la ruse et
+l’éloquence, l’esprit et le mensonge, au service de leurs passions.
+Impatients et grossiers, ils ne peuvent pas imposer un frein à leur
+volonté; ils offensent au lieu de persuader; ils dominent et sont
+maudits, au lieu de vaincre et de se faire aimer.
+
+— Se faire aimer!... pensait l’avocat, qui se promenait avec vivacité
+dans le préau, en attendant que son esprit fût calmé; se faire aimer, de
+craint qu’on était, et cela dans l’espace de quelques heures! c’est une
+cause à plaider, et il faut la gagner!... Si Jeanne pouvait m’échapper,
+mon entreprise serait misérable et ridicule. Demain je serais, grâce à
+elle, la fable de tout le pays. Il ne faut donc pas que Jeanne sorte
+d’ici sans être beaucoup plus intéressée que moi à garder le secret.
+Allons, c’est un plaidoyer, c’est un duel, et ne pas triompher, c’est
+succomber. Il ne peut pas y avoir de transaction entre les adversaires.
+
+— Jeanne, lui dit-il en rentrant, ta tante est partie ce matin avec ma
+servante, qui a voulu la conduire elle-même à Toull.
+
+— Partie? elle n’est donc plus malade?
+
+— Elle s’est sentie un peu mieux, et il paraît qu’elle s’ennuyait dans
+cette vieille maison; elle avait déjà le mal du pays. Mon métayer l’a
+prise sur son cheval et l’a menée chez un de tes parents, je ne sais
+plus lequel. A présent, nous pouvons nous en retourner à Boussac.
+Donne-moi seulement le temps de chercher mes papiers dans le tiroir de
+la table.
+
+— Je vas dire qu’on vous apporte _une clarté_, dit Jeanne un peu
+rassurée par les dernières paroles de Marsillat. Vous ne pouvez pas
+trouver vos papiers comme cela dans la nuit.
+
+— Très bien, au contraire... je sais où ils sont; je les trouverais les
+yeux fermés. Ne sors pas, Jeanne; les métayers sont dans la cour, et
+puisqu’ils ne t’ont pas vue entrer, j’aime autant qu’ils ne te voient
+pas sortir.
+
+— Mais c’est peut-être pire! dit Jeanne. Pourquoi se cacher quand on
+n’a rien à se reprocher?
+
+— Ces gens-là ont de très mauvaises langues, et je t’avoue que si tu ne
+te soucies pas de leurs propos pour toi-même, je ne serais pas fort
+aise, quant à moi, qu’ils fissent de l’esprit sur mon compte. Ce sont
+les imbéciles de cette espèce qui m’ont fait une réputation de mauvais
+sujet, et tu vois pourtant, _ma vieille_, que je suis plus raisonnable
+que ne le serait à ma place ton parrain Guillaume, et peut-être ton
+épouseur d’Anglais.
+
+— Ne dites pas de ces choses-là, monsieur Léon, et renvoyez vos
+métayers de la cour pour que je m’en aille.
+
+— Ils sont en train de faire manger un picotin d’avoine à Fanchon.
+Après cela, ils s’en iront d’eux-mêmes. Je leur ai dit que j’avais à
+travailler.
+
+— Mais vous n’avez pas besoin de vous enfermer comme ça.
+
+— Si! la femme est curieuse comme une mouche; elle viendrait me
+relancer jusqu’ici, soi-disant pour me parler de ses agneaux ou de ses
+dindes, mais dans le fait pour voir si j’y suis seul.
+
+— Ça prouve monsieur Léon, que vous y êtes bien venu quelquefois en
+compagnie.
+
+— Bah! une ou deux fois avec Claudie, tu sais bien! dans le temps, elle
+était un peu folle!
+
+— Pauvre Claudie! vous lui avez fait bien des peines, pas moins! une si
+bonne fille! Ça n’est pas bien à vous, monsieur Léon.
+
+— Que veux-tu? elle aurait eu un autre amoureux que moi, et mieux vaut
+moi qu’un autre; car je suis resté son ami, et je ne l’abandonnerai
+jamais.
+
+— Oui! vous croyez que l’argent et les cadeaux consolent de tout? Vous
+vous trompez. Je vous dis, moi, que Claudie pleure quasiment tous les
+soirs. Mais en voilà assez, monsieur Léon, allons-nous-en.
+
+— Donne-moi donc le temps de souffler! N’as-tu pas peur que je te
+retienne malgré toi? Tu me prends pour un méchant homme, Jeanne!
+
+— Oh! non, Monsieur.
+
+— Eh bien! alors, tiens-toi donc en repos un instant. Nous serons
+libres dans un petit quart d’heure; assieds-toi et ne parle pas si haut,
+je cherche mes papiers.
+
+— Vous les cherchez bien longtemps, monsieur Léon... Vous me ferez
+arriver trop tard à Toull.
+
+— A Toull?... Tu ne veux donc pas retourner ce soir à Boussac?
+
+— Non, Monsieur, puisque je veux voir ma tante!
+
+— Tiens, Jeanne, il y a quelque chose là-dessous. Tu es fâchée avec les
+gens du château?
+
+— Oh! non, Monsieur... vous vous trompez bien! je les aime trop pour me
+fâcher jamais contre eux.
+
+— Eh bien! ils se sont fâchés contre toi?
+
+— C’est possible, Monsieur... Mais si ça est, ils en reviendront.
+
+— Jeanne, raconte-moi ce qui s’est passé.
+
+— Rien, Monsieur. Je n’ai rien à raconter.
+
+— Tu devrais pourtant avoir confiance en moi. Tu es une bonne enfant,
+mais tu ne connais pas les gens nobles; et si tu ne prends pas un bon
+conseil, tu vas faire, sans le savoir, quelque chose de nuisible à ta
+réputation ou à tes intérêts.
+
+— Vous me parlez là comme si je voulais plaider contre eux, monsieur
+Léon. Ne vous donnez pas la peine de me conseiller, je n’ai pas besoin
+d’un avocat.
+
+— Les avocats, comme les confesseurs, sont des gens auxquels on ne
+cache rien, et qu’on ne se repent jamais d’avoir consultés. Sois sûre,
+Jeanne, que je sais tous les secrets de la maison d’où tu sors, et que
+demain on me dira ce que tu veux me taire aujourd’hui. Madame de Boussac
+me consulte sur toutes choses, et tu verras que je serai envoyé vers
+toi, demain peut-être, te dis-je, pour te donner ou pour te demander des
+explications. Si tu m’informais la première de tes sujets de plainte, la
+réconciliation pourrait marcher beaucoup plus vite, et tes intérêts
+seraient mieux défendus.
+
+— Ah! mon Dieu, monsieur Léon, voilà que vous faites une affaire de
+tout cela! Il n’y a pas besoin d’en chercher si long, je vous assure; et
+si c’est vrai qu’on vous dit tout, vous pourrez répondre que je pardonne
+tout.
+
+— Jeanne, tu es bien réservée avec moi, dit Marsillat, qui lui avait
+jusqu’alors parlé à distance, et qui se rapprocha insensiblement à
+mesure qu’il réussit à la distraire de l’empressement de partir. Si je
+te disais que je sais déjà ce dont il s’agit.
+
+— Si vous le savez, ne m’en parlez donc pas, répondit Jeanne; j’ai
+assez de chagrin comme cela.
+
+— Je ne veux pas te faire de chagrin, ma pauvre Jeanne; ce serait m’en
+faire davantage à moi-même. Mon intention est de t’en épargner de
+nouveaux. Je te dis que je sais tout, car il n’y a pas plus de huit
+jours que j’ai été consulté par madame de Boussac pour savoir si
+Guillaume te faisait la cour.
+
+— Ah! mon Dieu! dit Jeanne blessée dans l’exquise délicatesse de son
+cœur par cette révélation malheureusement trop vraie, ma marraine a eu
+le cœur de vous parler de ça?...
+
+— Elle ne le croyait pas; mais la grosse Charmois le lui répétait si
+souvent qu’elle commençait à s’en inquiéter. Cela ne doit pas te
+surprendre, Jeanne; une mère s’effraie toujours de voir souffrir son
+fils, et...
+
+— Mais on veut donc absolument que je sois cause de tout le mal qui
+arrive à M. Guillaume?
+
+— La Charmois le prétend ainsi; mais moi j’ai essayé de rassurer ta
+marraine, et de lui bien persuader que, dans tout cela, il n’y a pas de
+ta faute.
+
+— Vous pouvez bien encore le dire, monsieur Marsillat. Je ne suis
+fautive de rien, et ce n’est pas à cause de moi que mon parrain se fait
+de la peine. C’est impossible!
+
+— Oh! pour cela, Jeanne, je n’en peux pas répondre. Je sais bien que tu
+n’es pas coquette; mais pourrais-tu jurer devant Dieu que tu n’as jamais
+laissé prendre d’espérance à ton parrain?
+
+— Oui, Monsieur; oui, je le jure devant Dieu; et vous pouvez, en
+conscience, le jurer aussi!
+
+— Une jeune fille laisse prendre de l’espérance malgré elle, et presque
+sans le savoir. Tu as de l’amour, Jeanne; et celui qui l’inspire le voit
+bien, quelque chose que tu fasses pour le lui cacher.
+
+— Mais c’est faux! s’écria Jeanne avec l’accent de la vérité. Je n’ai
+pas eu une minute d’amour pour mon parrain!
+
+— Tu peux m’en donner ta parole d’honneur, Jeanne? s’écria Léon tout
+ému.
+
+— Eh oui, monsieur Léon! Mais qu’est-ce que ça vous fait à vous? Vous
+ne voudrez pas me croire non plus, vous.
+
+— Jeanne, je te croirai; je t’estime trop pour ne pas te croire. Je
+suis ton ami, moi, ton seul ami, et je veux être ton défenseur contre
+ceux qui t’accusent injustement. Tiens, donne-moi ta parole, et mets ta
+main dans la mienne...
+
+— Et pourquoi ça, Monsieur?
+
+— Parce que j’engagerai mon honneur pour te défendre, et que c’est une
+chose grave, _ma vieille_. Tu ne voudrais pas me faire faire un faux
+serment! Tiens, vois-tu, demain matin, je serai auprès de ta marraine.
+Elle me fera appeler pour m’apprendre ton départ, pour se plaindre de
+toi, peut-être, et j’aurai l’air de ne t’avoir pas rencontrée ce soir;
+mais je pourrai dire que j’étais bien informé de tes sentiments pour
+Guillaume, et que je puis répondre de ta sincérité. Alors ta marraine me
+demandera si je veux en jurer, elle me fera mettre ma main dans la
+sienne, et je ne pourrai pas me décider à le faire, si toi-même tu ne
+prends avec moi un engagement pareil. Donne-moi donc ta main, Jeanne,
+comme si nous étions devant des juges, devant un prêtre, et jure-moi que
+tu n’aimes pas Guillaume de Boussac.
+
+— Si c’est pour l’acquit de votre conscience, dit la candide Jeanne en
+abandonnant sa main à Marsillat, je le veux bien, monsieur Léon. Je ne
+peux pas dire que je n’aime pas mon parrain, ce serait mentir; mais je
+peux bien jurer que je l’aime comme on doit aimer son frère, son père,
+son parrain, enfin!
+
+— Bonne et honnête Jeanne! dit Léon en retenant avec adresse sa main
+qu’elle voulait retirer, on est bien injuste envers toi, et c’est un
+crime que de te tourmenter ainsi. Ton chagrin remplit mon cœur, et tes
+larmes me font mal. Je te regarde en ce moment comme ma cliente et ma
+protégée; je plaiderai pour toi, non devant un tribunal pour de petits
+intérêts, mais devant une famille ingrate qui méconnaît des intérêts
+sacrés, ceux de la reconnaissance et de l’honneur. Quand je pense à tous
+les soins que tu as pris de Guillaume...
+
+— Je n’accuse pas mon parrain, monsieur Léon. Il ne m’a parlé mal
+qu’une fois, et je suis sûre qu’il en est fâché à l’heure qu’il est.
+Mam’selle Marie est un ange des cieux, et je la pleurerai toute ma vie.
+Ma marraine est bien bonne aussi... et je ne sais pas comment elle a pu
+croire que je voulais persuader à son fils de lui désobéir et de
+m’épouser! Oh! comment donc que ma marraine, pour qui j’aurais donné
+tout mon pauvre sang, peut se laisser rapporter des mensonges comme
+ça!...
+
+La pauvre Jeanne fondit en larmes, et, tout entière à sa douleur, elle
+ne s’aperçut pas que Léon était assis tout près d’elle sur le sopha,
+qu’il l’entourait de ses bras, prêt à la serrer sur sa poitrine, et que
+son souffle brûlant effleurait dans l’obscurité son cou d’albâtre penché
+sur son sein.
+
+— Chère Jeanne, lui dit-il d’une voix tremblante, tu as raison de
+plaindre Guillaume au lieu de le condamner. Il est assez malheureux de
+ne pouvoir se faire aimer de toi. Quel homme ne serait amoureux de la
+plus belle et de la meilleure de toutes les filles?
+
+— Ne dites pas ça, monsieur Léon, répondit Jeanne en se levant; je ne
+suis ni plus belle ni meilleure qu’une autre, et je suis bien
+malheureuse qu’on prenne comme ça des caprices pour moi. Mais,
+allons-nous-en, monsieur Léon, je veux m’en retourner à Toull.
+
+— Il pleut à verse, Jeanne. Attendons que la pluie soit passée.
+
+— Oh! il ne pleuvra pas ce soir, Monsieur; le temps est couvert, mais
+le vent n’est pas à l’eau.
+
+— Écoute, Jeanne, l’eau tombe à flots!
+
+Jeanne écouta. Il y avait, à peu de distance de la tour, un petit
+ruisseau dans le rocher, qui faisait, en bouillonnant, le même bruit que
+celui d’une grosse pluie. Jeanne, trompée, insista cependant.
+
+— Je ne vous demande pas de sortir avec moi et d’aller vous mouiller,
+dit-elle; mais nous n’allons pas du même côté, et je ne peux pas rester
+plus longtemps. Bonsoir, monsieur Léon.
+
+— Eh bien! attends que je te cherche un parapluie...
+
+— Oh! je ne sais pas me servir de ça... Je vous en remercie, monsieur
+Léon.
+
+— Alors, Jeanne, charge-toi d’un petit paquet pour le curé de Toull. Je
+vais le cacheter... Mais il y a une autre accusation contre toi,
+reprit-il en feignant de chercher de la lumière, et tu ne m’as pas dit
+ce que je dois répondre.
+
+— Ne répondez à rien, monsieur Léon, et laissez-moi accuser, dit
+Jeanne. Tenez, le mal est fait, et on me dirait qu’on a eu tort, que je
+ne voudrais plus retourner au château. On ne m’estime pas, on n’a pas
+confiance en moi. Ça me suffit : moi, ça m’humilie de me défendre de si
+vilaines choses.
+
+— Il y a cependant une personne dont le mépris te ferait souffrir et
+dont tu veux conserver l’estime, c’est mademoiselle Marie.
+
+— Oh! celle-là ne m’accusera pas!
+
+— A force d’entendre dire que tu es coupable!
+
+— On ne lui parlerait pas de ces choses-là, on n’oserait.
+
+— La Charmois est capable de tout, mets-moi à même de la faire taire et
+de te justifier auprès de ta jeune maîtresse. Écoute, Jeanne, on dit que
+l’Anglais aussi te fait la cour, et que la preuve de ton ambition, c’est
+ta coquetterie et ta sévérité avec lui, qui l’ont décidé enfin à vouloir
+t’épouser.
+
+— Que voulez-vous que je réponde à tout ça, monsieur Léon? C’est de
+l’invention à madame de Charmois. Le monsieur anglais n’a jamais pu
+vouloir m’épouser, puisqu’il est marié dans un autre pays...
+
+— Il est marié?
+
+— Cette dame le dit. C’est donc lui qu’elle accuse d’être un malhonnête
+homme, si elle croit qu’il veut se marier deux fois. Tant qu’à moi,
+j’ignore de tout ça, et je sais seulement que jamais l’Anglais ne m’a
+dit une parole d’amour ni de mariage.
+
+— Peux-tu en jurer aussi, Jeanne? Peux-tu me donner encore ta main en
+gage de sincérité?
+
+— C’est bien assez de poignées de main comme ça, monsieur Léon; si vous
+ne voulez pas me croire sur parole, les jurements n’y feront rien.
+
+— Jeanne, tout cela est plus important que tu ne penses. Si un honnête
+homme voulait t’épouser maintenant, et qu’il vînt me consulter comme
+avocat de la maison Boussac, comme bien informé de leurs affaires et de
+ta conduite...
+
+— Faudrait lui conseiller de ne pas se tourmenter de ça; je ne veux pas
+me marier. Je l’ai toujours dit et je le dis encore.
+
+— Oh! cela, ma Jeanne, tu n’en jurerais pas!
+
+— Je le jure devant Dieu et devant l’âme de ma chère défunte mère,
+s’écria Jeanne, poussée à bout par tant de soupçons offensants et
+absurdes à ses yeux. Oui! oui! je le jure aujourd’hui de meilleur cœur
+encore que les autres jours!
+
+— Tant mieux, mille diables! pensa Léon. Je n’aurai pas l’ennui de lui
+faire ce mensonge-là. Eh bien! Jeanne, dit-il en se rapprochant de
+nouveau, tu as raison, cent fois raison, de ne vouloir pas t’engager.
+Tous ces nobles ont espéré te séduire par là, et tu leur montres ta
+raison et ta fierté en repoussant cette folle ambition... Un paysan, un
+ouvrier, ne seront jamais dignes non plus d’un trésor comme toi...
+Garde-toi, pour aimer, dans ta force et dans ta liberté, l’homme qui
+sera assez heureux pour te plaire; et ne t’afflige pas de ces premiers
+chagrins qui t’accablent. L’injustice des Boussac et la sottise de
+l’Anglais ne te déconsidéreront pas auprès de tous. Tu peux être aimée
+encore, et véritablement, désormais.
+
+— Je n’ai besoin de l’amour de personne, monsieur Léon. Dieu est bon,
+et il aime tous ses enfants.
+
+— Oui, Dieu est bon, mais il commande à ses enfants de s’aimer les uns
+les autres. Ton renvoi du château va te faire du tort...
+
+— Je ne suis pas renvoyée, je m’en vais de moi-même.
+
+— N’importe! on ne le croira pas. Tu vas être accusée, calomniée,
+persécutée pendant quelque temps. Tu ferais bien de t’éloigner un peu du
+pays et d’aller te louer, soit à Châtre... soit à Guéret... oui, à
+Guéret. Le bruit de tes aventures malheureuses au château de Boussac n’a
+pas été jusque-là. Je pourrais répondre de toi et te faire retrouver une
+meilleure place que celle que tu quittes. Si tu n’étais pas si méfiante,
+je t’offrirais de venir chez moi, Jeanne... Mais non, tu refuserais, je
+le sais; j’ai la réputation d’un fou, et tu as toujours eu des
+préventions contre moi... Si tu voulais réfléchir, pourtant, tu verrais
+que je suis le seul qui t’ait respectée, et qui n’ait fait aucun tort à
+ta réputation. Je t’ai fait quelques plaisanteries autrefois... Mais
+quand tu m’as dit que cela t’affligeait, j’ai cessé; rends-moi justice.
+Et puis, à mesure que je t’ai connue, j’ai compris que tu n’étais pas
+comme les autres, toi. Oh! je te respecte, Jeanne, moi seul je te
+respecte, parce que je sais ce que tu vaux. Ce n’est pas moi qui irais
+afficher mon amour pour t’exposer à tous les propos du pays.
+Conviens-en, je n’ai jamais fait dire de mal de toi; et dans le temps
+même où je te traitais avec une légèreté que je me reproche, et dont je
+te demande pardon du fond de mon cœur, je ne t’ai jamais offensée
+volontairement.
+
+— C’est vrai, monsieur Léon, répondit la bonne Jeanne, incapable d’une
+méfiance soutenue, je ne vous fais aucun reproche, et mêmement vous avez
+eu pour ma tante et pour moi des bontés dont je vous remercie
+grandement.
+
+— Des bontés, Jeanne!... Eh bien! prends-le comme tu voudras, et
+remercie-moi si tu crois me devoir quelque chose. Il y a du moins
+quelque chose dont je pourrais me faire un mérite à tes yeux : c’est que
+je ne t’ai pas fait la cour, et que, dans ce moment même où je suis seul
+avec toi, je te respecte comme si tu étais ma sœur... Et pourtant,
+Jeanne, moi aussi j’ai été amoureux de toi, autrement et mille fois plus
+que tous les autres. Tu ne l’as jamais su, je ne te l’ai jamais dit,
+depuis que cet amour est sérieux et profond, et je ne te le dis
+maintenant que pour te rassurer. Loin de moi la pensée d’abuser de ton
+malheur, pauvre orpheline, pauvre abandonnée! Je ne te demande qu’un peu
+de confiance, un peu d’amitié, et je serai assez payé de mes sacrifices
+et de mes souffrances... Car je souffre plus que ton parrain, Jeanne! Je
+ne fais pas le malade, moi; je ne jette pas ma famille dans l’inquiétude
+comme un enfant gâté; je ne cherche pas à émouvoir ta pitié en te disant
+que je me meurs. Non, je vis de mon amour, au contraire. Il me
+transporte, il m’agite; mais il me donne le courage de te respecter; et
+je ne me plains pas d’être malheureux, pourvu que tu ne sois pas
+malheureuse toi-même!
+
+Jeanne s’était levée encore une fois, et elle essayait d’ouvrir la
+porte. — Monsieur Léon, dit-elle, vous me parlez très honnêtement; mais
+je ne comprends pas grand’chose à toutes ces histoires d’amour, et,
+malgré moi, je vous en demande pardon, je me figure toujours que c’est
+de la moquerie. Ouvrez donc votre porte, je veux m’en aller.
+
+— Tu as forcé la serrure, dit Marsillat feignant de ne pouvoir ouvrir.
+A présent, je ne sais plus comment faire. Prends patience, je vais
+essayer. La clef est tombée : cherche-la avec moi.
+
+Jeanne ne pouvait se figurer que Marsillat eût la clef dans sa poche.
+Elle se mit à chercher naïvement. Marsillat se rapprocha d’elle, et,
+emporté par l’impatience, il l’entoura de ses bras.
+
+— Laissez-moi, Monsieur, dit Jeanne en le repoussant avec force, ou je
+croirai que vous êtes le plus faux de tous les hommes.
+
+— Vraiment, Jeanne, je ne te voyais pas, dit Marsillat en s’éloignant,
+et je trouve ta frayeur un peu ridicule. Que crains-tu donc de moi? Je
+ne te demande qu’un peu d’amitié, et tu me réponds par le mépris le plus
+étrange.
+
+— Oh! Monsieur, je ne me permets pas de vous mépriser, dit Jeanne; mais
+enfin je voudrais m’en retourner à Toull, et vous me contrariez bien un
+peu de me retenir comme ça!...
+
+— Je te jure que je cherche la clef... Allons, je vais essayer de
+briser la serrure! Aye! je me suis brisé la main... Vraiment, Jeanne, tu
+es bien cruelle de me presser et de m’accuser ainsi.
+
+— Vous vous êtes fait du mal, monsieur Léon! oh! j’en suis bien fâchée!
+Comment donc faire pour sortir d’ici? la nuit s’avance...
+
+Jeanne s’approcha de la fenêtre, et, étendant la main dehors : — Il ne
+pleut pas, dit-elle, c’est un rio qui coule par là, qui nous a trompés.
+Tenez, monsieur Léon, je pourrais bien passer par la fenêtre. Ça doit
+être très bas, puisque nous n’avons pas monté d’escalier pour venir ici.
+
+— Grand Dieu! arrête, Jeanne! s’écria Léon en s’élançant vers elle, et
+en la saisissant à bras-le-corps : il y a là un précipice.
+
+— Eh bien, lâchez-moi, monsieur Léon, et ne me serrez pas comme ça, je
+n’ai pas envie de me tuer.
+
+— Oh! dit Marsillat en retombant sur le sopha. Tu m’as fait une
+peur!... Jeanne, Jeanne, tu ne sais pas combien je t’aime, je ne le
+savais pas moi-même... A la seule idée que tu allais tomber par là, j’ai
+senti mon cœur se briser : ah! si tu le sentais battre! vraiment me
+voilà comme si j’allais mourir.
+
+Jeanne, embarrassée, de plus en plus soucieuse, garda le silence; Léon
+aussi. Au bout de quelques instants, voyant qu’il ne bougeait pas, elle
+essaya encore d’ouvrir la porte, mais ce fut en vain. Léon était
+immobile, et rêvait au moyen d’endormir sa prudence par quelque nouveau
+stratagème!
+
+— Êtes-vous malade ou donnez-vous, monsieur Léon? dit Jeanne un peu
+impatientée.
+
+— Je souffre, en effet, répondit-il d’une voix sourde, je souffre
+beaucoup : je me suis blessé la main en voulant ouvrir cette porte, et
+je ne peux plus m’en servir. Malheureusement je n’ai aucune force dans
+la main gauche. Attends, Jeanne, n’en fais pas autant, si tu ne veux me
+désespérer. Il y a un moyen de te faire sortir d’ici : je vais sauter
+par cette fenêtre, et j’irai t’ouvrir en dehors, si je ne me tue pas en
+sautant.
+
+— Oh! ne faites pas cela, monsieur Léon, dit Jeanne effrayée.
+
+— Que faire donc? Nous ne pouvons pas sortir, et tu ne veux pas rester
+une minute de plus.
+
+— A nous deux, nous enfoncerions bien la porte, monsieur Léon!
+
+— Nous serions dix que nous ne l’ébranlerions pas, c’est une ancienne
+porte de prison, garnie de fer en entier.
+
+— Monsieur Léon, dit Jeanne saisie d’une terreur subite, si vous m’avez
+trompée pour m’attirer ici, Dieu vous en punira!
+
+— Ah! ce soupçon est affreux, dit Léon. C’en est trop, Jeanne, ôte-toi
+de cette fenêtre, et adieu.
+
+Le temps s’était un peu éclairci, et l’approche de la lune blanchissait
+l’horizon; mais l’ombre projetée des collines environnantes augmentait
+l’obscurité, et le sol couvert de bruyères flottait sous les yeux de
+Jeanne, tellement vague, qu’elle ne pouvait dire s’il y avait dix ou
+cinquante pieds de profondeur au bas de la tour. Le ton résolu et
+désespéré de Léon l’effraya. Elle fit un mouvement pour
+l’arrêter. — Jeanne, lui dit-il, en la pressant sur son sein, adieu
+pour cette nuit, adieu pour toujours peut-être! D’autres t’ont fait de
+belles promesses pour te séduire. Moi, je vais risquer ma vie pour te
+prouver que je ne veux pas te séduire. Au moins, dis-moi adieu, et
+donne-moi un seul baiser : le premier, le dernier de ma vie!... Un
+baiser, Jeanne, tu t’en effraies! Il y a une heure que je pourrais t’en
+prendre mille, et je t’en demande humblement un seul, au moment de me
+jeter dans un abîme pour t’empêcher d’avoir peur de moi... Ne me le
+refuse pas. Tiens, si je reste ici, ma raison peut s’égarer; ta
+méfiance, ta frayeur, m’ont bouleversé l’esprit. Oh! Jeanne, sans tous
+tes soupçons tu aurais été en sûreté toute cette nuit auprès de moi...
+Maintenant, chasse-moi... oui, chasse-moi... car, je tremble et
+déraisonne... Adieu! Jeanne, mais ce seul baiser!...
+
+— Non, Monsieur, dit Jeanne en se dégageant; pas de baiser, jamais! Ce
+n’est pas que je croie que ce soit un grand crime; je ne veux pas
+condamner Claudie. Mais pour moi, ça serait un péché mortel, je ne vous
+le cache pas; et si j’y consentais, je sauterais bien vite après par
+cette fenêtre, non pas tant pour me sauver que pour me tuer.
+
+— Oh! c’est de la haine contre moi! une haine mortelle! ou c’est un
+défi, dit Marsillat avec une rage concentrée, en voyant échouer tous ses
+artifices. Jeanne, cela est fort imprudent de ta part, et tu sembles
+prendre plaisir à jouer avec ma raison et ma volonté.
+
+— Non, monsieur Marsillat, dit Jeanne avec douceur : ce n’est pas de la
+haine. Je n’en ai pas contre vous. Dieu me préserve d’en avoir jamais
+contre personne! Mais c’est un vœu, puisqu’il faut vous le dire, et je
+serais damnée si j’y manquais.
+
+— Un vœu! s’écria Marsillat, que cette idée enflamma d’un nouveau
+délire. Oh! Jeanne, sans ce vœu tu m’aimerais peut-être. Eh bien, que la
+damnation retombe sur moi! Tu ne peux m’accorder ce baiser, je le
+conçois; aussi je ne te le demande plus. Mais tu ne peux m’empêcher de
+le prendre malgré toi, et tout le péché est pour moi seul... Non, non,
+tu n’es pas coupable de n’être pas la plus forte... Refuse, c’est ton
+devoir... mais laisse-moi user de mon droit.
+
+Marsillat poursuivait Jeanne, qui fuyait autour de la chambre, lorsque
+des coups violents ébranlèrent la porte de la tour.
+
+
+ XXIII
+ LE VAGABOND
+
+Au moment où Jeanne avait quitté le château, Cadet, étonné de ce brusque
+départ, avait été en avertir Claudie. Claudie s’était empressée d’en
+informer Marie, et Marie, inquiète et effrayée, n’avait pas tardé à en
+demander l’explication à sa mère. Madame de Boussac avait eu recours à
+la haute politique de madame de Charmois; et celle-ci, trouvant ce
+dénoûment beaucoup meilleur que tous ceux qu’elle avait imaginés,
+s’était chargée, sans vouloir expliquer ses moyens, de faire accepter à
+Guillaume la nécessité de cette séparation.
+
+En effet, ce soir-là, madame de Charmois ayant été enfermée un quart
+d’heure avec Guillaume, le jeune homme parut abattu et résigné à son
+sort. Mais tandis que la sous-préfette allait se vanter de sa victoire
+auprès de la châtelaine, Guillaume s’habillait à la hâte, et descendait
+à l’écurie, où, sans l’aide de personne, et profitant à dessein du
+moment où les domestiques étaient occupés à souper, il sella lui-même
+Sport, le fit sortir doucement par une porte de derrière, l’enfourcha et
+prit au galop la route de Toull.
+
+Jeanne avait plus d’une heure d’avance sur lui, et il pressait son
+cheval, désirant la rejoindre et la faire renoncer à son projet avant
+qu’elle eût gagné Toull. Mais il avait déjà dépassé le mont Barlot et
+les pierres jomâtres sans la rencontrer, lorsqu’il se trouva au détour
+du chemin face à face avec sir Arthur.
+
+La nuit était encore assez sombre; mais l’Anglais étant sur un terrain
+plus élevé que Guillaume, celui-ci le reconnut à la silhouette de son
+grand chapeau de paille et au collet de son carrick imperméable, qui se
+dessinait sur le fond transparent de l’air. — Arrêtez-vous, ami, lui
+dit-il en l’abordant, et reconnaissez-moi.
+
+— A cheval et en voyage? s’écria sir Arthur; Dieu soit loué! mon cher
+Guillaume est guéri!
+
+— Oui, Arthur, guéri, tout à fait guéri, répondit Guillaume d’une voix
+altérée. J’aurais beaucoup de choses à vous dire; mais, avant tout,
+dites-moi, vous, si vous avez rencontré Jeanne sur votre chemin?
+
+— Jeanne? Jeanne dehors aussi à cette heure? Je n’ai pas rencontré une
+âme depuis Toull, d’où je viens directement. J’y ai passé la journée à
+causer avec le curé Alain, et personne à Toull n’attendait Jeanne.
+Expliquez-moi...
+
+— Arthur, vous savez tout. Vous avez deviné que j’aimais Jeanne, et
+c’est pour cela que vous vous êtes éloigné; mais ce que vous ne savez
+peut-être pas, Arthur, c’est que je l’ai offensée, et c’est pour cela
+qu’elle a fui, elle aussi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle épouvante
+s’éveille en moi! Où peut-elle être?
+
+— Mais depuis quand est-elle partie?
+
+— Depuis une heure, deux heures, je ne sais pas au juste; les minutes
+me paraissent des années depuis que je la cherche...
+
+— Elle ne peut être loin, dit M. Harley. Tenez, séparons-nous. Je vais
+retourner à Toull, je m’informerai d’elle dans toutes les cabanes du
+chemin, et vous, vous en ferez autant en retournant à Boussac. Elle se
+sera infailliblement arrêtée quelque part.
+
+— Vous avez raison, Arthur, séparons-nous.
+
+— Attendez, Guillaume; pourquoi cette inquiétude si vive?... Quel
+danger peut courir Jeanne dans ce pays, où elle est connue, et où les
+paysans sont doux et hospitaliers?
+
+— Mon ami, je crains que quelqu’un chez moi n’ait offensé Jeanne encore
+plus que moi! J’ignore... Je soupçonne... Mais je ne puis accuser ma
+mère! Je crains le désespoir de Jeanne!
+
+— Mais qu’avez-vous à lui dire pour la calmer, Guillaume? Êtes-vous
+autorisé à la ramener chez vous?
+
+— Arthur, sa place est chez moi, auprès de moi, entre ma sœur et
+moi!... Elle ne doit plus nous quitter, et je sais ce que j’ai à lui
+dire pour la consoler du mal que je lui ai fait.
+
+— Si vous êtes décidé à lui offrir une affection digne d’elle et de
+vous, Guillaume, vous me connaissez, vous pouvez compter...
+
+— Vous ne me comprenez pas, Arthur. Je vous expliquerai tout... Mais ce
+n’est pas le moment; il faut chercher Jeanne et la retrouver.
+
+— Vous pourriez bien la chercher longtemps! dit une voix creuse qui
+partit d’auprès d’eux. Et Guillaume détournant la tête, vit, courbé sous
+une besace et appuyé sur un bâton, un homme qui avait l’apparence d’un
+mendiant et qui passait lentement entre son cheval et celui d’Arthur.
+
+— Qui êtes-vous? s’écria l’Anglais, en le saisissant au collet d’une
+main athlétique. Savez-vous où est la personne dont nous parlons?
+
+— Si vous commencez par m’étrangler, je ne pourrai pas vous le dire,
+répondit Raguet avec beaucoup de sang-froid.
+
+L’obscurité ne permettait pas à Guillaume de distinguer les traits de
+maître Bridevache, et d’ailleurs il est douteux qu’ils se fussent gravés
+dans sa mémoire. Il lui semblait pourtant que cette voix lugubre ne lui
+était pas inconnue. Voyant que sir Arthur allait le lâcher, il s’empara
+à son tour du collet de sa veste déguenillée en lui répétant la question
+de l’Anglais :
+
+— Qui êtes-vous?
+
+— Je suis un pauvre homme qui cherche sa pauvre vie, répondit Raguet;
+mais ne me violentez pas et ne me _dessoubrez_[24] pas mes vêtements,
+mon bon monsieur; ça ne vous servirait à rien.
+
+Et Raguet fit tourner lestement le manche de son bâton dans sa main
+sèche et agile, prêt à en asséner au besoin un coup violent sur la tête
+de Sport, pour forcer le cavalier à lâcher prise.
+
+— Brave homme, dit M. Harley avec douceur, si vous avez vu passer une
+jeune fille par ce chemin, dites-nous où elle peut être, et vous en
+serez récompensé.
+
+— Quelle jeune fille cherchez-vous? reprit Raguet feignant de ne plus
+être sûr de son fait. Si c’est Jeanne, la fille de la mère Tula, la
+belle pastoure d’Ep-Nell, comme on l’appelle dans le pays, je l’ai vue,
+je l’ai très bien vue, et je sais quel chemin elle a pris. Mais vous n’y
+êtes pas, mes enfants, et vous pourriez bien vous promener toute la nuit
+de Toull à Boussac sans la rencontrer.
+
+— Dites donc où elle est! s’écria Guillaume. Dépêchez-vous!
+
+— Et si je vous le dis, et que ça me fasse du tort, qu’est-ce qui m’en
+reviendra?
+
+— Combien voulez-vous? dit l’Anglais.
+
+— Dame! Monsieur, vous êtes assez raisonnable pour savoir qu’un service
+en vaut un autre. Et ces services-là, ça se paie; ça se paie même cher
+au jour d’aujourd’hui. Vous n’avez pas trop de bonnes intentions sur la
+fille, car vous voilà deux, et elle n’aura guère moyen de se défendre si
+elle ne veut pas de vous.
+
+— Misérable! gardez pour vous vos infâmes commentaires, et parlez, ou
+je vous étrangle! s’écria Guillaume, hors de lui, en secouant le
+vagabond.
+
+— Doucement, mon petit, doucement, dit Raguet; prenez garde de vous
+échauffer! On ne moleste pas comme ça le pauvre monde : on s’en repent
+un jour ou l’autre.
+
+— Calmez-vous, Guillaume, reprit sir Arthur, et laissez ce vieux fou
+s’expliquer. Voyons, vous savez bien qui nous sommes, probablement, et
+vous voulez de l’argent. Vous en aurez; parlez vite, ou nous croirons
+que vous voulez nous tromper, et nous n’écouterons plus rien.
+
+— Je ne sais pas qui vous êtes, répondit le prudent Raguet. Je ne vous
+connais pas. Un pauvre malheureux comme moi, ça ne connaît pas les
+grands bourgeois. Mais on sait bien que les grands bourgeois courent la
+nuit après les jolies filles, et on sait aussi que la Jeanne d’Ep-Nell
+est renommée. Mêmement que vous n’êtes pas les premiers qui la cherchiez
+par ici; j’en ai déjà rencontré un autre tout à l’heure.
+
+— Un autre! s’écria Guillaume en frémissant de rage. Parlez donc... où
+est-il?
+
+— Il a emmené la fille quelque part où vous ne les trouverez jamais!
+répondit Raguet avec malice. Bonsoir, mes chers monsieurs! Que le bon
+Dieu vous assiste!
+
+Et, faisant un mouvement imprévu d’une vigueur dont sa frêle échine
+n’eût jamais paru susceptible, il se dégagea de l’étreinte convulsive de
+Guillaume, et fit quelques pas en avant en se secouant comme un loup qui
+s’échappe d’un piège.
+
+— Voulez-vous un louis, deux louis, pour dire la vérité? s’écria le
+calme et prudent M. Harley en le rejoignant avec promptitude.
+
+— Cinquante francs pour votre part et autant pour la part de votre
+compagnon, je ne demande pas mieux!... Mais vous dire où sont les
+amoureux, ça ne vous y mène pas, à moins que vous ne connaissiez le
+pays; et encore faut-il avoir passé par nos chemins plus de cent fois
+pour ne pas se tromper.
+
+— Conduisez-nous, vous aurez cent francs.
+
+— Oh! cent francs pour me déranger comme ça de ma route! un homme d’âge
+comme moi! Nenni, Monsieur, vous n’y pensez pas.
+
+— Dites donc ce que vous voulez, et marchez devant!
+
+— Ça vaudrait bien le double!
+
+— Va pour le double; et si vous dites la vérité, vous aurez encore
+quelque chose de plus. Mais nous ne voulons pas être trompés, et
+n’espérez pas nous faire tomber dans un guet-apens. Nous sommes armés,
+et nous nous méfions.
+
+— Ça veut dire que vous avez peur! Eh bien! moi aussi j’ai peur... Les
+loups ont peur des hommes, les hommes ont peur du diable; tout le monde
+a peur dans ce monde.
+
+— De quoi avez-vous peur?
+
+— D’être trompé aussi. Si, au lieu de me payer, vous me montrez vos
+pistolets! Je voudrais savoir vos noms afin d’aller vous réclamer mon
+argent demain chez vous si vous ne me tenez pas parole ce soir.
+
+— Cet homme se joue de nous, dit Guillaume à son ami. Il est impossible
+que Jeanne ne soit pas seule, Arthur; débarrassez-vous de ce mendiant,
+et passons outre.
+
+Quand Raguet vit hésiter M. Harley, il se ravisa. Il savait trop à qui
+il avait affaire pour craindre la banqueroute, et sa méfiance n’était
+qu’un jeu de son esprit méprisant et railleur.
+
+— Écoutez, dit-il, il y a du danger pour moi là dedans; pour plus de
+deux cents francs de danger, bien sûr! Mais ça m’est égal, je vous
+retrouverai bien, et je vous ferai honte devant le monde si vous ne me
+récompensez pas honnêtement. Allons! en route! venez par ici.
+
+Et il prit le chemin de Lavaufranche, qu’il gardait depuis une
+demi-heure comme une sentinelle vigilante.
+
+— Je vous assure que ce scélérat nous égare, dit Guillaume à sir
+Arthur. Il nous attire dans quelque repaire de bandits, et tout cela ne
+peut que nous retarder.
+
+— Essayons toujours! dit M. Harley.
+
+— Allons, mes maîtres, dit Raguet, vous n’avancez guère, et pourtant
+vous avez huit jambes à votre service.
+
+— C’est vous qui ne marchez pas, dit l’Anglais. Indiquez-nous le
+chemin, au lieu de nous retarder en vous traînant comme une grenouille
+devant nos chevaux.
+
+— Vous croyez, Monsieur? dit Raguet en déposant sa besace sous une
+grosse pierre, où il était sûr de la retrouver, car elle était marquée
+d’une croix et sanctifiait ainsi le _carroir_ maudit des quatre chemins,
+lieux toujours consacrés au sabbat et hantés par le diable quand ils ne
+sont pas préservés par le signe de la religion.
+
+Et aussitôt le mendiant courbé se redressa; le vieillard languissant
+parut avoir chaussé des bottes de sept lieues, et il se mit à courir
+devant les cavaliers avec tant de légèreté, que les chevaux avaient de
+la peine à le suivre.
+
+Quand il fut arrivé au pied de la montagne de Montbrat, il s’arrêta :
+
+— C’est ici, Messieurs, dit-il, et vous allez me payer ou je réveille
+le monde de la métairie, et vous n’arriverez pas comme vous voudrez à la
+porte du château à M. Marsillat.
+
+— Marsillat! s’écria Guillaume reconnaissant enfin la ruine où il était
+venu autrefois déjeuner avec le jeune licencié en droit.
+
+Et il gravit le sentier de la montagne au grand galop, tandis que sir
+Arthur comptait à Raguet douze pièces d’or, sans lâcher la crosse d’un
+pistolet qu’il avait tenu armé durant cette course, à tout événement.
+
+— Maintenant lâchez ma bride, ou je vous fais sauter la cervelle,
+dit-il au vagabond en lui remettant son salaire.
+
+Raguet vit scintiller dans l’ombre l’or de l’Anglais et l’acier de son
+arme. Il obéit, palpa et compta lestement ses louis, puis s’élançant sur
+ses traces :
+
+— Vous trouverez la clef du cadenas dans la cour, dit-il, dans la
+première pierre à droite, sans cela vous n’arriveriez pas. La tourelle
+est à main droite aussi; dans le préau il y a un couloir, et puis une
+seule porte, qui n’est pas si solide qu’elle en a l’air. Vous m’avez
+bien payé, je suis content. Marsillat est un _chétit_ qui laisserait
+mourir un homme de faim à sa porte. Si vous me vendez à lui je suis un
+homme mort; mais vous aurez de mes nouvelles auparavant.
+
+Et il disparut.
+
+Arthur eut bientôt rejoint Guillaume. Maître de lui-même, il arrêta le
+jeune homme à la porte du château.
+
+— Ami, lui dit-il, qu’allez-vous faire? Il se peut qu’on nous ait
+trompés; cela est même fort probable. Quelle apparence que Marsillat ait
+entraîné Jeanne du chemin de Toull jusqu’ici malgré elle? Et vous ne
+supposez pas que cette noble créature ait suivi volontairement le
+ravisseur! D’ailleurs, croyez-vous donc Marsillat capable d’un forfait?
+
+— Je le crois capable de tout! Hâtons-nous, Arthur; un pressentiment me
+dit que Jeanne est ici, et qu’elle y est en danger.
+
+— Et cependant cela n’est guère croyable. Calmez-vous donc, Guillaume,
+et cherchons un prétexte pour nous présenter ainsi à pareille heure et à
+l’improviste chez votre ami.
+
+— Lui, mon ami! il ne le fut jamais, le lâche!
+
+— Cher Guillaume, la jalousie vous transporte et vous égare. Marsillat
+est peut-être fort innocent. Dans tous les cas, le sang-froid est ici
+nécessaire. De quel droit allons-nous faire une visite domiciliaire à
+main armée chez un homme avec lequel nous n’avons jamais eu que de
+bonnes relations? Guillaume, je crois, j’ose dire que Jeanne m’est au
+moins aussi chère qu’à vous, que son honneur m’est plus sacré que le
+mien propre... Et pourtant, je ne puis, sur la parole d’un bandit, me
+décider à venir follement la demander ici le pistolet au poing. Je n’ai
+pas hésité à suivre ce vagabond, je n’hésite pas non plus à chercher
+Jeanne jusque dans la demeure de M. Marsillat, mais je voudrais que tout
+cela se passât suivant les lois de l’honneur, de la bienveillance et de
+l’équité.
+
+— Arthur, dit Guillaume en pressant fortement le bras de son ami, il
+m’est impossible d’être calme, ma tête brûle et mon sang bout dans mes
+veines... et pourtant je ne suis pas jaloux de Jeanne, et je ne suis pas
+amoureux d’elle... du moins, je ne le suis plus... je ne l’ai peut-être
+jamais été... C’était une erreur de mon imagination, un instinct sacré
+qui parlait en moi à mon insu! Arthur, vous seul au monde pouvez et
+devez recevoir cette confidence, car vous voulez et devez être l’époux
+de Jeanne... Jeanne est la fille de mon père! Jeanne est ma sœur...
+Jugez maintenant si j’ai le droit de la chercher jusque dans les bras de
+Marsillat, et si mon devoir n’est pas de la disputer à un infâme les
+armes à la main!
+
+M. Harley, étourdi un instant de cette révélation, reprit vite son
+sang-froid et sa présence d’esprit.
+
+— Guillaume, dit-il, laissez-moi parler le premier, laissez-moi faire,
+et maîtrisez vous, quoi qu’il arrive.
+
+Il mit pied à terre, chercha la clef que Raguet lui avait indiquée, et
+ouvrit le cadenas. Voulant empêcher son jeune ami d’agir le premier, il
+le laissa prendre à gauche pour faire le tour du préau, et se dirigea,
+sans l’avertir, vers la tourelle. Il pénétra dans le couloir, se heurta
+contre Finaud, qui grattait patiemment à la porte depuis une heure,
+colla son oreille contre cette porte, et entendit la voix retentissante
+de Marsillat qui prononçait avec énergie ces paroles :
+
+— N’importe, Jeanne! malgré toi! Tu ne seras pas damnée pour un baiser!
+
+Et des pas précipités résonnèrent dans la voûte sonore. Arthur entendit
+comme deux mains qui se jetaient sur la porte avec détresse et qui
+cherchaient à l’ébranler.
+
+— Laissez-moi, monsieur Léon, vous me faites peur, dit en même temps la
+voix altérée de Jeanne. Si c’est pour jouer, c’est bien cruel; j’aime
+mieux me tuer que de plaisanter avec ces choses-là.
+
+C’est alors que M. Harley, pour distraire Marsillat de ses desseins
+coupables, frappa brusquement à la porte, avec une énergie peu commune.
+Guillaume était déjà derrière lui.
+
+— Ah! merci, mon bon Dieu! s’écria Jeanne; voilà du monde pour vous
+faire honte, monsieur Léon.
+
+— Jeanne, dit Marsillat à voix basse, tais-toi, ou tu es morte!
+
+— Oh! tuez-moi si vous voulez, dit Jeanne, je ne me tairai pas.
+
+Mais elle se tut cependant en entendant Marsillat armer son fusil de
+chasse qu’il venait de tirer de l’étui à la hâte, et dont il dirigea le
+canon vers les assiégeants.
+
+— Jeanne, dit-il en parlant toujours à voix basse, le premier qui
+entrera ici malgré moi le paiera cher!... Si tu as le malheur de dire un
+mot, de faire un cri, un mouvement... j’ouvre... et je tue!...
+
+— Monsieur Marsillat, répondit Jeanne du même ton, pour l’amour du bon
+Dieu, ouvrez tranquillement. Je ne dirai rien, je ne me plaindrai pas de
+vous. Ne faites pas de malheur; je ne demande qu’à sortir sans qu’on
+fasse attention à moi, et je ne dirai jamais que vous avez voulu me
+faire peur.
+
+On frappait toujours à la porte, et si fort qu’on l’ébranlait sur ses
+gonds. Mais comme on ne disait rien encore, Marsillat pensa sérieusement
+que ce ne pouvait être que des voleurs. Il le fit entendre à Jeanne, et
+lui dit de se retirer dans l’alcôve, dans la crainte d’une balle.
+
+— Si c’est des voleurs, dit Jeanne, je vous aiderai bien à vous
+défendre, monsieur Léon. Je ne suis pas peureuse. Pourvu que je sorte
+après, c’est tout ce qu’il me faut.
+
+— Eh bien! ma brave fille, dit Marsillat, avec résolution et
+sang-froid, prends mon autre fusil qui est accroché au mur, là,
+au-dessus de la cheminée, et tiens-toi derrière le battant de la porte
+pour me le passer, quand j’aurai fait feu du premier. Qui va là?
+ajouta-t-il à haute voix, que demandez-vous?
+
+— Ouvrez, monsieur Marsillat, dit sir Arthur, j’ai à vous parler pour
+une affaire importante et très pressée.
+
+— Oh! oh! mon maître, répondit Marsillat; vous parlez bien haut et vous
+frappez bien fort! Est-ce là votre manière de réveiller les gens?
+Donnez-moi le temps de m’habiller. Toi, dit-il rapidement à Jeanne,
+cache-toi derrière les rideaux de mon lit, si tu ne veux pas que je
+fasse sauter les dents à ton jaloux d’Anglais.
+
+— Moi! que je me cache derrière votre lit? répondit Jeanne. Oh! non,
+Monsieur, jamais! je ne veux pas me cacher.
+
+— Comme tu voudras, dit Marsillat. Tu n’en passeras pas moins pour ma
+maîtresse, et tu vas voir ce qui en résultera! A ton aise, ma mignonne!
+
+— Eh bien! monsieur Harley! reprit-il à haute voix, quand vous serez
+las de caresser ma porte à coups de poing, vous me le direz! Je vous
+avertis que je ne suis pas seul! et que je ne vous ouvrirai pas. Allez
+m’attendre dans le préau, et à distance, je vous prie. J’irai savoir ce
+qu’il y a pour votre service.
+
+— Vous ouvrirez, Monsieur, s’écria Guillaume, incapable de se contenir
+plus longtemps, et vous nous épargnerez la peine d’enfoncer la porte.
+
+— Ah! ah! vous êtes deux? reprit Marsillat d’un ton froid et méprisant.
+Eh bien! cassez la porte, mes maîtres, si le cœur vous en dit. J’ai
+quatre balles à votre service, car je n’entends pas vous laisser voir ma
+maîtresse.
+
+— Ce sera donc un combat à mort! s’écria Guillaume, car nous sommes
+armés aussi, et nous voulons entrer.
+
+Et il secoua la porte d’une main exaspérée par la colère.
+
+Marsillat, voyant la porte fléchir et le pêne sortir de la muraille
+fraîchement recrépie, renonça à l’idée de se défendre. Il lui paraissait
+indigne de lui de se venger d’un enfant jaloux, autrement que par le
+mépris et le ridicule. Il recula pour laisser tomber la porte, et
+chercha Jeanne dans l’obscurité pour la préserver de toute atteinte.
+Mais Jeanne avait disparu comme par enchantement. Il crut qu’elle avait
+pris le parti de se cacher derrière le lit, et il allait s’en assurer
+lorsque la porte tomba avec fracas. Sir Arthur s’élança le premier, les
+mains vides, et faisant à Guillaume un rempart de son corps, malgré la
+fureur impétueuse du jeune homme, qui s’efforçait de le dépasser, et qui
+avait un pistolet dans chaque main.
+
+— Très bien, Messieurs, à merveille! dit Marsillat. Je pourrais vous
+recevoir comme des brigands, puisqu’il vous plaît de mettre en commun
+vos transports jaloux, et de venir violer indécemment et grossièrement
+mon domicile. Mais j’ai pitié de votre ridicule conduite, et je vous en
+demande à l’un et à l’autre une réparation plus loyale et plus brave que
+l’assassinat, deux contre un, à tâtons!
+
+— Tout de suite, si vous voulez. Monsieur, s’écria Guillaume. La lune
+se lève, et votre cour est assez vaste pour que nous puissions prendre
+la distance convenable.
+
+— Non, Messieurs, demain, dit Marsillat; j’ai ici une femme que je ne
+veux pas effrayer davantage. Je serai calme jusqu’à ce que vous m’ayez
+fait l’honneur de vous retirer.
+
+— Nous ne nous retirerons pas sans vous avoir engagé et persuadé,
+j’espère, de laisser sortir cette femme de chez vous, dit très
+froidement M. Harley; car nous savons, monsieur Marsillat, qu’elle est
+ici contre son gré.
+
+— Vous en avez menti, s’écria Léon; et puisque vous me forcez à la
+défensive, je vous déclare que vous n’approcherez pas de mon lit aussi
+facilement que de ma porte.
+
+— Jeanne! s’écria Guillaume, sortez de l’endroit où vous êtes cachée,
+répondez!... Ne craignez rien, nous venons pour vous défendre.
+
+— Vous voyez, Messieurs, dit Léon avec ironie, que la personne qu’il
+vous plaît d’appeler Jeanne n’est point ici, ou que, si elle y est, elle
+ne désire pas beaucoup votre protection, car elle ne répond pas.
+
+— Si elle ne répond pas, s’écria Guillaume, c’est qu’elle est évanouie
+ou morte; mais que vous l’ayez outragée ou assassinée, elle n’en sera
+pas moins arrachée d’ici, fallût-il à l’instant même châtier en vous le
+dernier des scélérats et des lâches.
+
+La lune commençait à monter au-dessus des collines de l’horizon, et le
+vent frais qui accompagne souvent le lever de cet astre balayait les
+nuages devant lui. La clarté pénétrait dans l’intérieur de la tourelle,
+et sir Arthur, dont la vue était aussi claire et aussi nette que le
+jugement, s’était déjà assuré que le lit n’avait pas été dérangé, que
+les rideaux étaient ouverts, qu’il n’y avait dans cette petite pièce, de
+construction antique, aucune armoire, aucun cabinet où Jeanne pût être
+cachée. Elle était donc sortie furtivement au moment où Guillaume et lui
+s’étaient précipités dans la chambre : elle avait dû profiter de ce
+premier moment de trouble pour s’esquiver adroitement. Ces réflexions
+rendirent à sir Arthur le calme qui commençait à l’abandonner.
+Guillaume, dit-il au jeune baron, ne vous laissez pas dominer ainsi par
+le soupçon et la crainte. Jeanne n’est point ici, elle s’est enfuie déjà
+dans le préau; allez la rejoindre et laissez-moi parler avec M.
+Marsillat.
+
+— Jeanne ne sait pas mentir, Jeanne me dira la vérité, s’écria
+Guillaume en s’élançant dehors. Malheur à vous, Marsillat, si son
+témoignage vous condamne!
+
+— Monsieur Marsillat, dit Arthur lorsqu’il fut seul avec lui, je ne me
+permettrai pas de qualifier votre conduite, car j’ignore par quels
+artifices vous avez pu décider Jeanne à venir ici. Mais je sais qu’elle
+en est sortie pure, et j’aime à croire que vous espériez la convaincre
+sans avoir l’intention de lui faire violence.
+
+— Faites-moi grâce de vos commentaires sur ma conduite et mes
+intentions, Monsieur, répondit Léon. Je n’ai de comptes à rendre à
+personne, et c’est vous qui avez à m’expliquer votre propre conduite et
+vos propres intentions. J’attends de vous de promptes excuses ou une
+prochaine réparation.
+
+— Si j’avais agi légèrement, dit M. Harley, si j’étais entré ici sans
+la certitude d’y trouver Jeanne, si je ne l’avais entendue protester
+contre vos entreprises, enfin si je m’étais trompé, je vous ferais
+toutes sortes d’excuses, et je n’attendrais pas pour vous l’offrir, que
+vous demandiez une réparation. Mais j’ai écouté à votre porte, j’ai fait
+cette action pour la première et, j’espère, pour la dernière fois de ma
+vie. Je n’en ai pas de honte; car je suis en droit, maintenant, de
+défendre l’honneur d’une pauvre fille contre vos criminelles et
+indécentes vanteries. Cependant, comme je ternirais ce précieux honneur
+à vos yeux en m’en déclarant légèrement le champion, je suis bien aise
+de vous faire connaître à quel titre je suis intervenu ici entre Jeanne
+et vous.
+
+— Oui, dit Marsillat avec un rire amer, c’est précisément cela que je
+désirerais savoir. Quel droit avez-vous plus que moi sur une très belle
+fille que vous ne voulez certainement pas épouser, puisque vous êtes
+marié?
+
+— Marié, moi? Qui vous a fait ce conte ridicule! On vous a trompé,
+Monsieur; je suis libre, et mon intention est de demander Jeanne en
+mariage, même après l’épreuve délicate qu’elle a subie ici, même au
+risque du ridicule que vous avez certainement l’intention de déverser
+sur moi à cette occasion. Ne soyez donc pas étonné que, comme prétendant
+à la main de Jeanne, je vienne la soustraire à vos outrages. Je ne
+serais pas entré chez vous de moi-même, avec effraction. J’aime à croire
+qu’après avoir un peu parlementé, vous m’auriez ouvert cette porte que
+l’impétuosité de notre jeune ami a brisée malgré moi. Mais Guillaume
+était poussé par une exaltation qui est au fond de son caractère, et par
+un sentiment d’indignation et de sollicitude, j’oserais dire paternelle.
+Il venait, à titre de parrain, c’est-à-dire d’unique protecteur et
+d’unique parent adoptif de l’orpheline, de m’accorder sa main et de me
+constituer son défenseur. Je sais, Monsieur, que tout ceci vous paraît
+fort ridicule, et je sais à quel sarcasme je me livre en vous parlant
+avec cette franchise : c’est pour cela que, vous considérant dès
+aujourd’hui comme l’ennemi de mon repos et de mon honneur, dans le
+passé, dans le présent et dans l’avenir, je vous prie de m’assigner le
+jour et l’heure où il vous plaira de me donner satisfaction.
+
+— Ainsi, Monsieur, vous l’agresseur, vous vous posez en homme offensé
+et provoqué, parce qu’il vous plaît d’épouser la fille que le petit
+baron n’a pas eu l’esprit de séduire? C’est admirable! J’accepte le rôle
+que vous m’attribuez : pourvu que je me batte avec vous, c’est tout ce
+que je demande.
+
+— Prenez-le comme vous voudrez, Monsieur; je vous laisse le choix des
+armes et tous les avantages du duel. Je vous prie seulement de le fixer
+à demain matin.
+
+— Non, Monsieur, je plaide après-demain une cause d’où dépendent
+l’honneur et l’existence d’une famille estimable. Nous sommes
+aujourd’hui lundi. Je pars au point du jour pour Guéret. Nous remettrons
+la partie à mon retour, c’est-à-dire à mercredi matin.
+
+— C’est convenu, Monsieur, et j’espère que jusque-là vous n’exigerez ni
+n’accorderez aucune autre promesse de réparation.
+
+— Je vous comprends, Arthur, dit Marsillat avec la bienveillance d’un
+homme parfaitement calme et courageux. Vous voulez soustraire votre
+jeune ami à mon ressentiment. Engagez-le à rétracter les injures dont il
+lui a plu de me gratifier tout à l’heure, et je vous promets de les
+pardonner.
+
+— C’est ce que je n’obtiendrais jamais de lui, Monsieur, et je
+n’essaierai même pas. Mais votre ressentiment doit se contenter pour le
+moment d’un duel, et votre honneur sera satisfait si j’y succombe.
+
+— Je sais que Guillaume est un enfant, et je lui ai donné assez de
+leçons de tir et d’escrime pour ne pas désirer une partie que je
+jouerais contre lui à coup sûr. Comptez donc sur ma générosité, et
+obtenez, du moins pour ce soir, qu’il ne me pousse pas à bout.
+
+— Comme je ne puis répondre de rien à cet égard, ayez l’obligeance de
+ne pas vous exposer davantage à l’emportement de ce jeune homme; je vais
+le rejoindre et l’emmener. Veuillez, je vous en supplie, ne pas sortir
+de cette chambre.
+
+— Allons, je vous le promets, Arthur; mais nous ne convenons ni du lieu
+ni des armes?
+
+— Vous en déciderez. J’attends un billet de vous demain matin, et je me
+conformerai à vos intentions. Je ne suis exercé à aucun genre de combat,
+le choix m’est donc indifférent.
+
+— Diable! votre aveu me fâche! je suis aussi fort à l’épée qu’au
+pistolet.
+
+— Je le sais; tant mieux pour vous.
+
+— Nous tirerons au sort!
+
+— Comme il vous plaira!
+
+M. Harley salua Léon, et s’éloigna à la hâte. Guillaume revenait vers la
+tour avec agitation. Il était seul.
+
+— Arthur, s’écria-t-il, Jeanne est introuvable. J’ai cherché dans
+toutes ces ruines. Elle ne peut être que dans la tour. Marsillat l’a
+cachée quelque part. Il faut qu’elle soit bâillonnée ou mourante! Il y a
+là un crime affreux. Laissez-moi! laissez-moi rentrer! J’étranglerai ce
+scélérat. Je lui arracherai la vérité; je briserai tout dans son repaire
+infâme!
+
+— Non, Guillaume, non! dit M. Harley. J’ai tout observé, son maintien,
+sa voix, et tous les détails de sa demeure. Le chien de Jeanne est entré
+avec nous dans la tour, et il n’y est plus, je ne le vois pas ici. Il
+m’a semblé que je l’entendais aboyer et hurler dehors pendant que je
+parlais avec Léon. Jeanne s’est enfuie, n’en doutez pas. Nous allons la
+retrouver en chemin.
+
+— Votre confiance est insensée, Arthur! Si Jeanne est ici, nous la
+laissons au pouvoir de ce misérable! Non, non, je ne sortirai pas d’ici
+sans elle!
+
+— Tenez, dit Arthur en lui montrant le portail sombre de l’antique
+forteresse, ne voyez-vous pas là quelqu’un debout! c’est Jeanne, à coup
+sûr!
+
+Et ils s’élancèrent vers la herse, où une ombre venait en effet de
+glisser rapidement.
+
+Mais ce n’était pas Jeanne. C’était Raguet, le Bridevache, qui leur
+faisait signe de le suivre.
+
+-----
+
+[24] _Dessoubrer_, déchirer.
+
+
+ XXIV
+ MALHEUR
+
+Raguet marchait en regardant derrière lui avec précaution, et il
+s’empressa d’attirer Guillaume et son ami au dehors.
+
+— Vous cherchez la fille, dit cet espion vigilant, et sans moi vous ne
+la trouverez jamais. Combien me donnerez-vous pour ça?
+
+— Ce que tu voudras, l’ami! répondit Guillaume. Tu ne nous a pas
+trompés, nous ne compterons pas avec toi.
+
+— Si fait, mon garçon, comptez! comptez! dit Raguet en tendant son
+chapeau.
+
+Guillaume prit une poignée d’argent dans sa poche et la jeta dans le
+chapeau crasseux du mendiant, sans compter, en effet.
+
+— Ça va bien, la nuit n’est pas mauvaise, dit Raguet; _z’enfants_,
+venez avec moi.
+
+Et il les conduisit, le long des murs extérieurs du vieux château,
+jusqu’à un endroit où il s’arrêta. Le terrain, formé par les éboulements
+de la ruine, avait été déblayé et creusé en cet endroit, comme pour
+éloigner du sol la fenêtre étroite mais dégarnie de ses antiques
+barreaux de fer, qui éclairait la tourelle consacrée au pied-à-terre de
+Marsillat. On avait rejeté plus loin les terres et les graviers
+amoncelés contre les premiers étages, et cette fenêtre se trouvait ainsi
+élevée à environ vingt-cinq pieds au-dessus d’une sorte de tranchée à
+pic qui n’était que le rétablissement partiel de l’ancien bassin des
+fossés du château. Marsillat, passant souvent les nuits dans ce manoir
+isolé et désert, s’y était fortifié dans son petit coin du mieux qu’il
+avait pu.
+
+— Où nous conduisez-vous? dit Guillaume en voyant Raguet lui indiquer
+le fond de la tranchée du bout de son bâton.
+
+— Elle est là, dit Raguet en parlant très bas et en se cachant derrière
+un monceau de débris pour n’être pas vu de la fenêtre de la tourelle.
+
+Puis il releva son bâton, indiqua cette fenêtre, fit avec son bâton un
+geste de haut en bas, et ajouta avec un accent d’indifférence atroce :
+
+— Il n’y a qu’un petit malheur, c’est que la fille est morte!...
+Allez-y voir, pourtant... Je ne pourrais pas en jurer... Je l’ai bien
+vue tomber, mais je n’ai pas voulu en approcher... pas si bête!... Si
+l’affaire va en justice, on me mettrait encore ça sur le corps.
+
+Et Raguet disparut comme la première fois. Il craignait Marsillat; mais
+ce dernier, qui avait observé, du seuil de la tourelle, la sortie de
+Guillaume et d’Arthur, cherchait Jeanne dans le préau, et se frottait
+les mains à l’idée de la retrouver blottie et tremblante dans quelque
+coin.
+
+Arthur et Guillaume étaient déjà au fond de la tranchée. Plus morts que
+vifs, ils s’agitaient en vain dans l’ombre. Jeanne n’y était pas.
+
+— Grâce au ciel, dit Arthur, cette fois le vagabond nous a trompés.
+
+— Hélas! non, dit Guillaume, car voici la mante de Jeanne! Et il
+ramassa la cape de la jeune fille.
+
+Ils gagnèrent le fond du ravin en suivant la direction de la tranchée,
+cherchant toujours, mais n’osant plus échanger leurs réflexions
+sinistres.
+
+Au fond de ce ravin étroit coule un filet d’eau cristalline qui murmure
+entre les rochers. La source est là qui sort de terre entre de gros
+blocs de pierre blanche, et qui se verse au dehors avec un petit bruit
+de pluie continue. Guillaume courut vers ces bancs de pierre, et fit un
+cri de joie en voyant clairement une femme assise au bord de la source.
+La lune, dégagée des nuages, donnait en plein sur elle. C’était Jeanne
+immobile, pâle comme une morte, mais le sourire sur les lèvres et les
+mains croisées l’une sur l’autre dans une attitude rêveuse et
+tranquille. Finaud était couché à ses pieds.
+
+— Jeanne! s’écria Guillaume, en tombant à genoux auprès d’elle, tu es
+sauvée! Dieu soit mille fois béni!
+
+— Oh! ça n’est rien, rien du tout, mon parrain, dit Jeanne en se
+laissant prendre et baiser les mains. Bonjour, monsieur Arthur! Vous
+voilà donc revenu de votre voyage? Ça va bien, merci.
+
+— Jeanne, Jeanne, d’où viens-tu? Où étais-tu cachée? Tu n’es donc pas
+tombée? dit Guillaume.
+
+— Tombée? Oui, m’est avis que je suis tombée un peu fort... C’est la
+jument à M. Marsillat... Non... je ne sais plus, mon parrain; j’ai dormi
+par terre un peu de temps; mais mon chien m’a tant tiraillée qu’il m’a
+réveillée. Et puis je me suis levée; je n’ai rien de cassé, car j’ai
+marché un bout de chemin. Mais je suis _vannée_ de fatigue, et je me
+suis assise là pour me reposer un brin. Je ne vois plus mes vaches.
+Claudie les aura fait rentrer. Allons, mon parrain, ça doit être l’heure
+de rentrer aussi à la maison.
+
+— Oui, _à la maison_! Bonne Jeanne, ma chère Jeanne, ô ma sœur chérie!
+
+— Votre sœur? Elle est donc là, cette chère mignonne? Je ne la vois
+pas! Dame! Je suis tout étourdie, mon parrain. Je ne sais pas d’où je
+sors.
+
+— Guillaume, dit M. Harley à voix basse, ne la faites pas parler, ne
+lui donnez pas d’émotion. Elle s’est jetée par la fenêtre, cela est
+certain...
+
+Et Arthur, se retournant, regarda en frémissant l’élévation de cette
+fenêtre que l’éloignement faisait paraître plus effrayante encore.
+
+— Quelle chute! dit-il, et quel miracle Dieu a daigné faire pour nous!
+Ceci n’aura pas de suites, j’espère. Mais vous voyez qu’elle n’a pas sa
+tête. Essayons de la faire marcher, et ne la forçons pas à rassembler
+trop vite ses souvenirs. En arrivant à Boussac, il sera prudent de la
+faire saigner.
+
+— Allons-nous-en, pas vrai, mon parrain? dit Jeanne en se levant avec
+aisance. J’ai quasiment peur dans l’endroit d’ici, je ne sais pas
+pourquoi; mais je ne reconnais pas le pays. Sommes-nous dans le pré du
+château? N’avez-vous pas vu le père Raguet?
+
+— Raguet! dit Guillaume, qui se rappela enfin où il avait rencontré le
+vagabond. Non, Jeanne, il n’y a pas de Raguet ici. Viens, ta chère
+mignonne t’attend pour te dire bonsoir avant de se coucher.
+
+Jeanne marcha sans effort, appuyée sur le bras de Guillaume; et Arthur
+ayant été chercher les chevaux qu’il avait attachés à la porte du
+château en arrivant, la prit en croupe sur le sien. Ils regagnèrent la
+route de Boussac, en longeant le vallon de la Petite-Creuse. Guillaume
+reconnaissait le pays, éclairé par la lune; mais ils marchaient au pas,
+le plus lentement possible, sir Arthur craignant de provoquer chez
+Jeanne quelque crise nerveuse, à la suite de l’ébranlement terrible de
+sa chute. Ému, triste et tendre, le bon M. Harley n’osait lui adresser
+la parole que pour lui demander de temps en temps comment elle se
+trouvait.
+
+— Mais je me trouve bien, répondit Jeanne avec surprise. Pourquoi donc
+que vous me demandez ça, monsieur Harley? Je ne suis pas malade.
+
+Jeanne avait perdu la mémoire de toutes ses afflictions. Elle paraissait
+méditer, et cependant l’action de sa pensée n’était plus qu’un rêve
+paisible et doux. La nuit était devenue sereine et la lune brillante.
+Jeanne entendait encore le chant du grillon et de la grenouille verte,
+comme lorsqu’elle avait marché dans la direction de Toull. Mais elle
+tournait le dos cette fois au clocher de son village, et elle ne s’en
+rendait pas compte. Tout flottait devant ses yeux, tout se confondait
+dans ses souvenirs et dans ses affections : la veillée d’autrefois, dans
+les prés du Bourbonnais, la rêverie du matin dans la rosée autour du
+château, ses chèvres d’Ep-Nell, ses vaches de Boussac, le bon curé
+Alain, la chère demoiselle Marie et jusqu’à sa mère Tula, qui n’était
+plus morte dans cet heureux songe qu’elle faisait les yeux ouverts.
+Quelquefois elle penchait sa tête languissante sur l’épaule de sir
+Arthur; et sa pudeur craintive ne s’apercevait pas de la présence de cet
+ami, dont elle sentait vaguement l’influence affectueuse et chaste
+s’étendre sur elle, à son insu.
+
+Lorsque nos trois jeunes personnages arrivèrent au château de Boussac,
+il était plus de minuit. La maison était à peu près déserte. Claudie,
+inquiète et consternée, pleurait seule dans un coin de la cuisine, et
+Cadet n’était pas là pour prendre les chevaux. Il était monté à cheval
+lui-même, sur l’ordre de madame de Boussac, pour chercher Guillaume,
+dont le brusque départ et la longue absence avaient excité les plus
+vives inquiétudes.
+
+— Votre maman a été sur la route de Toull jusqu’à dix heures du soir
+pour vous attendre, dit Claudie au jeune baron. Elle ne fait que de
+rentrer, et mam’selle Marie y est encore avec madame de Charmois.
+
+— J’irai rassurer mademoiselle Marie, dit M. Harley à Guillaume; allez
+consoler votre mère, et recommandez à Claudie de bien soigner Jeanne. En
+passant, j’avertirai le médecin de venir la voir.
+
+— Le médecin est encore dans la maison, dit Claudie. Tu t’es donc
+trouvée _fatiguée_ (malade), ma Jeanne?
+
+— Ça n’est rien, dit Jeanne en l’embrassant.
+
+Madame de Boussac gronda son fils en pleurant. Contre sa coutume,
+Guillaume reçut les tendres reproches de sa mère avec un peu de hauteur
+et d’impatience. Il prétendit qu’il ne savait pas pourquoi depuis
+quelques jours tout le monde voulait lui persuader qu’il était malade;
+il assura qu’il se sentait fort bien, qu’il avait eu la fantaisie, comme
+cela lui était arrivé bien d’autres fois, d’aller voir le lever de la
+lune sur les pierres jomâtres; qu’en chemin il s’était arrêté pour
+causer avec sir Arthur, qu’il avait saisi au passage; puis qu’ils
+avaient rencontré Jeanne qui venait de voir sa tante malade à Toull;
+qu’il avait pris sa filleule en croupe, et qu’il avait eu le malheur de
+la laisser tomber; qu’enfin ils étaient revenus au pas par la route
+d’_en bas_, pour ne pas fatiguer cette pauvre enfant, un peu brisée de
+sa chute.
+
+L’histoire était plus vraisemblable et plus naturelle ainsi que la
+vérité même. Madame de Boussac ne la révoqua point en doute; seulement
+elle fit observer à son fils qu’il était ridicule et déplacé de prendre
+sa servante en croupe; que c’étaient des usages de la petite bourgeoisie
+du pays, fort détestables à imiter. Comme elle paraissait un peu plus
+sensible à cette inconvenance de Guillaume qu’à l’accident de Jeanne,
+Guillaume, irrité, répondit avec un peu d’aigreur que Jeanne était son
+égale de toutes les manières, et qu’il s’étonnait de la différence qu’on
+voulait établir, dans les préjugés du monde, entre une personne et une
+autre. Madame de Boussac trouva qu’il s’insurgeait; elle le gronda,
+pleura encore, et ne put le décider à écouter la fin de sa
+mercuriale. — Chère maman, lui dit-il, il y a une chose qui m’inquiète
+beaucoup plus : c’est l’accident arrivé à ma sœur de lait, à votre
+filleule, à cette amie, à cette enfant de la maison, que je ne pourrai
+jamais traiter de servante ni regarder comme telle, après tous les soins
+qu’elle m’a prodigués dans ma maladie. Vous permettrez que j’aille
+m’informer d’elle, et que je remette à demain notre discussion sur la
+supériorité de mon rang et l’excellence de ma personne. J’ai eu bien
+tort, en effet, de prendre Jeanne sur mon cheval, puisque j’ai eu la
+déplorable maladresse de la laisser tomber. Voilà, je le confesse, la
+seule chose dont je me repente amèrement.
+
+Quelques instants après, madame de Boussac, Guillaume, Marie, Arthur et
+le médecin étaient rassemblés autour de Jeanne, que Marie avait fait
+venir dans sa chambre, et qui s’étonnait de leur inquiétude. Le médecin
+s’en étonnait aussi. Jeanne, ne se rappelant pas d’où elle était tombée,
+et se persuadant que ce qu’elle entendait raconter de son accident était
+la vérité, avait pourtant le souvenir distinct d’être tombée sur ses
+pieds sur la terre fraîchement remuée, puis sur ses genoux, et d’être
+restée _comme endormie_ pendant un temps qu’elle ne pouvait préciser.
+
+— Eh pardieu! ce n’est rien qu’un étourdissement, disait le médecin, la
+surprise, la peur peut-être. Elle ne souffre de nulle part, donc elle ne
+s’est pas fait de mal. Il n’y a donc pas à s’occuper de cela.
+
+— Monsieur, dit sir Arthur en l’attirant à l’écart, la chute est plus
+grave que Jeanne ne peut se la retracer. Lorsque le cheval s’est
+effrayé, il était tout au bord du chemin de Toull, dans l’endroit le
+plus escarpé. Jeanne est tombée d’environ trente pieds de haut, sur le
+gazon à la vérité, mais elle a été évanouie près d’un quart d’heure, et,
+depuis ce temps, elle n’a plus sa tête. Elle sait à peine où elle est,
+et ce qui lui est arrivé.
+
+— Ceci change la thèse, dit le médecin, et je vais la saigner
+sur-le-champ. Une atteinte à la moelle épinière, un déchirement des
+enveloppes du cœur, une commotion cérébrale, sont toujours fort à
+craindre dans ces cas-là.
+
+La saignée pratiquée, Jeanne reprit peu à peu ses couleurs, et
+s’endormit bientôt sur un lit que Marie lui fit dresser à côté du sien.
+Inquiète de sa chère pastoure, comme elle l’appelait, elle ne voulait
+pas la quitter d’un instant. Sir Arthur, plus robuste que Guillaume,
+dont les violentes émotions étaient toujours suivies de grands
+accablements, ne songea même pas à se coucher. Attentif au moindre
+bruit, il vint souvent sur la pointe du pied écouter dans le corridor,
+et il ne se tranquillisa qu’en voyant, à l’aube nouvelle, Jeanne sortir
+fraîche et matinale de la chambre de sa _mignonne_ pour aller respirer
+l’air des champs. Jeanne crut qu’il venait de se lever aussi; et
+persistant à le croire marié, ne sentant plus aucune méfiance contre
+lui, elle lui accorda une franche poignée de main en le remerciant de
+tout ce qu’il avait fait pour elle.
+
+— Est-ce que vous vous souvenez de tout? lui demanda-t-il.
+
+— Oui, oui, Monsieur, je me souviens bien de tout, ce matin. Mais c’est
+égal, il faudra toujours dire comme vous avez dit hier soir; ça arrange
+tout, et ça sauve M. Marsillat d’une vilaine histoire.
+
+— Jeanne, vous pardonnez donc à ce méchant homme?
+
+— Dieu ordonne de tout pardonner, et d’ailleurs, M. Marsillat n’est pas
+méchant. Il a voulu rire un peu sottement avec moi. Vous savez, c’est un
+garçon qui a de vilaines manières : il veut toujours embrasser les
+filles. Moi, ça ne me convenait pas, et je vous réponds que je l’aurais
+bien fait finir. Je suis plus forte qu’il ne croit, et il ne m’aurait
+jamais embrassée. Mais il s’amusait à m’enfermer dans sa chambre et à me
+faire toutes sortes de contes pour m’empêcher de sortir. On aurait dit
+qu’il voulait faire mal parler de moi en me gardant là toute la nuit.
+Aussi quand j’ai reconnu votre voix et celle de mon parrain, j’ai été
+bien contente. Mais ne voilà-t-il pas qu’il a fait comme s’il voulait
+vous tuer tous les deux à cause de moi? Il a pris son fusil, et il m’a
+dit : « Si tu ne veux pas paraître d’accord avec moi pour être ici, je
+vas casser la tête à l’Anglais. » Je ne voulais pas qu’il fît un
+malheur; il paraissait comme fou dans ce moment-là, et ce que vous lui
+disiez à travers la porte le fâchait tant, qu’il me disait des paroles
+très dures et très méchantes. Alors, d’un côté, la peur qu’il ne fît un
+mauvais coup dans la colère; d’un autre côté, la honte d’être trouvée là
+par vous, et de ne pouvoir pas me défendre de ce qu’il vous dirait
+contre moi, tout cela m’a décidée à sauter par la fenêtre. Il y avait
+bien juste la place pour passer mon corps; mais, en me forçant un peu,
+j’en suis venue à bout. Il m’avait bien dit que je me tuerais; mais
+j’aimais mieux me tuer que de faire tuer mon parrain et vous.
+D’ailleurs, c’étaient des menteries, tout ça. Il ne voulait pas vous
+faire de mal, j’en suis bien sûre à présent, et sa fenêtre n’était déjà
+pas si haute, car je ne me suis point fait de mal, et si on ne m’avait
+pas _faiblessée_ en me tirant du sang, je serais comme à l’ordinaire.
+C’est égal, je suis bien contente que tout ça soit fini, et je m’en vas
+aux champs. J’ai été simple de croire à toutes les folies qu’on m’a
+dites hier. Je vois bien que mon parrain et ma marraine sont toujours
+bons pour moi, et que ma chère mignonne m’aime toujours. Il n’y a que
+madame de Charmois qui me haïsse. Je ne sais pas pourquoi; je l’ai
+toujours servie de mon mieux, elle et sa demoiselle.
+
+Sir Arthur voulut faire raconter à Jeanne ce qui s’était passé entre
+elle et madame de Charmois; mais il lui fallut le deviner aux réponses
+timides et incomplètes de la jeune fille, trop pudique et trop fière
+pour rapporter les termes dont s’était servie la comtesse pour
+l’outrager.
+
+— Ma chère, disait à cette dernière madame de Boussac, en prenant le
+chocolat avec elle dans sa chambre à coucher, où la sous-préfette, un
+peu parasite par-dessus le marché, vint la relancer de bonne heure, vous
+n’avez réussi à rien. Je ne sais pas ce que vous avez imaginé de dire à
+Guillaume hier soir, mais votre secret n’a pas eu le sens commun.
+Guillaume est plus amoureux que jamais de Jeanne. Mes enfants se sont
+pris tous deux pour cette fille d’une passion ridicule. Vous voyez que
+Guillaume a couru après elle comme un fou. Elle a failli se casser le
+cou, ce qui a augmenté le délire de mon fils. Ma fille va jusqu’à la
+faire coucher dans sa chambre! Si je me permets une observation, ces
+enfants, exaltés je ne sais vraiment à quel propos, sont tout prêts à
+entrer en révolte contre moi, et, qui pis est, contre toute la société.
+Ils me jettent à la tête les services et les vertus de Jeanne; moi, je
+suis faible, et au fond je l’aime, cette Jeanne. Je n’oublierai jamais
+qu’elle m’a sauvé mon fils. Quand vous l’avez chassée hier, j’étais
+furieuse contre vous. Ce matin je crois que je le suis encore un peu;
+car vous avez fait du mal à tous sans remédier à rien.
+
+— Que fait Guillaume ce matin? demanda d’un air de triomphe paisible la
+grosse sous-préfette.
+
+— Il dort.
+
+— A neuf heures du matin, il dort encore? Et cette nuit, a-t-il dormi?
+
+— Parfaitement, à ce que m’assure Cadet, qui a passé la nuit dans sa
+chambre à son insu, par mon ordre.
+
+— Eh! reprit la Charmois, s’il dort si bien, il est donc guéri de son
+amour!
+
+— Vous l’espérez?
+
+— Je vous en donne ma parole d’honneur, je lui ai dit hier des mots
+magiques. Il a couru après Jeanne, c’est tout simple; il la traite comme
+son égale, cela devait être; il veut qu’on la chérisse et qu’on la
+respecte, je m’y attendais. Mais il n’est plus amoureux, et il épousera
+Elvire quand nous voudrons.
+
+— Je ne vous comprends pas.
+
+— Vous ne devinez pas? allons, il faut vous aider. La nourrice de
+Guillaume était servante ici dans la maison, avant votre mariage. Elle
+était belle, je m’en souviens; elle était peut-être sage, je ne m’en
+soucie guère; vous fûtes jalouse d’elle au bout de deux ou trois ans de
+ménage; vous pouviez avoir tort... Mais enfin Jeanne aurait pu être la
+fille de votre mari, et se trouver la sœur de Guillaume.
+
+— Juste Dieu! c’est là le conte que vous avez fait à mon fils?
+
+— Pourquoi non?
+
+— Mais c’est absurde! mais c’est faux! M. de Boussac était à l’armée et
+n’avait jamais vu Tula avant la naissance de Jeanne.
+
+— Qu’est-ce que cela me fait? Qui donc ira donner ces renseignements
+exacts à Guillaume? Il est trop délicat pour aller aux informations. Je
+n’ai dit qu’un mot, un demi-mot, et il a deviné.
+
+— Mais vous calomniez la mémoire d’une honnête créature!
+
+— L’honneur de la mère Tula? Le grand mal! Vous voilà comme vos
+enfants, ma chère!
+
+— Mais vous chargez d’une faute le père de Guillaume! Vous faites
+descendre mon mari dans l’estime de son fils!
+
+— Pourquoi donc? Est-ce que l’honneur d’un homme tient à ces choses-là?
+Si j’avais fait passer Jeanne pour votre fille, ce serait bien
+différent. Mais, dans mon hypothèse, tout s’adaptait à merveille à la
+situation de Guillaume. J’ai fait de la poésie, de l’éloquence
+là-dessus. Le sujet prêtait : Guillaume amoureux d’une paysanne!... son
+père pouvait bien l’avoir été. Guillaume cédant à sa passion!... son
+père y avait cédé. La morale était que de ces amours-là résultent de
+pauvres enfants qui sont élevés dans la domesticité, qui tombent un jour
+ou l’autre dans la misère, qui sont exposés à se dégrader, à rencontrer
+leurs frères, et à devenir l’objet de passions incestueuses... Là-dessus
+Guillaume s’est écrié : « Merci, merci, Madame! en voilà bien assez. Je
+suis guéri; vous m’avez rendu un grand service. Mais que ma mère
+l’ignore toujours; qu’elle croie à la sagesse de mon père. Pauvre père!
+de quel droit le blâmerais-je, quand moi j’ai failli l’imiter, etc.,
+etc. » Eh bien! Zélie, riez donc un peu, et faites-moi compliment!
+
+Madame de Boussac ne se fit pas beaucoup prier pour rire, et finit par
+admirer et par remercier la Charmois.
+
+— Si je vous approuve, lui dit-elle, c’est à condition pourtant que
+vous me promettez de désabuser bientôt Guillaume, en lui déclarant que
+vous étiez dans l’erreur sur sa prétendue parenté avec Jeanne.
+
+— Bien! bien! dit la Charmois, quand il sera le mari d’Elvire et quand
+Jeanne sera bien loin, bien loin. Si, au contraire, vous la gardez ici,
+comptez que Guillaume se croira toujours son frère, que je fournirai des
+preuves, des témoins, s’il le faut.
+
+— Vous avez le diable au corps! dit madame de Boussac.
+
+Cependant Guillaume, en s’éveillant, sonna pour demander des nouvelles
+de Jeanne. Sa surprise fut grande quand il apprit qu’elle gardait ses
+vaches comme si de rien n’était. Il courut chez sa sœur, et lui parla
+ainsi :
+
+— Marie, il faut que le rêve de bonheur de notre ami se réalise enfin.
+Il faut aussi que le sort de Jeanne soit élevé à la hauteur de son âme.
+Jusqu’à présent Harley a été timide, Jeanne méfiante ou incrédule, et
+nous, Marie, nous avons été faibles et irrésolus. Il est temps de sortir
+de notre neutralité. Il est temps de travailler ouvertement et
+activement à rapprocher ces deux cœurs faits pour se comprendre, et ces
+deux existences qui, à les voir sans préjugé, semblent faites l’une pour
+l’autre.
+
+— Tu me fais trembler, répondit Marie; je ne comprends rien à ce qui
+s’est passé hier; car j’ai appris, par hasard, mais de source certaine,
+que la tante de Jeanne n’a pas été malade. C’était donc un prétexte pour
+nous quitter. Il faut que quelque chose lui ait déplu en nous et l’ait
+fait amèrement souffrir. Il me semble que ce sont tous ces bruits de
+mariage qui ont circulé malgré nous, et qui lui sont revenus, qui
+causaient sa résolution de nous abandonner. Tu as eu le pouvoir de nous
+la ramener. Béni sois-tu, ami! car je sens que je ne pourrais plus vivre
+sans Jeanne. Je l’aime, Guillaume, je l’aime comme si elle était notre
+sœur! Et si tu veux que je te le dise, hier soir, en vous attendant avec
+anxiété, il m’est passé par la tête mille désirs romanesques, mille
+rêveries insensées. Croirais-tu que, malgré moi, je me surprenais à
+méditer le projet de quitter le monde, de dépouiller ce rang qui me
+pèse, de m’enfuir au désert, de chausser des sabots, et d’aller garder
+les chèvres avec Jeanne sur les bruyères d’Ep-Nell? Oui, j’ai fait ce
+doux songe, et je ne jurerais pas de ne jamais le réaliser, s’il me
+fallait vivre ici, loin de ma belle pastoure, de ma _Jeanne d’Arc_, de
+l’héroïne de tous les poèmes _inédits_ que je porte dans mon cœur et
+dans ma tête depuis un an!
+
+— Chère Marie, adorable folle! répondit le jeune baron en souriant d’un
+air attendri, ton rêve se réalisera sans secousses, sans scandale, et
+sans douleur de la part des tiens. Jeanne épousera sir Arthur; ils
+vivront près de nous, avec nous. Ils achèteront des terres incultes
+qu’ils fertiliseront peu à peu, et sur lesquelles tu pourras longtemps
+encore errer avec ta belle pastoure, en chantant des airs rustiques, et
+en voyant courir de jeunes chevreaux. Il te sera loisible même de porter
+des sabots les jours de pluie, et de te croire bergère. Mais pour que
+tout cela arrive, il faut nous hâter de rendre à Jeanne la confiance
+qu’elle doit avoir en nous. Il faut qu’elle sache que personne ici ne
+veut la séduire, et qu’un honnête homme veut l’épouser. Il faut surtout
+qu’elle quitte ses vaches et qu’elle vienne passer la journée dans ta
+chambre avec nous trois. Il faut enfin que ce soir cette étrange mais
+bienheureuse union soit décidée, afin que sir Arthur puisse demander
+sérieusement la main de Jeanne à notre mère, sa marraine et sa
+protectrice naturelle.
+
+— Allons, dit Marie, le cœur me bat; et je crains de m’éveiller d’un si
+doux songe!
+
+Il serait difficile de peindre la surprise naïve et prolongée de Jeanne,
+lorsque assise dans la chambre de Marie, entre sa chère mignonne et son
+parrain, qui lui parlait avec animation, elle vit M. Harley, courbé et
+presque agenouillé devant elle, lui demander de consentir à l’épouser.
+On eut quelque peine à vaincre son humble confiance et l’effet des
+mensonges de madame de Charmois. Pourtant, lorsque Arthur lui eut donné
+sa parole d’honneur qu’il n’avait jamais été marié, et lorsque Jeanne
+entendit son parrain et sa mignonne se porter garants de la loyauté de
+leur ami, elle devint sérieuse, pensive, croisa ses mains sur son genou,
+pencha la tête et ne répondit rien. Elle semblait ne plus rien entendre
+et prier intérieurement pour obtenir du ciel la lumière et
+l’inspiration. Son teint était animé, son sein légèrement ému. Jamais
+elle n’avait été aussi belle; et Marsillat, qui l’avait si souvent
+comparée à Galatée, eût dit qu’elle venait de recevoir le feu sacré de
+la vie pour la première fois.
+
+Mais cet éclat fut de peu de durée. Peu à peu le teint de Jeanne
+redevint pâle comme il l’avait été la veille après sa chute. Ses yeux
+fixes perdirent leur brillant, et sa bouche retrouva l’expression de
+réserve et de fermeté qui lui était habituelle.
+
+— Eh bien! Jeanne, dit Marie en la secouant comme pour la réveiller de
+sa méditation, ne veux-tu donc pas être heureuse?
+
+— Ma chère mignonne, répondit Jeanne en lui baisant les mains, vous me
+souhaitez quasiment plus de bien qu’à vous-même, et je vous aime quasi
+autant que j’ai aimé ma défunte mère. Jugez donc si je voudrais vous
+faire plaisir! Vous, mon parrain, vous faites tout pour me reconsoler
+d’un peu de peine que vous m’avez causé, et dont je vous assure bien que
+je ne me souviens plus. Soyez assuré que j’ai autant de confiance en
+vous qu’en votre sœur. Et, tant qu’à vous, Monsieur, dit-elle à sir
+Arthur en lui prenant la main avec cordialité, je vois bien que vous
+êtes un brave homme, un bon cœur et un vrai chrétien. Je me sens autant
+d’amitié pour vous que si vous n’étiez pas Anglais. N’allez donc pas
+vous imaginer que j’aie rien contre vous. Mais aussi vrai que je
+m’appelle Jeanne, et que Dieu est bon, quand même je voudrais me marier
+avec vous, ça ne me serait pas permis. Ainsi ne m’en voulez pas, et ne
+croyez pas que je me fasse un plaisir de vous refuser; je dirais que
+c’est un chagrin pour moi, si ce n’était pécher de dire qu’on est
+mécontent de faire la volonté de Dieu.
+
+— Jeanne, dit M. Harley, je ne sais pas vos motifs, mais je crois les
+avoir devinés. J’ai causé hier toute la journée avec M. Alain; et bien
+qu’il n’ait pas trahi le secret de votre confiance, il m’a laissé
+pressentir que vous étiez sous l’empire de scrupules religieux. Je ne
+crois pas impossible que la religion elle-même fasse cesser ces
+scrupules mal fondés. Permettez donc que je vous amène demain M. le curé
+de Toull, afin qu’il cause avec vous et qu’il décide, en dernier
+ressort, si vous devez me refuser ou me laisser l’espérance.
+
+— Ça me fera grand plaisir de revoir M. Alain, dit Jeanne; c’est un bon
+prêtre et un homme juste; mais ce n’est qu’un prêtre, et il ne peut rien
+changer à ce qu’on doit au bon Dieu. Faites-le venir si vous voulez,
+Monsieur. Je causerai avec lui tant qu’il vous plaira. Mais ne croyez
+pas que ça me décide au mariage. M. Alain vous dira comme moi, quand il
+m’aura écoutée, que je ne puis pas me marier.
+
+— Jeanne, j’espère que tu te trompes, dit mademoiselle de Boussac, et
+que ton curé te fera changer d’avis. Tu es bien pâle, ma chère pastoure,
+et je crains qu’en refusant tu ne fasses violence à ton cœur.
+
+Jeanne rougit faiblement, et pâlit encore davantage après.
+
+— J’ai un peu mal à la tête, dit-elle; je ne veux pas rester comme ça
+sans travailler enfermée dans une chambre. Vous voyez, monsieur Harley,
+que je ferais une drôle de dame! Laissez-moi aller à mon ouvrage, ma
+mignonne.
+
+
+ XXV
+ CONCLUSION
+
+Le secret et le résultat de l’entretien de Jeanne et de ses trois amis
+restèrent secrets, et elle ne reparut au château qu’après le coucher du
+soleil.
+
+— Je n’ai jamais vu fille pareille! dit Cadet en la voyant entrer; elle
+est moitié morte, et elle travaille toujours! Tu veux donc t’achever
+bien vite, vilaine Jeanne?
+
+— Pourquoi me dis-tu ça, _vilain_ Cadet, répondit Jeanne en souriant.
+Est-ce que tu t’es tué toutes les fois que le grand cheval à mon parrain
+t’a jeté par terre?
+
+— C’est égal, dit Claudie en regardant Jeanne, je ne sais pas si tu es
+tombée ou non, je ne sais pas où tu as passé l’autre soir; mais tu as la
+figure et la bouche aussi blanches qu’un linge; et si tu restais comme
+ça, on aurait peur de toi. Tu sembles la grand’fade!
+
+Cependant Jeanne retourna aux champs le lendemain matin. Mais elle avoua
+à Claudie qu’elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Mademoiselle de
+Boussac l’avait fait encore coucher dans sa chambre; et Jeanne, dans la
+crainte de réveiller sa chère demoiselle, s’était tenue silencieuse et
+calme, malgré le supplice de l’insomnie. Cependant elle assurait n’avoir
+qu’un petit mal de tête. Peut-être que Jeanne était trempée pour
+supporter héroïquement la souffrance. Peut-être aussi qu’elle avait une
+de ces organisations exceptionnelles, si parfaites, que la douleur
+physique semble n’avoir pas de prise sur elles. Le médecin, qui
+l’interrogea dans la matinée, un peu inquiet de sa pâleur, et se méfiant
+du calme de ses réponses, demanda à Claudie ce qu’elle en pensait.
+
+— Ah! que voulez-vous, Monsieur, dit-elle, il y a du monde qui ne se
+plaint pas. Jeanne est de ceux qui ne disent jamais rien. Vous savez! on
+ne peut jamais dire s’ils souffrent ou s’ils ne sentent pas leur mal.
+
+Guillaume et Arthur étaient montés à cheval dès l’aurore pour aller
+inviter le curé de Toull à venir déjeuner au château. Cette matinée
+avait été choisie d’abord pour la rencontre entre Marsillat et M.
+Harley. Mais Marsillat avait envoyé un exprès, la veille au soir, pour
+dire qu’il avait à répliquer dans son procès, et qu’il ne serait libre
+de quitter Guéret que dans deux jours, lorsqu’il aurait gagné ou perdu
+sa cause. Le courage physique de Léon et sa dextérité à manier toutes
+sortes d’armes étaient assez connus pour qu’il ne dût pas craindre
+d’être accusé d’hésitation ni de lenteur volontaire, et il est certain
+qu’il était impatient de se voir en face de sir Arthur. Mais il pensait
+que ce duel et les événements qui y avaient donné lieu se répandraient
+bientôt, que le blâme s’élèverait contre sa conduite, que le ridicule,
+qu’il craignait encore davantage, l’atteindrait peut-être. Il ignorait
+la chute de Jeanne; il n’avait pas revu Raguet. Ce misérable, qui avait
+longtemps cherché à le servir malgré lui dans l’espoir d’une récompense,
+s’était vu déçu dans ses rêves de cupidité par l’aversion et le mépris
+de l’avocat. Il était indigné que ce dernier eût profité de ses avis
+sans les payer; et comme il errait dans l’ombre, _au carroir_ du mont
+Barlot, au moment où Léon avait décidé Jeanne à venir à Montbrat, il
+avait peut-être entendu de quelle manière l’avocat s’exprimait sur son
+compte. Il s’était tourné contre lui par vengeance autant que par
+vénalité, et le fuyait désormais, craignant son ressentiment; mais Léon
+ignorait tout. Il pensait que Jeanne se plaignait de lui en confidence à
+tout le château de Boussac, que tout le château le condamnait, que toute
+la ville le raillerait bientôt; et, ne pouvant guère espérer de se laver
+de ce qu’il appelait son _fiasco_, il voulait au moins y apporter le
+contre-poids d’un grand succès oratoire. Il avait une belle cause; il
+tenait à la plaider, à la gagner avec éclat, et à cacher, comme il
+disait, les blessures de son amour-propre sous les lauriers de sa
+gloire.
+
+Guillaume, tout occupé de Jeanne et d’Arthur, paraissait avoir oublié
+Marsillat. Il nourrissait contre lui des projets de vengeance plus
+ardents que ceux d’Arthur; mais il les cachait, luttant de dévouement
+dans le secret de son âme avec celui qu’il regardait déjà comme son
+frère, et qui, de son côté, poursuivait le même dessein de préserver les
+jours de l’ami, en se risquant le premier dans une rencontre périlleuse
+pour l’un comme pour l’autre.
+
+M. Alain, après le déjeuner, fut emmené dans la prairie par les jeunes
+gens, sous prétexte de promenade; et tandis qu’Arthur, Guillaume et
+Marie faisaient le guet pour empêcher les deux _Charmoise_ de venir les
+troubler, le bon curé de Toull causait avec Jeanne derrière les rochers.
+M. Alain avait réussi, dans la solitude, à étouffer le tumulte de ses
+pensées. Il avait fouillé tous les viviers de la montagne de Toull, et
+il n’avait pas retrouvé la source minérale engloutie par la reine des
+fades. Mais il n’en était que plus passionné pour cette découverte; et à
+force de gratter la terre, de recueillir des médailles et des légendes,
+il était devenu tout à fait antiquaire; c’est-à-dire qu’il avait oublié
+la jeunesse et ses agitations douloureuses. Il grisonnait déjà, et, à
+trente-deux ans, il avait la tournure d’un vieillard. La fièvre
+marchoise avait contribué aussi à mettre de la gravité dans les allures
+et de l’abattement dans les pensées du pauvre et honnête pasteur.
+
+— Ma fille, disait-il à Jeanne, vous avez fait vœu de chasteté, de
+pauvreté et d’humilité, je le sais; mais...
+
+— Il n’y a pas de _mais_, monsieur l’abbé, répondit Jeanne. C’est un
+vœu que ma chère défunte mère m’a commandé de faire, lorsque je n’avais
+encore que quinze ans, et que vous m’avez permis de renouveler ensuite,
+tous les ans, à la fête de Pâques, en recevant la communion.
+
+— Oui, mon enfant, votre premier vœu était un peu entaché de paganisme;
+car vous aviez juré sur la pierre d’Ep-Nell, et c’est un tabernacle dont
+je ne puis reconnaître la sainteté. Ainsi ce premier vœu est de nulle
+valeur à mes yeux, et ne vous engage pas, d’autant plus que la cause
+première était tout à fait illusoire et vaine. Vous le savez maintenant.
+
+— La cause, la cause, monsieur le curé!... Ce n’était pas une mauvaise
+cause. Ma mère pensait que les fades du mont Barlot me voulaient du mal
+puisqu’elles m’avaient mis ces trois pièces de monnaie dans la main; et
+elle disait que, pour m’en préserver, il fallait faire trois vœux à la
+sainte Vierge : vœu de pauvreté, à cause du louis d’or; vœu de chasteté,
+à cause du gros écu; vœu d’humilité, à cause de la pièce de cinq sous...
+Voilà comme la chose s’est passée... Je ne peux rien y changer.
+
+— Mais vous ne compreniez pas ces vœux? vous étiez une enfant.
+
+— Oh! que si, que je les comprenais bien!
+
+— Mais vous les faisiez pour obéir à votre mère?
+
+— Ça me faisait plaisir de lui obéir, et de plaire aussi à la sainte
+Vierge, et de ressembler à la Grande Pastoure, qui a fait avec ses vœux
+le miracle de chasser les Anglais de notre pays.
+
+— Très bien. Mais la sainte Vierge, vous l’appeliez la grand’fade?
+avouez-le, Jeanne!
+
+— Qu’est-ce que ça fait que nous l’appelions comme ça, monsieur l’abbé?
+ça ne lui fait pas déshonneur.
+
+— Et vous pensiez aussi qu’elle vous aiderait à trouver le trésor et à
+_donzer_ le veau d’or.
+
+— Elle avait bien aidé la Grande Pastoure à gagner des villes et des
+grandes batailles! elle pouvait bien me faire trouver le trou-à-l’or,
+qui doit rendre riche tout le monde qui est sur la terre. Ça n’est pas
+par avarice que je souhaitais cela, monsieur le curé, puisque j’avais
+fait vœu de pauvreté pour moi. Ça n’était pas pour trouver un mari,
+puisque j’avais fait vœu de virginité. Ça n’était pas non plus pour
+faire parler de moi, puisque j’avais fait vœu d’être humble et de rester
+bergère.
+
+— Mais, maintenant, Jeanne, toutes ces rêveries de trésor, de guerre
+aux Anglais, et de richesse universelle qui vous ont bercée si
+longtemps, doivent être effacées. Vous voyez bien qu’il n’y faut plus
+songer, et il serait peut-être plus heureux et plus méritoire pour vous
+d’épouser un homme riche, humain et bienfaisant, qui ferait cultiver nos
+terres, assainir notre pays, et qui rendrait les habitants heureux en
+travaillant.
+
+— Je ne sais pas tout cela, monsieur l’abbé. C’est possible; et si ça
+est, je fais grand cas des bonnes intentions de cet homme-là. Mais je ne
+peux pas manquer à mon vœu. Je l’ai fait dans la liberté de ma pure
+volonté; et vous avez beau dire que puisque les pièces de monnaie me
+sont venues de trois messieurs, au lieu de me venir de trois fades, la
+cause du vœu est nulle; je dis, moi, que le vœu reste, et qu’on ne peut
+pas se moquer de ces choses-là.
+
+— A Dieu ne plaise que je vous conseille de vous en moquer! Les
+engagements pris avec Dieu et notre conscience sont mille fois plus
+sacrés que ceux qu’on prend avec les hommes. Mais il y a des vœux
+téméraires que l’Église ne reconnaît pas valables, et que Dieu repousse
+quand la cause est frivole ou coupable.
+
+— Coupable, monsieur l’abbé? quand mon vœu était destiné à rendre
+heureux tous les pauvres qui sont sur la terre!
+
+— Convenez que vous bâtissiez vos engagements sur une erreur, sur une
+grossière superstition. Votre cœur est admirablement bon, votre
+intention fut sublime; mais votre esprit n’est pas éclairé, Jeanne, et
+vous devez croire que j’en sais un peu plus long que vous sur les cas de
+conscience.
+
+— Pourtant, monsieur l’abbé, quand vous m’avez permis de renouveler mon
+vœu dans l’église, vous l’avez cru bon!
+
+— Et je le crois tel encore; mais la cause du vœu n’en est pas moins
+nulle. J’ignorais, à cette époque, tout ce que je sais maintenant des
+superstitions toulloises; et vous avez, vous autres, une manière de vous
+confesser par métaphores, qui fait qu’on croit que vous parlez du bon
+Dieu quand vous parlez quelquefois du diable.
+
+— Oh! non, monsieur l’abbé, dit Jeanne un peu fâchée, je ne rends pas
+de culte au diable!
+
+— Je ne dis pas cela, ma bonne Jeanne; mais je dis que l’Église
+pourrait maintenant vous relever de tous vos vœux.
+
+— L’église, monsieur l’abbé? l’église de Toull-Sainte-Croix?
+
+— Non, mon enfant, l’église de Rome.
+
+Jeanne baissa les yeux d’un air soumis. Elle avait bien entendu parler
+de l’église romaine à son curé; mais, comme chez tous les paysans, ce
+mot ne présentait à son esprit d’autre sens que celui d’un bel édifice,
+objet de dévotion particulière, où les riches seuls pouvaient aller en
+pèlerinage.
+
+— Je crois bien à la vertu de l’église de Rome, dit-elle; mais quoique
+ça, il n’y a pas d’église qui soit plus que Dieu.
+
+Le curé essaya de se faire comprendre. Il parla du pape. Les paysans
+entendent aussi quelquefois parler du pape. Ils l’appellent _le grand
+prêtre_, et Jeanne ne pouvait s’habituer à l’appeler autrement.
+
+— Ce n’est pas au _grand prêtre_, pas plus qu’à l’église de Rome, ou à
+celle de Saint-Martial de Toull, que j’ai fait mes promesses, dit-elle;
+c’est au bon Dieu du ciel, à la Grand’Vierge et à ma chère défunte mère.
+Celle-là ne disait pas toujours comme vous, monsieur l’abbé; et sur
+l’article des vœux, elle me disait tous les jours que c’était pour ma
+vie, et qu’il serait plus heureux pour moi de mourir que de me trahir.
+
+Le curé parla encore du chef de l’Église, du successeur des apôtres qui
+a reçu les clefs du ciel et le pouvoir de délier les âmes sur la terre.
+Jeanne fut étonnée, un peu scandalisée même, malgré elle, du pouvoir que
+M. Alain attribuait à un homme.
+
+— Tout ça ne fera pas, dit-elle, que je n’aie pas juré sur la pierre
+d’Ep-Nell, pendant que le corps de ma pauvre défunte était là, et que
+notre maison achevait de brûler, de ne jamais manquer à mes vœux, de ne
+jamais me marier, et de ne jamais tant seulement embrasser un homme par
+amour. Vous voyez bien, monsieur l’abbé, que l’âme de ma mère viendrait
+me faire des reproches, que la Grand’Vierge me retirerait son amitié, et
+que le bon Dieu me punirait. Ce qui est fait, on n’y peut rien changer,
+et c’est inutile d’y penser.
+
+Rien ne put ébranler la résolution saintement fanatique de Jeanne; et M.
+Alain, qui l’interrogeait plus encore pour l’éprouver que pour la
+convaincre, revint d’auprès d’elle pénétré d’une admiration qu’il
+communiqua à ses jeunes amis, mais qui n’empêcha pas sir Arthur de
+tomber dans une profonde tristesse. Il s’approcha de Jeanne, attacha sur
+elle un regard douloureux, et s’éloigna sans lui dire un mot, résolu à
+respecter sa foi et à vaincre son propre amour s’il en avait la force.
+
+Le curé vint prendre congé de madame de Boussac, qui, ne sachant point
+le vrai motif de sa visite, l’avait trouvé très amusant et très
+original. Elle essaya de le pousser encore un peu sur les étymologies;
+mais personne ne la seconda plus. L’espérance avait donné, une heure
+auparavant, de la gaieté aux amis de Jeanne. Ils faisaient maintenant de
+vains efforts pour sourire.
+
+M. Alain allait se retirer, et déjà on lui amenait son cheval devant la
+porte, lorsque Marie monta à sa chambre pour prendre un livre qu’elle
+lui avait promis. Elle trouva Jeanne à genoux, sur son prie-Dieu, pâle
+comme la vierge d’albâtre qui recevait sa prière, les yeux ouverts et
+comme décolorés, les mains jointes et le corps roide et penché en avant.
+La fixité de son regard et de son attitude épouvanta mademoiselle de
+Boussac.
+
+— Jeanne, s’écria-t-elle, qu’as-tu? réponds-moi; à quoi penses-tu?
+es-tu malade? ne m’entends-tu pas?
+
+Jeanne resta immobile, les lèvres entr’ouvertes. Marie la toucha, elle
+était glacée, et ses membres étaient roides comme ceux d’une statue. Aux
+cris de mademoiselle de Boussac, tout le monde accourut. On crut d’abord
+que Jeanne était morte. Le médecin n’était pas loin; il fit une seconde
+saignée, et Jeanne reprit ses esprits. Mais elle fit signe qu’elle
+voulait parler bas au curé; et, comme on l’engageait à ne pas parler
+encore, parce qu’elle était trop faible, elle dit d’une voix éteinte :
+
+— Ça m’est commandé d’en haut.
+
+Quand tout le monde se fut éloigné, Jeanne dit à M. Alain de cette voix
+si faible qu’il avait peine à l’entendre :
+
+— Je me sens malade, et je pourrais bien en mourir. Je veux donc vous
+faire ma confession, monsieur l’abbé, du moins mal que je pourrai...
+Vous savez... cet Anglais? Où est-il? Eh bien! j’y pensais, j’y pensais
+un peu trop souvent.
+
+— Malgré vous, sans doute, ma fille?
+
+— Oh! bien sûr. Mais je ne pouvais pas m’en empêcher; et depuis hier
+surtout, toute la nuit je l’avais devant les yeux. Est-ce un péché
+mortel, monsieur le curé?
+
+— Non, sans doute, mon enfant. Ce n’est même pas un péché, puisque
+c’est une préoccupation involontaire.
+
+— Mais encore tout à l’heure, dans le pré, en vous parlant, j’avais
+comme du regret d’être obligée de garder mon vœu. Ce n’est pas que
+j’aurais voulu être mariée, je n’ai jamais pensé à ça; mais ça me
+faisait de la peine de faire tant de peine à ce monsieur qui est si bon.
+
+— Eh bien! Jeanne, croyez-vous que je doive faire faire des démarches
+auprès du Saint-Père pour obtenir la rupture de vos vœux?
+
+— Oh! jamais, monsieur l’abbé! D’ailleurs, il ne s’agit pas de ça; il
+s’agit de mettre mon âme en paix. Ma chère amie qui est dans le ciel me
+reprocherait, j’en suis sûre, d’avoir des sentiments pour un Anglais, et
+j’ai honte d’être si faible. Mais quand il m’a regardée dans le pré,
+comme pour me dire adieu, ça m’a fendu le cœur. Il faut que vous me
+donniez l’absolution pour ça, monsieur l’abbé.
+
+— Avez-vous eu des sentiments du même genre pour quelque autre, Jeanne?
+
+— Oh non! Monsieur, jamais. J’ai eu du chagrin pour mon parrain, mais
+ça n’était pas la même chose. Je ne me reproche pas ça...
+
+— Eh!... pardonnez mes questions, ma fille, mais au moment de vous
+donner l’absolution, je dois secourir votre mémoire, affaiblie
+peut-être; M. Léon Marsillat...
+
+— Oh! celui-là!... dit Jeanne.
+
+Mais elle était trop épuisée pour parler davantage; elle ne put que
+sourire avec une douceur angélique à laquelle se mêla un peu de la
+fierté malicieuse de la femme. Le curé lui donna l’absolution, et elle
+parut s’endormir. Quand elle se réveilla, Marie tenait sa main;
+Guillaume, pâle et consterné, était à genoux auprès d’elle; M. Harley,
+debout et immobile, semblait paralysé. Le médecin lui avait dit des mots
+terribles :
+
+— Le cas est grave, cette jeune fille pourrait bien succomber d’un
+instant à l’autre.
+
+Cependant Jeanne parut se relever de cette crise. Couchée sur le propre
+lit de sa chère mignonne, et soignée par elle, elle paraissait jouir
+d’un grand calme et assurait ne pas souffrir du tout.
+
+— Cela m’étonne, disait le médecin, il faut qu’elle dorme ou qu’elle
+souffre.
+
+Mais on ne put savoir à quoi s’en tenir. Claudie avait bien expliqué que
+Jeanne était de ceux qui ne se plaignent pas : était-elle de ceux qui
+souffrent? Marie pensait qu’elle était de la nature des anges, qui ne
+sentent d’autres douleurs que la pitié pour les hommes.
+
+Après sa confession, Jeanne parut avoir surmonté son regret ou abjuré
+ses scrupules; car elle regarda M. Harley sans émotion, et, en recevant
+les adieux de M. Alain, qui était forcé de retourner à sa paroisse avant
+la nuit, elle lui dit qu’elle se sentait l’âme en paix. Vers le coucher
+du soleil, elle se souleva et fit signe à Cadet et à Claudie de venir
+auprès d’elle.
+
+— Mes enfants, leur dit-elle, si je venais à mourir, vous auriez soin
+de Finaud, pas vrai?
+
+Cadet ne répondit que par des sanglots. Claudie s’écria du fond de son
+cœur :
+
+— Ne meurs pas, Jeanne; j’aimerais mieux mourir à ta place.
+
+— Oh! je n’ai pas envie de mourir! dit Jeanne en souriant.
+Allez-vous-en servir le dîner, mes enfants; on l’a bien assez retardé
+pour moi. Mon parrain, ma mignonne, il faut aller dîner. Je suis très
+bien, Dieu merci! Vous viendrez me revoir après, si vous voulez.
+
+— Oui, oui, allez dîner, dit le médecin, qui tenait le bras de Jeanne.
+Le pouls est bon. Ce ne sera rien aujourd’hui.
+
+— Monsieur Harley, dit-il à sir Arthur en le suivant dans le corridor,
+avant un quart d’heure cette fille sera morte. Mademoiselle de Boussac
+est fort sensible et l’aime beaucoup. Guillaume en est, je crois, fort
+amoureux. Ces pauvres enfants sont d’une santé trop délicate pour
+assister à un pareil spectacle. Emmenez-les et ne faites semblant de
+rien, vous qui êtes un homme calme et fort. Ordonnez à Claudie de
+descendre et de rester en bas; elle jetterait les hauts cris dans la
+maison... Et puis, revenez, vous! Il est possible que nous ne soyons pas
+trop de deux pour contenir la malade dans ses dernières convulsions.
+
+M. Harley, la mort dans l’âme, suivit de point en point les indications
+prudentes du médecin. Lorsqu’il rentra, Cadet, qui était resté avec ce
+dernier auprès de Jeanne, vint à sa rencontre en riant.
+
+— Oh! la Jeanne va bien mieux, dit-il en frappant ses mains l’une dans
+l’autre, la voilà qui chante. Oh! je suis-t-i content! J’avais ben cru
+qu’alle en mourrait!
+
+— Va-t’en servir le dîner, lui cria le médecin. Tu vois, nous n’avons
+plus besoin de toi. Monsieur Harley, ajouta-t-il, fermez les portes et
+les fenêtres; qu’on n’entende pas cette agonie, et apprêtez-vous à un
+peu de courage. Ces fins-là sont violentes et affreuses. C’est une
+commotion cérébrale; la crise se prépare... Ce ne sera pas long.
+
+Le sang-froid terrible du médecin glaçait le malheureux Arthur d’horreur
+et de désespoir. Jeanne, assise sur son lit, les joues bleuies et les
+yeux étincelants, caressait son chien, et chantait d’une voix forte et
+vibrante :
+
+ Là où donc est le temps
+ Où j’étais sur ma porte,
+ Assise dans mon habit blanc...
+
+Mais le docteur s’était trompé. La fin de Jeanne devait être aussi douce
+et aussi résignée que sa vie. Sa voix s’adoucit, et prit un accent
+céleste en murmurant ces vers d’une autre chanson du pays :
+
+ En traversant les nuages,
+ J’entends chanter ma mort.
+ Sur le bord du rivage
+ On me regrette encore...
+
+— _Oh, moi là! oh, moi là!_ Finaud, mon petit chien, mon chien Finaud!
+_Tranche, tranche, aoulé, aoulé! en sus, en sus... vire, vire, vire!_...
+
+— Que dit-elle, mon Dieu! s’écria M. Harley en joignant les mains.
+
+— Elle rassemble son troupeau pour partir; elle excite son chien, dit
+le docteur. Elle se croit au pré... C’est le délire.
+
+— Monsieur Harley, je veux vous parler, dit tout à coup Jeanne d’une
+voix ferme. Vous êtes un brave homme, un homme selon Dieu... Ma chère
+mignonne est un ange du ciel... Je vous commande de la part du bon Dieu
+et de la sainte Vierge de l’épouser... Et puis, écoutez, vous irez à
+Toull-Sainte-Croix, vous assemblerez tous les gens de l’endroit, et vous
+leur direz de ma part ce que je vas vous dire : Il y a un trésor dans la
+terre. Il n’est à personne; il est à tout le monde. Tant qu’un chacun le
+cherchera pour le prendre et pour le garder à lui tout seul, aucun ne le
+trouvera. Ceux qui voudront le partager entre tout le monde, ceux-là le
+trouveront, et ceux qui feront cela seront plus riches que tout le
+monde, quand même ils n’auraient que cinq sous... comme moi... et comme
+sainte Thérèse... Vous leur direz cela, c’est la _connaissance_, la
+_vraie connaissance_ que ma mère m’a donnée ou qu’elle m’avait bien
+commandé de donner à tout le monde quand j’aurais trouvé le trésor.
+S’ils ne vous écoutent pas, ils pourront encore longtemps chanter la
+vieille chanson :
+
+ Dites-moi donc, ma mère,
+ Où les Français en sont?
+ Ils sont dans la misère,
+ Toujours comme _ils étions_.
+
+La voix de Jeanne avait un timbre céleste, mais elle s’affaiblissait de
+plus en plus.
+
+— Monsieur Harley, dit-elle, attendez, ne partez pas encore; mettez-moi
+mon chapelet dans les mains... Y est-il? Je ne le sens pas; j’ai les
+mains mortes. Vous aimerez ma chère mignonne, pas vrai? Oh! mon Dieu,
+voilà la grand’fade devant moi; comme elle est blanche! Elle éclaire
+comme le soleil... Elle a le bœuf d’or sous ses pieds! Adieu, mes
+amis!... Adieu, mon Cadet; adieu, ma Claudie... Êtes-vous là? Vous
+prierez le bon Dieu pour moi... Vous recommanderez ma pauvre tante à mon
+parrain... Et ma chère mignonne? Ah! je la vois!... Bonsoir, ma chère
+demoiselle, voilà le soleil qui s’en va... et le clocher de Toull qui se
+montre. M’y voilà arrivée, Dieu merci!...
+
+Jeanne étendit le bras, et voulut saisir la main de sir Arthur, qu’elle
+prenait pour Marie. Mais elle l’avait dit, ses mains étaient mortes, et
+son bras demeura roide hors du lit. Arthur le couvrit de baisers qu’elle
+ne sentit pas. Elle avait cessé de vivre...
+
+Guillaume, Arthur et Marie, brisés d’abord par la douleur, retrouvèrent
+leur courage pour aller ensevelir le corps de Jeanne dans le cimetière
+de Toull, à côté de celui de Tula et des autres parents.
+
+Malgré les précautions de sir Arthur, Guillaume se battit en duel avec
+Marsillat. Ce dernier, en apprenant la chute et la mort de Jeanne, avait
+perdu tout son orgueil, et il avait été s’accuser et gémir sincèrement
+dans le sein de sir Arthur, qui lui avait tout pardonné, le trouvant
+bien assez puni par ses remords. Mais Guillaume continuait à être
+exaspéré contre lui. Sa mère l’avait détrompé, en lui disant, pour le
+consoler de la perte de Jeanne, que cette jeune fille n’était pas et ne
+pouvait pas être sa sœur. Cette nouvelle révélation ne fit qu’irriter la
+douleur du jeune homme. Il accusa madame de Charmois et Marsillat de la
+mort de cette chaste victime, et sa fureur contre Léon ne connut plus de
+bornes. Il le provoqua si amèrement que, malgré la patience et la
+générosité dont le bouillant avocat fit preuve en cette occasion, il le
+força de se battre avec lui dans le cromlech des pierres jomâtres.
+Marsillat avait fait tout au monde pour éviter cette extrémité. Il avait
+trop d’avantage sur Guillaume, et pourtant celui-ci le blessa grièvement
+à la cuisse. Marsillat en resta boiteux, ce qui nuisait singulièrement à
+ses succès auprès des beautés de la ville et de la campagne. Une
+difformité, ou une infirmité, si peu choquante qu’elle soit, est plus
+répulsive aux paysans qu’une laideur amère jointe à un corps bien
+constitué. Claudie ressentit l’effet de cette disgrâce de son amant; ou
+plutôt, lorsqu’elle eut appris ou deviné la véritable cause de la mort
+de Jeanne, elle ne put jamais pardonner.
+
+Marie et Arthur furent longtemps inconsolables. Mais Jeanne avait dicté
+ses dernières intentions à M. Harley, qui se fit un devoir de les
+remplir. Après Jeanne, Marie était pour lui la plus excellente de toutes
+les femmes. Leur affection pour cette chère défunte forma un lien sacré
+entre eux. Ils se marièrent un an après sa mort, et voyagèrent pendant
+quelque temps avec Guillaume, pour le distraire de sa douleur sombre. Le
+jeune baron se rétablit enfin, et n’épousa point Elvire de Charmois, qui
+resta longtemps fille, au grand déconfort de sa mère.
+
+Guillaume n’était pas sans remords. Il se reprochait amèrement d’avoir
+aimé Jeanne trop ou trop peu, de n’avoir pas su vaincre à temps sa
+passion, ou de n’y avoir pas héroïquement cédé, en offrant le premier à
+sa filleule un amour noble et dévoué comme celui de M. Harley. A quelque
+chose, dit-on, malheur est bon. Cela est vrai, si le repentir nous
+purifie. Guillaume en fut un exemple. Il ne fit point d’actions
+éclatantes; il resta rêveur et amant de la solitude; mais il porta dans
+toutes ses relations avec les hommes que le préjugé lui rendait
+inférieurs une charité et une bienveillance à toute épreuve. Il ne fit
+en cela qu’imiter sa sœur et son beau-frère, dont les idées et les
+actions généreuses semblèrent d’un siècle en avant du temps misérable et
+condamné où nous vivons.
+
+Marsillat avait reçu une dure leçon. Il se corrigea du libertinage; mais
+il avait le fond de l’âme trop égoïste pour ne pas remplacer cette
+mauvaise passion par une autre. L’ambition politique devint le stimulant
+de son intelligence et la chimère de sa vie.
+
+
+
+
+ FIN
+
+ ‾IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE‾
+
+ PRINTED IN GREAT BRITAIN
+
+
+
+
+ Note de Transcription
+
+Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été
+corrigées. Lorsque plusieurs orthographes se produisent, l’utilisation
+de la majorité a été employé.
+
+Ponctuation a été maintenue sauf si évidente erreurs d’impression se
+produisent.
+
+L’orthographe et la ponctuation reflètent les moments où le livre a été
+écrit et ou publié.
+
+Les informations relatives à l’éditeur, figurant sur la dernière page,
+sont encadrées par des symboles « ‾ ‾ » et indiquent une surbrillance.
+
+[Fin de _Jeanne_, par Amantine-Lucile-Aurore Dudevant née Dupin (pseud.
+George Sand).]
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78257 ***
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78257 ***</div>
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+<div class='lgc' style='margin-top:2em;margin-bottom:25em;'> <!-- rend=';fs:.9em;' -->
+<p class='line' style='font-size:.9em;'><span class='it'>GEORGE SAND</span></p>
+<p class='line' style='font-size:.9em;'>(<span class='it'>Madame Dudevant</span>)</p>
+<p class='line' style='font-size:.9em;'><span class='it'>née en 1804, morte en 1876</span></p>
+<p class='line' style='font-size:.9em;'>————</p>
+<p class='line' style='font-size:.9em;'><span class='it'>Première édition de «&nbsp;Jeanne&nbsp;»&nbsp;: 1844</span></p>
+</div> <!-- end rend -->
+
+<div><h1>JEANNE</h1></div>
+
+<h2 class='nobreak' id='no'>NOTICE</h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<span class='it'>Jeanne</span> est</span> le premier roman que j’aie composé
+pour le mode de publication en feuilletons. Ce
+mode exige un art particulier que je n’ai pas
+essayé d’acquérir, ne m’y sentant pas propre.
+C’était en 1844, lorsque le vieux <span class='it'>Constitutionnel</span> se
+rajeunit en passant au grand format. Alexandre
+Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au
+plus haut point, l’art de finir un chapitre sur
+une péripétie intéressante, qui devait tenir sans
+cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la
+curiosité ou de l’inquiétude. Tel n’était pas le
+talent de Balzac, tel est encore moins le mien.
+Balzac, esprit plus analytique, moi, caractère plus
+lent et plus rêveur, nous ne pouvions lutter d’invention
+et d’imagination contre cette fécondité
+d’événements et ces complications d’intrigues.
+Nous en avons souvent parlé ensemble ; nous
+n’avons pas voulu l’essayer, non par dédain du
+genre et du talent d’autrui ; Balzac était trop fort,
+moi trop amoureux de mes aises intellectuelles
+pour dénigrer les autres ; car le dénigrement, c’est
+l’envie, et on dit que cela rend fort malheureux.
+Nous n’avons pas voulu l’essayer, par la certitude
+que nous sentions en nous de n’y pas réussir et
+d’avoir à y sacrifier des résultats de travail qui
+ont aussi leur valeur, moins brillante, mais allant
+au même but.</p>
+
+<p class='pindent'>Ce but, le but du roman, c’est de peindre
+l’homme ; et, qu’on le prenne dans un milieu ou
+dans l’autre, aux prises avec ses idées ou avec
+ses passions, en lutte contre un monde intérieur
+qui l’agite, ou contre un monde extérieur qui le
+secoue, c’est toujours l’homme en proie à toutes
+les émotions et à toutes les chances de la vie.</p>
+
+<p class='pindent'><span class='it'>Jeanne</span> est une première tentative qui m’a
+conduit à faire plus tard <span class='it'>la Mare au Diable</span>, <span class='it'>le
+Champi</span> et <span class='it'>la Petite Fadette</span>. La vierge d’Holbein
+m’avait toujours frappé comme un type mystérieux
+où je ne pouvais voir qu’une fille des
+champs rêveuse, sévère et simple&nbsp;: la candeur
+infinie de l’âme, par conséquent un sentiment
+profond dans une méditation vague, où les idées
+ne se formulent point. Cette femme primitive,
+cette vierge de l’âge d’or, où la trouver dans la
+société moderne ? Du moment qu’elle sait lire et
+écrire, elle ne vaut pas moins, sans doute, mais
+elle est autre, et appartient à un autre genre de
+description.</p>
+
+<p class='pindent'>Je crus ne pouvoir la trouver qu’aux champs,
+pas même aux champs, au désert, sur une lande
+inculte, sur une terre primitive qui porte les
+stigmates mystérieuses de notre plus antique
+civilisation. Ces coins sacrés où la charrue n’a
+jamais passé, où la nature est sauvage, grandiose
+ou morne, où la tradition est encore debout, où
+l’homme semble avoir conservé son type gaulois
+et ses croyances fantastiques, ne sont pas aussi
+rares en France qu’on devrait le croire après tant
+de révolutions, de travaux et de découvertes. La
+France est pleine, au contraire, de ces contrastes
+entre la civilisation moderne et la barbarie antique,
+sur des zones de terrain qui ne sont séparées parfois
+l’une de l’autre que par un ruisseau ou par un
+buisson. Quand on se trouve dans une de ces solitudes
+où semble régner le sauvage génie du
+passé, cette pensée banale vient à tout le monde&nbsp;:
+«&nbsp;On se croirait ici à deux mille lieues des villes
+et de la société.&nbsp;» On pourrait dire aussi bien qu’on
+s’y sent à deux mille ans de la vie actuelle.</p>
+
+<p class='pindent'>Cette vierge gauloise, ce type d’Holbein, ou
+de Jeanne d’Arc ignorée, qui se confondaient dans
+ma pensée, j’essayai d’en faire une création
+développée et complète. Mais je ne réussis point
+à mon gré. Il me fallut, pour satisfaire aux nécessités
+du feuilleton, me hâter un peu, et, d’ailleurs,
+je n’osai point alors faire ce que j’ai osé
+plus tard, peindre mon type dans son vrai milieu,
+et l’encadrer exclusivement de figures rustiques
+en harmonie avec la mesure, assez limitée en littérature,
+de ses idées et de ses sentiments. En
+mêlant <span class='sc'>Jeanne</span> à des types de notre civilisation,
+je trouvai que j’atténuais la vraie grandeur que
+je lui avais rêvée, et que j’altérais sa simplicité
+nécessaire. Je fis un roman de contrastes, comme
+ces contrastes de paysages et de mœurs dont j’ai
+parlé tout à l’heure ; mais je me sentis dérangé
+de l’oasis austère où j’aurais voulu oublier et
+faire oublier à mon lecteur le monde moderne et
+la vie présente. Mon propre style, ma phrase me
+gênait. Cette langue nouvelle ne peignait ni les
+lieux, ni les figures que j’avais vues avec mes
+yeux et comprises avec ma rêverie. Il me semblait
+que je barbouillais d’huile et de bitume les peintures
+sèches, brillantes, naïves et plates des maîtres
+primitifs, que je cherchais à faire du relief sur une
+figure étrusque, que je traduisais Homère en rébus,
+enfin que je profanais le nu antique avec des
+draperies modernes.</p>
+
+<p class='pindent'>Les peintres et les sculpteurs de la renaissance
+l’ont fait pourtant. Germain Pilon a habillé les
+Grâces païennes avec une mousseline ou un
+taffetas qui n’est jamais sorti d’une autre fabrique
+que de celle de son génie ; mais il faut être Germain
+Pilon ou ne pas s’en mêler. Puisse le lecteur m’être
+plus indulgent que je ne le suis à moi-même !</p>
+
+<p class='line' style='text-align:right;margin-right:1em;margin-top:1em;'>GEORGE SAND.</p>
+
+<p class='pindent'><span style='font-size:smaller'>Nohant, mai 1853.</span></p>
+
+<h2 id='de'>DÉDICACE<br/> A FRANÇOISE MEILLANT</h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;«&nbsp;Tu</span> ne sais pas lire, ma paisible amie, mais ta
+fille et la mienne ont été à l’école. Quelque jour,
+à la veillée d’hiver, pendant que tu fileras ta
+quenouille, elles te raconteront cette histoire qui
+deviendra beaucoup plus jolie en passant par
+leurs bouches.&nbsp;»</p>
+
+<hr class='pbk'/>
+
+<div class='figcenter'>
+<img src='images/table.jpg' alt='TABLE' id='iid-0002' style='width:400px;height:auto;'/>
+</div>
+
+<table id='tab1' summary='' class='center'>
+<colgroup>
+<col span='1' style='width: 20em;'/>
+<col span='1' style='width: 3.5em;'/>
+</colgroup>
+<tr><td class='tab1c1 tdStyle0'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><span style='font-size:smaller'><span class='it'>Pages</span></span></td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 leader-dots tdStyle0'><span><span class='it'>Notice</span></span></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><a href='#no'>5</a></td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 tdStyle0'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 leader-dots tdStyle0'><span><span class='it'>Dédicace</span></span></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><a href='#de'>9</a></td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 tdStyle0'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab1c1 leader-dots tdStyle0'><span><span class='it'>Prologue</span></span></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><a href='#pr'>13</a></td></tr>
+</table>
+
+<table id='tab2' summary='' class='center'>
+<colgroup>
+<col span='1' style='width: 4em;'/>
+<col span='1' style='width: 16em;'/>
+<col span='1' style='width: 3.5em;'/>
+</colgroup>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>I.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>La Ville gauloise</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch1'>27</a></td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>II.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Le Cimetière</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch2'>45</a></td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>III.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>La Maison de la Morte</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch3'>61</a></td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>IV.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>L’Orage</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch4'>82</a></td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>V.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>L’Érudition du Curé de campagne</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch5'>96</a></td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>VI.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Le Feu du ciel</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch6'>118</a></td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>VII.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>La Pierre d’Ep-Nell</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch7'>132</a></td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>VIII.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>La Lavandière</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch8'>149</a></td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>IX.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Adieu au village</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch9'>163</a></td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>X.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Les Projets de mariage</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch10'>185</a></td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>XI.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Le Poisson d’avril</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch11'>203</a></td></tr>
+</table>
+<table id='tab3' summary='' class='center'>
+<colgroup>
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+<col span='1' style='width: 16em;'/>
+<col span='1' style='width: 3.5em;'/>
+</colgroup>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XII.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Un Gentleman excentrique</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch12'>218</a></td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XIII.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Le Frère et la Sœur</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch13'>233</a></td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XIV.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Sir Arthur</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch14'>256</a></td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XV.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Nuit blanche</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch15'>272</a></td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XVI.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>La Velléda du mont Barlot</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch16'>289</a></td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XVII.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>La Grande Pastoure</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch17'>306</a></td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XVIII.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>La Fenaison</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch18'>321</a></td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XIX.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Amour de Jeune homme</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch19'>338</a></td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XX.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Adieu à la Ville</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch20'>359</a></td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XXI.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Le Mirage</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch21'>374</a></td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XXII.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>La Tour de Montbrat</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch22'>394</a></td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XXIII.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Le Vagabond</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch23'>415</a></td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XXIV.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Malheur</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch24'>438</a></td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XXV.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Conclusion</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch25'>459</a></td></tr>
+</table>
+
+<hr class='pbk'/>
+
+<p class='line' style='text-align:center;font-size:1.5em;'><span class='gesp'>JEANNE</span></p>
+
+<h2 class='nobreak' id='pr'>PROLOGUE</h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'><span class='dropcap'>D</span>ANS</span> les montagnes de la Creuse, en tirant
+vers le Bourbonnais et le pays de Combraille,
+au milieu du site le plus pauvre, le plus triste, le
+plus désert qui soit en France, le plus inconnu
+aux industriels et aux artistes, vous voudrez bien
+remarquer, si vous y passez jamais, une colline
+haute et nue, couronnée de quelques roches qui
+ne frapperaient guère votre attention, sans l’avertissement
+que je vais vous donner. Gravissez
+cette colline ; votre cheval vous portera, sans
+grand effort, jusqu’à son sommet ; et là, vous
+examinerez ces roches disposées dans un certain
+ordre mystérieux, et assises, par masses énormes,
+sur de moindres pierres où elles se tiennent depuis
+une trentaine de siècles dans un équilibre inaltérable.
+Une seule s’est laissée choir sous les coups
+des premières populations chrétiennes, ou sous
+l’effort du vent d’hiver qui gronde avec persistance
+autour de ces collines dépouillées de leurs antiques
+forêts. Les chênes prophétiques ont à jamais disparu
+de cette contrée, et les druidesses n’y trouveraient
+plus un rameau de gui sacré pour parer
+l’autel d’Hésus.</p>
+
+<p class='pindent'>Ces blocs posés comme des champions gigantesques
+sur leur étroite base, ce sont les menhirs, les
+dolmens, les cromlechs des anciens Gaulois, vestiges
+de temples cyclopéens d’où le culte de la
+force semblait bannir par principe le culte du
+beau ; tables monstrueuses où les dieux barbares
+venaient se rassasier de chair humaine, et s’enivrer
+du sang des victimes ; autels effroyables où l’on
+égorgeait les prisonniers et les esclaves pour
+apaiser de farouches divinités. Des cuvettes et
+des cannelures creusées dans les angles de ces
+blocs, semblent révéler leur abominable usage,
+et avoir servi à faire couler le sang. Il y a un
+groupe plus formidable que les autres, qui enferme
+une étroite enceinte. C’était peut-être là le sanctuaire
+de l’oracle, la demeure mystérieuse du prêtre.
+Aujourd’hui ce n’est, au premier coup d’œil, qu’un
+jeu de la nature, un de ces refuges que la rencontre
+de quelques roches offre au voyageur ou
+au pâtre. De longues herbes ont recouvert la trace
+des antiques bûchers, les jolies fleurs sauvages des
+terrains de bruyères enveloppent le socle des
+funestes autels, et, à peu de distance, une petite
+fontaine froide comme la glace et d’un goût saumâtre,
+comme la plupart de celles du pays marchois,
+se cache sous des buissons rongés par la dent des
+boucs. Ce lieu sinistre, sans grandeur, sans beauté,
+mais rempli d’un sentiment d’abandon et de
+désolation, on l’appelle <span class='it'>les Pierres Jomâtres</span>.</p>
+
+<p class='pindent'>Vers les derniers jours d’août 1816, trois jeunes
+gens de bonne mine chassaient au chien couchant,
+au pied de la <span class='it'>montagne aux pierres</span>, comme on dit
+dans le pays.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Amis, dit le plus jeune, je meurs de soif, et
+je sais par ici une fontaine vers laquelle mon chien
+court déjà, comme à bonne connaissance. Si vous
+voulez me suivre, sir Arthur sera peut-être bien
+aise de voir de près ces pierres druidiques, bien
+qu’il en ait vu sans doute de plus curieuses en
+Écosse et en Irlande.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je verrai toujours, répondit sir Arthur, avec
+un accent britannique bien marqué ; et il se mit
+à gravir la colline par son côté le plus roide, pour
+marcher en ligne droite aux pierres jomâtres.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Quant à moi, dit le troisième chasseur, qui
+avait l’air moins distingué que les deux autres,
+quoique sa physionomie eût plus d’expression et
+son œil plus de vivacité, je n’espère pas trouver ici
+de gibier, c’est un endroit maudit ; mais je vais
+à la recherche de quelque chèvre, pour la soulager
+de son lait.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;<span class='it'>Vous ne devez pas !</span> dit l’Anglais, dont le
+parler était toujours obscur à force de laconisme.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Prenez garde, Marsillat, cria le premier
+interlocuteur, le jeune Guillaume de Boussac, qui
+se dirigeait vers la fontaine ; vous savez bien que
+sir Arthur est le grand redresseur de nos torts, et
+qu’il ne voit pas d’un bon œil vos attentats
+contre la propriété. Il ne veut pas qu’on saccage
+les murs de clôture, qu’on gâte les sarrasins, ni
+qu’on tue la poule du paysan.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Bah ! reprit le jeune licencié en droit, le
+paysan sait bien prendre sa revanche au centuple.</p>
+
+<p class='pindent'>Sir Arthur était déjà loin. Il avait une manière
+de marcher en rasant la terre, qui n’avait l’air ni
+active ni dégagée, mais qui gagnait le double en
+vitesse sur celle de ses compagnons. C’était un
+chasseur modèle ; il n’avait jamais ni faim ni soif,
+et les jeunes gens qui le suivaient avec émulation
+maudissaient souvent son infatigable persévérance.</p>
+
+<p class='pindent'>Bien que Guillaume de Boussac et Léon Marsillat
+ne fissent que bondir et s’essouffler, l’Anglais,
+pareil à la tortue de la fable, qui gagne sur le
+lièvre le prix de la course, examinait depuis un
+quart d’heure la disposition et les qualités minéralogiques
+des pierres jomâtres, quand ses deux amis
+vinrent le rejoindre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Diable de fontaine ! disait M. de Boussac en
+faisant la grimace ; elle a un goût de cuivre qui ne
+me donne pas grande idée du <span class='it'>trésor</span> !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ces maudites chèvres, disait Marsillat, n’ont
+pas une goutte de lait ! au lieu de brouter, elles
+ne songent qu’à lécher les pierres. Est-ce qu’elles
+auraient le goût de l’or ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;<span class='it'>Or ? trésor ?</span> demanda sir Arthur, en les
+regardant d’un air étonné.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est qu’il faut vous dire, repartit Guillaume
+de Boussac, qu’il y a une tradition, une légende
+sur cet endroit-ci. Vous n’ôteriez pas de la tête
+de nos paysans, à ce que prétend Marsillat, qu’un
+trésor est enfoui dans cette région.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cette croyance les rend fous, dit Marsillat.
+Les uns supposent ce trésor enterré sous ces pierres
+druidiques ; d’autres le cherchent plus loin, dans
+la montagne de Toull-Sainte-Croix, que vous
+voyez, à une heure de chemin d’ici.</p>
+
+<p class='pindent'>L’Anglais regarda le sol maigre et pierreux, les
+bruyères qui étouffaient le fourrage, les chèvres
+efflanquées qui erraient à quelque distance.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il y a un trésor dans les terres incultes, dit-il&nbsp;:
+mais il faut un autre trésor pour l’en retirer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, des capitaux ! dit Marsillat.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et des paysans ! ajouta Guillaume. Cette
+terre est dépeuplée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;<span class='it'>Des hommes, et puis des hommes</span>, reprit
+l’Anglais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;<span class='it'>Comprends pas</span>, dit Guillaume en souriant, à
+Marsillat.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pas de maîtres et pas d’esclaves ; des hommes
+et des hommes ! reprit sir Arthur, étonné de n’avoir
+pas été compris, lui qui croyait parler clair.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce qu’il y a des esclaves en France ?
+s’écria Marsillat en haussant les épaules.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, et en Angleterre aussi ! répondit l’Anglais
+sans se déconcerter.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;La philosophie m’ennuie, reprit à demi-voix
+Marsillat en s’adressant à son jeune compatriote ;
+votre Anglais me dégoûterait d’être libéral. Combien
+voulez-vous parier, Guillaume, ajouta-t-il tout
+haut, que je monte sur la plus haute et la plus
+lisse des pierres jomâtres ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je parie que non, répondit M. de Boussac.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Voulez-vous parier ce que nous avons d’argent
+sur nous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Volontiers, cela ne me ruinera pas. Je n’ai
+qu’un louis.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh pardieu, je n’ai qu’une pièce de 5 francs,
+moi, reprit Marsillat après avoir fouillé toutes ses
+poches.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est égal, je tiens ! dit M. de Boussac.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et vous, <span class='it'>Mylord</span> ? reprit Marsillat&nbsp;: que
+pariez-vous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je parie une pièce de 5 sous de France,
+répondit sir Arthur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Fi donc ! j’ai cru, dit Marsillat, que les
+Anglais étaient fous des paris. Ils ne méritent guère
+leur réputation. Cinq sous pour monter là-dessus !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est plus que cela ne vaut.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Par exemple ! Il y a de quoi se casser bras et
+jambes !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Alors, je ne parie rien, ou je parie 1,000
+livres sterling contre vous que vous y monterez.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;L’argent n’est rien, la gloire est tout !
+s’écria gaiement Marsillat ; je tiens vos 5 sous et
+je monte.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est comme cela qu’on se tue, dit Arthur
+en lui ôtant froidement des mains son fusil armé
+dont il voulait s’aider.</p>
+
+<p class='pindent'>Marsillat fit des efforts inouïs, des miracles
+d’adresse, et après s’être écorché les mains en
+glissant plus d’une fois jusqu’à terre, après avoir
+cassé ses bretelles et mis au désespoir son chien
+qui ne pouvait le suivre, il parvint à se dresser
+d’un air de triomphe sur la plate-forme du dolmen.
+Savez-vous, s’écria-t-il, que ces pierres étaient des
+idoles ? me voilà sur les épaules d’un Dieu !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Écoutez, Léon, lui cria le jeune de Boussac, si
+vous trouvez là-haut la druidesse Velléda, faites-nous-en
+part.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Bah ! Je n’aime pas plus votre druidesse que
+votre Chateaubriand ! répondit Marsillat, qui se
+piquait de libéralisme. Vive Lisette ! vive le charmant
+Béranger !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Écrivain de mauvaise compagnie, reprit le
+jeune homme avec dédain. N’est-ce pas, sir
+Arthur ? est-ce que vous pouvez supporter ce
+chansonnier de taverne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Béranger ! grand poète ! dit tranquillement
+l’Anglais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Un poète, lui ! dites donc Chateaubriand !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et Chateaubriand grand poète, reprit l’Anglais
+sans s’animer davantage.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons, vous n’entendez rien à la littérature
+française, cher <span class='it'>allié</span>, vous êtes un véritable
+Anglais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je suis, quand je dis cela, un véritable
+Français, répondit sir Arthur, et un jour, Chateaubriand,
+Béranger, se donneront la main.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ce jour-là, repartit le jeune noble, Marsillat
+trouvera la druidesse Velléda sur la grande pierre
+jomâtre.</p>
+
+
+ <div class='poetry-container' style=''>
+ <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
+<div class='stanza-outer'>
+<p class='line0'>Quoi! Lisette, est-ce vous...?</p>
+</div>
+</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
+
+<p class='noindent'>chantait Marsillat en parcourant la plate-forme
+du dolmen, et en sautant d’un bloc à l’autre.
+Tout à coup il s’arrêta, et son chant fut interrompu
+par une exclamation de surprise.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qu’est-ce donc ! un lièvre ? un serpent ?
+s’écria Guillaume.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Velléda ? demanda sir Arthur en souriant un
+peu.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non ! Lisette, répondit Marsillat ; pas laide
+du tout, ma foi ! mais est-elle morte ?</p>
+
+<p class='pindent'>Et il disparut dans la coulisse que formait
+l’écartement des deux plus grosses pierres druidiques.
+Guillaume de Boussac, voyant qu’il ne
+répondait plus à ses questions, poussé par la
+curiosité d’une aventure, se mit en devoir d’escalader
+le rocher ; mais sir Arthur, moins pressé et
+nullement ému, lui fit remarquer qu’en tournant
+l’enceinte de roches et en rejoignant Marsillat
+par l’intérieur, il aurait beaucoup plus vite atteint
+son but. Ce fut l’affaire de quelques instants, et
+tous trois se trouvèrent réunis autour de la druidesse
+endormie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est un petit enfant, dit l’Anglais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cela ? ça a quatorze ou quinze ans, répondit
+Marsillat ; peut-être plus !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’aurais pas cru, dit Guillaume.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;La race du pays est comme cela, reprit
+Marsillat ; les filles jusqu’à seize ans, et les garçons
+jusqu’à vingt, sont tout petits et conservent
+des traits enfantins ; ils se développent tout d’un
+coup, et deviennent grands et forts, lorsqu’on les
+croyait noués pour toujours. C’est la même chose
+que pour les poulains et les taureaux.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! ce n’est pas la même chose, dit sir
+Arthur, scandalisé d’entendre parler si légèrement
+de l’espèce humaine.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comme elle dort ! dit Guillaume de Boussac ;
+un coup de fusil ne la réveillerait pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’ai envie d’essayer, dit Marsillat en cherchant
+à prendre l’arme de sir Arthur, qui la lui
+refusa avec fermeté, trouvant la plaisanterie
+cruelle et dangereuse.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est le sommeil de l’ange ou de la bête,
+reprit Guillaume. Elle est jolie, n’est-ce pas,
+Léon ? Je ne peux voir que son profil, qui n’est
+pas laid.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je voudrais voir <span class='it'>son</span> figure, dit l’Anglais qui,
+par quelques fautes de langue, donnait parfois,
+sans le savoir, un tour assez plaisant à ses discours
+ordinairement graves.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! <span class='it'>son</span> figure est <span class='it'>beau</span> ! répondit Marsillat
+avec l’indifférence que lui aurait inspirée une
+créature ruminante. Je l’ai vue ; c’est le beau type
+bourbonnais, qui se mêle sur la frontière au type
+marchois, moins sévère, mais plus piquant à mon
+gré. Si elle n’avait pas renfoncé son nez sous son
+bras, vous verriez une vraie beauté bourbonnaise,
+et cela plairait à <span class='it'>mylord</span>, j’en suis sûr, car il a
+des yeux tout comme un autre, malgré sa philosophie.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume de Boussac voulut pousser la dormeuse
+du bout de son fouet pour la réveiller ;
+l’Anglais s’y opposa, en disant d’un ton et avec
+un accent qui provoquèrent un éclat de rire&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Laissez dormir l’innocence.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;On peut bien la faire remuer sans la réveiller,
+dit Marsillat en avançant la main pour
+retourner la tête de la pastourelle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mettez votre gant ! dit Guillaume, en le
+retenant ; les enfants de ce pays sont si malpropres !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est vrai, reprit Marsillat en ramassant un
+brin d’herbe dont il chatouilla le front de la
+jeune fille.</p>
+
+<p class='pindent'>Elle fit le mouvement de chasser une mouche
+importune, et se retourna avec ce gros soupir
+sans effort et sans tristesse, qui soulève la poitrine
+des enfants endormis, et qui a une harmonie particulière,
+une pureté de souffle qui inspire je ne sais
+quel attendrissement. Puis, sans ouvrir les yeux,
+elle prit à son insu une pose incroyablement gracieuse.
+Son bras était rejeté au-dessus de sa tête,
+et sa main brune, mais effilée et petite, rejeta en
+arrière sa coiffe de toile grise, et resta entr’ouverte
+sur ses cheveux d’un blond cendré magnifique.
+C’était bien le plus frais visage humain qui eût
+jamais bravé sans voile et sans ombrelle les
+ardeurs du soleil de midi. Il est certains cantons
+du Berri et des provinces limitrophes, où, malgré
+l’absence d’arbres, et en dépit d’une vie exposée
+à toutes les blessures du hâle, la carnation des
+paysans est aussi pure et aussi délicate que celle des
+Vénitiens et des montagnards des Alpes graïennes.
+Dans les endroits où ce caractère n’est pas général,
+il se produit et se perpétue dans certaines familles,
+et c’est une opinion assez répandue, que ces
+familles sont d’origine anglaise, les Anglais ayant
+occupé, comme on sait, assez longtemps nos provinces
+du centre pour y mélanger leur sang avec
+celui des indigènes ; mais nous croirions plutôt
+que le pur sang de la race gauloise primitive s’est
+conservé jusqu’à nos jours sans mélange, dans
+quelques tribus rustiques de nos provinces centrales.</p>
+
+<p class='pindent'>La dormeuse était donc blanche comme l’aster
+des prés et rosée comme la fleur de l’églantier.
+Mais sa beauté eût pu se passer de cette recherche
+particulière à la race des oisifs. Ses traits étaient
+admirables, son front humide, un peu bas comme
+celui des statues antiques. Les lignes les plus
+pures et un calme angélique dans la physionomie
+lui donnaient une ressemblance frappante avec ces
+beaux types que l’art grec a immortalisés. Sa taille
+n’était pas développée, et annonçait pourtant la
+souplesse et la force ; elle était vêtue de haillons
+qui, dans leur désordre pittoresque, ne la déparaient
+nullement. Ses pieds nus reposaient dans
+l’herbe, et sa bouche entr’ouverte laissait voir
+des dents superbes. La véritable beauté est toujours
+chaste et inspire un respect involontaire.
+L’Anglais n’était pas d’humeur à s’en départir, et
+ses deux étourdis compagnons en subirent l’ascendant
+irrésistible.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ma foi, ce n’est pas Lisette, c’est Velléda,
+dit Marsillat en baissant la voix par un sentiment
+instinctif.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et pourquoi Lisette ne <span class='it'>serait-il</span> pas <span class='it'>beau</span>
+comme Velléda ? demanda sir Arthur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Va pour Velléda, va pour Lisette ! répondit
+Marsillat ; si j’étais peintre, je voudrais <span class='it'>croquer</span>
+cette divine créature... Et si j’étais seul, ajouta-t-il,
+revenant à son naturel, je voudrais savoir si cette
+chevrière a tant soit peu d’esprit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Monsieur Marsillat, dit Arthur d’un air
+solennel, allons-nous-en.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, oui, allons-nous-en, dit Marsillat après
+avoir ri de la vertueuse sollicitude de l’Anglais.
+On se repent toujours d’avoir regardé les belles
+Marchoises ; la plus sotte et la plus novice en sait
+assez long pour compromettre le plus prudent et
+le plus discret d’entre nous. Au diable toutes les
+Vellédas et toutes les Lisettes de nos champs !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne comprends pas, reprit sir Arthur en
+s’échauffant un peu au feu de son indignation
+intérieure, qu’il vous vienne de pareilles pensées
+à la vue d’un enfant. Vous n’êtes pas dignes,
+Messieurs, de contempler la beauté.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, oui, <span class='it'>mylord</span> est seul digne de contempler
+la <span class='it'>biouté</span>, dit Marsillat, en contrefaisant l’accent
+comique de sir Arthur. Sir Arthur ne s’en aperçut
+pas. Le mot ne sonnait pas autrement à son
+oreille qu’il ne l’avait prononcé, et il souriait d’un
+air de pitié paternelle, quand les jeunes gens le
+traitaient de mylord avec une affectation ironique.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Attendez, Messieurs, dit Guillaume&nbsp;: Marsillat
+a gagné son pari, et je lui dois un louis que je le
+défie de prendre où je vais le mettre.</p>
+
+<p class='pindent'>En même temps, il déposa doucement, dans la
+main toujours ouverte de la dormeuse, le napoléon
+qu’il avait parié.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous avez raison, dit Marsillat, et je suis
+bien fâché de n’avoir que cinq francs à joindre à
+votre aumône. Halte-là, <span class='it'>Mylord</span>, ajouta-t-il après
+avoir déposé son écu dans la main de la petite
+paysanne, et en voyant que sir Arthur se fouillait
+à son tour. Vous n’avez parié que cinq sous, et
+vous ne devez pas mettre davantage à l’offrande.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;D’autant plus, dit sir Arthur, après avoir
+retourné toutes ses poches d’un air consterné, que
+je n’ai rien autre chose sur moi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je crois bien ! vous avez tout donné en chemin,
+reprit Guillaume qui connaissait l’extrême
+libéralité de l’Anglais. Son sommeil obstiné m’amuse,
+ajouta-t-il, en jetant un dernier regard sur
+la chevrière. Je voudrais voir son étonnement
+quand elle trouvera ces trois pièces dans sa main
+en se réveillant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle croira que le diable s’en est mêlé, répondit
+Marsillat, ou tout au moins les fées qui
+hantent, comme chacun sait, les pierres jomâtres
+au coup de midi et au coup de minuit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Puisque nous faisons le rôle des fées, dit
+Guillaume, et que nous voici trois, nombre consacré
+dans tous les contes merveilleux, je suis d’avis
+que nous fassions chacun un souhait à cet enfant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça va, dit Marsillat, et étendant la main sur
+la tête de l’enfant&nbsp;: Ma belle, lui dit-il, je te souhaite
+un gaillard vigoureux pour amant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ma charmante, je te souhaite un protecteur
+riche et généreux, dit M. de Boussac en souriant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ma fille, je te souhaite un honnête mari qui
+t’aime et t’assiste dans tes peines, dit à son tour
+l’Anglais avec un sérieux et un accent de conviction
+qui arrêtèrent un instant la gaieté de ses
+compagnons.</p>
+
+<p class='pindent'>Tous trois s’éloignèrent des pierres jomâtres,
+croyant avoir porté bonheur à l’enfant, chacun
+à sa manière, et ne se doutant guère que leurs
+aumônes allaient devenir dans sa petite main
+l’instrument de leurs destinées.</p>
+
+<h2 id='ch1'>I<br/> <span class='sub-head'>LA VILLE GAULOISE</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>Environ</span> quatre ans après cette aventure, M.
+Guillaume de Boussac repassait pour la première
+fois au pied du mont Barlot, sur lequel s’élèvent
+les pierres jomâtres ; et, en regardant de loin ces
+monuments druidiques, en se souvenant d’y avoir
+été conduit jadis deux ou trois fois par des parties
+de chasse au temps des vacances, il ne se rappelait
+nullement la prétendue druidesse dont la
+main avait reçu son aumône. Cette futile circonstance
+était sortie de sa mémoire et n’y revint que
+longtemps après.</p>
+
+<p class='pindent'>Le jeune baron de Boussac, d’aimable et folâtre
+collégien, était devenu un charmant jeune homme,
+encore rose et blanc comme une demoiselle, au
+dire des gens du pays, mais assez robuste pourtant,
+et d’une physionomie plutôt sérieuse qu’enjouée.
+Le temps et la réflexion avaient mûri son caractère,
+son extérieur et ses goûts. Il ne bornait plus ses
+promenades à l’exploration des pierres jomâtres,
+au delà desquelles il ne s’était guère aventuré
+autrefois ; maintenant il s’enfonçait dans les
+montagnes, monté sur un joli cheval anglais, et
+muni d’un léger portemanteau qui annonçait des
+projets de voyage pour deux ou trois journées.
+Arrivé à son château de Boussac depuis moins
+d’une semaine, et s’ennuyant déjà de l’esprit arriéré
+de la petite ville, il avait embrassé sa mère, en la
+prévenant d’une absence dont elle avait de son
+côté promis, avec plus de tendresse que de sincérité,
+de ne prendre aucune inquiétude. La journée était
+superbe, le soleil du matin commençait à sécher
+la rosée sur les bruyères ; notre jeune chercheur
+d’aventures ne pouvait se faire d’illusions sur le
+confortable des gîtes qui l’attendaient. On lui avait
+vanté les beaux points de vue et les antiquités du
+pays plus que les auberges, et il se promettait de
+supporter en stoïcien, sinon tout à fait en chrétien,
+les fatigues et les privations d’une excursion poétique
+dans un pays inculte, dépeuplé et presque
+sauvage.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume n’était pas très directement le descendant
+du fameux maréchal de Boussac, un des
+compagnons de la Pucelle, un des vainqueurs des
+Anglais et des libérateurs de la France sous
+Charles VII. Pour justifier le principe que les
+grands noms ne doivent pas périr, le mariage
+d’une petite nièce de cette maison avait porté,
+au temps de Louis XIV, la seigneurie et le nom
+de Boussac dans une famille de bons gentilshommes
+du pays. Guillaume n’avait pas examiné de trop
+près son arbre généalogique ; comme bon nombre
+de nobles à l’époque de la Restauration, il avait
+ravivé dans son âme les idées chevaleresques, et,
+suppléant par la force de l’imagination à celle du
+sang, il croyait consciencieusement sentir celui des
+anciens preux couler, sans mélange, dans ses veines.
+C’était un brave jeune homme, un peu réservé de
+manières et très sincère de cœur, sage comme un
+enfant de famille élevé sous les yeux d’une mère
+pieuse, enfin romanesque comme on l’était encore
+à vingt ans, il y a vingt ans. Cet heureux temps
+n’est plus. Aujourd’hui nos fils sont sceptiques et
+blasés sur les bancs du collège. Mais en 1820, on
+n’était que désespéré avec Werther, René ou le
+Giaour, et cela était infiniment préférable ; car
+on pratiquait le désespoir en amateur, et on le
+portait en homme de goût. Guillaume n’en était
+pas même au point de se croire malheureux ; il
+n’était que mélancolique, et il trouvait dans la
+poésie du Christianisme assez de belles inspirations
+pour se réfugier, sinon bien sérieusement, du moins
+très sympathiquement, dans le sein d’une religion
+fraîchement remise à la mode. Ajoutons qu’il
+avait reçu certains bons principes de morale, qu’il
+avait de nobles instincts, que tout ce qui était
+lâche et bas lui répugnait, et qu’il avait lu trop
+de beaux livres pour ne pas se faire de sa destinée
+une sorte d’idéal romantique propre à le maintenir
+dans le respect, même peut-être un peu
+exagéré, de soi-même.</p>
+
+<p class='pindent'>Perdu dans ses pensées et repassant dans son
+esprit les pompeuses descriptions de la Gaule
+poétique de Marchangy, il laissa sur sa gauche le
+camp romain de Soumans, et se dirigea, un peu
+à l’aventure, vers la montagne de Toull qu’il
+s’était promis de visiter avec attention, et qu’il
+n’avait jamais vue que de loin. En dépit des
+instances de sa mère, il n’avait voulu se faire
+accompagner d’aucun guide, d’aucun domestique,
+afin de mieux se livrer à ses impressions dans
+la solitude, et peut-être aussi de braver plus de
+hasards.</p>
+
+<p class='pindent'>Il passa devant le mélancolique cimetière de
+Pradeau, jeté au flanc de la colline, comme un
+appel aux prières du voyageur ; et, se guidant sur
+les nombreuses croix de pierre blanche plantées,
+comme des vedettes, de distance en distance, pour
+prévenir les accidents au temps des neiges, il
+arriva enfin vers onze heures du matin au pied
+de la montagne de Toull.</p>
+
+<p class='pindent'>La montagne de Toulx ou plutôt Toull-Sainte-Croix
+est une antique cité gauloise conquise par
+les Romains sous Jules César, et détruite par les
+Francs au <span style='font-size:smaller'>IV</span><sup>e</sup> siècle de notre ère. On y trouve
+des antiquités romaines, comme à peu près partout
+en France ; mais là n’est pas le mérite particulier
+de cette ruine formidable. Ce qui en reste, cet
+amas prodigieux de pierres à peine dégrossies par
+le travail, et où l’on chercherait en vain les traces
+du ciment, ce sont les matériaux bruts de la
+primitive cité gauloise, tels que les employaient nos
+premiers pères. Au temps de Vercingétorix, trois
+enceintes de fascines et de terre battue, revêtues
+de pierres sèches, s’arrondissaient en amphithéâtre
+sur le flanc de la colline. La colline s’est
+exhaussée depuis de toute la masse des matériaux
+qui formaient la ville, et maintenant c’est littéralement
+une haute montagne de pierres, sans végétation
+possible, et d’un aspect désolé. Une quinzaine
+de maisons et une pauvre église, avec la base d’une
+tour féodale et un seul arbre assez mal portant,
+forment au sommet du mont une misérable bourgade.
+Et voilà ce qu’est devenue une des plus
+fortes places de défense du pays limitrophe entre
+les Biturriges et les Arvernes, territoire vague
+que les nouvelles délimitations ont fait rentrer
+assez avant dans la circonscription du département
+de la Creuse, mais qui jadis a été alternativement
+Berri et Marche, Combraille et Bourbonnais.
+Le comté de la Marche était lui-même une formation
+du moyen âge, qui se resserrait ou s’étendait
+au gré du destin des batailles, et selon les vicissitudes
+de la fortune de ses princes. Toull fut, au
+moyen âge, l’extrême frontière du Berri sur la
+limite du Combraille. C’était l’ancienne division
+gauloise. Le Combraille était le pays des <span class='it'>Lemovices</span>.
+La division des départements est admirable en tous
+points, sauf celui de jeter un dernier voile d’oubli
+sur l’histoire déjà assez obscure des petites localités.</p>
+
+<p class='pindent'>L’habitant de ces montagnes, attaché à un pays
+aride, et habitué à une sobriété parcimonieuse, est
+le plus âpre au gain qui soit au monde. Il est actif
+et industrieux comme tous ceux qu’une nature
+marâtre dresse au joug de la nécessité. Il aime ce
+sol ingrat qui ne le nourrit pas, et quand il a fait
+la vie de maquignon ou de maçon bohémien, dans
+sa jeunesse, il revient mourir de la fièvre sous
+son toit de chaume, en léguant à sa famille le
+prix de son travail ou de son talent. Plus ouvert
+et plus civilisé que celui des heureuses vallées
+limitrophes du Berri, il accueille mieux l’étranger
+et s’en méfie davantage. Il est, selon l’expression
+de Balzac, <span class='it'>aimable comme tous les gens très corrompus</span>.
+Cependant il vaut mieux que sa réputation,
+et, quand il se mêle d’être estimable, il ne l’est
+pas à demi. Il joint alors la probité et le dévouement
+à l’esprit, à l’activité, au courage, à la
+persévérance.</p>
+
+<p class='pindent'>Les femmes s’expatrient aussi dans leur jeunesse,
+et font volontiers les fonctions de servantes
+dans les provinces voisines. Lorsqu’elles sont
+belles, elles y deviennent vite des servantes
+maîtresses, et la femme légitime berrichonne ne
+doit pas essayer de lutter contre la concubine
+marchoise. Celles qui, après une vie pure et laborieuse,
+rentrent dans leurs montagnes pour se
+vouer aux soins de la famille, sont d’excellentes
+ménagères, et celles qui n’en sont jamais sorties
+ont une candeur souvent préférable à <span class='it'>l’acquis</span> de
+leurs compagnes.</p>
+
+<p class='pindent'>Le premier indigène de la montagne de Toull
+auquel Guillaume de Boussac s’adressa était un
+rusé compère, jovial, railleur et affable ; mais il
+était de ceux qui pratiquent la méfiance, cette
+sagesse du pauvre qui ne se laisse éblouir ni par
+les beaux habits ni par les douces paroles. Aussi,
+ne se dérangea-t-il de la pierre où il était assis,
+mangeant son pain noir, et faisant <span class='it'>gratis</span> la conversation
+avec le jeune voyageur, que lorsque
+celui-ci eut ajouté à ses demandes de service, le
+mot <span class='it'>en vous récompensant</span>, qu’on lui avait recommandé
+de ne jamais oublier dans ce voyage.
+Aussitôt qu’il eut prononcé cette formule magique,
+le vieux Léonard ferma lestement son couteau,
+mit le reste de son fromage dans sa poche, et,
+prenant les rênes du cheval, qui ne gravissait plus
+la voie pavée qu’avec effort, il se mit en devoir
+de conduire Guillaume au meilleur gîte possible.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vous conduirais bien chez le maître d’école,
+lui dit-il, mais il n’aurait à vous offrir que des
+ognons crus. Je vous conduirais bien aussi chez
+M. le curé ; mais il a pris mon garçon avec lui pour
+aller dans la montagne porter le bon Dieu à une
+femme qui se meurt. Je vous conduirais bien chez
+moi ; mais ma femme est aux champs, et il faut que
+j’aille creuser la fosse de celle qui va mourir ; car
+<span class='it'>c’est moi qui suis</span> le sacristain de la paroisse... Je
+vous conduirais bien encore à l’auberge... mais il
+n’y en a point. Je vais vous mener tout droit chez
+la mère Guite, qui a un fameux bouchon, et où
+vous ne manquerez de rien. Vous avez apporté
+tout ce qu’il vous faut, n’est-ce pas ? Est-ce que
+vous n’avez pas d’avoine sous votre valise ? Et
+dedans, vous avez bien du pain blanc et une bouteille
+de vin ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’ai rien apporté du tout, répondit Guillaume,
+et je vois que je dois m’attendre à ne rien
+trouver.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Rien ?... vous n’avez rien ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Rien qu’un peu d’argent, dit Guillaume, qui
+le vit disposé à lâcher tout doucement la bride de
+<span class='it'>Sport</span>, son beau cheval anglais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Avec de l’argent on fait bien des choses, reprit
+le sacristain ; venez toujours, et on tâchera de vous
+trouver ce qu’il faut.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume avait mis pied à terre, et à chaque
+pas il s’arrêtait pour examiner les pierres qui
+s’élevaient en monceaux blanchâtres sur les deux
+marges du chemin. En les retournant il cherchait
+à y retrouver une trace de travail humain ; et
+comme il n’en apercevait qu’un grossier et à peine
+sensible, il commençait à regarder comme très
+conjecturale l’existence de la capitale des <span class='it'>Cambiovicenses</span>,
+lorsque le paysan, devinant sa pensée, lui
+dit&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’était de la bâtisse, Monsieur, n’en doutez
+point. Il y en a ici de deux sortes, une si bien
+cimentée qu’on ne peut séparer la pierre du mortier
+(mais celle-là est rare, et il faut creuser pour la
+rencontrer); l’autre, qui est plus ancienne, et qui
+n’a jamais dû être gâchée qu’en terre. C’était, à
+ce qu’il paraît, la manière de bâtir dans les temps
+anciens, du temps des Gaulois, il y a au moins
+deux cents... bah ! qu’est-ce que je dis ? au moins
+quatre cents ans !...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, au moins, répondit Guillaume en souriant.
+Êtes-vous quelquefois sorti du pays ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! oui, Monsieur ; j’ai été à Boussac bien
+souvent, et à Chambon aussi !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jamais à Paris ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jamais, et pourtant je suis aussi bon maçon
+qu’un autre. Faut bien être maçon chez nous,
+puisqu’il n’y a que de la pierre ; mais je ne pouvais
+pas suivre les autres<a id='r1'/><a href='#f1' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[1]</span></sup></a>. Je suis boiteux, comme
+vous voyez, et je l’ai été de jeunesse. C’est pour
+ça qu’on m’a fait sacristain ; je balaie l’église et je
+sers la messe ; je suis fossoyeur aussi, et j’ai appris
+à faire la cuisine. C’est moi qui fais les repas de
+noces et les enterrements, sans compter que j’aide
+aux baptêmes. Et vous, Monsieur, avez-vous été
+à Paris ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Presque toute ma vie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous êtes peut-être ingénieur des routes ?
+Vous devriez bien faire arranger les nôtres.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elles en auraient grand besoin ; mais je ne
+suis pas ingénieur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous n’êtes pas <span class='it'>mercier</span> (marchand colporteur)?
+Non, vous avez un trop petit paquet, et
+cependant vous auriez là une belle bête pour porter
+la balle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne suis pas mercier non plus. Et Guillaume
+coupa coupa aux questions du sacristain-cuisinier-fossoyeur,
+en lui ôtant des mains la bride
+de son cheval, pour le faire entrer avec précaution
+sous la porte basse de l’étable à chèvres de la mère
+Guite. Une vieille fée à menton barbu vint lui en
+faire les honneurs, et, tout en l’aidant à essuyer les
+flancs de Sport avec de la paille, elle fit la seconde
+partie dans le duo de questions que Léonard avait
+entamé.&nbsp;—&nbsp;C’est vous qui êtes le garçon (le fils)
+à M. Grandin de Gouzon ?&nbsp;—&nbsp;Venez-vous de Boussac ?
+—&nbsp;Allez-vous boire les eaux d’Évaux ?&nbsp;—
+Vous êtes peut-être le neveu à madame Chantelac,
+qui demeure à Chatelus ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;M’est avis, dit la vieille sans se rebuter des
+dénégations laconiques du jeune homme, que vous
+êtes M. Marsillat, pas le vieux, qui est mort, mais
+le jeune, qui est <span class='it'>homme de loi</span> à Boussac ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne suis ni le vieux ni le jeune Marsillat,
+répondit Guillaume.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;<span class='it'>Ouache !</span> vieille sans yeux ! reprit le sacristain.
+Vous avez bien des fois vu le garçon à M. Marsillat !
+Il est noir, et celui-là est blondin !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Peut-être bien ! mais moi, je ne connais pas
+les monsieurs les uns des autres. Ça me paraît
+qu’ils sont tous habillés et tous faits de même.
+C’est la vérité que je n’y connais rien, ma foi !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Votre fille n’est pas comme vous, mère Guite,
+elle les connaît bien. Appelons-la donc un peu,
+<span class='it'>pour voir</span> ! Claudie ! Claudie<a id='r2'/><a href='#f2' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[2]</span></sup></a> ! Viens donc là ! Je
+veux te parler !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qu’est-ce que c’est donc que vous voulez ?
+répondit une voix fraîche et claire qui partait de
+dessus la tête de Guillaume ; et presque aussitôt il
+vit apparaître une figure brune, appétissante et
+décidée, à la trappe de l’abat-foin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Amène-nous du frais au bout de ta fourche,
+dit Léonard, et regarde-moi ce jeune monsieur. Le
+connais-tu ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça n’est donc pas M. <span class='it'>Lion</span> Marsillat ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh dame, vous savez bien que non, vieux
+<span class='it'>innocent</span> ! vous connaissez M. Marsillat aussi bien
+que moi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! par exemple, Claudie, c’est ça des mensonges ;
+je ne le connais pas si bien que toi !</p>
+
+<p class='pindent'>La jeune fille haussa les épaules, devint rouge, et
+se retira précipitamment de la trappe.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pourquoi est-ce que vous dites toujours des
+bêtises à ma fille, vieux vilain ? dit la mère Guite,
+qui ne paraissait pourtant pas trop fâchée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Faut bien rire un peu, surtout devant les
+bourgeois, répondit le narquois Léonard. Sans cela
+ils nous croiriont trop bêtes ! c’était tant seulement
+pour vous montrer que Claudie connaît les monsieurs.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Taisez votre méchante langue ! Claudie n’a
+pas besoin de regarder les monsieurs. Les monsieurs
+la regardont, si ils voulont.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;<span class='it'>Avis aux voyageurs !</span> pensa Guillaume ; mais
+ce n’est pas moi qui irai sur les brisées de Marsillat.
+Ces sortes de conquêtes ne me tentent guère.&nbsp;—&nbsp;M.
+Léon Marsillat vient donc souvent par ici ?
+demanda-t-il au sacristain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;<span class='it'>Plus souvent qu’à son tour !</span> répondit Léonard
+d’un air malin en clignant de l’œil.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce qu’il a des affaires par ici ? demanda
+encore Guillaume, feignant de ne pas comprendre,
+afin de savoir quel prétexte Marsillat pouvait
+donner à ses apparitions dans ce pays sauvage.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il vient soi-disant pour acheter des bêtes
+Monsieur, car nous élevons du bestiau dans nos
+herbes, et notre <span class='it'>chevaline</span> surtout a du renom.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je le sais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais <span class='it'>ouache</span> ! M. Marsillat marchande toutes
+les pouliches du pays sans rien acheter ! ou bien,
+quand il achète, il fait semblant de se dégoûter bien
+vite, et il revient pour troquer. Il y met du sien
+dans tout ça. Mais quand on veut s’amuser, ça
+coûte. Son père était comme lui dans son temps.
+Il n’y a que la mère Guite qui ne s’en souvienne pas,
+depuis qu’elle a aux trois quarts perdu les yeux ;
+mais sa fille voit clair pour deux.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Taisez-vous donc une fois, deux fois ! dit la
+vieille, et prenez donc la fourche. Vous voyez bien
+que ce monsieur fait la litière lui-même, pendant
+que vous chantez comme un vieux sansonnet.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Faut pas vous fâcher, Guite ! votre fille n’est
+pas la seule qui cause avec M. <span class='it'>Lion</span>.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et même je vous dis, moi, que c’est avec elle
+qu’il cause le moins.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Heu ! heu ! je sais bien qu’il y en a une autre
+avec qui qu’il voudrait bien s’entendre ; mais il n’y
+a pas moyen. Claudie ! Claudie ! c’est-il pas vrai
+qu’il y en a une autre ? et que, pendant que vous
+gardez vos bêtes dans le bois de la Vernède ou
+du côté des <span class='it'>pierres-levées</span>, M. <span class='it'>Lion</span> passe avec son
+fusil, et qu’il s’asseoit dans les fossés, et qu’il fait
+la causette, soit avec l’une, soit avec l’autre ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tout ça, c’est un tas de faussetés ! cria Claudie
+avec aigreur, en s’approchant de nouveau de la
+trappe, d’un air courroucé. Vous êtes la plus mauvaise
+langue de l’endroit, et c’est pas qu’il en
+manque !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tout de même, continua Léonard en riant, il
+y en a une de vous autres, les jolies filles, qui ne
+veut plus aller aux champs avec vous, parce qu’elle
+dit que vous attirez trop la société. C’est peut-être
+qu’elle voudrait garder la société pour elle
+seule. C’est peut-être parce que vous êtes jalouses
+d’elle et que vous la bougonnez. C’est peut-être
+aussi qu’elle veut rester comme il faut être <span class='it'>pour
+attraper le bœuf</span>.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Parlez pas de ça ! s’écria la mère Guite, avec
+une colère véritable. Vous avez le diable au bout
+de la langue, à ce matin !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non ! faut pas parler du bœuf devant les
+étrangers, répondit Léonard d’un air ironique. Ils
+pourraient vous le prendre. Tenez-le bien, da !</p>
+
+<p class='pindent'>Le jeune baron, voyant qu’ils commençaient à
+parler par énigmes, et trouvant peu de plaisir à entendre
+les propos grivois du sacristain, se disposa,
+en attendant que la faim le ramenât impérieusement
+à ce triste gîte, infecté de l’odeur de la lessive
+et des fromages, à aller explorer les antiquités de
+Toull-Sainte-Croix. Il avait l’esprit sérieux autant
+qu’on peut l’avoir à son âge quand on a reçu une
+éducation un peu efféminée. Il aimait la campagne
+et les paysans de loin, dans ses souvenirs. Il les
+rêvait alors, graves, simples, austères comme les
+Natchez de Chateaubriand. De près, il les trouvait
+rudes, malpropres et cyniques. Il s’éloigna, dégoûté
+déjà de l’envie qu’il avait eue de causer avec eux.</p>
+
+<p class='pindent'>Après avoir regardé les trois lions de granit,
+monuments de la conquête anglaise au temps de
+Charles VI, renversés par les paysans au temps de
+la Pucelle, brisés, mutilés et devenus informes, qui
+gisent le nez dans la fange, au beau milieu de la
+place de Toull, Guillaume se dirigea vers la tour
+féodale, dont les fondements subsistent dans un
+bel état de conservation, et dont un habitant
+de l’endroit s’est fait un caveau pour serrer ses
+denrées. Il l’a recouverte de terre au niveau du
+premier étage et a pratiqué des degrés en dalles
+pour monter sur cette petite plate-forme, qui est
+le point culminant de la montagne et de tout le
+pays. Aujourd’hui que le mouvement des idées,
+l’étude de l’antiquité et le sentiment descriptif de
+la nature ont donné, même à cette contrée perdue,
+une sorte d’impulsion exploratrice, il peut arriver
+qu’en automne on rencontre parfois sur la plate-forme
+de Toull un collégien de Bourges en vacances,
+un avoué touriste de La Châtre, un amateur-cicérone
+de Boussac. Mais à l’époque où Guillaume
+s’y arrêta pour la première fois, il eût difficilement
+trouvé à qui parler. La petite population du hameau
+était tout entière aux travaux des champs,
+et, à l’heure de midi, on entendait à peine glousser
+une poule en maraude dans les enclos. Guillaume
+fut étourdi de l’immensité qui se déploya sous ses
+yeux. Il vit d’un côté la Marche stérile, sans arbres,
+sans habitations, avec ses collines pelées, ses étroits
+vallons, ses coteaux arides, où il semble parfois
+qu’une pluie de pierres ait à jamais étouffé la
+végétation, et ses cromlechs gaulois s’élevant dans
+la solitude comme une protestation du vieux
+monde idolâtre contre le progrès des générations.
+Au fond de ce morne paysage, le jeune baron de
+Boussac vit la petite ville dont il portait le nom,
+et son joli castel perdu comme un point jaunâtre
+dans les rochers de la Petite-Creuse. En se retournant,
+il vit à ses pieds le Combraille, et plus loin
+encore le Bourbonnais avec ses belles eaux, sa
+riche végétation et ses vastes plaines qui s’étagent
+en zones bleues jusqu’à l’incommensurable limite
+circulaire de l’horizon. C’est un coup d’œil magnifique,
+mais impossible à soutenir longtemps.
+Cet infini vous donne des vertiges. On s’y sent
+humilié d’abord de ne pouvoir suivre que des
+yeux le vol de l’hirondelle à travers les splendeurs
+de l’espace ; puis la profondeur du Ciel qui vous
+enveloppe de toutes parts, vous éblouit ; la vivacité
+de l’air, froid en toute saison dans cette région
+élevée, vous pénètre et vous suffoque. Il me semble
+que sur tous les sommets isolés, à voir ainsi le
+cercle entier de l’horizon, on a la perception sensible
+de la rondeur du globe, et on s’imagine avoir
+aussi celle du mouvement rapide qui le précipite
+dans sa rotation éternelle. On croit se sentir entraîné
+dans cette course inévitable à travers les
+abîmes du ciel, et on cherche en vain au-dessus
+de soi une branche pour se retenir. Je ne sais pas
+si les guetteurs confinés jadis au sommet de cette
+tour, à cent pieds encore au-dessus de l’élévation
+où l’on peut s’y placer aujourd’hui, n’étaient pas
+condamnés à un pire supplice que celui des prisonniers
+enfouis dans les ténèbres des geôles.</p>
+
+<p class='pindent'>Notre voyageur ne put supporter longtemps la
+triste grandeur d’un pareil spectacle. Il avait cru
+y trouver l’enthousiasme ; mais l’enthousiasme ne
+se laisse pas rencontrer par ceux qui le cherchent&nbsp;:
+il vient à nous quand nous le méritons. L’enfant
+qui courait après la poésie, mais qui n’avait pas
+encore assez vécu pour la produire en lui-même,
+ne trouva dans cette épreuve que l’effroi de l’isolement.</p>
+
+<p class='pindent'>Il redescendit donc de ce phare plus vite qu’il
+n’y était monté, et, se sentant tout à coup glacé
+au milieu d’une journée brûlante, il chercha à la
+hâte un refuge contre l’air lumineux et froid de
+la plate-forme.</p>
+
+<p class='pindent'>En tournant derrière le hameau, il gagna bientôt
+le versant de la montagne, et, en quelques instants,
+il se trouva tourné vers le midi, c’est-à-dire jeté
+sans transition dans une autre nature, dans une
+autre saison, dans d’autres pensées. Du côté de la
+Creuse, un seul arbre, protégé par l’église de Toull,
+a grandi en dépit des vents, infatigables balayeurs
+des bruyères et des monts chauves de la Marche ;
+mais du côté de la Voëse, tout prend un aspect
+plus riant. Les chemins sablonneux s’enfoncent
+sous des haies vigoureuses, et le cimetière de Toull
+se présente sur un plan doucement incliné et
+ombragé de beaux arbres. Ce lieu offrit enfin au
+front fatigué de notre voyageur un asile comparable
+pour lui en ce moment aux champs élyséens des
+classiques.</p>
+
+<p class='pindent'>Il escalada légèrement les blocs de pierre, débris
+de la cité gauloise, qui entourent ce champ du
+repos ; et, se voyant complètement seul, il s’enfonça
+dans les hautes herbes des tombes effacées.
+Une douce chaleur revenait à ses membres ; aucun
+souffle d’air n’écartait les branches des châtaigniers
+et des bouleaux qui s’entre-croisaient sur sa tête
+et se penchaient jusque sur lui. L’horizon, plus
+resserré, brillait encore à travers ce dôme de verdure ;
+mais en se couchant dans le foin vigoureux
+et fleuri qui s’engraissait de la dépouille des morts,
+le jeune homme échappa bientôt à la vue de ce
+ciel étincelant qui le poursuivait. Un sommeil réparateur
+engourdit ses membres, et l’abeille vint
+butiner autour de lui avec une chanson harmonieuse
+qui le berça dans ses songes.</p>
+
+<p class='pindent'>Il reposait ainsi depuis deux heures, lorsqu’un
+bruit de voix monotones le réveilla peu à peu. A
+mesure qu’il rassemblait ses idées, et qu’il se
+rendait compte de sa situation, il reconnaissait
+deux personnes dont l’accent avait récemment
+frappé son oreille. C’était le sacristain Léonard et
+la mère Guite, qui s’entretenaient à peu de distance.
+Guillaume se souleva, et vit le sacristain-fossoyeur
+enfoui jusqu’aux genoux dans une tombe
+qu’il creusait lentement, et la vieille femme assise
+sur une grosse racine à fleur de terre, tout en filant
+sa quenouille chargée de laine bleue. Ils ne faisaient
+aucune attention à lui, et commencèrent un dialogue
+fantasque, qui sembla au jeune baron la
+continuation des rêves qu’il avait faits durant son
+sommeil.</p>
+
+<hr class='footnotemark'/>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f1'><a href='#r1'>[1]</a></span>
+
+La Marche envoie tous les ans une affluence considérable de
+maçons à Paris pour travailler pendant toute la belle saison.
+Ils reviennent passer l’hiver au pays. Dès le temps de Jules
+César, les Marchois étaient particulièrement adonnés à cette
+profession.</p>
+
+</div>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f2'><a href='#r2'>[2]</a></span>
+
+Claudie se prononce <span class='it'>Liaudie</span> ou <span class='it'>Liaudite</span>, moyennant quoi
+c’est un nom très répandu en Berri. <span class='it'>Guite</span> est la contraction de
+Marguerite.</p>
+
+</div>
+
+<h2 id='ch2'>II<br/> <span class='sub-head'>LE CIMETIÈRE</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>Allons,</span> allons, disait gaiement le sacristain, faut
+pas vous fâcher comme ça, mère Guite. Je ne dirai
+plus rien à Claudie, foi d’homme ! et quant au
+bœuf...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est pas un bœuf, puisque c’est un veau !
+reprenait la vieille.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est pas un veau, puisque vous dites toutes
+qu’il a des cornes. Allons, faut dire que c’est un
+<span class='it'>taurin</span> (taureau).</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dites comme vous voudrez, je ne veux pas
+parler de ça avec vous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ben ! ma femme n’est pas comme vous,
+elle m’en parle plus que je ne veux ; et plus je me
+moque d’elle, plus elle y croit. Oh ! que les femmes
+sont donc simples !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et quoi que vous diriez, si vous l’aviez vu ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous l’avez donc vu, vous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, mais j’ai été bien des fois <span class='it'>sur le moment</span>
+de le voir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est comme moi, je suis toujours sur ce
+moment-là ; mais le moment passe et je ne vois
+rien.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne sais pas comment ça peut vous amuser
+de rire comme ça de tout.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tiens ! si ça n’est pas gentil de rire, à présent...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Riez avec nous si ça vous plaît, mais ne riez
+pas de ça devant les étrangers qui ne sont pas d’ici.
+Ça nous porterait malheur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Attendez ! attendez ! mère Guite, je sens
+quelque chose de sec sous ma bêche. Je crois que
+c’est <span class='it'>la chose</span>. Tendez votre tablier, j’vas y mettre
+mon pesant d’or.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pouah ! ne jetez donc pas comme ça les os
+de chrétiens sur moi. Ça fait peur !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça ne leur fait pas de mal, allez ! Depuis le
+temps que je creuse dans la terre, je peux bien
+dire que je n’y ai encore trouvé que de ça. Il y en
+a de ces os de morts !... Y en a ! y en a !... <span class='it'>à mort</span>,
+quoi ! faut qu’on ait tué rudement du monde avant
+nous dans l’endroit, car je n’en peux pas trouver
+la fin, de ces os !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça n’est pas déjà si bon de creuser ! Plus on
+creuse, plus on fouille, plus on lève les pierres,
+moins on trouve.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous y pensez donc toujours ? Elles sont
+toutes comme ça, ces vieilles femmes. Elles se
+rendent folles les unes les autres en se contant des
+histoires.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais puisque ça s’est toujours conté comme
+ça dans le pays d’ici, depuis que le monde est
+monde ! Ce qui s’est dit de tout temps ne peut pas
+être faux.</p>
+
+<p class='pindent'>Et la vieille se mit à parler avec animation, mais
+en patois marchois, et quoique ce dialecte ne soit
+pas difficile à comprendre par lui-même, il devient
+inintelligible aux oreilles non exercées à cause de
+ses brusques élisions et de la volubilité que les
+femmes surtout mettent à le débiter. Les habitants
+de cette partie de la Marche, qui a été si longtemps
+le Berri, emploient indifféremment le patois et
+le vieux français naïf, qu’on parle en Berri<a id='r3'/><a href='#f3' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[3]</span></sup></a>. Mais
+soit que la langue d’<span class='it'>oc</span> fût plus familière à la vieille
+femme que la langue d’<span class='it'>oïl</span>, soit qu’elle crût s’exprimer
+plus mystérieusement dans son dialecte,
+elle entraîna son interlocuteur à s’en servir aussi
+pour lui répondre, et Guillaume cessa de les écouter.</p>
+
+<p class='pindent'>Cependant leur dialogue continuant avec force
+éclats de rire du fossoyeur, Guillaume prêta encore
+de temps en temps l’oreille malgré lui, et saisit des
+paroles étranges qui le frappèrent. Il était toujours
+question de <span class='it'>bœuf d’or</span>, de <span class='it'>veau d’or</span>, de <span class='it'>trésor</span>, de
+<span class='it'>trou à l’or</span>, et cette rime obstinée réveilla chez le
+jeune homme de vagues souvenirs de sa première
+enfance. Il était né au château de Boussac&nbsp;: il y
+avait été nourri par une robuste et dévouée paysanne
+dont il cherchait vainement à retrouver le
+nom.</p>
+
+<p class='pindent'>Il avait quitté le pays à l’âge de cinq ans, et il
+n’y était plus revenu qu’une fois en 1816, époque
+à laquelle sa mère avait imaginé de se retremper
+dans l’air de sa seigneurie, un peu oubliée sous
+l’empire ; et à cette époque-là Guillaume n’avait
+guère songé à s’enquérir de sa nourrice ; mais les
+expressions bizarres qui revenaient toujours dans
+les longs monologues de la mère Guite réveillaient
+en lui la mémoire confuse du passé. Ce patois qu’il
+avait oublié, il se souvenait maintenant de l’avoir
+parlé avec sa nourrice avant de parler français, et
+peu à peu il se remettait à l’entendre comme sa
+langue maternelle. Sa nourrice aussi lui avait
+parlé de <span class='it'>veau d’or</span> et de <span class='it'>trou d’or</span>. Elle savait là-dessus
+mille contes et mille chansons fantastiques
+qui l’avaient agité dans ses songes ; et cette fidèle
+berceuse, qui préside comme une sibylle aux premiers
+efforts de l’imagination, la première amie de
+l’homme, <span class='it'>la bonne</span>, ce personnage si bien nommé
+<span class='it'>la nourrice</span>, cette mère véritable dont l’autre est
+toujours condamnée à se sentir jalouse, vint se
+présenter à l’esprit de Guillaume comme un type
+vénérable, comme un être sacré qu’il se reprochait
+d’avoir oublié si longtemps. Il se demanda comment
+sa mère, si religieuse et si honorable en
+toutes choses, ne lui en avait jamais parlé. Il se
+fit un crime, lui qui lisait le <span class='it'>Génie du Christianisme</span>,
+et qui s’attendrissait au son des cloches «&nbsp;<span class='it'>qui
+avaient chanté sur son berceau</span>&nbsp;», d’avoir laissé
+dormir dans son cœur le soin de rechercher et de
+secourir cette femme dans sa détresse présumée.
+C’était peut-être la mère Guite ! Guillaume se
+souleva sur son coude et la contempla avec émotion
+à travers les tiges des longues herbes. Pouvait-elle
+être déjà si vieille ? La misère pouvait-elle avoir
+déjà flétri à ce point la femme qu’on avait dû
+choisir jeune, vigoureuse et fraîche pour l’allaiter ?
+Cependant Claudie était plus jeune que lui, et en
+vingt ans les femmes condamnées aux durs labeurs
+de la pauvreté vieillissent souvent d’un demi-siècle.</p>
+
+<p class='pindent'>Tandis que cette fantaisie s’emparait de son
+cerveau, Léonard avait détourné la conversation,
+et, habitué qu’il était à causer avec son curé, il
+avait repris la langue française du Berri.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est tout de même drôle de penser, disait-il,
+qu’après avoir si longtemps travaillé pour les
+autres, il y a un service que je ne pourrai pas
+seulement me rendre à moi-même.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Votre garçon vous la creusera, votre fosse ;
+il héritera bien de votre place !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je l’espère bien. Savez-vous sur qui vous
+êtes assise, mère Guite ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dame ! attendez donc ! ça doit être sur le
+père Juniat, car l’herbe est bien longue, et il y a
+au moins dix ans de ça, qu’il est mort.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! non, vous ne connaissez pas les
+êtres du <span class='it'>jardin aux horties</span> (le cimetière). C’est le
+pauvre Lauriche qui est là. C’est ça un bon enfant !
+Ah ! que je me suis diverti avec lui dans le temps !
+C’était un malin ! Vous souvenez-vous, à la noce
+de la Jambette, comme il vous a fait rire ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;<span class='it'>Paur houme !</span> je m’en souviens bien, et cette
+chanson qu’il chantait si bravement !...</p>
+
+<p class='pindent'>La vieille se mit à chanter d’une voix chevrotante
+en mineur, et sur une mélodie très remarquable,
+une de ces chansons bourbonnaises dont
+la musique mériterait bien d’être recueillie, s’il
+était possible de le faire sans en altérer la grâce et
+l’originalité ; à quoi le sacristain répondit d’une
+voix de lutrin, tâchant d’imiter la manière plaisante
+du défunt.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Taisez-vous donc ! dit la vieille en l’interrompant ;
+faut pas chanter comme ça sur les
+morts.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;<span class='it'>Ouache !</span> s’il nous entend, ça lui fait plaisir, ce
+pauvre Lauriche ! Il va en venir une demain ici,
+celle à qui je fais le lit, qui en a bien su aussi, des
+belles chansons. Ah ! la <span class='it'>gente</span> chanteuse que ça
+faisait dans son temps.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous ne la trouviez pas bête, celle-là ? elle en
+savait long, <span class='it'>si pourtant</span>, sur le veau d’or et sur
+<span class='it'>la chose</span> dont vous vous moquez toujours.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle n’y croyait pas ; elle disait ça pour
+s’amuser.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle l’avait vue, pourtant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle se moquait de vous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! que non !... c’est un grand malheur pour
+nous, qu’elle s’en aille comme ça, tout d’un coup...
+Elle avait des secrets.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! elle les <span class='it'>laira</span> à sa fille.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Sa fille est une jeunesse trop simple. C’est
+une femme, la mère, qui a toujours eu du malheur ;
+elle avait bien moyen de gagner gros, et elle a su
+si bien s’arranger, qu’elle est morte pauvre comme
+les autres.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle avait trop de cœur&nbsp;: elle n’a rien demandé ;
+elle s’est contentée du peu qu’on lui a
+donné ; et puis ils l’ont oubliée...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Les riches ne se moquent pas mal des pauvres !...
+D’ailleurs, il y a eu quelque chose là-dessous...
+<span class='it'>La dame</span> l’aimait beaucoup, beaucoup ;
+et puis, tout d’un moment, elle ne l’aimait plus
+du tout ! du tout !... J’ai su ça, moi, dans les
+temps...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! ce jeune homme qu’elle a élevé,
+comment donc qu’il ne s’est jamais souvenu
+d’elle ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’était trop jeune ; et puis, ça ne vient guère
+dans le pays&nbsp;: ça doit être soldat, à cette heure, ou
+bien général, peut-être ; car on dit qu’on les prend
+tout jeunes pour commander les vieux, depuis
+qu’il n’y a plus d’empereur...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;On le dit&nbsp;: et c’est drôle tout de même. Enfin,
+la <span class='it'>pauvre âme</span> n’avait pas trouvé le trou à l’or, au
+château de Boussac et sa fille n’aura pas grand’peine
+à faire dresser son inventaire. Il ne lui
+reste qu’un peu de bestiau, trois ou quatre <span class='it'>ouailles</span>,
+<span class='it'>quat’</span> ou cinq chèvres, et sa <span class='it'>chétite</span><a id='r4'/><a href='#f4' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[4]</span></sup></a> maison...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et sa chétite tante, qui aurait mieux fait de
+s’en aller à la place de l’autre !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si la Jeanne voulait écouter les bourgeois,
+cependant, elle pourrait s’en retirer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Les bourgeois, les bourgeois ! ça prend d’une
+main et ça retire de l’autre. Faut pas déjà tant se
+fier sur ça.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Faut donc mourir pauvre comme on a vécu ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Nous ne serons pas les premiers, allez, mon
+pauvre Léonard ! dit la vieille d’un ton lugubre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ni les derniers, allez, ma pauvre Guite !
+répondit le sacristain d’un ton philosophique.</p>
+
+<p class='pindent'>Et il se fit un grand silence qu’interrompit le
+roulement lointain du tonnerre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! voilà qui l’achèvera, la pauvre femme !
+dit Léonard, et si elle ne se dépêche pas de finir,
+M. le curé se mouillera le <span class='it'>carcas</span> (le corps).</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je me doutais bien de ça, à ce matin, reprit la
+vieille. Il y avait à la <span class='it'>piquette</span> du jour tant de
+fumée blanche sur les viviers, que je disais à la
+Claudie&nbsp;: Ça tonnera après le midi, et ça emportera
+la pauvre Tula dans l’autre monde, avant le soleil
+couché...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tula ? s’écria Guillaume en se levant et en
+s’approchant des deux paysans avec une émotion
+profonde.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! mon petit Monsieur, que vous m’avez
+fait peur ! dit la vieille parque en ramassant son
+fuseau, qu’elle avait laissé tomber dans la fosse.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous avez dit un nom que je cherchais depuis
+longtemps... Tula, n’est-ce pas ?... La femme qui
+va mourir s’appelle Tula ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, Monsieur, répondit Léonard ; vous la
+connaissez ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est elle qui a servi madame de Boussac, il
+y a quinze ou vingt ans ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et qui a nourri son garçon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et elle demeure par ici ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pas loin d’ici, Monsieur&nbsp;: elle est de la paroisse,
+puisqu’on va l’enterrer là, tenez, dans ce trou que
+je fais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il n’y a donc pas d’espérance de la sauver ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, Monsieur, dit la mère Guite ; ma
+fille y a été hier soir, et elle était déjà à l’agonie.
+On est venu chercher tantôt M. le curé, avec le
+bon Dieu, bien vite, bien vite. On pensait qu’il
+arriverait trop tard pour l’administrer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Léonard, vous allez me conduire chez cette
+femme, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! pour ça, Monsieur, ni pour or, ni pour
+argent ! car M. le curé va rentrer, et il n’aurait personne
+pour <span class='it'>affener</span><a id='r5'/><a href='#f5' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[5]</span></sup></a> sa jument ; mêmement, je vais
+chercher mon dard (ma faux), pour en donner un
+<span class='it'>trait</span> sur ces herbes, à seule fin d’en porter une
+brassée dans la mangeoire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et vous, mère Guite ? dit Guillaume impatienté.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! moi, Monsieur, dit la vieille, je ne peux
+plus courir comme vous. Je descends bien&nbsp;: mais
+j’ai trop de peine à remonter... Mais vous irez bien
+tout seul ! Tenez, vous voyez bien ce chemin
+creux, sur la gauche, là-bas, au fond ; voyez des
+grosses pierres blanches et une maison à côté !
+c’est là. L’endroit s’appelle Épinelle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’y cours, dit Guillaume.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Attendez donc, attendez donc ! lui cria Léonard ;
+pas par là&nbsp;: vous n’en sortiriez pas. Vous
+ne connaissez pas les <span class='it'>viviers</span>, à ce qu’il me paraît ?
+Vous vous péririez là dedans !... Je vas vous appeler
+quelqu’un pour vous conduire. La Claudie
+était par ici tout à l’heure. Claudie ! oh ! Claudie !</p>
+
+<p class='pindent'>Le frais minois de Claudie se montra derrière le
+buisson, à côté de celui de sa chèvre noire qui
+broutait sans façon la clôture du cimetière.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Conduis ce monsieur chez la Tula, dit le
+sacristain, et ne <span class='it'>lui cause</span> pas trop en route ; il est
+pressé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Faut-il que j’y aille ? demanda Claudie à sa
+mère, d’un air à la fois confus et hardi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Prends tes sabots et donne-moi ton bâton&nbsp;:
+je garderai les bêtes, répondit tranquillement la
+mère.</p>
+
+<p class='pindent'>Claudie accourut, retroussa sa jupe de dessous,
+agrafa sa mante grise, et se mit à descendre lestement
+la montagne en criant&nbsp;: <span class='it'>Par ici, Monsieur</span>,
+et en faisant rouler à grand bruit les cailloux sous
+sa chaussure retentissante.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume la suivit avec beaucoup de peine et
+de souffrance. Ces pierres tranchantes, sur lesquelles
+la jeune fille semblait voltiger, s’écroulaient
+sous ses pieds, à lui, et coupaient sa chaussure. Il
+s’étonnait qu’elle ne le conduisît pas par la prairie
+inclinée qui longeait ces monticules de pierres. Il
+ne savait pas à quel point les <span class='it'>viviers</span> de Toull sont
+perfides. Ce sont de nombreuses sources qui n’ont
+pas leur jaillissement à fleur de terre, et qui minent
+le sol en filtrant par-dessous. Une vase compacte,
+tapissée d’un jonc fin et court, qu’on pourrait
+prendre pour l’herbe d’un pré, les recouvre et
+cache entièrement à l’œil inexpérimenté ces
+glaises mouvantes aussi dangereuses que les sables
+mouvants des bords de la mer&nbsp;: le pied s’y enfonce
+lentement, et le terrain semble capable, pendant
+quelques instants, de porter un corps solide.
+Mais c’est un piège des esprits malfaisants de la
+montagne. On y entre peu à peu jusqu’au genou,
+jusqu’à la ceinture, jusqu’aux épaules, et chaque
+effort tenté pour se dégager vous y plonge plus
+avant. Enfin, sans de prompts secours, on y périrait,
+non pas noyé, mais étouffé par la vase ; et les
+bonnes femmes de Toull pensent qu’on irait rejoindre
+la cité mystérieuse, engloutie sous le sol,
+et dont parfois, quand le temps est calme, elles
+croient entendre sonner les cloches.</p>
+
+<p class='pindent'>Claudie, alerte et légère, marchait à quatre pas
+en avant de Guillaume ; et, n’osant lui adresser la
+parole, étonnée peut-être qu’il ne rompît pas le
+silence le premier, se disait, en elle-même, que <span class='it'>le
+monsieur était bien fier</span>. Enfin, celui-ci, fort peu
+attentif à la rondeur de sa jambe et aux grâces de
+son allure, lui adressa quelques questions sur la
+pauvre Tula. Claudie commença par le <span class='it'>Plaît-il</span> ?
+inévitable entrée en matière du paysan subtil qui
+prépare sa réponse, en vous faisant répéter à dessein
+votre demande ; et quand le jeune homme
+eut patiemment recommencé&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, Monsieur, oui, dit-elle, c’était une très
+brave femme, bien propre, bien réveillée au travail,
+bonne ménagère, et très <span class='it'>bonne pour la vie</span>.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qu’entendez-vous par là ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Bien officieuse à ses voisins, pas chétite
+comme sa sœur <span class='it'>la Grand’Gothe</span>.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Laisse-t-elle plusieurs enfants ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle ne laisse pas d’enfants, Monsieur ; elle
+n’a qu’une fille, dit Claudie, qui n’appliquait,
+comme font les Berrichons, le mot d’enfant qu’au
+sexe masculin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et cette fille est-elle en âge de gagner sa vie ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pardi oui ! elle a vingt ans, ou vingt et un
+ans, car elle est beaucoup plus vieille que moi.</p>
+
+<p class='pindent'>Cette remarque n’attira pas l’attention de Guillaume
+sur les dix-sept ans que Claudie portait en
+triomphe.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cette fille n’est-elle pas née au château de
+Boussac ? demanda-t-il.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Peut-être bien, Monsieur. Je crois bien oui.
+Quoique je n’aie pas songé à lui demander, et
+d’ailleurs, moi, je n’y étais pas ! Mais ça me paraît
+que je l’ai <span class='it'>écouté dire</span> à ma mère.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est ma sœur de lait, pensa Guillaume, et
+il doubla le pas.</p>
+
+<p class='pindent'>Lorsque Claudie vit qu’elle n’avait plus à répondre,
+elle commença à interroger.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous avez donc quelque chose à lui dire à
+c’te Jeanne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne ? s’écria Guillaume&nbsp;: elle s’appelle
+Jeanne ? Qui lui a donné ce nom ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dame ! c’est sa marraine, bien sûr... Que ce
+monsieur est sot ! pensa Claudie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et qui est sa marraine ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! ça, je le sais bien ! C’était la <span class='it'>grand’dame</span>
+de Boussac. La connaissez-vous, la dame du château
+de Boussac ? est-elle en vie ? est-elle dans
+le pays ?</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume ne songea pas à lui répondre. Il était
+frappé de l’étrange coïncidence qui l’avait amené
+à Toull pour y voir creuser la fosse de sa nourrice
+et pour réparer le long oubli de sa famille, en
+offrant sa protection à sa sœur de lait, à la filleule
+de sa mère. Il voyait dans le hasard qui l’avait
+poussé vers Toull plutôt que vers Crozant, ou
+tout autre site romantique de la Marche, quelque
+chose de providentiel, et il remerciait Dieu de lui
+avoir tracé pour ainsi dire son devoir, là où il
+était venu chercher son plaisir.</p>
+
+<p class='pindent'>La coquette Claudie, le voyant si peu galant,
+avait perdu tout le trouble intérieur qu’elle avait
+nourri complaisamment en elle au début de leur
+tête-à-tête. Curieuse autant que réjouie, elle le
+cribla de questions comme avaient fait sa mère et
+Léonard. Elle voulait savoir qui il était, d’où il
+venait, et surtout pourquoi il était si empressé
+d’aller voir la mourante, quel intérêt il pouvait
+porter à cette pauvre femme et à sa fille.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tenez ! lui dit-elle tout à coup, lassée de son
+silence dédaigneux ou préoccupé, m’est avis que
+vous avez besoin d’une servante, et que vous
+venez pour en <span class='it'>louer</span><a id='r6'/><a href='#f6' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[6]</span></sup></a> une dans le pays d’ici, où
+elles ont du renom. Vous aurez <span class='it'>écouté dire</span> que
+la Jeanne était une bonne fille, bien forte, bien
+courageuse à la peine, et vous avez peut-être idée
+de l’amener.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce que vous croyez qu’il serait avantageux
+pour elle de trouver une condition hors du
+pays ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, Monsieur, oui, elle n’aurait jamais quitté
+sa mère ; mais depuis que sa mère est tombée
+malade, il y a eu du monde de la ville qui lui ont
+conseillé de se louer, et qui lui ont fait des offres.
+Elle n’a jamais eu envie de quitter le pays ; quand
+on est accoutumé dans un endroit, on n’aime pas
+à changer ; mais à présent qu’elle va être malheureuse
+avec sa tante, elle ferait bien de s’en aller,
+et si vous lui portez intérêt, vous feriez bien de
+l’emmener.</p>
+
+<p class='pindent'>Il y avait dans la physionomie de la jeune fille,
+en parlant ainsi, une intention marquée de persuader
+Guillaume, qui n’échappa point à ce dernier,
+mais qu’il ne put s’expliquer. Il éluda ces
+insinuations en alléguant que la pauvre Tula
+n’était peut-être pas morte encore, et qu’il n’y
+avait si grave maladie dont on ne pût revenir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! c’est bien fini pour elle ! répondit
+Claudie ; tenez, Monsieur, regardez, là, en bas,
+M. le curé qui s’en remonte à Toull par le chemin
+pavé. C’est dit ! la mère Tula n’a plus besoin
+de rien.</p>
+
+<p class='pindent'>Cet arrêt, prononcé avec la philosophique insouciance
+qui caractérise le paysan, frappa le jeune
+homme d’une émotion sinistre. J’arrive trop tard,
+pensa-t-il, je ne peux plus réparer mon ingratitude,
+et je suis envoyé par la volonté divine auprès d’un
+cadavre pour subir une expiation douloureuse.</p>
+
+<p class='pindent'>Le tonnerre grondait toujours au loin, et des
+nuées violettes s’amoncelaient sur plusieurs points
+de l’horizon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Faut nous dépêcher, Monsieur, dit la jeune
+fille en voyant qu’il ralentissait sa marche, comme
+un homme accablé ; si nous restons longtemps à
+Épinelle, nous serons mouillés.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume se hâta machinalement, et, après une
+demi-heure de marche, il arriva enfin au seuil de
+la chaumière de sa nourrice.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous y êtes, Monsieur, dit Claudie d’un ton
+résolu. Moi, je ne veux pas entrer là dedans. Ça
+me fait peur de voir les morts. Je vous attendrai
+par là pour vous ramener ; mais il ne faut pas trop
+vous <span class='it'>amuser</span>, parce que l’orage vient.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume hésita un instant avant de se décider
+à entrer. Il n’avait jamais vu de cadavre, et
+cette première épreuve, jointe à des rapprochements
+de situation si imprévus, lui causait une
+émotion pénible.</p>
+
+<hr class='footnotemark'/>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f3'><a href='#r3'>[3]</a></span>
+
+Ce français est extrêmement remarquable, et nous sommes
+convaincus que c’est la plus ancienne langue d’oïl qui soit
+restée en usage en France. Mais comme il est chargé de locutions
+particulières qui demanderaient de continuelles explications,
+nous ne mettrons dans la bouche de nos personnages
+principaux qu’une traduction libre.</p>
+
+</div>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f4'><a href='#r4'>[4]</a></span>
+
+Chétive, mauvaise, méchante.</p>
+
+</div>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f5'><a href='#r5'>[5]</a></span>
+
+Rentrer du foin.</p>
+
+</div>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f6'><a href='#r6'>[6]</a></span>
+
+Les paysans de ces contrées, garçons et filles, se louent à
+l’année comme domestiques dans les fermes ou dans les maisons
+bourgeoises.</p>
+
+</div>
+
+<h2 id='ch3'>III<br/> <span class='sub-head'>LA MAISON DE LA MORTE</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>Une</span> forte odeur de résine s’échappait de la chambre
+unique qui remplissait, avec une étable en
+appentis à plusieurs divisions, toute cette pauvre
+masure, couverte de mousse et de plantes vagabondes ;
+cependant l’intérieur était propre et
+annonçait des habitudes d’ordre et d’activité.
+Trois lits en forme de corbillards et garnis de lambrequins
+jaunes fanés occupaient deux faces de la
+muraille. Sur celui du milieu, on voyait le corps
+de la morte, entièrement recouvert d’un drap
+blanc, le plus fin et le meilleur de la maison.
+Quatre chandelles de cire vierge brûlaient aux
+quatre coins du lit. Deux ou trois vieilles femmes,
+de celles qui, au fond de la Marche comme dans
+les montagnes de l’Écosse, assistent avec un zèle
+mêlé de superstition à toutes les funérailles, priaient
+autour du lit, et au milieu d’elles, une grande jeune
+fille, d’une beauté remarquable, agenouillée tout
+près du cadavre, pleurait en silence, les yeux fixés
+à terre, et les mains entr’ouvertes sur ses genoux,
+dans une attitude qui rappela au jeune homme
+la Madeleine de Canova.</p>
+
+<p class='pindent'>L’apparition de Guillaume ne fut remarquée de
+personne dans le premier moment, et il put contempler
+cette figure angélique qu’il s’imagina connaître,
+bien que, depuis ses premières années, il
+l’eût oubliée au point d’ignorer jusqu’à son existence.
+Le teint pur de Jeanne, pâli par la douleur
+et la fatigue, avait la blancheur mate du marbre ;
+ses yeux blancs, ouverts et fixes, tandis que des
+larmes qu’elle ne songeait point à essuyer ruisselaient
+sur ses joues ; la pureté des lignes sévères
+de son profil, et l’immobilité de sa consternation&nbsp;:
+tout contribuait à lui donner l’apparence d’une
+statue.</p>
+
+<p class='pindent'>La première personne qui s’aperçut de l’arrivée
+de l’étranger fut la sœur de la défunte, une grande
+virago à l’air dur et bas à la fois. Elle fit un signe
+de croix comme pour clore méthodiquement sa
+prière, et, se levant, elle s’approcha de Guillaume.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qu’est-ce que vous demandez, Monsieur ?
+lui dit-elle d’une voix forte qui semblait profaner
+le silence respectueux dû au sommeil des morts.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je venais savoir, dit Guillaume embarrassé,
+des nouvelles de la malade.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Êtes-vous médecin de campagne, Monsieur,
+reprit la Grand’Gothe. Je ne vous ai jamais vu par
+ici... Il n’y a rien à gagner pour les médecins chez
+nous... Ma sœur est morte depuis une heure.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne suis pas médecin, dit Guillaume.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;En ce cas, vous êtes un homme de la justice ;
+vous êtes bien pressé de venir mettre les scellés
+chez nous. On n’a pas besoin de vous ; la fille est
+majeure ; et puisque je n’ai rien à prétendre,
+ajouta-t-elle d’un ton aigre, je n’en veux rien
+détourner. Allez, allez ! passez votre chemin. On
+connaît la loi, et on ne veut pas faire de frais
+inutiles.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume, voyant qu’il risquait fort d’être
+éconduit brutalement, se résigna, non sans honte,
+à se faire connaître. Il le fit en baissant la voix,
+craignant de la part de cette maîtresse-femme
+des apostrophes plus dures que les précédentes.
+Mais, au lieu de lui reprocher de venir trop tard,
+elle changea tout à coup de manières et de langage.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous saviez donc que ma sœur était malade,
+mon cher Monsieur, dit-elle d’un ton patelin ; et
+vous veniez pour l’aider un peu ? C’est bien trop
+de bonté à vous de vous être dérangé pour du
+pauvre monde comme nous. On a honte de n’avoir
+rien à vous présenter pour vous rafraîchir. Que
+voulez-vous ! ma pauvre sœur ne fait que de
+trépasser, et on n’a pas eu seulement le temps de
+ranger la maison. Mais asseyez-vous donc sur une
+chaise et pas sur ce mauvais banc, Monsieur&nbsp;: je
+vais mettre un linge blanc dessus pour que vous
+ne gâtiez pas vos habillements.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne suis pas venu pour vous être importun
+au milieu de votre chagrin, répondit le jeune
+baron, choqué de l’aisance et de la présence d’esprit
+qui trahissaient chez cette femme une profonde
+sécheresse de cœur. J’espérais adoucir les derniers
+moments de ma pauvre nourrice, en accueillant
+et en exécutant ses dernières intentions. Puisque
+je viens trop tard, je vais me retirer pour ne pas
+vous déranger dans un pareil moment ; et cependant
+j’aurais voulu adresser à ma sœur de lait
+quelques paroles de consolation et quelques offres
+de service. Mais, dans ce dernier cas, je viens trop
+tôt, car il est impossible qu’elle songe à autre
+chose qu’à la perte qu’elle vient de faire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! si fait, Monsieur, il faut lui parler, répliqua
+la Grand’Gothe d’un air décidé, elle peut
+bien vous écouter&nbsp;: c’est bien trop d’honneur que
+vous lui faites. Jeanne ! Jeanne ! viens donc parler
+à ce Monsieur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ne la dérangez pas de sa prière, reprit Guillaume
+d’un ton ferme. Je ne le veux pas. J’attendrai
+qu’elle soit en état de m’entendre.</p>
+
+<p class='pindent'>Et repoussant la tante, qui voulait réveiller
+l’attention de Jeanne, il s’approcha du cadavre,
+et resta absorbé dans les pensées graves et pénibles
+que lui inspiraient ce lit de mort, et cette orpheline
+abandonnée à l’autorité d’une nature grossière
+et acariâtre, caractère fortement empreint sur les
+traits repoussants de la tante.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne leva les yeux sur l’étranger, et les baissa
+aussitôt, ne comprenant pas, et ne pouvant pas
+songer à comprendre le motif de sa présence. Les
+autres femmes ne pensaient plus à marmotter leurs
+prières. Elles le regardaient avec étonnement, et
+se levèrent une à une pour aller demander à la
+Grand’Gothe ce que pouvait vouloir ce jeune
+monsieur.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume, se trouvant ainsi seul près de Jeanne,
+résolut de lui adresser la parole. Mais la muette
+et religieuse douleur de cette jeune fille le frappa
+d’un respect qu’il ne put surmonter. Il s’éloigna
+lentement, et tandis que les vieilles femmes,
+malgré son refus, s’empressaient à dresser une
+table pour lui servir du laitage, il alla tristement
+s’accouder contre l’étroite fenêtre envahie par le
+feuillage qui jetait un jour verdâtre sur le linceul
+de la morte.</p>
+
+<p class='pindent'>Mais sa triste rêverie fit place à la surprise,
+lorsqu’il vit, à travers les rameaux de la ronce
+grimpante, Léon Marsillat assis auprès de Claudie,
+sur le banc adossé au bas de cette lucarne. Ils
+parlaient d’un ton animé ; et, moitié sans le vouloir,
+moitié dominé par la curiosité, Guillaume entendit
+le dialogue suivant&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Faut que vous soyez joliment effronté tout
+de même, disait Claudie d’une voix étouffée par la
+colère, de venir comme ça au moment où sa mère
+<span class='it'>tourne l’œil</span>. Vous croyez donc que vous allez
+l’emmener tout de suite derrière votre <span class='it'>chevau</span> ?
+Oh ! vous aviez beau vous cacher, je l’ai vu de
+loin, votre chevau, attaché derrière la maison,
+à un arbre, et je me suis dit&nbsp;: voilà le loup.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu es une sotte, Claudie, répondait Marsillat
+à demi-voix. Je ne pense ni à me cacher ni à me
+montrer. N’est-il pas tout simple que, passant tout
+près d’une maison, et sachant que la pauvre femme
+était au plus mal, j’aie voulu demander de ses
+nouvelles ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh pourquoi-t-est-ce que vous n’entriez pas,
+et que vous vous rangiez derrière <span class='it'>c’te</span> buisson, là
+où ce que vous avez été bien surpris d’être surpris
+par moi ? oh ! j’ai vu votre manège, allez ! je vous
+voyais de là-haut, et vous ne me voyiez point,
+vous, vous étiez trop occupé d’attendre si Jeanne
+ne sortirait point par la petite porte de la bergerie ;
+eh bien ! vous venez trop tard, mon galant ;
+d’abord la Jeanne ne peut pas vous souffrir ; elle
+m’a dit plus de cent fois, et je vous le redirai autant
+de fois, qu’elle aimerait mieux se jeter dans le
+puits que de se laisser seulement embrasser par un
+coureur de filles comme vous. En second lieu, il y
+a là dedans un jeune monsieur, bien plus joli que
+vous, qui vient la chercher pour l’emmener à Paris.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Quels contes me fais-tu là, Claudie ? et que
+m’importe, d’ailleurs ? je n’ai jamais songé à
+Jeanne, je n’aime que toi ; ne fais donc pas semblant
+d’en douter. Allons, je m’en vais, faisons la
+paix.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non pas ! vous ne m’embrasserez pas. Ça
+n’est pas la peine. D’ailleurs vous n’allez pas loin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Sur ma parole, je m’en retourne à Boussac.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, quand vous <span class='it'>aurez venu</span> à bout de parler
+à la Jeanne ; quand vous lui aurez dit&nbsp;: «&nbsp;Viens chez
+nous, ma petite Jeanne, ma sœur est très douce à
+servir, je te ferai donner tout ce que tu voudras.&nbsp;»
+Il y a plus d’un mois que vous lui chantez cette
+chanson-là ; mais elle n’est pas si bête que de vous
+écouter.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle m’écouterait tout comme un autre, si je
+voulais ; mais je ne lui ai jamais dit cela que pour
+rire. Elle n’est pas déjà si belle, ta Jeanne !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Bon ! je lui dirai cela de votre part, pas plus
+tard que demain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tout de suite, si tu veux ! Mais qui est donc
+ce jeune homme qui est là dedans, à ce que tu dis ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! ça vous inquiète ! Je le connais-t-i, moi ?
+allez-y voir. Ça vous donnera l’occasion d’entrer
+dans la maison.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu as raison, répondit Marsillat d’un ton
+ironique ; et il quitta le banc, suivi de Claudie qui
+ne voulait pas le perdre de vue.</p>
+
+<p class='pindent'>Avant la fin de cet entretien, Guillaume s’était
+éloigné de la fenêtre, dégoûté de tout ce contraste
+de préoccupations cyniques et grossières avec le
+respect dû à la présence d’un cadavre et aux
+saintes larmes de Jeanne. Il s’était rapproché d’elle
+et lui avait dit quelques mots de condoléance et
+d’intérêt qu’elle avait à peine entendus. Puis, se
+débarrassant, avec un peu d’humeur, des importunités
+obséquieuses de la tante, qui voulait absolument
+le faire manger auprès de ce lit de mort,
+il se disposait à partir, avec l’intention de s’occuper
+du sort de Jeanne dans un moment plus opportun,
+lorsque, au seuil de la porte, il se trouva face à face
+avec Marsillat.</p>
+
+<p class='pindent'>L’étonnement et la confusion de Marsillat furent
+extrêmes ; mais, grâce à l’effronterie enjouée de
+son caractère, il eut bientôt pris le dessus, et il
+secoua la main de son ancien camarade de chasse
+avec une familière cordialité.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que diable venez-vous faire ici ? lui demanda-t-il
+sans lui donner le temps de l’interroger lui-même.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ma présence ici est mieux motivée que la
+vôtre, répondit Guillaume avec un peu de sévérité
+dans le regard. Ne savez-vous pas que cette
+femme qui vient de mourir était ma nourrice, et
+mon devoir n’était-il pas d’accourir auprès d’elle
+aussitôt que j’ai connu sa position ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est juste, Guillaume, c’est très bien de
+votre part. Eh bien ! mon pauvre ami, vous n’avez
+pas pu la sauver, et votre mère enverra des secours
+à sa famille. Retournez-vous à Boussac ce soir ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne crois pas, répondit Guillaume avec intention.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! vous comptez passer la nuit à Toull ?
+C’est un mauvais gîte.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Peu m’importe, je m’accommode de tout en
+voyage.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous êtes donc en tournée d’amateur ? Moi,
+je viens de voir un parent à Chambon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous avez pris la plus mauvaise route !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, mais la plus courte ! Retournez-vous
+maintenant à Toull ? Voulez-vous que je vous
+attende pour faire ce bout de chemin avec vous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous êtes à cheval et moi à pied. Nous ne
+pouvons pas suivre le même chemin, à moins que
+je n’allonge beaucoup le mien, et l’orage menace.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;En ce cas, je pars, répondit Marsillat, visiblement
+contrarié de laisser le jeune baron auprès de
+Jeanne. Au revoir ! Avez-vous quelque chose à faire
+dire à madame votre mère ? je m’en chargerai.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous m’obligerez beaucoup, répondit Guillaume,
+et, déchirant un feuillet de son carnet, il
+se mit à écrire quelques lignes au crayon pour sa
+mère. Pendant ce temps, Marsillat pénétra dans
+la maison, parla amicalement à la Grand’Gothe,
+s’apitoya un instant de bonne foi sur la mort de sa
+sœur, et avala sans façon le lait de chèvre que
+Guillaume avait refusé, moins pour se désaltérer
+que pour gagner du temps, et trouver l’occasion
+d’adresser quelques paroles à Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>La Grand’Gothe provoqua cette occasion, soit
+à dessein, soit par suite de son caractère actif et
+tracassier.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons donc, Jeanne, cria-t-elle de sa voix âpre
+et discordante ; viens donc remercier ces honnêtes
+messieurs qui viennent te voir, et qui te veulent
+du bien dans ton malheur... Allons, te lèveras-tu ?...
+Faut pas s’écouter comme ça... Les morts ne nous
+entendent plus, ma pauvre fille ; nous ne pouvons
+pas les empêcher de s’en aller. Le bon Dieu le
+commande comme ça, et quand le malheur nous
+en veut, il n’y a pas de prières qui servent... pleurer
+ne sert de rien non plus&nbsp;: ça n’a jamais fait revenir
+personne... Veux-tu donc rester comme ça sur tes
+genoux jusqu’à demain matin ?... C’est des bêtises ;
+tu te rendras malade, et puis, qu’est-ce qui te soignera ?...
+Moi, je t’avertis que je suis à bout de
+mes forces, et que je ne peux pas en faire davantage...
+En voilà assez comme ça... Faut du courage,
+faut se faire une raison, pardi !... faut penser à
+l’ouvrage, qui ne va pas être petite, pour l’enterrement...
+Ah ! que ça coûte, ces vilaines affaires-là !...
+Ah çà ! vous autres, mes braves femmes, faudra
+m’aider et m’assister un peu, car je ne sais plus
+où j’en suis, et je n’ai rien du tout à la maison, pas
+un sou d’argent pour ma pauvre semaine... Jeanne !
+Jeanne ! allons donc, parle donc à ce jeune monsieur,
+qui est ton frère de lait, et qui vient pour
+t’empêcher d’être malheureuse. Tu vois bien qu’ils
+<span class='it'>pensiont</span> à toi au château... Ta mère disait toujours&nbsp;:
+«&nbsp;Ils m’ont oubliée ! ils sont bien durs pour moi.&nbsp;»
+Tu vois bien qu’elle avait tort&nbsp;: ils ont pensé à
+nous... Et d’ailleurs, voilà aussi M. Léon qui y a
+toujours pensé, et qui nous a rendu bien des petits
+services... Regarde-le donc, parles-y donc ! demandes-y
+donc ses <span class='it'>portements</span><a id='r7'/><a href='#f7' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[7]</span></sup></a>. Va donc vite lui
+chercher un fromage de notre chèvre... Tu vois
+bien qu’il a appétit, et qu’il mangerait bien un
+morceau. Allons, m’écoutes-tu ?... Faut donc que
+je fasse toute l’ouvrage, moi ?... J’en ferai une
+maladie, bien sûr... Cette enfant n’a jamais été
+bonne pour sa tante !... Ah oui ! c’en est un de
+malheur pour moi d’avoir perdu ma pauvre sœur.
+Je peux bien dire que j’ai tout perdu aujourd’hui.</p>
+
+<p class='pindent'>En terminant ce dialogue, que Marsillat voulut
+en vain interrompre, et que Guillaume entendit
+avec indignation, la Grand’Gothe se mit à sangloter
+d’une manière criarde et forcée, qui eût été risible si
+elle n’eût été révoltante. Jeanne, habituée à l’obéissance
+passive, s’était levée comme une machine
+poussée par un ressort. Elle essayait de satisfaire
+sa tante, mais elle ne savait ce qu’elle faisait, et
+elle laissa tomber une assiette qu’elle voulait offrir
+à Marsillat, bien qu’il se fût levé pour échapper à
+l’hospitalité hors de saison de la virago. Au bruit
+que fit cette mauvaise assiette de terre en se brisant,
+les petits yeux noirs de la Gothe devinrent
+étincelants de colère, et, n’eût été la crainte de
+déplaire à ses hôtes, qu’elle voyait disposés à
+prendre le parti de l’orpheline, elle l’eût accablée
+d’invectives.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons, ma pauvre Jeanne, dit Marsillat en
+lui ôtant des mains les débris de l’assiette qu’elle
+ramassait, et en les jetant dehors, je ne veux pas
+que tu t’occupes de moi, et je trouve très mauvais
+qu’on te tourmente ainsi&nbsp;: cela est insupportable.
+Écoutez, Gothe, nous cesserons d’être bons amis,
+vous et moi, si vous faites du chagrin à Jeanne,
+surtout un jour comme celui-ci. Il faut que vous
+ayez le diable au corps.</p>
+
+<p class='pindent'>La liberté avec laquelle Léon parlait à la virago,
+et l’ascendant qu’il exerçait sur elle (car aussitôt
+elle se calma et prit d’autres manières), prouvaient
+assez qu’elle ne voyait pas d’un mauvais œil les
+assiduités de ce jeune homme auprès de Jeanne,
+et qu’elle comptait mettre à profit son goût bien
+connu pour les belles filles du pays de Combraille.
+Guillaume, en toute autre circonstance, eût dédaigné
+d’apercevoir de si honteuses intrigues ;
+mais sa sollicitude, éveillé par le malheur de Jeanne,
+et le pur lien qui existait entre elle et lui, le rendaient
+très clairvoyant. En ce moment il ressentait
+contre le jeune légiste une indignation véritable, et
+cessa de se reprocher l’espèce d’éloignement qu’en
+dépit de leurs fréquentes relations Marsillat lui
+avait inspiré depuis quelques années.</p>
+
+<p class='pindent'>Léon Marsillat, plus âgé de quatre ou cinq ans
+que Guillaume, n’était pas un homme ordinaire,
+bien que le sans-façon de ses manières et de son
+langage ne laissât pas souvent paraître les facultés
+éminentes dont il était doué. Fin, laborieux, actif,
+entreprenant et persévérant, égoïste et libéral,
+c’était le Marchois modèle. Sa puissante organisation
+se prêtait également au plaisir et au travail,
+à la jouissance et aux privations. Sa santé physique
+et morale, la lucidité de son cerveau, la volonté
+infatigable d’être heureux, libre et fort, en faisaient
+un être supérieur dans le bien et dans le mal.
+Capable des plus nobles et des plus lâches actions,
+viveur effréné, travailleur prodigieux, il passait
+de l’excès de l’étude à celui de l’insouciance, et de
+la fièvre des affaires à celle des passions. Vindicatif
+comme un paysan (son grand-père avait porté le
+mortier aux maçons), il était généreux comme un
+prince, et après avoir persécuté amèrement et
+transpercé de ses cruelles épigrammes les victimes
+de son dépit, dans un jour de mansuétude il les
+réhabilitait et les couvrait du manteau de son
+ostentation. Vain à certains égards, il proscrivait
+certaines autres vanités qui eussent semblé plus
+excusables à son âge et dans sa position. Il raillait
+le luxe puéril des jeunes <span class='it'>dandys</span> qu’il eût pu imiter
+et qui se privaient des satisfactions nécessaires
+pour s’en donner de factices. Il méprisait souverainement
+la mode, et ne s’y conformait pas ; il
+professait le dédain des habits bien faits qui
+gênent les mouvements, des chevaux fringants qui
+n’ont que l’apparence et ne résistent pas à la
+fatigue, des femmes qui font fureur dans les salons
+et qu’on ne saurait regarder sans effroi en plein
+soleil ; en conséquence de quoi il avait toujours
+le linge le plus fin, les draps les mieux tissus, les
+habits les plus souples, le cheval le plus robuste
+et le plus cher, les maîtresses les plus vulgaires,
+mais les plus belles et les plus jeunes. A vingt-cinq
+ans, déjà riche dans le présent par héritage,
+et dans l’avenir par son talent d’avocat qui annonçait
+une brillante carrière, il avait arrangé
+hardiment sa vie pour la satisfaction de tous ses
+instincts nobles et bas, généreux et pervers. Il
+aimait son métier, et savait s’y absorber tout
+entier, mais après des efforts surhumains qu’il
+faisait pour regagner le temps donné aux plaisirs,
+il lui fallait l’ivresse de nouveaux désordres pour
+retremper ses forces. Sceptique et même un peu
+athée, il avait pour toute espèce de religiosité une
+haine d’instinct&nbsp;: cependant il comprenait la poésie
+des grandes croyances, et les inspirations enthousiastes
+se communiquaient à lui comme par un
+choc électrique. Il pouvait pleurer le lendemain de
+ce qui l’avait fait rire la veille, et réciproquement.
+Bouillant et calme, tour à tour esclave et vainqueur
+de ses appétits, il y avait deux ou trois hommes en
+lui, comme dans toutes les natures puissantes, et il
+inspirait en même temps à ceux qui l’approchaient
+ces sentiments divers de l’admiration et du mépris,
+de l’engouement et de la méfiance.</p>
+
+<p class='pindent'>Quoiqu’il affectât un langage vulgaire et qu’il
+foulât aux pieds l’esprit dépensé en petite monnaie,
+dont on fait tant de cas dans le monde, il n’avait
+pas fréquenté Guillaume de Boussac sans que ce
+dernier s’aperçût de son instruction, de la force
+de son intelligence et de la fermeté de son caractère.
+Ces deux jeunes gens, natifs de la même ville,
+s’étaient rencontrés au collège ; puis, durant les
+vacances, et quelquefois ensuite à Paris, non dans
+le monde, ils ne recherchaient pas la même
+société, mais au spectacle, au boulevard, au bois,
+au tir, au manège, à la salle d’armes. A cette
+époque, grâce au retour des Bourbons et à la réorganisation
+du faubourg Saint-Germain, le mélange
+qui s’était heureusement établi entre les
+gens de mérite de toutes les classes n’était encore
+qu’un fait exceptionnel. Aussi Guillaume de Boussac
+croyait-il faire acte de courage et de libéralisme
+en attirant quelquefois à Paris son ancien camarade,
+le licencié en droit, à la table et dans le salon
+de sa mère. Mais, malgré ses avances, le jeune
+baron s’était refroidi chaque jour davantage à
+l’égard de son ancien camarade.</p>
+
+<p class='pindent'>Lorsqu’il était encore enfant, et jusqu’au sortir
+du collège, il s’était senti dominé par lui.
+Doué d’un cœur confiant et d’un caractère faible,
+il avait subi l’ascendant de cette nature indépendante
+et forte. Il avait été souvent puni au
+collège pour avoir écouté ses mauvais conseils, et
+Marsillat n’avait fait que rire de ces mortifications
+que le jeune homme, plus sensible, prenait au
+sérieux. Plus d’une fois Guillaume avait senti avec
+honte que la nature l’avait fait meilleur et moins
+fort que Marsillat, et qu’en se laissant aller à la fantaisie
+de l’imiter un instant, il avait péché en pure
+perte, sans recevoir l’assistance du puissant démon
+qui protégeait son camarade. Nous l’avons vu, au
+début de cette histoire, suivre encore un peu les
+errements du sceptique Léon, et railler avec lui
+sir Arthur, qu’au fond du cœur il estimait infiniment.
+En avançant dans la vie, en se mûrissant
+par la lecture et la réflexion, Guillaume avait
+compris que sa voie était trop différente de celle de
+Léon pour ne pas devenir bientôt l’objet de ses
+critiques et de ses sarcasmes. Il avait donc cessé
+assez brusquement d’être expansif avec lui, et l’ironie
+contenue du jeune avocat avait causé au jeune
+baron une sorte de souffrance dans ses relations
+avec lui. Il nourrissait de plus en plus une antipathie
+secrète pour sa personne, antipathie parfaitement
+déguisée, d’ailleurs, sous des manières
+polies et bienveillantes. Les nobles de cette
+époque ne se croyaient pas le droit de manquer
+sous ce rapport à une sorte d’hypocrisie. Ils se
+regardaient encore comme supérieurs par leur
+naissance aux autres hommes, et ils pratiquaient
+l’accueil protecteur comme une charge de leur
+position.</p>
+
+<p class='pindent'>Marsillat avait l’esprit trop pénétrant pour ne
+pas comprendre à merveille les gracieusetés et les
+répugnances du jeune patricien. Il s’en amusait,
+et se plaisait souvent à le faire souffrir, en feignant
+de prendre à la lettre les témoignages de sa courtoisie
+forcée. Il en usait et en abusait, se disant en
+soi-même&nbsp;: Mon camarade, tu voudrais plaire, être
+aimé, respecté et craint, tout cela à la fois. L’honneur
+de ton nom te condamne à nous caresser,
+nous autres roturiers. Tu voudrais passer pour
+un bon garçon sans préjugés, pour un aimable
+seigneur sans morgue ; et avec la plupart de mes
+pareils tu y réussis, parce qu’ils manquent de tact
+et ne voient pas percer ton mépris sous ton adorable
+sourire. Mais tu ne me tromperas pas ; je te
+forcerai à être franc, brutal même avec moi, et,
+dans ce cas-là, je t’aimerai beaucoup mieux, ou
+bien je ferai saigner ton orgueil en te traitant,
+comme tu feins de me traiter, d’égal à égal.</p>
+
+<p class='pindent'>En pensant ainsi, Marsillat s’exagérait beaucoup
+la vanité de Guillaume ; mais il y avait dans cette
+petite guerre d’escarmouche qu’il lui livrait des
+points où il touchait malheureusement assez juste.</p>
+
+<p class='pindent'>En se rencontrant dans la chaumière de Jeanne,
+il ne fallut pas bien longtemps à ces deux jeunes
+gens pour voir qu’ils s’observaient l’un l’autre,
+que Léon désirait écarter un rival dangereux, et
+Guillaume un ennemi des vertueuses intentions qu’il
+avait à l’égard de l’orpheline. Le plus habile des
+deux en prit le premier son parti. Marsillat fit ses
+adieux, et alla détacher son cheval pour partir,
+mais il eut soin de casser une courroie, ce qui le
+força de demander une ficelle à la Gothe, un couteau
+à Jeanne, un mot à Claudie, et de <span class='it'>bouriner</span><a id='r8'/><a href='#f8' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[8]</span></sup></a> et de
+<span class='it'>fafioter</span><a id='r9'/><a href='#f9' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[9]</span></sup></a>, comme disait cette dernière, huit ou dix
+minutes autour de la maison. La pluie cependant
+commençait à tomber et le tonnerre à élever la
+voix.</p>
+
+<p class='pindent'>De son côté, Guillaume était bien résolu de partir,
+mais il mettait un peu de malice à partir le dernier
+et à voir trotter devant lui la vigoureuse jument
+de l’avocat. Il avait fait ses adieux aussi, promettant
+de revenir bientôt, et il attendait le départ de
+Marsillat, tout en causant avec lui, à quelques pas
+de la chaumière, de choses étrangères à ce qui
+s’y passait. Claudie, meilleure mouche que lui,
+surveillait d’un œil enflammé tous les mouvements
+de son infidèle, lorsque la voix retentissante
+de la Grand’Gothe qui les croyait déjà partis vint
+les forcer à prêter l’oreille.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons, grande lâche, sotte, sans cœur, disait-elle
+à Jeanne, prendras-tu ta <span class='it'>cape</span> ? Partiras-tu ?
+Veux-tu attendre à demain pour aller à Toull ?
+Qu’est-ce qui invitera nos parents à la <span class='it'>çarimonie</span> ?
+Qu’est-ce qui apportera les provisions pour le repas
+de demain ? Vas-tu <span class='it'>chimer</span> comme ça longtemps ?
+Ta mère ne t’entend plus, va ! et tu ne peux pas
+lui porter tes plaintes contre moi. Allons ! allons !
+<span class='it'>en route, mauvaise troupe !</span> ajouta-t-elle d’un ton
+soldatesque, et si tu n’es pas revenue avant soleil
+couché, nous aurons affaire ensemble. Vrai Dieu !
+il faudra bien que tu marches, à présent !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Chez qui faut-il que j’aille ? répondit Jeanne
+d’une voix plaintive, en paraissant sur le seuil de
+la cabane.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu iras chez la mère Guite, chez le père
+Léonard, chez la Colombette, chez la grosse Louise,
+chez ton oncle Germain, chez... Eh bien ! la voilà
+qui se sauve à présent, sans m’écouter ! Qu’est-ce
+que tu vas apporter ? imbécile !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’apporterai ce que vous voudrez, dit Jeanne
+d’un ton résigné.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu prendras trois oies chez la mère Guite,
+deux pains chez la Gervoise, et un demi-sac de
+pois chez M. le curé. Si tu ne peux pas apporter le
+tout, tu diras au garçon à Léonard de t’aider ;
+c’est un garçon complaisant. Tu diras que nous
+paierons ça à la Saint-Martin, et si tu ne trouves
+pas de crédit chez l’un, tu iras chez l’autre. Allons,
+sauve-toi.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne sortit d’un air abattu, mais armée de la
+suprême patience, qui est la seule grandeur laissée
+en partage au pauvre et au faible ; elle vint se
+joindre au petit groupe qui l’attendait, et, sans dire
+un mot, elle se mit à marcher à côté de Claudie.
+Celle-ci, attendrie à sa manière de tant de souffrance
+muette et profonde, passa son bras sous le
+sien, et se mit à lui parler à voix basse pour la
+consoler de son mieux.</p>
+
+<p class='pindent'>Marsillat, s’entretenant avec Guillaume, maintenait
+son cheval au pas ; mais, à une très petite
+distance d’Épinelle, le sentier escarpé des piétons
+venant à couper le chemin ferré, Guillaume prit
+congé de lui.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est grand dommage que vous n’ayez pas
+votre cheval, dit Marsillat. En dix minutes
+vous auriez été rendu à Toull, au lieu que vous
+allez supporter une demi-heure de pluie battante.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ma foi, oui, c’est grand dommage ! s’écria
+Claudie. Vous auriez pris chacun une de nous en
+croupe, et nous ne nous serions pas trempées si
+longtemps.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Veux-tu monter derrière moi, Claudie ? je
+peux te conduire jusqu’à la Croix-Jacques, et
+puisque Jeanne est avec M. Boussac, il n’a plus
+besoin de toi pour retrouver son chemin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! ça, mon petit Léon, ça me va ! Vous êtes
+un bon enfant, tout de même. Arrêtez donc votre
+chevau <span class='it'>au droit</span> de cette grosse pierre pour que je
+puisse monter.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Attends, attends, ma fille, dit le malin Marsillat,
+je te prendrais avec plaisir ; mais je crois
+que je ferai mieux de prendre cette pauvre Jeanne,
+qui a passé tant de nuits et qui peut à peine se
+traîner.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Monsieur, non, grand merci, répondit
+Jeanne d’un ton assez ferme.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! vous voilà pris ! grommela Claudie en
+transperçant de son regard furieux la figure impassible
+de Marsillat. Jeanne n’ira pas avec vous,
+j’en réponds.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comment ! toi, Claudie, qui as si bon cœur,
+tu ne l’engages pas à profiter de mon cheval pour
+se reposer ? Ah ! Claudie, je ne te reconnais plus.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Es-tu lasse, Jeanne ? Veux-tu aller <span class='it'>à chevau</span> ?
+dit Claudie, faisant un grand effort de générosité.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, <span class='it'>ma vieille</span>, non, grand merci, répondit
+Jeanne avec le même calme ; montes-y, toi, si
+ça te fait plaisir. Et, prenant le sentier sans retourner
+la tête aux invitations de Marsillat, elle
+dit à Guillaume&nbsp;: Allons, <span class='it'>mon parrain</span>, je vas vous
+conduire.</p>
+
+<p class='pindent'>Les jeunes filles de mon pays ont assez l’habitude
+de donner au fils de leur marraine le titre de
+parrain, et réciproquement celui de marraine à la
+mère du parrain. Cette douce et confiante appellation
+dans une bouche si pure émut doucement le
+cœur du jeune baron, et un sentiment paternel
+attendrit ce visage imberbe.</p>
+
+<p class='pindent'>Claudie avait réussi à se hucher sur la croupe
+du <span class='it'>chevau</span> de Marsillat, et ce dernier, un peu
+dépité de n’avoir pas réussi dans son projet détourné,
+voulut châtier la jalouse en enfonçant les
+éperons dans le ventre de <span class='it'>Fanchon</span> et en la faisant
+ruer et bondir sur le bord du précipice. Claudie,
+effrayée, fit de grands cris ; mais elle se cramponna
+vigoureusement au cavalier, et un terrible éclair
+venant à sillonner le ciel, Fanchon, effrayée, prit
+le galop, et emporta le jeune couple bien loin de
+Jeanne et de Guillaume, demeurés ainsi en tête à
+tête au milieu de l’orage.</p>
+
+<hr class='footnotemark'/>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f7'><a href='#r7'>[7]</a></span>
+
+Comment il se porte.</p>
+
+</div>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f8'><a href='#r8'>[8]</a></span>
+
+Muser, perdre du temps pour en gagner.</p>
+
+</div>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f9'><a href='#r9'>[9]</a></span>
+
+Ibid.</p>
+
+</div>
+
+<h2 id='ch4'>IV<br/> <span class='sub-head'>L’ORAGE</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>Nous</span> avons laissé le jeune baron de Boussac avec
+la douce Jeanne, sa sœur de lait, la filleule de sa
+mère, qui s’intitulait aussi la sienne, par suite d’un
+usage tout local, et de l’idée naïve et affectueuse
+qu’on ne saurait être adopté par le chef de la famille
+sans l’être par la famille entière. Ce mot filial, <span class='it'>mon
+parrain</span>, résonnait dans l’oreille de Guillaume, au
+milieu des hurlements de la tempête, et le concours
+de circonstances romanesques qui l’avait
+amené auprès de Jeanne, juste à point pour
+conjurer les dangers qui la menaçaient, lui causait
+une sorte de satisfaction généreuse. Il ne regrettait
+point d’avoir été brusquement interrompu
+au milieu des plaisirs de son voyage par une si
+triste aventure. Déjà il rêvait tout un poème
+champêtre dans le goût de Goldsmith, et il n’était
+pas fâché d’en être le héros vertueux et désintéressé.</p>
+
+<p class='pindent'>Mais il manquait encore à ce poème une héroïne
+qui comprît son rôle et celui de son protecteur.
+Jeanne se croyait si peu menacée par les séductions
+du jeune avocat, qu’elle ne songeait à voir
+dans le jeune seigneur qu’un personnage respectable,
+étranger à sa destinée. D’ailleurs, aucun de
+ces beaux messieurs n’occupait en ce moment les
+pensées de Jeanne. Elle avait toujours devant les
+yeux sa mère agonisante, et le sentiment de son
+isolement la tourmentait moins que la crainte de
+n’avoir pas assez fait pour adoucir les derniers
+moments d’un être qui avait été jusque-là l’unique
+objet de ses affections. Jeanne passait aux champs
+pour une fille très bornée, parce qu’elle était chaste
+et qu’elle avait, à se produire, une répugnance presque
+sauvage. Elle n’aimait pas la danse, et on ne
+l’avait jamais vue dans les <span class='it'>assemblées</span>, fêtes villageoises
+où les jeunes paysannes courent étaler leurs
+charmes et chercher des galants. Sérieuse, assidue
+au travail, passionnée pour la garde de ses troupeaux,
+elle allait presque toujours seule, la quenouille
+au côté, dans les endroits les plus déserts,
+vivant tout le jour d’un morceau de pain noir,
+et rentrant à la nuit pour s’endormir paisiblement
+sous l’aile de sa mère.</p>
+
+<p class='pindent'>La mère Tula et sa sœur, la Grand’Gothe,
+passaient pour magiciennes, avec cette différence
+que la mère de Jeanne, aimée et estimée de tout
+le monde, était regardée comme une savante
+matrone, et que la tante était réputée sorcière
+malfaisante. On remarquait que les <span class='it'>bêtes</span> de Tula
+étaient toujours en bon état, qu’elles rentraient
+toujours à l’étable la mamelle pleine, que les
+épizooties ne les atteignaient point, et que
+cette femme si pauvre, ayant perdu toutes ses
+ressources avec son mari et ses fils, trouvait, dans
+la chétive industrie d’élever un petit troupeau
+sur le commun, le moyen, très insuffisant pour
+les autres, de se préserver des horreurs de la
+misère. On prétendait en même temps que la
+Grand’Gothe, qui ne s’était jamais mariée, et qui
+vivait ladrement, sans faire aucun commerce
+apparent, avait des sacs d’écus cachés dans sa
+paillasse, et que ces richesses lui arrivaient mystérieusement
+par ses intelligences avec les mauvais
+esprits. Le paysan voit toujours de mauvais œil
+son prochain s’enrichir, et, bien qu’il n’ait aucune
+idée d’économie politique, il a cette notion juste
+de l’état social, que personne ne profite des chances
+de la fortune sans que ce soit au détriment de
+ceux qui n’en profitent pas. Mais ces êtres simples
+et souffrants, qui ne reçoivent la lumière des
+choses que par la fièvre de l’imagination, aiment
+beaucoup mieux attribuer le succès des habiles
+et des fourbes à des influences occultes qu’à des
+actions coupables plus faciles à constater. Le
+paysan procède de l’inconnu pour aller au connu.
+Il évoque les puissances fantastiques du ciel et de
+l’enfer, à propos des réalités les plus grossièrement
+évidentes. Il fait des vœux et des pèlerinages plus
+païens que catholiques pour sa famille, pour son
+bœuf et pour son âne, et dédaigne d’avoir recours
+aux soins de la science ou aux précautions de l’hygiène
+pour sauver les personnes ou les biens que
+la vengeance de quelque sorcier ou la colère de
+quelque mauvais génie menace de traits invisibles.</p>
+
+<p class='pindent'>Aussi disait-on que la Grand’Gothe ne passait
+jamais auprès de l’étable de son ennemi sans y
+jeter quelque sort. Son regard donnait la fièvre,
+et il n’y avait rien de plus mauvais que de la
+rencontrer le soir du côté des pierres jomâtres, au
+lever ou au coucher de la lune. Si cela arrivait
+la nuit de Noël, à cette heure néfaste où le grand
+champignon druidique frémit et danse en criant
+sur les trois pierres qui le portent en équilibre,
+on était bien sûr de se mettre au lit en rentrant
+chez soi, et de ne jamais s’en relever. La preuve
+que la Gothe était une méchante sorcière, c’est que
+les chèvres des bergères à qui elle parlait souvent
+tarissaient ; leurs brebis perdaient la laine avant
+la tondaille, et leurs poulains <span class='it'>s’éboitaient</span> en galopant
+sur les roches, ou se perdaient dans les
+viviers.</p>
+
+<p class='pindent'>Il y avait pourtant à tous ces prodiges une
+explication bien naturelle, et que les esprits forts
+de Toull et des environs, le père Léonard entre
+autres, donnaient en vain au grand nombre épris
+du merveilleux. Le troupeau de Jeanne prospérait,
+parce que Jeanne, n’étant ni coquette ni paresseuse,
+en avait un soin extrême. Ceux de ses compagnes,
+lorsqu’elles écoutaient les mauvaises paroles de la
+Gothe, allaient de mal en pis, parce que la Gothe
+était fort liée avec certains bourgeois riches et
+dissolus qui la chargeaient de leurs affaires secrètes
+et confiaient à sa criminelle expérience des moyens
+de corruption souvent, hélas ! irrésistibles. C’était
+là la source des sacs d’écus que la sorcière cachait
+dans sa paillasse. C’était aussi la cause des maladies
+et des accidents <span class='it'>du bestiau</span>, négligé et souvent
+abandonné par des gardiennes insouciantes et
+préoccupées.</p>
+
+<p class='pindent'>Quant à Jeanne, sa beauté s’était développée à
+l’ombre. Fuyant les plaisirs et n’ayant jamais mis
+le pied dans une ville, elle était ignorée, et il
+avait fallu pour la découvrir la vie errante de
+Marsillat au temps des vacances, son œil de
+lynx et son goût pour les conquêtes difficiles. La
+simple fille n’avait pas encore compris pourquoi
+depuis quinze jours elle avait rencontré, au moins
+deux fois par semaine, Léon sur son chemin lorsqu’elle
+ramenait ses troupeaux. Elle le croyait
+occupé de Claudie seulement, et son instinct
+chaste lui avait suggéré d’éviter ce couple qui la
+recherchait, Marsillat trouvant toujours dans sa
+féconde imagination un prétexte pour diriger ses
+promenades sentimentales avec Claudie vers les
+lieux où Jeanne devait passer. La réserve craintive
+et fière qui faisait le caractère apparent de Jeanne
+ne prenait pourtant pas sa source dans une âme
+défiante et hautaine ; à voir comment elle avait
+servi et assisté sa mère depuis qu’elle était au
+monde, avec quelle abnégation elle lui avait consacré
+sa vie, avec quelle ferveur elle l’avait soignée
+nuit et jour jusqu’à sa dernière heure, on aurait
+deviné qu’il y avait là un cœur capable des plus
+grands dévouements ; mais, à l’exception de Tula,
+qui connaissait Jeanne ? qui pouvait la connaître ?
+Et maintenant qu’elle n’avait plus personne à
+qui se consacrer, qui pouvait savoir si c’était un
+être de quelque valeur ou une créature stupide,
+attachée aux travaux rustiques comme le bœuf
+l’est à la charrue ? Marsillat ne voyait en elle
+qu’une vierge aux yeux bleus, blanche comme les
+lis, taillée comme une statue antique, et <span class='it'>bête
+comme un cygne</span>, c’était son expression. La Grand’Gothe,
+furieuse de ce qu’elle n’avait encore pu
+la faire remarquer de personne, voyait enfin dans
+sa nièce l’objet lucratif des soins du jeune libertin,
+et pour la déterminer à entrer en qualité de servante
+dans la famille de Léon, elle se promettait,
+maintenant que Tula n’était plus entre elles deux,
+de la persécuter et de la maltraiter.</p>
+
+<p class='pindent'>Quant à Guillaume de Boussac, il ne voyait
+encore dans Jeanne qu’une beauté de vignette
+anglaise, tout au plus un sujet de ballade, dans
+cette pauvre fille envers laquelle il avait des
+devoirs à remplir. Jeanne était donc, à cette heure
+de sa vie, une âme perdue dans l’infini de la création
+intellectuelle, un être ignoré, inaperçu comme
+ces magnifiques solitudes du Nouveau-Monde qui
+n’auraient pour ainsi dire jamais existé si elles
+ne se fussent révélées à un artiste ou à un poète,
+comme les beautés de ces îles désertes qu’aucun
+navigateur n’a encore signalées et qui sont réellement
+comme si elles n’existaient pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, dit Guillaume après avoir un peu
+cherché grâce à quelle forme de langage il pourrait
+se faire comprendre d’une paysanne, vous m’avez
+appelé votre parrain, et cela me fait plaisir ; je
+prends tant d’intérêt à votre malheur, que je
+voudrais pouvoir au moins vous prouver que vous
+avez trouvé aujourd’hui un appui.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne leva sur Guillaume ses beaux yeux
+rougis par les larmes, et s’efforça de comprendre
+ce mot <span class='it'>d’appui</span>, nouveau en ce sens pour son
+oreille. Mais les paysans ont l’esprit trop tourné à
+la métaphore pour ne pas deviner très vite les
+expressions figurées. Jeanne comprit, et répondit
+d’une voix douce, mais avec un accent qui ne marquait
+ni désir ni espérance&nbsp;: Vous avez bien de la
+bonté, mon parrain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Jeanne, je n’ai guère de bonté, reprit le
+jeune baron, puisque j’ai pu oublier si longtemps
+ma pauvre nourrice.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle ne vous en a jamais voulu, mon parrain,
+car c’est la vérité de dire qu’elle était bonne ! et
+Jeanne recommença à pleurer en silence.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous ne serez pas heureuse avec votre tante,
+n’est-ce pas, Jeanne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est comme il plaira au bon Dieu, mon
+parrain !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous n’avez pas de répugnance à demeurer
+avec elle ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, mon parrain, ma tante ne me répugne
+pas, c’est une femme très propre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais elle est d’un caractère difficile ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh non ! mon parrain, elle n’est pas difficile
+du tout sur son manger, et d’ailleurs elle fait tout
+elle-même.</p>
+
+<p class='pindent'>La simplicité de Jeanne dérangea un peu le
+roman de Guillaume. Elle lui répondait naturellement,
+avec la soumission d’un enfant qui ne sait
+pas pourquoi on l’interroge, mais qui fait un effort
+pour satisfaire le maître.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je l’ennuie, car elle ne me comprend pas,
+pensa le jeune homme&nbsp;: elle aimerait bien mieux
+n’être pas distraite de sa douleur. Ne trouverai-je
+donc pas le chemin de son cœur par quelque
+manière de dire parfaitement élémentaire ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dites-moi, mon enfant, reprit-il, est-ce que
+votre mère ne s’inquiétait pas de l’idée de vous
+laisser seule ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh si ! mon parrain, répondit Jeanne qui
+devenait plus volontiers expansive en parlant
+de sa mère. Elle disait encore ce matin&nbsp;: «&nbsp;La
+volonté du bon Dieu soit faite ! mais ce qui me
+fâche le plus de m’en aller, c’est le chagrin que
+ça va faire à ma Jeanne.&nbsp;» Oh ! elle avait bien
+raison ! ça fait rudement de peine de perdre sa
+mère ! Que le bon Dieu vous conserve donc la
+vôtre, mon parrain !</p>
+
+<p class='pindent'>Les expressions de Jeanne étaient bien vulgaires ;
+mais le son de sa voix suppléait à l’insuffisance
+de sa parole, et l’accent vrai de son désespoir,
+joint à la bonté généreuse du sentiment
+qui la ramenait à s’occuper de l’avenir de son
+jeune parrain, causèrent à ce dernier un attendrissement
+profond. Des larmes lui vinrent aux
+yeux tout à coup, et il répondit d’une voix altérée&nbsp;:
+Vous êtes bonne, Jeanne ! bien bonne !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, mon parrain, répondit-elle ingénument,
+c’est vous qui êtes bon de dire ça ! Mais, mon
+parrain, voilà l’eau qui tombe <span class='it'>à mort</span>, vous n’avez
+quasi rien sur le corps, vous prendrez du mal.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ne faites pas attention à cela, ma chère
+enfant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Hélas ! mon Dieu, c’est comme ça que ma
+pauvre mère a pris sa maladie. Elle a voulu venir
+me chercher aux champs parce qu’il faisait un
+rude temps comme aujourd’hui, et qu’elle a eu
+peur que je ne <span class='it'>peuve</span> pas passer le <span class='it'>rio</span> (le ruisseau)
+pour rentrer à la maison. Quand elle prenait du
+souci pour moi, elle ne se connaissait plus, la
+pauvre âme ! elle m’a trouvée à moitié chemin ;
+mais elle s’était tant mouillé les pieds jusqu’aux
+genoux, que le lendemain elle a pris la fièvre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle a donc été bien mal soignée par les
+médecins ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! mon parrain, nous n’avons pas appelé
+de médecin ; nous ne croyons pas à ça, nous
+autres. Peut-être bien que nous avons tort, et
+que le médecin y aurait fait quelque chose, mais
+elle n’en voulait pas seulement entendre parler.
+Elle nous dit comment il fallait la soigner, et
+nous avons fait son commandement. Mais ça n’a
+pas servi !... Allons, mon parrain, faut pas vous
+mouiller ; faut prendre ma capiche sur votre dos...
+oh ! elle n’est pas sale, mon parrain ; il n’y a
+jamais eu de saleté chez nous. Voyez ! si votre
+mère vous savait dehors par un <span class='it'>parieu</span> temps, elle
+en aurait trop d’ennui.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jamais, ma bonne Jeanne ! jamais je ne
+souffrirai que tu te mouilles à ma place ;&nbsp;—&nbsp;et
+Guillaume replaça sur les épaules de Jeanne la
+mante de laine grise qu’elle avait déjà ôtée pour
+l’en couvrir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien, tenez ! mon parrain, puisque vous
+ne voulez pas, je vas vous mener vite à un endroit
+où vous serez à l’abri ; dans un moment, ça ne
+tombera peut-être plus si fort !&nbsp;—&nbsp;et Jeanne coupa
+en travers de la montagne, jusqu’à une masse
+de rochers dans laquelle une excavation profonde
+était pratiquée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Prenez garde, mon parrain ! dit Jeanne en
+lui prenant le bras avec la familiarité la plus chaste
+et la sollicitude la plus respectueuse&nbsp;: il y là un
+puits que vous ne verriez pas,&nbsp;—&nbsp;et elle le conduisit
+au fond de la grotte, car la pluie chassée
+par le vent fouettait assez avant dans l’intérieur
+de cette retraite. Guillaume, exténué de fatigue,&nbsp;—&nbsp;il
+était à jeun depuis le matin,&nbsp;—&nbsp;s’assit sur un
+banc pratiqué dans le roc, et Jeanne, trop bien
+apprise pour s’asseoir à côté de lui, s’appuya sur
+une grosse pierre un peu plus près de l’entrée,
+c’est-à-dire dans la lumière qui venait du dehors
+et qui faisait resplendir sa silhouette sérieuse et
+douce comme celle d’une madone, tandis que
+Guillaume, enfoncé dans l’ombre, la contemplait
+avec admiration.</p>
+
+<p class='pindent'>Dans les premiers moments, cette obscurité de
+la grotte, ce zèle que Jeanne lui avait montré, cet
+isolement complet avec une si belle fille, loin de
+tous les regards, et peut-être aussi cette excitation
+nerveuse que causent le grand spectacle et les
+bruits majestueux de l’orage ; enfin un peu de
+vanité satisfaite à l’idée que l’habile Marsillat eût
+payé bien cher ce tête-à-tête, et que, sans aucune
+habileté, il l’avait emporté dans la confiance de
+Jeanne&nbsp;: toutes ces émotions réunies jetèrent une
+sorte de fièvre dans le cerveau du jeune baron. Il
+respectait trop la situation de sa filleule, et la
+sienne propre, pour ne pas haïr la pensée d’en
+abuser. Mais il trouvait un secret plaisir à se dire
+qu’à sa place bien d’autres n’eussent pas été
+aussi délicats, et tout en caressant en lui-même le
+sentiment de sa propre vertu, il arrivait à trouver
+cette vertu plus méritoire qu’il ne l’aurait imaginé
+une heure auparavant, lorsqu’il descendait la
+montagne avec l’agaçante Claudie. Jeanne était si
+différente, si vraiment belle, si candide, et disposée
+pour lui à un intérêt si doux ! L’imagination du
+jeune homme travaillait sur ce thème&nbsp;: «&nbsp;Si je voulais
+lui inspirer un sentiment plus tendre, pourrait-elle
+s’en défendre dans un pareil moment, et
+lorsque je lui ferais comprendre que je suis désormais
+son seul ami en ce monde, son appui
+nécessaire envoyé vers elle par la Providence ?&nbsp;»
+Mais, à cette idée de la Providence, Guillaume,
+né avec un caractère assez faible, mais converti à
+l’envie d’être grand par le christianisme romantique
+de l’époque, craignait de devenir sacrilège en
+invoquant le ciel pour justifier ses agitations
+involontaires ; et il se taisait, regardant toujours
+Jeanne à la lueur des éclairs.</p>
+
+<p class='pindent'>De son côté pourtant, Jeanne ne songeait
+guère à se préserver d’un danger qu’elle ne concevait
+même pas ; et, retombant sur elle-même,
+elle s’était remise à pleurer. C’était un pleurer
+silencieux et résigné qui ne cherchait ni à se
+contenir ni à se montrer. Habituée à une vie solitaire,
+dès que la bergère toulloise ne se sentait
+pas nécessaire aux autres, elle avait coutume
+d’oublier leur présence, et de se perdre dans ses
+pensées. Mais quelles pouvaient être les pensées
+d’un enfant de la nature, qui n’avait pas appris
+à lire, et dont l’intelligence (si tant est qu’elle en
+eût) n’avait reçu aucune espèce de culture ?</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume se le demandait précisément, en la
+voyant rester dans la même attitude, les yeux
+fixés sur l’horizon embrasé par la foudre... Et
+nous nous sommes fait souvent la même question
+nous-même, en regardant quelque bergère aux
+traits nobles, ou quelque sévère matrone filant
+gravement sa quenouille des heures entières au coin
+d’un pré. Qui peut nous révéler le mode d’existence
+de ces âmes si peu développées ? A quoi pense
+le laboureur qui creuse patiemment son sillon
+monotone ? A quoi pense le bœuf qui rumine couché
+dans l’herbe, et la cavale étonnée qui vous examine
+par-dessus le buisson ? Est-ce donc la même vie
+qui circule lentement dans les veines de l’homme
+et dans celles de l’animal attaché au travail de
+la terre ? L’ingrate Rhéa frappa-t-elle de stupidité
+ses enfants et ses serviteurs ?</p>
+
+<p class='pindent'>Il nous a fallu beaucoup respirer l’air des champs
+et veiller bien des soirs autour du foyer rustique
+pour comprendre cette suite de rêveries qui
+remplace dans le cerveau du paysan le travail de
+la méditation, et qui fait de sa veille, comme de
+son sommeil, une sorte d’extase tranquille, où les
+images se succèdent avec rapidité, merveilleuses,
+terribles ou riantes. C’est la même activité, la
+même poésie et la même impuissance que l’effort de
+l’enfant à dégager l’inconnu de son existence du
+voile qui la couvre. C’est le génie des songes s’agitant
+dans le vaste et faible cerveau de l’Hercule
+gaulois.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne pensait à sa mère dans cet instant, et sa
+rêverie douloureuse la promenait dans tous les
+souvenirs de ce passé dont elle ne pouvait plus
+sortir. Ses sanglots ne remplissaient pas la grotte ;
+mais les mystérieux échos de ce lieu sonore répétaient
+de minute en minute un faible soupir de
+sa poitrine oppressée, auquel répondait, plus mystérieusement
+encore, le bruit d’une goutte d’eau qui
+se détachait à intervalles réguliers de la voûte
+humide pour tomber dans la source invisible.</p>
+
+<p class='pindent'>Ce silence éloquent attendrissait de plus en
+plus Guillaume, et il ne songeait plus à le rompre.
+Mais il se trouva, sans savoir comment, assis auprès
+de Jeanne, et sa main sur la sienne.</p>
+
+<h2 id='ch5'>V<br/> <span class='sub-head'>L’ÉRUDITION DU CURÉ DE CAMPAGNE<a id='r10'/><a href='#f10' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[10]</span></sup></a></span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>Jeanne,</span> étonnée, se retourna, et Guillaume se
+trouvant dans la lumière auprès d’elle, elle vit
+des larmes dans ses yeux. Au lieu d’être émue ou
+effrayée, elle lui dit naïvement&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce que vous avez peur de l’orage, mon
+parrain ?</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume ne put s’empêcher de sourire, et,
+quittant la main de Jeanne&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, ma chère enfant, lui dit-il ; je ne songe
+pas à l’orage, mais à toi. Ton chagrin me remplit le
+cœur, et je voudrais pouvoir pleurer avec toi...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! il ne faut pas pleurer, mon parrain.
+Ça vous ferait du mal. C’est tout simple que je ne
+puisse pas m’en empêcher, moi ! c’était ma mère !
+Mais ça n’était que votre nourrice, et vous ne la
+connaissiez plus. Vous ne pouvez pas vous souvenir
+d’elle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je m’en suis souvenu aujourd’hui, Jeanne,
+et je ne m’en souviendrais pas, que j’aurais
+encore envie de pleurer à cause de toi. Est-ce
+que tu ne comprends pas cela ?</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne garda le silence&nbsp;: elle ne comprenait pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dis-moi, Jeanne, si je venais de perdre ma
+mère, que tu ne connais pas, et dont tu ne peux
+plus te souvenir, est-ce que tu n’aurais pas pitié
+de moi ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh si ! mon parrain !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce que tu ne chercherais pas à me dire
+quelque chose pour me consoler ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh <span class='it'>si bien</span> ! mon parrain, répéta Jeanne avec
+conviction.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! dis-moi ce que tu me dirais, afin
+que maintenant je te le dise.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Hélas ! mon parrain ! j’aurais bien de la
+peine ; mais je ne saurais pas quoi vous dire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est juste comme moi..., pensa Guillaume.
+Mais, ajouta-t-il, est-ce que l’amitié ne console
+pas un peu ? Est-ce que tu ne sentirais pas... dans
+un pareil moment... de l’amitié pour moi !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! <span class='it'>si fait bien</span>, mon parrain !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! ne conçois-tu pas que j’en aie pour
+toi dans ce moment-ci ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous êtes bien bon, mon parrain ; vous en
+serez récompensé !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vraiment, Jeanne ? s’écria Guillaume en lui
+reprenant la main ; m’en sauras-tu quelque gré ?
+Si tu y penses quelquefois, ce sera ma récompense.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Hélas ! mon parrain, je suis trop pauvre,
+répondit Jeanne avec douceur, je ne peux récompenser
+personne ; mais le bon Dieu vous récompensera
+de vos amitiés pour moi.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume, un peu confus, mais se rassurant
+par la pensée que ses propres paroles ne renfermaient
+aucune intention coupable, conserva la
+main de Jeanne dans la sienne. Elle l’en retira
+pour faire un signe de croix.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pourquoi fais-tu un signe de la croix ? lui
+demanda-t-il.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous n’avez donc pas vu <span class='it'>cette grande éclair</span>,
+mon parrain ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu as peur du tonnerre, toi, ma pauvre
+Jeanne !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, mon parrain ; mais c’est pour détourner
+quelque malheur de dessus les autres.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu parles peu, Jeanne ; mais tu parles
+bien.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, mon parrain, je ne sais pas bien
+parler.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tout ce que tu dis est d’un bon cœur pourtant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne puis pas avoir un mauvais cœur, puisque
+ma pauvre mère en avait un si bon ! Mais pour
+bien parler, je ne peux pas&nbsp;: je n’ai jamais appris.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu n’as jamais été à l’école ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, mon parrain, je n’avais pas le temps.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais tu sais lire ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, mon parrain, je ne sais pas ça.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et tu ne regrettes pas de ne pas le savoir ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça ne me servirait de rien. J’ai été <span class='it'>élevée aux
+bêtes</span>. C’est ça mon ouvrage. Ça contentait ma
+mère.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais à présent que ce n’est plus nécessaire,
+ne voudrais-tu pas vivre autrement ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, mon parrain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non ? ta tante, cependant, ne vaut pas ta
+mère !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est vrai, mon parrain. Mais enfin c’est ma
+tante. Elle s’ennuierait toute seule.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais puisque tu vis dans les champs, elle ne
+te verra guère ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;On se voit toujours un peu le soir. On soupe
+ensemble.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et tous les soirs elle te traitera comme elle
+le faisait tout à l’heure.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’y suis bien accoutumée, mon parrain, et
+je ne me fâche pas contre elle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais si elle avait de mauvais desseins sur toi,
+Jeanne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comment dites-vous ça, mon parrain ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je te dis que ta tante est une mauvaise
+femme...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! vous vous trompez, mon parrain. Elle
+est un peu <span class='it'>vif</span>&nbsp;: c’est tout.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, tu tiens donc beaucoup à rester avec
+elle ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Puisque ça se doit, mon parrain !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et si elle te chassait de la maison ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;La maison est à moi ; d’ailleurs, elle ne ferait
+jamais cela.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si elle ne voulait plus demeurer avec toi ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne pourrais pas la forcer à rester ; mais
+pourquoi voudrait-elle s’en aller ? Je ne la contrarierai
+jamais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il peut se rencontrer des occasions où ton
+devoir serait de le faire. Si elle exigeait que tu
+fisses quelque mauvaise action ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle n’exigerait jamais ça, mon parrain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu en es donc bien sûre ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! oui, mon parrain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A la bonne heure, dit Guillaume un peu inquiet
+de la sincérité de Jeanne ; et ne sachant plus
+s’il devait admirer sa candeur, ou soupçonner sa
+vertu, il se leva et fit quelques pas dans la grotte,
+en proie à une sorte de dépit intérieur dont il
+rougissait.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Après tout, reprit-il, vous devez avoir l’intention
+de vous marier bientôt, Jeanne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, mon parrain, répondit-elle sans embarras
+et sans hésitation.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Un peu plus tôt, un peu plus tard, cela
+arrivera, et alors vous n’aurez plus rien à craindre
+de votre tante.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça n’arrivera jamais, mon parrain, reprit
+Jeanne avec l’accent d’une tranquille détermination.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jamais ? dit Guillaume étonné ; c’est un
+serment de jeune fille. Mais tu n’en jurerais pas,
+Jeanne, ajouta-t-il en souriant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mon <span class='it'>jurement</span> en est fait, répondit Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est étrange ; vous moquez-vous, Jeanne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! mon parrain, reprit-elle d’une voix
+plaintive et vraie, ce n’est pas un jour pour ça !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pardonne-moi, chère Jeanne, de douter de ta
+parole... Mais c’est si extraordinaire !... Et si je te
+demandais pourquoi... n’aurais-tu pas assez de
+confiance en moi, qui suis ton frère de lait et le fils
+de ta marraine, pour me dire le motif d’une pareille
+résolution ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne peux pas vous dire ça, mon parrain&nbsp;:
+ça m’est <span class='it'>défendu</span>.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;<span class='it'>Défendu ?</span></p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, mon parrain ; excusez-moi si je ne réponds
+pas bien.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume ne savait pas que <span class='it'>défendu</span>, dans
+l’acception berrichonne, veut dire <span class='it'>impossible</span> ; et
+ce quiproquo, que Jeanne ne pouvait éclaircir, le
+ramena aux soupçons qu’il avait conçus. Et pourquoi,
+avec tant de bonté et si peu de prévoyance,
+se dit-il, n’aimerait-elle pas Marsillat ? Il est d’une
+agréable figure, jeune, entreprenant ; il sait se
+faire comprendre de ces filles-là ; il a peut-être
+ensorcelé déjà cette pauvre Jeanne, aussi bien que
+Claudie.</p>
+
+<p class='pindent'>Cette réflexion fit naître chez le jeune baron des
+sentiments fort pénibles, et son roman s’en alla
+en fumée, à son grand regret.</p>
+
+<p class='pindent'>Pour conjurer l’espèce de mortification qu’il
+éprouvait, d’avoir laissé galoper si vite sa fantaisie
+sur un terrain si prosaïque, il tâcha d’oublier
+ce qu’il avait cru voir en Jeanne, et, au bout de
+peu d’instants, il oublia Jeanne elle-même, au
+point de ne plus prendre garde aux larmes qu’elle
+ne cessait de répandre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qu’est-ce que c’est donc que cette grotte ?
+dit-il tout haut, frappé, pour la première fois, de
+l’aspect de cette construction souterraine.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne, qui se faisait un devoir filial de lui répondre
+au milieu de ses larmes, lui dit&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est le <span class='it'>trou aux fades</span>, mon parrain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Les <span class='it'>fades</span> ! N’est-ce pas les fées que tu veux
+dire ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne connais pas les fées, mon parrain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais, qu’est-ce que c’est que les fades ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est des femmes qu’on ne voit pas, mais qui
+font du bien ou du mal.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Crois-tu à cela, Jeanne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dame, oui, mon parrain, il faut bien que j’y
+croie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu ne les a pas vues cependant, puisqu’on
+ne les voit pas ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’ai pas vu le bon Dieu, mon parrain, et
+cependant j’y crois. D’ailleurs, ma mère y croyait,
+et je crois ce qu’elle m’a dit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et t’ont-elles fait du bien ou du mal, ces
+fades ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elles ne m’ont jamais fait de mal, mon parrain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ni de bien non plus ?</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne ne répondit point. La curiosité de Guillaume
+était cependant excitée, mais il jugea inhumain
+de la contrarier dans un pareil jour en la
+forçant davantage à lui répondre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;La pluie diminue, lui dit-il, je pourrai retrouver
+mon chemin tout seul à présent ; si tu
+veux t’arrêter davantage, Jeanne, ne te gêne pas
+pour moi, je t’en prie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! mon parrain, vous iriez peut-être dans
+les viviers. Je vous conduirai bien&nbsp;: je ne suis pas
+lasse.</p>
+
+<p class='pindent'>Elle se leva, et Guillaume remarqua qu’elle
+plaçait quelque chose dans une fente du rocher.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que mets-tu là, Jeanne ? lui demanda-t-il,
+curieux des pratiques superstitieuses du pays.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est un peu de <span class='it'>thym de bergère</span>, que j’avais
+cueilli avant d’entrer, répondit-elle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A qui laisses-tu cette offrande, Jeanne ? aux
+fades ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est la coutume des filles, mon parrain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et les garçons, qu’apportent-ils ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Une petite pierre, mon parrain. J’vas en
+mettre une pour vous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Sans cela, les fades seraient mécontentes de
+moi, et me joueraient quelque mauvais tour ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça se pourrait, mon parrain. Ça ne coûte pas
+beaucoup de mettre une petite pierre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’en mettrai deux, Jeanne, pour te faire
+plaisir.</p>
+
+<p class='pindent'>Mais, en sortant de la grotte, Guillaume, ramené
+à de mauvaises pensées, se dit que cette fleur de
+serpolet était peut-être un signal, une promesse,
+un rendez-vous que Jeanne laissait là pour l’objet
+de son mystérieux amour.</p>
+
+<p class='pindent'>Le reste de leur trajet fut silencieux. Le vent,
+qui avait chassé les premières nuées, et qui en
+ramenait de nouvelles, rendait leur marche difficile
+et tout entretien impossible. Lorsqu’ils eurent
+atteint la troisième enceinte de débris qui forme
+l’amphithéâtre le plus élevé de Toull, Jeanne
+ayant demandé à son parrain s’il avait un endroit
+pour s’abriter, lui adressa ses adieux en ces
+termes&nbsp;:&nbsp;—&nbsp;Allons, mon parrain, merci bien pour
+vos bontés. Portez-vous donc bien, et excusez-moi
+si je vous ai offensé. (Ce qui équivaut, dans le
+style du pays, à s’excuser de n’avoir pas pu bien
+recevoir son hôte, ou de ne pas avoir su le complimenter
+dignement.)</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Attends, ma bonne Jeanne, dit le jeune
+baron ; tu as quelques dépenses à faire, et pour
+trouver du crédit, tu aurais peut-être quelque
+embarras. Voici de quoi faire les frais du repas que
+tu es obligée de donner demain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! merci, mon parrain. Gardez ça. Vous
+n’en avez peut-être pas de trop pour votre voyage,
+et moi je n’en ai pas besoin. Tout le monde me
+connaît ici, et on me fera bien crédit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, tu n’es pas riche, et je le suis un
+peu ; j’ai bien le droit de payer les frais d’enterrement
+de ma pauvre nourrice.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A votre volonté, mon parrain, répondit
+Jeanne, qui craignait d’être incivile en refusant,
+mais il y a là bien trop.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu garderas le reste, Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, mon parrain. C’est ça de l’or, et je
+n’en veux pas. L’or, on croit chez nous que ça
+porte malheur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;En vérité ? en ce cas, voici de l’argent.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;En vous remerciant, mon parrain. Je ne
+sais pas combien ça fait ce que vous me
+donnez là. Mais je m’en vas acheter ce que ma
+tante m’a commandé, et je vous rapporterai
+le reste. Vous ne partez pas tout de suite du
+pays ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pas tout de suite, et j’aurai grand plaisir à
+te revoir, mais je ne reprendrai rien de ce que je
+t’ai donné. A revoir, Jeanne !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A revoir, mon petit parrain !</p>
+
+<p class='pindent'>Et Jeanne s’éloigna, pleurant toujours.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Étrange créature, pensa Guillaume, en la
+regardant entrer dans une des chaumières de
+Toull ; elle a toute sa présence d’esprit, elle semble
+résignée à tout, et en même temps elle paraît inconsolable.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume ne savait pas que la paysanne,
+quand elle est douée de sensibilité, ce qui n’est
+pas rare, est ainsi faite. L’habitude du travail,
+et l’impossibilité de se reposer de ses devoirs sur
+les autres, l’empêchent de s’abandonner aux
+témoignages extrêmes de sa douleur ; mais cette
+douleur patiente et simple prend racine dans son
+cœur plus profondément peut-être que dans tout
+autre.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume cherchait à retrouver la baraque de
+la mère Guite, lorsqu’il vit venir à sa rencontre le
+curé de l’endroit, qui s’excusa de n’avoir pu le
+recevoir à son arrivée, et l’emmena au presbytère,
+où déjà il avait fait conduire Sport, bien qu’il
+ignorât encore le nom du voyageur à qui appartenait
+ce superbe animal. Guillaume s’empressa
+de faire connaître son nom et l’objet de sa course
+à Épinelle, croyant devoir ne pas abuser, par l’incivilité
+de l’incognito, de l’empressement affable
+de son hôte.</p>
+
+<p class='pindent'>Quand on rencontre un prêtre dans de pareilles
+Thébaïdes, s’il est jeune, on peut être sûr que c’est
+un hérétique intelligent disgracié par l’<span class='it'>ordinaire</span> ;
+s’il est vieux, que c’est un athée de mœurs scandaleuses
+qui subit une expiation. Il y a, dans les
+deux cas, une seconde hypothèse&nbsp;: c’est que son
+incapacité le rend impropre à intriguer dans le
+monde au profit de la cause du clergé. L’homme
+que Guillaume avait sous les yeux n’était pourtant
+rien de tout cela. C’était une nature distinguée et
+un esprit assez cultivé ; mais il n’était pas né intrigant,
+et on l’oubliait dans son exil, sans qu’il
+songeât à réclamer un climat plus salubre, une
+résidence moins sauvage.</p>
+
+<p class='pindent'>Il était près de quatre heures, et Guillaume,
+exténué de lassitude et de besoin, trouva que
+jamais hospitalité n’avait été plus opportune que
+celle dont il se voyait l’objet. Presque sourd,
+malgré sa politesse habituelle, aux empressements
+du curé, ce ne fut qu’après avoir dévoré, avec un
+appétit de vingt ans, son modeste repas, qu’il se
+trouva en état de l’écouter et de lui répondre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Votre pays est fort curieux, en effet, monsieur
+le curé, lui dit-il au dessert, et je regrette fort de
+n’avoir pas le coup d’œil exercé d’un antiquaire
+pour découvrir dans chaque caillou que je rencontre
+un vestige d’habitation gauloise ou romaine,
+un autel druidique, une statue d’<span class='it'>Huar-Bras</span>, le
+Mars gaulois, une tombe illustre, enfin tout ce que
+les savants aperçoivent et constatent sous un
+lichen âgé de deux ou trois mille ans, et sur des
+blocs informes qui ne me semblent rien signifier
+du tout.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Monsieur le baron, reprit le curé un peu
+scandalisé, vous êtes venu, je le vois, sur la foi du
+très docte M. Barailon, pour admirer toutes nos
+merveilles, et vous vous trouvez un peu désappointé
+de ne pas lire aussi couramment que lui sur
+les hiéroglyphes celtiques<a id='r11'/><a href='#f11' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[11]</span></sup></a>. Cependant vous avez
+rencontré dans l’endroit où demeurait votre
+pauvre nourrice, des <span class='it'>pierres-levées</span> tout aussi curieuses
+que les <span class='it'>jo-mathr</span>. Il y en a une dont l’équilibre
+est bien plus admirable que celui du grand
+champignon du mont Barlot. Elle est si artistement
+soutenue, que le moindre vent l’agite, et pour peu
+que l’air soit seulement un peu vif, elle rend, en
+tremblant et en grinçant sur son support, un son
+particulier qui ne manque pas de charme, et qui
+m’expliquerait assez la voix mystérieuse de l’idole
+de Memnon au lever du soleil, c’est-à-dire aux premières
+brises de l’aube. La pierre d’<span class='it'>Ep-Nell</span> est
+beaucoup plus harmonieuse, car son chant est
+presque continuel, et nos pauvres paysans veulent
+qu’il y ait là dedans un esprit enfermé qui raconte
+le passé et prédit l’avenir, en pleurant sur le
+présent. Faites attention, Monsieur, à ce nom
+d’Épinelle que l’on donne par corruption à ces
+pierres. Il vient d’<span class='it'>Ep-Nell</span>, mot gaulois qui signifie
+<span class='it'>sans chef</span>. Tandis que <span class='it'>jo-mathr</span> signifie quelque
+chose comme couper, mutiler, faire saigner et
+souffrir la victime sur la pierre expiatoire. C’est
+comme qui dirait <span class='it'>meurtre sacré</span>. Remarquez encore
+que les <span class='it'>jo-mathr</span> où l’on faisait des sacrifices
+humains, ce qui est bien prouvé par les cuvettes
+pour recevoir le sang et les cannelures pour le faire
+couler, tandis que les Ep-Nell n’ont que des cuvettes
+et point de cannelures (ce qui indiquerait que
+ces pierres ne furent destinées qu’à d’inoffensives
+lustrations); remarquez, dis-je, que les premières
+sont sur une haute montagne regardant le nord,
+et que les dernières sont dans un vallon obscur
+auprès d’un ruisseau, et tournées vers le sud...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qu’en voulez-vous conclure, monsieur le curé ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que dans cette ville importante et populeuse
+de Toull, importance irréfutable, monsieur le
+baron, non pas seulement à cause des immenses
+constructions dont on trouve les débris sur cette
+montagne et sur toutes les vallées et collines environnantes,
+mais à cause aussi de sa position sur
+l’extrême frontière de l’ancien Berri et du Combraille,
+des <span class='it'>Biturriges</span> et des <span class='it'>Lemovices</span>, ce qui
+prouverait que Toull, Tullum, Turicum, <span class='it'>vel</span> Taricum,
+était certainement la <span class='it'>Gergovia</span>, <span class='it'>Gergobina
+Boiorum</span>, cette formidable cité, rivale de la Gergovie
+des Arvernes, et dont on a vainement cherché
+les traces sous ce nom générique...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Nous voici bien loin des pierres druidiques,
+monsieur le curé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’y arrive, monsieur le baron. Une cité comme
+Toull devait nécessairement avoir deux cultes, et
+elle les avait. Il y avait un culte officiel et dominant
+sur le mont Barlot ; il y en avait un protestant
+et toléré ou persécuté au fond du vallon d’Ep-Nell.
+Le culte libre, l’hérésie, si l’on peut s’exprimer
+ainsi, se glorifiait d’être <span class='it'>sans chef</span>... tandis que
+l’église officielle (j’ai tort d’appliquer un nom si
+respectable à ces infâmes idolâtries), je devrais
+dire le temple où régnaient despotiquement les
+druides, était aux pierres <span class='it'>jo-mathr</span>. Peut-être
+encore ce culte abominable vint-il à tomber en
+désuétude, et un essai de religion plus pure à se
+reproduire à Ep-Nell ; ou bien encore peut-être,
+qu’avant l’invasion des celtes Kimris, nos ancêtres
+les Gaulois n’ensanglantaient pas leurs
+autels, et que ce temple pacifique d’Ep-Nell aurait
+été un reste de protestation de la religion persécutée...
+Qu’en pensez-vous, monsieur le baron ? Est-ce
+que tout cela ne vous paraît pas clair comme le
+jour ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est un peu comme le jour sombre et voilé
+que l’orage nous donne dans ce moment-ci, monsieur
+le curé ; mais, dans tous les cas, vos recherches
+et vos suppositions sont fort ingénieuses, et
+d’un poète autant que d’un antiquaire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Attendez, monsieur le baron. Puisque vous
+parlez de poésie, j’ai des preuves plus authentiques
+encore ; c’est la tradition du pays. Il y a ici
+deux espèces de sorcellerie&nbsp;: une, qui est la mauvaise,
+et qui rapporte ses origines et ses pratiques
+aux pierres <span class='it'>jo-mathr</span>. Tous les voleurs de poules et
+de légumes, toutes les méchantes magiciennes qui
+donnent de mauvais conseils aux filles, ou qui,
+par vengeance, empoisonnent les troupeaux du
+voisin, <span class='it'>exemplum</span>, la Grand’Gothe, que vous avez
+vue aujourd’hui, vont faire leurs conjurations sur
+le Barlot. Au contraire, les <span class='it'>femmes qui ont la connaissance</span>,
+comme on les appelle ici, qui guérissent
+les malades, qui font des prières contre les fléaux
+de la campagne, la grêle, la rage, l’incendie, l’épidémie,
+etc., ces bonnes femmes-là, quoique entachées
+d’erreurs, sont pieuses d’intentions et
+tout à fait inoffensives. Elles ont seulement un peu
+d’entêtement pour leurs prières d’Ep-Nell et leur
+<span class='it'>trou-aux-fades</span> situé du même côté. Telle était la
+pauvre Tula, qu’il faut appeler Tulla, nom qui est
+de pure origine gauloise, et qui ferait peut-être
+descendre votre défunte nourrice de la déesse, ou
+plutôt de la druidesse <span class='it'>Tulla</span>, vel <span class='it'>Turica</span>, dont vous
+avez pu reconnaître le temple à son emplacement
+et à ses fondations à double enceinte sur notre
+montagne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vous admire, monsieur le curé ! vous avez
+des étymologies et des origines pour toutes choses.
+Vous enflammez ma curiosité, et je vous demanderai
+l’explication d’une conversation que j’ai
+entendue ce matin, et qui m’a rappelé les contes
+dont me berçait jadis ma pauvre nourrice.</p>
+
+<p class='pindent'>Lorsque Guillaume eut rapporté ce qu’il avait
+surpris du dialogue de Léonard et de la mère Guite
+dans le cimetière, le curé, qui craignait peut-être de
+ne pas s’être montré bon catholique dans ses précédentes
+explications, et qui luttait de la meilleure
+foi du monde contre son goût pour la science, la
+poésie et la littérature, répondit avec un soupir&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ce sont de tristes choses à avouer, monsieur
+le baron... Mais je ne puis vous dissimuler que
+depuis quatre ans que j’habite cette pauvre bourgade,
+je n’ai pu porter que de faibles atteintes au
+fléau de la superstition. Ce lieu-ci est privilégié
+entre tous pour pratiquer l’idolâtrie ; et comme, en
+désespoir de cause, je me suis mis à étudier, un peu
+pour me distraire, les origines de toutes les traditions
+gauloises, il m’arrive quelquefois de prendre
+à les écouter et à les éclaircir plus de plaisir
+que je ne devrais. Je vous assure, monsieur le
+baron, qu’il y aurait ici pour un érudit, et même
+pour un poète, des choses bien curieuses à constater,
+et que si nous avions un Walter Scott pour les
+écrire... Mais vous me direz, ajouta-t-il, saisi tout
+à coup de cette méfiance qui est encore plus caractéristique
+chez le prêtre que chez le paysan, que
+ce n’est pas le fait d’un curé de lire des romans, et
+de désirer qu’on multiplie le nombre de ces ouvrages
+pernicieux.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pernicieux, monsieur le curé, dit Guillaume&nbsp;:
+ceux de Scott ne le sont pas. Il y a romans et
+romans !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est au moins une lecture frivole pour un
+homme d’église, reprit le curé de Toull, en examinant
+la figure rose et ouverte de son jeune
+commensal.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous vous faites trop de scrupule d’une récréation
+innocente, répondit Guillaume ; et, à
+votre place, je ne me bornerais pas à lire des
+romans, j’en ferais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Bonne plaisanterie, dit le curé ; mais la
+matière ne manquerait pas. Il y a ici tant de
+souvenirs qui, dans l’esprit des paysans, appartiennent
+à la tradition historique, grâce à l’interprétation
+poétique ! Ce que vous avez entendu dans
+le cimetière doit bien vous en donner une idée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ils croient donc sérieusement à ce trésor
+caché !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A tel point, Monsieur, qu’il est heureux pour
+vous de posséder, par droit d’héritage, des terres
+dans nos environs, car vous en trouveriez difficilement
+à acheter. On craindrait que vous ne fissiez
+l’acquisition du trésor.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’ai donc des terres par ici ? pensa Guillaume,
+qui ne le savait pas, ou ne s’en souvenait plus,
+tant ces espaces incultes et arides sont de peu de
+valeur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et même, Monsieur, poursuivit le desservant,
+si vous apportiez généreusement ici des capitaux
+avec l’intention de les sacrifier pour améliorer les
+terres, et par conséquent le sort des paysans qui
+les cultivent, vous y seriez peut-être vu par
+quelques-uns de fort mauvais œil. On se persuaderait
+que vous faites bouleverser le sol pour en
+arracher les pièces d’or qui brûlent la racine des
+plantes, et sans doute les chariots d’or et d’argent
+massif, les casques étincelants et les ceintures de
+pierreries de vos ancêtres, les chefs des Galls détruits
+et immolés en ce lieu par les Romains, et
+plus tard par les Barbares. Cette tradition a
+(comme toutes les traditions) son fond de vérité
+historique. A la mort d’un chef gaulois ou celte,
+après avoir immolé sur sa tombe ses esclaves, ses
+serviteurs dévoués, et ses chevaux, on lui donnait,
+vous le savez, une montagne pour tombeau, et on
+enterrait des lingots d’or et d’argent, des armes
+du plus grand prix, enfin d’immenses richesses,
+avec tous ces cadavres. On a trouvé dans nos
+contrées des chaînes d’or dans les urnes des tombelles,
+ou <span class='it'>tumulus</span>... Mais je vous ennuie, monsieur
+le baron ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Au contraire, vous m’intéressez beaucoup,
+monsieur le curé ; mais ces tumulus étaient des
+monuments romains ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ou gallo-romains, et si l’on en trouvait d’une
+époque antérieure, au lieu de simples ornements
+on trouverait peut-être alors...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! monsieur le curé, vous croyez aussi un
+peu au trésor, convenez-en.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je pourrais y croire, dit le curé en souriant,
+sans désirer de me l’approprier, et je souhaite de
+toute mon âme qu’il se trouve sur vos terres et
+non dans mon jardin, où, sans rien chercher pourtant,
+j’ai trouvé, tout en plantant mes salades,
+d’assez belles monnaies romaines dont je veux
+vous faire hommage.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne veux pas vous en priver, répondit le
+jeune baron ; mais je serai fort aise de les voir.</p>
+
+<p class='pindent'>Le curé ouvrit le tiroir de sa vieille table de
+chêne, et, du milieu de mauvaises ferrailles, de
+clefs rouillées, de clous tordus et d’autres débris
+sans valeur dont la collection trahissait les habitudes
+parcimonieuses de la pauvreté, il ramassa
+plusieurs médailles d’Antonin le Pieux, de Gallien,
+d’Agrippine et de Philippe l’<span class='it'>Arabe</span>, qui se trouvent
+particulièrement très bien conservées et en abondance
+dans nos provinces du centre.</p>
+
+<p class='pindent'>Pendant que nos deux amateurs examinaient curieusement
+ces monnaies, la tempête s’était déchaînée
+de nouveau. L’arbre unique de la <span class='it'>ville</span> de
+Toull pliait et grinçait sous le vent, et la grêle
+battait les tuiles du presbytère. Le tintement
+lugubre de la cloche se mêlait aux mugissements
+de l’orage.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il me semble, dit Guillaume, que si vous
+craignez les effets de la foudre, vous devriez empêcher
+maître Léonard de s’évertuer de la sorte.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il serait bien impossible de s’y opposer, répondit
+le curé, et cependant Léonard est un des
+plus raisonnables. Mais s’il ne croit pas aux fades,
+il croit à ses cloches. Tout le village y croit, et si
+je voulais les faire taire, je risquerais de me faire
+lapider.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ils sont donc croyants, après tout, vos paroissiens ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Trop croyants dans un sens, car ils croient
+tout, la vérité comme le mensonge, l’idolâtrie
+comme la religion, et le druidisme comme le polythéisme.
+Les bons et les mauvais esprits mêlent
+leurs attributions autour de leur existence. Les
+fades (<span class='it'>fates</span>) jouent ici un grand rôle, et le pays
+toullois est criblé de trous et d’excavations dus
+au travail de l’homme, demeures sauvages de nos
+premiers pères, ou antres consacrés aux oracles
+des prophétesses gauloises. Eh bien ! toutes ces
+grottes, fort intéressantes pour l’antiquaire, sont
+en grande vénération chez le paysan, à cause du
+séjour d’êtres invisibles qu’ils cherchent à se rendre
+favorables en apportant dans leur sanctuaire un
+tribut quelconque, une feuille, un brin de mousse,
+n’importe quoi, pourvu que ce soit une marque
+de souvenir et de respect.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’ai vu ma sœur de lait, Jeanne, accomplir
+cette formalité, s’écria Guillaume, qui depuis longtemps
+pensait à cette jeune fille, sans trouver à
+placer une question sur son compte au milieu de
+l’érudition du desservant. Dites-moi, monsieur le
+curé, Jeanne, comme fille et nièce de sorcières,
+n’est-elle pas un peu sorcière aussi ?... Mais seriez-vous
+souffrant ? ajouta Guillaume, qui vit le jeune
+curé rougir et pâlir spontanément.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est ce tonnerre qui me bouleverse un peu
+le sang. Est-ce que cela ne vous fait rien, monsieur
+le baron ?... Jeanne est une honnête et bonne
+créature, je puis vous l’assurer. Elle est digne du
+plus grand intérêt.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est ce qu’il me semble, répondit Guillaume,
+et je suis bien aise de vous en parler à cœur ouvert,
+monsieur le curé ; car j’ai des devoirs trop longtemps
+oubliés à remplir envers elle, et je désirerais
+savoir de vous... là, entre nous et en confidence, si
+vous ne pensez pas que mon premier devoir serait
+de la soustraire, en la plaçant chez ma mère, à
+de certains dangers...</p>
+
+<p class='pindent'>Le curé se troubla, hésita encore, et dit d’une
+voix émue&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne comprends pas, Monsieur, quels dangers...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Les jeunes gens de la ville, attirés par une
+beauté si remarquable, ne pourraient-ils pas songer,
+maintenant qu’elle est abandonnée à une méchante
+femme...?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous soulagez mon cœur, monsieur le baron,
+répondit le curé, comme ranimé par cette ouverture&nbsp;:
+j’aurais craint de porter des jugements téméraires,
+mais puisqu’il vous est venu, à ce sujet,
+les mêmes craintes qu’à moi, je vous dirai que
+depuis quelque temps, mais je ne veux nommer
+personne...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je nommerai, moi, dit Guillaume ; mais il
+n’en eut pas le temps, et laissa ce nom expirer sur
+ses lèvres en voyant celui qui le portait, Léon
+Marsillat, ouvrir brusquement la porte, et s’approcher
+sans façon du feu qui pétillait dans l’âtre,
+pour sécher ses habits trempés de pluie.</p>
+
+<hr class='footnotemark'/>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f10'><a href='#r10'>[10]</a></span>
+
+Ce chapitre est dédié au maître d’école de Toull, qui est un
+peu embarrassé pour servir de <span class='it'>cicerone</span> aux touristes du centre.</p>
+
+</div>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f11'><a href='#r11'>[11]</a></span>
+
+Le curé de Toull se conformait apparemment à l’habitude
+que les Romains nous ont laissée jusqu’à présent de confondre
+les Gaulois, nos véritables aïeux, avec les Celtes conquérants,
+de race toute différente.</p>
+
+</div>
+
+<h2 id='ch6'>VI<br/> <span class='sub-head'>LE FEU DU CIEL</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>—&nbsp;Salut</span> à la perle des curés ! dit Léon Marsillat,
+en secouant familièrement la main du desservant.
+C’est encore moi, mon cher Guillaume. Curé, vous
+ne me refuserez pas l’hospitalité d’un fagot et
+d’un verre de vin, car je suis glacé. Comme ce
+diable d’ouragan a subitement changé le fond de
+l’air !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vous croyais déjà loin sur la route de
+Boussac ? dit le jeune baron.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’ai eu pitié de laisser trotter dans la crotte
+la Dulcinée que j’avais en croupe, et, en véritable
+don Quichotte, je suis venu la déposer au sein du
+Toboso. Mon cheval, ayant ce rude chemin à
+gravir avec deux personnes sur le corps, n’a pu
+monter vite. Tudieu ! que les Gaulois entendaient
+mal le pavage des routes ! Mais puisqu’il plaît au
+tonnerre et à la grêle de recommencer leur tapage,
+je ne me soucie pas de m’y exposer sans nécessité.
+J’attendrai le beau temps en trop bonne compagnie
+pour m’impatienter.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Monsieur Léon, dit le curé, qui venait d’appeler
+la servante, pour ranimer le feu et remplir
+<span class='it'>le pichet</span> au vin, vous avez toujours quelque compagne
+de voyage à promener en triomphe par les
+chemins. Savez-vous que cela fait jaser sur le
+compte de nos jeunes filles ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et vous écoutez les mauvais propos ? un
+bijou, un modèle de curé comme vous ! vous me
+scandalisez ! Vous me blâmez d’être humain et
+charitable ? c’est affreux de votre part, l’abbé !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Voilà comme il répond toujours ! dit le curé,
+qui, au fond, doué d’une extrême bienveillance, et
+n’étant pas fâché de voir souvent un homme instruit
+pour lui faire part de ses inductions scientifiques,
+aimait Léon Marsillat sans l’estimer beaucoup. On
+veut le gronder, et c’est lui qui vous fait un sermon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce que ce n’est pas notre métier à tous
+deux de prêcher ! Un curé, à sa chaire, un avocat,
+à son banc, c’est tout un.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non pas, non pas ! dit le curé, cela fait deux.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A la bonne heure ! deux bavards, deux ergoteurs.
+Ah ! mon petit curé, que votre joli vin
+gratte agréablement le gosier ! il me semble que
+j’avale une brosse ; d’où tirez-vous ce nectar des
+dieux ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;De Saint-Marcel. Voulez-vous de l’Argenton ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous me direz encore que cela fait deux,
+n’est-ce pas ? mais je ne me plains pas de ce clairet,
+il est charmant. Eh bien ! Guillaume, qu’avez-vous
+donc ? vous ne me tenez pas compagnie ? Et
+vous, curé ? allons, aidez-moi, ou je retourne mon
+verre... j’ai pourtant une belle découverte à vous
+confier.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Une découverte archéologique ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, géologique ! Savez-vous ce que Claudie
+m’a conté en chemin ? Vous allez voir que cela
+sert à quelque chose de mener les filles en croupe&nbsp;:
+on se forme l’esprit et le cœur. Si vous vouliez
+m’en croire, vous ne monteriez jamais <span class='it'>la Grise</span>
+sans avoir quelque petite brune en guise de portemanteau,
+pour vous dire des légendes.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Toujours vos mauvaises plaisanteries ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Aimez-vous mieux les blondes ? prenez des
+blondes.</p>
+
+<p class='pindent'>Le curé se troubla encore ; mais Guillaume, qui
+était tourné vers la cheminée, ne s’en aperçut pas,
+et Marsillat ne parut pas s’en apercevoir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! voyons donc votre histoire, reprit
+le curé pour se donner quelque contenance ;
+quelque sornette !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Écoutez ! vous savez bien la roche de Baume
+sur laquelle on voit l’empreinte d’un pied humain ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est le pied de saint Martial, qui est venu
+en personne détruire le culte des idoles et prêcher
+le christianisme à Toull-Sainte-Croix, l’an de notre
+Seigneur...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il s’agit bien de saint Martial et de notre
+Seigneur ! Faites semblant d’y croire. Je vous dis,
+moi, que c’est la <span class='it'>Grand’Fade</span>, la reine des fées,
+qui, mécontente des honneurs rendus à votre saint,
+a frappé du pied avec colère et a tari la source
+d’eau chaude qui coulait ici, pour l’envoyer jaillir
+à Évaux.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! je sais ce conte-là ; est-ce toute
+votre découverte ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh, curé sans profondeur !... Et vous ne
+concluez pas ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je conclus que Claudie répète les fadaises de
+sa grand’mère.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! moi, je conclus que si votre système
+est vrai, si la tradition orale est l’histoire omise
+dans les livres et conservée dans les symboles du
+peuple, il y avait à Bord-Saint-Georges et à Toull
+des sources d’eau chaude.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et que seraient-elles devenues ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Belle demande ! curé, vous baissez, en vérité !
+Dans la destruction de votre cité gauloise, catastrophe
+violente et soudaine, les bains d’eau chaude,
+établis certainement du temps de la domination
+romaine, au versant de la montagne, ont été
+écrasés, comblés, et la source a disparu sous des
+amas de décombres et de terres refoulées.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pourquoi dites-vous au versant de la montagne ?
+dit le curé, qui commençait à écouter avec
+attention.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et que faites-vous donc des viviers ? Qu’est-ce
+que les viviers ? Vous n’avez jamais songé à
+cela ! Ces viviers, qui fument comme des bouilloires
+en plein hiver ? Ces viviers dont on ne trouve
+pas le fond ? Ces viviers qui ne sont pas des marécages
+conservateurs de l’eau pluviale, puisqu’ils
+sont situés sur une pente aride et toute disposée
+pour l’écoulement ? Ces viviers enfin, qui renferment
+peut-être des sources minérales plus chaudes,
+plus efficaces, plus abondantes que celles d’Évaux,
+à trois lieues d’ici ? Et vous cherchez le trésor sous
+les pierres ? c’est dans l’eau qu’il faut le chercher.
+Là serait le véritable trésor, la subite richesse du
+pays. Je parie que vous n’avez jamais songé à
+faire donner trois coups de pioche dans ces viviers !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jamais, et pourtant les paysans ne cessent
+de répéter qu’il y a quelque chose là-dessous !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et jamais vous n’avez songé à y enfoncer un
+thermomètre pour savoir si cette vase, tiède à la
+surface, n’est pas brûlante à six pieds sous terre ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! je voudrais bien avoir un thermomètre,
+s’écria le curé en se levant&nbsp;: il faut que je m’en
+donne un ! Cela coûte-t-il bien cher, monsieur
+Léon ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’en ai un superbe à la maison. Je vous l’apporterai
+demain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Demain, vrai ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et nous en ferons l’expérience ensemble.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Demain ! demain ! ce n’est pas pour rire ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Topez là ! s’écria Léon en tendant sa main au
+curé.</p>
+
+<p class='pindent'>Le curé lui donna un grand coup dans la main
+avec la joie et la confiance d’un enfant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;O ma pauvre Jeanne ! pensait Guillaume en
+écoutant ce dialogue, tu es une fille bien mal gardée,
+et l’ennemi de ta vertu saura facilement endormir
+la prudence de tes défenseurs naturels. Ce bon
+curé a une monomanie dont Marsillat saura tirer
+parti à peu de frais. Il ne te reste donc que moi,
+pauvre orpheline ! Eh bien ! je ne t’abandonnerai
+pas, et s’il est trop tard, du moins je préviendrai
+les funestes suites de ta faute.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tiens ! c’est cette pauvre Jeanne, dit Marsillat
+en regardant du coin de l’œil le desservant,
+qui changeait encore une fois de visage en s’apercevant
+du piège où il était tombé.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume tressaillit sur sa chaise, et se tourna
+brusquement pour voir la physionomie de Jeanne
+rencontrant celle de Marsillat ; mais grâce à l’effronterie
+de l’un, et à l’innocence de l’autre, ces
+deux physionomies n’eurent ensemble aucune
+espèce d’intelligence.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Bonsoir, monsieur le curé, dit Jeanne. Bonsoir,
+monsieur Léon. Je cherche mon parrain. Ah !
+bonsoir, mon parrain. Tenez, mon parrain, il me
+reste tout ça d’argent, que je vous rapporte. En
+vous remerciant, mon parrain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je t’ai dit que je ne le reprendrais pas, ma
+bonne Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qu’est-ce qu’il faudra donc en faire, mon
+parrain ? Je n’ai pas besoin de tant d’argent. Il y
+a là au moins... quarante francs !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous achèterez vos vêtements de deuil, dit
+le curé d’une voix singulièrement douce et paternelle,
+et vous garderez le reste pour vos besoins ou
+pour ceux de vos parents, de vos amis.</p>
+
+<p class='pindent'>De même que Guillaume avait interrogé attentivement
+les figures de Marsillat et de Jeanne,
+Marsillat examinait en cet instant Jeanne et le
+curé. L’émotion involontaire et secrète du vertueux
+prêtre était bien visible pour lui. Mais le
+calme angélique de la paisible Jeanne ne se démentait
+point, et pour Marsillat, qui s’y connaissait
+mieux que Guillaume, le cœur de la bergère
+d’Ep-Nell était libre de tout amour comme de
+toute méfiance.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A présent, je vais vous dire bonsoir, mon
+parrain ; au plaisir de vous revoir, dit Jeanne ; et,
+jetant ses bras au cou de Guillaume, avec un
+abandon et une familiarité toute rustique, elle
+l’embrassa sur les deux joues, sans se départir un
+instant de sa tranquille et grave innocence.</p>
+
+<p class='pindent'>Ce chaste embrassement qui laissa les traces des
+larmes de Jeanne sur les joues de Guillaume,
+n’étonna point Marsillat et ne scandalisa pas le curé.
+Ils connaissaient les manières et les usages du pays.
+Mais ce serait s’avancer beaucoup que d’affirmer
+que le curé vit ce baiser sans souffrir&nbsp;: on n’embrasse
+jamais les curés ! Quant à Léon, il le vit en frémissant
+de dépit&nbsp;: on n’embrasse que son parrain !</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume, étourdi d’abord de cette marque de
+respect qu’il prenait pour une preuve de confiance
+extrême, retrouva bientôt ses esprits en se rappelant
+qu’à son arrivée à Boussac, huit jours auparavant,
+une grosse servante, qui n’était pas suspecte
+de coquetterie, lui avait donné, en l’appelant son
+<span class='it'>petit maître</span>, la même accolade familière. Ma chère
+enfant, dit-il à Jeanne, en affectant de prendre,
+à cause de Marsillat, un ton fort grave&nbsp;: je ne vous
+dis pas adieu ; je vous reverrai demain pour l’enterrement
+de ma pauvre mère nourrice, auquel je
+compte assister.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ce sera bien de l’honneur pour nous, mon
+parrain, dit Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est bien de votre part, cela, monsieur le
+baron, s’écria le curé ; c’est très beau. J’ose dire
+qu’il y a peu de jeunes gens dans les hautes classes
+capables d’un sentiment aussi humble et d’un acte
+aussi religieux. Ma chère Jeanne, vous avez là un
+bon parrain, un véritable ami. Prenez donc courage,
+ma fille, et, en acceptant avec résignation le
+malheur qui vous a frappée aujourd’hui, songez
+aussi à remercier la Providence, qui vous envoie
+si à propos un protecteur généreux, comme pour
+vous épargner l’horreur de l’abandon. Je souhaite
+vivement que la respectable mère de M. le baron
+vous prenne auprès d’elle, afin que vous retrouviez
+en elle une seconde mère, comme vous avez déjà
+un véritable frère en Jésus-Christ, dans la personne
+de son fils.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mon petit parrain, vous me faites bien plus
+d’amitiés que je n’en mérite ; je prierai bien le bon
+Dieu pour vous, et pour vous aussi, monsieur le curé.</p>
+
+<p class='pindent'>Et, attendrie jusqu’au fond du cœur, de l’intérêt
+qu’on lui montrait, la bonne Jeanne se retira en
+sanglotant.</p>
+
+<p class='pindent'>Le curé sortit pour l’aider à reprendre sa besace,
+qu’elle avait laissée derrière la porte, et qui contenait
+les provisions pour le repas des funérailles.
+Le fils de Léonard, un gros garçon de seize ans,
+franchement laid et jovial, attendait Jeanne dans
+la cuisine pour la reconduire chez elle et l’aider à
+porter le reste. La pluie avait cessé, mais le vent
+soufflait encore avec violence, et la nuit, plus
+prompte qu’à l’ordinaire, à cause des voiles épais
+qui cachaient le soleil, s’étendait sur la campagne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, monsieur le baron, disait le desservant
+ému, en rentrant dans la chambre haute où il
+avait laissé ses deux hôtes, Jeanne serait pour
+votre maison une excellente acquisition. C’est le
+meilleur sujet de ma paroisse, et je ne peux pas
+trop vous la recommander.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Voilà donc de quoi il retourne ! pensa Marsillat.
+A la bonne heure ! je dresserai mes batteries
+en conséquence. Et ce bon curé, qui, par vertu,
+travaille avec zèle à éloigner de ses yeux un objet
+funeste à son repos, et qui la pousse dans les bras
+de Guillaume ! Oh ! prêtres, vous voilà bien ! que
+les autres se damnent, vous vous en lavez les
+mains, pourvu que vous sauviez votre âme.&nbsp;—&nbsp;Cher
+curé, dit-il, je vous approuve de donner ce
+conseil à mon ami Guillaume. Certainement,
+Jeanne, sous l’aile d’un tel mentor, ne sera plus
+en butte aux séductions des jeunes gens de votre
+village. Mais ne craignez-vous rien pour M. de
+Boussac, dans tout cet arrangement chrétien et
+paternel ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Expliquez-vous, dit froidement Guillaume ;
+je n’ai pas assez de perspicacité pour deviner vos
+jeux d’esprit au premier mot.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne puis m’expliquer là-dessus qu’avec le
+curé, <span class='it'>mon père spirituel, mon ami doux</span> ! comme dit
+Panurge. Avez-vous lu Rabelais, monsieur le curé ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Monsieur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tant pis pour vous ; vous y auriez appris, mon
+cher curé, qu’il ne faut pas enfermer le loup dans
+la bergerie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne vous entends point.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons ! est-ce que vous ne savez pas que
+Jeanne est sorcière, et que si elle veut ensorceler
+mon ami Guillaume, elle n’aura que trois mots à
+dire à sa bonne amie <span class='it'>la Grand’Fade</span>, la reine des
+fées, dont elle est la favorite, comme chacun sait ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne sais pas comment vous avez le cœur de
+plaisanter sur le compte d’une honnête et intéressante
+créature qui vient de perdre sa mère, et
+qui n’a jamais donné lieu, par sa conduite, à ce
+qu’un libertin comme vous lui fasse l’honneur de
+s’occuper d’elle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! curé ! si vous vous mettez à dire de gros
+mots, je vous rappellerai à l’esprit de charité. Est-ce
+que je m’occupe de vos paroissiennes ? Il faudrait
+être bien fin pour les détourner de la bonne
+voie où vous les conduisez ; et d’ailleurs est-ce que
+je manque de commisération et d’estime pour
+Jeanne, en disant que sa mère lui a transmis des
+secrets ?...</p>
+
+<p class='pindent'>Des cris aigus et un grand mouvement de sabots
+qui se firent entendre dans la cuisine éveillèrent
+l’attention du curé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qu’est-ce ? dit-il en mettant la main sur le
+bras de Marsillat ; on crie au feu, je crois.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Le feu ! le feu ! cria-t-on d’en-bas distinctement ;
+le curé et ses deux hôtes s’élancèrent dans
+l’escalier.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Le feu du ciel est tombé du côté d’Épinelle ;
+il y a au moins vingt maisons qui brûlent, criait
+Claudie, sans songer qu’il n’y avait à Épinelle
+qu’une seule chaumière, celle de Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Courons, mes amis, courons ! s’écria le curé en
+s’élançant sur la place de Toull, et en s’adressant à
+ses paroissiens effarés, qui voulaient tous monter
+sur la plate-forme pour regarder l’incendie sans
+songer à y porter remède.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que chacun de vous aille prendre un seau
+dans sa maison, dit Marsillat ; si c’est à Épinelle,
+il y a de l’eau.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si c’est à Épinelle, c’est peut-être la maison
+de Jeanne qui brûle, s’écria Guillaume en s’armant
+à la hâte des deux seaux de la maison du
+curé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;<span class='it'>Ça la l’est</span> bien sûr, disait Léonard. Cette
+pauvre Jeanne, c’est trop de malheur comme ça
+pour elle dans un jour !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais courez donc aussi, sacristain ! disait
+Marsillat en poussant de force devant lui tous les
+faiseurs de lamentations et de commentaires.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je peux-t-y courir, moi qui suis boiteux ?
+dit Léonard ; faudra bien que j’arrive le dernier
+par force ; mais j’vas d’abord sonner le tocsin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, oui, sonnez l’alarme, dit Marsillat ;
+cela attirera du monde pour porter secours.
+Allons, tout le monde, venez, au lieu de crier et
+de vous étonner ! Les femmes, les enfants, le charpentier
+du village, pour faire la part du feu ; où
+est-il ? à la ville ? Eh bien, conduisez-moi à son
+<span class='it'>cafornion</span><a id='r12'/><a href='#f12' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[12]</span></sup></a> que je prenne sa hache.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vas vous la chercher, monsieur Léon, dit
+une femme ; mais, dame ! faudra pas perdre <span class='it'>l’hache</span>
+à mon homme.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Monsieur le curé, faudra faire une pinte d’eau
+bénite, disait l’une, c’est souverain contre le feu
+qui vient du ciel.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il n’y a pas besoin de tout ça, disait l’autre ;
+faut aller chercher la mère Guite. Elle sait des
+paroles pour le feu.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comment donc qu’elle ira, puisqu’elle ne
+peut pas marcher ?&nbsp;—&nbsp;On la mettra sur un chevau...
+Justement qu’il y a un grand chevau dans son étable.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah <span class='it'>ouache</span> ! la Jeanne en sait bien aussi, des
+paroles ; elle en sait plus long que la mère Guite,
+allez ! Oh ! bien sûr, sa mère ne sera pas morte
+sans lui apprendre la chose.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume et Marsillat, avec deux ou trois des
+plus résolus, descendaient déjà la montagne en
+courant. Un groupe de curieux et de pleureuses
+venaient derrière eux. Le curé resta le dernier
+pour décider les retardataires et les égoïstes, et
+pour rassembler des seaux, la chose nécessaire et
+introuvable à la campagne dans de pareilles occasions.
+La nuit se faisait de plus en plus, et à
+mesure que l’avant-garde approchait du lieu du
+sinistre, l’énorme gerbe de feu qui jaillissait du
+chaume enflammé, et que le vent faisait ondoyer
+avec fureur, ne justifiait que trop les cris&nbsp;: <span class='it'>C’est
+trop tard ! c’est trop tard !</span> que Guillaume et Marsillat
+entendaient répéter autour d’eux à chaque
+pas. Enfin ils arrivèrent haletants et couverts de
+sueur, étonnés que Jeanne les eût tant devancés ;
+ils s’attendaient à la joindre en chemin, et ils
+ne la rencontrèrent pas.</p>
+
+<p class='pindent'>Les bonnes femmes des chaumières éparses aux
+environs s’étaient déjà rassemblées autour de
+l’incendie, et comme des <span class='it'>fades</span> impuissantes contre
+un démon supérieur, elles s’épuisaient en cris
+perçants et en conjurations vaines. Le peu d’hommes
+qui se trouvaient là, aidaient la Grand’Gothe
+à arracher de force de la bergerie les chèvres et
+les brebis, qui, frappées de la terreur stupide dont
+ces animaux sont la proie en pareille circonstance,
+s’obstinaient à ne pas bouger. Cette partie de la
+cabane était encore intacte, mais le toit de la maison
+principale s’envolait par flocons de paille
+embrasée sur les assistants, et, dans l’attente de
+l’écroulement de cette masse, personne n’osait
+se hasarder à monter sur le toit voisin pour opérer
+la séparation. Marsillat, armé de sa hache, l’osa
+seul, à la grande terreur de Claudie, qui jetait des
+cris affreux. Guillaume allait le suivre&nbsp;: mais une
+autre pensée l’arrêta. Où était Jeanne ? Il la
+cherchait en vain dans cette petite foule qui
+s’amoncelait bruyante et inerte autour de l’incendie.
+Jeanne ne paraissait pas. Était-elle revenue
+de Toull ? Quelqu’un l’avait-il vue ? Personne
+n’écoutait les questions de Guillaume. Il entra
+dans la bergerie, où la fumée était déjà si épaisse
+qu’il ne distinguait rien. Il appela Jeanne, personne
+ne lui répondit. La Grand’Gothe, sous le
+hangar de derrière, criait d’une voix lamentable&nbsp;:
+«&nbsp;Et mes poules, mes poules ! mes chers voisins, mes
+bons voisins, sauvez mes poules !&nbsp;»</p>
+
+<hr class='footnotemark'/>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f12'><a href='#r12'>[12]</a></span>
+
+Capharnaüm, endroit où les paysans rassemblent et serrent
+leurs outils de travail.</p>
+
+</div>
+
+<h2 id='ch7'>VII<br/> <span class='sub-head'>LA PIERRE D’EP-NELL</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>La</span> terreur et la consternation de nos paysans à
+la vue d’un sinistre destructeur de la propriété
+échappe à toute description. En lui rendant sa
+chétive part si pénible à acquérir, si onéreuse à
+conserver, la loi de l’inégalité a développé dans
+son âme malheureuse et tourmentée un amour
+excessif, une sorte de culte idolâtrique pour l’objet
+de tant de soins et le but de tant de fatigues. La
+maison de Tula ne valait pas 500 fr., et Guillaume
+s’épuisait à dire&nbsp;: «&nbsp;Ne criez pas, ne pleurez pas&nbsp;:
+sauvez ce que vous pourrez, et ce qui périra, je
+me charge de le faire rétablir. Cherchez Jeanne,
+aidez-moi à trouver Jeanne, pour qu’elle ne perde
+pas la tête, pour qu’elle se console. Allons, courez
+après Jeanne.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, Monsieur ! lui répondait-on, elle
+aura été se noyer. Que voulez-vous qu’elle fasse ?
+Elle a tout perdu dans un jour&nbsp;: sa mère et son bien.
+On ne peut pas vivre après ça.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume ne pouvait pas faire comprendre qu’il
+réparerait au moins une de ces pertes. Quelques-uns
+secouaient la tête, en disant&nbsp;: «&nbsp;Ça se dit
+comme ça, mais quand la pitié est passée, l’argent
+ne vient pas.&nbsp;» La plupart, ne connaissant pas
+Guillaume de Boussac, le prenaient pour un
+fonctionnaire du gouvernement. Et après tout, on
+se réunissait pour dire&nbsp;: «&nbsp;Rebâtie aux frais de qui
+on voudra, c’est toujours une maison qui brûle.
+<span class='it'>C’est du bien qui se périt.</span> Non ! le pauvre monde
+est trop malheureux ! <span class='it'>Alas ! mon Dieu ! alas !
+faut-il ! alas ! Jésus !</span>&nbsp;» Et c’était un chœur de
+gémissements comme celui des captives de la
+tragédie antique, sans que Guillaume, impatienté
+de ces clameurs, et s’irritant sans fruit contre
+l’énervement que l’effroi et la surprise causent au
+paysan, pût réussir à organiser une chaîne, et à
+utiliser les seaux qu’on avait apportés et l’eau qui
+coulait à côté de la maison.</p>
+
+<p class='pindent'>Il allait rejoindre sur le toit Marsillat, qui
+travaillait comme un Hercule, secondé par cinq
+ou six vigoureux compagnons, de ces <span class='it'>gars</span> de bon
+cœur qui mettent un peu de vanité à bien faire, et
+que le moindre encouragement enflamme d’émulation,&nbsp;—&nbsp;véritable
+type des volontaires de la république
+et des fantassins de l’empire,&nbsp;—&nbsp;lorsque
+Jeanne parut enfin, et Guillaume ne pensa plus
+qu’à elle.</p>
+
+<p class='pindent'>Elle avait fait un détour pour porter une dernière
+invitation à un parent qui demeurait sur le
+versant opposé de la montagne, et elle n’avait
+vu l’incendie qu’en sortant du chemin creux qui
+la ramenait à sa demeure. Elle avait jeté sa besace,
+elle accourait avec <span class='it'>Cadet</span>, le fils de Léonard, qui
+avait semé les pains de munition dont il était
+chargé parmi les blocs de pierre de la ville gauloise.
+Cadet se lamentait bruyamment ; mais
+Jeanne, pâle et hors d’haleine, ne disait rien. Elle
+cherchait dans la foule, et enfin quand elle put
+parler&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ma mère ! cria-t-elle, où est ma pauvre chère
+mère ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle a l’esprit égaré, elle n’a plus ses sens,
+disait-on autour d’elle, elle ne se souvient plus
+que sa mère est morte.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Où donc avez-vous mis ma mère ? reprit
+Jeanne avec force. Comment ! vous n’avez pas
+sorti de là dedans le pauvre corps chrétien de ma
+mère ? ça n’est pas possible !... Ma tante ! où ce
+qu’est ma tante ?... elle aura pensé à ça, elle...
+Répondez-moi donc, montrez-moi donc ma mère !</p>
+
+<p class='pindent'>Quand Jeanne vit que personne n’y avait songé,
+et qu’on n’avait eu de sollicitude que pour ses
+bêtes, qu’elle aimait pourtant beaucoup, mais qui
+ne l’occupèrent pas un instant, elle s’élança vers
+la porte de la maison.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Arrête, Jeanne, lui cria Guillaume en la
+saisissant dans ses bras ; le toit est prêt à s’écrouler ;
+la chambre est si remplie de fumée que tu
+y serais étouffée en un instant... Non ! non !... je
+ne te laisserai pas entrer...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Laissez, laissez, mon parrain ! dit Jeanne en
+se dégageant avec une force extraordinaire, je
+ne veux pas que ma mère ait son pauvre corps
+brûlé comme un meuble de la maison... Je veux
+qu’elle aille en terre sainte, et qu’elle ait les honneurs
+du chrétien !</p>
+
+<p class='pindent'>Et Jeanne s’élança dans la chambre de la
+morte sans qu’il fût possible à Guillaume de la
+retenir.</p>
+
+<p class='pindent'>Il allait l’y suivre lorsque Jeanne, reculant devant
+la fumée suffocante, parut renoncer à son
+projet. Mais elle s’approcha du fils de Léonard, et
+lui dit à demi-voix&nbsp;: «&nbsp;Cadet, je veux entrer là, et
+je te donne ma foi du baptême que j’en retirerai
+ma mère ; mais il ne faut pas que personne me
+suive ; ça perdrait tout !&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Soit que Jeanne se servît de la superstition accréditée
+sur son compte pour empêcher ses amis
+de partager son péril, soit qu’elle eût foi elle-même
+à la protection des fades, évoquée sur son
+berceau par sa mère, elle fut entendue à demi-mot
+par Cadet et par deux ou trois autres paysans
+qui se trouvaient autour d’elle ; elle les convainquit
+pleinement du don de <span class='it'>connaissance</span> qu’on lui
+attribuait. Aussitôt, trompant la vigilance de son
+parrain, elle se précipita dans les tourbillons de
+fumée et disparut sous la gerbe de flamme qui
+enveloppait les côtés et le sommet de la maison.
+Guillaume voulut encore la suivre pour l’arracher
+de force à une mort certaine... Mais deux ou trois
+paires de bras athlétiques l’enlacèrent, et Cadet lui
+dit avec un sourire qui ne quittait jamais sa grosse
+figure, même quand les larmes donnaient un démenti
+à cette gaieté pétrifiée sur ses traits&nbsp;: «&nbsp;N’ayez
+peur, mon petit cher monsieur ; la Jeanne n’attrapera
+pas de mal. Alle a ce qu’il faut, et alle sait les
+paroles de la <span class='it'>chouse</span>. Faut la laisser ; vous voyez
+ben que ça li ficherait malheur por el restant de
+ses jours, de laisser <span class='it'>consommer</span> les <span class='it'>ous</span> de sa mère.
+Alle saillera d’élà aussi nette qu’alle y entre, foi
+d’houme ! Vous allez voére ! Souffrez pas ! faut
+pas vous fâcher. On z’<span class='it'>où</span> fait pour vot’ bien ; on
+veut pas vous offenser. Vous la feriez brûler si
+vous alliége anvec-z-elle ! faut pas contréyer
+l’ouvraige aux fades !&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume écumait d’indignation pendant ce
+beau discours en pur berrichon, et il soutenait
+contre ses préservateurs superstitieux une lutte
+dont il allait sortir vainqueur, lorsque Jeanne
+reparut sur le seuil de la maison ébranlée par des
+craquements sinistres. La courageuse et robuste
+fille portait dans ses bras ce cadavre roide qui
+semblait d’une grandeur effrayante. Le linceul
+cachait la tête de la morte, et, laissant à découvert
+une partie de son corps vêtu, suivant la coutume,
+de ses meilleurs habits, flottait en plis rougeâtres
+au reflet de l’incendie, jusque sur les pieds de
+Jeanne. La main de Tula retombait sur le visage
+de sa fille ; on eût dit qu’elle la bénissait par une
+dernière caresse, et, par la suite, toute la population
+de Toull et des environs affirma sous serment
+avoir vu le cadavre se plier pour donner un baiser
+au front de Jeanne sur le seuil de la chaumière.
+Ce qui rendit le miracle plus frappant encore,
+c’est qu’à peine la pieuse fille avait-elle fait trois
+pas dehors, que la toiture, minée dans ses solives
+par un feu longtemps couvé, s’effondra avec fracas
+sur la chambre d’où Jeanne sortait, et chassa au
+loin des tourbillons de cendres, des avalanches de
+chaume fumant, et des débris de charpente embrasée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Laissez-la tomber, laissez-la tomber ! cria
+Jeanne, il n’y a plus rien dedans à sauver !</p>
+
+<p class='pindent'>A cette dernière catastrophe, les femmes et les
+enfants jetèrent des cris perçants et se dispersèrent
+avec épouvante. Jeanne doubla le pas, sans perdre
+sa présence d’esprit, et aucun débris ne l’atteignit.</p>
+
+<p class='pindent'>Le spectacle de cet événement fit sur l’esprit de
+Guillaume une si vive impression, qu’il en fut
+agité souvent dans ses songes plus de dix ans
+après. Jeanne lui parut belle et terrible comme
+une druidesse dans cet acte de piété farouche et
+sublime. Elle avait perdu sa coiffe de toile, et sa
+longue chevelure blonde tombait autour d’elle ; ses
+yeux rougis par la fumée avaient l’égarement de
+l’ivresse, sa voix était forte, et sa parole, ordinairement
+lente et douce, était brève et accentuée.
+Elle fendit la presse, portant toujours ce cadavre
+que personne n’osait toucher, et elle alla le déposer
+sur le dolmen d’Ep-Nell, cette longue pierre plate
+appuyée sur deux autres, qu’on prendrait pour
+un ancien pont dont l’eau voisine se serait détournée
+et dont les assises se seraient abaissées.&nbsp;—&nbsp;Que
+la maison brûle à présent ! répéta Jeanne
+avec force, laissez-la, laissez-la tomber, mes amis !...
+Puis elle demanda un verre d’eau, de l’eau par
+grâce, et avant qu’on eût pu lui en apporter, elle
+tomba en <span class='it'>faiblesse</span>, comme disent les paysans.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume et le curé s’empressèrent de la faire
+revenir en la portant à deux pas de là, au bord
+du courant d’eau, où ils baignèrent ses mains et
+son visage enflammés de chaleur. Il n’y avait pas
+moyen de retrouver dans la confusion un vase pour
+lui donner à boire, bien que la tante eût sauvé,
+dès le commencement, sa vaisselle et tout ce
+qu’elle considérait comme précieux. Jeanne but
+dans le creux des blanches mains du jeune baron,
+et quand elle eut retrouvé la respiration et la
+force, elle retourna s’agenouiller auprès de l’autel
+druidique qui servait de lit mortuaire à sa mère.
+Là, tournant le dos à l’incendie qui projetait sur
+sa belle tête blonde ses reflets étincelants, elle resta
+absorbée sans s’intéresser à rien.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, vint lui dire le gros Cadet, on a sauvé
+toutes tes bêtes. Il n’y a pas tant seulement une
+poule de grillée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Merci, mon Cadet, répondit Jeanne, ça me
+fait plaisir, parce que c’étaient des bêtes que
+ma mère avait élevées, et qu’elle m’avait bien
+<span class='it'>enchargée</span> de soigner pour le mieux.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, lui dit à son tour Guillaume, tu n’as
+rien perdu dans cet accident&nbsp;: je me charge de tout
+réparer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A votre volonté, mon parrain ; mais ça n’est
+pas la peine, allez ! ma vie n’est pas si grand’chose
+à gagner, et puisque ma mère ne sera plus avec
+moi, dans c’te maison, j’aime autant que c’te
+maison soit finie.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne ne montra pas un seul instant une
+préoccupation d’intérêt personnel. Tout le pays
+gémissait sur elle et pleurait sur les ruines de sa
+maison, excepté elle.&nbsp;—&nbsp;J’ai encore de la consolation
+dans mon malheur, disait-elle, de voir que
+tant de braves gens se sont donné de la peine
+pour moi, et de savoir que ma mère ira dans le
+cimetière des chrétiens avec mon pauvre père, et
+mes pauvres frères et sœurs qui sont là.</p>
+
+<p class='pindent'>Cependant Marsillat et ses bons compagnons
+avaient réussi à faire la part du feu. Mais un accident
+qu’ils n’avaient pu prévoir vint rendre leur
+zèle inutile. Le pignon mitoyen entre la chambre
+de la morte et les bergeries, rougi et calciné par la
+chaleur, se mit à pencher sur eux si sensiblement,
+qu’ils durent abandonner l’entreprise ; et, au bout
+de peu d’instants, ce grand mur nu, privé des
+poutres transversales qui, depuis longues années,
+le tenaient en respect, s’écroula sur les bergeries,
+enfonça la couverture, et donna passage à de
+nouveaux torrents de flamme qui eurent bientôt
+dévoré le reste de cette misérable habitation.</p>
+
+<p class='pindent'>Tant que la Grand’Gothe avait eu espoir de
+sauver les graines et le fourrage que contenait cette
+portion des bâtiments, et qui étaient sa propriété
+particulière, elle avait conservé beaucoup d’audace
+et de présence d’esprit ; mais quand elle vit
+flamber sa récolte, elle perdit la tête, éclata en imprécations
+contre le ciel et les hommes, et voulut
+se précipiter dans les flammes pour périr avec ses
+denrées. Il fallut la force et la colère de Marsillat
+pour l’en empêcher. Les assistants ne demandaient
+pas mieux que de la laisser faire, croyant qu’elle
+était incombustible, et que le diable sauverait
+toujours une si méchante sorcière pour faire enrager
+les bons chrétiens.&nbsp;—&nbsp;C’est une justice du bon
+Dieu, disaient-ils, que le feu du ciel soit tombé
+sur le <span class='it'>fait</span> d’une pareille femme. Tant que sa
+sœur a vécu là dedans, la punition a été retardée.
+Mais voyez comme ça s’est passé ! La Tula meurt,
+la Jeanne est sortie, et tout d’un coup la maison
+brûle&nbsp;: on a sauvé les bêtes de Jeanne, et d’ailleurs
+elle a retrouvé les gens du château (la famille de
+Boussac), pour lui réparer tout son dommage.
+Bah ! je parie bien qu’ils lui feront rebâtir une
+meilleure maison que <span class='it'>celle-là là</span>. Et comme ça, la
+vieille sorcière ira chercher son pain (mendier),
+et le bon Dieu sera <span class='it'>revengé</span>, et le <span class='it'>monde</span> de la
+paroisse sera soulagé d’un grand ennemi.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne, entendant de loin les cris de sa tante,
+pria Cadet de garder le corps de sa mère, et alla
+s’efforcer de la consoler.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il n’y a pas si grand mal, allez, ma tante, lui
+dit-elle ; mon parrain veut me faire du bien, et je
+vous revaudrai tout ce que vous perdez.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tais-toi, cache-toi, imbécile ! s’écria la mégère
+exaspérée. Personne ne te fera jamais de bien, à
+toi ; tu aurais bien déjà pu amener du bonheur
+dans la maison de ta mère, et tu ne l’as pas fait.
+Non, non ! je te connais, va ! Ton parrain ne te
+récompensera pas mieux qu’un autre, parce que
+tu ne le contenteras pas mieux que les autres. Tu
+es une fille sans cœur et sans souci !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vous dis, ma tante, répondit Jeanne, qui
+ne comprenait pas les infâmes insinuations de sa
+tante, que mon parrain m’en a déjà fait du bien !
+Ah ! mon Dieu, si j’avais là ce qu’il m’a donné
+à Toull, je vous <span class='it'>reconsolerais</span> tout de suite !... Et
+Jeanne se mit à chercher dans ses poches l’argent
+que Guillaume lui avait donné, et auquel, depuis
+ce moment, elle n’avait guère songé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il t’a donné quelque chose ? s’écria la tante ;
+qu’est-ce qu’il t’a donné ? où l’as-tu mis ? tu l’as
+perdu ! tu l’as jeté dans le trou-aux-fades !...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tenez, tenez, ma tante, dit Jeanne en retrouvant
+l’argent qu’elle avait mis dans du papier
+et lié avec son chapelet, prenez ça, prenez ça bien
+vite, ça vous récompensera un peu de votre perte ;
+et, voyant que sa tante se calmait un peu, elle
+retourna auprès de sa mère.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Faut que la Jeanne soit rudement sotte !
+dirent les assistants, de donner comme ça ce qu’elle
+a à une femme qui lui a fait tomber le feu du ciel
+sur sa maison. <span class='it'>Fié pour moi</span>, je ne lui aurais pas
+seulement laissé les habits qu’elle a sur le corps,
+car m’est avis qu’elle les a volés.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et pourquoi donc, celle qui sait tant de secrets,
+n’a-t-elle pas arrêté le feu ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;La Gothe ? Est-ce que ça peut faire le bien,
+des femmes de cet <span class='it'>ordre</span>-là ? ça n’est savant que
+pour le mal.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tout de même, la Jeanne ne l’a pas arrêté
+non plus.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle n’a pas voulu, vous avez bien vu qu’elle
+n’a pas voulu ! elle savait que c’était la justice
+de Dieu ; elle a emporté le <span class='it'>calabre</span> de sa mère&nbsp;:
+c’est ce qu’elle voulait ; ce qu’elle a voulu, elle l’a
+fait, quoi ! vous l’avez bien vu.</p>
+
+<p class='pindent'>Quand la maison ne fut plus qu’un monceau de
+décombres fumants, il était près de minuit. On
+avait passé une heure à faire la chaîne et à éteindre
+la flamme, lorsqu’il n’y avait plus rien à sauver. Le
+travail de la chaîne avait été pour les jeunes filles
+et les enfants, qui ne connaissaient pas ce moyen
+de secours, un amusement tout nouveau, et on
+entendait des facéties et des rires terminer ce drame,
+commencé par des cris et des hurlements. Enfin
+les travaux, qui se reprennent à la pointe du jour
+et qui ne permettent pas de longues veillées,
+revinrent à l’esprit de tous, et on se sépara. La
+Grand’Gothe, pensant, d’après la générosité de
+Jeanne, qu’elle hériterait des bestiaux, les rassembla
+précipitamment et disparut sans que personne pût
+dire par quel chemin. Il n’y avait pas un coin de
+la maison incendiée où l’on pût mettre à couvert
+le corps de la morte. D’ailleurs, Jeanne s’obstinait
+à le laisser sur la pierre druidique, où elle assurait
+qu’<span class='it'>il était bien</span>, et elle ne voulut pas s’en éloigner,
+quelques instances qu’on lui fît, pour se donner
+du repos. Le curé, Guillaume, Marsillat, Cadet, ne
+pouvant vaincre sa détermination, résolurent donc
+de veiller auprès d’elle, et de ne la quitter que
+lorsqu’elle serait disposée à songer à sa propre
+existence et à recevoir leur aide et leurs conseils.</p>
+
+<p class='pindent'>Le temps était devenu calme et serein ; la lune
+brillait dans le ciel, et son reflet bleu, éclairant les
+pans de murailles ruinés de la chaumière, contrastait
+avec les lueurs rouges qui s’échappaient
+encore du foyer mal éteint. La nuit était fraîche.
+Marsillat, qui avait été baigné de sueur par son
+travail de pompier, grelottait auprès des monceaux
+de chaume mouillés, et les écartait avec sa
+hache pour y retrouver un peu de ce feu, dont
+il avait eu trop, disait-il, et dont il n’avait plus
+assez. Cadet, fatigué, et soumis impérieusement à
+la légitime habitude du sommeil, s’adossa philosophiquement
+contre un reste de mur encore chaud,
+et s’y endormit profondément. Le curé se mit
+en prières à côté de Jeanne, séparé d’elle seulement
+par la pierre qui supportait la morte. La
+bergère d’Ep-Nell retomba dans l’immobilité
+contemplative où Guillaume l’avait trouvée en la
+voyant le matin pour la première fois. Quand une
+heure du matin fit pencher l’étoile du Bouvier
+sur le clocher de Toull, le curé s’assoupit dans
+la prière, et Marsillat s’endormit presque aussi bien
+que Cadet. Guillaume, dont l’imagination plus
+jeune avait été plus frappée que toutes les autres
+par les agitations imprévues de la journée, resta
+seul complètement éveillé, et marcha à pas lents
+comme une sentinelle vigilante à quelque distance
+de la vierge d’Ep-Nell. De temps en temps il
+s’arrêtait et la regardait avec émotion. Peut-être
+s’était-elle endormie aussi dans l’attitude de la
+prière. Sa mante grise, dont le capuchon était
+rabattu sur son visage en signe de deuil, lui donnait,
+au clair de la lune, l’aspect d’une ombre. Le
+curé, tout vêtu de noir, et la morte roulée dans son
+linceul blanc formaient avec elle un tableau lugubre.
+De temps en temps, le feu, contenu sous les
+amas de débris, faisait, en petit, l’effet d’une
+éruption volcanique. Il s’échappait avec une
+légère détonation, lançait au loin la paille noircie
+qui l’avait couvé, et montait en jets de flamme
+pour s’éteindre au bout de peu d’instants. Ces
+lueurs fugitives faisaient alors vaciller tous les
+objets. La morte semblait s’agiter sur sa pierre,
+et Jeanne avait l’air de suivre ses mouvements,
+comme pour la bercer dans son dernier sommeil.
+On entendait au loin le hennissement de quelques
+cavales au pâturage et les aboiements des chiens
+dans les métairies. La reine verte des marécages
+coassait d’une façon monotone, et ce qu’il y avait
+de plus étrange dans ces voix, insouciantes des
+douleurs et des agitations humaines, c’était le chant
+des grillons de cheminée, ces hôtes incombustibles
+du foyer domestique, qui, réjouis par la chaleur
+des pierres, couraient sur les ruines de leur asile
+en s’appelant et en se répondant avec force dans
+la nuit silencieuse et sonore.</p>
+
+<p class='pindent'>Tout à coup Jeanne se leva doucement et vint
+à la rencontre de Guillaume, qui se rapprochait
+d’elle&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mon parrain, lui dit-elle, il faut envoyer
+coucher M. le curé. Je suis sûre qu’il a froid, et
+qu’il sent l’humidité, malgré que je lui aye dit déjà
+plus d’une fois de rentrer chez lui. S’il attrapait du
+mal, ça serait trop malheureux pour ses paroissiens.
+C’est un trop brave homme. Et vous aussi, mon
+parrain, vous tomberez malade de tout ça. Faut
+vous en aller, monsieur le curé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, dit Guillaume, tu veux donc rester
+sous la garde de M. Marsillat ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il est donc là, M. Marsillat ? Je n’en savais
+rien, mon parrain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et à présent que tu le sais, désires-tu que
+je m’en aille ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Faut l’emmener aussi, mon parrain. Pourvu
+que Cadet reste avec moi pour <span class='it'>virer</span> les mauvaises
+bêtes autour de ce pauvre corps, c’est tout ce qu’il
+me faut.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais ton ami Cadet dort comme dans son
+lit, ma bonne Jeanne ; on l’entend ronfler d’ici.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je le réveillerais bien si c’était de besoin,
+mon parrain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu veux donc que je m’en aille ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh non ! mon parrain. Je voudrais que vous
+alliez dormir et vous mettre à l’abri.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et si je préfère rester, Jeanne ? si je me
+trouve mieux auprès de toi, et de ce <span class='it'>pauvre corps</span>
+que mon devoir est de veiller aussi ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons, mon parrain, restez donc, dit Jeanne.
+Je ne sais pas quoi vous dire pour vous payer de
+tout ça.</p>
+
+<p class='pindent'>Le curé sommeillait, en effet. Dans le commencement
+de sa veillée, il avait été un peu agité
+par la présence de cette Jeanne dont la figure de
+vierge revenait souvent dans ses rêves et dans
+ses pensées. Mais M. Alain, douce et pieuse créature,
+n’avait pas une de ces organisations fougueuses
+chez lesquelles le vœu de la nature et
+l’espérance de l’amour contrarié engendrent la
+passion, la folie et la pensée du crime. C’était une
+nature de savant, bien qu’il ne fût pas très savant ;
+le milieu lui avait manqué, et les fonctions d’un
+curé de campagne charitable et consciencieux ne
+laissent ni le temps ni l’argent nécessaires pour
+s’instruire à fond. Mais il avait la bonhomie, la
+tranquillité d’âme, les puériles et innocentes joies,
+l’oubli facile de soi-même, et l’innocence de mœurs
+qui constituent l’homme sincèrement et naïvement
+amoureux de la science. Jeanne lui était
+véritablement chère, et en cela il ne faisait que
+suivre la pente naturelle de son jugement sain et
+de ses bons instincts&nbsp;: car cette fille sans lumière
+et sans méfiance était bien véritablement ce que,
+dans son style mystique, il appelait un miroir de
+pureté et une rose sans tache. Puis, comme Jeanne
+était d’une beauté accomplie, et que le bon Alain
+n’avait pas plus de trente ans, qu’il avait des
+yeux, du goût et de la sensibilité, il était bien un
+peu agité auprès d’elle. Depuis surtout que Marsillat
+rôdait autour de la bergère, le curé éprouvait
+une sorte de crainte et d’indignation qui ressemblait
+à de la jalousie. Voilà pourquoi il faisait
+des vœux sincères pour la soustraire au danger, en
+l’envoyant au château de Boussac ; l’aimant trop
+pour ne pas préférer le salut de la jeune fille à
+son propre bonheur, et ne s’aimant pas assez
+soi-même pour préférer le plaisir de la voir à la
+douleur de la voir déchue.</p>
+
+<p class='pindent'>Éveillé en sursaut par la main de Jeanne qui
+se posa familièrement sur son épaule, il tressaillit,
+puis se calma aussitôt, et, pressé par ses instances,
+affligé de la quitter, mais ne sachant pas lui résister,
+il consentit avec une noble confiance à la laisser
+sous la garde de Guillaume, qu’il regardait comme
+un jeune saint. Guillaume lui amena son cheval
+qui paissait à quelque distance, et, en mettant
+le pied à l’étrier, le bon curé lui dit tout bas, à
+plusieurs reprises&nbsp;: «&nbsp;Surtout, monsieur le baron,
+ne faites pas comme moi, ne vous endormez pas.&nbsp;»
+Puis il partit au petit trot ; le bruit régulier des fers
+de <span class='it'>la Grise</span> sur le pavé gaulois se perdit dans l’éloignement
+sans arracher Cadet à son sommeil
+léthargique. Quant à Marsillat, il ne dormait plus
+depuis quelques instants, et placé de manière à
+suivre des yeux tout ce qui se passait autour des
+ruines de la maison, il était résolu d’étudier la
+conduite et les manières de son jeune rival en
+cette circonstance.</p>
+
+<h2 id='ch8'>VIII<br/> <span class='sub-head'>LA LAVANDIÈRE</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>Jeanne</span> se rapprocha aussitôt du dolmen, et
+Guillaume la voyant s’agenouiller encore sur la
+pierre, alla lui chercher un coussin de paille qui
+se trouvait parmi les meubles entassés et brisés
+que la Grand’Gothe avait commencé par sauver.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mon parrain, vous êtes bien trop charitable,
+dit Jeanne étonnée de tant d’attentions. Ma
+pauvre chère âme de mère n’en aurait pas fait
+plus pour moi que vous n’en faites, vrai !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Bonne et chère enfant, répondit le jeune
+homme ému, je voudrais te parler sérieusement et
+plus tôt que plus tard. Te sens-tu le courage de
+m’écouter ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mon parrain, ça sera à votre volonté. Pourtant
+si vous aimiez mieux que ça soit demain, ça
+me conviendrait mieux aussi. Voilà ma pauvre
+chère défunte qui demande des prières, et m’est
+avis que ce n’est pas joli de causer à côté d’elle.
+Demain après l’enterrement, mon parrain, si vous
+souhaitez que je <span class='it'>vous cause</span>, il n’y aura pas d’empêchement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Jeanne, je désire précisément te parler
+ici, à côté de ta défunte mère, et pour ainsi dire
+en sa présence. Je veux la prendre à témoin de
+mes bonnes intentions et de la pureté de mes
+sentiments pour toi. Je veux lui jurer d’être ton
+ami et ton défenseur, ma chère Jeanne, et je suis
+certain que, loin d’être impie, notre entretien réjouira
+son âme qui est dans le ciel.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous parlez trop <span class='it'>comme il faut</span> pour que je
+ne vous écoute pas, mon parrain. Vous en savez
+plus long que moi, et je vous crois bien.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien, Jeanne ! dis-moi d’abord que tu
+auras confiance en moi, et que tu me laisseras
+m’occuper seul de ton sort... Je dis seul... avec ma
+mère, pourtant, avec ma mère principalement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne peux pas mieux faire que de vous
+écouter là-dessus, mon parrain. Mêmement, ma
+mère m’a toujours dit que votre mère était une
+femme très bonne, et votre défunt père un homme
+très juste.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu me promets donc de ne prendre conseil
+que de nous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, mon parrain, avec l’agrément de M. le
+curé, qui est un homme très juste aussi, et que ma
+mère m’a bien <span class='it'>enchargée</span> de croire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Avec l’agrément de M. le curé, soit ; mais de
+personne autre, pas même de ta tante !</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne hésita un instant, puis elle dit&nbsp;: «&nbsp;Pas
+même de ma tante, mon parrain.&nbsp;» Elle avait
+compris, cette nuit même, que sa tante n’avait
+qu’une passion, la cupidité ; et elle était révoltée,
+dans son âme pieuse, que la sœur de sa mère eût
+abandonné ce corps vénéré à la merci des flammes,
+sans même songer ensuite à faire la <span class='it'>veillée des
+morts</span> auprès d’elle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Merci, Jeanne, merci, dit Guillaume en lui
+prenant la main.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;De quoi donc que vous me remerciez, mon
+parrain ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;De m’accepter pour ton guide et pour ton
+ami. Ta mère a entendu ta promesse, Jeanne !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Plaise à Dieu que ça lui soit agréable ! dit
+Jeanne en baisant le bord du linceul. A présent,
+mon parrain, qu’est-ce que vous voulez me conseiller ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;De venir demeurer à Boussac dans la maison
+de ma mère, si, comme j’en suis bien sûr, ma mère
+t’y engage.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça serait-il pour la servir, mon parrain ?
+Croyez-vous qu’elle ait besoin de moi, votre mère ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Jeanne, je ne crois pas qu’elle ait besoin
+de toi ; mais....</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dans ce cas-là, mon parrain, excusez-moi ;
+je ne voudrais pas demeurer à la ville.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu n’aimes donc que la campagne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’ai jamais été à la ville, mon parrain,
+c’est-à-dire j’y suis <span class='it'>naissue</span> ; mais depuis que j’en
+suis sortie à l’âge de cinq ans, je n’y ai jamais
+retourné une seule fois, ni ma mère non plus.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et pourquoi cela ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne sais pas, mon parrain. Il paraît que ma
+mère avait eu du chagrin dans cet endroit-là, et
+elle me disait toujours&nbsp;: Jeanne, ça n’est pas bon
+de quitter sa famille et sa maison, va ! crois-moi
+quand tu seras ta maîtresse.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais à présent, ma pauvre Jeanne, tu n’as
+plus ni famille ni maison !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est la vérité, dit Jeanne en regardant le
+corps de sa mère. Puis elle se retourna vers sa
+maison en ruines, et pour la première fois elle sentit
+ce qu’il y a d’affreux à voir écrouler le toit où
+l’on a passé toute sa vie.&nbsp;—&nbsp;C’est la vérité, répéta-t-elle
+d’une voix altérée ; je n’y pensais pas à cette
+pauvre maison où j’étais si bien accoutumée, où
+je voyais ma mère tous les soirs et tous les matins,
+où je dormais à côté d’elle, et où j’entendais mes
+chebris (chevreaux) remuer et bêler pendant que
+je m’endormais. Oui, c’est vrai, tout ça est fini.
+J’en étais contente sur le moment ; ça me semblait
+que je ne pourrais plus dormir là dedans
+quand ma mère n’y serait plus. A présent, ça me
+semble que j’aurais été contente de revoir son lit,
+son armoire, sa grande chaise de bois, sa quenouille,
+et sa vaisselle, qu’elle lavait et qu’elle rangeait si
+bien. Ils ont sauvé en partie le mobilier, c’est vrai,
+mais la place où tout ça était accoutumé, et la
+main qui s’en servait... et la voix qui parlait dans
+c’te chambre, et qui disait, à la petite pointe du
+jour&nbsp;: «&nbsp;Jeanne, allons, ma Jeanne ; allons, ma mignonne ;
+v’là les alouettes réveillées, c’est le tour
+des jeunes filles.&nbsp;» Et le soir, quand je revenais des
+champs&nbsp;: «&nbsp;La v’là donc, c’te Jeanne ! Les loups ne
+me l’ont donc pas mangée !&nbsp;» Et puis on se mettait à
+souper toutes les trois, mon parrain, et ma tante
+se fâchait toujours, et ma mère ne se fâchait pas.
+Elle riait, elle disait des histoires, elle chantait des
+chansons ; et puis elle faisait rire ma tante, et moi
+aussi ; dame ! fallait rire absolument ! C’est pas,
+mon parrain, que j’aie jamais été portée absolument
+là-dessus. Elle me disait bien que je n’aurais
+jamais de l’esprit comme elle. «&nbsp;Mais ça n’y fait
+rien, qu’elle disait, je t’aime comme tu es, ma
+Jeanne, c’est le bon Dieu qui t’a donnée comme
+ça à moi. Ce que le bon Dieu a fait me convient.&nbsp;»
+Oh ! c’est qu’elle est juste, cette femme-là, mon
+parrain ! il n’y en a pas une autre comme elle. On
+lui dirait de moi tout ce qu’on voudrait, elle ne le
+croirait pas. Elle leur dirait comme ça...</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne se retourna brusquement vers sa mère ;
+elle avait parlé comme dans un rêve. Et tout à
+coup, au moment d’oublier entièrement qu’elle
+parlait du passé, elle regarda ce cadavre, et la
+parole expirant sur ses lèvres, elle se jeta sur le
+corps de sa mère, et laissa échapper de longs sanglots.
+Ce fut le seul moment de révolte et de faiblesse
+qu’elle eût encore éprouvé.</p>
+
+<p class='pindent'>Son parler naïf, la vulgarité des images qu’elle
+retraçait, n’avaient pas désenchanté le jeune baron
+de l’admiration qu’il avait conçue pour elle dans
+cette soirée désastreuse. L’accent de Jeanne partait
+d’un cœur ardent et vrai, sa voix était douce
+comme celle du ruisseau qui murmurait sous la
+bruyère à deux pas d’elle ; son accent rustique
+n’avait rien de grossier ni de trivial. On sentait la
+distinction naturelle de son être sous ces formes
+primitives. Guillaume comprit qu’à l’église comme
+au théâtre il n’avait jamais entendu que de la
+déclamation, et la parole de Jeanne le toucha si
+profondément, qu’il fondit en larmes.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! mon parrain ! dit Jeanne, en se relevant
+et en essuyant rudement ses yeux, comme pour
+faire rentrer ses pleurs, je vous fais de la peine,
+pardonnez-moi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que peuvent-ils se dire si longtemps ? pensait
+Marsillat, qui était assez près pour les voir,
+mais non pour les entendre, d’autant plus que,
+retenu par ce respect qu’inspire instinctivement
+la présence d’un mort aimé, ils n’avaient élevé la
+voix ni l’un ni l’autre. Quand un léger nuage
+passait devant la lune, ce groupe de la morte et du
+jeune couple pâlissait sous le regard perçant de
+Léon, et se confondait un peu avec les pierres
+druidiques qui l’environnaient. Vraiment, se disait-il,
+ce garçon si religieux, à ce qu’il veut paraître,
+aurait-il l’aplomb de lui parler d’amour auprès du
+cadavre de sa mère ? Je ne l’oserais pas, moi. Je
+ne me suis pas senti l’audace de dire un seul mot
+ce soir à cette pauvre fille ! mais il me semble que
+mons Guillaume n’attend pas que la mort soit
+mise en terre pour en conter à l’enfant, et prendre
+son inscription. Va, mon garçon, va ! tout cela se
+bornera à de belles paroles, j’espère ; d’autant plus
+sûrement que je ne te perdrai pas de vue, et que
+les paroles sont une monnaie qui n’a pas de cours
+chez nos fillettes. Est-ce qu’il réciterait des <span class='it'>Oremus</span>
+avec elle ? Il en est pardieu bien capable... Mais ces
+jeunes chrétiens sont de francs hypocrites, et je ne
+me laisserai pas damer le pion par celui-là. Si ce
+maraud ne ronflait pas à faire écrouler sur nous
+le reste de ces murs, j’entendrais peut-être quelque
+chose.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Monsieur Léonard jeune, dit-il en secouant
+Cadet pour l’éveiller, vous dormez trop fort, vous
+réveillez toute la chambrée. Et il lui allongea
+quatre ou cinq coups de poing pour le réveiller.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Attends ! attends ! dit Cadet en étendant les
+bras et en ouvrant, pour bâiller, une bouche démesurée,
+j’vas t’faire battre en grange sur mon
+dos ! Qui qu’ c’est qu’samuse comme ça anvec
+moi ? Ah ! c’est vous, monsieur Lion ! Ah ! farceur,
+allez ! vous m’avez bien arveillé tout d’même !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons, lève-toi donc, imbécile ! Tu tombes
+dans la ruelle du lit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;<span class='it'>Hié !</span> la rouette du lit ! alle est gente, la
+rouette du lit ! Ah ! qu’vous fasez rire ! Vou’ êtes
+l’houme le pu aimable qu’ jasse pas connaissu
+(que j’aie jamais connu).</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons, lève-toi, mon joli Cadet ; tu vois bien
+que Jeanne s’enrhume là-bas à garder cette morte.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Alle est donc toujours là, la Jeanne ? Oh ! la
+bonne chrétienne fille que ça fait ! c’est la fille la
+pu bonne que jasse pas connaissu !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons, allons, <span class='it'>counnaissu</span> ou non, viens avec
+moi lui dire de venir se chauffer un peu.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’veux ben, j’veux ben ; ça, c’est de raison,
+monsieur Lion.</p>
+
+<p class='pindent'>L’approche de Marsillat contraria vivement
+Guillaume ; mais Jeanne y parut indifférente, et
+même elle le remercia aussi poliment qu’elle sut
+le faire, d’avoir pris tant de peine pour sauver sa
+maison, et de s’être condamné à une si mauvaise
+nuit à cause d’elle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ne fais pas attention à nous, Jeanne, répondit
+Léon, qui ne croyait pas M. de Boussac si bien
+informé de ses desseins, et qui affectait devant lui
+de ne voir dans sa protégée qu’une pauvre fille
+à secourir dans une circonstance fortuite. Nous
+faisons tous les trois notre devoir, en ne t’abandonnant
+pas ; mais ton parrain et toi devez
+souffrir du froid ; nous venons vous relayer un peu.
+Approchez du feu qui flambe encore assez bien
+là-bas, et laissez-nous ici à votre place.</p>
+
+<p class='pindent'>En parlant ainsi, Marsillat se promettait bien
+de laisser, au bout d’un instant, Cadet tout
+seul auprès de la morte, et de revenir auprès du
+feu troubler le tête-à-tête, par trop prolongé à
+son gré, du parrain et de la filleule. Mais il
+se flattait&nbsp;: Cadet n’était pas d’humeur, lui, à
+rester en tête à tête avec un mort. Quoiqu’il eût
+assisté déjà, en qualité d’apprenti sacristain-fossoyeur,
+à bien des funérailles, il ne s’était jamais
+trouvé seul dans l’exercice de ses fonctions, et il
+était loin de partager le scepticisme de son père ;
+aussi montrait-il peu de dispositions pour l’emploi
+dont il devait hériter. D’ailleurs, Jeanne n’entendait
+pas se remettre sur Marsillat, qu’elle pressentait
+irréligieux et moqueur, du soin d’assister,
+comme elle disait, l’âme de sa mère par des
+prières. Elle consentit seulement, à cause de son
+parrain, à ce que l’obligeant Cadet allât chercher
+quelques gros morceaux de bois enflammés pour
+établir un feu auprès du dolmen.</p>
+
+<p class='pindent'>Tout en bouffissant ses grosses joues pour
+souffler le feu, Cadet s’arrêta comme pour prêter
+l’oreille ; puis n’ayant rien entendu de distinct, il
+recommença son office, tout en disant&nbsp;:&nbsp;—&nbsp;Crois-tu,
+Jeanne, que ça soit bon de faire une <span class='it'>clarté</span> dans
+l’endroit où que je sons ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Marsillat.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dame ! reprit Cadet, ils disont que c’est un
+endroit bien mauvais pour les fades !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tais-toi, Cadet, ne parle pas de ça, lui dit
+Jeanne, qui s’était approchée du feu, pour <span class='it'>embraiser</span>
+ses sabots<a id='r13'/><a href='#f13' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[13]</span></sup></a>. Tu sais bien que c’est des
+folies de craindre les fades, elles ne sont d’ailleurs
+pas méchantes <span class='it'>dans l’endrait d’ici</span>.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est pas des folletés, Jeanne, s’écria Cadet
+en pâlissant. Tais-toi, accoutes-tu ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’écoute quelque chose comme un battoir de
+laveuse, dit Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dame ! quand je le disais ! ça l’est ! c’est la
+lavandière ! Diache la faute, que j’avons fait de
+la clarté ! Et Cadet se retira grelottant de peur
+auprès de Marsillat, qui écoutait aussi avec quelque
+surprise.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;De quoi donc vous étonnez-vous ainsi ? leur
+dit Guillaume en se rapprochant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça n’est pas grand’chose, mon parrain, dit
+Jeanne un peu pâle ; c’est un mauvais esprit qui
+voudrait nous écarter. Mais <span class='it'>la pierre</span> est une <span class='it'>bonne
+pierre</span>, et en disant des prières sans avoir peur, il
+n’y a pas à craindre.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne rechaussa ses sabots à la hâte, et se
+remit à genoux à côté de la morte.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah çà ! je ne rêve pas aussi, moi ? dit Léon
+prêtant toujours l’oreille. Guillaume, vous entendez
+bien le bruit d’un battoir de laveuse sur le
+ruisseau ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Certainement ! Mais que trouvez-vous là
+d’extraordinaire ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous ne connaissez donc pas la légende des
+lavandières nocturnes ? ces êtres fantastiques qui
+s’emparent, au clair de la lune, des planches et des
+battoirs des laveuses oubliés dans les endroits
+écartés, pour venir y faire un sabbat aquatique
+d’une espèce particulière ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, c’est une superstition de tous les pays,
+mais bien explicable par le caprice ou la nécessité
+de quelque laveuse véritable.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ce n’est pas si facile à expliquer que vous
+croyez. Dans ce pays-ci, je ne sache pas qu’il y
+eût une femme assez hardie pour se livrer à ce
+travail après le coucher du soleil, sans craindre
+d’attirer autour d’elle le sinistre cortège des
+<span class='it'>Lavandières</span>. N’est-ce pas vrai, Cadet ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! c’est la vraie vérité, monsieur Lion !
+Diache la faute ! c’est ben ça la plus chétite nuit
+que j’<span class='it'>asse</span> pas veillée ? Et le pauvre Cadet, dont
+les dents claquaient de terreur, se mit à quatre
+pattes derrière Jeanne, et fit précipitamment
+plusieurs signes de croix.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;S’il y a là quelque chose d’extraordinaire,
+dit Guillaume, il faut aller vérifier.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Attendez, dit Marsillat en allant chercher la
+hache du charpentier, ce peut être quelque drôle
+mal intentionné.</p>
+
+<p class='pindent'>Pendant que Léon retournait en courant vers
+l’endroit où il avait laissé son arme, Guillaume,
+ouvrant le couteau de chasse dont il s’était muni
+pour voyager, écoutait le bruit clair et sec de ce
+battoir qui s’arrêtait de temps en temps, et, reprenant
+au bout d’une minute, semblait s’être rapproché,
+comme si la laveuse eût fait un ou deux pas
+en descendant le cours du ruisseau qui coulait de
+la colline dans la direction des pierres d’Ep-Nell.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu n’as pas peur avec moi, Jeanne ? dit Guillaume
+à sa filleule, qui s’était levée et lui avait
+pris le bras.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;N’allez pas là, mon parrain, dit Jeanne, qui
+montrait d’autant plus de courage qu’elle croyait
+à l’existence fantastique de la laveuse ; ces choses-là
+ne se renvoient qu’avec des prières.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Prie pour nous, bonne Jeanne, dit Guillaume
+en souriant. Ceci ne peut être qu’une méchante
+plaisanterie, quelqu’un qui ignore sans doute les
+malheurs qui t’accablent. Mais nous sommes trois,
+ne sois pas inquiète. Cadet, tu vas venir avec nous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;<span class='it'>Non moi</span>, Monsieur, non ! dit Cadet en faisant
+mine de se sauver. Je n’irai point.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu as peur, nigaud ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’ai pas peur, Monsieur, mais vous me
+couperiez par morciaux que je n’irais point. Je
+n’ai guère d’envie d’être lavé, battu et <span class='it'>torsu</span> comme
+un linge, à nuité, pour être neyé à matin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est bien inutile d’essayer d’avoir l’aide de
+M. Cadet, dit Marsillat qui arrivait en brandissant
+sa hache. C’est assez de nous deux, Guillaume. Et
+il se mit rapidement à marcher dans la direction
+du bruit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est même trop, répondit Guillaume en
+s’efforçant de le dépasser. Si c’est une femme,
+comme j’en suis persuadé, notre expédition en
+armes est souverainement ridicule.</p>
+
+<p class='pindent'>Comme Guillaume disait ces paroles, il vit, au
+détour d’un rocher qui lui avait masqué jusque-là
+le cours du ruisseau, une espèce d’anse ombragée
+de saules et de bouleaux qui servait de lavoir aux
+femmes des environs, et sous ces arbres une forme
+vague qui paraissait une paysanne vêtue comme
+les vieilles, et qui maniait son battoir à coups précipités,
+parlant seule, à demi-voix, très vite, d’une
+manière inintelligible, et comme en proie à une
+sorte de frénésie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous lavez bien tard, la mère, lui demanda
+brusquement Marsillat, qui s’était approché d’elle
+assez près, mais qui ne pouvait réussir à distinguer
+ses traits.</p>
+
+<p class='pindent'>La lavandière fit entendre une sorte de grognement
+comme celui d’une bête sauvage, et jetant
+son battoir dans l’eau, elle se leva, ramassa précipitamment
+des pierres dont elle accabla, en
+fuyant, les curieux qui venaient l’interrompre.
+Marsillat se lança à sa poursuite, mais la voyant
+gagner sur lui du terrain avec une rapidité qui
+semblait fantastique, et se diriger vers un vivier
+qu’il appréhendait avec raison, il se retourna pour
+voir si Guillaume le suivait ; c’est alors qu’il vit
+son ami étendu par terre et complètement immobile.</p>
+
+<p class='pindent'>Une pierre l’avait frappé à la tête assez violemment.
+La visière de sa casquette de voyage avait
+amorti le coup, et le sang n’avait pas coulé. Mais
+la commotion avait été si forte que le jeune homme
+avait perdu connaissance. Il se releva bientôt avec
+l’aide de Léon ; mais en retrouvant l’usage de ses
+membres, il ne retrouva pas celui de ses facultés,
+et il s’éveilla dans le lit du curé de Toull, vers deux
+heures de l’après-midi, ne se sentant pas précisément
+malade, mais ne pouvant aucunement retrouver
+la mémoire de ce qui lui était arrivé depuis
+sa fâcheuse rencontre avec la laveuse de nuit.
+Cadet seul était auprès de lui, et le jeune malade,
+croyant rêver encore, entendait au dehors un
+chant lugubre comme celui des funérailles.</p>
+
+<hr class='footnotemark'/>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f13'><a href='#r13'>[13]</a></span>
+
+On remplit de cendre chaude et de menue braise l’intérieur
+du sabot, et on le vide au bout de quelques instants. Le bois
+conserve fort longtemps la chaleur.</p>
+
+</div>
+
+<h2 id='ch9'>IX<br/> <span class='sub-head'>ADIEU AU VILLAGE</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>C’est le</span> fils de Léonard qui avait ramené Guillaume&nbsp;:
+c’est lui qui guettait son réveil ; c’est
+encore lui qui lui expliqua comment il l’avait
+ramené d’Ep-Nell et installé à la cure. Guillaume
+eût peine à s’expliquer l’espèce de congestion
+cérébrale qui avait suspendu en lui l’action de la
+pensée. Il n’éprouvait plus qu’un peu de défaillance
+et de vertige. Il se leva, pensant en être quitte pour
+une petite bosse à la tête, et se dit avec plaisir que
+ses cheveux cacheraient cet accident à sa mère.
+Cadet, qui avait le meilleur cœur du monde, et à
+qui l’on avait bien recommandé de le soigner, alla
+lui chercher un verre de vin pendant qu’il s’habillait,
+et il se disposait à se rendre au cimetière pour
+assister à l’enterrement de sa nourrice, lorsqu’il vit
+revenir le curé avec son sacristain, suivis de la
+famille de la défunte et des personnes qui avaient
+pris part à la cérémonie. Jeanne venait la dernière,
+accablée, marchant avec peine, la figure cachée sous
+sa cape, et appuyée sur Claudie qui pleurait de
+très bon cœur, comme une très bonne fille qu’elle
+était. Cependant Jeanne s’approcha du jeune
+baron et lui demanda de ses nouvelles avec une
+sollicitude qui le toucha vivement dans un pareil
+moment. Il lui prit le bras, et la fit entrer dans la
+cuisine du curé, où elle tomba sur une chaise, pâle
+et suffoquée. Il lui semblait qu’elle venait de perdre
+sa mère une seconde fois.</p>
+
+<p class='pindent'>Mais la Grand’Gothe, survenant avec son marcher
+et son parler masculin, ne lui laissa pas le
+loisir de s’abandonner à sa douleur. «&nbsp;Allons, Jeanne,
+dit-elle, il faut remercier tes parents et tes amis
+qui ont suivi l’enterrement avec beaucoup d’honnêteté,
+malgré qu’ils savaient bien que, notre
+maison étant brûlée, nous n’avions plus la commodité
+de suivre les usages et de les régaler au
+retour du cimetière. Fais-leur tes excuses, et ton
+compliment. Allons, ça te regarde, c’est ton devoir
+et non pas le mien.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne se leva et remercia les assistants qui
+étaient entrés dans la cuisine du presbytère. Tous
+lui donnèrent de grands témoignages d’amitié, et
+Guillaume remarqua chez la plupart d’entre eux un
+langage généreux et plein d’une noble simplicité.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons, ma Jeanne, lui dirent quelques-uns
+des plus <span class='it'>anciens</span>, tu peux venir chez nous quand
+tu voudras. Tu n’as qu’à faire ton choix, nous serons
+bien contents de te loger et de te nourrir du
+moins mal que nous pourrons.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;En vous remerciant, mes braves <span class='it'>mondes</span>, pour
+toutes vos amitiés, répondit Jeanne ; mais je vous
+connais tous trop malheureux, et trop embarrassés
+de famille, pour aller me mettre à votre
+charge. Je suis jeune, je ne suis pas encore dégoûtée
+de travailler, et je suis décidée de me louer
+dans quelque métairie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais la Saint-Jean est passée, et la Saint-Martin
+n’est pas venue, Jeanne ! En attendant,
+faut demeurer <span class='it'>en</span> quelque part ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mes amis, dit Guillaume, tranquillisez-vous,
+M. le curé et ma mère, madame de Boussac, se
+chargeront d’établir Jeanne convenablement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A la bonne heure, dit le grand-oncle Germain,
+qui parlait pour les autres&nbsp;: si la grand’dame
+de Boussac s’en charge, nous sommes contents.</p>
+
+<p class='pindent'>Tous se retirèrent après avoir embrassé Jeanne,
+qui sanglotait, et le curé rentra suivi de Marsillat.
+La Grand’Gothe était restée avec un homme de
+très mauvaise mine, qui jetait autour de lui des
+regards farouches et qui choqua beaucoup Guillaume
+par son affectation à garder son chapeau sur
+la tête quand tous s’étaient découverts devant le
+curé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A présent, dit la tante, il faut, Jeanne, faire
+tes compliments à M. le curé et à ton parrain ; et
+puis, tu vas venir, ma mignonne, parce que j’ai
+besoin de toi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, ma tante, répondit Jeanne avec une
+fermeté que Guillaume n’aurait pas attendue d’un
+caractère si humble et si confiant, je n’irai pas
+avec vous. Je sais ce que vous me voulez, et je ne
+veux pas vous obéir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comment, malheureuse, s’écria la Gothe en
+élevant la voix, tu ne veux plus obéir à ta tante,
+qui t’a élevée, qui est ta plus proche parente, qui a
+perdu cette nuit tout ce qu’elle avait dans ta maison,
+qui va être obligée de mendier son pain avec
+une besace sur le dos, et qui n’a pas seulement une
+étable pour se retirer ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Écoutez, ma tante, répondit Jeanne, vous
+avez déjà choisi un endroit pour vous retirer. Je
+vous ai donné cette nuit l’argent que mon parrain
+m’avait fait présent. Je vous ai dit ce matin que
+je vous abandonnais tout ce qui a été sauvé du
+mobilier, et toutes les bêtes... Je ne garde rien pour
+moi que les habits que j’ai sur le corps.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh ! qu’est-ce qui les mènera aux champs,
+les bêtes ? qu’est-ce qui les fera pâturer, en attendant
+qu’on puisse les conduire en foire ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est vous, ma tante ; vous êtes encore assez
+jeune et assez forte pour aller aux champs, et vous
+y meniez toujours votre chèvre, parce que vous ne
+vouliez pas me la confier.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne a raison, dit le curé, vous n’avez pas
+besoin de ses services, Gothe, et elle a fait pour
+vous plus qu’elle ne pouvait, plus qu’elle ne devait
+peut-être. Elle est majeure, vous n’avez aucun
+droit sur elle ; laissez-la donc libre de ses actions.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ainsi elle m’abandonne, s’écria la tante,
+jurant, piaillant, déclamant, et feignant de se
+désespérer. Une enfant que j’ai élevée, que j’ai
+amusée et portée aux champs quand elle était
+haute comme mon sabot ! Une fille pour qui je
+me serais sacrifiée, et pour qui je ne me suis pas
+mariée, afin de lui laisser mon bien !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mariez-vous, mariez-vous si le cœur vous en
+dit, ma tante, dit Jeanne avec douceur. Je n’ai
+jamais entendu parler <span class='it'>que</span> vous vous étiez privée
+de ça pour moi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! oui, je me marierai ! J’ai encore un
+peu de bien, va ! et ça n’est pas toi qui en hériteras,
+car je testamenterai en faveur de mon homme.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mariez-vous donc, et testez comme vous voudrez,
+dit le curé, en haussant les épaules.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est toujours bien cruel, hurla la mégère,
+d’être abandonnée comme ça ! Ah ! si ma pauvre
+sœur avait prévu ça, Jeanne, elle t’aurait refusé
+sa bénédiction sur le lit de la mort !</p>
+
+<p class='pindent'>Ces paroles barbares firent sur Jeanne une profonde
+impression. Elle tressaillit, hésita, fit un
+mouvement pour se jeter au cou de sa tante, afin
+de l’apaiser ; mais, rencontrant le visage sinistre
+de l’homme qui était resté derrière elle, dans le
+fond de la cheminée, elle s’arrêta.&nbsp;—&nbsp;Écoutez,
+tante, dit-elle, si ma maison n’avait pas brûlé, je
+ne me serais jamais séparée de vous. Si j’avais le
+moyen d’en faire bâtir une autre, je vous dirais de
+venir y demeurer avec moi ; mais ça ne se peut
+pas. Voilà mon parrain qui veut me récompenser
+de mes pertes ; mais j’ai des raisons, de très bonnes
+raisons pour refuser la charité que mon parrain
+veut me faire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Lesquelles, Jeanne ? demanda vivement Guillaume.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vous dirai cela à vous, plus tard, mon
+parrain. A présent je dis à ma tante que je veux
+me louer ; c’est mon devoir ; et si elle n’est pas
+heureuse avec ce qu’elle a, je lui donnerai l’argent
+que je gagnerai. Mais tant qu’à la suivre, ça ne
+sera jamais, j’en jure ma foi du baptême.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous voyez ben, mère Gothe, que c’est à
+cause de moi qu’alle jure comme ça ! dit d’une
+voix creuse et lugubre, et avec un regard haineux,
+l’homme qui jusque-là s’était tenu muet et immobile
+dans le coin du foyer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’ai rien dit contre vous, père Raguet,
+répondit Jeanne ; mais vous direz contre moi ce
+que vous voudrez, je n’irai pas demeurer chez vous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je m’y opposerais de tout mon pouvoir !
+s’écria le curé, qui ne put contenir un geste de
+mépris en apercevant la sombre figure de Raguet.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est bien, monsieur l’abbé ! répondit Raguet.
+Y en a qui sont toujours accusés de tout le mal qui
+se fait contre eux ; y en a aussi qui parlent comme
+des bons saints, et qu’on croit ben religieux, et qui
+ont de plus mauvaises pensées que moi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, oui ! reprit la mégère, il y a du monde
+bien sournois, père Raguet, et c’est ceux-là qui
+se contentent toujours aux dépens des autres.</p>
+
+<p class='pindent'>Le bon curé pâlit de crainte et d’indignation.
+Guillaume s’approcha de Raguet et le regarda en
+face d’un air de menace et de mépris, mais sans
+pouvoir lui faire baisser les yeux. Cette face pâle
+et morne semblait n’être susceptible d’aucune autre
+expression que celle de la haine calme et patiente.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qui avez-vous l’intention d’insulter ici ? lui
+dit Guillaume, en le toisant avec hauteur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne vous parle pas, mon petit Monsieur,
+répondit le paysan, et de plus gros que vous ne
+m’ont pas <span class='it'>épeuré</span>.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais vous allez sortir d’ici ! s’écria Guillaume
+en s’armant de la fourche à attiser le feu, car il
+lui semblait que Raguet faisait le mouvement
+de prendre une arme sous sa veste sale et débraillée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Sortir ? dit Raguet avec le sang-froid de la
+prudence et sans montrer aucune crainte, je ne
+demandons pas mieux ; on n’est pas déjà en si
+bonne compagnie ici... Je ne dis pas ça pour
+M. Marsillat.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est bien de l’honneur pour moi, dit Marsillat
+d’un ton ironique. Allons, Raguet, taisez-vous
+et partez. Vous savez que je vous tiens !
+soyez sage... et gentil, ajouta-t-il d’un air railleur
+auquel Raguet répondit par un sourire d’intelligence.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, oui, allons-nous-en, mère Gothe, dit-il
+en se traînant lentement vers la porte. En voilà
+assez, mes braves gens ! Sans adieu. Et il partit
+sans lever son chapeau, suivi de la tante qui
+serrait le poing et grommelait des imprécations
+entre ses dents.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Misérable, murmura le curé lorsqu’ils furent
+éloignés.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Lâches canailles, dit Guillaume. Cet homme a
+la tournure d’un scélérat.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est pour cela qu’il n’est pas très redoutable,
+dit Marsillat avec légèreté.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! ma pauvre Jeanne ! s’écria Cadet, tout
+ça c’est trop malheureux pour toi. Oh ! oui, t’as eu
+du malheur de perdre ta mère. Ces <span class='it'>gensses</span>-là te
+feront du tort.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;N’aye pas peur, mon Cadet, répondit Jeanne
+en essuyant ses larmes et en faisant le signe de la
+croix ; s’il y a des mauvais esprits contre moi, il y
+a aussi pour moi des bon esprits.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, Jeanne, oui, s’écrièrent à la fois Guillaume
+et M. Alain, vous avez des amis qui ne vous
+abandonneront pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! je le sais bien ! vous êtes des honnêtes
+gens, tous les deux, répondit Jeanne en leur tendant
+une main à chacun ; puis, elle ajouta en tendant
+la main aussi à Marsillat, avec une candeur
+angélique&nbsp;: Et vous aussi, monsieur Marsillat, vous
+n’êtes pas méchant. Vous avez eu pour moi bien
+des bontés. Vous avez monté sur ma maison tout
+au travers du feu&nbsp;: vous avez veillé toute la nuit
+pour m’aider à garder le corps de ma pauvre âme
+de mère... Et Cadet aussi, c’est un bon enfant ;
+tout le monde a été bon pour moi. Ça me reconsole
+un peu de ceux qui sont méchants et sans
+raison.</p>
+
+<p class='pindent'>Cadet se mit à pleurer, sans que sa bouche cessât
+de sourire comme c’était son habitude invincible.
+Quant à Marsillat, il fut touché de la reconnaissance
+de Jeanne, et une sorte d’affection dont il
+était loin d’être incapable vint se mêler à son désir
+sans en diminuer l’intensité. Il avait le cœur bon
+et la conscience peu farouche. Il rêva un instant
+au moyen de concilier sa passion avec sa loyauté,
+et le compromis fut assez lestement signé. C’était
+un homme d’affaires si habile !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Maintenant, dit Guillaume en se rapprochant
+de Jeanne, peux-tu me dire, ma chère enfant,
+pourquoi tu veux me retirer le droit de m’occuper
+de ton sort ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne vous refuse pas ça, mon parrain. Vous
+me conseillerez où je dois me retirer ; et si j’ai
+besoin de crédit pour acheter mon deuil, vous me
+permettrez de me recommander de vous. C’est
+bien assez ; je ne veux rien de plus.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est ce que nous verrons, Jeanne. D’où te
+vient donc cette fierté ? c’est de la méfiance contre
+moi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! ne croyez pas ça, mon petit parrain, je
+n’en suis pas capable ! mais je vas vous dire, j’ai
+des raisons de refuser votre argent, à cause de
+vous, et j’en ai aussi à cause de moi. Les raisons
+à cause de vous, c’est que vous ne savez pas encore
+si votre mère sera <span class='it'>consentante</span> de tout ça, et qu’un
+jeune homme comme vous, ça n’a pas toujours
+plus d’argent que ce n’est de besoin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qui t’a appris ces choses-là, Jeanne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est M. Marsillat, qui s’y connaît bien ; pas
+vrai, monsieur Marsillat, que vous m’avez dit, à
+ce matin, avant de revenir à Toull, que mon parrain
+n’avait pas encore la jouissance du bien de
+son père, et que ça le gênerait beaucoup de me payer
+ma maison ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! s’écria Guillaume en regardant fixement
+Léon, vous avez eu la bonté de vous occuper de
+mes affaires à ce point ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce que je t’ai parlé de cela, Jeanne ? je
+ne m’en souviens pas, dit Marsillat, avec le ton
+d’une profonde indifférence.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! vous devez bien vous en souvenir, monsieur
+Léon ! à telles enseignes, que vous avez eu la
+bonté de m’offrir de faire rebâtir ma maison, disant
+que vous, ça ne vous gênerait en rien.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! s’écria Claudie, dont les yeux s’arrondirent
+comme ceux d’un chat, M. Léon t’a
+proposé ça ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je comprends, dit Guillaume avec amertume ;
+M. Léon préfère être ton bienfaiteur, et tu préfères
+ses bienfaits aux miens, Jeanne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, mon parrain, je sais bien ce qui est
+convenant, et ce qui ne l’est pas. M. Marsillat n’est
+pas mon parrain, et il parlait comme ça par amitié
+pour vous, et par grande charité pour moi. Mais je
+lui ai bien dit, comme je lui dis encore devant vous,
+que si j’acceptais ça, je ferais mal parler de moi,
+et que ça me rendrait un bien mauvais service.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous parlez avec bonté et avec sagesse,
+Jeanne, dit le curé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, monsieur le curé, dit Jeanne, je
+parle dans la vérité de mon cœur. J’ai bien de
+l’obligation à M. Marsillat, mais je n’accepterai
+jamais ça.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Peste soit de l’innocente ! pensa Marsillat,
+très mortifié de voir ébruiter avec tant de bonne
+foi ses tentatives de séduction.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tant qu’à la maison, reprit Jeanne, il n’y
+faut pas songer, mon parrain, ça ne me ferait ni
+chaud ni froid de la voir neuve. Ça ne serait jamais
+la même maison où ma mère m’a élevée, où elle a
+vécu, où elle <span class='it'>a mouru</span>. J’ai donné les meubles à
+ma tante, il le fallait bien pour la déchagriner un
+peu. Des meubles neufs, je n’en ai pas besoin.
+Pour moi toute seule, qu’est-ce qu’il me faut ?
+j’aurais aimé ce qui <span class='it'>m’aurait venu</span> de ma mère,
+voilà tout.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cependant, dit Marsillat avec l’intention
+de repousser les soupçons de Guillaume et de
+M. Alain, avec votre maison vous auriez trouvé
+facilement un mari, ma pauvre Jeanne ! au lieu
+qu’à présent...!</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A présent ? s’écria ingénument Cadet, alle en
+trouvera un tout de même quand que c’est qu’alle
+voudra... Alle peut bien se passer de maison,
+allez !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Serait-ce là l’amant préféré de la belle Jeanne ?
+pensèrent en même temps Guillaume et Léon, en
+tournant leurs regards sur la figure épaisse et rebondie
+du gros Cadet.</p>
+
+<p class='pindent'>Mais Jeanne répondit&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mon petit Cadet, tu me fais bien de l’honneur
+de parler comme ça, mais tu sais bien que je ne
+veux pas me marier.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A d’autres ! dit Léon affectant toujours de
+toucher la question par-dessous jambe.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, pas à d’autres, monsieur Léon, reprit
+Jeanne avec calme ; monsieur le curé sait bien que
+je ne peux pas songer à me marier.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! vous savez cela, vous, curé ? dit Léon
+d’un ton de persiflage. Voyez ce que c’est que de
+confesser les jeunes filles !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne ne veut pas se marier... Jeanne ne
+se mariera pas, répondit le curé avec gravité.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons, c’est le secret de la confession, dit
+Marsillat en riant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça n’est pas des choses pour rire, monsieur
+Léon, reprit Jeanne avec une dignité toujours
+tempérée par l’excessive douceur de son caractère
+et de son accent.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume contemplait Jeanne avec l’intérêt
+d’une vive curiosité. Est-ce un secret, en effet ?
+demanda-t-il en s’adressant à la jeune fille.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est toujours inutile de parler de ça, dit
+Jeanne, je n’en ai parlé que pour dire que je n’ai
+pas besoin de maison, et que je n’en veux pas,
+mon parrain. Mais je vous en suis obligée comme
+si vous m’aviez fait bâtir un <span class='it'>château</span>.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne a grandement raison, dit le curé.
+Soyez assuré, monsieur le baron, que la prudence
+parle par la bouche de cette enfant. Si elle avait
+une maison, elle serait entraînée par son bon cœur,
+et conseillée peut-être par sa conscience, d’y demeurer
+avec sa tante, et sa tante l’opprimerait...
+si elle ne faisait pire, ajouta-t-il en baissant la
+voix. Renoncez à ce généreux projet, monsieur le
+baron, vous trouverez bien le moyen et l’occasion
+d’assurer autrement le sort de Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je me rends ; vous avez raison, monsieur le
+curé, répondit Guillaume sur le même ton, et
+même je crois qu’avec la délicatesse extrême de
+son caractère il faudra s’en occuper sans la consulter.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Sans aucun doute. Le temps et l’occasion
+vous conseilleront. Ce qu’il faut régler dès à présent,
+c’est le lieu où elle va provisoirement s’établir.
+Voyons, Jeanne, ajouta le curé en élevant la voix,
+où désirez-vous vous installer d’abord ?... Aujourd’hui,
+par exemple !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Veux-tu venir chez nous, Jeanne ? s’écria
+Claudie avec une affectueuse spontanéité.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Merci, ma mignonne. Ta mère est gênée, et
+elle a bien assez de toi pour faire son ouvrage. Je
+ne veux être à la charge de personne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, dit le curé, vous ne pouvez pas
+compter trouver ici de l’ouvrage du jour au lendemain.
+Il faut, dans les premiers temps, que vous
+vous retiriez dans une maison honnête, où votre
+parrain répondra de votre dépense.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Sans doute, dit Guillaume, si Jeanne n’est
+pas trop fière pour accepter de moi le plus léger
+service !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! mon parrain, vous m’accusez injustement.
+J’accepterai ça de bon cœur, venant de vous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh ! de quoi vous embarrassez-vous, curé ? dit
+nonchalamment Marsillat ; votre servante est vieille
+et cassée. Prenez Jeanne à votre service.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Monsieur, ce ne serait pas convenable,
+répondit avec fermeté M. Alain. La foi n’est pas
+assez vive, par le temps qui court, pour qu’un
+homme d’église soit plus respecté qu’un autre par
+les mauvaises langues.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! il y a un expédient qui remédie à
+tout, reprit Marsillat. C’est que Guillaume emmène
+dès aujourd’hui sa filleule à Boussac, et qu’il la
+présente à sa mère.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume regarda attentivement Léon, pour
+voir si ce conseil ne cachait pas quelque piège.
+Marsillat était complètement de bonne foi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A dire le vrai, reprit le curé, ce n’est pas la
+plus mauvaise idée. Jeanne a irrité sa tante et le
+méchant Raguet, qui est capable de tout. Je ne
+serai pas tranquille sur son compte, tant que Gothe
+n’aura pas pris son parti de se passer d’une victime
+qu’elle aimait à faire souffrir... et d’ailleurs...
+tenez. Jeanne, croyez-moi... allez-vous-en trouver
+votre marraine, madame la baronne de Boussac... A
+cette distance, et sous la protection d’une personne
+aussi respectable, vous n’aurez rien à redouter.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Aller à Boussac, moi ? dit Jeanne effrayée.
+Vous me conseillez ça, monsieur le curé ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et moi, je vous en prie, Jeanne, dit Guillaume
+avec l’assurance d’accomplir un devoir. Vous ne
+connaissez peut-être pas les dangers dont vous
+êtes entourée, avec des ennemis comme ceux que
+j’ai vus aujourd’hui près de vous... Si vous avez
+confiance en moi, vous me le prouverez en venant
+dès aujourd’hui trouver ma mère.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mon parrain, dit Jeanne, qui regarda cette
+prière comme un ordre, et qui s’y soumit aussitôt
+sans en bien comprendre les motifs, votre volonté
+sera la mienne. Mais voulez-vous donc que je demeure
+à Boussac, à la ville, moi qui ne me souviens
+pas d’être jamais sortie du pays de Toull-Sainte-Croix !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si vous avez de l’aversion pour le séjour de
+la ville, vous serez libre de revenir ici quand vous
+voudrez, mon enfant. Seulement vous verrez ma
+mère, vous causerez avec elle, vous lui ouvrirez
+votre cœur, vous lui parlerez de vos chagrins ; elle
+est bonne, compatissante, et saura trouver des
+paroles pour vous consoler... Puis, vous vous entendrez
+avec elle pour l’avenir, et votre indépendance
+sera respectée et protégée.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne accepta, un peu confuse, un peu effrayée
+de l’idée d’aborder la <span class='it'>grand’dame</span> de Boussac, dans
+un moment où, disait-elle, le chagrin lui ôtait
+<span class='it'>quasiment</span> l’esprit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous en serez d’autant plus intéressante aux
+yeux de votre marraine, dit le curé ; et il insista
+si bien que Jeanne céda.</p>
+
+<p class='pindent'>Marsillat eut l’esprit de ne pas offrir de la prendre
+en croupe, et de proposer même son cheval à Guillaume,
+comme étant beaucoup plus fort que Sport
+pour porter deux personnes. Guillaume était un
+peu effrayé de l’idée d’arriver à la porte de son
+château avec une paysanne en croupe. Mais le
+curé, qui sentait ce qu’il y aurait d’inconvenant à
+faire partir Jeanne avec deux jeunes gens, arrangea
+tout, en leur en adjoignant un troisième. Cadet fut
+chargé de prendre la jument du curé, et d’être le
+cavalier de Jeanne. Le curé avait raison au fond.
+Une paysanne sur le même cheval qu’un paysan,
+n’a jamais fait jaser personne. Avec un <span class='it'>bourgeois</span>,
+c’eût été bien différent.</p>
+
+<p class='pindent'>Pendant qu’on préparait les chevaux, le curé fit
+dîner tous ses hôtes, et recommanda à Guillaume
+qu’il trouvait bien pâle, et qui avait une forte
+migraine, de se faire faire une petite saignée le
+lendemain.</p>
+
+<p class='pindent'>Claudie ne partageait pas beaucoup la sécurité
+de M. Alain, qui croyait mettre Jeanne à couvert
+des convoitises de Marsillat en l’envoyant à Boussac.
+Elle suivait d’un œil jaloux tous leurs mouvements,
+et la grande vertu de Jeanne était la seule
+chose qui la rassurât un peu.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Écoute, ma Jeanne, lui dit-elle, si tu <span class='it'>te loues</span>
+à Boussac, tâche de me faire entrer en service dans
+la même maison que toi. Ça ferait bien mon affaire
+de demeurer à la ville, moi !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et moi, j’y demeurerais ben <span class='it'>arrié</span> (aussi)! dit
+le gros Cadet ; c’est rudement joli la ville de Boussac !
+c’est la pu brave ville que j’asse pas connaissue.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je crois bien, imbécile ! dit Claudie, tu n’en
+as jamais vu d’autre !</p>
+
+<p class='pindent'>Avant la fin du dîner, Marsillat sortit pour donner
+l’avoine à sa jument Fanchon, qu’il avait installée
+dans une grange un peu isolée du village, à cause de
+l’exiguïté de l’écurie du presbytère. Le jour commençait
+à baisser, et au moment où il pénétrait
+sous le portail de la grange, il vit, au milieu des
+bottes de fourrage et des outils aratoires, une
+figure blême se lever lentement et le regarder de
+près. Il eut bientôt reconnu l’acolyte et le compère
+de la Grand’Gothe, maître Raguet dit Bridevache<a id='r14'/><a href='#f14' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[14]</span></sup></a>.
+Cette homme sans aveu vivait au milieu des landes,
+dans une mauvaise hutte de branches et de terre,
+qu’il s’était bâtie tout seul, et où personne, autre
+que la sorcière Gothe, n’eût voulu demeurer avec
+lui. Personne n’eût même voulu passer, à la nuit
+tombée, à trente pas de cette demeure sinistre qui
+renfermait le plus grand vaurien du pays. Sous
+cette misère apparente, Raguet cachait des sommes
+assez rondes. Il s’adonnait à la dangereuse et lucrative
+profession de voleur de chevaux. En Bourbonnais
+et en Berri, c’est pendant les nuits d’été,
+lorsque <span class='it'>la chevaline</span> est au pâturage, que certains
+chaudronniers d’Auvergne et certains vagabonds
+de la Marche exercent leur industrie. Ils brisent
+avec dextérité les enferges le mieux cadenassées,
+montent à poil sur l’animal, lui passent une bride
+légère dont ils sont munis, et prennent le galop
+vers leurs montagnes. Raguet grappillait sur le
+pays d’autres menues captures, poules, oies, bois
+et graines. Il paraissait doux et mielleux au premier
+abord, parlait peu, n’allait chez personne, ne
+souffrait jamais qu’on franchît le seuil de sa porte,
+et, sauf l’assassinat, ne se faisait faute d’aucune
+mauvaise pensée et d’aucune mauvaise action.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce vous, monsieur Marsillat ? dit-il d’une
+voix traînante, quoiqu’il eût fort bien reconnu
+Léon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que faites-vous ici, maître filou ? lui répondit
+le jeune avocat ; venez-vous flairer ma jument ?
+Si jamais vous avez le malheur de lui prendre un
+crin, vous aurez de mes nouvelles.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! je ne vous ferai jamais tort à vous, monsieur
+Marsillat, et vous ne voudriez pas m’en faire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je peux vous en faire beaucoup, souvenez-vous
+de cela.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Nenni, Monsieur, vous avez été mon avocat.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comme je serais celui du diable, s’il venait
+me confier sa cause&nbsp;: mais je ne suis pas forcé de
+l’être toujours, et comme je sais de quoi vous êtes
+capable...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Nenni, Monsieur, vous n’en savez rien... je ne
+vous ai jamais rien avoué.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est pour cela que je vous tiens pour un
+coquin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous ne pensez pas ce que vous dites là,
+monsieur Léon ; mais il ne s’agit pas de ça. Je
+venais ici pour vous demander un conseil d’affaires.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’ai pas le temps ; vous pouvez venir le
+samedi à mon étude...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, Monsieur, je n’irai pas, et vous me
+direz bien tout de suite ce que je veux vous demander
+par rapport à la Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne vous connais aucun rapport avec la
+Jeanne, je n’ai rien à vous dire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si fait, Monsieur, si fait ! attendez donc que je
+vous aide à arranger votre chevau !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Nullement, n’y touchez pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous croyez donc, monsieur Léon, reprit
+Raguet, sans se déconcerter, que la Gothe n’aurait
+pas le droit de forcer la Jeanne à demeurer avec
+elle ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et quel intérêt aurait-elle à cela, la Gothe ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous le savez ben !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est dans vos intérêts mieux que dans les
+miens.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne comprends pas, dit Marsillat qui voulait
+voir jusqu’où Raguet pousserait l’impudence.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous voyez ben, monsieur l’avocat, que si
+vous vouliez aider la Gothe à faire un procès à sa
+nièce, et plaider pour que la fille demeure où sa
+tante veut demeurer... pour un temps... vous m’entendez...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, après ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dame ! la maison de chez nous est ben commode,
+ben écartée. Un galant qui serait curieux
+d’une jolie fille... une supposition !...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous êtes un drôle, une canaille ; voilà
+comment je plaiderais pour vous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! faut pas vous fâcher, je n’en veux rien
+dire, mais vous avez ben fait des jolis cadeaux à
+la Gothe pour avoir les amitiés de sa nièce ; vous
+n’êtes même guère cachotier de ces affaires-là !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est possible, je puis désirer de me faire
+aimer d’une fille et me débarrasser des mendiants
+importuns par une aumône ; mais user de violence,
+et me servir de l’entremise du dernier des
+gredins, qui m’aiderait... une supposition !... à
+commettre un crime... c’est ce qui ne sera jamais.
+Bonsoir, l’ami !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous y songerez, et vous en reviendrez, dit
+tranquillement Raguet.</p>
+
+<p class='pindent'>Marsillat était indigné, et avait une forte envie
+d’appliquer des coups de cravache à ce misérable.
+Mais, connaissant bien l’espèce, il songea, au contraire,
+à le lier par quelque espérance. Raguet le
+suivait pas à pas dans l’obscurité de l’étable, et
+Léon craignit que, par dépit, il n’allongeât un
+coup de tranchet aux jarrets de Fanchon.&nbsp;—&nbsp;Allons,
+c’est assez ! vous ne savez ce que vous dites,
+reprit-il d’une voix adoucie. Prenez cela pour
+acheter le pain de votre semaine. Je vous sais
+malheureux, et j’aime à croire que, sans cela,
+vous n’auriez pas des pensées si noires.</p>
+
+<p class='pindent'>Raguet palpa dans l’obscurité le pourboire de
+Marsillat, et quand il se fut assuré que c’était une
+pièce de 5 fr. il le remercia et sortit de la grange
+par une porte de derrière, sans renoncer à ses
+desseins sur Jeanne. Écoutez ! lui cria Léon ; et
+Raguet revint sur ses pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si vous avez jamais le malheur, lui dit le
+jeune homme, de faire le moindre tort à la moindre
+des personnes auxquelles je m’intéresse, je cesse
+de prendre en pitié votre misère, et je vous signale
+comme un bandit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh da ! vous ne le feriez pas ! dit Raguet,
+vous avez été mon avocat ; ça vous ferait du tort
+d’avoir si bien plaidé pour un bandit !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous vous trompez, dit Marsillat ; un avocat
+peut avoir été la dupe de son client et ne pas
+vouloir être son complice. Tenez-vous-le pour dit,
+et respectez M. le curé de Toull et toutes les personnes
+que vous avez menacées aujourd’hui devant
+moi... ou vous aurez de mes nouvelles.</p>
+
+<p class='pindent'>Raguet baissa l’oreille et s’en alla, cherchant à
+deviner pourquoi Marsillat, qu’il croyait aussi
+perverti que lui-même, s’intéressait si fort à ses
+rivaux.</p>
+
+<p class='pindent'>Un quart d’heure après, Marsillat trottait sur
+Fanchon à côté de Guillaume, que le mouvement
+du cheval rendait de plus en plus souffrant. Cadet
+et Jeanne trottinaient en avant sur <span class='it'>la Grise</span>.
+Raguet, caché derrière les blocs de rocher, les
+regardait partir et commençait à comprendre que
+Marsillat n’avait pas besoin de lui. Le bon curé,
+du haut de la plate-forme de la tour, criait à
+Marsillat&nbsp;: Surtout n’oubliez pas mon thermomètre !
+Puis il rentra chez lui, triste, mais soulagé d’un
+grand trouble, à mesure que Jeanne s’éloignait de
+Toull-Sainte-Croix.</p>
+
+<hr class='footnotemark'/>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f14'><a href='#r14'>[14]</a></span>
+
+En vieux français, brigand, voleur de bestiaux.</p>
+
+</div>
+
+<h2 id='ch10'>X<br/> <span class='sub-head'>LES PROJETS DE MARIAGE</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>La</span> ville de Boussac, formant, avec le bourg du
+même nom, une population de dix-huit à dix-neuf
+cents âmes, peut être considérée comme une
+des plus chétives et des plus laides sous-préfectures
+du centre. Ce n’est pourtant pas l’avis du narrateur
+de cette histoire. Jeté sur des collines abruptes,
+le long de la Petite-Creuse, au confluent d’un
+autre ruisseau rapide, Boussac offre un assemblage
+de maisons, de rochers, de torrents, de rues
+mal agencées, et de chemins escarpés, qui lui
+donnent une physionomie très pittoresque. Un
+poète, un artiste pourrait parfaitement y vivre
+sans se déshonorer, et préférer infiniment cette
+résidence à l’orgueilleuse ville de Châteauroux,
+qui a palais préfectoral, routes royales, théâtre,
+promenades, équipages, pays plat et physionomie
+analogue. Bourges, dans un pays plus triste encore,
+a ses magnifiques monuments, son austère
+physionomie historique, ses jardins déserts, ses
+beaux clairs de lune sur les pignons aigus de ses
+maisons du moyen âge, ses grandes rues où l’herbe
+ronge le pavé, et ses longues nuits silencieuses qui
+commencent presque au coucher du soleil. C’est
+bien l’antique métropole des Aquitaines, une ville
+de chanoines et de magistrats, la plus oubliée,
+la plus aristocratique des cités mortes de leur belle
+mort. Guéret est trop isolé des montagnes qui
+l’entourent, et n’a rien en lui qui compense l’éloignement
+de ce décor naturel. L’eau y est belle
+et claire ; voilà tout. La Châtre n’a que son vallon
+plantureux derrière le faubourg ; Neuvy, son
+église byzantine qu’on a trop badigeonnée, et son
+vieux pont qu’on va détruire sans respect pour
+une relique du temps passé. Boussac a le bon goût
+de se lier si bien au sol, qu’on y peut faire une
+belle étude de paysage à chaque pas en pleine rue.
+Mais il se passera bien du temps avant que les
+citadins de nos provinces comprennent que la
+végétation, la perspective, le mouvement du terrain,
+le bruit du torrent et les masses granitiques
+font partie essentielle de la beauté des villes qui
+ne peuvent prétendre à briller par leurs monuments.</p>
+
+<p class='pindent'>Il y a cependant un monument à Boussac ; c’est
+le château d’origine romaine que Jean de Brosse,
+le fameux maréchal de Boussac, fit reconstruire en
+1400 à la mode de son temps. Il est irrégulier,
+gracieux et coquet dans sa simplicité. Cependant
+les murs ont dix pieds d’épaisseur, et dès qu’on
+franchit le seuil, on trouve que l’intérieur a la
+mauvaise mine de tous ces grands brigands du
+moyen âge que nous voyons dans nos provinces
+dresser encore fièrement la tête sur toutes les
+hauteurs.</p>
+
+<p class='pindent'>Ce château est moitié à la ville et moitié à la
+campagne. La cour et la façade armoriée regardent
+la ville ; mais l’autre face plonge avec le roc
+perpendiculaire qui la porte jusqu’au lit de la
+Petite-Creuse, et domine un site admirable, le
+cours sinueux du torrent encaissé dans les rochers,
+d’immenses prairies semées de châtaigniers, un
+vaste horizon, une profondeur à donner des vertiges.
+Le château, avec ses fortifications, ferme
+la ville de ce côté-là. Les fortifications subsistent
+encore, la ville ne les a pas franchies, et la dernière
+dame de Boussac, mère de notre héros, le jeune
+baron Guillaume de Boussac, passait de son jardin
+dans la campagne, ou de sa cour dans la ville, à
+volonté.</p>
+
+<p class='pindent'>Environ dix-huit mois après les événements qui
+remplissent la première partie de ce récit, madame
+de Boussac et son amie, madame de Charmois,
+assises dans la profonde embrasure d’une fenêtre,
+admiraient d’un air plus ennuyé que ravi le site
+admirable déployé sous leurs yeux. On était aux
+premiers jours du printemps. La végétation naissante
+répandait sur les arbres une légère teinte
+verte mêlée de brun ; les amandiers et les abricotiers
+du jardin, ainsi que les prunelliers des buissons,
+étaient en fleurs ; une magnifique journée
+s’éteignait dans un couchant couleur de rose. Cependant,
+un bon feu brûlait dans la vaste cheminée
+du grand salon, et la fraîcheur du soir était
+assez vive derrière les murailles épaisses du vieux
+manoir.</p>
+
+<p class='pindent'>La plus belle décoration de ce salon était sans
+contredit ces curieuses tapisseries énigmatiques
+que l’on voit encore aujourd’hui dans le château
+de Boussac, et que l’on suppose avoir été apportées
+d’Orient par Zizime et avoir décoré la tour de
+Bourganeuf durant sa longue captivité. Je les
+crois d’Aubusson, et j’ai toute une histoire là-dessus
+qui trouvera sa place ailleurs. Il est à peu
+près certain qu’elles ont charmé les ennuis de
+l’illustre infidèle dans sa prison, et qu’elles sont
+revenues à celui qui les avait fait faire <span class='it'>ad hoc</span>,
+Pierre d’Aubusson, seigneur de Boussac, grand-maître
+de Rhodes. Les costumes sont de la fin
+du XV<sup>e</sup> siècle. Ces tableaux ouvragés sont des
+chefs-d’œuvre, et, si je ne me trompe, une page
+historique fort curieuse.</p>
+
+<p class='pindent'>Le reste de l’ameublement du grand salon de
+Boussac était, dès l’époque de notre récit, loin de
+répondre, par sa magnificence, à ces vestiges
+d’ancienne splendeur. Au bas de ces vastes lambris
+rampaient, pour ainsi dire, de méchants petits
+fauteuils à la mode de l’empire, parodie mesquine
+des chaises curules de l’ancienne Rome. Quelques
+miroirs encadrés dans le style Louis XV remplissaient
+mal les grands trumeaux des cheminées. Il
+y avait entre ce mobilier et le formidable manoir
+où il flottait inaperçu, le contraste inévitable qui
+rend la noblesse de nos jours si faible et si pauvre
+auprès de la condition de ses aïeux.</p>
+
+<p class='pindent'>Il semblait que ce sentiment pénible remplît
+involontairement l’esprit des deux dames qui
+s’entretenaient dans l’embrasure de la fenêtre ;
+car elles étaient assez mélancoliques en devisant
+à voix basse <span class='it'>entre chien et loup</span>.</p>
+
+<p class='pindent'>L’âge de ces nobles personnes pouvait composer
+un siècle assez également partagé entre elles deux.
+Elles avaient été belles ; du moins la physionomie
+et la tournure de madame de Boussac le témoignaient
+encore ; mais l’embonpoint avait envahi
+les appas de madame de Charmois, ce qui ne
+l’empêchait pas d’être active, remuante et décidée.</p>
+
+<p class='pindent'>Arrivée de la veille à Boussac avec son mari,
+récemment promu à la dignité de sous-préfet de
+l’arrondissement, madame de Charmois renouvelait
+connaissance avec une ancienne amie qu’elle
+n’avait pas vue depuis deux ou trois ans, et qui,
+malgré la différence notable de leurs caractères
+respectifs, se faisait une grande joie de posséder
+enfin un voisinage et une société de son rang.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ma toute belle, disait la nouvelle sous-préfette,
+je vous admire, en vérité, d’avoir pu passer
+deux hivers de suite dans votre château.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il est un peu triste, en effet, ma chère, répondit
+madame de Boussac ; cependant il est
+mieux bâti, plus spacieux, et moins dispendieux à
+chauffer que ne l’était mon joli appartement de
+Paris.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je suis loin de m’en plaindre, surtout quand
+vous m’y donnez si gracieusement l’hospitalité en
+attendant que j’aie trouvé à m’installer dans votre
+étrange ville. Je vais la trouver délicieuse en y
+vivant près de vous ; mais avouez que, sans cela,
+chère amie, il y aurait du mérite à venir s’y enterrer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous la connaissiez pourtant bien, notre ville,
+quand vous avez accepté cette résidence.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Depuis une quinzaine d’années que je suis
+venue vous y voir... deux fois, trois fois !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Deux fois ! Moi, je n’ai rien oublié.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’ai rien oublié de vous non plus. Mais à
+force d’être occupée de vous, j’avais oublié de
+regarder la ville, et je me la figurais moins pauvre
+et moins laide dans mes souvenirs.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais, malheureusement pour nous, vous n’y
+resterez pas longtemps. Ceci est un acheminement
+à une sous-préfecture de première classe.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si je ne pensais que nous serons préfet dans
+dix-huit mois, je vous confesse que je n’aurais
+jamais permis à M. de Charmois d’entrer dans la
+carrière administrative. Mais vous, ma chère belle,
+qui n’avez point d’ambition, même pour votre fils,
+à ce qu’il paraît, comment avez-vous pris ce grand
+parti de renoncer aux hivers de Paris ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ne faut-il pas que je songe à l’établissement
+de ma fille ? J’ai deux enfants, et vous n’en avez
+qu’un. Donc je suis la plus gênée de nous deux.
+Sans prétendre à relever ma fortune, puisque Guillaume
+a de la répugnance pour une carrière quelconque
+qui enchaînerait son indépendance, je dois
+achever de libérer quelques terres de certaines
+hypothèques que mon mari a été forcé de laisser
+prendre. Voilà ma fille sortie tout à fait du couvent,
+en âge d’être mariée...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais il vous reste bien encore trois cent mille
+francs au soleil à partager entre eux deux ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A peu près.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ce n’est pas mal, cela ! Si nous en avions
+autant, nous ne serions pas sous-préfet à Boussac.
+Mais une fois arrivés à une bonne préfecture, nous
+marierons avantageusement notre fille. Quand
+attendez-vous décidément Guillaume ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dans huit jours, et je ne vis pas jusque là.
+Après plus d’un an d’absence, jugez de ma soif de
+le revoir !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! il me tarde aussi de l’embrasser, ce cher
+enfant ! Je voudrais bien savoir s’il reconnaîtra
+Elvire ? Elle est tellement grandie ! La trouvez-vous
+belle, ma fille ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle est assurément fort bien, charmante !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle ne ressemble pas du tout à son père,
+n’est-ce pas ? Malheureusement elle est infiniment
+moins belle que la vôtre et moins bien élevée, je
+parie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Marie est passable, voilà tout. Mais c’est une
+excellente personne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Un peu romanesque, n’est-ce pas, comme son
+frère ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! beaucoup moins romanesque, Dieu
+merci. Tenez ! les entendez-vous rire, ici au-dessous,
+dans leur chambre ? Vous voyez bien que Marie
+pas plus qu’Elvire n’engendre la mélancolie !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comment ! est-ce que c’est Elvire qui crie
+comme cela ? A coup sûr ce n’est pas Marie ! J’ai
+envie de les faire taire en les appelant par la fenêtre.
+Si vos bourgeois de province entendaient cela, ils
+prendraient nos filles pour des butordes comme
+les leurs.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh ! laissez-les rire ! c’est de leur âge ! Nos
+filles seront plus heureuses que nous, ma chère.
+Elles se marieront passablement, grâce à leur
+naissance, et ne feront que gagner à changer de
+position. Nous qui avons passé notre jeunesse au
+milieu des fêtes et du luxe de l’empire, nous
+trouvons le temps présent bien triste et la vie
+bien nue.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ne parlez pas ainsi, ma belle. On croirait que
+vous regrettez l’empire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non. Je connais trop le devoir de mon rang
+et ce que je dois à mes opinions pour cela. Mais j’ai
+beaucoup perdu comme fortune et comme position
+à la chute de Buonaparte.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, ma chère, vous avez perdu à la mort de
+votre mari ; car s’il eût vécu jusqu’à 1815, il eût
+fait comme le mien et comme tant d’autres fonctionnaires
+et officiers de l’empire. Il se fût rallié
+des premiers aux princes légitimes, et il aurait repris
+du service ou se serait fait donner quelque
+bonne place en province.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ce n’est pas sûr, ma chère. Il s’était attaché
+à l’empereur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il s’en serait détaché de son <span class='it'>empereur</span> !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Peut-être. J’aurais fait mon possible pour
+cela, non par ambition, mais par conviction. Je
+n’aurais peut-être pas réussi. Il faut bien avouer
+que l’empereur.... que Buonaparte a exercé sur
+nos maris un grand prestige.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, dans les commencements, c’était fait
+pour cela. J’ai vu M. de Charmois lorsqu’il était
+chambellan, tout à fait coiffé de lui.... Mais quand
+il lui a vu faire tant de sottises, il a ouvert les yeux
+sur ses véritables intérêts comme sur ses vrais
+devoirs.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je doute que M. de Boussac se fût corrigé si
+aisément. Il était d’humeur, au contraire, à s’attacher
+à Napoléon à proportion de ses revers.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’était une tête romanesque, lui aussi&nbsp;: un
+digne homme, j’en conviens, qui vous eût rendue
+bien heureuse, si la guerre ne vous eût si souvent
+séparés, et si vous n’eussiez pas été si jalouse.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous êtes mal fondée à me faire ce reproche...
+je ne l’ai jamais été de vous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cela vous plaît à dire... Vous l’étiez bien un
+peu !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Nullement. M. de Boussac redoutait fort les
+coquettes... Et vous l’étiez excessivement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Méchante !... Est-ce que nous ne l’étions pas
+toutes dans ce temps-là ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Plus ou moins...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous étiez folle de toilette, allons donc ! et
+vous faisiez pour cela des dépenses que M. de
+Charmois ne m’eût jamais permises.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’était plutôt vanité de ma part que coquetterie...
+Pensez-vous que ce soit tout à fait la
+même chose ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous êtes très méchante, ce soir... Mais si
+j’ai été coquette, si je le suis encore un peu, je
+suis excusable ; mon mari n’était pas aimable
+comme le vôtre... Mais quel tapage font ces demoiselles !
+c’est intolérable, ma chère... Je suis
+sûre que toute la ville les entend. Ah ! les demoiselles
+se gâtent en province... cette manière de rire et de
+crier est vraiment de mauvais ton !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ce ne sont pas elles qui crient comme cela...
+ce sont les servantes ; c’est Claudie... je reconnais
+sa voix.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Laquelle de vos deux soubrettes est Claudie ?...
+est-ce la belle blonde ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, c’est la petite brune... L’autre s’appelle
+Jeanne&nbsp;: elle est ma filleule.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh ! croyez-vous que ce soit bien convenable
+de laisser nos filles se divertir dans la compagnie
+de ces servantes ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il faut bien que nos pauvres enfants s’amusent
+un peu... c’est fort innocent ! Sans doute elles font
+monter ces petites dans leur chambre pour s’essayer
+avec elles à danser la bourrée du pays. C’est
+un bon exercice pour la santé. Claudie démontre
+cette danse <span class='it'>ex professo</span>... Elle est légère, bien découplée
+et ne manque pas de grâce.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et l’autre, la belle ? danse-t-elle aussi ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, c’est une fille sérieuse et mélancolique.
+Mais, en général, c’est elle qui chante les airs de
+bourrée. Elle a une jolie voix.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce que vous êtes bien servie par ces paysannes ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mieux que je ne l’ai jamais été par des femmes
+de chambre de Paris que je payais dix fois
+plus cher, et qui s’ennuyaient en province ; c’est
+une réforme domestique dont je n’ai eu qu’à m’applaudir,
+et que je vous conseille.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais elles ne savent rien faire ? Qui est-ce
+qui vous habille ? Qui est-ce qui coiffe Marie ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est Claudie. Elle est adroite, active et intelligente,
+c’est une fille remarquablement éducable.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et l’autre ? que fait-elle ? Je la vois moins
+souvent dans la maison.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle garde mes vaches, fait le beurre et les
+fromages à la crème dans la perfection. Elle dirige
+la lessive, range le linge, et conserve les fruits.
+C’est elle qui a toutes mes clefs. Elle est beaucoup
+moins fine, moins adroite de ses mains et moins
+diligente que Claudie ; mais c’est un excellent
+sujet&nbsp;: sage, rangée, laborieuse, douce et fidèle,
+elle m’est devenue fort nécessaire. C’est une véritable
+trouvaille que mon fils a faite là pour ma
+maison.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! c’est Guillaume qui vous l’a donnée ?
+Il l’a prise sur sa jolie figure, et cela prouve qu’il
+s’y connaît.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ma chère, Guillaume est trop bien né, il se
+respecte trop pour avoir des yeux pour ces pauvres
+créatures.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous n’aviez pas tant de confiance en monsieur
+son père, car je me rappelle fort bien qu’un
+jour, ici, <span class='it'>jadis</span>, je vous trouvai tout en larmes, et
+venant de renvoyer la bonne... la nourrice, je crois,
+de votre fils, parce que vous pensiez que M. de
+Boussac la trouvait trop belle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous rappelez un de mes vieux péchés, et
+c’est cruel de votre part. La pauvre nourrice était,
+je crois, fort innocente. Elle était un peu lente, un
+peu hautaine et têtue&nbsp;: elle m’impatientait souvent.
+J’avais alors le sang plus vif qu’aujourd’hui.
+M. de Boussac, plus indulgent et meilleur que moi,
+me donnait toujours tort quand je la grondais.
+Un jour, j’en pris du dépit. Je lui fis des reproches
+injustes. Il décréta, pour avoir la paix, le renvoi
+de la pauvre Tula, et j’en fus très punie, car je ne
+retrouvai jamais une femme aussi dévouée à mon
+fils et à moi. Mais elle était d’une fierté insensée.
+Je ne sais quelle parole de laquais lui fit entendre
+que j’étais jalouse d’elle, et jamais, quelques offres
+que je lui fisse faire, elle ne voulut rentrer à mon
+service. Je fus un peu offensée d’un tel orgueil ;
+puis vint la mort de mon pauvre mari, mes embarras
+de fortune, mon séjour à Paris pour l’éducation
+de Guillaume ; et j’avais oublié cette femme,
+lorsqu’il y a dix-huit mois, peu de jours après ma
+nouvelle et définitive installation dans ce pays-ci,
+Guillaume m’apprit sa mort et m’amena, d’un
+village où il avait été se promener par hasard, cette
+orpheline, cette Jeanne, la fille de Tula, la sœur de
+lait de Guillaume par conséquent.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! la fille de... la nourrice ? La fille de la
+nourrice, cette blonde ? Je l’ai vue toute petite
+chez vous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle a beaucoup des manières et même des
+<span class='it'>manies</span> de sa mère ; mais elle est infiniment plus
+patiente et plus douce. Dans le premier moment,
+la vue de cette jeune fille me causa une impression
+pénible. Elle me rappelait un chagrin de ménage
+et peut-être des torts de ma part. J’eusse souhaité
+lui faire du bien et la renvoyer dans son village.
+Mais c’est au retour de cette promenade que Guillaume
+fit l’épouvantable maladie qui le tint six
+semaines entre la vie et la mort, et Jeanne le
+soigna avec tant de dévouement que je la gardai
+ensuite par reconnaissance.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;On a dit qu’il avait reçu d’un paysan un coup
+de pierre à la tête. Est-ce à cause d’elle ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ce n’est pas vrai, car il l’a toujours nié, et
+Jeanne n’a rien vu de semblable. Vous savez bien
+que c’est à la suite d’un incendie où Guillaume
+s’employa avec dévouement pour sauver une
+misérable chaumière frappée de la foudre qu’il eut
+cette terrible fièvre cérébrale.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comment voulez-vous que j’aie oublié cela ?
+vous me l’avez écrit dans le temps. D’ailleurs, cela
+fait trop d’honneur à Guillaume pour qu’on l’oublie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous ai-je écrit tous les détails de cette aventure ?
+que cette chaumière était précisément celle
+de la pauvre Tula, qui venait de mourir ? et que
+Jeanne ayant perdu dans le même jour sa mère
+et tout son chétif avoir, Guillaume l’avait adoptée
+en quelque sorte dans un noble élan de charité ?
+C’est ainsi qu’il la connut et me l’amena.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais c’est tout un roman, cela, mon amie !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est un roman bien simple, et qui se termine
+là. L’héroïne soigne mes poules et ma laiterie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et Guillaume ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien, quoi ! Guillaume ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il n’a pas fait un roman là-dessus, lui ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il a fait une jolie romance ; mais Jeanne n’y
+comprendrait goutte, et ne saurait pas la chanter...
+D’ailleurs, elle est fort sensible, pour une paysanne,
+et on ne peut prononcer le nom de sa
+mère sans qu’elle se mette à pleurer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! elle a le cœur sensible ?... Est-ce que
+Guillaume...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que demandez-vous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Rien. Mais dites-moi donc pourquoi vous
+avez fait voyager si longtemps Guillaume après
+tout cela ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Hélas ! vous le savez, sa santé avait beaucoup
+de peine à se remettre. Une profonde mélancolie
+l’absorbait et me donnait des craintes poignantes
+pour l’avenir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et la cause de cette mélancolie, vous n’avez
+jamais pu la savoir ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il n’y avait pas d’autre cause, je vous le
+jure, qu’un état maladif, une sorte d’atteinte au
+cerveau. J’ai toute la confiance de mon fils ; il
+ne m’a jamais rien déguisé, rien caché, même.
+Il m’a constamment protesté, comme je vous
+l’ai écrit, qu’il ne connaissait pas de cause morale
+à sa langueur. Les médecins ont conseillé la
+distraction, les voyages. Lui-même en sentait le
+besoin, et il n’a pas passé deux mois en Italie
+avec notre bon ami sir Arthur Harley, sans recouvrer
+la force, l’appétit, la gaieté et toute la
+fraîcheur de sa jeunesse. Sir Arthur m’écrit, ainsi
+que lui, toutes les semaines, et me mande, en
+dernier lieu, que je vais en juger !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’était un charmant jeune homme que
+Guillaume ! reprit madame de Charmois, devenue
+tout à coup pensive ; il me tarde de le revoir.&nbsp;—&nbsp;Mais
+dites-moi donc, mon cœur, ce bon monsieur
+Harley, votre Anglais, est-il aussi riche qu’on le dit ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pas très riche pour un Anglais qui voyage ;
+mais enfin, il a bien un million de fortune.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh ! c’est fort joli, cela !... Est-ce que vous
+ne pensez pas que ce serait un joli parti pour
+Marie ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous n’avez en tête qu’établissements et
+coups de fortune ! Eh bien ! je vous assure que
+je n’ai jamais songé à cela.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et en quoi la chose serait-elle impossible ?
+N’est-ce pas une bonne idée que je vous donne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est du moins fort invraisemblable. Si le
+droit d’aînesse est rétabli, surtout, Marie aura à
+peine deux ou trois mille livres de rente. Un
+millionnaire n’est pas son fait, vous le voyez, et
+j’aspire à beaucoup moins pour elle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Bah ! elle est jolie ! et votre Anglais, autant
+que je me le rappelle, est un philosophe, un original.
+Un peu d’adresse, un peu de coquetterie, et
+Marie pourrait bien lui tourner la tête.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Marie n’aura pas cette coquetterie, et je ne
+la lui conseillerai pas. Nous ne sommes pas adroites,
+ma toute belle, nous sommes fières !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Folie que tout cela ! vous serez bien plus
+fières avec un million de fortune.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ne dites jamais de pareilles choses devant
+ma fille, je vous en supplie. J’espère que vous
+ne les diriez pas devant la vôtre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Une fille à qui il faudrait indiquer l’emploi
+de ses beaux yeux et de son doux sourire pour
+trouver un mari serait une fille bien sotte. Les
+jeunes personnes devinent tout cela sans qu’on
+le leur apprenne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Marie aura le bon esprit d’être bête. Elle
+est très enfant, très simple, et sans aucune ambition.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cela n’empêche pas de voir que M. Harley
+est un fort bel homme, qu’il est encore jeune... à
+ce qu’il me semble, du moins. Quel âge a-t-il ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Quelque chose comme trente ans.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ouf ! j’aimerais mieux qu’il en eût quarante.
+S’il en avait cinquante, l’affaire serait sûre. Les
+hommes de cinquante ans aiment mieux les
+jeunes filles que ceux de trente. Il est vrai que
+quand ils ont de l’esprit ils sont plus méfiants.
+On persuaderait facilement à un homme de trente
+ans qu’une de nos filles se meurt d’amour pour
+lui, et tout est là, croyez-moi. Les hommes n’épousent
+que par amour-propre, soit un grand
+nom, soit une grande fortune, soit une grande
+beauté. Et quand il n’y a pas une grosse dot, il
+est bon qu’il y ait une grande passion. Cela les
+flatte, et ils se décident pour empêcher une jeune
+personne d’en mourir.</p>
+
+<p class='pindent'>Madame de Boussac, quoique bonne et digne,
+péchait principalement par faiblesse de caractère,
+et ses bons principes ne répondaient pas suffisamment
+à ses bons instincts. L’empire l’avait beaucoup
+moins corrompue que madame de Charmois ;
+mais il en avait fait comme de toutes les femmes
+qui y ont joué un bout de rôle, un enfant gâté,
+une personne frivole, soumise à des besoins de
+luxe et de vanité, que le régime collet-monté de
+la restauration ne pouvait pas corriger radicalement.
+Guillaume croyait à sa mère plus qu’elle ne
+le méritait. Il prenait à la lettre ses sages discours
+et sa noble tenue. Il ne savait pas combien elle
+regrettait au fond du cœur cette déchéance de
+position dont elle avait l’air de prendre son parti
+fièrement. Madame de Boussac n’était pas intrigante ;
+mais le caractère intrigant de la Charmois
+ne la scandalisait pas autant qu’il l’aurait dû
+faire. Elle n’eût jamais inventé rien de bas et de
+pervers ; mais au lieu d’être indignée de ces vices
+chez les autres, elle s’en amusait quand elle les
+voyait entourés d’esprit et d’audace enjouée.
+Elle se fût prêtée avec nonchalance à une intrigue,
+toute prête, comme les personnes faibles, à se
+faire, en cas d’échec, un mérite de n’y avoir pas
+résolument trempé, et même à railler et condamner
+doucettement les inventeurs de la ruse ;
+mais capable pourtant de les admirer et de les
+remercier, si la ruse réussissait à son profit sans
+qu’elle eût paru y donner les mains.</p>
+
+<p class='pindent'>La scélératesse de la grosse Charmois ne la
+révolta donc pas réellement. Elle prit le parti d’en
+rire, et feignit de ne pas croire au succès pour se
+le faire mieux démontrer. Être honnête et rester
+l’amie d’une pareille femme, n’était-ce pas renoncer
+en quelque sorte à son propre mérite ! Mais la
+Charmois, plus fine qu’elle, ne la tâtait sur ce
+chapitre que pour savoir si elle avait des projets
+pour sa fille, pensant, en femme avisée, que sir
+Arthur pourrait bien être un meilleur gendre pour
+elle-même que Guillaume de Boussac, sur lequel
+elle avait commencé par jeter son dévolu.</p>
+
+<h2 id='ch11'>XI<br/> <span class='sub-head'>LE POISSON D’AVRIL</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>La</span> conversation en était là lorsqu’un murmure de
+chuchotements et de rires étouffés se fit entendre
+derrière la porte, et les deux demoiselles dont on
+avait auguré la destinée, se présentèrent, fort peu
+occupées des châteaux en Espagne que leurs mères
+venaient de leur bâtir. Malgré les éloges réciproques
+que ces dames avaient échangés sur le compte
+de leurs filles, elles n’étaient remarquables par leur
+beauté, ni l’une ni l’autre. Elvire de Charmois était
+une grosse personne assez bien faite, fraîche, et vêtue
+avec recherche, grâce aux soins de sa mère, qui
+la tenait toujours sous les armes, prête à passer
+la revue des épouseurs. Mais quelque effort d’imagination
+que fît madame de Charmois pour
+échapper à une triste réalité, Elvire ressemblait
+à M. de Charmois d’une façon désespérante. Elle
+avait son esprit lourd et commun, et même il
+semblait que sa physionomie eût hérité de toute
+la mauvaise humeur que l’un des auteurs de ses
+jours avait occasionnée à l’autre.</p>
+
+<p class='pindent'>Marie de Boussac était moins fraîche et moins
+bien tournée que sa compagne ; mais sans être
+jolie, elle était infiniment agréable. Pâle, un peu
+maigre, la taille un peu grêle et voûtée, le menton
+un peu long, elle n’avait de vraiment beau que
+les yeux et les cheveux ; mais l’expression de sa
+physionomie était si pure et si intéressante, son
+regard et son sourire témoignaient d’une âme si
+sensible et si généreuse, qu’il était impossible de
+la regarder et de causer quelques instants avec
+elle sans la trouver charmante et sans désirer son
+estime et son affection.</p>
+
+<p class='pindent'>Quoiqu’elle fût souvent rêveuse, elle était fort
+gaie en cet instant, ainsi que sa compagne, l’ennuyée
+et pesante Elvire, lorsqu’elles entrèrent dans
+le grand salon...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Maman, dit Marie, d’un ton qu’elle s’efforçait
+de rendre calme et dégagé, mais qui ne savait
+pas mentir, même en plaisantant, voici deux
+dames de la ville qui vous demandent de les
+présenter à leur nouvelle sous-préfette. Et aussitôt
+parurent deux dames, dont la première s’avança
+si hardiment et salua d’une façon si ridicule, que
+les deux demoiselles éclatèrent de rire malgré
+leurs efforts pour continuer la comédie.</p>
+
+<p class='pindent'>Il n’avait fallu qu’un instant à madame de
+Boussac pour reconnaître la désinvolture de Claudie,
+travestie en demoiselle. Mais la grosse Charmois,
+qui avait la vue basse, et à qui les traits de la
+soubrette n’étaient pas encore familiers, se leva,
+fort mécontente de l’accueil impertinent que ces
+demoiselles, et notamment sa fille, faisaient à
+une de ses administrées. Elle ne se calma qu’en
+entendant madame de Boussac dire en riant&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu es ravissante, Claudie, tu as l’air d’une
+duchesse !...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;De l’Empire ! ajouta la Charmois en se
+rasseyant... C’était donc là la cause de votre
+bruyante gaieté, mesdemoiselles ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mesdames, c’est aujourd’hui le 1<sup>er</sup> avril !
+s’écria Marie de Boussac. Nous vous avons servi
+le <span class='it'>poisson</span> de rigueur. C’était notre devoir... et
+notre droit !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous êtes pardonnées, mes enfants, répondit
+madame de Boussac. Madame de Charmois a
+été attrapée, elle a fait la révérence&nbsp;: mais je
+crois que je le suis aussi, moi, car je ne reconnais
+pas du tout l’autre dame qui se tient là-bas sans
+oser montrer son nez. Entrez donc, Madame, qu’on
+vous regarde.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Approche donc, toi..., cria Claudie, tu vois
+bien que Madame s’amuse de ça et que ça ne
+peut la fâcher.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vous demande bien pardon, ma marraine...,
+dit Jeanne en avançant avec timidité. Je ne me
+serais jamais permis ça de moi-même... c’est mam’selle
+Marie qui a voulu absolument nous attifer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comment, c’est Jeanne ? dit madame de
+Boussac ; je savais bien que ce ne pouvait être
+qu’elle, et pourtant je ne pouvais pas la reconnaître.
+Ah ! mais, c’est qu’elle est fort bien !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est là Jeanne ? pas possible ! s’écria madame
+de Charmois. Qui donc l’a si bien habillée ?...
+c’est incroyable comme elle est bien !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’y ai mis tous mes soins, répondit mademoiselle
+de Boussac. J’espère que j’ai réussi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! oui, vous y avez mis du temps, Mam’selle !
+dit Jeanne qui s’était patiemment prêtée à
+cette mascarade. Enfin ça vous a amusée, et ça
+me fait plaisir de vous faire rire un peu. A présent
+que la farce est jouée, je m’en vas ôter vos beaux
+habillements, pas vrai ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, non, pas encore, Jeanne ! oh ! ma
+chère Jeanne, je t’en prie, reste un peu comme
+cela. Tenez, maman, regardez-moi cette figure-là !
+je parie que vous voudriez me l’avoir donnée au
+lieu de celle que je porte ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! Mam’selle, vous dites ça pour rire,
+répondit de la meilleure foi du monde Jeanne,
+qui trouvait sa chère jeune maîtresse plus belle
+que tout au monde.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce que c’est une robe à vous, Elvire ?
+dit madame de Charmois à sa fille, en examinant
+Jeanne avec son lorgnon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, maman, les robes de Marie vont à
+Claudie, et les miennes à Jeanne, qui est de ma
+taille.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça me serre diantrement, dit Claudie qui se
+regardait au miroir, éblouie d’elle-même. Mais,
+c’est égal, j’ voudrais être fagotée comme ça tant
+seulement tous les dimanches.</p>
+
+<p class='pindent'>Claudie avait grand tort. C’était une très
+agréable paysanne et une très déplaisante demoiselle.
+Sa coiffe blanche allait fort bien à son
+visage rondelet, et son jupon court à sa jolie jambe ;
+mais la robe longue et drapée des femmes de loisir
+lui enlevait tous ses avantages, et ses cheveux
+crépus et bas plantés, qui lui donnaient l’air
+mutin et courageux, obéissaient mal à la coiffure
+lisse et moelleuse que les dames de cette époque
+avaient empruntée aux belles Anglaises. Ses
+manières de franche villageoise avaient un comique
+gracieux que la robe bleu céleste de la romantique
+Marie faisait paraître choquant et même effronté.
+Enfin la bonne Claudie, dont les formes rondes et
+mignonnes ne manquaient pas de charme dans
+la liberté de leurs allures, avait, en cet instant,
+l’air d’un méchant petit garçon mal déguisé en
+femme.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne offrait avec elle un parfait contraste&nbsp;:
+elle était aussi belle en demoiselle qu’en villageoise ;
+la vigueur de ses formes n’avait rien de masculin,
+grâce à son humeur paisible et chaste, qui lui
+conservait toujours une contenance grave et posée.
+Son teint de <span class='it'>lis et de roses</span> (pour elle cette vieille
+métaphore était toujours de saison, et il n’y avait
+soleil ni hâle qui pussent en triompher), paraissait
+plus pur et plus frais encore avec la robe blanche
+et la fraise de dentelle ; ses cheveux splendides,
+que la coiffe avait toujours dérobés aux regards,
+s’étaient prêtés sous le peigne au goût exquis de
+mademoiselle de Boussac, et s’arrondissaient en
+tresses d’or autour de sa tête admirablement
+conformée. Ses mains, d’un beau modelé, n’avaient
+eu besoin d’autre cosmétique que le laitage
+qu’elles pétrissaient tous les jours, pour devenir
+merveilleuses de blancheur et de souplesse. Il n’y
+avait que son pied qui fût mal déguisé ; c’était
+celui d’une statue grecque ; habitué dès l’enfance
+à marcher nu sur les bruyères, il était trop beau
+et trop naturel pour se sentir à l’aise dans les
+souliers étroits et pointus à l’aide desquels les
+femmes du monde se font des extrémités artificielles
+qui ne semblent pas appartenir à un corps
+humain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’avoue, dit mademoiselle de Boussac en
+la regardant, que je n’ai jamais rien vu d’aussi
+beau que toi, ma pauvre Jeanne. Le ciel t’aurait
+créée pour être impératrice, qu’il n’aurait pas fait
+mieux.&nbsp;—&nbsp;A présent, maman, ajouta-t-elle, nous
+allons nous promener dans le jardin. Les gens
+de la ville qui nous verront de loin prendront ces
+deux déguisées pour des demoiselles arrivant de
+Paris. Le bruit va se répandre tout de suite que
+madame la sous-préfette a trois filles, et demain,
+quand ils n’en verront plus qu’une, ils seront
+<span class='it'>aux champs</span> pour savoir ce que sont devenues les
+deux autres. Cela fait que toute la ville de Boussac
+goûtera au poisson d’avril.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mesdemoiselles, pas de plaisanterie où je
+sois mêlée, je vous en prie, dit madame de Charmois.
+Dans ma position, je ne puis me permettre
+de rire avec mes administrés. Ce serait du plus
+mauvais ton, et les mettrait avec moi sur un
+pied d’intimité qui ne me conviendrait nullement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et puis cela pourrait les fâcher, ajouta madame
+de Boussac, faire croire qu’on se moque
+d’eux, qu’on les traite légèrement, et les gens
+des petites villes sont horriblement susceptibles.
+Ainsi, Marie, ne poussez pas cela plus loin, mon
+enfant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est vrai, répondit Marie avec douceur. Eh
+bien ! nous y renonçons bien vite, maman.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! bien, voilà tout notre amusement fini !
+dit Elvire en reprenant tout à coup son air boudeur ;
+c’est bien la peine d’avoir passé tant de
+temps à les costumer ! Maman, vous êtes toujours
+comme cela. Vous ne voulez jamais qu’on s’amuse !
+Si vous n’aviez rien dit, madame de Boussac
+n’aurait pas songé à nous le défendre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais puisqu’on vous dit, ma fille, que cela
+pourrait choquer, et faire naître dès l’abord des
+préventions contre nous !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Le beau malheur de choquer des sots !
+reprit Elvire, qui était toute rouge de dépit, bien
+que son ton traînant n’indiquât pas une violence
+expansive et franche.</p>
+
+<p class='pindent'>Madame de Charmois allait répondre, et la
+dispute n’eût pas fini de si tôt, lorsque Cadet
+entra apportant des bougies. Le fils du sacristain
+Léonard avait fait récemment partie de la nouvelle
+levée de serviteurs campagnards que, pour raison
+d’économie, madame de Boussac avait substituée
+à sa valetaille parisienne. C’était Jeanne, consultée
+par sa marraine, qui avait indiqué Cadet
+comme un bon sujet, un garçon <span class='it'>à tout faire</span>,
+comme on dit. Cadet était enchanté de vivre
+auprès de Claudie, qui était sa camarade de
+première communion (chez les paysans, aller
+ensemble au catéchisme établit un lien qui ne
+s’oublie pas), et de Jeanne, qui avait été sa compagne
+bienveillante et son guide éclairé dans l’art
+de faire <span class='it'>pâturer les bêtes</span>. Il était un peu lourd,
+un peu maladroit, <span class='it'>cassait</span> beaucoup, faisait mille
+quiproquo quand on le chargeait de diverses
+commissions, et n’avait pas encore pu, depuis six
+mois, élever son intelligence jusqu’à la symétrie
+du dessert. Au demeurant, laborieux, point
+ivrogne, probe et de bonne volonté, il se faisait
+pardonner toutes ses gaucheries, et la <span class='it'>grand’dame</span>
+de Boussac avait pris le parti d’en rire avec Marie,
+qui le protégeait parce que Jeanne intercédait
+toujours en sa faveur. Quant à Claudie, elle
+passait sa vie à le taquiner, à le gronder, à le
+contrefaire, ce qui, loin de l’offenser, le charmait,
+et, de son côté, la malicieuse fille eût été désolée
+de perdre un camarade qui alimentait sa joyeuse
+humeur par une niaiserie complaisante et une
+crédulité inaltérable.</p>
+
+<p class='pindent'>Cadet n’avait pas été initié au projet du poisson
+d’avril. En voyant confusément deux dames de
+plus au fond du salon, il baissa modestement les
+yeux, suivant sa coutume, plaça les lumières,
+attisa le feu, ferma les jalousies, et sortit sans
+s’apercevoir des rires de Claudie et de mademoiselle
+Elvire, qui pouffaient, tandis que Jeanne et
+Marie gardaient parfaitement leur sérieux.</p>
+
+<p class='pindent'>Marsillat entra l’instant d’après, et madame de
+Boussac, qui le traitait en ami de la maison,
+consentit tacitement à ce que Marie fît rester les
+deux fausses demoiselles pour tenter l’épreuve
+sur lui. Seulement Marie, qui se méfiait du coup
+d’œil rapide et pénétrant de Léon, poussa les
+soubrettes dans l’embrasure d’une fenêtre, et
+se plaça devant elles, avec Elvire, auprès d’une
+table à ouvrage.</p>
+
+<p class='pindent'>Léon Marsillat était fort bien venu au château
+de Boussac, depuis la maladie de Guillaume. Il
+avait témoigné alors un grand intérêt à ce jeune
+homme. Il s’était dévoué obligeamment à lui venir
+tenir compagnie et faire la lecture deux ou trois
+fois le jour, durant sa convalescence. Il ne s’était
+pas rebuté de la froideur languissante avec laquelle
+le malade avait agréé ses soins. Lorsque Guillaume
+avait été assez fort pour manifester sa reconnaissance
+ou son déplaisir, madame et mademoiselle
+de Boussac avaient remarqué avec surprise qu’il
+s’était montré de plus en plus froid et contraint
+envers Marsillat. Il ne lui avait jamais adressé de
+paroles désobligeantes ; bien au contraire, il l’avait
+remercié de son dévouement en termes affectueux,
+mais sur un ton glacé. Puis il avait paru l’éviter,
+retenir mal un geste d’impatience et de mécontentement
+quand il le voyait entrer dans la
+cour et se diriger vers la maison&nbsp;: enfin, il lui
+était arrivé plusieurs fois de courir à sa chambre
+et de s’y enfermer, feignant de dormir et ne
+répondant pas quand Léon venait y frapper doucement,
+bien que Claudie, qui épiait ou devinait
+tout, l’eût vu, par le trou de la serrure, lire ou
+rêver à son balcon.</p>
+
+<p class='pindent'>Marsillat s’était fort bien aperçu de cette disposition
+peu bienveillante. Il n’en avait tenu compte,
+feignant de n’en rien voir, ce à quoi l’avait suffisamment
+autorisé le redoublement d’égards et de
+prévenances affectueuses de madame de Boussac.
+La pauvre mère, ne soupçonnant point les motifs
+de cette antipathie, avait attribué à l’état maladif
+du cerveau de son fils l’espèce d’ingratitude dont
+elle s’efforçait de le justifier, et que cependant
+elle n’avait osé blâmer ouvertement, les médecins
+ayant fortement recommandé d’éviter toute émotion
+et toute contrariété au malade. C’est seulement
+lorsque Guillaume avait été hors de danger, que
+madame de Boussac avait fait sortir Marie du
+couvent, espérant que la société d’une sœur chérie
+dissiperait la mélancolie du jeune homme. Mais,
+après quelques jours d’expansion, Guillaume
+s’était montré plus nerveux, plus bizarre et plus
+abattu qu’auparavant. C’est alors qu’on s’était
+décidé à l’envoyer à Marseille rejoindre sir Arthur,
+qui partait pour l’Italie, et qui demandait, par des
+lettres pleines d’insistance et d’affection sincère,
+à se charger de distraire et de surveiller son jeune
+ami. Marsillat avait offert de conduire ce dernier
+à Marseille, et cette fois Guillaume avait accepté
+sa compagnie avec un empressement qu’on avait
+regardé comme un premier symptôme d’heureuse
+guérison physique et morale.</p>
+
+<p class='pindent'>De Marseille, Léon avait été s’installer à Guéret,
+où il se proposait d’exercer sa profession d’avocat,
+durant quelques années, comme sur un théâtre plus
+digne de son talent que Boussac, arène obscure de
+ses premiers et remarquables essais. Mais il revenait
+fréquemment à Boussac pour voir sa famille,
+ses amis d’enfance, et donner un coup d’œil à ses
+propriétés. Il ne manquait jamais d’être assidu au
+château de Boussac. Il était le conseil obligeant et
+désintéressé de la famille, la dirigeait habilement à
+travers ses embarras de fortune ; en un mot, il
+s’était rendu nécessaire, ce qui lui avait fait pardonner
+par la châtelaine son peu de respect et
+d’amour pour un trône et une religion auxquels,
+au fond de son cœur, la dame de l’empire ne tenait
+que pour la forme et à cause du nom qu’elle portait.
+N’ayant plus guère pour primer sa province que
+ce nom dont on lui tenait plus de compte que sous
+l’empire, elle se rattachait par là seulement à la
+restauration.</p>
+
+<p class='pindent'>La <span class='it'>grand’dame</span> de Boussac faisait donc à l’avocat
+libéral et voltairien un accueil très affectueux, et
+mademoiselle de Boussac, attentive à complaire à
+sa mère, le recevait avec une grâce candide, qu’elle
+s’efforçait de rendre enjouée, comprenant bien que
+le côté profond de son caractère serait heurté par
+l’ironie de Marsillat, et ne se sentant pas assez
+de confiance en lui pour consentir à une discussion
+sérieuse sur quelque sujet que ce fût. Au fond du
+cœur, Marie se tenait sur ses gardes avec cet
+homme que son frère avait paru ne point aimer,
+et qu’elle voyait sceptique sans savoir qu’il était
+dépravé. On fermait les yeux là-dessus au château,
+et on ne prononce pas d’ailleurs le mot de libertin
+devant les demoiselles.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Madame, dit Marsillat à la châtelaine, je vous
+annonce une visite. J’ai rencontré, au bas de la
+côte, une grosse voiture... remplie de graves personnages
+que je ne connais pas, mais qui m’ont
+demandé à plusieurs reprises si vous étiez chez
+vous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Une grosse voiture... de graves personnages...
+s’écria madame de Charmois en jetant un coup
+d’œil rapide sur la toilette de sa fille.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et que vous ne connaissez pas ? ajouta madame
+de Boussac. Voilà ce qu’il y a de plus étrange,
+car vous connaissez toutes les personnes du pays,
+monsieur Léon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous ne voyez pas, maman, que c’est un
+poisson d’avril ? dit en souriant mademoiselle de
+Boussac.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! mademoiselle Marie, répondit Marsillat,
+je ne me permettrais jamais avec vous... ce que
+vous me faites l’honneur insigne de vous permettre
+envers moi dans ce moment même.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comment cela ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Permettez-moi donc de saluer cette dame,
+reprit Marsillat, qui reconnaissait la nuque hâlée
+de Claudie sous sa crinière mal domptée.</p>
+
+<p class='pindent'>Et il s’approcha du jeune groupe, faisant, avec
+un sérieux comique, de grands saluts à Claudie,
+mais sans la regarder en face, car la beauté de
+Jeanne et son attitude naturellement noble et
+calme absorbaient toute son attention.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et comment donc que vous avez fait pour
+me reconnaître si vite, quand Cadet ne m’a pas
+<span class='it'>reconnaissue</span> du tout ? s’écria Claudie en se levant
+et en se donnant de grands coups d’éventail dans
+la poitrine.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Avec quelle grâce elle manie l’éventail ! reprit
+Marsillat toujours railleur et regardant toujours
+Jeanne de côté&nbsp;: on dirait d’une beauté andalouse.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est-il des sottises que vous me dites là,
+monsieur Léon ? demanda Claudie, ne comprenant
+rien à ce compliment ironique.</p>
+
+<p class='pindent'>Pendant que l’on échangeait des reparties enjouées
+autour de la table à ouvrage, madame de
+Charmois qui avait braqué son lorgnon sur Marsillat,
+et qui, déjà, avait interrogé à la hâte madame
+de Boussac sur le nom, la position et la
+fortune de l’avocat, reconnut, avec ce regard de
+lynx d’une femme née préfet de police, que ledit
+avocat, après avoir effleuré du regard la grosse
+Elvire, n’avait plus daigné y faire la moindre
+attention, et que, tout en parlant avec Marie et
+Claudie, il ne détachait pas ses yeux de la belle
+Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ma chère, dit-elle à madame de Boussac, il
+est temps de faire finir cette plaisanterie ; il vous
+arrive du monde. J’ai entendu dans la cour le
+roulement d’une voiture...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh non ! ma chère, c’est une charrette qui
+rentre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;N’importe ! faites sortir ces péronnelles. Je
+vous demande cela pour moi. Une visite qui vous
+tomberait dans ce moment-ci me gênerait beaucoup...
+Et puis, vraiment, ajouta-t-elle en baissant
+la voix tout à fait, vous avez là une trop belle
+servante ; cela fait tort à nos filles. Je ne conçois
+pas que vous gardiez cette Jeanne ayant une fille
+à marier. Je vois que vous n’y entendez rien, et
+qu’il faudra que je vous dirige si vous voulez
+l’établir convenablement. Allons ! vous riez de
+tout ! Moi, je vais renvoyer à leur poulailler ces
+demoiselles de contrebande.</p>
+
+<p class='pindent'>La grosse Charmois se leva ; mais, avant qu’elle
+eût fait un pas, Cadet, tout rouge, tout essoufflé,
+tout ébouriffé, se précipita dans le salon en criant
+et en riant à se luxer la mâchoire&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Madame ! les v’là ! not’ maîtresse ! Ça les est !
+Ça les est ; foi d’homme !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mon fils ! s’écria madame de Boussac, qui
+devina avec le seul commentaire de la tendresse
+maternelle.</p>
+
+<p class='pindent'>Elle s’élança vers la porte avec Marie, et soudain
+Guillaume, bousculant Cadet, qui, dans sa joie,
+perdait la tête et se mettait en travers de la joie
+d’autrui, se précipita dans les bras de sa mère et
+de sa sœur. Sir Arthur le suivait, attendant, d’un
+air heureux et calme, sa part dans les embrassades
+et les effusions de famille.</p>
+
+<h2 id='ch12'>XII<br/> <span class='sub-head'>UN GENTLEMAN EXCENTRIQUE</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>J’espère que</span> je vous ai tenu parole, dit sir Arthur
+aux dames de Boussac, lorsque les premiers transports
+furent apaisés. Je vous le ramène aussi frais,
+aussi aimable et plus robuste qu’avant sa maladie.</p>
+
+<p class='pindent'>En effet, Guillaume était devenu tout à fait un
+beau jeune homme. Il avait fait le matin un peu
+de toilette pour donner de la joie à sa mère en lui
+montrant la meilleure mine possible. Ses yeux
+brillaient du pur bonheur qu’on éprouve à se retrouver
+au sein de sa famille après une assez
+longue absence. Il ne cessait d’embrasser sa mère,
+de baiser tendrement les mains de sa sœur, de
+serrer dans ses bras sir Arthur, en le leur présentant
+comme son sauveur, son meilleur ami, son
+véritable médecin ; il faisait même un accueil des
+plus affectueux à Marsillat, contre lequel il paraissait
+avoir abjuré ou plutôt oublié ses anciennes
+préventions. Présenté aux dames de Charmois, il
+avait su dire des paroles d’un aimable à-propos
+pour féliciter sa mère et sa sœur de leur arrivée.
+Enfin, tout le monde le trouvait charmant, et
+même la grosse sous-préfette l’eût désiré moins
+joli garçon, cet avantage de la beauté rendant,
+selon elle, les jeunes gens plus difficiles, en fait de
+fortune, dans le choix d’une épouse.</p>
+
+<p class='pindent'>Quant à sir Arthur, elle le dévorait de son
+lorgnon, et, ne pouvant se lasser d’admirer sa
+belle figure et sa noble prestance, elle pensa moins
+d’abord à en faire son gendre qu’à regretter pour
+elle-même de n’avoir pas vingt ans de moins.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne et Claudie étaient restées debout dans
+leur coin, ne se souvenant plus qu’elles étaient
+déguisées, l’une ébahie à la vue de ces beaux Messieurs
+si bien habillés ; l’autre attendrie de la joie
+de sa marraine, et surtout de sa jeune maîtresse,
+ne pensant ni à se faire voir ni à se cacher, oublieuse
+d’elle-même, suivant sa coutume.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comme ce grand Monsieur parle drôlement !
+disait Claudie, surprise de l’accent britannique très
+prononcé de sir Arthur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu vois bien qu’il parle anglais ! lui répondit
+d’un air avisé Cadet, qui s’était rapproché d’elle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est donc ça de l’anglais ? reprit Claudie ; ça
+se comprend bien tout de même.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ce Monsieur est un Anglais ? dit Jeanne à
+son tour ; et, conservant contre les enfants d’Albion
+un effroi et un ressentiment enracinés dans le cœur
+de nos paysans depuis quatre siècles, elle s’étonna
+qu’il eût l’air d’un <span class='it'>chrétien</span> plus que d’un démon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mademoiselle Marie, dit Marsillat, je vous demande
+humblement pardon du poisson d’avril que
+je vous ai servi en vous annonçant de graves personnages
+inconnus.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! je vous le pardonne de grand cœur, répondit
+la jeune fille ; mais j’admire votre astuce !
+vous mentez avec un sang-froid !...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est M. Arthur qu’il faut en accuser. Il
+m’avait tant recommandé d’être sur mes gardes !
+il tenait tellement à vous surprendre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, miss Mary, reprit sir Arthur avec son
+enjouement paisible et son parler lent. J’étais
+<span class='it'>passionné</span> contre vous depuis un jour de 1<sup>er</sup> avril
+où, étant toute petite, à votre couvent, vous
+m’aviez fait mille contes plus jolis les uns que les
+autres, en me riant au nez à chaque mot, ce qui ne
+m’empêchait pas de vous croire. A présent, c’est
+mon tour de vous mystifier.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Êtes-vous bien sûr, sir Arthur, dit Marsillat
+en faisant un signe d’intelligence à mademoiselle
+de Boussac, que mademoiselle Marie ne pourrait
+plus vous servir aucun poisson d’avril ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est <span class='it'>immepossible</span> ! s’écria l’Anglais. Je ne
+crois plus à elle !</p>
+
+<p class='pindent'>En ce moment, Guillaume se rapprocha de sa
+sœur et regarda Claudie sans la reconnaître. Elle
+était entrée au château longtemps après son départ
+pour l’Italie, et il ne l’avait vue qu’un jour dans
+toute sa vie, le jour qu’il avait passé à Toull-Sainte-Croix.
+Le déguisement achevait de dérouter
+ses souvenirs, et il ne fit attention à elle que pour
+se dire&nbsp;: J’ai vu, je ne sais où, une figure qui ressemblait
+à celle-ci. Mais dès qu’il eut aperçu Jeanne,
+il la trouva si belle et si à l’aise sous ce nouveau
+costume, qu’il ne put se persuader qu’elle le portait
+pour la première fois. Il s’imagina qu’appréciant le
+caractère élevé de sa filleule, madame de Boussac
+l’avait tirée de l’humble condition de servante
+pour en faire une sorte d’égale, une demoiselle de
+compagnie, et il se sentit pénétré de joie et de
+terreur.</p>
+
+<p class='pindent'>Il s’était préparé à revoir Jeanne avec des sentiments
+de protection paternelle. Ne la trouvant pas
+sur son passage dans la cour ni dans l’escalier du
+château, il s’était demandé si sa mère, qui était bien
+encore quelquefois sujette à des accès de colère et
+à des préventions capricieuses, n’avait pas renvoyé
+Jeanne à ses moutons et à sa montagne. Enfin il
+la retrouvait au salon sous les habits d’une demoiselle.
+Sans doute, on lui avait donné de l’éducation ;
+il allait entendre un langage épuré sortir
+de ses lèvres. Sa figure noble, sa tenue chaste et
+pleine de dignité, s’accordaient si bien avec ses
+suppositions ! Il s’approcha d’elle, lui prit la main,
+voulut lui parler, trembla, pâlit et balbutia. Cette
+main était devenue si blanche et si douce, cette
+manche de mousseline laissait voir un si beau bras,
+que Guillaume, troublé et ne sachant plus ce qu’il
+faisait, porta la main de Jeanne à ses lèvres. La
+pauvre fille éperdue prit l’embarras de son parrain
+pour de la froideur, et cette caresse respectueuse
+et inusitée, pour une raillerie que lui attirait son
+déguisement, comme les grandes révérences que
+Marsillat avait faites à Claudie. Ses yeux se remplirent
+de larmes, et elle s’esquiva bien vite avec
+Claudie pour aller reprendre ses habits de paysanne,
+et préparer le souper de son parrain.</p>
+
+<p class='pindent'>Cependant sa beauté, sa candeur et sa grâce
+naturelle avaient vivement frappé sir Arthur. Il
+avait beaucoup de mémoire, et cependant il ne
+pouvait s’expliquer pourquoi cette figure angélique
+lui faisait l’effet d’une seconde apparition
+dans sa vie. L’avait-il vue dans ses rêves ? Était-ce
+là le type de prédilection de sa pensée ? Ressemblait-elle
+particulièrement à quelqu’une de ces
+madones de la Renaissance qu’il venait de contempler
+avec un religieux amour à Florence et à
+Rome ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Quelle est cette jeune Miss ? demanda-t-il à
+Marsillat.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est la gouvernante anglaise de mademoiselle
+de Charmois, répondit tout haut Marsillat avec
+aplomb en faisant de l’œil appel à la gaieté de
+Marie ; c’est <span class='it'>miss Jane</span> ; l’autre est <span class='it'>miss Claudia</span>,
+la gouvernante de mademoiselle Marie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Miss Jane ! gouvernante ! répéta l’Anglais
+avec stupeur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! sir Arthur, reprit Marie en souriant,
+craignez-vous encore quelque poisson d’avril ?
+Vraiment, on ne pourra plus vous dire bonjour
+sans que vous soyez sur vos gardes.</p>
+
+<p class='pindent'>Sir Arthur avait déjà mordu à l’hameçon avec
+une confiance sans bornes, et il se réjouissait de
+pouvoir enfin parler anglais tout à son aise pendant
+le souper.</p>
+
+<p class='pindent'>On se hâta de servir. Les deux voyageurs étaient
+affamés, et sir Arthur, malgré les supplications et
+les reproches de la famille, était dans la résolution
+inébranlable de partir immédiatement après. Il
+était appelé par des affaires pressantes, indispensables,
+à Orléans, où il avait des propriétés. Il avait
+défendu aux postillons de dételer ; mais il s’engageait
+sur l’honneur à revenir dans huit jours.</p>
+
+<p class='pindent'>Autour de la table, où le souper venait d’être
+servi, s’agitaient Claudie et Cadet, l’une poussant
+l’autre, le grondant à demi-voix, le dirigeant, et se
+moquant de lui du geste et du regard. Claudie, en
+paysanne, ne frappa pas plus sir Arthur qu’elle ne
+l’avait fait en demoiselle. Il n’y fit d’autre attention
+que de lui dire merci, selon une habitude de courtoisie
+qui lui était particulière, chaque fois qu’il
+voyait une main de femme lui changer lestement
+son assiette, au lieu des grosses pattes brunes et
+calleuses du flegmatique Cadet.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume reconnut enfin Claudie, et se rappela
+qu’on lui avait annoncé son admission au château
+dans un de ces post-scriptum de lettres intimes où
+l’on entasse en masse les détails de la vie domestique.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Claudie était donc déguisée tout à l’heure ?
+demanda-t-il à Marie, placée près de lui.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Sans doute, répondit-elle. Nous avions fait
+notre mascarade du 1<sup>er</sup> avril sans prévoir que nous
+serions trop heureuses ce jour-là pour avoir besoin
+de nous amuser.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et Jeanne était donc déguisée aussi ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Sans doute. Est-ce que tu ne l’as pas reconnue ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pas très bien ! dit Guillaume préoccupé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons donc ! tu lui as baisé la main avec
+toutes sortes de cérémonies ! Nous avons cru que
+tu nous secondais pour attraper sir Arthur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’y pensais pas, reprit Guillaume.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! tu ne t’es donc pas corrigé de tes distractions ?</p>
+
+<p class='pindent'>Pendant ce dialogue à voix basse, madame de
+Charmois avait entrepris, à haute voix, sir Arthur
+sur l’article mariage.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il y a quelques années que j’ai eu l’honneur
+de vous rencontrer à Paris chez madame de Boussac,
+et chez mesdames de Brosse et de Clairvaux,
+lui disait-elle. Dans ce temps-là vous n’étiez pas
+marié ; vous étiez incertain si vous achèteriez des
+propriétés en France ou si vous retourneriez vous
+fixer en Angleterre&nbsp;: c’était peu de temps après
+le retour de nos princes bien-aimés, et quoique
+vous ne fussiez pas militaire, nous vous regardions
+comme un de nos libérateurs. Maintenant, vous
+êtes établi, je crois... ou veuf ? Je vous demande
+pardon si je ne me souviens pas bien.</p>
+
+<p class='pindent'>Marsillat haussa les épaules involontairement au
+mot de libérateur, que l’Anglais reçut d’un air très
+froid. Madame de Boussac, observant le manège de
+son amie à l’endroit du mariage présumé de sir
+Arthur, la poussa du genou comme pour l’avertir
+que c’était bien maladroit ; mais la Charmois n’en
+tint compte, persuadée que tous les moyens étaient
+bons pour arriver à ses fins.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ainsi, vous êtes encore garçon ? reprit-elle
+lorsque l’Anglais lui eut fait observer que sa vie
+errante depuis trois ans eût été peu conciliable
+avec les liens de l’hyménée. Mais songez-vous qu’il
+est temps de vous y prendre, sir Arthur ? Vous
+voilà encore dans la fleur de l’âge. Cependant,
+quand on a passé la trentaine, croyez-moi, on
+commence à devenir vieux garçon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous avez raison, Madame, répondit M. Harley ;
+on devient égoïste, on prend des manies,
+on est chaque jour moins propre à rendre une
+femme heureuse. Aussi, suis-je bien décidé à me
+marier plus tôt que plus tard.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A la bonne heure ! J’ai toujours eu mauvaise
+opinion d’un homme qui ne se marie pas. Et votre
+choix est fait, sans doute ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, pas précisément.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! vous êtes incertain ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Très incertain, répondit l’Anglais d’un ton
+positif.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je comprends ! vous n’êtes pas bien sûr
+d’être amoureux.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne suis pas <span class='it'>amoureuse</span>, dit l’Anglais, mais
+je pourrais bien le devenir.</p>
+
+<p class='pindent'>Et il promena autour de lui des regards candides
+comme s’il eût cherché quelqu’un.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il est tout à fait naïf et ouvert, pensa la
+grosse Charmois, et c’est plaisir que de le pousser
+un peu. Vous regardez, lui dit-elle en baissant la
+voix pendant que les jeunes gens parlaient entre
+eux d’autre chose, s’il y a quelqu’un ici qui vous
+rappelle l’objet de vos pensées ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mes pensées ne sont pas encore des souvenirs,
+Madame, dit l’Anglais en riant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce qu’il voudrait me faire la cour ? se
+demanda la sous-préfette. Quel dommage que je
+ne sois pas à marier ! Et cette Elvire, qui fait
+justement la moue dans ce moment, au lieu de
+montrer qu’elle a de belles dents ! Que les petites
+filles sont sottes ! Je suis sûr, monsieur Harley,
+reprit-elle par un douloureux retour sur son peu de
+fortune, que vous avez de l’ambition ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Beaucoup, Madame !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous êtes comme tous les hommes riches de
+ce temps-ci&nbsp;: vous voulez être plus riche encore.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! je suis beaucoup plus ambitieux que
+cela !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous voulez un grand nom ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je voudrais qu’elle eût un joli nom, très
+facile à prononcer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous êtes un plaisant, je vois cela. Moi, je
+vous conseille de prendre une femme bien née.
+Vous êtes d’une famille noble, mais non illustre ;
+si vous voulez vivre en France sur un certain pied
+de considération, il faut vous allier à une famille
+dont le nom... sans être des premiers, car enfin
+vous ne pouvez prétendre à une Montmorency...
+soit du moins...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’ai, Madame, encore plus d’ambition que
+cela, reprit l’Anglais sans se déconcerter.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh ! mon Dieu ! quelle ambition avez-vous
+donc ? Vous êtes donc immensément riche ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je suis un honnête homme, et je voudrais
+être aimé et estimé de <span class='it'>mon</span> femme. Voilà mon
+ambition.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! le drôle de corps ! mais vous êtes tout à
+fait charmant. On n’a pas plus d’esprit que cela.
+On dit qu’il n’y a que les Français pour avoir de
+l’esprit ! mais vous en avez à revendre, mon
+cher !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous êtes beaucoup trop <span class='it'>bon</span>, Madame.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est vous qui êtes bon ! Je suis sûre que vous
+seriez le plus charmant et le plus excellent mari
+de la terre. Mariez-vous ! vrai ! vous ne demandez
+qu’à être aimé ; vous méritez trop de l’être pour
+qu’une femme digne de vous ne soit pas facile à
+rencontrer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est beaucoup plus difficile que vous ne
+croyez, Madame. Une femme digne d’être aimée
+et capable d’aimer loyalement, fidèlement, c’est
+très rare en France, où les femmes ont tant
+d’esprit !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien, vous vous trompez ! j’en connais
+qui ont plus de cœur encore que d’esprit, et si
+vous revenez dans huit jours, je vous prouverai
+cela.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dans <span class='it'>houit</span> jours ! c’est bien long, dit l’Anglais
+avec une tranquillité remarquable.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! que vous êtes pressé ! Il paraît que le
+voyage d’Italie vous a peu satisfait, et que vous
+comptez trouver mieux chez nous. Allons ! j’espère
+que vous attendrez bien huit jours. Je suis femme
+de bon conseil, je connais le cœur humain, et je
+m’intéresse à vous... vrai ! comme si vous étiez
+mon fils.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous êtes bien <span class='it'>bon</span> ! répéta l’Anglais, avec un
+imperceptible sourire d’ironie.</p>
+
+<p class='pindent'>On était au dessert. C’était le département de
+Jeanne. Elle entra apportant des corbeilles de
+pommes, de poires et de raisin admirablement conservés
+et arrangés avec art dans la mousse. Habillée
+en paysanne, avec beaucoup de propreté, les
+manches retroussées jusqu’au coude pour être plus
+adroite, elle allongea ses beaux bras blancs pour
+poser, au milieu de la table, un large fromage à
+la crème qu’elle venait de battre et de délayer à
+la hâte. Son teint était animé. Elle se pencha pour
+servir la table, sans méfiance et sans affectation,
+tantôt près de Guillaume et tantôt près de l’Anglais.
+Mais Guillaume remarqua qu’elle évitait de s’approcher
+de Marsillat, bien qu’il eût insensiblement
+écarté sa chaise de celle d’Elvire pour laisser un
+passage près de lui à la belle canéphore. Guillaume
+en détacha ses yeux avec effort et parla avec sa
+sœur de tout ce qui pouvait en détacher sa pensée.
+Mais Jeanne était destinée ce soir-là à fixer l’attention
+en dépit d’elle-même.</p>
+
+<p class='pindent'>Dès qu’elle fut sortie, sir Arthur, que les provocations
+matrimoniales de la Charmois fatiguaient
+beaucoup, changea la conversation en s’adressant
+à mademoiselle de Boussac&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est bien ! mademoiselle Marie, lui dit-il en
+riant, vous croyez m’avoir donné du poisson à
+souper, mais je n’y ai pas touché, ne vous en
+déplaise.</p>
+
+<p class='pindent'>Marie avait déjà oublié le conte de la gouvernante
+anglaise ; elle regarda sir Arthur d’un air
+étonné.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Miss Jane est fort bien déguisée, reprit l’Anglais ;
+mais elle est aussi belle d’une façon que de
+l’autre, et je n’ai pas été attrapé un seul instant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vous demande bien pardon, dit Marie ;
+vous avez pris notre belle laitière pour une gouvernante
+anglaise ; et Dieu sait si je songeais à vous
+attraper. C’est M. Marsillat qui a fait ce conte-là.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous jouez très bien la comédie, répliqua
+l’Anglais, obstinément déterminé à prendre Jeanne
+la laitière pour miss Jane travestie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! c’est trop fort ! s’écrièrent les jeunes
+filles en éclatant de rire. Je parie qu’il croit que
+c’est à présent que nous le trompons !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Bonne comédie ! répéta sir Arthur en riant à
+son tour de bon cœur.</p>
+
+<p class='pindent'>Il fut impossible de savoir clairement ce que
+pensait l’Anglais mystifié ; mais il est certain qu’il
+ne voulait point croire, tout exempt de préjugés
+qu’il était, à tant de majesté chez une laitière, et
+qu’il s’en tint à sa première impression, son admiration
+sympathique pour la belle compatriote
+qu’on lui avait montrée en robe blanche et en
+cheveux d’or tressés à l’anglaise. «&nbsp;Elle est bien
+vraiment la plus belle femme du monde, dit-il à
+Marsillat, qui s’amusait à l’interroger en sortant
+de table, car elle est, s’il est possible, plus belle en
+cornette qu’en cheveux.&nbsp;» Aussitôt que l’Anglais
+eut englouti six tasses de thé que Marie lui prépara
+avec soin et lui versa avec la grâce d’une bonne
+sœur, reconnaissante des soins qu’il avait pris de
+son frère, il fit avertir les postillons, résista à de
+nouvelles prières, renouvela son serment de revenir
+dans huit jours, et partit après avoir pressé
+dans ses bras son cher Guillaume, qu’il regardait
+comme un fils adoptif. Au moment où il montait
+en voiture, la grosse Charmois qui l’avait reconduit
+jusque-là avec toute la famille, et qui s’acharnait
+après lui, lui dit d’un air futé, à demi-voix&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah çà ! vous m’avez promis de me consulter !
+N’allez pas vous embarquer dans votre grand
+projet sans m’en faire part. Je connais tout le
+monde, moi, et je suis plus à même que qui que ce
+soit de vous donner des informations et de vous
+empêcher de tomber dans quelque piège.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Soyez tranquille, Madame, répondit sir
+Arthur d’un air un peu railleur, en s’enveloppant
+de son carrick de voyage, qu’il boutonna méthodiquement
+sur sa poitrine ; dans <span class='it'>houit</span> jours, nous
+parlerons de cela, et peut-être vous en écrirai-je
+avant <span class='it'>houit</span> jours, car je suis un homme très
+<span class='it'>immepatiente</span>.</p>
+
+<p class='pindent'>Cette dernière parole laissa dans l’âme de la
+grosse Charmois les plus doux rêves d’établissement
+pour sa fille&nbsp;: elle n’en dormit pas de la nuit.
+Il m’en écrira avant huit jours ! répétait-elle en
+agitant sur son oreiller sa grosse tête pleine de
+projets. C’est à <span class='it'>moi</span> qu’il compte écrire et non à
+madame de Boussac ! Donc c’est à ma fille qu’il
+pense. Certainement il l’a regardée, beaucoup
+regardée. Toutes les fois que je lui conseillais le
+mariage, il regardait Elvire d’une façon étrange.
+Il a une drôle de physionomie. On ne sait trop s’il
+plaisante ou s’il parle sérieusement ; mais c’est un
+original. Je lui ai plu. Combien d’hommes ne se
+décident pour une jeune personne que par entraînement
+pour l’esprit de la mère ! D’ailleurs
+Elvire éclipse complètement Marie. Marie a de
+beaux yeux, mais elle est si maigre ! elle a l’air
+d’un enfant, et l’idée du mariage ne vient pas en la
+regardant.</p>
+
+<p class='pindent'>Que devinrent les douces illusions de la sous-préfette
+de Boussac lorsqu’elle reçut dès le lendemain
+le billet suivant&nbsp;:</p>
+
+<div class='blockquote'>
+
+<p class='line' style='text-align:left;margin-left:3em;'>«&nbsp;Madame,</p>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Dans mon impatience de suivre vos bons conseils
+et de m’établir suivant mon goût, je viens
+vous prier d’être mon intermédiaire auprès de
+miss Jane, la gouvernante anglaise de votre fille,
+pour lui offrir humblement la main, le nom et la
+fortune d’un honnête homme, très amoureux d’elle.
+Je suis avec respect, etc.</p>
+
+<p class='line' style='text-align:right;margin-right:1em;'>«&nbsp;<span class='sc'>Arthur Harley.</span>&nbsp;»</p>
+
+</div>
+
+<h2 id='ch13'>XIII<br/> <span class='sub-head'>LE FRÈRE ET LA SŒUR</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>Cette</span> brusque et bizarre déclaration fut un coup
+de foudre pour madame de Charmois. Elle courut
+s’enfermer avec madame de Boussac, qui ne voulut
+pas prendre l’affaire au sérieux, et la regarda
+comme un fort bon tour joué par sir Arthur à
+une donneuse de conseils importuns et malséants.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non ! non ! s’écria la Charmois indignée, s’il
+est homme d’honneur comme vous l’affirmez, il ne
+plaisante pas. Je suppose qu’il existât en effet
+une <span class='it'>miss Jane</span>, gouvernante de ma fille, jugez
+donc quelle joie et quel orgueil pour elle si on
+venait lui annoncer qu’un millionnaire veut l’épouser !
+Et ensuite quelle honte et quelle rage
+lorsqu’on lui apprendrait que ce n’est qu’un poisson
+d’avril ! Non, un homme de bonne compagnie
+ne se permettrait pas une pareille mystification,
+fût-ce avec une laveuse de vaisselle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais, ma chère, reprenait madame de Boussac,
+M. Harley n’est pas si dupe que vous croyez ;
+il a très bien compris que Jeanne est une servante,
+et, dans la certitude que vous ne prendriez pas
+au sérieux sa demande, il vous a adressé cette
+plaisanterie pour vous punir de lui avoir jeté nos
+filles à la tête.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si telle est son intention, il s’en repentira !
+s’écria madame de Charmois. Je ferai si bien qu’il
+deviendra amoureux de ma fille, et j’aurai le
+plaisir de la lui refuser. Mais, en attendant, ma
+chère, vous allez, j’espère, me faire le plaisir de
+mettre Jeanne à la porte.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et pourquoi donc ? De quoi est-elle coupable,
+la pauvre enfant ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est une coquette insigne !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous vous trompez beaucoup. Elle n’a pas
+l’apparence de coquetterie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! n’importe ! elle est belle, elle plaît !
+elle fait du tort à nos filles. Il est impossible de la
+supporter davantage ici.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne était une servante si fidèle et si utile à
+la maison, que madame de Boussac se défendit de
+la renvoyer avec assez de fermeté. «&nbsp;Je t’y contraindrai
+bien !&nbsp;» se dit tout bas madame de Charmois ;
+et elle feignit de renoncer à cette idée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Quant au poisson d’avril de M. Harley, dit-elle
+en froissant le billet et en le jetant dans le feu,
+voilà toute la suite que j’y donnerai. J’espère,
+ma chère amie, que vous aurez bouche close là-dessus.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;D’autant plus, répondit madame de Boussac,
+que notre ami ne peut pas l’entendre autrement,
+et qu’il compte bien que vous garderez la leçon
+pour vous, sans en faire part à personne. Je ne
+veux même pas être censée en rien savoir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et moi, ajouta la sous-préfette, je ne veux
+même pas être <span class='it'>censée</span> avoir reçu cet impertinent
+billet. Ce sera <span class='it'>censé</span> égaré, et si votre Anglais
+m’en parle, je ferai semblant de n’y rien comprendre.</p>
+
+<p class='pindent'>Madame de Charmois alla rejoindre son époux,
+qui s’occupait d’emménager dans la ville le local
+de sa nouvelle sous-préfecture, et, en le critiquant,
+en le grondant à tout propos, elle assouvit un peu
+sur lui sa mauvaise humeur.</p>
+
+<p class='pindent'>Cependant l’exprès berrichon qui, de La Châtre,
+où M. Harley avait relayé et rédigé ses lettres pour
+Boussac, était venu au petit trot (en une grande
+journée) remplir ce bizarre message, avait, conformément
+à ses instructions, demandé à parler à
+mademoiselle Jane ; et comme il ne se piquait
+point de prononcer ce nom à l’anglaise, comme
+ledit nom, écrit sur un billet dont il était porteur,
+offrait à des yeux français la même consonnance
+que celui de Jeanne, Claudie, qui apprenait à lire
+et qui commençait à épeler fort lestement, ne fut
+pas en peine de comprendre à qui cette lettre était
+destinée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça vient du Monsieur anglais qui a passé
+avant-hier par chez nous ? dit-elle au messager.
+C’est drôle ! Il faut qu’il ait oublié ou perdu quelque
+chose dans la maison. Mais s’il m’avait écrit
+à moi, il aurait mieux fait ; au lieu que Jeanne ne
+connaît pas encore ses lettres. Et faut-il faire une
+réponse à ça ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh ! non, observa judicieusement Cadet,
+puisque le Monsieur anglais est reparti pour Paris.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons ! dit Claudie, en mettant la lettre dans
+la bavette de son tablier, je lui donnerai ça quand
+elle ramènera ses vaches.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, non ! faut y donner tout de suite, dit
+l’exprès, le Monsieur anglais a dit qu’il fallait <span class='it'>y</span>
+donner à elle-même, tout de suite en arrivant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! eh bien, je m’y en vas, répondit Claudie ;
+et retroussant le coin de son tablier de cuisine,
+elle se dirigea en courant vers la prairie, où Jeanne
+gardait ses vaches le long des rochers de la rivière.
+Mais elle n’alla pas jusqu’au bout du jardin sans
+rencontrer mademoiselle de Boussac, qui se promenait
+avec son frère, et à qui elle remit la lettre,
+pressée qu’elle était d’en entendre lire le contenu.
+Marie ne lui donna pas cette satisfaction. Elle se
+chargea de porter la lettre à Jeanne en se promenant,
+et dès que Claudie, un peu mortifiée, eut
+tourné les talons&nbsp;: C’est vraiment là l’écriture de
+M. Harley, dit-elle à Guillaume&nbsp;: que peut-il donc
+avoir à écrire à Jeanne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cela me paraît inexplicable, répondit le
+jeune homme. Jeanne sait-elle lire ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, dit mademoiselle de Boussac, en décachetant
+la lettre, d’autant plus que c’est écrit
+en anglais.</p>
+
+<p class='pindent'>Les deux jeunes gens connaissaient assez bien
+cette langue, surtout Marie, et ils lurent ce qui
+suit&nbsp;:</p>
+
+<div class='blockquote'>
+
+<p class='pindent'>«&nbsp;Ma chère miss Jane, depuis quelques mois j’ai
+pris la résolution de me marier, et comme j’ai la
+prétention d’être bon phrénologue et bon physionomiste,
+j’ai toujours compté obéir à la première
+sympathie bien franche et bien vive qu’une belle
+figure me ferait éprouver. Je ne vous ai vue que
+peu d’instants, mais je vous ai considérée assez
+attentivement, malgré mon émotion, pour être
+certain que je ne me trompe pas sur votre compte,
+que votre physionomie est le reflet de votre âme,
+et que votre âme est un type de perfection comme
+votre figure. Sur-le-champ, j’ai senti que je vous
+aimais et que je suis destiné à vous aimer toute
+ma vie, si vous daignez me payer de retour.
+Permettez-moi, lorsque je vous reverrai dans
+quinze jours, de mettre à vos pieds une affection
+sincère, respectueuse, fondée sur la plus haute
+estime et la plus tendre admiration. Jusque-là
+informez-vous de ma position et de mon caractère
+auprès de M. Guillaume de Boussac et de sa
+famille, afin que si votre cœur est libre de tout
+engagement, et si vous me jugez digne d’être
+votre mari, vous daigniez écouter ma demande
+et me croire votre serviteur et votre ami le plus
+dévoué.</p>
+
+<p class='line' style='text-align:right;margin-right:1em;'><span class='sc'>Arthur Harley.</span>&nbsp;»</p>
+
+</div>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;En vérité, cela paraît sérieux, n’est-ce pas ?
+demanda Marie à son frère, qui était tombé dans
+une profonde rêverie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, ma sœur, cela est sérieux, on ne peut
+plus sérieux ! répondit Guillaume après un long
+silence. Sir Arthur est incapable d’une indécente
+et cruelle plaisanterie. Jamais, fût-ce en riant, sa
+bouche n’a prononcé un mensonge. Jamais sa
+plume n’a tracé seulement une exagération. Il s’est
+pris d’amour, ou tout au moins d’affection tendre
+et paternelle pour Jeanne. Il veut l’épouser, et il
+l’épousera.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Guillaume, je crois rêver, vous dis-je.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pas moi ! tout cela me paraît fort naturel de
+la part de sir Arthur. C’est la conséquence et la
+confirmation de toutes ses idées, de toutes ses
+paroles, de tous ses projets et de toutes ses croyances.
+Il est exempt de nos misérables préjugés.
+Son âme, supérieure au monde et à ses vanités
+frivoles, n’aspire qu’au vrai. Il a quelques systèmes
+excentriques qui le rendent original sans lui rien
+ôter de sa raison et de sa sagesse. Ce n’est pas à
+tort qu’il se vante de lire dans les cœurs et de juger
+infailliblement d’après les physionomies. Je l’ai
+vu, à cet égard, avoir des révélations qui tenaient
+du miracle. Je ne l’ai jamais vu admirer la beauté
+d’une femme sans qu’il fît aussitôt, avec une merveilleuse
+perspicacité, le compte de ses qualités et
+de ses défauts ; et toujours je l’ai entendu conclure
+ainsi&nbsp;: «&nbsp;Ce n’est pas encore là mon idéal. Le jour
+où je le trouverai, fasse le ciel qu’il puisse accepter
+de moi son bonheur, et le trouver dans mon
+amour !&nbsp;» Dans le commencement, je riais de ces
+bizarreries dites d’un ton si froid et si réfléchi.
+Mais peu à peu j’ai reconnu dans M. Harley un
+esprit sérieux, une âme passionnée, un caractère
+généreux, inébranlable dans sa fermeté. Croyez
+bien, Marie, que les plaisanteries du monde
+n’effleureront pas même sir Arthur, et qu’en
+épousant Jeanne, il s’estimera le plus heureux des
+hommes !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! Guillaume, s’écria mademoiselle de
+Boussac vivement émue, j’aimais sir Arthur
+comme un frère, comme un ami véritable. A
+présent, je l’admire comme un héros ! Eh bien !
+n’en doutez pas, il est aussi sage que grand, et cet
+exemple me confirme dans la foi que j’ai aux
+révélations du sentiment. Jeanne est digne de lui.
+Jeanne est un ange. Elle est, dans son espèce, une
+femme supérieure ; et si le monde raille et méprise
+cette union, Dieu la bénira, et les âmes sympathiques
+et pures s’en réjouiront. Ne penses-tu pas
+comme moi, mon cher Guillaume ? Tu parais triste
+et abattu de cette résolution de ton ami !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Sans doute, je le suis un peu, répondit Guillaume
+troublé. Sir Arthur va avoir une grande
+lutte à soutenir contre le monde !... Il est vrai qu’il
+est indépendant, lui ! qu’il n’a pas de famille à
+respecter, personne à ménager...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si ce n’est que le monde, il en triomphera
+aisément par le mépris. Allons, Guillaume, ne
+soyez pas au-dessous de votre ami. Apprêtez-vous,
+au contraire, à lutter pour lui et avec lui. Moi, je
+me déclare son auxiliaire, son apologiste, et dussé-je
+être raillée et condamnée, je n’aurai pas assez
+de paroles pour louer et admirer sa conduite.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Bonne et romanesque Marie, tu es admirable,
+toi ! dit Guillaume en pressant le bras de sa sœur
+contre sa poitrine. Ah ! si tu savais combien mon
+cœur te donne raison !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si je suis romanesque, tu l’es aussi, Guillaume ;
+et si je suis admirable, tu l’es bien autant
+que moi, frère ! car voilà des larmes dans tes yeux,
+et c’est la généreuse audace de sir Arthur qui les
+fait couler.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais, Jeanne ? reprit Guillaume d’une voix
+oppressée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne ? doutes-tu du choix de sir Arthur ?
+Toi-même affirmes qu’il ne se trompe jamais. Eh
+bien, j’affirmerai la même chose maintenant, car
+Jeanne est un trésor. Tu ne la connais pas, Guillaume ;
+tu n’as vu en elle qu’une pauvre orpheline
+à secourir ; tu lui sais gré des soins qu’elle t’a donnés
+dans ta maladie, des nuits qu’elle a passées,
+infatigable et toujours pieuse et calme comme un
+ange, à ton chevet ; enfin tu la regardes comme une
+servante fidèle et dévouée. Mais je la connais, moi !
+Oui, moi seule ; je sais que Jeanne est notre égale,
+Guillaume, et peut-être qu’elle est plus que nous
+devant Dieu. Non, aucun de nous n’aurait sa
+patience, sa fermeté, sa foi, son abnégation. Combien
+de fois, par des raisons de pur sentiment et
+avec la lumière naturelle de son âme, elle m’a
+révélé des vérités sublimes que mes lectures m’avaient
+fait seulement pressentir ! Oh ! certes,
+Jeanne est un être à part. Je m’y connais. J’ai été
+élevée avec quatre-vingts ou cent jeunes filles
+nobles ou riches, et je les ai étudiées, et j’ai connu
+leurs travers, leurs vanités, leurs mauvais instincts,
+leurs petitesses. Parmi les meilleures il
+n’en était pas une que son rang ou son argent
+n’eût pas déjà un peu corrompue. Eh bien,
+Guillaume, tu me croiras, toi, car ce que je vais
+te dire, je n’oserais jamais le dire à maman, elle
+me traiterait de tête folle et de cerveau exalté&nbsp;:
+aucune de mes amies du couvent ne m’a inspiré
+la confiance et le respect que Jeanne m’inspire ;
+aucune ne m’a été aussi chère que cette paysanne ;
+aucune de nos religieuses ne m’a semblé aussi pure
+et aussi sainte. Oui, Jeanne est une chrétienne des
+premiers temps. C’est une fille qui souffrirait le
+martyre en souriant, et que l’église canoniserait si
+elle savait ce que Dieu a mis de grâce dans son
+cœur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Marie, tu m’attendris profondément et tu
+me fais mal, répondit Guillaume, en s’asseyant ou
+plutôt en se laissant tomber sur un banc du jardin.
+J’ai encore la tête malade quelquefois. Ton exaltation
+se communique à moi, et m’agite trop violemment.
+Laisse-moi, laisse-moi respirer un peu.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cher frère ! cher ami ! pardonne-moi, dit
+Marie en lui prenant les mains ; mais il est certain
+que nous voici deux esclaves révoltés contre ce
+monde injuste et absurde qui condamnerait nos
+pensées si elles venaient à être traduites devant
+son tribunal.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! ma sœur, tu ne sais pas quelles fibres de
+mon cœur ta voix enthousiaste fait vibrer ! s’écria
+douloureusement Guillaume en baisant les mains
+de Marie, et il fondit en larmes.</p>
+
+<p class='pindent'>L’émotion de Guillaume surprit peu sa jeune
+sœur, plus exaltée et plus romanesque encore que
+lui ; mais, craignant toujours ces agitations qu’elle
+avait vu autrefois lui être si contraires, elle essaya
+d’en détourner son attention.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! mon ami, lui dit-elle, qu’allons-nous
+faire de cette lettre ? Comment la traduire à
+Jeanne ? comment lui persuader que c’est une
+proposition sérieuse ?</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume répondit qu’il ne trouvait pas convenable
+de s’en charger, et que sa sœur s’en tirerait
+beaucoup mieux sans lui.&nbsp;—&nbsp;Vous êtes habituée au
+langage naïf de Jeanne, lui dit-il, et, au besoin,
+vous le parlerez fort bien pour vous faire comprendre
+d’elle. Allez donc lui porter les offres de sir
+Arthur, chère Marie ; si elle n’en est pas éblouie,
+elle en sera du moins touchée.</p>
+
+<p class='pindent'>Et Guillaume retomba dans l’abattement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Attendez ! mon ami, s’écria Marie incertaine.
+Il me vient un scrupule. Pensez-vous que sir Arthur
+soit resté la dupe du travestissement de Jeanne ?
+la prend-il pour une servante marchoise, ou pour
+une gouvernante anglaise ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Au fait ! s’écria Guillaume à son tour, sa démarche
+serait bien moins étrange et son caprice
+moins excentrique dans ce dernier cas ; on doit
+supposer une gouvernante instruite, on peut la
+supposer d’une honnête naissance. De plus, si
+M. Harley prend Jeanne pour <span class='it'>miss Jane</span>, sa compatriote,
+il entre peut-être un peu de nationalité
+dans son élan.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, oui, ce serait fort différent, observa
+Marie ; il s’abuse de gaieté de cœur, et malgré nous.
+Il ne veut pas croire, il ne peut pas se persuader
+que cette belle créature, si blanche, si noble et si
+grave, soit une fille des champs presque aussi incapable
+de le comprendre en français qu’en anglais !
+Et cependant s’il connaissait Jeanne, s’il trouvait
+le chemin de son cœur, s’il pouvait pénétrer le
+mystère poétique de sa pensée, il l’aimerait et
+l’admirerait peut-être davantage. Mais enfin, il
+n’a pas prévu toute l’étrangeté du sentiment
+auquel il s’abandonne, et nous ne devons pas
+révéler ses intentions à Jeanne avant de bien savoir
+ce qu’il pensera d’elle quand il la verra, comme dit
+madame de Charmois, à la queue de ses vaches.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je respire à présent, Marie ! reprit Guillaume ;
+j’étais oppressé à l’idée de cette incroyable détermination.
+Je ne sais pourquoi elle m’épouvantait
+comme un acte insensé. Maintenant je commence
+à trouver l’aventure plus plaisante que sérieuse.
+Ce bon Arthur ! Quelle mystification complète, et
+comme il en rira avec nous ! Mais il faut lui en
+garder le secret, Marie ; il ne faut pas que madame
+de Charmois, qui, entre nous, est une insupportable
+créature, et sa lourde Elvire, et ce mauvais plaisant
+de Marsillat, et avec eux toute la ville de
+Boussac, s’amusent aux dépens du noble et candide
+Arthur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il ne faut pas même en parler à maman,
+entends-tu, Guillaume ? reprit mademoiselle de
+Boussac. Notre mère est faible, à force d’être
+bonne ; elle a de l’amitié pour cette Charmois ;
+elle ne pourrait pas se défendre de lui raconter
+l’aventure.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il n’en faut parler à personne, pas même à
+Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est surtout à Jeanne qu’il faut cacher tout
+cela. Douée de raison, comme je la connais, on ne
+courrait aucun risque de lui mettre en tête le plus
+petit château en Espagne ; elle ne voudrait jamais
+y croire ; mais elle se trouverait, en présence de sir
+Arthur, dans une situation embarrassante pour
+elle et pour lui.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que lui dirons-nous donc, à cette pauvre
+enfant, pour lui expliquer l’envoi d’une lettre
+du <span class='it'>monsieur anglais</span> ? car elle le saura par
+Claudie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Nous ne lui dirons presque rien, elle n’est pas
+curieuse ! Tiens, avant que cela fasse événement
+dans la maison, nous allons prévenir Jeanne que
+c’est une plaisanterie... Je la vois au fond du pré...
+Allons-y.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’irai pas, moi, dit Guillaume. Je préfère
+rester ici. Je ne saurais que dire à cette jeune fille.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! je vais mentir pour nous deux,
+reprit Marie, et elle courut vers Jeanne, qui était
+sous un arbre, rêvant d’Ep-Nell, de sa mère, des
+grandes bruyères où elle faisait <span class='it'>pâturer</span> ses chèvres,
+et des bonnes fades qui veillaient sur elle pour
+écarter les loups et l’esprit malfaisant des viviers.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, lui dit la jeune et gracieuse châtelaine,
+en passant familièrement son bras autour
+d’elle, notre ami M. Harley t’a écrit, mais sa lettre
+est une plaisanterie, une suite de notre poisson
+d’avril. Tu n’y comprendrais rien, car je n’y comprends
+pas grand’chose moi-même... M. Harley
+nous expliquera cela lui-même, quand il reviendra,
+dans quinze jours.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A la bonne heure, mam’selle Marie, répondit
+Jeanne en embrassant la main délicate de Marie,
+posée sur son épaule. Il aime à rire, ce monsieur ?
+C’est comme vous quelquefois, pas bien souvent !
+aussi je suis contente quand je vous vois amuser
+un peu, ma chère mignonne demoiselle !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cela ne te fâche pas contre le monsieur
+anglais non plus, ma bonne Jeanne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, Mam’selle ! Pourquoi donc que je
+me fâcherais ? Il n’a point l’air méchant, ce monsieur ;
+d’ailleurs il a eu soin de votre frère, et vous
+l’aimez !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Trouves-tu qu’il ait l’air d’un brave homme ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça me semble que oui, Mam’selle. Dame !
+je ne l’ai pas beaucoup regardé !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce qu’il te <span class='it'>faisait honte</span> ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, je ne suis pas beaucoup honteuse,
+moi. Je sais que je ne peux pas bien parler, et je
+parle comme je peux.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce qu’il t’a parlé, lui, l’Anglais ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, quand j’apportais la crème pour son
+thé, je l’ai trouvé dans l’antichambre, qui se
+lavait les mains, et il m’a dit quelque chose ; mais
+je n’y ai rien compris du tout.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’était en anglais ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’en sais rien, Mam’selle ; je n’en ai pas
+entendu un mot.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce qu’il riait en te parlant ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais, non ! il avait l’air de croire que j’étais
+une fille d’Angleterre, comme vous le lui aviez
+dit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et toi, riais-tu ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Mam’selle. Je ne voulais pas rire, crainte
+de faire manquer votre amusement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et il ne t’a pas dit un mot en français ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, mais il m’a pris la crème des mains,
+comme s’il ne voulait pas que je le serve, et il
+a mis une de mes mains contre sa bouche. Dame !
+j’ai trouvé ça bien drôle ! Mais Cadet est arrivé,
+et avant que j’aie eu le temps de rire... vous savez
+que je ne ris pas bien vite !... le monsieur anglais
+s’en est retourné bien vitement dans le salon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu avais tes habits de paysanne dans ce moment-là ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Sans doute, puisque c’était après le souper.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et tu n’as pas été étonnée de tout cela ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Mam’selle, puisque c’était convenu
+entre vous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ce baiser sur la main ne t’a pas offensée ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! je voyais bien que ce monsieur ne
+voulait pas m’offenser ; c’était l’histoire de rire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons, Jeanne, cela t’a fait un peu de
+plaisir ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! que vous êtes maligne, ma mignonne !
+Mais quel plaisir voulez-vous que ça me fasse ?
+Je ne le connais pas, ce monsieur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, quand mon frère est arrivé, il t’a
+baisé la main aussi ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, Mam’selle, pour s’amuser aussi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et cela t’a fait de la peine, j’ai vu cela sur ta
+figure.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, Mam’selle, c’est la vérité. J’étais si
+contente de voir mon parrain si bien guéri, et
+avec une si bonne mine ! J’aurais bien voulu
+l’embrasser, ce pauvre mignon ! Et puis, tout
+d’un coup, il se mit à se moquer de moi. Ça m’a
+fait du chagrin. Et puis, après ça, je me suis
+dit que j’étais bien bête de me peiner pour ça.
+J’aime bien mieux le voir en train de rire que
+de le voir triste et malade comme il était quand il
+est parti.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Bonne Jeanne, ne crois pas que Guillaume
+ait voulu se moquer de toi. Tu as bien vu qu’à
+moi aussi il me baisait la main ; ce n’était pas
+pour se moquer de moi, à coup sûr.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! vous, c’est bien différent, vous êtes sa
+sœur ; au lieu que moi, qui suis sa filleule, c’est
+à moi de lui porter respect.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il te doit du respect aussi, Jeanne, et il en a
+pour toi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A cause donc, Mam’selle ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Parce que tu es sa sœur aussi, sa sœur de
+lait, et son amie de cœur presque autant que je
+le suis. Va, sois sûre qu’il n’est pas ingrat, et qu’il
+n’oubliera jamais la manière dont tu l’as soigné
+pendant sa maladie. Je n’étais pas là, moi, lorsqu’il
+était au plus mal ; je ne savais rien. On me cachait
+le danger de mon frère, et toi, tu étais alors sa
+véritable sœur. Maman m’a dit cent fois que sans
+toi Guillaume serait mort&nbsp;: car elle avait perdu
+la tête, ma pauvre mère, et tous les gens de la
+maison aussi. Toi seule étais toujours là, contenant
+toujours le délire de Guillaume, l’empêchant
+de courir dans sa chambre quand il était comme fou,
+obtenant de lui par la douceur ce que les autres
+ne pouvaient obtenir que par la force, te jetant
+à ses pieds pour lui persuader d’être tranquille et
+d’observer les ordres du médecin, le grondant quelquefois
+comme un petit enfant, le calmant par
+tes prières, par ta douceur. Oh ! ma chère Jeanne,
+c’est à toi que je dois mon frère que j’aime
+tant ! Comment veux-tu que mon frère et moi
+nous ne t’aimions pas comme si tu étais notre
+sœur ?</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume n’avait pu rester longtemps seul.
+Entraîné irrésistiblement, il s’était rapproché, et
+le bruit de ses pas, amorti par l’herbe, n’avait pas
+frappé l’oreille des deux jeunes filles. Il était
+derrière elles, tandis qu’elles causaient ainsi,
+séparé seulement de Jeanne par le tronc du gros
+châtaignier qui l’ombrageait.&nbsp;—&nbsp;Oui, Jeanne ! oui,
+Marie ! s’écria-t-il en se montrant tout à coup,
+vous êtes mes deux sœurs, et il y a des moments
+où vous ne faites qu’une dans ma pensée. Oh !
+Marie, que je te remercie de savoir dire à Jeanne
+tout ce que je n’ai jamais su lui dire, et de l’avoir
+payée, par une si tendre amitié, de tout le bien
+qu’elle m’a fait ! Oh ! Jeanne, je ne t’ai jamais
+remerciée comme je l’aurais dû ! Tu as été un
+ange pour moi&nbsp;: j’ai tout vu, tout compris, tout
+senti, bien que je fusse presque fou. Oui, je t’ai
+vue des nuits entières à genoux à mon chevet !
+Je me souviens que tu m’as plusieurs fois soulevé
+dans tes bras et même porté comme un enfant,
+pour me changer de fauteuil. J’étais maigre,
+exténué ! Toi, toujours forte et courageuse, tu as
+passé plus de trente nuits sans sommeil, et tu
+dormais à peine deux heures dans le jour, sur
+un matelas au pied de mon lit. Oh ! quels reproches
+je me faisais alors de n’avoir pu vaincre les
+heures de mon délire qui t’avaient brisée, ma
+chère Jeanne ! Et tu n’as pas été malade, toi ! Tu
+venais de soigner de même ta mère dans une
+longue et cruelle maladie, et tu as soigné encore la
+mienne, quand, après moi, elle est tombée malade
+de fatigue et d’épuisement. Et pourtant je ne
+t’ai jamais remerciée !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! si, mon parrain, dit Jeanne tout en
+larmes, vous m’avez remerciée bien des fois, dix
+fois plus que ça ne méritait.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Jeanne, non ! s’écria le jeune homme
+exalté, j’étais accablé de je ne sais quelle tristesse ;
+je ne pouvais ni parler, ni pleurer ; j’étais fou
+autrement que pendant ma maladie, mais je
+l’étais encore. Combien de fois je me suis reproché,
+durant mon absence, de ne t’avoir pas dit
+ce que je te dis maintenant ! Et depuis trois jours
+que je suis ici, je ne t’ai rien dit encore ; je t’ai
+à peine regardée... je ne sais pas pourquoi ! Peut-être
+que je suis encore un peu fou, Jeanne, et que,
+sans l’exemple de ma sœur, je ne saurais pas
+encore me décider à t’exprimer ce que j’ai dans
+le cœur. Mais je ne suis pas ingrat, ne le crois pas.
+Pardonne-moi, et surtout, ne pense pas que je
+t’aie baisé la main, en arrivant, pour me moquer
+de toi. Oh ! Jeanne, autant vaudrait me dire que
+je suis capable de me moquer de ma mère ou de
+Marie. Dis-moi que tu ne le crois plus, ma bonne
+Jeanne, je te le demande à genoux.</p>
+
+<p class='pindent'>Et Guillaume, hors de lui, tour à tour pâle et
+le visage embrasé, était aux genoux de Jeanne
+stupéfaite, et couvrait de baisers ses mains, qui
+avaient enfin laissé tomber le fuseau diligent.
+Jeanne ne put d’abord que sangloter pour toute
+réponse.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! mon cher petit parrain, dit-elle enfin en
+baisant avec la plus chaste et la plus maternelle
+effusion les beaux cheveux blonds de Guillaume,
+vous me faites de la peine à force de me faire
+plaisir ! Qu’est-ce que j’ai donc fait, mon Dieu !
+pour que vous m’ayez tant d’obligations ! Est-ce
+que vous n’aviez pas été bon pour moi, aussi, à
+Ep-Nell et à Toull ? Oh ! je n’oublierai jamais vos
+amitiés, et c’est bien le moins que je vous aie
+soigné quand vous souffriez tant, que ça fendait le
+cœur ! J’avais donné mon âme et mon corps à
+Dieu pour qu’il envoie la mort sur moi au lieu de
+l’envoyer sur vous, et je savais bien que si quelqu’un
+devait en mourir, ça serait moi, parce que
+j’avais prié comme il faut. Mais le bon Dieu et la
+<span class='it'>grand’vierge</span>, mère de Jésus-Christ, n’ont pas voulu
+que nous mourions ni l’un ni l’autre. Vous êtes
+pour avoir du bonheur, pour vous marier, mon
+cher parrain, pour avoir des jolis enfants ; et mam’selle
+Marie, que j’aime autant que vous, est pour
+avoir aussi du bonheur et de la famille, plaise à
+Dieu !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et toi, Jeanne, dit Marie, qui la tenait
+enlacée dans ses bras, n’espères-tu pas avoir du
+bonheur aussi ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! moi ! Mam’selle, pourvu que je sois
+auprès de vous, que je vous serve, que je ménage
+<span class='it'>votre fait</span>, que je soigne vos <span class='it'>petits mondes</span> quand
+ils seront venus, je serai bien assez contente, allez !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu ne veux donc pas te marier aussi, toi ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Moi, Mam’selle ! je ne songe pas à ça.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et pourquoi donc, Jeanne ? Vous disiez cela
+autrefois à Toull, dit Guillaume, je m’en souviens !
+mais ce n’était pas sérieux ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Voyons, Jeanne, est-ce que c’est vrai ? dit
+mademoiselle de Boussac à la jeune fille, qui
+ne répondait à Guillaume que par un mystérieux
+sourire. Tu es ennemie du mariage ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, Mam’selle, puisque je vous le
+conseille. Mais voilà mes vaches qui ne mangent
+plus, la <span class='it'>mouche</span> les fait enrager. C’est l’heure de
+les conduire au <span class='it'>têt</span> (au toit, à l’étable).</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais tu ne réponds pas à ce que nous te
+demandons ? reprit Marie en essayant de la
+retenir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Voyez, voyez, Mam’selle ? dit Jeanne ; mes
+vaches s’en vont toutes seules. Elles sauteraient
+dans le jardin ! Ne me <span class='it'>détemsez</span> pas<a id='r15'/><a href='#f15' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[15]</span></sup></a>, ma mignonne !</p>
+
+<p class='pindent'>Et Jeanne, se dégageant, s’enfuit à travers la
+prairie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! dit mademoiselle de Boussac à
+son frère, voilà comme elle s’en tire toujours !
+Jamais, quand il s’agit d’elle et de son avenir, je
+n’ai pu surprendre en elle une pensée d’intérêt
+personnel. Guillaume, il y a un mystère d’abnégation
+dans l’âme de cette jeune fille. J’ai fait plus
+de vingt romans sur elle sans trouver un dénouement
+qui eût le sens commun.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume était redevenu morne et pensif.
+Depuis sa maladie, ce jeune homme avait, lui
+aussi, un mystère dans l’âme. Son caractère doux
+et tendre ne s’était jamais démenti, même dans
+les accès du délire. En Italie, il avait semblé
+reprendre le cours égal de ses pensées d’autrefois ;
+mais, depuis son retour à Boussac, il se sentait
+redevenir déjà, malgré lui, ce qu’il avait été durant
+sa convalescence. Un orage intérieur grondait dans
+son sein. Tantôt il était porté à des épanchements
+extraordinaires, et tantôt il refoulait tous ses élans
+en lui-même, avec une profonde souffrance et une
+sorte d’effroi. Il faut bien avouer que la société
+de sa charmante sœur n’était pas le remède propre
+à son mal. Cette jeune fille enthousiaste n’avait
+jamais vu le monde, elle ne le connaissait pas, elle
+le haïssait par un effort de divination. Livrée
+dans sa première jeunesse à une ardente dévotion,
+elle avait pris l’Évangile au sérieux. Elle était
+fanatique de droiture et de dévouement. Dans un
+corps très frêle, elle portait une âme de feu, et,
+sous des manières pleines de grâce et de douce
+sensibilité, elle cachait un caractère énergique,
+entreprenant, et amoureux des partis extrêmes.
+Elle était capable des plus sublimes folies ; elle
+eût été vivre au désert à douze ans, si elle eût
+su où trouver la Thébaïde ; à dix-sept ans, elle
+rêvait, au sein de l’humanité, une vie à part, toute
+de renoncement aux vanités du monde, toute de
+lutte contre ses lois iniques. Comme elle n’était
+pas grande à demi, elle vivait à l’aise dans ce
+foyer d’enthousiasme qui était son élément, et
+elle ne s’apercevait pas que Guillaume n’y entrait
+que par bonds et par élans terribles, qui le brisaient
+sans lui faire pousser des ailes. Ce jeune homme
+avait les généreux instincts de sa sœur ; mais il
+avait aussi la faiblesse de sa mère. Avec Marie,
+il s’enflammait pour la vie de sentiment. Ils dévoraient
+ensemble les romans les plus vertueux et
+les plus incendiaires. Avec madame de Boussac,
+Guillaume se rappelait la puissance du monde, et
+ce que sa mère, d’accord avec le monde, appelait
+les devoirs d’un homme bien né. Il se laissait alors
+enlacer par les projets de mariage et les rêves
+ambitieux. Quoique son goût n’en fût pas complice,
+sa craintive conscience les acceptait comme des
+nécessités cruelles auxquelles rien ne pourrait le
+soustraire. Aussi était-il malheureux et accablé,
+livré à une lutte sans fin contre lui-même.</p>
+
+<p class='pindent'>Tout en retournant au château lentement avec
+sa sœur, Guillaume parut fort distrait, bien qu’il
+prêtât une oreille attentive à toutes ses paroles
+et que son cœur agité en recueillît avidement le
+miel ou l’amertume. Il était toujours question de
+Jeanne. Marie, ignorant la plaie qu’elle creusait au
+cœur de son frère, se perdait en conjectures sur
+l’avenir de la jeune fille et sur les sentiments de sir
+Arthur. Elle avouait qu’elle regrettait la première
+illusion que la déclaration à la paysanne Jeanne
+lui avait fait goûter, et que son roman prendrait
+une tournure prosaïque si M. Harley se guérissait
+en voyant miss Jane traire les vaches. Guillaume
+paraissait préférer, par raison et par amitié, ce
+dénouement vraisemblable. Mais il était bien
+sombre, et, en quittant sa sœur, il alla rêver seul
+au bord de la rivière.</p>
+
+<hr class='footnotemark'/>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f15'><a href='#r15'>[15]</a></span>
+
+Faire perdre le temps, <span class='it'>détempser</span>.</p>
+
+</div>
+
+<h2 id='ch14'>XIV<br/> <span class='sub-head'>SIR ARTHUR</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>Pendant</span> le reste de la semaine, Guillaume n’adressa
+plus à Jeanne qu’un bonjour ou un bonsoir
+amical, en passant, sans même la regarder, ce
+dont Jeanne n’eut ni étonnement ni chagrin. Elle
+n’était point exigeante, et l’accès de reconnaissance
+enthousiaste que son parrain avait eu à
+ses pieds dans la prairie, lui semblait avoir acquitté
+au centuple, et à tout jamais, la dette du
+malade envers l’infirmière. Comme elle n’avait
+point connu Guillaume avant sa maladie, et qu’il
+était extérieurement beaucoup plus animé que
+durant sa convalescence, elle le croyait rendu à
+son état naturel, et ne s’apercevait pas que toutes
+ses tristesses lui étaient revenues. Guillaume
+cachait assez bien sa peine secrète devant sa
+mère et la famille de Charmois ; mais lorsqu’il
+était seul avec Marie, il ne pouvait se contraindre,
+et Marie s’effrayait du retour, chaque jour plus
+marqué, de son ancienne mélancolie.</p>
+
+<p class='pindent'>Bien que Claudie fût plus spécialement <span class='it'>fille de
+chambre</span>, comme on dit au pays, ce n’était pas
+elle qui déshabillait, le soir, mademoiselle de
+Boussac. Jeanne étant occupée aux champs ou
+à la laiterie le matin, Marie, qui l’aimait tendrement,
+s’était réservé l’heure de son coucher pour
+causer avec elle. Elle avait pris l’habitude de
+lui raconter toutes les impressions de sa journée,
+et cette association aux plaisirs et aux ennuis de
+sa jeune maîtresse était pour Jeanne une éducation
+de sentiment, la seule peut-être dont elle fût
+susceptible.</p>
+
+<p class='pindent'>Transplantée brusquement de sa vie sauvage
+à un état de civilisation, tout avait été incompréhensible
+pour Jeanne dans les commencements.
+Entre les besoins restreints de son existence
+rustique et les mille besoins artificiels des personnes
+aristocratiques qu’elle servait, il y avait
+un monde inconnu que sa pensée avait renoncé
+à franchir. Un esprit moins bienveillant que le
+sien eût fait la critique de ces étranges habitudes.
+Celui de Claudie, éminemment progressif, et
+corruptible par conséquent, acceptait avec admiration
+la nécessité de toutes ces recherches, de
+tous ces soins de détail qu’on exigeait d’elle et
+dont elle voyait avec envie ses maîtres profiter.
+Lorsqu’on la faisait goûter un peu aux miettes
+de ce bien-être et de ce luxe, elle était enivrée,
+et le besoin de ces satisfactions inconnues naissait
+en elle spontanément avec la jouissance. Cadet
+acceptait l’inégalité des conditions comme un fait
+accompli ; mais, sous son air simple, il n’en était
+pas moins le fils de maître Léonard, le philosophe
+railleur et sceptique ; son sourire n’était pas si
+niais qu’on le pensait, il était souvent ironique
+sans qu’on y prît garde. Mais Jeanne était restée,
+à peu de chose près, ce qu’elle était à Ep-Nell,
+rêvant, priant, et aimant sans cesse, ne pensant
+presque jamais ; une véritable organisation rustique,
+c’est-à-dire une âme poétique sans manifestation,
+un de ces types purs comme il s’en
+trouve encore aux champs, types admirables et
+mystérieux, qui semblent faits pour un âge d’or
+qui n’existe pas, et où la perfectibilité serait
+inutile, puisqu’on aurait la perfection. On ne
+connaît pas assez ces types. La peinture les a souvent
+reproduits matériellement ; mais la poésie
+les a toujours défigurés en voulant les idéaliser
+ou les traduire, oubliant que leur essence et leur
+originalité consistent à ne pouvoir être que devinés.
+Il faut bien reconnaître que l’homme des
+champs a besoin de subir de grandes transformations
+pour devenir sensible aux conquêtes
+et aux bienfaits d’une religion et d’une société
+nouvelles ; mais ce qu’on ne sait pas, c’est que la
+nature produit de tout temps dans ce milieu certains
+êtres qui ne peuvent rien apprendre, parce
+que le beau idéal est en eux-mêmes et qu’ils n’ont
+pas besoin de progresser pour être directement les
+enfants de Dieu, des sanctuaires de justice, de
+sagesse, de charité et de sincérité. Ils sont tout
+prêts pour la société idéale que le genre humain
+rêve, cherche et annonce, mais leur inquiétude ne
+le devance pas. Incapables de comprendre le mal,
+ils ne le voient point. Ils vivent comme dans un
+nuage d’ignorance ; leur existence est pour ainsi
+dire latente. Leur cœur seul se sent vivre ; leur
+esprit est borné comme la primitive innocence&nbsp;:
+il est endormi dans le <span class='it'>cycle divin</span> de la Genèse.
+On dirait, en un mot, que le péché originel ne les
+a pas flétris, et qu’ils sont d’une autre race que les
+fils d’Ève.</p>
+
+<p class='pindent'>Telle était Jeanne, Isis gauloise, qui semblait
+aussi étrangère aux préoccupations de ceux qui
+l’entouraient, que l’eût été une fille des druides
+transportée dans notre siècle. Ne sachant rien
+blâmer, tant la douceur et la charité remplissaient
+son âme, elle renonçait à s’expliquer ce que le
+blâme seul eût rendu explicable. Elle végétait
+comme un beau lis dans sa douce extase, le sein
+ouvert aux brises de la nuit, aux baisers du jour,
+à toutes les influences de la terre et du ciel, mais
+insensible comme lui aux agitations humaines,
+et ne trouvant pas de sens au langage des hommes.</p>
+
+<p class='pindent'>A force d’avoir à s’étonner de tout, Jeanne ne
+s’étonnait donc réellement de rien. Tout incident
+nouveau dans sa vie éveillait en elle cette simple
+réflexion&nbsp;: «&nbsp;Encore quelque chose que je ne sais
+pas, et que je comprendrai encore moins quand
+on me l’aura expliqué.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Marsillat n’avait rien compris à Jeanne. Guillaume
+s’y était attaché par une sorte d’instinct
+poétique et fatal. Sir Arthur l’avait devinée en
+partie. Marie seule la connaissait, elle avait raison
+de s’en vanter. Il fallait être arrivé par l’intelligence
+à la notion du sublime, pour comprendre
+comment, par le cœur seul, Jeanne s’y trouvait
+toute portée. Aussi mademoiselle de Boussac
+remarquait-elle que Jeanne avait tout autant à
+lui enseigner qu’à apprendre d’elle. Si la jeune
+châtelaine était plus éclairée dans ses affections,
+la bergère d’Ep-Nell était plus forte dans sa
+sérénité ; et quand Marie lui avait fait comprendre
+les souffrances d’une âme tendre, elle lui
+faisait comprendre à son tour la puissance d’une
+âme dévouée, le calme d’une religieuse abnégation.
+Elles disaient ensemble leur prière du soir, devant
+une petite madone d’albâtre que Guillaume avait
+envoyée d’Italie, et qu’elles couronnaient de fleurs
+de la saison. Ces deux jeunes filles n’avaient pas
+précisément le même culte. Marie n’était pas une
+dévote catholique ; c’était une chrétienne égalitaire,
+une <span class='it'>radicaliste</span> évangélique, si l’on peut s’exprimer
+ainsi. C’est assez dire qu’elle était hérétique
+à son insu.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne était une <span class='it'>radicaliste</span> païenne, sans s’en
+douter davantage. Ses superstitions rustiques lui
+venaient en droite ligne de la religion des druides,
+cette doctrine peu connue dans son essence, car
+on ne l’a jugée que d’après les crimes qui l’ont
+souillée et dénaturée<a id='r16'/><a href='#f16' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[16]</span></sup></a>. La vierge Marie et la
+grand’fade se confondaient étrangement dans
+l’imagination poétiquement sauvage de la bergère
+d’Ep-Nell. Il y avait peut-être aussi quelque chose
+de sauvage et d’antique dans la résignation avec
+laquelle elle acceptait le fait de l’inégalité sur la
+terre. Mais il n’y avait rien de faible ni de lâche
+dans cette résignation. Jeanne, ne connaissant pas
+le prix de l’argent, n’ayant pas de besoins, et ne
+comprenant pas qu’il y eût dans la vie d’autres
+jouissances que celles de l’âme, ne se trouvait pas
+frustrée dans sa part de bonheur par la richesse
+et la puissance d’autrui. C’était un être exceptionnel,
+se rattachant, comme je l’ai dit déjà, à un type
+rare qui n’a pas été étudié, mais qui existe, et qui
+semble appartenir au règne d’Astrée.</p>
+
+<p class='pindent'>Un soir que Jeanne et Marie venaient de finir
+leur prière, dans la chambre virginale et toute
+parsemée de violettes de la jeune châtelaine, celle-ci
+dit à sa rustique compagne&nbsp;: Nous avons prié
+pour Guillaume en particulier. Dieu veuille qu’il
+ait un bon sommeil cette nuit, et que demain
+son front soit moins sombre !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh ! ma mignonne ! de quoi vous inquiétez-vous ?
+répondit Jeanne. Si mon parrain n’a pas
+tout ce qu’il lui faut pour être heureux, il l’aura
+bientôt. Ça ne peut pas manquer. Prenez donc son
+mal en patience&nbsp;: il passera.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que veux-tu dire, Jeanne ? Devines-tu ce que
+mon frère peut désirer ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vois qu’il est jeune, et je pense qu’il s’ennuie
+un peu d’être tout seul. Vous autres, <span class='it'>mondes
+riches</span>, vous vous mariez trop tard. Chez nous, un
+garçon de vingt-deux ans aurait déjà de la famille.
+Mon parrain est bon, il est tout cœur. S’il avait une
+belle brave femme et des mignons petits enfants, il
+ne s’ennuierait pas, allez ! Faut conseiller à ma
+marraine de lui chercher une femme. Croyez-moi,
+Mam’selle, et vous verrez qu’il sera content.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu crois donc qu’on ne peut pas être heureux
+sans famille, Jeanne ! et tu dis pourtant que tu ne
+veux pas te marier !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il ne s’agit pas de moi, Mam’selle, mais de
+mon parrain. Moi, je n’ai pas le temps de m’ennuyer ;
+mais lui, il ne travaille pas, et il lui faut
+une <span class='it'>compagnie</span>.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce qu’on n’a pas sonné à la porte de la
+cour, Jeanne ? dit mademoiselle de Boussac, distraite
+par le son de cette cloche. Il était onze
+heures. Toute la ville était plongée dans le sommeil,
+et jamais visite ne s’était présentée à cette heure
+indue.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;M’est avis que vous avez raison, Mam’selle.
+On a sonné à la grand’porte.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qui peut venir maintenant ? Tout le monde
+est couché dans la maison !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh dame ! ça n’est pas Cadet qui se réveillera.
+Une fois <span class='it'>parti</span>, c’est pour jusqu’au petit jour. La
+maison pourrait bien lui tomber sur le corps sans
+le déranger. Je m’en vas voir ce que c’est.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Attends, Jeanne, j’irai avec toi&nbsp;: il ne faut pas
+ouvrir au premier venu. Nous parlementerons par
+le guichet.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Venez, si ça vous amuse, Mam’selle !</p>
+
+<p class='pindent'>Mademoiselle de Boussac jeta une écharpe de
+barège sur sa tête, prit la petite lanterne de Jeanne,
+et descendit avec elle légèrement, un peu curieuse,
+un peu effrayée de l’aventure.</p>
+
+<p class='pindent'>On sonnait avec précaution, et comme si on eût
+craint de réveiller brusquement les hôtes du château.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est du monde qui n’est pas hardi, dit Jeanne
+en ouvrant le guichet&nbsp;: qu’est-ce que c’est donc que
+vous voulez ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est un ami qui vous revient, répondit une
+voix que Marie reconnut sur-le-champ pour celle
+de sir Arthur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh ! vite ! eh ! vite ! ouvrons ! s’écria-t-elle
+en le saluant affectueusement à son tour du nom
+d’ami par le guichet.</p>
+
+<p class='pindent'>Sir Arthur, pour arriver plus vite par les mauvais
+chemins, avait pris un cheval à Sainte-Sévère.
+Jeanne, dont il ne vit pas les traits dans l’obscurité,
+prit la bride du locatis, et se chargea de le conduire
+à l’écurie, tandis que l’Anglais aidait gaiement la
+jeune châtelaine à refermer les portes. Ils se dirigèrent
+ensuite vers le château et entrèrent dans la
+grande salle aux gardes, qui était devenue la cuisine,
+et qui occupait le rez-de-chaussée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;La nuit est fraîche, et je suis sûre que vous
+avez besoin de vous chauffer, dit Marie ; tenez, il
+y a encore du feu ici, je vais éveiller maman et
+Guillaume.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Guillaume, je le veux bien... mais votre mère,
+je m’y oppose... Laissez-la dormir, et demain matin,
+je lui jouerai une fanfare sous sa fenêtre, à l’heure
+où elle s’éveille ordinairement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Au fait, elle a eu la migraine aujourd’hui, et
+son sommeil est précieux... mais Guillaume...</p>
+
+<p class='pindent'>Marie allait monter à la chambre de son frère,
+lorsque celui-ci parut sur le seuil de la cuisine. Il
+avait entendu la cloche, le grincement de la grande
+porte sur ses gonds, et surtout les aboiements
+des chiens, qui n’étaient pas encore apaisés par
+les caresses de sir Arthur. Il s’était habillé à la
+hâte, et venait dans la cuisine chercher de la
+lumière.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui-da ! s’écria-t-il en voyant sir Arthur, un
+tête-à-tête nocturne avec ma sœur ! Et il se jeta
+dans les bras de son ami, heureux de le revoir, bien
+qu’une étrange souffrance vînt en même temps
+s’emparer de son âme. Claudie, que Jeanne avait
+éveillée, accourut offrir ses services, et sir Arthur
+ne voulant à aucun prix déranger les autres habitants
+de la maison, Marie et sa soubrette alerte lui
+servirent une espèce de souper sur le bout de la
+table de la cuisine. Le sans-façon de cette réception
+campagnarde égaya beaucoup les jeunes hôtes, et
+leur convive, serein et enjoué comme à l’ordinaire,
+fit honneur aux viandes froides et aux sauces figées
+du repas impromptu.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Nous ne vous espérions pas si tôt, lui dit
+Guillaume ; voilà pourquoi le veau gras est encore
+debout dans l’étable.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mes enfants, je suis venu deux jours plus tôt
+que je ne comptais, et je vous dirai pourquoi tout
+à l’heure.</p>
+
+<p class='pindent'>Marie comprit que M. Harley ne voulait pas
+s’expliquer devant Claudie, et elle ordonna à celle-ci
+d’aller aider Jeanne à préparer la chambre de
+sir Arthur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vous dirai présentement, mes enfants !...
+dit sir Arthur d’un ton solennel en prenant dans
+chacune de ses mains la main du frère et celle de la
+sœur. Et il garda un instant le silence comme pour
+se recueillir. Guillaume sentit le feu lui monter au
+visage.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’ai pris une grande résolution, mon cher
+Guillaume, reprit l’Anglais avec gravité ; et comme
+je sais que vous n’avez pas de secrets pour votre
+sœur, je suis bien aise de lui soumettre mes plans.
+J’ai résolu de me marier, et comme j’ai trouvé
+enfin la personne selon mon cœur, je viens ici pour
+tâcher de l’obtenir d’elle-même, et de ses parents,
+si elle en a.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Nous y voici ! pensa Marie en soupirant, et
+elle regarda son frère comme pour l’avertir de ne
+pas laisser sir Arthur s’engager plus avant. Mais
+Guillaume était absorbé dans ses pensées.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’ai écrit deux lettres, continua sir Arthur&nbsp;:
+une à <span class='it'>la personne</span>, directement, et une autre à
+madame de Charmois, que je suppose être la protectrice,
+et, pour ainsi dire, la tutrice de la demoiselle
+attachée à sa fille... Je n’ai pas reçu de réponse,
+et dans l’inquiétude que ma demande, un peu
+contraire aux usages peut-être, n’ait pas été prise
+au sérieux, je suis venu vite pour m’en expliquer
+nettement. Je ne crois pas madame de Charmois
+très bien disposée en ma faveur. C’est donc vous,
+mon cher Guillaume, et peut-être vous aussi, ma
+bonne mademoiselle Marie, que je veux charger
+d’être tout naïvement et tout loyalement les négociateurs
+de mon mariage avec miss Jane..., dont
+je ne sais pas le nom, mais dont la figure me plaît
+et me donne une entière sécurité.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cher Arthur, répondit Guillaume, vous êtes
+noble et admirable, surtout dans vos bizarreries ;
+mais vous nous voyez bien malheureux, ma sœur
+et moi, d’avoir à vous désabuser. Vous avez donné,
+bien plus que nous ne voulions, et bien malgré
+nous, à la fin, dans une plaisanterie dont nous
+étions loin de prévoir les conséquences. Il faut donc
+vous le dire... miss Jane n’a jamais existé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ho !... dit M. Harley avec l’accent indéfinissable
+de surprise flegmatique que les Anglais mettent
+dans cette exclamation.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Hélas, non ! dit mademoiselle de Boussac avec
+un sourire compatissant et en pressant la main de
+M. Harley. Ni mademoiselle de Charmois ni moi
+n’avons de gouvernante. Miss Claudia et miss Jane
+sont tout bonnement Jeanne et Claudie, l’une
+femme de service, l’autre vachère et laitière de la
+maison.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ho ! fit l’Anglais, dont les grands yeux bleus
+s’arrondissaient de plus en plus.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Consolez-vous, reprit Marie avec douceur.
+Vous vous êtes trompé sur la condition sociale de
+la personne&nbsp;: mais ni la cranioscopie du docteur
+Gall, ni la physiognomonie du révérend Lavater
+n’ont menti relativement au mérite moral de
+Jeanne. Jeanne est aussi bonne et aussi pure qu’elle
+est belle. C’est un ange. Mais je dois vous dire bien
+vite qu’elle n’a reçu aucune espèce d’éducation,
+qu’elle a vécu aux champs avec les troupeaux,
+qu’elle est fille de la nourrice de Guillaume, une
+simple paysanne, enfin qu’elle ne sait pas lire, et qu’il
+est à craindre qu’elle ne puisse jamais l’apprendre,
+car elle manque d’aptitude pour toutes nos vaines
+connaissances, et elle comprend mieux les choses
+du ciel que celles de la terre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ho ! fit l’Anglais pour la troisième fois, et il
+resta plongé dans ses réflexions.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mon cher Arthur, lui dit Guillaume, ne craignez
+pas les suites de votre erreur. Nous serions
+désespérés que notre folle plaisanterie autorisât
+seulement un sourire hors de la famille. Madame
+de Charmois ne nous a point parlé de votre billet,
+nous ignorons même si elle l’a reçu. Quant à Jeanne,
+comme elle ne sait pas lire, c’est nous qui seuls
+avons eu communication de votre lettre, et nous
+ne lui en avons nullement fait part. Nous vous
+remettrons cette lettre ; qu’il n’en soit jamais question,
+même en riant. Ma mère elle-même ignore
+tout. Quant à la Charmois, il vous sera facile de
+lui faire croire que votre billet est une suite du
+poisson d’avril, et que c’est vous qui vous êtes
+moqué d’elle.</p>
+
+<p class='pindent'>M. Harley n’avait pas entendu un mot du discours
+de Guillaume. Il était occupé à commenter
+celui de Marie, qui résonnait encore à ses oreilles.
+Il se tourna vers elle, et lui fit, d’une manière posée
+et très méthodique, une série de questions sur le
+caractère, les goûts et les habitudes de Jeanne.
+A quoi la jeune fille répondit avec toute la vivacité
+de sa tendresse et de son admiration pour Jeanne,
+et elle termina par un panégyrique complet, mais
+parfaitement sincère, où elle ne lui dissimula rien
+des difficultés qu’il aurait sans doute dans les
+commencements à échanger ses pensées avec un
+être si candide et si différent du monde où il avait
+vécu jusqu’alors.</p>
+
+<p class='pindent'>M. Harley écouta attentivement, froidement en
+apparence. Puis, l’horloge sonnant une heure après
+minuit, il baisa la main de Marie en lui disant&nbsp;:
+Vous êtes un ange, vous aussi. Je vous demande
+la nuit pour réfléchir et prendre mon parti.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Prenez plus de temps, ami, dit Guillaume,
+rien ne presse. Jeanne ignore vos intentions...</p>
+
+<p class='pindent'>Mais M. Harley semblait être sourd à la voix
+de Guillaume. Guillaume, lui parlant de l’effet de
+ses démarches et du soin de sa dignité aux yeux
+d’autrui, ne pouvait le distraire de sa passion. Car,
+qui l’eût deviné ? sir Arthur, sous son apparence
+imperturbable, avait une grande spontanéité et, en
+même temps, une grande ténacité dans ses affections.
+Il prit congé de Marie sur l’escalier, traversa
+sur la pointe du pied les corridors du vieux château,
+et arriva avec Guillaume à la chambre qu’on lui
+avait préparée.</p>
+
+<p class='pindent'>Le premier objet qui frappa ses regards en y
+entrant, et qui lui arracha encore un <span class='it'>ho !</span> étouffé,
+fut Jeanne, debout auprès de son lit, couvrant de
+taies blanches les oreillers destinés à son sommeil...
+Jeanne, ayant le commandement en chef des lessives
+et les clefs du garde-meuble, présidait à la
+distribution du linge, et <span class='it'>le fin</span> ne passait jamais que
+par ses mains. La toile, blanche comme la neige,
+était parfumée, grâce à ses soins, d’iris et de violettes,
+et elle touchait sans les froisser les garnitures
+de mousseline légère qu’elle faisait flotter
+autour des coussins. Elle avait un peu de lenteur
+dans tous ses mouvements ; mais, comme elle ne
+se reposait jamais, son travail incessant devançait
+encore l’activité souvent étourdie et bruyante de
+Claudie. Il y avait dans sa physionomie une sorte
+de majesté angélique qui faisait disparaître la vulgarité
+de ses attributions. A la voir nouer lentement
+les cordons de ses oreillers, d’un air sérieux
+et pensif, on eût dit d’une grande-prêtresse occupée
+à quelque mystérieuse fonction dans les
+sacrifices.</p>
+
+<p class='pindent'>L’Anglais resta immobile sans lui dire un mot.
+Guillaume, ému, se sentit cloué au plancher. Il
+eût mieux aimé en cet instant perdre l’amitié de
+sir Arthur que de le laisser seul avec Jeanne, et
+Dieu sait pourtant que sir Arthur eût été encore
+plus timide et plus réservé que Guillaume dans un
+tête-à-tête avec cette jeune fille. Cette dernière,
+impassible et la tête penchée, faisait tous ses nœuds
+en conscience. Il sembla à Guillaume qu’elle entrelaçait
+le nœud gordien, tant les secondes lui
+parurent longues. Enfin elle sortit, et l’Anglais
+amoureux, qui n’avait osé lui dire ni bonjour, ni
+bonsoir, se laissa tomber dans un fauteuil en poussant
+un gros soupir.&nbsp;—&nbsp;Demain, mon cher Guillaume,
+demain, dit-il en secouant la main du jeune baron
+pour prendre congé de lui, je vous dirai ce que
+tout cela sera devenu dans mon esprit. La nuit
+porte conseil.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous comptez donc veiller ? lui demanda Guillaume,
+qui, malgré son affection pour lui, ne pouvait
+se défendre d’un peu d’amertume ironique
+dans le fond de son âme. Je vous conseille, au
+contraire, de bien dormir, mon ami, car vous devez
+être brisé de fatigue. Le repos vous rendra l’esprit
+plus libre et plus sain pour réfléchir demain.</p>
+
+<p class='pindent'>M. Harley ne répondit pas, et Guillaume le
+quitta, douloureusement jaloux de sa liberté et de
+son courage.</p>
+
+<p class='pindent'>Arthur ouvrit ses malles, qui l’avaient devancé,
+et qu’on avait déposées dans cet appartement, endossa
+sa robe de chambre, chaussa ses pantoufles,
+alluma deux bougies sur la cheminée, et se plongea
+dans son fauteuil, pour se livrer plus à l’aise à ses
+méditations. Mais il n’y avait pas encore donné
+cinq minutes qu’on frappa légèrement à sa porte.
+Il alla ouvrir et vit paraître Jeanne qui lui apportait
+un plateau couvert d’un thé complet. «&nbsp;C’est
+mam’selle Marie qui vous envoie ça, Monsieur&nbsp;»,
+dit Jeanne en posant le plateau sur la table ; et elle
+porta la bouilloire devant le feu. Pendant ce temps,
+M. Harley s’étant dit que cette apparition était
+fatale, et la regardant comme un coup du sort,
+alla résolument pousser la porte, et revenant s’asseoir
+dans son fauteuil d’un air pensif qui n’était
+pas fait pour effaroucher la pudeur, «&nbsp;Mademoiselle,
+dit-il pendant que Jeanne arrangeait les porcelaines
+sur la table, voulez-vous me permettre de
+vous adresser une question ?&nbsp;» Jeanne trouva l’Anglais
+excessivement poli, et lui répondit d’un air
+tranquille qu’elle attendait ses <span class='it'>commandements</span>.</p>
+
+<hr class='footnotemark'/>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f16'><a href='#r16'>[16]</a></span>
+
+On sait pourtant que le druidisme comme le sîvaïsme partait
+des augustes et impérissables croyances sur la trinité et
+l’immortalité de l’être qui sont la base de toutes les grandes
+religions et dont le christianisme n’est qu’un développement.</p>
+
+</div>
+
+<h2 id='ch15'>XV<br/> <span class='sub-head'>NUIT BLANCHE</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>«&nbsp;Je</span> prendrai la liberté de vous demander, mademoiselle
+Jeanne, si votre intention est de vous
+marier ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Telle fut l’entrée en matière de sir Arthur, et il
+faut avouer que jamais préambule ne fut plus
+maladroit. Le bon Anglais était un être admirable
+pour sa candeur, sa droiture et sa générosité ; mais
+il n’était orateur dans aucune langue. Il portait
+dans son âme une sorte d’enthousiasme permanent
+pour les idées sublimes, qui n’avait pas trouvé
+d’expression, et qui paraissait un état calme parce
+que c’était un état chronique. En ce sens il avait
+avec le caractère de Jeanne de mystérieuses
+affinités. L’amour et la pratique du bien lui étaient
+naturels comme l’action de respirer, et il ignorait le
+mal au point de n’y pas croire. Grave et tranquille,
+parce qu’il atteignait et embrassait sans cesse
+l’idéal sans effort, il n’avait pas besoin de s’échauffer
+la tête pour professer et observer ses croyances
+religieuses et philosophiques. <span class='it'>Loyauté</span>, <span class='it'>dévouement</span>,
+<span class='it'>patience</span>, telle était sa devise, et c’était aussi le
+résumé de toutes ses doctrines. Son imagination
+n’allait pas au delà, mais elle ne restait jamais au-dessous
+de ce code fait à son usage et qu’il exposait
+d’une façon laconique et peu brillante. Comme ce
+n’était pas un grand esprit, il était facile de l’embarrasser,
+et, pour peu qu’il voulût se manifester
+davantage, il s’embrouillait et devenait incompréhensible
+en français. Il se tenait donc en garde
+contre lui-même, ne s’embarquait dans aucune discussion,
+et se contentait de protester en silence
+contre les raisonnements qui le choquaient. Alors
+il ne répondait que par ce <span class='it'>ho</span> ! qui disait beaucoup
+dans sa bouche et qui était la plus forte expression
+de sa surprise, de son mécontentement, et quelquefois
+de sa joie.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne fut très étonnée de cette question dans
+la bouche d’un homme qu’elle ne connaissait pas
+du tout.&nbsp;—&nbsp;C’est-il pour plaisanter, Monsieur, répondit-elle,
+que vous me demandez cela ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, reprit l’Anglais, je ne plaisante jamais.
+Je vous demande, mademoiselle Jeanne, très sérieusement,
+si vous êtes libre de vous marier ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Monsieur, ça ne regarde que moi, répondit
+Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vous demande bien pardon, ça me regarde
+aussi beaucoup. Je suis chargé de vous demander
+en mariage pour une personne de ma connaissance.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et pour qui donc, Monsieur ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si vous ne voulez pas vous marier, vous
+n’avez pas besoin de savoir pour qui.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est vrai ! Allons, Monsieur, vous vous amusez
+de moi. Dormez donc bien, je vous dis bonsoir.
+N’avez-vous plus besoin de rien ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Attendez encore un moment, mademoiselle
+Jeanne, je vous prie. Vous ne voulez pas vous
+marier, peut-être parce que vous aimez quelqu’un
+que vous ne pouvez pas épouser ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah çà ! Monsieur, répondit Jeanne en souriant,
+je n’aurai pas grand’peine à m’en défendre, car ça
+n’est pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Écoutez, mon enfant ; je vous prie de me dire
+la vérité comme à un ami.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous vous moquez, Monsieur. Comment donc
+que nous serions amis puisque nous ne nous connaissons
+quasiment pas ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Peut-être, Jeanne, que je vous connais très
+bien sans que vous me connaissiez.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne sais pas comment ça se ferait, à moins
+pourtant que vous n’ayez connu ma pauvre défunte
+mère, dans le temps qu’elle demeurait ici ?</p>
+
+<p class='pindent'>Pour la première fois de sa vie, sir Arthur eut un
+instinct de ruse, bien innocente à la vérité.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Peut-être que je l’ai connue, votre mère ? dit-il,
+devinant que c’était le seul moyen d’inspirer de
+la confiance à Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>Ce petit mensonge fit sur elle un effet magique.
+Elle n’avait pas songé à regarder la figure de l’Anglais ;
+elle ne se rendait pas compte de son âge.
+Quoique sir Arthur n’eût guère que trente ans,
+qu’il eût une épaisse chevelure, une belle figure
+très fraîche, des dents magnifiques, le front le plus
+uni et le plus serein, la taille haute et dégagée, sa
+manière sévère de s’habiller et la gravité de ses
+allures n’avaient rien de folâtre, de coquet, ni de
+jeune. Jeanne ne se demanda pas s’il avait pu
+connaître beaucoup sa mère vingt ans auparavant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si vous me parlez de ma pauvre chère défunte,
+c’est différent, dit-elle, et je pense bien que
+vous ne voudriez pas plaisanter avec moi là-dessus.
+Voyons, qu’est-ce que vous avez à m’en dire ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, je m’intéresse à vous autant que
+mademoiselle Marie et que M. Guillaume, votre
+frère de lait ; je désire que vous soyez heureuse, je
+me fais un devoir d’y contribuer, et je suis assez
+riche pour contenter tous vos désirs. S’il est vrai
+que vous aimiez une personne de votre condition
+et que la différence de fortune soit un obstacle, je
+me charge de vous doter convenablement. Ainsi
+ayez confiance en moi, et répondez-moi sans
+crainte.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Monsieur, vous avez bien des bontés pour
+moi, répondit Jeanne, peut-être que ma mère vous
+a rendu quelque service dans le temps ; mais ça
+serait bien le payer trop cher que de vouloir me
+doter. D’ailleurs, je n’ai pas besoin de ça. Je ne
+suis amoureuse de personne, et personne ne me
+fait envie pour le mariage.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pourriez-vous me jurer cela sur l’honneur de
+votre mère, que vous paraissez tant aimer et
+regretter ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh, oui, Monsieur, ça me serait facile, et si
+c’est de besoin, je ne demande pas mieux.</p>
+
+<p class='pindent'>M. Harley garda un instant le silence. Il voyait
+bien à la physionomie et à l’accent de Jeanne
+qu’elle ne mentait pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cependant, reprit-il, voyant qu’elle se préparait
+à sortir, je désire faire quelque chose pour
+votre avenir, c’est un devoir pour moi. Ne me direz-vous
+pas quelles conditions vous mettriez à votre
+bonheur dans le mariage ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est drôle tout de même, dit Jeanne, que
+tout le monde ici me parle de mariage, quand je
+n’en parle jamais, moi, et quand je n’y songe pas
+du tout !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! trouvez-vous que je vous offense
+en vous en parlant aussi, moi ? En ce cas, je ne
+dis plus rien ; mon intention n’est pas de vous
+offenser.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! je le crois bien, Monsieur, dit Jeanne qui
+craignit d’avoir été impolie, et pour qui la politesse
+était un devoir sérieux, parce que, pour elle, c’était
+l’expression de la bienveillance et de la sincérité.
+Vous pouvez bien me dire tout ce que vous voudrez,
+je ne m’en fâcherai pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! ma chère Jeanne, permettez-moi de
+vous demander comment vous désireriez le mari
+que vous accepteriez ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’en sais rien, Monsieur. Je n’ai jamais
+pensé à ce que vous me demandez là.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais je suppose ! Vous ne pouvez même pas
+supposer ? Vous ne savez donc pas ce qu’on entend
+par une supposition ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si, Monsieur, je connais ce mot-là. On le dit
+quelquefois chez nous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! alors, en supposant que vous en
+soyez à choisir un mari, comment le voudriez-vous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous m’en demandez trop ! Je vous dis que
+je ne sais pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! comment voudriez-vous qu’il ne
+fût pas ? Vous ne savez pas non plus ? Voyons, s’il
+était pauvre, le refuseriez-vous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, je ne le refuserais pas pour ça,
+puisque je suis pauvre moi-même, que je suis née
+dans les pauvres, que j’ai été élevée avec les pauvres,
+et que je mourrai comme les pauvres !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et s’il était riche, qu’en diriez-vous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je dirais non, Monsieur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! pourquoi cela ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne peux pas vous répondre là-dessus.
+Mais je refuserais, bien sûr.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous croyez que les riches sont méchants ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, Monsieur. Ma marraine, mon parrain,
+mam’selle Marie sont bien riches, et ils sont
+très bons.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Alors vous croyez qu’un riche vous ferait la
+cour pour vous séduire, et qu’il ne voudrait pas
+sérieusement, sincèrement vous épouser ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça pourrait bien arriver. Mais quand même
+je serais sûre qu’il ne se moque pas de moi, je ne
+voudrais pas de lui.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et s’il renonçait à sa fortune pour vous plaire,
+s’il faisait vœu de pauvreté pour être digne de
+vous ? s’écria sir Arthur frappé de surprise, et
+voulant lire au fond des mystérieuses idées de
+Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça, ça pourrait changer un peu mon idée,
+mais ça ne serait pourtant pas suffisant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Quel autre sacrifice faudrait-il donc faire ?
+reprit l’Anglais exalté intérieurement. Il y a peut-être
+quelqu’un capable de vous aimer assez pour
+consentir à tout.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Monsieur, non, dit Jeanne, il n’y a
+personne comme cela, je vous en réponds ; et si
+quelqu’un était consentant de mes idées, par une
+idée intéressée, il s’en repentirait bien un jour !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne comprends plus... Oh !... expliquez-vous !
+s’écria sir Arthur, qui avait le front tout
+humide de sueur à force de rechercher le sens des
+énigmes de la bergère d’Ep-Nell.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est bien assez, mon cher monsieur, répondit-elle,
+je ne veux pas vous en dire plus. Si
+vous me portez intérêt, ne songez pas à me faire
+marier. Je n’ai besoin de rien, et avec votre amitié,
+si c’est de ma mère que j’en hérite, je vous serai
+bien assez obligée.</p>
+
+<p class='pindent'>M. Harley, pétrifié par la surprise, n’osa la retenir
+davantage.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne trouva, derrière la porte, Claudie qui
+écoutait et regardait par le trou de la serrure, et
+qui ne parut nullement honteuse d’être surprise
+en flagrant délit de curiosité et d’indiscrétion.
+Jeanne ne songea pas de son côté à lui en faire un
+crime. Elle ne pensait pas avoir jamais de secrets
+pour Claudie, qu’elle aimait beaucoup et dont elle
+était fort aimée.&nbsp;—&nbsp;Tiens ! tu étais là ? lui dit-elle
+en regagnant leur commune chambrette. Pourquoi
+donc que tu ne t’es pas couchée ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je pouvais-t-i dormir, répondit naïvement
+la Toulloise, quand je voyais que tu ne revenais
+pas de chez ce monsieur ? Alors je suis venue
+écouter ce qu’il te disait. C’était joliment drôle !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pourquoi donc que tu n’entrais pas ? tu
+m’aurais aidée à lui répondre&nbsp;: tu parles mieux que
+moi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! j’aurais eu trop honte, répondit Claudie,
+qui avait la prétention d’être timide, bien qu’elle
+fût passablement effrontée. Je ne sais pas comment
+tu peux causer comme ça si longtemps et de
+cent sortes de choses avec du monde que tu ne
+connais pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;De quoi veux-tu que je sois honteuse ? On
+ne m’a jamais dit de mauvaises choses, et ce monsieur
+est très honnête.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! pour ça, oui ! il parle très honnêtement,
+et s’il n’était pas si drôle, il serait très joli homme.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qu’est-ce que tu lui trouves donc de drôle ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dame ! c’est-il pas drôle d’être Anglais ?</p>
+
+<p class='pindent'>En causant ainsi, les deux jeunes filles étaient
+entrées dans leur chambre, située dans une tourelle,
+et éclairée par une fenêtre ou plutôt par une fente
+à embrasure taillée en biseau et terminée en bas
+par une meurtrière ronde qui avait jadis servi aux
+guetteurs pour pointer un fauconneau. Un banc
+de pierre plongeait en biais dans cette embrasure
+étroite et profonde, et la lune, glissant par la fente,
+était le seul flambeau dont nos jeunes fillettes eussent
+besoin pour se mettre au lit. En servantes
+jalouses d’économiser la dépense de la maison,
+elles éteignirent leur lanterne, et Jeanne, s’asseyant
+sur le banc de pierre pour délacer son corsage, regarda
+dans la campagne et tomba dans la rêverie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A quoi donc penses-tu ? lui cria Claudie qui
+était déjà couchée. Tu ne veux donc pas dormir
+de cette nuit ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;L’heure du sommeil est passée, dit Jeanne,
+et ce n’est quasiment plus la peine d’en goûter,
+car il fera bientôt jour. Tu ne saurais croire, Claudie,
+que, quand je vois le clair de lune, ça me fait
+un effet tout drôle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! moi, j’aime ça, le clair de lune ! reprit
+Claudie, luttant entre le sommeil et l’envie de
+babiller. Le reste du temps, je suis peureuse à
+mort la nuit ; mais quand la lune éclaire, je n’ai
+peur de rien, je vois tout.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! moi, je ne suis pas comme toi, dit
+Jeanne. Le clair de lune m’inquiète un peu ; c’est
+le plaisir des fades ! les bonnes comme les mauvaises
+sont dehors par ce temps-ci, et si les âmes chrétiennes
+ne sont pas en grâce, il y a du danger.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! tais-toi, Jeanne, s’écria Claudie ; si tu
+vas commencer tes histoires de fades, tu vas me
+faire peur. Tu sais bien que je ne veux plus croire
+à ça, moi. C’était bon chez nous ; mais à la ville,
+c’est bête&nbsp;: tout le monde s’en moque. Si tu parlais
+de ça à mam’selle Marie, tu verrais comme elle te
+gronderait !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne te force pas d’y croire, Claudie ; les
+fades n’ont jamais été occupées de toi. Il y a des
+personnes que les esprits ne tourmentent jamais.
+Mais il y en a d’autres qui sont bien forcées de
+savoir de quoi il s’agit, et le moyen de se garer des
+mauvais pour être bien avec les bons. Ce n’est pas
+à moi qu’il faut dire qu’il n’y a pas de fades. J’en
+sais trop là-dessus, Claudie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! tais-toi, et viens te coucher ! V’là
+la peur qui me prend. Je ne sais pas comment tu
+oses en parler à cette heure, toi qui es sûre qu’il
+y en a... Heureusement je suis un peu rassurée
+dans cette chambre, quand la porte est bien fermée,
+à cause qu’elles ne pourraient pas entrer par
+la fenêtre&nbsp;: il n’y en a point.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça n’y ferait rien, va, Claudie. Tant petites
+que soient les <span class='it'>huisseries</span> d’une chambre, elles peuvent
+y passer si elles veulent. Mais n’aie pas peur,
+va. Elles ne te feront pas de mal tant que tu seras
+avec moi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est heureux pour moi, dit Claudie, car je
+n’ai pas ce qu’il faut pour les renvoyer, moi !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ne dis donc pas ça, Claudie !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je peux bien le dire à toi. Tu le sais bien.
+A propos de ça, Marsillat ne t’en conte plus du
+tout, pas vrai ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, du tout.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Du tout, du tout ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu me demandes ça tous les jours ! Quand
+je te dis que non !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est égal, Jeanne. Il n’y a guère de filles ni
+de femmes capables de se garer d’un homme
+comme lui.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça n’est pourtant pas déjà si difficile.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je te dis que si, moi, c’est difficile ! Un homme
+qui veut ce qu’il veut ! Il le veut absolument, quoi !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il entend la raison comme un autre, va !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jamais je n’ai pu la lui faire entendre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est que tu n’avais pas grande envie de
+l’entendre toi-même, Claudie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dame ! un homme si gentil ! et qui parle si
+bien !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et qui t’a fait des cadeaux !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est bien gentil aussi, les cadeaux !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça serait plus gentil de n’en pas avoir envie !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tout le monde ne peut pas être comme toi,
+écoute donc ; je ne dis pas que j’aie bien fait ; car
+tout ça, c’est des chagrins pour moi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons, ne te fais pas de chagrin ! ça ne t’empêchera
+pas de te marier, ma Claudie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça en ôte le goût. Quoi donc faire d’un paysan
+quand on est <span class='it'>au fait</span> de causer avec un monsieur ?
+Ça a tant d’esprit un Marsillat, et c’est si
+bête un Cadet !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais c’est bon, c’est courageux, ça aime
+toujours ; et un Marsillat, ça n’aime pas longtemps !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu crois donc qu’il ne m’aime plus du tout ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne dis pas ça ; mais qu’est-ce que tu en
+dis toi-même ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je dis que j’ai eu rudement de peine ! Mais
+ça commence à se passer. Faut bien se consoler,
+quand on ne peut pas mieux faire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, faut se consoler, Claudie. Tout ça ne
+t’empêche pas d’être une bonne fille, qui travaille
+bien, et qui peut encore être aimée d’un homme
+comme il faut<a id='r17'/><a href='#f17' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[17]</span></sup></a>. Le malheur que tu as eu est
+arrivé à bien d’autres, et il n’y a pas si grand mal,
+quand on l’a fait par bonté et par amitié. Le bon
+Dieu pardonne ça ; comment donc que les hommes
+ne le pardonneraient pas aussi ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tiens ! faut bien qu’ils le pardonnent ! dit
+Claudie en essuyant une larme, et elle s’endormit
+sur le même oreiller que Jeanne, sa pudique et
+indulgente compagne.</p>
+
+<p class='pindent'>Qu’on ne s’étonne pas de voir la chaste Jeanne
+si tolérante envers la repentante Claudie. Un ou
+deux péchés de jeunesse et d’entraînement ne
+déshonorent point une jeune fille dans nos campagnes.
+Elles sont naturellement timides et chastes,
+mais elles sont faibles&nbsp;: les hommes ne leur
+font pas un crime de cette faiblesse, qu’ils provoquent
+et dont ils profitent. Il n’y a jamais eu
+d’homme du monde au dix-huitième siècle qui ait
+su fouler aux pieds ce qu’on appelait alors le préjugé,
+mieux que nos paysans ne le font tous les
+jours. C’est un fait à constater et dont il ne faut
+tirer aucune induction contre les principes de
+Jeanne. Impeccable par résolution exceptionnelle,
+elle était l’indulgence et la charité même pour les
+fautes d’autrui.</p>
+
+<p class='pindent'>Cependant Jeanne, qui avait l’habitude de dire
+des prières avant de s’endormir, tenait encore ses
+yeux ouverts lorsqu’il lui sembla voir la meurtrière
+qui éclairait l’intérieur de la tourelle, interceptée
+tout à coup par un corps opaque. Elle ne
+put retenir un cri, et aussitôt elle vit ce corps disparaître.
+Puis elle l’entendit glisser le long du mur
+extérieur, et des pas furtifs firent crier faiblement
+le sable du jardin. Cet étage n’était pas élevé de
+plus de dix à douze pieds au-dessus du sol, et il
+était possible de monter jusqu’à la lucarne par le
+treillage de la vigne qui tapissait la muraille.
+Claudie, éveillée en sursaut, cacha sa tête sous les
+couvertures, et Jeanne, toute brave qu’elle était,
+n’osa pas d’abord aller regarder par la meurtrière.
+Lorsque, après plusieurs signes de croix et de
+pieux exorcismes, elle s’y décida, elle ne vit plus
+rien. La lune était pure, et l’ombre des arbres fruitiers
+se dessinait immobile et nette sur le sable
+brillant des allées.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Es-tu sotte, de me faire peur comme ça ? dit
+Claudie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’ai pas dit que ça fût le diable, répondit
+Jeanne. J’ai vu comme une tête.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça avait-il des cornes ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non. C’était fait comme du <span class='it'>monde humain</span>,
+et malgré que je n’aie pas eu le temps de bien voir,
+parce que la lune donnait par derrière, j’ai vu
+comme des cheveux plats sur une tête plate.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’était donc fait comme la tête du vieux
+<span class='it'>Bridevache</span> ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça m’y a fait penser. Mais qu’est-ce que
+Raguet viendrait faire ici ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça ne serait pas pour faire du bien. As-tu
+fermé les portes hier soir ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est Mam’selle qui les a fermées avec
+l’Anglais, et peut-être qu’ils auront oublié de
+mettre la barre. D’ailleurs, tu sais bien que ce
+méchant Raguet est comme <span class='it'>une serpent</span>. Il passerait
+par le trou d’une serrure.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Bah ! tu te seras imaginé d’avoir vu quelque
+chose. Les chiens n’ont pas jappé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu sais bien que les chiens ne disent jamais
+rien à cet homme-là. Il a des paroles pour les
+endormir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, des belles paroles ! il leur jette de la
+viande de chevau mort. Il est plus voleur que sorcier,
+va, et plus méchant que savant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il faut nous habiller et aller voir dehors, dit
+Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;<span class='it'>Ma fine</span>, je n’y veux pas aller, s’écria Claudie.
+J’ai trop peur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et s’il fait quelque dégât dans la cour ou
+dans le jardin, ça sera donc de notre faute, Claudie ?
+Moi, j’y vas toute seule. Si c’est Raguet, ça ne me
+fait déjà plus tant peur que si c’était autre chose.</p>
+
+<p class='pindent'>Claudie ne voulut pas laisser Jeanne affronter
+seule l’aventure. Elle prit courage et l’accompagna.
+Tout était calme, et Claudie, rassurée, se moqua
+de Jeanne au retour.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est égal, dit Jeanne ; je l’ai vu, j’en suis
+sûre. Si c’est Raguet, ça n’est pas déjà si étonnant ;
+c’est un homme qui se fourre partout, qui court
+toute la nuit, et qui dort quand les autres travaillent.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est la vérité qu’il est curieux comme un
+merle, reprit Claudie ; on le trouve toujours en
+travers quand on veut cacher quelque chose. Il
+écoutait quelquefois le soir tout ce qui se disait
+chez nous, et il savait même toutes mes affaires
+avec Marsillat, sans que j’en eusse dit un mot à
+personne. C’est avec ça qu’il se fait passer pour
+sorcier, et qu’il donne la peur au monde.</p>
+
+<p class='pindent'>Cependant sir Arthur ne dormait pas. Son
+imagination, si paisible d’ordinaire, avait pris le
+grand galop. La simplicité et l’étrangeté du personnage
+de Jeanne formaient un contraste qui le
+jetaient dans les plus grandes perplexités. Qui
+m’eût dit, pensait-il, que je tomberais amoureux
+d’une paysanne, que je prendrais la résolution
+d’épouser un être qui ne sait pas lire, et que je
+me trouverais repoussé par sa fierté et arrêté par
+la profondeur de ses énigmes !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ami, dit-il au jeune baron, lorsque celui-ci
+entra dans sa chambre à neuf heures du matin, je
+suis beaucoup plus épris ce matin de Jeanne la
+villageoise que je ne l’étais hier soir de miss Jane.
+J’ai causé avec elle après vous avoir quitté...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vraiment ? s’écria Guillaume en rougissant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vraiment ; et elle m’a parlé par énigmes&nbsp;: mais
+elle m’est apparue comme le modèle le plus pur et
+le plus divin qui soit sorti des mains du Créateur,
+et je commence à croire ce que je soupçonnais
+déjà, que certains êtres qui n’ont pas appris à lire,
+en savent plus long que la plupart des savants de
+ce monde. Elle est fort excentrique, cette Jeanne ;
+elle porte dans son cœur un secret qui m’effraie
+et m’attire. Ce ne peut être qu’une chose sublime
+ou insensée. Et moi qui trouvais la vie aride et
+ennuyeuse ! Moi qui ressentais parfois, sans vous
+l’avouer, les atteintes du spleen, me voici tout
+ému, tout rajeuni. Je tremble, je souffre... mais
+j’existe...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est dire que vous espérez aussi, dit Guillaume.
+Comment pourriez-vous ne pas réussir à
+être aimé de cette pauvre fille ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je crains beaucoup le contraire. Cette pauvre
+fille n’a pas d’ambition. C’est pourquoi je l’admire ;
+c’est pourquoi je l’aime, et persiste dans
+ma résolution de l’épouser, si je peux l’y faire
+consentir.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume n’essaya point de dissuader sir Arthur.
+Abattu et soucieux, il le conduisit auprès
+de sa mère, qui l’attendait avec impatience. La
+famille de Charmois vint déjeuner. La sous-préfette
+fut très aigre avec l’Anglais, qui ne songea
+seulement pas à lui expliquer son billet, tant il lui
+eût été impossible de parler hautement d’un amour
+qui commençait à l’envahir, non plus sérieusement,
+mais plus passionnément qu’il n’avait fait d’abord.
+Madame de Boussac et son amie crurent donc
+que ce billet n’avait été qu’une plaisanterie. Cependant
+la sous-préfette le lui pardonnait d’autant
+moins qu’elle le voyait complètement insensible
+aux charmes de sa fille, et elle avait soif de se
+venger de lui. Elle était trop clairvoyante pour
+ne pas avoir remarqué aussi combien Jeanne
+était un sujet de trouble pour Guillaume. Des
+deux maris qu’elle avait guettés pour Elvire, elle
+n’en voyait donc plus un qui ne fût occupé de
+cette servante, et elle haïssait déjà la pauvre
+Jeanne, affectant de la traiter avec hauteur
+chaque fois que l’occasion s’en présentait, et
+jurant, en elle-même, qu’elle mettrait le désordre
+et la douleur dans cette maison où elle ne pouvait
+exercer son influence.</p>
+
+<hr class='footnotemark'/>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f17'><a href='#r17'>[17]</a></span>
+
+Un homme comme il faut ne veut pas dire, dans la bouche
+de nos filles, un homme bien né ou bien élevé, mais un honnête
+homme.</p>
+
+</div>
+
+<h2 id='ch16'>XVI<br/> <span class='sub-head'>LA VELLÉDA DU MONT BARLOT</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>Marsillat</span> arriva dans l’après-midi. Ne cherchant
+pas à se faire une nombreuse clientèle à Guéret, il
+n’était pas à la chaîne comme tous les avocats de
+province. Il voulait seulement faire ses premières
+armes dans son pays ; et n’y plaidant que les
+causes d’un certain éclat et d’une certaine importance,
+il avait souvent la liberté de revenir
+passer quelques jours à Boussac. Il cachait son
+ambition patiente sous un air d’insouciance et
+presque de dédain pour les gloires du barreau&nbsp;: au
+fond, il aspirait à la députation dans l’avenir.</p>
+
+<p class='pindent'>On s’imaginera difficilement qu’un homme de
+ce caractère fût susceptible d’une grande passion
+pour une femme telle que Jeanne. Aussi Marsillat
+était-il très calmé à l’égard de la bergère d’Ep-Nell.
+Mais il avait trop de persistance réfléchie dans la
+volonté, pour n’en pas avoir instinctivement dans
+ses désirs. Une fantaisie non satisfaite le tourmentait
+plus qu’il n’eût souhaité lui-même, et depuis
+près de deux ans qu’il convoitait en vain la
+possession de la plus belle des filles du pays
+de Combraille, il avait de temps en temps des
+accès de mauvaise humeur contre elle et contre
+lui-même, en se rappelant qu’il avait échoué pour
+la première fois de sa vie dans une entreprise de
+ce genre. Il y avait pourtant dépensé plus de soins
+que pour toute autre. Il l’avait vue avec plaisir
+être admise au château de Boussac, dans l’espérance
+qu’elle serait là sous sa main ; et, durant
+toute la maladie de Guillaume, il avait pris tous
+les prétextes pour être assidu dans la maison.
+Dans les vastes galeries du vieux manoir où elle se
+hâtait pour le service de son cher parrain, le soir,
+surtout lorsqu’il la guettait dans la cour ou dans
+la laiterie, enfin, jusqu’auprès du lit où la prostration
+du malade le laissait quelquefois en tête à
+tête avec Jeanne, il avait épuisé son éloquence
+brusque et impérieuse, ses offres corruptrices et
+ses tentatives de familiarité, sans l’avoir émue ou
+effrayée un seul instant. Elle avait assez de force
+physique pour ne pas craindre une lutte où la
+prudence de Marsillat ne lui eût d’ailleurs pas
+permis de s’engager, car il sentait qu’un seul cri,
+un seul éclat de la voix de Jeanne, dans cette
+maison austère et silencieuse, l’eût couvert de
+ridicule et de honte. C’était donc par la séduction
+des paroles et des promesses qu’il pouvait espérer
+de s’en faire écouter ; mais, à tous ses beaux discours,
+Jeanne haussait les épaules. «&nbsp;Je ne sais
+pas, lui disait-elle, comment vous avez le cœur de
+plaisanter comme ça, quand mon pauvre jeune
+maître est si mal, et ma pauvre chère marraine
+dans le chagrin. Vous avez pourtant l’air de les
+aimer, car vous êtes bien officieux dans la maison ;
+mais vous êtes si fou, qu’il faut toujours que vous
+fassiez enrager quelqu’un. Je crois que vous
+<span class='it'>fafioteriez</span> autour des filles, les pieds dans le feu.
+Allons, laissez-moi tranquille ; vous êtes un <span class='it'>diseur
+de riens</span>. Si vous y revenez, je vous recommanderai
+à la Claudie.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Le sang-froid de Jeanne était une meilleure défense
+que la colère ou la peur. Au fond, Marsillat
+sentait qu’elle parlait avec bon sens, et qu’elle ne
+le jugeait pas plus mauvais qu’il n’était ; car il
+avait du dévouement et de l’affection pour Guillaume,
+et sa conduite n’était pas toute hypocrisie.</p>
+
+<p class='pindent'>C’est là, du reste, tout ce qu’il avait obtenu de
+la perle du Combraille, comme il l’appelait d’un
+air moitié passionné, moitié railleur. Nos bourgeois
+font rarement la cour sérieusement aux filles de
+cette classe. Ils gardent avec elles ce ton de supériorité
+méprisante qu’elles ont la simplicité de ne
+pas comprendre quand elles aiment, ce qui arrive
+bien quelquefois pour leur malheur, sans que la
+cupidité (mais je ne dirai pas la vanité) y soit
+pour rien. Nos bourgeois, affreusement corrompus,
+ont remplacé les seigneurs de la féodalité dans
+certains droits qu’ils s’arrogent, en vertu de leur
+argent et de l’espèce de dépendance où ils tiennent
+la famille du pauvre.</p>
+
+<p class='pindent'>A mesure que la santé de Guillaume était revenue,
+Marsillat avait fort bien remarqué la protection
+jalouse qu’il avait accordée à sa filleule, et,
+craignant de devenir ridicule, il avait affecté de
+ne plus faire attention à Jeanne. Il y avait même
+des moments où, croyant deviner dans son jeune
+ami une passion réelle et funeste, il se sentait tenté
+d’être généreux et de favoriser son amour. Il eût
+seulement voulu que Guillaume réclamât son aide
+et les conseils de son expérience dépravée ; mais
+le jeune baron eût préféré mourir que de lui ouvrir
+son cœur.</p>
+
+<p class='pindent'>D’ailleurs Marsillat était flatté, au fond de
+l’âme, d’être accueilli avec distinction et choyé
+particulièrement par les dames de la maison plus
+que tout autre indigène de sa classe. Tout bourgeois
+ambitieux a cette faiblesse, bien qu’il soit
+peu de provinces où la noblesse soit plus effacée
+que dans la nôtre, et bien qu’il fût de mode, à
+cette époque, de la railler et de la braver plus
+qu’elle ne le méritait.</p>
+
+<p class='pindent'>Mais la force des choses avait mis Jeanne à
+couvert des obsessions de Marsillat. Il avait été
+vivre ailleurs, il avait songé à ses affaires, à sa
+réputation, à son avenir, et son caprice pour la
+fille des champs ne s’était plus réveillé qu’à de
+courts intervalles, et lorsque les occasions de lui
+parler devenaient de plus en plus rares et périlleuses
+pour sa réputation d’homme de poids. De
+jour en jour, les folies de jeunesse, pour lesquelles
+on n’a chez nous que trop de tolérance, devenaient
+moins conciliables avec la position de l’avocat
+renommé. Le goût s’en passait peut-être aussi chez
+Marsillat, au milieu de préoccupations de plus en
+plus sérieuses. En un mot, son désir pour Jeanne
+s’était endormi dans sa poitrine. Peut-être n’attendait-il
+qu’une occasion quelque peu énergique
+pour se réveiller.</p>
+
+<p class='pindent'>Avant le dîner, il entraîna Guillaume et sir
+Arthur dans la prairie où Jeanne gardait ordinairement
+ses vaches. Il prit pour prétexte l’amusement
+de faire lever et de tuer quelques lapins dans
+les rochers qui longent la rivière. Dans le fait,
+Marsillat voulait voir sir Arthur en présence de
+l’objet de ses pensées ; car Claudie avait assez
+bien écouté à la porte de sir Arthur, pour savoir à
+peu près par cœur l’étrange déclaration qu’il avait
+faite indirectement à Jeanne, et Marsillat n’était
+pas assez complètement détaché de Claudie pour
+n’avoir pas eu déjà un quart d’heure d’entretien
+particulier avec elle. Claudie n’ayant plus guère
+d’autres rapports avec son ancien amant que le
+plaisir de babiller avec lui de temps en temps, et
+voyant qu’il s’amusait toujours de son caquet
+déluré, lui racontait avec complaisance tous les
+petits événements de la maison ; et Marsillat, qui
+aimait à tout savoir, la faisait servir à sa police
+particulière, sans qu’elle y entendît malice. Cette
+familiarité cancanière est tout à fait dans les
+mœurs bourgeoises du pays.</p>
+
+<p class='pindent'>Nos trois jeunes gens arrivèrent au bout de la
+prairie, sans que l’œil pénétrant de Marsillat et
+sans que le regard mélancolique et inquiet de
+Guillaume eussent découvert Jeanne. Cependant
+les vaches étaient au pré, et la gardeuse ne pouvait
+pas être loin. Mais ils durent renoncer à la rencontrer,
+et force fut à Léon d’entrer dans les
+rochers pour faire lever le gibier qu’il avait promis
+au fusil de M. Harley.</p>
+
+<p class='pindent'>C’est alors seulement qu’il découvrit Jeanne
+abritée contre une grosse roche, et profondément
+endormie. Cette apparence de langueur et de
+paresse était bien contraire aux habitudes de
+Jeanne, et à ce préjugé rustique qu’il est dangereux
+de s’endormir aux champs. Mais elle avait à
+peine reposé deux heures cette nuit-là, et la
+fatigue l’avait vaincue. Sa quenouille était encore
+attachée à son côté ; son fuseau avait roulé à terre,
+et le fil était rompu. Sa belle tête s’était penchée
+contre le rocher, et le chanvre de sa quenouille
+servait d’oreiller à sa joue candide. Elle était
+assise dans l’attitude la plus chaste, et sa main
+droite, pendante à son côté, avait, de temps à
+autre, le mouvement machinal, mais faible, de
+faire pirouetter le fuseau.</p>
+
+<p class='pindent'>Marsillat, qui la découvrit le premier, s’arrêta
+à quelques pas devant elle, et fit signe à ses compagnons
+d’approcher. Guillaume éprouva un serrement
+de cœur indéfinissable à voir ainsi sa pudique
+Jeanne sous les regards brûlants de cet homme.
+Mais sir Arthur, après avoir contemplé Jeanne
+quelques instants en silence, parut tout à coup
+fort ému, et murmura à voix basse, en posant ses
+mains sur les bras de ses deux compagnons&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ho !... vous souvenez-vous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;De quoi ? dit Marsillat. Il paraît que vous
+avez quelque charmant souvenir !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ho ! dit l’Anglais en étendant sa main vers
+la tête de Jeanne avec attendrissement, je me
+souviens de tout ! Elle était la plus belle enfant
+du monde, elle est la plus belle fille de la terre !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mon Dieu ! s’écria Guillaume en passant sa
+main sur son front, je me souviens de quelque chose
+comme dans un rêve !... Aidez-moi, rappelez-moi !...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Guillaume, dit M. Harley, souvenez-vous des
+pierres jomâtres et de la druidesse Velléda, et des
+trois dons, et des trois souhaits que nous lui avons
+faits !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui-da ! s’écria Léon, je me souviens maintenant.
+Quant aux trois dons, je ne sais plus précisément
+ce que c’était. Il y avait trois pièces de
+monnaie différentes. Quant aux trois souhaits...
+je me rappelle celui de M. Harley, «&nbsp;un bon mari&nbsp;» ;
+et le mien, «&nbsp;un amant robuste...&nbsp;» Je ne me rappelle
+plus celui de Guillaume.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ni moi, dit Guillaume ; mais je me rappelle
+mon aumône. C’était une pièce d’or.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et moi, je me rappelle tout, comme si c’était
+hier, s’écria sir Arthur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et vous croyez que c’était Jeanne ? demanda
+Guillaume troublé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pourquoi pas ? reprit Léon ; je n’en sais rien,
+mais il est facile de s’en assurer.</p>
+
+<p class='pindent'>Comme il élevait la voix sans ménagement,
+Jeanne s’éveilla, devint toute rouge de surprise et
+de honte, puis se frotta les yeux, se leva, sourit,
+et regarda ses vaches. Elles étaient un peu loin.
+Jeanne voulut courir pour les rejoindre, mais
+Marsillat l’arrêta.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, lui dit-il pour l’éprouver, tu n’as
+donc jamais dit à personne ce que tu avais fait
+des trois pièces de monnaie que les fades du
+mont Barlot avaient mises dans ta main, quand
+tu étais petite, un jour que tu t’étais endormie sur
+les pierres jomâtres ?</p>
+
+<p class='pindent'>Pour la première fois, depuis l’incendie de la
+chaumière d’Ep-Nell, Guillaume vit un grand
+trouble et une profonde terreur sur le visage de
+Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dieu du ciel ! s’écria-t-elle en devenant pâle
+comme la mort, comment savez-vous ça, Monsieur ?
+Je ne l’ai jamais dit qu’à ma mère, et ma mère ne
+l’a jamais dit à personne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ta tante le savait apparemment, Jeanne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non ! ma tante ne l’a jamais su. Qu’est-ce
+qui a pu vous le dire ? Ça n’est pas de ma faute
+si vous le savez, je ne l’ai jamais dit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais pourquoi avez-vous mis tant de soin
+à cacher une chose si simple ? dit Guillaume. Je
+ne comprends pas pourquoi vous attachez tant
+d’importance à ce hasard, ma chère Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et vous aussi, mon parrain, vous le savez
+donc ? dit Jeanne consternée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et moi aussi, dit l’Anglais en prenant, d’un
+air à la fois paternel et respectueux, la main de
+Jeanne, je le sais, et je vous prie de nous dire
+si cela a été pour vous la cause de quelque
+chagrin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Monsieur, dit Jeanne, d’un air de
+fierté singulière, je n’en ai jamais eu de chagrin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais pourquoi l’as-tu caché ? dit Marsillat,
+qui affectait de tutoyer Jeanne, pour faire un
+peu souffrir ses deux rivaux. Voyons ! tu as cru
+sérieusement que cela te venait des fades ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’ai rien à vous dire là-dessus, monsieur
+Marsillat, répondit Jeanne d’un air mécontent.
+Vous autres savants, vous avez vos idées, et nous
+avons les nôtres. Nous sommes simples, je le
+veux bien, mais nous voyons aux champs, où
+nous vivons de jour et de nuit, des choses que
+vous ne voyez pas et que vous ne connaîtrez
+jamais. Laissez-nous comme nous sommes. Quand
+vous nous changez, ça nous porte malheur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ainsi, tu crois que ce sont les fades ? répéta
+Marsillat. Allons, grand bien te fasse ! Tu vois,
+Guillaume ! ajouta-t-il, affectant de tutoyer aussi
+le jeune baron, comme il le faisait quelquefois
+quand il se sentait l’humeur taquine, voilà l’esprit
+de nos belles bergères ! Elles ont mille superstitions
+absurdes, et ta filleule ne les a pas perdues
+depuis tantôt deux ans, je crois, que ta
+sœur essaie de lui débrouiller le cerveau. Jeanne,
+veux-tu que je te dise ?...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Nenni, Monsieur, je veux que vous ne me
+disiez rien, répondit Jeanne avec une tristesse qui
+était toute l’expression de son courroux. En voilà
+bien trop là-dessus. Moquez-vous de moi, si
+vous voulez, et des choses que vous ne connaissez
+pas, si vous ne craignez rien. Moi, je n’ai rien dit,
+et je n’ai pas fait de mal.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! s’écria sir Arthur, affligé de la douleur
+qui se peignait sur les traits de Jeanne, je ne
+comprends rien... Mais si Jeanne est dans l’erreur,
+il lui faut dire la vérité. On ne doit pas se moquer
+d’elle, mais lui apprendre...</p>
+
+<p class='pindent'>Sir Arthur s’arrêta court en voyant le visage de
+Jeanne couvert de larmes. Il eut tant de douleur
+d’avoir contribué à la faire pleurer ainsi, qu’il
+resta stupéfait, et, plein du désir de la rassurer
+et de la consoler, il ne sut lui dire que «&nbsp;Ho !...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>L’affliction et le trouble de Guillaume furent
+plus visibles encore ; mais gêné par la présence
+de Marsillat, il n’osa faire un pas ni dire un mot
+pour retenir Jeanne, qui s’éloigna avec empressement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien, dit Marsillat qui, seul, ne parut
+point ému, que dites-vous, sir Arthur, de cette
+étrangeté ? n’est-ce pas une observation curieuse
+à faire sur les mœurs de nos campagnes ? Vous
+avez voyagé dans des pays lointains et sauvages ;
+vous ne vous doutiez pas, je parie, qu’il y eût
+au centre de la France des superstitions si
+arriérées !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dites tant de poésie fantastique, répondit
+M. Harley. Je ne trouve rien de ridicule ni de
+méprisable dans tout ceci, et je me rappelle fort
+bien ce que vous m’avez raconté autrefois des
+fées ou fades qui hantent les antiques cromlechs
+gaulois. Mais expliquez-moi pourquoi cette jeune
+fille pleure ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Parce que cela porte malheur de parler des
+fades et de trahir les relations qu’elles ont daigné
+avoir avec les mortels. C’est un crime envers elles,
+et, dès ce moment, elles poursuivent et tourmentent
+les indiscrets en qui elles avaient mis leur
+confiance. Vous voyez bien qu’il ne peut venir à
+l’esprit de cette fille que nous soyons les trois fées
+du mont Barlot. Elle persiste à croire qu’elle a
+reçu l’aumône des bons génies, et, dans la crainte
+que son secret ne soit ébruité, elle gémit et se
+défend de l’avoir divulgué. Quant à moi, je ne
+suis pas si tolérant que vous, sir Arthur, à l’endroit
+de la poésie dite fantastique. Je hais la
+superstition, et déplore l’erreur grossière, sous
+quelque forme qu’elles se présentent. Je ne laisse
+jamais échapper l’occasion de m’en moquer,
+et je crois que c’est un devoir à remplir envers
+ces gens simples, qui seront peut-être nos égaux
+le jour où nous voudrons les éclairer, au lieu de
+les tenir dans les ténèbres de l’abrutissement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous êtes devenu bien philanthrope depuis
+que je n’ai eu le plaisir de vous voir, dit Guillaume
+avec un peu d’aigreur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je l’ai toujours été, répondit Marsillat, et
+je me pique de l’être encore, et plus que vous,
+Guillaume. Car il entre dans les idées de votre
+caste de perpétuer l’ignorance chez le pauvre, afin
+d’y perpétuer la soumission. Aussi admirez-vous, en
+poètes, que vous prétendez être, le merveilleux qui
+remplit ces pauvres cervelles ; et vous ne faites
+qu’entretenir, par la dévotion, par la protection
+accordée aux images miraculeuses, aux pèlerinages,
+et autres niaiseries, la folie de nos pauvres
+villageois. Au lieu que nous, infâmes libéraux,
+nous voudrions qu’ils pussent lire Voltaire comme
+nous, et se débarrasser du respect qu’ils portent
+à Dieu, au diable et à certains hommes.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Monsieur Marsillat, vous avez raison sur
+un point et tort sur l’autre, répondit M. Harley.
+Je voudrais avec vous qu’on affranchît le paysan
+de ses terreurs comme de sa misère... Mais si
+vous n’avez que Voltaire à lui faire lire, quand
+il saura lire, je regretterai pour lui ses légendes
+poétiques et ses croyances merveilleuses. Jeanne
+disait tout à l’heure quelque chose d’assez profond,
+que vous n’avez pas senti. Des paysans, qui
+vivent aux champs de jour et de nuit, disait-elle,
+voient des choses que vous ne verrez jamais. C’est-à-dire
+qu’ils ont l’esprit plus tourné à la poésie que
+nous, et, en cela, je ne sais trop si nous devons les
+plaindre ou les envier, les désabuser ou les admirer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, oui, vous les admirez en curieux, en
+amateurs ! reprit Marsillat. Vous recueilleriez
+volontiers leurs légendes pour les mettre en vers,
+en prose fleurie et en musique. Mais vous ne
+voudriez pas que vos enfants fussent nourris de
+pareils contes, et vous auriez grand soin de les
+désabuser s’ils prenaient au sérieux ceux de
+leurs nourrices.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous vous trompez peut-être, dit Guillaume.
+L’enfant a besoin de poésie, comme le paysan,
+et on ne peut guère l’instruire qu’à l’aide des
+symboles. Quant à moi, j’ai été nourri de ces
+contes que vous méprisez tant, et je serais bien
+fâché d’avoir sucé l’esprit de Voltaire avec le
+lait.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je sais que vous avez été nourri du même
+lait que Jeanne, reprit Marsillat en souriant, et
+les fabliaux de la mère Tula ont pu être de votre
+goût, comme ceux de ma grand’mère, qui était,
+ne vous en déplaise, une sorte de paysanne, ont
+été peut-être du mien jadis. Mais vous n’aimez
+plus ces symboles qu’à la condition d’en chercher
+et d’en trouver le sens, au lieu que la pauvre
+Jeanne et ses pareilles y voient de grosses et terribles
+réalités qui font l’occupation, le tourment,
+l’idiotisme et l’abaissement de leur vie. Qu’en dit
+notre philosophe ? ajouta-t-il en s’adressant avec
+un peu d’ironie à M. Harley.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je dis, répondit celui-ci, qu’il faudrait traiter
+le cerveau des paysans comme on a traité celui
+de Guillaume&nbsp;: leur laisser la poésie, et les aider
+à découvrir le symbole.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Alors, il n’y aurait plus foi à la poésie, s’écria
+Léon, qui aimait à discuter. Ils ne feraient plus que
+s’en amuser comme vous autres ; les plus froids
+deviendraient des critiques, les plus artistes des
+littérateurs ; je ne demande pas mieux, moi ;
+mais ils perdraient dès lors cette naïveté crédule
+que vous appelez leur poésie, et qui fait, à vos
+yeux, tout le charme de leur superstition.</p>
+
+<p class='pindent'>M. Harley voulut répondre ; mais, il fut bientôt
+contredit et battu par Marsillat, qui avait la
+parole plus facile, et qui était à cheval sur une
+logique plus claire. Cependant il ne convainquit
+pas l’Anglais, qui, en rendant justice à la netteté
+de sa critique, trouvait beaucoup de sécheresse dans
+ses sentiments, et n’envisageait qu’avec effroi sa
+philosophie matérialiste. Mais les esprits qui se
+contentent d’une certaine portion, étroite et distincte,
+de la vérité acquise, auront toujours, dans
+la discussion, beaucoup d’avantage apparent sur
+ceux qui cherchent dans l’inconnu une vérité plus
+vaste et plus idéale. M. Harley dut bientôt céder
+la palme du raisonnement à l’avocat, et Guillaume,
+qui se sentait ébranlé par le talent de Léon
+plus qu’il ne voulait en convenir, devint de plus
+en plus triste, et finit par garder le silence.</p>
+
+<p class='pindent'>Cette conversation fut reprise le soir autour de
+la table à ouvrage, où les demoiselles du château
+et leurs jeunes hôtes avaient ordinairement une
+causerie à part, tandis que les parents jouaient
+aux cartes avec quelques fonctionnaires ou bourgeois
+royalistes de la ville. Arthur et Guillaume
+eussent souhaité qu’il fût question de Jeanne entre
+eux et Marie seulement ; mais il n’y eut pas moyen
+d’empêcher Marsillat de raconter devant Elvire
+l’aventure du mont Barlot, la découverte que
+M. Harley avait faite de l’identité de Jeanne avec
+la petite chevrière, dite la druidesse des pierres
+jomâtres, et le chagrin que cette fille crédule
+avait montré en entendant raconter l’incident
+des pièces de monnaie déposées dans sa main. Mademoiselle
+de Boussac écouta ce récit avec beaucoup
+d’attention, et voulut en savoir tous les
+détails. M. Harley, seul, se les rappelait exactement
+et minutieusement. Guillaume, étant fort
+jeune à l’époque de l’événement, en avait un
+souvenir vague, qui se réveillait à mesure que sir
+Arthur racontait. Marsillat avait meilleure mémoire
+que Guillaume ; mais la poésie de ce petit
+roman l’ayant moins frappé que ses deux compagnons,
+il ne s’en serait peut-être jamais souvenu
+plus que Guillaume sans le secours de M. Harley.
+Cette différence dans l’impression diverse que
+plusieurs personnes reçoivent et conservent d’un
+même fait est assez prouvée par l’expérience
+journalière.</p>
+
+<p class='pindent'>Sir Arthur n’avait été qu’une fois en sa vie
+aux pierres jomâtres. Ce lieu sauvage avait laissé
+dans son souvenir un tableau distinct, et les moindres
+circonstances qui s’y rattachaient lui semblaient
+en faire partie. Marsillat ayant cent fois
+passé par là avant et après, eût été fort embarrassé
+de noter un cas particulier. Il avait guetté et surpris
+bien d’autres fois, et moins innocemment
+peut-être, les bergères endormies dans les rochers
+et sous les buissons de ces parages peu fréquentés.
+Cependant la demeure éloignée et les habitudes
+sauvages de Jeanne l’avaient tenue assez longtemps
+à l’abri des regards de l’ardent chasseur,
+pour qu’il eût oublié ses traits, d’ailleurs fort
+changés et pour ainsi dire transformés depuis
+la rencontre du mont Barlot jusqu’à l’époque où
+les yeux noirs de Claudie avaient attiré le jeune
+avocat vers les bruyères de Toull et les dolmens
+d’Ep-Nell. Quant à Guillaume, quatre ans passés
+à Paris dans le monde avaient pour ainsi dire mis
+un abîme entre les souvenirs de son adolescence
+et les émotions d’une vie nouvelle.</p>
+
+<p class='pindent'>Lorsque tout le monde se fut retiré de bonne
+heure, suivant la coutume pacifique et régulière
+de la cité de Boussac, Arthur, Guillaume et Marie
+prolongèrent encore quelque temps la veillée dans
+le grand salon. L’Anglais persistait dans son amour
+pour Jeanne, et mademoiselle de Boussac, bien
+loin de l’en dissuader, admirait ce qu’elle appelait
+sa sagesse, et s’enthousiasmait avec lui pour son
+étrange projet d’hyménée. Guillaume était taciturne,
+et, enfoncé sous la grande cheminée, il tourmentait
+les tisons avec une agitation singulière.
+M. Harley voulait l’amener à lui donner une
+complète adhésion, mais le jeune homme se retranchait
+sur le danger d’unir indissolublement
+une intelligence éclairée avec des instincts honnêtes
+mais aveugles. Puis il revenait à la lutte,
+peut-être éternelle, que son ami aurait à soutenir
+contre l’opinion. Il s’effrayait du ridicule et du
+blâme qui allaient s’attacher à cette résolution
+excentrique. Arthur combattait ces objections par
+des arguments sans réplique au point de vue du
+sentiment et de la raison naturelle, et Guillaume
+était ému, oppressé, et comme vaincu au fond
+de son âme. Et alors il trouvait un secret soulagement
+à prévoir que Jeanne, fidèle à sa bizarre
+détermination, repousserait l’idée du mariage, et
+il conjurait sir Arthur de ne pas se déclarer avant
+que sa sœur ou lui-même, au besoin, eussent
+réussi à savoir le fond des pensées de la mystérieuse
+bergère. Et alors aussi Marie le grondait de
+sa froideur et de sa faiblesse en présence du rôle
+sublime de leur ami. Enfin, il fut résolu que, le
+lendemain, mademoiselle de Boussac s’attacherait
+aux pas de Jeanne jusqu’à ce qu’elle lui eût arraché
+son secret.</p>
+
+<h2 id='ch17'>XVII<br/> <span class='sub-head'>LA GRANDE PASTOURE</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>Le</span> soleil n’était pas encore levé lorsque la romanesque
+Marie alla trouver Jeanne dans l’étable,
+et s’asseyant sur le bord de la crèche, tandis que
+la jeune fille trayait ses vaches, elle entra en
+matière par l’aventure du mont Barlot. Lorsqu’elle
+lui eut déclaré et assuré que Guillaume, Arthur
+et Marsillat étaient les auteurs du miracle dont
+elle avait fait l’événement capital de sa vie, la
+belle laitière suspendit son travail et resta comme
+étourdie sous cette révélation. Si tout autre la
+lui eût faite, elle n’y eût jamais cru, mais elle
+vénérait sa jeune maîtresse presque à l’égal de sa
+patronne, la Vierge des Cieux, et elle demeura
+comme étourdie et consternée sous le coup de la
+froide réalité. Vraiment, quand on ôte au paysan
+sa foi au prodige, il semble qu’on lui enlève une
+partie de son âme.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! ma Jeanne, dit la jeune châtelaine,
+tu regrettes donc beaucoup ton rêve ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, ma chère demoiselle, j’en ai du regret,
+répondit Jeanne ; je m’étais accoutumée à y
+penser tous les jours. Mais si ça m’ôte un plaisir,
+ça m’ôte aussi une peine.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Explique-toi clairement. Tu peux bien tout
+me dire, à moi, Jeanne. Tu sais combien je t’aime.
+Tu sais aussi que je ne me moque jamais de toi,
+et bien que j’aie ignoré jusqu’ici à quel point tu
+croyais aux fades, je me sens moins que jamais
+capable de te tourmenter et de t’humilier.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! je le sais, ma chérie mignonne ; vous
+avez trop bon cœur ! Mais enfin, vous ne croyez
+pas les mêmes choses que nous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est vrai ; mais je puis t’écouter, et peut-être
+adopter tes idées si elles me paraissent justes.
+Voyons, instruis-moi dans ta croyance comme si
+j’étais païenne et que tu voulusses me convertir.
+Apprends-moi ce que c’est que les fades.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh ! Mam’selle, c’est bien simple ; elles sont
+filles de Dieu ou filles du diable. Elles nous aiment
+ou nous haïssent, nous soulagent ou nous tourmentent,
+nous conservent dans le bien ou nous
+jettent dans le mal, selon que nous les connaissons,
+et que nous nous donnons aux bonnes ou aux
+mauvaises. Quand une personne a la <span class='it'>connaissance</span>,
+elle fait son salut en restant sage. Quand elle ne
+connaît rien, il lui vient des mauvaises pensées, et
+elle se laisse aller au mal sans savoir comment.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! quand tu as trouvé, après ton
+sommeil sur les pierres jomâtres, ces pièces dans
+ta main, as-tu regardé cela comme un présent des
+fées ou comme un piège ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Attendez, ma mignonne. Il faut tout vous
+dire. Vous ne savez pas qu’il y a un trésor caché
+dans notre pays !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je sais cela. Tout le monde le cherche et
+personne ne le trouve. On dit aussi qu’il y a un
+veau d’or massif enterré sous la montagne de Toull ;
+que ce veau d’or, ou ce bœuf d’or, comme vous
+l’appelez, se lève, sort de son gîte caché à certaines
+époques de l’année, particulièrement à la
+nuit de Noël, et qu’il se met à courir la campagne
+en jetant du feu par les yeux et par les naseaux.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, Mam’selle, c’est comme ça que ça se dit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;On dit encore que si quelqu’un, coupable
+d’une mauvaise action, vient à rencontrer <span class='it'>le bœuf</span>,
+le bœuf l’épouvante, le poursuit, et peut le tuer ;
+au lieu que si la personne est en état de grâce, et
+marche droit à lui, elle n’a rien à craindre. Enfin,
+on dit que si cette personne a le bonheur de le
+rencontrer la nuit de Noël, juste à l’heure de l’élévation
+de la messe, elle peut le saisir par les cornes
+et le dompter ; alors le bœuf d’or s’agenouille devant
+elle, et la conduit à son trou qui est justement
+le trou à l’or, l’endroit où gît le trésor de l’ancienne
+ville de Toull, perdu et cherché depuis des
+milliers d’années.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, Mam’selle ; vous savez donc tout ça ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je l’avais entendu raconter en plaisantant,
+et hier soir, M. Marsillat nous a donné beaucoup
+de détails, et nous a assuré que presque tous les
+habitants de Toull et des environs croyaient fermement
+à cette folie, quoiqu’ils ne l’avouent pas
+aux bourgeois. Et toi, Jeanne, est-ce que tu y
+crois ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ma mignonne, vous dites déjà que c’est une
+folie ! Moi, je ne dis rien là-dessus. Je ne peux pas
+dire que ce soit faux, ma mère y croyait. Je ne
+veux pas dire que ce soit vrai, M. le curé de Toull
+dit que c’est un péché. Seulement, j’ai toujours
+tâché de ne pas faire de mal, afin de n’être pas
+tuée par <span class='it'>le bœuf</span>, si je venais à le rencontrer, et de
+trouver le trésor, si c’est la volonté de Dieu.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons ! ma bonne Jeanne, tu y crois. Après ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Après, Mam’selle ? Est-ce qu’on ne vous a
+pas dit que pour n’être pas en danger, il faut
+n’avoir jamais eu de l’or tant seulement un brin
+en sa possession ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est vrai, on me l’a dit aussi. Vous pensez
+donc que l’or porte malheur ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça, j’en suis bien sûre ! Toutes les fois qu’un
+bourgeois en a montré à une fille, elle a quasiment
+perdu l’esprit, et elle s’est <span class='it'>rendue à lui</span>, quand
+même il était vieux, méchant et vilain. Eh bien !
+le jour où je trouvai de l’or dans ma main, je commençai
+par le jeter bien loin de moi. Ensuite, pour
+qu’il ne portât pas malheur à d’autres, je fis un
+trou dans la terre avec mon couteau, sous la grand’pierre
+jomâtre, et je poussai le louis d’or dedans
+avec mon sabot. Mais comme il y avait eu dans
+ma main de l’argent aussi, je ne me méfiai pas de
+l’argent, et le portai bien vite à ma mère.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu pensas donc de suite aux fades ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Mam’selle. Je n’y pensais pas, je n’avais
+pas de <span class='it'>connaissance</span> ; je savais seulement que l’or
+portai malheur, et je n’en voulais point. Quand je
+dis à ma mère ce qui m’était arrivé, et que je lui
+montrai les deux pièces d’argent, elle commença à
+m’instruire. Elle me tança beaucoup de m’être
+laissée aller au sommeil sur les pierres jomâtres,
+qui sont un mauvais endroit, et elle m’enseigna ce
+que je devais faire pour me sauver des mauvais
+esprits qui avaient agi avec moi comme s’ils
+croyaient m’avoir achetée. Elle fut contente de
+ce que j’avais laissé le louis d’or au mont Barlot
+et de ce que je ne l’avais pas mis dans ma poche,
+ni regardé avec plaisir, ni désiré de le conserver.
+Elle ne savait trop que dire du gros écu blanc. Ça
+pouvait être bon ou mauvais ; mais ça pouvait
+aussi n’être ni mauvais ni bon, parce qu’il y a des
+<span class='it'>fadets</span> qui sont fous, qui aiment à s’amuser, et qui
+font des petites niches un peu ennuyeuses, mais
+pas bien méchantes, comme de vous faire chercher
+votre fuseau, ou de vous casser souvent votre fil
+en filant, ou encore de vous faire défaire vos
+pelotons en tournant le <span class='it'>dévide</span> à l’envers quand
+vous n’y faites pas attention. Nous avons donc
+fait bénir l’écu dans l’église et nous l’avons mis
+dans le tronc aux pauvres. Quant à la pièce de
+cinq sous, qui était bien reluisante, bien petite et
+bien jolie... il y avait l’empereur Napoléon dessus,
+et ma pauvre chère mère aimait beaucoup cet
+empereur-là. Elle disait souvent que si elle n’avait
+pas été nourrice elle aurait voulu être cantinière
+pour aller à la guerre contre les Anglais qui ont
+pris et abîmé notre pays dans les temps anciens,
+du temps de la <span class='it'>Grande Pastoure</span>.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! la petit pièce de l’empereur ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ma chère défunte me dit comme ça&nbsp;: «&nbsp;Jeanne,
+c’est bon, cette pièce-là, c’est du bonheur et de
+l’honneur. C’est la bonne fade qui, en voyant
+comme la mauvaise fade voulait te tenter avec de
+l’or, a mis dans ta main ce petit sou blanc pour
+te défendre. C’est, pour sûr, la grand’fade d’Ep-Nell
+qui te veut du bien, parce qu’elle sait que tu
+n’es pas méchante, et que tu n’as jamais fait de
+peine à ta mère, ni de tort à personne. Faut donc
+garder son cadeau, et ne jamais t’en séparer.&nbsp;»
+Là-dessus elle perça le petit sou blanc et me le fit
+attacher à la croix de mon chapelet avec la petite
+médaille de la bonne sainte Vierge qui commande
+à toutes les bonnes fades. Et tenez, Mam’selle, je
+l’ai bien toujours. Le voilà au bout de mon chapelet,
+dans ma poche ; la nuit je le passe à mon cou, et
+comme ça je ne le quitte jamais.</p>
+
+<p class='pindent'>Et Jeanne montra à sa jeune amie un petit
+chapelet de ces graines grisâtres qui croissent dans
+nos champs et dont je ne sais plus le nom. L’humble
+offrande de sir Arthur y était attachée par un
+petit anneau de fer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Voilà, ma mignonne, reprit Jeanne, l’histoire
+des trois pièces, qui m’a tant fait faire de prières,
+parce que je croyais que c’était un miracle, et qui
+m’a souvent aussi donné la peur. Vous dites que
+ça n’en est pas un. Eh bien ! vous vous trompez
+peut-être. Les fades peuvent bien s’en être mêlées
+et avoir fait choisir à ces trois monsieurs, sans qu’ils
+le sachent, la pièce qui pouvait me porter malheur
+ou bonheur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et sais-tu, ma pauvre Jeanne, de qui te vient
+ton cher petit sou blanc ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça doit être de mon parrain !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! non, c’est du monsieur anglais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;De l’Anglais ? Ah ! dit Jeanne étonnée, un
+Anglais peut-il porter bonheur à une chrétienne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu crois donc qu’un Anglais n’est pas un
+chrétien ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne sais pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je t’assure qu’ils sont aussi bons chrétiens
+que nous, Jeanne !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je sais bien que ça se dit comme ça, à
+présent, Mam’selle ; mais du temps de votre papa,
+que vous n’avez guère connu, ça se disait autrement.
+Savez-vous pourquoi ma mère aurait voulu
+que je vienne à attraper <span class='it'>le bœuf</span> et à trouver le
+trésor ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Voyons !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle disait que le trésor était si gros, que
+personne n’en verrait jamais la fin ; qu’il y aurait
+de quoi rendre heureux tout le monde qui est sur
+la terre ; qu’il y aurait encore de quoi payer une
+grosse armée pour renvoyer les Anglais de la
+France, car ils étaient les maîtres à Paris, à ce
+qu’il paraît dans le temps où elle me disait ça.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et pourquoi haïssait-elle ainsi l’Angleterre ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dame ! Mam’selle, elle avait appris ça chez
+vous, du temps qu’elle y élevait votre frère. Votre
+défunt papa, qui était un grand militaire (qu’on
+dit), leur faisait la guerre, et votre maman, qui
+avait toujours peur qu’on ne le tue, les haïssait à
+mort. Alors quand l’empereur a été renvoyé et
+<span class='it'>mis dans une cage de fer</span> par les Anglais, ma mère
+a pleuré, pleuré, et moi aussi je pleurais de la voir
+pleurer. Et puis quand on disait que les Anglais
+avaient amené de leur pays un roi anglais et qu’ils
+l’avaient mis à Paris pour commander aux Français,
+elle se fâchait, et elle disait comme ça&nbsp;: «&nbsp;Ah !
+ma pauvre chère dame de Boussac doit avoir rudement
+de chagrin !&nbsp;» Aussi, Mam’selle, j’ai été bien
+étonnée quand je suis venue ici et que j’ai entendu
+dire à votre maman qu’elle aimait Louis XVIII,
+le roi anglais ; et je ne savais que penser de voir
+qu’il y avait son portrait dans sa chambre et qu’on
+avait mis le portrait de l’empereur dans le grenier.
+Aussi je l’ai mis dans ma chambre, moi, sans qu’elle
+le sache, et je ne crois pas qu’il y ait de mal à ça.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, sans doute. Moi aussi j’admire et je
+plains le grand empereur. Mais prends garde que
+madame de Charmois ne découvre que tu honores
+ainsi son portrait, car elle n’aurait pas de cesse que
+maman ne le fît brûler.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Aussi, Mam’selle, je le cache tous les matins
+avec un tablier que j’accroche dessus. Mais le soir,
+quand je reviens dans ma chambre, je le regarde,
+et ça me fait plaisir. Dame ! écoutez donc, mon
+père aussi avait été soldat du temps de la République,
+et, sous l’empereur, il avait été dans un
+pays qu’on appelle l’Italie, et il s’était bien battu.
+Je ne l’ai pas connu non plus ; mais je sais qu’il
+n’aimait pas beaucoup les Anglais, et il y avait
+dans notre maison une image de l’empereur qui a
+brûlé avec tout le reste.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ainsi, tu songes à faire la guerre aux Anglais,
+Jeanne ? Quand tu auras trouvé le trésor, tu achèteras
+une grosse armée, et tu te mettras en campagne
+sur un beau cheval blanc, comme Jeanne
+d’autrefois, la belle Pastoure qui a délivré notre
+pays des habits rouges ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! Mam’selle, comment donc que vous
+savez ces choses-là ? J’en rêve toutes les nuits, et
+mêmement quelquefois quand je suis tout éveillée,
+et que je garde mes bêtes, je m’imagine que je vois
+arriver tout ça. Cependant, je n’en parle jamais à
+personne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais moi, Jeanne, je te devine, et peut-être
+que je fais des rêves semblables de mon côté. On
+ne peut pas être si près de Sainte-Sévère sans
+s’émouvoir au récit de ce qui s’y est passé. On dit
+qu’il y a à Toull des lions que les Anglais y avaient
+fait tailler dans la pierre, pour humilier le pays, et
+que tous les jours on leur donne encore des coups
+de sabot.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! Mam’selle, je vois bien que vous êtes
+comme moi ! Ma mère a dit que votre grand-père
+avait été très ami avec la Grande Pastoure, et qu’il
+était aussi un grand soldat enragé contre les
+Anglais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mon grand-père ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, Mam’selle, un seigneur de Boussac. Elle
+avait entendu dire ça dans la maison d’ici.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ces choses-là sont beaucoup plus anciennes
+que tu ne penses, Jeanne ; mais n’importe. Il y a
+eu, en effet, dans notre famille un maréchal de
+Boussac qui fut le compagnon de la Pucelle, et je
+sens comme toi, Jeanne, qu’il serait doux de mener
+cette belle vie. Mais cela n’est plus de notre temps,
+mon enfant. Nous voilà en paix pour longtemps,
+pour toujours peut-être, avec l’Angleterre. Nous
+sommes censés libres, et les Anglais ne viendront
+plus ouvertement nous faire la loi. Il convient à
+une bonne chrétienne comme toi de ne plus les
+haïr et de ne plus songer à lever une armée contre
+eux.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça ne vous va donc pas, Mam’selle, ce que
+j’ai dit ? Je vous en demande pardon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cela me va beaucoup, au contraire, tes idées,
+ma bonne Jeanne, et je t’aime davantage d’avoir
+toutes ces imaginations. Mais tout cela est impossible,
+et d’ailleurs il y a de bons Anglais qui nous
+aiment et qui pleurent l’empereur Napoléon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vrai, Mam’selle ? il y en a ? Oh ! il faudrait
+faire grâce à ceux-là.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Certainement, Jeanne, et tu dois commencer
+par notre ami M. Harley, qui admire la belle
+Pastoure et l’empereur autant que toi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;<span class='it'>Si pourtant</span>, dit Jeanne en hochant la tête,
+les Anglais les ont fait mourir tous les deux. Ils
+ont brûlé la Grande Pastoure parce qu’elle avait la
+connaissance !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;M. Harley la révère comme une martyre et
+comme une sainte, je t’en réponds.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui-da ! c’est donc un bien brave homme, cet
+Anglais-là ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Le meilleur, le plus sage, le plus humain qui
+soit sur la terre, Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça me fait plaisir. Je n’ôterai pas son petit
+sou blanc de mon chapelet.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Garde-t’en bien, tu lui ferais trop de peine.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et à cause donc, Mam’selle ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Parce qu’il t’aime, Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il m’aime ! C’est donc vrai qu’il a connu ma
+mère ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne sais pas, mon enfant, mais il t’aime
+beaucoup.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et pourquoi donc ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Parce qu’il aime ce qui est bon et beau. Qui
+se ressemble, s’assemble, Jeanne ! N’est-ce pas
+vrai ?</p>
+
+<p class='pindent'>Mademoiselle de Boussac continua sur ce ton,
+au grand étonnement de Jeanne, qui se confondait
+en remerciements, sans rien comprendre à l’affection
+dont elle était l’objet. Mais elle l’acceptait
+comme la marque d’une grande bonté, et prêtait
+l’oreille d’un air naïf au panégyrique que sa jeune
+maîtresse lui traçait de sir Arthur. Mais quand
+Marie essaya de faire expliquer Jeanne sur les
+sentiments qu’il lui inspirait, elle s’aperçut qu’elle
+perdrait du terrain au lieu d’en gagner, et qu’une
+sorte de méfiance et d’effroi, sentiments bien contraires
+à ses dispositions habituelles, s’emparaient
+de la jeune fille.&nbsp;—&nbsp;Voilà déjà deux fois, Mam’selle,
+que vous voulez trop me faire dire ce que j’en
+pense, dit-elle ; je ne sais pas pourquoi vous vous
+inquiétez de ça.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais voyons, Jeanne, reprit mademoiselle
+de Boussac, je suis une fille à marier, moi, et
+je puis, d’un jour à l’autre, être demandée par
+quelqu’un.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! si c’est pour me faire causer que vous me
+questionnez comme ça, répondit Jeanne, qui donna
+avec simplicité dans cette petite ruse, je vois bien
+qu’il faut que je retienne ma langue, car peut-être
+que je vous ferais de la peine sans le savoir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Nullement, Jeanne ; je suis comme toi, fort
+peu pressée de me marier, et je ne me sens éprise
+de personne. Aussi tu peux parler, et je te consulte.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! moi, Mam’selle, je ne me permettrai pas
+de vous conseiller !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu ne m’aimes donc pas ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pouvez-vous dire ça !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;En ce cas, parle, s’écria Marie en lui passant
+un bras autour du cou, et en l’attirant auprès
+d’elle sur la crèche. Suppose que tu sois à ma place,
+et que M. Harley veuille t’épouser.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce que je sais, moi ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais, enfin, tu peux bien supposer !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je supposerai tout ce qui vous fera plaisir,
+dit Jeanne, et je vous répondrai dans la vérité de
+mon âme. Je n’épouserais jamais ce monsieur-là ;
+d’abord parce qu’il est Anglais, et que je ne voudrais
+pas mettre au monde des enfants anglais. Je
+peux bien ne pas le détester, et je lui porte du
+respect, puisqu’il est si brave homme ; mais l’épouser !
+Non, quand il serait fait pour moi (mon
+égal), je ne voudrais pas contrarier l’âme de ma
+chère défunte mère et de mon pauvre défunt père.
+Ensuite, Mam’selle, je dirais non, parce qu’il est
+riche, et que ça me porterait malheur. On dit chez
+nous que l’argent rend fier et méchant. Je ne dis pas
+ça pour vous, ma bonne chère mignonne ; il n’y a
+rien de si bon et de si humain que vous. Mais il n’y
+en a peut-être pas beaucoup qui vous ressemblent,
+et je vois bien déjà que mam’selle Elvire n’est pas
+comme vous. Et puis moi, je suis trop simple pour
+savoir me servir de l’argent. Je ferais peut-être du
+mal avec, et ma mère m’a commandé de rester
+pauvre. Enfin ça ne se pourrait pas, et il y aurait
+quarante mille bons Anglais pour m’épouser, que
+je ne voudrais pas du meilleur de tous, je vous le
+jure sur mon baptême !</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne parlait avec plus de vivacité que de
+coutume. Il y avait en elle comme une sorte d’indignation
+patriotique qui faisait briller son regard
+et la rendait plus belle encore que de coutume,
+quoique son expression fût changée. Marie, impressionnable
+comme une âme de poète, ne pouvait
+s’empêcher de l’admirer, quoique son obstination
+l’affligeât profondément, et elle la comparaît intérieurement
+à Jeanne d’Arc. Il lui semblait voir
+et entendre la Pucelle dans toute la rudesse du
+langage rustique qu’elle devait avoir avant de
+quitter la houlette pour le glaive. Ce mélange de
+douceur et de fermeté, de sérénité angélique et
+d’enthousiasme contenu, devait avoir caractérisé
+l’héroïne de Vaucouleurs, et la romanesque descendante
+du sire de Brosse s’imaginait que l’âme
+de la belle Pastoure revivait dans Jeanne pour se
+reposer de ses durs labeurs dans une vie obscure
+et paisible, en attendant qu’une autre transformation
+l’appelât à se manifester encore dans tout
+l’éclat douloureux de la force et de la gloire.</p>
+
+<p class='pindent'>Cependant, après avoir raconté à son frère et à
+M. Harley toute cette causerie matinale avec une
+exactitude minutieuse, Marie osa conclure, en
+souriant, que sir Arthur ne devait pas désespérer
+de fléchir sa <span class='it'>bergère inhumaine</span>, mais qu’il faudrait
+du temps, des soins et de la patience.</p>
+
+<p class='pindent'>Sir Arthur se résigna à faire prendre à son roman
+une allure plus grave que le grand trot excentrique
+sur lequel il l’avait commencé. La difficulté imprévue
+de cette conquête enflamma davantage son
+amour, et il devint épris et sentimental comme un
+garçon de vingt ans. Le cerveau tout rempli de
+rêves poétiques et le cœur pénétré de sentiments
+romanesques, mais gauche, timide et embarrassé
+comme jamais Chérubin ne le fût auprès d’une
+brillante comtesse, il était pour Marie un objet
+d’admiration et d’intérêt, et pour Marsillat, qui
+observait tous ses mouvements, un type de ridicule
+achevé. La vérité est qu’il y avait de l’un et de
+l’autre chez ce bon M. Harley, et que, sauf la triste
+figure et l’âge mûr de Don Quichotte, il ressemblait
+un peu en ce moment au héros de Cervantes déposant
+son casque et se couronnant de fleurs pour
+se transformer en berger.</p>
+
+<p class='pindent'>Quant à Guillaume, il parut tout à coup soulagé
+d’un grand poids, et il se donna même la peine
+d’être fort galant auprès d’Elvire. Madame de
+Charmois, étonnée et ravie de ne pas découvrir
+la moindre accointance entre lui et Jeanne, commença
+à concevoir de sérieuses espérances.</p>
+
+<h2 id='ch18'>XVIII<br/> <span class='sub-head'>LA FENAISON</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>Des</span> jours et des semaines s’écoulèrent dans un
+calme apparent. Sir Arthur chérissait la campagne
+et ne s’était pas fait beaucoup prier pour passer
+tout l’été à Boussac. La châtelaine, comptant qu’il
+avait beaucoup d’influence sur son fils, avait espéré
+qu’il le déciderait à sortir de son apathie et à faire
+choix d’une carrière. Guillaume montrait chaque
+jour plus d’éloignement pour les divers états qu’on
+lui offrait, et sa mère n’espérait plus lui faire
+conquérir un sort brillant qu’à l’aide d’un bon
+mariage. Elle le promenait dans les châteaux
+d’alentour, et attirait chez elle ses nobles voisines ;
+mais, à son grand déplaisir, Guillaume, loin d’admirer
+leurs charmes, n’était porté qu’à remarquer
+leurs défauts ; et comme elle faisait part de ses
+soucis à la sous-préfette, celle-ci insinuait avec
+acharnement que Guillaume devait avoir quelque
+déplorable inclination pour une personne d’un
+rang inférieur, qu’il ne pouvait avouer. Elle nomma
+même Jeanne plusieurs fois ; mais comme
+rien, dans l’apparence, ne justifiait cette accusation,
+madame de Boussac ne voulut point y croire.</p>
+
+<p class='pindent'>M. Harley était un mauvais auxiliaire pour ses
+projets ambitieux. Il essayait parfois de se conformer
+à ses intentions ; mais lorsque Guillaume
+lui demandait pourquoi il lui donnait un exemple
+si contraire à ses conseils, le bon Arthur restait
+court, souriait, et finissait par avouer qu’en fait
+de mariage, il ne connaissait d’autre considération
+que l’amour. Il était de ces Anglais qui épousent
+qui bon leur semble, une comédienne, une cantatrice,
+une danseuse même, pourvu qu’elle leur plaise ;
+et comme Jeanne lui plaisait par des qualités moins
+brillantes, mais plus essentielles, il pensait faire un
+acte de haute raison en même temps que de goût,
+en persistant à l’épouser.</p>
+
+<p class='pindent'>Cependant il l’aimait avec patience. Il ne voulait
+plus l’effaroucher par des offres soudaines. Il s’était
+résigné à l’étudier de loin, afin de se rapprocher
+d’elle peu à peu, à mesure qu’il trouverait, dans
+les habitudes de la vie champêtre, les occasions de
+lui inspirer de la confiance, et de lui parler une
+langue qu’elle pût entendre. Il s’ingéniait avec une
+rare maladresse, mais avec une bonne foi touchante,
+à deviner les moyens de lui plaire et d’en être
+compris. Il s’informait de ses parents, de son pays,
+de ses amis toullois. Il avait été à Toull, faire connaissance
+avec le curé Alain pour lui parler de son
+projet et le mettre dans ses intérêts ; mais sous le
+sceau du secret, et à la condition que le bon desservant
+n’en parlerait à Jeanne que lorsque les
+manières de la jeune fille lui auraient donné
+quelques espérances. Il s’était fait, dans cette
+occasion, le messager de Jeanne pour porter, de
+sa part, l’argent qu’elle avait gagné, à sa tante la
+Grand’Gothe, et comme il avait quadruplé cette
+petite somme sans en rien dire à personne, et sans
+s’inquiéter si cette femme n’était pas une des plus
+riches du pays sous sa misère apparente, il lui
+avait donné à penser, sans s’en douter, qu’il était
+l’amant heureux de Jeanne, et que celle-ci avait
+enfin compris le parti qu’elle pouvait tirer de sa
+jeunesse et de sa beauté. Puis, Jeanne ayant dit
+un jour devant lui à mademoiselle de Boussac
+qu’une des choses qu’elle regrettait le plus de son
+pays, c’était son chien qu’elle avait été forcée de
+laisser au père Léonard, parce qu’elle voyait qu’il
+lui faisait plaisir, sir Arthur avait été pour acheter
+et ramener ce chien. Le sacristain l’eût cédé de
+bonne grâce à Jeanne, mais il n’avait pas refusé
+l’argent du <span class='it'>mylord</span>, et tout le hameau de Toull
+avait été en révolution pour savoir ce que signifiait
+une si étrange affaire, un beau monsieur achetant
+fort cher un vilain chien de berger. Enfin, comme
+on n’entendait venir de la ville aucun bruit fâcheux
+contre les mœurs de la fille d’Ep-Nell, on avait
+conclu que l’Anglais était <span class='it'>imberriaque</span>, c’est-à-dire
+un peu fou ; et chaque Toulloise qui, venant au
+marché de Boussac, deux fois la semaine, y rencontrait
+Jeanne faisant les provisions du château,
+ne manquait pas de lui parler de M. Harley en
+termes fort moqueurs. On rendait pourtant justice
+à sa générosité&nbsp;: car il semait l’argent sur ses pas,
+et cherchait à se faire rendre, par les pauvres
+habitants de ces landes arides, mille petits services
+inutiles&nbsp;: comme de lui tenir son cheval pendant
+qu’il allait à pied un bout de chemin, de lui donner
+un renseignement dont il n’avait que faire, de lui
+aller cueillir une fleur ou de lui vendre un oiseau,
+le tout pour avoir l’occasion de payer d’une manière
+exorbitante ces malheureux déguenillés. Mais le
+paysan est si rarement assisté dans ces contrées
+sauvages, qu’il s’étonne et s’alarme presque de la
+charité, comme d’une folie ou d’un piège, bien
+qu’il en profite avec joie.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne n’était pas moqueuse de sa nature, et
+les railleries dont sir Arthur était l’objet, lui inspiraient
+une sorte de compassion respectueuse.
+«&nbsp;Ce pauvre homme, se disait-elle, on se moque de
+lui parce qu’il est bon !&nbsp;» Elle lui parlait avec une
+considération particulière, et l’entourait, dans son
+service, de prévenances filiales. Mais elle ne paraissait
+pas plus enamourée de lui que le premier jour,
+et il attendait avec une admirable résignation un
+jour d’abandon ou d’émotion qui n’arrivait pas.</p>
+
+<p class='pindent'>Bien qu’il n’eût confié son secret qu’à Guillaume
+et à sa sœur, et qu’il se fût laissé plaisanter
+sur sa lettre à madame de Charmois, sans paraître
+y avoir attaché la moindre intention sérieuse, ses
+assiduités à la prairie, au jardin où Jeanne ramassait
+les <span class='it'>folles herbes</span> pour ses vaches, à l’étable où
+il venait faire, sans aucun progrès, des études
+d’animaux d’après nature, tout cela ne pouvait
+manquer d’être commenté par Claudie, et même
+par Cadet, qui était bien un peu épris et un peu
+jaloux de Jeanne, quoiqu’il ne fût pas certain
+d’être précisément amoureux d’elle ou de Claudie.
+Claudie avait commencé par dire que Jeanne avait
+bien <span class='it'>de la chance</span>, que la mère Tula avait eu grand’raison
+de prédire qu’elle trouverait le trou-à-l’or,
+vu que l’Anglais avait plus d’écus qu’il n’en pourrait
+tenir sous la montagne de Toull ; mais ne
+voyant pas arriver le grand événement de ce
+mariage qu’elle avait prédit la première, Claudie
+ne savait plus que penser, et elle eût cru que sir
+Arthur voulait agir avec Jeanne comme Marsillat
+avait agi avec elle, si Jeanne, dont elle ne pouvait
+suspecter la sincérité, ne lui eût assuré que jamais
+l’Anglais ne s’était permis de lui dire «&nbsp;un mot
+d’amourette&nbsp;».</p>
+
+<p class='pindent'>Mais Marsillat, qui revenait passer presque tous
+les samedis et les dimanches à Boussac, voyait
+parfaitement M. Harley filer ce qu’il appelait le
+parfait amour, et il n’avait pu se refuser le plaisir
+d’en faire des gorges chaudes avec deux ou trois
+de ses amis de la ville, qui avaient répété la
+nouvelle en plein billard... d’où elle avait été
+circuler sur la place du marché... d’où enfin elle
+avait été, à cheval et en patache, se promener et
+se répandre dans les villes et villages des environs.
+Si bien qu’au bout d’un mois, on savait dans tout
+l’arrondissement et même au delà, qu’il y avait au
+château de Boussac un original d’Anglais, millionnaire,
+et assez beau garçon, qui s’était coiffé
+d’une servante, au point de vouloir en faire sa
+femme. Les dames de la province, qui sont, par
+nature et par position, fort jalouses de la beauté
+des villageoises et des grisettes, étaient indignées
+contre l’Anglais. Leurs maris abondaient dans leur
+sens, disant qu’on pouvait bien faire sa maîtresse
+d’une servante, mais que l’épouser était une preuve
+d’aliénation, voire d’immoralité. Les jeunes gens
+étaient curieux de voir cette beauté qui faisait de
+pareilles conquêtes, et qui, disait-on, jouait la
+cruelle pour être plus sûre d’être épousée. On
+venait de Chambon, de Gouzon, de Sainte-Sévère,
+et même de La Châtre, où le public est plus malin
+et plus flâneur que partout ailleurs, pour voir la
+<span class='it'>belle Boussaquine</span> ; et comme on la voyait fort
+rarement, il y en avait qui, ne voulant pas passer
+pour avoir fait inutilement le voyage, affirmaient
+qu’elle n’était pas du tout jolie, et que l’Anglais
+était un libertin blasé, incertain s’il devait se
+couper la gorge ou épouser une maritorne pour
+se désennuyer.</p>
+
+<p class='pindent'>Tous ces propos n’entraient que furtivement
+dans le château de Boussac, grâce à Claudie et à
+Cadet, qui se gardaient bien d’en rien dire tout
+haut, défense expresse leur ayant été signifiée de
+jamais rapporter les sottises du dehors à l’oreille
+de mademoiselle de Boussac ou de son frère.
+Jeanne levait les épaules quand sa compagne de
+chambre les lui racontait, et, seule dans toute la
+ville, elle ne voulait ou ne pouvait croire qu’elle
+fût l’objet de toutes les conversations et le point
+de mire de tous les regards. La Charmois en assommait
+madame de Boussac, criait au scandale, et
+réclamait fortement l’expulsion de Jeanne. Mais
+madame de Boussac, qui menait à cinquante ans,
+dans son vieux castel, la vie d’une jolie femme de
+l’Empire, se levant tard, passant trois heures à
+sa toilette, sommeillant sur sa chaise longue et
+dorlotant ses migraines, était peu clairvoyante,
+haïssait les partis extrêmes, et trouvait d’ailleurs
+beaucoup plus vraisemblable que sir Arthur
+songeât à épouser sa fille que sa servante. L’amitié
+franche et ouverte de Marie et de M. Harley l’un
+pour l’autre, pouvait donner le change, et la
+Charmois elle-même s’y perdait quelquefois. Guillaume
+aussi la jetait parfois dans l’erreur des
+douces illusions, en se montrant fort empressé auprès
+d’Elvire. Il est vrai que quand il était las de
+se contraindre et de railler, il cessait brusquement
+ce jeu amer, et c’est alors que la <span class='it'>Charmoise</span>,
+comme on l’appelait dans la ville (où déjà elle
+était détestée pour ses grands airs, son caractère
+intrigant et sa dévotion hypocrite), retombait dans
+ses soupçons et dans ses colères concentrées.</p>
+
+<p class='pindent'>Tout ce roman de sir Arthur produisit pourtant
+des résultats sérieux sur deux personnes, dont l’une
+le raillait avec aigreur, et dont l’autre paraissait
+le blâmer tristement. La première fut Léon Marsillat,
+qui, piqué au jeu, et irrité dans ses instincts
+de lutte, eût donné son meilleur cheval, et peut-être
+sa plus belle cause, pour prélever sur Jeanne
+les droits que l’Anglais prétendait acheter de son
+nom et de sa fortune. Marsillat regrettait avec
+dépit d’avoir contribué à amener Jeanne à Boussac,
+où il ne pouvait l’obtenir que de sa bonne volonté,
+à quoi il n’avait pas réussi. Si elle eût été encore
+bergère à Ep-Nell, et qu’Arthur et Guillaume fussent
+venus la lui disputer, il l’aurait poursuivie
+dans le désert, et il se flattait qu’elle n’eût pas été
+rebelle à d’audacieuses tentatives de corruption.
+Mais il fallait désormais changer de moyens, ruser,
+attendre... Marsillat n’en avait pas le temps. Il se
+disait qu’il était bien fou de penser à cette péronnelle
+stupide, lorsqu’il avait tant d’autres affaires
+et tant d’autres plaisirs. Et cependant il rêvait
+quelquefois la nuit qu’il la voyait revenir de l’église,
+au bras de son époux, M. Harley, et il s’éveillait
+en jurant et en haussant les épaules, furieux de
+n’avoir pas réussi à rendre ridicule le personnage
+de ce mari. Son orgueil en était mortellement
+blessé.</p>
+
+<p class='pindent'>L’autre personne sur qui rejaillissait toute
+l’émotion du roman de sir Arthur, c’était Guillaume.
+Ce jeune homme avait pour Jeanne ce
+qu’en style de roman on peut appeler une passion.
+C’était cela et rien que cela ; car, pour un
+amour profond, capable de dévouement et de
+courage, il était bien loin de sir Arthur, qu’il
+accusait pourtant dans son âme d’aimer avec un
+calme philosophique, et de ne pas connaître l’amour
+exalté. On se trompe ainsi&nbsp;: on prend pour
+l’attachement ce qui n’est que l’émotion du désir,
+et on traite de froideur ce qui est la sérénité d’une
+affection à toute épreuve. Guillaume n’eût jamais
+songé à épouser cette fille des champs. Il s’était
+laissé frapper l’imagination par sa beauté peu
+commune, par sa candeur touchante et par les
+événements romanesques de leur première rencontre
+à Toull. Le dévouement qu’elle lui avait
+montré dans sa maladie avait flatté ensuite son
+innocente vanité. Il avait cru, il croyait encore
+n’avoir qu’un mot à dire pour la voir tomber dans
+ses bras. Il s’était abstenu par piété, par délicatesse ;
+et, à force d’admirer sa propre vertu, il en
+était venu à s’éprendre fortement de l’objet d’un
+si grand sacrifice. Cependant il avait eu la résolution
+de se guérir de cette folie. Il s’était éloigné ;
+il avait guéri, il avait même oublié&nbsp;: mais la vue
+de Jeanne, encore embellie et poétisée par l’affection
+de sa sœur, l’avait troublé dès l’instant de
+son retour. Et maintenant l’amour de sir Arthur
+réveillait le sien. Jeanne, inspirant des sentiments
+si profonds et des projets si sérieux, acquérait à
+ses yeux un nouveau charme et un nouveau prix ;
+et comme il s’imposait le devoir de ne pas empêcher
+son mariage, il s’excitait lui-même d’une
+manière vraiment puérile et maladive à la désirer,
+tout en s’imposant de renoncer à elle. Sa fantaisie
+devenait une idée fixe, une perpétuelle rêverie,
+une souffrance fiévreuse, une passion en un mot,
+puisque nous l’avons nommée ainsi, faute d’un
+nom qui peignît cette affection à la fois brutale
+et romanesque, particulière à la situation et à la
+nature d’esprit de notre jeune personnage. Il voulait
+parfois s’en distraire sérieusement, en essayant
+de faire la cour à mademoiselle de Charmois ; mais
+Elvire, avec ses talents frivoles, ses toilettes effrénées,
+et son caquet frotté à l’esprit des autres,
+était si inférieure à Jeanne, que Guillaume avait
+bientôt des remords d’avoir cherché à comparer
+la demoiselle à la paysanne. Elvire était tout à fait
+dépourvue de charme. On n’avait développé en
+elle que les instincts égoïstes, les goûts d’ostentation
+et les préjugés étroits. La bonne Marie elle-même,
+tout en blâmant les cruelles railleries de
+Guillaume sur son compte, ne pouvait réussir à
+l’aimer.</p>
+
+<p class='pindent'>Un jour l’agitation amassée dans le cœur de
+Guillaume devint si forte, qu’elle faillit déborder.
+On était au temps des fauchailles et on rentrait le
+foin de cette belle et grande prairie voisine du
+château, où Jeanne avait gardé ses vaches dans
+les <span class='it'>bordures</span> seulement, durant toute la jeune saison
+des herbes. Ce fut un grand amusement pour
+toute la jeunesse du château, maîtres et serviteurs,
+de grimper sur le char à bœufs, et de manier avec
+plus ou moins d’adresse et de légèreté la fourche
+et le râteau. Cadet conduisait les convois, l’aiguillon
+à la main, fier comme un empereur d’Orient.
+Sir Arthur, comme le plus robuste, occupait le
+haut de l’édifice savamment équilibré et tassé par
+lui-même sur la charrette. Le bon Anglais était un
+peu vain de la facilité avec laquelle il avait acquis
+ce talent rustique, en regardant comment s’y prenaient
+les garçons de ferme. Il avait endossé une
+blouse de grosse toile bleue, et, coiffé d’un chapeau
+de paille tressé aux champs par les petits pastours,
+il déployait complaisamment la vigueur de ses
+muscles, et se réjouissait de hâler ses belles mains,
+dont il avait eu tant de soin jusqu’alors, mais dont
+il craignait que Jeanne ne méprisât la blancheur
+efféminée. «&nbsp;Vous travaillez <span class='it'>trop bien !</span> lui disait
+Jeanne, naïvement émerveillée de sa force et de son
+ardeur ; jamais je n’ai vu un <span class='it'>bourgeois se prendre</span>
+(s’en acquitter) si bien. Vois donc, Claudie, si on
+ne dirait pas que ce monsieur est un homme comme
+nous ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Aucune parole ne pouvait être plus douce à
+l’oreille de sir Arthur. Déjà il se rêvait propriétaire
+d’une bonne ferme de la Marche ou du Berri,
+vivant à sa guise, en bon campagnard, loin du
+monde dont il était las, serrant lui-même ses récoltes,
+travaillant <span class='it'>comme un homme</span>, avec ses métayers,
+enrichissant ses colons, faisant le bonheur
+de sa commune, et goûtant lui-même la plus
+grande félicité auprès de sa belle et robuste compagne.
+Voilà la vie que j’ai toujours rêvée, pensait-il,
+et Dieu me la doit, pour être resté fidèle à ces
+goûts simples et à l’amour de la nature embellie
+par le travail de l’homme. Tandis qu’Arthur, le
+front baigné de sueur, et les yeux brillants d’espérance,
+échangeait avec Jeanne des regards bienveillants,
+des paroles enjouées et de grandes <span class='it'>fourchées</span>
+de foin, les bœufs, enfoncés jusqu’aux genoux
+dans le fourrage qu’on leur livre à discrétion ce
+jour-là pour les distraire de <span class='it'>la mouche</span> qui les harcèle,
+secouaient de temps en temps leurs belles
+têtes accouplées sous le joug, et imprimaient au
+charroi un mouvement de tangage qui faisait
+tomber souvent sur ses genoux l’aimable Marie
+perchée, auprès de sir Arthur, sur <span class='it'>l’avant</span> de l’édifice.
+Cette jeune fille, trop frêle pour supporter
+la chaleur, folâtrait autour des travailleurs, grimpait
+ou descendait légèrement, en posant ses petits
+pieds sur les épaules de son frère, allait donner un
+ou deux coups de râteau auprès de Claudie, puis,
+tout d’abord essoufflée, se laissait tomber en riant
+sur les petites meules d’attente appelées <span class='it'>miloches</span>,
+en termes du pays. Claudie, alerte et court vêtue,
+était vermeille comme une cerise, et mettait,
+comme sir Arthur, de la coquetterie à montrer sa
+prestesse et son ardeur. Elvire était aussi robuste
+qu’une villageoise ; mais trop serrée dans son
+corset pour avoir les mouvements libres, elle était,
+à chaque instant, rappelée par sa mère qui, assise
+sur le foin, et grillant sous son ombrelle, trouvait
+que la pauvre fille devenait rouge comme une
+pivoine et ne paraissait pas à son avantage,
+ainsi fardée plus que de raison par le soleil de
+juin.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume avait mis veste bas, et, faisant luire
+au soleil l’éclat de sa chemise de batiste, découvrait
+son cou rond et blanc comme celui d’une femme.
+Il était vraiment le plus beau jeune homme qu’on
+pût voir ; mais Claudie le trouvait trop mince, et
+l’air de tendre commisération avec lequel elle lui
+disait&nbsp;: «&nbsp;Vous vous échaufferez, monsieur Guillaume&nbsp;»,
+l’humiliait par la comparaison qu’il faisait
+de sa frêle organisation avec la taille carrée
+de l’Anglais. (<span class='it'>S’échauffer</span>, c’est prendre un coup
+de soleil et la fièvre.)</p>
+
+<p class='pindent'>Rebuté de voir que Jeanne ne quittait pas le
+travail de passer le foin au <span class='it'>rangeur</span>, et qu’elle était
+ainsi en rapport continuel de regards et de paroles
+avec sir Arthur, il prit une branche, et, se plaçant
+à la tête des bœufs, il s’amusa, sous prétexte de
+les soulager des mouches, à leur faire secouer rudement
+le char, et par conséquent son rival. Sir
+Arthur ne s’en impatientait pas, et rien ne put lui
+faire faire une chute ridicule. Il riait et assurait
+avoir le pied marin.</p>
+
+<p class='pindent'>Madame de Boussac se tenait à l’écart sous un
+massif d’arbres, et causait avec Marsillat d’une
+affaire d’intérêt. Ce dernier se rapprocha enfin
+de Guillaume, et lui demanda ce qu’il trouvait
+de si intéressant dans le visage des bœufs, pour
+rester là, insensible à d’autres visages, beaucoup
+plus intéressants dans leur animation.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous n’êtes pas assez artiste, lui répondit le
+jeune homme, affectant de ne pas comprendre, et
+cherchant à se distraire du véritable sujet de ses
+préoccupations, pour admirer ces faces bovines si
+bien coiffées dans notre pays, et si calmes dans leur
+puissance. Oui, je comprends que Jupiter ait pris
+cette forme dans un jour de poésie. Il y a du dieu
+dans ce large front si bien armé, et dans cet œil
+noir à la fois si fier et si doux. Il y a de l’enfant
+aussi dans ces naseaux si courts et dans le poil
+fin et blanc qui entoure proprement cette lèvre
+délicate. Il y a du paysan dans ces genoux larges
+et rapprochés, dans la lenteur de cette démarche
+tranquille. Il y a du lion dans cette queue vigoureuse
+qui fouette l’échine toujours noueuse et
+sèche. Oui, c’est un bel animal ! Le fanon est
+magnifique, et le flanc a un développement immense.
+On prétend que la face est stupide&nbsp;: c’est
+faux ; elle exprime la force et l’innocence ; elle a
+du rapport avec la physionomie de l’homme qui
+cultive la terre et soumet l’animal. Voyez comme
+nos paysans entendent bien l’art sans le savoir !
+Quel peintre, quel sculpteur eût imaginé cette
+coiffure d’un style si large et si simple ! Ce <span class='it'>frontal</span>
+de paille tressée, qui ressemble à un diadème,
+et cet entre-croisement ingénieux des courroies
+qui embrassent les cornes et le joug ! vraiment
+ceci doit être de tradition antique, et jamais
+le bœuf Apis n’a été plus majestueusement
+couronné.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est très joli, ce que vous dites là, répondit
+Marsillat en souriant. C’est de la poésie, c’est de
+l’art ; mais il y a de la poésie ailleurs, et mon sentiment
+d’artiste préfère d’autres modèles. Tenez,
+Guillaume, regardez Jeanne ! cette belle fille si
+douce et si forte aussi ! Forte comme un homme !
+Voyez ! Elle enlève cinquante livres de foin au bout
+de la main, et cela toutes les trois minutes, depuis
+le lever du soleil jusqu’à son coucher.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! je crois ben ! s’écria Cadet, qui avait
+écouté avec stupéfaction les belles paroles que
+Guillaume avait dites sur les bœufs, mais qui comprenait
+beaucoup mieux l’éloge de Jeanne par
+Marsillat. Monsieur Léon, c’est la fille la plus forte
+que <span class='it'>j’asse pas connaissue</span>. Elle lève six boisseaux
+de blé et alle se les fiche sur l’épaule aussi lestement
+que moi, foi d’homme ! Ah ! la belle fille que ça
+fait !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien, Cadet a le sentiment poétique à sa
+manière, reprit Léon ; mais ne sauriez-vous rien
+trouver, Guillaume, pour louer Jeanne aussi
+agréablement que vous l’avez fait pour ces grandes
+bêtes cornues ? Est-ce qu’il n’y a pas dans Jeanne
+une meilleure part de la divinité ? Puissante comme
+Junon ou Pallas, fraîche comme Hébé, gracieuse
+comme Iris, la messagère des dieux. Voyons ! je
+ne suis pas poète, moi, je ne fais pas de ces métaphores-là
+quand je plaide ; mais si j’étais vous,
+j’aurais remarqué, dans cette créature rustique,
+mille beautés auxquelles vous ne daignez pas
+prendre garde. Comme elle est bien vêtue ainsi !
+Le bon Dieu devrait toujours secouer sur nous
+les rayons du soleil d’été, afin que toutes les femmes
+adoptassent ce costume élémentaire. Rien qu’une
+courte jupe et une chemise ; convenez que c’est
+charmant ! Vous parlez d’antiques ! Ceci est
+chaste et voluptueux comme l’antique&nbsp;: on ne
+voit rien et on devine ce torse admirable&nbsp;: la
+chemise monte et agrafe au cou, les manches au
+poignet ; l’étoffe n’est ni fine ni transparente ;
+mais ce gros tissu de chanvre usé a la blancheur
+et le moelleux des draperies grecques. Et quelle
+statue de Phidias que Jeanne ! Ses belles formes
+se dessinent dans ses mouvements libres et agiles.
+Regardez, si la jeune Charmois n’a pas l’air d’une
+poupée de cire à côté d’elle ! Oui, oui, je vous dis
+que cela est plus beau qu’un bœuf, car il y a là aussi
+de la déesse et de l’enfant. Rappelez-vous la
+druidesse des pierres jomâtres ; c’était Velléda,
+et pourtant c’était Lisette ! Les jolis naseaux
+courts et la lèvre délicate du bœuf n’attirent ni
+mon souffle, ni mes lèvres, je vous jure, au lieu que
+ce profil olympien et ces lèvres de rose...</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume tourna brusquement le dos à Léon
+sans écouter le reste de sa phrase. Il courut offrir
+son bras à sa mère, qui regagnait le château. Marsillat
+lui était odieux. Tout le temps qu’avait duré
+sa brûlante description, il avait eu un sourire et
+des regards diaboliques. Tout cela semblait dire à
+Guillaume&nbsp;: Tu vois ce chef-d’œuvre de la nature,
+cet objet de tes secrètes pensées !... Admire et convoite !
+c’est moi qui triompherai de sa pudeur
+sauvage, et tu échoueras misérablement en faisant
+de la poésie qu’elle ne comprendra pas.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume ne retourna pas au pré. Il monta à sa
+chambre, et, penché sur le balcon qui domine une
+si effrayante profondeur, il se livra aux plus sombres
+rêveries, tandis que les rires des faneuses et le
+cri des bouviers se perdaient dans l’éloignement.</p>
+
+<h2 id='ch19'>XIX<br/> <span class='sub-head'>AMOUR DE JEUNE HOMME</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>Aussitôt</span> après le dîner, où Guillaume expliqua
+son abattement par une forte migraine, il retourna
+à sa chambre, et, se sentant malade en effet, il
+essaya de s’endormir. Il avait des vertiges, il
+souffrait, et l’action de la pensée était comme suspendue
+en lui. Sa sœur vint le voir. Elle lui trouva
+de la fièvre, un peu de divagation ; elle courut
+avertir sa mère. On envoya chercher le médecin
+de la ville et du château. A minuit une attaque
+de nerfs se déclara ; mais des soins intelligents en
+atténuèrent la violence. A une heure, le malade
+fut calme ; à deux heures il dormait profondément,
+et tout mouvement de fièvre avait disparu. Le
+médecin se retira. A trois heures, Marie obtint que
+sa mère allât se coucher. A quatre heures, Marie,
+trop frêle pour supporter une longue veille, laissa
+tomber le roman qu’elle lisait. C’était <span class='it'>le Connétable
+de Chester</span>, et elle s’enflammait d’une amitié
+plus vive pour Jeanne, en suivant avec intérêt les
+caractères charmants de la jeune châtelaine et de
+sa confidente dévouée, l’aimable Rose Fleeming.
+Mais Walter Scott lui-même ne pouvait conjurer
+la fatigue de cette délicate enfant. Jeanne trouva
+sa <span class='it'>chère mignonne</span> bien pâle, la supplia d’aller se
+reposer aussi ; et après s’être beaucoup fait prier,
+Marie ayant reconnu que son frère avait les mains
+fraîches et le sommeil parfaitement calme, céda
+aux instances de sa champêtre compagne. Jeanne
+avait un corps de fer&nbsp;: elle avait passé autrefois
+tant de nuits sur ce fauteuil, occupée à veiller son
+parrain dans sa cruelle maladie, qu’une de plus
+ne comptait pas pour elle. D’ailleurs, elle assurait
+que Claudie allait venir la relayer, et sir Arthur,
+qui avait veillé aussi jusqu’à trois heures, avait
+promis de revenir à six. Marie adorait son frère,
+mais elle avait un voile sur les yeux. Le poème
+calme et pastoral dont sir Arthur était le héros
+l’empêchait de voir le drame inquiet et sombre
+où Guillaume s’agitait en silence. Si quelquefois
+elle avait eu des soupçons, elle les avait repoussés
+comme injurieux à l’amitié fraternelle. Il lui semblait
+si naturel que Jeanne fût aimée et recherchée
+en mariage par un homme riche et noble, qu’elle
+ne voulait pas supposer un amour moins loyal dans
+le cœur de son frère. Le silence de Guillaume, si
+confiant avec elle à tous autres égards, et l’espèce
+de blâme qu’il émettait sur le projet d’Arthur,
+l’empêchaient donc de révoquer en doute la
+pureté de son attachement pour sa filleule.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne, restée seule avec le malade, ramassa le
+roman, et pour ne pas perdre de temps, ou pour
+ne pas s’endormir, elle étudia en épelant quelques
+lignes qu’elle ne comprit pas ; mais elle tressaillit
+et se leva, en entendant son parrain l’appeler
+d’une voix éteinte, et avec un accent douloureux.</p>
+
+<p class='pindent'>En la voyant debout près de lui, Guillaume fit
+un cri et cacha son visage dans ses mains.&nbsp;—&nbsp;Hélas !
+mon parrain, je vous ai fait peur, dit Jeanne ;
+vous m’aviez pourtant appelée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je t’ai appelée, Jeanne ? dit le pâle jeune
+homme en laissant retomber ses mains et en prenant
+celles de Jeanne ; et pourtant je dormais !
+Mais je rêvais de toi, et je souffrais horriblement&nbsp;:
+mais que fais-tu ici, Jeanne ? pourquoi es-tu venue
+dans ma chambre ? Oh ! mon Dieu ! réponds-moi !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est que vous avez été un peu malade ;
+mais ce n’est rien, mon parrain ; vous voilà mieux,
+Dieu merci !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et tu veux t’en aller ? s’écria Guillaume en
+lui serrant le bras avec force, tu veux me quitter ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh non ! mon parrain ! je resterai avec vous ;
+vous savez que quand vous n’êtes pas bien, je ne
+vous quitte jamais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! oui, j’ai souffert, je m’en souviens !
+reprit le jeune baron. Tu n’étais donc pas là ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! si fait, mon parrain !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est vrai, je t’ai vue. Je te demande pardon,
+Jeanne ; j’ai la tête bien faible.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il faut prendre de la potion, mon parrain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, non, pas de potion ; ne t’éloigne pas,
+Jeanne. Ta main dans la mienne, me fait plus
+de bien. Et pourtant... que tu m’as fait de mal
+depuis que je te connais !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Moi, mon parrain, je vous ai fait du mal ?
+dit Jeanne tout épouvantée. Et comment donc
+que j’ai eu ce malheur-là, quand j’aurais voulu
+mourir pour vous faire guérir ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne ! ô ma chère Jeanne ! s’écria Guillaume
+exalté et brisé en même temps, et ne pouvant
+plus dominer sa passion, tu m’as fait souffrir
+depuis quelque temps surtout ; depuis que tu ne
+m’aimes plus !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Moi, je ne vous aime plus ? s’écria Jeanne
+à son tour, suffoquée par des larmes soudaines.
+Qui donc a pu vous dire une pareille menterie ?
+Il n’y a pourtant pas de méchant monde ici !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu ne m’aimes plus, depuis que tu en aimes
+un autre, Jeanne ; avoue-le ! moi, je ne peux pas
+me contraindre plus longtemps. Je t’adore...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comment que vous dites ce mot-là, mon
+parrain ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est donc un mot que tu ne connais pas ?
+Et pourtant M. Harley a dû te le dire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, mon parrain ! jamais le monsieur
+anglais ne m’a dit un mot pareil ; c’est un mot
+qui ne se dit qu’à Dieu. Mais pourquoi me dites-vous,
+mon parrain, que j’en aime un autre que
+vous ? C’est donc pour me dire que je ne veux
+plus vous aimer ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu m’as donc aimé, Jeanne ? Oh ! dis-le-moi !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais je vous aime toujours, mon parrain.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu m’aimes ! et tu me le dis si tranquillement !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, mon parrain, je ne vous dis pas ça
+tranquillement, répondit Jeanne qui croyait être
+accusée de froideur, et qui pleurait avec la mélancolique
+sérénité de l’innocence calomniée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non ! tu ne m’aimes pas, dit Guillaume
+en quittant le bras de Jeanne, et en se passant la
+main dans les cheveux avec désespoir. Tu ne me
+comprends pas, tu ne sais pas seulement ce que je
+te demande !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Hélas ! mon petit parrain, dit Jeanne en se
+mettant à genoux auprès du chevet de Guillaume,
+il ne faut pas vous échauffer le sang comme ça ;
+vous voilà comme quand vous étiez malade, et
+que vous me reprochiez toujours de ne pas vous
+être assez attachée. Je vous soignais pourtant de
+mon mieux. Ça n’est pas de ma faute, si je suis
+simple et si je ne comprends pas bien tous les
+mots que vous dites.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu comprends tout, Jeanne, excepté un seul
+mot, aimer !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Hélas ! mon Dieu ! si vous n’étiez pas malade,
+je vous dirais que vous êtes injuste pour
+moi. Mais si ça vous fait du bien de me gronder,
+grondez-moi donc, soulagez-vous le cœur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! cruelle, cruelle enfant, qui ne comprend
+pas l’amour ! s’écria Guillaume en se tordant
+les mains.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous dites là un mot qui n’est pas joli, mon
+parrain. C’est des mots à monsieur Marsillat.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! oui, je le sais, Marsillat t’a parlé d’amour,
+lui aussi !...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il en parle à toutes les filles, mais il en parle
+bien mal, allez, mon parrain !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Le misérable t’a insultée ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, mon parrain. Je ne me serais pas
+laissé insulter. Et d’ailleurs, il ne faut pas vous
+fâcher contre lui. C’est un homme qui n’est pas
+bête et qui écoute assez la raison. Il y a longtemps
+qu’il ne m’ennuie plus, et mêmement un jour que
+je lui faisais honte de ses <span class='it'>folletés</span> il m’a promis
+bien honnêtement qu’il me <span class='it'>lairait</span> tranquille
+dorénavant, et je ne peux pas dire que j’aie eu
+depuis à me plaindre de lui.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais pourquoi ce mot d’amour te choque-t-il
+aussi dans ma bouche, dis ! Allons, réponds !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne pourrais pas vous dire... mon parrain...
+Mais ça me paraît que c’est vous qui ne m’aimez
+plus quand vous me dites des choses comme ça.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, je te comprends ; tu crois que je
+veux te tromper, te séduire...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, mon parrain, je ne crois pas ça
+de vous ; vous êtes trop bon et trop honnête pour
+avoir ces idées-là.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et pourtant mon amour t’offense et t’effraie !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dame, mon parrain, si je suis bête, excusez-moi.
+C’est un mot que nous comprenons peut-être
+d’une façon et vous d’une autre. Nous disons
+ça, nous autres, quand nous parlons de gens
+amoureux.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! Jeanne, si j’étais amoureux de
+toi ?...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh non ! non, ça n’est pas, mon parrain !
+dit Jeanne en baissant les yeux avec tristesse,
+c’est la maladie qui vous fait dire ça.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! oui, c’est la maladie qui me le fait
+dire&nbsp;: la fièvre est comme le vin, elle nous fait
+dire ce que nous pensons.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il ne faut pas me traiter comme ça, mon
+parrain, dit Jeanne d’un air sévère malgré sa
+douceur, je ne l’ai pas mérité.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ainsi tu me repousses, tu me hais !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-il possible, mon Dieu ! dit Jeanne en
+cachant son visage baigné de larmes, dans son
+tablier.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! je t’offense et je t’afflige ! que je suis
+malheureux ! je m’étais égaré ; tu n’as pas d’amour
+pour moi !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! mon parrain, je ne me serais jamais
+permis ça, et j’aimerais mieux mourir que de me
+mettre ça dans la tête.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que dis-tu donc ? ô simple ! ô folle ! Tu
+croirais donc m’offenser, me manquer de respect,
+peut-être ? Parle, tu es folle !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne sais pas si ça vous offenserait, mon
+parrain ; mais ça offenserait ma marraine, j’en suis
+sûre, et peut-être bien aussi notre chère demoiselle.
+Mais, Dieu merci ! je suis incapable de ça ! Venir
+dans votre maison, gagner votre argent, manger
+votre pain, et puis me mettre dans la cervelle d’être
+amoureuse de mon maître, de mon parrain ! Mais
+ça serait un péché, et jamais, jamais, le bon Dieu
+sait que jamais je n’en ai eu l’idée, tant petitement
+que ça soit !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Achève, Jeanne, dis-moi tout, puisque je
+me suis condamné à tout savoir ; si j’étais
+amoureux de toi, comme tu dis, si je te suppliais
+d’être amoureuse de moi, tu n’y consentirais
+jamais ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! mon parrain ! ne parlez pas comme
+ça ! on dirait que c’est vrai, et si c’était vrai, il
+faudrait que je vous quitte<a id='r18'/><a href='#f18' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[18]</span></sup></a>, et que je m’en aille
+bien loin, bien loin, dans mon pays, pour ne jamais
+me retrouver avec vous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! ce que tu dis là est affreux ! Tu voudrais,
+tu pourrais t’éloigner ainsi de moi... Tu en
+aurais la force ! Et moi j’ai tenté de l’avoir, mais
+je l’ai tenté en vain ! Il a fallu revenir. Je me suis
+cru guéri, je t’ai revue, et mon mal est revenu
+plus terrible qu’auparavant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! mon Dieu, mon parrain, qu’est-ce que
+vous dites là ! Vous <span class='it'>m’emmêlez</span> avec votre maladie,
+et c’est comme si j’avais été cause de tout. Qu’est-ce
+que j’ai donc fait au bon Dieu pour qu’il vous
+tourne comme ça l’esprit contre moi ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, tu me tues avec tes paroles, après
+m’avoir fait mourir lentement par ta présence.
+Ta beauté me dévore le cœur, et ta vertu m’anéantit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si je vous fais mourir, mon parrain, dit
+Jeanne désolée et même blessée, mais parlant
+toujours avec douceur, parce qu’elle croyait fermement
+que Guillaume était en proie à une sorte
+de délire, il faut que je m’en aille. Une autre personne
+ne vous soignera certainement pas avec
+plus d’amitié ; mais elle aura peut-être plus de
+bonheur que moi, qui vous impatiente, et contre
+qui vous avez toujours une idée de fâcherie, quand
+vous êtes malade. Je m’en vas chercher Claudie
+ou le monsieur anglais, et je vous promets, mon
+cher parrain, que, pour ne plus venir dans votre
+chambre, pour ne plus vous servir, ce qui me
+crèvera le cœur, je ne vous en aimerai pas moins.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Voilà ce que j’attendais, Jeanne, s’écria
+Guillaume exaspéré. Tu cherchais une occasion
+pour me quitter, et tu me quittes tranquillement,
+tu m’achèves sous prétexte de me rendre la vie.
+Va donc, adieu ! laisse-moi, laisse-moi ! je ne me
+connais plus !</p>
+
+<p class='pindent'>Et le jeune homme, un peu impérieux comme
+un enfant gâté, se mit à sangloter, à gémir et à
+se tordre convulsivement les mains.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne, effrayée, s’était levée pour aller chercher
+madame ou mademoiselle de Boussac, soumise
+à l’ordre qu’elle avait reçu de les avertir
+immédiatement si un symptôme alarmant se manifestait
+de nouveau. Mais lorsqu’elle fut sur le point
+de sortir de la chambre, elle s’arrêta, épouvantée
+de l’état violent où elle voyait le malade. Elle
+n’osa plus le laisser seul, et revenant vers lui, elle
+s’efforça, comme autrefois, d’employer les doux
+reproches et les maternelles prières pour l’engager
+à se calmer. Mais Guillaume était beaucoup moins
+malade et beaucoup plus amoureux que par le
+passé. Il pressa Jeanne contre son cœur, inonda
+de larmes ses mains froides et tremblantes, et
+quand il lui eut fait promettre de rester près de
+lui, ce jour-là, et <span class='it'>toute la vie</span>, las de jouer au propos
+interrompu comme tous les amants timides, il
+s’enhardit, ou plutôt il s’égara jusqu’à lui déclarer
+clairement son amour, sa jalousie, et même ses
+transports de vingt ans. Ce n’était pas le langage
+brutal de Marsillat, mais c’étaient des prières plus
+ardentes encore et les divagations brûlantes d’un
+premier amour qui se sent coupable, et qui se
+précipite après avoir longtemps mesuré l’abîme,
+partagé entre le vertige, la terreur et l’entraînement.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne ne sut répondre que par des larmes, et
+cette sincère douleur fit croire à Guillaume qu’il
+était aimé, sans passion peut-être, mais avec
+un dévouement assez aveugle pour tout sacrifier.
+C’est alors que Jeanne se dégagea de ses bras et
+s’enfuit vers la porte, où elle se trouva tout à
+coup face à face et presque réfugiée dans les bras
+de sir Arthur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ho ! s’écria l’Anglais stupéfait de la terreur
+de Jeanne et des cris étouffés du malade, qui,
+à sa vue, entra dans un nouveau transport de
+jalousie et de désespoir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Monsieur Harley, ça n’est rien, dit Jeanne
+dont les traits bouleversés démentaient les paroles.
+Mon parrain est un peu malade, et vous allez
+tâcher de le consoler. Moi, je le fâche, et je
+m’en vas.</p>
+
+<p class='pindent'>Elle courut à sa chambre et se jeta à genoux
+devant ses images vénérées, la Vierge Marie, <span class='it'>reine
+de toutes les fades</span>, Jeanne, la Grande Pastoure,
+qu’elle croyait canonisée, et qu’elle appelait de
+bonne foi sainte Jeanne-des-Champs, s’imaginant,
+d’après la confusion poétique qui régnait dans le
+cerveau de sa mère, que c’était sa patronne ; et
+l’empereur Napoléon, qu’elle regardait comme
+l’archange Michel de la France et le martyr des
+Anglais. Elle pleura et pria longtemps, et, quand
+elle se sentit plus calme, elle demanda à Dieu de
+lui inspirer la conduite qu’elle devait tenir dans
+des circonstances si cruelles et si étranges à ses
+yeux.</p>
+
+<p class='pindent'>Claudie la surprit dans cette méditation.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A quoi penses-tu ? lui dit-elle ; tes vaches n’ont
+pas encore mangé, et tu restes là à faire ta prière
+comme si tu étais dans l’église un beau dimanche.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu as raison, ma Claudie, répondit Jeanne, je
+dirai aussi bien mes prières en faisant mon ouvrage.
+Et la beauté pour laquelle soupiraient un
+homme de mérite, un intéressant jeune homme et
+un brillant avocat, alla pourvoir au déjeuner de la
+Biche, de la Vermeille et de la Reine, les trois
+belles vaches confiées à ses soins.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne était au pré depuis environ deux heures,
+lorsqu’elle vit venir à elle sir Arthur Harley, le
+long des rochers qui surplombent la rivière. Elle
+eut envie de l’éviter. Les <span class='it'>messieurs</span> commençaient
+à lui inspirer la méfiance et la crainte ; mais
+l’Anglais avait, en ce moment surtout, une physionomie
+si bienveillante et si loyale, qu’elle se
+rassura un peu, et continua à tricoter, tandis
+qu’il s’asseyait à quelque distance d’elle sur le
+rocher.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ma chère mademoiselle Jeanne, lui dit-il, je
+viens vous parler d’une chose extrêmement délicate,
+et si je ne m’exprime pas bien en français, vous
+m’excuserez en faveur de mes bonnes intentions.</p>
+
+<p class='pindent'>Sir Arthur Harley, qui s’exprimait fort bien en
+français, sauf quelques erreurs de genre et de
+temps, inutiles à indiquer, mettait une certaine
+coquetterie auprès de Jeanne à se dire ignorant,
+espérant par là lui faire oublier un peu la différence
+de leurs conditions. Mais Jeanne était
+moins que jamais d’humeur à oublier qu’elle
+devait montrer beaucoup de respect afin d’en
+inspirer beaucoup. Elle comprenait bien que c’était
+la seule égalité à laquelle elle pût prétendre sans
+danger, et cependant sir Arthur méritait mieux
+d’elle, et elle le sentait instinctivement sans oser
+s’y fier.</p>
+
+<p class='pindent'>Alors sir Arthur, avec un accent paternel, et
+une voix émue qui portait l’attendrissement et
+l’estime dans le cœur de Jeanne, essaya de la
+confesser. Il lui fit clairement entendre qu’il
+venait de deviner, d’arracher peut-être le secret
+de Guillaume, et qu’il désirait savoir si elle répondait
+à l’amour de son jeune parrain, afin de lui
+donner aide, conseil et protection dans cette
+circonstance, quels que fussent ses sentiments.
+Jeanne se défendit longtemps d’avouer le secret
+de son parrain, et quand elle vit que sa réserve
+était inutile&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! Monsieur, dit-elle, puisque vous
+me parlez de ces choses-là comme ferait M. le
+curé Alain, je vous répondrai comme à un brave
+homme que vous me paraissez. C’est vrai que
+mon parrain se rend malheureux pour moi ;
+mais je ne le sais que d’aujourd’hui. J’en ai
+tant de chagrin, que je suis capable de m’en
+aller du château si vous pensez que ça le soulage.
+Tant qu’à ce qui est de moi, je l’aime beaucoup,
+Dieu le sait ! mais je ne l’aime pas autrement
+que je ne dois, et je pourrais jurer à vous et à
+ma marraine que, pour être amoureuse de lui,
+oh ! ça n’est pas, et ça ne sera jamais. Vrai d’honneur,
+que je n’y ai jamais pensé une minute !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous n’y avez pas pensé, Jeanne, vous ne
+regardiez pas comme possible que votre parrain
+fût amoureux de vous ; mais à présent que vous
+le savez, n’y penserez-vous pas un peu malgré
+vous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Monsieur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Parce que vous êtes fière et sage, et que
+vous craindriez de tomber dans le mépris des
+autres et de vous-même. Mais si votre parrain
+pouvait et voulait vous épouser, n’y consentiriez-vous
+pas ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Monsieur, jamais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Parce que vous supposez que sa famille s’y
+opposerait et que vous ne voudriez pas causer du
+chagrin à votre marraine. Mais si votre marraine
+elle-même y consentait ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça serait la même chose, Monsieur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous me dites la vérité, Jeanne ? la vérité
+comme à un ami, comme à un frère, comme à un
+confesseur ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, Monsieur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cependant, ce dont je vous parle n’est
+peut-être pas impossible. J’ai de l’influence sur
+madame de Boussac ; je puis réparer l’injustice
+de la fortune à votre égard. Je vous l’ai dit une
+fois, et plus que jamais je suis votre serviteur et
+votre ami.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! pour vous, Monsieur, vous êtes si bon
+pour moi et si honnête, que je n’y comprends rien,
+et que je ne sais pas vous remercier. Mais tout ça
+est inutile. Je n’épouserais jamais mon parrain,
+quand même sa mère me le commanderait.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! Jeanne, pensez-y ! M. Guillaume est un
+bien beau jeune homme ; il est aimable et bon.
+Il a de l’esprit, il vous a rendu de grands services,
+et il vous aime à en mourir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que je meure donc à sa place ! dit Jeanne,
+mais qu’on ne me parle pas de l’épouser.</p>
+
+<p class='pindent'>Et elle se prit à pleurer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, s’écria Arthur, vous êtes mariée ?...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Moi, Monsieur ? dit Jeanne étonnée en
+relevant la tête&nbsp;: quelle idée vous avez là ! Si
+j’étais mariée, est-ce qu’on ne le saurait pas ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais vous êtes engagée avec quelqu’un ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Avec quelqu’un ? Non, Monsieur, vous vous
+trompez.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais vous aimez quelqu’un ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Monsieur, répondit Jeanne en abaissant
+ses longs cils sur ses joues, comme si ce soupçon
+l’eût offensée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-il possible, reprit l’Anglais, que vous
+soyez arrivée jusqu’à vingt-deux ans, belle, et
+aimée comme vous l’êtes, sans que jamais aucun
+homme ait été assez heureux pour vous inspirer
+la moindre préférence ?</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne garda le silence un instant. Elle paraissait
+humiliée, et Arthur crut voir s’élever sur
+ses joues pâlies par la fatigue et par les larmes
+une faible et fugitive rougeur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Monsieur, répondit-elle enfin ; vous
+me faites de la peine en me questionnant comme
+ça. Je n’ai jamais fâché ma conscience, et je n’ai
+jamais été amoureuse de ma vie. Je vois bien
+que vous voulez savoir si je peux consoler mon
+parrain de sa peine ; mais ça n’est pas possible.
+S’il veut me <span class='it'>garder dans son idée</span>, il faut que je
+m’en aille.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, s’écria sir Arthur profondément ému
+et troublé, je ne puis, je ne dois rien vous conseiller
+dans ce moment-ci. Je suis l’ami de Guillaume,
+je l’aime presque plus que moi-même ;
+sa souffrance retombe sur mon cœur, et je ne
+sais comment la guérir. Je ne vous demande qu’une
+chose, c’est de ne pas oublier que je suis votre
+ami le plus dévoué et le plus sûr. Si vous quittez
+cette maison, et que je n’y sois plus moi-même,
+promettez-moi que je saurai où vous êtes et que
+vous me permettrez de vous aller voir. J’ai, moi
+aussi, un secret à vous confier ; mais un secret
+qui ne vous fera pas rougir, je vous le jure sur mon
+honneur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Où voulez-vous que j’aille, sinon dans mon
+pays de Toull-Sainte-Croix ? répondit Jeanne. J’irai
+là me louer dans quelque métairie du côté de la
+Combraille, parce que les herbes y sont bonnes
+et que j’aime à voir les bêtes que je soigne bien
+nourries. Quant à vous dire de venir me voir, ça
+ne se peut pas, Monsieur ; ça ferait mal parler de
+moi et de vous aussi ; mais si vous avez quelque
+chose à me commander, vous pourrez l’écrire à
+M. le curé de Toull. Il sait très bien lire l’écriture,
+et il me dira ce que vous voudrez me faire
+assavoir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A la bonne heure, Jeanne, répondit M.
+Harley, de plus en plus ému ; et il fit un mouvement
+pour lui prendre la main en signe d’adieu.
+Mais il craignit, dans les circonstances où se
+trouvait la pudique Jeanne, de lui ôter la confiance
+qu’elle avait en lui, et l’ayant saluée avec autant
+de respect que si elle eût été une grande dame,
+il s’éloigna précipitamment, résolu à quitter Boussac
+le jour même pour soulager au moins son
+jeune ami du tourment de la jalousie.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne, restée seule, rêvait à ce qui venait de
+troubler mortellement la sérénité de sa vie et à
+la douce commisération de l’Anglais pour sa peine,
+lorsqu’elle aperçut au bas des rochers un homme
+mal vêtu, qui rampait et grimpait comme un
+renard. Il avait une ligne à la main et un panier
+qu’il posait près de lui de temps en temps, lorsqu’il
+avait réussi à atteindre une roche faisant marge
+au torrent. Cet endroit est si escarpé que personne
+n’y passe jamais. A la frontière, ce serait
+un sentier de contrebandier. Au voisinage d’une
+ville, c’est le passage d’un voleur ou d’un espion.
+Son grand chapeau sale et bosselé lui tombait sur
+les yeux, et Jeanne ne pouvait voir sa figure de
+la hauteur où elle observait ses mouvements. Il lui
+sembla pourtant reconnaître les allures incertaines,
+tantôt lentes et tantôt rapides du père Raguet.
+Il ne péchait pas, et semblait étudier le terrain
+ou guetter les passants de l’autre rive.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne, inquiète, s’éloigna et poussa ses vaches
+de l’autre côté de la prairie. Ce Raguet lui causait
+de la frayeur sans qu’elle pût dire pourquoi. Il
+vivait toujours avec sa tante, et il avait dû participer
+aux envois d’argent que Jeanne, trompée par
+l’apparence, avait faits à la Grand’Gothe pour
+l’empêcher de tomber dans la misère.</p>
+
+<p class='pindent'>Lorsqu’elle rentra, elle s’informa de la santé
+de son parrain. Marie était triste ; elle trouvait
+son frère abattu et agité tour à tour. Il disait
+des choses bizarres, il s’inquiétait du moindre
+bruit dans la maison, il avait demandé plusieurs
+fois où était Jeanne. Jeanne trouva divers prétextes
+pour ne pas paraître devant lui, quoique
+Marie le désirât. M. Arthur écrivait des lettres ;
+il paraissait préoccupé. Il venait à chaque instant
+voir le jeune malade et consulter le médecin.
+Enfin, dans l’après-midi, il prétendit avoir affaire
+à Chambon, chez un notaire qui lui offrait un
+placement de fonds territorial ; il fit une toute
+petite valise, monta à cheval, promit de revenir
+dans deux ou trois jours, et prit la route du
+Bourbonnais.</p>
+
+<p class='pindent'>La nuit venue, Jeanne alla au pré ramasser
+des pièces de toile neuve qu’elle y faisait blanchir,
+et qu’elle y laissait souvent la nuit impunément.
+Mais l’homme qu’elle avait aperçu dans les
+rochers lui revenait à l’esprit, et pour rien au
+monde elle n’eût voulu que le linge de la maison
+disparût par sa négligence.</p>
+
+<p class='pindent'>La lune se levait et projetait de grandes ombres
+vagues sur la prairie, lorsqu’elle se mit à relever et
+à rouler sa toile. Mais elle faillit la laisser tomber
+et prendre la fuite lorsqu’elle entendit la voix de
+Raguet murmurer derrière elle&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Attends, la belle Jeanne, attends ! je m’en vas
+t’aider.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qu’est-ce que vous voulez, et qu’est-ce que
+vous faites ici ? lui demanda Jeanne en essayant
+d’affermir sa voix, et en jetant sur son épaule la
+toile déroulée qui s’embarrassait dans ses pieds.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ce n’est pas moi que tu croyais trouver ici ?
+reprit Raguet d’un ton goguenard. Mais ton galant
+vient de partir, Jeanne. Il s’en va sur un grand
+chevau jaune.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne ne s’amusa pas à discourir, et reprit, en
+doublant le pas, le sentier qui conduisait au
+jardin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu as peur des voleurs de toile, la belle
+Jeanne ? dit Raguet en la suivant. Tu ferais mieux
+d’avoir peur de ceux qui volent le cœur des filles.</p>
+
+<p class='pindent'>Et au bout de trois pas, il reprit&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est donc vrai que tu vas épouser un Anglais,
+la belle Jeanne ? Qu’est-ce que ta mère aurait dit
+de ça ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous mentez, dit Jeanne qui se rassurait à
+mesure qu’elle approchait du jardin ; je n’épouse
+personne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;On dit pourtant que tu vas devenir bien
+riche et que tu l’es déjà. Je compte bien que tu
+n’oublieras pas tes parents quand tu seras bourgeoise ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous ne m’êtes rien, dit Jeanne, et ça ne
+vous regarde pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;L’Anglais s’en va sûrement à Toull-Sainte-Croix
+pour faire publier les bans, dit encore Raguet
+qui, selon sa coutume, se faisait un plaisir d’effrayer
+les gens en les suivant le soir à pas de loup, et en
+leur tenant des propos pour les intriguer. Mais tu
+aurais dû te marier sur une autre paroisse, Jeanne.
+Ça fera trop de peine au curé Alain. Sûrement que
+tu iras aussi demain au pays de chez nous ? Depuis
+vingt mois qu’on ne t’a pas vue, ta tante est
+tombée <span class='it'>en misère</span><a id='r19'/><a href='#f19' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[19]</span></sup></a>. Les fièvres ne la lâchent pas.
+Je compte ben que tu ne la <span class='it'>lairas</span> pas mourir sans
+venir lui dire bonsoir ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est-il vrai, ce que vous dites là ? demanda
+Jeanne en s’arrêtant, car elle avait gagné la porte
+du jardin, et elle la tenait entre-bâillée entre elle
+et le rôdeur de nuit. Ma tante est-elle malade ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Puisque ton Anglais s’en va à Toull, tu peux
+ben lui faire demander par queuque-z-uns si c’est
+vrai.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais il ne va pas à Toull, ce monsieur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu sais ben que si ! puisque je l’ai rencontré
+<span class='it'>au droit</span> des pierres jomâtres.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il va à Chambon ou à Bonat. Je ne sais même
+pas où il va ; mais je saurai bien si vous me mentez,
+et si ma tante est malade.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! oui, répondit Raguet, tu sauras ça quand
+elle sera morte.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais si elle est <span class='it'>en misère</span>, comment donc que
+vous n’êtes pas avec elle, vous ? Elle a bien mal
+fait de se retirer chez vous, puisque vous la soignez
+si mal !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Moi, dit Raguet, je ne suis plus avec elle !
+Il y a deux mois que je l’ai laissée là.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et où donc demeure-t-elle à présent, ma
+pauvre tante ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qu’elle demeure dans le trou aux fades ou
+dans le mitan du grand vivier, si ça lui plaît, je ne
+m’en embarrasse pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! vous êtes un vilain homme ; je le
+savais bien ! répondit Jeanne en lui fermant la
+porte au nez ; et elle revint à la maison, incertaine
+si elle courrait chercher sa tante le lendemain, et
+si elle ajouterait foi aux méchantes paroles de
+Raguet.</p>
+
+<hr class='footnotemark'/>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f18'><a href='#r18'>[18]</a></span>
+
+Le lecteur me pardonnera, j’espère, de ne pas faire parler
+Jeanne correctement ; mais bien que je sois forcée, pour être
+intelligible, de traduire son vieux langage, l’espèce de compromis
+que je hasarde entre le berrichon et le français de nos
+jours, ne m’oblige pas à employer cet affreux imparfait du
+subjonctif, inconnu aux paysans.</p>
+
+</div>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f19'><a href='#r19'>[19]</a></span>
+
+Malade en langueur.</p>
+
+</div>
+
+<h2 id='ch20'>XX<br/> <span class='sub-head'>ADIEU A LA VILLE</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>Guillaume</span> s’était levé dans la soirée. Il s’était
+beaucoup raisonné, il paraissait mieux. Mais quand
+il apprit que sir Arthur était parti, il comprit la
+conduite généreuse et délicate de son ami, et ressentit
+de grands remords de la sienne propre.
+«&nbsp;Qui sait, pensait-il, jusqu’où peut aller la magnanimité
+sublime d’Arthur ? Il voit que je l’aime,
+et il croit que je suis, comme lui, capable de l’épouser !
+L’épouser !... Eh ! si elle m’aimait, si elle
+pouvait être heureuse avec moi, pourquoi donc
+n’aurais-je pas, moi aussi, ce courage et cette
+loyauté ? Malheureux insensé ! j’ai tenté de l’égarer,
+de la séduire, et la pensée de lui offrir un
+amour digne d’elle et de moi n’ose se fixer dans
+mon esprit inquiet et lâche ! Et d’ailleurs, pourrais-je
+accepter le sacrifice de mon ami ? Après
+avoir été le confident de son amour, irais-je combattre
+et détruire à mon profit ses espérances ?
+Irais-je offrir à Jeanne un cœur incertain et tourmenté ;
+l’indignation de ma mère, mille obstacles
+à braver, mille persécutions à endurer peut-être,
+en échange de l’avenir sans nuage que lui offre le
+noble Arthur ?&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>En proie à toutes les anxiétés de sa faiblesse et à
+tous les reproches de sa conscience, le triste enfant
+alla dévorer ses larmes et son agitation sur son
+chevet. On fut encore inquiet de lui. Le médecin
+vint encore, et, ne le trouvant pas réellement
+malade, insinua que quelque cause morale produisait
+ce désordre. Guillaume fit des efforts inouïs
+pour cacher son supplice. Interrogé tendrement par
+sa mère et sa sœur, au lieu d’épancher son âme, il
+rendit, par sa feinte, tout aveu ultérieur à peu près
+impossible. Il les conjura de ne plus s’occuper de
+lui, espérant qu’on lui enverrait Jeanne pour le
+veiller encore, et qu’il pourrait réparer sa faute en
+rétractant sa conduite insensée et en l’attribuant
+au délire de la fièvre. Mais, à la place de Jeanne,
+Claudie vint s’asseoir dans le grand fauteuil ;
+Jeanne était, disait-elle, trop fatiguée pour veiller
+encore cette nuit. Guillaume, qui l’avait vue infatigable
+durant des mois entiers, comprit son
+arrêt et s’y soumit avec une amère douleur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mon amie, vous me voyez accablée de chagrin,
+disait le lendemain matin madame de Boussac à
+la sous-préfette. Mon fils a l’esprit décidément
+frappé de je ne sais quelle idée noire. Le médecin
+ne lui trouvant pas de maladie réelle, s’étonne, et
+parle de désordre moral. Suis-je condamnée à
+voir Guillaume tomber peu à peu dans un état pire
+pour lui que la mort ? Plaignez-moi, rassurez-moi,
+et vous, qui pénétrez et découvrez tant de choses,
+éclairez-moi, enfin, si vous le pouvez.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ma chère, je vous l’ai dit cent fois, répondit
+la sous-préfette, le remède nécessaire à votre fils,
+c’est le mariage. Vous l’avez élevé comme une demoiselle,
+vous l’avez fait pieux et sage, c’est fort
+bien ; mais si vous prolongez l’état de célibat où
+il feint de s’obstiner à vivre, il deviendra fou très
+certainement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ne prononcez pas ce mot affreux, et dites-moi
+si, en effet, vous croyez, comme vous me l’avez
+dit souvent, Guillaume amoureux à mon insu.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cela se pourrait ; mais depuis que je l’observe
+jour par jour, il me semble qu’il est plus amoureux
+en général qu’en particulier.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que voulez-vous dire ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qu’il est, comme un jeune novice cloîtré,
+amoureux de toutes les femmes qu’il voit. Je ne
+serais pas étonnée que cette belle Jeanne, que vous
+gâtez si fort, et que l’on traite ici comme une égale,
+ne lui trottât par la cervelle. Vous ne voulez pas
+me croire, vous avez une taie sur les yeux. Guillaume
+brûle pour cette fille d’un feu très peu
+chaste dans l’intention... bien qu’il le soit peut-être
+dans le fait ; je ne me prononcerai pas là-dessus.
+Mais voyez l’exaltation de ce jeune homme !
+Il aime sir Arthur comme un frère d’armes du
+moyen âge. Il aime sa sœur presque comme un
+amant... et il aime ma fille aussi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous le croyez ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cela vous contrarie, et pourtant cela est.
+Oh ! je sais bien que sous votre air humble et
+modeste vous cachez beaucoup d’ambition pour
+vos enfants. Vous espérez que Marie épousera M.
+Harley. Quant à Guillaume, vous comptez lui découvrir
+une grosse dot dans quelque coin de votre
+province. Je suis moins riche que vous, et pourtant
+Elvire est fille unique, et je puis vous répondre
+qu’avant six mois une préfecture nous donnera
+au moins trente mille livres de rente. Que Guillaume
+embrasse la même carrière, et un jour il
+sera plus riche que s’il reste à cultiver ses terres&nbsp;:
+mince revenu qui n’a que de l’apparence.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mon amie, vous vous trompez sur mon
+compte, répliqua madame de Boussac. Si j’ai fait
+parfois quelque rêve brillant pour lui, je n’en suis
+pas moins occupée avant tout de son bonheur et
+de sa santé. Si j’étais certaine qu’il fût épris
+d’Elvire, je n’hésiterais pas à vous la demander
+pour lui.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! il en est épris certainement. Mais,
+pour vous parler vrai, cela est traversé par des
+bizarreries et des caprices. Vous voyez bien qu’il
+s’en occupe des jours entiers, et puis tout à coup il
+songe à autre chose&nbsp;: il fait des vers, il lit des romans
+avec sa sœur, il regarde la lune, il regarde Jeanne ;
+il voit que votre cerveau brûlé d’Anglais en est
+amoureux, et, dans ce mauvais air, il perd la raison.
+Tenez, ayez une volonté, renvoyez-moi vos deux
+péronnelles. Prenez deux servantes ayant cent
+cinquante ans entre elles deux, faites jeter au feu
+tous ces romans, exigez qu’au lieu d’aller se promener
+seul le soir à travers champs, Guillaume
+nous fasse compagnie assidue, et je vous réponds
+qu’avant deux mois il vous avouera qu’il aime
+ma fille. Mariez-les, faites-les voyager un peu, tête
+à tête, et vous m’en direz des nouvelles.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vois bien, reprit madame de Boussac, que
+vous regardez Jeanne comme un obstacle à ce
+projet, et, si j’en étais sûre, quoiqu’elle m’ait rendu,
+en le soignant, de grands services... je la renverrais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Faites-lui un sort, mariez-la à un paysan, à
+votre balourd de Cadet, et tout sera dit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je le veux bien ; mais si cela exaspère Guillaume ?
+je n’ose rien. Toute la nuit il a demandé
+Jeanne, et je vous avoue que cela m’a donné à
+penser que vous ne vous trompiez pas. La beauté
+de cette créature l’agite un peu trop.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! dit la Charmois après quelques instants
+de silence, donnez-lui Jeanne pendant quelque
+temps, et il se calmera.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que je lui donne ! Mais ce que vous dites là
+est contraire à toute morale, à toute piété !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Quand je vous dis de la lui donner, cela veut
+dire&nbsp;: laissez-la-lui prendre. Une bonne mère doit
+veiller à tout, et quand un excès de sagesse est
+funeste, elle doit fermer les yeux sur certains
+égarements toujours inévitables et parfois nécessaires.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comment pouvez-vous me conseiller une pareille
+chose, quand vous venez de me parler d’un
+mariage avec Elvire ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cela vous prouve que je suis fort peu acharnée
+à mes intérêts dans tout ceci, et que ma seule préoccupation
+est de vous voir sauver votre fils.
+D’ailleurs, que m’importe à moi, que mon futur
+gendre ait une maîtresse avant le mariage ? si cela
+doit arriver, mieux vaut Jeanne que toute autre ;
+elle est jeune et d’une belle santé. Elle n’a pas
+d’intrigue, elle ne saura pas le passionner ; sa stupidité
+le lassera bien vite ; et comme elle est douce
+et soumise, elle se laissera évincer sans murmure.
+Ce sera à vous de la payer assez cher pour qu’elle
+n’élève pas une plainte. C’est un sacrifice que nous
+pourrons faire à nous deux, quand Elvire et Guillaume
+seront mari et femme. D’ailleurs, quand on
+voudra, M. Léon Marsillat vous en débarrassera...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Taisez-vous, ma chère, répondit madame de
+Boussac effrayée. Il me semble que tout cela est
+rempli de perversité et que vous avez un esprit
+diabolique.</p>
+
+<p class='pindent'>La sous-préfette railla les scrupules de la châtelaine.
+Celle-ci se défendit faiblement, et ces deux
+dames causèrent encore longtemps, mais si bas, que
+Claudie eût vainement écouté par le trou de la
+serrure.</p>
+
+<p class='pindent'>Aussitôt après cet entretien, Jeanne fut mandée
+par sa marraine sous la charmille, et n’y trouva
+que madame de Charmois seule. Cette infâme créature
+agissait à l’insu de madame de Boussac, et,
+conformément à ses instincts cyniques, elle se disait
+avec raison qu’elle allait frapper un coup décisif.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, dit-elle à la jeune fille, étonnée de se voir
+citée devant un tel juge, vous allez apprendre une
+chose grave. Préparez-vous à la franchise, vous
+trouverez tout le monde disposé à l’indulgence.
+Votre marraine sait tout.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne rougit et baissa les yeux. Mais un instinct
+de dévouement qui lui tenait lieu de finesse
+et de prudence, l’engagea à se taire. Si celle-là
+plaide le faux pour savoir le vrai, pensa-t-elle, elle
+ne tirera rien de moi. Je ne trahirai pas le secret de
+mon parrain. Je ne me plaindrai pas de lui. J’aime
+mieux être renvoyée que de le faire gronder.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Nous savons que vous avez la tête tournée
+par les folies de M. Harley, reprit <span class='it'>la Charmoise</span>,
+et que vous avez pensé qu’il serait aussi facile de
+vous faire épouser par M. de Boussac que par lui.
+Croyez, ma chère, que l’un est aussi impossible
+que l’autre ; qu’on vous trompe, qu’on se moque
+de vous. M. Harley est marié en Italie, je le sais,
+et quant à M. le baron, jamais sa mère ne le permettrait.
+Lui-même rougirait d’en avoir la pensée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si M. Harley est marié, et qu’il ait une brave
+femme, ça me fait plaisir de l’apprendre, répondit
+Jeanne avec la froideur d’un mépris concentré.
+Quant à mon parrain, comme je ne suis pas folle,
+je n’ai jamais pensé, pas plus que lui, à ce que vous
+me dites.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous mentez, Jeanne, reprit la sous-préfette
+en essayant, mais en vain, de terrifier Jeanne avec
+ses gros yeux noirs. Nous savons tout, il l’a avoué
+dans le délire de la fièvre. Il vous a promis de vous
+épouser pour vous faire consentir...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;En ce cas, mon parrain est bien malade, car
+il a dit ce qui est faux !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous ne niez pas, du moins, qu’il vous fasse
+la cour ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’ai rien à vous dire là-dessus, Madame.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais je vais vous conduire devant votre marraine,
+qui vous confondra.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comme je n’ai ni pensé au mal ni fait aucun
+mal, je ne crains rien, Madame.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous avez beaucoup d’aplomb, mademoiselle
+Jeanne, et vous voudriez peut-être faire du scandale.
+Eh bien ! cela ne sera pas ; on ne fera aucune
+attention à vos semblants de vertu. Ôtez-vous de
+l’esprit la chimère d’être épousée, et on fermera les
+yeux sur le reste, pourvu que cela ne dure pas trop
+longtemps, et que vous y mettiez beaucoup de
+prudence et de mystère, comme vous l’avez fait
+jusqu’ici.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne fut si indignée, qu’elle ne put répondre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vais parler à ma marraine, dit-elle, et elle
+tourna brusquement le dos à la Charmois, sans
+vouloir entendre un mot de plus.</p>
+
+<p class='pindent'>Malheureusement pour Jeanne, madame de
+Boussac était en cet instant dans la chambre de
+son fils, et Jeanne n’osa aller l’y trouver. Elle
+l’attendit dans les corridors, mais madame de
+Charmois sut prévenir à temps sa trop faible amie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’ai fait merveille, lui dit-elle, en l’entraînant
+sur le balcon de la chambre de Guillaume. J’ai
+parlé à Jeanne, je l’ai effrayée&nbsp;: si elle est coupable,
+elle sera soumise ; si elle est sage, elle se soumettra.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que voulez-vous dire ? qu’avez-vous fait ? dit
+madame de Boussac ; vous me faites trembler.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous tremblez toujours, vous, et vous n’agissez
+jamais ! laissez-moi faire. Exigez que Jeanne
+veille votre fils cette nuit. S’ils s’entendent, elle
+lui apprendra qu’il n’y a pas moyen de vous tromper,
+et ils aviseront à se séparer à l’amiable. S’ils
+ne s’entendent pas encore, d’après ce que j’ai fait
+comprendre, ils s’entendront, et ce commerce sera
+sans danger pour l’avenir. Vous verrez ! Si Guillaume
+n’est pas calme et doux demain matin,
+n’écoutez jamais mes conseils.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais tout cela est criminel ! Tel fut le dernier
+cri de détresse de la conscience de cette mère insensée.
+La Charmois étouffa le remords sous les
+menaces.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! dit-elle, si vous laissez les choses
+aller d’elles-mêmes, attendez-vous à ce que votre
+fils retombe dans l’état où il était avant son
+départ pour l’Italie, ou bien préparez-vous à le
+faire partir. Peut-être le voyage et la distraction
+le guériront encore. Il ne faudra, pour cela, qu’un
+an ou deux d’absence.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! c’est affreux ! s’écria madame de Boussac,
+le perdre encore, passer toute la vie loin de lui,
+ne pouvoir compter sur sa santé qu’à ce prix, c’est
+au-dessus de mes forces.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je le savais bien ! pensa la Charmois. Mon
+cœur, dit-elle, croyez-en donc mon expérience de
+la vie et mon affection pour vous. Laissez-vous
+guider, refusez surtout, pendant toute cette journée,
+de parler à Jeanne ; ménagez-lui ce soir un
+tête-à-tête avec l’<span class='it'>enfant</span>, et je vous promets que
+demain ni lui ni elle ne vous tourmenteront.</p>
+
+<p class='pindent'>Madame de Boussac céda. Jeanne demanda par
+trois fois une audience. Elle fut repoussée avec une
+apparente dureté.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne alla <span class='it'>affener</span> ses vaches, et après avoir
+veillé à ce qu’elles ne manquassent de rien jusqu’au
+lendemain, elle caressa une petite génisse blanche
+qu’elle aimait particulièrement&nbsp;: elle lui choisit les
+herbes les plus tendres, comme pour lui donner
+une dernière douceur ; puis elle rangea tout avec
+soin, et s’arrêtant un instant sur le seuil de cette
+étable où elle avait consacré de douces heures
+aux humbles occupations qui lui étaient chères,
+elle fit un grand signe de croix comme pour clore
+religieusement une phase de sa vie de travail.</p>
+
+<p class='pindent'>Elle monta ensuite à sa chambre, dans la tourelle,
+fit un petit paquet des hardes les plus nécessaires,
+plaça dans le coffre de Claudie quelques atours que
+sa marraine lui avait donnés, et dont elle voulut
+faire cadeau à sa compagne. Elle n’emporta qu’une
+seule richesse, une croix d’or que Marie lui avait
+donnée le jour de sa fête. Elle monta ensuite à la
+chambre de Marie, bien qu’elle eût aperçu, par la
+meurtrière de la tourelle, Marie au fond du jardin.
+Elle savait bien qu’elle ne pouvait rien lui confier,
+et elle ne se fût d’ailleurs pas senti la force de lui
+dire adieu. Mais elle voulut revoir au moins le prie-dieu
+et le lit de sa chère mignonne. Elle s’agenouilla
+une dernière fois devant la madone d’albâtre à
+laquelle elles avaient adressé ensemble tant de
+douces et chastes prières. Elle détacha une fleur
+flétrie de la guirlande qu’elles y avaient suspendue
+la veille, et la mit dans son sein avec son chapelet.
+Puis, au moment de sortir, elle trouva sous sa
+main une robe et un châle de sa chère demoiselle,
+et elle les baisa longtemps en versant des larmes
+amères...</p>
+
+<p class='pindent'>En descendant, elle trouva Claudie sur l’escalier,
+et l’embrassa sans lui rien dire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Où vas-tu donc ? lui dit sa compagne, étonnée
+de ses yeux rouges et de son triste sourire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Aux champs, répondit Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;L’heure est passée, dit Claudie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, non, l’heure est venue, répondit Jeanne ;
+et elle descendit précipitamment.</p>
+
+<p class='pindent'>A la grande porte de la cour, elle se trouva face
+à face avec Cadet.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu vas donc te promener, ma Jeanne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je m’en vas au pays de chez nous, mon <span class='it'>vieux</span>...
+Ma tante est bien malade, et j’aurais dû partir ce
+matin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu t’en vas comme ça toute seule, ma mignonne ?
+la nuit te prendra en chemin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! je le connais, le chemin, et je suis avec
+Finaud.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Le chien Finaud est une bonne bête, mais si
+tu rencontrais du mauvais monde, te défendrait-il
+ben ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;<span class='it'>Oui bien</span>, va, n’aie pas peur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais pourquoi que tu ne m’as pas dit ça, à
+ce matin ? J’aurais demandé permission d’aller te
+conduire...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Deux de moins à l’ouvrage de la maison, ça
+ferait trop d’embarras pour Claudie. Allons, bonsoir,
+mon Cadet, ne me <span class='it'>détemses</span> pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu reviendras demain, Jeanne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Le plus tôt que je pourrai, dit Jeanne en lui
+adressant un sourire. Mais aussitôt qu’elle eut le
+dos tourné, elle se prit à pleurer de nouveau, en
+se disant qu’elle ne reviendrait jamais.</p>
+
+<p class='pindent'>Dix minutes après le départ de Jeanne, on
+frappait furtivement à la porte du cabinet de
+Léon Marsillat.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qu’est-ce ? dit-il avec son ton brusque.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Êtes-vous seul, monsieur l’avocat ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est encore vous, chenapan ? Que voulez-vous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est pour un petit bout de consultation,
+monsieur l’avocat.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Maître Raguet, je suis las de vos sales affaires.
+D’ailleurs, ce n’est pas mon heure. Allez au diable.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous êtes trop honnête, monsieur l’avocat ;
+mais vous m’écouterez bien.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Nullement. Sortez, vous dis-je, je ne plaide
+plus pour vous&nbsp;: vous êtes incorrigible.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! quand vous m’aurez entendu, vous me
+trouverez blanc comme neige.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, comme à l’ordinaire ! Encore un vol de
+nuit, n’est-ce pas, ou une vengeance de coquin ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, rien du tout. Les méchants m’en veulent
+toujours. Ne se sont-ils pas mis dans la tête à
+présent que je m’habille en <span class='it'>femelle</span>, et que je vas de
+nuit avec cette pauvre chère femme de Gothe, pour
+faire la lavandière autour des fosses ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vous crois sujet à caution, et même à jeter
+des pierres aux gens qui veulent vous corriger.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Du tout, Monsieur, jamais ! Ce n’est pas moi.
+Dans le temps que la maison de la Jeanne a brûlé,
+j’ai écouté dire que de mauvais monde avait fait
+cette farce-là pour aller voler la ferraille de la ruine ;
+mais je me doute bien qui c’est, et on m’a mis ça
+sur le corps.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;On ne prête qu’aux riches... d’autant plus
+que je vous ai reconnu, maître Raguet ! ainsi,
+taisez-vous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! vous croyez ? mais vous vous serez
+trompé !... Tant qu’à la Jeanne...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Taisez-vous, encore une fois !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle vient de partir du château, vous le
+savez donc ?</p>
+
+<p class='pindent'>Marsillat tressaillit. Raguet vit d’un œil de
+vautour son incertitude, sa répugnance à l’interroger,
+son désir de l’entendre, et il continua&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, Monsieur, oui ! toute seule avec son
+chien... Elle s’en va à Toull... Elle doit être maintenant
+à la sortie de la ville... Elle marche vite !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qu’est-ce que tout cela me fait ? dit Léon.
+Vous me fatiguez, allez-vous-en !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je m’en vas, et je dirai à votre <span class='it'>valet</span> d’arranger
+vot’ chevau bien vitement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Le misérable, se dit Marsillat en le voyant
+se diriger vers l’écurie, il le fait comme il le dit.</p>
+
+<p class='pindent'>Cinq minutes après, Marsillat mettait le pied
+à l’étrier, maudissant la mauvaise influence qui
+ramenait auprès de lui ce complice immonde de
+ses turpitudes, et ne luttant pas cependant contre
+l’instinct farouche qui le poussait.</p>
+
+<p class='pindent'>Il franchit la ville au grand trot ; puis pensant
+qu’il devait laisser prendre de l’avance à Jeanne,
+afin de la rejoindre à la tombée du jour, il se ralentit
+et gravit au pas le chemin rapide par lequel
+on sort de Boussac dans cette direction. Arrivé à
+l’endroit où la route se bifurque, il trouva Raguet
+accoudé sur un de ces petits murs transparents et
+fragiles qui remplacent, par une dentelle en pierres
+sèches, les buissons dont cette terre stérile est
+dépourvue.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle a pris le chemin de Saint-Silvain, lui dit
+ce misérable, au moment où Léon allait prendre
+celui de Savau.</p>
+
+<p class='pindent'>Et comme Marsillat profitait de son avis sans
+paraître l’entendre, il se plaça devant la tête de
+son cheval en disant&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça mériterait pourtant quelque chose un
+service comme ça !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Garez-vous, répondit Léon, ou bien vous
+allez savoir de quel bois est fait le manche de mon
+fouet !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jésus, mon Dieu ! murmura le bandit stupéfait ;
+il n’y a donc que des ingrats dans ce monde !</p>
+
+<h2 id='ch21'>XXI<br/> <span class='sub-head'>LE MIRAGE</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>«&nbsp;Ce</span> brigand de Raguet est mon mauvais génie,
+pensait Léon en doublant le pas, et s’il y a un
+châtiment du ciel, c’est d’être forcé de recevoir
+son aide, quand je la repousse... Mais Jeanne est
+si belle !...&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne marchait vite ; elle avait quatre grandes
+lieues à faire pour arriver à Toull, mais elle ne s’en
+inquiétait pas. Si la nuit est trop avancée, pensait-elle,
+pour qu’on veuille m’ouvrir chez la mère
+Guite ou chez le père Léonard, j’irai attendre le
+jour dans le Trou-aux-Fades. C’est un <span class='it'>bon endroit</span>,
+et aucune <span class='it'>mauvaise chose</span> n’oserait venir
+m’y tourmenter.</p>
+
+<p class='pindent'>Toute superstitieuse qu’elle était, et peut-être
+justement parce qu’elle l’était, Jeanne connaissait
+peu la crainte. Elle avait eu, dès son enfance,
+l’esprit trop nourri de croyances merveilleuses,
+pour ne pas compter sur la <span class='it'>connaissance</span> que sa
+mère lui avait donnée à l’effet de repousser les
+méchants <span class='it'>fadets</span> et les follets pernicieux. Elle avait
+souvent autrefois, dans les premières nuits de
+l’automne, prolongé sa veillée aux champs jusqu’à
+minuit. C’est un usage de nos contrées que de faire
+paître ainsi les brebis à la rosée du soir, de la mi-juillet
+à la fin de septembre, pour engraisser celles
+qu’on veut vendre, et on appelle cela <span class='it'>sereiner les
+ouailles</span><a id='r20'/><a href='#f20' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[20]</span></sup></a>.</p>
+
+<p class='pindent'>Durant ces champêtres veillées, les petites filles,
+ordinairement plus braves que les grandes, prennent
+plaisir à se répondre d’une prairie à l’autre,
+en chantant à pleine voix leurs vieilles ballades
+et les admirables mélodies du Bourbonnais et du
+Berri, si tristes, si tendres, et dont le beau monde
+du pays fait si peu de cas. Dieu merci, les paysans
+les conservent et en composent encore ; et
+tandis que les <span class='it'>demoiselles</span> chantent au piano
+les plus plates et les plus détestables nouveautés
+d’opéra, les pastours font redire aux échos des
+champs des mélodies naïves et dures, que nos
+plus grands maîtres eux-mêmes voudraient avoir
+trouvées.</p>
+
+<p class='pindent'>Quoiqu’on n’eût pas encore commencé à <span class='it'>sereiner</span>,
+Jeanne ne put se trouver dehors en pleine nuit,
+sans se croire transportée à cette époque pleine
+pour elle de chastes et poétiques souvenirs. Elle
+se rappela le temps où, toute enfant et gardant
+son petit troupeau sur le communal, elle avait appris
+à ses compagnes leurs plus belles chansons.</p>
+
+
+ <div class='poetry-container' style=''>
+ <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
+<div class='stanza-outer'>
+<p class='line0'>«&nbsp;Voilà six mois que c’était le printemps, etc.&nbsp;»</p>
+<p class='line0'>«&nbsp;C’étaient trois petits tendeurs, etc.&nbsp;»</p>
+<p class='line0'>«&nbsp;Chante, rossignol, chante, etc.&nbsp;»</p>
+</div>
+</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
+
+<p class='pindent'>Puis elle se retraça d’autres jours plus sérieux,
+où, initiée par sa mère à de mystérieuses pensées,
+elle s’était éloignée des folles bergères qui se réunissaient
+pour conjurer la peur et pour chanter
+des refrains assez lestes, gravelures rustiques qui
+sont marquées, air et paroles, au coin du dix-huitième
+siècle. La <span class='it'>savante</span> Tula avait appris à sa
+fille chérie qu’il ne faut pas chanter les choses
+qu’on ne comprend pas, parce que cela attire les
+mauvais esprits au lieu de les écarter, et qu’alors
+ils rendent folles les imprudentes chanteuses,
+comme cela était arrivé à Claudie et à d’autres.
+Jeanne, bien convaincue qu’il n’était pas indifférent
+de dire telle ou telle chanson la nuit dans
+la solitude, avait alors répété souvent, sur les
+collines sauvages de la Marche, ou sur les versants
+herbageux du Bourbonnais, de très vieux refrains
+qui ont un caractère historique&nbsp;: La plainte du
+paysan au temps des désordres et des misères du
+régime militaire et féodal&nbsp;:</p>
+
+
+ <div class='poetry-container' style=''>
+ <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
+<div class='stanza-outer'>
+<p class='line0'>&ensp;&ensp;Je maudis le sergent</p>
+<p class='line0'>Qui prend, qui pille le paysan;</p>
+<p class='line0'>&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;Qui prend, qui pille,</p>
+<p class='line0'>&ensp;&ensp;&ensp;&ensp;Jamais ne rend.</p>
+</div>
+</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
+
+<p class='noindent'>Et le naïf chant de guerre que Tula pensait avoir
+été composé pour la Grande Pastoure&nbsp;:</p>
+
+
+ <div class='poetry-container' style=''>
+ <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
+<div class='stanza-outer'>
+<p class='line0'>Petite bergerette,</p>
+<p class='line0'>A la guerre tu t’en vas...</p>
+<p class='line0'>.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.</p>
+<p class='line0'>Elle porte la croix d’or,</p>
+<p class='line0'>La fleur de lis au bras;</p>
+<p class='line0'>Sa pareil’ n’y a pas, etc.</p>
+</div>
+</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
+
+<p class='pindent'>Et quand l’écho des rochers répétait les derniers
+sons, Jeanne frissonnait d’une religieuse
+terreur qui n’était pas sans charmes, s’imaginant
+entendre la voix claire et frêle de la bonne fade se
+marier à la sienne, et saluer le lever de la lune,
+cette Hécate gauloise que les druidesses redoutaient
+d’offenser, vengeresse terrible des impudiques
+et des parjures. Jeanne ne connaissait ni
+les mots ni les époques auxquelles se rapportaient
+ces croyances vagues et profondes. Elle savait
+seulement, par sa mère, qu’il y avait eu autrefois
+des femmes saintes qui, vivant dans le célibat,
+avaient protégé le pays et initié le peuple aux
+choses divines. Ces prêtresses se confondaient dans
+son interprétation avec les fades&nbsp;: et l’on dit encore,
+dans les endroits couverts de pierres druidiques
+et de grottes consacrées jadis aux druidesses,
+les <span class='it'>fades</span> et les <span class='it'>femmes</span> indifféremment. Le curé
+Alain assurait que, du temps de Charlemagne, les
+évêques et les magistrats avaient été encore forcés
+de fulminer des menaces et de prendre des mesures
+énergiques pour empêcher les paysans de rendre
+aux menhirs un culte officiel. Si, à cette époque, le
+druidisme et le christianisme se disputaient encore
+le terrain, il n’est pas étonnant que de nos jours
+ces deux cultes se confondent encore dans quelques
+têtes exaltées par les merveilles de la tradition.
+Nos paysans connaissent si peu le christianisme,
+l’éducation religieuse qu’ils peuvent recevoir
+est si élémentaire ou plutôt si nulle, que le mystère
+catholique et le mystère sans nom des cultes antérieurs
+sont également impénétrables pour eux.
+Tula ne se rendait nullement aux sermons de
+M. Alain, quand il l’accusait d’être un peu païenne,
+et Jeanne se croyait tout aussi orthodoxe que sa
+mère. Les druidesses, les saintes fades ou les
+saintes femmes, étaient à ses yeux de bonnes
+chrétiennes, des âmes envoyées du ciel, d’anciennes
+cénobites ennemies des Anglais ; et si sa mère lui
+eût dit qu’elle les avait vues faire des sacrifices
+sur les pierres d’Ep-Nell, elle n’eût point hésité à
+le croire. Jeanne d’Arc, dont elle ne savait pas non
+plus le nom entier, mais qu’elle appelait la belle
+Jeanne et la grande bergère, était peut-être bien
+pour elle une fade ou une druidesse. Qu’importe
+l’ordre des faits au paysan ? L’idée pour lui n’a
+pas d’âge. Il la reçoit, il s’en nourrit et la transmet
+toujours jeune et brillante à ses enfants nés de lui,
+qui vivent et meurent enfants comme lui. J’ai
+appris l’an dernier d’un vieux mendiant comment
+les Anglais avaient été repoussés d’une forteresse
+voisine de mon gîte, au temps de Philippe-Auguste.
+Il possédait merveilleusement la stratégie et les
+détails de l’événement, par quel côté on avait
+attaqué, quelles sorties avaient faites les assiégés,
+combien de combattants et combien de morts.
+Quel antiquaire, quel historien eût pu me l’apprendre ?
+Il n’y avait qu’une erreur dans son
+récit&nbsp;: c’est qu’il prétendait avoir été témoin oculaire
+de toutes ces choses, <span class='it'>avant la révolution</span>. Mais
+le récit n’en était pas moins vrai ; il s’était perpétué
+de père en fils dans sa famille.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne avait eu le cœur brisé en quittant le
+château de Boussac et cette noble famille qu’elle
+avait adoptée dans son cœur bien plus qu’elle n’en
+avait été adoptée en réalité. L’injustice avait
+excité en elle une douleur profonde, une surprise
+extrême. Mais elle comptait trop sur la bonté de
+Dieu et sur la force de la vérité pour ne pas être
+sûre qu’on l’absoudrait bientôt. Seulement, elle se
+rappelait en cet instant les paroles de sa mère&nbsp;: «&nbsp;Ça
+n’est pas bon de quitter son pays et sa famille&nbsp;» ;
+elle se reprochait de les avoir oubliées, et elle
+se promettait de ne plus négliger cet avis de la
+sagesse suprême qui avait parlé par la bouche de
+sa chère défunte.</p>
+
+<p class='pindent'>A mesure qu’elle s’éloignait pourtant, son cœur
+devenait plus léger, et la brise du soir séchait ses
+yeux humides. Cet air vif de la montagne qu’elle
+n’avait depuis longtemps respiré qu’à demi, lui
+rendait le courage et l’espérance. Elle avait fait
+un grand effort en quittant son village, et un
+grand sacrifice en restant à la ville. Sans la maladie
+de Guillaume elle ne s’y serait jamais décidée.
+Plante sauvage, attachée au sol inculte qui l’avait
+produite, elle n’avait fait que végéter depuis qu’elle
+s’était laissé transplanter dans une région cultivée.
+Elle avait soif de reprendre racine dans son
+véritable élément, et d’embrasser son rocher natal.
+A chaque pas, le ciel lui paraissait devenir plus
+vaste et les étoiles plus claires. Le clocher de Saint-Martial
+de Toull s’élevait à l’horizon comme une
+vigie de sauvetage. Il tranchait sur le bleu sombre
+de l’air, et paraissait grandir comme un géant. Il
+y avait près de deux ans que Jeanne, qui le regardait
+tous les soirs du haut du château de Boussac,
+le trouvait si petit et si lointain ! Elle recommençait
+à faire des rêves de mélancolique bonheur. Sa
+tante était enfin séparée du méchant Raguet, elle
+allait la soigner et la guérir. Puis elle redeviendrait
+bergère, n’importe au service de qui. Elle retrouverait
+des brebis et des chèvres, humbles animaux
+qu’elle aimait encore mieux que les vaches superbes
+et souvent rebelles. Que lui importait d’être propriétaire
+ou non de son futur troupeau ? Elle n’en
+aurait pas moins l’amour <span class='it'>des bêtes</span> et du travail.
+Elle retrouverait les doux loisirs et les longues
+rêveries ininterrompues de la solitude. Elle oserait
+chanter sans craindre d’être écoutée par les bourgeois ;
+elle pourrait prier et croire sans être raillée
+par les esprits forts. Jeanne s’était sentie, jour
+par jour, refroidie et gênée à la ville. Elle ne se
+disait pas qu’elle avait failli y perdre la poésie ;
+mais elle se sentait vaguement redevenir poète, à
+mesure qu’elle s’enfonçait dans le désert. Elle
+entendait, plongée dans une douce extase, les
+petits bruits de la nature, si longtemps étouffés
+par les voix humaines et par la clameur du travail,
+toujours agité autour de la demeure des riches.
+L’insecte des prés et la grenouille du marécage
+interrompaient à peine leur oraison monotone
+lorsqu’elle passait sur leurs domaines, et aussitôt
+après ils recommençaient avec une nouvelle ferveur
+cette mystérieuse psalmodie que la nuit leur
+inspire. Le taureau mugissait au loin, et la caille
+faisait planer sur les bruyères son cri d’amour,
+élevé à la plus haute puissance.</p>
+
+<p class='pindent'>Tout à coup, le cri sinistre de <span class='it'>l’oiseau de la mort</span>
+(le crapaud volant) fit rentrer dans un silence
+craintif et consterné toutes ces voix heureuses, et
+Jeanne tressaillit. Finaud s’arrêta court et répondit
+par un long hurlement à ce cri de malheur.
+Une pensée funèbre traversa l’esprit de Jeanne.
+Elle essaya de regarder le clocher de Toull, qu’un
+nuage enveloppait, et il lui sembla qu’elle ne le
+verrait plus, qu’elle ne l’atteindrait jamais. Une
+sueur froide couvrit son front ; elle regarda autour
+d’elle, et vit à sa droite le mont Barlot et les sombres
+pierres jomâtres.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est un mauvais endroit, pensa-t-elle, et il
+n’est pas étonnant que je me sente l’esprit tourmenté
+en passant si près des méchantes pierres.
+On a tué du monde là-dessus, <span class='it'>les autrefois</span><a id='r21'/><a href='#f21' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[21]</span></sup></a>, et les
+âmes sans confession demandent des prières. Elle se
+signa et commençait à réciter l’<span class='it'>Ave</span>, la seule prière
+qu’elle sût par cœur avec l’oraison dominicale,
+lorsque Finaud aboya et se mit en travers du
+chemin derrière elle, comme pour empêcher un ennemi
+d’approcher. Jeanne se retourna, et, voyant
+un cavalier monter au pas le sentier rapide, elle
+se rangea de côté pour le laisser passer, et baissa
+son capuchon pour cacher sa jeunesse.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! Finaud ! Eh ! petit Finaud ! A qui
+en as-tu ? dit Marsillat, dont la voix fut reconnue
+par le chien qui alla flairer son étrier en remuant
+la queue. Où diable vas-tu si tard, Jeanne ? reprit
+le cavalier en ralentissant le pas de son cheval
+pour rester à côté de Jeanne, qui marchait toujours.
+Si je n’avais pas reconnu ton chien, je serais
+passé près de toi sans y faire attention. Bonsoir,
+ma vieille !<a id='r22'/><a href='#f22' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[22]</span></sup></a></p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Bonsoir, Monsieur, bonsoir, dit Jeanne d’un
+ton doux, mais résolu, qui semblait dire&nbsp;: Passez
+votre chemin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah çà ! tu m’étonnes, reprit Marsillat en
+retenant la bride de Fanchon. Une fille comme toi
+ne devrait pas s’en aller si loin sans un ami pour
+la défendre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne crains rien, monsieur Léon, le bon Dieu
+est avec moi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et ton <span class='it'>galant</span> n’est peut-être pas loin ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Bon, bon, amusez-vous ! vous savez bien que
+les galants et moi ça ne va pas ensemble.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vois bien que ça va séparément, mais je
+pense que ça sait se retrouver.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ne me taquinez pas, monsieur Léon ; je ne
+suis pas gaie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vrai, ma pauvre Jeanne ? Est-ce qu’ils t’ont
+fait de la peine au château ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, Monsieur ! ils sont trop bons pour
+ça. Mais c’est que ma tante est bien malade,
+et que je m’en vas peut-être pour la voir
+mourir. En savez-vous des nouvelles, monsieur
+Marsillat ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pourquoi me demandes-tu cela ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Parce que dans votre étude vous voyez toutes
+sortes de mondes, et que vous pourriez en avoir vu
+de chez nous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne suis arrivé de Guéret qu’il y a deux
+heures, et j’ai été forcé tout de suite de repartir
+pour mon bien de La Villette. Qui t’a appris la
+maladie de ta tante ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dame ! c’est ce méchant homme de Raguet.
+Peut-être qu’il a menti pour me faire du chagrin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est un méchant homme, en effet, dit Marsillat,
+qui comprit aussitôt la ruse de son affreux
+complice, et qui s’arrangea pour en profiter avec
+un merveilleux talent d’improvisation. Il n’aurait
+pas dû t’apprendre cela ; moi, je le savais depuis
+longtemps et je ne te l’aurais jamais dit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais vous auriez eu tort, monsieur Marsillat ;
+ce serait m’empêcher de faire mon devoir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est vrai, mais que veux-tu ? J’avais peut-être
+mes raisons pour ne pas me décider aisément
+à t’annoncer cette mauvaise nouvelle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce que ma tante serait en danger ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’en sais rien. Elle était très mal, il y a
+huit jours que je l’ai laissée chez moi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Chez vous, monsieur Marsillat ? où donc,
+chez vous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A Montbrat ; tu ne savais pas qu’elle est là
+depuis quinze jours ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vrai, je n’en savais rien. Et pourquoi donc
+qu’elle était chez vous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! elle y est encore. Que veux-tu ? c’est une
+méchante femme que je n’aime guère, parce que
+j’ai vu dans le temps qu’elle te rendait malheureuse.
+Mais elle était devenue si malheureuse elle-même
+que j’en ai eu pitié. Ce coquin de Raguet
+l’ayant chassée de chez lui, elle mendiait de porte
+en porte, et elle est venue à Montbrat un jour que
+je m’y trouvais. Elle était si malade et si faible
+qu’elle serait morte dans ma cour si je ne l’avais
+fait entrer dans la cuisine pour lui donner du vin
+et de la soupe. Alors ma vieille servante, que tu
+ne connais pas, mais qui est une brave femme, en
+a eu pitié, et m’a prié de la garder quelques jours
+jusqu’à ce qu’elle fût en état de reprendre sa besace
+et son bâton, et de s’en aller. J’y ai consenti de
+bon cœur, comme tu le penses bien, et un peu à
+cause de toi, Jeanne ; et depuis ce temps-là elle est
+à Montbrat, assez bien soignée, mais empirant
+toujours, et se plaignant surtout de ne pas te voir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! mon Dieu ! ma pauvre tante ! Mais ça
+me fend le cœur ce que vous me dites là, monsieur
+Léon ! Si je l’avais su plus tôt ! je ne voulais quasiment
+pas le croire. Je lui ai pourtant envoyé encore
+de l’argent par le monsieur anglais, la dernière
+fois que j’en ai reçu. Il allait voir les pierres
+d’Ep-Nell, et il a eu la bonté de se charger de ça...;
+mais il n’y a pas plus de quinze jours, monsieur
+Léon. Le vieux Raguet m’a fait des mensonges.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Le vieux Raguet..., dit Marsillat embarrassé,
+le vieux Raguet t’aura menti, en effet. Tiens ! c’est
+tout simple ! Il aura pris l’argent pour lui, et il
+aura maltraité et chassé ta tante afin de ne pas le
+lui rendre. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la Gothe
+est chez moi depuis... deux semaines, je crois ; oui,
+il y a bien deux semaines !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça peut bien être, reprit la confiante Jeanne,
+car il y a ce temps-là que je n’ai pas eu de ses nouvelles.
+Monsieur Léon, vous avez eu bien des
+bontés ! Ça ne m’étonne pas. Je sais que vous avez
+toujours eu bon cœur. Je vous remercie bien pour
+ma tante ; j’irai la voir demain matin à Montbrat,
+si vous me le permettez, et je tâcherai d’avoir un
+cheval pour l’emmener.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et où veux-tu l’emmener ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Chez quelqu’un de nos parents. J’ai encore
+un peu d’argent, et d’ailleurs ils sont trop braves
+gens pour abandonner une vieille femme dans la
+misère.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comme tu voudras, Jeanne ; mais elle ne
+m’est pas à charge, je t’assure.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous êtes bien généreux, monsieur Léon ;
+allons, en vous remerciant ! Ne vous attardez pas
+pour moi. Je ne peux pas marcher aussi vite que
+vous, ni vous aussi doucement que moi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais où vas-tu donc maintenant ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je m’en vas à Toull.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pourquoi faire, puisque ta tante n’y est pas ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle y est peut-être, monsieur Léon. Vous
+n’êtes pas sûr qu’elle soit encore chez vous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si, si... on m’a dit à La Villette qu’elle y était
+encore.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! demain matin, à soleil levé, j’y
+serai.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et pourquoi pas tout de suite ? ce n’est qu’à
+une petite lieue d’ici, et tu as encore deux lieues
+avant Toull. A quelle heure y arriverais-tu, d’ailleurs ?
+à une heure du matin, personne ne voudrait
+t’ouvrir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! vous vous trompez, monsieur Léon, j’y
+serai bien avant dix heures, reprit Jeanne en regardant
+les étoiles, cette horloge des bergers, grâce à
+laquelle ils savent l’heure à quelques minutes près,
+d’après la position du grand et du petit <span class='it'>chariot</span>.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais à quoi bon te fatiguer à cette course
+inutile ? Viens-t’en voir ta tante à Montbrat ; tu y
+coucheras tranquillement, et tu seras encore demain
+de bonne heure, si tu veux, à Boussac.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne secoua la tête.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, monsieur Léon, dit-elle, je ne peux pas
+aller coucher à Montbrat.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et de qui as-tu peur ? de moi peut-être ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne dis pas ça, monsieur Léon ; mais ça
+ferait causer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et que pourrait-on dire ? je ne couche pas à
+Montbrat, moi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous n’y restez pas ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non ! il faut que je sois de retour à Boussac,
+ce soir, à onze heures. Je vais seulement à Montbrat
+pour prendre des papiers que j’y ai laissés, et
+je retourne passer la nuit au travail dans mon
+étude.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;En ce cas, monsieur Léon, marchez donc devant,
+j’arriverai à Montbrat quand vous serez
+parti, et comme ça tout s’arrangera.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comme tu voudras, Jeanne, mais sais-tu le
+chemin ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! je le trouverai bien, Monsieur ! je ne me
+perdrai pas, allez !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est par ici, dit Marsillat, nous voilà auprès
+de Barlot. Il faut prendre à gauche. Et il donna
+de l’éperon à son cheval, mais au bout de trente
+pas, il s’arrêta et descendit comme pour chercher
+quelque chose. Jeanne l’eut bientôt rejoint et
+l’aida naïvement à retrouver sa cravache qu’il
+tenait à la main. La nuit était devenue fort sombre.
+On ne distinguait plus que quelques étoiles. Le
+chemin était effroyable, tout hérissé de rochers
+contre lesquels la pauvre Jeanne se heurtait à
+chaque pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu ne veux pas que je te prenne derrière moi ?
+dit Marsillat. Tu ne pourras jamais te retrouver
+par cette nuit noire, et la pluie va venir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! c’est égal, j’ai ma cape.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais ce n’est pas sage pour une fille de
+courir comme cela la nuit toute seule dans ce
+pays perdu. S’il t’arrivait quelque malheur,
+Jeanne, j’en serais responsable, sais-tu ! Allons,
+monte en croupe, tu arriveras une demi-heure plus
+tôt, et moi aussi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais ne m’attendez pas, monsieur Léon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si, je veux t’attendre, et t’accompagner au
+pas ; je crains qu’il ne t’arrive malheur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et que voulez-vous qu’il m’arrive ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et que crains-tu qu’il t’arrive avec moi ?
+Vraiment tu as peur de moi comme si j’étais cette
+canaille de père Raguet !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, monsieur Marsillat, je sais bien
+que vous êtes un honnête homme ; mais vous
+aimez à plaisanter, et j’ai le cœur trop gros pour
+plaisanter aujourd’hui.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, ma pauvre Jeanne, je ne plaisanterai
+pas. Voyons, est-ce que depuis un an je ne te
+laisse pas tranquille ? Est-ce que d’ailleurs tu as
+jamais eu à te plaindre de moi ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, Monsieur, j’aurais tort de dire ça.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! allons donc ! dit Marsillat en la
+prenant dans ses bras et en l’asseyant sur son
+manteau, qu’il plia avec soin sur la croupe de
+Fanchon.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne eût craint d’être prude et par cela même
+agaçante, en exagérant une peur qui n’était pas
+bien formulée en elle-même. Elle résolut de
+prendre confiance en Dieu et en l’honneur du bienfaiteur
+de sa tante. Léon enfourcha adroitement
+Fanchon sans déranger sa belle amazone.&nbsp;—&nbsp;Ah çà !
+tiens-toi bien après moi, dit-il, car il faut nous
+hâter, la pluie commence.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, il ne pleut pas, monsieur Léon, dit
+Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je te dis qu’il va pleuvoir à verse. Allons !
+mets ton bras autour de moi, ou tu vas tomber,
+je t’en avertis.</p>
+
+<p class='pindent'>Pour la décider, il pressa les flancs de sa monture,
+qui partit au grand trot. Jeanne, forcée de
+se bien tenir, prit d’une main la courroie de la
+croupière, et de l’autre la veste de Marsillat. A
+peine eut-il senti le bras de la jeune fille contre
+sa poitrine, que les palpitations de son sein étouffèrent
+les dernières hésitations de sa conscience.
+Pour ne pas l’effaroucher, il ne lui adressa plus
+un mot, et moins d’une demi-heure après, malgré
+l’obscurité et les mauvais chemins, ils atteignirent
+la montagne de Montbrat.</p>
+
+<p class='pindent'>Le château de Montbrat que, soit par corruption,
+soit conservation de son nom véritable<a id='r23'/><a href='#f23' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[23]</span></sup></a>, les
+paysans appellent aussi la forteresse des Mille-Bras,
+est une ruine imposante située sur une
+montagne. La ruine féodale est assise sur des
+fondations romaines, lesquelles prirent jadis la
+place d’une forteresse gauloise. Ce lieu a vu les
+combats formidables des Toullois <span class='it'>Cambiovicenses</span>
+contre Fabius. Je crois qu’on découvre encore par
+là aux environs quelques vestiges du camp romain
+et du <span class='it'>mallus</span> gaulois. Mais il faut voir ces choses
+respectables sur la foi des antiquaires, qui les
+voient eux-mêmes, comme faisait le curé Alain,
+avec les yeux de la foi.</p>
+
+<p class='pindent'>Léon Marsillat était riche. Il avait plusieurs
+propriétés autour de Boussac et entre autres un
+<span class='it'>domaine</span> ou métairie du côté de Lavaufranche, sur
+lequel se trouvait cette vaste ruine, qui ne donnait
+aucune valeur à la propriété dans un pays où
+la pierre de construction et la main-d’œuvre sont
+à vil prix.</p>
+
+<p class='pindent'>La métairie était située au bas de la montagne,
+et Jeanne, qui n’était jamais venue à Montbrat,
+ne remarqua pas le détour que lui fit faire son
+cavalier pour éviter cet endroit habité. Léon prit
+un sentier rapide et conduisit sa capture tout
+droit à ce castel, dont il ne regrettait pas l’antique
+splendeur, mais qu’il était cependant un peu vain
+de posséder. Son grand-père le maçon ayant acheté
+ce manoir où ses ancêtres n’avaient certes pas
+dominé, le sentiment de parenté triste et jalouse
+qui, dans le cœur des nobles, s’attache aux vestiges
+de ces puissantes demeures, ne faisait point
+illusion au plébéien Marsillat. Et pourtant il
+prenait un secret plaisir plein d’ironie et de vengeance
+contre l’orgueil nobiliare en général à se
+sentir châtelain tout comme un autre. Il eût
+volontiers écrit sur l’écusson brisé de sa forteresse,
+au rebours de certaines devises pieusement audacieuses&nbsp;:
+«&nbsp;<span class='it'>Mon argent et mon droit</span>.&nbsp;»</p>
+
+<p class='pindent'>Quoiqu’il ne restât pas un corps de logis, pas
+une seule tour entière, le préau, encore entouré
+de grands pans de murailles plus ou moins échancrés,
+formait un enclos très bien fermé, grâce
+au soin que l’on avait eu de barrer le portail
+qui avait autrefois renfermé la herse, par de fortes
+traverses en bois brut, solidement cadenassées.
+Cet enclos servait aux métayers pour mettre
+au vert, durant les nuits d’été, leur jument avec
+<span class='it'>sa suite</span>, c’est-à-dire avec son poulain. L’herbe
+croissait haute et serrée dans cette cour battue
+jadis comme le sol d’une aire par les pas des hommes
+d’armes.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Attends, Jeanne, dit Léon, en aidant la jeune
+fille à sauter sur l’herbe, je vais fermer la barrière ;
+ensuite je te conduirai, par l’autre porte, à l’endroit
+où demeure ta tante.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ce n’est donc pas ici ? demanda Jeanne, cherchant
+des yeux cette autre issue dont on lui
+parlait et que la nuit ne lui aurait pas permis
+de distinguer quand même elle aurait existé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si fait, sois donc tranquille, répondit Léon
+en cadenassant la porte et en cachant la clef
+dans une fente de mur où il l’avait prise. Donne-moi
+le temps de fermer ce côté-ci pour que l’on ne
+vienne pas me voler Fanchon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais puisque vous allez repartir tout de suite,
+monsieur Léon ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est pour cela que je ne la mets pas à
+l’écurie. Si je ne la débridais pas, elle casserait tout.</p>
+
+<p class='pindent'>Fanchon, débarrassée de la bride et même de
+la selle que son maître lui enleva lestement, alla
+flairer et saluer, d’un hennissement amical, sa
+paisible hôtesse, la jument du métayer Léon,
+prenant la main de Jeanne, la conduisit à l’entrée
+d’un bâtiment écrasé et devenu informe par
+l’écroulement des parties supérieures. La porte
+étroite et basse et le couloir étranglé entre les
+murailles de quinze pieds d’épaisseur conduisaient
+à une petite pièce ronde, assez semblable à celle
+que Jeanne occupait au château de Boussac, à
+la différence près que la fente étroite et longue
+qui l’éclairait pouvait passer pour une fenêtre, et
+que l’ameublement, sans être riche, était d’un
+certain confortable. Il y avait là un beau lit de
+repos, quelques fauteuils, des livres épars sur une
+table d’acajou, deux fusils de chasse, un violon, des
+fleurets et un chapeau de paille accrochés au mur.
+Mais il faisait trop sombre pour que Jeanne se
+livrât à aucune remarque, et quoiqu’elle se sentît
+un peu effrayée du silence et de l’obscurité de
+cette demeure, elle était encore loin de se douter
+qu’elle fût dans la chambre de Marsillat, seule
+avec lui dans ce manoir où jamais sa tante n’avait
+demandé ni reçu l’hospitalité.</p>
+
+<hr class='footnotemark'/>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f20'><a href='#r20'>[20]</a></span>
+
+Nous avons conservé ce vieux mot ; et si vous alliez parler
+de brebis chez nous, personne ne vous comprendrait, à moins
+que vous n’eussiez le soin de généraliser et de dire le <span class='it'>brebiage</span> ;
+encore n’auriez-vous pas la prononciation, et l’on vous accuserait
+de parler le <span class='it'>chenfrais</span>, c’est-à-dire le français moderne.</p>
+
+</div>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f21'><a href='#r21'>[21]</a></span>
+
+Par cette expression, <span class='it'>les autrefois</span>, les paysans expriment
+mieux que nous ce que nous disions plus haut de leur notion
+mystérieuse et vague des siècles écoulés.</p>
+
+</div>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f22'><a href='#r22'>[22]</a></span>
+
+<span class='it'>Mon vieux, ma vieille</span>, sont des termes d’amitié entre les
+jeunes gens.</p>
+
+</div>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f23'><a href='#r23'>[23]</a></span>
+
+Les antiquaires le font dériver de Montbard, la montagne
+des Bardes.</p>
+
+</div>
+
+<h2 id='ch22'>XXII<br/> <span class='sub-head'>LA TOUR DE MONTBRAT</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>Il</span> y avait bien au domaine de Montbrat, comme
+dans la plupart des métairies éloignées de la
+résidence du propriétaire, un pied-à-terre appelé
+la chambre du maître. Mais Marsillat avait préféré
+s’en arranger un dans le château. Il avait
+fait déblayer et orner la seule pièce qui fût habitable
+dans cette vaste ruine ; et il y venait, tantôt
+s’inspirer dans la solitude pour étudier les effets
+d’éloquence qu’il improvisait ailleurs, tantôt se
+livrer à de moins estimables occupations. Sa
+tourelle de Montbrat était à la fois un cabinet
+d’études et quelque chose comme la <span class='it'>petite maison</span>
+des champs d’un bourgeois libertin. L’endroit
+était bien choisi, aucun voisinage indiscret ne
+pouvait exercer son contrôle sur les mystères de
+sa conduite, et les métayers, placés eux-mêmes à
+quatre portées de fusil du château, savaient fort
+bien qu’ils seraient mal reçus s’ils accouraient au
+moindre bruit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Attends-moi ici, dit Marsillat à la tremblante
+Jeanne. Je vais chercher de la lumière et réveiller
+ma vieille servante, qui se couche à la même
+heure que ses poules, à ce qu’il paraît.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je sortirai avec vous, monsieur Marsillat, dit
+Jeanne qui ne respirait pas à l’aise dans cette
+tour, et qui commençait à craindre qu’il n’y eût
+dans le domaine de Léon ni poules, ni servantes.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, non, tu ne connais pas les êtres et tu
+te heurterais, reprit-il. Ce vieux taudis est plein
+de trous et d’endroits dangereux. Ne bouge pas
+d’ici, Jeanne ; je vais revenir...</p>
+
+<p class='pindent'>Il sortit précipitamment et enferma Jeanne,
+qui commença à trembler sérieusement quand elle
+se fut assurée que la porte avait reçu à l’extérieur
+un tour de clef. Cependant elle ne pouvait se persuader
+que Marsillat fût capable d’un crime, et elle
+se disait qu’aucune offre, aucune promesse n’aurait
+d’effet sur elle.</p>
+
+<p class='pindent'>Marsillat n’avait pas, en effet, la pensée de
+commettre un crime. Il était trop sceptique pour
+croire qu’en pareille matière l’occasion pût s’en
+présenter. S’étant toujours adressé à des villageoises
+coquettes ou faibles, il n’avait pas trouvé
+de cruelles ; et, comme il affectait un profond
+mépris pour la vertu des femmes, il ne voulait
+point se persuader qu’aucune pût lui résister. La
+sauvagerie de Jeanne lui semblait le résultat
+d’une extrême méfiance. Il faudra plus de temps
+et de paroles pour celle-là que pour les autres,
+se disait-il ; mais voilà enfin l’occasion que je ne
+pouvais trouver ailleurs. Enfermée quatre ou
+cinq heures avec moi, à force d’obsessions, j’enflammerai
+cette froide Galatée, et, à moins qu’elle
+ne soit de marbre, j’en triompherai sans lutte
+et sans bruit. Arrière la brutale violence ! se disait
+encore Marsillat&nbsp;: c’est le fait des butors qui ne
+savent pas mettre la ruse et l’éloquence, l’esprit
+et le mensonge, au service de leurs passions. Impatients
+et grossiers, ils ne peuvent pas imposer
+un frein à leur volonté ; ils offensent au lieu de
+persuader ; ils dominent et sont maudits, au lieu
+de vaincre et de se faire aimer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Se faire aimer !... pensait l’avocat, qui se
+promenait avec vivacité dans le préau, en attendant
+que son esprit fût calmé ; se faire aimer, de
+craint qu’on était, et cela dans l’espace de quelques
+heures ! c’est une cause à plaider, et il faut
+la gagner !... Si Jeanne pouvait m’échapper, mon
+entreprise serait misérable et ridicule. Demain je
+serais, grâce à elle, la fable de tout le pays. Il ne
+faut donc pas que Jeanne sorte d’ici sans être
+beaucoup plus intéressée que moi à garder le
+secret. Allons, c’est un plaidoyer, c’est un duel,
+et ne pas triompher, c’est succomber. Il ne peut
+pas y avoir de transaction entre les adversaires.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, lui dit-il en rentrant, ta tante est
+partie ce matin avec ma servante, qui a voulu la
+conduire elle-même à Toull.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Partie ? elle n’est donc plus malade ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle s’est sentie un peu mieux, et il paraît
+qu’elle s’ennuyait dans cette vieille maison ; elle
+avait déjà le mal du pays. Mon métayer l’a prise
+sur son cheval et l’a menée chez un de tes parents,
+je ne sais plus lequel. A présent, nous pouvons
+nous en retourner à Boussac. Donne-moi seulement
+le temps de chercher mes papiers dans le tiroir de
+la table.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vas dire qu’on vous apporte <span class='it'>une clarté</span>,
+dit Jeanne un peu rassurée par les dernières
+paroles de Marsillat. Vous ne pouvez pas trouver
+vos papiers comme cela dans la nuit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Très bien, au contraire... je sais où ils sont ;
+je les trouverais les yeux fermés. Ne sors pas,
+Jeanne ; les métayers sont dans la cour, et puisqu’ils
+ne t’ont pas vue entrer, j’aime autant qu’ils
+ne te voient pas sortir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais c’est peut-être pire ! dit Jeanne. Pourquoi
+se cacher quand on n’a rien à se reprocher ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ces gens-là ont de très mauvaises langues,
+et je t’avoue que si tu ne te soucies pas de leurs
+propos pour toi-même, je ne serais pas fort aise,
+quant à moi, qu’ils fissent de l’esprit sur mon
+compte. Ce sont les imbéciles de cette espèce qui
+m’ont fait une réputation de mauvais sujet, et tu
+vois pourtant, <span class='it'>ma vieille</span>, que je suis plus raisonnable
+que ne le serait à ma place ton parrain Guillaume,
+et peut-être ton épouseur d’Anglais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ne dites pas de ces choses-là, monsieur
+Léon, et renvoyez vos métayers de la cour pour
+que je m’en aille.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ils sont en train de faire manger un picotin
+d’avoine à Fanchon. Après cela, ils s’en iront
+d’eux-mêmes. Je leur ai dit que j’avais à travailler.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais vous n’avez pas besoin de vous enfermer
+comme ça.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si ! la femme est curieuse comme une mouche ;
+elle viendrait me relancer jusqu’ici, soi-disant pour
+me parler de ses agneaux ou de ses dindes, mais
+dans le fait pour voir si j’y suis seul.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça prouve monsieur Léon, que vous y
+êtes bien venu quelquefois en compagnie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Bah ! une ou deux fois avec Claudie, tu
+sais bien ! dans le temps, elle était un peu folle !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pauvre Claudie ! vous lui avez fait bien des
+peines, pas moins ! une si bonne fille ! Ça n’est
+pas bien à vous, monsieur Léon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que veux-tu ? elle aurait eu un autre amoureux
+que moi, et mieux vaut moi qu’un autre ; car je
+suis resté son ami, et je ne l’abandonnerai jamais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui ! vous croyez que l’argent et les cadeaux
+consolent de tout ? Vous vous trompez. Je vous dis,
+moi, que Claudie pleure quasiment tous les soirs.
+Mais en voilà assez, monsieur Léon, allons-nous-en.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Donne-moi donc le temps de souffler ! N’as-tu
+pas peur que je te retienne malgré toi ? Tu me
+prends pour un méchant homme, Jeanne !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, Monsieur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! alors, tiens-toi donc en repos un
+instant. Nous serons libres dans un petit quart
+d’heure ; assieds-toi et ne parle pas si haut, je
+cherche mes papiers.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous les cherchez bien longtemps, monsieur
+Léon... Vous me ferez arriver trop tard à Toull.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A Toull ?... Tu ne veux donc pas retourner
+ce soir à Boussac ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Monsieur, puisque je veux voir ma
+tante !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tiens, Jeanne, il y a quelque chose là-dessous.
+Tu es fâchée avec les gens du château ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, Monsieur... vous vous trompez
+bien ! je les aime trop pour me fâcher jamais
+contre eux.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! ils se sont fâchés contre toi ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est possible, Monsieur... Mais si ça est, ils
+en reviendront.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, raconte-moi ce qui s’est passé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Rien, Monsieur. Je n’ai rien à raconter.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu devrais pourtant avoir confiance en moi.
+Tu es une bonne enfant, mais tu ne connais pas
+les gens nobles ; et si tu ne prends pas un bon
+conseil, tu vas faire, sans le savoir, quelque chose
+de nuisible à ta réputation ou à tes intérêts.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous me parlez là comme si je voulais plaider
+contre eux, monsieur Léon. Ne vous donnez pas
+la peine de me conseiller, je n’ai pas besoin d’un
+avocat.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Les avocats, comme les confesseurs, sont des
+gens auxquels on ne cache rien, et qu’on ne se
+repent jamais d’avoir consultés. Sois sûre, Jeanne,
+que je sais tous les secrets de la maison d’où tu
+sors, et que demain on me dira ce que tu veux
+me taire aujourd’hui. Madame de Boussac me
+consulte sur toutes choses, et tu verras que je
+serai envoyé vers toi, demain peut-être, te dis-je,
+pour te donner ou pour te demander des explications.
+Si tu m’informais la première de tes sujets de
+plainte, la réconciliation pourrait marcher beaucoup
+plus vite, et tes intérêts seraient mieux défendus.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! mon Dieu, monsieur Léon, voilà que
+vous faites une affaire de tout cela ! Il n’y a
+pas besoin d’en chercher si long, je vous assure ;
+et si c’est vrai qu’on vous dit tout, vous pourrez
+répondre que je pardonne tout.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, tu es bien réservée avec moi, dit
+Marsillat, qui lui avait jusqu’alors parlé à distance,
+et qui se rapprocha insensiblement à mesure qu’il
+réussit à la distraire de l’empressement de partir.
+Si je te disais que je sais déjà ce dont il s’agit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si vous le savez, ne m’en parlez donc pas,
+répondit Jeanne ; j’ai assez de chagrin comme cela.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne veux pas te faire de chagrin, ma
+pauvre Jeanne ; ce serait m’en faire davantage à
+moi-même. Mon intention est de t’en épargner de
+nouveaux. Je te dis que je sais tout, car il n’y
+a pas plus de huit jours que j’ai été consulté par
+madame de Boussac pour savoir si Guillaume te
+faisait la cour.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! mon Dieu ! dit Jeanne blessée dans
+l’exquise délicatesse de son cœur par cette révélation
+malheureusement trop vraie, ma marraine a
+eu le cœur de vous parler de ça ?...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle ne le croyait pas ; mais la grosse Charmois
+le lui répétait si souvent qu’elle commençait
+à s’en inquiéter. Cela ne doit pas te surprendre,
+Jeanne ; une mère s’effraie toujours de voir souffrir
+son fils, et...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais on veut donc absolument que je sois
+cause de tout le mal qui arrive à M. Guillaume ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;La Charmois le prétend ainsi ; mais moi
+j’ai essayé de rassurer ta marraine, et de lui
+bien persuader que, dans tout cela, il n’y a pas
+de ta faute.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous pouvez bien encore le dire, monsieur
+Marsillat. Je ne suis fautive de rien, et ce n’est
+pas à cause de moi que mon parrain se fait de la
+peine. C’est impossible !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! pour cela, Jeanne, je n’en peux pas
+répondre. Je sais bien que tu n’es pas coquette ;
+mais pourrais-tu jurer devant Dieu que tu n’as
+jamais laissé prendre d’espérance à ton parrain ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, Monsieur ; oui, je le jure devant Dieu ;
+et vous pouvez, en conscience, le jurer aussi !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Une jeune fille laisse prendre de l’espérance
+malgré elle, et presque sans le savoir. Tu as de
+l’amour, Jeanne ; et celui qui l’inspire le voit bien,
+quelque chose que tu fasses pour le lui cacher.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais c’est faux ! s’écria Jeanne avec l’accent
+de la vérité. Je n’ai pas eu une minute d’amour
+pour mon parrain !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu peux m’en donner ta parole d’honneur,
+Jeanne ? s’écria Léon tout ému.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh oui, monsieur Léon ! Mais qu’est-ce que
+ça vous fait à vous ? Vous ne voudrez pas me
+croire non plus, vous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, je te croirai ; je t’estime trop pour
+ne pas te croire. Je suis ton ami, moi, ton seul
+ami, et je veux être ton défenseur contre ceux
+qui t’accusent injustement. Tiens, donne-moi ta
+parole, et mets ta main dans la mienne...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et pourquoi ça, Monsieur ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Parce que j’engagerai mon honneur pour
+te défendre, et que c’est une chose grave, <span class='it'>ma
+vieille</span>. Tu ne voudrais pas me faire faire un faux
+serment ! Tiens, vois-tu, demain matin, je serai
+auprès de ta marraine. Elle me fera appeler pour
+m’apprendre ton départ, pour se plaindre de toi,
+peut-être, et j’aurai l’air de ne t’avoir pas rencontrée
+ce soir ; mais je pourrai dire que j’étais
+bien informé de tes sentiments pour Guillaume,
+et que je puis répondre de ta sincérité. Alors ta
+marraine me demandera si je veux en jurer, elle
+me fera mettre ma main dans la sienne, et je ne
+pourrai pas me décider à le faire, si toi-même tu
+ne prends avec moi un engagement pareil. Donne-moi
+donc ta main, Jeanne, comme si nous étions
+devant des juges, devant un prêtre, et jure-moi
+que tu n’aimes pas Guillaume de Boussac.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si c’est pour l’acquit de votre conscience,
+dit la candide Jeanne en abandonnant sa main
+à Marsillat, je le veux bien, monsieur Léon. Je ne
+peux pas dire que je n’aime pas mon parrain, ce
+serait mentir ; mais je peux bien jurer que je l’aime
+comme on doit aimer son frère, son père, son parrain,
+enfin !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Bonne et honnête Jeanne ! dit Léon en
+retenant avec adresse sa main qu’elle voulait
+retirer, on est bien injuste envers toi, et c’est
+un crime que de te tourmenter ainsi. Ton chagrin
+remplit mon cœur, et tes larmes me font mal.
+Je te regarde en ce moment comme ma cliente
+et ma protégée ; je plaiderai pour toi, non devant
+un tribunal pour de petits intérêts, mais devant
+une famille ingrate qui méconnaît des intérêts
+sacrés, ceux de la reconnaissance et de l’honneur.
+Quand je pense à tous les soins que tu as pris de
+Guillaume...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’accuse pas mon parrain, monsieur Léon.
+Il ne m’a parlé mal qu’une fois, et je suis sûre
+qu’il en est fâché à l’heure qu’il est. Mam’selle
+Marie est un ange des cieux, et je la pleurerai toute
+ma vie. Ma marraine est bien bonne aussi... et
+je ne sais pas comment elle a pu croire que je
+voulais persuader à son fils de lui désobéir et de
+m’épouser ! Oh ! comment donc que ma marraine,
+pour qui j’aurais donné tout mon pauvre sang,
+peut se laisser rapporter des mensonges comme
+ça !...</p>
+
+<p class='pindent'>La pauvre Jeanne fondit en larmes, et, tout
+entière à sa douleur, elle ne s’aperçut pas que Léon
+était assis tout près d’elle sur le sopha, qu’il l’entourait
+de ses bras, prêt à la serrer sur sa poitrine,
+et que son souffle brûlant effleurait dans l’obscurité
+son cou d’albâtre penché sur son sein.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Chère Jeanne, lui dit-il d’une voix tremblante,
+tu as raison de plaindre Guillaume au lieu
+de le condamner. Il est assez malheureux de ne
+pouvoir se faire aimer de toi. Quel homme ne serait
+amoureux de la plus belle et de la meilleure de
+toutes les filles ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ne dites pas ça, monsieur Léon, répondit
+Jeanne en se levant ; je ne suis ni plus belle ni
+meilleure qu’une autre, et je suis bien malheureuse
+qu’on prenne comme ça des caprices pour moi.
+Mais, allons-nous-en, monsieur Léon, je veux m’en
+retourner à Toull.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il pleut à verse, Jeanne. Attendons que la
+pluie soit passée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! il ne pleuvra pas ce soir, Monsieur ; le
+temps est couvert, mais le vent n’est pas à l’eau.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Écoute, Jeanne, l’eau tombe à flots !</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne écouta. Il y avait, à peu de distance de
+la tour, un petit ruisseau dans le rocher, qui
+faisait, en bouillonnant, le même bruit que celui
+d’une grosse pluie. Jeanne, trompée, insista cependant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne vous demande pas de sortir avec moi
+et d’aller vous mouiller, dit-elle ; mais nous
+n’allons pas du même côté, et je ne peux pas
+rester plus longtemps. Bonsoir, monsieur Léon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! attends que je te cherche un
+parapluie...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! je ne sais pas me servir de ça... Je vous
+en remercie, monsieur Léon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Alors, Jeanne, charge-toi d’un petit paquet
+pour le curé de Toull. Je vais le cacheter... Mais
+il y a une autre accusation contre toi, reprit-il en
+feignant de chercher de la lumière, et tu ne m’as
+pas dit ce que je dois répondre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ne répondez à rien, monsieur Léon, et
+laissez-moi accuser, dit Jeanne. Tenez, le mal
+est fait, et on me dirait qu’on a eu tort, que je ne
+voudrais plus retourner au château. On ne m’estime
+pas, on n’a pas confiance en moi. Ça me
+suffit&nbsp;: moi, ça m’humilie de me défendre de si
+vilaines choses.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il y a cependant une personne dont le mépris
+te ferait souffrir et dont tu veux conserver l’estime,
+c’est mademoiselle Marie.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! celle-là ne m’accusera pas !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A force d’entendre dire que tu es coupable !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;On ne lui parlerait pas de ces choses-là, on
+n’oserait.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;La Charmois est capable de tout, mets-moi
+à même de la faire taire et de te justifier auprès de
+ta jeune maîtresse. Écoute, Jeanne, on dit que
+l’Anglais aussi te fait la cour, et que la preuve de
+ton ambition, c’est ta coquetterie et ta sévérité
+avec lui, qui l’ont décidé enfin à vouloir t’épouser.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que voulez-vous que je réponde à tout ça,
+monsieur Léon ? C’est de l’invention à madame de
+Charmois. Le monsieur anglais n’a jamais pu
+vouloir m’épouser, puisqu’il est marié dans un
+autre pays...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il est marié ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cette dame le dit. C’est donc lui qu’elle
+accuse d’être un malhonnête homme, si elle croit
+qu’il veut se marier deux fois. Tant qu’à moi,
+j’ignore de tout ça, et je sais seulement que jamais
+l’Anglais ne m’a dit une parole d’amour ni de
+mariage.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Peux-tu en jurer aussi, Jeanne ? Peux-tu
+me donner encore ta main en gage de sincérité ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est bien assez de poignées de main comme
+ça, monsieur Léon ; si vous ne voulez pas me
+croire sur parole, les jurements n’y feront rien.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, tout cela est plus important que tu
+ne penses. Si un honnête homme voulait t’épouser
+maintenant, et qu’il vînt me consulter
+comme avocat de la maison Boussac, comme
+bien informé de leurs affaires et de ta conduite...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Faudrait lui conseiller de ne pas se tourmenter
+de ça ; je ne veux pas me marier. Je l’ai
+toujours dit et je le dis encore.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! cela, ma Jeanne, tu n’en jurerais pas !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je le jure devant Dieu et devant l’âme de ma
+chère défunte mère, s’écria Jeanne, poussée à bout
+par tant de soupçons offensants et absurdes à ses
+yeux. Oui ! oui ! je le jure aujourd’hui de meilleur
+cœur encore que les autres jours !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tant mieux, mille diables ! pensa Léon. Je
+n’aurai pas l’ennui de lui faire ce mensonge-là.
+Eh bien ! Jeanne, dit-il en se rapprochant de
+nouveau, tu as raison, cent fois raison, de ne
+vouloir pas t’engager. Tous ces nobles ont espéré
+te séduire par là, et tu leur montres ta raison
+et ta fierté en repoussant cette folle ambition...
+Un paysan, un ouvrier, ne seront jamais dignes
+non plus d’un trésor comme toi... Garde-toi, pour
+aimer, dans ta force et dans ta liberté, l’homme qui
+sera assez heureux pour te plaire ; et ne t’afflige
+pas de ces premiers chagrins qui t’accablent.
+L’injustice des Boussac et la sottise de l’Anglais
+ne te déconsidéreront pas auprès de tous. Tu
+peux être aimée encore, et véritablement, désormais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’ai besoin de l’amour de personne, monsieur
+Léon. Dieu est bon, et il aime tous ses enfants.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, Dieu est bon, mais il commande à ses
+enfants de s’aimer les uns les autres. Ton renvoi
+du château va te faire du tort...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne suis pas renvoyée, je m’en vais de
+moi-même.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;N’importe ! on ne le croira pas. Tu vas être
+accusée, calomniée, persécutée pendant quelque
+temps. Tu ferais bien de t’éloigner un peu du pays
+et d’aller te louer, soit à Châtre... soit à Guéret...
+oui, à Guéret. Le bruit de tes aventures malheureuses
+au château de Boussac n’a pas été
+jusque-là. Je pourrais répondre de toi et te faire
+retrouver une meilleure place que celle que tu
+quittes. Si tu n’étais pas si méfiante, je t’offrirais
+de venir chez moi, Jeanne... Mais non, tu refuserais,
+je le sais ; j’ai la réputation d’un fou,
+et tu as toujours eu des préventions contre moi...
+Si tu voulais réfléchir, pourtant, tu verrais que je
+suis le seul qui t’ait respectée, et qui n’ait fait
+aucun tort à ta réputation. Je t’ai fait quelques
+plaisanteries autrefois... Mais quand tu m’as dit
+que cela t’affligeait, j’ai cessé ; rends-moi justice.
+Et puis, à mesure que je t’ai connue, j’ai compris
+que tu n’étais pas comme les autres, toi. Oh !
+je te respecte, Jeanne, moi seul je te respecte,
+parce que je sais ce que tu vaux. Ce n’est pas
+moi qui irais afficher mon amour pour t’exposer
+à tous les propos du pays. Conviens-en, je n’ai
+jamais fait dire de mal de toi ; et dans le temps
+même où je te traitais avec une légèreté que je
+me reproche, et dont je te demande pardon du
+fond de mon cœur, je ne t’ai jamais offensée volontairement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est vrai, monsieur Léon, répondit la bonne
+Jeanne, incapable d’une méfiance soutenue, je ne
+vous fais aucun reproche, et mêmement vous avez
+eu pour ma tante et pour moi des bontés dont
+je vous remercie grandement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Des bontés, Jeanne !... Eh bien ! prends-le
+comme tu voudras, et remercie-moi si tu crois me
+devoir quelque chose. Il y a du moins quelque
+chose dont je pourrais me faire un mérite à tes
+yeux&nbsp;: c’est que je ne t’ai pas fait la cour, et que,
+dans ce moment même où je suis seul avec toi, je te
+respecte comme si tu étais ma sœur... Et pourtant,
+Jeanne, moi aussi j’ai été amoureux de toi, autrement
+et mille fois plus que tous les autres. Tu ne
+l’as jamais su, je ne te l’ai jamais dit, depuis que
+cet amour est sérieux et profond, et je ne te le dis
+maintenant que pour te rassurer. Loin de moi la
+pensée d’abuser de ton malheur, pauvre orpheline,
+pauvre abandonnée ! Je ne te demande qu’un peu
+de confiance, un peu d’amitié, et je serai assez payé
+de mes sacrifices et de mes souffrances... Car je
+souffre plus que ton parrain, Jeanne ! Je ne fais
+pas le malade, moi ; je ne jette pas ma famille
+dans l’inquiétude comme un enfant gâté ; je ne
+cherche pas à émouvoir ta pitié en te disant que
+je me meurs. Non, je vis de mon amour, au contraire.
+Il me transporte, il m’agite ; mais il me
+donne le courage de te respecter ; et je ne me plains
+pas d’être malheureux, pourvu que tu ne sois pas
+malheureuse toi-même !</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne s’était levée encore une fois, et elle essayait
+d’ouvrir la porte.&nbsp;—&nbsp;Monsieur Léon, dit-elle,
+vous me parlez très honnêtement ; mais je ne
+comprends pas grand’chose à toutes ces histoires
+d’amour, et, malgré moi, je vous en demande pardon,
+je me figure toujours que c’est de la moquerie.
+Ouvrez donc votre porte, je veux m’en aller.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu as forcé la serrure, dit Marsillat feignant
+de ne pouvoir ouvrir. A présent, je ne sais plus
+comment faire. Prends patience, je vais essayer.
+La clef est tombée&nbsp;: cherche-la avec moi.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne ne pouvait se figurer que Marsillat eût
+la clef dans sa poche. Elle se mit à chercher
+naïvement. Marsillat se rapprocha d’elle, et, emporté
+par l’impatience, il l’entoura de ses bras.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Laissez-moi, Monsieur, dit Jeanne en le repoussant
+avec force, ou je croirai que vous êtes le
+plus faux de tous les hommes.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vraiment, Jeanne, je ne te voyais pas, dit
+Marsillat en s’éloignant, et je trouve ta frayeur un
+peu ridicule. Que crains-tu donc de moi ? Je ne te
+demande qu’un peu d’amitié, et tu me réponds
+par le mépris le plus étrange.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! Monsieur, je ne me permets pas de vous
+mépriser, dit Jeanne ; mais enfin je voudrais m’en
+retourner à Toull, et vous me contrariez bien un
+peu de me retenir comme ça !...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je te jure que je cherche la clef... Allons, je
+vais essayer de briser la serrure ! Aye ! je me suis
+brisé la main... Vraiment, Jeanne, tu es bien cruelle
+de me presser et de m’accuser ainsi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous vous êtes fait du mal, monsieur Léon !
+oh ! j’en suis bien fâchée ! Comment donc faire
+pour sortir d’ici ? la nuit s’avance...</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne s’approcha de la fenêtre, et, étendant la
+main dehors&nbsp;:&nbsp;—&nbsp;Il ne pleut pas, dit-elle, c’est un
+rio qui coule par là, qui nous a trompés. Tenez,
+monsieur Léon, je pourrais bien passer par la
+fenêtre. Ça doit être très bas, puisque nous n’avons
+pas monté d’escalier pour venir ici.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Grand Dieu ! arrête, Jeanne ! s’écria Léon en
+s’élançant vers elle, et en la saisissant à bras-le-corps&nbsp;:
+il y a là un précipice.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien, lâchez-moi, monsieur Léon, et ne
+me serrez pas comme ça, je n’ai pas envie de me
+tuer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! dit Marsillat en retombant sur le sopha.
+Tu m’as fait une peur !... Jeanne, Jeanne, tu ne
+sais pas combien je t’aime, je ne le savais pas moi-même...
+A la seule idée que tu allais tomber par là,
+j’ai senti mon cœur se briser&nbsp;: ah ! si tu le sentais
+battre ! vraiment me voilà comme si j’allais mourir.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne, embarrassée, de plus en plus soucieuse,
+garda le silence ; Léon aussi. Au bout de quelques
+instants, voyant qu’il ne bougeait pas, elle essaya
+encore d’ouvrir la porte, mais ce fut en vain. Léon
+était immobile, et rêvait au moyen d’endormir sa
+prudence par quelque nouveau stratagème !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Êtes-vous malade ou donnez-vous, monsieur
+Léon ? dit Jeanne un peu impatientée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je souffre, en effet, répondit-il d’une voix
+sourde, je souffre beaucoup&nbsp;: je me suis blessé la
+main en voulant ouvrir cette porte, et je ne peux
+plus m’en servir. Malheureusement je n’ai aucune
+force dans la main gauche. Attends, Jeanne, n’en
+fais pas autant, si tu ne veux me désespérer. Il y
+a un moyen de te faire sortir d’ici&nbsp;: je vais sauter
+par cette fenêtre, et j’irai t’ouvrir en dehors, si je
+ne me tue pas en sautant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! ne faites pas cela, monsieur Léon, dit
+Jeanne effrayée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que faire donc ? Nous ne pouvons pas sortir,
+et tu ne veux pas rester une minute de plus.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A nous deux, nous enfoncerions bien la porte,
+monsieur Léon !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Nous serions dix que nous ne l’ébranlerions
+pas, c’est une ancienne porte de prison, garnie de
+fer en entier.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Monsieur Léon, dit Jeanne saisie d’une terreur
+subite, si vous m’avez trompée pour m’attirer
+ici, Dieu vous en punira !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! ce soupçon est affreux, dit Léon. C’en
+est trop, Jeanne, ôte-toi de cette fenêtre, et adieu.</p>
+
+<p class='pindent'>Le temps s’était un peu éclairci, et l’approche
+de la lune blanchissait l’horizon ; mais l’ombre
+projetée des collines environnantes augmentait
+l’obscurité, et le sol couvert de bruyères flottait
+sous les yeux de Jeanne, tellement vague, qu’elle
+ne pouvait dire s’il y avait dix ou cinquante pieds
+de profondeur au bas de la tour. Le ton résolu et
+désespéré de Léon l’effraya. Elle fit un mouvement
+pour l’arrêter.&nbsp;—&nbsp;Jeanne, lui dit-il, en la pressant
+sur son sein, adieu pour cette nuit, adieu pour
+toujours peut-être ! D’autres t’ont fait de belles
+promesses pour te séduire. Moi, je vais risquer ma
+vie pour te prouver que je ne veux pas te séduire.
+Au moins, dis-moi adieu, et donne-moi un seul
+baiser&nbsp;: le premier, le dernier de ma vie !... Un
+baiser, Jeanne, tu t’en effraies ! Il y a une heure
+que je pourrais t’en prendre mille, et je t’en demande
+humblement un seul, au moment de me
+jeter dans un abîme pour t’empêcher d’avoir peur
+de moi... Ne me le refuse pas. Tiens, si je reste ici,
+ma raison peut s’égarer ; ta méfiance, ta frayeur,
+m’ont bouleversé l’esprit. Oh ! Jeanne, sans tous
+tes soupçons tu aurais été en sûreté toute cette
+nuit auprès de moi... Maintenant, chasse-moi...
+oui, chasse-moi... car, je tremble et déraisonne...
+Adieu ! Jeanne, mais ce seul baiser !...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Monsieur, dit Jeanne en se dégageant ;
+pas de baiser, jamais ! Ce n’est pas que je croie que
+ce soit un grand crime ; je ne veux pas condamner
+Claudie. Mais pour moi, ça serait un péché mortel,
+je ne vous le cache pas ; et si j’y consentais, je
+sauterais bien vite après par cette fenêtre, non pas
+tant pour me sauver que pour me tuer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! c’est de la haine contre moi ! une haine
+mortelle ! ou c’est un défi, dit Marsillat avec une
+rage concentrée, en voyant échouer tous ses artifices.
+Jeanne, cela est fort imprudent de ta part,
+et tu sembles prendre plaisir à jouer avec ma raison
+et ma volonté.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, monsieur Marsillat, dit Jeanne avec
+douceur&nbsp;: ce n’est pas de la haine. Je n’en ai pas
+contre vous. Dieu me préserve d’en avoir jamais
+contre personne ! Mais c’est un vœu, puisqu’il faut
+vous le dire, et je serais damnée si j’y manquais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Un vœu ! s’écria Marsillat, que cette idée
+enflamma d’un nouveau délire. Oh ! Jeanne, sans
+ce vœu tu m’aimerais peut-être. Eh bien, que la
+damnation retombe sur moi ! Tu ne peux m’accorder
+ce baiser, je le conçois ; aussi je ne te le
+demande plus. Mais tu ne peux m’empêcher de le
+prendre malgré toi, et tout le péché est pour moi
+seul... Non, non, tu n’es pas coupable de n’être
+pas la plus forte... Refuse, c’est ton devoir... mais
+laisse-moi user de mon droit.</p>
+
+<p class='pindent'>Marsillat poursuivait Jeanne, qui fuyait autour
+de la chambre, lorsque des coups violents ébranlèrent
+la porte de la tour.</p>
+
+<h2 id='ch23'>XXIII<br/> <span class='sub-head'>LE VAGABOND</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>Au</span> moment où Jeanne avait quitté le château,
+Cadet, étonné de ce brusque départ, avait été en
+avertir Claudie. Claudie s’était empressée d’en informer
+Marie, et Marie, inquiète et effrayée, n’avait
+pas tardé à en demander l’explication à sa mère.
+Madame de Boussac avait eu recours à la haute
+politique de madame de Charmois ; et celle-ci,
+trouvant ce dénoûment beaucoup meilleur que
+tous ceux qu’elle avait imaginés, s’était chargée,
+sans vouloir expliquer ses moyens, de faire
+accepter à Guillaume la nécessité de cette séparation.</p>
+
+<p class='pindent'>En effet, ce soir-là, madame de Charmois ayant
+été enfermée un quart d’heure avec Guillaume, le
+jeune homme parut abattu et résigné à son sort.
+Mais tandis que la sous-préfette allait se vanter de
+sa victoire auprès de la châtelaine, Guillaume
+s’habillait à la hâte, et descendait à l’écurie, où,
+sans l’aide de personne, et profitant à dessein
+du moment où les domestiques étaient occupés
+à souper, il sella lui-même Sport, le fit sortir
+doucement par une porte de derrière, l’enfourcha
+et prit au galop la route de Toull.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne avait plus d’une heure d’avance sur lui,
+et il pressait son cheval, désirant la rejoindre et
+la faire renoncer à son projet avant qu’elle eût
+gagné Toull. Mais il avait déjà dépassé le mont
+Barlot et les pierres jomâtres sans la rencontrer,
+lorsqu’il se trouva au détour du chemin face à face
+avec sir Arthur.</p>
+
+<p class='pindent'>La nuit était encore assez sombre ; mais l’Anglais
+étant sur un terrain plus élevé que Guillaume,
+celui-ci le reconnut à la silhouette de son grand
+chapeau de paille et au collet de son carrick imperméable,
+qui se dessinait sur le fond transparent
+de l’air.&nbsp;—&nbsp;Arrêtez-vous, ami, lui dit-il en l’abordant,
+et reconnaissez-moi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A cheval et en voyage ? s’écria sir Arthur ;
+Dieu soit loué ! mon cher Guillaume est guéri !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, Arthur, guéri, tout à fait guéri, répondit
+Guillaume d’une voix altérée. J’aurais beaucoup
+de choses à vous dire ; mais, avant tout, dites-moi,
+vous, si vous avez rencontré Jeanne sur votre
+chemin ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne ? Jeanne dehors aussi à cette heure ?
+Je n’ai pas rencontré une âme depuis Toull, d’où
+je viens directement. J’y ai passé la journée à
+causer avec le curé Alain, et personne à Toull
+n’attendait Jeanne. Expliquez-moi...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Arthur, vous savez tout. Vous avez deviné
+que j’aimais Jeanne, et c’est pour cela que vous
+vous êtes éloigné ; mais ce que vous ne savez peut-être
+pas, Arthur, c’est que je l’ai offensée, et c’est
+pour cela qu’elle a fui, elle aussi. Mon Dieu ! mon
+Dieu ! quelle épouvante s’éveille en moi ! Où peut-elle
+être ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais depuis quand est-elle partie ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Depuis une heure, deux heures, je ne sais pas
+au juste ; les minutes me paraissent des années
+depuis que je la cherche...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle ne peut être loin, dit M. Harley. Tenez,
+séparons-nous. Je vais retourner à Toull, je m’informerai
+d’elle dans toutes les cabanes du chemin,
+et vous, vous en ferez autant en retournant à Boussac.
+Elle se sera infailliblement arrêtée quelque part.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous avez raison, Arthur, séparons-nous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Attendez, Guillaume ; pourquoi cette inquiétude
+si vive ?... Quel danger peut courir Jeanne dans
+ce pays, où elle est connue, et où les paysans sont
+doux et hospitaliers ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mon ami, je crains que quelqu’un chez moi
+n’ait offensé Jeanne encore plus que moi ! J’ignore...
+Je soupçonne... Mais je ne puis accuser ma mère !
+Je crains le désespoir de Jeanne !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais qu’avez-vous à lui dire pour la calmer,
+Guillaume ? Êtes-vous autorisé à la ramener chez
+vous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Arthur, sa place est chez moi, auprès de moi,
+entre ma sœur et moi !... Elle ne doit plus nous
+quitter, et je sais ce que j’ai à lui dire pour la
+consoler du mal que je lui ai fait.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si vous êtes décidé à lui offrir une affection
+digne d’elle et de vous, Guillaume, vous me connaissez,
+vous pouvez compter...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous ne me comprenez pas, Arthur. Je vous
+expliquerai tout... Mais ce n’est pas le moment ;
+il faut chercher Jeanne et la retrouver.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous pourriez bien la chercher longtemps !
+dit une voix creuse qui partit d’auprès d’eux.
+Et Guillaume détournant la tête, vit, courbé
+sous une besace et appuyé sur un bâton, un
+homme qui avait l’apparence d’un mendiant et
+qui passait lentement entre son cheval et celui
+d’Arthur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qui êtes-vous ? s’écria l’Anglais, en le saisissant
+au collet d’une main athlétique. Savez-vous
+où est la personne dont nous parlons ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si vous commencez par m’étrangler, je ne
+pourrai pas vous le dire, répondit Raguet avec
+beaucoup de sang-froid.</p>
+
+<p class='pindent'>L’obscurité ne permettait pas à Guillaume de
+distinguer les traits de maître Bridevache, et
+d’ailleurs il est douteux qu’ils se fussent gravés
+dans sa mémoire. Il lui semblait pourtant que cette
+voix lugubre ne lui était pas inconnue. Voyant que
+sir Arthur allait le lâcher, il s’empara à son tour
+du collet de sa veste déguenillée en lui répétant la
+question de l’Anglais&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qui êtes-vous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je suis un pauvre homme qui cherche sa
+pauvre vie, répondit Raguet ; mais ne me violentez
+pas et ne me <span class='it'>dessoubrez</span><a id='r24'/><a href='#f24' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[24]</span></sup></a> pas mes vêtements, mon
+bon monsieur ; ça ne vous servirait à rien.</p>
+
+<p class='pindent'>Et Raguet fit tourner lestement le manche
+de son bâton dans sa main sèche et agile, prêt
+à en asséner au besoin un coup violent sur la
+tête de Sport, pour forcer le cavalier à lâcher
+prise.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Brave homme, dit M. Harley avec douceur,
+si vous avez vu passer une jeune fille par ce chemin,
+dites-nous où elle peut être, et vous en serez
+récompensé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Quelle jeune fille cherchez-vous ? reprit Raguet
+feignant de ne plus être sûr de son fait. Si c’est
+Jeanne, la fille de la mère Tula, la belle pastoure
+d’Ep-Nell, comme on l’appelle dans le pays, je
+l’ai vue, je l’ai très bien vue, et je sais quel chemin
+elle a pris. Mais vous n’y êtes pas, mes enfants, et
+vous pourriez bien vous promener toute la nuit de
+Toull à Boussac sans la rencontrer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dites donc où elle est ! s’écria Guillaume.
+Dépêchez-vous !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et si je vous le dis, et que ça me fasse du tort,
+qu’est-ce qui m’en reviendra ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Combien voulez-vous ? dit l’Anglais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dame ! Monsieur, vous êtes assez raisonnable
+pour savoir qu’un service en vaut un autre. Et ces
+services-là, ça se paie ; ça se paie même cher au
+jour d’aujourd’hui. Vous n’avez pas trop de bonnes
+intentions sur la fille, car vous voilà deux, et elle
+n’aura guère moyen de se défendre si elle ne veut
+pas de vous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Misérable ! gardez pour vous vos infâmes commentaires,
+et parlez, ou je vous étrangle ! s’écria
+Guillaume, hors de lui, en secouant le vagabond.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Doucement, mon petit, doucement, dit Raguet ;
+prenez garde de vous échauffer ! On ne moleste
+pas comme ça le pauvre monde&nbsp;: on s’en repent un
+jour ou l’autre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Calmez-vous, Guillaume, reprit sir Arthur, et
+laissez ce vieux fou s’expliquer. Voyons, vous
+savez bien qui nous sommes, probablement, et
+vous voulez de l’argent. Vous en aurez ; parlez vite,
+ou nous croirons que vous voulez nous tromper,
+et nous n’écouterons plus rien.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne sais pas qui vous êtes, répondit le prudent
+Raguet. Je ne vous connais pas. Un pauvre
+malheureux comme moi, ça ne connaît pas les
+grands bourgeois. Mais on sait bien que les grands
+bourgeois courent la nuit après les jolies filles, et
+on sait aussi que la Jeanne d’Ep-Nell est renommée.
+Mêmement que vous n’êtes pas les premiers qui la
+cherchiez par ici ; j’en ai déjà rencontré un autre
+tout à l’heure.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Un autre ! s’écria Guillaume en frémissant
+de rage. Parlez donc... où est-il ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il a emmené la fille quelque part où vous ne
+les trouverez jamais ! répondit Raguet avec malice.
+Bonsoir, mes chers monsieurs ! Que le bon Dieu
+vous assiste !</p>
+
+<p class='pindent'>Et, faisant un mouvement imprévu d’une vigueur
+dont sa frêle échine n’eût jamais paru susceptible,
+il se dégagea de l’étreinte convulsive de
+Guillaume, et fit quelques pas en avant en se
+secouant comme un loup qui s’échappe d’un
+piège.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Voulez-vous un louis, deux louis, pour dire la
+vérité ? s’écria le calme et prudent M. Harley en
+le rejoignant avec promptitude.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cinquante francs pour votre part et autant
+pour la part de votre compagnon, je ne demande
+pas mieux !... Mais vous dire où sont les amoureux,
+ça ne vous y mène pas, à moins que vous ne connaissiez
+le pays ; et encore faut-il avoir passé par
+nos chemins plus de cent fois pour ne pas se
+tromper.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Conduisez-nous, vous aurez cent francs.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! cent francs pour me déranger comme ça
+de ma route ! un homme d’âge comme moi ! Nenni,
+Monsieur, vous n’y pensez pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dites donc ce que vous voulez, et marchez
+devant !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça vaudrait bien le double !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Va pour le double ; et si vous dites la vérité,
+vous aurez encore quelque chose de plus. Mais nous
+ne voulons pas être trompés, et n’espérez pas nous
+faire tomber dans un guet-apens. Nous sommes
+armés, et nous nous méfions.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça veut dire que vous avez peur ! Eh bien !
+moi aussi j’ai peur... Les loups ont peur des
+hommes, les hommes ont peur du diable ; tout le
+monde a peur dans ce monde.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;De quoi avez-vous peur ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;D’être trompé aussi. Si, au lieu de me payer,
+vous me montrez vos pistolets ! Je voudrais savoir
+vos noms afin d’aller vous réclamer mon argent
+demain chez vous si vous ne me tenez pas parole
+ce soir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cet homme se joue de nous, dit Guillaume à
+son ami. Il est impossible que Jeanne ne soit pas
+seule, Arthur ; débarrassez-vous de ce mendiant,
+et passons outre.</p>
+
+<p class='pindent'>Quand Raguet vit hésiter M. Harley, il se ravisa.
+Il savait trop à qui il avait affaire pour craindre la
+banqueroute, et sa méfiance n’était qu’un jeu de
+son esprit méprisant et railleur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Écoutez, dit-il, il y a du danger pour moi là
+dedans ; pour plus de deux cents francs de danger,
+bien sûr ! Mais ça m’est égal, je vous retrouverai
+bien, et je vous ferai honte devant le monde si
+vous ne me récompensez pas honnêtement. Allons !
+en route ! venez par ici.</p>
+
+<p class='pindent'>Et il prit le chemin de Lavaufranche, qu’il gardait
+depuis une demi-heure comme une sentinelle
+vigilante.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vous assure que ce scélérat nous égare, dit
+Guillaume à sir Arthur. Il nous attire dans quelque
+repaire de bandits, et tout cela ne peut que
+nous retarder.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Essayons toujours ! dit M. Harley.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons, mes maîtres, dit Raguet, vous n’avancez
+guère, et pourtant vous avez huit jambes
+à votre service.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est vous qui ne marchez pas, dit l’Anglais.
+Indiquez-nous le chemin, au lieu de nous retarder
+en vous traînant comme une grenouille devant
+nos chevaux.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous croyez, Monsieur ? dit Raguet en déposant
+sa besace sous une grosse pierre, où il était
+sûr de la retrouver, car elle était marquée d’une
+croix et sanctifiait ainsi le <span class='it'>carroir</span> maudit des
+quatre chemins, lieux toujours consacrés au sabbat
+et hantés par le diable quand ils ne sont pas préservés
+par le signe de la religion.</p>
+
+<p class='pindent'>Et aussitôt le mendiant courbé se redressa ; le
+vieillard languissant parut avoir chaussé des bottes
+de sept lieues, et il se mit à courir devant les cavaliers
+avec tant de légèreté, que les chevaux avaient
+de la peine à le suivre.</p>
+
+<p class='pindent'>Quand il fut arrivé au pied de la montagne de
+Montbrat, il s’arrêta&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est ici, Messieurs, dit-il, et vous allez me
+payer ou je réveille le monde de la métairie, et
+vous n’arriverez pas comme vous voudrez à la
+porte du château à M. Marsillat.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Marsillat ! s’écria Guillaume reconnaissant
+enfin la ruine où il était venu autrefois déjeuner
+avec le jeune licencié en droit.</p>
+
+<p class='pindent'>Et il gravit le sentier de la montagne au grand
+galop, tandis que sir Arthur comptait à Raguet
+douze pièces d’or, sans lâcher la crosse d’un pistolet
+qu’il avait tenu armé durant cette course, à tout
+événement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Maintenant lâchez ma bride, ou je vous fais
+sauter la cervelle, dit-il au vagabond en lui remettant
+son salaire.</p>
+
+<p class='pindent'>Raguet vit scintiller dans l’ombre l’or de l’Anglais
+et l’acier de son arme. Il obéit, palpa et compta
+lestement ses louis, puis s’élançant sur ses traces&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous trouverez la clef du cadenas dans la
+cour, dit-il, dans la première pierre à droite, sans
+cela vous n’arriveriez pas. La tourelle est à main
+droite aussi ; dans le préau il y a un couloir, et
+puis une seule porte, qui n’est pas si solide qu’elle
+en a l’air. Vous m’avez bien payé, je suis content.
+Marsillat est un <span class='it'>chétit</span> qui laisserait mourir un
+homme de faim à sa porte. Si vous me vendez à
+lui je suis un homme mort ; mais vous aurez de
+mes nouvelles auparavant.</p>
+
+<p class='pindent'>Et il disparut.</p>
+
+<p class='pindent'>Arthur eut bientôt rejoint Guillaume. Maître de
+lui-même, il arrêta le jeune homme à la porte du
+château.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ami, lui dit-il, qu’allez-vous faire ? Il se peut
+qu’on nous ait trompés ; cela est même fort probable.
+Quelle apparence que Marsillat ait entraîné
+Jeanne du chemin de Toull jusqu’ici malgré elle ?
+Et vous ne supposez pas que cette noble créature
+ait suivi volontairement le ravisseur ! D’ailleurs,
+croyez-vous donc Marsillat capable d’un forfait ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je le crois capable de tout ! Hâtons-nous,
+Arthur ; un pressentiment me dit que Jeanne est
+ici, et qu’elle y est en danger.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et cependant cela n’est guère croyable.
+Calmez-vous donc, Guillaume, et cherchons un
+prétexte pour nous présenter ainsi à pareille heure
+et à l’improviste chez votre ami.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Lui, mon ami ! il ne le fut jamais, le lâche !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cher Guillaume, la jalousie vous transporte
+et vous égare. Marsillat est peut-être fort innocent.
+Dans tous les cas, le sang-froid est ici nécessaire.
+De quel droit allons-nous faire une visite domiciliaire
+à main armée chez un homme avec lequel
+nous n’avons jamais eu que de bonnes relations ?
+Guillaume, je crois, j’ose dire que Jeanne m’est au
+moins aussi chère qu’à vous, que son honneur m’est
+plus sacré que le mien propre... Et pourtant, je ne
+puis, sur la parole d’un bandit, me décider à venir
+follement la demander ici le pistolet au poing. Je
+n’ai pas hésité à suivre ce vagabond, je n’hésite
+pas non plus à chercher Jeanne jusque dans la
+demeure de M. Marsillat, mais je voudrais que
+tout cela se passât suivant les lois de l’honneur,
+de la bienveillance et de l’équité.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Arthur, dit Guillaume en pressant fortement
+le bras de son ami, il m’est impossible d’être calme,
+ma tête brûle et mon sang bout dans mes veines...
+et pourtant je ne suis pas jaloux de Jeanne, et je
+ne suis pas amoureux d’elle... du moins, je ne le
+suis plus... je ne l’ai peut-être jamais été... C’était
+une erreur de mon imagination, un instinct sacré
+qui parlait en moi à mon insu ! Arthur, vous seul
+au monde pouvez et devez recevoir cette confidence,
+car vous voulez et devez être l’époux de
+Jeanne... Jeanne est la fille de mon père ! Jeanne
+est ma sœur... Jugez maintenant si j’ai le droit de
+la chercher jusque dans les bras de Marsillat, et
+si mon devoir n’est pas de la disputer à un infâme
+les armes à la main !</p>
+
+<p class='pindent'>M. Harley, étourdi un instant de cette révélation,
+reprit vite son sang-froid et sa présence d’esprit.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Guillaume, dit-il, laissez-moi parler le premier,
+laissez-moi faire, et maîtrisez vous, quoi qu’il
+arrive.</p>
+
+<p class='pindent'>Il mit pied à terre, chercha la clef que Raguet
+lui avait indiquée, et ouvrit le cadenas. Voulant
+empêcher son jeune ami d’agir le premier, il le
+laissa prendre à gauche pour faire le tour du préau,
+et se dirigea, sans l’avertir, vers la tourelle. Il
+pénétra dans le couloir, se heurta contre Finaud,
+qui grattait patiemment à la porte depuis une
+heure, colla son oreille contre cette porte, et entendit
+la voix retentissante de Marsillat qui prononçait
+avec énergie ces paroles&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;N’importe, Jeanne ! malgré toi ! Tu ne seras
+pas damnée pour un baiser !</p>
+
+<p class='pindent'>Et des pas précipités résonnèrent dans la voûte
+sonore. Arthur entendit comme deux mains qui
+se jetaient sur la porte avec détresse et qui cherchaient
+à l’ébranler.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Laissez-moi, monsieur Léon, vous me faites
+peur, dit en même temps la voix altérée de Jeanne.
+Si c’est pour jouer, c’est bien cruel ; j’aime mieux
+me tuer que de plaisanter avec ces choses-là.</p>
+
+<p class='pindent'>C’est alors que M. Harley, pour distraire Marsillat
+de ses desseins coupables, frappa brusquement à
+la porte, avec une énergie peu commune. Guillaume
+était déjà derrière lui.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! merci, mon bon Dieu ! s’écria Jeanne ;
+voilà du monde pour vous faire honte, monsieur
+Léon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, dit Marsillat à voix basse, tais-toi,
+ou tu es morte !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! tuez-moi si vous voulez, dit Jeanne, je
+ne me tairai pas.</p>
+
+<p class='pindent'>Mais elle se tut cependant en entendant Marsillat
+armer son fusil de chasse qu’il venait de tirer de
+l’étui à la hâte, et dont il dirigea le canon vers les
+assiégeants.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, dit-il en parlant toujours à voix basse,
+le premier qui entrera ici malgré moi le paiera
+cher !... Si tu as le malheur de dire un mot, de
+faire un cri, un mouvement... j’ouvre... et je tue !...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Monsieur Marsillat, répondit Jeanne du même
+ton, pour l’amour du bon Dieu, ouvrez tranquillement.
+Je ne dirai rien, je ne me plaindrai pas de
+vous. Ne faites pas de malheur ; je ne demande
+qu’à sortir sans qu’on fasse attention à moi, et je
+ne dirai jamais que vous avez voulu me faire peur.</p>
+
+<p class='pindent'>On frappait toujours à la porte, et si fort qu’on
+l’ébranlait sur ses gonds. Mais comme on ne disait
+rien encore, Marsillat pensa sérieusement que ce
+ne pouvait être que des voleurs. Il le fit entendre
+à Jeanne, et lui dit de se retirer dans l’alcôve, dans
+la crainte d’une balle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si c’est des voleurs, dit Jeanne, je vous
+aiderai bien à vous défendre, monsieur Léon. Je
+ne suis pas peureuse. Pourvu que je sorte après,
+c’est tout ce qu’il me faut.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! ma brave fille, dit Marsillat, avec
+résolution et sang-froid, prends mon autre fusil
+qui est accroché au mur, là, au-dessus de la cheminée,
+et tiens-toi derrière le battant de la porte
+pour me le passer, quand j’aurai fait feu du premier.
+Qui va là ? ajouta-t-il à haute voix, que demandez-vous ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ouvrez, monsieur Marsillat, dit sir Arthur,
+j’ai à vous parler pour une affaire importante et
+très pressée.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! oh ! mon maître, répondit Marsillat ;
+vous parlez bien haut et vous frappez bien fort !
+Est-ce là votre manière de réveiller les gens ?
+Donnez-moi le temps de m’habiller. Toi, dit-il
+rapidement à Jeanne, cache-toi derrière les rideaux
+de mon lit, si tu ne veux pas que je fasse sauter
+les dents à ton jaloux d’Anglais.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Moi ! que je me cache derrière votre lit ? répondit
+Jeanne. Oh ! non, Monsieur, jamais ! je
+ne veux pas me cacher.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comme tu voudras, dit Marsillat. Tu n’en
+passeras pas moins pour ma maîtresse, et tu vas
+voir ce qui en résultera ! A ton aise, ma mignonne !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! monsieur Harley ! reprit-il à haute
+voix, quand vous serez las de caresser ma porte à
+coups de poing, vous me le direz ! Je vous avertis
+que je ne suis pas seul ! et que je ne vous ouvrirai
+pas. Allez m’attendre dans le préau, et à distance,
+je vous prie. J’irai savoir ce qu’il y a pour votre
+service.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous ouvrirez, Monsieur, s’écria Guillaume,
+incapable de se contenir plus longtemps, et vous
+nous épargnerez la peine d’enfoncer la porte.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! ah ! vous êtes deux ? reprit Marsillat
+d’un ton froid et méprisant. Eh bien ! cassez la
+porte, mes maîtres, si le cœur vous en dit. J’ai
+quatre balles à votre service, car je n’entends pas
+vous laisser voir ma maîtresse.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ce sera donc un combat à mort ! s’écria Guillaume,
+car nous sommes armés aussi, et nous
+voulons entrer.</p>
+
+<p class='pindent'>Et il secoua la porte d’une main exaspérée par
+la colère.</p>
+
+<p class='pindent'>Marsillat, voyant la porte fléchir et le pêne sortir
+de la muraille fraîchement recrépie, renonça à
+l’idée de se défendre. Il lui paraissait indigne de lui
+de se venger d’un enfant jaloux, autrement que
+par le mépris et le ridicule. Il recula pour laisser
+tomber la porte, et chercha Jeanne dans l’obscurité
+pour la préserver de toute atteinte. Mais Jeanne
+avait disparu comme par enchantement. Il crut
+qu’elle avait pris le parti de se cacher derrière le
+lit, et il allait s’en assurer lorsque la porte tomba
+avec fracas. Sir Arthur s’élança le premier, les
+mains vides, et faisant à Guillaume un rempart
+de son corps, malgré la fureur impétueuse du jeune
+homme, qui s’efforçait de le dépasser, et qui avait
+un pistolet dans chaque main.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Très bien, Messieurs, à merveille ! dit Marsillat.
+Je pourrais vous recevoir comme des brigands,
+puisqu’il vous plaît de mettre en commun
+vos transports jaloux, et de venir violer indécemment
+et grossièrement mon domicile. Mais j’ai
+pitié de votre ridicule conduite, et je vous en demande
+à l’un et à l’autre une réparation plus loyale
+et plus brave que l’assassinat, deux contre un, à
+tâtons !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tout de suite, si vous voulez. Monsieur,
+s’écria Guillaume. La lune se lève, et votre cour
+est assez vaste pour que nous puissions prendre la
+distance convenable.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Messieurs, demain, dit Marsillat ; j’ai
+ici une femme que je ne veux pas effrayer davantage.
+Je serai calme jusqu’à ce que vous m’ayez
+fait l’honneur de vous retirer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Nous ne nous retirerons pas sans vous avoir
+engagé et persuadé, j’espère, de laisser sortir cette
+femme de chez vous, dit très froidement M. Harley ;
+car nous savons, monsieur Marsillat, qu’elle est ici
+contre son gré.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous en avez menti, s’écria Léon ; et puisque
+vous me forcez à la défensive, je vous déclare que
+vous n’approcherez pas de mon lit aussi facilement
+que de ma porte.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne ! s’écria Guillaume, sortez de l’endroit
+où vous êtes cachée, répondez !... Ne craignez
+rien, nous venons pour vous défendre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous voyez, Messieurs, dit Léon avec ironie,
+que la personne qu’il vous plaît d’appeler Jeanne
+n’est point ici, ou que, si elle y est, elle ne désire
+pas beaucoup votre protection, car elle ne répond
+pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si elle ne répond pas, s’écria Guillaume, c’est
+qu’elle est évanouie ou morte ; mais que vous
+l’ayez outragée ou assassinée, elle n’en sera pas
+moins arrachée d’ici, fallût-il à l’instant même
+châtier en vous le dernier des scélérats et des lâches.</p>
+
+<p class='pindent'>La lune commençait à monter au-dessus des
+collines de l’horizon, et le vent frais qui accompagne
+souvent le lever de cet astre balayait les
+nuages devant lui. La clarté pénétrait dans l’intérieur
+de la tourelle, et sir Arthur, dont la vue
+était aussi claire et aussi nette que le jugement,
+s’était déjà assuré que le lit n’avait pas été dérangé,
+que les rideaux étaient ouverts, qu’il n’y avait
+dans cette petite pièce, de construction antique,
+aucune armoire, aucun cabinet où Jeanne pût
+être cachée. Elle était donc sortie furtivement au
+moment où Guillaume et lui s’étaient précipités
+dans la chambre&nbsp;: elle avait dû profiter de ce
+premier moment de trouble pour s’esquiver adroitement.
+Ces réflexions rendirent à sir Arthur le
+calme qui commençait à l’abandonner. Guillaume,
+dit-il au jeune baron, ne vous laissez pas dominer
+ainsi par le soupçon et la crainte. Jeanne n’est
+point ici, elle s’est enfuie déjà dans le préau ; allez
+la rejoindre et laissez-moi parler avec M. Marsillat.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne ne sait pas mentir, Jeanne me dira
+la vérité, s’écria Guillaume en s’élançant dehors.
+Malheur à vous, Marsillat, si son témoignage vous
+condamne !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Monsieur Marsillat, dit Arthur lorsqu’il fut
+seul avec lui, je ne me permettrai pas de qualifier
+votre conduite, car j’ignore par quels artifices vous
+avez pu décider Jeanne à venir ici. Mais je sais
+qu’elle en est sortie pure, et j’aime à croire que
+vous espériez la convaincre sans avoir l’intention
+de lui faire violence.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Faites-moi grâce de vos commentaires sur
+ma conduite et mes intentions, Monsieur, répondit
+Léon. Je n’ai de comptes à rendre à personne,
+et c’est vous qui avez à m’expliquer votre
+propre conduite et vos propres intentions. J’attends
+de vous de promptes excuses ou une prochaine réparation.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si j’avais agi légèrement, dit M. Harley, si
+j’étais entré ici sans la certitude d’y trouver Jeanne,
+si je ne l’avais entendue protester contre vos entreprises,
+enfin si je m’étais trompé, je vous ferais
+toutes sortes d’excuses, et je n’attendrais pas pour
+vous l’offrir, que vous demandiez une réparation.
+Mais j’ai écouté à votre porte, j’ai fait cette action
+pour la première et, j’espère, pour la dernière fois
+de ma vie. Je n’en ai pas de honte ; car je suis en
+droit, maintenant, de défendre l’honneur d’une
+pauvre fille contre vos criminelles et indécentes
+vanteries. Cependant, comme je ternirais ce précieux
+honneur à vos yeux en m’en déclarant légèrement
+le champion, je suis bien aise de vous faire connaître
+à quel titre je suis intervenu ici entre Jeanne
+et vous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, dit Marsillat avec un rire amer, c’est
+précisément cela que je désirerais savoir. Quel
+droit avez-vous plus que moi sur une très belle
+fille que vous ne voulez certainement pas épouser,
+puisque vous êtes marié ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Marié, moi ? Qui vous a fait ce conte ridicule !
+On vous a trompé, Monsieur ; je suis libre, et mon
+intention est de demander Jeanne en mariage,
+même après l’épreuve délicate qu’elle a subie ici,
+même au risque du ridicule que vous avez certainement
+l’intention de déverser sur moi à cette
+occasion. Ne soyez donc pas étonné que, comme
+prétendant à la main de Jeanne, je vienne la soustraire
+à vos outrages. Je ne serais pas entré chez
+vous de moi-même, avec effraction. J’aime à
+croire qu’après avoir un peu parlementé, vous
+m’auriez ouvert cette porte que l’impétuosité de
+notre jeune ami a brisée malgré moi. Mais Guillaume
+était poussé par une exaltation qui est au
+fond de son caractère, et par un sentiment d’indignation
+et de sollicitude, j’oserais dire paternelle.
+Il venait, à titre de parrain, c’est-à-dire d’unique
+protecteur et d’unique parent adoptif de l’orpheline,
+de m’accorder sa main et de me constituer son
+défenseur. Je sais, Monsieur, que tout ceci vous
+paraît fort ridicule, et je sais à quel sarcasme je
+me livre en vous parlant avec cette franchise&nbsp;:
+c’est pour cela que, vous considérant dès aujourd’hui
+comme l’ennemi de mon repos et de
+mon honneur, dans le passé, dans le présent et
+dans l’avenir, je vous prie de m’assigner le
+jour et l’heure où il vous plaira de me donner
+satisfaction.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ainsi, Monsieur, vous l’agresseur, vous vous
+posez en homme offensé et provoqué, parce qu’il
+vous plaît d’épouser la fille que le petit baron
+n’a pas eu l’esprit de séduire ? C’est admirable !
+J’accepte le rôle que vous m’attribuez&nbsp;: pourvu
+que je me batte avec vous, c’est tout ce que je
+demande.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Prenez-le comme vous voudrez, Monsieur ; je
+vous laisse le choix des armes et tous les avantages
+du duel. Je vous prie seulement de le fixer à demain
+matin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Monsieur, je plaide après-demain une
+cause d’où dépendent l’honneur et l’existence d’une
+famille estimable. Nous sommes aujourd’hui lundi.
+Je pars au point du jour pour Guéret. Nous remettrons
+la partie à mon retour, c’est-à-dire à
+mercredi matin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est convenu, Monsieur, et j’espère que
+jusque-là vous n’exigerez ni n’accorderez aucune
+autre promesse de réparation.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vous comprends, Arthur, dit Marsillat
+avec la bienveillance d’un homme parfaitement
+calme et courageux. Vous voulez soustraire votre
+jeune ami à mon ressentiment. Engagez-le à
+rétracter les injures dont il lui a plu de me
+gratifier tout à l’heure, et je vous promets de
+les pardonner.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est ce que je n’obtiendrais jamais de lui,
+Monsieur, et je n’essaierai même pas. Mais votre
+ressentiment doit se contenter pour le moment
+d’un duel, et votre honneur sera satisfait si j’y
+succombe.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je sais que Guillaume est un enfant, et je lui
+ai donné assez de leçons de tir et d’escrime pour
+ne pas désirer une partie que je jouerais contre lui
+à coup sûr. Comptez donc sur ma générosité, et
+obtenez, du moins pour ce soir, qu’il ne me pousse
+pas à bout.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comme je ne puis répondre de rien à cet égard,
+ayez l’obligeance de ne pas vous exposer davantage
+à l’emportement de ce jeune homme ; je vais le
+rejoindre et l’emmener. Veuillez, je vous en supplie,
+ne pas sortir de cette chambre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons, je vous le promets, Arthur ; mais
+nous ne convenons ni du lieu ni des armes ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous en déciderez. J’attends un billet de vous
+demain matin, et je me conformerai à vos intentions.
+Je ne suis exercé à aucun genre de combat,
+le choix m’est donc indifférent.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Diable ! votre aveu me fâche ! je suis aussi
+fort à l’épée qu’au pistolet.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je le sais ; tant mieux pour vous.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Nous tirerons au sort !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Comme il vous plaira !</p>
+
+<p class='pindent'>M. Harley salua Léon, et s’éloigna à la hâte.
+Guillaume revenait vers la tour avec agitation.
+Il était seul.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Arthur, s’écria-t-il, Jeanne est introuvable.
+J’ai cherché dans toutes ces ruines. Elle ne peut être
+que dans la tour. Marsillat l’a cachée quelque part.
+Il faut qu’elle soit bâillonnée ou mourante ! Il y a
+là un crime affreux. Laissez-moi ! laissez-moi rentrer !
+J’étranglerai ce scélérat. Je lui arracherai la
+vérité ; je briserai tout dans son repaire infâme !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, Guillaume, non ! dit M. Harley. J’ai
+tout observé, son maintien, sa voix, et tous les
+détails de sa demeure. Le chien de Jeanne est
+entré avec nous dans la tour, et il n’y est plus, je
+ne le vois pas ici. Il m’a semblé que je l’entendais
+aboyer et hurler dehors pendant que je parlais
+avec Léon. Jeanne s’est enfuie, n’en doutez pas.
+Nous allons la retrouver en chemin.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Votre confiance est insensée, Arthur ! Si
+Jeanne est ici, nous la laissons au pouvoir de ce
+misérable ! Non, non, je ne sortirai pas d’ici sans
+elle !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tenez, dit Arthur en lui montrant le portail
+sombre de l’antique forteresse, ne voyez-vous pas
+là quelqu’un debout ! c’est Jeanne, à coup sûr !</p>
+
+<p class='pindent'>Et ils s’élancèrent vers la herse, où une ombre
+venait en effet de glisser rapidement.</p>
+
+<p class='pindent'>Mais ce n’était pas Jeanne. C’était Raguet, le
+Bridevache, qui leur faisait signe de le suivre.</p>
+
+<hr class='footnotemark'/>
+
+<div class='footnote'>
+<p class='footnote'>
+<span class='footnote-id' id='f24'><a href='#r24'>[24]</a></span>
+
+<span class='it'>Dessoubrer</span>, déchirer.</p>
+
+</div>
+
+<h2 id='ch24'>XXIV<br/> <span class='sub-head'>MALHEUR</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>Raguet</span> marchait en regardant derrière lui avec
+précaution, et il s’empressa d’attirer Guillaume et
+son ami au dehors.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous cherchez la fille, dit cet espion vigilant,
+et sans moi vous ne la trouverez jamais. Combien
+me donnerez-vous pour ça ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ce que tu voudras, l’ami ! répondit Guillaume.
+Tu ne nous a pas trompés, nous ne compterons
+pas avec toi.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si fait, mon garçon, comptez ! comptez ! dit
+Raguet en tendant son chapeau.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume prit une poignée d’argent dans sa
+poche et la jeta dans le chapeau crasseux du
+mendiant, sans compter, en effet.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça va bien, la nuit n’est pas mauvaise, dit
+Raguet ; <span class='it'>z’enfants</span>, venez avec moi.</p>
+
+<p class='pindent'>Et il les conduisit, le long des murs extérieurs du
+vieux château, jusqu’à un endroit où il s’arrêta.
+Le terrain, formé par les éboulements de la ruine,
+avait été déblayé et creusé en cet endroit, comme
+pour éloigner du sol la fenêtre étroite mais dégarnie
+de ses antiques barreaux de fer, qui éclairait
+la tourelle consacrée au pied-à-terre de Marsillat.
+On avait rejeté plus loin les terres et les graviers
+amoncelés contre les premiers étages, et cette
+fenêtre se trouvait ainsi élevée à environ vingt-cinq
+pieds au-dessus d’une sorte de tranchée à pic
+qui n’était que le rétablissement partiel de l’ancien
+bassin des fossés du château. Marsillat, passant
+souvent les nuits dans ce manoir isolé et désert,
+s’y était fortifié dans son petit coin du mieux qu’il
+avait pu.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Où nous conduisez-vous ? dit Guillaume en
+voyant Raguet lui indiquer le fond de la tranchée
+du bout de son bâton.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle est là, dit Raguet en parlant très bas et
+en se cachant derrière un monceau de débris pour
+n’être pas vu de la fenêtre de la tourelle.</p>
+
+<p class='pindent'>Puis il releva son bâton, indiqua cette fenêtre,
+fit avec son bâton un geste de haut en bas, et
+ajouta avec un accent d’indifférence atroce&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il n’y a qu’un petit malheur, c’est que la fille
+est morte !... Allez-y voir, pourtant... Je ne pourrais
+pas en jurer... Je l’ai bien vue tomber, mais je
+n’ai pas voulu en approcher... pas si bête !... Si
+l’affaire va en justice, on me mettrait encore ça
+sur le corps.</p>
+
+<p class='pindent'>Et Raguet disparut comme la première fois. Il
+craignait Marsillat ; mais ce dernier, qui avait observé,
+du seuil de la tourelle, la sortie de Guillaume
+et d’Arthur, cherchait Jeanne dans le préau, et se
+frottait les mains à l’idée de la retrouver blottie et
+tremblante dans quelque coin.</p>
+
+<p class='pindent'>Arthur et Guillaume étaient déjà au fond de la
+tranchée. Plus morts que vifs, ils s’agitaient en
+vain dans l’ombre. Jeanne n’y était pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Grâce au ciel, dit Arthur, cette fois le vagabond
+nous a trompés.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Hélas ! non, dit Guillaume, car voici la mante
+de Jeanne ! Et il ramassa la cape de la jeune fille.</p>
+
+<p class='pindent'>Ils gagnèrent le fond du ravin en suivant la direction
+de la tranchée, cherchant toujours, mais
+n’osant plus échanger leurs réflexions sinistres.</p>
+
+<p class='pindent'>Au fond de ce ravin étroit coule un filet d’eau
+cristalline qui murmure entre les rochers. La
+source est là qui sort de terre entre de gros blocs
+de pierre blanche, et qui se verse au dehors avec
+un petit bruit de pluie continue. Guillaume courut
+vers ces bancs de pierre, et fit un cri de joie en
+voyant clairement une femme assise au bord de
+la source. La lune, dégagée des nuages, donnait
+en plein sur elle. C’était Jeanne immobile, pâle
+comme une morte, mais le sourire sur les lèvres
+et les mains croisées l’une sur l’autre dans une
+attitude rêveuse et tranquille. Finaud était couché
+à ses pieds.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne ! s’écria Guillaume, en tombant à
+genoux auprès d’elle, tu es sauvée ! Dieu soit
+mille fois béni !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! ça n’est rien, rien du tout, mon parrain,
+dit Jeanne en se laissant prendre et baiser les
+mains. Bonjour, monsieur Arthur ! Vous voilà
+donc revenu de votre voyage ? Ça va bien, merci.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, Jeanne, d’où viens-tu ? Où étais-tu
+cachée ? Tu n’es donc pas tombée ? dit Guillaume.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tombée ? Oui, m’est avis que je suis tombée
+un peu fort... C’est la jument à M. Marsillat...
+Non... je ne sais plus, mon parrain ; j’ai dormi par
+terre un peu de temps ; mais mon chien m’a
+tant tiraillée qu’il m’a réveillée. Et puis je me suis
+levée ; je n’ai rien de cassé, car j’ai marché un bout
+de chemin. Mais je suis <span class='it'>vannée</span> de fatigue, et je
+me suis assise là pour me reposer un brin. Je ne
+vois plus mes vaches. Claudie les aura fait rentrer.
+Allons, mon parrain, ça doit être l’heure de rentrer
+aussi à la maison.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, <span class='it'>à la maison</span> ! Bonne Jeanne, ma chère
+Jeanne, ô ma sœur chérie !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Votre sœur ? Elle est donc là, cette chère
+mignonne ? Je ne la vois pas ! Dame ! Je suis tout
+étourdie, mon parrain. Je ne sais pas d’où je sors.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Guillaume, dit M. Harley à voix basse, ne
+la faites pas parler, ne lui donnez pas d’émotion.
+Elle s’est jetée par la fenêtre, cela est certain...</p>
+
+<p class='pindent'>Et Arthur, se retournant, regarda en frémissant
+l’élévation de cette fenêtre que l’éloignement
+faisait paraître plus effrayante encore.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Quelle chute ! dit-il, et quel miracle Dieu a
+daigné faire pour nous ! Ceci n’aura pas de suites,
+j’espère. Mais vous voyez qu’elle n’a pas sa tête.
+Essayons de la faire marcher, et ne la forçons pas
+à rassembler trop vite ses souvenirs. En arrivant
+à Boussac, il sera prudent de la faire saigner.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons-nous-en, pas vrai, mon parrain ? dit
+Jeanne en se levant avec aisance. J’ai quasiment
+peur dans l’endroit d’ici, je ne sais pas pourquoi ;
+mais je ne reconnais pas le pays. Sommes-nous
+dans le pré du château ? N’avez-vous pas vu le
+père Raguet ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Raguet ! dit Guillaume, qui se rappela enfin
+où il avait rencontré le vagabond. Non, Jeanne,
+il n’y a pas de Raguet ici. Viens, ta chère mignonne
+t’attend pour te dire bonsoir avant de se coucher.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne marcha sans effort, appuyée sur le bras
+de Guillaume ; et Arthur ayant été chercher les
+chevaux qu’il avait attachés à la porte du château
+en arrivant, la prit en croupe sur le sien. Ils regagnèrent
+la route de Boussac, en longeant le
+vallon de la Petite-Creuse. Guillaume reconnaissait
+le pays, éclairé par la lune ; mais ils marchaient
+au pas, le plus lentement possible, sir Arthur
+craignant de provoquer chez Jeanne quelque crise
+nerveuse, à la suite de l’ébranlement terrible de
+sa chute. Ému, triste et tendre, le bon M. Harley
+n’osait lui adresser la parole que pour lui demander
+de temps en temps comment elle se
+trouvait.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais je me trouve bien, répondit Jeanne
+avec surprise. Pourquoi donc que vous me demandez
+ça, monsieur Harley ? Je ne suis pas
+malade.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne avait perdu la mémoire de toutes ses
+afflictions. Elle paraissait méditer, et cependant
+l’action de sa pensée n’était plus qu’un rêve
+paisible et doux. La nuit était devenue sereine et
+la lune brillante. Jeanne entendait encore le
+chant du grillon et de la grenouille verte, comme
+lorsqu’elle avait marché dans la direction de
+Toull. Mais elle tournait le dos cette fois au
+clocher de son village, et elle ne s’en rendait pas
+compte. Tout flottait devant ses yeux, tout se
+confondait dans ses souvenirs et dans ses affections&nbsp;:
+la veillée d’autrefois, dans les prés du
+Bourbonnais, la rêverie du matin dans la rosée
+autour du château, ses chèvres d’Ep-Nell, ses
+vaches de Boussac, le bon curé Alain, la chère
+demoiselle Marie et jusqu’à sa mère Tula, qui
+n’était plus morte dans cet heureux songe qu’elle
+faisait les yeux ouverts. Quelquefois elle penchait
+sa tête languissante sur l’épaule de sir Arthur ;
+et sa pudeur craintive ne s’apercevait pas de la
+présence de cet ami, dont elle sentait vaguement
+l’influence affectueuse et chaste s’étendre sur elle,
+à son insu.</p>
+
+<p class='pindent'>Lorsque nos trois jeunes personnages arrivèrent
+au château de Boussac, il était plus de
+minuit. La maison était à peu près déserte. Claudie,
+inquiète et consternée, pleurait seule dans un
+coin de la cuisine, et Cadet n’était pas là pour
+prendre les chevaux. Il était monté à cheval lui-même,
+sur l’ordre de madame de Boussac, pour
+chercher Guillaume, dont le brusque départ et
+la longue absence avaient excité les plus vives
+inquiétudes.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Votre maman a été sur la route de Toull
+jusqu’à dix heures du soir pour vous attendre,
+dit Claudie au jeune baron. Elle ne fait que de
+rentrer, et mam’selle Marie y est encore avec
+madame de Charmois.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’irai rassurer mademoiselle Marie, dit M.
+Harley à Guillaume ; allez consoler votre mère,
+et recommandez à Claudie de bien soigner Jeanne.
+En passant, j’avertirai le médecin de venir la voir.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Le médecin est encore dans la maison, dit
+Claudie. Tu t’es donc trouvée <span class='it'>fatiguée</span> (malade), ma
+Jeanne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça n’est rien, dit Jeanne en l’embrassant.</p>
+
+<p class='pindent'>Madame de Boussac gronda son fils en pleurant.
+Contre sa coutume, Guillaume reçut les tendres
+reproches de sa mère avec un peu de hauteur et
+d’impatience. Il prétendit qu’il ne savait pas
+pourquoi depuis quelques jours tout le monde
+voulait lui persuader qu’il était malade ; il assura
+qu’il se sentait fort bien, qu’il avait eu la fantaisie,
+comme cela lui était arrivé bien d’autres fois,
+d’aller voir le lever de la lune sur les pierres
+jomâtres ; qu’en chemin il s’était arrêté pour
+causer avec sir Arthur, qu’il avait saisi au passage ;
+puis qu’ils avaient rencontré Jeanne qui
+venait de voir sa tante malade à Toull ; qu’il
+avait pris sa filleule en croupe, et qu’il avait
+eu le malheur de la laisser tomber ; qu’enfin ils
+étaient revenus au pas par la route d’<span class='it'>en bas</span>, pour
+ne pas fatiguer cette pauvre enfant, un peu brisée
+de sa chute.</p>
+
+<p class='pindent'>L’histoire était plus vraisemblable et plus
+naturelle ainsi que la vérité même. Madame de
+Boussac ne la révoqua point en doute ; seulement elle
+fit observer à son fils qu’il était ridicule et déplacé
+de prendre sa servante en croupe ; que c’étaient
+des usages de la petite bourgeoisie du pays, fort
+détestables à imiter. Comme elle paraissait un
+peu plus sensible à cette inconvenance de Guillaume
+qu’à l’accident de Jeanne, Guillaume, irrité,
+répondit avec un peu d’aigreur que Jeanne était
+son égale de toutes les manières, et qu’il s’étonnait
+de la différence qu’on voulait établir, dans
+les préjugés du monde, entre une personne et une
+autre. Madame de Boussac trouva qu’il s’insurgeait ;
+elle le gronda, pleura encore, et ne put le
+décider à écouter la fin de sa mercuriale.&nbsp;—&nbsp;Chère
+maman, lui dit-il, il y a une chose qui m’inquiète
+beaucoup plus&nbsp;: c’est l’accident arrivé à ma sœur
+de lait, à votre filleule, à cette amie, à cette enfant
+de la maison, que je ne pourrai jamais traiter de
+servante ni regarder comme telle, après tous les
+soins qu’elle m’a prodigués dans ma maladie.
+Vous permettrez que j’aille m’informer d’elle, et
+que je remette à demain notre discussion sur
+la supériorité de mon rang et l’excellence de ma
+personne. J’ai eu bien tort, en effet, de prendre
+Jeanne sur mon cheval, puisque j’ai eu la déplorable
+maladresse de la laisser tomber. Voilà, je le
+confesse, la seule chose dont je me repente amèrement.</p>
+
+<p class='pindent'>Quelques instants après, madame de Boussac,
+Guillaume, Marie, Arthur et le médecin étaient
+rassemblés autour de Jeanne, que Marie avait
+fait venir dans sa chambre, et qui s’étonnait de
+leur inquiétude. Le médecin s’en étonnait aussi.
+Jeanne, ne se rappelant pas d’où elle était tombée,
+et se persuadant que ce qu’elle entendait raconter
+de son accident était la vérité, avait pourtant
+le souvenir distinct d’être tombée sur ses
+pieds sur la terre fraîchement remuée, puis sur ses
+genoux, et d’être restée <span class='it'>comme endormie</span> pendant
+un temps qu’elle ne pouvait préciser.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh pardieu ! ce n’est rien qu’un étourdissement,
+disait le médecin, la surprise, la peur peut-être.
+Elle ne souffre de nulle part, donc elle ne
+s’est pas fait de mal. Il n’y a donc pas à s’occuper
+de cela.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Monsieur, dit sir Arthur en l’attirant à
+l’écart, la chute est plus grave que Jeanne ne peut
+se la retracer. Lorsque le cheval s’est effrayé, il
+était tout au bord du chemin de Toull, dans
+l’endroit le plus escarpé. Jeanne est tombée
+d’environ trente pieds de haut, sur le gazon à
+la vérité, mais elle a été évanouie près d’un quart
+d’heure, et, depuis ce temps, elle n’a plus sa tête.
+Elle sait à peine où elle est, et ce qui lui est arrivé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ceci change la thèse, dit le médecin, et je
+vais la saigner sur-le-champ. Une atteinte à la
+moelle épinière, un déchirement des enveloppes du
+cœur, une commotion cérébrale, sont toujours fort
+à craindre dans ces cas-là.</p>
+
+<p class='pindent'>La saignée pratiquée, Jeanne reprit peu à peu
+ses couleurs, et s’endormit bientôt sur un lit que
+Marie lui fit dresser à côté du sien. Inquiète de
+sa chère pastoure, comme elle l’appelait, elle ne
+voulait pas la quitter d’un instant. Sir Arthur,
+plus robuste que Guillaume, dont les violentes
+émotions étaient toujours suivies de grands accablements,
+ne songea même pas à se coucher.
+Attentif au moindre bruit, il vint souvent sur la
+pointe du pied écouter dans le corridor, et il ne se
+tranquillisa qu’en voyant, à l’aube nouvelle, Jeanne
+sortir fraîche et matinale de la chambre de sa
+<span class='it'>mignonne</span> pour aller respirer l’air des champs.
+Jeanne crut qu’il venait de se lever aussi ; et
+persistant à le croire marié, ne sentant plus aucune
+méfiance contre lui, elle lui accorda une franche
+poignée de main en le remerciant de tout ce qu’il
+avait fait pour elle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Est-ce que vous vous souvenez de tout ?
+lui demanda-t-il.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, oui, Monsieur, je me souviens bien de
+tout, ce matin. Mais c’est égal, il faudra toujours
+dire comme vous avez dit hier soir ; ça
+arrange tout, et ça sauve M. Marsillat d’une
+vilaine histoire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, vous pardonnez donc à ce méchant
+homme ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Dieu ordonne de tout pardonner, et d’ailleurs,
+M. Marsillat n’est pas méchant. Il a voulu rire un
+peu sottement avec moi. Vous savez, c’est un
+garçon qui a de vilaines manières&nbsp;: il veut toujours
+embrasser les filles. Moi, ça ne me convenait pas,
+et je vous réponds que je l’aurais bien fait finir.
+Je suis plus forte qu’il ne croit, et il ne m’aurait
+jamais embrassée. Mais il s’amusait à m’enfermer
+dans sa chambre et à me faire toutes sortes de
+contes pour m’empêcher de sortir. On aurait dit
+qu’il voulait faire mal parler de moi en me gardant
+là toute la nuit. Aussi quand j’ai reconnu votre
+voix et celle de mon parrain, j’ai été bien contente.
+Mais ne voilà-t-il pas qu’il a fait comme s’il voulait
+vous tuer tous les deux à cause de moi ? Il a pris
+son fusil, et il m’a dit&nbsp;: «&nbsp;Si tu ne veux pas paraître
+d’accord avec moi pour être ici, je vas casser la
+tête à l’Anglais.&nbsp;» Je ne voulais pas qu’il fît un malheur ;
+il paraissait comme fou dans ce moment-là,
+et ce que vous lui disiez à travers la porte le fâchait
+tant, qu’il me disait des paroles très dures et
+très méchantes. Alors, d’un côté, la peur qu’il ne
+fît un mauvais coup dans la colère ; d’un autre
+côté, la honte d’être trouvée là par vous, et de
+ne pouvoir pas me défendre de ce qu’il vous dirait
+contre moi, tout cela m’a décidée à sauter par la
+fenêtre. Il y avait bien juste la place pour passer
+mon corps ; mais, en me forçant un peu, j’en suis
+venue à bout. Il m’avait bien dit que je me tuerais ;
+mais j’aimais mieux me tuer que de faire tuer mon
+parrain et vous. D’ailleurs, c’étaient des menteries,
+tout ça. Il ne voulait pas vous faire de mal, j’en
+suis bien sûre à présent, et sa fenêtre n’était déjà
+pas si haute, car je ne me suis point fait de mal,
+et si on ne m’avait pas <span class='it'>faiblessée</span> en me tirant du
+sang, je serais comme à l’ordinaire. C’est égal, je
+suis bien contente que tout ça soit fini, et je m’en
+vas aux champs. J’ai été simple de croire à toutes
+les folies qu’on m’a dites hier. Je vois bien que mon
+parrain et ma marraine sont toujours bons pour
+moi, et que ma chère mignonne m’aime toujours.
+Il n’y a que madame de Charmois qui me haïsse.
+Je ne sais pas pourquoi ; je l’ai toujours servie de
+mon mieux, elle et sa demoiselle.</p>
+
+<p class='pindent'>Sir Arthur voulut faire raconter à Jeanne ce
+qui s’était passé entre elle et madame de Charmois ;
+mais il lui fallut le deviner aux réponses timides et
+incomplètes de la jeune fille, trop pudique et trop
+fière pour rapporter les termes dont s’était servie
+la comtesse pour l’outrager.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ma chère, disait à cette dernière madame
+de Boussac, en prenant le chocolat avec elle
+dans sa chambre à coucher, où la sous-préfette,
+un peu parasite par-dessus le marché, vint la
+relancer de bonne heure, vous n’avez réussi à
+rien. Je ne sais pas ce que vous avez imaginé de
+dire à Guillaume hier soir, mais votre secret n’a pas
+eu le sens commun. Guillaume est plus amoureux
+que jamais de Jeanne. Mes enfants se sont pris
+tous deux pour cette fille d’une passion ridicule.
+Vous voyez que Guillaume a couru après elle comme
+un fou. Elle a failli se casser le cou, ce qui a augmenté
+le délire de mon fils. Ma fille va jusqu’à
+la faire coucher dans sa chambre ! Si je me permets
+une observation, ces enfants, exaltés je ne
+sais vraiment à quel propos, sont tout prêts à
+entrer en révolte contre moi, et, qui pis est,
+contre toute la société. Ils me jettent à la tête
+les services et les vertus de Jeanne ; moi, je
+suis faible, et au fond je l’aime, cette Jeanne. Je
+n’oublierai jamais qu’elle m’a sauvé mon fils.
+Quand vous l’avez chassée hier, j’étais furieuse
+contre vous. Ce matin je crois que je le suis encore
+un peu ; car vous avez fait du mal à tous sans
+remédier à rien.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que fait Guillaume ce matin ? demanda d’un
+air de triomphe paisible la grosse sous-préfette.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il dort.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A neuf heures du matin, il dort encore ?
+Et cette nuit, a-t-il dormi ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Parfaitement, à ce que m’assure Cadet, qui
+a passé la nuit dans sa chambre à son insu, par
+mon ordre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh ! reprit la Charmois, s’il dort si bien, il
+est donc guéri de son amour !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous l’espérez ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je vous en donne ma parole d’honneur, je
+lui ai dit hier des mots magiques. Il a couru après
+Jeanne, c’est tout simple ; il la traite comme
+son égale, cela devait être ; il veut qu’on la chérisse
+et qu’on la respecte, je m’y attendais. Mais il n’est
+plus amoureux, et il épousera Elvire quand nous
+voudrons.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous ne devinez pas ? allons, il faut vous
+aider. La nourrice de Guillaume était servante
+ici dans la maison, avant votre mariage. Elle
+était belle, je m’en souviens ; elle était peut-être
+sage, je ne m’en soucie guère ; vous fûtes
+jalouse d’elle au bout de deux ou trois ans de ménage ;
+vous pouviez avoir tort... Mais enfin Jeanne
+aurait pu être la fille de votre mari, et se trouver
+la sœur de Guillaume.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Juste Dieu ! c’est là le conte que vous avez
+fait à mon fils ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pourquoi non ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais c’est absurde ! mais c’est faux ! M. de
+Boussac était à l’armée et n’avait jamais vu
+Tula avant la naissance de Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qu’est-ce que cela me fait ? Qui donc ira
+donner ces renseignements exacts à Guillaume ?
+Il est trop délicat pour aller aux informations. Je
+n’ai dit qu’un mot, un demi-mot, et il a deviné.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais vous calomniez la mémoire d’une
+honnête créature !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;L’honneur de la mère Tula ? Le grand mal !
+Vous voilà comme vos enfants, ma chère !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais vous chargez d’une faute le père de
+Guillaume ! Vous faites descendre mon mari dans
+l’estime de son fils !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pourquoi donc ? Est-ce que l’honneur d’un
+homme tient à ces choses-là ? Si j’avais fait passer
+Jeanne pour votre fille, ce serait bien différent.
+Mais, dans mon hypothèse, tout s’adaptait à
+merveille à la situation de Guillaume. J’ai fait
+de la poésie, de l’éloquence là-dessus. Le sujet
+prêtait&nbsp;: Guillaume amoureux d’une paysanne !...
+son père pouvait bien l’avoir été. Guillaume cédant
+à sa passion !... son père y avait cédé. La morale
+était que de ces amours-là résultent de pauvres
+enfants qui sont élevés dans la domesticité, qui
+tombent un jour ou l’autre dans la misère, qui
+sont exposés à se dégrader, à rencontrer leurs
+frères, et à devenir l’objet de passions incestueuses...
+Là-dessus Guillaume s’est écrié&nbsp;: «&nbsp;Merci, merci,
+Madame ! en voilà bien assez. Je suis guéri ; vous
+m’avez rendu un grand service. Mais que ma
+mère l’ignore toujours ; qu’elle croie à la sagesse
+de mon père. Pauvre père ! de quel droit le
+blâmerais-je, quand moi j’ai failli l’imiter, etc.,
+etc.&nbsp;» Eh bien ! Zélie, riez donc un peu, et faites-moi
+compliment !</p>
+
+<p class='pindent'>Madame de Boussac ne se fit pas beaucoup
+prier pour rire, et finit par admirer et par remercier
+la Charmois.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Si je vous approuve, lui dit-elle, c’est à
+condition pourtant que vous me promettez de
+désabuser bientôt Guillaume, en lui déclarant que
+vous étiez dans l’erreur sur sa prétendue parenté
+avec Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Bien ! bien ! dit la Charmois, quand il sera
+le mari d’Elvire et quand Jeanne sera bien loin,
+bien loin. Si, au contraire, vous la gardez ici, comptez
+que Guillaume se croira toujours son frère, que
+je fournirai des preuves, des témoins, s’il le faut.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Vous avez le diable au corps ! dit madame
+de Boussac.</p>
+
+<p class='pindent'>Cependant Guillaume, en s’éveillant, sonna
+pour demander des nouvelles de Jeanne. Sa surprise
+fut grande quand il apprit qu’elle gardait ses
+vaches comme si de rien n’était. Il courut chez
+sa sœur, et lui parla ainsi&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Marie, il faut que le rêve de bonheur de
+notre ami se réalise enfin. Il faut aussi que le
+sort de Jeanne soit élevé à la hauteur de son
+âme. Jusqu’à présent Harley a été timide, Jeanne
+méfiante ou incrédule, et nous, Marie, nous avons
+été faibles et irrésolus. Il est temps de sortir de
+notre neutralité. Il est temps de travailler ouvertement
+et activement à rapprocher ces deux cœurs
+faits pour se comprendre, et ces deux existences
+qui, à les voir sans préjugé, semblent faites l’une
+pour l’autre.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tu me fais trembler, répondit Marie ; je ne
+comprends rien à ce qui s’est passé hier ; car
+j’ai appris, par hasard, mais de source certaine,
+que la tante de Jeanne n’a pas été malade. C’était
+donc un prétexte pour nous quitter. Il faut que
+quelque chose lui ait déplu en nous et l’ait fait
+amèrement souffrir. Il me semble que ce sont
+tous ces bruits de mariage qui ont circulé malgré
+nous, et qui lui sont revenus, qui causaient sa
+résolution de nous abandonner. Tu as eu le pouvoir
+de nous la ramener. Béni sois-tu, ami ! car
+je sens que je ne pourrais plus vivre sans Jeanne.
+Je l’aime, Guillaume, je l’aime comme si elle était
+notre sœur ! Et si tu veux que je te le dise, hier
+soir, en vous attendant avec anxiété, il m’est passé
+par la tête mille désirs romanesques, mille rêveries
+insensées. Croirais-tu que, malgré moi, je me surprenais
+à méditer le projet de quitter le monde,
+de dépouiller ce rang qui me pèse, de m’enfuir
+au désert, de chausser des sabots, et d’aller garder
+les chèvres avec Jeanne sur les bruyères d’Ep-Nell ?
+Oui, j’ai fait ce doux songe, et je ne jurerais
+pas de ne jamais le réaliser, s’il me fallait vivre
+ici, loin de ma belle pastoure, de ma <span class='it'>Jeanne d’Arc</span>,
+de l’héroïne de tous les poèmes <span class='it'>inédits</span> que je porte
+dans mon cœur et dans ma tête depuis un an !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Chère Marie, adorable folle ! répondit le
+jeune baron en souriant d’un air attendri, ton
+rêve se réalisera sans secousses, sans scandale,
+et sans douleur de la part des tiens. Jeanne épousera
+sir Arthur ; ils vivront près de nous, avec
+nous. Ils achèteront des terres incultes qu’ils fertiliseront
+peu à peu, et sur lesquelles tu pourras
+longtemps encore errer avec ta belle pastoure, en
+chantant des airs rustiques, et en voyant courir
+de jeunes chevreaux. Il te sera loisible même de
+porter des sabots les jours de pluie, et de te croire
+bergère. Mais pour que tout cela arrive, il faut
+nous hâter de rendre à Jeanne la confiance qu’elle
+doit avoir en nous. Il faut qu’elle sache que personne
+ici ne veut la séduire, et qu’un honnête
+homme veut l’épouser. Il faut surtout qu’elle quitte
+ses vaches et qu’elle vienne passer la journée dans
+ta chambre avec nous trois. Il faut enfin que ce
+soir cette étrange mais bienheureuse union soit
+décidée, afin que sir Arthur puisse demander
+sérieusement la main de Jeanne à notre mère, sa
+marraine et sa protectrice naturelle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Allons, dit Marie, le cœur me bat ; et je
+crains de m’éveiller d’un si doux songe !</p>
+
+<p class='pindent'>Il serait difficile de peindre la surprise naïve
+et prolongée de Jeanne, lorsque assise dans la
+chambre de Marie, entre sa chère mignonne et
+son parrain, qui lui parlait avec animation, elle
+vit M. Harley, courbé et presque agenouillé devant
+elle, lui demander de consentir à l’épouser. On
+eut quelque peine à vaincre son humble confiance
+et l’effet des mensonges de madame de Charmois.
+Pourtant, lorsque Arthur lui eut donné sa parole
+d’honneur qu’il n’avait jamais été marié, et
+lorsque Jeanne entendit son parrain et sa mignonne
+se porter garants de la loyauté de leur
+ami, elle devint sérieuse, pensive, croisa ses mains
+sur son genou, pencha la tête et ne répondit rien.
+Elle semblait ne plus rien entendre et prier intérieurement
+pour obtenir du ciel la lumière et
+l’inspiration. Son teint était animé, son sein légèrement
+ému. Jamais elle n’avait été aussi belle ;
+et Marsillat, qui l’avait si souvent comparée à
+Galatée, eût dit qu’elle venait de recevoir le
+feu sacré de la vie pour la première fois.</p>
+
+<p class='pindent'>Mais cet éclat fut de peu de durée. Peu à peu
+le teint de Jeanne redevint pâle comme il l’avait
+été la veille après sa chute. Ses yeux fixes perdirent
+leur brillant, et sa bouche retrouva l’expression
+de réserve et de fermeté qui lui était
+habituelle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! Jeanne, dit Marie en la secouant
+comme pour la réveiller de sa méditation, ne veux-tu
+donc pas être heureuse ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ma chère mignonne, répondit Jeanne en lui
+baisant les mains, vous me souhaitez quasiment
+plus de bien qu’à vous-même, et je vous aime
+quasi autant que j’ai aimé ma défunte mère.
+Jugez donc si je voudrais vous faire plaisir ! Vous,
+mon parrain, vous faites tout pour me reconsoler
+d’un peu de peine que vous m’avez causé, et dont
+je vous assure bien que je ne me souviens plus.
+Soyez assuré que j’ai autant de confiance en vous
+qu’en votre sœur. Et, tant qu’à vous, Monsieur,
+dit-elle à sir Arthur en lui prenant la main avec
+cordialité, je vois bien que vous êtes un brave
+homme, un bon cœur et un vrai chrétien. Je me
+sens autant d’amitié pour vous que si vous n’étiez
+pas Anglais. N’allez donc pas vous imaginer
+que j’aie rien contre vous. Mais aussi vrai que
+je m’appelle Jeanne, et que Dieu est bon, quand
+même je voudrais me marier avec vous, ça ne me
+serait pas permis. Ainsi ne m’en voulez pas, et ne
+croyez pas que je me fasse un plaisir de vous refuser ;
+je dirais que c’est un chagrin pour moi, si
+ce n’était pécher de dire qu’on est mécontent de
+faire la volonté de Dieu.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, dit M. Harley, je ne sais pas vos
+motifs, mais je crois les avoir devinés. J’ai causé
+hier toute la journée avec M. Alain ; et bien qu’il
+n’ait pas trahi le secret de votre confiance, il m’a
+laissé pressentir que vous étiez sous l’empire de
+scrupules religieux. Je ne crois pas impossible que
+la religion elle-même fasse cesser ces scrupules mal
+fondés. Permettez donc que je vous amène demain
+M. le curé de Toull, afin qu’il cause avec vous et
+qu’il décide, en dernier ressort, si vous devez me
+refuser ou me laisser l’espérance.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça me fera grand plaisir de revoir M. Alain,
+dit Jeanne ; c’est un bon prêtre et un homme
+juste ; mais ce n’est qu’un prêtre, et il ne peut rien
+changer à ce qu’on doit au bon Dieu. Faites-le
+venir si vous voulez, Monsieur. Je causerai avec
+lui tant qu’il vous plaira. Mais ne croyez pas
+que ça me décide au mariage. M. Alain vous dira
+comme moi, quand il m’aura écoutée, que je ne
+puis pas me marier.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, j’espère que tu te trompes, dit mademoiselle
+de Boussac, et que ton curé te fera changer
+d’avis. Tu es bien pâle, ma chère pastoure, et je
+crains qu’en refusant tu ne fasses violence à ton
+cœur.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne rougit faiblement, et pâlit encore davantage
+après.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;J’ai un peu mal à la tête, dit-elle ; je ne veux
+pas rester comme ça sans travailler enfermée dans
+une chambre. Vous voyez, monsieur Harley, que
+je ferais une drôle de dame ! Laissez-moi aller à
+mon ouvrage, ma mignonne.</p>
+
+<h2 id='ch25'>XXV<br/> <span class='sub-head'>CONCLUSION</span></h2>
+
+<p class='noindent'><span class='lead-in'>Le</span> secret et le résultat de l’entretien de Jeanne et
+de ses trois amis restèrent secrets, et elle ne reparut
+au château qu’après le coucher du soleil.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je n’ai jamais vu fille pareille ! dit Cadet en
+la voyant entrer ; elle est moitié morte, et elle
+travaille toujours ! Tu veux donc t’achever bien
+vite, vilaine Jeanne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pourquoi me dis-tu ça, <span class='it'>vilain</span> Cadet, répondit
+Jeanne en souriant. Est-ce que tu t’es tué toutes
+les fois que le grand cheval à mon parrain t’a jeté
+par terre ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;C’est égal, dit Claudie en regardant Jeanne,
+je ne sais pas si tu es tombée ou non, je ne sais
+pas où tu as passé l’autre soir ; mais tu as la figure
+et la bouche aussi blanches qu’un linge ; et si tu
+restais comme ça, on aurait peur de toi. Tu sembles
+la grand’fade !</p>
+
+<p class='pindent'>Cependant Jeanne retourna aux champs le
+lendemain matin. Mais elle avoua à Claudie qu’elle
+n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Mademoiselle de
+Boussac l’avait fait encore coucher dans sa chambre ;
+et Jeanne, dans la crainte de réveiller sa chère demoiselle,
+s’était tenue silencieuse et calme, malgré
+le supplice de l’insomnie. Cependant elle assurait
+n’avoir qu’un petit mal de tête. Peut-être que
+Jeanne était trempée pour supporter héroïquement
+la souffrance. Peut-être aussi qu’elle avait
+une de ces organisations exceptionnelles, si parfaites,
+que la douleur physique semble n’avoir
+pas de prise sur elles. Le médecin, qui l’interrogea
+dans la matinée, un peu inquiet de sa pâleur, et
+se méfiant du calme de ses réponses, demanda à
+Claudie ce qu’elle en pensait.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ah ! que voulez-vous, Monsieur, dit-elle, il y
+a du monde qui ne se plaint pas. Jeanne est de
+ceux qui ne disent jamais rien. Vous savez ! on ne
+peut jamais dire s’ils souffrent ou s’ils ne sentent
+pas leur mal.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume et Arthur étaient montés à cheval
+dès l’aurore pour aller inviter le curé de Toull à
+venir déjeuner au château. Cette matinée avait
+été choisie d’abord pour la rencontre entre Marsillat
+et M. Harley. Mais Marsillat avait envoyé
+un exprès, la veille au soir, pour dire qu’il avait à
+répliquer dans son procès, et qu’il ne serait libre
+de quitter Guéret que dans deux jours, lorsqu’il
+aurait gagné ou perdu sa cause. Le courage
+physique de Léon et sa dextérité à manier toutes
+sortes d’armes étaient assez connus pour qu’il ne
+dût pas craindre d’être accusé d’hésitation ni de
+lenteur volontaire, et il est certain qu’il était impatient
+de se voir en face de sir Arthur. Mais il
+pensait que ce duel et les événements qui y avaient
+donné lieu se répandraient bientôt, que le blâme
+s’élèverait contre sa conduite, que le ridicule, qu’il
+craignait encore davantage, l’atteindrait peut-être.
+Il ignorait la chute de Jeanne ; il n’avait pas revu
+Raguet. Ce misérable, qui avait longtemps cherché
+à le servir malgré lui dans l’espoir d’une récompense,
+s’était vu déçu dans ses rêves de cupidité
+par l’aversion et le mépris de l’avocat. Il était
+indigné que ce dernier eût profité de ses avis sans
+les payer ; et comme il errait dans l’ombre, <span class='it'>au
+carroir</span> du mont Barlot, au moment où Léon avait
+décidé Jeanne à venir à Montbrat, il avait peut-être
+entendu de quelle manière l’avocat s’exprimait
+sur son compte. Il s’était tourné contre lui par
+vengeance autant que par vénalité, et le fuyait
+désormais, craignant son ressentiment ; mais Léon
+ignorait tout. Il pensait que Jeanne se plaignait
+de lui en confidence à tout le château de Boussac,
+que tout le château le condamnait, que toute la
+ville le raillerait bientôt ; et, ne pouvant guère
+espérer de se laver de ce qu’il appelait son <span class='it'>fiasco</span>,
+il voulait au moins y apporter le contre-poids d’un
+grand succès oratoire. Il avait une belle cause ;
+il tenait à la plaider, à la gagner avec éclat, et à
+cacher, comme il disait, les blessures de son amour-propre
+sous les lauriers de sa gloire.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume, tout occupé de Jeanne et d’Arthur,
+paraissait avoir oublié Marsillat. Il nourrissait
+contre lui des projets de vengeance plus ardents
+que ceux d’Arthur ; mais il les cachait, luttant de
+dévouement dans le secret de son âme avec celui
+qu’il regardait déjà comme son frère, et qui, de son
+côté, poursuivait le même dessein de préserver les
+jours de l’ami, en se risquant le premier dans une
+rencontre périlleuse pour l’un comme pour l’autre.</p>
+
+<p class='pindent'>M. Alain, après le déjeuner, fut emmené dans la
+prairie par les jeunes gens, sous prétexte de promenade ;
+et tandis qu’Arthur, Guillaume et Marie
+faisaient le guet pour empêcher les deux <span class='it'>Charmoise</span>
+de venir les troubler, le bon curé de Toull causait
+avec Jeanne derrière les rochers. M. Alain avait
+réussi, dans la solitude, à étouffer le tumulte de ses
+pensées. Il avait fouillé tous les viviers de la montagne
+de Toull, et il n’avait pas retrouvé la source
+minérale engloutie par la reine des fades. Mais il
+n’en était que plus passionné pour cette découverte ;
+et à force de gratter la terre, de recueillir
+des médailles et des légendes, il était devenu tout
+à fait antiquaire ; c’est-à-dire qu’il avait oublié la
+jeunesse et ses agitations douloureuses. Il grisonnait
+déjà, et, à trente-deux ans, il avait la tournure
+d’un vieillard. La fièvre marchoise avait contribué
+aussi à mettre de la gravité dans les allures et de
+l’abattement dans les pensées du pauvre et honnête
+pasteur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ma fille, disait-il à Jeanne, vous avez fait
+vœu de chasteté, de pauvreté et d’humilité, je le
+sais ; mais...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Il n’y a pas de <span class='it'>mais</span>, monsieur l’abbé, répondit
+Jeanne. C’est un vœu que ma chère défunte
+mère m’a commandé de faire, lorsque je n’avais
+encore que quinze ans, et que vous m’avez permis
+de renouveler ensuite, tous les ans, à la fête de
+Pâques, en recevant la communion.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, mon enfant, votre premier vœu était
+un peu entaché de paganisme ; car vous aviez
+juré sur la pierre d’Ep-Nell, et c’est un tabernacle
+dont je ne puis reconnaître la sainteté. Ainsi ce
+premier vœu est de nulle valeur à mes yeux, et ne
+vous engage pas, d’autant plus que la cause première
+était tout à fait illusoire et vaine. Vous le
+savez maintenant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;La cause, la cause, monsieur le curé !... Ce
+n’était pas une mauvaise cause. Ma mère pensait
+que les fades du mont Barlot me voulaient du mal
+puisqu’elles m’avaient mis ces trois pièces de
+monnaie dans la main ; et elle disait que, pour
+m’en préserver, il fallait faire trois vœux à la
+sainte Vierge&nbsp;: vœu de pauvreté, à cause du louis
+d’or ; vœu de chasteté, à cause du gros écu ; vœu
+d’humilité, à cause de la pièce de cinq sous... Voilà
+comme la chose s’est passée... Je ne peux rien y
+changer.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais vous ne compreniez pas ces vœux ?
+vous étiez une enfant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! que si, que je les comprenais bien !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais vous les faisiez pour obéir à votre mère ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça me faisait plaisir de lui obéir, et de plaire
+aussi à la sainte Vierge, et de ressembler à la
+Grande Pastoure, qui a fait avec ses vœux le
+miracle de chasser les Anglais de notre pays.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Très bien. Mais la sainte Vierge, vous l’appeliez
+la grand’fade ? avouez-le, Jeanne !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Qu’est-ce que ça fait que nous l’appelions
+comme ça, monsieur l’abbé ? ça ne lui fait pas
+déshonneur.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et vous pensiez aussi qu’elle vous aiderait à
+trouver le trésor et à <span class='it'>donzer</span> le veau d’or.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle avait bien aidé la Grande Pastoure à
+gagner des villes et des grandes batailles ! elle
+pouvait bien me faire trouver le trou-à-l’or, qui
+doit rendre riche tout le monde qui est sur la terre.
+Ça n’est pas par avarice que je souhaitais cela,
+monsieur le curé, puisque j’avais fait vœu de
+pauvreté pour moi. Ça n’était pas pour trouver un
+mari, puisque j’avais fait vœu de virginité. Ça
+n’était pas non plus pour faire parler de moi, puisque
+j’avais fait vœu d’être humble et de rester
+bergère.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais, maintenant, Jeanne, toutes ces rêveries
+de trésor, de guerre aux Anglais, et de richesse
+universelle qui vous ont bercée si longtemps,
+doivent être effacées. Vous voyez bien qu’il n’y
+faut plus songer, et il serait peut-être plus heureux
+et plus méritoire pour vous d’épouser un homme
+riche, humain et bienfaisant, qui ferait cultiver
+nos terres, assainir notre pays, et qui rendrait les
+habitants heureux en travaillant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne sais pas tout cela, monsieur l’abbé.
+C’est possible ; et si ça est, je fais grand cas des
+bonnes intentions de cet homme-là. Mais je ne
+peux pas manquer à mon vœu. Je l’ai fait dans la
+liberté de ma pure volonté ; et vous avez beau
+dire que puisque les pièces de monnaie me sont
+venues de trois messieurs, au lieu de me venir de
+trois fades, la cause du vœu est nulle ; je dis, moi,
+que le vœu reste, et qu’on ne peut pas se moquer
+de ces choses-là.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;A Dieu ne plaise que je vous conseille de vous
+en moquer ! Les engagements pris avec Dieu et
+notre conscience sont mille fois plus sacrés que
+ceux qu’on prend avec les hommes. Mais il y a
+des vœux téméraires que l’Église ne reconnaît pas
+valables, et que Dieu repousse quand la cause est
+frivole ou coupable.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Coupable, monsieur l’abbé ? quand mon vœu
+était destiné à rendre heureux tous les pauvres qui
+sont sur la terre !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Convenez que vous bâtissiez vos engagements
+sur une erreur, sur une grossière superstition.
+Votre cœur est admirablement bon, votre intention
+fut sublime ; mais votre esprit n’est pas éclairé,
+Jeanne, et vous devez croire que j’en sais un peu
+plus long que vous sur les cas de conscience.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Pourtant, monsieur l’abbé, quand vous
+m’avez permis de renouveler mon vœu dans
+l’église, vous l’avez cru bon !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Et je le crois tel encore ; mais la cause du
+vœu n’en est pas moins nulle. J’ignorais, à cette
+époque, tout ce que je sais maintenant des superstitions
+toulloises ; et vous avez, vous autres, une
+manière de vous confesser par métaphores, qui
+fait qu’on croit que vous parlez du bon Dieu quand
+vous parlez quelquefois du diable.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! non, monsieur l’abbé, dit Jeanne un
+peu fâchée, je ne rends pas de culte au diable !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je ne dis pas cela, ma bonne Jeanne ; mais
+je dis que l’Église pourrait maintenant vous relever
+de tous vos vœux.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;L’église, monsieur l’abbé ? l’église de Toull-Sainte-Croix ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, mon enfant, l’église de Rome.</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne baissa les yeux d’un air soumis. Elle
+avait bien entendu parler de l’église romaine à
+son curé ; mais, comme chez tous les paysans, ce
+mot ne présentait à son esprit d’autre sens que
+celui d’un bel édifice, objet de dévotion particulière,
+où les riches seuls pouvaient aller en pèlerinage.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je crois bien à la vertu de l’église de Rome,
+dit-elle ; mais quoique ça, il n’y a pas d’église qui
+soit plus que Dieu.</p>
+
+<p class='pindent'>Le curé essaya de se faire comprendre. Il parla
+du pape. Les paysans entendent aussi quelquefois
+parler du pape. Ils l’appellent <span class='it'>le grand prêtre</span>, et
+Jeanne ne pouvait s’habituer à l’appeler autrement.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ce n’est pas au <span class='it'>grand prêtre</span>, pas plus qu’à
+l’église de Rome, ou à celle de Saint-Martial de
+Toull, que j’ai fait mes promesses, dit-elle ; c’est
+au bon Dieu du ciel, à la Grand’Vierge et à ma
+chère défunte mère. Celle-là ne disait pas toujours
+comme vous, monsieur l’abbé ; et sur l’article des
+vœux, elle me disait tous les jours que c’était pour
+ma vie, et qu’il serait plus heureux pour moi de
+mourir que de me trahir.</p>
+
+<p class='pindent'>Le curé parla encore du chef de l’Église, du
+successeur des apôtres qui a reçu les clefs du ciel
+et le pouvoir de délier les âmes sur la terre. Jeanne
+fut étonnée, un peu scandalisée même, malgré elle,
+du pouvoir que M. Alain attribuait à un homme.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Tout ça ne fera pas, dit-elle, que je n’aie pas
+juré sur la pierre d’Ep-Nell, pendant que le corps
+de ma pauvre défunte était là, et que notre maison
+achevait de brûler, de ne jamais manquer à mes
+vœux, de ne jamais me marier, et de ne jamais
+tant seulement embrasser un homme par amour.
+Vous voyez bien, monsieur l’abbé, que l’âme de
+ma mère viendrait me faire des reproches, que la
+Grand’Vierge me retirerait son amitié, et que le
+bon Dieu me punirait. Ce qui est fait, on n’y peut
+rien changer, et c’est inutile d’y penser.</p>
+
+<p class='pindent'>Rien ne put ébranler la résolution saintement
+fanatique de Jeanne ; et M. Alain, qui l’interrogeait
+plus encore pour l’éprouver que pour la convaincre,
+revint d’auprès d’elle pénétré d’une admiration
+qu’il communiqua à ses jeunes amis, mais qui
+n’empêcha pas sir Arthur de tomber dans une
+profonde tristesse. Il s’approcha de Jeanne, attacha
+sur elle un regard douloureux, et s’éloigna
+sans lui dire un mot, résolu à respecter sa foi et à
+vaincre son propre amour s’il en avait la force.</p>
+
+<p class='pindent'>Le curé vint prendre congé de madame de Boussac,
+qui, ne sachant point le vrai motif de sa visite,
+l’avait trouvé très amusant et très original. Elle
+essaya de le pousser encore un peu sur les étymologies ;
+mais personne ne la seconda plus. L’espérance
+avait donné, une heure auparavant, de la
+gaieté aux amis de Jeanne. Ils faisaient maintenant
+de vains efforts pour sourire.</p>
+
+<p class='pindent'>M. Alain allait se retirer, et déjà on lui amenait
+son cheval devant la porte, lorsque Marie monta à
+sa chambre pour prendre un livre qu’elle lui avait
+promis. Elle trouva Jeanne à genoux, sur son prie-Dieu,
+pâle comme la vierge d’albâtre qui recevait
+sa prière, les yeux ouverts et comme décolorés,
+les mains jointes et le corps roide et penché en
+avant. La fixité de son regard et de son attitude
+épouvanta mademoiselle de Boussac.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Jeanne, s’écria-t-elle, qu’as-tu ? réponds-moi ;
+à quoi penses-tu ? es-tu malade ? ne m’entends-tu
+pas ?</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne resta immobile, les lèvres entr’ouvertes.
+Marie la toucha, elle était glacée, et ses membres
+étaient roides comme ceux d’une statue. Aux cris
+de mademoiselle de Boussac, tout le monde accourut.
+On crut d’abord que Jeanne était morte.
+Le médecin n’était pas loin ; il fit une seconde
+saignée, et Jeanne reprit ses esprits. Mais elle fit
+signe qu’elle voulait parler bas au curé ; et, comme
+on l’engageait à ne pas parler encore, parce qu’elle
+était trop faible, elle dit d’une voix éteinte&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ça m’est commandé d’en haut.</p>
+
+<p class='pindent'>Quand tout le monde se fut éloigné, Jeanne dit
+à M. Alain de cette voix si faible qu’il avait peine
+à l’entendre&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Je me sens malade, et je pourrais bien en
+mourir. Je veux donc vous faire ma confession,
+monsieur l’abbé, du moins mal que je pourrai...
+Vous savez... cet Anglais ? Où est-il ? Eh bien ! j’y
+pensais, j’y pensais un peu trop souvent.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Malgré vous, sans doute, ma fille ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! bien sûr. Mais je ne pouvais pas m’en
+empêcher ; et depuis hier surtout, toute la nuit je
+l’avais devant les yeux. Est-ce un péché mortel,
+monsieur le curé ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Non, sans doute, mon enfant. Ce n’est même
+pas un péché, puisque c’est une préoccupation
+involontaire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mais encore tout à l’heure, dans le pré, en
+vous parlant, j’avais comme du regret d’être
+obligée de garder mon vœu. Ce n’est pas que
+j’aurais voulu être mariée, je n’ai jamais pensé à
+ça ; mais ça me faisait de la peine de faire tant de
+peine à ce monsieur qui est si bon.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh bien ! Jeanne, croyez-vous que je doive
+faire faire des démarches auprès du Saint-Père
+pour obtenir la rupture de vos vœux ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! jamais, monsieur l’abbé ! D’ailleurs, il
+ne s’agit pas de ça ; il s’agit de mettre mon âme
+en paix. Ma chère amie qui est dans le ciel me
+reprocherait, j’en suis sûre, d’avoir des sentiments
+pour un Anglais, et j’ai honte d’être si faible. Mais
+quand il m’a regardée dans le pré, comme pour
+me dire adieu, ça m’a fendu le cœur. Il faut que
+vous me donniez l’absolution pour ça, monsieur
+l’abbé.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Avez-vous eu des sentiments du même genre
+pour quelque autre, Jeanne ?</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh non ! Monsieur, jamais. J’ai eu du chagrin
+pour mon parrain, mais ça n’était pas la même
+chose. Je ne me reproche pas ça...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Eh !... pardonnez mes questions, ma fille,
+mais au moment de vous donner l’absolution, je
+dois secourir votre mémoire, affaiblie peut-être ;
+M. Léon Marsillat...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! celui-là !... dit Jeanne.</p>
+
+<p class='pindent'>Mais elle était trop épuisée pour parler davantage ;
+elle ne put que sourire avec une douceur
+angélique à laquelle se mêla un peu de la fierté
+malicieuse de la femme. Le curé lui donna l’absolution,
+et elle parut s’endormir. Quand elle se
+réveilla, Marie tenait sa main ; Guillaume, pâle et
+consterné, était à genoux auprès d’elle ; M. Harley,
+debout et immobile, semblait paralysé. Le médecin
+lui avait dit des mots terribles&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Le cas est grave, cette jeune fille pourrait
+bien succomber d’un instant à l’autre.</p>
+
+<p class='pindent'>Cependant Jeanne parut se relever de cette
+crise. Couchée sur le propre lit de sa chère mignonne,
+et soignée par elle, elle paraissait jouir d’un
+grand calme et assurait ne pas souffrir du tout.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Cela m’étonne, disait le médecin, il faut
+qu’elle dorme ou qu’elle souffre.</p>
+
+<p class='pindent'>Mais on ne put savoir à quoi s’en tenir. Claudie
+avait bien expliqué que Jeanne était de ceux qui
+ne se plaignent pas&nbsp;: était-elle de ceux qui souffrent ?
+Marie pensait qu’elle était de la nature des
+anges, qui ne sentent d’autres douleurs que la
+pitié pour les hommes.</p>
+
+<p class='pindent'>Après sa confession, Jeanne parut avoir surmonté
+son regret ou abjuré ses scrupules ; car elle
+regarda M. Harley sans émotion, et, en recevant
+les adieux de M. Alain, qui était forcé de retourner
+à sa paroisse avant la nuit, elle lui dit qu’elle se
+sentait l’âme en paix. Vers le coucher du soleil,
+elle se souleva et fit signe à Cadet et à Claudie de
+venir auprès d’elle.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Mes enfants, leur dit-elle, si je venais à
+mourir, vous auriez soin de Finaud, pas vrai ?</p>
+
+<p class='pindent'>Cadet ne répondit que par des sanglots. Claudie
+s’écria du fond de son cœur&nbsp;:</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Ne meurs pas, Jeanne ; j’aimerais mieux
+mourir à ta place.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! je n’ai pas envie de mourir ! dit Jeanne
+en souriant. Allez-vous-en servir le dîner, mes
+enfants ; on l’a bien assez retardé pour moi. Mon
+parrain, ma mignonne, il faut aller dîner. Je suis
+très bien, Dieu merci ! Vous viendrez me revoir
+après, si vous voulez.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oui, oui, allez dîner, dit le médecin, qui
+tenait le bras de Jeanne. Le pouls est bon. Ce ne
+sera rien aujourd’hui.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Monsieur Harley, dit-il à sir Arthur en le
+suivant dans le corridor, avant un quart d’heure
+cette fille sera morte. Mademoiselle de Boussac
+est fort sensible et l’aime beaucoup. Guillaume en
+est, je crois, fort amoureux. Ces pauvres enfants
+sont d’une santé trop délicate pour assister à un
+pareil spectacle. Emmenez-les et ne faites semblant
+de rien, vous qui êtes un homme calme et
+fort. Ordonnez à Claudie de descendre et de rester
+en bas ; elle jetterait les hauts cris dans la maison...
+Et puis, revenez, vous ! Il est possible que nous ne
+soyons pas trop de deux pour contenir la malade
+dans ses dernières convulsions.</p>
+
+<p class='pindent'>M. Harley, la mort dans l’âme, suivit de point
+en point les indications prudentes du médecin.
+Lorsqu’il rentra, Cadet, qui était resté avec ce
+dernier auprès de Jeanne, vint à sa rencontre en
+riant.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Oh ! la Jeanne va bien mieux, dit-il en
+frappant ses mains l’une dans l’autre, la voilà qui
+chante. Oh ! je suis-t-i content ! J’avais ben cru
+qu’alle en mourrait !</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Va-t’en servir le dîner, lui cria le médecin.
+Tu vois, nous n’avons plus besoin de toi. Monsieur
+Harley, ajouta-t-il, fermez les portes et les
+fenêtres ; qu’on n’entende pas cette agonie, et
+apprêtez-vous à un peu de courage. Ces fins-là
+sont violentes et affreuses. C’est une commotion
+cérébrale ; la crise se prépare... Ce ne sera pas long.</p>
+
+<p class='pindent'>Le sang-froid terrible du médecin glaçait le
+malheureux Arthur d’horreur et de désespoir.
+Jeanne, assise sur son lit, les joues bleuies et les
+yeux étincelants, caressait son chien, et chantait
+d’une voix forte et vibrante&nbsp;:</p>
+
+
+ <div class='poetry-container' style=''>
+ <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
+<div class='stanza-outer'>
+<p class='line0'>&ensp;&ensp;Là où donc est le temps</p>
+<p class='line0'>&ensp;&ensp;Où j’étais sur ma porte,</p>
+<p class='line0'>Assise dans mon habit blanc...</p>
+</div>
+</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
+
+<p class='pindent'>Mais le docteur s’était trompé. La fin de Jeanne
+devait être aussi douce et aussi résignée que sa vie.
+Sa voix s’adoucit, et prit un accent céleste en
+murmurant ces vers d’une autre chanson du pays&nbsp;:</p>
+
+
+ <div class='poetry-container' style=''>
+ <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
+<div class='stanza-outer'>
+<p class='line0'>En traversant les nuages,</p>
+<p class='line0'>J’entends chanter ma mort.</p>
+<p class='line0'>Sur le bord du rivage</p>
+<p class='line0'>On me regrette encore...</p>
+</div>
+</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;<span class='it'>Oh, moi là ! oh, moi là !</span> Finaud, mon petit
+chien, mon chien Finaud ! <span class='it'>Tranche, tranche, aoulé,
+aoulé ! en sus, en sus... vire, vire, vire !</span>...</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Que dit-elle, mon Dieu ! s’écria M. Harley en
+joignant les mains.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Elle rassemble son troupeau pour partir ; elle
+excite son chien, dit le docteur. Elle se croit au
+pré... C’est le délire.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Monsieur Harley, je veux vous parler, dit
+tout à coup Jeanne d’une voix ferme. Vous êtes
+un brave homme, un homme selon Dieu... Ma
+chère mignonne est un ange du ciel... Je vous
+commande de la part du bon Dieu et de la sainte
+Vierge de l’épouser... Et puis, écoutez, vous irez
+à Toull-Sainte-Croix, vous assemblerez tous les
+gens de l’endroit, et vous leur direz de ma part ce
+que je vas vous dire&nbsp;: Il y a un trésor dans la terre.
+Il n’est à personne ; il est à tout le monde. Tant
+qu’un chacun le cherchera pour le prendre et pour
+le garder à lui tout seul, aucun ne le trouvera.
+Ceux qui voudront le partager entre tout le monde,
+ceux-là le trouveront, et ceux qui feront cela
+seront plus riches que tout le monde, quand même
+ils n’auraient que cinq sous... comme moi... et
+comme sainte Thérèse... Vous leur direz cela, c’est
+la <span class='it'>connaissance</span>, la <span class='it'>vraie connaissance</span> que ma mère
+m’a donnée ou qu’elle m’avait bien commandé de
+donner à tout le monde quand j’aurais trouvé le
+trésor. S’ils ne vous écoutent pas, ils pourront
+encore longtemps chanter la vieille chanson&nbsp;:</p>
+
+
+ <div class='poetry-container' style=''>
+ <div class='lgp'> <!-- rend=';' -->
+<div class='stanza-outer'>
+<p class='line0'>Dites-moi donc, ma mère,</p>
+<p class='line0'>Où les Français en sont?</p>
+<p class='line0'>Ils sont dans la misère,</p>
+<p class='line0'>Toujours comme <span class='it'>ils étions</span>.</p>
+</div>
+</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend -->
+
+<p class='pindent'>La voix de Jeanne avait un timbre céleste,
+mais elle s’affaiblissait de plus en plus.</p>
+
+<p class='pindent'>—&nbsp;Monsieur Harley, dit-elle, attendez, ne partez
+pas encore ; mettez-moi mon chapelet dans les
+mains... Y est-il ? Je ne le sens pas ; j’ai les mains
+mortes. Vous aimerez ma chère mignonne, pas
+vrai ? Oh ! mon Dieu, voilà la grand’fade devant
+moi ; comme elle est blanche ! Elle éclaire comme
+le soleil... Elle a le bœuf d’or sous ses pieds !
+Adieu, mes amis !... Adieu, mon Cadet ; adieu, ma
+Claudie... Êtes-vous là ? Vous prierez le bon Dieu
+pour moi... Vous recommanderez ma pauvre
+tante à mon parrain... Et ma chère mignonne ?
+Ah ! je la vois !... Bonsoir, ma chère demoiselle,
+voilà le soleil qui s’en va... et le clocher de Toull
+qui se montre. M’y voilà arrivée, Dieu merci !...</p>
+
+<p class='pindent'>Jeanne étendit le bras, et voulut saisir la main
+de sir Arthur, qu’elle prenait pour Marie. Mais elle
+l’avait dit, ses mains étaient mortes, et son bras
+demeura roide hors du lit. Arthur le couvrit de
+baisers qu’elle ne sentit pas. Elle avait cessé de
+vivre...</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume, Arthur et Marie, brisés d’abord par
+la douleur, retrouvèrent leur courage pour aller
+ensevelir le corps de Jeanne dans le cimetière de
+Toull, à côté de celui de Tula et des autres parents.</p>
+
+<p class='pindent'>Malgré les précautions de sir Arthur, Guillaume
+se battit en duel avec Marsillat. Ce dernier, en
+apprenant la chute et la mort de Jeanne, avait
+perdu tout son orgueil, et il avait été s’accuser et
+gémir sincèrement dans le sein de sir Arthur, qui
+lui avait tout pardonné, le trouvant bien assez
+puni par ses remords. Mais Guillaume continuait
+à être exaspéré contre lui. Sa mère l’avait détrompé,
+en lui disant, pour le consoler de la perte
+de Jeanne, que cette jeune fille n’était pas et ne
+pouvait pas être sa sœur. Cette nouvelle révélation
+ne fit qu’irriter la douleur du jeune homme.
+Il accusa madame de Charmois et Marsillat de la
+mort de cette chaste victime, et sa fureur contre
+Léon ne connut plus de bornes. Il le provoqua si
+amèrement que, malgré la patience et la générosité
+dont le bouillant avocat fit preuve en cette
+occasion, il le força de se battre avec lui dans le
+cromlech des pierres jomâtres. Marsillat avait fait
+tout au monde pour éviter cette extrémité. Il avait
+trop d’avantage sur Guillaume, et pourtant celui-ci
+le blessa grièvement à la cuisse. Marsillat en resta
+boiteux, ce qui nuisait singulièrement à ses succès
+auprès des beautés de la ville et de la campagne.
+Une difformité, ou une infirmité, si peu choquante
+qu’elle soit, est plus répulsive aux paysans qu’une
+laideur amère jointe à un corps bien constitué.
+Claudie ressentit l’effet de cette disgrâce de son
+amant ; ou plutôt, lorsqu’elle eut appris ou deviné
+la véritable cause de la mort de Jeanne, elle ne
+put jamais pardonner.</p>
+
+<p class='pindent'>Marie et Arthur furent longtemps inconsolables.
+Mais Jeanne avait dicté ses dernières intentions à
+M. Harley, qui se fit un devoir de les remplir. Après
+Jeanne, Marie était pour lui la plus excellente de
+toutes les femmes. Leur affection pour cette chère
+défunte forma un lien sacré entre eux. Ils se marièrent
+un an après sa mort, et voyagèrent pendant
+quelque temps avec Guillaume, pour le distraire de
+sa douleur sombre. Le jeune baron se rétablit enfin,
+et n’épousa point Elvire de Charmois, qui resta
+longtemps fille, au grand déconfort de sa mère.</p>
+
+<p class='pindent'>Guillaume n’était pas sans remords. Il se reprochait
+amèrement d’avoir aimé Jeanne trop ou
+trop peu, de n’avoir pas su vaincre à temps sa
+passion, ou de n’y avoir pas héroïquement cédé,
+en offrant le premier à sa filleule un amour noble
+et dévoué comme celui de M. Harley. A quelque
+chose, dit-on, malheur est bon. Cela est vrai, si le
+repentir nous purifie. Guillaume en fut un exemple.
+Il ne fit point d’actions éclatantes ; il resta rêveur
+et amant de la solitude ; mais il porta dans toutes
+ses relations avec les hommes que le préjugé lui
+rendait inférieurs une charité et une bienveillance
+à toute épreuve. Il ne fit en cela qu’imiter sa sœur
+et son beau-frère, dont les idées et les actions
+généreuses semblèrent d’un siècle en avant du
+temps misérable et condamné où nous vivons.</p>
+
+<p class='pindent'>Marsillat avait reçu une dure leçon. Il se corrigea
+du libertinage ; mais il avait le fond de l’âme trop
+égoïste pour ne pas remplacer cette mauvaise passion
+par une autre. L’ambition politique devint le
+stimulant de son intelligence et la chimère de sa vie.</p>
+
+<div class='lgc' style='margin-top:4em;'> <!-- rend=';fs:.8em;sb:4;' -->
+<p class='line' style='font-size:.8em;'>FIN</p>
+<p class='line'>&#160;</p>
+<p class='line' style='font-size:.8em;'><span class='ol'>IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE</span></p>
+<p class='line'>&#160;</p>
+<p class='line' style='font-size:.8em;'>PRINTED IN GREAT BRITAIN</p>
+</div> <!-- end rend -->
+
+<hr class='pbk'/>
+
+<p class='line' style='text-align:center;margin-top:4em;margin-bottom:2em;font-size:1.2em;'>Note de Transcription</p>
+
+<p class='pindent'>Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression
+ont été corrigées. Lorsque plusieurs orthographes se
+produisent, l’utilisation de la majorité a été employé.</p>
+
+<p class='pindent'>Ponctuation a été maintenue sauf si évidente erreurs
+d’impression se produisent.</p>
+
+<p class='pindent'>L’orthographe et la ponctuation reflètent les moments où
+le livre a été écrit et ou publié.</p>
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78257 ***</div>
+ </body>
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+</html>
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