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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/78257-0.txt b/78257-0.txt new file mode 100644 index 0000000..c500aed --- /dev/null +++ b/78257-0.txt @@ -0,0 +1,12335 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78257 *** + + + + + + + [Cover Illustration] + + + + + _Jeanne_ + + + _Par_ + + _George Sand_ + + + [Illustration] + + _Nelson_ _Calmann-Lévy_ + _Éditeurs_ _Éditeurs_ + _25, rue Denfert-Rochereau_ _3, rue Auber_ + _Paris_ _Paris_ + _1933_ + + + + + _GEORGE SAND_ + (_Madame Dudevant_) + _née en 1804, morte en 1876_ + ———— + _Première édition de « Jeanne » : 1844_ + + + + + JEANNE + + + NOTICE + + _Jeanne_ est le premier roman que j’aie composé pour le mode de +publication en feuilletons. Ce mode exige un art particulier que je n’ai +pas essayé d’acquérir, ne m’y sentant pas propre. C’était en 1844, +lorsque le vieux _Constitutionnel_ se rajeunit en passant au grand +format. Alexandre Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au plus haut +point, l’art de finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui +devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la +curiosité ou de l’inquiétude. Tel n’était pas le talent de Balzac, tel +est encore moins le mien. Balzac, esprit plus analytique, moi, caractère +plus lent et plus rêveur, nous ne pouvions lutter d’invention et +d’imagination contre cette fécondité d’événements et ces complications +d’intrigues. Nous en avons souvent parlé ensemble; nous n’avons pas +voulu l’essayer, non par dédain du genre et du talent d’autrui; Balzac +était trop fort, moi trop amoureux de mes aises intellectuelles pour +dénigrer les autres; car le dénigrement, c’est l’envie, et on dit que +cela rend fort malheureux. Nous n’avons pas voulu l’essayer, par la +certitude que nous sentions en nous de n’y pas réussir et d’avoir à y +sacrifier des résultats de travail qui ont aussi leur valeur, moins +brillante, mais allant au même but. + +Ce but, le but du roman, c’est de peindre l’homme; et, qu’on le prenne +dans un milieu ou dans l’autre, aux prises avec ses idées ou avec ses +passions, en lutte contre un monde intérieur qui l’agite, ou contre un +monde extérieur qui le secoue, c’est toujours l’homme en proie à toutes +les émotions et à toutes les chances de la vie. + +_Jeanne_ est une première tentative qui m’a conduit à faire plus tard +_la Mare au Diable_, _le Champi_ et _la Petite Fadette_. La vierge +d’Holbein m’avait toujours frappé comme un type mystérieux où je ne +pouvais voir qu’une fille des champs rêveuse, sévère et simple : la +candeur infinie de l’âme, par conséquent un sentiment profond dans une +méditation vague, où les idées ne se formulent point. Cette femme +primitive, cette vierge de l’âge d’or, où la trouver dans la société +moderne? Du moment qu’elle sait lire et écrire, elle ne vaut pas moins, +sans doute, mais elle est autre, et appartient à un autre genre de +description. + +Je crus ne pouvoir la trouver qu’aux champs, pas même aux champs, au +désert, sur une lande inculte, sur une terre primitive qui porte les +stigmates mystérieuses de notre plus antique civilisation. Ces coins +sacrés où la charrue n’a jamais passé, où la nature est sauvage, +grandiose ou morne, où la tradition est encore debout, où l’homme semble +avoir conservé son type gaulois et ses croyances fantastiques, ne sont +pas aussi rares en France qu’on devrait le croire après tant de +révolutions, de travaux et de découvertes. La France est pleine, au +contraire, de ces contrastes entre la civilisation moderne et la +barbarie antique, sur des zones de terrain qui ne sont séparées parfois +l’une de l’autre que par un ruisseau ou par un buisson. Quand on se +trouve dans une de ces solitudes où semble régner le sauvage génie du +passé, cette pensée banale vient à tout le monde : « On se croirait ici +à deux mille lieues des villes et de la société. » On pourrait dire +aussi bien qu’on s’y sent à deux mille ans de la vie actuelle. + +Cette vierge gauloise, ce type d’Holbein, ou de Jeanne d’Arc ignorée, +qui se confondaient dans ma pensée, j’essayai d’en faire une création +développée et complète. Mais je ne réussis point à mon gré. Il me +fallut, pour satisfaire aux nécessités du feuilleton, me hâter un peu, +et, d’ailleurs, je n’osai point alors faire ce que j’ai osé plus tard, +peindre mon type dans son vrai milieu, et l’encadrer exclusivement de +figures rustiques en harmonie avec la mesure, assez limitée en +littérature, de ses idées et de ses sentiments. En mêlant Jeanne à des +types de notre civilisation, je trouvai que j’atténuais la vraie +grandeur que je lui avais rêvée, et que j’altérais sa simplicité +nécessaire. Je fis un roman de contrastes, comme ces contrastes de +paysages et de mœurs dont j’ai parlé tout à l’heure; mais je me sentis +dérangé de l’oasis austère où j’aurais voulu oublier et faire oublier à +mon lecteur le monde moderne et la vie présente. Mon propre style, ma +phrase me gênait. Cette langue nouvelle ne peignait ni les lieux, ni les +figures que j’avais vues avec mes yeux et comprises avec ma rêverie. Il +me semblait que je barbouillais d’huile et de bitume les peintures +sèches, brillantes, naïves et plates des maîtres primitifs, que je +cherchais à faire du relief sur une figure étrusque, que je traduisais +Homère en rébus, enfin que je profanais le nu antique avec des draperies +modernes. + +Les peintres et les sculpteurs de la renaissance l’ont fait pourtant. +Germain Pilon a habillé les Grâces païennes avec une mousseline ou un +taffetas qui n’est jamais sorti d’une autre fabrique que de celle de son +génie; mais il faut être Germain Pilon ou ne pas s’en mêler. Puisse le +lecteur m’être plus indulgent que je ne le suis à moi-même! + + GEORGE SAND. + +Nohant, mai 1853. + + + DÉDICACE + A FRANÇOISE MEILLANT + + « Tu ne sais pas lire, ma paisible amie, mais ta fille et la mienne +ont été à l’école. Quelque jour, à la veillée d’hiver, pendant que tu +fileras ta quenouille, elles te raconteront cette histoire qui deviendra +beaucoup plus jolie en passant par leurs bouches. » + + + + + TABLE + + _Pages_ + _Notice_................................ 5 + + _Dédicace_.............................. 9 + + _Prologue_.............................. 13 + + _I._ _La Ville gauloise_............. 27 + + _II._ _Le Cimetière_.................. 45 + + _III._ _La Maison de la Morte_......... 61 + + _IV._ _L’Orage_....................... 82 + + _V._ _L’Érudition du Curé de + campagne_..................... 96 + + _VI._ _Le Feu du ciel_................ 118 + + _VII._ _La Pierre d’Ep-Nell_........... 132 + + _VIII._ _La Lavandière_................. 149 + + _IX._ _Adieu au village_.............. 163 + + _X._ _Les Projets de mariage_........ 185 + + _XI._ _Le Poisson d’avril_............ 203 + + _XII._ _Un Gentleman excentrique_...... 218 + + _XIII._ _Le Frère et la Sœur_........... 233 + + _XIV._ _Sir Arthur_.................... 256 + + _XV._ _Nuit blanche_.................. 272 + + _XVI._ _La Velléda du mont Barlot_..... 289 + + _XVII._ _La Grande Pastoure_............ 306 + + _XVIII._ _La Fenaison_................... 321 + + _XIX._ _Amour de Jeune homme_.......... 338 + + _XX._ _Adieu à la Ville_.............. 359 + + _XXI._ _Le Mirage_..................... 374 + + _XXII._ _La Tour de Montbrat_........... 394 + + _XXIII._ _Le Vagabond_................... 415 + + _XXIV._ _Malheur_....................... 438 + + _XXV._ _Conclusion_.................... 459 + + + + + _JEANNE_ + + + PROLOGUE + +DANS les montagnes de la Creuse, en tirant vers le Bourbonnais et le +pays de Combraille, au milieu du site le plus pauvre, le plus triste, le +plus désert qui soit en France, le plus inconnu aux industriels et aux +artistes, vous voudrez bien remarquer, si vous y passez jamais, une +colline haute et nue, couronnée de quelques roches qui ne frapperaient +guère votre attention, sans l’avertissement que je vais vous donner. +Gravissez cette colline; votre cheval vous portera, sans grand effort, +jusqu’à son sommet; et là, vous examinerez ces roches disposées dans un +certain ordre mystérieux, et assises, par masses énormes, sur de +moindres pierres où elles se tiennent depuis une trentaine de siècles +dans un équilibre inaltérable. Une seule s’est laissée choir sous les +coups des premières populations chrétiennes, ou sous l’effort du vent +d’hiver qui gronde avec persistance autour de ces collines dépouillées +de leurs antiques forêts. Les chênes prophétiques ont à jamais disparu +de cette contrée, et les druidesses n’y trouveraient plus un rameau de +gui sacré pour parer l’autel d’Hésus. + +Ces blocs posés comme des champions gigantesques sur leur étroite base, +ce sont les menhirs, les dolmens, les cromlechs des anciens Gaulois, +vestiges de temples cyclopéens d’où le culte de la force semblait bannir +par principe le culte du beau; tables monstrueuses où les dieux barbares +venaient se rassasier de chair humaine, et s’enivrer du sang des +victimes; autels effroyables où l’on égorgeait les prisonniers et les +esclaves pour apaiser de farouches divinités. Des cuvettes et des +cannelures creusées dans les angles de ces blocs, semblent révéler leur +abominable usage, et avoir servi à faire couler le sang. Il y a un +groupe plus formidable que les autres, qui enferme une étroite enceinte. +C’était peut-être là le sanctuaire de l’oracle, la demeure mystérieuse +du prêtre. Aujourd’hui ce n’est, au premier coup d’œil, qu’un jeu de la +nature, un de ces refuges que la rencontre de quelques roches offre au +voyageur ou au pâtre. De longues herbes ont recouvert la trace des +antiques bûchers, les jolies fleurs sauvages des terrains de bruyères +enveloppent le socle des funestes autels, et, à peu de distance, une +petite fontaine froide comme la glace et d’un goût saumâtre, comme la +plupart de celles du pays marchois, se cache sous des buissons rongés +par la dent des boucs. Ce lieu sinistre, sans grandeur, sans beauté, +mais rempli d’un sentiment d’abandon et de désolation, on l’appelle _les +Pierres Jomâtres_. + +Vers les derniers jours d’août 1816, trois jeunes gens de bonne mine +chassaient au chien couchant, au pied de la _montagne aux pierres_, +comme on dit dans le pays. + +— Amis, dit le plus jeune, je meurs de soif, et je sais par ici une +fontaine vers laquelle mon chien court déjà, comme à bonne connaissance. +Si vous voulez me suivre, sir Arthur sera peut-être bien aise de voir de +près ces pierres druidiques, bien qu’il en ait vu sans doute de plus +curieuses en Écosse et en Irlande. + +— Je verrai toujours, répondit sir Arthur, avec un accent britannique +bien marqué; et il se mit à gravir la colline par son côté le plus +roide, pour marcher en ligne droite aux pierres jomâtres. + +— Quant à moi, dit le troisième chasseur, qui avait l’air moins +distingué que les deux autres, quoique sa physionomie eût plus +d’expression et son œil plus de vivacité, je n’espère pas trouver ici de +gibier, c’est un endroit maudit; mais je vais à la recherche de quelque +chèvre, pour la soulager de son lait. + +— _Vous ne devez pas!_ dit l’Anglais, dont le parler était toujours +obscur à force de laconisme. + +— Prenez garde, Marsillat, cria le premier interlocuteur, le jeune +Guillaume de Boussac, qui se dirigeait vers la fontaine; vous savez bien +que sir Arthur est le grand redresseur de nos torts, et qu’il ne voit +pas d’un bon œil vos attentats contre la propriété. Il ne veut pas qu’on +saccage les murs de clôture, qu’on gâte les sarrasins, ni qu’on tue la +poule du paysan. + +— Bah! reprit le jeune licencié en droit, le paysan sait bien prendre +sa revanche au centuple. + +Sir Arthur était déjà loin. Il avait une manière de marcher en rasant la +terre, qui n’avait l’air ni active ni dégagée, mais qui gagnait le +double en vitesse sur celle de ses compagnons. C’était un chasseur +modèle; il n’avait jamais ni faim ni soif, et les jeunes gens qui le +suivaient avec émulation maudissaient souvent son infatigable +persévérance. + +Bien que Guillaume de Boussac et Léon Marsillat ne fissent que bondir et +s’essouffler, l’Anglais, pareil à la tortue de la fable, qui gagne sur +le lièvre le prix de la course, examinait depuis un quart d’heure la +disposition et les qualités minéralogiques des pierres jomâtres, quand +ses deux amis vinrent le rejoindre. + +— Diable de fontaine! disait M. de Boussac en faisant la grimace; elle +a un goût de cuivre qui ne me donne pas grande idée du _trésor_! + +— Ces maudites chèvres, disait Marsillat, n’ont pas une goutte de lait! +au lieu de brouter, elles ne songent qu’à lécher les pierres. Est-ce +qu’elles auraient le goût de l’or? + +— _Or? trésor?_ demanda sir Arthur, en les regardant d’un air étonné. + +— C’est qu’il faut vous dire, repartit Guillaume de Boussac, qu’il y a +une tradition, une légende sur cet endroit-ci. Vous n’ôteriez pas de la +tête de nos paysans, à ce que prétend Marsillat, qu’un trésor est enfoui +dans cette région. + +— Cette croyance les rend fous, dit Marsillat. Les uns supposent ce +trésor enterré sous ces pierres druidiques; d’autres le cherchent plus +loin, dans la montagne de Toull-Sainte-Croix, que vous voyez, à une +heure de chemin d’ici. + +L’Anglais regarda le sol maigre et pierreux, les bruyères qui +étouffaient le fourrage, les chèvres efflanquées qui erraient à quelque +distance. + +— Il y a un trésor dans les terres incultes, dit-il : mais il faut un +autre trésor pour l’en retirer. + +— Oui, des capitaux! dit Marsillat. + +— Et des paysans! ajouta Guillaume. Cette terre est dépeuplée. + +— _Des hommes, et puis des hommes_, reprit l’Anglais. + +— _Comprends pas_, dit Guillaume en souriant, à Marsillat. + +— Pas de maîtres et pas d’esclaves; des hommes et des hommes! reprit +sir Arthur, étonné de n’avoir pas été compris, lui qui croyait parler +clair. + +— Est-ce qu’il y a des esclaves en France? s’écria Marsillat en +haussant les épaules. + +— Oui, et en Angleterre aussi! répondit l’Anglais sans se déconcerter. + +— La philosophie m’ennuie, reprit à demi-voix Marsillat en s’adressant +à son jeune compatriote; votre Anglais me dégoûterait d’être libéral. +Combien voulez-vous parier, Guillaume, ajouta-t-il tout haut, que je +monte sur la plus haute et la plus lisse des pierres jomâtres? + +— Je parie que non, répondit M. de Boussac. + +— Voulez-vous parier ce que nous avons d’argent sur nous? + +— Volontiers, cela ne me ruinera pas. Je n’ai qu’un louis. + +— Eh pardieu, je n’ai qu’une pièce de 5 francs, moi, reprit Marsillat +après avoir fouillé toutes ses poches. + +— C’est égal, je tiens! dit M. de Boussac. + +— Et vous, _Mylord_? reprit Marsillat : que pariez-vous? + +— Je parie une pièce de 5 sous de France, répondit sir Arthur. + +— Fi donc! j’ai cru, dit Marsillat, que les Anglais étaient fous des +paris. Ils ne méritent guère leur réputation. Cinq sous pour monter +là-dessus! + +— C’est plus que cela ne vaut. + +— Par exemple! Il y a de quoi se casser bras et jambes! + +— Alors, je ne parie rien, ou je parie 1,000 livres sterling contre +vous que vous y monterez. + +— L’argent n’est rien, la gloire est tout! s’écria gaiement Marsillat; +je tiens vos 5 sous et je monte. + +— C’est comme cela qu’on se tue, dit Arthur en lui ôtant froidement des +mains son fusil armé dont il voulait s’aider. + +Marsillat fit des efforts inouïs, des miracles d’adresse, et après +s’être écorché les mains en glissant plus d’une fois jusqu’à terre, +après avoir cassé ses bretelles et mis au désespoir son chien qui ne +pouvait le suivre, il parvint à se dresser d’un air de triomphe sur la +plate-forme du dolmen. Savez-vous, s’écria-t-il, que ces pierres étaient +des idoles? me voilà sur les épaules d’un Dieu! + +— Écoutez, Léon, lui cria le jeune de Boussac, si vous trouvez là-haut +la druidesse Velléda, faites-nous-en part. + +— Bah! Je n’aime pas plus votre druidesse que votre Chateaubriand! +répondit Marsillat, qui se piquait de libéralisme. Vive Lisette! vive le +charmant Béranger! + +— Écrivain de mauvaise compagnie, reprit le jeune homme avec dédain. +N’est-ce pas, sir Arthur? est-ce que vous pouvez supporter ce +chansonnier de taverne? + +— Béranger! grand poète! dit tranquillement l’Anglais. + +— Un poète, lui! dites donc Chateaubriand! + +— Et Chateaubriand grand poète, reprit l’Anglais sans s’animer +davantage. + +— Allons, vous n’entendez rien à la littérature française, cher +_allié_, vous êtes un véritable Anglais. + +— Je suis, quand je dis cela, un véritable Français, répondit sir +Arthur, et un jour, Chateaubriand, Béranger, se donneront la main. + +— Ce jour-là, repartit le jeune noble, Marsillat trouvera la druidesse +Velléda sur la grande pierre jomâtre. + + Quoi! Lisette, est-ce vous...? + +chantait Marsillat en parcourant la plate-forme du dolmen, et en sautant +d’un bloc à l’autre. Tout à coup il s’arrêta, et son chant fut +interrompu par une exclamation de surprise. + +— Qu’est-ce donc! un lièvre? un serpent? s’écria Guillaume. + +— Velléda? demanda sir Arthur en souriant un peu. + +— Non! Lisette, répondit Marsillat; pas laide du tout, ma foi! mais +est-elle morte? + +Et il disparut dans la coulisse que formait l’écartement des deux plus +grosses pierres druidiques. Guillaume de Boussac, voyant qu’il ne +répondait plus à ses questions, poussé par la curiosité d’une aventure, +se mit en devoir d’escalader le rocher; mais sir Arthur, moins pressé et +nullement ému, lui fit remarquer qu’en tournant l’enceinte de roches et +en rejoignant Marsillat par l’intérieur, il aurait beaucoup plus vite +atteint son but. Ce fut l’affaire de quelques instants, et tous trois se +trouvèrent réunis autour de la druidesse endormie. + +— C’est un petit enfant, dit l’Anglais. + +— Cela? ça a quatorze ou quinze ans, répondit Marsillat; peut-être +plus! + +— Je n’aurais pas cru, dit Guillaume. + +— La race du pays est comme cela, reprit Marsillat; les filles jusqu’à +seize ans, et les garçons jusqu’à vingt, sont tout petits et conservent +des traits enfantins; ils se développent tout d’un coup, et deviennent +grands et forts, lorsqu’on les croyait noués pour toujours. C’est la +même chose que pour les poulains et les taureaux. + +— Oh! ce n’est pas la même chose, dit sir Arthur, scandalisé d’entendre +parler si légèrement de l’espèce humaine. + +— Comme elle dort! dit Guillaume de Boussac; un coup de fusil ne la +réveillerait pas. + +— J’ai envie d’essayer, dit Marsillat en cherchant à prendre l’arme de +sir Arthur, qui la lui refusa avec fermeté, trouvant la plaisanterie +cruelle et dangereuse. + +— C’est le sommeil de l’ange ou de la bête, reprit Guillaume. Elle est +jolie, n’est-ce pas, Léon? Je ne peux voir que son profil, qui n’est pas +laid. + +— Je voudrais voir _son_ figure, dit l’Anglais qui, par quelques fautes +de langue, donnait parfois, sans le savoir, un tour assez plaisant à ses +discours ordinairement graves. + +— Oh! _son_ figure est _beau_! répondit Marsillat avec l’indifférence +que lui aurait inspirée une créature ruminante. Je l’ai vue; c’est le +beau type bourbonnais, qui se mêle sur la frontière au type marchois, +moins sévère, mais plus piquant à mon gré. Si elle n’avait pas renfoncé +son nez sous son bras, vous verriez une vraie beauté bourbonnaise, et +cela plairait à _mylord_, j’en suis sûr, car il a des yeux tout comme un +autre, malgré sa philosophie. + +Guillaume de Boussac voulut pousser la dormeuse du bout de son fouet +pour la réveiller; l’Anglais s’y opposa, en disant d’un ton et avec un +accent qui provoquèrent un éclat de rire : + +— Laissez dormir l’innocence. + +— On peut bien la faire remuer sans la réveiller, dit Marsillat en +avançant la main pour retourner la tête de la pastourelle. + +— Mettez votre gant! dit Guillaume, en le retenant; les enfants de ce +pays sont si malpropres! + +— C’est vrai, reprit Marsillat en ramassant un brin d’herbe dont il +chatouilla le front de la jeune fille. + +Elle fit le mouvement de chasser une mouche importune, et se retourna +avec ce gros soupir sans effort et sans tristesse, qui soulève la +poitrine des enfants endormis, et qui a une harmonie particulière, une +pureté de souffle qui inspire je ne sais quel attendrissement. Puis, +sans ouvrir les yeux, elle prit à son insu une pose incroyablement +gracieuse. Son bras était rejeté au-dessus de sa tête, et sa main brune, +mais effilée et petite, rejeta en arrière sa coiffe de toile grise, et +resta entr’ouverte sur ses cheveux d’un blond cendré magnifique. C’était +bien le plus frais visage humain qui eût jamais bravé sans voile et sans +ombrelle les ardeurs du soleil de midi. Il est certains cantons du Berri +et des provinces limitrophes, où, malgré l’absence d’arbres, et en dépit +d’une vie exposée à toutes les blessures du hâle, la carnation des +paysans est aussi pure et aussi délicate que celle des Vénitiens et des +montagnards des Alpes graïennes. Dans les endroits où ce caractère n’est +pas général, il se produit et se perpétue dans certaines familles, et +c’est une opinion assez répandue, que ces familles sont d’origine +anglaise, les Anglais ayant occupé, comme on sait, assez longtemps nos +provinces du centre pour y mélanger leur sang avec celui des indigènes; +mais nous croirions plutôt que le pur sang de la race gauloise primitive +s’est conservé jusqu’à nos jours sans mélange, dans quelques tribus +rustiques de nos provinces centrales. + +La dormeuse était donc blanche comme l’aster des prés et rosée comme la +fleur de l’églantier. Mais sa beauté eût pu se passer de cette recherche +particulière à la race des oisifs. Ses traits étaient admirables, son +front humide, un peu bas comme celui des statues antiques. Les lignes +les plus pures et un calme angélique dans la physionomie lui donnaient +une ressemblance frappante avec ces beaux types que l’art grec a +immortalisés. Sa taille n’était pas développée, et annonçait pourtant la +souplesse et la force; elle était vêtue de haillons qui, dans leur +désordre pittoresque, ne la déparaient nullement. Ses pieds nus +reposaient dans l’herbe, et sa bouche entr’ouverte laissait voir des +dents superbes. La véritable beauté est toujours chaste et inspire un +respect involontaire. L’Anglais n’était pas d’humeur à s’en départir, et +ses deux étourdis compagnons en subirent l’ascendant irrésistible. + +— Ma foi, ce n’est pas Lisette, c’est Velléda, dit Marsillat en +baissant la voix par un sentiment instinctif. + +— Et pourquoi Lisette ne _serait-il_ pas _beau_ comme Velléda? demanda +sir Arthur. + +— Va pour Velléda, va pour Lisette! répondit Marsillat; si j’étais +peintre, je voudrais _croquer_ cette divine créature... Et si j’étais +seul, ajouta-t-il, revenant à son naturel, je voudrais savoir si cette +chevrière a tant soit peu d’esprit. + +— Monsieur Marsillat, dit Arthur d’un air solennel, allons-nous-en. + +— Oui, oui, allons-nous-en, dit Marsillat après avoir ri de la +vertueuse sollicitude de l’Anglais. On se repent toujours d’avoir +regardé les belles Marchoises; la plus sotte et la plus novice en sait +assez long pour compromettre le plus prudent et le plus discret d’entre +nous. Au diable toutes les Vellédas et toutes les Lisettes de nos +champs! + +— Je ne comprends pas, reprit sir Arthur en s’échauffant un peu au feu +de son indignation intérieure, qu’il vous vienne de pareilles pensées à +la vue d’un enfant. Vous n’êtes pas dignes, Messieurs, de contempler la +beauté. + +— Oui, oui, _mylord_ est seul digne de contempler la _biouté_, dit +Marsillat, en contrefaisant l’accent comique de sir Arthur. Sir Arthur +ne s’en aperçut pas. Le mot ne sonnait pas autrement à son oreille qu’il +ne l’avait prononcé, et il souriait d’un air de pitié paternelle, quand +les jeunes gens le traitaient de mylord avec une affectation ironique. + +— Attendez, Messieurs, dit Guillaume : Marsillat a gagné son pari, et +je lui dois un louis que je le défie de prendre où je vais le mettre. + +En même temps, il déposa doucement, dans la main toujours ouverte de la +dormeuse, le napoléon qu’il avait parié. + +— Vous avez raison, dit Marsillat, et je suis bien fâché de n’avoir que +cinq francs à joindre à votre aumône. Halte-là, _Mylord_, ajouta-t-il +après avoir déposé son écu dans la main de la petite paysanne, et en +voyant que sir Arthur se fouillait à son tour. Vous n’avez parié que +cinq sous, et vous ne devez pas mettre davantage à l’offrande. + +— D’autant plus, dit sir Arthur, après avoir retourné toutes ses poches +d’un air consterné, que je n’ai rien autre chose sur moi. + +— Je crois bien! vous avez tout donné en chemin, reprit Guillaume qui +connaissait l’extrême libéralité de l’Anglais. Son sommeil obstiné +m’amuse, ajouta-t-il, en jetant un dernier regard sur la chevrière. Je +voudrais voir son étonnement quand elle trouvera ces trois pièces dans +sa main en se réveillant. + +— Elle croira que le diable s’en est mêlé, répondit Marsillat, ou tout +au moins les fées qui hantent, comme chacun sait, les pierres jomâtres +au coup de midi et au coup de minuit. + +— Puisque nous faisons le rôle des fées, dit Guillaume, et que nous +voici trois, nombre consacré dans tous les contes merveilleux, je suis +d’avis que nous fassions chacun un souhait à cet enfant. + +— Ça va, dit Marsillat, et étendant la main sur la tête de l’enfant : +Ma belle, lui dit-il, je te souhaite un gaillard vigoureux pour amant. + +— Ma charmante, je te souhaite un protecteur riche et généreux, dit M. +de Boussac en souriant. + +— Ma fille, je te souhaite un honnête mari qui t’aime et t’assiste dans +tes peines, dit à son tour l’Anglais avec un sérieux et un accent de +conviction qui arrêtèrent un instant la gaieté de ses compagnons. + +Tous trois s’éloignèrent des pierres jomâtres, croyant avoir porté +bonheur à l’enfant, chacun à sa manière, et ne se doutant guère que +leurs aumônes allaient devenir dans sa petite main l’instrument de leurs +destinées. + + + I + LA VILLE GAULOISE + +Environ quatre ans après cette aventure, M. Guillaume de Boussac +repassait pour la première fois au pied du mont Barlot, sur lequel +s’élèvent les pierres jomâtres; et, en regardant de loin ces monuments +druidiques, en se souvenant d’y avoir été conduit jadis deux ou trois +fois par des parties de chasse au temps des vacances, il ne se rappelait +nullement la prétendue druidesse dont la main avait reçu son aumône. +Cette futile circonstance était sortie de sa mémoire et n’y revint que +longtemps après. + +Le jeune baron de Boussac, d’aimable et folâtre collégien, était devenu +un charmant jeune homme, encore rose et blanc comme une demoiselle, au +dire des gens du pays, mais assez robuste pourtant, et d’une physionomie +plutôt sérieuse qu’enjouée. Le temps et la réflexion avaient mûri son +caractère, son extérieur et ses goûts. Il ne bornait plus ses promenades +à l’exploration des pierres jomâtres, au delà desquelles il ne s’était +guère aventuré autrefois; maintenant il s’enfonçait dans les montagnes, +monté sur un joli cheval anglais, et muni d’un léger portemanteau qui +annonçait des projets de voyage pour deux ou trois journées. Arrivé à +son château de Boussac depuis moins d’une semaine, et s’ennuyant déjà de +l’esprit arriéré de la petite ville, il avait embrassé sa mère, en la +prévenant d’une absence dont elle avait de son côté promis, avec plus de +tendresse que de sincérité, de ne prendre aucune inquiétude. La journée +était superbe, le soleil du matin commençait à sécher la rosée sur les +bruyères; notre jeune chercheur d’aventures ne pouvait se faire +d’illusions sur le confortable des gîtes qui l’attendaient. On lui avait +vanté les beaux points de vue et les antiquités du pays plus que les +auberges, et il se promettait de supporter en stoïcien, sinon tout à +fait en chrétien, les fatigues et les privations d’une excursion +poétique dans un pays inculte, dépeuplé et presque sauvage. + +Guillaume n’était pas très directement le descendant du fameux maréchal +de Boussac, un des compagnons de la Pucelle, un des vainqueurs des +Anglais et des libérateurs de la France sous Charles VII. Pour justifier +le principe que les grands noms ne doivent pas périr, le mariage d’une +petite nièce de cette maison avait porté, au temps de Louis XIV, la +seigneurie et le nom de Boussac dans une famille de bons gentilshommes +du pays. Guillaume n’avait pas examiné de trop près son arbre +généalogique; comme bon nombre de nobles à l’époque de la Restauration, +il avait ravivé dans son âme les idées chevaleresques, et, suppléant par +la force de l’imagination à celle du sang, il croyait consciencieusement +sentir celui des anciens preux couler, sans mélange, dans ses veines. +C’était un brave jeune homme, un peu réservé de manières et très sincère +de cœur, sage comme un enfant de famille élevé sous les yeux d’une mère +pieuse, enfin romanesque comme on l’était encore à vingt ans, il y a +vingt ans. Cet heureux temps n’est plus. Aujourd’hui nos fils sont +sceptiques et blasés sur les bancs du collège. Mais en 1820, on n’était +que désespéré avec Werther, René ou le Giaour, et cela était infiniment +préférable; car on pratiquait le désespoir en amateur, et on le portait +en homme de goût. Guillaume n’en était pas même au point de se croire +malheureux; il n’était que mélancolique, et il trouvait dans la poésie +du Christianisme assez de belles inspirations pour se réfugier, sinon +bien sérieusement, du moins très sympathiquement, dans le sein d’une +religion fraîchement remise à la mode. Ajoutons qu’il avait reçu +certains bons principes de morale, qu’il avait de nobles instincts, que +tout ce qui était lâche et bas lui répugnait, et qu’il avait lu trop de +beaux livres pour ne pas se faire de sa destinée une sorte d’idéal +romantique propre à le maintenir dans le respect, même peut-être un peu +exagéré, de soi-même. + +Perdu dans ses pensées et repassant dans son esprit les pompeuses +descriptions de la Gaule poétique de Marchangy, il laissa sur sa gauche +le camp romain de Soumans, et se dirigea, un peu à l’aventure, vers la +montagne de Toull qu’il s’était promis de visiter avec attention, et +qu’il n’avait jamais vue que de loin. En dépit des instances de sa mère, +il n’avait voulu se faire accompagner d’aucun guide, d’aucun domestique, +afin de mieux se livrer à ses impressions dans la solitude, et peut-être +aussi de braver plus de hasards. + +Il passa devant le mélancolique cimetière de Pradeau, jeté au flanc de +la colline, comme un appel aux prières du voyageur; et, se guidant sur +les nombreuses croix de pierre blanche plantées, comme des vedettes, de +distance en distance, pour prévenir les accidents au temps des neiges, +il arriva enfin vers onze heures du matin au pied de la montagne de +Toull. + +La montagne de Toulx ou plutôt Toull-Sainte-Croix est une antique cité +gauloise conquise par les Romains sous Jules César, et détruite par les +Francs au IV^{e} siècle de notre ère. On y trouve des antiquités +romaines, comme à peu près partout en France; mais là n’est pas le +mérite particulier de cette ruine formidable. Ce qui en reste, cet amas +prodigieux de pierres à peine dégrossies par le travail, et où l’on +chercherait en vain les traces du ciment, ce sont les matériaux bruts de +la primitive cité gauloise, tels que les employaient nos premiers pères. +Au temps de Vercingétorix, trois enceintes de fascines et de terre +battue, revêtues de pierres sèches, s’arrondissaient en amphithéâtre sur +le flanc de la colline. La colline s’est exhaussée depuis de toute la +masse des matériaux qui formaient la ville, et maintenant c’est +littéralement une haute montagne de pierres, sans végétation possible, +et d’un aspect désolé. Une quinzaine de maisons et une pauvre église, +avec la base d’une tour féodale et un seul arbre assez mal portant, +forment au sommet du mont une misérable bourgade. Et voilà ce qu’est +devenue une des plus fortes places de défense du pays limitrophe entre +les Biturriges et les Arvernes, territoire vague que les nouvelles +délimitations ont fait rentrer assez avant dans la circonscription du +département de la Creuse, mais qui jadis a été alternativement Berri et +Marche, Combraille et Bourbonnais. Le comté de la Marche était lui-même +une formation du moyen âge, qui se resserrait ou s’étendait au gré du +destin des batailles, et selon les vicissitudes de la fortune de ses +princes. Toull fut, au moyen âge, l’extrême frontière du Berri sur la +limite du Combraille. C’était l’ancienne division gauloise. Le +Combraille était le pays des _Lemovices_. La division des départements +est admirable en tous points, sauf celui de jeter un dernier voile +d’oubli sur l’histoire déjà assez obscure des petites localités. + +L’habitant de ces montagnes, attaché à un pays aride, et habitué à une +sobriété parcimonieuse, est le plus âpre au gain qui soit au monde. Il +est actif et industrieux comme tous ceux qu’une nature marâtre dresse au +joug de la nécessité. Il aime ce sol ingrat qui ne le nourrit pas, et +quand il a fait la vie de maquignon ou de maçon bohémien, dans sa +jeunesse, il revient mourir de la fièvre sous son toit de chaume, en +léguant à sa famille le prix de son travail ou de son talent. Plus +ouvert et plus civilisé que celui des heureuses vallées limitrophes du +Berri, il accueille mieux l’étranger et s’en méfie davantage. Il est, +selon l’expression de Balzac, _aimable comme tous les gens très +corrompus_. Cependant il vaut mieux que sa réputation, et, quand il se +mêle d’être estimable, il ne l’est pas à demi. Il joint alors la probité +et le dévouement à l’esprit, à l’activité, au courage, à la +persévérance. + +Les femmes s’expatrient aussi dans leur jeunesse, et font volontiers les +fonctions de servantes dans les provinces voisines. Lorsqu’elles sont +belles, elles y deviennent vite des servantes maîtresses, et la femme +légitime berrichonne ne doit pas essayer de lutter contre la concubine +marchoise. Celles qui, après une vie pure et laborieuse, rentrent dans +leurs montagnes pour se vouer aux soins de la famille, sont +d’excellentes ménagères, et celles qui n’en sont jamais sorties ont une +candeur souvent préférable à _l’acquis_ de leurs compagnes. + +Le premier indigène de la montagne de Toull auquel Guillaume de Boussac +s’adressa était un rusé compère, jovial, railleur et affable; mais il +était de ceux qui pratiquent la méfiance, cette sagesse du pauvre qui ne +se laisse éblouir ni par les beaux habits ni par les douces paroles. +Aussi, ne se dérangea-t-il de la pierre où il était assis, mangeant son +pain noir, et faisant _gratis_ la conversation avec le jeune voyageur, +que lorsque celui-ci eut ajouté à ses demandes de service, le mot _en +vous récompensant_, qu’on lui avait recommandé de ne jamais oublier dans +ce voyage. Aussitôt qu’il eut prononcé cette formule magique, le vieux +Léonard ferma lestement son couteau, mit le reste de son fromage dans sa +poche, et, prenant les rênes du cheval, qui ne gravissait plus la voie +pavée qu’avec effort, il se mit en devoir de conduire Guillaume au +meilleur gîte possible. + +— Je vous conduirais bien chez le maître d’école, lui dit-il, mais il +n’aurait à vous offrir que des ognons crus. Je vous conduirais bien +aussi chez M. le curé; mais il a pris mon garçon avec lui pour aller +dans la montagne porter le bon Dieu à une femme qui se meurt. Je vous +conduirais bien chez moi; mais ma femme est aux champs, et il faut que +j’aille creuser la fosse de celle qui va mourir; car _c’est moi qui +suis_ le sacristain de la paroisse... Je vous conduirais bien encore à +l’auberge... mais il n’y en a point. Je vais vous mener tout droit chez +la mère Guite, qui a un fameux bouchon, et où vous ne manquerez de rien. +Vous avez apporté tout ce qu’il vous faut, n’est-ce pas? Est-ce que vous +n’avez pas d’avoine sous votre valise? Et dedans, vous avez bien du pain +blanc et une bouteille de vin? + +— Je n’ai rien apporté du tout, répondit Guillaume, et je vois que je +dois m’attendre à ne rien trouver. + +— Rien?... vous n’avez rien? + +— Rien qu’un peu d’argent, dit Guillaume, qui le vit disposé à lâcher +tout doucement la bride de _Sport_, son beau cheval anglais. + +— Avec de l’argent on fait bien des choses, reprit le sacristain; venez +toujours, et on tâchera de vous trouver ce qu’il faut. + +Guillaume avait mis pied à terre, et à chaque pas il s’arrêtait pour +examiner les pierres qui s’élevaient en monceaux blanchâtres sur les +deux marges du chemin. En les retournant il cherchait à y retrouver une +trace de travail humain; et comme il n’en apercevait qu’un grossier et à +peine sensible, il commençait à regarder comme très conjecturale +l’existence de la capitale des _Cambiovicenses_, lorsque le paysan, +devinant sa pensée, lui dit : + +— C’était de la bâtisse, Monsieur, n’en doutez point. Il y en a ici de +deux sortes, une si bien cimentée qu’on ne peut séparer la pierre du +mortier (mais celle-là est rare, et il faut creuser pour la rencontrer); +l’autre, qui est plus ancienne, et qui n’a jamais dû être gâchée qu’en +terre. C’était, à ce qu’il paraît, la manière de bâtir dans les temps +anciens, du temps des Gaulois, il y a au moins deux cents... bah! +qu’est-ce que je dis? au moins quatre cents ans!... + +— Oui, au moins, répondit Guillaume en souriant. Êtes-vous quelquefois +sorti du pays? + +— Oh! oui, Monsieur; j’ai été à Boussac bien souvent, et à Chambon +aussi! + +— Jamais à Paris? + +— Jamais, et pourtant je suis aussi bon maçon qu’un autre. Faut bien +être maçon chez nous, puisqu’il n’y a que de la pierre; mais je ne +pouvais pas suivre les autres[1]. Je suis boiteux, comme vous voyez, et +je l’ai été de jeunesse. C’est pour ça qu’on m’a fait sacristain; je +balaie l’église et je sers la messe; je suis fossoyeur aussi, et j’ai +appris à faire la cuisine. C’est moi qui fais les repas de noces et les +enterrements, sans compter que j’aide aux baptêmes. Et vous, Monsieur, +avez-vous été à Paris? + +— Presque toute ma vie. + +— Vous êtes peut-être ingénieur des routes? Vous devriez bien faire +arranger les nôtres. + +— Elles en auraient grand besoin; mais je ne suis pas ingénieur. + +— Vous n’êtes pas _mercier_ (marchand colporteur)? Non, vous avez un +trop petit paquet, et cependant vous auriez là une belle bête pour +porter la balle. + +— Je ne suis pas mercier non plus. Et Guillaume coupa coupa aux +questions du sacristain-cuisinier-fossoyeur, en lui ôtant des mains la +bride de son cheval, pour le faire entrer avec précaution sous la porte +basse de l’étable à chèvres de la mère Guite. Une vieille fée à menton +barbu vint lui en faire les honneurs, et, tout en l’aidant à essuyer les +flancs de Sport avec de la paille, elle fit la seconde partie dans le +duo de questions que Léonard avait entamé. — C’est vous qui êtes le +garçon (le fils) à M. Grandin de Gouzon? — Venez-vous de Boussac? +— Allez-vous boire les eaux d’Évaux? — Vous êtes peut-être le neveu à +madame Chantelac, qui demeure à Chatelus? + +— M’est avis, dit la vieille sans se rebuter des dénégations laconiques +du jeune homme, que vous êtes M. Marsillat, pas le vieux, qui est mort, +mais le jeune, qui est _homme de loi_ à Boussac? + +— Je ne suis ni le vieux ni le jeune Marsillat, répondit Guillaume. + +— _Ouache!_ vieille sans yeux! reprit le sacristain. Vous avez bien des +fois vu le garçon à M. Marsillat! Il est noir, et celui-là est blondin! + +— Peut-être bien! mais moi, je ne connais pas les monsieurs les uns des +autres. Ça me paraît qu’ils sont tous habillés et tous faits de même. +C’est la vérité que je n’y connais rien, ma foi! + +— Votre fille n’est pas comme vous, mère Guite, elle les connaît bien. +Appelons-la donc un peu, _pour voir_! Claudie! Claudie[2]! Viens donc +là! Je veux te parler! + +— Qu’est-ce que c’est donc que vous voulez? répondit une voix fraîche +et claire qui partait de dessus la tête de Guillaume; et presque +aussitôt il vit apparaître une figure brune, appétissante et décidée, à +la trappe de l’abat-foin. + +— Amène-nous du frais au bout de ta fourche, dit Léonard, et +regarde-moi ce jeune monsieur. Le connais-tu? + +— Non. + +— Ça n’est donc pas M. _Lion_ Marsillat? + +— Eh dame, vous savez bien que non, vieux _innocent_! vous connaissez +M. Marsillat aussi bien que moi. + +— Oh! par exemple, Claudie, c’est ça des mensonges; je ne le connais +pas si bien que toi! + +La jeune fille haussa les épaules, devint rouge, et se retira +précipitamment de la trappe. + +— Pourquoi est-ce que vous dites toujours des bêtises à ma fille, vieux +vilain? dit la mère Guite, qui ne paraissait pourtant pas trop fâchée. + +— Faut bien rire un peu, surtout devant les bourgeois, répondit le +narquois Léonard. Sans cela ils nous croiriont trop bêtes! c’était tant +seulement pour vous montrer que Claudie connaît les monsieurs. + +— Taisez votre méchante langue! Claudie n’a pas besoin de regarder les +monsieurs. Les monsieurs la regardont, si ils voulont. + +— _Avis aux voyageurs!_ pensa Guillaume; mais ce n’est pas moi qui irai +sur les brisées de Marsillat. Ces sortes de conquêtes ne me tentent +guère. — M. Léon Marsillat vient donc souvent par ici? demanda-t-il au +sacristain. + +— _Plus souvent qu’à son tour!_ répondit Léonard d’un air malin en +clignant de l’œil. + +— Est-ce qu’il a des affaires par ici? demanda encore Guillaume, +feignant de ne pas comprendre, afin de savoir quel prétexte Marsillat +pouvait donner à ses apparitions dans ce pays sauvage. + +— Il vient soi-disant pour acheter des bêtes Monsieur, car nous élevons +du bestiau dans nos herbes, et notre _chevaline_ surtout a du renom. + +— Je le sais. + +— Mais _ouache_! M. Marsillat marchande toutes les pouliches du pays +sans rien acheter! ou bien, quand il achète, il fait semblant de se +dégoûter bien vite, et il revient pour troquer. Il y met du sien dans +tout ça. Mais quand on veut s’amuser, ça coûte. Son père était comme lui +dans son temps. Il n’y a que la mère Guite qui ne s’en souvienne pas, +depuis qu’elle a aux trois quarts perdu les yeux; mais sa fille voit +clair pour deux. + +— Taisez-vous donc une fois, deux fois! dit la vieille, et prenez donc +la fourche. Vous voyez bien que ce monsieur fait la litière lui-même, +pendant que vous chantez comme un vieux sansonnet. + +— Faut pas vous fâcher, Guite! votre fille n’est pas la seule qui cause +avec M. _Lion_. + +— Et même je vous dis, moi, que c’est avec elle qu’il cause le moins. + +— Heu! heu! je sais bien qu’il y en a une autre avec qui qu’il voudrait +bien s’entendre; mais il n’y a pas moyen. Claudie! Claudie! c’est-il pas +vrai qu’il y en a une autre? et que, pendant que vous gardez vos bêtes +dans le bois de la Vernède ou du côté des _pierres-levées_, M. _Lion_ +passe avec son fusil, et qu’il s’asseoit dans les fossés, et qu’il fait +la causette, soit avec l’une, soit avec l’autre? + +— Tout ça, c’est un tas de faussetés! cria Claudie avec aigreur, en +s’approchant de nouveau de la trappe, d’un air courroucé. Vous êtes la +plus mauvaise langue de l’endroit, et c’est pas qu’il en manque! + +— Tout de même, continua Léonard en riant, il y en a une de vous +autres, les jolies filles, qui ne veut plus aller aux champs avec vous, +parce qu’elle dit que vous attirez trop la société. C’est peut-être +qu’elle voudrait garder la société pour elle seule. C’est peut-être +parce que vous êtes jalouses d’elle et que vous la bougonnez. C’est +peut-être aussi qu’elle veut rester comme il faut être _pour attraper le +bœuf_. + +— Parlez pas de ça! s’écria la mère Guite, avec une colère véritable. +Vous avez le diable au bout de la langue, à ce matin! + +— Non! faut pas parler du bœuf devant les étrangers, répondit Léonard +d’un air ironique. Ils pourraient vous le prendre. Tenez-le bien, da! + +Le jeune baron, voyant qu’ils commençaient à parler par énigmes, et +trouvant peu de plaisir à entendre les propos grivois du sacristain, se +disposa, en attendant que la faim le ramenât impérieusement à ce triste +gîte, infecté de l’odeur de la lessive et des fromages, à aller explorer +les antiquités de Toull-Sainte-Croix. Il avait l’esprit sérieux autant +qu’on peut l’avoir à son âge quand on a reçu une éducation un peu +efféminée. Il aimait la campagne et les paysans de loin, dans ses +souvenirs. Il les rêvait alors, graves, simples, austères comme les +Natchez de Chateaubriand. De près, il les trouvait rudes, malpropres et +cyniques. Il s’éloigna, dégoûté déjà de l’envie qu’il avait eue de +causer avec eux. + +Après avoir regardé les trois lions de granit, monuments de la conquête +anglaise au temps de Charles VI, renversés par les paysans au temps de +la Pucelle, brisés, mutilés et devenus informes, qui gisent le nez dans +la fange, au beau milieu de la place de Toull, Guillaume se dirigea vers +la tour féodale, dont les fondements subsistent dans un bel état de +conservation, et dont un habitant de l’endroit s’est fait un caveau pour +serrer ses denrées. Il l’a recouverte de terre au niveau du premier +étage et a pratiqué des degrés en dalles pour monter sur cette petite +plate-forme, qui est le point culminant de la montagne et de tout le +pays. Aujourd’hui que le mouvement des idées, l’étude de l’antiquité et +le sentiment descriptif de la nature ont donné, même à cette contrée +perdue, une sorte d’impulsion exploratrice, il peut arriver qu’en +automne on rencontre parfois sur la plate-forme de Toull un collégien de +Bourges en vacances, un avoué touriste de La Châtre, un amateur-cicérone +de Boussac. Mais à l’époque où Guillaume s’y arrêta pour la première +fois, il eût difficilement trouvé à qui parler. La petite population du +hameau était tout entière aux travaux des champs, et, à l’heure de midi, +on entendait à peine glousser une poule en maraude dans les enclos. +Guillaume fut étourdi de l’immensité qui se déploya sous ses yeux. Il +vit d’un côté la Marche stérile, sans arbres, sans habitations, avec ses +collines pelées, ses étroits vallons, ses coteaux arides, où il semble +parfois qu’une pluie de pierres ait à jamais étouffé la végétation, et +ses cromlechs gaulois s’élevant dans la solitude comme une protestation +du vieux monde idolâtre contre le progrès des générations. Au fond de ce +morne paysage, le jeune baron de Boussac vit la petite ville dont il +portait le nom, et son joli castel perdu comme un point jaunâtre dans +les rochers de la Petite-Creuse. En se retournant, il vit à ses pieds le +Combraille, et plus loin encore le Bourbonnais avec ses belles eaux, sa +riche végétation et ses vastes plaines qui s’étagent en zones bleues +jusqu’à l’incommensurable limite circulaire de l’horizon. C’est un coup +d’œil magnifique, mais impossible à soutenir longtemps. Cet infini vous +donne des vertiges. On s’y sent humilié d’abord de ne pouvoir suivre que +des yeux le vol de l’hirondelle à travers les splendeurs de l’espace; +puis la profondeur du Ciel qui vous enveloppe de toutes parts, vous +éblouit; la vivacité de l’air, froid en toute saison dans cette région +élevée, vous pénètre et vous suffoque. Il me semble que sur tous les +sommets isolés, à voir ainsi le cercle entier de l’horizon, on a la +perception sensible de la rondeur du globe, et on s’imagine avoir aussi +celle du mouvement rapide qui le précipite dans sa rotation éternelle. +On croit se sentir entraîné dans cette course inévitable à travers les +abîmes du ciel, et on cherche en vain au-dessus de soi une branche pour +se retenir. Je ne sais pas si les guetteurs confinés jadis au sommet de +cette tour, à cent pieds encore au-dessus de l’élévation où l’on peut +s’y placer aujourd’hui, n’étaient pas condamnés à un pire supplice que +celui des prisonniers enfouis dans les ténèbres des geôles. + +Notre voyageur ne put supporter longtemps la triste grandeur d’un pareil +spectacle. Il avait cru y trouver l’enthousiasme; mais l’enthousiasme ne +se laisse pas rencontrer par ceux qui le cherchent : il vient à nous +quand nous le méritons. L’enfant qui courait après la poésie, mais qui +n’avait pas encore assez vécu pour la produire en lui-même, ne trouva +dans cette épreuve que l’effroi de l’isolement. + +Il redescendit donc de ce phare plus vite qu’il n’y était monté, et, se +sentant tout à coup glacé au milieu d’une journée brûlante, il chercha à +la hâte un refuge contre l’air lumineux et froid de la plate-forme. + +En tournant derrière le hameau, il gagna bientôt le versant de la +montagne, et, en quelques instants, il se trouva tourné vers le midi, +c’est-à-dire jeté sans transition dans une autre nature, dans une autre +saison, dans d’autres pensées. Du côté de la Creuse, un seul arbre, +protégé par l’église de Toull, a grandi en dépit des vents, infatigables +balayeurs des bruyères et des monts chauves de la Marche; mais du côté +de la Voëse, tout prend un aspect plus riant. Les chemins sablonneux +s’enfoncent sous des haies vigoureuses, et le cimetière de Toull se +présente sur un plan doucement incliné et ombragé de beaux arbres. Ce +lieu offrit enfin au front fatigué de notre voyageur un asile comparable +pour lui en ce moment aux champs élyséens des classiques. + +Il escalada légèrement les blocs de pierre, débris de la cité gauloise, +qui entourent ce champ du repos; et, se voyant complètement seul, il +s’enfonça dans les hautes herbes des tombes effacées. Une douce chaleur +revenait à ses membres; aucun souffle d’air n’écartait les branches des +châtaigniers et des bouleaux qui s’entre-croisaient sur sa tête et se +penchaient jusque sur lui. L’horizon, plus resserré, brillait encore à +travers ce dôme de verdure; mais en se couchant dans le foin vigoureux +et fleuri qui s’engraissait de la dépouille des morts, le jeune homme +échappa bientôt à la vue de ce ciel étincelant qui le poursuivait. Un +sommeil réparateur engourdit ses membres, et l’abeille vint butiner +autour de lui avec une chanson harmonieuse qui le berça dans ses songes. + +Il reposait ainsi depuis deux heures, lorsqu’un bruit de voix monotones +le réveilla peu à peu. A mesure qu’il rassemblait ses idées, et qu’il se +rendait compte de sa situation, il reconnaissait deux personnes dont +l’accent avait récemment frappé son oreille. C’était le sacristain +Léonard et la mère Guite, qui s’entretenaient à peu de distance. +Guillaume se souleva, et vit le sacristain-fossoyeur enfoui jusqu’aux +genoux dans une tombe qu’il creusait lentement, et la vieille femme +assise sur une grosse racine à fleur de terre, tout en filant sa +quenouille chargée de laine bleue. Ils ne faisaient aucune attention à +lui, et commencèrent un dialogue fantasque, qui sembla au jeune baron la +continuation des rêves qu’il avait faits durant son sommeil. + +----- + +[1] La Marche envoie tous les ans une affluence considérable de maçons à +Paris pour travailler pendant toute la belle saison. Ils reviennent +passer l’hiver au pays. Dès le temps de Jules César, les Marchois +étaient particulièrement adonnés à cette profession. + +[2] Claudie se prononce _Liaudie_ ou _Liaudite_, moyennant quoi c’est un +nom très répandu en Berri. _Guite_ est la contraction de Marguerite. + + + II + LE CIMETIÈRE + +Allons, allons, disait gaiement le sacristain, faut pas vous fâcher +comme ça, mère Guite. Je ne dirai plus rien à Claudie, foi d’homme! et +quant au bœuf... + +— C’est pas un bœuf, puisque c’est un veau! reprenait la vieille. + +— C’est pas un veau, puisque vous dites toutes qu’il a des cornes. +Allons, faut dire que c’est un _taurin_ (taureau). + +— Dites comme vous voudrez, je ne veux pas parler de ça avec vous. + +— Ah ben! ma femme n’est pas comme vous, elle m’en parle plus que je ne +veux; et plus je me moque d’elle, plus elle y croit. Oh! que les femmes +sont donc simples! + +— Et quoi que vous diriez, si vous l’aviez vu? + +— Vous l’avez donc vu, vous? + +— Non, mais j’ai été bien des fois _sur le moment_ de le voir. + +— C’est comme moi, je suis toujours sur ce moment-là; mais le moment +passe et je ne vois rien. + +— Je ne sais pas comment ça peut vous amuser de rire comme ça de tout. + +— Tiens! si ça n’est pas gentil de rire, à présent... + +— Riez avec nous si ça vous plaît, mais ne riez pas de ça devant les +étrangers qui ne sont pas d’ici. Ça nous porterait malheur. + +— Attendez! attendez! mère Guite, je sens quelque chose de sec sous ma +bêche. Je crois que c’est _la chose_. Tendez votre tablier, j’vas y +mettre mon pesant d’or. + +— Pouah! ne jetez donc pas comme ça les os de chrétiens sur moi. Ça +fait peur! + +— Ça ne leur fait pas de mal, allez! Depuis le temps que je creuse dans +la terre, je peux bien dire que je n’y ai encore trouvé que de ça. Il y +en a de ces os de morts!... Y en a! y en a!... _à mort_, quoi! faut +qu’on ait tué rudement du monde avant nous dans l’endroit, car je n’en +peux pas trouver la fin, de ces os! + +— Ça n’est pas déjà si bon de creuser! Plus on creuse, plus on fouille, +plus on lève les pierres, moins on trouve. + +— Vous y pensez donc toujours? Elles sont toutes comme ça, ces vieilles +femmes. Elles se rendent folles les unes les autres en se contant des +histoires. + +— Mais puisque ça s’est toujours conté comme ça dans le pays d’ici, +depuis que le monde est monde! Ce qui s’est dit de tout temps ne peut +pas être faux. + +Et la vieille se mit à parler avec animation, mais en patois marchois, +et quoique ce dialecte ne soit pas difficile à comprendre par lui-même, +il devient inintelligible aux oreilles non exercées à cause de ses +brusques élisions et de la volubilité que les femmes surtout mettent à +le débiter. Les habitants de cette partie de la Marche, qui a été si +longtemps le Berri, emploient indifféremment le patois et le vieux +français naïf, qu’on parle en Berri[3]. Mais soit que la langue d’_oc_ +fût plus familière à la vieille femme que la langue d’_oïl_, soit +qu’elle crût s’exprimer plus mystérieusement dans son dialecte, elle +entraîna son interlocuteur à s’en servir aussi pour lui répondre, et +Guillaume cessa de les écouter. + +Cependant leur dialogue continuant avec force éclats de rire du +fossoyeur, Guillaume prêta encore de temps en temps l’oreille malgré +lui, et saisit des paroles étranges qui le frappèrent. Il était toujours +question de _bœuf d’or_, de _veau d’or_, de _trésor_, de _trou à l’or_, +et cette rime obstinée réveilla chez le jeune homme de vagues souvenirs +de sa première enfance. Il était né au château de Boussac : il y avait +été nourri par une robuste et dévouée paysanne dont il cherchait +vainement à retrouver le nom. + +Il avait quitté le pays à l’âge de cinq ans, et il n’y était plus revenu +qu’une fois en 1816, époque à laquelle sa mère avait imaginé de se +retremper dans l’air de sa seigneurie, un peu oubliée sous l’empire; et +à cette époque-là Guillaume n’avait guère songé à s’enquérir de sa +nourrice; mais les expressions bizarres qui revenaient toujours dans les +longs monologues de la mère Guite réveillaient en lui la mémoire confuse +du passé. Ce patois qu’il avait oublié, il se souvenait maintenant de +l’avoir parlé avec sa nourrice avant de parler français, et peu à peu il +se remettait à l’entendre comme sa langue maternelle. Sa nourrice aussi +lui avait parlé de _veau d’or_ et de _trou d’or_. Elle savait là-dessus +mille contes et mille chansons fantastiques qui l’avaient agité dans ses +songes; et cette fidèle berceuse, qui préside comme une sibylle aux +premiers efforts de l’imagination, la première amie de l’homme, _la +bonne_, ce personnage si bien nommé _la nourrice_, cette mère véritable +dont l’autre est toujours condamnée à se sentir jalouse, vint se +présenter à l’esprit de Guillaume comme un type vénérable, comme un être +sacré qu’il se reprochait d’avoir oublié si longtemps. Il se demanda +comment sa mère, si religieuse et si honorable en toutes choses, ne lui +en avait jamais parlé. Il se fit un crime, lui qui lisait le _Génie du +Christianisme_, et qui s’attendrissait au son des cloches « _qui avaient +chanté sur son berceau_ », d’avoir laissé dormir dans son cœur le soin +de rechercher et de secourir cette femme dans sa détresse présumée. +C’était peut-être la mère Guite! Guillaume se souleva sur son coude et +la contempla avec émotion à travers les tiges des longues herbes. +Pouvait-elle être déjà si vieille? La misère pouvait-elle avoir déjà +flétri à ce point la femme qu’on avait dû choisir jeune, vigoureuse et +fraîche pour l’allaiter? Cependant Claudie était plus jeune que lui, et +en vingt ans les femmes condamnées aux durs labeurs de la pauvreté +vieillissent souvent d’un demi-siècle. + +Tandis que cette fantaisie s’emparait de son cerveau, Léonard avait +détourné la conversation, et, habitué qu’il était à causer avec son +curé, il avait repris la langue française du Berri. + +— C’est tout de même drôle de penser, disait-il, qu’après avoir si +longtemps travaillé pour les autres, il y a un service que je ne pourrai +pas seulement me rendre à moi-même. + +— Votre garçon vous la creusera, votre fosse; il héritera bien de votre +place! + +— Je l’espère bien. Savez-vous sur qui vous êtes assise, mère Guite? + +— Dame! attendez donc! ça doit être sur le père Juniat, car l’herbe est +bien longue, et il y a au moins dix ans de ça, qu’il est mort. + +— Eh bien! non, vous ne connaissez pas les êtres du _jardin aux +horties_ (le cimetière). C’est le pauvre Lauriche qui est là. C’est ça +un bon enfant! Ah! que je me suis diverti avec lui dans le temps! +C’était un malin! Vous souvenez-vous, à la noce de la Jambette, comme il +vous a fait rire? + +— _Paur houme!_ je m’en souviens bien, et cette chanson qu’il chantait +si bravement!... + +La vieille se mit à chanter d’une voix chevrotante en mineur, et sur une +mélodie très remarquable, une de ces chansons bourbonnaises dont la +musique mériterait bien d’être recueillie, s’il était possible de le +faire sans en altérer la grâce et l’originalité; à quoi le sacristain +répondit d’une voix de lutrin, tâchant d’imiter la manière plaisante du +défunt. + +— Taisez-vous donc! dit la vieille en l’interrompant; faut pas chanter +comme ça sur les morts. + +— _Ouache!_ s’il nous entend, ça lui fait plaisir, ce pauvre Lauriche! +Il va en venir une demain ici, celle à qui je fais le lit, qui en a bien +su aussi, des belles chansons. Ah! la _gente_ chanteuse que ça faisait +dans son temps. + +— Vous ne la trouviez pas bête, celle-là? elle en savait long, _si +pourtant_, sur le veau d’or et sur _la chose_ dont vous vous moquez +toujours. + +— Elle n’y croyait pas; elle disait ça pour s’amuser. + +— Elle l’avait vue, pourtant. + +— Elle se moquait de vous. + +— Oh! que non!... c’est un grand malheur pour nous, qu’elle s’en aille +comme ça, tout d’un coup... Elle avait des secrets. + +— Eh bien! elle les _laira_ à sa fille. + +— Sa fille est une jeunesse trop simple. C’est une femme, la mère, qui +a toujours eu du malheur; elle avait bien moyen de gagner gros, et elle +a su si bien s’arranger, qu’elle est morte pauvre comme les autres. + +— Elle avait trop de cœur : elle n’a rien demandé; elle s’est contentée +du peu qu’on lui a donné; et puis ils l’ont oubliée... + +— Les riches ne se moquent pas mal des pauvres!... D’ailleurs, il y a +eu quelque chose là-dessous... _La dame_ l’aimait beaucoup, beaucoup; et +puis, tout d’un moment, elle ne l’aimait plus du tout! du tout!... J’ai +su ça, moi, dans les temps... + +— Eh bien! ce jeune homme qu’elle a élevé, comment donc qu’il ne s’est +jamais souvenu d’elle? + +— C’était trop jeune; et puis, ça ne vient guère dans le pays : ça doit +être soldat, à cette heure, ou bien général, peut-être; car on dit qu’on +les prend tout jeunes pour commander les vieux, depuis qu’il n’y a plus +d’empereur... + +— On le dit : et c’est drôle tout de même. Enfin, la _pauvre âme_ +n’avait pas trouvé le trou à l’or, au château de Boussac et sa fille +n’aura pas grand’peine à faire dresser son inventaire. Il ne lui reste +qu’un peu de bestiau, trois ou quatre _ouailles_, _quat’_ ou cinq +chèvres, et sa _chétite_[4] maison... + +— Et sa chétite tante, qui aurait mieux fait de s’en aller à la place +de l’autre! + +— Si la Jeanne voulait écouter les bourgeois, cependant, elle pourrait +s’en retirer. + +— Les bourgeois, les bourgeois! ça prend d’une main et ça retire de +l’autre. Faut pas déjà tant se fier sur ça. + +— Faut donc mourir pauvre comme on a vécu? + +— Nous ne serons pas les premiers, allez, mon pauvre Léonard! dit la +vieille d’un ton lugubre. + +— Ni les derniers, allez, ma pauvre Guite! répondit le sacristain d’un +ton philosophique. + +Et il se fit un grand silence qu’interrompit le roulement lointain du +tonnerre. + +— Ah! voilà qui l’achèvera, la pauvre femme! dit Léonard, et si elle ne +se dépêche pas de finir, M. le curé se mouillera le _carcas_ (le corps). + +— Je me doutais bien de ça, à ce matin, reprit la vieille. Il y avait à +la _piquette_ du jour tant de fumée blanche sur les viviers, que je +disais à la Claudie : Ça tonnera après le midi, et ça emportera la +pauvre Tula dans l’autre monde, avant le soleil couché... + +— Tula? s’écria Guillaume en se levant et en s’approchant des deux +paysans avec une émotion profonde. + +— Ah! mon petit Monsieur, que vous m’avez fait peur! dit la vieille +parque en ramassant son fuseau, qu’elle avait laissé tomber dans la +fosse. + +— Vous avez dit un nom que je cherchais depuis longtemps... Tula, +n’est-ce pas?... La femme qui va mourir s’appelle Tula? + +— Oui, Monsieur, répondit Léonard; vous la connaissez? + +— C’est elle qui a servi madame de Boussac, il y a quinze ou vingt ans? + +— Et qui a nourri son garçon. + +— Et elle demeure par ici? + +— Pas loin d’ici, Monsieur : elle est de la paroisse, puisqu’on va +l’enterrer là, tenez, dans ce trou que je fais. + +— Il n’y a donc pas d’espérance de la sauver? + +— Oh! non, Monsieur, dit la mère Guite; ma fille y a été hier soir, et +elle était déjà à l’agonie. On est venu chercher tantôt M. le curé, avec +le bon Dieu, bien vite, bien vite. On pensait qu’il arriverait trop tard +pour l’administrer. + +— Léonard, vous allez me conduire chez cette femme, n’est-ce pas? + +— Oh! pour ça, Monsieur, ni pour or, ni pour argent! car M. le curé va +rentrer, et il n’aurait personne pour _affener_[5] sa jument; mêmement, +je vais chercher mon dard (ma faux), pour en donner un _trait_ sur ces +herbes, à seule fin d’en porter une brassée dans la mangeoire. + +— Et vous, mère Guite? dit Guillaume impatienté. + +— Oh! moi, Monsieur, dit la vieille, je ne peux plus courir comme vous. +Je descends bien : mais j’ai trop de peine à remonter... Mais vous irez +bien tout seul! Tenez, vous voyez bien ce chemin creux, sur la gauche, +là-bas, au fond; voyez des grosses pierres blanches et une maison à +côté! c’est là. L’endroit s’appelle Épinelle. + +— J’y cours, dit Guillaume. + +— Attendez donc, attendez donc! lui cria Léonard; pas par là : vous +n’en sortiriez pas. Vous ne connaissez pas les _viviers_, à ce qu’il me +paraît? Vous vous péririez là dedans!... Je vas vous appeler quelqu’un +pour vous conduire. La Claudie était par ici tout à l’heure. Claudie! +oh! Claudie! + +Le frais minois de Claudie se montra derrière le buisson, à côté de +celui de sa chèvre noire qui broutait sans façon la clôture du +cimetière. + +— Conduis ce monsieur chez la Tula, dit le sacristain, et ne _lui +cause_ pas trop en route; il est pressé. + +— Faut-il que j’y aille? demanda Claudie à sa mère, d’un air à la fois +confus et hardi. + +— Prends tes sabots et donne-moi ton bâton : je garderai les bêtes, +répondit tranquillement la mère. + +Claudie accourut, retroussa sa jupe de dessous, agrafa sa mante grise, +et se mit à descendre lestement la montagne en criant : _Par ici, +Monsieur_, et en faisant rouler à grand bruit les cailloux sous sa +chaussure retentissante. + +Guillaume la suivit avec beaucoup de peine et de souffrance. Ces pierres +tranchantes, sur lesquelles la jeune fille semblait voltiger, +s’écroulaient sous ses pieds, à lui, et coupaient sa chaussure. Il +s’étonnait qu’elle ne le conduisît pas par la prairie inclinée qui +longeait ces monticules de pierres. Il ne savait pas à quel point les +_viviers_ de Toull sont perfides. Ce sont de nombreuses sources qui +n’ont pas leur jaillissement à fleur de terre, et qui minent le sol en +filtrant par-dessous. Une vase compacte, tapissée d’un jonc fin et +court, qu’on pourrait prendre pour l’herbe d’un pré, les recouvre et +cache entièrement à l’œil inexpérimenté ces glaises mouvantes aussi +dangereuses que les sables mouvants des bords de la mer : le pied s’y +enfonce lentement, et le terrain semble capable, pendant quelques +instants, de porter un corps solide. Mais c’est un piège des esprits +malfaisants de la montagne. On y entre peu à peu jusqu’au genou, jusqu’à +la ceinture, jusqu’aux épaules, et chaque effort tenté pour se dégager +vous y plonge plus avant. Enfin, sans de prompts secours, on y périrait, +non pas noyé, mais étouffé par la vase; et les bonnes femmes de Toull +pensent qu’on irait rejoindre la cité mystérieuse, engloutie sous le +sol, et dont parfois, quand le temps est calme, elles croient entendre +sonner les cloches. + +Claudie, alerte et légère, marchait à quatre pas en avant de Guillaume; +et, n’osant lui adresser la parole, étonnée peut-être qu’il ne rompît +pas le silence le premier, se disait, en elle-même, que _le monsieur +était bien fier_. Enfin, celui-ci, fort peu attentif à la rondeur de sa +jambe et aux grâces de son allure, lui adressa quelques questions sur la +pauvre Tula. Claudie commença par le _Plaît-il_? inévitable entrée en +matière du paysan subtil qui prépare sa réponse, en vous faisant répéter +à dessein votre demande; et quand le jeune homme eut patiemment +recommencé : + +— Oui, Monsieur, oui, dit-elle, c’était une très brave femme, bien +propre, bien réveillée au travail, bonne ménagère, et très _bonne pour +la vie_. + +— Qu’entendez-vous par là? + +— Bien officieuse à ses voisins, pas chétite comme sa sœur _la +Grand’Gothe_. + +— Laisse-t-elle plusieurs enfants? + +— Elle ne laisse pas d’enfants, Monsieur; elle n’a qu’une fille, dit +Claudie, qui n’appliquait, comme font les Berrichons, le mot d’enfant +qu’au sexe masculin. + +— Et cette fille est-elle en âge de gagner sa vie? + +— Pardi oui! elle a vingt ans, ou vingt et un ans, car elle est +beaucoup plus vieille que moi. + +Cette remarque n’attira pas l’attention de Guillaume sur les dix-sept +ans que Claudie portait en triomphe. + +— Cette fille n’est-elle pas née au château de Boussac? demanda-t-il. + +— Peut-être bien, Monsieur. Je crois bien oui. Quoique je n’aie pas +songé à lui demander, et d’ailleurs, moi, je n’y étais pas! Mais ça me +paraît que je l’ai _écouté dire_ à ma mère. + +— C’est ma sœur de lait, pensa Guillaume, et il doubla le pas. + +Lorsque Claudie vit qu’elle n’avait plus à répondre, elle commença à +interroger. + +— Vous avez donc quelque chose à lui dire à c’te Jeanne? + +— Jeanne? s’écria Guillaume : elle s’appelle Jeanne? Qui lui a donné ce +nom? + +— Dame! c’est sa marraine, bien sûr... Que ce monsieur est sot! pensa +Claudie. + +— Et qui est sa marraine? + +— Ah! ça, je le sais bien! C’était la _grand’dame_ de Boussac. La +connaissez-vous, la dame du château de Boussac? est-elle en vie? +est-elle dans le pays? + +Guillaume ne songea pas à lui répondre. Il était frappé de l’étrange +coïncidence qui l’avait amené à Toull pour y voir creuser la fosse de sa +nourrice et pour réparer le long oubli de sa famille, en offrant sa +protection à sa sœur de lait, à la filleule de sa mère. Il voyait dans +le hasard qui l’avait poussé vers Toull plutôt que vers Crozant, ou tout +autre site romantique de la Marche, quelque chose de providentiel, et il +remerciait Dieu de lui avoir tracé pour ainsi dire son devoir, là où il +était venu chercher son plaisir. + +La coquette Claudie, le voyant si peu galant, avait perdu tout le +trouble intérieur qu’elle avait nourri complaisamment en elle au début +de leur tête-à-tête. Curieuse autant que réjouie, elle le cribla de +questions comme avaient fait sa mère et Léonard. Elle voulait savoir qui +il était, d’où il venait, et surtout pourquoi il était si empressé +d’aller voir la mourante, quel intérêt il pouvait porter à cette pauvre +femme et à sa fille. + +— Tenez! lui dit-elle tout à coup, lassée de son silence dédaigneux ou +préoccupé, m’est avis que vous avez besoin d’une servante, et que vous +venez pour en _louer_[6] une dans le pays d’ici, où elles ont du renom. +Vous aurez _écouté dire_ que la Jeanne était une bonne fille, bien +forte, bien courageuse à la peine, et vous avez peut-être idée de +l’amener. + +— Est-ce que vous croyez qu’il serait avantageux pour elle de trouver +une condition hors du pays? + +— Oui, Monsieur, oui, elle n’aurait jamais quitté sa mère; mais depuis +que sa mère est tombée malade, il y a eu du monde de la ville qui lui +ont conseillé de se louer, et qui lui ont fait des offres. Elle n’a +jamais eu envie de quitter le pays; quand on est accoutumé dans un +endroit, on n’aime pas à changer; mais à présent qu’elle va être +malheureuse avec sa tante, elle ferait bien de s’en aller, et si vous +lui portez intérêt, vous feriez bien de l’emmener. + +Il y avait dans la physionomie de la jeune fille, en parlant ainsi, une +intention marquée de persuader Guillaume, qui n’échappa point à ce +dernier, mais qu’il ne put s’expliquer. Il éluda ces insinuations en +alléguant que la pauvre Tula n’était peut-être pas morte encore, et +qu’il n’y avait si grave maladie dont on ne pût revenir. + +— Oh! c’est bien fini pour elle! répondit Claudie; tenez, Monsieur, +regardez, là, en bas, M. le curé qui s’en remonte à Toull par le chemin +pavé. C’est dit! la mère Tula n’a plus besoin de rien. + +Cet arrêt, prononcé avec la philosophique insouciance qui caractérise le +paysan, frappa le jeune homme d’une émotion sinistre. J’arrive trop +tard, pensa-t-il, je ne peux plus réparer mon ingratitude, et je suis +envoyé par la volonté divine auprès d’un cadavre pour subir une +expiation douloureuse. + +Le tonnerre grondait toujours au loin, et des nuées violettes +s’amoncelaient sur plusieurs points de l’horizon. + +— Faut nous dépêcher, Monsieur, dit la jeune fille en voyant qu’il +ralentissait sa marche, comme un homme accablé; si nous restons +longtemps à Épinelle, nous serons mouillés. + +Guillaume se hâta machinalement, et, après une demi-heure de marche, il +arriva enfin au seuil de la chaumière de sa nourrice. + +— Vous y êtes, Monsieur, dit Claudie d’un ton résolu. Moi, je ne veux +pas entrer là dedans. Ça me fait peur de voir les morts. Je vous +attendrai par là pour vous ramener; mais il ne faut pas trop vous +_amuser_, parce que l’orage vient. + +Guillaume hésita un instant avant de se décider à entrer. Il n’avait +jamais vu de cadavre, et cette première épreuve, jointe à des +rapprochements de situation si imprévus, lui causait une émotion +pénible. + +----- + +[3] Ce français est extrêmement remarquable, et nous sommes convaincus +que c’est la plus ancienne langue d’oïl qui soit restée en usage en +France. Mais comme il est chargé de locutions particulières qui +demanderaient de continuelles explications, nous ne mettrons dans la +bouche de nos personnages principaux qu’une traduction libre. + +[4] Chétive, mauvaise, méchante. + +[5] Rentrer du foin. + +[6] Les paysans de ces contrées, garçons et filles, se louent à l’année +comme domestiques dans les fermes ou dans les maisons bourgeoises. + + + III + LA MAISON DE LA MORTE + +Une forte odeur de résine s’échappait de la chambre unique qui +remplissait, avec une étable en appentis à plusieurs divisions, toute +cette pauvre masure, couverte de mousse et de plantes vagabondes; +cependant l’intérieur était propre et annonçait des habitudes d’ordre et +d’activité. Trois lits en forme de corbillards et garnis de lambrequins +jaunes fanés occupaient deux faces de la muraille. Sur celui du milieu, +on voyait le corps de la morte, entièrement recouvert d’un drap blanc, +le plus fin et le meilleur de la maison. Quatre chandelles de cire +vierge brûlaient aux quatre coins du lit. Deux ou trois vieilles femmes, +de celles qui, au fond de la Marche comme dans les montagnes de +l’Écosse, assistent avec un zèle mêlé de superstition à toutes les +funérailles, priaient autour du lit, et au milieu d’elles, une grande +jeune fille, d’une beauté remarquable, agenouillée tout près du cadavre, +pleurait en silence, les yeux fixés à terre, et les mains entr’ouvertes +sur ses genoux, dans une attitude qui rappela au jeune homme la +Madeleine de Canova. + +L’apparition de Guillaume ne fut remarquée de personne dans le premier +moment, et il put contempler cette figure angélique qu’il s’imagina +connaître, bien que, depuis ses premières années, il l’eût oubliée au +point d’ignorer jusqu’à son existence. Le teint pur de Jeanne, pâli par +la douleur et la fatigue, avait la blancheur mate du marbre; ses yeux +blancs, ouverts et fixes, tandis que des larmes qu’elle ne songeait +point à essuyer ruisselaient sur ses joues; la pureté des lignes sévères +de son profil, et l’immobilité de sa consternation : tout contribuait à +lui donner l’apparence d’une statue. + +La première personne qui s’aperçut de l’arrivée de l’étranger fut la +sœur de la défunte, une grande virago à l’air dur et bas à la fois. Elle +fit un signe de croix comme pour clore méthodiquement sa prière, et, se +levant, elle s’approcha de Guillaume. + +— Qu’est-ce que vous demandez, Monsieur? lui dit-elle d’une voix forte +qui semblait profaner le silence respectueux dû au sommeil des morts. + +— Je venais savoir, dit Guillaume embarrassé, des nouvelles de la +malade. + +— Êtes-vous médecin de campagne, Monsieur, reprit la Grand’Gothe. Je ne +vous ai jamais vu par ici... Il n’y a rien à gagner pour les médecins +chez nous... Ma sœur est morte depuis une heure. + +— Je ne suis pas médecin, dit Guillaume. + +— En ce cas, vous êtes un homme de la justice; vous êtes bien pressé de +venir mettre les scellés chez nous. On n’a pas besoin de vous; la fille +est majeure; et puisque je n’ai rien à prétendre, ajouta-t-elle d’un ton +aigre, je n’en veux rien détourner. Allez, allez! passez votre chemin. +On connaît la loi, et on ne veut pas faire de frais inutiles. + +Guillaume, voyant qu’il risquait fort d’être éconduit brutalement, se +résigna, non sans honte, à se faire connaître. Il le fit en baissant la +voix, craignant de la part de cette maîtresse-femme des apostrophes plus +dures que les précédentes. Mais, au lieu de lui reprocher de venir trop +tard, elle changea tout à coup de manières et de langage. + +— Vous saviez donc que ma sœur était malade, mon cher Monsieur, +dit-elle d’un ton patelin; et vous veniez pour l’aider un peu? C’est +bien trop de bonté à vous de vous être dérangé pour du pauvre monde +comme nous. On a honte de n’avoir rien à vous présenter pour vous +rafraîchir. Que voulez-vous! ma pauvre sœur ne fait que de trépasser, et +on n’a pas eu seulement le temps de ranger la maison. Mais asseyez-vous +donc sur une chaise et pas sur ce mauvais banc, Monsieur : je vais +mettre un linge blanc dessus pour que vous ne gâtiez pas vos +habillements. + +— Je ne suis pas venu pour vous être importun au milieu de votre +chagrin, répondit le jeune baron, choqué de l’aisance et de la présence +d’esprit qui trahissaient chez cette femme une profonde sécheresse de +cœur. J’espérais adoucir les derniers moments de ma pauvre nourrice, en +accueillant et en exécutant ses dernières intentions. Puisque je viens +trop tard, je vais me retirer pour ne pas vous déranger dans un pareil +moment; et cependant j’aurais voulu adresser à ma sœur de lait quelques +paroles de consolation et quelques offres de service. Mais, dans ce +dernier cas, je viens trop tôt, car il est impossible qu’elle songe à +autre chose qu’à la perte qu’elle vient de faire. + +— Oh! si fait, Monsieur, il faut lui parler, répliqua la Grand’Gothe +d’un air décidé, elle peut bien vous écouter : c’est bien trop d’honneur +que vous lui faites. Jeanne! Jeanne! viens donc parler à ce Monsieur. + +— Ne la dérangez pas de sa prière, reprit Guillaume d’un ton ferme. Je +ne le veux pas. J’attendrai qu’elle soit en état de m’entendre. + +Et repoussant la tante, qui voulait réveiller l’attention de Jeanne, il +s’approcha du cadavre, et resta absorbé dans les pensées graves et +pénibles que lui inspiraient ce lit de mort, et cette orpheline +abandonnée à l’autorité d’une nature grossière et acariâtre, caractère +fortement empreint sur les traits repoussants de la tante. + +Jeanne leva les yeux sur l’étranger, et les baissa aussitôt, ne +comprenant pas, et ne pouvant pas songer à comprendre le motif de sa +présence. Les autres femmes ne pensaient plus à marmotter leurs prières. +Elles le regardaient avec étonnement, et se levèrent une à une pour +aller demander à la Grand’Gothe ce que pouvait vouloir ce jeune +monsieur. + +Guillaume, se trouvant ainsi seul près de Jeanne, résolut de lui +adresser la parole. Mais la muette et religieuse douleur de cette jeune +fille le frappa d’un respect qu’il ne put surmonter. Il s’éloigna +lentement, et tandis que les vieilles femmes, malgré son refus, +s’empressaient à dresser une table pour lui servir du laitage, il alla +tristement s’accouder contre l’étroite fenêtre envahie par le feuillage +qui jetait un jour verdâtre sur le linceul de la morte. + +Mais sa triste rêverie fit place à la surprise, lorsqu’il vit, à travers +les rameaux de la ronce grimpante, Léon Marsillat assis auprès de +Claudie, sur le banc adossé au bas de cette lucarne. Ils parlaient d’un +ton animé; et, moitié sans le vouloir, moitié dominé par la curiosité, +Guillaume entendit le dialogue suivant : + +— Faut que vous soyez joliment effronté tout de même, disait Claudie +d’une voix étouffée par la colère, de venir comme ça au moment où sa +mère _tourne l’œil_. Vous croyez donc que vous allez l’emmener tout de +suite derrière votre _chevau_? Oh! vous aviez beau vous cacher, je l’ai +vu de loin, votre chevau, attaché derrière la maison, à un arbre, et je +me suis dit : voilà le loup. + +— Tu es une sotte, Claudie, répondait Marsillat à demi-voix. Je ne +pense ni à me cacher ni à me montrer. N’est-il pas tout simple que, +passant tout près d’une maison, et sachant que la pauvre femme était au +plus mal, j’aie voulu demander de ses nouvelles? + +— Eh pourquoi-t-est-ce que vous n’entriez pas, et que vous vous rangiez +derrière _c’te_ buisson, là où ce que vous avez été bien surpris d’être +surpris par moi? oh! j’ai vu votre manège, allez! je vous voyais de +là-haut, et vous ne me voyiez point, vous, vous étiez trop occupé +d’attendre si Jeanne ne sortirait point par la petite porte de la +bergerie; eh bien! vous venez trop tard, mon galant; d’abord la Jeanne +ne peut pas vous souffrir; elle m’a dit plus de cent fois, et je vous le +redirai autant de fois, qu’elle aimerait mieux se jeter dans le puits +que de se laisser seulement embrasser par un coureur de filles comme +vous. En second lieu, il y a là dedans un jeune monsieur, bien plus joli +que vous, qui vient la chercher pour l’emmener à Paris. + +— Quels contes me fais-tu là, Claudie? et que m’importe, d’ailleurs? je +n’ai jamais songé à Jeanne, je n’aime que toi; ne fais donc pas semblant +d’en douter. Allons, je m’en vais, faisons la paix. + +— Non pas! vous ne m’embrasserez pas. Ça n’est pas la peine. D’ailleurs +vous n’allez pas loin. + +— Sur ma parole, je m’en retourne à Boussac. + +— Oui, quand vous _aurez venu_ à bout de parler à la Jeanne; quand vous +lui aurez dit : « Viens chez nous, ma petite Jeanne, ma sœur est très +douce à servir, je te ferai donner tout ce que tu voudras. » Il y a plus +d’un mois que vous lui chantez cette chanson-là; mais elle n’est pas si +bête que de vous écouter. + +— Elle m’écouterait tout comme un autre, si je voulais; mais je ne lui +ai jamais dit cela que pour rire. Elle n’est pas déjà si belle, ta +Jeanne! + +— Bon! je lui dirai cela de votre part, pas plus tard que demain. + +— Tout de suite, si tu veux! Mais qui est donc ce jeune homme qui est +là dedans, à ce que tu dis? + +— Ah! ça vous inquiète! Je le connais-t-i, moi? allez-y voir. Ça vous +donnera l’occasion d’entrer dans la maison. + +— Tu as raison, répondit Marsillat d’un ton ironique; et il quitta le +banc, suivi de Claudie qui ne voulait pas le perdre de vue. + +Avant la fin de cet entretien, Guillaume s’était éloigné de la fenêtre, +dégoûté de tout ce contraste de préoccupations cyniques et grossières +avec le respect dû à la présence d’un cadavre et aux saintes larmes de +Jeanne. Il s’était rapproché d’elle et lui avait dit quelques mots de +condoléance et d’intérêt qu’elle avait à peine entendus. Puis, se +débarrassant, avec un peu d’humeur, des importunités obséquieuses de la +tante, qui voulait absolument le faire manger auprès de ce lit de mort, +il se disposait à partir, avec l’intention de s’occuper du sort de +Jeanne dans un moment plus opportun, lorsque, au seuil de la porte, il +se trouva face à face avec Marsillat. + +L’étonnement et la confusion de Marsillat furent extrêmes; mais, grâce à +l’effronterie enjouée de son caractère, il eut bientôt pris le dessus, +et il secoua la main de son ancien camarade de chasse avec une familière +cordialité. + +— Que diable venez-vous faire ici? lui demanda-t-il sans lui donner le +temps de l’interroger lui-même. + +— Ma présence ici est mieux motivée que la vôtre, répondit Guillaume +avec un peu de sévérité dans le regard. Ne savez-vous pas que cette +femme qui vient de mourir était ma nourrice, et mon devoir n’était-il +pas d’accourir auprès d’elle aussitôt que j’ai connu sa position? + +— C’est juste, Guillaume, c’est très bien de votre part. Eh bien! mon +pauvre ami, vous n’avez pas pu la sauver, et votre mère enverra des +secours à sa famille. Retournez-vous à Boussac ce soir? + +— Je ne crois pas, répondit Guillaume avec intention. + +— Ah! vous comptez passer la nuit à Toull? C’est un mauvais gîte. + +— Peu m’importe, je m’accommode de tout en voyage. + +— Vous êtes donc en tournée d’amateur? Moi, je viens de voir un parent +à Chambon. + +— Vous avez pris la plus mauvaise route! + +— Oui, mais la plus courte! Retournez-vous maintenant à Toull? +Voulez-vous que je vous attende pour faire ce bout de chemin avec vous? + +— Vous êtes à cheval et moi à pied. Nous ne pouvons pas suivre le même +chemin, à moins que je n’allonge beaucoup le mien, et l’orage menace. + +— En ce cas, je pars, répondit Marsillat, visiblement contrarié de +laisser le jeune baron auprès de Jeanne. Au revoir! Avez-vous quelque +chose à faire dire à madame votre mère? je m’en chargerai. + +— Vous m’obligerez beaucoup, répondit Guillaume, et, déchirant un +feuillet de son carnet, il se mit à écrire quelques lignes au crayon +pour sa mère. Pendant ce temps, Marsillat pénétra dans la maison, parla +amicalement à la Grand’Gothe, s’apitoya un instant de bonne foi sur la +mort de sa sœur, et avala sans façon le lait de chèvre que Guillaume +avait refusé, moins pour se désaltérer que pour gagner du temps, et +trouver l’occasion d’adresser quelques paroles à Jeanne. + +La Grand’Gothe provoqua cette occasion, soit à dessein, soit par suite +de son caractère actif et tracassier. + +— Allons donc, Jeanne, cria-t-elle de sa voix âpre et discordante; +viens donc remercier ces honnêtes messieurs qui viennent te voir, et qui +te veulent du bien dans ton malheur... Allons, te lèveras-tu?... Faut +pas s’écouter comme ça... Les morts ne nous entendent plus, ma pauvre +fille; nous ne pouvons pas les empêcher de s’en aller. Le bon Dieu le +commande comme ça, et quand le malheur nous en veut, il n’y a pas de +prières qui servent... pleurer ne sert de rien non plus : ça n’a jamais +fait revenir personne... Veux-tu donc rester comme ça sur tes genoux +jusqu’à demain matin?... C’est des bêtises; tu te rendras malade, et +puis, qu’est-ce qui te soignera?... Moi, je t’avertis que je suis à bout +de mes forces, et que je ne peux pas en faire davantage... En voilà +assez comme ça... Faut du courage, faut se faire une raison, pardi!... +faut penser à l’ouvrage, qui ne va pas être petite, pour +l’enterrement... Ah! que ça coûte, ces vilaines affaires-là!... Ah çà! +vous autres, mes braves femmes, faudra m’aider et m’assister un peu, car +je ne sais plus où j’en suis, et je n’ai rien du tout à la maison, pas +un sou d’argent pour ma pauvre semaine... Jeanne! Jeanne! allons donc, +parle donc à ce jeune monsieur, qui est ton frère de lait, et qui vient +pour t’empêcher d’être malheureuse. Tu vois bien qu’ils _pensiont_ à toi +au château... Ta mère disait toujours : « Ils m’ont oubliée! ils sont +bien durs pour moi. » Tu vois bien qu’elle avait tort : ils ont pensé à +nous... Et d’ailleurs, voilà aussi M. Léon qui y a toujours pensé, et +qui nous a rendu bien des petits services... Regarde-le donc, parles-y +donc! demandes-y donc ses _portements_[7]. Va donc vite lui chercher un +fromage de notre chèvre... Tu vois bien qu’il a appétit, et qu’il +mangerait bien un morceau. Allons, m’écoutes-tu?... Faut donc que je +fasse toute l’ouvrage, moi?... J’en ferai une maladie, bien sûr... Cette +enfant n’a jamais été bonne pour sa tante!... Ah oui! c’en est un de +malheur pour moi d’avoir perdu ma pauvre sœur. Je peux bien dire que +j’ai tout perdu aujourd’hui. + +En terminant ce dialogue, que Marsillat voulut en vain interrompre, et +que Guillaume entendit avec indignation, la Grand’Gothe se mit à +sangloter d’une manière criarde et forcée, qui eût été risible si elle +n’eût été révoltante. Jeanne, habituée à l’obéissance passive, s’était +levée comme une machine poussée par un ressort. Elle essayait de +satisfaire sa tante, mais elle ne savait ce qu’elle faisait, et elle +laissa tomber une assiette qu’elle voulait offrir à Marsillat, bien +qu’il se fût levé pour échapper à l’hospitalité hors de saison de la +virago. Au bruit que fit cette mauvaise assiette de terre en se brisant, +les petits yeux noirs de la Gothe devinrent étincelants de colère, et, +n’eût été la crainte de déplaire à ses hôtes, qu’elle voyait disposés à +prendre le parti de l’orpheline, elle l’eût accablée d’invectives. + +— Allons, ma pauvre Jeanne, dit Marsillat en lui ôtant des mains les +débris de l’assiette qu’elle ramassait, et en les jetant dehors, je ne +veux pas que tu t’occupes de moi, et je trouve très mauvais qu’on te +tourmente ainsi : cela est insupportable. Écoutez, Gothe, nous cesserons +d’être bons amis, vous et moi, si vous faites du chagrin à Jeanne, +surtout un jour comme celui-ci. Il faut que vous ayez le diable au +corps. + +La liberté avec laquelle Léon parlait à la virago, et l’ascendant qu’il +exerçait sur elle (car aussitôt elle se calma et prit d’autres +manières), prouvaient assez qu’elle ne voyait pas d’un mauvais œil les +assiduités de ce jeune homme auprès de Jeanne, et qu’elle comptait +mettre à profit son goût bien connu pour les belles filles du pays de +Combraille. Guillaume, en toute autre circonstance, eût dédaigné +d’apercevoir de si honteuses intrigues; mais sa sollicitude, éveillé par +le malheur de Jeanne, et le pur lien qui existait entre elle et lui, le +rendaient très clairvoyant. En ce moment il ressentait contre le jeune +légiste une indignation véritable, et cessa de se reprocher l’espèce +d’éloignement qu’en dépit de leurs fréquentes relations Marsillat lui +avait inspiré depuis quelques années. + +Léon Marsillat, plus âgé de quatre ou cinq ans que Guillaume, n’était +pas un homme ordinaire, bien que le sans-façon de ses manières et de son +langage ne laissât pas souvent paraître les facultés éminentes dont il +était doué. Fin, laborieux, actif, entreprenant et persévérant, égoïste +et libéral, c’était le Marchois modèle. Sa puissante organisation se +prêtait également au plaisir et au travail, à la jouissance et aux +privations. Sa santé physique et morale, la lucidité de son cerveau, la +volonté infatigable d’être heureux, libre et fort, en faisaient un être +supérieur dans le bien et dans le mal. Capable des plus nobles et des +plus lâches actions, viveur effréné, travailleur prodigieux, il passait +de l’excès de l’étude à celui de l’insouciance, et de la fièvre des +affaires à celle des passions. Vindicatif comme un paysan (son +grand-père avait porté le mortier aux maçons), il était généreux comme +un prince, et après avoir persécuté amèrement et transpercé de ses +cruelles épigrammes les victimes de son dépit, dans un jour de +mansuétude il les réhabilitait et les couvrait du manteau de son +ostentation. Vain à certains égards, il proscrivait certaines autres +vanités qui eussent semblé plus excusables à son âge et dans sa +position. Il raillait le luxe puéril des jeunes _dandys_ qu’il eût pu +imiter et qui se privaient des satisfactions nécessaires pour s’en +donner de factices. Il méprisait souverainement la mode, et ne s’y +conformait pas; il professait le dédain des habits bien faits qui gênent +les mouvements, des chevaux fringants qui n’ont que l’apparence et ne +résistent pas à la fatigue, des femmes qui font fureur dans les salons +et qu’on ne saurait regarder sans effroi en plein soleil; en conséquence +de quoi il avait toujours le linge le plus fin, les draps les mieux +tissus, les habits les plus souples, le cheval le plus robuste et le +plus cher, les maîtresses les plus vulgaires, mais les plus belles et +les plus jeunes. A vingt-cinq ans, déjà riche dans le présent par +héritage, et dans l’avenir par son talent d’avocat qui annonçait une +brillante carrière, il avait arrangé hardiment sa vie pour la +satisfaction de tous ses instincts nobles et bas, généreux et pervers. +Il aimait son métier, et savait s’y absorber tout entier, mais après des +efforts surhumains qu’il faisait pour regagner le temps donné aux +plaisirs, il lui fallait l’ivresse de nouveaux désordres pour retremper +ses forces. Sceptique et même un peu athée, il avait pour toute espèce +de religiosité une haine d’instinct : cependant il comprenait la poésie +des grandes croyances, et les inspirations enthousiastes se +communiquaient à lui comme par un choc électrique. Il pouvait pleurer le +lendemain de ce qui l’avait fait rire la veille, et réciproquement. +Bouillant et calme, tour à tour esclave et vainqueur de ses appétits, il +y avait deux ou trois hommes en lui, comme dans toutes les natures +puissantes, et il inspirait en même temps à ceux qui l’approchaient ces +sentiments divers de l’admiration et du mépris, de l’engouement et de la +méfiance. + +Quoiqu’il affectât un langage vulgaire et qu’il foulât aux pieds +l’esprit dépensé en petite monnaie, dont on fait tant de cas dans le +monde, il n’avait pas fréquenté Guillaume de Boussac sans que ce dernier +s’aperçût de son instruction, de la force de son intelligence et de la +fermeté de son caractère. Ces deux jeunes gens, natifs de la même ville, +s’étaient rencontrés au collège; puis, durant les vacances, et +quelquefois ensuite à Paris, non dans le monde, ils ne recherchaient pas +la même société, mais au spectacle, au boulevard, au bois, au tir, au +manège, à la salle d’armes. A cette époque, grâce au retour des Bourbons +et à la réorganisation du faubourg Saint-Germain, le mélange qui s’était +heureusement établi entre les gens de mérite de toutes les classes +n’était encore qu’un fait exceptionnel. Aussi Guillaume de Boussac +croyait-il faire acte de courage et de libéralisme en attirant +quelquefois à Paris son ancien camarade, le licencié en droit, à la +table et dans le salon de sa mère. Mais, malgré ses avances, le jeune +baron s’était refroidi chaque jour davantage à l’égard de son ancien +camarade. + +Lorsqu’il était encore enfant, et jusqu’au sortir du collège, il s’était +senti dominé par lui. Doué d’un cœur confiant et d’un caractère faible, +il avait subi l’ascendant de cette nature indépendante et forte. Il +avait été souvent puni au collège pour avoir écouté ses mauvais +conseils, et Marsillat n’avait fait que rire de ces mortifications que +le jeune homme, plus sensible, prenait au sérieux. Plus d’une fois +Guillaume avait senti avec honte que la nature l’avait fait meilleur et +moins fort que Marsillat, et qu’en se laissant aller à la fantaisie de +l’imiter un instant, il avait péché en pure perte, sans recevoir +l’assistance du puissant démon qui protégeait son camarade. Nous l’avons +vu, au début de cette histoire, suivre encore un peu les errements du +sceptique Léon, et railler avec lui sir Arthur, qu’au fond du cœur il +estimait infiniment. En avançant dans la vie, en se mûrissant par la +lecture et la réflexion, Guillaume avait compris que sa voie était trop +différente de celle de Léon pour ne pas devenir bientôt l’objet de ses +critiques et de ses sarcasmes. Il avait donc cessé assez brusquement +d’être expansif avec lui, et l’ironie contenue du jeune avocat avait +causé au jeune baron une sorte de souffrance dans ses relations avec +lui. Il nourrissait de plus en plus une antipathie secrète pour sa +personne, antipathie parfaitement déguisée, d’ailleurs, sous des +manières polies et bienveillantes. Les nobles de cette époque ne se +croyaient pas le droit de manquer sous ce rapport à une sorte +d’hypocrisie. Ils se regardaient encore comme supérieurs par leur +naissance aux autres hommes, et ils pratiquaient l’accueil protecteur +comme une charge de leur position. + +Marsillat avait l’esprit trop pénétrant pour ne pas comprendre à +merveille les gracieusetés et les répugnances du jeune patricien. Il +s’en amusait, et se plaisait souvent à le faire souffrir, en feignant de +prendre à la lettre les témoignages de sa courtoisie forcée. Il en usait +et en abusait, se disant en soi-même : Mon camarade, tu voudrais plaire, +être aimé, respecté et craint, tout cela à la fois. L’honneur de ton nom +te condamne à nous caresser, nous autres roturiers. Tu voudrais passer +pour un bon garçon sans préjugés, pour un aimable seigneur sans morgue; +et avec la plupart de mes pareils tu y réussis, parce qu’ils manquent de +tact et ne voient pas percer ton mépris sous ton adorable sourire. Mais +tu ne me tromperas pas; je te forcerai à être franc, brutal même avec +moi, et, dans ce cas-là, je t’aimerai beaucoup mieux, ou bien je ferai +saigner ton orgueil en te traitant, comme tu feins de me traiter, d’égal +à égal. + +En pensant ainsi, Marsillat s’exagérait beaucoup la vanité de Guillaume; +mais il y avait dans cette petite guerre d’escarmouche qu’il lui livrait +des points où il touchait malheureusement assez juste. + +En se rencontrant dans la chaumière de Jeanne, il ne fallut pas bien +longtemps à ces deux jeunes gens pour voir qu’ils s’observaient l’un +l’autre, que Léon désirait écarter un rival dangereux, et Guillaume un +ennemi des vertueuses intentions qu’il avait à l’égard de l’orpheline. +Le plus habile des deux en prit le premier son parti. Marsillat fit ses +adieux, et alla détacher son cheval pour partir, mais il eut soin de +casser une courroie, ce qui le força de demander une ficelle à la Gothe, +un couteau à Jeanne, un mot à Claudie, et de _bouriner_[8] et de +_fafioter_[9], comme disait cette dernière, huit ou dix minutes autour +de la maison. La pluie cependant commençait à tomber et le tonnerre à +élever la voix. + +De son côté, Guillaume était bien résolu de partir, mais il mettait un +peu de malice à partir le dernier et à voir trotter devant lui la +vigoureuse jument de l’avocat. Il avait fait ses adieux aussi, +promettant de revenir bientôt, et il attendait le départ de Marsillat, +tout en causant avec lui, à quelques pas de la chaumière, de choses +étrangères à ce qui s’y passait. Claudie, meilleure mouche que lui, +surveillait d’un œil enflammé tous les mouvements de son infidèle, +lorsque la voix retentissante de la Grand’Gothe qui les croyait déjà +partis vint les forcer à prêter l’oreille. + +— Allons, grande lâche, sotte, sans cœur, disait-elle à Jeanne, +prendras-tu ta _cape_? Partiras-tu? Veux-tu attendre à demain pour aller +à Toull? Qu’est-ce qui invitera nos parents à la _çarimonie_? Qu’est-ce +qui apportera les provisions pour le repas de demain? Vas-tu _chimer_ +comme ça longtemps? Ta mère ne t’entend plus, va! et tu ne peux pas lui +porter tes plaintes contre moi. Allons! allons! _en route, mauvaise +troupe!_ ajouta-t-elle d’un ton soldatesque, et si tu n’es pas revenue +avant soleil couché, nous aurons affaire ensemble. Vrai Dieu! il faudra +bien que tu marches, à présent! + +— Chez qui faut-il que j’aille? répondit Jeanne d’une voix plaintive, +en paraissant sur le seuil de la cabane. + +— Tu iras chez la mère Guite, chez le père Léonard, chez la Colombette, +chez la grosse Louise, chez ton oncle Germain, chez... Eh bien! la voilà +qui se sauve à présent, sans m’écouter! Qu’est-ce que tu vas apporter? +imbécile! + +— J’apporterai ce que vous voudrez, dit Jeanne d’un ton résigné. + +— Tu prendras trois oies chez la mère Guite, deux pains chez la +Gervoise, et un demi-sac de pois chez M. le curé. Si tu ne peux pas +apporter le tout, tu diras au garçon à Léonard de t’aider; c’est un +garçon complaisant. Tu diras que nous paierons ça à la Saint-Martin, et +si tu ne trouves pas de crédit chez l’un, tu iras chez l’autre. Allons, +sauve-toi. + +Jeanne sortit d’un air abattu, mais armée de la suprême patience, qui +est la seule grandeur laissée en partage au pauvre et au faible; elle +vint se joindre au petit groupe qui l’attendait, et, sans dire un mot, +elle se mit à marcher à côté de Claudie. Celle-ci, attendrie à sa +manière de tant de souffrance muette et profonde, passa son bras sous le +sien, et se mit à lui parler à voix basse pour la consoler de son mieux. + +Marsillat, s’entretenant avec Guillaume, maintenait son cheval au pas; +mais, à une très petite distance d’Épinelle, le sentier escarpé des +piétons venant à couper le chemin ferré, Guillaume prit congé de lui. + +— C’est grand dommage que vous n’ayez pas votre cheval, dit Marsillat. +En dix minutes vous auriez été rendu à Toull, au lieu que vous allez +supporter une demi-heure de pluie battante. + +— Ma foi, oui, c’est grand dommage! s’écria Claudie. Vous auriez pris +chacun une de nous en croupe, et nous ne nous serions pas trempées si +longtemps. + +— Veux-tu monter derrière moi, Claudie? je peux te conduire jusqu’à la +Croix-Jacques, et puisque Jeanne est avec M. Boussac, il n’a plus besoin +de toi pour retrouver son chemin. + +— Ah! ça, mon petit Léon, ça me va! Vous êtes un bon enfant, tout de +même. Arrêtez donc votre chevau _au droit_ de cette grosse pierre pour +que je puisse monter. + +— Attends, attends, ma fille, dit le malin Marsillat, je te prendrais +avec plaisir; mais je crois que je ferai mieux de prendre cette pauvre +Jeanne, qui a passé tant de nuits et qui peut à peine se traîner. + +— Non, Monsieur, non, grand merci, répondit Jeanne d’un ton assez +ferme. + +— Ah! vous voilà pris! grommela Claudie en transperçant de son regard +furieux la figure impassible de Marsillat. Jeanne n’ira pas avec vous, +j’en réponds. + +— Comment! toi, Claudie, qui as si bon cœur, tu ne l’engages pas à +profiter de mon cheval pour se reposer? Ah! Claudie, je ne te reconnais +plus. + +— Es-tu lasse, Jeanne? Veux-tu aller _à chevau_? dit Claudie, faisant +un grand effort de générosité. + +— Non, _ma vieille_, non, grand merci, répondit Jeanne avec le même +calme; montes-y, toi, si ça te fait plaisir. Et, prenant le sentier sans +retourner la tête aux invitations de Marsillat, elle dit à Guillaume : +Allons, _mon parrain_, je vas vous conduire. + +Les jeunes filles de mon pays ont assez l’habitude de donner au fils de +leur marraine le titre de parrain, et réciproquement celui de marraine à +la mère du parrain. Cette douce et confiante appellation dans une bouche +si pure émut doucement le cœur du jeune baron, et un sentiment paternel +attendrit ce visage imberbe. + +Claudie avait réussi à se hucher sur la croupe du _chevau_ de Marsillat, +et ce dernier, un peu dépité de n’avoir pas réussi dans son projet +détourné, voulut châtier la jalouse en enfonçant les éperons dans le +ventre de _Fanchon_ et en la faisant ruer et bondir sur le bord du +précipice. Claudie, effrayée, fit de grands cris; mais elle se cramponna +vigoureusement au cavalier, et un terrible éclair venant à sillonner le +ciel, Fanchon, effrayée, prit le galop, et emporta le jeune couple bien +loin de Jeanne et de Guillaume, demeurés ainsi en tête à tête au milieu +de l’orage. + +----- + +[7] Comment il se porte. + +[8] Muser, perdre du temps pour en gagner. + +[9] Ibid. + + + IV + L’ORAGE + +Nous avons laissé le jeune baron de Boussac avec la douce Jeanne, sa +sœur de lait, la filleule de sa mère, qui s’intitulait aussi la sienne, +par suite d’un usage tout local, et de l’idée naïve et affectueuse qu’on +ne saurait être adopté par le chef de la famille sans l’être par la +famille entière. Ce mot filial, _mon parrain_, résonnait dans l’oreille +de Guillaume, au milieu des hurlements de la tempête, et le concours de +circonstances romanesques qui l’avait amené auprès de Jeanne, juste à +point pour conjurer les dangers qui la menaçaient, lui causait une sorte +de satisfaction généreuse. Il ne regrettait point d’avoir été +brusquement interrompu au milieu des plaisirs de son voyage par une si +triste aventure. Déjà il rêvait tout un poème champêtre dans le goût de +Goldsmith, et il n’était pas fâché d’en être le héros vertueux et +désintéressé. + +Mais il manquait encore à ce poème une héroïne qui comprît son rôle et +celui de son protecteur. Jeanne se croyait si peu menacée par les +séductions du jeune avocat, qu’elle ne songeait à voir dans le jeune +seigneur qu’un personnage respectable, étranger à sa destinée. +D’ailleurs, aucun de ces beaux messieurs n’occupait en ce moment les +pensées de Jeanne. Elle avait toujours devant les yeux sa mère +agonisante, et le sentiment de son isolement la tourmentait moins que la +crainte de n’avoir pas assez fait pour adoucir les derniers moments d’un +être qui avait été jusque-là l’unique objet de ses affections. Jeanne +passait aux champs pour une fille très bornée, parce qu’elle était +chaste et qu’elle avait, à se produire, une répugnance presque sauvage. +Elle n’aimait pas la danse, et on ne l’avait jamais vue dans les +_assemblées_, fêtes villageoises où les jeunes paysannes courent étaler +leurs charmes et chercher des galants. Sérieuse, assidue au travail, +passionnée pour la garde de ses troupeaux, elle allait presque toujours +seule, la quenouille au côté, dans les endroits les plus déserts, vivant +tout le jour d’un morceau de pain noir, et rentrant à la nuit pour +s’endormir paisiblement sous l’aile de sa mère. + +La mère Tula et sa sœur, la Grand’Gothe, passaient pour magiciennes, +avec cette différence que la mère de Jeanne, aimée et estimée de tout le +monde, était regardée comme une savante matrone, et que la tante était +réputée sorcière malfaisante. On remarquait que les _bêtes_ de Tula +étaient toujours en bon état, qu’elles rentraient toujours à l’étable la +mamelle pleine, que les épizooties ne les atteignaient point, et que +cette femme si pauvre, ayant perdu toutes ses ressources avec son mari +et ses fils, trouvait, dans la chétive industrie d’élever un petit +troupeau sur le commun, le moyen, très insuffisant pour les autres, de +se préserver des horreurs de la misère. On prétendait en même temps que +la Grand’Gothe, qui ne s’était jamais mariée, et qui vivait ladrement, +sans faire aucun commerce apparent, avait des sacs d’écus cachés dans sa +paillasse, et que ces richesses lui arrivaient mystérieusement par ses +intelligences avec les mauvais esprits. Le paysan voit toujours de +mauvais œil son prochain s’enrichir, et, bien qu’il n’ait aucune idée +d’économie politique, il a cette notion juste de l’état social, que +personne ne profite des chances de la fortune sans que ce soit au +détriment de ceux qui n’en profitent pas. Mais ces êtres simples et +souffrants, qui ne reçoivent la lumière des choses que par la fièvre de +l’imagination, aiment beaucoup mieux attribuer le succès des habiles et +des fourbes à des influences occultes qu’à des actions coupables plus +faciles à constater. Le paysan procède de l’inconnu pour aller au connu. +Il évoque les puissances fantastiques du ciel et de l’enfer, à propos +des réalités les plus grossièrement évidentes. Il fait des vœux et des +pèlerinages plus païens que catholiques pour sa famille, pour son bœuf +et pour son âne, et dédaigne d’avoir recours aux soins de la science ou +aux précautions de l’hygiène pour sauver les personnes ou les biens que +la vengeance de quelque sorcier ou la colère de quelque mauvais génie +menace de traits invisibles. + +Aussi disait-on que la Grand’Gothe ne passait jamais auprès de l’étable +de son ennemi sans y jeter quelque sort. Son regard donnait la fièvre, +et il n’y avait rien de plus mauvais que de la rencontrer le soir du +côté des pierres jomâtres, au lever ou au coucher de la lune. Si cela +arrivait la nuit de Noël, à cette heure néfaste où le grand champignon +druidique frémit et danse en criant sur les trois pierres qui le portent +en équilibre, on était bien sûr de se mettre au lit en rentrant chez +soi, et de ne jamais s’en relever. La preuve que la Gothe était une +méchante sorcière, c’est que les chèvres des bergères à qui elle parlait +souvent tarissaient; leurs brebis perdaient la laine avant la tondaille, +et leurs poulains _s’éboitaient_ en galopant sur les roches, ou se +perdaient dans les viviers. + +Il y avait pourtant à tous ces prodiges une explication bien naturelle, +et que les esprits forts de Toull et des environs, le père Léonard entre +autres, donnaient en vain au grand nombre épris du merveilleux. Le +troupeau de Jeanne prospérait, parce que Jeanne, n’étant ni coquette ni +paresseuse, en avait un soin extrême. Ceux de ses compagnes, +lorsqu’elles écoutaient les mauvaises paroles de la Gothe, allaient de +mal en pis, parce que la Gothe était fort liée avec certains bourgeois +riches et dissolus qui la chargeaient de leurs affaires secrètes et +confiaient à sa criminelle expérience des moyens de corruption souvent, +hélas! irrésistibles. C’était là la source des sacs d’écus que la +sorcière cachait dans sa paillasse. C’était aussi la cause des maladies +et des accidents _du bestiau_, négligé et souvent abandonné par des +gardiennes insouciantes et préoccupées. + +Quant à Jeanne, sa beauté s’était développée à l’ombre. Fuyant les +plaisirs et n’ayant jamais mis le pied dans une ville, elle était +ignorée, et il avait fallu pour la découvrir la vie errante de Marsillat +au temps des vacances, son œil de lynx et son goût pour les conquêtes +difficiles. La simple fille n’avait pas encore compris pourquoi depuis +quinze jours elle avait rencontré, au moins deux fois par semaine, Léon +sur son chemin lorsqu’elle ramenait ses troupeaux. Elle le croyait +occupé de Claudie seulement, et son instinct chaste lui avait suggéré +d’éviter ce couple qui la recherchait, Marsillat trouvant toujours dans +sa féconde imagination un prétexte pour diriger ses promenades +sentimentales avec Claudie vers les lieux où Jeanne devait passer. La +réserve craintive et fière qui faisait le caractère apparent de Jeanne +ne prenait pourtant pas sa source dans une âme défiante et hautaine; à +voir comment elle avait servi et assisté sa mère depuis qu’elle était au +monde, avec quelle abnégation elle lui avait consacré sa vie, avec +quelle ferveur elle l’avait soignée nuit et jour jusqu’à sa dernière +heure, on aurait deviné qu’il y avait là un cœur capable des plus grands +dévouements; mais, à l’exception de Tula, qui connaissait Jeanne? qui +pouvait la connaître? Et maintenant qu’elle n’avait plus personne à qui +se consacrer, qui pouvait savoir si c’était un être de quelque valeur ou +une créature stupide, attachée aux travaux rustiques comme le bœuf l’est +à la charrue? Marsillat ne voyait en elle qu’une vierge aux yeux bleus, +blanche comme les lis, taillée comme une statue antique, et _bête comme +un cygne_, c’était son expression. La Grand’Gothe, furieuse de ce +qu’elle n’avait encore pu la faire remarquer de personne, voyait enfin +dans sa nièce l’objet lucratif des soins du jeune libertin, et pour la +déterminer à entrer en qualité de servante dans la famille de Léon, elle +se promettait, maintenant que Tula n’était plus entre elles deux, de la +persécuter et de la maltraiter. + +Quant à Guillaume de Boussac, il ne voyait encore dans Jeanne qu’une +beauté de vignette anglaise, tout au plus un sujet de ballade, dans +cette pauvre fille envers laquelle il avait des devoirs à remplir. +Jeanne était donc, à cette heure de sa vie, une âme perdue dans l’infini +de la création intellectuelle, un être ignoré, inaperçu comme ces +magnifiques solitudes du Nouveau-Monde qui n’auraient pour ainsi dire +jamais existé si elles ne se fussent révélées à un artiste ou à un +poète, comme les beautés de ces îles désertes qu’aucun navigateur n’a +encore signalées et qui sont réellement comme si elles n’existaient pas. + +— Jeanne, dit Guillaume après avoir un peu cherché grâce à quelle forme +de langage il pourrait se faire comprendre d’une paysanne, vous m’avez +appelé votre parrain, et cela me fait plaisir; je prends tant d’intérêt +à votre malheur, que je voudrais pouvoir au moins vous prouver que vous +avez trouvé aujourd’hui un appui. + +Jeanne leva sur Guillaume ses beaux yeux rougis par les larmes, et +s’efforça de comprendre ce mot _d’appui_, nouveau en ce sens pour son +oreille. Mais les paysans ont l’esprit trop tourné à la métaphore pour +ne pas deviner très vite les expressions figurées. Jeanne comprit, et +répondit d’une voix douce, mais avec un accent qui ne marquait ni désir +ni espérance : Vous avez bien de la bonté, mon parrain. + +— Non, Jeanne, je n’ai guère de bonté, reprit le jeune baron, puisque +j’ai pu oublier si longtemps ma pauvre nourrice. + +— Elle ne vous en a jamais voulu, mon parrain, car c’est la vérité de +dire qu’elle était bonne! et Jeanne recommença à pleurer en silence. + +— Vous ne serez pas heureuse avec votre tante, n’est-ce pas, Jeanne? + +— C’est comme il plaira au bon Dieu, mon parrain! + +— Vous n’avez pas de répugnance à demeurer avec elle? + +— Non, mon parrain, ma tante ne me répugne pas, c’est une femme très +propre. + +— Mais elle est d’un caractère difficile? + +— Oh non! mon parrain, elle n’est pas difficile du tout sur son manger, +et d’ailleurs elle fait tout elle-même. + +La simplicité de Jeanne dérangea un peu le roman de Guillaume. Elle lui +répondait naturellement, avec la soumission d’un enfant qui ne sait pas +pourquoi on l’interroge, mais qui fait un effort pour satisfaire le +maître. + +— Je l’ennuie, car elle ne me comprend pas, pensa le jeune homme : elle +aimerait bien mieux n’être pas distraite de sa douleur. Ne trouverai-je +donc pas le chemin de son cœur par quelque manière de dire parfaitement +élémentaire? + +— Dites-moi, mon enfant, reprit-il, est-ce que votre mère ne +s’inquiétait pas de l’idée de vous laisser seule? + +— Oh si! mon parrain, répondit Jeanne qui devenait plus volontiers +expansive en parlant de sa mère. Elle disait encore ce matin : « La +volonté du bon Dieu soit faite! mais ce qui me fâche le plus de m’en +aller, c’est le chagrin que ça va faire à ma Jeanne. » Oh! elle avait +bien raison! ça fait rudement de peine de perdre sa mère! Que le bon +Dieu vous conserve donc la vôtre, mon parrain! + +Les expressions de Jeanne étaient bien vulgaires; mais le son de sa voix +suppléait à l’insuffisance de sa parole, et l’accent vrai de son +désespoir, joint à la bonté généreuse du sentiment qui la ramenait à +s’occuper de l’avenir de son jeune parrain, causèrent à ce dernier un +attendrissement profond. Des larmes lui vinrent aux yeux tout à coup, et +il répondit d’une voix altérée : Vous êtes bonne, Jeanne! bien bonne! + +— Non, mon parrain, répondit-elle ingénument, c’est vous qui êtes bon +de dire ça! Mais, mon parrain, voilà l’eau qui tombe _à mort_, vous +n’avez quasi rien sur le corps, vous prendrez du mal. + +— Ne faites pas attention à cela, ma chère enfant. + +— Hélas! mon Dieu, c’est comme ça que ma pauvre mère a pris sa maladie. +Elle a voulu venir me chercher aux champs parce qu’il faisait un rude +temps comme aujourd’hui, et qu’elle a eu peur que je ne _peuve_ pas +passer le _rio_ (le ruisseau) pour rentrer à la maison. Quand elle +prenait du souci pour moi, elle ne se connaissait plus, la pauvre âme! +elle m’a trouvée à moitié chemin; mais elle s’était tant mouillé les +pieds jusqu’aux genoux, que le lendemain elle a pris la fièvre. + +— Elle a donc été bien mal soignée par les médecins? + +— Oh! mon parrain, nous n’avons pas appelé de médecin; nous ne croyons +pas à ça, nous autres. Peut-être bien que nous avons tort, et que le +médecin y aurait fait quelque chose, mais elle n’en voulait pas +seulement entendre parler. Elle nous dit comment il fallait la soigner, +et nous avons fait son commandement. Mais ça n’a pas servi!... Allons, +mon parrain, faut pas vous mouiller; faut prendre ma capiche sur votre +dos... oh! elle n’est pas sale, mon parrain; il n’y a jamais eu de +saleté chez nous. Voyez! si votre mère vous savait dehors par un +_parieu_ temps, elle en aurait trop d’ennui. + +— Jamais, ma bonne Jeanne! jamais je ne souffrirai que tu te mouilles à +ma place; — et Guillaume replaça sur les épaules de Jeanne la mante de +laine grise qu’elle avait déjà ôtée pour l’en couvrir. + +— Eh bien, tenez! mon parrain, puisque vous ne voulez pas, je vas vous +mener vite à un endroit où vous serez à l’abri; dans un moment, ça ne +tombera peut-être plus si fort! — et Jeanne coupa en travers de la +montagne, jusqu’à une masse de rochers dans laquelle une excavation +profonde était pratiquée. + +— Prenez garde, mon parrain! dit Jeanne en lui prenant le bras avec la +familiarité la plus chaste et la sollicitude la plus respectueuse : il y +là un puits que vous ne verriez pas, — et elle le conduisit au fond de +la grotte, car la pluie chassée par le vent fouettait assez avant dans +l’intérieur de cette retraite. Guillaume, exténué de fatigue, — il +était à jeun depuis le matin, — s’assit sur un banc pratiqué dans le +roc, et Jeanne, trop bien apprise pour s’asseoir à côté de lui, s’appuya +sur une grosse pierre un peu plus près de l’entrée, c’est-à-dire dans la +lumière qui venait du dehors et qui faisait resplendir sa silhouette +sérieuse et douce comme celle d’une madone, tandis que Guillaume, +enfoncé dans l’ombre, la contemplait avec admiration. + +Dans les premiers moments, cette obscurité de la grotte, ce zèle que +Jeanne lui avait montré, cet isolement complet avec une si belle fille, +loin de tous les regards, et peut-être aussi cette excitation nerveuse +que causent le grand spectacle et les bruits majestueux de l’orage; +enfin un peu de vanité satisfaite à l’idée que l’habile Marsillat eût +payé bien cher ce tête-à-tête, et que, sans aucune habileté, il l’avait +emporté dans la confiance de Jeanne : toutes ces émotions réunies +jetèrent une sorte de fièvre dans le cerveau du jeune baron. Il +respectait trop la situation de sa filleule, et la sienne propre, pour +ne pas haïr la pensée d’en abuser. Mais il trouvait un secret plaisir à +se dire qu’à sa place bien d’autres n’eussent pas été aussi délicats, et +tout en caressant en lui-même le sentiment de sa propre vertu, il +arrivait à trouver cette vertu plus méritoire qu’il ne l’aurait imaginé +une heure auparavant, lorsqu’il descendait la montagne avec l’agaçante +Claudie. Jeanne était si différente, si vraiment belle, si candide, et +disposée pour lui à un intérêt si doux! L’imagination du jeune homme +travaillait sur ce thème : « Si je voulais lui inspirer un sentiment +plus tendre, pourrait-elle s’en défendre dans un pareil moment, et +lorsque je lui ferais comprendre que je suis désormais son seul ami en +ce monde, son appui nécessaire envoyé vers elle par la Providence? » +Mais, à cette idée de la Providence, Guillaume, né avec un caractère +assez faible, mais converti à l’envie d’être grand par le christianisme +romantique de l’époque, craignait de devenir sacrilège en invoquant le +ciel pour justifier ses agitations involontaires; et il se taisait, +regardant toujours Jeanne à la lueur des éclairs. + +De son côté pourtant, Jeanne ne songeait guère à se préserver d’un +danger qu’elle ne concevait même pas; et, retombant sur elle-même, elle +s’était remise à pleurer. C’était un pleurer silencieux et résigné qui +ne cherchait ni à se contenir ni à se montrer. Habituée à une vie +solitaire, dès que la bergère toulloise ne se sentait pas nécessaire aux +autres, elle avait coutume d’oublier leur présence, et de se perdre dans +ses pensées. Mais quelles pouvaient être les pensées d’un enfant de la +nature, qui n’avait pas appris à lire, et dont l’intelligence (si tant +est qu’elle en eût) n’avait reçu aucune espèce de culture? + +Guillaume se le demandait précisément, en la voyant rester dans la même +attitude, les yeux fixés sur l’horizon embrasé par la foudre... Et nous +nous sommes fait souvent la même question nous-même, en regardant +quelque bergère aux traits nobles, ou quelque sévère matrone filant +gravement sa quenouille des heures entières au coin d’un pré. Qui peut +nous révéler le mode d’existence de ces âmes si peu développées? A quoi +pense le laboureur qui creuse patiemment son sillon monotone? A quoi +pense le bœuf qui rumine couché dans l’herbe, et la cavale étonnée qui +vous examine par-dessus le buisson? Est-ce donc la même vie qui circule +lentement dans les veines de l’homme et dans celles de l’animal attaché +au travail de la terre? L’ingrate Rhéa frappa-t-elle de stupidité ses +enfants et ses serviteurs? + +Il nous a fallu beaucoup respirer l’air des champs et veiller bien des +soirs autour du foyer rustique pour comprendre cette suite de rêveries +qui remplace dans le cerveau du paysan le travail de la méditation, et +qui fait de sa veille, comme de son sommeil, une sorte d’extase +tranquille, où les images se succèdent avec rapidité, merveilleuses, +terribles ou riantes. C’est la même activité, la même poésie et la même +impuissance que l’effort de l’enfant à dégager l’inconnu de son +existence du voile qui la couvre. C’est le génie des songes s’agitant +dans le vaste et faible cerveau de l’Hercule gaulois. + +Jeanne pensait à sa mère dans cet instant, et sa rêverie douloureuse la +promenait dans tous les souvenirs de ce passé dont elle ne pouvait plus +sortir. Ses sanglots ne remplissaient pas la grotte; mais les mystérieux +échos de ce lieu sonore répétaient de minute en minute un faible soupir +de sa poitrine oppressée, auquel répondait, plus mystérieusement encore, +le bruit d’une goutte d’eau qui se détachait à intervalles réguliers de +la voûte humide pour tomber dans la source invisible. + +Ce silence éloquent attendrissait de plus en plus Guillaume, et il ne +songeait plus à le rompre. Mais il se trouva, sans savoir comment, assis +auprès de Jeanne, et sa main sur la sienne. + + + V + L’ÉRUDITION DU CURÉ DE CAMPAGNE[10] + +Jeanne, étonnée, se retourna, et Guillaume se trouvant dans la lumière +auprès d’elle, elle vit des larmes dans ses yeux. Au lieu d’être émue ou +effrayée, elle lui dit naïvement : + +— Est-ce que vous avez peur de l’orage, mon parrain? + +Guillaume ne put s’empêcher de sourire, et, quittant la main de Jeanne : + +— Non, ma chère enfant, lui dit-il; je ne songe pas à l’orage, mais à +toi. Ton chagrin me remplit le cœur, et je voudrais pouvoir pleurer avec +toi... + +— Oh! il ne faut pas pleurer, mon parrain. Ça vous ferait du mal. C’est +tout simple que je ne puisse pas m’en empêcher, moi! c’était ma mère! +Mais ça n’était que votre nourrice, et vous ne la connaissiez plus. Vous +ne pouvez pas vous souvenir d’elle. + +— Je m’en suis souvenu aujourd’hui, Jeanne, et je ne m’en souviendrais +pas, que j’aurais encore envie de pleurer à cause de toi. Est-ce que tu +ne comprends pas cela? + +Jeanne garda le silence : elle ne comprenait pas. + +— Dis-moi, Jeanne, si je venais de perdre ma mère, que tu ne connais +pas, et dont tu ne peux plus te souvenir, est-ce que tu n’aurais pas +pitié de moi? + +— Oh si! mon parrain! + +— Est-ce que tu ne chercherais pas à me dire quelque chose pour me +consoler? + +— Oh _si bien_! mon parrain, répéta Jeanne avec conviction. + +— Eh bien! dis-moi ce que tu me dirais, afin que maintenant je te le +dise. + +— Hélas! mon parrain! j’aurais bien de la peine; mais je ne saurais pas +quoi vous dire. + +— C’est juste comme moi..., pensa Guillaume. Mais, ajouta-t-il, est-ce +que l’amitié ne console pas un peu? Est-ce que tu ne sentirais pas... +dans un pareil moment... de l’amitié pour moi! + +— Oh! _si fait bien_, mon parrain! + +— Eh bien! ne conçois-tu pas que j’en aie pour toi dans ce moment-ci? + +— Vous êtes bien bon, mon parrain; vous en serez récompensé! + +— Vraiment, Jeanne? s’écria Guillaume en lui reprenant la main; m’en +sauras-tu quelque gré? Si tu y penses quelquefois, ce sera ma +récompense. + +— Hélas! mon parrain, je suis trop pauvre, répondit Jeanne avec +douceur, je ne peux récompenser personne; mais le bon Dieu vous +récompensera de vos amitiés pour moi. + +Guillaume, un peu confus, mais se rassurant par la pensée que ses +propres paroles ne renfermaient aucune intention coupable, conserva la +main de Jeanne dans la sienne. Elle l’en retira pour faire un signe de +croix. + +— Pourquoi fais-tu un signe de la croix? lui demanda-t-il. + +— Vous n’avez donc pas vu _cette grande éclair_, mon parrain? + +— Tu as peur du tonnerre, toi, ma pauvre Jeanne! + +— Oh! non, mon parrain; mais c’est pour détourner quelque malheur de +dessus les autres. + +— Tu parles peu, Jeanne; mais tu parles bien. + +— Oh! non, mon parrain, je ne sais pas bien parler. + +— Tout ce que tu dis est d’un bon cœur pourtant. + +— Je ne puis pas avoir un mauvais cœur, puisque ma pauvre mère en avait +un si bon! Mais pour bien parler, je ne peux pas : je n’ai jamais +appris. + +— Tu n’as jamais été à l’école? + +— Non, mon parrain, je n’avais pas le temps. + +— Mais tu sais lire? + +— Oh! non, mon parrain, je ne sais pas ça. + +— Et tu ne regrettes pas de ne pas le savoir? + +— Ça ne me servirait de rien. J’ai été _élevée aux bêtes_. C’est ça mon +ouvrage. Ça contentait ma mère. + +— Mais à présent que ce n’est plus nécessaire, ne voudrais-tu pas vivre +autrement? + +— Non, mon parrain. + +— Non? ta tante, cependant, ne vaut pas ta mère! + +— C’est vrai, mon parrain. Mais enfin c’est ma tante. Elle s’ennuierait +toute seule. + +— Mais puisque tu vis dans les champs, elle ne te verra guère? + +— On se voit toujours un peu le soir. On soupe ensemble. + +— Et tous les soirs elle te traitera comme elle le faisait tout à +l’heure. + +— J’y suis bien accoutumée, mon parrain, et je ne me fâche pas contre +elle. + +— Mais si elle avait de mauvais desseins sur toi, Jeanne? + +— Comment dites-vous ça, mon parrain? + +— Je te dis que ta tante est une mauvaise femme... + +— Oh! vous vous trompez, mon parrain. Elle est un peu _vif_ : c’est +tout. + +— Jeanne, tu tiens donc beaucoup à rester avec elle? + +— Puisque ça se doit, mon parrain! + +— Et si elle te chassait de la maison? + +— La maison est à moi; d’ailleurs, elle ne ferait jamais cela. + +— Si elle ne voulait plus demeurer avec toi? + +— Je ne pourrais pas la forcer à rester; mais pourquoi voudrait-elle +s’en aller? Je ne la contrarierai jamais. + +— Il peut se rencontrer des occasions où ton devoir serait de le faire. +Si elle exigeait que tu fisses quelque mauvaise action? + +— Elle n’exigerait jamais ça, mon parrain. + +— Tu en es donc bien sûre? + +— Oh! oui, mon parrain. + +— A la bonne heure, dit Guillaume un peu inquiet de la sincérité de +Jeanne; et ne sachant plus s’il devait admirer sa candeur, ou soupçonner +sa vertu, il se leva et fit quelques pas dans la grotte, en proie à une +sorte de dépit intérieur dont il rougissait. + +— Après tout, reprit-il, vous devez avoir l’intention de vous marier +bientôt, Jeanne? + +— Non, mon parrain, répondit-elle sans embarras et sans hésitation. + +— Un peu plus tôt, un peu plus tard, cela arrivera, et alors vous +n’aurez plus rien à craindre de votre tante. + +— Ça n’arrivera jamais, mon parrain, reprit Jeanne avec l’accent d’une +tranquille détermination. + +— Jamais? dit Guillaume étonné; c’est un serment de jeune fille. Mais +tu n’en jurerais pas, Jeanne, ajouta-t-il en souriant. + +— Mon _jurement_ en est fait, répondit Jeanne. + +— C’est étrange; vous moquez-vous, Jeanne? + +— Oh! mon parrain, reprit-elle d’une voix plaintive et vraie, ce n’est +pas un jour pour ça! + +— Pardonne-moi, chère Jeanne, de douter de ta parole... Mais c’est si +extraordinaire!... Et si je te demandais pourquoi... n’aurais-tu pas +assez de confiance en moi, qui suis ton frère de lait et le fils de ta +marraine, pour me dire le motif d’une pareille résolution? + +— Je ne peux pas vous dire ça, mon parrain : ça m’est _défendu_. + +— _Défendu?_ + +— Oui, mon parrain; excusez-moi si je ne réponds pas bien. + +Guillaume ne savait pas que _défendu_, dans l’acception berrichonne, +veut dire _impossible_; et ce quiproquo, que Jeanne ne pouvait +éclaircir, le ramena aux soupçons qu’il avait conçus. Et pourquoi, avec +tant de bonté et si peu de prévoyance, se dit-il, n’aimerait-elle pas +Marsillat? Il est d’une agréable figure, jeune, entreprenant; il sait se +faire comprendre de ces filles-là; il a peut-être ensorcelé déjà cette +pauvre Jeanne, aussi bien que Claudie. + +Cette réflexion fit naître chez le jeune baron des sentiments fort +pénibles, et son roman s’en alla en fumée, à son grand regret. + +Pour conjurer l’espèce de mortification qu’il éprouvait, d’avoir laissé +galoper si vite sa fantaisie sur un terrain si prosaïque, il tâcha +d’oublier ce qu’il avait cru voir en Jeanne, et, au bout de peu +d’instants, il oublia Jeanne elle-même, au point de ne plus prendre +garde aux larmes qu’elle ne cessait de répandre. + +— Qu’est-ce que c’est donc que cette grotte? dit-il tout haut, frappé, +pour la première fois, de l’aspect de cette construction souterraine. + +Jeanne, qui se faisait un devoir filial de lui répondre au milieu de ses +larmes, lui dit : + +— C’est le _trou aux fades_, mon parrain. + +— Les _fades_! N’est-ce pas les fées que tu veux dire? + +— Je ne connais pas les fées, mon parrain. + +— Mais, qu’est-ce que c’est que les fades? + +— C’est des femmes qu’on ne voit pas, mais qui font du bien ou du mal. + +— Crois-tu à cela, Jeanne? + +— Dame, oui, mon parrain, il faut bien que j’y croie. + +— Tu ne les a pas vues cependant, puisqu’on ne les voit pas? + +— Je n’ai pas vu le bon Dieu, mon parrain, et cependant j’y crois. +D’ailleurs, ma mère y croyait, et je crois ce qu’elle m’a dit. + +— Et t’ont-elles fait du bien ou du mal, ces fades? + +— Elles ne m’ont jamais fait de mal, mon parrain. + +— Ni de bien non plus? + +Jeanne ne répondit point. La curiosité de Guillaume était cependant +excitée, mais il jugea inhumain de la contrarier dans un pareil jour en +la forçant davantage à lui répondre. + +— La pluie diminue, lui dit-il, je pourrai retrouver mon chemin tout +seul à présent; si tu veux t’arrêter davantage, Jeanne, ne te gêne pas +pour moi, je t’en prie. + +— Oh! mon parrain, vous iriez peut-être dans les viviers. Je vous +conduirai bien : je ne suis pas lasse. + +Elle se leva, et Guillaume remarqua qu’elle plaçait quelque chose dans +une fente du rocher. + +— Que mets-tu là, Jeanne? lui demanda-t-il, curieux des pratiques +superstitieuses du pays. + +— C’est un peu de _thym de bergère_, que j’avais cueilli avant +d’entrer, répondit-elle. + +— A qui laisses-tu cette offrande, Jeanne? aux fades? + +— C’est la coutume des filles, mon parrain. + +— Et les garçons, qu’apportent-ils? + +— Une petite pierre, mon parrain. J’vas en mettre une pour vous. + +— Sans cela, les fades seraient mécontentes de moi, et me joueraient +quelque mauvais tour? + +— Ça se pourrait, mon parrain. Ça ne coûte pas beaucoup de mettre une +petite pierre. + +— J’en mettrai deux, Jeanne, pour te faire plaisir. + +Mais, en sortant de la grotte, Guillaume, ramené à de mauvaises pensées, +se dit que cette fleur de serpolet était peut-être un signal, une +promesse, un rendez-vous que Jeanne laissait là pour l’objet de son +mystérieux amour. + +Le reste de leur trajet fut silencieux. Le vent, qui avait chassé les +premières nuées, et qui en ramenait de nouvelles, rendait leur marche +difficile et tout entretien impossible. Lorsqu’ils eurent atteint la +troisième enceinte de débris qui forme l’amphithéâtre le plus élevé de +Toull, Jeanne ayant demandé à son parrain s’il avait un endroit pour +s’abriter, lui adressa ses adieux en ces termes : — Allons, mon +parrain, merci bien pour vos bontés. Portez-vous donc bien, et +excusez-moi si je vous ai offensé. (Ce qui équivaut, dans le style du +pays, à s’excuser de n’avoir pas pu bien recevoir son hôte, ou de ne pas +avoir su le complimenter dignement.) + +— Attends, ma bonne Jeanne, dit le jeune baron; tu as quelques dépenses +à faire, et pour trouver du crédit, tu aurais peut-être quelque +embarras. Voici de quoi faire les frais du repas que tu es obligée de +donner demain. + +— Oh! merci, mon parrain. Gardez ça. Vous n’en avez peut-être pas de +trop pour votre voyage, et moi je n’en ai pas besoin. Tout le monde me +connaît ici, et on me fera bien crédit. + +— Jeanne, tu n’es pas riche, et je le suis un peu; j’ai bien le droit +de payer les frais d’enterrement de ma pauvre nourrice. + +— A votre volonté, mon parrain, répondit Jeanne, qui craignait d’être +incivile en refusant, mais il y a là bien trop. + +— Tu garderas le reste, Jeanne. + +— Oh! non, mon parrain. C’est ça de l’or, et je n’en veux pas. L’or, on +croit chez nous que ça porte malheur. + +— En vérité? en ce cas, voici de l’argent. + +— En vous remerciant, mon parrain. Je ne sais pas combien ça fait ce +que vous me donnez là. Mais je m’en vas acheter ce que ma tante m’a +commandé, et je vous rapporterai le reste. Vous ne partez pas tout de +suite du pays? + +— Pas tout de suite, et j’aurai grand plaisir à te revoir, mais je ne +reprendrai rien de ce que je t’ai donné. A revoir, Jeanne! + +— A revoir, mon petit parrain! + +Et Jeanne s’éloigna, pleurant toujours. + +— Étrange créature, pensa Guillaume, en la regardant entrer dans une +des chaumières de Toull; elle a toute sa présence d’esprit, elle semble +résignée à tout, et en même temps elle paraît inconsolable. + +Guillaume ne savait pas que la paysanne, quand elle est douée de +sensibilité, ce qui n’est pas rare, est ainsi faite. L’habitude du +travail, et l’impossibilité de se reposer de ses devoirs sur les autres, +l’empêchent de s’abandonner aux témoignages extrêmes de sa douleur; mais +cette douleur patiente et simple prend racine dans son cœur plus +profondément peut-être que dans tout autre. + +Guillaume cherchait à retrouver la baraque de la mère Guite, lorsqu’il +vit venir à sa rencontre le curé de l’endroit, qui s’excusa de n’avoir +pu le recevoir à son arrivée, et l’emmena au presbytère, où déjà il +avait fait conduire Sport, bien qu’il ignorât encore le nom du voyageur +à qui appartenait ce superbe animal. Guillaume s’empressa de faire +connaître son nom et l’objet de sa course à Épinelle, croyant devoir ne +pas abuser, par l’incivilité de l’incognito, de l’empressement affable +de son hôte. + +Quand on rencontre un prêtre dans de pareilles Thébaïdes, s’il est +jeune, on peut être sûr que c’est un hérétique intelligent disgracié par +l’_ordinaire_; s’il est vieux, que c’est un athée de mœurs scandaleuses +qui subit une expiation. Il y a, dans les deux cas, une seconde +hypothèse : c’est que son incapacité le rend impropre à intriguer dans +le monde au profit de la cause du clergé. L’homme que Guillaume avait +sous les yeux n’était pourtant rien de tout cela. C’était une nature +distinguée et un esprit assez cultivé; mais il n’était pas né intrigant, +et on l’oubliait dans son exil, sans qu’il songeât à réclamer un climat +plus salubre, une résidence moins sauvage. + +Il était près de quatre heures, et Guillaume, exténué de lassitude et de +besoin, trouva que jamais hospitalité n’avait été plus opportune que +celle dont il se voyait l’objet. Presque sourd, malgré sa politesse +habituelle, aux empressements du curé, ce ne fut qu’après avoir dévoré, +avec un appétit de vingt ans, son modeste repas, qu’il se trouva en état +de l’écouter et de lui répondre. + +— Votre pays est fort curieux, en effet, monsieur le curé, lui dit-il +au dessert, et je regrette fort de n’avoir pas le coup d’œil exercé d’un +antiquaire pour découvrir dans chaque caillou que je rencontre un +vestige d’habitation gauloise ou romaine, un autel druidique, une statue +d’_Huar-Bras_, le Mars gaulois, une tombe illustre, enfin tout ce que +les savants aperçoivent et constatent sous un lichen âgé de deux ou +trois mille ans, et sur des blocs informes qui ne me semblent rien +signifier du tout. + +— Monsieur le baron, reprit le curé un peu scandalisé, vous êtes venu, +je le vois, sur la foi du très docte M. Barailon, pour admirer toutes +nos merveilles, et vous vous trouvez un peu désappointé de ne pas lire +aussi couramment que lui sur les hiéroglyphes celtiques[11]. Cependant +vous avez rencontré dans l’endroit où demeurait votre pauvre nourrice, +des _pierres-levées_ tout aussi curieuses que les _jo-mathr_. Il y en a +une dont l’équilibre est bien plus admirable que celui du grand +champignon du mont Barlot. Elle est si artistement soutenue, que le +moindre vent l’agite, et pour peu que l’air soit seulement un peu vif, +elle rend, en tremblant et en grinçant sur son support, un son +particulier qui ne manque pas de charme, et qui m’expliquerait assez la +voix mystérieuse de l’idole de Memnon au lever du soleil, c’est-à-dire +aux premières brises de l’aube. La pierre d’_Ep-Nell_ est beaucoup plus +harmonieuse, car son chant est presque continuel, et nos pauvres paysans +veulent qu’il y ait là dedans un esprit enfermé qui raconte le passé et +prédit l’avenir, en pleurant sur le présent. Faites attention, Monsieur, +à ce nom d’Épinelle que l’on donne par corruption à ces pierres. Il +vient d’_Ep-Nell_, mot gaulois qui signifie _sans chef_. Tandis que +_jo-mathr_ signifie quelque chose comme couper, mutiler, faire saigner +et souffrir la victime sur la pierre expiatoire. C’est comme qui dirait +_meurtre sacré_. Remarquez encore que les _jo-mathr_ où l’on faisait des +sacrifices humains, ce qui est bien prouvé par les cuvettes pour +recevoir le sang et les cannelures pour le faire couler, tandis que les +Ep-Nell n’ont que des cuvettes et point de cannelures (ce qui +indiquerait que ces pierres ne furent destinées qu’à d’inoffensives +lustrations); remarquez, dis-je, que les premières sont sur une haute +montagne regardant le nord, et que les dernières sont dans un vallon +obscur auprès d’un ruisseau, et tournées vers le sud... + +— Qu’en voulez-vous conclure, monsieur le curé? + +— Que dans cette ville importante et populeuse de Toull, importance +irréfutable, monsieur le baron, non pas seulement à cause des immenses +constructions dont on trouve les débris sur cette montagne et sur toutes +les vallées et collines environnantes, mais à cause aussi de sa position +sur l’extrême frontière de l’ancien Berri et du Combraille, des +_Biturriges_ et des _Lemovices_, ce qui prouverait que Toull, Tullum, +Turicum, _vel_ Taricum, était certainement la _Gergovia_, _Gergobina +Boiorum_, cette formidable cité, rivale de la Gergovie des Arvernes, et +dont on a vainement cherché les traces sous ce nom générique... + +— Nous voici bien loin des pierres druidiques, monsieur le curé. + +— J’y arrive, monsieur le baron. Une cité comme Toull devait +nécessairement avoir deux cultes, et elle les avait. Il y avait un culte +officiel et dominant sur le mont Barlot; il y en avait un protestant et +toléré ou persécuté au fond du vallon d’Ep-Nell. Le culte libre, +l’hérésie, si l’on peut s’exprimer ainsi, se glorifiait d’être _sans +chef_... tandis que l’église officielle (j’ai tort d’appliquer un nom si +respectable à ces infâmes idolâtries), je devrais dire le temple où +régnaient despotiquement les druides, était aux pierres _jo-mathr_. +Peut-être encore ce culte abominable vint-il à tomber en désuétude, et +un essai de religion plus pure à se reproduire à Ep-Nell; ou bien encore +peut-être, qu’avant l’invasion des celtes Kimris, nos ancêtres les +Gaulois n’ensanglantaient pas leurs autels, et que ce temple pacifique +d’Ep-Nell aurait été un reste de protestation de la religion +persécutée... Qu’en pensez-vous, monsieur le baron? Est-ce que tout cela +ne vous paraît pas clair comme le jour? + +— C’est un peu comme le jour sombre et voilé que l’orage nous donne +dans ce moment-ci, monsieur le curé; mais, dans tous les cas, vos +recherches et vos suppositions sont fort ingénieuses, et d’un poète +autant que d’un antiquaire. + +— Attendez, monsieur le baron. Puisque vous parlez de poésie, j’ai des +preuves plus authentiques encore; c’est la tradition du pays. Il y a ici +deux espèces de sorcellerie : une, qui est la mauvaise, et qui rapporte +ses origines et ses pratiques aux pierres _jo-mathr_. Tous les voleurs +de poules et de légumes, toutes les méchantes magiciennes qui donnent de +mauvais conseils aux filles, ou qui, par vengeance, empoisonnent les +troupeaux du voisin, _exemplum_, la Grand’Gothe, que vous avez vue +aujourd’hui, vont faire leurs conjurations sur le Barlot. Au contraire, +les _femmes qui ont la connaissance_, comme on les appelle ici, qui +guérissent les malades, qui font des prières contre les fléaux de la +campagne, la grêle, la rage, l’incendie, l’épidémie, etc., ces bonnes +femmes-là, quoique entachées d’erreurs, sont pieuses d’intentions et +tout à fait inoffensives. Elles ont seulement un peu d’entêtement pour +leurs prières d’Ep-Nell et leur _trou-aux-fades_ situé du même côté. +Telle était la pauvre Tula, qu’il faut appeler Tulla, nom qui est de +pure origine gauloise, et qui ferait peut-être descendre votre défunte +nourrice de la déesse, ou plutôt de la druidesse _Tulla_, vel _Turica_, +dont vous avez pu reconnaître le temple à son emplacement et à ses +fondations à double enceinte sur notre montagne. + +— Je vous admire, monsieur le curé! vous avez des étymologies et des +origines pour toutes choses. Vous enflammez ma curiosité, et je vous +demanderai l’explication d’une conversation que j’ai entendue ce matin, +et qui m’a rappelé les contes dont me berçait jadis ma pauvre nourrice. + +Lorsque Guillaume eut rapporté ce qu’il avait surpris du dialogue de +Léonard et de la mère Guite dans le cimetière, le curé, qui craignait +peut-être de ne pas s’être montré bon catholique dans ses précédentes +explications, et qui luttait de la meilleure foi du monde contre son +goût pour la science, la poésie et la littérature, répondit avec un +soupir : + +— Ce sont de tristes choses à avouer, monsieur le baron... Mais je ne +puis vous dissimuler que depuis quatre ans que j’habite cette pauvre +bourgade, je n’ai pu porter que de faibles atteintes au fléau de la +superstition. Ce lieu-ci est privilégié entre tous pour pratiquer +l’idolâtrie; et comme, en désespoir de cause, je me suis mis à étudier, +un peu pour me distraire, les origines de toutes les traditions +gauloises, il m’arrive quelquefois de prendre à les écouter et à les +éclaircir plus de plaisir que je ne devrais. Je vous assure, monsieur le +baron, qu’il y aurait ici pour un érudit, et même pour un poète, des +choses bien curieuses à constater, et que si nous avions un Walter Scott +pour les écrire... Mais vous me direz, ajouta-t-il, saisi tout à coup de +cette méfiance qui est encore plus caractéristique chez le prêtre que +chez le paysan, que ce n’est pas le fait d’un curé de lire des romans, +et de désirer qu’on multiplie le nombre de ces ouvrages pernicieux. + +— Pernicieux, monsieur le curé, dit Guillaume : ceux de Scott ne le +sont pas. Il y a romans et romans! + +— C’est au moins une lecture frivole pour un homme d’église, reprit le +curé de Toull, en examinant la figure rose et ouverte de son jeune +commensal. + +— Vous vous faites trop de scrupule d’une récréation innocente, +répondit Guillaume; et, à votre place, je ne me bornerais pas à lire des +romans, j’en ferais. + +— Bonne plaisanterie, dit le curé; mais la matière ne manquerait pas. +Il y a ici tant de souvenirs qui, dans l’esprit des paysans, +appartiennent à la tradition historique, grâce à l’interprétation +poétique! Ce que vous avez entendu dans le cimetière doit bien vous en +donner une idée. + +— Ils croient donc sérieusement à ce trésor caché! + +— A tel point, Monsieur, qu’il est heureux pour vous de posséder, par +droit d’héritage, des terres dans nos environs, car vous en trouveriez +difficilement à acheter. On craindrait que vous ne fissiez l’acquisition +du trésor. + +— J’ai donc des terres par ici? pensa Guillaume, qui ne le savait pas, +ou ne s’en souvenait plus, tant ces espaces incultes et arides sont de +peu de valeur. + +— Et même, Monsieur, poursuivit le desservant, si vous apportiez +généreusement ici des capitaux avec l’intention de les sacrifier pour +améliorer les terres, et par conséquent le sort des paysans qui les +cultivent, vous y seriez peut-être vu par quelques-uns de fort mauvais +œil. On se persuaderait que vous faites bouleverser le sol pour en +arracher les pièces d’or qui brûlent la racine des plantes, et sans +doute les chariots d’or et d’argent massif, les casques étincelants et +les ceintures de pierreries de vos ancêtres, les chefs des Galls +détruits et immolés en ce lieu par les Romains, et plus tard par les +Barbares. Cette tradition a (comme toutes les traditions) son fond de +vérité historique. A la mort d’un chef gaulois ou celte, après avoir +immolé sur sa tombe ses esclaves, ses serviteurs dévoués, et ses +chevaux, on lui donnait, vous le savez, une montagne pour tombeau, et on +enterrait des lingots d’or et d’argent, des armes du plus grand prix, +enfin d’immenses richesses, avec tous ces cadavres. On a trouvé dans nos +contrées des chaînes d’or dans les urnes des tombelles, ou _tumulus_... +Mais je vous ennuie, monsieur le baron? + +— Au contraire, vous m’intéressez beaucoup, monsieur le curé; mais ces +tumulus étaient des monuments romains? + +— Ou gallo-romains, et si l’on en trouvait d’une époque antérieure, au +lieu de simples ornements on trouverait peut-être alors... + +— Ah! monsieur le curé, vous croyez aussi un peu au trésor, +convenez-en. + +— Je pourrais y croire, dit le curé en souriant, sans désirer de me +l’approprier, et je souhaite de toute mon âme qu’il se trouve sur vos +terres et non dans mon jardin, où, sans rien chercher pourtant, j’ai +trouvé, tout en plantant mes salades, d’assez belles monnaies romaines +dont je veux vous faire hommage. + +— Je ne veux pas vous en priver, répondit le jeune baron; mais je serai +fort aise de les voir. + +Le curé ouvrit le tiroir de sa vieille table de chêne, et, du milieu de +mauvaises ferrailles, de clefs rouillées, de clous tordus et d’autres +débris sans valeur dont la collection trahissait les habitudes +parcimonieuses de la pauvreté, il ramassa plusieurs médailles d’Antonin +le Pieux, de Gallien, d’Agrippine et de Philippe l’_Arabe_, qui se +trouvent particulièrement très bien conservées et en abondance dans nos +provinces du centre. + +Pendant que nos deux amateurs examinaient curieusement ces monnaies, la +tempête s’était déchaînée de nouveau. L’arbre unique de la _ville_ de +Toull pliait et grinçait sous le vent, et la grêle battait les tuiles du +presbytère. Le tintement lugubre de la cloche se mêlait aux mugissements +de l’orage. + +— Il me semble, dit Guillaume, que si vous craignez les effets de la +foudre, vous devriez empêcher maître Léonard de s’évertuer de la sorte. + +— Il serait bien impossible de s’y opposer, répondit le curé, et +cependant Léonard est un des plus raisonnables. Mais s’il ne croit pas +aux fades, il croit à ses cloches. Tout le village y croit, et si je +voulais les faire taire, je risquerais de me faire lapider. + +— Ils sont donc croyants, après tout, vos paroissiens? + +— Trop croyants dans un sens, car ils croient tout, la vérité comme le +mensonge, l’idolâtrie comme la religion, et le druidisme comme le +polythéisme. Les bons et les mauvais esprits mêlent leurs attributions +autour de leur existence. Les fades (_fates_) jouent ici un grand rôle, +et le pays toullois est criblé de trous et d’excavations dus au travail +de l’homme, demeures sauvages de nos premiers pères, ou antres consacrés +aux oracles des prophétesses gauloises. Eh bien! toutes ces grottes, +fort intéressantes pour l’antiquaire, sont en grande vénération chez le +paysan, à cause du séjour d’êtres invisibles qu’ils cherchent à se +rendre favorables en apportant dans leur sanctuaire un tribut +quelconque, une feuille, un brin de mousse, n’importe quoi, pourvu que +ce soit une marque de souvenir et de respect. + +— J’ai vu ma sœur de lait, Jeanne, accomplir cette formalité, s’écria +Guillaume, qui depuis longtemps pensait à cette jeune fille, sans +trouver à placer une question sur son compte au milieu de l’érudition du +desservant. Dites-moi, monsieur le curé, Jeanne, comme fille et nièce de +sorcières, n’est-elle pas un peu sorcière aussi?... Mais seriez-vous +souffrant? ajouta Guillaume, qui vit le jeune curé rougir et pâlir +spontanément. + +— C’est ce tonnerre qui me bouleverse un peu le sang. Est-ce que cela +ne vous fait rien, monsieur le baron?... Jeanne est une honnête et bonne +créature, je puis vous l’assurer. Elle est digne du plus grand intérêt. + +— C’est ce qu’il me semble, répondit Guillaume, et je suis bien aise de +vous en parler à cœur ouvert, monsieur le curé; car j’ai des devoirs +trop longtemps oubliés à remplir envers elle, et je désirerais savoir de +vous... là, entre nous et en confidence, si vous ne pensez pas que mon +premier devoir serait de la soustraire, en la plaçant chez ma mère, à de +certains dangers... + +Le curé se troubla, hésita encore, et dit d’une voix émue : + +— Je ne comprends pas, Monsieur, quels dangers... + +— Les jeunes gens de la ville, attirés par une beauté si remarquable, +ne pourraient-ils pas songer, maintenant qu’elle est abandonnée à une +méchante femme...? + +— Vous soulagez mon cœur, monsieur le baron, répondit le curé, comme +ranimé par cette ouverture : j’aurais craint de porter des jugements +téméraires, mais puisqu’il vous est venu, à ce sujet, les mêmes craintes +qu’à moi, je vous dirai que depuis quelque temps, mais je ne veux nommer +personne... + +— Je nommerai, moi, dit Guillaume; mais il n’en eut pas le temps, et +laissa ce nom expirer sur ses lèvres en voyant celui qui le portait, +Léon Marsillat, ouvrir brusquement la porte, et s’approcher sans façon +du feu qui pétillait dans l’âtre, pour sécher ses habits trempés de +pluie. + +----- + +[10] Ce chapitre est dédié au maître d’école de Toull, qui est un peu +embarrassé pour servir de _cicerone_ aux touristes du centre. + +[11] Le curé de Toull se conformait apparemment à l’habitude que les +Romains nous ont laissée jusqu’à présent de confondre les Gaulois, nos +véritables aïeux, avec les Celtes conquérants, de race toute différente. + + + VI + LE FEU DU CIEL + +— Salut à la perle des curés! dit Léon Marsillat, en secouant +familièrement la main du desservant. C’est encore moi, mon cher +Guillaume. Curé, vous ne me refuserez pas l’hospitalité d’un fagot et +d’un verre de vin, car je suis glacé. Comme ce diable d’ouragan a +subitement changé le fond de l’air! + +— Je vous croyais déjà loin sur la route de Boussac? dit le jeune +baron. + +— J’ai eu pitié de laisser trotter dans la crotte la Dulcinée que +j’avais en croupe, et, en véritable don Quichotte, je suis venu la +déposer au sein du Toboso. Mon cheval, ayant ce rude chemin à gravir +avec deux personnes sur le corps, n’a pu monter vite. Tudieu! que les +Gaulois entendaient mal le pavage des routes! Mais puisqu’il plaît au +tonnerre et à la grêle de recommencer leur tapage, je ne me soucie pas +de m’y exposer sans nécessité. J’attendrai le beau temps en trop bonne +compagnie pour m’impatienter. + +— Monsieur Léon, dit le curé, qui venait d’appeler la servante, pour +ranimer le feu et remplir _le pichet_ au vin, vous avez toujours quelque +compagne de voyage à promener en triomphe par les chemins. Savez-vous +que cela fait jaser sur le compte de nos jeunes filles? + +— Et vous écoutez les mauvais propos? un bijou, un modèle de curé comme +vous! vous me scandalisez! Vous me blâmez d’être humain et charitable? +c’est affreux de votre part, l’abbé! + +— Voilà comme il répond toujours! dit le curé, qui, au fond, doué d’une +extrême bienveillance, et n’étant pas fâché de voir souvent un homme +instruit pour lui faire part de ses inductions scientifiques, aimait +Léon Marsillat sans l’estimer beaucoup. On veut le gronder, et c’est lui +qui vous fait un sermon. + +— Est-ce que ce n’est pas notre métier à tous deux de prêcher! Un curé, +à sa chaire, un avocat, à son banc, c’est tout un. + +— Non pas, non pas! dit le curé, cela fait deux. + +— A la bonne heure! deux bavards, deux ergoteurs. Ah! mon petit curé, +que votre joli vin gratte agréablement le gosier! il me semble que +j’avale une brosse; d’où tirez-vous ce nectar des dieux? + +— De Saint-Marcel. Voulez-vous de l’Argenton? + +— Vous me direz encore que cela fait deux, n’est-ce pas? mais je ne me +plains pas de ce clairet, il est charmant. Eh bien! Guillaume, +qu’avez-vous donc? vous ne me tenez pas compagnie? Et vous, curé? +allons, aidez-moi, ou je retourne mon verre... j’ai pourtant une belle +découverte à vous confier. + +— Une découverte archéologique? + +— Non, géologique! Savez-vous ce que Claudie m’a conté en chemin? Vous +allez voir que cela sert à quelque chose de mener les filles en croupe : +on se forme l’esprit et le cœur. Si vous vouliez m’en croire, vous ne +monteriez jamais _la Grise_ sans avoir quelque petite brune en guise de +portemanteau, pour vous dire des légendes. + +— Toujours vos mauvaises plaisanteries? + +— Aimez-vous mieux les blondes? prenez des blondes. + +Le curé se troubla encore; mais Guillaume, qui était tourné vers la +cheminée, ne s’en aperçut pas, et Marsillat ne parut pas s’en +apercevoir. + +— Eh bien! voyons donc votre histoire, reprit le curé pour se donner +quelque contenance; quelque sornette! + +— Écoutez! vous savez bien la roche de Baume sur laquelle on voit +l’empreinte d’un pied humain? + +— C’est le pied de saint Martial, qui est venu en personne détruire le +culte des idoles et prêcher le christianisme à Toull-Sainte-Croix, l’an +de notre Seigneur... + +— Il s’agit bien de saint Martial et de notre Seigneur! Faites semblant +d’y croire. Je vous dis, moi, que c’est la _Grand’Fade_, la reine des +fées, qui, mécontente des honneurs rendus à votre saint, a frappé du +pied avec colère et a tari la source d’eau chaude qui coulait ici, pour +l’envoyer jaillir à Évaux. + +— Eh bien! je sais ce conte-là; est-ce toute votre découverte? + +— Oh, curé sans profondeur!... Et vous ne concluez pas? + +— Je conclus que Claudie répète les fadaises de sa grand’mère. + +— Eh bien! moi, je conclus que si votre système est vrai, si la +tradition orale est l’histoire omise dans les livres et conservée dans +les symboles du peuple, il y avait à Bord-Saint-Georges et à Toull des +sources d’eau chaude. + +— Et que seraient-elles devenues? + +— Belle demande! curé, vous baissez, en vérité! Dans la destruction de +votre cité gauloise, catastrophe violente et soudaine, les bains d’eau +chaude, établis certainement du temps de la domination romaine, au +versant de la montagne, ont été écrasés, comblés, et la source a disparu +sous des amas de décombres et de terres refoulées. + +— Pourquoi dites-vous au versant de la montagne? dit le curé, qui +commençait à écouter avec attention. + +— Et que faites-vous donc des viviers? Qu’est-ce que les viviers? Vous +n’avez jamais songé à cela! Ces viviers, qui fument comme des +bouilloires en plein hiver? Ces viviers dont on ne trouve pas le fond? +Ces viviers qui ne sont pas des marécages conservateurs de l’eau +pluviale, puisqu’ils sont situés sur une pente aride et toute disposée +pour l’écoulement? Ces viviers enfin, qui renferment peut-être des +sources minérales plus chaudes, plus efficaces, plus abondantes que +celles d’Évaux, à trois lieues d’ici? Et vous cherchez le trésor sous +les pierres? c’est dans l’eau qu’il faut le chercher. Là serait le +véritable trésor, la subite richesse du pays. Je parie que vous n’avez +jamais songé à faire donner trois coups de pioche dans ces viviers! + +— Jamais, et pourtant les paysans ne cessent de répéter qu’il y a +quelque chose là-dessous! + +— Et jamais vous n’avez songé à y enfoncer un thermomètre pour savoir +si cette vase, tiède à la surface, n’est pas brûlante à six pieds sous +terre? + +— Oh! je voudrais bien avoir un thermomètre, s’écria le curé en se +levant : il faut que je m’en donne un! Cela coûte-t-il bien cher, +monsieur Léon? + +— J’en ai un superbe à la maison. Je vous l’apporterai demain. + +— Demain, vrai? + +— Et nous en ferons l’expérience ensemble. + +— Demain! demain! ce n’est pas pour rire? + +— Topez là! s’écria Léon en tendant sa main au curé. + +Le curé lui donna un grand coup dans la main avec la joie et la +confiance d’un enfant. + +— O ma pauvre Jeanne! pensait Guillaume en écoutant ce dialogue, tu es +une fille bien mal gardée, et l’ennemi de ta vertu saura facilement +endormir la prudence de tes défenseurs naturels. Ce bon curé a une +monomanie dont Marsillat saura tirer parti à peu de frais. Il ne te +reste donc que moi, pauvre orpheline! Eh bien! je ne t’abandonnerai pas, +et s’il est trop tard, du moins je préviendrai les funestes suites de ta +faute. + +— Tiens! c’est cette pauvre Jeanne, dit Marsillat en regardant du coin +de l’œil le desservant, qui changeait encore une fois de visage en +s’apercevant du piège où il était tombé. + +Guillaume tressaillit sur sa chaise, et se tourna brusquement pour voir +la physionomie de Jeanne rencontrant celle de Marsillat; mais grâce à +l’effronterie de l’un, et à l’innocence de l’autre, ces deux +physionomies n’eurent ensemble aucune espèce d’intelligence. + +— Bonsoir, monsieur le curé, dit Jeanne. Bonsoir, monsieur Léon. Je +cherche mon parrain. Ah! bonsoir, mon parrain. Tenez, mon parrain, il me +reste tout ça d’argent, que je vous rapporte. En vous remerciant, mon +parrain. + +— Je t’ai dit que je ne le reprendrais pas, ma bonne Jeanne. + +— Qu’est-ce qu’il faudra donc en faire, mon parrain? Je n’ai pas besoin +de tant d’argent. Il y a là au moins... quarante francs! + +— Vous achèterez vos vêtements de deuil, dit le curé d’une voix +singulièrement douce et paternelle, et vous garderez le reste pour vos +besoins ou pour ceux de vos parents, de vos amis. + +De même que Guillaume avait interrogé attentivement les figures de +Marsillat et de Jeanne, Marsillat examinait en cet instant Jeanne et le +curé. L’émotion involontaire et secrète du vertueux prêtre était bien +visible pour lui. Mais le calme angélique de la paisible Jeanne ne se +démentait point, et pour Marsillat, qui s’y connaissait mieux que +Guillaume, le cœur de la bergère d’Ep-Nell était libre de tout amour +comme de toute méfiance. + +— A présent, je vais vous dire bonsoir, mon parrain; au plaisir de vous +revoir, dit Jeanne; et, jetant ses bras au cou de Guillaume, avec un +abandon et une familiarité toute rustique, elle l’embrassa sur les deux +joues, sans se départir un instant de sa tranquille et grave innocence. + +Ce chaste embrassement qui laissa les traces des larmes de Jeanne sur +les joues de Guillaume, n’étonna point Marsillat et ne scandalisa pas le +curé. Ils connaissaient les manières et les usages du pays. Mais ce +serait s’avancer beaucoup que d’affirmer que le curé vit ce baiser sans +souffrir : on n’embrasse jamais les curés! Quant à Léon, il le vit en +frémissant de dépit : on n’embrasse que son parrain! + +Guillaume, étourdi d’abord de cette marque de respect qu’il prenait pour +une preuve de confiance extrême, retrouva bientôt ses esprits en se +rappelant qu’à son arrivée à Boussac, huit jours auparavant, une grosse +servante, qui n’était pas suspecte de coquetterie, lui avait donné, en +l’appelant son _petit maître_, la même accolade familière. Ma chère +enfant, dit-il à Jeanne, en affectant de prendre, à cause de Marsillat, +un ton fort grave : je ne vous dis pas adieu; je vous reverrai demain +pour l’enterrement de ma pauvre mère nourrice, auquel je compte +assister. + +— Ce sera bien de l’honneur pour nous, mon parrain, dit Jeanne. + +— C’est bien de votre part, cela, monsieur le baron, s’écria le curé; +c’est très beau. J’ose dire qu’il y a peu de jeunes gens dans les hautes +classes capables d’un sentiment aussi humble et d’un acte aussi +religieux. Ma chère Jeanne, vous avez là un bon parrain, un véritable +ami. Prenez donc courage, ma fille, et, en acceptant avec résignation le +malheur qui vous a frappée aujourd’hui, songez aussi à remercier la +Providence, qui vous envoie si à propos un protecteur généreux, comme +pour vous épargner l’horreur de l’abandon. Je souhaite vivement que la +respectable mère de M. le baron vous prenne auprès d’elle, afin que vous +retrouviez en elle une seconde mère, comme vous avez déjà un véritable +frère en Jésus-Christ, dans la personne de son fils. + +— Mon petit parrain, vous me faites bien plus d’amitiés que je n’en +mérite; je prierai bien le bon Dieu pour vous, et pour vous aussi, +monsieur le curé. + +Et, attendrie jusqu’au fond du cœur, de l’intérêt qu’on lui montrait, la +bonne Jeanne se retira en sanglotant. + +Le curé sortit pour l’aider à reprendre sa besace, qu’elle avait laissée +derrière la porte, et qui contenait les provisions pour le repas des +funérailles. Le fils de Léonard, un gros garçon de seize ans, +franchement laid et jovial, attendait Jeanne dans la cuisine pour la +reconduire chez elle et l’aider à porter le reste. La pluie avait cessé, +mais le vent soufflait encore avec violence, et la nuit, plus prompte +qu’à l’ordinaire, à cause des voiles épais qui cachaient le soleil, +s’étendait sur la campagne. + +— Oui, monsieur le baron, disait le desservant ému, en rentrant dans la +chambre haute où il avait laissé ses deux hôtes, Jeanne serait pour +votre maison une excellente acquisition. C’est le meilleur sujet de ma +paroisse, et je ne peux pas trop vous la recommander. + +— Voilà donc de quoi il retourne! pensa Marsillat. A la bonne heure! je +dresserai mes batteries en conséquence. Et ce bon curé, qui, par vertu, +travaille avec zèle à éloigner de ses yeux un objet funeste à son repos, +et qui la pousse dans les bras de Guillaume! Oh! prêtres, vous voilà +bien! que les autres se damnent, vous vous en lavez les mains, pourvu +que vous sauviez votre âme. — Cher curé, dit-il, je vous approuve de +donner ce conseil à mon ami Guillaume. Certainement, Jeanne, sous l’aile +d’un tel mentor, ne sera plus en butte aux séductions des jeunes gens de +votre village. Mais ne craignez-vous rien pour M. de Boussac, dans tout +cet arrangement chrétien et paternel? + +— Expliquez-vous, dit froidement Guillaume; je n’ai pas assez de +perspicacité pour deviner vos jeux d’esprit au premier mot. + +— Je ne puis m’expliquer là-dessus qu’avec le curé, _mon père +spirituel, mon ami doux_! comme dit Panurge. Avez-vous lu Rabelais, +monsieur le curé? + +— Non, Monsieur. + +— Tant pis pour vous; vous y auriez appris, mon cher curé, qu’il ne +faut pas enfermer le loup dans la bergerie. + +— Je ne vous entends point. + +— Allons! est-ce que vous ne savez pas que Jeanne est sorcière, et que +si elle veut ensorceler mon ami Guillaume, elle n’aura que trois mots à +dire à sa bonne amie _la Grand’Fade_, la reine des fées, dont elle est +la favorite, comme chacun sait? + +— Je ne sais pas comment vous avez le cœur de plaisanter sur le compte +d’une honnête et intéressante créature qui vient de perdre sa mère, et +qui n’a jamais donné lieu, par sa conduite, à ce qu’un libertin comme +vous lui fasse l’honneur de s’occuper d’elle. + +— Ah! curé! si vous vous mettez à dire de gros mots, je vous +rappellerai à l’esprit de charité. Est-ce que je m’occupe de vos +paroissiennes? Il faudrait être bien fin pour les détourner de la bonne +voie où vous les conduisez; et d’ailleurs est-ce que je manque de +commisération et d’estime pour Jeanne, en disant que sa mère lui a +transmis des secrets?... + +Des cris aigus et un grand mouvement de sabots qui se firent entendre +dans la cuisine éveillèrent l’attention du curé. + +— Qu’est-ce? dit-il en mettant la main sur le bras de Marsillat; on +crie au feu, je crois. + +— Le feu! le feu! cria-t-on d’en-bas distinctement; le curé et ses deux +hôtes s’élancèrent dans l’escalier. + +— Le feu du ciel est tombé du côté d’Épinelle; il y a au moins vingt +maisons qui brûlent, criait Claudie, sans songer qu’il n’y avait à +Épinelle qu’une seule chaumière, celle de Jeanne. + +— Courons, mes amis, courons! s’écria le curé en s’élançant sur la +place de Toull, et en s’adressant à ses paroissiens effarés, qui +voulaient tous monter sur la plate-forme pour regarder l’incendie sans +songer à y porter remède. + +— Que chacun de vous aille prendre un seau dans sa maison, dit +Marsillat; si c’est à Épinelle, il y a de l’eau. + +— Si c’est à Épinelle, c’est peut-être la maison de Jeanne qui brûle, +s’écria Guillaume en s’armant à la hâte des deux seaux de la maison du +curé. + +— _Ça la l’est_ bien sûr, disait Léonard. Cette pauvre Jeanne, c’est +trop de malheur comme ça pour elle dans un jour! + +— Mais courez donc aussi, sacristain! disait Marsillat en poussant de +force devant lui tous les faiseurs de lamentations et de commentaires. + +— Je peux-t-y courir, moi qui suis boiteux? dit Léonard; faudra bien +que j’arrive le dernier par force; mais j’vas d’abord sonner le tocsin. + +— Oui, oui, sonnez l’alarme, dit Marsillat; cela attirera du monde pour +porter secours. Allons, tout le monde, venez, au lieu de crier et de +vous étonner! Les femmes, les enfants, le charpentier du village, pour +faire la part du feu; où est-il? à la ville? Eh bien, conduisez-moi à +son _cafornion_[12] que je prenne sa hache. + +— Je vas vous la chercher, monsieur Léon, dit une femme; mais, dame! +faudra pas perdre _l’hache_ à mon homme. + +— Monsieur le curé, faudra faire une pinte d’eau bénite, disait l’une, +c’est souverain contre le feu qui vient du ciel. + +— Il n’y a pas besoin de tout ça, disait l’autre; faut aller chercher +la mère Guite. Elle sait des paroles pour le feu. + +— Comment donc qu’elle ira, puisqu’elle ne peut pas marcher? — On la +mettra sur un chevau... Justement qu’il y a un grand chevau dans son +étable. + +— Ah _ouache_! la Jeanne en sait bien aussi, des paroles; elle en sait +plus long que la mère Guite, allez! Oh! bien sûr, sa mère ne sera pas +morte sans lui apprendre la chose. + +Guillaume et Marsillat, avec deux ou trois des plus résolus, +descendaient déjà la montagne en courant. Un groupe de curieux et de +pleureuses venaient derrière eux. Le curé resta le dernier pour décider +les retardataires et les égoïstes, et pour rassembler des seaux, la +chose nécessaire et introuvable à la campagne dans de pareilles +occasions. La nuit se faisait de plus en plus, et à mesure que +l’avant-garde approchait du lieu du sinistre, l’énorme gerbe de feu qui +jaillissait du chaume enflammé, et que le vent faisait ondoyer avec +fureur, ne justifiait que trop les cris : _C’est trop tard! c’est trop +tard!_ que Guillaume et Marsillat entendaient répéter autour d’eux à +chaque pas. Enfin ils arrivèrent haletants et couverts de sueur, étonnés +que Jeanne les eût tant devancés; ils s’attendaient à la joindre en +chemin, et ils ne la rencontrèrent pas. + +Les bonnes femmes des chaumières éparses aux environs s’étaient déjà +rassemblées autour de l’incendie, et comme des _fades_ impuissantes +contre un démon supérieur, elles s’épuisaient en cris perçants et en +conjurations vaines. Le peu d’hommes qui se trouvaient là, aidaient la +Grand’Gothe à arracher de force de la bergerie les chèvres et les +brebis, qui, frappées de la terreur stupide dont ces animaux sont la +proie en pareille circonstance, s’obstinaient à ne pas bouger. Cette +partie de la cabane était encore intacte, mais le toit de la maison +principale s’envolait par flocons de paille embrasée sur les assistants, +et, dans l’attente de l’écroulement de cette masse, personne n’osait se +hasarder à monter sur le toit voisin pour opérer la séparation. +Marsillat, armé de sa hache, l’osa seul, à la grande terreur de Claudie, +qui jetait des cris affreux. Guillaume allait le suivre : mais une autre +pensée l’arrêta. Où était Jeanne? Il la cherchait en vain dans cette +petite foule qui s’amoncelait bruyante et inerte autour de l’incendie. +Jeanne ne paraissait pas. Était-elle revenue de Toull? Quelqu’un +l’avait-il vue? Personne n’écoutait les questions de Guillaume. Il entra +dans la bergerie, où la fumée était déjà si épaisse qu’il ne distinguait +rien. Il appela Jeanne, personne ne lui répondit. La Grand’Gothe, sous +le hangar de derrière, criait d’une voix lamentable : « Et mes poules, +mes poules! mes chers voisins, mes bons voisins, sauvez mes poules! » + +----- + +[12] Capharnaüm, endroit où les paysans rassemblent et serrent leurs +outils de travail. + + + VII + LA PIERRE D’EP-NELL + +La terreur et la consternation de nos paysans à la vue d’un sinistre +destructeur de la propriété échappe à toute description. En lui rendant +sa chétive part si pénible à acquérir, si onéreuse à conserver, la loi +de l’inégalité a développé dans son âme malheureuse et tourmentée un +amour excessif, une sorte de culte idolâtrique pour l’objet de tant de +soins et le but de tant de fatigues. La maison de Tula ne valait pas 500 +fr., et Guillaume s’épuisait à dire : « Ne criez pas, ne pleurez pas : +sauvez ce que vous pourrez, et ce qui périra, je me charge de le faire +rétablir. Cherchez Jeanne, aidez-moi à trouver Jeanne, pour qu’elle ne +perde pas la tête, pour qu’elle se console. Allons, courez après +Jeanne. » + +— Jeanne, Monsieur! lui répondait-on, elle aura été se noyer. Que +voulez-vous qu’elle fasse? Elle a tout perdu dans un jour : sa mère et +son bien. On ne peut pas vivre après ça. + +Guillaume ne pouvait pas faire comprendre qu’il réparerait au moins une +de ces pertes. Quelques-uns secouaient la tête, en disant : « Ça se dit +comme ça, mais quand la pitié est passée, l’argent ne vient pas. » La +plupart, ne connaissant pas Guillaume de Boussac, le prenaient pour un +fonctionnaire du gouvernement. Et après tout, on se réunissait pour +dire : « Rebâtie aux frais de qui on voudra, c’est toujours une maison +qui brûle. _C’est du bien qui se périt._ Non! le pauvre monde est trop +malheureux! _Alas! mon Dieu! alas! faut-il! alas! Jésus!_ » Et c’était +un chœur de gémissements comme celui des captives de la tragédie +antique, sans que Guillaume, impatienté de ces clameurs, et s’irritant +sans fruit contre l’énervement que l’effroi et la surprise causent au +paysan, pût réussir à organiser une chaîne, et à utiliser les seaux +qu’on avait apportés et l’eau qui coulait à côté de la maison. + +Il allait rejoindre sur le toit Marsillat, qui travaillait comme un +Hercule, secondé par cinq ou six vigoureux compagnons, de ces _gars_ de +bon cœur qui mettent un peu de vanité à bien faire, et que le moindre +encouragement enflamme d’émulation, — véritable type des volontaires de +la république et des fantassins de l’empire, — lorsque Jeanne parut +enfin, et Guillaume ne pensa plus qu’à elle. + +Elle avait fait un détour pour porter une dernière invitation à un +parent qui demeurait sur le versant opposé de la montagne, et elle +n’avait vu l’incendie qu’en sortant du chemin creux qui la ramenait à sa +demeure. Elle avait jeté sa besace, elle accourait avec _Cadet_, le fils +de Léonard, qui avait semé les pains de munition dont il était chargé +parmi les blocs de pierre de la ville gauloise. Cadet se lamentait +bruyamment; mais Jeanne, pâle et hors d’haleine, ne disait rien. Elle +cherchait dans la foule, et enfin quand elle put parler : + +— Ma mère! cria-t-elle, où est ma pauvre chère mère? + +— Elle a l’esprit égaré, elle n’a plus ses sens, disait-on autour +d’elle, elle ne se souvient plus que sa mère est morte. + +— Où donc avez-vous mis ma mère? reprit Jeanne avec force. Comment! +vous n’avez pas sorti de là dedans le pauvre corps chrétien de ma mère? +ça n’est pas possible!... Ma tante! où ce qu’est ma tante?... elle aura +pensé à ça, elle... Répondez-moi donc, montrez-moi donc ma mère! + +Quand Jeanne vit que personne n’y avait songé, et qu’on n’avait eu de +sollicitude que pour ses bêtes, qu’elle aimait pourtant beaucoup, mais +qui ne l’occupèrent pas un instant, elle s’élança vers la porte de la +maison. + +— Arrête, Jeanne, lui cria Guillaume en la saisissant dans ses bras; le +toit est prêt à s’écrouler; la chambre est si remplie de fumée que tu y +serais étouffée en un instant... Non! non!... je ne te laisserai pas +entrer... + +— Laissez, laissez, mon parrain! dit Jeanne en se dégageant avec une +force extraordinaire, je ne veux pas que ma mère ait son pauvre corps +brûlé comme un meuble de la maison... Je veux qu’elle aille en terre +sainte, et qu’elle ait les honneurs du chrétien! + +Et Jeanne s’élança dans la chambre de la morte sans qu’il fût possible à +Guillaume de la retenir. + +Il allait l’y suivre lorsque Jeanne, reculant devant la fumée +suffocante, parut renoncer à son projet. Mais elle s’approcha du fils de +Léonard, et lui dit à demi-voix : « Cadet, je veux entrer là, et je te +donne ma foi du baptême que j’en retirerai ma mère; mais il ne faut pas +que personne me suive; ça perdrait tout! » + +Soit que Jeanne se servît de la superstition accréditée sur son compte +pour empêcher ses amis de partager son péril, soit qu’elle eût foi +elle-même à la protection des fades, évoquée sur son berceau par sa +mère, elle fut entendue à demi-mot par Cadet et par deux ou trois autres +paysans qui se trouvaient autour d’elle; elle les convainquit pleinement +du don de _connaissance_ qu’on lui attribuait. Aussitôt, trompant la +vigilance de son parrain, elle se précipita dans les tourbillons de +fumée et disparut sous la gerbe de flamme qui enveloppait les côtés et +le sommet de la maison. Guillaume voulut encore la suivre pour +l’arracher de force à une mort certaine... Mais deux ou trois paires de +bras athlétiques l’enlacèrent, et Cadet lui dit avec un sourire qui ne +quittait jamais sa grosse figure, même quand les larmes donnaient un +démenti à cette gaieté pétrifiée sur ses traits : « N’ayez peur, mon +petit cher monsieur; la Jeanne n’attrapera pas de mal. Alle a ce qu’il +faut, et alle sait les paroles de la _chouse_. Faut la laisser; vous +voyez ben que ça li ficherait malheur por el restant de ses jours, de +laisser _consommer_ les _ous_ de sa mère. Alle saillera d’élà aussi +nette qu’alle y entre, foi d’houme! Vous allez voére! Souffrez pas! faut +pas vous fâcher. On z’_où_ fait pour vot’ bien; on veut pas vous +offenser. Vous la feriez brûler si vous alliége anvec-z-elle! faut pas +contréyer l’ouvraige aux fades! » + +Guillaume écumait d’indignation pendant ce beau discours en pur +berrichon, et il soutenait contre ses préservateurs superstitieux une +lutte dont il allait sortir vainqueur, lorsque Jeanne reparut sur le +seuil de la maison ébranlée par des craquements sinistres. La courageuse +et robuste fille portait dans ses bras ce cadavre roide qui semblait +d’une grandeur effrayante. Le linceul cachait la tête de la morte, et, +laissant à découvert une partie de son corps vêtu, suivant la coutume, +de ses meilleurs habits, flottait en plis rougeâtres au reflet de +l’incendie, jusque sur les pieds de Jeanne. La main de Tula retombait +sur le visage de sa fille; on eût dit qu’elle la bénissait par une +dernière caresse, et, par la suite, toute la population de Toull et des +environs affirma sous serment avoir vu le cadavre se plier pour donner +un baiser au front de Jeanne sur le seuil de la chaumière. Ce qui rendit +le miracle plus frappant encore, c’est qu’à peine la pieuse fille +avait-elle fait trois pas dehors, que la toiture, minée dans ses solives +par un feu longtemps couvé, s’effondra avec fracas sur la chambre d’où +Jeanne sortait, et chassa au loin des tourbillons de cendres, des +avalanches de chaume fumant, et des débris de charpente embrasée. + +— Laissez-la tomber, laissez-la tomber! cria Jeanne, il n’y a plus rien +dedans à sauver! + +A cette dernière catastrophe, les femmes et les enfants jetèrent des +cris perçants et se dispersèrent avec épouvante. Jeanne doubla le pas, +sans perdre sa présence d’esprit, et aucun débris ne l’atteignit. + +Le spectacle de cet événement fit sur l’esprit de Guillaume une si vive +impression, qu’il en fut agité souvent dans ses songes plus de dix ans +après. Jeanne lui parut belle et terrible comme une druidesse dans cet +acte de piété farouche et sublime. Elle avait perdu sa coiffe de toile, +et sa longue chevelure blonde tombait autour d’elle; ses yeux rougis par +la fumée avaient l’égarement de l’ivresse, sa voix était forte, et sa +parole, ordinairement lente et douce, était brève et accentuée. Elle +fendit la presse, portant toujours ce cadavre que personne n’osait +toucher, et elle alla le déposer sur le dolmen d’Ep-Nell, cette longue +pierre plate appuyée sur deux autres, qu’on prendrait pour un ancien +pont dont l’eau voisine se serait détournée et dont les assises se +seraient abaissées. — Que la maison brûle à présent! répéta Jeanne avec +force, laissez-la, laissez-la tomber, mes amis!... Puis elle demanda un +verre d’eau, de l’eau par grâce, et avant qu’on eût pu lui en apporter, +elle tomba en _faiblesse_, comme disent les paysans. + +Guillaume et le curé s’empressèrent de la faire revenir en la portant à +deux pas de là, au bord du courant d’eau, où ils baignèrent ses mains et +son visage enflammés de chaleur. Il n’y avait pas moyen de retrouver +dans la confusion un vase pour lui donner à boire, bien que la tante eût +sauvé, dès le commencement, sa vaisselle et tout ce qu’elle considérait +comme précieux. Jeanne but dans le creux des blanches mains du jeune +baron, et quand elle eut retrouvé la respiration et la force, elle +retourna s’agenouiller auprès de l’autel druidique qui servait de lit +mortuaire à sa mère. Là, tournant le dos à l’incendie qui projetait sur +sa belle tête blonde ses reflets étincelants, elle resta absorbée sans +s’intéresser à rien. + +— Jeanne, vint lui dire le gros Cadet, on a sauvé toutes tes bêtes. Il +n’y a pas tant seulement une poule de grillée. + +— Merci, mon Cadet, répondit Jeanne, ça me fait plaisir, parce que +c’étaient des bêtes que ma mère avait élevées, et qu’elle m’avait bien +_enchargée_ de soigner pour le mieux. + +— Jeanne, lui dit à son tour Guillaume, tu n’as rien perdu dans cet +accident : je me charge de tout réparer. + +— A votre volonté, mon parrain; mais ça n’est pas la peine, allez! ma +vie n’est pas si grand’chose à gagner, et puisque ma mère ne sera plus +avec moi, dans c’te maison, j’aime autant que c’te maison soit finie. + +Jeanne ne montra pas un seul instant une préoccupation d’intérêt +personnel. Tout le pays gémissait sur elle et pleurait sur les ruines de +sa maison, excepté elle. — J’ai encore de la consolation dans mon +malheur, disait-elle, de voir que tant de braves gens se sont donné de +la peine pour moi, et de savoir que ma mère ira dans le cimetière des +chrétiens avec mon pauvre père, et mes pauvres frères et sœurs qui sont +là. + +Cependant Marsillat et ses bons compagnons avaient réussi à faire la +part du feu. Mais un accident qu’ils n’avaient pu prévoir vint rendre +leur zèle inutile. Le pignon mitoyen entre la chambre de la morte et les +bergeries, rougi et calciné par la chaleur, se mit à pencher sur eux si +sensiblement, qu’ils durent abandonner l’entreprise; et, au bout de peu +d’instants, ce grand mur nu, privé des poutres transversales qui, depuis +longues années, le tenaient en respect, s’écroula sur les bergeries, +enfonça la couverture, et donna passage à de nouveaux torrents de flamme +qui eurent bientôt dévoré le reste de cette misérable habitation. + +Tant que la Grand’Gothe avait eu espoir de sauver les graines et le +fourrage que contenait cette portion des bâtiments, et qui étaient sa +propriété particulière, elle avait conservé beaucoup d’audace et de +présence d’esprit; mais quand elle vit flamber sa récolte, elle perdit +la tête, éclata en imprécations contre le ciel et les hommes, et voulut +se précipiter dans les flammes pour périr avec ses denrées. Il fallut la +force et la colère de Marsillat pour l’en empêcher. Les assistants ne +demandaient pas mieux que de la laisser faire, croyant qu’elle était +incombustible, et que le diable sauverait toujours une si méchante +sorcière pour faire enrager les bons chrétiens. — C’est une justice du +bon Dieu, disaient-ils, que le feu du ciel soit tombé sur le _fait_ +d’une pareille femme. Tant que sa sœur a vécu là dedans, la punition a +été retardée. Mais voyez comme ça s’est passé! La Tula meurt, la Jeanne +est sortie, et tout d’un coup la maison brûle : on a sauvé les bêtes de +Jeanne, et d’ailleurs elle a retrouvé les gens du château (la famille de +Boussac), pour lui réparer tout son dommage. Bah! je parie bien qu’ils +lui feront rebâtir une meilleure maison que _celle-là là_. Et comme ça, +la vieille sorcière ira chercher son pain (mendier), et le bon Dieu sera +_revengé_, et le _monde_ de la paroisse sera soulagé d’un grand ennemi. + +Jeanne, entendant de loin les cris de sa tante, pria Cadet de garder le +corps de sa mère, et alla s’efforcer de la consoler. + +— Il n’y a pas si grand mal, allez, ma tante, lui dit-elle; mon parrain +veut me faire du bien, et je vous revaudrai tout ce que vous perdez. + +— Tais-toi, cache-toi, imbécile! s’écria la mégère exaspérée. Personne +ne te fera jamais de bien, à toi; tu aurais bien déjà pu amener du +bonheur dans la maison de ta mère, et tu ne l’as pas fait. Non, non! je +te connais, va! Ton parrain ne te récompensera pas mieux qu’un autre, +parce que tu ne le contenteras pas mieux que les autres. Tu es une fille +sans cœur et sans souci! + +— Je vous dis, ma tante, répondit Jeanne, qui ne comprenait pas les +infâmes insinuations de sa tante, que mon parrain m’en a déjà fait du +bien! Ah! mon Dieu, si j’avais là ce qu’il m’a donné à Toull, je vous +_reconsolerais_ tout de suite!... Et Jeanne se mit à chercher dans ses +poches l’argent que Guillaume lui avait donné, et auquel, depuis ce +moment, elle n’avait guère songé. + +— Il t’a donné quelque chose? s’écria la tante; qu’est-ce qu’il t’a +donné? où l’as-tu mis? tu l’as perdu! tu l’as jeté dans le +trou-aux-fades!... + +— Tenez, tenez, ma tante, dit Jeanne en retrouvant l’argent qu’elle +avait mis dans du papier et lié avec son chapelet, prenez ça, prenez ça +bien vite, ça vous récompensera un peu de votre perte; et, voyant que sa +tante se calmait un peu, elle retourna auprès de sa mère. + +— Faut que la Jeanne soit rudement sotte! dirent les assistants, de +donner comme ça ce qu’elle a à une femme qui lui a fait tomber le feu du +ciel sur sa maison. _Fié pour moi_, je ne lui aurais pas seulement +laissé les habits qu’elle a sur le corps, car m’est avis qu’elle les a +volés. + +— Et pourquoi donc, celle qui sait tant de secrets, n’a-t-elle pas +arrêté le feu? + +— La Gothe? Est-ce que ça peut faire le bien, des femmes de cet +_ordre_-là? ça n’est savant que pour le mal. + +— Tout de même, la Jeanne ne l’a pas arrêté non plus. + +— Elle n’a pas voulu, vous avez bien vu qu’elle n’a pas voulu! elle +savait que c’était la justice de Dieu; elle a emporté le _calabre_ de sa +mère : c’est ce qu’elle voulait; ce qu’elle a voulu, elle l’a fait, +quoi! vous l’avez bien vu. + +Quand la maison ne fut plus qu’un monceau de décombres fumants, il était +près de minuit. On avait passé une heure à faire la chaîne et à éteindre +la flamme, lorsqu’il n’y avait plus rien à sauver. Le travail de la +chaîne avait été pour les jeunes filles et les enfants, qui ne +connaissaient pas ce moyen de secours, un amusement tout nouveau, et on +entendait des facéties et des rires terminer ce drame, commencé par des +cris et des hurlements. Enfin les travaux, qui se reprennent à la pointe +du jour et qui ne permettent pas de longues veillées, revinrent à +l’esprit de tous, et on se sépara. La Grand’Gothe, pensant, d’après la +générosité de Jeanne, qu’elle hériterait des bestiaux, les rassembla +précipitamment et disparut sans que personne pût dire par quel chemin. +Il n’y avait pas un coin de la maison incendiée où l’on pût mettre à +couvert le corps de la morte. D’ailleurs, Jeanne s’obstinait à le +laisser sur la pierre druidique, où elle assurait qu’_il était bien_, et +elle ne voulut pas s’en éloigner, quelques instances qu’on lui fît, pour +se donner du repos. Le curé, Guillaume, Marsillat, Cadet, ne pouvant +vaincre sa détermination, résolurent donc de veiller auprès d’elle, et +de ne la quitter que lorsqu’elle serait disposée à songer à sa propre +existence et à recevoir leur aide et leurs conseils. + +Le temps était devenu calme et serein; la lune brillait dans le ciel, et +son reflet bleu, éclairant les pans de murailles ruinés de la chaumière, +contrastait avec les lueurs rouges qui s’échappaient encore du foyer mal +éteint. La nuit était fraîche. Marsillat, qui avait été baigné de sueur +par son travail de pompier, grelottait auprès des monceaux de chaume +mouillés, et les écartait avec sa hache pour y retrouver un peu de ce +feu, dont il avait eu trop, disait-il, et dont il n’avait plus assez. +Cadet, fatigué, et soumis impérieusement à la légitime habitude du +sommeil, s’adossa philosophiquement contre un reste de mur encore chaud, +et s’y endormit profondément. Le curé se mit en prières à côté de +Jeanne, séparé d’elle seulement par la pierre qui supportait la morte. +La bergère d’Ep-Nell retomba dans l’immobilité contemplative où +Guillaume l’avait trouvée en la voyant le matin pour la première fois. +Quand une heure du matin fit pencher l’étoile du Bouvier sur le clocher +de Toull, le curé s’assoupit dans la prière, et Marsillat s’endormit +presque aussi bien que Cadet. Guillaume, dont l’imagination plus jeune +avait été plus frappée que toutes les autres par les agitations +imprévues de la journée, resta seul complètement éveillé, et marcha à +pas lents comme une sentinelle vigilante à quelque distance de la vierge +d’Ep-Nell. De temps en temps il s’arrêtait et la regardait avec émotion. +Peut-être s’était-elle endormie aussi dans l’attitude de la prière. Sa +mante grise, dont le capuchon était rabattu sur son visage en signe de +deuil, lui donnait, au clair de la lune, l’aspect d’une ombre. Le curé, +tout vêtu de noir, et la morte roulée dans son linceul blanc formaient +avec elle un tableau lugubre. De temps en temps, le feu, contenu sous +les amas de débris, faisait, en petit, l’effet d’une éruption +volcanique. Il s’échappait avec une légère détonation, lançait au loin +la paille noircie qui l’avait couvé, et montait en jets de flamme pour +s’éteindre au bout de peu d’instants. Ces lueurs fugitives faisaient +alors vaciller tous les objets. La morte semblait s’agiter sur sa +pierre, et Jeanne avait l’air de suivre ses mouvements, comme pour la +bercer dans son dernier sommeil. On entendait au loin le hennissement de +quelques cavales au pâturage et les aboiements des chiens dans les +métairies. La reine verte des marécages coassait d’une façon monotone, +et ce qu’il y avait de plus étrange dans ces voix, insouciantes des +douleurs et des agitations humaines, c’était le chant des grillons de +cheminée, ces hôtes incombustibles du foyer domestique, qui, réjouis par +la chaleur des pierres, couraient sur les ruines de leur asile en +s’appelant et en se répondant avec force dans la nuit silencieuse et +sonore. + +Tout à coup Jeanne se leva doucement et vint à la rencontre de +Guillaume, qui se rapprochait d’elle : + +— Mon parrain, lui dit-elle, il faut envoyer coucher M. le curé. Je +suis sûre qu’il a froid, et qu’il sent l’humidité, malgré que je lui aye +dit déjà plus d’une fois de rentrer chez lui. S’il attrapait du mal, ça +serait trop malheureux pour ses paroissiens. C’est un trop brave homme. +Et vous aussi, mon parrain, vous tomberez malade de tout ça. Faut vous +en aller, monsieur le curé. + +— Jeanne, dit Guillaume, tu veux donc rester sous la garde de M. +Marsillat? + +— Il est donc là, M. Marsillat? Je n’en savais rien, mon parrain. + +— Et à présent que tu le sais, désires-tu que je m’en aille? + +— Faut l’emmener aussi, mon parrain. Pourvu que Cadet reste avec moi +pour _virer_ les mauvaises bêtes autour de ce pauvre corps, c’est tout +ce qu’il me faut. + +— Mais ton ami Cadet dort comme dans son lit, ma bonne Jeanne; on +l’entend ronfler d’ici. + +— Je le réveillerais bien si c’était de besoin, mon parrain. + +— Tu veux donc que je m’en aille? + +— Oh non! mon parrain. Je voudrais que vous alliez dormir et vous +mettre à l’abri. + +— Et si je préfère rester, Jeanne? si je me trouve mieux auprès de toi, +et de ce _pauvre corps_ que mon devoir est de veiller aussi? + +— Allons, mon parrain, restez donc, dit Jeanne. Je ne sais pas quoi +vous dire pour vous payer de tout ça. + +Le curé sommeillait, en effet. Dans le commencement de sa veillée, il +avait été un peu agité par la présence de cette Jeanne dont la figure de +vierge revenait souvent dans ses rêves et dans ses pensées. Mais M. +Alain, douce et pieuse créature, n’avait pas une de ces organisations +fougueuses chez lesquelles le vœu de la nature et l’espérance de l’amour +contrarié engendrent la passion, la folie et la pensée du crime. C’était +une nature de savant, bien qu’il ne fût pas très savant; le milieu lui +avait manqué, et les fonctions d’un curé de campagne charitable et +consciencieux ne laissent ni le temps ni l’argent nécessaires pour +s’instruire à fond. Mais il avait la bonhomie, la tranquillité d’âme, +les puériles et innocentes joies, l’oubli facile de soi-même, et +l’innocence de mœurs qui constituent l’homme sincèrement et naïvement +amoureux de la science. Jeanne lui était véritablement chère, et en cela +il ne faisait que suivre la pente naturelle de son jugement sain et de +ses bons instincts : car cette fille sans lumière et sans méfiance était +bien véritablement ce que, dans son style mystique, il appelait un +miroir de pureté et une rose sans tache. Puis, comme Jeanne était d’une +beauté accomplie, et que le bon Alain n’avait pas plus de trente ans, +qu’il avait des yeux, du goût et de la sensibilité, il était bien un peu +agité auprès d’elle. Depuis surtout que Marsillat rôdait autour de la +bergère, le curé éprouvait une sorte de crainte et d’indignation qui +ressemblait à de la jalousie. Voilà pourquoi il faisait des vœux +sincères pour la soustraire au danger, en l’envoyant au château de +Boussac; l’aimant trop pour ne pas préférer le salut de la jeune fille à +son propre bonheur, et ne s’aimant pas assez soi-même pour préférer le +plaisir de la voir à la douleur de la voir déchue. + +Éveillé en sursaut par la main de Jeanne qui se posa familièrement sur +son épaule, il tressaillit, puis se calma aussitôt, et, pressé par ses +instances, affligé de la quitter, mais ne sachant pas lui résister, il +consentit avec une noble confiance à la laisser sous la garde de +Guillaume, qu’il regardait comme un jeune saint. Guillaume lui amena son +cheval qui paissait à quelque distance, et, en mettant le pied à +l’étrier, le bon curé lui dit tout bas, à plusieurs reprises : +« Surtout, monsieur le baron, ne faites pas comme moi, ne vous endormez +pas. » Puis il partit au petit trot; le bruit régulier des fers de _la +Grise_ sur le pavé gaulois se perdit dans l’éloignement sans arracher +Cadet à son sommeil léthargique. Quant à Marsillat, il ne dormait plus +depuis quelques instants, et placé de manière à suivre des yeux tout ce +qui se passait autour des ruines de la maison, il était résolu d’étudier +la conduite et les manières de son jeune rival en cette circonstance. + + + VIII + LA LAVANDIÈRE + +Jeanne se rapprocha aussitôt du dolmen, et Guillaume la voyant +s’agenouiller encore sur la pierre, alla lui chercher un coussin de +paille qui se trouvait parmi les meubles entassés et brisés que la +Grand’Gothe avait commencé par sauver. + +— Mon parrain, vous êtes bien trop charitable, dit Jeanne étonnée de +tant d’attentions. Ma pauvre chère âme de mère n’en aurait pas fait plus +pour moi que vous n’en faites, vrai! + +— Bonne et chère enfant, répondit le jeune homme ému, je voudrais te +parler sérieusement et plus tôt que plus tard. Te sens-tu le courage de +m’écouter? + +— Mon parrain, ça sera à votre volonté. Pourtant si vous aimiez mieux +que ça soit demain, ça me conviendrait mieux aussi. Voilà ma pauvre +chère défunte qui demande des prières, et m’est avis que ce n’est pas +joli de causer à côté d’elle. Demain après l’enterrement, mon parrain, +si vous souhaitez que je _vous cause_, il n’y aura pas d’empêchement. + +— Non, Jeanne, je désire précisément te parler ici, à côté de ta +défunte mère, et pour ainsi dire en sa présence. Je veux la prendre à +témoin de mes bonnes intentions et de la pureté de mes sentiments pour +toi. Je veux lui jurer d’être ton ami et ton défenseur, ma chère Jeanne, +et je suis certain que, loin d’être impie, notre entretien réjouira son +âme qui est dans le ciel. + +— Vous parlez trop _comme il faut_ pour que je ne vous écoute pas, mon +parrain. Vous en savez plus long que moi, et je vous crois bien. + +— Eh bien, Jeanne! dis-moi d’abord que tu auras confiance en moi, et +que tu me laisseras m’occuper seul de ton sort... Je dis seul... avec ma +mère, pourtant, avec ma mère principalement. + +— Je ne peux pas mieux faire que de vous écouter là-dessus, mon +parrain. Mêmement, ma mère m’a toujours dit que votre mère était une +femme très bonne, et votre défunt père un homme très juste. + +— Tu me promets donc de ne prendre conseil que de nous? + +— Oui, mon parrain, avec l’agrément de M. le curé, qui est un homme +très juste aussi, et que ma mère m’a bien _enchargée_ de croire. + +— Avec l’agrément de M. le curé, soit; mais de personne autre, pas même +de ta tante! + +Jeanne hésita un instant, puis elle dit : « Pas même de ma tante, mon +parrain. » Elle avait compris, cette nuit même, que sa tante n’avait +qu’une passion, la cupidité; et elle était révoltée, dans son âme +pieuse, que la sœur de sa mère eût abandonné ce corps vénéré à la merci +des flammes, sans même songer ensuite à faire la _veillée des morts_ +auprès d’elle. + +— Merci, Jeanne, merci, dit Guillaume en lui prenant la main. + +— De quoi donc que vous me remerciez, mon parrain? + +— De m’accepter pour ton guide et pour ton ami. Ta mère a entendu ta +promesse, Jeanne! + +— Plaise à Dieu que ça lui soit agréable! dit Jeanne en baisant le bord +du linceul. A présent, mon parrain, qu’est-ce que vous voulez me +conseiller? + +— De venir demeurer à Boussac dans la maison de ma mère, si, comme j’en +suis bien sûr, ma mère t’y engage. + +— Ça serait-il pour la servir, mon parrain? Croyez-vous qu’elle ait +besoin de moi, votre mère? + +— Non, Jeanne, je ne crois pas qu’elle ait besoin de toi; mais.... + +— Dans ce cas-là, mon parrain, excusez-moi; je ne voudrais pas demeurer +à la ville. + +— Tu n’aimes donc que la campagne? + +— Je n’ai jamais été à la ville, mon parrain, c’est-à-dire j’y suis +_naissue_; mais depuis que j’en suis sortie à l’âge de cinq ans, je n’y +ai jamais retourné une seule fois, ni ma mère non plus. + +— Et pourquoi cela? + +— Je ne sais pas, mon parrain. Il paraît que ma mère avait eu du +chagrin dans cet endroit-là, et elle me disait toujours : Jeanne, ça +n’est pas bon de quitter sa famille et sa maison, va! crois-moi quand tu +seras ta maîtresse. + +— Mais à présent, ma pauvre Jeanne, tu n’as plus ni famille ni maison! + +— C’est la vérité, dit Jeanne en regardant le corps de sa mère. Puis +elle se retourna vers sa maison en ruines, et pour la première fois elle +sentit ce qu’il y a d’affreux à voir écrouler le toit où l’on a passé +toute sa vie. — C’est la vérité, répéta-t-elle d’une voix altérée; je +n’y pensais pas à cette pauvre maison où j’étais si bien accoutumée, où +je voyais ma mère tous les soirs et tous les matins, où je dormais à +côté d’elle, et où j’entendais mes chebris (chevreaux) remuer et bêler +pendant que je m’endormais. Oui, c’est vrai, tout ça est fini. J’en +étais contente sur le moment; ça me semblait que je ne pourrais plus +dormir là dedans quand ma mère n’y serait plus. A présent, ça me semble +que j’aurais été contente de revoir son lit, son armoire, sa grande +chaise de bois, sa quenouille, et sa vaisselle, qu’elle lavait et +qu’elle rangeait si bien. Ils ont sauvé en partie le mobilier, c’est +vrai, mais la place où tout ça était accoutumé, et la main qui s’en +servait... et la voix qui parlait dans c’te chambre, et qui disait, à la +petite pointe du jour : « Jeanne, allons, ma Jeanne; allons, ma +mignonne; v’là les alouettes réveillées, c’est le tour des jeunes +filles. » Et le soir, quand je revenais des champs : « La v’là donc, +c’te Jeanne! Les loups ne me l’ont donc pas mangée! » Et puis on se +mettait à souper toutes les trois, mon parrain, et ma tante se fâchait +toujours, et ma mère ne se fâchait pas. Elle riait, elle disait des +histoires, elle chantait des chansons; et puis elle faisait rire ma +tante, et moi aussi; dame! fallait rire absolument! C’est pas, mon +parrain, que j’aie jamais été portée absolument là-dessus. Elle me +disait bien que je n’aurais jamais de l’esprit comme elle. « Mais ça n’y +fait rien, qu’elle disait, je t’aime comme tu es, ma Jeanne, c’est le +bon Dieu qui t’a donnée comme ça à moi. Ce que le bon Dieu a fait me +convient. » Oh! c’est qu’elle est juste, cette femme-là, mon parrain! il +n’y en a pas une autre comme elle. On lui dirait de moi tout ce qu’on +voudrait, elle ne le croirait pas. Elle leur dirait comme ça... + +Jeanne se retourna brusquement vers sa mère; elle avait parlé comme dans +un rêve. Et tout à coup, au moment d’oublier entièrement qu’elle parlait +du passé, elle regarda ce cadavre, et la parole expirant sur ses lèvres, +elle se jeta sur le corps de sa mère, et laissa échapper de longs +sanglots. Ce fut le seul moment de révolte et de faiblesse qu’elle eût +encore éprouvé. + +Son parler naïf, la vulgarité des images qu’elle retraçait, n’avaient +pas désenchanté le jeune baron de l’admiration qu’il avait conçue pour +elle dans cette soirée désastreuse. L’accent de Jeanne partait d’un cœur +ardent et vrai, sa voix était douce comme celle du ruisseau qui +murmurait sous la bruyère à deux pas d’elle; son accent rustique n’avait +rien de grossier ni de trivial. On sentait la distinction naturelle de +son être sous ces formes primitives. Guillaume comprit qu’à l’église +comme au théâtre il n’avait jamais entendu que de la déclamation, et la +parole de Jeanne le toucha si profondément, qu’il fondit en larmes. + +— Ah! mon parrain! dit Jeanne, en se relevant et en essuyant rudement +ses yeux, comme pour faire rentrer ses pleurs, je vous fais de la peine, +pardonnez-moi. + +— Que peuvent-ils se dire si longtemps? pensait Marsillat, qui était +assez près pour les voir, mais non pour les entendre, d’autant plus que, +retenu par ce respect qu’inspire instinctivement la présence d’un mort +aimé, ils n’avaient élevé la voix ni l’un ni l’autre. Quand un léger +nuage passait devant la lune, ce groupe de la morte et du jeune couple +pâlissait sous le regard perçant de Léon, et se confondait un peu avec +les pierres druidiques qui l’environnaient. Vraiment, se disait-il, ce +garçon si religieux, à ce qu’il veut paraître, aurait-il l’aplomb de lui +parler d’amour auprès du cadavre de sa mère? Je ne l’oserais pas, moi. +Je ne me suis pas senti l’audace de dire un seul mot ce soir à cette +pauvre fille! mais il me semble que mons Guillaume n’attend pas que la +mort soit mise en terre pour en conter à l’enfant, et prendre son +inscription. Va, mon garçon, va! tout cela se bornera à de belles +paroles, j’espère; d’autant plus sûrement que je ne te perdrai pas de +vue, et que les paroles sont une monnaie qui n’a pas de cours chez nos +fillettes. Est-ce qu’il réciterait des _Oremus_ avec elle? Il en est +pardieu bien capable... Mais ces jeunes chrétiens sont de francs +hypocrites, et je ne me laisserai pas damer le pion par celui-là. Si ce +maraud ne ronflait pas à faire écrouler sur nous le reste de ces murs, +j’entendrais peut-être quelque chose. + +— Monsieur Léonard jeune, dit-il en secouant Cadet pour l’éveiller, +vous dormez trop fort, vous réveillez toute la chambrée. Et il lui +allongea quatre ou cinq coups de poing pour le réveiller. + +— Attends! attends! dit Cadet en étendant les bras et en ouvrant, pour +bâiller, une bouche démesurée, j’vas t’faire battre en grange sur mon +dos! Qui qu’ c’est qu’samuse comme ça anvec moi? Ah! c’est vous, +monsieur Lion! Ah! farceur, allez! vous m’avez bien arveillé tout +d’même! + +— Allons, lève-toi donc, imbécile! Tu tombes dans la ruelle du lit. + +— _Hié!_ la rouette du lit! alle est gente, la rouette du lit! Ah! +qu’vous fasez rire! Vou’ êtes l’houme le pu aimable qu’ jasse pas +connaissu (que j’aie jamais connu). + +— Allons, lève-toi, mon joli Cadet; tu vois bien que Jeanne s’enrhume +là-bas à garder cette morte. + +— Alle est donc toujours là, la Jeanne? Oh! la bonne chrétienne fille +que ça fait! c’est la fille la pu bonne que jasse pas connaissu! + +— Allons, allons, _counnaissu_ ou non, viens avec moi lui dire de venir +se chauffer un peu. + +— J’veux ben, j’veux ben; ça, c’est de raison, monsieur Lion. + +L’approche de Marsillat contraria vivement Guillaume; mais Jeanne y +parut indifférente, et même elle le remercia aussi poliment qu’elle sut +le faire, d’avoir pris tant de peine pour sauver sa maison, et de s’être +condamné à une si mauvaise nuit à cause d’elle. + +— Ne fais pas attention à nous, Jeanne, répondit Léon, qui ne croyait +pas M. de Boussac si bien informé de ses desseins, et qui affectait +devant lui de ne voir dans sa protégée qu’une pauvre fille à secourir +dans une circonstance fortuite. Nous faisons tous les trois notre +devoir, en ne t’abandonnant pas; mais ton parrain et toi devez souffrir +du froid; nous venons vous relayer un peu. Approchez du feu qui flambe +encore assez bien là-bas, et laissez-nous ici à votre place. + +En parlant ainsi, Marsillat se promettait bien de laisser, au bout d’un +instant, Cadet tout seul auprès de la morte, et de revenir auprès du feu +troubler le tête-à-tête, par trop prolongé à son gré, du parrain et de +la filleule. Mais il se flattait : Cadet n’était pas d’humeur, lui, à +rester en tête à tête avec un mort. Quoiqu’il eût assisté déjà, en +qualité d’apprenti sacristain-fossoyeur, à bien des funérailles, il ne +s’était jamais trouvé seul dans l’exercice de ses fonctions, et il était +loin de partager le scepticisme de son père; aussi montrait-il peu de +dispositions pour l’emploi dont il devait hériter. D’ailleurs, Jeanne +n’entendait pas se remettre sur Marsillat, qu’elle pressentait +irréligieux et moqueur, du soin d’assister, comme elle disait, l’âme de +sa mère par des prières. Elle consentit seulement, à cause de son +parrain, à ce que l’obligeant Cadet allât chercher quelques gros +morceaux de bois enflammés pour établir un feu auprès du dolmen. + +Tout en bouffissant ses grosses joues pour souffler le feu, Cadet +s’arrêta comme pour prêter l’oreille; puis n’ayant rien entendu de +distinct, il recommença son office, tout en disant : — Crois-tu, +Jeanne, que ça soit bon de faire une _clarté_ dans l’endroit où que je +sons? + +— Qu’est-ce que tu veux dire? demanda Marsillat. + +— Dame! reprit Cadet, ils disont que c’est un endroit bien mauvais pour +les fades! + +— Tais-toi, Cadet, ne parle pas de ça, lui dit Jeanne, qui s’était +approchée du feu, pour _embraiser_ ses sabots[13]. Tu sais bien que +c’est des folies de craindre les fades, elles ne sont d’ailleurs pas +méchantes _dans l’endrait d’ici_. + +— C’est pas des folletés, Jeanne, s’écria Cadet en pâlissant. Tais-toi, +accoutes-tu? + +— J’écoute quelque chose comme un battoir de laveuse, dit Jeanne. + +— Dame! quand je le disais! ça l’est! c’est la lavandière! Diache la +faute, que j’avons fait de la clarté! Et Cadet se retira grelottant de +peur auprès de Marsillat, qui écoutait aussi avec quelque surprise. + +— De quoi donc vous étonnez-vous ainsi? leur dit Guillaume en se +rapprochant. + +— Ça n’est pas grand’chose, mon parrain, dit Jeanne un peu pâle; c’est +un mauvais esprit qui voudrait nous écarter. Mais _la pierre_ est une +_bonne pierre_, et en disant des prières sans avoir peur, il n’y a pas à +craindre. + +Jeanne rechaussa ses sabots à la hâte, et se remit à genoux à côté de la +morte. + +— Ah çà! je ne rêve pas aussi, moi? dit Léon prêtant toujours +l’oreille. Guillaume, vous entendez bien le bruit d’un battoir de +laveuse sur le ruisseau? + +— Certainement! Mais que trouvez-vous là d’extraordinaire? + +— Vous ne connaissez donc pas la légende des lavandières nocturnes? ces +êtres fantastiques qui s’emparent, au clair de la lune, des planches et +des battoirs des laveuses oubliés dans les endroits écartés, pour venir +y faire un sabbat aquatique d’une espèce particulière? + +— Oui, c’est une superstition de tous les pays, mais bien explicable +par le caprice ou la nécessité de quelque laveuse véritable. + +— Ce n’est pas si facile à expliquer que vous croyez. Dans ce pays-ci, +je ne sache pas qu’il y eût une femme assez hardie pour se livrer à ce +travail après le coucher du soleil, sans craindre d’attirer autour +d’elle le sinistre cortège des _Lavandières_. N’est-ce pas vrai, Cadet? + +— Oh! c’est la vraie vérité, monsieur Lion! Diache la faute! c’est ben +ça la plus chétite nuit que j’_asse_ pas veillée? Et le pauvre Cadet, +dont les dents claquaient de terreur, se mit à quatre pattes derrière +Jeanne, et fit précipitamment plusieurs signes de croix. + +— S’il y a là quelque chose d’extraordinaire, dit Guillaume, il faut +aller vérifier. + +— Attendez, dit Marsillat en allant chercher la hache du charpentier, +ce peut être quelque drôle mal intentionné. + +Pendant que Léon retournait en courant vers l’endroit où il avait laissé +son arme, Guillaume, ouvrant le couteau de chasse dont il s’était muni +pour voyager, écoutait le bruit clair et sec de ce battoir qui +s’arrêtait de temps en temps, et, reprenant au bout d’une minute, +semblait s’être rapproché, comme si la laveuse eût fait un ou deux pas +en descendant le cours du ruisseau qui coulait de la colline dans la +direction des pierres d’Ep-Nell. + +— Tu n’as pas peur avec moi, Jeanne? dit Guillaume à sa filleule, qui +s’était levée et lui avait pris le bras. + +— N’allez pas là, mon parrain, dit Jeanne, qui montrait d’autant plus +de courage qu’elle croyait à l’existence fantastique de la laveuse; ces +choses-là ne se renvoient qu’avec des prières. + +— Prie pour nous, bonne Jeanne, dit Guillaume en souriant. Ceci ne peut +être qu’une méchante plaisanterie, quelqu’un qui ignore sans doute les +malheurs qui t’accablent. Mais nous sommes trois, ne sois pas inquiète. +Cadet, tu vas venir avec nous. + +— _Non moi_, Monsieur, non! dit Cadet en faisant mine de se sauver. Je +n’irai point. + +— Tu as peur, nigaud? + +— Je n’ai pas peur, Monsieur, mais vous me couperiez par morciaux que +je n’irais point. Je n’ai guère d’envie d’être lavé, battu et _torsu_ +comme un linge, à nuité, pour être neyé à matin. + +— C’est bien inutile d’essayer d’avoir l’aide de M. Cadet, dit +Marsillat qui arrivait en brandissant sa hache. C’est assez de nous +deux, Guillaume. Et il se mit rapidement à marcher dans la direction du +bruit. + +— C’est même trop, répondit Guillaume en s’efforçant de le dépasser. Si +c’est une femme, comme j’en suis persuadé, notre expédition en armes est +souverainement ridicule. + +Comme Guillaume disait ces paroles, il vit, au détour d’un rocher qui +lui avait masqué jusque-là le cours du ruisseau, une espèce d’anse +ombragée de saules et de bouleaux qui servait de lavoir aux femmes des +environs, et sous ces arbres une forme vague qui paraissait une paysanne +vêtue comme les vieilles, et qui maniait son battoir à coups précipités, +parlant seule, à demi-voix, très vite, d’une manière inintelligible, et +comme en proie à une sorte de frénésie. + +— Vous lavez bien tard, la mère, lui demanda brusquement Marsillat, qui +s’était approché d’elle assez près, mais qui ne pouvait réussir à +distinguer ses traits. + +La lavandière fit entendre une sorte de grognement comme celui d’une +bête sauvage, et jetant son battoir dans l’eau, elle se leva, ramassa +précipitamment des pierres dont elle accabla, en fuyant, les curieux qui +venaient l’interrompre. Marsillat se lança à sa poursuite, mais la +voyant gagner sur lui du terrain avec une rapidité qui semblait +fantastique, et se diriger vers un vivier qu’il appréhendait avec +raison, il se retourna pour voir si Guillaume le suivait; c’est alors +qu’il vit son ami étendu par terre et complètement immobile. + +Une pierre l’avait frappé à la tête assez violemment. La visière de sa +casquette de voyage avait amorti le coup, et le sang n’avait pas coulé. +Mais la commotion avait été si forte que le jeune homme avait perdu +connaissance. Il se releva bientôt avec l’aide de Léon; mais en +retrouvant l’usage de ses membres, il ne retrouva pas celui de ses +facultés, et il s’éveilla dans le lit du curé de Toull, vers deux heures +de l’après-midi, ne se sentant pas précisément malade, mais ne pouvant +aucunement retrouver la mémoire de ce qui lui était arrivé depuis sa +fâcheuse rencontre avec la laveuse de nuit. Cadet seul était auprès de +lui, et le jeune malade, croyant rêver encore, entendait au dehors un +chant lugubre comme celui des funérailles. + +----- + +[13] On remplit de cendre chaude et de menue braise l’intérieur du +sabot, et on le vide au bout de quelques instants. Le bois conserve fort +longtemps la chaleur. + + + IX + ADIEU AU VILLAGE + +C’est le fils de Léonard qui avait ramené Guillaume : c’est lui qui +guettait son réveil; c’est encore lui qui lui expliqua comment il +l’avait ramené d’Ep-Nell et installé à la cure. Guillaume eût peine à +s’expliquer l’espèce de congestion cérébrale qui avait suspendu en lui +l’action de la pensée. Il n’éprouvait plus qu’un peu de défaillance et +de vertige. Il se leva, pensant en être quitte pour une petite bosse à +la tête, et se dit avec plaisir que ses cheveux cacheraient cet accident +à sa mère. Cadet, qui avait le meilleur cœur du monde, et à qui l’on +avait bien recommandé de le soigner, alla lui chercher un verre de vin +pendant qu’il s’habillait, et il se disposait à se rendre au cimetière +pour assister à l’enterrement de sa nourrice, lorsqu’il vit revenir le +curé avec son sacristain, suivis de la famille de la défunte et des +personnes qui avaient pris part à la cérémonie. Jeanne venait la +dernière, accablée, marchant avec peine, la figure cachée sous sa cape, +et appuyée sur Claudie qui pleurait de très bon cœur, comme une très +bonne fille qu’elle était. Cependant Jeanne s’approcha du jeune baron et +lui demanda de ses nouvelles avec une sollicitude qui le toucha vivement +dans un pareil moment. Il lui prit le bras, et la fit entrer dans la +cuisine du curé, où elle tomba sur une chaise, pâle et suffoquée. Il lui +semblait qu’elle venait de perdre sa mère une seconde fois. + +Mais la Grand’Gothe, survenant avec son marcher et son parler masculin, +ne lui laissa pas le loisir de s’abandonner à sa douleur. « Allons, +Jeanne, dit-elle, il faut remercier tes parents et tes amis qui ont +suivi l’enterrement avec beaucoup d’honnêteté, malgré qu’ils savaient +bien que, notre maison étant brûlée, nous n’avions plus la commodité de +suivre les usages et de les régaler au retour du cimetière. Fais-leur +tes excuses, et ton compliment. Allons, ça te regarde, c’est ton devoir +et non pas le mien. » + +Jeanne se leva et remercia les assistants qui étaient entrés dans la +cuisine du presbytère. Tous lui donnèrent de grands témoignages +d’amitié, et Guillaume remarqua chez la plupart d’entre eux un langage +généreux et plein d’une noble simplicité. + +— Allons, ma Jeanne, lui dirent quelques-uns des plus _anciens_, tu +peux venir chez nous quand tu voudras. Tu n’as qu’à faire ton choix, +nous serons bien contents de te loger et de te nourrir du moins mal que +nous pourrons. + +— En vous remerciant, mes braves _mondes_, pour toutes vos amitiés, +répondit Jeanne; mais je vous connais tous trop malheureux, et trop +embarrassés de famille, pour aller me mettre à votre charge. Je suis +jeune, je ne suis pas encore dégoûtée de travailler, et je suis décidée +de me louer dans quelque métairie. + +— Mais la Saint-Jean est passée, et la Saint-Martin n’est pas venue, +Jeanne! En attendant, faut demeurer _en_ quelque part? + +— Mes amis, dit Guillaume, tranquillisez-vous, M. le curé et ma mère, +madame de Boussac, se chargeront d’établir Jeanne convenablement. + +— A la bonne heure, dit le grand-oncle Germain, qui parlait pour les +autres : si la grand’dame de Boussac s’en charge, nous sommes contents. + +Tous se retirèrent après avoir embrassé Jeanne, qui sanglotait, et le +curé rentra suivi de Marsillat. La Grand’Gothe était restée avec un +homme de très mauvaise mine, qui jetait autour de lui des regards +farouches et qui choqua beaucoup Guillaume par son affectation à garder +son chapeau sur la tête quand tous s’étaient découverts devant le curé. + +— A présent, dit la tante, il faut, Jeanne, faire tes compliments à M. +le curé et à ton parrain; et puis, tu vas venir, ma mignonne, parce que +j’ai besoin de toi. + +— Non, ma tante, répondit Jeanne avec une fermeté que Guillaume +n’aurait pas attendue d’un caractère si humble et si confiant, je n’irai +pas avec vous. Je sais ce que vous me voulez, et je ne veux pas vous +obéir. + +— Comment, malheureuse, s’écria la Gothe en élevant la voix, tu ne veux +plus obéir à ta tante, qui t’a élevée, qui est ta plus proche parente, +qui a perdu cette nuit tout ce qu’elle avait dans ta maison, qui va être +obligée de mendier son pain avec une besace sur le dos, et qui n’a pas +seulement une étable pour se retirer? + +— Écoutez, ma tante, répondit Jeanne, vous avez déjà choisi un endroit +pour vous retirer. Je vous ai donné cette nuit l’argent que mon parrain +m’avait fait présent. Je vous ai dit ce matin que je vous abandonnais +tout ce qui a été sauvé du mobilier, et toutes les bêtes... Je ne garde +rien pour moi que les habits que j’ai sur le corps. + +— Eh! qu’est-ce qui les mènera aux champs, les bêtes? qu’est-ce qui les +fera pâturer, en attendant qu’on puisse les conduire en foire? + +— C’est vous, ma tante; vous êtes encore assez jeune et assez forte +pour aller aux champs, et vous y meniez toujours votre chèvre, parce que +vous ne vouliez pas me la confier. + +— Jeanne a raison, dit le curé, vous n’avez pas besoin de ses services, +Gothe, et elle a fait pour vous plus qu’elle ne pouvait, plus qu’elle ne +devait peut-être. Elle est majeure, vous n’avez aucun droit sur elle; +laissez-la donc libre de ses actions. + +— Ainsi elle m’abandonne, s’écria la tante, jurant, piaillant, +déclamant, et feignant de se désespérer. Une enfant que j’ai élevée, que +j’ai amusée et portée aux champs quand elle était haute comme mon sabot! +Une fille pour qui je me serais sacrifiée, et pour qui je ne me suis pas +mariée, afin de lui laisser mon bien! + +— Mariez-vous, mariez-vous si le cœur vous en dit, ma tante, dit Jeanne +avec douceur. Je n’ai jamais entendu parler _que_ vous vous étiez privée +de ça pour moi. + +— Eh bien! oui, je me marierai! J’ai encore un peu de bien, va! et ça +n’est pas toi qui en hériteras, car je testamenterai en faveur de mon +homme. + +— Mariez-vous donc, et testez comme vous voudrez, dit le curé, en +haussant les épaules. + +— C’est toujours bien cruel, hurla la mégère, d’être abandonnée comme +ça! Ah! si ma pauvre sœur avait prévu ça, Jeanne, elle t’aurait refusé +sa bénédiction sur le lit de la mort! + +Ces paroles barbares firent sur Jeanne une profonde impression. Elle +tressaillit, hésita, fit un mouvement pour se jeter au cou de sa tante, +afin de l’apaiser; mais, rencontrant le visage sinistre de l’homme qui +était resté derrière elle, dans le fond de la cheminée, elle +s’arrêta. — Écoutez, tante, dit-elle, si ma maison n’avait pas brûlé, +je ne me serais jamais séparée de vous. Si j’avais le moyen d’en faire +bâtir une autre, je vous dirais de venir y demeurer avec moi; mais ça ne +se peut pas. Voilà mon parrain qui veut me récompenser de mes pertes; +mais j’ai des raisons, de très bonnes raisons pour refuser la charité +que mon parrain veut me faire. + +— Lesquelles, Jeanne? demanda vivement Guillaume. + +— Je vous dirai cela à vous, plus tard, mon parrain. A présent je dis à +ma tante que je veux me louer; c’est mon devoir; et si elle n’est pas +heureuse avec ce qu’elle a, je lui donnerai l’argent que je gagnerai. +Mais tant qu’à la suivre, ça ne sera jamais, j’en jure ma foi du +baptême. + +— Vous voyez ben, mère Gothe, que c’est à cause de moi qu’alle jure +comme ça! dit d’une voix creuse et lugubre, et avec un regard haineux, +l’homme qui jusque-là s’était tenu muet et immobile dans le coin du +foyer. + +— Je n’ai rien dit contre vous, père Raguet, répondit Jeanne; mais vous +direz contre moi ce que vous voudrez, je n’irai pas demeurer chez vous. + +— Je m’y opposerais de tout mon pouvoir! s’écria le curé, qui ne put +contenir un geste de mépris en apercevant la sombre figure de Raguet. + +— C’est bien, monsieur l’abbé! répondit Raguet. Y en a qui sont +toujours accusés de tout le mal qui se fait contre eux; y en a aussi qui +parlent comme des bons saints, et qu’on croit ben religieux, et qui ont +de plus mauvaises pensées que moi. + +— Oui, oui! reprit la mégère, il y a du monde bien sournois, père +Raguet, et c’est ceux-là qui se contentent toujours aux dépens des +autres. + +Le bon curé pâlit de crainte et d’indignation. Guillaume s’approcha de +Raguet et le regarda en face d’un air de menace et de mépris, mais sans +pouvoir lui faire baisser les yeux. Cette face pâle et morne semblait +n’être susceptible d’aucune autre expression que celle de la haine calme +et patiente. + +— Qui avez-vous l’intention d’insulter ici? lui dit Guillaume, en le +toisant avec hauteur. + +— Je ne vous parle pas, mon petit Monsieur, répondit le paysan, et de +plus gros que vous ne m’ont pas _épeuré_. + +— Mais vous allez sortir d’ici! s’écria Guillaume en s’armant de la +fourche à attiser le feu, car il lui semblait que Raguet faisait le +mouvement de prendre une arme sous sa veste sale et débraillée. + +— Sortir? dit Raguet avec le sang-froid de la prudence et sans montrer +aucune crainte, je ne demandons pas mieux; on n’est pas déjà en si bonne +compagnie ici... Je ne dis pas ça pour M. Marsillat. + +— C’est bien de l’honneur pour moi, dit Marsillat d’un ton ironique. +Allons, Raguet, taisez-vous et partez. Vous savez que je vous tiens! +soyez sage... et gentil, ajouta-t-il d’un air railleur auquel Raguet +répondit par un sourire d’intelligence. + +— Oui, oui, allons-nous-en, mère Gothe, dit-il en se traînant lentement +vers la porte. En voilà assez, mes braves gens! Sans adieu. Et il partit +sans lever son chapeau, suivi de la tante qui serrait le poing et +grommelait des imprécations entre ses dents. + +— Misérable, murmura le curé lorsqu’ils furent éloignés. + +— Lâches canailles, dit Guillaume. Cet homme a la tournure d’un +scélérat. + +— C’est pour cela qu’il n’est pas très redoutable, dit Marsillat avec +légèreté. + +— Ah! ma pauvre Jeanne! s’écria Cadet, tout ça c’est trop malheureux +pour toi. Oh! oui, t’as eu du malheur de perdre ta mère. Ces +_gensses_-là te feront du tort. + +— N’aye pas peur, mon Cadet, répondit Jeanne en essuyant ses larmes et +en faisant le signe de la croix; s’il y a des mauvais esprits contre +moi, il y a aussi pour moi des bon esprits. + +— Oui, Jeanne, oui, s’écrièrent à la fois Guillaume et M. Alain, vous +avez des amis qui ne vous abandonneront pas. + +— Oh! je le sais bien! vous êtes des honnêtes gens, tous les deux, +répondit Jeanne en leur tendant une main à chacun; puis, elle ajouta en +tendant la main aussi à Marsillat, avec une candeur angélique : Et vous +aussi, monsieur Marsillat, vous n’êtes pas méchant. Vous avez eu pour +moi bien des bontés. Vous avez monté sur ma maison tout au travers du +feu : vous avez veillé toute la nuit pour m’aider à garder le corps de +ma pauvre âme de mère... Et Cadet aussi, c’est un bon enfant; tout le +monde a été bon pour moi. Ça me reconsole un peu de ceux qui sont +méchants et sans raison. + +Cadet se mit à pleurer, sans que sa bouche cessât de sourire comme +c’était son habitude invincible. Quant à Marsillat, il fut touché de la +reconnaissance de Jeanne, et une sorte d’affection dont il était loin +d’être incapable vint se mêler à son désir sans en diminuer l’intensité. +Il avait le cœur bon et la conscience peu farouche. Il rêva un instant +au moyen de concilier sa passion avec sa loyauté, et le compromis fut +assez lestement signé. C’était un homme d’affaires si habile! + +— Maintenant, dit Guillaume en se rapprochant de Jeanne, peux-tu me +dire, ma chère enfant, pourquoi tu veux me retirer le droit de m’occuper +de ton sort? + +— Je ne vous refuse pas ça, mon parrain. Vous me conseillerez où je +dois me retirer; et si j’ai besoin de crédit pour acheter mon deuil, +vous me permettrez de me recommander de vous. C’est bien assez; je ne +veux rien de plus. + +— C’est ce que nous verrons, Jeanne. D’où te vient donc cette fierté? +c’est de la méfiance contre moi. + +— Oh! ne croyez pas ça, mon petit parrain, je n’en suis pas capable! +mais je vas vous dire, j’ai des raisons de refuser votre argent, à cause +de vous, et j’en ai aussi à cause de moi. Les raisons à cause de vous, +c’est que vous ne savez pas encore si votre mère sera _consentante_ de +tout ça, et qu’un jeune homme comme vous, ça n’a pas toujours plus +d’argent que ce n’est de besoin. + +— Qui t’a appris ces choses-là, Jeanne? + +— C’est M. Marsillat, qui s’y connaît bien; pas vrai, monsieur +Marsillat, que vous m’avez dit, à ce matin, avant de revenir à Toull, +que mon parrain n’avait pas encore la jouissance du bien de son père, et +que ça le gênerait beaucoup de me payer ma maison? + +— Ah! s’écria Guillaume en regardant fixement Léon, vous avez eu la +bonté de vous occuper de mes affaires à ce point? + +— Est-ce que je t’ai parlé de cela, Jeanne? je ne m’en souviens pas, +dit Marsillat, avec le ton d’une profonde indifférence. + +— Oh! vous devez bien vous en souvenir, monsieur Léon! à telles +enseignes, que vous avez eu la bonté de m’offrir de faire rebâtir ma +maison, disant que vous, ça ne vous gênerait en rien. + +— Ah! s’écria Claudie, dont les yeux s’arrondirent comme ceux d’un +chat, M. Léon t’a proposé ça? + +— Je comprends, dit Guillaume avec amertume; M. Léon préfère être ton +bienfaiteur, et tu préfères ses bienfaits aux miens, Jeanne? + +— Oh! non, mon parrain, je sais bien ce qui est convenant, et ce qui ne +l’est pas. M. Marsillat n’est pas mon parrain, et il parlait comme ça +par amitié pour vous, et par grande charité pour moi. Mais je lui ai +bien dit, comme je lui dis encore devant vous, que si j’acceptais ça, je +ferais mal parler de moi, et que ça me rendrait un bien mauvais service. + +— Vous parlez avec bonté et avec sagesse, Jeanne, dit le curé. + +— Oh! non, monsieur le curé, dit Jeanne, je parle dans la vérité de mon +cœur. J’ai bien de l’obligation à M. Marsillat, mais je n’accepterai +jamais ça. + +— Peste soit de l’innocente! pensa Marsillat, très mortifié de voir +ébruiter avec tant de bonne foi ses tentatives de séduction. + +— Tant qu’à la maison, reprit Jeanne, il n’y faut pas songer, mon +parrain, ça ne me ferait ni chaud ni froid de la voir neuve. Ça ne +serait jamais la même maison où ma mère m’a élevée, où elle a vécu, où +elle _a mouru_. J’ai donné les meubles à ma tante, il le fallait bien +pour la déchagriner un peu. Des meubles neufs, je n’en ai pas besoin. +Pour moi toute seule, qu’est-ce qu’il me faut? j’aurais aimé ce qui +_m’aurait venu_ de ma mère, voilà tout. + +— Cependant, dit Marsillat avec l’intention de repousser les soupçons +de Guillaume et de M. Alain, avec votre maison vous auriez trouvé +facilement un mari, ma pauvre Jeanne! au lieu qu’à présent...! + +— A présent? s’écria ingénument Cadet, alle en trouvera un tout de même +quand que c’est qu’alle voudra... Alle peut bien se passer de maison, +allez! + +— Serait-ce là l’amant préféré de la belle Jeanne? pensèrent en même +temps Guillaume et Léon, en tournant leurs regards sur la figure épaisse +et rebondie du gros Cadet. + +Mais Jeanne répondit : + +— Mon petit Cadet, tu me fais bien de l’honneur de parler comme ça, +mais tu sais bien que je ne veux pas me marier. + +— A d’autres! dit Léon affectant toujours de toucher la question +par-dessous jambe. + +— Non, pas à d’autres, monsieur Léon, reprit Jeanne avec calme; +monsieur le curé sait bien que je ne peux pas songer à me marier. + +— Ah! vous savez cela, vous, curé? dit Léon d’un ton de persiflage. +Voyez ce que c’est que de confesser les jeunes filles! + +— Jeanne ne veut pas se marier... Jeanne ne se mariera pas, répondit le +curé avec gravité. + +— Allons, c’est le secret de la confession, dit Marsillat en riant. + +— Ça n’est pas des choses pour rire, monsieur Léon, reprit Jeanne avec +une dignité toujours tempérée par l’excessive douceur de son caractère +et de son accent. + +Guillaume contemplait Jeanne avec l’intérêt d’une vive curiosité. Est-ce +un secret, en effet? demanda-t-il en s’adressant à la jeune fille. + +— C’est toujours inutile de parler de ça, dit Jeanne, je n’en ai parlé +que pour dire que je n’ai pas besoin de maison, et que je n’en veux pas, +mon parrain. Mais je vous en suis obligée comme si vous m’aviez fait +bâtir un _château_. + +— Jeanne a grandement raison, dit le curé. Soyez assuré, monsieur le +baron, que la prudence parle par la bouche de cette enfant. Si elle +avait une maison, elle serait entraînée par son bon cœur, et conseillée +peut-être par sa conscience, d’y demeurer avec sa tante, et sa tante +l’opprimerait... si elle ne faisait pire, ajouta-t-il en baissant la +voix. Renoncez à ce généreux projet, monsieur le baron, vous trouverez +bien le moyen et l’occasion d’assurer autrement le sort de Jeanne. + +— Je me rends; vous avez raison, monsieur le curé, répondit Guillaume +sur le même ton, et même je crois qu’avec la délicatesse extrême de son +caractère il faudra s’en occuper sans la consulter. + +— Sans aucun doute. Le temps et l’occasion vous conseilleront. Ce qu’il +faut régler dès à présent, c’est le lieu où elle va provisoirement +s’établir. Voyons, Jeanne, ajouta le curé en élevant la voix, où +désirez-vous vous installer d’abord?... Aujourd’hui, par exemple! + +— Veux-tu venir chez nous, Jeanne? s’écria Claudie avec une affectueuse +spontanéité. + +— Merci, ma mignonne. Ta mère est gênée, et elle a bien assez de toi +pour faire son ouvrage. Je ne veux être à la charge de personne. + +— Jeanne, dit le curé, vous ne pouvez pas compter trouver ici de +l’ouvrage du jour au lendemain. Il faut, dans les premiers temps, que +vous vous retiriez dans une maison honnête, où votre parrain répondra de +votre dépense. + +— Sans doute, dit Guillaume, si Jeanne n’est pas trop fière pour +accepter de moi le plus léger service! + +— Oh! mon parrain, vous m’accusez injustement. J’accepterai ça de bon +cœur, venant de vous. + +— Eh! de quoi vous embarrassez-vous, curé? dit nonchalamment Marsillat; +votre servante est vieille et cassée. Prenez Jeanne à votre service. + +— Non, Monsieur, ce ne serait pas convenable, répondit avec fermeté M. +Alain. La foi n’est pas assez vive, par le temps qui court, pour qu’un +homme d’église soit plus respecté qu’un autre par les mauvaises langues. + +— Eh bien! il y a un expédient qui remédie à tout, reprit Marsillat. +C’est que Guillaume emmène dès aujourd’hui sa filleule à Boussac, et +qu’il la présente à sa mère. + +Guillaume regarda attentivement Léon, pour voir si ce conseil ne cachait +pas quelque piège. Marsillat était complètement de bonne foi. + +— A dire le vrai, reprit le curé, ce n’est pas la plus mauvaise idée. +Jeanne a irrité sa tante et le méchant Raguet, qui est capable de tout. +Je ne serai pas tranquille sur son compte, tant que Gothe n’aura pas +pris son parti de se passer d’une victime qu’elle aimait à faire +souffrir... et d’ailleurs... tenez. Jeanne, croyez-moi... allez-vous-en +trouver votre marraine, madame la baronne de Boussac... A cette +distance, et sous la protection d’une personne aussi respectable, vous +n’aurez rien à redouter. + +— Aller à Boussac, moi? dit Jeanne effrayée. Vous me conseillez ça, +monsieur le curé? + +— Et moi, je vous en prie, Jeanne, dit Guillaume avec l’assurance +d’accomplir un devoir. Vous ne connaissez peut-être pas les dangers dont +vous êtes entourée, avec des ennemis comme ceux que j’ai vus aujourd’hui +près de vous... Si vous avez confiance en moi, vous me le prouverez en +venant dès aujourd’hui trouver ma mère. + +— Mon parrain, dit Jeanne, qui regarda cette prière comme un ordre, et +qui s’y soumit aussitôt sans en bien comprendre les motifs, votre +volonté sera la mienne. Mais voulez-vous donc que je demeure à Boussac, +à la ville, moi qui ne me souviens pas d’être jamais sortie du pays de +Toull-Sainte-Croix! + +— Si vous avez de l’aversion pour le séjour de la ville, vous serez +libre de revenir ici quand vous voudrez, mon enfant. Seulement vous +verrez ma mère, vous causerez avec elle, vous lui ouvrirez votre cœur, +vous lui parlerez de vos chagrins; elle est bonne, compatissante, et +saura trouver des paroles pour vous consoler... Puis, vous vous +entendrez avec elle pour l’avenir, et votre indépendance sera respectée +et protégée. + +Jeanne accepta, un peu confuse, un peu effrayée de l’idée d’aborder la +_grand’dame_ de Boussac, dans un moment où, disait-elle, le chagrin lui +ôtait _quasiment_ l’esprit. + +— Vous en serez d’autant plus intéressante aux yeux de votre marraine, +dit le curé; et il insista si bien que Jeanne céda. + +Marsillat eut l’esprit de ne pas offrir de la prendre en croupe, et de +proposer même son cheval à Guillaume, comme étant beaucoup plus fort que +Sport pour porter deux personnes. Guillaume était un peu effrayé de +l’idée d’arriver à la porte de son château avec une paysanne en croupe. +Mais le curé, qui sentait ce qu’il y aurait d’inconvenant à faire partir +Jeanne avec deux jeunes gens, arrangea tout, en leur en adjoignant un +troisième. Cadet fut chargé de prendre la jument du curé, et d’être le +cavalier de Jeanne. Le curé avait raison au fond. Une paysanne sur le +même cheval qu’un paysan, n’a jamais fait jaser personne. Avec un +_bourgeois_, c’eût été bien différent. + +Pendant qu’on préparait les chevaux, le curé fit dîner tous ses hôtes, +et recommanda à Guillaume qu’il trouvait bien pâle, et qui avait une +forte migraine, de se faire faire une petite saignée le lendemain. + +Claudie ne partageait pas beaucoup la sécurité de M. Alain, qui croyait +mettre Jeanne à couvert des convoitises de Marsillat en l’envoyant à +Boussac. Elle suivait d’un œil jaloux tous leurs mouvements, et la +grande vertu de Jeanne était la seule chose qui la rassurât un peu. + +— Écoute, ma Jeanne, lui dit-elle, si tu _te loues_ à Boussac, tâche de +me faire entrer en service dans la même maison que toi. Ça ferait bien +mon affaire de demeurer à la ville, moi! + +— Et moi, j’y demeurerais ben _arrié_ (aussi)! dit le gros Cadet; c’est +rudement joli la ville de Boussac! c’est la pu brave ville que j’asse +pas connaissue. + +— Je crois bien, imbécile! dit Claudie, tu n’en as jamais vu d’autre! + +Avant la fin du dîner, Marsillat sortit pour donner l’avoine à sa jument +Fanchon, qu’il avait installée dans une grange un peu isolée du village, +à cause de l’exiguïté de l’écurie du presbytère. Le jour commençait à +baisser, et au moment où il pénétrait sous le portail de la grange, il +vit, au milieu des bottes de fourrage et des outils aratoires, une +figure blême se lever lentement et le regarder de près. Il eut bientôt +reconnu l’acolyte et le compère de la Grand’Gothe, maître Raguet dit +Bridevache[14]. Cette homme sans aveu vivait au milieu des landes, dans +une mauvaise hutte de branches et de terre, qu’il s’était bâtie tout +seul, et où personne, autre que la sorcière Gothe, n’eût voulu demeurer +avec lui. Personne n’eût même voulu passer, à la nuit tombée, à trente +pas de cette demeure sinistre qui renfermait le plus grand vaurien du +pays. Sous cette misère apparente, Raguet cachait des sommes assez +rondes. Il s’adonnait à la dangereuse et lucrative profession de voleur +de chevaux. En Bourbonnais et en Berri, c’est pendant les nuits d’été, +lorsque _la chevaline_ est au pâturage, que certains chaudronniers +d’Auvergne et certains vagabonds de la Marche exercent leur industrie. +Ils brisent avec dextérité les enferges le mieux cadenassées, montent à +poil sur l’animal, lui passent une bride légère dont ils sont munis, et +prennent le galop vers leurs montagnes. Raguet grappillait sur le pays +d’autres menues captures, poules, oies, bois et graines. Il paraissait +doux et mielleux au premier abord, parlait peu, n’allait chez personne, +ne souffrait jamais qu’on franchît le seuil de sa porte, et, sauf +l’assassinat, ne se faisait faute d’aucune mauvaise pensée et d’aucune +mauvaise action. + +— Est-ce vous, monsieur Marsillat? dit-il d’une voix traînante, +quoiqu’il eût fort bien reconnu Léon. + +— Que faites-vous ici, maître filou? lui répondit le jeune avocat; +venez-vous flairer ma jument? Si jamais vous avez le malheur de lui +prendre un crin, vous aurez de mes nouvelles. + +— Oh! je ne vous ferai jamais tort à vous, monsieur Marsillat, et vous +ne voudriez pas m’en faire. + +— Je peux vous en faire beaucoup, souvenez-vous de cela. + +— Nenni, Monsieur, vous avez été mon avocat. + +— Comme je serais celui du diable, s’il venait me confier sa cause : +mais je ne suis pas forcé de l’être toujours, et comme je sais de quoi +vous êtes capable... + +— Nenni, Monsieur, vous n’en savez rien... je ne vous ai jamais rien +avoué. + +— C’est pour cela que je vous tiens pour un coquin. + +— Vous ne pensez pas ce que vous dites là, monsieur Léon; mais il ne +s’agit pas de ça. Je venais ici pour vous demander un conseil +d’affaires. + +— Je n’ai pas le temps; vous pouvez venir le samedi à mon étude... + +— Oh! non, Monsieur, je n’irai pas, et vous me direz bien tout de suite +ce que je veux vous demander par rapport à la Jeanne. + +— Je ne vous connais aucun rapport avec la Jeanne, je n’ai rien à vous +dire. + +— Si fait, Monsieur, si fait! attendez donc que je vous aide à arranger +votre chevau! + +— Nullement, n’y touchez pas. + +— Vous croyez donc, monsieur Léon, reprit Raguet, sans se déconcerter, +que la Gothe n’aurait pas le droit de forcer la Jeanne à demeurer avec +elle? + +— Et quel intérêt aurait-elle à cela, la Gothe? + +— Vous le savez ben! + +— Non. + +— C’est dans vos intérêts mieux que dans les miens. + +— Je ne comprends pas, dit Marsillat qui voulait voir jusqu’où Raguet +pousserait l’impudence. + +— Vous voyez ben, monsieur l’avocat, que si vous vouliez aider la Gothe +à faire un procès à sa nièce, et plaider pour que la fille demeure où sa +tante veut demeurer... pour un temps... vous m’entendez... + +— Non, après? + +— Dame! la maison de chez nous est ben commode, ben écartée. Un galant +qui serait curieux d’une jolie fille... une supposition!... + +— Vous êtes un drôle, une canaille; voilà comment je plaiderais pour +vous. + +— Oh! faut pas vous fâcher, je n’en veux rien dire, mais vous avez ben +fait des jolis cadeaux à la Gothe pour avoir les amitiés de sa nièce; +vous n’êtes même guère cachotier de ces affaires-là! + +— C’est possible, je puis désirer de me faire aimer d’une fille et me +débarrasser des mendiants importuns par une aumône; mais user de +violence, et me servir de l’entremise du dernier des gredins, qui +m’aiderait... une supposition!... à commettre un crime... c’est ce qui +ne sera jamais. Bonsoir, l’ami! + +— Vous y songerez, et vous en reviendrez, dit tranquillement Raguet. + +Marsillat était indigné, et avait une forte envie d’appliquer des coups +de cravache à ce misérable. Mais, connaissant bien l’espèce, il songea, +au contraire, à le lier par quelque espérance. Raguet le suivait pas à +pas dans l’obscurité de l’étable, et Léon craignit que, par dépit, il +n’allongeât un coup de tranchet aux jarrets de Fanchon. — Allons, c’est +assez! vous ne savez ce que vous dites, reprit-il d’une voix adoucie. +Prenez cela pour acheter le pain de votre semaine. Je vous sais +malheureux, et j’aime à croire que, sans cela, vous n’auriez pas des +pensées si noires. + +Raguet palpa dans l’obscurité le pourboire de Marsillat, et quand il se +fut assuré que c’était une pièce de 5 fr. il le remercia et sortit de la +grange par une porte de derrière, sans renoncer à ses desseins sur +Jeanne. Écoutez! lui cria Léon; et Raguet revint sur ses pas. + +— Si vous avez jamais le malheur, lui dit le jeune homme, de faire le +moindre tort à la moindre des personnes auxquelles je m’intéresse, je +cesse de prendre en pitié votre misère, et je vous signale comme un +bandit. + +— Oh da! vous ne le feriez pas! dit Raguet, vous avez été mon avocat; +ça vous ferait du tort d’avoir si bien plaidé pour un bandit! + +— Vous vous trompez, dit Marsillat; un avocat peut avoir été la dupe de +son client et ne pas vouloir être son complice. Tenez-vous-le pour dit, +et respectez M. le curé de Toull et toutes les personnes que vous avez +menacées aujourd’hui devant moi... ou vous aurez de mes nouvelles. + +Raguet baissa l’oreille et s’en alla, cherchant à deviner pourquoi +Marsillat, qu’il croyait aussi perverti que lui-même, s’intéressait si +fort à ses rivaux. + +Un quart d’heure après, Marsillat trottait sur Fanchon à côté de +Guillaume, que le mouvement du cheval rendait de plus en plus souffrant. +Cadet et Jeanne trottinaient en avant sur _la Grise_. Raguet, caché +derrière les blocs de rocher, les regardait partir et commençait à +comprendre que Marsillat n’avait pas besoin de lui. Le bon curé, du haut +de la plate-forme de la tour, criait à Marsillat : Surtout n’oubliez pas +mon thermomètre! Puis il rentra chez lui, triste, mais soulagé d’un +grand trouble, à mesure que Jeanne s’éloignait de Toull-Sainte-Croix. + +----- + +[14] En vieux français, brigand, voleur de bestiaux. + + + X + LES PROJETS DE MARIAGE + +La ville de Boussac, formant, avec le bourg du même nom, une population +de dix-huit à dix-neuf cents âmes, peut être considérée comme une des +plus chétives et des plus laides sous-préfectures du centre. Ce n’est +pourtant pas l’avis du narrateur de cette histoire. Jeté sur des +collines abruptes, le long de la Petite-Creuse, au confluent d’un autre +ruisseau rapide, Boussac offre un assemblage de maisons, de rochers, de +torrents, de rues mal agencées, et de chemins escarpés, qui lui donnent +une physionomie très pittoresque. Un poète, un artiste pourrait +parfaitement y vivre sans se déshonorer, et préférer infiniment cette +résidence à l’orgueilleuse ville de Châteauroux, qui a palais +préfectoral, routes royales, théâtre, promenades, équipages, pays plat +et physionomie analogue. Bourges, dans un pays plus triste encore, a ses +magnifiques monuments, son austère physionomie historique, ses jardins +déserts, ses beaux clairs de lune sur les pignons aigus de ses maisons +du moyen âge, ses grandes rues où l’herbe ronge le pavé, et ses longues +nuits silencieuses qui commencent presque au coucher du soleil. C’est +bien l’antique métropole des Aquitaines, une ville de chanoines et de +magistrats, la plus oubliée, la plus aristocratique des cités mortes de +leur belle mort. Guéret est trop isolé des montagnes qui l’entourent, et +n’a rien en lui qui compense l’éloignement de ce décor naturel. L’eau y +est belle et claire; voilà tout. La Châtre n’a que son vallon plantureux +derrière le faubourg; Neuvy, son église byzantine qu’on a trop +badigeonnée, et son vieux pont qu’on va détruire sans respect pour une +relique du temps passé. Boussac a le bon goût de se lier si bien au sol, +qu’on y peut faire une belle étude de paysage à chaque pas en pleine +rue. Mais il se passera bien du temps avant que les citadins de nos +provinces comprennent que la végétation, la perspective, le mouvement du +terrain, le bruit du torrent et les masses granitiques font partie +essentielle de la beauté des villes qui ne peuvent prétendre à briller +par leurs monuments. + +Il y a cependant un monument à Boussac; c’est le château d’origine +romaine que Jean de Brosse, le fameux maréchal de Boussac, fit +reconstruire en 1400 à la mode de son temps. Il est irrégulier, gracieux +et coquet dans sa simplicité. Cependant les murs ont dix pieds +d’épaisseur, et dès qu’on franchit le seuil, on trouve que l’intérieur a +la mauvaise mine de tous ces grands brigands du moyen âge que nous +voyons dans nos provinces dresser encore fièrement la tête sur toutes +les hauteurs. + +Ce château est moitié à la ville et moitié à la campagne. La cour et la +façade armoriée regardent la ville; mais l’autre face plonge avec le roc +perpendiculaire qui la porte jusqu’au lit de la Petite-Creuse, et domine +un site admirable, le cours sinueux du torrent encaissé dans les +rochers, d’immenses prairies semées de châtaigniers, un vaste horizon, +une profondeur à donner des vertiges. Le château, avec ses +fortifications, ferme la ville de ce côté-là. Les fortifications +subsistent encore, la ville ne les a pas franchies, et la dernière dame +de Boussac, mère de notre héros, le jeune baron Guillaume de Boussac, +passait de son jardin dans la campagne, ou de sa cour dans la ville, à +volonté. + +Environ dix-huit mois après les événements qui remplissent la première +partie de ce récit, madame de Boussac et son amie, madame de Charmois, +assises dans la profonde embrasure d’une fenêtre, admiraient d’un air +plus ennuyé que ravi le site admirable déployé sous leurs yeux. On était +aux premiers jours du printemps. La végétation naissante répandait sur +les arbres une légère teinte verte mêlée de brun; les amandiers et les +abricotiers du jardin, ainsi que les prunelliers des buissons, étaient +en fleurs; une magnifique journée s’éteignait dans un couchant couleur +de rose. Cependant, un bon feu brûlait dans la vaste cheminée du grand +salon, et la fraîcheur du soir était assez vive derrière les murailles +épaisses du vieux manoir. + +La plus belle décoration de ce salon était sans contredit ces curieuses +tapisseries énigmatiques que l’on voit encore aujourd’hui dans le +château de Boussac, et que l’on suppose avoir été apportées d’Orient par +Zizime et avoir décoré la tour de Bourganeuf durant sa longue captivité. +Je les crois d’Aubusson, et j’ai toute une histoire là-dessus qui +trouvera sa place ailleurs. Il est à peu près certain qu’elles ont +charmé les ennuis de l’illustre infidèle dans sa prison, et qu’elles +sont revenues à celui qui les avait fait faire _ad hoc_, Pierre +d’Aubusson, seigneur de Boussac, grand-maître de Rhodes. Les costumes +sont de la fin du XV^{e} siècle. Ces tableaux ouvragés sont des +chefs-d’œuvre, et, si je ne me trompe, une page historique fort +curieuse. + +Le reste de l’ameublement du grand salon de Boussac était, dès l’époque +de notre récit, loin de répondre, par sa magnificence, à ces vestiges +d’ancienne splendeur. Au bas de ces vastes lambris rampaient, pour ainsi +dire, de méchants petits fauteuils à la mode de l’empire, parodie +mesquine des chaises curules de l’ancienne Rome. Quelques miroirs +encadrés dans le style Louis XV remplissaient mal les grands trumeaux +des cheminées. Il y avait entre ce mobilier et le formidable manoir où +il flottait inaperçu, le contraste inévitable qui rend la noblesse de +nos jours si faible et si pauvre auprès de la condition de ses aïeux. + +Il semblait que ce sentiment pénible remplît involontairement l’esprit +des deux dames qui s’entretenaient dans l’embrasure de la fenêtre; car +elles étaient assez mélancoliques en devisant à voix basse _entre chien +et loup_. + +L’âge de ces nobles personnes pouvait composer un siècle assez également +partagé entre elles deux. Elles avaient été belles; du moins la +physionomie et la tournure de madame de Boussac le témoignaient encore; +mais l’embonpoint avait envahi les appas de madame de Charmois, ce qui +ne l’empêchait pas d’être active, remuante et décidée. + +Arrivée de la veille à Boussac avec son mari, récemment promu à la +dignité de sous-préfet de l’arrondissement, madame de Charmois +renouvelait connaissance avec une ancienne amie qu’elle n’avait pas vue +depuis deux ou trois ans, et qui, malgré la différence notable de leurs +caractères respectifs, se faisait une grande joie de posséder enfin un +voisinage et une société de son rang. + +— Ma toute belle, disait la nouvelle sous-préfette, je vous admire, en +vérité, d’avoir pu passer deux hivers de suite dans votre château. + +— Il est un peu triste, en effet, ma chère, répondit madame de Boussac; +cependant il est mieux bâti, plus spacieux, et moins dispendieux à +chauffer que ne l’était mon joli appartement de Paris. + +— Je suis loin de m’en plaindre, surtout quand vous m’y donnez si +gracieusement l’hospitalité en attendant que j’aie trouvé à m’installer +dans votre étrange ville. Je vais la trouver délicieuse en y vivant près +de vous; mais avouez que, sans cela, chère amie, il y aurait du mérite à +venir s’y enterrer. + +— Vous la connaissiez pourtant bien, notre ville, quand vous avez +accepté cette résidence. + +— Depuis une quinzaine d’années que je suis venue vous y voir... deux +fois, trois fois! + +— Deux fois! Moi, je n’ai rien oublié. + +— Je n’ai rien oublié de vous non plus. Mais à force d’être occupée de +vous, j’avais oublié de regarder la ville, et je me la figurais moins +pauvre et moins laide dans mes souvenirs. + +— Mais, malheureusement pour nous, vous n’y resterez pas longtemps. +Ceci est un acheminement à une sous-préfecture de première classe. + +— Si je ne pensais que nous serons préfet dans dix-huit mois, je vous +confesse que je n’aurais jamais permis à M. de Charmois d’entrer dans la +carrière administrative. Mais vous, ma chère belle, qui n’avez point +d’ambition, même pour votre fils, à ce qu’il paraît, comment avez-vous +pris ce grand parti de renoncer aux hivers de Paris? + +— Ne faut-il pas que je songe à l’établissement de ma fille? J’ai deux +enfants, et vous n’en avez qu’un. Donc je suis la plus gênée de nous +deux. Sans prétendre à relever ma fortune, puisque Guillaume a de la +répugnance pour une carrière quelconque qui enchaînerait son +indépendance, je dois achever de libérer quelques terres de certaines +hypothèques que mon mari a été forcé de laisser prendre. Voilà ma fille +sortie tout à fait du couvent, en âge d’être mariée... + +— Mais il vous reste bien encore trois cent mille francs au soleil à +partager entre eux deux? + +— A peu près. + +— Ce n’est pas mal, cela! Si nous en avions autant, nous ne serions pas +sous-préfet à Boussac. Mais une fois arrivés à une bonne préfecture, +nous marierons avantageusement notre fille. Quand attendez-vous +décidément Guillaume? + +— Dans huit jours, et je ne vis pas jusque là. Après plus d’un an +d’absence, jugez de ma soif de le revoir! + +— Oh! il me tarde aussi de l’embrasser, ce cher enfant! Je voudrais +bien savoir s’il reconnaîtra Elvire? Elle est tellement grandie! La +trouvez-vous belle, ma fille? + +— Elle est assurément fort bien, charmante! + +— Elle ne ressemble pas du tout à son père, n’est-ce pas? +Malheureusement elle est infiniment moins belle que la vôtre et moins +bien élevée, je parie. + +— Marie est passable, voilà tout. Mais c’est une excellente personne. + +— Un peu romanesque, n’est-ce pas, comme son frère? + +— Oh! beaucoup moins romanesque, Dieu merci. Tenez! les entendez-vous +rire, ici au-dessous, dans leur chambre? Vous voyez bien que Marie pas +plus qu’Elvire n’engendre la mélancolie! + +— Comment! est-ce que c’est Elvire qui crie comme cela? A coup sûr ce +n’est pas Marie! J’ai envie de les faire taire en les appelant par la +fenêtre. Si vos bourgeois de province entendaient cela, ils prendraient +nos filles pour des butordes comme les leurs. + +— Eh! laissez-les rire! c’est de leur âge! Nos filles seront plus +heureuses que nous, ma chère. Elles se marieront passablement, grâce à +leur naissance, et ne feront que gagner à changer de position. Nous qui +avons passé notre jeunesse au milieu des fêtes et du luxe de l’empire, +nous trouvons le temps présent bien triste et la vie bien nue. + +— Ne parlez pas ainsi, ma belle. On croirait que vous regrettez +l’empire. + +— Non. Je connais trop le devoir de mon rang et ce que je dois à mes +opinions pour cela. Mais j’ai beaucoup perdu comme fortune et comme +position à la chute de Buonaparte. + +— Non, ma chère, vous avez perdu à la mort de votre mari; car s’il eût +vécu jusqu’à 1815, il eût fait comme le mien et comme tant d’autres +fonctionnaires et officiers de l’empire. Il se fût rallié des premiers +aux princes légitimes, et il aurait repris du service ou se serait fait +donner quelque bonne place en province. + +— Ce n’est pas sûr, ma chère. Il s’était attaché à l’empereur. + +— Il s’en serait détaché de son _empereur_! + +— Peut-être. J’aurais fait mon possible pour cela, non par ambition, +mais par conviction. Je n’aurais peut-être pas réussi. Il faut bien +avouer que l’empereur.... que Buonaparte a exercé sur nos maris un grand +prestige. + +— Oui, dans les commencements, c’était fait pour cela. J’ai vu M. de +Charmois lorsqu’il était chambellan, tout à fait coiffé de lui.... Mais +quand il lui a vu faire tant de sottises, il a ouvert les yeux sur ses +véritables intérêts comme sur ses vrais devoirs. + +— Je doute que M. de Boussac se fût corrigé si aisément. Il était +d’humeur, au contraire, à s’attacher à Napoléon à proportion de ses +revers. + +— C’était une tête romanesque, lui aussi : un digne homme, j’en +conviens, qui vous eût rendue bien heureuse, si la guerre ne vous eût si +souvent séparés, et si vous n’eussiez pas été si jalouse. + +— Vous êtes mal fondée à me faire ce reproche... je ne l’ai jamais été +de vous. + +— Cela vous plaît à dire... Vous l’étiez bien un peu! + +— Nullement. M. de Boussac redoutait fort les coquettes... Et vous +l’étiez excessivement. + +— Méchante!... Est-ce que nous ne l’étions pas toutes dans ce temps-là? + +— Plus ou moins... + +— Vous étiez folle de toilette, allons donc! et vous faisiez pour cela +des dépenses que M. de Charmois ne m’eût jamais permises. + +— C’était plutôt vanité de ma part que coquetterie... Pensez-vous que +ce soit tout à fait la même chose? + +— Vous êtes très méchante, ce soir... Mais si j’ai été coquette, si je +le suis encore un peu, je suis excusable; mon mari n’était pas aimable +comme le vôtre... Mais quel tapage font ces demoiselles! c’est +intolérable, ma chère... Je suis sûre que toute la ville les entend. Ah! +les demoiselles se gâtent en province... cette manière de rire et de +crier est vraiment de mauvais ton! + +— Ce ne sont pas elles qui crient comme cela... ce sont les servantes; +c’est Claudie... je reconnais sa voix. + +— Laquelle de vos deux soubrettes est Claudie?... est-ce la belle +blonde? + +— Non, c’est la petite brune... L’autre s’appelle Jeanne : elle est ma +filleule. + +— Eh! croyez-vous que ce soit bien convenable de laisser nos filles se +divertir dans la compagnie de ces servantes? + +— Il faut bien que nos pauvres enfants s’amusent un peu... c’est fort +innocent! Sans doute elles font monter ces petites dans leur chambre +pour s’essayer avec elles à danser la bourrée du pays. C’est un bon +exercice pour la santé. Claudie démontre cette danse _ex professo_... +Elle est légère, bien découplée et ne manque pas de grâce. + +— Et l’autre, la belle? danse-t-elle aussi? + +— Non, c’est une fille sérieuse et mélancolique. Mais, en général, +c’est elle qui chante les airs de bourrée. Elle a une jolie voix. + +— Est-ce que vous êtes bien servie par ces paysannes? + +— Mieux que je ne l’ai jamais été par des femmes de chambre de Paris +que je payais dix fois plus cher, et qui s’ennuyaient en province; c’est +une réforme domestique dont je n’ai eu qu’à m’applaudir, et que je vous +conseille. + +— Mais elles ne savent rien faire? Qui est-ce qui vous habille? Qui +est-ce qui coiffe Marie? + +— C’est Claudie. Elle est adroite, active et intelligente, c’est une +fille remarquablement éducable. + +— Et l’autre? que fait-elle? Je la vois moins souvent dans la maison. + +— Elle garde mes vaches, fait le beurre et les fromages à la crème dans +la perfection. Elle dirige la lessive, range le linge, et conserve les +fruits. C’est elle qui a toutes mes clefs. Elle est beaucoup moins fine, +moins adroite de ses mains et moins diligente que Claudie; mais c’est un +excellent sujet : sage, rangée, laborieuse, douce et fidèle, elle m’est +devenue fort nécessaire. C’est une véritable trouvaille que mon fils a +faite là pour ma maison. + +— Ah! c’est Guillaume qui vous l’a donnée? Il l’a prise sur sa jolie +figure, et cela prouve qu’il s’y connaît. + +— Ma chère, Guillaume est trop bien né, il se respecte trop pour avoir +des yeux pour ces pauvres créatures. + +— Vous n’aviez pas tant de confiance en monsieur son père, car je me +rappelle fort bien qu’un jour, ici, _jadis_, je vous trouvai tout en +larmes, et venant de renvoyer la bonne... la nourrice, je crois, de +votre fils, parce que vous pensiez que M. de Boussac la trouvait trop +belle. + +— Vous rappelez un de mes vieux péchés, et c’est cruel de votre part. +La pauvre nourrice était, je crois, fort innocente. Elle était un peu +lente, un peu hautaine et têtue : elle m’impatientait souvent. J’avais +alors le sang plus vif qu’aujourd’hui. M. de Boussac, plus indulgent et +meilleur que moi, me donnait toujours tort quand je la grondais. Un +jour, j’en pris du dépit. Je lui fis des reproches injustes. Il décréta, +pour avoir la paix, le renvoi de la pauvre Tula, et j’en fus très punie, +car je ne retrouvai jamais une femme aussi dévouée à mon fils et à moi. +Mais elle était d’une fierté insensée. Je ne sais quelle parole de +laquais lui fit entendre que j’étais jalouse d’elle, et jamais, quelques +offres que je lui fisse faire, elle ne voulut rentrer à mon service. Je +fus un peu offensée d’un tel orgueil; puis vint la mort de mon pauvre +mari, mes embarras de fortune, mon séjour à Paris pour l’éducation de +Guillaume; et j’avais oublié cette femme, lorsqu’il y a dix-huit mois, +peu de jours après ma nouvelle et définitive installation dans ce +pays-ci, Guillaume m’apprit sa mort et m’amena, d’un village où il avait +été se promener par hasard, cette orpheline, cette Jeanne, la fille de +Tula, la sœur de lait de Guillaume par conséquent. + +— Ah! la fille de... la nourrice? La fille de la nourrice, cette +blonde? Je l’ai vue toute petite chez vous. + +— Elle a beaucoup des manières et même des _manies_ de sa mère; mais +elle est infiniment plus patiente et plus douce. Dans le premier moment, +la vue de cette jeune fille me causa une impression pénible. Elle me +rappelait un chagrin de ménage et peut-être des torts de ma part. +J’eusse souhaité lui faire du bien et la renvoyer dans son village. Mais +c’est au retour de cette promenade que Guillaume fit l’épouvantable +maladie qui le tint six semaines entre la vie et la mort, et Jeanne le +soigna avec tant de dévouement que je la gardai ensuite par +reconnaissance. + +— On a dit qu’il avait reçu d’un paysan un coup de pierre à la tête. +Est-ce à cause d’elle? + +— Ce n’est pas vrai, car il l’a toujours nié, et Jeanne n’a rien vu de +semblable. Vous savez bien que c’est à la suite d’un incendie où +Guillaume s’employa avec dévouement pour sauver une misérable chaumière +frappée de la foudre qu’il eut cette terrible fièvre cérébrale. + +— Comment voulez-vous que j’aie oublié cela? vous me l’avez écrit dans +le temps. D’ailleurs, cela fait trop d’honneur à Guillaume pour qu’on +l’oublie. + +— Vous ai-je écrit tous les détails de cette aventure? que cette +chaumière était précisément celle de la pauvre Tula, qui venait de +mourir? et que Jeanne ayant perdu dans le même jour sa mère et tout son +chétif avoir, Guillaume l’avait adoptée en quelque sorte dans un noble +élan de charité? C’est ainsi qu’il la connut et me l’amena. + +— Mais c’est tout un roman, cela, mon amie! + +— C’est un roman bien simple, et qui se termine là. L’héroïne soigne +mes poules et ma laiterie. + +— Et Guillaume? + +— Eh bien, quoi! Guillaume? + +— Il n’a pas fait un roman là-dessus, lui? + +— Il a fait une jolie romance; mais Jeanne n’y comprendrait goutte, et +ne saurait pas la chanter... D’ailleurs, elle est fort sensible, pour +une paysanne, et on ne peut prononcer le nom de sa mère sans qu’elle se +mette à pleurer. + +— Ah! elle a le cœur sensible?... Est-ce que Guillaume... + +— Que demandez-vous? + +— Rien. Mais dites-moi donc pourquoi vous avez fait voyager si +longtemps Guillaume après tout cela? + +— Hélas! vous le savez, sa santé avait beaucoup de peine à se remettre. +Une profonde mélancolie l’absorbait et me donnait des craintes +poignantes pour l’avenir. + +— Et la cause de cette mélancolie, vous n’avez jamais pu la savoir? + +— Il n’y avait pas d’autre cause, je vous le jure, qu’un état maladif, +une sorte d’atteinte au cerveau. J’ai toute la confiance de mon fils; il +ne m’a jamais rien déguisé, rien caché, même. Il m’a constamment +protesté, comme je vous l’ai écrit, qu’il ne connaissait pas de cause +morale à sa langueur. Les médecins ont conseillé la distraction, les +voyages. Lui-même en sentait le besoin, et il n’a pas passé deux mois en +Italie avec notre bon ami sir Arthur Harley, sans recouvrer la force, +l’appétit, la gaieté et toute la fraîcheur de sa jeunesse. Sir Arthur +m’écrit, ainsi que lui, toutes les semaines, et me mande, en dernier +lieu, que je vais en juger! + +— C’était un charmant jeune homme que Guillaume! reprit madame de +Charmois, devenue tout à coup pensive; il me tarde de le revoir. — Mais +dites-moi donc, mon cœur, ce bon monsieur Harley, votre Anglais, est-il +aussi riche qu’on le dit? + +— Pas très riche pour un Anglais qui voyage; mais enfin, il a bien un +million de fortune. + +— Eh! c’est fort joli, cela!... Est-ce que vous ne pensez pas que ce +serait un joli parti pour Marie? + +— Vous n’avez en tête qu’établissements et coups de fortune! Eh bien! +je vous assure que je n’ai jamais songé à cela. + +— Et en quoi la chose serait-elle impossible? N’est-ce pas une bonne +idée que je vous donne? + +— C’est du moins fort invraisemblable. Si le droit d’aînesse est +rétabli, surtout, Marie aura à peine deux ou trois mille livres de +rente. Un millionnaire n’est pas son fait, vous le voyez, et j’aspire à +beaucoup moins pour elle. + +— Bah! elle est jolie! et votre Anglais, autant que je me le rappelle, +est un philosophe, un original. Un peu d’adresse, un peu de coquetterie, +et Marie pourrait bien lui tourner la tête. + +— Marie n’aura pas cette coquetterie, et je ne la lui conseillerai pas. +Nous ne sommes pas adroites, ma toute belle, nous sommes fières! + +— Folie que tout cela! vous serez bien plus fières avec un million de +fortune. + +— Ne dites jamais de pareilles choses devant ma fille, je vous en +supplie. J’espère que vous ne les diriez pas devant la vôtre. + +— Une fille à qui il faudrait indiquer l’emploi de ses beaux yeux et de +son doux sourire pour trouver un mari serait une fille bien sotte. Les +jeunes personnes devinent tout cela sans qu’on le leur apprenne. + +— Marie aura le bon esprit d’être bête. Elle est très enfant, très +simple, et sans aucune ambition. + +— Cela n’empêche pas de voir que M. Harley est un fort bel homme, qu’il +est encore jeune... à ce qu’il me semble, du moins. Quel âge a-t-il? + +— Quelque chose comme trente ans. + +— Ouf! j’aimerais mieux qu’il en eût quarante. S’il en avait cinquante, +l’affaire serait sûre. Les hommes de cinquante ans aiment mieux les +jeunes filles que ceux de trente. Il est vrai que quand ils ont de +l’esprit ils sont plus méfiants. On persuaderait facilement à un homme +de trente ans qu’une de nos filles se meurt d’amour pour lui, et tout +est là, croyez-moi. Les hommes n’épousent que par amour-propre, soit un +grand nom, soit une grande fortune, soit une grande beauté. Et quand il +n’y a pas une grosse dot, il est bon qu’il y ait une grande passion. +Cela les flatte, et ils se décident pour empêcher une jeune personne +d’en mourir. + +Madame de Boussac, quoique bonne et digne, péchait principalement par +faiblesse de caractère, et ses bons principes ne répondaient pas +suffisamment à ses bons instincts. L’empire l’avait beaucoup moins +corrompue que madame de Charmois; mais il en avait fait comme de toutes +les femmes qui y ont joué un bout de rôle, un enfant gâté, une personne +frivole, soumise à des besoins de luxe et de vanité, que le régime +collet-monté de la restauration ne pouvait pas corriger radicalement. +Guillaume croyait à sa mère plus qu’elle ne le méritait. Il prenait à la +lettre ses sages discours et sa noble tenue. Il ne savait pas combien +elle regrettait au fond du cœur cette déchéance de position dont elle +avait l’air de prendre son parti fièrement. Madame de Boussac n’était +pas intrigante; mais le caractère intrigant de la Charmois ne la +scandalisait pas autant qu’il l’aurait dû faire. Elle n’eût jamais +inventé rien de bas et de pervers; mais au lieu d’être indignée de ces +vices chez les autres, elle s’en amusait quand elle les voyait entourés +d’esprit et d’audace enjouée. Elle se fût prêtée avec nonchalance à une +intrigue, toute prête, comme les personnes faibles, à se faire, en cas +d’échec, un mérite de n’y avoir pas résolument trempé, et même à railler +et condamner doucettement les inventeurs de la ruse; mais capable +pourtant de les admirer et de les remercier, si la ruse réussissait à +son profit sans qu’elle eût paru y donner les mains. + +La scélératesse de la grosse Charmois ne la révolta donc pas réellement. +Elle prit le parti d’en rire, et feignit de ne pas croire au succès pour +se le faire mieux démontrer. Être honnête et rester l’amie d’une +pareille femme, n’était-ce pas renoncer en quelque sorte à son propre +mérite! Mais la Charmois, plus fine qu’elle, ne la tâtait sur ce +chapitre que pour savoir si elle avait des projets pour sa fille, +pensant, en femme avisée, que sir Arthur pourrait bien être un meilleur +gendre pour elle-même que Guillaume de Boussac, sur lequel elle avait +commencé par jeter son dévolu. + + + XI + LE POISSON D’AVRIL + +La conversation en était là lorsqu’un murmure de chuchotements et de +rires étouffés se fit entendre derrière la porte, et les deux +demoiselles dont on avait auguré la destinée, se présentèrent, fort peu +occupées des châteaux en Espagne que leurs mères venaient de leur bâtir. +Malgré les éloges réciproques que ces dames avaient échangés sur le +compte de leurs filles, elles n’étaient remarquables par leur beauté, ni +l’une ni l’autre. Elvire de Charmois était une grosse personne assez +bien faite, fraîche, et vêtue avec recherche, grâce aux soins de sa +mère, qui la tenait toujours sous les armes, prête à passer la revue des +épouseurs. Mais quelque effort d’imagination que fît madame de Charmois +pour échapper à une triste réalité, Elvire ressemblait à M. de Charmois +d’une façon désespérante. Elle avait son esprit lourd et commun, et même +il semblait que sa physionomie eût hérité de toute la mauvaise humeur +que l’un des auteurs de ses jours avait occasionnée à l’autre. + +Marie de Boussac était moins fraîche et moins bien tournée que sa +compagne; mais sans être jolie, elle était infiniment agréable. Pâle, un +peu maigre, la taille un peu grêle et voûtée, le menton un peu long, +elle n’avait de vraiment beau que les yeux et les cheveux; mais +l’expression de sa physionomie était si pure et si intéressante, son +regard et son sourire témoignaient d’une âme si sensible et si +généreuse, qu’il était impossible de la regarder et de causer quelques +instants avec elle sans la trouver charmante et sans désirer son estime +et son affection. + +Quoiqu’elle fût souvent rêveuse, elle était fort gaie en cet instant, +ainsi que sa compagne, l’ennuyée et pesante Elvire, lorsqu’elles +entrèrent dans le grand salon... + +— Maman, dit Marie, d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre calme et +dégagé, mais qui ne savait pas mentir, même en plaisantant, voici deux +dames de la ville qui vous demandent de les présenter à leur nouvelle +sous-préfette. Et aussitôt parurent deux dames, dont la première +s’avança si hardiment et salua d’une façon si ridicule, que les deux +demoiselles éclatèrent de rire malgré leurs efforts pour continuer la +comédie. + +Il n’avait fallu qu’un instant à madame de Boussac pour reconnaître la +désinvolture de Claudie, travestie en demoiselle. Mais la grosse +Charmois, qui avait la vue basse, et à qui les traits de la soubrette +n’étaient pas encore familiers, se leva, fort mécontente de l’accueil +impertinent que ces demoiselles, et notamment sa fille, faisaient à une +de ses administrées. Elle ne se calma qu’en entendant madame de Boussac +dire en riant : + +— Tu es ravissante, Claudie, tu as l’air d’une duchesse!... + +— De l’Empire! ajouta la Charmois en se rasseyant... C’était donc là la +cause de votre bruyante gaieté, mesdemoiselles? + +— Mesdames, c’est aujourd’hui le 1^{er} avril! s’écria Marie de +Boussac. Nous vous avons servi le _poisson_ de rigueur. C’était notre +devoir... et notre droit! + +— Vous êtes pardonnées, mes enfants, répondit madame de Boussac. Madame +de Charmois a été attrapée, elle a fait la révérence : mais je crois que +je le suis aussi, moi, car je ne reconnais pas du tout l’autre dame qui +se tient là-bas sans oser montrer son nez. Entrez donc, Madame, qu’on +vous regarde. + +— Approche donc, toi..., cria Claudie, tu vois bien que Madame s’amuse +de ça et que ça ne peut la fâcher. + +— Je vous demande bien pardon, ma marraine..., dit Jeanne en avançant +avec timidité. Je ne me serais jamais permis ça de moi-même... c’est +mam’selle Marie qui a voulu absolument nous attifer. + +— Comment, c’est Jeanne? dit madame de Boussac; je savais bien que ce +ne pouvait être qu’elle, et pourtant je ne pouvais pas la reconnaître. +Ah! mais, c’est qu’elle est fort bien! + +— C’est là Jeanne? pas possible! s’écria madame de Charmois. Qui donc +l’a si bien habillée?... c’est incroyable comme elle est bien! + +— J’y ai mis tous mes soins, répondit mademoiselle de Boussac. J’espère +que j’ai réussi. + +— Ah! oui, vous y avez mis du temps, Mam’selle! dit Jeanne qui s’était +patiemment prêtée à cette mascarade. Enfin ça vous a amusée, et ça me +fait plaisir de vous faire rire un peu. A présent que la farce est +jouée, je m’en vas ôter vos beaux habillements, pas vrai? + +— Non, non, pas encore, Jeanne! oh! ma chère Jeanne, je t’en prie, +reste un peu comme cela. Tenez, maman, regardez-moi cette figure-là! je +parie que vous voudriez me l’avoir donnée au lieu de celle que je porte? + +— Ah! Mam’selle, vous dites ça pour rire, répondit de la meilleure foi +du monde Jeanne, qui trouvait sa chère jeune maîtresse plus belle que +tout au monde. + +— Est-ce que c’est une robe à vous, Elvire? dit madame de Charmois à sa +fille, en examinant Jeanne avec son lorgnon. + +— Oui, maman, les robes de Marie vont à Claudie, et les miennes à +Jeanne, qui est de ma taille. + +— Ça me serre diantrement, dit Claudie qui se regardait au miroir, +éblouie d’elle-même. Mais, c’est égal, j’ voudrais être fagotée comme ça +tant seulement tous les dimanches. + +Claudie avait grand tort. C’était une très agréable paysanne et une très +déplaisante demoiselle. Sa coiffe blanche allait fort bien à son visage +rondelet, et son jupon court à sa jolie jambe; mais la robe longue et +drapée des femmes de loisir lui enlevait tous ses avantages, et ses +cheveux crépus et bas plantés, qui lui donnaient l’air mutin et +courageux, obéissaient mal à la coiffure lisse et moelleuse que les +dames de cette époque avaient empruntée aux belles Anglaises. Ses +manières de franche villageoise avaient un comique gracieux que la robe +bleu céleste de la romantique Marie faisait paraître choquant et même +effronté. Enfin la bonne Claudie, dont les formes rondes et mignonnes ne +manquaient pas de charme dans la liberté de leurs allures, avait, en cet +instant, l’air d’un méchant petit garçon mal déguisé en femme. + +Jeanne offrait avec elle un parfait contraste : elle était aussi belle +en demoiselle qu’en villageoise; la vigueur de ses formes n’avait rien +de masculin, grâce à son humeur paisible et chaste, qui lui conservait +toujours une contenance grave et posée. Son teint de _lis et de roses_ +(pour elle cette vieille métaphore était toujours de saison, et il n’y +avait soleil ni hâle qui pussent en triompher), paraissait plus pur et +plus frais encore avec la robe blanche et la fraise de dentelle; ses +cheveux splendides, que la coiffe avait toujours dérobés aux regards, +s’étaient prêtés sous le peigne au goût exquis de mademoiselle de +Boussac, et s’arrondissaient en tresses d’or autour de sa tête +admirablement conformée. Ses mains, d’un beau modelé, n’avaient eu +besoin d’autre cosmétique que le laitage qu’elles pétrissaient tous les +jours, pour devenir merveilleuses de blancheur et de souplesse. Il n’y +avait que son pied qui fût mal déguisé; c’était celui d’une statue +grecque; habitué dès l’enfance à marcher nu sur les bruyères, il était +trop beau et trop naturel pour se sentir à l’aise dans les souliers +étroits et pointus à l’aide desquels les femmes du monde se font des +extrémités artificielles qui ne semblent pas appartenir à un corps +humain. + +— J’avoue, dit mademoiselle de Boussac en la regardant, que je n’ai +jamais rien vu d’aussi beau que toi, ma pauvre Jeanne. Le ciel t’aurait +créée pour être impératrice, qu’il n’aurait pas fait mieux. — A +présent, maman, ajouta-t-elle, nous allons nous promener dans le jardin. +Les gens de la ville qui nous verront de loin prendront ces deux +déguisées pour des demoiselles arrivant de Paris. Le bruit va se +répandre tout de suite que madame la sous-préfette a trois filles, et +demain, quand ils n’en verront plus qu’une, ils seront _aux champs_ pour +savoir ce que sont devenues les deux autres. Cela fait que toute la +ville de Boussac goûtera au poisson d’avril. + +— Mesdemoiselles, pas de plaisanterie où je sois mêlée, je vous en +prie, dit madame de Charmois. Dans ma position, je ne puis me permettre +de rire avec mes administrés. Ce serait du plus mauvais ton, et les +mettrait avec moi sur un pied d’intimité qui ne me conviendrait +nullement. + +— Et puis cela pourrait les fâcher, ajouta madame de Boussac, faire +croire qu’on se moque d’eux, qu’on les traite légèrement, et les gens +des petites villes sont horriblement susceptibles. Ainsi, Marie, ne +poussez pas cela plus loin, mon enfant. + +— C’est vrai, répondit Marie avec douceur. Eh bien! nous y renonçons +bien vite, maman. + +— Ah! bien, voilà tout notre amusement fini! dit Elvire en reprenant +tout à coup son air boudeur; c’est bien la peine d’avoir passé tant de +temps à les costumer! Maman, vous êtes toujours comme cela. Vous ne +voulez jamais qu’on s’amuse! Si vous n’aviez rien dit, madame de Boussac +n’aurait pas songé à nous le défendre. + +— Mais puisqu’on vous dit, ma fille, que cela pourrait choquer, et +faire naître dès l’abord des préventions contre nous! + +— Le beau malheur de choquer des sots! reprit Elvire, qui était toute +rouge de dépit, bien que son ton traînant n’indiquât pas une violence +expansive et franche. + +Madame de Charmois allait répondre, et la dispute n’eût pas fini de si +tôt, lorsque Cadet entra apportant des bougies. Le fils du sacristain +Léonard avait fait récemment partie de la nouvelle levée de serviteurs +campagnards que, pour raison d’économie, madame de Boussac avait +substituée à sa valetaille parisienne. C’était Jeanne, consultée par sa +marraine, qui avait indiqué Cadet comme un bon sujet, un garçon _à tout +faire_, comme on dit. Cadet était enchanté de vivre auprès de Claudie, +qui était sa camarade de première communion (chez les paysans, aller +ensemble au catéchisme établit un lien qui ne s’oublie pas), et de +Jeanne, qui avait été sa compagne bienveillante et son guide éclairé +dans l’art de faire _pâturer les bêtes_. Il était un peu lourd, un peu +maladroit, _cassait_ beaucoup, faisait mille quiproquo quand on le +chargeait de diverses commissions, et n’avait pas encore pu, depuis six +mois, élever son intelligence jusqu’à la symétrie du dessert. Au +demeurant, laborieux, point ivrogne, probe et de bonne volonté, il se +faisait pardonner toutes ses gaucheries, et la _grand’dame_ de Boussac +avait pris le parti d’en rire avec Marie, qui le protégeait parce que +Jeanne intercédait toujours en sa faveur. Quant à Claudie, elle passait +sa vie à le taquiner, à le gronder, à le contrefaire, ce qui, loin de +l’offenser, le charmait, et, de son côté, la malicieuse fille eût été +désolée de perdre un camarade qui alimentait sa joyeuse humeur par une +niaiserie complaisante et une crédulité inaltérable. + +Cadet n’avait pas été initié au projet du poisson d’avril. En voyant +confusément deux dames de plus au fond du salon, il baissa modestement +les yeux, suivant sa coutume, plaça les lumières, attisa le feu, ferma +les jalousies, et sortit sans s’apercevoir des rires de Claudie et de +mademoiselle Elvire, qui pouffaient, tandis que Jeanne et Marie +gardaient parfaitement leur sérieux. + +Marsillat entra l’instant d’après, et madame de Boussac, qui le traitait +en ami de la maison, consentit tacitement à ce que Marie fît rester les +deux fausses demoiselles pour tenter l’épreuve sur lui. Seulement Marie, +qui se méfiait du coup d’œil rapide et pénétrant de Léon, poussa les +soubrettes dans l’embrasure d’une fenêtre, et se plaça devant elles, +avec Elvire, auprès d’une table à ouvrage. + +Léon Marsillat était fort bien venu au château de Boussac, depuis la +maladie de Guillaume. Il avait témoigné alors un grand intérêt à ce +jeune homme. Il s’était dévoué obligeamment à lui venir tenir compagnie +et faire la lecture deux ou trois fois le jour, durant sa convalescence. +Il ne s’était pas rebuté de la froideur languissante avec laquelle le +malade avait agréé ses soins. Lorsque Guillaume avait été assez fort +pour manifester sa reconnaissance ou son déplaisir, madame et +mademoiselle de Boussac avaient remarqué avec surprise qu’il s’était +montré de plus en plus froid et contraint envers Marsillat. Il ne lui +avait jamais adressé de paroles désobligeantes; bien au contraire, il +l’avait remercié de son dévouement en termes affectueux, mais sur un ton +glacé. Puis il avait paru l’éviter, retenir mal un geste d’impatience et +de mécontentement quand il le voyait entrer dans la cour et se diriger +vers la maison : enfin, il lui était arrivé plusieurs fois de courir à +sa chambre et de s’y enfermer, feignant de dormir et ne répondant pas +quand Léon venait y frapper doucement, bien que Claudie, qui épiait ou +devinait tout, l’eût vu, par le trou de la serrure, lire ou rêver à son +balcon. + +Marsillat s’était fort bien aperçu de cette disposition peu +bienveillante. Il n’en avait tenu compte, feignant de n’en rien voir, ce +à quoi l’avait suffisamment autorisé le redoublement d’égards et de +prévenances affectueuses de madame de Boussac. La pauvre mère, ne +soupçonnant point les motifs de cette antipathie, avait attribué à +l’état maladif du cerveau de son fils l’espèce d’ingratitude dont elle +s’efforçait de le justifier, et que cependant elle n’avait osé blâmer +ouvertement, les médecins ayant fortement recommandé d’éviter toute +émotion et toute contrariété au malade. C’est seulement lorsque +Guillaume avait été hors de danger, que madame de Boussac avait fait +sortir Marie du couvent, espérant que la société d’une sœur chérie +dissiperait la mélancolie du jeune homme. Mais, après quelques jours +d’expansion, Guillaume s’était montré plus nerveux, plus bizarre et plus +abattu qu’auparavant. C’est alors qu’on s’était décidé à l’envoyer à +Marseille rejoindre sir Arthur, qui partait pour l’Italie, et qui +demandait, par des lettres pleines d’insistance et d’affection sincère, +à se charger de distraire et de surveiller son jeune ami. Marsillat +avait offert de conduire ce dernier à Marseille, et cette fois Guillaume +avait accepté sa compagnie avec un empressement qu’on avait regardé +comme un premier symptôme d’heureuse guérison physique et morale. + +De Marseille, Léon avait été s’installer à Guéret, où il se proposait +d’exercer sa profession d’avocat, durant quelques années, comme sur un +théâtre plus digne de son talent que Boussac, arène obscure de ses +premiers et remarquables essais. Mais il revenait fréquemment à Boussac +pour voir sa famille, ses amis d’enfance, et donner un coup d’œil à ses +propriétés. Il ne manquait jamais d’être assidu au château de Boussac. +Il était le conseil obligeant et désintéressé de la famille, la +dirigeait habilement à travers ses embarras de fortune; en un mot, il +s’était rendu nécessaire, ce qui lui avait fait pardonner par la +châtelaine son peu de respect et d’amour pour un trône et une religion +auxquels, au fond de son cœur, la dame de l’empire ne tenait que pour la +forme et à cause du nom qu’elle portait. N’ayant plus guère pour primer +sa province que ce nom dont on lui tenait plus de compte que sous +l’empire, elle se rattachait par là seulement à la restauration. + +La _grand’dame_ de Boussac faisait donc à l’avocat libéral et voltairien +un accueil très affectueux, et mademoiselle de Boussac, attentive à +complaire à sa mère, le recevait avec une grâce candide, qu’elle +s’efforçait de rendre enjouée, comprenant bien que le côté profond de +son caractère serait heurté par l’ironie de Marsillat, et ne se sentant +pas assez de confiance en lui pour consentir à une discussion sérieuse +sur quelque sujet que ce fût. Au fond du cœur, Marie se tenait sur ses +gardes avec cet homme que son frère avait paru ne point aimer, et +qu’elle voyait sceptique sans savoir qu’il était dépravé. On fermait les +yeux là-dessus au château, et on ne prononce pas d’ailleurs le mot de +libertin devant les demoiselles. + +— Madame, dit Marsillat à la châtelaine, je vous annonce une visite. +J’ai rencontré, au bas de la côte, une grosse voiture... remplie de +graves personnages que je ne connais pas, mais qui m’ont demandé à +plusieurs reprises si vous étiez chez vous. + +— Une grosse voiture... de graves personnages... s’écria madame de +Charmois en jetant un coup d’œil rapide sur la toilette de sa fille. + +— Et que vous ne connaissez pas? ajouta madame de Boussac. Voilà ce +qu’il y a de plus étrange, car vous connaissez toutes les personnes du +pays, monsieur Léon. + +— Vous ne voyez pas, maman, que c’est un poisson d’avril? dit en +souriant mademoiselle de Boussac. + +— Ah! mademoiselle Marie, répondit Marsillat, je ne me permettrais +jamais avec vous... ce que vous me faites l’honneur insigne de vous +permettre envers moi dans ce moment même. + +— Comment cela? + +— Permettez-moi donc de saluer cette dame, reprit Marsillat, qui +reconnaissait la nuque hâlée de Claudie sous sa crinière mal domptée. + +Et il s’approcha du jeune groupe, faisant, avec un sérieux comique, de +grands saluts à Claudie, mais sans la regarder en face, car la beauté de +Jeanne et son attitude naturellement noble et calme absorbaient toute +son attention. + +— Et comment donc que vous avez fait pour me reconnaître si vite, quand +Cadet ne m’a pas _reconnaissue_ du tout? s’écria Claudie en se levant et +en se donnant de grands coups d’éventail dans la poitrine. + +— Avec quelle grâce elle manie l’éventail! reprit Marsillat toujours +railleur et regardant toujours Jeanne de côté : on dirait d’une beauté +andalouse. + +— C’est-il des sottises que vous me dites là, monsieur Léon? demanda +Claudie, ne comprenant rien à ce compliment ironique. + +Pendant que l’on échangeait des reparties enjouées autour de la table à +ouvrage, madame de Charmois qui avait braqué son lorgnon sur Marsillat, +et qui, déjà, avait interrogé à la hâte madame de Boussac sur le nom, la +position et la fortune de l’avocat, reconnut, avec ce regard de lynx +d’une femme née préfet de police, que ledit avocat, après avoir effleuré +du regard la grosse Elvire, n’avait plus daigné y faire la moindre +attention, et que, tout en parlant avec Marie et Claudie, il ne +détachait pas ses yeux de la belle Jeanne. + +— Ma chère, dit-elle à madame de Boussac, il est temps de faire finir +cette plaisanterie; il vous arrive du monde. J’ai entendu dans la cour +le roulement d’une voiture... + +— Eh non! ma chère, c’est une charrette qui rentre. + +— N’importe! faites sortir ces péronnelles. Je vous demande cela pour +moi. Une visite qui vous tomberait dans ce moment-ci me gênerait +beaucoup... Et puis, vraiment, ajouta-t-elle en baissant la voix tout à +fait, vous avez là une trop belle servante; cela fait tort à nos filles. +Je ne conçois pas que vous gardiez cette Jeanne ayant une fille à +marier. Je vois que vous n’y entendez rien, et qu’il faudra que je vous +dirige si vous voulez l’établir convenablement. Allons! vous riez de +tout! Moi, je vais renvoyer à leur poulailler ces demoiselles de +contrebande. + +La grosse Charmois se leva; mais, avant qu’elle eût fait un pas, Cadet, +tout rouge, tout essoufflé, tout ébouriffé, se précipita dans le salon +en criant et en riant à se luxer la mâchoire : + +— Madame! les v’là! not’ maîtresse! Ça les est! Ça les est; foi +d’homme! + +— Mon fils! s’écria madame de Boussac, qui devina avec le seul +commentaire de la tendresse maternelle. + +Elle s’élança vers la porte avec Marie, et soudain Guillaume, bousculant +Cadet, qui, dans sa joie, perdait la tête et se mettait en travers de la +joie d’autrui, se précipita dans les bras de sa mère et de sa sœur. Sir +Arthur le suivait, attendant, d’un air heureux et calme, sa part dans +les embrassades et les effusions de famille. + + + XII + UN GENTLEMAN EXCENTRIQUE + +J’espère que je vous ai tenu parole, dit sir Arthur aux dames de +Boussac, lorsque les premiers transports furent apaisés. Je vous le +ramène aussi frais, aussi aimable et plus robuste qu’avant sa maladie. + +En effet, Guillaume était devenu tout à fait un beau jeune homme. Il +avait fait le matin un peu de toilette pour donner de la joie à sa mère +en lui montrant la meilleure mine possible. Ses yeux brillaient du pur +bonheur qu’on éprouve à se retrouver au sein de sa famille après une +assez longue absence. Il ne cessait d’embrasser sa mère, de baiser +tendrement les mains de sa sœur, de serrer dans ses bras sir Arthur, en +le leur présentant comme son sauveur, son meilleur ami, son véritable +médecin; il faisait même un accueil des plus affectueux à Marsillat, +contre lequel il paraissait avoir abjuré ou plutôt oublié ses anciennes +préventions. Présenté aux dames de Charmois, il avait su dire des +paroles d’un aimable à-propos pour féliciter sa mère et sa sœur de leur +arrivée. Enfin, tout le monde le trouvait charmant, et même la grosse +sous-préfette l’eût désiré moins joli garçon, cet avantage de la beauté +rendant, selon elle, les jeunes gens plus difficiles, en fait de +fortune, dans le choix d’une épouse. + +Quant à sir Arthur, elle le dévorait de son lorgnon, et, ne pouvant se +lasser d’admirer sa belle figure et sa noble prestance, elle pensa moins +d’abord à en faire son gendre qu’à regretter pour elle-même de n’avoir +pas vingt ans de moins. + +Jeanne et Claudie étaient restées debout dans leur coin, ne se souvenant +plus qu’elles étaient déguisées, l’une ébahie à la vue de ces beaux +Messieurs si bien habillés; l’autre attendrie de la joie de sa marraine, +et surtout de sa jeune maîtresse, ne pensant ni à se faire voir ni à se +cacher, oublieuse d’elle-même, suivant sa coutume. + +— Comme ce grand Monsieur parle drôlement! disait Claudie, surprise de +l’accent britannique très prononcé de sir Arthur. + +— Tu vois bien qu’il parle anglais! lui répondit d’un air avisé Cadet, +qui s’était rapproché d’elle. + +— C’est donc ça de l’anglais? reprit Claudie; ça se comprend bien tout +de même. + +— Ce Monsieur est un Anglais? dit Jeanne à son tour; et, conservant +contre les enfants d’Albion un effroi et un ressentiment enracinés dans +le cœur de nos paysans depuis quatre siècles, elle s’étonna qu’il eût +l’air d’un _chrétien_ plus que d’un démon. + +— Mademoiselle Marie, dit Marsillat, je vous demande humblement pardon +du poisson d’avril que je vous ai servi en vous annonçant de graves +personnages inconnus. + +— Ah! je vous le pardonne de grand cœur, répondit la jeune fille; mais +j’admire votre astuce! vous mentez avec un sang-froid!... + +— C’est M. Arthur qu’il faut en accuser. Il m’avait tant recommandé +d’être sur mes gardes! il tenait tellement à vous surprendre. + +— Oui, miss Mary, reprit sir Arthur avec son enjouement paisible et son +parler lent. J’étais _passionné_ contre vous depuis un jour de 1^{er} +avril où, étant toute petite, à votre couvent, vous m’aviez fait mille +contes plus jolis les uns que les autres, en me riant au nez à chaque +mot, ce qui ne m’empêchait pas de vous croire. A présent, c’est mon tour +de vous mystifier. + +— Êtes-vous bien sûr, sir Arthur, dit Marsillat en faisant un signe +d’intelligence à mademoiselle de Boussac, que mademoiselle Marie ne +pourrait plus vous servir aucun poisson d’avril? + +— C’est _immepossible_! s’écria l’Anglais. Je ne crois plus à elle! + +En ce moment, Guillaume se rapprocha de sa sœur et regarda Claudie sans +la reconnaître. Elle était entrée au château longtemps après son départ +pour l’Italie, et il ne l’avait vue qu’un jour dans toute sa vie, le +jour qu’il avait passé à Toull-Sainte-Croix. Le déguisement achevait de +dérouter ses souvenirs, et il ne fit attention à elle que pour se dire : +J’ai vu, je ne sais où, une figure qui ressemblait à celle-ci. Mais dès +qu’il eut aperçu Jeanne, il la trouva si belle et si à l’aise sous ce +nouveau costume, qu’il ne put se persuader qu’elle le portait pour la +première fois. Il s’imagina qu’appréciant le caractère élevé de sa +filleule, madame de Boussac l’avait tirée de l’humble condition de +servante pour en faire une sorte d’égale, une demoiselle de compagnie, +et il se sentit pénétré de joie et de terreur. + +Il s’était préparé à revoir Jeanne avec des sentiments de protection +paternelle. Ne la trouvant pas sur son passage dans la cour ni dans +l’escalier du château, il s’était demandé si sa mère, qui était bien +encore quelquefois sujette à des accès de colère et à des préventions +capricieuses, n’avait pas renvoyé Jeanne à ses moutons et à sa montagne. +Enfin il la retrouvait au salon sous les habits d’une demoiselle. Sans +doute, on lui avait donné de l’éducation; il allait entendre un langage +épuré sortir de ses lèvres. Sa figure noble, sa tenue chaste et pleine +de dignité, s’accordaient si bien avec ses suppositions! Il s’approcha +d’elle, lui prit la main, voulut lui parler, trembla, pâlit et balbutia. +Cette main était devenue si blanche et si douce, cette manche de +mousseline laissait voir un si beau bras, que Guillaume, troublé et ne +sachant plus ce qu’il faisait, porta la main de Jeanne à ses lèvres. La +pauvre fille éperdue prit l’embarras de son parrain pour de la froideur, +et cette caresse respectueuse et inusitée, pour une raillerie que lui +attirait son déguisement, comme les grandes révérences que Marsillat +avait faites à Claudie. Ses yeux se remplirent de larmes, et elle +s’esquiva bien vite avec Claudie pour aller reprendre ses habits de +paysanne, et préparer le souper de son parrain. + +Cependant sa beauté, sa candeur et sa grâce naturelle avaient vivement +frappé sir Arthur. Il avait beaucoup de mémoire, et cependant il ne +pouvait s’expliquer pourquoi cette figure angélique lui faisait l’effet +d’une seconde apparition dans sa vie. L’avait-il vue dans ses rêves? +Était-ce là le type de prédilection de sa pensée? Ressemblait-elle +particulièrement à quelqu’une de ces madones de la Renaissance qu’il +venait de contempler avec un religieux amour à Florence et à Rome? + +— Quelle est cette jeune Miss? demanda-t-il à Marsillat. + +— C’est la gouvernante anglaise de mademoiselle de Charmois, répondit +tout haut Marsillat avec aplomb en faisant de l’œil appel à la gaieté de +Marie; c’est _miss Jane_; l’autre est _miss Claudia_, la gouvernante de +mademoiselle Marie. + +— Miss Jane! gouvernante! répéta l’Anglais avec stupeur. + +— Eh bien! sir Arthur, reprit Marie en souriant, craignez-vous encore +quelque poisson d’avril? Vraiment, on ne pourra plus vous dire bonjour +sans que vous soyez sur vos gardes. + +Sir Arthur avait déjà mordu à l’hameçon avec une confiance sans bornes, +et il se réjouissait de pouvoir enfin parler anglais tout à son aise +pendant le souper. + +On se hâta de servir. Les deux voyageurs étaient affamés, et sir Arthur, +malgré les supplications et les reproches de la famille, était dans la +résolution inébranlable de partir immédiatement après. Il était appelé +par des affaires pressantes, indispensables, à Orléans, où il avait des +propriétés. Il avait défendu aux postillons de dételer; mais il +s’engageait sur l’honneur à revenir dans huit jours. + +Autour de la table, où le souper venait d’être servi, s’agitaient +Claudie et Cadet, l’une poussant l’autre, le grondant à demi-voix, le +dirigeant, et se moquant de lui du geste et du regard. Claudie, en +paysanne, ne frappa pas plus sir Arthur qu’elle ne l’avait fait en +demoiselle. Il n’y fit d’autre attention que de lui dire merci, selon +une habitude de courtoisie qui lui était particulière, chaque fois qu’il +voyait une main de femme lui changer lestement son assiette, au lieu des +grosses pattes brunes et calleuses du flegmatique Cadet. + +Guillaume reconnut enfin Claudie, et se rappela qu’on lui avait annoncé +son admission au château dans un de ces post-scriptum de lettres intimes +où l’on entasse en masse les détails de la vie domestique. + +— Claudie était donc déguisée tout à l’heure? demanda-t-il à Marie, +placée près de lui. + +— Sans doute, répondit-elle. Nous avions fait notre mascarade du 1^{er} +avril sans prévoir que nous serions trop heureuses ce jour-là pour avoir +besoin de nous amuser. + +— Et Jeanne était donc déguisée aussi? + +— Sans doute. Est-ce que tu ne l’as pas reconnue? + +— Pas très bien! dit Guillaume préoccupé. + +— Allons donc! tu lui as baisé la main avec toutes sortes de +cérémonies! Nous avons cru que tu nous secondais pour attraper sir +Arthur. + +— Je n’y pensais pas, reprit Guillaume. + +— Ah! tu ne t’es donc pas corrigé de tes distractions? + +Pendant ce dialogue à voix basse, madame de Charmois avait entrepris, à +haute voix, sir Arthur sur l’article mariage. + +— Il y a quelques années que j’ai eu l’honneur de vous rencontrer à +Paris chez madame de Boussac, et chez mesdames de Brosse et de +Clairvaux, lui disait-elle. Dans ce temps-là vous n’étiez pas marié; +vous étiez incertain si vous achèteriez des propriétés en France ou si +vous retourneriez vous fixer en Angleterre : c’était peu de temps après +le retour de nos princes bien-aimés, et quoique vous ne fussiez pas +militaire, nous vous regardions comme un de nos libérateurs. Maintenant, +vous êtes établi, je crois... ou veuf? Je vous demande pardon si je ne +me souviens pas bien. + +Marsillat haussa les épaules involontairement au mot de libérateur, que +l’Anglais reçut d’un air très froid. Madame de Boussac, observant le +manège de son amie à l’endroit du mariage présumé de sir Arthur, la +poussa du genou comme pour l’avertir que c’était bien maladroit; mais la +Charmois n’en tint compte, persuadée que tous les moyens étaient bons +pour arriver à ses fins. + +— Ainsi, vous êtes encore garçon? reprit-elle lorsque l’Anglais lui eut +fait observer que sa vie errante depuis trois ans eût été peu +conciliable avec les liens de l’hyménée. Mais songez-vous qu’il est +temps de vous y prendre, sir Arthur? Vous voilà encore dans la fleur de +l’âge. Cependant, quand on a passé la trentaine, croyez-moi, on commence +à devenir vieux garçon. + +— Vous avez raison, Madame, répondit M. Harley; on devient égoïste, on +prend des manies, on est chaque jour moins propre à rendre une femme +heureuse. Aussi, suis-je bien décidé à me marier plus tôt que plus tard. + +— A la bonne heure! J’ai toujours eu mauvaise opinion d’un homme qui ne +se marie pas. Et votre choix est fait, sans doute? + +— Non, pas précisément. + +— Ah! vous êtes incertain? + +— Très incertain, répondit l’Anglais d’un ton positif. + +— Je comprends! vous n’êtes pas bien sûr d’être amoureux. + +— Je ne suis pas _amoureuse_, dit l’Anglais, mais je pourrais bien le +devenir. + +Et il promena autour de lui des regards candides comme s’il eût cherché +quelqu’un. + +— Il est tout à fait naïf et ouvert, pensa la grosse Charmois, et c’est +plaisir que de le pousser un peu. Vous regardez, lui dit-elle en +baissant la voix pendant que les jeunes gens parlaient entre eux d’autre +chose, s’il y a quelqu’un ici qui vous rappelle l’objet de vos pensées? + +— Mes pensées ne sont pas encore des souvenirs, Madame, dit l’Anglais +en riant. + +— Est-ce qu’il voudrait me faire la cour? se demanda la sous-préfette. +Quel dommage que je ne sois pas à marier! Et cette Elvire, qui fait +justement la moue dans ce moment, au lieu de montrer qu’elle a de belles +dents! Que les petites filles sont sottes! Je suis sûr, monsieur Harley, +reprit-elle par un douloureux retour sur son peu de fortune, que vous +avez de l’ambition? + +— Beaucoup, Madame! + +— Vous êtes comme tous les hommes riches de ce temps-ci : vous voulez +être plus riche encore. + +— Oh! je suis beaucoup plus ambitieux que cela! + +— Vous voulez un grand nom? + +— Je voudrais qu’elle eût un joli nom, très facile à prononcer. + +— Vous êtes un plaisant, je vois cela. Moi, je vous conseille de +prendre une femme bien née. Vous êtes d’une famille noble, mais non +illustre; si vous voulez vivre en France sur un certain pied de +considération, il faut vous allier à une famille dont le nom... sans +être des premiers, car enfin vous ne pouvez prétendre à une +Montmorency... soit du moins... + +— J’ai, Madame, encore plus d’ambition que cela, reprit l’Anglais sans +se déconcerter. + +— Eh! mon Dieu! quelle ambition avez-vous donc? Vous êtes donc +immensément riche? + +— Je suis un honnête homme, et je voudrais être aimé et estimé de _mon_ +femme. Voilà mon ambition. + +— Ah! le drôle de corps! mais vous êtes tout à fait charmant. On n’a +pas plus d’esprit que cela. On dit qu’il n’y a que les Français pour +avoir de l’esprit! mais vous en avez à revendre, mon cher! + +— Vous êtes beaucoup trop _bon_, Madame. + +— C’est vous qui êtes bon! Je suis sûre que vous seriez le plus +charmant et le plus excellent mari de la terre. Mariez-vous! vrai! vous +ne demandez qu’à être aimé; vous méritez trop de l’être pour qu’une +femme digne de vous ne soit pas facile à rencontrer. + +— C’est beaucoup plus difficile que vous ne croyez, Madame. Une femme +digne d’être aimée et capable d’aimer loyalement, fidèlement, c’est très +rare en France, où les femmes ont tant d’esprit! + +— Eh bien, vous vous trompez! j’en connais qui ont plus de cœur encore +que d’esprit, et si vous revenez dans huit jours, je vous prouverai +cela. + +— Dans _houit_ jours! c’est bien long, dit l’Anglais avec une +tranquillité remarquable. + +— Ah! que vous êtes pressé! Il paraît que le voyage d’Italie vous a peu +satisfait, et que vous comptez trouver mieux chez nous. Allons! j’espère +que vous attendrez bien huit jours. Je suis femme de bon conseil, je +connais le cœur humain, et je m’intéresse à vous... vrai! comme si vous +étiez mon fils. + +— Vous êtes bien _bon_! répéta l’Anglais, avec un imperceptible sourire +d’ironie. + +On était au dessert. C’était le département de Jeanne. Elle entra +apportant des corbeilles de pommes, de poires et de raisin admirablement +conservés et arrangés avec art dans la mousse. Habillée en paysanne, +avec beaucoup de propreté, les manches retroussées jusqu’au coude pour +être plus adroite, elle allongea ses beaux bras blancs pour poser, au +milieu de la table, un large fromage à la crème qu’elle venait de battre +et de délayer à la hâte. Son teint était animé. Elle se pencha pour +servir la table, sans méfiance et sans affectation, tantôt près de +Guillaume et tantôt près de l’Anglais. Mais Guillaume remarqua qu’elle +évitait de s’approcher de Marsillat, bien qu’il eût insensiblement +écarté sa chaise de celle d’Elvire pour laisser un passage près de lui à +la belle canéphore. Guillaume en détacha ses yeux avec effort et parla +avec sa sœur de tout ce qui pouvait en détacher sa pensée. Mais Jeanne +était destinée ce soir-là à fixer l’attention en dépit d’elle-même. + +Dès qu’elle fut sortie, sir Arthur, que les provocations matrimoniales +de la Charmois fatiguaient beaucoup, changea la conversation en +s’adressant à mademoiselle de Boussac : + +— C’est bien! mademoiselle Marie, lui dit-il en riant, vous croyez +m’avoir donné du poisson à souper, mais je n’y ai pas touché, ne vous en +déplaise. + +Marie avait déjà oublié le conte de la gouvernante anglaise; elle +regarda sir Arthur d’un air étonné. + +— Miss Jane est fort bien déguisée, reprit l’Anglais; mais elle est +aussi belle d’une façon que de l’autre, et je n’ai pas été attrapé un +seul instant. + +— Je vous demande bien pardon, dit Marie; vous avez pris notre belle +laitière pour une gouvernante anglaise; et Dieu sait si je songeais à +vous attraper. C’est M. Marsillat qui a fait ce conte-là. + +— Vous jouez très bien la comédie, répliqua l’Anglais, obstinément +déterminé à prendre Jeanne la laitière pour miss Jane travestie. + +— Ah! c’est trop fort! s’écrièrent les jeunes filles en éclatant de +rire. Je parie qu’il croit que c’est à présent que nous le trompons! + +— Bonne comédie! répéta sir Arthur en riant à son tour de bon cœur. + +Il fut impossible de savoir clairement ce que pensait l’Anglais +mystifié; mais il est certain qu’il ne voulait point croire, tout exempt +de préjugés qu’il était, à tant de majesté chez une laitière, et qu’il +s’en tint à sa première impression, son admiration sympathique pour la +belle compatriote qu’on lui avait montrée en robe blanche et en cheveux +d’or tressés à l’anglaise. « Elle est bien vraiment la plus belle femme +du monde, dit-il à Marsillat, qui s’amusait à l’interroger en sortant de +table, car elle est, s’il est possible, plus belle en cornette qu’en +cheveux. » Aussitôt que l’Anglais eut englouti six tasses de thé que +Marie lui prépara avec soin et lui versa avec la grâce d’une bonne sœur, +reconnaissante des soins qu’il avait pris de son frère, il fit avertir +les postillons, résista à de nouvelles prières, renouvela son serment de +revenir dans huit jours, et partit après avoir pressé dans ses bras son +cher Guillaume, qu’il regardait comme un fils adoptif. Au moment où il +montait en voiture, la grosse Charmois qui l’avait reconduit jusque-là +avec toute la famille, et qui s’acharnait après lui, lui dit d’un air +futé, à demi-voix : + +— Ah çà! vous m’avez promis de me consulter! N’allez pas vous embarquer +dans votre grand projet sans m’en faire part. Je connais tout le monde, +moi, et je suis plus à même que qui que ce soit de vous donner des +informations et de vous empêcher de tomber dans quelque piège. + +— Soyez tranquille, Madame, répondit sir Arthur d’un air un peu +railleur, en s’enveloppant de son carrick de voyage, qu’il boutonna +méthodiquement sur sa poitrine; dans _houit_ jours, nous parlerons de +cela, et peut-être vous en écrirai-je avant _houit_ jours, car je suis +un homme très _immepatiente_. + +Cette dernière parole laissa dans l’âme de la grosse Charmois les plus +doux rêves d’établissement pour sa fille : elle n’en dormit pas de la +nuit. Il m’en écrira avant huit jours! répétait-elle en agitant sur son +oreiller sa grosse tête pleine de projets. C’est à _moi_ qu’il compte +écrire et non à madame de Boussac! Donc c’est à ma fille qu’il pense. +Certainement il l’a regardée, beaucoup regardée. Toutes les fois que je +lui conseillais le mariage, il regardait Elvire d’une façon étrange. Il +a une drôle de physionomie. On ne sait trop s’il plaisante ou s’il parle +sérieusement; mais c’est un original. Je lui ai plu. Combien d’hommes ne +se décident pour une jeune personne que par entraînement pour l’esprit +de la mère! D’ailleurs Elvire éclipse complètement Marie. Marie a de +beaux yeux, mais elle est si maigre! elle a l’air d’un enfant, et l’idée +du mariage ne vient pas en la regardant. + +Que devinrent les douces illusions de la sous-préfette de Boussac +lorsqu’elle reçut dès le lendemain le billet suivant : + + « Madame, + + « Dans mon impatience de suivre vos bons conseils et de + m’établir suivant mon goût, je viens vous prier d’être mon + intermédiaire auprès de miss Jane, la gouvernante anglaise de + votre fille, pour lui offrir humblement la main, le nom et la + fortune d’un honnête homme, très amoureux d’elle. Je suis avec + respect, etc. + + « Arthur Harley. » + + + XIII + LE FRÈRE ET LA SŒUR + +Cette brusque et bizarre déclaration fut un coup de foudre pour madame +de Charmois. Elle courut s’enfermer avec madame de Boussac, qui ne +voulut pas prendre l’affaire au sérieux, et la regarda comme un fort bon +tour joué par sir Arthur à une donneuse de conseils importuns et +malséants. + +— Non! non! s’écria la Charmois indignée, s’il est homme d’honneur +comme vous l’affirmez, il ne plaisante pas. Je suppose qu’il existât en +effet une _miss Jane_, gouvernante de ma fille, jugez donc quelle joie +et quel orgueil pour elle si on venait lui annoncer qu’un millionnaire +veut l’épouser! Et ensuite quelle honte et quelle rage lorsqu’on lui +apprendrait que ce n’est qu’un poisson d’avril! Non, un homme de bonne +compagnie ne se permettrait pas une pareille mystification, fût-ce avec +une laveuse de vaisselle. + +— Mais, ma chère, reprenait madame de Boussac, M. Harley n’est pas si +dupe que vous croyez; il a très bien compris que Jeanne est une +servante, et, dans la certitude que vous ne prendriez pas au sérieux sa +demande, il vous a adressé cette plaisanterie pour vous punir de lui +avoir jeté nos filles à la tête. + +— Si telle est son intention, il s’en repentira! s’écria madame de +Charmois. Je ferai si bien qu’il deviendra amoureux de ma fille, et +j’aurai le plaisir de la lui refuser. Mais, en attendant, ma chère, vous +allez, j’espère, me faire le plaisir de mettre Jeanne à la porte. + +— Et pourquoi donc? De quoi est-elle coupable, la pauvre enfant? + +— C’est une coquette insigne! + +— Vous vous trompez beaucoup. Elle n’a pas l’apparence de coquetterie. + +— Eh bien! n’importe! elle est belle, elle plaît! elle fait du tort à +nos filles. Il est impossible de la supporter davantage ici. + +Jeanne était une servante si fidèle et si utile à la maison, que madame +de Boussac se défendit de la renvoyer avec assez de fermeté. « Je t’y +contraindrai bien! » se dit tout bas madame de Charmois; et elle feignit +de renoncer à cette idée. + +— Quant au poisson d’avril de M. Harley, dit-elle en froissant le +billet et en le jetant dans le feu, voilà toute la suite que j’y +donnerai. J’espère, ma chère amie, que vous aurez bouche close +là-dessus. + +— D’autant plus, répondit madame de Boussac, que notre ami ne peut pas +l’entendre autrement, et qu’il compte bien que vous garderez la leçon +pour vous, sans en faire part à personne. Je ne veux même pas être +censée en rien savoir. + +— Et moi, ajouta la sous-préfette, je ne veux même pas être _censée_ +avoir reçu cet impertinent billet. Ce sera _censé_ égaré, et si votre +Anglais m’en parle, je ferai semblant de n’y rien comprendre. + +Madame de Charmois alla rejoindre son époux, qui s’occupait d’emménager +dans la ville le local de sa nouvelle sous-préfecture, et, en le +critiquant, en le grondant à tout propos, elle assouvit un peu sur lui +sa mauvaise humeur. + +Cependant l’exprès berrichon qui, de La Châtre, où M. Harley avait +relayé et rédigé ses lettres pour Boussac, était venu au petit trot (en +une grande journée) remplir ce bizarre message, avait, conformément à +ses instructions, demandé à parler à mademoiselle Jane; et comme il ne +se piquait point de prononcer ce nom à l’anglaise, comme ledit nom, +écrit sur un billet dont il était porteur, offrait à des yeux français +la même consonnance que celui de Jeanne, Claudie, qui apprenait à lire +et qui commençait à épeler fort lestement, ne fut pas en peine de +comprendre à qui cette lettre était destinée. + +— Ça vient du Monsieur anglais qui a passé avant-hier par chez nous? +dit-elle au messager. C’est drôle! Il faut qu’il ait oublié ou perdu +quelque chose dans la maison. Mais s’il m’avait écrit à moi, il aurait +mieux fait; au lieu que Jeanne ne connaît pas encore ses lettres. Et +faut-il faire une réponse à ça? + +— Eh! non, observa judicieusement Cadet, puisque le Monsieur anglais +est reparti pour Paris. + +— Allons! dit Claudie, en mettant la lettre dans la bavette de son +tablier, je lui donnerai ça quand elle ramènera ses vaches. + +— Non, non! faut y donner tout de suite, dit l’exprès, le Monsieur +anglais a dit qu’il fallait _y_ donner à elle-même, tout de suite en +arrivant. + +— Ah! eh bien, je m’y en vas, répondit Claudie; et retroussant le coin +de son tablier de cuisine, elle se dirigea en courant vers la prairie, +où Jeanne gardait ses vaches le long des rochers de la rivière. Mais +elle n’alla pas jusqu’au bout du jardin sans rencontrer mademoiselle de +Boussac, qui se promenait avec son frère, et à qui elle remit la lettre, +pressée qu’elle était d’en entendre lire le contenu. Marie ne lui donna +pas cette satisfaction. Elle se chargea de porter la lettre à Jeanne en +se promenant, et dès que Claudie, un peu mortifiée, eut tourné les +talons : C’est vraiment là l’écriture de M. Harley, dit-elle à +Guillaume : que peut-il donc avoir à écrire à Jeanne? + +— Cela me paraît inexplicable, répondit le jeune homme. Jeanne +sait-elle lire? + +— Non, dit mademoiselle de Boussac, en décachetant la lettre, d’autant +plus que c’est écrit en anglais. + +Les deux jeunes gens connaissaient assez bien cette langue, surtout +Marie, et ils lurent ce qui suit : + + « Ma chère miss Jane, depuis quelques mois j’ai pris la + résolution de me marier, et comme j’ai la prétention d’être bon + phrénologue et bon physionomiste, j’ai toujours compté obéir à + la première sympathie bien franche et bien vive qu’une belle + figure me ferait éprouver. Je ne vous ai vue que peu d’instants, + mais je vous ai considérée assez attentivement, malgré mon + émotion, pour être certain que je ne me trompe pas sur votre + compte, que votre physionomie est le reflet de votre âme, et que + votre âme est un type de perfection comme votre figure. + Sur-le-champ, j’ai senti que je vous aimais et que je suis + destiné à vous aimer toute ma vie, si vous daignez me payer de + retour. Permettez-moi, lorsque je vous reverrai dans quinze + jours, de mettre à vos pieds une affection sincère, + respectueuse, fondée sur la plus haute estime et la plus tendre + admiration. Jusque-là informez-vous de ma position et de mon + caractère auprès de M. Guillaume de Boussac et de sa famille, + afin que si votre cœur est libre de tout engagement, et si vous + me jugez digne d’être votre mari, vous daigniez écouter ma + demande et me croire votre serviteur et votre ami le plus + dévoué. + + Arthur Harley. » + +— En vérité, cela paraît sérieux, n’est-ce pas? demanda Marie à son +frère, qui était tombé dans une profonde rêverie. + +— Oui, ma sœur, cela est sérieux, on ne peut plus sérieux! répondit +Guillaume après un long silence. Sir Arthur est incapable d’une +indécente et cruelle plaisanterie. Jamais, fût-ce en riant, sa bouche +n’a prononcé un mensonge. Jamais sa plume n’a tracé seulement une +exagération. Il s’est pris d’amour, ou tout au moins d’affection tendre +et paternelle pour Jeanne. Il veut l’épouser, et il l’épousera. + +— Guillaume, je crois rêver, vous dis-je. + +— Pas moi! tout cela me paraît fort naturel de la part de sir Arthur. +C’est la conséquence et la confirmation de toutes ses idées, de toutes +ses paroles, de tous ses projets et de toutes ses croyances. Il est +exempt de nos misérables préjugés. Son âme, supérieure au monde et à ses +vanités frivoles, n’aspire qu’au vrai. Il a quelques systèmes +excentriques qui le rendent original sans lui rien ôter de sa raison et +de sa sagesse. Ce n’est pas à tort qu’il se vante de lire dans les cœurs +et de juger infailliblement d’après les physionomies. Je l’ai vu, à cet +égard, avoir des révélations qui tenaient du miracle. Je ne l’ai jamais +vu admirer la beauté d’une femme sans qu’il fît aussitôt, avec une +merveilleuse perspicacité, le compte de ses qualités et de ses défauts; +et toujours je l’ai entendu conclure ainsi : « Ce n’est pas encore là +mon idéal. Le jour où je le trouverai, fasse le ciel qu’il puisse +accepter de moi son bonheur, et le trouver dans mon amour! » Dans le +commencement, je riais de ces bizarreries dites d’un ton si froid et si +réfléchi. Mais peu à peu j’ai reconnu dans M. Harley un esprit sérieux, +une âme passionnée, un caractère généreux, inébranlable dans sa fermeté. +Croyez bien, Marie, que les plaisanteries du monde n’effleureront pas +même sir Arthur, et qu’en épousant Jeanne, il s’estimera le plus heureux +des hommes! + +— Ah! Guillaume, s’écria mademoiselle de Boussac vivement émue, +j’aimais sir Arthur comme un frère, comme un ami véritable. A présent, +je l’admire comme un héros! Eh bien! n’en doutez pas, il est aussi sage +que grand, et cet exemple me confirme dans la foi que j’ai aux +révélations du sentiment. Jeanne est digne de lui. Jeanne est un ange. +Elle est, dans son espèce, une femme supérieure; et si le monde raille +et méprise cette union, Dieu la bénira, et les âmes sympathiques et +pures s’en réjouiront. Ne penses-tu pas comme moi, mon cher Guillaume? +Tu parais triste et abattu de cette résolution de ton ami! + +— Sans doute, je le suis un peu, répondit Guillaume troublé. Sir Arthur +va avoir une grande lutte à soutenir contre le monde!... Il est vrai +qu’il est indépendant, lui! qu’il n’a pas de famille à respecter, +personne à ménager... + +— Si ce n’est que le monde, il en triomphera aisément par le mépris. +Allons, Guillaume, ne soyez pas au-dessous de votre ami. Apprêtez-vous, +au contraire, à lutter pour lui et avec lui. Moi, je me déclare son +auxiliaire, son apologiste, et dussé-je être raillée et condamnée, je +n’aurai pas assez de paroles pour louer et admirer sa conduite. + +— Bonne et romanesque Marie, tu es admirable, toi! dit Guillaume en +pressant le bras de sa sœur contre sa poitrine. Ah! si tu savais combien +mon cœur te donne raison! + +— Si je suis romanesque, tu l’es aussi, Guillaume; et si je suis +admirable, tu l’es bien autant que moi, frère! car voilà des larmes dans +tes yeux, et c’est la généreuse audace de sir Arthur qui les fait +couler. + +— Mais, Jeanne? reprit Guillaume d’une voix oppressée. + +— Jeanne? doutes-tu du choix de sir Arthur? Toi-même affirmes qu’il ne +se trompe jamais. Eh bien, j’affirmerai la même chose maintenant, car +Jeanne est un trésor. Tu ne la connais pas, Guillaume; tu n’as vu en +elle qu’une pauvre orpheline à secourir; tu lui sais gré des soins +qu’elle t’a donnés dans ta maladie, des nuits qu’elle a passées, +infatigable et toujours pieuse et calme comme un ange, à ton chevet; +enfin tu la regardes comme une servante fidèle et dévouée. Mais je la +connais, moi! Oui, moi seule; je sais que Jeanne est notre égale, +Guillaume, et peut-être qu’elle est plus que nous devant Dieu. Non, +aucun de nous n’aurait sa patience, sa fermeté, sa foi, son abnégation. +Combien de fois, par des raisons de pur sentiment et avec la lumière +naturelle de son âme, elle m’a révélé des vérités sublimes que mes +lectures m’avaient fait seulement pressentir! Oh! certes, Jeanne est un +être à part. Je m’y connais. J’ai été élevée avec quatre-vingts ou cent +jeunes filles nobles ou riches, et je les ai étudiées, et j’ai connu +leurs travers, leurs vanités, leurs mauvais instincts, leurs petitesses. +Parmi les meilleures il n’en était pas une que son rang ou son argent +n’eût pas déjà un peu corrompue. Eh bien, Guillaume, tu me croiras, toi, +car ce que je vais te dire, je n’oserais jamais le dire à maman, elle me +traiterait de tête folle et de cerveau exalté : aucune de mes amies du +couvent ne m’a inspiré la confiance et le respect que Jeanne m’inspire; +aucune ne m’a été aussi chère que cette paysanne; aucune de nos +religieuses ne m’a semblé aussi pure et aussi sainte. Oui, Jeanne est +une chrétienne des premiers temps. C’est une fille qui souffrirait le +martyre en souriant, et que l’église canoniserait si elle savait ce que +Dieu a mis de grâce dans son cœur. + +— Marie, tu m’attendris profondément et tu me fais mal, répondit +Guillaume, en s’asseyant ou plutôt en se laissant tomber sur un banc du +jardin. J’ai encore la tête malade quelquefois. Ton exaltation se +communique à moi, et m’agite trop violemment. Laisse-moi, laisse-moi +respirer un peu. + +— Cher frère! cher ami! pardonne-moi, dit Marie en lui prenant les +mains; mais il est certain que nous voici deux esclaves révoltés contre +ce monde injuste et absurde qui condamnerait nos pensées si elles +venaient à être traduites devant son tribunal. + +— Ah! ma sœur, tu ne sais pas quelles fibres de mon cœur ta voix +enthousiaste fait vibrer! s’écria douloureusement Guillaume en baisant +les mains de Marie, et il fondit en larmes. + +L’émotion de Guillaume surprit peu sa jeune sœur, plus exaltée et plus +romanesque encore que lui; mais, craignant toujours ces agitations +qu’elle avait vu autrefois lui être si contraires, elle essaya d’en +détourner son attention. + +— Eh bien! mon ami, lui dit-elle, qu’allons-nous faire de cette lettre? +Comment la traduire à Jeanne? comment lui persuader que c’est une +proposition sérieuse? + +Guillaume répondit qu’il ne trouvait pas convenable de s’en charger, et +que sa sœur s’en tirerait beaucoup mieux sans lui. — Vous êtes habituée +au langage naïf de Jeanne, lui dit-il, et, au besoin, vous le parlerez +fort bien pour vous faire comprendre d’elle. Allez donc lui porter les +offres de sir Arthur, chère Marie; si elle n’en est pas éblouie, elle en +sera du moins touchée. + +Et Guillaume retomba dans l’abattement. + +— Attendez! mon ami, s’écria Marie incertaine. Il me vient un scrupule. +Pensez-vous que sir Arthur soit resté la dupe du travestissement de +Jeanne? la prend-il pour une servante marchoise, ou pour une gouvernante +anglaise? + +— Au fait! s’écria Guillaume à son tour, sa démarche serait bien moins +étrange et son caprice moins excentrique dans ce dernier cas; on doit +supposer une gouvernante instruite, on peut la supposer d’une honnête +naissance. De plus, si M. Harley prend Jeanne pour _miss Jane_, sa +compatriote, il entre peut-être un peu de nationalité dans son élan. + +— Oui, oui, ce serait fort différent, observa Marie; il s’abuse de +gaieté de cœur, et malgré nous. Il ne veut pas croire, il ne peut pas se +persuader que cette belle créature, si blanche, si noble et si grave, +soit une fille des champs presque aussi incapable de le comprendre en +français qu’en anglais! Et cependant s’il connaissait Jeanne, s’il +trouvait le chemin de son cœur, s’il pouvait pénétrer le mystère +poétique de sa pensée, il l’aimerait et l’admirerait peut-être +davantage. Mais enfin, il n’a pas prévu toute l’étrangeté du sentiment +auquel il s’abandonne, et nous ne devons pas révéler ses intentions à +Jeanne avant de bien savoir ce qu’il pensera d’elle quand il la verra, +comme dit madame de Charmois, à la queue de ses vaches. + +— Je respire à présent, Marie! reprit Guillaume; j’étais oppressé à +l’idée de cette incroyable détermination. Je ne sais pourquoi elle +m’épouvantait comme un acte insensé. Maintenant je commence à trouver +l’aventure plus plaisante que sérieuse. Ce bon Arthur! Quelle +mystification complète, et comme il en rira avec nous! Mais il faut lui +en garder le secret, Marie; il ne faut pas que madame de Charmois, qui, +entre nous, est une insupportable créature, et sa lourde Elvire, et ce +mauvais plaisant de Marsillat, et avec eux toute la ville de Boussac, +s’amusent aux dépens du noble et candide Arthur. + +— Il ne faut pas même en parler à maman, entends-tu, Guillaume? reprit +mademoiselle de Boussac. Notre mère est faible, à force d’être bonne; +elle a de l’amitié pour cette Charmois; elle ne pourrait pas se défendre +de lui raconter l’aventure. + +— Il n’en faut parler à personne, pas même à Jeanne. + +— C’est surtout à Jeanne qu’il faut cacher tout cela. Douée de raison, +comme je la connais, on ne courrait aucun risque de lui mettre en tête +le plus petit château en Espagne; elle ne voudrait jamais y croire; mais +elle se trouverait, en présence de sir Arthur, dans une situation +embarrassante pour elle et pour lui. + +— Que lui dirons-nous donc, à cette pauvre enfant, pour lui expliquer +l’envoi d’une lettre du _monsieur anglais_? car elle le saura par +Claudie. + +— Nous ne lui dirons presque rien, elle n’est pas curieuse! Tiens, +avant que cela fasse événement dans la maison, nous allons prévenir +Jeanne que c’est une plaisanterie... Je la vois au fond du pré... +Allons-y. + +— Je n’irai pas, moi, dit Guillaume. Je préfère rester ici. Je ne +saurais que dire à cette jeune fille. + +— Eh bien! je vais mentir pour nous deux, reprit Marie, et elle courut +vers Jeanne, qui était sous un arbre, rêvant d’Ep-Nell, de sa mère, des +grandes bruyères où elle faisait _pâturer_ ses chèvres, et des bonnes +fades qui veillaient sur elle pour écarter les loups et l’esprit +malfaisant des viviers. + +— Jeanne, lui dit la jeune et gracieuse châtelaine, en passant +familièrement son bras autour d’elle, notre ami M. Harley t’a écrit, +mais sa lettre est une plaisanterie, une suite de notre poisson d’avril. +Tu n’y comprendrais rien, car je n’y comprends pas grand’chose +moi-même... M. Harley nous expliquera cela lui-même, quand il reviendra, +dans quinze jours. + +— A la bonne heure, mam’selle Marie, répondit Jeanne en embrassant la +main délicate de Marie, posée sur son épaule. Il aime à rire, ce +monsieur? C’est comme vous quelquefois, pas bien souvent! aussi je suis +contente quand je vous vois amuser un peu, ma chère mignonne demoiselle! + +— Cela ne te fâche pas contre le monsieur anglais non plus, ma bonne +Jeanne? + +— Oh! non, Mam’selle! Pourquoi donc que je me fâcherais? Il n’a point +l’air méchant, ce monsieur; d’ailleurs il a eu soin de votre frère, et +vous l’aimez! + +— Trouves-tu qu’il ait l’air d’un brave homme? + +— Ça me semble que oui, Mam’selle. Dame! je ne l’ai pas beaucoup +regardé! + +— Est-ce qu’il te _faisait honte_? + +— Oh! non, je ne suis pas beaucoup honteuse, moi. Je sais que je ne +peux pas bien parler, et je parle comme je peux. + +— Est-ce qu’il t’a parlé, lui, l’Anglais? + +— Oui, quand j’apportais la crème pour son thé, je l’ai trouvé dans +l’antichambre, qui se lavait les mains, et il m’a dit quelque chose; +mais je n’y ai rien compris du tout. + +— C’était en anglais? + +— Je n’en sais rien, Mam’selle; je n’en ai pas entendu un mot. + +— Est-ce qu’il riait en te parlant? + +— Mais, non! il avait l’air de croire que j’étais une fille +d’Angleterre, comme vous le lui aviez dit. + +— Et toi, riais-tu? + +— Non, Mam’selle. Je ne voulais pas rire, crainte de faire manquer +votre amusement. + +— Et il ne t’a pas dit un mot en français? + +— Non, mais il m’a pris la crème des mains, comme s’il ne voulait pas +que je le serve, et il a mis une de mes mains contre sa bouche. Dame! +j’ai trouvé ça bien drôle! Mais Cadet est arrivé, et avant que j’aie eu +le temps de rire... vous savez que je ne ris pas bien vite!... le +monsieur anglais s’en est retourné bien vitement dans le salon. + +— Tu avais tes habits de paysanne dans ce moment-là? + +— Sans doute, puisque c’était après le souper. + +— Et tu n’as pas été étonnée de tout cela? + +— Non, Mam’selle, puisque c’était convenu entre vous? + +— Ce baiser sur la main ne t’a pas offensée? + +— Oh! je voyais bien que ce monsieur ne voulait pas m’offenser; c’était +l’histoire de rire. + +— Allons, Jeanne, cela t’a fait un peu de plaisir? + +— Ah! que vous êtes maligne, ma mignonne! Mais quel plaisir voulez-vous +que ça me fasse? Je ne le connais pas, ce monsieur. + +— Jeanne, quand mon frère est arrivé, il t’a baisé la main aussi? + +— Oui, Mam’selle, pour s’amuser aussi. + +— Et cela t’a fait de la peine, j’ai vu cela sur ta figure. + +— Oui, Mam’selle, c’est la vérité. J’étais si contente de voir mon +parrain si bien guéri, et avec une si bonne mine! J’aurais bien voulu +l’embrasser, ce pauvre mignon! Et puis, tout d’un coup, il se mit à se +moquer de moi. Ça m’a fait du chagrin. Et puis, après ça, je me suis dit +que j’étais bien bête de me peiner pour ça. J’aime bien mieux le voir en +train de rire que de le voir triste et malade comme il était quand il +est parti. + +— Bonne Jeanne, ne crois pas que Guillaume ait voulu se moquer de toi. +Tu as bien vu qu’à moi aussi il me baisait la main; ce n’était pas pour +se moquer de moi, à coup sûr. + +— Oh! vous, c’est bien différent, vous êtes sa sœur; au lieu que moi, +qui suis sa filleule, c’est à moi de lui porter respect. + +— Il te doit du respect aussi, Jeanne, et il en a pour toi. + +— A cause donc, Mam’selle? + +— Parce que tu es sa sœur aussi, sa sœur de lait, et son amie de cœur +presque autant que je le suis. Va, sois sûre qu’il n’est pas ingrat, et +qu’il n’oubliera jamais la manière dont tu l’as soigné pendant sa +maladie. Je n’étais pas là, moi, lorsqu’il était au plus mal; je ne +savais rien. On me cachait le danger de mon frère, et toi, tu étais +alors sa véritable sœur. Maman m’a dit cent fois que sans toi Guillaume +serait mort : car elle avait perdu la tête, ma pauvre mère, et tous les +gens de la maison aussi. Toi seule étais toujours là, contenant toujours +le délire de Guillaume, l’empêchant de courir dans sa chambre quand il +était comme fou, obtenant de lui par la douceur ce que les autres ne +pouvaient obtenir que par la force, te jetant à ses pieds pour lui +persuader d’être tranquille et d’observer les ordres du médecin, le +grondant quelquefois comme un petit enfant, le calmant par tes prières, +par ta douceur. Oh! ma chère Jeanne, c’est à toi que je dois mon frère +que j’aime tant! Comment veux-tu que mon frère et moi nous ne t’aimions +pas comme si tu étais notre sœur? + +Guillaume n’avait pu rester longtemps seul. Entraîné irrésistiblement, +il s’était rapproché, et le bruit de ses pas, amorti par l’herbe, +n’avait pas frappé l’oreille des deux jeunes filles. Il était derrière +elles, tandis qu’elles causaient ainsi, séparé seulement de Jeanne par +le tronc du gros châtaignier qui l’ombrageait. — Oui, Jeanne! oui, +Marie! s’écria-t-il en se montrant tout à coup, vous êtes mes deux +sœurs, et il y a des moments où vous ne faites qu’une dans ma pensée. +Oh! Marie, que je te remercie de savoir dire à Jeanne tout ce que je +n’ai jamais su lui dire, et de l’avoir payée, par une si tendre amitié, +de tout le bien qu’elle m’a fait! Oh! Jeanne, je ne t’ai jamais +remerciée comme je l’aurais dû! Tu as été un ange pour moi : j’ai tout +vu, tout compris, tout senti, bien que je fusse presque fou. Oui, je +t’ai vue des nuits entières à genoux à mon chevet! Je me souviens que tu +m’as plusieurs fois soulevé dans tes bras et même porté comme un enfant, +pour me changer de fauteuil. J’étais maigre, exténué! Toi, toujours +forte et courageuse, tu as passé plus de trente nuits sans sommeil, et +tu dormais à peine deux heures dans le jour, sur un matelas au pied de +mon lit. Oh! quels reproches je me faisais alors de n’avoir pu vaincre +les heures de mon délire qui t’avaient brisée, ma chère Jeanne! Et tu +n’as pas été malade, toi! Tu venais de soigner de même ta mère dans une +longue et cruelle maladie, et tu as soigné encore la mienne, quand, +après moi, elle est tombée malade de fatigue et d’épuisement. Et +pourtant je ne t’ai jamais remerciée! + +— Oh! si, mon parrain, dit Jeanne tout en larmes, vous m’avez remerciée +bien des fois, dix fois plus que ça ne méritait. + +— Non, Jeanne, non! s’écria le jeune homme exalté, j’étais accablé de +je ne sais quelle tristesse; je ne pouvais ni parler, ni pleurer; +j’étais fou autrement que pendant ma maladie, mais je l’étais encore. +Combien de fois je me suis reproché, durant mon absence, de ne t’avoir +pas dit ce que je te dis maintenant! Et depuis trois jours que je suis +ici, je ne t’ai rien dit encore; je t’ai à peine regardée... je ne sais +pas pourquoi! Peut-être que je suis encore un peu fou, Jeanne, et que, +sans l’exemple de ma sœur, je ne saurais pas encore me décider à +t’exprimer ce que j’ai dans le cœur. Mais je ne suis pas ingrat, ne le +crois pas. Pardonne-moi, et surtout, ne pense pas que je t’aie baisé la +main, en arrivant, pour me moquer de toi. Oh! Jeanne, autant vaudrait me +dire que je suis capable de me moquer de ma mère ou de Marie. Dis-moi +que tu ne le crois plus, ma bonne Jeanne, je te le demande à genoux. + +Et Guillaume, hors de lui, tour à tour pâle et le visage embrasé, était +aux genoux de Jeanne stupéfaite, et couvrait de baisers ses mains, qui +avaient enfin laissé tomber le fuseau diligent. Jeanne ne put d’abord +que sangloter pour toute réponse. + +— Ah! mon cher petit parrain, dit-elle enfin en baisant avec la plus +chaste et la plus maternelle effusion les beaux cheveux blonds de +Guillaume, vous me faites de la peine à force de me faire plaisir! +Qu’est-ce que j’ai donc fait, mon Dieu! pour que vous m’ayez tant +d’obligations! Est-ce que vous n’aviez pas été bon pour moi, aussi, à +Ep-Nell et à Toull? Oh! je n’oublierai jamais vos amitiés, et c’est bien +le moins que je vous aie soigné quand vous souffriez tant, que ça +fendait le cœur! J’avais donné mon âme et mon corps à Dieu pour qu’il +envoie la mort sur moi au lieu de l’envoyer sur vous, et je savais bien +que si quelqu’un devait en mourir, ça serait moi, parce que j’avais prié +comme il faut. Mais le bon Dieu et la _grand’vierge_, mère de +Jésus-Christ, n’ont pas voulu que nous mourions ni l’un ni l’autre. Vous +êtes pour avoir du bonheur, pour vous marier, mon cher parrain, pour +avoir des jolis enfants; et mam’selle Marie, que j’aime autant que vous, +est pour avoir aussi du bonheur et de la famille, plaise à Dieu! + +— Et toi, Jeanne, dit Marie, qui la tenait enlacée dans ses bras, +n’espères-tu pas avoir du bonheur aussi? + +— Oh! moi! Mam’selle, pourvu que je sois auprès de vous, que je vous +serve, que je ménage _votre fait_, que je soigne vos _petits mondes_ +quand ils seront venus, je serai bien assez contente, allez! + +— Tu ne veux donc pas te marier aussi, toi? + +— Moi, Mam’selle! je ne songe pas à ça. + +— Et pourquoi donc, Jeanne? Vous disiez cela autrefois à Toull, dit +Guillaume, je m’en souviens! mais ce n’était pas sérieux? + +— Voyons, Jeanne, est-ce que c’est vrai? dit mademoiselle de Boussac à +la jeune fille, qui ne répondait à Guillaume que par un mystérieux +sourire. Tu es ennemie du mariage? + +— Oh! non, Mam’selle, puisque je vous le conseille. Mais voilà mes +vaches qui ne mangent plus, la _mouche_ les fait enrager. C’est l’heure +de les conduire au _têt_ (au toit, à l’étable). + +— Mais tu ne réponds pas à ce que nous te demandons? reprit Marie en +essayant de la retenir. + +— Voyez, voyez, Mam’selle? dit Jeanne; mes vaches s’en vont toutes +seules. Elles sauteraient dans le jardin! Ne me _détemsez_ pas[15], ma +mignonne! + +Et Jeanne, se dégageant, s’enfuit à travers la prairie. + +— Eh bien! dit mademoiselle de Boussac à son frère, voilà comme elle +s’en tire toujours! Jamais, quand il s’agit d’elle et de son avenir, je +n’ai pu surprendre en elle une pensée d’intérêt personnel. Guillaume, il +y a un mystère d’abnégation dans l’âme de cette jeune fille. J’ai fait +plus de vingt romans sur elle sans trouver un dénouement qui eût le sens +commun. + +Guillaume était redevenu morne et pensif. Depuis sa maladie, ce jeune +homme avait, lui aussi, un mystère dans l’âme. Son caractère doux et +tendre ne s’était jamais démenti, même dans les accès du délire. En +Italie, il avait semblé reprendre le cours égal de ses pensées +d’autrefois; mais, depuis son retour à Boussac, il se sentait redevenir +déjà, malgré lui, ce qu’il avait été durant sa convalescence. Un orage +intérieur grondait dans son sein. Tantôt il était porté à des +épanchements extraordinaires, et tantôt il refoulait tous ses élans en +lui-même, avec une profonde souffrance et une sorte d’effroi. Il faut +bien avouer que la société de sa charmante sœur n’était pas le remède +propre à son mal. Cette jeune fille enthousiaste n’avait jamais vu le +monde, elle ne le connaissait pas, elle le haïssait par un effort de +divination. Livrée dans sa première jeunesse à une ardente dévotion, +elle avait pris l’Évangile au sérieux. Elle était fanatique de droiture +et de dévouement. Dans un corps très frêle, elle portait une âme de feu, +et, sous des manières pleines de grâce et de douce sensibilité, elle +cachait un caractère énergique, entreprenant, et amoureux des partis +extrêmes. Elle était capable des plus sublimes folies; elle eût été +vivre au désert à douze ans, si elle eût su où trouver la Thébaïde; à +dix-sept ans, elle rêvait, au sein de l’humanité, une vie à part, toute +de renoncement aux vanités du monde, toute de lutte contre ses lois +iniques. Comme elle n’était pas grande à demi, elle vivait à l’aise dans +ce foyer d’enthousiasme qui était son élément, et elle ne s’apercevait +pas que Guillaume n’y entrait que par bonds et par élans terribles, qui +le brisaient sans lui faire pousser des ailes. Ce jeune homme avait les +généreux instincts de sa sœur; mais il avait aussi la faiblesse de sa +mère. Avec Marie, il s’enflammait pour la vie de sentiment. Ils +dévoraient ensemble les romans les plus vertueux et les plus +incendiaires. Avec madame de Boussac, Guillaume se rappelait la +puissance du monde, et ce que sa mère, d’accord avec le monde, appelait +les devoirs d’un homme bien né. Il se laissait alors enlacer par les +projets de mariage et les rêves ambitieux. Quoique son goût n’en fût pas +complice, sa craintive conscience les acceptait comme des nécessités +cruelles auxquelles rien ne pourrait le soustraire. Aussi était-il +malheureux et accablé, livré à une lutte sans fin contre lui-même. + +Tout en retournant au château lentement avec sa sœur, Guillaume parut +fort distrait, bien qu’il prêtât une oreille attentive à toutes ses +paroles et que son cœur agité en recueillît avidement le miel ou +l’amertume. Il était toujours question de Jeanne. Marie, ignorant la +plaie qu’elle creusait au cœur de son frère, se perdait en conjectures +sur l’avenir de la jeune fille et sur les sentiments de sir Arthur. Elle +avouait qu’elle regrettait la première illusion que la déclaration à la +paysanne Jeanne lui avait fait goûter, et que son roman prendrait une +tournure prosaïque si M. Harley se guérissait en voyant miss Jane traire +les vaches. Guillaume paraissait préférer, par raison et par amitié, ce +dénouement vraisemblable. Mais il était bien sombre, et, en quittant sa +sœur, il alla rêver seul au bord de la rivière. + +----- + +[15] Faire perdre le temps, _détempser_. + + + XIV + SIR ARTHUR + +Pendant le reste de la semaine, Guillaume n’adressa plus à Jeanne qu’un +bonjour ou un bonsoir amical, en passant, sans même la regarder, ce dont +Jeanne n’eut ni étonnement ni chagrin. Elle n’était point exigeante, et +l’accès de reconnaissance enthousiaste que son parrain avait eu à ses +pieds dans la prairie, lui semblait avoir acquitté au centuple, et à +tout jamais, la dette du malade envers l’infirmière. Comme elle n’avait +point connu Guillaume avant sa maladie, et qu’il était extérieurement +beaucoup plus animé que durant sa convalescence, elle le croyait rendu à +son état naturel, et ne s’apercevait pas que toutes ses tristesses lui +étaient revenues. Guillaume cachait assez bien sa peine secrète devant +sa mère et la famille de Charmois; mais lorsqu’il était seul avec Marie, +il ne pouvait se contraindre, et Marie s’effrayait du retour, chaque +jour plus marqué, de son ancienne mélancolie. + +Bien que Claudie fût plus spécialement _fille de chambre_, comme on dit +au pays, ce n’était pas elle qui déshabillait, le soir, mademoiselle de +Boussac. Jeanne étant occupée aux champs ou à la laiterie le matin, +Marie, qui l’aimait tendrement, s’était réservé l’heure de son coucher +pour causer avec elle. Elle avait pris l’habitude de lui raconter toutes +les impressions de sa journée, et cette association aux plaisirs et aux +ennuis de sa jeune maîtresse était pour Jeanne une éducation de +sentiment, la seule peut-être dont elle fût susceptible. + +Transplantée brusquement de sa vie sauvage à un état de civilisation, +tout avait été incompréhensible pour Jeanne dans les commencements. +Entre les besoins restreints de son existence rustique et les mille +besoins artificiels des personnes aristocratiques qu’elle servait, il y +avait un monde inconnu que sa pensée avait renoncé à franchir. Un esprit +moins bienveillant que le sien eût fait la critique de ces étranges +habitudes. Celui de Claudie, éminemment progressif, et corruptible par +conséquent, acceptait avec admiration la nécessité de toutes ces +recherches, de tous ces soins de détail qu’on exigeait d’elle et dont +elle voyait avec envie ses maîtres profiter. Lorsqu’on la faisait goûter +un peu aux miettes de ce bien-être et de ce luxe, elle était enivrée, et +le besoin de ces satisfactions inconnues naissait en elle spontanément +avec la jouissance. Cadet acceptait l’inégalité des conditions comme un +fait accompli; mais, sous son air simple, il n’en était pas moins le +fils de maître Léonard, le philosophe railleur et sceptique; son sourire +n’était pas si niais qu’on le pensait, il était souvent ironique sans +qu’on y prît garde. Mais Jeanne était restée, à peu de chose près, ce +qu’elle était à Ep-Nell, rêvant, priant, et aimant sans cesse, ne +pensant presque jamais; une véritable organisation rustique, +c’est-à-dire une âme poétique sans manifestation, un de ces types purs +comme il s’en trouve encore aux champs, types admirables et mystérieux, +qui semblent faits pour un âge d’or qui n’existe pas, et où la +perfectibilité serait inutile, puisqu’on aurait la perfection. On ne +connaît pas assez ces types. La peinture les a souvent reproduits +matériellement; mais la poésie les a toujours défigurés en voulant les +idéaliser ou les traduire, oubliant que leur essence et leur originalité +consistent à ne pouvoir être que devinés. Il faut bien reconnaître que +l’homme des champs a besoin de subir de grandes transformations pour +devenir sensible aux conquêtes et aux bienfaits d’une religion et d’une +société nouvelles; mais ce qu’on ne sait pas, c’est que la nature +produit de tout temps dans ce milieu certains êtres qui ne peuvent rien +apprendre, parce que le beau idéal est en eux-mêmes et qu’ils n’ont pas +besoin de progresser pour être directement les enfants de Dieu, des +sanctuaires de justice, de sagesse, de charité et de sincérité. Ils sont +tout prêts pour la société idéale que le genre humain rêve, cherche et +annonce, mais leur inquiétude ne le devance pas. Incapables de +comprendre le mal, ils ne le voient point. Ils vivent comme dans un +nuage d’ignorance; leur existence est pour ainsi dire latente. Leur cœur +seul se sent vivre; leur esprit est borné comme la primitive innocence : +il est endormi dans le _cycle divin_ de la Genèse. On dirait, en un mot, +que le péché originel ne les a pas flétris, et qu’ils sont d’une autre +race que les fils d’Ève. + +Telle était Jeanne, Isis gauloise, qui semblait aussi étrangère aux +préoccupations de ceux qui l’entouraient, que l’eût été une fille des +druides transportée dans notre siècle. Ne sachant rien blâmer, tant la +douceur et la charité remplissaient son âme, elle renonçait à +s’expliquer ce que le blâme seul eût rendu explicable. Elle végétait +comme un beau lis dans sa douce extase, le sein ouvert aux brises de la +nuit, aux baisers du jour, à toutes les influences de la terre et du +ciel, mais insensible comme lui aux agitations humaines, et ne trouvant +pas de sens au langage des hommes. + +A force d’avoir à s’étonner de tout, Jeanne ne s’étonnait donc +réellement de rien. Tout incident nouveau dans sa vie éveillait en elle +cette simple réflexion : « Encore quelque chose que je ne sais pas, et +que je comprendrai encore moins quand on me l’aura expliqué. » + +Marsillat n’avait rien compris à Jeanne. Guillaume s’y était attaché par +une sorte d’instinct poétique et fatal. Sir Arthur l’avait devinée en +partie. Marie seule la connaissait, elle avait raison de s’en vanter. Il +fallait être arrivé par l’intelligence à la notion du sublime, pour +comprendre comment, par le cœur seul, Jeanne s’y trouvait toute portée. +Aussi mademoiselle de Boussac remarquait-elle que Jeanne avait tout +autant à lui enseigner qu’à apprendre d’elle. Si la jeune châtelaine +était plus éclairée dans ses affections, la bergère d’Ep-Nell était plus +forte dans sa sérénité; et quand Marie lui avait fait comprendre les +souffrances d’une âme tendre, elle lui faisait comprendre à son tour la +puissance d’une âme dévouée, le calme d’une religieuse abnégation. Elles +disaient ensemble leur prière du soir, devant une petite madone +d’albâtre que Guillaume avait envoyée d’Italie, et qu’elles couronnaient +de fleurs de la saison. Ces deux jeunes filles n’avaient pas précisément +le même culte. Marie n’était pas une dévote catholique; c’était une +chrétienne égalitaire, une _radicaliste_ évangélique, si l’on peut +s’exprimer ainsi. C’est assez dire qu’elle était hérétique à son insu. + +Jeanne était une _radicaliste_ païenne, sans s’en douter davantage. Ses +superstitions rustiques lui venaient en droite ligne de la religion des +druides, cette doctrine peu connue dans son essence, car on ne l’a jugée +que d’après les crimes qui l’ont souillée et dénaturée[16]. La vierge +Marie et la grand’fade se confondaient étrangement dans l’imagination +poétiquement sauvage de la bergère d’Ep-Nell. Il y avait peut-être aussi +quelque chose de sauvage et d’antique dans la résignation avec laquelle +elle acceptait le fait de l’inégalité sur la terre. Mais il n’y avait +rien de faible ni de lâche dans cette résignation. Jeanne, ne +connaissant pas le prix de l’argent, n’ayant pas de besoins, et ne +comprenant pas qu’il y eût dans la vie d’autres jouissances que celles +de l’âme, ne se trouvait pas frustrée dans sa part de bonheur par la +richesse et la puissance d’autrui. C’était un être exceptionnel, se +rattachant, comme je l’ai dit déjà, à un type rare qui n’a pas été +étudié, mais qui existe, et qui semble appartenir au règne d’Astrée. + +Un soir que Jeanne et Marie venaient de finir leur prière, dans la +chambre virginale et toute parsemée de violettes de la jeune châtelaine, +celle-ci dit à sa rustique compagne : Nous avons prié pour Guillaume en +particulier. Dieu veuille qu’il ait un bon sommeil cette nuit, et que +demain son front soit moins sombre! + +— Eh! ma mignonne! de quoi vous inquiétez-vous? répondit Jeanne. Si mon +parrain n’a pas tout ce qu’il lui faut pour être heureux, il l’aura +bientôt. Ça ne peut pas manquer. Prenez donc son mal en patience : il +passera. + +— Que veux-tu dire, Jeanne? Devines-tu ce que mon frère peut désirer? + +— Je vois qu’il est jeune, et je pense qu’il s’ennuie un peu d’être +tout seul. Vous autres, _mondes riches_, vous vous mariez trop tard. +Chez nous, un garçon de vingt-deux ans aurait déjà de la famille. Mon +parrain est bon, il est tout cœur. S’il avait une belle brave femme et +des mignons petits enfants, il ne s’ennuierait pas, allez! Faut +conseiller à ma marraine de lui chercher une femme. Croyez-moi, +Mam’selle, et vous verrez qu’il sera content. + +— Tu crois donc qu’on ne peut pas être heureux sans famille, Jeanne! et +tu dis pourtant que tu ne veux pas te marier! + +— Il ne s’agit pas de moi, Mam’selle, mais de mon parrain. Moi, je n’ai +pas le temps de m’ennuyer; mais lui, il ne travaille pas, et il lui faut +une _compagnie_. + +— Est-ce qu’on n’a pas sonné à la porte de la cour, Jeanne? dit +mademoiselle de Boussac, distraite par le son de cette cloche. Il était +onze heures. Toute la ville était plongée dans le sommeil, et jamais +visite ne s’était présentée à cette heure indue. + +— M’est avis que vous avez raison, Mam’selle. On a sonné à la +grand’porte. + +— Qui peut venir maintenant? Tout le monde est couché dans la maison! + +— Oh dame! ça n’est pas Cadet qui se réveillera. Une fois _parti_, +c’est pour jusqu’au petit jour. La maison pourrait bien lui tomber sur +le corps sans le déranger. Je m’en vas voir ce que c’est. + +— Attends, Jeanne, j’irai avec toi : il ne faut pas ouvrir au premier +venu. Nous parlementerons par le guichet. + +— Venez, si ça vous amuse, Mam’selle! + +Mademoiselle de Boussac jeta une écharpe de barège sur sa tête, prit la +petite lanterne de Jeanne, et descendit avec elle légèrement, un peu +curieuse, un peu effrayée de l’aventure. + +On sonnait avec précaution, et comme si on eût craint de réveiller +brusquement les hôtes du château. + +— C’est du monde qui n’est pas hardi, dit Jeanne en ouvrant le +guichet : qu’est-ce que c’est donc que vous voulez? + +— C’est un ami qui vous revient, répondit une voix que Marie reconnut +sur-le-champ pour celle de sir Arthur. + +— Eh! vite! eh! vite! ouvrons! s’écria-t-elle en le saluant +affectueusement à son tour du nom d’ami par le guichet. + +Sir Arthur, pour arriver plus vite par les mauvais chemins, avait pris +un cheval à Sainte-Sévère. Jeanne, dont il ne vit pas les traits dans +l’obscurité, prit la bride du locatis, et se chargea de le conduire à +l’écurie, tandis que l’Anglais aidait gaiement la jeune châtelaine à +refermer les portes. Ils se dirigèrent ensuite vers le château et +entrèrent dans la grande salle aux gardes, qui était devenue la cuisine, +et qui occupait le rez-de-chaussée. + +— La nuit est fraîche, et je suis sûre que vous avez besoin de vous +chauffer, dit Marie; tenez, il y a encore du feu ici, je vais éveiller +maman et Guillaume. + +— Guillaume, je le veux bien... mais votre mère, je m’y oppose... +Laissez-la dormir, et demain matin, je lui jouerai une fanfare sous sa +fenêtre, à l’heure où elle s’éveille ordinairement. + +— Au fait, elle a eu la migraine aujourd’hui, et son sommeil est +précieux... mais Guillaume... + +Marie allait monter à la chambre de son frère, lorsque celui-ci parut +sur le seuil de la cuisine. Il avait entendu la cloche, le grincement de +la grande porte sur ses gonds, et surtout les aboiements des chiens, qui +n’étaient pas encore apaisés par les caresses de sir Arthur. Il s’était +habillé à la hâte, et venait dans la cuisine chercher de la lumière. + +— Oui-da! s’écria-t-il en voyant sir Arthur, un tête-à-tête nocturne +avec ma sœur! Et il se jeta dans les bras de son ami, heureux de le +revoir, bien qu’une étrange souffrance vînt en même temps s’emparer de +son âme. Claudie, que Jeanne avait éveillée, accourut offrir ses +services, et sir Arthur ne voulant à aucun prix déranger les autres +habitants de la maison, Marie et sa soubrette alerte lui servirent une +espèce de souper sur le bout de la table de la cuisine. Le sans-façon de +cette réception campagnarde égaya beaucoup les jeunes hôtes, et leur +convive, serein et enjoué comme à l’ordinaire, fit honneur aux viandes +froides et aux sauces figées du repas impromptu. + +— Nous ne vous espérions pas si tôt, lui dit Guillaume; voilà pourquoi +le veau gras est encore debout dans l’étable. + +— Mes enfants, je suis venu deux jours plus tôt que je ne comptais, et +je vous dirai pourquoi tout à l’heure. + +Marie comprit que M. Harley ne voulait pas s’expliquer devant Claudie, +et elle ordonna à celle-ci d’aller aider Jeanne à préparer la chambre de +sir Arthur. + +— Je vous dirai présentement, mes enfants!... dit sir Arthur d’un ton +solennel en prenant dans chacune de ses mains la main du frère et celle +de la sœur. Et il garda un instant le silence comme pour se recueillir. +Guillaume sentit le feu lui monter au visage. + +— J’ai pris une grande résolution, mon cher Guillaume, reprit l’Anglais +avec gravité; et comme je sais que vous n’avez pas de secrets pour votre +sœur, je suis bien aise de lui soumettre mes plans. J’ai résolu de me +marier, et comme j’ai trouvé enfin la personne selon mon cœur, je viens +ici pour tâcher de l’obtenir d’elle-même, et de ses parents, si elle en +a. + +— Nous y voici! pensa Marie en soupirant, et elle regarda son frère +comme pour l’avertir de ne pas laisser sir Arthur s’engager plus avant. +Mais Guillaume était absorbé dans ses pensées. + +— J’ai écrit deux lettres, continua sir Arthur : une à _la personne_, +directement, et une autre à madame de Charmois, que je suppose être la +protectrice, et, pour ainsi dire, la tutrice de la demoiselle attachée à +sa fille... Je n’ai pas reçu de réponse, et dans l’inquiétude que ma +demande, un peu contraire aux usages peut-être, n’ait pas été prise au +sérieux, je suis venu vite pour m’en expliquer nettement. Je ne crois +pas madame de Charmois très bien disposée en ma faveur. C’est donc vous, +mon cher Guillaume, et peut-être vous aussi, ma bonne mademoiselle +Marie, que je veux charger d’être tout naïvement et tout loyalement les +négociateurs de mon mariage avec miss Jane..., dont je ne sais pas le +nom, mais dont la figure me plaît et me donne une entière sécurité. + +— Cher Arthur, répondit Guillaume, vous êtes noble et admirable, +surtout dans vos bizarreries; mais vous nous voyez bien malheureux, ma +sœur et moi, d’avoir à vous désabuser. Vous avez donné, bien plus que +nous ne voulions, et bien malgré nous, à la fin, dans une plaisanterie +dont nous étions loin de prévoir les conséquences. Il faut donc vous le +dire... miss Jane n’a jamais existé. + +— Ho!... dit M. Harley avec l’accent indéfinissable de surprise +flegmatique que les Anglais mettent dans cette exclamation. + +— Hélas, non! dit mademoiselle de Boussac avec un sourire compatissant +et en pressant la main de M. Harley. Ni mademoiselle de Charmois ni moi +n’avons de gouvernante. Miss Claudia et miss Jane sont tout bonnement +Jeanne et Claudie, l’une femme de service, l’autre vachère et laitière +de la maison. + +— Ho! fit l’Anglais, dont les grands yeux bleus s’arrondissaient de +plus en plus. + +— Consolez-vous, reprit Marie avec douceur. Vous vous êtes trompé sur +la condition sociale de la personne : mais ni la cranioscopie du docteur +Gall, ni la physiognomonie du révérend Lavater n’ont menti relativement +au mérite moral de Jeanne. Jeanne est aussi bonne et aussi pure qu’elle +est belle. C’est un ange. Mais je dois vous dire bien vite qu’elle n’a +reçu aucune espèce d’éducation, qu’elle a vécu aux champs avec les +troupeaux, qu’elle est fille de la nourrice de Guillaume, une simple +paysanne, enfin qu’elle ne sait pas lire, et qu’il est à craindre +qu’elle ne puisse jamais l’apprendre, car elle manque d’aptitude pour +toutes nos vaines connaissances, et elle comprend mieux les choses du +ciel que celles de la terre. + +— Ho! fit l’Anglais pour la troisième fois, et il resta plongé dans ses +réflexions. + +— Mon cher Arthur, lui dit Guillaume, ne craignez pas les suites de +votre erreur. Nous serions désespérés que notre folle plaisanterie +autorisât seulement un sourire hors de la famille. Madame de Charmois ne +nous a point parlé de votre billet, nous ignorons même si elle l’a reçu. +Quant à Jeanne, comme elle ne sait pas lire, c’est nous qui seuls avons +eu communication de votre lettre, et nous ne lui en avons nullement fait +part. Nous vous remettrons cette lettre; qu’il n’en soit jamais +question, même en riant. Ma mère elle-même ignore tout. Quant à la +Charmois, il vous sera facile de lui faire croire que votre billet est +une suite du poisson d’avril, et que c’est vous qui vous êtes moqué +d’elle. + +M. Harley n’avait pas entendu un mot du discours de Guillaume. Il était +occupé à commenter celui de Marie, qui résonnait encore à ses oreilles. +Il se tourna vers elle, et lui fit, d’une manière posée et très +méthodique, une série de questions sur le caractère, les goûts et les +habitudes de Jeanne. A quoi la jeune fille répondit avec toute la +vivacité de sa tendresse et de son admiration pour Jeanne, et elle +termina par un panégyrique complet, mais parfaitement sincère, où elle +ne lui dissimula rien des difficultés qu’il aurait sans doute dans les +commencements à échanger ses pensées avec un être si candide et si +différent du monde où il avait vécu jusqu’alors. + +M. Harley écouta attentivement, froidement en apparence. Puis, l’horloge +sonnant une heure après minuit, il baisa la main de Marie en lui +disant : Vous êtes un ange, vous aussi. Je vous demande la nuit pour +réfléchir et prendre mon parti. + +— Prenez plus de temps, ami, dit Guillaume, rien ne presse. Jeanne +ignore vos intentions... + +Mais M. Harley semblait être sourd à la voix de Guillaume. Guillaume, +lui parlant de l’effet de ses démarches et du soin de sa dignité aux +yeux d’autrui, ne pouvait le distraire de sa passion. Car, qui l’eût +deviné? sir Arthur, sous son apparence imperturbable, avait une grande +spontanéité et, en même temps, une grande ténacité dans ses affections. +Il prit congé de Marie sur l’escalier, traversa sur la pointe du pied +les corridors du vieux château, et arriva avec Guillaume à la chambre +qu’on lui avait préparée. + +Le premier objet qui frappa ses regards en y entrant, et qui lui arracha +encore un _ho!_ étouffé, fut Jeanne, debout auprès de son lit, couvrant +de taies blanches les oreillers destinés à son sommeil... Jeanne, ayant +le commandement en chef des lessives et les clefs du garde-meuble, +présidait à la distribution du linge, et _le fin_ ne passait jamais que +par ses mains. La toile, blanche comme la neige, était parfumée, grâce à +ses soins, d’iris et de violettes, et elle touchait sans les froisser +les garnitures de mousseline légère qu’elle faisait flotter autour des +coussins. Elle avait un peu de lenteur dans tous ses mouvements; mais, +comme elle ne se reposait jamais, son travail incessant devançait encore +l’activité souvent étourdie et bruyante de Claudie. Il y avait dans sa +physionomie une sorte de majesté angélique qui faisait disparaître la +vulgarité de ses attributions. A la voir nouer lentement les cordons de +ses oreillers, d’un air sérieux et pensif, on eût dit d’une +grande-prêtresse occupée à quelque mystérieuse fonction dans les +sacrifices. + +L’Anglais resta immobile sans lui dire un mot. Guillaume, ému, se sentit +cloué au plancher. Il eût mieux aimé en cet instant perdre l’amitié de +sir Arthur que de le laisser seul avec Jeanne, et Dieu sait pourtant que +sir Arthur eût été encore plus timide et plus réservé que Guillaume dans +un tête-à-tête avec cette jeune fille. Cette dernière, impassible et la +tête penchée, faisait tous ses nœuds en conscience. Il sembla à +Guillaume qu’elle entrelaçait le nœud gordien, tant les secondes lui +parurent longues. Enfin elle sortit, et l’Anglais amoureux, qui n’avait +osé lui dire ni bonjour, ni bonsoir, se laissa tomber dans un fauteuil +en poussant un gros soupir. — Demain, mon cher Guillaume, demain, +dit-il en secouant la main du jeune baron pour prendre congé de lui, je +vous dirai ce que tout cela sera devenu dans mon esprit. La nuit porte +conseil. + +— Vous comptez donc veiller? lui demanda Guillaume, qui, malgré son +affection pour lui, ne pouvait se défendre d’un peu d’amertume ironique +dans le fond de son âme. Je vous conseille, au contraire, de bien +dormir, mon ami, car vous devez être brisé de fatigue. Le repos vous +rendra l’esprit plus libre et plus sain pour réfléchir demain. + +M. Harley ne répondit pas, et Guillaume le quitta, douloureusement +jaloux de sa liberté et de son courage. + +Arthur ouvrit ses malles, qui l’avaient devancé, et qu’on avait déposées +dans cet appartement, endossa sa robe de chambre, chaussa ses +pantoufles, alluma deux bougies sur la cheminée, et se plongea dans son +fauteuil, pour se livrer plus à l’aise à ses méditations. Mais il n’y +avait pas encore donné cinq minutes qu’on frappa légèrement à sa porte. +Il alla ouvrir et vit paraître Jeanne qui lui apportait un plateau +couvert d’un thé complet. « C’est mam’selle Marie qui vous envoie ça, +Monsieur », dit Jeanne en posant le plateau sur la table; et elle porta +la bouilloire devant le feu. Pendant ce temps, M. Harley s’étant dit que +cette apparition était fatale, et la regardant comme un coup du sort, +alla résolument pousser la porte, et revenant s’asseoir dans son +fauteuil d’un air pensif qui n’était pas fait pour effaroucher la +pudeur, « Mademoiselle, dit-il pendant que Jeanne arrangeait les +porcelaines sur la table, voulez-vous me permettre de vous adresser une +question? » Jeanne trouva l’Anglais excessivement poli, et lui répondit +d’un air tranquille qu’elle attendait ses _commandements_. + +----- + +[16] On sait pourtant que le druidisme comme le sîvaïsme partait des +augustes et impérissables croyances sur la trinité et l’immortalité de +l’être qui sont la base de toutes les grandes religions et dont le +christianisme n’est qu’un développement. + + + XV + NUIT BLANCHE + +« Je prendrai la liberté de vous demander, mademoiselle Jeanne, si votre +intention est de vous marier? » + +Telle fut l’entrée en matière de sir Arthur, et il faut avouer que +jamais préambule ne fut plus maladroit. Le bon Anglais était un être +admirable pour sa candeur, sa droiture et sa générosité; mais il n’était +orateur dans aucune langue. Il portait dans son âme une sorte +d’enthousiasme permanent pour les idées sublimes, qui n’avait pas trouvé +d’expression, et qui paraissait un état calme parce que c’était un état +chronique. En ce sens il avait avec le caractère de Jeanne de +mystérieuses affinités. L’amour et la pratique du bien lui étaient +naturels comme l’action de respirer, et il ignorait le mal au point de +n’y pas croire. Grave et tranquille, parce qu’il atteignait et +embrassait sans cesse l’idéal sans effort, il n’avait pas besoin de +s’échauffer la tête pour professer et observer ses croyances religieuses +et philosophiques. _Loyauté_, _dévouement_, _patience_, telle était sa +devise, et c’était aussi le résumé de toutes ses doctrines. Son +imagination n’allait pas au delà, mais elle ne restait jamais au-dessous +de ce code fait à son usage et qu’il exposait d’une façon laconique et +peu brillante. Comme ce n’était pas un grand esprit, il était facile de +l’embarrasser, et, pour peu qu’il voulût se manifester davantage, il +s’embrouillait et devenait incompréhensible en français. Il se tenait +donc en garde contre lui-même, ne s’embarquait dans aucune discussion, +et se contentait de protester en silence contre les raisonnements qui le +choquaient. Alors il ne répondait que par ce _ho_! qui disait beaucoup +dans sa bouche et qui était la plus forte expression de sa surprise, de +son mécontentement, et quelquefois de sa joie. + +Jeanne fut très étonnée de cette question dans la bouche d’un homme +qu’elle ne connaissait pas du tout. — C’est-il pour plaisanter, +Monsieur, répondit-elle, que vous me demandez cela? + +— Non, reprit l’Anglais, je ne plaisante jamais. Je vous demande, +mademoiselle Jeanne, très sérieusement, si vous êtes libre de vous +marier? + +— Monsieur, ça ne regarde que moi, répondit Jeanne. + +— Je vous demande bien pardon, ça me regarde aussi beaucoup. Je suis +chargé de vous demander en mariage pour une personne de ma connaissance. + +— Et pour qui donc, Monsieur? + +— Si vous ne voulez pas vous marier, vous n’avez pas besoin de savoir +pour qui. + +— C’est vrai! Allons, Monsieur, vous vous amusez de moi. Dormez donc +bien, je vous dis bonsoir. N’avez-vous plus besoin de rien? + +— Attendez encore un moment, mademoiselle Jeanne, je vous prie. Vous ne +voulez pas vous marier, peut-être parce que vous aimez quelqu’un que +vous ne pouvez pas épouser? + +— Ah çà! Monsieur, répondit Jeanne en souriant, je n’aurai pas +grand’peine à m’en défendre, car ça n’est pas. + +— Écoutez, mon enfant; je vous prie de me dire la vérité comme à un +ami. + +— Vous vous moquez, Monsieur. Comment donc que nous serions amis +puisque nous ne nous connaissons quasiment pas? + +— Peut-être, Jeanne, que je vous connais très bien sans que vous me +connaissiez. + +— Je ne sais pas comment ça se ferait, à moins pourtant que vous n’ayez +connu ma pauvre défunte mère, dans le temps qu’elle demeurait ici? + +Pour la première fois de sa vie, sir Arthur eut un instinct de ruse, +bien innocente à la vérité. + +— Peut-être que je l’ai connue, votre mère? dit-il, devinant que +c’était le seul moyen d’inspirer de la confiance à Jeanne. + +Ce petit mensonge fit sur elle un effet magique. Elle n’avait pas songé +à regarder la figure de l’Anglais; elle ne se rendait pas compte de son +âge. Quoique sir Arthur n’eût guère que trente ans, qu’il eût une +épaisse chevelure, une belle figure très fraîche, des dents magnifiques, +le front le plus uni et le plus serein, la taille haute et dégagée, sa +manière sévère de s’habiller et la gravité de ses allures n’avaient rien +de folâtre, de coquet, ni de jeune. Jeanne ne se demanda pas s’il avait +pu connaître beaucoup sa mère vingt ans auparavant. + +— Si vous me parlez de ma pauvre chère défunte, c’est différent, +dit-elle, et je pense bien que vous ne voudriez pas plaisanter avec moi +là-dessus. Voyons, qu’est-ce que vous avez à m’en dire? + +— Jeanne, je m’intéresse à vous autant que mademoiselle Marie et que M. +Guillaume, votre frère de lait; je désire que vous soyez heureuse, je me +fais un devoir d’y contribuer, et je suis assez riche pour contenter +tous vos désirs. S’il est vrai que vous aimiez une personne de votre +condition et que la différence de fortune soit un obstacle, je me charge +de vous doter convenablement. Ainsi ayez confiance en moi, et +répondez-moi sans crainte. + +— Monsieur, vous avez bien des bontés pour moi, répondit Jeanne, +peut-être que ma mère vous a rendu quelque service dans le temps; mais +ça serait bien le payer trop cher que de vouloir me doter. D’ailleurs, +je n’ai pas besoin de ça. Je ne suis amoureuse de personne, et personne +ne me fait envie pour le mariage. + +— Pourriez-vous me jurer cela sur l’honneur de votre mère, que vous +paraissez tant aimer et regretter? + +— Oh, oui, Monsieur, ça me serait facile, et si c’est de besoin, je ne +demande pas mieux. + +M. Harley garda un instant le silence. Il voyait bien à la physionomie +et à l’accent de Jeanne qu’elle ne mentait pas. + +— Cependant, reprit-il, voyant qu’elle se préparait à sortir, je désire +faire quelque chose pour votre avenir, c’est un devoir pour moi. Ne me +direz-vous pas quelles conditions vous mettriez à votre bonheur dans le +mariage? + +— C’est drôle tout de même, dit Jeanne, que tout le monde ici me parle +de mariage, quand je n’en parle jamais, moi, et quand je n’y songe pas +du tout! + +— Eh bien! trouvez-vous que je vous offense en vous en parlant aussi, +moi? En ce cas, je ne dis plus rien; mon intention n’est pas de vous +offenser. + +— Oh! je le crois bien, Monsieur, dit Jeanne qui craignit d’avoir été +impolie, et pour qui la politesse était un devoir sérieux, parce que, +pour elle, c’était l’expression de la bienveillance et de la sincérité. +Vous pouvez bien me dire tout ce que vous voudrez, je ne m’en fâcherai +pas. + +— Eh bien! ma chère Jeanne, permettez-moi de vous demander comment vous +désireriez le mari que vous accepteriez? + +— Je n’en sais rien, Monsieur. Je n’ai jamais pensé à ce que vous me +demandez là. + +— Mais je suppose! Vous ne pouvez même pas supposer? Vous ne savez donc +pas ce qu’on entend par une supposition? + +— Si, Monsieur, je connais ce mot-là. On le dit quelquefois chez nous. + +— Eh bien! alors, en supposant que vous en soyez à choisir un mari, +comment le voudriez-vous? + +— Vous m’en demandez trop! Je vous dis que je ne sais pas. + +— Eh bien! comment voudriez-vous qu’il ne fût pas? Vous ne savez pas +non plus? Voyons, s’il était pauvre, le refuseriez-vous? + +— Oh! non, je ne le refuserais pas pour ça, puisque je suis pauvre +moi-même, que je suis née dans les pauvres, que j’ai été élevée avec les +pauvres, et que je mourrai comme les pauvres! + +— Et s’il était riche, qu’en diriez-vous? + +— Je dirais non, Monsieur. + +— Oh! pourquoi cela? + +— Je ne peux pas vous répondre là-dessus. Mais je refuserais, bien sûr. + +— Vous croyez que les riches sont méchants? + +— Oh! non, Monsieur. Ma marraine, mon parrain, mam’selle Marie sont +bien riches, et ils sont très bons. + +— Alors vous croyez qu’un riche vous ferait la cour pour vous séduire, +et qu’il ne voudrait pas sérieusement, sincèrement vous épouser? + +— Ça pourrait bien arriver. Mais quand même je serais sûre qu’il ne se +moque pas de moi, je ne voudrais pas de lui. + +— Et s’il renonçait à sa fortune pour vous plaire, s’il faisait vœu de +pauvreté pour être digne de vous? s’écria sir Arthur frappé de surprise, +et voulant lire au fond des mystérieuses idées de Jeanne. + +— Ça, ça pourrait changer un peu mon idée, mais ça ne serait pourtant +pas suffisant. + +— Quel autre sacrifice faudrait-il donc faire? reprit l’Anglais exalté +intérieurement. Il y a peut-être quelqu’un capable de vous aimer assez +pour consentir à tout. + +— Non, Monsieur, non, dit Jeanne, il n’y a personne comme cela, je vous +en réponds; et si quelqu’un était consentant de mes idées, par une idée +intéressée, il s’en repentirait bien un jour! + +— Je ne comprends plus... Oh!... expliquez-vous! s’écria sir Arthur, +qui avait le front tout humide de sueur à force de rechercher le sens +des énigmes de la bergère d’Ep-Nell. + +— C’est bien assez, mon cher monsieur, répondit-elle, je ne veux pas +vous en dire plus. Si vous me portez intérêt, ne songez pas à me faire +marier. Je n’ai besoin de rien, et avec votre amitié, si c’est de ma +mère que j’en hérite, je vous serai bien assez obligée. + +M. Harley, pétrifié par la surprise, n’osa la retenir davantage. + +Jeanne trouva, derrière la porte, Claudie qui écoutait et regardait par +le trou de la serrure, et qui ne parut nullement honteuse d’être +surprise en flagrant délit de curiosité et d’indiscrétion. Jeanne ne +songea pas de son côté à lui en faire un crime. Elle ne pensait pas +avoir jamais de secrets pour Claudie, qu’elle aimait beaucoup et dont +elle était fort aimée. — Tiens! tu étais là? lui dit-elle en regagnant +leur commune chambrette. Pourquoi donc que tu ne t’es pas couchée? + +— Je pouvais-t-i dormir, répondit naïvement la Toulloise, quand je +voyais que tu ne revenais pas de chez ce monsieur? Alors je suis venue +écouter ce qu’il te disait. C’était joliment drôle! + +— Pourquoi donc que tu n’entrais pas? tu m’aurais aidée à lui +répondre : tu parles mieux que moi. + +— Oh! j’aurais eu trop honte, répondit Claudie, qui avait la prétention +d’être timide, bien qu’elle fût passablement effrontée. Je ne sais pas +comment tu peux causer comme ça si longtemps et de cent sortes de choses +avec du monde que tu ne connais pas. + +— De quoi veux-tu que je sois honteuse? On ne m’a jamais dit de +mauvaises choses, et ce monsieur est très honnête. + +— Oh! pour ça, oui! il parle très honnêtement, et s’il n’était pas si +drôle, il serait très joli homme. + +— Qu’est-ce que tu lui trouves donc de drôle? + +— Dame! c’est-il pas drôle d’être Anglais? + +En causant ainsi, les deux jeunes filles étaient entrées dans leur +chambre, située dans une tourelle, et éclairée par une fenêtre ou plutôt +par une fente à embrasure taillée en biseau et terminée en bas par une +meurtrière ronde qui avait jadis servi aux guetteurs pour pointer un +fauconneau. Un banc de pierre plongeait en biais dans cette embrasure +étroite et profonde, et la lune, glissant par la fente, était le seul +flambeau dont nos jeunes fillettes eussent besoin pour se mettre au lit. +En servantes jalouses d’économiser la dépense de la maison, elles +éteignirent leur lanterne, et Jeanne, s’asseyant sur le banc de pierre +pour délacer son corsage, regarda dans la campagne et tomba dans la +rêverie. + +— A quoi donc penses-tu? lui cria Claudie qui était déjà couchée. Tu ne +veux donc pas dormir de cette nuit? + +— L’heure du sommeil est passée, dit Jeanne, et ce n’est quasiment plus +la peine d’en goûter, car il fera bientôt jour. Tu ne saurais croire, +Claudie, que, quand je vois le clair de lune, ça me fait un effet tout +drôle. + +— Oh! moi, j’aime ça, le clair de lune! reprit Claudie, luttant entre +le sommeil et l’envie de babiller. Le reste du temps, je suis peureuse à +mort la nuit; mais quand la lune éclaire, je n’ai peur de rien, je vois +tout. + +— Eh bien! moi, je ne suis pas comme toi, dit Jeanne. Le clair de lune +m’inquiète un peu; c’est le plaisir des fades! les bonnes comme les +mauvaises sont dehors par ce temps-ci, et si les âmes chrétiennes ne +sont pas en grâce, il y a du danger. + +— Ah! tais-toi, Jeanne, s’écria Claudie; si tu vas commencer tes +histoires de fades, tu vas me faire peur. Tu sais bien que je ne veux +plus croire à ça, moi. C’était bon chez nous; mais à la ville, c’est +bête : tout le monde s’en moque. Si tu parlais de ça à mam’selle Marie, +tu verrais comme elle te gronderait! + +— Je ne te force pas d’y croire, Claudie; les fades n’ont jamais été +occupées de toi. Il y a des personnes que les esprits ne tourmentent +jamais. Mais il y en a d’autres qui sont bien forcées de savoir de quoi +il s’agit, et le moyen de se garer des mauvais pour être bien avec les +bons. Ce n’est pas à moi qu’il faut dire qu’il n’y a pas de fades. J’en +sais trop là-dessus, Claudie. + +— Eh bien! tais-toi, et viens te coucher! V’là la peur qui me prend. Je +ne sais pas comment tu oses en parler à cette heure, toi qui es sûre +qu’il y en a... Heureusement je suis un peu rassurée dans cette chambre, +quand la porte est bien fermée, à cause qu’elles ne pourraient pas +entrer par la fenêtre : il n’y en a point. + +— Ça n’y ferait rien, va, Claudie. Tant petites que soient les +_huisseries_ d’une chambre, elles peuvent y passer si elles veulent. +Mais n’aie pas peur, va. Elles ne te feront pas de mal tant que tu seras +avec moi. + +— C’est heureux pour moi, dit Claudie, car je n’ai pas ce qu’il faut +pour les renvoyer, moi! + +— Ne dis donc pas ça, Claudie! + +— Je peux bien le dire à toi. Tu le sais bien. A propos de ça, +Marsillat ne t’en conte plus du tout, pas vrai? + +— Non, du tout. + +— Du tout, du tout? + +— Tu me demandes ça tous les jours! Quand je te dis que non! + +— C’est égal, Jeanne. Il n’y a guère de filles ni de femmes capables de +se garer d’un homme comme lui. + +— Ça n’est pourtant pas déjà si difficile. + +— Je te dis que si, moi, c’est difficile! Un homme qui veut ce qu’il +veut! Il le veut absolument, quoi! + +— Il entend la raison comme un autre, va! + +— Jamais je n’ai pu la lui faire entendre. + +— C’est que tu n’avais pas grande envie de l’entendre toi-même, +Claudie. + +— Dame! un homme si gentil! et qui parle si bien! + +— Et qui t’a fait des cadeaux! + +— C’est bien gentil aussi, les cadeaux! + +— Ça serait plus gentil de n’en pas avoir envie! + +— Tout le monde ne peut pas être comme toi, écoute donc; je ne dis pas +que j’aie bien fait; car tout ça, c’est des chagrins pour moi. + +— Allons, ne te fais pas de chagrin! ça ne t’empêchera pas de te +marier, ma Claudie. + +— Ça en ôte le goût. Quoi donc faire d’un paysan quand on est _au fait_ +de causer avec un monsieur? Ça a tant d’esprit un Marsillat, et c’est si +bête un Cadet! + +— Mais c’est bon, c’est courageux, ça aime toujours; et un Marsillat, +ça n’aime pas longtemps! + +— Tu crois donc qu’il ne m’aime plus du tout? + +— Je ne dis pas ça; mais qu’est-ce que tu en dis toi-même? + +— Je dis que j’ai eu rudement de peine! Mais ça commence à se passer. +Faut bien se consoler, quand on ne peut pas mieux faire. + +— Oui, faut se consoler, Claudie. Tout ça ne t’empêche pas d’être une +bonne fille, qui travaille bien, et qui peut encore être aimée d’un +homme comme il faut[17]. Le malheur que tu as eu est arrivé à bien +d’autres, et il n’y a pas si grand mal, quand on l’a fait par bonté et +par amitié. Le bon Dieu pardonne ça; comment donc que les hommes ne le +pardonneraient pas aussi? + +— Tiens! faut bien qu’ils le pardonnent! dit Claudie en essuyant une +larme, et elle s’endormit sur le même oreiller que Jeanne, sa pudique et +indulgente compagne. + +Qu’on ne s’étonne pas de voir la chaste Jeanne si tolérante envers la +repentante Claudie. Un ou deux péchés de jeunesse et d’entraînement ne +déshonorent point une jeune fille dans nos campagnes. Elles sont +naturellement timides et chastes, mais elles sont faibles : les hommes +ne leur font pas un crime de cette faiblesse, qu’ils provoquent et dont +ils profitent. Il n’y a jamais eu d’homme du monde au dix-huitième +siècle qui ait su fouler aux pieds ce qu’on appelait alors le préjugé, +mieux que nos paysans ne le font tous les jours. C’est un fait à +constater et dont il ne faut tirer aucune induction contre les principes +de Jeanne. Impeccable par résolution exceptionnelle, elle était +l’indulgence et la charité même pour les fautes d’autrui. + +Cependant Jeanne, qui avait l’habitude de dire des prières avant de +s’endormir, tenait encore ses yeux ouverts lorsqu’il lui sembla voir la +meurtrière qui éclairait l’intérieur de la tourelle, interceptée tout à +coup par un corps opaque. Elle ne put retenir un cri, et aussitôt elle +vit ce corps disparaître. Puis elle l’entendit glisser le long du mur +extérieur, et des pas furtifs firent crier faiblement le sable du +jardin. Cet étage n’était pas élevé de plus de dix à douze pieds +au-dessus du sol, et il était possible de monter jusqu’à la lucarne par +le treillage de la vigne qui tapissait la muraille. Claudie, éveillée en +sursaut, cacha sa tête sous les couvertures, et Jeanne, toute brave +qu’elle était, n’osa pas d’abord aller regarder par la meurtrière. +Lorsque, après plusieurs signes de croix et de pieux exorcismes, elle +s’y décida, elle ne vit plus rien. La lune était pure, et l’ombre des +arbres fruitiers se dessinait immobile et nette sur le sable brillant +des allées. + +— Es-tu sotte, de me faire peur comme ça? dit Claudie. + +— Je n’ai pas dit que ça fût le diable, répondit Jeanne. J’ai vu comme +une tête. + +— Ça avait-il des cornes? + +— Non. C’était fait comme du _monde humain_, et malgré que je n’aie pas +eu le temps de bien voir, parce que la lune donnait par derrière, j’ai +vu comme des cheveux plats sur une tête plate. + +— C’était donc fait comme la tête du vieux _Bridevache_? + +— Ça m’y a fait penser. Mais qu’est-ce que Raguet viendrait faire ici? + +— Ça ne serait pas pour faire du bien. As-tu fermé les portes hier +soir? + +— C’est Mam’selle qui les a fermées avec l’Anglais, et peut-être qu’ils +auront oublié de mettre la barre. D’ailleurs, tu sais bien que ce +méchant Raguet est comme _une serpent_. Il passerait par le trou d’une +serrure. + +— Bah! tu te seras imaginé d’avoir vu quelque chose. Les chiens n’ont +pas jappé. + +— Tu sais bien que les chiens ne disent jamais rien à cet homme-là. Il +a des paroles pour les endormir. + +— Oui, des belles paroles! il leur jette de la viande de chevau mort. +Il est plus voleur que sorcier, va, et plus méchant que savant. + +— Il faut nous habiller et aller voir dehors, dit Jeanne. + +— _Ma fine_, je n’y veux pas aller, s’écria Claudie. J’ai trop peur. + +— Et s’il fait quelque dégât dans la cour ou dans le jardin, ça sera +donc de notre faute, Claudie? Moi, j’y vas toute seule. Si c’est Raguet, +ça ne me fait déjà plus tant peur que si c’était autre chose. + +Claudie ne voulut pas laisser Jeanne affronter seule l’aventure. Elle +prit courage et l’accompagna. Tout était calme, et Claudie, rassurée, se +moqua de Jeanne au retour. + +— C’est égal, dit Jeanne; je l’ai vu, j’en suis sûre. Si c’est Raguet, +ça n’est pas déjà si étonnant; c’est un homme qui se fourre partout, qui +court toute la nuit, et qui dort quand les autres travaillent. + +— C’est la vérité qu’il est curieux comme un merle, reprit Claudie; on +le trouve toujours en travers quand on veut cacher quelque chose. Il +écoutait quelquefois le soir tout ce qui se disait chez nous, et il +savait même toutes mes affaires avec Marsillat, sans que j’en eusse dit +un mot à personne. C’est avec ça qu’il se fait passer pour sorcier, et +qu’il donne la peur au monde. + +Cependant sir Arthur ne dormait pas. Son imagination, si paisible +d’ordinaire, avait pris le grand galop. La simplicité et l’étrangeté du +personnage de Jeanne formaient un contraste qui le jetaient dans les +plus grandes perplexités. Qui m’eût dit, pensait-il, que je tomberais +amoureux d’une paysanne, que je prendrais la résolution d’épouser un +être qui ne sait pas lire, et que je me trouverais repoussé par sa +fierté et arrêté par la profondeur de ses énigmes! + +— Ami, dit-il au jeune baron, lorsque celui-ci entra dans sa chambre à +neuf heures du matin, je suis beaucoup plus épris ce matin de Jeanne la +villageoise que je ne l’étais hier soir de miss Jane. J’ai causé avec +elle après vous avoir quitté... + +— Vraiment? s’écria Guillaume en rougissant. + +— Vraiment; et elle m’a parlé par énigmes : mais elle m’est apparue +comme le modèle le plus pur et le plus divin qui soit sorti des mains du +Créateur, et je commence à croire ce que je soupçonnais déjà, que +certains êtres qui n’ont pas appris à lire, en savent plus long que la +plupart des savants de ce monde. Elle est fort excentrique, cette +Jeanne; elle porte dans son cœur un secret qui m’effraie et m’attire. Ce +ne peut être qu’une chose sublime ou insensée. Et moi qui trouvais la +vie aride et ennuyeuse! Moi qui ressentais parfois, sans vous l’avouer, +les atteintes du spleen, me voici tout ému, tout rajeuni. Je tremble, je +souffre... mais j’existe... + +— C’est dire que vous espérez aussi, dit Guillaume. Comment +pourriez-vous ne pas réussir à être aimé de cette pauvre fille? + +— Je crains beaucoup le contraire. Cette pauvre fille n’a pas +d’ambition. C’est pourquoi je l’admire; c’est pourquoi je l’aime, et +persiste dans ma résolution de l’épouser, si je peux l’y faire +consentir. + +Guillaume n’essaya point de dissuader sir Arthur. Abattu et soucieux, il +le conduisit auprès de sa mère, qui l’attendait avec impatience. La +famille de Charmois vint déjeuner. La sous-préfette fut très aigre avec +l’Anglais, qui ne songea seulement pas à lui expliquer son billet, tant +il lui eût été impossible de parler hautement d’un amour qui commençait +à l’envahir, non plus sérieusement, mais plus passionnément qu’il +n’avait fait d’abord. Madame de Boussac et son amie crurent donc que ce +billet n’avait été qu’une plaisanterie. Cependant la sous-préfette le +lui pardonnait d’autant moins qu’elle le voyait complètement insensible +aux charmes de sa fille, et elle avait soif de se venger de lui. Elle +était trop clairvoyante pour ne pas avoir remarqué aussi combien Jeanne +était un sujet de trouble pour Guillaume. Des deux maris qu’elle avait +guettés pour Elvire, elle n’en voyait donc plus un qui ne fût occupé de +cette servante, et elle haïssait déjà la pauvre Jeanne, affectant de la +traiter avec hauteur chaque fois que l’occasion s’en présentait, et +jurant, en elle-même, qu’elle mettrait le désordre et la douleur dans +cette maison où elle ne pouvait exercer son influence. + +----- + +[17] Un homme comme il faut ne veut pas dire, dans la bouche de nos +filles, un homme bien né ou bien élevé, mais un honnête homme. + + + XVI + LA VELLÉDA DU MONT BARLOT + +Marsillat arriva dans l’après-midi. Ne cherchant pas à se faire une +nombreuse clientèle à Guéret, il n’était pas à la chaîne comme tous les +avocats de province. Il voulait seulement faire ses premières armes dans +son pays; et n’y plaidant que les causes d’un certain éclat et d’une +certaine importance, il avait souvent la liberté de revenir passer +quelques jours à Boussac. Il cachait son ambition patiente sous un air +d’insouciance et presque de dédain pour les gloires du barreau : au +fond, il aspirait à la députation dans l’avenir. + +On s’imaginera difficilement qu’un homme de ce caractère fût susceptible +d’une grande passion pour une femme telle que Jeanne. Aussi Marsillat +était-il très calmé à l’égard de la bergère d’Ep-Nell. Mais il avait +trop de persistance réfléchie dans la volonté, pour n’en pas avoir +instinctivement dans ses désirs. Une fantaisie non satisfaite le +tourmentait plus qu’il n’eût souhaité lui-même, et depuis près de deux +ans qu’il convoitait en vain la possession de la plus belle des filles +du pays de Combraille, il avait de temps en temps des accès de mauvaise +humeur contre elle et contre lui-même, en se rappelant qu’il avait +échoué pour la première fois de sa vie dans une entreprise de ce genre. +Il y avait pourtant dépensé plus de soins que pour toute autre. Il +l’avait vue avec plaisir être admise au château de Boussac, dans +l’espérance qu’elle serait là sous sa main; et, durant toute la maladie +de Guillaume, il avait pris tous les prétextes pour être assidu dans la +maison. Dans les vastes galeries du vieux manoir où elle se hâtait pour +le service de son cher parrain, le soir, surtout lorsqu’il la guettait +dans la cour ou dans la laiterie, enfin, jusqu’auprès du lit où la +prostration du malade le laissait quelquefois en tête à tête avec +Jeanne, il avait épuisé son éloquence brusque et impérieuse, ses offres +corruptrices et ses tentatives de familiarité, sans l’avoir émue ou +effrayée un seul instant. Elle avait assez de force physique pour ne pas +craindre une lutte où la prudence de Marsillat ne lui eût d’ailleurs pas +permis de s’engager, car il sentait qu’un seul cri, un seul éclat de la +voix de Jeanne, dans cette maison austère et silencieuse, l’eût couvert +de ridicule et de honte. C’était donc par la séduction des paroles et +des promesses qu’il pouvait espérer de s’en faire écouter; mais, à tous +ses beaux discours, Jeanne haussait les épaules. « Je ne sais pas, lui +disait-elle, comment vous avez le cœur de plaisanter comme ça, quand mon +pauvre jeune maître est si mal, et ma pauvre chère marraine dans le +chagrin. Vous avez pourtant l’air de les aimer, car vous êtes bien +officieux dans la maison; mais vous êtes si fou, qu’il faut toujours que +vous fassiez enrager quelqu’un. Je crois que vous _fafioteriez_ autour +des filles, les pieds dans le feu. Allons, laissez-moi tranquille; vous +êtes un _diseur de riens_. Si vous y revenez, je vous recommanderai à la +Claudie. » + +Le sang-froid de Jeanne était une meilleure défense que la colère ou la +peur. Au fond, Marsillat sentait qu’elle parlait avec bon sens, et +qu’elle ne le jugeait pas plus mauvais qu’il n’était; car il avait du +dévouement et de l’affection pour Guillaume, et sa conduite n’était pas +toute hypocrisie. + +C’est là, du reste, tout ce qu’il avait obtenu de la perle du +Combraille, comme il l’appelait d’un air moitié passionné, moitié +railleur. Nos bourgeois font rarement la cour sérieusement aux filles de +cette classe. Ils gardent avec elles ce ton de supériorité méprisante +qu’elles ont la simplicité de ne pas comprendre quand elles aiment, ce +qui arrive bien quelquefois pour leur malheur, sans que la cupidité +(mais je ne dirai pas la vanité) y soit pour rien. Nos bourgeois, +affreusement corrompus, ont remplacé les seigneurs de la féodalité dans +certains droits qu’ils s’arrogent, en vertu de leur argent et de +l’espèce de dépendance où ils tiennent la famille du pauvre. + +A mesure que la santé de Guillaume était revenue, Marsillat avait fort +bien remarqué la protection jalouse qu’il avait accordée à sa filleule, +et, craignant de devenir ridicule, il avait affecté de ne plus faire +attention à Jeanne. Il y avait même des moments où, croyant deviner dans +son jeune ami une passion réelle et funeste, il se sentait tenté d’être +généreux et de favoriser son amour. Il eût seulement voulu que Guillaume +réclamât son aide et les conseils de son expérience dépravée; mais le +jeune baron eût préféré mourir que de lui ouvrir son cœur. + +D’ailleurs Marsillat était flatté, au fond de l’âme, d’être accueilli +avec distinction et choyé particulièrement par les dames de la maison +plus que tout autre indigène de sa classe. Tout bourgeois ambitieux a +cette faiblesse, bien qu’il soit peu de provinces où la noblesse soit +plus effacée que dans la nôtre, et bien qu’il fût de mode, à cette +époque, de la railler et de la braver plus qu’elle ne le méritait. + +Mais la force des choses avait mis Jeanne à couvert des obsessions de +Marsillat. Il avait été vivre ailleurs, il avait songé à ses affaires, à +sa réputation, à son avenir, et son caprice pour la fille des champs ne +s’était plus réveillé qu’à de courts intervalles, et lorsque les +occasions de lui parler devenaient de plus en plus rares et périlleuses +pour sa réputation d’homme de poids. De jour en jour, les folies de +jeunesse, pour lesquelles on n’a chez nous que trop de tolérance, +devenaient moins conciliables avec la position de l’avocat renommé. Le +goût s’en passait peut-être aussi chez Marsillat, au milieu de +préoccupations de plus en plus sérieuses. En un mot, son désir pour +Jeanne s’était endormi dans sa poitrine. Peut-être n’attendait-il qu’une +occasion quelque peu énergique pour se réveiller. + +Avant le dîner, il entraîna Guillaume et sir Arthur dans la prairie où +Jeanne gardait ordinairement ses vaches. Il prit pour prétexte +l’amusement de faire lever et de tuer quelques lapins dans les rochers +qui longent la rivière. Dans le fait, Marsillat voulait voir sir Arthur +en présence de l’objet de ses pensées; car Claudie avait assez bien +écouté à la porte de sir Arthur, pour savoir à peu près par cœur +l’étrange déclaration qu’il avait faite indirectement à Jeanne, et +Marsillat n’était pas assez complètement détaché de Claudie pour n’avoir +pas eu déjà un quart d’heure d’entretien particulier avec elle. Claudie +n’ayant plus guère d’autres rapports avec son ancien amant que le +plaisir de babiller avec lui de temps en temps, et voyant qu’il +s’amusait toujours de son caquet déluré, lui racontait avec complaisance +tous les petits événements de la maison; et Marsillat, qui aimait à tout +savoir, la faisait servir à sa police particulière, sans qu’elle y +entendît malice. Cette familiarité cancanière est tout à fait dans les +mœurs bourgeoises du pays. + +Nos trois jeunes gens arrivèrent au bout de la prairie, sans que l’œil +pénétrant de Marsillat et sans que le regard mélancolique et inquiet de +Guillaume eussent découvert Jeanne. Cependant les vaches étaient au pré, +et la gardeuse ne pouvait pas être loin. Mais ils durent renoncer à la +rencontrer, et force fut à Léon d’entrer dans les rochers pour faire +lever le gibier qu’il avait promis au fusil de M. Harley. + +C’est alors seulement qu’il découvrit Jeanne abritée contre une grosse +roche, et profondément endormie. Cette apparence de langueur et de +paresse était bien contraire aux habitudes de Jeanne, et à ce préjugé +rustique qu’il est dangereux de s’endormir aux champs. Mais elle avait à +peine reposé deux heures cette nuit-là, et la fatigue l’avait vaincue. +Sa quenouille était encore attachée à son côté; son fuseau avait roulé à +terre, et le fil était rompu. Sa belle tête s’était penchée contre le +rocher, et le chanvre de sa quenouille servait d’oreiller à sa joue +candide. Elle était assise dans l’attitude la plus chaste, et sa main +droite, pendante à son côté, avait, de temps à autre, le mouvement +machinal, mais faible, de faire pirouetter le fuseau. + +Marsillat, qui la découvrit le premier, s’arrêta à quelques pas devant +elle, et fit signe à ses compagnons d’approcher. Guillaume éprouva un +serrement de cœur indéfinissable à voir ainsi sa pudique Jeanne sous les +regards brûlants de cet homme. Mais sir Arthur, après avoir contemplé +Jeanne quelques instants en silence, parut tout à coup fort ému, et +murmura à voix basse, en posant ses mains sur les bras de ses deux +compagnons : + +— Ho!... vous souvenez-vous? + +— De quoi? dit Marsillat. Il paraît que vous avez quelque charmant +souvenir! + +— Ho! dit l’Anglais en étendant sa main vers la tête de Jeanne avec +attendrissement, je me souviens de tout! Elle était la plus belle enfant +du monde, elle est la plus belle fille de la terre! + +— Mon Dieu! s’écria Guillaume en passant sa main sur son front, je me +souviens de quelque chose comme dans un rêve!... Aidez-moi, +rappelez-moi!... + +— Guillaume, dit M. Harley, souvenez-vous des pierres jomâtres et de la +druidesse Velléda, et des trois dons, et des trois souhaits que nous lui +avons faits! + +— Oui-da! s’écria Léon, je me souviens maintenant. Quant aux trois +dons, je ne sais plus précisément ce que c’était. Il y avait trois +pièces de monnaie différentes. Quant aux trois souhaits... je me +rappelle celui de M. Harley, « un bon mari »; et le mien, « un amant +robuste... » Je ne me rappelle plus celui de Guillaume. + +— Ni moi, dit Guillaume; mais je me rappelle mon aumône. C’était une +pièce d’or. + +— Et moi, je me rappelle tout, comme si c’était hier, s’écria sir +Arthur. + +— Et vous croyez que c’était Jeanne? demanda Guillaume troublé. + +— Pourquoi pas? reprit Léon; je n’en sais rien, mais il est facile de +s’en assurer. + +Comme il élevait la voix sans ménagement, Jeanne s’éveilla, devint toute +rouge de surprise et de honte, puis se frotta les yeux, se leva, sourit, +et regarda ses vaches. Elles étaient un peu loin. Jeanne voulut courir +pour les rejoindre, mais Marsillat l’arrêta. + +— Jeanne, lui dit-il pour l’éprouver, tu n’as donc jamais dit à +personne ce que tu avais fait des trois pièces de monnaie que les fades +du mont Barlot avaient mises dans ta main, quand tu étais petite, un +jour que tu t’étais endormie sur les pierres jomâtres? + +Pour la première fois, depuis l’incendie de la chaumière d’Ep-Nell, +Guillaume vit un grand trouble et une profonde terreur sur le visage de +Jeanne. + +— Dieu du ciel! s’écria-t-elle en devenant pâle comme la mort, comment +savez-vous ça, Monsieur? Je ne l’ai jamais dit qu’à ma mère, et ma mère +ne l’a jamais dit à personne. + +— Ta tante le savait apparemment, Jeanne? + +— Non! ma tante ne l’a jamais su. Qu’est-ce qui a pu vous le dire? Ça +n’est pas de ma faute si vous le savez, je ne l’ai jamais dit. + +— Mais pourquoi avez-vous mis tant de soin à cacher une chose si +simple? dit Guillaume. Je ne comprends pas pourquoi vous attachez tant +d’importance à ce hasard, ma chère Jeanne. + +— Et vous aussi, mon parrain, vous le savez donc? dit Jeanne +consternée. + +— Et moi aussi, dit l’Anglais en prenant, d’un air à la fois paternel +et respectueux, la main de Jeanne, je le sais, et je vous prie de nous +dire si cela a été pour vous la cause de quelque chagrin. + +— Non, Monsieur, dit Jeanne, d’un air de fierté singulière, je n’en ai +jamais eu de chagrin. + +— Mais pourquoi l’as-tu caché? dit Marsillat, qui affectait de tutoyer +Jeanne, pour faire un peu souffrir ses deux rivaux. Voyons! tu as cru +sérieusement que cela te venait des fades? + +— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, monsieur Marsillat, répondit +Jeanne d’un air mécontent. Vous autres savants, vous avez vos idées, et +nous avons les nôtres. Nous sommes simples, je le veux bien, mais nous +voyons aux champs, où nous vivons de jour et de nuit, des choses que +vous ne voyez pas et que vous ne connaîtrez jamais. Laissez-nous comme +nous sommes. Quand vous nous changez, ça nous porte malheur. + +— Ainsi, tu crois que ce sont les fades? répéta Marsillat. Allons, +grand bien te fasse! Tu vois, Guillaume! ajouta-t-il, affectant de +tutoyer aussi le jeune baron, comme il le faisait quelquefois quand il +se sentait l’humeur taquine, voilà l’esprit de nos belles bergères! +Elles ont mille superstitions absurdes, et ta filleule ne les a pas +perdues depuis tantôt deux ans, je crois, que ta sœur essaie de lui +débrouiller le cerveau. Jeanne, veux-tu que je te dise?... + +— Nenni, Monsieur, je veux que vous ne me disiez rien, répondit Jeanne +avec une tristesse qui était toute l’expression de son courroux. En +voilà bien trop là-dessus. Moquez-vous de moi, si vous voulez, et des +choses que vous ne connaissez pas, si vous ne craignez rien. Moi, je +n’ai rien dit, et je n’ai pas fait de mal. + +— Oh! s’écria sir Arthur, affligé de la douleur qui se peignait sur les +traits de Jeanne, je ne comprends rien... Mais si Jeanne est dans +l’erreur, il lui faut dire la vérité. On ne doit pas se moquer d’elle, +mais lui apprendre... + +Sir Arthur s’arrêta court en voyant le visage de Jeanne couvert de +larmes. Il eut tant de douleur d’avoir contribué à la faire pleurer +ainsi, qu’il resta stupéfait, et, plein du désir de la rassurer et de la +consoler, il ne sut lui dire que « Ho!... » + +L’affliction et le trouble de Guillaume furent plus visibles encore; +mais gêné par la présence de Marsillat, il n’osa faire un pas ni dire un +mot pour retenir Jeanne, qui s’éloigna avec empressement. + +— Eh bien, dit Marsillat qui, seul, ne parut point ému, que dites-vous, +sir Arthur, de cette étrangeté? n’est-ce pas une observation curieuse à +faire sur les mœurs de nos campagnes? Vous avez voyagé dans des pays +lointains et sauvages; vous ne vous doutiez pas, je parie, qu’il y eût +au centre de la France des superstitions si arriérées! + +— Dites tant de poésie fantastique, répondit M. Harley. Je ne trouve +rien de ridicule ni de méprisable dans tout ceci, et je me rappelle fort +bien ce que vous m’avez raconté autrefois des fées ou fades qui hantent +les antiques cromlechs gaulois. Mais expliquez-moi pourquoi cette jeune +fille pleure? + +— Parce que cela porte malheur de parler des fades et de trahir les +relations qu’elles ont daigné avoir avec les mortels. C’est un crime +envers elles, et, dès ce moment, elles poursuivent et tourmentent les +indiscrets en qui elles avaient mis leur confiance. Vous voyez bien +qu’il ne peut venir à l’esprit de cette fille que nous soyons les trois +fées du mont Barlot. Elle persiste à croire qu’elle a reçu l’aumône des +bons génies, et, dans la crainte que son secret ne soit ébruité, elle +gémit et se défend de l’avoir divulgué. Quant à moi, je ne suis pas si +tolérant que vous, sir Arthur, à l’endroit de la poésie dite +fantastique. Je hais la superstition, et déplore l’erreur grossière, +sous quelque forme qu’elles se présentent. Je ne laisse jamais échapper +l’occasion de m’en moquer, et je crois que c’est un devoir à remplir +envers ces gens simples, qui seront peut-être nos égaux le jour où nous +voudrons les éclairer, au lieu de les tenir dans les ténèbres de +l’abrutissement. + +— Vous êtes devenu bien philanthrope depuis que je n’ai eu le plaisir +de vous voir, dit Guillaume avec un peu d’aigreur. + +— Je l’ai toujours été, répondit Marsillat, et je me pique de l’être +encore, et plus que vous, Guillaume. Car il entre dans les idées de +votre caste de perpétuer l’ignorance chez le pauvre, afin d’y perpétuer +la soumission. Aussi admirez-vous, en poètes, que vous prétendez être, +le merveilleux qui remplit ces pauvres cervelles; et vous ne faites +qu’entretenir, par la dévotion, par la protection accordée aux images +miraculeuses, aux pèlerinages, et autres niaiseries, la folie de nos +pauvres villageois. Au lieu que nous, infâmes libéraux, nous voudrions +qu’ils pussent lire Voltaire comme nous, et se débarrasser du respect +qu’ils portent à Dieu, au diable et à certains hommes. + +— Monsieur Marsillat, vous avez raison sur un point et tort sur +l’autre, répondit M. Harley. Je voudrais avec vous qu’on affranchît le +paysan de ses terreurs comme de sa misère... Mais si vous n’avez que +Voltaire à lui faire lire, quand il saura lire, je regretterai pour lui +ses légendes poétiques et ses croyances merveilleuses. Jeanne disait +tout à l’heure quelque chose d’assez profond, que vous n’avez pas senti. +Des paysans, qui vivent aux champs de jour et de nuit, disait-elle, +voient des choses que vous ne verrez jamais. C’est-à-dire qu’ils ont +l’esprit plus tourné à la poésie que nous, et, en cela, je ne sais trop +si nous devons les plaindre ou les envier, les désabuser ou les admirer. + +— Oui, oui, vous les admirez en curieux, en amateurs! reprit Marsillat. +Vous recueilleriez volontiers leurs légendes pour les mettre en vers, en +prose fleurie et en musique. Mais vous ne voudriez pas que vos enfants +fussent nourris de pareils contes, et vous auriez grand soin de les +désabuser s’ils prenaient au sérieux ceux de leurs nourrices. + +— Vous vous trompez peut-être, dit Guillaume. L’enfant a besoin de +poésie, comme le paysan, et on ne peut guère l’instruire qu’à l’aide des +symboles. Quant à moi, j’ai été nourri de ces contes que vous méprisez +tant, et je serais bien fâché d’avoir sucé l’esprit de Voltaire avec le +lait. + +— Je sais que vous avez été nourri du même lait que Jeanne, reprit +Marsillat en souriant, et les fabliaux de la mère Tula ont pu être de +votre goût, comme ceux de ma grand’mère, qui était, ne vous en déplaise, +une sorte de paysanne, ont été peut-être du mien jadis. Mais vous +n’aimez plus ces symboles qu’à la condition d’en chercher et d’en +trouver le sens, au lieu que la pauvre Jeanne et ses pareilles y voient +de grosses et terribles réalités qui font l’occupation, le tourment, +l’idiotisme et l’abaissement de leur vie. Qu’en dit notre philosophe? +ajouta-t-il en s’adressant avec un peu d’ironie à M. Harley. + +— Je dis, répondit celui-ci, qu’il faudrait traiter le cerveau des +paysans comme on a traité celui de Guillaume : leur laisser la poésie, +et les aider à découvrir le symbole. + +— Alors, il n’y aurait plus foi à la poésie, s’écria Léon, qui aimait à +discuter. Ils ne feraient plus que s’en amuser comme vous autres; les +plus froids deviendraient des critiques, les plus artistes des +littérateurs; je ne demande pas mieux, moi; mais ils perdraient dès lors +cette naïveté crédule que vous appelez leur poésie, et qui fait, à vos +yeux, tout le charme de leur superstition. + +M. Harley voulut répondre; mais, il fut bientôt contredit et battu par +Marsillat, qui avait la parole plus facile, et qui était à cheval sur +une logique plus claire. Cependant il ne convainquit pas l’Anglais, qui, +en rendant justice à la netteté de sa critique, trouvait beaucoup de +sécheresse dans ses sentiments, et n’envisageait qu’avec effroi sa +philosophie matérialiste. Mais les esprits qui se contentent d’une +certaine portion, étroite et distincte, de la vérité acquise, auront +toujours, dans la discussion, beaucoup d’avantage apparent sur ceux qui +cherchent dans l’inconnu une vérité plus vaste et plus idéale. M. Harley +dut bientôt céder la palme du raisonnement à l’avocat, et Guillaume, qui +se sentait ébranlé par le talent de Léon plus qu’il ne voulait en +convenir, devint de plus en plus triste, et finit par garder le silence. + +Cette conversation fut reprise le soir autour de la table à ouvrage, où +les demoiselles du château et leurs jeunes hôtes avaient ordinairement +une causerie à part, tandis que les parents jouaient aux cartes avec +quelques fonctionnaires ou bourgeois royalistes de la ville. Arthur et +Guillaume eussent souhaité qu’il fût question de Jeanne entre eux et +Marie seulement; mais il n’y eut pas moyen d’empêcher Marsillat de +raconter devant Elvire l’aventure du mont Barlot, la découverte que M. +Harley avait faite de l’identité de Jeanne avec la petite chevrière, +dite la druidesse des pierres jomâtres, et le chagrin que cette fille +crédule avait montré en entendant raconter l’incident des pièces de +monnaie déposées dans sa main. Mademoiselle de Boussac écouta ce récit +avec beaucoup d’attention, et voulut en savoir tous les détails. M. +Harley, seul, se les rappelait exactement et minutieusement. Guillaume, +étant fort jeune à l’époque de l’événement, en avait un souvenir vague, +qui se réveillait à mesure que sir Arthur racontait. Marsillat avait +meilleure mémoire que Guillaume; mais la poésie de ce petit roman +l’ayant moins frappé que ses deux compagnons, il ne s’en serait +peut-être jamais souvenu plus que Guillaume sans le secours de M. +Harley. Cette différence dans l’impression diverse que plusieurs +personnes reçoivent et conservent d’un même fait est assez prouvée par +l’expérience journalière. + +Sir Arthur n’avait été qu’une fois en sa vie aux pierres jomâtres. Ce +lieu sauvage avait laissé dans son souvenir un tableau distinct, et les +moindres circonstances qui s’y rattachaient lui semblaient en faire +partie. Marsillat ayant cent fois passé par là avant et après, eût été +fort embarrassé de noter un cas particulier. Il avait guetté et surpris +bien d’autres fois, et moins innocemment peut-être, les bergères +endormies dans les rochers et sous les buissons de ces parages peu +fréquentés. Cependant la demeure éloignée et les habitudes sauvages de +Jeanne l’avaient tenue assez longtemps à l’abri des regards de l’ardent +chasseur, pour qu’il eût oublié ses traits, d’ailleurs fort changés et +pour ainsi dire transformés depuis la rencontre du mont Barlot jusqu’à +l’époque où les yeux noirs de Claudie avaient attiré le jeune avocat +vers les bruyères de Toull et les dolmens d’Ep-Nell. Quant à Guillaume, +quatre ans passés à Paris dans le monde avaient pour ainsi dire mis un +abîme entre les souvenirs de son adolescence et les émotions d’une vie +nouvelle. + +Lorsque tout le monde se fut retiré de bonne heure, suivant la coutume +pacifique et régulière de la cité de Boussac, Arthur, Guillaume et Marie +prolongèrent encore quelque temps la veillée dans le grand salon. +L’Anglais persistait dans son amour pour Jeanne, et mademoiselle de +Boussac, bien loin de l’en dissuader, admirait ce qu’elle appelait sa +sagesse, et s’enthousiasmait avec lui pour son étrange projet d’hyménée. +Guillaume était taciturne, et, enfoncé sous la grande cheminée, il +tourmentait les tisons avec une agitation singulière. M. Harley voulait +l’amener à lui donner une complète adhésion, mais le jeune homme se +retranchait sur le danger d’unir indissolublement une intelligence +éclairée avec des instincts honnêtes mais aveugles. Puis il revenait à +la lutte, peut-être éternelle, que son ami aurait à soutenir contre +l’opinion. Il s’effrayait du ridicule et du blâme qui allaient +s’attacher à cette résolution excentrique. Arthur combattait ces +objections par des arguments sans réplique au point de vue du sentiment +et de la raison naturelle, et Guillaume était ému, oppressé, et comme +vaincu au fond de son âme. Et alors il trouvait un secret soulagement à +prévoir que Jeanne, fidèle à sa bizarre détermination, repousserait +l’idée du mariage, et il conjurait sir Arthur de ne pas se déclarer +avant que sa sœur ou lui-même, au besoin, eussent réussi à savoir le +fond des pensées de la mystérieuse bergère. Et alors aussi Marie le +grondait de sa froideur et de sa faiblesse en présence du rôle sublime +de leur ami. Enfin, il fut résolu que, le lendemain, mademoiselle de +Boussac s’attacherait aux pas de Jeanne jusqu’à ce qu’elle lui eût +arraché son secret. + + + XVII + LA GRANDE PASTOURE + +Le soleil n’était pas encore levé lorsque la romanesque Marie alla +trouver Jeanne dans l’étable, et s’asseyant sur le bord de la crèche, +tandis que la jeune fille trayait ses vaches, elle entra en matière par +l’aventure du mont Barlot. Lorsqu’elle lui eut déclaré et assuré que +Guillaume, Arthur et Marsillat étaient les auteurs du miracle dont elle +avait fait l’événement capital de sa vie, la belle laitière suspendit +son travail et resta comme étourdie sous cette révélation. Si tout autre +la lui eût faite, elle n’y eût jamais cru, mais elle vénérait sa jeune +maîtresse presque à l’égal de sa patronne, la Vierge des Cieux, et elle +demeura comme étourdie et consternée sous le coup de la froide réalité. +Vraiment, quand on ôte au paysan sa foi au prodige, il semble qu’on lui +enlève une partie de son âme. + +— Eh bien! ma Jeanne, dit la jeune châtelaine, tu regrettes donc +beaucoup ton rêve? + +— Oui, ma chère demoiselle, j’en ai du regret, répondit Jeanne; je +m’étais accoutumée à y penser tous les jours. Mais si ça m’ôte un +plaisir, ça m’ôte aussi une peine. + +— Explique-toi clairement. Tu peux bien tout me dire, à moi, Jeanne. Tu +sais combien je t’aime. Tu sais aussi que je ne me moque jamais de toi, +et bien que j’aie ignoré jusqu’ici à quel point tu croyais aux fades, je +me sens moins que jamais capable de te tourmenter et de t’humilier. + +— Oh! je le sais, ma chérie mignonne; vous avez trop bon cœur! Mais +enfin, vous ne croyez pas les mêmes choses que nous. + +— C’est vrai; mais je puis t’écouter, et peut-être adopter tes idées si +elles me paraissent justes. Voyons, instruis-moi dans ta croyance comme +si j’étais païenne et que tu voulusses me convertir. Apprends-moi ce que +c’est que les fades. + +— Eh! Mam’selle, c’est bien simple; elles sont filles de Dieu ou filles +du diable. Elles nous aiment ou nous haïssent, nous soulagent ou nous +tourmentent, nous conservent dans le bien ou nous jettent dans le mal, +selon que nous les connaissons, et que nous nous donnons aux bonnes ou +aux mauvaises. Quand une personne a la _connaissance_, elle fait son +salut en restant sage. Quand elle ne connaît rien, il lui vient des +mauvaises pensées, et elle se laisse aller au mal sans savoir comment. + +— Eh bien! quand tu as trouvé, après ton sommeil sur les pierres +jomâtres, ces pièces dans ta main, as-tu regardé cela comme un présent +des fées ou comme un piège? + +— Attendez, ma mignonne. Il faut tout vous dire. Vous ne savez pas +qu’il y a un trésor caché dans notre pays! + +— Je sais cela. Tout le monde le cherche et personne ne le trouve. On +dit aussi qu’il y a un veau d’or massif enterré sous la montagne de +Toull; que ce veau d’or, ou ce bœuf d’or, comme vous l’appelez, se lève, +sort de son gîte caché à certaines époques de l’année, particulièrement +à la nuit de Noël, et qu’il se met à courir la campagne en jetant du feu +par les yeux et par les naseaux. + +— Oui, Mam’selle, c’est comme ça que ça se dit. + +— On dit encore que si quelqu’un, coupable d’une mauvaise action, vient +à rencontrer _le bœuf_, le bœuf l’épouvante, le poursuit, et peut le +tuer; au lieu que si la personne est en état de grâce, et marche droit à +lui, elle n’a rien à craindre. Enfin, on dit que si cette personne a le +bonheur de le rencontrer la nuit de Noël, juste à l’heure de l’élévation +de la messe, elle peut le saisir par les cornes et le dompter; alors le +bœuf d’or s’agenouille devant elle, et la conduit à son trou qui est +justement le trou à l’or, l’endroit où gît le trésor de l’ancienne ville +de Toull, perdu et cherché depuis des milliers d’années. + +— Oui, Mam’selle; vous savez donc tout ça? + +— Je l’avais entendu raconter en plaisantant, et hier soir, M. +Marsillat nous a donné beaucoup de détails, et nous a assuré que presque +tous les habitants de Toull et des environs croyaient fermement à cette +folie, quoiqu’ils ne l’avouent pas aux bourgeois. Et toi, Jeanne, est-ce +que tu y crois? + +— Ma mignonne, vous dites déjà que c’est une folie! Moi, je ne dis rien +là-dessus. Je ne peux pas dire que ce soit faux, ma mère y croyait. Je +ne veux pas dire que ce soit vrai, M. le curé de Toull dit que c’est un +péché. Seulement, j’ai toujours tâché de ne pas faire de mal, afin de +n’être pas tuée par _le bœuf_, si je venais à le rencontrer, et de +trouver le trésor, si c’est la volonté de Dieu. + +— Allons! ma bonne Jeanne, tu y crois. Après? + +— Après, Mam’selle? Est-ce qu’on ne vous a pas dit que pour n’être pas +en danger, il faut n’avoir jamais eu de l’or tant seulement un brin en +sa possession? + +— C’est vrai, on me l’a dit aussi. Vous pensez donc que l’or porte +malheur? + +— Ça, j’en suis bien sûre! Toutes les fois qu’un bourgeois en a montré +à une fille, elle a quasiment perdu l’esprit, et elle s’est _rendue à +lui_, quand même il était vieux, méchant et vilain. Eh bien! le jour où +je trouvai de l’or dans ma main, je commençai par le jeter bien loin de +moi. Ensuite, pour qu’il ne portât pas malheur à d’autres, je fis un +trou dans la terre avec mon couteau, sous la grand’pierre jomâtre, et je +poussai le louis d’or dedans avec mon sabot. Mais comme il y avait eu +dans ma main de l’argent aussi, je ne me méfiai pas de l’argent, et le +portai bien vite à ma mère. + +— Tu pensas donc de suite aux fades? + +— Non, Mam’selle. Je n’y pensais pas, je n’avais pas de _connaissance_; +je savais seulement que l’or portai malheur, et je n’en voulais point. +Quand je dis à ma mère ce qui m’était arrivé, et que je lui montrai les +deux pièces d’argent, elle commença à m’instruire. Elle me tança +beaucoup de m’être laissée aller au sommeil sur les pierres jomâtres, +qui sont un mauvais endroit, et elle m’enseigna ce que je devais faire +pour me sauver des mauvais esprits qui avaient agi avec moi comme s’ils +croyaient m’avoir achetée. Elle fut contente de ce que j’avais laissé le +louis d’or au mont Barlot et de ce que je ne l’avais pas mis dans ma +poche, ni regardé avec plaisir, ni désiré de le conserver. Elle ne +savait trop que dire du gros écu blanc. Ça pouvait être bon ou mauvais; +mais ça pouvait aussi n’être ni mauvais ni bon, parce qu’il y a des +_fadets_ qui sont fous, qui aiment à s’amuser, et qui font des petites +niches un peu ennuyeuses, mais pas bien méchantes, comme de vous faire +chercher votre fuseau, ou de vous casser souvent votre fil en filant, ou +encore de vous faire défaire vos pelotons en tournant le _dévide_ à +l’envers quand vous n’y faites pas attention. Nous avons donc fait bénir +l’écu dans l’église et nous l’avons mis dans le tronc aux pauvres. Quant +à la pièce de cinq sous, qui était bien reluisante, bien petite et bien +jolie... il y avait l’empereur Napoléon dessus, et ma pauvre chère mère +aimait beaucoup cet empereur-là. Elle disait souvent que si elle n’avait +pas été nourrice elle aurait voulu être cantinière pour aller à la +guerre contre les Anglais qui ont pris et abîmé notre pays dans les +temps anciens, du temps de la _Grande Pastoure_. + +— Eh bien! la petit pièce de l’empereur? + +— Ma chère défunte me dit comme ça : « Jeanne, c’est bon, cette +pièce-là, c’est du bonheur et de l’honneur. C’est la bonne fade qui, en +voyant comme la mauvaise fade voulait te tenter avec de l’or, a mis dans +ta main ce petit sou blanc pour te défendre. C’est, pour sûr, la +grand’fade d’Ep-Nell qui te veut du bien, parce qu’elle sait que tu n’es +pas méchante, et que tu n’as jamais fait de peine à ta mère, ni de tort +à personne. Faut donc garder son cadeau, et ne jamais t’en séparer. » +Là-dessus elle perça le petit sou blanc et me le fit attacher à la croix +de mon chapelet avec la petite médaille de la bonne sainte Vierge qui +commande à toutes les bonnes fades. Et tenez, Mam’selle, je l’ai bien +toujours. Le voilà au bout de mon chapelet, dans ma poche; la nuit je le +passe à mon cou, et comme ça je ne le quitte jamais. + +Et Jeanne montra à sa jeune amie un petit chapelet de ces graines +grisâtres qui croissent dans nos champs et dont je ne sais plus le nom. +L’humble offrande de sir Arthur y était attachée par un petit anneau de +fer. + +— Voilà, ma mignonne, reprit Jeanne, l’histoire des trois pièces, qui +m’a tant fait faire de prières, parce que je croyais que c’était un +miracle, et qui m’a souvent aussi donné la peur. Vous dites que ça n’en +est pas un. Eh bien! vous vous trompez peut-être. Les fades peuvent bien +s’en être mêlées et avoir fait choisir à ces trois monsieurs, sans +qu’ils le sachent, la pièce qui pouvait me porter malheur ou bonheur. + +— Et sais-tu, ma pauvre Jeanne, de qui te vient ton cher petit sou +blanc? + +— Ça doit être de mon parrain! + +— Eh bien! non, c’est du monsieur anglais. + +— De l’Anglais? Ah! dit Jeanne étonnée, un Anglais peut-il porter +bonheur à une chrétienne? + +— Tu crois donc qu’un Anglais n’est pas un chrétien? + +— Je ne sais pas. + +— Je t’assure qu’ils sont aussi bons chrétiens que nous, Jeanne! + +— Je sais bien que ça se dit comme ça, à présent, Mam’selle; mais du +temps de votre papa, que vous n’avez guère connu, ça se disait +autrement. Savez-vous pourquoi ma mère aurait voulu que je vienne à +attraper _le bœuf_ et à trouver le trésor? + +— Voyons! + +— Elle disait que le trésor était si gros, que personne n’en verrait +jamais la fin; qu’il y aurait de quoi rendre heureux tout le monde qui +est sur la terre; qu’il y aurait encore de quoi payer une grosse armée +pour renvoyer les Anglais de la France, car ils étaient les maîtres à +Paris, à ce qu’il paraît dans le temps où elle me disait ça. + +— Et pourquoi haïssait-elle ainsi l’Angleterre? + +— Dame! Mam’selle, elle avait appris ça chez vous, du temps qu’elle y +élevait votre frère. Votre défunt papa, qui était un grand militaire +(qu’on dit), leur faisait la guerre, et votre maman, qui avait toujours +peur qu’on ne le tue, les haïssait à mort. Alors quand l’empereur a été +renvoyé et _mis dans une cage de fer_ par les Anglais, ma mère a pleuré, +pleuré, et moi aussi je pleurais de la voir pleurer. Et puis quand on +disait que les Anglais avaient amené de leur pays un roi anglais et +qu’ils l’avaient mis à Paris pour commander aux Français, elle se +fâchait, et elle disait comme ça : « Ah! ma pauvre chère dame de Boussac +doit avoir rudement de chagrin! » Aussi, Mam’selle, j’ai été bien +étonnée quand je suis venue ici et que j’ai entendu dire à votre maman +qu’elle aimait Louis XVIII, le roi anglais; et je ne savais que penser +de voir qu’il y avait son portrait dans sa chambre et qu’on avait mis le +portrait de l’empereur dans le grenier. Aussi je l’ai mis dans ma +chambre, moi, sans qu’elle le sache, et je ne crois pas qu’il y ait de +mal à ça. + +— Non, sans doute. Moi aussi j’admire et je plains le grand empereur. +Mais prends garde que madame de Charmois ne découvre que tu honores +ainsi son portrait, car elle n’aurait pas de cesse que maman ne le fît +brûler. + +— Aussi, Mam’selle, je le cache tous les matins avec un tablier que +j’accroche dessus. Mais le soir, quand je reviens dans ma chambre, je le +regarde, et ça me fait plaisir. Dame! écoutez donc, mon père aussi avait +été soldat du temps de la République, et, sous l’empereur, il avait été +dans un pays qu’on appelle l’Italie, et il s’était bien battu. Je ne +l’ai pas connu non plus; mais je sais qu’il n’aimait pas beaucoup les +Anglais, et il y avait dans notre maison une image de l’empereur qui a +brûlé avec tout le reste. + +— Ainsi, tu songes à faire la guerre aux Anglais, Jeanne? Quand tu +auras trouvé le trésor, tu achèteras une grosse armée, et tu te mettras +en campagne sur un beau cheval blanc, comme Jeanne d’autrefois, la belle +Pastoure qui a délivré notre pays des habits rouges? + +— Oh! Mam’selle, comment donc que vous savez ces choses-là? J’en rêve +toutes les nuits, et mêmement quelquefois quand je suis tout éveillée, +et que je garde mes bêtes, je m’imagine que je vois arriver tout ça. +Cependant, je n’en parle jamais à personne. + +— Mais moi, Jeanne, je te devine, et peut-être que je fais des rêves +semblables de mon côté. On ne peut pas être si près de Sainte-Sévère +sans s’émouvoir au récit de ce qui s’y est passé. On dit qu’il y a à +Toull des lions que les Anglais y avaient fait tailler dans la pierre, +pour humilier le pays, et que tous les jours on leur donne encore des +coups de sabot. + +— Ah! Mam’selle, je vois bien que vous êtes comme moi! Ma mère a dit +que votre grand-père avait été très ami avec la Grande Pastoure, et +qu’il était aussi un grand soldat enragé contre les Anglais. + +— Mon grand-père? + +— Oui, Mam’selle, un seigneur de Boussac. Elle avait entendu dire ça +dans la maison d’ici. + +— Ces choses-là sont beaucoup plus anciennes que tu ne penses, Jeanne; +mais n’importe. Il y a eu, en effet, dans notre famille un maréchal de +Boussac qui fut le compagnon de la Pucelle, et je sens comme toi, +Jeanne, qu’il serait doux de mener cette belle vie. Mais cela n’est plus +de notre temps, mon enfant. Nous voilà en paix pour longtemps, pour +toujours peut-être, avec l’Angleterre. Nous sommes censés libres, et les +Anglais ne viendront plus ouvertement nous faire la loi. Il convient à +une bonne chrétienne comme toi de ne plus les haïr et de ne plus songer +à lever une armée contre eux. + +— Ça ne vous va donc pas, Mam’selle, ce que j’ai dit? Je vous en +demande pardon. + +— Cela me va beaucoup, au contraire, tes idées, ma bonne Jeanne, et je +t’aime davantage d’avoir toutes ces imaginations. Mais tout cela est +impossible, et d’ailleurs il y a de bons Anglais qui nous aiment et qui +pleurent l’empereur Napoléon. + +— Vrai, Mam’selle? il y en a? Oh! il faudrait faire grâce à ceux-là. + +— Certainement, Jeanne, et tu dois commencer par notre ami M. Harley, +qui admire la belle Pastoure et l’empereur autant que toi. + +— _Si pourtant_, dit Jeanne en hochant la tête, les Anglais les ont +fait mourir tous les deux. Ils ont brûlé la Grande Pastoure parce +qu’elle avait la connaissance! + +— M. Harley la révère comme une martyre et comme une sainte, je t’en +réponds. + +— Oui-da! c’est donc un bien brave homme, cet Anglais-là? + +— Le meilleur, le plus sage, le plus humain qui soit sur la terre, +Jeanne. + +— Ça me fait plaisir. Je n’ôterai pas son petit sou blanc de mon +chapelet. + +— Garde-t’en bien, tu lui ferais trop de peine. + +— Et à cause donc, Mam’selle? + +— Parce qu’il t’aime, Jeanne. + +— Il m’aime! C’est donc vrai qu’il a connu ma mère? + +— Je ne sais pas, mon enfant, mais il t’aime beaucoup. + +— Et pourquoi donc? + +— Parce qu’il aime ce qui est bon et beau. Qui se ressemble, +s’assemble, Jeanne! N’est-ce pas vrai? + +Mademoiselle de Boussac continua sur ce ton, au grand étonnement de +Jeanne, qui se confondait en remerciements, sans rien comprendre à +l’affection dont elle était l’objet. Mais elle l’acceptait comme la +marque d’une grande bonté, et prêtait l’oreille d’un air naïf au +panégyrique que sa jeune maîtresse lui traçait de sir Arthur. Mais quand +Marie essaya de faire expliquer Jeanne sur les sentiments qu’il lui +inspirait, elle s’aperçut qu’elle perdrait du terrain au lieu d’en +gagner, et qu’une sorte de méfiance et d’effroi, sentiments bien +contraires à ses dispositions habituelles, s’emparaient de la jeune +fille. — Voilà déjà deux fois, Mam’selle, que vous voulez trop me faire +dire ce que j’en pense, dit-elle; je ne sais pas pourquoi vous vous +inquiétez de ça. + +— Mais voyons, Jeanne, reprit mademoiselle de Boussac, je suis une +fille à marier, moi, et je puis, d’un jour à l’autre, être demandée par +quelqu’un. + +— Oh! si c’est pour me faire causer que vous me questionnez comme ça, +répondit Jeanne, qui donna avec simplicité dans cette petite ruse, je +vois bien qu’il faut que je retienne ma langue, car peut-être que je +vous ferais de la peine sans le savoir. + +— Nullement, Jeanne; je suis comme toi, fort peu pressée de me marier, +et je ne me sens éprise de personne. Aussi tu peux parler, et je te +consulte. + +— Oh! moi, Mam’selle, je ne me permettrai pas de vous conseiller! + +— Tu ne m’aimes donc pas? + +— Pouvez-vous dire ça! + +— En ce cas, parle, s’écria Marie en lui passant un bras autour du cou, +et en l’attirant auprès d’elle sur la crèche. Suppose que tu sois à ma +place, et que M. Harley veuille t’épouser. + +— Est-ce que je sais, moi? + +— Mais, enfin, tu peux bien supposer! + +— Je supposerai tout ce qui vous fera plaisir, dit Jeanne, et je vous +répondrai dans la vérité de mon âme. Je n’épouserais jamais ce +monsieur-là; d’abord parce qu’il est Anglais, et que je ne voudrais pas +mettre au monde des enfants anglais. Je peux bien ne pas le détester, et +je lui porte du respect, puisqu’il est si brave homme; mais l’épouser! +Non, quand il serait fait pour moi (mon égal), je ne voudrais pas +contrarier l’âme de ma chère défunte mère et de mon pauvre défunt père. +Ensuite, Mam’selle, je dirais non, parce qu’il est riche, et que ça me +porterait malheur. On dit chez nous que l’argent rend fier et méchant. +Je ne dis pas ça pour vous, ma bonne chère mignonne; il n’y a rien de si +bon et de si humain que vous. Mais il n’y en a peut-être pas beaucoup +qui vous ressemblent, et je vois bien déjà que mam’selle Elvire n’est +pas comme vous. Et puis moi, je suis trop simple pour savoir me servir +de l’argent. Je ferais peut-être du mal avec, et ma mère m’a commandé de +rester pauvre. Enfin ça ne se pourrait pas, et il y aurait quarante +mille bons Anglais pour m’épouser, que je ne voudrais pas du meilleur de +tous, je vous le jure sur mon baptême! + +Jeanne parlait avec plus de vivacité que de coutume. Il y avait en elle +comme une sorte d’indignation patriotique qui faisait briller son regard +et la rendait plus belle encore que de coutume, quoique son expression +fût changée. Marie, impressionnable comme une âme de poète, ne pouvait +s’empêcher de l’admirer, quoique son obstination l’affligeât +profondément, et elle la comparaît intérieurement à Jeanne d’Arc. Il lui +semblait voir et entendre la Pucelle dans toute la rudesse du langage +rustique qu’elle devait avoir avant de quitter la houlette pour le +glaive. Ce mélange de douceur et de fermeté, de sérénité angélique et +d’enthousiasme contenu, devait avoir caractérisé l’héroïne de +Vaucouleurs, et la romanesque descendante du sire de Brosse s’imaginait +que l’âme de la belle Pastoure revivait dans Jeanne pour se reposer de +ses durs labeurs dans une vie obscure et paisible, en attendant qu’une +autre transformation l’appelât à se manifester encore dans tout l’éclat +douloureux de la force et de la gloire. + +Cependant, après avoir raconté à son frère et à M. Harley toute cette +causerie matinale avec une exactitude minutieuse, Marie osa conclure, en +souriant, que sir Arthur ne devait pas désespérer de fléchir sa _bergère +inhumaine_, mais qu’il faudrait du temps, des soins et de la patience. + +Sir Arthur se résigna à faire prendre à son roman une allure plus grave +que le grand trot excentrique sur lequel il l’avait commencé. La +difficulté imprévue de cette conquête enflamma davantage son amour, et +il devint épris et sentimental comme un garçon de vingt ans. Le cerveau +tout rempli de rêves poétiques et le cœur pénétré de sentiments +romanesques, mais gauche, timide et embarrassé comme jamais Chérubin ne +le fût auprès d’une brillante comtesse, il était pour Marie un objet +d’admiration et d’intérêt, et pour Marsillat, qui observait tous ses +mouvements, un type de ridicule achevé. La vérité est qu’il y avait de +l’un et de l’autre chez ce bon M. Harley, et que, sauf la triste figure +et l’âge mûr de Don Quichotte, il ressemblait un peu en ce moment au +héros de Cervantes déposant son casque et se couronnant de fleurs pour +se transformer en berger. + +Quant à Guillaume, il parut tout à coup soulagé d’un grand poids, et il +se donna même la peine d’être fort galant auprès d’Elvire. Madame de +Charmois, étonnée et ravie de ne pas découvrir la moindre accointance +entre lui et Jeanne, commença à concevoir de sérieuses espérances. + + + XVIII + LA FENAISON + +Des jours et des semaines s’écoulèrent dans un calme apparent. Sir +Arthur chérissait la campagne et ne s’était pas fait beaucoup prier pour +passer tout l’été à Boussac. La châtelaine, comptant qu’il avait +beaucoup d’influence sur son fils, avait espéré qu’il le déciderait à +sortir de son apathie et à faire choix d’une carrière. Guillaume +montrait chaque jour plus d’éloignement pour les divers états qu’on lui +offrait, et sa mère n’espérait plus lui faire conquérir un sort brillant +qu’à l’aide d’un bon mariage. Elle le promenait dans les châteaux +d’alentour, et attirait chez elle ses nobles voisines; mais, à son grand +déplaisir, Guillaume, loin d’admirer leurs charmes, n’était porté qu’à +remarquer leurs défauts; et comme elle faisait part de ses soucis à la +sous-préfette, celle-ci insinuait avec acharnement que Guillaume devait +avoir quelque déplorable inclination pour une personne d’un rang +inférieur, qu’il ne pouvait avouer. Elle nomma même Jeanne plusieurs +fois; mais comme rien, dans l’apparence, ne justifiait cette accusation, +madame de Boussac ne voulut point y croire. + +M. Harley était un mauvais auxiliaire pour ses projets ambitieux. Il +essayait parfois de se conformer à ses intentions; mais lorsque +Guillaume lui demandait pourquoi il lui donnait un exemple si contraire +à ses conseils, le bon Arthur restait court, souriait, et finissait par +avouer qu’en fait de mariage, il ne connaissait d’autre considération +que l’amour. Il était de ces Anglais qui épousent qui bon leur semble, +une comédienne, une cantatrice, une danseuse même, pourvu qu’elle leur +plaise; et comme Jeanne lui plaisait par des qualités moins brillantes, +mais plus essentielles, il pensait faire un acte de haute raison en même +temps que de goût, en persistant à l’épouser. + +Cependant il l’aimait avec patience. Il ne voulait plus l’effaroucher +par des offres soudaines. Il s’était résigné à l’étudier de loin, afin +de se rapprocher d’elle peu à peu, à mesure qu’il trouverait, dans les +habitudes de la vie champêtre, les occasions de lui inspirer de la +confiance, et de lui parler une langue qu’elle pût entendre. Il +s’ingéniait avec une rare maladresse, mais avec une bonne foi touchante, +à deviner les moyens de lui plaire et d’en être compris. Il s’informait +de ses parents, de son pays, de ses amis toullois. Il avait été à Toull, +faire connaissance avec le curé Alain pour lui parler de son projet et +le mettre dans ses intérêts; mais sous le sceau du secret, et à la +condition que le bon desservant n’en parlerait à Jeanne que lorsque les +manières de la jeune fille lui auraient donné quelques espérances. Il +s’était fait, dans cette occasion, le messager de Jeanne pour porter, de +sa part, l’argent qu’elle avait gagné, à sa tante la Grand’Gothe, et +comme il avait quadruplé cette petite somme sans en rien dire à +personne, et sans s’inquiéter si cette femme n’était pas une des plus +riches du pays sous sa misère apparente, il lui avait donné à penser, +sans s’en douter, qu’il était l’amant heureux de Jeanne, et que celle-ci +avait enfin compris le parti qu’elle pouvait tirer de sa jeunesse et de +sa beauté. Puis, Jeanne ayant dit un jour devant lui à mademoiselle de +Boussac qu’une des choses qu’elle regrettait le plus de son pays, +c’était son chien qu’elle avait été forcée de laisser au père Léonard, +parce qu’elle voyait qu’il lui faisait plaisir, sir Arthur avait été +pour acheter et ramener ce chien. Le sacristain l’eût cédé de bonne +grâce à Jeanne, mais il n’avait pas refusé l’argent du _mylord_, et tout +le hameau de Toull avait été en révolution pour savoir ce que signifiait +une si étrange affaire, un beau monsieur achetant fort cher un vilain +chien de berger. Enfin, comme on n’entendait venir de la ville aucun +bruit fâcheux contre les mœurs de la fille d’Ep-Nell, on avait conclu +que l’Anglais était _imberriaque_, c’est-à-dire un peu fou; et chaque +Toulloise qui, venant au marché de Boussac, deux fois la semaine, y +rencontrait Jeanne faisant les provisions du château, ne manquait pas de +lui parler de M. Harley en termes fort moqueurs. On rendait pourtant +justice à sa générosité : car il semait l’argent sur ses pas, et +cherchait à se faire rendre, par les pauvres habitants de ces landes +arides, mille petits services inutiles : comme de lui tenir son cheval +pendant qu’il allait à pied un bout de chemin, de lui donner un +renseignement dont il n’avait que faire, de lui aller cueillir une fleur +ou de lui vendre un oiseau, le tout pour avoir l’occasion de payer d’une +manière exorbitante ces malheureux déguenillés. Mais le paysan est si +rarement assisté dans ces contrées sauvages, qu’il s’étonne et s’alarme +presque de la charité, comme d’une folie ou d’un piège, bien qu’il en +profite avec joie. + +Jeanne n’était pas moqueuse de sa nature, et les railleries dont sir +Arthur était l’objet, lui inspiraient une sorte de compassion +respectueuse. « Ce pauvre homme, se disait-elle, on se moque de lui +parce qu’il est bon! » Elle lui parlait avec une considération +particulière, et l’entourait, dans son service, de prévenances filiales. +Mais elle ne paraissait pas plus enamourée de lui que le premier jour, +et il attendait avec une admirable résignation un jour d’abandon ou +d’émotion qui n’arrivait pas. + +Bien qu’il n’eût confié son secret qu’à Guillaume et à sa sœur, et qu’il +se fût laissé plaisanter sur sa lettre à madame de Charmois, sans +paraître y avoir attaché la moindre intention sérieuse, ses assiduités à +la prairie, au jardin où Jeanne ramassait les _folles herbes_ pour ses +vaches, à l’étable où il venait faire, sans aucun progrès, des études +d’animaux d’après nature, tout cela ne pouvait manquer d’être commenté +par Claudie, et même par Cadet, qui était bien un peu épris et un peu +jaloux de Jeanne, quoiqu’il ne fût pas certain d’être précisément +amoureux d’elle ou de Claudie. Claudie avait commencé par dire que +Jeanne avait bien _de la chance_, que la mère Tula avait eu grand’raison +de prédire qu’elle trouverait le trou-à-l’or, vu que l’Anglais avait +plus d’écus qu’il n’en pourrait tenir sous la montagne de Toull; mais ne +voyant pas arriver le grand événement de ce mariage qu’elle avait prédit +la première, Claudie ne savait plus que penser, et elle eût cru que sir +Arthur voulait agir avec Jeanne comme Marsillat avait agi avec elle, si +Jeanne, dont elle ne pouvait suspecter la sincérité, ne lui eût assuré +que jamais l’Anglais ne s’était permis de lui dire « un mot +d’amourette ». + +Mais Marsillat, qui revenait passer presque tous les samedis et les +dimanches à Boussac, voyait parfaitement M. Harley filer ce qu’il +appelait le parfait amour, et il n’avait pu se refuser le plaisir d’en +faire des gorges chaudes avec deux ou trois de ses amis de la ville, qui +avaient répété la nouvelle en plein billard... d’où elle avait été +circuler sur la place du marché... d’où enfin elle avait été, à cheval +et en patache, se promener et se répandre dans les villes et villages +des environs. Si bien qu’au bout d’un mois, on savait dans tout +l’arrondissement et même au delà, qu’il y avait au château de Boussac un +original d’Anglais, millionnaire, et assez beau garçon, qui s’était +coiffé d’une servante, au point de vouloir en faire sa femme. Les dames +de la province, qui sont, par nature et par position, fort jalouses de +la beauté des villageoises et des grisettes, étaient indignées contre +l’Anglais. Leurs maris abondaient dans leur sens, disant qu’on pouvait +bien faire sa maîtresse d’une servante, mais que l’épouser était une +preuve d’aliénation, voire d’immoralité. Les jeunes gens étaient curieux +de voir cette beauté qui faisait de pareilles conquêtes, et qui, +disait-on, jouait la cruelle pour être plus sûre d’être épousée. On +venait de Chambon, de Gouzon, de Sainte-Sévère, et même de La Châtre, où +le public est plus malin et plus flâneur que partout ailleurs, pour voir +la _belle Boussaquine_; et comme on la voyait fort rarement, il y en +avait qui, ne voulant pas passer pour avoir fait inutilement le voyage, +affirmaient qu’elle n’était pas du tout jolie, et que l’Anglais était un +libertin blasé, incertain s’il devait se couper la gorge ou épouser une +maritorne pour se désennuyer. + +Tous ces propos n’entraient que furtivement dans le château de Boussac, +grâce à Claudie et à Cadet, qui se gardaient bien d’en rien dire tout +haut, défense expresse leur ayant été signifiée de jamais rapporter les +sottises du dehors à l’oreille de mademoiselle de Boussac ou de son +frère. Jeanne levait les épaules quand sa compagne de chambre les lui +racontait, et, seule dans toute la ville, elle ne voulait ou ne pouvait +croire qu’elle fût l’objet de toutes les conversations et le point de +mire de tous les regards. La Charmois en assommait madame de Boussac, +criait au scandale, et réclamait fortement l’expulsion de Jeanne. Mais +madame de Boussac, qui menait à cinquante ans, dans son vieux castel, la +vie d’une jolie femme de l’Empire, se levant tard, passant trois heures +à sa toilette, sommeillant sur sa chaise longue et dorlotant ses +migraines, était peu clairvoyante, haïssait les partis extrêmes, et +trouvait d’ailleurs beaucoup plus vraisemblable que sir Arthur songeât à +épouser sa fille que sa servante. L’amitié franche et ouverte de Marie +et de M. Harley l’un pour l’autre, pouvait donner le change, et la +Charmois elle-même s’y perdait quelquefois. Guillaume aussi la jetait +parfois dans l’erreur des douces illusions, en se montrant fort empressé +auprès d’Elvire. Il est vrai que quand il était las de se contraindre et +de railler, il cessait brusquement ce jeu amer, et c’est alors que la +_Charmoise_, comme on l’appelait dans la ville (où déjà elle était +détestée pour ses grands airs, son caractère intrigant et sa dévotion +hypocrite), retombait dans ses soupçons et dans ses colères concentrées. + +Tout ce roman de sir Arthur produisit pourtant des résultats sérieux sur +deux personnes, dont l’une le raillait avec aigreur, et dont l’autre +paraissait le blâmer tristement. La première fut Léon Marsillat, qui, +piqué au jeu, et irrité dans ses instincts de lutte, eût donné son +meilleur cheval, et peut-être sa plus belle cause, pour prélever sur +Jeanne les droits que l’Anglais prétendait acheter de son nom et de sa +fortune. Marsillat regrettait avec dépit d’avoir contribué à amener +Jeanne à Boussac, où il ne pouvait l’obtenir que de sa bonne volonté, à +quoi il n’avait pas réussi. Si elle eût été encore bergère à Ep-Nell, et +qu’Arthur et Guillaume fussent venus la lui disputer, il l’aurait +poursuivie dans le désert, et il se flattait qu’elle n’eût pas été +rebelle à d’audacieuses tentatives de corruption. Mais il fallait +désormais changer de moyens, ruser, attendre... Marsillat n’en avait pas +le temps. Il se disait qu’il était bien fou de penser à cette péronnelle +stupide, lorsqu’il avait tant d’autres affaires et tant d’autres +plaisirs. Et cependant il rêvait quelquefois la nuit qu’il la voyait +revenir de l’église, au bras de son époux, M. Harley, et il s’éveillait +en jurant et en haussant les épaules, furieux de n’avoir pas réussi à +rendre ridicule le personnage de ce mari. Son orgueil en était +mortellement blessé. + +L’autre personne sur qui rejaillissait toute l’émotion du roman de sir +Arthur, c’était Guillaume. Ce jeune homme avait pour Jeanne ce qu’en +style de roman on peut appeler une passion. C’était cela et rien que +cela; car, pour un amour profond, capable de dévouement et de courage, +il était bien loin de sir Arthur, qu’il accusait pourtant dans son âme +d’aimer avec un calme philosophique, et de ne pas connaître l’amour +exalté. On se trompe ainsi : on prend pour l’attachement ce qui n’est +que l’émotion du désir, et on traite de froideur ce qui est la sérénité +d’une affection à toute épreuve. Guillaume n’eût jamais songé à épouser +cette fille des champs. Il s’était laissé frapper l’imagination par sa +beauté peu commune, par sa candeur touchante et par les événements +romanesques de leur première rencontre à Toull. Le dévouement qu’elle +lui avait montré dans sa maladie avait flatté ensuite son innocente +vanité. Il avait cru, il croyait encore n’avoir qu’un mot à dire pour la +voir tomber dans ses bras. Il s’était abstenu par piété, par +délicatesse; et, à force d’admirer sa propre vertu, il en était venu à +s’éprendre fortement de l’objet d’un si grand sacrifice. Cependant il +avait eu la résolution de se guérir de cette folie. Il s’était éloigné; +il avait guéri, il avait même oublié : mais la vue de Jeanne, encore +embellie et poétisée par l’affection de sa sœur, l’avait troublé dès +l’instant de son retour. Et maintenant l’amour de sir Arthur réveillait +le sien. Jeanne, inspirant des sentiments si profonds et des projets si +sérieux, acquérait à ses yeux un nouveau charme et un nouveau prix; et +comme il s’imposait le devoir de ne pas empêcher son mariage, il +s’excitait lui-même d’une manière vraiment puérile et maladive à la +désirer, tout en s’imposant de renoncer à elle. Sa fantaisie devenait +une idée fixe, une perpétuelle rêverie, une souffrance fiévreuse, une +passion en un mot, puisque nous l’avons nommée ainsi, faute d’un nom qui +peignît cette affection à la fois brutale et romanesque, particulière à +la situation et à la nature d’esprit de notre jeune personnage. Il +voulait parfois s’en distraire sérieusement, en essayant de faire la +cour à mademoiselle de Charmois; mais Elvire, avec ses talents frivoles, +ses toilettes effrénées, et son caquet frotté à l’esprit des autres, +était si inférieure à Jeanne, que Guillaume avait bientôt des remords +d’avoir cherché à comparer la demoiselle à la paysanne. Elvire était +tout à fait dépourvue de charme. On n’avait développé en elle que les +instincts égoïstes, les goûts d’ostentation et les préjugés étroits. La +bonne Marie elle-même, tout en blâmant les cruelles railleries de +Guillaume sur son compte, ne pouvait réussir à l’aimer. + +Un jour l’agitation amassée dans le cœur de Guillaume devint si forte, +qu’elle faillit déborder. On était au temps des fauchailles et on +rentrait le foin de cette belle et grande prairie voisine du château, où +Jeanne avait gardé ses vaches dans les _bordures_ seulement, durant +toute la jeune saison des herbes. Ce fut un grand amusement pour toute +la jeunesse du château, maîtres et serviteurs, de grimper sur le char à +bœufs, et de manier avec plus ou moins d’adresse et de légèreté la +fourche et le râteau. Cadet conduisait les convois, l’aiguillon à la +main, fier comme un empereur d’Orient. Sir Arthur, comme le plus +robuste, occupait le haut de l’édifice savamment équilibré et tassé par +lui-même sur la charrette. Le bon Anglais était un peu vain de la +facilité avec laquelle il avait acquis ce talent rustique, en regardant +comment s’y prenaient les garçons de ferme. Il avait endossé une blouse +de grosse toile bleue, et, coiffé d’un chapeau de paille tressé aux +champs par les petits pastours, il déployait complaisamment la vigueur +de ses muscles, et se réjouissait de hâler ses belles mains, dont il +avait eu tant de soin jusqu’alors, mais dont il craignait que Jeanne ne +méprisât la blancheur efféminée. « Vous travaillez _trop bien!_ lui +disait Jeanne, naïvement émerveillée de sa force et de son ardeur; +jamais je n’ai vu un _bourgeois se prendre_ (s’en acquitter) si bien. +Vois donc, Claudie, si on ne dirait pas que ce monsieur est un homme +comme nous? » + +Aucune parole ne pouvait être plus douce à l’oreille de sir Arthur. Déjà +il se rêvait propriétaire d’une bonne ferme de la Marche ou du Berri, +vivant à sa guise, en bon campagnard, loin du monde dont il était las, +serrant lui-même ses récoltes, travaillant _comme un homme_, avec ses +métayers, enrichissant ses colons, faisant le bonheur de sa commune, et +goûtant lui-même la plus grande félicité auprès de sa belle et robuste +compagne. Voilà la vie que j’ai toujours rêvée, pensait-il, et Dieu me +la doit, pour être resté fidèle à ces goûts simples et à l’amour de la +nature embellie par le travail de l’homme. Tandis qu’Arthur, le front +baigné de sueur, et les yeux brillants d’espérance, échangeait avec +Jeanne des regards bienveillants, des paroles enjouées et de grandes +_fourchées_ de foin, les bœufs, enfoncés jusqu’aux genoux dans le +fourrage qu’on leur livre à discrétion ce jour-là pour les distraire de +_la mouche_ qui les harcèle, secouaient de temps en temps leurs belles +têtes accouplées sous le joug, et imprimaient au charroi un mouvement de +tangage qui faisait tomber souvent sur ses genoux l’aimable Marie +perchée, auprès de sir Arthur, sur _l’avant_ de l’édifice. Cette jeune +fille, trop frêle pour supporter la chaleur, folâtrait autour des +travailleurs, grimpait ou descendait légèrement, en posant ses petits +pieds sur les épaules de son frère, allait donner un ou deux coups de +râteau auprès de Claudie, puis, tout d’abord essoufflée, se laissait +tomber en riant sur les petites meules d’attente appelées _miloches_, en +termes du pays. Claudie, alerte et court vêtue, était vermeille comme +une cerise, et mettait, comme sir Arthur, de la coquetterie à montrer sa +prestesse et son ardeur. Elvire était aussi robuste qu’une villageoise; +mais trop serrée dans son corset pour avoir les mouvements libres, elle +était, à chaque instant, rappelée par sa mère qui, assise sur le foin, +et grillant sous son ombrelle, trouvait que la pauvre fille devenait +rouge comme une pivoine et ne paraissait pas à son avantage, ainsi +fardée plus que de raison par le soleil de juin. + +Guillaume avait mis veste bas, et, faisant luire au soleil l’éclat de sa +chemise de batiste, découvrait son cou rond et blanc comme celui d’une +femme. Il était vraiment le plus beau jeune homme qu’on pût voir; mais +Claudie le trouvait trop mince, et l’air de tendre commisération avec +lequel elle lui disait : « Vous vous échaufferez, monsieur Guillaume », +l’humiliait par la comparaison qu’il faisait de sa frêle organisation +avec la taille carrée de l’Anglais. (_S’échauffer_, c’est prendre un +coup de soleil et la fièvre.) + +Rebuté de voir que Jeanne ne quittait pas le travail de passer le foin +au _rangeur_, et qu’elle était ainsi en rapport continuel de regards et +de paroles avec sir Arthur, il prit une branche, et, se plaçant à la +tête des bœufs, il s’amusa, sous prétexte de les soulager des mouches, à +leur faire secouer rudement le char, et par conséquent son rival. Sir +Arthur ne s’en impatientait pas, et rien ne put lui faire faire une +chute ridicule. Il riait et assurait avoir le pied marin. + +Madame de Boussac se tenait à l’écart sous un massif d’arbres, et +causait avec Marsillat d’une affaire d’intérêt. Ce dernier se rapprocha +enfin de Guillaume, et lui demanda ce qu’il trouvait de si intéressant +dans le visage des bœufs, pour rester là, insensible à d’autres visages, +beaucoup plus intéressants dans leur animation. + +— Vous n’êtes pas assez artiste, lui répondit le jeune homme, affectant +de ne pas comprendre, et cherchant à se distraire du véritable sujet de +ses préoccupations, pour admirer ces faces bovines si bien coiffées dans +notre pays, et si calmes dans leur puissance. Oui, je comprends que +Jupiter ait pris cette forme dans un jour de poésie. Il y a du dieu dans +ce large front si bien armé, et dans cet œil noir à la fois si fier et +si doux. Il y a de l’enfant aussi dans ces naseaux si courts et dans le +poil fin et blanc qui entoure proprement cette lèvre délicate. Il y a du +paysan dans ces genoux larges et rapprochés, dans la lenteur de cette +démarche tranquille. Il y a du lion dans cette queue vigoureuse qui +fouette l’échine toujours noueuse et sèche. Oui, c’est un bel animal! Le +fanon est magnifique, et le flanc a un développement immense. On prétend +que la face est stupide : c’est faux; elle exprime la force et +l’innocence; elle a du rapport avec la physionomie de l’homme qui +cultive la terre et soumet l’animal. Voyez comme nos paysans entendent +bien l’art sans le savoir! Quel peintre, quel sculpteur eût imaginé +cette coiffure d’un style si large et si simple! Ce _frontal_ de paille +tressée, qui ressemble à un diadème, et cet entre-croisement ingénieux +des courroies qui embrassent les cornes et le joug! vraiment ceci doit +être de tradition antique, et jamais le bœuf Apis n’a été plus +majestueusement couronné. + +— C’est très joli, ce que vous dites là, répondit Marsillat en +souriant. C’est de la poésie, c’est de l’art; mais il y a de la poésie +ailleurs, et mon sentiment d’artiste préfère d’autres modèles. Tenez, +Guillaume, regardez Jeanne! cette belle fille si douce et si forte +aussi! Forte comme un homme! Voyez! Elle enlève cinquante livres de foin +au bout de la main, et cela toutes les trois minutes, depuis le lever du +soleil jusqu’à son coucher. + +— Oh! je crois ben! s’écria Cadet, qui avait écouté avec stupéfaction +les belles paroles que Guillaume avait dites sur les bœufs, mais qui +comprenait beaucoup mieux l’éloge de Jeanne par Marsillat. Monsieur +Léon, c’est la fille la plus forte que _j’asse pas connaissue_. Elle +lève six boisseaux de blé et alle se les fiche sur l’épaule aussi +lestement que moi, foi d’homme! Ah! la belle fille que ça fait! + +— Eh bien, Cadet a le sentiment poétique à sa manière, reprit Léon; +mais ne sauriez-vous rien trouver, Guillaume, pour louer Jeanne aussi +agréablement que vous l’avez fait pour ces grandes bêtes cornues? Est-ce +qu’il n’y a pas dans Jeanne une meilleure part de la divinité? Puissante +comme Junon ou Pallas, fraîche comme Hébé, gracieuse comme Iris, la +messagère des dieux. Voyons! je ne suis pas poète, moi, je ne fais pas +de ces métaphores-là quand je plaide; mais si j’étais vous, j’aurais +remarqué, dans cette créature rustique, mille beautés auxquelles vous ne +daignez pas prendre garde. Comme elle est bien vêtue ainsi! Le bon Dieu +devrait toujours secouer sur nous les rayons du soleil d’été, afin que +toutes les femmes adoptassent ce costume élémentaire. Rien qu’une courte +jupe et une chemise; convenez que c’est charmant! Vous parlez +d’antiques! Ceci est chaste et voluptueux comme l’antique : on ne voit +rien et on devine ce torse admirable : la chemise monte et agrafe au +cou, les manches au poignet; l’étoffe n’est ni fine ni transparente; +mais ce gros tissu de chanvre usé a la blancheur et le moelleux des +draperies grecques. Et quelle statue de Phidias que Jeanne! Ses belles +formes se dessinent dans ses mouvements libres et agiles. Regardez, si +la jeune Charmois n’a pas l’air d’une poupée de cire à côté d’elle! Oui, +oui, je vous dis que cela est plus beau qu’un bœuf, car il y a là aussi +de la déesse et de l’enfant. Rappelez-vous la druidesse des pierres +jomâtres; c’était Velléda, et pourtant c’était Lisette! Les jolis +naseaux courts et la lèvre délicate du bœuf n’attirent ni mon souffle, +ni mes lèvres, je vous jure, au lieu que ce profil olympien et ces +lèvres de rose... + +Guillaume tourna brusquement le dos à Léon sans écouter le reste de sa +phrase. Il courut offrir son bras à sa mère, qui regagnait le château. +Marsillat lui était odieux. Tout le temps qu’avait duré sa brûlante +description, il avait eu un sourire et des regards diaboliques. Tout +cela semblait dire à Guillaume : Tu vois ce chef-d’œuvre de la nature, +cet objet de tes secrètes pensées!... Admire et convoite! c’est moi qui +triompherai de sa pudeur sauvage, et tu échoueras misérablement en +faisant de la poésie qu’elle ne comprendra pas. + +Guillaume ne retourna pas au pré. Il monta à sa chambre, et, penché sur +le balcon qui domine une si effrayante profondeur, il se livra aux plus +sombres rêveries, tandis que les rires des faneuses et le cri des +bouviers se perdaient dans l’éloignement. + + + XIX + AMOUR DE JEUNE HOMME + +Aussitôt après le dîner, où Guillaume expliqua son abattement par une +forte migraine, il retourna à sa chambre, et, se sentant malade en +effet, il essaya de s’endormir. Il avait des vertiges, il souffrait, et +l’action de la pensée était comme suspendue en lui. Sa sœur vint le +voir. Elle lui trouva de la fièvre, un peu de divagation; elle courut +avertir sa mère. On envoya chercher le médecin de la ville et du +château. A minuit une attaque de nerfs se déclara; mais des soins +intelligents en atténuèrent la violence. A une heure, le malade fut +calme; à deux heures il dormait profondément, et tout mouvement de +fièvre avait disparu. Le médecin se retira. A trois heures, Marie obtint +que sa mère allât se coucher. A quatre heures, Marie, trop frêle pour +supporter une longue veille, laissa tomber le roman qu’elle lisait. +C’était _le Connétable de Chester_, et elle s’enflammait d’une amitié +plus vive pour Jeanne, en suivant avec intérêt les caractères charmants +de la jeune châtelaine et de sa confidente dévouée, l’aimable Rose +Fleeming. Mais Walter Scott lui-même ne pouvait conjurer la fatigue de +cette délicate enfant. Jeanne trouva sa _chère mignonne_ bien pâle, la +supplia d’aller se reposer aussi; et après s’être beaucoup fait prier, +Marie ayant reconnu que son frère avait les mains fraîches et le sommeil +parfaitement calme, céda aux instances de sa champêtre compagne. Jeanne +avait un corps de fer : elle avait passé autrefois tant de nuits sur ce +fauteuil, occupée à veiller son parrain dans sa cruelle maladie, qu’une +de plus ne comptait pas pour elle. D’ailleurs, elle assurait que Claudie +allait venir la relayer, et sir Arthur, qui avait veillé aussi jusqu’à +trois heures, avait promis de revenir à six. Marie adorait son frère, +mais elle avait un voile sur les yeux. Le poème calme et pastoral dont +sir Arthur était le héros l’empêchait de voir le drame inquiet et sombre +où Guillaume s’agitait en silence. Si quelquefois elle avait eu des +soupçons, elle les avait repoussés comme injurieux à l’amitié +fraternelle. Il lui semblait si naturel que Jeanne fût aimée et +recherchée en mariage par un homme riche et noble, qu’elle ne voulait +pas supposer un amour moins loyal dans le cœur de son frère. Le silence +de Guillaume, si confiant avec elle à tous autres égards, et l’espèce de +blâme qu’il émettait sur le projet d’Arthur, l’empêchaient donc de +révoquer en doute la pureté de son attachement pour sa filleule. + +Jeanne, restée seule avec le malade, ramassa le roman, et pour ne pas +perdre de temps, ou pour ne pas s’endormir, elle étudia en épelant +quelques lignes qu’elle ne comprit pas; mais elle tressaillit et se +leva, en entendant son parrain l’appeler d’une voix éteinte, et avec un +accent douloureux. + +En la voyant debout près de lui, Guillaume fit un cri et cacha son +visage dans ses mains. — Hélas! mon parrain, je vous ai fait peur, dit +Jeanne; vous m’aviez pourtant appelée. + +— Je t’ai appelée, Jeanne? dit le pâle jeune homme en laissant retomber +ses mains et en prenant celles de Jeanne; et pourtant je dormais! Mais +je rêvais de toi, et je souffrais horriblement : mais que fais-tu ici, +Jeanne? pourquoi es-tu venue dans ma chambre? Oh! mon Dieu! réponds-moi! + +— C’est que vous avez été un peu malade; mais ce n’est rien, mon +parrain; vous voilà mieux, Dieu merci! + +— Et tu veux t’en aller? s’écria Guillaume en lui serrant le bras avec +force, tu veux me quitter? + +— Oh non! mon parrain! je resterai avec vous; vous savez que quand vous +n’êtes pas bien, je ne vous quitte jamais. + +— Oh! oui, j’ai souffert, je m’en souviens! reprit le jeune baron. Tu +n’étais donc pas là? + +— Oh! si fait, mon parrain! + +— C’est vrai, je t’ai vue. Je te demande pardon, Jeanne; j’ai la tête +bien faible. + +— Il faut prendre de la potion, mon parrain. + +— Non, non, pas de potion; ne t’éloigne pas, Jeanne. Ta main dans la +mienne, me fait plus de bien. Et pourtant... que tu m’as fait de mal +depuis que je te connais! + +— Moi, mon parrain, je vous ai fait du mal? dit Jeanne tout épouvantée. +Et comment donc que j’ai eu ce malheur-là, quand j’aurais voulu mourir +pour vous faire guérir? + +— Jeanne! ô ma chère Jeanne! s’écria Guillaume exalté et brisé en même +temps, et ne pouvant plus dominer sa passion, tu m’as fait souffrir +depuis quelque temps surtout; depuis que tu ne m’aimes plus! + +— Moi, je ne vous aime plus? s’écria Jeanne à son tour, suffoquée par +des larmes soudaines. Qui donc a pu vous dire une pareille menterie? Il +n’y a pourtant pas de méchant monde ici! + +— Tu ne m’aimes plus, depuis que tu en aimes un autre, Jeanne; +avoue-le! moi, je ne peux pas me contraindre plus longtemps. Je +t’adore... + +— Comment que vous dites ce mot-là, mon parrain? + +— C’est donc un mot que tu ne connais pas? Et pourtant M. Harley a dû +te le dire. + +— Oh! non, mon parrain! jamais le monsieur anglais ne m’a dit un mot +pareil; c’est un mot qui ne se dit qu’à Dieu. Mais pourquoi me +dites-vous, mon parrain, que j’en aime un autre que vous? C’est donc +pour me dire que je ne veux plus vous aimer? + +— Tu m’as donc aimé, Jeanne? Oh! dis-le-moi! + +— Mais je vous aime toujours, mon parrain. + +— Tu m’aimes! et tu me le dis si tranquillement! + +— Non, mon parrain, je ne vous dis pas ça tranquillement, répondit +Jeanne qui croyait être accusée de froideur, et qui pleurait avec la +mélancolique sérénité de l’innocence calomniée. + +— Oh! non! tu ne m’aimes pas, dit Guillaume en quittant le bras de +Jeanne, et en se passant la main dans les cheveux avec désespoir. Tu ne +me comprends pas, tu ne sais pas seulement ce que je te demande! + +— Hélas! mon petit parrain, dit Jeanne en se mettant à genoux auprès du +chevet de Guillaume, il ne faut pas vous échauffer le sang comme ça; +vous voilà comme quand vous étiez malade, et que vous me reprochiez +toujours de ne pas vous être assez attachée. Je vous soignais pourtant +de mon mieux. Ça n’est pas de ma faute, si je suis simple et si je ne +comprends pas bien tous les mots que vous dites. + +— Tu comprends tout, Jeanne, excepté un seul mot, aimer! + +— Hélas! mon Dieu! si vous n’étiez pas malade, je vous dirais que vous +êtes injuste pour moi. Mais si ça vous fait du bien de me gronder, +grondez-moi donc, soulagez-vous le cœur. + +— Oh! cruelle, cruelle enfant, qui ne comprend pas l’amour! s’écria +Guillaume en se tordant les mains. + +— Vous dites là un mot qui n’est pas joli, mon parrain. C’est des mots +à monsieur Marsillat. + +— Oh! oui, je le sais, Marsillat t’a parlé d’amour, lui aussi!... + +— Il en parle à toutes les filles, mais il en parle bien mal, allez, +mon parrain! + +— Le misérable t’a insultée? + +— Oh! non, mon parrain. Je ne me serais pas laissé insulter. Et +d’ailleurs, il ne faut pas vous fâcher contre lui. C’est un homme qui +n’est pas bête et qui écoute assez la raison. Il y a longtemps qu’il ne +m’ennuie plus, et mêmement un jour que je lui faisais honte de ses +_folletés_ il m’a promis bien honnêtement qu’il me _lairait_ tranquille +dorénavant, et je ne peux pas dire que j’aie eu depuis à me plaindre de +lui. + +— Mais pourquoi ce mot d’amour te choque-t-il aussi dans ma bouche, +dis! Allons, réponds! + +— Je ne pourrais pas vous dire... mon parrain... Mais ça me paraît que +c’est vous qui ne m’aimez plus quand vous me dites des choses comme ça. + +— Jeanne, je te comprends; tu crois que je veux te tromper, te +séduire... + +— Oh! non, mon parrain, je ne crois pas ça de vous; vous êtes trop bon +et trop honnête pour avoir ces idées-là. + +— Et pourtant mon amour t’offense et t’effraie! + +— Dame, mon parrain, si je suis bête, excusez-moi. C’est un mot que +nous comprenons peut-être d’une façon et vous d’une autre. Nous disons +ça, nous autres, quand nous parlons de gens amoureux. + +— Eh bien! Jeanne, si j’étais amoureux de toi?... + +— Oh non! non, ça n’est pas, mon parrain! dit Jeanne en baissant les +yeux avec tristesse, c’est la maladie qui vous fait dire ça. + +— Eh bien! oui, c’est la maladie qui me le fait dire : la fièvre est +comme le vin, elle nous fait dire ce que nous pensons. + +— Il ne faut pas me traiter comme ça, mon parrain, dit Jeanne d’un air +sévère malgré sa douceur, je ne l’ai pas mérité. + +— Ainsi tu me repousses, tu me hais! + +— Est-il possible, mon Dieu! dit Jeanne en cachant son visage baigné de +larmes, dans son tablier. + +— Oh! je t’offense et je t’afflige! que je suis malheureux! je m’étais +égaré; tu n’as pas d’amour pour moi! + +— Oh! mon parrain, je ne me serais jamais permis ça, et j’aimerais +mieux mourir que de me mettre ça dans la tête. + +— Que dis-tu donc? ô simple! ô folle! Tu croirais donc m’offenser, me +manquer de respect, peut-être? Parle, tu es folle! + +— Je ne sais pas si ça vous offenserait, mon parrain; mais ça +offenserait ma marraine, j’en suis sûre, et peut-être bien aussi notre +chère demoiselle. Mais, Dieu merci! je suis incapable de ça! Venir dans +votre maison, gagner votre argent, manger votre pain, et puis me mettre +dans la cervelle d’être amoureuse de mon maître, de mon parrain! Mais ça +serait un péché, et jamais, jamais, le bon Dieu sait que jamais je n’en +ai eu l’idée, tant petitement que ça soit! + +— Achève, Jeanne, dis-moi tout, puisque je me suis condamné à tout +savoir; si j’étais amoureux de toi, comme tu dis, si je te suppliais +d’être amoureuse de moi, tu n’y consentirais jamais? + +— Oh! mon parrain! ne parlez pas comme ça! on dirait que c’est vrai, et +si c’était vrai, il faudrait que je vous quitte[18], et que je m’en +aille bien loin, bien loin, dans mon pays, pour ne jamais me retrouver +avec vous. + +— Oh! ce que tu dis là est affreux! Tu voudrais, tu pourrais t’éloigner +ainsi de moi... Tu en aurais la force! Et moi j’ai tenté de l’avoir, +mais je l’ai tenté en vain! Il a fallu revenir. Je me suis cru guéri, je +t’ai revue, et mon mal est revenu plus terrible qu’auparavant. + +— Ah! mon Dieu, mon parrain, qu’est-ce que vous dites là! Vous +_m’emmêlez_ avec votre maladie, et c’est comme si j’avais été cause de +tout. Qu’est-ce que j’ai donc fait au bon Dieu pour qu’il vous tourne +comme ça l’esprit contre moi? + +— Jeanne, tu me tues avec tes paroles, après m’avoir fait mourir +lentement par ta présence. Ta beauté me dévore le cœur, et ta vertu +m’anéantit. + +— Si je vous fais mourir, mon parrain, dit Jeanne désolée et même +blessée, mais parlant toujours avec douceur, parce qu’elle croyait +fermement que Guillaume était en proie à une sorte de délire, il faut +que je m’en aille. Une autre personne ne vous soignera certainement pas +avec plus d’amitié; mais elle aura peut-être plus de bonheur que moi, +qui vous impatiente, et contre qui vous avez toujours une idée de +fâcherie, quand vous êtes malade. Je m’en vas chercher Claudie ou le +monsieur anglais, et je vous promets, mon cher parrain, que, pour ne +plus venir dans votre chambre, pour ne plus vous servir, ce qui me +crèvera le cœur, je ne vous en aimerai pas moins. + +— Voilà ce que j’attendais, Jeanne, s’écria Guillaume exaspéré. Tu +cherchais une occasion pour me quitter, et tu me quittes tranquillement, +tu m’achèves sous prétexte de me rendre la vie. Va donc, adieu! +laisse-moi, laisse-moi! je ne me connais plus! + +Et le jeune homme, un peu impérieux comme un enfant gâté, se mit à +sangloter, à gémir et à se tordre convulsivement les mains. + +Jeanne, effrayée, s’était levée pour aller chercher madame ou +mademoiselle de Boussac, soumise à l’ordre qu’elle avait reçu de les +avertir immédiatement si un symptôme alarmant se manifestait de nouveau. +Mais lorsqu’elle fut sur le point de sortir de la chambre, elle +s’arrêta, épouvantée de l’état violent où elle voyait le malade. Elle +n’osa plus le laisser seul, et revenant vers lui, elle s’efforça, comme +autrefois, d’employer les doux reproches et les maternelles prières pour +l’engager à se calmer. Mais Guillaume était beaucoup moins malade et +beaucoup plus amoureux que par le passé. Il pressa Jeanne contre son +cœur, inonda de larmes ses mains froides et tremblantes, et quand il lui +eut fait promettre de rester près de lui, ce jour-là, et _toute la vie_, +las de jouer au propos interrompu comme tous les amants timides, il +s’enhardit, ou plutôt il s’égara jusqu’à lui déclarer clairement son +amour, sa jalousie, et même ses transports de vingt ans. Ce n’était pas +le langage brutal de Marsillat, mais c’étaient des prières plus ardentes +encore et les divagations brûlantes d’un premier amour qui se sent +coupable, et qui se précipite après avoir longtemps mesuré l’abîme, +partagé entre le vertige, la terreur et l’entraînement. + +Jeanne ne sut répondre que par des larmes, et cette sincère douleur fit +croire à Guillaume qu’il était aimé, sans passion peut-être, mais avec +un dévouement assez aveugle pour tout sacrifier. C’est alors que Jeanne +se dégagea de ses bras et s’enfuit vers la porte, où elle se trouva tout +à coup face à face et presque réfugiée dans les bras de sir Arthur. + +— Ho! s’écria l’Anglais stupéfait de la terreur de Jeanne et des cris +étouffés du malade, qui, à sa vue, entra dans un nouveau transport de +jalousie et de désespoir. + +— Monsieur Harley, ça n’est rien, dit Jeanne dont les traits +bouleversés démentaient les paroles. Mon parrain est un peu malade, et +vous allez tâcher de le consoler. Moi, je le fâche, et je m’en vas. + +Elle courut à sa chambre et se jeta à genoux devant ses images vénérées, +la Vierge Marie, _reine de toutes les fades_, Jeanne, la Grande +Pastoure, qu’elle croyait canonisée, et qu’elle appelait de bonne foi +sainte Jeanne-des-Champs, s’imaginant, d’après la confusion poétique qui +régnait dans le cerveau de sa mère, que c’était sa patronne; et +l’empereur Napoléon, qu’elle regardait comme l’archange Michel de la +France et le martyr des Anglais. Elle pleura et pria longtemps, et, +quand elle se sentit plus calme, elle demanda à Dieu de lui inspirer la +conduite qu’elle devait tenir dans des circonstances si cruelles et si +étranges à ses yeux. + +Claudie la surprit dans cette méditation. + +— A quoi penses-tu? lui dit-elle; tes vaches n’ont pas encore mangé, et +tu restes là à faire ta prière comme si tu étais dans l’église un beau +dimanche. + +— Tu as raison, ma Claudie, répondit Jeanne, je dirai aussi bien mes +prières en faisant mon ouvrage. Et la beauté pour laquelle soupiraient +un homme de mérite, un intéressant jeune homme et un brillant avocat, +alla pourvoir au déjeuner de la Biche, de la Vermeille et de la Reine, +les trois belles vaches confiées à ses soins. + +Jeanne était au pré depuis environ deux heures, lorsqu’elle vit venir à +elle sir Arthur Harley, le long des rochers qui surplombent la rivière. +Elle eut envie de l’éviter. Les _messieurs_ commençaient à lui inspirer +la méfiance et la crainte; mais l’Anglais avait, en ce moment surtout, +une physionomie si bienveillante et si loyale, qu’elle se rassura un +peu, et continua à tricoter, tandis qu’il s’asseyait à quelque distance +d’elle sur le rocher. + +— Ma chère mademoiselle Jeanne, lui dit-il, je viens vous parler d’une +chose extrêmement délicate, et si je ne m’exprime pas bien en français, +vous m’excuserez en faveur de mes bonnes intentions. + +Sir Arthur Harley, qui s’exprimait fort bien en français, sauf quelques +erreurs de genre et de temps, inutiles à indiquer, mettait une certaine +coquetterie auprès de Jeanne à se dire ignorant, espérant par là lui +faire oublier un peu la différence de leurs conditions. Mais Jeanne +était moins que jamais d’humeur à oublier qu’elle devait montrer +beaucoup de respect afin d’en inspirer beaucoup. Elle comprenait bien +que c’était la seule égalité à laquelle elle pût prétendre sans danger, +et cependant sir Arthur méritait mieux d’elle, et elle le sentait +instinctivement sans oser s’y fier. + +Alors sir Arthur, avec un accent paternel, et une voix émue qui portait +l’attendrissement et l’estime dans le cœur de Jeanne, essaya de la +confesser. Il lui fit clairement entendre qu’il venait de deviner, +d’arracher peut-être le secret de Guillaume, et qu’il désirait savoir si +elle répondait à l’amour de son jeune parrain, afin de lui donner aide, +conseil et protection dans cette circonstance, quels que fussent ses +sentiments. Jeanne se défendit longtemps d’avouer le secret de son +parrain, et quand elle vit que sa réserve était inutile : + +— Eh bien! Monsieur, dit-elle, puisque vous me parlez de ces choses-là +comme ferait M. le curé Alain, je vous répondrai comme à un brave homme +que vous me paraissez. C’est vrai que mon parrain se rend malheureux +pour moi; mais je ne le sais que d’aujourd’hui. J’en ai tant de chagrin, +que je suis capable de m’en aller du château si vous pensez que ça le +soulage. Tant qu’à ce qui est de moi, je l’aime beaucoup, Dieu le sait! +mais je ne l’aime pas autrement que je ne dois, et je pourrais jurer à +vous et à ma marraine que, pour être amoureuse de lui, oh! ça n’est pas, +et ça ne sera jamais. Vrai d’honneur, que je n’y ai jamais pensé une +minute! + +— Vous n’y avez pas pensé, Jeanne, vous ne regardiez pas comme possible +que votre parrain fût amoureux de vous; mais à présent que vous le +savez, n’y penserez-vous pas un peu malgré vous? + +— Non, Monsieur. + +— Parce que vous êtes fière et sage, et que vous craindriez de tomber +dans le mépris des autres et de vous-même. Mais si votre parrain pouvait +et voulait vous épouser, n’y consentiriez-vous pas? + +— Non, Monsieur, jamais. + +— Parce que vous supposez que sa famille s’y opposerait et que vous ne +voudriez pas causer du chagrin à votre marraine. Mais si votre marraine +elle-même y consentait? + +— Ça serait la même chose, Monsieur. + +— Vous me dites la vérité, Jeanne? la vérité comme à un ami, comme à un +frère, comme à un confesseur? + +— Oui, Monsieur. + +— Cependant, ce dont je vous parle n’est peut-être pas impossible. J’ai +de l’influence sur madame de Boussac; je puis réparer l’injustice de la +fortune à votre égard. Je vous l’ai dit une fois, et plus que jamais je +suis votre serviteur et votre ami. + +— Oh! pour vous, Monsieur, vous êtes si bon pour moi et si honnête, que +je n’y comprends rien, et que je ne sais pas vous remercier. Mais tout +ça est inutile. Je n’épouserais jamais mon parrain, quand même sa mère +me le commanderait. + +— Oh! Jeanne, pensez-y! M. Guillaume est un bien beau jeune homme; il +est aimable et bon. Il a de l’esprit, il vous a rendu de grands +services, et il vous aime à en mourir. + +— Que je meure donc à sa place! dit Jeanne, mais qu’on ne me parle pas +de l’épouser. + +Et elle se prit à pleurer. + +— Jeanne, s’écria Arthur, vous êtes mariée?... + +— Moi, Monsieur? dit Jeanne étonnée en relevant la tête : quelle idée +vous avez là! Si j’étais mariée, est-ce qu’on ne le saurait pas? + +— Mais vous êtes engagée avec quelqu’un? + +— Avec quelqu’un? Non, Monsieur, vous vous trompez. + +— Mais vous aimez quelqu’un? + +— Non, Monsieur, répondit Jeanne en abaissant ses longs cils sur ses +joues, comme si ce soupçon l’eût offensée. + +— Est-il possible, reprit l’Anglais, que vous soyez arrivée jusqu’à +vingt-deux ans, belle, et aimée comme vous l’êtes, sans que jamais aucun +homme ait été assez heureux pour vous inspirer la moindre préférence? + +Jeanne garda le silence un instant. Elle paraissait humiliée, et Arthur +crut voir s’élever sur ses joues pâlies par la fatigue et par les larmes +une faible et fugitive rougeur. + +— Non, Monsieur, répondit-elle enfin; vous me faites de la peine en me +questionnant comme ça. Je n’ai jamais fâché ma conscience, et je n’ai +jamais été amoureuse de ma vie. Je vois bien que vous voulez savoir si +je peux consoler mon parrain de sa peine; mais ça n’est pas possible. +S’il veut me _garder dans son idée_, il faut que je m’en aille. + +— Jeanne, s’écria sir Arthur profondément ému et troublé, je ne puis, +je ne dois rien vous conseiller dans ce moment-ci. Je suis l’ami de +Guillaume, je l’aime presque plus que moi-même; sa souffrance retombe +sur mon cœur, et je ne sais comment la guérir. Je ne vous demande qu’une +chose, c’est de ne pas oublier que je suis votre ami le plus dévoué et +le plus sûr. Si vous quittez cette maison, et que je n’y sois plus +moi-même, promettez-moi que je saurai où vous êtes et que vous me +permettrez de vous aller voir. J’ai, moi aussi, un secret à vous +confier; mais un secret qui ne vous fera pas rougir, je vous le jure sur +mon honneur. + +— Où voulez-vous que j’aille, sinon dans mon pays de +Toull-Sainte-Croix? répondit Jeanne. J’irai là me louer dans quelque +métairie du côté de la Combraille, parce que les herbes y sont bonnes et +que j’aime à voir les bêtes que je soigne bien nourries. Quant à vous +dire de venir me voir, ça ne se peut pas, Monsieur; ça ferait mal parler +de moi et de vous aussi; mais si vous avez quelque chose à me commander, +vous pourrez l’écrire à M. le curé de Toull. Il sait très bien lire +l’écriture, et il me dira ce que vous voudrez me faire assavoir. + +— A la bonne heure, Jeanne, répondit M. Harley, de plus en plus ému; et +il fit un mouvement pour lui prendre la main en signe d’adieu. Mais il +craignit, dans les circonstances où se trouvait la pudique Jeanne, de +lui ôter la confiance qu’elle avait en lui, et l’ayant saluée avec +autant de respect que si elle eût été une grande dame, il s’éloigna +précipitamment, résolu à quitter Boussac le jour même pour soulager au +moins son jeune ami du tourment de la jalousie. + +Jeanne, restée seule, rêvait à ce qui venait de troubler mortellement la +sérénité de sa vie et à la douce commisération de l’Anglais pour sa +peine, lorsqu’elle aperçut au bas des rochers un homme mal vêtu, qui +rampait et grimpait comme un renard. Il avait une ligne à la main et un +panier qu’il posait près de lui de temps en temps, lorsqu’il avait +réussi à atteindre une roche faisant marge au torrent. Cet endroit est +si escarpé que personne n’y passe jamais. A la frontière, ce serait un +sentier de contrebandier. Au voisinage d’une ville, c’est le passage +d’un voleur ou d’un espion. Son grand chapeau sale et bosselé lui +tombait sur les yeux, et Jeanne ne pouvait voir sa figure de la hauteur +où elle observait ses mouvements. Il lui sembla pourtant reconnaître les +allures incertaines, tantôt lentes et tantôt rapides du père Raguet. Il +ne péchait pas, et semblait étudier le terrain ou guetter les passants +de l’autre rive. + +Jeanne, inquiète, s’éloigna et poussa ses vaches de l’autre côté de la +prairie. Ce Raguet lui causait de la frayeur sans qu’elle pût dire +pourquoi. Il vivait toujours avec sa tante, et il avait dû participer +aux envois d’argent que Jeanne, trompée par l’apparence, avait faits à +la Grand’Gothe pour l’empêcher de tomber dans la misère. + +Lorsqu’elle rentra, elle s’informa de la santé de son parrain. Marie +était triste; elle trouvait son frère abattu et agité tour à tour. Il +disait des choses bizarres, il s’inquiétait du moindre bruit dans la +maison, il avait demandé plusieurs fois où était Jeanne. Jeanne trouva +divers prétextes pour ne pas paraître devant lui, quoique Marie le +désirât. M. Arthur écrivait des lettres; il paraissait préoccupé. Il +venait à chaque instant voir le jeune malade et consulter le médecin. +Enfin, dans l’après-midi, il prétendit avoir affaire à Chambon, chez un +notaire qui lui offrait un placement de fonds territorial; il fit une +toute petite valise, monta à cheval, promit de revenir dans deux ou +trois jours, et prit la route du Bourbonnais. + +La nuit venue, Jeanne alla au pré ramasser des pièces de toile neuve +qu’elle y faisait blanchir, et qu’elle y laissait souvent la nuit +impunément. Mais l’homme qu’elle avait aperçu dans les rochers lui +revenait à l’esprit, et pour rien au monde elle n’eût voulu que le linge +de la maison disparût par sa négligence. + +La lune se levait et projetait de grandes ombres vagues sur la prairie, +lorsqu’elle se mit à relever et à rouler sa toile. Mais elle faillit la +laisser tomber et prendre la fuite lorsqu’elle entendit la voix de +Raguet murmurer derrière elle : + +— Attends, la belle Jeanne, attends! je m’en vas t’aider. + +— Qu’est-ce que vous voulez, et qu’est-ce que vous faites ici? lui +demanda Jeanne en essayant d’affermir sa voix, et en jetant sur son +épaule la toile déroulée qui s’embarrassait dans ses pieds. + +— Ce n’est pas moi que tu croyais trouver ici? reprit Raguet d’un ton +goguenard. Mais ton galant vient de partir, Jeanne. Il s’en va sur un +grand chevau jaune. + +Jeanne ne s’amusa pas à discourir, et reprit, en doublant le pas, le +sentier qui conduisait au jardin. + +— Tu as peur des voleurs de toile, la belle Jeanne? dit Raguet en la +suivant. Tu ferais mieux d’avoir peur de ceux qui volent le cœur des +filles. + +Et au bout de trois pas, il reprit : + +— C’est donc vrai que tu vas épouser un Anglais, la belle Jeanne? +Qu’est-ce que ta mère aurait dit de ça? + +— Vous mentez, dit Jeanne qui se rassurait à mesure qu’elle approchait +du jardin; je n’épouse personne. + +— On dit pourtant que tu vas devenir bien riche et que tu l’es déjà. Je +compte bien que tu n’oublieras pas tes parents quand tu seras +bourgeoise? + +— Vous ne m’êtes rien, dit Jeanne, et ça ne vous regarde pas. + +— L’Anglais s’en va sûrement à Toull-Sainte-Croix pour faire publier +les bans, dit encore Raguet qui, selon sa coutume, se faisait un plaisir +d’effrayer les gens en les suivant le soir à pas de loup, et en leur +tenant des propos pour les intriguer. Mais tu aurais dû te marier sur +une autre paroisse, Jeanne. Ça fera trop de peine au curé Alain. +Sûrement que tu iras aussi demain au pays de chez nous? Depuis vingt +mois qu’on ne t’a pas vue, ta tante est tombée _en misère_[19]. Les +fièvres ne la lâchent pas. Je compte ben que tu ne la _lairas_ pas +mourir sans venir lui dire bonsoir? + +— C’est-il vrai, ce que vous dites là? demanda Jeanne en s’arrêtant, +car elle avait gagné la porte du jardin, et elle la tenait entre-bâillée +entre elle et le rôdeur de nuit. Ma tante est-elle malade? + +— Puisque ton Anglais s’en va à Toull, tu peux ben lui faire demander +par queuque-z-uns si c’est vrai. + +— Mais il ne va pas à Toull, ce monsieur. + +— Tu sais ben que si! puisque je l’ai rencontré _au droit_ des pierres +jomâtres. + +— Il va à Chambon ou à Bonat. Je ne sais même pas où il va; mais je +saurai bien si vous me mentez, et si ma tante est malade. + +— Oh! oui, répondit Raguet, tu sauras ça quand elle sera morte. + +— Mais si elle est _en misère_, comment donc que vous n’êtes pas avec +elle, vous? Elle a bien mal fait de se retirer chez vous, puisque vous +la soignez si mal! + +— Moi, dit Raguet, je ne suis plus avec elle! Il y a deux mois que je +l’ai laissée là. + +— Et où donc demeure-t-elle à présent, ma pauvre tante? + +— Qu’elle demeure dans le trou aux fades ou dans le mitan du grand +vivier, si ça lui plaît, je ne m’en embarrasse pas. + +— Eh bien! vous êtes un vilain homme; je le savais bien! répondit +Jeanne en lui fermant la porte au nez; et elle revint à la maison, +incertaine si elle courrait chercher sa tante le lendemain, et si elle +ajouterait foi aux méchantes paroles de Raguet. + +----- + +[18] Le lecteur me pardonnera, j’espère, de ne pas faire parler Jeanne +correctement; mais bien que je sois forcée, pour être intelligible, de +traduire son vieux langage, l’espèce de compromis que je hasarde entre +le berrichon et le français de nos jours, ne m’oblige pas à employer cet +affreux imparfait du subjonctif, inconnu aux paysans. + +[19] Malade en langueur. + + + XX + ADIEU A LA VILLE + +Guillaume s’était levé dans la soirée. Il s’était beaucoup raisonné, il +paraissait mieux. Mais quand il apprit que sir Arthur était parti, il +comprit la conduite généreuse et délicate de son ami, et ressentit de +grands remords de la sienne propre. « Qui sait, pensait-il, jusqu’où +peut aller la magnanimité sublime d’Arthur? Il voit que je l’aime, et il +croit que je suis, comme lui, capable de l’épouser! L’épouser!... Eh! si +elle m’aimait, si elle pouvait être heureuse avec moi, pourquoi donc +n’aurais-je pas, moi aussi, ce courage et cette loyauté? Malheureux +insensé! j’ai tenté de l’égarer, de la séduire, et la pensée de lui +offrir un amour digne d’elle et de moi n’ose se fixer dans mon esprit +inquiet et lâche! Et d’ailleurs, pourrais-je accepter le sacrifice de +mon ami? Après avoir été le confident de son amour, irais-je combattre +et détruire à mon profit ses espérances? Irais-je offrir à Jeanne un +cœur incertain et tourmenté; l’indignation de ma mère, mille obstacles à +braver, mille persécutions à endurer peut-être, en échange de l’avenir +sans nuage que lui offre le noble Arthur? » + +En proie à toutes les anxiétés de sa faiblesse et à tous les reproches +de sa conscience, le triste enfant alla dévorer ses larmes et son +agitation sur son chevet. On fut encore inquiet de lui. Le médecin vint +encore, et, ne le trouvant pas réellement malade, insinua que quelque +cause morale produisait ce désordre. Guillaume fit des efforts inouïs +pour cacher son supplice. Interrogé tendrement par sa mère et sa sœur, +au lieu d’épancher son âme, il rendit, par sa feinte, tout aveu +ultérieur à peu près impossible. Il les conjura de ne plus s’occuper de +lui, espérant qu’on lui enverrait Jeanne pour le veiller encore, et +qu’il pourrait réparer sa faute en rétractant sa conduite insensée et en +l’attribuant au délire de la fièvre. Mais, à la place de Jeanne, Claudie +vint s’asseoir dans le grand fauteuil; Jeanne était, disait-elle, trop +fatiguée pour veiller encore cette nuit. Guillaume, qui l’avait vue +infatigable durant des mois entiers, comprit son arrêt et s’y soumit +avec une amère douleur. + +— Mon amie, vous me voyez accablée de chagrin, disait le lendemain +matin madame de Boussac à la sous-préfette. Mon fils a l’esprit +décidément frappé de je ne sais quelle idée noire. Le médecin ne lui +trouvant pas de maladie réelle, s’étonne, et parle de désordre moral. +Suis-je condamnée à voir Guillaume tomber peu à peu dans un état pire +pour lui que la mort? Plaignez-moi, rassurez-moi, et vous, qui pénétrez +et découvrez tant de choses, éclairez-moi, enfin, si vous le pouvez. + +— Ma chère, je vous l’ai dit cent fois, répondit la sous-préfette, le +remède nécessaire à votre fils, c’est le mariage. Vous l’avez élevé +comme une demoiselle, vous l’avez fait pieux et sage, c’est fort bien; +mais si vous prolongez l’état de célibat où il feint de s’obstiner à +vivre, il deviendra fou très certainement. + +— Ne prononcez pas ce mot affreux, et dites-moi si, en effet, vous +croyez, comme vous me l’avez dit souvent, Guillaume amoureux à mon insu. + +— Cela se pourrait; mais depuis que je l’observe jour par jour, il me +semble qu’il est plus amoureux en général qu’en particulier. + +— Que voulez-vous dire? + +— Qu’il est, comme un jeune novice cloîtré, amoureux de toutes les +femmes qu’il voit. Je ne serais pas étonnée que cette belle Jeanne, que +vous gâtez si fort, et que l’on traite ici comme une égale, ne lui +trottât par la cervelle. Vous ne voulez pas me croire, vous avez une +taie sur les yeux. Guillaume brûle pour cette fille d’un feu très peu +chaste dans l’intention... bien qu’il le soit peut-être dans le fait; je +ne me prononcerai pas là-dessus. Mais voyez l’exaltation de ce jeune +homme! Il aime sir Arthur comme un frère d’armes du moyen âge. Il aime +sa sœur presque comme un amant... et il aime ma fille aussi. + +— Vous le croyez? + +— Cela vous contrarie, et pourtant cela est. Oh! je sais bien que sous +votre air humble et modeste vous cachez beaucoup d’ambition pour vos +enfants. Vous espérez que Marie épousera M. Harley. Quant à Guillaume, +vous comptez lui découvrir une grosse dot dans quelque coin de votre +province. Je suis moins riche que vous, et pourtant Elvire est fille +unique, et je puis vous répondre qu’avant six mois une préfecture nous +donnera au moins trente mille livres de rente. Que Guillaume embrasse la +même carrière, et un jour il sera plus riche que s’il reste à cultiver +ses terres : mince revenu qui n’a que de l’apparence. + +— Mon amie, vous vous trompez sur mon compte, répliqua madame de +Boussac. Si j’ai fait parfois quelque rêve brillant pour lui, je n’en +suis pas moins occupée avant tout de son bonheur et de sa santé. Si +j’étais certaine qu’il fût épris d’Elvire, je n’hésiterais pas à vous la +demander pour lui. + +— Eh bien! il en est épris certainement. Mais, pour vous parler vrai, +cela est traversé par des bizarreries et des caprices. Vous voyez bien +qu’il s’en occupe des jours entiers, et puis tout à coup il songe à +autre chose : il fait des vers, il lit des romans avec sa sœur, il +regarde la lune, il regarde Jeanne; il voit que votre cerveau brûlé +d’Anglais en est amoureux, et, dans ce mauvais air, il perd la raison. +Tenez, ayez une volonté, renvoyez-moi vos deux péronnelles. Prenez deux +servantes ayant cent cinquante ans entre elles deux, faites jeter au feu +tous ces romans, exigez qu’au lieu d’aller se promener seul le soir à +travers champs, Guillaume nous fasse compagnie assidue, et je vous +réponds qu’avant deux mois il vous avouera qu’il aime ma fille. +Mariez-les, faites-les voyager un peu, tête à tête, et vous m’en direz +des nouvelles. + +— Je vois bien, reprit madame de Boussac, que vous regardez Jeanne +comme un obstacle à ce projet, et, si j’en étais sûre, quoiqu’elle m’ait +rendu, en le soignant, de grands services... je la renverrais. + +— Faites-lui un sort, mariez-la à un paysan, à votre balourd de Cadet, +et tout sera dit. + +— Je le veux bien; mais si cela exaspère Guillaume? je n’ose rien. +Toute la nuit il a demandé Jeanne, et je vous avoue que cela m’a donné à +penser que vous ne vous trompiez pas. La beauté de cette créature +l’agite un peu trop. + +— Eh bien! dit la Charmois après quelques instants de silence, +donnez-lui Jeanne pendant quelque temps, et il se calmera. + +— Que je lui donne! Mais ce que vous dites là est contraire à toute +morale, à toute piété! + +— Quand je vous dis de la lui donner, cela veut dire : laissez-la-lui +prendre. Une bonne mère doit veiller à tout, et quand un excès de +sagesse est funeste, elle doit fermer les yeux sur certains égarements +toujours inévitables et parfois nécessaires. + +— Comment pouvez-vous me conseiller une pareille chose, quand vous +venez de me parler d’un mariage avec Elvire? + +— Cela vous prouve que je suis fort peu acharnée à mes intérêts dans +tout ceci, et que ma seule préoccupation est de vous voir sauver votre +fils. D’ailleurs, que m’importe à moi, que mon futur gendre ait une +maîtresse avant le mariage? si cela doit arriver, mieux vaut Jeanne que +toute autre; elle est jeune et d’une belle santé. Elle n’a pas +d’intrigue, elle ne saura pas le passionner; sa stupidité le lassera +bien vite; et comme elle est douce et soumise, elle se laissera évincer +sans murmure. Ce sera à vous de la payer assez cher pour qu’elle n’élève +pas une plainte. C’est un sacrifice que nous pourrons faire à nous deux, +quand Elvire et Guillaume seront mari et femme. D’ailleurs, quand on +voudra, M. Léon Marsillat vous en débarrassera... + +— Taisez-vous, ma chère, répondit madame de Boussac effrayée. Il me +semble que tout cela est rempli de perversité et que vous avez un esprit +diabolique. + +La sous-préfette railla les scrupules de la châtelaine. Celle-ci se +défendit faiblement, et ces deux dames causèrent encore longtemps, mais +si bas, que Claudie eût vainement écouté par le trou de la serrure. + +Aussitôt après cet entretien, Jeanne fut mandée par sa marraine sous la +charmille, et n’y trouva que madame de Charmois seule. Cette infâme +créature agissait à l’insu de madame de Boussac, et, conformément à ses +instincts cyniques, elle se disait avec raison qu’elle allait frapper un +coup décisif. + +— Jeanne, dit-elle à la jeune fille, étonnée de se voir citée devant un +tel juge, vous allez apprendre une chose grave. Préparez-vous à la +franchise, vous trouverez tout le monde disposé à l’indulgence. Votre +marraine sait tout. + +Jeanne rougit et baissa les yeux. Mais un instinct de dévouement qui lui +tenait lieu de finesse et de prudence, l’engagea à se taire. Si celle-là +plaide le faux pour savoir le vrai, pensa-t-elle, elle ne tirera rien de +moi. Je ne trahirai pas le secret de mon parrain. Je ne me plaindrai pas +de lui. J’aime mieux être renvoyée que de le faire gronder. + +— Nous savons que vous avez la tête tournée par les folies de M. +Harley, reprit _la Charmoise_, et que vous avez pensé qu’il serait aussi +facile de vous faire épouser par M. de Boussac que par lui. Croyez, ma +chère, que l’un est aussi impossible que l’autre; qu’on vous trompe, +qu’on se moque de vous. M. Harley est marié en Italie, je le sais, et +quant à M. le baron, jamais sa mère ne le permettrait. Lui-même +rougirait d’en avoir la pensée. + +— Si M. Harley est marié, et qu’il ait une brave femme, ça me fait +plaisir de l’apprendre, répondit Jeanne avec la froideur d’un mépris +concentré. Quant à mon parrain, comme je ne suis pas folle, je n’ai +jamais pensé, pas plus que lui, à ce que vous me dites. + +— Vous mentez, Jeanne, reprit la sous-préfette en essayant, mais en +vain, de terrifier Jeanne avec ses gros yeux noirs. Nous savons tout, il +l’a avoué dans le délire de la fièvre. Il vous a promis de vous épouser +pour vous faire consentir... + +— En ce cas, mon parrain est bien malade, car il a dit ce qui est faux! + +— Vous ne niez pas, du moins, qu’il vous fasse la cour? + +— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, Madame. + +— Mais je vais vous conduire devant votre marraine, qui vous confondra. + +— Comme je n’ai ni pensé au mal ni fait aucun mal, je ne crains rien, +Madame. + +— Vous avez beaucoup d’aplomb, mademoiselle Jeanne, et vous voudriez +peut-être faire du scandale. Eh bien! cela ne sera pas; on ne fera +aucune attention à vos semblants de vertu. Ôtez-vous de l’esprit la +chimère d’être épousée, et on fermera les yeux sur le reste, pourvu que +cela ne dure pas trop longtemps, et que vous y mettiez beaucoup de +prudence et de mystère, comme vous l’avez fait jusqu’ici. + +Jeanne fut si indignée, qu’elle ne put répondre. + +— Je vais parler à ma marraine, dit-elle, et elle tourna brusquement le +dos à la Charmois, sans vouloir entendre un mot de plus. + +Malheureusement pour Jeanne, madame de Boussac était en cet instant dans +la chambre de son fils, et Jeanne n’osa aller l’y trouver. Elle +l’attendit dans les corridors, mais madame de Charmois sut prévenir à +temps sa trop faible amie. + +— J’ai fait merveille, lui dit-elle, en l’entraînant sur le balcon de +la chambre de Guillaume. J’ai parlé à Jeanne, je l’ai effrayée : si elle +est coupable, elle sera soumise; si elle est sage, elle se soumettra. + +— Que voulez-vous dire? qu’avez-vous fait? dit madame de Boussac; vous +me faites trembler. + +— Vous tremblez toujours, vous, et vous n’agissez jamais! laissez-moi +faire. Exigez que Jeanne veille votre fils cette nuit. S’ils +s’entendent, elle lui apprendra qu’il n’y a pas moyen de vous tromper, +et ils aviseront à se séparer à l’amiable. S’ils ne s’entendent pas +encore, d’après ce que j’ai fait comprendre, ils s’entendront, et ce +commerce sera sans danger pour l’avenir. Vous verrez! Si Guillaume n’est +pas calme et doux demain matin, n’écoutez jamais mes conseils. + +— Mais tout cela est criminel! Tel fut le dernier cri de détresse de la +conscience de cette mère insensée. La Charmois étouffa le remords sous +les menaces. + +— Eh bien! dit-elle, si vous laissez les choses aller d’elles-mêmes, +attendez-vous à ce que votre fils retombe dans l’état où il était avant +son départ pour l’Italie, ou bien préparez-vous à le faire partir. +Peut-être le voyage et la distraction le guériront encore. Il ne faudra, +pour cela, qu’un an ou deux d’absence. + +— Ah! c’est affreux! s’écria madame de Boussac, le perdre encore, +passer toute la vie loin de lui, ne pouvoir compter sur sa santé qu’à ce +prix, c’est au-dessus de mes forces. + +— Je le savais bien! pensa la Charmois. Mon cœur, dit-elle, croyez-en +donc mon expérience de la vie et mon affection pour vous. Laissez-vous +guider, refusez surtout, pendant toute cette journée, de parler à +Jeanne; ménagez-lui ce soir un tête-à-tête avec l’_enfant_, et je vous +promets que demain ni lui ni elle ne vous tourmenteront. + +Madame de Boussac céda. Jeanne demanda par trois fois une audience. Elle +fut repoussée avec une apparente dureté. + +Jeanne alla _affener_ ses vaches, et après avoir veillé à ce qu’elles ne +manquassent de rien jusqu’au lendemain, elle caressa une petite génisse +blanche qu’elle aimait particulièrement : elle lui choisit les herbes +les plus tendres, comme pour lui donner une dernière douceur; puis elle +rangea tout avec soin, et s’arrêtant un instant sur le seuil de cette +étable où elle avait consacré de douces heures aux humbles occupations +qui lui étaient chères, elle fit un grand signe de croix comme pour +clore religieusement une phase de sa vie de travail. + +Elle monta ensuite à sa chambre, dans la tourelle, fit un petit paquet +des hardes les plus nécessaires, plaça dans le coffre de Claudie +quelques atours que sa marraine lui avait donnés, et dont elle voulut +faire cadeau à sa compagne. Elle n’emporta qu’une seule richesse, une +croix d’or que Marie lui avait donnée le jour de sa fête. Elle monta +ensuite à la chambre de Marie, bien qu’elle eût aperçu, par la +meurtrière de la tourelle, Marie au fond du jardin. Elle savait bien +qu’elle ne pouvait rien lui confier, et elle ne se fût d’ailleurs pas +senti la force de lui dire adieu. Mais elle voulut revoir au moins le +prie-dieu et le lit de sa chère mignonne. Elle s’agenouilla une dernière +fois devant la madone d’albâtre à laquelle elles avaient adressé +ensemble tant de douces et chastes prières. Elle détacha une fleur +flétrie de la guirlande qu’elles y avaient suspendue la veille, et la +mit dans son sein avec son chapelet. Puis, au moment de sortir, elle +trouva sous sa main une robe et un châle de sa chère demoiselle, et elle +les baisa longtemps en versant des larmes amères... + +En descendant, elle trouva Claudie sur l’escalier, et l’embrassa sans +lui rien dire. + +— Où vas-tu donc? lui dit sa compagne, étonnée de ses yeux rouges et de +son triste sourire. + +— Aux champs, répondit Jeanne. + +— L’heure est passée, dit Claudie. + +— Non, non, l’heure est venue, répondit Jeanne; et elle descendit +précipitamment. + +A la grande porte de la cour, elle se trouva face à face avec Cadet. + +— Tu vas donc te promener, ma Jeanne? + +— Je m’en vas au pays de chez nous, mon _vieux_... Ma tante est bien +malade, et j’aurais dû partir ce matin. + +— Tu t’en vas comme ça toute seule, ma mignonne? la nuit te prendra en +chemin. + +— Oh! je le connais, le chemin, et je suis avec Finaud. + +— Le chien Finaud est une bonne bête, mais si tu rencontrais du mauvais +monde, te défendrait-il ben? + +— _Oui bien_, va, n’aie pas peur. + +— Mais pourquoi que tu ne m’as pas dit ça, à ce matin? J’aurais demandé +permission d’aller te conduire... + +— Deux de moins à l’ouvrage de la maison, ça ferait trop d’embarras +pour Claudie. Allons, bonsoir, mon Cadet, ne me _détemses_ pas. + +— Tu reviendras demain, Jeanne? + +— Le plus tôt que je pourrai, dit Jeanne en lui adressant un sourire. +Mais aussitôt qu’elle eut le dos tourné, elle se prit à pleurer de +nouveau, en se disant qu’elle ne reviendrait jamais. + +Dix minutes après le départ de Jeanne, on frappait furtivement à la +porte du cabinet de Léon Marsillat. + +— Qu’est-ce? dit-il avec son ton brusque. + +— Êtes-vous seul, monsieur l’avocat? + +— C’est encore vous, chenapan? Que voulez-vous? + +— C’est pour un petit bout de consultation, monsieur l’avocat. + +— Maître Raguet, je suis las de vos sales affaires. D’ailleurs, ce +n’est pas mon heure. Allez au diable. + +— Vous êtes trop honnête, monsieur l’avocat; mais vous m’écouterez +bien. + +— Nullement. Sortez, vous dis-je, je ne plaide plus pour vous : vous +êtes incorrigible. + +— Oh! quand vous m’aurez entendu, vous me trouverez blanc comme neige. + +— Oui, comme à l’ordinaire! Encore un vol de nuit, n’est-ce pas, ou une +vengeance de coquin? + +— Non, rien du tout. Les méchants m’en veulent toujours. Ne se sont-ils +pas mis dans la tête à présent que je m’habille en _femelle_, et que je +vas de nuit avec cette pauvre chère femme de Gothe, pour faire la +lavandière autour des fosses? + +— Je vous crois sujet à caution, et même à jeter des pierres aux gens +qui veulent vous corriger. + +— Du tout, Monsieur, jamais! Ce n’est pas moi. Dans le temps que la +maison de la Jeanne a brûlé, j’ai écouté dire que de mauvais monde avait +fait cette farce-là pour aller voler la ferraille de la ruine; mais je +me doute bien qui c’est, et on m’a mis ça sur le corps. + +— On ne prête qu’aux riches... d’autant plus que je vous ai reconnu, +maître Raguet! ainsi, taisez-vous. + +— Oh! vous croyez? mais vous vous serez trompé!... Tant qu’à la +Jeanne... + +— Taisez-vous, encore une fois! + +— Elle vient de partir du château, vous le savez donc? + +Marsillat tressaillit. Raguet vit d’un œil de vautour son incertitude, +sa répugnance à l’interroger, son désir de l’entendre, et il continua : + +— Oui, Monsieur, oui! toute seule avec son chien... Elle s’en va à +Toull... Elle doit être maintenant à la sortie de la ville... Elle +marche vite! + +— Qu’est-ce que tout cela me fait? dit Léon. Vous me fatiguez, +allez-vous-en! + +— Je m’en vas, et je dirai à votre _valet_ d’arranger vot’ chevau bien +vitement. + +— Le misérable, se dit Marsillat en le voyant se diriger vers l’écurie, +il le fait comme il le dit. + +Cinq minutes après, Marsillat mettait le pied à l’étrier, maudissant la +mauvaise influence qui ramenait auprès de lui ce complice immonde de ses +turpitudes, et ne luttant pas cependant contre l’instinct farouche qui +le poussait. + +Il franchit la ville au grand trot; puis pensant qu’il devait laisser +prendre de l’avance à Jeanne, afin de la rejoindre à la tombée du jour, +il se ralentit et gravit au pas le chemin rapide par lequel on sort de +Boussac dans cette direction. Arrivé à l’endroit où la route se +bifurque, il trouva Raguet accoudé sur un de ces petits murs +transparents et fragiles qui remplacent, par une dentelle en pierres +sèches, les buissons dont cette terre stérile est dépourvue. + +— Elle a pris le chemin de Saint-Silvain, lui dit ce misérable, au +moment où Léon allait prendre celui de Savau. + +Et comme Marsillat profitait de son avis sans paraître l’entendre, il se +plaça devant la tête de son cheval en disant : + +— Ça mériterait pourtant quelque chose un service comme ça! + +— Garez-vous, répondit Léon, ou bien vous allez savoir de quel bois est +fait le manche de mon fouet! + +— Jésus, mon Dieu! murmura le bandit stupéfait; il n’y a donc que des +ingrats dans ce monde! + + + XXI + LE MIRAGE + +« Ce brigand de Raguet est mon mauvais génie, pensait Léon en doublant +le pas, et s’il y a un châtiment du ciel, c’est d’être forcé de recevoir +son aide, quand je la repousse... Mais Jeanne est si belle!... » + +Jeanne marchait vite; elle avait quatre grandes lieues à faire pour +arriver à Toull, mais elle ne s’en inquiétait pas. Si la nuit est trop +avancée, pensait-elle, pour qu’on veuille m’ouvrir chez la mère Guite ou +chez le père Léonard, j’irai attendre le jour dans le Trou-aux-Fades. +C’est un _bon endroit_, et aucune _mauvaise chose_ n’oserait venir m’y +tourmenter. + +Toute superstitieuse qu’elle était, et peut-être justement parce qu’elle +l’était, Jeanne connaissait peu la crainte. Elle avait eu, dès son +enfance, l’esprit trop nourri de croyances merveilleuses, pour ne pas +compter sur la _connaissance_ que sa mère lui avait donnée à l’effet de +repousser les méchants _fadets_ et les follets pernicieux. Elle avait +souvent autrefois, dans les premières nuits de l’automne, prolongé sa +veillée aux champs jusqu’à minuit. C’est un usage de nos contrées que de +faire paître ainsi les brebis à la rosée du soir, de la mi-juillet à la +fin de septembre, pour engraisser celles qu’on veut vendre, et on +appelle cela _sereiner les ouailles_[20]. + +Durant ces champêtres veillées, les petites filles, ordinairement plus +braves que les grandes, prennent plaisir à se répondre d’une prairie à +l’autre, en chantant à pleine voix leurs vieilles ballades et les +admirables mélodies du Bourbonnais et du Berri, si tristes, si tendres, +et dont le beau monde du pays fait si peu de cas. Dieu merci, les +paysans les conservent et en composent encore; et tandis que les +_demoiselles_ chantent au piano les plus plates et les plus détestables +nouveautés d’opéra, les pastours font redire aux échos des champs des +mélodies naïves et dures, que nos plus grands maîtres eux-mêmes +voudraient avoir trouvées. + +Quoiqu’on n’eût pas encore commencé à _sereiner_, Jeanne ne put se +trouver dehors en pleine nuit, sans se croire transportée à cette époque +pleine pour elle de chastes et poétiques souvenirs. Elle se rappela le +temps où, toute enfant et gardant son petit troupeau sur le communal, +elle avait appris à ses compagnes leurs plus belles chansons. + + « Voilà six mois que c’était le printemps, etc. » + « C’étaient trois petits tendeurs, etc. » + « Chante, rossignol, chante, etc. » + +Puis elle se retraça d’autres jours plus sérieux, où, initiée par sa +mère à de mystérieuses pensées, elle s’était éloignée des folles +bergères qui se réunissaient pour conjurer la peur et pour chanter des +refrains assez lestes, gravelures rustiques qui sont marquées, air et +paroles, au coin du dix-huitième siècle. La _savante_ Tula avait appris +à sa fille chérie qu’il ne faut pas chanter les choses qu’on ne comprend +pas, parce que cela attire les mauvais esprits au lieu de les écarter, +et qu’alors ils rendent folles les imprudentes chanteuses, comme cela +était arrivé à Claudie et à d’autres. Jeanne, bien convaincue qu’il +n’était pas indifférent de dire telle ou telle chanson la nuit dans la +solitude, avait alors répété souvent, sur les collines sauvages de la +Marche, ou sur les versants herbageux du Bourbonnais, de très vieux +refrains qui ont un caractère historique : La plainte du paysan au temps +des désordres et des misères du régime militaire et féodal : + + Je maudis le sergent + Qui prend, qui pille le paysan; + Qui prend, qui pille, + Jamais ne rend. + +Et le naïf chant de guerre que Tula pensait avoir été composé pour la +Grande Pastoure : + + Petite bergerette, + A la guerre tu t’en vas... + . . . . . . . . . + Elle porte la croix d’or, + La fleur de lis au bras; + Sa pareil’ n’y a pas, etc. + +Et quand l’écho des rochers répétait les derniers sons, Jeanne +frissonnait d’une religieuse terreur qui n’était pas sans charmes, +s’imaginant entendre la voix claire et frêle de la bonne fade se marier +à la sienne, et saluer le lever de la lune, cette Hécate gauloise que +les druidesses redoutaient d’offenser, vengeresse terrible des +impudiques et des parjures. Jeanne ne connaissait ni les mots ni les +époques auxquelles se rapportaient ces croyances vagues et profondes. +Elle savait seulement, par sa mère, qu’il y avait eu autrefois des +femmes saintes qui, vivant dans le célibat, avaient protégé le pays et +initié le peuple aux choses divines. Ces prêtresses se confondaient dans +son interprétation avec les fades : et l’on dit encore, dans les +endroits couverts de pierres druidiques et de grottes consacrées jadis +aux druidesses, les _fades_ et les _femmes_ indifféremment. Le curé +Alain assurait que, du temps de Charlemagne, les évêques et les +magistrats avaient été encore forcés de fulminer des menaces et de +prendre des mesures énergiques pour empêcher les paysans de rendre aux +menhirs un culte officiel. Si, à cette époque, le druidisme et le +christianisme se disputaient encore le terrain, il n’est pas étonnant +que de nos jours ces deux cultes se confondent encore dans quelques +têtes exaltées par les merveilles de la tradition. Nos paysans +connaissent si peu le christianisme, l’éducation religieuse qu’ils +peuvent recevoir est si élémentaire ou plutôt si nulle, que le mystère +catholique et le mystère sans nom des cultes antérieurs sont également +impénétrables pour eux. Tula ne se rendait nullement aux sermons de M. +Alain, quand il l’accusait d’être un peu païenne, et Jeanne se croyait +tout aussi orthodoxe que sa mère. Les druidesses, les saintes fades ou +les saintes femmes, étaient à ses yeux de bonnes chrétiennes, des âmes +envoyées du ciel, d’anciennes cénobites ennemies des Anglais; et si sa +mère lui eût dit qu’elle les avait vues faire des sacrifices sur les +pierres d’Ep-Nell, elle n’eût point hésité à le croire. Jeanne d’Arc, +dont elle ne savait pas non plus le nom entier, mais qu’elle appelait la +belle Jeanne et la grande bergère, était peut-être bien pour elle une +fade ou une druidesse. Qu’importe l’ordre des faits au paysan? L’idée +pour lui n’a pas d’âge. Il la reçoit, il s’en nourrit et la transmet +toujours jeune et brillante à ses enfants nés de lui, qui vivent et +meurent enfants comme lui. J’ai appris l’an dernier d’un vieux mendiant +comment les Anglais avaient été repoussés d’une forteresse voisine de +mon gîte, au temps de Philippe-Auguste. Il possédait merveilleusement la +stratégie et les détails de l’événement, par quel côté on avait attaqué, +quelles sorties avaient faites les assiégés, combien de combattants et +combien de morts. Quel antiquaire, quel historien eût pu me l’apprendre? +Il n’y avait qu’une erreur dans son récit : c’est qu’il prétendait avoir +été témoin oculaire de toutes ces choses, _avant la révolution_. Mais le +récit n’en était pas moins vrai; il s’était perpétué de père en fils +dans sa famille. + +Jeanne avait eu le cœur brisé en quittant le château de Boussac et cette +noble famille qu’elle avait adoptée dans son cœur bien plus qu’elle n’en +avait été adoptée en réalité. L’injustice avait excité en elle une +douleur profonde, une surprise extrême. Mais elle comptait trop sur la +bonté de Dieu et sur la force de la vérité pour ne pas être sûre qu’on +l’absoudrait bientôt. Seulement, elle se rappelait en cet instant les +paroles de sa mère : « Ça n’est pas bon de quitter son pays et sa +famille »; elle se reprochait de les avoir oubliées, et elle se +promettait de ne plus négliger cet avis de la sagesse suprême qui avait +parlé par la bouche de sa chère défunte. + +A mesure qu’elle s’éloignait pourtant, son cœur devenait plus léger, et +la brise du soir séchait ses yeux humides. Cet air vif de la montagne +qu’elle n’avait depuis longtemps respiré qu’à demi, lui rendait le +courage et l’espérance. Elle avait fait un grand effort en quittant son +village, et un grand sacrifice en restant à la ville. Sans la maladie de +Guillaume elle ne s’y serait jamais décidée. Plante sauvage, attachée au +sol inculte qui l’avait produite, elle n’avait fait que végéter depuis +qu’elle s’était laissé transplanter dans une région cultivée. Elle avait +soif de reprendre racine dans son véritable élément, et d’embrasser son +rocher natal. A chaque pas, le ciel lui paraissait devenir plus vaste et +les étoiles plus claires. Le clocher de Saint-Martial de Toull s’élevait +à l’horizon comme une vigie de sauvetage. Il tranchait sur le bleu +sombre de l’air, et paraissait grandir comme un géant. Il y avait près +de deux ans que Jeanne, qui le regardait tous les soirs du haut du +château de Boussac, le trouvait si petit et si lointain! Elle +recommençait à faire des rêves de mélancolique bonheur. Sa tante était +enfin séparée du méchant Raguet, elle allait la soigner et la guérir. +Puis elle redeviendrait bergère, n’importe au service de qui. Elle +retrouverait des brebis et des chèvres, humbles animaux qu’elle aimait +encore mieux que les vaches superbes et souvent rebelles. Que lui +importait d’être propriétaire ou non de son futur troupeau? Elle n’en +aurait pas moins l’amour _des bêtes_ et du travail. Elle retrouverait +les doux loisirs et les longues rêveries ininterrompues de la solitude. +Elle oserait chanter sans craindre d’être écoutée par les bourgeois; +elle pourrait prier et croire sans être raillée par les esprits forts. +Jeanne s’était sentie, jour par jour, refroidie et gênée à la ville. +Elle ne se disait pas qu’elle avait failli y perdre la poésie; mais elle +se sentait vaguement redevenir poète, à mesure qu’elle s’enfonçait dans +le désert. Elle entendait, plongée dans une douce extase, les petits +bruits de la nature, si longtemps étouffés par les voix humaines et par +la clameur du travail, toujours agité autour de la demeure des riches. +L’insecte des prés et la grenouille du marécage interrompaient à peine +leur oraison monotone lorsqu’elle passait sur leurs domaines, et +aussitôt après ils recommençaient avec une nouvelle ferveur cette +mystérieuse psalmodie que la nuit leur inspire. Le taureau mugissait au +loin, et la caille faisait planer sur les bruyères son cri d’amour, +élevé à la plus haute puissance. + +Tout à coup, le cri sinistre de _l’oiseau de la mort_ (le crapaud +volant) fit rentrer dans un silence craintif et consterné toutes ces +voix heureuses, et Jeanne tressaillit. Finaud s’arrêta court et répondit +par un long hurlement à ce cri de malheur. Une pensée funèbre traversa +l’esprit de Jeanne. Elle essaya de regarder le clocher de Toull, qu’un +nuage enveloppait, et il lui sembla qu’elle ne le verrait plus, qu’elle +ne l’atteindrait jamais. Une sueur froide couvrit son front; elle +regarda autour d’elle, et vit à sa droite le mont Barlot et les sombres +pierres jomâtres. + +— C’est un mauvais endroit, pensa-t-elle, et il n’est pas étonnant que +je me sente l’esprit tourmenté en passant si près des méchantes pierres. +On a tué du monde là-dessus, _les autrefois_[21], et les âmes sans +confession demandent des prières. Elle se signa et commençait à réciter +l’_Ave_, la seule prière qu’elle sût par cœur avec l’oraison dominicale, +lorsque Finaud aboya et se mit en travers du chemin derrière elle, comme +pour empêcher un ennemi d’approcher. Jeanne se retourna, et, voyant un +cavalier monter au pas le sentier rapide, elle se rangea de côté pour le +laisser passer, et baissa son capuchon pour cacher sa jeunesse. + +— Eh bien! Finaud! Eh! petit Finaud! A qui en as-tu? dit Marsillat, +dont la voix fut reconnue par le chien qui alla flairer son étrier en +remuant la queue. Où diable vas-tu si tard, Jeanne? reprit le cavalier +en ralentissant le pas de son cheval pour rester à côté de Jeanne, qui +marchait toujours. Si je n’avais pas reconnu ton chien, je serais passé +près de toi sans y faire attention. Bonsoir, ma vieille![22] + +— Bonsoir, Monsieur, bonsoir, dit Jeanne d’un ton doux, mais résolu, +qui semblait dire : Passez votre chemin. + +— Ah çà! tu m’étonnes, reprit Marsillat en retenant la bride de +Fanchon. Une fille comme toi ne devrait pas s’en aller si loin sans un +ami pour la défendre. + +— Je ne crains rien, monsieur Léon, le bon Dieu est avec moi. + +— Et ton _galant_ n’est peut-être pas loin? + +— Bon, bon, amusez-vous! vous savez bien que les galants et moi ça ne +va pas ensemble. + +— Je vois bien que ça va séparément, mais je pense que ça sait se +retrouver. + +— Ne me taquinez pas, monsieur Léon; je ne suis pas gaie. + +— Vrai, ma pauvre Jeanne? Est-ce qu’ils t’ont fait de la peine au +château? + +— Oh! non, Monsieur! ils sont trop bons pour ça. Mais c’est que ma +tante est bien malade, et que je m’en vas peut-être pour la voir mourir. +En savez-vous des nouvelles, monsieur Marsillat? + +— Pourquoi me demandes-tu cela? + +— Parce que dans votre étude vous voyez toutes sortes de mondes, et que +vous pourriez en avoir vu de chez nous. + +— Je ne suis arrivé de Guéret qu’il y a deux heures, et j’ai été forcé +tout de suite de repartir pour mon bien de La Villette. Qui t’a appris +la maladie de ta tante? + +— Dame! c’est ce méchant homme de Raguet. Peut-être qu’il a menti pour +me faire du chagrin. + +— C’est un méchant homme, en effet, dit Marsillat, qui comprit aussitôt +la ruse de son affreux complice, et qui s’arrangea pour en profiter avec +un merveilleux talent d’improvisation. Il n’aurait pas dû t’apprendre +cela; moi, je le savais depuis longtemps et je ne te l’aurais jamais +dit. + +— Mais vous auriez eu tort, monsieur Marsillat; ce serait m’empêcher de +faire mon devoir. + +— C’est vrai, mais que veux-tu? J’avais peut-être mes raisons pour ne +pas me décider aisément à t’annoncer cette mauvaise nouvelle. + +— Est-ce que ma tante serait en danger? + +— Je n’en sais rien. Elle était très mal, il y a huit jours que je l’ai +laissée chez moi. + +— Chez vous, monsieur Marsillat? où donc, chez vous? + +— A Montbrat; tu ne savais pas qu’elle est là depuis quinze jours? + +— Vrai, je n’en savais rien. Et pourquoi donc qu’elle était chez vous? + +— Oh! elle y est encore. Que veux-tu? c’est une méchante femme que je +n’aime guère, parce que j’ai vu dans le temps qu’elle te rendait +malheureuse. Mais elle était devenue si malheureuse elle-même que j’en +ai eu pitié. Ce coquin de Raguet l’ayant chassée de chez lui, elle +mendiait de porte en porte, et elle est venue à Montbrat un jour que je +m’y trouvais. Elle était si malade et si faible qu’elle serait morte +dans ma cour si je ne l’avais fait entrer dans la cuisine pour lui +donner du vin et de la soupe. Alors ma vieille servante, que tu ne +connais pas, mais qui est une brave femme, en a eu pitié, et m’a prié de +la garder quelques jours jusqu’à ce qu’elle fût en état de reprendre sa +besace et son bâton, et de s’en aller. J’y ai consenti de bon cœur, +comme tu le penses bien, et un peu à cause de toi, Jeanne; et depuis ce +temps-là elle est à Montbrat, assez bien soignée, mais empirant +toujours, et se plaignant surtout de ne pas te voir. + +— Ah! mon Dieu! ma pauvre tante! Mais ça me fend le cœur ce que vous me +dites là, monsieur Léon! Si je l’avais su plus tôt! je ne voulais +quasiment pas le croire. Je lui ai pourtant envoyé encore de l’argent +par le monsieur anglais, la dernière fois que j’en ai reçu. Il allait +voir les pierres d’Ep-Nell, et il a eu la bonté de se charger de ça...; +mais il n’y a pas plus de quinze jours, monsieur Léon. Le vieux Raguet +m’a fait des mensonges. + +— Le vieux Raguet..., dit Marsillat embarrassé, le vieux Raguet t’aura +menti, en effet. Tiens! c’est tout simple! Il aura pris l’argent pour +lui, et il aura maltraité et chassé ta tante afin de ne pas le lui +rendre. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la Gothe est chez moi depuis... +deux semaines, je crois; oui, il y a bien deux semaines! + +— Ça peut bien être, reprit la confiante Jeanne, car il y a ce temps-là +que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Monsieur Léon, vous avez eu bien +des bontés! Ça ne m’étonne pas. Je sais que vous avez toujours eu bon +cœur. Je vous remercie bien pour ma tante; j’irai la voir demain matin à +Montbrat, si vous me le permettez, et je tâcherai d’avoir un cheval pour +l’emmener. + +— Et où veux-tu l’emmener? + +— Chez quelqu’un de nos parents. J’ai encore un peu d’argent, et +d’ailleurs ils sont trop braves gens pour abandonner une vieille femme +dans la misère. + +— Comme tu voudras, Jeanne; mais elle ne m’est pas à charge, je +t’assure. + +— Vous êtes bien généreux, monsieur Léon; allons, en vous remerciant! +Ne vous attardez pas pour moi. Je ne peux pas marcher aussi vite que +vous, ni vous aussi doucement que moi. + +— Mais où vas-tu donc maintenant? + +— Je m’en vas à Toull. + +— Pourquoi faire, puisque ta tante n’y est pas? + +— Elle y est peut-être, monsieur Léon. Vous n’êtes pas sûr qu’elle soit +encore chez vous. + +— Si, si... on m’a dit à La Villette qu’elle y était encore. + +— Eh bien! demain matin, à soleil levé, j’y serai. + +— Et pourquoi pas tout de suite? ce n’est qu’à une petite lieue d’ici, +et tu as encore deux lieues avant Toull. A quelle heure y arriverais-tu, +d’ailleurs? à une heure du matin, personne ne voudrait t’ouvrir. + +— Oh! vous vous trompez, monsieur Léon, j’y serai bien avant dix +heures, reprit Jeanne en regardant les étoiles, cette horloge des +bergers, grâce à laquelle ils savent l’heure à quelques minutes près, +d’après la position du grand et du petit _chariot_. + +— Mais à quoi bon te fatiguer à cette course inutile? Viens-t’en voir +ta tante à Montbrat; tu y coucheras tranquillement, et tu seras encore +demain de bonne heure, si tu veux, à Boussac. + +Jeanne secoua la tête. + +— Non, monsieur Léon, dit-elle, je ne peux pas aller coucher à +Montbrat. + +— Et de qui as-tu peur? de moi peut-être? + +— Je ne dis pas ça, monsieur Léon; mais ça ferait causer. + +— Et que pourrait-on dire? je ne couche pas à Montbrat, moi. + +— Vous n’y restez pas? + +— Non! il faut que je sois de retour à Boussac, ce soir, à onze heures. +Je vais seulement à Montbrat pour prendre des papiers que j’y ai +laissés, et je retourne passer la nuit au travail dans mon étude. + +— En ce cas, monsieur Léon, marchez donc devant, j’arriverai à Montbrat +quand vous serez parti, et comme ça tout s’arrangera. + +— Comme tu voudras, Jeanne, mais sais-tu le chemin? + +— Oh! je le trouverai bien, Monsieur! je ne me perdrai pas, allez! + +— C’est par ici, dit Marsillat, nous voilà auprès de Barlot. Il faut +prendre à gauche. Et il donna de l’éperon à son cheval, mais au bout de +trente pas, il s’arrêta et descendit comme pour chercher quelque chose. +Jeanne l’eut bientôt rejoint et l’aida naïvement à retrouver sa cravache +qu’il tenait à la main. La nuit était devenue fort sombre. On ne +distinguait plus que quelques étoiles. Le chemin était effroyable, tout +hérissé de rochers contre lesquels la pauvre Jeanne se heurtait à chaque +pas. + +— Tu ne veux pas que je te prenne derrière moi? dit Marsillat. Tu ne +pourras jamais te retrouver par cette nuit noire, et la pluie va venir. + +— Oh! c’est égal, j’ai ma cape. + +— Mais ce n’est pas sage pour une fille de courir comme cela la nuit +toute seule dans ce pays perdu. S’il t’arrivait quelque malheur, Jeanne, +j’en serais responsable, sais-tu! Allons, monte en croupe, tu arriveras +une demi-heure plus tôt, et moi aussi. + +— Mais ne m’attendez pas, monsieur Léon. + +— Si, je veux t’attendre, et t’accompagner au pas; je crains qu’il ne +t’arrive malheur. + +— Et que voulez-vous qu’il m’arrive? + +— Et que crains-tu qu’il t’arrive avec moi? Vraiment tu as peur de moi +comme si j’étais cette canaille de père Raguet! + +— Oh! non, monsieur Marsillat, je sais bien que vous êtes un honnête +homme; mais vous aimez à plaisanter, et j’ai le cœur trop gros pour +plaisanter aujourd’hui. + +— Non, ma pauvre Jeanne, je ne plaisanterai pas. Voyons, est-ce que +depuis un an je ne te laisse pas tranquille? Est-ce que d’ailleurs tu as +jamais eu à te plaindre de moi? + +— Oh! non, Monsieur, j’aurais tort de dire ça. + +— Eh bien! allons donc! dit Marsillat en la prenant dans ses bras et en +l’asseyant sur son manteau, qu’il plia avec soin sur la croupe de +Fanchon. + +Jeanne eût craint d’être prude et par cela même agaçante, en exagérant +une peur qui n’était pas bien formulée en elle-même. Elle résolut de +prendre confiance en Dieu et en l’honneur du bienfaiteur de sa tante. +Léon enfourcha adroitement Fanchon sans déranger sa belle amazone. — Ah +çà! tiens-toi bien après moi, dit-il, car il faut nous hâter, la pluie +commence. + +— Non, il ne pleut pas, monsieur Léon, dit Jeanne. + +— Je te dis qu’il va pleuvoir à verse. Allons! mets ton bras autour de +moi, ou tu vas tomber, je t’en avertis. + +Pour la décider, il pressa les flancs de sa monture, qui partit au grand +trot. Jeanne, forcée de se bien tenir, prit d’une main la courroie de la +croupière, et de l’autre la veste de Marsillat. A peine eut-il senti le +bras de la jeune fille contre sa poitrine, que les palpitations de son +sein étouffèrent les dernières hésitations de sa conscience. Pour ne pas +l’effaroucher, il ne lui adressa plus un mot, et moins d’une demi-heure +après, malgré l’obscurité et les mauvais chemins, ils atteignirent la +montagne de Montbrat. + +Le château de Montbrat que, soit par corruption, soit conservation de +son nom véritable[23], les paysans appellent aussi la forteresse des +Mille-Bras, est une ruine imposante située sur une montagne. La ruine +féodale est assise sur des fondations romaines, lesquelles prirent jadis +la place d’une forteresse gauloise. Ce lieu a vu les combats formidables +des Toullois _Cambiovicenses_ contre Fabius. Je crois qu’on découvre +encore par là aux environs quelques vestiges du camp romain et du +_mallus_ gaulois. Mais il faut voir ces choses respectables sur la foi +des antiquaires, qui les voient eux-mêmes, comme faisait le curé Alain, +avec les yeux de la foi. + +Léon Marsillat était riche. Il avait plusieurs propriétés autour de +Boussac et entre autres un _domaine_ ou métairie du côté de +Lavaufranche, sur lequel se trouvait cette vaste ruine, qui ne donnait +aucune valeur à la propriété dans un pays où la pierre de construction +et la main-d’œuvre sont à vil prix. + +La métairie était située au bas de la montagne, et Jeanne, qui n’était +jamais venue à Montbrat, ne remarqua pas le détour que lui fit faire son +cavalier pour éviter cet endroit habité. Léon prit un sentier rapide et +conduisit sa capture tout droit à ce castel, dont il ne regrettait pas +l’antique splendeur, mais qu’il était cependant un peu vain de posséder. +Son grand-père le maçon ayant acheté ce manoir où ses ancêtres n’avaient +certes pas dominé, le sentiment de parenté triste et jalouse qui, dans +le cœur des nobles, s’attache aux vestiges de ces puissantes demeures, +ne faisait point illusion au plébéien Marsillat. Et pourtant il prenait +un secret plaisir plein d’ironie et de vengeance contre l’orgueil +nobiliare en général à se sentir châtelain tout comme un autre. Il eût +volontiers écrit sur l’écusson brisé de sa forteresse, au rebours de +certaines devises pieusement audacieuses : « _Mon argent et mon +droit_. » + +Quoiqu’il ne restât pas un corps de logis, pas une seule tour entière, +le préau, encore entouré de grands pans de murailles plus ou moins +échancrés, formait un enclos très bien fermé, grâce au soin que l’on +avait eu de barrer le portail qui avait autrefois renfermé la herse, par +de fortes traverses en bois brut, solidement cadenassées. Cet enclos +servait aux métayers pour mettre au vert, durant les nuits d’été, leur +jument avec _sa suite_, c’est-à-dire avec son poulain. L’herbe croissait +haute et serrée dans cette cour battue jadis comme le sol d’une aire par +les pas des hommes d’armes. + +— Attends, Jeanne, dit Léon, en aidant la jeune fille à sauter sur +l’herbe, je vais fermer la barrière; ensuite je te conduirai, par +l’autre porte, à l’endroit où demeure ta tante. + +— Ce n’est donc pas ici? demanda Jeanne, cherchant des yeux cette autre +issue dont on lui parlait et que la nuit ne lui aurait pas permis de +distinguer quand même elle aurait existé. + +— Si fait, sois donc tranquille, répondit Léon en cadenassant la porte +et en cachant la clef dans une fente de mur où il l’avait prise. +Donne-moi le temps de fermer ce côté-ci pour que l’on ne vienne pas me +voler Fanchon. + +— Mais puisque vous allez repartir tout de suite, monsieur Léon? + +— C’est pour cela que je ne la mets pas à l’écurie. Si je ne la +débridais pas, elle casserait tout. + +Fanchon, débarrassée de la bride et même de la selle que son maître lui +enleva lestement, alla flairer et saluer, d’un hennissement amical, sa +paisible hôtesse, la jument du métayer Léon, prenant la main de Jeanne, +la conduisit à l’entrée d’un bâtiment écrasé et devenu informe par +l’écroulement des parties supérieures. La porte étroite et basse et le +couloir étranglé entre les murailles de quinze pieds d’épaisseur +conduisaient à une petite pièce ronde, assez semblable à celle que +Jeanne occupait au château de Boussac, à la différence près que la fente +étroite et longue qui l’éclairait pouvait passer pour une fenêtre, et +que l’ameublement, sans être riche, était d’un certain confortable. Il y +avait là un beau lit de repos, quelques fauteuils, des livres épars sur +une table d’acajou, deux fusils de chasse, un violon, des fleurets et un +chapeau de paille accrochés au mur. Mais il faisait trop sombre pour que +Jeanne se livrât à aucune remarque, et quoiqu’elle se sentît un peu +effrayée du silence et de l’obscurité de cette demeure, elle était +encore loin de se douter qu’elle fût dans la chambre de Marsillat, seule +avec lui dans ce manoir où jamais sa tante n’avait demandé ni reçu +l’hospitalité. + +----- + +[20] Nous avons conservé ce vieux mot; et si vous alliez parler de +brebis chez nous, personne ne vous comprendrait, à moins que vous +n’eussiez le soin de généraliser et de dire le _brebiage_; encore +n’auriez-vous pas la prononciation, et l’on vous accuserait de parler le +_chenfrais_, c’est-à-dire le français moderne. + +[21] Par cette expression, _les autrefois_, les paysans expriment mieux +que nous ce que nous disions plus haut de leur notion mystérieuse et +vague des siècles écoulés. + +[22] _Mon vieux, ma vieille_, sont des termes d’amitié entre les jeunes +gens. + +[23] Les antiquaires le font dériver de Montbard, la montagne des +Bardes. + + + XXII + LA TOUR DE MONTBRAT + +Il y avait bien au domaine de Montbrat, comme dans la plupart des +métairies éloignées de la résidence du propriétaire, un pied-à-terre +appelé la chambre du maître. Mais Marsillat avait préféré s’en arranger +un dans le château. Il avait fait déblayer et orner la seule pièce qui +fût habitable dans cette vaste ruine; et il y venait, tantôt s’inspirer +dans la solitude pour étudier les effets d’éloquence qu’il improvisait +ailleurs, tantôt se livrer à de moins estimables occupations. Sa +tourelle de Montbrat était à la fois un cabinet d’études et quelque +chose comme la _petite maison_ des champs d’un bourgeois libertin. +L’endroit était bien choisi, aucun voisinage indiscret ne pouvait +exercer son contrôle sur les mystères de sa conduite, et les métayers, +placés eux-mêmes à quatre portées de fusil du château, savaient fort +bien qu’ils seraient mal reçus s’ils accouraient au moindre bruit. + +— Attends-moi ici, dit Marsillat à la tremblante Jeanne. Je vais +chercher de la lumière et réveiller ma vieille servante, qui se couche à +la même heure que ses poules, à ce qu’il paraît. + +— Je sortirai avec vous, monsieur Marsillat, dit Jeanne qui ne +respirait pas à l’aise dans cette tour, et qui commençait à craindre +qu’il n’y eût dans le domaine de Léon ni poules, ni servantes. + +— Non, non, tu ne connais pas les êtres et tu te heurterais, reprit-il. +Ce vieux taudis est plein de trous et d’endroits dangereux. Ne bouge pas +d’ici, Jeanne; je vais revenir... + +Il sortit précipitamment et enferma Jeanne, qui commença à trembler +sérieusement quand elle se fut assurée que la porte avait reçu à +l’extérieur un tour de clef. Cependant elle ne pouvait se persuader que +Marsillat fût capable d’un crime, et elle se disait qu’aucune offre, +aucune promesse n’aurait d’effet sur elle. + +Marsillat n’avait pas, en effet, la pensée de commettre un crime. Il +était trop sceptique pour croire qu’en pareille matière l’occasion pût +s’en présenter. S’étant toujours adressé à des villageoises coquettes ou +faibles, il n’avait pas trouvé de cruelles; et, comme il affectait un +profond mépris pour la vertu des femmes, il ne voulait point se +persuader qu’aucune pût lui résister. La sauvagerie de Jeanne lui +semblait le résultat d’une extrême méfiance. Il faudra plus de temps et +de paroles pour celle-là que pour les autres, se disait-il; mais voilà +enfin l’occasion que je ne pouvais trouver ailleurs. Enfermée quatre ou +cinq heures avec moi, à force d’obsessions, j’enflammerai cette froide +Galatée, et, à moins qu’elle ne soit de marbre, j’en triompherai sans +lutte et sans bruit. Arrière la brutale violence! se disait encore +Marsillat : c’est le fait des butors qui ne savent pas mettre la ruse et +l’éloquence, l’esprit et le mensonge, au service de leurs passions. +Impatients et grossiers, ils ne peuvent pas imposer un frein à leur +volonté; ils offensent au lieu de persuader; ils dominent et sont +maudits, au lieu de vaincre et de se faire aimer. + +— Se faire aimer!... pensait l’avocat, qui se promenait avec vivacité +dans le préau, en attendant que son esprit fût calmé; se faire aimer, de +craint qu’on était, et cela dans l’espace de quelques heures! c’est une +cause à plaider, et il faut la gagner!... Si Jeanne pouvait m’échapper, +mon entreprise serait misérable et ridicule. Demain je serais, grâce à +elle, la fable de tout le pays. Il ne faut donc pas que Jeanne sorte +d’ici sans être beaucoup plus intéressée que moi à garder le secret. +Allons, c’est un plaidoyer, c’est un duel, et ne pas triompher, c’est +succomber. Il ne peut pas y avoir de transaction entre les adversaires. + +— Jeanne, lui dit-il en rentrant, ta tante est partie ce matin avec ma +servante, qui a voulu la conduire elle-même à Toull. + +— Partie? elle n’est donc plus malade? + +— Elle s’est sentie un peu mieux, et il paraît qu’elle s’ennuyait dans +cette vieille maison; elle avait déjà le mal du pays. Mon métayer l’a +prise sur son cheval et l’a menée chez un de tes parents, je ne sais +plus lequel. A présent, nous pouvons nous en retourner à Boussac. +Donne-moi seulement le temps de chercher mes papiers dans le tiroir de +la table. + +— Je vas dire qu’on vous apporte _une clarté_, dit Jeanne un peu +rassurée par les dernières paroles de Marsillat. Vous ne pouvez pas +trouver vos papiers comme cela dans la nuit. + +— Très bien, au contraire... je sais où ils sont; je les trouverais les +yeux fermés. Ne sors pas, Jeanne; les métayers sont dans la cour, et +puisqu’ils ne t’ont pas vue entrer, j’aime autant qu’ils ne te voient +pas sortir. + +— Mais c’est peut-être pire! dit Jeanne. Pourquoi se cacher quand on +n’a rien à se reprocher? + +— Ces gens-là ont de très mauvaises langues, et je t’avoue que si tu ne +te soucies pas de leurs propos pour toi-même, je ne serais pas fort +aise, quant à moi, qu’ils fissent de l’esprit sur mon compte. Ce sont +les imbéciles de cette espèce qui m’ont fait une réputation de mauvais +sujet, et tu vois pourtant, _ma vieille_, que je suis plus raisonnable +que ne le serait à ma place ton parrain Guillaume, et peut-être ton +épouseur d’Anglais. + +— Ne dites pas de ces choses-là, monsieur Léon, et renvoyez vos +métayers de la cour pour que je m’en aille. + +— Ils sont en train de faire manger un picotin d’avoine à Fanchon. +Après cela, ils s’en iront d’eux-mêmes. Je leur ai dit que j’avais à +travailler. + +— Mais vous n’avez pas besoin de vous enfermer comme ça. + +— Si! la femme est curieuse comme une mouche; elle viendrait me +relancer jusqu’ici, soi-disant pour me parler de ses agneaux ou de ses +dindes, mais dans le fait pour voir si j’y suis seul. + +— Ça prouve monsieur Léon, que vous y êtes bien venu quelquefois en +compagnie. + +— Bah! une ou deux fois avec Claudie, tu sais bien! dans le temps, elle +était un peu folle! + +— Pauvre Claudie! vous lui avez fait bien des peines, pas moins! une si +bonne fille! Ça n’est pas bien à vous, monsieur Léon. + +— Que veux-tu? elle aurait eu un autre amoureux que moi, et mieux vaut +moi qu’un autre; car je suis resté son ami, et je ne l’abandonnerai +jamais. + +— Oui! vous croyez que l’argent et les cadeaux consolent de tout? Vous +vous trompez. Je vous dis, moi, que Claudie pleure quasiment tous les +soirs. Mais en voilà assez, monsieur Léon, allons-nous-en. + +— Donne-moi donc le temps de souffler! N’as-tu pas peur que je te +retienne malgré toi? Tu me prends pour un méchant homme, Jeanne! + +— Oh! non, Monsieur. + +— Eh bien! alors, tiens-toi donc en repos un instant. Nous serons +libres dans un petit quart d’heure; assieds-toi et ne parle pas si haut, +je cherche mes papiers. + +— Vous les cherchez bien longtemps, monsieur Léon... Vous me ferez +arriver trop tard à Toull. + +— A Toull?... Tu ne veux donc pas retourner ce soir à Boussac? + +— Non, Monsieur, puisque je veux voir ma tante! + +— Tiens, Jeanne, il y a quelque chose là-dessous. Tu es fâchée avec les +gens du château? + +— Oh! non, Monsieur... vous vous trompez bien! je les aime trop pour me +fâcher jamais contre eux. + +— Eh bien! ils se sont fâchés contre toi? + +— C’est possible, Monsieur... Mais si ça est, ils en reviendront. + +— Jeanne, raconte-moi ce qui s’est passé. + +— Rien, Monsieur. Je n’ai rien à raconter. + +— Tu devrais pourtant avoir confiance en moi. Tu es une bonne enfant, +mais tu ne connais pas les gens nobles; et si tu ne prends pas un bon +conseil, tu vas faire, sans le savoir, quelque chose de nuisible à ta +réputation ou à tes intérêts. + +— Vous me parlez là comme si je voulais plaider contre eux, monsieur +Léon. Ne vous donnez pas la peine de me conseiller, je n’ai pas besoin +d’un avocat. + +— Les avocats, comme les confesseurs, sont des gens auxquels on ne +cache rien, et qu’on ne se repent jamais d’avoir consultés. Sois sûre, +Jeanne, que je sais tous les secrets de la maison d’où tu sors, et que +demain on me dira ce que tu veux me taire aujourd’hui. Madame de Boussac +me consulte sur toutes choses, et tu verras que je serai envoyé vers +toi, demain peut-être, te dis-je, pour te donner ou pour te demander des +explications. Si tu m’informais la première de tes sujets de plainte, la +réconciliation pourrait marcher beaucoup plus vite, et tes intérêts +seraient mieux défendus. + +— Ah! mon Dieu, monsieur Léon, voilà que vous faites une affaire de +tout cela! Il n’y a pas besoin d’en chercher si long, je vous assure; et +si c’est vrai qu’on vous dit tout, vous pourrez répondre que je pardonne +tout. + +— Jeanne, tu es bien réservée avec moi, dit Marsillat, qui lui avait +jusqu’alors parlé à distance, et qui se rapprocha insensiblement à +mesure qu’il réussit à la distraire de l’empressement de partir. Si je +te disais que je sais déjà ce dont il s’agit. + +— Si vous le savez, ne m’en parlez donc pas, répondit Jeanne; j’ai +assez de chagrin comme cela. + +— Je ne veux pas te faire de chagrin, ma pauvre Jeanne; ce serait m’en +faire davantage à moi-même. Mon intention est de t’en épargner de +nouveaux. Je te dis que je sais tout, car il n’y a pas plus de huit +jours que j’ai été consulté par madame de Boussac pour savoir si +Guillaume te faisait la cour. + +— Ah! mon Dieu! dit Jeanne blessée dans l’exquise délicatesse de son +cœur par cette révélation malheureusement trop vraie, ma marraine a eu +le cœur de vous parler de ça?... + +— Elle ne le croyait pas; mais la grosse Charmois le lui répétait si +souvent qu’elle commençait à s’en inquiéter. Cela ne doit pas te +surprendre, Jeanne; une mère s’effraie toujours de voir souffrir son +fils, et... + +— Mais on veut donc absolument que je sois cause de tout le mal qui +arrive à M. Guillaume? + +— La Charmois le prétend ainsi; mais moi j’ai essayé de rassurer ta +marraine, et de lui bien persuader que, dans tout cela, il n’y a pas de +ta faute. + +— Vous pouvez bien encore le dire, monsieur Marsillat. Je ne suis +fautive de rien, et ce n’est pas à cause de moi que mon parrain se fait +de la peine. C’est impossible! + +— Oh! pour cela, Jeanne, je n’en peux pas répondre. Je sais bien que tu +n’es pas coquette; mais pourrais-tu jurer devant Dieu que tu n’as jamais +laissé prendre d’espérance à ton parrain? + +— Oui, Monsieur; oui, je le jure devant Dieu; et vous pouvez, en +conscience, le jurer aussi! + +— Une jeune fille laisse prendre de l’espérance malgré elle, et presque +sans le savoir. Tu as de l’amour, Jeanne; et celui qui l’inspire le voit +bien, quelque chose que tu fasses pour le lui cacher. + +— Mais c’est faux! s’écria Jeanne avec l’accent de la vérité. Je n’ai +pas eu une minute d’amour pour mon parrain! + +— Tu peux m’en donner ta parole d’honneur, Jeanne? s’écria Léon tout +ému. + +— Eh oui, monsieur Léon! Mais qu’est-ce que ça vous fait à vous? Vous +ne voudrez pas me croire non plus, vous. + +— Jeanne, je te croirai; je t’estime trop pour ne pas te croire. Je +suis ton ami, moi, ton seul ami, et je veux être ton défenseur contre +ceux qui t’accusent injustement. Tiens, donne-moi ta parole, et mets ta +main dans la mienne... + +— Et pourquoi ça, Monsieur? + +— Parce que j’engagerai mon honneur pour te défendre, et que c’est une +chose grave, _ma vieille_. Tu ne voudrais pas me faire faire un faux +serment! Tiens, vois-tu, demain matin, je serai auprès de ta marraine. +Elle me fera appeler pour m’apprendre ton départ, pour se plaindre de +toi, peut-être, et j’aurai l’air de ne t’avoir pas rencontrée ce soir; +mais je pourrai dire que j’étais bien informé de tes sentiments pour +Guillaume, et que je puis répondre de ta sincérité. Alors ta marraine me +demandera si je veux en jurer, elle me fera mettre ma main dans la +sienne, et je ne pourrai pas me décider à le faire, si toi-même tu ne +prends avec moi un engagement pareil. Donne-moi donc ta main, Jeanne, +comme si nous étions devant des juges, devant un prêtre, et jure-moi que +tu n’aimes pas Guillaume de Boussac. + +— Si c’est pour l’acquit de votre conscience, dit la candide Jeanne en +abandonnant sa main à Marsillat, je le veux bien, monsieur Léon. Je ne +peux pas dire que je n’aime pas mon parrain, ce serait mentir; mais je +peux bien jurer que je l’aime comme on doit aimer son frère, son père, +son parrain, enfin! + +— Bonne et honnête Jeanne! dit Léon en retenant avec adresse sa main +qu’elle voulait retirer, on est bien injuste envers toi, et c’est un +crime que de te tourmenter ainsi. Ton chagrin remplit mon cœur, et tes +larmes me font mal. Je te regarde en ce moment comme ma cliente et ma +protégée; je plaiderai pour toi, non devant un tribunal pour de petits +intérêts, mais devant une famille ingrate qui méconnaît des intérêts +sacrés, ceux de la reconnaissance et de l’honneur. Quand je pense à tous +les soins que tu as pris de Guillaume... + +— Je n’accuse pas mon parrain, monsieur Léon. Il ne m’a parlé mal +qu’une fois, et je suis sûre qu’il en est fâché à l’heure qu’il est. +Mam’selle Marie est un ange des cieux, et je la pleurerai toute ma vie. +Ma marraine est bien bonne aussi... et je ne sais pas comment elle a pu +croire que je voulais persuader à son fils de lui désobéir et de +m’épouser! Oh! comment donc que ma marraine, pour qui j’aurais donné +tout mon pauvre sang, peut se laisser rapporter des mensonges comme +ça!... + +La pauvre Jeanne fondit en larmes, et, tout entière à sa douleur, elle +ne s’aperçut pas que Léon était assis tout près d’elle sur le sopha, +qu’il l’entourait de ses bras, prêt à la serrer sur sa poitrine, et que +son souffle brûlant effleurait dans l’obscurité son cou d’albâtre penché +sur son sein. + +— Chère Jeanne, lui dit-il d’une voix tremblante, tu as raison de +plaindre Guillaume au lieu de le condamner. Il est assez malheureux de +ne pouvoir se faire aimer de toi. Quel homme ne serait amoureux de la +plus belle et de la meilleure de toutes les filles? + +— Ne dites pas ça, monsieur Léon, répondit Jeanne en se levant; je ne +suis ni plus belle ni meilleure qu’une autre, et je suis bien +malheureuse qu’on prenne comme ça des caprices pour moi. Mais, +allons-nous-en, monsieur Léon, je veux m’en retourner à Toull. + +— Il pleut à verse, Jeanne. Attendons que la pluie soit passée. + +— Oh! il ne pleuvra pas ce soir, Monsieur; le temps est couvert, mais +le vent n’est pas à l’eau. + +— Écoute, Jeanne, l’eau tombe à flots! + +Jeanne écouta. Il y avait, à peu de distance de la tour, un petit +ruisseau dans le rocher, qui faisait, en bouillonnant, le même bruit que +celui d’une grosse pluie. Jeanne, trompée, insista cependant. + +— Je ne vous demande pas de sortir avec moi et d’aller vous mouiller, +dit-elle; mais nous n’allons pas du même côté, et je ne peux pas rester +plus longtemps. Bonsoir, monsieur Léon. + +— Eh bien! attends que je te cherche un parapluie... + +— Oh! je ne sais pas me servir de ça... Je vous en remercie, monsieur +Léon. + +— Alors, Jeanne, charge-toi d’un petit paquet pour le curé de Toull. Je +vais le cacheter... Mais il y a une autre accusation contre toi, +reprit-il en feignant de chercher de la lumière, et tu ne m’as pas dit +ce que je dois répondre. + +— Ne répondez à rien, monsieur Léon, et laissez-moi accuser, dit +Jeanne. Tenez, le mal est fait, et on me dirait qu’on a eu tort, que je +ne voudrais plus retourner au château. On ne m’estime pas, on n’a pas +confiance en moi. Ça me suffit : moi, ça m’humilie de me défendre de si +vilaines choses. + +— Il y a cependant une personne dont le mépris te ferait souffrir et +dont tu veux conserver l’estime, c’est mademoiselle Marie. + +— Oh! celle-là ne m’accusera pas! + +— A force d’entendre dire que tu es coupable! + +— On ne lui parlerait pas de ces choses-là, on n’oserait. + +— La Charmois est capable de tout, mets-moi à même de la faire taire et +de te justifier auprès de ta jeune maîtresse. Écoute, Jeanne, on dit que +l’Anglais aussi te fait la cour, et que la preuve de ton ambition, c’est +ta coquetterie et ta sévérité avec lui, qui l’ont décidé enfin à vouloir +t’épouser. + +— Que voulez-vous que je réponde à tout ça, monsieur Léon? C’est de +l’invention à madame de Charmois. Le monsieur anglais n’a jamais pu +vouloir m’épouser, puisqu’il est marié dans un autre pays... + +— Il est marié? + +— Cette dame le dit. C’est donc lui qu’elle accuse d’être un malhonnête +homme, si elle croit qu’il veut se marier deux fois. Tant qu’à moi, +j’ignore de tout ça, et je sais seulement que jamais l’Anglais ne m’a +dit une parole d’amour ni de mariage. + +— Peux-tu en jurer aussi, Jeanne? Peux-tu me donner encore ta main en +gage de sincérité? + +— C’est bien assez de poignées de main comme ça, monsieur Léon; si vous +ne voulez pas me croire sur parole, les jurements n’y feront rien. + +— Jeanne, tout cela est plus important que tu ne penses. Si un honnête +homme voulait t’épouser maintenant, et qu’il vînt me consulter comme +avocat de la maison Boussac, comme bien informé de leurs affaires et de +ta conduite... + +— Faudrait lui conseiller de ne pas se tourmenter de ça; je ne veux pas +me marier. Je l’ai toujours dit et je le dis encore. + +— Oh! cela, ma Jeanne, tu n’en jurerais pas! + +— Je le jure devant Dieu et devant l’âme de ma chère défunte mère, +s’écria Jeanne, poussée à bout par tant de soupçons offensants et +absurdes à ses yeux. Oui! oui! je le jure aujourd’hui de meilleur cœur +encore que les autres jours! + +— Tant mieux, mille diables! pensa Léon. Je n’aurai pas l’ennui de lui +faire ce mensonge-là. Eh bien! Jeanne, dit-il en se rapprochant de +nouveau, tu as raison, cent fois raison, de ne vouloir pas t’engager. +Tous ces nobles ont espéré te séduire par là, et tu leur montres ta +raison et ta fierté en repoussant cette folle ambition... Un paysan, un +ouvrier, ne seront jamais dignes non plus d’un trésor comme toi... +Garde-toi, pour aimer, dans ta force et dans ta liberté, l’homme qui +sera assez heureux pour te plaire; et ne t’afflige pas de ces premiers +chagrins qui t’accablent. L’injustice des Boussac et la sottise de +l’Anglais ne te déconsidéreront pas auprès de tous. Tu peux être aimée +encore, et véritablement, désormais. + +— Je n’ai besoin de l’amour de personne, monsieur Léon. Dieu est bon, +et il aime tous ses enfants. + +— Oui, Dieu est bon, mais il commande à ses enfants de s’aimer les uns +les autres. Ton renvoi du château va te faire du tort... + +— Je ne suis pas renvoyée, je m’en vais de moi-même. + +— N’importe! on ne le croira pas. Tu vas être accusée, calomniée, +persécutée pendant quelque temps. Tu ferais bien de t’éloigner un peu du +pays et d’aller te louer, soit à Châtre... soit à Guéret... oui, à +Guéret. Le bruit de tes aventures malheureuses au château de Boussac n’a +pas été jusque-là. Je pourrais répondre de toi et te faire retrouver une +meilleure place que celle que tu quittes. Si tu n’étais pas si méfiante, +je t’offrirais de venir chez moi, Jeanne... Mais non, tu refuserais, je +le sais; j’ai la réputation d’un fou, et tu as toujours eu des +préventions contre moi... Si tu voulais réfléchir, pourtant, tu verrais +que je suis le seul qui t’ait respectée, et qui n’ait fait aucun tort à +ta réputation. Je t’ai fait quelques plaisanteries autrefois... Mais +quand tu m’as dit que cela t’affligeait, j’ai cessé; rends-moi justice. +Et puis, à mesure que je t’ai connue, j’ai compris que tu n’étais pas +comme les autres, toi. Oh! je te respecte, Jeanne, moi seul je te +respecte, parce que je sais ce que tu vaux. Ce n’est pas moi qui irais +afficher mon amour pour t’exposer à tous les propos du pays. +Conviens-en, je n’ai jamais fait dire de mal de toi; et dans le temps +même où je te traitais avec une légèreté que je me reproche, et dont je +te demande pardon du fond de mon cœur, je ne t’ai jamais offensée +volontairement. + +— C’est vrai, monsieur Léon, répondit la bonne Jeanne, incapable d’une +méfiance soutenue, je ne vous fais aucun reproche, et mêmement vous avez +eu pour ma tante et pour moi des bontés dont je vous remercie +grandement. + +— Des bontés, Jeanne!... Eh bien! prends-le comme tu voudras, et +remercie-moi si tu crois me devoir quelque chose. Il y a du moins +quelque chose dont je pourrais me faire un mérite à tes yeux : c’est que +je ne t’ai pas fait la cour, et que, dans ce moment même où je suis seul +avec toi, je te respecte comme si tu étais ma sœur... Et pourtant, +Jeanne, moi aussi j’ai été amoureux de toi, autrement et mille fois plus +que tous les autres. Tu ne l’as jamais su, je ne te l’ai jamais dit, +depuis que cet amour est sérieux et profond, et je ne te le dis +maintenant que pour te rassurer. Loin de moi la pensée d’abuser de ton +malheur, pauvre orpheline, pauvre abandonnée! Je ne te demande qu’un peu +de confiance, un peu d’amitié, et je serai assez payé de mes sacrifices +et de mes souffrances... Car je souffre plus que ton parrain, Jeanne! Je +ne fais pas le malade, moi; je ne jette pas ma famille dans l’inquiétude +comme un enfant gâté; je ne cherche pas à émouvoir ta pitié en te disant +que je me meurs. Non, je vis de mon amour, au contraire. Il me +transporte, il m’agite; mais il me donne le courage de te respecter; et +je ne me plains pas d’être malheureux, pourvu que tu ne sois pas +malheureuse toi-même! + +Jeanne s’était levée encore une fois, et elle essayait d’ouvrir la +porte. — Monsieur Léon, dit-elle, vous me parlez très honnêtement; mais +je ne comprends pas grand’chose à toutes ces histoires d’amour, et, +malgré moi, je vous en demande pardon, je me figure toujours que c’est +de la moquerie. Ouvrez donc votre porte, je veux m’en aller. + +— Tu as forcé la serrure, dit Marsillat feignant de ne pouvoir ouvrir. +A présent, je ne sais plus comment faire. Prends patience, je vais +essayer. La clef est tombée : cherche-la avec moi. + +Jeanne ne pouvait se figurer que Marsillat eût la clef dans sa poche. +Elle se mit à chercher naïvement. Marsillat se rapprocha d’elle, et, +emporté par l’impatience, il l’entoura de ses bras. + +— Laissez-moi, Monsieur, dit Jeanne en le repoussant avec force, ou je +croirai que vous êtes le plus faux de tous les hommes. + +— Vraiment, Jeanne, je ne te voyais pas, dit Marsillat en s’éloignant, +et je trouve ta frayeur un peu ridicule. Que crains-tu donc de moi? Je +ne te demande qu’un peu d’amitié, et tu me réponds par le mépris le plus +étrange. + +— Oh! Monsieur, je ne me permets pas de vous mépriser, dit Jeanne; mais +enfin je voudrais m’en retourner à Toull, et vous me contrariez bien un +peu de me retenir comme ça!... + +— Je te jure que je cherche la clef... Allons, je vais essayer de +briser la serrure! Aye! je me suis brisé la main... Vraiment, Jeanne, tu +es bien cruelle de me presser et de m’accuser ainsi. + +— Vous vous êtes fait du mal, monsieur Léon! oh! j’en suis bien fâchée! +Comment donc faire pour sortir d’ici? la nuit s’avance... + +Jeanne s’approcha de la fenêtre, et, étendant la main dehors : — Il ne +pleut pas, dit-elle, c’est un rio qui coule par là, qui nous a trompés. +Tenez, monsieur Léon, je pourrais bien passer par la fenêtre. Ça doit +être très bas, puisque nous n’avons pas monté d’escalier pour venir ici. + +— Grand Dieu! arrête, Jeanne! s’écria Léon en s’élançant vers elle, et +en la saisissant à bras-le-corps : il y a là un précipice. + +— Eh bien, lâchez-moi, monsieur Léon, et ne me serrez pas comme ça, je +n’ai pas envie de me tuer. + +— Oh! dit Marsillat en retombant sur le sopha. Tu m’as fait une +peur!... Jeanne, Jeanne, tu ne sais pas combien je t’aime, je ne le +savais pas moi-même... A la seule idée que tu allais tomber par là, j’ai +senti mon cœur se briser : ah! si tu le sentais battre! vraiment me +voilà comme si j’allais mourir. + +Jeanne, embarrassée, de plus en plus soucieuse, garda le silence; Léon +aussi. Au bout de quelques instants, voyant qu’il ne bougeait pas, elle +essaya encore d’ouvrir la porte, mais ce fut en vain. Léon était +immobile, et rêvait au moyen d’endormir sa prudence par quelque nouveau +stratagème! + +— Êtes-vous malade ou donnez-vous, monsieur Léon? dit Jeanne un peu +impatientée. + +— Je souffre, en effet, répondit-il d’une voix sourde, je souffre +beaucoup : je me suis blessé la main en voulant ouvrir cette porte, et +je ne peux plus m’en servir. Malheureusement je n’ai aucune force dans +la main gauche. Attends, Jeanne, n’en fais pas autant, si tu ne veux me +désespérer. Il y a un moyen de te faire sortir d’ici : je vais sauter +par cette fenêtre, et j’irai t’ouvrir en dehors, si je ne me tue pas en +sautant. + +— Oh! ne faites pas cela, monsieur Léon, dit Jeanne effrayée. + +— Que faire donc? Nous ne pouvons pas sortir, et tu ne veux pas rester +une minute de plus. + +— A nous deux, nous enfoncerions bien la porte, monsieur Léon! + +— Nous serions dix que nous ne l’ébranlerions pas, c’est une ancienne +porte de prison, garnie de fer en entier. + +— Monsieur Léon, dit Jeanne saisie d’une terreur subite, si vous m’avez +trompée pour m’attirer ici, Dieu vous en punira! + +— Ah! ce soupçon est affreux, dit Léon. C’en est trop, Jeanne, ôte-toi +de cette fenêtre, et adieu. + +Le temps s’était un peu éclairci, et l’approche de la lune blanchissait +l’horizon; mais l’ombre projetée des collines environnantes augmentait +l’obscurité, et le sol couvert de bruyères flottait sous les yeux de +Jeanne, tellement vague, qu’elle ne pouvait dire s’il y avait dix ou +cinquante pieds de profondeur au bas de la tour. Le ton résolu et +désespéré de Léon l’effraya. Elle fit un mouvement pour +l’arrêter. — Jeanne, lui dit-il, en la pressant sur son sein, adieu +pour cette nuit, adieu pour toujours peut-être! D’autres t’ont fait de +belles promesses pour te séduire. Moi, je vais risquer ma vie pour te +prouver que je ne veux pas te séduire. Au moins, dis-moi adieu, et +donne-moi un seul baiser : le premier, le dernier de ma vie!... Un +baiser, Jeanne, tu t’en effraies! Il y a une heure que je pourrais t’en +prendre mille, et je t’en demande humblement un seul, au moment de me +jeter dans un abîme pour t’empêcher d’avoir peur de moi... Ne me le +refuse pas. Tiens, si je reste ici, ma raison peut s’égarer; ta +méfiance, ta frayeur, m’ont bouleversé l’esprit. Oh! Jeanne, sans tous +tes soupçons tu aurais été en sûreté toute cette nuit auprès de moi... +Maintenant, chasse-moi... oui, chasse-moi... car, je tremble et +déraisonne... Adieu! Jeanne, mais ce seul baiser!... + +— Non, Monsieur, dit Jeanne en se dégageant; pas de baiser, jamais! Ce +n’est pas que je croie que ce soit un grand crime; je ne veux pas +condamner Claudie. Mais pour moi, ça serait un péché mortel, je ne vous +le cache pas; et si j’y consentais, je sauterais bien vite après par +cette fenêtre, non pas tant pour me sauver que pour me tuer. + +— Oh! c’est de la haine contre moi! une haine mortelle! ou c’est un +défi, dit Marsillat avec une rage concentrée, en voyant échouer tous ses +artifices. Jeanne, cela est fort imprudent de ta part, et tu sembles +prendre plaisir à jouer avec ma raison et ma volonté. + +— Non, monsieur Marsillat, dit Jeanne avec douceur : ce n’est pas de la +haine. Je n’en ai pas contre vous. Dieu me préserve d’en avoir jamais +contre personne! Mais c’est un vœu, puisqu’il faut vous le dire, et je +serais damnée si j’y manquais. + +— Un vœu! s’écria Marsillat, que cette idée enflamma d’un nouveau +délire. Oh! Jeanne, sans ce vœu tu m’aimerais peut-être. Eh bien, que la +damnation retombe sur moi! Tu ne peux m’accorder ce baiser, je le +conçois; aussi je ne te le demande plus. Mais tu ne peux m’empêcher de +le prendre malgré toi, et tout le péché est pour moi seul... Non, non, +tu n’es pas coupable de n’être pas la plus forte... Refuse, c’est ton +devoir... mais laisse-moi user de mon droit. + +Marsillat poursuivait Jeanne, qui fuyait autour de la chambre, lorsque +des coups violents ébranlèrent la porte de la tour. + + + XXIII + LE VAGABOND + +Au moment où Jeanne avait quitté le château, Cadet, étonné de ce brusque +départ, avait été en avertir Claudie. Claudie s’était empressée d’en +informer Marie, et Marie, inquiète et effrayée, n’avait pas tardé à en +demander l’explication à sa mère. Madame de Boussac avait eu recours à +la haute politique de madame de Charmois; et celle-ci, trouvant ce +dénoûment beaucoup meilleur que tous ceux qu’elle avait imaginés, +s’était chargée, sans vouloir expliquer ses moyens, de faire accepter à +Guillaume la nécessité de cette séparation. + +En effet, ce soir-là, madame de Charmois ayant été enfermée un quart +d’heure avec Guillaume, le jeune homme parut abattu et résigné à son +sort. Mais tandis que la sous-préfette allait se vanter de sa victoire +auprès de la châtelaine, Guillaume s’habillait à la hâte, et descendait +à l’écurie, où, sans l’aide de personne, et profitant à dessein du +moment où les domestiques étaient occupés à souper, il sella lui-même +Sport, le fit sortir doucement par une porte de derrière, l’enfourcha et +prit au galop la route de Toull. + +Jeanne avait plus d’une heure d’avance sur lui, et il pressait son +cheval, désirant la rejoindre et la faire renoncer à son projet avant +qu’elle eût gagné Toull. Mais il avait déjà dépassé le mont Barlot et +les pierres jomâtres sans la rencontrer, lorsqu’il se trouva au détour +du chemin face à face avec sir Arthur. + +La nuit était encore assez sombre; mais l’Anglais étant sur un terrain +plus élevé que Guillaume, celui-ci le reconnut à la silhouette de son +grand chapeau de paille et au collet de son carrick imperméable, qui se +dessinait sur le fond transparent de l’air. — Arrêtez-vous, ami, lui +dit-il en l’abordant, et reconnaissez-moi. + +— A cheval et en voyage? s’écria sir Arthur; Dieu soit loué! mon cher +Guillaume est guéri! + +— Oui, Arthur, guéri, tout à fait guéri, répondit Guillaume d’une voix +altérée. J’aurais beaucoup de choses à vous dire; mais, avant tout, +dites-moi, vous, si vous avez rencontré Jeanne sur votre chemin? + +— Jeanne? Jeanne dehors aussi à cette heure? Je n’ai pas rencontré une +âme depuis Toull, d’où je viens directement. J’y ai passé la journée à +causer avec le curé Alain, et personne à Toull n’attendait Jeanne. +Expliquez-moi... + +— Arthur, vous savez tout. Vous avez deviné que j’aimais Jeanne, et +c’est pour cela que vous vous êtes éloigné; mais ce que vous ne savez +peut-être pas, Arthur, c’est que je l’ai offensée, et c’est pour cela +qu’elle a fui, elle aussi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle épouvante +s’éveille en moi! Où peut-elle être? + +— Mais depuis quand est-elle partie? + +— Depuis une heure, deux heures, je ne sais pas au juste; les minutes +me paraissent des années depuis que je la cherche... + +— Elle ne peut être loin, dit M. Harley. Tenez, séparons-nous. Je vais +retourner à Toull, je m’informerai d’elle dans toutes les cabanes du +chemin, et vous, vous en ferez autant en retournant à Boussac. Elle se +sera infailliblement arrêtée quelque part. + +— Vous avez raison, Arthur, séparons-nous. + +— Attendez, Guillaume; pourquoi cette inquiétude si vive?... Quel +danger peut courir Jeanne dans ce pays, où elle est connue, et où les +paysans sont doux et hospitaliers? + +— Mon ami, je crains que quelqu’un chez moi n’ait offensé Jeanne encore +plus que moi! J’ignore... Je soupçonne... Mais je ne puis accuser ma +mère! Je crains le désespoir de Jeanne! + +— Mais qu’avez-vous à lui dire pour la calmer, Guillaume? Êtes-vous +autorisé à la ramener chez vous? + +— Arthur, sa place est chez moi, auprès de moi, entre ma sœur et +moi!... Elle ne doit plus nous quitter, et je sais ce que j’ai à lui +dire pour la consoler du mal que je lui ai fait. + +— Si vous êtes décidé à lui offrir une affection digne d’elle et de +vous, Guillaume, vous me connaissez, vous pouvez compter... + +— Vous ne me comprenez pas, Arthur. Je vous expliquerai tout... Mais ce +n’est pas le moment; il faut chercher Jeanne et la retrouver. + +— Vous pourriez bien la chercher longtemps! dit une voix creuse qui +partit d’auprès d’eux. Et Guillaume détournant la tête, vit, courbé sous +une besace et appuyé sur un bâton, un homme qui avait l’apparence d’un +mendiant et qui passait lentement entre son cheval et celui d’Arthur. + +— Qui êtes-vous? s’écria l’Anglais, en le saisissant au collet d’une +main athlétique. Savez-vous où est la personne dont nous parlons? + +— Si vous commencez par m’étrangler, je ne pourrai pas vous le dire, +répondit Raguet avec beaucoup de sang-froid. + +L’obscurité ne permettait pas à Guillaume de distinguer les traits de +maître Bridevache, et d’ailleurs il est douteux qu’ils se fussent gravés +dans sa mémoire. Il lui semblait pourtant que cette voix lugubre ne lui +était pas inconnue. Voyant que sir Arthur allait le lâcher, il s’empara +à son tour du collet de sa veste déguenillée en lui répétant la question +de l’Anglais : + +— Qui êtes-vous? + +— Je suis un pauvre homme qui cherche sa pauvre vie, répondit Raguet; +mais ne me violentez pas et ne me _dessoubrez_[24] pas mes vêtements, +mon bon monsieur; ça ne vous servirait à rien. + +Et Raguet fit tourner lestement le manche de son bâton dans sa main +sèche et agile, prêt à en asséner au besoin un coup violent sur la tête +de Sport, pour forcer le cavalier à lâcher prise. + +— Brave homme, dit M. Harley avec douceur, si vous avez vu passer une +jeune fille par ce chemin, dites-nous où elle peut être, et vous en +serez récompensé. + +— Quelle jeune fille cherchez-vous? reprit Raguet feignant de ne plus +être sûr de son fait. Si c’est Jeanne, la fille de la mère Tula, la +belle pastoure d’Ep-Nell, comme on l’appelle dans le pays, je l’ai vue, +je l’ai très bien vue, et je sais quel chemin elle a pris. Mais vous n’y +êtes pas, mes enfants, et vous pourriez bien vous promener toute la nuit +de Toull à Boussac sans la rencontrer. + +— Dites donc où elle est! s’écria Guillaume. Dépêchez-vous! + +— Et si je vous le dis, et que ça me fasse du tort, qu’est-ce qui m’en +reviendra? + +— Combien voulez-vous? dit l’Anglais. + +— Dame! Monsieur, vous êtes assez raisonnable pour savoir qu’un service +en vaut un autre. Et ces services-là, ça se paie; ça se paie même cher +au jour d’aujourd’hui. Vous n’avez pas trop de bonnes intentions sur la +fille, car vous voilà deux, et elle n’aura guère moyen de se défendre si +elle ne veut pas de vous. + +— Misérable! gardez pour vous vos infâmes commentaires, et parlez, ou +je vous étrangle! s’écria Guillaume, hors de lui, en secouant le +vagabond. + +— Doucement, mon petit, doucement, dit Raguet; prenez garde de vous +échauffer! On ne moleste pas comme ça le pauvre monde : on s’en repent +un jour ou l’autre. + +— Calmez-vous, Guillaume, reprit sir Arthur, et laissez ce vieux fou +s’expliquer. Voyons, vous savez bien qui nous sommes, probablement, et +vous voulez de l’argent. Vous en aurez; parlez vite, ou nous croirons +que vous voulez nous tromper, et nous n’écouterons plus rien. + +— Je ne sais pas qui vous êtes, répondit le prudent Raguet. Je ne vous +connais pas. Un pauvre malheureux comme moi, ça ne connaît pas les +grands bourgeois. Mais on sait bien que les grands bourgeois courent la +nuit après les jolies filles, et on sait aussi que la Jeanne d’Ep-Nell +est renommée. Mêmement que vous n’êtes pas les premiers qui la cherchiez +par ici; j’en ai déjà rencontré un autre tout à l’heure. + +— Un autre! s’écria Guillaume en frémissant de rage. Parlez donc... où +est-il? + +— Il a emmené la fille quelque part où vous ne les trouverez jamais! +répondit Raguet avec malice. Bonsoir, mes chers monsieurs! Que le bon +Dieu vous assiste! + +Et, faisant un mouvement imprévu d’une vigueur dont sa frêle échine +n’eût jamais paru susceptible, il se dégagea de l’étreinte convulsive de +Guillaume, et fit quelques pas en avant en se secouant comme un loup qui +s’échappe d’un piège. + +— Voulez-vous un louis, deux louis, pour dire la vérité? s’écria le +calme et prudent M. Harley en le rejoignant avec promptitude. + +— Cinquante francs pour votre part et autant pour la part de votre +compagnon, je ne demande pas mieux!... Mais vous dire où sont les +amoureux, ça ne vous y mène pas, à moins que vous ne connaissiez le +pays; et encore faut-il avoir passé par nos chemins plus de cent fois +pour ne pas se tromper. + +— Conduisez-nous, vous aurez cent francs. + +— Oh! cent francs pour me déranger comme ça de ma route! un homme d’âge +comme moi! Nenni, Monsieur, vous n’y pensez pas. + +— Dites donc ce que vous voulez, et marchez devant! + +— Ça vaudrait bien le double! + +— Va pour le double; et si vous dites la vérité, vous aurez encore +quelque chose de plus. Mais nous ne voulons pas être trompés, et +n’espérez pas nous faire tomber dans un guet-apens. Nous sommes armés, +et nous nous méfions. + +— Ça veut dire que vous avez peur! Eh bien! moi aussi j’ai peur... Les +loups ont peur des hommes, les hommes ont peur du diable; tout le monde +a peur dans ce monde. + +— De quoi avez-vous peur? + +— D’être trompé aussi. Si, au lieu de me payer, vous me montrez vos +pistolets! Je voudrais savoir vos noms afin d’aller vous réclamer mon +argent demain chez vous si vous ne me tenez pas parole ce soir. + +— Cet homme se joue de nous, dit Guillaume à son ami. Il est impossible +que Jeanne ne soit pas seule, Arthur; débarrassez-vous de ce mendiant, +et passons outre. + +Quand Raguet vit hésiter M. Harley, il se ravisa. Il savait trop à qui +il avait affaire pour craindre la banqueroute, et sa méfiance n’était +qu’un jeu de son esprit méprisant et railleur. + +— Écoutez, dit-il, il y a du danger pour moi là dedans; pour plus de +deux cents francs de danger, bien sûr! Mais ça m’est égal, je vous +retrouverai bien, et je vous ferai honte devant le monde si vous ne me +récompensez pas honnêtement. Allons! en route! venez par ici. + +Et il prit le chemin de Lavaufranche, qu’il gardait depuis une +demi-heure comme une sentinelle vigilante. + +— Je vous assure que ce scélérat nous égare, dit Guillaume à sir +Arthur. Il nous attire dans quelque repaire de bandits, et tout cela ne +peut que nous retarder. + +— Essayons toujours! dit M. Harley. + +— Allons, mes maîtres, dit Raguet, vous n’avancez guère, et pourtant +vous avez huit jambes à votre service. + +— C’est vous qui ne marchez pas, dit l’Anglais. Indiquez-nous le +chemin, au lieu de nous retarder en vous traînant comme une grenouille +devant nos chevaux. + +— Vous croyez, Monsieur? dit Raguet en déposant sa besace sous une +grosse pierre, où il était sûr de la retrouver, car elle était marquée +d’une croix et sanctifiait ainsi le _carroir_ maudit des quatre chemins, +lieux toujours consacrés au sabbat et hantés par le diable quand ils ne +sont pas préservés par le signe de la religion. + +Et aussitôt le mendiant courbé se redressa; le vieillard languissant +parut avoir chaussé des bottes de sept lieues, et il se mit à courir +devant les cavaliers avec tant de légèreté, que les chevaux avaient de +la peine à le suivre. + +Quand il fut arrivé au pied de la montagne de Montbrat, il s’arrêta : + +— C’est ici, Messieurs, dit-il, et vous allez me payer ou je réveille +le monde de la métairie, et vous n’arriverez pas comme vous voudrez à la +porte du château à M. Marsillat. + +— Marsillat! s’écria Guillaume reconnaissant enfin la ruine où il était +venu autrefois déjeuner avec le jeune licencié en droit. + +Et il gravit le sentier de la montagne au grand galop, tandis que sir +Arthur comptait à Raguet douze pièces d’or, sans lâcher la crosse d’un +pistolet qu’il avait tenu armé durant cette course, à tout événement. + +— Maintenant lâchez ma bride, ou je vous fais sauter la cervelle, +dit-il au vagabond en lui remettant son salaire. + +Raguet vit scintiller dans l’ombre l’or de l’Anglais et l’acier de son +arme. Il obéit, palpa et compta lestement ses louis, puis s’élançant sur +ses traces : + +— Vous trouverez la clef du cadenas dans la cour, dit-il, dans la +première pierre à droite, sans cela vous n’arriveriez pas. La tourelle +est à main droite aussi; dans le préau il y a un couloir, et puis une +seule porte, qui n’est pas si solide qu’elle en a l’air. Vous m’avez +bien payé, je suis content. Marsillat est un _chétit_ qui laisserait +mourir un homme de faim à sa porte. Si vous me vendez à lui je suis un +homme mort; mais vous aurez de mes nouvelles auparavant. + +Et il disparut. + +Arthur eut bientôt rejoint Guillaume. Maître de lui-même, il arrêta le +jeune homme à la porte du château. + +— Ami, lui dit-il, qu’allez-vous faire? Il se peut qu’on nous ait +trompés; cela est même fort probable. Quelle apparence que Marsillat ait +entraîné Jeanne du chemin de Toull jusqu’ici malgré elle? Et vous ne +supposez pas que cette noble créature ait suivi volontairement le +ravisseur! D’ailleurs, croyez-vous donc Marsillat capable d’un forfait? + +— Je le crois capable de tout! Hâtons-nous, Arthur; un pressentiment me +dit que Jeanne est ici, et qu’elle y est en danger. + +— Et cependant cela n’est guère croyable. Calmez-vous donc, Guillaume, +et cherchons un prétexte pour nous présenter ainsi à pareille heure et à +l’improviste chez votre ami. + +— Lui, mon ami! il ne le fut jamais, le lâche! + +— Cher Guillaume, la jalousie vous transporte et vous égare. Marsillat +est peut-être fort innocent. Dans tous les cas, le sang-froid est ici +nécessaire. De quel droit allons-nous faire une visite domiciliaire à +main armée chez un homme avec lequel nous n’avons jamais eu que de +bonnes relations? Guillaume, je crois, j’ose dire que Jeanne m’est au +moins aussi chère qu’à vous, que son honneur m’est plus sacré que le +mien propre... Et pourtant, je ne puis, sur la parole d’un bandit, me +décider à venir follement la demander ici le pistolet au poing. Je n’ai +pas hésité à suivre ce vagabond, je n’hésite pas non plus à chercher +Jeanne jusque dans la demeure de M. Marsillat, mais je voudrais que tout +cela se passât suivant les lois de l’honneur, de la bienveillance et de +l’équité. + +— Arthur, dit Guillaume en pressant fortement le bras de son ami, il +m’est impossible d’être calme, ma tête brûle et mon sang bout dans mes +veines... et pourtant je ne suis pas jaloux de Jeanne, et je ne suis pas +amoureux d’elle... du moins, je ne le suis plus... je ne l’ai peut-être +jamais été... C’était une erreur de mon imagination, un instinct sacré +qui parlait en moi à mon insu! Arthur, vous seul au monde pouvez et +devez recevoir cette confidence, car vous voulez et devez être l’époux +de Jeanne... Jeanne est la fille de mon père! Jeanne est ma sœur... +Jugez maintenant si j’ai le droit de la chercher jusque dans les bras de +Marsillat, et si mon devoir n’est pas de la disputer à un infâme les +armes à la main! + +M. Harley, étourdi un instant de cette révélation, reprit vite son +sang-froid et sa présence d’esprit. + +— Guillaume, dit-il, laissez-moi parler le premier, laissez-moi faire, +et maîtrisez vous, quoi qu’il arrive. + +Il mit pied à terre, chercha la clef que Raguet lui avait indiquée, et +ouvrit le cadenas. Voulant empêcher son jeune ami d’agir le premier, il +le laissa prendre à gauche pour faire le tour du préau, et se dirigea, +sans l’avertir, vers la tourelle. Il pénétra dans le couloir, se heurta +contre Finaud, qui grattait patiemment à la porte depuis une heure, +colla son oreille contre cette porte, et entendit la voix retentissante +de Marsillat qui prononçait avec énergie ces paroles : + +— N’importe, Jeanne! malgré toi! Tu ne seras pas damnée pour un baiser! + +Et des pas précipités résonnèrent dans la voûte sonore. Arthur entendit +comme deux mains qui se jetaient sur la porte avec détresse et qui +cherchaient à l’ébranler. + +— Laissez-moi, monsieur Léon, vous me faites peur, dit en même temps la +voix altérée de Jeanne. Si c’est pour jouer, c’est bien cruel; j’aime +mieux me tuer que de plaisanter avec ces choses-là. + +C’est alors que M. Harley, pour distraire Marsillat de ses desseins +coupables, frappa brusquement à la porte, avec une énergie peu commune. +Guillaume était déjà derrière lui. + +— Ah! merci, mon bon Dieu! s’écria Jeanne; voilà du monde pour vous +faire honte, monsieur Léon. + +— Jeanne, dit Marsillat à voix basse, tais-toi, ou tu es morte! + +— Oh! tuez-moi si vous voulez, dit Jeanne, je ne me tairai pas. + +Mais elle se tut cependant en entendant Marsillat armer son fusil de +chasse qu’il venait de tirer de l’étui à la hâte, et dont il dirigea le +canon vers les assiégeants. + +— Jeanne, dit-il en parlant toujours à voix basse, le premier qui +entrera ici malgré moi le paiera cher!... Si tu as le malheur de dire un +mot, de faire un cri, un mouvement... j’ouvre... et je tue!... + +— Monsieur Marsillat, répondit Jeanne du même ton, pour l’amour du bon +Dieu, ouvrez tranquillement. Je ne dirai rien, je ne me plaindrai pas de +vous. Ne faites pas de malheur; je ne demande qu’à sortir sans qu’on +fasse attention à moi, et je ne dirai jamais que vous avez voulu me +faire peur. + +On frappait toujours à la porte, et si fort qu’on l’ébranlait sur ses +gonds. Mais comme on ne disait rien encore, Marsillat pensa sérieusement +que ce ne pouvait être que des voleurs. Il le fit entendre à Jeanne, et +lui dit de se retirer dans l’alcôve, dans la crainte d’une balle. + +— Si c’est des voleurs, dit Jeanne, je vous aiderai bien à vous +défendre, monsieur Léon. Je ne suis pas peureuse. Pourvu que je sorte +après, c’est tout ce qu’il me faut. + +— Eh bien! ma brave fille, dit Marsillat, avec résolution et +sang-froid, prends mon autre fusil qui est accroché au mur, là, +au-dessus de la cheminée, et tiens-toi derrière le battant de la porte +pour me le passer, quand j’aurai fait feu du premier. Qui va là? +ajouta-t-il à haute voix, que demandez-vous? + +— Ouvrez, monsieur Marsillat, dit sir Arthur, j’ai à vous parler pour +une affaire importante et très pressée. + +— Oh! oh! mon maître, répondit Marsillat; vous parlez bien haut et vous +frappez bien fort! Est-ce là votre manière de réveiller les gens? +Donnez-moi le temps de m’habiller. Toi, dit-il rapidement à Jeanne, +cache-toi derrière les rideaux de mon lit, si tu ne veux pas que je +fasse sauter les dents à ton jaloux d’Anglais. + +— Moi! que je me cache derrière votre lit? répondit Jeanne. Oh! non, +Monsieur, jamais! je ne veux pas me cacher. + +— Comme tu voudras, dit Marsillat. Tu n’en passeras pas moins pour ma +maîtresse, et tu vas voir ce qui en résultera! A ton aise, ma mignonne! + +— Eh bien! monsieur Harley! reprit-il à haute voix, quand vous serez +las de caresser ma porte à coups de poing, vous me le direz! Je vous +avertis que je ne suis pas seul! et que je ne vous ouvrirai pas. Allez +m’attendre dans le préau, et à distance, je vous prie. J’irai savoir ce +qu’il y a pour votre service. + +— Vous ouvrirez, Monsieur, s’écria Guillaume, incapable de se contenir +plus longtemps, et vous nous épargnerez la peine d’enfoncer la porte. + +— Ah! ah! vous êtes deux? reprit Marsillat d’un ton froid et méprisant. +Eh bien! cassez la porte, mes maîtres, si le cœur vous en dit. J’ai +quatre balles à votre service, car je n’entends pas vous laisser voir ma +maîtresse. + +— Ce sera donc un combat à mort! s’écria Guillaume, car nous sommes +armés aussi, et nous voulons entrer. + +Et il secoua la porte d’une main exaspérée par la colère. + +Marsillat, voyant la porte fléchir et le pêne sortir de la muraille +fraîchement recrépie, renonça à l’idée de se défendre. Il lui paraissait +indigne de lui de se venger d’un enfant jaloux, autrement que par le +mépris et le ridicule. Il recula pour laisser tomber la porte, et +chercha Jeanne dans l’obscurité pour la préserver de toute atteinte. +Mais Jeanne avait disparu comme par enchantement. Il crut qu’elle avait +pris le parti de se cacher derrière le lit, et il allait s’en assurer +lorsque la porte tomba avec fracas. Sir Arthur s’élança le premier, les +mains vides, et faisant à Guillaume un rempart de son corps, malgré la +fureur impétueuse du jeune homme, qui s’efforçait de le dépasser, et qui +avait un pistolet dans chaque main. + +— Très bien, Messieurs, à merveille! dit Marsillat. Je pourrais vous +recevoir comme des brigands, puisqu’il vous plaît de mettre en commun +vos transports jaloux, et de venir violer indécemment et grossièrement +mon domicile. Mais j’ai pitié de votre ridicule conduite, et je vous en +demande à l’un et à l’autre une réparation plus loyale et plus brave que +l’assassinat, deux contre un, à tâtons! + +— Tout de suite, si vous voulez. Monsieur, s’écria Guillaume. La lune +se lève, et votre cour est assez vaste pour que nous puissions prendre +la distance convenable. + +— Non, Messieurs, demain, dit Marsillat; j’ai ici une femme que je ne +veux pas effrayer davantage. Je serai calme jusqu’à ce que vous m’ayez +fait l’honneur de vous retirer. + +— Nous ne nous retirerons pas sans vous avoir engagé et persuadé, +j’espère, de laisser sortir cette femme de chez vous, dit très +froidement M. Harley; car nous savons, monsieur Marsillat, qu’elle est +ici contre son gré. + +— Vous en avez menti, s’écria Léon; et puisque vous me forcez à la +défensive, je vous déclare que vous n’approcherez pas de mon lit aussi +facilement que de ma porte. + +— Jeanne! s’écria Guillaume, sortez de l’endroit où vous êtes cachée, +répondez!... Ne craignez rien, nous venons pour vous défendre. + +— Vous voyez, Messieurs, dit Léon avec ironie, que la personne qu’il +vous plaît d’appeler Jeanne n’est point ici, ou que, si elle y est, elle +ne désire pas beaucoup votre protection, car elle ne répond pas. + +— Si elle ne répond pas, s’écria Guillaume, c’est qu’elle est évanouie +ou morte; mais que vous l’ayez outragée ou assassinée, elle n’en sera +pas moins arrachée d’ici, fallût-il à l’instant même châtier en vous le +dernier des scélérats et des lâches. + +La lune commençait à monter au-dessus des collines de l’horizon, et le +vent frais qui accompagne souvent le lever de cet astre balayait les +nuages devant lui. La clarté pénétrait dans l’intérieur de la tourelle, +et sir Arthur, dont la vue était aussi claire et aussi nette que le +jugement, s’était déjà assuré que le lit n’avait pas été dérangé, que +les rideaux étaient ouverts, qu’il n’y avait dans cette petite pièce, de +construction antique, aucune armoire, aucun cabinet où Jeanne pût être +cachée. Elle était donc sortie furtivement au moment où Guillaume et lui +s’étaient précipités dans la chambre : elle avait dû profiter de ce +premier moment de trouble pour s’esquiver adroitement. Ces réflexions +rendirent à sir Arthur le calme qui commençait à l’abandonner. +Guillaume, dit-il au jeune baron, ne vous laissez pas dominer ainsi par +le soupçon et la crainte. Jeanne n’est point ici, elle s’est enfuie déjà +dans le préau; allez la rejoindre et laissez-moi parler avec M. +Marsillat. + +— Jeanne ne sait pas mentir, Jeanne me dira la vérité, s’écria +Guillaume en s’élançant dehors. Malheur à vous, Marsillat, si son +témoignage vous condamne! + +— Monsieur Marsillat, dit Arthur lorsqu’il fut seul avec lui, je ne me +permettrai pas de qualifier votre conduite, car j’ignore par quels +artifices vous avez pu décider Jeanne à venir ici. Mais je sais qu’elle +en est sortie pure, et j’aime à croire que vous espériez la convaincre +sans avoir l’intention de lui faire violence. + +— Faites-moi grâce de vos commentaires sur ma conduite et mes +intentions, Monsieur, répondit Léon. Je n’ai de comptes à rendre à +personne, et c’est vous qui avez à m’expliquer votre propre conduite et +vos propres intentions. J’attends de vous de promptes excuses ou une +prochaine réparation. + +— Si j’avais agi légèrement, dit M. Harley, si j’étais entré ici sans +la certitude d’y trouver Jeanne, si je ne l’avais entendue protester +contre vos entreprises, enfin si je m’étais trompé, je vous ferais +toutes sortes d’excuses, et je n’attendrais pas pour vous l’offrir, que +vous demandiez une réparation. Mais j’ai écouté à votre porte, j’ai fait +cette action pour la première et, j’espère, pour la dernière fois de ma +vie. Je n’en ai pas de honte; car je suis en droit, maintenant, de +défendre l’honneur d’une pauvre fille contre vos criminelles et +indécentes vanteries. Cependant, comme je ternirais ce précieux honneur +à vos yeux en m’en déclarant légèrement le champion, je suis bien aise +de vous faire connaître à quel titre je suis intervenu ici entre Jeanne +et vous. + +— Oui, dit Marsillat avec un rire amer, c’est précisément cela que je +désirerais savoir. Quel droit avez-vous plus que moi sur une très belle +fille que vous ne voulez certainement pas épouser, puisque vous êtes +marié? + +— Marié, moi? Qui vous a fait ce conte ridicule! On vous a trompé, +Monsieur; je suis libre, et mon intention est de demander Jeanne en +mariage, même après l’épreuve délicate qu’elle a subie ici, même au +risque du ridicule que vous avez certainement l’intention de déverser +sur moi à cette occasion. Ne soyez donc pas étonné que, comme prétendant +à la main de Jeanne, je vienne la soustraire à vos outrages. Je ne +serais pas entré chez vous de moi-même, avec effraction. J’aime à croire +qu’après avoir un peu parlementé, vous m’auriez ouvert cette porte que +l’impétuosité de notre jeune ami a brisée malgré moi. Mais Guillaume +était poussé par une exaltation qui est au fond de son caractère, et par +un sentiment d’indignation et de sollicitude, j’oserais dire paternelle. +Il venait, à titre de parrain, c’est-à-dire d’unique protecteur et +d’unique parent adoptif de l’orpheline, de m’accorder sa main et de me +constituer son défenseur. Je sais, Monsieur, que tout ceci vous paraît +fort ridicule, et je sais à quel sarcasme je me livre en vous parlant +avec cette franchise : c’est pour cela que, vous considérant dès +aujourd’hui comme l’ennemi de mon repos et de mon honneur, dans le +passé, dans le présent et dans l’avenir, je vous prie de m’assigner le +jour et l’heure où il vous plaira de me donner satisfaction. + +— Ainsi, Monsieur, vous l’agresseur, vous vous posez en homme offensé +et provoqué, parce qu’il vous plaît d’épouser la fille que le petit +baron n’a pas eu l’esprit de séduire? C’est admirable! J’accepte le rôle +que vous m’attribuez : pourvu que je me batte avec vous, c’est tout ce +que je demande. + +— Prenez-le comme vous voudrez, Monsieur; je vous laisse le choix des +armes et tous les avantages du duel. Je vous prie seulement de le fixer +à demain matin. + +— Non, Monsieur, je plaide après-demain une cause d’où dépendent +l’honneur et l’existence d’une famille estimable. Nous sommes +aujourd’hui lundi. Je pars au point du jour pour Guéret. Nous remettrons +la partie à mon retour, c’est-à-dire à mercredi matin. + +— C’est convenu, Monsieur, et j’espère que jusque-là vous n’exigerez ni +n’accorderez aucune autre promesse de réparation. + +— Je vous comprends, Arthur, dit Marsillat avec la bienveillance d’un +homme parfaitement calme et courageux. Vous voulez soustraire votre +jeune ami à mon ressentiment. Engagez-le à rétracter les injures dont il +lui a plu de me gratifier tout à l’heure, et je vous promets de les +pardonner. + +— C’est ce que je n’obtiendrais jamais de lui, Monsieur, et je +n’essaierai même pas. Mais votre ressentiment doit se contenter pour le +moment d’un duel, et votre honneur sera satisfait si j’y succombe. + +— Je sais que Guillaume est un enfant, et je lui ai donné assez de +leçons de tir et d’escrime pour ne pas désirer une partie que je +jouerais contre lui à coup sûr. Comptez donc sur ma générosité, et +obtenez, du moins pour ce soir, qu’il ne me pousse pas à bout. + +— Comme je ne puis répondre de rien à cet égard, ayez l’obligeance de +ne pas vous exposer davantage à l’emportement de ce jeune homme; je vais +le rejoindre et l’emmener. Veuillez, je vous en supplie, ne pas sortir +de cette chambre. + +— Allons, je vous le promets, Arthur; mais nous ne convenons ni du lieu +ni des armes? + +— Vous en déciderez. J’attends un billet de vous demain matin, et je me +conformerai à vos intentions. Je ne suis exercé à aucun genre de combat, +le choix m’est donc indifférent. + +— Diable! votre aveu me fâche! je suis aussi fort à l’épée qu’au +pistolet. + +— Je le sais; tant mieux pour vous. + +— Nous tirerons au sort! + +— Comme il vous plaira! + +M. Harley salua Léon, et s’éloigna à la hâte. Guillaume revenait vers la +tour avec agitation. Il était seul. + +— Arthur, s’écria-t-il, Jeanne est introuvable. J’ai cherché dans +toutes ces ruines. Elle ne peut être que dans la tour. Marsillat l’a +cachée quelque part. Il faut qu’elle soit bâillonnée ou mourante! Il y a +là un crime affreux. Laissez-moi! laissez-moi rentrer! J’étranglerai ce +scélérat. Je lui arracherai la vérité; je briserai tout dans son repaire +infâme! + +— Non, Guillaume, non! dit M. Harley. J’ai tout observé, son maintien, +sa voix, et tous les détails de sa demeure. Le chien de Jeanne est entré +avec nous dans la tour, et il n’y est plus, je ne le vois pas ici. Il +m’a semblé que je l’entendais aboyer et hurler dehors pendant que je +parlais avec Léon. Jeanne s’est enfuie, n’en doutez pas. Nous allons la +retrouver en chemin. + +— Votre confiance est insensée, Arthur! Si Jeanne est ici, nous la +laissons au pouvoir de ce misérable! Non, non, je ne sortirai pas d’ici +sans elle! + +— Tenez, dit Arthur en lui montrant le portail sombre de l’antique +forteresse, ne voyez-vous pas là quelqu’un debout! c’est Jeanne, à coup +sûr! + +Et ils s’élancèrent vers la herse, où une ombre venait en effet de +glisser rapidement. + +Mais ce n’était pas Jeanne. C’était Raguet, le Bridevache, qui leur +faisait signe de le suivre. + +----- + +[24] _Dessoubrer_, déchirer. + + + XXIV + MALHEUR + +Raguet marchait en regardant derrière lui avec précaution, et il +s’empressa d’attirer Guillaume et son ami au dehors. + +— Vous cherchez la fille, dit cet espion vigilant, et sans moi vous ne +la trouverez jamais. Combien me donnerez-vous pour ça? + +— Ce que tu voudras, l’ami! répondit Guillaume. Tu ne nous a pas +trompés, nous ne compterons pas avec toi. + +— Si fait, mon garçon, comptez! comptez! dit Raguet en tendant son +chapeau. + +Guillaume prit une poignée d’argent dans sa poche et la jeta dans le +chapeau crasseux du mendiant, sans compter, en effet. + +— Ça va bien, la nuit n’est pas mauvaise, dit Raguet; _z’enfants_, +venez avec moi. + +Et il les conduisit, le long des murs extérieurs du vieux château, +jusqu’à un endroit où il s’arrêta. Le terrain, formé par les éboulements +de la ruine, avait été déblayé et creusé en cet endroit, comme pour +éloigner du sol la fenêtre étroite mais dégarnie de ses antiques +barreaux de fer, qui éclairait la tourelle consacrée au pied-à-terre de +Marsillat. On avait rejeté plus loin les terres et les graviers +amoncelés contre les premiers étages, et cette fenêtre se trouvait ainsi +élevée à environ vingt-cinq pieds au-dessus d’une sorte de tranchée à +pic qui n’était que le rétablissement partiel de l’ancien bassin des +fossés du château. Marsillat, passant souvent les nuits dans ce manoir +isolé et désert, s’y était fortifié dans son petit coin du mieux qu’il +avait pu. + +— Où nous conduisez-vous? dit Guillaume en voyant Raguet lui indiquer +le fond de la tranchée du bout de son bâton. + +— Elle est là, dit Raguet en parlant très bas et en se cachant derrière +un monceau de débris pour n’être pas vu de la fenêtre de la tourelle. + +Puis il releva son bâton, indiqua cette fenêtre, fit avec son bâton un +geste de haut en bas, et ajouta avec un accent d’indifférence atroce : + +— Il n’y a qu’un petit malheur, c’est que la fille est morte!... +Allez-y voir, pourtant... Je ne pourrais pas en jurer... Je l’ai bien +vue tomber, mais je n’ai pas voulu en approcher... pas si bête!... Si +l’affaire va en justice, on me mettrait encore ça sur le corps. + +Et Raguet disparut comme la première fois. Il craignait Marsillat; mais +ce dernier, qui avait observé, du seuil de la tourelle, la sortie de +Guillaume et d’Arthur, cherchait Jeanne dans le préau, et se frottait +les mains à l’idée de la retrouver blottie et tremblante dans quelque +coin. + +Arthur et Guillaume étaient déjà au fond de la tranchée. Plus morts que +vifs, ils s’agitaient en vain dans l’ombre. Jeanne n’y était pas. + +— Grâce au ciel, dit Arthur, cette fois le vagabond nous a trompés. + +— Hélas! non, dit Guillaume, car voici la mante de Jeanne! Et il +ramassa la cape de la jeune fille. + +Ils gagnèrent le fond du ravin en suivant la direction de la tranchée, +cherchant toujours, mais n’osant plus échanger leurs réflexions +sinistres. + +Au fond de ce ravin étroit coule un filet d’eau cristalline qui murmure +entre les rochers. La source est là qui sort de terre entre de gros +blocs de pierre blanche, et qui se verse au dehors avec un petit bruit +de pluie continue. Guillaume courut vers ces bancs de pierre, et fit un +cri de joie en voyant clairement une femme assise au bord de la source. +La lune, dégagée des nuages, donnait en plein sur elle. C’était Jeanne +immobile, pâle comme une morte, mais le sourire sur les lèvres et les +mains croisées l’une sur l’autre dans une attitude rêveuse et +tranquille. Finaud était couché à ses pieds. + +— Jeanne! s’écria Guillaume, en tombant à genoux auprès d’elle, tu es +sauvée! Dieu soit mille fois béni! + +— Oh! ça n’est rien, rien du tout, mon parrain, dit Jeanne en se +laissant prendre et baiser les mains. Bonjour, monsieur Arthur! Vous +voilà donc revenu de votre voyage? Ça va bien, merci. + +— Jeanne, Jeanne, d’où viens-tu? Où étais-tu cachée? Tu n’es donc pas +tombée? dit Guillaume. + +— Tombée? Oui, m’est avis que je suis tombée un peu fort... C’est la +jument à M. Marsillat... Non... je ne sais plus, mon parrain; j’ai dormi +par terre un peu de temps; mais mon chien m’a tant tiraillée qu’il m’a +réveillée. Et puis je me suis levée; je n’ai rien de cassé, car j’ai +marché un bout de chemin. Mais je suis _vannée_ de fatigue, et je me +suis assise là pour me reposer un brin. Je ne vois plus mes vaches. +Claudie les aura fait rentrer. Allons, mon parrain, ça doit être l’heure +de rentrer aussi à la maison. + +— Oui, _à la maison_! Bonne Jeanne, ma chère Jeanne, ô ma sœur chérie! + +— Votre sœur? Elle est donc là, cette chère mignonne? Je ne la vois +pas! Dame! Je suis tout étourdie, mon parrain. Je ne sais pas d’où je +sors. + +— Guillaume, dit M. Harley à voix basse, ne la faites pas parler, ne +lui donnez pas d’émotion. Elle s’est jetée par la fenêtre, cela est +certain... + +Et Arthur, se retournant, regarda en frémissant l’élévation de cette +fenêtre que l’éloignement faisait paraître plus effrayante encore. + +— Quelle chute! dit-il, et quel miracle Dieu a daigné faire pour nous! +Ceci n’aura pas de suites, j’espère. Mais vous voyez qu’elle n’a pas sa +tête. Essayons de la faire marcher, et ne la forçons pas à rassembler +trop vite ses souvenirs. En arrivant à Boussac, il sera prudent de la +faire saigner. + +— Allons-nous-en, pas vrai, mon parrain? dit Jeanne en se levant avec +aisance. J’ai quasiment peur dans l’endroit d’ici, je ne sais pas +pourquoi; mais je ne reconnais pas le pays. Sommes-nous dans le pré du +château? N’avez-vous pas vu le père Raguet? + +— Raguet! dit Guillaume, qui se rappela enfin où il avait rencontré le +vagabond. Non, Jeanne, il n’y a pas de Raguet ici. Viens, ta chère +mignonne t’attend pour te dire bonsoir avant de se coucher. + +Jeanne marcha sans effort, appuyée sur le bras de Guillaume; et Arthur +ayant été chercher les chevaux qu’il avait attachés à la porte du +château en arrivant, la prit en croupe sur le sien. Ils regagnèrent la +route de Boussac, en longeant le vallon de la Petite-Creuse. Guillaume +reconnaissait le pays, éclairé par la lune; mais ils marchaient au pas, +le plus lentement possible, sir Arthur craignant de provoquer chez +Jeanne quelque crise nerveuse, à la suite de l’ébranlement terrible de +sa chute. Ému, triste et tendre, le bon M. Harley n’osait lui adresser +la parole que pour lui demander de temps en temps comment elle se +trouvait. + +— Mais je me trouve bien, répondit Jeanne avec surprise. Pourquoi donc +que vous me demandez ça, monsieur Harley? Je ne suis pas malade. + +Jeanne avait perdu la mémoire de toutes ses afflictions. Elle paraissait +méditer, et cependant l’action de sa pensée n’était plus qu’un rêve +paisible et doux. La nuit était devenue sereine et la lune brillante. +Jeanne entendait encore le chant du grillon et de la grenouille verte, +comme lorsqu’elle avait marché dans la direction de Toull. Mais elle +tournait le dos cette fois au clocher de son village, et elle ne s’en +rendait pas compte. Tout flottait devant ses yeux, tout se confondait +dans ses souvenirs et dans ses affections : la veillée d’autrefois, dans +les prés du Bourbonnais, la rêverie du matin dans la rosée autour du +château, ses chèvres d’Ep-Nell, ses vaches de Boussac, le bon curé +Alain, la chère demoiselle Marie et jusqu’à sa mère Tula, qui n’était +plus morte dans cet heureux songe qu’elle faisait les yeux ouverts. +Quelquefois elle penchait sa tête languissante sur l’épaule de sir +Arthur; et sa pudeur craintive ne s’apercevait pas de la présence de cet +ami, dont elle sentait vaguement l’influence affectueuse et chaste +s’étendre sur elle, à son insu. + +Lorsque nos trois jeunes personnages arrivèrent au château de Boussac, +il était plus de minuit. La maison était à peu près déserte. Claudie, +inquiète et consternée, pleurait seule dans un coin de la cuisine, et +Cadet n’était pas là pour prendre les chevaux. Il était monté à cheval +lui-même, sur l’ordre de madame de Boussac, pour chercher Guillaume, +dont le brusque départ et la longue absence avaient excité les plus +vives inquiétudes. + +— Votre maman a été sur la route de Toull jusqu’à dix heures du soir +pour vous attendre, dit Claudie au jeune baron. Elle ne fait que de +rentrer, et mam’selle Marie y est encore avec madame de Charmois. + +— J’irai rassurer mademoiselle Marie, dit M. Harley à Guillaume; allez +consoler votre mère, et recommandez à Claudie de bien soigner Jeanne. En +passant, j’avertirai le médecin de venir la voir. + +— Le médecin est encore dans la maison, dit Claudie. Tu t’es donc +trouvée _fatiguée_ (malade), ma Jeanne? + +— Ça n’est rien, dit Jeanne en l’embrassant. + +Madame de Boussac gronda son fils en pleurant. Contre sa coutume, +Guillaume reçut les tendres reproches de sa mère avec un peu de hauteur +et d’impatience. Il prétendit qu’il ne savait pas pourquoi depuis +quelques jours tout le monde voulait lui persuader qu’il était malade; +il assura qu’il se sentait fort bien, qu’il avait eu la fantaisie, comme +cela lui était arrivé bien d’autres fois, d’aller voir le lever de la +lune sur les pierres jomâtres; qu’en chemin il s’était arrêté pour +causer avec sir Arthur, qu’il avait saisi au passage; puis qu’ils +avaient rencontré Jeanne qui venait de voir sa tante malade à Toull; +qu’il avait pris sa filleule en croupe, et qu’il avait eu le malheur de +la laisser tomber; qu’enfin ils étaient revenus au pas par la route +d’_en bas_, pour ne pas fatiguer cette pauvre enfant, un peu brisée de +sa chute. + +L’histoire était plus vraisemblable et plus naturelle ainsi que la +vérité même. Madame de Boussac ne la révoqua point en doute; seulement +elle fit observer à son fils qu’il était ridicule et déplacé de prendre +sa servante en croupe; que c’étaient des usages de la petite bourgeoisie +du pays, fort détestables à imiter. Comme elle paraissait un peu plus +sensible à cette inconvenance de Guillaume qu’à l’accident de Jeanne, +Guillaume, irrité, répondit avec un peu d’aigreur que Jeanne était son +égale de toutes les manières, et qu’il s’étonnait de la différence qu’on +voulait établir, dans les préjugés du monde, entre une personne et une +autre. Madame de Boussac trouva qu’il s’insurgeait; elle le gronda, +pleura encore, et ne put le décider à écouter la fin de sa +mercuriale. — Chère maman, lui dit-il, il y a une chose qui m’inquiète +beaucoup plus : c’est l’accident arrivé à ma sœur de lait, à votre +filleule, à cette amie, à cette enfant de la maison, que je ne pourrai +jamais traiter de servante ni regarder comme telle, après tous les soins +qu’elle m’a prodigués dans ma maladie. Vous permettrez que j’aille +m’informer d’elle, et que je remette à demain notre discussion sur la +supériorité de mon rang et l’excellence de ma personne. J’ai eu bien +tort, en effet, de prendre Jeanne sur mon cheval, puisque j’ai eu la +déplorable maladresse de la laisser tomber. Voilà, je le confesse, la +seule chose dont je me repente amèrement. + +Quelques instants après, madame de Boussac, Guillaume, Marie, Arthur et +le médecin étaient rassemblés autour de Jeanne, que Marie avait fait +venir dans sa chambre, et qui s’étonnait de leur inquiétude. Le médecin +s’en étonnait aussi. Jeanne, ne se rappelant pas d’où elle était tombée, +et se persuadant que ce qu’elle entendait raconter de son accident était +la vérité, avait pourtant le souvenir distinct d’être tombée sur ses +pieds sur la terre fraîchement remuée, puis sur ses genoux, et d’être +restée _comme endormie_ pendant un temps qu’elle ne pouvait préciser. + +— Eh pardieu! ce n’est rien qu’un étourdissement, disait le médecin, la +surprise, la peur peut-être. Elle ne souffre de nulle part, donc elle ne +s’est pas fait de mal. Il n’y a donc pas à s’occuper de cela. + +— Monsieur, dit sir Arthur en l’attirant à l’écart, la chute est plus +grave que Jeanne ne peut se la retracer. Lorsque le cheval s’est +effrayé, il était tout au bord du chemin de Toull, dans l’endroit le +plus escarpé. Jeanne est tombée d’environ trente pieds de haut, sur le +gazon à la vérité, mais elle a été évanouie près d’un quart d’heure, et, +depuis ce temps, elle n’a plus sa tête. Elle sait à peine où elle est, +et ce qui lui est arrivé. + +— Ceci change la thèse, dit le médecin, et je vais la saigner +sur-le-champ. Une atteinte à la moelle épinière, un déchirement des +enveloppes du cœur, une commotion cérébrale, sont toujours fort à +craindre dans ces cas-là. + +La saignée pratiquée, Jeanne reprit peu à peu ses couleurs, et +s’endormit bientôt sur un lit que Marie lui fit dresser à côté du sien. +Inquiète de sa chère pastoure, comme elle l’appelait, elle ne voulait +pas la quitter d’un instant. Sir Arthur, plus robuste que Guillaume, +dont les violentes émotions étaient toujours suivies de grands +accablements, ne songea même pas à se coucher. Attentif au moindre +bruit, il vint souvent sur la pointe du pied écouter dans le corridor, +et il ne se tranquillisa qu’en voyant, à l’aube nouvelle, Jeanne sortir +fraîche et matinale de la chambre de sa _mignonne_ pour aller respirer +l’air des champs. Jeanne crut qu’il venait de se lever aussi; et +persistant à le croire marié, ne sentant plus aucune méfiance contre +lui, elle lui accorda une franche poignée de main en le remerciant de +tout ce qu’il avait fait pour elle. + +— Est-ce que vous vous souvenez de tout? lui demanda-t-il. + +— Oui, oui, Monsieur, je me souviens bien de tout, ce matin. Mais c’est +égal, il faudra toujours dire comme vous avez dit hier soir; ça arrange +tout, et ça sauve M. Marsillat d’une vilaine histoire. + +— Jeanne, vous pardonnez donc à ce méchant homme? + +— Dieu ordonne de tout pardonner, et d’ailleurs, M. Marsillat n’est pas +méchant. Il a voulu rire un peu sottement avec moi. Vous savez, c’est un +garçon qui a de vilaines manières : il veut toujours embrasser les +filles. Moi, ça ne me convenait pas, et je vous réponds que je l’aurais +bien fait finir. Je suis plus forte qu’il ne croit, et il ne m’aurait +jamais embrassée. Mais il s’amusait à m’enfermer dans sa chambre et à me +faire toutes sortes de contes pour m’empêcher de sortir. On aurait dit +qu’il voulait faire mal parler de moi en me gardant là toute la nuit. +Aussi quand j’ai reconnu votre voix et celle de mon parrain, j’ai été +bien contente. Mais ne voilà-t-il pas qu’il a fait comme s’il voulait +vous tuer tous les deux à cause de moi? Il a pris son fusil, et il m’a +dit : « Si tu ne veux pas paraître d’accord avec moi pour être ici, je +vas casser la tête à l’Anglais. » Je ne voulais pas qu’il fît un +malheur; il paraissait comme fou dans ce moment-là, et ce que vous lui +disiez à travers la porte le fâchait tant, qu’il me disait des paroles +très dures et très méchantes. Alors, d’un côté, la peur qu’il ne fît un +mauvais coup dans la colère; d’un autre côté, la honte d’être trouvée là +par vous, et de ne pouvoir pas me défendre de ce qu’il vous dirait +contre moi, tout cela m’a décidée à sauter par la fenêtre. Il y avait +bien juste la place pour passer mon corps; mais, en me forçant un peu, +j’en suis venue à bout. Il m’avait bien dit que je me tuerais; mais +j’aimais mieux me tuer que de faire tuer mon parrain et vous. +D’ailleurs, c’étaient des menteries, tout ça. Il ne voulait pas vous +faire de mal, j’en suis bien sûre à présent, et sa fenêtre n’était déjà +pas si haute, car je ne me suis point fait de mal, et si on ne m’avait +pas _faiblessée_ en me tirant du sang, je serais comme à l’ordinaire. +C’est égal, je suis bien contente que tout ça soit fini, et je m’en vas +aux champs. J’ai été simple de croire à toutes les folies qu’on m’a +dites hier. Je vois bien que mon parrain et ma marraine sont toujours +bons pour moi, et que ma chère mignonne m’aime toujours. Il n’y a que +madame de Charmois qui me haïsse. Je ne sais pas pourquoi; je l’ai +toujours servie de mon mieux, elle et sa demoiselle. + +Sir Arthur voulut faire raconter à Jeanne ce qui s’était passé entre +elle et madame de Charmois; mais il lui fallut le deviner aux réponses +timides et incomplètes de la jeune fille, trop pudique et trop fière +pour rapporter les termes dont s’était servie la comtesse pour +l’outrager. + +— Ma chère, disait à cette dernière madame de Boussac, en prenant le +chocolat avec elle dans sa chambre à coucher, où la sous-préfette, un +peu parasite par-dessus le marché, vint la relancer de bonne heure, vous +n’avez réussi à rien. Je ne sais pas ce que vous avez imaginé de dire à +Guillaume hier soir, mais votre secret n’a pas eu le sens commun. +Guillaume est plus amoureux que jamais de Jeanne. Mes enfants se sont +pris tous deux pour cette fille d’une passion ridicule. Vous voyez que +Guillaume a couru après elle comme un fou. Elle a failli se casser le +cou, ce qui a augmenté le délire de mon fils. Ma fille va jusqu’à la +faire coucher dans sa chambre! Si je me permets une observation, ces +enfants, exaltés je ne sais vraiment à quel propos, sont tout prêts à +entrer en révolte contre moi, et, qui pis est, contre toute la société. +Ils me jettent à la tête les services et les vertus de Jeanne; moi, je +suis faible, et au fond je l’aime, cette Jeanne. Je n’oublierai jamais +qu’elle m’a sauvé mon fils. Quand vous l’avez chassée hier, j’étais +furieuse contre vous. Ce matin je crois que je le suis encore un peu; +car vous avez fait du mal à tous sans remédier à rien. + +— Que fait Guillaume ce matin? demanda d’un air de triomphe paisible la +grosse sous-préfette. + +— Il dort. + +— A neuf heures du matin, il dort encore? Et cette nuit, a-t-il dormi? + +— Parfaitement, à ce que m’assure Cadet, qui a passé la nuit dans sa +chambre à son insu, par mon ordre. + +— Eh! reprit la Charmois, s’il dort si bien, il est donc guéri de son +amour! + +— Vous l’espérez? + +— Je vous en donne ma parole d’honneur, je lui ai dit hier des mots +magiques. Il a couru après Jeanne, c’est tout simple; il la traite comme +son égale, cela devait être; il veut qu’on la chérisse et qu’on la +respecte, je m’y attendais. Mais il n’est plus amoureux, et il épousera +Elvire quand nous voudrons. + +— Je ne vous comprends pas. + +— Vous ne devinez pas? allons, il faut vous aider. La nourrice de +Guillaume était servante ici dans la maison, avant votre mariage. Elle +était belle, je m’en souviens; elle était peut-être sage, je ne m’en +soucie guère; vous fûtes jalouse d’elle au bout de deux ou trois ans de +ménage; vous pouviez avoir tort... Mais enfin Jeanne aurait pu être la +fille de votre mari, et se trouver la sœur de Guillaume. + +— Juste Dieu! c’est là le conte que vous avez fait à mon fils? + +— Pourquoi non? + +— Mais c’est absurde! mais c’est faux! M. de Boussac était à l’armée et +n’avait jamais vu Tula avant la naissance de Jeanne. + +— Qu’est-ce que cela me fait? Qui donc ira donner ces renseignements +exacts à Guillaume? Il est trop délicat pour aller aux informations. Je +n’ai dit qu’un mot, un demi-mot, et il a deviné. + +— Mais vous calomniez la mémoire d’une honnête créature! + +— L’honneur de la mère Tula? Le grand mal! Vous voilà comme vos +enfants, ma chère! + +— Mais vous chargez d’une faute le père de Guillaume! Vous faites +descendre mon mari dans l’estime de son fils! + +— Pourquoi donc? Est-ce que l’honneur d’un homme tient à ces choses-là? +Si j’avais fait passer Jeanne pour votre fille, ce serait bien +différent. Mais, dans mon hypothèse, tout s’adaptait à merveille à la +situation de Guillaume. J’ai fait de la poésie, de l’éloquence +là-dessus. Le sujet prêtait : Guillaume amoureux d’une paysanne!... son +père pouvait bien l’avoir été. Guillaume cédant à sa passion!... son +père y avait cédé. La morale était que de ces amours-là résultent de +pauvres enfants qui sont élevés dans la domesticité, qui tombent un jour +ou l’autre dans la misère, qui sont exposés à se dégrader, à rencontrer +leurs frères, et à devenir l’objet de passions incestueuses... Là-dessus +Guillaume s’est écrié : « Merci, merci, Madame! en voilà bien assez. Je +suis guéri; vous m’avez rendu un grand service. Mais que ma mère +l’ignore toujours; qu’elle croie à la sagesse de mon père. Pauvre père! +de quel droit le blâmerais-je, quand moi j’ai failli l’imiter, etc., +etc. » Eh bien! Zélie, riez donc un peu, et faites-moi compliment! + +Madame de Boussac ne se fit pas beaucoup prier pour rire, et finit par +admirer et par remercier la Charmois. + +— Si je vous approuve, lui dit-elle, c’est à condition pourtant que +vous me promettez de désabuser bientôt Guillaume, en lui déclarant que +vous étiez dans l’erreur sur sa prétendue parenté avec Jeanne. + +— Bien! bien! dit la Charmois, quand il sera le mari d’Elvire et quand +Jeanne sera bien loin, bien loin. Si, au contraire, vous la gardez ici, +comptez que Guillaume se croira toujours son frère, que je fournirai des +preuves, des témoins, s’il le faut. + +— Vous avez le diable au corps! dit madame de Boussac. + +Cependant Guillaume, en s’éveillant, sonna pour demander des nouvelles +de Jeanne. Sa surprise fut grande quand il apprit qu’elle gardait ses +vaches comme si de rien n’était. Il courut chez sa sœur, et lui parla +ainsi : + +— Marie, il faut que le rêve de bonheur de notre ami se réalise enfin. +Il faut aussi que le sort de Jeanne soit élevé à la hauteur de son âme. +Jusqu’à présent Harley a été timide, Jeanne méfiante ou incrédule, et +nous, Marie, nous avons été faibles et irrésolus. Il est temps de sortir +de notre neutralité. Il est temps de travailler ouvertement et +activement à rapprocher ces deux cœurs faits pour se comprendre, et ces +deux existences qui, à les voir sans préjugé, semblent faites l’une pour +l’autre. + +— Tu me fais trembler, répondit Marie; je ne comprends rien à ce qui +s’est passé hier; car j’ai appris, par hasard, mais de source certaine, +que la tante de Jeanne n’a pas été malade. C’était donc un prétexte pour +nous quitter. Il faut que quelque chose lui ait déplu en nous et l’ait +fait amèrement souffrir. Il me semble que ce sont tous ces bruits de +mariage qui ont circulé malgré nous, et qui lui sont revenus, qui +causaient sa résolution de nous abandonner. Tu as eu le pouvoir de nous +la ramener. Béni sois-tu, ami! car je sens que je ne pourrais plus vivre +sans Jeanne. Je l’aime, Guillaume, je l’aime comme si elle était notre +sœur! Et si tu veux que je te le dise, hier soir, en vous attendant avec +anxiété, il m’est passé par la tête mille désirs romanesques, mille +rêveries insensées. Croirais-tu que, malgré moi, je me surprenais à +méditer le projet de quitter le monde, de dépouiller ce rang qui me +pèse, de m’enfuir au désert, de chausser des sabots, et d’aller garder +les chèvres avec Jeanne sur les bruyères d’Ep-Nell? Oui, j’ai fait ce +doux songe, et je ne jurerais pas de ne jamais le réaliser, s’il me +fallait vivre ici, loin de ma belle pastoure, de ma _Jeanne d’Arc_, de +l’héroïne de tous les poèmes _inédits_ que je porte dans mon cœur et +dans ma tête depuis un an! + +— Chère Marie, adorable folle! répondit le jeune baron en souriant d’un +air attendri, ton rêve se réalisera sans secousses, sans scandale, et +sans douleur de la part des tiens. Jeanne épousera sir Arthur; ils +vivront près de nous, avec nous. Ils achèteront des terres incultes +qu’ils fertiliseront peu à peu, et sur lesquelles tu pourras longtemps +encore errer avec ta belle pastoure, en chantant des airs rustiques, et +en voyant courir de jeunes chevreaux. Il te sera loisible même de porter +des sabots les jours de pluie, et de te croire bergère. Mais pour que +tout cela arrive, il faut nous hâter de rendre à Jeanne la confiance +qu’elle doit avoir en nous. Il faut qu’elle sache que personne ici ne +veut la séduire, et qu’un honnête homme veut l’épouser. Il faut surtout +qu’elle quitte ses vaches et qu’elle vienne passer la journée dans ta +chambre avec nous trois. Il faut enfin que ce soir cette étrange mais +bienheureuse union soit décidée, afin que sir Arthur puisse demander +sérieusement la main de Jeanne à notre mère, sa marraine et sa +protectrice naturelle. + +— Allons, dit Marie, le cœur me bat; et je crains de m’éveiller d’un si +doux songe! + +Il serait difficile de peindre la surprise naïve et prolongée de Jeanne, +lorsque assise dans la chambre de Marie, entre sa chère mignonne et son +parrain, qui lui parlait avec animation, elle vit M. Harley, courbé et +presque agenouillé devant elle, lui demander de consentir à l’épouser. +On eut quelque peine à vaincre son humble confiance et l’effet des +mensonges de madame de Charmois. Pourtant, lorsque Arthur lui eut donné +sa parole d’honneur qu’il n’avait jamais été marié, et lorsque Jeanne +entendit son parrain et sa mignonne se porter garants de la loyauté de +leur ami, elle devint sérieuse, pensive, croisa ses mains sur son genou, +pencha la tête et ne répondit rien. Elle semblait ne plus rien entendre +et prier intérieurement pour obtenir du ciel la lumière et +l’inspiration. Son teint était animé, son sein légèrement ému. Jamais +elle n’avait été aussi belle; et Marsillat, qui l’avait si souvent +comparée à Galatée, eût dit qu’elle venait de recevoir le feu sacré de +la vie pour la première fois. + +Mais cet éclat fut de peu de durée. Peu à peu le teint de Jeanne +redevint pâle comme il l’avait été la veille après sa chute. Ses yeux +fixes perdirent leur brillant, et sa bouche retrouva l’expression de +réserve et de fermeté qui lui était habituelle. + +— Eh bien! Jeanne, dit Marie en la secouant comme pour la réveiller de +sa méditation, ne veux-tu donc pas être heureuse? + +— Ma chère mignonne, répondit Jeanne en lui baisant les mains, vous me +souhaitez quasiment plus de bien qu’à vous-même, et je vous aime quasi +autant que j’ai aimé ma défunte mère. Jugez donc si je voudrais vous +faire plaisir! Vous, mon parrain, vous faites tout pour me reconsoler +d’un peu de peine que vous m’avez causé, et dont je vous assure bien que +je ne me souviens plus. Soyez assuré que j’ai autant de confiance en +vous qu’en votre sœur. Et, tant qu’à vous, Monsieur, dit-elle à sir +Arthur en lui prenant la main avec cordialité, je vois bien que vous +êtes un brave homme, un bon cœur et un vrai chrétien. Je me sens autant +d’amitié pour vous que si vous n’étiez pas Anglais. N’allez donc pas +vous imaginer que j’aie rien contre vous. Mais aussi vrai que je +m’appelle Jeanne, et que Dieu est bon, quand même je voudrais me marier +avec vous, ça ne me serait pas permis. Ainsi ne m’en voulez pas, et ne +croyez pas que je me fasse un plaisir de vous refuser; je dirais que +c’est un chagrin pour moi, si ce n’était pécher de dire qu’on est +mécontent de faire la volonté de Dieu. + +— Jeanne, dit M. Harley, je ne sais pas vos motifs, mais je crois les +avoir devinés. J’ai causé hier toute la journée avec M. Alain; et bien +qu’il n’ait pas trahi le secret de votre confiance, il m’a laissé +pressentir que vous étiez sous l’empire de scrupules religieux. Je ne +crois pas impossible que la religion elle-même fasse cesser ces +scrupules mal fondés. Permettez donc que je vous amène demain M. le curé +de Toull, afin qu’il cause avec vous et qu’il décide, en dernier +ressort, si vous devez me refuser ou me laisser l’espérance. + +— Ça me fera grand plaisir de revoir M. Alain, dit Jeanne; c’est un bon +prêtre et un homme juste; mais ce n’est qu’un prêtre, et il ne peut rien +changer à ce qu’on doit au bon Dieu. Faites-le venir si vous voulez, +Monsieur. Je causerai avec lui tant qu’il vous plaira. Mais ne croyez +pas que ça me décide au mariage. M. Alain vous dira comme moi, quand il +m’aura écoutée, que je ne puis pas me marier. + +— Jeanne, j’espère que tu te trompes, dit mademoiselle de Boussac, et +que ton curé te fera changer d’avis. Tu es bien pâle, ma chère pastoure, +et je crains qu’en refusant tu ne fasses violence à ton cœur. + +Jeanne rougit faiblement, et pâlit encore davantage après. + +— J’ai un peu mal à la tête, dit-elle; je ne veux pas rester comme ça +sans travailler enfermée dans une chambre. Vous voyez, monsieur Harley, +que je ferais une drôle de dame! Laissez-moi aller à mon ouvrage, ma +mignonne. + + + XXV + CONCLUSION + +Le secret et le résultat de l’entretien de Jeanne et de ses trois amis +restèrent secrets, et elle ne reparut au château qu’après le coucher du +soleil. + +— Je n’ai jamais vu fille pareille! dit Cadet en la voyant entrer; elle +est moitié morte, et elle travaille toujours! Tu veux donc t’achever +bien vite, vilaine Jeanne? + +— Pourquoi me dis-tu ça, _vilain_ Cadet, répondit Jeanne en souriant. +Est-ce que tu t’es tué toutes les fois que le grand cheval à mon parrain +t’a jeté par terre? + +— C’est égal, dit Claudie en regardant Jeanne, je ne sais pas si tu es +tombée ou non, je ne sais pas où tu as passé l’autre soir; mais tu as la +figure et la bouche aussi blanches qu’un linge; et si tu restais comme +ça, on aurait peur de toi. Tu sembles la grand’fade! + +Cependant Jeanne retourna aux champs le lendemain matin. Mais elle avoua +à Claudie qu’elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Mademoiselle de +Boussac l’avait fait encore coucher dans sa chambre; et Jeanne, dans la +crainte de réveiller sa chère demoiselle, s’était tenue silencieuse et +calme, malgré le supplice de l’insomnie. Cependant elle assurait n’avoir +qu’un petit mal de tête. Peut-être que Jeanne était trempée pour +supporter héroïquement la souffrance. Peut-être aussi qu’elle avait une +de ces organisations exceptionnelles, si parfaites, que la douleur +physique semble n’avoir pas de prise sur elles. Le médecin, qui +l’interrogea dans la matinée, un peu inquiet de sa pâleur, et se méfiant +du calme de ses réponses, demanda à Claudie ce qu’elle en pensait. + +— Ah! que voulez-vous, Monsieur, dit-elle, il y a du monde qui ne se +plaint pas. Jeanne est de ceux qui ne disent jamais rien. Vous savez! on +ne peut jamais dire s’ils souffrent ou s’ils ne sentent pas leur mal. + +Guillaume et Arthur étaient montés à cheval dès l’aurore pour aller +inviter le curé de Toull à venir déjeuner au château. Cette matinée +avait été choisie d’abord pour la rencontre entre Marsillat et M. +Harley. Mais Marsillat avait envoyé un exprès, la veille au soir, pour +dire qu’il avait à répliquer dans son procès, et qu’il ne serait libre +de quitter Guéret que dans deux jours, lorsqu’il aurait gagné ou perdu +sa cause. Le courage physique de Léon et sa dextérité à manier toutes +sortes d’armes étaient assez connus pour qu’il ne dût pas craindre +d’être accusé d’hésitation ni de lenteur volontaire, et il est certain +qu’il était impatient de se voir en face de sir Arthur. Mais il pensait +que ce duel et les événements qui y avaient donné lieu se répandraient +bientôt, que le blâme s’élèverait contre sa conduite, que le ridicule, +qu’il craignait encore davantage, l’atteindrait peut-être. Il ignorait +la chute de Jeanne; il n’avait pas revu Raguet. Ce misérable, qui avait +longtemps cherché à le servir malgré lui dans l’espoir d’une récompense, +s’était vu déçu dans ses rêves de cupidité par l’aversion et le mépris +de l’avocat. Il était indigné que ce dernier eût profité de ses avis +sans les payer; et comme il errait dans l’ombre, _au carroir_ du mont +Barlot, au moment où Léon avait décidé Jeanne à venir à Montbrat, il +avait peut-être entendu de quelle manière l’avocat s’exprimait sur son +compte. Il s’était tourné contre lui par vengeance autant que par +vénalité, et le fuyait désormais, craignant son ressentiment; mais Léon +ignorait tout. Il pensait que Jeanne se plaignait de lui en confidence à +tout le château de Boussac, que tout le château le condamnait, que toute +la ville le raillerait bientôt; et, ne pouvant guère espérer de se laver +de ce qu’il appelait son _fiasco_, il voulait au moins y apporter le +contre-poids d’un grand succès oratoire. Il avait une belle cause; il +tenait à la plaider, à la gagner avec éclat, et à cacher, comme il +disait, les blessures de son amour-propre sous les lauriers de sa +gloire. + +Guillaume, tout occupé de Jeanne et d’Arthur, paraissait avoir oublié +Marsillat. Il nourrissait contre lui des projets de vengeance plus +ardents que ceux d’Arthur; mais il les cachait, luttant de dévouement +dans le secret de son âme avec celui qu’il regardait déjà comme son +frère, et qui, de son côté, poursuivait le même dessein de préserver les +jours de l’ami, en se risquant le premier dans une rencontre périlleuse +pour l’un comme pour l’autre. + +M. Alain, après le déjeuner, fut emmené dans la prairie par les jeunes +gens, sous prétexte de promenade; et tandis qu’Arthur, Guillaume et +Marie faisaient le guet pour empêcher les deux _Charmoise_ de venir les +troubler, le bon curé de Toull causait avec Jeanne derrière les rochers. +M. Alain avait réussi, dans la solitude, à étouffer le tumulte de ses +pensées. Il avait fouillé tous les viviers de la montagne de Toull, et +il n’avait pas retrouvé la source minérale engloutie par la reine des +fades. Mais il n’en était que plus passionné pour cette découverte; et à +force de gratter la terre, de recueillir des médailles et des légendes, +il était devenu tout à fait antiquaire; c’est-à-dire qu’il avait oublié +la jeunesse et ses agitations douloureuses. Il grisonnait déjà, et, à +trente-deux ans, il avait la tournure d’un vieillard. La fièvre +marchoise avait contribué aussi à mettre de la gravité dans les allures +et de l’abattement dans les pensées du pauvre et honnête pasteur. + +— Ma fille, disait-il à Jeanne, vous avez fait vœu de chasteté, de +pauvreté et d’humilité, je le sais; mais... + +— Il n’y a pas de _mais_, monsieur l’abbé, répondit Jeanne. C’est un +vœu que ma chère défunte mère m’a commandé de faire, lorsque je n’avais +encore que quinze ans, et que vous m’avez permis de renouveler ensuite, +tous les ans, à la fête de Pâques, en recevant la communion. + +— Oui, mon enfant, votre premier vœu était un peu entaché de paganisme; +car vous aviez juré sur la pierre d’Ep-Nell, et c’est un tabernacle dont +je ne puis reconnaître la sainteté. Ainsi ce premier vœu est de nulle +valeur à mes yeux, et ne vous engage pas, d’autant plus que la cause +première était tout à fait illusoire et vaine. Vous le savez maintenant. + +— La cause, la cause, monsieur le curé!... Ce n’était pas une mauvaise +cause. Ma mère pensait que les fades du mont Barlot me voulaient du mal +puisqu’elles m’avaient mis ces trois pièces de monnaie dans la main; et +elle disait que, pour m’en préserver, il fallait faire trois vœux à la +sainte Vierge : vœu de pauvreté, à cause du louis d’or; vœu de chasteté, +à cause du gros écu; vœu d’humilité, à cause de la pièce de cinq sous... +Voilà comme la chose s’est passée... Je ne peux rien y changer. + +— Mais vous ne compreniez pas ces vœux? vous étiez une enfant. + +— Oh! que si, que je les comprenais bien! + +— Mais vous les faisiez pour obéir à votre mère? + +— Ça me faisait plaisir de lui obéir, et de plaire aussi à la sainte +Vierge, et de ressembler à la Grande Pastoure, qui a fait avec ses vœux +le miracle de chasser les Anglais de notre pays. + +— Très bien. Mais la sainte Vierge, vous l’appeliez la grand’fade? +avouez-le, Jeanne! + +— Qu’est-ce que ça fait que nous l’appelions comme ça, monsieur l’abbé? +ça ne lui fait pas déshonneur. + +— Et vous pensiez aussi qu’elle vous aiderait à trouver le trésor et à +_donzer_ le veau d’or. + +— Elle avait bien aidé la Grande Pastoure à gagner des villes et des +grandes batailles! elle pouvait bien me faire trouver le trou-à-l’or, +qui doit rendre riche tout le monde qui est sur la terre. Ça n’est pas +par avarice que je souhaitais cela, monsieur le curé, puisque j’avais +fait vœu de pauvreté pour moi. Ça n’était pas pour trouver un mari, +puisque j’avais fait vœu de virginité. Ça n’était pas non plus pour +faire parler de moi, puisque j’avais fait vœu d’être humble et de rester +bergère. + +— Mais, maintenant, Jeanne, toutes ces rêveries de trésor, de guerre +aux Anglais, et de richesse universelle qui vous ont bercée si +longtemps, doivent être effacées. Vous voyez bien qu’il n’y faut plus +songer, et il serait peut-être plus heureux et plus méritoire pour vous +d’épouser un homme riche, humain et bienfaisant, qui ferait cultiver nos +terres, assainir notre pays, et qui rendrait les habitants heureux en +travaillant. + +— Je ne sais pas tout cela, monsieur l’abbé. C’est possible; et si ça +est, je fais grand cas des bonnes intentions de cet homme-là. Mais je ne +peux pas manquer à mon vœu. Je l’ai fait dans la liberté de ma pure +volonté; et vous avez beau dire que puisque les pièces de monnaie me +sont venues de trois messieurs, au lieu de me venir de trois fades, la +cause du vœu est nulle; je dis, moi, que le vœu reste, et qu’on ne peut +pas se moquer de ces choses-là. + +— A Dieu ne plaise que je vous conseille de vous en moquer! Les +engagements pris avec Dieu et notre conscience sont mille fois plus +sacrés que ceux qu’on prend avec les hommes. Mais il y a des vœux +téméraires que l’Église ne reconnaît pas valables, et que Dieu repousse +quand la cause est frivole ou coupable. + +— Coupable, monsieur l’abbé? quand mon vœu était destiné à rendre +heureux tous les pauvres qui sont sur la terre! + +— Convenez que vous bâtissiez vos engagements sur une erreur, sur une +grossière superstition. Votre cœur est admirablement bon, votre +intention fut sublime; mais votre esprit n’est pas éclairé, Jeanne, et +vous devez croire que j’en sais un peu plus long que vous sur les cas de +conscience. + +— Pourtant, monsieur l’abbé, quand vous m’avez permis de renouveler mon +vœu dans l’église, vous l’avez cru bon! + +— Et je le crois tel encore; mais la cause du vœu n’en est pas moins +nulle. J’ignorais, à cette époque, tout ce que je sais maintenant des +superstitions toulloises; et vous avez, vous autres, une manière de vous +confesser par métaphores, qui fait qu’on croit que vous parlez du bon +Dieu quand vous parlez quelquefois du diable. + +— Oh! non, monsieur l’abbé, dit Jeanne un peu fâchée, je ne rends pas +de culte au diable! + +— Je ne dis pas cela, ma bonne Jeanne; mais je dis que l’Église +pourrait maintenant vous relever de tous vos vœux. + +— L’église, monsieur l’abbé? l’église de Toull-Sainte-Croix? + +— Non, mon enfant, l’église de Rome. + +Jeanne baissa les yeux d’un air soumis. Elle avait bien entendu parler +de l’église romaine à son curé; mais, comme chez tous les paysans, ce +mot ne présentait à son esprit d’autre sens que celui d’un bel édifice, +objet de dévotion particulière, où les riches seuls pouvaient aller en +pèlerinage. + +— Je crois bien à la vertu de l’église de Rome, dit-elle; mais quoique +ça, il n’y a pas d’église qui soit plus que Dieu. + +Le curé essaya de se faire comprendre. Il parla du pape. Les paysans +entendent aussi quelquefois parler du pape. Ils l’appellent _le grand +prêtre_, et Jeanne ne pouvait s’habituer à l’appeler autrement. + +— Ce n’est pas au _grand prêtre_, pas plus qu’à l’église de Rome, ou à +celle de Saint-Martial de Toull, que j’ai fait mes promesses, dit-elle; +c’est au bon Dieu du ciel, à la Grand’Vierge et à ma chère défunte mère. +Celle-là ne disait pas toujours comme vous, monsieur l’abbé; et sur +l’article des vœux, elle me disait tous les jours que c’était pour ma +vie, et qu’il serait plus heureux pour moi de mourir que de me trahir. + +Le curé parla encore du chef de l’Église, du successeur des apôtres qui +a reçu les clefs du ciel et le pouvoir de délier les âmes sur la terre. +Jeanne fut étonnée, un peu scandalisée même, malgré elle, du pouvoir que +M. Alain attribuait à un homme. + +— Tout ça ne fera pas, dit-elle, que je n’aie pas juré sur la pierre +d’Ep-Nell, pendant que le corps de ma pauvre défunte était là, et que +notre maison achevait de brûler, de ne jamais manquer à mes vœux, de ne +jamais me marier, et de ne jamais tant seulement embrasser un homme par +amour. Vous voyez bien, monsieur l’abbé, que l’âme de ma mère viendrait +me faire des reproches, que la Grand’Vierge me retirerait son amitié, et +que le bon Dieu me punirait. Ce qui est fait, on n’y peut rien changer, +et c’est inutile d’y penser. + +Rien ne put ébranler la résolution saintement fanatique de Jeanne; et M. +Alain, qui l’interrogeait plus encore pour l’éprouver que pour la +convaincre, revint d’auprès d’elle pénétré d’une admiration qu’il +communiqua à ses jeunes amis, mais qui n’empêcha pas sir Arthur de +tomber dans une profonde tristesse. Il s’approcha de Jeanne, attacha sur +elle un regard douloureux, et s’éloigna sans lui dire un mot, résolu à +respecter sa foi et à vaincre son propre amour s’il en avait la force. + +Le curé vint prendre congé de madame de Boussac, qui, ne sachant point +le vrai motif de sa visite, l’avait trouvé très amusant et très +original. Elle essaya de le pousser encore un peu sur les étymologies; +mais personne ne la seconda plus. L’espérance avait donné, une heure +auparavant, de la gaieté aux amis de Jeanne. Ils faisaient maintenant de +vains efforts pour sourire. + +M. Alain allait se retirer, et déjà on lui amenait son cheval devant la +porte, lorsque Marie monta à sa chambre pour prendre un livre qu’elle +lui avait promis. Elle trouva Jeanne à genoux, sur son prie-Dieu, pâle +comme la vierge d’albâtre qui recevait sa prière, les yeux ouverts et +comme décolorés, les mains jointes et le corps roide et penché en avant. +La fixité de son regard et de son attitude épouvanta mademoiselle de +Boussac. + +— Jeanne, s’écria-t-elle, qu’as-tu? réponds-moi; à quoi penses-tu? +es-tu malade? ne m’entends-tu pas? + +Jeanne resta immobile, les lèvres entr’ouvertes. Marie la toucha, elle +était glacée, et ses membres étaient roides comme ceux d’une statue. Aux +cris de mademoiselle de Boussac, tout le monde accourut. On crut d’abord +que Jeanne était morte. Le médecin n’était pas loin; il fit une seconde +saignée, et Jeanne reprit ses esprits. Mais elle fit signe qu’elle +voulait parler bas au curé; et, comme on l’engageait à ne pas parler +encore, parce qu’elle était trop faible, elle dit d’une voix éteinte : + +— Ça m’est commandé d’en haut. + +Quand tout le monde se fut éloigné, Jeanne dit à M. Alain de cette voix +si faible qu’il avait peine à l’entendre : + +— Je me sens malade, et je pourrais bien en mourir. Je veux donc vous +faire ma confession, monsieur l’abbé, du moins mal que je pourrai... +Vous savez... cet Anglais? Où est-il? Eh bien! j’y pensais, j’y pensais +un peu trop souvent. + +— Malgré vous, sans doute, ma fille? + +— Oh! bien sûr. Mais je ne pouvais pas m’en empêcher; et depuis hier +surtout, toute la nuit je l’avais devant les yeux. Est-ce un péché +mortel, monsieur le curé? + +— Non, sans doute, mon enfant. Ce n’est même pas un péché, puisque +c’est une préoccupation involontaire. + +— Mais encore tout à l’heure, dans le pré, en vous parlant, j’avais +comme du regret d’être obligée de garder mon vœu. Ce n’est pas que +j’aurais voulu être mariée, je n’ai jamais pensé à ça; mais ça me +faisait de la peine de faire tant de peine à ce monsieur qui est si bon. + +— Eh bien! Jeanne, croyez-vous que je doive faire faire des démarches +auprès du Saint-Père pour obtenir la rupture de vos vœux? + +— Oh! jamais, monsieur l’abbé! D’ailleurs, il ne s’agit pas de ça; il +s’agit de mettre mon âme en paix. Ma chère amie qui est dans le ciel me +reprocherait, j’en suis sûre, d’avoir des sentiments pour un Anglais, et +j’ai honte d’être si faible. Mais quand il m’a regardée dans le pré, +comme pour me dire adieu, ça m’a fendu le cœur. Il faut que vous me +donniez l’absolution pour ça, monsieur l’abbé. + +— Avez-vous eu des sentiments du même genre pour quelque autre, Jeanne? + +— Oh non! Monsieur, jamais. J’ai eu du chagrin pour mon parrain, mais +ça n’était pas la même chose. Je ne me reproche pas ça... + +— Eh!... pardonnez mes questions, ma fille, mais au moment de vous +donner l’absolution, je dois secourir votre mémoire, affaiblie +peut-être; M. Léon Marsillat... + +— Oh! celui-là!... dit Jeanne. + +Mais elle était trop épuisée pour parler davantage; elle ne put que +sourire avec une douceur angélique à laquelle se mêla un peu de la +fierté malicieuse de la femme. Le curé lui donna l’absolution, et elle +parut s’endormir. Quand elle se réveilla, Marie tenait sa main; +Guillaume, pâle et consterné, était à genoux auprès d’elle; M. Harley, +debout et immobile, semblait paralysé. Le médecin lui avait dit des mots +terribles : + +— Le cas est grave, cette jeune fille pourrait bien succomber d’un +instant à l’autre. + +Cependant Jeanne parut se relever de cette crise. Couchée sur le propre +lit de sa chère mignonne, et soignée par elle, elle paraissait jouir +d’un grand calme et assurait ne pas souffrir du tout. + +— Cela m’étonne, disait le médecin, il faut qu’elle dorme ou qu’elle +souffre. + +Mais on ne put savoir à quoi s’en tenir. Claudie avait bien expliqué que +Jeanne était de ceux qui ne se plaignent pas : était-elle de ceux qui +souffrent? Marie pensait qu’elle était de la nature des anges, qui ne +sentent d’autres douleurs que la pitié pour les hommes. + +Après sa confession, Jeanne parut avoir surmonté son regret ou abjuré +ses scrupules; car elle regarda M. Harley sans émotion, et, en recevant +les adieux de M. Alain, qui était forcé de retourner à sa paroisse avant +la nuit, elle lui dit qu’elle se sentait l’âme en paix. Vers le coucher +du soleil, elle se souleva et fit signe à Cadet et à Claudie de venir +auprès d’elle. + +— Mes enfants, leur dit-elle, si je venais à mourir, vous auriez soin +de Finaud, pas vrai? + +Cadet ne répondit que par des sanglots. Claudie s’écria du fond de son +cœur : + +— Ne meurs pas, Jeanne; j’aimerais mieux mourir à ta place. + +— Oh! je n’ai pas envie de mourir! dit Jeanne en souriant. +Allez-vous-en servir le dîner, mes enfants; on l’a bien assez retardé +pour moi. Mon parrain, ma mignonne, il faut aller dîner. Je suis très +bien, Dieu merci! Vous viendrez me revoir après, si vous voulez. + +— Oui, oui, allez dîner, dit le médecin, qui tenait le bras de Jeanne. +Le pouls est bon. Ce ne sera rien aujourd’hui. + +— Monsieur Harley, dit-il à sir Arthur en le suivant dans le corridor, +avant un quart d’heure cette fille sera morte. Mademoiselle de Boussac +est fort sensible et l’aime beaucoup. Guillaume en est, je crois, fort +amoureux. Ces pauvres enfants sont d’une santé trop délicate pour +assister à un pareil spectacle. Emmenez-les et ne faites semblant de +rien, vous qui êtes un homme calme et fort. Ordonnez à Claudie de +descendre et de rester en bas; elle jetterait les hauts cris dans la +maison... Et puis, revenez, vous! Il est possible que nous ne soyons pas +trop de deux pour contenir la malade dans ses dernières convulsions. + +M. Harley, la mort dans l’âme, suivit de point en point les indications +prudentes du médecin. Lorsqu’il rentra, Cadet, qui était resté avec ce +dernier auprès de Jeanne, vint à sa rencontre en riant. + +— Oh! la Jeanne va bien mieux, dit-il en frappant ses mains l’une dans +l’autre, la voilà qui chante. Oh! je suis-t-i content! J’avais ben cru +qu’alle en mourrait! + +— Va-t’en servir le dîner, lui cria le médecin. Tu vois, nous n’avons +plus besoin de toi. Monsieur Harley, ajouta-t-il, fermez les portes et +les fenêtres; qu’on n’entende pas cette agonie, et apprêtez-vous à un +peu de courage. Ces fins-là sont violentes et affreuses. C’est une +commotion cérébrale; la crise se prépare... Ce ne sera pas long. + +Le sang-froid terrible du médecin glaçait le malheureux Arthur d’horreur +et de désespoir. Jeanne, assise sur son lit, les joues bleuies et les +yeux étincelants, caressait son chien, et chantait d’une voix forte et +vibrante : + + Là où donc est le temps + Où j’étais sur ma porte, + Assise dans mon habit blanc... + +Mais le docteur s’était trompé. La fin de Jeanne devait être aussi douce +et aussi résignée que sa vie. Sa voix s’adoucit, et prit un accent +céleste en murmurant ces vers d’une autre chanson du pays : + + En traversant les nuages, + J’entends chanter ma mort. + Sur le bord du rivage + On me regrette encore... + +— _Oh, moi là! oh, moi là!_ Finaud, mon petit chien, mon chien Finaud! +_Tranche, tranche, aoulé, aoulé! en sus, en sus... vire, vire, vire!_... + +— Que dit-elle, mon Dieu! s’écria M. Harley en joignant les mains. + +— Elle rassemble son troupeau pour partir; elle excite son chien, dit +le docteur. Elle se croit au pré... C’est le délire. + +— Monsieur Harley, je veux vous parler, dit tout à coup Jeanne d’une +voix ferme. Vous êtes un brave homme, un homme selon Dieu... Ma chère +mignonne est un ange du ciel... Je vous commande de la part du bon Dieu +et de la sainte Vierge de l’épouser... Et puis, écoutez, vous irez à +Toull-Sainte-Croix, vous assemblerez tous les gens de l’endroit, et vous +leur direz de ma part ce que je vas vous dire : Il y a un trésor dans la +terre. Il n’est à personne; il est à tout le monde. Tant qu’un chacun le +cherchera pour le prendre et pour le garder à lui tout seul, aucun ne le +trouvera. Ceux qui voudront le partager entre tout le monde, ceux-là le +trouveront, et ceux qui feront cela seront plus riches que tout le +monde, quand même ils n’auraient que cinq sous... comme moi... et comme +sainte Thérèse... Vous leur direz cela, c’est la _connaissance_, la +_vraie connaissance_ que ma mère m’a donnée ou qu’elle m’avait bien +commandé de donner à tout le monde quand j’aurais trouvé le trésor. +S’ils ne vous écoutent pas, ils pourront encore longtemps chanter la +vieille chanson : + + Dites-moi donc, ma mère, + Où les Français en sont? + Ils sont dans la misère, + Toujours comme _ils étions_. + +La voix de Jeanne avait un timbre céleste, mais elle s’affaiblissait de +plus en plus. + +— Monsieur Harley, dit-elle, attendez, ne partez pas encore; mettez-moi +mon chapelet dans les mains... Y est-il? Je ne le sens pas; j’ai les +mains mortes. Vous aimerez ma chère mignonne, pas vrai? Oh! mon Dieu, +voilà la grand’fade devant moi; comme elle est blanche! Elle éclaire +comme le soleil... Elle a le bœuf d’or sous ses pieds! Adieu, mes +amis!... Adieu, mon Cadet; adieu, ma Claudie... Êtes-vous là? Vous +prierez le bon Dieu pour moi... Vous recommanderez ma pauvre tante à mon +parrain... Et ma chère mignonne? Ah! je la vois!... Bonsoir, ma chère +demoiselle, voilà le soleil qui s’en va... et le clocher de Toull qui se +montre. M’y voilà arrivée, Dieu merci!... + +Jeanne étendit le bras, et voulut saisir la main de sir Arthur, qu’elle +prenait pour Marie. Mais elle l’avait dit, ses mains étaient mortes, et +son bras demeura roide hors du lit. Arthur le couvrit de baisers qu’elle +ne sentit pas. Elle avait cessé de vivre... + +Guillaume, Arthur et Marie, brisés d’abord par la douleur, retrouvèrent +leur courage pour aller ensevelir le corps de Jeanne dans le cimetière +de Toull, à côté de celui de Tula et des autres parents. + +Malgré les précautions de sir Arthur, Guillaume se battit en duel avec +Marsillat. Ce dernier, en apprenant la chute et la mort de Jeanne, avait +perdu tout son orgueil, et il avait été s’accuser et gémir sincèrement +dans le sein de sir Arthur, qui lui avait tout pardonné, le trouvant +bien assez puni par ses remords. Mais Guillaume continuait à être +exaspéré contre lui. Sa mère l’avait détrompé, en lui disant, pour le +consoler de la perte de Jeanne, que cette jeune fille n’était pas et ne +pouvait pas être sa sœur. Cette nouvelle révélation ne fit qu’irriter la +douleur du jeune homme. Il accusa madame de Charmois et Marsillat de la +mort de cette chaste victime, et sa fureur contre Léon ne connut plus de +bornes. Il le provoqua si amèrement que, malgré la patience et la +générosité dont le bouillant avocat fit preuve en cette occasion, il le +força de se battre avec lui dans le cromlech des pierres jomâtres. +Marsillat avait fait tout au monde pour éviter cette extrémité. Il avait +trop d’avantage sur Guillaume, et pourtant celui-ci le blessa grièvement +à la cuisse. Marsillat en resta boiteux, ce qui nuisait singulièrement à +ses succès auprès des beautés de la ville et de la campagne. Une +difformité, ou une infirmité, si peu choquante qu’elle soit, est plus +répulsive aux paysans qu’une laideur amère jointe à un corps bien +constitué. Claudie ressentit l’effet de cette disgrâce de son amant; ou +plutôt, lorsqu’elle eut appris ou deviné la véritable cause de la mort +de Jeanne, elle ne put jamais pardonner. + +Marie et Arthur furent longtemps inconsolables. Mais Jeanne avait dicté +ses dernières intentions à M. Harley, qui se fit un devoir de les +remplir. Après Jeanne, Marie était pour lui la plus excellente de toutes +les femmes. Leur affection pour cette chère défunte forma un lien sacré +entre eux. Ils se marièrent un an après sa mort, et voyagèrent pendant +quelque temps avec Guillaume, pour le distraire de sa douleur sombre. Le +jeune baron se rétablit enfin, et n’épousa point Elvire de Charmois, qui +resta longtemps fille, au grand déconfort de sa mère. + +Guillaume n’était pas sans remords. Il se reprochait amèrement d’avoir +aimé Jeanne trop ou trop peu, de n’avoir pas su vaincre à temps sa +passion, ou de n’y avoir pas héroïquement cédé, en offrant le premier à +sa filleule un amour noble et dévoué comme celui de M. Harley. A quelque +chose, dit-on, malheur est bon. Cela est vrai, si le repentir nous +purifie. Guillaume en fut un exemple. Il ne fit point d’actions +éclatantes; il resta rêveur et amant de la solitude; mais il porta dans +toutes ses relations avec les hommes que le préjugé lui rendait +inférieurs une charité et une bienveillance à toute épreuve. Il ne fit +en cela qu’imiter sa sœur et son beau-frère, dont les idées et les +actions généreuses semblèrent d’un siècle en avant du temps misérable et +condamné où nous vivons. + +Marsillat avait reçu une dure leçon. Il se corrigea du libertinage; mais +il avait le fond de l’âme trop égoïste pour ne pas remplacer cette +mauvaise passion par une autre. L’ambition politique devint le stimulant +de son intelligence et la chimère de sa vie. + + + + + FIN + + ‾IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE‾ + + PRINTED IN GREAT BRITAIN + + + + + Note de Transcription + +Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été +corrigées. Lorsque plusieurs orthographes se produisent, l’utilisation +de la majorité a été employé. + +Ponctuation a été maintenue sauf si évidente erreurs d’impression se +produisent. + +L’orthographe et la ponctuation reflètent les moments où le livre a été +écrit et ou publié. + +Les informations relatives à l’éditeur, figurant sur la dernière page, +sont encadrées par des symboles « ‾ ‾ » et indiquent une surbrillance. + +[Fin de _Jeanne_, par Amantine-Lucile-Aurore Dudevant née Dupin (pseud. +George Sand).] + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78257 *** diff --git a/78257-h/78257-h.htm b/78257-h/78257-h.htm new file mode 100644 index 0000000..1e9c810 --- /dev/null +++ b/78257-h/78257-h.htm @@ -0,0 +1,16222 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> + <title>Jeanne | Project Gutenberg</title> + <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"/> + <style type="text/css"> + .footnote-id { + text-indent:1.5em; 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Ce +mode exige un art particulier que je n’ai pas +essayé d’acquérir, ne m’y sentant pas propre. +C’était en 1844, lorsque le vieux <span class='it'>Constitutionnel</span> se +rajeunit en passant au grand format. Alexandre +Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au +plus haut point, l’art de finir un chapitre sur +une péripétie intéressante, qui devait tenir sans +cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la +curiosité ou de l’inquiétude. Tel n’était pas le +talent de Balzac, tel est encore moins le mien. +Balzac, esprit plus analytique, moi, caractère plus +lent et plus rêveur, nous ne pouvions lutter d’invention +et d’imagination contre cette fécondité +d’événements et ces complications d’intrigues. +Nous en avons souvent parlé ensemble ; nous +n’avons pas voulu l’essayer, non par dédain du +genre et du talent d’autrui ; Balzac était trop fort, +moi trop amoureux de mes aises intellectuelles +pour dénigrer les autres ; car le dénigrement, c’est +l’envie, et on dit que cela rend fort malheureux. +Nous n’avons pas voulu l’essayer, par la certitude +que nous sentions en nous de n’y pas réussir et +d’avoir à y sacrifier des résultats de travail qui +ont aussi leur valeur, moins brillante, mais allant +au même but.</p> + +<p class='pindent'>Ce but, le but du roman, c’est de peindre +l’homme ; et, qu’on le prenne dans un milieu ou +dans l’autre, aux prises avec ses idées ou avec +ses passions, en lutte contre un monde intérieur +qui l’agite, ou contre un monde extérieur qui le +secoue, c’est toujours l’homme en proie à toutes +les émotions et à toutes les chances de la vie.</p> + +<p class='pindent'><span class='it'>Jeanne</span> est une première tentative qui m’a +conduit à faire plus tard <span class='it'>la Mare au Diable</span>, <span class='it'>le +Champi</span> et <span class='it'>la Petite Fadette</span>. La vierge d’Holbein +m’avait toujours frappé comme un type mystérieux +où je ne pouvais voir qu’une fille des +champs rêveuse, sévère et simple : la candeur +infinie de l’âme, par conséquent un sentiment +profond dans une méditation vague, où les idées +ne se formulent point. Cette femme primitive, +cette vierge de l’âge d’or, où la trouver dans la +société moderne ? Du moment qu’elle sait lire et +écrire, elle ne vaut pas moins, sans doute, mais +elle est autre, et appartient à un autre genre de +description.</p> + +<p class='pindent'>Je crus ne pouvoir la trouver qu’aux champs, +pas même aux champs, au désert, sur une lande +inculte, sur une terre primitive qui porte les +stigmates mystérieuses de notre plus antique +civilisation. Ces coins sacrés où la charrue n’a +jamais passé, où la nature est sauvage, grandiose +ou morne, où la tradition est encore debout, où +l’homme semble avoir conservé son type gaulois +et ses croyances fantastiques, ne sont pas aussi +rares en France qu’on devrait le croire après tant +de révolutions, de travaux et de découvertes. La +France est pleine, au contraire, de ces contrastes +entre la civilisation moderne et la barbarie antique, +sur des zones de terrain qui ne sont séparées parfois +l’une de l’autre que par un ruisseau ou par un +buisson. Quand on se trouve dans une de ces solitudes +où semble régner le sauvage génie du +passé, cette pensée banale vient à tout le monde : +« On se croirait ici à deux mille lieues des villes +et de la société. » On pourrait dire aussi bien qu’on +s’y sent à deux mille ans de la vie actuelle.</p> + +<p class='pindent'>Cette vierge gauloise, ce type d’Holbein, ou +de Jeanne d’Arc ignorée, qui se confondaient dans +ma pensée, j’essayai d’en faire une création +développée et complète. Mais je ne réussis point +à mon gré. Il me fallut, pour satisfaire aux nécessités +du feuilleton, me hâter un peu, et, d’ailleurs, +je n’osai point alors faire ce que j’ai osé +plus tard, peindre mon type dans son vrai milieu, +et l’encadrer exclusivement de figures rustiques +en harmonie avec la mesure, assez limitée en littérature, +de ses idées et de ses sentiments. En +mêlant <span class='sc'>Jeanne</span> à des types de notre civilisation, +je trouvai que j’atténuais la vraie grandeur que +je lui avais rêvée, et que j’altérais sa simplicité +nécessaire. Je fis un roman de contrastes, comme +ces contrastes de paysages et de mœurs dont j’ai +parlé tout à l’heure ; mais je me sentis dérangé +de l’oasis austère où j’aurais voulu oublier et +faire oublier à mon lecteur le monde moderne et +la vie présente. Mon propre style, ma phrase me +gênait. Cette langue nouvelle ne peignait ni les +lieux, ni les figures que j’avais vues avec mes +yeux et comprises avec ma rêverie. Il me semblait +que je barbouillais d’huile et de bitume les peintures +sèches, brillantes, naïves et plates des maîtres +primitifs, que je cherchais à faire du relief sur une +figure étrusque, que je traduisais Homère en rébus, +enfin que je profanais le nu antique avec des +draperies modernes.</p> + +<p class='pindent'>Les peintres et les sculpteurs de la renaissance +l’ont fait pourtant. Germain Pilon a habillé les +Grâces païennes avec une mousseline ou un +taffetas qui n’est jamais sorti d’une autre fabrique +que de celle de son génie ; mais il faut être Germain +Pilon ou ne pas s’en mêler. Puisse le lecteur m’être +plus indulgent que je ne le suis à moi-même !</p> + +<p class='line' style='text-align:right;margin-right:1em;margin-top:1em;'>GEORGE SAND.</p> + +<p class='pindent'><span style='font-size:smaller'>Nohant, mai 1853.</span></p> + +<h2 id='de'>DÉDICACE<br/> A FRANÇOISE MEILLANT</h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'> « Tu</span> ne sais pas lire, ma paisible amie, mais ta +fille et la mienne ont été à l’école. Quelque jour, +à la veillée d’hiver, pendant que tu fileras ta +quenouille, elles te raconteront cette histoire qui +deviendra beaucoup plus jolie en passant par +leurs bouches. »</p> + +<hr class='pbk'/> + +<div class='figcenter'> +<img src='images/table.jpg' alt='TABLE' id='iid-0002' style='width:400px;height:auto;'/> +</div> + +<table id='tab1' summary='' class='center'> +<colgroup> +<col span='1' style='width: 20em;'/> +<col span='1' style='width: 3.5em;'/> +</colgroup> +<tr><td class='tab1c1 tdStyle0'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><span style='font-size:smaller'><span class='it'>Pages</span></span></td></tr> +<tr><td class='tab1c1 leader-dots tdStyle0'><span><span class='it'>Notice</span></span></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><a href='#no'>5</a></td></tr> +<tr><td class='tab1c1 tdStyle0'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab1c1 leader-dots tdStyle0'><span><span class='it'>Dédicace</span></span></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><a href='#de'>9</a></td></tr> +<tr><td class='tab1c1 tdStyle0'></td><td class='tab1c2 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab1c1 leader-dots tdStyle0'><span><span class='it'>Prologue</span></span></td><td class='tab1c2 tdStyle1'><a href='#pr'>13</a></td></tr> +</table> + +<table id='tab2' summary='' class='center'> +<colgroup> +<col span='1' style='width: 4em;'/> +<col span='1' style='width: 16em;'/> +<col span='1' style='width: 3.5em;'/> +</colgroup> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>I.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>La Ville gauloise</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch1'>27</a></td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>II.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Le Cimetière</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch2'>45</a></td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>III.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>La Maison de la Morte</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch3'>61</a></td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>IV.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>L’Orage</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch4'>82</a></td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>V.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>L’Érudition du Curé de campagne</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch5'>96</a></td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>VI.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Le Feu du ciel</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch6'>118</a></td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>VII.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>La Pierre d’Ep-Nell</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch7'>132</a></td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>VIII.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>La Lavandière</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch8'>149</a></td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>IX.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Adieu au village</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch9'>163</a></td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>X.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Les Projets de mariage</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch10'>185</a></td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'></td><td class='tab2c2 tdStyle3'></td><td class='tab2c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab2c1 tdStyle2'><span class='it'>XI.</span></td><td class='tab2c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Le Poisson d’avril</span></span></td><td class='tab2c3 tdStyle1'><a href='#ch11'>203</a></td></tr> +</table> +<table id='tab3' summary='' class='center'> +<colgroup> +<col span='1' style='width: 4em;'/> +<col span='1' style='width: 16em;'/> +<col span='1' style='width: 3.5em;'/> +</colgroup> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XII.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Un Gentleman excentrique</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch12'>218</a></td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XIII.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Le Frère et la Sœur</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch13'>233</a></td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XIV.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Sir Arthur</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch14'>256</a></td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XV.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Nuit blanche</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch15'>272</a></td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XVI.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>La Velléda du mont Barlot</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch16'>289</a></td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XVII.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>La Grande Pastoure</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch17'>306</a></td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XVIII.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>La Fenaison</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch18'>321</a></td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XIX.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Amour de Jeune homme</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch19'>338</a></td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XX.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Adieu à la Ville</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch20'>359</a></td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XXI.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Le Mirage</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch21'>374</a></td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XXII.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>La Tour de Montbrat</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch22'>394</a></td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XXIII.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Le Vagabond</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch23'>415</a></td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XXIV.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Malheur</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch24'>438</a></td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'></td><td class='tab3c2 tdStyle3'></td><td class='tab3c3 tdStyle1'> </td></tr> +<tr><td class='tab3c1 tdStyle2'><span class='it'>XXV.</span></td><td class='tab3c2 leader-dots tdStyle3'><span><span class='it'>Conclusion</span></span></td><td class='tab3c3 tdStyle1'><a href='#ch25'>459</a></td></tr> +</table> + +<hr class='pbk'/> + +<p class='line' style='text-align:center;font-size:1.5em;'><span class='gesp'>JEANNE</span></p> + +<h2 class='nobreak' id='pr'>PROLOGUE</h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'><span class='dropcap'>D</span>ANS</span> les montagnes de la Creuse, en tirant +vers le Bourbonnais et le pays de Combraille, +au milieu du site le plus pauvre, le plus triste, le +plus désert qui soit en France, le plus inconnu +aux industriels et aux artistes, vous voudrez bien +remarquer, si vous y passez jamais, une colline +haute et nue, couronnée de quelques roches qui +ne frapperaient guère votre attention, sans l’avertissement +que je vais vous donner. Gravissez +cette colline ; votre cheval vous portera, sans +grand effort, jusqu’à son sommet ; et là, vous +examinerez ces roches disposées dans un certain +ordre mystérieux, et assises, par masses énormes, +sur de moindres pierres où elles se tiennent depuis +une trentaine de siècles dans un équilibre inaltérable. +Une seule s’est laissée choir sous les coups +des premières populations chrétiennes, ou sous +l’effort du vent d’hiver qui gronde avec persistance +autour de ces collines dépouillées de leurs antiques +forêts. Les chênes prophétiques ont à jamais disparu +de cette contrée, et les druidesses n’y trouveraient +plus un rameau de gui sacré pour parer +l’autel d’Hésus.</p> + +<p class='pindent'>Ces blocs posés comme des champions gigantesques +sur leur étroite base, ce sont les menhirs, les +dolmens, les cromlechs des anciens Gaulois, vestiges +de temples cyclopéens d’où le culte de la +force semblait bannir par principe le culte du +beau ; tables monstrueuses où les dieux barbares +venaient se rassasier de chair humaine, et s’enivrer +du sang des victimes ; autels effroyables où l’on +égorgeait les prisonniers et les esclaves pour +apaiser de farouches divinités. Des cuvettes et +des cannelures creusées dans les angles de ces +blocs, semblent révéler leur abominable usage, +et avoir servi à faire couler le sang. Il y a un +groupe plus formidable que les autres, qui enferme +une étroite enceinte. C’était peut-être là le sanctuaire +de l’oracle, la demeure mystérieuse du prêtre. +Aujourd’hui ce n’est, au premier coup d’œil, qu’un +jeu de la nature, un de ces refuges que la rencontre +de quelques roches offre au voyageur ou +au pâtre. De longues herbes ont recouvert la trace +des antiques bûchers, les jolies fleurs sauvages des +terrains de bruyères enveloppent le socle des +funestes autels, et, à peu de distance, une petite +fontaine froide comme la glace et d’un goût saumâtre, +comme la plupart de celles du pays marchois, +se cache sous des buissons rongés par la dent des +boucs. Ce lieu sinistre, sans grandeur, sans beauté, +mais rempli d’un sentiment d’abandon et de +désolation, on l’appelle <span class='it'>les Pierres Jomâtres</span>.</p> + +<p class='pindent'>Vers les derniers jours d’août 1816, trois jeunes +gens de bonne mine chassaient au chien couchant, +au pied de la <span class='it'>montagne aux pierres</span>, comme on dit +dans le pays.</p> + +<p class='pindent'>— Amis, dit le plus jeune, je meurs de soif, et +je sais par ici une fontaine vers laquelle mon chien +court déjà, comme à bonne connaissance. Si vous +voulez me suivre, sir Arthur sera peut-être bien +aise de voir de près ces pierres druidiques, bien +qu’il en ait vu sans doute de plus curieuses en +Écosse et en Irlande.</p> + +<p class='pindent'>— Je verrai toujours, répondit sir Arthur, avec +un accent britannique bien marqué ; et il se mit +à gravir la colline par son côté le plus roide, pour +marcher en ligne droite aux pierres jomâtres.</p> + +<p class='pindent'>— Quant à moi, dit le troisième chasseur, qui +avait l’air moins distingué que les deux autres, +quoique sa physionomie eût plus d’expression et +son œil plus de vivacité, je n’espère pas trouver ici +de gibier, c’est un endroit maudit ; mais je vais +à la recherche de quelque chèvre, pour la soulager +de son lait.</p> + +<p class='pindent'>— <span class='it'>Vous ne devez pas !</span> dit l’Anglais, dont le +parler était toujours obscur à force de laconisme.</p> + +<p class='pindent'>— Prenez garde, Marsillat, cria le premier +interlocuteur, le jeune Guillaume de Boussac, qui +se dirigeait vers la fontaine ; vous savez bien que +sir Arthur est le grand redresseur de nos torts, et +qu’il ne voit pas d’un bon œil vos attentats +contre la propriété. Il ne veut pas qu’on saccage +les murs de clôture, qu’on gâte les sarrasins, ni +qu’on tue la poule du paysan.</p> + +<p class='pindent'>— Bah ! reprit le jeune licencié en droit, le +paysan sait bien prendre sa revanche au centuple.</p> + +<p class='pindent'>Sir Arthur était déjà loin. Il avait une manière +de marcher en rasant la terre, qui n’avait l’air ni +active ni dégagée, mais qui gagnait le double en +vitesse sur celle de ses compagnons. C’était un +chasseur modèle ; il n’avait jamais ni faim ni soif, +et les jeunes gens qui le suivaient avec émulation +maudissaient souvent son infatigable persévérance.</p> + +<p class='pindent'>Bien que Guillaume de Boussac et Léon Marsillat +ne fissent que bondir et s’essouffler, l’Anglais, +pareil à la tortue de la fable, qui gagne sur le +lièvre le prix de la course, examinait depuis un +quart d’heure la disposition et les qualités minéralogiques +des pierres jomâtres, quand ses deux amis +vinrent le rejoindre.</p> + +<p class='pindent'>— Diable de fontaine ! disait M. de Boussac en +faisant la grimace ; elle a un goût de cuivre qui ne +me donne pas grande idée du <span class='it'>trésor</span> !</p> + +<p class='pindent'>— Ces maudites chèvres, disait Marsillat, n’ont +pas une goutte de lait ! au lieu de brouter, elles +ne songent qu’à lécher les pierres. Est-ce qu’elles +auraient le goût de l’or ?</p> + +<p class='pindent'>— <span class='it'>Or ? trésor ?</span> demanda sir Arthur, en les +regardant d’un air étonné.</p> + +<p class='pindent'>— C’est qu’il faut vous dire, repartit Guillaume +de Boussac, qu’il y a une tradition, une légende +sur cet endroit-ci. Vous n’ôteriez pas de la tête +de nos paysans, à ce que prétend Marsillat, qu’un +trésor est enfoui dans cette région.</p> + +<p class='pindent'>— Cette croyance les rend fous, dit Marsillat. +Les uns supposent ce trésor enterré sous ces pierres +druidiques ; d’autres le cherchent plus loin, dans +la montagne de Toull-Sainte-Croix, que vous +voyez, à une heure de chemin d’ici.</p> + +<p class='pindent'>L’Anglais regarda le sol maigre et pierreux, les +bruyères qui étouffaient le fourrage, les chèvres +efflanquées qui erraient à quelque distance.</p> + +<p class='pindent'>— Il y a un trésor dans les terres incultes, dit-il : +mais il faut un autre trésor pour l’en retirer.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, des capitaux ! dit Marsillat.</p> + +<p class='pindent'>— Et des paysans ! ajouta Guillaume. Cette +terre est dépeuplée.</p> + +<p class='pindent'>— <span class='it'>Des hommes, et puis des hommes</span>, reprit +l’Anglais.</p> + +<p class='pindent'>— <span class='it'>Comprends pas</span>, dit Guillaume en souriant, à +Marsillat.</p> + +<p class='pindent'>— Pas de maîtres et pas d’esclaves ; des hommes +et des hommes ! reprit sir Arthur, étonné de n’avoir +pas été compris, lui qui croyait parler clair.</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce qu’il y a des esclaves en France ? +s’écria Marsillat en haussant les épaules.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, et en Angleterre aussi ! répondit l’Anglais +sans se déconcerter.</p> + +<p class='pindent'>— La philosophie m’ennuie, reprit à demi-voix +Marsillat en s’adressant à son jeune compatriote ; +votre Anglais me dégoûterait d’être libéral. Combien +voulez-vous parier, Guillaume, ajouta-t-il tout +haut, que je monte sur la plus haute et la plus +lisse des pierres jomâtres ?</p> + +<p class='pindent'>— Je parie que non, répondit M. de Boussac.</p> + +<p class='pindent'>— Voulez-vous parier ce que nous avons d’argent +sur nous ?</p> + +<p class='pindent'>— Volontiers, cela ne me ruinera pas. Je n’ai +qu’un louis.</p> + +<p class='pindent'>— Eh pardieu, je n’ai qu’une pièce de 5 francs, +moi, reprit Marsillat après avoir fouillé toutes ses +poches.</p> + +<p class='pindent'>— C’est égal, je tiens ! dit M. de Boussac.</p> + +<p class='pindent'>— Et vous, <span class='it'>Mylord</span> ? reprit Marsillat : que +pariez-vous ?</p> + +<p class='pindent'>— Je parie une pièce de 5 sous de France, +répondit sir Arthur.</p> + +<p class='pindent'>— Fi donc ! j’ai cru, dit Marsillat, que les +Anglais étaient fous des paris. Ils ne méritent guère +leur réputation. Cinq sous pour monter là-dessus !</p> + +<p class='pindent'>— C’est plus que cela ne vaut.</p> + +<p class='pindent'>— Par exemple ! Il y a de quoi se casser bras et +jambes !</p> + +<p class='pindent'>— Alors, je ne parie rien, ou je parie 1,000 +livres sterling contre vous que vous y monterez.</p> + +<p class='pindent'>— L’argent n’est rien, la gloire est tout ! +s’écria gaiement Marsillat ; je tiens vos 5 sous et +je monte.</p> + +<p class='pindent'>— C’est comme cela qu’on se tue, dit Arthur +en lui ôtant froidement des mains son fusil armé +dont il voulait s’aider.</p> + +<p class='pindent'>Marsillat fit des efforts inouïs, des miracles +d’adresse, et après s’être écorché les mains en +glissant plus d’une fois jusqu’à terre, après avoir +cassé ses bretelles et mis au désespoir son chien +qui ne pouvait le suivre, il parvint à se dresser +d’un air de triomphe sur la plate-forme du dolmen. +Savez-vous, s’écria-t-il, que ces pierres étaient des +idoles ? me voilà sur les épaules d’un Dieu !</p> + +<p class='pindent'>— Écoutez, Léon, lui cria le jeune de Boussac, si +vous trouvez là-haut la druidesse Velléda, faites-nous-en +part.</p> + +<p class='pindent'>— Bah ! Je n’aime pas plus votre druidesse que +votre Chateaubriand ! répondit Marsillat, qui se +piquait de libéralisme. Vive Lisette ! vive le charmant +Béranger !</p> + +<p class='pindent'>— Écrivain de mauvaise compagnie, reprit le +jeune homme avec dédain. N’est-ce pas, sir +Arthur ? est-ce que vous pouvez supporter ce +chansonnier de taverne ?</p> + +<p class='pindent'>— Béranger ! grand poète ! dit tranquillement +l’Anglais.</p> + +<p class='pindent'>— Un poète, lui ! dites donc Chateaubriand !</p> + +<p class='pindent'>— Et Chateaubriand grand poète, reprit l’Anglais +sans s’animer davantage.</p> + +<p class='pindent'>— Allons, vous n’entendez rien à la littérature +française, cher <span class='it'>allié</span>, vous êtes un véritable +Anglais.</p> + +<p class='pindent'>— Je suis, quand je dis cela, un véritable +Français, répondit sir Arthur, et un jour, Chateaubriand, +Béranger, se donneront la main.</p> + +<p class='pindent'>— Ce jour-là, repartit le jeune noble, Marsillat +trouvera la druidesse Velléda sur la grande pierre +jomâtre.</p> + + + <div class='poetry-container' style=''> + <div class='lgp'> <!-- rend=';' --> +<div class='stanza-outer'> +<p class='line0'>Quoi! Lisette, est-ce vous...?</p> +</div> +</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend --> + +<p class='noindent'>chantait Marsillat en parcourant la plate-forme +du dolmen, et en sautant d’un bloc à l’autre. +Tout à coup il s’arrêta, et son chant fut interrompu +par une exclamation de surprise.</p> + +<p class='pindent'>— Qu’est-ce donc ! un lièvre ? un serpent ? +s’écria Guillaume.</p> + +<p class='pindent'>— Velléda ? demanda sir Arthur en souriant un +peu.</p> + +<p class='pindent'>— Non ! Lisette, répondit Marsillat ; pas laide +du tout, ma foi ! mais est-elle morte ?</p> + +<p class='pindent'>Et il disparut dans la coulisse que formait +l’écartement des deux plus grosses pierres druidiques. +Guillaume de Boussac, voyant qu’il ne +répondait plus à ses questions, poussé par la +curiosité d’une aventure, se mit en devoir d’escalader +le rocher ; mais sir Arthur, moins pressé et +nullement ému, lui fit remarquer qu’en tournant +l’enceinte de roches et en rejoignant Marsillat +par l’intérieur, il aurait beaucoup plus vite atteint +son but. Ce fut l’affaire de quelques instants, et +tous trois se trouvèrent réunis autour de la druidesse +endormie.</p> + +<p class='pindent'>— C’est un petit enfant, dit l’Anglais.</p> + +<p class='pindent'>— Cela ? ça a quatorze ou quinze ans, répondit +Marsillat ; peut-être plus !</p> + +<p class='pindent'>— Je n’aurais pas cru, dit Guillaume.</p> + +<p class='pindent'>— La race du pays est comme cela, reprit +Marsillat ; les filles jusqu’à seize ans, et les garçons +jusqu’à vingt, sont tout petits et conservent +des traits enfantins ; ils se développent tout d’un +coup, et deviennent grands et forts, lorsqu’on les +croyait noués pour toujours. C’est la même chose +que pour les poulains et les taureaux.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! ce n’est pas la même chose, dit sir +Arthur, scandalisé d’entendre parler si légèrement +de l’espèce humaine.</p> + +<p class='pindent'>— Comme elle dort ! dit Guillaume de Boussac ; +un coup de fusil ne la réveillerait pas.</p> + +<p class='pindent'>— J’ai envie d’essayer, dit Marsillat en cherchant +à prendre l’arme de sir Arthur, qui la lui +refusa avec fermeté, trouvant la plaisanterie +cruelle et dangereuse.</p> + +<p class='pindent'>— C’est le sommeil de l’ange ou de la bête, +reprit Guillaume. Elle est jolie, n’est-ce pas, +Léon ? Je ne peux voir que son profil, qui n’est +pas laid.</p> + +<p class='pindent'>— Je voudrais voir <span class='it'>son</span> figure, dit l’Anglais qui, +par quelques fautes de langue, donnait parfois, +sans le savoir, un tour assez plaisant à ses discours +ordinairement graves.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! <span class='it'>son</span> figure est <span class='it'>beau</span> ! répondit Marsillat +avec l’indifférence que lui aurait inspirée une +créature ruminante. Je l’ai vue ; c’est le beau type +bourbonnais, qui se mêle sur la frontière au type +marchois, moins sévère, mais plus piquant à mon +gré. Si elle n’avait pas renfoncé son nez sous son +bras, vous verriez une vraie beauté bourbonnaise, +et cela plairait à <span class='it'>mylord</span>, j’en suis sûr, car il a +des yeux tout comme un autre, malgré sa philosophie.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume de Boussac voulut pousser la dormeuse +du bout de son fouet pour la réveiller ; +l’Anglais s’y opposa, en disant d’un ton et avec +un accent qui provoquèrent un éclat de rire :</p> + +<p class='pindent'>— Laissez dormir l’innocence.</p> + +<p class='pindent'>— On peut bien la faire remuer sans la réveiller, +dit Marsillat en avançant la main pour +retourner la tête de la pastourelle.</p> + +<p class='pindent'>— Mettez votre gant ! dit Guillaume, en le +retenant ; les enfants de ce pays sont si malpropres !</p> + +<p class='pindent'>— C’est vrai, reprit Marsillat en ramassant un +brin d’herbe dont il chatouilla le front de la +jeune fille.</p> + +<p class='pindent'>Elle fit le mouvement de chasser une mouche +importune, et se retourna avec ce gros soupir +sans effort et sans tristesse, qui soulève la poitrine +des enfants endormis, et qui a une harmonie particulière, +une pureté de souffle qui inspire je ne sais +quel attendrissement. Puis, sans ouvrir les yeux, +elle prit à son insu une pose incroyablement gracieuse. +Son bras était rejeté au-dessus de sa tête, +et sa main brune, mais effilée et petite, rejeta en +arrière sa coiffe de toile grise, et resta entr’ouverte +sur ses cheveux d’un blond cendré magnifique. +C’était bien le plus frais visage humain qui eût +jamais bravé sans voile et sans ombrelle les +ardeurs du soleil de midi. Il est certains cantons +du Berri et des provinces limitrophes, où, malgré +l’absence d’arbres, et en dépit d’une vie exposée +à toutes les blessures du hâle, la carnation des +paysans est aussi pure et aussi délicate que celle des +Vénitiens et des montagnards des Alpes graïennes. +Dans les endroits où ce caractère n’est pas général, +il se produit et se perpétue dans certaines familles, +et c’est une opinion assez répandue, que ces +familles sont d’origine anglaise, les Anglais ayant +occupé, comme on sait, assez longtemps nos provinces +du centre pour y mélanger leur sang avec +celui des indigènes ; mais nous croirions plutôt +que le pur sang de la race gauloise primitive s’est +conservé jusqu’à nos jours sans mélange, dans +quelques tribus rustiques de nos provinces centrales.</p> + +<p class='pindent'>La dormeuse était donc blanche comme l’aster +des prés et rosée comme la fleur de l’églantier. +Mais sa beauté eût pu se passer de cette recherche +particulière à la race des oisifs. Ses traits étaient +admirables, son front humide, un peu bas comme +celui des statues antiques. Les lignes les plus +pures et un calme angélique dans la physionomie +lui donnaient une ressemblance frappante avec ces +beaux types que l’art grec a immortalisés. Sa taille +n’était pas développée, et annonçait pourtant la +souplesse et la force ; elle était vêtue de haillons +qui, dans leur désordre pittoresque, ne la déparaient +nullement. Ses pieds nus reposaient dans +l’herbe, et sa bouche entr’ouverte laissait voir +des dents superbes. La véritable beauté est toujours +chaste et inspire un respect involontaire. +L’Anglais n’était pas d’humeur à s’en départir, et +ses deux étourdis compagnons en subirent l’ascendant +irrésistible.</p> + +<p class='pindent'>— Ma foi, ce n’est pas Lisette, c’est Velléda, +dit Marsillat en baissant la voix par un sentiment +instinctif.</p> + +<p class='pindent'>— Et pourquoi Lisette ne <span class='it'>serait-il</span> pas <span class='it'>beau</span> +comme Velléda ? demanda sir Arthur.</p> + +<p class='pindent'>— Va pour Velléda, va pour Lisette ! répondit +Marsillat ; si j’étais peintre, je voudrais <span class='it'>croquer</span> +cette divine créature... Et si j’étais seul, ajouta-t-il, +revenant à son naturel, je voudrais savoir si cette +chevrière a tant soit peu d’esprit.</p> + +<p class='pindent'>— Monsieur Marsillat, dit Arthur d’un air +solennel, allons-nous-en.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, oui, allons-nous-en, dit Marsillat après +avoir ri de la vertueuse sollicitude de l’Anglais. +On se repent toujours d’avoir regardé les belles +Marchoises ; la plus sotte et la plus novice en sait +assez long pour compromettre le plus prudent et +le plus discret d’entre nous. Au diable toutes les +Vellédas et toutes les Lisettes de nos champs !</p> + +<p class='pindent'>— Je ne comprends pas, reprit sir Arthur en +s’échauffant un peu au feu de son indignation +intérieure, qu’il vous vienne de pareilles pensées +à la vue d’un enfant. Vous n’êtes pas dignes, +Messieurs, de contempler la beauté.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, oui, <span class='it'>mylord</span> est seul digne de contempler +la <span class='it'>biouté</span>, dit Marsillat, en contrefaisant l’accent +comique de sir Arthur. Sir Arthur ne s’en aperçut +pas. Le mot ne sonnait pas autrement à son +oreille qu’il ne l’avait prononcé, et il souriait d’un +air de pitié paternelle, quand les jeunes gens le +traitaient de mylord avec une affectation ironique.</p> + +<p class='pindent'>— Attendez, Messieurs, dit Guillaume : Marsillat +a gagné son pari, et je lui dois un louis que je le +défie de prendre où je vais le mettre.</p> + +<p class='pindent'>En même temps, il déposa doucement, dans la +main toujours ouverte de la dormeuse, le napoléon +qu’il avait parié.</p> + +<p class='pindent'>— Vous avez raison, dit Marsillat, et je suis +bien fâché de n’avoir que cinq francs à joindre à +votre aumône. Halte-là, <span class='it'>Mylord</span>, ajouta-t-il après +avoir déposé son écu dans la main de la petite +paysanne, et en voyant que sir Arthur se fouillait +à son tour. Vous n’avez parié que cinq sous, et +vous ne devez pas mettre davantage à l’offrande.</p> + +<p class='pindent'>— D’autant plus, dit sir Arthur, après avoir +retourné toutes ses poches d’un air consterné, que +je n’ai rien autre chose sur moi.</p> + +<p class='pindent'>— Je crois bien ! vous avez tout donné en chemin, +reprit Guillaume qui connaissait l’extrême +libéralité de l’Anglais. Son sommeil obstiné m’amuse, +ajouta-t-il, en jetant un dernier regard sur +la chevrière. Je voudrais voir son étonnement +quand elle trouvera ces trois pièces dans sa main +en se réveillant.</p> + +<p class='pindent'>— Elle croira que le diable s’en est mêlé, répondit +Marsillat, ou tout au moins les fées qui +hantent, comme chacun sait, les pierres jomâtres +au coup de midi et au coup de minuit.</p> + +<p class='pindent'>— Puisque nous faisons le rôle des fées, dit +Guillaume, et que nous voici trois, nombre consacré +dans tous les contes merveilleux, je suis d’avis +que nous fassions chacun un souhait à cet enfant.</p> + +<p class='pindent'>— Ça va, dit Marsillat, et étendant la main sur +la tête de l’enfant : Ma belle, lui dit-il, je te souhaite +un gaillard vigoureux pour amant.</p> + +<p class='pindent'>— Ma charmante, je te souhaite un protecteur +riche et généreux, dit M. de Boussac en souriant.</p> + +<p class='pindent'>— Ma fille, je te souhaite un honnête mari qui +t’aime et t’assiste dans tes peines, dit à son tour +l’Anglais avec un sérieux et un accent de conviction +qui arrêtèrent un instant la gaieté de ses +compagnons.</p> + +<p class='pindent'>Tous trois s’éloignèrent des pierres jomâtres, +croyant avoir porté bonheur à l’enfant, chacun +à sa manière, et ne se doutant guère que leurs +aumônes allaient devenir dans sa petite main +l’instrument de leurs destinées.</p> + +<h2 id='ch1'>I<br/> <span class='sub-head'>LA VILLE GAULOISE</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>Environ</span> quatre ans après cette aventure, M. +Guillaume de Boussac repassait pour la première +fois au pied du mont Barlot, sur lequel s’élèvent +les pierres jomâtres ; et, en regardant de loin ces +monuments druidiques, en se souvenant d’y avoir +été conduit jadis deux ou trois fois par des parties +de chasse au temps des vacances, il ne se rappelait +nullement la prétendue druidesse dont la +main avait reçu son aumône. Cette futile circonstance +était sortie de sa mémoire et n’y revint que +longtemps après.</p> + +<p class='pindent'>Le jeune baron de Boussac, d’aimable et folâtre +collégien, était devenu un charmant jeune homme, +encore rose et blanc comme une demoiselle, au +dire des gens du pays, mais assez robuste pourtant, +et d’une physionomie plutôt sérieuse qu’enjouée. +Le temps et la réflexion avaient mûri son caractère, +son extérieur et ses goûts. Il ne bornait plus ses +promenades à l’exploration des pierres jomâtres, +au delà desquelles il ne s’était guère aventuré +autrefois ; maintenant il s’enfonçait dans les +montagnes, monté sur un joli cheval anglais, et +muni d’un léger portemanteau qui annonçait des +projets de voyage pour deux ou trois journées. +Arrivé à son château de Boussac depuis moins +d’une semaine, et s’ennuyant déjà de l’esprit arriéré +de la petite ville, il avait embrassé sa mère, en la +prévenant d’une absence dont elle avait de son +côté promis, avec plus de tendresse que de sincérité, +de ne prendre aucune inquiétude. La journée était +superbe, le soleil du matin commençait à sécher +la rosée sur les bruyères ; notre jeune chercheur +d’aventures ne pouvait se faire d’illusions sur le +confortable des gîtes qui l’attendaient. On lui avait +vanté les beaux points de vue et les antiquités du +pays plus que les auberges, et il se promettait de +supporter en stoïcien, sinon tout à fait en chrétien, +les fatigues et les privations d’une excursion poétique +dans un pays inculte, dépeuplé et presque +sauvage.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume n’était pas très directement le descendant +du fameux maréchal de Boussac, un des +compagnons de la Pucelle, un des vainqueurs des +Anglais et des libérateurs de la France sous +Charles VII. Pour justifier le principe que les +grands noms ne doivent pas périr, le mariage +d’une petite nièce de cette maison avait porté, +au temps de Louis XIV, la seigneurie et le nom +de Boussac dans une famille de bons gentilshommes +du pays. Guillaume n’avait pas examiné de trop +près son arbre généalogique ; comme bon nombre +de nobles à l’époque de la Restauration, il avait +ravivé dans son âme les idées chevaleresques, et, +suppléant par la force de l’imagination à celle du +sang, il croyait consciencieusement sentir celui des +anciens preux couler, sans mélange, dans ses veines. +C’était un brave jeune homme, un peu réservé de +manières et très sincère de cœur, sage comme un +enfant de famille élevé sous les yeux d’une mère +pieuse, enfin romanesque comme on l’était encore +à vingt ans, il y a vingt ans. Cet heureux temps +n’est plus. Aujourd’hui nos fils sont sceptiques et +blasés sur les bancs du collège. Mais en 1820, on +n’était que désespéré avec Werther, René ou le +Giaour, et cela était infiniment préférable ; car +on pratiquait le désespoir en amateur, et on le +portait en homme de goût. Guillaume n’en était +pas même au point de se croire malheureux ; il +n’était que mélancolique, et il trouvait dans la +poésie du Christianisme assez de belles inspirations +pour se réfugier, sinon bien sérieusement, du moins +très sympathiquement, dans le sein d’une religion +fraîchement remise à la mode. Ajoutons qu’il +avait reçu certains bons principes de morale, qu’il +avait de nobles instincts, que tout ce qui était +lâche et bas lui répugnait, et qu’il avait lu trop +de beaux livres pour ne pas se faire de sa destinée +une sorte d’idéal romantique propre à le maintenir +dans le respect, même peut-être un peu +exagéré, de soi-même.</p> + +<p class='pindent'>Perdu dans ses pensées et repassant dans son +esprit les pompeuses descriptions de la Gaule +poétique de Marchangy, il laissa sur sa gauche le +camp romain de Soumans, et se dirigea, un peu +à l’aventure, vers la montagne de Toull qu’il +s’était promis de visiter avec attention, et qu’il +n’avait jamais vue que de loin. En dépit des +instances de sa mère, il n’avait voulu se faire +accompagner d’aucun guide, d’aucun domestique, +afin de mieux se livrer à ses impressions dans +la solitude, et peut-être aussi de braver plus de +hasards.</p> + +<p class='pindent'>Il passa devant le mélancolique cimetière de +Pradeau, jeté au flanc de la colline, comme un +appel aux prières du voyageur ; et, se guidant sur +les nombreuses croix de pierre blanche plantées, +comme des vedettes, de distance en distance, pour +prévenir les accidents au temps des neiges, il +arriva enfin vers onze heures du matin au pied +de la montagne de Toull.</p> + +<p class='pindent'>La montagne de Toulx ou plutôt Toull-Sainte-Croix +est une antique cité gauloise conquise par +les Romains sous Jules César, et détruite par les +Francs au <span style='font-size:smaller'>IV</span><sup>e</sup> siècle de notre ère. On y trouve +des antiquités romaines, comme à peu près partout +en France ; mais là n’est pas le mérite particulier +de cette ruine formidable. Ce qui en reste, cet +amas prodigieux de pierres à peine dégrossies par +le travail, et où l’on chercherait en vain les traces +du ciment, ce sont les matériaux bruts de la +primitive cité gauloise, tels que les employaient nos +premiers pères. Au temps de Vercingétorix, trois +enceintes de fascines et de terre battue, revêtues +de pierres sèches, s’arrondissaient en amphithéâtre +sur le flanc de la colline. La colline s’est +exhaussée depuis de toute la masse des matériaux +qui formaient la ville, et maintenant c’est littéralement +une haute montagne de pierres, sans végétation +possible, et d’un aspect désolé. Une quinzaine +de maisons et une pauvre église, avec la base d’une +tour féodale et un seul arbre assez mal portant, +forment au sommet du mont une misérable bourgade. +Et voilà ce qu’est devenue une des plus +fortes places de défense du pays limitrophe entre +les Biturriges et les Arvernes, territoire vague +que les nouvelles délimitations ont fait rentrer +assez avant dans la circonscription du département +de la Creuse, mais qui jadis a été alternativement +Berri et Marche, Combraille et Bourbonnais. +Le comté de la Marche était lui-même une formation +du moyen âge, qui se resserrait ou s’étendait +au gré du destin des batailles, et selon les vicissitudes +de la fortune de ses princes. Toull fut, au +moyen âge, l’extrême frontière du Berri sur la +limite du Combraille. C’était l’ancienne division +gauloise. Le Combraille était le pays des <span class='it'>Lemovices</span>. +La division des départements est admirable en tous +points, sauf celui de jeter un dernier voile d’oubli +sur l’histoire déjà assez obscure des petites localités.</p> + +<p class='pindent'>L’habitant de ces montagnes, attaché à un pays +aride, et habitué à une sobriété parcimonieuse, est +le plus âpre au gain qui soit au monde. Il est actif +et industrieux comme tous ceux qu’une nature +marâtre dresse au joug de la nécessité. Il aime ce +sol ingrat qui ne le nourrit pas, et quand il a fait +la vie de maquignon ou de maçon bohémien, dans +sa jeunesse, il revient mourir de la fièvre sous +son toit de chaume, en léguant à sa famille le +prix de son travail ou de son talent. Plus ouvert +et plus civilisé que celui des heureuses vallées +limitrophes du Berri, il accueille mieux l’étranger +et s’en méfie davantage. Il est, selon l’expression +de Balzac, <span class='it'>aimable comme tous les gens très corrompus</span>. +Cependant il vaut mieux que sa réputation, +et, quand il se mêle d’être estimable, il ne l’est +pas à demi. Il joint alors la probité et le dévouement +à l’esprit, à l’activité, au courage, à la +persévérance.</p> + +<p class='pindent'>Les femmes s’expatrient aussi dans leur jeunesse, +et font volontiers les fonctions de servantes +dans les provinces voisines. Lorsqu’elles sont +belles, elles y deviennent vite des servantes +maîtresses, et la femme légitime berrichonne ne +doit pas essayer de lutter contre la concubine +marchoise. Celles qui, après une vie pure et laborieuse, +rentrent dans leurs montagnes pour se +vouer aux soins de la famille, sont d’excellentes +ménagères, et celles qui n’en sont jamais sorties +ont une candeur souvent préférable à <span class='it'>l’acquis</span> de +leurs compagnes.</p> + +<p class='pindent'>Le premier indigène de la montagne de Toull +auquel Guillaume de Boussac s’adressa était un +rusé compère, jovial, railleur et affable ; mais il +était de ceux qui pratiquent la méfiance, cette +sagesse du pauvre qui ne se laisse éblouir ni par +les beaux habits ni par les douces paroles. Aussi, +ne se dérangea-t-il de la pierre où il était assis, +mangeant son pain noir, et faisant <span class='it'>gratis</span> la conversation +avec le jeune voyageur, que lorsque +celui-ci eut ajouté à ses demandes de service, le +mot <span class='it'>en vous récompensant</span>, qu’on lui avait recommandé +de ne jamais oublier dans ce voyage. +Aussitôt qu’il eut prononcé cette formule magique, +le vieux Léonard ferma lestement son couteau, +mit le reste de son fromage dans sa poche, et, +prenant les rênes du cheval, qui ne gravissait plus +la voie pavée qu’avec effort, il se mit en devoir +de conduire Guillaume au meilleur gîte possible.</p> + +<p class='pindent'>— Je vous conduirais bien chez le maître d’école, +lui dit-il, mais il n’aurait à vous offrir que des +ognons crus. Je vous conduirais bien aussi chez +M. le curé ; mais il a pris mon garçon avec lui pour +aller dans la montagne porter le bon Dieu à une +femme qui se meurt. Je vous conduirais bien chez +moi ; mais ma femme est aux champs, et il faut que +j’aille creuser la fosse de celle qui va mourir ; car +<span class='it'>c’est moi qui suis</span> le sacristain de la paroisse... Je +vous conduirais bien encore à l’auberge... mais il +n’y en a point. Je vais vous mener tout droit chez +la mère Guite, qui a un fameux bouchon, et où +vous ne manquerez de rien. Vous avez apporté +tout ce qu’il vous faut, n’est-ce pas ? Est-ce que +vous n’avez pas d’avoine sous votre valise ? Et +dedans, vous avez bien du pain blanc et une bouteille +de vin ?</p> + +<p class='pindent'>— Je n’ai rien apporté du tout, répondit Guillaume, +et je vois que je dois m’attendre à ne rien +trouver.</p> + +<p class='pindent'>— Rien ?... vous n’avez rien ?</p> + +<p class='pindent'>— Rien qu’un peu d’argent, dit Guillaume, qui +le vit disposé à lâcher tout doucement la bride de +<span class='it'>Sport</span>, son beau cheval anglais.</p> + +<p class='pindent'>— Avec de l’argent on fait bien des choses, reprit +le sacristain ; venez toujours, et on tâchera de vous +trouver ce qu’il faut.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume avait mis pied à terre, et à chaque +pas il s’arrêtait pour examiner les pierres qui +s’élevaient en monceaux blanchâtres sur les deux +marges du chemin. En les retournant il cherchait +à y retrouver une trace de travail humain ; et +comme il n’en apercevait qu’un grossier et à peine +sensible, il commençait à regarder comme très +conjecturale l’existence de la capitale des <span class='it'>Cambiovicenses</span>, +lorsque le paysan, devinant sa pensée, lui +dit :</p> + +<p class='pindent'>— C’était de la bâtisse, Monsieur, n’en doutez +point. Il y en a ici de deux sortes, une si bien +cimentée qu’on ne peut séparer la pierre du mortier +(mais celle-là est rare, et il faut creuser pour la +rencontrer); l’autre, qui est plus ancienne, et qui +n’a jamais dû être gâchée qu’en terre. C’était, à +ce qu’il paraît, la manière de bâtir dans les temps +anciens, du temps des Gaulois, il y a au moins +deux cents... bah ! qu’est-ce que je dis ? au moins +quatre cents ans !...</p> + +<p class='pindent'>— Oui, au moins, répondit Guillaume en souriant. +Êtes-vous quelquefois sorti du pays ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! oui, Monsieur ; j’ai été à Boussac bien +souvent, et à Chambon aussi !</p> + +<p class='pindent'>— Jamais à Paris ?</p> + +<p class='pindent'>— Jamais, et pourtant je suis aussi bon maçon +qu’un autre. Faut bien être maçon chez nous, +puisqu’il n’y a que de la pierre ; mais je ne pouvais +pas suivre les autres<a id='r1'/><a href='#f1' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[1]</span></sup></a>. Je suis boiteux, comme +vous voyez, et je l’ai été de jeunesse. C’est pour +ça qu’on m’a fait sacristain ; je balaie l’église et je +sers la messe ; je suis fossoyeur aussi, et j’ai appris +à faire la cuisine. C’est moi qui fais les repas de +noces et les enterrements, sans compter que j’aide +aux baptêmes. Et vous, Monsieur, avez-vous été +à Paris ?</p> + +<p class='pindent'>— Presque toute ma vie.</p> + +<p class='pindent'>— Vous êtes peut-être ingénieur des routes ? +Vous devriez bien faire arranger les nôtres.</p> + +<p class='pindent'>— Elles en auraient grand besoin ; mais je ne +suis pas ingénieur.</p> + +<p class='pindent'>— Vous n’êtes pas <span class='it'>mercier</span> (marchand colporteur)? +Non, vous avez un trop petit paquet, et +cependant vous auriez là une belle bête pour porter +la balle.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne suis pas mercier non plus. Et Guillaume +coupa coupa aux questions du sacristain-cuisinier-fossoyeur, +en lui ôtant des mains la bride +de son cheval, pour le faire entrer avec précaution +sous la porte basse de l’étable à chèvres de la mère +Guite. Une vieille fée à menton barbu vint lui en +faire les honneurs, et, tout en l’aidant à essuyer les +flancs de Sport avec de la paille, elle fit la seconde +partie dans le duo de questions que Léonard avait +entamé. — C’est vous qui êtes le garçon (le fils) +à M. Grandin de Gouzon ? — Venez-vous de Boussac ? +— Allez-vous boire les eaux d’Évaux ? — +Vous êtes peut-être le neveu à madame Chantelac, +qui demeure à Chatelus ?</p> + +<p class='pindent'>— M’est avis, dit la vieille sans se rebuter des +dénégations laconiques du jeune homme, que vous +êtes M. Marsillat, pas le vieux, qui est mort, mais +le jeune, qui est <span class='it'>homme de loi</span> à Boussac ?</p> + +<p class='pindent'>— Je ne suis ni le vieux ni le jeune Marsillat, +répondit Guillaume.</p> + +<p class='pindent'>— <span class='it'>Ouache !</span> vieille sans yeux ! reprit le sacristain. +Vous avez bien des fois vu le garçon à M. Marsillat ! +Il est noir, et celui-là est blondin !</p> + +<p class='pindent'>— Peut-être bien ! mais moi, je ne connais pas +les monsieurs les uns des autres. Ça me paraît +qu’ils sont tous habillés et tous faits de même. +C’est la vérité que je n’y connais rien, ma foi !</p> + +<p class='pindent'>— Votre fille n’est pas comme vous, mère Guite, +elle les connaît bien. Appelons-la donc un peu, +<span class='it'>pour voir</span> ! Claudie ! Claudie<a id='r2'/><a href='#f2' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[2]</span></sup></a> ! Viens donc là ! Je +veux te parler !</p> + +<p class='pindent'>— Qu’est-ce que c’est donc que vous voulez ? +répondit une voix fraîche et claire qui partait de +dessus la tête de Guillaume ; et presque aussitôt il +vit apparaître une figure brune, appétissante et +décidée, à la trappe de l’abat-foin.</p> + +<p class='pindent'>— Amène-nous du frais au bout de ta fourche, +dit Léonard, et regarde-moi ce jeune monsieur. Le +connais-tu ?</p> + +<p class='pindent'>— Non.</p> + +<p class='pindent'>— Ça n’est donc pas M. <span class='it'>Lion</span> Marsillat ?</p> + +<p class='pindent'>— Eh dame, vous savez bien que non, vieux +<span class='it'>innocent</span> ! vous connaissez M. Marsillat aussi bien +que moi.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! par exemple, Claudie, c’est ça des mensonges ; +je ne le connais pas si bien que toi !</p> + +<p class='pindent'>La jeune fille haussa les épaules, devint rouge, et +se retira précipitamment de la trappe.</p> + +<p class='pindent'>— Pourquoi est-ce que vous dites toujours des +bêtises à ma fille, vieux vilain ? dit la mère Guite, +qui ne paraissait pourtant pas trop fâchée.</p> + +<p class='pindent'>— Faut bien rire un peu, surtout devant les +bourgeois, répondit le narquois Léonard. Sans cela +ils nous croiriont trop bêtes ! c’était tant seulement +pour vous montrer que Claudie connaît les monsieurs.</p> + +<p class='pindent'>— Taisez votre méchante langue ! Claudie n’a +pas besoin de regarder les monsieurs. Les monsieurs +la regardont, si ils voulont.</p> + +<p class='pindent'>— <span class='it'>Avis aux voyageurs !</span> pensa Guillaume ; mais +ce n’est pas moi qui irai sur les brisées de Marsillat. +Ces sortes de conquêtes ne me tentent guère. — M. +Léon Marsillat vient donc souvent par ici ? +demanda-t-il au sacristain.</p> + +<p class='pindent'>— <span class='it'>Plus souvent qu’à son tour !</span> répondit Léonard +d’un air malin en clignant de l’œil.</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce qu’il a des affaires par ici ? demanda +encore Guillaume, feignant de ne pas comprendre, +afin de savoir quel prétexte Marsillat pouvait +donner à ses apparitions dans ce pays sauvage.</p> + +<p class='pindent'>— Il vient soi-disant pour acheter des bêtes +Monsieur, car nous élevons du bestiau dans nos +herbes, et notre <span class='it'>chevaline</span> surtout a du renom.</p> + +<p class='pindent'>— Je le sais.</p> + +<p class='pindent'>— Mais <span class='it'>ouache</span> ! M. Marsillat marchande toutes +les pouliches du pays sans rien acheter ! ou bien, +quand il achète, il fait semblant de se dégoûter bien +vite, et il revient pour troquer. Il y met du sien +dans tout ça. Mais quand on veut s’amuser, ça +coûte. Son père était comme lui dans son temps. +Il n’y a que la mère Guite qui ne s’en souvienne pas, +depuis qu’elle a aux trois quarts perdu les yeux ; +mais sa fille voit clair pour deux.</p> + +<p class='pindent'>— Taisez-vous donc une fois, deux fois ! dit la +vieille, et prenez donc la fourche. Vous voyez bien +que ce monsieur fait la litière lui-même, pendant +que vous chantez comme un vieux sansonnet.</p> + +<p class='pindent'>— Faut pas vous fâcher, Guite ! votre fille n’est +pas la seule qui cause avec M. <span class='it'>Lion</span>.</p> + +<p class='pindent'>— Et même je vous dis, moi, que c’est avec elle +qu’il cause le moins.</p> + +<p class='pindent'>— Heu ! heu ! je sais bien qu’il y en a une autre +avec qui qu’il voudrait bien s’entendre ; mais il n’y +a pas moyen. Claudie ! Claudie ! c’est-il pas vrai +qu’il y en a une autre ? et que, pendant que vous +gardez vos bêtes dans le bois de la Vernède ou +du côté des <span class='it'>pierres-levées</span>, M. <span class='it'>Lion</span> passe avec son +fusil, et qu’il s’asseoit dans les fossés, et qu’il fait +la causette, soit avec l’une, soit avec l’autre ?</p> + +<p class='pindent'>— Tout ça, c’est un tas de faussetés ! cria Claudie +avec aigreur, en s’approchant de nouveau de la +trappe, d’un air courroucé. Vous êtes la plus mauvaise +langue de l’endroit, et c’est pas qu’il en +manque !</p> + +<p class='pindent'>— Tout de même, continua Léonard en riant, il +y en a une de vous autres, les jolies filles, qui ne +veut plus aller aux champs avec vous, parce qu’elle +dit que vous attirez trop la société. C’est peut-être +qu’elle voudrait garder la société pour elle +seule. C’est peut-être parce que vous êtes jalouses +d’elle et que vous la bougonnez. C’est peut-être +aussi qu’elle veut rester comme il faut être <span class='it'>pour +attraper le bœuf</span>.</p> + +<p class='pindent'>— Parlez pas de ça ! s’écria la mère Guite, avec +une colère véritable. Vous avez le diable au bout +de la langue, à ce matin !</p> + +<p class='pindent'>— Non ! faut pas parler du bœuf devant les +étrangers, répondit Léonard d’un air ironique. Ils +pourraient vous le prendre. Tenez-le bien, da !</p> + +<p class='pindent'>Le jeune baron, voyant qu’ils commençaient à +parler par énigmes, et trouvant peu de plaisir à entendre +les propos grivois du sacristain, se disposa, +en attendant que la faim le ramenât impérieusement +à ce triste gîte, infecté de l’odeur de la lessive +et des fromages, à aller explorer les antiquités de +Toull-Sainte-Croix. Il avait l’esprit sérieux autant +qu’on peut l’avoir à son âge quand on a reçu une +éducation un peu efféminée. Il aimait la campagne +et les paysans de loin, dans ses souvenirs. Il les +rêvait alors, graves, simples, austères comme les +Natchez de Chateaubriand. De près, il les trouvait +rudes, malpropres et cyniques. Il s’éloigna, dégoûté +déjà de l’envie qu’il avait eue de causer avec eux.</p> + +<p class='pindent'>Après avoir regardé les trois lions de granit, +monuments de la conquête anglaise au temps de +Charles VI, renversés par les paysans au temps de +la Pucelle, brisés, mutilés et devenus informes, qui +gisent le nez dans la fange, au beau milieu de la +place de Toull, Guillaume se dirigea vers la tour +féodale, dont les fondements subsistent dans un +bel état de conservation, et dont un habitant +de l’endroit s’est fait un caveau pour serrer ses +denrées. Il l’a recouverte de terre au niveau du +premier étage et a pratiqué des degrés en dalles +pour monter sur cette petite plate-forme, qui est +le point culminant de la montagne et de tout le +pays. Aujourd’hui que le mouvement des idées, +l’étude de l’antiquité et le sentiment descriptif de +la nature ont donné, même à cette contrée perdue, +une sorte d’impulsion exploratrice, il peut arriver +qu’en automne on rencontre parfois sur la plate-forme +de Toull un collégien de Bourges en vacances, +un avoué touriste de La Châtre, un amateur-cicérone +de Boussac. Mais à l’époque où Guillaume +s’y arrêta pour la première fois, il eût difficilement +trouvé à qui parler. La petite population du hameau +était tout entière aux travaux des champs, +et, à l’heure de midi, on entendait à peine glousser +une poule en maraude dans les enclos. Guillaume +fut étourdi de l’immensité qui se déploya sous ses +yeux. Il vit d’un côté la Marche stérile, sans arbres, +sans habitations, avec ses collines pelées, ses étroits +vallons, ses coteaux arides, où il semble parfois +qu’une pluie de pierres ait à jamais étouffé la +végétation, et ses cromlechs gaulois s’élevant dans +la solitude comme une protestation du vieux +monde idolâtre contre le progrès des générations. +Au fond de ce morne paysage, le jeune baron de +Boussac vit la petite ville dont il portait le nom, +et son joli castel perdu comme un point jaunâtre +dans les rochers de la Petite-Creuse. En se retournant, +il vit à ses pieds le Combraille, et plus loin +encore le Bourbonnais avec ses belles eaux, sa +riche végétation et ses vastes plaines qui s’étagent +en zones bleues jusqu’à l’incommensurable limite +circulaire de l’horizon. C’est un coup d’œil magnifique, +mais impossible à soutenir longtemps. +Cet infini vous donne des vertiges. On s’y sent +humilié d’abord de ne pouvoir suivre que des +yeux le vol de l’hirondelle à travers les splendeurs +de l’espace ; puis la profondeur du Ciel qui vous +enveloppe de toutes parts, vous éblouit ; la vivacité +de l’air, froid en toute saison dans cette région +élevée, vous pénètre et vous suffoque. Il me semble +que sur tous les sommets isolés, à voir ainsi le +cercle entier de l’horizon, on a la perception sensible +de la rondeur du globe, et on s’imagine avoir +aussi celle du mouvement rapide qui le précipite +dans sa rotation éternelle. On croit se sentir entraîné +dans cette course inévitable à travers les +abîmes du ciel, et on cherche en vain au-dessus +de soi une branche pour se retenir. Je ne sais pas +si les guetteurs confinés jadis au sommet de cette +tour, à cent pieds encore au-dessus de l’élévation +où l’on peut s’y placer aujourd’hui, n’étaient pas +condamnés à un pire supplice que celui des prisonniers +enfouis dans les ténèbres des geôles.</p> + +<p class='pindent'>Notre voyageur ne put supporter longtemps la +triste grandeur d’un pareil spectacle. Il avait cru +y trouver l’enthousiasme ; mais l’enthousiasme ne +se laisse pas rencontrer par ceux qui le cherchent : +il vient à nous quand nous le méritons. L’enfant +qui courait après la poésie, mais qui n’avait pas +encore assez vécu pour la produire en lui-même, +ne trouva dans cette épreuve que l’effroi de l’isolement.</p> + +<p class='pindent'>Il redescendit donc de ce phare plus vite qu’il +n’y était monté, et, se sentant tout à coup glacé +au milieu d’une journée brûlante, il chercha à la +hâte un refuge contre l’air lumineux et froid de +la plate-forme.</p> + +<p class='pindent'>En tournant derrière le hameau, il gagna bientôt +le versant de la montagne, et, en quelques instants, +il se trouva tourné vers le midi, c’est-à-dire jeté +sans transition dans une autre nature, dans une +autre saison, dans d’autres pensées. Du côté de la +Creuse, un seul arbre, protégé par l’église de Toull, +a grandi en dépit des vents, infatigables balayeurs +des bruyères et des monts chauves de la Marche ; +mais du côté de la Voëse, tout prend un aspect +plus riant. Les chemins sablonneux s’enfoncent +sous des haies vigoureuses, et le cimetière de Toull +se présente sur un plan doucement incliné et +ombragé de beaux arbres. Ce lieu offrit enfin au +front fatigué de notre voyageur un asile comparable +pour lui en ce moment aux champs élyséens des +classiques.</p> + +<p class='pindent'>Il escalada légèrement les blocs de pierre, débris +de la cité gauloise, qui entourent ce champ du +repos ; et, se voyant complètement seul, il s’enfonça +dans les hautes herbes des tombes effacées. +Une douce chaleur revenait à ses membres ; aucun +souffle d’air n’écartait les branches des châtaigniers +et des bouleaux qui s’entre-croisaient sur sa tête +et se penchaient jusque sur lui. L’horizon, plus +resserré, brillait encore à travers ce dôme de verdure ; +mais en se couchant dans le foin vigoureux +et fleuri qui s’engraissait de la dépouille des morts, +le jeune homme échappa bientôt à la vue de ce +ciel étincelant qui le poursuivait. Un sommeil réparateur +engourdit ses membres, et l’abeille vint +butiner autour de lui avec une chanson harmonieuse +qui le berça dans ses songes.</p> + +<p class='pindent'>Il reposait ainsi depuis deux heures, lorsqu’un +bruit de voix monotones le réveilla peu à peu. A +mesure qu’il rassemblait ses idées, et qu’il se +rendait compte de sa situation, il reconnaissait +deux personnes dont l’accent avait récemment +frappé son oreille. C’était le sacristain Léonard et +la mère Guite, qui s’entretenaient à peu de distance. +Guillaume se souleva, et vit le sacristain-fossoyeur +enfoui jusqu’aux genoux dans une tombe +qu’il creusait lentement, et la vieille femme assise +sur une grosse racine à fleur de terre, tout en filant +sa quenouille chargée de laine bleue. Ils ne faisaient +aucune attention à lui, et commencèrent un dialogue +fantasque, qui sembla au jeune baron la +continuation des rêves qu’il avait faits durant son +sommeil.</p> + +<hr class='footnotemark'/> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f1'><a href='#r1'>[1]</a></span> + +La Marche envoie tous les ans une affluence considérable de +maçons à Paris pour travailler pendant toute la belle saison. +Ils reviennent passer l’hiver au pays. Dès le temps de Jules +César, les Marchois étaient particulièrement adonnés à cette +profession.</p> + +</div> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f2'><a href='#r2'>[2]</a></span> + +Claudie se prononce <span class='it'>Liaudie</span> ou <span class='it'>Liaudite</span>, moyennant quoi +c’est un nom très répandu en Berri. <span class='it'>Guite</span> est la contraction de +Marguerite.</p> + +</div> + +<h2 id='ch2'>II<br/> <span class='sub-head'>LE CIMETIÈRE</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>Allons,</span> allons, disait gaiement le sacristain, faut +pas vous fâcher comme ça, mère Guite. Je ne dirai +plus rien à Claudie, foi d’homme ! et quant au +bœuf...</p> + +<p class='pindent'>— C’est pas un bœuf, puisque c’est un veau ! +reprenait la vieille.</p> + +<p class='pindent'>— C’est pas un veau, puisque vous dites toutes +qu’il a des cornes. Allons, faut dire que c’est un +<span class='it'>taurin</span> (taureau).</p> + +<p class='pindent'>— Dites comme vous voudrez, je ne veux pas +parler de ça avec vous.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ben ! ma femme n’est pas comme vous, +elle m’en parle plus que je ne veux ; et plus je me +moque d’elle, plus elle y croit. Oh ! que les femmes +sont donc simples !</p> + +<p class='pindent'>— Et quoi que vous diriez, si vous l’aviez vu ?</p> + +<p class='pindent'>— Vous l’avez donc vu, vous ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, mais j’ai été bien des fois <span class='it'>sur le moment</span> +de le voir.</p> + +<p class='pindent'>— C’est comme moi, je suis toujours sur ce +moment-là ; mais le moment passe et je ne vois +rien.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne sais pas comment ça peut vous amuser +de rire comme ça de tout.</p> + +<p class='pindent'>— Tiens ! si ça n’est pas gentil de rire, à présent...</p> + +<p class='pindent'>— Riez avec nous si ça vous plaît, mais ne riez +pas de ça devant les étrangers qui ne sont pas d’ici. +Ça nous porterait malheur.</p> + +<p class='pindent'>— Attendez ! attendez ! mère Guite, je sens +quelque chose de sec sous ma bêche. Je crois que +c’est <span class='it'>la chose</span>. Tendez votre tablier, j’vas y mettre +mon pesant d’or.</p> + +<p class='pindent'>— Pouah ! ne jetez donc pas comme ça les os +de chrétiens sur moi. Ça fait peur !</p> + +<p class='pindent'>— Ça ne leur fait pas de mal, allez ! Depuis le +temps que je creuse dans la terre, je peux bien +dire que je n’y ai encore trouvé que de ça. Il y en +a de ces os de morts !... Y en a ! y en a !... <span class='it'>à mort</span>, +quoi ! faut qu’on ait tué rudement du monde avant +nous dans l’endroit, car je n’en peux pas trouver +la fin, de ces os !</p> + +<p class='pindent'>— Ça n’est pas déjà si bon de creuser ! Plus on +creuse, plus on fouille, plus on lève les pierres, +moins on trouve.</p> + +<p class='pindent'>— Vous y pensez donc toujours ? Elles sont +toutes comme ça, ces vieilles femmes. Elles se +rendent folles les unes les autres en se contant des +histoires.</p> + +<p class='pindent'>— Mais puisque ça s’est toujours conté comme +ça dans le pays d’ici, depuis que le monde est +monde ! Ce qui s’est dit de tout temps ne peut pas +être faux.</p> + +<p class='pindent'>Et la vieille se mit à parler avec animation, mais +en patois marchois, et quoique ce dialecte ne soit +pas difficile à comprendre par lui-même, il devient +inintelligible aux oreilles non exercées à cause de +ses brusques élisions et de la volubilité que les +femmes surtout mettent à le débiter. Les habitants +de cette partie de la Marche, qui a été si longtemps +le Berri, emploient indifféremment le patois et +le vieux français naïf, qu’on parle en Berri<a id='r3'/><a href='#f3' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[3]</span></sup></a>. Mais +soit que la langue d’<span class='it'>oc</span> fût plus familière à la vieille +femme que la langue d’<span class='it'>oïl</span>, soit qu’elle crût s’exprimer +plus mystérieusement dans son dialecte, +elle entraîna son interlocuteur à s’en servir aussi +pour lui répondre, et Guillaume cessa de les écouter.</p> + +<p class='pindent'>Cependant leur dialogue continuant avec force +éclats de rire du fossoyeur, Guillaume prêta encore +de temps en temps l’oreille malgré lui, et saisit des +paroles étranges qui le frappèrent. Il était toujours +question de <span class='it'>bœuf d’or</span>, de <span class='it'>veau d’or</span>, de <span class='it'>trésor</span>, de +<span class='it'>trou à l’or</span>, et cette rime obstinée réveilla chez le +jeune homme de vagues souvenirs de sa première +enfance. Il était né au château de Boussac : il y +avait été nourri par une robuste et dévouée paysanne +dont il cherchait vainement à retrouver le +nom.</p> + +<p class='pindent'>Il avait quitté le pays à l’âge de cinq ans, et il +n’y était plus revenu qu’une fois en 1816, époque +à laquelle sa mère avait imaginé de se retremper +dans l’air de sa seigneurie, un peu oubliée sous +l’empire ; et à cette époque-là Guillaume n’avait +guère songé à s’enquérir de sa nourrice ; mais les +expressions bizarres qui revenaient toujours dans +les longs monologues de la mère Guite réveillaient +en lui la mémoire confuse du passé. Ce patois qu’il +avait oublié, il se souvenait maintenant de l’avoir +parlé avec sa nourrice avant de parler français, et +peu à peu il se remettait à l’entendre comme sa +langue maternelle. Sa nourrice aussi lui avait +parlé de <span class='it'>veau d’or</span> et de <span class='it'>trou d’or</span>. Elle savait là-dessus +mille contes et mille chansons fantastiques +qui l’avaient agité dans ses songes ; et cette fidèle +berceuse, qui préside comme une sibylle aux premiers +efforts de l’imagination, la première amie de +l’homme, <span class='it'>la bonne</span>, ce personnage si bien nommé +<span class='it'>la nourrice</span>, cette mère véritable dont l’autre est +toujours condamnée à se sentir jalouse, vint se +présenter à l’esprit de Guillaume comme un type +vénérable, comme un être sacré qu’il se reprochait +d’avoir oublié si longtemps. Il se demanda comment +sa mère, si religieuse et si honorable en +toutes choses, ne lui en avait jamais parlé. Il se +fit un crime, lui qui lisait le <span class='it'>Génie du Christianisme</span>, +et qui s’attendrissait au son des cloches « <span class='it'>qui +avaient chanté sur son berceau</span> », d’avoir laissé +dormir dans son cœur le soin de rechercher et de +secourir cette femme dans sa détresse présumée. +C’était peut-être la mère Guite ! Guillaume se +souleva sur son coude et la contempla avec émotion +à travers les tiges des longues herbes. Pouvait-elle +être déjà si vieille ? La misère pouvait-elle avoir +déjà flétri à ce point la femme qu’on avait dû +choisir jeune, vigoureuse et fraîche pour l’allaiter ? +Cependant Claudie était plus jeune que lui, et en +vingt ans les femmes condamnées aux durs labeurs +de la pauvreté vieillissent souvent d’un demi-siècle.</p> + +<p class='pindent'>Tandis que cette fantaisie s’emparait de son +cerveau, Léonard avait détourné la conversation, +et, habitué qu’il était à causer avec son curé, il +avait repris la langue française du Berri.</p> + +<p class='pindent'>— C’est tout de même drôle de penser, disait-il, +qu’après avoir si longtemps travaillé pour les +autres, il y a un service que je ne pourrai pas +seulement me rendre à moi-même.</p> + +<p class='pindent'>— Votre garçon vous la creusera, votre fosse ; +il héritera bien de votre place !</p> + +<p class='pindent'>— Je l’espère bien. Savez-vous sur qui vous +êtes assise, mère Guite ?</p> + +<p class='pindent'>— Dame ! attendez donc ! ça doit être sur le +père Juniat, car l’herbe est bien longue, et il y a +au moins dix ans de ça, qu’il est mort.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! non, vous ne connaissez pas les +êtres du <span class='it'>jardin aux horties</span> (le cimetière). C’est le +pauvre Lauriche qui est là. C’est ça un bon enfant ! +Ah ! que je me suis diverti avec lui dans le temps ! +C’était un malin ! Vous souvenez-vous, à la noce +de la Jambette, comme il vous a fait rire ?</p> + +<p class='pindent'>— <span class='it'>Paur houme !</span> je m’en souviens bien, et cette +chanson qu’il chantait si bravement !...</p> + +<p class='pindent'>La vieille se mit à chanter d’une voix chevrotante +en mineur, et sur une mélodie très remarquable, +une de ces chansons bourbonnaises dont +la musique mériterait bien d’être recueillie, s’il +était possible de le faire sans en altérer la grâce et +l’originalité ; à quoi le sacristain répondit d’une +voix de lutrin, tâchant d’imiter la manière plaisante +du défunt.</p> + +<p class='pindent'>— Taisez-vous donc ! dit la vieille en l’interrompant ; +faut pas chanter comme ça sur les +morts.</p> + +<p class='pindent'>— <span class='it'>Ouache !</span> s’il nous entend, ça lui fait plaisir, ce +pauvre Lauriche ! Il va en venir une demain ici, +celle à qui je fais le lit, qui en a bien su aussi, des +belles chansons. Ah ! la <span class='it'>gente</span> chanteuse que ça +faisait dans son temps.</p> + +<p class='pindent'>— Vous ne la trouviez pas bête, celle-là ? elle en +savait long, <span class='it'>si pourtant</span>, sur le veau d’or et sur +<span class='it'>la chose</span> dont vous vous moquez toujours.</p> + +<p class='pindent'>— Elle n’y croyait pas ; elle disait ça pour +s’amuser.</p> + +<p class='pindent'>— Elle l’avait vue, pourtant.</p> + +<p class='pindent'>— Elle se moquait de vous.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! que non !... c’est un grand malheur pour +nous, qu’elle s’en aille comme ça, tout d’un coup... +Elle avait des secrets.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! elle les <span class='it'>laira</span> à sa fille.</p> + +<p class='pindent'>— Sa fille est une jeunesse trop simple. C’est +une femme, la mère, qui a toujours eu du malheur ; +elle avait bien moyen de gagner gros, et elle a su +si bien s’arranger, qu’elle est morte pauvre comme +les autres.</p> + +<p class='pindent'>— Elle avait trop de cœur : elle n’a rien demandé ; +elle s’est contentée du peu qu’on lui a +donné ; et puis ils l’ont oubliée...</p> + +<p class='pindent'>— Les riches ne se moquent pas mal des pauvres !... +D’ailleurs, il y a eu quelque chose là-dessous... +<span class='it'>La dame</span> l’aimait beaucoup, beaucoup ; +et puis, tout d’un moment, elle ne l’aimait plus +du tout ! du tout !... J’ai su ça, moi, dans les +temps...</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! ce jeune homme qu’elle a élevé, +comment donc qu’il ne s’est jamais souvenu +d’elle ?</p> + +<p class='pindent'>— C’était trop jeune ; et puis, ça ne vient guère +dans le pays : ça doit être soldat, à cette heure, ou +bien général, peut-être ; car on dit qu’on les prend +tout jeunes pour commander les vieux, depuis +qu’il n’y a plus d’empereur...</p> + +<p class='pindent'>— On le dit : et c’est drôle tout de même. Enfin, +la <span class='it'>pauvre âme</span> n’avait pas trouvé le trou à l’or, au +château de Boussac et sa fille n’aura pas grand’peine +à faire dresser son inventaire. Il ne lui +reste qu’un peu de bestiau, trois ou quatre <span class='it'>ouailles</span>, +<span class='it'>quat’</span> ou cinq chèvres, et sa <span class='it'>chétite</span><a id='r4'/><a href='#f4' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[4]</span></sup></a> maison...</p> + +<p class='pindent'>— Et sa chétite tante, qui aurait mieux fait de +s’en aller à la place de l’autre !</p> + +<p class='pindent'>— Si la Jeanne voulait écouter les bourgeois, +cependant, elle pourrait s’en retirer.</p> + +<p class='pindent'>— Les bourgeois, les bourgeois ! ça prend d’une +main et ça retire de l’autre. Faut pas déjà tant se +fier sur ça.</p> + +<p class='pindent'>— Faut donc mourir pauvre comme on a vécu ?</p> + +<p class='pindent'>— Nous ne serons pas les premiers, allez, mon +pauvre Léonard ! dit la vieille d’un ton lugubre.</p> + +<p class='pindent'>— Ni les derniers, allez, ma pauvre Guite ! +répondit le sacristain d’un ton philosophique.</p> + +<p class='pindent'>Et il se fit un grand silence qu’interrompit le +roulement lointain du tonnerre.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! voilà qui l’achèvera, la pauvre femme ! +dit Léonard, et si elle ne se dépêche pas de finir, +M. le curé se mouillera le <span class='it'>carcas</span> (le corps).</p> + +<p class='pindent'>— Je me doutais bien de ça, à ce matin, reprit la +vieille. Il y avait à la <span class='it'>piquette</span> du jour tant de +fumée blanche sur les viviers, que je disais à la +Claudie : Ça tonnera après le midi, et ça emportera +la pauvre Tula dans l’autre monde, avant le soleil +couché...</p> + +<p class='pindent'>— Tula ? s’écria Guillaume en se levant et en +s’approchant des deux paysans avec une émotion +profonde.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! mon petit Monsieur, que vous m’avez +fait peur ! dit la vieille parque en ramassant son +fuseau, qu’elle avait laissé tomber dans la fosse.</p> + +<p class='pindent'>— Vous avez dit un nom que je cherchais depuis +longtemps... Tula, n’est-ce pas ?... La femme qui +va mourir s’appelle Tula ?</p> + +<p class='pindent'>— Oui, Monsieur, répondit Léonard ; vous la +connaissez ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est elle qui a servi madame de Boussac, il +y a quinze ou vingt ans ?</p> + +<p class='pindent'>— Et qui a nourri son garçon.</p> + +<p class='pindent'>— Et elle demeure par ici ?</p> + +<p class='pindent'>— Pas loin d’ici, Monsieur : elle est de la paroisse, +puisqu’on va l’enterrer là, tenez, dans ce trou que +je fais.</p> + +<p class='pindent'>— Il n’y a donc pas d’espérance de la sauver ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, Monsieur, dit la mère Guite ; ma +fille y a été hier soir, et elle était déjà à l’agonie. +On est venu chercher tantôt M. le curé, avec le +bon Dieu, bien vite, bien vite. On pensait qu’il +arriverait trop tard pour l’administrer.</p> + +<p class='pindent'>— Léonard, vous allez me conduire chez cette +femme, n’est-ce pas ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! pour ça, Monsieur, ni pour or, ni pour +argent ! car M. le curé va rentrer, et il n’aurait personne +pour <span class='it'>affener</span><a id='r5'/><a href='#f5' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[5]</span></sup></a> sa jument ; mêmement, je vais +chercher mon dard (ma faux), pour en donner un +<span class='it'>trait</span> sur ces herbes, à seule fin d’en porter une +brassée dans la mangeoire.</p> + +<p class='pindent'>— Et vous, mère Guite ? dit Guillaume impatienté.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! moi, Monsieur, dit la vieille, je ne peux +plus courir comme vous. Je descends bien : mais +j’ai trop de peine à remonter... Mais vous irez bien +tout seul ! Tenez, vous voyez bien ce chemin +creux, sur la gauche, là-bas, au fond ; voyez des +grosses pierres blanches et une maison à côté ! +c’est là. L’endroit s’appelle Épinelle.</p> + +<p class='pindent'>— J’y cours, dit Guillaume.</p> + +<p class='pindent'>— Attendez donc, attendez donc ! lui cria Léonard ; +pas par là : vous n’en sortiriez pas. Vous +ne connaissez pas les <span class='it'>viviers</span>, à ce qu’il me paraît ? +Vous vous péririez là dedans !... Je vas vous appeler +quelqu’un pour vous conduire. La Claudie +était par ici tout à l’heure. Claudie ! oh ! Claudie !</p> + +<p class='pindent'>Le frais minois de Claudie se montra derrière le +buisson, à côté de celui de sa chèvre noire qui +broutait sans façon la clôture du cimetière.</p> + +<p class='pindent'>— Conduis ce monsieur chez la Tula, dit le +sacristain, et ne <span class='it'>lui cause</span> pas trop en route ; il est +pressé.</p> + +<p class='pindent'>— Faut-il que j’y aille ? demanda Claudie à sa +mère, d’un air à la fois confus et hardi.</p> + +<p class='pindent'>— Prends tes sabots et donne-moi ton bâton : +je garderai les bêtes, répondit tranquillement la +mère.</p> + +<p class='pindent'>Claudie accourut, retroussa sa jupe de dessous, +agrafa sa mante grise, et se mit à descendre lestement +la montagne en criant : <span class='it'>Par ici, Monsieur</span>, +et en faisant rouler à grand bruit les cailloux sous +sa chaussure retentissante.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume la suivit avec beaucoup de peine et +de souffrance. Ces pierres tranchantes, sur lesquelles +la jeune fille semblait voltiger, s’écroulaient +sous ses pieds, à lui, et coupaient sa chaussure. Il +s’étonnait qu’elle ne le conduisît pas par la prairie +inclinée qui longeait ces monticules de pierres. Il +ne savait pas à quel point les <span class='it'>viviers</span> de Toull sont +perfides. Ce sont de nombreuses sources qui n’ont +pas leur jaillissement à fleur de terre, et qui minent +le sol en filtrant par-dessous. Une vase compacte, +tapissée d’un jonc fin et court, qu’on pourrait +prendre pour l’herbe d’un pré, les recouvre et +cache entièrement à l’œil inexpérimenté ces +glaises mouvantes aussi dangereuses que les sables +mouvants des bords de la mer : le pied s’y enfonce +lentement, et le terrain semble capable, pendant +quelques instants, de porter un corps solide. +Mais c’est un piège des esprits malfaisants de la +montagne. On y entre peu à peu jusqu’au genou, +jusqu’à la ceinture, jusqu’aux épaules, et chaque +effort tenté pour se dégager vous y plonge plus +avant. Enfin, sans de prompts secours, on y périrait, +non pas noyé, mais étouffé par la vase ; et les +bonnes femmes de Toull pensent qu’on irait rejoindre +la cité mystérieuse, engloutie sous le sol, +et dont parfois, quand le temps est calme, elles +croient entendre sonner les cloches.</p> + +<p class='pindent'>Claudie, alerte et légère, marchait à quatre pas +en avant de Guillaume ; et, n’osant lui adresser la +parole, étonnée peut-être qu’il ne rompît pas le +silence le premier, se disait, en elle-même, que <span class='it'>le +monsieur était bien fier</span>. Enfin, celui-ci, fort peu +attentif à la rondeur de sa jambe et aux grâces de +son allure, lui adressa quelques questions sur la +pauvre Tula. Claudie commença par le <span class='it'>Plaît-il</span> ? +inévitable entrée en matière du paysan subtil qui +prépare sa réponse, en vous faisant répéter à dessein +votre demande ; et quand le jeune homme +eut patiemment recommencé :</p> + +<p class='pindent'>— Oui, Monsieur, oui, dit-elle, c’était une très +brave femme, bien propre, bien réveillée au travail, +bonne ménagère, et très <span class='it'>bonne pour la vie</span>.</p> + +<p class='pindent'>— Qu’entendez-vous par là ?</p> + +<p class='pindent'>— Bien officieuse à ses voisins, pas chétite +comme sa sœur <span class='it'>la Grand’Gothe</span>.</p> + +<p class='pindent'>— Laisse-t-elle plusieurs enfants ?</p> + +<p class='pindent'>— Elle ne laisse pas d’enfants, Monsieur ; elle +n’a qu’une fille, dit Claudie, qui n’appliquait, +comme font les Berrichons, le mot d’enfant qu’au +sexe masculin.</p> + +<p class='pindent'>— Et cette fille est-elle en âge de gagner sa vie ?</p> + +<p class='pindent'>— Pardi oui ! elle a vingt ans, ou vingt et un +ans, car elle est beaucoup plus vieille que moi.</p> + +<p class='pindent'>Cette remarque n’attira pas l’attention de Guillaume +sur les dix-sept ans que Claudie portait en +triomphe.</p> + +<p class='pindent'>— Cette fille n’est-elle pas née au château de +Boussac ? demanda-t-il.</p> + +<p class='pindent'>— Peut-être bien, Monsieur. Je crois bien oui. +Quoique je n’aie pas songé à lui demander, et +d’ailleurs, moi, je n’y étais pas ! Mais ça me paraît +que je l’ai <span class='it'>écouté dire</span> à ma mère.</p> + +<p class='pindent'>— C’est ma sœur de lait, pensa Guillaume, et +il doubla le pas.</p> + +<p class='pindent'>Lorsque Claudie vit qu’elle n’avait plus à répondre, +elle commença à interroger.</p> + +<p class='pindent'>— Vous avez donc quelque chose à lui dire à +c’te Jeanne ?</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne ? s’écria Guillaume : elle s’appelle +Jeanne ? Qui lui a donné ce nom ?</p> + +<p class='pindent'>— Dame ! c’est sa marraine, bien sûr... Que ce +monsieur est sot ! pensa Claudie.</p> + +<p class='pindent'>— Et qui est sa marraine ?</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! ça, je le sais bien ! C’était la <span class='it'>grand’dame</span> +de Boussac. La connaissez-vous, la dame du château +de Boussac ? est-elle en vie ? est-elle dans +le pays ?</p> + +<p class='pindent'>Guillaume ne songea pas à lui répondre. Il était +frappé de l’étrange coïncidence qui l’avait amené +à Toull pour y voir creuser la fosse de sa nourrice +et pour réparer le long oubli de sa famille, en +offrant sa protection à sa sœur de lait, à la filleule +de sa mère. Il voyait dans le hasard qui l’avait +poussé vers Toull plutôt que vers Crozant, ou +tout autre site romantique de la Marche, quelque +chose de providentiel, et il remerciait Dieu de lui +avoir tracé pour ainsi dire son devoir, là où il +était venu chercher son plaisir.</p> + +<p class='pindent'>La coquette Claudie, le voyant si peu galant, +avait perdu tout le trouble intérieur qu’elle avait +nourri complaisamment en elle au début de leur +tête-à-tête. Curieuse autant que réjouie, elle le +cribla de questions comme avaient fait sa mère et +Léonard. Elle voulait savoir qui il était, d’où il +venait, et surtout pourquoi il était si empressé +d’aller voir la mourante, quel intérêt il pouvait +porter à cette pauvre femme et à sa fille.</p> + +<p class='pindent'>— Tenez ! lui dit-elle tout à coup, lassée de son +silence dédaigneux ou préoccupé, m’est avis que +vous avez besoin d’une servante, et que vous +venez pour en <span class='it'>louer</span><a id='r6'/><a href='#f6' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[6]</span></sup></a> une dans le pays d’ici, où +elles ont du renom. Vous aurez <span class='it'>écouté dire</span> que +la Jeanne était une bonne fille, bien forte, bien +courageuse à la peine, et vous avez peut-être idée +de l’amener.</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce que vous croyez qu’il serait avantageux +pour elle de trouver une condition hors du +pays ?</p> + +<p class='pindent'>— Oui, Monsieur, oui, elle n’aurait jamais quitté +sa mère ; mais depuis que sa mère est tombée +malade, il y a eu du monde de la ville qui lui ont +conseillé de se louer, et qui lui ont fait des offres. +Elle n’a jamais eu envie de quitter le pays ; quand +on est accoutumé dans un endroit, on n’aime pas +à changer ; mais à présent qu’elle va être malheureuse +avec sa tante, elle ferait bien de s’en aller, +et si vous lui portez intérêt, vous feriez bien de +l’emmener.</p> + +<p class='pindent'>Il y avait dans la physionomie de la jeune fille, +en parlant ainsi, une intention marquée de persuader +Guillaume, qui n’échappa point à ce dernier, +mais qu’il ne put s’expliquer. Il éluda ces +insinuations en alléguant que la pauvre Tula +n’était peut-être pas morte encore, et qu’il n’y +avait si grave maladie dont on ne pût revenir.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! c’est bien fini pour elle ! répondit +Claudie ; tenez, Monsieur, regardez, là, en bas, +M. le curé qui s’en remonte à Toull par le chemin +pavé. C’est dit ! la mère Tula n’a plus besoin +de rien.</p> + +<p class='pindent'>Cet arrêt, prononcé avec la philosophique insouciance +qui caractérise le paysan, frappa le jeune +homme d’une émotion sinistre. J’arrive trop tard, +pensa-t-il, je ne peux plus réparer mon ingratitude, +et je suis envoyé par la volonté divine auprès d’un +cadavre pour subir une expiation douloureuse.</p> + +<p class='pindent'>Le tonnerre grondait toujours au loin, et des +nuées violettes s’amoncelaient sur plusieurs points +de l’horizon.</p> + +<p class='pindent'>— Faut nous dépêcher, Monsieur, dit la jeune +fille en voyant qu’il ralentissait sa marche, comme +un homme accablé ; si nous restons longtemps à +Épinelle, nous serons mouillés.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume se hâta machinalement, et, après une +demi-heure de marche, il arriva enfin au seuil de +la chaumière de sa nourrice.</p> + +<p class='pindent'>— Vous y êtes, Monsieur, dit Claudie d’un ton +résolu. Moi, je ne veux pas entrer là dedans. Ça +me fait peur de voir les morts. Je vous attendrai +par là pour vous ramener ; mais il ne faut pas trop +vous <span class='it'>amuser</span>, parce que l’orage vient.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume hésita un instant avant de se décider +à entrer. Il n’avait jamais vu de cadavre, et +cette première épreuve, jointe à des rapprochements +de situation si imprévus, lui causait une +émotion pénible.</p> + +<hr class='footnotemark'/> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f3'><a href='#r3'>[3]</a></span> + +Ce français est extrêmement remarquable, et nous sommes +convaincus que c’est la plus ancienne langue d’oïl qui soit +restée en usage en France. Mais comme il est chargé de locutions +particulières qui demanderaient de continuelles explications, +nous ne mettrons dans la bouche de nos personnages +principaux qu’une traduction libre.</p> + +</div> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f4'><a href='#r4'>[4]</a></span> + +Chétive, mauvaise, méchante.</p> + +</div> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f5'><a href='#r5'>[5]</a></span> + +Rentrer du foin.</p> + +</div> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f6'><a href='#r6'>[6]</a></span> + +Les paysans de ces contrées, garçons et filles, se louent à +l’année comme domestiques dans les fermes ou dans les maisons +bourgeoises.</p> + +</div> + +<h2 id='ch3'>III<br/> <span class='sub-head'>LA MAISON DE LA MORTE</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>Une</span> forte odeur de résine s’échappait de la chambre +unique qui remplissait, avec une étable en +appentis à plusieurs divisions, toute cette pauvre +masure, couverte de mousse et de plantes vagabondes ; +cependant l’intérieur était propre et +annonçait des habitudes d’ordre et d’activité. +Trois lits en forme de corbillards et garnis de lambrequins +jaunes fanés occupaient deux faces de la +muraille. Sur celui du milieu, on voyait le corps +de la morte, entièrement recouvert d’un drap +blanc, le plus fin et le meilleur de la maison. +Quatre chandelles de cire vierge brûlaient aux +quatre coins du lit. Deux ou trois vieilles femmes, +de celles qui, au fond de la Marche comme dans +les montagnes de l’Écosse, assistent avec un zèle +mêlé de superstition à toutes les funérailles, priaient +autour du lit, et au milieu d’elles, une grande jeune +fille, d’une beauté remarquable, agenouillée tout +près du cadavre, pleurait en silence, les yeux fixés +à terre, et les mains entr’ouvertes sur ses genoux, +dans une attitude qui rappela au jeune homme +la Madeleine de Canova.</p> + +<p class='pindent'>L’apparition de Guillaume ne fut remarquée de +personne dans le premier moment, et il put contempler +cette figure angélique qu’il s’imagina connaître, +bien que, depuis ses premières années, il +l’eût oubliée au point d’ignorer jusqu’à son existence. +Le teint pur de Jeanne, pâli par la douleur +et la fatigue, avait la blancheur mate du marbre ; +ses yeux blancs, ouverts et fixes, tandis que des +larmes qu’elle ne songeait point à essuyer ruisselaient +sur ses joues ; la pureté des lignes sévères +de son profil, et l’immobilité de sa consternation : +tout contribuait à lui donner l’apparence d’une +statue.</p> + +<p class='pindent'>La première personne qui s’aperçut de l’arrivée +de l’étranger fut la sœur de la défunte, une grande +virago à l’air dur et bas à la fois. Elle fit un signe +de croix comme pour clore méthodiquement sa +prière, et, se levant, elle s’approcha de Guillaume.</p> + +<p class='pindent'>— Qu’est-ce que vous demandez, Monsieur ? +lui dit-elle d’une voix forte qui semblait profaner +le silence respectueux dû au sommeil des morts.</p> + +<p class='pindent'>— Je venais savoir, dit Guillaume embarrassé, +des nouvelles de la malade.</p> + +<p class='pindent'>— Êtes-vous médecin de campagne, Monsieur, +reprit la Grand’Gothe. Je ne vous ai jamais vu par +ici... Il n’y a rien à gagner pour les médecins chez +nous... Ma sœur est morte depuis une heure.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne suis pas médecin, dit Guillaume.</p> + +<p class='pindent'>— En ce cas, vous êtes un homme de la justice ; +vous êtes bien pressé de venir mettre les scellés +chez nous. On n’a pas besoin de vous ; la fille est +majeure ; et puisque je n’ai rien à prétendre, +ajouta-t-elle d’un ton aigre, je n’en veux rien +détourner. Allez, allez ! passez votre chemin. On +connaît la loi, et on ne veut pas faire de frais +inutiles.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume, voyant qu’il risquait fort d’être +éconduit brutalement, se résigna, non sans honte, +à se faire connaître. Il le fit en baissant la voix, +craignant de la part de cette maîtresse-femme +des apostrophes plus dures que les précédentes. +Mais, au lieu de lui reprocher de venir trop tard, +elle changea tout à coup de manières et de langage.</p> + +<p class='pindent'>— Vous saviez donc que ma sœur était malade, +mon cher Monsieur, dit-elle d’un ton patelin ; et +vous veniez pour l’aider un peu ? C’est bien trop +de bonté à vous de vous être dérangé pour du +pauvre monde comme nous. On a honte de n’avoir +rien à vous présenter pour vous rafraîchir. Que +voulez-vous ! ma pauvre sœur ne fait que de +trépasser, et on n’a pas eu seulement le temps de +ranger la maison. Mais asseyez-vous donc sur une +chaise et pas sur ce mauvais banc, Monsieur : je +vais mettre un linge blanc dessus pour que vous +ne gâtiez pas vos habillements.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne suis pas venu pour vous être importun +au milieu de votre chagrin, répondit le jeune +baron, choqué de l’aisance et de la présence d’esprit +qui trahissaient chez cette femme une profonde +sécheresse de cœur. J’espérais adoucir les derniers +moments de ma pauvre nourrice, en accueillant +et en exécutant ses dernières intentions. Puisque +je viens trop tard, je vais me retirer pour ne pas +vous déranger dans un pareil moment ; et cependant +j’aurais voulu adresser à ma sœur de lait +quelques paroles de consolation et quelques offres +de service. Mais, dans ce dernier cas, je viens trop +tôt, car il est impossible qu’elle songe à autre +chose qu’à la perte qu’elle vient de faire.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! si fait, Monsieur, il faut lui parler, répliqua +la Grand’Gothe d’un air décidé, elle peut +bien vous écouter : c’est bien trop d’honneur que +vous lui faites. Jeanne ! Jeanne ! viens donc parler +à ce Monsieur.</p> + +<p class='pindent'>— Ne la dérangez pas de sa prière, reprit Guillaume +d’un ton ferme. Je ne le veux pas. J’attendrai +qu’elle soit en état de m’entendre.</p> + +<p class='pindent'>Et repoussant la tante, qui voulait réveiller +l’attention de Jeanne, il s’approcha du cadavre, +et resta absorbé dans les pensées graves et pénibles +que lui inspiraient ce lit de mort, et cette orpheline +abandonnée à l’autorité d’une nature grossière +et acariâtre, caractère fortement empreint sur les +traits repoussants de la tante.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne leva les yeux sur l’étranger, et les baissa +aussitôt, ne comprenant pas, et ne pouvant pas +songer à comprendre le motif de sa présence. Les +autres femmes ne pensaient plus à marmotter leurs +prières. Elles le regardaient avec étonnement, et +se levèrent une à une pour aller demander à la +Grand’Gothe ce que pouvait vouloir ce jeune +monsieur.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume, se trouvant ainsi seul près de Jeanne, +résolut de lui adresser la parole. Mais la muette +et religieuse douleur de cette jeune fille le frappa +d’un respect qu’il ne put surmonter. Il s’éloigna +lentement, et tandis que les vieilles femmes, +malgré son refus, s’empressaient à dresser une +table pour lui servir du laitage, il alla tristement +s’accouder contre l’étroite fenêtre envahie par le +feuillage qui jetait un jour verdâtre sur le linceul +de la morte.</p> + +<p class='pindent'>Mais sa triste rêverie fit place à la surprise, +lorsqu’il vit, à travers les rameaux de la ronce +grimpante, Léon Marsillat assis auprès de Claudie, +sur le banc adossé au bas de cette lucarne. Ils +parlaient d’un ton animé ; et, moitié sans le vouloir, +moitié dominé par la curiosité, Guillaume entendit +le dialogue suivant :</p> + +<p class='pindent'>— Faut que vous soyez joliment effronté tout +de même, disait Claudie d’une voix étouffée par la +colère, de venir comme ça au moment où sa mère +<span class='it'>tourne l’œil</span>. Vous croyez donc que vous allez +l’emmener tout de suite derrière votre <span class='it'>chevau</span> ? +Oh ! vous aviez beau vous cacher, je l’ai vu de +loin, votre chevau, attaché derrière la maison, +à un arbre, et je me suis dit : voilà le loup.</p> + +<p class='pindent'>— Tu es une sotte, Claudie, répondait Marsillat +à demi-voix. Je ne pense ni à me cacher ni à me +montrer. N’est-il pas tout simple que, passant tout +près d’une maison, et sachant que la pauvre femme +était au plus mal, j’aie voulu demander de ses +nouvelles ?</p> + +<p class='pindent'>— Eh pourquoi-t-est-ce que vous n’entriez pas, +et que vous vous rangiez derrière <span class='it'>c’te</span> buisson, là +où ce que vous avez été bien surpris d’être surpris +par moi ? oh ! j’ai vu votre manège, allez ! je vous +voyais de là-haut, et vous ne me voyiez point, +vous, vous étiez trop occupé d’attendre si Jeanne +ne sortirait point par la petite porte de la bergerie ; +eh bien ! vous venez trop tard, mon galant ; +d’abord la Jeanne ne peut pas vous souffrir ; elle +m’a dit plus de cent fois, et je vous le redirai autant +de fois, qu’elle aimerait mieux se jeter dans le +puits que de se laisser seulement embrasser par un +coureur de filles comme vous. En second lieu, il y +a là dedans un jeune monsieur, bien plus joli que +vous, qui vient la chercher pour l’emmener à Paris.</p> + +<p class='pindent'>— Quels contes me fais-tu là, Claudie ? et que +m’importe, d’ailleurs ? je n’ai jamais songé à +Jeanne, je n’aime que toi ; ne fais donc pas semblant +d’en douter. Allons, je m’en vais, faisons la +paix.</p> + +<p class='pindent'>— Non pas ! vous ne m’embrasserez pas. Ça +n’est pas la peine. D’ailleurs vous n’allez pas loin.</p> + +<p class='pindent'>— Sur ma parole, je m’en retourne à Boussac.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, quand vous <span class='it'>aurez venu</span> à bout de parler +à la Jeanne ; quand vous lui aurez dit : « Viens chez +nous, ma petite Jeanne, ma sœur est très douce à +servir, je te ferai donner tout ce que tu voudras. » +Il y a plus d’un mois que vous lui chantez cette +chanson-là ; mais elle n’est pas si bête que de vous +écouter.</p> + +<p class='pindent'>— Elle m’écouterait tout comme un autre, si je +voulais ; mais je ne lui ai jamais dit cela que pour +rire. Elle n’est pas déjà si belle, ta Jeanne !</p> + +<p class='pindent'>— Bon ! je lui dirai cela de votre part, pas plus +tard que demain.</p> + +<p class='pindent'>— Tout de suite, si tu veux ! Mais qui est donc +ce jeune homme qui est là dedans, à ce que tu dis ?</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! ça vous inquiète ! Je le connais-t-i, moi ? +allez-y voir. Ça vous donnera l’occasion d’entrer +dans la maison.</p> + +<p class='pindent'>— Tu as raison, répondit Marsillat d’un ton +ironique ; et il quitta le banc, suivi de Claudie qui +ne voulait pas le perdre de vue.</p> + +<p class='pindent'>Avant la fin de cet entretien, Guillaume s’était +éloigné de la fenêtre, dégoûté de tout ce contraste +de préoccupations cyniques et grossières avec le +respect dû à la présence d’un cadavre et aux +saintes larmes de Jeanne. Il s’était rapproché d’elle +et lui avait dit quelques mots de condoléance et +d’intérêt qu’elle avait à peine entendus. Puis, se +débarrassant, avec un peu d’humeur, des importunités +obséquieuses de la tante, qui voulait absolument +le faire manger auprès de ce lit de mort, +il se disposait à partir, avec l’intention de s’occuper +du sort de Jeanne dans un moment plus opportun, +lorsque, au seuil de la porte, il se trouva face à face +avec Marsillat.</p> + +<p class='pindent'>L’étonnement et la confusion de Marsillat furent +extrêmes ; mais, grâce à l’effronterie enjouée de +son caractère, il eut bientôt pris le dessus, et il +secoua la main de son ancien camarade de chasse +avec une familière cordialité.</p> + +<p class='pindent'>— Que diable venez-vous faire ici ? lui demanda-t-il +sans lui donner le temps de l’interroger lui-même.</p> + +<p class='pindent'>— Ma présence ici est mieux motivée que la +vôtre, répondit Guillaume avec un peu de sévérité +dans le regard. Ne savez-vous pas que cette +femme qui vient de mourir était ma nourrice, et +mon devoir n’était-il pas d’accourir auprès d’elle +aussitôt que j’ai connu sa position ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est juste, Guillaume, c’est très bien de +votre part. Eh bien ! mon pauvre ami, vous n’avez +pas pu la sauver, et votre mère enverra des secours +à sa famille. Retournez-vous à Boussac ce soir ?</p> + +<p class='pindent'>— Je ne crois pas, répondit Guillaume avec intention.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! vous comptez passer la nuit à Toull ? +C’est un mauvais gîte.</p> + +<p class='pindent'>— Peu m’importe, je m’accommode de tout en +voyage.</p> + +<p class='pindent'>— Vous êtes donc en tournée d’amateur ? Moi, +je viens de voir un parent à Chambon.</p> + +<p class='pindent'>— Vous avez pris la plus mauvaise route !</p> + +<p class='pindent'>— Oui, mais la plus courte ! Retournez-vous +maintenant à Toull ? Voulez-vous que je vous +attende pour faire ce bout de chemin avec vous ?</p> + +<p class='pindent'>— Vous êtes à cheval et moi à pied. Nous ne +pouvons pas suivre le même chemin, à moins que +je n’allonge beaucoup le mien, et l’orage menace.</p> + +<p class='pindent'>— En ce cas, je pars, répondit Marsillat, visiblement +contrarié de laisser le jeune baron auprès de +Jeanne. Au revoir ! Avez-vous quelque chose à faire +dire à madame votre mère ? je m’en chargerai.</p> + +<p class='pindent'>— Vous m’obligerez beaucoup, répondit Guillaume, +et, déchirant un feuillet de son carnet, il +se mit à écrire quelques lignes au crayon pour sa +mère. Pendant ce temps, Marsillat pénétra dans +la maison, parla amicalement à la Grand’Gothe, +s’apitoya un instant de bonne foi sur la mort de sa +sœur, et avala sans façon le lait de chèvre que +Guillaume avait refusé, moins pour se désaltérer +que pour gagner du temps, et trouver l’occasion +d’adresser quelques paroles à Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>La Grand’Gothe provoqua cette occasion, soit +à dessein, soit par suite de son caractère actif et +tracassier.</p> + +<p class='pindent'>— Allons donc, Jeanne, cria-t-elle de sa voix âpre +et discordante ; viens donc remercier ces honnêtes +messieurs qui viennent te voir, et qui te veulent +du bien dans ton malheur... Allons, te lèveras-tu ?... +Faut pas s’écouter comme ça... Les morts ne nous +entendent plus, ma pauvre fille ; nous ne pouvons +pas les empêcher de s’en aller. Le bon Dieu le +commande comme ça, et quand le malheur nous +en veut, il n’y a pas de prières qui servent... pleurer +ne sert de rien non plus : ça n’a jamais fait revenir +personne... Veux-tu donc rester comme ça sur tes +genoux jusqu’à demain matin ?... C’est des bêtises ; +tu te rendras malade, et puis, qu’est-ce qui te soignera ?... +Moi, je t’avertis que je suis à bout de +mes forces, et que je ne peux pas en faire davantage... +En voilà assez comme ça... Faut du courage, +faut se faire une raison, pardi !... faut penser à +l’ouvrage, qui ne va pas être petite, pour l’enterrement... +Ah ! que ça coûte, ces vilaines affaires-là !... +Ah çà ! vous autres, mes braves femmes, faudra +m’aider et m’assister un peu, car je ne sais plus +où j’en suis, et je n’ai rien du tout à la maison, pas +un sou d’argent pour ma pauvre semaine... Jeanne ! +Jeanne ! allons donc, parle donc à ce jeune monsieur, +qui est ton frère de lait, et qui vient pour +t’empêcher d’être malheureuse. Tu vois bien qu’ils +<span class='it'>pensiont</span> à toi au château... Ta mère disait toujours : +« Ils m’ont oubliée ! ils sont bien durs pour moi. » +Tu vois bien qu’elle avait tort : ils ont pensé à +nous... Et d’ailleurs, voilà aussi M. Léon qui y a +toujours pensé, et qui nous a rendu bien des petits +services... Regarde-le donc, parles-y donc ! demandes-y +donc ses <span class='it'>portements</span><a id='r7'/><a href='#f7' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[7]</span></sup></a>. Va donc vite lui +chercher un fromage de notre chèvre... Tu vois +bien qu’il a appétit, et qu’il mangerait bien un +morceau. Allons, m’écoutes-tu ?... Faut donc que +je fasse toute l’ouvrage, moi ?... J’en ferai une +maladie, bien sûr... Cette enfant n’a jamais été +bonne pour sa tante !... Ah oui ! c’en est un de +malheur pour moi d’avoir perdu ma pauvre sœur. +Je peux bien dire que j’ai tout perdu aujourd’hui.</p> + +<p class='pindent'>En terminant ce dialogue, que Marsillat voulut +en vain interrompre, et que Guillaume entendit +avec indignation, la Grand’Gothe se mit à sangloter +d’une manière criarde et forcée, qui eût été risible si +elle n’eût été révoltante. Jeanne, habituée à l’obéissance +passive, s’était levée comme une machine +poussée par un ressort. Elle essayait de satisfaire +sa tante, mais elle ne savait ce qu’elle faisait, et +elle laissa tomber une assiette qu’elle voulait offrir +à Marsillat, bien qu’il se fût levé pour échapper à +l’hospitalité hors de saison de la virago. Au bruit +que fit cette mauvaise assiette de terre en se brisant, +les petits yeux noirs de la Gothe devinrent +étincelants de colère, et, n’eût été la crainte de +déplaire à ses hôtes, qu’elle voyait disposés à +prendre le parti de l’orpheline, elle l’eût accablée +d’invectives.</p> + +<p class='pindent'>— Allons, ma pauvre Jeanne, dit Marsillat en +lui ôtant des mains les débris de l’assiette qu’elle +ramassait, et en les jetant dehors, je ne veux pas +que tu t’occupes de moi, et je trouve très mauvais +qu’on te tourmente ainsi : cela est insupportable. +Écoutez, Gothe, nous cesserons d’être bons amis, +vous et moi, si vous faites du chagrin à Jeanne, +surtout un jour comme celui-ci. Il faut que vous +ayez le diable au corps.</p> + +<p class='pindent'>La liberté avec laquelle Léon parlait à la virago, +et l’ascendant qu’il exerçait sur elle (car aussitôt +elle se calma et prit d’autres manières), prouvaient +assez qu’elle ne voyait pas d’un mauvais œil les +assiduités de ce jeune homme auprès de Jeanne, +et qu’elle comptait mettre à profit son goût bien +connu pour les belles filles du pays de Combraille. +Guillaume, en toute autre circonstance, eût dédaigné +d’apercevoir de si honteuses intrigues ; +mais sa sollicitude, éveillé par le malheur de Jeanne, +et le pur lien qui existait entre elle et lui, le rendaient +très clairvoyant. En ce moment il ressentait +contre le jeune légiste une indignation véritable, et +cessa de se reprocher l’espèce d’éloignement qu’en +dépit de leurs fréquentes relations Marsillat lui +avait inspiré depuis quelques années.</p> + +<p class='pindent'>Léon Marsillat, plus âgé de quatre ou cinq ans +que Guillaume, n’était pas un homme ordinaire, +bien que le sans-façon de ses manières et de son +langage ne laissât pas souvent paraître les facultés +éminentes dont il était doué. Fin, laborieux, actif, +entreprenant et persévérant, égoïste et libéral, +c’était le Marchois modèle. Sa puissante organisation +se prêtait également au plaisir et au travail, +à la jouissance et aux privations. Sa santé physique +et morale, la lucidité de son cerveau, la volonté +infatigable d’être heureux, libre et fort, en faisaient +un être supérieur dans le bien et dans le mal. +Capable des plus nobles et des plus lâches actions, +viveur effréné, travailleur prodigieux, il passait +de l’excès de l’étude à celui de l’insouciance, et de +la fièvre des affaires à celle des passions. Vindicatif +comme un paysan (son grand-père avait porté le +mortier aux maçons), il était généreux comme un +prince, et après avoir persécuté amèrement et +transpercé de ses cruelles épigrammes les victimes +de son dépit, dans un jour de mansuétude il les +réhabilitait et les couvrait du manteau de son +ostentation. Vain à certains égards, il proscrivait +certaines autres vanités qui eussent semblé plus +excusables à son âge et dans sa position. Il raillait +le luxe puéril des jeunes <span class='it'>dandys</span> qu’il eût pu imiter +et qui se privaient des satisfactions nécessaires +pour s’en donner de factices. Il méprisait souverainement +la mode, et ne s’y conformait pas ; il +professait le dédain des habits bien faits qui +gênent les mouvements, des chevaux fringants qui +n’ont que l’apparence et ne résistent pas à la +fatigue, des femmes qui font fureur dans les salons +et qu’on ne saurait regarder sans effroi en plein +soleil ; en conséquence de quoi il avait toujours +le linge le plus fin, les draps les mieux tissus, les +habits les plus souples, le cheval le plus robuste +et le plus cher, les maîtresses les plus vulgaires, +mais les plus belles et les plus jeunes. A vingt-cinq +ans, déjà riche dans le présent par héritage, +et dans l’avenir par son talent d’avocat qui annonçait +une brillante carrière, il avait arrangé +hardiment sa vie pour la satisfaction de tous ses +instincts nobles et bas, généreux et pervers. Il +aimait son métier, et savait s’y absorber tout +entier, mais après des efforts surhumains qu’il +faisait pour regagner le temps donné aux plaisirs, +il lui fallait l’ivresse de nouveaux désordres pour +retremper ses forces. Sceptique et même un peu +athée, il avait pour toute espèce de religiosité une +haine d’instinct : cependant il comprenait la poésie +des grandes croyances, et les inspirations enthousiastes +se communiquaient à lui comme par un +choc électrique. Il pouvait pleurer le lendemain de +ce qui l’avait fait rire la veille, et réciproquement. +Bouillant et calme, tour à tour esclave et vainqueur +de ses appétits, il y avait deux ou trois hommes en +lui, comme dans toutes les natures puissantes, et il +inspirait en même temps à ceux qui l’approchaient +ces sentiments divers de l’admiration et du mépris, +de l’engouement et de la méfiance.</p> + +<p class='pindent'>Quoiqu’il affectât un langage vulgaire et qu’il +foulât aux pieds l’esprit dépensé en petite monnaie, +dont on fait tant de cas dans le monde, il n’avait +pas fréquenté Guillaume de Boussac sans que ce +dernier s’aperçût de son instruction, de la force +de son intelligence et de la fermeté de son caractère. +Ces deux jeunes gens, natifs de la même ville, +s’étaient rencontrés au collège ; puis, durant les +vacances, et quelquefois ensuite à Paris, non dans +le monde, ils ne recherchaient pas la même +société, mais au spectacle, au boulevard, au bois, +au tir, au manège, à la salle d’armes. A cette +époque, grâce au retour des Bourbons et à la réorganisation +du faubourg Saint-Germain, le mélange +qui s’était heureusement établi entre les +gens de mérite de toutes les classes n’était encore +qu’un fait exceptionnel. Aussi Guillaume de Boussac +croyait-il faire acte de courage et de libéralisme +en attirant quelquefois à Paris son ancien camarade, +le licencié en droit, à la table et dans le salon +de sa mère. Mais, malgré ses avances, le jeune +baron s’était refroidi chaque jour davantage à +l’égard de son ancien camarade.</p> + +<p class='pindent'>Lorsqu’il était encore enfant, et jusqu’au sortir +du collège, il s’était senti dominé par lui. +Doué d’un cœur confiant et d’un caractère faible, +il avait subi l’ascendant de cette nature indépendante +et forte. Il avait été souvent puni au +collège pour avoir écouté ses mauvais conseils, et +Marsillat n’avait fait que rire de ces mortifications +que le jeune homme, plus sensible, prenait au +sérieux. Plus d’une fois Guillaume avait senti avec +honte que la nature l’avait fait meilleur et moins +fort que Marsillat, et qu’en se laissant aller à la fantaisie +de l’imiter un instant, il avait péché en pure +perte, sans recevoir l’assistance du puissant démon +qui protégeait son camarade. Nous l’avons vu, au +début de cette histoire, suivre encore un peu les +errements du sceptique Léon, et railler avec lui +sir Arthur, qu’au fond du cœur il estimait infiniment. +En avançant dans la vie, en se mûrissant +par la lecture et la réflexion, Guillaume avait +compris que sa voie était trop différente de celle de +Léon pour ne pas devenir bientôt l’objet de ses +critiques et de ses sarcasmes. Il avait donc cessé +assez brusquement d’être expansif avec lui, et l’ironie +contenue du jeune avocat avait causé au jeune +baron une sorte de souffrance dans ses relations +avec lui. Il nourrissait de plus en plus une antipathie +secrète pour sa personne, antipathie parfaitement +déguisée, d’ailleurs, sous des manières +polies et bienveillantes. Les nobles de cette +époque ne se croyaient pas le droit de manquer +sous ce rapport à une sorte d’hypocrisie. Ils se +regardaient encore comme supérieurs par leur +naissance aux autres hommes, et ils pratiquaient +l’accueil protecteur comme une charge de leur +position.</p> + +<p class='pindent'>Marsillat avait l’esprit trop pénétrant pour ne +pas comprendre à merveille les gracieusetés et les +répugnances du jeune patricien. Il s’en amusait, +et se plaisait souvent à le faire souffrir, en feignant +de prendre à la lettre les témoignages de sa courtoisie +forcée. Il en usait et en abusait, se disant en +soi-même : Mon camarade, tu voudrais plaire, être +aimé, respecté et craint, tout cela à la fois. L’honneur +de ton nom te condamne à nous caresser, +nous autres roturiers. Tu voudrais passer pour +un bon garçon sans préjugés, pour un aimable +seigneur sans morgue ; et avec la plupart de mes +pareils tu y réussis, parce qu’ils manquent de tact +et ne voient pas percer ton mépris sous ton adorable +sourire. Mais tu ne me tromperas pas ; je te +forcerai à être franc, brutal même avec moi, et, +dans ce cas-là, je t’aimerai beaucoup mieux, ou +bien je ferai saigner ton orgueil en te traitant, +comme tu feins de me traiter, d’égal à égal.</p> + +<p class='pindent'>En pensant ainsi, Marsillat s’exagérait beaucoup +la vanité de Guillaume ; mais il y avait dans cette +petite guerre d’escarmouche qu’il lui livrait des +points où il touchait malheureusement assez juste.</p> + +<p class='pindent'>En se rencontrant dans la chaumière de Jeanne, +il ne fallut pas bien longtemps à ces deux jeunes +gens pour voir qu’ils s’observaient l’un l’autre, +que Léon désirait écarter un rival dangereux, et +Guillaume un ennemi des vertueuses intentions qu’il +avait à l’égard de l’orpheline. Le plus habile des +deux en prit le premier son parti. Marsillat fit ses +adieux, et alla détacher son cheval pour partir, +mais il eut soin de casser une courroie, ce qui le +força de demander une ficelle à la Gothe, un couteau +à Jeanne, un mot à Claudie, et de <span class='it'>bouriner</span><a id='r8'/><a href='#f8' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[8]</span></sup></a> et de +<span class='it'>fafioter</span><a id='r9'/><a href='#f9' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[9]</span></sup></a>, comme disait cette dernière, huit ou dix +minutes autour de la maison. La pluie cependant +commençait à tomber et le tonnerre à élever la +voix.</p> + +<p class='pindent'>De son côté, Guillaume était bien résolu de partir, +mais il mettait un peu de malice à partir le dernier +et à voir trotter devant lui la vigoureuse jument +de l’avocat. Il avait fait ses adieux aussi, promettant +de revenir bientôt, et il attendait le départ de +Marsillat, tout en causant avec lui, à quelques pas +de la chaumière, de choses étrangères à ce qui +s’y passait. Claudie, meilleure mouche que lui, +surveillait d’un œil enflammé tous les mouvements +de son infidèle, lorsque la voix retentissante +de la Grand’Gothe qui les croyait déjà partis vint +les forcer à prêter l’oreille.</p> + +<p class='pindent'>— Allons, grande lâche, sotte, sans cœur, disait-elle +à Jeanne, prendras-tu ta <span class='it'>cape</span> ? Partiras-tu ? +Veux-tu attendre à demain pour aller à Toull ? +Qu’est-ce qui invitera nos parents à la <span class='it'>çarimonie</span> ? +Qu’est-ce qui apportera les provisions pour le repas +de demain ? Vas-tu <span class='it'>chimer</span> comme ça longtemps ? +Ta mère ne t’entend plus, va ! et tu ne peux pas +lui porter tes plaintes contre moi. Allons ! allons ! +<span class='it'>en route, mauvaise troupe !</span> ajouta-t-elle d’un ton +soldatesque, et si tu n’es pas revenue avant soleil +couché, nous aurons affaire ensemble. Vrai Dieu ! +il faudra bien que tu marches, à présent !</p> + +<p class='pindent'>— Chez qui faut-il que j’aille ? répondit Jeanne +d’une voix plaintive, en paraissant sur le seuil de +la cabane.</p> + +<p class='pindent'>— Tu iras chez la mère Guite, chez le père +Léonard, chez la Colombette, chez la grosse Louise, +chez ton oncle Germain, chez... Eh bien ! la voilà +qui se sauve à présent, sans m’écouter ! Qu’est-ce +que tu vas apporter ? imbécile !</p> + +<p class='pindent'>— J’apporterai ce que vous voudrez, dit Jeanne +d’un ton résigné.</p> + +<p class='pindent'>— Tu prendras trois oies chez la mère Guite, +deux pains chez la Gervoise, et un demi-sac de +pois chez M. le curé. Si tu ne peux pas apporter le +tout, tu diras au garçon à Léonard de t’aider ; +c’est un garçon complaisant. Tu diras que nous +paierons ça à la Saint-Martin, et si tu ne trouves +pas de crédit chez l’un, tu iras chez l’autre. Allons, +sauve-toi.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne sortit d’un air abattu, mais armée de la +suprême patience, qui est la seule grandeur laissée +en partage au pauvre et au faible ; elle vint se +joindre au petit groupe qui l’attendait, et, sans dire +un mot, elle se mit à marcher à côté de Claudie. +Celle-ci, attendrie à sa manière de tant de souffrance +muette et profonde, passa son bras sous le +sien, et se mit à lui parler à voix basse pour la +consoler de son mieux.</p> + +<p class='pindent'>Marsillat, s’entretenant avec Guillaume, maintenait +son cheval au pas ; mais, à une très petite +distance d’Épinelle, le sentier escarpé des piétons +venant à couper le chemin ferré, Guillaume prit +congé de lui.</p> + +<p class='pindent'>— C’est grand dommage que vous n’ayez pas +votre cheval, dit Marsillat. En dix minutes +vous auriez été rendu à Toull, au lieu que vous +allez supporter une demi-heure de pluie battante.</p> + +<p class='pindent'>— Ma foi, oui, c’est grand dommage ! s’écria +Claudie. Vous auriez pris chacun une de nous en +croupe, et nous ne nous serions pas trempées si +longtemps.</p> + +<p class='pindent'>— Veux-tu monter derrière moi, Claudie ? je +peux te conduire jusqu’à la Croix-Jacques, et +puisque Jeanne est avec M. Boussac, il n’a plus +besoin de toi pour retrouver son chemin.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! ça, mon petit Léon, ça me va ! Vous êtes +un bon enfant, tout de même. Arrêtez donc votre +chevau <span class='it'>au droit</span> de cette grosse pierre pour que je +puisse monter.</p> + +<p class='pindent'>— Attends, attends, ma fille, dit le malin Marsillat, +je te prendrais avec plaisir ; mais je crois +que je ferai mieux de prendre cette pauvre Jeanne, +qui a passé tant de nuits et qui peut à peine se +traîner.</p> + +<p class='pindent'>— Non, Monsieur, non, grand merci, répondit +Jeanne d’un ton assez ferme.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! vous voilà pris ! grommela Claudie en +transperçant de son regard furieux la figure impassible +de Marsillat. Jeanne n’ira pas avec vous, +j’en réponds.</p> + +<p class='pindent'>— Comment ! toi, Claudie, qui as si bon cœur, +tu ne l’engages pas à profiter de mon cheval pour +se reposer ? Ah ! Claudie, je ne te reconnais plus.</p> + +<p class='pindent'>— Es-tu lasse, Jeanne ? Veux-tu aller <span class='it'>à chevau</span> ? +dit Claudie, faisant un grand effort de générosité.</p> + +<p class='pindent'>— Non, <span class='it'>ma vieille</span>, non, grand merci, répondit +Jeanne avec le même calme ; montes-y, toi, si +ça te fait plaisir. Et, prenant le sentier sans retourner +la tête aux invitations de Marsillat, elle +dit à Guillaume : Allons, <span class='it'>mon parrain</span>, je vas vous +conduire.</p> + +<p class='pindent'>Les jeunes filles de mon pays ont assez l’habitude +de donner au fils de leur marraine le titre de +parrain, et réciproquement celui de marraine à la +mère du parrain. Cette douce et confiante appellation +dans une bouche si pure émut doucement le +cœur du jeune baron, et un sentiment paternel +attendrit ce visage imberbe.</p> + +<p class='pindent'>Claudie avait réussi à se hucher sur la croupe +du <span class='it'>chevau</span> de Marsillat, et ce dernier, un peu +dépité de n’avoir pas réussi dans son projet détourné, +voulut châtier la jalouse en enfonçant les +éperons dans le ventre de <span class='it'>Fanchon</span> et en la faisant +ruer et bondir sur le bord du précipice. Claudie, +effrayée, fit de grands cris ; mais elle se cramponna +vigoureusement au cavalier, et un terrible éclair +venant à sillonner le ciel, Fanchon, effrayée, prit +le galop, et emporta le jeune couple bien loin de +Jeanne et de Guillaume, demeurés ainsi en tête à +tête au milieu de l’orage.</p> + +<hr class='footnotemark'/> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f7'><a href='#r7'>[7]</a></span> + +Comment il se porte.</p> + +</div> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f8'><a href='#r8'>[8]</a></span> + +Muser, perdre du temps pour en gagner.</p> + +</div> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f9'><a href='#r9'>[9]</a></span> + +Ibid.</p> + +</div> + +<h2 id='ch4'>IV<br/> <span class='sub-head'>L’ORAGE</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>Nous</span> avons laissé le jeune baron de Boussac avec +la douce Jeanne, sa sœur de lait, la filleule de sa +mère, qui s’intitulait aussi la sienne, par suite d’un +usage tout local, et de l’idée naïve et affectueuse +qu’on ne saurait être adopté par le chef de la famille +sans l’être par la famille entière. Ce mot filial, <span class='it'>mon +parrain</span>, résonnait dans l’oreille de Guillaume, au +milieu des hurlements de la tempête, et le concours +de circonstances romanesques qui l’avait +amené auprès de Jeanne, juste à point pour +conjurer les dangers qui la menaçaient, lui causait +une sorte de satisfaction généreuse. Il ne regrettait +point d’avoir été brusquement interrompu +au milieu des plaisirs de son voyage par une si +triste aventure. Déjà il rêvait tout un poème +champêtre dans le goût de Goldsmith, et il n’était +pas fâché d’en être le héros vertueux et désintéressé.</p> + +<p class='pindent'>Mais il manquait encore à ce poème une héroïne +qui comprît son rôle et celui de son protecteur. +Jeanne se croyait si peu menacée par les séductions +du jeune avocat, qu’elle ne songeait à voir +dans le jeune seigneur qu’un personnage respectable, +étranger à sa destinée. D’ailleurs, aucun de +ces beaux messieurs n’occupait en ce moment les +pensées de Jeanne. Elle avait toujours devant les +yeux sa mère agonisante, et le sentiment de son +isolement la tourmentait moins que la crainte de +n’avoir pas assez fait pour adoucir les derniers +moments d’un être qui avait été jusque-là l’unique +objet de ses affections. Jeanne passait aux champs +pour une fille très bornée, parce qu’elle était chaste +et qu’elle avait, à se produire, une répugnance presque +sauvage. Elle n’aimait pas la danse, et on ne +l’avait jamais vue dans les <span class='it'>assemblées</span>, fêtes villageoises +où les jeunes paysannes courent étaler leurs +charmes et chercher des galants. Sérieuse, assidue +au travail, passionnée pour la garde de ses troupeaux, +elle allait presque toujours seule, la quenouille +au côté, dans les endroits les plus déserts, +vivant tout le jour d’un morceau de pain noir, +et rentrant à la nuit pour s’endormir paisiblement +sous l’aile de sa mère.</p> + +<p class='pindent'>La mère Tula et sa sœur, la Grand’Gothe, +passaient pour magiciennes, avec cette différence +que la mère de Jeanne, aimée et estimée de tout +le monde, était regardée comme une savante +matrone, et que la tante était réputée sorcière +malfaisante. On remarquait que les <span class='it'>bêtes</span> de Tula +étaient toujours en bon état, qu’elles rentraient +toujours à l’étable la mamelle pleine, que les +épizooties ne les atteignaient point, et que +cette femme si pauvre, ayant perdu toutes ses +ressources avec son mari et ses fils, trouvait, dans +la chétive industrie d’élever un petit troupeau +sur le commun, le moyen, très insuffisant pour +les autres, de se préserver des horreurs de la +misère. On prétendait en même temps que la +Grand’Gothe, qui ne s’était jamais mariée, et qui +vivait ladrement, sans faire aucun commerce +apparent, avait des sacs d’écus cachés dans sa +paillasse, et que ces richesses lui arrivaient mystérieusement +par ses intelligences avec les mauvais +esprits. Le paysan voit toujours de mauvais œil +son prochain s’enrichir, et, bien qu’il n’ait aucune +idée d’économie politique, il a cette notion juste +de l’état social, que personne ne profite des chances +de la fortune sans que ce soit au détriment de +ceux qui n’en profitent pas. Mais ces êtres simples +et souffrants, qui ne reçoivent la lumière des +choses que par la fièvre de l’imagination, aiment +beaucoup mieux attribuer le succès des habiles +et des fourbes à des influences occultes qu’à des +actions coupables plus faciles à constater. Le +paysan procède de l’inconnu pour aller au connu. +Il évoque les puissances fantastiques du ciel et de +l’enfer, à propos des réalités les plus grossièrement +évidentes. Il fait des vœux et des pèlerinages plus +païens que catholiques pour sa famille, pour son +bœuf et pour son âne, et dédaigne d’avoir recours +aux soins de la science ou aux précautions de l’hygiène +pour sauver les personnes ou les biens que +la vengeance de quelque sorcier ou la colère de +quelque mauvais génie menace de traits invisibles.</p> + +<p class='pindent'>Aussi disait-on que la Grand’Gothe ne passait +jamais auprès de l’étable de son ennemi sans y +jeter quelque sort. Son regard donnait la fièvre, +et il n’y avait rien de plus mauvais que de la +rencontrer le soir du côté des pierres jomâtres, au +lever ou au coucher de la lune. Si cela arrivait +la nuit de Noël, à cette heure néfaste où le grand +champignon druidique frémit et danse en criant +sur les trois pierres qui le portent en équilibre, +on était bien sûr de se mettre au lit en rentrant +chez soi, et de ne jamais s’en relever. La preuve +que la Gothe était une méchante sorcière, c’est que +les chèvres des bergères à qui elle parlait souvent +tarissaient ; leurs brebis perdaient la laine avant +la tondaille, et leurs poulains <span class='it'>s’éboitaient</span> en galopant +sur les roches, ou se perdaient dans les +viviers.</p> + +<p class='pindent'>Il y avait pourtant à tous ces prodiges une +explication bien naturelle, et que les esprits forts +de Toull et des environs, le père Léonard entre +autres, donnaient en vain au grand nombre épris +du merveilleux. Le troupeau de Jeanne prospérait, +parce que Jeanne, n’étant ni coquette ni paresseuse, +en avait un soin extrême. Ceux de ses compagnes, +lorsqu’elles écoutaient les mauvaises paroles de la +Gothe, allaient de mal en pis, parce que la Gothe +était fort liée avec certains bourgeois riches et +dissolus qui la chargeaient de leurs affaires secrètes +et confiaient à sa criminelle expérience des moyens +de corruption souvent, hélas ! irrésistibles. C’était +là la source des sacs d’écus que la sorcière cachait +dans sa paillasse. C’était aussi la cause des maladies +et des accidents <span class='it'>du bestiau</span>, négligé et souvent +abandonné par des gardiennes insouciantes et +préoccupées.</p> + +<p class='pindent'>Quant à Jeanne, sa beauté s’était développée à +l’ombre. Fuyant les plaisirs et n’ayant jamais mis +le pied dans une ville, elle était ignorée, et il +avait fallu pour la découvrir la vie errante de +Marsillat au temps des vacances, son œil de +lynx et son goût pour les conquêtes difficiles. La +simple fille n’avait pas encore compris pourquoi +depuis quinze jours elle avait rencontré, au moins +deux fois par semaine, Léon sur son chemin lorsqu’elle +ramenait ses troupeaux. Elle le croyait +occupé de Claudie seulement, et son instinct +chaste lui avait suggéré d’éviter ce couple qui la +recherchait, Marsillat trouvant toujours dans sa +féconde imagination un prétexte pour diriger ses +promenades sentimentales avec Claudie vers les +lieux où Jeanne devait passer. La réserve craintive +et fière qui faisait le caractère apparent de Jeanne +ne prenait pourtant pas sa source dans une âme +défiante et hautaine ; à voir comment elle avait +servi et assisté sa mère depuis qu’elle était au +monde, avec quelle abnégation elle lui avait consacré +sa vie, avec quelle ferveur elle l’avait soignée +nuit et jour jusqu’à sa dernière heure, on aurait +deviné qu’il y avait là un cœur capable des plus +grands dévouements ; mais, à l’exception de Tula, +qui connaissait Jeanne ? qui pouvait la connaître ? +Et maintenant qu’elle n’avait plus personne à +qui se consacrer, qui pouvait savoir si c’était un +être de quelque valeur ou une créature stupide, +attachée aux travaux rustiques comme le bœuf +l’est à la charrue ? Marsillat ne voyait en elle +qu’une vierge aux yeux bleus, blanche comme les +lis, taillée comme une statue antique, et <span class='it'>bête +comme un cygne</span>, c’était son expression. La Grand’Gothe, +furieuse de ce qu’elle n’avait encore pu +la faire remarquer de personne, voyait enfin dans +sa nièce l’objet lucratif des soins du jeune libertin, +et pour la déterminer à entrer en qualité de servante +dans la famille de Léon, elle se promettait, +maintenant que Tula n’était plus entre elles deux, +de la persécuter et de la maltraiter.</p> + +<p class='pindent'>Quant à Guillaume de Boussac, il ne voyait +encore dans Jeanne qu’une beauté de vignette +anglaise, tout au plus un sujet de ballade, dans +cette pauvre fille envers laquelle il avait des +devoirs à remplir. Jeanne était donc, à cette heure +de sa vie, une âme perdue dans l’infini de la création +intellectuelle, un être ignoré, inaperçu comme +ces magnifiques solitudes du Nouveau-Monde qui +n’auraient pour ainsi dire jamais existé si elles +ne se fussent révélées à un artiste ou à un poète, +comme les beautés de ces îles désertes qu’aucun +navigateur n’a encore signalées et qui sont réellement +comme si elles n’existaient pas.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, dit Guillaume après avoir un peu +cherché grâce à quelle forme de langage il pourrait +se faire comprendre d’une paysanne, vous m’avez +appelé votre parrain, et cela me fait plaisir ; je +prends tant d’intérêt à votre malheur, que je +voudrais pouvoir au moins vous prouver que vous +avez trouvé aujourd’hui un appui.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne leva sur Guillaume ses beaux yeux +rougis par les larmes, et s’efforça de comprendre +ce mot <span class='it'>d’appui</span>, nouveau en ce sens pour son +oreille. Mais les paysans ont l’esprit trop tourné à +la métaphore pour ne pas deviner très vite les +expressions figurées. Jeanne comprit, et répondit +d’une voix douce, mais avec un accent qui ne marquait +ni désir ni espérance : Vous avez bien de la +bonté, mon parrain.</p> + +<p class='pindent'>— Non, Jeanne, je n’ai guère de bonté, reprit le +jeune baron, puisque j’ai pu oublier si longtemps +ma pauvre nourrice.</p> + +<p class='pindent'>— Elle ne vous en a jamais voulu, mon parrain, +car c’est la vérité de dire qu’elle était bonne ! et +Jeanne recommença à pleurer en silence.</p> + +<p class='pindent'>— Vous ne serez pas heureuse avec votre tante, +n’est-ce pas, Jeanne ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est comme il plaira au bon Dieu, mon +parrain !</p> + +<p class='pindent'>— Vous n’avez pas de répugnance à demeurer +avec elle ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, mon parrain, ma tante ne me répugne +pas, c’est une femme très propre.</p> + +<p class='pindent'>— Mais elle est d’un caractère difficile ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh non ! mon parrain, elle n’est pas difficile +du tout sur son manger, et d’ailleurs elle fait tout +elle-même.</p> + +<p class='pindent'>La simplicité de Jeanne dérangea un peu le +roman de Guillaume. Elle lui répondait naturellement, +avec la soumission d’un enfant qui ne sait +pas pourquoi on l’interroge, mais qui fait un effort +pour satisfaire le maître.</p> + +<p class='pindent'>— Je l’ennuie, car elle ne me comprend pas, +pensa le jeune homme : elle aimerait bien mieux +n’être pas distraite de sa douleur. Ne trouverai-je +donc pas le chemin de son cœur par quelque +manière de dire parfaitement élémentaire ?</p> + +<p class='pindent'>— Dites-moi, mon enfant, reprit-il, est-ce que +votre mère ne s’inquiétait pas de l’idée de vous +laisser seule ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh si ! mon parrain, répondit Jeanne qui +devenait plus volontiers expansive en parlant +de sa mère. Elle disait encore ce matin : « La +volonté du bon Dieu soit faite ! mais ce qui me +fâche le plus de m’en aller, c’est le chagrin que +ça va faire à ma Jeanne. » Oh ! elle avait bien +raison ! ça fait rudement de peine de perdre sa +mère ! Que le bon Dieu vous conserve donc la +vôtre, mon parrain !</p> + +<p class='pindent'>Les expressions de Jeanne étaient bien vulgaires ; +mais le son de sa voix suppléait à l’insuffisance +de sa parole, et l’accent vrai de son désespoir, +joint à la bonté généreuse du sentiment +qui la ramenait à s’occuper de l’avenir de son +jeune parrain, causèrent à ce dernier un attendrissement +profond. Des larmes lui vinrent aux +yeux tout à coup, et il répondit d’une voix altérée : +Vous êtes bonne, Jeanne ! bien bonne !</p> + +<p class='pindent'>— Non, mon parrain, répondit-elle ingénument, +c’est vous qui êtes bon de dire ça ! Mais, mon +parrain, voilà l’eau qui tombe <span class='it'>à mort</span>, vous n’avez +quasi rien sur le corps, vous prendrez du mal.</p> + +<p class='pindent'>— Ne faites pas attention à cela, ma chère +enfant.</p> + +<p class='pindent'>— Hélas ! mon Dieu, c’est comme ça que ma +pauvre mère a pris sa maladie. Elle a voulu venir +me chercher aux champs parce qu’il faisait un +rude temps comme aujourd’hui, et qu’elle a eu +peur que je ne <span class='it'>peuve</span> pas passer le <span class='it'>rio</span> (le ruisseau) +pour rentrer à la maison. Quand elle prenait du +souci pour moi, elle ne se connaissait plus, la +pauvre âme ! elle m’a trouvée à moitié chemin ; +mais elle s’était tant mouillé les pieds jusqu’aux +genoux, que le lendemain elle a pris la fièvre.</p> + +<p class='pindent'>— Elle a donc été bien mal soignée par les +médecins ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! mon parrain, nous n’avons pas appelé +de médecin ; nous ne croyons pas à ça, nous +autres. Peut-être bien que nous avons tort, et +que le médecin y aurait fait quelque chose, mais +elle n’en voulait pas seulement entendre parler. +Elle nous dit comment il fallait la soigner, et +nous avons fait son commandement. Mais ça n’a +pas servi !... Allons, mon parrain, faut pas vous +mouiller ; faut prendre ma capiche sur votre dos... +oh ! elle n’est pas sale, mon parrain ; il n’y a +jamais eu de saleté chez nous. Voyez ! si votre +mère vous savait dehors par un <span class='it'>parieu</span> temps, elle +en aurait trop d’ennui.</p> + +<p class='pindent'>— Jamais, ma bonne Jeanne ! jamais je ne +souffrirai que tu te mouilles à ma place ; — et +Guillaume replaça sur les épaules de Jeanne la +mante de laine grise qu’elle avait déjà ôtée pour +l’en couvrir.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien, tenez ! mon parrain, puisque vous +ne voulez pas, je vas vous mener vite à un endroit +où vous serez à l’abri ; dans un moment, ça ne +tombera peut-être plus si fort ! — et Jeanne coupa +en travers de la montagne, jusqu’à une masse +de rochers dans laquelle une excavation profonde +était pratiquée.</p> + +<p class='pindent'>— Prenez garde, mon parrain ! dit Jeanne en +lui prenant le bras avec la familiarité la plus chaste +et la sollicitude la plus respectueuse : il y là un +puits que vous ne verriez pas, — et elle le conduisit +au fond de la grotte, car la pluie chassée +par le vent fouettait assez avant dans l’intérieur +de cette retraite. Guillaume, exténué de fatigue, — il +était à jeun depuis le matin, — s’assit sur un +banc pratiqué dans le roc, et Jeanne, trop bien +apprise pour s’asseoir à côté de lui, s’appuya sur +une grosse pierre un peu plus près de l’entrée, +c’est-à-dire dans la lumière qui venait du dehors +et qui faisait resplendir sa silhouette sérieuse et +douce comme celle d’une madone, tandis que +Guillaume, enfoncé dans l’ombre, la contemplait +avec admiration.</p> + +<p class='pindent'>Dans les premiers moments, cette obscurité de +la grotte, ce zèle que Jeanne lui avait montré, cet +isolement complet avec une si belle fille, loin de +tous les regards, et peut-être aussi cette excitation +nerveuse que causent le grand spectacle et les +bruits majestueux de l’orage ; enfin un peu de +vanité satisfaite à l’idée que l’habile Marsillat eût +payé bien cher ce tête-à-tête, et que, sans aucune +habileté, il l’avait emporté dans la confiance de +Jeanne : toutes ces émotions réunies jetèrent une +sorte de fièvre dans le cerveau du jeune baron. Il +respectait trop la situation de sa filleule, et la +sienne propre, pour ne pas haïr la pensée d’en +abuser. Mais il trouvait un secret plaisir à se dire +qu’à sa place bien d’autres n’eussent pas été +aussi délicats, et tout en caressant en lui-même le +sentiment de sa propre vertu, il arrivait à trouver +cette vertu plus méritoire qu’il ne l’aurait imaginé +une heure auparavant, lorsqu’il descendait la +montagne avec l’agaçante Claudie. Jeanne était si +différente, si vraiment belle, si candide, et disposée +pour lui à un intérêt si doux ! L’imagination du +jeune homme travaillait sur ce thème : « Si je voulais +lui inspirer un sentiment plus tendre, pourrait-elle +s’en défendre dans un pareil moment, et +lorsque je lui ferais comprendre que je suis désormais +son seul ami en ce monde, son appui +nécessaire envoyé vers elle par la Providence ? » +Mais, à cette idée de la Providence, Guillaume, +né avec un caractère assez faible, mais converti à +l’envie d’être grand par le christianisme romantique +de l’époque, craignait de devenir sacrilège en +invoquant le ciel pour justifier ses agitations +involontaires ; et il se taisait, regardant toujours +Jeanne à la lueur des éclairs.</p> + +<p class='pindent'>De son côté pourtant, Jeanne ne songeait +guère à se préserver d’un danger qu’elle ne concevait +même pas ; et, retombant sur elle-même, +elle s’était remise à pleurer. C’était un pleurer +silencieux et résigné qui ne cherchait ni à se +contenir ni à se montrer. Habituée à une vie solitaire, +dès que la bergère toulloise ne se sentait +pas nécessaire aux autres, elle avait coutume +d’oublier leur présence, et de se perdre dans ses +pensées. Mais quelles pouvaient être les pensées +d’un enfant de la nature, qui n’avait pas appris +à lire, et dont l’intelligence (si tant est qu’elle en +eût) n’avait reçu aucune espèce de culture ?</p> + +<p class='pindent'>Guillaume se le demandait précisément, en la +voyant rester dans la même attitude, les yeux +fixés sur l’horizon embrasé par la foudre... Et +nous nous sommes fait souvent la même question +nous-même, en regardant quelque bergère aux +traits nobles, ou quelque sévère matrone filant +gravement sa quenouille des heures entières au coin +d’un pré. Qui peut nous révéler le mode d’existence +de ces âmes si peu développées ? A quoi pense +le laboureur qui creuse patiemment son sillon +monotone ? A quoi pense le bœuf qui rumine couché +dans l’herbe, et la cavale étonnée qui vous examine +par-dessus le buisson ? Est-ce donc la même vie +qui circule lentement dans les veines de l’homme +et dans celles de l’animal attaché au travail de +la terre ? L’ingrate Rhéa frappa-t-elle de stupidité +ses enfants et ses serviteurs ?</p> + +<p class='pindent'>Il nous a fallu beaucoup respirer l’air des champs +et veiller bien des soirs autour du foyer rustique +pour comprendre cette suite de rêveries qui +remplace dans le cerveau du paysan le travail de +la méditation, et qui fait de sa veille, comme de +son sommeil, une sorte d’extase tranquille, où les +images se succèdent avec rapidité, merveilleuses, +terribles ou riantes. C’est la même activité, la +même poésie et la même impuissance que l’effort de +l’enfant à dégager l’inconnu de son existence du +voile qui la couvre. C’est le génie des songes s’agitant +dans le vaste et faible cerveau de l’Hercule +gaulois.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne pensait à sa mère dans cet instant, et sa +rêverie douloureuse la promenait dans tous les +souvenirs de ce passé dont elle ne pouvait plus +sortir. Ses sanglots ne remplissaient pas la grotte ; +mais les mystérieux échos de ce lieu sonore répétaient +de minute en minute un faible soupir de +sa poitrine oppressée, auquel répondait, plus mystérieusement +encore, le bruit d’une goutte d’eau qui +se détachait à intervalles réguliers de la voûte +humide pour tomber dans la source invisible.</p> + +<p class='pindent'>Ce silence éloquent attendrissait de plus en +plus Guillaume, et il ne songeait plus à le rompre. +Mais il se trouva, sans savoir comment, assis auprès +de Jeanne, et sa main sur la sienne.</p> + +<h2 id='ch5'>V<br/> <span class='sub-head'>L’ÉRUDITION DU CURÉ DE CAMPAGNE<a id='r10'/><a href='#f10' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[10]</span></sup></a></span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>Jeanne,</span> étonnée, se retourna, et Guillaume se +trouvant dans la lumière auprès d’elle, elle vit +des larmes dans ses yeux. Au lieu d’être émue ou +effrayée, elle lui dit naïvement :</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce que vous avez peur de l’orage, mon +parrain ?</p> + +<p class='pindent'>Guillaume ne put s’empêcher de sourire, et, +quittant la main de Jeanne :</p> + +<p class='pindent'>— Non, ma chère enfant, lui dit-il ; je ne songe +pas à l’orage, mais à toi. Ton chagrin me remplit le +cœur, et je voudrais pouvoir pleurer avec toi...</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! il ne faut pas pleurer, mon parrain. +Ça vous ferait du mal. C’est tout simple que je ne +puisse pas m’en empêcher, moi ! c’était ma mère ! +Mais ça n’était que votre nourrice, et vous ne la +connaissiez plus. Vous ne pouvez pas vous souvenir +d’elle.</p> + +<p class='pindent'>— Je m’en suis souvenu aujourd’hui, Jeanne, +et je ne m’en souviendrais pas, que j’aurais +encore envie de pleurer à cause de toi. Est-ce +que tu ne comprends pas cela ?</p> + +<p class='pindent'>Jeanne garda le silence : elle ne comprenait pas.</p> + +<p class='pindent'>— Dis-moi, Jeanne, si je venais de perdre ma +mère, que tu ne connais pas, et dont tu ne peux +plus te souvenir, est-ce que tu n’aurais pas pitié +de moi ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh si ! mon parrain !</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce que tu ne chercherais pas à me dire +quelque chose pour me consoler ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh <span class='it'>si bien</span> ! mon parrain, répéta Jeanne avec +conviction.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! dis-moi ce que tu me dirais, afin +que maintenant je te le dise.</p> + +<p class='pindent'>— Hélas ! mon parrain ! j’aurais bien de la +peine ; mais je ne saurais pas quoi vous dire.</p> + +<p class='pindent'>— C’est juste comme moi..., pensa Guillaume. +Mais, ajouta-t-il, est-ce que l’amitié ne console +pas un peu ? Est-ce que tu ne sentirais pas... dans +un pareil moment... de l’amitié pour moi !</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! <span class='it'>si fait bien</span>, mon parrain !</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! ne conçois-tu pas que j’en aie pour +toi dans ce moment-ci ?</p> + +<p class='pindent'>— Vous êtes bien bon, mon parrain ; vous en +serez récompensé !</p> + +<p class='pindent'>— Vraiment, Jeanne ? s’écria Guillaume en lui +reprenant la main ; m’en sauras-tu quelque gré ? +Si tu y penses quelquefois, ce sera ma récompense.</p> + +<p class='pindent'>— Hélas ! mon parrain, je suis trop pauvre, +répondit Jeanne avec douceur, je ne peux récompenser +personne ; mais le bon Dieu vous récompensera +de vos amitiés pour moi.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume, un peu confus, mais se rassurant +par la pensée que ses propres paroles ne renfermaient +aucune intention coupable, conserva la +main de Jeanne dans la sienne. Elle l’en retira +pour faire un signe de croix.</p> + +<p class='pindent'>— Pourquoi fais-tu un signe de la croix ? lui +demanda-t-il.</p> + +<p class='pindent'>— Vous n’avez donc pas vu <span class='it'>cette grande éclair</span>, +mon parrain ?</p> + +<p class='pindent'>— Tu as peur du tonnerre, toi, ma pauvre +Jeanne !</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, mon parrain ; mais c’est pour détourner +quelque malheur de dessus les autres.</p> + +<p class='pindent'>— Tu parles peu, Jeanne ; mais tu parles +bien.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, mon parrain, je ne sais pas bien +parler.</p> + +<p class='pindent'>— Tout ce que tu dis est d’un bon cœur pourtant.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne puis pas avoir un mauvais cœur, puisque +ma pauvre mère en avait un si bon ! Mais pour +bien parler, je ne peux pas : je n’ai jamais appris.</p> + +<p class='pindent'>— Tu n’as jamais été à l’école ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, mon parrain, je n’avais pas le temps.</p> + +<p class='pindent'>— Mais tu sais lire ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, mon parrain, je ne sais pas ça.</p> + +<p class='pindent'>— Et tu ne regrettes pas de ne pas le savoir ?</p> + +<p class='pindent'>— Ça ne me servirait de rien. J’ai été <span class='it'>élevée aux +bêtes</span>. C’est ça mon ouvrage. Ça contentait ma +mère.</p> + +<p class='pindent'>— Mais à présent que ce n’est plus nécessaire, +ne voudrais-tu pas vivre autrement ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, mon parrain.</p> + +<p class='pindent'>— Non ? ta tante, cependant, ne vaut pas ta +mère !</p> + +<p class='pindent'>— C’est vrai, mon parrain. Mais enfin c’est ma +tante. Elle s’ennuierait toute seule.</p> + +<p class='pindent'>— Mais puisque tu vis dans les champs, elle ne +te verra guère ?</p> + +<p class='pindent'>— On se voit toujours un peu le soir. On soupe +ensemble.</p> + +<p class='pindent'>— Et tous les soirs elle te traitera comme elle +le faisait tout à l’heure.</p> + +<p class='pindent'>— J’y suis bien accoutumée, mon parrain, et +je ne me fâche pas contre elle.</p> + +<p class='pindent'>— Mais si elle avait de mauvais desseins sur toi, +Jeanne ?</p> + +<p class='pindent'>— Comment dites-vous ça, mon parrain ?</p> + +<p class='pindent'>— Je te dis que ta tante est une mauvaise +femme...</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! vous vous trompez, mon parrain. Elle +est un peu <span class='it'>vif</span> : c’est tout.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, tu tiens donc beaucoup à rester avec +elle ?</p> + +<p class='pindent'>— Puisque ça se doit, mon parrain !</p> + +<p class='pindent'>— Et si elle te chassait de la maison ?</p> + +<p class='pindent'>— La maison est à moi ; d’ailleurs, elle ne ferait +jamais cela.</p> + +<p class='pindent'>— Si elle ne voulait plus demeurer avec toi ?</p> + +<p class='pindent'>— Je ne pourrais pas la forcer à rester ; mais +pourquoi voudrait-elle s’en aller ? Je ne la contrarierai +jamais.</p> + +<p class='pindent'>— Il peut se rencontrer des occasions où ton +devoir serait de le faire. Si elle exigeait que tu +fisses quelque mauvaise action ?</p> + +<p class='pindent'>— Elle n’exigerait jamais ça, mon parrain.</p> + +<p class='pindent'>— Tu en es donc bien sûre ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! oui, mon parrain.</p> + +<p class='pindent'>— A la bonne heure, dit Guillaume un peu inquiet +de la sincérité de Jeanne ; et ne sachant plus +s’il devait admirer sa candeur, ou soupçonner sa +vertu, il se leva et fit quelques pas dans la grotte, +en proie à une sorte de dépit intérieur dont il +rougissait.</p> + +<p class='pindent'>— Après tout, reprit-il, vous devez avoir l’intention +de vous marier bientôt, Jeanne ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, mon parrain, répondit-elle sans embarras +et sans hésitation.</p> + +<p class='pindent'>— Un peu plus tôt, un peu plus tard, cela +arrivera, et alors vous n’aurez plus rien à craindre +de votre tante.</p> + +<p class='pindent'>— Ça n’arrivera jamais, mon parrain, reprit +Jeanne avec l’accent d’une tranquille détermination.</p> + +<p class='pindent'>— Jamais ? dit Guillaume étonné ; c’est un +serment de jeune fille. Mais tu n’en jurerais pas, +Jeanne, ajouta-t-il en souriant.</p> + +<p class='pindent'>— Mon <span class='it'>jurement</span> en est fait, répondit Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— C’est étrange ; vous moquez-vous, Jeanne ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! mon parrain, reprit-elle d’une voix +plaintive et vraie, ce n’est pas un jour pour ça !</p> + +<p class='pindent'>— Pardonne-moi, chère Jeanne, de douter de ta +parole... Mais c’est si extraordinaire !... Et si je te +demandais pourquoi... n’aurais-tu pas assez de +confiance en moi, qui suis ton frère de lait et le fils +de ta marraine, pour me dire le motif d’une pareille +résolution ?</p> + +<p class='pindent'>— Je ne peux pas vous dire ça, mon parrain : +ça m’est <span class='it'>défendu</span>.</p> + +<p class='pindent'>— <span class='it'>Défendu ?</span></p> + +<p class='pindent'>— Oui, mon parrain ; excusez-moi si je ne réponds +pas bien.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume ne savait pas que <span class='it'>défendu</span>, dans +l’acception berrichonne, veut dire <span class='it'>impossible</span> ; et +ce quiproquo, que Jeanne ne pouvait éclaircir, le +ramena aux soupçons qu’il avait conçus. Et pourquoi, +avec tant de bonté et si peu de prévoyance, +se dit-il, n’aimerait-elle pas Marsillat ? Il est d’une +agréable figure, jeune, entreprenant ; il sait se +faire comprendre de ces filles-là ; il a peut-être +ensorcelé déjà cette pauvre Jeanne, aussi bien que +Claudie.</p> + +<p class='pindent'>Cette réflexion fit naître chez le jeune baron des +sentiments fort pénibles, et son roman s’en alla +en fumée, à son grand regret.</p> + +<p class='pindent'>Pour conjurer l’espèce de mortification qu’il +éprouvait, d’avoir laissé galoper si vite sa fantaisie +sur un terrain si prosaïque, il tâcha d’oublier +ce qu’il avait cru voir en Jeanne, et, au bout de +peu d’instants, il oublia Jeanne elle-même, au +point de ne plus prendre garde aux larmes qu’elle +ne cessait de répandre.</p> + +<p class='pindent'>— Qu’est-ce que c’est donc que cette grotte ? +dit-il tout haut, frappé, pour la première fois, de +l’aspect de cette construction souterraine.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne, qui se faisait un devoir filial de lui répondre +au milieu de ses larmes, lui dit :</p> + +<p class='pindent'>— C’est le <span class='it'>trou aux fades</span>, mon parrain.</p> + +<p class='pindent'>— Les <span class='it'>fades</span> ! N’est-ce pas les fées que tu veux +dire ?</p> + +<p class='pindent'>— Je ne connais pas les fées, mon parrain.</p> + +<p class='pindent'>— Mais, qu’est-ce que c’est que les fades ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est des femmes qu’on ne voit pas, mais qui +font du bien ou du mal.</p> + +<p class='pindent'>— Crois-tu à cela, Jeanne ?</p> + +<p class='pindent'>— Dame, oui, mon parrain, il faut bien que j’y +croie.</p> + +<p class='pindent'>— Tu ne les a pas vues cependant, puisqu’on +ne les voit pas ?</p> + +<p class='pindent'>— Je n’ai pas vu le bon Dieu, mon parrain, et +cependant j’y crois. D’ailleurs, ma mère y croyait, +et je crois ce qu’elle m’a dit.</p> + +<p class='pindent'>— Et t’ont-elles fait du bien ou du mal, ces +fades ?</p> + +<p class='pindent'>— Elles ne m’ont jamais fait de mal, mon parrain.</p> + +<p class='pindent'>— Ni de bien non plus ?</p> + +<p class='pindent'>Jeanne ne répondit point. La curiosité de Guillaume +était cependant excitée, mais il jugea inhumain +de la contrarier dans un pareil jour en la +forçant davantage à lui répondre.</p> + +<p class='pindent'>— La pluie diminue, lui dit-il, je pourrai retrouver +mon chemin tout seul à présent ; si tu +veux t’arrêter davantage, Jeanne, ne te gêne pas +pour moi, je t’en prie.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! mon parrain, vous iriez peut-être dans +les viviers. Je vous conduirai bien : je ne suis pas +lasse.</p> + +<p class='pindent'>Elle se leva, et Guillaume remarqua qu’elle +plaçait quelque chose dans une fente du rocher.</p> + +<p class='pindent'>— Que mets-tu là, Jeanne ? lui demanda-t-il, +curieux des pratiques superstitieuses du pays.</p> + +<p class='pindent'>— C’est un peu de <span class='it'>thym de bergère</span>, que j’avais +cueilli avant d’entrer, répondit-elle.</p> + +<p class='pindent'>— A qui laisses-tu cette offrande, Jeanne ? aux +fades ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est la coutume des filles, mon parrain.</p> + +<p class='pindent'>— Et les garçons, qu’apportent-ils ?</p> + +<p class='pindent'>— Une petite pierre, mon parrain. J’vas en +mettre une pour vous.</p> + +<p class='pindent'>— Sans cela, les fades seraient mécontentes de +moi, et me joueraient quelque mauvais tour ?</p> + +<p class='pindent'>— Ça se pourrait, mon parrain. Ça ne coûte pas +beaucoup de mettre une petite pierre.</p> + +<p class='pindent'>— J’en mettrai deux, Jeanne, pour te faire +plaisir.</p> + +<p class='pindent'>Mais, en sortant de la grotte, Guillaume, ramené +à de mauvaises pensées, se dit que cette fleur de +serpolet était peut-être un signal, une promesse, +un rendez-vous que Jeanne laissait là pour l’objet +de son mystérieux amour.</p> + +<p class='pindent'>Le reste de leur trajet fut silencieux. Le vent, +qui avait chassé les premières nuées, et qui en +ramenait de nouvelles, rendait leur marche difficile +et tout entretien impossible. Lorsqu’ils eurent +atteint la troisième enceinte de débris qui forme +l’amphithéâtre le plus élevé de Toull, Jeanne +ayant demandé à son parrain s’il avait un endroit +pour s’abriter, lui adressa ses adieux en ces +termes : — Allons, mon parrain, merci bien pour +vos bontés. Portez-vous donc bien, et excusez-moi +si je vous ai offensé. (Ce qui équivaut, dans le +style du pays, à s’excuser de n’avoir pas pu bien +recevoir son hôte, ou de ne pas avoir su le complimenter +dignement.)</p> + +<p class='pindent'>— Attends, ma bonne Jeanne, dit le jeune +baron ; tu as quelques dépenses à faire, et pour +trouver du crédit, tu aurais peut-être quelque +embarras. Voici de quoi faire les frais du repas que +tu es obligée de donner demain.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! merci, mon parrain. Gardez ça. Vous +n’en avez peut-être pas de trop pour votre voyage, +et moi je n’en ai pas besoin. Tout le monde me +connaît ici, et on me fera bien crédit.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, tu n’es pas riche, et je le suis un +peu ; j’ai bien le droit de payer les frais d’enterrement +de ma pauvre nourrice.</p> + +<p class='pindent'>— A votre volonté, mon parrain, répondit +Jeanne, qui craignait d’être incivile en refusant, +mais il y a là bien trop.</p> + +<p class='pindent'>— Tu garderas le reste, Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, mon parrain. C’est ça de l’or, et je +n’en veux pas. L’or, on croit chez nous que ça +porte malheur.</p> + +<p class='pindent'>— En vérité ? en ce cas, voici de l’argent.</p> + +<p class='pindent'>— En vous remerciant, mon parrain. Je ne +sais pas combien ça fait ce que vous me +donnez là. Mais je m’en vas acheter ce que ma +tante m’a commandé, et je vous rapporterai +le reste. Vous ne partez pas tout de suite du +pays ?</p> + +<p class='pindent'>— Pas tout de suite, et j’aurai grand plaisir à +te revoir, mais je ne reprendrai rien de ce que je +t’ai donné. A revoir, Jeanne !</p> + +<p class='pindent'>— A revoir, mon petit parrain !</p> + +<p class='pindent'>Et Jeanne s’éloigna, pleurant toujours.</p> + +<p class='pindent'>— Étrange créature, pensa Guillaume, en la +regardant entrer dans une des chaumières de +Toull ; elle a toute sa présence d’esprit, elle semble +résignée à tout, et en même temps elle paraît inconsolable.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume ne savait pas que la paysanne, +quand elle est douée de sensibilité, ce qui n’est +pas rare, est ainsi faite. L’habitude du travail, +et l’impossibilité de se reposer de ses devoirs sur +les autres, l’empêchent de s’abandonner aux +témoignages extrêmes de sa douleur ; mais cette +douleur patiente et simple prend racine dans son +cœur plus profondément peut-être que dans tout +autre.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume cherchait à retrouver la baraque de +la mère Guite, lorsqu’il vit venir à sa rencontre le +curé de l’endroit, qui s’excusa de n’avoir pu le +recevoir à son arrivée, et l’emmena au presbytère, +où déjà il avait fait conduire Sport, bien qu’il +ignorât encore le nom du voyageur à qui appartenait +ce superbe animal. Guillaume s’empressa +de faire connaître son nom et l’objet de sa course +à Épinelle, croyant devoir ne pas abuser, par l’incivilité +de l’incognito, de l’empressement affable +de son hôte.</p> + +<p class='pindent'>Quand on rencontre un prêtre dans de pareilles +Thébaïdes, s’il est jeune, on peut être sûr que c’est +un hérétique intelligent disgracié par l’<span class='it'>ordinaire</span> ; +s’il est vieux, que c’est un athée de mœurs scandaleuses +qui subit une expiation. Il y a, dans les +deux cas, une seconde hypothèse : c’est que son +incapacité le rend impropre à intriguer dans le +monde au profit de la cause du clergé. L’homme +que Guillaume avait sous les yeux n’était pourtant +rien de tout cela. C’était une nature distinguée et +un esprit assez cultivé ; mais il n’était pas né intrigant, +et on l’oubliait dans son exil, sans qu’il +songeât à réclamer un climat plus salubre, une +résidence moins sauvage.</p> + +<p class='pindent'>Il était près de quatre heures, et Guillaume, +exténué de lassitude et de besoin, trouva que +jamais hospitalité n’avait été plus opportune que +celle dont il se voyait l’objet. Presque sourd, +malgré sa politesse habituelle, aux empressements +du curé, ce ne fut qu’après avoir dévoré, avec un +appétit de vingt ans, son modeste repas, qu’il se +trouva en état de l’écouter et de lui répondre.</p> + +<p class='pindent'>— Votre pays est fort curieux, en effet, monsieur +le curé, lui dit-il au dessert, et je regrette fort de +n’avoir pas le coup d’œil exercé d’un antiquaire +pour découvrir dans chaque caillou que je rencontre +un vestige d’habitation gauloise ou romaine, +un autel druidique, une statue d’<span class='it'>Huar-Bras</span>, le +Mars gaulois, une tombe illustre, enfin tout ce que +les savants aperçoivent et constatent sous un +lichen âgé de deux ou trois mille ans, et sur des +blocs informes qui ne me semblent rien signifier +du tout.</p> + +<p class='pindent'>— Monsieur le baron, reprit le curé un peu +scandalisé, vous êtes venu, je le vois, sur la foi du +très docte M. Barailon, pour admirer toutes nos +merveilles, et vous vous trouvez un peu désappointé +de ne pas lire aussi couramment que lui sur +les hiéroglyphes celtiques<a id='r11'/><a href='#f11' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[11]</span></sup></a>. Cependant vous avez +rencontré dans l’endroit où demeurait votre +pauvre nourrice, des <span class='it'>pierres-levées</span> tout aussi curieuses +que les <span class='it'>jo-mathr</span>. Il y en a une dont l’équilibre +est bien plus admirable que celui du grand +champignon du mont Barlot. Elle est si artistement +soutenue, que le moindre vent l’agite, et pour peu +que l’air soit seulement un peu vif, elle rend, en +tremblant et en grinçant sur son support, un son +particulier qui ne manque pas de charme, et qui +m’expliquerait assez la voix mystérieuse de l’idole +de Memnon au lever du soleil, c’est-à-dire aux premières +brises de l’aube. La pierre d’<span class='it'>Ep-Nell</span> est +beaucoup plus harmonieuse, car son chant est +presque continuel, et nos pauvres paysans veulent +qu’il y ait là dedans un esprit enfermé qui raconte +le passé et prédit l’avenir, en pleurant sur le +présent. Faites attention, Monsieur, à ce nom +d’Épinelle que l’on donne par corruption à ces +pierres. Il vient d’<span class='it'>Ep-Nell</span>, mot gaulois qui signifie +<span class='it'>sans chef</span>. Tandis que <span class='it'>jo-mathr</span> signifie quelque +chose comme couper, mutiler, faire saigner et +souffrir la victime sur la pierre expiatoire. C’est +comme qui dirait <span class='it'>meurtre sacré</span>. Remarquez encore +que les <span class='it'>jo-mathr</span> où l’on faisait des sacrifices +humains, ce qui est bien prouvé par les cuvettes +pour recevoir le sang et les cannelures pour le faire +couler, tandis que les Ep-Nell n’ont que des cuvettes +et point de cannelures (ce qui indiquerait que +ces pierres ne furent destinées qu’à d’inoffensives +lustrations); remarquez, dis-je, que les premières +sont sur une haute montagne regardant le nord, +et que les dernières sont dans un vallon obscur +auprès d’un ruisseau, et tournées vers le sud...</p> + +<p class='pindent'>— Qu’en voulez-vous conclure, monsieur le curé ?</p> + +<p class='pindent'>— Que dans cette ville importante et populeuse +de Toull, importance irréfutable, monsieur le +baron, non pas seulement à cause des immenses +constructions dont on trouve les débris sur cette +montagne et sur toutes les vallées et collines environnantes, +mais à cause aussi de sa position sur +l’extrême frontière de l’ancien Berri et du Combraille, +des <span class='it'>Biturriges</span> et des <span class='it'>Lemovices</span>, ce qui +prouverait que Toull, Tullum, Turicum, <span class='it'>vel</span> Taricum, +était certainement la <span class='it'>Gergovia</span>, <span class='it'>Gergobina +Boiorum</span>, cette formidable cité, rivale de la Gergovie +des Arvernes, et dont on a vainement cherché +les traces sous ce nom générique...</p> + +<p class='pindent'>— Nous voici bien loin des pierres druidiques, +monsieur le curé.</p> + +<p class='pindent'>— J’y arrive, monsieur le baron. Une cité comme +Toull devait nécessairement avoir deux cultes, et +elle les avait. Il y avait un culte officiel et dominant +sur le mont Barlot ; il y en avait un protestant +et toléré ou persécuté au fond du vallon d’Ep-Nell. +Le culte libre, l’hérésie, si l’on peut s’exprimer +ainsi, se glorifiait d’être <span class='it'>sans chef</span>... tandis que +l’église officielle (j’ai tort d’appliquer un nom si +respectable à ces infâmes idolâtries), je devrais +dire le temple où régnaient despotiquement les +druides, était aux pierres <span class='it'>jo-mathr</span>. Peut-être +encore ce culte abominable vint-il à tomber en +désuétude, et un essai de religion plus pure à se +reproduire à Ep-Nell ; ou bien encore peut-être, +qu’avant l’invasion des celtes Kimris, nos ancêtres +les Gaulois n’ensanglantaient pas leurs +autels, et que ce temple pacifique d’Ep-Nell aurait +été un reste de protestation de la religion persécutée... +Qu’en pensez-vous, monsieur le baron ? Est-ce +que tout cela ne vous paraît pas clair comme le +jour ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est un peu comme le jour sombre et voilé +que l’orage nous donne dans ce moment-ci, monsieur +le curé ; mais, dans tous les cas, vos recherches +et vos suppositions sont fort ingénieuses, et +d’un poète autant que d’un antiquaire.</p> + +<p class='pindent'>— Attendez, monsieur le baron. Puisque vous +parlez de poésie, j’ai des preuves plus authentiques +encore ; c’est la tradition du pays. Il y a ici +deux espèces de sorcellerie : une, qui est la mauvaise, +et qui rapporte ses origines et ses pratiques +aux pierres <span class='it'>jo-mathr</span>. Tous les voleurs de poules et +de légumes, toutes les méchantes magiciennes qui +donnent de mauvais conseils aux filles, ou qui, +par vengeance, empoisonnent les troupeaux du +voisin, <span class='it'>exemplum</span>, la Grand’Gothe, que vous avez +vue aujourd’hui, vont faire leurs conjurations sur +le Barlot. Au contraire, les <span class='it'>femmes qui ont la connaissance</span>, +comme on les appelle ici, qui guérissent +les malades, qui font des prières contre les fléaux +de la campagne, la grêle, la rage, l’incendie, l’épidémie, +etc., ces bonnes femmes-là, quoique entachées +d’erreurs, sont pieuses d’intentions et +tout à fait inoffensives. Elles ont seulement un peu +d’entêtement pour leurs prières d’Ep-Nell et leur +<span class='it'>trou-aux-fades</span> situé du même côté. Telle était la +pauvre Tula, qu’il faut appeler Tulla, nom qui est +de pure origine gauloise, et qui ferait peut-être +descendre votre défunte nourrice de la déesse, ou +plutôt de la druidesse <span class='it'>Tulla</span>, vel <span class='it'>Turica</span>, dont vous +avez pu reconnaître le temple à son emplacement +et à ses fondations à double enceinte sur notre +montagne.</p> + +<p class='pindent'>— Je vous admire, monsieur le curé ! vous avez +des étymologies et des origines pour toutes choses. +Vous enflammez ma curiosité, et je vous demanderai +l’explication d’une conversation que j’ai +entendue ce matin, et qui m’a rappelé les contes +dont me berçait jadis ma pauvre nourrice.</p> + +<p class='pindent'>Lorsque Guillaume eut rapporté ce qu’il avait +surpris du dialogue de Léonard et de la mère Guite +dans le cimetière, le curé, qui craignait peut-être de +ne pas s’être montré bon catholique dans ses précédentes +explications, et qui luttait de la meilleure +foi du monde contre son goût pour la science, la +poésie et la littérature, répondit avec un soupir :</p> + +<p class='pindent'>— Ce sont de tristes choses à avouer, monsieur +le baron... Mais je ne puis vous dissimuler que +depuis quatre ans que j’habite cette pauvre bourgade, +je n’ai pu porter que de faibles atteintes au +fléau de la superstition. Ce lieu-ci est privilégié +entre tous pour pratiquer l’idolâtrie ; et comme, en +désespoir de cause, je me suis mis à étudier, un peu +pour me distraire, les origines de toutes les traditions +gauloises, il m’arrive quelquefois de prendre +à les écouter et à les éclaircir plus de plaisir +que je ne devrais. Je vous assure, monsieur le +baron, qu’il y aurait ici pour un érudit, et même +pour un poète, des choses bien curieuses à constater, +et que si nous avions un Walter Scott pour les +écrire... Mais vous me direz, ajouta-t-il, saisi tout +à coup de cette méfiance qui est encore plus caractéristique +chez le prêtre que chez le paysan, que +ce n’est pas le fait d’un curé de lire des romans, et +de désirer qu’on multiplie le nombre de ces ouvrages +pernicieux.</p> + +<p class='pindent'>— Pernicieux, monsieur le curé, dit Guillaume : +ceux de Scott ne le sont pas. Il y a romans et +romans !</p> + +<p class='pindent'>— C’est au moins une lecture frivole pour un +homme d’église, reprit le curé de Toull, en examinant +la figure rose et ouverte de son jeune +commensal.</p> + +<p class='pindent'>— Vous vous faites trop de scrupule d’une récréation +innocente, répondit Guillaume ; et, à +votre place, je ne me bornerais pas à lire des +romans, j’en ferais.</p> + +<p class='pindent'>— Bonne plaisanterie, dit le curé ; mais la +matière ne manquerait pas. Il y a ici tant de +souvenirs qui, dans l’esprit des paysans, appartiennent +à la tradition historique, grâce à l’interprétation +poétique ! Ce que vous avez entendu dans +le cimetière doit bien vous en donner une idée.</p> + +<p class='pindent'>— Ils croient donc sérieusement à ce trésor +caché !</p> + +<p class='pindent'>— A tel point, Monsieur, qu’il est heureux pour +vous de posséder, par droit d’héritage, des terres +dans nos environs, car vous en trouveriez difficilement +à acheter. On craindrait que vous ne fissiez +l’acquisition du trésor.</p> + +<p class='pindent'>— J’ai donc des terres par ici ? pensa Guillaume, +qui ne le savait pas, ou ne s’en souvenait plus, +tant ces espaces incultes et arides sont de peu de +valeur.</p> + +<p class='pindent'>— Et même, Monsieur, poursuivit le desservant, +si vous apportiez généreusement ici des capitaux +avec l’intention de les sacrifier pour améliorer les +terres, et par conséquent le sort des paysans qui +les cultivent, vous y seriez peut-être vu par +quelques-uns de fort mauvais œil. On se persuaderait +que vous faites bouleverser le sol pour en +arracher les pièces d’or qui brûlent la racine des +plantes, et sans doute les chariots d’or et d’argent +massif, les casques étincelants et les ceintures de +pierreries de vos ancêtres, les chefs des Galls détruits +et immolés en ce lieu par les Romains, et +plus tard par les Barbares. Cette tradition a +(comme toutes les traditions) son fond de vérité +historique. A la mort d’un chef gaulois ou celte, +après avoir immolé sur sa tombe ses esclaves, ses +serviteurs dévoués, et ses chevaux, on lui donnait, +vous le savez, une montagne pour tombeau, et on +enterrait des lingots d’or et d’argent, des armes +du plus grand prix, enfin d’immenses richesses, +avec tous ces cadavres. On a trouvé dans nos +contrées des chaînes d’or dans les urnes des tombelles, +ou <span class='it'>tumulus</span>... Mais je vous ennuie, monsieur +le baron ?</p> + +<p class='pindent'>— Au contraire, vous m’intéressez beaucoup, +monsieur le curé ; mais ces tumulus étaient des +monuments romains ?</p> + +<p class='pindent'>— Ou gallo-romains, et si l’on en trouvait d’une +époque antérieure, au lieu de simples ornements +on trouverait peut-être alors...</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! monsieur le curé, vous croyez aussi un +peu au trésor, convenez-en.</p> + +<p class='pindent'>— Je pourrais y croire, dit le curé en souriant, +sans désirer de me l’approprier, et je souhaite de +toute mon âme qu’il se trouve sur vos terres et +non dans mon jardin, où, sans rien chercher pourtant, +j’ai trouvé, tout en plantant mes salades, +d’assez belles monnaies romaines dont je veux +vous faire hommage.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne veux pas vous en priver, répondit le +jeune baron ; mais je serai fort aise de les voir.</p> + +<p class='pindent'>Le curé ouvrit le tiroir de sa vieille table de +chêne, et, du milieu de mauvaises ferrailles, de +clefs rouillées, de clous tordus et d’autres débris +sans valeur dont la collection trahissait les habitudes +parcimonieuses de la pauvreté, il ramassa +plusieurs médailles d’Antonin le Pieux, de Gallien, +d’Agrippine et de Philippe l’<span class='it'>Arabe</span>, qui se trouvent +particulièrement très bien conservées et en abondance +dans nos provinces du centre.</p> + +<p class='pindent'>Pendant que nos deux amateurs examinaient curieusement +ces monnaies, la tempête s’était déchaînée +de nouveau. L’arbre unique de la <span class='it'>ville</span> de +Toull pliait et grinçait sous le vent, et la grêle +battait les tuiles du presbytère. Le tintement +lugubre de la cloche se mêlait aux mugissements +de l’orage.</p> + +<p class='pindent'>— Il me semble, dit Guillaume, que si vous +craignez les effets de la foudre, vous devriez empêcher +maître Léonard de s’évertuer de la sorte.</p> + +<p class='pindent'>— Il serait bien impossible de s’y opposer, répondit +le curé, et cependant Léonard est un des +plus raisonnables. Mais s’il ne croit pas aux fades, +il croit à ses cloches. Tout le village y croit, et si +je voulais les faire taire, je risquerais de me faire +lapider.</p> + +<p class='pindent'>— Ils sont donc croyants, après tout, vos paroissiens ?</p> + +<p class='pindent'>— Trop croyants dans un sens, car ils croient +tout, la vérité comme le mensonge, l’idolâtrie +comme la religion, et le druidisme comme le polythéisme. +Les bons et les mauvais esprits mêlent +leurs attributions autour de leur existence. Les +fades (<span class='it'>fates</span>) jouent ici un grand rôle, et le pays +toullois est criblé de trous et d’excavations dus +au travail de l’homme, demeures sauvages de nos +premiers pères, ou antres consacrés aux oracles +des prophétesses gauloises. Eh bien ! toutes ces +grottes, fort intéressantes pour l’antiquaire, sont +en grande vénération chez le paysan, à cause du +séjour d’êtres invisibles qu’ils cherchent à se rendre +favorables en apportant dans leur sanctuaire un +tribut quelconque, une feuille, un brin de mousse, +n’importe quoi, pourvu que ce soit une marque +de souvenir et de respect.</p> + +<p class='pindent'>— J’ai vu ma sœur de lait, Jeanne, accomplir +cette formalité, s’écria Guillaume, qui depuis longtemps +pensait à cette jeune fille, sans trouver à +placer une question sur son compte au milieu de +l’érudition du desservant. Dites-moi, monsieur le +curé, Jeanne, comme fille et nièce de sorcières, +n’est-elle pas un peu sorcière aussi ?... Mais seriez-vous +souffrant ? ajouta Guillaume, qui vit le jeune +curé rougir et pâlir spontanément.</p> + +<p class='pindent'>— C’est ce tonnerre qui me bouleverse un peu +le sang. Est-ce que cela ne vous fait rien, monsieur +le baron ?... Jeanne est une honnête et bonne +créature, je puis vous l’assurer. Elle est digne du +plus grand intérêt.</p> + +<p class='pindent'>— C’est ce qu’il me semble, répondit Guillaume, +et je suis bien aise de vous en parler à cœur ouvert, +monsieur le curé ; car j’ai des devoirs trop longtemps +oubliés à remplir envers elle, et je désirerais +savoir de vous... là, entre nous et en confidence, si +vous ne pensez pas que mon premier devoir serait +de la soustraire, en la plaçant chez ma mère, à +de certains dangers...</p> + +<p class='pindent'>Le curé se troubla, hésita encore, et dit d’une +voix émue :</p> + +<p class='pindent'>— Je ne comprends pas, Monsieur, quels dangers...</p> + +<p class='pindent'>— Les jeunes gens de la ville, attirés par une +beauté si remarquable, ne pourraient-ils pas songer, +maintenant qu’elle est abandonnée à une méchante +femme...?</p> + +<p class='pindent'>— Vous soulagez mon cœur, monsieur le baron, +répondit le curé, comme ranimé par cette ouverture : +j’aurais craint de porter des jugements téméraires, +mais puisqu’il vous est venu, à ce sujet, +les mêmes craintes qu’à moi, je vous dirai que +depuis quelque temps, mais je ne veux nommer +personne...</p> + +<p class='pindent'>— Je nommerai, moi, dit Guillaume ; mais il +n’en eut pas le temps, et laissa ce nom expirer sur +ses lèvres en voyant celui qui le portait, Léon +Marsillat, ouvrir brusquement la porte, et s’approcher +sans façon du feu qui pétillait dans l’âtre, +pour sécher ses habits trempés de pluie.</p> + +<hr class='footnotemark'/> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f10'><a href='#r10'>[10]</a></span> + +Ce chapitre est dédié au maître d’école de Toull, qui est un +peu embarrassé pour servir de <span class='it'>cicerone</span> aux touristes du centre.</p> + +</div> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f11'><a href='#r11'>[11]</a></span> + +Le curé de Toull se conformait apparemment à l’habitude +que les Romains nous ont laissée jusqu’à présent de confondre +les Gaulois, nos véritables aïeux, avec les Celtes conquérants, +de race toute différente.</p> + +</div> + +<h2 id='ch6'>VI<br/> <span class='sub-head'>LE FEU DU CIEL</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>— Salut</span> à la perle des curés ! dit Léon Marsillat, +en secouant familièrement la main du desservant. +C’est encore moi, mon cher Guillaume. Curé, vous +ne me refuserez pas l’hospitalité d’un fagot et +d’un verre de vin, car je suis glacé. Comme ce +diable d’ouragan a subitement changé le fond de +l’air !</p> + +<p class='pindent'>— Je vous croyais déjà loin sur la route de +Boussac ? dit le jeune baron.</p> + +<p class='pindent'>— J’ai eu pitié de laisser trotter dans la crotte +la Dulcinée que j’avais en croupe, et, en véritable +don Quichotte, je suis venu la déposer au sein du +Toboso. Mon cheval, ayant ce rude chemin à +gravir avec deux personnes sur le corps, n’a pu +monter vite. Tudieu ! que les Gaulois entendaient +mal le pavage des routes ! Mais puisqu’il plaît au +tonnerre et à la grêle de recommencer leur tapage, +je ne me soucie pas de m’y exposer sans nécessité. +J’attendrai le beau temps en trop bonne compagnie +pour m’impatienter.</p> + +<p class='pindent'>— Monsieur Léon, dit le curé, qui venait d’appeler +la servante, pour ranimer le feu et remplir +<span class='it'>le pichet</span> au vin, vous avez toujours quelque compagne +de voyage à promener en triomphe par les +chemins. Savez-vous que cela fait jaser sur le +compte de nos jeunes filles ?</p> + +<p class='pindent'>— Et vous écoutez les mauvais propos ? un +bijou, un modèle de curé comme vous ! vous me +scandalisez ! Vous me blâmez d’être humain et +charitable ? c’est affreux de votre part, l’abbé !</p> + +<p class='pindent'>— Voilà comme il répond toujours ! dit le curé, +qui, au fond, doué d’une extrême bienveillance, et +n’étant pas fâché de voir souvent un homme instruit +pour lui faire part de ses inductions scientifiques, +aimait Léon Marsillat sans l’estimer beaucoup. On +veut le gronder, et c’est lui qui vous fait un sermon.</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce que ce n’est pas notre métier à tous +deux de prêcher ! Un curé, à sa chaire, un avocat, +à son banc, c’est tout un.</p> + +<p class='pindent'>— Non pas, non pas ! dit le curé, cela fait deux.</p> + +<p class='pindent'>— A la bonne heure ! deux bavards, deux ergoteurs. +Ah ! mon petit curé, que votre joli vin +gratte agréablement le gosier ! il me semble que +j’avale une brosse ; d’où tirez-vous ce nectar des +dieux ?</p> + +<p class='pindent'>— De Saint-Marcel. Voulez-vous de l’Argenton ?</p> + +<p class='pindent'>— Vous me direz encore que cela fait deux, +n’est-ce pas ? mais je ne me plains pas de ce clairet, +il est charmant. Eh bien ! Guillaume, qu’avez-vous +donc ? vous ne me tenez pas compagnie ? Et +vous, curé ? allons, aidez-moi, ou je retourne mon +verre... j’ai pourtant une belle découverte à vous +confier.</p> + +<p class='pindent'>— Une découverte archéologique ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, géologique ! Savez-vous ce que Claudie +m’a conté en chemin ? Vous allez voir que cela +sert à quelque chose de mener les filles en croupe : +on se forme l’esprit et le cœur. Si vous vouliez +m’en croire, vous ne monteriez jamais <span class='it'>la Grise</span> +sans avoir quelque petite brune en guise de portemanteau, +pour vous dire des légendes.</p> + +<p class='pindent'>— Toujours vos mauvaises plaisanteries ?</p> + +<p class='pindent'>— Aimez-vous mieux les blondes ? prenez des +blondes.</p> + +<p class='pindent'>Le curé se troubla encore ; mais Guillaume, qui +était tourné vers la cheminée, ne s’en aperçut pas, +et Marsillat ne parut pas s’en apercevoir.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! voyons donc votre histoire, reprit +le curé pour se donner quelque contenance ; +quelque sornette !</p> + +<p class='pindent'>— Écoutez ! vous savez bien la roche de Baume +sur laquelle on voit l’empreinte d’un pied humain ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est le pied de saint Martial, qui est venu +en personne détruire le culte des idoles et prêcher +le christianisme à Toull-Sainte-Croix, l’an de notre +Seigneur...</p> + +<p class='pindent'>— Il s’agit bien de saint Martial et de notre +Seigneur ! Faites semblant d’y croire. Je vous dis, +moi, que c’est la <span class='it'>Grand’Fade</span>, la reine des fées, +qui, mécontente des honneurs rendus à votre saint, +a frappé du pied avec colère et a tari la source +d’eau chaude qui coulait ici, pour l’envoyer jaillir +à Évaux.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! je sais ce conte-là ; est-ce toute +votre découverte ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh, curé sans profondeur !... Et vous ne +concluez pas ?</p> + +<p class='pindent'>— Je conclus que Claudie répète les fadaises de +sa grand’mère.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! moi, je conclus que si votre système +est vrai, si la tradition orale est l’histoire omise +dans les livres et conservée dans les symboles du +peuple, il y avait à Bord-Saint-Georges et à Toull +des sources d’eau chaude.</p> + +<p class='pindent'>— Et que seraient-elles devenues ?</p> + +<p class='pindent'>— Belle demande ! curé, vous baissez, en vérité ! +Dans la destruction de votre cité gauloise, catastrophe +violente et soudaine, les bains d’eau chaude, +établis certainement du temps de la domination +romaine, au versant de la montagne, ont été +écrasés, comblés, et la source a disparu sous des +amas de décombres et de terres refoulées.</p> + +<p class='pindent'>— Pourquoi dites-vous au versant de la montagne ? +dit le curé, qui commençait à écouter avec +attention.</p> + +<p class='pindent'>— Et que faites-vous donc des viviers ? Qu’est-ce +que les viviers ? Vous n’avez jamais songé à +cela ! Ces viviers, qui fument comme des bouilloires +en plein hiver ? Ces viviers dont on ne trouve +pas le fond ? Ces viviers qui ne sont pas des marécages +conservateurs de l’eau pluviale, puisqu’ils +sont situés sur une pente aride et toute disposée +pour l’écoulement ? Ces viviers enfin, qui renferment +peut-être des sources minérales plus chaudes, +plus efficaces, plus abondantes que celles d’Évaux, +à trois lieues d’ici ? Et vous cherchez le trésor sous +les pierres ? c’est dans l’eau qu’il faut le chercher. +Là serait le véritable trésor, la subite richesse du +pays. Je parie que vous n’avez jamais songé à +faire donner trois coups de pioche dans ces viviers !</p> + +<p class='pindent'>— Jamais, et pourtant les paysans ne cessent +de répéter qu’il y a quelque chose là-dessous !</p> + +<p class='pindent'>— Et jamais vous n’avez songé à y enfoncer un +thermomètre pour savoir si cette vase, tiède à la +surface, n’est pas brûlante à six pieds sous terre ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! je voudrais bien avoir un thermomètre, +s’écria le curé en se levant : il faut que je m’en +donne un ! Cela coûte-t-il bien cher, monsieur +Léon ?</p> + +<p class='pindent'>— J’en ai un superbe à la maison. Je vous l’apporterai +demain.</p> + +<p class='pindent'>— Demain, vrai ?</p> + +<p class='pindent'>— Et nous en ferons l’expérience ensemble.</p> + +<p class='pindent'>— Demain ! demain ! ce n’est pas pour rire ?</p> + +<p class='pindent'>— Topez là ! s’écria Léon en tendant sa main au +curé.</p> + +<p class='pindent'>Le curé lui donna un grand coup dans la main +avec la joie et la confiance d’un enfant.</p> + +<p class='pindent'>— O ma pauvre Jeanne ! pensait Guillaume en +écoutant ce dialogue, tu es une fille bien mal gardée, +et l’ennemi de ta vertu saura facilement endormir +la prudence de tes défenseurs naturels. Ce bon +curé a une monomanie dont Marsillat saura tirer +parti à peu de frais. Il ne te reste donc que moi, +pauvre orpheline ! Eh bien ! je ne t’abandonnerai +pas, et s’il est trop tard, du moins je préviendrai +les funestes suites de ta faute.</p> + +<p class='pindent'>— Tiens ! c’est cette pauvre Jeanne, dit Marsillat +en regardant du coin de l’œil le desservant, +qui changeait encore une fois de visage en s’apercevant +du piège où il était tombé.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume tressaillit sur sa chaise, et se tourna +brusquement pour voir la physionomie de Jeanne +rencontrant celle de Marsillat ; mais grâce à l’effronterie +de l’un, et à l’innocence de l’autre, ces +deux physionomies n’eurent ensemble aucune +espèce d’intelligence.</p> + +<p class='pindent'>— Bonsoir, monsieur le curé, dit Jeanne. Bonsoir, +monsieur Léon. Je cherche mon parrain. Ah ! +bonsoir, mon parrain. Tenez, mon parrain, il me +reste tout ça d’argent, que je vous rapporte. En +vous remerciant, mon parrain.</p> + +<p class='pindent'>— Je t’ai dit que je ne le reprendrais pas, ma +bonne Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— Qu’est-ce qu’il faudra donc en faire, mon +parrain ? Je n’ai pas besoin de tant d’argent. Il y +a là au moins... quarante francs !</p> + +<p class='pindent'>— Vous achèterez vos vêtements de deuil, dit +le curé d’une voix singulièrement douce et paternelle, +et vous garderez le reste pour vos besoins ou +pour ceux de vos parents, de vos amis.</p> + +<p class='pindent'>De même que Guillaume avait interrogé attentivement +les figures de Marsillat et de Jeanne, +Marsillat examinait en cet instant Jeanne et le +curé. L’émotion involontaire et secrète du vertueux +prêtre était bien visible pour lui. Mais le +calme angélique de la paisible Jeanne ne se démentait +point, et pour Marsillat, qui s’y connaissait +mieux que Guillaume, le cœur de la bergère +d’Ep-Nell était libre de tout amour comme de +toute méfiance.</p> + +<p class='pindent'>— A présent, je vais vous dire bonsoir, mon +parrain ; au plaisir de vous revoir, dit Jeanne ; et, +jetant ses bras au cou de Guillaume, avec un +abandon et une familiarité toute rustique, elle +l’embrassa sur les deux joues, sans se départir un +instant de sa tranquille et grave innocence.</p> + +<p class='pindent'>Ce chaste embrassement qui laissa les traces des +larmes de Jeanne sur les joues de Guillaume, +n’étonna point Marsillat et ne scandalisa pas le curé. +Ils connaissaient les manières et les usages du pays. +Mais ce serait s’avancer beaucoup que d’affirmer +que le curé vit ce baiser sans souffrir : on n’embrasse +jamais les curés ! Quant à Léon, il le vit en frémissant +de dépit : on n’embrasse que son parrain !</p> + +<p class='pindent'>Guillaume, étourdi d’abord de cette marque de +respect qu’il prenait pour une preuve de confiance +extrême, retrouva bientôt ses esprits en se rappelant +qu’à son arrivée à Boussac, huit jours auparavant, +une grosse servante, qui n’était pas suspecte +de coquetterie, lui avait donné, en l’appelant son +<span class='it'>petit maître</span>, la même accolade familière. Ma chère +enfant, dit-il à Jeanne, en affectant de prendre, +à cause de Marsillat, un ton fort grave : je ne vous +dis pas adieu ; je vous reverrai demain pour l’enterrement +de ma pauvre mère nourrice, auquel je +compte assister.</p> + +<p class='pindent'>— Ce sera bien de l’honneur pour nous, mon +parrain, dit Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— C’est bien de votre part, cela, monsieur le +baron, s’écria le curé ; c’est très beau. J’ose dire +qu’il y a peu de jeunes gens dans les hautes classes +capables d’un sentiment aussi humble et d’un acte +aussi religieux. Ma chère Jeanne, vous avez là un +bon parrain, un véritable ami. Prenez donc courage, +ma fille, et, en acceptant avec résignation le +malheur qui vous a frappée aujourd’hui, songez +aussi à remercier la Providence, qui vous envoie +si à propos un protecteur généreux, comme pour +vous épargner l’horreur de l’abandon. Je souhaite +vivement que la respectable mère de M. le baron +vous prenne auprès d’elle, afin que vous retrouviez +en elle une seconde mère, comme vous avez déjà +un véritable frère en Jésus-Christ, dans la personne +de son fils.</p> + +<p class='pindent'>— Mon petit parrain, vous me faites bien plus +d’amitiés que je n’en mérite ; je prierai bien le bon +Dieu pour vous, et pour vous aussi, monsieur le curé.</p> + +<p class='pindent'>Et, attendrie jusqu’au fond du cœur, de l’intérêt +qu’on lui montrait, la bonne Jeanne se retira en +sanglotant.</p> + +<p class='pindent'>Le curé sortit pour l’aider à reprendre sa besace, +qu’elle avait laissée derrière la porte, et qui contenait +les provisions pour le repas des funérailles. +Le fils de Léonard, un gros garçon de seize ans, +franchement laid et jovial, attendait Jeanne dans +la cuisine pour la reconduire chez elle et l’aider à +porter le reste. La pluie avait cessé, mais le vent +soufflait encore avec violence, et la nuit, plus +prompte qu’à l’ordinaire, à cause des voiles épais +qui cachaient le soleil, s’étendait sur la campagne.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, monsieur le baron, disait le desservant +ému, en rentrant dans la chambre haute où il +avait laissé ses deux hôtes, Jeanne serait pour +votre maison une excellente acquisition. C’est le +meilleur sujet de ma paroisse, et je ne peux pas +trop vous la recommander.</p> + +<p class='pindent'>— Voilà donc de quoi il retourne ! pensa Marsillat. +A la bonne heure ! je dresserai mes batteries +en conséquence. Et ce bon curé, qui, par vertu, +travaille avec zèle à éloigner de ses yeux un objet +funeste à son repos, et qui la pousse dans les bras +de Guillaume ! Oh ! prêtres, vous voilà bien ! que +les autres se damnent, vous vous en lavez les +mains, pourvu que vous sauviez votre âme. — Cher +curé, dit-il, je vous approuve de donner ce +conseil à mon ami Guillaume. Certainement, +Jeanne, sous l’aile d’un tel mentor, ne sera plus +en butte aux séductions des jeunes gens de votre +village. Mais ne craignez-vous rien pour M. de +Boussac, dans tout cet arrangement chrétien et +paternel ?</p> + +<p class='pindent'>— Expliquez-vous, dit froidement Guillaume ; +je n’ai pas assez de perspicacité pour deviner vos +jeux d’esprit au premier mot.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne puis m’expliquer là-dessus qu’avec le +curé, <span class='it'>mon père spirituel, mon ami doux</span> ! comme dit +Panurge. Avez-vous lu Rabelais, monsieur le curé ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, Monsieur.</p> + +<p class='pindent'>— Tant pis pour vous ; vous y auriez appris, mon +cher curé, qu’il ne faut pas enfermer le loup dans +la bergerie.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne vous entends point.</p> + +<p class='pindent'>— Allons ! est-ce que vous ne savez pas que +Jeanne est sorcière, et que si elle veut ensorceler +mon ami Guillaume, elle n’aura que trois mots à +dire à sa bonne amie <span class='it'>la Grand’Fade</span>, la reine des +fées, dont elle est la favorite, comme chacun sait ?</p> + +<p class='pindent'>— Je ne sais pas comment vous avez le cœur de +plaisanter sur le compte d’une honnête et intéressante +créature qui vient de perdre sa mère, et +qui n’a jamais donné lieu, par sa conduite, à ce +qu’un libertin comme vous lui fasse l’honneur de +s’occuper d’elle.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! curé ! si vous vous mettez à dire de gros +mots, je vous rappellerai à l’esprit de charité. Est-ce +que je m’occupe de vos paroissiennes ? Il faudrait +être bien fin pour les détourner de la bonne +voie où vous les conduisez ; et d’ailleurs est-ce que +je manque de commisération et d’estime pour +Jeanne, en disant que sa mère lui a transmis des +secrets ?...</p> + +<p class='pindent'>Des cris aigus et un grand mouvement de sabots +qui se firent entendre dans la cuisine éveillèrent +l’attention du curé.</p> + +<p class='pindent'>— Qu’est-ce ? dit-il en mettant la main sur le +bras de Marsillat ; on crie au feu, je crois.</p> + +<p class='pindent'>— Le feu ! le feu ! cria-t-on d’en-bas distinctement ; +le curé et ses deux hôtes s’élancèrent dans +l’escalier.</p> + +<p class='pindent'>— Le feu du ciel est tombé du côté d’Épinelle ; +il y a au moins vingt maisons qui brûlent, criait +Claudie, sans songer qu’il n’y avait à Épinelle +qu’une seule chaumière, celle de Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— Courons, mes amis, courons ! s’écria le curé en +s’élançant sur la place de Toull, et en s’adressant à +ses paroissiens effarés, qui voulaient tous monter +sur la plate-forme pour regarder l’incendie sans +songer à y porter remède.</p> + +<p class='pindent'>— Que chacun de vous aille prendre un seau +dans sa maison, dit Marsillat ; si c’est à Épinelle, +il y a de l’eau.</p> + +<p class='pindent'>— Si c’est à Épinelle, c’est peut-être la maison +de Jeanne qui brûle, s’écria Guillaume en s’armant +à la hâte des deux seaux de la maison du +curé.</p> + +<p class='pindent'>— <span class='it'>Ça la l’est</span> bien sûr, disait Léonard. Cette +pauvre Jeanne, c’est trop de malheur comme ça +pour elle dans un jour !</p> + +<p class='pindent'>— Mais courez donc aussi, sacristain ! disait +Marsillat en poussant de force devant lui tous les +faiseurs de lamentations et de commentaires.</p> + +<p class='pindent'>— Je peux-t-y courir, moi qui suis boiteux ? +dit Léonard ; faudra bien que j’arrive le dernier +par force ; mais j’vas d’abord sonner le tocsin.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, oui, sonnez l’alarme, dit Marsillat ; +cela attirera du monde pour porter secours. +Allons, tout le monde, venez, au lieu de crier et +de vous étonner ! Les femmes, les enfants, le charpentier +du village, pour faire la part du feu ; où +est-il ? à la ville ? Eh bien, conduisez-moi à son +<span class='it'>cafornion</span><a id='r12'/><a href='#f12' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[12]</span></sup></a> que je prenne sa hache.</p> + +<p class='pindent'>— Je vas vous la chercher, monsieur Léon, dit +une femme ; mais, dame ! faudra pas perdre <span class='it'>l’hache</span> +à mon homme.</p> + +<p class='pindent'>— Monsieur le curé, faudra faire une pinte d’eau +bénite, disait l’une, c’est souverain contre le feu +qui vient du ciel.</p> + +<p class='pindent'>— Il n’y a pas besoin de tout ça, disait l’autre ; +faut aller chercher la mère Guite. Elle sait des +paroles pour le feu.</p> + +<p class='pindent'>— Comment donc qu’elle ira, puisqu’elle ne +peut pas marcher ? — On la mettra sur un chevau... +Justement qu’il y a un grand chevau dans son étable.</p> + +<p class='pindent'>— Ah <span class='it'>ouache</span> ! la Jeanne en sait bien aussi, des +paroles ; elle en sait plus long que la mère Guite, +allez ! Oh ! bien sûr, sa mère ne sera pas morte +sans lui apprendre la chose.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume et Marsillat, avec deux ou trois des +plus résolus, descendaient déjà la montagne en +courant. Un groupe de curieux et de pleureuses +venaient derrière eux. Le curé resta le dernier +pour décider les retardataires et les égoïstes, et +pour rassembler des seaux, la chose nécessaire et +introuvable à la campagne dans de pareilles occasions. +La nuit se faisait de plus en plus, et à +mesure que l’avant-garde approchait du lieu du +sinistre, l’énorme gerbe de feu qui jaillissait du +chaume enflammé, et que le vent faisait ondoyer +avec fureur, ne justifiait que trop les cris : <span class='it'>C’est +trop tard ! c’est trop tard !</span> que Guillaume et Marsillat +entendaient répéter autour d’eux à chaque +pas. Enfin ils arrivèrent haletants et couverts de +sueur, étonnés que Jeanne les eût tant devancés ; +ils s’attendaient à la joindre en chemin, et ils +ne la rencontrèrent pas.</p> + +<p class='pindent'>Les bonnes femmes des chaumières éparses aux +environs s’étaient déjà rassemblées autour de +l’incendie, et comme des <span class='it'>fades</span> impuissantes contre +un démon supérieur, elles s’épuisaient en cris +perçants et en conjurations vaines. Le peu d’hommes +qui se trouvaient là, aidaient la Grand’Gothe +à arracher de force de la bergerie les chèvres et +les brebis, qui, frappées de la terreur stupide dont +ces animaux sont la proie en pareille circonstance, +s’obstinaient à ne pas bouger. Cette partie de la +cabane était encore intacte, mais le toit de la maison +principale s’envolait par flocons de paille +embrasée sur les assistants, et, dans l’attente de +l’écroulement de cette masse, personne n’osait +se hasarder à monter sur le toit voisin pour opérer +la séparation. Marsillat, armé de sa hache, l’osa +seul, à la grande terreur de Claudie, qui jetait des +cris affreux. Guillaume allait le suivre : mais une +autre pensée l’arrêta. Où était Jeanne ? Il la +cherchait en vain dans cette petite foule qui +s’amoncelait bruyante et inerte autour de l’incendie. +Jeanne ne paraissait pas. Était-elle revenue +de Toull ? Quelqu’un l’avait-il vue ? Personne +n’écoutait les questions de Guillaume. Il entra +dans la bergerie, où la fumée était déjà si épaisse +qu’il ne distinguait rien. Il appela Jeanne, personne +ne lui répondit. La Grand’Gothe, sous le +hangar de derrière, criait d’une voix lamentable : +« Et mes poules, mes poules ! mes chers voisins, mes +bons voisins, sauvez mes poules ! »</p> + +<hr class='footnotemark'/> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f12'><a href='#r12'>[12]</a></span> + +Capharnaüm, endroit où les paysans rassemblent et serrent +leurs outils de travail.</p> + +</div> + +<h2 id='ch7'>VII<br/> <span class='sub-head'>LA PIERRE D’EP-NELL</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>La</span> terreur et la consternation de nos paysans à +la vue d’un sinistre destructeur de la propriété +échappe à toute description. En lui rendant sa +chétive part si pénible à acquérir, si onéreuse à +conserver, la loi de l’inégalité a développé dans +son âme malheureuse et tourmentée un amour +excessif, une sorte de culte idolâtrique pour l’objet +de tant de soins et le but de tant de fatigues. La +maison de Tula ne valait pas 500 fr., et Guillaume +s’épuisait à dire : « Ne criez pas, ne pleurez pas : +sauvez ce que vous pourrez, et ce qui périra, je +me charge de le faire rétablir. Cherchez Jeanne, +aidez-moi à trouver Jeanne, pour qu’elle ne perde +pas la tête, pour qu’elle se console. Allons, courez +après Jeanne. »</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, Monsieur ! lui répondait-on, elle +aura été se noyer. Que voulez-vous qu’elle fasse ? +Elle a tout perdu dans un jour : sa mère et son bien. +On ne peut pas vivre après ça.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume ne pouvait pas faire comprendre qu’il +réparerait au moins une de ces pertes. Quelques-uns +secouaient la tête, en disant : « Ça se dit +comme ça, mais quand la pitié est passée, l’argent +ne vient pas. » La plupart, ne connaissant pas +Guillaume de Boussac, le prenaient pour un +fonctionnaire du gouvernement. Et après tout, on +se réunissait pour dire : « Rebâtie aux frais de qui +on voudra, c’est toujours une maison qui brûle. +<span class='it'>C’est du bien qui se périt.</span> Non ! le pauvre monde +est trop malheureux ! <span class='it'>Alas ! mon Dieu ! alas ! +faut-il ! alas ! Jésus !</span> » Et c’était un chœur de +gémissements comme celui des captives de la +tragédie antique, sans que Guillaume, impatienté +de ces clameurs, et s’irritant sans fruit contre +l’énervement que l’effroi et la surprise causent au +paysan, pût réussir à organiser une chaîne, et à +utiliser les seaux qu’on avait apportés et l’eau qui +coulait à côté de la maison.</p> + +<p class='pindent'>Il allait rejoindre sur le toit Marsillat, qui +travaillait comme un Hercule, secondé par cinq +ou six vigoureux compagnons, de ces <span class='it'>gars</span> de bon +cœur qui mettent un peu de vanité à bien faire, et +que le moindre encouragement enflamme d’émulation, — véritable +type des volontaires de la république +et des fantassins de l’empire, — lorsque +Jeanne parut enfin, et Guillaume ne pensa plus +qu’à elle.</p> + +<p class='pindent'>Elle avait fait un détour pour porter une dernière +invitation à un parent qui demeurait sur le +versant opposé de la montagne, et elle n’avait +vu l’incendie qu’en sortant du chemin creux qui +la ramenait à sa demeure. Elle avait jeté sa besace, +elle accourait avec <span class='it'>Cadet</span>, le fils de Léonard, qui +avait semé les pains de munition dont il était +chargé parmi les blocs de pierre de la ville gauloise. +Cadet se lamentait bruyamment ; mais +Jeanne, pâle et hors d’haleine, ne disait rien. Elle +cherchait dans la foule, et enfin quand elle put +parler :</p> + +<p class='pindent'>— Ma mère ! cria-t-elle, où est ma pauvre chère +mère ?</p> + +<p class='pindent'>— Elle a l’esprit égaré, elle n’a plus ses sens, +disait-on autour d’elle, elle ne se souvient plus +que sa mère est morte.</p> + +<p class='pindent'>— Où donc avez-vous mis ma mère ? reprit +Jeanne avec force. Comment ! vous n’avez pas +sorti de là dedans le pauvre corps chrétien de ma +mère ? ça n’est pas possible !... Ma tante ! où ce +qu’est ma tante ?... elle aura pensé à ça, elle... +Répondez-moi donc, montrez-moi donc ma mère !</p> + +<p class='pindent'>Quand Jeanne vit que personne n’y avait songé, +et qu’on n’avait eu de sollicitude que pour ses +bêtes, qu’elle aimait pourtant beaucoup, mais qui +ne l’occupèrent pas un instant, elle s’élança vers +la porte de la maison.</p> + +<p class='pindent'>— Arrête, Jeanne, lui cria Guillaume en la +saisissant dans ses bras ; le toit est prêt à s’écrouler ; +la chambre est si remplie de fumée que tu +y serais étouffée en un instant... Non ! non !... je +ne te laisserai pas entrer...</p> + +<p class='pindent'>— Laissez, laissez, mon parrain ! dit Jeanne en +se dégageant avec une force extraordinaire, je +ne veux pas que ma mère ait son pauvre corps +brûlé comme un meuble de la maison... Je veux +qu’elle aille en terre sainte, et qu’elle ait les honneurs +du chrétien !</p> + +<p class='pindent'>Et Jeanne s’élança dans la chambre de la +morte sans qu’il fût possible à Guillaume de la +retenir.</p> + +<p class='pindent'>Il allait l’y suivre lorsque Jeanne, reculant devant +la fumée suffocante, parut renoncer à son +projet. Mais elle s’approcha du fils de Léonard, et +lui dit à demi-voix : « Cadet, je veux entrer là, et +je te donne ma foi du baptême que j’en retirerai +ma mère ; mais il ne faut pas que personne me +suive ; ça perdrait tout ! »</p> + +<p class='pindent'>Soit que Jeanne se servît de la superstition accréditée +sur son compte pour empêcher ses amis +de partager son péril, soit qu’elle eût foi elle-même +à la protection des fades, évoquée sur son +berceau par sa mère, elle fut entendue à demi-mot +par Cadet et par deux ou trois autres paysans +qui se trouvaient autour d’elle ; elle les convainquit +pleinement du don de <span class='it'>connaissance</span> qu’on lui +attribuait. Aussitôt, trompant la vigilance de son +parrain, elle se précipita dans les tourbillons de +fumée et disparut sous la gerbe de flamme qui +enveloppait les côtés et le sommet de la maison. +Guillaume voulut encore la suivre pour l’arracher +de force à une mort certaine... Mais deux ou trois +paires de bras athlétiques l’enlacèrent, et Cadet lui +dit avec un sourire qui ne quittait jamais sa grosse +figure, même quand les larmes donnaient un démenti +à cette gaieté pétrifiée sur ses traits : « N’ayez +peur, mon petit cher monsieur ; la Jeanne n’attrapera +pas de mal. Alle a ce qu’il faut, et alle sait les +paroles de la <span class='it'>chouse</span>. Faut la laisser ; vous voyez +ben que ça li ficherait malheur por el restant de +ses jours, de laisser <span class='it'>consommer</span> les <span class='it'>ous</span> de sa mère. +Alle saillera d’élà aussi nette qu’alle y entre, foi +d’houme ! Vous allez voére ! Souffrez pas ! faut +pas vous fâcher. On z’<span class='it'>où</span> fait pour vot’ bien ; on +veut pas vous offenser. Vous la feriez brûler si +vous alliége anvec-z-elle ! faut pas contréyer +l’ouvraige aux fades ! »</p> + +<p class='pindent'>Guillaume écumait d’indignation pendant ce +beau discours en pur berrichon, et il soutenait +contre ses préservateurs superstitieux une lutte +dont il allait sortir vainqueur, lorsque Jeanne +reparut sur le seuil de la maison ébranlée par des +craquements sinistres. La courageuse et robuste +fille portait dans ses bras ce cadavre roide qui +semblait d’une grandeur effrayante. Le linceul +cachait la tête de la morte, et, laissant à découvert +une partie de son corps vêtu, suivant la coutume, +de ses meilleurs habits, flottait en plis rougeâtres +au reflet de l’incendie, jusque sur les pieds de +Jeanne. La main de Tula retombait sur le visage +de sa fille ; on eût dit qu’elle la bénissait par une +dernière caresse, et, par la suite, toute la population +de Toull et des environs affirma sous serment +avoir vu le cadavre se plier pour donner un baiser +au front de Jeanne sur le seuil de la chaumière. +Ce qui rendit le miracle plus frappant encore, +c’est qu’à peine la pieuse fille avait-elle fait trois +pas dehors, que la toiture, minée dans ses solives +par un feu longtemps couvé, s’effondra avec fracas +sur la chambre d’où Jeanne sortait, et chassa au +loin des tourbillons de cendres, des avalanches de +chaume fumant, et des débris de charpente embrasée.</p> + +<p class='pindent'>— Laissez-la tomber, laissez-la tomber ! cria +Jeanne, il n’y a plus rien dedans à sauver !</p> + +<p class='pindent'>A cette dernière catastrophe, les femmes et les +enfants jetèrent des cris perçants et se dispersèrent +avec épouvante. Jeanne doubla le pas, sans perdre +sa présence d’esprit, et aucun débris ne l’atteignit.</p> + +<p class='pindent'>Le spectacle de cet événement fit sur l’esprit de +Guillaume une si vive impression, qu’il en fut +agité souvent dans ses songes plus de dix ans +après. Jeanne lui parut belle et terrible comme +une druidesse dans cet acte de piété farouche et +sublime. Elle avait perdu sa coiffe de toile, et sa +longue chevelure blonde tombait autour d’elle ; ses +yeux rougis par la fumée avaient l’égarement de +l’ivresse, sa voix était forte, et sa parole, ordinairement +lente et douce, était brève et accentuée. +Elle fendit la presse, portant toujours ce cadavre +que personne n’osait toucher, et elle alla le déposer +sur le dolmen d’Ep-Nell, cette longue pierre plate +appuyée sur deux autres, qu’on prendrait pour +un ancien pont dont l’eau voisine se serait détournée +et dont les assises se seraient abaissées. — Que +la maison brûle à présent ! répéta Jeanne +avec force, laissez-la, laissez-la tomber, mes amis !... +Puis elle demanda un verre d’eau, de l’eau par +grâce, et avant qu’on eût pu lui en apporter, elle +tomba en <span class='it'>faiblesse</span>, comme disent les paysans.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume et le curé s’empressèrent de la faire +revenir en la portant à deux pas de là, au bord +du courant d’eau, où ils baignèrent ses mains et +son visage enflammés de chaleur. Il n’y avait pas +moyen de retrouver dans la confusion un vase pour +lui donner à boire, bien que la tante eût sauvé, +dès le commencement, sa vaisselle et tout ce +qu’elle considérait comme précieux. Jeanne but +dans le creux des blanches mains du jeune baron, +et quand elle eut retrouvé la respiration et la +force, elle retourna s’agenouiller auprès de l’autel +druidique qui servait de lit mortuaire à sa mère. +Là, tournant le dos à l’incendie qui projetait sur +sa belle tête blonde ses reflets étincelants, elle resta +absorbée sans s’intéresser à rien.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, vint lui dire le gros Cadet, on a sauvé +toutes tes bêtes. Il n’y a pas tant seulement une +poule de grillée.</p> + +<p class='pindent'>— Merci, mon Cadet, répondit Jeanne, ça me +fait plaisir, parce que c’étaient des bêtes que +ma mère avait élevées, et qu’elle m’avait bien +<span class='it'>enchargée</span> de soigner pour le mieux.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, lui dit à son tour Guillaume, tu n’as +rien perdu dans cet accident : je me charge de tout +réparer.</p> + +<p class='pindent'>— A votre volonté, mon parrain ; mais ça n’est +pas la peine, allez ! ma vie n’est pas si grand’chose +à gagner, et puisque ma mère ne sera plus avec +moi, dans c’te maison, j’aime autant que c’te +maison soit finie.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne ne montra pas un seul instant une +préoccupation d’intérêt personnel. Tout le pays +gémissait sur elle et pleurait sur les ruines de sa +maison, excepté elle. — J’ai encore de la consolation +dans mon malheur, disait-elle, de voir que +tant de braves gens se sont donné de la peine +pour moi, et de savoir que ma mère ira dans le +cimetière des chrétiens avec mon pauvre père, et +mes pauvres frères et sœurs qui sont là.</p> + +<p class='pindent'>Cependant Marsillat et ses bons compagnons +avaient réussi à faire la part du feu. Mais un accident +qu’ils n’avaient pu prévoir vint rendre leur +zèle inutile. Le pignon mitoyen entre la chambre +de la morte et les bergeries, rougi et calciné par la +chaleur, se mit à pencher sur eux si sensiblement, +qu’ils durent abandonner l’entreprise ; et, au bout +de peu d’instants, ce grand mur nu, privé des +poutres transversales qui, depuis longues années, +le tenaient en respect, s’écroula sur les bergeries, +enfonça la couverture, et donna passage à de +nouveaux torrents de flamme qui eurent bientôt +dévoré le reste de cette misérable habitation.</p> + +<p class='pindent'>Tant que la Grand’Gothe avait eu espoir de +sauver les graines et le fourrage que contenait cette +portion des bâtiments, et qui étaient sa propriété +particulière, elle avait conservé beaucoup d’audace +et de présence d’esprit ; mais quand elle vit +flamber sa récolte, elle perdit la tête, éclata en imprécations +contre le ciel et les hommes, et voulut +se précipiter dans les flammes pour périr avec ses +denrées. Il fallut la force et la colère de Marsillat +pour l’en empêcher. Les assistants ne demandaient +pas mieux que de la laisser faire, croyant qu’elle +était incombustible, et que le diable sauverait +toujours une si méchante sorcière pour faire enrager +les bons chrétiens. — C’est une justice du bon +Dieu, disaient-ils, que le feu du ciel soit tombé +sur le <span class='it'>fait</span> d’une pareille femme. Tant que sa +sœur a vécu là dedans, la punition a été retardée. +Mais voyez comme ça s’est passé ! La Tula meurt, +la Jeanne est sortie, et tout d’un coup la maison +brûle : on a sauvé les bêtes de Jeanne, et d’ailleurs +elle a retrouvé les gens du château (la famille de +Boussac), pour lui réparer tout son dommage. +Bah ! je parie bien qu’ils lui feront rebâtir une +meilleure maison que <span class='it'>celle-là là</span>. Et comme ça, la +vieille sorcière ira chercher son pain (mendier), +et le bon Dieu sera <span class='it'>revengé</span>, et le <span class='it'>monde</span> de la +paroisse sera soulagé d’un grand ennemi.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne, entendant de loin les cris de sa tante, +pria Cadet de garder le corps de sa mère, et alla +s’efforcer de la consoler.</p> + +<p class='pindent'>— Il n’y a pas si grand mal, allez, ma tante, lui +dit-elle ; mon parrain veut me faire du bien, et je +vous revaudrai tout ce que vous perdez.</p> + +<p class='pindent'>— Tais-toi, cache-toi, imbécile ! s’écria la mégère +exaspérée. Personne ne te fera jamais de bien, à +toi ; tu aurais bien déjà pu amener du bonheur +dans la maison de ta mère, et tu ne l’as pas fait. +Non, non ! je te connais, va ! Ton parrain ne te +récompensera pas mieux qu’un autre, parce que +tu ne le contenteras pas mieux que les autres. Tu +es une fille sans cœur et sans souci !</p> + +<p class='pindent'>— Je vous dis, ma tante, répondit Jeanne, qui +ne comprenait pas les infâmes insinuations de sa +tante, que mon parrain m’en a déjà fait du bien ! +Ah ! mon Dieu, si j’avais là ce qu’il m’a donné +à Toull, je vous <span class='it'>reconsolerais</span> tout de suite !... Et +Jeanne se mit à chercher dans ses poches l’argent +que Guillaume lui avait donné, et auquel, depuis +ce moment, elle n’avait guère songé.</p> + +<p class='pindent'>— Il t’a donné quelque chose ? s’écria la tante ; +qu’est-ce qu’il t’a donné ? où l’as-tu mis ? tu l’as +perdu ! tu l’as jeté dans le trou-aux-fades !...</p> + +<p class='pindent'>— Tenez, tenez, ma tante, dit Jeanne en retrouvant +l’argent qu’elle avait mis dans du papier +et lié avec son chapelet, prenez ça, prenez ça bien +vite, ça vous récompensera un peu de votre perte ; +et, voyant que sa tante se calmait un peu, elle +retourna auprès de sa mère.</p> + +<p class='pindent'>— Faut que la Jeanne soit rudement sotte ! +dirent les assistants, de donner comme ça ce qu’elle +a à une femme qui lui a fait tomber le feu du ciel +sur sa maison. <span class='it'>Fié pour moi</span>, je ne lui aurais pas +seulement laissé les habits qu’elle a sur le corps, +car m’est avis qu’elle les a volés.</p> + +<p class='pindent'>— Et pourquoi donc, celle qui sait tant de secrets, +n’a-t-elle pas arrêté le feu ?</p> + +<p class='pindent'>— La Gothe ? Est-ce que ça peut faire le bien, +des femmes de cet <span class='it'>ordre</span>-là ? ça n’est savant que +pour le mal.</p> + +<p class='pindent'>— Tout de même, la Jeanne ne l’a pas arrêté +non plus.</p> + +<p class='pindent'>— Elle n’a pas voulu, vous avez bien vu qu’elle +n’a pas voulu ! elle savait que c’était la justice +de Dieu ; elle a emporté le <span class='it'>calabre</span> de sa mère : +c’est ce qu’elle voulait ; ce qu’elle a voulu, elle l’a +fait, quoi ! vous l’avez bien vu.</p> + +<p class='pindent'>Quand la maison ne fut plus qu’un monceau de +décombres fumants, il était près de minuit. On +avait passé une heure à faire la chaîne et à éteindre +la flamme, lorsqu’il n’y avait plus rien à sauver. Le +travail de la chaîne avait été pour les jeunes filles +et les enfants, qui ne connaissaient pas ce moyen +de secours, un amusement tout nouveau, et on +entendait des facéties et des rires terminer ce drame, +commencé par des cris et des hurlements. Enfin +les travaux, qui se reprennent à la pointe du jour +et qui ne permettent pas de longues veillées, +revinrent à l’esprit de tous, et on se sépara. La +Grand’Gothe, pensant, d’après la générosité de +Jeanne, qu’elle hériterait des bestiaux, les rassembla +précipitamment et disparut sans que personne pût +dire par quel chemin. Il n’y avait pas un coin de +la maison incendiée où l’on pût mettre à couvert +le corps de la morte. D’ailleurs, Jeanne s’obstinait +à le laisser sur la pierre druidique, où elle assurait +qu’<span class='it'>il était bien</span>, et elle ne voulut pas s’en éloigner, +quelques instances qu’on lui fît, pour se donner +du repos. Le curé, Guillaume, Marsillat, Cadet, ne +pouvant vaincre sa détermination, résolurent donc +de veiller auprès d’elle, et de ne la quitter que +lorsqu’elle serait disposée à songer à sa propre +existence et à recevoir leur aide et leurs conseils.</p> + +<p class='pindent'>Le temps était devenu calme et serein ; la lune +brillait dans le ciel, et son reflet bleu, éclairant les +pans de murailles ruinés de la chaumière, contrastait +avec les lueurs rouges qui s’échappaient +encore du foyer mal éteint. La nuit était fraîche. +Marsillat, qui avait été baigné de sueur par son +travail de pompier, grelottait auprès des monceaux +de chaume mouillés, et les écartait avec sa +hache pour y retrouver un peu de ce feu, dont +il avait eu trop, disait-il, et dont il n’avait plus +assez. Cadet, fatigué, et soumis impérieusement à +la légitime habitude du sommeil, s’adossa philosophiquement +contre un reste de mur encore chaud, +et s’y endormit profondément. Le curé se mit +en prières à côté de Jeanne, séparé d’elle seulement +par la pierre qui supportait la morte. La +bergère d’Ep-Nell retomba dans l’immobilité +contemplative où Guillaume l’avait trouvée en la +voyant le matin pour la première fois. Quand une +heure du matin fit pencher l’étoile du Bouvier +sur le clocher de Toull, le curé s’assoupit dans +la prière, et Marsillat s’endormit presque aussi bien +que Cadet. Guillaume, dont l’imagination plus +jeune avait été plus frappée que toutes les autres +par les agitations imprévues de la journée, resta +seul complètement éveillé, et marcha à pas lents +comme une sentinelle vigilante à quelque distance +de la vierge d’Ep-Nell. De temps en temps il +s’arrêtait et la regardait avec émotion. Peut-être +s’était-elle endormie aussi dans l’attitude de la +prière. Sa mante grise, dont le capuchon était +rabattu sur son visage en signe de deuil, lui donnait, +au clair de la lune, l’aspect d’une ombre. Le +curé, tout vêtu de noir, et la morte roulée dans son +linceul blanc formaient avec elle un tableau lugubre. +De temps en temps, le feu, contenu sous les +amas de débris, faisait, en petit, l’effet d’une +éruption volcanique. Il s’échappait avec une +légère détonation, lançait au loin la paille noircie +qui l’avait couvé, et montait en jets de flamme +pour s’éteindre au bout de peu d’instants. Ces +lueurs fugitives faisaient alors vaciller tous les +objets. La morte semblait s’agiter sur sa pierre, +et Jeanne avait l’air de suivre ses mouvements, +comme pour la bercer dans son dernier sommeil. +On entendait au loin le hennissement de quelques +cavales au pâturage et les aboiements des chiens +dans les métairies. La reine verte des marécages +coassait d’une façon monotone, et ce qu’il y avait +de plus étrange dans ces voix, insouciantes des +douleurs et des agitations humaines, c’était le chant +des grillons de cheminée, ces hôtes incombustibles +du foyer domestique, qui, réjouis par la chaleur +des pierres, couraient sur les ruines de leur asile +en s’appelant et en se répondant avec force dans +la nuit silencieuse et sonore.</p> + +<p class='pindent'>Tout à coup Jeanne se leva doucement et vint +à la rencontre de Guillaume, qui se rapprochait +d’elle :</p> + +<p class='pindent'>— Mon parrain, lui dit-elle, il faut envoyer +coucher M. le curé. Je suis sûre qu’il a froid, et +qu’il sent l’humidité, malgré que je lui aye dit déjà +plus d’une fois de rentrer chez lui. S’il attrapait du +mal, ça serait trop malheureux pour ses paroissiens. +C’est un trop brave homme. Et vous aussi, mon +parrain, vous tomberez malade de tout ça. Faut +vous en aller, monsieur le curé.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, dit Guillaume, tu veux donc rester +sous la garde de M. Marsillat ?</p> + +<p class='pindent'>— Il est donc là, M. Marsillat ? Je n’en savais +rien, mon parrain.</p> + +<p class='pindent'>— Et à présent que tu le sais, désires-tu que +je m’en aille ?</p> + +<p class='pindent'>— Faut l’emmener aussi, mon parrain. Pourvu +que Cadet reste avec moi pour <span class='it'>virer</span> les mauvaises +bêtes autour de ce pauvre corps, c’est tout ce qu’il +me faut.</p> + +<p class='pindent'>— Mais ton ami Cadet dort comme dans son +lit, ma bonne Jeanne ; on l’entend ronfler d’ici.</p> + +<p class='pindent'>— Je le réveillerais bien si c’était de besoin, +mon parrain.</p> + +<p class='pindent'>— Tu veux donc que je m’en aille ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh non ! mon parrain. Je voudrais que vous +alliez dormir et vous mettre à l’abri.</p> + +<p class='pindent'>— Et si je préfère rester, Jeanne ? si je me +trouve mieux auprès de toi, et de ce <span class='it'>pauvre corps</span> +que mon devoir est de veiller aussi ?</p> + +<p class='pindent'>— Allons, mon parrain, restez donc, dit Jeanne. +Je ne sais pas quoi vous dire pour vous payer de +tout ça.</p> + +<p class='pindent'>Le curé sommeillait, en effet. Dans le commencement +de sa veillée, il avait été un peu agité +par la présence de cette Jeanne dont la figure de +vierge revenait souvent dans ses rêves et dans +ses pensées. Mais M. Alain, douce et pieuse créature, +n’avait pas une de ces organisations fougueuses +chez lesquelles le vœu de la nature et +l’espérance de l’amour contrarié engendrent la +passion, la folie et la pensée du crime. C’était une +nature de savant, bien qu’il ne fût pas très savant ; +le milieu lui avait manqué, et les fonctions d’un +curé de campagne charitable et consciencieux ne +laissent ni le temps ni l’argent nécessaires pour +s’instruire à fond. Mais il avait la bonhomie, la +tranquillité d’âme, les puériles et innocentes joies, +l’oubli facile de soi-même, et l’innocence de mœurs +qui constituent l’homme sincèrement et naïvement +amoureux de la science. Jeanne lui était +véritablement chère, et en cela il ne faisait que +suivre la pente naturelle de son jugement sain et +de ses bons instincts : car cette fille sans lumière +et sans méfiance était bien véritablement ce que, +dans son style mystique, il appelait un miroir de +pureté et une rose sans tache. Puis, comme Jeanne +était d’une beauté accomplie, et que le bon Alain +n’avait pas plus de trente ans, qu’il avait des +yeux, du goût et de la sensibilité, il était bien un +peu agité auprès d’elle. Depuis surtout que Marsillat +rôdait autour de la bergère, le curé éprouvait +une sorte de crainte et d’indignation qui ressemblait +à de la jalousie. Voilà pourquoi il faisait +des vœux sincères pour la soustraire au danger, en +l’envoyant au château de Boussac ; l’aimant trop +pour ne pas préférer le salut de la jeune fille à +son propre bonheur, et ne s’aimant pas assez +soi-même pour préférer le plaisir de la voir à la +douleur de la voir déchue.</p> + +<p class='pindent'>Éveillé en sursaut par la main de Jeanne qui +se posa familièrement sur son épaule, il tressaillit, +puis se calma aussitôt, et, pressé par ses instances, +affligé de la quitter, mais ne sachant pas lui résister, +il consentit avec une noble confiance à la laisser +sous la garde de Guillaume, qu’il regardait comme +un jeune saint. Guillaume lui amena son cheval +qui paissait à quelque distance, et, en mettant +le pied à l’étrier, le bon curé lui dit tout bas, à +plusieurs reprises : « Surtout, monsieur le baron, +ne faites pas comme moi, ne vous endormez pas. » +Puis il partit au petit trot ; le bruit régulier des fers +de <span class='it'>la Grise</span> sur le pavé gaulois se perdit dans l’éloignement +sans arracher Cadet à son sommeil +léthargique. Quant à Marsillat, il ne dormait plus +depuis quelques instants, et placé de manière à +suivre des yeux tout ce qui se passait autour des +ruines de la maison, il était résolu d’étudier la +conduite et les manières de son jeune rival en +cette circonstance.</p> + +<h2 id='ch8'>VIII<br/> <span class='sub-head'>LA LAVANDIÈRE</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>Jeanne</span> se rapprocha aussitôt du dolmen, et +Guillaume la voyant s’agenouiller encore sur la +pierre, alla lui chercher un coussin de paille qui +se trouvait parmi les meubles entassés et brisés +que la Grand’Gothe avait commencé par sauver.</p> + +<p class='pindent'>— Mon parrain, vous êtes bien trop charitable, +dit Jeanne étonnée de tant d’attentions. Ma +pauvre chère âme de mère n’en aurait pas fait +plus pour moi que vous n’en faites, vrai !</p> + +<p class='pindent'>— Bonne et chère enfant, répondit le jeune +homme ému, je voudrais te parler sérieusement et +plus tôt que plus tard. Te sens-tu le courage de +m’écouter ?</p> + +<p class='pindent'>— Mon parrain, ça sera à votre volonté. Pourtant +si vous aimiez mieux que ça soit demain, ça +me conviendrait mieux aussi. Voilà ma pauvre +chère défunte qui demande des prières, et m’est +avis que ce n’est pas joli de causer à côté d’elle. +Demain après l’enterrement, mon parrain, si vous +souhaitez que je <span class='it'>vous cause</span>, il n’y aura pas d’empêchement.</p> + +<p class='pindent'>— Non, Jeanne, je désire précisément te parler +ici, à côté de ta défunte mère, et pour ainsi dire +en sa présence. Je veux la prendre à témoin de +mes bonnes intentions et de la pureté de mes +sentiments pour toi. Je veux lui jurer d’être ton +ami et ton défenseur, ma chère Jeanne, et je suis +certain que, loin d’être impie, notre entretien réjouira +son âme qui est dans le ciel.</p> + +<p class='pindent'>— Vous parlez trop <span class='it'>comme il faut</span> pour que je +ne vous écoute pas, mon parrain. Vous en savez +plus long que moi, et je vous crois bien.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien, Jeanne ! dis-moi d’abord que tu +auras confiance en moi, et que tu me laisseras +m’occuper seul de ton sort... Je dis seul... avec ma +mère, pourtant, avec ma mère principalement.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne peux pas mieux faire que de vous +écouter là-dessus, mon parrain. Mêmement, ma +mère m’a toujours dit que votre mère était une +femme très bonne, et votre défunt père un homme +très juste.</p> + +<p class='pindent'>— Tu me promets donc de ne prendre conseil +que de nous ?</p> + +<p class='pindent'>— Oui, mon parrain, avec l’agrément de M. le +curé, qui est un homme très juste aussi, et que ma +mère m’a bien <span class='it'>enchargée</span> de croire.</p> + +<p class='pindent'>— Avec l’agrément de M. le curé, soit ; mais de +personne autre, pas même de ta tante !</p> + +<p class='pindent'>Jeanne hésita un instant, puis elle dit : « Pas +même de ma tante, mon parrain. » Elle avait +compris, cette nuit même, que sa tante n’avait +qu’une passion, la cupidité ; et elle était révoltée, +dans son âme pieuse, que la sœur de sa mère eût +abandonné ce corps vénéré à la merci des flammes, +sans même songer ensuite à faire la <span class='it'>veillée des +morts</span> auprès d’elle.</p> + +<p class='pindent'>— Merci, Jeanne, merci, dit Guillaume en lui +prenant la main.</p> + +<p class='pindent'>— De quoi donc que vous me remerciez, mon +parrain ?</p> + +<p class='pindent'>— De m’accepter pour ton guide et pour ton +ami. Ta mère a entendu ta promesse, Jeanne !</p> + +<p class='pindent'>— Plaise à Dieu que ça lui soit agréable ! dit +Jeanne en baisant le bord du linceul. A présent, +mon parrain, qu’est-ce que vous voulez me conseiller ?</p> + +<p class='pindent'>— De venir demeurer à Boussac dans la maison +de ma mère, si, comme j’en suis bien sûr, ma mère +t’y engage.</p> + +<p class='pindent'>— Ça serait-il pour la servir, mon parrain ? +Croyez-vous qu’elle ait besoin de moi, votre mère ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, Jeanne, je ne crois pas qu’elle ait besoin +de toi ; mais....</p> + +<p class='pindent'>— Dans ce cas-là, mon parrain, excusez-moi ; +je ne voudrais pas demeurer à la ville.</p> + +<p class='pindent'>— Tu n’aimes donc que la campagne ?</p> + +<p class='pindent'>— Je n’ai jamais été à la ville, mon parrain, +c’est-à-dire j’y suis <span class='it'>naissue</span> ; mais depuis que j’en +suis sortie à l’âge de cinq ans, je n’y ai jamais +retourné une seule fois, ni ma mère non plus.</p> + +<p class='pindent'>— Et pourquoi cela ?</p> + +<p class='pindent'>— Je ne sais pas, mon parrain. Il paraît que ma +mère avait eu du chagrin dans cet endroit-là, et +elle me disait toujours : Jeanne, ça n’est pas bon +de quitter sa famille et sa maison, va ! crois-moi +quand tu seras ta maîtresse.</p> + +<p class='pindent'>— Mais à présent, ma pauvre Jeanne, tu n’as +plus ni famille ni maison !</p> + +<p class='pindent'>— C’est la vérité, dit Jeanne en regardant le +corps de sa mère. Puis elle se retourna vers sa +maison en ruines, et pour la première fois elle sentit +ce qu’il y a d’affreux à voir écrouler le toit où +l’on a passé toute sa vie. — C’est la vérité, répéta-t-elle +d’une voix altérée ; je n’y pensais pas à cette +pauvre maison où j’étais si bien accoutumée, où +je voyais ma mère tous les soirs et tous les matins, +où je dormais à côté d’elle, et où j’entendais mes +chebris (chevreaux) remuer et bêler pendant que +je m’endormais. Oui, c’est vrai, tout ça est fini. +J’en étais contente sur le moment ; ça me semblait +que je ne pourrais plus dormir là dedans +quand ma mère n’y serait plus. A présent, ça me +semble que j’aurais été contente de revoir son lit, +son armoire, sa grande chaise de bois, sa quenouille, +et sa vaisselle, qu’elle lavait et qu’elle rangeait si +bien. Ils ont sauvé en partie le mobilier, c’est vrai, +mais la place où tout ça était accoutumé, et la +main qui s’en servait... et la voix qui parlait dans +c’te chambre, et qui disait, à la petite pointe du +jour : « Jeanne, allons, ma Jeanne ; allons, ma mignonne ; +v’là les alouettes réveillées, c’est le tour +des jeunes filles. » Et le soir, quand je revenais des +champs : « La v’là donc, c’te Jeanne ! Les loups ne +me l’ont donc pas mangée ! » Et puis on se mettait à +souper toutes les trois, mon parrain, et ma tante +se fâchait toujours, et ma mère ne se fâchait pas. +Elle riait, elle disait des histoires, elle chantait des +chansons ; et puis elle faisait rire ma tante, et moi +aussi ; dame ! fallait rire absolument ! C’est pas, +mon parrain, que j’aie jamais été portée absolument +là-dessus. Elle me disait bien que je n’aurais +jamais de l’esprit comme elle. « Mais ça n’y fait +rien, qu’elle disait, je t’aime comme tu es, ma +Jeanne, c’est le bon Dieu qui t’a donnée comme +ça à moi. Ce que le bon Dieu a fait me convient. » +Oh ! c’est qu’elle est juste, cette femme-là, mon +parrain ! il n’y en a pas une autre comme elle. On +lui dirait de moi tout ce qu’on voudrait, elle ne le +croirait pas. Elle leur dirait comme ça...</p> + +<p class='pindent'>Jeanne se retourna brusquement vers sa mère ; +elle avait parlé comme dans un rêve. Et tout à +coup, au moment d’oublier entièrement qu’elle +parlait du passé, elle regarda ce cadavre, et la +parole expirant sur ses lèvres, elle se jeta sur le +corps de sa mère, et laissa échapper de longs sanglots. +Ce fut le seul moment de révolte et de faiblesse +qu’elle eût encore éprouvé.</p> + +<p class='pindent'>Son parler naïf, la vulgarité des images qu’elle +retraçait, n’avaient pas désenchanté le jeune baron +de l’admiration qu’il avait conçue pour elle dans +cette soirée désastreuse. L’accent de Jeanne partait +d’un cœur ardent et vrai, sa voix était douce +comme celle du ruisseau qui murmurait sous la +bruyère à deux pas d’elle ; son accent rustique +n’avait rien de grossier ni de trivial. On sentait la +distinction naturelle de son être sous ces formes +primitives. Guillaume comprit qu’à l’église comme +au théâtre il n’avait jamais entendu que de la +déclamation, et la parole de Jeanne le toucha si +profondément, qu’il fondit en larmes.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! mon parrain ! dit Jeanne, en se relevant +et en essuyant rudement ses yeux, comme pour +faire rentrer ses pleurs, je vous fais de la peine, +pardonnez-moi.</p> + +<p class='pindent'>— Que peuvent-ils se dire si longtemps ? pensait +Marsillat, qui était assez près pour les voir, +mais non pour les entendre, d’autant plus que, +retenu par ce respect qu’inspire instinctivement +la présence d’un mort aimé, ils n’avaient élevé la +voix ni l’un ni l’autre. Quand un léger nuage +passait devant la lune, ce groupe de la morte et du +jeune couple pâlissait sous le regard perçant de +Léon, et se confondait un peu avec les pierres +druidiques qui l’environnaient. Vraiment, se disait-il, +ce garçon si religieux, à ce qu’il veut paraître, +aurait-il l’aplomb de lui parler d’amour auprès du +cadavre de sa mère ? Je ne l’oserais pas, moi. Je +ne me suis pas senti l’audace de dire un seul mot +ce soir à cette pauvre fille ! mais il me semble que +mons Guillaume n’attend pas que la mort soit +mise en terre pour en conter à l’enfant, et prendre +son inscription. Va, mon garçon, va ! tout cela se +bornera à de belles paroles, j’espère ; d’autant plus +sûrement que je ne te perdrai pas de vue, et que +les paroles sont une monnaie qui n’a pas de cours +chez nos fillettes. Est-ce qu’il réciterait des <span class='it'>Oremus</span> +avec elle ? Il en est pardieu bien capable... Mais ces +jeunes chrétiens sont de francs hypocrites, et je ne +me laisserai pas damer le pion par celui-là. Si ce +maraud ne ronflait pas à faire écrouler sur nous +le reste de ces murs, j’entendrais peut-être quelque +chose.</p> + +<p class='pindent'>— Monsieur Léonard jeune, dit-il en secouant +Cadet pour l’éveiller, vous dormez trop fort, vous +réveillez toute la chambrée. Et il lui allongea +quatre ou cinq coups de poing pour le réveiller.</p> + +<p class='pindent'>— Attends ! attends ! dit Cadet en étendant les +bras et en ouvrant, pour bâiller, une bouche démesurée, +j’vas t’faire battre en grange sur mon +dos ! Qui qu’ c’est qu’samuse comme ça anvec +moi ? Ah ! c’est vous, monsieur Lion ! Ah ! farceur, +allez ! vous m’avez bien arveillé tout d’même !</p> + +<p class='pindent'>— Allons, lève-toi donc, imbécile ! Tu tombes +dans la ruelle du lit.</p> + +<p class='pindent'>— <span class='it'>Hié !</span> la rouette du lit ! alle est gente, la +rouette du lit ! Ah ! qu’vous fasez rire ! Vou’ êtes +l’houme le pu aimable qu’ jasse pas connaissu +(que j’aie jamais connu).</p> + +<p class='pindent'>— Allons, lève-toi, mon joli Cadet ; tu vois bien +que Jeanne s’enrhume là-bas à garder cette morte.</p> + +<p class='pindent'>— Alle est donc toujours là, la Jeanne ? Oh ! la +bonne chrétienne fille que ça fait ! c’est la fille la +pu bonne que jasse pas connaissu !</p> + +<p class='pindent'>— Allons, allons, <span class='it'>counnaissu</span> ou non, viens avec +moi lui dire de venir se chauffer un peu.</p> + +<p class='pindent'>— J’veux ben, j’veux ben ; ça, c’est de raison, +monsieur Lion.</p> + +<p class='pindent'>L’approche de Marsillat contraria vivement +Guillaume ; mais Jeanne y parut indifférente, et +même elle le remercia aussi poliment qu’elle sut +le faire, d’avoir pris tant de peine pour sauver sa +maison, et de s’être condamné à une si mauvaise +nuit à cause d’elle.</p> + +<p class='pindent'>— Ne fais pas attention à nous, Jeanne, répondit +Léon, qui ne croyait pas M. de Boussac si bien +informé de ses desseins, et qui affectait devant lui +de ne voir dans sa protégée qu’une pauvre fille +à secourir dans une circonstance fortuite. Nous +faisons tous les trois notre devoir, en ne t’abandonnant +pas ; mais ton parrain et toi devez +souffrir du froid ; nous venons vous relayer un peu. +Approchez du feu qui flambe encore assez bien +là-bas, et laissez-nous ici à votre place.</p> + +<p class='pindent'>En parlant ainsi, Marsillat se promettait bien +de laisser, au bout d’un instant, Cadet tout +seul auprès de la morte, et de revenir auprès du +feu troubler le tête-à-tête, par trop prolongé à +son gré, du parrain et de la filleule. Mais il +se flattait : Cadet n’était pas d’humeur, lui, à +rester en tête à tête avec un mort. Quoiqu’il eût +assisté déjà, en qualité d’apprenti sacristain-fossoyeur, +à bien des funérailles, il ne s’était jamais +trouvé seul dans l’exercice de ses fonctions, et il +était loin de partager le scepticisme de son père ; +aussi montrait-il peu de dispositions pour l’emploi +dont il devait hériter. D’ailleurs, Jeanne n’entendait +pas se remettre sur Marsillat, qu’elle pressentait +irréligieux et moqueur, du soin d’assister, +comme elle disait, l’âme de sa mère par des +prières. Elle consentit seulement, à cause de son +parrain, à ce que l’obligeant Cadet allât chercher +quelques gros morceaux de bois enflammés pour +établir un feu auprès du dolmen.</p> + +<p class='pindent'>Tout en bouffissant ses grosses joues pour +souffler le feu, Cadet s’arrêta comme pour prêter +l’oreille ; puis n’ayant rien entendu de distinct, il +recommença son office, tout en disant : — Crois-tu, +Jeanne, que ça soit bon de faire une <span class='it'>clarté</span> dans +l’endroit où que je sons ?</p> + +<p class='pindent'>— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Marsillat.</p> + +<p class='pindent'>— Dame ! reprit Cadet, ils disont que c’est un +endroit bien mauvais pour les fades !</p> + +<p class='pindent'>— Tais-toi, Cadet, ne parle pas de ça, lui dit +Jeanne, qui s’était approchée du feu, pour <span class='it'>embraiser</span> +ses sabots<a id='r13'/><a href='#f13' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[13]</span></sup></a>. Tu sais bien que c’est des +folies de craindre les fades, elles ne sont d’ailleurs +pas méchantes <span class='it'>dans l’endrait d’ici</span>.</p> + +<p class='pindent'>— C’est pas des folletés, Jeanne, s’écria Cadet +en pâlissant. Tais-toi, accoutes-tu ?</p> + +<p class='pindent'>— J’écoute quelque chose comme un battoir de +laveuse, dit Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— Dame ! quand je le disais ! ça l’est ! c’est la +lavandière ! Diache la faute, que j’avons fait de +la clarté ! Et Cadet se retira grelottant de peur +auprès de Marsillat, qui écoutait aussi avec quelque +surprise.</p> + +<p class='pindent'>— De quoi donc vous étonnez-vous ainsi ? leur +dit Guillaume en se rapprochant.</p> + +<p class='pindent'>— Ça n’est pas grand’chose, mon parrain, dit +Jeanne un peu pâle ; c’est un mauvais esprit qui +voudrait nous écarter. Mais <span class='it'>la pierre</span> est une <span class='it'>bonne +pierre</span>, et en disant des prières sans avoir peur, il +n’y a pas à craindre.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne rechaussa ses sabots à la hâte, et se +remit à genoux à côté de la morte.</p> + +<p class='pindent'>— Ah çà ! je ne rêve pas aussi, moi ? dit Léon +prêtant toujours l’oreille. Guillaume, vous entendez +bien le bruit d’un battoir de laveuse sur le +ruisseau ?</p> + +<p class='pindent'>— Certainement ! Mais que trouvez-vous là +d’extraordinaire ?</p> + +<p class='pindent'>— Vous ne connaissez donc pas la légende des +lavandières nocturnes ? ces êtres fantastiques qui +s’emparent, au clair de la lune, des planches et des +battoirs des laveuses oubliés dans les endroits +écartés, pour venir y faire un sabbat aquatique +d’une espèce particulière ?</p> + +<p class='pindent'>— Oui, c’est une superstition de tous les pays, +mais bien explicable par le caprice ou la nécessité +de quelque laveuse véritable.</p> + +<p class='pindent'>— Ce n’est pas si facile à expliquer que vous +croyez. Dans ce pays-ci, je ne sache pas qu’il y +eût une femme assez hardie pour se livrer à ce +travail après le coucher du soleil, sans craindre +d’attirer autour d’elle le sinistre cortège des +<span class='it'>Lavandières</span>. N’est-ce pas vrai, Cadet ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! c’est la vraie vérité, monsieur Lion ! +Diache la faute ! c’est ben ça la plus chétite nuit +que j’<span class='it'>asse</span> pas veillée ? Et le pauvre Cadet, dont +les dents claquaient de terreur, se mit à quatre +pattes derrière Jeanne, et fit précipitamment +plusieurs signes de croix.</p> + +<p class='pindent'>— S’il y a là quelque chose d’extraordinaire, +dit Guillaume, il faut aller vérifier.</p> + +<p class='pindent'>— Attendez, dit Marsillat en allant chercher la +hache du charpentier, ce peut être quelque drôle +mal intentionné.</p> + +<p class='pindent'>Pendant que Léon retournait en courant vers +l’endroit où il avait laissé son arme, Guillaume, +ouvrant le couteau de chasse dont il s’était muni +pour voyager, écoutait le bruit clair et sec de ce +battoir qui s’arrêtait de temps en temps, et, reprenant +au bout d’une minute, semblait s’être rapproché, +comme si la laveuse eût fait un ou deux pas +en descendant le cours du ruisseau qui coulait de +la colline dans la direction des pierres d’Ep-Nell.</p> + +<p class='pindent'>— Tu n’as pas peur avec moi, Jeanne ? dit Guillaume +à sa filleule, qui s’était levée et lui avait +pris le bras.</p> + +<p class='pindent'>— N’allez pas là, mon parrain, dit Jeanne, qui +montrait d’autant plus de courage qu’elle croyait +à l’existence fantastique de la laveuse ; ces choses-là +ne se renvoient qu’avec des prières.</p> + +<p class='pindent'>— Prie pour nous, bonne Jeanne, dit Guillaume +en souriant. Ceci ne peut être qu’une méchante +plaisanterie, quelqu’un qui ignore sans doute les +malheurs qui t’accablent. Mais nous sommes trois, +ne sois pas inquiète. Cadet, tu vas venir avec nous.</p> + +<p class='pindent'>— <span class='it'>Non moi</span>, Monsieur, non ! dit Cadet en faisant +mine de se sauver. Je n’irai point.</p> + +<p class='pindent'>— Tu as peur, nigaud ?</p> + +<p class='pindent'>— Je n’ai pas peur, Monsieur, mais vous me +couperiez par morciaux que je n’irais point. Je +n’ai guère d’envie d’être lavé, battu et <span class='it'>torsu</span> comme +un linge, à nuité, pour être neyé à matin.</p> + +<p class='pindent'>— C’est bien inutile d’essayer d’avoir l’aide de +M. Cadet, dit Marsillat qui arrivait en brandissant +sa hache. C’est assez de nous deux, Guillaume. Et +il se mit rapidement à marcher dans la direction +du bruit.</p> + +<p class='pindent'>— C’est même trop, répondit Guillaume en +s’efforçant de le dépasser. Si c’est une femme, +comme j’en suis persuadé, notre expédition en +armes est souverainement ridicule.</p> + +<p class='pindent'>Comme Guillaume disait ces paroles, il vit, au +détour d’un rocher qui lui avait masqué jusque-là +le cours du ruisseau, une espèce d’anse ombragée +de saules et de bouleaux qui servait de lavoir aux +femmes des environs, et sous ces arbres une forme +vague qui paraissait une paysanne vêtue comme +les vieilles, et qui maniait son battoir à coups précipités, +parlant seule, à demi-voix, très vite, d’une +manière inintelligible, et comme en proie à une +sorte de frénésie.</p> + +<p class='pindent'>— Vous lavez bien tard, la mère, lui demanda +brusquement Marsillat, qui s’était approché d’elle +assez près, mais qui ne pouvait réussir à distinguer +ses traits.</p> + +<p class='pindent'>La lavandière fit entendre une sorte de grognement +comme celui d’une bête sauvage, et jetant +son battoir dans l’eau, elle se leva, ramassa précipitamment +des pierres dont elle accabla, en +fuyant, les curieux qui venaient l’interrompre. +Marsillat se lança à sa poursuite, mais la voyant +gagner sur lui du terrain avec une rapidité qui +semblait fantastique, et se diriger vers un vivier +qu’il appréhendait avec raison, il se retourna pour +voir si Guillaume le suivait ; c’est alors qu’il vit +son ami étendu par terre et complètement immobile.</p> + +<p class='pindent'>Une pierre l’avait frappé à la tête assez violemment. +La visière de sa casquette de voyage avait +amorti le coup, et le sang n’avait pas coulé. Mais +la commotion avait été si forte que le jeune homme +avait perdu connaissance. Il se releva bientôt avec +l’aide de Léon ; mais en retrouvant l’usage de ses +membres, il ne retrouva pas celui de ses facultés, +et il s’éveilla dans le lit du curé de Toull, vers deux +heures de l’après-midi, ne se sentant pas précisément +malade, mais ne pouvant aucunement retrouver +la mémoire de ce qui lui était arrivé depuis +sa fâcheuse rencontre avec la laveuse de nuit. +Cadet seul était auprès de lui, et le jeune malade, +croyant rêver encore, entendait au dehors un +chant lugubre comme celui des funérailles.</p> + +<hr class='footnotemark'/> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f13'><a href='#r13'>[13]</a></span> + +On remplit de cendre chaude et de menue braise l’intérieur +du sabot, et on le vide au bout de quelques instants. Le bois +conserve fort longtemps la chaleur.</p> + +</div> + +<h2 id='ch9'>IX<br/> <span class='sub-head'>ADIEU AU VILLAGE</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>C’est le</span> fils de Léonard qui avait ramené Guillaume : +c’est lui qui guettait son réveil ; c’est +encore lui qui lui expliqua comment il l’avait +ramené d’Ep-Nell et installé à la cure. Guillaume +eût peine à s’expliquer l’espèce de congestion +cérébrale qui avait suspendu en lui l’action de la +pensée. Il n’éprouvait plus qu’un peu de défaillance +et de vertige. Il se leva, pensant en être quitte pour +une petite bosse à la tête, et se dit avec plaisir que +ses cheveux cacheraient cet accident à sa mère. +Cadet, qui avait le meilleur cœur du monde, et à +qui l’on avait bien recommandé de le soigner, alla +lui chercher un verre de vin pendant qu’il s’habillait, +et il se disposait à se rendre au cimetière pour +assister à l’enterrement de sa nourrice, lorsqu’il vit +revenir le curé avec son sacristain, suivis de la +famille de la défunte et des personnes qui avaient +pris part à la cérémonie. Jeanne venait la dernière, +accablée, marchant avec peine, la figure cachée sous +sa cape, et appuyée sur Claudie qui pleurait de +très bon cœur, comme une très bonne fille qu’elle +était. Cependant Jeanne s’approcha du jeune +baron et lui demanda de ses nouvelles avec une +sollicitude qui le toucha vivement dans un pareil +moment. Il lui prit le bras, et la fit entrer dans la +cuisine du curé, où elle tomba sur une chaise, pâle +et suffoquée. Il lui semblait qu’elle venait de perdre +sa mère une seconde fois.</p> + +<p class='pindent'>Mais la Grand’Gothe, survenant avec son marcher +et son parler masculin, ne lui laissa pas le +loisir de s’abandonner à sa douleur. « Allons, Jeanne, +dit-elle, il faut remercier tes parents et tes amis +qui ont suivi l’enterrement avec beaucoup d’honnêteté, +malgré qu’ils savaient bien que, notre +maison étant brûlée, nous n’avions plus la commodité +de suivre les usages et de les régaler au +retour du cimetière. Fais-leur tes excuses, et ton +compliment. Allons, ça te regarde, c’est ton devoir +et non pas le mien. »</p> + +<p class='pindent'>Jeanne se leva et remercia les assistants qui +étaient entrés dans la cuisine du presbytère. Tous +lui donnèrent de grands témoignages d’amitié, et +Guillaume remarqua chez la plupart d’entre eux un +langage généreux et plein d’une noble simplicité.</p> + +<p class='pindent'>— Allons, ma Jeanne, lui dirent quelques-uns +des plus <span class='it'>anciens</span>, tu peux venir chez nous quand +tu voudras. Tu n’as qu’à faire ton choix, nous serons +bien contents de te loger et de te nourrir du +moins mal que nous pourrons.</p> + +<p class='pindent'>— En vous remerciant, mes braves <span class='it'>mondes</span>, pour +toutes vos amitiés, répondit Jeanne ; mais je vous +connais tous trop malheureux, et trop embarrassés +de famille, pour aller me mettre à votre +charge. Je suis jeune, je ne suis pas encore dégoûtée +de travailler, et je suis décidée de me louer +dans quelque métairie.</p> + +<p class='pindent'>— Mais la Saint-Jean est passée, et la Saint-Martin +n’est pas venue, Jeanne ! En attendant, +faut demeurer <span class='it'>en</span> quelque part ?</p> + +<p class='pindent'>— Mes amis, dit Guillaume, tranquillisez-vous, +M. le curé et ma mère, madame de Boussac, se +chargeront d’établir Jeanne convenablement.</p> + +<p class='pindent'>— A la bonne heure, dit le grand-oncle Germain, +qui parlait pour les autres : si la grand’dame +de Boussac s’en charge, nous sommes contents.</p> + +<p class='pindent'>Tous se retirèrent après avoir embrassé Jeanne, +qui sanglotait, et le curé rentra suivi de Marsillat. +La Grand’Gothe était restée avec un homme de +très mauvaise mine, qui jetait autour de lui des +regards farouches et qui choqua beaucoup Guillaume +par son affectation à garder son chapeau sur +la tête quand tous s’étaient découverts devant le +curé.</p> + +<p class='pindent'>— A présent, dit la tante, il faut, Jeanne, faire +tes compliments à M. le curé et à ton parrain ; et +puis, tu vas venir, ma mignonne, parce que j’ai +besoin de toi.</p> + +<p class='pindent'>— Non, ma tante, répondit Jeanne avec une +fermeté que Guillaume n’aurait pas attendue d’un +caractère si humble et si confiant, je n’irai pas +avec vous. Je sais ce que vous me voulez, et je ne +veux pas vous obéir.</p> + +<p class='pindent'>— Comment, malheureuse, s’écria la Gothe en +élevant la voix, tu ne veux plus obéir à ta tante, +qui t’a élevée, qui est ta plus proche parente, qui a +perdu cette nuit tout ce qu’elle avait dans ta maison, +qui va être obligée de mendier son pain avec +une besace sur le dos, et qui n’a pas seulement une +étable pour se retirer ?</p> + +<p class='pindent'>— Écoutez, ma tante, répondit Jeanne, vous +avez déjà choisi un endroit pour vous retirer. Je +vous ai donné cette nuit l’argent que mon parrain +m’avait fait présent. Je vous ai dit ce matin que +je vous abandonnais tout ce qui a été sauvé du +mobilier, et toutes les bêtes... Je ne garde rien pour +moi que les habits que j’ai sur le corps.</p> + +<p class='pindent'>— Eh ! qu’est-ce qui les mènera aux champs, +les bêtes ? qu’est-ce qui les fera pâturer, en attendant +qu’on puisse les conduire en foire ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est vous, ma tante ; vous êtes encore assez +jeune et assez forte pour aller aux champs, et vous +y meniez toujours votre chèvre, parce que vous ne +vouliez pas me la confier.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne a raison, dit le curé, vous n’avez pas +besoin de ses services, Gothe, et elle a fait pour +vous plus qu’elle ne pouvait, plus qu’elle ne devait +peut-être. Elle est majeure, vous n’avez aucun +droit sur elle ; laissez-la donc libre de ses actions.</p> + +<p class='pindent'>— Ainsi elle m’abandonne, s’écria la tante, +jurant, piaillant, déclamant, et feignant de se +désespérer. Une enfant que j’ai élevée, que j’ai +amusée et portée aux champs quand elle était +haute comme mon sabot ! Une fille pour qui je +me serais sacrifiée, et pour qui je ne me suis pas +mariée, afin de lui laisser mon bien !</p> + +<p class='pindent'>— Mariez-vous, mariez-vous si le cœur vous en +dit, ma tante, dit Jeanne avec douceur. Je n’ai +jamais entendu parler <span class='it'>que</span> vous vous étiez privée +de ça pour moi.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! oui, je me marierai ! J’ai encore un +peu de bien, va ! et ça n’est pas toi qui en hériteras, +car je testamenterai en faveur de mon homme.</p> + +<p class='pindent'>— Mariez-vous donc, et testez comme vous voudrez, +dit le curé, en haussant les épaules.</p> + +<p class='pindent'>— C’est toujours bien cruel, hurla la mégère, +d’être abandonnée comme ça ! Ah ! si ma pauvre +sœur avait prévu ça, Jeanne, elle t’aurait refusé +sa bénédiction sur le lit de la mort !</p> + +<p class='pindent'>Ces paroles barbares firent sur Jeanne une profonde +impression. Elle tressaillit, hésita, fit un +mouvement pour se jeter au cou de sa tante, afin +de l’apaiser ; mais, rencontrant le visage sinistre +de l’homme qui était resté derrière elle, dans le +fond de la cheminée, elle s’arrêta. — Écoutez, +tante, dit-elle, si ma maison n’avait pas brûlé, je +ne me serais jamais séparée de vous. Si j’avais le +moyen d’en faire bâtir une autre, je vous dirais de +venir y demeurer avec moi ; mais ça ne se peut +pas. Voilà mon parrain qui veut me récompenser +de mes pertes ; mais j’ai des raisons, de très bonnes +raisons pour refuser la charité que mon parrain +veut me faire.</p> + +<p class='pindent'>— Lesquelles, Jeanne ? demanda vivement Guillaume.</p> + +<p class='pindent'>— Je vous dirai cela à vous, plus tard, mon +parrain. A présent je dis à ma tante que je veux +me louer ; c’est mon devoir ; et si elle n’est pas +heureuse avec ce qu’elle a, je lui donnerai l’argent +que je gagnerai. Mais tant qu’à la suivre, ça ne +sera jamais, j’en jure ma foi du baptême.</p> + +<p class='pindent'>— Vous voyez ben, mère Gothe, que c’est à +cause de moi qu’alle jure comme ça ! dit d’une +voix creuse et lugubre, et avec un regard haineux, +l’homme qui jusque-là s’était tenu muet et immobile +dans le coin du foyer.</p> + +<p class='pindent'>— Je n’ai rien dit contre vous, père Raguet, +répondit Jeanne ; mais vous direz contre moi ce +que vous voudrez, je n’irai pas demeurer chez vous.</p> + +<p class='pindent'>— Je m’y opposerais de tout mon pouvoir ! +s’écria le curé, qui ne put contenir un geste de +mépris en apercevant la sombre figure de Raguet.</p> + +<p class='pindent'>— C’est bien, monsieur l’abbé ! répondit Raguet. +Y en a qui sont toujours accusés de tout le mal qui +se fait contre eux ; y en a aussi qui parlent comme +des bons saints, et qu’on croit ben religieux, et qui +ont de plus mauvaises pensées que moi.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, oui ! reprit la mégère, il y a du monde +bien sournois, père Raguet, et c’est ceux-là qui +se contentent toujours aux dépens des autres.</p> + +<p class='pindent'>Le bon curé pâlit de crainte et d’indignation. +Guillaume s’approcha de Raguet et le regarda en +face d’un air de menace et de mépris, mais sans +pouvoir lui faire baisser les yeux. Cette face pâle +et morne semblait n’être susceptible d’aucune autre +expression que celle de la haine calme et patiente.</p> + +<p class='pindent'>— Qui avez-vous l’intention d’insulter ici ? lui +dit Guillaume, en le toisant avec hauteur.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne vous parle pas, mon petit Monsieur, +répondit le paysan, et de plus gros que vous ne +m’ont pas <span class='it'>épeuré</span>.</p> + +<p class='pindent'>— Mais vous allez sortir d’ici ! s’écria Guillaume +en s’armant de la fourche à attiser le feu, car il +lui semblait que Raguet faisait le mouvement +de prendre une arme sous sa veste sale et débraillée.</p> + +<p class='pindent'>— Sortir ? dit Raguet avec le sang-froid de la +prudence et sans montrer aucune crainte, je ne +demandons pas mieux ; on n’est pas déjà en si +bonne compagnie ici... Je ne dis pas ça pour +M. Marsillat.</p> + +<p class='pindent'>— C’est bien de l’honneur pour moi, dit Marsillat +d’un ton ironique. Allons, Raguet, taisez-vous +et partez. Vous savez que je vous tiens ! +soyez sage... et gentil, ajouta-t-il d’un air railleur +auquel Raguet répondit par un sourire d’intelligence.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, oui, allons-nous-en, mère Gothe, dit-il +en se traînant lentement vers la porte. En voilà +assez, mes braves gens ! Sans adieu. Et il partit +sans lever son chapeau, suivi de la tante qui +serrait le poing et grommelait des imprécations +entre ses dents.</p> + +<p class='pindent'>— Misérable, murmura le curé lorsqu’ils furent +éloignés.</p> + +<p class='pindent'>— Lâches canailles, dit Guillaume. Cet homme a +la tournure d’un scélérat.</p> + +<p class='pindent'>— C’est pour cela qu’il n’est pas très redoutable, +dit Marsillat avec légèreté.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! ma pauvre Jeanne ! s’écria Cadet, tout +ça c’est trop malheureux pour toi. Oh ! oui, t’as eu +du malheur de perdre ta mère. Ces <span class='it'>gensses</span>-là te +feront du tort.</p> + +<p class='pindent'>— N’aye pas peur, mon Cadet, répondit Jeanne +en essuyant ses larmes et en faisant le signe de la +croix ; s’il y a des mauvais esprits contre moi, il y +a aussi pour moi des bon esprits.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, Jeanne, oui, s’écrièrent à la fois Guillaume +et M. Alain, vous avez des amis qui ne vous +abandonneront pas.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! je le sais bien ! vous êtes des honnêtes +gens, tous les deux, répondit Jeanne en leur tendant +une main à chacun ; puis, elle ajouta en tendant +la main aussi à Marsillat, avec une candeur +angélique : Et vous aussi, monsieur Marsillat, vous +n’êtes pas méchant. Vous avez eu pour moi bien +des bontés. Vous avez monté sur ma maison tout +au travers du feu : vous avez veillé toute la nuit +pour m’aider à garder le corps de ma pauvre âme +de mère... Et Cadet aussi, c’est un bon enfant ; +tout le monde a été bon pour moi. Ça me reconsole +un peu de ceux qui sont méchants et sans +raison.</p> + +<p class='pindent'>Cadet se mit à pleurer, sans que sa bouche cessât +de sourire comme c’était son habitude invincible. +Quant à Marsillat, il fut touché de la reconnaissance +de Jeanne, et une sorte d’affection dont il +était loin d’être incapable vint se mêler à son désir +sans en diminuer l’intensité. Il avait le cœur bon +et la conscience peu farouche. Il rêva un instant +au moyen de concilier sa passion avec sa loyauté, +et le compromis fut assez lestement signé. C’était +un homme d’affaires si habile !</p> + +<p class='pindent'>— Maintenant, dit Guillaume en se rapprochant +de Jeanne, peux-tu me dire, ma chère enfant, +pourquoi tu veux me retirer le droit de m’occuper +de ton sort ?</p> + +<p class='pindent'>— Je ne vous refuse pas ça, mon parrain. Vous +me conseillerez où je dois me retirer ; et si j’ai +besoin de crédit pour acheter mon deuil, vous me +permettrez de me recommander de vous. C’est +bien assez ; je ne veux rien de plus.</p> + +<p class='pindent'>— C’est ce que nous verrons, Jeanne. D’où te +vient donc cette fierté ? c’est de la méfiance contre +moi.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! ne croyez pas ça, mon petit parrain, je +n’en suis pas capable ! mais je vas vous dire, j’ai +des raisons de refuser votre argent, à cause de +vous, et j’en ai aussi à cause de moi. Les raisons +à cause de vous, c’est que vous ne savez pas encore +si votre mère sera <span class='it'>consentante</span> de tout ça, et qu’un +jeune homme comme vous, ça n’a pas toujours +plus d’argent que ce n’est de besoin.</p> + +<p class='pindent'>— Qui t’a appris ces choses-là, Jeanne ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est M. Marsillat, qui s’y connaît bien ; pas +vrai, monsieur Marsillat, que vous m’avez dit, à +ce matin, avant de revenir à Toull, que mon parrain +n’avait pas encore la jouissance du bien de +son père, et que ça le gênerait beaucoup de me payer +ma maison ?</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! s’écria Guillaume en regardant fixement +Léon, vous avez eu la bonté de vous occuper de +mes affaires à ce point ?</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce que je t’ai parlé de cela, Jeanne ? je +ne m’en souviens pas, dit Marsillat, avec le ton +d’une profonde indifférence.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! vous devez bien vous en souvenir, monsieur +Léon ! à telles enseignes, que vous avez eu la +bonté de m’offrir de faire rebâtir ma maison, disant +que vous, ça ne vous gênerait en rien.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! s’écria Claudie, dont les yeux s’arrondirent +comme ceux d’un chat, M. Léon t’a +proposé ça ?</p> + +<p class='pindent'>— Je comprends, dit Guillaume avec amertume ; +M. Léon préfère être ton bienfaiteur, et tu préfères +ses bienfaits aux miens, Jeanne ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, mon parrain, je sais bien ce qui est +convenant, et ce qui ne l’est pas. M. Marsillat n’est +pas mon parrain, et il parlait comme ça par amitié +pour vous, et par grande charité pour moi. Mais je +lui ai bien dit, comme je lui dis encore devant vous, +que si j’acceptais ça, je ferais mal parler de moi, +et que ça me rendrait un bien mauvais service.</p> + +<p class='pindent'>— Vous parlez avec bonté et avec sagesse, +Jeanne, dit le curé.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, monsieur le curé, dit Jeanne, je +parle dans la vérité de mon cœur. J’ai bien de +l’obligation à M. Marsillat, mais je n’accepterai +jamais ça.</p> + +<p class='pindent'>— Peste soit de l’innocente ! pensa Marsillat, +très mortifié de voir ébruiter avec tant de bonne +foi ses tentatives de séduction.</p> + +<p class='pindent'>— Tant qu’à la maison, reprit Jeanne, il n’y +faut pas songer, mon parrain, ça ne me ferait ni +chaud ni froid de la voir neuve. Ça ne serait jamais +la même maison où ma mère m’a élevée, où elle a +vécu, où elle <span class='it'>a mouru</span>. J’ai donné les meubles à +ma tante, il le fallait bien pour la déchagriner un +peu. Des meubles neufs, je n’en ai pas besoin. +Pour moi toute seule, qu’est-ce qu’il me faut ? +j’aurais aimé ce qui <span class='it'>m’aurait venu</span> de ma mère, +voilà tout.</p> + +<p class='pindent'>— Cependant, dit Marsillat avec l’intention +de repousser les soupçons de Guillaume et de +M. Alain, avec votre maison vous auriez trouvé +facilement un mari, ma pauvre Jeanne ! au lieu +qu’à présent...!</p> + +<p class='pindent'>— A présent ? s’écria ingénument Cadet, alle en +trouvera un tout de même quand que c’est qu’alle +voudra... Alle peut bien se passer de maison, +allez !</p> + +<p class='pindent'>— Serait-ce là l’amant préféré de la belle Jeanne ? +pensèrent en même temps Guillaume et Léon, en +tournant leurs regards sur la figure épaisse et rebondie +du gros Cadet.</p> + +<p class='pindent'>Mais Jeanne répondit :</p> + +<p class='pindent'>— Mon petit Cadet, tu me fais bien de l’honneur +de parler comme ça, mais tu sais bien que je ne +veux pas me marier.</p> + +<p class='pindent'>— A d’autres ! dit Léon affectant toujours de +toucher la question par-dessous jambe.</p> + +<p class='pindent'>— Non, pas à d’autres, monsieur Léon, reprit +Jeanne avec calme ; monsieur le curé sait bien que +je ne peux pas songer à me marier.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! vous savez cela, vous, curé ? dit Léon +d’un ton de persiflage. Voyez ce que c’est que de +confesser les jeunes filles !</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne ne veut pas se marier... Jeanne ne +se mariera pas, répondit le curé avec gravité.</p> + +<p class='pindent'>— Allons, c’est le secret de la confession, dit +Marsillat en riant.</p> + +<p class='pindent'>— Ça n’est pas des choses pour rire, monsieur +Léon, reprit Jeanne avec une dignité toujours +tempérée par l’excessive douceur de son caractère +et de son accent.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume contemplait Jeanne avec l’intérêt +d’une vive curiosité. Est-ce un secret, en effet ? +demanda-t-il en s’adressant à la jeune fille.</p> + +<p class='pindent'>— C’est toujours inutile de parler de ça, dit +Jeanne, je n’en ai parlé que pour dire que je n’ai +pas besoin de maison, et que je n’en veux pas, +mon parrain. Mais je vous en suis obligée comme +si vous m’aviez fait bâtir un <span class='it'>château</span>.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne a grandement raison, dit le curé. +Soyez assuré, monsieur le baron, que la prudence +parle par la bouche de cette enfant. Si elle avait +une maison, elle serait entraînée par son bon cœur, +et conseillée peut-être par sa conscience, d’y demeurer +avec sa tante, et sa tante l’opprimerait... +si elle ne faisait pire, ajouta-t-il en baissant la +voix. Renoncez à ce généreux projet, monsieur le +baron, vous trouverez bien le moyen et l’occasion +d’assurer autrement le sort de Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— Je me rends ; vous avez raison, monsieur le +curé, répondit Guillaume sur le même ton, et +même je crois qu’avec la délicatesse extrême de +son caractère il faudra s’en occuper sans la consulter.</p> + +<p class='pindent'>— Sans aucun doute. Le temps et l’occasion +vous conseilleront. Ce qu’il faut régler dès à présent, +c’est le lieu où elle va provisoirement s’établir. +Voyons, Jeanne, ajouta le curé en élevant la voix, +où désirez-vous vous installer d’abord ?... Aujourd’hui, +par exemple !</p> + +<p class='pindent'>— Veux-tu venir chez nous, Jeanne ? s’écria +Claudie avec une affectueuse spontanéité.</p> + +<p class='pindent'>— Merci, ma mignonne. Ta mère est gênée, et +elle a bien assez de toi pour faire son ouvrage. Je +ne veux être à la charge de personne.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, dit le curé, vous ne pouvez pas +compter trouver ici de l’ouvrage du jour au lendemain. +Il faut, dans les premiers temps, que vous +vous retiriez dans une maison honnête, où votre +parrain répondra de votre dépense.</p> + +<p class='pindent'>— Sans doute, dit Guillaume, si Jeanne n’est +pas trop fière pour accepter de moi le plus léger +service !</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! mon parrain, vous m’accusez injustement. +J’accepterai ça de bon cœur, venant de vous.</p> + +<p class='pindent'>— Eh ! de quoi vous embarrassez-vous, curé ? dit +nonchalamment Marsillat ; votre servante est vieille +et cassée. Prenez Jeanne à votre service.</p> + +<p class='pindent'>— Non, Monsieur, ce ne serait pas convenable, +répondit avec fermeté M. Alain. La foi n’est pas +assez vive, par le temps qui court, pour qu’un +homme d’église soit plus respecté qu’un autre par +les mauvaises langues.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! il y a un expédient qui remédie à +tout, reprit Marsillat. C’est que Guillaume emmène +dès aujourd’hui sa filleule à Boussac, et qu’il la +présente à sa mère.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume regarda attentivement Léon, pour +voir si ce conseil ne cachait pas quelque piège. +Marsillat était complètement de bonne foi.</p> + +<p class='pindent'>— A dire le vrai, reprit le curé, ce n’est pas la +plus mauvaise idée. Jeanne a irrité sa tante et le +méchant Raguet, qui est capable de tout. Je ne +serai pas tranquille sur son compte, tant que Gothe +n’aura pas pris son parti de se passer d’une victime +qu’elle aimait à faire souffrir... et d’ailleurs... +tenez. Jeanne, croyez-moi... allez-vous-en trouver +votre marraine, madame la baronne de Boussac... A +cette distance, et sous la protection d’une personne +aussi respectable, vous n’aurez rien à redouter.</p> + +<p class='pindent'>— Aller à Boussac, moi ? dit Jeanne effrayée. +Vous me conseillez ça, monsieur le curé ?</p> + +<p class='pindent'>— Et moi, je vous en prie, Jeanne, dit Guillaume +avec l’assurance d’accomplir un devoir. Vous ne +connaissez peut-être pas les dangers dont vous +êtes entourée, avec des ennemis comme ceux que +j’ai vus aujourd’hui près de vous... Si vous avez +confiance en moi, vous me le prouverez en venant +dès aujourd’hui trouver ma mère.</p> + +<p class='pindent'>— Mon parrain, dit Jeanne, qui regarda cette +prière comme un ordre, et qui s’y soumit aussitôt +sans en bien comprendre les motifs, votre volonté +sera la mienne. Mais voulez-vous donc que je demeure +à Boussac, à la ville, moi qui ne me souviens +pas d’être jamais sortie du pays de Toull-Sainte-Croix !</p> + +<p class='pindent'>— Si vous avez de l’aversion pour le séjour de +la ville, vous serez libre de revenir ici quand vous +voudrez, mon enfant. Seulement vous verrez ma +mère, vous causerez avec elle, vous lui ouvrirez +votre cœur, vous lui parlerez de vos chagrins ; elle +est bonne, compatissante, et saura trouver des +paroles pour vous consoler... Puis, vous vous entendrez +avec elle pour l’avenir, et votre indépendance +sera respectée et protégée.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne accepta, un peu confuse, un peu effrayée +de l’idée d’aborder la <span class='it'>grand’dame</span> de Boussac, dans +un moment où, disait-elle, le chagrin lui ôtait +<span class='it'>quasiment</span> l’esprit.</p> + +<p class='pindent'>— Vous en serez d’autant plus intéressante aux +yeux de votre marraine, dit le curé ; et il insista +si bien que Jeanne céda.</p> + +<p class='pindent'>Marsillat eut l’esprit de ne pas offrir de la prendre +en croupe, et de proposer même son cheval à Guillaume, +comme étant beaucoup plus fort que Sport +pour porter deux personnes. Guillaume était un +peu effrayé de l’idée d’arriver à la porte de son +château avec une paysanne en croupe. Mais le +curé, qui sentait ce qu’il y aurait d’inconvenant à +faire partir Jeanne avec deux jeunes gens, arrangea +tout, en leur en adjoignant un troisième. Cadet fut +chargé de prendre la jument du curé, et d’être le +cavalier de Jeanne. Le curé avait raison au fond. +Une paysanne sur le même cheval qu’un paysan, +n’a jamais fait jaser personne. Avec un <span class='it'>bourgeois</span>, +c’eût été bien différent.</p> + +<p class='pindent'>Pendant qu’on préparait les chevaux, le curé fit +dîner tous ses hôtes, et recommanda à Guillaume +qu’il trouvait bien pâle, et qui avait une forte +migraine, de se faire faire une petite saignée le +lendemain.</p> + +<p class='pindent'>Claudie ne partageait pas beaucoup la sécurité +de M. Alain, qui croyait mettre Jeanne à couvert +des convoitises de Marsillat en l’envoyant à Boussac. +Elle suivait d’un œil jaloux tous leurs mouvements, +et la grande vertu de Jeanne était la seule +chose qui la rassurât un peu.</p> + +<p class='pindent'>— Écoute, ma Jeanne, lui dit-elle, si tu <span class='it'>te loues</span> +à Boussac, tâche de me faire entrer en service dans +la même maison que toi. Ça ferait bien mon affaire +de demeurer à la ville, moi !</p> + +<p class='pindent'>— Et moi, j’y demeurerais ben <span class='it'>arrié</span> (aussi)! dit +le gros Cadet ; c’est rudement joli la ville de Boussac ! +c’est la pu brave ville que j’asse pas connaissue.</p> + +<p class='pindent'>— Je crois bien, imbécile ! dit Claudie, tu n’en +as jamais vu d’autre !</p> + +<p class='pindent'>Avant la fin du dîner, Marsillat sortit pour donner +l’avoine à sa jument Fanchon, qu’il avait installée +dans une grange un peu isolée du village, à cause de +l’exiguïté de l’écurie du presbytère. Le jour commençait +à baisser, et au moment où il pénétrait +sous le portail de la grange, il vit, au milieu des +bottes de fourrage et des outils aratoires, une +figure blême se lever lentement et le regarder de +près. Il eut bientôt reconnu l’acolyte et le compère +de la Grand’Gothe, maître Raguet dit Bridevache<a id='r14'/><a href='#f14' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[14]</span></sup></a>. +Cette homme sans aveu vivait au milieu des landes, +dans une mauvaise hutte de branches et de terre, +qu’il s’était bâtie tout seul, et où personne, autre +que la sorcière Gothe, n’eût voulu demeurer avec +lui. Personne n’eût même voulu passer, à la nuit +tombée, à trente pas de cette demeure sinistre qui +renfermait le plus grand vaurien du pays. Sous +cette misère apparente, Raguet cachait des sommes +assez rondes. Il s’adonnait à la dangereuse et lucrative +profession de voleur de chevaux. En Bourbonnais +et en Berri, c’est pendant les nuits d’été, +lorsque <span class='it'>la chevaline</span> est au pâturage, que certains +chaudronniers d’Auvergne et certains vagabonds +de la Marche exercent leur industrie. Ils brisent +avec dextérité les enferges le mieux cadenassées, +montent à poil sur l’animal, lui passent une bride +légère dont ils sont munis, et prennent le galop +vers leurs montagnes. Raguet grappillait sur le +pays d’autres menues captures, poules, oies, bois +et graines. Il paraissait doux et mielleux au premier +abord, parlait peu, n’allait chez personne, ne +souffrait jamais qu’on franchît le seuil de sa porte, +et, sauf l’assassinat, ne se faisait faute d’aucune +mauvaise pensée et d’aucune mauvaise action.</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce vous, monsieur Marsillat ? dit-il d’une +voix traînante, quoiqu’il eût fort bien reconnu +Léon.</p> + +<p class='pindent'>— Que faites-vous ici, maître filou ? lui répondit +le jeune avocat ; venez-vous flairer ma jument ? +Si jamais vous avez le malheur de lui prendre un +crin, vous aurez de mes nouvelles.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! je ne vous ferai jamais tort à vous, monsieur +Marsillat, et vous ne voudriez pas m’en faire.</p> + +<p class='pindent'>— Je peux vous en faire beaucoup, souvenez-vous +de cela.</p> + +<p class='pindent'>— Nenni, Monsieur, vous avez été mon avocat.</p> + +<p class='pindent'>— Comme je serais celui du diable, s’il venait +me confier sa cause : mais je ne suis pas forcé de +l’être toujours, et comme je sais de quoi vous êtes +capable...</p> + +<p class='pindent'>— Nenni, Monsieur, vous n’en savez rien... je ne +vous ai jamais rien avoué.</p> + +<p class='pindent'>— C’est pour cela que je vous tiens pour un +coquin.</p> + +<p class='pindent'>— Vous ne pensez pas ce que vous dites là, +monsieur Léon ; mais il ne s’agit pas de ça. Je +venais ici pour vous demander un conseil d’affaires.</p> + +<p class='pindent'>— Je n’ai pas le temps ; vous pouvez venir le +samedi à mon étude...</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, Monsieur, je n’irai pas, et vous me +direz bien tout de suite ce que je veux vous demander +par rapport à la Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne vous connais aucun rapport avec la +Jeanne, je n’ai rien à vous dire.</p> + +<p class='pindent'>— Si fait, Monsieur, si fait ! attendez donc que je +vous aide à arranger votre chevau !</p> + +<p class='pindent'>— Nullement, n’y touchez pas.</p> + +<p class='pindent'>— Vous croyez donc, monsieur Léon, reprit +Raguet, sans se déconcerter, que la Gothe n’aurait +pas le droit de forcer la Jeanne à demeurer avec +elle ?</p> + +<p class='pindent'>— Et quel intérêt aurait-elle à cela, la Gothe ?</p> + +<p class='pindent'>— Vous le savez ben !</p> + +<p class='pindent'>— Non.</p> + +<p class='pindent'>— C’est dans vos intérêts mieux que dans les +miens.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne comprends pas, dit Marsillat qui voulait +voir jusqu’où Raguet pousserait l’impudence.</p> + +<p class='pindent'>— Vous voyez ben, monsieur l’avocat, que si +vous vouliez aider la Gothe à faire un procès à sa +nièce, et plaider pour que la fille demeure où sa +tante veut demeurer... pour un temps... vous m’entendez...</p> + +<p class='pindent'>— Non, après ?</p> + +<p class='pindent'>— Dame ! la maison de chez nous est ben commode, +ben écartée. Un galant qui serait curieux +d’une jolie fille... une supposition !...</p> + +<p class='pindent'>— Vous êtes un drôle, une canaille ; voilà +comment je plaiderais pour vous.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! faut pas vous fâcher, je n’en veux rien +dire, mais vous avez ben fait des jolis cadeaux à +la Gothe pour avoir les amitiés de sa nièce ; vous +n’êtes même guère cachotier de ces affaires-là !</p> + +<p class='pindent'>— C’est possible, je puis désirer de me faire +aimer d’une fille et me débarrasser des mendiants +importuns par une aumône ; mais user de violence, +et me servir de l’entremise du dernier des +gredins, qui m’aiderait... une supposition !... à +commettre un crime... c’est ce qui ne sera jamais. +Bonsoir, l’ami !</p> + +<p class='pindent'>— Vous y songerez, et vous en reviendrez, dit +tranquillement Raguet.</p> + +<p class='pindent'>Marsillat était indigné, et avait une forte envie +d’appliquer des coups de cravache à ce misérable. +Mais, connaissant bien l’espèce, il songea, au contraire, +à le lier par quelque espérance. Raguet le +suivait pas à pas dans l’obscurité de l’étable, et +Léon craignit que, par dépit, il n’allongeât un +coup de tranchet aux jarrets de Fanchon. — Allons, +c’est assez ! vous ne savez ce que vous dites, +reprit-il d’une voix adoucie. Prenez cela pour +acheter le pain de votre semaine. Je vous sais +malheureux, et j’aime à croire que, sans cela, +vous n’auriez pas des pensées si noires.</p> + +<p class='pindent'>Raguet palpa dans l’obscurité le pourboire de +Marsillat, et quand il se fut assuré que c’était une +pièce de 5 fr. il le remercia et sortit de la grange +par une porte de derrière, sans renoncer à ses +desseins sur Jeanne. Écoutez ! lui cria Léon ; et +Raguet revint sur ses pas.</p> + +<p class='pindent'>— Si vous avez jamais le malheur, lui dit le +jeune homme, de faire le moindre tort à la moindre +des personnes auxquelles je m’intéresse, je cesse +de prendre en pitié votre misère, et je vous signale +comme un bandit.</p> + +<p class='pindent'>— Oh da ! vous ne le feriez pas ! dit Raguet, +vous avez été mon avocat ; ça vous ferait du tort +d’avoir si bien plaidé pour un bandit !</p> + +<p class='pindent'>— Vous vous trompez, dit Marsillat ; un avocat +peut avoir été la dupe de son client et ne pas +vouloir être son complice. Tenez-vous-le pour dit, +et respectez M. le curé de Toull et toutes les personnes +que vous avez menacées aujourd’hui devant +moi... ou vous aurez de mes nouvelles.</p> + +<p class='pindent'>Raguet baissa l’oreille et s’en alla, cherchant à +deviner pourquoi Marsillat, qu’il croyait aussi +perverti que lui-même, s’intéressait si fort à ses +rivaux.</p> + +<p class='pindent'>Un quart d’heure après, Marsillat trottait sur +Fanchon à côté de Guillaume, que le mouvement +du cheval rendait de plus en plus souffrant. Cadet +et Jeanne trottinaient en avant sur <span class='it'>la Grise</span>. +Raguet, caché derrière les blocs de rocher, les +regardait partir et commençait à comprendre que +Marsillat n’avait pas besoin de lui. Le bon curé, +du haut de la plate-forme de la tour, criait à +Marsillat : Surtout n’oubliez pas mon thermomètre ! +Puis il rentra chez lui, triste, mais soulagé d’un +grand trouble, à mesure que Jeanne s’éloignait de +Toull-Sainte-Croix.</p> + +<hr class='footnotemark'/> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f14'><a href='#r14'>[14]</a></span> + +En vieux français, brigand, voleur de bestiaux.</p> + +</div> + +<h2 id='ch10'>X<br/> <span class='sub-head'>LES PROJETS DE MARIAGE</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>La</span> ville de Boussac, formant, avec le bourg du +même nom, une population de dix-huit à dix-neuf +cents âmes, peut être considérée comme une +des plus chétives et des plus laides sous-préfectures +du centre. Ce n’est pourtant pas l’avis du narrateur +de cette histoire. Jeté sur des collines abruptes, +le long de la Petite-Creuse, au confluent d’un +autre ruisseau rapide, Boussac offre un assemblage +de maisons, de rochers, de torrents, de rues +mal agencées, et de chemins escarpés, qui lui +donnent une physionomie très pittoresque. Un +poète, un artiste pourrait parfaitement y vivre +sans se déshonorer, et préférer infiniment cette +résidence à l’orgueilleuse ville de Châteauroux, +qui a palais préfectoral, routes royales, théâtre, +promenades, équipages, pays plat et physionomie +analogue. Bourges, dans un pays plus triste encore, +a ses magnifiques monuments, son austère +physionomie historique, ses jardins déserts, ses +beaux clairs de lune sur les pignons aigus de ses +maisons du moyen âge, ses grandes rues où l’herbe +ronge le pavé, et ses longues nuits silencieuses qui +commencent presque au coucher du soleil. C’est +bien l’antique métropole des Aquitaines, une ville +de chanoines et de magistrats, la plus oubliée, +la plus aristocratique des cités mortes de leur belle +mort. Guéret est trop isolé des montagnes qui +l’entourent, et n’a rien en lui qui compense l’éloignement +de ce décor naturel. L’eau y est belle +et claire ; voilà tout. La Châtre n’a que son vallon +plantureux derrière le faubourg ; Neuvy, son +église byzantine qu’on a trop badigeonnée, et son +vieux pont qu’on va détruire sans respect pour +une relique du temps passé. Boussac a le bon goût +de se lier si bien au sol, qu’on y peut faire une +belle étude de paysage à chaque pas en pleine rue. +Mais il se passera bien du temps avant que les +citadins de nos provinces comprennent que la +végétation, la perspective, le mouvement du terrain, +le bruit du torrent et les masses granitiques +font partie essentielle de la beauté des villes qui +ne peuvent prétendre à briller par leurs monuments.</p> + +<p class='pindent'>Il y a cependant un monument à Boussac ; c’est +le château d’origine romaine que Jean de Brosse, +le fameux maréchal de Boussac, fit reconstruire en +1400 à la mode de son temps. Il est irrégulier, +gracieux et coquet dans sa simplicité. Cependant +les murs ont dix pieds d’épaisseur, et dès qu’on +franchit le seuil, on trouve que l’intérieur a la +mauvaise mine de tous ces grands brigands du +moyen âge que nous voyons dans nos provinces +dresser encore fièrement la tête sur toutes les +hauteurs.</p> + +<p class='pindent'>Ce château est moitié à la ville et moitié à la +campagne. La cour et la façade armoriée regardent +la ville ; mais l’autre face plonge avec le roc +perpendiculaire qui la porte jusqu’au lit de la +Petite-Creuse, et domine un site admirable, le +cours sinueux du torrent encaissé dans les rochers, +d’immenses prairies semées de châtaigniers, un +vaste horizon, une profondeur à donner des vertiges. +Le château, avec ses fortifications, ferme +la ville de ce côté-là. Les fortifications subsistent +encore, la ville ne les a pas franchies, et la dernière +dame de Boussac, mère de notre héros, le jeune +baron Guillaume de Boussac, passait de son jardin +dans la campagne, ou de sa cour dans la ville, à +volonté.</p> + +<p class='pindent'>Environ dix-huit mois après les événements qui +remplissent la première partie de ce récit, madame +de Boussac et son amie, madame de Charmois, +assises dans la profonde embrasure d’une fenêtre, +admiraient d’un air plus ennuyé que ravi le site +admirable déployé sous leurs yeux. On était aux +premiers jours du printemps. La végétation naissante +répandait sur les arbres une légère teinte +verte mêlée de brun ; les amandiers et les abricotiers +du jardin, ainsi que les prunelliers des buissons, +étaient en fleurs ; une magnifique journée +s’éteignait dans un couchant couleur de rose. Cependant, +un bon feu brûlait dans la vaste cheminée +du grand salon, et la fraîcheur du soir était +assez vive derrière les murailles épaisses du vieux +manoir.</p> + +<p class='pindent'>La plus belle décoration de ce salon était sans +contredit ces curieuses tapisseries énigmatiques +que l’on voit encore aujourd’hui dans le château +de Boussac, et que l’on suppose avoir été apportées +d’Orient par Zizime et avoir décoré la tour de +Bourganeuf durant sa longue captivité. Je les +crois d’Aubusson, et j’ai toute une histoire là-dessus +qui trouvera sa place ailleurs. Il est à peu +près certain qu’elles ont charmé les ennuis de +l’illustre infidèle dans sa prison, et qu’elles sont +revenues à celui qui les avait fait faire <span class='it'>ad hoc</span>, +Pierre d’Aubusson, seigneur de Boussac, grand-maître +de Rhodes. Les costumes sont de la fin +du XV<sup>e</sup> siècle. Ces tableaux ouvragés sont des +chefs-d’œuvre, et, si je ne me trompe, une page +historique fort curieuse.</p> + +<p class='pindent'>Le reste de l’ameublement du grand salon de +Boussac était, dès l’époque de notre récit, loin de +répondre, par sa magnificence, à ces vestiges +d’ancienne splendeur. Au bas de ces vastes lambris +rampaient, pour ainsi dire, de méchants petits +fauteuils à la mode de l’empire, parodie mesquine +des chaises curules de l’ancienne Rome. Quelques +miroirs encadrés dans le style Louis XV remplissaient +mal les grands trumeaux des cheminées. Il +y avait entre ce mobilier et le formidable manoir +où il flottait inaperçu, le contraste inévitable qui +rend la noblesse de nos jours si faible et si pauvre +auprès de la condition de ses aïeux.</p> + +<p class='pindent'>Il semblait que ce sentiment pénible remplît +involontairement l’esprit des deux dames qui +s’entretenaient dans l’embrasure de la fenêtre ; +car elles étaient assez mélancoliques en devisant +à voix basse <span class='it'>entre chien et loup</span>.</p> + +<p class='pindent'>L’âge de ces nobles personnes pouvait composer +un siècle assez également partagé entre elles deux. +Elles avaient été belles ; du moins la physionomie +et la tournure de madame de Boussac le témoignaient +encore ; mais l’embonpoint avait envahi +les appas de madame de Charmois, ce qui ne +l’empêchait pas d’être active, remuante et décidée.</p> + +<p class='pindent'>Arrivée de la veille à Boussac avec son mari, +récemment promu à la dignité de sous-préfet de +l’arrondissement, madame de Charmois renouvelait +connaissance avec une ancienne amie qu’elle +n’avait pas vue depuis deux ou trois ans, et qui, +malgré la différence notable de leurs caractères +respectifs, se faisait une grande joie de posséder +enfin un voisinage et une société de son rang.</p> + +<p class='pindent'>— Ma toute belle, disait la nouvelle sous-préfette, +je vous admire, en vérité, d’avoir pu passer +deux hivers de suite dans votre château.</p> + +<p class='pindent'>— Il est un peu triste, en effet, ma chère, répondit +madame de Boussac ; cependant il est +mieux bâti, plus spacieux, et moins dispendieux à +chauffer que ne l’était mon joli appartement de +Paris.</p> + +<p class='pindent'>— Je suis loin de m’en plaindre, surtout quand +vous m’y donnez si gracieusement l’hospitalité en +attendant que j’aie trouvé à m’installer dans votre +étrange ville. Je vais la trouver délicieuse en y +vivant près de vous ; mais avouez que, sans cela, +chère amie, il y aurait du mérite à venir s’y enterrer.</p> + +<p class='pindent'>— Vous la connaissiez pourtant bien, notre ville, +quand vous avez accepté cette résidence.</p> + +<p class='pindent'>— Depuis une quinzaine d’années que je suis +venue vous y voir... deux fois, trois fois !</p> + +<p class='pindent'>— Deux fois ! Moi, je n’ai rien oublié.</p> + +<p class='pindent'>— Je n’ai rien oublié de vous non plus. Mais à +force d’être occupée de vous, j’avais oublié de +regarder la ville, et je me la figurais moins pauvre +et moins laide dans mes souvenirs.</p> + +<p class='pindent'>— Mais, malheureusement pour nous, vous n’y +resterez pas longtemps. Ceci est un acheminement +à une sous-préfecture de première classe.</p> + +<p class='pindent'>— Si je ne pensais que nous serons préfet dans +dix-huit mois, je vous confesse que je n’aurais +jamais permis à M. de Charmois d’entrer dans la +carrière administrative. Mais vous, ma chère belle, +qui n’avez point d’ambition, même pour votre fils, +à ce qu’il paraît, comment avez-vous pris ce grand +parti de renoncer aux hivers de Paris ?</p> + +<p class='pindent'>— Ne faut-il pas que je songe à l’établissement +de ma fille ? J’ai deux enfants, et vous n’en avez +qu’un. Donc je suis la plus gênée de nous deux. +Sans prétendre à relever ma fortune, puisque Guillaume +a de la répugnance pour une carrière quelconque +qui enchaînerait son indépendance, je dois +achever de libérer quelques terres de certaines +hypothèques que mon mari a été forcé de laisser +prendre. Voilà ma fille sortie tout à fait du couvent, +en âge d’être mariée...</p> + +<p class='pindent'>— Mais il vous reste bien encore trois cent mille +francs au soleil à partager entre eux deux ?</p> + +<p class='pindent'>— A peu près.</p> + +<p class='pindent'>— Ce n’est pas mal, cela ! Si nous en avions +autant, nous ne serions pas sous-préfet à Boussac. +Mais une fois arrivés à une bonne préfecture, nous +marierons avantageusement notre fille. Quand +attendez-vous décidément Guillaume ?</p> + +<p class='pindent'>— Dans huit jours, et je ne vis pas jusque là. +Après plus d’un an d’absence, jugez de ma soif de +le revoir !</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! il me tarde aussi de l’embrasser, ce cher +enfant ! Je voudrais bien savoir s’il reconnaîtra +Elvire ? Elle est tellement grandie ! La trouvez-vous +belle, ma fille ?</p> + +<p class='pindent'>— Elle est assurément fort bien, charmante !</p> + +<p class='pindent'>— Elle ne ressemble pas du tout à son père, +n’est-ce pas ? Malheureusement elle est infiniment +moins belle que la vôtre et moins bien élevée, je +parie.</p> + +<p class='pindent'>— Marie est passable, voilà tout. Mais c’est une +excellente personne.</p> + +<p class='pindent'>— Un peu romanesque, n’est-ce pas, comme son +frère ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! beaucoup moins romanesque, Dieu +merci. Tenez ! les entendez-vous rire, ici au-dessous, +dans leur chambre ? Vous voyez bien que Marie +pas plus qu’Elvire n’engendre la mélancolie !</p> + +<p class='pindent'>— Comment ! est-ce que c’est Elvire qui crie +comme cela ? A coup sûr ce n’est pas Marie ! J’ai +envie de les faire taire en les appelant par la fenêtre. +Si vos bourgeois de province entendaient cela, ils +prendraient nos filles pour des butordes comme +les leurs.</p> + +<p class='pindent'>— Eh ! laissez-les rire ! c’est de leur âge ! Nos +filles seront plus heureuses que nous, ma chère. +Elles se marieront passablement, grâce à leur +naissance, et ne feront que gagner à changer de +position. Nous qui avons passé notre jeunesse au +milieu des fêtes et du luxe de l’empire, nous +trouvons le temps présent bien triste et la vie +bien nue.</p> + +<p class='pindent'>— Ne parlez pas ainsi, ma belle. On croirait que +vous regrettez l’empire.</p> + +<p class='pindent'>— Non. Je connais trop le devoir de mon rang +et ce que je dois à mes opinions pour cela. Mais j’ai +beaucoup perdu comme fortune et comme position +à la chute de Buonaparte.</p> + +<p class='pindent'>— Non, ma chère, vous avez perdu à la mort de +votre mari ; car s’il eût vécu jusqu’à 1815, il eût +fait comme le mien et comme tant d’autres fonctionnaires +et officiers de l’empire. Il se fût rallié +des premiers aux princes légitimes, et il aurait repris +du service ou se serait fait donner quelque +bonne place en province.</p> + +<p class='pindent'>— Ce n’est pas sûr, ma chère. Il s’était attaché +à l’empereur.</p> + +<p class='pindent'>— Il s’en serait détaché de son <span class='it'>empereur</span> !</p> + +<p class='pindent'>— Peut-être. J’aurais fait mon possible pour +cela, non par ambition, mais par conviction. Je +n’aurais peut-être pas réussi. Il faut bien avouer +que l’empereur.... que Buonaparte a exercé sur +nos maris un grand prestige.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, dans les commencements, c’était fait +pour cela. J’ai vu M. de Charmois lorsqu’il était +chambellan, tout à fait coiffé de lui.... Mais quand +il lui a vu faire tant de sottises, il a ouvert les yeux +sur ses véritables intérêts comme sur ses vrais +devoirs.</p> + +<p class='pindent'>— Je doute que M. de Boussac se fût corrigé si +aisément. Il était d’humeur, au contraire, à s’attacher +à Napoléon à proportion de ses revers.</p> + +<p class='pindent'>— C’était une tête romanesque, lui aussi : un +digne homme, j’en conviens, qui vous eût rendue +bien heureuse, si la guerre ne vous eût si souvent +séparés, et si vous n’eussiez pas été si jalouse.</p> + +<p class='pindent'>— Vous êtes mal fondée à me faire ce reproche... +je ne l’ai jamais été de vous.</p> + +<p class='pindent'>— Cela vous plaît à dire... Vous l’étiez bien un +peu !</p> + +<p class='pindent'>— Nullement. M. de Boussac redoutait fort les +coquettes... Et vous l’étiez excessivement.</p> + +<p class='pindent'>— Méchante !... Est-ce que nous ne l’étions pas +toutes dans ce temps-là ?</p> + +<p class='pindent'>— Plus ou moins...</p> + +<p class='pindent'>— Vous étiez folle de toilette, allons donc ! et +vous faisiez pour cela des dépenses que M. de +Charmois ne m’eût jamais permises.</p> + +<p class='pindent'>— C’était plutôt vanité de ma part que coquetterie... +Pensez-vous que ce soit tout à fait la +même chose ?</p> + +<p class='pindent'>— Vous êtes très méchante, ce soir... Mais si +j’ai été coquette, si je le suis encore un peu, je +suis excusable ; mon mari n’était pas aimable +comme le vôtre... Mais quel tapage font ces demoiselles ! +c’est intolérable, ma chère... Je suis +sûre que toute la ville les entend. Ah ! les demoiselles +se gâtent en province... cette manière de rire et de +crier est vraiment de mauvais ton !</p> + +<p class='pindent'>— Ce ne sont pas elles qui crient comme cela... +ce sont les servantes ; c’est Claudie... je reconnais +sa voix.</p> + +<p class='pindent'>— Laquelle de vos deux soubrettes est Claudie ?... +est-ce la belle blonde ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, c’est la petite brune... L’autre s’appelle +Jeanne : elle est ma filleule.</p> + +<p class='pindent'>— Eh ! croyez-vous que ce soit bien convenable +de laisser nos filles se divertir dans la compagnie +de ces servantes ?</p> + +<p class='pindent'>— Il faut bien que nos pauvres enfants s’amusent +un peu... c’est fort innocent ! Sans doute elles font +monter ces petites dans leur chambre pour s’essayer +avec elles à danser la bourrée du pays. C’est +un bon exercice pour la santé. Claudie démontre +cette danse <span class='it'>ex professo</span>... Elle est légère, bien découplée +et ne manque pas de grâce.</p> + +<p class='pindent'>— Et l’autre, la belle ? danse-t-elle aussi ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, c’est une fille sérieuse et mélancolique. +Mais, en général, c’est elle qui chante les airs de +bourrée. Elle a une jolie voix.</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce que vous êtes bien servie par ces paysannes ?</p> + +<p class='pindent'>— Mieux que je ne l’ai jamais été par des femmes +de chambre de Paris que je payais dix fois +plus cher, et qui s’ennuyaient en province ; c’est +une réforme domestique dont je n’ai eu qu’à m’applaudir, +et que je vous conseille.</p> + +<p class='pindent'>— Mais elles ne savent rien faire ? Qui est-ce +qui vous habille ? Qui est-ce qui coiffe Marie ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est Claudie. Elle est adroite, active et intelligente, +c’est une fille remarquablement éducable.</p> + +<p class='pindent'>— Et l’autre ? que fait-elle ? Je la vois moins +souvent dans la maison.</p> + +<p class='pindent'>— Elle garde mes vaches, fait le beurre et les +fromages à la crème dans la perfection. Elle dirige +la lessive, range le linge, et conserve les fruits. +C’est elle qui a toutes mes clefs. Elle est beaucoup +moins fine, moins adroite de ses mains et moins +diligente que Claudie ; mais c’est un excellent +sujet : sage, rangée, laborieuse, douce et fidèle, +elle m’est devenue fort nécessaire. C’est une véritable +trouvaille que mon fils a faite là pour ma +maison.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! c’est Guillaume qui vous l’a donnée ? +Il l’a prise sur sa jolie figure, et cela prouve qu’il +s’y connaît.</p> + +<p class='pindent'>— Ma chère, Guillaume est trop bien né, il se +respecte trop pour avoir des yeux pour ces pauvres +créatures.</p> + +<p class='pindent'>— Vous n’aviez pas tant de confiance en monsieur +son père, car je me rappelle fort bien qu’un +jour, ici, <span class='it'>jadis</span>, je vous trouvai tout en larmes, et +venant de renvoyer la bonne... la nourrice, je crois, +de votre fils, parce que vous pensiez que M. de +Boussac la trouvait trop belle.</p> + +<p class='pindent'>— Vous rappelez un de mes vieux péchés, et +c’est cruel de votre part. La pauvre nourrice était, +je crois, fort innocente. Elle était un peu lente, un +peu hautaine et têtue : elle m’impatientait souvent. +J’avais alors le sang plus vif qu’aujourd’hui. +M. de Boussac, plus indulgent et meilleur que moi, +me donnait toujours tort quand je la grondais. +Un jour, j’en pris du dépit. Je lui fis des reproches +injustes. Il décréta, pour avoir la paix, le renvoi +de la pauvre Tula, et j’en fus très punie, car je ne +retrouvai jamais une femme aussi dévouée à mon +fils et à moi. Mais elle était d’une fierté insensée. +Je ne sais quelle parole de laquais lui fit entendre +que j’étais jalouse d’elle, et jamais, quelques offres +que je lui fisse faire, elle ne voulut rentrer à mon +service. Je fus un peu offensée d’un tel orgueil ; +puis vint la mort de mon pauvre mari, mes embarras +de fortune, mon séjour à Paris pour l’éducation +de Guillaume ; et j’avais oublié cette femme, +lorsqu’il y a dix-huit mois, peu de jours après ma +nouvelle et définitive installation dans ce pays-ci, +Guillaume m’apprit sa mort et m’amena, d’un +village où il avait été se promener par hasard, cette +orpheline, cette Jeanne, la fille de Tula, la sœur de +lait de Guillaume par conséquent.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! la fille de... la nourrice ? La fille de la +nourrice, cette blonde ? Je l’ai vue toute petite +chez vous.</p> + +<p class='pindent'>— Elle a beaucoup des manières et même des +<span class='it'>manies</span> de sa mère ; mais elle est infiniment plus +patiente et plus douce. Dans le premier moment, +la vue de cette jeune fille me causa une impression +pénible. Elle me rappelait un chagrin de ménage +et peut-être des torts de ma part. J’eusse souhaité +lui faire du bien et la renvoyer dans son village. +Mais c’est au retour de cette promenade que Guillaume +fit l’épouvantable maladie qui le tint six +semaines entre la vie et la mort, et Jeanne le +soigna avec tant de dévouement que je la gardai +ensuite par reconnaissance.</p> + +<p class='pindent'>— On a dit qu’il avait reçu d’un paysan un coup +de pierre à la tête. Est-ce à cause d’elle ?</p> + +<p class='pindent'>— Ce n’est pas vrai, car il l’a toujours nié, et +Jeanne n’a rien vu de semblable. Vous savez bien +que c’est à la suite d’un incendie où Guillaume +s’employa avec dévouement pour sauver une +misérable chaumière frappée de la foudre qu’il eut +cette terrible fièvre cérébrale.</p> + +<p class='pindent'>— Comment voulez-vous que j’aie oublié cela ? +vous me l’avez écrit dans le temps. D’ailleurs, cela +fait trop d’honneur à Guillaume pour qu’on l’oublie.</p> + +<p class='pindent'>— Vous ai-je écrit tous les détails de cette aventure ? +que cette chaumière était précisément celle +de la pauvre Tula, qui venait de mourir ? et que +Jeanne ayant perdu dans le même jour sa mère +et tout son chétif avoir, Guillaume l’avait adoptée +en quelque sorte dans un noble élan de charité ? +C’est ainsi qu’il la connut et me l’amena.</p> + +<p class='pindent'>— Mais c’est tout un roman, cela, mon amie !</p> + +<p class='pindent'>— C’est un roman bien simple, et qui se termine +là. L’héroïne soigne mes poules et ma laiterie.</p> + +<p class='pindent'>— Et Guillaume ?</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien, quoi ! Guillaume ?</p> + +<p class='pindent'>— Il n’a pas fait un roman là-dessus, lui ?</p> + +<p class='pindent'>— Il a fait une jolie romance ; mais Jeanne n’y +comprendrait goutte, et ne saurait pas la chanter... +D’ailleurs, elle est fort sensible, pour une paysanne, +et on ne peut prononcer le nom de sa +mère sans qu’elle se mette à pleurer.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! elle a le cœur sensible ?... Est-ce que +Guillaume...</p> + +<p class='pindent'>— Que demandez-vous ?</p> + +<p class='pindent'>— Rien. Mais dites-moi donc pourquoi vous +avez fait voyager si longtemps Guillaume après +tout cela ?</p> + +<p class='pindent'>— Hélas ! vous le savez, sa santé avait beaucoup +de peine à se remettre. Une profonde mélancolie +l’absorbait et me donnait des craintes poignantes +pour l’avenir.</p> + +<p class='pindent'>— Et la cause de cette mélancolie, vous n’avez +jamais pu la savoir ?</p> + +<p class='pindent'>— Il n’y avait pas d’autre cause, je vous le +jure, qu’un état maladif, une sorte d’atteinte au +cerveau. J’ai toute la confiance de mon fils ; il +ne m’a jamais rien déguisé, rien caché, même. +Il m’a constamment protesté, comme je vous +l’ai écrit, qu’il ne connaissait pas de cause morale +à sa langueur. Les médecins ont conseillé la +distraction, les voyages. Lui-même en sentait le +besoin, et il n’a pas passé deux mois en Italie +avec notre bon ami sir Arthur Harley, sans recouvrer +la force, l’appétit, la gaieté et toute la +fraîcheur de sa jeunesse. Sir Arthur m’écrit, ainsi +que lui, toutes les semaines, et me mande, en +dernier lieu, que je vais en juger !</p> + +<p class='pindent'>— C’était un charmant jeune homme que +Guillaume ! reprit madame de Charmois, devenue +tout à coup pensive ; il me tarde de le revoir. — Mais +dites-moi donc, mon cœur, ce bon monsieur +Harley, votre Anglais, est-il aussi riche qu’on le dit ?</p> + +<p class='pindent'>— Pas très riche pour un Anglais qui voyage ; +mais enfin, il a bien un million de fortune.</p> + +<p class='pindent'>— Eh ! c’est fort joli, cela !... Est-ce que vous +ne pensez pas que ce serait un joli parti pour +Marie ?</p> + +<p class='pindent'>— Vous n’avez en tête qu’établissements et +coups de fortune ! Eh bien ! je vous assure que +je n’ai jamais songé à cela.</p> + +<p class='pindent'>— Et en quoi la chose serait-elle impossible ? +N’est-ce pas une bonne idée que je vous donne ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est du moins fort invraisemblable. Si le +droit d’aînesse est rétabli, surtout, Marie aura à +peine deux ou trois mille livres de rente. Un +millionnaire n’est pas son fait, vous le voyez, et +j’aspire à beaucoup moins pour elle.</p> + +<p class='pindent'>— Bah ! elle est jolie ! et votre Anglais, autant +que je me le rappelle, est un philosophe, un original. +Un peu d’adresse, un peu de coquetterie, et +Marie pourrait bien lui tourner la tête.</p> + +<p class='pindent'>— Marie n’aura pas cette coquetterie, et je ne +la lui conseillerai pas. Nous ne sommes pas adroites, +ma toute belle, nous sommes fières !</p> + +<p class='pindent'>— Folie que tout cela ! vous serez bien plus +fières avec un million de fortune.</p> + +<p class='pindent'>— Ne dites jamais de pareilles choses devant +ma fille, je vous en supplie. J’espère que vous +ne les diriez pas devant la vôtre.</p> + +<p class='pindent'>— Une fille à qui il faudrait indiquer l’emploi +de ses beaux yeux et de son doux sourire pour +trouver un mari serait une fille bien sotte. Les +jeunes personnes devinent tout cela sans qu’on +le leur apprenne.</p> + +<p class='pindent'>— Marie aura le bon esprit d’être bête. Elle +est très enfant, très simple, et sans aucune ambition.</p> + +<p class='pindent'>— Cela n’empêche pas de voir que M. Harley +est un fort bel homme, qu’il est encore jeune... à +ce qu’il me semble, du moins. Quel âge a-t-il ?</p> + +<p class='pindent'>— Quelque chose comme trente ans.</p> + +<p class='pindent'>— Ouf ! j’aimerais mieux qu’il en eût quarante. +S’il en avait cinquante, l’affaire serait sûre. Les +hommes de cinquante ans aiment mieux les +jeunes filles que ceux de trente. Il est vrai que +quand ils ont de l’esprit ils sont plus méfiants. +On persuaderait facilement à un homme de trente +ans qu’une de nos filles se meurt d’amour pour +lui, et tout est là, croyez-moi. Les hommes n’épousent +que par amour-propre, soit un grand +nom, soit une grande fortune, soit une grande +beauté. Et quand il n’y a pas une grosse dot, il +est bon qu’il y ait une grande passion. Cela les +flatte, et ils se décident pour empêcher une jeune +personne d’en mourir.</p> + +<p class='pindent'>Madame de Boussac, quoique bonne et digne, +péchait principalement par faiblesse de caractère, +et ses bons principes ne répondaient pas suffisamment +à ses bons instincts. L’empire l’avait beaucoup +moins corrompue que madame de Charmois ; +mais il en avait fait comme de toutes les femmes +qui y ont joué un bout de rôle, un enfant gâté, +une personne frivole, soumise à des besoins de +luxe et de vanité, que le régime collet-monté de +la restauration ne pouvait pas corriger radicalement. +Guillaume croyait à sa mère plus qu’elle ne +le méritait. Il prenait à la lettre ses sages discours +et sa noble tenue. Il ne savait pas combien elle +regrettait au fond du cœur cette déchéance de +position dont elle avait l’air de prendre son parti +fièrement. Madame de Boussac n’était pas intrigante ; +mais le caractère intrigant de la Charmois +ne la scandalisait pas autant qu’il l’aurait dû +faire. Elle n’eût jamais inventé rien de bas et de +pervers ; mais au lieu d’être indignée de ces vices +chez les autres, elle s’en amusait quand elle les +voyait entourés d’esprit et d’audace enjouée. +Elle se fût prêtée avec nonchalance à une intrigue, +toute prête, comme les personnes faibles, à se +faire, en cas d’échec, un mérite de n’y avoir pas +résolument trempé, et même à railler et condamner +doucettement les inventeurs de la ruse ; +mais capable pourtant de les admirer et de les +remercier, si la ruse réussissait à son profit sans +qu’elle eût paru y donner les mains.</p> + +<p class='pindent'>La scélératesse de la grosse Charmois ne la +révolta donc pas réellement. Elle prit le parti d’en +rire, et feignit de ne pas croire au succès pour se +le faire mieux démontrer. Être honnête et rester +l’amie d’une pareille femme, n’était-ce pas renoncer +en quelque sorte à son propre mérite ! Mais la +Charmois, plus fine qu’elle, ne la tâtait sur ce +chapitre que pour savoir si elle avait des projets +pour sa fille, pensant, en femme avisée, que sir +Arthur pourrait bien être un meilleur gendre pour +elle-même que Guillaume de Boussac, sur lequel +elle avait commencé par jeter son dévolu.</p> + +<h2 id='ch11'>XI<br/> <span class='sub-head'>LE POISSON D’AVRIL</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>La</span> conversation en était là lorsqu’un murmure de +chuchotements et de rires étouffés se fit entendre +derrière la porte, et les deux demoiselles dont on +avait auguré la destinée, se présentèrent, fort peu +occupées des châteaux en Espagne que leurs mères +venaient de leur bâtir. Malgré les éloges réciproques +que ces dames avaient échangés sur le compte +de leurs filles, elles n’étaient remarquables par leur +beauté, ni l’une ni l’autre. Elvire de Charmois était +une grosse personne assez bien faite, fraîche, et vêtue +avec recherche, grâce aux soins de sa mère, qui +la tenait toujours sous les armes, prête à passer +la revue des épouseurs. Mais quelque effort d’imagination +que fît madame de Charmois pour +échapper à une triste réalité, Elvire ressemblait +à M. de Charmois d’une façon désespérante. Elle +avait son esprit lourd et commun, et même il +semblait que sa physionomie eût hérité de toute +la mauvaise humeur que l’un des auteurs de ses +jours avait occasionnée à l’autre.</p> + +<p class='pindent'>Marie de Boussac était moins fraîche et moins +bien tournée que sa compagne ; mais sans être +jolie, elle était infiniment agréable. Pâle, un peu +maigre, la taille un peu grêle et voûtée, le menton +un peu long, elle n’avait de vraiment beau que +les yeux et les cheveux ; mais l’expression de sa +physionomie était si pure et si intéressante, son +regard et son sourire témoignaient d’une âme si +sensible et si généreuse, qu’il était impossible de +la regarder et de causer quelques instants avec +elle sans la trouver charmante et sans désirer son +estime et son affection.</p> + +<p class='pindent'>Quoiqu’elle fût souvent rêveuse, elle était fort +gaie en cet instant, ainsi que sa compagne, l’ennuyée +et pesante Elvire, lorsqu’elles entrèrent dans +le grand salon...</p> + +<p class='pindent'>— Maman, dit Marie, d’un ton qu’elle s’efforçait +de rendre calme et dégagé, mais qui ne savait +pas mentir, même en plaisantant, voici deux +dames de la ville qui vous demandent de les +présenter à leur nouvelle sous-préfette. Et aussitôt +parurent deux dames, dont la première s’avança +si hardiment et salua d’une façon si ridicule, que +les deux demoiselles éclatèrent de rire malgré +leurs efforts pour continuer la comédie.</p> + +<p class='pindent'>Il n’avait fallu qu’un instant à madame de +Boussac pour reconnaître la désinvolture de Claudie, +travestie en demoiselle. Mais la grosse Charmois, +qui avait la vue basse, et à qui les traits de la +soubrette n’étaient pas encore familiers, se leva, +fort mécontente de l’accueil impertinent que ces +demoiselles, et notamment sa fille, faisaient à +une de ses administrées. Elle ne se calma qu’en +entendant madame de Boussac dire en riant :</p> + +<p class='pindent'>— Tu es ravissante, Claudie, tu as l’air d’une +duchesse !...</p> + +<p class='pindent'>— De l’Empire ! ajouta la Charmois en se +rasseyant... C’était donc là la cause de votre +bruyante gaieté, mesdemoiselles ?</p> + +<p class='pindent'>— Mesdames, c’est aujourd’hui le 1<sup>er</sup> avril ! +s’écria Marie de Boussac. Nous vous avons servi +le <span class='it'>poisson</span> de rigueur. C’était notre devoir... et +notre droit !</p> + +<p class='pindent'>— Vous êtes pardonnées, mes enfants, répondit +madame de Boussac. Madame de Charmois a +été attrapée, elle a fait la révérence : mais je +crois que je le suis aussi, moi, car je ne reconnais +pas du tout l’autre dame qui se tient là-bas sans +oser montrer son nez. Entrez donc, Madame, qu’on +vous regarde.</p> + +<p class='pindent'>— Approche donc, toi..., cria Claudie, tu vois +bien que Madame s’amuse de ça et que ça ne +peut la fâcher.</p> + +<p class='pindent'>— Je vous demande bien pardon, ma marraine..., +dit Jeanne en avançant avec timidité. Je ne me +serais jamais permis ça de moi-même... c’est mam’selle +Marie qui a voulu absolument nous attifer.</p> + +<p class='pindent'>— Comment, c’est Jeanne ? dit madame de +Boussac ; je savais bien que ce ne pouvait être +qu’elle, et pourtant je ne pouvais pas la reconnaître. +Ah ! mais, c’est qu’elle est fort bien !</p> + +<p class='pindent'>— C’est là Jeanne ? pas possible ! s’écria madame +de Charmois. Qui donc l’a si bien habillée ?... +c’est incroyable comme elle est bien !</p> + +<p class='pindent'>— J’y ai mis tous mes soins, répondit mademoiselle +de Boussac. J’espère que j’ai réussi.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! oui, vous y avez mis du temps, Mam’selle ! +dit Jeanne qui s’était patiemment prêtée à +cette mascarade. Enfin ça vous a amusée, et ça +me fait plaisir de vous faire rire un peu. A présent +que la farce est jouée, je m’en vas ôter vos beaux +habillements, pas vrai ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, non, pas encore, Jeanne ! oh ! ma +chère Jeanne, je t’en prie, reste un peu comme +cela. Tenez, maman, regardez-moi cette figure-là ! +je parie que vous voudriez me l’avoir donnée au +lieu de celle que je porte ?</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! Mam’selle, vous dites ça pour rire, +répondit de la meilleure foi du monde Jeanne, +qui trouvait sa chère jeune maîtresse plus belle +que tout au monde.</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce que c’est une robe à vous, Elvire ? +dit madame de Charmois à sa fille, en examinant +Jeanne avec son lorgnon.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, maman, les robes de Marie vont à +Claudie, et les miennes à Jeanne, qui est de ma +taille.</p> + +<p class='pindent'>— Ça me serre diantrement, dit Claudie qui se +regardait au miroir, éblouie d’elle-même. Mais, +c’est égal, j’ voudrais être fagotée comme ça tant +seulement tous les dimanches.</p> + +<p class='pindent'>Claudie avait grand tort. C’était une très +agréable paysanne et une très déplaisante demoiselle. +Sa coiffe blanche allait fort bien à son +visage rondelet, et son jupon court à sa jolie jambe ; +mais la robe longue et drapée des femmes de loisir +lui enlevait tous ses avantages, et ses cheveux +crépus et bas plantés, qui lui donnaient l’air +mutin et courageux, obéissaient mal à la coiffure +lisse et moelleuse que les dames de cette époque +avaient empruntée aux belles Anglaises. Ses +manières de franche villageoise avaient un comique +gracieux que la robe bleu céleste de la romantique +Marie faisait paraître choquant et même effronté. +Enfin la bonne Claudie, dont les formes rondes et +mignonnes ne manquaient pas de charme dans +la liberté de leurs allures, avait, en cet instant, +l’air d’un méchant petit garçon mal déguisé en +femme.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne offrait avec elle un parfait contraste : +elle était aussi belle en demoiselle qu’en villageoise ; +la vigueur de ses formes n’avait rien de masculin, +grâce à son humeur paisible et chaste, qui lui +conservait toujours une contenance grave et posée. +Son teint de <span class='it'>lis et de roses</span> (pour elle cette vieille +métaphore était toujours de saison, et il n’y avait +soleil ni hâle qui pussent en triompher), paraissait +plus pur et plus frais encore avec la robe blanche +et la fraise de dentelle ; ses cheveux splendides, +que la coiffe avait toujours dérobés aux regards, +s’étaient prêtés sous le peigne au goût exquis de +mademoiselle de Boussac, et s’arrondissaient en +tresses d’or autour de sa tête admirablement +conformée. Ses mains, d’un beau modelé, n’avaient +eu besoin d’autre cosmétique que le laitage +qu’elles pétrissaient tous les jours, pour devenir +merveilleuses de blancheur et de souplesse. Il n’y +avait que son pied qui fût mal déguisé ; c’était +celui d’une statue grecque ; habitué dès l’enfance +à marcher nu sur les bruyères, il était trop beau +et trop naturel pour se sentir à l’aise dans les +souliers étroits et pointus à l’aide desquels les +femmes du monde se font des extrémités artificielles +qui ne semblent pas appartenir à un corps +humain.</p> + +<p class='pindent'>— J’avoue, dit mademoiselle de Boussac en +la regardant, que je n’ai jamais rien vu d’aussi +beau que toi, ma pauvre Jeanne. Le ciel t’aurait +créée pour être impératrice, qu’il n’aurait pas fait +mieux. — A présent, maman, ajouta-t-elle, nous +allons nous promener dans le jardin. Les gens +de la ville qui nous verront de loin prendront ces +deux déguisées pour des demoiselles arrivant de +Paris. Le bruit va se répandre tout de suite que +madame la sous-préfette a trois filles, et demain, +quand ils n’en verront plus qu’une, ils seront +<span class='it'>aux champs</span> pour savoir ce que sont devenues les +deux autres. Cela fait que toute la ville de Boussac +goûtera au poisson d’avril.</p> + +<p class='pindent'>— Mesdemoiselles, pas de plaisanterie où je +sois mêlée, je vous en prie, dit madame de Charmois. +Dans ma position, je ne puis me permettre +de rire avec mes administrés. Ce serait du plus +mauvais ton, et les mettrait avec moi sur un +pied d’intimité qui ne me conviendrait nullement.</p> + +<p class='pindent'>— Et puis cela pourrait les fâcher, ajouta madame +de Boussac, faire croire qu’on se moque +d’eux, qu’on les traite légèrement, et les gens +des petites villes sont horriblement susceptibles. +Ainsi, Marie, ne poussez pas cela plus loin, mon +enfant.</p> + +<p class='pindent'>— C’est vrai, répondit Marie avec douceur. Eh +bien ! nous y renonçons bien vite, maman.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! bien, voilà tout notre amusement fini ! +dit Elvire en reprenant tout à coup son air boudeur ; +c’est bien la peine d’avoir passé tant de +temps à les costumer ! Maman, vous êtes toujours +comme cela. Vous ne voulez jamais qu’on s’amuse ! +Si vous n’aviez rien dit, madame de Boussac +n’aurait pas songé à nous le défendre.</p> + +<p class='pindent'>— Mais puisqu’on vous dit, ma fille, que cela +pourrait choquer, et faire naître dès l’abord des +préventions contre nous !</p> + +<p class='pindent'>— Le beau malheur de choquer des sots ! +reprit Elvire, qui était toute rouge de dépit, bien +que son ton traînant n’indiquât pas une violence +expansive et franche.</p> + +<p class='pindent'>Madame de Charmois allait répondre, et la +dispute n’eût pas fini de si tôt, lorsque Cadet +entra apportant des bougies. Le fils du sacristain +Léonard avait fait récemment partie de la nouvelle +levée de serviteurs campagnards que, pour raison +d’économie, madame de Boussac avait substituée +à sa valetaille parisienne. C’était Jeanne, consultée +par sa marraine, qui avait indiqué Cadet +comme un bon sujet, un garçon <span class='it'>à tout faire</span>, +comme on dit. Cadet était enchanté de vivre +auprès de Claudie, qui était sa camarade de +première communion (chez les paysans, aller +ensemble au catéchisme établit un lien qui ne +s’oublie pas), et de Jeanne, qui avait été sa compagne +bienveillante et son guide éclairé dans l’art +de faire <span class='it'>pâturer les bêtes</span>. Il était un peu lourd, +un peu maladroit, <span class='it'>cassait</span> beaucoup, faisait mille +quiproquo quand on le chargeait de diverses +commissions, et n’avait pas encore pu, depuis six +mois, élever son intelligence jusqu’à la symétrie +du dessert. Au demeurant, laborieux, point +ivrogne, probe et de bonne volonté, il se faisait +pardonner toutes ses gaucheries, et la <span class='it'>grand’dame</span> +de Boussac avait pris le parti d’en rire avec Marie, +qui le protégeait parce que Jeanne intercédait +toujours en sa faveur. Quant à Claudie, elle +passait sa vie à le taquiner, à le gronder, à le +contrefaire, ce qui, loin de l’offenser, le charmait, +et, de son côté, la malicieuse fille eût été désolée +de perdre un camarade qui alimentait sa joyeuse +humeur par une niaiserie complaisante et une +crédulité inaltérable.</p> + +<p class='pindent'>Cadet n’avait pas été initié au projet du poisson +d’avril. En voyant confusément deux dames de +plus au fond du salon, il baissa modestement les +yeux, suivant sa coutume, plaça les lumières, +attisa le feu, ferma les jalousies, et sortit sans +s’apercevoir des rires de Claudie et de mademoiselle +Elvire, qui pouffaient, tandis que Jeanne et +Marie gardaient parfaitement leur sérieux.</p> + +<p class='pindent'>Marsillat entra l’instant d’après, et madame de +Boussac, qui le traitait en ami de la maison, +consentit tacitement à ce que Marie fît rester les +deux fausses demoiselles pour tenter l’épreuve +sur lui. Seulement Marie, qui se méfiait du coup +d’œil rapide et pénétrant de Léon, poussa les +soubrettes dans l’embrasure d’une fenêtre, et +se plaça devant elles, avec Elvire, auprès d’une +table à ouvrage.</p> + +<p class='pindent'>Léon Marsillat était fort bien venu au château +de Boussac, depuis la maladie de Guillaume. Il +avait témoigné alors un grand intérêt à ce jeune +homme. Il s’était dévoué obligeamment à lui venir +tenir compagnie et faire la lecture deux ou trois +fois le jour, durant sa convalescence. Il ne s’était +pas rebuté de la froideur languissante avec laquelle +le malade avait agréé ses soins. Lorsque Guillaume +avait été assez fort pour manifester sa reconnaissance +ou son déplaisir, madame et mademoiselle +de Boussac avaient remarqué avec surprise qu’il +s’était montré de plus en plus froid et contraint +envers Marsillat. Il ne lui avait jamais adressé de +paroles désobligeantes ; bien au contraire, il l’avait +remercié de son dévouement en termes affectueux, +mais sur un ton glacé. Puis il avait paru l’éviter, +retenir mal un geste d’impatience et de mécontentement +quand il le voyait entrer dans la +cour et se diriger vers la maison : enfin, il lui +était arrivé plusieurs fois de courir à sa chambre +et de s’y enfermer, feignant de dormir et ne +répondant pas quand Léon venait y frapper doucement, +bien que Claudie, qui épiait ou devinait +tout, l’eût vu, par le trou de la serrure, lire ou +rêver à son balcon.</p> + +<p class='pindent'>Marsillat s’était fort bien aperçu de cette disposition +peu bienveillante. Il n’en avait tenu compte, +feignant de n’en rien voir, ce à quoi l’avait suffisamment +autorisé le redoublement d’égards et de +prévenances affectueuses de madame de Boussac. +La pauvre mère, ne soupçonnant point les motifs +de cette antipathie, avait attribué à l’état maladif +du cerveau de son fils l’espèce d’ingratitude dont +elle s’efforçait de le justifier, et que cependant +elle n’avait osé blâmer ouvertement, les médecins +ayant fortement recommandé d’éviter toute émotion +et toute contrariété au malade. C’est seulement +lorsque Guillaume avait été hors de danger, que +madame de Boussac avait fait sortir Marie du +couvent, espérant que la société d’une sœur chérie +dissiperait la mélancolie du jeune homme. Mais, +après quelques jours d’expansion, Guillaume +s’était montré plus nerveux, plus bizarre et plus +abattu qu’auparavant. C’est alors qu’on s’était +décidé à l’envoyer à Marseille rejoindre sir Arthur, +qui partait pour l’Italie, et qui demandait, par des +lettres pleines d’insistance et d’affection sincère, +à se charger de distraire et de surveiller son jeune +ami. Marsillat avait offert de conduire ce dernier +à Marseille, et cette fois Guillaume avait accepté +sa compagnie avec un empressement qu’on avait +regardé comme un premier symptôme d’heureuse +guérison physique et morale.</p> + +<p class='pindent'>De Marseille, Léon avait été s’installer à Guéret, +où il se proposait d’exercer sa profession d’avocat, +durant quelques années, comme sur un théâtre plus +digne de son talent que Boussac, arène obscure de +ses premiers et remarquables essais. Mais il revenait +fréquemment à Boussac pour voir sa famille, +ses amis d’enfance, et donner un coup d’œil à ses +propriétés. Il ne manquait jamais d’être assidu au +château de Boussac. Il était le conseil obligeant et +désintéressé de la famille, la dirigeait habilement à +travers ses embarras de fortune ; en un mot, il +s’était rendu nécessaire, ce qui lui avait fait pardonner +par la châtelaine son peu de respect et +d’amour pour un trône et une religion auxquels, +au fond de son cœur, la dame de l’empire ne tenait +que pour la forme et à cause du nom qu’elle portait. +N’ayant plus guère pour primer sa province que +ce nom dont on lui tenait plus de compte que sous +l’empire, elle se rattachait par là seulement à la +restauration.</p> + +<p class='pindent'>La <span class='it'>grand’dame</span> de Boussac faisait donc à l’avocat +libéral et voltairien un accueil très affectueux, et +mademoiselle de Boussac, attentive à complaire à +sa mère, le recevait avec une grâce candide, qu’elle +s’efforçait de rendre enjouée, comprenant bien que +le côté profond de son caractère serait heurté par +l’ironie de Marsillat, et ne se sentant pas assez +de confiance en lui pour consentir à une discussion +sérieuse sur quelque sujet que ce fût. Au fond du +cœur, Marie se tenait sur ses gardes avec cet +homme que son frère avait paru ne point aimer, +et qu’elle voyait sceptique sans savoir qu’il était +dépravé. On fermait les yeux là-dessus au château, +et on ne prononce pas d’ailleurs le mot de libertin +devant les demoiselles.</p> + +<p class='pindent'>— Madame, dit Marsillat à la châtelaine, je vous +annonce une visite. J’ai rencontré, au bas de la +côte, une grosse voiture... remplie de graves personnages +que je ne connais pas, mais qui m’ont +demandé à plusieurs reprises si vous étiez chez +vous.</p> + +<p class='pindent'>— Une grosse voiture... de graves personnages... +s’écria madame de Charmois en jetant un coup +d’œil rapide sur la toilette de sa fille.</p> + +<p class='pindent'>— Et que vous ne connaissez pas ? ajouta madame +de Boussac. Voilà ce qu’il y a de plus étrange, +car vous connaissez toutes les personnes du pays, +monsieur Léon.</p> + +<p class='pindent'>— Vous ne voyez pas, maman, que c’est un +poisson d’avril ? dit en souriant mademoiselle de +Boussac.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! mademoiselle Marie, répondit Marsillat, +je ne me permettrais jamais avec vous... ce que +vous me faites l’honneur insigne de vous permettre +envers moi dans ce moment même.</p> + +<p class='pindent'>— Comment cela ?</p> + +<p class='pindent'>— Permettez-moi donc de saluer cette dame, +reprit Marsillat, qui reconnaissait la nuque hâlée +de Claudie sous sa crinière mal domptée.</p> + +<p class='pindent'>Et il s’approcha du jeune groupe, faisant, avec +un sérieux comique, de grands saluts à Claudie, +mais sans la regarder en face, car la beauté de +Jeanne et son attitude naturellement noble et +calme absorbaient toute son attention.</p> + +<p class='pindent'>— Et comment donc que vous avez fait pour +me reconnaître si vite, quand Cadet ne m’a pas +<span class='it'>reconnaissue</span> du tout ? s’écria Claudie en se levant +et en se donnant de grands coups d’éventail dans +la poitrine.</p> + +<p class='pindent'>— Avec quelle grâce elle manie l’éventail ! reprit +Marsillat toujours railleur et regardant toujours +Jeanne de côté : on dirait d’une beauté andalouse.</p> + +<p class='pindent'>— C’est-il des sottises que vous me dites là, +monsieur Léon ? demanda Claudie, ne comprenant +rien à ce compliment ironique.</p> + +<p class='pindent'>Pendant que l’on échangeait des reparties enjouées +autour de la table à ouvrage, madame de +Charmois qui avait braqué son lorgnon sur Marsillat, +et qui, déjà, avait interrogé à la hâte madame +de Boussac sur le nom, la position et la +fortune de l’avocat, reconnut, avec ce regard de +lynx d’une femme née préfet de police, que ledit +avocat, après avoir effleuré du regard la grosse +Elvire, n’avait plus daigné y faire la moindre +attention, et que, tout en parlant avec Marie et +Claudie, il ne détachait pas ses yeux de la belle +Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— Ma chère, dit-elle à madame de Boussac, il +est temps de faire finir cette plaisanterie ; il vous +arrive du monde. J’ai entendu dans la cour le +roulement d’une voiture...</p> + +<p class='pindent'>— Eh non ! ma chère, c’est une charrette qui +rentre.</p> + +<p class='pindent'>— N’importe ! faites sortir ces péronnelles. Je +vous demande cela pour moi. Une visite qui vous +tomberait dans ce moment-ci me gênerait beaucoup... +Et puis, vraiment, ajouta-t-elle en baissant +la voix tout à fait, vous avez là une trop belle +servante ; cela fait tort à nos filles. Je ne conçois +pas que vous gardiez cette Jeanne ayant une fille +à marier. Je vois que vous n’y entendez rien, et +qu’il faudra que je vous dirige si vous voulez +l’établir convenablement. Allons ! vous riez de +tout ! Moi, je vais renvoyer à leur poulailler ces +demoiselles de contrebande.</p> + +<p class='pindent'>La grosse Charmois se leva ; mais, avant qu’elle +eût fait un pas, Cadet, tout rouge, tout essoufflé, +tout ébouriffé, se précipita dans le salon en criant +et en riant à se luxer la mâchoire :</p> + +<p class='pindent'>— Madame ! les v’là ! not’ maîtresse ! Ça les est ! +Ça les est ; foi d’homme !</p> + +<p class='pindent'>— Mon fils ! s’écria madame de Boussac, qui +devina avec le seul commentaire de la tendresse +maternelle.</p> + +<p class='pindent'>Elle s’élança vers la porte avec Marie, et soudain +Guillaume, bousculant Cadet, qui, dans sa joie, +perdait la tête et se mettait en travers de la joie +d’autrui, se précipita dans les bras de sa mère et +de sa sœur. Sir Arthur le suivait, attendant, d’un +air heureux et calme, sa part dans les embrassades +et les effusions de famille.</p> + +<h2 id='ch12'>XII<br/> <span class='sub-head'>UN GENTLEMAN EXCENTRIQUE</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>J’espère que</span> je vous ai tenu parole, dit sir Arthur +aux dames de Boussac, lorsque les premiers transports +furent apaisés. Je vous le ramène aussi frais, +aussi aimable et plus robuste qu’avant sa maladie.</p> + +<p class='pindent'>En effet, Guillaume était devenu tout à fait un +beau jeune homme. Il avait fait le matin un peu +de toilette pour donner de la joie à sa mère en lui +montrant la meilleure mine possible. Ses yeux +brillaient du pur bonheur qu’on éprouve à se retrouver +au sein de sa famille après une assez +longue absence. Il ne cessait d’embrasser sa mère, +de baiser tendrement les mains de sa sœur, de +serrer dans ses bras sir Arthur, en le leur présentant +comme son sauveur, son meilleur ami, son +véritable médecin ; il faisait même un accueil des +plus affectueux à Marsillat, contre lequel il paraissait +avoir abjuré ou plutôt oublié ses anciennes +préventions. Présenté aux dames de Charmois, il +avait su dire des paroles d’un aimable à-propos +pour féliciter sa mère et sa sœur de leur arrivée. +Enfin, tout le monde le trouvait charmant, et +même la grosse sous-préfette l’eût désiré moins +joli garçon, cet avantage de la beauté rendant, +selon elle, les jeunes gens plus difficiles, en fait de +fortune, dans le choix d’une épouse.</p> + +<p class='pindent'>Quant à sir Arthur, elle le dévorait de son +lorgnon, et, ne pouvant se lasser d’admirer sa +belle figure et sa noble prestance, elle pensa moins +d’abord à en faire son gendre qu’à regretter pour +elle-même de n’avoir pas vingt ans de moins.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne et Claudie étaient restées debout dans +leur coin, ne se souvenant plus qu’elles étaient +déguisées, l’une ébahie à la vue de ces beaux Messieurs +si bien habillés ; l’autre attendrie de la joie +de sa marraine, et surtout de sa jeune maîtresse, +ne pensant ni à se faire voir ni à se cacher, oublieuse +d’elle-même, suivant sa coutume.</p> + +<p class='pindent'>— Comme ce grand Monsieur parle drôlement ! +disait Claudie, surprise de l’accent britannique très +prononcé de sir Arthur.</p> + +<p class='pindent'>— Tu vois bien qu’il parle anglais ! lui répondit +d’un air avisé Cadet, qui s’était rapproché d’elle.</p> + +<p class='pindent'>— C’est donc ça de l’anglais ? reprit Claudie ; ça +se comprend bien tout de même.</p> + +<p class='pindent'>— Ce Monsieur est un Anglais ? dit Jeanne à +son tour ; et, conservant contre les enfants d’Albion +un effroi et un ressentiment enracinés dans le cœur +de nos paysans depuis quatre siècles, elle s’étonna +qu’il eût l’air d’un <span class='it'>chrétien</span> plus que d’un démon.</p> + +<p class='pindent'>— Mademoiselle Marie, dit Marsillat, je vous demande +humblement pardon du poisson d’avril que +je vous ai servi en vous annonçant de graves personnages +inconnus.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! je vous le pardonne de grand cœur, répondit +la jeune fille ; mais j’admire votre astuce ! +vous mentez avec un sang-froid !...</p> + +<p class='pindent'>— C’est M. Arthur qu’il faut en accuser. Il +m’avait tant recommandé d’être sur mes gardes ! +il tenait tellement à vous surprendre.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, miss Mary, reprit sir Arthur avec son +enjouement paisible et son parler lent. J’étais +<span class='it'>passionné</span> contre vous depuis un jour de 1<sup>er</sup> avril +où, étant toute petite, à votre couvent, vous +m’aviez fait mille contes plus jolis les uns que les +autres, en me riant au nez à chaque mot, ce qui ne +m’empêchait pas de vous croire. A présent, c’est +mon tour de vous mystifier.</p> + +<p class='pindent'>— Êtes-vous bien sûr, sir Arthur, dit Marsillat +en faisant un signe d’intelligence à mademoiselle +de Boussac, que mademoiselle Marie ne pourrait +plus vous servir aucun poisson d’avril ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est <span class='it'>immepossible</span> ! s’écria l’Anglais. Je ne +crois plus à elle !</p> + +<p class='pindent'>En ce moment, Guillaume se rapprocha de sa +sœur et regarda Claudie sans la reconnaître. Elle +était entrée au château longtemps après son départ +pour l’Italie, et il ne l’avait vue qu’un jour dans +toute sa vie, le jour qu’il avait passé à Toull-Sainte-Croix. +Le déguisement achevait de dérouter +ses souvenirs, et il ne fit attention à elle que pour +se dire : J’ai vu, je ne sais où, une figure qui ressemblait +à celle-ci. Mais dès qu’il eut aperçu Jeanne, +il la trouva si belle et si à l’aise sous ce nouveau +costume, qu’il ne put se persuader qu’elle le portait +pour la première fois. Il s’imagina qu’appréciant le +caractère élevé de sa filleule, madame de Boussac +l’avait tirée de l’humble condition de servante +pour en faire une sorte d’égale, une demoiselle de +compagnie, et il se sentit pénétré de joie et de +terreur.</p> + +<p class='pindent'>Il s’était préparé à revoir Jeanne avec des sentiments +de protection paternelle. Ne la trouvant pas +sur son passage dans la cour ni dans l’escalier du +château, il s’était demandé si sa mère, qui était bien +encore quelquefois sujette à des accès de colère et +à des préventions capricieuses, n’avait pas renvoyé +Jeanne à ses moutons et à sa montagne. Enfin il +la retrouvait au salon sous les habits d’une demoiselle. +Sans doute, on lui avait donné de l’éducation ; +il allait entendre un langage épuré sortir +de ses lèvres. Sa figure noble, sa tenue chaste et +pleine de dignité, s’accordaient si bien avec ses +suppositions ! Il s’approcha d’elle, lui prit la main, +voulut lui parler, trembla, pâlit et balbutia. Cette +main était devenue si blanche et si douce, cette +manche de mousseline laissait voir un si beau bras, +que Guillaume, troublé et ne sachant plus ce qu’il +faisait, porta la main de Jeanne à ses lèvres. La +pauvre fille éperdue prit l’embarras de son parrain +pour de la froideur, et cette caresse respectueuse +et inusitée, pour une raillerie que lui attirait son +déguisement, comme les grandes révérences que +Marsillat avait faites à Claudie. Ses yeux se remplirent +de larmes, et elle s’esquiva bien vite avec +Claudie pour aller reprendre ses habits de paysanne, +et préparer le souper de son parrain.</p> + +<p class='pindent'>Cependant sa beauté, sa candeur et sa grâce +naturelle avaient vivement frappé sir Arthur. Il +avait beaucoup de mémoire, et cependant il ne +pouvait s’expliquer pourquoi cette figure angélique +lui faisait l’effet d’une seconde apparition +dans sa vie. L’avait-il vue dans ses rêves ? Était-ce +là le type de prédilection de sa pensée ? Ressemblait-elle +particulièrement à quelqu’une de ces +madones de la Renaissance qu’il venait de contempler +avec un religieux amour à Florence et à +Rome ?</p> + +<p class='pindent'>— Quelle est cette jeune Miss ? demanda-t-il à +Marsillat.</p> + +<p class='pindent'>— C’est la gouvernante anglaise de mademoiselle +de Charmois, répondit tout haut Marsillat avec +aplomb en faisant de l’œil appel à la gaieté de +Marie ; c’est <span class='it'>miss Jane</span> ; l’autre est <span class='it'>miss Claudia</span>, +la gouvernante de mademoiselle Marie.</p> + +<p class='pindent'>— Miss Jane ! gouvernante ! répéta l’Anglais +avec stupeur.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! sir Arthur, reprit Marie en souriant, +craignez-vous encore quelque poisson d’avril ? +Vraiment, on ne pourra plus vous dire bonjour +sans que vous soyez sur vos gardes.</p> + +<p class='pindent'>Sir Arthur avait déjà mordu à l’hameçon avec +une confiance sans bornes, et il se réjouissait de +pouvoir enfin parler anglais tout à son aise pendant +le souper.</p> + +<p class='pindent'>On se hâta de servir. Les deux voyageurs étaient +affamés, et sir Arthur, malgré les supplications et +les reproches de la famille, était dans la résolution +inébranlable de partir immédiatement après. Il +était appelé par des affaires pressantes, indispensables, +à Orléans, où il avait des propriétés. Il avait +défendu aux postillons de dételer ; mais il s’engageait +sur l’honneur à revenir dans huit jours.</p> + +<p class='pindent'>Autour de la table, où le souper venait d’être +servi, s’agitaient Claudie et Cadet, l’une poussant +l’autre, le grondant à demi-voix, le dirigeant, et se +moquant de lui du geste et du regard. Claudie, en +paysanne, ne frappa pas plus sir Arthur qu’elle ne +l’avait fait en demoiselle. Il n’y fit d’autre attention +que de lui dire merci, selon une habitude de courtoisie +qui lui était particulière, chaque fois qu’il +voyait une main de femme lui changer lestement +son assiette, au lieu des grosses pattes brunes et +calleuses du flegmatique Cadet.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume reconnut enfin Claudie, et se rappela +qu’on lui avait annoncé son admission au château +dans un de ces post-scriptum de lettres intimes où +l’on entasse en masse les détails de la vie domestique.</p> + +<p class='pindent'>— Claudie était donc déguisée tout à l’heure ? +demanda-t-il à Marie, placée près de lui.</p> + +<p class='pindent'>— Sans doute, répondit-elle. Nous avions fait +notre mascarade du 1<sup>er</sup> avril sans prévoir que nous +serions trop heureuses ce jour-là pour avoir besoin +de nous amuser.</p> + +<p class='pindent'>— Et Jeanne était donc déguisée aussi ?</p> + +<p class='pindent'>— Sans doute. Est-ce que tu ne l’as pas reconnue ?</p> + +<p class='pindent'>— Pas très bien ! dit Guillaume préoccupé.</p> + +<p class='pindent'>— Allons donc ! tu lui as baisé la main avec +toutes sortes de cérémonies ! Nous avons cru que +tu nous secondais pour attraper sir Arthur.</p> + +<p class='pindent'>— Je n’y pensais pas, reprit Guillaume.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! tu ne t’es donc pas corrigé de tes distractions ?</p> + +<p class='pindent'>Pendant ce dialogue à voix basse, madame de +Charmois avait entrepris, à haute voix, sir Arthur +sur l’article mariage.</p> + +<p class='pindent'>— Il y a quelques années que j’ai eu l’honneur +de vous rencontrer à Paris chez madame de Boussac, +et chez mesdames de Brosse et de Clairvaux, +lui disait-elle. Dans ce temps-là vous n’étiez pas +marié ; vous étiez incertain si vous achèteriez des +propriétés en France ou si vous retourneriez vous +fixer en Angleterre : c’était peu de temps après +le retour de nos princes bien-aimés, et quoique +vous ne fussiez pas militaire, nous vous regardions +comme un de nos libérateurs. Maintenant, vous +êtes établi, je crois... ou veuf ? Je vous demande +pardon si je ne me souviens pas bien.</p> + +<p class='pindent'>Marsillat haussa les épaules involontairement au +mot de libérateur, que l’Anglais reçut d’un air très +froid. Madame de Boussac, observant le manège de +son amie à l’endroit du mariage présumé de sir +Arthur, la poussa du genou comme pour l’avertir +que c’était bien maladroit ; mais la Charmois n’en +tint compte, persuadée que tous les moyens étaient +bons pour arriver à ses fins.</p> + +<p class='pindent'>— Ainsi, vous êtes encore garçon ? reprit-elle +lorsque l’Anglais lui eut fait observer que sa vie +errante depuis trois ans eût été peu conciliable +avec les liens de l’hyménée. Mais songez-vous qu’il +est temps de vous y prendre, sir Arthur ? Vous +voilà encore dans la fleur de l’âge. Cependant, +quand on a passé la trentaine, croyez-moi, on +commence à devenir vieux garçon.</p> + +<p class='pindent'>— Vous avez raison, Madame, répondit M. Harley ; +on devient égoïste, on prend des manies, +on est chaque jour moins propre à rendre une +femme heureuse. Aussi, suis-je bien décidé à me +marier plus tôt que plus tard.</p> + +<p class='pindent'>— A la bonne heure ! J’ai toujours eu mauvaise +opinion d’un homme qui ne se marie pas. Et votre +choix est fait, sans doute ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, pas précisément.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! vous êtes incertain ?</p> + +<p class='pindent'>— Très incertain, répondit l’Anglais d’un ton +positif.</p> + +<p class='pindent'>— Je comprends ! vous n’êtes pas bien sûr +d’être amoureux.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne suis pas <span class='it'>amoureuse</span>, dit l’Anglais, mais +je pourrais bien le devenir.</p> + +<p class='pindent'>Et il promena autour de lui des regards candides +comme s’il eût cherché quelqu’un.</p> + +<p class='pindent'>— Il est tout à fait naïf et ouvert, pensa la +grosse Charmois, et c’est plaisir que de le pousser +un peu. Vous regardez, lui dit-elle en baissant la +voix pendant que les jeunes gens parlaient entre +eux d’autre chose, s’il y a quelqu’un ici qui vous +rappelle l’objet de vos pensées ?</p> + +<p class='pindent'>— Mes pensées ne sont pas encore des souvenirs, +Madame, dit l’Anglais en riant.</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce qu’il voudrait me faire la cour ? se +demanda la sous-préfette. Quel dommage que je +ne sois pas à marier ! Et cette Elvire, qui fait +justement la moue dans ce moment, au lieu de +montrer qu’elle a de belles dents ! Que les petites +filles sont sottes ! Je suis sûr, monsieur Harley, +reprit-elle par un douloureux retour sur son peu de +fortune, que vous avez de l’ambition ?</p> + +<p class='pindent'>— Beaucoup, Madame !</p> + +<p class='pindent'>— Vous êtes comme tous les hommes riches de +ce temps-ci : vous voulez être plus riche encore.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! je suis beaucoup plus ambitieux que +cela !</p> + +<p class='pindent'>— Vous voulez un grand nom ?</p> + +<p class='pindent'>— Je voudrais qu’elle eût un joli nom, très +facile à prononcer.</p> + +<p class='pindent'>— Vous êtes un plaisant, je vois cela. Moi, je +vous conseille de prendre une femme bien née. +Vous êtes d’une famille noble, mais non illustre ; +si vous voulez vivre en France sur un certain pied +de considération, il faut vous allier à une famille +dont le nom... sans être des premiers, car enfin +vous ne pouvez prétendre à une Montmorency... +soit du moins...</p> + +<p class='pindent'>— J’ai, Madame, encore plus d’ambition que +cela, reprit l’Anglais sans se déconcerter.</p> + +<p class='pindent'>— Eh ! mon Dieu ! quelle ambition avez-vous +donc ? Vous êtes donc immensément riche ?</p> + +<p class='pindent'>— Je suis un honnête homme, et je voudrais +être aimé et estimé de <span class='it'>mon</span> femme. Voilà mon +ambition.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! le drôle de corps ! mais vous êtes tout à +fait charmant. On n’a pas plus d’esprit que cela. +On dit qu’il n’y a que les Français pour avoir de +l’esprit ! mais vous en avez à revendre, mon +cher !</p> + +<p class='pindent'>— Vous êtes beaucoup trop <span class='it'>bon</span>, Madame.</p> + +<p class='pindent'>— C’est vous qui êtes bon ! Je suis sûre que vous +seriez le plus charmant et le plus excellent mari +de la terre. Mariez-vous ! vrai ! vous ne demandez +qu’à être aimé ; vous méritez trop de l’être pour +qu’une femme digne de vous ne soit pas facile à +rencontrer.</p> + +<p class='pindent'>— C’est beaucoup plus difficile que vous ne +croyez, Madame. Une femme digne d’être aimée +et capable d’aimer loyalement, fidèlement, c’est +très rare en France, où les femmes ont tant +d’esprit !</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien, vous vous trompez ! j’en connais +qui ont plus de cœur encore que d’esprit, et si +vous revenez dans huit jours, je vous prouverai +cela.</p> + +<p class='pindent'>— Dans <span class='it'>houit</span> jours ! c’est bien long, dit l’Anglais +avec une tranquillité remarquable.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! que vous êtes pressé ! Il paraît que le +voyage d’Italie vous a peu satisfait, et que vous +comptez trouver mieux chez nous. Allons ! j’espère +que vous attendrez bien huit jours. Je suis femme +de bon conseil, je connais le cœur humain, et je +m’intéresse à vous... vrai ! comme si vous étiez +mon fils.</p> + +<p class='pindent'>— Vous êtes bien <span class='it'>bon</span> ! répéta l’Anglais, avec un +imperceptible sourire d’ironie.</p> + +<p class='pindent'>On était au dessert. C’était le département de +Jeanne. Elle entra apportant des corbeilles de +pommes, de poires et de raisin admirablement conservés +et arrangés avec art dans la mousse. Habillée +en paysanne, avec beaucoup de propreté, les +manches retroussées jusqu’au coude pour être plus +adroite, elle allongea ses beaux bras blancs pour +poser, au milieu de la table, un large fromage à +la crème qu’elle venait de battre et de délayer à +la hâte. Son teint était animé. Elle se pencha pour +servir la table, sans méfiance et sans affectation, +tantôt près de Guillaume et tantôt près de l’Anglais. +Mais Guillaume remarqua qu’elle évitait de s’approcher +de Marsillat, bien qu’il eût insensiblement +écarté sa chaise de celle d’Elvire pour laisser un +passage près de lui à la belle canéphore. Guillaume +en détacha ses yeux avec effort et parla avec sa +sœur de tout ce qui pouvait en détacher sa pensée. +Mais Jeanne était destinée ce soir-là à fixer l’attention +en dépit d’elle-même.</p> + +<p class='pindent'>Dès qu’elle fut sortie, sir Arthur, que les provocations +matrimoniales de la Charmois fatiguaient +beaucoup, changea la conversation en s’adressant +à mademoiselle de Boussac :</p> + +<p class='pindent'>— C’est bien ! mademoiselle Marie, lui dit-il en +riant, vous croyez m’avoir donné du poisson à +souper, mais je n’y ai pas touché, ne vous en +déplaise.</p> + +<p class='pindent'>Marie avait déjà oublié le conte de la gouvernante +anglaise ; elle regarda sir Arthur d’un air +étonné.</p> + +<p class='pindent'>— Miss Jane est fort bien déguisée, reprit l’Anglais ; +mais elle est aussi belle d’une façon que de +l’autre, et je n’ai pas été attrapé un seul instant.</p> + +<p class='pindent'>— Je vous demande bien pardon, dit Marie ; +vous avez pris notre belle laitière pour une gouvernante +anglaise ; et Dieu sait si je songeais à vous +attraper. C’est M. Marsillat qui a fait ce conte-là.</p> + +<p class='pindent'>— Vous jouez très bien la comédie, répliqua +l’Anglais, obstinément déterminé à prendre Jeanne +la laitière pour miss Jane travestie.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! c’est trop fort ! s’écrièrent les jeunes +filles en éclatant de rire. Je parie qu’il croit que +c’est à présent que nous le trompons !</p> + +<p class='pindent'>— Bonne comédie ! répéta sir Arthur en riant à +son tour de bon cœur.</p> + +<p class='pindent'>Il fut impossible de savoir clairement ce que +pensait l’Anglais mystifié ; mais il est certain qu’il +ne voulait point croire, tout exempt de préjugés +qu’il était, à tant de majesté chez une laitière, et +qu’il s’en tint à sa première impression, son admiration +sympathique pour la belle compatriote +qu’on lui avait montrée en robe blanche et en +cheveux d’or tressés à l’anglaise. « Elle est bien +vraiment la plus belle femme du monde, dit-il à +Marsillat, qui s’amusait à l’interroger en sortant +de table, car elle est, s’il est possible, plus belle en +cornette qu’en cheveux. » Aussitôt que l’Anglais +eut englouti six tasses de thé que Marie lui prépara +avec soin et lui versa avec la grâce d’une bonne +sœur, reconnaissante des soins qu’il avait pris de +son frère, il fit avertir les postillons, résista à de +nouvelles prières, renouvela son serment de revenir +dans huit jours, et partit après avoir pressé +dans ses bras son cher Guillaume, qu’il regardait +comme un fils adoptif. Au moment où il montait +en voiture, la grosse Charmois qui l’avait reconduit +jusque-là avec toute la famille, et qui s’acharnait +après lui, lui dit d’un air futé, à demi-voix :</p> + +<p class='pindent'>— Ah çà ! vous m’avez promis de me consulter ! +N’allez pas vous embarquer dans votre grand +projet sans m’en faire part. Je connais tout le +monde, moi, et je suis plus à même que qui que ce +soit de vous donner des informations et de vous +empêcher de tomber dans quelque piège.</p> + +<p class='pindent'>— Soyez tranquille, Madame, répondit sir +Arthur d’un air un peu railleur, en s’enveloppant +de son carrick de voyage, qu’il boutonna méthodiquement +sur sa poitrine ; dans <span class='it'>houit</span> jours, nous +parlerons de cela, et peut-être vous en écrirai-je +avant <span class='it'>houit</span> jours, car je suis un homme très +<span class='it'>immepatiente</span>.</p> + +<p class='pindent'>Cette dernière parole laissa dans l’âme de la +grosse Charmois les plus doux rêves d’établissement +pour sa fille : elle n’en dormit pas de la nuit. +Il m’en écrira avant huit jours ! répétait-elle en +agitant sur son oreiller sa grosse tête pleine de +projets. C’est à <span class='it'>moi</span> qu’il compte écrire et non à +madame de Boussac ! Donc c’est à ma fille qu’il +pense. Certainement il l’a regardée, beaucoup +regardée. Toutes les fois que je lui conseillais le +mariage, il regardait Elvire d’une façon étrange. +Il a une drôle de physionomie. On ne sait trop s’il +plaisante ou s’il parle sérieusement ; mais c’est un +original. Je lui ai plu. Combien d’hommes ne se +décident pour une jeune personne que par entraînement +pour l’esprit de la mère ! D’ailleurs +Elvire éclipse complètement Marie. Marie a de +beaux yeux, mais elle est si maigre ! elle a l’air +d’un enfant, et l’idée du mariage ne vient pas en la +regardant.</p> + +<p class='pindent'>Que devinrent les douces illusions de la sous-préfette +de Boussac lorsqu’elle reçut dès le lendemain +le billet suivant :</p> + +<div class='blockquote'> + +<p class='line' style='text-align:left;margin-left:3em;'>« Madame,</p> + +<p class='pindent'>« Dans mon impatience de suivre vos bons conseils +et de m’établir suivant mon goût, je viens +vous prier d’être mon intermédiaire auprès de +miss Jane, la gouvernante anglaise de votre fille, +pour lui offrir humblement la main, le nom et la +fortune d’un honnête homme, très amoureux d’elle. +Je suis avec respect, etc.</p> + +<p class='line' style='text-align:right;margin-right:1em;'>« <span class='sc'>Arthur Harley.</span> »</p> + +</div> + +<h2 id='ch13'>XIII<br/> <span class='sub-head'>LE FRÈRE ET LA SŒUR</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>Cette</span> brusque et bizarre déclaration fut un coup +de foudre pour madame de Charmois. Elle courut +s’enfermer avec madame de Boussac, qui ne voulut +pas prendre l’affaire au sérieux, et la regarda +comme un fort bon tour joué par sir Arthur à +une donneuse de conseils importuns et malséants.</p> + +<p class='pindent'>— Non ! non ! s’écria la Charmois indignée, s’il +est homme d’honneur comme vous l’affirmez, il ne +plaisante pas. Je suppose qu’il existât en effet +une <span class='it'>miss Jane</span>, gouvernante de ma fille, jugez +donc quelle joie et quel orgueil pour elle si on +venait lui annoncer qu’un millionnaire veut l’épouser ! +Et ensuite quelle honte et quelle rage +lorsqu’on lui apprendrait que ce n’est qu’un poisson +d’avril ! Non, un homme de bonne compagnie +ne se permettrait pas une pareille mystification, +fût-ce avec une laveuse de vaisselle.</p> + +<p class='pindent'>— Mais, ma chère, reprenait madame de Boussac, +M. Harley n’est pas si dupe que vous croyez ; +il a très bien compris que Jeanne est une servante, +et, dans la certitude que vous ne prendriez pas +au sérieux sa demande, il vous a adressé cette +plaisanterie pour vous punir de lui avoir jeté nos +filles à la tête.</p> + +<p class='pindent'>— Si telle est son intention, il s’en repentira ! +s’écria madame de Charmois. Je ferai si bien qu’il +deviendra amoureux de ma fille, et j’aurai le +plaisir de la lui refuser. Mais, en attendant, ma +chère, vous allez, j’espère, me faire le plaisir de +mettre Jeanne à la porte.</p> + +<p class='pindent'>— Et pourquoi donc ? De quoi est-elle coupable, +la pauvre enfant ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est une coquette insigne !</p> + +<p class='pindent'>— Vous vous trompez beaucoup. Elle n’a pas +l’apparence de coquetterie.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! n’importe ! elle est belle, elle plaît ! +elle fait du tort à nos filles. Il est impossible de la +supporter davantage ici.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne était une servante si fidèle et si utile à +la maison, que madame de Boussac se défendit de +la renvoyer avec assez de fermeté. « Je t’y contraindrai +bien ! » se dit tout bas madame de Charmois ; +et elle feignit de renoncer à cette idée.</p> + +<p class='pindent'>— Quant au poisson d’avril de M. Harley, dit-elle +en froissant le billet et en le jetant dans le feu, +voilà toute la suite que j’y donnerai. J’espère, +ma chère amie, que vous aurez bouche close là-dessus.</p> + +<p class='pindent'>— D’autant plus, répondit madame de Boussac, +que notre ami ne peut pas l’entendre autrement, +et qu’il compte bien que vous garderez la leçon +pour vous, sans en faire part à personne. Je ne +veux même pas être censée en rien savoir.</p> + +<p class='pindent'>— Et moi, ajouta la sous-préfette, je ne veux +même pas être <span class='it'>censée</span> avoir reçu cet impertinent +billet. Ce sera <span class='it'>censé</span> égaré, et si votre Anglais +m’en parle, je ferai semblant de n’y rien comprendre.</p> + +<p class='pindent'>Madame de Charmois alla rejoindre son époux, +qui s’occupait d’emménager dans la ville le local +de sa nouvelle sous-préfecture, et, en le critiquant, +en le grondant à tout propos, elle assouvit un peu +sur lui sa mauvaise humeur.</p> + +<p class='pindent'>Cependant l’exprès berrichon qui, de La Châtre, +où M. Harley avait relayé et rédigé ses lettres pour +Boussac, était venu au petit trot (en une grande +journée) remplir ce bizarre message, avait, conformément +à ses instructions, demandé à parler à +mademoiselle Jane ; et comme il ne se piquait +point de prononcer ce nom à l’anglaise, comme +ledit nom, écrit sur un billet dont il était porteur, +offrait à des yeux français la même consonnance +que celui de Jeanne, Claudie, qui apprenait à lire +et qui commençait à épeler fort lestement, ne fut +pas en peine de comprendre à qui cette lettre était +destinée.</p> + +<p class='pindent'>— Ça vient du Monsieur anglais qui a passé +avant-hier par chez nous ? dit-elle au messager. +C’est drôle ! Il faut qu’il ait oublié ou perdu quelque +chose dans la maison. Mais s’il m’avait écrit +à moi, il aurait mieux fait ; au lieu que Jeanne ne +connaît pas encore ses lettres. Et faut-il faire une +réponse à ça ?</p> + +<p class='pindent'>— Eh ! non, observa judicieusement Cadet, +puisque le Monsieur anglais est reparti pour Paris.</p> + +<p class='pindent'>— Allons ! dit Claudie, en mettant la lettre dans +la bavette de son tablier, je lui donnerai ça quand +elle ramènera ses vaches.</p> + +<p class='pindent'>— Non, non ! faut y donner tout de suite, dit +l’exprès, le Monsieur anglais a dit qu’il fallait <span class='it'>y</span> +donner à elle-même, tout de suite en arrivant.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! eh bien, je m’y en vas, répondit Claudie ; +et retroussant le coin de son tablier de cuisine, +elle se dirigea en courant vers la prairie, où Jeanne +gardait ses vaches le long des rochers de la rivière. +Mais elle n’alla pas jusqu’au bout du jardin sans +rencontrer mademoiselle de Boussac, qui se promenait +avec son frère, et à qui elle remit la lettre, +pressée qu’elle était d’en entendre lire le contenu. +Marie ne lui donna pas cette satisfaction. Elle se +chargea de porter la lettre à Jeanne en se promenant, +et dès que Claudie, un peu mortifiée, eut +tourné les talons : C’est vraiment là l’écriture de +M. Harley, dit-elle à Guillaume : que peut-il donc +avoir à écrire à Jeanne ?</p> + +<p class='pindent'>— Cela me paraît inexplicable, répondit le +jeune homme. Jeanne sait-elle lire ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, dit mademoiselle de Boussac, en décachetant +la lettre, d’autant plus que c’est écrit +en anglais.</p> + +<p class='pindent'>Les deux jeunes gens connaissaient assez bien +cette langue, surtout Marie, et ils lurent ce qui +suit :</p> + +<div class='blockquote'> + +<p class='pindent'>« Ma chère miss Jane, depuis quelques mois j’ai +pris la résolution de me marier, et comme j’ai la +prétention d’être bon phrénologue et bon physionomiste, +j’ai toujours compté obéir à la première +sympathie bien franche et bien vive qu’une belle +figure me ferait éprouver. Je ne vous ai vue que +peu d’instants, mais je vous ai considérée assez +attentivement, malgré mon émotion, pour être +certain que je ne me trompe pas sur votre compte, +que votre physionomie est le reflet de votre âme, +et que votre âme est un type de perfection comme +votre figure. Sur-le-champ, j’ai senti que je vous +aimais et que je suis destiné à vous aimer toute +ma vie, si vous daignez me payer de retour. +Permettez-moi, lorsque je vous reverrai dans +quinze jours, de mettre à vos pieds une affection +sincère, respectueuse, fondée sur la plus haute +estime et la plus tendre admiration. Jusque-là +informez-vous de ma position et de mon caractère +auprès de M. Guillaume de Boussac et de sa +famille, afin que si votre cœur est libre de tout +engagement, et si vous me jugez digne d’être +votre mari, vous daigniez écouter ma demande +et me croire votre serviteur et votre ami le plus +dévoué.</p> + +<p class='line' style='text-align:right;margin-right:1em;'><span class='sc'>Arthur Harley.</span> »</p> + +</div> + +<p class='pindent'>— En vérité, cela paraît sérieux, n’est-ce pas ? +demanda Marie à son frère, qui était tombé dans +une profonde rêverie.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, ma sœur, cela est sérieux, on ne peut +plus sérieux ! répondit Guillaume après un long +silence. Sir Arthur est incapable d’une indécente +et cruelle plaisanterie. Jamais, fût-ce en riant, sa +bouche n’a prononcé un mensonge. Jamais sa +plume n’a tracé seulement une exagération. Il s’est +pris d’amour, ou tout au moins d’affection tendre +et paternelle pour Jeanne. Il veut l’épouser, et il +l’épousera.</p> + +<p class='pindent'>— Guillaume, je crois rêver, vous dis-je.</p> + +<p class='pindent'>— Pas moi ! tout cela me paraît fort naturel de +la part de sir Arthur. C’est la conséquence et la +confirmation de toutes ses idées, de toutes ses +paroles, de tous ses projets et de toutes ses croyances. +Il est exempt de nos misérables préjugés. +Son âme, supérieure au monde et à ses vanités +frivoles, n’aspire qu’au vrai. Il a quelques systèmes +excentriques qui le rendent original sans lui rien +ôter de sa raison et de sa sagesse. Ce n’est pas à +tort qu’il se vante de lire dans les cœurs et de juger +infailliblement d’après les physionomies. Je l’ai +vu, à cet égard, avoir des révélations qui tenaient +du miracle. Je ne l’ai jamais vu admirer la beauté +d’une femme sans qu’il fît aussitôt, avec une merveilleuse +perspicacité, le compte de ses qualités et +de ses défauts ; et toujours je l’ai entendu conclure +ainsi : « Ce n’est pas encore là mon idéal. Le jour +où je le trouverai, fasse le ciel qu’il puisse accepter +de moi son bonheur, et le trouver dans mon +amour ! » Dans le commencement, je riais de ces +bizarreries dites d’un ton si froid et si réfléchi. +Mais peu à peu j’ai reconnu dans M. Harley un +esprit sérieux, une âme passionnée, un caractère +généreux, inébranlable dans sa fermeté. Croyez +bien, Marie, que les plaisanteries du monde +n’effleureront pas même sir Arthur, et qu’en +épousant Jeanne, il s’estimera le plus heureux des +hommes !</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! Guillaume, s’écria mademoiselle de +Boussac vivement émue, j’aimais sir Arthur +comme un frère, comme un ami véritable. A +présent, je l’admire comme un héros ! Eh bien ! +n’en doutez pas, il est aussi sage que grand, et cet +exemple me confirme dans la foi que j’ai aux +révélations du sentiment. Jeanne est digne de lui. +Jeanne est un ange. Elle est, dans son espèce, une +femme supérieure ; et si le monde raille et méprise +cette union, Dieu la bénira, et les âmes sympathiques +et pures s’en réjouiront. Ne penses-tu pas +comme moi, mon cher Guillaume ? Tu parais triste +et abattu de cette résolution de ton ami !</p> + +<p class='pindent'>— Sans doute, je le suis un peu, répondit Guillaume +troublé. Sir Arthur va avoir une grande +lutte à soutenir contre le monde !... Il est vrai qu’il +est indépendant, lui ! qu’il n’a pas de famille à +respecter, personne à ménager...</p> + +<p class='pindent'>— Si ce n’est que le monde, il en triomphera +aisément par le mépris. Allons, Guillaume, ne +soyez pas au-dessous de votre ami. Apprêtez-vous, +au contraire, à lutter pour lui et avec lui. Moi, je +me déclare son auxiliaire, son apologiste, et dussé-je +être raillée et condamnée, je n’aurai pas assez +de paroles pour louer et admirer sa conduite.</p> + +<p class='pindent'>— Bonne et romanesque Marie, tu es admirable, +toi ! dit Guillaume en pressant le bras de sa sœur +contre sa poitrine. Ah ! si tu savais combien mon +cœur te donne raison !</p> + +<p class='pindent'>— Si je suis romanesque, tu l’es aussi, Guillaume ; +et si je suis admirable, tu l’es bien autant +que moi, frère ! car voilà des larmes dans tes yeux, +et c’est la généreuse audace de sir Arthur qui les +fait couler.</p> + +<p class='pindent'>— Mais, Jeanne ? reprit Guillaume d’une voix +oppressée.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne ? doutes-tu du choix de sir Arthur ? +Toi-même affirmes qu’il ne se trompe jamais. Eh +bien, j’affirmerai la même chose maintenant, car +Jeanne est un trésor. Tu ne la connais pas, Guillaume ; +tu n’as vu en elle qu’une pauvre orpheline +à secourir ; tu lui sais gré des soins qu’elle t’a donnés +dans ta maladie, des nuits qu’elle a passées, +infatigable et toujours pieuse et calme comme un +ange, à ton chevet ; enfin tu la regardes comme une +servante fidèle et dévouée. Mais je la connais, moi ! +Oui, moi seule ; je sais que Jeanne est notre égale, +Guillaume, et peut-être qu’elle est plus que nous +devant Dieu. Non, aucun de nous n’aurait sa +patience, sa fermeté, sa foi, son abnégation. Combien +de fois, par des raisons de pur sentiment et +avec la lumière naturelle de son âme, elle m’a +révélé des vérités sublimes que mes lectures m’avaient +fait seulement pressentir ! Oh ! certes, +Jeanne est un être à part. Je m’y connais. J’ai été +élevée avec quatre-vingts ou cent jeunes filles +nobles ou riches, et je les ai étudiées, et j’ai connu +leurs travers, leurs vanités, leurs mauvais instincts, +leurs petitesses. Parmi les meilleures il +n’en était pas une que son rang ou son argent +n’eût pas déjà un peu corrompue. Eh bien, +Guillaume, tu me croiras, toi, car ce que je vais +te dire, je n’oserais jamais le dire à maman, elle +me traiterait de tête folle et de cerveau exalté : +aucune de mes amies du couvent ne m’a inspiré +la confiance et le respect que Jeanne m’inspire ; +aucune ne m’a été aussi chère que cette paysanne ; +aucune de nos religieuses ne m’a semblé aussi pure +et aussi sainte. Oui, Jeanne est une chrétienne des +premiers temps. C’est une fille qui souffrirait le +martyre en souriant, et que l’église canoniserait si +elle savait ce que Dieu a mis de grâce dans son +cœur.</p> + +<p class='pindent'>— Marie, tu m’attendris profondément et tu +me fais mal, répondit Guillaume, en s’asseyant ou +plutôt en se laissant tomber sur un banc du jardin. +J’ai encore la tête malade quelquefois. Ton exaltation +se communique à moi, et m’agite trop violemment. +Laisse-moi, laisse-moi respirer un peu.</p> + +<p class='pindent'>— Cher frère ! cher ami ! pardonne-moi, dit +Marie en lui prenant les mains ; mais il est certain +que nous voici deux esclaves révoltés contre ce +monde injuste et absurde qui condamnerait nos +pensées si elles venaient à être traduites devant +son tribunal.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! ma sœur, tu ne sais pas quelles fibres de +mon cœur ta voix enthousiaste fait vibrer ! s’écria +douloureusement Guillaume en baisant les mains +de Marie, et il fondit en larmes.</p> + +<p class='pindent'>L’émotion de Guillaume surprit peu sa jeune +sœur, plus exaltée et plus romanesque encore que +lui ; mais, craignant toujours ces agitations qu’elle +avait vu autrefois lui être si contraires, elle essaya +d’en détourner son attention.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! mon ami, lui dit-elle, qu’allons-nous +faire de cette lettre ? Comment la traduire à +Jeanne ? comment lui persuader que c’est une +proposition sérieuse ?</p> + +<p class='pindent'>Guillaume répondit qu’il ne trouvait pas convenable +de s’en charger, et que sa sœur s’en tirerait +beaucoup mieux sans lui. — Vous êtes habituée au +langage naïf de Jeanne, lui dit-il, et, au besoin, +vous le parlerez fort bien pour vous faire comprendre +d’elle. Allez donc lui porter les offres de sir +Arthur, chère Marie ; si elle n’en est pas éblouie, +elle en sera du moins touchée.</p> + +<p class='pindent'>Et Guillaume retomba dans l’abattement.</p> + +<p class='pindent'>— Attendez ! mon ami, s’écria Marie incertaine. +Il me vient un scrupule. Pensez-vous que sir Arthur +soit resté la dupe du travestissement de Jeanne ? +la prend-il pour une servante marchoise, ou pour +une gouvernante anglaise ?</p> + +<p class='pindent'>— Au fait ! s’écria Guillaume à son tour, sa démarche +serait bien moins étrange et son caprice +moins excentrique dans ce dernier cas ; on doit +supposer une gouvernante instruite, on peut la +supposer d’une honnête naissance. De plus, si +M. Harley prend Jeanne pour <span class='it'>miss Jane</span>, sa compatriote, +il entre peut-être un peu de nationalité +dans son élan.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, oui, ce serait fort différent, observa +Marie ; il s’abuse de gaieté de cœur, et malgré nous. +Il ne veut pas croire, il ne peut pas se persuader +que cette belle créature, si blanche, si noble et si +grave, soit une fille des champs presque aussi incapable +de le comprendre en français qu’en anglais ! +Et cependant s’il connaissait Jeanne, s’il trouvait +le chemin de son cœur, s’il pouvait pénétrer le +mystère poétique de sa pensée, il l’aimerait et +l’admirerait peut-être davantage. Mais enfin, il +n’a pas prévu toute l’étrangeté du sentiment +auquel il s’abandonne, et nous ne devons pas +révéler ses intentions à Jeanne avant de bien savoir +ce qu’il pensera d’elle quand il la verra, comme dit +madame de Charmois, à la queue de ses vaches.</p> + +<p class='pindent'>— Je respire à présent, Marie ! reprit Guillaume ; +j’étais oppressé à l’idée de cette incroyable détermination. +Je ne sais pourquoi elle m’épouvantait +comme un acte insensé. Maintenant je commence +à trouver l’aventure plus plaisante que sérieuse. +Ce bon Arthur ! Quelle mystification complète, et +comme il en rira avec nous ! Mais il faut lui en +garder le secret, Marie ; il ne faut pas que madame +de Charmois, qui, entre nous, est une insupportable +créature, et sa lourde Elvire, et ce mauvais plaisant +de Marsillat, et avec eux toute la ville de +Boussac, s’amusent aux dépens du noble et candide +Arthur.</p> + +<p class='pindent'>— Il ne faut pas même en parler à maman, +entends-tu, Guillaume ? reprit mademoiselle de +Boussac. Notre mère est faible, à force d’être +bonne ; elle a de l’amitié pour cette Charmois ; +elle ne pourrait pas se défendre de lui raconter +l’aventure.</p> + +<p class='pindent'>— Il n’en faut parler à personne, pas même à +Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— C’est surtout à Jeanne qu’il faut cacher tout +cela. Douée de raison, comme je la connais, on ne +courrait aucun risque de lui mettre en tête le plus +petit château en Espagne ; elle ne voudrait jamais +y croire ; mais elle se trouverait, en présence de sir +Arthur, dans une situation embarrassante pour +elle et pour lui.</p> + +<p class='pindent'>— Que lui dirons-nous donc, à cette pauvre +enfant, pour lui expliquer l’envoi d’une lettre +du <span class='it'>monsieur anglais</span> ? car elle le saura par +Claudie.</p> + +<p class='pindent'>— Nous ne lui dirons presque rien, elle n’est pas +curieuse ! Tiens, avant que cela fasse événement +dans la maison, nous allons prévenir Jeanne que +c’est une plaisanterie... Je la vois au fond du pré... +Allons-y.</p> + +<p class='pindent'>— Je n’irai pas, moi, dit Guillaume. Je préfère +rester ici. Je ne saurais que dire à cette jeune fille.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! je vais mentir pour nous deux, +reprit Marie, et elle courut vers Jeanne, qui était +sous un arbre, rêvant d’Ep-Nell, de sa mère, des +grandes bruyères où elle faisait <span class='it'>pâturer</span> ses chèvres, +et des bonnes fades qui veillaient sur elle pour +écarter les loups et l’esprit malfaisant des viviers.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, lui dit la jeune et gracieuse châtelaine, +en passant familièrement son bras autour +d’elle, notre ami M. Harley t’a écrit, mais sa lettre +est une plaisanterie, une suite de notre poisson +d’avril. Tu n’y comprendrais rien, car je n’y comprends +pas grand’chose moi-même... M. Harley +nous expliquera cela lui-même, quand il reviendra, +dans quinze jours.</p> + +<p class='pindent'>— A la bonne heure, mam’selle Marie, répondit +Jeanne en embrassant la main délicate de Marie, +posée sur son épaule. Il aime à rire, ce monsieur ? +C’est comme vous quelquefois, pas bien souvent ! +aussi je suis contente quand je vous vois amuser +un peu, ma chère mignonne demoiselle !</p> + +<p class='pindent'>— Cela ne te fâche pas contre le monsieur +anglais non plus, ma bonne Jeanne ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, Mam’selle ! Pourquoi donc que je +me fâcherais ? Il n’a point l’air méchant, ce monsieur ; +d’ailleurs il a eu soin de votre frère, et vous +l’aimez !</p> + +<p class='pindent'>— Trouves-tu qu’il ait l’air d’un brave homme ?</p> + +<p class='pindent'>— Ça me semble que oui, Mam’selle. Dame ! +je ne l’ai pas beaucoup regardé !</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce qu’il te <span class='it'>faisait honte</span> ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, je ne suis pas beaucoup honteuse, +moi. Je sais que je ne peux pas bien parler, et je +parle comme je peux.</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce qu’il t’a parlé, lui, l’Anglais ?</p> + +<p class='pindent'>— Oui, quand j’apportais la crème pour son +thé, je l’ai trouvé dans l’antichambre, qui se +lavait les mains, et il m’a dit quelque chose ; mais +je n’y ai rien compris du tout.</p> + +<p class='pindent'>— C’était en anglais ?</p> + +<p class='pindent'>— Je n’en sais rien, Mam’selle ; je n’en ai pas +entendu un mot.</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce qu’il riait en te parlant ?</p> + +<p class='pindent'>— Mais, non ! il avait l’air de croire que j’étais +une fille d’Angleterre, comme vous le lui aviez +dit.</p> + +<p class='pindent'>— Et toi, riais-tu ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, Mam’selle. Je ne voulais pas rire, crainte +de faire manquer votre amusement.</p> + +<p class='pindent'>— Et il ne t’a pas dit un mot en français ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, mais il m’a pris la crème des mains, +comme s’il ne voulait pas que je le serve, et il +a mis une de mes mains contre sa bouche. Dame ! +j’ai trouvé ça bien drôle ! Mais Cadet est arrivé, +et avant que j’aie eu le temps de rire... vous savez +que je ne ris pas bien vite !... le monsieur anglais +s’en est retourné bien vitement dans le salon.</p> + +<p class='pindent'>— Tu avais tes habits de paysanne dans ce moment-là ?</p> + +<p class='pindent'>— Sans doute, puisque c’était après le souper.</p> + +<p class='pindent'>— Et tu n’as pas été étonnée de tout cela ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, Mam’selle, puisque c’était convenu +entre vous ?</p> + +<p class='pindent'>— Ce baiser sur la main ne t’a pas offensée ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! je voyais bien que ce monsieur ne +voulait pas m’offenser ; c’était l’histoire de rire.</p> + +<p class='pindent'>— Allons, Jeanne, cela t’a fait un peu de +plaisir ?</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! que vous êtes maligne, ma mignonne ! +Mais quel plaisir voulez-vous que ça me fasse ? +Je ne le connais pas, ce monsieur.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, quand mon frère est arrivé, il t’a +baisé la main aussi ?</p> + +<p class='pindent'>— Oui, Mam’selle, pour s’amuser aussi.</p> + +<p class='pindent'>— Et cela t’a fait de la peine, j’ai vu cela sur ta +figure.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, Mam’selle, c’est la vérité. J’étais si +contente de voir mon parrain si bien guéri, et +avec une si bonne mine ! J’aurais bien voulu +l’embrasser, ce pauvre mignon ! Et puis, tout +d’un coup, il se mit à se moquer de moi. Ça m’a +fait du chagrin. Et puis, après ça, je me suis +dit que j’étais bien bête de me peiner pour ça. +J’aime bien mieux le voir en train de rire que +de le voir triste et malade comme il était quand il +est parti.</p> + +<p class='pindent'>— Bonne Jeanne, ne crois pas que Guillaume +ait voulu se moquer de toi. Tu as bien vu qu’à +moi aussi il me baisait la main ; ce n’était pas +pour se moquer de moi, à coup sûr.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! vous, c’est bien différent, vous êtes sa +sœur ; au lieu que moi, qui suis sa filleule, c’est +à moi de lui porter respect.</p> + +<p class='pindent'>— Il te doit du respect aussi, Jeanne, et il en a +pour toi.</p> + +<p class='pindent'>— A cause donc, Mam’selle ?</p> + +<p class='pindent'>— Parce que tu es sa sœur aussi, sa sœur de +lait, et son amie de cœur presque autant que je +le suis. Va, sois sûre qu’il n’est pas ingrat, et qu’il +n’oubliera jamais la manière dont tu l’as soigné +pendant sa maladie. Je n’étais pas là, moi, lorsqu’il +était au plus mal ; je ne savais rien. On me cachait +le danger de mon frère, et toi, tu étais alors sa +véritable sœur. Maman m’a dit cent fois que sans +toi Guillaume serait mort : car elle avait perdu +la tête, ma pauvre mère, et tous les gens de la +maison aussi. Toi seule étais toujours là, contenant +toujours le délire de Guillaume, l’empêchant +de courir dans sa chambre quand il était comme fou, +obtenant de lui par la douceur ce que les autres +ne pouvaient obtenir que par la force, te jetant +à ses pieds pour lui persuader d’être tranquille et +d’observer les ordres du médecin, le grondant quelquefois +comme un petit enfant, le calmant par +tes prières, par ta douceur. Oh ! ma chère Jeanne, +c’est à toi que je dois mon frère que j’aime +tant ! Comment veux-tu que mon frère et moi +nous ne t’aimions pas comme si tu étais notre +sœur ?</p> + +<p class='pindent'>Guillaume n’avait pu rester longtemps seul. +Entraîné irrésistiblement, il s’était rapproché, et +le bruit de ses pas, amorti par l’herbe, n’avait pas +frappé l’oreille des deux jeunes filles. Il était +derrière elles, tandis qu’elles causaient ainsi, +séparé seulement de Jeanne par le tronc du gros +châtaignier qui l’ombrageait. — Oui, Jeanne ! oui, +Marie ! s’écria-t-il en se montrant tout à coup, +vous êtes mes deux sœurs, et il y a des moments +où vous ne faites qu’une dans ma pensée. Oh ! +Marie, que je te remercie de savoir dire à Jeanne +tout ce que je n’ai jamais su lui dire, et de l’avoir +payée, par une si tendre amitié, de tout le bien +qu’elle m’a fait ! Oh ! Jeanne, je ne t’ai jamais +remerciée comme je l’aurais dû ! Tu as été un +ange pour moi : j’ai tout vu, tout compris, tout +senti, bien que je fusse presque fou. Oui, je t’ai +vue des nuits entières à genoux à mon chevet ! +Je me souviens que tu m’as plusieurs fois soulevé +dans tes bras et même porté comme un enfant, +pour me changer de fauteuil. J’étais maigre, +exténué ! Toi, toujours forte et courageuse, tu as +passé plus de trente nuits sans sommeil, et tu +dormais à peine deux heures dans le jour, sur +un matelas au pied de mon lit. Oh ! quels reproches +je me faisais alors de n’avoir pu vaincre les +heures de mon délire qui t’avaient brisée, ma +chère Jeanne ! Et tu n’as pas été malade, toi ! Tu +venais de soigner de même ta mère dans une +longue et cruelle maladie, et tu as soigné encore la +mienne, quand, après moi, elle est tombée malade +de fatigue et d’épuisement. Et pourtant je ne +t’ai jamais remerciée !</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! si, mon parrain, dit Jeanne tout en +larmes, vous m’avez remerciée bien des fois, dix +fois plus que ça ne méritait.</p> + +<p class='pindent'>— Non, Jeanne, non ! s’écria le jeune homme +exalté, j’étais accablé de je ne sais quelle tristesse ; +je ne pouvais ni parler, ni pleurer ; j’étais fou +autrement que pendant ma maladie, mais je +l’étais encore. Combien de fois je me suis reproché, +durant mon absence, de ne t’avoir pas dit +ce que je te dis maintenant ! Et depuis trois jours +que je suis ici, je ne t’ai rien dit encore ; je t’ai +à peine regardée... je ne sais pas pourquoi ! Peut-être +que je suis encore un peu fou, Jeanne, et que, +sans l’exemple de ma sœur, je ne saurais pas +encore me décider à t’exprimer ce que j’ai dans +le cœur. Mais je ne suis pas ingrat, ne le crois pas. +Pardonne-moi, et surtout, ne pense pas que je +t’aie baisé la main, en arrivant, pour me moquer +de toi. Oh ! Jeanne, autant vaudrait me dire que +je suis capable de me moquer de ma mère ou de +Marie. Dis-moi que tu ne le crois plus, ma bonne +Jeanne, je te le demande à genoux.</p> + +<p class='pindent'>Et Guillaume, hors de lui, tour à tour pâle et +le visage embrasé, était aux genoux de Jeanne +stupéfaite, et couvrait de baisers ses mains, qui +avaient enfin laissé tomber le fuseau diligent. +Jeanne ne put d’abord que sangloter pour toute +réponse.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! mon cher petit parrain, dit-elle enfin en +baisant avec la plus chaste et la plus maternelle +effusion les beaux cheveux blonds de Guillaume, +vous me faites de la peine à force de me faire +plaisir ! Qu’est-ce que j’ai donc fait, mon Dieu ! +pour que vous m’ayez tant d’obligations ! Est-ce +que vous n’aviez pas été bon pour moi, aussi, à +Ep-Nell et à Toull ? Oh ! je n’oublierai jamais vos +amitiés, et c’est bien le moins que je vous aie +soigné quand vous souffriez tant, que ça fendait le +cœur ! J’avais donné mon âme et mon corps à +Dieu pour qu’il envoie la mort sur moi au lieu de +l’envoyer sur vous, et je savais bien que si quelqu’un +devait en mourir, ça serait moi, parce que +j’avais prié comme il faut. Mais le bon Dieu et la +<span class='it'>grand’vierge</span>, mère de Jésus-Christ, n’ont pas voulu +que nous mourions ni l’un ni l’autre. Vous êtes +pour avoir du bonheur, pour vous marier, mon +cher parrain, pour avoir des jolis enfants ; et mam’selle +Marie, que j’aime autant que vous, est pour +avoir aussi du bonheur et de la famille, plaise à +Dieu !</p> + +<p class='pindent'>— Et toi, Jeanne, dit Marie, qui la tenait +enlacée dans ses bras, n’espères-tu pas avoir du +bonheur aussi ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! moi ! Mam’selle, pourvu que je sois +auprès de vous, que je vous serve, que je ménage +<span class='it'>votre fait</span>, que je soigne vos <span class='it'>petits mondes</span> quand +ils seront venus, je serai bien assez contente, allez !</p> + +<p class='pindent'>— Tu ne veux donc pas te marier aussi, toi ?</p> + +<p class='pindent'>— Moi, Mam’selle ! je ne songe pas à ça.</p> + +<p class='pindent'>— Et pourquoi donc, Jeanne ? Vous disiez cela +autrefois à Toull, dit Guillaume, je m’en souviens ! +mais ce n’était pas sérieux ?</p> + +<p class='pindent'>— Voyons, Jeanne, est-ce que c’est vrai ? dit +mademoiselle de Boussac à la jeune fille, qui +ne répondait à Guillaume que par un mystérieux +sourire. Tu es ennemie du mariage ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, Mam’selle, puisque je vous le +conseille. Mais voilà mes vaches qui ne mangent +plus, la <span class='it'>mouche</span> les fait enrager. C’est l’heure de +les conduire au <span class='it'>têt</span> (au toit, à l’étable).</p> + +<p class='pindent'>— Mais tu ne réponds pas à ce que nous te +demandons ? reprit Marie en essayant de la +retenir.</p> + +<p class='pindent'>— Voyez, voyez, Mam’selle ? dit Jeanne ; mes +vaches s’en vont toutes seules. Elles sauteraient +dans le jardin ! Ne me <span class='it'>détemsez</span> pas<a id='r15'/><a href='#f15' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[15]</span></sup></a>, ma mignonne !</p> + +<p class='pindent'>Et Jeanne, se dégageant, s’enfuit à travers la +prairie.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! dit mademoiselle de Boussac à +son frère, voilà comme elle s’en tire toujours ! +Jamais, quand il s’agit d’elle et de son avenir, je +n’ai pu surprendre en elle une pensée d’intérêt +personnel. Guillaume, il y a un mystère d’abnégation +dans l’âme de cette jeune fille. J’ai fait plus +de vingt romans sur elle sans trouver un dénouement +qui eût le sens commun.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume était redevenu morne et pensif. +Depuis sa maladie, ce jeune homme avait, lui +aussi, un mystère dans l’âme. Son caractère doux +et tendre ne s’était jamais démenti, même dans +les accès du délire. En Italie, il avait semblé +reprendre le cours égal de ses pensées d’autrefois ; +mais, depuis son retour à Boussac, il se sentait +redevenir déjà, malgré lui, ce qu’il avait été durant +sa convalescence. Un orage intérieur grondait dans +son sein. Tantôt il était porté à des épanchements +extraordinaires, et tantôt il refoulait tous ses élans +en lui-même, avec une profonde souffrance et une +sorte d’effroi. Il faut bien avouer que la société +de sa charmante sœur n’était pas le remède propre +à son mal. Cette jeune fille enthousiaste n’avait +jamais vu le monde, elle ne le connaissait pas, elle +le haïssait par un effort de divination. Livrée +dans sa première jeunesse à une ardente dévotion, +elle avait pris l’Évangile au sérieux. Elle était +fanatique de droiture et de dévouement. Dans un +corps très frêle, elle portait une âme de feu, et, +sous des manières pleines de grâce et de douce +sensibilité, elle cachait un caractère énergique, +entreprenant, et amoureux des partis extrêmes. +Elle était capable des plus sublimes folies ; elle +eût été vivre au désert à douze ans, si elle eût +su où trouver la Thébaïde ; à dix-sept ans, elle +rêvait, au sein de l’humanité, une vie à part, toute +de renoncement aux vanités du monde, toute de +lutte contre ses lois iniques. Comme elle n’était +pas grande à demi, elle vivait à l’aise dans ce +foyer d’enthousiasme qui était son élément, et +elle ne s’apercevait pas que Guillaume n’y entrait +que par bonds et par élans terribles, qui le brisaient +sans lui faire pousser des ailes. Ce jeune homme +avait les généreux instincts de sa sœur ; mais il +avait aussi la faiblesse de sa mère. Avec Marie, +il s’enflammait pour la vie de sentiment. Ils dévoraient +ensemble les romans les plus vertueux et +les plus incendiaires. Avec madame de Boussac, +Guillaume se rappelait la puissance du monde, et +ce que sa mère, d’accord avec le monde, appelait +les devoirs d’un homme bien né. Il se laissait alors +enlacer par les projets de mariage et les rêves +ambitieux. Quoique son goût n’en fût pas complice, +sa craintive conscience les acceptait comme des +nécessités cruelles auxquelles rien ne pourrait le +soustraire. Aussi était-il malheureux et accablé, +livré à une lutte sans fin contre lui-même.</p> + +<p class='pindent'>Tout en retournant au château lentement avec +sa sœur, Guillaume parut fort distrait, bien qu’il +prêtât une oreille attentive à toutes ses paroles +et que son cœur agité en recueillît avidement le +miel ou l’amertume. Il était toujours question de +Jeanne. Marie, ignorant la plaie qu’elle creusait au +cœur de son frère, se perdait en conjectures sur +l’avenir de la jeune fille et sur les sentiments de sir +Arthur. Elle avouait qu’elle regrettait la première +illusion que la déclaration à la paysanne Jeanne +lui avait fait goûter, et que son roman prendrait +une tournure prosaïque si M. Harley se guérissait +en voyant miss Jane traire les vaches. Guillaume +paraissait préférer, par raison et par amitié, ce +dénouement vraisemblable. Mais il était bien +sombre, et, en quittant sa sœur, il alla rêver seul +au bord de la rivière.</p> + +<hr class='footnotemark'/> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f15'><a href='#r15'>[15]</a></span> + +Faire perdre le temps, <span class='it'>détempser</span>.</p> + +</div> + +<h2 id='ch14'>XIV<br/> <span class='sub-head'>SIR ARTHUR</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>Pendant</span> le reste de la semaine, Guillaume n’adressa +plus à Jeanne qu’un bonjour ou un bonsoir +amical, en passant, sans même la regarder, ce +dont Jeanne n’eut ni étonnement ni chagrin. Elle +n’était point exigeante, et l’accès de reconnaissance +enthousiaste que son parrain avait eu à +ses pieds dans la prairie, lui semblait avoir acquitté +au centuple, et à tout jamais, la dette du +malade envers l’infirmière. Comme elle n’avait +point connu Guillaume avant sa maladie, et qu’il +était extérieurement beaucoup plus animé que +durant sa convalescence, elle le croyait rendu à +son état naturel, et ne s’apercevait pas que toutes +ses tristesses lui étaient revenues. Guillaume +cachait assez bien sa peine secrète devant sa +mère et la famille de Charmois ; mais lorsqu’il +était seul avec Marie, il ne pouvait se contraindre, +et Marie s’effrayait du retour, chaque jour plus +marqué, de son ancienne mélancolie.</p> + +<p class='pindent'>Bien que Claudie fût plus spécialement <span class='it'>fille de +chambre</span>, comme on dit au pays, ce n’était pas +elle qui déshabillait, le soir, mademoiselle de +Boussac. Jeanne étant occupée aux champs ou +à la laiterie le matin, Marie, qui l’aimait tendrement, +s’était réservé l’heure de son coucher pour +causer avec elle. Elle avait pris l’habitude de +lui raconter toutes les impressions de sa journée, +et cette association aux plaisirs et aux ennuis de +sa jeune maîtresse était pour Jeanne une éducation +de sentiment, la seule peut-être dont elle fût +susceptible.</p> + +<p class='pindent'>Transplantée brusquement de sa vie sauvage +à un état de civilisation, tout avait été incompréhensible +pour Jeanne dans les commencements. +Entre les besoins restreints de son existence +rustique et les mille besoins artificiels des personnes +aristocratiques qu’elle servait, il y avait +un monde inconnu que sa pensée avait renoncé +à franchir. Un esprit moins bienveillant que le +sien eût fait la critique de ces étranges habitudes. +Celui de Claudie, éminemment progressif, et +corruptible par conséquent, acceptait avec admiration +la nécessité de toutes ces recherches, de +tous ces soins de détail qu’on exigeait d’elle et +dont elle voyait avec envie ses maîtres profiter. +Lorsqu’on la faisait goûter un peu aux miettes +de ce bien-être et de ce luxe, elle était enivrée, +et le besoin de ces satisfactions inconnues naissait +en elle spontanément avec la jouissance. Cadet +acceptait l’inégalité des conditions comme un fait +accompli ; mais, sous son air simple, il n’en était +pas moins le fils de maître Léonard, le philosophe +railleur et sceptique ; son sourire n’était pas si +niais qu’on le pensait, il était souvent ironique +sans qu’on y prît garde. Mais Jeanne était restée, +à peu de chose près, ce qu’elle était à Ep-Nell, +rêvant, priant, et aimant sans cesse, ne pensant +presque jamais ; une véritable organisation rustique, +c’est-à-dire une âme poétique sans manifestation, +un de ces types purs comme il s’en +trouve encore aux champs, types admirables et +mystérieux, qui semblent faits pour un âge d’or +qui n’existe pas, et où la perfectibilité serait +inutile, puisqu’on aurait la perfection. On ne +connaît pas assez ces types. La peinture les a souvent +reproduits matériellement ; mais la poésie +les a toujours défigurés en voulant les idéaliser +ou les traduire, oubliant que leur essence et leur +originalité consistent à ne pouvoir être que devinés. +Il faut bien reconnaître que l’homme des +champs a besoin de subir de grandes transformations +pour devenir sensible aux conquêtes +et aux bienfaits d’une religion et d’une société +nouvelles ; mais ce qu’on ne sait pas, c’est que la +nature produit de tout temps dans ce milieu certains +êtres qui ne peuvent rien apprendre, parce +que le beau idéal est en eux-mêmes et qu’ils n’ont +pas besoin de progresser pour être directement les +enfants de Dieu, des sanctuaires de justice, de +sagesse, de charité et de sincérité. Ils sont tout +prêts pour la société idéale que le genre humain +rêve, cherche et annonce, mais leur inquiétude ne +le devance pas. Incapables de comprendre le mal, +ils ne le voient point. Ils vivent comme dans un +nuage d’ignorance ; leur existence est pour ainsi +dire latente. Leur cœur seul se sent vivre ; leur +esprit est borné comme la primitive innocence : +il est endormi dans le <span class='it'>cycle divin</span> de la Genèse. +On dirait, en un mot, que le péché originel ne les +a pas flétris, et qu’ils sont d’une autre race que les +fils d’Ève.</p> + +<p class='pindent'>Telle était Jeanne, Isis gauloise, qui semblait +aussi étrangère aux préoccupations de ceux qui +l’entouraient, que l’eût été une fille des druides +transportée dans notre siècle. Ne sachant rien +blâmer, tant la douceur et la charité remplissaient +son âme, elle renonçait à s’expliquer ce que le +blâme seul eût rendu explicable. Elle végétait +comme un beau lis dans sa douce extase, le sein +ouvert aux brises de la nuit, aux baisers du jour, +à toutes les influences de la terre et du ciel, mais +insensible comme lui aux agitations humaines, +et ne trouvant pas de sens au langage des hommes.</p> + +<p class='pindent'>A force d’avoir à s’étonner de tout, Jeanne ne +s’étonnait donc réellement de rien. Tout incident +nouveau dans sa vie éveillait en elle cette simple +réflexion : « Encore quelque chose que je ne sais +pas, et que je comprendrai encore moins quand +on me l’aura expliqué. »</p> + +<p class='pindent'>Marsillat n’avait rien compris à Jeanne. Guillaume +s’y était attaché par une sorte d’instinct +poétique et fatal. Sir Arthur l’avait devinée en +partie. Marie seule la connaissait, elle avait raison +de s’en vanter. Il fallait être arrivé par l’intelligence +à la notion du sublime, pour comprendre +comment, par le cœur seul, Jeanne s’y trouvait +toute portée. Aussi mademoiselle de Boussac +remarquait-elle que Jeanne avait tout autant à +lui enseigner qu’à apprendre d’elle. Si la jeune +châtelaine était plus éclairée dans ses affections, +la bergère d’Ep-Nell était plus forte dans sa +sérénité ; et quand Marie lui avait fait comprendre +les souffrances d’une âme tendre, elle lui +faisait comprendre à son tour la puissance d’une +âme dévouée, le calme d’une religieuse abnégation. +Elles disaient ensemble leur prière du soir, devant +une petite madone d’albâtre que Guillaume avait +envoyée d’Italie, et qu’elles couronnaient de fleurs +de la saison. Ces deux jeunes filles n’avaient pas +précisément le même culte. Marie n’était pas une +dévote catholique ; c’était une chrétienne égalitaire, +une <span class='it'>radicaliste</span> évangélique, si l’on peut s’exprimer +ainsi. C’est assez dire qu’elle était hérétique +à son insu.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne était une <span class='it'>radicaliste</span> païenne, sans s’en +douter davantage. Ses superstitions rustiques lui +venaient en droite ligne de la religion des druides, +cette doctrine peu connue dans son essence, car +on ne l’a jugée que d’après les crimes qui l’ont +souillée et dénaturée<a id='r16'/><a href='#f16' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[16]</span></sup></a>. La vierge Marie et la +grand’fade se confondaient étrangement dans +l’imagination poétiquement sauvage de la bergère +d’Ep-Nell. Il y avait peut-être aussi quelque chose +de sauvage et d’antique dans la résignation avec +laquelle elle acceptait le fait de l’inégalité sur la +terre. Mais il n’y avait rien de faible ni de lâche +dans cette résignation. Jeanne, ne connaissant pas +le prix de l’argent, n’ayant pas de besoins, et ne +comprenant pas qu’il y eût dans la vie d’autres +jouissances que celles de l’âme, ne se trouvait pas +frustrée dans sa part de bonheur par la richesse +et la puissance d’autrui. C’était un être exceptionnel, +se rattachant, comme je l’ai dit déjà, à un type +rare qui n’a pas été étudié, mais qui existe, et qui +semble appartenir au règne d’Astrée.</p> + +<p class='pindent'>Un soir que Jeanne et Marie venaient de finir +leur prière, dans la chambre virginale et toute +parsemée de violettes de la jeune châtelaine, celle-ci +dit à sa rustique compagne : Nous avons prié +pour Guillaume en particulier. Dieu veuille qu’il +ait un bon sommeil cette nuit, et que demain +son front soit moins sombre !</p> + +<p class='pindent'>— Eh ! ma mignonne ! de quoi vous inquiétez-vous ? +répondit Jeanne. Si mon parrain n’a pas +tout ce qu’il lui faut pour être heureux, il l’aura +bientôt. Ça ne peut pas manquer. Prenez donc son +mal en patience : il passera.</p> + +<p class='pindent'>— Que veux-tu dire, Jeanne ? Devines-tu ce que +mon frère peut désirer ?</p> + +<p class='pindent'>— Je vois qu’il est jeune, et je pense qu’il s’ennuie +un peu d’être tout seul. Vous autres, <span class='it'>mondes +riches</span>, vous vous mariez trop tard. Chez nous, un +garçon de vingt-deux ans aurait déjà de la famille. +Mon parrain est bon, il est tout cœur. S’il avait une +belle brave femme et des mignons petits enfants, il +ne s’ennuierait pas, allez ! Faut conseiller à ma +marraine de lui chercher une femme. Croyez-moi, +Mam’selle, et vous verrez qu’il sera content.</p> + +<p class='pindent'>— Tu crois donc qu’on ne peut pas être heureux +sans famille, Jeanne ! et tu dis pourtant que tu ne +veux pas te marier !</p> + +<p class='pindent'>— Il ne s’agit pas de moi, Mam’selle, mais de +mon parrain. Moi, je n’ai pas le temps de m’ennuyer ; +mais lui, il ne travaille pas, et il lui faut +une <span class='it'>compagnie</span>.</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce qu’on n’a pas sonné à la porte de la +cour, Jeanne ? dit mademoiselle de Boussac, distraite +par le son de cette cloche. Il était onze +heures. Toute la ville était plongée dans le sommeil, +et jamais visite ne s’était présentée à cette heure +indue.</p> + +<p class='pindent'>— M’est avis que vous avez raison, Mam’selle. +On a sonné à la grand’porte.</p> + +<p class='pindent'>— Qui peut venir maintenant ? Tout le monde +est couché dans la maison !</p> + +<p class='pindent'>— Oh dame ! ça n’est pas Cadet qui se réveillera. +Une fois <span class='it'>parti</span>, c’est pour jusqu’au petit jour. La +maison pourrait bien lui tomber sur le corps sans +le déranger. Je m’en vas voir ce que c’est.</p> + +<p class='pindent'>— Attends, Jeanne, j’irai avec toi : il ne faut pas +ouvrir au premier venu. Nous parlementerons par +le guichet.</p> + +<p class='pindent'>— Venez, si ça vous amuse, Mam’selle !</p> + +<p class='pindent'>Mademoiselle de Boussac jeta une écharpe de +barège sur sa tête, prit la petite lanterne de Jeanne, +et descendit avec elle légèrement, un peu curieuse, +un peu effrayée de l’aventure.</p> + +<p class='pindent'>On sonnait avec précaution, et comme si on eût +craint de réveiller brusquement les hôtes du château.</p> + +<p class='pindent'>— C’est du monde qui n’est pas hardi, dit Jeanne +en ouvrant le guichet : qu’est-ce que c’est donc que +vous voulez ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est un ami qui vous revient, répondit une +voix que Marie reconnut sur-le-champ pour celle +de sir Arthur.</p> + +<p class='pindent'>— Eh ! vite ! eh ! vite ! ouvrons ! s’écria-t-elle +en le saluant affectueusement à son tour du nom +d’ami par le guichet.</p> + +<p class='pindent'>Sir Arthur, pour arriver plus vite par les mauvais +chemins, avait pris un cheval à Sainte-Sévère. +Jeanne, dont il ne vit pas les traits dans l’obscurité, +prit la bride du locatis, et se chargea de le conduire +à l’écurie, tandis que l’Anglais aidait gaiement la +jeune châtelaine à refermer les portes. Ils se dirigèrent +ensuite vers le château et entrèrent dans la +grande salle aux gardes, qui était devenue la cuisine, +et qui occupait le rez-de-chaussée.</p> + +<p class='pindent'>— La nuit est fraîche, et je suis sûre que vous +avez besoin de vous chauffer, dit Marie ; tenez, il +y a encore du feu ici, je vais éveiller maman et +Guillaume.</p> + +<p class='pindent'>— Guillaume, je le veux bien... mais votre mère, +je m’y oppose... Laissez-la dormir, et demain matin, +je lui jouerai une fanfare sous sa fenêtre, à l’heure +où elle s’éveille ordinairement.</p> + +<p class='pindent'>— Au fait, elle a eu la migraine aujourd’hui, et +son sommeil est précieux... mais Guillaume...</p> + +<p class='pindent'>Marie allait monter à la chambre de son frère, +lorsque celui-ci parut sur le seuil de la cuisine. Il +avait entendu la cloche, le grincement de la grande +porte sur ses gonds, et surtout les aboiements +des chiens, qui n’étaient pas encore apaisés par +les caresses de sir Arthur. Il s’était habillé à la +hâte, et venait dans la cuisine chercher de la +lumière.</p> + +<p class='pindent'>— Oui-da ! s’écria-t-il en voyant sir Arthur, un +tête-à-tête nocturne avec ma sœur ! Et il se jeta +dans les bras de son ami, heureux de le revoir, bien +qu’une étrange souffrance vînt en même temps +s’emparer de son âme. Claudie, que Jeanne avait +éveillée, accourut offrir ses services, et sir Arthur +ne voulant à aucun prix déranger les autres habitants +de la maison, Marie et sa soubrette alerte lui +servirent une espèce de souper sur le bout de la +table de la cuisine. Le sans-façon de cette réception +campagnarde égaya beaucoup les jeunes hôtes, et +leur convive, serein et enjoué comme à l’ordinaire, +fit honneur aux viandes froides et aux sauces figées +du repas impromptu.</p> + +<p class='pindent'>— Nous ne vous espérions pas si tôt, lui dit +Guillaume ; voilà pourquoi le veau gras est encore +debout dans l’étable.</p> + +<p class='pindent'>— Mes enfants, je suis venu deux jours plus tôt +que je ne comptais, et je vous dirai pourquoi tout +à l’heure.</p> + +<p class='pindent'>Marie comprit que M. Harley ne voulait pas +s’expliquer devant Claudie, et elle ordonna à celle-ci +d’aller aider Jeanne à préparer la chambre de +sir Arthur.</p> + +<p class='pindent'>— Je vous dirai présentement, mes enfants !... +dit sir Arthur d’un ton solennel en prenant dans +chacune de ses mains la main du frère et celle de la +sœur. Et il garda un instant le silence comme pour +se recueillir. Guillaume sentit le feu lui monter au +visage.</p> + +<p class='pindent'>— J’ai pris une grande résolution, mon cher +Guillaume, reprit l’Anglais avec gravité ; et comme +je sais que vous n’avez pas de secrets pour votre +sœur, je suis bien aise de lui soumettre mes plans. +J’ai résolu de me marier, et comme j’ai trouvé +enfin la personne selon mon cœur, je viens ici pour +tâcher de l’obtenir d’elle-même, et de ses parents, +si elle en a.</p> + +<p class='pindent'>— Nous y voici ! pensa Marie en soupirant, et +elle regarda son frère comme pour l’avertir de ne +pas laisser sir Arthur s’engager plus avant. Mais +Guillaume était absorbé dans ses pensées.</p> + +<p class='pindent'>— J’ai écrit deux lettres, continua sir Arthur : +une à <span class='it'>la personne</span>, directement, et une autre à +madame de Charmois, que je suppose être la protectrice, +et, pour ainsi dire, la tutrice de la demoiselle +attachée à sa fille... Je n’ai pas reçu de réponse, +et dans l’inquiétude que ma demande, un peu +contraire aux usages peut-être, n’ait pas été prise +au sérieux, je suis venu vite pour m’en expliquer +nettement. Je ne crois pas madame de Charmois +très bien disposée en ma faveur. C’est donc vous, +mon cher Guillaume, et peut-être vous aussi, ma +bonne mademoiselle Marie, que je veux charger +d’être tout naïvement et tout loyalement les négociateurs +de mon mariage avec miss Jane..., dont +je ne sais pas le nom, mais dont la figure me plaît +et me donne une entière sécurité.</p> + +<p class='pindent'>— Cher Arthur, répondit Guillaume, vous êtes +noble et admirable, surtout dans vos bizarreries ; +mais vous nous voyez bien malheureux, ma sœur +et moi, d’avoir à vous désabuser. Vous avez donné, +bien plus que nous ne voulions, et bien malgré +nous, à la fin, dans une plaisanterie dont nous +étions loin de prévoir les conséquences. Il faut donc +vous le dire... miss Jane n’a jamais existé.</p> + +<p class='pindent'>— Ho !... dit M. Harley avec l’accent indéfinissable +de surprise flegmatique que les Anglais mettent +dans cette exclamation.</p> + +<p class='pindent'>— Hélas, non ! dit mademoiselle de Boussac avec +un sourire compatissant et en pressant la main de +M. Harley. Ni mademoiselle de Charmois ni moi +n’avons de gouvernante. Miss Claudia et miss Jane +sont tout bonnement Jeanne et Claudie, l’une +femme de service, l’autre vachère et laitière de la +maison.</p> + +<p class='pindent'>— Ho ! fit l’Anglais, dont les grands yeux bleus +s’arrondissaient de plus en plus.</p> + +<p class='pindent'>— Consolez-vous, reprit Marie avec douceur. +Vous vous êtes trompé sur la condition sociale de +la personne : mais ni la cranioscopie du docteur +Gall, ni la physiognomonie du révérend Lavater +n’ont menti relativement au mérite moral de +Jeanne. Jeanne est aussi bonne et aussi pure qu’elle +est belle. C’est un ange. Mais je dois vous dire bien +vite qu’elle n’a reçu aucune espèce d’éducation, +qu’elle a vécu aux champs avec les troupeaux, +qu’elle est fille de la nourrice de Guillaume, une +simple paysanne, enfin qu’elle ne sait pas lire, et qu’il +est à craindre qu’elle ne puisse jamais l’apprendre, +car elle manque d’aptitude pour toutes nos vaines +connaissances, et elle comprend mieux les choses +du ciel que celles de la terre.</p> + +<p class='pindent'>— Ho ! fit l’Anglais pour la troisième fois, et il +resta plongé dans ses réflexions.</p> + +<p class='pindent'>— Mon cher Arthur, lui dit Guillaume, ne craignez +pas les suites de votre erreur. Nous serions +désespérés que notre folle plaisanterie autorisât +seulement un sourire hors de la famille. Madame +de Charmois ne nous a point parlé de votre billet, +nous ignorons même si elle l’a reçu. Quant à Jeanne, +comme elle ne sait pas lire, c’est nous qui seuls +avons eu communication de votre lettre, et nous +ne lui en avons nullement fait part. Nous vous +remettrons cette lettre ; qu’il n’en soit jamais question, +même en riant. Ma mère elle-même ignore +tout. Quant à la Charmois, il vous sera facile de +lui faire croire que votre billet est une suite du +poisson d’avril, et que c’est vous qui vous êtes +moqué d’elle.</p> + +<p class='pindent'>M. Harley n’avait pas entendu un mot du discours +de Guillaume. Il était occupé à commenter +celui de Marie, qui résonnait encore à ses oreilles. +Il se tourna vers elle, et lui fit, d’une manière posée +et très méthodique, une série de questions sur le +caractère, les goûts et les habitudes de Jeanne. +A quoi la jeune fille répondit avec toute la vivacité +de sa tendresse et de son admiration pour Jeanne, +et elle termina par un panégyrique complet, mais +parfaitement sincère, où elle ne lui dissimula rien +des difficultés qu’il aurait sans doute dans les +commencements à échanger ses pensées avec un +être si candide et si différent du monde où il avait +vécu jusqu’alors.</p> + +<p class='pindent'>M. Harley écouta attentivement, froidement en +apparence. Puis, l’horloge sonnant une heure après +minuit, il baisa la main de Marie en lui disant : +Vous êtes un ange, vous aussi. Je vous demande +la nuit pour réfléchir et prendre mon parti.</p> + +<p class='pindent'>— Prenez plus de temps, ami, dit Guillaume, +rien ne presse. Jeanne ignore vos intentions...</p> + +<p class='pindent'>Mais M. Harley semblait être sourd à la voix +de Guillaume. Guillaume, lui parlant de l’effet de +ses démarches et du soin de sa dignité aux yeux +d’autrui, ne pouvait le distraire de sa passion. Car, +qui l’eût deviné ? sir Arthur, sous son apparence +imperturbable, avait une grande spontanéité et, en +même temps, une grande ténacité dans ses affections. +Il prit congé de Marie sur l’escalier, traversa +sur la pointe du pied les corridors du vieux château, +et arriva avec Guillaume à la chambre qu’on lui +avait préparée.</p> + +<p class='pindent'>Le premier objet qui frappa ses regards en y +entrant, et qui lui arracha encore un <span class='it'>ho !</span> étouffé, +fut Jeanne, debout auprès de son lit, couvrant de +taies blanches les oreillers destinés à son sommeil... +Jeanne, ayant le commandement en chef des lessives +et les clefs du garde-meuble, présidait à la +distribution du linge, et <span class='it'>le fin</span> ne passait jamais que +par ses mains. La toile, blanche comme la neige, +était parfumée, grâce à ses soins, d’iris et de violettes, +et elle touchait sans les froisser les garnitures +de mousseline légère qu’elle faisait flotter +autour des coussins. Elle avait un peu de lenteur +dans tous ses mouvements ; mais, comme elle ne +se reposait jamais, son travail incessant devançait +encore l’activité souvent étourdie et bruyante de +Claudie. Il y avait dans sa physionomie une sorte +de majesté angélique qui faisait disparaître la vulgarité +de ses attributions. A la voir nouer lentement +les cordons de ses oreillers, d’un air sérieux +et pensif, on eût dit d’une grande-prêtresse occupée +à quelque mystérieuse fonction dans les +sacrifices.</p> + +<p class='pindent'>L’Anglais resta immobile sans lui dire un mot. +Guillaume, ému, se sentit cloué au plancher. Il +eût mieux aimé en cet instant perdre l’amitié de +sir Arthur que de le laisser seul avec Jeanne, et +Dieu sait pourtant que sir Arthur eût été encore +plus timide et plus réservé que Guillaume dans un +tête-à-tête avec cette jeune fille. Cette dernière, +impassible et la tête penchée, faisait tous ses nœuds +en conscience. Il sembla à Guillaume qu’elle entrelaçait +le nœud gordien, tant les secondes lui +parurent longues. Enfin elle sortit, et l’Anglais +amoureux, qui n’avait osé lui dire ni bonjour, ni +bonsoir, se laissa tomber dans un fauteuil en poussant +un gros soupir. — Demain, mon cher Guillaume, +demain, dit-il en secouant la main du jeune baron +pour prendre congé de lui, je vous dirai ce que +tout cela sera devenu dans mon esprit. La nuit +porte conseil.</p> + +<p class='pindent'>— Vous comptez donc veiller ? lui demanda Guillaume, +qui, malgré son affection pour lui, ne pouvait +se défendre d’un peu d’amertume ironique +dans le fond de son âme. Je vous conseille, au +contraire, de bien dormir, mon ami, car vous devez +être brisé de fatigue. Le repos vous rendra l’esprit +plus libre et plus sain pour réfléchir demain.</p> + +<p class='pindent'>M. Harley ne répondit pas, et Guillaume le +quitta, douloureusement jaloux de sa liberté et de +son courage.</p> + +<p class='pindent'>Arthur ouvrit ses malles, qui l’avaient devancé, +et qu’on avait déposées dans cet appartement, endossa +sa robe de chambre, chaussa ses pantoufles, +alluma deux bougies sur la cheminée, et se plongea +dans son fauteuil, pour se livrer plus à l’aise à ses +méditations. Mais il n’y avait pas encore donné +cinq minutes qu’on frappa légèrement à sa porte. +Il alla ouvrir et vit paraître Jeanne qui lui apportait +un plateau couvert d’un thé complet. « C’est +mam’selle Marie qui vous envoie ça, Monsieur », +dit Jeanne en posant le plateau sur la table ; et elle +porta la bouilloire devant le feu. Pendant ce temps, +M. Harley s’étant dit que cette apparition était +fatale, et la regardant comme un coup du sort, +alla résolument pousser la porte, et revenant s’asseoir +dans son fauteuil d’un air pensif qui n’était +pas fait pour effaroucher la pudeur, « Mademoiselle, +dit-il pendant que Jeanne arrangeait les porcelaines +sur la table, voulez-vous me permettre de +vous adresser une question ? » Jeanne trouva l’Anglais +excessivement poli, et lui répondit d’un air +tranquille qu’elle attendait ses <span class='it'>commandements</span>.</p> + +<hr class='footnotemark'/> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f16'><a href='#r16'>[16]</a></span> + +On sait pourtant que le druidisme comme le sîvaïsme partait +des augustes et impérissables croyances sur la trinité et +l’immortalité de l’être qui sont la base de toutes les grandes +religions et dont le christianisme n’est qu’un développement.</p> + +</div> + +<h2 id='ch15'>XV<br/> <span class='sub-head'>NUIT BLANCHE</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>« Je</span> prendrai la liberté de vous demander, mademoiselle +Jeanne, si votre intention est de vous +marier ? »</p> + +<p class='pindent'>Telle fut l’entrée en matière de sir Arthur, et il +faut avouer que jamais préambule ne fut plus +maladroit. Le bon Anglais était un être admirable +pour sa candeur, sa droiture et sa générosité ; mais +il n’était orateur dans aucune langue. Il portait +dans son âme une sorte d’enthousiasme permanent +pour les idées sublimes, qui n’avait pas trouvé +d’expression, et qui paraissait un état calme parce +que c’était un état chronique. En ce sens il avait +avec le caractère de Jeanne de mystérieuses +affinités. L’amour et la pratique du bien lui étaient +naturels comme l’action de respirer, et il ignorait le +mal au point de n’y pas croire. Grave et tranquille, +parce qu’il atteignait et embrassait sans cesse +l’idéal sans effort, il n’avait pas besoin de s’échauffer +la tête pour professer et observer ses croyances +religieuses et philosophiques. <span class='it'>Loyauté</span>, <span class='it'>dévouement</span>, +<span class='it'>patience</span>, telle était sa devise, et c’était aussi le +résumé de toutes ses doctrines. Son imagination +n’allait pas au delà, mais elle ne restait jamais au-dessous +de ce code fait à son usage et qu’il exposait +d’une façon laconique et peu brillante. Comme ce +n’était pas un grand esprit, il était facile de l’embarrasser, +et, pour peu qu’il voulût se manifester +davantage, il s’embrouillait et devenait incompréhensible +en français. Il se tenait donc en garde +contre lui-même, ne s’embarquait dans aucune discussion, +et se contentait de protester en silence +contre les raisonnements qui le choquaient. Alors +il ne répondait que par ce <span class='it'>ho</span> ! qui disait beaucoup +dans sa bouche et qui était la plus forte expression +de sa surprise, de son mécontentement, et quelquefois +de sa joie.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne fut très étonnée de cette question dans +la bouche d’un homme qu’elle ne connaissait pas +du tout. — C’est-il pour plaisanter, Monsieur, répondit-elle, +que vous me demandez cela ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, reprit l’Anglais, je ne plaisante jamais. +Je vous demande, mademoiselle Jeanne, très sérieusement, +si vous êtes libre de vous marier ?</p> + +<p class='pindent'>— Monsieur, ça ne regarde que moi, répondit +Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— Je vous demande bien pardon, ça me regarde +aussi beaucoup. Je suis chargé de vous demander +en mariage pour une personne de ma connaissance.</p> + +<p class='pindent'>— Et pour qui donc, Monsieur ?</p> + +<p class='pindent'>— Si vous ne voulez pas vous marier, vous +n’avez pas besoin de savoir pour qui.</p> + +<p class='pindent'>— C’est vrai ! Allons, Monsieur, vous vous amusez +de moi. Dormez donc bien, je vous dis bonsoir. +N’avez-vous plus besoin de rien ?</p> + +<p class='pindent'>— Attendez encore un moment, mademoiselle +Jeanne, je vous prie. Vous ne voulez pas vous +marier, peut-être parce que vous aimez quelqu’un +que vous ne pouvez pas épouser ?</p> + +<p class='pindent'>— Ah çà ! Monsieur, répondit Jeanne en souriant, +je n’aurai pas grand’peine à m’en défendre, car ça +n’est pas.</p> + +<p class='pindent'>— Écoutez, mon enfant ; je vous prie de me dire +la vérité comme à un ami.</p> + +<p class='pindent'>— Vous vous moquez, Monsieur. Comment donc +que nous serions amis puisque nous ne nous connaissons +quasiment pas ?</p> + +<p class='pindent'>— Peut-être, Jeanne, que je vous connais très +bien sans que vous me connaissiez.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne sais pas comment ça se ferait, à moins +pourtant que vous n’ayez connu ma pauvre défunte +mère, dans le temps qu’elle demeurait ici ?</p> + +<p class='pindent'>Pour la première fois de sa vie, sir Arthur eut un +instinct de ruse, bien innocente à la vérité.</p> + +<p class='pindent'>— Peut-être que je l’ai connue, votre mère ? dit-il, +devinant que c’était le seul moyen d’inspirer de +la confiance à Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>Ce petit mensonge fit sur elle un effet magique. +Elle n’avait pas songé à regarder la figure de l’Anglais ; +elle ne se rendait pas compte de son âge. +Quoique sir Arthur n’eût guère que trente ans, +qu’il eût une épaisse chevelure, une belle figure +très fraîche, des dents magnifiques, le front le plus +uni et le plus serein, la taille haute et dégagée, sa +manière sévère de s’habiller et la gravité de ses +allures n’avaient rien de folâtre, de coquet, ni de +jeune. Jeanne ne se demanda pas s’il avait pu +connaître beaucoup sa mère vingt ans auparavant.</p> + +<p class='pindent'>— Si vous me parlez de ma pauvre chère défunte, +c’est différent, dit-elle, et je pense bien que +vous ne voudriez pas plaisanter avec moi là-dessus. +Voyons, qu’est-ce que vous avez à m’en dire ?</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, je m’intéresse à vous autant que +mademoiselle Marie et que M. Guillaume, votre +frère de lait ; je désire que vous soyez heureuse, je +me fais un devoir d’y contribuer, et je suis assez +riche pour contenter tous vos désirs. S’il est vrai +que vous aimiez une personne de votre condition +et que la différence de fortune soit un obstacle, je +me charge de vous doter convenablement. Ainsi +ayez confiance en moi, et répondez-moi sans +crainte.</p> + +<p class='pindent'>— Monsieur, vous avez bien des bontés pour +moi, répondit Jeanne, peut-être que ma mère vous +a rendu quelque service dans le temps ; mais ça +serait bien le payer trop cher que de vouloir me +doter. D’ailleurs, je n’ai pas besoin de ça. Je ne +suis amoureuse de personne, et personne ne me +fait envie pour le mariage.</p> + +<p class='pindent'>— Pourriez-vous me jurer cela sur l’honneur de +votre mère, que vous paraissez tant aimer et +regretter ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh, oui, Monsieur, ça me serait facile, et si +c’est de besoin, je ne demande pas mieux.</p> + +<p class='pindent'>M. Harley garda un instant le silence. Il voyait +bien à la physionomie et à l’accent de Jeanne +qu’elle ne mentait pas.</p> + +<p class='pindent'>— Cependant, reprit-il, voyant qu’elle se préparait +à sortir, je désire faire quelque chose pour +votre avenir, c’est un devoir pour moi. Ne me direz-vous +pas quelles conditions vous mettriez à votre +bonheur dans le mariage ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est drôle tout de même, dit Jeanne, que +tout le monde ici me parle de mariage, quand je +n’en parle jamais, moi, et quand je n’y songe pas +du tout !</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! trouvez-vous que je vous offense +en vous en parlant aussi, moi ? En ce cas, je ne +dis plus rien ; mon intention n’est pas de vous +offenser.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! je le crois bien, Monsieur, dit Jeanne qui +craignit d’avoir été impolie, et pour qui la politesse +était un devoir sérieux, parce que, pour elle, c’était +l’expression de la bienveillance et de la sincérité. +Vous pouvez bien me dire tout ce que vous voudrez, +je ne m’en fâcherai pas.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! ma chère Jeanne, permettez-moi de +vous demander comment vous désireriez le mari +que vous accepteriez ?</p> + +<p class='pindent'>— Je n’en sais rien, Monsieur. Je n’ai jamais +pensé à ce que vous me demandez là.</p> + +<p class='pindent'>— Mais je suppose ! Vous ne pouvez même pas +supposer ? Vous ne savez donc pas ce qu’on entend +par une supposition ?</p> + +<p class='pindent'>— Si, Monsieur, je connais ce mot-là. On le dit +quelquefois chez nous.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! alors, en supposant que vous en +soyez à choisir un mari, comment le voudriez-vous ?</p> + +<p class='pindent'>— Vous m’en demandez trop ! Je vous dis que +je ne sais pas.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! comment voudriez-vous qu’il ne +fût pas ? Vous ne savez pas non plus ? Voyons, s’il +était pauvre, le refuseriez-vous ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, je ne le refuserais pas pour ça, +puisque je suis pauvre moi-même, que je suis née +dans les pauvres, que j’ai été élevée avec les pauvres, +et que je mourrai comme les pauvres !</p> + +<p class='pindent'>— Et s’il était riche, qu’en diriez-vous ?</p> + +<p class='pindent'>— Je dirais non, Monsieur.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! pourquoi cela ?</p> + +<p class='pindent'>— Je ne peux pas vous répondre là-dessus. +Mais je refuserais, bien sûr.</p> + +<p class='pindent'>— Vous croyez que les riches sont méchants ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, Monsieur. Ma marraine, mon parrain, +mam’selle Marie sont bien riches, et ils sont +très bons.</p> + +<p class='pindent'>— Alors vous croyez qu’un riche vous ferait la +cour pour vous séduire, et qu’il ne voudrait pas +sérieusement, sincèrement vous épouser ?</p> + +<p class='pindent'>— Ça pourrait bien arriver. Mais quand même +je serais sûre qu’il ne se moque pas de moi, je ne +voudrais pas de lui.</p> + +<p class='pindent'>— Et s’il renonçait à sa fortune pour vous plaire, +s’il faisait vœu de pauvreté pour être digne de +vous ? s’écria sir Arthur frappé de surprise, et +voulant lire au fond des mystérieuses idées de +Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— Ça, ça pourrait changer un peu mon idée, +mais ça ne serait pourtant pas suffisant.</p> + +<p class='pindent'>— Quel autre sacrifice faudrait-il donc faire ? +reprit l’Anglais exalté intérieurement. Il y a peut-être +quelqu’un capable de vous aimer assez pour +consentir à tout.</p> + +<p class='pindent'>— Non, Monsieur, non, dit Jeanne, il n’y a +personne comme cela, je vous en réponds ; et si +quelqu’un était consentant de mes idées, par une +idée intéressée, il s’en repentirait bien un jour !</p> + +<p class='pindent'>— Je ne comprends plus... Oh !... expliquez-vous ! +s’écria sir Arthur, qui avait le front tout +humide de sueur à force de rechercher le sens des +énigmes de la bergère d’Ep-Nell.</p> + +<p class='pindent'>— C’est bien assez, mon cher monsieur, répondit-elle, +je ne veux pas vous en dire plus. Si +vous me portez intérêt, ne songez pas à me faire +marier. Je n’ai besoin de rien, et avec votre amitié, +si c’est de ma mère que j’en hérite, je vous serai +bien assez obligée.</p> + +<p class='pindent'>M. Harley, pétrifié par la surprise, n’osa la retenir +davantage.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne trouva, derrière la porte, Claudie qui +écoutait et regardait par le trou de la serrure, et +qui ne parut nullement honteuse d’être surprise +en flagrant délit de curiosité et d’indiscrétion. +Jeanne ne songea pas de son côté à lui en faire un +crime. Elle ne pensait pas avoir jamais de secrets +pour Claudie, qu’elle aimait beaucoup et dont elle +était fort aimée. — Tiens ! tu étais là ? lui dit-elle +en regagnant leur commune chambrette. Pourquoi +donc que tu ne t’es pas couchée ?</p> + +<p class='pindent'>— Je pouvais-t-i dormir, répondit naïvement +la Toulloise, quand je voyais que tu ne revenais +pas de chez ce monsieur ? Alors je suis venue +écouter ce qu’il te disait. C’était joliment drôle !</p> + +<p class='pindent'>— Pourquoi donc que tu n’entrais pas ? tu +m’aurais aidée à lui répondre : tu parles mieux que +moi.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! j’aurais eu trop honte, répondit Claudie, +qui avait la prétention d’être timide, bien qu’elle +fût passablement effrontée. Je ne sais pas comment +tu peux causer comme ça si longtemps et de +cent sortes de choses avec du monde que tu ne +connais pas.</p> + +<p class='pindent'>— De quoi veux-tu que je sois honteuse ? On +ne m’a jamais dit de mauvaises choses, et ce monsieur +est très honnête.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! pour ça, oui ! il parle très honnêtement, +et s’il n’était pas si drôle, il serait très joli homme.</p> + +<p class='pindent'>— Qu’est-ce que tu lui trouves donc de drôle ?</p> + +<p class='pindent'>— Dame ! c’est-il pas drôle d’être Anglais ?</p> + +<p class='pindent'>En causant ainsi, les deux jeunes filles étaient +entrées dans leur chambre, située dans une tourelle, +et éclairée par une fenêtre ou plutôt par une fente +à embrasure taillée en biseau et terminée en bas +par une meurtrière ronde qui avait jadis servi aux +guetteurs pour pointer un fauconneau. Un banc +de pierre plongeait en biais dans cette embrasure +étroite et profonde, et la lune, glissant par la fente, +était le seul flambeau dont nos jeunes fillettes eussent +besoin pour se mettre au lit. En servantes +jalouses d’économiser la dépense de la maison, +elles éteignirent leur lanterne, et Jeanne, s’asseyant +sur le banc de pierre pour délacer son corsage, regarda +dans la campagne et tomba dans la rêverie.</p> + +<p class='pindent'>— A quoi donc penses-tu ? lui cria Claudie qui +était déjà couchée. Tu ne veux donc pas dormir +de cette nuit ?</p> + +<p class='pindent'>— L’heure du sommeil est passée, dit Jeanne, +et ce n’est quasiment plus la peine d’en goûter, +car il fera bientôt jour. Tu ne saurais croire, Claudie, +que, quand je vois le clair de lune, ça me fait +un effet tout drôle.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! moi, j’aime ça, le clair de lune ! reprit +Claudie, luttant entre le sommeil et l’envie de +babiller. Le reste du temps, je suis peureuse à +mort la nuit ; mais quand la lune éclaire, je n’ai +peur de rien, je vois tout.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! moi, je ne suis pas comme toi, dit +Jeanne. Le clair de lune m’inquiète un peu ; c’est +le plaisir des fades ! les bonnes comme les mauvaises +sont dehors par ce temps-ci, et si les âmes chrétiennes +ne sont pas en grâce, il y a du danger.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! tais-toi, Jeanne, s’écria Claudie ; si tu +vas commencer tes histoires de fades, tu vas me +faire peur. Tu sais bien que je ne veux plus croire +à ça, moi. C’était bon chez nous ; mais à la ville, +c’est bête : tout le monde s’en moque. Si tu parlais +de ça à mam’selle Marie, tu verrais comme elle te +gronderait !</p> + +<p class='pindent'>— Je ne te force pas d’y croire, Claudie ; les +fades n’ont jamais été occupées de toi. Il y a des +personnes que les esprits ne tourmentent jamais. +Mais il y en a d’autres qui sont bien forcées de +savoir de quoi il s’agit, et le moyen de se garer des +mauvais pour être bien avec les bons. Ce n’est pas +à moi qu’il faut dire qu’il n’y a pas de fades. J’en +sais trop là-dessus, Claudie.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! tais-toi, et viens te coucher ! V’là +la peur qui me prend. Je ne sais pas comment tu +oses en parler à cette heure, toi qui es sûre qu’il +y en a... Heureusement je suis un peu rassurée +dans cette chambre, quand la porte est bien fermée, +à cause qu’elles ne pourraient pas entrer par +la fenêtre : il n’y en a point.</p> + +<p class='pindent'>— Ça n’y ferait rien, va, Claudie. Tant petites +que soient les <span class='it'>huisseries</span> d’une chambre, elles peuvent +y passer si elles veulent. Mais n’aie pas peur, +va. Elles ne te feront pas de mal tant que tu seras +avec moi.</p> + +<p class='pindent'>— C’est heureux pour moi, dit Claudie, car je +n’ai pas ce qu’il faut pour les renvoyer, moi !</p> + +<p class='pindent'>— Ne dis donc pas ça, Claudie !</p> + +<p class='pindent'>— Je peux bien le dire à toi. Tu le sais bien. +A propos de ça, Marsillat ne t’en conte plus du +tout, pas vrai ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, du tout.</p> + +<p class='pindent'>— Du tout, du tout ?</p> + +<p class='pindent'>— Tu me demandes ça tous les jours ! Quand +je te dis que non !</p> + +<p class='pindent'>— C’est égal, Jeanne. Il n’y a guère de filles ni +de femmes capables de se garer d’un homme +comme lui.</p> + +<p class='pindent'>— Ça n’est pourtant pas déjà si difficile.</p> + +<p class='pindent'>— Je te dis que si, moi, c’est difficile ! Un homme +qui veut ce qu’il veut ! Il le veut absolument, quoi !</p> + +<p class='pindent'>— Il entend la raison comme un autre, va !</p> + +<p class='pindent'>— Jamais je n’ai pu la lui faire entendre.</p> + +<p class='pindent'>— C’est que tu n’avais pas grande envie de +l’entendre toi-même, Claudie.</p> + +<p class='pindent'>— Dame ! un homme si gentil ! et qui parle si +bien !</p> + +<p class='pindent'>— Et qui t’a fait des cadeaux !</p> + +<p class='pindent'>— C’est bien gentil aussi, les cadeaux !</p> + +<p class='pindent'>— Ça serait plus gentil de n’en pas avoir envie !</p> + +<p class='pindent'>— Tout le monde ne peut pas être comme toi, +écoute donc ; je ne dis pas que j’aie bien fait ; car +tout ça, c’est des chagrins pour moi.</p> + +<p class='pindent'>— Allons, ne te fais pas de chagrin ! ça ne t’empêchera +pas de te marier, ma Claudie.</p> + +<p class='pindent'>— Ça en ôte le goût. Quoi donc faire d’un paysan +quand on est <span class='it'>au fait</span> de causer avec un monsieur ? +Ça a tant d’esprit un Marsillat, et c’est si +bête un Cadet !</p> + +<p class='pindent'>— Mais c’est bon, c’est courageux, ça aime +toujours ; et un Marsillat, ça n’aime pas longtemps !</p> + +<p class='pindent'>— Tu crois donc qu’il ne m’aime plus du tout ?</p> + +<p class='pindent'>— Je ne dis pas ça ; mais qu’est-ce que tu en +dis toi-même ?</p> + +<p class='pindent'>— Je dis que j’ai eu rudement de peine ! Mais +ça commence à se passer. Faut bien se consoler, +quand on ne peut pas mieux faire.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, faut se consoler, Claudie. Tout ça ne +t’empêche pas d’être une bonne fille, qui travaille +bien, et qui peut encore être aimée d’un homme +comme il faut<a id='r17'/><a href='#f17' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[17]</span></sup></a>. Le malheur que tu as eu est +arrivé à bien d’autres, et il n’y a pas si grand mal, +quand on l’a fait par bonté et par amitié. Le bon +Dieu pardonne ça ; comment donc que les hommes +ne le pardonneraient pas aussi ?</p> + +<p class='pindent'>— Tiens ! faut bien qu’ils le pardonnent ! dit +Claudie en essuyant une larme, et elle s’endormit +sur le même oreiller que Jeanne, sa pudique et +indulgente compagne.</p> + +<p class='pindent'>Qu’on ne s’étonne pas de voir la chaste Jeanne +si tolérante envers la repentante Claudie. Un ou +deux péchés de jeunesse et d’entraînement ne +déshonorent point une jeune fille dans nos campagnes. +Elles sont naturellement timides et chastes, +mais elles sont faibles : les hommes ne leur +font pas un crime de cette faiblesse, qu’ils provoquent +et dont ils profitent. Il n’y a jamais eu +d’homme du monde au dix-huitième siècle qui ait +su fouler aux pieds ce qu’on appelait alors le préjugé, +mieux que nos paysans ne le font tous les +jours. C’est un fait à constater et dont il ne faut +tirer aucune induction contre les principes de +Jeanne. Impeccable par résolution exceptionnelle, +elle était l’indulgence et la charité même pour les +fautes d’autrui.</p> + +<p class='pindent'>Cependant Jeanne, qui avait l’habitude de dire +des prières avant de s’endormir, tenait encore ses +yeux ouverts lorsqu’il lui sembla voir la meurtrière +qui éclairait l’intérieur de la tourelle, interceptée +tout à coup par un corps opaque. Elle ne +put retenir un cri, et aussitôt elle vit ce corps disparaître. +Puis elle l’entendit glisser le long du mur +extérieur, et des pas furtifs firent crier faiblement +le sable du jardin. Cet étage n’était pas élevé de +plus de dix à douze pieds au-dessus du sol, et il +était possible de monter jusqu’à la lucarne par le +treillage de la vigne qui tapissait la muraille. +Claudie, éveillée en sursaut, cacha sa tête sous les +couvertures, et Jeanne, toute brave qu’elle était, +n’osa pas d’abord aller regarder par la meurtrière. +Lorsque, après plusieurs signes de croix et de +pieux exorcismes, elle s’y décida, elle ne vit plus +rien. La lune était pure, et l’ombre des arbres fruitiers +se dessinait immobile et nette sur le sable +brillant des allées.</p> + +<p class='pindent'>— Es-tu sotte, de me faire peur comme ça ? dit +Claudie.</p> + +<p class='pindent'>— Je n’ai pas dit que ça fût le diable, répondit +Jeanne. J’ai vu comme une tête.</p> + +<p class='pindent'>— Ça avait-il des cornes ?</p> + +<p class='pindent'>— Non. C’était fait comme du <span class='it'>monde humain</span>, +et malgré que je n’aie pas eu le temps de bien voir, +parce que la lune donnait par derrière, j’ai vu +comme des cheveux plats sur une tête plate.</p> + +<p class='pindent'>— C’était donc fait comme la tête du vieux +<span class='it'>Bridevache</span> ?</p> + +<p class='pindent'>— Ça m’y a fait penser. Mais qu’est-ce que +Raguet viendrait faire ici ?</p> + +<p class='pindent'>— Ça ne serait pas pour faire du bien. As-tu +fermé les portes hier soir ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est Mam’selle qui les a fermées avec +l’Anglais, et peut-être qu’ils auront oublié de +mettre la barre. D’ailleurs, tu sais bien que ce +méchant Raguet est comme <span class='it'>une serpent</span>. Il passerait +par le trou d’une serrure.</p> + +<p class='pindent'>— Bah ! tu te seras imaginé d’avoir vu quelque +chose. Les chiens n’ont pas jappé.</p> + +<p class='pindent'>— Tu sais bien que les chiens ne disent jamais +rien à cet homme-là. Il a des paroles pour les +endormir.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, des belles paroles ! il leur jette de la +viande de chevau mort. Il est plus voleur que sorcier, +va, et plus méchant que savant.</p> + +<p class='pindent'>— Il faut nous habiller et aller voir dehors, dit +Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— <span class='it'>Ma fine</span>, je n’y veux pas aller, s’écria Claudie. +J’ai trop peur.</p> + +<p class='pindent'>— Et s’il fait quelque dégât dans la cour ou +dans le jardin, ça sera donc de notre faute, Claudie ? +Moi, j’y vas toute seule. Si c’est Raguet, ça ne me +fait déjà plus tant peur que si c’était autre chose.</p> + +<p class='pindent'>Claudie ne voulut pas laisser Jeanne affronter +seule l’aventure. Elle prit courage et l’accompagna. +Tout était calme, et Claudie, rassurée, se moqua +de Jeanne au retour.</p> + +<p class='pindent'>— C’est égal, dit Jeanne ; je l’ai vu, j’en suis +sûre. Si c’est Raguet, ça n’est pas déjà si étonnant ; +c’est un homme qui se fourre partout, qui court +toute la nuit, et qui dort quand les autres travaillent.</p> + +<p class='pindent'>— C’est la vérité qu’il est curieux comme un +merle, reprit Claudie ; on le trouve toujours en +travers quand on veut cacher quelque chose. Il +écoutait quelquefois le soir tout ce qui se disait +chez nous, et il savait même toutes mes affaires +avec Marsillat, sans que j’en eusse dit un mot à +personne. C’est avec ça qu’il se fait passer pour +sorcier, et qu’il donne la peur au monde.</p> + +<p class='pindent'>Cependant sir Arthur ne dormait pas. Son +imagination, si paisible d’ordinaire, avait pris le +grand galop. La simplicité et l’étrangeté du personnage +de Jeanne formaient un contraste qui le +jetaient dans les plus grandes perplexités. Qui +m’eût dit, pensait-il, que je tomberais amoureux +d’une paysanne, que je prendrais la résolution +d’épouser un être qui ne sait pas lire, et que je +me trouverais repoussé par sa fierté et arrêté par +la profondeur de ses énigmes !</p> + +<p class='pindent'>— Ami, dit-il au jeune baron, lorsque celui-ci +entra dans sa chambre à neuf heures du matin, je +suis beaucoup plus épris ce matin de Jeanne la +villageoise que je ne l’étais hier soir de miss Jane. +J’ai causé avec elle après vous avoir quitté...</p> + +<p class='pindent'>— Vraiment ? s’écria Guillaume en rougissant.</p> + +<p class='pindent'>— Vraiment ; et elle m’a parlé par énigmes : mais +elle m’est apparue comme le modèle le plus pur et +le plus divin qui soit sorti des mains du Créateur, +et je commence à croire ce que je soupçonnais +déjà, que certains êtres qui n’ont pas appris à lire, +en savent plus long que la plupart des savants de +ce monde. Elle est fort excentrique, cette Jeanne ; +elle porte dans son cœur un secret qui m’effraie +et m’attire. Ce ne peut être qu’une chose sublime +ou insensée. Et moi qui trouvais la vie aride et +ennuyeuse ! Moi qui ressentais parfois, sans vous +l’avouer, les atteintes du spleen, me voici tout +ému, tout rajeuni. Je tremble, je souffre... mais +j’existe...</p> + +<p class='pindent'>— C’est dire que vous espérez aussi, dit Guillaume. +Comment pourriez-vous ne pas réussir à +être aimé de cette pauvre fille ?</p> + +<p class='pindent'>— Je crains beaucoup le contraire. Cette pauvre +fille n’a pas d’ambition. C’est pourquoi je l’admire ; +c’est pourquoi je l’aime, et persiste dans +ma résolution de l’épouser, si je peux l’y faire +consentir.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume n’essaya point de dissuader sir Arthur. +Abattu et soucieux, il le conduisit auprès +de sa mère, qui l’attendait avec impatience. La +famille de Charmois vint déjeuner. La sous-préfette +fut très aigre avec l’Anglais, qui ne songea +seulement pas à lui expliquer son billet, tant il lui +eût été impossible de parler hautement d’un amour +qui commençait à l’envahir, non plus sérieusement, +mais plus passionnément qu’il n’avait fait d’abord. +Madame de Boussac et son amie crurent donc +que ce billet n’avait été qu’une plaisanterie. Cependant +la sous-préfette le lui pardonnait d’autant +moins qu’elle le voyait complètement insensible +aux charmes de sa fille, et elle avait soif de se +venger de lui. Elle était trop clairvoyante pour +ne pas avoir remarqué aussi combien Jeanne +était un sujet de trouble pour Guillaume. Des +deux maris qu’elle avait guettés pour Elvire, elle +n’en voyait donc plus un qui ne fût occupé de +cette servante, et elle haïssait déjà la pauvre +Jeanne, affectant de la traiter avec hauteur +chaque fois que l’occasion s’en présentait, et +jurant, en elle-même, qu’elle mettrait le désordre +et la douleur dans cette maison où elle ne pouvait +exercer son influence.</p> + +<hr class='footnotemark'/> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f17'><a href='#r17'>[17]</a></span> + +Un homme comme il faut ne veut pas dire, dans la bouche +de nos filles, un homme bien né ou bien élevé, mais un honnête +homme.</p> + +</div> + +<h2 id='ch16'>XVI<br/> <span class='sub-head'>LA VELLÉDA DU MONT BARLOT</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>Marsillat</span> arriva dans l’après-midi. Ne cherchant +pas à se faire une nombreuse clientèle à Guéret, il +n’était pas à la chaîne comme tous les avocats de +province. Il voulait seulement faire ses premières +armes dans son pays ; et n’y plaidant que les +causes d’un certain éclat et d’une certaine importance, +il avait souvent la liberté de revenir +passer quelques jours à Boussac. Il cachait son +ambition patiente sous un air d’insouciance et +presque de dédain pour les gloires du barreau : au +fond, il aspirait à la députation dans l’avenir.</p> + +<p class='pindent'>On s’imaginera difficilement qu’un homme de +ce caractère fût susceptible d’une grande passion +pour une femme telle que Jeanne. Aussi Marsillat +était-il très calmé à l’égard de la bergère d’Ep-Nell. +Mais il avait trop de persistance réfléchie dans la +volonté, pour n’en pas avoir instinctivement dans +ses désirs. Une fantaisie non satisfaite le tourmentait +plus qu’il n’eût souhaité lui-même, et depuis +près de deux ans qu’il convoitait en vain la +possession de la plus belle des filles du pays +de Combraille, il avait de temps en temps des +accès de mauvaise humeur contre elle et contre +lui-même, en se rappelant qu’il avait échoué pour +la première fois de sa vie dans une entreprise de +ce genre. Il y avait pourtant dépensé plus de soins +que pour toute autre. Il l’avait vue avec plaisir +être admise au château de Boussac, dans l’espérance +qu’elle serait là sous sa main ; et, durant +toute la maladie de Guillaume, il avait pris tous +les prétextes pour être assidu dans la maison. +Dans les vastes galeries du vieux manoir où elle se +hâtait pour le service de son cher parrain, le soir, +surtout lorsqu’il la guettait dans la cour ou dans +la laiterie, enfin, jusqu’auprès du lit où la prostration +du malade le laissait quelquefois en tête à +tête avec Jeanne, il avait épuisé son éloquence +brusque et impérieuse, ses offres corruptrices et +ses tentatives de familiarité, sans l’avoir émue ou +effrayée un seul instant. Elle avait assez de force +physique pour ne pas craindre une lutte où la +prudence de Marsillat ne lui eût d’ailleurs pas +permis de s’engager, car il sentait qu’un seul cri, +un seul éclat de la voix de Jeanne, dans cette +maison austère et silencieuse, l’eût couvert de +ridicule et de honte. C’était donc par la séduction +des paroles et des promesses qu’il pouvait espérer +de s’en faire écouter ; mais, à tous ses beaux discours, +Jeanne haussait les épaules. « Je ne sais +pas, lui disait-elle, comment vous avez le cœur de +plaisanter comme ça, quand mon pauvre jeune +maître est si mal, et ma pauvre chère marraine +dans le chagrin. Vous avez pourtant l’air de les +aimer, car vous êtes bien officieux dans la maison ; +mais vous êtes si fou, qu’il faut toujours que vous +fassiez enrager quelqu’un. Je crois que vous +<span class='it'>fafioteriez</span> autour des filles, les pieds dans le feu. +Allons, laissez-moi tranquille ; vous êtes un <span class='it'>diseur +de riens</span>. Si vous y revenez, je vous recommanderai +à la Claudie. »</p> + +<p class='pindent'>Le sang-froid de Jeanne était une meilleure défense +que la colère ou la peur. Au fond, Marsillat +sentait qu’elle parlait avec bon sens, et qu’elle ne +le jugeait pas plus mauvais qu’il n’était ; car il +avait du dévouement et de l’affection pour Guillaume, +et sa conduite n’était pas toute hypocrisie.</p> + +<p class='pindent'>C’est là, du reste, tout ce qu’il avait obtenu de +la perle du Combraille, comme il l’appelait d’un +air moitié passionné, moitié railleur. Nos bourgeois +font rarement la cour sérieusement aux filles de +cette classe. Ils gardent avec elles ce ton de supériorité +méprisante qu’elles ont la simplicité de ne +pas comprendre quand elles aiment, ce qui arrive +bien quelquefois pour leur malheur, sans que la +cupidité (mais je ne dirai pas la vanité) y soit +pour rien. Nos bourgeois, affreusement corrompus, +ont remplacé les seigneurs de la féodalité dans +certains droits qu’ils s’arrogent, en vertu de leur +argent et de l’espèce de dépendance où ils tiennent +la famille du pauvre.</p> + +<p class='pindent'>A mesure que la santé de Guillaume était revenue, +Marsillat avait fort bien remarqué la protection +jalouse qu’il avait accordée à sa filleule, et, +craignant de devenir ridicule, il avait affecté de +ne plus faire attention à Jeanne. Il y avait même +des moments où, croyant deviner dans son jeune +ami une passion réelle et funeste, il se sentait tenté +d’être généreux et de favoriser son amour. Il eût +seulement voulu que Guillaume réclamât son aide +et les conseils de son expérience dépravée ; mais +le jeune baron eût préféré mourir que de lui ouvrir +son cœur.</p> + +<p class='pindent'>D’ailleurs Marsillat était flatté, au fond de +l’âme, d’être accueilli avec distinction et choyé +particulièrement par les dames de la maison plus +que tout autre indigène de sa classe. Tout bourgeois +ambitieux a cette faiblesse, bien qu’il soit +peu de provinces où la noblesse soit plus effacée +que dans la nôtre, et bien qu’il fût de mode, à +cette époque, de la railler et de la braver plus +qu’elle ne le méritait.</p> + +<p class='pindent'>Mais la force des choses avait mis Jeanne à +couvert des obsessions de Marsillat. Il avait été +vivre ailleurs, il avait songé à ses affaires, à sa +réputation, à son avenir, et son caprice pour la +fille des champs ne s’était plus réveillé qu’à de +courts intervalles, et lorsque les occasions de lui +parler devenaient de plus en plus rares et périlleuses +pour sa réputation d’homme de poids. De +jour en jour, les folies de jeunesse, pour lesquelles +on n’a chez nous que trop de tolérance, devenaient +moins conciliables avec la position de l’avocat +renommé. Le goût s’en passait peut-être aussi chez +Marsillat, au milieu de préoccupations de plus en +plus sérieuses. En un mot, son désir pour Jeanne +s’était endormi dans sa poitrine. Peut-être n’attendait-il +qu’une occasion quelque peu énergique +pour se réveiller.</p> + +<p class='pindent'>Avant le dîner, il entraîna Guillaume et sir +Arthur dans la prairie où Jeanne gardait ordinairement +ses vaches. Il prit pour prétexte l’amusement +de faire lever et de tuer quelques lapins dans +les rochers qui longent la rivière. Dans le fait, +Marsillat voulait voir sir Arthur en présence de +l’objet de ses pensées ; car Claudie avait assez +bien écouté à la porte de sir Arthur, pour savoir à +peu près par cœur l’étrange déclaration qu’il avait +faite indirectement à Jeanne, et Marsillat n’était +pas assez complètement détaché de Claudie pour +n’avoir pas eu déjà un quart d’heure d’entretien +particulier avec elle. Claudie n’ayant plus guère +d’autres rapports avec son ancien amant que le +plaisir de babiller avec lui de temps en temps, et +voyant qu’il s’amusait toujours de son caquet +déluré, lui racontait avec complaisance tous les +petits événements de la maison ; et Marsillat, qui +aimait à tout savoir, la faisait servir à sa police +particulière, sans qu’elle y entendît malice. Cette +familiarité cancanière est tout à fait dans les +mœurs bourgeoises du pays.</p> + +<p class='pindent'>Nos trois jeunes gens arrivèrent au bout de la +prairie, sans que l’œil pénétrant de Marsillat et +sans que le regard mélancolique et inquiet de +Guillaume eussent découvert Jeanne. Cependant +les vaches étaient au pré, et la gardeuse ne pouvait +pas être loin. Mais ils durent renoncer à la rencontrer, +et force fut à Léon d’entrer dans les +rochers pour faire lever le gibier qu’il avait promis +au fusil de M. Harley.</p> + +<p class='pindent'>C’est alors seulement qu’il découvrit Jeanne +abritée contre une grosse roche, et profondément +endormie. Cette apparence de langueur et de +paresse était bien contraire aux habitudes de +Jeanne, et à ce préjugé rustique qu’il est dangereux +de s’endormir aux champs. Mais elle avait à +peine reposé deux heures cette nuit-là, et la +fatigue l’avait vaincue. Sa quenouille était encore +attachée à son côté ; son fuseau avait roulé à terre, +et le fil était rompu. Sa belle tête s’était penchée +contre le rocher, et le chanvre de sa quenouille +servait d’oreiller à sa joue candide. Elle était +assise dans l’attitude la plus chaste, et sa main +droite, pendante à son côté, avait, de temps à +autre, le mouvement machinal, mais faible, de +faire pirouetter le fuseau.</p> + +<p class='pindent'>Marsillat, qui la découvrit le premier, s’arrêta +à quelques pas devant elle, et fit signe à ses compagnons +d’approcher. Guillaume éprouva un serrement +de cœur indéfinissable à voir ainsi sa pudique +Jeanne sous les regards brûlants de cet homme. +Mais sir Arthur, après avoir contemplé Jeanne +quelques instants en silence, parut tout à coup +fort ému, et murmura à voix basse, en posant ses +mains sur les bras de ses deux compagnons :</p> + +<p class='pindent'>— Ho !... vous souvenez-vous ?</p> + +<p class='pindent'>— De quoi ? dit Marsillat. Il paraît que vous +avez quelque charmant souvenir !</p> + +<p class='pindent'>— Ho ! dit l’Anglais en étendant sa main vers +la tête de Jeanne avec attendrissement, je me +souviens de tout ! Elle était la plus belle enfant +du monde, elle est la plus belle fille de la terre !</p> + +<p class='pindent'>— Mon Dieu ! s’écria Guillaume en passant sa +main sur son front, je me souviens de quelque chose +comme dans un rêve !... Aidez-moi, rappelez-moi !...</p> + +<p class='pindent'>— Guillaume, dit M. Harley, souvenez-vous des +pierres jomâtres et de la druidesse Velléda, et des +trois dons, et des trois souhaits que nous lui avons +faits !</p> + +<p class='pindent'>— Oui-da ! s’écria Léon, je me souviens maintenant. +Quant aux trois dons, je ne sais plus précisément +ce que c’était. Il y avait trois pièces de +monnaie différentes. Quant aux trois souhaits... +je me rappelle celui de M. Harley, « un bon mari » ; +et le mien, « un amant robuste... » Je ne me rappelle +plus celui de Guillaume.</p> + +<p class='pindent'>— Ni moi, dit Guillaume ; mais je me rappelle +mon aumône. C’était une pièce d’or.</p> + +<p class='pindent'>— Et moi, je me rappelle tout, comme si c’était +hier, s’écria sir Arthur.</p> + +<p class='pindent'>— Et vous croyez que c’était Jeanne ? demanda +Guillaume troublé.</p> + +<p class='pindent'>— Pourquoi pas ? reprit Léon ; je n’en sais rien, +mais il est facile de s’en assurer.</p> + +<p class='pindent'>Comme il élevait la voix sans ménagement, +Jeanne s’éveilla, devint toute rouge de surprise et +de honte, puis se frotta les yeux, se leva, sourit, +et regarda ses vaches. Elles étaient un peu loin. +Jeanne voulut courir pour les rejoindre, mais +Marsillat l’arrêta.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, lui dit-il pour l’éprouver, tu n’as +donc jamais dit à personne ce que tu avais fait +des trois pièces de monnaie que les fades du +mont Barlot avaient mises dans ta main, quand +tu étais petite, un jour que tu t’étais endormie sur +les pierres jomâtres ?</p> + +<p class='pindent'>Pour la première fois, depuis l’incendie de la +chaumière d’Ep-Nell, Guillaume vit un grand +trouble et une profonde terreur sur le visage de +Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— Dieu du ciel ! s’écria-t-elle en devenant pâle +comme la mort, comment savez-vous ça, Monsieur ? +Je ne l’ai jamais dit qu’à ma mère, et ma mère ne +l’a jamais dit à personne.</p> + +<p class='pindent'>— Ta tante le savait apparemment, Jeanne ?</p> + +<p class='pindent'>— Non ! ma tante ne l’a jamais su. Qu’est-ce +qui a pu vous le dire ? Ça n’est pas de ma faute +si vous le savez, je ne l’ai jamais dit.</p> + +<p class='pindent'>— Mais pourquoi avez-vous mis tant de soin +à cacher une chose si simple ? dit Guillaume. Je +ne comprends pas pourquoi vous attachez tant +d’importance à ce hasard, ma chère Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— Et vous aussi, mon parrain, vous le savez +donc ? dit Jeanne consternée.</p> + +<p class='pindent'>— Et moi aussi, dit l’Anglais en prenant, d’un +air à la fois paternel et respectueux, la main de +Jeanne, je le sais, et je vous prie de nous dire +si cela a été pour vous la cause de quelque +chagrin.</p> + +<p class='pindent'>— Non, Monsieur, dit Jeanne, d’un air de +fierté singulière, je n’en ai jamais eu de chagrin.</p> + +<p class='pindent'>— Mais pourquoi l’as-tu caché ? dit Marsillat, +qui affectait de tutoyer Jeanne, pour faire un +peu souffrir ses deux rivaux. Voyons ! tu as cru +sérieusement que cela te venait des fades ?</p> + +<p class='pindent'>— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, monsieur +Marsillat, répondit Jeanne d’un air mécontent. +Vous autres savants, vous avez vos idées, et nous +avons les nôtres. Nous sommes simples, je le +veux bien, mais nous voyons aux champs, où +nous vivons de jour et de nuit, des choses que +vous ne voyez pas et que vous ne connaîtrez +jamais. Laissez-nous comme nous sommes. Quand +vous nous changez, ça nous porte malheur.</p> + +<p class='pindent'>— Ainsi, tu crois que ce sont les fades ? répéta +Marsillat. Allons, grand bien te fasse ! Tu vois, +Guillaume ! ajouta-t-il, affectant de tutoyer aussi +le jeune baron, comme il le faisait quelquefois +quand il se sentait l’humeur taquine, voilà l’esprit +de nos belles bergères ! Elles ont mille superstitions +absurdes, et ta filleule ne les a pas perdues +depuis tantôt deux ans, je crois, que ta +sœur essaie de lui débrouiller le cerveau. Jeanne, +veux-tu que je te dise ?...</p> + +<p class='pindent'>— Nenni, Monsieur, je veux que vous ne me +disiez rien, répondit Jeanne avec une tristesse qui +était toute l’expression de son courroux. En voilà +bien trop là-dessus. Moquez-vous de moi, si +vous voulez, et des choses que vous ne connaissez +pas, si vous ne craignez rien. Moi, je n’ai rien dit, +et je n’ai pas fait de mal.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! s’écria sir Arthur, affligé de la douleur +qui se peignait sur les traits de Jeanne, je ne +comprends rien... Mais si Jeanne est dans l’erreur, +il lui faut dire la vérité. On ne doit pas se moquer +d’elle, mais lui apprendre...</p> + +<p class='pindent'>Sir Arthur s’arrêta court en voyant le visage de +Jeanne couvert de larmes. Il eut tant de douleur +d’avoir contribué à la faire pleurer ainsi, qu’il +resta stupéfait, et, plein du désir de la rassurer +et de la consoler, il ne sut lui dire que « Ho !... »</p> + +<p class='pindent'>L’affliction et le trouble de Guillaume furent +plus visibles encore ; mais gêné par la présence +de Marsillat, il n’osa faire un pas ni dire un mot +pour retenir Jeanne, qui s’éloigna avec empressement.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien, dit Marsillat qui, seul, ne parut +point ému, que dites-vous, sir Arthur, de cette +étrangeté ? n’est-ce pas une observation curieuse +à faire sur les mœurs de nos campagnes ? Vous +avez voyagé dans des pays lointains et sauvages ; +vous ne vous doutiez pas, je parie, qu’il y eût +au centre de la France des superstitions si +arriérées !</p> + +<p class='pindent'>— Dites tant de poésie fantastique, répondit +M. Harley. Je ne trouve rien de ridicule ni de +méprisable dans tout ceci, et je me rappelle fort +bien ce que vous m’avez raconté autrefois des +fées ou fades qui hantent les antiques cromlechs +gaulois. Mais expliquez-moi pourquoi cette jeune +fille pleure ?</p> + +<p class='pindent'>— Parce que cela porte malheur de parler des +fades et de trahir les relations qu’elles ont daigné +avoir avec les mortels. C’est un crime envers elles, +et, dès ce moment, elles poursuivent et tourmentent +les indiscrets en qui elles avaient mis leur +confiance. Vous voyez bien qu’il ne peut venir à +l’esprit de cette fille que nous soyons les trois fées +du mont Barlot. Elle persiste à croire qu’elle a +reçu l’aumône des bons génies, et, dans la crainte +que son secret ne soit ébruité, elle gémit et se +défend de l’avoir divulgué. Quant à moi, je ne +suis pas si tolérant que vous, sir Arthur, à l’endroit +de la poésie dite fantastique. Je hais la +superstition, et déplore l’erreur grossière, sous +quelque forme qu’elles se présentent. Je ne laisse +jamais échapper l’occasion de m’en moquer, +et je crois que c’est un devoir à remplir envers +ces gens simples, qui seront peut-être nos égaux +le jour où nous voudrons les éclairer, au lieu de +les tenir dans les ténèbres de l’abrutissement.</p> + +<p class='pindent'>— Vous êtes devenu bien philanthrope depuis +que je n’ai eu le plaisir de vous voir, dit Guillaume +avec un peu d’aigreur.</p> + +<p class='pindent'>— Je l’ai toujours été, répondit Marsillat, et +je me pique de l’être encore, et plus que vous, +Guillaume. Car il entre dans les idées de votre +caste de perpétuer l’ignorance chez le pauvre, afin +d’y perpétuer la soumission. Aussi admirez-vous, en +poètes, que vous prétendez être, le merveilleux qui +remplit ces pauvres cervelles ; et vous ne faites +qu’entretenir, par la dévotion, par la protection +accordée aux images miraculeuses, aux pèlerinages, +et autres niaiseries, la folie de nos pauvres +villageois. Au lieu que nous, infâmes libéraux, +nous voudrions qu’ils pussent lire Voltaire comme +nous, et se débarrasser du respect qu’ils portent +à Dieu, au diable et à certains hommes.</p> + +<p class='pindent'>— Monsieur Marsillat, vous avez raison sur +un point et tort sur l’autre, répondit M. Harley. +Je voudrais avec vous qu’on affranchît le paysan +de ses terreurs comme de sa misère... Mais si +vous n’avez que Voltaire à lui faire lire, quand +il saura lire, je regretterai pour lui ses légendes +poétiques et ses croyances merveilleuses. Jeanne +disait tout à l’heure quelque chose d’assez profond, +que vous n’avez pas senti. Des paysans, qui +vivent aux champs de jour et de nuit, disait-elle, +voient des choses que vous ne verrez jamais. C’est-à-dire +qu’ils ont l’esprit plus tourné à la poésie que +nous, et, en cela, je ne sais trop si nous devons les +plaindre ou les envier, les désabuser ou les admirer.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, oui, vous les admirez en curieux, en +amateurs ! reprit Marsillat. Vous recueilleriez +volontiers leurs légendes pour les mettre en vers, +en prose fleurie et en musique. Mais vous ne +voudriez pas que vos enfants fussent nourris de +pareils contes, et vous auriez grand soin de les +désabuser s’ils prenaient au sérieux ceux de +leurs nourrices.</p> + +<p class='pindent'>— Vous vous trompez peut-être, dit Guillaume. +L’enfant a besoin de poésie, comme le paysan, +et on ne peut guère l’instruire qu’à l’aide des +symboles. Quant à moi, j’ai été nourri de ces +contes que vous méprisez tant, et je serais bien +fâché d’avoir sucé l’esprit de Voltaire avec le +lait.</p> + +<p class='pindent'>— Je sais que vous avez été nourri du même +lait que Jeanne, reprit Marsillat en souriant, et +les fabliaux de la mère Tula ont pu être de votre +goût, comme ceux de ma grand’mère, qui était, +ne vous en déplaise, une sorte de paysanne, ont +été peut-être du mien jadis. Mais vous n’aimez +plus ces symboles qu’à la condition d’en chercher +et d’en trouver le sens, au lieu que la pauvre +Jeanne et ses pareilles y voient de grosses et terribles +réalités qui font l’occupation, le tourment, +l’idiotisme et l’abaissement de leur vie. Qu’en dit +notre philosophe ? ajouta-t-il en s’adressant avec +un peu d’ironie à M. Harley.</p> + +<p class='pindent'>— Je dis, répondit celui-ci, qu’il faudrait traiter +le cerveau des paysans comme on a traité celui +de Guillaume : leur laisser la poésie, et les aider +à découvrir le symbole.</p> + +<p class='pindent'>— Alors, il n’y aurait plus foi à la poésie, s’écria +Léon, qui aimait à discuter. Ils ne feraient plus que +s’en amuser comme vous autres ; les plus froids +deviendraient des critiques, les plus artistes des +littérateurs ; je ne demande pas mieux, moi ; +mais ils perdraient dès lors cette naïveté crédule +que vous appelez leur poésie, et qui fait, à vos +yeux, tout le charme de leur superstition.</p> + +<p class='pindent'>M. Harley voulut répondre ; mais, il fut bientôt +contredit et battu par Marsillat, qui avait la +parole plus facile, et qui était à cheval sur une +logique plus claire. Cependant il ne convainquit +pas l’Anglais, qui, en rendant justice à la netteté +de sa critique, trouvait beaucoup de sécheresse dans +ses sentiments, et n’envisageait qu’avec effroi sa +philosophie matérialiste. Mais les esprits qui se +contentent d’une certaine portion, étroite et distincte, +de la vérité acquise, auront toujours, dans +la discussion, beaucoup d’avantage apparent sur +ceux qui cherchent dans l’inconnu une vérité plus +vaste et plus idéale. M. Harley dut bientôt céder +la palme du raisonnement à l’avocat, et Guillaume, +qui se sentait ébranlé par le talent de Léon +plus qu’il ne voulait en convenir, devint de plus +en plus triste, et finit par garder le silence.</p> + +<p class='pindent'>Cette conversation fut reprise le soir autour de +la table à ouvrage, où les demoiselles du château +et leurs jeunes hôtes avaient ordinairement une +causerie à part, tandis que les parents jouaient +aux cartes avec quelques fonctionnaires ou bourgeois +royalistes de la ville. Arthur et Guillaume +eussent souhaité qu’il fût question de Jeanne entre +eux et Marie seulement ; mais il n’y eut pas moyen +d’empêcher Marsillat de raconter devant Elvire +l’aventure du mont Barlot, la découverte que +M. Harley avait faite de l’identité de Jeanne avec +la petite chevrière, dite la druidesse des pierres +jomâtres, et le chagrin que cette fille crédule +avait montré en entendant raconter l’incident +des pièces de monnaie déposées dans sa main. Mademoiselle +de Boussac écouta ce récit avec beaucoup +d’attention, et voulut en savoir tous les +détails. M. Harley, seul, se les rappelait exactement +et minutieusement. Guillaume, étant fort +jeune à l’époque de l’événement, en avait un +souvenir vague, qui se réveillait à mesure que sir +Arthur racontait. Marsillat avait meilleure mémoire +que Guillaume ; mais la poésie de ce petit +roman l’ayant moins frappé que ses deux compagnons, +il ne s’en serait peut-être jamais souvenu +plus que Guillaume sans le secours de M. Harley. +Cette différence dans l’impression diverse que +plusieurs personnes reçoivent et conservent d’un +même fait est assez prouvée par l’expérience +journalière.</p> + +<p class='pindent'>Sir Arthur n’avait été qu’une fois en sa vie +aux pierres jomâtres. Ce lieu sauvage avait laissé +dans son souvenir un tableau distinct, et les moindres +circonstances qui s’y rattachaient lui semblaient +en faire partie. Marsillat ayant cent fois +passé par là avant et après, eût été fort embarrassé +de noter un cas particulier. Il avait guetté et surpris +bien d’autres fois, et moins innocemment +peut-être, les bergères endormies dans les rochers +et sous les buissons de ces parages peu fréquentés. +Cependant la demeure éloignée et les habitudes +sauvages de Jeanne l’avaient tenue assez longtemps +à l’abri des regards de l’ardent chasseur, +pour qu’il eût oublié ses traits, d’ailleurs fort +changés et pour ainsi dire transformés depuis +la rencontre du mont Barlot jusqu’à l’époque où +les yeux noirs de Claudie avaient attiré le jeune +avocat vers les bruyères de Toull et les dolmens +d’Ep-Nell. Quant à Guillaume, quatre ans passés +à Paris dans le monde avaient pour ainsi dire mis +un abîme entre les souvenirs de son adolescence +et les émotions d’une vie nouvelle.</p> + +<p class='pindent'>Lorsque tout le monde se fut retiré de bonne +heure, suivant la coutume pacifique et régulière +de la cité de Boussac, Arthur, Guillaume et Marie +prolongèrent encore quelque temps la veillée dans +le grand salon. L’Anglais persistait dans son amour +pour Jeanne, et mademoiselle de Boussac, bien +loin de l’en dissuader, admirait ce qu’elle appelait +sa sagesse, et s’enthousiasmait avec lui pour son +étrange projet d’hyménée. Guillaume était taciturne, +et, enfoncé sous la grande cheminée, il tourmentait +les tisons avec une agitation singulière. +M. Harley voulait l’amener à lui donner une +complète adhésion, mais le jeune homme se retranchait +sur le danger d’unir indissolublement +une intelligence éclairée avec des instincts honnêtes +mais aveugles. Puis il revenait à la lutte, +peut-être éternelle, que son ami aurait à soutenir +contre l’opinion. Il s’effrayait du ridicule et du +blâme qui allaient s’attacher à cette résolution +excentrique. Arthur combattait ces objections par +des arguments sans réplique au point de vue du +sentiment et de la raison naturelle, et Guillaume +était ému, oppressé, et comme vaincu au fond +de son âme. Et alors il trouvait un secret soulagement +à prévoir que Jeanne, fidèle à sa bizarre +détermination, repousserait l’idée du mariage, et +il conjurait sir Arthur de ne pas se déclarer avant +que sa sœur ou lui-même, au besoin, eussent +réussi à savoir le fond des pensées de la mystérieuse +bergère. Et alors aussi Marie le grondait de +sa froideur et de sa faiblesse en présence du rôle +sublime de leur ami. Enfin, il fut résolu que, le +lendemain, mademoiselle de Boussac s’attacherait +aux pas de Jeanne jusqu’à ce qu’elle lui eût arraché +son secret.</p> + +<h2 id='ch17'>XVII<br/> <span class='sub-head'>LA GRANDE PASTOURE</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>Le</span> soleil n’était pas encore levé lorsque la romanesque +Marie alla trouver Jeanne dans l’étable, +et s’asseyant sur le bord de la crèche, tandis que +la jeune fille trayait ses vaches, elle entra en +matière par l’aventure du mont Barlot. Lorsqu’elle +lui eut déclaré et assuré que Guillaume, Arthur +et Marsillat étaient les auteurs du miracle dont +elle avait fait l’événement capital de sa vie, la +belle laitière suspendit son travail et resta comme +étourdie sous cette révélation. Si tout autre la +lui eût faite, elle n’y eût jamais cru, mais elle +vénérait sa jeune maîtresse presque à l’égal de sa +patronne, la Vierge des Cieux, et elle demeura +comme étourdie et consternée sous le coup de la +froide réalité. Vraiment, quand on ôte au paysan +sa foi au prodige, il semble qu’on lui enlève une +partie de son âme.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! ma Jeanne, dit la jeune châtelaine, +tu regrettes donc beaucoup ton rêve ?</p> + +<p class='pindent'>— Oui, ma chère demoiselle, j’en ai du regret, +répondit Jeanne ; je m’étais accoutumée à y +penser tous les jours. Mais si ça m’ôte un plaisir, +ça m’ôte aussi une peine.</p> + +<p class='pindent'>— Explique-toi clairement. Tu peux bien tout +me dire, à moi, Jeanne. Tu sais combien je t’aime. +Tu sais aussi que je ne me moque jamais de toi, +et bien que j’aie ignoré jusqu’ici à quel point tu +croyais aux fades, je me sens moins que jamais +capable de te tourmenter et de t’humilier.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! je le sais, ma chérie mignonne ; vous +avez trop bon cœur ! Mais enfin, vous ne croyez +pas les mêmes choses que nous.</p> + +<p class='pindent'>— C’est vrai ; mais je puis t’écouter, et peut-être +adopter tes idées si elles me paraissent justes. +Voyons, instruis-moi dans ta croyance comme si +j’étais païenne et que tu voulusses me convertir. +Apprends-moi ce que c’est que les fades.</p> + +<p class='pindent'>— Eh ! Mam’selle, c’est bien simple ; elles sont +filles de Dieu ou filles du diable. Elles nous aiment +ou nous haïssent, nous soulagent ou nous tourmentent, +nous conservent dans le bien ou nous +jettent dans le mal, selon que nous les connaissons, +et que nous nous donnons aux bonnes ou aux +mauvaises. Quand une personne a la <span class='it'>connaissance</span>, +elle fait son salut en restant sage. Quand elle ne +connaît rien, il lui vient des mauvaises pensées, et +elle se laisse aller au mal sans savoir comment.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! quand tu as trouvé, après ton +sommeil sur les pierres jomâtres, ces pièces dans +ta main, as-tu regardé cela comme un présent des +fées ou comme un piège ?</p> + +<p class='pindent'>— Attendez, ma mignonne. Il faut tout vous +dire. Vous ne savez pas qu’il y a un trésor caché +dans notre pays !</p> + +<p class='pindent'>— Je sais cela. Tout le monde le cherche et +personne ne le trouve. On dit aussi qu’il y a un +veau d’or massif enterré sous la montagne de Toull ; +que ce veau d’or, ou ce bœuf d’or, comme vous +l’appelez, se lève, sort de son gîte caché à certaines +époques de l’année, particulièrement à la +nuit de Noël, et qu’il se met à courir la campagne +en jetant du feu par les yeux et par les naseaux.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, Mam’selle, c’est comme ça que ça se dit.</p> + +<p class='pindent'>— On dit encore que si quelqu’un, coupable +d’une mauvaise action, vient à rencontrer <span class='it'>le bœuf</span>, +le bœuf l’épouvante, le poursuit, et peut le tuer ; +au lieu que si la personne est en état de grâce, et +marche droit à lui, elle n’a rien à craindre. Enfin, +on dit que si cette personne a le bonheur de le +rencontrer la nuit de Noël, juste à l’heure de l’élévation +de la messe, elle peut le saisir par les cornes +et le dompter ; alors le bœuf d’or s’agenouille devant +elle, et la conduit à son trou qui est justement +le trou à l’or, l’endroit où gît le trésor de l’ancienne +ville de Toull, perdu et cherché depuis des +milliers d’années.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, Mam’selle ; vous savez donc tout ça ?</p> + +<p class='pindent'>— Je l’avais entendu raconter en plaisantant, +et hier soir, M. Marsillat nous a donné beaucoup +de détails, et nous a assuré que presque tous les +habitants de Toull et des environs croyaient fermement +à cette folie, quoiqu’ils ne l’avouent pas +aux bourgeois. Et toi, Jeanne, est-ce que tu y +crois ?</p> + +<p class='pindent'>— Ma mignonne, vous dites déjà que c’est une +folie ! Moi, je ne dis rien là-dessus. Je ne peux pas +dire que ce soit faux, ma mère y croyait. Je ne +veux pas dire que ce soit vrai, M. le curé de Toull +dit que c’est un péché. Seulement, j’ai toujours +tâché de ne pas faire de mal, afin de n’être pas +tuée par <span class='it'>le bœuf</span>, si je venais à le rencontrer, et de +trouver le trésor, si c’est la volonté de Dieu.</p> + +<p class='pindent'>— Allons ! ma bonne Jeanne, tu y crois. Après ?</p> + +<p class='pindent'>— Après, Mam’selle ? Est-ce qu’on ne vous a +pas dit que pour n’être pas en danger, il faut +n’avoir jamais eu de l’or tant seulement un brin +en sa possession ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est vrai, on me l’a dit aussi. Vous pensez +donc que l’or porte malheur ?</p> + +<p class='pindent'>— Ça, j’en suis bien sûre ! Toutes les fois qu’un +bourgeois en a montré à une fille, elle a quasiment +perdu l’esprit, et elle s’est <span class='it'>rendue à lui</span>, quand +même il était vieux, méchant et vilain. Eh bien ! +le jour où je trouvai de l’or dans ma main, je commençai +par le jeter bien loin de moi. Ensuite, pour +qu’il ne portât pas malheur à d’autres, je fis un +trou dans la terre avec mon couteau, sous la grand’pierre +jomâtre, et je poussai le louis d’or dedans +avec mon sabot. Mais comme il y avait eu dans +ma main de l’argent aussi, je ne me méfiai pas de +l’argent, et le portai bien vite à ma mère.</p> + +<p class='pindent'>— Tu pensas donc de suite aux fades ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, Mam’selle. Je n’y pensais pas, je n’avais +pas de <span class='it'>connaissance</span> ; je savais seulement que l’or +portai malheur, et je n’en voulais point. Quand je +dis à ma mère ce qui m’était arrivé, et que je lui +montrai les deux pièces d’argent, elle commença à +m’instruire. Elle me tança beaucoup de m’être +laissée aller au sommeil sur les pierres jomâtres, +qui sont un mauvais endroit, et elle m’enseigna ce +que je devais faire pour me sauver des mauvais +esprits qui avaient agi avec moi comme s’ils +croyaient m’avoir achetée. Elle fut contente de +ce que j’avais laissé le louis d’or au mont Barlot +et de ce que je ne l’avais pas mis dans ma poche, +ni regardé avec plaisir, ni désiré de le conserver. +Elle ne savait trop que dire du gros écu blanc. Ça +pouvait être bon ou mauvais ; mais ça pouvait +aussi n’être ni mauvais ni bon, parce qu’il y a des +<span class='it'>fadets</span> qui sont fous, qui aiment à s’amuser, et qui +font des petites niches un peu ennuyeuses, mais +pas bien méchantes, comme de vous faire chercher +votre fuseau, ou de vous casser souvent votre fil +en filant, ou encore de vous faire défaire vos +pelotons en tournant le <span class='it'>dévide</span> à l’envers quand +vous n’y faites pas attention. Nous avons donc +fait bénir l’écu dans l’église et nous l’avons mis +dans le tronc aux pauvres. Quant à la pièce de +cinq sous, qui était bien reluisante, bien petite et +bien jolie... il y avait l’empereur Napoléon dessus, +et ma pauvre chère mère aimait beaucoup cet +empereur-là. Elle disait souvent que si elle n’avait +pas été nourrice elle aurait voulu être cantinière +pour aller à la guerre contre les Anglais qui ont +pris et abîmé notre pays dans les temps anciens, +du temps de la <span class='it'>Grande Pastoure</span>.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! la petit pièce de l’empereur ?</p> + +<p class='pindent'>— Ma chère défunte me dit comme ça : « Jeanne, +c’est bon, cette pièce-là, c’est du bonheur et de +l’honneur. C’est la bonne fade qui, en voyant +comme la mauvaise fade voulait te tenter avec de +l’or, a mis dans ta main ce petit sou blanc pour +te défendre. C’est, pour sûr, la grand’fade d’Ep-Nell +qui te veut du bien, parce qu’elle sait que tu +n’es pas méchante, et que tu n’as jamais fait de +peine à ta mère, ni de tort à personne. Faut donc +garder son cadeau, et ne jamais t’en séparer. » +Là-dessus elle perça le petit sou blanc et me le fit +attacher à la croix de mon chapelet avec la petite +médaille de la bonne sainte Vierge qui commande +à toutes les bonnes fades. Et tenez, Mam’selle, je +l’ai bien toujours. Le voilà au bout de mon chapelet, +dans ma poche ; la nuit je le passe à mon cou, et +comme ça je ne le quitte jamais.</p> + +<p class='pindent'>Et Jeanne montra à sa jeune amie un petit +chapelet de ces graines grisâtres qui croissent dans +nos champs et dont je ne sais plus le nom. L’humble +offrande de sir Arthur y était attachée par un +petit anneau de fer.</p> + +<p class='pindent'>— Voilà, ma mignonne, reprit Jeanne, l’histoire +des trois pièces, qui m’a tant fait faire de prières, +parce que je croyais que c’était un miracle, et qui +m’a souvent aussi donné la peur. Vous dites que +ça n’en est pas un. Eh bien ! vous vous trompez +peut-être. Les fades peuvent bien s’en être mêlées +et avoir fait choisir à ces trois monsieurs, sans qu’ils +le sachent, la pièce qui pouvait me porter malheur +ou bonheur.</p> + +<p class='pindent'>— Et sais-tu, ma pauvre Jeanne, de qui te vient +ton cher petit sou blanc ?</p> + +<p class='pindent'>— Ça doit être de mon parrain !</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! non, c’est du monsieur anglais.</p> + +<p class='pindent'>— De l’Anglais ? Ah ! dit Jeanne étonnée, un +Anglais peut-il porter bonheur à une chrétienne ?</p> + +<p class='pindent'>— Tu crois donc qu’un Anglais n’est pas un +chrétien ?</p> + +<p class='pindent'>— Je ne sais pas.</p> + +<p class='pindent'>— Je t’assure qu’ils sont aussi bons chrétiens +que nous, Jeanne !</p> + +<p class='pindent'>— Je sais bien que ça se dit comme ça, à +présent, Mam’selle ; mais du temps de votre papa, +que vous n’avez guère connu, ça se disait autrement. +Savez-vous pourquoi ma mère aurait voulu +que je vienne à attraper <span class='it'>le bœuf</span> et à trouver le +trésor ?</p> + +<p class='pindent'>— Voyons !</p> + +<p class='pindent'>— Elle disait que le trésor était si gros, que +personne n’en verrait jamais la fin ; qu’il y aurait +de quoi rendre heureux tout le monde qui est sur +la terre ; qu’il y aurait encore de quoi payer une +grosse armée pour renvoyer les Anglais de la +France, car ils étaient les maîtres à Paris, à ce +qu’il paraît dans le temps où elle me disait ça.</p> + +<p class='pindent'>— Et pourquoi haïssait-elle ainsi l’Angleterre ?</p> + +<p class='pindent'>— Dame ! Mam’selle, elle avait appris ça chez +vous, du temps qu’elle y élevait votre frère. Votre +défunt papa, qui était un grand militaire (qu’on +dit), leur faisait la guerre, et votre maman, qui +avait toujours peur qu’on ne le tue, les haïssait à +mort. Alors quand l’empereur a été renvoyé et +<span class='it'>mis dans une cage de fer</span> par les Anglais, ma mère +a pleuré, pleuré, et moi aussi je pleurais de la voir +pleurer. Et puis quand on disait que les Anglais +avaient amené de leur pays un roi anglais et qu’ils +l’avaient mis à Paris pour commander aux Français, +elle se fâchait, et elle disait comme ça : « Ah ! +ma pauvre chère dame de Boussac doit avoir rudement +de chagrin ! » Aussi, Mam’selle, j’ai été bien +étonnée quand je suis venue ici et que j’ai entendu +dire à votre maman qu’elle aimait Louis XVIII, +le roi anglais ; et je ne savais que penser de voir +qu’il y avait son portrait dans sa chambre et qu’on +avait mis le portrait de l’empereur dans le grenier. +Aussi je l’ai mis dans ma chambre, moi, sans qu’elle +le sache, et je ne crois pas qu’il y ait de mal à ça.</p> + +<p class='pindent'>— Non, sans doute. Moi aussi j’admire et je +plains le grand empereur. Mais prends garde que +madame de Charmois ne découvre que tu honores +ainsi son portrait, car elle n’aurait pas de cesse que +maman ne le fît brûler.</p> + +<p class='pindent'>— Aussi, Mam’selle, je le cache tous les matins +avec un tablier que j’accroche dessus. Mais le soir, +quand je reviens dans ma chambre, je le regarde, +et ça me fait plaisir. Dame ! écoutez donc, mon +père aussi avait été soldat du temps de la République, +et, sous l’empereur, il avait été dans un +pays qu’on appelle l’Italie, et il s’était bien battu. +Je ne l’ai pas connu non plus ; mais je sais qu’il +n’aimait pas beaucoup les Anglais, et il y avait +dans notre maison une image de l’empereur qui a +brûlé avec tout le reste.</p> + +<p class='pindent'>— Ainsi, tu songes à faire la guerre aux Anglais, +Jeanne ? Quand tu auras trouvé le trésor, tu achèteras +une grosse armée, et tu te mettras en campagne +sur un beau cheval blanc, comme Jeanne +d’autrefois, la belle Pastoure qui a délivré notre +pays des habits rouges ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! Mam’selle, comment donc que vous +savez ces choses-là ? J’en rêve toutes les nuits, et +mêmement quelquefois quand je suis tout éveillée, +et que je garde mes bêtes, je m’imagine que je vois +arriver tout ça. Cependant, je n’en parle jamais à +personne.</p> + +<p class='pindent'>— Mais moi, Jeanne, je te devine, et peut-être +que je fais des rêves semblables de mon côté. On +ne peut pas être si près de Sainte-Sévère sans +s’émouvoir au récit de ce qui s’y est passé. On dit +qu’il y a à Toull des lions que les Anglais y avaient +fait tailler dans la pierre, pour humilier le pays, et +que tous les jours on leur donne encore des coups +de sabot.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! Mam’selle, je vois bien que vous êtes +comme moi ! Ma mère a dit que votre grand-père +avait été très ami avec la Grande Pastoure, et qu’il +était aussi un grand soldat enragé contre les +Anglais.</p> + +<p class='pindent'>— Mon grand-père ?</p> + +<p class='pindent'>— Oui, Mam’selle, un seigneur de Boussac. Elle +avait entendu dire ça dans la maison d’ici.</p> + +<p class='pindent'>— Ces choses-là sont beaucoup plus anciennes +que tu ne penses, Jeanne ; mais n’importe. Il y a +eu, en effet, dans notre famille un maréchal de +Boussac qui fut le compagnon de la Pucelle, et je +sens comme toi, Jeanne, qu’il serait doux de mener +cette belle vie. Mais cela n’est plus de notre temps, +mon enfant. Nous voilà en paix pour longtemps, +pour toujours peut-être, avec l’Angleterre. Nous +sommes censés libres, et les Anglais ne viendront +plus ouvertement nous faire la loi. Il convient à +une bonne chrétienne comme toi de ne plus les +haïr et de ne plus songer à lever une armée contre +eux.</p> + +<p class='pindent'>— Ça ne vous va donc pas, Mam’selle, ce que +j’ai dit ? Je vous en demande pardon.</p> + +<p class='pindent'>— Cela me va beaucoup, au contraire, tes idées, +ma bonne Jeanne, et je t’aime davantage d’avoir +toutes ces imaginations. Mais tout cela est impossible, +et d’ailleurs il y a de bons Anglais qui nous +aiment et qui pleurent l’empereur Napoléon.</p> + +<p class='pindent'>— Vrai, Mam’selle ? il y en a ? Oh ! il faudrait +faire grâce à ceux-là.</p> + +<p class='pindent'>— Certainement, Jeanne, et tu dois commencer +par notre ami M. Harley, qui admire la belle +Pastoure et l’empereur autant que toi.</p> + +<p class='pindent'>— <span class='it'>Si pourtant</span>, dit Jeanne en hochant la tête, +les Anglais les ont fait mourir tous les deux. Ils +ont brûlé la Grande Pastoure parce qu’elle avait la +connaissance !</p> + +<p class='pindent'>— M. Harley la révère comme une martyre et +comme une sainte, je t’en réponds.</p> + +<p class='pindent'>— Oui-da ! c’est donc un bien brave homme, cet +Anglais-là ?</p> + +<p class='pindent'>— Le meilleur, le plus sage, le plus humain qui +soit sur la terre, Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— Ça me fait plaisir. Je n’ôterai pas son petit +sou blanc de mon chapelet.</p> + +<p class='pindent'>— Garde-t’en bien, tu lui ferais trop de peine.</p> + +<p class='pindent'>— Et à cause donc, Mam’selle ?</p> + +<p class='pindent'>— Parce qu’il t’aime, Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— Il m’aime ! C’est donc vrai qu’il a connu ma +mère ?</p> + +<p class='pindent'>— Je ne sais pas, mon enfant, mais il t’aime +beaucoup.</p> + +<p class='pindent'>— Et pourquoi donc ?</p> + +<p class='pindent'>— Parce qu’il aime ce qui est bon et beau. Qui +se ressemble, s’assemble, Jeanne ! N’est-ce pas +vrai ?</p> + +<p class='pindent'>Mademoiselle de Boussac continua sur ce ton, +au grand étonnement de Jeanne, qui se confondait +en remerciements, sans rien comprendre à l’affection +dont elle était l’objet. Mais elle l’acceptait +comme la marque d’une grande bonté, et prêtait +l’oreille d’un air naïf au panégyrique que sa jeune +maîtresse lui traçait de sir Arthur. Mais quand +Marie essaya de faire expliquer Jeanne sur les +sentiments qu’il lui inspirait, elle s’aperçut qu’elle +perdrait du terrain au lieu d’en gagner, et qu’une +sorte de méfiance et d’effroi, sentiments bien contraires +à ses dispositions habituelles, s’emparaient +de la jeune fille. — Voilà déjà deux fois, Mam’selle, +que vous voulez trop me faire dire ce que j’en +pense, dit-elle ; je ne sais pas pourquoi vous vous +inquiétez de ça.</p> + +<p class='pindent'>— Mais voyons, Jeanne, reprit mademoiselle +de Boussac, je suis une fille à marier, moi, et +je puis, d’un jour à l’autre, être demandée par +quelqu’un.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! si c’est pour me faire causer que vous me +questionnez comme ça, répondit Jeanne, qui donna +avec simplicité dans cette petite ruse, je vois bien +qu’il faut que je retienne ma langue, car peut-être +que je vous ferais de la peine sans le savoir.</p> + +<p class='pindent'>— Nullement, Jeanne ; je suis comme toi, fort +peu pressée de me marier, et je ne me sens éprise +de personne. Aussi tu peux parler, et je te consulte.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! moi, Mam’selle, je ne me permettrai pas +de vous conseiller !</p> + +<p class='pindent'>— Tu ne m’aimes donc pas ?</p> + +<p class='pindent'>— Pouvez-vous dire ça !</p> + +<p class='pindent'>— En ce cas, parle, s’écria Marie en lui passant +un bras autour du cou, et en l’attirant auprès +d’elle sur la crèche. Suppose que tu sois à ma place, +et que M. Harley veuille t’épouser.</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce que je sais, moi ?</p> + +<p class='pindent'>— Mais, enfin, tu peux bien supposer !</p> + +<p class='pindent'>— Je supposerai tout ce qui vous fera plaisir, +dit Jeanne, et je vous répondrai dans la vérité de +mon âme. Je n’épouserais jamais ce monsieur-là ; +d’abord parce qu’il est Anglais, et que je ne voudrais +pas mettre au monde des enfants anglais. Je +peux bien ne pas le détester, et je lui porte du +respect, puisqu’il est si brave homme ; mais l’épouser ! +Non, quand il serait fait pour moi (mon +égal), je ne voudrais pas contrarier l’âme de ma +chère défunte mère et de mon pauvre défunt père. +Ensuite, Mam’selle, je dirais non, parce qu’il est +riche, et que ça me porterait malheur. On dit chez +nous que l’argent rend fier et méchant. Je ne dis pas +ça pour vous, ma bonne chère mignonne ; il n’y a +rien de si bon et de si humain que vous. Mais il n’y +en a peut-être pas beaucoup qui vous ressemblent, +et je vois bien déjà que mam’selle Elvire n’est pas +comme vous. Et puis moi, je suis trop simple pour +savoir me servir de l’argent. Je ferais peut-être du +mal avec, et ma mère m’a commandé de rester +pauvre. Enfin ça ne se pourrait pas, et il y aurait +quarante mille bons Anglais pour m’épouser, que +je ne voudrais pas du meilleur de tous, je vous le +jure sur mon baptême !</p> + +<p class='pindent'>Jeanne parlait avec plus de vivacité que de +coutume. Il y avait en elle comme une sorte d’indignation +patriotique qui faisait briller son regard +et la rendait plus belle encore que de coutume, +quoique son expression fût changée. Marie, impressionnable +comme une âme de poète, ne pouvait +s’empêcher de l’admirer, quoique son obstination +l’affligeât profondément, et elle la comparaît intérieurement +à Jeanne d’Arc. Il lui semblait voir +et entendre la Pucelle dans toute la rudesse du +langage rustique qu’elle devait avoir avant de +quitter la houlette pour le glaive. Ce mélange de +douceur et de fermeté, de sérénité angélique et +d’enthousiasme contenu, devait avoir caractérisé +l’héroïne de Vaucouleurs, et la romanesque descendante +du sire de Brosse s’imaginait que l’âme +de la belle Pastoure revivait dans Jeanne pour se +reposer de ses durs labeurs dans une vie obscure +et paisible, en attendant qu’une autre transformation +l’appelât à se manifester encore dans tout +l’éclat douloureux de la force et de la gloire.</p> + +<p class='pindent'>Cependant, après avoir raconté à son frère et à +M. Harley toute cette causerie matinale avec une +exactitude minutieuse, Marie osa conclure, en +souriant, que sir Arthur ne devait pas désespérer +de fléchir sa <span class='it'>bergère inhumaine</span>, mais qu’il faudrait +du temps, des soins et de la patience.</p> + +<p class='pindent'>Sir Arthur se résigna à faire prendre à son roman +une allure plus grave que le grand trot excentrique +sur lequel il l’avait commencé. La difficulté imprévue +de cette conquête enflamma davantage son +amour, et il devint épris et sentimental comme un +garçon de vingt ans. Le cerveau tout rempli de +rêves poétiques et le cœur pénétré de sentiments +romanesques, mais gauche, timide et embarrassé +comme jamais Chérubin ne le fût auprès d’une +brillante comtesse, il était pour Marie un objet +d’admiration et d’intérêt, et pour Marsillat, qui +observait tous ses mouvements, un type de ridicule +achevé. La vérité est qu’il y avait de l’un et de +l’autre chez ce bon M. Harley, et que, sauf la triste +figure et l’âge mûr de Don Quichotte, il ressemblait +un peu en ce moment au héros de Cervantes déposant +son casque et se couronnant de fleurs pour +se transformer en berger.</p> + +<p class='pindent'>Quant à Guillaume, il parut tout à coup soulagé +d’un grand poids, et il se donna même la peine +d’être fort galant auprès d’Elvire. Madame de +Charmois, étonnée et ravie de ne pas découvrir +la moindre accointance entre lui et Jeanne, commença +à concevoir de sérieuses espérances.</p> + +<h2 id='ch18'>XVIII<br/> <span class='sub-head'>LA FENAISON</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>Des</span> jours et des semaines s’écoulèrent dans un +calme apparent. Sir Arthur chérissait la campagne +et ne s’était pas fait beaucoup prier pour passer +tout l’été à Boussac. La châtelaine, comptant qu’il +avait beaucoup d’influence sur son fils, avait espéré +qu’il le déciderait à sortir de son apathie et à faire +choix d’une carrière. Guillaume montrait chaque +jour plus d’éloignement pour les divers états qu’on +lui offrait, et sa mère n’espérait plus lui faire +conquérir un sort brillant qu’à l’aide d’un bon +mariage. Elle le promenait dans les châteaux +d’alentour, et attirait chez elle ses nobles voisines ; +mais, à son grand déplaisir, Guillaume, loin d’admirer +leurs charmes, n’était porté qu’à remarquer +leurs défauts ; et comme elle faisait part de ses +soucis à la sous-préfette, celle-ci insinuait avec +acharnement que Guillaume devait avoir quelque +déplorable inclination pour une personne d’un +rang inférieur, qu’il ne pouvait avouer. Elle nomma +même Jeanne plusieurs fois ; mais comme +rien, dans l’apparence, ne justifiait cette accusation, +madame de Boussac ne voulut point y croire.</p> + +<p class='pindent'>M. Harley était un mauvais auxiliaire pour ses +projets ambitieux. Il essayait parfois de se conformer +à ses intentions ; mais lorsque Guillaume +lui demandait pourquoi il lui donnait un exemple +si contraire à ses conseils, le bon Arthur restait +court, souriait, et finissait par avouer qu’en fait +de mariage, il ne connaissait d’autre considération +que l’amour. Il était de ces Anglais qui épousent +qui bon leur semble, une comédienne, une cantatrice, +une danseuse même, pourvu qu’elle leur plaise ; +et comme Jeanne lui plaisait par des qualités moins +brillantes, mais plus essentielles, il pensait faire un +acte de haute raison en même temps que de goût, +en persistant à l’épouser.</p> + +<p class='pindent'>Cependant il l’aimait avec patience. Il ne voulait +plus l’effaroucher par des offres soudaines. Il s’était +résigné à l’étudier de loin, afin de se rapprocher +d’elle peu à peu, à mesure qu’il trouverait, dans +les habitudes de la vie champêtre, les occasions de +lui inspirer de la confiance, et de lui parler une +langue qu’elle pût entendre. Il s’ingéniait avec une +rare maladresse, mais avec une bonne foi touchante, +à deviner les moyens de lui plaire et d’en être +compris. Il s’informait de ses parents, de son pays, +de ses amis toullois. Il avait été à Toull, faire connaissance +avec le curé Alain pour lui parler de son +projet et le mettre dans ses intérêts ; mais sous le +sceau du secret, et à la condition que le bon desservant +n’en parlerait à Jeanne que lorsque les +manières de la jeune fille lui auraient donné +quelques espérances. Il s’était fait, dans cette +occasion, le messager de Jeanne pour porter, de +sa part, l’argent qu’elle avait gagné, à sa tante la +Grand’Gothe, et comme il avait quadruplé cette +petite somme sans en rien dire à personne, et sans +s’inquiéter si cette femme n’était pas une des plus +riches du pays sous sa misère apparente, il lui +avait donné à penser, sans s’en douter, qu’il était +l’amant heureux de Jeanne, et que celle-ci avait +enfin compris le parti qu’elle pouvait tirer de sa +jeunesse et de sa beauté. Puis, Jeanne ayant dit +un jour devant lui à mademoiselle de Boussac +qu’une des choses qu’elle regrettait le plus de son +pays, c’était son chien qu’elle avait été forcée de +laisser au père Léonard, parce qu’elle voyait qu’il +lui faisait plaisir, sir Arthur avait été pour acheter +et ramener ce chien. Le sacristain l’eût cédé de +bonne grâce à Jeanne, mais il n’avait pas refusé +l’argent du <span class='it'>mylord</span>, et tout le hameau de Toull +avait été en révolution pour savoir ce que signifiait +une si étrange affaire, un beau monsieur achetant +fort cher un vilain chien de berger. Enfin, comme +on n’entendait venir de la ville aucun bruit fâcheux +contre les mœurs de la fille d’Ep-Nell, on avait +conclu que l’Anglais était <span class='it'>imberriaque</span>, c’est-à-dire +un peu fou ; et chaque Toulloise qui, venant au +marché de Boussac, deux fois la semaine, y rencontrait +Jeanne faisant les provisions du château, +ne manquait pas de lui parler de M. Harley en +termes fort moqueurs. On rendait pourtant justice +à sa générosité : car il semait l’argent sur ses pas, +et cherchait à se faire rendre, par les pauvres +habitants de ces landes arides, mille petits services +inutiles : comme de lui tenir son cheval pendant +qu’il allait à pied un bout de chemin, de lui donner +un renseignement dont il n’avait que faire, de lui +aller cueillir une fleur ou de lui vendre un oiseau, +le tout pour avoir l’occasion de payer d’une manière +exorbitante ces malheureux déguenillés. Mais le +paysan est si rarement assisté dans ces contrées +sauvages, qu’il s’étonne et s’alarme presque de la +charité, comme d’une folie ou d’un piège, bien +qu’il en profite avec joie.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne n’était pas moqueuse de sa nature, et +les railleries dont sir Arthur était l’objet, lui inspiraient +une sorte de compassion respectueuse. +« Ce pauvre homme, se disait-elle, on se moque de +lui parce qu’il est bon ! » Elle lui parlait avec une +considération particulière, et l’entourait, dans son +service, de prévenances filiales. Mais elle ne paraissait +pas plus enamourée de lui que le premier jour, +et il attendait avec une admirable résignation un +jour d’abandon ou d’émotion qui n’arrivait pas.</p> + +<p class='pindent'>Bien qu’il n’eût confié son secret qu’à Guillaume +et à sa sœur, et qu’il se fût laissé plaisanter +sur sa lettre à madame de Charmois, sans paraître +y avoir attaché la moindre intention sérieuse, ses +assiduités à la prairie, au jardin où Jeanne ramassait +les <span class='it'>folles herbes</span> pour ses vaches, à l’étable où +il venait faire, sans aucun progrès, des études +d’animaux d’après nature, tout cela ne pouvait +manquer d’être commenté par Claudie, et même +par Cadet, qui était bien un peu épris et un peu +jaloux de Jeanne, quoiqu’il ne fût pas certain +d’être précisément amoureux d’elle ou de Claudie. +Claudie avait commencé par dire que Jeanne avait +bien <span class='it'>de la chance</span>, que la mère Tula avait eu grand’raison +de prédire qu’elle trouverait le trou-à-l’or, +vu que l’Anglais avait plus d’écus qu’il n’en pourrait +tenir sous la montagne de Toull ; mais ne +voyant pas arriver le grand événement de ce +mariage qu’elle avait prédit la première, Claudie +ne savait plus que penser, et elle eût cru que sir +Arthur voulait agir avec Jeanne comme Marsillat +avait agi avec elle, si Jeanne, dont elle ne pouvait +suspecter la sincérité, ne lui eût assuré que jamais +l’Anglais ne s’était permis de lui dire « un mot +d’amourette ».</p> + +<p class='pindent'>Mais Marsillat, qui revenait passer presque tous +les samedis et les dimanches à Boussac, voyait +parfaitement M. Harley filer ce qu’il appelait le +parfait amour, et il n’avait pu se refuser le plaisir +d’en faire des gorges chaudes avec deux ou trois +de ses amis de la ville, qui avaient répété la +nouvelle en plein billard... d’où elle avait été +circuler sur la place du marché... d’où enfin elle +avait été, à cheval et en patache, se promener et +se répandre dans les villes et villages des environs. +Si bien qu’au bout d’un mois, on savait dans tout +l’arrondissement et même au delà, qu’il y avait au +château de Boussac un original d’Anglais, millionnaire, +et assez beau garçon, qui s’était coiffé +d’une servante, au point de vouloir en faire sa +femme. Les dames de la province, qui sont, par +nature et par position, fort jalouses de la beauté +des villageoises et des grisettes, étaient indignées +contre l’Anglais. Leurs maris abondaient dans leur +sens, disant qu’on pouvait bien faire sa maîtresse +d’une servante, mais que l’épouser était une preuve +d’aliénation, voire d’immoralité. Les jeunes gens +étaient curieux de voir cette beauté qui faisait de +pareilles conquêtes, et qui, disait-on, jouait la +cruelle pour être plus sûre d’être épousée. On +venait de Chambon, de Gouzon, de Sainte-Sévère, +et même de La Châtre, où le public est plus malin +et plus flâneur que partout ailleurs, pour voir la +<span class='it'>belle Boussaquine</span> ; et comme on la voyait fort +rarement, il y en avait qui, ne voulant pas passer +pour avoir fait inutilement le voyage, affirmaient +qu’elle n’était pas du tout jolie, et que l’Anglais +était un libertin blasé, incertain s’il devait se +couper la gorge ou épouser une maritorne pour +se désennuyer.</p> + +<p class='pindent'>Tous ces propos n’entraient que furtivement +dans le château de Boussac, grâce à Claudie et à +Cadet, qui se gardaient bien d’en rien dire tout +haut, défense expresse leur ayant été signifiée de +jamais rapporter les sottises du dehors à l’oreille +de mademoiselle de Boussac ou de son frère. +Jeanne levait les épaules quand sa compagne de +chambre les lui racontait, et, seule dans toute la +ville, elle ne voulait ou ne pouvait croire qu’elle +fût l’objet de toutes les conversations et le point +de mire de tous les regards. La Charmois en assommait +madame de Boussac, criait au scandale, et +réclamait fortement l’expulsion de Jeanne. Mais +madame de Boussac, qui menait à cinquante ans, +dans son vieux castel, la vie d’une jolie femme de +l’Empire, se levant tard, passant trois heures à +sa toilette, sommeillant sur sa chaise longue et +dorlotant ses migraines, était peu clairvoyante, +haïssait les partis extrêmes, et trouvait d’ailleurs +beaucoup plus vraisemblable que sir Arthur +songeât à épouser sa fille que sa servante. L’amitié +franche et ouverte de Marie et de M. Harley l’un +pour l’autre, pouvait donner le change, et la +Charmois elle-même s’y perdait quelquefois. Guillaume +aussi la jetait parfois dans l’erreur des +douces illusions, en se montrant fort empressé auprès +d’Elvire. Il est vrai que quand il était las de +se contraindre et de railler, il cessait brusquement +ce jeu amer, et c’est alors que la <span class='it'>Charmoise</span>, +comme on l’appelait dans la ville (où déjà elle +était détestée pour ses grands airs, son caractère +intrigant et sa dévotion hypocrite), retombait dans +ses soupçons et dans ses colères concentrées.</p> + +<p class='pindent'>Tout ce roman de sir Arthur produisit pourtant +des résultats sérieux sur deux personnes, dont l’une +le raillait avec aigreur, et dont l’autre paraissait +le blâmer tristement. La première fut Léon Marsillat, +qui, piqué au jeu, et irrité dans ses instincts +de lutte, eût donné son meilleur cheval, et peut-être +sa plus belle cause, pour prélever sur Jeanne +les droits que l’Anglais prétendait acheter de son +nom et de sa fortune. Marsillat regrettait avec +dépit d’avoir contribué à amener Jeanne à Boussac, +où il ne pouvait l’obtenir que de sa bonne volonté, +à quoi il n’avait pas réussi. Si elle eût été encore +bergère à Ep-Nell, et qu’Arthur et Guillaume fussent +venus la lui disputer, il l’aurait poursuivie +dans le désert, et il se flattait qu’elle n’eût pas été +rebelle à d’audacieuses tentatives de corruption. +Mais il fallait désormais changer de moyens, ruser, +attendre... Marsillat n’en avait pas le temps. Il se +disait qu’il était bien fou de penser à cette péronnelle +stupide, lorsqu’il avait tant d’autres affaires +et tant d’autres plaisirs. Et cependant il rêvait +quelquefois la nuit qu’il la voyait revenir de l’église, +au bras de son époux, M. Harley, et il s’éveillait +en jurant et en haussant les épaules, furieux de +n’avoir pas réussi à rendre ridicule le personnage +de ce mari. Son orgueil en était mortellement +blessé.</p> + +<p class='pindent'>L’autre personne sur qui rejaillissait toute +l’émotion du roman de sir Arthur, c’était Guillaume. +Ce jeune homme avait pour Jeanne ce +qu’en style de roman on peut appeler une passion. +C’était cela et rien que cela ; car, pour un +amour profond, capable de dévouement et de +courage, il était bien loin de sir Arthur, qu’il +accusait pourtant dans son âme d’aimer avec un +calme philosophique, et de ne pas connaître l’amour +exalté. On se trompe ainsi : on prend pour +l’attachement ce qui n’est que l’émotion du désir, +et on traite de froideur ce qui est la sérénité d’une +affection à toute épreuve. Guillaume n’eût jamais +songé à épouser cette fille des champs. Il s’était +laissé frapper l’imagination par sa beauté peu +commune, par sa candeur touchante et par les +événements romanesques de leur première rencontre +à Toull. Le dévouement qu’elle lui avait +montré dans sa maladie avait flatté ensuite son +innocente vanité. Il avait cru, il croyait encore +n’avoir qu’un mot à dire pour la voir tomber dans +ses bras. Il s’était abstenu par piété, par délicatesse ; +et, à force d’admirer sa propre vertu, il en +était venu à s’éprendre fortement de l’objet d’un +si grand sacrifice. Cependant il avait eu la résolution +de se guérir de cette folie. Il s’était éloigné ; +il avait guéri, il avait même oublié : mais la vue +de Jeanne, encore embellie et poétisée par l’affection +de sa sœur, l’avait troublé dès l’instant de +son retour. Et maintenant l’amour de sir Arthur +réveillait le sien. Jeanne, inspirant des sentiments +si profonds et des projets si sérieux, acquérait à +ses yeux un nouveau charme et un nouveau prix ; +et comme il s’imposait le devoir de ne pas empêcher +son mariage, il s’excitait lui-même d’une +manière vraiment puérile et maladive à la désirer, +tout en s’imposant de renoncer à elle. Sa fantaisie +devenait une idée fixe, une perpétuelle rêverie, +une souffrance fiévreuse, une passion en un mot, +puisque nous l’avons nommée ainsi, faute d’un +nom qui peignît cette affection à la fois brutale +et romanesque, particulière à la situation et à la +nature d’esprit de notre jeune personnage. Il voulait +parfois s’en distraire sérieusement, en essayant +de faire la cour à mademoiselle de Charmois ; mais +Elvire, avec ses talents frivoles, ses toilettes effrénées, +et son caquet frotté à l’esprit des autres, +était si inférieure à Jeanne, que Guillaume avait +bientôt des remords d’avoir cherché à comparer +la demoiselle à la paysanne. Elvire était tout à fait +dépourvue de charme. On n’avait développé en +elle que les instincts égoïstes, les goûts d’ostentation +et les préjugés étroits. La bonne Marie elle-même, +tout en blâmant les cruelles railleries de +Guillaume sur son compte, ne pouvait réussir à +l’aimer.</p> + +<p class='pindent'>Un jour l’agitation amassée dans le cœur de +Guillaume devint si forte, qu’elle faillit déborder. +On était au temps des fauchailles et on rentrait le +foin de cette belle et grande prairie voisine du +château, où Jeanne avait gardé ses vaches dans +les <span class='it'>bordures</span> seulement, durant toute la jeune saison +des herbes. Ce fut un grand amusement pour +toute la jeunesse du château, maîtres et serviteurs, +de grimper sur le char à bœufs, et de manier avec +plus ou moins d’adresse et de légèreté la fourche +et le râteau. Cadet conduisait les convois, l’aiguillon +à la main, fier comme un empereur d’Orient. +Sir Arthur, comme le plus robuste, occupait le +haut de l’édifice savamment équilibré et tassé par +lui-même sur la charrette. Le bon Anglais était un +peu vain de la facilité avec laquelle il avait acquis +ce talent rustique, en regardant comment s’y prenaient +les garçons de ferme. Il avait endossé une +blouse de grosse toile bleue, et, coiffé d’un chapeau +de paille tressé aux champs par les petits pastours, +il déployait complaisamment la vigueur de ses +muscles, et se réjouissait de hâler ses belles mains, +dont il avait eu tant de soin jusqu’alors, mais dont +il craignait que Jeanne ne méprisât la blancheur +efféminée. « Vous travaillez <span class='it'>trop bien !</span> lui disait +Jeanne, naïvement émerveillée de sa force et de son +ardeur ; jamais je n’ai vu un <span class='it'>bourgeois se prendre</span> +(s’en acquitter) si bien. Vois donc, Claudie, si on +ne dirait pas que ce monsieur est un homme comme +nous ? »</p> + +<p class='pindent'>Aucune parole ne pouvait être plus douce à +l’oreille de sir Arthur. Déjà il se rêvait propriétaire +d’une bonne ferme de la Marche ou du Berri, +vivant à sa guise, en bon campagnard, loin du +monde dont il était las, serrant lui-même ses récoltes, +travaillant <span class='it'>comme un homme</span>, avec ses métayers, +enrichissant ses colons, faisant le bonheur +de sa commune, et goûtant lui-même la plus +grande félicité auprès de sa belle et robuste compagne. +Voilà la vie que j’ai toujours rêvée, pensait-il, +et Dieu me la doit, pour être resté fidèle à ces +goûts simples et à l’amour de la nature embellie +par le travail de l’homme. Tandis qu’Arthur, le +front baigné de sueur, et les yeux brillants d’espérance, +échangeait avec Jeanne des regards bienveillants, +des paroles enjouées et de grandes <span class='it'>fourchées</span> +de foin, les bœufs, enfoncés jusqu’aux genoux +dans le fourrage qu’on leur livre à discrétion ce +jour-là pour les distraire de <span class='it'>la mouche</span> qui les harcèle, +secouaient de temps en temps leurs belles +têtes accouplées sous le joug, et imprimaient au +charroi un mouvement de tangage qui faisait +tomber souvent sur ses genoux l’aimable Marie +perchée, auprès de sir Arthur, sur <span class='it'>l’avant</span> de l’édifice. +Cette jeune fille, trop frêle pour supporter +la chaleur, folâtrait autour des travailleurs, grimpait +ou descendait légèrement, en posant ses petits +pieds sur les épaules de son frère, allait donner un +ou deux coups de râteau auprès de Claudie, puis, +tout d’abord essoufflée, se laissait tomber en riant +sur les petites meules d’attente appelées <span class='it'>miloches</span>, +en termes du pays. Claudie, alerte et court vêtue, +était vermeille comme une cerise, et mettait, +comme sir Arthur, de la coquetterie à montrer sa +prestesse et son ardeur. Elvire était aussi robuste +qu’une villageoise ; mais trop serrée dans son +corset pour avoir les mouvements libres, elle était, +à chaque instant, rappelée par sa mère qui, assise +sur le foin, et grillant sous son ombrelle, trouvait +que la pauvre fille devenait rouge comme une +pivoine et ne paraissait pas à son avantage, +ainsi fardée plus que de raison par le soleil de +juin.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume avait mis veste bas, et, faisant luire +au soleil l’éclat de sa chemise de batiste, découvrait +son cou rond et blanc comme celui d’une femme. +Il était vraiment le plus beau jeune homme qu’on +pût voir ; mais Claudie le trouvait trop mince, et +l’air de tendre commisération avec lequel elle lui +disait : « Vous vous échaufferez, monsieur Guillaume », +l’humiliait par la comparaison qu’il faisait +de sa frêle organisation avec la taille carrée +de l’Anglais. (<span class='it'>S’échauffer</span>, c’est prendre un coup +de soleil et la fièvre.)</p> + +<p class='pindent'>Rebuté de voir que Jeanne ne quittait pas le +travail de passer le foin au <span class='it'>rangeur</span>, et qu’elle était +ainsi en rapport continuel de regards et de paroles +avec sir Arthur, il prit une branche, et, se plaçant +à la tête des bœufs, il s’amusa, sous prétexte de +les soulager des mouches, à leur faire secouer rudement +le char, et par conséquent son rival. Sir +Arthur ne s’en impatientait pas, et rien ne put lui +faire faire une chute ridicule. Il riait et assurait +avoir le pied marin.</p> + +<p class='pindent'>Madame de Boussac se tenait à l’écart sous un +massif d’arbres, et causait avec Marsillat d’une +affaire d’intérêt. Ce dernier se rapprocha enfin +de Guillaume, et lui demanda ce qu’il trouvait +de si intéressant dans le visage des bœufs, pour +rester là, insensible à d’autres visages, beaucoup +plus intéressants dans leur animation.</p> + +<p class='pindent'>— Vous n’êtes pas assez artiste, lui répondit le +jeune homme, affectant de ne pas comprendre, et +cherchant à se distraire du véritable sujet de ses +préoccupations, pour admirer ces faces bovines si +bien coiffées dans notre pays, et si calmes dans leur +puissance. Oui, je comprends que Jupiter ait pris +cette forme dans un jour de poésie. Il y a du dieu +dans ce large front si bien armé, et dans cet œil +noir à la fois si fier et si doux. Il y a de l’enfant +aussi dans ces naseaux si courts et dans le poil +fin et blanc qui entoure proprement cette lèvre +délicate. Il y a du paysan dans ces genoux larges +et rapprochés, dans la lenteur de cette démarche +tranquille. Il y a du lion dans cette queue vigoureuse +qui fouette l’échine toujours noueuse et +sèche. Oui, c’est un bel animal ! Le fanon est +magnifique, et le flanc a un développement immense. +On prétend que la face est stupide : c’est +faux ; elle exprime la force et l’innocence ; elle a +du rapport avec la physionomie de l’homme qui +cultive la terre et soumet l’animal. Voyez comme +nos paysans entendent bien l’art sans le savoir ! +Quel peintre, quel sculpteur eût imaginé cette +coiffure d’un style si large et si simple ! Ce <span class='it'>frontal</span> +de paille tressée, qui ressemble à un diadème, +et cet entre-croisement ingénieux des courroies +qui embrassent les cornes et le joug ! vraiment +ceci doit être de tradition antique, et jamais +le bœuf Apis n’a été plus majestueusement +couronné.</p> + +<p class='pindent'>— C’est très joli, ce que vous dites là, répondit +Marsillat en souriant. C’est de la poésie, c’est de +l’art ; mais il y a de la poésie ailleurs, et mon sentiment +d’artiste préfère d’autres modèles. Tenez, +Guillaume, regardez Jeanne ! cette belle fille si +douce et si forte aussi ! Forte comme un homme ! +Voyez ! Elle enlève cinquante livres de foin au bout +de la main, et cela toutes les trois minutes, depuis +le lever du soleil jusqu’à son coucher.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! je crois ben ! s’écria Cadet, qui avait +écouté avec stupéfaction les belles paroles que +Guillaume avait dites sur les bœufs, mais qui comprenait +beaucoup mieux l’éloge de Jeanne par +Marsillat. Monsieur Léon, c’est la fille la plus forte +que <span class='it'>j’asse pas connaissue</span>. Elle lève six boisseaux +de blé et alle se les fiche sur l’épaule aussi lestement +que moi, foi d’homme ! Ah ! la belle fille que ça +fait !</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien, Cadet a le sentiment poétique à sa +manière, reprit Léon ; mais ne sauriez-vous rien +trouver, Guillaume, pour louer Jeanne aussi +agréablement que vous l’avez fait pour ces grandes +bêtes cornues ? Est-ce qu’il n’y a pas dans Jeanne +une meilleure part de la divinité ? Puissante comme +Junon ou Pallas, fraîche comme Hébé, gracieuse +comme Iris, la messagère des dieux. Voyons ! je +ne suis pas poète, moi, je ne fais pas de ces métaphores-là +quand je plaide ; mais si j’étais vous, +j’aurais remarqué, dans cette créature rustique, +mille beautés auxquelles vous ne daignez pas +prendre garde. Comme elle est bien vêtue ainsi ! +Le bon Dieu devrait toujours secouer sur nous +les rayons du soleil d’été, afin que toutes les femmes +adoptassent ce costume élémentaire. Rien qu’une +courte jupe et une chemise ; convenez que c’est +charmant ! Vous parlez d’antiques ! Ceci est +chaste et voluptueux comme l’antique : on ne +voit rien et on devine ce torse admirable : la +chemise monte et agrafe au cou, les manches au +poignet ; l’étoffe n’est ni fine ni transparente ; +mais ce gros tissu de chanvre usé a la blancheur +et le moelleux des draperies grecques. Et quelle +statue de Phidias que Jeanne ! Ses belles formes +se dessinent dans ses mouvements libres et agiles. +Regardez, si la jeune Charmois n’a pas l’air d’une +poupée de cire à côté d’elle ! Oui, oui, je vous dis +que cela est plus beau qu’un bœuf, car il y a là aussi +de la déesse et de l’enfant. Rappelez-vous la +druidesse des pierres jomâtres ; c’était Velléda, +et pourtant c’était Lisette ! Les jolis naseaux +courts et la lèvre délicate du bœuf n’attirent ni +mon souffle, ni mes lèvres, je vous jure, au lieu que +ce profil olympien et ces lèvres de rose...</p> + +<p class='pindent'>Guillaume tourna brusquement le dos à Léon +sans écouter le reste de sa phrase. Il courut offrir +son bras à sa mère, qui regagnait le château. Marsillat +lui était odieux. Tout le temps qu’avait duré +sa brûlante description, il avait eu un sourire et +des regards diaboliques. Tout cela semblait dire à +Guillaume : Tu vois ce chef-d’œuvre de la nature, +cet objet de tes secrètes pensées !... Admire et convoite ! +c’est moi qui triompherai de sa pudeur +sauvage, et tu échoueras misérablement en faisant +de la poésie qu’elle ne comprendra pas.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume ne retourna pas au pré. Il monta à sa +chambre, et, penché sur le balcon qui domine une +si effrayante profondeur, il se livra aux plus sombres +rêveries, tandis que les rires des faneuses et le +cri des bouviers se perdaient dans l’éloignement.</p> + +<h2 id='ch19'>XIX<br/> <span class='sub-head'>AMOUR DE JEUNE HOMME</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>Aussitôt</span> après le dîner, où Guillaume expliqua +son abattement par une forte migraine, il retourna +à sa chambre, et, se sentant malade en effet, il +essaya de s’endormir. Il avait des vertiges, il +souffrait, et l’action de la pensée était comme suspendue +en lui. Sa sœur vint le voir. Elle lui trouva +de la fièvre, un peu de divagation ; elle courut +avertir sa mère. On envoya chercher le médecin +de la ville et du château. A minuit une attaque +de nerfs se déclara ; mais des soins intelligents en +atténuèrent la violence. A une heure, le malade +fut calme ; à deux heures il dormait profondément, +et tout mouvement de fièvre avait disparu. Le +médecin se retira. A trois heures, Marie obtint que +sa mère allât se coucher. A quatre heures, Marie, +trop frêle pour supporter une longue veille, laissa +tomber le roman qu’elle lisait. C’était <span class='it'>le Connétable +de Chester</span>, et elle s’enflammait d’une amitié +plus vive pour Jeanne, en suivant avec intérêt les +caractères charmants de la jeune châtelaine et de +sa confidente dévouée, l’aimable Rose Fleeming. +Mais Walter Scott lui-même ne pouvait conjurer +la fatigue de cette délicate enfant. Jeanne trouva +sa <span class='it'>chère mignonne</span> bien pâle, la supplia d’aller se +reposer aussi ; et après s’être beaucoup fait prier, +Marie ayant reconnu que son frère avait les mains +fraîches et le sommeil parfaitement calme, céda +aux instances de sa champêtre compagne. Jeanne +avait un corps de fer : elle avait passé autrefois +tant de nuits sur ce fauteuil, occupée à veiller son +parrain dans sa cruelle maladie, qu’une de plus +ne comptait pas pour elle. D’ailleurs, elle assurait +que Claudie allait venir la relayer, et sir Arthur, +qui avait veillé aussi jusqu’à trois heures, avait +promis de revenir à six. Marie adorait son frère, +mais elle avait un voile sur les yeux. Le poème +calme et pastoral dont sir Arthur était le héros +l’empêchait de voir le drame inquiet et sombre +où Guillaume s’agitait en silence. Si quelquefois +elle avait eu des soupçons, elle les avait repoussés +comme injurieux à l’amitié fraternelle. Il lui semblait +si naturel que Jeanne fût aimée et recherchée +en mariage par un homme riche et noble, qu’elle +ne voulait pas supposer un amour moins loyal dans +le cœur de son frère. Le silence de Guillaume, si +confiant avec elle à tous autres égards, et l’espèce +de blâme qu’il émettait sur le projet d’Arthur, +l’empêchaient donc de révoquer en doute la +pureté de son attachement pour sa filleule.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne, restée seule avec le malade, ramassa le +roman, et pour ne pas perdre de temps, ou pour +ne pas s’endormir, elle étudia en épelant quelques +lignes qu’elle ne comprit pas ; mais elle tressaillit +et se leva, en entendant son parrain l’appeler +d’une voix éteinte, et avec un accent douloureux.</p> + +<p class='pindent'>En la voyant debout près de lui, Guillaume fit +un cri et cacha son visage dans ses mains. — Hélas ! +mon parrain, je vous ai fait peur, dit Jeanne ; +vous m’aviez pourtant appelée.</p> + +<p class='pindent'>— Je t’ai appelée, Jeanne ? dit le pâle jeune +homme en laissant retomber ses mains et en prenant +celles de Jeanne ; et pourtant je dormais ! +Mais je rêvais de toi, et je souffrais horriblement : +mais que fais-tu ici, Jeanne ? pourquoi es-tu venue +dans ma chambre ? Oh ! mon Dieu ! réponds-moi !</p> + +<p class='pindent'>— C’est que vous avez été un peu malade ; +mais ce n’est rien, mon parrain ; vous voilà mieux, +Dieu merci !</p> + +<p class='pindent'>— Et tu veux t’en aller ? s’écria Guillaume en +lui serrant le bras avec force, tu veux me quitter ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh non ! mon parrain ! je resterai avec vous ; +vous savez que quand vous n’êtes pas bien, je ne +vous quitte jamais.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! oui, j’ai souffert, je m’en souviens ! +reprit le jeune baron. Tu n’étais donc pas là ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! si fait, mon parrain !</p> + +<p class='pindent'>— C’est vrai, je t’ai vue. Je te demande pardon, +Jeanne ; j’ai la tête bien faible.</p> + +<p class='pindent'>— Il faut prendre de la potion, mon parrain.</p> + +<p class='pindent'>— Non, non, pas de potion ; ne t’éloigne pas, +Jeanne. Ta main dans la mienne, me fait plus +de bien. Et pourtant... que tu m’as fait de mal +depuis que je te connais !</p> + +<p class='pindent'>— Moi, mon parrain, je vous ai fait du mal ? +dit Jeanne tout épouvantée. Et comment donc +que j’ai eu ce malheur-là, quand j’aurais voulu +mourir pour vous faire guérir ?</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne ! ô ma chère Jeanne ! s’écria Guillaume +exalté et brisé en même temps, et ne pouvant +plus dominer sa passion, tu m’as fait souffrir +depuis quelque temps surtout ; depuis que tu ne +m’aimes plus !</p> + +<p class='pindent'>— Moi, je ne vous aime plus ? s’écria Jeanne +à son tour, suffoquée par des larmes soudaines. +Qui donc a pu vous dire une pareille menterie ? +Il n’y a pourtant pas de méchant monde ici !</p> + +<p class='pindent'>— Tu ne m’aimes plus, depuis que tu en aimes +un autre, Jeanne ; avoue-le ! moi, je ne peux pas +me contraindre plus longtemps. Je t’adore...</p> + +<p class='pindent'>— Comment que vous dites ce mot-là, mon +parrain ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est donc un mot que tu ne connais pas ? +Et pourtant M. Harley a dû te le dire.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, mon parrain ! jamais le monsieur +anglais ne m’a dit un mot pareil ; c’est un mot +qui ne se dit qu’à Dieu. Mais pourquoi me dites-vous, +mon parrain, que j’en aime un autre que +vous ? C’est donc pour me dire que je ne veux +plus vous aimer ?</p> + +<p class='pindent'>— Tu m’as donc aimé, Jeanne ? Oh ! dis-le-moi !</p> + +<p class='pindent'>— Mais je vous aime toujours, mon parrain.</p> + +<p class='pindent'>— Tu m’aimes ! et tu me le dis si tranquillement !</p> + +<p class='pindent'>— Non, mon parrain, je ne vous dis pas ça +tranquillement, répondit Jeanne qui croyait être +accusée de froideur, et qui pleurait avec la mélancolique +sérénité de l’innocence calomniée.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non ! tu ne m’aimes pas, dit Guillaume +en quittant le bras de Jeanne, et en se passant la +main dans les cheveux avec désespoir. Tu ne me +comprends pas, tu ne sais pas seulement ce que je +te demande !</p> + +<p class='pindent'>— Hélas ! mon petit parrain, dit Jeanne en se +mettant à genoux auprès du chevet de Guillaume, +il ne faut pas vous échauffer le sang comme ça ; +vous voilà comme quand vous étiez malade, et +que vous me reprochiez toujours de ne pas vous +être assez attachée. Je vous soignais pourtant de +mon mieux. Ça n’est pas de ma faute, si je suis +simple et si je ne comprends pas bien tous les +mots que vous dites.</p> + +<p class='pindent'>— Tu comprends tout, Jeanne, excepté un seul +mot, aimer !</p> + +<p class='pindent'>— Hélas ! mon Dieu ! si vous n’étiez pas malade, +je vous dirais que vous êtes injuste pour +moi. Mais si ça vous fait du bien de me gronder, +grondez-moi donc, soulagez-vous le cœur.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! cruelle, cruelle enfant, qui ne comprend +pas l’amour ! s’écria Guillaume en se tordant +les mains.</p> + +<p class='pindent'>— Vous dites là un mot qui n’est pas joli, mon +parrain. C’est des mots à monsieur Marsillat.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! oui, je le sais, Marsillat t’a parlé d’amour, +lui aussi !...</p> + +<p class='pindent'>— Il en parle à toutes les filles, mais il en parle +bien mal, allez, mon parrain !</p> + +<p class='pindent'>— Le misérable t’a insultée ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, mon parrain. Je ne me serais pas +laissé insulter. Et d’ailleurs, il ne faut pas vous +fâcher contre lui. C’est un homme qui n’est pas +bête et qui écoute assez la raison. Il y a longtemps +qu’il ne m’ennuie plus, et mêmement un jour que +je lui faisais honte de ses <span class='it'>folletés</span> il m’a promis +bien honnêtement qu’il me <span class='it'>lairait</span> tranquille +dorénavant, et je ne peux pas dire que j’aie eu +depuis à me plaindre de lui.</p> + +<p class='pindent'>— Mais pourquoi ce mot d’amour te choque-t-il +aussi dans ma bouche, dis ! Allons, réponds !</p> + +<p class='pindent'>— Je ne pourrais pas vous dire... mon parrain... +Mais ça me paraît que c’est vous qui ne m’aimez +plus quand vous me dites des choses comme ça.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, je te comprends ; tu crois que je +veux te tromper, te séduire...</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, mon parrain, je ne crois pas ça +de vous ; vous êtes trop bon et trop honnête pour +avoir ces idées-là.</p> + +<p class='pindent'>— Et pourtant mon amour t’offense et t’effraie !</p> + +<p class='pindent'>— Dame, mon parrain, si je suis bête, excusez-moi. +C’est un mot que nous comprenons peut-être +d’une façon et vous d’une autre. Nous disons +ça, nous autres, quand nous parlons de gens +amoureux.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! Jeanne, si j’étais amoureux de +toi ?...</p> + +<p class='pindent'>— Oh non ! non, ça n’est pas, mon parrain ! +dit Jeanne en baissant les yeux avec tristesse, +c’est la maladie qui vous fait dire ça.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! oui, c’est la maladie qui me le fait +dire : la fièvre est comme le vin, elle nous fait +dire ce que nous pensons.</p> + +<p class='pindent'>— Il ne faut pas me traiter comme ça, mon +parrain, dit Jeanne d’un air sévère malgré sa +douceur, je ne l’ai pas mérité.</p> + +<p class='pindent'>— Ainsi tu me repousses, tu me hais !</p> + +<p class='pindent'>— Est-il possible, mon Dieu ! dit Jeanne en +cachant son visage baigné de larmes, dans son +tablier.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! je t’offense et je t’afflige ! que je suis +malheureux ! je m’étais égaré ; tu n’as pas d’amour +pour moi !</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! mon parrain, je ne me serais jamais +permis ça, et j’aimerais mieux mourir que de me +mettre ça dans la tête.</p> + +<p class='pindent'>— Que dis-tu donc ? ô simple ! ô folle ! Tu +croirais donc m’offenser, me manquer de respect, +peut-être ? Parle, tu es folle !</p> + +<p class='pindent'>— Je ne sais pas si ça vous offenserait, mon +parrain ; mais ça offenserait ma marraine, j’en suis +sûre, et peut-être bien aussi notre chère demoiselle. +Mais, Dieu merci ! je suis incapable de ça ! Venir +dans votre maison, gagner votre argent, manger +votre pain, et puis me mettre dans la cervelle d’être +amoureuse de mon maître, de mon parrain ! Mais +ça serait un péché, et jamais, jamais, le bon Dieu +sait que jamais je n’en ai eu l’idée, tant petitement +que ça soit !</p> + +<p class='pindent'>— Achève, Jeanne, dis-moi tout, puisque je +me suis condamné à tout savoir ; si j’étais +amoureux de toi, comme tu dis, si je te suppliais +d’être amoureuse de moi, tu n’y consentirais +jamais ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! mon parrain ! ne parlez pas comme +ça ! on dirait que c’est vrai, et si c’était vrai, il +faudrait que je vous quitte<a id='r18'/><a href='#f18' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[18]</span></sup></a>, et que je m’en aille +bien loin, bien loin, dans mon pays, pour ne jamais +me retrouver avec vous.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! ce que tu dis là est affreux ! Tu voudrais, +tu pourrais t’éloigner ainsi de moi... Tu en +aurais la force ! Et moi j’ai tenté de l’avoir, mais +je l’ai tenté en vain ! Il a fallu revenir. Je me suis +cru guéri, je t’ai revue, et mon mal est revenu +plus terrible qu’auparavant.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! mon Dieu, mon parrain, qu’est-ce que +vous dites là ! Vous <span class='it'>m’emmêlez</span> avec votre maladie, +et c’est comme si j’avais été cause de tout. Qu’est-ce +que j’ai donc fait au bon Dieu pour qu’il vous +tourne comme ça l’esprit contre moi ?</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, tu me tues avec tes paroles, après +m’avoir fait mourir lentement par ta présence. +Ta beauté me dévore le cœur, et ta vertu m’anéantit.</p> + +<p class='pindent'>— Si je vous fais mourir, mon parrain, dit +Jeanne désolée et même blessée, mais parlant +toujours avec douceur, parce qu’elle croyait fermement +que Guillaume était en proie à une sorte +de délire, il faut que je m’en aille. Une autre personne +ne vous soignera certainement pas avec +plus d’amitié ; mais elle aura peut-être plus de +bonheur que moi, qui vous impatiente, et contre +qui vous avez toujours une idée de fâcherie, quand +vous êtes malade. Je m’en vas chercher Claudie +ou le monsieur anglais, et je vous promets, mon +cher parrain, que, pour ne plus venir dans votre +chambre, pour ne plus vous servir, ce qui me +crèvera le cœur, je ne vous en aimerai pas moins.</p> + +<p class='pindent'>— Voilà ce que j’attendais, Jeanne, s’écria +Guillaume exaspéré. Tu cherchais une occasion +pour me quitter, et tu me quittes tranquillement, +tu m’achèves sous prétexte de me rendre la vie. +Va donc, adieu ! laisse-moi, laisse-moi ! je ne me +connais plus !</p> + +<p class='pindent'>Et le jeune homme, un peu impérieux comme +un enfant gâté, se mit à sangloter, à gémir et à +se tordre convulsivement les mains.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne, effrayée, s’était levée pour aller chercher +madame ou mademoiselle de Boussac, soumise +à l’ordre qu’elle avait reçu de les avertir +immédiatement si un symptôme alarmant se manifestait +de nouveau. Mais lorsqu’elle fut sur le point +de sortir de la chambre, elle s’arrêta, épouvantée +de l’état violent où elle voyait le malade. Elle +n’osa plus le laisser seul, et revenant vers lui, elle +s’efforça, comme autrefois, d’employer les doux +reproches et les maternelles prières pour l’engager +à se calmer. Mais Guillaume était beaucoup moins +malade et beaucoup plus amoureux que par le +passé. Il pressa Jeanne contre son cœur, inonda +de larmes ses mains froides et tremblantes, et +quand il lui eut fait promettre de rester près de +lui, ce jour-là, et <span class='it'>toute la vie</span>, las de jouer au propos +interrompu comme tous les amants timides, il +s’enhardit, ou plutôt il s’égara jusqu’à lui déclarer +clairement son amour, sa jalousie, et même ses +transports de vingt ans. Ce n’était pas le langage +brutal de Marsillat, mais c’étaient des prières plus +ardentes encore et les divagations brûlantes d’un +premier amour qui se sent coupable, et qui se +précipite après avoir longtemps mesuré l’abîme, +partagé entre le vertige, la terreur et l’entraînement.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne ne sut répondre que par des larmes, et +cette sincère douleur fit croire à Guillaume qu’il +était aimé, sans passion peut-être, mais avec +un dévouement assez aveugle pour tout sacrifier. +C’est alors que Jeanne se dégagea de ses bras et +s’enfuit vers la porte, où elle se trouva tout à +coup face à face et presque réfugiée dans les bras +de sir Arthur.</p> + +<p class='pindent'>— Ho ! s’écria l’Anglais stupéfait de la terreur +de Jeanne et des cris étouffés du malade, qui, +à sa vue, entra dans un nouveau transport de +jalousie et de désespoir.</p> + +<p class='pindent'>— Monsieur Harley, ça n’est rien, dit Jeanne +dont les traits bouleversés démentaient les paroles. +Mon parrain est un peu malade, et vous allez +tâcher de le consoler. Moi, je le fâche, et je +m’en vas.</p> + +<p class='pindent'>Elle courut à sa chambre et se jeta à genoux +devant ses images vénérées, la Vierge Marie, <span class='it'>reine +de toutes les fades</span>, Jeanne, la Grande Pastoure, +qu’elle croyait canonisée, et qu’elle appelait de +bonne foi sainte Jeanne-des-Champs, s’imaginant, +d’après la confusion poétique qui régnait dans le +cerveau de sa mère, que c’était sa patronne ; et +l’empereur Napoléon, qu’elle regardait comme +l’archange Michel de la France et le martyr des +Anglais. Elle pleura et pria longtemps, et, quand +elle se sentit plus calme, elle demanda à Dieu de +lui inspirer la conduite qu’elle devait tenir dans +des circonstances si cruelles et si étranges à ses +yeux.</p> + +<p class='pindent'>Claudie la surprit dans cette méditation.</p> + +<p class='pindent'>— A quoi penses-tu ? lui dit-elle ; tes vaches n’ont +pas encore mangé, et tu restes là à faire ta prière +comme si tu étais dans l’église un beau dimanche.</p> + +<p class='pindent'>— Tu as raison, ma Claudie, répondit Jeanne, je +dirai aussi bien mes prières en faisant mon ouvrage. +Et la beauté pour laquelle soupiraient un +homme de mérite, un intéressant jeune homme et +un brillant avocat, alla pourvoir au déjeuner de la +Biche, de la Vermeille et de la Reine, les trois +belles vaches confiées à ses soins.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne était au pré depuis environ deux heures, +lorsqu’elle vit venir à elle sir Arthur Harley, le +long des rochers qui surplombent la rivière. Elle +eut envie de l’éviter. Les <span class='it'>messieurs</span> commençaient +à lui inspirer la méfiance et la crainte ; mais +l’Anglais avait, en ce moment surtout, une physionomie +si bienveillante et si loyale, qu’elle se +rassura un peu, et continua à tricoter, tandis +qu’il s’asseyait à quelque distance d’elle sur le +rocher.</p> + +<p class='pindent'>— Ma chère mademoiselle Jeanne, lui dit-il, je +viens vous parler d’une chose extrêmement délicate, +et si je ne m’exprime pas bien en français, vous +m’excuserez en faveur de mes bonnes intentions.</p> + +<p class='pindent'>Sir Arthur Harley, qui s’exprimait fort bien en +français, sauf quelques erreurs de genre et de +temps, inutiles à indiquer, mettait une certaine +coquetterie auprès de Jeanne à se dire ignorant, +espérant par là lui faire oublier un peu la différence +de leurs conditions. Mais Jeanne était +moins que jamais d’humeur à oublier qu’elle +devait montrer beaucoup de respect afin d’en +inspirer beaucoup. Elle comprenait bien que c’était +la seule égalité à laquelle elle pût prétendre sans +danger, et cependant sir Arthur méritait mieux +d’elle, et elle le sentait instinctivement sans oser +s’y fier.</p> + +<p class='pindent'>Alors sir Arthur, avec un accent paternel, et +une voix émue qui portait l’attendrissement et +l’estime dans le cœur de Jeanne, essaya de la +confesser. Il lui fit clairement entendre qu’il +venait de deviner, d’arracher peut-être le secret +de Guillaume, et qu’il désirait savoir si elle répondait +à l’amour de son jeune parrain, afin de lui +donner aide, conseil et protection dans cette +circonstance, quels que fussent ses sentiments. +Jeanne se défendit longtemps d’avouer le secret +de son parrain, et quand elle vit que sa réserve +était inutile :</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! Monsieur, dit-elle, puisque vous +me parlez de ces choses-là comme ferait M. le +curé Alain, je vous répondrai comme à un brave +homme que vous me paraissez. C’est vrai que +mon parrain se rend malheureux pour moi ; +mais je ne le sais que d’aujourd’hui. J’en ai +tant de chagrin, que je suis capable de m’en +aller du château si vous pensez que ça le soulage. +Tant qu’à ce qui est de moi, je l’aime beaucoup, +Dieu le sait ! mais je ne l’aime pas autrement +que je ne dois, et je pourrais jurer à vous et à +ma marraine que, pour être amoureuse de lui, +oh ! ça n’est pas, et ça ne sera jamais. Vrai d’honneur, +que je n’y ai jamais pensé une minute !</p> + +<p class='pindent'>— Vous n’y avez pas pensé, Jeanne, vous ne +regardiez pas comme possible que votre parrain +fût amoureux de vous ; mais à présent que vous +le savez, n’y penserez-vous pas un peu malgré +vous ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, Monsieur.</p> + +<p class='pindent'>— Parce que vous êtes fière et sage, et que +vous craindriez de tomber dans le mépris des +autres et de vous-même. Mais si votre parrain +pouvait et voulait vous épouser, n’y consentiriez-vous +pas ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, Monsieur, jamais.</p> + +<p class='pindent'>— Parce que vous supposez que sa famille s’y +opposerait et que vous ne voudriez pas causer du +chagrin à votre marraine. Mais si votre marraine +elle-même y consentait ?</p> + +<p class='pindent'>— Ça serait la même chose, Monsieur.</p> + +<p class='pindent'>— Vous me dites la vérité, Jeanne ? la vérité +comme à un ami, comme à un frère, comme à un +confesseur ?</p> + +<p class='pindent'>— Oui, Monsieur.</p> + +<p class='pindent'>— Cependant, ce dont je vous parle n’est +peut-être pas impossible. J’ai de l’influence sur +madame de Boussac ; je puis réparer l’injustice +de la fortune à votre égard. Je vous l’ai dit une +fois, et plus que jamais je suis votre serviteur et +votre ami.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! pour vous, Monsieur, vous êtes si bon +pour moi et si honnête, que je n’y comprends rien, +et que je ne sais pas vous remercier. Mais tout ça +est inutile. Je n’épouserais jamais mon parrain, +quand même sa mère me le commanderait.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! Jeanne, pensez-y ! M. Guillaume est un +bien beau jeune homme ; il est aimable et bon. +Il a de l’esprit, il vous a rendu de grands services, +et il vous aime à en mourir.</p> + +<p class='pindent'>— Que je meure donc à sa place ! dit Jeanne, +mais qu’on ne me parle pas de l’épouser.</p> + +<p class='pindent'>Et elle se prit à pleurer.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, s’écria Arthur, vous êtes mariée ?...</p> + +<p class='pindent'>— Moi, Monsieur ? dit Jeanne étonnée en +relevant la tête : quelle idée vous avez là ! Si +j’étais mariée, est-ce qu’on ne le saurait pas ?</p> + +<p class='pindent'>— Mais vous êtes engagée avec quelqu’un ?</p> + +<p class='pindent'>— Avec quelqu’un ? Non, Monsieur, vous vous +trompez.</p> + +<p class='pindent'>— Mais vous aimez quelqu’un ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, Monsieur, répondit Jeanne en abaissant +ses longs cils sur ses joues, comme si ce soupçon +l’eût offensée.</p> + +<p class='pindent'>— Est-il possible, reprit l’Anglais, que vous +soyez arrivée jusqu’à vingt-deux ans, belle, et +aimée comme vous l’êtes, sans que jamais aucun +homme ait été assez heureux pour vous inspirer +la moindre préférence ?</p> + +<p class='pindent'>Jeanne garda le silence un instant. Elle paraissait +humiliée, et Arthur crut voir s’élever sur +ses joues pâlies par la fatigue et par les larmes +une faible et fugitive rougeur.</p> + +<p class='pindent'>— Non, Monsieur, répondit-elle enfin ; vous +me faites de la peine en me questionnant comme +ça. Je n’ai jamais fâché ma conscience, et je n’ai +jamais été amoureuse de ma vie. Je vois bien +que vous voulez savoir si je peux consoler mon +parrain de sa peine ; mais ça n’est pas possible. +S’il veut me <span class='it'>garder dans son idée</span>, il faut que je +m’en aille.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, s’écria sir Arthur profondément ému +et troublé, je ne puis, je ne dois rien vous conseiller +dans ce moment-ci. Je suis l’ami de Guillaume, +je l’aime presque plus que moi-même ; +sa souffrance retombe sur mon cœur, et je ne +sais comment la guérir. Je ne vous demande qu’une +chose, c’est de ne pas oublier que je suis votre +ami le plus dévoué et le plus sûr. Si vous quittez +cette maison, et que je n’y sois plus moi-même, +promettez-moi que je saurai où vous êtes et que +vous me permettrez de vous aller voir. J’ai, moi +aussi, un secret à vous confier ; mais un secret +qui ne vous fera pas rougir, je vous le jure sur mon +honneur.</p> + +<p class='pindent'>— Où voulez-vous que j’aille, sinon dans mon +pays de Toull-Sainte-Croix ? répondit Jeanne. J’irai +là me louer dans quelque métairie du côté de la +Combraille, parce que les herbes y sont bonnes +et que j’aime à voir les bêtes que je soigne bien +nourries. Quant à vous dire de venir me voir, ça +ne se peut pas, Monsieur ; ça ferait mal parler de +moi et de vous aussi ; mais si vous avez quelque +chose à me commander, vous pourrez l’écrire à +M. le curé de Toull. Il sait très bien lire l’écriture, +et il me dira ce que vous voudrez me faire +assavoir.</p> + +<p class='pindent'>— A la bonne heure, Jeanne, répondit M. +Harley, de plus en plus ému ; et il fit un mouvement +pour lui prendre la main en signe d’adieu. +Mais il craignit, dans les circonstances où se +trouvait la pudique Jeanne, de lui ôter la confiance +qu’elle avait en lui, et l’ayant saluée avec autant +de respect que si elle eût été une grande dame, +il s’éloigna précipitamment, résolu à quitter Boussac +le jour même pour soulager au moins son +jeune ami du tourment de la jalousie.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne, restée seule, rêvait à ce qui venait de +troubler mortellement la sérénité de sa vie et à +la douce commisération de l’Anglais pour sa peine, +lorsqu’elle aperçut au bas des rochers un homme +mal vêtu, qui rampait et grimpait comme un +renard. Il avait une ligne à la main et un panier +qu’il posait près de lui de temps en temps, lorsqu’il +avait réussi à atteindre une roche faisant marge +au torrent. Cet endroit est si escarpé que personne +n’y passe jamais. A la frontière, ce serait +un sentier de contrebandier. Au voisinage d’une +ville, c’est le passage d’un voleur ou d’un espion. +Son grand chapeau sale et bosselé lui tombait sur +les yeux, et Jeanne ne pouvait voir sa figure de +la hauteur où elle observait ses mouvements. Il lui +sembla pourtant reconnaître les allures incertaines, +tantôt lentes et tantôt rapides du père Raguet. +Il ne péchait pas, et semblait étudier le terrain +ou guetter les passants de l’autre rive.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne, inquiète, s’éloigna et poussa ses vaches +de l’autre côté de la prairie. Ce Raguet lui causait +de la frayeur sans qu’elle pût dire pourquoi. Il +vivait toujours avec sa tante, et il avait dû participer +aux envois d’argent que Jeanne, trompée par +l’apparence, avait faits à la Grand’Gothe pour +l’empêcher de tomber dans la misère.</p> + +<p class='pindent'>Lorsqu’elle rentra, elle s’informa de la santé +de son parrain. Marie était triste ; elle trouvait +son frère abattu et agité tour à tour. Il disait +des choses bizarres, il s’inquiétait du moindre +bruit dans la maison, il avait demandé plusieurs +fois où était Jeanne. Jeanne trouva divers prétextes +pour ne pas paraître devant lui, quoique +Marie le désirât. M. Arthur écrivait des lettres ; +il paraissait préoccupé. Il venait à chaque instant +voir le jeune malade et consulter le médecin. +Enfin, dans l’après-midi, il prétendit avoir affaire +à Chambon, chez un notaire qui lui offrait un +placement de fonds territorial ; il fit une toute +petite valise, monta à cheval, promit de revenir +dans deux ou trois jours, et prit la route du +Bourbonnais.</p> + +<p class='pindent'>La nuit venue, Jeanne alla au pré ramasser +des pièces de toile neuve qu’elle y faisait blanchir, +et qu’elle y laissait souvent la nuit impunément. +Mais l’homme qu’elle avait aperçu dans les +rochers lui revenait à l’esprit, et pour rien au +monde elle n’eût voulu que le linge de la maison +disparût par sa négligence.</p> + +<p class='pindent'>La lune se levait et projetait de grandes ombres +vagues sur la prairie, lorsqu’elle se mit à relever et +à rouler sa toile. Mais elle faillit la laisser tomber +et prendre la fuite lorsqu’elle entendit la voix de +Raguet murmurer derrière elle :</p> + +<p class='pindent'>— Attends, la belle Jeanne, attends ! je m’en vas +t’aider.</p> + +<p class='pindent'>— Qu’est-ce que vous voulez, et qu’est-ce que +vous faites ici ? lui demanda Jeanne en essayant +d’affermir sa voix, et en jetant sur son épaule la +toile déroulée qui s’embarrassait dans ses pieds.</p> + +<p class='pindent'>— Ce n’est pas moi que tu croyais trouver ici ? +reprit Raguet d’un ton goguenard. Mais ton galant +vient de partir, Jeanne. Il s’en va sur un grand +chevau jaune.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne ne s’amusa pas à discourir, et reprit, en +doublant le pas, le sentier qui conduisait au +jardin.</p> + +<p class='pindent'>— Tu as peur des voleurs de toile, la belle +Jeanne ? dit Raguet en la suivant. Tu ferais mieux +d’avoir peur de ceux qui volent le cœur des filles.</p> + +<p class='pindent'>Et au bout de trois pas, il reprit :</p> + +<p class='pindent'>— C’est donc vrai que tu vas épouser un Anglais, +la belle Jeanne ? Qu’est-ce que ta mère aurait dit +de ça ?</p> + +<p class='pindent'>— Vous mentez, dit Jeanne qui se rassurait à +mesure qu’elle approchait du jardin ; je n’épouse +personne.</p> + +<p class='pindent'>— On dit pourtant que tu vas devenir bien +riche et que tu l’es déjà. Je compte bien que tu +n’oublieras pas tes parents quand tu seras bourgeoise ?</p> + +<p class='pindent'>— Vous ne m’êtes rien, dit Jeanne, et ça ne +vous regarde pas.</p> + +<p class='pindent'>— L’Anglais s’en va sûrement à Toull-Sainte-Croix +pour faire publier les bans, dit encore Raguet +qui, selon sa coutume, se faisait un plaisir d’effrayer +les gens en les suivant le soir à pas de loup, et en +leur tenant des propos pour les intriguer. Mais tu +aurais dû te marier sur une autre paroisse, Jeanne. +Ça fera trop de peine au curé Alain. Sûrement que +tu iras aussi demain au pays de chez nous ? Depuis +vingt mois qu’on ne t’a pas vue, ta tante est +tombée <span class='it'>en misère</span><a id='r19'/><a href='#f19' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[19]</span></sup></a>. Les fièvres ne la lâchent pas. +Je compte ben que tu ne la <span class='it'>lairas</span> pas mourir sans +venir lui dire bonsoir ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est-il vrai, ce que vous dites là ? demanda +Jeanne en s’arrêtant, car elle avait gagné la porte +du jardin, et elle la tenait entre-bâillée entre elle +et le rôdeur de nuit. Ma tante est-elle malade ?</p> + +<p class='pindent'>— Puisque ton Anglais s’en va à Toull, tu peux +ben lui faire demander par queuque-z-uns si c’est +vrai.</p> + +<p class='pindent'>— Mais il ne va pas à Toull, ce monsieur.</p> + +<p class='pindent'>— Tu sais ben que si ! puisque je l’ai rencontré +<span class='it'>au droit</span> des pierres jomâtres.</p> + +<p class='pindent'>— Il va à Chambon ou à Bonat. Je ne sais même +pas où il va ; mais je saurai bien si vous me mentez, +et si ma tante est malade.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! oui, répondit Raguet, tu sauras ça quand +elle sera morte.</p> + +<p class='pindent'>— Mais si elle est <span class='it'>en misère</span>, comment donc que +vous n’êtes pas avec elle, vous ? Elle a bien mal +fait de se retirer chez vous, puisque vous la soignez +si mal !</p> + +<p class='pindent'>— Moi, dit Raguet, je ne suis plus avec elle ! +Il y a deux mois que je l’ai laissée là.</p> + +<p class='pindent'>— Et où donc demeure-t-elle à présent, ma +pauvre tante ?</p> + +<p class='pindent'>— Qu’elle demeure dans le trou aux fades ou +dans le mitan du grand vivier, si ça lui plaît, je ne +m’en embarrasse pas.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! vous êtes un vilain homme ; je le +savais bien ! répondit Jeanne en lui fermant la +porte au nez ; et elle revint à la maison, incertaine +si elle courrait chercher sa tante le lendemain, et +si elle ajouterait foi aux méchantes paroles de +Raguet.</p> + +<hr class='footnotemark'/> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f18'><a href='#r18'>[18]</a></span> + +Le lecteur me pardonnera, j’espère, de ne pas faire parler +Jeanne correctement ; mais bien que je sois forcée, pour être +intelligible, de traduire son vieux langage, l’espèce de compromis +que je hasarde entre le berrichon et le français de nos +jours, ne m’oblige pas à employer cet affreux imparfait du +subjonctif, inconnu aux paysans.</p> + +</div> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f19'><a href='#r19'>[19]</a></span> + +Malade en langueur.</p> + +</div> + +<h2 id='ch20'>XX<br/> <span class='sub-head'>ADIEU A LA VILLE</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>Guillaume</span> s’était levé dans la soirée. Il s’était +beaucoup raisonné, il paraissait mieux. Mais quand +il apprit que sir Arthur était parti, il comprit la +conduite généreuse et délicate de son ami, et ressentit +de grands remords de la sienne propre. +« Qui sait, pensait-il, jusqu’où peut aller la magnanimité +sublime d’Arthur ? Il voit que je l’aime, +et il croit que je suis, comme lui, capable de l’épouser ! +L’épouser !... Eh ! si elle m’aimait, si elle +pouvait être heureuse avec moi, pourquoi donc +n’aurais-je pas, moi aussi, ce courage et cette +loyauté ? Malheureux insensé ! j’ai tenté de l’égarer, +de la séduire, et la pensée de lui offrir un +amour digne d’elle et de moi n’ose se fixer dans +mon esprit inquiet et lâche ! Et d’ailleurs, pourrais-je +accepter le sacrifice de mon ami ? Après +avoir été le confident de son amour, irais-je combattre +et détruire à mon profit ses espérances ? +Irais-je offrir à Jeanne un cœur incertain et tourmenté ; +l’indignation de ma mère, mille obstacles +à braver, mille persécutions à endurer peut-être, +en échange de l’avenir sans nuage que lui offre le +noble Arthur ? »</p> + +<p class='pindent'>En proie à toutes les anxiétés de sa faiblesse et à +tous les reproches de sa conscience, le triste enfant +alla dévorer ses larmes et son agitation sur son +chevet. On fut encore inquiet de lui. Le médecin +vint encore, et, ne le trouvant pas réellement +malade, insinua que quelque cause morale produisait +ce désordre. Guillaume fit des efforts inouïs +pour cacher son supplice. Interrogé tendrement par +sa mère et sa sœur, au lieu d’épancher son âme, il +rendit, par sa feinte, tout aveu ultérieur à peu près +impossible. Il les conjura de ne plus s’occuper de +lui, espérant qu’on lui enverrait Jeanne pour le +veiller encore, et qu’il pourrait réparer sa faute en +rétractant sa conduite insensée et en l’attribuant +au délire de la fièvre. Mais, à la place de Jeanne, +Claudie vint s’asseoir dans le grand fauteuil ; +Jeanne était, disait-elle, trop fatiguée pour veiller +encore cette nuit. Guillaume, qui l’avait vue infatigable +durant des mois entiers, comprit son +arrêt et s’y soumit avec une amère douleur.</p> + +<p class='pindent'>— Mon amie, vous me voyez accablée de chagrin, +disait le lendemain matin madame de Boussac à +la sous-préfette. Mon fils a l’esprit décidément +frappé de je ne sais quelle idée noire. Le médecin +ne lui trouvant pas de maladie réelle, s’étonne, et +parle de désordre moral. Suis-je condamnée à +voir Guillaume tomber peu à peu dans un état pire +pour lui que la mort ? Plaignez-moi, rassurez-moi, +et vous, qui pénétrez et découvrez tant de choses, +éclairez-moi, enfin, si vous le pouvez.</p> + +<p class='pindent'>— Ma chère, je vous l’ai dit cent fois, répondit +la sous-préfette, le remède nécessaire à votre fils, +c’est le mariage. Vous l’avez élevé comme une demoiselle, +vous l’avez fait pieux et sage, c’est fort +bien ; mais si vous prolongez l’état de célibat où +il feint de s’obstiner à vivre, il deviendra fou très +certainement.</p> + +<p class='pindent'>— Ne prononcez pas ce mot affreux, et dites-moi +si, en effet, vous croyez, comme vous me l’avez +dit souvent, Guillaume amoureux à mon insu.</p> + +<p class='pindent'>— Cela se pourrait ; mais depuis que je l’observe +jour par jour, il me semble qu’il est plus amoureux +en général qu’en particulier.</p> + +<p class='pindent'>— Que voulez-vous dire ?</p> + +<p class='pindent'>— Qu’il est, comme un jeune novice cloîtré, +amoureux de toutes les femmes qu’il voit. Je ne +serais pas étonnée que cette belle Jeanne, que vous +gâtez si fort, et que l’on traite ici comme une égale, +ne lui trottât par la cervelle. Vous ne voulez pas +me croire, vous avez une taie sur les yeux. Guillaume +brûle pour cette fille d’un feu très peu +chaste dans l’intention... bien qu’il le soit peut-être +dans le fait ; je ne me prononcerai pas là-dessus. +Mais voyez l’exaltation de ce jeune homme ! +Il aime sir Arthur comme un frère d’armes du +moyen âge. Il aime sa sœur presque comme un +amant... et il aime ma fille aussi.</p> + +<p class='pindent'>— Vous le croyez ?</p> + +<p class='pindent'>— Cela vous contrarie, et pourtant cela est. +Oh ! je sais bien que sous votre air humble et +modeste vous cachez beaucoup d’ambition pour +vos enfants. Vous espérez que Marie épousera M. +Harley. Quant à Guillaume, vous comptez lui découvrir +une grosse dot dans quelque coin de votre +province. Je suis moins riche que vous, et pourtant +Elvire est fille unique, et je puis vous répondre +qu’avant six mois une préfecture nous donnera +au moins trente mille livres de rente. Que Guillaume +embrasse la même carrière, et un jour il +sera plus riche que s’il reste à cultiver ses terres : +mince revenu qui n’a que de l’apparence.</p> + +<p class='pindent'>— Mon amie, vous vous trompez sur mon +compte, répliqua madame de Boussac. Si j’ai fait +parfois quelque rêve brillant pour lui, je n’en suis +pas moins occupée avant tout de son bonheur et +de sa santé. Si j’étais certaine qu’il fût épris +d’Elvire, je n’hésiterais pas à vous la demander +pour lui.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! il en est épris certainement. Mais, +pour vous parler vrai, cela est traversé par des +bizarreries et des caprices. Vous voyez bien qu’il +s’en occupe des jours entiers, et puis tout à coup il +songe à autre chose : il fait des vers, il lit des romans +avec sa sœur, il regarde la lune, il regarde Jeanne ; +il voit que votre cerveau brûlé d’Anglais en est +amoureux, et, dans ce mauvais air, il perd la raison. +Tenez, ayez une volonté, renvoyez-moi vos deux +péronnelles. Prenez deux servantes ayant cent +cinquante ans entre elles deux, faites jeter au feu +tous ces romans, exigez qu’au lieu d’aller se promener +seul le soir à travers champs, Guillaume +nous fasse compagnie assidue, et je vous réponds +qu’avant deux mois il vous avouera qu’il aime +ma fille. Mariez-les, faites-les voyager un peu, tête +à tête, et vous m’en direz des nouvelles.</p> + +<p class='pindent'>— Je vois bien, reprit madame de Boussac, que +vous regardez Jeanne comme un obstacle à ce +projet, et, si j’en étais sûre, quoiqu’elle m’ait rendu, +en le soignant, de grands services... je la renverrais.</p> + +<p class='pindent'>— Faites-lui un sort, mariez-la à un paysan, à +votre balourd de Cadet, et tout sera dit.</p> + +<p class='pindent'>— Je le veux bien ; mais si cela exaspère Guillaume ? +je n’ose rien. Toute la nuit il a demandé +Jeanne, et je vous avoue que cela m’a donné à +penser que vous ne vous trompiez pas. La beauté +de cette créature l’agite un peu trop.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! dit la Charmois après quelques instants +de silence, donnez-lui Jeanne pendant quelque +temps, et il se calmera.</p> + +<p class='pindent'>— Que je lui donne ! Mais ce que vous dites là +est contraire à toute morale, à toute piété !</p> + +<p class='pindent'>— Quand je vous dis de la lui donner, cela veut +dire : laissez-la-lui prendre. Une bonne mère doit +veiller à tout, et quand un excès de sagesse est +funeste, elle doit fermer les yeux sur certains +égarements toujours inévitables et parfois nécessaires.</p> + +<p class='pindent'>— Comment pouvez-vous me conseiller une pareille +chose, quand vous venez de me parler d’un +mariage avec Elvire ?</p> + +<p class='pindent'>— Cela vous prouve que je suis fort peu acharnée +à mes intérêts dans tout ceci, et que ma seule préoccupation +est de vous voir sauver votre fils. +D’ailleurs, que m’importe à moi, que mon futur +gendre ait une maîtresse avant le mariage ? si cela +doit arriver, mieux vaut Jeanne que toute autre ; +elle est jeune et d’une belle santé. Elle n’a pas +d’intrigue, elle ne saura pas le passionner ; sa stupidité +le lassera bien vite ; et comme elle est douce +et soumise, elle se laissera évincer sans murmure. +Ce sera à vous de la payer assez cher pour qu’elle +n’élève pas une plainte. C’est un sacrifice que nous +pourrons faire à nous deux, quand Elvire et Guillaume +seront mari et femme. D’ailleurs, quand on +voudra, M. Léon Marsillat vous en débarrassera...</p> + +<p class='pindent'>— Taisez-vous, ma chère, répondit madame de +Boussac effrayée. Il me semble que tout cela est +rempli de perversité et que vous avez un esprit +diabolique.</p> + +<p class='pindent'>La sous-préfette railla les scrupules de la châtelaine. +Celle-ci se défendit faiblement, et ces deux +dames causèrent encore longtemps, mais si bas, que +Claudie eût vainement écouté par le trou de la +serrure.</p> + +<p class='pindent'>Aussitôt après cet entretien, Jeanne fut mandée +par sa marraine sous la charmille, et n’y trouva +que madame de Charmois seule. Cette infâme créature +agissait à l’insu de madame de Boussac, et, +conformément à ses instincts cyniques, elle se disait +avec raison qu’elle allait frapper un coup décisif.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, dit-elle à la jeune fille, étonnée de se voir +citée devant un tel juge, vous allez apprendre une +chose grave. Préparez-vous à la franchise, vous +trouverez tout le monde disposé à l’indulgence. +Votre marraine sait tout.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne rougit et baissa les yeux. Mais un instinct +de dévouement qui lui tenait lieu de finesse +et de prudence, l’engagea à se taire. Si celle-là +plaide le faux pour savoir le vrai, pensa-t-elle, elle +ne tirera rien de moi. Je ne trahirai pas le secret de +mon parrain. Je ne me plaindrai pas de lui. J’aime +mieux être renvoyée que de le faire gronder.</p> + +<p class='pindent'>— Nous savons que vous avez la tête tournée +par les folies de M. Harley, reprit <span class='it'>la Charmoise</span>, +et que vous avez pensé qu’il serait aussi facile de +vous faire épouser par M. de Boussac que par lui. +Croyez, ma chère, que l’un est aussi impossible +que l’autre ; qu’on vous trompe, qu’on se moque +de vous. M. Harley est marié en Italie, je le sais, +et quant à M. le baron, jamais sa mère ne le permettrait. +Lui-même rougirait d’en avoir la pensée.</p> + +<p class='pindent'>— Si M. Harley est marié, et qu’il ait une brave +femme, ça me fait plaisir de l’apprendre, répondit +Jeanne avec la froideur d’un mépris concentré. +Quant à mon parrain, comme je ne suis pas folle, +je n’ai jamais pensé, pas plus que lui, à ce que vous +me dites.</p> + +<p class='pindent'>— Vous mentez, Jeanne, reprit la sous-préfette +en essayant, mais en vain, de terrifier Jeanne avec +ses gros yeux noirs. Nous savons tout, il l’a avoué +dans le délire de la fièvre. Il vous a promis de vous +épouser pour vous faire consentir...</p> + +<p class='pindent'>— En ce cas, mon parrain est bien malade, car +il a dit ce qui est faux !</p> + +<p class='pindent'>— Vous ne niez pas, du moins, qu’il vous fasse +la cour ?</p> + +<p class='pindent'>— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, Madame.</p> + +<p class='pindent'>— Mais je vais vous conduire devant votre marraine, +qui vous confondra.</p> + +<p class='pindent'>— Comme je n’ai ni pensé au mal ni fait aucun +mal, je ne crains rien, Madame.</p> + +<p class='pindent'>— Vous avez beaucoup d’aplomb, mademoiselle +Jeanne, et vous voudriez peut-être faire du scandale. +Eh bien ! cela ne sera pas ; on ne fera aucune +attention à vos semblants de vertu. Ôtez-vous de +l’esprit la chimère d’être épousée, et on fermera les +yeux sur le reste, pourvu que cela ne dure pas trop +longtemps, et que vous y mettiez beaucoup de +prudence et de mystère, comme vous l’avez fait +jusqu’ici.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne fut si indignée, qu’elle ne put répondre.</p> + +<p class='pindent'>— Je vais parler à ma marraine, dit-elle, et elle +tourna brusquement le dos à la Charmois, sans +vouloir entendre un mot de plus.</p> + +<p class='pindent'>Malheureusement pour Jeanne, madame de +Boussac était en cet instant dans la chambre de +son fils, et Jeanne n’osa aller l’y trouver. Elle +l’attendit dans les corridors, mais madame de +Charmois sut prévenir à temps sa trop faible amie.</p> + +<p class='pindent'>— J’ai fait merveille, lui dit-elle, en l’entraînant +sur le balcon de la chambre de Guillaume. J’ai +parlé à Jeanne, je l’ai effrayée : si elle est coupable, +elle sera soumise ; si elle est sage, elle se soumettra.</p> + +<p class='pindent'>— Que voulez-vous dire ? qu’avez-vous fait ? dit +madame de Boussac ; vous me faites trembler.</p> + +<p class='pindent'>— Vous tremblez toujours, vous, et vous n’agissez +jamais ! laissez-moi faire. Exigez que Jeanne +veille votre fils cette nuit. S’ils s’entendent, elle +lui apprendra qu’il n’y a pas moyen de vous tromper, +et ils aviseront à se séparer à l’amiable. S’ils +ne s’entendent pas encore, d’après ce que j’ai fait +comprendre, ils s’entendront, et ce commerce sera +sans danger pour l’avenir. Vous verrez ! Si Guillaume +n’est pas calme et doux demain matin, +n’écoutez jamais mes conseils.</p> + +<p class='pindent'>— Mais tout cela est criminel ! Tel fut le dernier +cri de détresse de la conscience de cette mère insensée. +La Charmois étouffa le remords sous les +menaces.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! dit-elle, si vous laissez les choses +aller d’elles-mêmes, attendez-vous à ce que votre +fils retombe dans l’état où il était avant son +départ pour l’Italie, ou bien préparez-vous à le +faire partir. Peut-être le voyage et la distraction +le guériront encore. Il ne faudra, pour cela, qu’un +an ou deux d’absence.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! c’est affreux ! s’écria madame de Boussac, +le perdre encore, passer toute la vie loin de lui, +ne pouvoir compter sur sa santé qu’à ce prix, c’est +au-dessus de mes forces.</p> + +<p class='pindent'>— Je le savais bien ! pensa la Charmois. Mon +cœur, dit-elle, croyez-en donc mon expérience de +la vie et mon affection pour vous. Laissez-vous +guider, refusez surtout, pendant toute cette journée, +de parler à Jeanne ; ménagez-lui ce soir un +tête-à-tête avec l’<span class='it'>enfant</span>, et je vous promets que +demain ni lui ni elle ne vous tourmenteront.</p> + +<p class='pindent'>Madame de Boussac céda. Jeanne demanda par +trois fois une audience. Elle fut repoussée avec une +apparente dureté.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne alla <span class='it'>affener</span> ses vaches, et après avoir +veillé à ce qu’elles ne manquassent de rien jusqu’au +lendemain, elle caressa une petite génisse blanche +qu’elle aimait particulièrement : elle lui choisit les +herbes les plus tendres, comme pour lui donner +une dernière douceur ; puis elle rangea tout avec +soin, et s’arrêtant un instant sur le seuil de cette +étable où elle avait consacré de douces heures +aux humbles occupations qui lui étaient chères, +elle fit un grand signe de croix comme pour clore +religieusement une phase de sa vie de travail.</p> + +<p class='pindent'>Elle monta ensuite à sa chambre, dans la tourelle, +fit un petit paquet des hardes les plus nécessaires, +plaça dans le coffre de Claudie quelques atours que +sa marraine lui avait donnés, et dont elle voulut +faire cadeau à sa compagne. Elle n’emporta qu’une +seule richesse, une croix d’or que Marie lui avait +donnée le jour de sa fête. Elle monta ensuite à la +chambre de Marie, bien qu’elle eût aperçu, par la +meurtrière de la tourelle, Marie au fond du jardin. +Elle savait bien qu’elle ne pouvait rien lui confier, +et elle ne se fût d’ailleurs pas senti la force de lui +dire adieu. Mais elle voulut revoir au moins le prie-dieu +et le lit de sa chère mignonne. Elle s’agenouilla +une dernière fois devant la madone d’albâtre à +laquelle elles avaient adressé ensemble tant de +douces et chastes prières. Elle détacha une fleur +flétrie de la guirlande qu’elles y avaient suspendue +la veille, et la mit dans son sein avec son chapelet. +Puis, au moment de sortir, elle trouva sous sa +main une robe et un châle de sa chère demoiselle, +et elle les baisa longtemps en versant des larmes +amères...</p> + +<p class='pindent'>En descendant, elle trouva Claudie sur l’escalier, +et l’embrassa sans lui rien dire.</p> + +<p class='pindent'>— Où vas-tu donc ? lui dit sa compagne, étonnée +de ses yeux rouges et de son triste sourire.</p> + +<p class='pindent'>— Aux champs, répondit Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— L’heure est passée, dit Claudie.</p> + +<p class='pindent'>— Non, non, l’heure est venue, répondit Jeanne ; +et elle descendit précipitamment.</p> + +<p class='pindent'>A la grande porte de la cour, elle se trouva face +à face avec Cadet.</p> + +<p class='pindent'>— Tu vas donc te promener, ma Jeanne ?</p> + +<p class='pindent'>— Je m’en vas au pays de chez nous, mon <span class='it'>vieux</span>... +Ma tante est bien malade, et j’aurais dû partir ce +matin.</p> + +<p class='pindent'>— Tu t’en vas comme ça toute seule, ma mignonne ? +la nuit te prendra en chemin.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! je le connais, le chemin, et je suis avec +Finaud.</p> + +<p class='pindent'>— Le chien Finaud est une bonne bête, mais si +tu rencontrais du mauvais monde, te défendrait-il +ben ?</p> + +<p class='pindent'>— <span class='it'>Oui bien</span>, va, n’aie pas peur.</p> + +<p class='pindent'>— Mais pourquoi que tu ne m’as pas dit ça, à +ce matin ? J’aurais demandé permission d’aller te +conduire...</p> + +<p class='pindent'>— Deux de moins à l’ouvrage de la maison, ça +ferait trop d’embarras pour Claudie. Allons, bonsoir, +mon Cadet, ne me <span class='it'>détemses</span> pas.</p> + +<p class='pindent'>— Tu reviendras demain, Jeanne ?</p> + +<p class='pindent'>— Le plus tôt que je pourrai, dit Jeanne en lui +adressant un sourire. Mais aussitôt qu’elle eut le +dos tourné, elle se prit à pleurer de nouveau, en +se disant qu’elle ne reviendrait jamais.</p> + +<p class='pindent'>Dix minutes après le départ de Jeanne, on +frappait furtivement à la porte du cabinet de +Léon Marsillat.</p> + +<p class='pindent'>— Qu’est-ce ? dit-il avec son ton brusque.</p> + +<p class='pindent'>— Êtes-vous seul, monsieur l’avocat ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est encore vous, chenapan ? Que voulez-vous ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est pour un petit bout de consultation, +monsieur l’avocat.</p> + +<p class='pindent'>— Maître Raguet, je suis las de vos sales affaires. +D’ailleurs, ce n’est pas mon heure. Allez au diable.</p> + +<p class='pindent'>— Vous êtes trop honnête, monsieur l’avocat ; +mais vous m’écouterez bien.</p> + +<p class='pindent'>— Nullement. Sortez, vous dis-je, je ne plaide +plus pour vous : vous êtes incorrigible.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! quand vous m’aurez entendu, vous me +trouverez blanc comme neige.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, comme à l’ordinaire ! Encore un vol de +nuit, n’est-ce pas, ou une vengeance de coquin ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, rien du tout. Les méchants m’en veulent +toujours. Ne se sont-ils pas mis dans la tête à +présent que je m’habille en <span class='it'>femelle</span>, et que je vas de +nuit avec cette pauvre chère femme de Gothe, pour +faire la lavandière autour des fosses ?</p> + +<p class='pindent'>— Je vous crois sujet à caution, et même à jeter +des pierres aux gens qui veulent vous corriger.</p> + +<p class='pindent'>— Du tout, Monsieur, jamais ! Ce n’est pas moi. +Dans le temps que la maison de la Jeanne a brûlé, +j’ai écouté dire que de mauvais monde avait fait +cette farce-là pour aller voler la ferraille de la ruine ; +mais je me doute bien qui c’est, et on m’a mis ça +sur le corps.</p> + +<p class='pindent'>— On ne prête qu’aux riches... d’autant plus +que je vous ai reconnu, maître Raguet ! ainsi, +taisez-vous.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! vous croyez ? mais vous vous serez +trompé !... Tant qu’à la Jeanne...</p> + +<p class='pindent'>— Taisez-vous, encore une fois !</p> + +<p class='pindent'>— Elle vient de partir du château, vous le +savez donc ?</p> + +<p class='pindent'>Marsillat tressaillit. Raguet vit d’un œil de +vautour son incertitude, sa répugnance à l’interroger, +son désir de l’entendre, et il continua :</p> + +<p class='pindent'>— Oui, Monsieur, oui ! toute seule avec son +chien... Elle s’en va à Toull... Elle doit être maintenant +à la sortie de la ville... Elle marche vite !</p> + +<p class='pindent'>— Qu’est-ce que tout cela me fait ? dit Léon. +Vous me fatiguez, allez-vous-en !</p> + +<p class='pindent'>— Je m’en vas, et je dirai à votre <span class='it'>valet</span> d’arranger +vot’ chevau bien vitement.</p> + +<p class='pindent'>— Le misérable, se dit Marsillat en le voyant +se diriger vers l’écurie, il le fait comme il le dit.</p> + +<p class='pindent'>Cinq minutes après, Marsillat mettait le pied +à l’étrier, maudissant la mauvaise influence qui +ramenait auprès de lui ce complice immonde de +ses turpitudes, et ne luttant pas cependant contre +l’instinct farouche qui le poussait.</p> + +<p class='pindent'>Il franchit la ville au grand trot ; puis pensant +qu’il devait laisser prendre de l’avance à Jeanne, +afin de la rejoindre à la tombée du jour, il se ralentit +et gravit au pas le chemin rapide par lequel +on sort de Boussac dans cette direction. Arrivé à +l’endroit où la route se bifurque, il trouva Raguet +accoudé sur un de ces petits murs transparents et +fragiles qui remplacent, par une dentelle en pierres +sèches, les buissons dont cette terre stérile est +dépourvue.</p> + +<p class='pindent'>— Elle a pris le chemin de Saint-Silvain, lui dit +ce misérable, au moment où Léon allait prendre +celui de Savau.</p> + +<p class='pindent'>Et comme Marsillat profitait de son avis sans +paraître l’entendre, il se plaça devant la tête de +son cheval en disant :</p> + +<p class='pindent'>— Ça mériterait pourtant quelque chose un +service comme ça !</p> + +<p class='pindent'>— Garez-vous, répondit Léon, ou bien vous +allez savoir de quel bois est fait le manche de mon +fouet !</p> + +<p class='pindent'>— Jésus, mon Dieu ! murmura le bandit stupéfait ; +il n’y a donc que des ingrats dans ce monde !</p> + +<h2 id='ch21'>XXI<br/> <span class='sub-head'>LE MIRAGE</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>« Ce</span> brigand de Raguet est mon mauvais génie, +pensait Léon en doublant le pas, et s’il y a un +châtiment du ciel, c’est d’être forcé de recevoir +son aide, quand je la repousse... Mais Jeanne est +si belle !... »</p> + +<p class='pindent'>Jeanne marchait vite ; elle avait quatre grandes +lieues à faire pour arriver à Toull, mais elle ne s’en +inquiétait pas. Si la nuit est trop avancée, pensait-elle, +pour qu’on veuille m’ouvrir chez la mère +Guite ou chez le père Léonard, j’irai attendre le +jour dans le Trou-aux-Fades. C’est un <span class='it'>bon endroit</span>, +et aucune <span class='it'>mauvaise chose</span> n’oserait venir +m’y tourmenter.</p> + +<p class='pindent'>Toute superstitieuse qu’elle était, et peut-être +justement parce qu’elle l’était, Jeanne connaissait +peu la crainte. Elle avait eu, dès son enfance, +l’esprit trop nourri de croyances merveilleuses, +pour ne pas compter sur la <span class='it'>connaissance</span> que sa +mère lui avait donnée à l’effet de repousser les +méchants <span class='it'>fadets</span> et les follets pernicieux. Elle avait +souvent autrefois, dans les premières nuits de +l’automne, prolongé sa veillée aux champs jusqu’à +minuit. C’est un usage de nos contrées que de faire +paître ainsi les brebis à la rosée du soir, de la mi-juillet +à la fin de septembre, pour engraisser celles +qu’on veut vendre, et on appelle cela <span class='it'>sereiner les +ouailles</span><a id='r20'/><a href='#f20' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[20]</span></sup></a>.</p> + +<p class='pindent'>Durant ces champêtres veillées, les petites filles, +ordinairement plus braves que les grandes, prennent +plaisir à se répondre d’une prairie à l’autre, +en chantant à pleine voix leurs vieilles ballades +et les admirables mélodies du Bourbonnais et du +Berri, si tristes, si tendres, et dont le beau monde +du pays fait si peu de cas. Dieu merci, les paysans +les conservent et en composent encore ; et +tandis que les <span class='it'>demoiselles</span> chantent au piano +les plus plates et les plus détestables nouveautés +d’opéra, les pastours font redire aux échos des +champs des mélodies naïves et dures, que nos +plus grands maîtres eux-mêmes voudraient avoir +trouvées.</p> + +<p class='pindent'>Quoiqu’on n’eût pas encore commencé à <span class='it'>sereiner</span>, +Jeanne ne put se trouver dehors en pleine nuit, +sans se croire transportée à cette époque pleine +pour elle de chastes et poétiques souvenirs. Elle +se rappela le temps où, toute enfant et gardant +son petit troupeau sur le communal, elle avait appris +à ses compagnes leurs plus belles chansons.</p> + + + <div class='poetry-container' style=''> + <div class='lgp'> <!-- rend=';' --> +<div class='stanza-outer'> +<p class='line0'>« Voilà six mois que c’était le printemps, etc. »</p> +<p class='line0'>« C’étaient trois petits tendeurs, etc. »</p> +<p class='line0'>« Chante, rossignol, chante, etc. »</p> +</div> +</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend --> + +<p class='pindent'>Puis elle se retraça d’autres jours plus sérieux, +où, initiée par sa mère à de mystérieuses pensées, +elle s’était éloignée des folles bergères qui se réunissaient +pour conjurer la peur et pour chanter +des refrains assez lestes, gravelures rustiques qui +sont marquées, air et paroles, au coin du dix-huitième +siècle. La <span class='it'>savante</span> Tula avait appris à sa +fille chérie qu’il ne faut pas chanter les choses +qu’on ne comprend pas, parce que cela attire les +mauvais esprits au lieu de les écarter, et qu’alors +ils rendent folles les imprudentes chanteuses, +comme cela était arrivé à Claudie et à d’autres. +Jeanne, bien convaincue qu’il n’était pas indifférent +de dire telle ou telle chanson la nuit dans +la solitude, avait alors répété souvent, sur les +collines sauvages de la Marche, ou sur les versants +herbageux du Bourbonnais, de très vieux refrains +qui ont un caractère historique : La plainte du +paysan au temps des désordres et des misères du +régime militaire et féodal :</p> + + + <div class='poetry-container' style=''> + <div class='lgp'> <!-- rend=';' --> +<div class='stanza-outer'> +<p class='line0'>  Je maudis le sergent</p> +<p class='line0'>Qui prend, qui pille le paysan;</p> +<p class='line0'>    Qui prend, qui pille,</p> +<p class='line0'>    Jamais ne rend.</p> +</div> +</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend --> + +<p class='noindent'>Et le naïf chant de guerre que Tula pensait avoir +été composé pour la Grande Pastoure :</p> + + + <div class='poetry-container' style=''> + <div class='lgp'> <!-- rend=';' --> +<div class='stanza-outer'> +<p class='line0'>Petite bergerette,</p> +<p class='line0'>A la guerre tu t’en vas...</p> +<p class='line0'>. . . . . . . . .</p> +<p class='line0'>Elle porte la croix d’or,</p> +<p class='line0'>La fleur de lis au bras;</p> +<p class='line0'>Sa pareil’ n’y a pas, etc.</p> +</div> +</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend --> + +<p class='pindent'>Et quand l’écho des rochers répétait les derniers +sons, Jeanne frissonnait d’une religieuse +terreur qui n’était pas sans charmes, s’imaginant +entendre la voix claire et frêle de la bonne fade se +marier à la sienne, et saluer le lever de la lune, +cette Hécate gauloise que les druidesses redoutaient +d’offenser, vengeresse terrible des impudiques +et des parjures. Jeanne ne connaissait ni +les mots ni les époques auxquelles se rapportaient +ces croyances vagues et profondes. Elle savait +seulement, par sa mère, qu’il y avait eu autrefois +des femmes saintes qui, vivant dans le célibat, +avaient protégé le pays et initié le peuple aux +choses divines. Ces prêtresses se confondaient dans +son interprétation avec les fades : et l’on dit encore, +dans les endroits couverts de pierres druidiques +et de grottes consacrées jadis aux druidesses, +les <span class='it'>fades</span> et les <span class='it'>femmes</span> indifféremment. Le curé +Alain assurait que, du temps de Charlemagne, les +évêques et les magistrats avaient été encore forcés +de fulminer des menaces et de prendre des mesures +énergiques pour empêcher les paysans de rendre +aux menhirs un culte officiel. Si, à cette époque, le +druidisme et le christianisme se disputaient encore +le terrain, il n’est pas étonnant que de nos jours +ces deux cultes se confondent encore dans quelques +têtes exaltées par les merveilles de la tradition. +Nos paysans connaissent si peu le christianisme, +l’éducation religieuse qu’ils peuvent recevoir +est si élémentaire ou plutôt si nulle, que le mystère +catholique et le mystère sans nom des cultes antérieurs +sont également impénétrables pour eux. +Tula ne se rendait nullement aux sermons de +M. Alain, quand il l’accusait d’être un peu païenne, +et Jeanne se croyait tout aussi orthodoxe que sa +mère. Les druidesses, les saintes fades ou les +saintes femmes, étaient à ses yeux de bonnes +chrétiennes, des âmes envoyées du ciel, d’anciennes +cénobites ennemies des Anglais ; et si sa mère lui +eût dit qu’elle les avait vues faire des sacrifices +sur les pierres d’Ep-Nell, elle n’eût point hésité à +le croire. Jeanne d’Arc, dont elle ne savait pas non +plus le nom entier, mais qu’elle appelait la belle +Jeanne et la grande bergère, était peut-être bien +pour elle une fade ou une druidesse. Qu’importe +l’ordre des faits au paysan ? L’idée pour lui n’a +pas d’âge. Il la reçoit, il s’en nourrit et la transmet +toujours jeune et brillante à ses enfants nés de lui, +qui vivent et meurent enfants comme lui. J’ai +appris l’an dernier d’un vieux mendiant comment +les Anglais avaient été repoussés d’une forteresse +voisine de mon gîte, au temps de Philippe-Auguste. +Il possédait merveilleusement la stratégie et les +détails de l’événement, par quel côté on avait +attaqué, quelles sorties avaient faites les assiégés, +combien de combattants et combien de morts. +Quel antiquaire, quel historien eût pu me l’apprendre ? +Il n’y avait qu’une erreur dans son +récit : c’est qu’il prétendait avoir été témoin oculaire +de toutes ces choses, <span class='it'>avant la révolution</span>. Mais +le récit n’en était pas moins vrai ; il s’était perpétué +de père en fils dans sa famille.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne avait eu le cœur brisé en quittant le +château de Boussac et cette noble famille qu’elle +avait adoptée dans son cœur bien plus qu’elle n’en +avait été adoptée en réalité. L’injustice avait +excité en elle une douleur profonde, une surprise +extrême. Mais elle comptait trop sur la bonté de +Dieu et sur la force de la vérité pour ne pas être +sûre qu’on l’absoudrait bientôt. Seulement, elle se +rappelait en cet instant les paroles de sa mère : « Ça +n’est pas bon de quitter son pays et sa famille » ; +elle se reprochait de les avoir oubliées, et elle +se promettait de ne plus négliger cet avis de la +sagesse suprême qui avait parlé par la bouche de +sa chère défunte.</p> + +<p class='pindent'>A mesure qu’elle s’éloignait pourtant, son cœur +devenait plus léger, et la brise du soir séchait ses +yeux humides. Cet air vif de la montagne qu’elle +n’avait depuis longtemps respiré qu’à demi, lui +rendait le courage et l’espérance. Elle avait fait +un grand effort en quittant son village, et un +grand sacrifice en restant à la ville. Sans la maladie +de Guillaume elle ne s’y serait jamais décidée. +Plante sauvage, attachée au sol inculte qui l’avait +produite, elle n’avait fait que végéter depuis qu’elle +s’était laissé transplanter dans une région cultivée. +Elle avait soif de reprendre racine dans son +véritable élément, et d’embrasser son rocher natal. +A chaque pas, le ciel lui paraissait devenir plus +vaste et les étoiles plus claires. Le clocher de Saint-Martial +de Toull s’élevait à l’horizon comme une +vigie de sauvetage. Il tranchait sur le bleu sombre +de l’air, et paraissait grandir comme un géant. Il +y avait près de deux ans que Jeanne, qui le regardait +tous les soirs du haut du château de Boussac, +le trouvait si petit et si lointain ! Elle recommençait +à faire des rêves de mélancolique bonheur. Sa +tante était enfin séparée du méchant Raguet, elle +allait la soigner et la guérir. Puis elle redeviendrait +bergère, n’importe au service de qui. Elle retrouverait +des brebis et des chèvres, humbles animaux +qu’elle aimait encore mieux que les vaches superbes +et souvent rebelles. Que lui importait d’être propriétaire +ou non de son futur troupeau ? Elle n’en +aurait pas moins l’amour <span class='it'>des bêtes</span> et du travail. +Elle retrouverait les doux loisirs et les longues +rêveries ininterrompues de la solitude. Elle oserait +chanter sans craindre d’être écoutée par les bourgeois ; +elle pourrait prier et croire sans être raillée +par les esprits forts. Jeanne s’était sentie, jour +par jour, refroidie et gênée à la ville. Elle ne se +disait pas qu’elle avait failli y perdre la poésie ; +mais elle se sentait vaguement redevenir poète, à +mesure qu’elle s’enfonçait dans le désert. Elle +entendait, plongée dans une douce extase, les +petits bruits de la nature, si longtemps étouffés +par les voix humaines et par la clameur du travail, +toujours agité autour de la demeure des riches. +L’insecte des prés et la grenouille du marécage +interrompaient à peine leur oraison monotone +lorsqu’elle passait sur leurs domaines, et aussitôt +après ils recommençaient avec une nouvelle ferveur +cette mystérieuse psalmodie que la nuit leur +inspire. Le taureau mugissait au loin, et la caille +faisait planer sur les bruyères son cri d’amour, +élevé à la plus haute puissance.</p> + +<p class='pindent'>Tout à coup, le cri sinistre de <span class='it'>l’oiseau de la mort</span> +(le crapaud volant) fit rentrer dans un silence +craintif et consterné toutes ces voix heureuses, et +Jeanne tressaillit. Finaud s’arrêta court et répondit +par un long hurlement à ce cri de malheur. +Une pensée funèbre traversa l’esprit de Jeanne. +Elle essaya de regarder le clocher de Toull, qu’un +nuage enveloppait, et il lui sembla qu’elle ne le +verrait plus, qu’elle ne l’atteindrait jamais. Une +sueur froide couvrit son front ; elle regarda autour +d’elle, et vit à sa droite le mont Barlot et les sombres +pierres jomâtres.</p> + +<p class='pindent'>— C’est un mauvais endroit, pensa-t-elle, et il +n’est pas étonnant que je me sente l’esprit tourmenté +en passant si près des méchantes pierres. +On a tué du monde là-dessus, <span class='it'>les autrefois</span><a id='r21'/><a href='#f21' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[21]</span></sup></a>, et les +âmes sans confession demandent des prières. Elle se +signa et commençait à réciter l’<span class='it'>Ave</span>, la seule prière +qu’elle sût par cœur avec l’oraison dominicale, +lorsque Finaud aboya et se mit en travers du +chemin derrière elle, comme pour empêcher un ennemi +d’approcher. Jeanne se retourna, et, voyant +un cavalier monter au pas le sentier rapide, elle +se rangea de côté pour le laisser passer, et baissa +son capuchon pour cacher sa jeunesse.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! Finaud ! Eh ! petit Finaud ! A qui +en as-tu ? dit Marsillat, dont la voix fut reconnue +par le chien qui alla flairer son étrier en remuant +la queue. Où diable vas-tu si tard, Jeanne ? reprit +le cavalier en ralentissant le pas de son cheval +pour rester à côté de Jeanne, qui marchait toujours. +Si je n’avais pas reconnu ton chien, je serais +passé près de toi sans y faire attention. Bonsoir, +ma vieille !<a id='r22'/><a href='#f22' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[22]</span></sup></a></p> + +<p class='pindent'>— Bonsoir, Monsieur, bonsoir, dit Jeanne d’un +ton doux, mais résolu, qui semblait dire : Passez +votre chemin.</p> + +<p class='pindent'>— Ah çà ! tu m’étonnes, reprit Marsillat en +retenant la bride de Fanchon. Une fille comme toi +ne devrait pas s’en aller si loin sans un ami pour +la défendre.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne crains rien, monsieur Léon, le bon Dieu +est avec moi.</p> + +<p class='pindent'>— Et ton <span class='it'>galant</span> n’est peut-être pas loin ?</p> + +<p class='pindent'>— Bon, bon, amusez-vous ! vous savez bien que +les galants et moi ça ne va pas ensemble.</p> + +<p class='pindent'>— Je vois bien que ça va séparément, mais je +pense que ça sait se retrouver.</p> + +<p class='pindent'>— Ne me taquinez pas, monsieur Léon ; je ne +suis pas gaie.</p> + +<p class='pindent'>— Vrai, ma pauvre Jeanne ? Est-ce qu’ils t’ont +fait de la peine au château ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, Monsieur ! ils sont trop bons pour +ça. Mais c’est que ma tante est bien malade, +et que je m’en vas peut-être pour la voir +mourir. En savez-vous des nouvelles, monsieur +Marsillat ?</p> + +<p class='pindent'>— Pourquoi me demandes-tu cela ?</p> + +<p class='pindent'>— Parce que dans votre étude vous voyez toutes +sortes de mondes, et que vous pourriez en avoir vu +de chez nous.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne suis arrivé de Guéret qu’il y a deux +heures, et j’ai été forcé tout de suite de repartir +pour mon bien de La Villette. Qui t’a appris la +maladie de ta tante ?</p> + +<p class='pindent'>— Dame ! c’est ce méchant homme de Raguet. +Peut-être qu’il a menti pour me faire du chagrin.</p> + +<p class='pindent'>— C’est un méchant homme, en effet, dit Marsillat, +qui comprit aussitôt la ruse de son affreux +complice, et qui s’arrangea pour en profiter avec +un merveilleux talent d’improvisation. Il n’aurait +pas dû t’apprendre cela ; moi, je le savais depuis +longtemps et je ne te l’aurais jamais dit.</p> + +<p class='pindent'>— Mais vous auriez eu tort, monsieur Marsillat ; +ce serait m’empêcher de faire mon devoir.</p> + +<p class='pindent'>— C’est vrai, mais que veux-tu ? J’avais peut-être +mes raisons pour ne pas me décider aisément +à t’annoncer cette mauvaise nouvelle.</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce que ma tante serait en danger ?</p> + +<p class='pindent'>— Je n’en sais rien. Elle était très mal, il y a +huit jours que je l’ai laissée chez moi.</p> + +<p class='pindent'>— Chez vous, monsieur Marsillat ? où donc, +chez vous ?</p> + +<p class='pindent'>— A Montbrat ; tu ne savais pas qu’elle est là +depuis quinze jours ?</p> + +<p class='pindent'>— Vrai, je n’en savais rien. Et pourquoi donc +qu’elle était chez vous ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! elle y est encore. Que veux-tu ? c’est une +méchante femme que je n’aime guère, parce que +j’ai vu dans le temps qu’elle te rendait malheureuse. +Mais elle était devenue si malheureuse elle-même +que j’en ai eu pitié. Ce coquin de Raguet +l’ayant chassée de chez lui, elle mendiait de porte +en porte, et elle est venue à Montbrat un jour que +je m’y trouvais. Elle était si malade et si faible +qu’elle serait morte dans ma cour si je ne l’avais +fait entrer dans la cuisine pour lui donner du vin +et de la soupe. Alors ma vieille servante, que tu +ne connais pas, mais qui est une brave femme, en +a eu pitié, et m’a prié de la garder quelques jours +jusqu’à ce qu’elle fût en état de reprendre sa besace +et son bâton, et de s’en aller. J’y ai consenti de +bon cœur, comme tu le penses bien, et un peu à +cause de toi, Jeanne ; et depuis ce temps-là elle est +à Montbrat, assez bien soignée, mais empirant +toujours, et se plaignant surtout de ne pas te voir.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! mon Dieu ! ma pauvre tante ! Mais ça +me fend le cœur ce que vous me dites là, monsieur +Léon ! Si je l’avais su plus tôt ! je ne voulais quasiment +pas le croire. Je lui ai pourtant envoyé encore +de l’argent par le monsieur anglais, la dernière +fois que j’en ai reçu. Il allait voir les pierres +d’Ep-Nell, et il a eu la bonté de se charger de ça...; +mais il n’y a pas plus de quinze jours, monsieur +Léon. Le vieux Raguet m’a fait des mensonges.</p> + +<p class='pindent'>— Le vieux Raguet..., dit Marsillat embarrassé, +le vieux Raguet t’aura menti, en effet. Tiens ! c’est +tout simple ! Il aura pris l’argent pour lui, et il +aura maltraité et chassé ta tante afin de ne pas le +lui rendre. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la Gothe +est chez moi depuis... deux semaines, je crois ; oui, +il y a bien deux semaines !</p> + +<p class='pindent'>— Ça peut bien être, reprit la confiante Jeanne, +car il y a ce temps-là que je n’ai pas eu de ses nouvelles. +Monsieur Léon, vous avez eu bien des +bontés ! Ça ne m’étonne pas. Je sais que vous avez +toujours eu bon cœur. Je vous remercie bien pour +ma tante ; j’irai la voir demain matin à Montbrat, +si vous me le permettez, et je tâcherai d’avoir un +cheval pour l’emmener.</p> + +<p class='pindent'>— Et où veux-tu l’emmener ?</p> + +<p class='pindent'>— Chez quelqu’un de nos parents. J’ai encore +un peu d’argent, et d’ailleurs ils sont trop braves +gens pour abandonner une vieille femme dans la +misère.</p> + +<p class='pindent'>— Comme tu voudras, Jeanne ; mais elle ne +m’est pas à charge, je t’assure.</p> + +<p class='pindent'>— Vous êtes bien généreux, monsieur Léon ; +allons, en vous remerciant ! Ne vous attardez pas +pour moi. Je ne peux pas marcher aussi vite que +vous, ni vous aussi doucement que moi.</p> + +<p class='pindent'>— Mais où vas-tu donc maintenant ?</p> + +<p class='pindent'>— Je m’en vas à Toull.</p> + +<p class='pindent'>— Pourquoi faire, puisque ta tante n’y est pas ?</p> + +<p class='pindent'>— Elle y est peut-être, monsieur Léon. Vous +n’êtes pas sûr qu’elle soit encore chez vous.</p> + +<p class='pindent'>— Si, si... on m’a dit à La Villette qu’elle y était +encore.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! demain matin, à soleil levé, j’y +serai.</p> + +<p class='pindent'>— Et pourquoi pas tout de suite ? ce n’est qu’à +une petite lieue d’ici, et tu as encore deux lieues +avant Toull. A quelle heure y arriverais-tu, d’ailleurs ? +à une heure du matin, personne ne voudrait +t’ouvrir.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! vous vous trompez, monsieur Léon, j’y +serai bien avant dix heures, reprit Jeanne en regardant +les étoiles, cette horloge des bergers, grâce à +laquelle ils savent l’heure à quelques minutes près, +d’après la position du grand et du petit <span class='it'>chariot</span>.</p> + +<p class='pindent'>— Mais à quoi bon te fatiguer à cette course +inutile ? Viens-t’en voir ta tante à Montbrat ; tu y +coucheras tranquillement, et tu seras encore demain +de bonne heure, si tu veux, à Boussac.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne secoua la tête.</p> + +<p class='pindent'>— Non, monsieur Léon, dit-elle, je ne peux pas +aller coucher à Montbrat.</p> + +<p class='pindent'>— Et de qui as-tu peur ? de moi peut-être ?</p> + +<p class='pindent'>— Je ne dis pas ça, monsieur Léon ; mais ça +ferait causer.</p> + +<p class='pindent'>— Et que pourrait-on dire ? je ne couche pas à +Montbrat, moi.</p> + +<p class='pindent'>— Vous n’y restez pas ?</p> + +<p class='pindent'>— Non ! il faut que je sois de retour à Boussac, +ce soir, à onze heures. Je vais seulement à Montbrat +pour prendre des papiers que j’y ai laissés, et +je retourne passer la nuit au travail dans mon +étude.</p> + +<p class='pindent'>— En ce cas, monsieur Léon, marchez donc devant, +j’arriverai à Montbrat quand vous serez +parti, et comme ça tout s’arrangera.</p> + +<p class='pindent'>— Comme tu voudras, Jeanne, mais sais-tu le +chemin ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! je le trouverai bien, Monsieur ! je ne me +perdrai pas, allez !</p> + +<p class='pindent'>— C’est par ici, dit Marsillat, nous voilà auprès +de Barlot. Il faut prendre à gauche. Et il donna +de l’éperon à son cheval, mais au bout de trente +pas, il s’arrêta et descendit comme pour chercher +quelque chose. Jeanne l’eut bientôt rejoint et +l’aida naïvement à retrouver sa cravache qu’il +tenait à la main. La nuit était devenue fort sombre. +On ne distinguait plus que quelques étoiles. Le +chemin était effroyable, tout hérissé de rochers +contre lesquels la pauvre Jeanne se heurtait à +chaque pas.</p> + +<p class='pindent'>— Tu ne veux pas que je te prenne derrière moi ? +dit Marsillat. Tu ne pourras jamais te retrouver +par cette nuit noire, et la pluie va venir.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! c’est égal, j’ai ma cape.</p> + +<p class='pindent'>— Mais ce n’est pas sage pour une fille de +courir comme cela la nuit toute seule dans ce +pays perdu. S’il t’arrivait quelque malheur, +Jeanne, j’en serais responsable, sais-tu ! Allons, +monte en croupe, tu arriveras une demi-heure plus +tôt, et moi aussi.</p> + +<p class='pindent'>— Mais ne m’attendez pas, monsieur Léon.</p> + +<p class='pindent'>— Si, je veux t’attendre, et t’accompagner au +pas ; je crains qu’il ne t’arrive malheur.</p> + +<p class='pindent'>— Et que voulez-vous qu’il m’arrive ?</p> + +<p class='pindent'>— Et que crains-tu qu’il t’arrive avec moi ? +Vraiment tu as peur de moi comme si j’étais cette +canaille de père Raguet !</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, monsieur Marsillat, je sais bien +que vous êtes un honnête homme ; mais vous +aimez à plaisanter, et j’ai le cœur trop gros pour +plaisanter aujourd’hui.</p> + +<p class='pindent'>— Non, ma pauvre Jeanne, je ne plaisanterai +pas. Voyons, est-ce que depuis un an je ne te +laisse pas tranquille ? Est-ce que d’ailleurs tu as +jamais eu à te plaindre de moi ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, Monsieur, j’aurais tort de dire ça.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! allons donc ! dit Marsillat en la +prenant dans ses bras et en l’asseyant sur son +manteau, qu’il plia avec soin sur la croupe de +Fanchon.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne eût craint d’être prude et par cela même +agaçante, en exagérant une peur qui n’était pas +bien formulée en elle-même. Elle résolut de +prendre confiance en Dieu et en l’honneur du bienfaiteur +de sa tante. Léon enfourcha adroitement +Fanchon sans déranger sa belle amazone. — Ah çà ! +tiens-toi bien après moi, dit-il, car il faut nous +hâter, la pluie commence.</p> + +<p class='pindent'>— Non, il ne pleut pas, monsieur Léon, dit +Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— Je te dis qu’il va pleuvoir à verse. Allons ! +mets ton bras autour de moi, ou tu vas tomber, +je t’en avertis.</p> + +<p class='pindent'>Pour la décider, il pressa les flancs de sa monture, +qui partit au grand trot. Jeanne, forcée de +se bien tenir, prit d’une main la courroie de la +croupière, et de l’autre la veste de Marsillat. A +peine eut-il senti le bras de la jeune fille contre +sa poitrine, que les palpitations de son sein étouffèrent +les dernières hésitations de sa conscience. +Pour ne pas l’effaroucher, il ne lui adressa plus +un mot, et moins d’une demi-heure après, malgré +l’obscurité et les mauvais chemins, ils atteignirent +la montagne de Montbrat.</p> + +<p class='pindent'>Le château de Montbrat que, soit par corruption, +soit conservation de son nom véritable<a id='r23'/><a href='#f23' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[23]</span></sup></a>, les +paysans appellent aussi la forteresse des Mille-Bras, +est une ruine imposante située sur une +montagne. La ruine féodale est assise sur des +fondations romaines, lesquelles prirent jadis la +place d’une forteresse gauloise. Ce lieu a vu les +combats formidables des Toullois <span class='it'>Cambiovicenses</span> +contre Fabius. Je crois qu’on découvre encore par +là aux environs quelques vestiges du camp romain +et du <span class='it'>mallus</span> gaulois. Mais il faut voir ces choses +respectables sur la foi des antiquaires, qui les +voient eux-mêmes, comme faisait le curé Alain, +avec les yeux de la foi.</p> + +<p class='pindent'>Léon Marsillat était riche. Il avait plusieurs +propriétés autour de Boussac et entre autres un +<span class='it'>domaine</span> ou métairie du côté de Lavaufranche, sur +lequel se trouvait cette vaste ruine, qui ne donnait +aucune valeur à la propriété dans un pays où +la pierre de construction et la main-d’œuvre sont +à vil prix.</p> + +<p class='pindent'>La métairie était située au bas de la montagne, +et Jeanne, qui n’était jamais venue à Montbrat, +ne remarqua pas le détour que lui fit faire son +cavalier pour éviter cet endroit habité. Léon prit +un sentier rapide et conduisit sa capture tout +droit à ce castel, dont il ne regrettait pas l’antique +splendeur, mais qu’il était cependant un peu vain +de posséder. Son grand-père le maçon ayant acheté +ce manoir où ses ancêtres n’avaient certes pas +dominé, le sentiment de parenté triste et jalouse +qui, dans le cœur des nobles, s’attache aux vestiges +de ces puissantes demeures, ne faisait point +illusion au plébéien Marsillat. Et pourtant il +prenait un secret plaisir plein d’ironie et de vengeance +contre l’orgueil nobiliare en général à se +sentir châtelain tout comme un autre. Il eût +volontiers écrit sur l’écusson brisé de sa forteresse, +au rebours de certaines devises pieusement audacieuses : +« <span class='it'>Mon argent et mon droit</span>. »</p> + +<p class='pindent'>Quoiqu’il ne restât pas un corps de logis, pas +une seule tour entière, le préau, encore entouré +de grands pans de murailles plus ou moins échancrés, +formait un enclos très bien fermé, grâce +au soin que l’on avait eu de barrer le portail +qui avait autrefois renfermé la herse, par de fortes +traverses en bois brut, solidement cadenassées. +Cet enclos servait aux métayers pour mettre +au vert, durant les nuits d’été, leur jument avec +<span class='it'>sa suite</span>, c’est-à-dire avec son poulain. L’herbe +croissait haute et serrée dans cette cour battue +jadis comme le sol d’une aire par les pas des hommes +d’armes.</p> + +<p class='pindent'>— Attends, Jeanne, dit Léon, en aidant la jeune +fille à sauter sur l’herbe, je vais fermer la barrière ; +ensuite je te conduirai, par l’autre porte, à l’endroit +où demeure ta tante.</p> + +<p class='pindent'>— Ce n’est donc pas ici ? demanda Jeanne, cherchant +des yeux cette autre issue dont on lui +parlait et que la nuit ne lui aurait pas permis +de distinguer quand même elle aurait existé.</p> + +<p class='pindent'>— Si fait, sois donc tranquille, répondit Léon +en cadenassant la porte et en cachant la clef +dans une fente de mur où il l’avait prise. Donne-moi +le temps de fermer ce côté-ci pour que l’on ne +vienne pas me voler Fanchon.</p> + +<p class='pindent'>— Mais puisque vous allez repartir tout de suite, +monsieur Léon ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est pour cela que je ne la mets pas à +l’écurie. Si je ne la débridais pas, elle casserait tout.</p> + +<p class='pindent'>Fanchon, débarrassée de la bride et même de +la selle que son maître lui enleva lestement, alla +flairer et saluer, d’un hennissement amical, sa +paisible hôtesse, la jument du métayer Léon, +prenant la main de Jeanne, la conduisit à l’entrée +d’un bâtiment écrasé et devenu informe par +l’écroulement des parties supérieures. La porte +étroite et basse et le couloir étranglé entre les +murailles de quinze pieds d’épaisseur conduisaient +à une petite pièce ronde, assez semblable à celle +que Jeanne occupait au château de Boussac, à +la différence près que la fente étroite et longue +qui l’éclairait pouvait passer pour une fenêtre, et +que l’ameublement, sans être riche, était d’un +certain confortable. Il y avait là un beau lit de +repos, quelques fauteuils, des livres épars sur une +table d’acajou, deux fusils de chasse, un violon, des +fleurets et un chapeau de paille accrochés au mur. +Mais il faisait trop sombre pour que Jeanne se +livrât à aucune remarque, et quoiqu’elle se sentît +un peu effrayée du silence et de l’obscurité de +cette demeure, elle était encore loin de se douter +qu’elle fût dans la chambre de Marsillat, seule +avec lui dans ce manoir où jamais sa tante n’avait +demandé ni reçu l’hospitalité.</p> + +<hr class='footnotemark'/> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f20'><a href='#r20'>[20]</a></span> + +Nous avons conservé ce vieux mot ; et si vous alliez parler +de brebis chez nous, personne ne vous comprendrait, à moins +que vous n’eussiez le soin de généraliser et de dire le <span class='it'>brebiage</span> ; +encore n’auriez-vous pas la prononciation, et l’on vous accuserait +de parler le <span class='it'>chenfrais</span>, c’est-à-dire le français moderne.</p> + +</div> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f21'><a href='#r21'>[21]</a></span> + +Par cette expression, <span class='it'>les autrefois</span>, les paysans expriment +mieux que nous ce que nous disions plus haut de leur notion +mystérieuse et vague des siècles écoulés.</p> + +</div> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f22'><a href='#r22'>[22]</a></span> + +<span class='it'>Mon vieux, ma vieille</span>, sont des termes d’amitié entre les +jeunes gens.</p> + +</div> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f23'><a href='#r23'>[23]</a></span> + +Les antiquaires le font dériver de Montbard, la montagne +des Bardes.</p> + +</div> + +<h2 id='ch22'>XXII<br/> <span class='sub-head'>LA TOUR DE MONTBRAT</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>Il</span> y avait bien au domaine de Montbrat, comme +dans la plupart des métairies éloignées de la +résidence du propriétaire, un pied-à-terre appelé +la chambre du maître. Mais Marsillat avait préféré +s’en arranger un dans le château. Il avait +fait déblayer et orner la seule pièce qui fût habitable +dans cette vaste ruine ; et il y venait, tantôt +s’inspirer dans la solitude pour étudier les effets +d’éloquence qu’il improvisait ailleurs, tantôt se +livrer à de moins estimables occupations. Sa +tourelle de Montbrat était à la fois un cabinet +d’études et quelque chose comme la <span class='it'>petite maison</span> +des champs d’un bourgeois libertin. L’endroit +était bien choisi, aucun voisinage indiscret ne +pouvait exercer son contrôle sur les mystères de +sa conduite, et les métayers, placés eux-mêmes à +quatre portées de fusil du château, savaient fort +bien qu’ils seraient mal reçus s’ils accouraient au +moindre bruit.</p> + +<p class='pindent'>— Attends-moi ici, dit Marsillat à la tremblante +Jeanne. Je vais chercher de la lumière et réveiller +ma vieille servante, qui se couche à la même +heure que ses poules, à ce qu’il paraît.</p> + +<p class='pindent'>— Je sortirai avec vous, monsieur Marsillat, dit +Jeanne qui ne respirait pas à l’aise dans cette +tour, et qui commençait à craindre qu’il n’y eût +dans le domaine de Léon ni poules, ni servantes.</p> + +<p class='pindent'>— Non, non, tu ne connais pas les êtres et tu +te heurterais, reprit-il. Ce vieux taudis est plein +de trous et d’endroits dangereux. Ne bouge pas +d’ici, Jeanne ; je vais revenir...</p> + +<p class='pindent'>Il sortit précipitamment et enferma Jeanne, +qui commença à trembler sérieusement quand elle +se fut assurée que la porte avait reçu à l’extérieur +un tour de clef. Cependant elle ne pouvait se persuader +que Marsillat fût capable d’un crime, et elle +se disait qu’aucune offre, aucune promesse n’aurait +d’effet sur elle.</p> + +<p class='pindent'>Marsillat n’avait pas, en effet, la pensée de +commettre un crime. Il était trop sceptique pour +croire qu’en pareille matière l’occasion pût s’en +présenter. S’étant toujours adressé à des villageoises +coquettes ou faibles, il n’avait pas trouvé +de cruelles ; et, comme il affectait un profond +mépris pour la vertu des femmes, il ne voulait +point se persuader qu’aucune pût lui résister. La +sauvagerie de Jeanne lui semblait le résultat +d’une extrême méfiance. Il faudra plus de temps +et de paroles pour celle-là que pour les autres, +se disait-il ; mais voilà enfin l’occasion que je ne +pouvais trouver ailleurs. Enfermée quatre ou +cinq heures avec moi, à force d’obsessions, j’enflammerai +cette froide Galatée, et, à moins qu’elle +ne soit de marbre, j’en triompherai sans lutte +et sans bruit. Arrière la brutale violence ! se disait +encore Marsillat : c’est le fait des butors qui ne +savent pas mettre la ruse et l’éloquence, l’esprit +et le mensonge, au service de leurs passions. Impatients +et grossiers, ils ne peuvent pas imposer +un frein à leur volonté ; ils offensent au lieu de +persuader ; ils dominent et sont maudits, au lieu +de vaincre et de se faire aimer.</p> + +<p class='pindent'>— Se faire aimer !... pensait l’avocat, qui se +promenait avec vivacité dans le préau, en attendant +que son esprit fût calmé ; se faire aimer, de +craint qu’on était, et cela dans l’espace de quelques +heures ! c’est une cause à plaider, et il faut +la gagner !... Si Jeanne pouvait m’échapper, mon +entreprise serait misérable et ridicule. Demain je +serais, grâce à elle, la fable de tout le pays. Il ne +faut donc pas que Jeanne sorte d’ici sans être +beaucoup plus intéressée que moi à garder le +secret. Allons, c’est un plaidoyer, c’est un duel, +et ne pas triompher, c’est succomber. Il ne peut +pas y avoir de transaction entre les adversaires.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, lui dit-il en rentrant, ta tante est +partie ce matin avec ma servante, qui a voulu la +conduire elle-même à Toull.</p> + +<p class='pindent'>— Partie ? elle n’est donc plus malade ?</p> + +<p class='pindent'>— Elle s’est sentie un peu mieux, et il paraît +qu’elle s’ennuyait dans cette vieille maison ; elle +avait déjà le mal du pays. Mon métayer l’a prise +sur son cheval et l’a menée chez un de tes parents, +je ne sais plus lequel. A présent, nous pouvons +nous en retourner à Boussac. Donne-moi seulement +le temps de chercher mes papiers dans le tiroir de +la table.</p> + +<p class='pindent'>— Je vas dire qu’on vous apporte <span class='it'>une clarté</span>, +dit Jeanne un peu rassurée par les dernières +paroles de Marsillat. Vous ne pouvez pas trouver +vos papiers comme cela dans la nuit.</p> + +<p class='pindent'>— Très bien, au contraire... je sais où ils sont ; +je les trouverais les yeux fermés. Ne sors pas, +Jeanne ; les métayers sont dans la cour, et puisqu’ils +ne t’ont pas vue entrer, j’aime autant qu’ils +ne te voient pas sortir.</p> + +<p class='pindent'>— Mais c’est peut-être pire ! dit Jeanne. Pourquoi +se cacher quand on n’a rien à se reprocher ?</p> + +<p class='pindent'>— Ces gens-là ont de très mauvaises langues, +et je t’avoue que si tu ne te soucies pas de leurs +propos pour toi-même, je ne serais pas fort aise, +quant à moi, qu’ils fissent de l’esprit sur mon +compte. Ce sont les imbéciles de cette espèce qui +m’ont fait une réputation de mauvais sujet, et tu +vois pourtant, <span class='it'>ma vieille</span>, que je suis plus raisonnable +que ne le serait à ma place ton parrain Guillaume, +et peut-être ton épouseur d’Anglais.</p> + +<p class='pindent'>— Ne dites pas de ces choses-là, monsieur +Léon, et renvoyez vos métayers de la cour pour +que je m’en aille.</p> + +<p class='pindent'>— Ils sont en train de faire manger un picotin +d’avoine à Fanchon. Après cela, ils s’en iront +d’eux-mêmes. Je leur ai dit que j’avais à travailler.</p> + +<p class='pindent'>— Mais vous n’avez pas besoin de vous enfermer +comme ça.</p> + +<p class='pindent'>— Si ! la femme est curieuse comme une mouche ; +elle viendrait me relancer jusqu’ici, soi-disant pour +me parler de ses agneaux ou de ses dindes, mais +dans le fait pour voir si j’y suis seul.</p> + +<p class='pindent'>— Ça prouve monsieur Léon, que vous y +êtes bien venu quelquefois en compagnie.</p> + +<p class='pindent'>— Bah ! une ou deux fois avec Claudie, tu +sais bien ! dans le temps, elle était un peu folle !</p> + +<p class='pindent'>— Pauvre Claudie ! vous lui avez fait bien des +peines, pas moins ! une si bonne fille ! Ça n’est +pas bien à vous, monsieur Léon.</p> + +<p class='pindent'>— Que veux-tu ? elle aurait eu un autre amoureux +que moi, et mieux vaut moi qu’un autre ; car je +suis resté son ami, et je ne l’abandonnerai jamais.</p> + +<p class='pindent'>— Oui ! vous croyez que l’argent et les cadeaux +consolent de tout ? Vous vous trompez. Je vous dis, +moi, que Claudie pleure quasiment tous les soirs. +Mais en voilà assez, monsieur Léon, allons-nous-en.</p> + +<p class='pindent'>— Donne-moi donc le temps de souffler ! N’as-tu +pas peur que je te retienne malgré toi ? Tu me +prends pour un méchant homme, Jeanne !</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, Monsieur.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! alors, tiens-toi donc en repos un +instant. Nous serons libres dans un petit quart +d’heure ; assieds-toi et ne parle pas si haut, je +cherche mes papiers.</p> + +<p class='pindent'>— Vous les cherchez bien longtemps, monsieur +Léon... Vous me ferez arriver trop tard à Toull.</p> + +<p class='pindent'>— A Toull ?... Tu ne veux donc pas retourner +ce soir à Boussac ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, Monsieur, puisque je veux voir ma +tante !</p> + +<p class='pindent'>— Tiens, Jeanne, il y a quelque chose là-dessous. +Tu es fâchée avec les gens du château ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, Monsieur... vous vous trompez +bien ! je les aime trop pour me fâcher jamais +contre eux.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! ils se sont fâchés contre toi ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est possible, Monsieur... Mais si ça est, ils +en reviendront.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, raconte-moi ce qui s’est passé.</p> + +<p class='pindent'>— Rien, Monsieur. Je n’ai rien à raconter.</p> + +<p class='pindent'>— Tu devrais pourtant avoir confiance en moi. +Tu es une bonne enfant, mais tu ne connais pas +les gens nobles ; et si tu ne prends pas un bon +conseil, tu vas faire, sans le savoir, quelque chose +de nuisible à ta réputation ou à tes intérêts.</p> + +<p class='pindent'>— Vous me parlez là comme si je voulais plaider +contre eux, monsieur Léon. Ne vous donnez pas +la peine de me conseiller, je n’ai pas besoin d’un +avocat.</p> + +<p class='pindent'>— Les avocats, comme les confesseurs, sont des +gens auxquels on ne cache rien, et qu’on ne se +repent jamais d’avoir consultés. Sois sûre, Jeanne, +que je sais tous les secrets de la maison d’où tu +sors, et que demain on me dira ce que tu veux +me taire aujourd’hui. Madame de Boussac me +consulte sur toutes choses, et tu verras que je +serai envoyé vers toi, demain peut-être, te dis-je, +pour te donner ou pour te demander des explications. +Si tu m’informais la première de tes sujets de +plainte, la réconciliation pourrait marcher beaucoup +plus vite, et tes intérêts seraient mieux défendus.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! mon Dieu, monsieur Léon, voilà que +vous faites une affaire de tout cela ! Il n’y a +pas besoin d’en chercher si long, je vous assure ; +et si c’est vrai qu’on vous dit tout, vous pourrez +répondre que je pardonne tout.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, tu es bien réservée avec moi, dit +Marsillat, qui lui avait jusqu’alors parlé à distance, +et qui se rapprocha insensiblement à mesure qu’il +réussit à la distraire de l’empressement de partir. +Si je te disais que je sais déjà ce dont il s’agit.</p> + +<p class='pindent'>— Si vous le savez, ne m’en parlez donc pas, +répondit Jeanne ; j’ai assez de chagrin comme cela.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne veux pas te faire de chagrin, ma +pauvre Jeanne ; ce serait m’en faire davantage à +moi-même. Mon intention est de t’en épargner de +nouveaux. Je te dis que je sais tout, car il n’y +a pas plus de huit jours que j’ai été consulté par +madame de Boussac pour savoir si Guillaume te +faisait la cour.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! mon Dieu ! dit Jeanne blessée dans +l’exquise délicatesse de son cœur par cette révélation +malheureusement trop vraie, ma marraine a +eu le cœur de vous parler de ça ?...</p> + +<p class='pindent'>— Elle ne le croyait pas ; mais la grosse Charmois +le lui répétait si souvent qu’elle commençait +à s’en inquiéter. Cela ne doit pas te surprendre, +Jeanne ; une mère s’effraie toujours de voir souffrir +son fils, et...</p> + +<p class='pindent'>— Mais on veut donc absolument que je sois +cause de tout le mal qui arrive à M. Guillaume ?</p> + +<p class='pindent'>— La Charmois le prétend ainsi ; mais moi +j’ai essayé de rassurer ta marraine, et de lui +bien persuader que, dans tout cela, il n’y a pas +de ta faute.</p> + +<p class='pindent'>— Vous pouvez bien encore le dire, monsieur +Marsillat. Je ne suis fautive de rien, et ce n’est +pas à cause de moi que mon parrain se fait de la +peine. C’est impossible !</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! pour cela, Jeanne, je n’en peux pas +répondre. Je sais bien que tu n’es pas coquette ; +mais pourrais-tu jurer devant Dieu que tu n’as +jamais laissé prendre d’espérance à ton parrain ?</p> + +<p class='pindent'>— Oui, Monsieur ; oui, je le jure devant Dieu ; +et vous pouvez, en conscience, le jurer aussi !</p> + +<p class='pindent'>— Une jeune fille laisse prendre de l’espérance +malgré elle, et presque sans le savoir. Tu as de +l’amour, Jeanne ; et celui qui l’inspire le voit bien, +quelque chose que tu fasses pour le lui cacher.</p> + +<p class='pindent'>— Mais c’est faux ! s’écria Jeanne avec l’accent +de la vérité. Je n’ai pas eu une minute d’amour +pour mon parrain !</p> + +<p class='pindent'>— Tu peux m’en donner ta parole d’honneur, +Jeanne ? s’écria Léon tout ému.</p> + +<p class='pindent'>— Eh oui, monsieur Léon ! Mais qu’est-ce que +ça vous fait à vous ? Vous ne voudrez pas me +croire non plus, vous.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, je te croirai ; je t’estime trop pour +ne pas te croire. Je suis ton ami, moi, ton seul +ami, et je veux être ton défenseur contre ceux +qui t’accusent injustement. Tiens, donne-moi ta +parole, et mets ta main dans la mienne...</p> + +<p class='pindent'>— Et pourquoi ça, Monsieur ?</p> + +<p class='pindent'>— Parce que j’engagerai mon honneur pour +te défendre, et que c’est une chose grave, <span class='it'>ma +vieille</span>. Tu ne voudrais pas me faire faire un faux +serment ! Tiens, vois-tu, demain matin, je serai +auprès de ta marraine. Elle me fera appeler pour +m’apprendre ton départ, pour se plaindre de toi, +peut-être, et j’aurai l’air de ne t’avoir pas rencontrée +ce soir ; mais je pourrai dire que j’étais +bien informé de tes sentiments pour Guillaume, +et que je puis répondre de ta sincérité. Alors ta +marraine me demandera si je veux en jurer, elle +me fera mettre ma main dans la sienne, et je ne +pourrai pas me décider à le faire, si toi-même tu +ne prends avec moi un engagement pareil. Donne-moi +donc ta main, Jeanne, comme si nous étions +devant des juges, devant un prêtre, et jure-moi +que tu n’aimes pas Guillaume de Boussac.</p> + +<p class='pindent'>— Si c’est pour l’acquit de votre conscience, +dit la candide Jeanne en abandonnant sa main +à Marsillat, je le veux bien, monsieur Léon. Je ne +peux pas dire que je n’aime pas mon parrain, ce +serait mentir ; mais je peux bien jurer que je l’aime +comme on doit aimer son frère, son père, son parrain, +enfin !</p> + +<p class='pindent'>— Bonne et honnête Jeanne ! dit Léon en +retenant avec adresse sa main qu’elle voulait +retirer, on est bien injuste envers toi, et c’est +un crime que de te tourmenter ainsi. Ton chagrin +remplit mon cœur, et tes larmes me font mal. +Je te regarde en ce moment comme ma cliente +et ma protégée ; je plaiderai pour toi, non devant +un tribunal pour de petits intérêts, mais devant +une famille ingrate qui méconnaît des intérêts +sacrés, ceux de la reconnaissance et de l’honneur. +Quand je pense à tous les soins que tu as pris de +Guillaume...</p> + +<p class='pindent'>— Je n’accuse pas mon parrain, monsieur Léon. +Il ne m’a parlé mal qu’une fois, et je suis sûre +qu’il en est fâché à l’heure qu’il est. Mam’selle +Marie est un ange des cieux, et je la pleurerai toute +ma vie. Ma marraine est bien bonne aussi... et +je ne sais pas comment elle a pu croire que je +voulais persuader à son fils de lui désobéir et de +m’épouser ! Oh ! comment donc que ma marraine, +pour qui j’aurais donné tout mon pauvre sang, +peut se laisser rapporter des mensonges comme +ça !...</p> + +<p class='pindent'>La pauvre Jeanne fondit en larmes, et, tout +entière à sa douleur, elle ne s’aperçut pas que Léon +était assis tout près d’elle sur le sopha, qu’il l’entourait +de ses bras, prêt à la serrer sur sa poitrine, +et que son souffle brûlant effleurait dans l’obscurité +son cou d’albâtre penché sur son sein.</p> + +<p class='pindent'>— Chère Jeanne, lui dit-il d’une voix tremblante, +tu as raison de plaindre Guillaume au lieu +de le condamner. Il est assez malheureux de ne +pouvoir se faire aimer de toi. Quel homme ne serait +amoureux de la plus belle et de la meilleure de +toutes les filles ?</p> + +<p class='pindent'>— Ne dites pas ça, monsieur Léon, répondit +Jeanne en se levant ; je ne suis ni plus belle ni +meilleure qu’une autre, et je suis bien malheureuse +qu’on prenne comme ça des caprices pour moi. +Mais, allons-nous-en, monsieur Léon, je veux m’en +retourner à Toull.</p> + +<p class='pindent'>— Il pleut à verse, Jeanne. Attendons que la +pluie soit passée.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! il ne pleuvra pas ce soir, Monsieur ; le +temps est couvert, mais le vent n’est pas à l’eau.</p> + +<p class='pindent'>— Écoute, Jeanne, l’eau tombe à flots !</p> + +<p class='pindent'>Jeanne écouta. Il y avait, à peu de distance de +la tour, un petit ruisseau dans le rocher, qui +faisait, en bouillonnant, le même bruit que celui +d’une grosse pluie. Jeanne, trompée, insista cependant.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne vous demande pas de sortir avec moi +et d’aller vous mouiller, dit-elle ; mais nous +n’allons pas du même côté, et je ne peux pas +rester plus longtemps. Bonsoir, monsieur Léon.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! attends que je te cherche un +parapluie...</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! je ne sais pas me servir de ça... Je vous +en remercie, monsieur Léon.</p> + +<p class='pindent'>— Alors, Jeanne, charge-toi d’un petit paquet +pour le curé de Toull. Je vais le cacheter... Mais +il y a une autre accusation contre toi, reprit-il en +feignant de chercher de la lumière, et tu ne m’as +pas dit ce que je dois répondre.</p> + +<p class='pindent'>— Ne répondez à rien, monsieur Léon, et +laissez-moi accuser, dit Jeanne. Tenez, le mal +est fait, et on me dirait qu’on a eu tort, que je ne +voudrais plus retourner au château. On ne m’estime +pas, on n’a pas confiance en moi. Ça me +suffit : moi, ça m’humilie de me défendre de si +vilaines choses.</p> + +<p class='pindent'>— Il y a cependant une personne dont le mépris +te ferait souffrir et dont tu veux conserver l’estime, +c’est mademoiselle Marie.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! celle-là ne m’accusera pas !</p> + +<p class='pindent'>— A force d’entendre dire que tu es coupable !</p> + +<p class='pindent'>— On ne lui parlerait pas de ces choses-là, on +n’oserait.</p> + +<p class='pindent'>— La Charmois est capable de tout, mets-moi +à même de la faire taire et de te justifier auprès de +ta jeune maîtresse. Écoute, Jeanne, on dit que +l’Anglais aussi te fait la cour, et que la preuve de +ton ambition, c’est ta coquetterie et ta sévérité +avec lui, qui l’ont décidé enfin à vouloir t’épouser.</p> + +<p class='pindent'>— Que voulez-vous que je réponde à tout ça, +monsieur Léon ? C’est de l’invention à madame de +Charmois. Le monsieur anglais n’a jamais pu +vouloir m’épouser, puisqu’il est marié dans un +autre pays...</p> + +<p class='pindent'>— Il est marié ?</p> + +<p class='pindent'>— Cette dame le dit. C’est donc lui qu’elle +accuse d’être un malhonnête homme, si elle croit +qu’il veut se marier deux fois. Tant qu’à moi, +j’ignore de tout ça, et je sais seulement que jamais +l’Anglais ne m’a dit une parole d’amour ni de +mariage.</p> + +<p class='pindent'>— Peux-tu en jurer aussi, Jeanne ? Peux-tu +me donner encore ta main en gage de sincérité ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est bien assez de poignées de main comme +ça, monsieur Léon ; si vous ne voulez pas me +croire sur parole, les jurements n’y feront rien.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, tout cela est plus important que tu +ne penses. Si un honnête homme voulait t’épouser +maintenant, et qu’il vînt me consulter +comme avocat de la maison Boussac, comme +bien informé de leurs affaires et de ta conduite...</p> + +<p class='pindent'>— Faudrait lui conseiller de ne pas se tourmenter +de ça ; je ne veux pas me marier. Je l’ai +toujours dit et je le dis encore.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! cela, ma Jeanne, tu n’en jurerais pas !</p> + +<p class='pindent'>— Je le jure devant Dieu et devant l’âme de ma +chère défunte mère, s’écria Jeanne, poussée à bout +par tant de soupçons offensants et absurdes à ses +yeux. Oui ! oui ! je le jure aujourd’hui de meilleur +cœur encore que les autres jours !</p> + +<p class='pindent'>— Tant mieux, mille diables ! pensa Léon. Je +n’aurai pas l’ennui de lui faire ce mensonge-là. +Eh bien ! Jeanne, dit-il en se rapprochant de +nouveau, tu as raison, cent fois raison, de ne +vouloir pas t’engager. Tous ces nobles ont espéré +te séduire par là, et tu leur montres ta raison +et ta fierté en repoussant cette folle ambition... +Un paysan, un ouvrier, ne seront jamais dignes +non plus d’un trésor comme toi... Garde-toi, pour +aimer, dans ta force et dans ta liberté, l’homme qui +sera assez heureux pour te plaire ; et ne t’afflige +pas de ces premiers chagrins qui t’accablent. +L’injustice des Boussac et la sottise de l’Anglais +ne te déconsidéreront pas auprès de tous. Tu +peux être aimée encore, et véritablement, désormais.</p> + +<p class='pindent'>— Je n’ai besoin de l’amour de personne, monsieur +Léon. Dieu est bon, et il aime tous ses enfants.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, Dieu est bon, mais il commande à ses +enfants de s’aimer les uns les autres. Ton renvoi +du château va te faire du tort...</p> + +<p class='pindent'>— Je ne suis pas renvoyée, je m’en vais de +moi-même.</p> + +<p class='pindent'>— N’importe ! on ne le croira pas. Tu vas être +accusée, calomniée, persécutée pendant quelque +temps. Tu ferais bien de t’éloigner un peu du pays +et d’aller te louer, soit à Châtre... soit à Guéret... +oui, à Guéret. Le bruit de tes aventures malheureuses +au château de Boussac n’a pas été +jusque-là. Je pourrais répondre de toi et te faire +retrouver une meilleure place que celle que tu +quittes. Si tu n’étais pas si méfiante, je t’offrirais +de venir chez moi, Jeanne... Mais non, tu refuserais, +je le sais ; j’ai la réputation d’un fou, +et tu as toujours eu des préventions contre moi... +Si tu voulais réfléchir, pourtant, tu verrais que je +suis le seul qui t’ait respectée, et qui n’ait fait +aucun tort à ta réputation. Je t’ai fait quelques +plaisanteries autrefois... Mais quand tu m’as dit +que cela t’affligeait, j’ai cessé ; rends-moi justice. +Et puis, à mesure que je t’ai connue, j’ai compris +que tu n’étais pas comme les autres, toi. Oh ! +je te respecte, Jeanne, moi seul je te respecte, +parce que je sais ce que tu vaux. Ce n’est pas +moi qui irais afficher mon amour pour t’exposer +à tous les propos du pays. Conviens-en, je n’ai +jamais fait dire de mal de toi ; et dans le temps +même où je te traitais avec une légèreté que je +me reproche, et dont je te demande pardon du +fond de mon cœur, je ne t’ai jamais offensée volontairement.</p> + +<p class='pindent'>— C’est vrai, monsieur Léon, répondit la bonne +Jeanne, incapable d’une méfiance soutenue, je ne +vous fais aucun reproche, et mêmement vous avez +eu pour ma tante et pour moi des bontés dont +je vous remercie grandement.</p> + +<p class='pindent'>— Des bontés, Jeanne !... Eh bien ! prends-le +comme tu voudras, et remercie-moi si tu crois me +devoir quelque chose. Il y a du moins quelque +chose dont je pourrais me faire un mérite à tes +yeux : c’est que je ne t’ai pas fait la cour, et que, +dans ce moment même où je suis seul avec toi, je te +respecte comme si tu étais ma sœur... Et pourtant, +Jeanne, moi aussi j’ai été amoureux de toi, autrement +et mille fois plus que tous les autres. Tu ne +l’as jamais su, je ne te l’ai jamais dit, depuis que +cet amour est sérieux et profond, et je ne te le dis +maintenant que pour te rassurer. Loin de moi la +pensée d’abuser de ton malheur, pauvre orpheline, +pauvre abandonnée ! Je ne te demande qu’un peu +de confiance, un peu d’amitié, et je serai assez payé +de mes sacrifices et de mes souffrances... Car je +souffre plus que ton parrain, Jeanne ! Je ne fais +pas le malade, moi ; je ne jette pas ma famille +dans l’inquiétude comme un enfant gâté ; je ne +cherche pas à émouvoir ta pitié en te disant que +je me meurs. Non, je vis de mon amour, au contraire. +Il me transporte, il m’agite ; mais il me +donne le courage de te respecter ; et je ne me plains +pas d’être malheureux, pourvu que tu ne sois pas +malheureuse toi-même !</p> + +<p class='pindent'>Jeanne s’était levée encore une fois, et elle essayait +d’ouvrir la porte. — Monsieur Léon, dit-elle, +vous me parlez très honnêtement ; mais je ne +comprends pas grand’chose à toutes ces histoires +d’amour, et, malgré moi, je vous en demande pardon, +je me figure toujours que c’est de la moquerie. +Ouvrez donc votre porte, je veux m’en aller.</p> + +<p class='pindent'>— Tu as forcé la serrure, dit Marsillat feignant +de ne pouvoir ouvrir. A présent, je ne sais plus +comment faire. Prends patience, je vais essayer. +La clef est tombée : cherche-la avec moi.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne ne pouvait se figurer que Marsillat eût +la clef dans sa poche. Elle se mit à chercher +naïvement. Marsillat se rapprocha d’elle, et, emporté +par l’impatience, il l’entoura de ses bras.</p> + +<p class='pindent'>— Laissez-moi, Monsieur, dit Jeanne en le repoussant +avec force, ou je croirai que vous êtes le +plus faux de tous les hommes.</p> + +<p class='pindent'>— Vraiment, Jeanne, je ne te voyais pas, dit +Marsillat en s’éloignant, et je trouve ta frayeur un +peu ridicule. Que crains-tu donc de moi ? Je ne te +demande qu’un peu d’amitié, et tu me réponds +par le mépris le plus étrange.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! Monsieur, je ne me permets pas de vous +mépriser, dit Jeanne ; mais enfin je voudrais m’en +retourner à Toull, et vous me contrariez bien un +peu de me retenir comme ça !...</p> + +<p class='pindent'>— Je te jure que je cherche la clef... Allons, je +vais essayer de briser la serrure ! Aye ! je me suis +brisé la main... Vraiment, Jeanne, tu es bien cruelle +de me presser et de m’accuser ainsi.</p> + +<p class='pindent'>— Vous vous êtes fait du mal, monsieur Léon ! +oh ! j’en suis bien fâchée ! Comment donc faire +pour sortir d’ici ? la nuit s’avance...</p> + +<p class='pindent'>Jeanne s’approcha de la fenêtre, et, étendant la +main dehors : — Il ne pleut pas, dit-elle, c’est un +rio qui coule par là, qui nous a trompés. Tenez, +monsieur Léon, je pourrais bien passer par la +fenêtre. Ça doit être très bas, puisque nous n’avons +pas monté d’escalier pour venir ici.</p> + +<p class='pindent'>— Grand Dieu ! arrête, Jeanne ! s’écria Léon en +s’élançant vers elle, et en la saisissant à bras-le-corps : +il y a là un précipice.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien, lâchez-moi, monsieur Léon, et ne +me serrez pas comme ça, je n’ai pas envie de me +tuer.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! dit Marsillat en retombant sur le sopha. +Tu m’as fait une peur !... Jeanne, Jeanne, tu ne +sais pas combien je t’aime, je ne le savais pas moi-même... +A la seule idée que tu allais tomber par là, +j’ai senti mon cœur se briser : ah ! si tu le sentais +battre ! vraiment me voilà comme si j’allais mourir.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne, embarrassée, de plus en plus soucieuse, +garda le silence ; Léon aussi. Au bout de quelques +instants, voyant qu’il ne bougeait pas, elle essaya +encore d’ouvrir la porte, mais ce fut en vain. Léon +était immobile, et rêvait au moyen d’endormir sa +prudence par quelque nouveau stratagème !</p> + +<p class='pindent'>— Êtes-vous malade ou donnez-vous, monsieur +Léon ? dit Jeanne un peu impatientée.</p> + +<p class='pindent'>— Je souffre, en effet, répondit-il d’une voix +sourde, je souffre beaucoup : je me suis blessé la +main en voulant ouvrir cette porte, et je ne peux +plus m’en servir. Malheureusement je n’ai aucune +force dans la main gauche. Attends, Jeanne, n’en +fais pas autant, si tu ne veux me désespérer. Il y +a un moyen de te faire sortir d’ici : je vais sauter +par cette fenêtre, et j’irai t’ouvrir en dehors, si je +ne me tue pas en sautant.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! ne faites pas cela, monsieur Léon, dit +Jeanne effrayée.</p> + +<p class='pindent'>— Que faire donc ? Nous ne pouvons pas sortir, +et tu ne veux pas rester une minute de plus.</p> + +<p class='pindent'>— A nous deux, nous enfoncerions bien la porte, +monsieur Léon !</p> + +<p class='pindent'>— Nous serions dix que nous ne l’ébranlerions +pas, c’est une ancienne porte de prison, garnie de +fer en entier.</p> + +<p class='pindent'>— Monsieur Léon, dit Jeanne saisie d’une terreur +subite, si vous m’avez trompée pour m’attirer +ici, Dieu vous en punira !</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! ce soupçon est affreux, dit Léon. C’en +est trop, Jeanne, ôte-toi de cette fenêtre, et adieu.</p> + +<p class='pindent'>Le temps s’était un peu éclairci, et l’approche +de la lune blanchissait l’horizon ; mais l’ombre +projetée des collines environnantes augmentait +l’obscurité, et le sol couvert de bruyères flottait +sous les yeux de Jeanne, tellement vague, qu’elle +ne pouvait dire s’il y avait dix ou cinquante pieds +de profondeur au bas de la tour. Le ton résolu et +désespéré de Léon l’effraya. Elle fit un mouvement +pour l’arrêter. — Jeanne, lui dit-il, en la pressant +sur son sein, adieu pour cette nuit, adieu pour +toujours peut-être ! D’autres t’ont fait de belles +promesses pour te séduire. Moi, je vais risquer ma +vie pour te prouver que je ne veux pas te séduire. +Au moins, dis-moi adieu, et donne-moi un seul +baiser : le premier, le dernier de ma vie !... Un +baiser, Jeanne, tu t’en effraies ! Il y a une heure +que je pourrais t’en prendre mille, et je t’en demande +humblement un seul, au moment de me +jeter dans un abîme pour t’empêcher d’avoir peur +de moi... Ne me le refuse pas. Tiens, si je reste ici, +ma raison peut s’égarer ; ta méfiance, ta frayeur, +m’ont bouleversé l’esprit. Oh ! Jeanne, sans tous +tes soupçons tu aurais été en sûreté toute cette +nuit auprès de moi... Maintenant, chasse-moi... +oui, chasse-moi... car, je tremble et déraisonne... +Adieu ! Jeanne, mais ce seul baiser !...</p> + +<p class='pindent'>— Non, Monsieur, dit Jeanne en se dégageant ; +pas de baiser, jamais ! Ce n’est pas que je croie que +ce soit un grand crime ; je ne veux pas condamner +Claudie. Mais pour moi, ça serait un péché mortel, +je ne vous le cache pas ; et si j’y consentais, je +sauterais bien vite après par cette fenêtre, non pas +tant pour me sauver que pour me tuer.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! c’est de la haine contre moi ! une haine +mortelle ! ou c’est un défi, dit Marsillat avec une +rage concentrée, en voyant échouer tous ses artifices. +Jeanne, cela est fort imprudent de ta part, +et tu sembles prendre plaisir à jouer avec ma raison +et ma volonté.</p> + +<p class='pindent'>— Non, monsieur Marsillat, dit Jeanne avec +douceur : ce n’est pas de la haine. Je n’en ai pas +contre vous. Dieu me préserve d’en avoir jamais +contre personne ! Mais c’est un vœu, puisqu’il faut +vous le dire, et je serais damnée si j’y manquais.</p> + +<p class='pindent'>— Un vœu ! s’écria Marsillat, que cette idée +enflamma d’un nouveau délire. Oh ! Jeanne, sans +ce vœu tu m’aimerais peut-être. Eh bien, que la +damnation retombe sur moi ! Tu ne peux m’accorder +ce baiser, je le conçois ; aussi je ne te le +demande plus. Mais tu ne peux m’empêcher de le +prendre malgré toi, et tout le péché est pour moi +seul... Non, non, tu n’es pas coupable de n’être +pas la plus forte... Refuse, c’est ton devoir... mais +laisse-moi user de mon droit.</p> + +<p class='pindent'>Marsillat poursuivait Jeanne, qui fuyait autour +de la chambre, lorsque des coups violents ébranlèrent +la porte de la tour.</p> + +<h2 id='ch23'>XXIII<br/> <span class='sub-head'>LE VAGABOND</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>Au</span> moment où Jeanne avait quitté le château, +Cadet, étonné de ce brusque départ, avait été en +avertir Claudie. Claudie s’était empressée d’en informer +Marie, et Marie, inquiète et effrayée, n’avait +pas tardé à en demander l’explication à sa mère. +Madame de Boussac avait eu recours à la haute +politique de madame de Charmois ; et celle-ci, +trouvant ce dénoûment beaucoup meilleur que +tous ceux qu’elle avait imaginés, s’était chargée, +sans vouloir expliquer ses moyens, de faire +accepter à Guillaume la nécessité de cette séparation.</p> + +<p class='pindent'>En effet, ce soir-là, madame de Charmois ayant +été enfermée un quart d’heure avec Guillaume, le +jeune homme parut abattu et résigné à son sort. +Mais tandis que la sous-préfette allait se vanter de +sa victoire auprès de la châtelaine, Guillaume +s’habillait à la hâte, et descendait à l’écurie, où, +sans l’aide de personne, et profitant à dessein +du moment où les domestiques étaient occupés +à souper, il sella lui-même Sport, le fit sortir +doucement par une porte de derrière, l’enfourcha +et prit au galop la route de Toull.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne avait plus d’une heure d’avance sur lui, +et il pressait son cheval, désirant la rejoindre et +la faire renoncer à son projet avant qu’elle eût +gagné Toull. Mais il avait déjà dépassé le mont +Barlot et les pierres jomâtres sans la rencontrer, +lorsqu’il se trouva au détour du chemin face à face +avec sir Arthur.</p> + +<p class='pindent'>La nuit était encore assez sombre ; mais l’Anglais +étant sur un terrain plus élevé que Guillaume, +celui-ci le reconnut à la silhouette de son grand +chapeau de paille et au collet de son carrick imperméable, +qui se dessinait sur le fond transparent +de l’air. — Arrêtez-vous, ami, lui dit-il en l’abordant, +et reconnaissez-moi.</p> + +<p class='pindent'>— A cheval et en voyage ? s’écria sir Arthur ; +Dieu soit loué ! mon cher Guillaume est guéri !</p> + +<p class='pindent'>— Oui, Arthur, guéri, tout à fait guéri, répondit +Guillaume d’une voix altérée. J’aurais beaucoup +de choses à vous dire ; mais, avant tout, dites-moi, +vous, si vous avez rencontré Jeanne sur votre +chemin ?</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne ? Jeanne dehors aussi à cette heure ? +Je n’ai pas rencontré une âme depuis Toull, d’où +je viens directement. J’y ai passé la journée à +causer avec le curé Alain, et personne à Toull +n’attendait Jeanne. Expliquez-moi...</p> + +<p class='pindent'>— Arthur, vous savez tout. Vous avez deviné +que j’aimais Jeanne, et c’est pour cela que vous +vous êtes éloigné ; mais ce que vous ne savez peut-être +pas, Arthur, c’est que je l’ai offensée, et c’est +pour cela qu’elle a fui, elle aussi. Mon Dieu ! mon +Dieu ! quelle épouvante s’éveille en moi ! Où peut-elle +être ?</p> + +<p class='pindent'>— Mais depuis quand est-elle partie ?</p> + +<p class='pindent'>— Depuis une heure, deux heures, je ne sais pas +au juste ; les minutes me paraissent des années +depuis que je la cherche...</p> + +<p class='pindent'>— Elle ne peut être loin, dit M. Harley. Tenez, +séparons-nous. Je vais retourner à Toull, je m’informerai +d’elle dans toutes les cabanes du chemin, +et vous, vous en ferez autant en retournant à Boussac. +Elle se sera infailliblement arrêtée quelque part.</p> + +<p class='pindent'>— Vous avez raison, Arthur, séparons-nous.</p> + +<p class='pindent'>— Attendez, Guillaume ; pourquoi cette inquiétude +si vive ?... Quel danger peut courir Jeanne dans +ce pays, où elle est connue, et où les paysans sont +doux et hospitaliers ?</p> + +<p class='pindent'>— Mon ami, je crains que quelqu’un chez moi +n’ait offensé Jeanne encore plus que moi ! J’ignore... +Je soupçonne... Mais je ne puis accuser ma mère ! +Je crains le désespoir de Jeanne !</p> + +<p class='pindent'>— Mais qu’avez-vous à lui dire pour la calmer, +Guillaume ? Êtes-vous autorisé à la ramener chez +vous ?</p> + +<p class='pindent'>— Arthur, sa place est chez moi, auprès de moi, +entre ma sœur et moi !... Elle ne doit plus nous +quitter, et je sais ce que j’ai à lui dire pour la +consoler du mal que je lui ai fait.</p> + +<p class='pindent'>— Si vous êtes décidé à lui offrir une affection +digne d’elle et de vous, Guillaume, vous me connaissez, +vous pouvez compter...</p> + +<p class='pindent'>— Vous ne me comprenez pas, Arthur. Je vous +expliquerai tout... Mais ce n’est pas le moment ; +il faut chercher Jeanne et la retrouver.</p> + +<p class='pindent'>— Vous pourriez bien la chercher longtemps ! +dit une voix creuse qui partit d’auprès d’eux. +Et Guillaume détournant la tête, vit, courbé +sous une besace et appuyé sur un bâton, un +homme qui avait l’apparence d’un mendiant et +qui passait lentement entre son cheval et celui +d’Arthur.</p> + +<p class='pindent'>— Qui êtes-vous ? s’écria l’Anglais, en le saisissant +au collet d’une main athlétique. Savez-vous +où est la personne dont nous parlons ?</p> + +<p class='pindent'>— Si vous commencez par m’étrangler, je ne +pourrai pas vous le dire, répondit Raguet avec +beaucoup de sang-froid.</p> + +<p class='pindent'>L’obscurité ne permettait pas à Guillaume de +distinguer les traits de maître Bridevache, et +d’ailleurs il est douteux qu’ils se fussent gravés +dans sa mémoire. Il lui semblait pourtant que cette +voix lugubre ne lui était pas inconnue. Voyant que +sir Arthur allait le lâcher, il s’empara à son tour +du collet de sa veste déguenillée en lui répétant la +question de l’Anglais :</p> + +<p class='pindent'>— Qui êtes-vous ?</p> + +<p class='pindent'>— Je suis un pauvre homme qui cherche sa +pauvre vie, répondit Raguet ; mais ne me violentez +pas et ne me <span class='it'>dessoubrez</span><a id='r24'/><a href='#f24' style='text-decoration:none'><sup><span style='font-size:0.9em'>[24]</span></sup></a> pas mes vêtements, mon +bon monsieur ; ça ne vous servirait à rien.</p> + +<p class='pindent'>Et Raguet fit tourner lestement le manche +de son bâton dans sa main sèche et agile, prêt +à en asséner au besoin un coup violent sur la +tête de Sport, pour forcer le cavalier à lâcher +prise.</p> + +<p class='pindent'>— Brave homme, dit M. Harley avec douceur, +si vous avez vu passer une jeune fille par ce chemin, +dites-nous où elle peut être, et vous en serez +récompensé.</p> + +<p class='pindent'>— Quelle jeune fille cherchez-vous ? reprit Raguet +feignant de ne plus être sûr de son fait. Si c’est +Jeanne, la fille de la mère Tula, la belle pastoure +d’Ep-Nell, comme on l’appelle dans le pays, je +l’ai vue, je l’ai très bien vue, et je sais quel chemin +elle a pris. Mais vous n’y êtes pas, mes enfants, et +vous pourriez bien vous promener toute la nuit de +Toull à Boussac sans la rencontrer.</p> + +<p class='pindent'>— Dites donc où elle est ! s’écria Guillaume. +Dépêchez-vous !</p> + +<p class='pindent'>— Et si je vous le dis, et que ça me fasse du tort, +qu’est-ce qui m’en reviendra ?</p> + +<p class='pindent'>— Combien voulez-vous ? dit l’Anglais.</p> + +<p class='pindent'>— Dame ! Monsieur, vous êtes assez raisonnable +pour savoir qu’un service en vaut un autre. Et ces +services-là, ça se paie ; ça se paie même cher au +jour d’aujourd’hui. Vous n’avez pas trop de bonnes +intentions sur la fille, car vous voilà deux, et elle +n’aura guère moyen de se défendre si elle ne veut +pas de vous.</p> + +<p class='pindent'>— Misérable ! gardez pour vous vos infâmes commentaires, +et parlez, ou je vous étrangle ! s’écria +Guillaume, hors de lui, en secouant le vagabond.</p> + +<p class='pindent'>— Doucement, mon petit, doucement, dit Raguet ; +prenez garde de vous échauffer ! On ne moleste +pas comme ça le pauvre monde : on s’en repent un +jour ou l’autre.</p> + +<p class='pindent'>— Calmez-vous, Guillaume, reprit sir Arthur, et +laissez ce vieux fou s’expliquer. Voyons, vous +savez bien qui nous sommes, probablement, et +vous voulez de l’argent. Vous en aurez ; parlez vite, +ou nous croirons que vous voulez nous tromper, +et nous n’écouterons plus rien.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne sais pas qui vous êtes, répondit le prudent +Raguet. Je ne vous connais pas. Un pauvre +malheureux comme moi, ça ne connaît pas les +grands bourgeois. Mais on sait bien que les grands +bourgeois courent la nuit après les jolies filles, et +on sait aussi que la Jeanne d’Ep-Nell est renommée. +Mêmement que vous n’êtes pas les premiers qui la +cherchiez par ici ; j’en ai déjà rencontré un autre +tout à l’heure.</p> + +<p class='pindent'>— Un autre ! s’écria Guillaume en frémissant +de rage. Parlez donc... où est-il ?</p> + +<p class='pindent'>— Il a emmené la fille quelque part où vous ne +les trouverez jamais ! répondit Raguet avec malice. +Bonsoir, mes chers monsieurs ! Que le bon Dieu +vous assiste !</p> + +<p class='pindent'>Et, faisant un mouvement imprévu d’une vigueur +dont sa frêle échine n’eût jamais paru susceptible, +il se dégagea de l’étreinte convulsive de +Guillaume, et fit quelques pas en avant en se +secouant comme un loup qui s’échappe d’un +piège.</p> + +<p class='pindent'>— Voulez-vous un louis, deux louis, pour dire la +vérité ? s’écria le calme et prudent M. Harley en +le rejoignant avec promptitude.</p> + +<p class='pindent'>— Cinquante francs pour votre part et autant +pour la part de votre compagnon, je ne demande +pas mieux !... Mais vous dire où sont les amoureux, +ça ne vous y mène pas, à moins que vous ne connaissiez +le pays ; et encore faut-il avoir passé par +nos chemins plus de cent fois pour ne pas se +tromper.</p> + +<p class='pindent'>— Conduisez-nous, vous aurez cent francs.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! cent francs pour me déranger comme ça +de ma route ! un homme d’âge comme moi ! Nenni, +Monsieur, vous n’y pensez pas.</p> + +<p class='pindent'>— Dites donc ce que vous voulez, et marchez +devant !</p> + +<p class='pindent'>— Ça vaudrait bien le double !</p> + +<p class='pindent'>— Va pour le double ; et si vous dites la vérité, +vous aurez encore quelque chose de plus. Mais nous +ne voulons pas être trompés, et n’espérez pas nous +faire tomber dans un guet-apens. Nous sommes +armés, et nous nous méfions.</p> + +<p class='pindent'>— Ça veut dire que vous avez peur ! Eh bien ! +moi aussi j’ai peur... Les loups ont peur des +hommes, les hommes ont peur du diable ; tout le +monde a peur dans ce monde.</p> + +<p class='pindent'>— De quoi avez-vous peur ?</p> + +<p class='pindent'>— D’être trompé aussi. Si, au lieu de me payer, +vous me montrez vos pistolets ! Je voudrais savoir +vos noms afin d’aller vous réclamer mon argent +demain chez vous si vous ne me tenez pas parole +ce soir.</p> + +<p class='pindent'>— Cet homme se joue de nous, dit Guillaume à +son ami. Il est impossible que Jeanne ne soit pas +seule, Arthur ; débarrassez-vous de ce mendiant, +et passons outre.</p> + +<p class='pindent'>Quand Raguet vit hésiter M. Harley, il se ravisa. +Il savait trop à qui il avait affaire pour craindre la +banqueroute, et sa méfiance n’était qu’un jeu de +son esprit méprisant et railleur.</p> + +<p class='pindent'>— Écoutez, dit-il, il y a du danger pour moi là +dedans ; pour plus de deux cents francs de danger, +bien sûr ! Mais ça m’est égal, je vous retrouverai +bien, et je vous ferai honte devant le monde si +vous ne me récompensez pas honnêtement. Allons ! +en route ! venez par ici.</p> + +<p class='pindent'>Et il prit le chemin de Lavaufranche, qu’il gardait +depuis une demi-heure comme une sentinelle +vigilante.</p> + +<p class='pindent'>— Je vous assure que ce scélérat nous égare, dit +Guillaume à sir Arthur. Il nous attire dans quelque +repaire de bandits, et tout cela ne peut que +nous retarder.</p> + +<p class='pindent'>— Essayons toujours ! dit M. Harley.</p> + +<p class='pindent'>— Allons, mes maîtres, dit Raguet, vous n’avancez +guère, et pourtant vous avez huit jambes +à votre service.</p> + +<p class='pindent'>— C’est vous qui ne marchez pas, dit l’Anglais. +Indiquez-nous le chemin, au lieu de nous retarder +en vous traînant comme une grenouille devant +nos chevaux.</p> + +<p class='pindent'>— Vous croyez, Monsieur ? dit Raguet en déposant +sa besace sous une grosse pierre, où il était +sûr de la retrouver, car elle était marquée d’une +croix et sanctifiait ainsi le <span class='it'>carroir</span> maudit des +quatre chemins, lieux toujours consacrés au sabbat +et hantés par le diable quand ils ne sont pas préservés +par le signe de la religion.</p> + +<p class='pindent'>Et aussitôt le mendiant courbé se redressa ; le +vieillard languissant parut avoir chaussé des bottes +de sept lieues, et il se mit à courir devant les cavaliers +avec tant de légèreté, que les chevaux avaient +de la peine à le suivre.</p> + +<p class='pindent'>Quand il fut arrivé au pied de la montagne de +Montbrat, il s’arrêta :</p> + +<p class='pindent'>— C’est ici, Messieurs, dit-il, et vous allez me +payer ou je réveille le monde de la métairie, et +vous n’arriverez pas comme vous voudrez à la +porte du château à M. Marsillat.</p> + +<p class='pindent'>— Marsillat ! s’écria Guillaume reconnaissant +enfin la ruine où il était venu autrefois déjeuner +avec le jeune licencié en droit.</p> + +<p class='pindent'>Et il gravit le sentier de la montagne au grand +galop, tandis que sir Arthur comptait à Raguet +douze pièces d’or, sans lâcher la crosse d’un pistolet +qu’il avait tenu armé durant cette course, à tout +événement.</p> + +<p class='pindent'>— Maintenant lâchez ma bride, ou je vous fais +sauter la cervelle, dit-il au vagabond en lui remettant +son salaire.</p> + +<p class='pindent'>Raguet vit scintiller dans l’ombre l’or de l’Anglais +et l’acier de son arme. Il obéit, palpa et compta +lestement ses louis, puis s’élançant sur ses traces :</p> + +<p class='pindent'>— Vous trouverez la clef du cadenas dans la +cour, dit-il, dans la première pierre à droite, sans +cela vous n’arriveriez pas. La tourelle est à main +droite aussi ; dans le préau il y a un couloir, et +puis une seule porte, qui n’est pas si solide qu’elle +en a l’air. Vous m’avez bien payé, je suis content. +Marsillat est un <span class='it'>chétit</span> qui laisserait mourir un +homme de faim à sa porte. Si vous me vendez à +lui je suis un homme mort ; mais vous aurez de +mes nouvelles auparavant.</p> + +<p class='pindent'>Et il disparut.</p> + +<p class='pindent'>Arthur eut bientôt rejoint Guillaume. Maître de +lui-même, il arrêta le jeune homme à la porte du +château.</p> + +<p class='pindent'>— Ami, lui dit-il, qu’allez-vous faire ? Il se peut +qu’on nous ait trompés ; cela est même fort probable. +Quelle apparence que Marsillat ait entraîné +Jeanne du chemin de Toull jusqu’ici malgré elle ? +Et vous ne supposez pas que cette noble créature +ait suivi volontairement le ravisseur ! D’ailleurs, +croyez-vous donc Marsillat capable d’un forfait ?</p> + +<p class='pindent'>— Je le crois capable de tout ! Hâtons-nous, +Arthur ; un pressentiment me dit que Jeanne est +ici, et qu’elle y est en danger.</p> + +<p class='pindent'>— Et cependant cela n’est guère croyable. +Calmez-vous donc, Guillaume, et cherchons un +prétexte pour nous présenter ainsi à pareille heure +et à l’improviste chez votre ami.</p> + +<p class='pindent'>— Lui, mon ami ! il ne le fut jamais, le lâche !</p> + +<p class='pindent'>— Cher Guillaume, la jalousie vous transporte +et vous égare. Marsillat est peut-être fort innocent. +Dans tous les cas, le sang-froid est ici nécessaire. +De quel droit allons-nous faire une visite domiciliaire +à main armée chez un homme avec lequel +nous n’avons jamais eu que de bonnes relations ? +Guillaume, je crois, j’ose dire que Jeanne m’est au +moins aussi chère qu’à vous, que son honneur m’est +plus sacré que le mien propre... Et pourtant, je ne +puis, sur la parole d’un bandit, me décider à venir +follement la demander ici le pistolet au poing. Je +n’ai pas hésité à suivre ce vagabond, je n’hésite +pas non plus à chercher Jeanne jusque dans la +demeure de M. Marsillat, mais je voudrais que +tout cela se passât suivant les lois de l’honneur, +de la bienveillance et de l’équité.</p> + +<p class='pindent'>— Arthur, dit Guillaume en pressant fortement +le bras de son ami, il m’est impossible d’être calme, +ma tête brûle et mon sang bout dans mes veines... +et pourtant je ne suis pas jaloux de Jeanne, et je +ne suis pas amoureux d’elle... du moins, je ne le +suis plus... je ne l’ai peut-être jamais été... C’était +une erreur de mon imagination, un instinct sacré +qui parlait en moi à mon insu ! Arthur, vous seul +au monde pouvez et devez recevoir cette confidence, +car vous voulez et devez être l’époux de +Jeanne... Jeanne est la fille de mon père ! Jeanne +est ma sœur... Jugez maintenant si j’ai le droit de +la chercher jusque dans les bras de Marsillat, et +si mon devoir n’est pas de la disputer à un infâme +les armes à la main !</p> + +<p class='pindent'>M. Harley, étourdi un instant de cette révélation, +reprit vite son sang-froid et sa présence d’esprit.</p> + +<p class='pindent'>— Guillaume, dit-il, laissez-moi parler le premier, +laissez-moi faire, et maîtrisez vous, quoi qu’il +arrive.</p> + +<p class='pindent'>Il mit pied à terre, chercha la clef que Raguet +lui avait indiquée, et ouvrit le cadenas. Voulant +empêcher son jeune ami d’agir le premier, il le +laissa prendre à gauche pour faire le tour du préau, +et se dirigea, sans l’avertir, vers la tourelle. Il +pénétra dans le couloir, se heurta contre Finaud, +qui grattait patiemment à la porte depuis une +heure, colla son oreille contre cette porte, et entendit +la voix retentissante de Marsillat qui prononçait +avec énergie ces paroles :</p> + +<p class='pindent'>— N’importe, Jeanne ! malgré toi ! Tu ne seras +pas damnée pour un baiser !</p> + +<p class='pindent'>Et des pas précipités résonnèrent dans la voûte +sonore. Arthur entendit comme deux mains qui +se jetaient sur la porte avec détresse et qui cherchaient +à l’ébranler.</p> + +<p class='pindent'>— Laissez-moi, monsieur Léon, vous me faites +peur, dit en même temps la voix altérée de Jeanne. +Si c’est pour jouer, c’est bien cruel ; j’aime mieux +me tuer que de plaisanter avec ces choses-là.</p> + +<p class='pindent'>C’est alors que M. Harley, pour distraire Marsillat +de ses desseins coupables, frappa brusquement à +la porte, avec une énergie peu commune. Guillaume +était déjà derrière lui.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! merci, mon bon Dieu ! s’écria Jeanne ; +voilà du monde pour vous faire honte, monsieur +Léon.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, dit Marsillat à voix basse, tais-toi, +ou tu es morte !</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! tuez-moi si vous voulez, dit Jeanne, je +ne me tairai pas.</p> + +<p class='pindent'>Mais elle se tut cependant en entendant Marsillat +armer son fusil de chasse qu’il venait de tirer de +l’étui à la hâte, et dont il dirigea le canon vers les +assiégeants.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, dit-il en parlant toujours à voix basse, +le premier qui entrera ici malgré moi le paiera +cher !... Si tu as le malheur de dire un mot, de +faire un cri, un mouvement... j’ouvre... et je tue !...</p> + +<p class='pindent'>— Monsieur Marsillat, répondit Jeanne du même +ton, pour l’amour du bon Dieu, ouvrez tranquillement. +Je ne dirai rien, je ne me plaindrai pas de +vous. Ne faites pas de malheur ; je ne demande +qu’à sortir sans qu’on fasse attention à moi, et je +ne dirai jamais que vous avez voulu me faire peur.</p> + +<p class='pindent'>On frappait toujours à la porte, et si fort qu’on +l’ébranlait sur ses gonds. Mais comme on ne disait +rien encore, Marsillat pensa sérieusement que ce +ne pouvait être que des voleurs. Il le fit entendre +à Jeanne, et lui dit de se retirer dans l’alcôve, dans +la crainte d’une balle.</p> + +<p class='pindent'>— Si c’est des voleurs, dit Jeanne, je vous +aiderai bien à vous défendre, monsieur Léon. Je +ne suis pas peureuse. Pourvu que je sorte après, +c’est tout ce qu’il me faut.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! ma brave fille, dit Marsillat, avec +résolution et sang-froid, prends mon autre fusil +qui est accroché au mur, là, au-dessus de la cheminée, +et tiens-toi derrière le battant de la porte +pour me le passer, quand j’aurai fait feu du premier. +Qui va là ? ajouta-t-il à haute voix, que demandez-vous ?</p> + +<p class='pindent'>— Ouvrez, monsieur Marsillat, dit sir Arthur, +j’ai à vous parler pour une affaire importante et +très pressée.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! oh ! mon maître, répondit Marsillat ; +vous parlez bien haut et vous frappez bien fort ! +Est-ce là votre manière de réveiller les gens ? +Donnez-moi le temps de m’habiller. Toi, dit-il +rapidement à Jeanne, cache-toi derrière les rideaux +de mon lit, si tu ne veux pas que je fasse sauter +les dents à ton jaloux d’Anglais.</p> + +<p class='pindent'>— Moi ! que je me cache derrière votre lit ? répondit +Jeanne. Oh ! non, Monsieur, jamais ! je +ne veux pas me cacher.</p> + +<p class='pindent'>— Comme tu voudras, dit Marsillat. Tu n’en +passeras pas moins pour ma maîtresse, et tu vas +voir ce qui en résultera ! A ton aise, ma mignonne !</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! monsieur Harley ! reprit-il à haute +voix, quand vous serez las de caresser ma porte à +coups de poing, vous me le direz ! Je vous avertis +que je ne suis pas seul ! et que je ne vous ouvrirai +pas. Allez m’attendre dans le préau, et à distance, +je vous prie. J’irai savoir ce qu’il y a pour votre +service.</p> + +<p class='pindent'>— Vous ouvrirez, Monsieur, s’écria Guillaume, +incapable de se contenir plus longtemps, et vous +nous épargnerez la peine d’enfoncer la porte.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! ah ! vous êtes deux ? reprit Marsillat +d’un ton froid et méprisant. Eh bien ! cassez la +porte, mes maîtres, si le cœur vous en dit. J’ai +quatre balles à votre service, car je n’entends pas +vous laisser voir ma maîtresse.</p> + +<p class='pindent'>— Ce sera donc un combat à mort ! s’écria Guillaume, +car nous sommes armés aussi, et nous +voulons entrer.</p> + +<p class='pindent'>Et il secoua la porte d’une main exaspérée par +la colère.</p> + +<p class='pindent'>Marsillat, voyant la porte fléchir et le pêne sortir +de la muraille fraîchement recrépie, renonça à +l’idée de se défendre. Il lui paraissait indigne de lui +de se venger d’un enfant jaloux, autrement que +par le mépris et le ridicule. Il recula pour laisser +tomber la porte, et chercha Jeanne dans l’obscurité +pour la préserver de toute atteinte. Mais Jeanne +avait disparu comme par enchantement. Il crut +qu’elle avait pris le parti de se cacher derrière le +lit, et il allait s’en assurer lorsque la porte tomba +avec fracas. Sir Arthur s’élança le premier, les +mains vides, et faisant à Guillaume un rempart +de son corps, malgré la fureur impétueuse du jeune +homme, qui s’efforçait de le dépasser, et qui avait +un pistolet dans chaque main.</p> + +<p class='pindent'>— Très bien, Messieurs, à merveille ! dit Marsillat. +Je pourrais vous recevoir comme des brigands, +puisqu’il vous plaît de mettre en commun +vos transports jaloux, et de venir violer indécemment +et grossièrement mon domicile. Mais j’ai +pitié de votre ridicule conduite, et je vous en demande +à l’un et à l’autre une réparation plus loyale +et plus brave que l’assassinat, deux contre un, à +tâtons !</p> + +<p class='pindent'>— Tout de suite, si vous voulez. Monsieur, +s’écria Guillaume. La lune se lève, et votre cour +est assez vaste pour que nous puissions prendre la +distance convenable.</p> + +<p class='pindent'>— Non, Messieurs, demain, dit Marsillat ; j’ai +ici une femme que je ne veux pas effrayer davantage. +Je serai calme jusqu’à ce que vous m’ayez +fait l’honneur de vous retirer.</p> + +<p class='pindent'>— Nous ne nous retirerons pas sans vous avoir +engagé et persuadé, j’espère, de laisser sortir cette +femme de chez vous, dit très froidement M. Harley ; +car nous savons, monsieur Marsillat, qu’elle est ici +contre son gré.</p> + +<p class='pindent'>— Vous en avez menti, s’écria Léon ; et puisque +vous me forcez à la défensive, je vous déclare que +vous n’approcherez pas de mon lit aussi facilement +que de ma porte.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne ! s’écria Guillaume, sortez de l’endroit +où vous êtes cachée, répondez !... Ne craignez +rien, nous venons pour vous défendre.</p> + +<p class='pindent'>— Vous voyez, Messieurs, dit Léon avec ironie, +que la personne qu’il vous plaît d’appeler Jeanne +n’est point ici, ou que, si elle y est, elle ne désire +pas beaucoup votre protection, car elle ne répond +pas.</p> + +<p class='pindent'>— Si elle ne répond pas, s’écria Guillaume, c’est +qu’elle est évanouie ou morte ; mais que vous +l’ayez outragée ou assassinée, elle n’en sera pas +moins arrachée d’ici, fallût-il à l’instant même +châtier en vous le dernier des scélérats et des lâches.</p> + +<p class='pindent'>La lune commençait à monter au-dessus des +collines de l’horizon, et le vent frais qui accompagne +souvent le lever de cet astre balayait les +nuages devant lui. La clarté pénétrait dans l’intérieur +de la tourelle, et sir Arthur, dont la vue +était aussi claire et aussi nette que le jugement, +s’était déjà assuré que le lit n’avait pas été dérangé, +que les rideaux étaient ouverts, qu’il n’y avait +dans cette petite pièce, de construction antique, +aucune armoire, aucun cabinet où Jeanne pût +être cachée. Elle était donc sortie furtivement au +moment où Guillaume et lui s’étaient précipités +dans la chambre : elle avait dû profiter de ce +premier moment de trouble pour s’esquiver adroitement. +Ces réflexions rendirent à sir Arthur le +calme qui commençait à l’abandonner. Guillaume, +dit-il au jeune baron, ne vous laissez pas dominer +ainsi par le soupçon et la crainte. Jeanne n’est +point ici, elle s’est enfuie déjà dans le préau ; allez +la rejoindre et laissez-moi parler avec M. Marsillat.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne ne sait pas mentir, Jeanne me dira +la vérité, s’écria Guillaume en s’élançant dehors. +Malheur à vous, Marsillat, si son témoignage vous +condamne !</p> + +<p class='pindent'>— Monsieur Marsillat, dit Arthur lorsqu’il fut +seul avec lui, je ne me permettrai pas de qualifier +votre conduite, car j’ignore par quels artifices vous +avez pu décider Jeanne à venir ici. Mais je sais +qu’elle en est sortie pure, et j’aime à croire que +vous espériez la convaincre sans avoir l’intention +de lui faire violence.</p> + +<p class='pindent'>— Faites-moi grâce de vos commentaires sur +ma conduite et mes intentions, Monsieur, répondit +Léon. Je n’ai de comptes à rendre à personne, +et c’est vous qui avez à m’expliquer votre +propre conduite et vos propres intentions. J’attends +de vous de promptes excuses ou une prochaine réparation.</p> + +<p class='pindent'>— Si j’avais agi légèrement, dit M. Harley, si +j’étais entré ici sans la certitude d’y trouver Jeanne, +si je ne l’avais entendue protester contre vos entreprises, +enfin si je m’étais trompé, je vous ferais +toutes sortes d’excuses, et je n’attendrais pas pour +vous l’offrir, que vous demandiez une réparation. +Mais j’ai écouté à votre porte, j’ai fait cette action +pour la première et, j’espère, pour la dernière fois +de ma vie. Je n’en ai pas de honte ; car je suis en +droit, maintenant, de défendre l’honneur d’une +pauvre fille contre vos criminelles et indécentes +vanteries. Cependant, comme je ternirais ce précieux +honneur à vos yeux en m’en déclarant légèrement +le champion, je suis bien aise de vous faire connaître +à quel titre je suis intervenu ici entre Jeanne +et vous.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, dit Marsillat avec un rire amer, c’est +précisément cela que je désirerais savoir. Quel +droit avez-vous plus que moi sur une très belle +fille que vous ne voulez certainement pas épouser, +puisque vous êtes marié ?</p> + +<p class='pindent'>— Marié, moi ? Qui vous a fait ce conte ridicule ! +On vous a trompé, Monsieur ; je suis libre, et mon +intention est de demander Jeanne en mariage, +même après l’épreuve délicate qu’elle a subie ici, +même au risque du ridicule que vous avez certainement +l’intention de déverser sur moi à cette +occasion. Ne soyez donc pas étonné que, comme +prétendant à la main de Jeanne, je vienne la soustraire +à vos outrages. Je ne serais pas entré chez +vous de moi-même, avec effraction. J’aime à +croire qu’après avoir un peu parlementé, vous +m’auriez ouvert cette porte que l’impétuosité de +notre jeune ami a brisée malgré moi. Mais Guillaume +était poussé par une exaltation qui est au +fond de son caractère, et par un sentiment d’indignation +et de sollicitude, j’oserais dire paternelle. +Il venait, à titre de parrain, c’est-à-dire d’unique +protecteur et d’unique parent adoptif de l’orpheline, +de m’accorder sa main et de me constituer son +défenseur. Je sais, Monsieur, que tout ceci vous +paraît fort ridicule, et je sais à quel sarcasme je +me livre en vous parlant avec cette franchise : +c’est pour cela que, vous considérant dès aujourd’hui +comme l’ennemi de mon repos et de +mon honneur, dans le passé, dans le présent et +dans l’avenir, je vous prie de m’assigner le +jour et l’heure où il vous plaira de me donner +satisfaction.</p> + +<p class='pindent'>— Ainsi, Monsieur, vous l’agresseur, vous vous +posez en homme offensé et provoqué, parce qu’il +vous plaît d’épouser la fille que le petit baron +n’a pas eu l’esprit de séduire ? C’est admirable ! +J’accepte le rôle que vous m’attribuez : pourvu +que je me batte avec vous, c’est tout ce que je +demande.</p> + +<p class='pindent'>— Prenez-le comme vous voudrez, Monsieur ; je +vous laisse le choix des armes et tous les avantages +du duel. Je vous prie seulement de le fixer à demain +matin.</p> + +<p class='pindent'>— Non, Monsieur, je plaide après-demain une +cause d’où dépendent l’honneur et l’existence d’une +famille estimable. Nous sommes aujourd’hui lundi. +Je pars au point du jour pour Guéret. Nous remettrons +la partie à mon retour, c’est-à-dire à +mercredi matin.</p> + +<p class='pindent'>— C’est convenu, Monsieur, et j’espère que +jusque-là vous n’exigerez ni n’accorderez aucune +autre promesse de réparation.</p> + +<p class='pindent'>— Je vous comprends, Arthur, dit Marsillat +avec la bienveillance d’un homme parfaitement +calme et courageux. Vous voulez soustraire votre +jeune ami à mon ressentiment. Engagez-le à +rétracter les injures dont il lui a plu de me +gratifier tout à l’heure, et je vous promets de +les pardonner.</p> + +<p class='pindent'>— C’est ce que je n’obtiendrais jamais de lui, +Monsieur, et je n’essaierai même pas. Mais votre +ressentiment doit se contenter pour le moment +d’un duel, et votre honneur sera satisfait si j’y +succombe.</p> + +<p class='pindent'>— Je sais que Guillaume est un enfant, et je lui +ai donné assez de leçons de tir et d’escrime pour +ne pas désirer une partie que je jouerais contre lui +à coup sûr. Comptez donc sur ma générosité, et +obtenez, du moins pour ce soir, qu’il ne me pousse +pas à bout.</p> + +<p class='pindent'>— Comme je ne puis répondre de rien à cet égard, +ayez l’obligeance de ne pas vous exposer davantage +à l’emportement de ce jeune homme ; je vais le +rejoindre et l’emmener. Veuillez, je vous en supplie, +ne pas sortir de cette chambre.</p> + +<p class='pindent'>— Allons, je vous le promets, Arthur ; mais +nous ne convenons ni du lieu ni des armes ?</p> + +<p class='pindent'>— Vous en déciderez. J’attends un billet de vous +demain matin, et je me conformerai à vos intentions. +Je ne suis exercé à aucun genre de combat, +le choix m’est donc indifférent.</p> + +<p class='pindent'>— Diable ! votre aveu me fâche ! je suis aussi +fort à l’épée qu’au pistolet.</p> + +<p class='pindent'>— Je le sais ; tant mieux pour vous.</p> + +<p class='pindent'>— Nous tirerons au sort !</p> + +<p class='pindent'>— Comme il vous plaira !</p> + +<p class='pindent'>M. Harley salua Léon, et s’éloigna à la hâte. +Guillaume revenait vers la tour avec agitation. +Il était seul.</p> + +<p class='pindent'>— Arthur, s’écria-t-il, Jeanne est introuvable. +J’ai cherché dans toutes ces ruines. Elle ne peut être +que dans la tour. Marsillat l’a cachée quelque part. +Il faut qu’elle soit bâillonnée ou mourante ! Il y a +là un crime affreux. Laissez-moi ! laissez-moi rentrer ! +J’étranglerai ce scélérat. Je lui arracherai la +vérité ; je briserai tout dans son repaire infâme !</p> + +<p class='pindent'>— Non, Guillaume, non ! dit M. Harley. J’ai +tout observé, son maintien, sa voix, et tous les +détails de sa demeure. Le chien de Jeanne est +entré avec nous dans la tour, et il n’y est plus, je +ne le vois pas ici. Il m’a semblé que je l’entendais +aboyer et hurler dehors pendant que je parlais +avec Léon. Jeanne s’est enfuie, n’en doutez pas. +Nous allons la retrouver en chemin.</p> + +<p class='pindent'>— Votre confiance est insensée, Arthur ! Si +Jeanne est ici, nous la laissons au pouvoir de ce +misérable ! Non, non, je ne sortirai pas d’ici sans +elle !</p> + +<p class='pindent'>— Tenez, dit Arthur en lui montrant le portail +sombre de l’antique forteresse, ne voyez-vous pas +là quelqu’un debout ! c’est Jeanne, à coup sûr !</p> + +<p class='pindent'>Et ils s’élancèrent vers la herse, où une ombre +venait en effet de glisser rapidement.</p> + +<p class='pindent'>Mais ce n’était pas Jeanne. C’était Raguet, le +Bridevache, qui leur faisait signe de le suivre.</p> + +<hr class='footnotemark'/> + +<div class='footnote'> +<p class='footnote'> +<span class='footnote-id' id='f24'><a href='#r24'>[24]</a></span> + +<span class='it'>Dessoubrer</span>, déchirer.</p> + +</div> + +<h2 id='ch24'>XXIV<br/> <span class='sub-head'>MALHEUR</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>Raguet</span> marchait en regardant derrière lui avec +précaution, et il s’empressa d’attirer Guillaume et +son ami au dehors.</p> + +<p class='pindent'>— Vous cherchez la fille, dit cet espion vigilant, +et sans moi vous ne la trouverez jamais. Combien +me donnerez-vous pour ça ?</p> + +<p class='pindent'>— Ce que tu voudras, l’ami ! répondit Guillaume. +Tu ne nous a pas trompés, nous ne compterons +pas avec toi.</p> + +<p class='pindent'>— Si fait, mon garçon, comptez ! comptez ! dit +Raguet en tendant son chapeau.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume prit une poignée d’argent dans sa +poche et la jeta dans le chapeau crasseux du +mendiant, sans compter, en effet.</p> + +<p class='pindent'>— Ça va bien, la nuit n’est pas mauvaise, dit +Raguet ; <span class='it'>z’enfants</span>, venez avec moi.</p> + +<p class='pindent'>Et il les conduisit, le long des murs extérieurs du +vieux château, jusqu’à un endroit où il s’arrêta. +Le terrain, formé par les éboulements de la ruine, +avait été déblayé et creusé en cet endroit, comme +pour éloigner du sol la fenêtre étroite mais dégarnie +de ses antiques barreaux de fer, qui éclairait +la tourelle consacrée au pied-à-terre de Marsillat. +On avait rejeté plus loin les terres et les graviers +amoncelés contre les premiers étages, et cette +fenêtre se trouvait ainsi élevée à environ vingt-cinq +pieds au-dessus d’une sorte de tranchée à pic +qui n’était que le rétablissement partiel de l’ancien +bassin des fossés du château. Marsillat, passant +souvent les nuits dans ce manoir isolé et désert, +s’y était fortifié dans son petit coin du mieux qu’il +avait pu.</p> + +<p class='pindent'>— Où nous conduisez-vous ? dit Guillaume en +voyant Raguet lui indiquer le fond de la tranchée +du bout de son bâton.</p> + +<p class='pindent'>— Elle est là, dit Raguet en parlant très bas et +en se cachant derrière un monceau de débris pour +n’être pas vu de la fenêtre de la tourelle.</p> + +<p class='pindent'>Puis il releva son bâton, indiqua cette fenêtre, +fit avec son bâton un geste de haut en bas, et +ajouta avec un accent d’indifférence atroce :</p> + +<p class='pindent'>— Il n’y a qu’un petit malheur, c’est que la fille +est morte !... Allez-y voir, pourtant... Je ne pourrais +pas en jurer... Je l’ai bien vue tomber, mais je +n’ai pas voulu en approcher... pas si bête !... Si +l’affaire va en justice, on me mettrait encore ça +sur le corps.</p> + +<p class='pindent'>Et Raguet disparut comme la première fois. Il +craignait Marsillat ; mais ce dernier, qui avait observé, +du seuil de la tourelle, la sortie de Guillaume +et d’Arthur, cherchait Jeanne dans le préau, et se +frottait les mains à l’idée de la retrouver blottie et +tremblante dans quelque coin.</p> + +<p class='pindent'>Arthur et Guillaume étaient déjà au fond de la +tranchée. Plus morts que vifs, ils s’agitaient en +vain dans l’ombre. Jeanne n’y était pas.</p> + +<p class='pindent'>— Grâce au ciel, dit Arthur, cette fois le vagabond +nous a trompés.</p> + +<p class='pindent'>— Hélas ! non, dit Guillaume, car voici la mante +de Jeanne ! Et il ramassa la cape de la jeune fille.</p> + +<p class='pindent'>Ils gagnèrent le fond du ravin en suivant la direction +de la tranchée, cherchant toujours, mais +n’osant plus échanger leurs réflexions sinistres.</p> + +<p class='pindent'>Au fond de ce ravin étroit coule un filet d’eau +cristalline qui murmure entre les rochers. La +source est là qui sort de terre entre de gros blocs +de pierre blanche, et qui se verse au dehors avec +un petit bruit de pluie continue. Guillaume courut +vers ces bancs de pierre, et fit un cri de joie en +voyant clairement une femme assise au bord de +la source. La lune, dégagée des nuages, donnait +en plein sur elle. C’était Jeanne immobile, pâle +comme une morte, mais le sourire sur les lèvres +et les mains croisées l’une sur l’autre dans une +attitude rêveuse et tranquille. Finaud était couché +à ses pieds.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne ! s’écria Guillaume, en tombant à +genoux auprès d’elle, tu es sauvée ! Dieu soit +mille fois béni !</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! ça n’est rien, rien du tout, mon parrain, +dit Jeanne en se laissant prendre et baiser les +mains. Bonjour, monsieur Arthur ! Vous voilà +donc revenu de votre voyage ? Ça va bien, merci.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, Jeanne, d’où viens-tu ? Où étais-tu +cachée ? Tu n’es donc pas tombée ? dit Guillaume.</p> + +<p class='pindent'>— Tombée ? Oui, m’est avis que je suis tombée +un peu fort... C’est la jument à M. Marsillat... +Non... je ne sais plus, mon parrain ; j’ai dormi par +terre un peu de temps ; mais mon chien m’a +tant tiraillée qu’il m’a réveillée. Et puis je me suis +levée ; je n’ai rien de cassé, car j’ai marché un bout +de chemin. Mais je suis <span class='it'>vannée</span> de fatigue, et je +me suis assise là pour me reposer un brin. Je ne +vois plus mes vaches. Claudie les aura fait rentrer. +Allons, mon parrain, ça doit être l’heure de rentrer +aussi à la maison.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, <span class='it'>à la maison</span> ! Bonne Jeanne, ma chère +Jeanne, ô ma sœur chérie !</p> + +<p class='pindent'>— Votre sœur ? Elle est donc là, cette chère +mignonne ? Je ne la vois pas ! Dame ! Je suis tout +étourdie, mon parrain. Je ne sais pas d’où je sors.</p> + +<p class='pindent'>— Guillaume, dit M. Harley à voix basse, ne +la faites pas parler, ne lui donnez pas d’émotion. +Elle s’est jetée par la fenêtre, cela est certain...</p> + +<p class='pindent'>Et Arthur, se retournant, regarda en frémissant +l’élévation de cette fenêtre que l’éloignement +faisait paraître plus effrayante encore.</p> + +<p class='pindent'>— Quelle chute ! dit-il, et quel miracle Dieu a +daigné faire pour nous ! Ceci n’aura pas de suites, +j’espère. Mais vous voyez qu’elle n’a pas sa tête. +Essayons de la faire marcher, et ne la forçons pas +à rassembler trop vite ses souvenirs. En arrivant +à Boussac, il sera prudent de la faire saigner.</p> + +<p class='pindent'>— Allons-nous-en, pas vrai, mon parrain ? dit +Jeanne en se levant avec aisance. J’ai quasiment +peur dans l’endroit d’ici, je ne sais pas pourquoi ; +mais je ne reconnais pas le pays. Sommes-nous +dans le pré du château ? N’avez-vous pas vu le +père Raguet ?</p> + +<p class='pindent'>— Raguet ! dit Guillaume, qui se rappela enfin +où il avait rencontré le vagabond. Non, Jeanne, +il n’y a pas de Raguet ici. Viens, ta chère mignonne +t’attend pour te dire bonsoir avant de se coucher.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne marcha sans effort, appuyée sur le bras +de Guillaume ; et Arthur ayant été chercher les +chevaux qu’il avait attachés à la porte du château +en arrivant, la prit en croupe sur le sien. Ils regagnèrent +la route de Boussac, en longeant le +vallon de la Petite-Creuse. Guillaume reconnaissait +le pays, éclairé par la lune ; mais ils marchaient +au pas, le plus lentement possible, sir Arthur +craignant de provoquer chez Jeanne quelque crise +nerveuse, à la suite de l’ébranlement terrible de +sa chute. Ému, triste et tendre, le bon M. Harley +n’osait lui adresser la parole que pour lui demander +de temps en temps comment elle se +trouvait.</p> + +<p class='pindent'>— Mais je me trouve bien, répondit Jeanne +avec surprise. Pourquoi donc que vous me demandez +ça, monsieur Harley ? Je ne suis pas +malade.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne avait perdu la mémoire de toutes ses +afflictions. Elle paraissait méditer, et cependant +l’action de sa pensée n’était plus qu’un rêve +paisible et doux. La nuit était devenue sereine et +la lune brillante. Jeanne entendait encore le +chant du grillon et de la grenouille verte, comme +lorsqu’elle avait marché dans la direction de +Toull. Mais elle tournait le dos cette fois au +clocher de son village, et elle ne s’en rendait pas +compte. Tout flottait devant ses yeux, tout se +confondait dans ses souvenirs et dans ses affections : +la veillée d’autrefois, dans les prés du +Bourbonnais, la rêverie du matin dans la rosée +autour du château, ses chèvres d’Ep-Nell, ses +vaches de Boussac, le bon curé Alain, la chère +demoiselle Marie et jusqu’à sa mère Tula, qui +n’était plus morte dans cet heureux songe qu’elle +faisait les yeux ouverts. Quelquefois elle penchait +sa tête languissante sur l’épaule de sir Arthur ; +et sa pudeur craintive ne s’apercevait pas de la +présence de cet ami, dont elle sentait vaguement +l’influence affectueuse et chaste s’étendre sur elle, +à son insu.</p> + +<p class='pindent'>Lorsque nos trois jeunes personnages arrivèrent +au château de Boussac, il était plus de +minuit. La maison était à peu près déserte. Claudie, +inquiète et consternée, pleurait seule dans un +coin de la cuisine, et Cadet n’était pas là pour +prendre les chevaux. Il était monté à cheval lui-même, +sur l’ordre de madame de Boussac, pour +chercher Guillaume, dont le brusque départ et +la longue absence avaient excité les plus vives +inquiétudes.</p> + +<p class='pindent'>— Votre maman a été sur la route de Toull +jusqu’à dix heures du soir pour vous attendre, +dit Claudie au jeune baron. Elle ne fait que de +rentrer, et mam’selle Marie y est encore avec +madame de Charmois.</p> + +<p class='pindent'>— J’irai rassurer mademoiselle Marie, dit M. +Harley à Guillaume ; allez consoler votre mère, +et recommandez à Claudie de bien soigner Jeanne. +En passant, j’avertirai le médecin de venir la voir.</p> + +<p class='pindent'>— Le médecin est encore dans la maison, dit +Claudie. Tu t’es donc trouvée <span class='it'>fatiguée</span> (malade), ma +Jeanne ?</p> + +<p class='pindent'>— Ça n’est rien, dit Jeanne en l’embrassant.</p> + +<p class='pindent'>Madame de Boussac gronda son fils en pleurant. +Contre sa coutume, Guillaume reçut les tendres +reproches de sa mère avec un peu de hauteur et +d’impatience. Il prétendit qu’il ne savait pas +pourquoi depuis quelques jours tout le monde +voulait lui persuader qu’il était malade ; il assura +qu’il se sentait fort bien, qu’il avait eu la fantaisie, +comme cela lui était arrivé bien d’autres fois, +d’aller voir le lever de la lune sur les pierres +jomâtres ; qu’en chemin il s’était arrêté pour +causer avec sir Arthur, qu’il avait saisi au passage ; +puis qu’ils avaient rencontré Jeanne qui +venait de voir sa tante malade à Toull ; qu’il +avait pris sa filleule en croupe, et qu’il avait +eu le malheur de la laisser tomber ; qu’enfin ils +étaient revenus au pas par la route d’<span class='it'>en bas</span>, pour +ne pas fatiguer cette pauvre enfant, un peu brisée +de sa chute.</p> + +<p class='pindent'>L’histoire était plus vraisemblable et plus +naturelle ainsi que la vérité même. Madame de +Boussac ne la révoqua point en doute ; seulement elle +fit observer à son fils qu’il était ridicule et déplacé +de prendre sa servante en croupe ; que c’étaient +des usages de la petite bourgeoisie du pays, fort +détestables à imiter. Comme elle paraissait un +peu plus sensible à cette inconvenance de Guillaume +qu’à l’accident de Jeanne, Guillaume, irrité, +répondit avec un peu d’aigreur que Jeanne était +son égale de toutes les manières, et qu’il s’étonnait +de la différence qu’on voulait établir, dans +les préjugés du monde, entre une personne et une +autre. Madame de Boussac trouva qu’il s’insurgeait ; +elle le gronda, pleura encore, et ne put le +décider à écouter la fin de sa mercuriale. — Chère +maman, lui dit-il, il y a une chose qui m’inquiète +beaucoup plus : c’est l’accident arrivé à ma sœur +de lait, à votre filleule, à cette amie, à cette enfant +de la maison, que je ne pourrai jamais traiter de +servante ni regarder comme telle, après tous les +soins qu’elle m’a prodigués dans ma maladie. +Vous permettrez que j’aille m’informer d’elle, et +que je remette à demain notre discussion sur +la supériorité de mon rang et l’excellence de ma +personne. J’ai eu bien tort, en effet, de prendre +Jeanne sur mon cheval, puisque j’ai eu la déplorable +maladresse de la laisser tomber. Voilà, je le +confesse, la seule chose dont je me repente amèrement.</p> + +<p class='pindent'>Quelques instants après, madame de Boussac, +Guillaume, Marie, Arthur et le médecin étaient +rassemblés autour de Jeanne, que Marie avait +fait venir dans sa chambre, et qui s’étonnait de +leur inquiétude. Le médecin s’en étonnait aussi. +Jeanne, ne se rappelant pas d’où elle était tombée, +et se persuadant que ce qu’elle entendait raconter +de son accident était la vérité, avait pourtant +le souvenir distinct d’être tombée sur ses +pieds sur la terre fraîchement remuée, puis sur ses +genoux, et d’être restée <span class='it'>comme endormie</span> pendant +un temps qu’elle ne pouvait préciser.</p> + +<p class='pindent'>— Eh pardieu ! ce n’est rien qu’un étourdissement, +disait le médecin, la surprise, la peur peut-être. +Elle ne souffre de nulle part, donc elle ne +s’est pas fait de mal. Il n’y a donc pas à s’occuper +de cela.</p> + +<p class='pindent'>— Monsieur, dit sir Arthur en l’attirant à +l’écart, la chute est plus grave que Jeanne ne peut +se la retracer. Lorsque le cheval s’est effrayé, il +était tout au bord du chemin de Toull, dans +l’endroit le plus escarpé. Jeanne est tombée +d’environ trente pieds de haut, sur le gazon à +la vérité, mais elle a été évanouie près d’un quart +d’heure, et, depuis ce temps, elle n’a plus sa tête. +Elle sait à peine où elle est, et ce qui lui est arrivé.</p> + +<p class='pindent'>— Ceci change la thèse, dit le médecin, et je +vais la saigner sur-le-champ. Une atteinte à la +moelle épinière, un déchirement des enveloppes du +cœur, une commotion cérébrale, sont toujours fort +à craindre dans ces cas-là.</p> + +<p class='pindent'>La saignée pratiquée, Jeanne reprit peu à peu +ses couleurs, et s’endormit bientôt sur un lit que +Marie lui fit dresser à côté du sien. Inquiète de +sa chère pastoure, comme elle l’appelait, elle ne +voulait pas la quitter d’un instant. Sir Arthur, +plus robuste que Guillaume, dont les violentes +émotions étaient toujours suivies de grands accablements, +ne songea même pas à se coucher. +Attentif au moindre bruit, il vint souvent sur la +pointe du pied écouter dans le corridor, et il ne se +tranquillisa qu’en voyant, à l’aube nouvelle, Jeanne +sortir fraîche et matinale de la chambre de sa +<span class='it'>mignonne</span> pour aller respirer l’air des champs. +Jeanne crut qu’il venait de se lever aussi ; et +persistant à le croire marié, ne sentant plus aucune +méfiance contre lui, elle lui accorda une franche +poignée de main en le remerciant de tout ce qu’il +avait fait pour elle.</p> + +<p class='pindent'>— Est-ce que vous vous souvenez de tout ? +lui demanda-t-il.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, oui, Monsieur, je me souviens bien de +tout, ce matin. Mais c’est égal, il faudra toujours +dire comme vous avez dit hier soir ; ça +arrange tout, et ça sauve M. Marsillat d’une +vilaine histoire.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, vous pardonnez donc à ce méchant +homme ?</p> + +<p class='pindent'>— Dieu ordonne de tout pardonner, et d’ailleurs, +M. Marsillat n’est pas méchant. Il a voulu rire un +peu sottement avec moi. Vous savez, c’est un +garçon qui a de vilaines manières : il veut toujours +embrasser les filles. Moi, ça ne me convenait pas, +et je vous réponds que je l’aurais bien fait finir. +Je suis plus forte qu’il ne croit, et il ne m’aurait +jamais embrassée. Mais il s’amusait à m’enfermer +dans sa chambre et à me faire toutes sortes de +contes pour m’empêcher de sortir. On aurait dit +qu’il voulait faire mal parler de moi en me gardant +là toute la nuit. Aussi quand j’ai reconnu votre +voix et celle de mon parrain, j’ai été bien contente. +Mais ne voilà-t-il pas qu’il a fait comme s’il voulait +vous tuer tous les deux à cause de moi ? Il a pris +son fusil, et il m’a dit : « Si tu ne veux pas paraître +d’accord avec moi pour être ici, je vas casser la +tête à l’Anglais. » Je ne voulais pas qu’il fît un malheur ; +il paraissait comme fou dans ce moment-là, +et ce que vous lui disiez à travers la porte le fâchait +tant, qu’il me disait des paroles très dures et +très méchantes. Alors, d’un côté, la peur qu’il ne +fît un mauvais coup dans la colère ; d’un autre +côté, la honte d’être trouvée là par vous, et de +ne pouvoir pas me défendre de ce qu’il vous dirait +contre moi, tout cela m’a décidée à sauter par la +fenêtre. Il y avait bien juste la place pour passer +mon corps ; mais, en me forçant un peu, j’en suis +venue à bout. Il m’avait bien dit que je me tuerais ; +mais j’aimais mieux me tuer que de faire tuer mon +parrain et vous. D’ailleurs, c’étaient des menteries, +tout ça. Il ne voulait pas vous faire de mal, j’en +suis bien sûre à présent, et sa fenêtre n’était déjà +pas si haute, car je ne me suis point fait de mal, +et si on ne m’avait pas <span class='it'>faiblessée</span> en me tirant du +sang, je serais comme à l’ordinaire. C’est égal, je +suis bien contente que tout ça soit fini, et je m’en +vas aux champs. J’ai été simple de croire à toutes +les folies qu’on m’a dites hier. Je vois bien que mon +parrain et ma marraine sont toujours bons pour +moi, et que ma chère mignonne m’aime toujours. +Il n’y a que madame de Charmois qui me haïsse. +Je ne sais pas pourquoi ; je l’ai toujours servie de +mon mieux, elle et sa demoiselle.</p> + +<p class='pindent'>Sir Arthur voulut faire raconter à Jeanne ce +qui s’était passé entre elle et madame de Charmois ; +mais il lui fallut le deviner aux réponses timides et +incomplètes de la jeune fille, trop pudique et trop +fière pour rapporter les termes dont s’était servie +la comtesse pour l’outrager.</p> + +<p class='pindent'>— Ma chère, disait à cette dernière madame +de Boussac, en prenant le chocolat avec elle +dans sa chambre à coucher, où la sous-préfette, +un peu parasite par-dessus le marché, vint la +relancer de bonne heure, vous n’avez réussi à +rien. Je ne sais pas ce que vous avez imaginé de +dire à Guillaume hier soir, mais votre secret n’a pas +eu le sens commun. Guillaume est plus amoureux +que jamais de Jeanne. Mes enfants se sont pris +tous deux pour cette fille d’une passion ridicule. +Vous voyez que Guillaume a couru après elle comme +un fou. Elle a failli se casser le cou, ce qui a augmenté +le délire de mon fils. Ma fille va jusqu’à +la faire coucher dans sa chambre ! Si je me permets +une observation, ces enfants, exaltés je ne +sais vraiment à quel propos, sont tout prêts à +entrer en révolte contre moi, et, qui pis est, +contre toute la société. Ils me jettent à la tête +les services et les vertus de Jeanne ; moi, je +suis faible, et au fond je l’aime, cette Jeanne. Je +n’oublierai jamais qu’elle m’a sauvé mon fils. +Quand vous l’avez chassée hier, j’étais furieuse +contre vous. Ce matin je crois que je le suis encore +un peu ; car vous avez fait du mal à tous sans +remédier à rien.</p> + +<p class='pindent'>— Que fait Guillaume ce matin ? demanda d’un +air de triomphe paisible la grosse sous-préfette.</p> + +<p class='pindent'>— Il dort.</p> + +<p class='pindent'>— A neuf heures du matin, il dort encore ? +Et cette nuit, a-t-il dormi ?</p> + +<p class='pindent'>— Parfaitement, à ce que m’assure Cadet, qui +a passé la nuit dans sa chambre à son insu, par +mon ordre.</p> + +<p class='pindent'>— Eh ! reprit la Charmois, s’il dort si bien, il +est donc guéri de son amour !</p> + +<p class='pindent'>— Vous l’espérez ?</p> + +<p class='pindent'>— Je vous en donne ma parole d’honneur, je +lui ai dit hier des mots magiques. Il a couru après +Jeanne, c’est tout simple ; il la traite comme +son égale, cela devait être ; il veut qu’on la chérisse +et qu’on la respecte, je m’y attendais. Mais il n’est +plus amoureux, et il épousera Elvire quand nous +voudrons.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne vous comprends pas.</p> + +<p class='pindent'>— Vous ne devinez pas ? allons, il faut vous +aider. La nourrice de Guillaume était servante +ici dans la maison, avant votre mariage. Elle +était belle, je m’en souviens ; elle était peut-être +sage, je ne m’en soucie guère ; vous fûtes +jalouse d’elle au bout de deux ou trois ans de ménage ; +vous pouviez avoir tort... Mais enfin Jeanne +aurait pu être la fille de votre mari, et se trouver +la sœur de Guillaume.</p> + +<p class='pindent'>— Juste Dieu ! c’est là le conte que vous avez +fait à mon fils ?</p> + +<p class='pindent'>— Pourquoi non ?</p> + +<p class='pindent'>— Mais c’est absurde ! mais c’est faux ! M. de +Boussac était à l’armée et n’avait jamais vu +Tula avant la naissance de Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— Qu’est-ce que cela me fait ? Qui donc ira +donner ces renseignements exacts à Guillaume ? +Il est trop délicat pour aller aux informations. Je +n’ai dit qu’un mot, un demi-mot, et il a deviné.</p> + +<p class='pindent'>— Mais vous calomniez la mémoire d’une +honnête créature !</p> + +<p class='pindent'>— L’honneur de la mère Tula ? Le grand mal ! +Vous voilà comme vos enfants, ma chère !</p> + +<p class='pindent'>— Mais vous chargez d’une faute le père de +Guillaume ! Vous faites descendre mon mari dans +l’estime de son fils !</p> + +<p class='pindent'>— Pourquoi donc ? Est-ce que l’honneur d’un +homme tient à ces choses-là ? Si j’avais fait passer +Jeanne pour votre fille, ce serait bien différent. +Mais, dans mon hypothèse, tout s’adaptait à +merveille à la situation de Guillaume. J’ai fait +de la poésie, de l’éloquence là-dessus. Le sujet +prêtait : Guillaume amoureux d’une paysanne !... +son père pouvait bien l’avoir été. Guillaume cédant +à sa passion !... son père y avait cédé. La morale +était que de ces amours-là résultent de pauvres +enfants qui sont élevés dans la domesticité, qui +tombent un jour ou l’autre dans la misère, qui +sont exposés à se dégrader, à rencontrer leurs +frères, et à devenir l’objet de passions incestueuses... +Là-dessus Guillaume s’est écrié : « Merci, merci, +Madame ! en voilà bien assez. Je suis guéri ; vous +m’avez rendu un grand service. Mais que ma +mère l’ignore toujours ; qu’elle croie à la sagesse +de mon père. Pauvre père ! de quel droit le +blâmerais-je, quand moi j’ai failli l’imiter, etc., +etc. » Eh bien ! Zélie, riez donc un peu, et faites-moi +compliment !</p> + +<p class='pindent'>Madame de Boussac ne se fit pas beaucoup +prier pour rire, et finit par admirer et par remercier +la Charmois.</p> + +<p class='pindent'>— Si je vous approuve, lui dit-elle, c’est à +condition pourtant que vous me promettez de +désabuser bientôt Guillaume, en lui déclarant que +vous étiez dans l’erreur sur sa prétendue parenté +avec Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>— Bien ! bien ! dit la Charmois, quand il sera +le mari d’Elvire et quand Jeanne sera bien loin, +bien loin. Si, au contraire, vous la gardez ici, comptez +que Guillaume se croira toujours son frère, que +je fournirai des preuves, des témoins, s’il le faut.</p> + +<p class='pindent'>— Vous avez le diable au corps ! dit madame +de Boussac.</p> + +<p class='pindent'>Cependant Guillaume, en s’éveillant, sonna +pour demander des nouvelles de Jeanne. Sa surprise +fut grande quand il apprit qu’elle gardait ses +vaches comme si de rien n’était. Il courut chez +sa sœur, et lui parla ainsi :</p> + +<p class='pindent'>— Marie, il faut que le rêve de bonheur de +notre ami se réalise enfin. Il faut aussi que le +sort de Jeanne soit élevé à la hauteur de son +âme. Jusqu’à présent Harley a été timide, Jeanne +méfiante ou incrédule, et nous, Marie, nous avons +été faibles et irrésolus. Il est temps de sortir de +notre neutralité. Il est temps de travailler ouvertement +et activement à rapprocher ces deux cœurs +faits pour se comprendre, et ces deux existences +qui, à les voir sans préjugé, semblent faites l’une +pour l’autre.</p> + +<p class='pindent'>— Tu me fais trembler, répondit Marie ; je ne +comprends rien à ce qui s’est passé hier ; car +j’ai appris, par hasard, mais de source certaine, +que la tante de Jeanne n’a pas été malade. C’était +donc un prétexte pour nous quitter. Il faut que +quelque chose lui ait déplu en nous et l’ait fait +amèrement souffrir. Il me semble que ce sont +tous ces bruits de mariage qui ont circulé malgré +nous, et qui lui sont revenus, qui causaient sa +résolution de nous abandonner. Tu as eu le pouvoir +de nous la ramener. Béni sois-tu, ami ! car +je sens que je ne pourrais plus vivre sans Jeanne. +Je l’aime, Guillaume, je l’aime comme si elle était +notre sœur ! Et si tu veux que je te le dise, hier +soir, en vous attendant avec anxiété, il m’est passé +par la tête mille désirs romanesques, mille rêveries +insensées. Croirais-tu que, malgré moi, je me surprenais +à méditer le projet de quitter le monde, +de dépouiller ce rang qui me pèse, de m’enfuir +au désert, de chausser des sabots, et d’aller garder +les chèvres avec Jeanne sur les bruyères d’Ep-Nell ? +Oui, j’ai fait ce doux songe, et je ne jurerais +pas de ne jamais le réaliser, s’il me fallait vivre +ici, loin de ma belle pastoure, de ma <span class='it'>Jeanne d’Arc</span>, +de l’héroïne de tous les poèmes <span class='it'>inédits</span> que je porte +dans mon cœur et dans ma tête depuis un an !</p> + +<p class='pindent'>— Chère Marie, adorable folle ! répondit le +jeune baron en souriant d’un air attendri, ton +rêve se réalisera sans secousses, sans scandale, +et sans douleur de la part des tiens. Jeanne épousera +sir Arthur ; ils vivront près de nous, avec +nous. Ils achèteront des terres incultes qu’ils fertiliseront +peu à peu, et sur lesquelles tu pourras +longtemps encore errer avec ta belle pastoure, en +chantant des airs rustiques, et en voyant courir +de jeunes chevreaux. Il te sera loisible même de +porter des sabots les jours de pluie, et de te croire +bergère. Mais pour que tout cela arrive, il faut +nous hâter de rendre à Jeanne la confiance qu’elle +doit avoir en nous. Il faut qu’elle sache que personne +ici ne veut la séduire, et qu’un honnête +homme veut l’épouser. Il faut surtout qu’elle quitte +ses vaches et qu’elle vienne passer la journée dans +ta chambre avec nous trois. Il faut enfin que ce +soir cette étrange mais bienheureuse union soit +décidée, afin que sir Arthur puisse demander +sérieusement la main de Jeanne à notre mère, sa +marraine et sa protectrice naturelle.</p> + +<p class='pindent'>— Allons, dit Marie, le cœur me bat ; et je +crains de m’éveiller d’un si doux songe !</p> + +<p class='pindent'>Il serait difficile de peindre la surprise naïve +et prolongée de Jeanne, lorsque assise dans la +chambre de Marie, entre sa chère mignonne et +son parrain, qui lui parlait avec animation, elle +vit M. Harley, courbé et presque agenouillé devant +elle, lui demander de consentir à l’épouser. On +eut quelque peine à vaincre son humble confiance +et l’effet des mensonges de madame de Charmois. +Pourtant, lorsque Arthur lui eut donné sa parole +d’honneur qu’il n’avait jamais été marié, et +lorsque Jeanne entendit son parrain et sa mignonne +se porter garants de la loyauté de leur +ami, elle devint sérieuse, pensive, croisa ses mains +sur son genou, pencha la tête et ne répondit rien. +Elle semblait ne plus rien entendre et prier intérieurement +pour obtenir du ciel la lumière et +l’inspiration. Son teint était animé, son sein légèrement +ému. Jamais elle n’avait été aussi belle ; +et Marsillat, qui l’avait si souvent comparée à +Galatée, eût dit qu’elle venait de recevoir le +feu sacré de la vie pour la première fois.</p> + +<p class='pindent'>Mais cet éclat fut de peu de durée. Peu à peu +le teint de Jeanne redevint pâle comme il l’avait +été la veille après sa chute. Ses yeux fixes perdirent +leur brillant, et sa bouche retrouva l’expression +de réserve et de fermeté qui lui était +habituelle.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! Jeanne, dit Marie en la secouant +comme pour la réveiller de sa méditation, ne veux-tu +donc pas être heureuse ?</p> + +<p class='pindent'>— Ma chère mignonne, répondit Jeanne en lui +baisant les mains, vous me souhaitez quasiment +plus de bien qu’à vous-même, et je vous aime +quasi autant que j’ai aimé ma défunte mère. +Jugez donc si je voudrais vous faire plaisir ! Vous, +mon parrain, vous faites tout pour me reconsoler +d’un peu de peine que vous m’avez causé, et dont +je vous assure bien que je ne me souviens plus. +Soyez assuré que j’ai autant de confiance en vous +qu’en votre sœur. Et, tant qu’à vous, Monsieur, +dit-elle à sir Arthur en lui prenant la main avec +cordialité, je vois bien que vous êtes un brave +homme, un bon cœur et un vrai chrétien. Je me +sens autant d’amitié pour vous que si vous n’étiez +pas Anglais. N’allez donc pas vous imaginer +que j’aie rien contre vous. Mais aussi vrai que +je m’appelle Jeanne, et que Dieu est bon, quand +même je voudrais me marier avec vous, ça ne me +serait pas permis. Ainsi ne m’en voulez pas, et ne +croyez pas que je me fasse un plaisir de vous refuser ; +je dirais que c’est un chagrin pour moi, si +ce n’était pécher de dire qu’on est mécontent de +faire la volonté de Dieu.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, dit M. Harley, je ne sais pas vos +motifs, mais je crois les avoir devinés. J’ai causé +hier toute la journée avec M. Alain ; et bien qu’il +n’ait pas trahi le secret de votre confiance, il m’a +laissé pressentir que vous étiez sous l’empire de +scrupules religieux. Je ne crois pas impossible que +la religion elle-même fasse cesser ces scrupules mal +fondés. Permettez donc que je vous amène demain +M. le curé de Toull, afin qu’il cause avec vous et +qu’il décide, en dernier ressort, si vous devez me +refuser ou me laisser l’espérance.</p> + +<p class='pindent'>— Ça me fera grand plaisir de revoir M. Alain, +dit Jeanne ; c’est un bon prêtre et un homme +juste ; mais ce n’est qu’un prêtre, et il ne peut rien +changer à ce qu’on doit au bon Dieu. Faites-le +venir si vous voulez, Monsieur. Je causerai avec +lui tant qu’il vous plaira. Mais ne croyez pas +que ça me décide au mariage. M. Alain vous dira +comme moi, quand il m’aura écoutée, que je ne +puis pas me marier.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, j’espère que tu te trompes, dit mademoiselle +de Boussac, et que ton curé te fera changer +d’avis. Tu es bien pâle, ma chère pastoure, et je +crains qu’en refusant tu ne fasses violence à ton +cœur.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne rougit faiblement, et pâlit encore davantage +après.</p> + +<p class='pindent'>— J’ai un peu mal à la tête, dit-elle ; je ne veux +pas rester comme ça sans travailler enfermée dans +une chambre. Vous voyez, monsieur Harley, que +je ferais une drôle de dame ! Laissez-moi aller à +mon ouvrage, ma mignonne.</p> + +<h2 id='ch25'>XXV<br/> <span class='sub-head'>CONCLUSION</span></h2> + +<p class='noindent'><span class='lead-in'>Le</span> secret et le résultat de l’entretien de Jeanne et +de ses trois amis restèrent secrets, et elle ne reparut +au château qu’après le coucher du soleil.</p> + +<p class='pindent'>— Je n’ai jamais vu fille pareille ! dit Cadet en +la voyant entrer ; elle est moitié morte, et elle +travaille toujours ! Tu veux donc t’achever bien +vite, vilaine Jeanne ?</p> + +<p class='pindent'>— Pourquoi me dis-tu ça, <span class='it'>vilain</span> Cadet, répondit +Jeanne en souriant. Est-ce que tu t’es tué toutes +les fois que le grand cheval à mon parrain t’a jeté +par terre ?</p> + +<p class='pindent'>— C’est égal, dit Claudie en regardant Jeanne, +je ne sais pas si tu es tombée ou non, je ne sais +pas où tu as passé l’autre soir ; mais tu as la figure +et la bouche aussi blanches qu’un linge ; et si tu +restais comme ça, on aurait peur de toi. Tu sembles +la grand’fade !</p> + +<p class='pindent'>Cependant Jeanne retourna aux champs le +lendemain matin. Mais elle avoua à Claudie qu’elle +n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Mademoiselle de +Boussac l’avait fait encore coucher dans sa chambre ; +et Jeanne, dans la crainte de réveiller sa chère demoiselle, +s’était tenue silencieuse et calme, malgré +le supplice de l’insomnie. Cependant elle assurait +n’avoir qu’un petit mal de tête. Peut-être que +Jeanne était trempée pour supporter héroïquement +la souffrance. Peut-être aussi qu’elle avait +une de ces organisations exceptionnelles, si parfaites, +que la douleur physique semble n’avoir +pas de prise sur elles. Le médecin, qui l’interrogea +dans la matinée, un peu inquiet de sa pâleur, et +se méfiant du calme de ses réponses, demanda à +Claudie ce qu’elle en pensait.</p> + +<p class='pindent'>— Ah ! que voulez-vous, Monsieur, dit-elle, il y +a du monde qui ne se plaint pas. Jeanne est de +ceux qui ne disent jamais rien. Vous savez ! on ne +peut jamais dire s’ils souffrent ou s’ils ne sentent +pas leur mal.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume et Arthur étaient montés à cheval +dès l’aurore pour aller inviter le curé de Toull à +venir déjeuner au château. Cette matinée avait +été choisie d’abord pour la rencontre entre Marsillat +et M. Harley. Mais Marsillat avait envoyé +un exprès, la veille au soir, pour dire qu’il avait à +répliquer dans son procès, et qu’il ne serait libre +de quitter Guéret que dans deux jours, lorsqu’il +aurait gagné ou perdu sa cause. Le courage +physique de Léon et sa dextérité à manier toutes +sortes d’armes étaient assez connus pour qu’il ne +dût pas craindre d’être accusé d’hésitation ni de +lenteur volontaire, et il est certain qu’il était impatient +de se voir en face de sir Arthur. Mais il +pensait que ce duel et les événements qui y avaient +donné lieu se répandraient bientôt, que le blâme +s’élèverait contre sa conduite, que le ridicule, qu’il +craignait encore davantage, l’atteindrait peut-être. +Il ignorait la chute de Jeanne ; il n’avait pas revu +Raguet. Ce misérable, qui avait longtemps cherché +à le servir malgré lui dans l’espoir d’une récompense, +s’était vu déçu dans ses rêves de cupidité +par l’aversion et le mépris de l’avocat. Il était +indigné que ce dernier eût profité de ses avis sans +les payer ; et comme il errait dans l’ombre, <span class='it'>au +carroir</span> du mont Barlot, au moment où Léon avait +décidé Jeanne à venir à Montbrat, il avait peut-être +entendu de quelle manière l’avocat s’exprimait +sur son compte. Il s’était tourné contre lui par +vengeance autant que par vénalité, et le fuyait +désormais, craignant son ressentiment ; mais Léon +ignorait tout. Il pensait que Jeanne se plaignait +de lui en confidence à tout le château de Boussac, +que tout le château le condamnait, que toute la +ville le raillerait bientôt ; et, ne pouvant guère +espérer de se laver de ce qu’il appelait son <span class='it'>fiasco</span>, +il voulait au moins y apporter le contre-poids d’un +grand succès oratoire. Il avait une belle cause ; +il tenait à la plaider, à la gagner avec éclat, et à +cacher, comme il disait, les blessures de son amour-propre +sous les lauriers de sa gloire.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume, tout occupé de Jeanne et d’Arthur, +paraissait avoir oublié Marsillat. Il nourrissait +contre lui des projets de vengeance plus ardents +que ceux d’Arthur ; mais il les cachait, luttant de +dévouement dans le secret de son âme avec celui +qu’il regardait déjà comme son frère, et qui, de son +côté, poursuivait le même dessein de préserver les +jours de l’ami, en se risquant le premier dans une +rencontre périlleuse pour l’un comme pour l’autre.</p> + +<p class='pindent'>M. Alain, après le déjeuner, fut emmené dans la +prairie par les jeunes gens, sous prétexte de promenade ; +et tandis qu’Arthur, Guillaume et Marie +faisaient le guet pour empêcher les deux <span class='it'>Charmoise</span> +de venir les troubler, le bon curé de Toull causait +avec Jeanne derrière les rochers. M. Alain avait +réussi, dans la solitude, à étouffer le tumulte de ses +pensées. Il avait fouillé tous les viviers de la montagne +de Toull, et il n’avait pas retrouvé la source +minérale engloutie par la reine des fades. Mais il +n’en était que plus passionné pour cette découverte ; +et à force de gratter la terre, de recueillir +des médailles et des légendes, il était devenu tout +à fait antiquaire ; c’est-à-dire qu’il avait oublié la +jeunesse et ses agitations douloureuses. Il grisonnait +déjà, et, à trente-deux ans, il avait la tournure +d’un vieillard. La fièvre marchoise avait contribué +aussi à mettre de la gravité dans les allures et de +l’abattement dans les pensées du pauvre et honnête +pasteur.</p> + +<p class='pindent'>— Ma fille, disait-il à Jeanne, vous avez fait +vœu de chasteté, de pauvreté et d’humilité, je le +sais ; mais...</p> + +<p class='pindent'>— Il n’y a pas de <span class='it'>mais</span>, monsieur l’abbé, répondit +Jeanne. C’est un vœu que ma chère défunte +mère m’a commandé de faire, lorsque je n’avais +encore que quinze ans, et que vous m’avez permis +de renouveler ensuite, tous les ans, à la fête de +Pâques, en recevant la communion.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, mon enfant, votre premier vœu était +un peu entaché de paganisme ; car vous aviez +juré sur la pierre d’Ep-Nell, et c’est un tabernacle +dont je ne puis reconnaître la sainteté. Ainsi ce +premier vœu est de nulle valeur à mes yeux, et ne +vous engage pas, d’autant plus que la cause première +était tout à fait illusoire et vaine. Vous le +savez maintenant.</p> + +<p class='pindent'>— La cause, la cause, monsieur le curé !... Ce +n’était pas une mauvaise cause. Ma mère pensait +que les fades du mont Barlot me voulaient du mal +puisqu’elles m’avaient mis ces trois pièces de +monnaie dans la main ; et elle disait que, pour +m’en préserver, il fallait faire trois vœux à la +sainte Vierge : vœu de pauvreté, à cause du louis +d’or ; vœu de chasteté, à cause du gros écu ; vœu +d’humilité, à cause de la pièce de cinq sous... Voilà +comme la chose s’est passée... Je ne peux rien y +changer.</p> + +<p class='pindent'>— Mais vous ne compreniez pas ces vœux ? +vous étiez une enfant.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! que si, que je les comprenais bien !</p> + +<p class='pindent'>— Mais vous les faisiez pour obéir à votre mère ?</p> + +<p class='pindent'>— Ça me faisait plaisir de lui obéir, et de plaire +aussi à la sainte Vierge, et de ressembler à la +Grande Pastoure, qui a fait avec ses vœux le +miracle de chasser les Anglais de notre pays.</p> + +<p class='pindent'>— Très bien. Mais la sainte Vierge, vous l’appeliez +la grand’fade ? avouez-le, Jeanne !</p> + +<p class='pindent'>— Qu’est-ce que ça fait que nous l’appelions +comme ça, monsieur l’abbé ? ça ne lui fait pas +déshonneur.</p> + +<p class='pindent'>— Et vous pensiez aussi qu’elle vous aiderait à +trouver le trésor et à <span class='it'>donzer</span> le veau d’or.</p> + +<p class='pindent'>— Elle avait bien aidé la Grande Pastoure à +gagner des villes et des grandes batailles ! elle +pouvait bien me faire trouver le trou-à-l’or, qui +doit rendre riche tout le monde qui est sur la terre. +Ça n’est pas par avarice que je souhaitais cela, +monsieur le curé, puisque j’avais fait vœu de +pauvreté pour moi. Ça n’était pas pour trouver un +mari, puisque j’avais fait vœu de virginité. Ça +n’était pas non plus pour faire parler de moi, puisque +j’avais fait vœu d’être humble et de rester +bergère.</p> + +<p class='pindent'>— Mais, maintenant, Jeanne, toutes ces rêveries +de trésor, de guerre aux Anglais, et de richesse +universelle qui vous ont bercée si longtemps, +doivent être effacées. Vous voyez bien qu’il n’y +faut plus songer, et il serait peut-être plus heureux +et plus méritoire pour vous d’épouser un homme +riche, humain et bienfaisant, qui ferait cultiver +nos terres, assainir notre pays, et qui rendrait les +habitants heureux en travaillant.</p> + +<p class='pindent'>— Je ne sais pas tout cela, monsieur l’abbé. +C’est possible ; et si ça est, je fais grand cas des +bonnes intentions de cet homme-là. Mais je ne +peux pas manquer à mon vœu. Je l’ai fait dans la +liberté de ma pure volonté ; et vous avez beau +dire que puisque les pièces de monnaie me sont +venues de trois messieurs, au lieu de me venir de +trois fades, la cause du vœu est nulle ; je dis, moi, +que le vœu reste, et qu’on ne peut pas se moquer +de ces choses-là.</p> + +<p class='pindent'>— A Dieu ne plaise que je vous conseille de vous +en moquer ! Les engagements pris avec Dieu et +notre conscience sont mille fois plus sacrés que +ceux qu’on prend avec les hommes. Mais il y a +des vœux téméraires que l’Église ne reconnaît pas +valables, et que Dieu repousse quand la cause est +frivole ou coupable.</p> + +<p class='pindent'>— Coupable, monsieur l’abbé ? quand mon vœu +était destiné à rendre heureux tous les pauvres qui +sont sur la terre !</p> + +<p class='pindent'>— Convenez que vous bâtissiez vos engagements +sur une erreur, sur une grossière superstition. +Votre cœur est admirablement bon, votre intention +fut sublime ; mais votre esprit n’est pas éclairé, +Jeanne, et vous devez croire que j’en sais un peu +plus long que vous sur les cas de conscience.</p> + +<p class='pindent'>— Pourtant, monsieur l’abbé, quand vous +m’avez permis de renouveler mon vœu dans +l’église, vous l’avez cru bon !</p> + +<p class='pindent'>— Et je le crois tel encore ; mais la cause du +vœu n’en est pas moins nulle. J’ignorais, à cette +époque, tout ce que je sais maintenant des superstitions +toulloises ; et vous avez, vous autres, une +manière de vous confesser par métaphores, qui +fait qu’on croit que vous parlez du bon Dieu quand +vous parlez quelquefois du diable.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! non, monsieur l’abbé, dit Jeanne un +peu fâchée, je ne rends pas de culte au diable !</p> + +<p class='pindent'>— Je ne dis pas cela, ma bonne Jeanne ; mais +je dis que l’Église pourrait maintenant vous relever +de tous vos vœux.</p> + +<p class='pindent'>— L’église, monsieur l’abbé ? l’église de Toull-Sainte-Croix ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, mon enfant, l’église de Rome.</p> + +<p class='pindent'>Jeanne baissa les yeux d’un air soumis. Elle +avait bien entendu parler de l’église romaine à +son curé ; mais, comme chez tous les paysans, ce +mot ne présentait à son esprit d’autre sens que +celui d’un bel édifice, objet de dévotion particulière, +où les riches seuls pouvaient aller en pèlerinage.</p> + +<p class='pindent'>— Je crois bien à la vertu de l’église de Rome, +dit-elle ; mais quoique ça, il n’y a pas d’église qui +soit plus que Dieu.</p> + +<p class='pindent'>Le curé essaya de se faire comprendre. Il parla +du pape. Les paysans entendent aussi quelquefois +parler du pape. Ils l’appellent <span class='it'>le grand prêtre</span>, et +Jeanne ne pouvait s’habituer à l’appeler autrement.</p> + +<p class='pindent'>— Ce n’est pas au <span class='it'>grand prêtre</span>, pas plus qu’à +l’église de Rome, ou à celle de Saint-Martial de +Toull, que j’ai fait mes promesses, dit-elle ; c’est +au bon Dieu du ciel, à la Grand’Vierge et à ma +chère défunte mère. Celle-là ne disait pas toujours +comme vous, monsieur l’abbé ; et sur l’article des +vœux, elle me disait tous les jours que c’était pour +ma vie, et qu’il serait plus heureux pour moi de +mourir que de me trahir.</p> + +<p class='pindent'>Le curé parla encore du chef de l’Église, du +successeur des apôtres qui a reçu les clefs du ciel +et le pouvoir de délier les âmes sur la terre. Jeanne +fut étonnée, un peu scandalisée même, malgré elle, +du pouvoir que M. Alain attribuait à un homme.</p> + +<p class='pindent'>— Tout ça ne fera pas, dit-elle, que je n’aie pas +juré sur la pierre d’Ep-Nell, pendant que le corps +de ma pauvre défunte était là, et que notre maison +achevait de brûler, de ne jamais manquer à mes +vœux, de ne jamais me marier, et de ne jamais +tant seulement embrasser un homme par amour. +Vous voyez bien, monsieur l’abbé, que l’âme de +ma mère viendrait me faire des reproches, que la +Grand’Vierge me retirerait son amitié, et que le +bon Dieu me punirait. Ce qui est fait, on n’y peut +rien changer, et c’est inutile d’y penser.</p> + +<p class='pindent'>Rien ne put ébranler la résolution saintement +fanatique de Jeanne ; et M. Alain, qui l’interrogeait +plus encore pour l’éprouver que pour la convaincre, +revint d’auprès d’elle pénétré d’une admiration +qu’il communiqua à ses jeunes amis, mais qui +n’empêcha pas sir Arthur de tomber dans une +profonde tristesse. Il s’approcha de Jeanne, attacha +sur elle un regard douloureux, et s’éloigna +sans lui dire un mot, résolu à respecter sa foi et à +vaincre son propre amour s’il en avait la force.</p> + +<p class='pindent'>Le curé vint prendre congé de madame de Boussac, +qui, ne sachant point le vrai motif de sa visite, +l’avait trouvé très amusant et très original. Elle +essaya de le pousser encore un peu sur les étymologies ; +mais personne ne la seconda plus. L’espérance +avait donné, une heure auparavant, de la +gaieté aux amis de Jeanne. Ils faisaient maintenant +de vains efforts pour sourire.</p> + +<p class='pindent'>M. Alain allait se retirer, et déjà on lui amenait +son cheval devant la porte, lorsque Marie monta à +sa chambre pour prendre un livre qu’elle lui avait +promis. Elle trouva Jeanne à genoux, sur son prie-Dieu, +pâle comme la vierge d’albâtre qui recevait +sa prière, les yeux ouverts et comme décolorés, +les mains jointes et le corps roide et penché en +avant. La fixité de son regard et de son attitude +épouvanta mademoiselle de Boussac.</p> + +<p class='pindent'>— Jeanne, s’écria-t-elle, qu’as-tu ? réponds-moi ; +à quoi penses-tu ? es-tu malade ? ne m’entends-tu +pas ?</p> + +<p class='pindent'>Jeanne resta immobile, les lèvres entr’ouvertes. +Marie la toucha, elle était glacée, et ses membres +étaient roides comme ceux d’une statue. Aux cris +de mademoiselle de Boussac, tout le monde accourut. +On crut d’abord que Jeanne était morte. +Le médecin n’était pas loin ; il fit une seconde +saignée, et Jeanne reprit ses esprits. Mais elle fit +signe qu’elle voulait parler bas au curé ; et, comme +on l’engageait à ne pas parler encore, parce qu’elle +était trop faible, elle dit d’une voix éteinte :</p> + +<p class='pindent'>— Ça m’est commandé d’en haut.</p> + +<p class='pindent'>Quand tout le monde se fut éloigné, Jeanne dit +à M. Alain de cette voix si faible qu’il avait peine +à l’entendre :</p> + +<p class='pindent'>— Je me sens malade, et je pourrais bien en +mourir. Je veux donc vous faire ma confession, +monsieur l’abbé, du moins mal que je pourrai... +Vous savez... cet Anglais ? Où est-il ? Eh bien ! j’y +pensais, j’y pensais un peu trop souvent.</p> + +<p class='pindent'>— Malgré vous, sans doute, ma fille ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! bien sûr. Mais je ne pouvais pas m’en +empêcher ; et depuis hier surtout, toute la nuit je +l’avais devant les yeux. Est-ce un péché mortel, +monsieur le curé ?</p> + +<p class='pindent'>— Non, sans doute, mon enfant. Ce n’est même +pas un péché, puisque c’est une préoccupation +involontaire.</p> + +<p class='pindent'>— Mais encore tout à l’heure, dans le pré, en +vous parlant, j’avais comme du regret d’être +obligée de garder mon vœu. Ce n’est pas que +j’aurais voulu être mariée, je n’ai jamais pensé à +ça ; mais ça me faisait de la peine de faire tant de +peine à ce monsieur qui est si bon.</p> + +<p class='pindent'>— Eh bien ! Jeanne, croyez-vous que je doive +faire faire des démarches auprès du Saint-Père +pour obtenir la rupture de vos vœux ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! jamais, monsieur l’abbé ! D’ailleurs, il +ne s’agit pas de ça ; il s’agit de mettre mon âme +en paix. Ma chère amie qui est dans le ciel me +reprocherait, j’en suis sûre, d’avoir des sentiments +pour un Anglais, et j’ai honte d’être si faible. Mais +quand il m’a regardée dans le pré, comme pour +me dire adieu, ça m’a fendu le cœur. Il faut que +vous me donniez l’absolution pour ça, monsieur +l’abbé.</p> + +<p class='pindent'>— Avez-vous eu des sentiments du même genre +pour quelque autre, Jeanne ?</p> + +<p class='pindent'>— Oh non ! Monsieur, jamais. J’ai eu du chagrin +pour mon parrain, mais ça n’était pas la même +chose. Je ne me reproche pas ça...</p> + +<p class='pindent'>— Eh !... pardonnez mes questions, ma fille, +mais au moment de vous donner l’absolution, je +dois secourir votre mémoire, affaiblie peut-être ; +M. Léon Marsillat...</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! celui-là !... dit Jeanne.</p> + +<p class='pindent'>Mais elle était trop épuisée pour parler davantage ; +elle ne put que sourire avec une douceur +angélique à laquelle se mêla un peu de la fierté +malicieuse de la femme. Le curé lui donna l’absolution, +et elle parut s’endormir. Quand elle se +réveilla, Marie tenait sa main ; Guillaume, pâle et +consterné, était à genoux auprès d’elle ; M. Harley, +debout et immobile, semblait paralysé. Le médecin +lui avait dit des mots terribles :</p> + +<p class='pindent'>— Le cas est grave, cette jeune fille pourrait +bien succomber d’un instant à l’autre.</p> + +<p class='pindent'>Cependant Jeanne parut se relever de cette +crise. Couchée sur le propre lit de sa chère mignonne, +et soignée par elle, elle paraissait jouir d’un +grand calme et assurait ne pas souffrir du tout.</p> + +<p class='pindent'>— Cela m’étonne, disait le médecin, il faut +qu’elle dorme ou qu’elle souffre.</p> + +<p class='pindent'>Mais on ne put savoir à quoi s’en tenir. Claudie +avait bien expliqué que Jeanne était de ceux qui +ne se plaignent pas : était-elle de ceux qui souffrent ? +Marie pensait qu’elle était de la nature des +anges, qui ne sentent d’autres douleurs que la +pitié pour les hommes.</p> + +<p class='pindent'>Après sa confession, Jeanne parut avoir surmonté +son regret ou abjuré ses scrupules ; car elle +regarda M. Harley sans émotion, et, en recevant +les adieux de M. Alain, qui était forcé de retourner +à sa paroisse avant la nuit, elle lui dit qu’elle se +sentait l’âme en paix. Vers le coucher du soleil, +elle se souleva et fit signe à Cadet et à Claudie de +venir auprès d’elle.</p> + +<p class='pindent'>— Mes enfants, leur dit-elle, si je venais à +mourir, vous auriez soin de Finaud, pas vrai ?</p> + +<p class='pindent'>Cadet ne répondit que par des sanglots. Claudie +s’écria du fond de son cœur :</p> + +<p class='pindent'>— Ne meurs pas, Jeanne ; j’aimerais mieux +mourir à ta place.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! je n’ai pas envie de mourir ! dit Jeanne +en souriant. Allez-vous-en servir le dîner, mes +enfants ; on l’a bien assez retardé pour moi. Mon +parrain, ma mignonne, il faut aller dîner. Je suis +très bien, Dieu merci ! Vous viendrez me revoir +après, si vous voulez.</p> + +<p class='pindent'>— Oui, oui, allez dîner, dit le médecin, qui +tenait le bras de Jeanne. Le pouls est bon. Ce ne +sera rien aujourd’hui.</p> + +<p class='pindent'>— Monsieur Harley, dit-il à sir Arthur en le +suivant dans le corridor, avant un quart d’heure +cette fille sera morte. Mademoiselle de Boussac +est fort sensible et l’aime beaucoup. Guillaume en +est, je crois, fort amoureux. Ces pauvres enfants +sont d’une santé trop délicate pour assister à un +pareil spectacle. Emmenez-les et ne faites semblant +de rien, vous qui êtes un homme calme et +fort. Ordonnez à Claudie de descendre et de rester +en bas ; elle jetterait les hauts cris dans la maison... +Et puis, revenez, vous ! Il est possible que nous ne +soyons pas trop de deux pour contenir la malade +dans ses dernières convulsions.</p> + +<p class='pindent'>M. Harley, la mort dans l’âme, suivit de point +en point les indications prudentes du médecin. +Lorsqu’il rentra, Cadet, qui était resté avec ce +dernier auprès de Jeanne, vint à sa rencontre en +riant.</p> + +<p class='pindent'>— Oh ! la Jeanne va bien mieux, dit-il en +frappant ses mains l’une dans l’autre, la voilà qui +chante. Oh ! je suis-t-i content ! J’avais ben cru +qu’alle en mourrait !</p> + +<p class='pindent'>— Va-t’en servir le dîner, lui cria le médecin. +Tu vois, nous n’avons plus besoin de toi. Monsieur +Harley, ajouta-t-il, fermez les portes et les +fenêtres ; qu’on n’entende pas cette agonie, et +apprêtez-vous à un peu de courage. Ces fins-là +sont violentes et affreuses. C’est une commotion +cérébrale ; la crise se prépare... Ce ne sera pas long.</p> + +<p class='pindent'>Le sang-froid terrible du médecin glaçait le +malheureux Arthur d’horreur et de désespoir. +Jeanne, assise sur son lit, les joues bleuies et les +yeux étincelants, caressait son chien, et chantait +d’une voix forte et vibrante :</p> + + + <div class='poetry-container' style=''> + <div class='lgp'> <!-- rend=';' --> +<div class='stanza-outer'> +<p class='line0'>  Là où donc est le temps</p> +<p class='line0'>  Où j’étais sur ma porte,</p> +<p class='line0'>Assise dans mon habit blanc...</p> +</div> +</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend --> + +<p class='pindent'>Mais le docteur s’était trompé. La fin de Jeanne +devait être aussi douce et aussi résignée que sa vie. +Sa voix s’adoucit, et prit un accent céleste en +murmurant ces vers d’une autre chanson du pays :</p> + + + <div class='poetry-container' style=''> + <div class='lgp'> <!-- rend=';' --> +<div class='stanza-outer'> +<p class='line0'>En traversant les nuages,</p> +<p class='line0'>J’entends chanter ma mort.</p> +<p class='line0'>Sur le bord du rivage</p> +<p class='line0'>On me regrette encore...</p> +</div> +</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend --> + +<p class='pindent'>— <span class='it'>Oh, moi là ! oh, moi là !</span> Finaud, mon petit +chien, mon chien Finaud ! <span class='it'>Tranche, tranche, aoulé, +aoulé ! en sus, en sus... vire, vire, vire !</span>...</p> + +<p class='pindent'>— Que dit-elle, mon Dieu ! s’écria M. Harley en +joignant les mains.</p> + +<p class='pindent'>— Elle rassemble son troupeau pour partir ; elle +excite son chien, dit le docteur. Elle se croit au +pré... C’est le délire.</p> + +<p class='pindent'>— Monsieur Harley, je veux vous parler, dit +tout à coup Jeanne d’une voix ferme. Vous êtes +un brave homme, un homme selon Dieu... Ma +chère mignonne est un ange du ciel... Je vous +commande de la part du bon Dieu et de la sainte +Vierge de l’épouser... Et puis, écoutez, vous irez +à Toull-Sainte-Croix, vous assemblerez tous les +gens de l’endroit, et vous leur direz de ma part ce +que je vas vous dire : Il y a un trésor dans la terre. +Il n’est à personne ; il est à tout le monde. Tant +qu’un chacun le cherchera pour le prendre et pour +le garder à lui tout seul, aucun ne le trouvera. +Ceux qui voudront le partager entre tout le monde, +ceux-là le trouveront, et ceux qui feront cela +seront plus riches que tout le monde, quand même +ils n’auraient que cinq sous... comme moi... et +comme sainte Thérèse... Vous leur direz cela, c’est +la <span class='it'>connaissance</span>, la <span class='it'>vraie connaissance</span> que ma mère +m’a donnée ou qu’elle m’avait bien commandé de +donner à tout le monde quand j’aurais trouvé le +trésor. S’ils ne vous écoutent pas, ils pourront +encore longtemps chanter la vieille chanson :</p> + + + <div class='poetry-container' style=''> + <div class='lgp'> <!-- rend=';' --> +<div class='stanza-outer'> +<p class='line0'>Dites-moi donc, ma mère,</p> +<p class='line0'>Où les Français en sont?</p> +<p class='line0'>Ils sont dans la misère,</p> +<p class='line0'>Toujours comme <span class='it'>ils étions</span>.</p> +</div> +</div></div> <!-- end poetry block --><!-- end rend --> + +<p class='pindent'>La voix de Jeanne avait un timbre céleste, +mais elle s’affaiblissait de plus en plus.</p> + +<p class='pindent'>— Monsieur Harley, dit-elle, attendez, ne partez +pas encore ; mettez-moi mon chapelet dans les +mains... Y est-il ? Je ne le sens pas ; j’ai les mains +mortes. Vous aimerez ma chère mignonne, pas +vrai ? Oh ! mon Dieu, voilà la grand’fade devant +moi ; comme elle est blanche ! Elle éclaire comme +le soleil... Elle a le bœuf d’or sous ses pieds ! +Adieu, mes amis !... Adieu, mon Cadet ; adieu, ma +Claudie... Êtes-vous là ? Vous prierez le bon Dieu +pour moi... Vous recommanderez ma pauvre +tante à mon parrain... Et ma chère mignonne ? +Ah ! je la vois !... Bonsoir, ma chère demoiselle, +voilà le soleil qui s’en va... et le clocher de Toull +qui se montre. M’y voilà arrivée, Dieu merci !...</p> + +<p class='pindent'>Jeanne étendit le bras, et voulut saisir la main +de sir Arthur, qu’elle prenait pour Marie. Mais elle +l’avait dit, ses mains étaient mortes, et son bras +demeura roide hors du lit. Arthur le couvrit de +baisers qu’elle ne sentit pas. Elle avait cessé de +vivre...</p> + +<p class='pindent'>Guillaume, Arthur et Marie, brisés d’abord par +la douleur, retrouvèrent leur courage pour aller +ensevelir le corps de Jeanne dans le cimetière de +Toull, à côté de celui de Tula et des autres parents.</p> + +<p class='pindent'>Malgré les précautions de sir Arthur, Guillaume +se battit en duel avec Marsillat. Ce dernier, en +apprenant la chute et la mort de Jeanne, avait +perdu tout son orgueil, et il avait été s’accuser et +gémir sincèrement dans le sein de sir Arthur, qui +lui avait tout pardonné, le trouvant bien assez +puni par ses remords. Mais Guillaume continuait +à être exaspéré contre lui. Sa mère l’avait détrompé, +en lui disant, pour le consoler de la perte +de Jeanne, que cette jeune fille n’était pas et ne +pouvait pas être sa sœur. Cette nouvelle révélation +ne fit qu’irriter la douleur du jeune homme. +Il accusa madame de Charmois et Marsillat de la +mort de cette chaste victime, et sa fureur contre +Léon ne connut plus de bornes. Il le provoqua si +amèrement que, malgré la patience et la générosité +dont le bouillant avocat fit preuve en cette +occasion, il le força de se battre avec lui dans le +cromlech des pierres jomâtres. Marsillat avait fait +tout au monde pour éviter cette extrémité. Il avait +trop d’avantage sur Guillaume, et pourtant celui-ci +le blessa grièvement à la cuisse. Marsillat en resta +boiteux, ce qui nuisait singulièrement à ses succès +auprès des beautés de la ville et de la campagne. +Une difformité, ou une infirmité, si peu choquante +qu’elle soit, est plus répulsive aux paysans qu’une +laideur amère jointe à un corps bien constitué. +Claudie ressentit l’effet de cette disgrâce de son +amant ; ou plutôt, lorsqu’elle eut appris ou deviné +la véritable cause de la mort de Jeanne, elle ne +put jamais pardonner.</p> + +<p class='pindent'>Marie et Arthur furent longtemps inconsolables. +Mais Jeanne avait dicté ses dernières intentions à +M. Harley, qui se fit un devoir de les remplir. Après +Jeanne, Marie était pour lui la plus excellente de +toutes les femmes. Leur affection pour cette chère +défunte forma un lien sacré entre eux. Ils se marièrent +un an après sa mort, et voyagèrent pendant +quelque temps avec Guillaume, pour le distraire de +sa douleur sombre. Le jeune baron se rétablit enfin, +et n’épousa point Elvire de Charmois, qui resta +longtemps fille, au grand déconfort de sa mère.</p> + +<p class='pindent'>Guillaume n’était pas sans remords. Il se reprochait +amèrement d’avoir aimé Jeanne trop ou +trop peu, de n’avoir pas su vaincre à temps sa +passion, ou de n’y avoir pas héroïquement cédé, +en offrant le premier à sa filleule un amour noble +et dévoué comme celui de M. Harley. A quelque +chose, dit-on, malheur est bon. Cela est vrai, si le +repentir nous purifie. Guillaume en fut un exemple. +Il ne fit point d’actions éclatantes ; il resta rêveur +et amant de la solitude ; mais il porta dans toutes +ses relations avec les hommes que le préjugé lui +rendait inférieurs une charité et une bienveillance +à toute épreuve. Il ne fit en cela qu’imiter sa sœur +et son beau-frère, dont les idées et les actions +généreuses semblèrent d’un siècle en avant du +temps misérable et condamné où nous vivons.</p> + +<p class='pindent'>Marsillat avait reçu une dure leçon. Il se corrigea +du libertinage ; mais il avait le fond de l’âme trop +égoïste pour ne pas remplacer cette mauvaise passion +par une autre. L’ambition politique devint le +stimulant de son intelligence et la chimère de sa vie.</p> + +<div class='lgc' style='margin-top:4em;'> <!-- rend=';fs:.8em;sb:4;' --> +<p class='line' style='font-size:.8em;'>FIN</p> +<p class='line'> </p> +<p class='line' style='font-size:.8em;'><span class='ol'>IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE</span></p> +<p class='line'> </p> +<p class='line' style='font-size:.8em;'>PRINTED IN GREAT BRITAIN</p> +</div> <!-- end rend --> + +<hr class='pbk'/> + +<p class='line' style='text-align:center;margin-top:4em;margin-bottom:2em;font-size:1.2em;'>Note de Transcription</p> + +<p class='pindent'>Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression +ont été corrigées. Lorsque plusieurs orthographes se +produisent, l’utilisation de la majorité a été employé.</p> + +<p class='pindent'>Ponctuation a été maintenue sauf si évidente erreurs +d’impression se produisent.</p> + +<p class='pindent'>L’orthographe et la ponctuation reflètent les moments où +le livre a été écrit et ou publié.</p> + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78257 ***</div> + </body> + <!-- created with fpgen.py 4.67c on 2026-03-20 16:25:18 GMT --> +</html> diff --git a/78257-h/images/cover.jpg b/78257-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..295bd7b --- /dev/null +++ b/78257-h/images/cover.jpg diff --git a/78257-h/images/table.jpg b/78257-h/images/table.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..50c9700 --- /dev/null +++ b/78257-h/images/table.jpg diff --git a/78257-h/images/title.jpg b/78257-h/images/title.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cc1dfd2 --- /dev/null +++ b/78257-h/images/title.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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