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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/78369-0.txt b/78369-0.txt new file mode 100644 index 0000000..04070e5 --- /dev/null +++ b/78369-0.txt @@ -0,0 +1,16690 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78369 *** + + +LE LIVRE + +DES SINGULARITÉS. + + + + +_Cet Ouvrage se trouve aussi_: + + { CROZET, libraire, quai Malaquais; +A PARIS, chez { TECHENER, libraire, place du Louvre; + { DUMOULIN, libraire, quai des Augustins. + + +DIJON, IMPR. DE FRANTIN. 1840. + + + + +LE LIVRE + +DES SINGULARITÉS, + +PAR G. P. PHILOMNESTE, + +AUTEUR DES AMUSEMENTS PHILOLOGIQUES. + + +Non juvat assiduè libros tractare severos, +Sed libet ad dulces etiam descendere lusus. + +_Johan._ POSTHIUS. + +DIJON, + +VICTOR LAGIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, PLACE ST.-ÉTIENNE. + +PARIS, + +PELISSONNIER, lib., rue des Mathurins-S.-Jacques, 24. + +1841. + + +Pour toute Préface, ami lecteur, nous vous dirons franchement que ce +livre de SINGULARITÉS ou plutôt de sornettes, est un ouvrage à +part, un recueil fantasque, sérieux, burlesque, érudit, frivole, grave, +amusant, facétieux, admirable, piquant, détestable, parfois instructif, +parfois ennuyeux, souvent décousu, mais toujours varié; c'est déjà +quelque chose. Au surplus, désirez-vous savoir par le menu ce qu'il +renferme? Continuez: + + Pag. + +=PREMIER OBJET.=--ANTÉGÉNÉSIE, ou Quelles +étaient les occupations de Dieu avant la création? 3 + +=SECOND OBJET.=--CRÉATION DE L'HOMME, poëme +épisodique, rédivivifié du XVIe siècle. Liminaire. 12 + +Invocation.--Formation du corps de l'homme. 15 + +Siège de l'entendement 16 +Les yeux 17 +Le nez 18 +La bouche 19 +Les dents;--les oreilles 21 +Les mains;--les genoux;--les bras 22 +Les pieds;--la cervelle;--le cœur 23 +Le poumon;--l'estomach 24 +Epilogue 25 +CRÉATION de la femme 26 + +=TROISIÈME OBJET.=--ONOMATOGRAPHIE AMUSANTE. +Préliminaire. Sur la nécessité des noms 31 + +Note A sur le livre renfermant la tradition relative au +nombre des enfants d'Adam 37 + +Note B relative aux opinions des savants sur le nombre +des langues connues et parlées dans les différentes parties +du globe 38 + +I. De certains noms propres chez les Sauvages 42 + +Mémoires d'un Sauvage 44 + +Adresse présentée par les chefs de plusieurs tribus sauvages +de l'Amérique du Nord, au nouveau gouverneur +du Canada 48 + +De certains noms singuliers dans les îles Sandwich 50 + +Dans l'Indoustan 54 + + +II. De certains mots bizarres et remarquables par leur longueur, + +Au Mexique 56 + +Chez les Hurons, chez les Iroquois 58 + +Chez les Yameos, chez les Algonkins 59 + +Note sur le systême de numération chez les Sauvages 60 + + +III. De la langue mariannaise 61 + +Modification du mot Coco dans cette langue 62 + +Anecdote sur l'utilité et les avantages du Cocotier 63 + +Noms propres singuliers par leur longueur 66 + +IV. Des noms qualificatifs d'une certaine étendue à +Vienne en Autriche 67 + +V. Des noms et des mots de fantaisie créés d'une manière +originale, etc. 70 + +VI. Historiette monosyllabique 78 + +VII. De la fatalité attachée à certains personnages dont +les noms commencent et finissent par la même lettre 82 + +VIII. De quelques mots singuliers dans leur décomposition +successive 94 + +IX. Des Sigles 97 + +De la Croix de S. Benoît vulgairement appelée _la Croix +des Sorciers_; son explication 98 + +Du mot SALIGIA ou Sigles sur les sept péchés capitaux 100 + +Autres Sigles: Sur l'_Oreste_ de Voltaire, avec une anecdote +sur quatre vers supprimés dans _Zaïre_ 102 + +Sur une Affiche vénitienne 103 + +Les cinq P (formant la meilleure dot d'une jeune personne +à marier) 106 + +Les trois O de Théodore de Bèze 106 + +Les cinq mots latins familiers à Louis XI 107 + +Maximes tirées du Bréviaire des politiques 108 + +=QUATRIÈME OBJET.=--RÊVERIES RENOUVELÉES DES +GRECS, ou symboles et préceptes de Pythagore 109 + +Son système sur les nombres, leur puissance, faculté et +propriété 118 + +Ses préceptes diététiques 123 + +Son système de métempsycose 126 + +Liste des ouvrages qu'on lui attribue 130 + +=CINQUIÈME OBJET.=--SINGULARITÉS NUMÉRIQUES: + +Sur diverses propriétés du nombre neuf 132 + +--Du nombre TRENTE-SEPT 133 + +D'un cours de géométrie en vers 134 + +Vers techniques sur le rapport du diamètre du cercle à +sa circonférence, exprimé en décimales 137 + +Vers mnémoniques sur la passion 138 + +--Sur les Conciles œcuméniques 139 + +Vers latins dont la structure a prêté au calcul: + +Le premier 140 + +Le second et le troisième 142 + +Mot d'Archimède 144 + +Singularité sur la mort des Papes Pie VII, Léon XII +et Pie VIII 144 + +Autres singularités sur le titre nominal de trois Papes, +de trois rois et de trois reines de France 148 + +Singularité numérique extraordinaire 150 + +Question sur l'origine d'un usage singulier 153 + +Mélanges sur le baptême, le mariage et la mort; +amphigouri énigmatique 154 + +Quel est l'âge où la femme trouve le plus ordinairement +à se marier 157 + +=SIXIÈME OBJET.=--DE LA GASTRONOMIE 159 + +I. Aphorismes gastronomiques, principes généraux 160 + +De quelques comestibles 162 + +II. Goûts gastromaniques (et non gastronomiques) de +certains personnages célèbres 166 + +III. Des balances gastronomiques 176 + +IV. Du _Sanglier à la troyenne_ chez les Anciens, et du +_Rôti à l'impératrice_ chez les Modernes 178 + +V. Bol de punch remarquable 180 + +VI. Mémoire d'apothicaire et singuliers régimes de santé 181 + +Repas épiscopal à Rouen 185 + +VII. Cours de Rhétorique à la cuiller, suivi d'un dîner +logique 189 + +=SEPTIÈME OBJET.=--QUELQUES LETTRES SINGULIÈRES +écrites par des Papes, des Rois, des +Princes, etc., etc. + +Des prétendues lettres écrites par Jésus-Christ, la +Sainte Vierge, etc. 191 + +I. Lettre du Pape Jean XXII à Philippe-le-Long 194 + +II. Lettre d'un curé de Paris au même Pape Jean XXII, +relative au neveu de S. S. qui avait été pendu 196 + +III. Lettre de l'empereur Maximilien à Marguerite +d'Autriche 197 + +IV. Lettre d'Anne Boleyn, écrite dans sa jeunesse 201 + +V. Lettre (à double sens) de Mme de Saint-André au +prince de Condé 206 + +VI. Lettre de Charles IX à la comtesse de Crussol 209 + +VII. Autre lettre du même à son frère le duc d'Anjou 209 + +VIII. Lettre de Catherine de Médicis au duc d'Anjou 210 + +IX. Lettre de Charles IX à son frère le roi de Pologne 211 + +X. Lettre de Henri III à Réné de Faucigny 212 + +XI. Lettre de Henri IV à Mme de Monglat, pour lui +recommander de bien fouetter le Dauphin, son fils; +anecdotes à ce sujet 214 + +Lettre de ce prince encore enfant à son père Henri IV 218 + +XII. Lettres plaisantes de l'abbé de Montreuil 220 + +XIII. Correspondance laconique 221 + +XIV. Lettre facétieuse sur un projet de réforme de l'orthographe 223 + +XV. Lettres de deux fashionnables 226 + +XVI. Lettre turque d'Ibrahim Pacha au Grand Seigneur 230 + +XVII. Lettre indienne de Krichnaya 232 + +XVIII. Lettre chinoise adressée à la reine Victoria 235 + +=HUITIÈME OBJET.=--QUELQUES DOCUMENTS SINGULIERS +empruntés aux Anglais. + +I. Ordonnance de police de Richard Ier partant pour la +Croisade 237 + +II. Episode biographique de la jeunesse d'Elisabeth +Woodville 240 + +III. Instructions données par Henri VII, pour obtenir +des renseignements sur le personnel d'une jeune princesse +de Naples 244 + +Réponse 248 + +IV. Quelques articles d'un réglement pour le service de +la Maison du Roi, à la Cour de Henri VIII 250 + +Repas donné au couronnement d'Anne Boleyn, le 2 juin +1533 256 + +V. Singulière ordonnance rendue en 1563, sur les portraits +et la beauté de la reine Elisabeth 258 + +VI. Quelques lois d'Angleterre assez singulières 266 + +VII. Excentriques anglais 270 + +Le vieux Lowel 271 + +Sir Stukeley 273 + +M. Howe 275 + +L'excentrique politique 277 + +=NEUVIÈME OBJET.=--VARIÉTÉS. + +I. Curiosités microscopiques recueillies chez les Anciens +et chez les Modernes 283 + +Petits chefs-d'œuvre en écriture 284 + +Petits tours de force en mécanique 290 + +II. Singularités annulaires: + +Bagues hiéroglyphiques 299 + +Bagues arcaniques 304 + +III. Du nombre QUATORZE, relativement à Henri IV 307 + +IV. Quelques singularités extraites d'anciens registres de +l'état civil 312 + +V. D'un certain usage dans l'Inde 320 + +=DIXIÈME OBJET.=--LE CHANT DU ROSSIGNOL, texte +pur, écrit sous sa dictée et traduit en français, +précédé de son éloge, et suivi d'un mot sur le +langage des animaux 332 + +De quelques traductions singulières 344 + +=ONZIÈME OBJET.=--VARIÉTÉS BIBLIOGRAPHIQUES. + +I. Plan d'un petit cabinet d'amateur, composé de dix +ouvrages et de dix tableaux seulement, dont le prix +coûtant n'a guère excédé la modique somme de deux +millions 350 + +Catalogue des dix ouvrages 351 + +Catalogue des dix tableaux 355 + +II. Petite bibliothèque lexicographique 357 + +=DOUZIÈME OBJET.=--PIÈCES RELIGIEUSES. + +I. De quelques ouvrages mystiques assez singuliers, +publiés dans les XVIe et XVIIe siècles, parmi lesquels se +distinguent: + +La doulce mouelle des saints Os de l'Avent 364 + +Le Quadragésimal spirituel, c'est assavoir la salade, les +fèves, les pois, etc. 365 + +La seringue spirituelle pour les ames constipées, etc. 366 + +Les pillules spirituelles, etc. 367 + +Le fouet des pécheurs...., des apostats...., des jureurs..., +des paillards, etc. 368 + +La louange des femmes, etc. 369 + +II. De quelques ouvrages singuliers, relatifs à la Vierge +Marie 370 + +La maison de la Sainte Vierge, enlevée de Nazareth, etc. +(Ouvrage singulier surtout par les dates précises de l'âge +de Marie à diverses époques de sa vie.) 371 + +Le livre de la toute belle sans pair, etc. 379 + +Salutation aux membres sacrés de la glorieuse Vierge +mère de Dieu, par un Capucin 380 + +Le livre des louanges de la Sainte Vierge, par Albert-le-Grand 383 + +Méditation sur la saincte gésine de Nostre Dame 385 + +Du Testament de la Sainte Vierge en faveur des Carmes 387 + +III. Testament de Jésus-Christ 389 + +IV. Sentence de Jésus-Christ (quatre textes différents +copiés littéralement) 393 + +Le premier 394 + +Le second 396 + +Le troisième 400 + +Le quatrième 401 + +V. Du Paradis, de ses merveilles et de ses joyes, par +Fr. Arnoulx, chanoine de Riez 405 + + +ADDITIONS. + +I. NOTE sur le Christianisme des Sauvages du nord de +l'Amérique 423 + +II. Anecdotes sur le FOUET, correction qu'on administrait +assez souvent au petit LOUIS, dauphin de France, même +lorsqu'il fut roi sous le nom de Louis XIII. 423 + +III. Sur l'émeute du LANTURELU, arrivée à Dijon en 1630 425 + +Lettre d'un Dijonnais contemporain sur cette émeute 426 + +IV. EXPÉRIENCE PATIBULAIRE, racontée par Bâcon 430 + +La VILLA DU SUICIDE 432 + +V. Acrostiche triple sur les mots JESUS MARIA 437 + +VI. EPISTOLA _de Miseriâ curatorum_. (Les tribulations des +curés.) 439 + +L'ACCUSATION correcte du vray pénitent, ou Dialogues +relatifs à la confession 439 + +VII. L'ELOGE de la Sainte Vierge Marie, tiré d'un vieux +mystère et mis dans la bouche du Diable 440 + +SUPPLICATION à Nostre Dame, par Pierre de Nesson 440 + +VIII. DEI DESCRIPTIO (Définition de Dieu) 442 + +IX. LA PRINCESSE DES ORAISONS, ou les attraits ravissants +de notre Père céleste, tirés de l'excellence merveilleuse +de l'oraison dominicale, etc. 443 + +SIGNIFICATION et emphase de la diction AMEN 445 + +X. RECETTE pour devenir un parfait courtisan 446 + +RECETTE infaillible contre la goutte 446 + +AMUSETTE d'écolier, ou le _pinta trahit pintam_, etc. 447 + +TITRES de cinq dissertations curieuses, égarées et retrouvées +trop tard pour faire partie du présent volume 447 + +VOCABULAIRE des noms propres et des mots singuliers, +bizarres, sauvages et de fantaisie, éparpillés dans un +certain chapitre de l'ouvrage 449 + +TABLE des matières 453 + + +FIN DE LA TABLE DES DIVISIONS. + + + + +ARTICLE OMIS, + +à _rétablir_ p. 341. + + +Nous avons consacré, dans le présent recueil, pp. 332-344, un chapitre +au CHANT _du Rossignol_, écrit sous sa dictée; nous avons +donné plusieurs variantes de ce chant, mais il nous en est échappé +une que nous nous empressons de rétablir ici; son omission serait une +lacune impardonnable en si grave matière. Nous puisons cette nouvelle +variante dans les agréables causeries de M. de C........, publiées sous +le titre de _Souvenirs de madame la Marquise de Créquy_. Voici +comment l'auteur met en jeu notre gentil musicien emplumé, accompagné +de son savant copiste et traducteur, M. Dupont de Nemours: + + «Il arriva qu'un jour (dit Mme la Marquise), chacun se demanda + pourquoi tout Paris avait reçu des invitations pour une grande soirée + chez la marquise de Villiers? C'était pour entendre de la musique, + et tout le monde y fut avec la persuasion que ce serait une étrange + affaire. On apprit en arrivant qu'il était question d'un concert + vocal, et que toutes les personnes de la famille devaient y faire + leur partie. Jugez l'agréable surprise! On se forme en cercle, et + c'était un maniaque appelé M. Dupont qui devait diriger toutes ces + belles voix.--«Monseigneur, Mesdames et Messieurs (commença par dire + M. Dupont, en faisant une inclination profonde à M. le Prince de + Conti), vous allez entendre une cantate imitée du chant naturel au + _Rossignol_; j'ose me flatter d'avoir eu le bonheur de l'écrire + et de l'accentuer sous la dictée de la nature.» Et puis voilà tous + ces aimables enfants de la maison qui se mettent à chanter en fausset: + + Ti-ô-ou, ti-ô-ou, ti-ô-ou, + Spé tiou z'cou-à. + Cou-orror-pipi; + Ti-ô, ti-ô, ti-ô, ti-ô-tixe! + Cou-ciò, cou-ciò, cou-ciò! + Z'cou-ô, z'cou-ô, z'cou-ô; + T'zi, t'si, t'si.... + Curror-tiou! z'quouâ-pipi, coui! + + «C'est ainsi qu'on nous donna bien imprimée sur papier couleur de + rose, la cantate ornithologique et philomélique de M. Dupont de + Nemours; figurez-vous, si vous pouvez, les fous-rires, en entendant + chanter sept à huit romances telles que celle-ci par une pareille + couvée de rossignols?» (_Souvenirs de madame la marquise de + Créquy_, nouv. édit.; Paris, Delloye, 1840. 9 _vol. in_-18; + voy. tom. VI, pp. 222-223.) + +Tel est le récit de M. de C........, que nous ne donnons nullement pour +article de foi, mais qui présente une troisième variante indispensable +à notre article ROSSIGNOL. + + + + +LE LIVRE DES SINGULARITÉS + + +que nous offrons au public, ne justifierait nullement son titre, +si, comme les livres ordinaires, il commençait par le commencement, +c'est-à-dire par quelque chose qui tînt aux origines et même aux +origines les plus reculées, telles que la création, par exemple; car +en fait d'événements, on n'est guère dans l'usage de remonter plus +haut. Eh bien! nous déclarons que, dans la circonstance présente, +rien ne serait plus commun, plus vulgaire et même plus trivial que de +commencer ainsi. C'est pourquoi, voulant donner à notre recueil une +physionomie particulière, originale, singulière, nous avons décidé dans +notre haute sagesse, qu'il ne commencerait point par le commencement, +mais que, sortant de l'ornière de la routine, il commencerait avant le +commencement.--Voilà du nouveau, dira-t-on, et même de l'absurde.--Du +nouveau, oui; mais de l'absurde, non.--Dites-nous donc comment un livre +peut commencer avant le commencement?--Le voici, Messieurs; et notre +démonstration ne sera pas longue: Convenez-vous que la création, dont +nous avons eu l'honneur de vous parler plus haut, est le commencement +de toutes choses?--Oui, sans doute.--Or, si, dans notre livre, plaçant +en seconde ligne ladite création, nous vous présentons de prime-abord +l'histoire détaillée de ce qui l'a précédée, qu'en conclurez-vous?--Ah! +ah! c'est différent.--Vous en conclurez nécessairement que notre livre +commence avant le commencement, puisqu'il commence avant la création. +C'est donc cette histoire que vous allez trouver dans le joli petit +chapitre suivant, chapitre passablement sérieux, encore plus ennuyeux, +mais indispensable en tête d'un livre de singularités, créé et mis +au monde uniquement pour votre amusement, instruction et jubilation. +Vous remarquerez que nous avons baptisé ce chapitre du beau nom +d'ANTÉGÉNÉSIE, mot sublime qui exprime bien l'état des choses +tel qu'il était quand rien n'était, hors DIEU dont l'immensité +est le mobile de l'histoire en question. + +En définitive, nous croyons avoir prouvé victorieusement que le +LIVRE DES SINGULARITÉS ne commence point PAR le +commencement, mais qu'il commence AVANT le commencement, +_Quod erat demonstrandum_ pour son honneur et gloire. Entrons en +matière, et prenons le ton sérieux qui convient à la gravité du sujet. + + + + +PREMIER OBJET. + + +ANTÉGÉNÉSIE, OU QUELLES ÉTAIENT LES OCCUPATIONS DE DIEU AVANT LA +CRÉATION? + + +Cette question bizarre qui mérite bien de prendre le pas sur toutes +les SINGULARITÉS passées, présentes et futures, a produit +vers le XVIIe siècle, un léger opuscule qui, sans être +fort curieux par la manière dont il est traité, n'est cependant pas +tout-à-fait indigne de fixer un instant l'attention du philologue, +ne serait-ce que sous le rapport soit de son originalité, soit de sa +rareté; car, comme traité spécial d'un sujet aussi hétéroclite, nous +le croyons unique dans son genre. Nous ne faisons pourtant aucun doute +que l'auteur, tout simple, tout bonhomme qu'il paraît, n'ait eu quelque +connaissance de certaines pensées détachées que les philosophes anciens +nous ont transmises sur cet objet, et qu'il n'en ait fait son profit; +nous en avons reconnu plusieurs dont il ne parle pas dans son étrange +élucubration, mais qu'il est bon de citer. + +Platon, par exemple, est le premier qui a considéré la Divinité dans +sa solitude éternelle avant la production des êtres finis. Il est vrai +qu'ensuite il nous la représente sortant de son unité, pour montrer +les différentes manières par lesquelles elle a voulu manifester sa +puissance et se dépeindre au dehors. + +Aristote a soutenu que Dieu possédait et possède en lui-même un bonheur +parfait, parce qu'il se connaît et qu'avant la création des êtres il se +contemplait avec un plaisir infini. + +Jamblique, disciple de Porphyre, soutient que, selon les Egyptiens, +Dieu exista dans son unité solitaire avant tous les êtres, qu'il est +la source et l'origine de tout ce qui est intelligent ou intelligible, +premier principe se suffisant à lui-même, incompréhensible, père de +toutes les essences. + +«A l'origine des choses, dit le platonicien Sabellius, Dieu +silencieusement concentré dans son être ineffable, unité absolue, +sans émanation et sans révélation, n'avait encore rien tiré de cette +profondeur où tout reposait. L'ame du Christ, puis l'Esprit Saint, puis +enfin l'ame de l'homme, rayonnements successifs de l'ame de Dieu, se +produisirent tour-à-tour, et l'univers moral fut créé.» + +Le célèbre docteur Pocok, citant Albuféda, dit que, selon la doctrine +de Zoroastre, suivie en Perse et en Arabie, Dieu avait existé de tout +temps dans une solitude adorable, sans compagnon et sans rival.--Etc., +etc[1]. + +[Note 1: Il est dit, (dans le THALMUD, recueil qui n'est +pas exempt de choses plus que singulières et parfois saugrenues), que +«Dieu, afin de tuer le temps avant la création de l'univers, où il +était seul, s'occupait à bâtir divers mondes qu'il détruisait aussitôt, +jusqu'à ce que, par différents essais, il eût appris à en faire un +aussi parfait que le nôtre.» (Voy. BASNAGE, _Histoire des +Juifs_, liv. III, ch. 6.) Cette folie rabbinique ne nous a pas paru +devoir figurer parmi les opinions des philosophes que nous venons de +rapporter.] + +Il est présumable que ces diverses pensées, qui toutes dérivent de +l'école de Platon, n'ont point été inconnues à l'auteur de l'opuscule +en question, comme il sera facile de s'en convaincre en parcourant +l'extrait que nous allons en donner. + +Cet opuscule, tiré des manuscrits de la bibliothèque du Roi (_fonds +Béthune_, nº 7341), a été imprimé en entier, sans doute pour la +première et dernière fois, dans un journal littéraire intéressant, +la _Revue rétrospective_, Nº IX, juin 1834, _in_-8º, pp. +456-463; on voit que cette pièce a peu d'étendue (7 pages), et ce n'est +pas un grand malheur, car elle n'offre rien de bien attrayant. Aussi +nous garderons-nous de la rapporter en entier, et nous nous bornerons +à quelques citations des passages les plus supportables ou les plus +singuliers. Ces citations suffiront pour faire apprécier cette œuvre +mystique. L'auteur anonyme, très-bon catholique, veut nous donner +une idée de l'essence de Dieu, indépendante de toute création, et se +complaisant dans son ineffable trinité. Il débute ainsi, dans son style +un peu suranné: + + «Ce dire ancien, _il ne faut s'enquérir quels pactes de mariage + il y a entre Jupiter et Junon_, nous enseigne que nous ne devons + estre trop curieux de vouloir pénétrer dans les mystères du ciel, ni + de Dieu mesme; l'esprit de l'homme est aveugle au regard des choses + divines, qui sont exprès appelées mystères, pour ce qu'elles sont + cachées aux yeux de l'intelligence et posées bien loin au delà de la + connoissance et plus haute faculté de l'ame..... + + »A la vérité, demander ce que Dieu faisoit avant la création du + monde, c'est parler impertinemment, ou même puérilement, et ne + savoir proprement ce qu'on demande; car cette parole _faisoit_ + inclut quelque sorte d'action intime, une action réelle qui ne peut + être en Dieu, ni provenir de cette unique source d'intelligence et + de perfection. Dieu est un esprit souverain qui n'agit pas à la + façon des artisans du monde; les hommes ne peuvent accomplir leurs + ouvrages que par le moyen des instruments et outils à ce propres + et convenables; mais Dieu n'a point d'instruments chez lui pour + travailler, il n'a que faire d'outils pour ouvrer. Aussi, à parler + proprement, il ne fait pas, il agit; ou bien, en faisant toutes + choses, il ne fait rien, c'est-à-dire, il se repose en travaillant, + et par son seul vouloir son œuvre est accomplie et parfaite. En + Dieu il y a une intelligence, une volonté souveraine; de façon + qu'il veut agir (agir, dis-je, sans action, sans mouvement actuel), + il agit par le moyen de son intelligence, de sa volonté suprême; + et dès-lors qu'il délibère en son intelligence de donner l'être à + quelque ouvrage, à l'instant cet ouvrage est accompli par sa volonté + divine...... + + »Il est certain que Dieu éternel, lequel a fait le monde par sa + parole, se pouvoit bien passer du monde et n'avoit que faire des + créatures, car il vivoit et régnoit avant les siècles, très-heureux + et très-content dans le paradis de son essence et dans l'essence de + lui-même; et la vérité est que le monde et les anges et toutes les + créatures ont été tirées du non être à l'être, ou (pour parler avec + le philosophe) de l'être idéal à l'être formel par sa toute-puissance + et bonté, afin de participer à la très-heureuse fécondité de l'Être + divin, de sa grâce et de sa gloire merveilleuse. Ainsi Dieu n'ayant + que faire de toutes les choses qu'il a faites volontairement, toutes + ces choses ont affaire de Dieu pour être, pour vivre et subsister + heureusement selon la dignité de leurs espèces...... + + »Ainsi Dieu éternel ne laissoit pas que de vivre très-content sans le + monde (qui ne pouvoit apporter aucun avantage à son contentement et + à sa gloire), en ayant aussi chez lui-même dès l'éternité, la forme + plus expresse et, sans comparaison, plus excellente qu'elle n'est en + l'ouvrage actuel et corporel. Dieu n'avoit donc que faire du monde, + combien qu'il ait voulu l'establir en certain temps, puisqu'il est + lui-mesme le vrai monde intellectuel, comprenant en la sphère de son + immensité et le monde intelligible et le sensible et le petit monde + compris dans le pourpris du grand monde. Dieu n'avoit que faire des + anges, lui qui est l'intelligence souveraine; il n'avoit que faire + des corps, lui qui est tout esprit, acte pur et simple, abstrait de + toute nature et composition élémentaire; il n'avoit que faire des + ames, car il est tout intellect, et l'intellect est l'ame de l'ame, + comme la prunelle est l'œil de l'œil...... + + »Davantage, l'éternité est appelée des docteurs la maison + intelligible de Dieu; aussi n'avoit-il que faire des temps pour + subsister, car l'éternité est le temps immense de Dieu, ayant créé + le temps et les moments pour le bénéfice de l'homme et des autres + choses admises en la nature.... S'il y a eu quelque temps avant qu'il + fît le ciel et la terre (ce qui est impossible), pourquoi est-ce que + l'on demande: Qu'est-ce que Dieu faisoit alors? Et pourquoi est-ce + qu'on dit qu'il cessoit d'ouvrer? Car il avoit fait ce temps-là + même. Que si avant le ciel et la terre, il n'y avoit point de temps, + pourquoi est-ce que l'on demande ce que Dieu faisoit alors? car il + n'y avoit point d'adonques ni d'alors, là où il n'y avoit point du + tout de temps. C'est donc une impiété de demander ce que Dieu faisoit + avant le monde, puisque lui-même est tellement l'essence de toute + chose, que, sans lui et hors lui, (c'est-à-dire, sans sa grâce et + providence), tout ce qui est ou qui semble avoir quelque chose de + l'être, n'est rien et n'a point de substance réelle. + + »Mais il est véritable, (pour répondre à ces ames impies, à ces + chiens d'athées et à ces pourceaux d'Épicure[2]), que Dieu faisoit + avant la création des choses, ce qu'il fait maintenant et ce qu'il + fera toujours...... + + [Note 2: Nous n'avons rien de commun avec messieurs les athées + et les épicuriens; mais nous ne pouvons nous empêcher d'observer que + les épithètes de _chiens_ et de _pourceaux_ n'annoncent ni + délicatesse ni politesse chez M. l'antégénésien, ici digne modèle ou + émule du R. P. Garasse.] + + »Dieu ne croupissoit point en paresse et loisir avant qu'il eût créé + le monde, lui qui, au témoignage de Jésus-Christ, fait toujours une + œuvre qu'aucun ne connoît non plus que l'ouvrier, sinon le Fils, et + celui auquel le Fils l'aura voulu révéler. Donques cette Intelligence + souveraine contemploit avant les temps, dans le ciel de son éternité, + le Verbe divin, son image très-pure, le Verbe éternel auquel il prend + son souverain plaisir, pour lequel il a mis en être toutes choses, + auquel elles seront un jour réunies par la vertu du Saint-Esprit qui + est l'aimant intellectuel et le lien et l'accomplissement de toutes + essences; et c'est en ce Verbe éternel et coéternel à Dieu que le + Souverain se contemple de toute éternité; et de la contemplation + ineffable de ces deux (à savoir du Père et du Fils) procède une + troisième personne qui est le Saint-Esprit, saint amour, amour + essentiel, unissant par un moyen sans moyen cette trinité très-sainte + et vénérable. + + »Si donc l'on me demande ce que Dieu faisoit avant la création du + monde, je réponds avec tous les théologiens, qu'il contemploit son + Fils unique, non fait, ni créé, mais engendré de toute éternité + par son intelligence et contemplation divine[3]; qu'en ce Verbe + éternel, il contemploit l'archétype et le monde du monde, les + anges, les ames et toutes les créatures; bref, il voyoit (comme il + voit toujours d'une même sorte) en ce Verbe divin clairement et + manifestement toutes choses. Or l'action sans action du grand lien + étant la contemplation divine, nous devons aussi en ce monde affecter + la vie contemplative, vivant selon l'esprit et non selon la chair, + employant notre intellect et toutes les facultés de notre ame aux + exercices spirituels, au lieu de les convertir aux actions humaines + et corporelles, aux fonctions du corps, aux œuvres de concupiscence + qui ne tendent qu'à la mort....... + +[Note 3: Il existe un ouvrage intitulé: _Dissertation où l'on +cherche à prouver par l'Ecriture, que l'ame de Jésus-Christ étoit dans +le Ciel une intelligence pure et glorieuse, avant d'être unie à un +corps humain dans le sein de la bienheureuse vierge Marie._ Londres, +1739, pet. in-8º. Ce volume fait partie de la riche bibliothèque du +savant M. Leber, cédée par lui à la ville de Lyon. Voy. le nº 83 du +superbe catalogue qu'il en a dressé; _Paris, Techener_, 1839, 3 +vol. in-8º, fig.] + + »Disons pour fin et conclusion de ce traité, que Dieu avant la + création du monde faisoit et ne faisoit rien, faisoit beaucoup de + choses au regard de nous et ne faisoit rien à son respect; il faisoit + selon notre sens, mais il agissoit selon lui par le moyen ineffable + de son intelligence et de sa volonté; il agissoit, dis-je, sans + action quelconque, ou plutôt il contemploit l'œuvre mystérieux de la + Trinité très-sainte, très-parfaite et très-heureuse; il ne faisoit + rien, car, comme nous avons dit, il n'a point de corps, d'organes + ni d'instruments pour agir et pour ouvrer, comme les artisans du + monde; et ce grand Dieu régnant de toute éternité dans le palais de + sa gloire, dans le ciel de son essence, dans le paradis de lui-même, + il est là régnant heureusement; et la justice, la paix, toutes les + vertus sont toujours autour de son trône royal, toutes lui faisant + hommage et le rendant bienheureux essentiellement...... + + »Ainsi le Père Eternel a toujours régné dans le Ciel de luy-mesme + avant que le ciel et la terre fussent créés et parfaits; et régnant + en ce magnifique palais de sa gloire, il faisoit toutes choses sans + rien faire,.... mais faisant et parfaisant des ouvrages excellents en + son intelligence et volonté souveraine en faveur des hommes et des + intelligences mesmes, ayant à les créer (selon le décret du conseil + éternel) pour tesmoigner de sa gloire, et ensuite à les réformer par + sa sapience, et finalement à les bénir et glorifier éternellement + dans le Ciel glorieux de son éternité divine.» + +On voit par ces extraits que si la question, inabordable par sa nature, +qu'a choisie l'auteur, tombe par cette raison dans une espèce de +ridicule, on peut dire que la manière dont il l'a traitée, soit pour le +fond, soit pour la forme, est assez en harmonie avec le sujet. + +On a publié ou plutôt enterré dans un ancien journal littéraire le +_Conservateur_, août 1760, un poëme en deux chants, intitulé +_le Monde renaissant_. L'auteur, parlant de la création dans le +commencement du premier chant, a voulu nous peindre aussi la position +de la Divinité antérieurement au grand œuvre des six jours; mais, nous +le disons à regret, le poète nous semble rivaliser avec le prosateur, +pour les pensées et pour le style; au reste le lecteur en va juger, la +citation n'est pas longue. + + «.... D'abord l'immensité + Ne contenoit que l'immense unité. + Seul éternel, Cœlus, le bien suprême, + Régnoit sur soi, renfermé dans soi-même, + Toujours en paix, toujours en action, + Toujours heureux dans sa possession. + D'un seul objet sa vue étoit frappée, + D'un seul objet sa grande ame occupée, + C'étoit lui-même; et le même plaisir + Toujours combloit, ranimoit son désir. + Maître du sort, exempt d'inquiétude, + Rien ne manquoit au Souverain des Dieux; + Mais il daigna quitter sa solitude, + Et ne se croire heureux et glorieux, + Que dans un autre il ne se vît heureux. + Ainsi jaillit cette source divine + Dont tous les Dieux tirent leur origine. + L'unité vit son invisible corps + Sous mille traits se dépeindre au dehors. + Ainsi naquit la sagesse incréée, + De tant d'objets sans cesse récréée......» + +Nous ne prolongerons pas nos citations sur ce sujet singulier; en voilà +suffisamment pour prouver que l'imagination de l'homme est un ballon +plein d'un gaz inconnu mais très-subtil, qui souvent s'élève au-delà +des régions les plus brillantes de l'empirée, mais qui aussi s'égare +souvent dans les brouillards les plus épais de notre pauvre atmosphère +intellectuelle. + + + + +SECOND OBJET. + + +CRÉATION DE L'HOMME. POEME ÉPISODIQUE, REDIVIVIFIÉ DU SEIZIÈME SIÈCLE. + +LIMINAIRE. + +Humble émule des doctes éditeurs de l'ABEILLE _du +Parnasse_, nous aussi, nous aimons à papillonner sur la croupe de ce +mont sacré, à aller à la picorée, à descendre dans le calice des fleurs +et à y pomper les plus suaves parfums. Nous nous adressons surtout aux +riches productions du XVIe siècle; ce sont elles qui nous +fournissent le butin le plus précieux. + +Mais parmi tant de pièces admirables de ce grand siècle, dont +les charmes venaient se disputer l'honneur de figurer dans notre +galerie, nous avons distingué une petite épopée ou quasi-épopée, +qui, par la nature de son objet primordial et par le talent éminent +de l'auteur, nous a paru complètement justifier notre choix. Aussi +ne regrettons-nous point les peines, sueurs et labeurs qu'il nous en +a coûté pour arracher cette brillante escarboucle à la féconde mine +qui la recélait; et nous pouvons assurer qu'aucune précaution n'a été +négligée pour l'en extraire sans altérer la pureté de ses formes. + +Dire que ce superbe poëme, qui pourtant n'est qu'un épisode, sort de +la plume d'un des premiers disciples de Ronsard, ce serait déjà lui +délivrer un passeport assez honorable, surtout par le temps qui court +[4]; mais nous ajouterons que ce disciple devenu maître, a été appelé +de son temps LE PRINCE DES POÈTES FRANÇOIS, et qu'en 1607 +on a dit de lui: «Il mérite et emporte le prix par-dessus tous les +autres poètes, plusieurs desquels quoiqu'on les tienne pour estre de +très-belles ESTOILES, ornemens de l'univers, si est-ce que +celui-ci les surpassant est admiré et réputé comme un SOLEIL.» + +[Note 4: Ce liminaire date de 1827.] + +D'après un témoignage aussi radieux de la part des contemporains, +quelle idée ne doit-on pas se former du mérite de l'auteur, de +l'excellence de ses talents, de la beauté de son travail! Quelle +impatience ne doit-on pas avoir de connaître et de savourer le fruit +éclos dans la serre chaude d'un tel génie! + +Quel est donc le sujet de ce merveilleux poëme? Attention! petits et +grands, prêtez l'oreille; il est ici question d'un objet transcendant +qui est pour vous de la plus haute importance; car sans lui où en +seriez-vous? que seriez-vous? pas même un de ces atômes d'Epicure les +plus imperceptibles. Or donc, sachez que cet incomparable chef-d'œuvre +est la CRÉATION DE L'HOMME, mais de l'homme par excellence, +de l'homme en chair et en os, de l'homme fortement constitué et +parfaitement disposé, membre par membre, tel que Dieu seul pouvait +le former de ses mains divines. L'auteur de cette épopée en a si +bien esquissé le plan, divisé les parties, élaboré l'ensemble, qu'en +parcourant les détails circonstanciés de cette grande opération, on +croirait vraiment en lire le procès-verbal et voir le poète sublime +placé à côté du CÉLESTE OUVRIER, épier son auguste pensée, +et enregistrer tous ses mouvements, à mesure qu'il façonne et anime +chaque partie du corps du TERRESTRE EMPEREUR. C'est ainsi, +par exemple, qu'il nous présente d'abord l'image délicate de «la masse +faite d'une poussière collée, pressée entre les doigts du Créateur.[5]» +Puis, il passe successivement en revue chaque membre qu'il décrit en +particulier, tels que le siège de l'entendement, le cerveau, les yeux, +le nez, la bouche, les dents, les oreilles, les mains, les bras, les +genoux, les pieds, la cervelle, le cœur, les poumons, l'estomac, enfin +l'individu complet. Oui, c'est un tableau achevé. Mais n'anticipons +pas sur les jouissances du lecteur; prévenons-le seulement que dans un +poëme ou quasi-poëme de cette importance, on a été économe de notes sur +les beautés du texte, car il en eût fallu à chaque vers et peut-être à +chaque mot. + +[Note 5: Les Thalmudistes, dont les commentaires sont parfois +singuliers, comme nous l'avons déjà dit, rendent ainsi compte des +douze heures du jour auquel Adam fut créé. A la première, disent-ils, +Dieu pétrit la poussière dont il devait fabriquer le premier homme, +qui bientôt devint un embryon.--A la seconde heure, Adam se tint sur +ses pieds.--A la quatrième, Dieu l'appela et lui dit de donner aux +animaux les noms qu'ils devaient porter; et quand les noms furent +donnés, Dieu lui dit: Et moi, comment m'appelles-tu? Adam répondit: +JEHOVAH, _c'est toi qui es_. Aussi c'est à quoi fait +allusion le prophète Isaïe, quand il fait dire à Dieu: _Je suis +celui qui suis; c'est là mon nom, le nom qu'Adam m'a donné et que j'ai +pris._--A la septième heure, eut lieu le mariage d'Eve, que Dieu +amena à Adam comme une paranymphe, après l'avoir frisée.--A la dixième +heure Adam pécha.--A la onzième, il fut jugé et condamné à sortir +d'Eden.--Enfin à la douzième, il sentait déjà la peine et les sueurs du +travail. Les Thalmudistes, enchérissant sur cette fable, ajoutent que +Dieu avait fait Adam si grand qu'il remplissait le monde, ou du moins +qu'il touchait le ciel avec sa tête. Les anges étonnés en murmurèrent, +et dirent à Dieu qu'il y avait deux souverains, l'un au ciel, l'autre +sur la terre. Alors Dieu appuya la main sur la tête d'Adam, et le +réduisit à la hauteur de mille coudées. Mais cette hauteur diminua +encore à mesure que les hommes se livrèrent au péché; et enfin Dieu +fixa leur taille aux dimensions que nous voyons maintenant. + +Voilà un faible échantillon des folies dont fourmille le Thalmud.] + +Nous dirons cependant qu'ayant découvert un _Discours sur +l'excellence de l'homme_, qui date du même siècle, de 1558, et où +la beauté de la prose rivalise avec le charme des vers de notre prince +des poètes, nous n'avons pu résister au plaisir de mettre en rapport +ces deux génies. Nous avons donc placé sous certains passages de poésie +relatifs à quelque partie du corps humain, le passage de prose qui +regarde le même objet. L'auteur de cette prose est un nommé Boaistuau, +dont nous parlerons par la suite, ainsi que de l'auteur du poëme. + + +CRÉATION DE L'HOMME. + +INVOCATION. + + O Divin architecte, ouvrier admirable, + Qui, parfait, ne void rien à toi que toi semblable, + Sur ce rude tableau fais que ma lourde main + Eslaboure si bien d'un pinceau non humain, + Le Roy des animaux[6], qu'en sa face on remarque + De ta divinité quelqu'évidente marque. + +[Note 6: Boaistuau dit: «En quelle reverence doit-on tenir celui +que nostre Dieu a tant prisé qu'il l'a élevé comme chef et empereur de +toutes les créatures visibles.»] + + +FORMATION DU CORPS DE L'HOMME. + + O Père, tout ainsi qu'il te plut de former + De la marine humeur les hostes de la mer, + De mesme tu formas d'une terrestre masse + Des fragiles humains la limoneuse race; + Afin que chasque corps forgé nouvellement + Eust quelque sympathie avec son élément. + Estant donc désireux de produire en lumière + Le terrestre empereur, tu pris de la poussière, + La collas, la pressas, l'embellis de ta main, + Et d'un informe corps formas le corps humain; + Ne courbant toutesfois sa face vers le centre, + Comme à tant d'animaux qui n'ont soin que du ventre[7], + Mourans d'ame et de corps: ains relevant ses yeux + Vers les dorez flambeaux qui brillent dans les cieux, + Afin qu'à tous moments sa plus divine essence + Par leurs nerfs contemplast le lieu de sa naissance[8]. + +[Note 7: Veluti pecora quæ natura prona atque ventri obedientia +finxit. (SALLUST. _de Bello Catilin._ 1.)] + +[Note 8: + + Os homini sublime dedit: cœlumque tueri + Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus. + +OVIDE, _Metam._, I, _V._ 85-86. +] + + +SIÈGE DE L'ENTENDEMENT. + + Tu logeas tout d'abord l'humain entendement + En l'estage plus haut de ce beau bastiment[9]: + Afin que tout ainsi que d'une citadelle + Il domptast la fureur du corps qui se rebelle + Trop souvent contre lui; et que nostre raison + Tenant dans un tel fort jour et nuict garnison, + Foulast dessous ses pieds l'envie, la colère, + L'avarice, l'orgueil et tout ce populaire, + Qui veut, séditieux, tousjours donner la loy + A celui qu'il te plut leur ordonner pour Roy. + +[Note 9: Le passage suivant de Boaistuau peut s'appliquer ici, et +supplée d'ailleurs à ce qui manque dans celui de notre poète: + +«Quelle excellence et beauté y a-t-il en la tête de cet animal +(l'homme), qui est la tour et rempart de raison et sapience, de +laquelle comme d'une fontaine issent (sortent) les diverses opérations +des sens.... Qui ne s'esmerveillera de la mémoire, laquelle est le +greffier qui toujours demeure au dedans de la tour, laquelle garde et +retient les choses qui passent soudainement...., pour s'en servir, peu +après, lorsque par un souvenir elle raconte ce que de longtemps elle a +conçu et amassé....» + +Nous demandons à M. Boaistuau la permission d'ajouter à cette note, que +les philosophes tant anciens que modernes n'ont jamais été d'accord +sur la définition de l'homme. L'un l'a qualifié de _bipède sans +plumes_; l'autre l'appelle un _animal parlant_; celui-ci un +_animal raisonnable_; celui-là un _animal qui s'habille_; cet +autre un _animal qui fait du feu_; enfin un anglais le nomme un +_animal cuisinier_, parce que Burke a dit: «Il faut de la raison +pour faire cuire un œuf.» Pour nous, nous préférons cette définition: +l'homme est un _animal qui plante et qui récolte_; en effet, +l'homme seul a pu sentir la nécessité de ces deux opérations, d'où +découlèrent primitivement l'idée de propriété et le principe de l'ordre +social. _Cuique suum._] + + +LES YEUX. + + Les yeux, guides du corps, sont mis en sentinelle + Au plus notable endroit de ceste citadelle, + Pour descouvrir de loin et garder qu'aucun mal + N'assaille au despourvu le divin animal. + C'est en les façonnant que ta main tant vantée + Se semble estre à-peu-près soi-mesme surmontée; + Ne les perçant à jour, pour ne rendre nos yeux + Tels que ceux qui voyant par un tuyau les cieux, + Ne remarquent que peu de si grande estendue + (Car les bords du canal restrécissent leur vue), + Et pour ne difformer par tant de trous ouverts + La face du seigneur de ce bas univers. + Ces deux astres bessons[10], qui de leurs douces flammes + Allument un brasier dans les plus froides ames; + Ces miroirs de l'esprit, ces doux luisants flambeaux, + Ces doux carquois d'amour ont si tendres les peaux, + Par qui, comme à travers deux luisantes verrières[11], + Ils dardent par moments leurs plus vives lumières, + Qu'ils s'esteindroyent bien-tost si Dieu de toutes parts + Ne les avoit couverts de fermes boulevards; + Logeant si dextrement tant et tant de merveilles + Entre le nez, le front et les joues vermeilles, + Ainsi qu'en deux vallons plaisamment embrassez + De tertres qui ne sont ni peu ni trop haussez. + Et puis comme le toict préserve de son aisle + Des injures du ciel la muraille nouvelle, + On voit mille dangers loin de l'œil repoussez + Par le prompt mouvement des sourcils hérissez[12]. + +[Note 10: Jumeaux.] + +[Note 11: Vîtres.] + +[Note 12: Notre prosateur s'est aussi étendu sur la partie des yeux: + +«Mais quel miracle y a-t-il en la subtilité inexplicable de nos yeux! +lesquels ont esté mis au plus haut de la tour pour estre spéculateurs +des choses hautes et célestes. Et du costé duquel il falloit voir, +ils sont couverts de petites tayes luisantes, les rotondités desquels +représentent deux pierres précieuses, afin que d'un sens profond +ils pénétrassent les images des choses mises au devant, reluisantes +comme en un miroir. Et sont mobiles, afin qu'ils se pussent tourner +çà et là, et n'estre contraints de regarder ce qui leur déplairoit; +et sont aornés et enrichis de paupières, qui sont comme boulevards et +propugnacles pour les défendre de mal ou encombre, au-dessus desquels +sont les sourcils faits en voûtes pour empescher que la sueur ou autres +superfluités ne leur fissent offense.»] + + +LE NEZ. + + Celui qui veut savoir combien l'humaine face + Reçoit d'un nez bien fait d'ornement et de grâce, + Qu'il contemple un Zopyre, à qui cent fois plus cher + Fut son roy que son nez, son devoir que sa chair[13]. + Le nez moins qu'en beautez en profits ne foisonne; + Le nez est un conduit qui reprend et redonne + L'esprit dont nous vivons; le nez est un tuyau + Par qui l'os espongeux de l'humide cerveau + Hume la douce odeur; le nez est la gouttière + Par qui les excréments de pesante matière + S'esvacuent en bas; comme les moins espais + Se vont évaporant par les jointes du tais. + Tout ainsi que l'on voit les ondeuses fumées + Passer par le canal des noires cheminées[14]. + +[Note 13: Ce Zopyre était un drôle de corps; courtisan de Darius +qui assiégeait Babylone depuis vingt mois, il jugea à propos, pour +en finir, de se couper le nez et les oreilles, et de s'enfuir chez +les Babyloniens, leur disant qu'il avait été ainsi traité par le +tyran Darius à cause de l'intérêt qu'il leur portait. Ces imbécilles +l'accueillirent, le crurent, lui confièrent la défense de la place, +et bientôt le perfide en ouvrit les portes à Darius, qui le combla +de biens et d'honneurs, mais qui ne put lui rendre ni son nez ni ses +oreilles, ce dont il témoigna beaucoup de regrets. Il est présumable +que ce haut fait, qui date de 520 ans av. J.-C., tient le premier rang +dans l'histoire des nez coupés, sujet grave dont nous nous sommes +occupé et dont nous n'avons encore des matériaux que pour _2 vol. +in-4º_.] + +[Note 14: Boaistuau parle ainsi du nez: + +«Mais quel spectacle digne d'admiration trouverons-nous en la fabrique +du nez? N'est-ce pas un petit mur élevé pour la défense des yeux? et +combien qu'il soit petit, l'homme lui a establi trois offices: l'un de +pousser et retirer son vent et haleine; l'autre, d'odorer et sentir; +et le troisième, afin que par les trous et cavernes d'icelui, les +superfluités du cerveau fussent purgées et évacuées et découlassent +comme d'un canal ou gouttière.»] + + +LA BOUCHE. + + Or pour ce que le temps et dedans et dehors + Avec sa lime sourde amenuise tout corps, + Et que tout ce qui prend et trespas et naissance, + A toute heure est subject à perte de substance, + Le Tout-Puissant a fait que la bouche nous rend + Ce que le sein dévore ou que l'âge despend[15], + Comme les arbres verds par les racines hument + L'humeur qui tient le lieu de humeur qu'ils consument. + Dieu la mit en tel lieu tant afin que le nez + Fist l'essay de l'odeur des vivres destinez + Pour l'humain aliment, afin que nostre vue + Subtile discernât l'anet de la cigue, + Et du serpent l'anguille; ainsi que sans faveur + La langue doit juger de leur vraye saveur. + + O bouche, c'est par toy que nos ayeulx sauvages, + Qui, vagabonds, vivoyent durant les premiers âges + Sous les cambrez[16] rochers ou sous les feuillus bois, + Sans reigle, sans amour, sans commerce, sans loys, + S'unissant en un corps ont habité les villes, + Et porté, non forcez, le joug des loix civiles. + + O bouche! c'est par toy que les rudes esprits + Ont des esprits savants tant de beaux arts appris. + Par toy nous allumons mille ardeurs généreuses + Dans les tremblants glaçons des ames plus peureuses; + Par toi nous essuyons des plus tristes les yeux; + Par toi nous rembarrons l'effort séditieux + De la bouillante chair, qui nuict et jour se peine + D'oster et thrône et sceptre à la raison humaine. + Nos esprits ont par toy commerce dans les cieux; + Par toy nous appaisons l'ire[17] du Dieu des Dieux, + Envoyant d'ici bas sur la voûte estoilée + Les fidèles soupirs d'une oraison zélée; + Par toy nous fredonnons du Tout-Puissant l'honneur; + Nostre langue est l'archet, notre esprit le sonneur, + Nos dents les nerfs battus, le creux de nos narines + Le creux de l'instrument, d'où ces odes divines + Prennent leur plus bel air, et d'un piteux accent + Desrobent peu à peu la foudre au Tout-Puissant.[18] + +[Note 15: C'est-à-dire dépense.] + +[Note 16: Courbés, creux.] + +[Note 17: _Ire_, colère.] + +[Note 18: Le prosateur Boaistuau ne parle que des lèvres et de la +langue: + +«Mais par quelle merveilleuse ordonnance sont entretaillées les +lèvres, lesquelles auparavant semblaient liées et conjointes l'une à +l'autre! Au-dedans d'elles la langue est enclose, laquelle par ses +mouvements convertit la voix en paroles, interprète et donne à entendre +l'intention de l'esprit. Mais qui ne s'émerveillera de ce petit morceau +de chair, lequel n'a pas trois doigts de largeur, et qui est presque +le plus petit membre de l'homme! et toutefois il loue Dieu et donne à +entendre les beautez et perfections de ce que Dieu a créé. Il dispute +du ciel, de la terre et de ce qui est contenu ès quatre éléments. + +»Néanmoins elle ne peut seule accomplir l'office du parler, si elle +n'est aidée des dents, ce qui nous est manifesté par les enfants, +lesquels plus tost ne commencent à parler qu'ils n'ayent les dents; et +les vieillards, après qu'ils les ont perdues, beguayent et ne peuvent +former leur parole, en sorte qu'il semble qu'ils soient retournés en +enfance.» + +Comme notre poète n'a nullement fait mention du _menton_, il est +bon de recourir à notre prosateur, qui s'en exprime ainsi: + +«Outre, comme dit Lactance, Dieu a créé le menton et décoré d'une +tant honnête forme, et l'a enrichi de barbe, laquelle est comme un +truchement pour nous faire connoistre la maturité des corps, la +différence du sexe, et ornement de la virilité et force.»] + + +LES DENTS. + + Un double rang de dents sert à l'ouverte gueule + De forte palissade, et qui, comme une meule + Brisant les durs morceaux, envoye promptement + Dans le chaud estomach l'imparfait aliment. + Et d'autant que les dents donneroient à la face, + S'on les voyoit à nud, plus d'effroy que de grâce, + On voit par un grand art leurs deux ordres couverts + De deux rouges coraux, ni peu, ni trop ouverts. + + +LES OREILLES. + + Mais en quel membre humain luisent plus de merveilles + Qu'ès conduits tortueux des jumelles oreilles, + Portières de l'esprit, escoutes de nos corps, + Vrais juges des accents, recevant les thrésors + Dont Dieu nous enrichit, lorsque dans son eschole + Ses saincts ambassadeurs nous portent sa parole! + Et d'autant que tout son semble toujours monter, + Le Tout-Puissant voulut les oreilles planter + Au haut du bastiment, ainsi qu'en deux guérites, + Coquillant leurs canaux, si que les voix conduites + Par les obliques plis de ces deux limaçons + Tousjours de plus en plus en allongent leurs sons[19]; + Comme l'air de la trompe ou de la saquebute[20] + Dure plus que celui qui passe par la flûte; + Ou tout ainsi qu'un bruit s'étend par les destours + D'un escarté vallon, ou court avec le cours + D'un fleuve serpentant, ou rompu se redouble, + Passant entre les dents de quelque roche double. + + Ce qu'il fit d'autre part afin qu'un rude bruit + Traversant à droit fil l'un et l'autre conduit, + N'estourdist le cerveau, ains envoyast plus molles + Par ce courbé dédale à l'esprit nos parolles, + Tout ainsi que le Gers qui coule, tortueux, + Par le riche Armagnac, n'est tant impétueux + Que le Dou[21], qui, sautant de montagne en montagne, + Fend d'un cours presque droit de Tarbe la campagne. + +[Note 19: «Quant aux oreilles, dit notre prosateur, elles ne sont +point oisives; elles sont colloquées en lieu éminent, afin de recevoir +le son qui naturellement est porté en haut. Elles sont ouvertes et non +étoupées, afin que la voix fût portée par les sinueuses concavités, +retenue et arrêtée. Même il a voulu qu'il y eût des ordures et +immundicités, afin que si les petits animaux vouloient offenser l'ouïe +qui est l'un des plus excellents de nos sens, ils fussent pris là +dedans comme en de la glu.»] + +[Note 20: Instrument de musique à vent, espèce de trombone.] + +[Note 21: L'Adour.] + + +LES MAINS. + + Mains qui du corps humain tracez la pourtraiture, + Oublierez-vous les mains, chambrières de nature, + Singes de l'Eternel, instruments à tous arts, + Et pour sauver nos corps non soudoyez soudards, + De nos conceptions diligentes greffières, + Ministres de l'esprit, et du corps vivandières? + + +LES GENOUX ET LES BRAS. + + Tairez-vous des genoux et des bras les ressorts, + Qui jouent dextrement pour servir tout le corps? + Car tout ainsi que l'arc son traict en l'air délache + Selon que plus ou moins sa corde est roide ou lasche, + Nos nerfs et nos tendons donnent diversement + A la machine humaine et force et mouvement, + Entrenouant les os qui sont les poutres dures, + Les chevrons, les pilliers, dont les belles jointures + Peuvent, malgré la mort, longuement empescher + D'escarteler les murs de ce logis de chair. + + +LES PIEDS. + + Pourrez-vous point encor oublier l'artifice + Des pieds, soubassements d'un si rare édifice? + + +LA CERVELLE. + + Hé quoy! n'est-il pas temps, n'est-il pas temps de voir, + Dans les secrets du corps, le non secret pouvoir + D'un si grand ouvrier? Prendray-je la scapelle[22] + Pour voir les cabinets de la double cervelle, + Thrésorière des arts, source du sentiment, + Siège de la raison, fertil commencement + Des nerfs de notre corps; que la sage nature + Arma d'un morion[23] dont la double fourrure + Contre les fermes os de son cerne[24] voulté + Préserve du cerveau la froide humidité: + Registre où, chasque jour, d'une invisible touche + Quelque rare sçavoir l'homme d'estude couche? + +[Note 22: Ce mot, alors féminin, est devenu masculin et s'écrit +maintenant _scalpel_.] + +[Note 23: Ancienne armure de tête, plus légère que le casque.] + +[Note 24: _Cerne_ signifie circuit, enceinte.] + + +LE COEUR. + + Pourray-je desployer sur un docte feuillet + Ce dédale subtil, cet admirable ret, + Par les replis duquel l'esprit monte et dévale, + Rendant sa faculté de vitale animale: + Tout ainsi que le sang et les esprits errants + Par le chemin courbé des vaisseaux préparants + D'un cours entortillé, s'eslabourent, se cuisent, + Et en sperme fécond peu-à-peu se réduisent? + Décriray-je du cœur les inesgaux costez, + D'un contrepoids esgal sur leur pointe plantez, + Dont l'un s'enfle de sang, et dans l'autre s'engendrent + Les artères mouvants qui par le corps s'espandent? + Là le subtil esprit, sans cesse ba-battant + Tesmoigne la santé d'un pouls tousjours constant: + Ou changeant à tous coups de bransle et de mesure, + Monstre que l'accident peut plus que la nature. + + +LE POUMON. + + Fendray-je le poulmon, qui d'un mouvement doux + Tempère nuict et jour l'ardeur rôdant chez nous, + Semblable au ventelet, qui d'une fresche haleine + Esvente en plein esté les cheveux de la plaine? + Poulmon, qui prend sans fin, qui sans fin rend l'esprit, + De qui le change fait qu'ici tout homme vit: + Soufflet qui s'agitant, par divers intervalles + Fait sonner doucement nos parlantes régales! + + +L'ESTOMACH. + + Fendray-je l'estomach, qui, cuisinier parfait, + Cuit les vivres si bien qu'en peu d'heure il en fait + Un chyle nourricier; et fidèle l'envoye + Par la veine portière ès cavernes du foye? + Le foye en fait du sang, puis le jettant dehors, + Le départ justement aux membres de ce corps + Par les conduits rameux d'une plus grande veine: + Semblable (ou peu s'en faut) à la vive fontaine, + Qui, divisant son cours en cent petits ruisseaux, + Humecte un beau jardin de ses esparses eaux. + De vray comme ceste eau diversement conduite + Fait croistre ici l'œillet, là le froid aconite, + Ici le prunier doux, ici l'aigre meurier, + Ici la basse vigne, ici le haut poirier, + Ici la molle figue, ici la dure amande, + Ici l'alvine amère et deçà la lavande: + Tout de mesme le sang et le bon aliment, + Par tout le corps humain courant diversement, + S'allongent soit en nerfs, soit en os se durcissent, + S'estendent soit en veine, ou en chair s'amollissent, + Se font ici mouelle, ici muscle, ici peau, + Pour rendre nostre corps et plus fort et plus beau. + + +EPILOGUE. + + Quant au reste, ne veux faire une ample revue + De ces membres que Dieu desrobe à notre vue; + Je ne veux despecer tout ce palais humain: + Car ce brave projet requiert la docte main + Des deux fils d'Esculape et l'eslabouré style + Du disert Galien ou du haut Hérophile. + Par cet eschantillon il me suffit d'avoir + Tellement quellement monstré le saint pouvoir + Du sublime ouvrier, fabricateur de l'homme, + Chef-d'œuvre qu'on peut dire un petit monde en somme; + Car forment ses cheveux le règne végétal, + Ses os le minéral, et ses chairs l'animal[25]. + +[Note 25: Pythagore a dit: «L'homme est un abrégé de l'univers: il +a la raison par laquelle il tient à Dieu; une puissance végétative, +nutritive, reproductrice, par laquelle il tient aux animaux; et une +substance inerte qui lui est commune avec la terre.»] + + +_LAUS DEO._ + +Tel est le magnifique poëme de la CRÉATION DE L'HOMME. +L'auteur s'est beaucoup moins étendu sur la création de la femme, sans +doute parce qu'elle a été formée instantanément et complètement de la +côte d'Adam. Cependant il est bon de rapporter ce qu'il dit de cette +dernière opération, ne serait-ce que pour compléter le grand tableau +de notre origine. + + +CRÉATION DE LA FEMME. + +Après avoir donné tous les détails que nous avons vus sur les diverses +parties du corps humain, le poète a consacré un grand nombre de vers +à peindre le génie et les facultés de l'homme, puis à citer plusieurs +faits qui les constatent; mais il n'avait point encore été question de +la femme; ne pouvant se dispenser d'en parler, le poète aborde ainsi +cet objet important: + + Vous qui dans ce tableau, parmi tant de pourtraits, + Du roi des animaux contemplez les beaux traits, + Çà, çà, tournez un peu et vostre œil et vostre ame, + Et, ravis, contemplez les beaux traits de la femme, + Sans qui l'homme ici-bas n'est homme qu'à demi; + Ce n'est qu'un loup-garou, du soleil ennemi, + Qu'un animal sauvage, ombrageux, solitaire, + Bizarre, frénétique, à qui rien ne peut plaire + Que le seul desplaisir, né pour soi seulement, + Privé de cœur, d'esprit, d'amour, de sentiment. + Dieu donc, pour ne monstrer sa main moins libérale + Envers le mâle humain qu'envers tout autre mâle, + Pour le parfaict patron d'une saincte amitié, + A la moitié d'Adam joinct une autre moitié; + La prenant de son corps, pour estreindre en tout âge + D'un lien plus estroit le sacré mariage. + +Ici l'auteur compare Dieu à un chirurgien qui, ayant à faire une +opération douloureuse, endort le patient avant de mettre le scalpel +dans ses chairs. Puis, parlant de la position d'Adam, il dit: + + Dieu si bien engourdit et son corps et son ame, + Que la chair sans douleur par ses flancs il entame, + Qu'il en tire une côte, et va d'elle formant + La mère des humains; gravant si dextrement + Tous les beaux traits d'Adam en la côte animée, + Qu'on ne peut discerner l'amant d'avec l'aimée. + Bien est vray toutefois qu'elle a l'œil plus riant, + Le teint plus délicat, le front plus attrayant, + Le menton net de poil, la parole moins forte, + Et que deux monts d'yvoire en son sein elle porte. + Or après la douceur d'un si profond sommeil, + L'homme unique n'a point sitôt jeté son œil + Sur les rares beautez de sa moitié nouvelle, + Qu'il l'admire, l'embrasse, et haut et clair l'appelle + Sa vie, son amour, son appui, son repos, + Et la chair de sa chair, et les os de ses os. + Source de tout bonheur, amoureux androgyne, + Jamais je ne discours sur ta saincte origine, + Que, ravi, je n'admire en quelle sorte alors + D'un corps Dieu fit deux corps, puis de deux corps un corps. + O bienheureux lien, ô nopce fortunée + Qui de Christ et de nous figures l'hyménée! + O pudique amitié, qui fonds par ton ardeur + Deux ames en une ame et deux cœurs en un cœur! + O contract inventé dans l'odorant parterre + Du printanier Eden et non dans cette terre + Toute rouge de sang, toute comble de maux + Et le premier enfer des maudits animaux..... + Par ton alme faveur, après nos funérailles, + Bienheureux nous laissons de vivantes médailles..... + Par toy nous esteignons les impudiques flammes + Que l'archer paphien[26] allume dans nos ames; + Et apprenant de toy comment il faut aimer, + Trouvons le miel plus doux et le fiel moins amer..... + Cela fait, l'Eternel aux bienheureux amants + Commande de peupler par saincts embrassements + Le désert univers, et faire qu'en tous âges + Leur beau couple eût ci-bas des survivants images. + Il avoit imposé naguères mesmes loix + Aux félons animaux qui logent dans les bois, + Aux troupeaux emplumez, aux bandes qui, fécondes, + Ont reçu de sa main en partage les ondes. + Les ours depuis ce temps engendrèrent des ours, + Les dauphins des dauphins, les vautours des vautours, + Les humains des humains; et, d'un ordre immuable, + Nature à ses parents rendit le fils semblable. + +[Note 26: Cupidon.] + + * * * * * + +Terminons par un mot sur le grand homme, auquel nous devons le +chef-d'œuvre de la création de l'homme, et sur le prosateur qui nous a +fourni quelques notes que nous avons ajoutées au poëme. + +Le poète, ce soleil du XVIe siècle, est l'illustre Guillaume +de Salluste du Bartas, né près de Nérac en 1544, et mort en juillet +1590. Il servit Henri IV de son épée et de sa plume; il fut employé par +ce prince dans d'utiles négociations en Angleterre, en Danemarck et en +Ecosse. Son principal ouvrage, celui d'où nous avons tiré l'épisode +en question, est sa fameuse SEMAINE, divisée en sept jours, +poëme où il célèbre la création, et qui a fait une telle sensation +que, dans l'espace de cinq à six ans, il a eu plus de trente éditions +dans tous les formats, depuis l'_in-fol._ jusqu'à l'_in_-24, +sans compter les nombreuses traductions[27] en latin, en italien, en +espagnol, en allemand et en anglais. Cela n'a pas empêché que certains +modernes, jaloux de sa gloire, et sans doute vieilles perruques en fait +de goût, ne se soient avisés de traiter son style «de bas, de lâche, +d'incorrect, et rempli d'images dégoûtantes.» Quelle profanation! +Aussi, dans notre indignation contre cette perversité du siècle, et +pour venger la mémoire du grand homme, n'avons-nous rien trouvé de +mieux à faire, que de détacher le plus beau diamant de sa couronne +hebdomadique, et de le présenter de nouveau à l'admiration de notre +siècle. + +[Note 27: Une de ces traductions que l'on a distinguée dans le +temps, est intitulée: _Joan. Edoardi Dumonin Beresithias, sive +mundi creatio, ex gallico Sallustii du Bartas expressa_, etc. +Parisiis, 1579, _in-8º_. On assure que ce Dumonin, né à Gy en +Franche-Comté, en 1557, avait une telle facilité pour la poésie latine, +qu'il fit cette traduction en 50 jours. Il fut assassiné à Paris le +5 nov. 1586, âgé seulement de 29 ans. Il a laissé plusieurs ouvrages +français, dont un biographe franc-comtois porte un jugement peu +favorable: «L'exemple de Ronsard, dit-il, gâta Dumonin. La connaissance +superficielle qu'il avait de plusieurs langues, lui fournit le +moyen d'inventer une multitude de mots qui sont inintelligibles. Un +galimatias perpétuel, une affectation d'érudition dont il n'avait que +l'écorce, en font un pédant dont on ne peut soutenir la lecture. On est +étonné que Gabriel Naudé, qui joignait le bon goût à un jugement sain, +ait pu donner des éloges à notre auteur, cinquante à soixante ans après +sa mort.» (Voy. _l'Essai sur quelques gens de lettres, nés dans le +comté de Bourgogne_, (_par M. Girod de Novillars_). Besançon, +1806, _in-8º_, pp. 145-47.)] + +Quant au prosateur, c'est un nommé Pierre Boaistuau, surnommé Launay, +né à Nantes, mort à Paris en 1566; il a laissé beaucoup d'ouvrages +plusieurs fois réimprimés, car, d'après Lacroix-du-Maine, «c'étoit +homme très-docte et des plus éloquents orateurs de son siècle, et +lequel avoit une façon de parler autant douce, coulante et agréable +qu'aucun autre.» Mais nous ne citons ici que son _Discours sur +l'excellence et dignité de l'homme_, qui est à la suite de son +_Théâtre du monde_, «où l'on trouve d'abord un ample _Discours +des misères humaines_;» imprimé à Paris, par Jean Longis et Rob. +Maignier, 1558, _in-8º_. Si Lacroix-du-Maine fait un grand éloge +de ce Boaistuau, La Monnoye en rabat beaucoup: «Il a passé dans son +temps, dit-il, pour un beau parleur, avoit quelque lecture, du reste +fort superficiel, ne sachant absolument point de grec, et n'entendant +qu'assez médiocrement le latin.» Voilà deux jugements très-différents; +arrangez-vous, Messieurs: + +Non nostrum inter vos tantas componere lites. + + + + +TROISIÈME OBJET. + +ONOMATOGRAPHIE AMUSANTE. + + +PRÉLIMINAIRE. + +Dites-moi, je vous prie, où en serait la pauvre espèce humaine si +tout ce qui existe dans la nature, si tout ce qui frappe les yeux, +l'esprit, l'ame et le cœur dans la société, était dépourvu de noms? si +l'on ne pouvait distinguer spécialement et nominativement sa droite de +sa gauche, une vallée d'une montagne, un rhinocéros d'un lapin, une +feuille de houx d'une feuille de rose, un boa d'un colibri? Il faut en +convenir, l'homme, qui prend fièrement le titre pompeux de Roi de la +nature, serait, ma foi, un pauvre sire, un être bien misérable, une +vraie machine à ressorts. Sombre, isolé, morose, sans relations avec +son Créateur, avec tout ce qui l'environne, il ne pourrait se rendre +compte de rien; semblable à la brute, il lui suffirait de chercher à +satisfaire, par-ci par-là, ses besoins physiques les plus pressants. +Naître, croître, boire, manger, dormir, souffrir, dépérir et mourir, +voilà ce à quoi se réduirait sa chétive et passagère existence. La +parole, cette clef de la voûte sociale[28], dont le plus bel attribut +est d'exprimer les sensations dans toutes leurs nuances, de nommer les +objets qui les produisent, et de communiquer la pensée, n'existerait +pas, ou ne serait qu'un cri, ou un hurlement presque inutile. Il est +donc incontestable que les noms imposés à tout ce qui nous touche, soit +au moral, soit au physique, soit de près, soit de loin, sont la chose +la plus essentielle dont l'homme a dû d'abord sentir le besoin. Aussi +voyons-nous, dès le principe, la bonté divine initier notre premier +père à des nomenclatures qui lui devenaient indispensables dans le haut +rang qu'elle lui destinait parmi les êtres créés. A peine Dieu a-t-il +formé Adam, et l'a-t-il pourvu d'organes propres au développement de +son intelligence, qu'il fait défiler devant lui tous les animaux, et +qu'il le charge d'imposer à chacun d'eux le nom qu'il doit avoir et +conserver: _Adduxit animantia ad Adamum ut videret quid vocaret +ea; omne enim quod vocavit animæ viventis, ipsum est nomen ejus._ +(GENES., Cap. II, _v._ 19.) Voilà qui est fort +bien pour les animaux; mais par la suite vinrent les enfants de la +famille primitive qui sans doute s'accrut assez rapidement; car d'après +une ancienne tradition hébraïque, qui pourtant n'est pas plus article +de foi que toutes les folies rabbiniques que nous ont débitées les +docteurs juifs, Adam, mourant à l'âge de 930 ans, laissa quinze mille +enfants, sans compter les femmes[29]; ce qui devait faire un assez joli +cercle autour du foyer paternel. Il fallut bien que ces enfants eussent +chacun leur nom particulier, bien connu du père et de la mère d'abord, +puis des frères et sœurs, et par la suite, des oncles, des tantes, des +cousins germains, des issus de germains, enfin de toute la famille. +Et cette mesure est devenue indispensable pour toutes les branches de +l'arbre, à mesure que, s'éloignant du tronc, elles se divisaient en +rameaux. + +[Note 28: _Vinculum societatis oratio_, a dit Cicéron, +OFF., lib. 1, _parag._ 16; ce que l'original et facétieux +Grosley traduisait ainsi: «C'est le babil qui forma la société, c'est +le babil qui la soutient.»] + +[Note 29: La note relative au livre qui renferme cette tradition +devait se trouver ici; mais étant un peu longue, nous la renvoyons à la +fin de ce préliminaire, où elle sera désignée par la lettre (A); il en +sera de même pour les autres notes qui suivront; chacune sera désignée +par une lettre de l'alphabet.] + +On voit par l'exposé ci-dessus que les noms-propres sont aussi anciens +que le monde, puisqu'ils remontent à l'époque de la création. Ceux des +animaux, imposés aux espèces et non aux individus, se sont conservés +purement et simplement sans tirer à aucune conséquence; mais il n'en +a pas été de même des noms-propres d'homme. A mesure que la grande +famille s'est répandue sur la surface du globe, et s'est frayé divers +sentiers vers la civilisation, ces noms-propres ont pris une certaine +consistance et ont acquis une importance dont les nomenclatures, qui +se rencontrent assez fréquemment dans la Bible, font déjà foi. Cette +importance s'est encore mieux fait remarquer par la suite des temps, +lorsque les rabbins, les philosophes, les littérateurs ont jugé à +propos d'en faire l'objet de leurs méditations, ou, tranchons le mot, +de leurs rêveries. Combien de choses admirables ne nous ont-ils pas +débitées à ce sujet, les uns sérieusement, les autres en plaisantant! +Donnons-leur un moment d'audience, cela suffira pour les juger et faire +apprécier leurs importantes élucubrations. + +«Les rabbins cabalistiques, par exemple, soutiennent avec le plus +grand sang-froid du monde, que les noms-propres sont les rayons des +objets dans lesquels il y a une espèce de vie cachée. C'est Dieu, +ajoutent-ils, qui a donné les noms aux choses, et qui, en liant l'un +à l'autre, n'a pas manqué de leur communiquer une union efficace. Les +noms des hommes sont écrits au ciel, et pourquoi Dieu aurait-il placé +ces noms dans ses livres, s'ils ne méritaient pas d'être conservés?» +(Voy. BASNAGE, _Histoire des Juifs_, tom. III, +p. 388.) + +Platon, le sage Platon n'a-t-il pas établi dans son _Cratyle_, que +l'imposition des noms n'a rien d'arbitraire, que ce n'est point une +chose indifférente, ni qui doive dépendre du hasard, et qu'il y a un +rapport certain entre le sens du mot et la vie de celui qui le porte? +Il hasarde plusieurs étymologies sur les noms des héros, des génies et +des dieux; puis il distingue les noms en simples et en composés, etc., +etc., etc. + +Et dans les temps modernes, ne voyons-nous pas le bon Sterne, toujours +gai, facétieux et profond, traiter de l'influence des noms sur la +vie entière? «Le choix des noms de baptême, fait-il dire à son père, +est d'une plus grande conséquence que les esprits superficiels ne +se l'imaginent. Les noms, par une espèce de biais magique, ont sur +notre conduite, sur notre caractère une influence qu'on ne peut +détourner...... Combien de Césars, combien de Pompées, par la seule +inspiration de ces noms fameux, se sont-ils rendus dignes de le porter! +et combien a-t-on vu de gens dans le monde qui s'y seraient distingués, +si leur caractère, leur génie n'avaient été abattus, avilis sous un +nom aussi sot, par exemple, que celui de Nicodème!.... Dites-moi; +voudriez-vous que l'on donnât à votre enfant le nom de Judas? Si un +Juif se présentait comme parrain, avec sa bourse, pour vous exciter à +lui imposer ce nom exécrable, ne le fouleriez-vous pas aux pieds?..... +Oui, si votre enfant se nommait Judas, l'idée de sordidité et de +fourberie, inséparable de ce nom, l'accompagnerait comme son ombre dans +toutes les situations de sa vie, et le rendrait à la fin un avare, un +coquin, un scélérat, malgré vos instructions et votre exemple........» +(VOY. _Tristram Shandy_, ch. XXI.) + +Tout en rejetant ces plaisanteries, ces observations singulières, ces +influences ridicules, nous devons reconnaître que l'imposition des +noms a été, est et sera dans tous les temps la chose la plus utile, la +plus indispensable et la plus propre à éclairer et à diriger la marche +sociale chez tous les peuples; c'est ce qui fait que dans les temps +modernes, on apporte tant de soins à la tenue des registres de l'état +civil[30]. + +[Note 30: On trouvera dans nos _Mélanges littéraires, +philologiques et bibliographiques_, Paris, Renouard, 1818, in-8º, +pp. 31-34, une liste des ordonnances, lettres-patentes, édits, +déclarations et décrets, relatifs à la tenue des registres de l'état +civil, depuis François Ier (10 août 1519) jusques à Louis XVIII (4 +juin 1814). Cette liste est suivie d'une _Notice bibliographique des +principaux ouvrages relatifs aux noms-propres_, pp. 34-49.] + +Mais tous les noms propres et en général tous les mots, quant à leur +construction, leur forme et leur prononciation, dépendent de la langue +et de l'idiôme qui les fournit; et Dieu sait combien de langues et +de jargons issus les uns des autres, se sont succédés sur la terre +depuis la fatale aventure de Babel en 2234 av. J.-C., jusqu'à l'immense +registre, et pourtant incomplet, qu'en a dressé le savant M. Balbi +dans son _Atlas ethnographique_ en 1826[31]! D'ailleurs, combien +de langues ont disparu et dont il ne reste qu'un vague souvenir ou de +très-légers monuments, comme celui de la langue carthaginoise dont +Plaute nous a conservé dix à douze lignes dans son _Pœnulus_, act. +V, Sc. 1re! + +[Note 31: VOY. à la fin de ce préliminaire la note (B) +relative aux opinions des savants publiées à diverses époques sur le +nombre de langues connues et parlées dans les différentes parties du +globe.] + +Et si du nombre des langues nous descendions au nombre de mots qui +entrent dans la composition de chacune d'elles[32], l'imagination +reculerait devant cette quotité, à supposer qu'elle fût calculable. +Pour se convaincre de la vérité de cette assertion, il suffit de +s'enfoncer un peu dans le dédale immense de la glossologie; et si peu +que l'on soit familiarisé avec l'histoire, les voyages, la littérature +et l'ethnographie des divers peuples, l'effroi égalera la surprise en +voyant ces myriades d'expressions, de noms-propres, de mots de toutes +les espèces, de toutes les formes et de toutes les dimensions. + +[Note 32: VOY. à la fin, la note (C) sur le nombre de mots +qui appartiennent à quelques langues modernes.] + +Il nous est arrivé quelquefois d'en rencontrer d'une construction si +singulière, si bizarre, si baroque, qu'ils nous ont arrêté tout court +dans nos lectures. Après leur avoir donné un moment d'attention et les +avoir honorés d'un sourire, nous avons succombé à la tentation de les +enlever de leur résidence avec quelques accessoires, et d'en former un +petit recueil édulcoré, propre à rafraîchir le sang et à désopiler la +rate des plus intrépides lexicolopolyglottonomatographes connus. + +Les matériaux de cette petite nouvelle tour de Babel, plus grotesque +et moins périlleuse que la première, ont été puisés un peu partout, +en Amérique, dans le grand Archipel, en Asie, en Europe, enfin dans +tous les lieux ou, pour mieux dire, dans tous les livres qui nous ont +offert des noms-propres et des mots vraiment hétéroclites. Cette petite +distraction facétieuse, au milieu de travaux sérieux, nous a délassé +et amusé un instant; puisse-t-elle produire le même effet sur les +personnes indulgentes qui auront la patience de la parcourir! + + +NOTE A + +_Sur le livre renfermant la tradition relative au nombre des enfants +d'Adam._ + +Voyez pag. 32. Cette tradition se trouve consignée dans un vieux petit +bouquin rabbinique, rempli de contes bleus à la manière des auteurs de +la Misnah. Adam, sur le point de mourir, appela tous ses enfants qui +étaient au nombre de quinze mille, sans compter les femmes: _Adam, +ante mortem ejus, convocavit omnes filios suos qui erant in numero +XV millia virorum absque mulieribus_, et il leur fit une belle +allocution. + +Ce petit livre renferme une histoire de notre premier père, fabriquée +dans le moyen âge. On croit qu'elle a d'abord été écrite en hébreu, +puis traduite en latin sous le titre de _Vita Ade et Eue_, dont +on connaît trois ou quatre éditions. Colard Mansion en a donné, vers +1460, une traduction française, intitulée: _Petit traitié de la +pénitance Adam_, qui est restée inédite; mais on en connaît trois +beaux manuscrits sur vélin, dont deux anciens, et un moderne que feu +mon respectable et savant ami M. Van Praet a fait faire pour lui, vers +1789, par le fameux Lesclabart, le Jarry de la fin du XVIIIe +siècle. M. Van Praet a donné d'amples détails sur la PÉNITANCE +ADAM, dans les deux ouvrages suivants: NOTICE +_sur Colard Mansion, libraire et imprimeur à Bruges dans le_ +XVe _siècle_. Paris, 1829, gr. _in_-8º, fig. Voy. +p. 13-20 et p. 96-100.--RECHERCHES _sur Louis de Bruges, +Seigneur de la Gruthuyse_. Paris, 1831, gr. _in_-8º, fig. Voy. +p. 94-103. + +Cette VIE _d'Adam_, comme nous l'avons déjà dit, est +dans le genre des folies rabbiniques, dont Basnage a souvent fait +mention dans son _Histoire des Juifs_, la Haye, 1716, 9 tom. en +15 vol. _in_-12. Nous ne citerons qu'une de ces folies, prise, +tom. III, p. 391, parce qu'elle a rapport à Adam et qu'on y trouve un +mot qui, par sa singularité, tient à l'objet de notre travail sur les +noms bizarres. «Les rabbins cabalistes, dit Basnage, assurent qu'Adam, +qui était déjà dans les enfers, en fut tiré et porté au ciel par le +moyen du très-saint nom LAVERERERARERI. Ce mot barbare, +ainsi que le suivant: RUBA-THEY-HISTITON-HYA, se trouvent +dans l'_Antidotarium animæ_, fol. 42, en tête d'une oraison qui +commence par ces mots: _Père très-débonnaire_, ou en latin: +_Pater piissime_, etc., etc.» Nous donnerons des noms d'une bien +autre étendue dans les articles qui suivront ces notes. + + +NOTE B + +_Relative aux opinions des savants sur le nombre des Langues connues +et parlées dans les différentes parties du globe._ + +Voyez pag. 35. On n'aura jamais que des données incertaines sur le +nombre des langues, parce que, dans leur diversité, elles embrassent un +horizon trop vaste et trop peu connu à ses extrémités, pour que l'œil +de la science puisse le saisir dans son ensemble. Aussi leur histoire, +malgré l'activité et l'étendue des recherches des Hervas, des Pallas, +des Adelung, des Balbi, n'est point encore aussi avancée qu'on pourrait +le croire. D'ailleurs, combien de découvertes restent encore à faire +sur le globe[33]! Puis, pourra-t-on jamais déterminer d'une manière +précise la vraie filiation des langues même les plus connues, et, je +dis plus, la ligne de démarcation entre une langue et ses dialectes? +Ne soyons donc pas surpris si les savants n'ont jamais été et ne sont +point d'accord sur le nombre des langues. + +[Note 33: On en fait tous les jours; il y a peu de temps, un +missionnaire évangélique, M. Williams, a fait imprimer à Londres un +_Nouveau Testament_, traduit par lui dans la langue des Rarotongs, +insulaires de la mer du Sud. Cette langue n'est point connue en Europe, +même de nom, même parmi les savants.] + +Autrefois le P. Kircher se croyait très-généreux envers les peuples des +quatre parties du monde, en voulant bien leur en accorder 500;--ensuite +M. d'Azara en a compté 1000;--puis D. Juan Francisco Lopez, 1500;--et +enfin D. Juan Estanislao Rayo, 2000. + +Mais M. Frédéric Adelung, dans son _Catalogue de toutes les langues +et de leurs dialectes_. Pétersbourg, 1820, _in_-8º de +185 pag., est allé beaucoup plus loin; il établit le budget de la +glossographie universelle, dans les proportions suivantes, pour chaque +partie du globe: + +En Europe 587 lang. +En Asie 937 _id._ +En Afrique 276 lang. +En Amérique } + et Océanie } 1264 _id._ + +ce qui présente un total de 3,064 langues. + +Enfin, M. Balbi, qui a écrit postérieurement sur le même sujet, sépare +les langues de leurs dialectes et établit ainsi ses divisions: + +En Asie 153 lang. +En Europe 48 _id._ +En Afrique 118 _id._ +En Océanie 117 lang. +En Amérique 424 _id._ +Dialectes, environ 5,000. + +Ainsi les langues des cinq parties du monde et leurs dialectes réunis, +sont portés par M. Balbi à environ 5,860; ce qui excède de beaucoup le +nombre de 3,064 indiqué par M. Adelung. Tout cela prouve non pas la +difficulté, mais l'impossibilité de parvenir à une fixation précise du +nombre des langues et des dialectes; mille obstacles s'y opposent, et +ils sont insurmontables. + +Nous en dirons de même d'un petit tableau où l'on a essayé de donner la +proportion dans laquelle les langues européennes sont en usage dans le +Nouveau Monde. On prétend que + +L'anglais y est parlé par 11,647,000 individus. +L'espagnol, par 10,504,000 +Le portugais, par 3,740,000 +Le français, par 1,242,000 +Le hollandais, le danois et Le suédois, par 216,000 + ---------- + Total 27,349,000 + +Quant à l'indien (Orient) il est parlé, +dit-on, par 7,593,000 + +Voilà donc le résultat approximatif de la transplantation des langues, +dans les temps modernes. Croira qui voudra à l'énoncé de pareils +tableaux même approximatifs; heureusement ce n'est point un article de +foi. + + +NOTE C + +_Sur le nombre de mots qui appartiennent à quelques langues +modernes._ + +Voyez page 36. La langue française seule comptait environ 30,000 +mots avant la révolution de 1789. Un homme, doué d'une certaine dose +de patience, et qui sans doute avait beaucoup de temps à lui, s'est +avisé de compter les différentes espèces de nos mots, relevées dans le +_Dictionnaire de l'Académie française_, Nîmes, 1786, 2 _vol._ +_in_-4º, et il a trouvé: + +Substantifs 18,716 +Verbes 4,557 +Adjectifs 4,803 +Adverbes 1,634 + +Total 29,710 mots. + +Combien dès-lors ce nombre est augmenté! Si maintenant un oisif, aussi +patient que le précédent, s'occupait d'un même relevé de tous les mots +anciens et nouveaux, d'après les dictionnaires de Boiste, de N. Landais +et celui de l'Académie française, édition de 1836, il en trouverait à +coup sûr plus de 40,000. + +La langue anglaise, si l'on s'en rapporte à un article de la _Revue +britannique_, décembre 1831, ne compterait que 15,799 mots dérivés; +mais le nombre des mots indigènes serait beaucoup plus considérable, +comme nous le verrons dans un instant. Voici la liste de ces dérivés: + +Du latin 6,732 +Du français 4,812 +Du saxon 1,665 +Du grec 1,148 +Du hollandais 691 +De l'italien 211 +De l'allemand 173 +Du welche 95 +Du danois 75 +De l'espagnol 56 +Du suédois 50 +De l'islandais 50 +D'autres langues 41 + ------ + Total 15,799 + +Quant au nombre général des différentes espèces de mots de la langue +anglaise, tant indigènes qu'exotiques ou dérivés, Sam. Johnson, dans +son fameux DICTIONARI _of the english language_, London, +1784, 2 _vol. in-fol._, l'établit ainsi: + +Substantifs 15,910 +Verbes 10,142 +Adjectifs 8,444 +Adverbes 2,288 + +Total 36,784 + +On prétend que l'espagnol compte 30,000 mots. La langue italienne en +aurait 35,000; etc., etc. + +Que l'on juge, d'après ces faibles indications sur quatre langues +seulement, du nombre de mots qui doivent exister dans les 5,860 langues +et dialectes que M. Balbi a découverts dans les cinq parties du monde. +Au reste il serait aussi impossible qu'inutile de chercher à en établir +le chiffre, même pour les langues dont nous venons de présenter des +résultats approximatifs, plus propres à piquer la curiosité qu'à être +de quelque utilité. + +N'a-t-on pas essayé de donner aussi le nombre des différents objets +qui composent les règnes de la nature? Ces recherches nous paraissent +tout aussi faciles et à peu près aussi utiles que celles que l'on a +consacrées à la fixation du nombre des langues. Voici ce que l'on a +prétendu à cet égard: + +Dans le RÈGNE VÉGÉTAL, le nombre des plantes découvertes +jusqu'en 1830, s'élevait à 80,000. + +Dans le RÈGNE ANIMAL, on comptait: + +Mammifères 1,500 +Oiseaux 7,000 +Reptiles 1,500 +Poissons 8,000 +Invertébrés 82,000 + +Dans le RÈGNE MINÉRAL, on porte le nombre des terres à 9 +espèces. + +Celui des pierres communes, à 46 _id._ +Celui des pierres précieuses, à 48 _id._ +Celui des métaux, à 39 _id._ + +Il est inutile de dire que ces résultats d'énumérations en fait +d'histoire naturelle sont d'une approximation à aussi large latitude, +que les résultats précédents relatifs aux langues. Aussi les +donnons-nous tels qu'on nous les a fournis, comme simple objet de +curiosité. + + +FIN DU PRÉLIMINAIRE ET DES NOTES. + + +ONOMATOGRAPHIE. + +I. + +DE CERTAINS NOMS PROPRES CHEZ LES SAUVAGES. + +Les langues des peuples que nous appelons Sauvages et qui, à la +vérité, ne sont pas encore très-avancés dans les progrès de la +civilisation, tels que les Osages, les Renards, les Sacs, les Yaméos +et autres tribus, ces langues, disons-nous, offrent parfois des mots +et surtout des noms-propres d'une construction fort surprenante soit +à raison de leur longueur, soit sous le rapport d'une prononciation +à laquelle les organes vocaux des Européens auraient beaucoup de +peine à se plier et à s'habituer. Parmi ces mots ou plutôt ces +noms, nous en avons peu trouvé qui puissent rivaliser avec celui +de Monsieur DEMSTRGRFRWOMLDAMMFR. On peut compter sur +l'exactitude scrupuleuse de l'orthographe de ce nom. Mais comment le +prononcer? Tirez tout le parti possible de votre instrument vocal[34], +c'est-à-dire de votre trachée-artère, de votre larynx, de votre +langue tournée dans tous les sens, de votre palais, de vos dents, de +vos lèvres, si vous parvenez à prononcer ce nom d'une manière prompte, +claire, facile et agréable à l'oreille, _eris mihi magnus Apollo_. +Il est certain que dans les mots composés de peu de voyelles et de +beaucoup de consonnes, la prononciation devient très-difficile, pour ne +pas dire impossible, surtout dans le français, car la consonne n'est +qu'un signe qui sert à modifier le son et qui ne le produit jamais; on +ne peut donc appuyer que sur les syllabes où se rencontre une voyelle; +c'est ce qui fait que, dans la prononciation, le mot en question n'a +que trois syllabes, quoique composé de vingt lettres[35]. En voilà +suffisamment pour la partie philologique; passons à l'historique. + +[Note 34: «Les organes de la parole et du chant, dit Court de +Gébelin, sont en très-grand nombre; ils composent un instrument +très-compliqué, qui réunit tous les avantages des instruments à vent, +tels que la flûte, des instruments à cordes, tels que le violon, des +instruments à touche, tels que l'orgue; et c'est avec celui-ci qu'il +a le plus de rapports: car, comme l'orgue, l'instrument vocal a des +soufflets (les poumons), des tuyaux (le gosier et les narines), une +caisse (la bouche), et des touches (les parois de la bouche).» Ne +soyons donc pas surpris de toutes les merveilles qu'enfantent la parole +et le chant avec de telles ressources. (COURT DE GÉBELIN, MONDE +PRIMITIF, _de l'Origine du Langage et de l'Ecriture_, pp. +65-373.] + +[Note 35: Il en est de même du mot DSBUSHNCOLS qu'il faut +réduire à deux syllabes. Cet ancien sceau, qui porte la date de 1399, +appartenait à la maison de Jehan sire de Prie de Besançois.] + +Ce Monsieur Demstrgrfrwomldammfr est l'un des chefs de l'île +Tahiti[36], et il a marié, en 1834, sa fille Mademoiselle +KINGATARA-ORURUTH, avec un européen, M. Charles Spooner, +capitaine du baleinier américain l'_Eric_. Le portrait de cette +jeune insulaire, alors âgée de seize ans, n'est pas moins agréable à +connaître que le nom de Monsieur Demstrgrfrwomldammfr, son cher père. +La taille élégante de cette belle n'a que six pieds de haut; son +teint est couleur acajou-clair; ses joues sont tatouées de la manière +la plus gracieuse, et ses yeux verdâtres sont grands et bien fendus. +Elle est douée d'une infinité de qualités remarquables; le jour de +son mariage, elle excita l'admiration de tous les assistants par la +vigueur et l'habileté qu'elle déploya, en traversant un bras de mer +à la nage. Aussi son époux, brave et joyeux marin de Newport, jura à +plusieurs reprises, que l'aimable Kingatara-Oruruth était la seule +digne de partager le hamac d'un marin tel que lui. La noce présidée +par M. Demstrgrfrwomldammfr, s'est passée à merveille; tout y a été +dans les convenances, dans la joie et les plaisirs[37]. On a fait des +vœux pour que la lune de miel étendît sa douce et bénigne influence +au-delà du terme ordinaire et qu'elle se renouvelât souvent pendant le +long bail conjugal, passé entre M. Ch. Spooner et la charmante Miss +Kingatara-Oruruth. Nous ignorons ce qui s'est passé dans le ménage +depuis 1834; les annales maritimes ont oublié de nous en instruire. + +[Note 36: Cette île, située par 18° lat. S. et 152° long. O. est +improprement appelée Otahïti dans divers ouvrages de géographie. +Cette erreur provient des premiers navigateurs qui, abordant cette +île, ont demandé comment elle s'appelait; les habitants ont répondu +OTAHITI, qui, littéralement dans la langue du pays, signifie +_c'est Tahïti_; et les Anglais écrivirent OTHAEITE; +mais depuis, on a reconnu que _o_ veut dire _c'est_, et que +_Tahïti_ est le seul et véritable nom de l'île.] + +[Note 37: Nous ignorons si, à Tahïti, il règne dans les mariages +une coutume aussi bizarre que celle qui s'observe chez les Reyangs, +peuplade originaire de Bornéo et qui habite l'île de Sumatra. Là, toute +nouvelle épousée doit se défendre du bec et des ongles, même contre la +possession légitime. Elle lutte de toutes ses forces avec son mari, et +ce combat dure quelquefois plusieurs jours. S'il en est ainsi à Tahïti, +M. Charles Spooner aura eu à faire à forte partie, surtout si sa jeune +et robuste moitié a employé tous ses moyens de défense dans le combat.] + + * * * * * + +Nous vivons dans le siècle des _Mémoires_; la presse, depuis +une vingtaine d'années, nous en a donné de toutes les couleurs, de +toutes les qualités: l'ancienne et la nouvelle Cour, les assemblées +nationales, les champs de bataille, la magistrature, le cabinet +de l'homme de lettres, les coulisses du théâtre, le boudoir de la +petite-maîtresse, le vagabondage de certaines femmes, l'antre obscur de +la police, jusqu'à l'homme de l'échafaud, tout a fourni son contingent +aux entreprises de _Mémoires_, à ce nouveau genre de fabrique, +qui s'est singulièrement multiplié, comme on sait, sous l'égide de la +simplicité, de la bonne foi et de la vérité. Mais malgré l'immense +quantité de tant de Mémoires si variés, il en est un, un seul, qui +nous semble faire classe à part, et qui sans doute ne se renouvellera +pas beaucoup, à moins que la presse n'aille s'implanter et porter ses +bienfaits aux extrémités de l'Amérique, chez ces tribus que leurs +forêts vierges et les rives de leurs grands fleuves séparent encore du +monde civilisé. L'ouvrage dont nous voulons parler est l'autobiographie +d'un Sauvage, ce sont les Mémoires d'un chef indien qui sont publiés +d'après sa propre rédaction; livre que l'on peut regarder comme unique +dans son genre, car il est plus que rare de voir un sauvage habitué +à écraser son ennemi avec le tomahawk, à le scalper ou enlever sa +chevelure, il est rare, disons-nous, de voir ce sauvage prendre la +plume d'oie, la tailler, la tremper dans l'eau noire et en tracer sur +une surface blanche le récit de sa vie, c'est-à-dire de ses sensations, +de ses passions, de ses aventures, et le tout raconté dans un style +simple, vrai, naïf et qui n'appartient qu'à l'homme de la nature. Oui, +un pareil ouvrage est une chose surprenante[38]. Il serait cependant +difficile de suspecter l'authenticité de celui dont nous allons parler. +Elle est garantie par l'attestation signée _Antoine le Clère_, +interprète du Gouvernement pour les Renards et les Sacs (deux tribus +indiennes.) Ce livre a paru en 1834 à Boston; il est écrit en mauvais +anglais, et mérite bien que nous en parlions en français vaille que +vaille. + +[Note 38: Notre surprise a un peu diminué quand, deux ans après +avoir rédigé cette notice, nous avons lu l'article suivant dans un +journal du 29 octobre 1839. + +«Les Indiens natifs du Nouveau Monde ont imité l'homme blanc; ils +font des journaux; et un journal Cherokee, imprimé partie en dialecte +du pays, et partie en anglais, instruit maintenant les _soldats +rouges_ dans les arts de la civilisation.» Quand on a ou qu'on lit +des journaux, on peut bien faire des _Mémoires_. + +Les Cherokis forment l'une des tribus indiennes qui habitent entre +Georgie, Tennessée et Mississipi. On divise ces tribus en Muskogulgues, +Chacktaws, Chikasas et Cherokis. Ceux-ci sont bien faits et belliqueux; +ils sont au nombre d'environ 15000, et font des progrès dans la +civilisation.] + +Mais il est temps d'en revenir à notre objet, les noms-propres +bizarres. Nous dirons donc que le nom polysyllabique de l'auteur, de +ce héros sauvage, tient plus de la moitié du titre du volume. Ce chef +indien de la tribu des Sacs, qui vit encore, quoique sa tribu soit +détruite et que lui-même soit prisonnier chez les Américains, s'appelle +MAIKAMICHIKIAKIAK, charmant nom d'une prononciation aussi +douce qu'agréable, et que l'on doit traduire par _Corbeau-Noir_. + +Entrons maintenant dans quelques détails sur l'ouvrage de M. +Maïkamichikiakiak; ils nous viennent de bonne source, (la _Revue +britannique_ de juin 1835, pp. 327-344). L'auteur de l'article +(traduit du _foreign Review_), parlant du livre en question, +dit: «Je l'ai lu, c'est bien le livre d'un sauvage; toute la pensée +appartient à un indigène du continent américain. C'est le seul document +écrit qui nous fasse partager les sentiments secrets de ces races +inconnues. Ce sont les seules pages où les Indiens opprimés et décimés +aient laissé la trace de leurs passions. Jamais homme de race blanche +n'eût deviné le génie de _Corbeau-Noir_. Voilà bien le héros des +forêts primitives; il n'estime qu'une chose au monde, l'art de détruire +son ennemi à peu de frais et en s'exposant à peu de dangers. Il ne +profère jamais un mensonge, etc., etc.» + +On ne sera peut-être pas fâché de voir un échantillon du style de ce +singulier narrateur. Nous allons le puiser dans le commencement de ses +_Mémoires_. On l'appréciera encore mieux par son propre récit +(quoique traduit) que par le jugement que vient d'en porter l'auteur de +l'article précité. Nous dirons préalablement que _Corbeau-Noir_ +est né en 1781, à l'embouchure de la rivière du Rocher, qui se jette +dans le Mississipi, et qu'il appartenait à la tribu des Sacs dont il +était devenu le chef, comme nous l'avons déjà dit. Voici comment il +raconte les premiers exploits de sa jeunesse. + +«J'étais près de mon père, quand un Osage vint l'attaquer. Je vis +mon père tuer l'Osage, son ennemi, et lui arracher la peau du crâne; +l'ardeur guerrière s'empara de moi; je m'élançai sur un autre ennemi, +mon tomahawk l'écrasa, ma lance transperça son corps, je le scalpai, et +je rapportai la chevelure à mon père. Mon père ne me dit rien, mais il +eut l'air joyeux; j'avais quinze ans (c'était en 1796). Peu de lunes +après, accompagné de sept autres jeunes gens de ma tribu, j'attaquai +cent Osages, j'en tuai un et je ne perdis pas un homme. Le lendemain +j'attaquai toute la tribu, à la tête de cent quatre-vingts hommes. Tous +mes guerriers m'abandonnèrent, jugeant l'entreprise imprudente. Il ne +me resta que cinq combattants, et je remerciai le Grand Esprit de ce +qu'il m'en restait un seul. Nous tuâmes un homme et un enfant. Les +Osages nous rendirent la pareille et la guerre continua. A dix-neuf +ans (en 1800), je leur livrai combat; deux cents hommes me suivaient. +La bataille était furieuse; l'ennemi perdit cent hommes en tout. Pour +moi, je tuai cinq hommes et une femme; le Grand-Esprit le voulut...... + +«Nous nous battîmes ensuite contre les Cherokis. Mon père, dans un +combat qu'ils nous livrèrent, fut blessé à mort; mais j'eus le bonheur +de voir tomber sous mon tomahawk celui qui l'avait tué. Je revins au +village, je noircis mon visage avec la suie, je laissai croître ma +chevelure et ma barbe, je jeûnai, je veillai, et je laissai s'écouler +soixante lunes sans prendre part à aucun combat......» + +Ce fragment de la naïve narration de Maïkamichikiakiak ou +_Corbeau-Noir_, suffit pour donner une idée assez juste de son +caractère, de son courage, de sa piété filiale et de ses exploits. On +trouve là-dessous quelque chose qui se rapproche de la manière des +héros d'Homère; c'est la nature dans sa rudesse primitive, soit pour +les actions, soit pour l'expression. + +Pour donner une idée moins incomplète du style des sauvages de +l'Amérique du Nord, nous allons encore rapporter une pièce écrite +récemment dans ces mêmes parages; c'est une adresse présentée +en janvier (1840), au nouveau gouverneur-général du Canada, M. +Poulett-Thomson, par les chefs de plusieurs tribus de l'une desquelles +était _Corbeau-Noir_. Cette pièce nous paraît plus empreinte du +cachet original qui doit distinguer le style de ceux qui l'ont rédigée. + + «_A notre Grand-Père, le Gouverneur de l'Amérique anglaise._ + + «Père, nous, les enfants de notre Grand'Mère[39] la Reine, qui + réside au-delà des grandes eaux, te félicitons pour ton heureuse + arrivée sur ces rivages. + +[Note 39: Cette grand'mère est Victoria, reine d'Angleterre, âgée +de 21 ans, étant née, le 24 mai 1819, du duc de Kent, quatrième fils du +roi Georges III. Il paraît que les noms de grand-père et de grand'mère +sont les titres les plus honorifiques que puissent conférer ces tribus +sauvages de l'Amérique aux personnes pour lesquelles elles ont le plus +profond respect.] + + »Père, nous sommes les premiers maîtres de cette terre sur laquelle + les enfants blancs ont bâti leurs villes et leurs fermes. + + »Père, notre peuple était jadis nombreux, libre et heureux dans la + jouissance de ses forêts, de ses lacs et de ses rivières. + + »Père, quand l'homme blanc vint dans notre pays, nos ancêtres le + prirent par la main et lui donnèrent de la terre pour y établir son + hamac. Depuis lors, l'homme blanc est toujours venu à flots sur nos + rives, et aujourd'hui il est plus grand et plus puissant que nos + enfants rouges. + + »Père, pendant beaucoup d'années, l'eau de feu[40] et les autres maux + qui nous avaient été apportés, ont tué et ruiné des milliers de nos + pères. + +[Note 40: L'eau-de-vie.] + + »Père, il y a environ seize ans, les paroles du Grand-Esprit nous + ont été prêchées par des ministres du Christ; nous avons ouvert + nos oreilles, et le Grand-Esprit a ouvert nos cœurs à l'Evangile; + et aujourd'hui nous avons renoncé à nos vices, nous sommes bons + chrétiens; nous avons des chapelles, des écoles, des maisons et des + champs. Toutes ces choses réjouissent nos cœurs. + + »Père, nous t'assurons que nous sommes heureux de vivre sous la bonne + et puissante protection de notre Grand'Mère la Reine, qui est l'amie + de l'homme rouge. + + »Père, nous sommes heureux de voir aussi que la renommée de la + générosité anglaise s'est étendue dans nos tribus, et que beaucoup + de nos frères rouges qui vivent dans le territoire des Etats-Unis + ont exprimé le désir de venir s'établir dans les terres de notre + Grand'Mère la Reine. + + »Père, nous élevons nos cœurs vers le Grand-Esprit très-haut, pour + qu'il bénisse tes entreprises, et te fasse bénir par les hommes + blancs et les hommes rouges de ces pays, afin que nos enfants se + lèvent après nous pour te bénir. + + »Père, nous te serrons la main de tout notre cœur, de concert avec + tous nos guerriers, nos femmes et nos enfants. C'est tout ce que nous + avons à dire. + + _Le 24 janvier 1840._ + + _Signé_, LES CHEFS des tribus, assemblés en Conseil. + +Il règne dans cette pièce une simplicité et une expression de +sentiments qui tient à l'homme de la nature, et dont n'approcheront +jamais les plus beaux discours académiques, rédigés en pareille +occurrence. + + * * * * * + +L'Océan Pacifique renferme aussi des îles où nous pourrions découvrir +quelques particularités du genre de celles qui nous occupent. Dans les +Sandwich, par exemple, on trouve encore des noms assez singuliers. +Nous citerons, entre autres, celui d'un ancien roi d'Haouai, ou plutôt +d'Owhyhi, qui se nommait POURAHOUAOUKAIKAÏA; et celui d'une +reine nommée KAÏKIRANIARIOPOUNA, épouse de Ronoakoua, qui +furent l'un et l'autre divinisés par les habitants de l'île. Ces +insulaires ont conservé un hymne consacré à ces deux divinités, et que +l'on chantait dans les grandes solennités. Comme cet hymne est un peu +historique, nous allons le rapporter. + + +O RONOAKOUA. + +1º «Ronoakoua de Hawaii, dans les temps anciens, habitait avec sa +femme à Kéarakekoua. + +2º »Kaïkiraniariopouna était le nom de la déesse, son amour; un rocher +escarpé était leur demeure. + +3º »Un homme monta au sommet du rocher, et de là parla ainsi à +l'épouse de Rono: + +4º »O Kaïkiraniariopouna! ton amant te salue; daigne le regarder; +éloigne l'époux, celui-ci te restera toujours. + +5º »Rono entendant ce discours artificieux, tua sa femme dans un +mouvement de fureur. + +6º »Désespéré de cet acte cruel, il porta dans un moraï (tombeau) son +corps inanimé, et pleura long-temps sur elle. + +7º »Ensuite atteint d'une folie frénétique, il parcourut Hawaii, se +battant contre tous les hommes qu'il rencontrait. + +8º »Et le peuple étonné disait: Rono est-il devenu fou? Et Rono +répondait: Oui, je suis fou à cause d'elle, à cause de mon grand amour. + +9º »Rono, ayant institué des jeux pour célébrer la mort de sa +bien-aimée, s'embarqua sur une pirogue triangulaire et vogua vers les +mers lointaines. + +10º »Mais avant de partir, Rono prophétisa ainsi: Je reviendrai dans +les temps futurs sur une île flottante qui portera des cocotiers, des +cochons et des chiens.» + +C'est cet hymne que les insulaires chantèrent, à la réception +solennelle qu'ils firent au capitaine Cook, lors de son débarquement +dans l'île d'Haouai (Owhihi), le 19 janvier 1779. On le reçut comme un +Dieu, on en fit un Rono; puis on sait ce qui arriva un mois après: le +nouveau Rono fut massacré par ses adorateurs le 14 février suivant. + + * * * * * + +Long-temps après ce dernier événement, on voit un roi de ces mêmes +îles Sandwich porter un nom qui n'est pas aussi étendu que celui de +Pourahouaoukaïkaïa, mais qui présente toujours les mêmes éléments de +composition. Ce roi se nomme KANIKEAOUOLI. + +Il y a quelques années que les Anglais lui demandèrent la permission +d'établir un Journal dans ses Etats; voici la réponse gracieuse de Sa +Majesté: + +«_Hololulée Ohaie._ + +»A M. Stephen Mackintosch, + +»Je consens de tout mon cœur à la demande que vous m'avez faite par +votre lettre. J'éprouve un grand plaisir à voir les ouvrages des autres +pays et les choses qui sont nouvelles. Si j'étais dans ces pays, +j'aimerais beaucoup à voir tout cela. J'ai dit à Kinan de faire élever +des presses d'imprimerie. Mes vœux sont enfin accomplis. Amitié à vous +ainsi qu'à Reynolds. + +Le Roi des îles Sandwich, +_Signé_, KANIKEAOUOLI.» + +Des extraits de ce premier journal[41] sont parvenus dans le temps à +Londres par un bâtiment arrivé de Sidney, qui apportait les journaux de +cette colonie jusqu'au 13 août (1837) inclusivement. + +[Note 41: Cette feuille a pour titre: _Sandwich island +gazette_; elle est, dit-on, fort intéressante. On y trouve non +seulement les nouvelles du pays, des descriptions des îles voisines, +mais encore des extraits des correspondances et des journaux de Siam, +Kanton, Calcutta, Sincapour, de la Californie, avec des extraits des +journaux d'Europe et d'Amérique.] + +Le sieur Kinan, mentionné dans la lettre royale ci-dessus, est un +habitant du pays, qui est riche, et qui sans doute est ministre du roi +Kanikeaouoli; il a fait construire des maisons en remplacement des +huttes, jusques alors seules habitations de ces insulaires. Au mois de +juin 1834, il donna un grand dîner auquel assista le Roi avec dix de +ses chefs; il y avait aussi vingt-quatre missionnaires Anglais et vingt +autres nouveaux chrétiens. La sœur de M. Kinan, qui se nomme Melle +MIRIAMIKEKAULUHOÏ, donna également, chez elle, dans une maison +à deux étages qu'elle a fait bâtir, un repas dont elle a fait les +honneurs avec autant de grâce que de dignité. + +Si l'on en croit le _Journal de la Société de la Morale +chrétienne_, Paris, _in-8º_, nº d'avril 1837, une imprimerie +aurait été établie à Honolulu[42] long-temps avant que les Anglais +n'eussent demandé au Roi la permission d'y publier une feuille +publique. Voici ce que dit le journal français précité: «Il existe +une imprimerie à Honolulu; on y imprime 28,000 feuilles par jour; et +depuis huit ans on y a déjà imprimé 15,000,000 de pages; bien plus, +on y a établi un _Journal de la Morale chrétienne_, imprimé +d'abord à 1,500 exemplaires, et qui maintenant se tire à 3,000. Le +prix d'abonnement est d'un dollar (5 fr. 42 c.)» Cela est très-beau, +très-édifiant; reste à savoir si ces renseignements parvenus en France +sont bien exacts; au reste nous n'avons parlé de ces différents +objets qu'à l'occasion des noms de Mesdames Kaïkiraniariopouna +et Miriamikekauluhoï, ainsi que de ceux de LL. MM. Sandwich +Pourahoukaïkaïa et Kanikéaouoli, que décemment nous ne pouvions nous +dispenser de mentionner dans notre recueil. + +[Note 42: Nous donnons ce mot tel qu'il est écrit dans le journal +français; mais nous pensons que ce lieu est le même que celui qui +est appelé Hololulée Ohaie en tête de la lettre du roi Kanikeaouoli, +rapportée ci-dessus, ou Onorourou Oahou dans les _Annales des +voyages_, août 1837, et Honoruru ailleurs. On sait combien diffèrent +l'orthographe et la prononciation d'un même mot écrit, sous la dictée +d'un Sauvage, par un Français, un Anglais, un Hollandais, etc. Chacun +le trace selon les principes caractéristiques de sa langue et selon +que le son et les articulations ont frappé son oreille; de sorte qu'au +lieu d'un seul mot signifiant le même objet, on en a quelquefois deux, +trois, quatre qui diffèrent d'orthographe et de consonnance; ce qui +a, parfois, occasionné d'étranges méprises. Le seul moyen de remédier +à cet inconvénient, serait de réunir tous les vocabulaires disséminés +dans toutes les relations de voyages depuis plus de deux cents ans, +et d'en faire un lexique polyglotte, où, sous chaque mot européen +désignant un objet quelconque, on le rendrait dans la langue de chaque +peuplade sauvage, tel qu'il a été écrit par un Anglais, un Français, un +Hollandais, etc., etc. Cet ouvrage serait d'une utilité remarquable, et +servirait à rectifier bien des erreurs.] + + * * * * * + +Si de ces pays maritimes d'une civilisation très moderne, nous passons +sur le continent dans cette partie de l'Inde où la civilisation +très-ancienne n'en est pas moins barbare sous certains rapports, nous y +trouverons encore des noms assez singuliers. + +On sait que dans l'Hindoustan les veuves, par un fanatisme +inconcevable, croient faire une chose agréable à la Divinité en +se jetant dans le bûcher enflammé qui dévore le cadavre de leur +époux. Depuis plus de trente ans, les Européens qui résident dans +ces contrées, ont redoublé d'efforts pour détruire cet horrible +usage, et ils n'ont encore pu en venir à bout, tant est enraciné +profondément dans le cœur humain et surtout dans le cœur de la femme, +le sentiment religieux, même quand il est erroné et le plus opposé aux +droits de la nature et de l'humanité. Cependant en 1831, une jeune +Indienne, nommée la belle SAROUVANGATAMALLA, veuve du Brame +AYAROUXONKALA, résidant à Tirnoular, se laissa dissuader par +M. Ducler, commissaire français de la marine à Karikal, de se brûler +sur le corps de son mari. Par suite de cette sage résolution, M. +Auguste de Melay, gouverneur des établissements français dans l'Inde, +pour engager sans doute les jeunes veuves indiennes à imiter un si +bel exemple, fit une pension viagère de 200 fr., à l'estimable madame +Sarouvangatamalla, veuve Ayarouxonkala. M. Ducler transmit à celle-ci +l'arrêté du gouverneur; aussitôt la jeune dame s'empressa d'écrire à M. +Ducler et de lui exprimer toute sa reconnaissance; elle l'assura que +ses sentiments de gratitude et de dévouement pour son libérateur et +pour le gouverneur général, ne finiraient qu'avec sa vie, et qu'elle +aurait toujours pour eux les égards et l'affection d'une fille soumise +et respectueuse. + +Nous avons appris par les journaux (avril 1838) que plusieurs habitants +de l'Inde ont été condamnés à trois ans d'emprisonnement pour avoir +engagé et aidé une jeune veuve indienne à partager le bûcher de son +mari. Cela n'a pas empêché qu'à la mort du roi de Lahore arrivée +récemment (en 1839), quatre de ses femmes et sept filles esclaves ont +obtenu la permission de se jeter dans les flammes qui ont dévoré son +corps. + +Ce serait une histoire fort triste, mais assez curieuse, que celle des +SUTTÉES ou sacrifices des veuves indiennes qui se brûlent sur +le cadavre de leurs maris. Nous pourrons publier un jour le recueil des +nombreuses et très-curieuses anecdotes que, depuis quarante ans, nous +avons recueillies dans les journaux anglais et dans quelques ouvrages +français sur ce sombre sujet dont l'origine remonte à plus de 2000 ans. + + +II. + +DE CERTAINS MOTS BIZARRES ET REMARQUABLES PAR LEUR LONGUEUR. + +Faisons trève aux noms-propres, et passons aux mots communs. C'est +encore dans les pays lointains que nous allons en trouver d'une +composition des plus bizarres; l'Amérique va nous en révéler un +certain nombre dont la longueur et la prononciation paraîtront sans +doute fort extraordinaires. La langue du Mexique surtout se fait +remarquer sous ce rapport[43]; il n'y en a pas non plus dont les +mots signifient autant de choses; nous citerons d'abord le suivant: +AMATLACUILOLITQUITCATLAXTLAHUILLI. + +[Note 43: «Le langage des Mexicains ou Aztèques, (dit Malte-Brun +dans ses _Mélanges_), a la réputation de rappeler par sa dureté et +ses formes bizarres, le caractère féroce et superstitieux du peuple qui +le parlait. Cependant cette réputation n'est due en grande partie qu'à +l'orthographe que les auteurs espagnols ont adoptée pour rendre les +mots mexicains. Rien dans cette langue ne choque plus les Européens que +l'excessive longueur des mots. Cette longueur ne tient pas toujours, +comme quelques savants l'ont prétendu, à la circonstance que les +mots sont composés comme en grec, en allemand et en sanskrit, mais +à la manière de former le substantif, le pluriel, ou le superlatif. +Il en résulte quelquefois des mots de douze syllabes. Mais les Grecs +en avaient de huit et de neuf syllabes. Une trop grande étendue dans +les mots est un défaut, mais n'est pas une preuve de barbarie. On +trouverait plutôt cette preuve dans une langue trop monosyllabique +comme l'anglais et le chinois. + +»Après tout, le hasard et le caprice ont eu une plus grande influence +sur la formation des langues que ne l'admettent les philosophes, jaloux +d'y trouver des traces de l'histoire primitive. Le mexicain, comme le +basque et le chinois, ne connaît pas la lettre R; cependant aucun autre +trait de ressemblance ne rapproche ces langues. Ne faudrait-il pas +chercher l'origine de ces singularités dans un défaut d'organe chez les +familles isolées qui, les premières, parlèrent des espèces d'idiomes +qui, devenus ensuite ceux d'une tribu plus nombreuse, formèrent par +leur réunion les langues de l'Europe?» + +M. César Moreau de Marseille, qui a donné, dans le _Journal de +Statistique universelle_, mars, 1839, gr. _in-8º_, coll. +521-553, une _Statistique générale_ du Mexique, parle ainsi +des langues de ce pays dont la population compte environ 6,310,850 +habitants. + +«La langue espagnole, dit-il, est la langue du pays; le nombre des +idiomes parlés par les indigènes est de plus de vingt, dont quinze ont +déjà des grammaires et des dictionnaires assez complets. Voici le nom +de ces quinze langues: + + 1º Langue mexicaine ou aztèque; + 2º -- otomite; + 3º -- tarasque; + 4º -- zapotèque; + 5º -- mistèque; + 6º -- mayc ou du Yucatan, + 7º -- totonaque; + 8º -- popolouque; + 9º Langue matzalingue; +10º -- huastique; +11º -- mixe; +12º -- cakikelle; +13º -- taraumare; +14º -- tepehuane; +15º -- core. + +«La langue aztèque ou mexicaine est la plus répandue. A l'époque où +les Espagnols arrivèrent au Mexique, la nation aztèque était déjà +parvenue à un assez haut degré de culture intellectuelle; mais il est +difficile d'en rassembler les restes. Les Espagnols exterminèrent tous +les ministres du culte, qui étaient en même temps les dépositaires +des connaissances historiques et mythologiques du pays, et l'on fit +brûler les peintures hiéroglyphiques qui transmettaient de génération +en génération les connaissances en tout genre. Mexico et Tezcuco +paraissent avoir été les deux principaux foyers d'où partaient les +rayons de ces diverses connaissances.»] + +On entend par ce mot la récompense que l'on donne à un messager qui +porte un papier sur lequel est indiqué en caractères symboliques ou en +peinture quelque nouvelle que l'on veut transmettre. + +Dans la même langue, le mot un _baiser_ s'écrit ainsi: +TETENNAMIQUILITZLI; il est formé du verbe _tennamiqui_, +embrasser, et de deux particules ajoutées. + +Chez les Hurons, _grand étonnement_ se rend par +KIATONNETCHONTANTESCANYATI. + +Les mots _dents gâtées_ se rendent par: TESQUACHAHOUINDI; + +Et _dents laides_ par: TÉCHOUASCAHOUINI. + +La _guerre_ est exprimée par OUKIHOUANHAQUIEY; + +Et _viens-tu de la guerre?_ par OUKIHOUANHAQUIEY TONTACHÉ? + +Nous pourrions multiplier ces citations, car nous possédons le +_Dictionnaire de la langue huronne, par Fr. Gabriel Sagard, +récollet_; Paris, 1632, _in-8º_ de 72 pag., qui nous les a +fournies. + +Chez les Iroquois, le mot vin, si bref dans notre langue, est d'une +telle extension, qu'on viderait pour ainsi dire une bouteille pendant +le temps que certaines personnes mettraient à le prononcer; il se +rend dans cette langue par: ONÉHARADESEHOENGTSERAGHERIE; ce +qui signifie littéralement _liqueur faite avec du jus de raisin +fermenté_. Le mot Iroquois a 27 lettres; et l'explication de ses +composés, rendue en français, en compte 37[44]. + +[Note 44: Samuel Johnson a singulièrement multiplié ces mots +composés, dans son _Dictionary of the english language_; London, +1784, 2 vol. _in-fol._ Un Anglais assez plaisant a composé, dans +un moment d'_humor_ (_de gaieté_), une lettre dans laquelle +il a tourné en ridicule ces mots concrets du docteur Johnson. Ceux +qu'il a combinés à l'instar des siens, sont d'une telle étendue, que +certains d'entre eux remplissent quatre à cinq grandes lignes, format +_in_-4º d'une écriture très-serrée; nous ne pensons pas que cette +lettre ait été imprimée, mais on l'a vue vers 1787 entre les mains du +docteur Maty.] + +Chez les Yaméos (Amérique mérid.), la langue a, comme celle des +Iroquois, des mots très-longs et très-difficiles à prononcer du moins à +leur manière; ils parlent en retirant leur respiration, c'est-à-dire en +aspirant, et ne font sonner presque aucune voyelle. La plupart de leurs +mots ne peuvent s'écrire, même imparfaitement, sans employer moins de +huit à neuf syllabes, et ces mots prononcés par eux semblent n'en avoir +que trois ou quatre au plus. Par exemple, le nombre _trois_ se +rend chez eux par le mot PAETARRARORINCOUROAC, dont à peine +ils font quatre syllabes dans la prononciation, passant rapidement et +sourdement sur les voyelles et les diphthongues. Nous avons cité le +nombre _trois_ en usage chez ces Yaméos; heureusement pour ceux +qui ont à traiter avec eux, leur arithmétique ne va pas au-delà. + +En général les Sauvages sont d'une grande diffusion dans l'expression +des nombres. + +Chez les Algonkins (Amér. septent.), le nombre _seize_ se rend +par MITASSOUACHININGOUTOUASSOU, littéralement _dix_ et +_six_. + +Pour le nombre _vingt-six_, ils disent +NINCHTANAACHININGOUTOUASSOU; + +Puis pour _trente-six_: +NISSOUEMITANAACHININGOUTOUASSOU[45]. + +[Note 45: Ce serait une histoire assez curieuse que celle de +l'arithmétique en usage chez les Sauvages avant leurs relations avec +les peuples civilisés. Nous avons fait quelques recherches sur les +systèmes de numération existant jadis chez certains insulaires de la +Malaisie ou Océanie occidentale que les Anglais appellent l'archipel +indien. Voici un abrégé du résultat de nos recherches. + +Dans la presqu'île de Malakka, les peuples à cheveux laineux ne +comptent que jusqu'à deux; c'est le système binaire, on ne peut +descendre plus bas. L'unité s'exprime par _naï_, et le nombre deux +par _be_. Ainsi le mot _naï-be_ embrasse tous les termes de +leur numération. + +Nous n'avons point trouvé de système ternaire dans la Malaisie; mais, +comme nous l'avons vu précédemment, il existe chez les Yaméos de +l'Amérique méridionale. + +L'échelle quartenaire est usitée dans le dialecte appelé _ende_, +l'un de ceux employés à Flores, île hollandaise à l'est de Java. Le +radical _quatre_ est désigné par le mot _woutou_; on en +ignore la dérivation. On exprime le nombre _huit_ par deux fois +_quatre_. + +Le système quinaire ou le calcul par cinq est fort répandu dans la +Malaisie, et particulièrement chez les nations les moins civilisées +de l'est. Dans le langage des Célèbes, le mot _lima_ signifie +_cinq_ et en outre la _main_, sans doute parce que les cinq +doigts ont été le type de ce système. Dans le dialecte _ende_, +pour exprimer les nombres _six_, _sept_, on dit _cinq_ +et _un_, _cinq_ et _deux_, etc. + +Les Australiens ne comptaient guère au-delà de leurs cinq doigts. + +Il est présumable que les montagnards de Sounda calculaient autrefois +par six, puisque leur mot _ganap_ exprime à la fois le nombre +_six_ et le mot _total_. + +Le système denaire, c'est-à-dire le calcul par dix chiffres, l'a +emporté sur tout autre système de numération dans la Malaisie, comme +dans le reste du monde, à mesure que la civilisation y a fait des +progrès. Cependant l'expression _mille_ est la plus haute de la +série numérique de tous les peuples Malaisiens, excepté les Javanais. +Un fait assez étonnant, c'est que, dans toutes ces contrées, on se +serve vulgairement des expressions vicieuses de dix mille au lieu de +cent mille, et de cent mille au lieu de dix millions. Il semblerait +que la perception de ces peuples ne peut aller au-delà de ces nombres. +Cependant cet usage erroné n'existe pas chez les Lampouns; le mot +_laka_ exprime chez eux cent mille, au sens exact.] + +Le mot _France_ s'exprime ainsi: +MITTIGOUCHIOUEKENDALAKIANK; littéralement des _Français +pays_. + +Le mot _anglais_ se rend _par_ OUATSAKAMIKDACHIRINI. + +Le groenlandais a aussi des mots passablement longs. + +Par exemple, le mot _respirer_ se dit ANASATOCHIMACPA; + +Et le mot _vieillir_, UTTOKARSUANGOPOCH. + +On trouvera beaucoup d'autres mots de cette dimension dans le petit +dictionnaire groenlandais qui est à la suite d'une _Relation ou +Histoire naturelle de l'Islande, du Groenland et du détroit de Davis, +trad. de l'allemand d'Anderson_, (Par Rousselot de Surgy). _Paris, +1750, 2 vol. in-12._ + + +III. + +DE LA LANGUE MARIANNAISE. + +Quittons un moment ces longs mots que nous regardons comme attribut +de ces peuples sauvages, pour nous occuper, en passant, de la langue +d'un peuple encore également éloigné de notre civilisation, langue +dont la fécondité en certaines expressions est aussi une espèce de +singularité. Nous voulons parler de la langue des îles Mariannes ou des +Larrons. + +Cet idiome est, en général, d'une prononciation douce et assez facile; +mais on connaît peu d'autres langues qui soient plus abondantes, plus +fécondes en mots propres à exprimer toutes les modifications d'un +seul et même objet. Prenons pour exemple le mot _Coco_, fruit +du Cocotier, arbre très commun dans le pays; nous allons trouver une +vingtaine d'expressions différentes qui nous représenteront ce fruit +dans toutes les circonstances, formes et états par lesquels il passe +pendant toute la durée de son existence. Ainsi: + +NIDJOUK ou NIOU signifie à la fois _cocotier_, +l'arbre, ou _coco_, le fruit. + +FAHA, c'est le coco sur le point de germer. + +TEHÉHOK, le coco qui commence à germer. + +HAÏGOUI, le coco dont les feuilles commencent à pousser. + +APLOUK, un jeune coco qui renferme du lait, mais qui n'a pas +encore de crême. + +MANHA, le coco tendre et doux. + +DADIK, le coco, lorsqu'il n'a pas encore acquis entièrement le +degré de maturité. + +MASSON, coco d'une maturité plus avancée que le manha, sans +être cependant tout-à-fait mûr. + +KANOUON, coco encore mou, bon à manger jusqu'à sa première +enveloppe. + +MATOPANG, coco tendre et mou comme le manha, mais dont le lait +n'est pas doux. + +GAFO, coco entièrement mûr. + +POUNTAN, coco mûr et qui commence à sécher sur l'arbre. + +NAGAO, coco entièrement desséché. + +BANGBANG, coco dont la crême s'est réduite en pulpe solide. + +BOUBOULOUNG, coco tout-à-fait vide, mais tenant encore à +l'arbre. + +TCHAOUTCHAOU, coco sec, dans lequel on entend du bruit quand +on l'agite. + +BOULÉN, coco pourri intérieurement. + +TCHOUHOUT, petit Coco. + +BABA, coco produit par un vieux cocotier dépouillé de ses +feuilles et sur le point de ne plus donner de fruits. + +ETC. ETC. ETC. + +Si nous voulons considérer maintenant le cocotier sous le rapport de +l'utilité, nous le trouverons encore plus riche en ressources pour les +usages ordinaires de la vie dans les contrées arides où il croît, qu'il +ne l'est, dans la langue du pays, en mots qui expriment ses diverses +modifications. C'est ce que nous allons prouver par un petit épisode +emprunté à une aimable plume qui en a enrichi le _Journal de la +Morale chrétienne_. + +«Un voyageur parcourait ces pays situés sous un ciel brûlant, où la +fraîcheur et l'ombre sont si rares, et où l'on ne trouve qu'à des +distances considérables quelques habitations où l'on puisse goûter un +repos que la fatigue rend si nécessaire. Accablé et haletant, ce pauvre +voyageur aperçoit une cabane entourée de quelques arbres au tronc +droit, élevé et surmonté d'un gros bouquet de feuilles très-grandes, +dont les unes relevées et les autres pendantes avaient un aspect +agréable; rien d'ailleurs autour de cette cabane n'annonçait un terrain +cultivé. A cette vue qui ranime ses espérances, le voyageur rassemble +ses forces épuisées, et bientôt il est reçu sous le toit hospitalier. +Son hôte lui offre d'abord une boisson aigrelette qui le rafraîchit. + +»Lorsque l'étranger eut pris quelque repos, l'Indien l'invita à +partager son repas: il servit divers mets contenus dans une vaisselle +brune, luisante et polie; il servit aussi du vin d'une saveur +extrêmement agréable. Vers la fin du repas, il offrit à son hôte des +confitures succulentes et lui fit goûter d'une fort bonne eau de-vie. + +»Le voyageur étonné, demanda à l'Indien: Qui donc, dans ce pays désert, +vous fournit toutes ces choses? Mes cocotiers, répondit-il. L'eau que +je vous ai offerte à votre arrivée, est tirée du fruit avant qu'il +ne soit mûr, et il y a quelquefois des noix qui en contiennent trois +ou quatre livres. Cette amande d'un si bon goût est le fruit de sa +maturité; ce lait que vous trouvez si agréable est celui de cette +amande. Ce chou si délicat est le sommet d'un cocotier; mais on ne +se donne pas souvent ce régal, parce que le cocotier dont on a ainsi +coupé le chou meurt bientôt après. Le vin dont vous êtes si content, +est aussi fourni par le cocotier: on fait pour cela des incisions aux +jeunes tiges, il en découle une liqueur blanche qu'on recueille dans +des vases et qui est connue sous le nom de vin de palmier. Exposée au +soleil, elle s'aigrit et donne du vinaigre. Par la distillation, on +en obtient cette bonne eau-de-vie que vous avez goûtée. Ce même suc +m'a encore fourni le sucre pour ces confitures que j'ai faites avec +l'amande; enfin toute cette vaisselle, tous ces ustensiles qui nous +servent à table, ont été fabriqués avec la coque des noix de cocos. Ce +n'est pas tout: mon habitation elle-même, je la dois tout entière à ces +arbres précieux; leur bois a servi à construire ma cabane; les feuilles +sèches et tressées en forment le toit. Arrangées en parasol, elles +me garantissent du soleil dans mes promenades. Ces vêtements qui me +couvrent sont tissus avec les filaments de ces feuilles; ces nattes qui +me servent à tant d'usages différents, en proviennent aussi. Les tamis +que voilà, je les trouve tout faits dans la partie du cocotier d'où +sort le feuillage. Avec ces mêmes feuilles tressées, on fait encore des +voiles de navire. L'espèce de bourre qui enveloppe la noix, est bien +préférable à l'étoupe pour calfater les vaisseaux; elle pourrit moins +vite, et se renfle en s'imbibant d'eau. On en fait aussi de la ficelle, +des câbles et toutes sortes de cordages. Enfin je dois vous dire que +l'huile délicate qui a assaisonné plusieurs de nos mets et qui brûle +dans ma lampe, s'obtient, par expression, de l'amande fraîche. + +»L'étranger écoutait avec étonnement et admirait comment ce pauvre +Indien trouvait dans le cocotier, sa seule possession, tout ce qui lui +était nécessaire pour se nourrir, s'abriter et pourvoir à tous ses +besoins. Comme il se disposait à partir, son hôte lui dit: Je vais +écrire à un ami que j'ai à la ville; vous vous chargerez, je l'espère, +de mon message?--Très volontiers, et sera-ce encore le cocotier qui +vous fournira ce qu'il vous faut?--Oui sans doute, reprit l'Indien; +avec la sciure des branches je fais cette encre, et avec les feuilles +je fais ce papier.» + +On ne peut lire ces détails curieux et singuliers, sans faire une +réflexion profonde sur la sagesse et la bonté du Créateur, dont la main +paternelle a doté de cet arbre des pays que la chaleur et la stérilité +rendraient inhabitables sans un pareil bienfait. + +Revenons à la langue mariannaise, et convenons, d'après la nomenclature +des modifications du coco, rapportée ci-dessus, qu'il est peu d'autres +langues qui pourraient faire preuve d'une plus grande abondance; +cependant M. Ampère observe qu'en Amérique, «les Iroquois, les Sioux, +les Mohiccans ont dans leur grammaire d'étonnantes ressources pour +exprimer par un mot des idées très-complexes. Chez le peuple Thiroki, +par exemple, peuple assez malpropre de sa nature, il y a treize verbes +différents qui signifient _je lave_. Ainsi l'un exprimera: _je +me lave dans un fleuve_; l'autre: _je me lave la tête_; un +troisième: _je me lave le visage_; un quatrième: _je lave le +visage d'un autre_; ou bien, _je lave mes mains_; _je lave +les mains d'un autre_; _je lave mes habits_; _je lave un +vase_; _je lave un enfant_; _je lave de la viande_, +etc. Une altération quelquefois assez légère dans la forme du mot +exprime ces modifications diverses de l'idée. Mais au fond, ajoute +judicieusement M. Ampère, cette richesse apparente est pauvreté. Rien +n'est plus contraire à la netteté du discours qu'une telle exubérance +de formes complexes. Rien ne s'oppose plus à la liberté de l'analyse +que cette synthèse obligée....» (_Voy. Histoire littéraire de la +France_, par J. J. Ampère). + +Ce que nous venons de dire de ces langues d'Amérique, peut encore +s'appliquer, et même davantage, à la langue arabe, car on prétend +qu'elle a mille mots pour exprimer une ÉPÉE, deux cents pour +l'expression SERPENT, quatre-vingts pour MIEL, etc., +etc., etc. L'islandais a, dit-on, une semblable fécondité, que, d'après +les observations précédentes, nous nous garderons certes bien d'appeler +richesse. + +A propos d'arabe, nous croyons pouvoir citer un nom propre que les +journaux nous ont révélé dernièrement; quoique composé, il a droit +d'être enregistré dans notre onomatographie; c'est le nom du prince +SIDI-AHMET-BEN-MOHAMED-BEN-EL-HADJI-BOUZIO-EL-MOGRANI, +petit-fils du sultan Boasis que le maréchal Vallée a fait récemment +Calife de la Medjana, en Algérie. (_Journaux_ du 10 nov. 1838.) + +Mais voici, pour la dimension, un bien autre nom, porté par +un insulaire du grand Océan; cet insulaire est le Sultan de +Djoujocarta dans l'île de Java. Les _journaux_ du 12 septembre +1839 annoncent que «S. M. le Roi de Hollande vient de nommer +commandeur de l'Ordre du lion Néerlandais, le Sultan de Djocjockarta +(_sic_), dont le nom est d'une certaine étendue; il s'appelle +HAMANKOEBOEWONOSENOPAITINGALGONGABGURRACHMANSAYDINPANOTAGOMODE, +Vme du nom.» Ce nom-propre ne renferme que soixante-deux lettres +formant vingt-quatre syllabes; à coup sûr, celui de M. le comte d'O +n'exigera jamais autant de temps, autant d'attention, autant d'encre +pour être écrit correctement. + +Nous finirons cet article par une petite remarque qui, sans y être +identique, peut trouver place ici: c'est que les hommes n'ont pas +seuls le droit d'avoir des noms d'une certaine étendue; les fleurs ont +parfois le même privilège. M. de Humboldt parle d'une fleur d'Amérique +nommée l'ARISTOLOCHIOCORDIFLORA; elle présente un diamètre de +seize pouces. + +Si une autre fleur du même continent, la _Raflesia_, cède en +longueur nominale à l'_Aristolochiocordiflora_, elle l'emporte sur +elle par l'étendue de son diamètre, car il est de trois pieds. Un joli +bouquet de cinq à six de ces fleurs n'irait point mal sur le sein de +madame Badebec, femme de Gargantua et mère de l'illustre Pantagruel. + + +IV. + +DES NOMS QUALIFICATIFS D'UNE CERTAINE ÉTENDUE, A VIENNE EN AUTRICHE. + +Il est bien temps d'abandonner les plages lointaines du grand +Océan, et de faire succéder au baragouinage à longs mots de leurs +habitants, quelques expressions européennes également remarquables +par leur étendue. Nous avons dit dans une note précédente, empruntée +à Malte-Brun, que les mots composés sont assez multipliés dans les +langues grecque, allemande et sanskrite, et qu'ils sont, à raison +de leur composition, d'une certaine longueur. Pour ne pas abuser de +la patience du lecteur, et pour une autre raison très-péremptoire, +laissons de côté l'antique sanskrit; et contentons-nous de rapporter +un échantillon de noms qualificatifs, puisé dans la langue allemande. +Un almanach va nous les fournir; cet almanach est celui de la Cour +de Vienne; on y voit que les titres ou annonces d'emplois, joints +aux noms de ceux qui les possèdent, forment des mots d'une certaine +dimension; par exemple, les qualités dont se chamarre le _second +ramoneur des cheminées de la Cour_, sont ainsi exprimées: +KAISERLICH-KOENIGLICH-HOFRAUCHFANGSKEHRMEISTERADJUNCT. + +Le _contrôleur des magasins de suif de Vienne_ étale ainsi +sa qualité: STADT-WIEN-UNSCHLITT-HANDLUNGS-AMTS-MANIPULANT, +GEGENSPERRFUHRER UND OBERSCHMALZMEISTER. + +Le savant Frédéric Schoell a donné, dans une note à la fin de la +préface de son _Répertoire de Littérature ancienne, Paris_, 1808, +_in-8º_, a donné, disons-nous, plusieurs autres de ces titres, +auxquels il prétend que les Allemands attachent une très-grande +importance. En France, c'est différent; les ramoneurs, les tailleurs, +les cordonniers de la Cour ne figurent point dans l'almanach royal; et +s'ils y paraissaient, ce serait avec des titres plus écourtés que ceux +de messieurs les Autrichiens. + +Cependant nous avons des artistes ou artisans qui parfois emploient +des mots assez singuliers pour annoncer et vanter la marchandise due +à leur génie industriel; par exemple, un habile coutelier parisien, +fabricant de rasoirs, vient de faire part au public, de ces sortes +de produits de sa fabrique, sous la douce, coulante et facile +dénomination de rasoirs THERMOHYGROMÉTROMÉTRIQUES; ce qui +signifie que ses nécessaires de barbe sont surmontés d'un hygromètre +et d'un thermomètre; et voici comment l'auteur motive la nécessité +et les avantages de son invention. La barbe devenant douce ou rude, +facile ou rebelle suivant que l'air est humide ou sec, chaud ou froid, +il est bon de savoir quel est l'état de l'atmosphère au moment où +l'on se dispose à la faire. Rien ne peut mieux et plus promptement +l'indiquer que l'hygromètre et le thermomètre, perchés sur l'appareil +pogonologique; découverte ingénieuse, et très-importante surtout pour +les gens du peuple, pour les bons habitants de la campagne, et pour +les mendiants! Qu'il eût été fier M. J. J. Perret, maître et marchand +coutelier parisien du XVIIIe siècle, s'il eût pu consigner +une telle invention dans son traité de _Pogonotomie, ou l'art +d'apprendre à se raser soi-même_. Paris, Dufour, 1769, _in-12_! +Il l'eût placée à côté de celle de son _rasoir à rabot_, que +lui-même a imaginé, et qui a eu un succès prodigieux; car, depuis +1769, comme chacun sait, tout le monde se sert du rasoir à rabot de +M. Perret. Le savant Dulaure eût sans doute aussi fait mention des +rasoirs thermohygrométrométriques, dans sa _Pogonologie, ou Histoire +philosophique de la barbe_. Constantinople et Paris, Lejay, 1786, +_in-12_. L'érudition de l'auteur, car il en avait beaucoup, se fût +certainement complue à faire ressortir les avantages et l'utilité de +cette découverte. + + +V. + +DES NOMS ET DES MOTS DE FANTAISIE CRÉÉS D'UNE MANIÈRE ORIGINALE, ET +REMARQUABLES PAR LEUR LONGUEUR VRAIMENT MIRIFIQUE. + +Pour laisser le moins de lacunes possible dans un ouvrage d'une aussi +haute importance que celui-ci, nous allons dire quelque chose de +certains noms et mots de fantaisie créés d'une manière singulière et +originale, chez les anciens et chez les modernes, par des écrivains +en belle humeur. Ce sont de ces petits efforts de grand génie dont +une curiosité enfantine peut bien faire ses délices, puisque de vieux +aristarques ne les ont pas toujours dédaignés. Par exemple, qui ne +sourira à cette lubie de Plaute qui a affublé un philosophe du nom +de THESAUROCHRYSONICOCHRYSIDÈS, et un général, de celui de +BOMBOMACHIDÈS-CLUNINSTARIDYSARCHIDÈS. C'est sans doute pour +exciter le gros rire des fils de Quirinus, qui ne riaient pas beaucoup, +que le comique romain a imaginé de pareils noms. Térence n'avait pas +recours à de semblables moyens, quoique son HEAUTONTIMORUMENOS +fût déjà d'une certaine étendue. + +Longtemps avant Plaute, le poète Hipponax s'était vengé du sculpteur +Bupalus, qui l'avait exposé à la risée publique, en lui appliquant +le sobriquet de MESSÉGYDORPOCHESTÈS, qui signifie tout +simplement, goinfre insatiable qui ne fait que se remplir et se vider. + +Tertullien a donné à Hercule le surnom de +SCYTALOSAGITTIPELLIGER, pour embrasser dans un seul mot +tous les attributs qui caractérisent ce demi-dieu, savoir, la +massue, la flèche et la peau (de lion), ou le bouclier qu'il portait +ordinairement. + +On donnait autrefois aux chrétiens qui célébraient la pâque le 14 mai, +le nom de TESSARESCÆDÉCATITES. Ce mot, qui n'exprime que le +nombre, le cède en longueur au suivant, du même genre, et sous lequel +on désigne le nom de Dieu; ce mot renferme quarante-deux lettres: +TESSARACONTADYOGRAMMATUM. + +Passons aux modernes: + +Le facétieux auteur des _Bigarrures_, Estienne Tabourot de +Dijon, a publié un petit ouvrage macaronique, dans lequel il a +affublé les Allemands d'un nom qui par son étendue embrasse ces +messieurs sous plusieurs désignations: c'est son _Cacasanga_ +REYSTROSUYSSOLANSQUENETORUM _per magistrum J.-B. Lichiardum +recatholicatum spaliporcinum poetam, cum responso per Joan. Cransfeltum +germanum_; Paris, 1558, _in-12_. L'ouvrage entier est de +Tabourot: il a encore paru sous le titre de _La Macaronée_ de S. +D. T. (_Stephanus Taborotius divionensis_) imprimée à Lyon par +Jacques Faure, 1550, (1588) _in-8º_. Lamonnoye fait observer que +la date de 1550 est supposée, puisque Tabourot n'avait alors que trois +ans. Elle doit être 1588. + +Nous livrons à la vindicte publique un mot aussi absurde que barbare, +qui fait partie d'un vieux dicton inséré dans les _Illustres +Proverbes_ (de Fleury de Bellingen), _Paris_, 1655, in-12. +Ce mot injurieux est ainsi conçu: TRAIFLAGOULAMEN; et le +déplorable dicton d'où il est tiré consiste dans ces quatre mots: +_franc normand, vrai traiflagoulamen_. Voulez-vous savoir ce +que signifie le mot en question? décomposez-le: _trai_ est la +première syllabe du mot traître; _fla_, la première du mot +flatteur; _goula_ signifie goulu, gourmand; et _men_ +veut dire menteur. Il n'a pas fallu un grand effort de génie pour +établir une telle absurdité. La justice, la vérité et le bon sens lui +préféreront toujours la citation suivante extraite d'une _Revue_ +anglaise moderne: «Les Normands sont, après les Hellènes, le peuple +le plus brillant dans les fastes de l'histoire; leur puissance sur +le monde a été gigantesque; elle dure encore. Les Normands ont formé +l'aristocratie européenne, et nous ne nous étonnerons pas de ceux qui +cherchent à descendre d'une race aussi illustre.» Continuons la série +de nos noms et mots bizarres. + +Nous en trouverons d'abord d'assez singuliers dans le titre d'un +petit bouquin du XVIIe siècle, du genre des Tabarin et des +Bruscambille, et qui fait partie de la riche bibliothèque du savant M. +Leber, nº 2485 de son très-curieux catalogue. Ce volume est intitulé: +«Extrait des poésies facétieuses du sieur Gaillard, dont: la comédie +de Braquemart, et le prologue INCOMPODROPHOBILIQUE servant de +forteresse à l'ARTIFICANDIVINANCIEL de Braquemart;.... par +le docteur des MOUSCHILIENCANTAMIERLIORODIFICQUES, _Paris, +Jacques Dugast_, 1634, _in-8º_.» Ce volume, dit M. Leber, a +pour frontispice le portrait en pied de l'auteur, et au verso un rébus +non moins singulier que ses vers. Nous n'en savons pas davantage. + +Tout le monde connaît l'heureuse construction du nom de l'enchanteur +PARAFARAGARAMUS, que l'un des continuateurs de Cervantes a +introduit dans sa _Suite aux aventures de l'illustre chevalier de la +Manche_; Francfort, 1750, 6 vol. pet. _in-12_, jolie édition. + +Nous nous reprocherions de passer sous silence le sieur Jean Bedé, +Angevin, avocat et fougueux calviniste, qui, dans une diatribe de sa +façon, intitulée la _Messe en françois expliquée_; Genève, 1610, +_in-8º_, a cru foudroyer cette institution divine en l'appelant +avec autant de goût que de génie, ARTONECROLIPSANICONOLATRIE; +ce qui signifie à peu près, _idolâtrie de pain, de morts, de reliques +et d'images_; charmante expression marquée au coin de la tolérance +de la piété et de l'urbanité; ce qui ne nous empêchera cependant pas +d'assister, à notre ordinaire, au Saint Sacrifice, dussent en frémir +les mânes irritées du sieur Jean Bedé et nous traiter d'incorrigible +_artonecrolipsaniconolâtre_. + +Que dirons-nous des beaux noms +d'ALETHINOSGRAPHE-DE-CLEARÉTIMALÉE, et de +GRAPHEXECHON-DE-PISTRARISTE, qui se lisent au bas du +frontispice de la première édition des _Mémoires_ de Maximilien de +Sully, composés par ce duc et imprimés sous ses yeux dans son château +de Sully (en Orléanais), sous la rubrique _d'Amstelredam_[46]. +Nous dirons que ce sont deux noms que les secrétaires de M. le duc ont +grécisés à leur manière pour exprimer les qualités de leur maître; +car ALETHINOSGRAPHE-DE-CLÉARÉTIMALÉE signifie à peu près: +_véridique écrivain qui aime la gloire que procurent la vertu et +l'étude_; et GRAPHEXECHON-DE-PISTARISTE peut se rendre par +_excellent écrivain plein de loyauté et de bravoure_. Ces louanges +sont un peu emphatiques, mais du moins elles sont assez bien méritées. + +[Note 46: Voici le titre exact et complet de cette édition: + +Mémoires des sages et royales œconomies d'Estat, domestiques, +politiques et militaires de Henry-le-Grand, l'exemplaire des Roys, le +Prince des Vertus, des Armes et des Loix, et le Père en effet de ses +Peuples françois. Et des servitudes utiles, obeissances convenables +et administrations loyales de Maximilian de Bethune, l'un des plus +confidents, familiers et utiles soldats et serviteurs du grand Mars des +François. Dediez à la France, à tous les bons soldats et tous peuples +françois. _A Amstelredam, chez Alethinosgraphe de Cléarétimalée, et +chez Graphexechon de Pistariste, à l'enseigne des trois vertus_ +(foi, espérance, charité), _couronnées d'amaranthe_, (1638), _2 +vol. in-fol._ + +C'est l'édition connue sous le nom des trois VVV verts. On trouvera +d'amples détails sur l'imprimerie particulière du duc de Sully, dans +notre _Histoire des imprimeries clandestines, particulières et +secrètes dans les différents Etats de l'Europe, surtout en France_; +1 vol. _in-8º_ sous presse.] + +Quant à M. F.-C. Gaudet, n'a-t-il pas agréablement surpris Paris, +la France et l'Europe, en se cachant sous le précieux nom de +BICOMONOLOFALATI, dans la publication de ses charmants +_Colifichets poétiques_; à la Chine (Paris), 1741, _in-12_? +L'édition a dû être sur-le-champ épuisée à Pékin ou à Kanton. + +Nous devons le même tribut d'éloges à un petit recueil de +pensées profondes, qui se recommande par ce magnifique titre: +MISOPHILANTHROPOPANUTOPIES, _Paris_, 1833, _in-18_. +C'est dommage que ce monument philosophique ne compte que 251 pages, ce +qui contraste avec le déploiement de son pompeux péristyle. + +Le spirituel et facétieux Collé s'est aussi distingué dans le genre +de création dont nous parlons. Il assistait ou plutôt il présidait +en 1750 aux agréments d'une fête que Mme de Meulan donnait à +son château d'Estioles; l'idée lui vint de terminer cette fête par +une parade de sa composition, qu'il fit annoncer dans l'affiche +suivante: «La grande troupe des danseurs, sauteurs et voltigeurs du +Bas-Parnasse, qui a ennuyé les neuf muses et fait bâiller Apollon +lui-même, avec un succès prodigieux, fera l'ouverture de son +théâtre, le lundi 7 septembre 1750, par la première représentation +de _Gilles, chirurgien anglais_, comédie parade en un acte, de +M. WESTICPETZEERDENSTAFFLITLEFGRAFFLTTE, Baronnet de la +Grande-Bretagne et de l'université de Cambridge, etc.» + + * * * * * + +Mme de Genlis a fait encore plus de bruit que Collé +avec son admirable recette anticolérique, basée sur le mot +PEINTHÉPHILADELMIRÉZIDARNÉZULMÉZIDORE. + +Personne n'ignore que cette illustre dame de lettres[47] a beaucoup +travaillé pour l'instruction des jeunes personnes du grand monde. +Dans une de ses élucubrations semi-pædagogiques[48], Mme de +Genlis a consigné le joli petit mot en question comme spécifique +infaillible pour guérir les penchants à la colère; mais ce mot doit +accompagner un talisman qui est également de la composition de ladite +dame. Ce talisman consiste dans un anneau d'or parsemé d'étoiles +émaillées. Voici l'usage que l'on doit faire et du talisman et du mot. +L'auteur le recommande en ces termes à une jeune dame qui vient la +consulter sur ses velléités colériques: «Aussitôt que vous sentirez +la tentation de vous fâcher, il faudra vous taire, ne pas prononcer +une syllabe[49], et sur-le-champ passer dans votre cabinet; là, +seule et sans témoins, vous plongerez votre anneau dans un grand +verre d'eau froide, et vous répéterez neuf fois posément ce mot, +_Peinthéphiladelmirézidarnézulmézidore_. Ensuite vous retirerez +le talisman du vase, vous boirez l'eau, et vous serez parfaitement +calmée.» Inappréciable recette, d'une exécution prompte, facile et +qui sans doute a été souvent employée depuis qu'elle est sortie tout +appareillée du cerveau de Mme de Genlis pour l'instruction et +l'édification des petites demoiselles et des jeunes grandes dames. + +[Note 47: Je demande pardon pour ce mot inusité; mais puisqu'on +dit _Homme de lettres_, pourquoi ne dirait-on pas _Dame de +lettres_? Il serait peut-être plus régulier de dire _Femme de +lettres_; mais _Dame_ est plus noble et plus conforme à +l'urbanité française, et Mme de Genlis était très-susceptible en +fait d'étiquette et de politesse. Il est certain que personne n'a +plus de droits par ses talents au titre de _Dame de lettres_ que +Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin, comtesse de Genlis, quoique +son petit bagage littéraire ne monte qu'à 132 vol. tant _in-8º_ +qu'_in-12_ et _in-18_.] + +[Note 48: V. _les Souvenirs de Félicie L._ 2e édition, Paris, +1806, _in-12_, p. 275.] + +[Note 49: Chose extrêmement facile pour une femme en colère.] + + * * * * * + +M. Charles Nodier, dans son intéressant _Examen critique des +Dictionnaires de la langue française_; Paris, 1829, _in-8º_, +a reproché à M. Boiste d'avoir inséré dans le sien, le mot +INCONSTITUTIONNALITÉ; nous allons rapporter l'article où il +plaisante M. Boiste sur la longueur de ce mot et où il en cite d'autres +d'une structure hétéroclite, vraiment rabelaisienne; et en effet ils +sont du Curé de Meudon. + +«_Inconstitutionnalité_, dit-il, et pourquoi pas +TRANSSUBSTANTIATIONNALITÉ qui a l'avantage de faire à +lui seul un vers de dix syllabes?--_Inconstitutionnalité_ +est un mot de circonstance; ce n'est pas un mot français.--Ne +croirait-on pas lire la plainte de Chiquanous à qui l'on avait +_Morrambouzevezangouzequoquemorguatasachacguevezinemaffressé_ +l'œil, et qui était en outre _esperruquancluzelubelouzerirelu_ du +talon[50]?» + +[Note 50: RABELAIS, Paris, Desoer, 1820, _3 vol. +in-18_, _fig._ Voy. liv. IV, chap. 15, tom. II, p. 56.] + +Il a paru à Bruxelles en 1834, une petite facétie fort plaisante +et fort piquante, sous le titre de _Recherches sur les causes de +l'inflammation du Bomborax, chez les femmes adultes, et Considérations +sur la puissance du traitement homœopathique pour détruire cette +maladie, etc. Trad. de l'allemand par_ KLEINGORLOFFENBACH +_de *** et dédié au savant Molenfretz, docteur et professeur +de stercologie à l'université de Neuwied_. In-8º de 16 p., +fig.[51].--Nous trouvons, p. 13 de cette pièce curieuse, que le docteur +homœopathe essaya de donner à la malade un grain de _noix vomique_ +à la _décillionième dilution_, combiné avec un scrupule de +_brugine_ et _d'amphigène_, qu'on n'avait encore osé +administrer que dans les maladies _bléphariques et dans les cas_ +d'INCROCORNISTIFICULIBILISATION instantanée. L'auteur finit +par des vœux pour le triomphe complet de la nouvelle doctrine, et il +espère que la chirurgie se soumettra bientôt aux règles sublimes de +l'homœopathie, et traitera une jambe cassée, une côte rompue, un œil +crevé, d'après le grand principe: _similia similibus curantur_[52]. + +[Note 51: Nous tenons cette curiosité, ainsi que plusieurs autres, +de la libéralité de notre excellent ami, M. Chalon, président de +la Société des Bibliophiles de Mons. Nous le prions d'agréer ici +l'expression de notre vive et affectueuse reconnaissance.] + +[Note 52: Cela me rappelle une plaisanterie faite sur _l'origine +et le nom de_ ROBERT MACAIRE, cet homme allégorique, ce +mythe, cet être fantastique qui, avec son compère BERTRAND, a +si bien turlupiné tous les états; nous l'avons vu tour-à-tour avocat, +médecin, avoué, auteur, propriétaire, agent de change, industriel, +banquier, gérant de société en commandite, et tirant excellent parti de +M. Gogo, l'actionnaire modèle, bonne pâte d'homme qui mord à tous les +charbons de terre, asphaltes, chemins de fer, compositions pour rendre +incombustible toute espèce de bois, y compris le bois de chauffage, +etc., etc., etc.] + + +VI. + +HISTORIETTE MONOSYLLABIQUE, CHEF-D'ŒUVRE DE HAUTE CONCEPTION +LILIPUTIENNE. + +Après avoir tracé tant de noms-propres, tant de mots d'une longueur +à perdre haleine, il n'est pas surprenant que notre plume émoussée +se refuse à continuer leur enregistrement. Eh bien! pour la reposer, +affilons-lui le bec, trempons-la dans une encre plus légère, et +mettons-lui des lisières qui la retiennent au point qu'à chaque bond +elle ne puisse franchir que l'espace d'une syllabe. Cette course à +petits pas sera encore un genre de singularité qui pourra récréer ou +ennuyer un moment. Ce n'est pas que les faits que nous avons à raconter +puissent rivaliser avec les histoires d'Hérodote, de Thucydide, de +Tite-Live, de Grégoire de Tours, de Ville-Hardouin, de Joinville, de +Commines, de David Hume; non, nous n'avons rien de commun avec ces +Messieurs: ils avaient les coudées franches; et nous, nous avons les +ceps aux pieds. Nous faisons donc l'humble aveu que rien n'est plus nul +que notre historiette quant au fond, et rien de plus sot quant à la +diction; mais elle pourra passer, grâce à la bizarrerie de son costume +entièrement composé de petites paillettes, toutes de la même dimension. +Voyons. + + Mon cher, + +C'est hier que j'ai vu le Duc de ...... je ne sais plus son nom, mais +c'est le fils du fils d'un grand Roi, et qui, tu le sais bien, a pour +le moins sept ans; il a un peu plus de trois pieds; il est très bien +fait, a le teint frais, les yeux bleus et le front haut. Hier donc, je +l'ai vu dans la cour qui n'est pas très loin de son lit de camp, où il +dort le jour et non la nuit. Là, il a pris, en se jouant, un fort et +ses tours, dont lui seul a fait le plan en moins de trois jours, tant +il est vif, prompt et au fait de tout ce qui tient à ce bel art. Par +ce beau trait, qui est un vrai coup de main à sept ans, il nous a fait +voir qu'il a plus de cœur qu'il n'est grand, et que si, un jour, on le +voit dans un camp sur le bord de la Lys ou du Rhin, ou du Po, ou vers +Kent, rien ne lui.....; mais chut, je n'en dis pas plus. Ce qu'il y a +de sûr, c'est que Mars, tout Mars qu'il est, n'a pas fait à dix ans ce +que ce duc a fait à sept, et ce, sans bruit, sans cris, sans coups de +feu et sans qu'il ait mis en jeu tout ce dont on se sert en tel cas. + +Quand le fort est à bas, je sors de la cour: vient à moi un grand, +brun, sec, à l'œil vif, du nom de Roch le Franc. Il me fait part d'un +fait qui lui tient au cœur, et que je vous rends tel qu'il me l'a dit: +«Un jour, je vis sous un tas de vieux fers, me dit-il, un grand dard +de bois d'if, à six rangs de clous d'or, et dont le fer est très fin. +Je le vois, je le tiens, il me plaît, on m'en fait don, je le prends, +et puis je m'en sers quand je vais seul soit au bois, soit aux champs, +mon cor au cou, et mon pain dans mon sac. Bien m'en a pris deux ou +trois fois. Un jour, il m'a fait grand bien, car sans lui un gros loup, +les yeux en feu, le nez en l'air, eût pu.... Oui, il m'eût mis tout en +sang, et qui sait si, plus fort que moi, il ne m'eût pas mis à mort. + +»Tel est le fait tout au long: + +»Le jour que j'ai dit, je fus au bout du pont qui est fort long; +c'est, on le sait, ce grand pont qui est peu loin du bourg de Saint... +Saint... oui, de Saint Cloud. Par le temps sec et le grand chaud qu'il +a fait tout le jour, je me suis mis nu dans l'eau et j'ai pris un bain +tout près d'un pré plus plein de joncs verds que de bon foin. Je n'y +fus pas le temps d'un clin d'œil, que je vois non loin de moi, un grand +loup tout gris, vers le bord du bois. Il ne me fait pas peur. Je sors +de l'eau, et, crac, d'un tour de main, je me vêts, et je cours à lui à +grands pas, mon dard à la main et mon cor au cou. Je n'eus pas dit d'un +ton de voix, clair et très haut: Au loup, au loup! et joint le son de +mon cor à ces mots, que mon loup me voit, fuit et se met dans les blés. +La peur qu'il a fait qu'il ne voit pas un gros tronc, à fleur du sol, +qui le fait choir au fond d'un grand trou. Quand je le vois à bas au +fond de ce trou: Tant mieux, dis-je à part moi, je le tiens. Je mets +mes gants à mes deux mains de peur de ses dents, puis je fonds sur lui, +et je le prends par le cou, par le poil, par les reins, par tous les +bouts; et, tout grand, tout gros, tout fort qu'il est, je le tiens sur +le sol, puis du bras droit, d'un seul coup de mon dard qui va droit au +cœur, je le mets sur le champ à mort. + +»Quand je vois qu'il est mort et bien mort, je le prends, je sors du +trou, je le mets sur mon dos, je vais au bourg, et je le fais voir à +tous ceux qui sont là. Le bruit en court dans tous les lieux qui ne +sont pas loin du dit bourg, et l'on vient pour le voir: Tiens, dit-on, +c'est un loup qu'il a pris sans vert et mis à bas; oui, c'est bien un +loup! Puis tous en chœur: Bien, très-bien! et l'on me met dans la main +des sous, des dix sous, des vingt sous; et dans mon sac, du lard, du +bœuf, du veau, du sel, du pain bis, du pain blanc et un broc de vin. Ce +qui fait voir que j'ai fait un beau coup et de plus un bel et bon gain, +tant on est sûr qu'un loup de moins sur le sol d'un bourg fait plus de +bien, qu'un rat de plus dans un champ de bled n'y fait de mal. + +»Mais les gens qui dans ces lieux, ont soin des bois, des daims et des +cerfs du Roi, m'ont fait un tour qui n'est pas bien, un vrai tour de +chien. Ils ont mis un des leurs au guet dans l'un des coins du bois, +pour voir si c'est bien un loup que j'ai pris, ou si ce n'est pas un +cerf ou un daim. L'un d'eux, un vrai gueux, qui ne voit pas trop clair, +car il n'a qu'un œil, ne croit-il pas que c'est un daim? et il me dit +d'un ton dur: Qu'as-tu-là? je crois que c'est un daim.--Un daim! es-tu +fou? Tu ne vois pas que c'est un loup?--Non, je te dis; c'est un daim; +rends-le, ou je te....--Mais, sot que tu es, vois donc ses yeux, son +nez, son poil; tout est d'un loup, et point du tout d'un daim.--Ça +n'est pas vrai; je te dis que c'est un daim: je n'ai qu'un œil, mais il +est bon. + +»Moi, qui suis franc et de nom et de fait, et de plus fort doux, je +fais voir, sans bruit, à tous ceux qui sont près du bois, que ce qu'il +dit est faux; que c'est un loup et que ce n'est pas plus un daim qu'un +rat ou un cerf. Je le lui mets sous les yeux, sous la main; il le voit, +il le prend, il le tient, je crois qu'il se rend et que tout est à sa +fin. Point du tout, ce vrai gueux, plus sec, plus vif, plus prompt +qu'un vieux coq, me prend par le bras; puis, pan! d'un grand coup de +poing, il me rompt six dents et me met tout en sang. Moi, qui ne suis +pas mou, je prends mon cœur de lion, je mets à bas mon cor et mon dard, +puis à coups de pied, à coups de poing, je chois sur mon fou, je le +tiens par les mains, je lui tords les doigts, les bras, le cou, je lui +mords si fort le nez qu'il en sort plus de sang que d'un bœuf qu'on +met à mort. S'il ne sent pas ses torts, il sent fort bien les coups et +fait à son tour plus fort que n'a fui le loup. Dans sa peur, il fait +de grands cris, et se plaint à tous ceux qu'il voit, de ce qu'il a eu +plus de cent coups sur son bon œil, sur le dos, sur les reins, bref sur +tout le corps. On en rit, puis on lui dit: C'est bien fait, tant pis +pour toi; tu n'as que ce qui t'est bien dû. Tu prends un loup pour un +daim; mais, sot que tu es, ne sais-tu pas qu'un daim a un bois au front +et que le loup n'en a pas; puis pour çà, tu bats les gens! tu as eu ton +tour; oui, c'est bien fait et très bien fait. + +«Quand ce fou voit que nul ne le plaint, et que tous les torts sont de +lui, il se rend au bourg, seul, d'un pas lent et peu sûr; il y prend +deux grands brocs d'un bon vin blanc, clair, vif et fort; il les boit +à longs traits, puis se met au lit et y dort en vrai porc. Est-il vif, +est-il mort? c'est ce que je ne sais pas; onc ne l'ai vu.» + +J'en suis à la fin; bon soir, mon cher; j'ai mis sous tes yeux le fait +de mon duc, de mon loup, de mon fou; c'est, je crois, tout ce que tu +veux de moi. + +Je suis tout à toi, +_Jean-Pic-Roch-Luc-Paul_ +SYNALLAGMATIMONOSYLLABOBIOGRAPHUS. + + +VII. + +DE LA FATALITÉ ATTACHÉE A CERTAINS PERSONNAGES + +DONT LES NOMS COMMENCENT ET FINISSENT PAR LA MÊME LETTRE. + +L'histoire offre quelquefois de singuliers rapprochements; celui qui +fait l'objet de cet article est du nombre. On a remarqué que la plupart +des personnages vraiment historiques, dont le nom commence et finit par +la même lettre, ont eu une existence malheureuse et souvent une fin +tragique. Voici une petite série chronologique de quelques-uns de ces +noms que nous avons réunis comme preuve de cette observation. + + +AVANT JÉSUS-CHRIST. + +Vers l'an 1670, SÉMIRAMIS, Assyrienne, après un règne de +quarante-deux ans, rempli de merveilles plus fabuleuses qu'historiques, +est tuée, dit-on, par son fils Ninyas, dans le tombeau de Ninus son +mari. D'autres prétendent qu'un beau jour elle se déroba à la vue des +hommes dans l'espoir de jouir bientôt des honneurs divins; et qu'en +effet, après sa mort, elle fut honorée comme une divinité, sous la +forme d'une colombe. Dans ce dernier cas, elle aurait moins de droit à +figurer dans notre liste. + + * * * * * + +L'an 626, SARACUS, roi de Ninive, est tué au siége de cette +ville attaquée par les troupes réunies de Cyaxare, roi des Mèdes, et de +Nabopolassar, roi de Babylone. C'est ce même Nabopolassar qui, général +des armées de Saracus, alors roi d'Assyrie, en 648, s'était révolté +contre lui, et emparé de la partie de l'empire assyrien dont Babylone +était la capitale et sur laquelle il a régné 21 ans. Il faut dire que +Saracus, successeur de Saosduchin (le Nabuchodonosor de l'Ecriture +Sainte), s'était rendu méprisable aux yeux de ses sujets par sa +mollesse et le peu de soin qu'il prenait de son empire. + + * * * * * + +En 524, SMERDIS, fils cadet de Cyrus, roi de Perse, fut +tué par ordre de Cambyse, son frère aîné, qui occupait le trône +après Cyrus. Prexaspe, favori du Roi, fut chargé de cet assassinat. +Cambyse survécut très-peu de temps à ce crime, car il mourut en 523 +d'une blessure qu'il se fit à la cuisse avec son épée en montant à +cheval[53]. Il laissa la réputation d'un tyran furieux; il avait tué, +d'un coup de pied dans le ventre, Méroé sa sœur, devenue sa femme et +qui était enceinte. + +[Note 53: C'est lui qui, portant la guerre en Egypte, et ne pouvant +s'en ouvrir l'entrée qu'en se rendant maître de Peluse, plaça pendant +l'assaut, au premier rang, des chats, des chiens et d'autres animaux +que les Egyptiens révéraient comme sacrés. Les assiégés n'osant +tirer sur leurs dieux, ce stratagème ouvrit la porte de la ville aux +assiégeants. C'est encore ce prince qui, arrivant à Memphis, fit +massacrer tous les prêtres du dieu Apis, et tua lui-même d'un coup de +poignard le dieu, qui, comme on le sait, était un superbe bœuf, dont +sans doute l'excellent filet fut le régal de l'impie apiscide.] + +Aussitôt après l'assassinat de SMERDIS, parut un faussaire, +qui, ressemblant au défunt, prit son nom, trompa le peuple, et +s'empara de l'autorité, pendant que Cambyse était encore en Egypte. +Celui-ci pressa son retour pour punir l'usurpateur, mais il mourut +dans l'intervalle. Le faux SMERDIS n'y gagna pas beaucoup; +car ayant été reconnu par Phédime, fille d'Otane, pour un mage (à ses +oreilles coupées), il fut massacré par sept seigneurs de sa Cour dans +le huitième mois de son usurpation. + + * * * * * + +Vers 479, SCOPAS, célèbre athlète grec, avait été vainqueur +au pugilat; il fit marché avec le poète Simonide pour que celui-ci +célébrât cette victoire dans une pièce de vers. La pièce terminée, +Scopas ne voulut plus payer que la moitié du prix convenu, et renvoya +pour l'autre moitié aux Tyndarides, c'est-à-dire à Castor et Pollux, +qui, ayant été mentionnés dans la pièce, devaient, selon lui, leur +portion du prix. Cette insigne mauvaise foi reçut, dit-on, bientôt sa +récompense. L'athlète donna un grand festin auquel assistait Simonide. +Comme on était à table, un esclave vint avertir le poète que deux +hommes couverts de poussière le demandaient à la porte. Simonide sort, +et à peine est-il hors de la chambre, que le plafond s'écroule, et +ensevelit sous ses décombres Scopas et tous les convives. On ne faisait +aucun doute en Grèce que les deux voyageurs ne fussent Castor et +Pollux. Aussi le surnom de favori des Dieux resta à Simonide. + + * * * * * + +L'an 285, SELEUCUS, l'un des successeurs d'Alexandre, et +premier roi de Séleucie, fut tué d'un coup de poignard que Ceraunus, +qui l'accompagnait, lui donna dans le dos. Il était âgé de 63 ans et en +avait régné 32. + + * * * * * + +En 225, SELEUCUS II, dit Callinicus, roi de Séleucie, mourut +prisonnier d'Arsace, par suite d'une chute de cheval, après 21 ans de +règne. + + * * * * * + +En 223, SELEUCUS III, dit Ceraunus, fils du précédent, +troisième roi de Séleucie, fut empoisonné par ses premiers officiers, +dans la troisième année de son règne. + + * * * * * + +En 196, SCOPAS, d'abord général des Etoliens, puis des troupes +de Ptolémée-Epiphane, roi d'Egypte, conspira contre ce prince et fut +condamné au dernier supplice avec tous ses complices. + + * * * * * + +En 176, SELEUCUS IV, dit Philopator, mourut aussi empoisonné +par Héliodore, après avoir régné onze ans. + + * * * * * + +En 93, SELEUCUS, dit Nicator, également roi de Séleucie, meurt +à Mopsueste, ville de Cilicie. Il fut brûlé dans sa maison par les +habitants soulevés contre lui. Son règne a été de peu de durée, sept +mois en tout. + + * * * * * + +En 71, SPARTACUS, gladiateur, puis célèbre par les victoires +qu'il remporta sur les Romains dans la guerre des esclaves révoltés +qu'il commandait, finit par succomber à la bataille du Silare où il +tomba percé de coups sur un monceau d'ennemis qu'il avait immolés. +Avant le combat, il avait tué son cheval à la tête de l'armée, disant +que s'il était vainqueur il ne manquerait pas de chevaux, et que s'il +était vaincu il n'en avait pas besoin. Il s'était rendu très-redoutable +aux Romains par les victoires qu'il avait d'abord remportées sur les +deux préteurs Vatinius Glaber et P. Valerius, et ensuite sur les deux +consuls Gellius et Lentulus; mais Crassus qui, dans le principe, +désespérait de le vaincre, parvint enfin à gagner sur les bords du +Silare une victoire qui mit fin aux jours de Spartacus et à la guerre +des esclaves. Ce chef de révoltés était doué d'un grand courage, mais à +l'héroïsme il joignait la férocité. + + * * * * * + +En 55, SELEUCUS, surnommé Cybiosactes, fils d'Antiochus +Eusèbe et de Cléopâtre-Séléné, fut le dernier prince de la race +des Séleucides; ayant accepté la couronne d'Egypte et la main de +Cléopâtre, il fut étranglé par ordre de cette princesse, à cause de +ses inclinations basses et de son excessive passion pour l'argent. +C'est lui qui s'empressa de faire mettre le corps d'Alexandre dans un +cercueil de verre, pour se saisir de celui d'or massif où il avait +reposé jusqu'alors. + + * * * * * + +En 52, Mort de SCAURUS, si connu par le luxe incroyable des +jeux qu'étant édile, il donna au peuple romain. Il a eu une vie assez +orageuse; accusé de concussion et de vexations, il fut défendu par +Cicéron dans une des causes les plus éclatantes qu'ait plaidées cet +orateur; aussi Scaurus fut-il absous quoiqu'il ne le méritât guère; +mais par la suite, accusé de brigues, il succomba et fut condamné, l'an +700 de R., sans que personne voulût s'intéresser pour lui. Il était +fils de M. Emilius Scaurus, prince du sénat. + + * * * * * + +En 43, SEIUS (_Cnæus_), sénateur romain, fut mis à mort +par l'ordre de Marc-Antoine. + +Ce Romain laissa dans sa succession un superbe cheval qui était d'une +force et d'une beauté si extraordinaires qu'on le disait de la race +des fameux chevaux de Diomède, qui furent tués par Hercule; mais une +singulière fatalité fut attachée à sa possession: tous ceux à qui il +a appartenu, depuis Seius, sont morts également de mort tragique: +Dolabella, qui l'eut après Seius, fut tué dans les guerres civiles; +Cassius, à qui il passa ensuite, se fit ôter la vie par un esclave; +et Marc-Antoine, son dernier possesseur, se tua après la bataille +d'Actium; aussi par la suite le nom de ce cheval, _equus Seianus_, +passa en proverbe pour désigner ceux qui étaient en butte aux coups de +la fortune et qui finissaient malheureusement: «_Il a_, disait-on, +_le cheval de Seius._» + + +DEPUIS JÉSUS-CHRIST. + +L'an 31, SEJANUS (Ælius), ministre et favori de Tibère, est +étranglé par ordre de son maître. + + * * * * * + +En 43, ABIA, roi d'Arabie, étant entré dans une conspiration +contre Izate, roi d'Adiabène, se tue au moment où l'on allait le faire +prisonnier. + + * * * * * + +En 68, NÉRON (L. Domitius), ce monstre couronné, souillé de +tous les vices et de tous les crimes, se poignarde pour échapper au +supplice de la roche Tarpéienne. + + * * * * * + +En 79, SABINUS, prince gaulois, caché si long-temps dans les +environs de Langres, nourri par les soins de sa digne Eponine, au fond +d'une caverne, est condamné à mort et exécuté par ordre de Vespasien, +pour s'être fait proclamer César par ses soldats, neuf ans auparavant, +dans le moment que Vespasien venait d'être salué empereur. + + * * * * * + +En 211, SEPTIMIUS SEVERUS, empereur, cruel persécuteur des +chrétiens, après avoir échappé aux poignards de Caracalla, est réduit +à se faire mourir. Une indigestion fut l'instrument de mort qu'il +préféra. + + * * * * * + +En 255, SEVERUS (_Alexander_), empereur, successeur +d'Héliogabale, l'an 222, fut massacré, à l'âge de vingt-six ans, par +ses soldats, que le barbare Maximin, comblé de ses faveurs, avait +excités à la révolte. + + * * * * * + +En 257, le pape ETIENNE (STEPHANUS), élu en mars 253, +reçut la couronne du martyre sous Valérien. + + * * * * * + +En 258, SEXTUS II, successeur d'Etienne, eut également la +palme du martyre sous le même empereur. Cette persécution est la +huitième; elle dura quarante-deux mois. + + * * * * * + +En 507, l'empereur SEVERUS (Flavius Valerius) périt de mort +violente par ordre de Maximin Hercule. Il fut étranglé selon les uns; +d'autres prétendent qu'on lui permit de s'ouvrir les veines. + + * * * * * + +En 453, ATTILA, surnommé le _fléau de Dieu_, mourut d'une +hémorragie à Strasbourg, en retournant dans ses états. + + * * * * * + +En 584, CHILPÉRIC, digne époux de la cruelle Frédégonde, est +assassiné à Chelles. Grégoire de Tours l'appelle l'Hérode, le Néron de +la France. + + * * * * * + +En 619, le patrice ELEUTHÈRE, exarque de Ravenne, ayant voulu +se faire couronner empereur, est massacré par son armée sur la route de +Ravenne à Rome. + + * * * * * + +En 673, CHILDÉRIC II, roi d'Austrasie, est assassiné, à l'âge +de 24 ans, par Bodilon, jeune seigneur qu'il avait fait fouetter. La +reine Blichilde, qui était enceinte, est également égorgée par ce +Bodilon. + + * * * * * + +En 708, le pape SISINNIUS, mourut subitement le 18 janvier, +après vingt jours de règne. + + * * * * * + +En 752, CHILDÉRIC III, est déposé, rasé et renfermé dans +le monastère de Saint-Bertin à Saint-Omer, où il mourut en 755. Il +eut pour successeur Pepin-le-Bref, maire du palais de Neustrie et de +Bourgogne depuis 741, de toute la monarchie en 747, et proclamé roi des +Français dans l'assemblée tenue à Soissons au mois de mars 742. + + * * * * * + +En 755, ABDALLA, le premier des Khalyfes Abbassides, fut +tué dans l'Irâc, par ordre de Mansour. C'était un prince d'un grand +courage, mais d'une cruauté plus grande encore. Ayant vaincu les +Ommiades, plusieurs princes de cette maison vinrent se soumettre; se +fiant à son serment, ils se rendent à un grand festin auquel il les +invite; mais à peine ont-ils pris place, qu'ils sont égorgés par des +assassins. Aussitôt des tapis sont étendus sur les cadavres qui servent +de tables aux meurtriers. ABDALLA ne respecta pas même l'asile +des morts; il fit ouvrir à Damas le tombeau des Ommiades, et le corps +du Khalyfe Héchâm ayant été trouvé intact, il le fit mettre en croix, +ensuite le fit brûler, et ses cendres furent jetées au vent. + + * * * * * + +En 824, EUGÈNE II, fut élu pape, mais son élection fut +troublée par l'ordination d'un antipape nommé Zizime, soutenu par la +noblesse. Cela causa du trouble; il fut apaisé par l'empereur Lothaire +qui vint à Rome. Pendant son séjour dans cette capitale, ce prince +réclama plusieurs terres injustement confisquées au profit de l'Eglise, +et en ordonna la restitution; Eugène y consentit. Ce pape n'a occupé le +trône pontifical que pendant trois ans; il est mort au mois d'août 827. +On lui attribue l'établissement de l'épreuve par l'eau froide, dont +le P. Mabillon a donné l'explication dans ses _Vet. Analect._, +Parisiis, 1723, _in-fol._ + + * * * * * + +En 897, le pape ETIENNE VI, qui pendant son court pontificat +avait exercé de grandes violences, fut jeté dans une obscure prison, +chargé de fers, puis étranglé. Il a régné à peine 14 mois. + + * * * * * + +En 911, SERGIUS III, pape de 904 à 911, ne parvint au +Saint-Siége qu'après beaucoup de peines et de traverses. Dès 898, à la +mort de Théodore II, il avait eu une partie des suffrages des Romains; +mais il fut obligé de fuir en Toscane où il resta caché jusqu'en +904, qu'il revint à Rome. Il y fut nommé en place de Christophe +qu'il chassa, et ce Christophe avait lui-même chassé Léon V, son +prédécesseur. Sergius III a occupé le trône pontifical pendant sept +ans; Frodoard a fait l'éloge de son gouvernement; mais le satirique +Liutprand, suivi par Baronius, est le seul ancien qui l'accuse d'un +commerce coupable avec la fameuse Marozie. (V. l'_Art de vérifier les +Dates_, _in-8º_, tom. III, p. 315.) + + * * * * * + +En 981, OTTO II, dit le Sanguinaire, empereur d'Occident, se +rend à Rome et fait préparer au Vatican un festin somptueux auquel +il invite les grands seigneurs, les magistrats et les députés des +villes d'Italie. A peine est-on à table, qu'une troupe de gens armés +entre brusquement dans la salle, se jette sur ceux dont les noms +sont inscrits sur une liste de proscription, les traîne dehors et +les égorge. Deux ans après (le 7 décembre 983), Otto meurt à Rome, +empoisonné, dit-on, après avoir régné dix ans, et avoir commis beaucoup +d'autres cruautés[54]. + +[Note 54: OTTO, son père, dit le Grand, qui a régné de +936 à 973, était très-sévère, mais pas aussi cruel que son fils. Les +Romains ayant enfermé le pape Jean XIII au château Saint-Ange, puis +l'ayant chassé de Rome, Otto le fit réintégrer, et condamna à diverses +peines et supplices ceux qui avaient pris part à cette révolte. On +fit grâce de la vie au Préfet de Rome nommé Pierre; mais la punition +ignominieuse qu'on lui infligea ne fut-elle pas pire que la mort? On +commença par lui couper la barbe, objet de grande vénération dans ce +temps; puis on le pendit par les cheveux au cheval de la statue de +Constantin; ensuite on le mit à rebours sur un âne; on lui attacha une +outre sur la tête, puis deux autres aux cuisses; et, dans cet état, on +le promena par la ville, le frappant de verges et l'exposant à toutes +les railleries et à toutes les insultes de la populace; enfin on le +jeta dans une prison obscure d'où il ne sortit, après un long séjour, +que pour être banni loin de Rome. + +Cet empereur Otto ne jurait que par sa barbe dont il prenait le plus +grand soin et qui lui descendait jusqu'à la ceinture. + +C'est sous son règne que l'on infligeait différentes peines singulières +suivant la diversité des états. Le _Harnescar_ était la punition +de la haute noblesse; elle consistait à porter un chien sur les +épaules l'espace d'une ou deux lieues; la petite noblesse était +condamnée à porter une selle de cheval; le clergé, un gros missel; et +la bourgeoisie une charrue, mais toujours à pareille distance. Ces +détails ne me sont parvenus qu'après la publication de _La Selle +chevalière_, Dijon, 1836, _in-8º_.] + +En 1071, EUDOXIE, impératrice d'Orient, fut réléguée par Jean +Ducas, dans un couvent où elle termina ses jours vers 1097. C'était une +femme savante; elle fit une espèce de dictionnaire intitulé _Ionia +seu Violarium_, que M. Dansse de Villoison a publié avec des +notes et des dissertations curieuses, dans le premier volume de ses +_Anecdota græca_, Venetiis, 1781, _2 vol. in-4º_. Ce traité +d'Eudoxie, relatif aux généalogies des Dieux, des héros et héroïnes, +renferme tout ce que l'on a dit de plus curieux sur le paganisme. + + * * * * * + +En 1147, le Pape EUGÈNE III, élève de S. Bernard, eut un +pontificat très-orageux. Trois fois, il fut obligé de quitter Rome; +il se retira en France, l'asile ordinaire des Papes et des Princes +persécutés. Il séjourna à Cluny, à Dijon, où le roi Louis-le-Jeune vint +au devant de lui; à Citeaux, à Paris, à Châlons-sur-Marne, à Verdun, +etc.; enfin il rentra à Rome en 1152, et y mourut le 8 juillet 1153. + + * * * * * + +En 1154, ROGER, premier roi de Sicile, mourut à l'âge de 58 +ans, après un règne très-agité; il attira sur l'Italie le fléau des +guerres qu'y firent les empereurs d'Orient et d'Occident qu'il avait +provoqués. + + * * * * * + +En 1265, NAPOLÉON della Torre, se fit proclamer Seigneur de +Milan. Après s'être déclaré contre les nobles et en avoir fait périr +plusieurs, il fut fait prisonnier avec Mosca son fils, par l'archevêque +Otto Visconti, en 1276; puis, dépouillé de son titre, il mourut en +prison en 1283. + + * * * * * + +En 1439, EUGÈNE IV, élu pape le 3 mars 1431, fut déposé par le +concile de Bâle, qui nomma en sa place Amédée, Duc de Savoie. Eugène ne +vit point la fin de ce schisme et mourut le 23 février 1447, après un +pontificat fort orageux. + + * * * * * + +Vers 1570, mourut SARTORIUS, savant Hollandais, né à +Amsterdam vers le commencement du XVIe siècle; il possédait +et enseignait les langues latine, grecque et hébraïque. Ses opinions +religieuses lui attirèrent des persécutions; il embrassa la Réforme +vers 1558 et devint ministre évangélique à Delft et à Noordwick: il +passe pour un des premiers restaurateurs de la langue hollandaise. Il +s'est fait à lui-même cette épitaphe: + + Hac ego sum tumulatus humo Sartorius, ortum + Cui primum tellus Amsterodama dedit. + Ingenium colui variè, docuique juventam + Omnigenas artes, quippe triglottos eram. + Sed postquam virtus, duris exercita fatis, + Destituit corpus, spiritus astra tenet. + +Ce savant n'est connu que sous le nom de Sartorius; mais son nom de +famille était Jean Schneider. Hadrien Junius a dit de lui qu'il était +sorti plus de savants de son école que de héros du cheval de Troie. + + * * * * * + +En 1590, le Pape SIXTUS V (Sixte-Quint) mourut très-peu +regretté des Romains à cause de son excessive sévérité qui allait +parfois jusqu'à la cruauté, et des grands impôts dont il accablait le +peuple. Aussi, après sa mort, le peuple se vengea en brisant la statue +qu'on lui avait érigée de son vivant; et le sénat décréta qu'il ne +serait plus érigé de statues à aucun pape durant sa vie. + + * * * * * + +En 1704, STANISLAS Leczinski est élu roi de Pologne, en +place de Frédéric-Auguste déposé; mais par suite des troubles qui +agitèrent le royaume, et du rétablissement de Frédéric-Auguste, +STANISLAS fut obligé de fuir et de quitter ses Etats en +1710. Elu une seconde fois en 1733, il abdiqua trois ans après, en +1736, et se retira en France au mois de juin de la même année. Il +fut reconnu duc de Lorraine et de Bar en 1737. Sa fille unique, +Marie-Charlotte-Sophie-Félicité Leczinska avait été mariée à Louis XV +le 15 août 1725. STANISLAS périt à Nancy par accident, (le feu +ayant pris à sa robe de chambre), le 23 février 1766. Il était âgé de +83 ans. + + * * * * * + +En 1820, LOUVEL (Louis-Pierre), employé dans les écuries du +Roi comme sellier, poignarde le duc de Berry, âgé de 42 ans, à dix +heures du soir, le 13 février, à la porte de l'opéra, à Paris. Le +prince ne survit que quelques heures à sa blessure, malgré les soins +empressés du célèbre Dupuytren. Le misérable assassin est condamné à +mort par arrêt de la Cour des pairs du 6 juin de la même année 1820, et +il est exécuté le lendemain 7, à l'âge de 37 ans. + + * * * * * + +En 1821, NAPOLÉON Bonaparte, empereur des Français, après un +règne des plus éclatants, qui a duré dix ans (du 18 mai 1804 au 11 +avril 1814), meurt en exil à l'île Sainte-Hélène, le 5 mai. Il a vécu +51 ans 8 mois et 20 jours. + + * * * * * + +En 1832, NAPOLÉON Bonaparte (François-Charles-Joseph), né de +l'empereur Napoléon, et de l'archiduchesse Marie-Louise, le 20 mars +1810, meurt à Schœnbrun le 22 juillet 1832. + + +VIII. + +DE QUELQUES MOTS ASSEZ SINGULIERS DANS LEUR DÉCOMPOSITION SUCCESSIVE. + +Nous ignorons si toutes les langues pourraient offrir de ces sortes +de mots; nous nous contenterons pour le moment d'en exposer trois, +puisés l'un dans la langue latine, le second dans la langue française, +et le troisième dans la langue grecque. Tous les trois présentent une +particularité assez remarquable. + +Par exemple, le mot latin _AMORE_, (ablatif du substantif +_AMOR_, qui signifie _amour_[55], _amitié_), si vous le +privez successivement d'une lettre à gauche, vous donnera quatre mots +différents exprimant tous les caractères du véritable attachement: + +[Note 55: Les Anciens connaissaient ou plutôt désignaient cinq +degrés par lesquels passe ordinairement l'amour depuis sa naissance +jusqu'à l'accomplissement de ses vœux, qu'on pourrait peut-être +appeler son tombeau. Ces cinq degrés sont: 1º _visus_, 2º +_colloquium_, 3º _tactus_, 4º _connubium_, 5º +_concubitus_. + +Un poète les a compris dans ces deux vers léonins qui renferment de +plus un petit avertissement. + + Visus et alloquium, tactus, post oscula factum. + Ni fugias tactus, vix evitabitur actus. + +Il a fallu trois vers à un autre poète pour rendre la même pensée, en +changeant quelques mots: + + Post visum risus, post risum venit ad usum: + Post usum tactus, post tactum venit ad actum: + Post actum fructus; post fructum pœnitet acti. +] + +AMORE + MORE + ORE + RE + +En effet, l'amour, l'amitié, l'attachement se prouvent + +1º _AMORE_, par l'union des sentiments; + +2º _MORE_, par la conformité des habitudes, le plaisir +d'être ensemble; + +3º _ORE_, par des protestations d'attachement, des +discours agréables; + +4º _RE_, par les effets, c'est-à-dire par les services +que l'on se rend mutuellement. + + * * * * * + +Le mot français SAVOIR, décomposé de la même manière que le précédent, +renferme ce qui caractérise l'ambitieux dans ses désirs: + +SAVOIR + AVOIR + VOIR + OIR + OR + +N'est-il pas reconnu que l'ambitieux voudrait tout SAVOIR, +tout AVOIR, tout VOIR, tout OIR (vieux +mot français qui signifie _entendre_), et posséder la richesse +désignée par l'or. + + * * * * * + +Le troisième mot emprunté du grec est NAPOLEON. M. de Roquefort +me le fournit dans son _Dictionnaire étymologique de la langue +française_. Paris, 1829, 2 vol. _in-8º_, tom. II, p. 121. + +«Un tireur d'horoscopes, dit-il, a fait le calcul suivant sur le mot +NAPOLÉON. Ce nom-propre est composé de deux mots grecs qui signifient +_Lion du désert_[56]. Ce même mot, ingénieusement combiné, +présente une phrase qui offre une singulière analogie avec le +caractère de cet homme extraordinaire: + +[Note 56: Nous avons trouvé dans un journal du 25 juin 1838, un +article qui coïncide avec ces mots _le Lion du désert_: cet +article est ainsi conçu: «Bonaparte disait que le désert avait toujours +eu pour lui un attrait particulier, et qu'il ne l'avait jamais traversé +sans une certaine émotion. On n'en voyait point les bornes, il n'avait +ni commencement ni fin; c'était l'image de l'immensité, un océan de +pied ferme. Ce spectacle plaisait à son imagination, et il aimait à +faire observer que _Napoléon_ veut dire _le lion du désert_.»] + +1 NAPOLÉON +6 APOLÉON +7 POLÉON +3 OLÉON +4 LÉON +5 ÉON +2 ON + +»En enlevant successivement la première lettre de ce mot et ensuite +celle de chaque mot restant, on forme six mots grecs dont la traduction +littérale, dans l'ordre des Nos désignés, est: + +»_Napoléon_, _ôn o leôn leôn eon_, _apoleôn poleon_; +Ναπολεον, ων ο λεων λεων εον, απολεων πολεων, ce qui signifie: +Napoléon, étant le lion des peuples, allait détruisant les cités.» + + +IX. + +DES SIGLES. + +On entend par sigles des lettres initiales qui, suivies d'un point, +et disposées soit isolément, soit avec d'autres, présentent un sens +lorsqu'on sait ou que l'on devine les mots dont elles sont les +initiales. Nous allons donner différents exemples de sigles dont la +signification n'est pas familière à tout le monde. + + +CROIX DE SAINT BENOIT, +VULGAIREMENT APPELÉE LA CROIX DES SORCIERS. + +[Illustration] + +Cette croix, entièrement composée, comme on le voit, de sigles ou +lettres initiales indiquant chacune un mot, a souvent embarrassé les +amateurs curieux de deviner la signification de ces mots et le sens +attaché à leur série si bizarrement disposée. C'est ce qui a fait +appeler très-improprement cette espèce de médaille, la CROIX +DES SORCIERS, par des gens qui ne l'étaient guère, par ces +esprits faibles et superstitieux qui, dans les siècles précédents, +trouvaient de la sorcellerie dans tout ce qu'ils ne comprenaient pas. +L'explication que nous allons donner de ces lettres, prouvera combien +on était dans l'erreur en attribuant à l'esprit malin ce qui lui était +diamétralement opposé. + +Commençons par la légende, c'est-à-dire par les lettres insérées dans +la partie circulaire de cette pièce; chaque groupe de lettres doit être +interprété ainsi qu'il suit: + +IHS.--JESUS HOMINUM SALVATOR.; +VRS.--VADE RETRÒ SATANA; +NSMV.--NUNQUAM SUADEAS MIHI VANA; +SMQL.--SUNT MALA QUÆ LIBAS; +IVB.--IPSE VENENA BIBAS[57]. + +[Note 57: Ces deux espèces de vers léonins, ou plutôt ces quatre +dernières lignes se retrouvent dans une vieille légende ou histoire +superstitieuse de la construction du Pont-au-Diable à Sens, au +commencement du XIIIe siècle. Le Diable avait fourni des +fonds à l'architecte nommé Guinefort, moyennant la cession de son ame, +marchés assez communs dans ces siècles de lumières. Cependant, ce +Guinefort, longtemps après, éprouva des remords, et il demanda pardon à +Dieu et aux Saints. M. le curé de Sens, touché de son repentir, survint +en étole, avec l'eau bénite; puis chassa le Diable et l'exorcisa en +prononçant ces paroles qu'il fit répéter au pénitent: + + _Vade retrò, Satana, nunquam suade mihi vana, + Sunt mala quæ libas, ipse venena bibas._ + Retire-toi, Satan, cesse de me tenter, + Garde bien ton poison, je n'y veux pas goûter. + +Cette anecdote nous est communiquée par l'estimable et savant M. Théod. +Tarbé, de Sens, qui l'a insérée dans l'un de ses curieux almanachs de +Sens, année 1837, p. 184-188.] + +Voilà pour la légende; passons à la croix dont les lettres placées +verticalement sur la tige présentent le sens suivant. + +CSSML.--CRUX SACRA SIS MIHI LUX. + +Celles qui sont sur les croisillons signifient: + +NDSMD.--NUNQUAM DÆMON SIS MIHI DUX. + +Enfin les lettres qui sont dans le champ de la pièce se rendent ainsi: + +CSPB.--CHRISTUS SIT PERPETUÒ BENEDICTUS! + +Telle est l'interprétation des lettres composant la croix de +Saint-Benoît, qui, comme on vient de le voir, n'a rien ni de sorcier, +ni de diabolique, pas même de poétique, quoiqu'on y trouve la forme de +quelques mauvais vers léonins.[58] + +[Note 58: Cette croix a été dessinée et gravée, mais sans +explication, dans les _Epistolæ itinerariæ_, de Bruckman, +_Wolfenbutel_, 1742, 1749 et 1756, 3 parties en 1 vol. in-4º, +avec beaucoup de fig. dont quelques-unes sont singulières. Deux +autres croix plus riches et plus grandes y sont encore gravées. Voy. +CENTURIA III. _Epist. itin._ 47, p. 548, _tab._ XIV, +_tab._ XVI et _tab._ XV.] + +Les trois premières lettres dont nous avons parlé, IHS, qui sont +rendues par JESUS HOMINUM SALVATOR, ont encore une autre +interprétation, mais c'est lorsqu'elles forment le monogramme suivant: + + † +IHS + V + +Alors elles expriment l'inscription portée sur le labarum de +Constantin, et qui signifiait IN HOC SIGNO VINCES. «Vous +vaincrez par ce signe.» Mais ce n'est qu'une traduction latine de la +véritable inscription du labarum; car dans le prodige qui arriva sous +Constantin allant combattre Maxence l'an 311, ce prince vit dans les +airs une croix avec ces mots grecs: ΕΝ ΤΟΥΤΩ ΝΙΚΑ, c'est-à-dire, sois +vainqueur par ce signe. + + +DU MOT _SALIGIA_, + +OU + +SIGLES SUR LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX. + +Ce mot créé dans le XVIe siècle, est composé des initiales +des sept péchés capitaux, exprimés en latin; sur quoi Antoine, +archevêque de Florence, a fait ce vers léonin: + + Ut tibi sit vita, semper SALIGIA vita. + +Le P. Crespet, religieux célestin de Paris, dans son _Jardin de +plaisir et récréation spirituelle_, Paris, 1602, in-8º, dit, p. +401, que «sept diables sont députés pour présider à chacun péché +mortel.» On en va voir le nom dans le petit tableau suivant, où chaque +lettre du mot SALIGIA se trouve être l'initiale d'un péché +capital: + +S UPERBIA L'orgueil, présidé par LIVIATHAM. +A VARITIA L'avarice par MAMMON. +L UXURIA La luxure par ASMODÉE. +I RA La colère par ABEDEDON. +G ULA La gourmandise par BEHEMOTH. +I NVIDIA L'envie par SATHAN. +A CEDIA La paresse par LUCIFER. + +Dans un vieux bouquin sans date, intitulé _Articuli fidei_, et +imprimé chez Michel Lenoir, en goth., nous trouvons les mêmes sept +péchés mortels, comparés aux sept animaux avec lesquels on leur croit +de l'affinité, et ensuite les sept vertus qui leur sont opposées. Voici +le tableau, copié textuellement, à part l'ordre des péchés que nous +changeons pour les faire rapporter au mot SALIGIA. + + _Quibus comparantur._ _Quibus contrariantur._ + +S UPERBIA leoni. S UPERBIA humilitati. +A VARITIA camelo. A VARITIA largitati. +L UXURIA hirco. L UXURIA castitati. +I RA. lupo. I RA patientie. (_Sic_). +G ULA urso vel porco. G ULA sobrietati. +I NVIDIA cani. I NVIDIA pietati. +A CEDIA asino. A CEDIA diligentie. (_Sic_). + +On trouve aussi dans les vieux _livres d'Heures_, imprimés vers le +commencement du XVIe siècle, des vignettes au nombre de sept, +où sont représentées sous la figure de femmes les vertus combattant les +vices. Chaque vertu, armée de toutes pièces, montée sur un très-beau +cheval, terrasse chaque péché capital, représenté aussi par une +femme et monté sur l'animal dont il est l'emblême. Ainsi, dans des +_Heures_, imprimées chez Sim. Vostre, en 1518, gr. _in-8º_, +on voit les légendes suivantes inscrites dans chaque vignette, +au-dessus de la tête des deux femmes combattant: + +1º «HUMILITÉ TRÉBUCHE ORGUEIL, montée sur un lion. + +2º »CHASTETÉ TRÉBUCHE PAILLARDISE (_sic_), montée sur un +bouc. + +3º »CHARITÉ TRÉBUCHE ENVYE, montée sur un chien. + +4º »PATIENSE (_sic_) TRÉBUCHE YRE +(_colère_), montée sur un ours. + +5º »DILIGENSE TRÉBUCHE PARESSE, montée sur un âne. + +6º »LARGESSE TRÉBUCHE AVARICE, montée sur un singe. + +7º »SOBRIÉTÉ TRÉBUCHE GLOUTONIE, Montée sur un porc. + +On voit qu'il y a différence dans l'ordre des péchés et dans la +nomenclature des animaux. Ici la colère est montée sur un ours au lieu +de l'être sur un loup; et l'avarice est sur un singe, au lieu d'être +sur un chameau, comme dans le précédent tableau. + + * * * * * + +Lorsque l'Oreste de Voltaire parut pour la première fois, le 12 février +1750, l'affluence fut grande à la représentation, et l'on mit sur les +contremarques des billets du parterre, les lettres suivantes: + +O. T. P. + Q. +M. U. D. + +Omne Tulit Punctum Qui Miscuit Utile Dulci. + +Un mauvais plaisant interpréta ces sigles de la manière suivante: + +Oreste, Tragédie Pitoyable, Que Monsieur Voltaire Donne. + +Puisqu'il est ici question de l'une des tragédies de Voltaire, nous +en citerons une autre du même auteur; c'est _Zaïre_, dont il a +retranché quatre vers qui ont été retrouvés, en 1792, dans un manuscrit +qui était parmi les papiers déposés dans les bureaux de la police à +Paris. Ces quatre vers faisaient partie de la troisième scène du second +acte, vers le milieu, à l'endroit où le vieux Lusignan implore Dieu +après avoir reconnu sa fille: + + Ne m'abandonnez pas, Dieu qui voyez mes larmes! + »Et toi, cher instrument du salut des mortels, + »Gage auguste du Dieu vivant sur nos autels, + »Bois rougi de son sang, relique incorruptible, + »Croix sur qui s'accomplit ce mystère terrible, + Dieu mort sur cette croix et qui revis pour nous, + Parle, achève, ô mon Dieu, ce sont là de tes coups. + +Les quatre vers précédés de guillemets, sont ceux qui ont été +retranchés. + + +AFFICHE VÉNITIENNE. + +Dans le siècle dernier, on placarda clandestinement à la porte du Sénat +de Venise une affiche qui ne contenait que ces neuf sigles: + +P. P. P. +J. J. J. +R. R. R. + +On conçoit aisément que l'inquisition d'état, toujours si susceptible, +et sans doute composée alors de jeunes sénateurs, prit l'éveil, et, +ne pouvant deviner le mot de l'énigme, promit ample récompense à +celui qui le donnerait et qui ferait connaître l'auteur de la pièce. +L'explication ne se fit pas attendre; le lendemain, une nouvelle +affiche porta: + +PRUDENTIA PATRUM PERIIT, +JMPRUDENTIA JUVENUM JMPERAT, +RESPUBLICA RECENS RUIT. + +_Gratis._ + +Les sénateurs ont-ils profité de cette leçon gratuite? c'est ce que +l'histoire ne dit pas. + +Il existe dans un vieux recueil d'inscriptions, un distique qui +pourrait bien avoir quelque rapport avec l'affiche précédente; il est +ainsi conçu: + + Defunctis patribus, successit prava juventus, + Cujus consilio quæ valuêre ruunt. + +Ce distique est précédé d'un autre que l'on dit avoir été gravé sur les +portes de la cathédrale de Breslaw; le voici: + + Quas sacras ædes pietas construxit avorum, + Has nunc hæredes invadunt more luporum. + +Il paraît que les auteurs de ces méchants quolibets en voulaient à la +jeunesse de leur temps; c'était au XVIe siècle; et comme il +n'y a rien de nouveau sous le soleil, nous retrouvons au temps présent +des gens chagrins qui, le sourire ironique sur les lèvres, s'avisent +aussi de nous parler de la jeunesse avec une irrévérence à peu près +égale à celle de ces anciens. Nous sommes bien aise de profiter de +cette occasion pour dénoncer à nos lecteurs un pitoyable article +inséré, il y a quelque temps, dans la _Bibliothèque de Genève_, +sous le titre suivant: DES ADOLESCENS _de notre époque, +comme gros d'avenir_. Nous nous bornons à un petit extrait, car, en +fait de sottises, les plus courtes sont les meilleures. + +«Dans l'heureux siècle où nous vivons, dit ce mauvais plaisant, il y a +des hommes de quinze ans, mais il n'y a plus d'adolescens. On passe +de plein saut de l'enfance à l'âge mur, de la toupie à la gazette, du +rudiment à la science infuse. Avant la première barbe, l'esprit est +fait, parfait, il n'hésite plus; il a son idée fixe sur les choses, +les hommes, les principes, les systêmes. Le cœur est froid, blasé, vu +qu'il se connoît et se domine. On en remontre aux autres, et surtout +à son père qui se fait vieux. Aussi il résulte de ce nouvel ordre de +choses des principes vrais, justes, invariables, dont on ne doit plus +s'écarter; les voici: + +«L'expérience est une chose inutile. + +»Le commerce des hommes et l'observation n'apprennent rien. + +»Dans ce siècle de lumières, les lumières sont infuses à la jeunesse. + +»L'âge où les passions sont dans toute leur effervescence, est +naturellement celui où la raison domine. + +»Le point culminant du bon sens et du jugement se rencontre +nécessairement entre vingt et vingt-cinq ans, et rarement au-dessus. +Passé cet âge, la société n'est plus composée que d'hommes usés et +parfaitement désignés par ces judicieuses qualifications: à vingt ans, +homme fait;--à vingt-cinq ans, maturité complète;--à trente ans, faux +toupet;--à quarante ans, perruque;--à cinquante ans, ganache[59];--à +soixante ans, momie;--à soixante et dix ans, fossile, outre-tombe, +néant.» + +[Note 59: Ce mot, dans son vrai sens, signifie mâchoire inférieure +du cheval. Et comme cette mâchoire est assez grosse, on a appliqué +familièrement ce mot à ceux qui ont l'esprit ou le parler pédant et +lourd. Borel dérive ganache de _gena_, joue; mais il vient de +l'italien _ganascia_, ou de l'espagnol _ganassa_.] + +En 1835, un poète tourangeau ne s'est-il pas avisé d'exprimer la même +pensée et d'enchâsser les mêmes dénominations dans une pièce de vers +intitulée LE SEPTUAGÉNAIRE, _ou le chant du Cygne_! Nous +ne citerons que la tirade où ces dénominations se trouvent: + + ....... + «D'après nos grands faiseurs, on est homme à quinze ans; + A vingt, par son mérite et son expérience, + On appartient à cette jeune France + Qui seule fait autorité: + A vingt-cinq ans on est dans sa maturité, + A trente, faux-toupet; à quarante, perruque, + Et relégué dans la classe caduque; + A cinquante, momie, ou fossile, ou néant[60].» + ....... + +[Note 60: Extrait des ANNALES _de la Société +d'agriculture, des Sciences, Arts et Belles-Lettres +d'Indre-et-Loire_, tom. XV, 1835, _in-8º_, pp. 160-164.] + + +Les cinq P. + +Toute jeune personne que l'on recherche en mariage sera suffisamment +dotée, si elle a ces cinq P en partage. + + Sit Pia, sit Prudens, Pulchra, Pudica, Potens. + +C'est-à-dire qu'elle soit pieuse, prudente, belle, pudique et riche. +N'en demandez pas davantage. + + +Les trois O de Théodore de Bèze. + +Ces trois O signifient _Opus_, _Opes_, _Ops_, travail, +richesses et soins. Théodore de Bèze eut le bonheur de les rencontrer +successivement dans les trois femmes qu'il eut pendant le cours de sa +vie. Il s'en explique lui-même ainsi: + + Tres mihi disparili sunt junctæ ætate puellæ; + Hæc juveni, illa viro, tertia deindè seni. + Propter Opus validis prima est mihi ducta sub annis, + Altera propter Opes, tertia propter Opem. + +«J'ai eu trois femmes aux différents âges de ma vie, dans ma jeunesse, +dans la force de l'âge et dans ma vieillesse. La première m'a aidé dans +mes travaux; la seconde m'a apporté de la fortune, et la troisième a +pris soin de mes vieux jours.» + + +Les cinq mots latins de Louis XI. + +On prétend que ce prince si doux, si franc, si humain, se faisait +gloire de son ignorance; et c'est au point qu'il voulait bannir de +sa Cour et de l'éducation de son fils (Charles VIII), la langue +latine, sauf cependant cinq mots qu'il réservait par privilège et +qu'il trouvait si admirables qu'il en fit toute sa vie la règle de +sa conduite. «Non, disait-il, le latin n'est nullement nécessaire à +un roi, ou du moins le lui est très peu, et il suffira que mon fils +en sache les cinq mots suivants: QUI NESCIT DISSIMULARE, NESCIT +REGNARE; là gît tout l'art de gouverner.» Aussi posait-il en +principe dans son _Rosier des guerres_[61], cette maxime: «Nuls +conseils ne sont meilleurs que ceulx que ton adversaire ne peut savoir +avant que tu les faces.» C'est-à-dire: dissimule toute résolution, de +sorte que ton adversaire ne puisse la connaître qu'après que tu l'auras +mise à exécution.--Autre maxime tirée du même ouvrage: «De tant que +fust vault mieulx que escorce, autant vault mieux soustilleté que +force.» ce qui signifie: + +[Note 61: Cet ouvrage est un recueil d'instructions et de maximes +que ce roi n'a pas fait lui-même, quoiqu'on l'ait imprimé vers 1521, +sous le titre de _Rozier des guerres, compilé par le feu roi Louis, +onzième de ce nom_, Paris, in-4º goth., mais qu'il a fait rédiger +pour son fils. On peut consulter sur ce livre le journal littéraire, +_Le Conservateur_, mars 1760, p. 67-88;--Naudé, _Additions_ +à l'histoire de Louis XI, ch. 3;--La Croix du Maine, in-4º, tom. II, +p. 39;--_Bibliothèque historique de France_, in-folº, tom. II, p. +771, nº 27, 182.--Brunet, _Manuel_, tom. III, p. 253, etc., etc.] + + Sachez qu'autant le bois l'emporte sur l'écorce, + Autant subtilité l'emporte sur la force. + + +MAXIMES TIRÉES DU BRÉVIAIRE DES POLITIQUES. + +Ces maximes sont dans le genre de celles dont nous venons de parler; +mais elles ont une autre source, et sont un peu plus étendues. On +prétend qu'elles ont été enseignées par Mazarin à Louis XIV, comme +la règle de conduite la plus sûre dans l'administration des affaires +publiques et privées; en voici l'énoncé: + + SIMULA, DISSIMULA; NULLI CREDE; OMNIA LAUDA; + NOSCE TE IPSUM; NOSCE ALIOS. + +Comme ces principes sont extraits d'une diatribe forcenée, +publiée contre Mazarin, il est tout naturel de penser que la +conscience de ce doucereux ministre n'est point chargée de ce +délit machiavélique. Le livre d'où sont tirées ces belles maximes +est intitulé BREVIARIUM _politicorum secundum rubricas +mazarinicas_. Colon. Agrip., Joan. Selliba, 1684, pet. _in-12_. +La _Bibliothèque historique de France_, Nº 32,564, en annonce +une édition, _Parisiis_, J. Le Petit, 1695, _in-24_, et +ajoute que «ce livre est assez curieux, et n'est pas mal fait dans +son espèce diabolique.» On en connaît encore une édition, _Vesaliæ, +et Amstelodami, Joh. Wolters_, 1700, pet. _in-12_. Il ne faut +pas confondre cet ouvrage avec _Le grand Bréviaire de Mazarin_, +_in-4º_, pièce badine sur les mœurs du Cardinal et sur la manière +dont il passe la journée. + + + + +QUATRIÈME OBJET. + + +RÊVERIES RENOUVELÉES DES GRECS, OU SYMBOLES ET PRÉCEPTES DE PYTHAGORE. + +Si la vénérable antiquité nous présente souvent d'une manière claire +et précise, des objets graves, des objets dignes de nos hommages et de +notre admiration, sous le rapport moral, philosophique et scientifique, +il faut convenir que parfois elle nous en offre aussi qui, par +l'expression, sont d'une singularité et d'une bizarrerie vraiment +inconcevables. Peut-être ces objets ne sont-ils devenus tels que par +le long laps de temps, ou par le changement de mœurs? cela se peut; +mais leur tour grotesque et obscur ne les rend pas moins d'autant plus +surprenants pour nous, qu'ils proviennent, dit-on, d'anciens sages, +d'illustres personnages qui ont tenu les premiers rangs parmi cette +foule de philosophes à la longue barbe, au bâton noueux, au costume +sévère, et de plus fondateurs de tant d'écoles, d'académies et de +sectes qui ont illustré la Grèce et l'Italie[62]. + +[Note 62: On en énumère dix-sept de bon compte chez les Anciens, +depuis Thalès jusqu'à Sextus-Empiricus, savoir: + +1º L'ÉCOLE IONIQUE, fondée par Thalès, mort vers 548 av. +J.-C., puis renouvelée par Anaxagore, mort 428 av. J.-C. + +2º L'ÉCOLE D'ITALIE, fondée par l'auteur des +SYMBOLES, notre Pythagore, m. vers 490 av. J.-C. + +3º L'ÉCOLE ÉLÉATIQUE ou d'Élée, fondée par Xénophanes de +Colophon, m. vers 517 av. J.-C. + +4º L'ACADÉMIE, fondée par Platon, m. vers 348 av. J.-C. + +5º LE LYCÉE, ou Péripatétisme, fondé par Aristote, m. 322 av. +J-C. + +6º L'ÉCOLE CYNIQUE, fondée par Antisthènes, m. vers l'an 363, +et Diogène, m. l'an 323 av. J.-C. + +7º L'ÉCOLE DE CYRÈNE, fondée par Aristippe, m. l'an 399 av. +J.-C. + +8º L'ÉCOLE DE MÉGARE, fondée par Euclide, m. vers 390 av. +J.-C. + +9º L'ÉCOLE ERÉTRIAQUE ou d'Elis, fondée par Phédon, m. vers +391 av. J.-C. + +10º L'ÉCOLE D'EPICURE, fondée par ce philosophe, m. l'an 271 +av. J.-C. + +11º L'ÉCOLE SCEPTIQUE, fondée par Pyrrhon qui florissait vers +366 av. J.-C. + +12º L'ÉCOLE STOÏQUE, fondée par Zénon, m. vers l'an 309 av. +J.-C. + +13º LA NOUVELLE ACADÉMIE, fondée par Arcésilas, m. l'an 241 +av. J.-C. + +14º L'ÉCOLE ECLECTIQUE et Synerétique, fondée par Potamon, m. +vers 279 av. J.-C. + +15º L'ÉCOLE THÉOSOPHIQUE ou Mystique, fondée par Aristobule, +m. 184 ans av. J.-C. + +16º L'EMPIRISME, ou Néo-Scepticisme, fondé par +Sextus-Empiricus, vers 170 dep. J.-C. + +17º LE NÉO-PLATONISME, ou nouvel Eclectisme, fondé par +Ammonius-Saccas, vers 195 dep. J.-C., suivi et développé par Plotin, +m. en 270; par Porphyre, m. vers 305; par Jamblique, m. vers 333; par +Proclus, m. en 435; par etc., etc., etc.] + +Ce petit préliminaire nous est suggéré par les SYMBOLES de +Pythagore que nous avons découverts et que nous allons rendre tels que +les ont révélés les investigateurs de sa haute philosophie, entre +autres Plutarque[63], Diogène-Laërce, Porphyre, Jamblique, etc., et +tels qu'ils ont été traduits au XVIe siècle. Il nous a semblé +que la plupart de ces symboles, par leur hétéroclite énonciation, ont +tous les droits possibles à figurer dans notre recueil de singularités; +sauf ensuite à retrouver ce grand homme dans toute la sublimité de sa +morale rendue de la manière la plus simple et la plus claire. Mais +sa doctrine symbolique n'en est pas moins fort singulière quant à +l'expression. On dira peut-être que Pythagore lui-même ou bien ses +disciples ont pensé qu'il était bon de ne pas annoncer trop ouvertement +au vulgaire certaines vérités; que d'ailleurs ce sont des symboles, et +que tout symbole n'est qu'un emblême, une image, une enveloppe qui, +par son tour pittoresque et un peu obscur, présente quelque chose +de plus attrayant? Soit; mais si cette enveloppe, loin d'être une +gaze transparente qui rende plus piquant le précepte, est un voile +épais dont la contexture frise le trivial et le ridicule, on ne peut +guère s'empêcher de témoigner sa surprise et même de sourire; c'est +sans doute ce que fera plus d'un lecteur en parcourant les tablettes +symboliques suivantes. Nous donnons ces symboles textuellement +traduits, tels que nous les puisons dans les différents auteurs et +commentateurs familiarisés avec la philosophie de Pythagore; et +nous ajoutons à quelques articles les explications que nous avons +découvertes dans ces mêmes auteurs, sans garantir l'exactitude de leur +perspicacité à deviner ces plaisants logogriphes dont un grand nombre +est sans interprétation. + +[Note 63: Il en cite plusieurs dans ses _Œuvres morales_, +et notamment dans le chapitre intitulé, _Comment il faut nourrir +les enfants_. Il y dit: «... C'est ce que Pythagoras commandoit +expressément en ses préceptes énigmatiques, sous paroles couvertes, +lesquels je veux en passant exposer pour ce qu'ils ne sont pas de +petite efficace pour acquérir vertu.....» (TRADUCTION +d'Amyot.)] + +Voici donc les recommandations symboliques de notre sage et illustre +philosophe. + +«Ne manque jamais de te gratter le devant de la tête en sortant, et le +derrière de la tête[64] en entrant.» + +[Note 64: L'auteur ou plutôt le traducteur a fort bien fait de +répéter les mots «de la tête;» cela épargne tout doute et tout embarras +sur la partie qu'il convient de gratter.] + + Cela signifie, dit-on: «Songe dès le matin à ce que tu dois faire + pendant la journée; et le soir, avant de t'endormir, songe à te + rendre un compte exact de ce que tu as fait depuis ton lever.» Un + ancien poète latin a dit plus clairement: + + Nec priùs in dulcem declinent lumina somnum + Omnia quam longi reputaveris acta diei. + + +«Aie toujours soin de chausser le pied droit le premier, et de lever le +pied gauche avant le pied droit.» + + C'est-à-dire, «Fais d'abord les affaires utiles les premières, et + ne donne que le second rang aux occupations agréables, frivoles ou + indifférentes.» Nos militaires sont encore fidèles au second précepte + de Pythagore: ils partent toujours du pied gauche. + +«Brouille les draps de ton lit, incontinent que tu es levé.» (Selon +Plutarque; et selon Diogène-Laërce): «Aie toujours tes couvertures +pliées.» + + + Plutarque donne plusieurs conjectures sur ce précepte: la plus + plausible est que la confusion des draps est recommandée pour que + l'on ne soit pas tenté de se coucher pendant le jour. Ce que le vieux + traducteur de Plutarque, Amyot, rend ainsi: «Il faut reposer la + nuict; et le jour se lever pour travailler, et ne pas laisser au lict + la trace de son corps; car à rien ne sert un homme qui dort, non plus + que quand il est mort.» + +«Honore les Dieux et les Héros, mais honore-les différemment: les Dieux +en tout temps, avec chasteté et en habit blanc[65]; les Héros seulement +lorsque le soleil a achevé la moitié de sa course, dans la journée.» + +[Note 65: On prétend que Pythagore était toujours vêtu d'une robe +blanche, emblême de sa douceur et de la pureté de sa morale.] + + Sans interprétation. + +«Ne goûte point de ceux qui ont la queue noire.» + + Ce précepte tiré de Plutarque est ainsi interprété dans la vieille + traduction d'Amyot: «C'est autant à dire, ne fréquente point aux + hommes difamez et dénigrez pour leur meschante vie.» + +«Préfère le silence à l'écho.» + + Excellent précepte de modestie pratique. + +«Souviens-toi que la nature t'a donné deux oreilles et une seule +bouche.» + + Encore un bon précepte, qui signifie: «Ecoute beaucoup, et parle peu.» + +«Ne saute point par-dessus le joug.» + + Nous n'avons trouvé aucune interprétation de ce précepte; mais il + doit signifier: «Sois soumis aux lois, et ne t'écarte point des + devoirs imposés dans la société.» + +«Ne passe point par-dessus la balance.» + + Extrait de Plutarque: «c'est-à-dire qu'il faut faire grand cas de la + justice et se donner bien garde de la transgresser.» + +«Ne t'assieds point sur le boisseau.» + + Encore tiré de Plutarque avec cette interprétation: «Il faut fuir + l'oisiveté pour se pourvoir des choses nécessaires à la vie de + l'homme.»--D. Laërce donne une autre interprétation; cela signifie + selon lui: «On doit prendre également soin du présent et de + l'avenir, parce que le boisseau est la mesure d'une portion de + nourriture pour un jour.» + +«Laisse les grands chemins, suis les sentiers.» + + Nulle interprétation. Il nous semble que cela doit signifier: «Il ne + faut point, dans le cours de la vie, suivre toutes les habitudes du + vulgaire, de la foule; il faut vivre d'une manière plus réservée.» + Au reste, on trouve dans Diogène-Laërce un symbole attribué aussi + à Pythagore, et diamétralement opposé à celui-ci: «Ne marche point + hors du grand chemin;» ce qui pourrait s'interpréter ainsi: «N'adopte + point d'opinions extraordinaires, ni de manières inusitées.» + +«Choisis bien le moment pour nettoyer les étables publiques.» + + Sans interprétation. Cela ne signifierait-il pas qu'il faut prendre + de grandes précautions quand on veut réformer quelques abus parmi le + peuple, surtout lorsque ces abus tiennent à des penchants vicieux? + +«Le lever du soleil est plus estimable que le coucher.» + + Sans explication. Cette pensée signifierait-elle qu'au lever du + soleil, tout se réveille dans la nature et tout se dispose au + travail, tandis qu'au coucher de cet astre, tout tend au repos? + +«Ne pisse jamais (_sic_) le visage tourné vers le soleil.» + + Propres expressions d'Amyot dans Plutarque, sans interprétation. + C'est sans doute un précepte de superstition emprunté au Sabéisme, ou + peut-être une recommandation relative à la pudeur et à la décence. + +«Ne fais jamais d'ordures sur des rognures d'ongles ou de cheveux, et +n'arrête jamais le pied sur les unes, ni sur les autres.» + + Point d'explication. C'est encore un précepte qui tient probablement + à la superstition. Chez les Modernes, dans les XVe, + XVIe et XVIIe siècles, les rognures d'ongles et + de cheveux jouaient encore un rôle dans les affaires de sortilège, + de sabat, de sorciers et autres sottises, qui heureusement ont + disparu pour le bien de la religion et l'honneur de humanité. + +«Reste pauvre plutôt que de te courber et de salir tes mains dans la +boue.» + + Ce précepte n'a pas besoin d'explication. Nous ignorons s'il était + exécuté à la lettre chez les Anciens, ce dont nous doutons cependant; + mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que chez les Modernes et + surtout dans le siècle où nous vivons, siècle d'or par excellence, on + peut, à coup sûr, l'appeler _vox clamantis in deserto_, à part + cependant quelques très-légères exceptions. + +«Ne coupe point de bois sur les chemins.» + + Sans interprétation. + +«Adore l'haleine des vents.» + + De même. + +«Plante la mauve dans ton jardin, mais ne la mange pas.» + + De même. + +«Nourris le coq, mais ne l'immole pas.» + + De même. + +«Ne nourris point d'oiseaux à ongles crochus.» + + De même. + +«Ne maltraite pas les animaux qui ne nuisent point à l'homme.» + + De même. + +«Ne fais point cuire le chevreau dans le lait de sa mère.» + + De même. + +«Ne jette point la viande en un pot à pisser (_sic_).» + + Pythagore a raison, cela serait fort malpropre. Mais ce n'est point + là la réflexion de Plutarque; voici l'interprétation qu'il nous + donne par l'intermédiaire de son vieux traducteur: «Il ne faut pas + mettre un bon propos en une méchante ame, car la parole est comme la + nourriture de l'ame, laquelle devient pollue par la méchanceté des + hommes.» + +«Ne mange jamais de la main gauche.» + + C'est ce que recommandent encore aujourd'hui les mamans à leurs + petits enfants; mais, selon Plutarque, cette défense exprime toute + prohibition d'un gain illicite.» + +«Ne t'assieds point à table, si le sel n'y a été mis auparavant.» + + Les commentateurs voient dans ce précepte, une recommandation + de ne rien entreprendre avant d'avoir consulté la sagesse et la + justice: «attendu que le sel préserve de la corruption, et que, par + l'effervescence du soleil, il est formé des parties les plus pures de + l'eau de la mer.» + +«Ne ramasse point ce qui tombe de la table pendant le repas.» + + Diogène-Laërce prétend que cela signifie qu'on doit s'accoutumer à + manger modérément. + +«Ne souffre point d'hirondelles sous ton toit.» + + Sans interprétation. C'est sans doute parce que la pose de + l'hirondelle sur certains lieux était regardée, chez les Anciens, + comme un présage funeste. C'est tout le contraire chez les Modernes, + du moins dans certains pays. + +«Ne porte point un anneau étroit.» + + Extrait de Plutarque qui interprète ainsi ce précepte: Il faut vivre + une vie libre et ne se mettre pas soi-même aux ceps (fers). + +«Ne nettoie pas ton siège avec de l'huile.» + + Sans interprétation. + +«Si l'indépendance t'est chère, ne touche point dans la main d'une +femme; il y a de la glu.» + + Facile interprétation. + +«Ne touche pas à tous en la main.» (Ou, comme dit Diogène-Laërce): «Ne +tends pas légèrement la main droite.» + + C'est-à-dire, selon Plutarque, «Ne contracte aucun engagement sans y + avoir réfléchi.» Cela peut signifier aussi: «Préserve-toi d'une trop + grande familiarité avec tout le monde.» + +«Ne rince pas avec du vinaigre la coupe de l'amitié.» + + Ce précepte n'a pas besoin d'interprétation; n'est-il pas tout + naturel de reprendre son ami avec douceur et bonté? + +«N'aide point ton ami à décharger un fardeau, mais bien à le charger et +à le mettre sur ses épaules.» + + Ce précepte, dit Plutarque, a été donné comme n'approuvant aucune + paresse, ni aucune oisiveté. Diogène-Laërce rend ce symbole en termes + opposés à ceux de Plutarque: «Otez, dit-il, les fardeaux de concert, + mais n'aidez point à les imposer.» + +«Ne mange point ton cœur.» + + Cela signifie: «Ne te laisse point accabler par le chagrin,» ou, + selon l'expression du vieil Amyot: «N'offense pas ton ame et ton + esprit en les consumant de cures (soucis) et ennuis.» + +«Les nèfles mûrissent sur la paille.» + + Cela s'adresse, dit-on, à ceux qui sont malheureux dans leur jeunesse. + +«Ne remue point le feu avec l'épée.» + + C'est-à-dire, n'irrite point un homme courroucé. + +«Détourne-toi d'un glaive pointu.» + + Quand le danger menace, il faut l'éviter. + +«Ne laisse point l'empreinte du cul de la marmite en la cendre quand tu +l'ôtes; mais remue la cendre pour l'effacer.» + + Ce symbole, dit Plutarque, enseigne qu'il ne faut laisser aucune + marque ni aucun vestige apparent de colère; au contraire, après + qu'elle est apaisée et rassise, il faut effacer toute rancune. + +«Touche la terre quand il tonne.» + + Sans interprétation. Le conseil de fuir l'abri sous les arbres isolés + dans la campagne, ou les lieux élevés, eût bien valu celui de toucher + la terre. + +«Ne t'en retourne pas des confins.» + + Extrait de Plutarque. C'est-à-dire: Quand tu te sentiras près de la + mort et que tu seras arrivé aux extrêmes confins de la vie, supporte + patiemment ta position et ne t'en décourage point. + +«Ne te sers point de planches de cyprès pour ton sépulcre; le sceptre +de Jupiter est fait de ce bois.» + + Idée superstitieuse du temps. + +Arrêtons-nous. Les symboles et préceptes que nous venons de rapporter +suffisent pour justifier ce que nous avons dit de l'enveloppe plus ou +moins singulière, plus ou moins énigmatique, sous laquelle le célèbre +philosophe présentait, dit-on, ses instructions morales. + + +DES NOMBRES, DE LEUR PUISSANCE, FACULTÉ ET PROPRIÉTÉ. + +Un autre objet qui signale encore Pythagore et qui peut figurer à côté +des symboles, est la manière dont il envisageait les nombres. De toutes +les sciences qu'il a cultivées, celle-ci a le plus contribué à sa haute +célébrité. Aussi nous nous reprocherions de passer sous silence cette +partie, du moins dans ce qu'elle nous a paru offrir de singulier. + +L'arithmétique ou la science des nombres est, selon Pythagore, la +première, la plus grande, la plus importante et la plus belle de +toutes les connaissances humaines; celui qui la saurait parfaitement +posséderait le souverain bien. Car les nombres sont le principe +de toutes choses, la raison de l'ordre universel, ses éléments et +ses causes efficientes. Ils s'élèvent de la terre aux cieux et +redescendent des cieux à la terre, formant une chaîne d'émanations +par laquelle sont liés des natures diverses et des accidents opposés. +C'est là ce qui forme l'harmonie du monde, cette harmonie des sphères, +musique enchanteresse, causée par le mouvement des astres, et dont les +sons raviraient, si son trop grand éloignement ne nous empêchait pas de +l'entendre. Après avoir fait des recherches approfondies sur la nature +et la propriété des nombres, notre philosophe a trouvé qu'ils avaient +chacun en particulier, leur vertu et leur efficacité bienfaisante ou +malfaisante; par exemple: + + «L'UNITÉ ou la _monade_ est le principe et la fin + de tout; c'est ce nœud sublime auquel se rallie nécessairement la + chaîne des causes; c'est le symbole de l'identité, de l'égalité, de + l'existence, de la conservation et de l'harmonie générale. N'ayant + point de parties, la _monade_ représente la Divinité; elle + annonce aussi l'ordre, la paix, la tranquillité, qui sont fondées sur + une unité de sentiments; donc UN est un bon principe. + + »Le nombre DEUX ou la _dyade_, origine des contrastes, + est le symbole de la diversité, de l'inégalité, de la division et de + la séparation. DEUX est donc un mauvais principe, un nombre + de mauvais augure, qui caractérise le désordre, la confusion et le + changement. + + »TROIS ou la _triade_ est le premier des impairs; c'est + le nombre qui renferme les plus sublimes mystères, car toute chose + est composée de trois substances; il représente Dieu, l'ame du monde, + l'esprit de l'homme[66]. Ce nombre qui joue un si grand rôle dans + les traditions de l'Asie et dans la philosophie platonicienne, est + l'image des attributs de Dieu. + +[Note 66: A la Société royale de littérature à Londres, en 1825, le +Rév. John Jamieson a lu sur le _nombre ternaire_, un Mémoire dans +lequel il démontre que si tous les nombres impairs étaient anciennement +regardés comme possédant un caractère particulier de sainteté, il +a existé dans les siècles reculés et parmi des nations diverses et +il existe encore particulièrement de nos jours, une croyance qui +attache au nombre trois une vertu mystique encore plus puissante et +plus spécialement efficace dans sa connexion avec les cérémonies +religieuses.] + + »QUATRE ou la _tétrade_, comme première puissance + mathématique, est aussi l'un des éléments principaux; il représente + la vertu génératrice, de laquelle dérivent toutes les combinaisons; + c'est le plus parfait des nombres; c'est la racine de toutes choses. + Il est saint par sa nature, puisqu'il constitue l'essence divine + en rappelant son unité, sa puissance, sa bonté, sa sagesse, quatre + perfections qui caractérisent particulièrement Dieu. Aussi les + Pythagoriciens juraient par le saint quartenaire donnant à l'ame + humaine éternelle nature. + + »Le nombre CINQ ou la _pentade_ a une force + particulière dans les expiations sacrées; il est tout; il arrête + l'effet des venins et est redoutable aux mauvais génies. + + »Le nombre SIX ou l'_exade_ est un nombre heureux, et + il tire son mérite de ce que les premiers sculpteurs ont partagé la + figure en six modules; mais, selon les Chaldéens, c'est parce que + Dieu a créé le monde en six gahambars. + + »SEPT ou l'_eptade_ est un nombre très-puissant soit en + bien soit en mal. Il appartient particulièrement aux choses sacrées. + + »Le nombre HUIT ou l'_octade_ est le premier cubique, + c'est-à-dire carré en tous sens comme un dé, procédant du deux pour + son pied, nombre qui est non-pair; aussi l'homme est-il carré, + singulier et parfait. _Fiat lux._ + + »Le nombre NEUF ou l'_ennéade_, étant le multiple de + trois, doit être réputé sacré. + + »Enfin, le nombre DIX ou la _décade_ est la mesure de + tout, puisqu'il contient tous les rapports numériques et harmoniques. + Comme réunion des quatre premiers nombres, il joue un rôle éminent, + puisque toutes les branches des sciences, toutes les nomenclatures + fondamentales en émanent et y rentrent[67].» + +[Note 67: «Parmi ces diverses idées (sur les nombres), a dit un +savant moderne, et une foule d'autres analogues qui, faute d'ouvrages +originaux et de développements, sont de véritables énigmes, il faut +remarquer cependant deux points importants: 1º Pythagore sentit qu'il +y a deux sortes d'UNITÉS ou monades, l'une réelle, primitive, +vraiment élémentaire; l'autre fictive, secondaire, collective, et à +l'aide de laquelle des milliers de monades primitives se réunissent en +un faisceau unique; 2º le premier, il sentit l'accord de toutes les +parties de l'univers et disait que le monde était une _harmonie_, +substituant au mot _To Pan_, le grand tout, que l'on employait +pour désigner l'univers, le mot _Kosmos_, l'ordre. Ces deux +idées le conduisirent à des notions élevées sur la Divinité elle-même +qu'il regardait comme une intelligence suprême, immense, ordonnatrice +universelle. Quoiqu'on ne sache pas d'une manière certaine qu'il ait +donné formellement cette conséquence, comme le fit depuis Anaxagore, il +n'est cependant guère possible d'en douter; seulement il est à croire +qu'il ne le fit qu'avec mystère, et ne la communiqua qu'aux adeptes de +sa doctrine. Il voyait dans l'ame humaine, une partie de l'intelligence +divine, et la distinguait nettement de la matière, faisant de celle-ci +la source des penchants honteux et des passions vicieuses.»] + +Nous nous bornons à cette courte indication du système de Pythagore +sur les nombres; il serait trop long de détailler toutes les qualités +et propriétés arithmétiques, physiques, théologiques et morales qu'il +attache à chaque nombre depuis un jusqu'à dix. Ce que nous venons de +rapporter suffit pour donner une idée de ses hautes, vastes et creuses +spéculations en ce genre. + +Puisqu'il est ici question du nombre dix, nous allons donner, en +passant, un petit tableau dressé par Pythagore des dix choses qu'il +regardait comme bonnes, et des dix qu'il regardait comme mauvaises. +C'est le vieil historien Scipion Dupleix qui va nous le fournir dans +un petit bouquin de sa façon, intitulé: _Ethique ou Philosophie +morale_; Genève, 1643, petit in-8º. Il l'annonce ainsi: + + «Pythagoras distinguoit les choses bonnes d'avec les mauvaises et en + mettoit dix d'une part et autant de l'autre, selon la description + suivante: + +«LES DIX CHOSES BONNES. «LES DIX CHOSES MAUVAISES. + +» 1º Le finy. » 1º L'infiny. + 2º Le non-pair. 2º Le pair[68]. + 3º L'un. 3º La pluralité. + 4º Le dextre. 4º Le sénestre. + 5º Le masle. 5º La femelle. + 6º Le reposant. 6º Le meu (mû). + 7º Le droit. 7º Le courbé. + 8º La lumière. 8º Les ténèbres. + 9º Le bien. 9º Le mal. + 10º Le quarré.» 10º L'oblong.» + +[Note 68: Nous avons oublié, à l'article précédent sur les nombres, +de dire que, selon les Pythagoriciens, le nombre pair était femelle et +l'impair était mâle; voilà pourquoi, à Rome, on imposait le nom aux +enfants mâles le neuvième jour de leur naissance, et aux filles le +huitième.--Autre raison pour laquelle on nommait les filles le huitième +jour: c'est que le nombre huit, comme nous l'avons dit, est le premier +cube, et qu'il convient, selon l'expression du vieil Amyot, que «la +femme, ne plus ne moins qu'un dé, soit ferme, gardant la maison, et +difficile à remuer.»] + +On avouera que la conception de ce petit tableau, du moins comme nous +le présente S. Dupleix, n'a pas dû ajouter infiniment à la haute +renommée du philosophe de Samos. + + +PRÉCEPTES DIÉTÉTIQUES. + +Si nous ne nous accommodons pas beaucoup des symboles de Pythagore, de +ses nombres et de son tableau moral, nous sommes obligé de convenir +que nous serons encore moins tenté de nous conformer à ses préceptes +diététiques. On peut certes assurer qu'ils n'ont rien de commun avec +ceux qui sont si agréablement consignés dans la _Gastronomie_ de +Berchoux, et dans la _Physiologie du goût_ de Brillat-Savarin, +deux aimables auteurs dont la perte récente a dû sincèrement +affliger les amis des lettres et de la bonne chère. Nous doutons +qu'à leur arrivée dans l'Elysée, notre vieux philosophe leur ait +fait grand accueil, car c'était le plus pauvre homme du monde sous +le rapport gastronomique; on va en juger. Ce n'est pas que, dans +ses recommandations diététiques, il ne débute par un principe fort +raisonnable et très-vrai. «La conservation de la santé, dit-il, dépend +d'une juste proportion entre le travail, le repos et la diète.» Mais +en dirons-nous autant des préceptes suivants? + + »Il faut s'interdire le vin et les viandes[69]. + +[Note 69: Cependant Aristoxène prétend qu'il permettait de manger +toutes sortes d'animaux, excepté le bœuf, qui sert au labourage, le +bélier et la brebis. «Mais lui ne vivait, dit Diogène-Laërce, que de +miel et de quelques légumes crus ou bouillis qu'il mangeait avec du +pain; il ne buvait jamais de vin.»] + + »Il ne faut pas rompre le pain, parce qu'anciennement les amis se + réunissaient pour le manger ensemble. + + »Il ne faut point manger de poisson, surtout du rouget, de la sèche + et du surmulet. + + »Il y a autant de mal à manger des fèves qu'à manger la tête de son + père ou de sa mère[70]. + +[Note 70: Voyez dans les _Stromates_ de St. Clément +d'Alexandrie, _liv._ III, un vers grec qui rend cette pensée. +Mais est-il certain que Pythagore a lui-même donné ce précepte? Le +savant auteur du _Voyage d'Anacharsis_ n'est point de cet avis. +Il dit, _chap._ 75, que ce philosophe n'attachait aucun mérite à +l'abstinence des fèves, et même qu'il en faisait usage dans ses repas, +mais que ses disciples condamnèrent ce légume, parce qu'il produit +des flatuosités et autres effets nuisibles à la santé. Leur opinion, +conforme à celle des plus grands médecins, a prévalu, et ils en firent +une loi au nom de leur maître. + +L'école de Salerne dit: + + Manducare fabam timeas, facit illa podagram. + +Plutarque donne un autre motif du précepte prohibitif des fèves; c'est, +dit-il, une recommandation de ne point s'entremettre dans les affaires +du Gouvernement, parce qu'autrefois on donnait les voix avec les fèves +pour l'élection des magistrats. + +D'autres prétendent que les fèves sont aphrodisiaques, et que c'est la +cause de leur proscription. + +Quant à Cicéron, il insinue que les fèves, en échauffant trop, nuisent +aux fonctions divinatoires; opinion qui nous semble ne pas faire grand +honneur au célèbre orateur.] + + »Abstiens-toi de manger du coq blanc par quatre raisons: 1º cet + animal est sous la protection de Jupiter; 2º la couleur blanche est + le symbole des bonnes choses; 3º le coq est consacré à la lune; 4º + il annonce les heures. + + »Ne te nourris ni du cœur, ni de la cervelle des animaux; les œufs, + les ovipares sont également défendus; il en est de même de la mauve + et de la mûre. + + »Le pain et le miel, le pain de millet avec le chou crud ou cuit, + telle doit être la nourriture du sage. + + »Il n'y a point de meilleur préservatif que le vinaigre.» + + Etc., etc., etc., etc. + +Il faut convenir que voilà une triste cuisine dont les maigres +préceptes ne pouvaient guère sortir que d'un cerveau-creux absorbé +dans les plus hautes spéculations de la philosophie. Il est vrai qu'on +assure que ce sublime génie a été, comme beaucoup d'hommes célèbres, +nourri, tout en naissant, d'une manière merveilleuse, sans doute par la +faveur des Dieux[71]; il n'a eu pour nourrice, dit-on, qu'un peuplier +qui lui a prodigué un suc distillant en guise de lait. C'est sans +doute à cette frugale nourriture qu'il faut attribuer son goût pour la +sobriété et la bizarre sévérité de ses préceptes culinaires. En vérité, +l'imagination des Grecs était féconde en folles sornettes. + +[Note 71: Parmi ces illustres personnages privés du sein maternel, +on compte: + +Le roi HABIS, qui a été nourri par une biche; +CYRUS, qui l'a été par une chienne; +SÉMIRAMIS, par des colombes; +MIDAS, par des fourmis; +HIÉRON et PLATON, par des abeilles; +PÉLIAS, par une jument; +ATALANTE, par une ourse; +ESCULAPE, par une chèvre; +RÉMUS et ROMULUS, par une louve. +] + +Nous avions recueilli beaucoup d'autres renseignements marqués au coin +d'une certaine singularité dans ce qui nous reste de Pythagore, mais +il faut se borner; nous nous reprocherions cependant de ne pas dire un +mot de la métempsycose[72], singulière idée qu'il a mise à la mode, +de son temps. C'était le résultat du système général qu'il s'était +formé, ou que plutôt il avait adopté sur l'univers. Il pensait que +le monde avait une ame intelligente, et que l'ame de cette machine +immense était l'Ether, et que de cette ame créatrice sortaient toutes +les ames particulières. Mais celles-ci erraient long-temps dans les +airs, cherchant des corps auxquels elles pussent s'attacher, et +prenant au hasard les premiers qu'elles rencontraient. Elles étaient +bien plus pressées encore de s'incorporer quand elles s'échappaient +de nos dépouilles mortelles. Tel est le principe de la métempsycose +ou transmigration des ames. Aussi notre sage se vantait-il de se +rappeler par quels corps son ame avait passé avant d'arriver à celui +qui s'appelait alors Pythagore. Sa mémoire ne remontait guère qu'à +environ l'an 35 avant le siége de Troie, qui a commencé l'an 1218 +avant J.-C. A cette époque, il était Ethalidès, ce fils de Mercure et +d'Eupolème, qui fut le héraut des Argonautes; ensuite il fut Euphorbe, +le même qui, au siége de Troie, fut blessé par Ménélas. Du corps +d'Euphorbe, il passa dans celui d'Hermotime, ce singulier personnage +dont l'ame se séparait de temps en temps de son corps, qu'elle laissait +à demi-vivant, pour aller voir ce qui se passait dans des pays fort +éloignés. A la mort d'Hermotime, son ame passa dans celui d'un pêcheur +dont il ne cite pas le nom. Enfin elle arriva dans le corps qu'il avait +au moment où il débitait ces rêveries, qu'Horace, _épit._ 1re, +_liv._ II, a bien raison d'appeler _somnia pythagorea_. Il +était tellement préoccupé et persuadé de la vérité de son système +de transmigration, que passant un jour dans la rue près d'un homme +maltraitant outre mesure son chien qui jetait des cris lamentables: +«Arrêtez, arrêtez, lui cria Pythagore, ne frappez plus; c'est l'ame +infortunée d'un de mes amis, je le reconnais à sa voix.» + +[Note 72: Ce mot vient du grec _méta_, qui marque changement, +d'_én_, en, et de _psuché_, ame; c'est-à-dire passage de +l'ame, d'un corps dans un autre. Ce système, que Pythagore avait pris +des anciens brahmes, est encore existant dans une partie de l'Indostan +et de la Chine. Il faut cependant dire que Pythagore n'a point parcouru +les régions de la Haute-Asie; mais il a connu les sciences que l'on y +cultivait, et les doctrines que l'on y enseignait.] + + +On conjecture que notre sage est né dans l'île de Samos vers l'an +585 av. J.-C. Sa vie avait été écrite par sa femme Théano, puis par +Aristoxène, Hermippe, Lycon, Modérat de Gades, etc.; mais il ne reste +rien de ces différentes biographies. Nous ne possédons que celle qu'a +donnée Diogène-Laërce, qui n'inspire pas grande confiance, et celles +de Porphyre et Jamblique, qui n'en méritent pas davantage, ayant voulu +rapporter à notre philosophe l'origine de leur secte. On regarde +cependant comme certain que Pythagore a beaucoup voyagé; il a parcouru +la Grèce et est allé chez les Egyptiens où il est resté 22 ans; c'est +là qu'il s'est instruit de leurs mystères; on dit qu'il y fut fait +prisonnier par Cambyse, qui l'envoya à Babylone où il eut un grand +commerce avec les mages, les Chaldéens, et même, ajoute-t-on, avec +Ezéchiel. A son retour dans sa patrie, l'ayant trouvée opprimée par +un tyran, il alla s'établir à Crotone dans la Grande Grèce (Crotone +était située dans la Calabre Citérieure, au royaume de Naples.) Il y +enseigna publiquement la morale aux enfants, ensuite aux jeunes gens, +aux sénateurs de Crotone, puis par leur ordre aux femmes. Il y fonda un +institut célèbre; son but, en l'établissant, paraît avoir été de former +une espèce d'ordre, de communauté ou de congrégation, qui pût être +dépositaire des sciences et conservatrice de la pratique des bonnes +mœurs. Ses disciples vivaient en commun, soumis à un régime sévère et +distribués en différentes classes. Aucun vœu n'était exigé d'eux; mais +s'il arrivait qu'un se retirât, aussitôt ses frères lui dressaient un +cénotaphe comme étant mort à la perfection. Quoique son institut ait +produit de très-grands hommes, il ne s'en attira pas moins la haine +de la populace, et il fut dissous; on prétend même que le philosophe +vit la fin de son institution. Pendant son long séjour à Crotone, il +avait épousé Théano qui lui donna deux fils et plusieurs filles, et qui +présida son école après sa mort dont la date est aussi incertaine que +celle de sa naissance. Les uns le font mourir à 80 ans, et les autres à +104 ans, victime de la jalousie, de la stupidité et de la férocité des +Crotoniates. + +On assure que Pythagore joignait aux qualités de l'ame et de l'esprit +une prestance imposante; une espèce de majesté empreinte sur son front +et dans ses manières, l'austérité de sa vie, sa frugalité, son costume +même composé d'une simple tunique blanche, inspiraient le respect. Ses +discours excitaient l'admiration la plus vive; on accourait en foule +autour de lui. D'Herbelot dit, dans sa _Bibliothèque orientale_, +d'après Ben-Euschem, qu'il jeûnait, priait beaucoup, et que jamais on +ne l'avait vu ni rire, ni pleurer, avant adopté pour devise: _Khaif +la jedoum scherir la jedoum_, «Ni le bien ni le mal n'ont pas +longue durée.» Alors il regardait comme indigne d'un vrai philosophe +de paraître affecté de l'un ou de l'autre et de le manifester par des +démonstrations extérieures. + +Il est des écrivains, (entre autres Th. Stanley, dans son _Histoire +des philosophes de toutes les sectes_, en anglais, Londres, +1687, _in-fol._, et en latin, _Lipsiæ_, 1711, _2 vol. +in-4º_), qui ont prétendu que Pythagore était juif d'origine; +d'autres, tels que le R. P. Tessier, religieux carme, très-passionné +pour l'antiquité de son Ordre, vont plus loin; ils avancent que notre +philosophe, juif d'origine, a été longtemps au Mont-Carmel, qu'il y +a reçu l'éducation des Carmes, et qu'ayant fondé un couvent de cet +Ordre à Crotone, il en est devenu le supérieur. (Voyez la _Vie +du R. P. Pythagore_, Carme, dans l'ouvrage intitulé _Ordres +monastiques_, (par l'abbé Musson). Berlin, 1751, _5 vol. +in-12_, t. I, pp. 141-201. On y trouvera aussi la vie du R. P. +Isaïe, du R. P. Jérémie, du R. P. Ezéchiel, du R. P. Numa, second roi +de Rome, du R. P. Daniel, etc., tous religieux carmes.) + +Jean Frédéric Mayer, savant théologien protestant, mort en 1712, auteur +de plusieurs dissertations assez singulières, a eu la bonhomie d'en +consacrer une à cette question: _Utrum Pythagoras judæus fuerit, an +monacus carmelita?_ + +Trève à ces bagatelles qui ont trop occupé certains êtres +singulièrement organisés, et finissons par un mot sur les ouvrages que +l'on a attribués à notre philosophe. L'opinion la plus juste et la plus +accréditée à cet égard est celle qui soutient qu'il n'a rien laissé +par écrit. C'est l'avis de S. Augustin qui, dans son _De consensu +evangelist._, lib. I, cap. VII, dit: _Pythagoras, quo in +illa contemplativâ virtute nihil tunc habuit Græcia clarius, non tantum +de se, sed nec de nullâ re aliquid scripsisse perhibetur._ Cependant +quelques écrivains, dont la plupart sont antérieurs à saint Augustin, +lui en attribuent plusieurs, qui, à dire vrai, ne sont plus connus que +par leurs titres. On en compte jusqu'à douze ainsi désignés: + +1º Un _Livre du monde en général_, dans lequel il expliquait la +fabrique, l'harmonie et la proportion de cette vaste machine. + +2º Un _Livre des cieux_, où il prouvait que le soleil, la lune et +les autres planètes, ainsi que les étoiles, étaient autant de mondes +habités par des créatures intelligentes. + +3º Un _calcul astronomique_, dans lequel il marquait exactement +la distance de chaque planète à la terre: celle de la lune était de +126,000 stades; celle du soleil de 252,000; et de la terre aux signes +du zodiaque, il comptait 378,000 stades. (Le stade équivaut à environ +189 de nos mètres.) + +4º Un _Cours de musique_, où il traitait à fond de l'harmonie +céleste. Il composait ainsi son _diapason_: Distance de la Lune +à la Terre, 1 ton; de la Lune à Mercure, 1/2 ton; de Mercure à Vénus, +1/2 ton; de Vénus au Soleil, 1/2 ton; du Soleil à Mars, 1 ton; de Mars +à Jupiter, 1/2 ton; de Jupiter à Saturne, 1/2 ton; et de Saturne aux +douze Signes, 1 ton 1/2; en tout 7 tons.--Nicomaque prétend, dans son +_Isagoge arithmet._, que Pythagore a été amené à déterminer les +rapports mathématiques des intervalles musicaux, par le fait suivant. +Passant devant un atelier de forgerons, il avait entendu et observé +que les sons des marteaux formaient la quarte, la quinte et l'octave, +et il reconnut que les poids de ces marteaux étaient dans les rapports +de 3/4, de 2/3, et de 1/2. C'est cette détermination calculée de +l'harmonie des sons, qui distinguait l'école musicale de Pythagore de +celle d'Aristoxène qui prétendait au contraire que les sons étaient +seuls juges des rapports harmoniques. + +5º Un _livre des Antipodes_, dont il admettait l'existence. (Il +était plus avancé qu'on ne l'était à Rome au XVIIe siècle, du +temps de Galilée, mort à Rome en 1642, à 78 ans.) + +6º Un _Dictionnaire des cas de conscience_, (composé sans doute +dans sa cellule, au couvent de Crotone). + +7º Un _Traité sur l'ame de l'homme_, où il prouvait sa +spiritualité et son immortalité. + +8º Un recueil de _Dissertations sur la métempsycose_, système +dont il expliquait, dit-on, toutes les difficultés. + +9º Un livre sur la _manière de parler par signes_. + +10º Un recueil de _symboles et de préceptes_, sans doute ceux +dont nous avons tâché de donner une idée dans cet opuscule. + +11º Les _Vers dorés_, seul ouvrage existant qui porte son nom, +mais qui n'est point de lui; on ignore dans quel temps il a été +composé. Ce livre, quoi qu'il en soit, est, sous le rapport moral, un +monument admirable, et qui commande encore la vénération. Les signes +d'une haute antiquité qui y sont empreints ne permettent guère de +douter qu'ils ne renferment les traditions essentielles de cette école. +VOY. _les Vers dorés de Pythagore, expliqués et traduits +pour la première fois en vers eumolpiques français, précédés d'un +discours sur l'essence et la forme de la poésie chez les principaux +peuples de la terre, etc., par Fabre d'Olivet_; Paris, 1813, +_in-8º_. + +12º Enfin un _Traité de la piété_. + +Il est bien reconnu qu'aucun de ces ouvrages n'est de Pythagore; mais +il est présumable que ses disciples ayant recueilli scrupuleusement ses +leçons et sa doctrine en auront publié différents traités sous son nom, +lesquels ont tous disparu sous la faux du temps, excepté les _Vers +dorés_. + + + + +CINQUIÈME OBJET. + + +SINGULARITÉS NUMÉRIQUES + +SUR DIVERSES PROPRIÉTÉS DU NOMBRE _NEUF_. + + +On a attribué à un anglais nommé M. Will. Green, mort, je crois, +en 1794, la découverte d'une singulière propriété du nombre 9[73]; +mais elle n'est nullement de lui; elle appartient à notre célèbre +Fontenelle, mort presque centenaire, le 9 janvier 1757[74]. Cette +propriété du nombre 9 consiste en ce que, multipliant ce nombre par 2, +par 3, par 4, par 5, par 6, par 7,par 8, par 9, etc., on trouvera que +les chiffres composant le produit de chacune de ces multiplications, +additionnés ensemble, donneront toujours 9. Ainsi: + +[Note 73: Voyez un petit _Choix de curiosités_, trad. de +l'anglais, _Paris_, 1822, _in-12_, _fig._, p. 115.] + +[Note 74: Voyez le _Traité de l'opinion_ de Legendre, 4e +édition, _Paris_, 1758, 9 vol. _in-12_, tom. IX, p. 231.] + +2 fois 9 font 18.--1 et 8 font 9. +3 fois 9 font 27.--2 et 7 font 9. +4 fois 9 font 36.--3 et 6 font 9. +5 fois 9 font 45.--4 et 5 font 9. +6 fois 9 font 54.--5 et 4 font 9. +7 fois 9 font 63.--6 et 3 font 9. +8 fois 9 font 72.--7 et 2 font 9. +9 fois 9 font 81.--8 et 1 font 9. + +Nous pourrions prolonger à l'infini ces multiplications et additions, +et nous trouverions que les chiffres des produits, additionnés entre +eux, donnent toujours 9 ou le multiple de 9, tels que 108, 117, 126, +135, 144, 153, 1008, 1017, etc., etc., etc.; propriété dont jouit seul +le chiffre 9. + +M. de Mairan a encore découvert une autre propriété singulière du même +nombre 9. Si l'on change l'ordre des chiffres qui expriment un nombre, +la différence entre ces deux nombres changés d'ordre, sera toujours +9. Par exemple, je prends le nombre 21, je change de place ces deux +chiffres, j'aurai 12; eh bien! la différence qui existe entre 12 et 21 +sera 9; de 52 je fais 25, la différence entre ces deux nombres sera 27 +multiple de 9. Le nombre 13 renversé m'offre 31; la différence entre +ces deux nombres est 18 ou 2 fois 9. Etc., etc. + +Bien plus, cette propriété qui se voit entre deux nombres ainsi changés +se retrouve encore entre les puissances quelconques de ces mêmes +nombres: prenons pour exemple 21 et 12; le quarré de 21 sera 441, et le +quarré de 12 sera 144; eh bien! leur différence 297 sera un multiple de +9; et de plus, les chiffres des deux nombres exprimant ces puissances, +additionnés entre eux, présentent encore chacun 9. Passons au cube, +celui de 21 est 9261, et celui de 12 est 1728; leur différence 7533 +sera encore un multiple de 9, et cependant ils ne sont point formés des +mêmes chiffres. Toutes les autres puissances de 21 et de 12 suivront +toujours la même règle. + + +PROPRIÉTÉ DU NOMBRE _TRENTE-SEPT_. + +Le nombre 37, multiplié par 3 ou par un multiple de 3 jusqu'à 27, a la +propriété de donner toujours pour produit trois chiffres absolument +semblables. Il résulte de la connaissance de cette propriété une grande +facilité pour faire ou plutôt pour abréger la multiplication du nombre +37, par 3, par 6, par 9, par 12, etc., jusqu'à 27. Cette facilité +consiste à ne faire que la multiplication du premier chiffre du +multiplicande par le premier chiffre du multiplicateur; aussitôt qu'on +aura placé le chiffre des unités de cette première opération partielle, +il sera inutile de passer à la seconde; il suffira d'écrire deux fois à +la gauche de l'unité trouvée, un chiffre qui lui soit semblable, tant +pour les dixaines que pour les centaines; et l'on peut être sûr que +l'opération est exacte, c'est-à-dire que les trois chiffres semblables +sont bien le vrai produit de la multiplication, et de plus l'addition +entre eux des chiffres de chaque produit ramène toujours à l'énoncé du +multiplicateur. C'est ce que va prouver un petit tableau des résultats +de la multiplication du nombre 37, par 3, 6, 9, etc., jusqu'à 27: + +37 multiplié par 3, donne 111. 3 fois 1 = 3. +37 multiplié par 6, donne 222. 3 fois 2 = 6. +37 multiplié par 9, donne 333. 3 fois 3 = 9. +37 multiplié par 12, donne 444. 3 fois 4 = 12. +37 multiplié par 15, donne 555. 3 fois 5 = 15. +37 multiplié par 18, donne 666. 3 fois 6 = 18. +37 multiplié par 21, donne 777. 3 fois 7 = 21. +37 multiplié par 24, donne 888. 3 fois 8 = 24. +37 multiplié par 27, donne 999. 3 fois 9 = 27. + +Mais cette propriété n'a lieu que pour les multiplications de 3 à 27. + + +COURS DE GÉOMÉTRIE EN VERS. + +Il nous est tombé sous la main une espèce de poëme qui nous a paru +digne de figurer dans notre Recueil, soit par le choix du sujet qui +prête tant à l'harmonie, soit par la manière heureuse dont l'auteur +s'en est tiré. En effet, essayer de revêtir des charmes de la poésie +les définitions et les détails élémentaires de la géométrie est +une entreprise peu commune, bien digne de piquer la curiosité et +de fixer l'attention des jeunes adeptes dans la science des lignes +droites et des lignes courbes. C'est ce qu'a exécuté avec succès +un digne professeur de mathématiques dans sa _Géométrie en vers +techniques_; Paris, 1801, _in-8º_ de 18 pag., avec cette +épigraphe incontestable: + + Rien n'est beau que le vrai. + +L'ouvrage est divisé en petits chants ou chapitres avec ces titres +anacréontiques: _polygones_, _lignes proportionnelles_, +_surfaces_, _plans_, _solides_, etc. On va juger du +talent poétique de l'auteur, dès le début de son livre. L'épître +dédicatoire est ainsi conçue: + + Chers géomètres de Juilly, + Pour qui mon cœur est tout rempli + De bienveillance et de tendresse, + C'est à vous que ceci s'adresse, + C'est à vous que j'offre mes vers. + Ils ne vous rendront point pervers. + La rime en est quelquefois dure, + Mais la vérité, toujours pure; + C'est là leur seule qualité; + C'est là leur unique beauté. + + Il vous faudra quelque courage + Pour apprendre un pareil ouvrage; + Mais enfin vous l'avez promis, + Souvenez-vous en, mes amis. + +Passons au corps de cette œuvre didactique, et voyons comment le poète +allie le compas d'Euclide à la lyre d'Apollon, et comment il fait +disparaître les épines de la géométrie sous les roses du Parnasse; par +exemple, quoi de plus coulant que ces vers! + + L'angle dont le sommet à la courbe se rend, + A moitié des degrés de l'arc_que_[75] qu'il comprend; + Lorsqu'il est au-dehors, le cas devient complexe, + Du concave moitié, moins moitié du convexe. + +[Note 75: L'auteur a soin de prévenir que l'orthographe de ce mot +est une licence. Autrefois on écrivait _avecque_; pourquoi, en cas +de besoin, n'écrirait-on pas _arcque_? C'est très-conséquent.] + +Et ceux-ci: + + Mais par cuber le prisme il faut que l'on procède; + Il en est un nommé parallélipipède. + +On conviendra que, pour ne pas retenir ces vers aussi facilement que +ceux de Racine, il faudrait qu'un élève fût bien dépourvu d'oreille, de +mémoire et de goût. + +C'est surtout dans le chapitre des lignes proportionnelles, que le +poète, parlant du triangle rectangle, se surpasse: + + Le triangle rectangle et son hypothénuse + Ont des propriétés que pas un ne récuse; + La perpendiculaire allant à l'angle droit, + De nous les démontrer aura bientôt le droit. + En deux extrêmes parts coupant l'hypothénuse, + C'est un terme moyen dont au besoin l'on use. + Les deux côtés de plus sont moyens en tout temps + Entre l'hypothénuse et chacun des segments: + Les cordes ont reçu le don non équivoque + De se couper toujours en raison réciproque; + Sécantes qui font angle en un point mitoyen, + Font chacune un extrême et chacune un moyen, + Ou réciproques sont aux parts extérieures: + Les plus claires raisons sont toujours les meilleures. + +Rien de plus juste; et comme le lecteur sera peut-être aussi d'avis +que, pour certains ouvrages, les plus courts extraits sont toujours +les meilleurs, nous terminons ici ce que nous avions à dire de cette +géométrie en vers, et de son auteur, M. Desr..., qui sans doute maniait +plus habilement la craie sur le tableau, que la lyre au bas du Parnasse. + +Voici encore des vers qui sont à peu près du même genre, mais d'une +application différente. + + +VERS TECHNIQUES + +RELATIFS AU RAPPORT DU DIAMÈTRE DU CERCLE A SA CIRCONFÉRENCE EXPRIMÉE +EN DÉCIMALES. + +Si le diamètre d'un cercle est exprimé par le chiffre 1, sa +circonférence le sera par le chiffre 3 suivi d'une série indéterminée +de décimales dont on se borne à donner ici les 35 premières ainsi qu'il +suit: + +3,14159,26535,89793,23846,26433,83279,50288, etc., etc.[76] + +[Note 76: Après Ludolphe Van-Ceulen, Lagni et Machin, Callet a +poussé l'approximation du calcul jusqu'à la 154e décimale. (Voyez +_Tables portatives de logarithmes de Callet_, p. 96; édition +stéréotype, Paris, Didot, 1795.)] + +Comme il peut arriver que l'on ait besoin de ce rapport qui ne se +trouve pas dans toutes les tables de logarithmes, on a imaginé de +composer les vers techniques suivants dans lesquels le nombre des +lettres de chaque mot exprime successivement les chiffres du rapport: + + 3 1 4 1 5 9 2 6 5 3 5 +Que j'aime à faire apprendre un nombre utile aux sages! + + 8 9 7 9 +Immortel Archimède, artiste ingénieur, + + 3 2 3 8 4 6 2 6 +Qui de ton jugement peut priser la valeur? + + 4 3 3 8 3 2 7 9 +Pour moi ton problème eut de pareils avantages, + + 5 0 2 8 8 +Tirez circonférence[77] au diamètre, etcætera. + +[Note 77: Le mot _circonférence_, composé de plus de neuf +lettres, signifie 0.] + +Nous avons dit dans la note précédente que Callet avait poussé le +calcul jusqu'à la 154e décimale, parce qu'il dit lui-même que Ludolphe +Van-Ceulen en avait d'abord calculé les 35 premiers chiffres; que +long-temps après lui Machin en avait trouvé 100, et que Lagni en +avait porté le nombre à 128. Or comme Callet donne une suite de 154 +décimales, nous en concluons que c'est lui qui a ajouté celles qui +surpassent la 128e. + +Callet fait observer que «Adrien Metius, contemporain de Ludolphe +Van-Ceulen, ayant exprimé le diamètre 113, avait trouvé pour la +circonférence un nombre beaucoup plus proche de 355 que de 354; ce +nombre est 35499997.» Il ajoute que «le rapport de 113 à 355 est aussi +exact que celui de 1 à 3,1415926; et que ce qui le rend précieux, +c'est la propriété qu'il a de se graver aisément dans la mémoire. +Si vous écrivez deux fois de suite et suivant leur ordre, les trois +premiers nombres impairs 1, 3, 5, vous aurez un nombre de six chiffres +(113355) dont les trois premiers, 113, seront le diamètre, et les trois +derniers, 355, exprimeront la circonférence.» + + +VERS MNÉMONIQUES. + +Cette sorte de vers sert, dans sa construction resserrée, à aider et +à soulager la mémoire; nous rapporterons seulement les deux suivants, +l'un très-simple et l'autre fort baroque; ils suffiront pour faire +connaître ce genre. + + +_1º Sur la Passion._ + + Cœna, Hortus, Caïphas, Pilatus, Cruxque, Sepulchrum. + +Voilà bien l'indication de toutes les principales circonstances de la +Passion. + + +_2º Sur les conciles œcuméniques._ + + Nicoe cacoco nicola lalala luluvi flotri. + +Si nous séparons ainsi toutes les syllabes de ce prétendu vers: + +Ni Co E Ca Co Co Ni Co La La La La Lu Lu Vi Flo Tri, + +nous trouverons que chacune de ces syllabes forme les initiales du nom +des dix-sept Conciles généraux reconnus par le Saint-Siège, et dont +voici la liste chronologique: + + CONCILES. DATE DE LEUR DURÉE. + +I. De NICÉE (Le 1er) Du 19 juin au 25 août 325. +II. De CONSTANTINOPLE (Le 1er) Du mois de mai au 30 juillet 381. +III. D'EPHÈSE Du 22 juin au 31 juillet 431. +IV. De CALCÉDOINE Du 25 octobre au 451. +V. De CONSTANTINOPLE (Le 2e) Du 6 mai au 2 juin 553. +VI. De CONSTANTINOPLE (Le 3 e) Du 7 nov. 680, au 16 sept. 681. +VII. De NICÉE(Le 2e) Du 24 sept. au 23 octobre 787. +VIII. De CONSTANTINOPLE (Le 4e) Du 5 oct. 869 au 28 fév. 870. +IX. De LATRAN (Le 1er) Du 18 mars au 5 avril 1123. +X. De LATRAN (Le 2e) Du 20 avril au 1139. +XI. De LATRAN (Le 3e) Du 5 au 19 mars 1179. +XII. De LATRAN (Le 4e) Du 11 au 30 novembre 1215. +XIII. De Lyon, _Lugdunense_ (Le 1er) Du 28 juin au 17 juillet 1245. +XIV. De Lyon, _Lugdunense_ (Le 2e) Du 7 mai au 17 juillet 1274. +XV. De VIENNE en Dauphiné Du 16 octob. 1311 au 3 avril 1312. + De Constance (non reconnu) Du 6 nov. 1414 au 22 avril 1418. + De Bâle (non reconnu) Du 23 juillet 1431 au mai 1443. +XVI. De FLORENCE Du 26 févr. 1439 au 26 avril 1442. +XVII. De Trente, _Tridentinum_ Du 15 déc. 1545 au 3 déc. 1563. + +Le comte de Guibert, auteur de l'_Essai de statistique_, n'avait +pas besoin de recourir aux vers mnémoniques pour entretenir sa mémoire; +la sienne était heureuse et si étonnante qu'il ouvrait un livre, et +y jetant un coup d'œil plus rapide que l'éclair, il retenait jusqu'à +six lignes qu'il répétait mot à mot; il avouait cependant qu'il cédait +le pas à une personne de sa connaissance à qui l'on faisait lire six +vers, et qui, fermant aussitôt le livre, disait immédiatement combien +il y avait de mots, de syllabes et de lettres dans ces six vers. Nous +avons en portefeuille une _Bibliographie mnémonique_ qui renferme +une infinité de prodiges de mémoire, tant anciens que modernes; les +Cyrus, les Cynéas, les Mithridate, les Hortensius, les Accolti, les +Grotius, les Neuvillaine, les Crébillon, les abbé Poule, les Delille, +etc., etc., n'y sont pas omis. + + +DE QUELQUES VERS LATINS + +DONT LA STRUCTURE A PRÊTÉ AU CALCUL. + +Nous avons découvert trois de ces sortes de vers que l'on peut classer +parmi les bagatelles amusantes, propres à piquer la curiosité. Le +principal mérite de ces vers consiste dans le nombre extraordinaire de +manières dont on peut les retourner, c'est-à-dire dont on peut disposer +dans un ordre différent les mots qui les composent, sans altérer ni le +sens, ni la nature du vers. Plus il y a de monosyllabes dans le vers, +plus le résultat du calcul est considérable; c'est tout simple, mais la +progression est surprenante. Entrons dans quelques détails historiques +et numériques sur chacun de ces trois vers, qui sont tous hexamètres. + + +I. + +Le premier dont nous allons parler et qui est très-connu, appartient +à Bernard Bauhuys, savant jésuite d'Anvers, qui l'a ainsi composé en +l'honneur de la Vierge Marie: + + Tot tibi sunt dotes, Virgo, quot sidera cœlo. + +Charles Scribani, autre jésuite, le baptisa du nom de _Proteus +Parthenius_, «Protée né d'une vierge;» et Henri Dupuy (_Erycius +Puteanus_) le publia sous le titre suivant: _Pietatis thaumata +in Proteum Parthenium unius libri versum et unius versûs librum, +stellarum numeris sive formis 1022 variatum_. Antwerpiæ, ex officina +Plantiniana, anno 1617, _in-4º_ de 48 p. Dupuy a donc retourné +ce vers, c'est-à-dire changé la disposition des mots qui le composent, +de 1022 manières différentes. Il a adopté ce nombre, non point selon +l'exactitude mathématique, mais à cause du mot _sidera_, qui +se trouve dans le vers, et il s'est borné au nombre 1022, qui est +celui des étoiles portées dans les catalogues des astronomes de son +temps[78]. Mais Jacques Bernoulli, dans son ouvrage posthume, _Ars +conjectandi_, Basileæ, 1713, _in-4º_, a prouvé que le vers en +question peut se retourner de 3,312 manières différentes. + +[Note 78: Ce nombre a été bien augmenté depuis; l'Académie de +Berlin a fait publier en 1776 un catalogue de 4,535 étoiles observées +par Hevelius, Flamsteed, Lacaille et Bradeley.] + +Un amateur a publié à Louvain, en 1833, un petit volume sous ce +titre: _Proteus Parthenius, id est, Bernardi Bauhusii Hexameter +Marianus millies bis et vicies, sensu et metro servatis, variatus. +Accedunt vita et acta Beatæ Mariæ Virginis latinè et italicè, auctore +Jac. Facciolato, nec non Oratio dominica viginti quatuor modis +concinnata_. Lovanii, excudebant Vanlinthout et Vandenzande; 1833, +_in-16_ de 74 p. Le vers du P. Bauhuys, imprimé de 1022 manières, +occupe les pag. 1-38 de ce petit volume; on lit en tête de cette série +singulière du même vers: _Proteus Parthenius divæ Matri Virgini +sacer, tot ora gerens, quot cœlum sidera_.--Les _Vita et acta B. +Mariæ Virginis ex Evangeliorum libris excerpta_, vont en latin de +la p. 39 à la 52e, et en italien de la 53e à la 63e.--L'_Oratio +dominica_, rendue de 24 manières différentes, finit le vol., pp. +64-74.--Cette petite curiosité typographique pourra un jour devenir +rare. J'en possède un exemplaire que je tiens de la libéralité de mon +ami M. Chalon, de Mons, président de la Société des Bibliophiles de +cette ville. + + +II. + +Le second vers, dû à un nommé Thomas Lansius, ne présente pas des +objets fort attrayants; il est composé des douze mots suivants: + + Crux, fæx, fraus, lis, Mars, mors, nox, pus, sors mala, Styx, vis. + +Ce qu'il offre de plus curieux, c'est que le déplacement de ses douze +mots peut former trente-un millions neuf cent seize mille huit cents +combinaisons différentes; et l'éditeur du petit livre de Louvain, cité +plus haut, ajoute: _tot itaque vicibus quot ferè florenis argenteis +ad universum regnum belgicum gubernandum opus est, queat immutari_. + + +III. + +Le troisième vers que nous avons à rapporter et dont nous ignorons +l'auteur, est emprunté à l'ENCYCLOPÉDIE MÉTHODIQUE, +_Amusements des sciences mathématiques et physiques_. Paris, 1792, +in-4º, p. 375; il est composé des onze mots suivants: + + Rex, lux, dux, pax, sol, spes, fons, vas, flos, via, Jesus. + +«On voit, est-il dit dans l'article encyclopédique, que ces mots +forment ensemble un hexamètre qui, à la vérité, n'est pas élégant: +mais il a la propriété singulière d'exprimer les principales épithètes +données au Messie, tant dans l'Ancien que dans le Nouveau Testament, et +de pouvoir se combiner de 3,265,920 manières, sans qu'il soit possible +d'en altérer le sens ou la mesure. On sent que le mot _via_ +doit toujours rester à la même place pour former dans toutes les +combinaisons possibles le dactyle du cinquième pied....» + +Nous avons textuellement rapporté ce passage; et nous croyons qu'il +y a erreur dans l'énoncé du total des combinaisons que comporte ce +vers; car si le précédent, composé de douze mots, offre 31,916,800 +combinaisons, il est certain que celui-ci, composé de onze mots, doit +en présenter plus de 3,265,920. Nous nous en rapportons à la sagacité +du lecteur, s'il a la patience de faire cette vérification. + +Un résultat bien autrement considérable est celui de toutes les +combinaisons que peuvent offrir les vingt-cinq lettres de l'alphabet. +Nous nous rappelons d'avoir lu dans le _Panorama_ de Londres, +journal anglais, nº de novembre 1834, le petit passage suivant qui +nous paraît marqué au coin de l'hyperbole: «Tous les habitants du +globe, d'après un calcul brut, ne pourraient, dans l'espace de mille +millions d'années, écrire toutes les transpositions des vingt-cinq +lettres de l'alphabet, même en supposant que chaque individu écrivît +par jour quarante pages dont chacune contînt quarante différentes +transpositions de lettres.» + +Cependant nous avons lu quelque part que le mathématicien Taquet n'a +pas craint de s'engager dans cet immense labyrinthe, et qu'il a trouvé +que le nombre des combinaisons des vingt-cinq lettres de l'alphabet +montait à + +620,448,401,733,239,439,360,000 + +C'est-à-dire à six-cent-vingt sextillions, quatre-cent-quarante-huit +quintillions, quatre-cent-un quatrillions, sept-cent-trente-trois +trillions, deux-cent-trente-neuf billions, quatre-cent-trente-neuf +millions, trois-cent-soixante mille combinaisons, sauf vérification, ce +dont nous prions le lecteur de nous dispenser. + + +MOT D'ARCHIMÈDE. + +C'était un fameux géomètre que cet Archimède tué si malheureusement à +la prise de Syracuse, l'an 212 av. J.-C. Il était âgé de 75 ans. Voici +de lui un mot qui a traversé les siècles: «Donnez-moi, disait-il, un +point d'appui, et je soulèverai le globe,» (qui a 9000 lieues de tour.) + +En partant du principe connu que les vitesses sont aux deux extrémités +d'un levier réciproquement comme les poids de deux puissances, et les +longueurs des bras directement comme ces mêmes vitesses, Fergusson +s'est amusé à calculer que si, au moment où Archimède s'exprima ainsi, +Dieu l'avait pris au mot en lui fournissant, avec ce point d'appui +donné à trois mille lieues du centre de la terre, des matériaux d'une +force suffisante et un contrepoids de deux cents livres, il aurait +fallu à ce grand géomètre un levier de douze quatrillions de milles et +une vitesse à l'extrémité du long bras égale à celle d'un boulet de +canon, pour élever la terre d'un pouce en vingt-sept billions d'années. +V. FERGUSSON'S _Astronomy explained_. London, 1803, +_in-8º_, ch. VII, p. 83. + + +SINGULARITÉ + +SUR LA DATE DE LA MORT DE LL. SS. LES PAPES PIE VII, LÉON XII ET PIE +VIII. + +On a fait une remarque singulière relativement à la mort des trois +derniers Souverains Pontifes, Pie VII, Léon XII, et Pie VIII: prenez +le nº d'ordre du Pape précédent, celui du Pape dont il est question, +ajoutez 10 aux deux chiffres qu'indiquent ces nos, puis additionnez +ces trois nombres; le total de chacune des trois opérations vous +donnera exactement l'année de la mort de chacun des trois Pontifes, +en faisant précéder ce total des centaines du milliaire qui est 18, +puisque nous sommes au XIXe siècle. Démonstration: + +PIE VI -- 6 PIE VII -- 7 LÉON XII -- 12 +PIE VII -- 7 LÉON XII -- 12 PIE VIII -- 8 + 10 10 10 + -- -- -- + 23 29 30 + +Le 20 août 1823, Le 10 févr. 1829, Le 30 novemb. 1830, +mort de Pie VII. mort de Léon XII. mort de Pie VIII. + +Cette singularité était dans mes papiers depuis deux ou trois ans, +quand j'ai trouvé dans le _Musée des familles_, nº de mai 1837, +p. 237-240, un article intitulé ELECTION D'UN PAPE, dans +lequel se lit le passage suivant: + +«... Quand la mort de Léon XII vint réunir sur Pie VIII les suffrages +des Cardinaux, l'opinion commune fut qu'il n'occuperait pas longtemps +le Saint-Siège; et ce qui vint donner à cette opinion un certain poids +parmi le peuple romain, très superstitieux de sa nature, c'est le +calcul soit disant cabalistique qu'on faisait courir dans le public et +qui fixait la mort du nouveau Pape à l'année 1830, (ce qui arriva). + +»Voici ce calcul: + +»On additionnait le chiffre placé après le nom du Pape régnant avec +celui qui suivait le nom de son prédécesseur; puis en ajoutant le +signe de mort équivalant pour eux à X, on arrivait à connaître l'année +présumée du décès. + + «Exemples: + +»Pie (VI) et Pie (VII) + X = 23. +»Pie (VII) et Léon (XII) + X = 29. +»Léon (XII) et Pie (VII) + X = 30. + +»Bien que le hasard ait vérifié, comme on le voit, plusieurs fois cette +espèce de prophétie, l'existence du pape actuel (Grégoire XVI), qui +aurait dû, d'après ce calcul, mourir en 1834, démontre qu'il n'est pas +infaillible, (je parle du calcul); en effet, la combinaison pour ce +Saint Père, était celle-ci: + +»Pie (VIII) et Grégoire (XVI) + X = 34.» + +Ceci est écrit en 1837. + + * * * * * + +A la suite de ces rapprochements assez singuliers, disons un mot sur +chacun des quatre Pontifes mentionnés ci-dessus et sur leur successeur +actuel, le Pape régnant. Cette notice est simplement chronologique. + + * * * * * + +PIE VI (Jean-Ange Braschi), élu Pape (le 253e) à Rome le +14 février 1775, est amené en France en 1798 par suite de malheureux +événements arrivés à Rome[79]; sa résidence était fixée à Valence; il +y meurt le 29 août de la même année 1798, âgé de 80 ans. Son Pontificat +a duré 23 ans. + +[Note 79: Le jeune Duphot, militaire français, fut tué à Rome +dans une émeute le 28 décembre 1797. Aussitôt les troupes françaises +qui étaient aux portes de la ville, s'en emparèrent. On se saisit +de la personne de Pie VI; on le conduit d'abord à Sienne, puis +dans une Chartreuse près de Florence; enfin on le transfère dans +l'intérieur de la France. Ce vénérable vieillard traversa les Alpes +et le Mont Genèvre, porté par quatre hommes, sans paraître ému des +dangers d'une route escarpée et où il fut souvent presque suspendu +sur les précipices. Ses cheveux aussi blancs que les neiges qui +l'environnaient, étaient agités par un vent froid et piquant. Des +hussards piémontais voulurent lui faire accepter leurs pelisses; Pie +VI les remercia avec affection, mais il ne voulut jamais consentir à +les en priver. Il n'y avait que quelques heures qu'il était arrivé +à Briançon, lorsqu'un peuple immense rassemblé sous ses fenêtres, +demanda à le voir. Les cris qui s'élevaient de la foule annonçaient +souvent des intentions hostiles, et les menaces, les injures des uns se +mêlaient aux expressions de respect et d'amour des autres. Dans cette +circonstance, le Pontife hésita quelques instants à paraître; puis +prenant son parti, et s'avançant lentement, appuyé sur deux Prêtres, +et le corps affaissé sous les douleurs, il se montra à la multitude en +s'écriant: _Ecce Homo_. Quel spectacle! ces paroles pénétrèrent +tous les cœurs d'attendrissement, et ceux même qui étaient venus pour +outrager le vénérable Pontife, se prosternèrent à ses pieds. A Gap, +à Grenoble, à Voiron, il reçut les honneurs dûs à son rang. Quoique +octogénaire, il déployait encore un courage supérieur à son infortune +et à la fatigue d'un si long et si pénible voyage; mais à peine arrivé +à Valence, où le Gouvernement avait fixé sa résidence, il y tomba +malade; et après onze jours de souffrances, il y succomba le 29 août +1798. Son corps transporté à Rome, y fut reçu avec pompe le 17 février +1802, par Pie VII, assisté de dix-huit Cardinaux. Son cœur, renfermé +dans une urne d'or, est à Valence où Napoléon a ordonné qu'on lui +élevât un tombeau.] + +PIE VII (Grégoire-Barnabé Chiaramonti) est élu Pape (le 254e) +à Venise, le 14 mars 1800; il est couronné le 21 mars, fait son entrée +solennelle à Rome le 3 juillet de la même année 1800; il y est mort le +20 août 1823, âgé de 83 ans. Son Pontificat a été de 23 ans comme celui +de son prédécesseur; et comme lui, il a fait un voyage forcé en France, +(nous parlons du dernier.) + +LÉON XII (Annibal della Genga) est élu Pape (le 255e) à Rome, +le 27 septembre 1823, et couronné le 6 octobre suivant; il est mort le +10 février 1829, âgé de 68 ans 5 mois et 2 jours. Son Pontificat a duré +cinq ans et demi environ. + +PIE VIII (François-Xavier Castiglioni) est élu Pape (le 256e) +à Rome, le 21 mars 1829; il est mort le 30 novembre 1830, âgé de 69 +ans; son Pontificat n'a duré que 21 mois. + +GRÉGOIRE XVI (Maur Capellari) élu Pape (le 257e) à Rome le 2 +février 1831, après 64 jours de vacance du siége, règne en ce moment. +(Il est né à Bellune le 18 septembre 1765.) + + +AUTRES SINGULARITÉS SUR TROIS SOUVERAINS PONTIFES, SUR TROIS ROIS ET +SUR TROIS REINES DE FRANCE. + +1º Le Pape SERGIUS IV (_Petrus Os Porci_), élu en 1009, +meurt le 29 mai 1012. Additionnez dans cette dernière date, les trois +chiffres significatifs, vous y trouverez le nombre IV ou 4, désignant +le rang qu'a occupé ce Pape parmi les Sergius. Il est le dernier qui a +porté ce nom. + +2º Le Pape BENOIT IX (Théophylacte, fils d'Albéric, comte +de Tusculum), est élu en 1033; il est expulsé du Saint-Siège en 1044. +Additionnez les chiffres de cette date, ils vous offriront IX ou 9, +qui est celui du titre de ce Pape, parmi les quatorze Pontifes qui ont +porté le nom de BENOIT. + +3º Le Pape CLÉMENT XII, (Laurent Corsini) élu le 12 juillet +1730, meurt le 6 février 1740. Les chiffres de cette date offrent dans +leur addition le nombre XII ou 12 attaché au nom de ce Pontife. Il y a +eu quatorze Papes du nom de Clément. + +Notez qu'il se trouve un 0 dans la date de la mort de chacun de ces +Pontifes. + + +ROIS ET REINES DE FRANCE. + +1º LOUIS IX est né à la Neuville en Beauvoisis (et non à +Poissy), le 25 avril 1215. Additionnez les chiffres de cette date, 1, +2, 1, 5, vous trouverez 9 ou IX, nombre attaché au nom de ce prince. + + * * * * * + +2º CHARLES VII, né à Paris le 22 février 1402 (V. St.). +L'addition des chiffres de ce milliaire 1, 4 et 2, donne 7 ou VII. + + * * * * * + +3º LOUIS XVIII, né le 17 novembre 1755; ces quatre derniers +chiffres additionnés, 1, 7, 5, 5, donnent le nombre 18 ou XVIII, +qui indique le rang que tient ce Prince parmi les Rois appelés +LOUIS. + + * * * * * + +Quant aux Reines de France, nous en trouvons aussi trois dont les noms +offrent cette particularité: le nombre de lettres qui composent leurs +noms est égal au nombre titulaire de leurs maris; ainsi, + + * * * * * + +1º MARGUERITE de Bourgogne, mariée en 1305 à Louis X, compte +10 ou X lettres dans son nom; bien plus, par suite de sa mauvaise +conduite, elle est étranglée avec une serviette au mois d'août 1315; +l'addition des quatre chiffres offre également 10 ou X. + + * * * * * + +2º ELIZABETH d'Autriche, mariée en 1570 à Charles IX, compte +dans son nom 9 ou IX lettres. + + * * * * * + +3º ANNE D'AUTRICHE, mariée en 1615 à Louis XIII, compte +13 ou XIII lettres dans son nom; et les quatre chiffres formant +l'_année_ de son mariage (1615) donnent également 13 ou XIII. + + * * * * * + +Nous ajouterons ici une petite particularité d'un autre genre, qui +regarde les rois d'Angleterre qui ont occupé le trône pendant le +XVIIIe siècle et au commencement du XIXe. Elle ne +se rapporte ni à leur nom, ni à leur titre numéral, mais au jour de +leur mort; tous ont fini un samedi, à l'exception de Guillaume IV qui +est mort le 20 juin 1837. Voici la date précise de la mort des autres: + +GUILLAUME III est mort le samedi 18 mars 1702. +La reine ANNE, le samedi 1er août 1704. +GEORGES Ier, le samedi 10 juin 1727. +GEORGES II, le samedi 25 octobre 1760. +GEORGES III, le samedi 30 janvier 1820. +GEORGES IV, le samedi 26 juin 1830. + +Nous n'avons aucune particularité de ce genre pour les reines +d'Angleterre; mais nous observerons que, parmi les 35 Souverains qui +ont régné dans ce pays depuis Guillaume le Conquérant, mort en 1087, on +ne compte que 5 femmes qui ont porté la couronne, savoir: + +MARIE, fille de Henri VIII, qui a régné du 6 juillet 1553, au +7 novembre 1558. + +ELIZABETH, fille du même roi, du 7 novembre 1558, au 27 murs +1603. + +MARIE, fille de Jacques II (avec son mari Guillaume III), du +12 février 1689, morte le 7 janvier 1695. + +ANNE, fille de Jacques II, du 19 mars 1702 au 12 août 1714. + +VICTORIA, fille du duc de Kent, du 20 juin 1837 au........ + + +SINGULARITÉ NUMÉRIQUE EXTRAORDINAIRE. + +Une chose vraiment déplorable en révolution (et cependant chose sans +laquelle aucune révolution n'existerait), c'est la division des +citoyens en partis, et surtout les dénominations injurieuses sous +lesquelles chaque parti désigne ses adversaires. J'avoue franchement +que, sincère ami de la paix, de la tranquillité, et totalement étranger +à la politique, il m'a toujours répugné d'aborder un pareil sujet; +et, certes, ce ne serait pas dans un livre consacré à de simples +amusements littéraires, que je m'essaierais dans ce triste genre. Mais +en 1831, il m'est tombé sous la main une plaisanterie numérique si +extraordinaire, que, tout en blâmant le fond, je crois pouvoir la faire +figurer parmi des singularités. Voici ce dont il est question. + +L'ancienne Chambre des Députés, telle qu'elle existait en 1830 +(composée alors de 402 membres), était divisée, comme l'ont été, le +sont et le seront toutes les Chambres possibles, en deux partis. +L'un, le plus nombreux (221 membres), se déclara fortement pour la +révolution de juillet; l'autre, moins nombreux (181 membres), voyait +cette révolution d'un œil beaucoup moins favorable. Il résulta de +tout cela la charte et le trône constitutionnels qui rétablirent +l'ordre fortement compromis dans les trois journées de juillet, et qui +furent l'ouvrage de la majorité. Un anonyme, croyant trouver dans ces +circonstances une espèce d'à-propos, s'avisa de désigner la portion +la plus nombreuse de la Chambre (les 221) sous cette dénomination: +_la queue de Robespierre_, et le plus petit nombre (les 181) sous +celle-ci: _les honnêtes gens_. Jusqu'ici nous ne voyons dans la +première dénomination qu'une injure, qui, pareille à toutes celles dont +on a été si prodigue en révolutions, ne tire nullement à conséquence. +Mais voici la singularité. + +L'anonyme a donné aux vingt-cinq lettres de l'alphabet leur numéro +d'ordre, c'est-à-dire, A 1, B 2, C 3, D 4, E 5, etc., jusqu'à Z 25; +et ensuite écrivant verticalement à gauche, les mots _la queue +de Robespierre_, avec le numéro d'ordre à chaque lettre, et de +l'autre côté _les honnêtes gens_ avec le même numéro d'ordre +aussi à chaque lettre, il a additionné les nombres de chaque colonne, +et qu'a-t-il trouvé pour résultat? le nombre très-exact de 221 sous +la colonne à gauche, et le nombre 181 sous la colonne à droite. Le +tableau suivant offre la démonstration palpable de cette singularité: + +1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12. 13. 14. +A B C D E F G H I J K L M N + +15. 16. 17. 18. 19. 20. 21. 22. 23. 24. 25. +O P Q R S T U V X Y Z + +L 12 L 12 +A 1 E 5 + S 19 +Q 17 +U 21 H 8 +E 5 O 15 +U 21 N 14 +E 5 N 14 + Ê 5 +D 4 T 20 +E 5 E 5 + S 19 +R 18 +O 15 G 7 +B 2 E 5 +E 5 N 14 +S 19 S 19 +P 16 ----- +I 9 181 +E 5 ===== +R 18 { 221 +R 18 Résumé { +E 5 { 181 + ---- ----- + 221 Total 402 + +On avouera que rien n'est plus extraordinaire que le singulier +rapprochement de ces lettres, de leurs nombres et du résultat total que +l'addition présente pour chaque colonne. Il est difficile de concevoir +comment le hasard a pu produire une pareille combinaison. La note +qui m'en a été remise provenait de Lyon; d'autres prétendent que ce +_rébus_ a pris naissance en Picardie. + + +QUESTION SUR L'ORIGINE D'UN USAGE SINGULIER. + +Il a existé jadis certains usages qui paraissent bizarres, et dont +l'origine obscure est bien digne d'exercer la sagacité de tous les +savants. Du nombre de ces usages est celui que mettait en pratique +autrefois le sonneur et carillonneur de l'église Saint-Gervais à Paris, +homme dont la scrupuleuse exactitude a toujours été digne d'éloge. +Voici le fait: tous les matins, il sonnait à cinq heures la première +messe par CINQUANTE coups de cloche, ni plus ni moins; à cinq +heures et demie, il sonnait la seconde messe par QUARANTE +Coups; enfin à six heures, il sonnait la troisième par TRENTE +coups. + +D'où provenait cet antique usage aboli depuis la révolution? A-t-il +été autorisé par concession des Papes ou des Rois? Est-il dû à quelque +délibération des marguilliers ou des paroissiens? Est-ce la fondation +de quelque ame pieuse? Ne doit-on l'attribuer qu'à l'esprit d'ordre +du carillonneur? Pourquoi ces trois nombres 50, 40, 30? ils sont en +proportion arithmétique; n'y aurait-il pas là quelque mystère? Les +nombres cinq heures, cinq heures et demie et six heures, sont aussi en +proportion arithmétique, mais en sens inverse; les coups de cloche vont +en diminuant, et les heures en augmentant. On comprend facilement le +rapport de 5 heures à 50 coups de cloche, c'est dix coups pour chaque +heure qui s'est écoulée depuis minuit. Mais suivant la même proportion, +il faudrait cinquante-cinq coups à cinq heures et demie, et soixante +à six heures. Si à cinq heures et demie il sonnait 45 coups, et à six +heures 40, ce serait la même proportion renversée. Mais encore une +fois, pourquoi ces nombres 50, 40, 30? + +Toutes nos recherches sur un sujet aussi élevé, aussi grave, aussi +important, ayant été infructueuses, nous invitons toutes les Sociétés +savantes des cinq ou six parties du Monde à s'occuper de la solution de +ce problême. + + +MÉLANGES. + +LE BAPTÊME, LE MARIAGE, LA MORT. + +AMPHIGOURI ENIGMATIQUE. + +Ces énigmes pourront donner quelques tortures Aux lecteurs +d'aujourd'hui, même aux races futures. + +1º BAPTÊME. + +Il s'est fait à Birmingham, en mars 1825, un baptême où l'on a vu +figurer deux pères, deux grands-pères, deux beaux-pères;--deux +mères, deux grands-mères, deux belles-mères;--deux beaux-frères, +deux belles-sœurs;--deux maris, deux femmes;--deux oncles, deux +tantes.--Maintenant comptez bien sur vos doigts, vous trouverez-là +VINGT-QUATRE personnes; et cependant il est très-certain qu'il +n'y avait que QUATRE individus présents, et que le calcul n'en +est pas moins très-exact et très-juste. Devinez! + +2º MARIAGE. + +Dans le comté de Lancaster, on a célébré en décembre 1818, deux +mariages qui ont produit une singulière alliance: un gentleman s'est +marié avec une dame; peu après, le frère de cette dame a épousé la +fille de son mari née d'un premier lit. Les deux couples ont eu chacun +un enfant; le premier une fille, et le second un garçon.--On demande +maintenant quels sont les degrés de parenté qui ont existé entre ces +six personnes, et combien il y en a? Pour faciliter la solution, +nous dirons qu'il y en a seize bien comptés, bien exacts, et fort +singuliers. Devinez! + +3º LA MORT. + + +_Epitaphe._ + + Ci gît l'enfant, ci gît le père, + Ci gît la sœur, ci gît le frère, + Ci gît la femme et le mari, + Et ne sont que deux corps ici! + +On lisait cette célèbre épitaphe dans la collégiale d'Ecouis. Nous +l'avons trouvée rapportée dans les _Observations sur la peinture +sur verre et sur ses différents procédés_, par M. Alexandre Le +Noir; _broch. in-8º de_ 27 p., _fig._ Ce n'est point la +même que celle que nous avons donnée dans la seconde édition de nos +_Amusements philologiques_, Dijon, 1824, _fort vol. in-8º_, +p. 171. Celle-ci offrait trois personnes renfermées dans le même +tombeau; celle que nous donnons aujourd'hui n'en offre que deux. +Devinez! + +AUTRES ANECDOTES SUR LE MARIAGE. + +Nous avons trouvé dans un _Choix de curiosités_, trad. de +l'anglais, 1822, _in-12_, une anecdote matrimoniale qui, par sa +singularité, peut en quelque sorte rentrer dans celle dont nous venons +de parler: nous allons d'abord la présenter sous la forme énigmatique: + +Une dame anglaise a pu dire en toute vérité: «Mon père est mon fils, +et moi je suis mère de ma mère; ma sœur est ma fille, et je suis la +grand'mère de mon frère.» + +Plus d'un lecteur sera sans doute embarrassé pour deviner cette +énigme; il faut dire que sa solution tient à l'extrême bizarrerie +des alliances qui en font le nœud, alliances qu'on ne trouverait +guère qu'en Angleterre. Voici l'explication qu'en donne l'auteur du +_Choix_, p. 83: + +«Un certain M. Hardwood avait de sa première femme deux filles dont +l'aînée fut mariée à Jean Coshick. Ce Jean Coshick avait de sa première +femme une fille qu'épousa le vieil Hardwood, qui en eut un fils. Alors +la seconde femme de Jean Coshick pouvait tenir le propos énigmatique +que nous venons de citer.» + +AUTRE MARIAGE. + +Les journaux anglais du mois de juin 1836 rapportent l'anecdote +suivante: + +«Il y a quelque temps, un fait probablement unique dans son genre s'est +passé à Cambden. + +»Un homme veuf et déjà d'un certain âge devient amoureux d'une +très-jeune fille et l'épouse. + +»Peu après, le fils que ce veuf avait eu de son premier mariage devint +amoureux de la mère de la nouvelle femme de son père, femme du reste à +la fleur de l'âge; il lui offre sa main et l'épouse. + +»Ainsi voilà un père gendre de son fils, et une épouse qui devient +non-seulement belle-fille de son propre beau-fils, mais encore +belle-mère de sa mère, qui elle-même se trouve être la belle-fille de +sa fille, tandis que le mari de celle-ci est beau-père de sa belle-mère +et beau-père de son père. + +»Ce sera une bien autre confusion s'il vient un jour des enfants de ces +deux mariages singuliers.» + +AUTRE PROBLÊME GÉNÉALOGIQUE. + +«Une veuve du comté d'Essex, âgée d'une quarantaine d'années, a épousé +un jeune homme et est devenue mère. Le même jour la fille que cette +veuve avait eue de son premier mariage s'est unie au père du jeune +marié. Voici le résultat de ce double hymen si disproportionné pour +les âges: la veuve est évidemment grand'mère par alliance de son +mari, et bisaïeule de son propre fils. Maintenant comme le fils d'une +bisaïeule est nécessairement le grand-père ou le grand-oncle des +descendants qu'elle peut avoir, on demande si cet enfant à la mamelle +n'est pas son propre grand-père.» (EXTRAIT du journal anglais +L'_Essex-Herald_, 1837.) + + +MARIAGES. + +_Quel est l'âge où la femme trouve le plus ordinairement à se +marier?_ + +Un anglais a dressé un tableau de _mille_ mariages relevés sur +les registres de l'Etat civil; et il l'a divisé en treize catégories +renfermant chacune le nombre de mariages classés selon l'âge des +mariées au moment où elles le contractaient; ainsi il a trouvé + + 32 Mariages L'épousée ayant de 14 à 15 ans. +101 ---- ---- de 16 à 17 ans. +219 ---- ---- de 18 à 19 ans. +233 ---- ---- de 20 à 21 ans. +165 ---- ---- de 22 à 23 ans. +102 ---- ---- de 24 à 25 ans. + 60 ---- ---- de 26 à 27 ans. + 45 ---- ---- de 28 à 29 ans. + 18 ---- ---- de 30 à 31 ans. + 14 ---- ---- de 32 à 33 ans. + 8 ---- ---- de 34 à 35 ans. + 2 ---- ---- de 36 à 37 ans. + 1 ---- ---- de 38 à 39 ans. + +On voit d'après ce tableau, que c'est depuis 16 à 17 ans jusqu'à l'âge +de 24 et 25, que les femmes trouvent le plus à se marier; mais le +nombre le plus considérable (233) est à l'âge de 20 à 21 ans. + +SINGULIÈRE INSCRIPTION INDIENNE RELATIVE AU MARIAGE. + +On lit sur la première porte de la ville d'Agra dans l'Hindoustan, +l'inscription suivante écrite en gros caractères: + +«Dans la première année du règne de l'empereur Julef, deux mille +mariages furent cassés par le Magistrat, d'après le consentement +réciproque des deux époux. L'Empereur apprit ces détails avec une telle +indignation qu'il abolit le divorce dans ses Etats. + +»Dans le cours de l'année suivante, le nombre des mariages à Agra +diminua de trois mille, et celui des adultères augmenta de près +de sept mille. Trois cents femmes furent brûlées vives pour avoir +empoisonné leurs maris, et soixante-quinze maris le furent pour avoir +assassiné leurs femmes. La quantité de meubles brisés et détruits dans +l'intérieur des familles particulières, représentait une valeur de +trois millions de roupies. + +»L'Empereur se hâta de rétablir le divorce.» + +Concluons de là que heureux sont les Etats qui, n'ayant jamais admis le +divorce, ne sont dans le cas ni de l'abolir ni de le rétablir. + + + + +SIXIÈME OBJET. + +DE LA GASTRONOMIE. + + +Le mot GASTRONOMIE, mot charmant qui embrasse tous les +attributs de la gourmandise perfectionnée, ne date que d'environ +quarante ans. Il a succédé au mot GASTROMANIE plus vieux de +cent cinquante ans[80], qui désigne tout simplement un penchant décidé +pour la bonne chère, mais sans règle, sans méthode, et qui confond +dans sa généralité et la passion vorace du goinfre Vitellius et le +goût délicat de l'épicurien Lucullus. Honneur donc à la gastronomie +qui établit une heureuse distinction entre ces deux types de la +gourmandise chez les Anciens et qui atteste chez les Modernes les +progrès du plus essentiel de tous les arts, de l'art de manger! Mais +surtout, gloire à l'illustre Berchoux qui, l'un des premiers, a délivré +à ce joli mot ses lettres de naturalisation, dans le titre de son +charmant poëme[81] dont les vers sont aussi substantiels que le grave +Chambertin, aussi étincelants que le pétillant Aï. Au reste, ce divin +poète n'est pas le seul qui ait consacré ses veilles à cet admirable +sujet, à ce grand art de sentir, d'exprimer, de diriger et de nuancer +les jouissances de la table et les raffinements de la gourmandise; +combien d'autres écrivains privilégiés et appelés à cette honorable +vocation par l'énergie de leur tempérament, par la capacité de leur +estomac, par la délicatesse de leur goût, ont aussi eu le talent de +s'immortaliser dans cette carrière! Oui, les noms des Brillat-Savarin, +des Grimod de la Reynière, et de tant d'autres, accolés à celui de +Berchoux, passeront bien certainement, entre la poire et le fromage, à +la postérité la plus reculée. Ils ont écrit en prose, il est vrai; mais +leur prose est assaisonnée de tant d'ingrédients piquants, de tant de +condiments apéritifs, que ce n'est plus une _vile_ prose, comme +disait Voltaire dans un moment d'humeur dissimulée; c'est une prose +éblouissante, diaprée de tout ce qui charge et orne les tables les +plus somptueuses. Aussi, voulant donner à ces Messieurs un témoignage +authentique de la haute estime dont le public est pénétré pour leurs +savoureux écrits, nous en avons extrait un choix rigoureux d'aphorismes +qui, à notre avis, surpassent autant ceux d'Hippocrate en solidité, que +la dinde surpasse la mauviette en grosseur. Le lecteur va en juger: +nous poserons d'abord les principes; ensuite nous passerons à certains +comestibles. + +[Note 80: Il a paru, je crois, pour la première fois, dans le +_Mascurat_ de Gab. Naudé, relatif à tout ce qui a été publié +contre Mazarin depuis le 6 janvier jusqu'à la déclaration du 1er +avril 1649, _in-4º_ de 718 pages.] + +[Note 81: La première édition de la GASTRONOMIE, +_ou l'Homme des champs à table_, a paru chez L. G. Michaud, +_Paris_, 1801, _in-18_. La cinquième édition et la meilleure +est de 1819.] + + +I. + +APHORISMES GASTRONOMIQUES. + +PRINCIPES GÉNÉRAUX, + +«La gastronomie est la reine du monde. + +»Le Créateur, en obligeant l'homme à manger pour vivre, l'y invite par +l'appétit et l'en récompense par le plaisir. + +»Il est certain que le plaisir de la table est de tous les âges, de +toutes les conditions, de tous les pays et de tous les jours; il peut +s'associer à tous les autres plaisirs, et reste le dernier pour nous +consoler de leur perte. + +»Il faut donc avant tout qu'un honnête homme s'occupe de la gloire de +sa table. Une bonne cuisine est l'engrais d'une conscience pure. + +»Un vrai gastronome, celui qui projette un dîner digne de sa +réputation, doit écrire les billets d'invitation le matin à jeun, avec +tout le calme du sang-froid et toute la maturité de la réflexion. +N'interposez jamais moins de quatre jours, ni plus de quinze entre le +jour de l'invitation et celui du repas. + +»Rappelez-vous sans cesse que convier quelqu'un, c'est vous charger de +son bonheur pendant tout le temps qu'il sera sous votre toit. + +»Avant d'inviter un homme à dîner, jaugez-le; et assurez-vous que, soit +pour la théorie, soit pour la pratique, il est digne de l'honneur que +vous lui faites. + +»Un gastronome doit connaître la force de sa denture et de sa mâchoire, +comme un ouvrier doit connaître ses outils. + +»Il doit avoir l'odorat fin; le nez est la boussole du gourmand. + +»En général, a dit Berchoux, un dîner sans façon est une perfidie; mais +entre gourmands, un dîner sans façon vaut un coup d'épée. + +»Il est de rigueur qu'un dîner soit servi avant l'arrivée des convives. +Remarquons, en passant, que la symétrie est le plus dangereux ennemi de +la bonne chère. + +»N'oublions jamais que si les hors-d'œuvre sont la pierre à aiguiser de +l'appétit, les légumes sont la plaque d'assurance contre l'incendie de +l'estomach. + +»La politesse est une vertu inséparable de la vraie gastronomie. + +»A table, le voisin d'une dame devient son cavalier servant; il doit +aide et protection à sa voisine, soit dans l'attention à ne jamais +laisser son verre trop longtemps vide, soit dans le choix des morceaux; +et la voisine doit respect et soumission à son voisin pour tous ces +détails. Le voisin ne doit être que poli pendant le premier service; il +est tenu d'être galant au second; mais il peut être tendre au dessert. + +»Un vrai gastronome n'entamera jamais une conversation avant la fin du +premier service; jusque-là le dîner est une affaire sérieuse dont il +serait imprudent de distraire l'assemblée. + +»Dans un dîner bien composé, toute phrase commencée doit être suspendue +à l'arrivée d'une dinde aux truffes[82]. + +[Note 82: Rappelons-nous toujours avec reconnaissance que le +véritable Christophe Colomb de la truffe est le cochon. Il y a bien +une espèce de chiens qui partage maintenant avec lui la gloire de +cette précieuse découverte; mais nous n'accordons à ces chiens que +la célébrité de Vespuce, qui, soit dit en passant, est innocent du +reproche qu'on lui a fait, d'avoir eu l'ambition de donner son nom à +l'Amérique.] + +»La sobriété est la conscience des mauvais estomachs. + +»Un gastronome dont l'estomach est usé, est un grenadier aux invalides.» + + +DE QUELQUES COMESTIBLES. + +«Les huîtres sont les meilleures troupes légères que vous puissiez +mettre en avant pour engager le combat gastronomique; mais il faut les +arroser sans relâche d'un excellent vin blanc. + +»Le bouilli est de la chair moins son jus, a dit Brillat-Savarin; +cependant une bonne tranche de bœuf, détachée d'une belle pièce +tremblante, bien entrelardée, n'est pas à dédaigner. + +»Le gigot doit être attendu comme un premier rendez-vous d'amour, +mortifié comme un menteur pris sur le fait, doré comme une jeune +allemande et sanglant comme un caraïbe. + +»Profitez de la condescendance de l'élégant rognon de veau; multipliez +ses métamorphoses: vous pouvez, sans l'offenser, le nommer le caméléon +de la cuisine; qu'il soit placé comme exposition dans les déjeûners de +garçons, et comme péripétie au dîner des philosophes. + +»Le mouton est à l'agneau ce qu'un oncle millionnaire est à son neveu à +la besace. + +»Le véritable héros de février, c'est le cochon. Dans les jours de +carnaval, comme la folle jeunesse, il se déguise de cent manières; mais +sous ses aimables travestissements, son mérite le trahit toujours: en +vain il revêt tour à tour le froc rembruni du boudin, la robe blanche +de l'endouille, le justaucorps du cervelas, la rezille de la saucisse; +il n'échappe ni à œil, ni à la dent du gastronome, qui le fête avec +d'autant plus d'ardeur, qu'il est à la veille de se voir jusqu'à Pâques +séparé d'un ami si solide et si tendre. + +»On sait que le vin du Rhin est le Pylade du jambon de Mayence son +compatriote. + +»Le sanglier est le prince indompté des forêts, dont la sauvage +indépendance est humiliée en entrant dans le pâté froid. + +»Le marcassin piqué, héritier présomptif du sanglier, est +l'HIPPOLYTE de la cuisine; comme son patron, «nourri dans les +forêts, il en a la rudesse.» (_Racine._) A propos de marcassin, +n'oublions pas ce beau trait, le seul, je crois, qui soit louable dans +la vie de Henri VIII, ce Néron de l'Angleterre; c'est qu'il éleva au +rang de Baronnet son cuisinier, pour lui avoir servi un marcassin à +point[83]. + +[Note 83: Ce cuisinier n'est pas le seul qui ait ressenti les +effets de la reconnaissance de son maître. Longtemps auparavant (au +XIVe siècle), dans le cloître de l'abbaye de S. Victor +de Paris, on lisait l'épitaphe suivante, parmi beaucoup d'autres +appartenant à des personnages distingués: + + HIC JACET + JACOBUS DE LUPARA IN PARISIACO + COQUUS GUILLELMI EPISCOPI PARISIENSIS. + +Ce Jacques du Louvre était cuisinier de Guillaume de Chanac, 84e +évêque de Paris, qui lui accorda, dit-on, cette sépulture honorable, à +cause de ses talents culinaires. Le reconnaissant prélat, mort en 1348, +fut enterré dans le même cloître.] + +»Le daim, bardé de gros lard, est ce charmant animal dont la liberté +n'a rien de féroce. + +»Le lièvre solitaire est le philosophe des plaines. + +»Le brochet audacieux est l'Attila des étangs. + +»La perdrix maternelle est l'impératrice des guérets. + +»La bienveillante enveloppe d'une feuille de vigne fait valoir le +perdreau, comme le tonneau de Diogène faisait ressortir les qualités du +grand penseur. + +»La caille voluptueuse est la reine de l'air; bien grasse, elle plaît +également par son goût, sa forme et sa couleur. + +»L'amie des dévots amateurs, la bécasse vénérée est tellement digne des +hommages et des respects de chacun, qu'on lui rend les mêmes honneurs +qu'au Grand Lama. (On connaît les sachets du Grand Lama et les rôties +de bécasses.) + +»N'oubliez jamais que le faisan doit être attendu comme la pension +d'un homme de lettres qui n'a jamais fait d'épîtres aux ministres, ni +de madrigaux à leurs maîtresses. + +»Une véritable poularde du Mans ne doit jamais être lardée; c'est la +déshonorer que de la déguiser ainsi; elle vaut assez par elle-même. +Riche de ses propres attraits, c'est l'enlaidir que de chercher à la +parer, c'est l'offenser que de l'enrubanner ainsi. On peut dire à cette +Zaïre du Maine, avec l'amoureux Orosmane: + + »L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin. + +»Parmi les petits oiseaux, le premier, par ordre d'excellence, selon +Brillat-Savarin, est sans contredit le bec-figue. Il s'engraisse +au moins autant que le rouge-gorge ou l'ortolan, et la nature lui +a donné en outre une amertume légère et un parfum unique si exquis +qu'ils engagent, remplissent et béatifient toutes les puissances +dégustatrices. Si un bec-figue était de la grosseur d'un faisan, on le +paierait certainement à l'égal d'un arpent de terre. + +»Le dindon, le plus gros et le plus savoureux de nos oiseaux +domestiques, est le plus beau cadeau que le Nouveau-Monde ait fait à +l'Ancien. + +»Le petit pois au mois de mai est la perle des légumes et le prince +des entremets. C'est avec le pigeonneau qu'il contracte l'union la +plus heureuse; et le pigeonneau en est si flatté qu'il attend juste le +retour du petit pois pour être dans toute sa bonté; coquetterie bien +innocente que l'on pardonne à l'héritier présomptif de l'oiseau de +Vénus. + +»L'épinard vaut peu par son essence, mais il est susceptible de +recevoir toutes les impressions; c'est la cire vierge de la cuisine. + +»L'œuf est l'aimable conciliateur qui s'interpose entre toutes les +parties (dans le conflit des assaisonnements), pour opérer les +rapprochements difficiles. + +»La truffe est le _diamant_ de la cuisine, mot plus expressif, +plus significatif que celui de d'Aigrefeuille, qui appelait _belle et +bonne_ ce précieux tubercule. + +»Un dessert sans fromage est une belle à qui il manque un œil. + +»La maîtresse de la maison doit toujours s'assurer que le café est +excellent; et le maître, que les liqueurs sont de premier choix. + +»Une cave sans Champagne est une montre sans aiguilles. + +»Laisser une bouteille de Champagne en vidange, c'est se faire à +soi-même une impolitesse.» + + * * * * * + +Nous ne prolongerons pas cette petite liste d'aphorismes, parce qu'elle +nous paraît suffisante pour ceux à qui Plutus et Comus donnent le droit +d'en vérifier la justesse et d'en faire leur profit; mais on nous +permettra de les accompagner de quelques variétés tenant de près ou de +loin à ce délectable sujet, c'est-à-dire soit à la gastromanie, soit à +la gastronomie, deux choses qui, comme on le sait, ne doivent pas être +confondues. + + +II. + +GOUTS GASTROMANIQUES DE CERTAINS PERSONNAGES CÉLÈBRES. + +Nous avons toujours regretté de voir une branche de l'histoire +universelle beaucoup trop négligée par les Thucydide, les Tite-Live, +les Tacite, les Plutarque, les Rollin, les Crevier, les Lebeau, les +Mezerai, etc. Cette branche est celle de la prédilection de certains +grands hommes pour tel ou tel aliment qui, souvent plus que vulgaire, +forme un singulier contraste avec le haut caractère et les grandes +actions de la plupart de ces hommes célèbres. C'est pour remplir +en partie cette lacune que nous avons réuni et classé par ordre +chronologique, les goûts gastromaniques de quelques-uns de ces grands +hommes, qui cependant ne sont pas tous grands, mais qui ont plus ou +moins de droits à la célébrité. Notre liste n'est pas très-longue, +quoiqu'elle commence avec l'empire romain; nous n'avons, pour ainsi +dire, qu'effleuré le sujet, parce qu'il a fallu proportionner le cadre +à la place qui lui était destinée dans notre galerie. Passons à l'ami +de Cinna, plus habile politique que friand gastronome. + +AUGUSTE, mort l'an 14 de J.-C., aimait de préférence le +pain bis, les petits poissons, le fromage de lait de vache et les +figues fraîches. Il ne buvait ordinairement que trois coups à chaque +repas[84]. On voit qu'il était simple dans ses goûts et fort sobre. + +[Note 84: Pierre-André Canonieri, en latin (_Canonherius_), +savant médecin et jurisconsulte Génois, mort à Anvers, dans le +XVIIe siècle, prétend dans son Traité curieux, _De +admirandis vini virtutibus libri_ III. Antverp. 1627, pet. +in-8º, qu'Auguste buvait six coups par repas; mais il se trompe. +(VOY. _Sueton., Aug. Vita_, paragr. 77.) Ce Canonieri +dit, liv. II de son Traité, que les plaisirs de la table, qu'il appelle +la pâture de l'ame, sont bien froids sans le vin. Ensuite il assure +que «les Romains buvaient ordinairement dix coups dans un souper; que +Scipion et Charlemagne n'allaient qu'à trois seulement. Le Cardinal de +Trente, ajoute-t-il, était un peu plus brave que ce héros, il avalait +la vingtième coupe comme la première. Philippe II ne buvait que deux +fois dans ses repas; Charles-Quint, une seule; et Strozzi, treize. +Juste-Lipse avait voulu réduire les Flamands à quatre coups, dans ses +lois des festins; mais c'était trop peu. Qu'il n'en faille que trois +pour les belles en l'honneur des jeunes déités qu'elles nous retracent, +j'y consens. Mais j'en revendique neuf pour les poètes.»] + +APICIUS (_Cælius_), célèbre gastronome romain, dont le +nom a passé en proverbe, et qui a écrit sur la bonne chère (_De arte +coquinariâ_), était passionné pour les homards, surtout pour ceux +de Minturnes qui passaient pour les plus beaux. Ayant ouï dire qu'il +y en avait de plus gros et de plus délicats vers les côtes d'Afrique, +il frète sur le champ un vaisseau et part pour s'assurer de la vérité +du fait. Arrivé vers le terme de sa course, il rencontre un bateau +de pêcheurs et leur demande des homards, surtout les plus beaux de +ces parages; voyant qu'ils n'ont rien de plus que ceux de Minturnes, +il ordonne sur le champ au pilote de revirer de bord et retourne à +Minturnes où il continue à se régaler des homards de la côte de la +Campanie. + +Cet Apicius était fort riche; après avoir dissipé tant pour sa table +qu'autrement, cent millions de sesterces (environ 20,379,166 fr. de +notre monnaie), il régla ses comptes, et trouvant que, ses dettes +payées, il ne lui resterait plus que dix millions de sesterces +(2,037,916 fr.), il s'empoisonna, craignant de mourir de faim. + +CLAUDE, empereur, mort l'an 54 de J.-C., avait une grande +prédilection pour les champignons. Hélas! on sait que grâce à la +tendresse conjugale de sa chère Agrippine, et aux soins empressés +de son médecin Xénophon, ce régal le mit en moins de deux heures au +rang des Dieux. C'est pourtant ce brave homme qui, voulant que tout +le monde fût sans gêne à sa table, avait projeté un édit par lequel +il permettrait à tout convive admis à ses festins _ventris crepitum +edere_, parce qu'il avait appris qu'un Sénateur avait été incommodé +pour s'être retenu devant lui, dans un repas précédent. Cet édit eût +été digne de son auteur. + +VITELLIUS, empereur, mort l'an 69 de J.-C. Nous n'avons rien +à dire de ce goinfre couronné; il aimait tout et dévorait tout. + +MARTIAL, poète latin, mort vers l'an 105 de J.-C., avait un +goût particulier pour la grive et pour le lièvre; lui-même en fait +l'aveu dans cette épigramme (XIII, 22): + + Inter aves turdus, si quis, me judice, certet, + Inter quadrupedes gloria prima lepus. + +ALEXANDRE SÉVÈRE, empereur, mort en 225, était également +passionné pour le lièvre. Lampridius, son biographe, nous apprend qu'il +en mangeait un à tous ses repas. + +CHARLEMAGNE, premier empereur d'Occident, mort en 814, quoique +très-frugal, aimait beaucoup le gibier. Dans les jours ordinaires, dit +Eginhard, il n'y avait que quatre plats à sa table, non compris une +pièce de gibier que ses veneurs lui apportaient tout embrochée, parce +qu'ils savaient que c'était son mets favori. L'historien ajoute que ce +prince buvait rarement plus de trois fois par repas. _Cæna quotidiana +quaternis ferculis præbebatur, præter assam quam venatores verubus +inferre solebant, quâ ille libentius quàm ullo alio cibo utebatur: vini +et omnis potus adeo parvus in bibendo erat, ut sub cœnam rarò plus ter +biberet._ (EGINH., Vita Caroli Magni.) + +FRÉDÉRIC, dit le Pacifique, 39e empereur d'Allemagne, mort le +19 août 1493, était fou de melon; et ce goût immodéré le conduisit au +tombeau par suite d'une indigestion. + +MAXIMILIEN II, fils du précédent, et également empereur +d'Allemagne, mort le 11 février 1519, a eu le même goût que son +père pour le melon, et a terminé ses jours par le même accident, +c'est-à-dire, par une indigestion de ce fruit. + +ADRIEN VI, élu pape le 9 janvier 1522, et mort le 14 septembre +1523, était haï des Romains, parce qu'il aimait la merluche, dit Paul +Jove; mais il l'était bien davantage par la sévérité qu'il mit à +vouloir réformer les mœurs. + +LUTHER, chef de la Réforme, mort en 1546, était un bon biberon +qui donnait la préférence à la bière de Torgau et au vin du Rhin. + +MÉLANCHTON, premier disciple de Luther, et qui décéda en 1560, +aimait la soupe à l'orge, les goujons et autres petits poissons, ainsi +que les légumes entremêlés de petits morceaux de viandes hachées. + +LE TASSE, admirable poète italien, mort en 1595, avait une +prédilection marquée pour les mets sucrés cuits au four, pour les +massepains et les fruits confits. Il aimait tellement le sucre qu'il en +mettait dans sa salade. + +HENRI IV, roi de France, mort en 1610, était passionné pour +les melons et pour les huîtres; il en mangeait immodérément. Il paraît +que le vin d'Arbois dont il faisait grand usage, le sauvait des +indigestions auxquelles l'exposait l'excès de tels aliments. + +HOCQUINCOURT (le maréchal d'), mort en 1658, avait un goût +particulier pour les queues de mouton, auxquelles, disent les Mémoires +du temps, il reconnaissait la propriété d'influer sur la gaîté des +convives; aussi a-t-il gardé toute sa vie un cuisinier qui avait trouvé +le moyen de préparer des _queues de mouton en caisse_, que le +maréchal emportait à l'armée pour mettre ses officiers en belle humeur. + +CHARLES XII, roi de Suède, mort en 1718, n'était certes pas +difficile à régaler; une tartine de beurre était son mets suprême. + +POPE, célèbre littérateur anglais, mort en 1744, n'avait pas +de goût décidé pour un mets plutôt que pour un autre; mais il lui +fallait toujours un menu friand et bien composé. + +CRÉBILLON fils, littérateur français, mort en 1777, était un +mangeur d'huîtres insatiable. + +VOLTAIRE, mort en 1778, ne se faisait remarquer par aucun +goût particulier en fait de comestibles; mais le café était sa boisson +favorite; il en prenait avec excès. Il en était de même de M. de +Buffon, et du marquis de Contades, qui faisait plus encore, car il +refusait l'entrée de sa salle à manger à quiconque ne prenait pas deux +tasses de café coup sur coup. + +LESSING, célèbre écrivain allemand, mort en 1781, aimait +par-dessus tout, les lentilles; il eût été homme à faire la sottise +d'Esaü. + +M. ROGERSON, gastronome anglais, donnait, dit-on, la +préférence aux ortolans; du moins le dernier acte de sa vie semble +le prouver. On assure que ce digne émule d'Apicius a dépensé, dans +l'espace de neuf mois, pour sa table et en expériences culinaires, la +somme de 150,000 liv. st. (3,750,000 fr. de notre monnaie); ce qui +composait toute sa fortune. Réduit à la misère et au triste état de +mendiant, il employa une guinée, la dernière dont on lui avait fait +la charité, à l'accommodage d'un ortolan, son mets favori; et après +l'avoir savouré avec toute la délectation d'un profès consommé dans +l'art de déguster, il se fit sauter la cervelle. On peut dire que pour +un gastronome, digne enfant des bords de la Tamise, c'est mourir au +champ d'honneur, tout en narguant les caprices de l'ingrate fortune. + +FRÉDÉRIC-LE-GRAND, roi de Prusse, mort en 1786, avait pour +mets de prédilection le _polenta_; c'était une espèce de gâteau +d'orge réduit en poudre et torréfié. Ce prince rivalisait avec son ami +Voltaire dans sa passion pour le café. + +CHABOT le capucin, fameux conventionnel, aimait beaucoup la +pintade; nous lui faisons prendre rang parmi les héros de la gueule, +comme diraient Rabelais et Montaigne, parce qu'il a créé l'omelette +truffée aux pointes d'asperges et à la purée de pintade. S'il ne se +fût jamais occupé que de choses aussi utiles et aussi agréables, il +n'eût pas péri sur l'échafaud le 5 avril 1794, avec Lacroix, Danton, +Camille Desmoulins, Phelippeaux, Hérault-Séchelles, Westermann, Fabre +d'Églantine, Delaunay, Bazire, Sahuguet d'Espagnac, Frey, Emmanuel +Frey, Gusman et Diderischen. Nous donnons cette liste complète de +la journée du 5 avril, parce que nous savons que la plupart de ces +messieurs avaient une réputation gastronomique justement méritée. + +PAUL Ier, empereur de Russie, assassiné dans la nuit du 11 +au 12 mars 1801, était grand amateur de pâtés de foies de canards. Il +accorda la grâce à un Polonais exilé, qui avait trouvé le moyen de lui +envoyer de Toulouse, chaque semaine, un de ces pâtés, dont le voyage +n'altérait point la fraîcheur. + +KLOPSTOCK, l'auteur de la _Messiade_, mort en 1803, est +bien digne de figurer parmi les gastronomes allemands; il souriait et +s'attaquait de prédilection aux pâtés truffés, au saumon, à la truite +saumonnée; il arrosait tout cela d'un excellent vin du Rhin. Dans ses +dernières années, une bouteille de Bordeaux lui plaisait davantage. +Parmi les légumes, il donnait la préférence aux pois; mais au dessert, +le raisin était sa passion favorite. + +KANT, le prince des philosophes allemands, mort en 1804, +n'était pas aussi recherché dans ses goûts; il faisait ses délices +d'une purée de lentilles, d'une purée de panais, préparée au lard; +d'un pudding au lard, à la poméranienne; d'un pudding de pois secs aux +pieds de porcs, et de fruits desséchés au four. Pour mieux savourer +ces différents mets, ce n'était pas trop de trois heures; Kant se +mettait à table à une heure, et apportant à cette sérieuse affaire une +application vraiment philosophique, il ne la quittait jamais avant +quatre heures. + +SCHILLER, célèbre poète allemand, mort en 1805, aimait +tellement le jambon, qu'il en mangeait presque tous les jours, et, +malgré cela, il buvait peu. + +DE LALANDE, astronome, mort en 1807, avait un goût +particulier, dont nous nous garderions bien de parler, s'il ne +réclamait pas une place dans notre ouvrage à raison de sa singularité. +Les goûts les plus dépravés ont autant de droits à être mentionnés que +les goûts les plus raffinés. On saura donc que M. de Lalande courait +après les araignées, les prenait délicatement, et, malgré l'agitation +de leurs pattes, les portait à sa bouche, les suçait, les savourait et +les avalait avec une délicieuse sensualité. + +WIÉLAND, écrivain allemand très distingué, mort en 1813, +se régalait comme les enfants, de gâteaux, de mets et de petites +friandises cuites au four. Il avait aussi une tendre affection pour +la truite des Alpes, tirée des vallées du Ziller; mais il était rare +qu'il en mangeât; deux ans après s'en être régalé, il en parlait encore +avec enthousiasme. Dans sa vieillesse, il couronnait son repas par un +petit verre de Kirsch-Wasser (eau de cerise). + +NICOLO, célèbre musicien, mort à Paris en 1818, aimait +beaucoup les macaronis; mais il apprêtait lui-même ceux qu'on servait +à sa table. A l'aide d'une petite seringue, il injectait dans chaque +tuyau de la pâte, de la moelle de bœuf, y mettait du foie gras, des +filets de gibier, des truffes, et se régalait de ce mets succulent avec +le plus profond recueillement, une main sur les yeux, pour éviter toute +distraction. + +NAPOLÉON, mort à Sainte-Hélène en 1821, n'avait de préférence +marquée que pour le café; il en prenait jusqu'à vingt tasses par jour, +et ne s'en portait pas plus mal. Les autres plaisirs de la table lui +étaient assez indifférents[85]; aussi son chambellan affidé, M. de +Cussy, gastronome renommé, a déploré toute sa vie que le sentiment de +la cuisine ait manqué à son empereur; ce qui lui faisait dire que le +plus grand homme ne pouvait être complet. + +[Note 85: On prétend cependant que, tous les jours, on lui +servait un poulet et des côtelettes, mais surtout le café; et même on +ajoute que dans quel lieu et à quelle heure que ce fût, il fallait +qu'au premier mot, la volaille, la côtelette et le café, toujours +tenus prêts, fussent servis. Cela rappelle l'anecdote du triumvir +Marc-Antoine, qui, étant en Egypte, avait chaque jour dans ses +cuisines, douze sangliers tournant à la broche, afin qu'il y en eût +toujours un de cuit à propos au moment où il lui plaisait de se mettre +à table.] + +LORD BYRON, célèbre écrivain anglais, mort en 1824, n'est +cité dans notre liste qu'à cause de la singularité de ses goûts et de +ses habitudes en fait de nourriture; notez que nous ne disons point +en fait de gastronomie, car son nom n'est pas digne de figurer dans +les annales de cet art par excellence. Sachez donc que lord Byron ne +déjeûnait ni ne soupait; son unique repas, qu'il appelait son dîner, +se composait de vieux fromage de Cheshire en état de décomposition +complète, de concombres et de choux rouges conservés dans le vinaigre. +Il mangeait beaucoup de ce fromage qu'il arrosait de cidre ou de bière +de Burton. Il prenait beaucoup de thé très-fort. Après le repas, il +buvait du vin et des liqueurs. Croirait-on que ce Byron, malgré son +génie, sa forte tête et son scepticisme, était superstitieux; il +n'eût rien commencé d'important le vendredi: renverser la salière +ou l'huilier lui semblait du plus mauvais augure; mais, pour du vin +renversé, c'était différent, il en tirait un bon présage; consolation +dont ne s'accommoderait pas un vrai biberon. + +BERCHOUX, l'aimable poète qui a chanté les lois de la table +(la _Gastronomie_), mort en 1838, préférait à tous les mets le +gigot braisé, accompagné de petits haricots identifiés avec son jus. Ce +choix est de bon goût; mais, nous le disons à regret, M. Berchoux, si +habile théoricien en fait de gastronomie, était le plus pauvre homme du +monde pour la pratique. Se trouvait-il dans un repas un peu solennel, +il y était (sauf un doigt de cour au gigot braisé), plus sobre qu'un +anachorète et presque aussi muet que la statue de Memnon. + + _SAT PRATA BIBERUNT._ + + +III. + +DES BALANCES GASTRONOMIQUES. + +Quoique l'usage de cet instrument n'ait pas été très-commun chez les +Anciens et qu'il ne le soit pas beaucoup chez les Modernes, nous +croyons devoir en faire mention, parce qu'il annonce chez ceux qui +l'ont employé, un raffinement de goût, de délicatesse et de conscience +gastronomique dont la connaissance peut être utile aux profès de +l'Ordre. + +Ces balances ont été dans tous les temps destinées à faire juger +du degré d'embonpoint exigé dans certains petits animaux délicats +pour qu'ils aient le droit de paraître sur la table du véritable +gourmand; car on sait que l'embonpoint de certains petits volatiles +ajoute beaucoup à leur succulence. Les Romains, par exemple, étaient +passionnés pour la mauviette, le becfigue, l'ortolan, la grive; jamais +on ne les servait sur la table de Lucullus sans que le maître lui-même +ne les eût placés sur la balance, et jugés dignes de cet honneur. +Il en était de même d'un autre petit animal pour lequel nous sommes +bien éloignés de partager l'enthousiasme des Romains; c'était le loir +(_glis_), dont Martial, grand amateur, a dit, LIB. XIII, +ep. 59: + + Tota mihi dormitur hyems, et pinguior illo + Tempore sum, quo me nil nisi somnus alit. + +Un plat de loirs était le _nec plus ultra_ de la bonne chère; +mais ces petits animaux ne paraissaient jamais au festin, que sous la +condition d'un embonpoint qui en fît un mets très-succulent; et pour +juger qu'ils étaient suffisamment gras, on apportait sur la table des +balances pour en vérifier scrupuleusement le poids. + +Ces balances n'ont point été inconnues aux Modernes; nous apprenons que +l'anglais Lister, médecin gourmand d'une reine très-gourmande (la reine +Anne, morte en 1714), s'occupant des avantages qu'on peut tirer pour la +cuisine, de l'usage des balances, observe que, si douze alouettes ne +pèsent pas douze onces, elles sont à peine mangeables; qu'elles sont +passables si elles pèsent ce poids; mais que si elles pèsent treize +onces, elles sont grasses, excellentes et dignes de la bouche de Sa +Majesté. + +Il est encore une balance qui a quelque rapport aux repas, et qui +a fait du bruit dans son temps; c'est celle du docteur Sanctorius, +mort en 1636, âgé de 75 ans; mais cette balance tient à la médecine +et nullement à la gastronomie; son auteur ne l'employait que dans +ses repas. Elle consistait dans un siège suspendu avec contrepoids, +et sur lequel il se plaçait en se mettant à table; cette chaise +suspendue descendait imperceptiblement pendant le repas, et à la fin +l'avertissait du poids des aliments tant solides que liquides qu'il +avait pris. C'est à la suite de ces expériences multipliées que +Sanctorius découvrit la mesure des pertes que fait le corps par une +transpiration insensible. Il trouva, par exemple, que si l'on prend +huit livres d'aliments et de boissons, il s'en dissipe environ cinq +par exhalation, y compris les pertes de la rénovation, inséparables de +celles de l'alimentation. C'est ainsi que pesant, avec une exactitude +minutieuse tout ce qui entrait dans son corps et tout ce qui en sortait +d'une manière sensible, il parvint à déterminer le poids et la quantité +de ce qui était emporté par la transpiration insensible, qu'il mesura +aussi dans ses rapports avec la quantité des aliments qui l'augmentent +ou la diminuent, et dans ses variations relatives à l'état du corps +modifié par l'âge, l'exercice, le repos, le sommeil, la réplétion, le +jeûne, les mutations atmosphériques, et les sensations de bien-être ou +de malaise, de légèreté ou de pesanteur qui nous affectent dans les +diverses circonstances de la vie. + +Hippolyte Obicius de Ferrare, ennemi de Sanctorius, l'accusa d'avoir +pris l'idée de sa balance dans les ouvrages du cardinal de Cusa, +mort en 1464; voyez son fameux Traité _De Conjecturis novissimorum +temporum_, composé en 1442 et traduit en français par Fr. Boyer. +_Paris, Vascosan_, 1562, in-8º. + +Si le célèbre jurisconsulte Barthole, mort à Pérouse en 1356, ne se +servit pas d'une balance pareille à celle de Sanctorius, il n'en +faisait pas moins peser tous ses aliments, de peur qu'en en prenant +une trop grande quantité, il ne devînt moins capable d'écrire ou de +méditer; ce qui ne l'a point empêché de terminer sa carrière dans un +âge peu avancé (à 43 ans). + + +IV. + +DU SANGLIER A LA TROYENNE CHEZ LES ANCIENS, ET DU ROTI A L'IMPÉRATRICE +CHEZ LES MODERNES. + +I. De tous les mets, qui, chez les Romains, excitaient l'admiration +et satisfaisaient la sensualité au suprême degré, le plus somptueux +et le plus volumineux était un sanglier tout entier, farci de pièces +de gibier et de volailles de toute espèce. On nommait ce plat _le +Sanglier à la troyenne_, par allusion au cheval de Troie. Il +devait être fort dispendieux[86]. Le premier qui fit servir sur sa +table un sanglier entier, fut Publius Servilius Rullus, père de ce +Rullus qui publia la loi agraire sous le consulat de Cicéron, l'an +691 de R., 63 av. J.-C. On voit que cet usage monstrueux ne remonte +pas très-haut chez les Romains; mais Pline l'Ancien, qui rapporte ce +trait, liv. VIII, 51, ajoute: «Ces abus sont taxés d'excès honteux +dans les _Annales_, et cela n'a pu prévenir la corruption des +mœurs présentes, car aujourd'hui (vers l'an 70 de J.-C.) il n'est plus +question d'un seul sanglier par repas comme alors, mais il y a telle +table où il se mange deux et trois sangliers servis de la sorte.» + +[Note 86: La viande de sanglier était très-estimée et même +préférée à celle de cochon dans certaines occasions. Æl. Spartien, +dans sa _Vie d'Adrien_, nous apprend que «de tous les mets, +celui que cet empereur préférait était le _tétrapharmaque_ ou +_pentapharmaque_, qui était composé de chair de faisan, de tétine +de truie, de jambon de sanglier et d'une pâte croquante.» Ce mets fut +inventé par Ælius Verus qu'Adrien adopta, mais qui mourut avant cet +empereur. Cet Ælius Verus fut un fameux épicurien, et son fils Lucius +Verus qui partagea l'Empire avec Marc-Aurèle, ne lui céda en rien pour +le luxe de la table; car, un jour, il donna un repas composé de douze +convives et qui coûta, dit-on, la modique somme de 1,200,000 fr. de +notre monnaie.] + +II. Le _Rôti à l'impératrice_, qui ne date que de l'empire de +Napoléon (vers 1809), est un mets dont la composition tient de celle +du _Sanglier à la troyenne_, c'est-à-dire qu'il est aussi formé +de différents animaux renfermés dans un seul, et dont le centre est +une olive farcie; mais son volume n'est pas aussi monstrueux que +celui du mets des Romains. Chez eux, le grand animal dévorateur était +un sanglier; chez nous, c'est tout simplement un cochon de lait. La +taille de celui-ci est plus proportionnée à l'élégance du service +dans nos tables modernes; mais le prix de ce mets n'en est pas moins +très-élevé puisqu'on le porte jusqu'à 500 fr. C'est sans doute l'art du +cuisinier qui absorbe la majeure partie de ces frais, car le prix des +ingrédients n'approche nullement de cette somme, comme on va le voir +par la recette suivante du _Rôti à l'impératrice_, recette la plus +succulente de toutes les recettes gastronomiques. + +Prenez une olive, la plus belle, la plus charnue que vous pourrez +trouver; ôtez-en le noyau et substituez-lui un filet d'anchois. +Ensuite, vous mettrez ce fruit ainsi bourré dans une mauviette. Cette +mauviette bien préparée entrera dans une caille bien grasse; cette +caille sera renfermée dans une perdrix; la perdrix se cachera dans les +flancs d'un faisan; lequel, à son tour, disparaîtra au sein d'une vaste +dinde, qui se réfugiera enfin dans le corps d'un cochon de lait, dont +un feu brillant ne tardera pas à dorer la cuirasse et à combiner les +jus divers de ces viandes enchâssées les unes dans les autres. Tirez +de la broche, servez, et soyez assuré que rien ne peut être au-dessus +des sensations délicieuses de l'odorat et du goût que fera éprouver cet +admirable mets, dont cependant la partie la plus précieuse est cette +olive, devenue le centre de la quintessence de tous les éléments qui +l'entourent. + + +V. + +LE BOL DE PUNCH REMARQUABLE. + +L'amiral Russel, commandant en chef des armées navales d'Angleterre, +se trouvant à Lisbonne, et voulant régaler les officiers et équipages +de sa flotte, les invita à venir prendre part à un bol de punch de sa +façon. Il fit préparer cette petite fête dans un superbe jardin au +milieu de quatre allées plantées d'orangers et de citronniers. Dans +chaque allée on avait dressé une table chargée dans toute sa longueur +d'une magnifique collation. A la croisée de ces quatre allées était +un vaste bassin de marbre bien nettoyé, qui servit de bol de punch. +L'amiral y fit jeter les ingrédients suivants, qui entrent dans la +composition de cette agréable liqueur. + +Eau-de-vie de Cognac, première qualité, 600 bouteilles. +Vin de Malaga 1,200 bouteilles. +Excellent rhum 600 bouteilles. +Citrons ou limons tranchés 25,000 +Eau bouillante clarifiée 3 tonneaux. +Jus extrait de 2,600 citrons. +Livres de sucre 600 +Noix de muscade, râpées 200 + +Un dais élevé au-dessus du bassin le garantissait de la pluie. Un +batelet en bois de rose était monté par un mousse qui voguait sur le +punch même et en servait à la compagnie composée de six mille personnes +au moins. + +Cette fête a eu lieu le 25 octobre 1694. + + +VI. + +MÉMOIRE D'APOTHICAIRE ET SINGULIERS RÉGIMES DE SANTÉ. + +Un procès jugé à Londres (en 1827) prouve qu'il n'y a rien d'exagéré +dans la conception du _Malade imaginaire_ de Molière. Voici le +fait: + +Un riche célibataire anglais, complètement de l'humeur de M. Argan, +avait, pendant plusieurs années, fait ample consommation de drogues. +Voulant régler ses affaires et juger de tout ce qui lui était entré +dans le corps pour le bien et corroboration de sa santé, il demande le +mémoire à son apothicaire; celui-ci lui apporte un état dont le petit +montant n'allait qu'à 800 liv. sterl., (c'est-à-dire, à 19,200 fr. de +notre monnaie). Le malade se récrie sur ce total exorbitant.--«Comment! +dit le pharmacien, mais pour l'article pilules seul, vous en avez +consommé par an cinquante et un mille, toutes bien conditionnées +selon les règles de l'art; et le reste à l'avenant.--C'est vrai, +reprit le malade, je ne me plains ni de la qualité ni de la quantité +des médicaments; ce n'est point sur cela que portent mes réclamations, +mais sur le prix.--Le prix est modéré et je n'en rabattrai pas une +obole.--Eh bien! nous verrons.» Survient un procès; deux médecins, +appelés comme experts par les juges, interrogent le malade sur son +régime; voici sa réponse: + +«Tous les jours, à deux heures et demie du matin, je prends deux +cuillerées et demie de jalap avec une certaine quantité d'elixir; je +dors ensuite paisiblement jusqu'à sept heures. Alors on m'apporte une +nouvelle dose de jalap ou d'elixir. + +»A neuf heures, j'avale quatorze petites et onze grosses pilules, pour +me fortifier l'estomach et m'aiguiser l'appétit. + +»A déjeûner, je bois un verre de lait pur. + +»A onze heures, je prends une composition d'acide et d'alkali; plus +tard, un bolus. + +»A neuf heures du soir, je finis par avaler une autre composition +anodine et je vais me coucher.» + +Ce singulier régime surprit les médecins et les juges; on discuta le +mémoire de M. l'apothicaire, et, à sa grande satisfaction sans doute, +il ne fut réduit que de moitié. + + * * * * * + +Le régime de ce célibataire anglais nous rappelle celui d'un +célibataire français, qui n'était pas moins original, sans être malade +imaginaire. Voici comment le petit abbé de Voisenon a rendu compte, +vers 1760, de sa manière de vivre, qui certes ne conviendrait pas à +tout le monde: + +«Je me lève à sept heures et demie du matin et prends aussitôt trois +tasses de petite sauge de Provence. + +»A dix heures, une tasse de chocolat. + +»A onze heures, une tasse de café. + +»A une heure je dîne, et je mange les ragoûts les plus piquants; je +bois un demi-verre de scuba, ensuite du café. + +»A cinq heures, trois tasses de véronique, et un verre d'eau des six +graines. + +»A neuf heures, deux œufs frais, du ratafia, et une tasse de chocolat. + +»A onze heures, une tasse de café, quelquefois du kermès, du soufre +lavé, ou différents opiats, et parfois du lilium. + +»A mes repas, des anchois, des huîtres vertes, et du vin de Chypre, +avec des fruits à l'eau-de-vie.» + +Tel était le régime de l'abbé de Voisenon, dont le détail a été copié +sur un autographe où il parle à la troisième personne, parce que ce +petit tableau devait être et a été inséré dans la _Bigarrure_ ou +_Gazette galante_ qui s'imprimait à La Haye. Cet abbé, de petite +taille et d'une complexion très-délicate, était né près de Melun, au +château de Voisenon, le 8 janvier 1708; il y est mort le 22 novembre +1775. On voit que, malgré sa faible santé et son régime bizarre, il +a vécu 67 ans. Il disait, en parlant de sa personne, que la nature +l'avait formé dans un moment de distraction. Sa réputation littéraire +ne fut pas moins fluette que sa complexion; aussi quand Mme de +Turpin, son amie, fit en 1782 imprimer ses œuvres en cinq volumes +_in-8º_ (un seul aurait été plus que suffisant), La Harpe dit: +«Il ne ressemble pas mal sous cette forme, à un papillon écrasé sous un +_in-folio_.» + + * * * * * + +Nous avons parlé plus haut d'un procès pour drogues d'apothicaire; en +voici un qui a failli avoir lieu pour des repas manqués, et qui n'eût +pas été moins singulier. + +Lorsque M. de Vauréal, évêque de Rennes, mourut (le 19 juin 1760), +quelques chanoines de cette ville voulurent engager le chapitre à +demander une indemnité aux héritiers de ce prélat; et voici à quel +sujet. De tout temps MM. les évêques de Rennes donnaient par an un +festin à MM. les chanoines: c'était de fondation. M. de Vauréal +n'avait jamais manqué de se conformer à ce louable usage, si ce n'est +dans le temps où, ayant été ambassadeur en Espagne, il fit plusieurs +absences, ce qui priva pendant quelques années le chapitre du festin +ordinaire. C'est une indemnité pour ces festins manqués, que certains +chanoines voulaient réclamer en argent, aux héritiers, alléguant que +les absences du prélat n'avaient pas dû les priver de cette redevance; +et ils s'occupaient déjà d'une liste exacte des festins épiscopaux +auxquels le chapitre aurait dû assister, et de leur estimation en +argent, ce qui montait à une somme assez forte qu'ils se proposaient de +demander en justice. Mais l'affaire n'eut pas lieu, grâce à une bonne +plaisanterie qui eut tout le succès que pouvaient désirer les héritiers +de Monseigneur. Un plaisant s'avisa de mettre en jeu les apothicaires +de Rennes et dressa une requête par laquelle ils demandaient à être +reçus partie intervenante au procès, et à partager avec les chanoines +le montant de l'indemnité; et ce pour dédommagement des purgatifs, +clystères et autres remèdes que lesdits chanoines auraient été obligés +de prendre à raison des nombreuses indigestions dont les festins +épiscopaux étaient constamment suivis.--Le chantre du Lutrin n'aurait +pas manqué de faire son profit d'une pareille aventure s'il eût pu la +connaître. + + * * * * * + +Il paraît que les repas épiscopaux, servis avec splendeur et chers +à MM. les chanoines, ne datent pas du XVIIIe siècle. Nous +allons en signaler un donné à Rouen dans le XVe siècle, dont +le procès-verbal, rédigé pardevant notaire, est digne d'être conservé +dans les archives de la gastronomie. Quelques notes préliminaires sur +ce qui a occasionné ce grand dîner, sont nécessaires pour justifier son +abondance et sa somptuosité. + +Il existait autrefois à Rouen une paroisse[87] indépendante de +l'Archevêque, et qui relevait directement du Saint-Siège, représenté +par l'évêque de Lisieux. Cet évêque exerçait ses pouvoirs sur cette +partie de la ville, et le métropolitain n'avait rien à y voir; mais +tout nouvel évêque de Lisieux, aussitôt qu'il était nommé, était +tenu de se rendre à Rouen, et, dans une messe qu'il y célébrait, +de jurer respect et obéissance canoniques à son métropolitain, +c'est-à-dire à l'archevêque de Rouen, et en outre il était tenu de +donner à cet archevêque, au chapitre, au clergé de la cathédrale et à +tous les officiers de l'église et des chanoines, un festin solennel, +qu'on appelait le _past_ des évêques, _pastus_, du mot +_pascere_, paître. + +[Note 87: C'était celle de Saint-Cande-le-Vieux.] + +En 1424, au commencement de janvier, Zanon de Castiglione fut nommé +évêque de Lisieux, en remplacement du cardinal Branda de Castiglione +son oncle, évêque de cette ville. Zanon se rendit le 24 janvier à +Rouen pour célébrer la messe et prêter le serment exigé. Obligé de +retourner promptement à Lisieux, il promit à l'archevêque de Rouen +et à son clergé de revenir, le 24 juin suivant, fête de Saint-Jean, +pour s'acquitter du festin solennel qu'il leur devait. Mais comme on +craignait que ce nouveau prélat ne manquât à sa parole, les chanoines +de Rouen lui firent passer un acte en bonne forme pardevant notaire, +par lequel il promit de donner le 24 juin, le banquet obligé, et bien +conditionné, tel qu'il devait être en semblable conjoncture; et pour +sûreté de son obligation, il engagea tous ses biens présents et à +venir, renonçant formellement à toute exception de fait et de droit; +bien plus, s'obligeant, en cas de décès, à laisser ses biens engagés à +l'archevêque et au chapitre, jusqu'à ce qu'on les eût convenablement +indemnisés. + +Enfin arriva le 24 juin tant désiré; tout le clergé et tous les +officiers dudit clergé se rendirent de la cathédrale à l'hôtel de +Lisieux dont la façade avait été ornée de superbes tapisseries. Tous +les vénérables convives y furent reçus avec les plus grands honneurs. +Des tables avaient été dressées dans tous les appartements, et le +cortège ayant défilé, chacun prit place dans les salles et dans les +tables, selon son rang et sa dignité, c'est-à-dire, l'archevêque le +premier, puis les évêques, l'official, les abbés, les chanoines, et les +autres en suivant. + +Lorsque tout le monde fut assis, commença le service, qui fut aussi +splendide qu'abondant; en voici le détail[88]: + +[Note 88: Ce détail est tiré d'un procès-verbal minutieux de tout +ce qui s'est passé à cette cérémonie; ce procès-verbal a été dressé, +sur la demande de l'Archevêque, par des notaires, séance tenante.] + +«Devant l'archevêque, furent servis deux plats couverts, dans l'un +desquels il y avait des cerises; l'autre contenoit trois petits pâtés +de veau. On en servit autant à tous ceux qui étoient dans la même +salle, et on versa à chacun du vin blanc. + +»Après, on mit devant l'archevêque deux autres plats aussi couverts; +dans l'un il y avoit de la venaison, avec une sauce noire; dans l'autre +un chapon gras avec une sauce blanche; sur le chapon avoient été semées +des amandes et des dragées. + +»Deux plats qui furent servis devant l'évêque de Bayeux, contenoient +des mets semblables, mais ces deux plats étoient découverts. + +»Les mêmes mets furent servis à tous les membres du chapitre, mais +toujours dans un plat pour deux chanoines. + +»A chaque service on changeoit de vin, mais on en donnoit toujours du +meilleur, et en abondance. + +»Vint le tour des viandes rôties. + +»Dans le plat destiné à l'archevêque, figuroit un cochon de lait, deux +pluviers, un héron, la moitié d'un chevreuil, quatre poulets, quatre +jeunes pigeons et un lapin, avec les assaisonnements convenables. + +»On servit la même chose à l'évêque de Bayeux, au grand-chantre et à +l'archidiacre d'Eu. + +»Dans chaque plat destiné à deux chanoines, on servit seulement un +pluvier, un cochon de lait, un butor, une pièce de veau, une pièce de +chevreuil, un lapin, deux poulets, deux pigeonneaux, avec deux parts +honnêtes de gelée. + +»On servit aussi de ces divers mets aux chapelains et à tous les autres +officiers ou subalternes de l'église, mais dans un plat pour quatre +convives. + +»Bientôt furent apportés avec un grand appareil, quatre paons rôtis, +dont on avoit eu soin de conserver les queues resplendissantes de leurs +riches couleurs. + +»Puis, après quelques instants d'attente, furent servis de la venaison +de sanglier en abondance, et des gâteaux de froment pétrits avec du +lait d'amande. + +»A la fin, vinrent les fromages, les tartes et les fruits. Il y en eut +pour toutes les salles et pour toutes les tables. + +»Les absents même n'eurent pas tort, car maître Gui Rabaschier, +chanoine, et maître Pierre le Chandelier, chapelain, que leur âge et +leurs infirmités avoient empêché de se réunir à leurs confrères, +virent arriver chez eux des valets chargés par l'évêque de Lisieux de +leur apporter tous les mets qui leur auroient été servis, s'ils eussent +assisté en personne au banquet. + +»Après les grâces, qui furent dites par l'Archevêque dans la grande +salle du festin, furent apportées aux convives des confitures et des +épices dans des drageoirs d'argent; c'est ce qu'on appeloit alors la +_collation_. Les deux baillis et les autres personnages notables +qui avoient dîné séparément vinrent prendre part à cette collation. + +»Lorsqu'enfin vint le moment de se retirer, l'innombrable cortège, +sortant dans le même ordre qu'il étoit venu, se rendit, la croix en +tête, aux portes de la cathédrale. Là tous les convives se séparèrent; +ainsi finit ce repas solennel donné par Zanon de Castiglione, qui tint +le siège de Lisieux de 1424 à 1430.» + + +BON MOT DE M. L'ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX. + +M. Davian Dubois de Sanzai, mort archevêque de Bordeaux en 1826, avait +gagné contre M. de Camiran, l'un de ses grands-vicaires, une dinde +aux truffes qui se faisait longtemps attendre. La fin du carnaval +approchait; Monseigneur rappelle au perdant sa gageure; celui-ci +prétend que les truffes ne valent rien cette année.--«Bah, bah, reprend +le prélat, n'en croyez rien; c'est un faux bruit que font courir les +dindons.» + + +VII. + +COURS DE RHÉTORIQUE A LA CUILLER, + +SUIVI D'UN DÎNER LOGIQUE. + +Qui n'a pas connu Sébastien Mercier, auteur quelquefois assez original? +Il voulut un jour (en 1794) donner à une jeune et aimable dame, une +leçon de rhétorique, dont les sens du goût, de la vue et du tact, +fissent à table tous les frais; il l'invita donc à dîner ainsi que son +mari. + +On sert la soupe et des cuillers de buis; ensuite des petits pois +et des cuillers d'étain; bientôt après des fraises et des cuillers +d'argent; puis du café avec des petites cuillers en vermeil; et enfin +des glaces avec de très-petites cuillers en nacre de perles, ornées +d'or. Ce frugal dîner finissant, le savant professeur commença son +cours de rhétorique de la manière suivante en expliquant ainsi ces +différents emblêmes. + +La cuiller de buis signifie la manière modeste et simple dont un +orateur doit commencer son discours, c'est l'_exorde_[89]; +la cuiller d'étain annonce qu'il doit entrer en matière, c'est la +_proposition_; les cuillers d'argent expriment que la logique +et la rhétorique vont se donner la main, c'est la _preuve_; le +vermeil indique le courageux effort que l'on doit faire pour donner à +son ouvrage le plus haut degré d'intérêt, c'est la _confirmation_; +enfin la nacre de perle a pour objet de rappeler qu'un ouvrage doit +toujours finir par les plus belles pensées, c'est la _péroraison_. + +[Note 89: Sans doute l'auteur n'entend parler que de l'exorde +modéré; car il nous semble que Cicéron ne s'est pas servi de la cuiller +de buis de M. Mercier pour apostropher Catilina.] + +On avouera que ces applications sont, comme le dîner en question, plus +bizarres que justes, on pourrait même dire plus ridicules. Au reste +cette allégorie singulière ne doit point nous surprendre, elle provient +du grand homme qui a voulu nous prouver à toute force que Newton et +Racine étaient des sots. Il n'est pas mort _ab intestat_; et même +sa succession n'a pas mal fructifié. + +LE DÎNER LOGIQUE. + +Cette niaiserie de Mercier m'en rappelle une autre de même force, que +les écoliers faisaient jadis courir dans les pensionnats sous le titre +de DÎNER LOGIQUE: + + * * * * * + +LA SOUPE, symbole du PRINCIPE, parce qu'elle est +_claire_ et très-claire. + +L'ENTRÉE, symbole de l'IDÉE, parce qu'elle est +_simple_ et très-simple. + +La PORTION, symbole de la CONSÉQUENCE, parce qu'elle +est _juste_ et très-juste. + +Dans tous les temps, les écoliers ont été peu prodigues d'éloges sur la +nourriture dans les pensionnats. + +LA DENT D'ARGENT. + +La Belgique se distingue quelquefois par des institutions plus ou moins +remarquables; en voici une qui peut figurer parmi les plus singulières. +C'est la fondation d'un prix accordé à celui qui mangera le plus dans +une fête annuelle vouée au culte de la grande chère; nous ne disons +pas de la bonne, car l'appétit et la capacité de l'estomac donnent les +premiers droits au prix qui est une DENT D'ARGENT. + +Voici ce qu'ont annoncé les journaux d'octobre 1837. + +«Plusieurs sociétés de Bruxelles, les unes en voiture avec drapeaux +et en costume, les autres à pied, sont allées le lundi 2 octobre, à +Zellich, sur la route de Gand, pour y faire des dîners suivant l'usage +à pareil jour tous les ans. Une DENT D'ARGENT a été décernée +au _plus fort mangeur_. Voilà qui est caractéristique.» + +C'est dommage qu'on ne nous ait pas détaillé les prouesses de l'heureux +polyphage qui a remporté le prix. + + + + +SEPTIÈME OBJET. + +QUELQUES LETTRES SINGULIÈRES, + +ÉCRITES + +PAR DES PAPES, DES ROIS, DES PRINCES, etc. + + +Nous pourrions commencer cet article par des lettres plus que +singulières, à raison de la source dont on les disait et on les croyait +émanées dans les premiers siècles de l'Eglise, siècles d'une grande +foi, mais souvent d'une crédulité plus grande encore, surtout parmi le +peuple. Nous voulons parler des lettres écrites, disait-on, les unes +par Jésus-Christ, d'autres par la Sainte Vierge; celles-ci par saint +Pierre, celles-là par saint Paul. On en a même vu tomber du ciel, et +quelques-unes apportées par des anges. Mais depuis le Xe +siècle environ, toutes ces correspondances surnaturelles ont été mises +au rang non-seulement des apocryphes, mais même des fables. Ce serait +donc abuser de la patience du lecteur que de les lui donner en détail; +nous nous contenterons d'indiquer aux curieux quelques ouvrages où ils +trouveront les textes de ces différentes pièces, avec les jugements +qu'on en a portés. + +1º L'une de ces sortes de lettres dont on a le plus parlé, est la +réponse que Jésus-Christ fit à Abgare, roi d'Edesse, qui lui avait +écrit pour l'inviter à venir résider dans ses Etats. Albert Fabricius +a inséré les deux lettres, celle d'Abgare et celle de Jésus-Christ (en +grec et en latin), dans son _Codex apocryphus Novi Testamenti_; +Hamburgi, 1719, 9 tom. _in-8º_. Voy. t. I, pp. 317-319. Nous les +avons données en latin et en français, avec quelques détails, dans +nos _Recherches sur la personne de_ J.-C. Dijon, Lagier, 1829, +_in-8º_, pp. 40-48. + +2º Une réponse de la Sainte Vierge à une lettre de saint Ignace. +Voy. le _Cod. apocr._, t. II, pp. 841-844; ces deux lettres (en +latin) sont fort courtes. Celle de saint Ignace a pour inscription: +_Christiferæ Mariæ, suus Ignatius_, et celle de Marie: _Ignatio +dilecto suo, humilis ancilla Christi Jesu_. + +3º Une autre lettre de Marie aux Messéniens; elle a pour inscription: +_Maria virgo, Joachim filia, humillima Dei ancilla, Christi Jesu +crucifixi mater, ex tribu Juda stirpe David, Messaniensibus omnibus +salutem, et Dei Patris omnipotentis benedictionem_. Cette lettre de +dix lignes (en latin) porte à la date: _Anno filii nostri_ XLII, +_nonis_ julii (7 juillet). Elle est signée MARIA VIRGO; +selon d'autres éditeurs, la signature est ainsi énoncée: MARIA +_quæ suprà, hoc chirographum approbavit_; alors ce serait saint +Luc qui aurait servi de secrétaire à la Sainte Vierge. VOY. +_Cod. apocr._, t. II, p. 849[90]. + +[Note 90: On a beaucoup écrit sur cette lettre aux Messéniens; l'un +des derniers ouvrages dont elle est l'objet, est intitulé: _L'Antica +e pia tradizione della sagra lettera della gran madre di Dio vergine +Maria, scritta alla nobile città di Messina; illustrata dal P. Pietro +Menniti_. Roma, stamperia del Bernabò, 1718, _in-4º_, +_fig._ Il existe un exemplaire de cet ouvrage dans le riche +cabinet du savant M. Leber. VOY. le beau Catalogue de sa +bibliothèque, nº 99.] + +4º Une troisième lettre de Marie, adressée aux Florentins; elle est +si courte que nous pouvons la rapporter comme échantillon du style que +l'on a prêté à la vierge Marie: + +«_Florentia Deo et Domino Jesu-Christo filio meo et mihi dilecta. +Tene fidem, insta orationibus, roborare patientiâ. His enim sempiternam +consequeris salutem apud Deum._» Sans signature. On la croit écrite +_Anno Christi_ LXV, année où Florence, dit-on, a embrassé le +Christianisme. VOY. _Cod. apocr._, t. II, p. 852. + +5º Une lettre de saint Jean, adressée à un hydropique qui lui avait +écrit pour en obtenir sa guérison. La demande et la réponse (en latin) +sont fort courtes. L'hydropique fut guéri. VOY. _Cod. +apocr._, t. II, p. 927. + +6º La correspondance de saint Paul avec Sénèque; il n'en existe que +des débris consistant en quatorze lettres dont huit de Sénèque et six +de saint Paul. Ces lettres, dont saint Jérôme et saint Augustin ont +parlé, ont été publiées dans un grand nombre d'anciennes éditions, soit +des épîtres de saint Paul, soit des œuvres de Sénèque. Elles ont été +imprimées pour la dernière fois, en 1719, dans le _Cod. apocr._, +t. II, pp. 892-904. (Nous avons fait un travail assez étendu sur ces +lettres dont nous donnons le texte et la traduction française, avec +beaucoup de détails historiques et littéraires sur saint Paul, sur +Sénèque et sur les controverses dont ces lettres ont été l'objet. Ce +travail est inédit.) + +7º On cite encore une lettre écrite par Jésus-Christ et apportée +du ciel par saint Michel, à un nommé Adalbert, imposteur du +VIIIe siècle, qui avait singulièrement fasciné les yeux du +peuple; il se disait en relation habituelle avec les anges. Cette +lettre avait été trouvée à Jérusalem près d'une des portes de la +ville. Baluze l'a publiée dans son appendice aux capitulaires des +Rois de la seconde race; et quoique mutilée, elle occupe encore trois +colonnes _in-folio_. Adalbert a été condamné en 744 au Concile de +Soissons; et en 745, il a été déposé du sacerdoce au second Concile de +Rome; on croit qu'il a fini ses jours en prison. VOY. _Cod. +apocr._, t. I, pp. 309-313. + +8º Dans le même VIIIe siècle, le pape Innocent II envoie en +France au roi Pépin, une lettre écrite par saint Pierre lui-même et qui +fut trouvée à Rome sur son autel. VOY. _Cod. apoc._, t. +II, p. 913. _L'Art de vérifier les dates_ (t. III, p. 294) prétend +que ce n'est point une supercherie de la part du Saint-Père, mais que +c'est une prosopopée. + +Nous ne prolongerons pas davantage cette nomenclature de lettres qui +d'ailleurs, si elles étaient rapportées tout au long, n'offriraient +guère d'autre singularité que la source divine dont on a prétendu +qu'elles émanaient. Comme elles sont toutes supposées, nous ne nous +y arrêterons pas davantage, et nous allons passer à d'autres lettres +réelles, authentiques et dont le contenu est plus conforme à la nature +de notre travail. Nous ne remontons pas au-delà du XIVe +siècle. Nous pourrions commencer par les lettres que s'écrivirent +en 1301 le pape Boniface VIII et notre roi Philippe-le-Bel, pendant +leur déplorable démêlé sur la puissance temporelle, sur la régale, +etc.; mais, comme elles sont, de part et d'autre, dans un style peu +convenable et que, d'ailleurs, elles ont été publiées avec des détails +historiques dans un de nos ouvrages précédents (le _Dictionnaire des +livres condamnés au feu_, Paris, 1806, t. I, pp. 54-55), nous nous +abstenons de les rapporter ici. En voici d'autres dont les sujets sont +moins graves, sans rien perdre de leurs droits à la singularité: + + +I. + +LETTRE DU PAPE JEAN XXII + +A PHILIPPE LE LONG, ROI DE FRANCE. + +Ce souverain pontife, nommé Jacques d'Euse, est né à Cahors en 1243; +cardinal en 1312, il fut élu pape à Lyon le 7 août 1316 et couronné +dans la Cathédrale de cette ville le 5 septembre suivant. C'était un +homme de petite taille, mais d'un grand courage, et fort sévère. + +La lettre suivante qu'il écrivit au Roi de France, ressemble beaucoup +plus à l'admonition que ferait un régent à un petit écolier, qu'à +un bref pontifical adressé à un roi: c'est ce qui en fait une vraie +particularité singulière. La voici; elle a été écrite d'Avignon en 1317. + +«Nous avons appris que, lorsque vous assistez à l'office divin, +particulièrement à la messe, vous tournez la tête, vous parlez tantôt à +l'un, tantôt à l'autre, sans faire l'attention requise aux prières qui +se font pour vous et pour le peuple. Vous devriez aussi, depuis votre +sacre, prendre des manières plus graves, et porter le manteau royal +comme vos ancêtres. On dit encore que dans vos États le Dimanche est +profané et que dans ce saint jour on rend la justice, et même qu'on +va jusqu'à faire la barbe et les cheveux[91]; c'est ce que nous vous +avertissons de ne point souffrir.....» + +[Note 91: Se faire la barbe, ou se faire couper les cheveux, le +Dimanche, était alors un péché et un délit civil qui était puni d'une +amende dont la moitié était pour le dénonciateur et l'autre moitié +appartenait au Roi; en cas de non paiement, la prison était de droit. + +A propos de raser la barbe, nous dirons que dans l'Église gréco-russe, +il existait jadis un règlement adopté dans un synode, en 1551, qui +obligeait les Roskolnicks (sectaires) à laisser croître leur barbe et +qui défendait de la couper sous peine de damnation. Voici le texte de +l'article prohibitif: «De toutes les hérésies qui doivent encourir +l'excommunication, nulle n'est plus criminelle et plus damnable que +l'action de se raser. Le sang des martyrs eux-mêmes ne peut racheter un +tel péché; et celui qui se rase pour le monde, viole la loi divine et +se déclare l'ennemi de Dieu qui l'a créé à son image.»] + +Dans la même année que cette lettre fut écrite, 1317, on vit en +France un spectacle bien rare et bien terrible. Il s'était formé des +conspirations contre ce pape Jean XXII; on rechercha les coupables; +Hugues Gérard, évêque de Cahors depuis 1312, fut du nombre; on lui fit +son procès, et, par jugement de la Cour séculière, il fut condamné +à être _traîné_ publiquement (c'est-à-dire attaché derrière +un tombereau sur une claie et traîné jusqu'au lieu du supplice), à +être écorché en quelques parties du corps et à être brûlé, ce qui +fut exécuté. (VOYEZ _l'Art de vérifier les dates_, +_in-8º_, tom. III, p. 383.) + + +II. + +LETTRE DU CURÉ DE SAINT-MÉRY DE PARIS A S. S. LE PAPE JEAN XXII. + +Cette lettre date de 1323; elle fut écrite au sujet d'un nommé Jourdain +de l'Isle, seigneur de Casaubon, neveu du même Pape Jean XXII, par +sa femme. Fier de cette alliance, il se livrait à une conduite +désordonnée, et se signalait par des crimes et même par des atrocités. +Le roi Charles IV lui avait pardonné plusieurs fois à la sollicitation +du Pape; mais Jourdain continuant ses déportements, les poussa jusqu'au +point d'assommer l'huissier du conseil qui lui apportait l'ordre +de paraître à la Cour du Roi pour la seconde fois. On l'arrêta, on +instruisit son procès, et il fut condamné par arrêt des Maires du +Palais, à être attaché à la queue d'un cheval, traîné jusqu'au lieu du +supplice et à être pendu; ce qui fut exécuté la veille de la Trinité +(31 mai 1323). + +Le lendemain de l'exécution, le curé de Saint-Méry écrivit en latin +une fort belle lettre au Pape; en voici la traduction littérale: + + «Très Saint Père, + + »Aussitôt que j'ai su que le mari de votre nièce allait être pendu, + j'ai assemblé mon chapitre, et j'ai représenté qu'il convenait de + profiter de cette occasion pour vous marquer notre très-respectueux + attachement et notre profonde vénération. A peine votre neveu a-t-il + été pendu, qu'avec grand luminaire, nous sommes allés le prendre à la + potence, et bravement nous l'avons fait porter dans notre église, où, + après maints _Requiem_, nous l'avons enterré honorablement et + _gratis_. + + »Saint Père, nous continuons à vous demander votre sainte et + paternelle bénédiction. + +_Signé_ J. THOMAS, chevecier.» + +Il est dit dans l'_Art de vérifier les dates_, qui nous fournit +cette anecdote: «On doit moins faire attention à la simplicité ridicule +de cette lettre tirée des manuscrits de Fontanieu (vol. 63), qu'à la +juste sévérité du Roi.» + + +III. + +LETTRE DE L'EMPEREUR MAXIMILIEN Ier + +A MARGUERITE D'AUTRICHE, SA FILLE. + +Cette lettre, datée simplement du 18 septembre, doit être de l'année +1512; autant elle est connue par des extraits qui se trouvent dans +toutes les biographies de Maximilien, autant est rare son texte pur, +copié exactement sur l'autographe; c'est ce qui nous engage à le donner +ici dans son entier; car, outre sa rareté, rien n'est plus bizarre que +cette lettre, soit par son objet, soit par le style et l'orthographe +de l'auteur, qui, sachant très-peu et très-mal le français, employait +une espèce de jargon franco-germain pour correspondre avec sa fille +Marguerite qui, ayant été élevée en France, possédait très-bien notre +langue et ignorait l'allemand. L'objet de cette lettre, disons-nous, +est singulier; Maximilien[92], devenu veuf pour la seconde fois en +1510, mande à sa fille qu'il ne veut plus hanter femme nue, qu'il a +l'intention de se faire élire pape et d'être saint. A cet effet il +songe à résigner l'empire à Charles son petit-fils[93]. Mais pour +négocier avec le pape et les cardinaux, il faut de l'argent. Il n'est +pas hors de propos de donner ce sommaire de la lettre en question, qui, +sans cela, serait peut-être inintelligible pour plus d'un lecteur, +comme on va le voir; nous la donnons textuellement, ajoutant seulement +quelques accents, pour en rendre la lecture moins pénible. + +[Note 92: Cet empereur, né à Gran le 22 mars 1459, a eu pour +père Frédéric IV, son prédécesseur, qui avait pris pour devise les +cinq voyelles A, E, I, O, U, qu'il interprétait ainsi _Austriæ Est +Imperare Orbi Universo_, devise fastueuse qui lui convenait d'autant +moins que l'histoire le peint comme un prince indolent, avare et lâche; +il mourut le 19 août 1493. Son fils Maximilien, élu roi des Romains dès +1486, lui succéda le 7 septembre 1493; il avait épousé à Gand, le 22 +août 1477, Marie de Bourgogne, dont il eut Philippe né le 22 juillet +1478, et Marguerite née à Gand en 1480, (c'est à elle que s'adresse +cette lettre). Marie mourut le 27 mars 1482, âgée de 25 ans; Maximilien +épousa en secondes noces, le 16 mars 1494, Blanche-Marie, fille du duc +de Milan; elle mourut sans enfants le 31 décembre 1510, et Maximilien, +son époux, mourut à Wels, d'une indigestion de melon, le 12 janvier +1519, n'ayant pu réussir à se faire nommer pape.] + +[Note 93: C'est Charles-Quint, fils de Philippe et de Jeanne, +infante d'Espagne, né le 24 février 1500, élu empereur le 28 juin 1519, +couronné le 23 octobre 1520, et qui est mort le 21 septembre 1558, +après avoir abdiqué en 1556.] + +«Le 18 septembre. + + »Très chière et très amée fylle, jé entendu l'auis que vous m'auez + donné par Guyllain Pingun, nostre garderobes vyess, dont nous auons + encore mius pensé desus. Et ne trouuons point pour nulle résun bon + que nous nous devons franchement marier, maès avons plus avant mys + nostre délibération et volonté de jamès plus hanter faeme nue. + + »Et enuoyons demain Monsieur de Gurce, évesque, à Rome devers le + pape[94] pour trouuer fachon que nous puyssons accorder auec luy de + nous prenre pour ung coadjuteur, affin que après sa mort pouruns + estre assure de auoer le papat et deuenir prester, et après estre + sainct, et que il vous sera de nécessité que, après ma mort, vous + serés contraint me adorer dont je me trouueré gloryoes. + +[Note 94: Jules II occupait alors le siège pontifical; il avait été +élu pape le 1er novembre 1503, et il est mort le 21 février 1513. Il +eut pour successeur Léon X.] + + »Je enuoye sur ce ung poste deuers le roy d'Arogon pour ly prier + quy nous voulle ayder pour à ce parvenir dont yl est aussi contant, + moynant que je résingne l'empire à nostre commun fils Charles. De + sela aussi je me suys contenté. + + »Le peupl et gentilhomes de Rom ount faet ung allyance contre les + Franchoes et Espaingnos est sunt XXm combatans et nous ount mandé + que yl veolunt estre pour nous pour faere ung papa à ma poste, et du + l'empire d'Almaingne et ne veulent avoer ne Franços, Aregonoes, ne + mains null Vénéciens. + + »Je commence aussy practiker les cardinaulx, dont IIc ou IIIc mylle + ducas me ferunt un grand seruice, aueque la parcialité qui est deja + entre eos. + + »Le Roy d'Arogon a mandé à son ambaxadeur que yl veult commander aux + cardinaulx Espaingnos que yl veulent fauoriser le papat à nous. + + »Je vous prie, tenés ceste matière empu secret; ossi bien en + briefs jours je creins que yl fault que tout le monde le sache; + car bien mal esté possible de pratiker ung tel si grand matère + secrètement, pour laquell yl fault auoer de tant de gens et de argent + succurs et practike, et à Diu, faet de la main de vostre bon père + MAXIMILIANUS, futur pape. Le XVIIIe jour de septembre. + + »_P.S._ Le papa a ancor les vyevers dubls (_les fièvres + doubles_), et ne peult longement fyvre (_vivre_).» + +Tel est ce modèle de style épistolaire de l'empereur Maximilien Ier. +Sur la fin de sa carrière, il fit quelques actes marqués au coin de +l'originalité. Trois ou quatre ans avant sa mort, il ne voyageait +jamais sans avoir avec lui un grand coffre, fermé hermétiquement et +dont il conservait soigneusement la clef. Ceux qui l'accompagnaient +croyaient que son trésor était renfermé dans cette caisse; point +du tout: c'était son cercueil, avec le poêle et tous les objets +nécessaires à des funérailles. Sentant approcher sa fin, il fit son +testament, dans lequel il ordonna qu'après sa mort, on lui coupât les +cheveux, qu'on lui tirât les dents, qu'on les broyât et qu'on les +réduisît en cendres; de plus, que son corps fût enfermé dans un sac +rempli de chaux vive, déposé dans son cercueil, et inhumé sous un +autel de l'église de Neustadt. Par la suite son corps a été transféré +à Inspruck où l'empereur Ferdinand Ier lui a fait ériger un superbe +mausolée. + +Nous avons puisé le texte de la lettre rapportée ci-dessus, dans le +curieux ouvrage intitulé: CORRESPONDANCE _de l'empereur +Maximilien Ier et de Marguerite d'Autriche sa fille, Gouvernante des +Pays-Bas, de 1507 à 1519, publiée d'après les manuscrits originaux_, +par M. Leglay, archiviste général du département du Nord, correspondant +de l'Institut. _Paris, Jul. Renouard, 1839, 2 vol. gr. in-8º._ +VOY. tom. II, p. 37. Le savant éditeur a enrichi ce précieux +recueil de notes très-intéressantes. + + +IV. + +LETTRE D'ANNE BOLEYN, ÉCRITE DANS SA JEUNESSE. + +Lorsque Anne écrivit cette lettre, elle ne se doutait guère qu'un +jour, pour son malheur, elle monterait sur le trône d'Angleterre. Il +paraît qu'elle résidait alors à la campagne, et qu'elle se trouvait +accidentellement à Londres, lorsqu'elle adressa la lettre en question +à une de ses amies, nommée Marie, restée à la campagne; elle devait +être encore fort jeune, puisque cette lettre, dans quelques-uns de ses +détails, annonce une naïveté presqu'enfantine. Nous la donnons traduite +littéralement en français; elle est sans date, mais nous la présumons +écrite vers 1521. + + «Ma chère Marie, voilà un mois que je suis à Londres, et je ne + trouve pas cette ville fort amusante. On n'y est pas du tout matinal, + et il est rare qu'on s'y lève avant dix heures; il est vrai qu'on + se couche tard, car il est toujours dix heures du soir avant qu'on + puisse se mettre au lit. Je suis déjà fatiguée de cette vie, et + je languirais après le moment de retourner à la campagne si je ne + restais ici à cause des cadeaux que je reçois. + + »Mon excellente mère m'a conduite hier chez un marchand de Cheapside + (grande rue de Londres); elle m'a acheté trois chemises neuves[95], + à raison de 6 pences (12 s.) l'aune; et je dois recevoir au bal de + lord Norfolk une paire de souliers neufs en étoffe qui ont coûté 3 + shellings (3 fr. 75). + +[Note 95: Il paraît que les chemises, surtout les chemises de +toile, étaient encore rares dans ce temps-là (vers 1520), quoiqu'elles +fussent connues long-temps auparavant; car dès 1385, une reine +de France, la trop fameuse Isabelle de Bavière, femme de Charles +VI, fut taxée d'un luxe extraordinaire, parce qu'elle avait deux +chemises de toile. On ne portait alors que des chemises de serge, et +on les quittait pour se coucher. Cependant nous ne croyons pas que +l'usage indécent de coucher sans chemise se fût prolongé jusqu'au +règne de Henri III, comme le prétend Mayer dans sa _Galerie_ du +XVIe siècle, tom. 1, p. 131. Au reste, notre _Dissertation +historique sur l'origine et l'usage de la chemise chez les Anciens et +les Modernes_, offre beaucoup de détails à cet égard.] + + »La vie peu régulière que je mène, m'a ôté l'appétit; vous savez qu'à + la campagne je déjeûnais d'une livre de lard et d'un pot de bonne + bière; à Londres à peine puis-je en prendre la moitié. Il est vrai + de dire que j'attends avec impatience l'heure du dîner qui dans les + premières maisons est retardée jusqu'après midi[96]. + +[Note 96: Un vieux proverbe nous apprend les heures des repas de la +bourgeoisie dans ces temps-là: + + Lever à six, + Dîner à dix, + Souper à six, + Font vivre quatre-vingt-dix. +] + + »Hier au soir, j'ai joué à la main-chaude chez lord Leicester; lord + Surrey y était aussi, et a chanté un air de sa composition sur la + fille de lord Kildare. On la trouve très-belle; et mon frère m'a dit + à l'oreille que la belle Géraldine (c'est le nom de l'amante de lord + Surrey) est la plus jolie femme de son siècle. J'ai été bien aise de + la voir, car on assure qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle. + + »Je vous prie de bien soigner mon poulailler pendant mon absence. Ces + chères petites bêtes! je les ai nourries de mes mains. Si Marguerite + a achevé de tricoter mes mitaines en laine rouge, qu'elle me les + envoie par la première occasion. + + »Adieu, chère Marie, je vais à la messe, où vous aurez une part aussi + grande dans mes prières que vous l'avez dans mon cœur. + +»Votre amie, +»ANNE BOLEYN.» + +Quoique nous ayons dit que cette lettre a pu être écrite vers 1521, +nous avouons qu'il est difficile d'en déterminer la date, puisqu'on +n'a rien de positif sur celle de la naissance d'Anne; tout ce qu'on en +sait, c'est qu'elle est le dernier rejeton du mariage de sir Thomas +Boleyn avec Jeanne Clinston, fille d'un baron de ce nom. Les uns font +naître Anne en 1507, et d'autres, avec peut-être moins de fondement, en +1499 ou 1500. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle passa en France +avec la princesse Marie, sœur de Henri VIII, qui vint y épouser Louis +XII, le 9 octobre 1514, et qui fut veuve trois mois après, le 1er +janvier 1515. Cette princesse Marie repassa en Angleterre aussitôt +après la mort du Roi; mais elle laissa Anne Boleyn à la Cour de France +près de la reine Claude, femme de François I. Anne y resta huit ans et +ne retourna en Angleterre qu'en 1522, selon Lingard. Alors en admettant +qu'elle est née en 1507, elle aurait eu 15 ans; et c'est sans doute à +cette époque qu'elle aurait passé quelque temps à la campagne, dans +la maison paternelle à Roch-Ford-Hall, dans le comté d'Essex, où elle +était née, ainsi que son frère Georges, depuis vicomte de Roch-Ford, +et sa sœur Marie, l'un et l'autre ses aînés; alors ce serait dans +cette année 1522 ou la suivante, qu'elle aurait pu écrire la lettre +en question, peut-être à Marie sa sœur aînée. Quoi qu'il en soit, +Henri VIII en devint par la suite éperdument amoureux, et avant que +ses familiers et sa nouvelle église eussent prononcé la dissolution de +son mariage avec Catherine d'Aragon qu'il avait épousée en juin 1509 +(laquelle dissolution eut lieu le 25 mai 1533), il se maria secrètement +avec Anne Boleyn le 14 novembre 1532; la fit couronner à Westminster le +1er juin 1533; et la nouvelle mariée accoucha le 7 septembre de la +même année 1533, d'une fille nommée Elisabeth, qui dans la suite (le 17 +novembre 1558) monta sur le trône d'Angleterre, où elle se montra la +digne fille de son père, en faisant aussi tomber une tête royale sous +le fer du bourreau. + +Mais de même que Anne Boleyn, fille d'honneur de Catherine d'Aragon, +avait fait répudier sa maîtresse et sa souveraine, de même Jeanne +Seymour, fille d'honneur d'Anne, ne tarda pas à précipiter celle-ci +d'un trône usurpé. Le 22 mai 1535, Anne fut arrêtée par ordre de Henri, +livrée à une Commission qui la condamna à mort, comme adultère, et +elle fut exécutée le 19 mai 1536. Henri avait lui-même déterminé le +genre du supplice, et avait mandé pour ce bel exploit le bourreau de +Calais comme très-habile. Furent exécutés avec cette malheureuse Anne, +son frère le lord Roch-Ford, Norris, écuyer du Roi, deux gentilshommes +de sa chambre, Brereton et Weston, ainsi qu'un de ses musiciens nommé +Smetton; celui-ci fut pendu, les autres décapités. + +Il est difficile de se faire une idée du caractère atroce de Henri +VIII, le vrai Néron de l'Angleterre. Son règne a duré de 1509 à 1547, +c'est-à-dire 38 ans, et pendant ces 38 ans, on compte 72,000 exécutions +à mort[97]; mais dans ces 72,000 exécutions, il y en a 1,272 de +personnages plus ou moins notables, que ce tyran a commandées lui-même +soit pour satisfaire ses passions brutales, soit pour faire triompher +le schisme qu'il venait d'établir. Voici le détail que l'histoire nous +a transmis de ces 1,272 exécutions: + +[Note 97: Le _Journal de la Morale chrétienne_, tom. XII, p. +362, dit: «On a compté que sous le règne de Henri VIII, soixante et +douze mille personnes ont péri sur l'échafaud, et l'on voyait souvent +vingt cadavres attachés au même gibet.»] + +2 Reines, ses épouses, Anne Boleyn et Catherine Howard;--2 +cardinaux;--3 archevêques;--18 évêques;--13 abbés;--500 prieurs, moines +et prêtres;--14 archidiacres;--60 chanoines;--50 docteurs;--12 ducs, +marquis et comtes avec leurs fils;--29 barons et chevaliers;--335 +autres nobles;--124 citoyens;--110 femmes.--Total 1,272 victimes, +et leur bourreau couronné est mort tranquillement dans son lit le 28 +janvier 1547, âgé de 56 ans. + + +V. + +LETTRE DE MADAME DE SAINT-ANDRÉ AU PRINCE DE CONDÉ. + +Louis I de Bourbon, prince de Condé, né en 1530, se distingua d'abord +dans la carrière des armes; mais après la funeste mort du roi Henri II, +arrivée le 10 juillet 1559, des mécontentements le jetèrent dans le +parti des réformés, et on l'accusa d'être le moteur de la conspiration +d'Amboise, qui eut lieu en mars 1560; il fut arrêté et emprisonné à +Orléans où était la Cour. Catherine de Médicis et les Guises étaient +furieux contre lui; on instruisit son procès qui devait se terminer +pour lui de la manière la plus funeste. + +C'est dans le cours de ce procès que Mme de Saint-André, qui prenait +au Prince un grand intérêt, mais qui ne pouvait pénétrer dans sa +prison, lui fit parvenir la lettre amphibologique suivante, où elle +l'engage à persister dans ses dénégations au sujet de la conspiration +d'Amboise. Cette lettre est symétriquement ainsi conçue: + +«Croyez-moi, Prince, préparez-vous à +la mort: aussi bien vous sied-il mal de +vous défendre. Qui veut vous perdre est +ami de l'État. On ne peut rien voir de +plus coupable que vous. Ceux qui +par un véritable zèle pour le Roi +vous ont rendu si criminel, étoient +honnêtes gens et incapables d'être +subornés. Je prends trop d'intérêt à +tous les maux que vous avez faits en +votre vie, pour vouloir vous taire +que l'arrest de votre mort n'est plus +un si grand secret. Les scélérats, +car c'est ainsi que vous nommez ceux +qui ont osé vous accuser, méritoient +aussi justement récompense, que vous +la mort qu'on vous prépare; votre seul +entêtement vous persuade que votre seul +mérite vous a fait des ennemis, +et que ce ne sont pas vos crimes +qui causent votre disgrace. Niez +avec votre effronterie accoutumée, +que vous ayez eu aucune part à +tous les criminels projets de +la conjuration d'Amboise. Il n'est pas, +comme vous vous l'êtes imaginé, impossible +de vous en convaincre; à +tout hasard recommandez-vous à +Dieu.» + +Pour avoir le vrai sens de cette lettre, il faut en lire seulement +les 1re, 3e, 5e, 7e lignes, etc., jusqu'à la fin. Et alors on +y trouvera le sens suivant qui est diamétralement opposé à celui que +présente la lettre lue entièrement de suite: + +«Croyez-moi, Prince, préparez-vous à +vous défendre; qui veut vous perdre est +plus coupable que vous. Ceux qui +vous ont rendu si criminel, étoient +subornés. Je prends trop d'intérêt à +votre vie, pour vouloir vous taire +un si grand secret. Les scélérats +qui ont osé vous accuser, méritoient +la mort qu'on vous prépare; votre seul +mérite vous a fait des ennemis, +qui causent votre disgrace. Niez +que vous ayez eu aucune part à +la conjuration d'Amboise; il n'est pas +possible de vous en convaincre; à +Dieu.» + +Le procès continua, et, en fin de cause, le Prince fut condamné à +perdre la tête; mais la sentence n'était pas encore signée, lorsque +la mort de François II, arrivée dans ce moment (le 5 décembre 1560), +changea la disposition des esprits. On sollicita la grâce du condamné, +et Charles IX arrivant au trône, l'accorda. Il était temps, car on +prétend que «la Reine Mère et les Guises, sûrs de la condemnation, +avoient mandé à Orléans jusqu'à quarante bourreaux les plus experts du +Royaume pour l'exécution du Prince qui ne fut sauvé que par la mort +du Roi et le courage de Lhospital.» Cette anecdote est rapportée dans +une note, p. 385, de l'_Indicateur Orléanais_ ou _Histoire +d'Orléans_, par M. Vergnaud-Romagnesi, 1830, _in-12_; mais +nous avouons que Mézerai, Daniel, Velly, Anquetil, et plusieurs autres +historiens que nous avons consultés, ne mentionnent point ce fait, +peut-être imaginé par les ennemis de la Reine Mère. + + +VI. + +LETTRE DE CHARLES IX + +A LA COMTESSE DE CRUSSOL. + +Cette lettre, quoique ne portant pas de date, doit avoir été écrite en +avril 1561, dans le mois qui a précédé le sacre de Charles IX. Le comte +de Crussol était alors gentilhomme ordinaire de la chambre, et Mme +de Crussol, ancienne dame de la Cour, paraît avoir été dans l'intimité +du jeune Roi, qui alors avait onze ans. C'est ce que fait conjecturer +l'expression plus que familière dont se sert ce Prince en lui écrivant. + +«Ma vieille lanterne, j'eusse eu aujourd'huy bon besoing de vostre +secours pour receuoir un ambassadeur qui m'est venu du pays estranger, +dont personne n'entendait le langage; et vous avez la langue si à +commandement que vous en eussiez, à mon advis, entendu quelque chose +pour luy faire response. Et je vous prie, ma vieille lanterne, de me +venir trouver à mon sacre, ou pour le moins à mon entrée de Paris, ou +vous serez bien enrouillée, si vous n'êtes volontiers veue par vostre +jeune fallot. + +_Signé_ CHARLES.» + +La subscription porte: «A ma cousine comtesse de Crussol.» + + +VII. + +AUTRE LETTRE DE CHARLES IX AU DUC D'ANJOU, SON FRÈRE. + +Le duc d'Anjou, qui fut depuis Henri III, venait d'être élu Roi de +Pologne (le 9 mai 1573), et son frère Charles s'empresse de l'en +féliciter par la lettre suivante: + +«A monsieur mon frère, le Roy de Pologne. + +»Mon frère, Dieu nous a fait la grâce que vous estes eslu roy de +Pologne; j'en suis si aise que je ne sais que vous mander. Je loue Dieu +de bon cœur. Pardonnez-moi; l'aise me garde d'escrire; je ne sais que +dire, mon frère. + +»Je auons reçeu vostre lettre. + +»Je suis vostre bien bon frère et amy. + +_Signé_ CHARLES.» + +Il y a du sentiment dans cette lettre, mais on avouera que pour un +prince qui faisait des vers français, dont quelques-uns sont passables, +voilà de la prose bien singulière. Nous préférerions la lettre suivante +écrite sur le même sujet par Catherine de Médicis au même duc d'Anjou, +quoiqu'elle soit bien éloignée d'être un chef-d'œuvre. Elle prouve la +joie que répandit dans la famille l'élection du jeune prince au trône +de Pologne. + + +VIII. + +LETTRE DE CATHERINE DE MÉDICIS AU DUC D'ANJOU. + +«Mon fils, je ne sais quelles grâces faire à Dieu de faire tant pour +moi que je vous vois ce que je désire. Je vous prie le bien recognoître +et toute la grandeur qu'il vous baille, que ayez dans le cœur de +l'employer pour son service et de vostre frère qui est si aise de +vostre bien que je ne l'ay jamais vu plus. Il ne reste plus sinon +que Dieu vous fasse la grâce de bientost prendre La Rochelle et vous +conserver comme le désire + +«Votre bonne mère, + +CATERINE.» (_Sic_). + + +IX. + +LETTRE DE CHARLES IX + +A SON FRÈRE LE ROI DE POLOGNE. + +Voici encore une lettre assez singulière écrite par Charles IX à son +frère le Roi de Pologne, peu après l'arrivée de celui-ci dans ses Etats: + +A Monsieur mon frère, le Roy de Pologne. + +«Monsieur mon frère, Balagny, présent porteur, est si bien instruit +de la charge qu'il vous porte que je penserois luy faire tort si je +faisois ceste lettre plus longue, sinon pour vous dire que, vous estant +là, nous tenons les deux bouts de la courroie, et que, si nous jouons +bien nostre jeu, il faudra tant serrer que nous fassions crever tout ce +qui sera entre deux; et sur ce je vous baise les mains. + +«Vostre bien bon frère et amy, + +CHARLES.» + +Cette lettre sans date a dû être écrite vers la fin de 1573; alors +ce bon et humain Charles IX n'a pas eu trop le temps de serrer la +courroie, car il est mort à Vincennes le 50 mai 1574. + + +X. + +LETTRE DE HENRI III, ROI DE FRANCE, A RÉNÉ DE FAUCIGNY, SON AMBASSADEUR. + +Nous avons eu occasion dans l'une des lettres précédentes (celle +d'Anne Boleyn, p. 201) de dire un mot de sa fille Elisabeth, reine +d'Angleterre, qui, à l'imitation de son digne père (Henri VIII, +bourreau de deux de ses femmes, Anne Boleyn et Catherine Howard, +décapitées par ses ordres), fit, à son tour, tomber sur l'échafaud, +la tête de l'infortunée Marie Stuart, sa cousine. Veut-on savoir +le jugement que portait sur cette Elisabeth, un roi de France son +contemporain? Qu'on lise la lettre suivante que Henri III adressait à +l'un de ses ambassadeurs; on y verra que S. M. Britannique est fort +maltraitée par S. M. le Roi de France, et qu'il n'a pas dû y avoir +grandes relations d'intimité entre elles. Nous conservons dans ce +monument singulier l'orthographe du temps, ou plutôt celle du Roi: + +«Mon cousin, ie veus encore escrire à vous particulièrement, vue la +plène confiance que i'ay en vostre affection pour moy, comme ainsy +pour le triomphe de la foy et l'abaissement de ses ennemis. Je crois +doncques et veux croyre en la vraye amitié de mons. mon frère le +duc de Sauoye, et me croy debuoir non moins confier en vos propres +aduertissemens..... Mais laissez-moi vous dire en familier que c'est +perdre ses peines et plumes à mondict frère de Sauoye que de m'escrire +et uouloir aygrir contre cette famme d'Angleterre (la reine Elisabeth), +laquelle je hayts desia plus que la mort, la tenant et resputant comme +il se doit pour vraye fille d'enfer, cruelle et sanguynaire, autant +que les tyrans payens, Tiberius et Nero, ignoble de race, inexorrable, +impie, folle et superbe hérétique et dampnée bastarde que Dieu veuille +tirer de cette terre où elle fait mille maux depuiz plus de trente ans, +martyrisant les fidelles chrestiens[98] et respandant le sang royal[99] +avecque celluy de ses gallants[100] et aultres comme à plaisir; en +voulant sembler me faire services, elle ajist en trahyson dans mon +royaulme et sur touts mes subjects, et jusqu'à mes plus proches et +familiers, tellement que i'en ay le cas de conscience, et par fois ie +n'ay pu mériter d'estre absollu et benit pour mes peschez de cholere +et soyf de vendiquation contre cette meschante reyne. Ne manquez, ie +uous prie, à bien fayre connoistre à nostre Sainct-Père le Pape et à +mon frère de Sauoye en quelles extresmitez et tribullations ie suis +contrainct; et vous layssant à délibérer auec mon chancelier pour le +surplus, je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous veuille assister et tenir +en sa saincte et digne guarde. + +[Note 98: Edmond Campian, jésuite anglais, et plusieurs autres +catholiques, furent exécutés en décembre 1581; Antoine Babington et +d'autres catholiques le furent en septembre 1586, etc.] + +[Note 99: Marie Stuart, reine d'Ecosse, fut décapitée à Fotheringay +le 18 février 1587.] + +[Note 100: Le comte d'Essex fut mis à mort dans la tour de Londres, +le 7 mars 1601.] + +»A Blaisy, le 12 de may 1588. +_Signé_ HENRY.» + +Voici encore un échantillon du style et de l'orthographe de ce prince; +il est tiré d'une lettre qu'il adressait à M. de Villeroi, trésorier de +l'Ordre du S.-Esprit créé en 1578. Henri se plaint gravement du Pape: + +«Villeroy, je suis outré de colère, aiant veu l'indigne indignité +que le Pape m'a faite à moy qui pour ma religion catolique et si +affectionée voulonté an icelle merytays moings tel afront que +nul qui peust estre ny avoys esté, que je ne suis pas moy-mesmes +maintenant, tant j'an suis hors de moy! Il lui prand byen que je soys +catolique..... Mays je le serai désormays pour ma consciance seule +et non pour son respect, luy voulant plus de mal et estant si résolu +de luy rendre... Car vous scavez qu'il n'y a ryen sy dous que la +venjeance......» + +Cette lettre doit être de 1585, année où parut le manifeste du cardinal +de Bourbon, relatif au maintien de la foi catholique, mais dans lequel +les ducs de Lorraine et de Guise sont qualifiés de lieutenants-généraux +de la Ligue, etc. Ce manifeste était appuyé des noms de presque tous +les princes de l'Europe, le Pape en tête. + + +XI. + +LETTRE DE HENRI IV A MADAME DE MONTGLAT, GOUVERNANTE DES ENFANTS DE +FRANCE. + +On sait que Henri IV[101] a eu une éducation qui ne se ressentait +en rien de la mollesse de la Cour. Son grand-père maternel, Henri +d'Albret, voulut qu'on l'habillât et qu'on le nourrît dès son bas âge +comme les autres enfants du pays, et qu'on l'habituât à courir et à +grimper sur les rochers; souvent on le faisait marcher nuds pieds et +nue tête, et quand il faisait quelques petites sottises, on ne lui +épargnait pas la correction du fouet[102]. C'est le souvenir de cette +éducation et surtout de cette correction, qui domine dans la lettre +suivante que le bon Henri écrivit à madame de Montglat, gouvernante de +ses enfants[103]; cette lettre a rapport au petit dauphin (depuis, +Louis XIII) qui paraît avoir été bel et bien têtu dans son enfance. +Nous allons respecter l'orthographe du bon roy: + +[Note 101: Fils d'Antoine de Bourbon, Roi de Navarre, duc de +Vendôme, et de Jeanne d'Albret, Henri est né au château de Pau, en +1553, le 14 et non le 13 décembre, comme on le dit ordinairement. Son +extrait-baptistaire est ainsi conçu: «Le QUATORZIÈME décembre +1553, ladite Dame Jehanne, princesse de Navarre, accoucha de son second +fils à Pau, entre une et deux heures après minuit; et lequel fut +baptizé le mardy sixième jour de mars, audit lieu de Pau, et furent +les parrains, etc. etc. _Signé_ CLAUDE (Regin), évêque +d'Oleron.»] + +[Note 102: Il paraît qu'il redoutait cette punition. Un jour +Catherine de Médicis, infatuée de l'astrologie judiciaire, le +conduisit avec ses propres enfants, à Salon chez Michel Nostradamus, +pour tirer l'horoscope de ces petits princes. L'astrologue exigea +qu'on lui présentât le petit Béarnais tout nud; mais celui-ci s'y +opposa de toutes ses forces, croyant qu'il allait être fouetté par +le vieillard dont la longue barbe l'effrayait; cela prouve que ce +genre de correction était assez familier à son égard dans la maison +paternelle. Cependant il se décida, quitta ses vêtements, et le grave +prophète, après l'avoir bien examiné, annonça, dit-on, qu'il serait +un jour roi de France, mais après bien des traverses. Cela n'est +nullement probable; le fûté vieillard se serait bien gardé de faire une +telle prédiction en présence de Catherine de Médicis. Cette anecdote +est rapportée, sans cette dernière réflexion, dans la _Galerie du +XVIe siècle_, (tom. II, p. 236, par Mayer, qui a bien tort +d'attribuer à Michel Nostradamus la _Chronique de Provence_, qui +est de César son neveu.] + +[Note 103: Cette dame de Montglat n'était pas très-bonne, si +l'on en juge d'après la parodie d'un mauvais pamphlet du temps, +intitulé: _Questions proposées au Diable par le P. Coton_, +1610, _in-8º_. On fait demander au diable par le R. P., _si +Dieu est l'auteur des langues_; le malin comte de Thorigni, +lieutenant-général sous Henri IV, parodiait ainsi cette question: +«Satan, je ne te demande pas si Dieu est l'auteur des langues, mais +quel diable a pu en donner une aussi méchante à madame de Monglat?» +Puis tombant sur le fameux Concini, il ajoute: «Je ne te demande pas +si le serpent avait des pattes avant le péché d'Adam, mais si Concini +avait des souliers quand il vint à la Cour?...»] + + «Madame, + + «Je me playns de ce que vous ne m'avez pas mandé que vous avyez + foueté mon filz; car je veux et vous commande que vous le fouetez + (_sic_) toutes les fois qu'il sera opyniatre, ou fera quelque + chose de mal, sachant bien par moy-mesme qu'yl n'y a ryen au monde + qui luy face plus de profyt que cella (_sic_), ce que je + reconnoy par espérience m'avoyre profité; car estant de son age j'ay + esté fort foueté; c'est pourquoy je veux que vous le fassiez; ce que + vous luy ferez entendre. Adieu, madame de Montglat. Etc., etc.» + +Cette lettre est sans date, mais elle peut avoir été écrite vers 1606; +le Dauphin avait alors environ cinq ans. + +Nous ignorons si madame de Montglat a eu égard aux recommandations du +Roi, en administrant souvent au petit Dauphin la correction prescrite; +mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'on l'en a encore plusieurs fois +gratifié depuis l'affreuse catastrophe de son malheureux père. Voici ce +qu'on lit dans le _journal de l'Estoile_, au 29 mai 1610. + + »Nostre nouveau Roy fut fouetté ce jour, par commandement exprès de + la Roine régente sa mère, pour s'estre opiniastré à ne point vouloir + prier Dieu. M. de Souvray, son gouverneur, auquel en avoit esté + donnée la commission, n'y vouloit mettre la main, jusques à ce que, + comme forcé par la Roine, fut contraint de passer outre. Ce jeune + prince se voiiant pris, et qu'il lui en falloit passer par là: «Ne + frappez guère fort au moins,» dit-il à M. de Souvray. Puis peu après, + estant allé trouver la Roine, et Sa Majesté s'estant levée pour lui + faire la révérence comme de coustume: «J'aimerois mieux, dit le petit + prince tout brusquement, qu'on ne me fist point tant de révérences et + tant d'honneur, et qu'on ne me fist point fouetter.» + +Encore une anecdote relative à la correction royale en question; elles +ne sont pas communes dans l'histoire, ces sortes d'anecdotes. Le fait +s'est passé au mois d'août de la même année 1610. On avait fait présent +d'un petit faon au jeune Roi. + +«Prenant plaisir, dit l'Estoile, à chasser après, lui prist la fantasie +de se desrobber de la compagnie finement sans estre apperceu, et se +cacher quelque part, comme il fist, dans ung buisson où personne ne +le vid entrer: si qu'on ne savoit pour tout où il estoit. Incontinent +l'alarme s'en donna avec effroy, tant pour la saison plaine d'ombrages, +soubçons et desfiances, que pour le petit aage de S. M. Enfin après +une assez longue recherche, aiiant esté trouvé, M. de Souvrai son +gouverneur, qui en estoit en grande peine, le voulust fouetter; mais +il lui dit que s'il le fouettoit pour cela, jamais il ne l'aimeroit, +encore que pour l'amour de la Roine, il lui fist toujours bonne mine, +dont Sa Majesté, ladite Roine, estant advertie, qui en avoit eu la +principale peur, après qu'elle l'en eust fort tansé, lui dit, que s'il +lui advenoit plus, ce ne seroit pas M. de Souvrai qui le fouetteroit, +mais elle. Le Roy lui promist de plus n'y retourner; de quoi la Roine +contente lui pardonna.» + +Nous allons rapporter une lettre écrite par le même petit prince +lorsqu'il n'était encore que Dauphin; adressée à son papa, elle +doit avoir été écrite vers 1608. C'est l'ouvrage d'un enfant dont +la prononciation n'est pas encore formée et qui écrit comme il +prononce; nulle trace de la consonne r dans les mots _parti_, +_votre_, _arsenal_, _gros_, _très_, etc., etc., ce +qui annonce une prononciation mignarde comme celle des petits enfants. +Quant à l'orthographe, c'est celle de la nature; elle est conforme +à la prononciation, et par conséquent dépourvue de tous principes +élémentaires grammaticaux. Malgré cela, ce petit jargon a dû faire +plaisir au cœur paternel du bon Henri. Voici cette lettre: + + «Papa, + + »Depuy que vou ete pati j'ay bien donné du paisi à maman. J'ay été + à la guere dans sa chambe; je sui allé reconète les enemy. Il étè + tous à un tas en la ruele du li à maman où i dormè. Je les ay bien + éveillé avè mon tambour. J'ay été à vote asena, papa, Moncheu de Rony + m'a monté tou plein de belles ames é tan tan de gos canon; é puy i + m'a donné de bonne confiture è ung beau petit canon d'agen; i ne me + fau qu'un peti cheval pour le tiré. Maman me renvoie demain à Sain + Gemain où je pieray bien Dieu pour bon papa afin qu'i vous gade de + tou dangé et qu'i me fasse bien sage è la gache de vou pouvoi bien + to faire tès humbe sevices. J'ay fort envie de domi, papa, fe fe + Vendome[104] vou dira le demeuran et moi que je suj vote tès humbe et + tès obéissan fi, papa, et serviteu. + +[Note 104: Ce petit frère était César de Vendôme, fils naturel de +Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, né au mois de juin 1594; il avait +sept ans de plus que le Dauphin.] + +DAUPHIN.» + +Cette lettre a été prise dans les _Historiettes_ de Tallemant des +Réaux, tom. I, p. 164[105]; la copie en est plus exacte que celle qui a +été insérée dans le _Magasin pittoresque_, tom. II, p. 258. + +[Note 105: Les éditeurs des _Historiettes_ ont ajouté cette +note à leur copie: «Cette lettre n'est point celle que les éditeurs de +l'_Isographie_ ont découverte dans les manuscrits de Béthune de la +bibliothèque du Roi, puisque Louis XIII n'a signé que DAUPHIN +et non Loys.» Cette note est pour prouver que la lettre en question +n'est point celle que Henri IV a montrée à Malherbe, et qui a été cause +du changement de l'orthographe du nom de Loys en Louis.] + +Nous citerons encore un fragment de lettre d'un autre enfant de Henri +IV, d'Elisabeth de France, sœur cadette de Louis XIII; cette lettre +porte la date de 1610, (la princesse avait alors huit ans, puisqu'elle +est née en 1602). Elle est adressée à _Maman Gast_ (Mme de +Monglat). Le style en est enfantin comme celui de la lettre précédente +de son jeune frère. On y lit: + +«...... Je voudrois bien passer seu seu Verneulle[106] en sagesse, et +en danse et en baux habis.....» + +[Note 106: Cette _seu seu_ ou petite sœur, était +Gabrielle-Angélique, née en 1602 de Henri IV et de Catherine-Henriette +de Balzac d'Entraigues, marquise de Verneuil. Elle fut mariée le 12 +décembre 1622 à Bernard de la Valette duc d'Epernon. Elle mourut en +couches le 24 février 1627. Sa mère Henriette lui survécut et mourut le +9 février 1633.] + +Nous avons puisé ce léger fragment dans l'annonce de l'autographe +de cette lettre qui a été adjugée le 2 février 1838, à la vente des +livres, etc., du cabinet d'un officier-général étranger, dont le +catalogue a été rédigé par M. Merlin fils, _Paris_, _in-8º_ +de 66 pag. + +De ces sublimes correspondances de princes passons à celles de simples +particuliers qui peuvent aussi figurer dans notre recueil. + + +XII. + +LETTRE DE L'ABBÉ DE MONTREUIL + +A SON FRÈRE. + +Cet abbé, bel esprit du siècle de Louis XIV, écrivait quelquefois d'une +manière assez originale. Etant un jour tombé malade à Calais, il fit +part de cette nouvelle à son frère par la lettre suivante: + + «Mon frère, on a mandé à notre mère que j'étois fort malade; + dites-lui, je vous prie, que cela ne doit point lui donner + d'inquiétude: les enterrements sont à bon marché à Calais; je ne + lui demande qu'une douzaine de messes qui ne coûtent que cinq sous + au pays où elle est. Et à vous, mon cher frère, la seule grâce que + je vous demande, c'est de ne me point faire de mauvaise épitaphe, + ou pour mieux dire de ne m'en point faire du tout; vous m'obligerez + sensiblement. + +»Votre bon frère, + +DE MONTREUIL.» + +Cette lettre donnerait à penser que Mme de Montreuil regardait de +près à la dépense, et que le frère du malade avait un talent poétique +fort équivoque aux yeux dudit malade. + + +AUTRE LETTRE DU MÊME ABBÉ A L'UN DE SES DÉBITEURS. + + «Monsieur Olivier, je vous prie de m'excuser si, malgré la résolution + que j'avois prise, j'ai laissé passer mercredi sans envoyer saisir + vos meubles. Si ce n'étoit point fête aujourd'hui, vous auriez le + plaisir de voir un sergent; mais soyez tranquille, cela ne tardera + pas; et n'espérez pas que je me laisse plus longtemps corrompre par + votre mauvais exemple. Quoique vous ne m'avez jamais tenu parole, je + suis bien décidé cette fois-ci à vous tenir la mienne; et bien que + vous ayez l'honneur d'être le plus mauvais payeur de Saint-Cloud, je + ne suis pas décidé à être l'homme le plus patient de Paris; ainsi à + demain.» + +L'abbé de Montreuil, né à Paris en 1620, est mort à Valence en +1692. VOY. ce que dit de sa personne et de ses ouvrages, +le savant Michault de Dijon, dans ses _Mélanges historiques et +philologiques_, Paris, Tillard, 1770, _2 vol. in_-12, tom. I, +pp. 85-94. + + +XIII. + +CORRESPONDANCE LACONIQUE. + +On connaît deux anglais de la secte des quakers, l'un demeurant à +Philadelphie, et l'autre à Londres, dont la correspondance est d'un +laconisme sans exemple. Ils n'ont pas à craindre qu'on viole à leur +égard le secret des lettres, car ôtez l'adresse à l'extérieur, le nom +du lieu d'où ils écrivent et la date à l'intérieur, vous ne trouverez +souvent que la feuille en blanc avec un signe qui exprime toute leur +pensée. Par exemple, celui de Philadelphie, demandant un jour à son ami +s'il y avait quelque chose de nouveau à Londres, se contenta de lui +adresser la lettre suivante: + +_Phil. Jan. 2, 1835._ + +«Friend, + +? + +_Signé_ JOH. K...» + +Ce signe interrogatif placé au milieu de la page exprima toute la +demande. + +Celui de Londres ne fut pas en reste de laconisme; comme il n'avait +rien de nouveau à mander à son correspondant, la réponse qui suit lui +parut suffisante. + +_London, februa., 26, 1835._ + +«Friend, + +0 + +_Signé_ THOM WOL...» + +Ce zéro fit tous les frais de la lettre. + +En général les quakers sont très-économes de paroles, dans l'usage +ordinaire de la vie. Le fait suivant, survenu à peu près dans le +même temps, le prouve: l'un d'eux, débarquant d'Amérique dans un de +nos ports de mer, pour soutenir un procès qu'il avait, fut instruit +qu'avant l'audience on allait ordinairement rendre visite au président +du tribunal; il s'y rendit. Admis dans le cabinet du magistrat, sans +saluer et sans se découvrir: «Ami, dit-il, demain j'ai un procès devant +ton tribunal; comme tu me jugeras, Dieu te jugera; adieu.» Et il sortit. + + +XIV. + +LETTRE FACÉTIEUSE SUR UN PROJET DE RÉFORME DE L'ORTHOGRAPHE. + +En 1829, un écrivain qui possédait des connaissances grammaticales +assez étendues, a proposé un plan de réforme de l'orthographe +actuelle de la langue française; il ne tenait sans doute aucun compte +de l'inutilité de tous les efforts que l'on a faits, de tous les +livres que l'on a publiés depuis le XVIe siècle jusqu'au +XIXe[107], pour parvenir à cette réforme qui consisterait à +écrire comme l'on parle, c'est-à-dire à substituer l'orthographe des +cuisinières à l'orthographe de l'Académie, et à nous remettre tous à +l'A, B, C. + +[Note 107: Parmi les ouvrages du XVIe siècle, qui ont +paru sur la réforme de l'orthographe, on distingue: + +Le TRETTÉ de la grammère françoëze, par Loys Meigret. +_Paris, Chr. Wechel, 1550, in-4º de 144 feuillets_. + +La TRICARITE, plus qelqes chants en faueur de plusieurs +damoêzelles; par C. de Taillemont Lyonoes. _Lyon, J. Temporal, 1556, +in-8º de 152 pag._ + +La GRAMMÈRE de P. La Ramée. _Paris, And. Wechel_, 1572, +_in-8º de_ x-211 _pag._ + +Les ETRÈNES de poézie fransoëze en vers mezurés, par Jan +Antoene de Baïf, segretere de la çanbre du Roè. _Paris, Duval_, +1574, _in-4º_. + +Les RÉCRÉATIONS litérales et mystérieuses pour le +divertissement des savans et amateurs de letres, par E. T. (le P. +Dobert, minime Dauphinois). _Lyon, Ant. Valançot_, 1646, _in-8º +de_ XIV-191 _pag._--Nouv. édition très-augmentée, _Lyon_, +1650, _in-8º_. + +Voici un échantillon de l'orthographe réformée du P. Dobert. Voy. +l'édition de 1650, p. 603: + +«.... De kel côté ke je me tourne, et kele posture que je prenne, +je me treuve tousjours o péïs de souffranse. Parmi les occupasions +où je tâche d'aléjer mes maus, il y a bien osi du contrepoës, car +la méditasion émeut la flucsion, la lecture fait mal aux ïeux, et +l'écriture nuit à l'estomak, voère même à toutes les otres parties, +suivant ce dire: + + »Tres digiti scribunt, cætera membra dolent.» + +On conçoit aisément qu'un tel systême d'orthographe n'a pas dû survivre +à son auteur.] + +Comme ce grammairien, malgré les justes observations qu'on lui a +faites, a sérieusement persisté dans son projet et même a publié +quelque chose à cet égard, un plaisant lui a adressé, sous le nom +de l'académicien Andrieux[108], la lettre suivante, qui, écrite +exactement selon le plan de réforme, en fait suffisamment sentir le +ridicule: cette facétie nous a paru pouvoir figurer parmi nos lettres +singulières; la voici: + +[Note 108: M. Andrieux, aimable poète, bon écrivain, homme de +beaucoup d'esprit, est mort en 1833, âgé de 74 ans. Malgré ses talents, +il avait sur Bossuet une opinion bien étrange et qui, ce nous semble, +ne fait honneur ni à son goût, ni à son jugement: + +«Bossuet, dit-il, est fort souvent un intrépide déraisonneur et un +magnifique charlatan.» + +Il est vrai que cette opinion ne se trouve que dans une lettre +particulière, et il est présumable que l'auteur ne l'eût jamais +publiée.] + + «Mosieu, + + »Il è d'un bon éspri de déziré la réforme de l'ortografe fransèze + aqtuèle, de vouloir la rendre qonforme, ôtan qe posible, à la + prononsiasion; il è d'un bon grammériin è même d'un bon sitoiiin de + s'oqupé de sète réforme; mèz il è dificile d'i réusir. Voltaire, + aprè soisante & diz an de travô èt à pène parvenu à nou fère éqrire + FRANÇAIS qome PAIX, è non pà qome FRANÇOIS + è POIX; on trouve anqor dé jan qui répunent à se chanjeman + si rézonable è si simple; lé routine son tenase, le suqsè vouz en + sera plu glorieu si vou l'obtené; vou vou propozé de marché lanteman + è avèq préqôsion dan sète qarière asé danjereuze; s'è le moiiin + d'arivèr ô but; puisié vou l'atindre! + +»_Signé_ ANDRIEUX, +_Manbre de l'Aqadémie fransèze_.» + +Cet échantillon de la réforme proposée n'est-il pas une vraie +caricature, un travestissement qui donne à penser que si cette +réforme était adoptée, il ne serait plus possible de reconnaître la +langue française, puisqu'on en aurait fait disparaître tout principe +élémentaire grammatical, tout vestige d'étymologie. J'aimerais +presqu'autant l'orthographe de cet ordre qu'un maire villageois adressa +au desservant de sa commune pour lui enjoindre d'inhumer un petit +enfant: + + «Ojordhuy a sainq qheurre du soer mosieu le desairvan voura bin fére + l'illumation de lanfan de Pinchonet mort né avant que dètre au monde + ciderrière dénommé. + + »Ce venredi 3 ahou 1832. + +_Signé_ B...., mère de C...» + +Ce billet, à part le style, nous paraît, sous le rapport de +l'orthographe, aussi rationnel que la lettre attribuée à Andrieux, +puisque ce maire a bien certainement écrit comme il parlait. + +Au reste, il est incontestable que, si la lettre précédente, +orthographiée selon la prononciation parisienne, était écrite par un +provençal, par un lorrain, par un franc-comtois, par un picard, par +un normand, par un breton, conformément à la prononciation usitée +dans leurs provinces respectives, il est incontestable, disons-nous, +qu'on aurait six lettres d'orthographes différentes. Où en seraient +non seulement la pureté, mais l'unité de notre langue? Convenons +donc qu'une réforme subite et complète de l'orthographe d'une langue +est la chose impossible; et, comme le dit très-judicieusement M. Ch. +Nodier: «Proposer cette réforme est le fait d'un esprit présomptueux et +superficiel, dont la portée manque d'étendue, ou le savoir de maturité.» + + +XV. + +LETTRES DE DEUX FASHIONABLES. + +Le style épistolaire, comme tant d'autres parties de notre littérature, +est aussi entré depuis un certain nombre d'années, dans la voie du +progrès sous l'égide du romantisme; et si ses pas n'ont point été +aussi rapides que ceux qu'y ont faits la poésie, l'art dramatique, le +roman, etc., ils n'en sont pas moins très-marquants. C'est ce que vont +prouver les deux lettres suivantes écrites en 1825 par des fashionables +du premier mérite et bien faits pour donner des leçons, dans ce genre, +à la société régénérée. On verra dans ces lettres qu'il est du bon et +de la dernière fashionabilité de dater, comme faisait lord Byron[109], +chaque lettre, de _Venise_; qu'il est également, du bel air de +mettre l'année avant le nom du mois et le quantième après ledit nom, +puis le numéro de la maison avant le nom de la rue; ce qui, soit +dit entre nous, est bien un peu mettre la charrue devant les bœufs; +n'importe, pourvu que tout soit à l'anglaise pour la forme, et d'un +style romantique renforcé pour l'expression, cela sera à merveille +et dans le vrai genre. On en va juger par les exemples ou plutôt les +modèles suivants, où nos fashionables qui, comme Mme de Sévigné, +n'écrivaient point pour le public, se sont distingués pour la forme et +surtout pour l'expression, qui offre une admirable variété d'heureux +néologismes. + +[Note 109: Georges-Noël Gordon lord Byron, célèbre poète anglais, +né le 22 janvier 1788, est mort à Missolonghi (Grèce), le 19 avril +1824.] + + +PREMIÈRE LETTRE. + +_Venise, 1825, juillet 20._ + +»Mon cher ami, + + »Même avant d'avoir reçu votre dernière chose d'art, je savais que + vous teniez un rang parmi les sommités de l'époque. Nous sommes ici + plusieurs illustrations qui avons été vivement frappés de l'idéalisme + dont cette chose d'art est palpitante. L'excentricité qui vous + caractérise y brille de tous ses resplendissements. Les douleurs + stridentes de votre cœur d'homme y apparaissent mélancolieuses et + lancinantes aussi bien que la spontanéité de votre langage vibrant. + + »Je vis hier lady Warth dans un raout, chez la marquise de + Senancourt. Cette femme de poésie, coiffée d'un turban à la moabite, + a laissé tomber des paroles échevelées qui s'harmoniaient avec les + mystérieuses effluves échappées de sa main. Près d'elle je reconnus + Antony Florival, l'un des hommes d'élégance de la fashionabilité + parisienne, qui ont le plus de distinction. + + »Entre nous, je doute que lady Warth résiste à l'âcre fascination de + mes regards corrosifs. + + »Surtout, ne soyez pas discret. + +»Votre ami, +N......» + + »P. S. Puis-je vous demander un service? Il s'agit de vous + transporter dans mon appartement, 25, rue de Provence, au quatrième + au-dessus de l'entresol. Après avoir demandé la clef à mon portier, + dont les inexplicables pointilleries m'ont si fort harcelé avant mon + départ, vous voudriez bien prendre chez moi trois foulards, les miens + étant réduits à un état voisin de l'idéalité, et me les renvoyer par + notre ami Zelberg que j'attends le mois prochain. Vous savez combien + je tiens à la confortabilité.» + + +SECONDE LETTRE. + +RÉPONSE. + +_Du Château_ de[110].... 1825, août, 5. + +[Note 110: Qu'on n'aille pas prendre au pied de la lettre cette +expression _du château_ de.....; l'auteur de cette lettre n'a +peut-être jamais approché de la grille d'aucun château; mais il est +bien et très-bien, dans certaine littérature _à gants jaunes_, de +dater ses lettres ainsi que ses préfaces, sinon de Venise, du moins +du château de...., château que, toutefois, on peut placer en Espagne +crainte d'erreur.] + + «Merci pour vos compliments sur ma chose d'art, mon cher ami, merci + à vous, homme de progrès, pour avoir si bien compris l'actualité et + l'idéalité dont elle palpite. J'ai relu cette lettre tout-à-l'heure + encore dans un délicieux cottage où je viens faire de l'art tous les + matins. Ma pensée s'y produit avec plus de spontanéité, et mon ame + histérique semble y respirer plus à l'aise. + + »Je suis allé hier à Paris où j'ai vu plusieurs hommes de fashion et + plusieurs femmes de gaze et de fleurs de votre connaissance. + + »Pour m'acquitter de votre commission, je me suis rendu chez vous + et j'ai demandé la clef de votre appartement à votre portier; mais + cet homme, qui ne me fait nullement l'effet d'un homme de poésie, + a opposé à ma demande le rationalisme le plus absurde et le plus + obstiné. J'allais lui déduire la causalité de ma demande, il a osé + me dire que vous lui deviez 14 fr. 75 c. pour brossage d'habits + et autres frais aussi indignes de vous, et que nul objet à vous + appartenant ne sortirait avant l'entier acquittement de cette + somme. Ayant perdu la semaine dernière trois cents louis dans un + steeple-chase contre une célébrité de notre club, je me suis vu + à regret dans l'impossibilité de lever l'obstacle résultant de + l'irrationalité de ce misérable. + +«Votre ami dévoué. +R......» + +Nous allons terminer cette série de chefs-d'œuvre espistolaires par +trois lettres empruntées aux orientaux, pour juger de la différence du +style. Car le style turc, le style hindou, le style chinois n'ont rien +de commun avec le style européen. Ce sera encore une singularité. Nous +ne retrouverons dans ces missives orientales ni la clarté du style de +Voltaire, ni le naturel de celui de Mme de Sévigné. Mais nous en +serons dédommagés par la boursoufflure des expressions, par les grands +compliments et par l'exagération des titres[111]. Commençons par le +turc. + +[Note 111: En voici un exemple ancien, tiré de la correspondance +du sultan Achmet avec Henri IV, sous la date du 20 mai 1604. Nous nous +bornons à citer les titres que prend le Grand-Seigneur et ceux qu'il +donne à Henri IV. + + +AU NOM DE DIEU. + + «L'Empereur AMAT (Achmet) fils de l'empereur Mehemet, + toujours victorieux, marque de la haute famille des empereurs + ottomans, avec la grandeur et splendeur de laquelle tant de pays sont + conquis et gouvernés. + + »Moi qui suis par les infinies grâces du juste, grand et + tout-puissant Créateur, et par l'abondance des miracles du chef + des prophètes, empereur des victorieux empereurs, distributeur des + couronnes aux plus grands seigneurs de la terre; serviteur des + deux très-sacrées et très-augustes villes de la Mecque et Médine; + protecteur et gouverneur de la sainte Jérusalem; seigneur des plus + grandes parties de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, à savoir des + royaumes de la Grèce, d'Esclavonie, de Themisvar.... (ici est une + nomenclature de plus de quarante pays); seigneur des mers Blanche, + Rouge et Noire et de tant d'autres divers pays, îles, détroits, + passages, peuples, familles, générations et d'un nombre infini de + victorieux hommes de guerre qui reposent sous l'obéissance de moi + qui suis l'empereur Amat, fils de l'empereur Mehemet, de l'empereur + Amurat, de l'empereur Selim, de l'empereur Soliman, de l'empereur + Bajazet, etc.; par la grâce de Dieu, recours des grands princes du + monde et refuge des honorables empereurs. + + »Au plus glorieux, magnanime et grand-seigneur de la créance de + Jésus, élu entre les princes de la nation du Messie, médiateur des + différends qui surviennent entre le peuple chrétien, seigneur de + grandeur, majesté et richesses, glorieux guide des plus grands, + HENRI IV, empereur de France, que la fin de ses jours soit + heureuse!» + + Etc., etc., etc. +] + + +XVI. + +LETTRE D'IBRAHIM-PACHA AU GRAND-SEIGNEUR. + +Le sultan Mahmoud ayant cédé, en 1833, le gouvernement d'Adana +(_Turq. asiat._), à Ibrahim-Pacha, pacha d'Egypte, celui-ci +adressa la lettre suivante à sa Hautesse pour la remercier, faire acte +de soumission, etc. Nous ne pouvons donner que la traduction. + + «Mon sublime, magnanime, courageux, puissant et grand souverain, + notre bienfaiteur, le bienfaiteur de l'humanité; + + »Puisse le Ciel accorder à ta sublimité une vie sans fin, et + puisse-t-il faire que l'ombre de ta sublimité serve de protection à + tous les hommes et particulièrement à mon humble tête! + + »Ton inépuisable bonté t'a porté, ô très-gracieux souverain, à + m'accorder le gouvernement d'Adana. + + »Encouragé par cette nouvelle faveur de ta sublimité, la durée de ma + chétive existence sera entièrement consacrée à prier Dieu pour la + conservation de ta vie et la prolongation de ton règne. Comme mon + cœur est plein du sentiment de la reconnaissance, je ne forme plus + d'autre vœu (Dieu m'en est témoin) que d'agir de manière à mériter la + gracieuse approbation de ta sublimité, et à trouver l'occasion de me + dévouer tout entier à ton service. + + »Dans le but de t'exprimer ma vive gratitude et mes très-humbles + remercîments, j'ose déposer cette humble supplique au pied du trône + du sublime, du magnanime, du courageux, du puissant, du grand + Padischah, notre auguste souverain, le bienfaiteur de tous les + hommes.» + +L'original de cette lettre est entièrement écrit de la main +d'Ibrahim-Pacha, signé par lui et scellé du sceau de ses armes. + +Passons à l'Hindou. + + +XVII. + +LETTRE DE KRICHNAYA AU BRAME LATCHOUMANAYA, SON SUPÉRIEUR. + +Nous devons prévenir que, dans l'étiquette épistolaire de l'Hindoustan, +un supérieur qui écrit à son inférieur met toujours son nom le premier +dans le début de la lettre; et au contraire, un inférieur qui écrit +à son supérieur place son nom le second. Observons encore qu'on ne +se sert jamais de la seconde personne, mais toujours du pluriel à +la troisième; on ne dira pas: «A vous seigneur,» mais on mettra: «A +eux seigneurs, les seigneurs brahmes, les brahmes (un tel).» Il faut +également se bien garder de mentionner dans une lettre des respects +ou des civilités pour la femme de celui à qui l'on écrit; seulement +parler d'elle serait une indiscrétion, une impolitesse dont le mari +serait offensé. On ne se sert jamais de cire noire pour annoncer la +mort d'un parent; mais on brûle un peu l'extrémité de la feuille de +palmier sur laquelle on écrit. Les Hindous sont très-susceptibles +en fait d'étiquette; aussi il faut prendre toutes les précautions, +surtout d'inférieur à supérieur, pour ne rien négliger de ce qui +tient à la soumission, disons mieux, à la plus basse servilité, mais +particulièrement aux compliments exagérés. C'est ce que nous allons +trouver dans la lettre suivante qui est une réponse qu'un inférieur +fait à son supérieur. + + «A eux, seigneurs, les seigneurs brahmes, les grands brahmes + LATCHOUMANAYA, qui sont ornés de toutes les vertus, qui + sont grands comme le Mont-Mérou[112], qui possèdent une connaissance + parfaite des quatre védams, qui par l'éclat de leur vertu, brillent + comme le soleil; dont la réputation est répandue dans les quatorze + mondes et qui y sont loués. Moi, leur très-humble serviteur et + esclave KRICHNAYA, me tenant à une distance d'eux, les deux + mains jointes, la bouche close, les veux baissés, la tête inclinée, + et attendant dans cette humble posture qu'ils daignent jeter les + yeux sur celui qui n'est rien en leur présence; après avoir obtenu + leur permission, m'approchant d'eux avec crainte et respect, et me + prosternant par terre à leurs pieds qui sont la fleur même appelée + _Tavaraï_[113], après les avoir profondément salués, et les + avoir baisés, je leur fais, à ces pieds, cette humble supplique, + savoir: + +[Note 112: Ce mot désigne le nom sous lequel le Dieu Vichnou veut +être adoré parmi les montagnes.] + +[Note 113: C'est une espèce de lis d'étang ou Nénuphar, _Nymphœa +lotus_. Les Indiens prétendent que leur première divinité, Brahma, +est sortie de cette plante. On sait combien elle était en vénération +chez les anciens Egyptiens; elle croît abondamment dans les canaux +qui servent à conduire les eaux du Nil pour arroser et fertiliser la +campagne.] + + »L'année vicary, le vingtième du mois de Pouchin, moi, votre + très-humble esclave, que vous avez daigné regarder comme quelque + chose, ayant reçu des deux mains la lettre que votre excellence + s'est abaissée jusqu'à m'écrire, l'ayant baisée et l'ayant mise + sur ma tête, je l'ai, après cela, lue avec toute l'attention dont + j'étais capable. Votre excellence peut être assurée que j'exécuterai + ponctuellement ce qu'elle contient sans m'écarter de l'épaisseur d'un + grain de sésame, de la teneur de ses ordres. L'affaire mentionnée + dans la lettre est en bon train et j'espère que par la vertu de + l'_assirvahdam_[114] de votre excellence, elle se terminera + bientôt à son honneur et avantage. Aussitôt qu'elle sera finie, moi + votre très-humble serviteur et esclave, je ne manquerai pas de me + rendre auprès des pieds de votre excellence pour recevoir ses ordres. + +[Note 114: Ce mot répond à notre _Dieu vous bénisse_; c'est +une expression mystérieuse, composée de trois autres qui renferment +d'heureux souhaits. Les brahmes et les gourous (prêtres) seuls ont le +pouvoir de conférer l'_assirvahdam_, ou de prononcer ce mot sacré +sur les personnes qui les traitent avec respect ou qui leur font des +présents.] + + »Du reste, je prie votre excellence de m'intimer les avis et les + instructions nécessaires pour me conduire d'une manière qui lui soit + agréable, et de m'indiquer la meilleure voie pour servir ses pieds + sacrés, qui sont la fleur de Tavaraï elle-même. Pour cela il ne + sera pas nécessaire que votre excellence s'abaisse encore jusqu'au + point de m'écrire une seconde fois; il suffira que sa bonté me fasse + parvenir une feuille de bétel échancrée avec l'ongle[115], par + quelqu'un qui m'expliquera ses ordres de vive voix. + +[Note 115: Ce mode équivaut souvent à une lettre de créance pour +porter des ordres verbaux.] + + »Telle est ma très-humble supplique.» + +Cette lettre est tirée de l'ouvrage très-curieux de M. l'abbé Dubois, +intitulé: _Mœurs, Institutions et Cérémonies des peuples de +l'Inde_. Paris, 1825, _2 vol. in-8º_. _Voy._ tom. II, p. +107-111. + +Finissons par le chinois: + + +XVIII. + +LETTRE CHINOISE ADRESSÉE A LA REINE D'ANGLETERRE. + +Cette lettre que nous ne rapportons qu'à cause de la singularité de +quelques expressions, a été adressée, en 1839, à sa majesté la reine +Victoria, par des commissaires délégués du gouvernement chinois, pour +l'engager à supprimer pour toujours le fatal commerce de l'opium, +si funeste, disent-ils, au genre humain. Voici cette lettre où ils +s'expriment d'une manière aussi cavalière que ridicule par les titres +qu'ils se donnent. + + «Nous les enfants de la dynastie céleste, qui avons accepté les dix + mille royaumes de la terre, nous possédons un degré de majesté divine + que vous ne pouvez pas sonder. Ne dites pas que nos avertissements + vous ont manqué. + + »Vous, Reine, en recevant cette lettre, prenez immédiatement les + mesures nécessaires pour empêcher le commerce de l'opium; et + faites-les-nous connaître. + + »Ne cherchez en aucune manière à user de fausseté ou à éluder nos + ordres. Nous ne vous permettons ni des détails, ni des détours. + + »Nous nous tenons avec anxiété sur notre orteil en attendant votre + réponse. + + »Donné la seconde lune de la XIXe année. + + Signé LIN, _commissaire impérial, président de + l'administration de la guerre, vice-roi de Hoo-Kwang_. + + TANG, _l'un des présidents du conseil de guerre, vice-roi + de Canton et de Quangse_. + + E, _vice-président du conseil de guerre et gouverneur de Canton_. + +Voilà de plaisants Chinois avec leur ton grossier et leur style +de Rodomont; aussi, le surintendant, jugeant cette pièce par trop +impérieuse et trop contraire aux règles de la diplomatie, n'a pas cru +devoir la mettre sous les yeux de la Reine. + + + + +HUITIÈME OBJET. + +QUELQUES DOCUMENTS SINGULIERS EMPRUNTÉS A L'HISTOIRE, A LA LÉGISLATION +ET A LA LITTÉRATURE, CHEZ LES ANGLAIS. + + +I. + +ORDONNANCE DE RICHARD I, ROI D'ANGLETERRE. + +Lorsque Richard, dit Cœur de Lion, s'apprêta à partir en 1190 pour la +troisième croisade[116] à la tête d'une armée de trente-cinq mille +hommes, qu'il devait réunir à celle de Philippe Auguste, chef de +cette même croisade, il fit un règlement de police pour ses troupes +qui allaient s'embarquer. Nous allons rapporter cet acte dont les +dispositions ne sont pas tout-à-fait en harmonie avec le Code pénal +actuel de la marine, chez les nations policées. + +[Note 116: On compte ordinairement sept croisades: + +1º Celle de 1096, prêchée par Pierre l'Hermite, sous Philippe I. Les +croisés s'emparent de Jérusalem en 1098; Godefroi de Bouillon en est +nommé roi. + +2º Celle de 1147, prêchée par S.-Bernard, sous Louis VII dit le Jeune. +L'empereur Conrad III y prend part. + +3º Celle de 1190, sous Philippe II dit Auguste. C'est celle dont nous +parlons dans cet article. + +4º Celle de 1204, prêchée par Foulques de Neuilly sous le même roi +Philippe Auguste. On s'empare de Constantinople. Baudouin, comte de +Flandre, en est le Ier empereur. + +5º Celle de 1213, sous le même roi. + +6º Celle de 1248, sous Louis IX, qui y fut fait prisonnier le 5 avril +1250, et qui obtint sa délivrance le 5 mai suivant, moyennant la +restitution de Damiette et une rançon de 400,000 fr. (plus de 7,000,000 +de notre monnaie actuelle). + +7º Celle de 1270, sous le même roi S.-Louis, qui meurt en Afrique le +25 août de la même année. + +Les croisades, sous le rapport politique, ont été malheureuses et +désastreuses pour la France; mais sous le rapport du commerce, des +arts, des usages et même des lettres, leur résultat a fait faire un +grand pas à la civilisation.] + + «1º Celui qui en tuera un autre à bord d'un vaisseau, devra être lié + à celui qu'il aura tué, et, dans cet état, jeté à la mer. + + »2º Celui qui en tuera un autre sur terre, devra pareillement être + attaché avec le cadavre, et enterré avec lui. + + »3º Celui qui sera légitimement convaincu d'avoir tiré le couteau + ou autre arme pour frapper quelqu'un, ou qui en aura frappé un autre + jusqu'à effusion de sang, aura la main coupée. + + »4º Celui qui frappera un autre de la main sans effusion de sang, + sera plongé trois fois dans la mer. + + »5º Celui qui se servira de termes injurieux, invectives, + imprécations et malédictions, sera condamné à payer autant d'onces + d'argent qu'il aura insulté de fois. + + »6º Celui qui aura volé, quand il sera convaincu légitimement, + devra avoir la tête rasée, arrosée de poix bouillante, et frottée + avec de la plume ou du duvet, afin qu'on puisse le reconnaître; et, + en cet état, il sera mis à terre et abandonné dans le premier lieu + qu'on rencontrera.» + +Cette ordonnance est bien marquée au coin de la barbarie du siècle qui +l'a produite. Finissons par un mot sur cette croisade. + +Les deux rois, Philippe Auguste et Richard, partirent ensemble de +Vezelai, le 4 juillet 1190; l'empereur Barberousse, parti dès 1189, +eut part à cette croisade, qui commença par des succès et qui finit +mal. Cet Empereur mourut au milieu de ses exploits, pour s'être, comme +Alexandre, baigné dans le Cydnus. Philippe et Richard, après avoir +pris plusieurs villes et entre autres Saint-Jean-d'Acre (Ptolemaïs), +se disputent, acquièrent de la gloire et finissent par perdre leur +armée. Philippe revient en France, et Richard, dans son retour, est +fait prisonnier en Allemagne par Léopold duc d'Autriche qui l'envoie à +l'Empereur; il ne revient en Angleterre qu'en 1193; sa rançon fut de +100,000 marcs. + +Frédéric Barberousse mourut le 10 juin 1190; Richard, né en 1156, +couronné à Westminster le 3 septembre 1189, mourut le 6 avril 1199; et +Philippe Auguste mourut à Mantes le 14 juillet 1223. + + +II. + +EPISODE BIOGRAPHIQUE DE LA JEUNESSE D'ELISABETH WOODVILLE, SIMPLE +PARTICULIÈRE, DEVENUE REINE D'ANGLETERRE. + +Cette Elisabeth était fille du chevalier Richard de Woodville, créé +depuis lord comte de Rivers, et de Jacqueline de Luxembourg duchesse +douairière de Bedfort; elle naquit vers 1440. Il paraît que dans sa +jeunesse elle demeurait à la campagne, où, selon les mœurs du temps, +elle ne dédaignait pas de se livrer aux occupations champêtres les +plus communes. C'est ce que prouve une pièce très-curieuse écrite de +sa main sous le titre de JOURNAL, que l'on a découverte dans +les papiers de sa famille. Elisabeth pouvait avoir alors quatorze à +quinze ans; elle rend compte dans ce journal, de toutes ses actions de +la journée avec une naïveté et une simplicité qui annoncent qu'elle +ne prévoyait guère le sort brillant et malheureux qui l'attendait un +jour sur le trône d'Angleterre. On n'a publié qu'un fragment du journal +autographe en question. le voici; c'est Elisabeth elle-même qui parle: + + «Le lundi matin, levée à quatre heures pour aider Catherine à traire + les vaches. + + »A six heures, le déjeûner. + + »Sept heures, je suis descendue dans la cour, avec la duchesse + ma mère, et nous avons donné à manger à vingt-huit pauvres, tant + hommes que femmes. J'ai grondé Roger sévèrement pour avoir témoigné + du mécontentement de ce que nous le faisions attendre et laissions + refroidir le dîner. + + »A dix heures, le dîner auquel prend part John Gray de Grooby, l'un + de ceux qui viennent nous voir ordinairement.--C'est un jeune homme + bien honnête.... mais que m'importe!--Une fille vertueuse doit + s'abandonner aux vues de ses parents.--John est petit mangeur.--Il + m'a adressé plusieurs coups-d'œil affectueux. + + »A trois heures, la maison du pauvre Robertson a été réduite en + cendres par accident.--John Gray a proposé à la compagnie de faire + une souscription en faveur de ce pauvre fermier ruiné, et a donné + lui-même jusqu'à cinq livres sterl. (125 fr.), à cette bonne + intention, _memorandum_.--Jamais il ne m'a paru si aimable qu'en + ce moment; jamais ses regards n'ont été si touchants. + + »A quatre heures, la prière. + + »A six heures, donné à manger à la volaille. + + »A sept heures, on a servi le souper; c'est l'accident arrivé au + pauvre Robertson, qui nous a fait souper si tard........» (_Le + fragment finit là_). + +Telle était la vie et les occupations d'une jeune anglaise de condition +au XVe siècle. Ce peu de lignes peint l'innocence, la belle ame et le +cœur sensible d'Elisabeth Woodville. + +Disons maintenant un mot des événements qui par la suite ont illustré +la carrière de cette jeune personne. D'abord, à l'âge de seize ans, +elle épousa le chevalier John Gray de Grooby, mentionné dans le +_Journal_ précédent. Elle en eut plusieurs enfants; mais en 1461, +ce brave jeune homme qui servait dans le parti de Lancastre, fut tué +à la seconde bataille de Saint-Alban; ses biens furent confisqués. +Sa malheureuse veuve se retira chez son père qui habitait sa terre +de Grafton dans le Northamptonshire. Un jour que le Roi Edouard IV +chassait dans les environs (c'était en 1464), il vint rendre visite +à la duchesse de Bedfort, mère d'Elisabeth. Celle-ci profita de la +circonstance pour demander au Roi la restitution des biens de son mari. +Edouard, épris des charmes de la jeune veuve, aussi recommandable par +sa beauté que par sa vertu, lui fait la cour et oublie qu'il a envoyé +en France le comte de Warwick, pour négocier son mariage avec Bonne de +Savoie, sœur de la reine de France (Charlotte de Savoie, femme de Louis +XI), qui se trouvait alors à Paris. Edouard, de plus en plus amoureux +d'Elisabeth, continue ses poursuites pressantes; mais cette jeune et +sage veuve repousse avec respect ses prétentions, lui disant qu'elle +n'était pas assez noble pour être son épouse, et qu'elle était de trop +bonne maison pour être sa maîtresse. Cela ne fit qu'irriter les désirs +du Roi qui enfin l'épousa le 1er mai 1465. Le comte de Warwick ayant +appris cette nouvelle en France, et outré d'avoir été joué, revient en +Angleterre, le cœur ulcéré, plein de vengeance, et déterminé à détrôner +Edouard. Il dissimule d'abord, fait en secret ses dispositions qui +éclatent enfin en 1468. Des révoltes ont lieu dans la province d'York +et ailleurs; les troupes du Roi sont battues. Les rebelles s'emparent +du comte de Rivers, père de la reine Elisabeth, ainsi que de son fils +Jean, et leur tranchent la tête à Northampton. Pendant ces longs +orages, le sort d'Edouard éprouva bien des variations; tantôt vaincu, +tantôt vainqueur, il mourut enfin d'une indigestion à Westminster, le 9 +avril 1483, âgé de 42 ans, ayant eu d'Elisabeth treize enfants mâles et +sept princesses, dont lui survécurent deux princes et six princesses. +Quant à la reine douairière Elisabeth, elle fut arrêtée, en 1486, par +ordre de Henri VII, et conduite à l'abbaye de Berdmonsey, dans le +comté de Surrey, où elle mourut quelque temps après. Tous ses biens +avaient été confisqués. Cette princesse, sous bien des rapports, était +digne d'un meilleur sort. + +Parlant des troubles qui agitèrent le règne d'Edouard IV, nous ne +pouvons guère nous dispenser de parler de la fin doucement tragique de +son frère le duc de Clarence; c'est une vraie singularité. Ce prince +qui s'était jeté dans le parti des rebelles, fut arrêté; on lui fit son +procès, et il fut condamné à mort par le Parlement. Mais le Roi, par +égard sans doute pour les liens du sang qui l'attachaient au coupable, +le laissa maître de son supplice. Le Duc alors se décida pour la noyade +dans un tonneau de Malvoisie, ce qui fut exécuté le 10 mars 1479[117]; +le 11, son corps fut porté à Teusbury où il fut inhumé. + +[Note 117: Cette fin rappelle le supplice de la princesse +Guitberge, veuve de Guillaume Ier, duc de Toulouse, laquelle, au +IXe siècle, fut aussi condamnée à périr dans un tonneau, mais non de +la même manière que le duc de Clarence. Cette vertueuse princesse, qui, +après la mort de son époux, avait embrassé la vie religieuse, s'était +retirée à Chalon-sur-Saône, et y édifiait tout le monde par ses vertus, +lorsqu'en 834, Lothaire, fils de Louis-le-Débonnaire, eut la cruauté +de la faire enfermer dans un tonneau, comme sorcière et empoisonneuse, +et la fit jeter dans la Saône, où elle périt. Il en agit ainsi pour se +venger des ducs Bernard et Gaucelme, frères de cette princesse, qui +s'étaient opposés à ses desseins ambitieux et avaient favorisé le parti +de l'Empereur son père.] + +Nous remarquerons encore que c'est sous le règne d'Edouard IV, que +l'imprimerie a été introduite en Angleterre par le célèbre William +Caxton, qui fut d'abord ambassadeur de ce prince en différentes +Cours. Il revint en Angleterre vers 1473, après avoir donné sa +traduction du _Recueil des Histoires de Troyes_, premier livre +imprimé en anglais, mais non pas en Angleterre, car l'impression fut +commencée à Bruges et terminée à Cologne en 1471. Le premier livre que +Caxton imprima dans son pays, fut la traduction du _Jeu d'Echecs +moralizé_, qui parut à Londres en 1474, _in-fol._ Caxton +continua à imprimer dans cette ville jusqu'en 1491, année où il mourut +âgé de 81 ans. On recherche beaucoup ses vieilles éditions, qui sont +devenues excessivement rares. On prétend que lord Spencer était parvenu +à en réunir soixante-quatre dans sa riche bibliothèque; et on les +estimait 12,000 liv. sterl. (environ 300,000 fr.). Que l'on juge de la +valeur de la bibliothèque de ce lord, qui était, dit-on, composée de +45,000 volumes choisis, précieux, et reliés avec le plus grand luxe. + + +III. + +INSTRUCTIONS DONNÉES PAR HENRI VII, ROI D ANGLETERRE, A SES SERVITEURS +DE CONFIANCE ET BIEN-AIMÉS FRANCEYS MARSYN, JAMES BRAYBROKE, ET JOHN +STILE, POUR SERVIR A LEUR CONDUITE + +_Lorsqu'ils seront en présence de la vieille Reine de Naples et de la +jeune Princesse sa fille destinée en mariage au Roi._ + +Ces instructions nous ont paru singulières; l'ancien recueil auquel +nous les empruntons ne donne aucune date, ni aucune désignation des +personnes royales auxquelles des lettres, qui n'ont l'air que d'un +prétexte, sont adressées à Naples de la part de Catherine, princesse +de Galles, la seule nommée dans ces instructions. Mais qui est cette +Catherine? Nous présumons que cette princesse de Galles est Catherine +d'Aragon (fille de Ferdinand le Catholique et d'Isabelle de Castille), +mariée d'abord le 14 novembre 1501, par Henri VII, à Arthur, son +fils aîné, âgé de quinze ans, et qui par conséquent était prince de +Galles. Ce jeune prince mourut six mois après son mariage sans l'avoir, +dit-on, consommé. Henri VII, très-avare, craignant d'être obligé de +rendre la dot, qui était de 200,000 écus, forma le projet de remarier +la jeune veuve Catherine avec son second fils Henri, âgé de douze ans, +devenu prince de Galles. Il obtint à cet effet, du Pape Jules II, une +dispense datée du 26 décembre 1503, et ensuite le mariage eut lieu. +Mais dans cet intervalle, la reine Elisabeth, fille d'Edouard IV, que +Henri VII avait épousée le 18 janvier 1486, mourut le 2 février 1503. +Il paraît que Henri, devenu veuf, songeant à se remarier, fit prendre +des informations secrètes sur la jeune princesse de Naples. Alors les +singulières instructions, objet de cet article, auraient eu lieu dans +le cours de 1504. Telles sont nos conjectures sur lady Catherine, +princesse de Galles, mentionnée dans l'enquête, et sur la date de cette +enquête. Au reste, des renseignements plus positifs n'ajouteraient rien +à la singularité des instructions que nous allons rapporter. Voici donc +les recommandations faites par Henri VII à ses affidés: + + «PREMIÈREMENT. Après avoir présenté et délivré les lettres + dont ils seront porteurs, et qui doivent être délivrées auxdites + Reines de la part de lady Catherine, princesse de Galles, ils + remarqueront bien quel est l'état qu'elles tiennent, et quelle est + leur Cour; si elles n'ont qu'une même maison, ou si elles vivent + séparément; comment elles sont accompagnées, quels seigneurs et + quelles dames sont autour d'elles. + + »De plus, si lesdits serviteurs du Roi trouvent que les deux Reines + n'ont qu'une même maison, ils remarqueront avec attention la manière + dont cette maison est tenue, et s'assureront du pied sur lequel elle + est montée. + + »Ils observeront le maintien, la contenance, l'air de visage avec + lesquels les lettres dont ils sont porteurs seront reçues, et les + réponses verbales qui y seront faites; ils remarqueront le degré de + discrétion, de sagesse et de gravité avec lequel lesdites réponses + seront faites. + + »Ils feront en sorte de savoir si la jeune personne parle aucune + autre langue que l'espagnol et l'italien, et si elle sait le français + ou le latin. + + »Ils remarqueront particulièrement l'âge, la taille et les traits + de ladite jeune princesse, le teint de son visage, si ce visage + est peint ou non; si elle est grosse de corps ou non, épaisse ou + svelte; si elle a la physionomie animée et aimable, ou bien maussade + et mélancolique; si elle est pesante ou légère; si elle a l'air + effrontée ou bien si la pudeur met du fard sur son visage. + + »_Item._ Ils prendront garde bien attentivement si son teint est + clair. + + »_Item._ Ils prendront soigneusement note de la couleur de ses + cheveux. + + »_Item._ Ils feront note précise de ses yeux, de ses sourcils, + de ses dents et de ses lèvres. + + »_Item._ Ils remarqueront bien le dessin et la tournure de son + nez, la hauteur et la largeur de son front. + + »_Item._ Par-dessus tout ils remarqueront sa peau. + + »_Item._ Ils prendront garde à ses bras; ils verront s'ils sont + gros ou minces, longs ou courts. + + »_Item._ Ils verront sa main nue, et remarqueront bien + exactement comment elle est faite, si elle est épaisse ou mince, si + elle est grasse ou maigre, longue ou courte. + + »_Item._ Ils prendront note de ses doigts, s'ils sont longs ou + courts, gros ou minces, larges ou étroits du bout. + + »_Item._ Ils remarqueront si son cou est long ou court, gros ou + mince. + + »_Item._ Si elle a de la barbe autour des lèvres ou non. + + »_Item._ Ils feront en sorte d'approcher ladite jeune princesse + à jeun; ils entameront avec elle une conversation de manière à + pouvoir s'approcher aussi près de sa bouche qu'ils pourront décemment + le faire, afin de respirer son haleine, et de pouvoir juger si elle + est douce ou non, si sa bouche a l'odeur de quelque épice, d'eau de + rose ou de musc. + + »_Item._ Ils prendront note de la hauteur de sa taille, et + demanderont si elle porte des pantoufles; dans ce cas ils tâcheront + d'en avoir une, et de prendre la mesure de son pied. + + »_Item._ Ils tâcheront de savoir si elle n'a pas quelque + infirmité ou difformité naturelle, de quel genre elle pourrait être, + si elle est constamment d'une bonne santé, ou si parfois elle ne + serait pas sujette à quelque maladie. + + »_Item._ Ils tâcheront de savoir si elle n'a pas eu quelque + intrigue particulière avec le roi d'Aragon, son oncle, et si elle lui + ressemble. + + »_Item._ Ils sauront quel est son régime ordinaire; si elle + aime à boire, si elle mange beaucoup, si elle fait des repas + fréquents, si elle boit du vin ou de l'eau, ou de l'un et de l'autre + ensemble. + + »_Item._ Lesdits serviteurs du Roi chercheront le plus habile + peintre qu'ils pourront trouver, et feront faire le portrait le plus + fidèle possible de ladite jeune princesse, et le feront refaire s'ils + ne le trouvent pas absolument ressemblant.» + +Les fidèles envoyés du Roi ont rempli leur mission; en voici les +résultats. + + +RÉPONSE DES SERVITEURS DU ROI HENRI VII AUX QUESTIONS CI-DESSUS. + + «Autant que nous pouvons nous en rapporter à nos propres sens, sujets + à l'erreur et aux illusions, la jeune princesse ne nous a pas paru + peinte. + + »Sa stature ainsi que les traits de son visage nous ont paru + aimables. Il y a quelque chose de rondelet et de grassouillet dans sa + peau. + + »Son air est la gaîté même, et n'a rien de renfrogné; elle est + demi-sérieuse (par décence) et légère (par nature quant à ses + mouvements, n'entendons pas quant à l'esprit). + + »Elle n'est point bavarde en paroles; elle a un maintien + _demeuré_ (ce mot signifie sans doute _posé_), image + expressive de la pudeur féminine. + + »Au surplus nous pensons qu'elle a été avare de paroles, parce que la + Reine sa mère était présente et devant elle. + + »Elle avait l'air d'une vierge, et paraissait ne pas faire attention + à nous, pour ricaner et folâtrer (de paroles) avec les filles + d'honneur. + + »Quant à ses yeux, ils sont bruns; le poil de ses sourcils est noir + ou noirâtre. + + »Pour ce qui concerne son nez, il a sur une certaine longueur, une + certaine éminence au milieu, avec un bout bien effilé qui cherche à + joindre et à baiser la lèvre supérieure à peu près comme la reine sa + mère. + + »Nous avons vu les mains nues de la jeune princesse maintes fois, et + les avons baisées; nous avons aperçu qu'elles étaient douces au tact, + d'une peau naturellement propre et d'un arrondissement fort engageant. + + »Du reste, nous n'avons aperçu aucun poil (sinon follet) autour de + ses lèvres qui sont d'une peau bien nette. + + »Quant à ce qui a rapport à l'haleine de ladite jeune princesse, nous + n'avons pu approcher ses lèvres d'assez près pour parvenir à une + connaissance certaine de cet article; cependant sans faire semblant + de rien, autant que l'honnêteté l'a permis, nous avons communiqué + avec ladite jeune princesse, et nous devons dire que nous n'avons + distingué aucune odeur d'épice, ni d'eau de rose, et qu'à juger de + la rose de ses lèvres, du lys de son teint, de la fraîcheur de sa + bouche, nous ne pouvons conjecturer sinon qu'elle est la salubrité, + la santé et la joie de la vie (au moins en apparence). + + »Pour ce qui a rapport à la hauteur de la taille, jamais nous n'avons + pu connaître la hauteur des talons; mais vu que les jupes sont + longues et que nous n'avons pu voir que le bout du pied en marchant, + en vérité, le peu que nous avons vu du susdit pied, autant que nous + nous y connaissons, nous a paru joli et particulièrement petit, ce + qui est même chose. + + »En dernier lieu, la jeune susdite princesse est grande mangeuse, + elle fait deux bons repas par jour: en général elle boit de l'eau + avec une infusion de canelle; quelquefois elle boit de l'hypocras, + mais rarement.» + +Ici finissent les informations demandées par le roi Henri VII et prises +par ses affidés à la Cour de Naples. Mais on en est resté là et le +projet de mariage n'a pas eu lieu; car Henri VII resta veuf; et cinq +ans après il mourut à Richmond le 22 avril 1509, laissant un fils +(l'aimable Henri VIII son successeur) et deux filles, l'une Marguerite, +mariée à Jacques IV roi d'Ecosse, et l'autre nommée Marie, qui fut la +seconde femme de notre roi Louis XII, avec lequel elle ne resta que +trois mois, du 9 octobre au 1er janvier 1515, jour de la mort du +Roi). + + +IV. + +QUELQUES ARTICLES D'UN RÉGLEMENT + +POUR LE SERVICE DE LA MAISON DU ROI, A LA COUR DE HENRI VIII, DANS LE +SEIZIÈME SIÈCLE. + +Nous ignorons la date de ce singulier réglement, dont voici les +articles les plus saillants: + + «1º Le barbier du Roi se tiendra toujours proprement et ne + fréquentera point de femmes de mauvaise vie, pour ne pas compromettre + la santé de S. M. + + »2º Le cuisinier n'entretiendra point de marmitons déguenillés qui + vont et viennent presque nuds, et qui couchent par terre ou devant le + feu de la cuisine. + + »3º Aucune viande ne sera servie sur la table du Roi au-delà d'un + prix raisonnable[118]. + + [Note 118: Par le quatorzième acte du Parlement, publié en 1533, + sous Henri VIII, le prix de la livre de bœuf et de porc fut fixé à un + demi sou; et la livre de veau fut taxée à trois liards.] + + »4º On donnera caution convenable pour parer à la soustraction des + pots (en bois de frêne) et des coupes en cuir appartenant à S. M. + + »5º La vaisselle d'étain est d'un trop grand prix pour servir à + l'usage journalier. On aura le plus grand soin des assiettes de bois + et des cuillers d'étain. + + »6º Aucun petit garçon ou commissionnaire ne sera entretenu à la + Cour pour le service des domestiques. + + »7º Les femmes prodigues et dépensières seront bannies de la Cour. + + »8º Il en sera de même de toute espèce de chiens, excepté un petit + nombre d'épagneuls réservés pour l'amusement des dames. + + »9º Les officiers de la chambre du Roi vivront en bonne intelligence + entre eux, et ils ne parleront jamais des passe-temps de S. M. + + »10º Ils ne caresseront point les filles sur les escaliers, ce qui + souvent est cause qu'il y a beaucoup de vaisselle brisée. + + »11º Celui des pages qui séduira une des filles de la maison du Roi + et qui la rendra mère sera condamné à une amende de deux marcs au + profit de S. M., et sera en outre privé de bière pendant un mois. + + »12º Les valets d'écurie ne voleront point la paille de S. M. pour + la mettre dans leurs lits, parce qu'il leur en a été suffisamment + accordé. + + »13º Entre six et sept heures, les officiers chargés du soin de la + chambre du Roi, allumeront le feu et mettront de la paille dans la + chambre particulière de S. M.[119] + + [Note 119: Dans ce temps-là les appartements n'étaient point + encore parquetés; en hiver on y répandait de la paille et des + roseaux; en été du feuillage. Il en était de même dans les églises, + les écoles et autres lieux publics.] + + »14º On ne donnera du charbon que pour les chambres du Roi, de la + Reine et de lady Marie. + + »15º Le dîner sera servi à dix heures, et le souper à quatre[120]. + + [Note 120: Il paraît que pour le souper on dérogeait à l'usage + que nous a transmis cet axiome du temps: + + Lever à six, dîner à dix, + Souper à six, coucher à dix, + Font vivre l'homme dix fois dix. + + Rabelais disait: + + Lever à cinq, dîner à neuf, + Souper à cinq, coucher à neuf, + Font vivre l'homme dix fois neuf. + ] + + »16º Les dames d'honneur de la Reine auront une miche de pain blanc + et une échine de bœuf pour leur déjeûné. + + »17º Il sera fait un cadeau à chaque officier de la cuisine du Roi + qui se mariera, et un autre à quiconque apportera un présent à S. M.» + +Nous venons de voir par l'article 16 de ce réglement, que le déjeûné +des dames d'honneur de la Reine était réglé d'une manière assez +modeste; mais quelque temps après, il se trouva parmi ces dames une +certaine lady Lucy pour laquelle il fallut déroger au réglement. Elle +était douée de dispositions gastriques si heureuses que le Roi, pour +satisfaire, quatre fois par jour, aux exigences de son estomach, fut +obligé de régler, par un ordre particulier et officiel, ce qui lui +serait servi tous les jours à chaque repas. Voici cet ordre traduit +littéralement de l'anglais, tel qu'il a été donné à l'officier des +cuisines du Roi, vers 1626. On verra par les détails du menu, que cette +dame ne faisait pas la petite bouche à table. + + «HENRI, Roi, etc., voulons et ordonnons qu'on fournisse à + notre chère et bien-aimée lady Lucy, dans sa chambre, les aliments + suivants: + + »_Premièrement_, chaque matin, pour déjeûner, un filet entier de + bœuf, un pain de quatre livres, une tourte de fruits et un gallon (4 + bouteilles 1/2) de bière forte. + + »_Item_, à dîner, une pièce de bœuf salé, une tranche de bœuf + rôti (_roast-beef_), quelque fricassée de notre cuisine, un pain + de quatre livres et un gallon de bière forte. + + »_Idem_, à souper, un plat de légumes[121], un membre de + mouton, un plat de friandises tiré de notre cuisine, un pain de trois + livres et un gallon de bière forte. + +[Note 121: Les légumes étaient excessivement rares en Angleterre à +cette époque; il n'y croissait encore aucune racine comestible. Dans +les premières années de Henri VIII, on n'y voyait ni choux, ni raves, +ni carottes. La reine Catherine ne put avoir, à son dîner, une salade +qu'après que le Roi eut fait venir un jardinier des Pays-Bas. Les +artichauts, les prunes, les abricots y parurent pour la première fois +vers le même temps. Les coqs-d'Inde, les câpres et le houblon n'y sont +connus que depuis 1524. On y apporta, de l'île de Zante, le groselier +en 1533; et les Flamands y envoyèrent des cerisiers en 1540. La rose y +fut importée, dit-on, le 28 juin 1552, et c'est pourquoi, ajoute-t-on, +le couronnement de la reine Victoria que les Anglais surnomment la +ROSE D'ANGLETERRE, a eu lieu le 28 juin 1838. On croit que +les serres chaudes et les glacières y furent établies sous le règne de +Charles II, car, au repas qui fut donné à Windsor le 23 avril 1667 pour +l'installation des chevaliers de l'Ordre de la Jarretière, on servit +des fraises, des cerises et des glaces à la crême. + +La cuisine ne devait pas être merveilleuse dans ce temps-là; mais il +paraît que par la suite elle se perfectionna, car Brillat-Savarin nous +parle de son état brillant sous le règne de la reine Anne (de 1701 +à 1714). «L'art de la cuisine, dit-il, florissait alors à la Cour +d'Angleterre. La reine Anne était très-gourmande; elle ne dédaignait +pas de s'entretenir avec son cuisinier; et les dispensaires anglais +contiennent beaucoup de préparations désignées _after queen's Ann +fashion_, à la manière de la reine Anne.» (_Physiologie du +goût_, 1834, t. II, p. 163).] + + »_Item_, pour l'après-souper, avant d'aller au lit, un pain de + deux livres, un gâteau et un demi-gallon de vin de notre cave.» + +Il paraît que cette dame avait une prédilection marquée pour les mets +solides, surtout pour les viandes. + +Nous mentionnerons encore un ancien réglement de police anglaise qui +nous a paru assez singulier; il est relatif à la vente de la viande de +boucherie. Ce sont des instructions données à ce sujet au bailli de +Westminster et aux officiers sous ses ordres. Il suffira d'en citer +quelques articles: + + «_Item_, toute viande gâtée, comme ayant été exposée en vente + dans cet état, sera distribuée soigneusement et en temps opportun + parmi les pauvres. (Voilà, en vérité, des pauvres bien régalés.) + + »_Item_, tout boucher qui, avant d'abattre un taureau, ne + l'aura pas exercé et fait battre contre des chiens, doit être mis à + l'amende[122]. + +[Note 122: Par le 6e acte du Parlement, sous le règne de Henri +VII, publié en 1489, il est interdit aux bouchers de tuer et de +faire tuer leur viande (_sic_) dans les villes murées (celle de +Cambridge exceptée).] + + »_Item_, les bouchers encourront l'amende de deux shellings + pour chaque morceau de viande au dessous d'un quartier de bœuf, qui, + offert le jeudi, serait de nouveau exposé en vente le samedi suivant.» + +M. Ellis a fait part de ce vieux monument à la Société des Antiquaires +de Londres, dans la séance du 16 mars 1826. + +Une autre pièce non moins curieuse et également communiquée en 1827 à +la même Société, est un état de la dépense particulière de Henri VIII +depuis 1529 jusqu'en 1533. On voit, d'après les détails contenus dans +ce document, que ce prince vivait alors avec beaucoup de magnificence, +qu'il entretenait à la fois douze palais, qu'il perdait beaucoup +d'argent au jeu, qu'il en donnait beaucoup en aumônes. Entre autres +articles assez singuliers, on trouve celui-ci qui annonce que l'on +mentionnait dans cet état des articles assez minutieux: + + »_Item_, pour les salades de Sa Majesté, un flacon d'huile, + apporté de Calais par un courrier expédié par ordre du Roi à cet + effet. + + »_Item_, pour gratification accordée au cuisinier chargé + spécialement de faire les puddings du Roi.» + +Tous les comptes que comprend cet état, sont signés par Henri lui-même, +comme examinés, vérifiés et approuvés par lui[123]. + +[Note 123: Ce manuscrit, qui appartient à M. Pickering, habitant +Chancery-Lane à Londres, renferme une foule de détails sur les mœurs, +les occupations et les plaisirs des princes anglais à cette époque.] + +Nous avons dit plus haut que cet état allait jusqu'en 1533; nous +ignorons si la dépense du repas qui a eu lieu à la suite du +couronnement d'Anne Boleyn, le 2 juin de la même année 1533, y est +comprise; mais ce repas est assez remarquable par la singularité de +certains détails, pour que nous en fassions mention. En voici la +narration d'après une _notice_ du temps, dont nous conservons le +style naïf: + + «La coronation faite, ladite dame (Anne Boleyn), fut conduite en une + grande salle qui luy estoit appareillée pour disner. La table estoit + fort longue, et estoit l'archevesque de Canterbury assis à sa table + bien loing d'elle. + + »Ladite dame avoit à ses pieds deux dames assises sous la table pour + la servir de ce que secrètement elle pourroit avoir affaire; les deux + autres qui estoient debout auprès d'elle, l'une d'un costé, l'autre + de l'autre, bien souvent levoient un grand linge pour la cacher que + l'on ne la pust veoir quand elle se vouloit ayser en quelque chose. + + »Son disner fut long et fort honorablement servi. Elle avoit un + parquet à l'entour d'elle où dedans personne n'entroit que les + députés pour le service, qui estoient les plus grands du royaulme, + mesme ceux qui servoient de sommeillers, d'eschansons et de + panetiers, avec leurs robes d'escarlate fourrées d'hermine. La salle + est fort grande et fut sans presse, car il y avoit fort bon ordre. + + »Au dessous dudit parquet, il y avoit quatre grandes tables qui + contenoient la longueur de ladite salle, où du haut costé estoient + ceux de ce Royaulme qui ont la charge des ports, et au dessous d'eux, + à la mesme table, force gentilshommes. A l'autre auprès, et du costé, + les archevesques, évesques, le chancelier et plusieurs comtes et + chevaliers. Aux deux autres tables, de l'autre costé de la salle, à + celle du haut bout estoit le maire de Londres accompagné de messieurs + les aldermans (échevins), et à l'autre table estoient les dames, + duchesses, comtesses et autres dames et damoiselles. + + »M. de Suffolk estoit gorgiaisement (somptueusement) accoutré avec + force pierreries et perles, sur un coursier encaparaçonné de velours + cramoisy, lequel à cheval se promenoit par toute la salle à l'entour + des tables; aussi pareillement faisoit le milord William, et prenoit + garde au service et à l'ordre, et estoient toujours nue teste, comme + sçavez que est la coustume de ce pays. + + »Le Roy se mist en un lieu qu'il avoit fait faire à propos, par où il + pouvoit voir toute la cérémonie sans estre vu, où il fit aller avec + lui l'ambassadeur de France et celui de Venise. + + »A la porte de la salle y avoit conduits jectant vin, et en prenoit + qui vouloit. Semblablement y avoit cuysines à bailler viandes à + tous venants pour ce jour-là, et y eut une merveilleuse mangerie. + Trompettes et hautbois sonnoient à chascun service, et Héraults + crioient LARGESSE.» + +En 1543, le lord Maire de Londres, et le Conseil de ville, jugeant à +propos de réprimer le luxe de la table, en temps de disette, firent le +réglement suivant qui eut force de loi: + + »La table du lord Maire n'aura jamais tant à dîner qu'à souper, plus + de sept plats; celle des aldermans et des sherifs plus de six, et + celle du porte-épée, _sword-bearer_, plus de quatre. Chaque plat + servi au dessus du nombre spécifié par le réglement, fera encourir au + délinquant une amende de quarante shellings.» + + +V. + +SINGULIÈRE ORDONNANCE RENDUE EN 1563, SUR LES PORTRAITS ET SUR LA +BEAUTÉ DE LA REINE ELISABETH. + +Cette princesse, fille de Henri VIII et d'Anne de Boleyn, née le 7 +septembre 1533, reine d'Angleterre le 17 novembre 1558, est morte +le 3 avril 1603 dans la soixante et dixième année de son âge, et la +quarante-cinquième de son règne. Cette femme célèbre, que ce long règne +et des événements capitaux ont placée parmi les souverains notables de +la Grande-Bretagne, a eu toute sa vie des prétentions à la beauté; et +même, à l'âge de soixante et dix ans, elle avait encore la faiblesse +de vouloir qu'on l'entretînt de ce faible avantage dont elle ne fut +cependant douée que médiocrement, même dans sa première jeunesse. +Mais il existe un document légal qui prouve combien était grande sa +susceptibilité à cet égard, et plus grande encore la flagornerie du +parlement anglais. Ce document est une ordonnance fort singulière qui +fut rendue en 1563, relativement aux portraits de cette reine qui avait +alors trente ans. MM. Le Blond et Lachau en ont parlé dans le tom. +II de leur _Description des principales pierres gravées du cabinet +du Duc d'Orléans_. Paris, 1780-84, 2 vol. _in-fol., fig._ +VOY. pp. 193-194. Voici la substance de cette loi: + + «Le désir naturel qu'ont les sujets de Sa Majesté, de tout rang et + de toute condition, de posséder son portrait, ayant engagé un grand + nombre de peintres, graveurs et autres artistes à en multiplier les + copies, il a été reconnu qu'aucun jusqu'alors n'est parvenu à rendre + dans leur naturel et dans leur exactitude les beautés et les grâces + de Sa Majesté[124], ce qui excite journellement les regrets et les + plaintes de ses sujets bien-aimés. + +[Note 124: Cependant, si l'on pouvait ajouter quelque foi à une +anecdote rapportée dans les journaux anglais et français du mois de +juin 1837, il aurait existé de cette princesse un portrait qui devait, +à raison du talent de son auteur, avoir tous les caractères de la +ressemblance, voici l'anecdote: + +«On vient (en 1837) de retrouver dans la maison d'un gentilhomme des +environs d'Exeter, une peinture extrêmement curieuse: c'est le portrait +en miniature de la reine Elisabeth par Hans Holbein, devant lequel +cette Reine posa pour ce portrait, faveur qu'elle n'accorda jamais à +aucun peintre.» + +Sans révoquer en doute l'existence de ce portrait, on peut assurer +qu'Elisabeth, étant reine, n'a jamais posé devant Holbein pour se faire +peindre, car elle est montée sur le trône en 1558, et Jean Holbein +était mort dès 1554; à cette dernière époque elle avait vingt-un ans. +Comme son portrait n'était sans doute pas la dernière œuvre d'Holbein, +il est présumable qu'elle a été peinte dans un âge moins avancé. +Bien plus, si ce portrait a été commandé par Henri VIII, père de la +princesse, et aux gages duquel était Holbein, alors le portrait aurait +été fait avant 1547, époque de la mort du Roi, et Elisabeth aurait eu +moins de quatorze ans. + +Nous trouvons dans un journal français du 10 juillet 1837, la +répétition de l'anecdote du portrait d'Elisabeth par Holbein, avec +cette addition: + +«Nous connaissons dans un château de Normandie un portrait en pied de +la reine Elisabeth, donné par elle-même à François de Civile, envoyé +de Henri IV. La tradition rapporte que ce portrait fort curieux a été +peint d'après nature.»] + + »En conséquence il sera nommé des experts pour juger de la fidélité + des copies à venir du portrait de Sa Majesté; et il est enjoint + auxdits experts de n'en tolérer aucune qui conserve quelques défauts + ou difformités dont, par la grâce de Dieu, Sa Majesté est exempte. En + attendant le rapport desdits experts, il est défendu à tout peintre + et graveur de continuer de peindre notre gracieuse reine, ou de la + graver jusqu'au moment où quelqu'excellent artiste en aura fait un + portrait fidèle qui devra servir de modèle pour toutes les copies + qu'on en fera à l'avenir; et lesdites copies ne pourront être faites + et exposées en public qu'après que le modèle aura été examiné et + reconnu aussi bon, aussi fidèle, aussi exact qu'il pourra l'être.» + +Nous avouons que nous avions d'abord douté de l'authenticité de cette +ordonnance ridicule; mais dès-lors nous avons appris que l'original, +écrit de la main du secrétaire Cecil, existe réellement et que ladite +ordonnance a été bien véritablement publiée en 1563. Cependant nous +ne l'avons point trouvée mentionnée dans les actes du Parlement, +relatifs au respect dû à la personne d'Élisabeth; voici ceux que nous +avons découverts. En 1581, le Parlement décida 1º que quiconque +oserait dispenser les Anglais des serments qu'ils auraient prêtés à la +Reine, ou leur faire embrasser une religion contraire à la réformée, +encourrait les peines de haute-trahison; 2º que celui qui aurait +l'audace de mal parler de sa souveraine, serait condamné à avoir les +deux oreilles coupées; 3º que ceux qui s'aviseraient de prédire, de +souhaiter ou de projeter la mort d'Elisabeth, seraient tous coupables +de félonie. Enfin un acte du Parlement de 1589 déclara également +coupables de félonie ceux qui altéreraient l'histoire de la Reine. On +voit que dans tous ces actes, il n'est question ni des portraits, ni de +la beauté de cette princesse. + +Ce n'est pas qu'elle n'eût, comme nous l'avons dit, de grandes +prétentions à passer pour belle. Cette manie provenait sans doute +de l'antipathie très-prononcée qu'elle avait pour la laideur, et +du plaisir qu'elle éprouvait à voir de beaux hommes. Tous ceux qui +étaient doués des dons de la figure et d'une noble prestance, étaient +aussitôt honorés de ses bonnes grâces[125]. Elle avait une aversion +invincible pour les gens laids et difformes, et ne pouvait soutenir +l'aspect de ceux que la nature avait disgraciés. Aussi, lorsqu'elle +sortait de son palais, ses gardes avaient soin d'éloigner de sa vue les +individus d'une figure ignoble, d'une mauvaise tournure, les borgnes, +les boiteux, les bossus, tous ceux enfin qui, maltraités de la nature, +pouvaient blesser ses regards. + +[Note 125: On raconte qu'un jour elle donnait une première audience +à des ambassadeurs hollandais; un jeune homme bien fait, qui était à +leur suite, dès qu'il vit la Reine, se tourna vers ses voisins et leur +dit quelques mots à voix basse. Ces mots intriguèrent Sa Majesté; elle +ne les avait pas entendus; mais elle se doutait qu'ils n'étaient point +à son désavantage, et cela l'occupa pendant toute la harangue beaucoup +plus que la harangue elle-même. Quand la cérémonie fut terminée et les +ambassadeurs retirés, elle interpella ceux à qui s'était adressé le +beau jeune homme, de lui révéler ce qu'il avait dit. Les courtisans +s'excusèrent long-temps; enfin ils obéirent à un ordre formel: «Eh +bien! Madame, dirent-ils, il s'est écrié tout bas: Ah voilà une femme +bien faite! puis il a ajouté une expression vive et plus que cavalière, +mais que la décence ne nous permet pas de répéter à Votre Majesté.» +La Reine ne se fâcha point, et il n'en résulta autre chose sinon que +lorsqu'elle congédia les ambassadeurs, elle fit au jeune hollandais un +fort joli présent.] + +Les Anglais prétendent qu'elle a poussé la passion de l'amour à un +très-haut degré, mais que cette passion n'a jamais pu être satisfaite, +des raisons physiques s'y opposant. Elle disait elle-même que ses +amours lui eussent coûté la vie. Elle en était si persuadée qu'un +jour étant vivement pressée par le duc d'Anjou (frère de notre Henri +III), de l'épouser, elle lui répondit qu'elle ne se croyait pas assez +peu aimée de ses sujets pour qu'ils voulussent la voir périr d'une +mort prématurée. Cependant elle se sentait quelqu'inclination pour ce +prince, car à l'un des anniversaires de son couronnement (le 15 janv. +1582), elle alla jusqu'à tirer une bague de son doigt, et à la mettre à +celui du duc d'Anjou; mais les choses n'allèrent pas plus loin. Dans le +mois de février suivant, le prince partit pour la France, et Elisabeth +le reconduisit jusqu'à Cantorbery[126]. Elle avait été frappée de ce +que lui avait dit un ambassadeur d'Écosse: «Étant mariée, Madame, vous +ne seriez que reine, au lieu qu'à présent vous êtes roi et reine tout +ensemble.» + +[Note 126: Un nommé Stubbs, s'étant avisé de faire un pamphlet sur +le prétendu mariage du duc d'Anjou et de la Reine, celle-ci le fit +condamner à avoir la main droite coupée par le bourreau, ce qui fut +exécuté.] + +On assure que notre Henri IV, (qu'elle appelait son gendarme), eut +aussi quelque velléité de l'épouser, et même qu'il la déclarait +à l'ambassadeur d'Angleterre, plus belle que sa Gabrielle; pure +galanterie. Un jour, Nicolas de Harlay, envoyé de Henri à Londres, +se trouvant à l'audience d'Élisabeth, lui glissa quelques mots de ce +projet de mariage: «Non, dit-elle, il ne faut pas songer à cela; mon +gendarme n'est pas mon fait, ni moi le sien; non pas que je ne sois +encore en état de donner du plaisir à un mari qui me conviendrait, mais +pour d'autres raisons.» Et là dessus elle découvre une partie de sa +cuisse qu'elle montre à de Harlay qui se précipite à genoux et la lui +baise. Élisabeth se fâche, ou fait semblant de se fâcher de ce manque +de respect: «Madame, reprend vivement le galant ambassadeur, je viens +de faire ce qu'aurait fait mon maître, s'il en eût vu autant.» Cette +excuse plut à la Reine qui se connaissait en galanterie; elle pardonna, +et Henri IV, riant de cette petite aventure, en loua le héros. + +Elisabeth était coquette; Dumaurier raconte, dans ses _Annales pour +servir à l'histoire de Hollande_, qu'à chaque audience qu'il avait +de Sa Majesté, il la voyait à tout moment ôter ses gants pour montrer +sa main qui était très-belle et très-blanche. Un ambassadeur de Venise, +nommé Michele, a fait le même éloge des mains de cette reine qu'il +avait vue au couronnement de Marie[127], sa sœur aînée, célébré le +22 septemb. 1553. Comme l'auteur entre dans quelques détails sur le +personnel de ces deux princesses, nous allons citer le passage tel que +nous le fournit la _Revue britannique_ (mai 1838). Cet auteur +ne flatte pas Marie: «C'est, dit-il, une petite femme très-brune de +peau, _olivastra di complessione_, délicate jusqu'à la maigreur; +le front ridé par les soucis et peut-être par les passions; l'œil +noir, brillant et d'une vivacité tellement ardente qu'on ne pouvait +la contempler sans une espèce de crainte.» Ce portrait n'est pas +attrayant; mais l'auteur est moins sévère, ou pour mieux dire beaucoup +plus galant à l'égard d'Elisabeth qui n'avait alors que vingt ans: +«Plus jeune, dit-il, plus grande, plus semblable au majestueux et +terrible Henri VIII, leur père, se voyait à côté de Marie la jeune +Elisabeth qui était venue lui rendre hommage. Ses yeux étaient +grands, bleus et bien fendus; elle avait la main charmante, l'air +ouvert et souriant, la taille bien prise; mais après tout, elle était +plutôt agréable que belle. Chargée pendant la cérémonie de porter la +couronne que la nouvelle reine sa sœur allait placer sur son front, +elle se pencha vers l'ambassadeur de France et lui dit: «C'est bien +lourd.»--«Un peu de patience, Madame, reprit l'ambassadeur; sur votre +tête, elle sera plus légère.» En effet, cinq ans après, vint le tour +d'Elisabeth d'être couronnée. + +[Note 127: Cette Marie, fille de Henri VIII et de Catherine +d'Aragon, est née le 18 février 1516; elle a été proclamée reine le 19 +juillet 1553, couronnée le 22 septembre suivant, et elle est morte le +17 novembre 1558, jour où sa sœur Elisabeth lui a succédé.] + +Un écrivain de nos jours, quoiqu'anglais, a fait un portrait +d'Elisabeth bien différent du précédent. «Tous les vices, dit-il, +s'impatronisèrent à sa Cour; mais ces vices eurent l'adresse de se +plier aux volontés populaires. Le génie de la nation, flatté dans +tout ce qu'il avait d'intime, marcha de concert avec cette grande et +terrible reine qui versa le sang, écrasa le peuple, fit la débauche, +passa pour vierge, eut Shakspeare pour flatteur[128] et trompa +l'histoire. + +[Note 128: Ce grand poète la proclamait «la belle vestale assise +sur le trône d'Occident.» + +Elle eut bien d'autres flatteurs. Hume a publié une lettre de sir +Walter Raleigh, où ce poète, exaltant les charmes de cette princesse +(qui avait alors soixante ans), la compare à Vénus et à Diane. + +Georges Puttenham, dans son _Art of english poesy_, London, 1589, +petit in-4º de 258 pages, passe en revue les poètes contemporains, +tels que Philippe Sidney, Chaloner, W. Raleigh, Edouard Dyer, Gascoyne, +Phaer et Golding; ensuite il dit: «Nous nommerons la dernière, celle +qui, dans l'ordre du mérite, occupe le premier rang, la Reine notre +souveraine Dame, dont la muse savante, délicate et noble surpasse sans +peine en sentiment, en douceur, en finesse, tous ceux qui ont écrit +avant elle ou depuis, dans l'ode, l'élégie, l'épigramme, ou tout autre +genre de poésie héroïque ou lyrique dans lequel il plaira à Sa Majesté +de s'exercer; elle l'emporte autant sur eux par la supériorité de +son génie, qu'elle domine tout le reste de ses très-humbles vassaux +par l'élévation de son rang suprême.»--Notez qu'on ne connaît qu'un +échantillon de la poésie d'Elisabeth, et rien n'est plus faible, au +dire des Anglais; puis fiez-vous à MM. les flatteurs.] + +»Ses traits mêmes échappèrent à l'observation de l'avenir. A soixante +ans (en 1593), elle voulait que les graveurs de ses monnaies lui +prêtassent une beauté qu'elle n'avait jamais eue, même dans sa +jeunesse. Il existe à Londres une seule _broadpièce_ (pièce +d'argent de la forme d'un écu de 5 fr.) brisée de tous les côtés et +qui offre encore le redoutable profil de la reine, son nez de vautour, +son front ridé, ses lèvres contractées. Elle se trouva si ressemblante +qu'elle fit briser la matrice de cette monnaie et envoya l'artiste se +repentir sous les verrous, d'avoir osé faire un portrait si exact.» + +On a prétendu que les ministres de cette reine furent ses amants, et +que par conséquent ses amants furent ses ministres. Nous ignorons +jusqu'à quel point cette assertion est fondée; mais ce qu'il y a de +certain, c'est que le fait est avéré pour le comte d'Essex. Il fut +connu pour son amant déclaré; il n'en périt pas moins par la main du +bourreau. Cependant il faut dire que c'est moins de la faute de la +Reine que de celle de la comtesse de Nottingham qui eut la barbarie +de garder la bague qui eût assuré la grâce du comte d'Essex, si elle +eût été remise à la Reine. Quand par la suite cette comtesse fut à +l'article de la mort, elle avoua à Elisabeth cette horrible infidélité, +et la pria de la lui pardonner: «Dieu peut vous pardonner, lui dit +la Reine; pour moi, je ne vous pardonnerai jamais.» Cette affreuse +nouvelle fit la plus vive impression sur la Reine, et lui causa une +douleur qui l'accompagna jusqu'au tombeau, c'est-à-dire pendant deux +ans, car le comte d'Essex a été décapité le 27 février 1601, et la +Reine est morte le 3 avril 1603. + + +VI. + +DE QUELQUES LOIS D'ANGLETERRE ASSEZ SINGULIÈRES. + +Il faut remonter au moyen âge pour retrouver quelques-unes de ces lois +qui attestent la barbarie du temps; les unes prescrivent de fouetter +jusqu'au sang; d'autres de marquer au front d'un fer chaud; celles-ci +de couper soit les oreilles, soit les pieds, soit les mains; celles-là +d'arracher les yeux, etc. En 1019, Canut Ier ordonna qu'une femme +adultère fût punie par l'amputation du nez et des oreilles[129]. Dans +le même siècle, Guillaume-le-Conquérant supprima la peine de mort, mais +il la remplaça par des tourments pires que cette peine. + +[Note 129: Il faut cependant convenir que ce Canut, qui de tyran +sanguinaire devint un prince doux, humain et religieux, rendit quelques +bonnes lois qui prouvent sa piété, mais qui paraissent plus dans les +attributions de l'Eglise que dans les siennes: il ordonna, par exemple, +que tous les chrétiens communieraient au moins trois fois par an. C'est +aussi lui qui prescrivit que le saint jour du dimanche, il ne serait +tenu ni marché, ni foire, ni assemblée. Il voulut aussi que toute veuve +qui se remarierait dans l'année de la mort de son mari, fût privée de +son douaire.] + +Une des lois les plus absurdes de ces anciens temps, et qui cependant a +subsisté jusqu'au règne de Charles II (en 1660), est celle qui autorise +le mari à battre sa femme; cette loi est motivée sur ce que le mari +étant responsable des actions de sa femme, il convient de lui donner +le pouvoir de la contenir par la crainte. Les Anglais d'aujourd'hui, +plus policés que leurs ancêtres, ont laissé prendre prescription à +leurs femmes sur cette loi également déshonorante pour les deux sexes. +Cependant le petit peuple, qui reste attaché à ses anciens usages, cite +souvent ladite loi, et même ne la laisse pas tomber en désuétude quant +à l'exécution; ce qui, soit dit en passant, n'est pas particulier à la +seule Angleterre. + +Une autre loi plus avilissante encore et qui tient bien à la +grossièreté des siècles barbares qui l'ont vu naître, est celle qui +autorise un mari à vendre sa femme; mais il faut qu'elle y donne son +consentement. Croirait-on qu'une pareille loi s'exécute encore de temps +en temps. Le mari conduit sa femme au marché, la corde au cou, ainsi +que la loi le prescrit, à peu près comme on y mènerait une chèvre ou +une vache; il la met à l'enchère, puis on l'adjuge au plus offrant à un +prix ordinairement très-minime, qui semble n'être que pour la forme. +Ne peut-on pas considérer cet usage monstrueux comme une porte ouverte +au libertinage, sous le couvert du plus sacré des liens de la société, +car il arrive très-souvent que l'acheteur est l'amant de la femme +mise en vente? Une chose encore déplorable, c'est que les journaux +ne manquent jamais de rendre compte de ces honteux trafics. Nous en +citerons un seul exemple pris entre mille dans les feuilles anglaises; +le fait s'est passé en 1836: + + «Le 1er août, entre dix et onze heures du matin, dit le + journaliste, une de ces scènes que, pour l'honneur de notre pays, + nous voudrions dérober à tous les regards, vient de se renouveler au + marché de bestiaux à New-Islington. Un homme a vendu sa femme. Voici + les détails de cette hideuse adjudication: + + »Un homme d'une quarantaine d'années, d'un extérieur convenable, est + arrivé vers neuf heures du matin au marché de Smithfield avec une + jeune femme ayant au cou une corde avec laquelle il la conduisait. + Comme il se disposait à la mettre à l'enchère, quelques personnes + sont intervenues et se sont opposées à la vente. Le couple mécontent + s'est alors rendu au marché d'Islington, et pour n'être pas en + retard, et se trouver encore à l'heure du marché, il a pris une + voiture. Un jeune homme dont les manières étaient distinguées, et + qui avait suivi les époux depuis Smithfield, voyant la femme mise à + l'enchère, en offrit cinq shellings; mais d'autres personnes ayant + surenchéri, il obtint la malheureuse moyennant vingt-six schellings + (32 fr. 50 c.)[130]. Pendant qu'elle suivait tranquillement son + acquéreur, le mari retournant chez lui, se félicitait de la bonne + affaire qu'il venait de terminer, et disait à haute voix que ce jour + était le plus beau de sa vie.» + +[Note 130: Le 25 janvier précédent, une autre femme avait été +adjugée pour six penses (douze sous) et un quart de cidre, au marché de +Chinnock; la corde qu'elle avait au cou valait cinq deniers. + +Ces absurdes marchés n'ont de commun avec les ventes d'esclaves qui +se font en Turquie et en Egypte, que l'humiliante dégradation de la +plus belle moitié du genre humain. Voici ce qu'on nous racontait +dernièrement de ces ventes à la turque: + +«La foire des femmes à vendre se tient au Caire dans un vaste bazar. +Elles sont exposées là comme du bétail. On les habille préalablement +de tout ce que la friperie peut fournir de plus somptueux. Quand +un acquéreur se présente, il fait lever ces malheureuses, les fait +marcher, regarde leurs dents, leurs yeux, leurs mains; s'informe de +leur âge; juge de leur embonpoint, de leur santé, puis leur parle pour +savoir quelle langue leur est familière et pour juger de leur degré +d'intelligence; mais la plupart, surtout les négresses, n'offrent rien +de bien satisfaisant sous ce dernier rapport. Enfin on conclut le +marché, et on livre la marchandise.»] + +Nous pourrions encore citer d'anciennes lois anglaises d'un autre genre +et qui font bien contraste avec ce haut philosophisme dont Albion est +maintenant la terre classique. Par exemple, il existe une loi contre +les sorciers, rendue par le Parlement en 1603, et qui porte: + + «Quiconque sera convaincu d'avoir consulté un esprit malin, d'avoir + fait pacte avec lui, de l'avoir entretenu, employé, payé ou + récompensé, subira la peine de mort. + + »Sera condamné à la même peine quiconque aura déterré le corps d'un + homme, d'une femme ou d'un enfant, et qui aura enlevé du lieu de la + sépulture la peau, les os ou aucune autre partie du cadavre pour + s'en servir en vue de sorcellerie, etc.» + +Ne dirait-on pas que cette loi est tirée des archives espagnoles, du +temps du grand inquisiteur Torquemada? + + * * * * * + +En général, il existe un grand nombre de lois en Angleterre; la partie +écrite de la loi commune, c'est-à-dire les _Reports of cases_ +consistaient déjà, il y a quelques années, en 296 _vol. in-fol._, +et chaque année il s'en publie 8 volumes nouveaux. Ces lois sont +parfois bien multipliées pour certains objets; on en compte environ +987 sur les laines, 460 sur le tabac, 12 sur la manière d'emballer le +beurre, etc., etc., etc. De temps en temps on change, on altère, on +consolide ces statuts; cela occasionne quelquefois d'étranges erreurs. +Par exemple, on voulut un jour modifier une loi qui portait peine de +déportation et d'amende pour certain crime; le statut s'énonçait ainsi: +«Le coupable sera condamné à la déportation pour quatorze ans et à une +amende dont la moitié sera pour le Roi.» On décida que la déportation +suffisait et qu'il fallait retrancher l'amende. Mais le respect pour +le texte des vieux monuments fit qu'on retrancha seulement les mots «à +une amende»; de sorte que le statut est maintenant ainsi conçu: «Le +coupable sera condamné à quatorze ans de déportation dont la moitié +sera pour le Roi.» + + +VII. + +LES EXCENTRIQUES. + +Ce mot emprunté à l'astronomie et qui signifie marche irrégulière d'un +corps hors du centre, a reçu en Angleterre une nouvelle acception, +et s'applique aux gens bizarres qui vivent et mènent une conduite +tout-à-fait en dehors des règles reçues et du système général adopté +dans la société. C'est ce que nous appelons en France des originaux; +mais on prétend que cette particularité sociale ou plutôt exsociale +est plus appropriée à l'Angleterre qu'à tout autre pays. Faisons donc +un petit tour sur les bords de la Tamise, et détachons de quelques +galeries anglaises trois ou quatre portraits d'excentriques qui ne +figureront pas mal dans la nôtre; commençons par + + +LE VIEUX LOWEL. + +C'était un homme qui n'a arboré l'étendard de l'excentricité qu'après +avoir fait une fortune considérable; il était tailleur, résidant +à Margate. Devenu millionnaire, il s'étudia à ne rien faire comme +les autres, et à suivre un genre de vie à lui. Il avait toujours +dans sa garde-robe cinquante habits complets; sa livrée était de +pluche rouge aux galons noirs et verts. Sa monomanie, depuis qu'il +avait quitté l'aiguille, était la chasse. Aussi une jolie propriété +qu'il avait acquise au centre de la petite île de Thanet, présentait +sous ce rapport l'aspect le plus bizarre. Depuis la grille d'entrée +jusqu'aux girouettes du toit, tout représentait des instruments ou +des accessoires de chasse tant à l'intérieur qu'à l'extérieur[131]; +il avait un cheval de grand prix qui le suivait dans les rues et dans +les promenades comme un petit chien. Il faisait le galant, et se +targuait, à 70 ans, de sa belle et solide conversation avec les dames. +Un jour, une fille de Margate eut la malice d'exploiter ses prétentions +en lui attribuant un enfant auquel elle allait donner le jour. (En +Angleterre, il suffit du serment de la fille-mère pour assurer la +paternité et faire condamner celui qu'elle accuse, à payer les mois de +nourrice.) Le vieux Lowel fut très-flatté, et paya avec joie. Bientôt +toutes les demoiselles de Margate, qui s'avisaient de forfaire à +l'honneur, eurent recours à sa vanité charitable, et en moins de deux +ans, le vieux fou se trouva père légal de soixante-deux enfants dont +il paya très-exactement les frais d'éducation. Jamais ministre d'état +n'a rempli sa vie d'un plus grand nombre d'occupations strictement +coordonnées et toutes inutiles. Toujours levé à quatre heures, il +commençait par sa correspondance avec la plupart des clubs ou sociétés +de chasseurs dont il était membre; ensuite il fatiguait trois chevaux, +tournait autour de l'île, chassait, pêchait et terminait sa journée par +une promenade de 300 pas, ni plus ni moins, monté sur un âne. Quand il +allait à Londres, il endossait l'habit de velours noir complet, orné +d'une brochette de près de soixante décorations en argent, en cuivre +et en plomb. C'était un ramassis de médailles de tous les clubs dont +il faisait partie; il les montrait avec orgueil: «Voici, disait-il, +la médaille des lunatiques, celle des druides, celle des chevreaux +et celle des chats-maigres. Je suis encore chevalier de l'aiguille, +comte de choux-fleur, duc des épinards; j'appartiens à l'Ordre des +comètes, à celui des écheveaux mêlés; j'ai bien le droit de porter +tous mes Ordres.» A l'âge de 80 ans, il manda chez lui son vieil ami +le charpentier Amerall:--«Que me voulez-vous, dit celui-ci?--Que vous +me preniez mesure; je sens que j'aurai bientôt besoin de mon dernier +habit: acajou de première qualité, charnières d'argent, serrure et +clef de même métal; vous pratiquerez au couvercle, vis-à-vis l'endroit +où sera ma tête, une ouverture ovale, à laquelle vous attacherez un +morceau de cristal très-solide.» Le cercueil attendit encore son maître +deux années entières. Celui-ci allait le visiter deux fois par semaine. +Trois jours avant sa mort, il écrivit au charpentier le billet suivant: +«M. Amerall, préparez-moi ma maison, passez-y le balai et le plumeau; +samedi dernier, j'ai trouvé que les poignées n'étaient pas assez +propres; tenez-les, je vous prie, en meilleur état.» Enfin expira le +bon vieux Lowel, emportant les regrets de ses chevaux, de ses chiens et +surtout des demoiselles de moyenne vertu[132]. + +[Note 131: Nous doutons cependant que le bon Lowel ait eu chez lui +un ameublement aussi curieux, en fait de chasse, que celui que possède +le duc de Nassau, à la Plate, l'un de ses jolis rendez-vous de chasse, +situé au sommet d'une montagne à une lieue de Wisbaden, capitale du +Duché. Cet ameublement vraiment original est entièrement composé de +tout ce qui tient aux produits de la chasse: lits, tables, fauteuils, +canapés, chaises, lustres, flambeaux, tout est fabriqué avec des cornes +de cerfs.] + +[Note 132: Il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde; nous venons +de parler d'un vieux tailleur millionnaire très-heureux; nous allons +dire un mot d'un autre ancien tailleur presque centenaire et réduit à +la dernière misère. Le trait suivant relatif à sa famille mérite d'être +rapporté. + +Ce tailleur existait à Londres en 1787; il avait douze fils tous +soldats. Ils obtinrent un congé pour venir voir leur père qu'ils +trouvèrent manquant de pain: «Comment, dit l'un, notre père n'a pas de +pain, et il a donné douze défenseurs à la patrie! il faut qu'il soit +assisté.--Mais comment? dit un second.--N'y a-t-il pas ici un lombard +(_mont-de-piété_)? s'écria le plus jeune.--Un lombard! dit un +autre, mais on n'y prête rien sans gages, sans sûretés; et nous n'avons +rien à y porter.--Nous n'avons rien, c'est vrai, reprit le plus jeune; +mais notre père a été tailleur, il a exercé long-temps ce métier, il +meurt de faim, cela prouve sa probité. Nous sommes tous au service +depuis quelques années; personne ne peut nous reprocher la moindre +chose contre l'honneur; mettons cet honneur en gage, on nous prêtera +bien 50 liv. sterl. sur ce dépôt.» Cette idée fut approuvée, et l'un +d'entre eux écrivit le billet suivant qui fut signé par tous les frères: + +«Douze anglais, fils d'un tailleur réduit à la plus grande pauvreté, à +l'âge de près de cent ans, tous servant le roi et la patrie avec zèle, +demandent à la direction du lombard la somme de cinquante livres pour +soulager leur malheureux père. Pour sûreté de cette somme, ils engagent +leur honneur et promettent le remboursement de cette somme dans le +terme d'une année.» + +Ils firent porter ce billet à la direction du lombard, et le lendemain +ils allèrent eux-mêmes chercher la réponse. Elle fut favorable, on leur +donna les cinquante livres, on déchira le billet, et l'on promit de +fournir aux besoins du vieillard.] + + +SIR STUKELEY. + +Cet anglais, homme riche, solitaire, bizarre, s'était d'abord voué à la +recherche du mouvement perpétuel: mais par la suite il abandonna cette +chimère. Ses habitudes étaient singulières: jamais son lit ne fut fait; +il se lavait les mains vingt fois par jour, jamais le visage, ni le +corps. Il avait deux femmes pour domestiques, l'une demeurait chez lui +et l'autre à l'extérieur. Pendant quelque temps il s'occupa de l'étude +des fourmis et il en infecta tout le voisinage. Il s'occupa aussi de +fortifications, en suivant pied-à-pied chez lui toutes les opérations +militaires du duc de Marlborough en Flandre; de sorte qu'il bouleversa +toute sa maison pour y construire, détruire et refaire des bastions, +des tranchées, des parapets, etc.; c'est lui qui a servi de modèle à +Sterne pour son _oncle Toby_. Il n'avait dans son logement ni +chaise ni fauteuil; un trou creusé devant sa cheminée, lui servait +à placer ses jambes et ses pieds; il restait assis sur le parquet. +Ses fermiers ne purent jamais obtenir de lui qu'il reçût leur argent +dans sa maison; il leur faisait dire de l'attendre dans une auberge +voisine, et là il payait leur dépense jusqu'à ce qu'il lui plût de +les renvoyer. Sa manière de disposer ses finances n'était pas moins +originale. Après avoir fait à Londres ses études d'avocat, il quitta +l'appartement où il était en location, et laissa au-dessus de la porte +de l'antichambre un vieux porte-manteau tellement moisi et délabré +que personne n'y fit attention. Une douzaine d'étudiants en droit, +locataires du même appartement, vinrent l'habiter successivement, +sans déranger le porte-manteau qu'on laissait comme une vieillerie +inutile. Enfin un dernier occupant ordonna à son domestique de nettoyer +l'antichambre et d'en faire disparaître ce sale débris tout pourri. +Le domestique obéit, et le jette à terre. Quelle fut sa surprise +quand il en vit tomber sept cents pièces d'or et des papiers que l'on +reconnut appartenir à M. Stukeley! Il avait l'habitude, au lieu de +ranger son argent dans son secrétaire, de l'empiler sur les planchers +de sa cuisine. Il y avait environ trois mille guinées dans sa chambre +où jamais domestique n'entra. Un jour il y introduisit un enfant; +une partie de la somme se trouvait sur une table à laquelle un pied +manquait; l'enfant heurta contre la table et la fit tomber; les guinées +s'éparpillèrent. Pendant dix ans qu'il vécut encore, M. Stukeley ne +releva pas la table et ne ramassa pas les guinées. Il se contentait de +les repousser du pied, de manière à se frayer une double route de son +lit à la porte, et de son lit à la fenêtre. + + +M. HOWE. + +Spirituel et bon homme, M. Howe jouissait de dix mille liv. st. de +rente. Il lui prit fantaisie de se marier, et il épousa miss Mallet, +jeune personne fort jolie. Le jour des noces, après avoir soutenu à +déjeuner que toutes les femmes sont infidèles et qu'il était impossible +de compter sur leur affection, il se leva et dit à sa jeune épouse +qu'il était obligé de sortir pour aller à la Tour où des affaires +l'appelaient. Vers quatre heures, il lui envoie un billet par lequel il +lui apprend que des circonstances imprévues le forcent de partir sur +le camp pour la Hollande. Madame Howe espérait que cette absence ne +serait pas de longue durée, mais elle comptait sans son hôte; pendant +quinze ans elle n'entendit plus parler de son mari. Voici de quelle +nature avait été le singulier voyage de M. Howe. Il avait choisi un +petit logement tout au bout de la même rue qu'habitait sa femme, chez +un chaudronnier auquel il donna six schellings par semaine. Il changea +de nom, et comme il y avait peu de temps qu'il demeurait à Londres, il +ne fut reconnu de personne. A trois portes de la maison de sa femme +se trouvait un petit café qu'il fréquentait. Trois ans après son +évasion, il trouva dans ce café un journal qui lui apprit que sa femme +venait d'adresser une pétition au Parlement, pour nommer des arbitres +qui réglassent les affaires de son mari dont la vie ou la mort était +incertaine. Il suivit avec beaucoup d'attention les détails et les +progrès de l'affaire qui se termina comme le désirait la veuve. Dix +ans s'écoulèrent. Madame Howe changeant de logement, alla demeurer de +l'autre côté de la rue, chez un nommé Salt que le mari avait rencontré +dans le petit café. Lorsque M. Howe apprit cette circonstance, il se +lia plus étroitement avec Salt, et finit par aller habiter une petite +chambre de sa maison. De cette chambre qui n'était séparée que par une +cloison, de celle de Madame Howe, on voyait, on entendait tout ce qui +se faisait à côté. Salt qui croyait son nouvel ami garçon, et qu'il +ne connaissait point sous son véritable nom, lui conseillait vivement +d'épouser sa locataire, celle qu'il regardait comme la veuve Howe. + +Enfin l'anniversaire même du jour du départ de M. Howe, et dix-sept +ans après, Madame Howe se trouvait à table avec sa sœur et son +beau-frère, quand un domestique inconnu apporta un billet sans +signature, et dont l'auteur anonyme suppliait Madame Howe de se rendre +le lendemain matin à dix heures au parc Saint-James près de la volière. +«Allons, dit Madame Howe, en jettant le billet à sa sœur, toute vieille +que je suis, j'ai encore des amoureux.» La jeune sœur prenant le billet +et l'examinant avec attention, s'écria: «C'est l'écriture de M. Howe!» +Mistriss Howe qui avait aimé ce singulier mari, s'évanouit. Il fut +convenu que le lendemain son beau-frère et sa sœur l'accompagneraient +au rendez-vous. Elles s'y trouvaient depuis cinq minutes, quand M. +Howe, d'un air dégagé, s'approchant de sa femme et lui parlant comme +s'il l'eût quittée de la veille, l'embrassa, lui donna le bras et +rentra chez lui. Dix-sept ans s'étaient écoulés entre le jour des noces +et la nuit des noces. L'histoire ajoute que ces époux vécurent heureux +et qu'ils eurent plusieurs enfants qui ne contribuèrent pas peu à +cimenter et à augmenter de jour en jour ce bonheur. + + +L'EXCENTRIQUE POLITIQUE; TABLEAU ESQUISSÉ D'APRÈS NATURE A LONDRES EN +1835. + +«Quel est cet homme assis ou plutôt couché sur un banc de la Chambre +des communes, et qui semble imprimer le respect à ce qui l'entoure? La +vulgarité empreinte sur son visage, la nonchalance étourdie et presque +imprudente de ses manières vous le feraient prendre pour un capitaine +de vaisseau. Son chapeau dont les bords immenses rivalisent avec les +plus vastes chapeaux que portent les quakers, est posé sur l'oreille, +_en crâne_, comme disent nos voisins, d'une manière triviale +mais expressive. Son frac vert semble tenir à peine sur ses épaules +robustes. Sa chemise entr'ouverte et son gilet débraillé laissent +apercevoir sa poitrine. Une de ses jambes, la jambe gauche, repose sur +son genou droit et va chercher une de ses mains qui saisit et presse +le tendon d'Achille. Sa chevelure artificielle, assez mal peignée pour +simuler la nature, n'est pas exactement à sa place, et vous diriez +qu'une émeute récente vient d'en défriser les boucles factices. + +»Examinez-le bien, cherchez sur sa physionomie les symptômes de la +résolution, de l'énergie, de la puissance; demandez à ce front peu +développé, à cette charpente musculeuse, à ce visage mobile, les signes +indicateurs de la force intime, de l'audacieuse volonté qui commande +aux événements et qui domine les empires. Ses joues sont roses et +fraîches comme celles d'un paysan: l'ambition ne l'a point pâli; il a +son fils assis près de lui; et pendant qu'un orateur du parti contraire +l'accable d'invectives, il prend la main du jeune homme et la tient +longtemps serrée dans la sienne, comme s'il lui disait: «Voilà ce qui +attend les hommes politiques, ne crains rien, ne t'effraie pas pour ton +père.» + +»S'agit-il de soutenir une discussion, d'engager le combat; les gestes +de ce personnage et son débit ne sont pas moins étranges que son +attitude pendant le repos. Populaire, souvent grotesque, ne cherchant +que l'énergie et ne prétendant jamais à la grâce, il essaie tour à +tour les contorsions les plus extraordinaires et les gestes les plus +bizarres; il épuise les variétés des plus disgracieuses attitudes. +C'est une gymnastique burlesque accompagnée d'une éloquence si +puissante dans sa folie même et dans ses excès, que personne n'est +tenté de tourner l'orateur en ridicule. Son corps se penche, sa tête +disparaît; il fait le plongeon; ses bras s'élèvent; puis en une seconde +ses deux mains se croisent par derrière, son torse se cambre, et son +cou renversé lui donne une pose de gladiateur. Une minute encore, tout +change: les mains sont plongées et perdues dans sa culotte; la tête +s'avance, et aux grimaces de son sourire et de ses sourcils, vous +diriez que la hache meurtrière est suspendue sur l'orateur. Que vous +dirai-je? Comment le suivre dans ses évolutions et ses transformations +innombrables? tantôt les deux bras élevés perpendiculairement et +les poings fermés comme s'il avait à combattre dix boxeurs; tantôt +arrachant sa malheureuse perruque, comme s'il voulait la mettre en +lambeaux; puis la caressant, la refrisant et la replaçant avec un +soin paternel sur l'occiput qu'elle avait quitté. Je l'ai vu en 1824 +au milieu d'un discours presque frénétique à propos de l'indépendance +irlandaise et de l'union dont il réclamait l'anéantissement, dénouer +sa cravate et rester le cou nu aux yeux de l'assemblée stupéfaite. +C'est à lui qu'obéit aujourd'hui le royaume où les convenances ont le +plus d'empire, le domaine favori de l'étiquette aristocratique, le +pays de la décence et de la dignité, l'Angleterre enfin. Cet homme est +O'C......! + +»Vulgaire si vous voulez, condamnable à plus d'un titre, et redouté des +intérêts qu'il attaque, il garde son pouvoir. Au milieu des gens de +talent c'est un homme de génie. Ses défauts comme orateur sont nombreux +et frappants; il effraie et ne sait ni persuader, ni plaire.... Mais ce +monarque est dans toute sa gloire au milieu des combats d'invectives +les plus furieuses. Lorsque les démentis volent d'un bout de la Chambre +à l'autre, personne ne sait créer une injure avec plus de puissance que +notre héros. Il est admirable dans les moments de tumulte. Il invente +alors des épithètes vitupératives dont personne ne s'est avisé; il dit: +«Vous en avez menti,» avec un aplomb merveilleux.... Un jour, le Comité +des voies et moyens s'occupait des questions relatives aux dépenses du +clergé; M. Shaw, membre élu par l'université de Dublin, et représentant +l'opinion protestante dans toute sa ferveur, développa ses raisons à ce +sujet:--«Admirez, s'écria O'C...... en se levant, admirez la férocité +ecclésiastique de cet homme! Selon lui la religion est une affaire +de schellings ou de pences (_gros sous_).--Je donne un démenti +formel à l'honorable orateur, répliqua M. Shaw irlandais comme lui; je +l'accuse de vouloir détruire la religion qu'il a juré de défendre.» +Alors la fureur d'O'C...... atteignit son dernier paroxisme: «Je vous +rappelle à l'ordre, s'écria-t-il; un orateur qui profère le mensonge +doit être rappelé à l'ordre.» + +»Dans cette discussion, O'C...... soutenait l'administration qui +sollicitait une réforme dans les matières ecclésiastiques. L'opposition +se leva tout entière contre lui. Il ne s'effraya pas et lui tint tête. +«--Oui, répéta-t-il, c'est la férocité ecclésiastique que je signale +à l'animadversion publique.--Ma férocité, dit M. Shaw, n'est pas de +celles qui ont pour symbole une tête de mort et deux os en sautoir.» +(Allusion à la bannière des catholiques irlandais).--«Et vous, reprit +O'C......, d'une voix de portefaix en colère, prenez pour armoiries une +tête de veau et une mâchoire d'âne.» C'était une ignoble violence; mais +la tête de M. Shaw était si longue et sa mâchoire si large, l'à-propos +d'O'C...... était si plaisant et son geste si burlesque, que les rires +furent universels, et le dominateur de la Chambre s'assit au milieu des +houras de ses confrères, tout fier de ses triomphes qui se renouvellent +chaque jour. + +»L'Angleterre, je le répète, est entre ses mains. Une suite de +circonstances anormales, exploitées par lui avec autant de persévérance +que d'adresse, l'a rendu maître de ses maîtres...... Le Roi le déteste, +les pairs l'abhorrent, il a contre lui les propriétaires, le clergé, +les avocats, les médecins; peu lui importe. Cet homme, la clef de la +révolution irlandaise, le représentant d'un pays que l'Angleterre a +toujours opprimé, fait face à tant d'ennemis, et son char de triomphe +ne recule pas un seul instant......» + +Finissons par un coup de boutoir que ce véhément orateur a donné à la +Chambre des pairs, au milieu d'un discours prononcé dans une réunion à +Glascow:«--Qu'est-ce qu'un lord, s'écrie-t-il? C'est un animal auquel +il ne faut pas se jouer, et qui se moque de toutes les attaques, de +toutes les poursuites, de toutes les accusations. Que leur importe, +à ces seigneurs, nos discours, nos pensées, notre mécontentement, +nos votes? Nous aurions beau leur donner la chasse, nous ne les +atteindrions pas. Ils nous glisseront toujours des mains quoi que +nous puissions faire. On a, dans mon pays, la singulière coutume de +savonner des pieds à la tête certains porcs que l'on engraisse; puis +on leur coupe les oreilles. On savonne principalement la queue; on +les lâche, et ils deviennent la propriété du premier qui peut les +saisir. Heureux qui les attrape! mais la chose n'est pas facile. O +nobles lords, pourceaux savonnés de la société civilisée, heureux qui +vous attrapera!» Applaudissements du peuple; l'orateur continue: «Les +voilà tous! Londonderry est parti en grognant; mais le grognement de +Winchelsea est plus remarquable encore par une expression de piété +dévote que les pourceaux ne montrent guère. Newcastle se dandine +sur leurs traces; et le conducteur général, le porcher de nos bêtes +savonnées, c'est Wellington, le grand Wellington de Waterloo. Il y +a de la boue sur les robes de soie de ces lords; cela déplaît au +peuple; il veut que des bipèdes humains soient couverts de robes +constitutionnelles, et il veut chasser à jamais les pourceaux sacrés +de la Chambre des pairs...» + +Telles sont les gentillesses oratoires du grand O'Connell. + +Mais où a-t-il puisé ces suaves expressions, ces grands mouvements +d'éloquence? ne les devrait-il pas à quelques souvenirs de ces vieux +puritains exaltés, implacables, furibonds dont parle Walter-Scott, +ou bien à quelques écrits de ces anciens pamphletaires du temps de +Cromwel, dont M. de Châteaubriand nous a fait connaître le style dans +une note de son _Essai sur les Révolutions anciennes et modernes_; +Paris, 1826, _in-8º_. V. tom. II, pp. 184-187; on trouve là +un fragment de sermon qui semblerait écrit par notre grand orateur +irlandais, s'il était anglican: «Hurlez, s'écrie le prédicateur, +hurlez, criez, beuglez, rugissez, ô vous libidineux maudits, jureurs, +ivrognes, impurs, superstitieux, diaboliques, sensuels, habitants +terrestres de la terre! Courbez-vous, courbez-vous, ô vous arbres +très-dédaigneux; et vous chênes élevés, vous hauts cèdres, et vous +petits buissons, criez de toutes vos forces; écoutez, écoutez, vagues +orgueilleuses, et vous, mers indomptables! écoutez aussi, vous écume, +roide, nue, incirconcise et enragée qui haïssez la réforme, etc.» + +On avouera que ce fragment traduit fidèlement de l'anglais, prouve +que, sur les bords de la Tamise, l'éloquence moderne de la tribune +est parfaitement au niveau de l'éloquence ancienne de la chaire, sous +le rapport des convenances et des grâces de la diction; mais il faut +ajouter que cela arrive seulement, quand la tribune est occupée par le +chaud défenseur des droits de l'Irlande. + + + + +NEUVIÈME OBJET. + +VARIÉTÉS. + + +I. + +CURIOSITÉS MICROSCOPIQUES RECUEILLIES CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ LES +MODERNES. + +_In tenuitate labor._ + +Cette notice paraîtra peut-être légère, frivole, minutieuse, à quelques +lecteurs, car elle n'est composée que d'objets minimes et très-minimes; +mais c'est précisément cette _minimité_ qui l'a fait entreprendre, +puisqu'elle atteste que l'adresse de l'homme et quelquefois son génie +peuvent se manifester dans les plus petites choses comme dans les plus +grandes. Que l'on jette un coup d'œil sur les œuvres de la création, +n'y verra-t-on pas le ciron attirer les regards et l'attention du +naturaliste aussi bien que l'éléphant? Pourquoi, dans les productions +de l'homme, l'œil du curieux ne s'arrêterait-il pas également sur des +infiniment petits dont la structure tient tellement du prodige que +l'on doute si jamais la main de l'artiste le plus ingénieux et le plus +habile a pu les exécuter? On a vu de ces petits chefs-d'œuvre chez +les Anciens, l'histoire en a conservé le souvenir; on en a exécuté et +l'on en exécute encore chez les Modernes; conservons-en donc aussi la +mémoire; et réunissant tout ce que ces diverses petites singularités +offrent de plus surprenant, amusons le lecteur en le promenant un +moment dans cette galerie liliputienne. Plusieurs articles sont déjà +connus, mais nous en ajoutons d'autres qui le sont moins. + + +PETITS CHEFS-D'ŒUVRE EN ÉCRITURE. + +CHEZ LES ANCIENS. Cicéron raconte que l'Iliade, poëme +d'Homère, écrit sur du parchemin, a été renfermée dans une coquille +de noix[133]. Il faut que l'écriture ait été d'une finesse extrême, +car l'Iliade, d'après le relevé exact du nombre de vers dans chacun +des XXIV livres, en renferme 15,686. Aussi quelle confiance +que l'on ait dans la candeur et la bonne foi de Cicéron, son récit a +rencontré plus d'un incrédule. Cependant le célèbre Huet, ce savant +évêque d'Avranche, après avoir douté, comme beaucoup d'autres, de la +possibilité de renfermer l'Iliade dans une coquille de noix, assure +qu'il a examiné la chose plus sérieusement, et qu'il la regarde comme +faisable. C'est dans l'appartement de la Reine (Marie Leczinska), qu'un +jour, il passa une demi-heure à prouver son opinion. «Une feuille de +vélin, dit-il, d'environ dix pouces de long sur huit de large, peut, si +elle est très-mince et très-souple, être renfermée dans une coquille de +noix. Cette feuille est susceptible de contenir dans sa largeur trente +et une lignes, et deux cent cinquante-deux vers dans sa longueur; une +page contiendra donc sept mille huit cent douze vers, et le revers +autant, c'est-à-dire quinze mille six cent vingt-quatre vers, montant, +à peu de chose près, de ceux que renferme l'Iliade. Cette transcription +peut facilement se faire avec une plume de corbeau. Croyons donc à +l'Iliade enfermée dans une noix.» + +[Note 133: _In nuce inclusam Iliada, Homeri carmen in membranâ +scriptum, tradidit Cicero._ (PLIN., Hist. nat., _lib._ +VII, _cap._ 21.)] + +On parle d'un scribe qui écrivit un vers d'Homère sur un grain de +millet. Si cela est, cet artiste aurait résolu sans peine le problême +de Huet. + +Un autre artiste, au rapport d'Ælien, écrivit un distique en lettres +d'or, et le renferma dans l'écorce d'un grain de bled. + + * * * * * + +CHEZ LES MODERNES. On voyait jadis à Worms, dans une maison +dite de la Monnaie, une feuille de vélin encadrée sur laquelle on +admirait douze sortes d'écritures différentes tracées avec une extrême +délicatesse, accompagnées de charmantes miniatures, et environnées de +grands traits d'écriture jetés très-hardiment: le tout exécuté par un +certain Thomas Schuweisser, né sans bras; il faisait dans ce genre avec +le pied tout ce qu'on pouvait attendre de la main la plus habile. Ces +deux mauvais vers étaient inscrits en tête de la feuille de vélin: + + Mira fides! pedibus juvenis facit omnia recta, + Cui pariens mater brachia nulla dedit. + +Parmi les petites curiosités qui existaient encore dans la même +maison, on admirait un petit rond de vélin de la largeur d'un louis +d'or de France sur lequel était écrit le _Pater_; cela est très +peu de chose; un nommé Maximin Mossilem traçait six fois, et plus +distinctement, la même prière dans un pareil espace. + +La bibliothèque impériale de Vienne possède un feuillet de huit +pouces de hauteur, sur un peu plus de six de largeur, qui contient, +dit-on, cinq livres de l'Ancien Testament, écrits par un juif, d'un +seul côté et sans abréviations. Ces cinq livres sont 1º _Ruth_ +en allemand; 2º _l'Ecclésiaste_ en hébreu; 3º le _Cantique +des cantiques_ en latin; 4º _Esther_ en syriaque; et 5º le +_Deutéronome_ en français; le tout très-lisible sans loupe. + +Dans le XVIe siècle, un religieux italien, nommé frère +Alumno, renferma le _Symbole_ des apôtres et _l'Evangile_ de +saint Jean, qui termine la messe, dans un espace grand comme un petit +denier; ce qui lui mérita les éloges de Charles V et du pape Clément +VII. + +Un italien de Sienne, nommé Spannochi, qui vivait dans le +XVIIe siècle, écrivait en caractères si déliés, qu'il +copia sur du vélin de la grandeur de l'ongle du petit doigt, le même +_Evangile_ de saint Jean, sans aucune abréviation. Les lettres +étaient si bien faites qu'elles égalaient en perfection les caractères +des meilleurs calligraphes[134]. + +[Note 134: C'est au sujet de ce petit phénomène calligraphique, +que Mercier de Saint-Léger, voulant prouver que le mot _imprimit_ +ne signifie pas toujours imprimer proprement dit, et qu'il peut +quelquefois désigner écriture, cite les deux vers suivants d'un poëme +adressé par César Malvicin à Spannochi pour le féliciter sur son talent +à écrire en très-petits caractères: + + Quin alii in latam nequeunt traducere frontem, + Arte tuâ _impressum_ quod brevis unguis habet. + +Mercier dit que Spannochi, siennois, a été maître d'écriture de Charles +IX et de Henri III; alors il aurait vécu dans le XVIe siècle.] + +Ménage parle d'un autre célèbre calligraphe, comme auteur d'un +portrait allégorique de la Dauphine, entièrement composé de lignes +d'écriture, si menues qu'on les prenait pour des traits ordinaires +formés par le burin. Ce tableau d'un pied et demi en carré, représente +la Dauphine tirée dans un char et couronnée par une Victoire en l'air, +avec d'autres figures allégoriques. «Ce travail était si parfait, +dit Ménage, que tout ce qui paraissait être fait de traits et de +linéaments ordinaires, ne l'était que de petites lettres majuscules +d'une délicatesse si surprenante qu'il n'y avait point de taille-douce +qui fût plus belle, soit dans les figures, soit dans le visage de +la Dauphine qui était très-ressemblant. Enfin toutes ces lettres +composaient un poëme italien de plusieurs milliers de vers à la louange +de cette princesse.» Puis Ménage ajoute: «Un officier du Nonce, le +cardinal Ranucci, en était l'auteur: cet homme était suédois, dit-il; +il avait beaucoup voyagé et savait plusieurs langues;» mais il ne le +nomme pas. Il n'est guère présumable que ce calligraphe soit le même +que le Spannochi dont nous avons parlé plus haut. + +On voit dans la bibliothèque de l'université d'Upsal, un beau portrait +du même genre: c'est celui du général Konigsmarck qui était au service +de la république de Venise. Ce portrait est formé par des lignes +d'écriture tracées sur beau vélin; c'est la vie de ce général, en latin. + +A Sainte-Geneviève-du-Mont, à Paris, on admirait un _Crucifix_ +dont les traits du dessin comprenaient en caractères très-menus, toute +la _Passion_ du Sauveur, selon saint Jean. Une _Image_ de la +Vierge y présentait un dessin du même genre, mais on ne dit pas ce que +renfermait l'écriture. + +Dans le collège Saint-Jean, à Oxford, on montre un dessin de la tête de +Charles Ier, également composé de caractères d'écriture, qui, à une +très-petite distance, font l'effet du burin. Les traits de la figure +et de la fraise contiennent les _Psaumes_ de la pénitence, le +_Credo_ et le _Pater_. + +Au Musée de Londres, le bibliothécaire montre un dessin de la +largeur de la main, offrant le portrait de la reine Anne, toujours +en caractères d'écriture. Mais il faut que les lettres soient d'une +extrême finesse, car le bibliothécaire fait observer que cette écriture +contient tout ce que renferme un _in-folio_ qu'il montre en même +temps. Sans doute que le visiteur, tout émerveillé, aime mieux croire +que de vérifier s'il ne manque pas une virgule de l'in-folio sur le +petit carré de papier ou de vélin. + +Dans le cabinet de M. Paul Grégorovitz Démidoff, à Moskow, on +remarquait deux curiosités calligraphiques dans le genre de celles +dont nous parlons. La première est le _Credo_ écrit (_sic_) +sur deux petites pièces d'argent et de bronze. La seconde consiste +dans l'_Evangile_ et le _Pater_ transcrits (_sic_) sur +deux autres petites pièces dont le diamètre est de trois lignes; le +tout est fort lisible. Il nous semble qu'au lieu d'_écrit_ il +faudrait dire _gravé_, car on n'écrit guère sur l'argent et sur le +bronze. D'ailleurs la gravure n'ôte rien au mérite de la délicatesse de +l'écriture. + +Un Anglais, nommé Jean Béedel, a parié dans ces derniers temps (1821) +écrire correctement et sans abréviations, sur un petit morceau de +papier circulaire du diamètre d'une pièce de six pences (12 sous) +l'_Oraison dominicale_, le _Symbole_ des Apôtres, les +centième et cent trente-quatrième _Psaumes_, et les sixième, +septième et huitième _Commandements_ de Dieu, formant en tout 1931 +lettres. Non seulement M. Béedel a gagné le pari, mais comme il lui +restait de la place, il y a mis son nom, la date du jour et l'année. + +Enfin le dernier morceau le plus remarquable que nous connaissions sur +la ténuité du caractère, est mentionné dans le cinquantième volume +des _Transactions de la Société des Arts, des Manufactures et du +Commerce_, seconde partie, pour la session de 1834 à 1835; Londres, +1836, _in-8º_, avec fig. Il est question dans ce volume, p. 24, +d'une machine à graver, par M. W. Maclaurin, graveur anglais. Par le +moyen de cette espèce de pantographe dont la construction est aussi +simple qu'ingénieuse, l'auteur est parvenu à graver des caractères +d'une ténuité si excessive, qu'il a inséré, dans un rectangle de six +décimètres (2 pouces 2 lignes et demie environ) de largeur, et 22 +millimètres (9 lignes trois quarts à peu près) de hauteur, il a inséré, +disons-nous, 416 fois les mots _Society of arts_[135]. Le nombre +de lettres comprises dans cet espace est de 5408; de sorte qu'une page +in-8º ordinaire, étant dix-sept fois et demie plus étendue que le +rectangle en question, si elle était composée en caractères pareils +à ceux dudit rectangle, renfermerait 91,936 lettres. L'estimable +savant à l'obligeance duquel nous devons cette dernière notice, a fait +l'application de l'emploi supposé de ce caractère Maclaurin, à une +page _in-fol._ à deux colonnes, du _Dictionnaire de Moreri_, +laquelle étant composée de 176 lignes et chaque ligne de 54 lettres, il +en résulterait que cette page renfermerait 9,504 lettres; ce qui fait à +peu près la dixième partie du nombre des lettres que pourrait contenir +une page in-8º. Ainsi, en définitive, les 6 vol. _in-fol._ +de Moreri, qui ont chacun, terme moyen, 860 pag., pourraient être +renfermés en un volume in-8º de 516 pages; mais il ne serait lisible +qu'à la loupe. + +[Note 135: On trouvera ce rectangle gravé dans la première des +planches qui sont à la fin du volume.] + + +Brisons sur ces singularités calligraphiques. Il existe sans doute +beaucoup d'autres morceaux de ce genre, dus à la plume de nos +calligraphes modernes; nous en avons même vu plusieurs assez curieux; +mais ceux dont nous avons parlé plus haut suffisent pour faire +apprécier ces petites singularités qui rentrent un peu dans le genre +des _nugæ difficiles_. Passons à la mécanique. + + +PETITS TOURS DE FORCE EN MÉCANIQUE. + +CHEZ LES ANCIENS: Callicrates fit en ivoire des fourmis +et d'autres animaux si petits, que nul autre que lui n'en pouvait +discerner les diverses parties. + +Mirmecides se signala dans le même genre, il fit également en ivoire +un quadrige qu'une mouche couvrait de ses ailes, et un vaisseau qu'une +petite abeille cachait sous les siennes[136]. + +[Note 136: _Callicrates ex ebore formicas et alia tam parva fecit +animalia, ut partes earum à cæteris cerni non possent._ + +_Myrmecides quidem in eodem genere inclaruit, à quo quadrigam +ex eâdem materiâ, quam musca integeret alis, fabricatam, et navem +quam apicula pinnis absconderet._ (PLIN., Hist. +nat., _lib._ VII, _cap._ 21, et _lib._ +XXXVI, _cap._ 5.)] + +Théodore, célèbre sculpteur et fondeur, est encore à citer pour un +semblable prodige: il coula en bronze sa statue qui était d'une extrême +ressemblance; de la main droite elle tenait une lime, et trois doigts +de la gauche portaient un petit quadrige dont la ténuité est telle que +char, cocher, attelage, tout se trouve à couvert sous l'aile d'une +mouche qu'il coula également[137]. + +[Note 137: _Dextra limam tenet; læva tribus digitis quadrigulam +tenuit tantæ parvitatis, ut totam eam currumque et aurigam +integeret alis simul facta musca._ (PLIN., _lib._ +XXXIV, c. 19.)] + +Architas de Tarente, que l'on regarde comme ayant posé le premier les +principes de la mécanique chez les Grecs, fabriqua une petite colombe +artificielle qui imitait le vol des colombes ordinaires. Notre vieux +poète Du Bartas en a parlé ainsi dans son poëme de la _Semaine_: + + L'homme peuple les airs d'un volant exercite + D'animaux bigarrés. Le tarentin Archite, + Prince docte et vaillant, fit un pigeon de bois + Qui, poussé par l'accord de divers contrepoids, + Se guindait par le ciel..... + +CHEZ LES MODERNES: Un inspecteur des écoles de la principauté +d'Alberstaldt, nommé Remman, atteste, dans un ouvrage allemand, que, +sous l'empereur Frédéric IV, un mécanicien fort habile, nommé Jean +Konisberg, eut le talent de fabriquer un aigle artificiel qui vola +l'espace de cinq cents pas au-devant de ce prince revenant dans sa +capitale, et l'accompagna jusqu'aux portes de la ville, puis retourna à +l'endroit d'où il était parti. + +Le même mécanicien fit une mouche en acier, qui s'échappait de ses +mains, volait autour de la chambre où il était, et venait ensuite se +reposer sur sa main comme pour se délasser de sa fatigue. + +Le vieux Du Bartas a encore parlé, dans sa SEMAINE, de cet +aigle et de cette mouche, comme de merveilleuses mécaniques, exécutées +de son temps. Il s'en exprime ainsi: + + Que diray-je de l'aigle, + Dont un docte allemand honora nostre siècle, + Aigle qui délogeant de la maîtresse main, + Alla loin au-devant de l'empereur germain? + Et l'ayant rencontré, soudain d'une aisle accorte + Se tournant le suivit jusqu'au seuil de la porte + Du fort Nurembourgeois, que les piliers dorez, + Les tapissez chemins, les arcs élabourez, + Les foudroyants canons, ni la jeunesse isnelle[138] + Ni le chenu sénat n'honoroient tant comme elle. + Un jour que cet ouvrier, plus d'esbats que de mets + En privé festoyoit ses seigneurs plus aimés, + Une mouche de fer, dans sa main recélée, + Prit sans aide d'autrui sa gaillarde volée, + Fit une entière ronde, et puis d'un cerveau las, + Comme ayant jugement se percha sur son bras. + Esprit vraiment divin, qui dans l'estroit espace + Du corps d'un moucheron peut trouver prou de place, + Pour tant de contre-poids, chaînettes et ressorts, + Qui luy servoyent d'esprit, d'esperon et de mors. + +[Note 138: Vieux mot qui signifie _agile_, _prompt_, +_dispos_.] + +Le même Remman, cité plus haut, raconte encore qu'un autre mécanicien, +nommé Jean Drebel, avait fait un instrument de musique qui s'ouvrait de +lui-même au lever du soleil, et jouait seul sans le secours de personne +tant que cet astre était sur l'horizon. Mais au défaut du soleil, on +n'avait qu'à échauffer un peu la couverture de l'instrument, et il +jouait comme dans le temps le plus serein. (Voy. le _Journal_ des +Savants, avril 1711, pp. 459-460). + +Dans le même temps à peu près, un ecclésiastique de Calabre, nommé +Jérôme Faba, s'exerçait dans ce genre, et faisait de petites mécaniques +avec autant de dextérité que de patience. Il sculpta en buis toutes les +pièces relatives aux mystères de la Passion, et toutes étaient fort à +l'aise dans une coquille de noix.--Il fit aussi un carrosse traîné par +deux chevaux, ayant deux personnes dans l'intérieur, et le cocher sur +son siège, le tout de la dimension d'un grain d'orge. Ces frivolités +ingénieuses furent présentées à François Ier et à Charles-Quint[139]. + +[Note 139: Charles-Quint surtout devait admirer ces petites +mécaniques, lui qui avait un goût très-prononcé pour l'horlogerie; +c'est à lui, dit-on, que l'on présenta, en 1529, la première petite +horloge portative que, depuis, on a appelée montre. Il avait une telle +passion pour ce genre de mécanique, que son maître d'hôtel ne pouvant +réveiller son appétit blasé, dit un jour: «Je n'en viendrai jamais à +bout, si je ne lui fais une fricassée d'horloges.»] + +Jean Torriani, célèbre mécanicien de Crémone, vivait du temps de +Charles-Quint qui apprécia son talent; il fabriqua des moulins en fer +si petits, qu'un moine pouvait en cacher un dans sa manche, et l'on +prétend que chacun de ces moulins broyait, dans un jour, assez de grain +pour fournir à la consommation de huit hommes. + +Adrien Junius, savant médecin du XVIe siècle, a vu à +Mechelen, en Brabant, un noyau de cerise taillé en forme de vase, et +dans lequel il compta quatorze paires de dés sur chacun desquels les +points des six faces étaient très-distinctement marqués. + +Sous le règne d'Elisabeth, reine d'Angleterre, un orfèvre de Londres, +nommé Mark Scaliot, fabriqua une serrure en fer, en acier et en cuivre, +composée de onze pièces avec la clef forée, et le tout ne pesait qu'un +grain. Le même Scaliot fit une chaîne de quarante-trois anneaux pour +suspendre la serrure et la clef au cou d'une mouche qui portait le tout +sans peine. Et ce tout, y compris la mouche, ne pesait qu'un grain et +demi. + +Jos. Descamus, mathématicien et mécanicien, décrit dans son _Traité +des forces mouvantes_, Paris, 1722, _in-8º_, une petite +mécanique fort ingénieuse qu'il avait composée pour le Dauphin, fils +de Louis XIV[140]; c'était un petit carrosse qui allait seul sur une +table. Maintenant rien n'est plus commun que cette petite mécanique; +mais celle de Descamus, outre qu'elle devait être surprenante pour le +temps où elle a paru, offrait dans ses mouvements, des particularités +assez curieuses et qui méritent que nous rapportions ici la propre +description qu'il a faite lui-même de son petit chef-d'œuvre. + +[Note 140: Et non pour Louis XIV, comme le dit Savérien dans son +_Histoire_ (très-négligée) _des progrès de l'esprit humain_, +1766, in-8º, p. 312, puisque Descamus (qu'il appelle Camus) est né en +Lorraine en 1672; il y avait déjà long-temps que Louis XIV régnait.] + +«L'espace, ou le chemin donné, que le carrosse devait parcourir, était, +dit-il, la table du conseil du Roi, à Versailles, longue de 7 pi. 4 +po., et large de 3 pi. 6 po.; on plaça le carrosse à l'extrémité de +la table opposée à celle où était le fauteuil du Roi. Dans l'instant +le carrosse partit; les chevaux plièrent les jambes, les levèrent et +marchèrent comme des chevaux vivants. Arrivé au bout de la table, +le cocher qui tenait les rênes des chevaux, les tira pour les faire +retourner. Le carrosse parcourut ainsi la longueur de la table une +seconde fois; mais ayant encore retourné, le cocher fit passer le +carrosse entre l'écritoire du Roi et le papier qui était sur la table. +Il se trouva là placé précisément devant le Roi, et il s'y arrêta. +Alors un laquais qui était derrière le carrosse sauta en bas. Un petit +page habillé en hussard, se leva, courut à la portière et l'ouvrit. +Une petite dame qui était dans le carrosse descendit, s'avança vers +le Roi, lui fit une profonde révérence, et présenta un placet d'une +manière également naturelle et gracieuse. Elle attendit un peu, comme +pour savoir la réponse. Pendant ce temps, le petit page badinait avec +la portière, en la fermant et l'ouvrant alternativement. Cependant la +dame fit une seconde révérence au Roi, rentra dans son carrosse, en se +tournant un peu de côté pour ne pas perdre le Roi de vue, et s'assit +sur le coussin. Le petit hussard referma aussitôt la portière, remonta +sur sa soupente et se coucha comme auparavant. Il était à peine couché +que le cocher donna un coup de fouet, et les chevaux reprirent leur +train. Le laquais courut après le carrosse et sauta derrière avec +beaucoup d'agilité. Les chevaux se détournèrent une troisième fois au +coin de la table, en firent encore le tour, toujours guidés par le +cocher qui les fouettait de temps en temps. Enfin le carrosse s'arrêta +de lui-même au même endroit d'où il était parti, comme s'il entrait +dans sa cour ou dans sa remise, après avoir fait sa course.» + +Savérien ajoute que ces mouvements sont produits par des ressorts, des +rouages, des volants, des détentes, etc., fort délicats, et qui exigent +beaucoup de dextérité et de soins. Mais, en s'y exerçant, des ouvriers, +malgré cette difficulté, sont parvenus à faire des ouvrages d'une +délicatesse infinie et presque inconcevable. En voici encore quelques +exemples. + +Un horloger d'Angleterre, nommé Boverick, avait fait une chaise +d'ivoire à quatre roues, dans laquelle un homme était assis. Sa +petitesse et sa légèreté étaient telles qu'une mouche la traînait +aisément; la chaise et la mouche ne pesaient qu'un grain. + +Le même ouvrier construisit une table à quadrille avec son tiroir, une +table à manger, un buffet, un miroir, douze chaises à dossier, six +plats, une douzaine de couteaux, autant de fourchettes et de cuillers, +deux salières, avec un cavalier, une dame et un laquais, et tout cela +était si petit qu'il entrait dans un noyau de cerise; et encore il n'en +occupait que la moitié. La chose, continue Savérien, ne paraît pas +croyable; mais Baker, savant très-respectable, dit l'avoir vu[141]. +Malgré cet honorable témoignage, _credat judæus Apella_! + +[Note 141: Voyez _le Microscope à la portée de tout le +monde_, trad. de l'anglais de Henri Baker, par le P. Pezenas, 1754, +_in-8º_, pag. 328.] + +Maximilien Misson raconte, dans son _Nouveau Voyage en Italie_ (et +ailleurs), La Haye, 1702, _4 vol. in-12_, tom. III, p. 110, qu'il +a vu dans le palais électoral de Munich, salle des antiques, beaucoup +de curiosités, et, entre autres, un noyau de cerise, sur lequel on +distinguait cent quarante têtes humaines très-bien sculptées. + +Dans le musée royal de Copenhague, on voit un autre noyau de cerise sur +lequel sont gravées deux cent vingt têtes. + +A Halston, dans le Shropshire, on conserve un noyau de pêche sculpté, +où est représenté Charles Ier, la tête couronnée et le visage et les +habits peints. Au revers est un aigle percé d'une flèche avec cette +légende: «J'ai fourni moi-même les plumes de cette flèche.» Toute cette +sculpture est exécutée avec beaucoup de goût. Elle est montée en or +et porte un cristal de chaque côté. On attribue cette curiosité à un +célèbre sculpteur du temps, nommé Nicolas Briot. + +«Les journaux d'Allemagne ont annoncé jadis qu'un ouvrier, nommé Oswald +Nerlinger, a fait d'un grain de poivre une coupe qui en contenait +_douze cents_ autres, toutes tournées en ivoire, chacune dorée +au bord et se tenant sur son pied.» Voilà une exagération germanique +contre laquelle se révolterait même la crédulité du juif _Apella_. +Nous aurons déjà bien de la peine à croire ce que nous rapporte dans +ce genre Max. Misson, cité plus haut, voy. tom. III, p. 103. Parlant +de petits ouvrages d'une délicatesse extrême qui se font à Ausbourg +aussi bien qu'à Nuremberg, il dit: «Ce sont des verres (à pied) bien +évidés, bien formés, avec un anneau de même matière, ménagé par le +tourneur entre le corps du verre et son pied. Il y a cent de ces verres +avec chacun leur anneau, dans un grain de poivre de médiocre grosseur. +Ces verres sont entre mes mains. J'ai plusieurs fois examiné cette +petite merveille avec de bons microscopes, et j'ai remarqué fort +distinctement les rayures et les traces de l'outil dont on s'est servi +pour les tourner. + +»On trouve encore ici une assez plaisante babiole; ce sont des puces +enchaînées par le cou avec une chaîne d'acier. Cette chaîne est si +délicate, quoique de la longueur de la main, que la puce l'enlève en +sautant: l'animal tout enchaîné ne se vend que 10 sols.» + +Ceci est devenu très-commun de nos jours: j'ai vu (en 1802) à la +fantasmagorie de Robertson, des puces traîner des petits carrosses +chargés de monde, des batteries de canons très-bien faites, montées +sur leurs affûts, etc., etc. Et maintenant mille petites merveilles de +ce genre alimentent la curiosité des promeneurs sur les boulevards de +Paris. + +On a encore parlé récemment de petits automates curieux, exécutés +depuis le XIXe siècle. En 1817, on montrait à Londres un +colibri en or émaillé, placé dans le médaillon d'une tabatière; en +touchant un ressort, on le faisait sortir; aussitôt il ouvrait le bec, +agitait ses ailes brillantes et gazouillait un air mélodieux. + +Quelques années auparavant, on exposait à la curiosité du public dans +la même ville, une araignée noire, de grosseur ordinaire, qui courait +sur une table en différentes directions et agitait ses pattes quand +on la prenait; elle exécutait ces mouvements et plusieurs autres tout +aussi naturels, au moyen de cent quinze roues dont quelques-unes +n'étaient distinctes qu'au microscope. + +Un cygne attirait les regards en même temps que cette araignée; il +nageait dans un bassin au milieu de poissons dorés, étendait ses ailes, +épluchait son plumage, finissait par saisir un poisson et l'avalait. + +Vers 1827, nous avons vu à Dijon, chez M. de St...-M....., +Directeur du musée de cette ville, membre de l'Académie de Dijon, +correspondant de l'Institut, etc., nous avons vu, disons-nous, une +maquette[142] mécanique, qui, pour n'être pas tout-à-fait dans le genre +microscopique, n'en est pas moins infiniment curieuse. C'est un petit +cheval en bois, d'environ 12 pouces de hauteur au garrot, dont tous les +membres, toutes les parties, depuis le sabot, les jambes et les cuisses +jusques à la tête, au cou et à la colonne vertébrale, sont établis sur +des proportions si exactes et si artistement disposées, que l'on peut +faire prendre à ce petit animal, toutes sortes de positions, même les +plus difficiles et les plus étendues, et il y reste. C'est un petit +mannequin dont l'exécution a causé au plus haut degré, l'étonnement +et l'admiration des plus grands artistes et entre autres de M. Carle +Vernet, le peintre par excellence de toutes les races de chevaux. On +regrette que cette mécanique exige des frais de construction et une +habileté qui la rendront toujours rare, soit à raison de la difficulté +de son exécution, soit à raison de son haut prix[143]. + +[Note 142: Petit mannequin à l'usage des peintres.] + +[Note 143: Cet ouvrage a coûté à son auteur 150 fr. de fabrication.] + +Mais il est temps de fermer notre petite galerie, laissant à chacun de +ceux qui l'ont parcourue, la liberté de croire ou de ne pas croire à la +possibilité d'exécution de quelques-uns des articles qui la composent. +Ce que nous pouvons assurer, c'est que, fidèle et scrupuleux historien, +nous n'avons en rien altéré la pureté des sources où nous avons puisé. + + +II. + +SINGULARITÉS ANNULAIRES. + +DES BAGUES HIÉROGLYPHIQUES. + +Ces bagues se composent avec des pierres plus ou moins précieuses; mais +avant d'aborder ce sujet, disons un mot sur ces sortes de pierres, sur +le cas que certains peuples en font et sur les propriétés qu'ils y +attachent. + +L'usage de faire servir les pierres précieuses à l'expression de +quelques pensées ou à la représentation de quelque sujet, remonte à +la plus haute antiquité. Nous trouvons dans la Bible, que, dès le +temps de Moyse, le grand-prêtre des Hébreux portait sur sa poitrine, +le _Rational_, c'est-à-dire les noms des douze tribus d'Israël, +tracés sur autant de pierres[144]. + +[Note 144: Voici la description que Fl. Josephe donne du +RATIONAL: «Sur cette pièce étaient attachées douze pierres +précieuses d'une si grande beauté qu'on les regardait comme +inappréciables. Elles étaient placées sur quatre rangs de trois chacun, +et séparées par de petites couronnes d'or, afin de les tenir si fermes +qu'elles ne pussent tomber; dans le premier rang étaient la sardoine, +la topaze et l'émeraude; dans le second, le rubis, le jaspe et le +saphir; dans le troisième, le lincure, l'améthiste et l'agate; et +dans le quatrième, la chrysolithe, l'onyx et le béryl. Sur chacune de +ces pierres était gravé le nom d'un des douze fils de Jacob, que nous +considérons comme chefs de nos tribus; et ces noms étaient écrits selon +l'ordre de leur naissance.»] + +Celles que les Musulmans emploient de préférence sont le jaspe, +l'agate, l'onyx, la sardoine, l'hyalintée, la cornaline, l'améthiste, +l'hématite, le jade. Ils font quelquefois usage du corail, du verre et +de toutes les autres substances assez compactes pour être taillées. + +En se livrant à leur goût immodéré pour les pierreries, les Musulmans +croient satisfaire à un devoir religieux; cependant ils disent qu'on +ne saurait se présenter devant Dieu dans un extérieur trop humble. +L'or, suivant eux, fait le lustre et la noblesse: d'un autre côté, +ils regardent le fer comme source d'impureté et de souillure. Mais la +puissance et la bonté du Créateur se manifestent au contraire dans +les pierres précieuses. Ces bons et pieux Musulmans nous assurent +positivement que chaque pierre a les vertus suivantes; vertus, n'en +déplaise à Mahomet, qui sont marquées au coin de l'absurdité: + + Le RUBIS, par exemple, fortifie le cœur; il garantit de la + peste et de la foudre; placé sur la langue, il apaise la soif; enfin + il défend l'homme contre les tentations qu'il pourrait avoir de se + noyer. + + L'ÉMERAUDE est un excellent spécifique contre les piqûres + des vipères. Il suffit même de la présenter à cette espèce de + serpents, pour lui crever les yeux. Elle guérit des maux d'estomach, + de l'épilepsie, et fortifie la vue. + + La TURQUOISE possède à peu près les mêmes propriétés; mais + elle s'emploie plus particulièrement contre les scorpions. + + Quant à la CORNALINE, ses vertus varient suivant ses + teintes: celle qui est d'un rouge foncé, prévient les fâcheux effets + de la colère; celle qui est couleur de chair, à raies blanches, + arrête les hémorragies; enfin la cornaline blanche guérit des maux de + dents. + + L'HÉMATITE est un excellent contre-poison; le JADE, + le meilleur des paratonnères, et de plus il écarte les mauvais rêves. + + Quelques pierres peu estimées en Europe, ont cependant des vertus + divines: l'OEIL-DE-CHAT, par exemple, rend invisible; ce qui + est très-commode en amour et en guerre. + +En voilà bien suffisamment sur les admirables propriétés des pierres +précieuses, que nous devons aux observations et à la sagacité de +Messieurs les philosophes et esprits-forts de Turquie, dignes marabouts +du grand prophète. + +Encore un mot, en passant, sur les anneaux constellés qui se gravent +sur divers métaux et qui sont enrichis de pierres précieuses. Il est +bon de savoir que ces anneaux se nomment constellés, parce qu'ils sont +sous l'influence directe des planètes, à raison des métaux ou des +pierres qui les composent. Ainsi chaque planète a pour elle son métal +et sa pierre précieuse dans l'ordre suivant: + + _Planètes._ _Métaux._ _Pierres précieuses._ + +Le SOLEIL, roi du jour. L'or. L'escarboucle. +La LUNE, reine de la nuit. L'argent. Le saphir. +JUPITER, roi des astres. L'étain. La topaze. +MARS, dieu de la guerre. Le fer. Le rubis. +VÉNUS, déesse de la beauté. Le cuivre. L'émeraude. +MERCURE, ministre des dieux. Le vif-argent. Le cristal. +SATURNE, dieu du temps. Le plomb. Le grenat. + +Mais il est temps d'arriver à nos bagues hiéroglyphiques; ces bagues +sont composées de pierres précieuses, qui, par la première lettre de +leur nom, étant réunies et incrustées autour d'un anneau, forment le +nom d'une personne, ou désignent un objet quelconque. + +M. Brard, parlant dans sa _Minéralogie appliquée aux arts_, tom. +III, p. 355, du NATROLITHE, pierre opaque et d'un jaune +brillant nuancé de zones blanches et brunes concentriques, dit: +«Cette pierre qu'on trouve au pic volcanique de Hochen-Twiell près +Signen, sur les bords du lac de Constance, n'est point éclatante; +mais à l'époque où l'on composait des bagues hiéroglyphiques, on +était fort embarrassé de trouver une pierre dont le nom commençât par +N. J'arrivais d'un voyage en Allemagne, d'où je rapportais beaucoup +d'échantillons de NATROLITHE; j'en fis tailler quelques +morceaux, et on introduisit cette pierre dans les anneaux symboliques +dont on faisait alors un très-grand cas. Les premières bagues de +ce genre parurent à la suite de la victoire d'Austerlitz, que les +soldats français nommèrent la bataille des trois empereurs (Napoléon, +Alexandre, François), en 1805. Trois anneaux, portant chacun une +pierre de couleur différente, étaient réunis par un lien d'or, et +prirent le nom d'anneaux à triple alliance.» M. Brard ne nous dit point +quelles sortes de pierres entrèrent dans la structure de ces anneaux +symboliques. Mais il continue ainsi: + + «Vinrent ensuite les bagues hiéroglyphiques, qui portaient un nom + écrit par les lettres initiales de chacune des pierres dont elles + étaient entourées. Ainsi les mots CHARLES, SOPHIE + et CAROLINE se composaient de la manière suivante: + +=C=YMOPHANE. =S=APHIR. =C=HRYSOLITHE. +=H=YACINTHE. =O=PALE. =A=MÉTHISTE. +=A=MÉTHISTE. =P=ERIDOT. =R=UBIS. +=R=UBIS. =H=YACINTHE. =O=PALE. +=L=APIS. =I=RIS. =L=EPIDOLITHE. +=E=MERAUDE. =E=MERAUDE. =I=RIS. +=S=APHIR. =N=ATROLITHE. + =E=SCARBOUCLE. + + »Moyennant ces acrostiches, on ne perdra point la clef de ces + singuliers anneaux, et l'on sera toujours dans le cas de trouver le + sens caché de ces réunions de pierres qui pourraient paraître un jour + le fruit d'un goût bizarre, dénué de tout intérêt.» + +Malheureusement tous les noms de la liturgie ne se prêtent pas à ces +compositions, attendu que l'alphabet des pierres n'est pas complet. Si +jamais les bagues hiéroglyphiques redevenaient à la mode, nous allons, +pour épargner des recherches aux amateurs, donner la liste alphabétique +des principales pierres précieuses que l'on pourrait employer dans la +fabrication de ces bagues. + +Agate. +Améthiste. +Aventurine. +Beryl. +Calcédoine. +Chrysolithe. +Cornaline. +Cristal de roche. +Cymophane. +Diallage. +Diamant. +Dichroïte. +Disthène. +Eléolithe. +Emeraude. +Enhydre. +Escarboucle. +Essonite. +Felspath opalin. +Grenat. +Hématite. +Hyacinthe. +Hydrophane. +Hypersthène. +Idocrase. +Iris. +Iu, pier. chinoise. +Jade. +Jargon. +Jaspe. +Jayet. +Enhydre. Lapis-Lazuli. +Lépidolithe. +Malachite. +Marcassite ou Pyrite. +Natrolithe. +Obsidienne. +Onyx. +Opale. +Péridot. +Quarz-Girasol. +Rubis. +Saphir. +Sardonyx. +Topaze. +Tourmaline. +Turquoise. +Vermeil oriental. +Zircon. + +Les quatre lettres qui manquent sont le K, l'U, l'X et l'Y. + +On a parlé récemment d'un ingénieux acrostiche fait sur le nom de +Mlle Rachel, jeune tragédienne d'une haute réputation à Paris. Cet +acrostiche doit être mentionné ici, puisqu'il est du genre de ceux qui +viennent de nous occuper, c'est-à-dire exprimé en pierres précieuses. +Voici le fait: + +On a fait présent à la célèbre actrice, d'un bandeau royal antique, +tout en or, d'un dessin très-pur, très-élégant, et incrusté de six +pierres fines. Ces six pierres sont tellement disposées que les +initiales de leur nom réunies forment non seulement celui de la jeune +tragédienne, mais elles désignent encore les noms des personnages dans +les rôles où elle excelle, ainsi que le démontre ce petit tableau: + +=R=UBIS =R=oxane. +=A=MÉTHISTE =A=ménaïde. +=C=ORNALINE =C=amille. +=H=ÉMATITE =H=ermione. +=E=MERAUDE =E=milie. +=L=APIS-LAZULI =L=aodice. + +La manière dont ce bandeau royal est parvenu à la jeune actrice offre +une singularité qui mérite aussi d'être rapportée. Mlle Rachel avait +envoyé chercher pour sa table une carpe du Rhin, chez Chevet dont le +magasin est si riche en comestibles de toute espèce; le beau poisson +arrive, on le sert, on l'ouvre, et le magnifique bandeau sort de ses +entrailles. Galanterie imprévue qui a dû autant surprendre et flatter +l'aimable actrice que celle d'une couronne d'or qu'elle avait déjà +reçue précédemment d'un de ses admirateurs, qui ne s'était point fait +connaître; il en est de même de celui-ci. + + +DES BAGUES ARCANIQUES. + +Il existait, au XVIe siècle, un habile homme, prophète de son +métier et par conséquent très-versé dans le grand art de l'astrologie +judiciaire. C'était un Italien, nommé Luc Gauric, né à Gifoni, dans le +royaume de Naples, en 1477, et qui est mort à Rome en 1559. Ce grand +homme, très au courant de toutes les rêveries talismaniques, magiques, +talmudiques, cabalistiques, voire même hiéroglyphiques, lisait dans les +astres _ad aperturam libri_, et déroulait l'avenir _currente +calamo_; mais il ne rencontrait pas toujours juste[145], et même +il était fort heureux quand, sur cent de ses prédictions, le hasard +en réalisait deux ou trois, ce qui, malgré cela, lui donnait haute +réputation parmi le peuple, et même parmi les grands qui, dans ces +temps déjà reculés, étaient bien un peu peuple à cet égard; témoins les +papes Jules II, Léon X, Clément VII et Paul III, qui eurent des égards +pour ce charlatan, et la fameuse Catherine de Médicis qui lui dut sa +ceinture talismanique, et l'infortunée Marie Stuart pour laquelle il +fabriqua des bracelets hiéroglyphiques. Enfin c'est à ce Gauric que +l'on doit l'idée des bagues arcaniques qui font l'objet de cette notice. + +[Note 145: Par exemple, il avait prédit à Henri II, roi de +France, qu'il serait empereur, et qu'il parviendrait à une vieillesse +très-heureuse; Henri II a régné douze ans sans éclat, et est mort +d'accident à quarante ans, le 10 juillet 1559, la même année que le +prophète.] + +Ces bagues sont composées d'un anneau d'or sur lequel est enchâssée +une pierre de couleur significative, c'est-à-dire une pierre dont la +couleur emblématique ait rapport à l'objet que l'on a en vue; puis sur +cette pierre doit être gravé un signe du zodiaque indiquant le mois où +s'est passé l'événement dont on aime à conserver le souvenir. + +Les pierres coloriées qu'on emploie dans ces sortes de bagues sont au +nombre de douze et représentent les douze mois de l'année. Les voici +rangées, avec leurs couleurs, selon l'ordre des mois; nous y ajoutons +les couleurs qu'on assigne à chaque mois. + + NOMS COULEURS NOMS COULEURS +DES PIERRES. DES PIERRES. DES MOIS. DES MOIS. + +Le GRENAT rouge foncé. JANVIER blanc. +L'AMÉTHISTE violet. FÉVRIER arbitraire. +Le JASPE varié. MARS rouge noirâtre. +Le SAPHIR blanc. AVRIL vert. +l'ÉMERAUDE vert. MAI vert. +l'ONYX blanc et brun. JUIN vert jaunâtre. +La CORNALINE rouge. JUILLET jaune. +La SARDOINE fauve. AOUT couleur de feu. +La CHRYSOLITHE vert léger SEPTEMBRE pourpre. +l'AIGUE-MARINE vert bleuâtre. OCTOBRE incarnat. +La TOPAZE jaune. NOVEMBRE feuille morte. +La TURQUOISE bleu. DÉCEMBRE noir. + +Passons maintenant aux signes du zodiaque, et voyons quel espace de +temps le soleil semble employer à les parcourir dans chaque mois: + +Le VERSEAU du 20 janvier au 19 février. +Les POISSONS du 19 février au 21 mars. +Le BÉLIER du 21 mars au 20 avril. +Le TAUREAU du 20 avril au 21 mai. +Les GÉMEAUX du 21 mai au 21 juin. +Le CANCER du 21 juin au 23 juillet. +Le LION du 23 juillet au 23 août. +La VIERGE du 23 août au 23 septembre. +La BALANCE du 23 septembre au 23 octobre. +Le SCORPION du 23 octobre au 22 novembre. +Le SAGITTAIRE du 22 novembre au 22 décemb.. +Le CAPRICORNE du 22 décembre au 20 janvier. + +Nous avons dit précédemment que la couleur des pierres employées dans +les bagues arcaniques était significative; le tableau suivant va nous +indiquer l'emblême de chaque couleur. + +Le BLANC signifie pureté, joie, candeur, innocence. +Le BLANC mêlé de rose louange. +Le BLEU amour et trahison. +Le BRUN humilité. +La FEUILLE-MORTE vieillesse. +Le GRIS DE FER courage. +Le GRIS DE LIN amour constant. +Le JAUNE impudicité. +Le NOIR deuil, tristesse, mélancolie. +L'OR (couleur de) magnificence, puissance. +Le POURPRE dignité impériale, haute magistrature. +Le ROSE tendresse, amour changeant. +Le ROUGE cruauté, colère, feu, zèle, pudeur. +Le SOUCI ET ORANGE chagrin. +Le VERT espérance. +Le VIOLET jalousie. + +Nous pensons que ces trois petits tableaux, réunis à ce que nous +avons dit précédemment sur ce qui compose les bagues hiéroglyphiques, +pourront être de quelque utilité aux personnes qui désireraient en +faire fabriquer. Il y a quelques années que ces sortes de bagues, dont +l'anneau et le chaton sont dans le goût du XVIe siècle, +étaient revenues à la mode; on a même cité la duchesse de Berry qui en +a fait faire une dont la pierre est une chrysolithe, et le signe du +zodiaque une balance. + + +III. + +DU NOMBRE QUATORZE, RELATIVEMENT A HENRI QUATRE. + + +On a souvent parlé de ce nombre comme d'une singularité tenant à la vie +de Henri IV; on a même plusieurs fois publié le résultat de quelques +recherches à cet égard; mais on est bien éloigné d'avoir donné à ce +sujet curieux tous les développements dont il est susceptible; c'est +ce qui nous a engagé à lui consacrer un article plus ample que tout ce +qui a paru jusqu'à ce jour. Nous y avons ajouté quelques accessoires de +famille qui, nous l'espérons, n'y paraîtront point déplacés. Commençons +par le nom du Héros: + + +14 Lettres composent le nom de HENRI-DE-BOURBON. + +Le 14 décemb. 1553, naissance de Henri de Bourbon (depuis Henri IV), +14 siècles, 14 décades, et 14 ans après la naissance de J.-C. Notez +que les quatre chiffres de ce milliaire 1553, additionnés entre eux, +présentent le nombre 14. + +Le 14 mai 1554, ordonnance de Henri II qui prescrit d'élargir la rue +de la Féronnerie; l'inexécution de cette ordonnance cause le trépas de +Henri IV, quatre fois 14 ans (56) après qu'elle est rendue. + +Le 14 mai 1582, naissance de Marguerite de France, sœur de Charles IX +et de Henri III, première femme de Henri IV. + +Le 14 mai 1588, révolte de Paris contre Henri III, à l'instigation du +duc de Guise. + +Le 14 mars 1590, Henri IV gagne la bataille d'Ivry. + +Le 14 mai 1590, la Ligue fait la fameuse procession racontée d'une +manière si burlesque dans la satyre Ménippée. + +Le même jour, Henri IV est repoussé des faubourgs de Paris. + +Le 14 nov. 1590, le clergé de Paris et la Ligue prêtent serment de +mourir plutôt que d'obéir au Béarnais (Henri IV). + +Le 14 nov. 1591, le grand conseil de la Ligue s'assemble chez le curé +de Saint-Jacques, pour aviser aux moyens de se défaire des politiques. +Le lendemain vendredi 15, le président Brisson, Larcher, conseiller en +la grand'chambre, et Tardif, conseiller au Châtelet, furent constitués +prisonniers le matin et de suite pendus et étranglés. + +Le 14 nov. 1592, le Parlement (la portion restée à Paris et attachée à +la Ligue) enregistre la bulle par laquelle le pape (Clément VIII) donne +pouvoir à son légat d'élire un roi en place de Charles X (le cardinal +de Bourbon, mort le 9 mai précédent dans sa prison à Fontenai-le-Comte) +et d'exclure du trône Henri de Bourbon. + +Le 14 déc. 1592, la ville de Dun est remise sous la puissance du Roi. + +Le 14 juillet 1593, le duc de Féria, ambassadeur d'Espagne, +déclare que le Roi son maître (Philippe II) destinait sa fille +Isabelle-Claire-Eugénie au duc de Guise. Le Conseil des seize l'avait +demandée l'année précédente; ce qui avait mis en fureur le duc de +Mayenne, qui, à son retour à Paris, fit pendre trois des seize sans +forme de procès, et exila Bussi-le-Clerc, leur chef. + +Le 14 janv. 1594, le Parlement de Paris proteste contre tout ce qui +s'était fait antérieurement. Le Roi fait son entrée à Paris le 22 mars +de la même année. + +Le 14 avril 1594, les membres du Parlement de Paris qui, retirés +à Tours, étaient restés fidèles au Roi, font leur entrée dans la +capitale. + +Le 14 avril 1599, le duc de Savoie (Charles-Emmanuel Ier), +jusqu'alors ennemi de Henri IV, vient se réconcilier avec lui, et fait +son entrée à Fontainebleau. + +Le 14 octobre 1602, les députés des cantons Suisses entrent à Paris, et +font un traité d'alliance avec la France. + +Le 14 mars 1606, Henri IV allant faire la guerre au duc de Bouillon, +recommande son fils au Parlement. + +Le 14 sept. 1606, furent faites à Fontainebleau les cérémonies du +baptême du Dauphin et de ses sœurs. Le Dauphin fut nommé Loys, (Louis), +et ses deux sœurs, Christine et Elisabeth. C'est le cardinal de Joyeuse +qui fut délégué par le Pape Paul V pour cette cérémonie et qui tint sur +les fonts le Dauphin au nom de S. S. + +Le 14 mai 1610, Henri IV, qui faisait l'admiration de l'Europe et le +bonheur de la France, est poignardé dans son carrosse, sur les quatre +heures du soir, par Ravaillac, à l'entrée de la rue de la Féronnerie. +Ce prince était âgé de 56 ans et cinq mois, c'est-à-dire qu'il a vécu +quatre fois 14 ans, 14 semaines, et quatre fois 14 jours. + +Le 14 janv. 1611, Sully demande son congé à la Reine régente (Marie de +Médicis) et quitte la Cour. + +Le 14 mai 1643, mort de Louis XIII, fils de Henri IV; l'addition +des quatre chiffres de ce milliaire (1643) donne 14. Nous avons vu +précédemment que le milliaire de la naissance de Henri IV offrait la +même singularité. Voilà donc la date de la naissance du père et celle +de la mort du fils soumises également au nombre 14. + +Nous permettra-t-on ici un petit épisode relatif à Louis XIII, et qui +offre quelques rapprochements assez singuliers sur son titre numéral +XIII? ce n'est qu'une unité de moins dans le nombre 14. + +Lorsque Louis XIII a épousé l'infante d'Espagne, Anne d'Autriche, le 25 +octobre 1615, on a remarqué + +Que LOYS[146] DE BOURBON contient Et qu'ANNE D'AUTRICHE contient +treize lettres; treize lettres; + +[Note 146: Tous les rois du nom de Louis, qui ont précédé Louis +XIII, se nommaient Loys, ou du moins ce nom s'écrivait ainsi. C'est à +Malherbe que l'on doit le changement de Loys en Louis. Un jour Henri +IV lui montrait une petite lettre que le Dauphin (Louis XIII encore +enfant), venait de lui écrire; elle était signée Loys. Malherbe dit +qu'il était assez content de la lettre, mais non de la signature qui +était gothique, et qu'il fallait écrire d'une manière plus moderne et +plus conforme à la prononciation. Dès-lors tous nos rois de ce nom ont +signé Louis, et Loys est resté rélégué dans les vieilles chartes.] + +Que ce prince avait treize ans Que cette princesse avait treize +lorsque le mariage fut résolu; ans à la même époque; + +Qu'il était le treizième roi de Que treize infantes du nom +France du nom de Loys[147]; d'Anne d'Autriche se trouvaient + dans la maison d'Espagne; + +[Note 147: Ce rang (le treizième) me rappelle que Hugues +Picardet, procureur général au parlement de Bourgogne, a publié des +_Remontrances_ en cette Cour, _Paris_, 1618, _in-8º_, +et que, dans la huitième de ces remontrances, il dit au jeune Louis +XIII, en caractérisant ses douze prédécesseurs homonymes: «Plaise à +Dieu de réunir en vous toutes les vertus de vos aïeux: la débonnaireté +de Louys _premier_, la justice de Louys _second_, le courage +de Louys _troisième_, la continence de Louys _quatriesme_, +la libéralité de Louys _cinquiesme_, la piété de Louys +_sixiesme_, la courtoisie de Louys _septiesme_, le bonheur +de Louys _huictiesme_, la sainteté de Louys _neuviesme_, +la constance de Louys _dixiesme_, la prudence de Louys +_unziesme_, la bonté paternelle de Louys _douziesme_, et la +valeur et clémence du grand Henri vostre père!» + +La dédicace de ce recueil de _Remontrances_, adressée AU GRAND ROY +DES ROYS, c'est-à-dire à Dieu, est fort singulière.] + +Que Loys était de la taille Et Anne d'Autriche de la taille +d'Anne d'Autriche. de Loys. + +Encore un mot sur nos 14. + +Le 14 mai 1643, Louis XIV, petit-fils de Henri IV, monte sur le trône. +Nous avons déjà vu que les chiffres additionnés de ce milliaire donnent +14. + +Ce prince est mort en 1715, milliaire qui offre également 14, et il a +vécu 77 ans, nombre qui, dans son addition, forme encore 14. De sorte +que le chiffre numéral de son titre, l'année de son avénement au trône, +celle de sa mort, et la totalité des années qu'il a vécu présentent +quatre fois le nombre 14. + +On ne trouvera guère de nombres qui, dans l'histoire de France, aient +autant de droits à la singularité des rapprochements. + + +IV. + +QUELQUES SINGULARITÉS EXTRAITES D'ANCIENS REGISTRES DE L'ÉTAT CIVIL. + +La première pièce légale relative à la tenue des registres de l'état +civil, en France, est l'ordonnance de Villers-Cotterets, du 10 août +1539, qui enjoint de tenir en chaque paroisse un registre en forme de +_preuves de baptesme_. Cependant il existait auparavant, mais en +très-petit nombre, des espèces de registres de baptêmes, de mariages +et de décès. Il faut dire qu'en général ces registres, avant et depuis +l'ordonnance de 1539 jusqu'au XVIIIe siècle, ont été tenus +de la manière la plus défectueuse et quelquefois la plus singulière. +C'est ce que nous allons prouver par deux ou trois exemples puisés dans +les anciens registres de quelques paroisses de Paris au XVIe +et XVIIe siècles; par exemple, dans l'un de ceux de la +paroisse de Saint-André-des-Arts, on trouve: + + «Le xxije d'_aoust_ 1574, furent baptizées deux filles gemelles + et de la mesme _ventrée_.» Charmante expression, très-délicate! + mais aucun détail, aucune signature; on apprend seulement que l'une + de ces deux petites eut pour marraine l'épouse du célèbre Ambroise + Paré, (m. à Paris le 20 déc. 1590). + +Dans un registre de Clignancourt, le curé de cette paroisse a ainsi +enregistré un baptême: + + «Le xxe _de décembre_ 1661, fut baptizée la fille d'Estienne + Lemire, laboureur. C'est la dixième de suite sans aucun masle, et + toutes les autres sont vivantes.» Rien de plus. + +L'article suivant est puisé dans un des registres du curé de la Villète: + + «Le xxxe _juing_ 1644, j'ai célébré un service pour le repos + de l'âme de François Caignet, mon bon ami, lequel a donné plusieurs + choses à mon église. _Signé_ COTTEREAU _et ami_.» + +Le successeur de ce M. Cottereau s'exprime ainsi dans un autre acte: + + «Le xxje _décembre_ 1675, a esté enterré Jean Tessier, + laboureur, homme très-doulx, très-paisible, fort respectueux et + très-déférent envers ses pasteurs.» + +Il est présumable que le registre de la paroisse Saint-Landry servait +de mémorial au vicaire. Ce bon prêtre y détaille naïvement les +étrennes qu'il a reçues au commencement de l'année 1630 pendant quatre +jours; voici le résumé de ces étrennes: + +«Onze bouteilles de vin, dont deux de blanc; +»Quatre boistes de conserve; +»Trois chapons, dont un prêt à mettre à la broche; +»Trois livres de bougie; +»Deux fort bons fromages; +»Deux grands pots de beurre; +»Une bouteille d'hipocras[148]; +»Un lapin de garenne, une langue fumée, un gâteau et une talmouse; +»Une douzaine de serviettes; +»Une pistole d'Espagne, trois escus d'or.» + +[Note 148: L'hypocras était un breuvage agréable, une espèce de +vin de liqueur composé de divers ingrédients dont un vin léger et +délicat était la base. Il y en avait plusieurs espèces; l'une des plus +anciennes recettes est celle que donne le vieux Taillevent, célèbre +cuisinier du roi Charles VII. «Pour une pinte, dit-il, prenez trois +treseaux (3 gros) de cinnamome fine et parce, ung treseau de mesche, +ou deux qui veult; demi-treseau de girofle, et de sucre fin six onces, +et mettez en pouldre; et la fault toute mettre en ung coulouoir avec +le vin, et le pot dessoubs, et le passez tant qu'il soit coulé, et +tant plus est passé et mieux vault, mais qu'il ne soit esventé.» Cette +recette de Taillevent est, comme son style, un peu surannée. + +«Pour préparer l'hypocras des grands seigneurs, dit le docteur Pegge, +prenez du gingembre, de l'anis et du sucre. Quant à l'hypocras du +peuple, il se fait avec de la canelle, du poivre et du miel clarifié.» +Mais de toutes ces anciennes liqueurs, la seule qui mérite un souvenir, +est l'infusion de suc d'oranges de Séville avec le sucre dans un +vin léger. En général, l'hypocras se faisait et se fait encore avec +du vin, du sucre, de la canelle, du girofle, du gingembre et autres +ingrédients. On en fait du blanc, du rouge, du clairet, du framboisé, +de l'ambré, etc., etc.] + +A la suite d'un acte d'inhumation du 29 octobre 1650, M. le vicaire +nous fait part de l'anecdote suivante: + + «M. de Saint-Paul (_son curé_) me commanda d'aller dîner + avec lui, où de sa grâce, je fis bonne chère: _vivat ad multos + annos!_» + +C'est fort bien; mais peut-être cette bonne chère, prise un peu +copieusement, occasionna-t-elle à M. le vicaire quelques remords +d'estomach ou d'entrailles, car le lendemain, à la suite d'un acte de +convoi funèbre, il écrivit ces mots: + + «J'ai pris un lavement pour apaiser une colique.» + +On ne conçoit pas en vérité comment on pouvait consigner de pareilles +niaiseries dans des registres destinés à conserver le souvenir d'actes +aussi importants que les naissances et les décès. + +Quelquefois aussi MM. les curés relataient sur ces mêmes registres, +entre un acte de baptême et un acte de mort, quelque événement récent +qui tenait aux troubles du moment; et, comme on le pense bien, +l'esprit de parti s'y manifestait clairement. Par exemple, le curé de +Saint-André-des-Arts (Christophe Aubry), après avoir enregistré la +naissance d'un enfant né le 23 décembre 1588, raconte ainsi le meurtre +du duc de Guise; nous rendons littéralement ses expressions copiées sur +le registre: + + «En ce mesme jour du sabmedi XXIVe décembre 1588, est venu + un courrier de la ville de Blois, qui a apporté nouvelles comme M. + le duc de Guise avoit esté tué et massacré le vendredi précédent + (23 _déc._) au cabinet du Roy, luy estant présent, lequel + sieur estoit allé à son service à l'assemblée des estats; faict trop + exécrable et qui ne demeurera pas impuny; _anima ejus requiescat in + pace, amen!_ + + »Et encore non content, comme estant possédé du diable, comme il est + vraisemblable, a depuys faict massacrer le cardinal de Guyse, et non + pour autre cause sinon qu'ilz s'oposoyent aux entreprises du Biarnoys + qui se dict roy de Navarre, héréticque, excommunié, que ledict roy, + jadis[149] roy de France, nommé Henry de Valoys, vouloit instaler + après luy à la couronne de France contre la volonté de nostre sainct + Père le Pape Sixte cinquiesme qui l'en avoit jugé indigne pour sa + mauldicte hérésie et pour avoir esté relaps[150].» + +[Note 149: Ce mot _jadis_ prouve que le curé de +Saint-André-des-Arts et les autres ecclésiastiques ligueurs regardaient +Henri III comme déchu de la couronne par ce seul fait.] + +[Note 150: Cela prouve qu'alors on attribuait encore au Pape +le droit de priver un souverain de sa couronne.--Par la suite, on +a tellement rougi de pareils actes et de pareilles opinions, qu'on +a biffé sur le registre en question, la note que nous venons de +transcrire. Mais l'écriture n'a pas été tellement effacée qu'on ne +puisse très-bien la lire.] + +Sur le même registre, à la suite d'un acte de mariage du 31 juillet +1589, on lit: + + «Le 1er jour d'aoust 1588, Henry de Valoys jadis roy de France, + s'estant armé avec ses héréticques, et le roy de Navarre et ses + consorts estant à Saint-Cloud pour assiéger Paris, ayant donné le + pillage à toutes sortes de larrons desquels il estoit accompaigné, + ayant practiqué beaucoup de traistres dans ladicte ville, et ayant + juré la mort de toutes sortes de gens de bien, permectant seulement + de saulver les héréticques et leurs adhérents pour puys après ruiner + l'église de Nostre Seigneur et planter l'hérésie au beau milieu + de la France. Par un juste jugement de Dieu qui ne permet regner + longuement, un si pervers tiran et hipocrite[151] a esté tué par un + religieux à l'ordre des Jacobins, nommé frère Jacques Clément, lequel + religieux a esté tué à l'heure mesme par les satellites dudict Henry. + _Anima ejus requiescat in pace!_[152]» + +[Note 151: Nous sommes bien éloigné de prendre la défense du +caractère faible et de la conduite légère, vacillante et blâmable +de Henri III; mais méritait-il les infames calomnies répandues +dans cette note, sur ses principes religieux? Non; ce prince était +très-catholique, et jamais il n'a eu l'intention de favoriser +l'hérésie; au contraire, il était dévot jusqu'à la superstition. Mais +on voulait un bouleversement dans l'Etat pour favoriser l'ambition des +Guises, et il fallait bien ameuter le peuple contre la Cour. C'est donc +par d'atroces calomnies semées à profusion contre les Valois qu'on en +est venu à bout.] + +[Note 152: On a vu des écrivains assurer que Jacques Clément +n'avait point été l'assassin du Roi, mais que c'était un homme sûr +que le gouverneur de Vincennes lui adressait. On fit entrer cet homme +à Surennes dans un cabaret où on le tua. On lui prit ses papiers que +l'on remit au véritable assassin du Roi, qu'on avait revêtu d'une robe +de feuillant. Ces écrivains s'appuient sur ce que l'assassin ayant été +massacré dans l'appartement du Roi, on ne put le reconnaître parce +qu'on l'avait défiguré. Cette anecdote est hors de toute vraisemblance. +Le culte insensé que l'on a rendu au vil assassin après son crime et +sa mort, en fait foi; il devait être très-connu dans son couvent, et +peut-être chez la duchesse de Montpensier.] + +Voici encore une autre pièce; mais celle-ci n'est pas, comme les +précédentes, superflue dans un registre de l'état civil; c'est l'acte +de décès du président de Thou: + + «Le lundy huictiesme jour de may 1617, fut inhumé en l'église de + Sainct-André, à neuf heures du matin, en la cour de sa chapelle, + messire Jacques-Auguste de Thou, conseiller du Roi en ses conseils + d'estat et privé, et président en la Cour, qui estoit décédé le jour + précédent en sa maison, environ une heure après midy, en présence de + plusieurs notables personnes, comme le révérend père Domogier, prieur + des Chartreux de ceste ville; M. Perrot, conseiller en la Cour; M. + de Bonœil, M. Rigaut, avocat, et plusieurs autres devant lesquels il + déclara que tout ce qu'il avait escrit, il le remettait au jugement + et à la censure de l'église catholique, apostolique et romaine, et + suivant le discours qu'il m'avoit tenu à moy soubsigné vicaire, + parlant à luy le sixiesme jour de ce dict moys, après lui avoir + donné et administré les sacrements le jeudy de l'Ascension, infirme + de corps, mais fervent et vigoureux d'esprit et d'entendement. + _Ego vidi, ego audivi, et ut testis omnibus significavi_; et ce + mesme jour huictiesme, fut rapporté le corps de madame sa femme de + sa maison de Villeroy, où il fut transporté le jour de feste de la + Magdeleine de l'année dernière pour y estre inhumée selon le dessein + du deffunct. _Animæ eorum requiescant in pace!_» + +Nous ne prolongerons pas ces notes et actes copiés sur les anciens +registres de l'état civil à Paris. Le peu que nous en avons +rapporté suffit pour prouver l'exactitude, le soin et l'attention +que l'on mettait à tenir ces registres dans les XVIe et +XVIIe siècles. Nous n'avons parlé que des naissances et des +décès; nous ajouterons que les actes de mariage étaient enregistrés +avec le même soin. On trouve par exemple: + + «Le lundy viije _juing_ 1545, furent espousés Romain Langlois + et Germaine Carre, serviteurs.» Point d'autres détails. + + »Le xxive _octob._ 1568, Henry et Jehanne Jacquin ont esté + espousés en l'église.» _Idem._ + + »Le xvje _juing_ 1597, ont été mariés Olivier Darve, de + la paroisse Saint-Eustache, et Magdelaine de Lacroix, de cette + paroisse.» Rien de plus, point de mention de publication de bancs, + point d'assistance de témoins; parfois on ne mettait que les prénoms + et on laissait en blanc les noms. + +On conviendra que voilà de singuliers registres d'état civil; et au +bout de deux ou trois générations, il devait être facile de reconnaître +les filiations, les degrés de parenté, les droits en résultant, etc.! +(VOY. sur l'origine des registres en question, _Mélanges +littéraires, philologiques_, etc., par Gabriel Peignot; Paris, 1818, +_in-8º_, mais surtout les _Recherches sur la législation et +la tenue des actes de l'état civil_, par M. Berriat-Saint-Prix, +pp. 245-293 du tome IX des _Mémoires sur les Antiquités nationales +et étrangères_; Paris, 1832, _in-8º_. Ces recherches sont +très-curieuses; nous y avons puisé les principales citations de cet +article.) + + +V. + +D'UN CERTAIN USAGE DANS L'INDE. + +Nous commençons par déclarer que nous nous serions abstenu de parler +de cet usage, si les particularités qu'il renferme n'étaient pas +vraiment singulières, et si elles ne nous avaient pas été révélées par +le savant et respectable auteur d'un curieux ouvrage sur l'Inde[153]. +Il est certain que cet usage, quant à son objet, n'est point propre... +à flatter le goût et les sens des personnes délicates, habituées aux +suaves odeurs de la rose et du jasmin; mais, ainsi que le dit l'auteur, +«pour l'observateur judicieux et éclairé, les actions les plus communes +de la vie d'un peuple ne sont point inutiles à connaître.... Et +tous ces préceptes minutieux de propreté qui, dans l'Inde, tiennent +à cet usage, se rattachent à un système hygiénique qui n'a rien de +futile dans les pays chauds. D'ailleurs le législateur des Hébreux +n'oublia point d'insérer quelque chose d'analogue dans les réglements +qu'il donna au peuple de Dieu: _Habebis locum extra castra ad quem +egrediaris ad requisita naturæ, gerens paxillum in balteo; cumque +sederis, fodies per circuitum, et egestâ humo operies quo relevatus +es_.» (DEUTER. XXIII, vv. 12 et 13.) D'après ces +considérations, nous croyons donc pouvoir amuser nos lecteurs en les +initiant aux détails relatifs à l'usage en question; ce qui pourra +aussi leur être utile si jamais ils voyagent dans l'Inde, comme on +le verra par la suite. Sans tourner davantage autour de la question, +abordons-la, et exposons le réglement légal auquel tout Brahme, ayant à +satisfaire aux besoins naturels, doit se conformer avec une religieuse +attention. Ce réglement consiste dans les vingt-trois articles suivants +extraits avec la plus scrupuleuse exactitude des livres sacrés de +l'Inde, par M. l'abbé Dubois: + +[Note 153: Il est intitulé: MŒURS, _institutions et +cérémonies des peuples de l'Inde_; par M. l'abbé J.-A. Dubois, +ci-devant missionnaire dans le Meissour, membre de la Société royale +asiatique de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, de la Société +asiatique de Paris, et de la Société littéraire de Madras. _Paris, +Merlin_, 1825, _2 vol. in-8º_. Cet ouvrage a été imprimé +par autorisation du Roi à l'imprimerie royale.--On doit encore à M. +l'abbé Dubois l'ouvrage suivant: EXPOSÉ _de quelques-uns des +principaux articles de la théogonie des Brahmes, extrait et traduit +des meilleurs auteurs originaux_. Paris, Dondey-Duprey fils, 1825, +_in-8º_. + +M. l'abbé Dubois a passé trente années dans les diverses provinces de +l'Inde.] + + «1º Prenant à la main un grand chimbou[154], il ira au lieu destiné + à cet usage et qui doit être au moins à un jet de flèche de son + domicile. + + [Note 154: C'est le nom d'un vase d'airain chez les Indiens.] + + »2º Arrivé là, il commencera par ôter sa chaussure, qu'il déposera à + une certaine distance, et choisira pour se soulager une place propre + sur un terrain uni. + + »3º Les endroits où l'on ne peut, sans pécher, vaquer à cela, et + qu'on doit par conséquent avoir grand soin d'éviter, sont ceux-ci: + l'enceinte d'un temple; le bord d'une rivière, d'un puits ou d'un + étang; un chemin public, et tout lieu fréquenté; un sol blanchâtre; + une terre labourée; un terrain où croît, à peu de distance, l'arbre + _Assouata_ ou tout autre arbre sacré. + + »4º Le Brahme ne doit point avoir alors sur le corps de toile pure + ou nouvellement lavée. + + »5º Il aura soin de se suspendre son triple cordon[155] à l'oreille + gauche, et de s'entourer la tête de la toile qu'il avait autour des + reins. + +[Note 155: Ce cordon est une marque distinctive que tous les +Brahmes portent en bandoulière, qui descend de l'épaule gauche à la +hanche droite, et qui se compose de trois petites ficelles formées +chacune de neuf fils. Le coton dont ce cordon est fait doit être +cueilli sur la plante, de la propre main d'un Brahme, être cardé +et filé par des personnes de cette tribu; afin qu'il ne puisse pas +contracter de souillure en passant par des mains impures. Lorsque les +Brahmes sont mariés, leur cordon a neuf ficelles au lieu de trois. (A +ce nombre trois se rattache sans doute un sens allégorique, et qui +peut avoir rapport aux trois principales divinités de l'Inde, Brahma, +Vichnou et Siva.) Les Brahmes et tous les autres personnages qui ont +droit de porter ce cordon, y attachent plus de prix et s'en montrent +certainement plus fiers que ne le font en Europe les Grands que leur +naissance ou leurs services autorisent à porter des décorations +analogues à celle-là, quant au nom générique. (Voyez sur l'investiture +du cordon, l'ouvrage de M. Dubois, _tom._ I, pp. 218-219.)] + + »6º Il s'accroupira le plus bas possible. Ce serait un grand péché + que de se soulager debout ou seulement à demi incliné; c'en serait + un plus grand encore de le faire étant monté sur un arbre ou sur une + muraille. + + »7º Dans cette posture, il doit avoir une attention particulière, + et sous peine de péché capital, à ne fixer ses regards sur aucun + des objets que voici: le soleil ou la lune, les étoiles, le feu, un + brahme, un temple, une statue, quelques-uns des arbres sacrés. + + »8º Il gardera un profond silence. + + »9º Il ne doit rien mâcher, rien avoir dans la bouche, ni avoir + aucun fardeau sur la tête. + + »10º Il doit terminer le plus promptement qu'il lui est possible, et + se lever aussitôt. + + »11º Après s'être redressé, il ne doit pas jeter les yeux derrière + ses talons, sous peine de péché. + + »12º S'il ne néglige rien de ce qui vient d'être prescrit, la + fonction dont il s'est acquitté devient un acte de vertu, qui ne sera + pas sans mérite; mais s'il a omis quelque chose, c'est une faute qui + ne restera pas sans punition. + + »13º Il se lavera les pieds et les mains sur le lieu même, avec + l'eau contenue dans le chimbou qu'il a apporté. Puis, prenant ce + vase de la main droite, _et sinistra manu virilia tenens_, il + ira à la rivière pour se purifier de la souillure grossière qu'il a + contractée par cette opération impure. + + »14º Arrivé au bord de la rivière ou de l'étang où il se propose de + se purifier, il choisira d'abord un endroit convenable pour cela, et + il se procurera aussi la terre qu'il doit employer conjointement avec + l'eau pour opérer sa purification. + + »15º Qu'il soit attentif à se procurer l'espèce de terre propre pour + cela, et se souvienne qu'il y en a plusieurs sortes dont on ne peut + se servir sans pécher, dans cette circonstance; telles sont la terre + soulevée par les fourmis blanches; celle dont on extrait le sel; + la terre glaise; la terre qui se trouve sur un grand chemin; celle + dont on se sert pour faire la lessive; la terre prise sous un arbre, + dans l'enceinte d'un temple, dans un cimetière, dans un endroit + où paissent des vaches; une espèce de terre blanchâtre, comme des + cendres; celle qui se trouve auprès des trous creusés par les rats + ou par d'autres animaux. + + »16º Muni de terre convenable, il s'approchera de l'eau sans y + entrer, et en puisera avec son chimbou. Il s'éloignera un peu pour + se laver de nouveau les pieds et les mains. S'il n'avait pas de vase + de cuivre, il creuserait un trou dans le sable avec ses mains sur le + bord de la rivière, et le remplirait d'eau qu'il emploierait au même + usage, en prenant garde que cette eau n'allât se mêler à celle de la + rivière. + + »17º Ayant pris une poignée de la terre avec la main gauche[156], + il l'imbibera d'eau, et en frottera bien la partie de son corps qui + vient d'être souillée[157]. Il réitérera l'opération en employant + moitié moins de terre, et ainsi trois fois encore en la diminuant à + chaque fois de moitié. + +[Note 156: «C'est uniquement la main gauche qui doit être employée +dans cette circonstance. Ce serait une malpropreté impardonnable que de +se servir de la droite. On emploie toujours la main gauche lorsqu'il +s'agit de quelque opération sale, comme de se moucher, de se nettoyer +les oreilles, les yeux, etc. Dans les autres cas, on se sert en général +de la main droite quand on touche quelque partie du corps au-dessus du +nombril, et de la gauche lorsqu'on touche celles qui sont au-dessous. +Tous les Indiens sont si familiers avec cet usage qu'il est rare de les +voir employer une main pour l'autre. + +»La coutume de laver soigneusement la partie souillée après avoir vaqué +à ses besoins naturels, est d'observation stricte dans toutes les +castes. L'usage où sont les Européens de se servir de papier dans la +même circonstance, est regardé par tous les Indiens, sans exception, +comme une abomination dont ils ne parlent jamais qu'avec horreur. Il +en est même qui refusent d'y croire, et pensent que c'est une calomnie +inventée en haine des Européens. Je me suis convaincu que lorsque les +indigènes s'entretiennent entre eux de ce qu'ils appellent nos sales et +grossiers usages, ils ne manquent point de mettre au premier rang celui +dont il est ici question et d'en faire le sujet de leurs sarcasmes et +de leurs railleries. + +»La vue d'un étranger qui se mouche ou qui crache dans un mouchoir, et +le remet dans sa poche, est capable de leur occasionner des nausées; +mais, à leur avis, c'est la chose la plus propre et la plus polie du +monde, que d'aller dehors se moucher avec les doigts, puis de les +essuyer à la muraille.» (N. de M. Dubois.)] + +[Note 157: Notre fou de Rabelais y met plus de façon dans les +essais qu'il prête à son Gargantua, pour parvenir aux mêmes fins. V. le +chap. XIII du livre I de GARGANTUA.] + + »18º Après avoir ainsi purifié cette partie de son corps, il se + lavera cinq fois chacune des mains avec de la terre et de l'eau, en + commençant par la main gauche. + + »19º Il se lavera une fois les _virilia_ avec de l'eau et de la + terre glaise mêlées ensemble. + + »20º Même opération pour les deux pieds, répétée cinq fois pour + chacun avec de la terre et de l'eau, en commençant, sous peine de + damnation éternelle, par le pied droit. + + »21º Après s'être ainsi lavé les différentes parties du corps avec + de la terre et de l'eau, il les nettoiera une seconde fois avec de + l'eau claire. + + »22º Il doit après cela se laver le visage, puis se rincer huit fois + la bouche[158]. Mais quand il fait ce dernier acte, il doit être + bien attentif à rejeter du côté gauche l'eau avec laquelle il se + gargarise; si, par distraction ou autrement, il avait le malheur de + la rejeter du côté droit, il irait bien certainement en enfer. + +[Note 158: «On doit se gargariser la bouche après toutes les +actions qui sont censées imprimer quelque souillure. La règle est de +se gargariser quatre fois après avoir fait de l'eau; huit fois après +avoir soulagé la nature; douze fois après avoir pris son repas, et +seize fois après l'union charnelle. On reconnaît aisément là un de ces +sages préceptes d'hygiène appropriés au climat, et rendus obligatoires +à l'aide des préjugés.» (N. de M. Dubois.)] + + «23º Il pensera trois fois à Vichnou, et boira trois fois un peu + d'eau à son intention.» + +Tels sont les vingt-trois préceptes qu'un Brahme confit en dévotion +doit observer toutes les fois qu'il va à la selle[159], sous peine, +s'il en omet un seul, d'être déchiré de remords, et de courir le +risque d'être damné, outre l'énorme scandale qu'il cause si l'on +s'est aperçu de la moindre omission. Nous rapporterons à ce sujet une +aventure arrivée à M. l'abbé Dubois, lorsqu'il était missionnaire dans +le Meissour. Quoiqu'un peu longue, on ne la lira pas sans intérêt, +parce qu'elle peint bien les mœurs superstitieuses des Indiens et leur +cupidité cachée sous le voile de la superstition, et que d'ailleurs +elle peut être utile aux voyageurs futurs. C'est M. l'abbé Dubois qui +parle lui-même. + +[Note 159: Nous lisons dans le premier chapitre de l'ouvrage de M. +Dubois, tome 1er, p. 7, que «dans le fond du Meissour, les femmes +sont obligées d'accompagner leurs parents et les autres personnes de la +maison, lorsque ceux-ci sortent pour vaquer aux besoins de la nature. +Aussitôt qu'ils les ont satisfaits, elles s'approchent avec un vase +plein d'eau, et les lavent. Cette pratique, justement regardée avec +dégoût dans les autres pays, fait partie dans celui-là de la bonne +éducation, et est exactement observée.» + +L'éducation de nos élégantes dames, en France, est un peu différente; +et il est bien présumable qu'elles n'emprunteront jamais aux dames du +Meissour, cette branche de leur _bonne éducation_.] + +»Voyageant dans le sud du Meissour, j'arrivai un soir dans un village +où il me fallut passer la nuit. Comme il n'y avait aucun lieu public +où je pusse loger, mes gens s'adressèrent au chef du village, et +lui demandèrent le couvert. Ce chef qui était un Brahme fit d'abord +quelques difficultés; mais pour le décider ils ne manquèrent pas de +renchérir encore sur les mensonges qu'ils avaient coutume de faire à +mon égard en pareil cas. Le Brahme, avant de rien promettre, se rendit +lui-même à l'endroit où j'étais à attendre, et après m'avoir considéré +avec attention et en silence, depuis la tête jusqu'aux pieds, il me +demanda seulement si j'avais à ma suite des pariahs ou des chiens, car +il mettait ces deux sortes d'êtres sur la même ligne. Je lui répondis +que je n'admettais près de moi ni les uns ni les autres, que tous mes +gens étaient des personnes de bonne caste[160]. + +[Note 160: Le mot _Caste_, qui vient du portugais, est +celui par lequel on désigne en Europe, les différentes tribus qui +composent les peuples de l'Inde. La division la plus ordinaire et la +plus ancienne est celle qui les classe en quatre tribus ou castes +principales, savoir: + +1º Celle des _Brahmanahs_ ou Brahmes, la plus distinguée de +toutes, et qui a dans ses attributions le sacerdoce et ses diverses +fonctions. + +2º Celle des _Kchatrias_ ou Rajahs; c'est celle où s'exerce la +profession militaire dans toutes ses branches. + +3º Celle des _Veissiahs_, composée des directeurs de +l'agriculture et du commerce, et de ceux qui élèvent des troupeaux. + +4º La classe des _Sudras_, c'est-à-dire des laboureurs ou plutôt +garçons de charrue, et des esclaves. + +Ces quatre classes se subdivisent en une infinité d'autres. + +Celle des _Pariahs_, qui fait partie de la quatrième (celle des +_Sudras_), est la plus malheureuse de toutes. Ils sont entièrement +asservis aux autres castes, et traités avec une dureté dégradante; +ce sont les esclaves nés de l'Inde. Ils ne peuvent rien posséder en +propre, ni cultiver la terre pour leur compte. On les emploie aux +travaux les plus vils et les plus pénibles. Leurs maîtres peuvent les +battre impunément; enfin ils sont dans un tel degré d'avilissement, que +leur simple attouchement est une souillure dont il faut se purifier +comme de celui d'un animal immonde.] + +»Après quelques moments de réflexion, et ayant toujours les yeux fixés +tantôt sur ma barbe, tantôt sur mon costume indien, qu'il paraissait +considérer avec complaisance, il me dit: »Vous êtes un Européen; +cependant par égard pour votre dignité de gourou (prêtre), et en +considération de la conduite régulière que vos gens m'ont assuré que +vous teniez en vous conformant scrupuleusement aux usages du pays, +je vous logerai dans une partie de ma maison; ôtez vos pantoufles et +suivez-moi.» J'entrai avec ma suite et je m'installai dans un endroit +propre qu'il m'assigna. + +»Peu de temps après, m'ayant entendu tousser, mon hôte accourut +en toute hâte, et me dit d'un ton très-sérieux qu'il espérait que +je ne souillerais pas sa maison de mes crachats. Je cherchai à le +tranquilliser, en lui promettant qu'il n'aurait à me reprocher la +transgression d'aucune des règles de la décence indienne. Malgré +cette assurance, je m'aperçus qu'il avait donné à un de ses fils la +commission de me surveiller. Un autre espion était aux aguets pour +observer la conduite de mes domestiques. + +»Au coucher du soleil, un de ces derniers sortit du village pour +satisfaire à un besoin naturel; à peine fut-il de retour, que le +surveillant qui l'avait épié de loin, courut annoncer à son maître +que sa maison était polluée; qu'il y avait admis des gens infames; +qu'il avait vu de ses yeux mon domestique, après avoir déchargé son +ventre, revenir sans s'être lavé, et qu'il était rentré au logis dans +cet horrible état de souillure. A ce récit, notre hôte se lève plein +de fureur, et avec des gestes et une contenance qui témoignaient +son indignation, il me répète ce qu'il vient d'entendre, et termine +en s'écriant: «Y a-t-il un péché égal à celui-là! Est-ce donc là la +reconnaissance à laquelle je devais m'attendre, après vous avoir +donné l'hospitalité? J'avais un pressentiment que ma complaisance me +serait funeste! Vaquer à de tels besoins sans se laver ensuite!! Quel +péché! quel scandale! quelle infamie! quelle honte pour ma maison!.... +Punissez sévèrement l'infame qui l'a si horriblement souillée; +payez-moi les dépenses que je serai obligé de faire pour la purifier, +et sortez, sortez de chez moi sur le champ!» + +»Je le laissai exhaler sa colère sans l'interrompre; et dès qu'il eut +cessé de parler, je lui répondis d'un ton calme que, si ses plaintes +étaient vraiment fondées, il lui était dû une réparation; mais qu'il +fallait auparavant constater le fait qui y avait donné lieu. Mon +domestique nia hardiment, et, avec l'accent de l'indignation, il +demanda, de son côté, que celui qui l'accusait fût puni comme un vil +calomniateur. Il s'était en effet accroupi, disait-il, mais pour +satisfaire un besoin d'une autre espèce. Le délateur affirmait avec +d'horribles serments l'exactitude et la sincérité de son rapport. Le +Brahme, continuant d'ajouter foi au témoignage de ce dernier, réitérait +avec véhémence les injonctions qu'il avait déjà faites. Prenant alors +un ton plus ferme, je lui déclarai que je ne devais ni punir mon +domestique, ni payer une amende pour un prétendu délit qui n'était rien +moins que prouvé; qu'à l'égard de l'ordre qu'il me donnait de sortir +de sa maison, quoiqu'il violât sans motif raisonnable les lois de +l'hospitalité, j'étais prêt à m'y conformer, attendu qu'il était maître +chez lui; mais que, comme chef de village, il fallait avant tout qu'il +me procurât un autre asile pour y passer la nuit. + +»Le Brahme sortit alors en répétant pour la centième fois ses +exclamations. Peu de temps après, il revint avec du renfort; et les +personnes qu'il amena firent encore plus de tapage que lui. Elles +exigeaient que je leur livrasse mon domestique pour être sévèrement +puni, que je payasse une amende, et répétaient à chaque phrase: Quelle +infamie! quel péché! quelle abomination! + +»Mon domestique, peu rassuré sur les suites qu'aurait pour lui cette +affaire, se creusait la cervelle pour y chercher des moyens de +justification. Enfin il en trouva un qui eût été décisif devant des +juges moins prévenus: «Si je suis coupable du délit dont on m'accuse, +dit-il, il doit en rester des traces sur moi quelque part; je demande +donc que deux personnes viennent à l'écart en faire la visite; et s'ils +ne découvrent aucun indice de souillure récente, il est clair que mon +innocence ne sera plus douteuse.» Le Brahme intéressé à trouver un +coupable, écarta par de mauvaises raisons cet argument péremptoire. + +»Enfin, après avoir disputé long-temps sans pouvoir nous accorder, +nous convînmes de part et d'autre d'ajourner la question au lendemain. +Je sortis donc de la maison du brahme, et j'allai loger avec mes gens +dans une étable à vaches située hors du village, et dans laquelle on me +permit, comme une grande faveur, de passer la nuit. + +»Mes gens encore plus alarmés que moi, étant sortis de l'écurie pour +savoir ce qui se passait dans le village, vinrent me rapporter qu'il +y régnait beaucoup de fermentation, qu'on s'entretenait partout de +cette aventure, qu'on ne parlait que de punition et d'amende, et que si +nous restions jusqu'au lendemain matin, mon domestique risquait d'être +sévèrement châtié. + +»Pour me délivrer d'une pareille vexation, j'avais résolu de sacrifier +quelques roupies, mais je n'aurais jamais consenti à ce que mon pauvre +domestique fût exposé à de mauvais traitements pour un pareil délit, +qu'il en fût ou non coupable. En conséquence, je crus que le parti +le plus prudent était de prendre la fuite. A une heure après minuit, +le gardien des vaches dormant d'un profond sommeil dans un coin de +l'étable, je réveillai sans faire de bruit tous mes gens; nous sortîmes +à pas de loup, je montai sur ma rossinante, et nous décampâmes en toute +hâte. Avant le lever du soleil, nous avions dépassé les limites du +district où cette aventure malencontreuse nous était survenue, et nous +étions par conséquent hors de danger.» + +Il faut avouer que voilà bien du bruit pour une bien petite et bien +sale cause; mais la superstition raisonne-t-elle, surtout quand +l'intérêt y ajoute un certain véhicule; car là, il était question +non-seulement de punir sévèrement l'horrible attentat du domestique, +mais de faire payer une amende au maître! + + + + +DIXIÈME OBJET. + + +LE CHANT DU ROSSIGNOL; TEXTE PUR, ÉCRIT SOUS SA DICTÉE ET TRADUIT EN +FRANÇAIS; + +PRÉCÉDÉ DE SON ÉLOGE ET SUIVI D'UN MOT SUR LE LANGAGE DES ANIMAUX, etc. + + +De tous les écrivains anciens et modernes qui ont parlé du rossignol, +de ce musicien par excellence dont les chants retentissent au loin avec +tant d'éclat sur la lisière de nos bois et dans nos bocages, aucun ne +l'a fait d'une manière plus vraie, mieux sentie et plus agréable que +l'historien de la nature, notre célèbre Buffon. + +«On pourrait, dit-il, citer quelques autres oiseaux chanteurs dont la +voix le dispute à certains égards à celle du rossignol; les alouettes, +le serin, le pinson, les fauvettes, la linotte, le chardonneret, le +merle, se font écouter avec plaisir lorsque le rossignol se tait: les +uns ont d'aussi beaux sons, les autres ont le timbre aussi pur et plus +doux, d'autres ont des tours de gosier aussi flatteurs; mais il n'en +est pas un seul que le rossignol n'efface par la réunion complète +de ces talents divers et par la prodigieuse variété de son ramage; +en sorte que la chanson de chacun de ces oiseaux, prise dans toute +son étendue, n'est qu'un couplet de celle du rossignol; le rossignol +charme toujours et ne se répète jamais, du moins jamais servilement; +s'il redit quelque passage, ce passage est animé d'un accent nouveau, +embelli par de nouveaux agréments; il réussit dans tous les genres; +il rend toutes les expressions; il saisit tous les caractères, et de +plus il sait en augmenter l'effet par les contrastes. Ce coryphée du +printemps se prépare-t-il à chanter l'hymne de la nature, il commence +par un prélude timide, par des sons faibles, presqu'indécis, comme s'il +voulait essayer son instrument et intéresser ceux qui l'écoutent; mais +ensuite prenant de l'assurance, il s'anime par degré, il s'échauffe, +et bientôt il déploie dans leur plénitude toutes les ressources de +son incomparable organe: coups de gosier éclatants, batteries vives +et légères, fusées de chant où la netteté est égale à la volubilité; +murmure intérieur et sourd qui n'est point appréciable à l'oreille, +mais très-propre à augmenter l'éclat des tons appréciables; roulades +précipitées, brillantes et rapides, articulées avec force et même avec +une dureté de bon goût; accents plaintifs cadencés avec mollesse; sons +filés avec art, mais enflés avec ame; sons enchanteurs et pénétrants; +vrais soupirs d'amour et de volupté qui semblent sortir du cœur et +font palpiter tous les cœurs, qui causent à tout ce qui est sensible +une émotion si douce, une langueur si touchante: c'est dans ces tons +passionnés que l'on reconnaît le langage du sentiment qu'un époux +heureux adresse à une compagne chérie, et qu'elle seule peut lui +inspirer, tandis que dans d'autres phrases plus étonnantes peut-être, +mais moins expressives, on reconnaît le simple projet de l'amuser et +de lui plaire, ou bien de disputer devant elle le prix du chant à des +rivaux jaloux de sa gloire et de son bonheur. Ces différentes phrases +sont entremêlées de silences, de ces silences qui, dans tout genre de +mélodies, concourent si puissamment aux grands effets, etc.» + +Tel est le tableau de main de maître, où les talents du rossignol +sont rendus d'après nature. Opposons-lui l'absurde caricature de L. S. +Mercier sur le même sujet. Cet écrivain, sans cesse occupé à s'attaquer +aux hautes puissances scientifiques et littéraires[161] et à rabaisser +les sommités en tout genre, a jugé à propos de comprendre dans la +proscription celui de tous les oiseaux qui tient le sceptre du chant: + +[Note 161: Il se vantait d'avoir détrôné le _dictateur_ +Newton, d'avoir destitué les _satellites_ de Galilée, enfin +d'avoir conçu l'idée de cette grande révolution du globe, révolution +où la création est rétablie sur l'ancien pied, avec ce changement +important que la terre n'est ronde que d'une certaine façon, +c'est-à-dire comme un beau pain de parmésan, et que le soleil tourne +autour de ce plateau comme un cheval au manège. + +Quant aux puissances littéraires, il rejetait Bossuet dont +_l'Histoire universelle_, disait-il, n'est qu'_un pauvre +squelette chronologique sans vie et sans couleur_. Boileau était son +antipathie; il l'appelait le _versificateur_, mot dont il avait +cru faire l'injure la plus forte contre un poète. Il pardonnait à peine +à Corneille et à Racine qu'il appelait _d'illustres pestiférés_. +Molière avait trouvé grâce près de lui, malgré qu'il eût fait des +pièces en vers. «Molière se moque des règles, disait-il, et il citait +avec plaisir ce vers défectueux: + + Mais elle bat ses gens et ne les pa_ie_ point! + +»Molière! Molière! s'écriait-il, c'est bien un autre _oiseau_ que +votre Racine! + +»Sébastien Mercier avait cinq choses qu'il haïssait cordialement, +savoir: les vers, Condillac, les peintres, le rossignol et le duc de +Rovigo (Savary).» EXTRAIT des _Mémoires de Fleuri_, tom. +III, p. 223-225.] + +«Le rossignol, dit-il, est un animal détestable, un musicien féroce, +un mauvais faiseur de fausses notes, qui, n'allant que par écarts, ne +parcourt la gamme que pour y faire des sauts périlleux. Ne semble-t-il +pas entendre un facteur de serinettes qui essaie ses tuyaux à tort et +à travers, soufflant au hasard et rompant la mesure à tout propos? +Ecoutez-le, le saltimbanque, il joue des gobelets avec sa voix; c'est +le versificateur des oiseaux.» + +Ensuite l'auteur, conséquent dans ses principes, élève la fauvette aux +dépens du rossignol. + +»Pour la fauvette, dit-il, c'est autre chose. Pourquoi ne l'estime-t-on +pas, cette pauvre petite fauvette? Pourquoi n'en parle-t-on pas dans le +monde? Parce qu'elle est modeste: elle chante pourtant à ravir; jamais +elle n'est à côté du ton; elle chante de l'ame; c'est du pathétique, du +doux, de l'accentué; elle ne prend rien dans sa tête, toute sa mélodie +est dans son cœur; c'est la mère qui berce son enfant; c'est l'amante +répétant la chanson du bien-aimé.» Ce tableau est très-joli, mais il +n'a été tracé qu'en haine du rossignol. + +Revenons à celui-ci: l'anglais Daines Barrington (m. le 14 mars 1800) +dit, dans ses _Expériences sur le chant des oiseaux_, etc., que +le rossignol efface tous les autres oiseaux par ses sons moëlleux et +flûtés et par la durée non interrompue de son ramage qu'il soutient +quelquefois pendant vingt secondes. Le même observateur a compté dans +ce ramage seize reprises différentes, bien déterminées par leurs +premières et dernières notes, et dont l'oiseau sait varier avec goût +les notes intermédiaires; enfin il s'est assuré que la sphère que +remplit la voix du rossignol n'a pas moins d'un mille (tiers de lieue) +de diamètre, surtout lorsque l'air est calme; ce qui égale au moins la +portée de la voix humaine. + +Quant au savant M. Dupont de Nemours, (m. le 6 août 1817), qui s'est +aussi occupé du langage des animaux et surtout des oiseaux, il prétend +que le rossignol a trois chansons: celle de l'amour suppliant, +d'abord langoureuse, puis mêlée d'accents d'impatience très-vive, qui +se termine par des sons filés, respectueux, qui vont au cœur. Dans +cette chanson la femelle fait sa partie en interrompant le couplet +par des sons très-doux, auxquels succède un oui timide et plein +d'expression. Elle fuit alors, mais.... Les deux amants voltigent de +branche en branche; le mâle chante avec éclat très-peu de paroles +rapides, coupées, suspendues par des poursuites qu'on prendrait +pour de la colère; aimable colère!.... C'est sa seconde chanson, à +laquelle la femelle répond par des mots plus courts encore: _ami, mon +ami_.--Enfin on travaille au nid: c'est une affaire trop grande, on +ne chante plus. Le dialogue continue, mais il n'est que parlé, et on y +distingue à peine le sexe des interlocuteurs. C'est après la ponte que, +perché sur une jeune branche voisine de celle qui porte sa famille, un +peu au-dessus d'elle, battant la mesure par le petit mouvement qu'il +imprime au rameau, et quelquefois par un léger mouvement des ailes, il +distrait sa compagne des soins pénibles de l'incubation par les charmes +d'une harmonie indicible. Nous retrouverons encore plus bas M. Dupont +de Nemours; mais il est temps d'arriver à l'objet principal de cet +article, c'est-à-dire au chant proprement dit du Rossignol, dont on a +essayé de rendre et d'exprimer les sons sur le papier. + +Le premier auteur qui ait fait cet essai singulier, du moins le premier +que nous ayons découvert, est un nommé Marco Bettini[162], savant +jésuite Italien, (m. à Bologne le 7 nov. 1657). Voici un échantillon du +chant du rossignol, qu'il a inséré dans une de ses pièces intitulée +_Ruben, hilarotragedia satiropastorale_: + +[Note 162: Le prénom de cet auteur est bien Marco (_Marcus_) +et non pas Mourio, comme il est dit dans le _Dictionnaire +historique_ en 20 vol. in-8º, et Mario, comme on le voit dans la +_Biographie universelle_.] + + Tiùu, tiùu, tiùu, tiùu, tiùu,[163] + Zpè tiù zqua: + Quorrror pipì + Tìo, tìo, tìo, tìo, tix. + Qutìo, qutìo, qutìo, qutìo; + Zquo, zquò, zquò, zquò, + Zi zi zi zi zi zi zi zi, + Quorròr tiù zquà pipiquì. + +[Note 163: Il faut se rappeler que cela est écrit en italien, +et que l'u non accentué se prononce ou; ainsi _tiùu_ doit se +prononcer _tiuou_.] + +Nous n'avons pas sous les yeux la pièce de Bettini, qui a été imprimée +à Parme en 1614, _in-4º_; nous puisons ce passage dans un vieux +recueil italien, plein de variétés en tout genre, et qui a pour +titre: _Il Cannochiale Aristotelico, o sia, Idéa dell'arguta et +ingeniosa elocutione, che serve à tutta l'arte oratoria, lapidaria, +et simbolica_, etc. _dal conte D. Emanuele Tesauro cavalier +gran croce de' Santi Mauritio et Lazaro; quarta impressione_. In +Roma, 1664, _in-8º_ de 870 p. sans la table. V. pp. 200-201. +Le comte Emmanuel Tesauro est mort en 1677; il était si content de +cette imitation du chant du rossignol qu'il dit: «... Incerto, non il +rusignuolo sia divenuto poeta, ò il poeta un rusignuolo.» + + +Le second auteur qui nous a révélé un petit mot sur le chant imité +du rossignol, est le vieux fureteur Etienne Pasquier, (m. le 31 août +1615), qui, dans ses _Recherches sur la France_, édition de 1665, +in-fol., s'exprime ainsi, p. 625: + +«Moy-mesme me suis voulu quelquefois jouer sur le chant du rossignol +en faveur d'une damoiselle qui portait le surnom de Du Bois: + + Dessus un tapis de fleurs, + Mon cœur arrousé de pleurs + Se blottissoit à l'ombrage, + Quand j'entends dedans ce bois + D'un petit oiseau la voix + Qui desgoisoit son ramage. + Il me caresse tantost + D'un _tu tu_, puis aussitost + Un _tot tot_ il me besgaye: + Ainsi d'amour malmené, + Le rossignol obstiné + Dedans son tourment s'esgaye. + Ha, dis-je lors à part moy, + Voilà vrayement l'émoy + De l'amour qui me domine; + Par quoy je veux comme luy + Gringuenoter mon ennuy, + Pour consoler ma ruine. + Je te requiers un seul don, + _Tu', tu', tu'_ moy, Cupidon, + _Tost, tost, tost_, que je m'en aille. + Il vaut mieux viste mourir, + Que dans un bois me nourrir + Qui jour et nuict me travaille. + +On voit par ces tristes vers que l'amoureux Pasquier n'a pas si bien +écouté aux portes du rossignol que le jésuite Bettini; et nous allons +voir que ces deux messieurs ne sont rien ou presque rien en comparaison +du troisième auteur dont il nous reste à parler. + +C'est le docteur Jean-Mathieu Bechstein, célèbre naturaliste et +grand chasseur, (n. en 1757 et m. en 1811). Il a laissé vingt-cinq +ouvrages, tous relatifs à l'histoire naturelle, aux diverses espèces +de chasses et à l'administration des forêts. Il s'était surtout livré +à l'ornithologie, et avait fait une étude particulière des mœurs et +du langage des oiseaux. On pense bien que le rossignol ne devait pas +y être oublié; croirait-on que l'auteur a eu le talent et la patience +de noter et d'écrire sous la dictée de l'oiseau même une suite de +ces brillantes et éclatantes roulades qui ont valu à ce chantre des +forêts le titre de chef d'orchestre dans tous les concerts de la +gente emplumée. C'est ce qui a fait dire à M. Ch. Nodier, dans son +excellente édition de la _Philomela_, poème attribué à Albus +Ovidius Juventinus, _Lutetiæ Parisiorum_, 1829; _in-8º_, p. +22: «Rien n'égale, dans la langue factice de l'imitation, le tour de +force extraordinaire du savant ornithologiste allemand Bechstein, qui +est parvenu à exprimer assez heureusement avec les signes usuels de +notre langue parlée, toutes les modulations de la voix du rossignol. +Ce singulier _specimen_ de l'onomatopée est trop curieux pour ne +pas trouver ici sa place.» Nous allons donc le donner tant d'après +le texte copié par M. Nodier, que d'après une magnifique édition du +morceau seul, imprimée sous ce titre: LE CHANT DU ROSSIGNOL, +Mons, chez Jevenois, belle page _in-fol._, dont nous devons un +exemplaire à l'amitié de M. Châlon. + +Figurez-vous donc le gentil animal, perché sur sa branche, levant +la tête, ouvrant le bec et dégoisant ainsi la kirielle de ses sons +ravissants: + + Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, + Shpe tiou tokoua, + Tio, tio, tio, tio, + Kououtio, kououtiou, kououtiou, kououtiou: + Tskouo, tskouo, tskouo, tskouo, + Tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii. + Kouorror, tiou. Tskoua pipitskouisi. + Tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, + tsirrhading! + Tsi si si tosi si si si si si si si, + Tsorre tsorre tsorre tsorrehi; + Tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsi. + Dlo dlo dlo dla dlo dlo dlo dlo dlo: + Kouioo trrrrrrrritzt. + Lu lu lu ly ly ly lî lî lî lî, + Kouio didl li loulyli. + Ha guour guour koui kouio! + Kouio kououi kououi kououi koui koui koui koui, ghi ghi ghi; + Gholl gholl gholl gholl ghia hududoi. + Koui koui horr ha dia dia dillhi! + Hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets + hets hets hets. + Touarrho hostehoi; + Kouia kouia kouia kouia kouia kouia kouia kouiati; + Koui koui koui io io io io io io io koui + Lu lyle lolo didi io kouia. + Higuai guai guay guai guai guai guai guai kouior tsio tsiopi. + +Voilà le texte pur de la langue des rossignols; on ne sera peut-être +pas fâché d'en voir la traduction française, telle que nous l'a donnée +un homme de beaucoup d'esprit, dont nous avons déjà parlé dans cet +article. Feu M. Dupont de Nemours, membre de l'Institut, a ainsi rendu +ce morceau ou partie de ce morceau, dans notre idiome: + + Dors, dors, dors, dors, ma douce amie + Amie, amie, + Si belle et si chérie: + Dors en aimant, + Dors en couvant, + Ma belle amie, + Nos jolis enfants, + Nos jolis, jolis, jolis, jolis, jolis, + Si jolis, si jolis, si jolis + Petits enfants. + + (_Un silence._) + + Mon amie, + Ma belle amie, + A l'amour, + A l'amour ils doivent la vie; + A tes soins ils devront le jour. + Dors, dors, dors, dors, ma douce amie, + Auprès de toi veille l'amour, + L'amour, + Auprès de toi veille l'amour. + +Nous voulons bien croire que cette traduction est littérale et rendue +dans le rythme en usage chez messieurs les rossignols; cependant nous +n'en garantirons l'exactitude qu'après avoir retrouvé la prosodie +rossignolienne, et le dictionnaire rossignolien-français, que le bon M. +Dupont de Nemours avait sans doute consultés. + +Cet estimable écrivain ne s'est pas exclusivement occupé du chant +du rossignol, il a encore cherché à comprendre et à traduire la +langue d'autres oiseaux et même de quelques autres animaux. Quoique +ses opinions soient très-hasardées, elles peuvent cependant fixer +l'attention sur une foule de faits curieux; car il est certain que les +animaux vivant en société ou en famille doivent avoir quelques moyens +de s'entendre et de se communiquer leurs idées[164]. + +[Note 164: M. Dupont ne serait pas le premier qui aurait eu une +telle opinion sur la sociabilité des animaux. On prétend que Platon et +Flavius Josephe ont cru au langage et à la raison des bêtes. St. Basile +lui-même, ajoute-t-on, dit dans son homélie du Paradis terrestre, dont +il fait une belle description, qu'il était peuplé de bêtes _qui +s'entendaient entre elles et qui parlaient sensément_; assertion que +je n'ai pas le temps de vérifier, mais dont je doute fort. Il existe +dans les Philippines, un oiseau nommé _birahi koumbang_ (l'amant +des fleurs), espèce de rossignol qui, selon les indigènes, a, ainsi que +l'homme, un langage et un chant. _Voy._ _l'Océanie_ de M. de +Rienzi, qui nous a fourni quelques détails sur le système de M. Dupont +de Nemours, t. Ier, p. 291.] + +C'est une erreur, selon cet observateur, de croire que les oiseaux +répètent toujours le même son; il assure que le croassement des +corbeaux ne comprend pas moins de vingt-cinq mots différents que voici: + +Cra, cre, cro, cron, cronon. +Grass, gress, gross, gronss, grononess. +Crae, crea, crae, crona, groness. +Crao, creo, croe, crone, gronass. +Craon, creo, croo, crono, gronoss. + + «Si nous pensons, continue l'auteur, qu'avec nos dix chiffres + arabes, qui sont dix lettres, dix mots, en les combinant deux + à deux, trois à trois, quatre à quatre, on forme les chiffres + diplomatiques de 100, de 1,000, de 10,000 caractères, et que si on + les combinait de cinq à cinq, on en ferait un chiffre de 100,000 + caractères, ou de plus de mots que n'en a aucune langue connue, + on aura moins de peine à comprendre que les corbeaux puissent se + communiquer leurs idées. Leurs vingt-cinq mots suffisent bien pour + exprimer: _là_, _ici_, _droite_, _gauche_, + _en avant_, _halte_, _pâturez_, _garde à vous_, + _l'homme armé_, _froid_, _chaud_, _partir_, + _je t'aime_, _moi de même_, _un nid_, et une dixaine + d'autres avis qu'ils ont à se donner selon leurs besoins.» + +Passant des oiseaux aux quadrupèdes, l'auteur dit: + +«Le chien n'emploie que des voyelles, et quelquefois, mais seulement +dans la colère, les deux consonnes g et z.» (Nous ferons cependant +observer à l'auteur que les mots _aboyer_ et _japper_, qui +ne sont que des onomatopées, sembleraient annoncer que le b et le p ne +sont pas tout-à-fait étrangers à l'alphabet des chiens.) + +«Le chat emploie les mêmes voyelles que le chien, et de plus six +consonnes, m, n, g, r, v, f. + +»Les araignées emploient deux voyelles et deux consonnes, puisqu'elles +prononcent les mots _tak_ et _tok_.» + +Revenant aux oiseaux, M. Dupont prétend que chez eux, l'énergique +accentuation du discours tient à la surabondance de l'amour. «Les +oiseaux, dit-il, ne peuvent trouver cette force énorme dans leurs +muscles si frêles, que par un excès de vie dont les éléments donnent à +leur amour une extrême ardeur. En pareil cas, il ne suffit pas d'aimer, +il faut ajouter à la pensée même par les intonations et le rythme. +C'est ce qui fait nos poètes et ce qui rend nos oiseaux musiciens. + +»Le coq parle la langue de ses poules, mais de plus il chante sa +vaillance et sa gloire. Le chardonneret, la linotte, la fauvette +chantent leurs amours. + +»Le pinson chante son amour et son amour propre; le serin, son amour et +son talent réel. Le mâle de l'alouette chante un hymne sur les beautés +de la nature, et déploie toute sa vigueur lorsqu'il fend les airs et +s'élève aux yeux de la femelle qui l'admire.» + + * * * * * + +On nous permettra ici un petit épisode sur trois illustres poètes du +XVIe siècle qui se sont évertués à qui imiterait le mieux +dans ses vers le chant de l'alouette, qui, comme celui du rossignol, +n'est pas facile à rendre; ces trois grands poètes sont Ronsard, Du +Bartas et Gamon. Voici comment chacun de ces messieurs, s'élançant +du haut du Parnasse et planant dans les airs, a gazouillé sa petite +affaire; d'abord Ronsard: + + Elle guindée du zéphire, + Sublime en l'air vire et revire, + Et y décligne un joli cri, + Qui rit, guérit et tire l'ire + Des esprits mieux que je n'écri (_sic_). + +Vient ensuite Du Bartas, dont le texte véritable est celui-ci: + + La gentille alouette, avec son tire-lire, + Tire l'ire à l'iré et tire-lirant tire + Vers la voûte du ciel, puis son vol vers ce lieu + Vire et désire dire à Dieu Dieu, à Dieu Dieu. + +Enfin Gamon, critique de Du Bartas, croit l'emporter sur lui en +s'exprimant ainsi: + + L'alouette en chantant veut au zéphire rire, + Lui crie vie vie et vient redire à l'ire: + O ire! fuy, fuy, fuy, quitte, quitte ce lieu, + Et vite, vite, vite adieu, adieu, adieu. + +Auquel de ces trois gazouilleurs donnerons-nous le prix? L'illustre +Ronsard paraît tout au plus digne d'un accessit. Revenons à M. Dupont. + +«L'hirondelle, dit-il, qui est toute tendresse, tout affection, chante +rarement seule, mais en duo, en trio, en quatuor, en sextuor, en autant +de parties qu'il y a de membres dans la famille; sa gamme n'a que peu +d'étendue, et pourtant ce petit concert est plein de charmes.» Nous +ne dirons rien du rossignol, parce que nous avons précédemment exposé +l'opinion de M. Dupont sur le chant de ce coryphée des bois. + + +DE QUELQUES TRADUCTIONS SINGULIÈRES. + +Nous ne voulons pas quitter le poème de la _Philomela_, dont M. +Ch. Nodier a donné un si bon commentaire, et dont nous avons parlé plus +haut, sans dire un mot de l'unique traduction française qui existe +de ce poème. L'entreprise était ardue, quoique la pièce n'ait que 70 +vers; aussi nous ne connaissons que l'intrépide abbé de Marolles qui +n'ait pas reculé devant une telle difficulté. Il a tant traduit, tant +traduit, le pauvre cher homme, que ce travail ne lui a rien coûté. +Sa traduction, en prose mêlée de vers, est dans son _Recueil de +diverses pièces d'Ovide et d'autres poètes anciens_, Paris, 1661, +_in-8º_, p. 29 et suiv.; M. Nodier l'a fait réimprimer à la suite +de son commentaire. Nous ne pouvons nous dispenser de citer un passage +de cette singulière traduction; c'est celui où l'auteur latin donne les +noms par lesquels il exprime le chant ou cri de différents oiseaux, +dans les six vers suivants: + + _Cucurrire solet gallus, gallina gracillat, + Pupillat pavo, trissat hirundo vaga. + Dum clangunt aquilæ, vultur pulpare probatur; + Et crocitat corvus, graculus at frigulat. + Gloctorat immenso de turre ciconia rostro; + Pessimus at passer tristia flendo pipit._ Etc. + +Voici la traduction de notre bon abbé: + + Le coq a jour et nuit son haut coqueliquais; + Cocodaste a la poule et le paon poupe gais; + L'hirondelle trinsotte, et de l'aigre trompette + L'aigle imite le son, quand le vaultour pulpette. + Le noir corbeau croasse; et le geai gris et vert + Frigulote au printemps, en automne, en hiver. + Le passereau pipie en pleurant sa couvée. + Du sommet d'une tour la cigogne élevée + Pousse d'un bec fort long sa glottorante voix. Etc. + +Dans sa prose digne de sa poésie, le docte abbé nous apprend que la +mésange _tintine_, que la grive _gringotte_; que l'étourneau +_pisote_; la perdrix _caquate_; l'oie _gratonne_, la +grue _gruine_; l'épervier et l'autour _piaillent_; le milan +_lippe_; la pie _jase_; le butor _bouffe_; le tigre +_rougnonne_; le léopard _miaule_; l'ours _grommelle_; le +sanglier _roume_; l'éléphant _barronne_; le cerf _zée_; +l'âne sauvage _brame_; le grillet _grillotte_; la souris +_chicotte_; etc., etc. On voit que ces dénominations sont, en +grande partie, imitées textuellement de ce latin des deuxième ou +troisième siècles, temps où l'on croit qu'Ovidius Juventinus a vécu; +mais elles ne subsistent plus[165], ou, pour mieux dire, elles n'ont +existé que dans l'œuvre du bon abbé dont le talent ne pouvait leur +donner longue vie. + +[Note 165: On rend maintenant le cri des animaux par les +expressions suivantes, qui sont de véritables onomatopées: les +ânes _braient_; les bœufs _beuglent_; les brebis +_bêlent_; les cerfs _brament_; les chats _miaulent_; +les chevaux _hennissent_; les chiens _aboient_; les +cigales _sonnent_; les coqs _chantent_; les corbeaux +_croassent_; les dindons _glouglottent_; les grenouilles +_coassent_; les lions _rugissent_; les loups _hurlent_; +les moineaux _glapissent_; les mouches _bourdonnent_; +les pigeons _roucoulent_; les poules _gloussent_; les +pourceaux _grognent_; les serpents _sifflent_; les taureaux +_mugissent_; etc., etc.] + + +Citons encore un ou deux fragments de quelques autres traductions +de cet infatigable _pervertisseur_ du latin en français; leur +naïve simplicité pourra amuser le lecteur. Dans ses immenses travaux +de ce genre, il n'a pas dédaigné les différentes petites pièces +attribuées à Virgile, telles que le _culex_, la _ciris_, le +_moretum_, le _copa_, la _mort de Mécène_, etc. Il les +a toutes traduites, et toutes ces traductions sont dignes de lui, mais +il s'est surpassé dans la _ciris_. Après le discours que Charmé, +nourrice de Scylla, fille de Nisus, tient à cette bonne princesse, +qui se leva pendant la nuit pour aller couper le cheveu fatal d'où +dépendait la vie de son père, le poète dit: + + _Hæc loquitur, mollique ut se velavit amictu, + Frigidulam injecta circumdat veste puellam; + Quæ prius ut tenui steterat succincta corona; + Dulcia deinde genis rorantibus oscula figens, + Persequitur miseræ caussas exquirere tales......_ + +Ce passage est ainsi rendu par le digne abbé: + + Elle tint un discours, et vêtit un manteau + De fine laine épais, taillé par le ciseau. + Dès qu'elle eut mis aussi sur l'épaule faiblette + De la jeune princesse une veste mollette, + (Elle n'avait pour lors qu'un simple cotillon), + Elle voulut lui rendre un peu de vermillon, + La baisant à la joue où découlaient ses larmes, + Qui l'avaient fort changée en ternissant ses charmes. + Elle lui demanda d'où venait son ennui...... + +Pouvait-on lutter d'une manière plus heureuse avec l'original? Oui, si +nous en jugeons par la version des épigrammes de Martial, due au même +auteur; nous citerons seulement la 159e du livre des Apophorètes ou +les présents; le poète latin a dit: + + +AMICTORIUM. + + _Mammosam metuo: teneræ me trade puellæ, + Ut possint niveo pectore lina frui._ + +Le poète français a dit: + + +UNE CHEMISE DE FIN LIN. + + Je crains les mamelues, + Ces grosses faffelues, + De qui tout est grossier; + Qu'on me donne une fille et jeune et délicate, + Afin que de mon lin le fil souple à plier + Puisse entourer son sein où la blancheur éclate. + +Dans la 42me épigramme du 1er livre, sur la mort de Porcie, la +traduction de ce vers, + + _Dixit et ardentes avido bibit ore favillas._ + +est encore bonne à citer: + + Elle tint ce discours et mit entre ses dents + Pour se faire mourir force charbons ardents. + +C'est à peu près ainsi que l'abbé de Marolles a traduit les quinze +livres des épigrammes de Martial; aussi Ménage a bien eu raison de +mettre sur son exemplaire de cette traduction: _Epigrammes contre +Martial_. Au reste toutes les versions de ce vrai _traditore_ +des classiques latins, sont de même force. + +Il a aussi existé des traductions d'auteurs en prose, qui peuvent +rivaliser de bizarrerie et de ridicule avec celles des poètes. Par +exemple, un sieur Thomas Guyot, dit le Bachelier, a publié à Paris, en +1666, une version _des plus belles lettres de Cicéron à ses amis_, +et voici comment il rend dans notre langue la seconde lettre du livre +IV _ad familiares_, adressée à Servius Sulpicius; +bornons-nous à quelques passages du commencement, et citons d'abord le +latin: + + _A. D. III. Kal. Maias quum essem in Cumano, accepi tuas + litteras.... Postquam eas legi, Postumia tua me convenit et Servius + noster. His placuit, ut tu in Cumanum venires; quod etiam mecum ut ad + te scriberem, egerunt......._ + +Traduction de M. Guyot: + +«Monsieur, + + »J'ai reçu votre lettre le vingt-neuvième d'avril, lorsque j'étais + au Cumin.... Après l'avoir lue, madame votre femme m'ayant fait + l'honneur de me venir voir avec monsieur votre fils, ils ont jugé à + propos que vous prissiez la peine de venir ici, et m'ont obligé de + vous en écrire.......» + +On avouera que, grâce à son traducteur, monsieur Cicéron, habillé +à la française, s'exprime ici avec toute la politesse que comporte +notre style épistolaire actuel. Le bon M. Guyot n'est pas moins +galant avec d'autres personnages contemporains de l'orateur +romain; il se garde bien de les appeler simplement par leurs noms +en _us_. Ainsi TREBATIUS est sous sa plume, monsieur +de Trébace; POMPONIUS, monsieur de Pompone; etc. Il est +vrai que c'était assez la coutume au XVIIe siècle de tout +mettre à la française dans la république romaine. Le traducteur +Perrot d'Ablancourt fait un colonel de tout tribun militaire; Patru +appelle le _Forum_, le Palais. En s'adressant aux juges grecs ou +romains, on aurait cru manquer à la civilité si on ne leur eût pas +dit _Messieurs_. Et cela se retrouve encore dans des traductions +imprimées au XVIIIe et même au XIXe siècle. Nous y +avons vu avec édification que J. César, dans ses Commentaires traduits, +nous parle du diocèse de Langres, de celui de Trèves, etc. + +Ajoutons que notre théâtre français jusqu'aux trois quarts du +XVIIIe siècle, a été, quant au costume, au niveau des +traductions dont nous venons de parler. Les Horace, les Brutus, les +Auguste, les Cinna paraissaient sur la scène en grande perruque à +trente-six marteaux, justaucorps de velours, veste brodée, culotte +de soie et beaux bas blancs roulés sur le genou, avec boucles de +pierreries à la jarretière et à l'escarpin de peau de chèvre. + + + + +ONZIÈME OBJET. + +VARIÉTÉS BIBLIOGRAPHIQUES. + + +I. + +PLAN D'UN PETIT CABINET D'AMATEUR, COMPOSÉ DE DIX OUVRAGES ET DE DIX +TABLEAUX SEULEMENT, DONT LE PRIX COUTANT N'EXCÈDE GUÈRE LA MODIQUE +SOMME DE DEUX MILLIONS. + +Nous aimons les livres, nous aimons les tableaux, mais les +bibliothèques volumineuses nous font peur, et les longues galeries nous +éblouissent; c'est pourquoi, voulant nous composer un petit cabinet +selon nos goûts, c'est-à-dire plus remarquable par le mérite et la +valeur des objets que par la quantité, nous nous bornons à dix ouvrages +et à dix tableaux que nous sommes dans l'intention d'acquérir à deux +conditions faciles à remplir: la première est d'avoir en bourse environ +deux millions de superflu, destinés à nos menus plaisirs; la seconde +est d'obtenir le consentement des propriétaires actuels de ces objets, +bien persuadé que ces messieurs se feront un vrai plaisir de nous les +céder à l'amiable, au prix coûtant. + +Voici donc la liste des dix ouvrages et des dix tableaux sur lesquels +notre choix s'est fixé; nous y ajoutons les prix auxquels ils ont été +adjugés dans les ventes les plus remarquables de ces derniers temps, +parce que nous ne voulons pas les payer au-delà du prix d'adjudication +qui, tout modéré qu'il est, nous paraît cependant fort honnête. +Commençons par les livres, les tableaux viendront ensuite. + + +CATALOGUE DES DIX OUVRAGES. + +I. Titi Livii patavini historiarum romanarum decades III, ex +recognitione Joannis Andreæ, episcopi aleriensis. _Romæ, Conradus +Suueynheym et Arnoldus Pannartz_, (sans date, mais vers 1469), +_gr. in-fol. de 411 feuillets_. + + Un exemplaire de cette édition, imprimé sur VÉLIN, a été + acquis à Londres, en 1813, par sir Mark Mastreman Sykes, à la vente + du libraire James Edwards, pour la somme de 903 Liv. st. (monnaie de + France) 21,672 fr. + +II. Voyage pittoresque et historique de l'Espagne, par M. Alexandre +de Laborde et une société de gens de lettres et d'artistes de Madrid. +_Paris_ (Giard), _de l'imprimerie de P. Didot l'aîné_, +1807-1820, _4 vol. in-fol. max. avec pl._ + + Un exemplaire de ce magnifique ouvrage, imprimé sur VÉLIN, + avec les dessins originaux, au nombre de 274, a été offert aux + amateurs au prix de 22,500 fr. + +II. The Recuyell of the historyes of Troye, composed by venerable +persone Raoul le Fevre preest and chapelayn unto the gloryous prynce in +his tyme Phelip of Bourgoyne, of Braband, etc.; translated of frensshe +in to englisshe by Willyam Caxton, mercer of the cyte of London, at +the commandement of the vertuose pryncesse lady Margarete by the grace +of God Duchesse of Bourgoyne, of Lotryk, of Braband, etc.; fynissed +in the holy cite of Colen the XIX day of septembre the yere +1471, etc. (commencé, dit-on, à Bruges), _terminé à Cologne le 19e +jour de septembre, l'an 1471_, etc. (_par le traducteur Guillaume +Caxton_). _In-fol._ de 778 pag. + + L'exemplaire de cette traduction des _Histoires de Troyes_, + en vieil anglais, que possédait le duc de Roxburghe dans son riche + cabinet à Londres, a été porté, lors de la vente de ses livres, en + 1812, à la somme de 1,060 liv. 10 schel. sterl.; (monnaie de France) + 26,512 fr. 50 c. + +IV. Missel du duc de Bedfort, _manuscrit in-4º avec peintures et +miniatures_. + + Ce superbe manuscrit, exécuté par l'ordre du duc de Bedfort lorsqu'il + était en France[166], a été adjugé à sir John Tobie, dans une vente + à Londres, le 21 juin 1833, pour la somme de 1,100 liv. sterl.; + monnaie de France 27,500 fr. + +[Note 166: Ce volume a dix à onze pouces de hauteur sur sept de +largeur; il est orné de 59 peintures d'un travail achevé, qui sont +à peu près de la dimension des pages. Il y a en outre un très-grand +nombre de charmantes miniatures d'environ un pouce et demi de diamètre +avec des bordures de feuillages et autres décorations. On assure que +ces chefs-d'œuvre sont dus au pinceau d'un artiste français. Le duc de +Bedfort a fait exécuter ce beau volume avec le plus grand luxe pour en +faire présent à son roi, le jeune Henri VI. + +Voici quel a été le sort de cet ouvrage admirable: de l'oratoire de +Henri VI, il a passé, dit-on, à lady Worsley, arrière-petite-fille +de W. Seymour, second duc de Sommerset. Ensuite il à été possédé +par Edward Harley, comte d'Oxford; puis par sa fille, la duchesse +de Portland. M. Edward l'a acheté, en 1786, moyennant 213 liv. st. +5 schel. (5,331 fr. 25 c.). Il a été adjugé en 1815, au duc de +Marlborough pour la somme de 687 liv. st. 15 sh. (16,193 fr. 25 c.). M. +Milner l'a ensuite eu, on ne dit pas à quel prix; enfin sir John Tobie +en est propriétaire depuis 1833, comme nous le disons plus haut. + +Nous ajouterons un mot sur le duc de Bedfort auquel on doit le précieux +volume en question. Il paraît que ce duc était un des bibliophiles +les plus distingués de son temps[A], car, outre ce volume, on +connaît encore un autre ouvrage, à peu près du même genre, d'une +magnificence peut-être supérieure, et qui a été aussi exécuté par ses +ordres. C'est le fameux _Breviarium ad usum sarum, sive ecclesiæ +sarisburiensis_, in-4º, manuscrit enrichi de 45 grandes peintures, +et d'au moins 4,500 miniatures. On en trouve une description détaillée +dans le Catalogue du duc de la Vallière, sous le nº 273. Il n'a +cependant été vendu que 5,000 fr. à la vente de sa bibliothèque qui a +eu lieu en 1784. + +Tout en rendant justice à la bibliophilie du duc de Bedfort, nous +dirons qu'elle n'était pas toujours accompagnée d'une délicatesse +très-scrupuleuse. Trois ans après la mort de Charles VI, arrivée le 21 +octobre 1422, ce duc, en qualité de régent du royaume sous le prétendu +règne de son bambin de roi, Henri VI, alors âgé de quatre ans, se fit +rendre compte des livres qu'avait laissés le roi Charles, et dont +on avait dressé un nouvel inventaire qui en portait le nombre à 853 +volumes qui furent estimés 2,323 liv. 4 s., somme très-forte pour le +temps. Par la suite le duc les acheta pour 1,200 f. et on ne fait aucun +doute qu'il ne les ait fait passer en Angleterre. Voy. à ce sujet la +_Dissertation sur la bibliothèque du Louvre_, insérée dans les +_Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres_, tom. +II, p. 747, et réimprimée en tête de _l'inventaire des livres de la +bibliothèque du Louvre, fait en 1373, par Gilles Mallet_, publié +avec des notes, par M. Van Praet. _Paris_, 1836, _in-8º, +pp._ V-XIII.] + +[Note A: Il partageait cette gloire avec les fils du roi Jean.] + +V. Œuvres de Jean Racine. _Paris, de l'imprimerie de P. Didot l'aîné, +an_ IX, (1801-1805). _3 vol. gr. in-fol. avec 57 gravures._ + + Un exemplaire de ce magnifique ouvrage, imprimé sur VÉLIN, a + été mis sur table à la vente des livres de M. Firmin Didot, en 1811, + au prix de 32,000 fr. + +VI. Biblia sacra latina, ex versione Sancti Hieronymi; codex +membranaceus seculi octavi, scriptus manu celeberrimi Alcuini, +venerabilis Bedæ discipuli, et Carolo Magno donatus, die quâ Romæ +coronatus fuit (25 décemb. 800). _1 vol. in-fol._ de 449 +_feuillets à_ 2 colon. _par page, avec peintures, lettres, +tournures_, etc. + + Ce précieux volume, qui appartenait à M. J.-H. de Speyr-Passavant de + Bâle, et dont M. Jules Fontaine a donné la _description_, Paris, + oct. 1829, _in-8º_ de 122 pag., a été adjugé à Londres, le 27 + avril 1836, chez M. Evans, rue Pall-Mall, 93, moyennant 1,500 liv. + sterl.; monnaie de France 37,500 fr. + +VII. Biographical Dictionary containing an historical account of all +the engravers, by Jos. Strutt. _London_, 1785-86, _2 vol. gr. +in-4º_, fig. + + Le prix commun de cet ouvrage n'a rien d'extraordinaire; mais il + n'en est pas de même d'un exemplaire de ce même ouvrage que l'on a + illustré de près de 8,000 estampes et portraits exécutés par les + artistes mentionnés dans ce livre, lequel exemplaire, partagé en + _37 vol. in-fol rel. en cuir de Russie_, a été annoncé dans un + ancien catalogue de MM. Longman et compagnie, libraires à Londres, au + prix de 2,000 liv. sterl.; monnaie de France 48,000 fr. + +VIII. Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des +Français, de 1792 à 1815, par une société de militaires et de gens +de lettres (le général Beauvais, le lieutenant-général Thiébaut, +M. Parisot et autres). _Paris_, C. L. F. _Panckoucke_, +1816-1821, _27 vol. in-8º, fig._ + + Un exemplaire imprimé sur VÉLIN, a été (dit M. Brunet, + Suppl., tom. III, p. 394) vendu par l'éditeur, au feu roi + Charles X, pour la somme de 50,000 fr. + +IX. Il Decamerone di Messer Giovani Boccaccio. (_Venetiis_), +_Christofal Valdarfer_, 1471, _in-fol._ + + L'exemplaire que possédait le duc de Roxburghe, a été adjugé au + marquis de Blandford, à Londres, en 1812, pour la somme de 2260 liv. + sterl.; monnaie de France 51,980 f. + +X. Les Liliacées, par Pierre-Joseph Redouté (célèbre peintre de +fleurs, mort subitement à Paris le 19 juin 1840, âgé de 81 ans). Paris, +1803-16, _8 vol. gr. in-fol., avec 80 pl. col._ + + Feue l'impératrice Joséphine en avait acquis un exemplaire unique, + imprimé sur VÉLIN, avec les dessins originaux, au prix de + 84,000 fr. + + Le prince Beauharnais en a hérité. + +Tels sont les dix ouvrages qui, si l'on veut bien nous les céder aux +prix, soit d'adjudication, soit d'estimation mentionnés ci-dessus, +composeront notre petite bibliothèque. Passons maintenant à la galerie +des tableaux, qui, placée vis-à-vis les livres, reposera agréablement +la vue. Le choix en a également été sévère; et l'on n'y trouvera pas +plus de croûtes que l'on n'a trouvé de bouquins dans la nomenclature +précédente. + + +CATALOGUE DES DIX TABLEAUX. + +I. Les _Saules_, tableau de Paul Potter, vendu chez M. Tolozan, à +Paris, en 1802, la somme de 27,050 f. + +II. Le _Pâturage_, tableau du même P. Potter, vendu chez M. de la +Peyrière, à Paris, en 1825 28,900 f. + +III. L'_Enfant prodigue_, de David Teniers, vendu chez M. Blondel, +en 1776 29,900 f. + +IV. La _Danaé_ du Corrège, vendu chez M. Bonnemaison, en 1827 +30,000 f. + +V. La _Sainte-Famille_, tableau de Rubens, adjugé à la vente de M. +de la Peyrière en 1825, au prix de 64,000 f. + +VI. La _Madone_ ou la _Sainte-Famille_, du Corrège, tableau +vendu 80,000 f. + +VII. _Vénus surprise dans les filets avec Mars_, tableau vendu à +Londres à M. Clifort, en 1807, 5000 guinées; monnaie de France 125,000 +f. + +VIII. La _Fille d'Hérode, portant la tête de S. Jean-Baptiste sur un +plat_, tableau du Titien, adjugé, lors de la vente de lord Radstoch, +à M. Baring, banquier, en 1826, pour la somme de 8890 guinées; monnaie +de France 226,250 f. + +IX. Les _Grandes Bacchanales_, tableau du Poussin, qui faisait +partie du cabinet de Louis XVI, et qui a été vendu à Londres, en 1805, +la somme de 15000 guinées; monnaie de France 375,000 f. + +X. La _Vache_ de Paul Potter, tableau qui appartenait à +l'impératrice Joséphine, et qui a été cédé à l'empereur Alexandre, en +1815, moyennant 200,000 roubles; monnaie de France 800,000 fr. + +Cette galerie ne complète-t-elle pas très-bien notre petit cabinet? Il +n'en coûtera pour réunir ces vingt objets assez curieux, que la modique +somme de 2,187,664 fr.; ce n'est vraiment pas la peine de s'en passer. +Comme il existe plusieurs reliûres anciennes enrichies de pierres +précieuses, quelqu'un nous avait engagé à orner celle de chacun des +dix ouvrages portés au catalogue précédent, de l'un des dix plus gros +diamants connus[167], que nous nous serions sans doute procurés aussi +facilement que le reste; mais cela eût été un peu dispendieux; car le +relevé que nous avons fait de l'estimation de ces dix diamants, arrêtée +par les plus célèbres lapidaires, monte à la somme de 61,770,133 fr.; +on avouera que ce serait un peu trop pour un simple accessoire; il n'y +eût plus eu de proportion; d'ailleurs cela eût pu nous gêner; tout le +monde n'a pas des soixante millions à mettre en objets de pur agrément. +MM. Rothschild eux-mêmes y regarderaient à deux fois. Tenons-nous-en +donc à nos dix ouvrages et à nos dix tableaux tels qu'on voudra bien +nous les remettre. + +[Note 167: Ces dix diamants sont: 1º Le MATAN; 2º le +MOGOL; 3º l'ORLOW; 4º le BRAGANCE; 5º la +MER DE GLOIRE; 6º le GRAND DUC DE TOSCANE; 7º le +RÉGENT; 8º le SANCY; 9º le JEAN VI; et +10º le NASSUCK.] + + +II. + +PETITE BIBLIOTHÈQUE LEXICOGRAPHIQUE. + +Aimables ignorants, paresseux distingués qui, dans votre jeune âge et +au-delà, vous êtes bien gardés de pâlir sur les livres et d'y puiser à +fond les connaissances qui font les délices de la vie et le charme de +la société, voulez-vous acquérir la science à peu de frais, et avoir +toujours sous la main de quoi paraître instruits, savants et même +érudits? Procurez-vous le petit nombre d'ouvrages dont nous allons vous +donner la liste; ce sont de doctes A, B, C, D, où vous trouverez à la +minute et pour le besoin du moment, tout ce qui vous sera nécessaire +pour briller dans la conversation. Vous devinez que nous voulons vous +parler de dictionnaires, ressources si commodes, magasins si utiles +dans lesquels vous pourrez choisir à votre gré le lambeau littéraire +ou scientifique dont vous aurez à vous parer dans telle ou telle +occasion; voici donc un petit catalogue de ces sortes d'ouvrages les +plus essentiels parmi les modernes; ce n'est pas qu'ils soient tous +parfaits, il s'en faut de beaucoup; mais vous y trouverez du moins +des renseignements presque toujours utiles sur les principaux points +de la religion, de la jurisprudence, des sciences et des arts, des +belles-lettres et de l'histoire; cela vous suffira. + +Comme il est bon qu'une bibliothèque offre un coup-d'œil agréable par +l'uniformité des formats, nous nous en tiendrons à l'_in-octavo_. + +I. Bibliothèque sacrée, ou Dictionnaire universel historique, +dogmatique, canonique, géographique et chronologique des sciences +ecclésiastiques, par les P. P. Richard et Giraud, dominicains. Dernière +édition, corrigée et augmentée. _Paris, Méquignon fils aîné_, +1822-1827, _29 vol. in-8º_. + + La première édition est de _Paris_, 1760, _6 vol. in-fol._; + prenez celle-ci quoique l'édition eût pu être plus soignée sous le + rapport typographique. + +II. Répertoire universel et raisonné de jurisprudence, par M. Merlin; +cinquième édition. _Bruxelles, H. Tarlier_, 1825-28, _36 vol. +gr. in-8º à 2 colonnes_. + +Recueil alphabétique des questions de droit qui se présentent le plus +fréquemment dans les Tribunaux; par M. Merlin; quatrième édition. +_Bruxelles, H. Tarlier_, 1828, _16 vol. gr. in-8º_. + +Table générale de ces deux recueils. _Bruxelles_, etc. _2 vol. +gr. in-8º_. + + Il est inutile de vous dire que cette édition, en _54 vol. + gr. in-8º_, ne vaut pas celle de _Paris, Garnery_, + 1827-30, en _27 vol. in-4º_, savoir _18 vol._ pour le + _Répertoire_, _8 vol._ pour les _Questions_, et _1 + vol._ de tables. Mais le prix en est différent, et le format vous + paraîtra peut-être plus commode. + +III. Encyclopédie moderne, ou Dictionnaire abrégé des sciences, des +lettres et des arts, avec l'indication des ouvrages où les divers +sujets sont développés et approfondis; par M. Courtin, etc. _Paris, +Mongie aîné_, 1823-32, _24 vol. in-8º_ et _2 vol. de +planches_. + + Ouvrage aussi bon que peut l'être un abrégé qui renferme tant + d'objets. On sait combien est arriérée l'ancienne et volumineuse + _Encyclopédie méthodique_; Paris, Panckoucke, 1782-92, et + Agasse, 1792-1832, 102 livraisons ou 337 parties, formant 166 vol. + et demi de texte, et 51 parties contenant 6439 planches. Il faut + cependant convenir que ce qui a été publié depuis 1820 jusqu'en 1832, + est plus en harmonie avec les progrès qu'ont faits les sciences, les + arts et l'industrie jusqu'à cette dernière époque. + +IV. Dictionnaire des sciences naturelles dans lequel on traite +méthodiquement des différents êtres de la nature, considérés +soit en eux-mêmes, d'après l'état actuel de nos connaissances, +soit relativement à l'utilité qu'en peuvent retirer la médecine, +l'agriculture, le commerce et les arts, suivi d'une biographie des +plus célèbres naturalistes; par plusieurs professeurs, (et rédigé +par M. Fréd. Cuvier). _Paris et Strasbourg, Levrault_, 1816-30, +_60 vol. in-8º avec 1220 planches, plus un vol. de tables, et 80 +portraits_. + + Très-bel et très-bon ouvrage. + +V. Dictionnaire des Sciences médicales, par une Société de Médecins +et de Chirurgiens, (rédigé par MM. Chaumeton et Mérat). _Paris, +Panckoucke_, 1812-22, 60 volumes _in-8º_. + + C'est le plus vaste monument alphabétique sur cette partie; + quelques articles pourraient s'y rattacher plus directement. Il + a été suivi d'une _Biographie médicale_, Paris, 1820-25; + _7 vol. in-8º_, et d'un _Dictionnaire abrégé des Sciences + médicales_; Paris, 1821-26, _15 vol. in-8º_. + +VI. Dictionnaire technologique, ou nouveau Dictionnaire des arts et +métiers et de l'économie industrielle et commerciale, par une Société +de savants et d'artistes. _Paris, Thomine et Fortic_, 1822-33, +_22 vol. in-8º_ et _un Atlas in-4º_. + + Ouvrage utile pour apprécier les progrès immenses que l'industrie a + faits dans ces derniers temps. + +VII. Dictionnaire pour l'intelligence des auteurs classiques grecs et +latins, tant sacrés que profanes, par Fr. Sabbathier. _Châlons et +Paris_, 1766-1815, _37 vol. in-8º_. + + L'auteur, mort le 11 mars 1807, n'a pu mettre la dernière main à son + ouvrage qui en était à la lettre S, et qui devait encore avoir 7 à 8 + _vol._ M. Sérieys, chargé de terminer ce recueil, d'après les + manuscrits de l'auteur, a compris tout le reste en un seul volume, de + sorte que la fin ne répond nullement au commencement pour l'étendue + des matières, ce qui rend incomplet ce recueil d'ailleurs assez + intéressant. + +VIII. Dictionnaire géographique universel, contenant la description +de tous les lieux du globe, intéressants sous le rapport de la +géographie physique et politique, de l'histoire, de la statistique, du +commerce, etc., par une Société de géographes. _Paris, Kilian et Ch. +Piquet_, 1823-33, _10 vol. in-8º_. + + C'est le meilleur de tous les ouvrages de ce genre, qu'il sera + toujours difficile, pour ne pas dire impossible, de rendre complets + et parfaits. + +IX. Biographie universelle ancienne et moderne, ou Histoire par ordre +alphabétique de la vie publique et privée de tous les hommes qui se +sont fait remarquer par leurs écrits, leurs actions, leurs talents, +leurs vertus ou leurs crimes; ouvrage entièrement neuf, rédigé par une +Société de gens de lettres et de savants. _Paris, Michaud frères_, +1811-28, _52 vol. in-8º_. + +Biographie universelle ancienne et moderne. Partie mythologique, ou +Histoire par ordre alphabétique des personnages des temps héroïques et +des Divinités grecques, italiques, égyptiennes, hindoues, japonaises, +scandinaves, celtes, mexicaines, etc. _Paris, L.-G. Michaud_, +1832-33, _3 vol. in-8º_ (tom. 53, 54, 55.) + +Biographie universelle, etc.; Supplément. _Paris, L.-G. Michaud_, +1834-39, _11 vol. in-8º_ (tom. 56-66). Le 66e vol. contient les +noms qui vont de GRABERT (Olof) à HAZLITT (Will.) + + On voit que cet immense ouvrage est encore bien éloigné de sa fin. + C'est bien certainement le meilleur dictionnaire historique qui + existe; on ne peut guère lui reprocher que la surabondance dans + quelques articles essentiels. + +X. Manuel du libraire et de l'amateur de livres, contenant 1º un +nouveau dictionnaire bibliographique dans lequel sont indiqués les +livres les plus précieux et les ouvrages les plus utiles, tant anciens +que modernes, avec des notes sur leurs différentes éditions, etc., +etc.; 2º une table en forme de catalogue raisonné, où sont classés +méthodiquement tous les ouvrages indiqués dans le dictionnaire, et un +grand nombre d'autres ouvrages utiles, mais d'un prix ordinaire, etc.; +par Ja.-Ch. Brunet; troisième édition. _Paris_, 1820, _4 vol. +in-8º_. + +Nouvelles recherches bibliographiques, pour servir de supplément au +Manuel du libraire; Par Jacq.-Ch. Brunet. _Paris_, Silvestre, +1834, _3 vol. in-8º_. + + Cet excellent ouvrage est sans contredit ce que nous avons de mieux, + de plus curieux et de plus utile en fait de bibliographie. L'auteur + en prépare une nouvelle édition qui est attendue avec la plus vive + impatience par tous les amateurs. Si l'on ajoute à ce recueil + précieux, _La France littéraire ou Dictionnaire bibliographique + des savants, historiens, gens de lettres qui ont écrit en français + pendant les_ XVIIIe _et_ XIXe + _siècles_; par M. J.-M. Quérard. _Paris_, 1827-1839, + très-bon ouvrage dont il paraît déjà 9 forts vol. _in-8º_ (le + 9e contient les lettres TAC-UZ), on possédera tout ce qui + regarde la connaissance des livres sous le rapport matériel, dans le + plus grand détail. M. Quérard continuera son utile entreprise par la + publication de _la Littérature française contemporaine_, dont il + paraît déjà une livraison. Paris, 1839; 5 feuilles in-8º. L'ouvrage + aura _3 vol. in-8º_. + +Nous bornons ce catalogue de dictionnaires à ces dix articles, +parce que ce sont ceux auxquels maintenant on peut recourir le plus +utilement. Dix, c'est bien peu, dira-t-on. C'est assez si l'on y +trouve tous les mots dont on désire la définition et l'interprétation. +D'ailleurs comme il existe peut-être vingt-cinq mille dictionnaires +sur toutes sortes de sujets, en entreprendre la bibliographie complète +serait une folie. Contentons-nous donc de ces dix articles qui forment +une collection lexicographique de _383 vol. in-8º_, et qui +excéderait ce nombre, si l'on y ajoutait les vocabulaires suivants +du même format et qui ne feraient pas tout-à-fait double emploi: +_Dictionnaire raisonné de diplomatique de Dom de Vaines_; Paris, +Lacombe, 1774, _2 vol. in-8º_, pl., avec le _Dictionnaire +diplomatique ou étymologies des termes des bas siècles, par +Montignot_; Nancy, 1787, _in-8º_.--_Glossarium manuale ad +scriptores mediæ et infimæ latinitatis, ex glossariis Caroli Dufresne +D. Du Cange, et Carpentarii in compendium redactum, (à Jo.-Christ. +Adelung.)_ Halæ, 1772-84, _6 vol. in-8º_. C'est un abrégé du +grand _Glossarium_ de Du Cange, 1733, _6 vol. in-fol._, et de +Carpentier, 1766, _4 vol. in-fol._--Le _Glossaire de la langue +romane, de M. de Roquefort_; Paris, 1808, _2 vol. in-8º_, avec +le _supplément_; Paris, 1820, _in-8º_.--Le _Dictionnaire +étymologique de la langue française, par M. de Roquefort_; Paris, +1829, _2 vol. in-8º_.--_Dictionnaire des beaux-arts, par +Millin_; Paris, 1806, _3 vol. in-8º_.--_Dictionnaire +historique et critique, de Bayle, nouvelle édition augmentée de notes +extraites de Chaufepié, Joly, La Monnoye, L.-J. Leclerc, Le Duchat, +Prosper Marchand_, etc. (_Par les soins de M. A. Beuchot_). +Paris, Desoer, 1820-24, _16 vol. in-8º_, bonne édition, +préférable aux précédentes tant par la commodité du format que par les +corrections et améliorations qu'y a faites le nouvel éditeur.--Ces +dictionnaires, réunis aux précédents, porteraient la collection +à _416 vol. in-8º_, et cette collection, quoique un peu +superficielle quant à la rédaction de la plupart des nombreux objets +qu'elle renferme, serait très-utile à consulter. + + + + +DOUZIÈME OBJET. + +PIÈCES RELIGIEUSES. + + +I. + +DE QUELQUES OUVRAGES MYSTIQUES ASSEZ SINGULIERS, PUBLIÉS DANS LES XVIe +ET XVIIe SIÈCLES. + +Rien n'est plus étrange et parfois plus ridicule que les titres sous +lesquels certains pieux écrivains croyaient jadis devoir publier leurs +ouvrages, pour attirer et fixer l'attention des lecteurs. Ils avaient +en cela imité les Juifs et les Orientaux, qui ont toujours été fous de +ces titres allégoriques, annonçant la puérilité du goût. C'est surtout +dans les seizième et dix-septième siècles que nos dévots auteurs ont +multiplié ces enseignes bizarres des produits de leur imagination +souvent déréglée quoique tendant toujours vers un but très-louable en +lui-même. Par exemple, l'un d'eux voulait-il réchauffer la piété des +fidèles dans le saint temps de l'Avent, il prenait pour sujet de ses +méditations, les neuf grandes antiennes qui se chantent alors et qui +toutes commencent par O; puis il croyait faire merveilles en annonçant +son livre sous ce titre allégorique et vraiment ridicule: + +La doulce mouelle et saulce friande des saints et savoureux _os_ +de l'Avent. _Paris_, 1578, in-8º. + + Cet écrivain, qui voulait que l'on suçât et savourât la moelle de + ces _os_, depuis le 15 décembre jusqu'au 25, se nommait Jean + Massieux, prêtre de Mantes. + +Un autre (Jean Dusaix) recommande la sobriété en Carême, dans le petit +ouvrage suivant qui est en vers: + +L'Opiate de sobriété, composé en Caresme pour conserver au cloître la +santé de religion. _Lyon_, 1553, in-8º. + +Le poète débute ainsi: + + Ma bonne sœur, ma chère Philiberte, + Je suis certain que vous êtes experte + Quant au jeûner; car avez quarante ans: + Mais ci-devant, ainsi que je l'entends, + Avez dormi dedans un lit mollet, + Avez mangé de la chair de poulet..... + +Puisque nous parlons du Carême, citons encore un ouvrage dans lequel +on détaille ce qui se servait sur table au XVe siècle dans +ce temps de mortification; nous suivons exactement l'orthographe de +l'auteur: + +Le Quadragesimal spirituel, c'est assavoir la salade, les feubves +(_fèves_) frites, les poys, la purée, la lamproye, le saffren, les +orenges, la violette de mars, les pruneaulx, les figues, les alemandes +(amandes), le miel, le pain, les eschaudez, le vin blanc et rouge, +l'ypocras; les invitez au disner, les cuisiniers, les serviteurs à +table, les chambrières servant de blanches nappes, serviettes, pots et +vaisseles; les Grâces après disner, le luc (_luth_) ou harpe, la +dragée, pasques-flories et les grandes-pasques; puis enfin le double +des lettres du Sainct-Esprit envoyées aux dames de Paris, veufves, +jeunes religieuses, filles et pucelles, etc. _Paris, veufve Michel +Lenoir, (sans date), pet. in-4º goth. de 27 feuillets_. + +Une autre édition a pour titre: + +S'ensuit le Quadragésimal spirituel qui traicte de toutes sortes de +viandes qui sont nécessaires pour user en karesme, avec les servans et +servantes qui servent à table et puis le jeu de la harpe pour yssue de +table. _Paris, Jehan Janot, in-4º_ de _26 feuillets, fig._ + +Ajoutons: + +Le royal Syrop de pommes, antidote des passions mélancholiques, par +Gab. Drohyn, médecin. _Paris, Moreau_, 1615, _in-8º_. + + Petit traité recherché. + +L'ame comme le corps pouvant éprouver des incommodités, un docteur +spirituel a jugé à propos d'offrir aux pauvres malades l'instrument +allégorique suivant: + +La Seringue spirituelle pour les ames constipées en dévotion; par un +Missionnaire. _Paris, (sans date), in-8º._ + + Ce rude docteur ne ménage pas les dames qui se fardent, comme on peut + en juger par ce passage, pag. 180 du volume: «Vilaines carcasses, + cloaques d'infection, bourbiers d'immondices, n'avez-vous pas honte + de vous tourner et retourner dans la chaudière de l'amour illicite, + et d'y rougir comme les écrevisses lorsqu'elles cuisent, pour vous + faire des adorateurs? Au reste il est juste que des visages qui ne + savent plus rougir de pudeur, rougissent au moins par artifice. Mais + puisque vous avez voulu imiter la rougeur des écrevisses, comme + elles, vous irez à reculons dans la voie du ciel.» + +Un autre médecin de l'ame a aussi publié: + +La Conserve de grâce et les neuf médicaments du chrétien malade. +_Paris, in-8º._ + + L'auteur est Pierre Doré, Dominicain, mort en 1569; c'est l'homme + de ce temps le plus fécond en livres à titres singuliers; on en + compte trente-neuf, entre autres ses _Allumettes du feu divin_, + etc. _Le Pâturage de la brebis humaine_, etc. _L'Anatomie + et description mystique des membres de Notre Seigneur._ _La + Tourterelle de viduité_, etc. _Le Passereau solitaire_, etc., + etc., etc. + +On connaît aussi: + +Les Pillules spirituelles pour la guérison de l'ame et du corps, de +Cameron. _Bordeaux_, 1615, _in-8º_. + + Ce Jean Cameron, célèbre théologien protestant, est mort à Montauban + en 1625. Il était né à Glascow. + +Il paraît que la mise des femmes n'était pas très-décente au +XVIIe siècle, car ce siècle fourmille d'ouvrages publiés à ce +sujet. Nous allons en citer quelques-uns: + +Discours particulier contre les femmes desbraillées de ce temps; par +Pierre Juvernay. _Paris_, 1637, _in-8º_. + + Livre assez rare, quoiqu'on en ait fait trois éditions dans la même + année. + +Discours contre les filles et les femmes mondaines découvrant leur +sein et portant des moustaches; par P. Juvernay. _Paris_, 1640, +_in-8º_. + + C'est sans doute une autre édition du même ouvrage. + +Le Chancre ou couvre-sein féminin, ensemble le Voile ou couvre-chef +féminin; par Jehan Polman, chanoine de Cambray. _Douai_, 1635, +_in-8º_. + + Livre assez rare et recherché à cause de son titre. + +De l'abus des nudités de gorge, tiré de la Sainte Ecriture, des +Conciles et des Pères; (par Jacques Boileau). _Bruxelles_, 1675, +_in-8º_.--1677, _in-12_;--et 1680, _in-12_. + + Cet ouvrage est divisé en deux parties: la première annonce que + _les nudités de gorge_ sont blâmables et nuisibles; la + seconde traite des _vaines excuses des femmes qui ont la gorge + et les épaules nues_. Ce livre est terminé par une ordonnance + des vicaires-généraux de l'Archevêque de Toulouse, portant: «Nous + enjoignons aux confesseurs séculiers et réguliers, sous peine de + suspension, de refuser les sacrements à celles qui porteront les + bras nuds, ou la gorge ou les épaules découvertes et dont la nudité + ne sera pas modestement cachée par des toiles non transparentes; de + laquelle nudité nous nous réservons l'absolution.......» + +Avis aux femmes et aux filles sur leur nudité de gorge et +d'épaules;--Instruction à l'usage des grandes filles pour être mariées; +ensemble la manière d'attirer les amants;--Lettre à une jeune dame +nouvellement mariée, avec la réponse. (_Sans nom de ville_), 1749, +_in-8º_. + +Passons à d'autres sujets; on en connaît plusieurs publiés sous le +titre de _Fouet_, c'est-à-dire vive réprimande; ainsi nous avons: + +Le Fouet de l'Académie des pécheurs, bastie sur la famine du prodigue +évangélic; par V. P. F. Ph. Bosquier, montois. _Arras_, 1597, +_in-8º_. + +Le Fouet des apostats, augmenté d'une réponse du second fouet des +mesmes apostats; par F. N. Aubespin. _Tolose, Colomiez_, 1606, +_in-12_. + +Nous ne connaissons pas la première édition de cet ouvrage. + +Le Fouet divin des jureurs, parjureurs et blasphémateurs du très saint +nom de Dieu, de Jésus et des Saints...; par le R. P. Jean Bernard. +_Douay_, 1618, _in-12_. + +Le fouet des menteurs, par Jacques d'Ambrun. _Lyon_, 1638, +_in-16_. + +Le fouet des paillards, ou juste punition des voluptueux et charnels; +par M. L. P. (Mathurin le Picard), curé de Menil-Jourdain. _Lyon_, +1628, _in-12_. + +Autres sujets: + +La Louange des femmes, extraite du commentaire de Pantagruel sur +l'Androgine de Platon: assavoir le Blason de la femme, etc.; par André +Misogine; en vers. (_Sans nom de ville ni d'imprimeur_), 1551, +_in-8º_. + + L'auteur s'est caché sous le nom de _Misogine_, qu'il aurait dû + écrire _Misogyne_, et qui signifie ennemi des femmes. En effet + il justifie ce nom par la manière absurde dont il parle du sexe dans + ce livre hétéroclite. On en peut juger par cet extrait du _Blason + de la femme_: + + Femme, plaisir de demye heure, + Et ennuy qui sans fin demeure; + Femme, soudaine repentance, + Femme, mortelle pénitence. + Femme, feu du diable attisé, + Femme, vrai diable desguisé. + Femme, que pourray-je plus dire + Pour plus amplement te descrire? + Rien: je dy assez de diffame + En un mot, quand je te dy femme. + + +Peut-on pousser l'impertinence plus loin? Que l'on vienne après cela +nous vanter la politesse de nos aïeux et leur galanterie respectueuse +pour les dames. Au reste, dans tous les temps il s'est rencontré des +esprits biscornus et très-biscornus qui ont bien mérité cette épithète +de la part de leurs victimes. + +Discours facétieux des hommes qui font saler leurs femmes à cause +qu'elles sont trop douces, lequel se joue à cinq personnages. +_Rouen, Abr. Cousturier_ (sans date), _in-8º_ goth. + + Très rare. + +Les baisers spirituels et les moyens de se joindre à Dieu en ce monde; +par Rivault dict Florence; _Paris_, 1599, _in-18_. + +Les quatre baisers que l'ame dévote peut donner à son Dieu dans ce +monde; par J. d'Hennetières. _Tournay_, 1641, _in-12_. + + Ce doit être une seconde édition de l'ouvrage précédent. L'un et + l'autre sont rares. + +Les chastes caresses du fidèle courtisan, avec un brief rudiment de +l'amour; par J. Perret. _Paris_, 1654, _in-8º_. + +Lunettes spirituelles pour conduire les femmes religieuses au chemin de +perfection, trad. du latin de Denis le Chartreux. _Paris_, 1597, +_in-18_. + + Tous ces livrets sont recherchés et se paient assez cher, mais plus + à cause de leur rareté et de leurs titres singuliers, qu'à cause de + leur mérite intrinsèque, marqué au coin de l'ignorance et de la naïve + expression du temps. + +Quelques ouvrages relatifs à la Sainte Vierge vont encore nous offrir +des singularités assez remarquables. + + +II. + +DE QUELQUES OUVRAGES SINGULIERS RELATIFS A LA VIERGE MARIE. + +Ces sortes de livres assez rares fourmillent de particularités d'autant +plus curieuses et d'autant plus piquantes, que le sujet est plus grand +et plus solennel. Le premier ouvrage qui va nous occuper, regarde +Notre-Dame de Lorette; ce n'est pas que son titre soit très-singulier, +mais nous lui avons trouvé d'autres droits à figurer dans notre +galerie. Il est intitulé: + +La Maison de la Sainte Vierge dans laquelle Dieu s'est fait homme, +enlevée de Nazareth par les Anges, et après plusieurs changements +portée à Lorette[168]: sa vérité, sa sainteté et ses grâces expliquées +en faveur des personnes dévotes à cette sainte Mère, par le P. Chérubin +Ruppé, religieux Récolé (_sic_), professeur en sainte théologie. +_Lyon, J. Certes_, 1680, _in-12_. + +[Note 168: L'auteur nous apprend que ce fut le 6 mai 1291 que «la +sacrée maison de la Vierge Marie abandonna la Syrie, fut détachée de +ses fondements, enlevée de Nazareth par le ministère des Anges et +portée d'abord en Illyrie sur une colline près de la forteresse de +Tersacte, puis transportée le 10 décembre 1294 dans un bois au diocèse +de Recanati (Marche d'Ancône); enfin elle changea encore deux fois +d'emplacement dans l'espace d'un an, mais à peu de distance, et se fixa +à Lorette où elle est encore.»] + + Ce qui nous a paru curieux dans ce livre écrit d'un style très-naïf, + n'est point la translation de la maison de Nazareth, histoire + très-connue et exposée depuis longtemps à la vénération des fidèles, + mais ce sont les détails que le pieux auteur donne sur la vie et les + actions de la Sainte Vierge, rapportant avec la plus grande précision + les dates de son âge aux époques de son mariage, de son accouchement, + de son retour d'Egypte, de sa mort, etc. Quoique ces dates soient + plus qu'apocryphes, comme elles sont peu connues, nous allons donner + un petit extrait du début de l'ouvrage où elles se trouvent; cet + extrait suffira pour faire juger du style, de la foi fervente et + de la singulière érudition de l'auteur, qui aurait dû indiquer les + sources où il a puisé. + +«La sainte maison de Nazareth, dit-il, estoit une partie de la dot qui +fut assignée à la Sainte Vierge par son contract de mariage; et c'est +le sacré lieu où Sainte Anne, dans sa vieillesse, après vingt ans de +mariage et de stérilité, enfanta la reine du ciel, digne et unique +fruit de la sainte fécondité du père et de la mère[169]. + +[Note 169: L'auteur, parlant ailleurs, p. 118, de l'immaculée +conception de la Sainte Vierge, dit: «Ni dans le ciel, encore qu'il +fût peuplé de Séraphins, ni sur la terre, quoiqu'elle fût habitée de +quantité de personnes justes, il n'y avait pas autant de sainteté que +dans le ventre de Sainte Anne au moment que Marie y fut conçue...» + +Et ailleurs, p. 167, l'auteur ajoute que: «pendant les neuf mois +qu'elle demeura dans cette prison naturelle du sein de sa mère, son ame +très-sainte jouissait de l'usage très-parfait de la raison et d'une +très-pleine liberté...» Nous nous dispensons de rapporter la suite de +ce passage.] + +»C'est là que S. Joseph, âgé de trente-cinq ans, ayant à l'imitation de +la Sainte Vierge consacré sa virginité par le vœu, demeuroit avec elle +aprez l'avoir reçue des mains des prêtres dans le temple par la sainte +alliance d'un légitime mariage comme un sacré dépôt..... + +»C'est dans cette sainte maison que se passa le céleste colloque de +l'ange Gabriel[170] avec la même Sainte Vierge et que fut accompli +le très-adorable mystère de l'incarnation du Verbe, le 25e jour du +mois de mars, la Sainte Vierge étant âgée de treize ans et onze mois +commencés, et dans le quatrième mois de son mariage, selon l'histoire +qui assure qu'elle épousa S. Joseph à l'âge de treize ans six mois et +treize jours. + +[Note 170: On trouvera, p. 413, un grand éloge de cet archange: +«C'est lui seul, dit l'auteur, qui fut choisi par la très-sainte +Trinité pour estre envoyé à la très-sacrée Vierge, et traiter avec elle +du grand mystère de l'incarnation du Verbe.... C'est ce bienheureux +ange, c'est ce glorieux archange, c'est ce sublime esprit que plusieurs +estiment fort raisonnablement estre le premier et le plus relevé +des Séraphins, parce que, dit S. Grégoire-le-Grand, il estoit fort +juste que le plus excellent des Anges fût envoyé pour annoncer la +plus excellente, la plus importante des nouvelles; c'est, dis-je, ce +glorieux Séraphin qui, le premier, salua la très-sainte Vierge comme +pleine de grâce. C'est à ce même prince du ciel que cette divine Vierge +adressa ces adorables paroles si désirées depuis le commencement du +monde: _Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon +vostre parole!_ qui furent, dans le moment, suivies de la conception +de Nostre-Seigneur J.-C., dans son sein virginal.....»] + +»C'est de ce saint lieu qu'elle partit avec son époux pour le voyage +des montagnes de la Judée, et elle s'y retira de rechef aprez avoir +fait trois mois de séjour chez sa cousine Sainte Elisabeth, pour +assister à ses couches et honorer de sa présence la naissance du +précurseur de son divin Fils. + +»C'est de là qu'elle partit avec son saint Epoux pour aller en +Bethléem[171] où, âgée de quatorze ans trois mois et dix-sept jours, +elle accoucha le 25e jour du mois de décembre, et vit naître de ses +chastes entrailles le Roi de gloire, le Fils éternel de Dieu, le +Sauveur et l'époux de nos ames, qui sortit de son sein virginal en la +manière que les rayons du soleil passent à travers le crystal[172]; +n'y ayant pas plus de différence dans la virginité de Marie après +l'accouchement et avant la conception, qu'il n'y en a dans le crystal +après qu'il a été traversé par les rayons du soleil, si ce n'est +qu'avant la conception, c'était la virginité et l'intégrité d'une +céleste fille; et qu'aprez l'accouchement, c'était la virginité et +l'intégrité d'une divine mère. Aussi la douleur, les immondices et le +reste des misères des couches des autres femmes furent si éloignées +des divines couches de cette admirable Vierge, que l'on ne sauroit les +y soupçonner sans tomber dans le reproche d'un énorme blasphême. Elle +resta en Bethléem jusqu'au jour de sa sainte purification, et, après +avoir satisfait à cette cérémonie, elle s'en retourna avec son fils et +son époux en sa maison de Nazareth. + +[Note 171: L'auteur nous apprend que «S. Joseph fut obligé +d'emmener dans ce voyage non seulement un asnon pour le soulagement +de la très-sainte Vierge, mais encore un bœuf pour tirer peut-être de +sa vente de quoy payer le tribut à César et avoir de quoy fournir aux +frais du voyage et des couches de sa sainte épouse. C'est pour cette +raison que nous apprenons de l'Evangile qu'il y avait un bœuf et un +asne dans le pauvre lieu de la naissance du Sauveur du monde.» + +Cela n'est pas exact: l'Évangile ne dit rien ni de ce bœuf ni de cet +âne; il est vrai que les peintres les représentent toujours dans la +crèche près de l'enfant Jésus. D'où vient cette addition à l'histoire +de la naissance du Sauveur? On en attribue l'origine à ces mots +d'Isaïe: _Le bœuf a reconnu son maître, et l'âne la crèche de son +Seigneur_; ou bien à ces mots du prophète Habacuc: _Vous serez +reconnu au milieu de deux animaux_. + +On sait, et l'Évangile en fait foi, que Jésus a voulu naître dans +l'état le plus humble, sur la paille, dans une pauvre étable, visité +par les seuls bergers qui faisaient paître leurs troupeaux autour +de Bethléem; cependant un bel esprit du XVIIe siècle a +jugé à propos de créer à Jésus naissant une cour brillante et de lui +ordonnancer un état de maison vraiment royal, ainsi qu'il l'a détaillé +dans un ouvrage fort singulier, intitulé: _Tablature spirituelle des +offices et officiers de la couronne de Jésus, couchez sur l'estat royal +de sa crèche, et payez sur l'espargne de l'estable de Bethléem_. +Paris, D. Moreau, 1620, _in-16 obl._ Rien n'est oublié dans +la composition de cette maison royale; on y voit, outre les grands +dignitaires, _l'officière du maillot du petit Jésus_, _la +fille de chambre de la mère du petit Jésus_, _la servante au +lessivage des couches_; viennent ensuite les officiers chargés de +_laver les écuelles_, de _chasser les chiens_, de _housser +les araignées_, de _panser les animaux de la crèche du petit +Jésus_; enfin _l'âne_ lui-même a son gentilhomme servant.] + +[Note 172: Cette pensée est tirée du _Mystère de la nativité de +N.-S. Jésus-Christ_, pièce du XVe siècle; l'ange Gabriel +dit à Marie: + + .... + Tu demoras et saine et pure, + Et Vierge ton corps demorra; + De riens qui soit n'enpirera, + Mais tout ainsi com la verriere + Au soleil qui demeure entiere + Quant son ray parmy oultre passe + Qui ne la brise ne ne quasse, + Ainssy demourra ton corps sains. + +V. _Mystères inédits du_ XVe _siècle_, publ. par M. +A. Jubinal, 1837, t. II, p. 49. + +On trouve encore dans le _Mystère de la conversion de Saint +Denis_, un passage relatif à la même pensée. Saint Paul dit à S. +Denis: + + Maistre, c'est le Dieu que je presche, + Le créateur de tout le monde, + Qui d'une vierge pure et monde, + Comme soleil parmy voirriere + Passe et adès demeure entière, + Nasquit sans peine en Bethléem + Puis mourut lez Jherusalem. + +V. mêmes _Mystères inédits_, tom. I, p. 49. ] + +»C'est de là qu'ils partirent pour s'enfuir en Egypte, selon l'ordre +que S. Joseph en avoit reçu du ciel par le ministère de l'Ange, pour +fuir la cruauté du tyran. Ensuite ce même lieu sacré fut celui de leur +retraite, la Sainte Vierge étant dans sa vingt-deuxième année, à leur +retour d'Egypte, après une absence de sept ans.... + +»C'est de cette sainte maison de Nazareth que la très-sainte Vierge +partait ordinairement chaque année au temps de Pasques pour aller +avec son fils et son époux célébrer cette feste en Jérusalem, où ce +divin enfant âgé de onze ans et trois mois, s'étant une fois soustrait +secrètement de leur compagnie, fut trouvé, le troisième jour aprez, +dans le temple, au milieu des docteurs; et ils s'en retournèrent tous +trois ensemble en leur maison à Nazareth. + +»La Sainte Vierge, de qui le corps virginal ne fut jamais ni menacé ni +atteint de la moindre apparence d'aucune sorte d'infirmité, finit le +sacré cours de sa précieuse vie à l'âge de soixante et douze ans, l'an +cinquante-huitième après son divin accouchement. Il y a de bons auteurs +qui assurent que cette très-sainte mort arriva dans la sainte maison de +Nazareth; d'autres croient que ce fut en Jérusalem, sur le mont Sion, +dans la maison de S. Jean l'Evangéliste. Enfin d'autres veulent que la +Sainte Vierge finit cette vie mortelle dans la sacrée maison du cénacle +qui avait été honorée de l'institution du très-auguste sacrement de +l'Eucharistie et de la descente du Saint-Esprit en langues de feu[173]. + +[Note 173: Rien n'est plus incertain que la date et le lieu de la +mort de la Sainte Vierge. On prétend qu'elle termina ses jours à Ephèse +où elle avait suivi S. Jean avec Marie-Madeleine. Eusèbe fixe sa mort +à l'an 801 de R. (48 de l'ère chr.); Nicéphore assure formellement que +la Vierge Marie est morte la cinquième année du règne de Néron, l'an +798 de R. (45 de J.-C.). Hippolyte de Thèbes pense qu'elle a cessé de +vivre à l'âge de 66 ans, et l'_Art de vérifier les dates_ est de +cet avis. Mais d'autres, comme notre auteur, prolongent sa vie jusqu'à +72 ans. + +L'impératrice Pulchérie ayant, en 453, demandé à Juvénal, patriarche de +Jérusalem, le corps de la Sainte Vierge, s'il se trouvait encore, ce +patriarche lui répondit que, selon la tradition, il n'existait plus sur +terre, mais il lui envoya son cercueil avec les linges dans lesquels +on avait enseveli ce précieux corps. Nicéphore, dans son _Histoire +ecclésiastique_, liv. II, ch. 23, donne à cet égard des détails +circonstanciés. + +Mais si la terre est privée du corps de la Vierge Marie, il n'en est +pas de même des reliques consistant en objets que l'on prétend lui +avoir appartenu. On sait, dit Baillet, _Vies des Saints_, 15 +août, combien il s'est trouvé de facilité à multiplier les reliques +de la Sainte Vierge. En divers endroits, on a produit sa _robe_, +sa _ceinture_, son _voile_, son _écharpe_, son +_manteau_; ailleurs, on a fait voir son _anneau_ nuptial, les +_fuseaux_ dont elle filait, des _lacets_, des _peignes_, +des _gants_, des _souliers_ et autres _chaussures_, +des _chemises_; de plus on conserve précieusement un de ses +_cheveux_, une petite fiole renfermant de son _lait_, etc., +etc., etc. Tout cela inspire une louable vénération aux fidèles, mais +la foi n'y est nullement intéressée.] + +»Mais s'il n'est pas avéré que la maison de Nazareth ait été honorée +de la mort précieuse de la mère de Dieu, il est très-vraisemblable +qu'elle reçut les derniers soupirs de S. Joseph, dont la Sainte Vierge +resta veuve à l'âge de quarante-deux ans, son divin Fils en ayant +alors vingt-sept. Il est aussi à croire que S. Joachim et sainte +Anne qui moururent octuagénaires peu de temps l'un après l'autre, et +laissèrent leur sainte fille orpheline dans le temple à l'âge de douze +ans, finirent aussi leurs jours dans la même maison puisqu'elle leur +appartenait...» + +L'auteur assure ensuite, p. 19, d'après la tradition, que «les +apôtres, aussitôt après l'ascension de Jésus-Christ et la descente du +Saint-Esprit, commencèrent à exercer dans cette maison, la puissance +sacerdotale, et y célébrèrent le Saint-Sacrifice de la Messe pour la +première fois...; elle fut donc la première église du monde[174].» + +[Note 174: C'est ce que dit formellement le Pape Jules II (qui a +régné de 1503 à 1513), à la fin d'un passage de la bulle où il parle +de la grande église de Lorette qui renferme la chambre de la Sainte +Vierge: _In ecclesiâ Lauretanâ_, dit-il, _non solum est imago +ipsius B. Mariæ Virginis, sed etiam camera sive thalamus ubi ipsa +virgo nata, ubi educata, ubi ab angelo salutata, Salvatorem seculorum +verbo concepit, ubi ipsum suum primogenitum suis castissimis uberibus +de cœlo plenis lactavit et educavit..... Quamque (cameram) apostoli +sancti primam ecclesiam in honorem Dei et ejusdem B. Mariæ virginis +consecrârunt, ubi prima Missa celebrata fuit_..... C'est-à-dire: +«Dans l'église de Lorette, non seulement se trouve le portrait de la +bienheureuse Vierge Marie, mais on y voit encore sa chambre et son lit, +où elle est née, où elle a été élevée, où elle a été saluée par l'ange, +où elle a conçu le Sauveur du monde, où elle a sustenté ce même son +premier-né du lait de ses chastes mamelles...... Cette sainte chambre +est la première église que les saints apôtres dédièrent à la gloire de +Dieu et de la même bienheureuse Vierge, et où la première Messe fut +célébrée....»] + +Nous ne prolongerons pas ces citations tirées de l'ouvrage du R. P. +Ruppé, sur la maison de Lorette. L'article est un peu long, soyons plus +bref dans ce qui nous reste à dire de deux ou trois autres opuscules +singuliers relatifs à la Sainte Vierge. + +Dissertatio theologica de sanctificatione seminis Mariæ virginis in +actu conceptionis Christ.... Authore Samuele Schoroeero. _Lipsiæ, +apud Braunium_, 1709, _in-4º_. + + Cet ouvrage qui a eu deux éditions parfaitement semblables pour la + date et le format, n'en est pas moins très-rare; son titre indique + assez la nature et le caractère de singularité du sujet. Tout ce que + nous pouvons en dire, c'est que sa rareté n'est pas un grand malheur, + puisque l'auteur est encore moins réservé que Sanchez dans son Traité + _de Matrimonio_. (VOY. le _Catalogue_ des livres + de la bibliothèque du savant bibliographe M. Leber, nº 95.) + +Les Complainctes de la glorieuse Vierge Marie moult pitéables, voyant +son filz pendu en la croix pour rachepter nature humaine; _petit +in-8º goth._ + + Cet opuscule est recherché quoiqu'il ne consiste qu'en quatre + feuillets. + +De tous ces vieux livres ascétiques singuliers, bizarres et même +ridicules par leur titre et leur contenu, il en est peu qui puissent le +disputer aux deux suivants qui traitent des beautés corporelles de la +Sainte Vierge. Le premier a pour titre: + +Le livre de la Toute-belle sans pair, qui est la Vierge Marie, de +laquelle est escripte la formosité et beauté spirituelle, à la similité +de la spéciosité corporelle. _Paris, Jehan Petit_, (_sans date, +mais vers_ 1525); _pet. in-8º goth._ + + Ce traité mystique est curieux; il suffit, pour faire juger de sa + bizarrerie, de rapporter les titres de quelques chapitres relatifs + à la _spéciosité corporelle_ de Marie, par exemple: _De + l'office de l'oreille_;--_Méditacion dévote du nez de la + Vierge Marie, et des deux narines_;--_De la modérée grosseur + des lèvres de la Vierge_;--_Comment la bouche doibt estre de + moyenne ouverture_;--_Méditacion aux espaules de la Saincte + Vierge_;--_Comme le sacré ventre de Marie est la fontaine + de vie_;--_Méditacion aux cuisses (de la Vierge) qui sont + force et espérance_;--_Comme la Sainte Vierge est comparée + à l'éléphant_;--etc., etc. (VOYEZ sur ce traité, le + SUPPLEMENT de M. Brunet, tom. II, p. 313, et le BULLETIN + DU BIBLIOPHILE, Paris, Teschener, janvier 1837, p. 365, nº 860 + du _Catalogue des livres rares_; ce sont deux annonces seulement. + +Le second ouvrage du même genre, mais publié longtemps après le +précédent, est intitulé: + +Dévote salutation aux membres sacrés du corps de la glorieuse Vierge +mère de Dieu, par le R. P. I. H. Capucin. _Paris, Hauteville_, +1678, _in-16 de 16 pag._ + + Un exemplaire de cette petite drôlerie mystique existait dans le + beau cabinet de M. Nodier, et a été adjugé à la vente de ses livres, + en 1829, pour la somme de 27 fr. 05 c., quoique le titre eût un peu + souffert. + + Rien n'égale l'enthousiasme du R. P. Capucin pour les beautés + corporelles de Marie; il l'a exprimé en vingt articles plus ou + moins longs, mais cependant de peu d'étendue, puisque la totalité + du volume est de 16 pages. Chaque article est consacré à un membre + de la Vierge, et tous sont disposés dans l'ordre suivant: 1. La + _teste_; 2. les _cheveux_; 3. la _face_; 4. les + _oreilles_; 5. les _joues_; 6. la _bouche_; 7. le + _palais_; 8. le _col_; 9. les _espaules_; 10. les + _bras_; 11. les _mains_; 12. la _poictrine_; 13. les + _mamelles_; 14. le _cœur_; 15. le _ventre_; 16. les + _genoux_; 17. les _pieds_; 18. le _sang_; 19. tout le + _corps_; 20. l'_ame_; puis une prière finale. + + Il paraît que ce livret a été connu d'Adrien Valois (m. en 1692), + et qu'il a allumé sa bile; car voici comment ce savant rigoriste, + s'en explique dans le _Valesiana_, p. 46: «Que n'aurait point + fait le pape Innocent XI, s'il avait ouï parler de l'impertinente + dévotion de ce Moine dont on nous parlait l'autre jour? N'aurait-il + pas condamné rigoureusement des supérieurs qui souffrent qu'un de + leurs visionnaires fasse imprimer des oraisons adressées à toutes + les parties du corps de la Sainte Vierge en particulier? La religion, + la pudeur, le bon sens ne sont-ils pas blessés par une extravagance + semblable?» + + M. Nodier, moins susceptible et moins irascible qu'Adrien Valois, + et ne voyant dans ce colifichet séraphique qu'une dévotion plus + bizarre que coupable, a fait réimprimer les vingt articles dans ses + curieux _Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, Paris_, + 1829, _in-8º_, p. 226-33. On ne sera peut-être pas fâché de + voir un échantillon du style du révérend père; nous demanderons donc + à M. Nodier, la permission de consigner ici quelques-uns de ces + articles; de telles élucubrations ne sont point à dédaigner pour + quiconque se plaît aux singularités littéraires des XVIe + et XVIIe siècles. Voici les hommages que le pieux auteur + adresse à certaines parties du corps de la Sainte Vierge: + +A LA TESTE. «Je vous salue, souverain chef de MARIE, +Emperière (_Impératrice_) du ciel et de la terre, terreur des +puissances de l'enfer, gloire de celles du ciel, couronne des plus +éclatantes estoilles. + +AUX CHEVEUX. »Je vous salue, cheveux charmants de +MARIE, rayons du soleil mystique, ligne du centre et de la +circumférence de toute la perfection créée, veines d'or de la mine +d'amour, liens de la prison de Dieu, racines de l'arbre de vie, +ruisseau de la fontaine du Paradis, cordes de l'arc de la charité, +filets de la prise de Jésus et de la chasse des ames. + +AU PALAIS. »Je vous salue, doux palais de la bouche de Marie, +ruche à miel qui ensucre ses lèvres, qui coule le nectar du ciel, qui +confit l'absynthe de nostre vie, qui adoucit nos amertumes, cave du vin +de l'amour qui réjouit le cœur des hommes. + +AUX BRAS. »Je vous salue, bras laborieux de MARIE, +officiers de la despense de Jésus, aisles de la Reyne des Séraphins, +rames de la navire sacrée qui porte le pain de vie; bras qui étouffez +le diable, bras qui embrassez les hommes, bras qui emprisonnez Dieu. + +AUX MAMMELLES. »Je vous salue, mammelles virginales de +MARIE, nourisses du nourissier de l'univers, aumonières de +l'indigence et de la pauvreté de Dieu, procuratrices des aliments de +Jésus, vivandières célestes de ses innocents appétits, vases de rosée +du ciel, fontaines de manne coulante, nacres de perles liquides, +sources de sucre et de laict. + +AU VENTRE. »Je vous salue, ventre miraculeux de +MARIE, officier des prodiges de Dieu, arche de son alliance +avec les hommes, lict nuptial des deux natures corporelles, qui a uni +deux métaux insociables, amas de bled environné de lys, sphère qui a +porté le soleil, aurore qui a produit le jour. + +AUX PIEDS. »Je vous salue, pieds infatigables de +MARIE, pôles du ciel animé, piédestals des colomnes sacrées +qui portent le Louvre de Dieu, légats du sainct Evangile, courriers de +nostre fœlicité, laboureurs du salut des ames. + +AU SANG. »Je vous salue, sang de MARIE, estoffe de +laquelle s'est fait l'habit du Verbe incarné, pourpre du monarque des +rois, substance que Dieu a briguée, formateur de qui vous a formé, +ouvrier de l'hostel miraculeux qui a logé corporellement toute la +divinité, etc., etc. + +Nous nous bornons à ces huit articles; ils suffisent pour faire +apprécier le talent de l'auteur et la richesse de son imagination dans +les allégories mystiques auxquelles il soumet chacune des perfections +de Marie. + +Il existe encore un ouvrage relatif à la Vierge, composé dans le +XIIIe siècle, par Albert Legrand, et qui est fort singulier; +c'est sans doute là que plusieurs des auteurs ridicules que nous venons +de citer, ont puisé leurs folies. Ce livre a pour titre: _Liber de +intemerate Dei genetricis Marie laudibus_; Lugduni, 1503, petit +_in-4º_ de 78 feuillets. Il est divisé en 266 chapitres, dont +quelques-uns sont fort bizarres, comme on va le voir par la courte +exposition de leurs titres que nous traduisons en français; par +exemple, l'auteur demande: + +CHAP. 19. Sous quelle forme l'ange Gabriel a-t-il dû +apparaître à Marie? Etait-ce sous la forme d'un serpent ou sous celle +d'une colombe?--Non, c'était sous la forme humaine, puisqu'il annonçait +la naissance d'un homme. + +CHAP. 25. Quelle était la couleur du vêtement de l'ange?--Il +était blanc, symbole de l'innocence. + +CHAP. 29 et 31. A quelle heure et dans quel lieu s'est faite +l'annonciation?--Dès le point du jour et à Nazareth. + +CHAP. 36. Pourquoi l'ange s'est-il adressé à la Vierge Marie +plutôt qu'à S. Joseph?--Le genre humain ayant été perdu par une femme, +il était naturel qu'il fût sauvé par une femme. + +CHAP. 37. Que faisait la Sainte Vierge au moment de +l'annonciation?--Elle était en contemplation. + +CHAP. 40. Quel âge avait alors Marie?--Douze ans au moins. + +CHAP. 44. Quelle était la couleur de sa peau?--Noire. + +CHAP. 45 et 46. Et celle de ses cheveux et de ses +yeux?--Egalement noire. + +CHAP. 58. Etait-elle assise ou debout quand l'ange s'est +présenté?--Elle était assise. + +CHAP. 71. Qui a été le confesseur de la Sainte Vierge? +(Question absurde, puisque Marie n'a jamais péché.)--L'auteur prétend +que ce ne pouvait être que S. Pierre, puisqu'il était pape. + +CHAP. 96. Marie était-elle modeste dans ses +habits?--Très-modeste; c'est tout au plus si elle en avait deux, l'un +pour les jours ouvriers, l'autre pour les jours de fête. + +CHAP. 133 et suiv. La Sainte Vierge était-elle +instruite?--Très-certainement; elle possédait toutes les sciences, +les arts mécaniques, les arts libéraux, le _trivium_, le +_quadrivium_,[175] et même la théologie. + +[Note 175: Ces deux mots désignent l'universalité de la science, +l'ensemble de toutes les connaissances humaines que l'on pouvait +acquérir du temps d'Albert. Le _trivium_ comprenait la grammaire, +la dialectique et la rhétorique; le _quadrivium_ renfermait +l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique. La +réunion des sept arts libéraux prit le nom de _Clergie_, dans +le XIIIe siècle; _clerc_ et _lettré_ devinrent +synonymes. Le plus grand effort de l'esprit humain était de posséder +le _trivium_ et le _quadrivium_; quand on eut dit d'Abeilard +qu'il les possédait, on crut qu'il n'y avait plus rien à ajouter à son +éloge.] + +Etc., etc. + +Nous nous garderons bien d'épuiser la liste de ces questions oiseuses +et ridicules dont Albert développe très au long les solutions. Il a +écrit en latin, et c'est fort à propos pour certains sujets, surtout +ceux des chap. 238, 240, 243, etc. Au reste, si l'auteur n'eût jamais +fait que cet ouvrage, au lieu d'Albert le Grand nous aurions Albert +tout court; ou plutôt son nom, comme tant d'autres, aurait disparu de +la scène du monde. Mais cet homme était le plus grand théologien, le +plus grand philosophe et le premier polygraphe de son temps, et son +nom inscrit sur 21 vol. _in-fol._ de ses œuvres, qui pourtant ne +seront jamais réimprimées, traversera encore des siècles. Il est mort +à Cologne, en 1280, âgé de 87 ans. Les légendaires prétendent que dans +son adolescence, il fut honoré d'une visite de la Sainte Vierge qui +dessilla les yeux de son entendement et lui promit qu'il serait un jour +une des plus grandes lumières de l'Eglise; l'origine de cette fable +aurait-elle pris sa source dans le traité _De Mariæ laudibus_, +dont nous venons de parler? + + +Encore un ouvrage assez singulier sur la Sainte Vierge: + +«Sensuit une dévotion et recollection pour méditer et penser +cordialement la saincte et sacrée gésine de Nostre-Dame: +c'est-à-sçavoir depuis la nativité de Nostre-Seigneur jusqu'à la +purification, etc. (_Sans date_), _in-4º_.» + + Ce curieux manuscrit sur VÉLIN, enrichi de huit belles + miniatures de la grandeur des pages, a été vendu 36 fr. chez M. + d'Ansse de Villoison en 1806. + + Le vieux mot GÉSINE, employé dans le titre de cet ouvrage, + signifie l'état d'une femme depuis le moment de ses couches jusqu'à + l'instant des relevailles, c'est-à-dire jusqu'à la cérémonie dont + elle est l'objet à l'église, la première fois qu'elle y vient après + ses couches. Ce mot était très-usité dans les XIVe, + XVe, XVIe et XVIIe siècles. Les + articles suivants, que nous avons extraits du beau _Catalogue des + archives de M. de Joursanvault_, Paris, Teschener, 1838, 2 vol. + _in-8º_, en font foi: + +«Nº 525. Dépenses faites pour le fait de la GÉSINE de madame +la duchesse de Touraine..... depuis le 1er juillet 1391. + +»Nº 710. Un drapier donne quittance du drap destiné à housser deux +coffres pour la GÉSINE de la duchesse d'Orléans. + +»Nº 536. Parties de plusieurs choses délivrées à Roulet Pasquier, +varlet de garde-robe de Mme la duchesse d'Orléans, pour faire porter +à Asnières devers madicte Dame, tant pour le fait de sa GÉSINE +et de son enffant, comme autrement. + +»Nº 714. Jehan Porchet peint deux biers à berser (berceaux), l'un +grand et l'autre petit, pour l'enfant de la GÉSINE dont la +duchesse d'Orléans est grosse. 1396. + +»Nº 3543. Valentine de Milan, duchesse d'Orléans, fait payer 100 +francs d'or à Jeanne Lagoutière, sage-femme, pour les soins qu'elle lui +a donnés dans la GÉSINE qu'elle a faite à Asnières de son fils +Philippe d'Orléans. 1396. + +»Nº 715. Payement à Perrette Daugière, couturière, de la façon de +huict paires de draps pour GÉSIR la damoiselle, la nourrisse, +la berceresse et la femme de chambre de Philippe d'Orléans; de deux +grands fons à la cuve à baigner de la Duchesse, et de deux paillasses +pour GÉSIR les fourries au dehors de la chambre de ladite +dame. 1397. + +»Nº 721. Plusieurs pièces relatives aux meubles des chambres de la +duchesse d'Orléans, pour sa prochaine GÉSINE. 1400. + +»Nº 612. Guillaume Granchier, mercier, donne quittance pour douze +pièces de petits cendaulx qu'il a vendus pour faire certaines chambres +pour la prochaine GÉSINE de la duchesse d'Orléans. 1400. + +»Nº 619. Bernart Bousdrach, dit Pagain, mercier, vend à la duchesse +d'Orléans une pièce de satin blanc livrée à Coucy, pour le fait de sa +GÉSINE. 1401. + +»Nº 642. Un marchand fournit deux pièces de toile de Reims, pour +faire deux draps de parement pour la GÉSINE de la duchesse de +Touraine. 1490.» + +Etc., etc., etc. + +Nous citerons encore Marot, qui, dans son _Estrenne à madame la +Dauphine_, dit: + + A madame la Dauphine + Rien n'assigne, + Elle a ce qu'il faut avoir; + Mais je la voudrais bien voir + En GÉSINE. + +Cette Dauphine doit être Catherine de Médicis, qui, mariée à Henri II, +le 28 octobre 1533, à Marseille, n'en eut d'enfants qu'en 1544. + + * * * * * + +Le dernier morceau singulier ou pour mieux dire absurde que nous +rapporterons sur la Sainte Vierge, est le troisième paragraphe du +second chapitre de l'_Histoire des Carmes_, où il est question du +TESTAMENT de Marie en faveur de ces religieux. Ce passage est +extrait d'une _Histoire des Ordres monastiques_, (attribuée à un +abbé Musson), _Berlin_, 1751, _7 parties en 5 vol. in-12_. V. +tom. I, p. 276[176]. + +[Note 176: Nous avons déjà parlé de cet ouvrage p. 129, à l'article +RÊVERIES RENOUVELÉES DES GRECS, dans lequel on voit le +Révérend Père Pythagore, Carme, Supérieur du couvent de cet Ordre à +Crotone, comme nous allons voir ici la Sainte Vierge Supérieure des +Carmelites à Jérusalem. Combien de folies et d'absurdités ont signalé +certains écrivains de ces temps obscurs!] + +«Marie, dit l'auteur, après la conversion des Carmes et la mort de +son cher fils, n'ayant plus rien qui la retînt dans le siècle (le +_monde_), ne songea plus qu'à exécuter le vœu qu'elle avait +fait dès sa plus tendre jeunesse d'entrer en religion (_se faire +religieuse_). + +»Dans ce dessein, elle fit son testament en faveur des Carmes qu'elle +laissa ses légataires universels. Elle leur donna sa maison de +Nazareth avec quelque peu de terre qu'elle possédait aux environs, afin +d'en faire un couvent. Ayant ainsi disposé de son patrimoine, elle +vint se présenter au R. P. Général de l'Ordre avec plusieurs autres +filles dont elle était accompagnée pour demander la grâce de la sainte +religion et l'entrée au Carmel. Il est plus facile de concevoir que +d'exprimer quels furent les sentiments de la communauté et avec quels +transports de joie ils reçurent MARIE au nombre de leurs +sœurs. Le R. P. Agabus fit à ces saintes filles un excellent discours, +après l'évangile de la messe, sur l'importance des vœux religieux et +sur l'obligation de leur état. Ensuite il leur donna à toutes le voile, +et nomma MARIE leur supérieure. + +»L'acte de sa profession se conserve en original chez les Carmes. C'est +un grand rouleau fait de papyrus ou papier d'Egypte; les caractères en +sont syriaques, de ceux qu'on appelle _estrangelo_, grands, bien +marqués, sans points, ornés de quelques figures, et encore lisibles +malgré le nombre des années. + +»Au bas de cet acte est l'original du testament de Marie, signé de sa +main et de deux notaires royaux du châtelet de Nazareth, et au haut du +rouleau on voit une belle vignette qui représente sa vêture.» + +Nous regrettons de n'avoir pu découvrir le texte de cette pièce, qui, +comme celui du testament de Jésus-Christ que nous allons donner, était +sans doute rédigé selon toutes les formules du style des notaires au +XVe siècle. + + +III. + +TESTAMENT DE JÉSUS-CHRIST. + +Cet acte mystique, monument de la naïve simplicité de nos pères, nous +a été communiqué par un excellent ami, bibliographe très-instruit et +très-versé dans la littérature du moyen âge. Il a eu l'obligeance +de nous en adresser une copie transcrite de sa main avec la plus +scrupuleuse exactitude, sur un vieux _livre d'Heures_, du +XVIe siècle[177]; nous aurions désiré reproduire cet acte +avec la même exactitude, mais les vieux signes d'abréviation et de +ponctuation manquant à nos presses modernes, nous sommes obligé de le +donner sans abréviation dans les mots et avec les signes actuels de +la ponctuation. Nous conservons l'orthographe, en ajoutant seulement +quelques accents pour faciliter l'intelligence du texte: + +[Note 177: Ce livre a pour titre: _Heures à l'usaige de +Chartres_, etc. Paris, veufve Françoys Regnault (vers 1554), +_in-8º_. Le _Testament_ en question et un autre morceau +intitulé: La _Sentence de Pylate_, ont été imprimés à la suite +de ces Heures. On trouve encore ces deux pièces dans un autre ouvrage +intitulé: _Méditation sur la mort et passion de nostre Sauueur et +Rédempteur Jésus-Christ_. Paris, pour Geofroy Rocoulet (sans date), +_in-8º_ goth. avec fig. et vignettes. Notre ami (M. G..... +D........) ne s'est pas borné à l'envoi de ces deux curiosités, il +y en a joint plusieurs autres que nous réservons pour un ouvrage +spécial auquel elles seront mieux appropriées. Nous le prions d'agréer +l'expression de notre vive et affectueuse reconnaissance.] + +«Le testament de nostre Sauueur et Rédempteur Jésus-Christ. + +»Au nom de Dieu mon Père et du Sainct-Esprit. _Amen._ + +»Je Jésus de Nazareth, fils de ma doulce, précieuse et benoiste mère +Marie, congnoissant qu'il n'est rien plus certain que je suis descendu +et venu du ciel en ce monde pour souffrir et endurer mort douloureuse, +âpre et angoysseuse pour les pauures pécheurs rachepter du feu d'enfer +et de dampnation éternelle: voulant mourir en testant, estant estendu +sur le lict de ma très-dure croix en grand torment, en passions +mortelles et terribles, en mon plain entendement divin, en plénitude de +éternelle sapience, faictz, dispose et ordonne mon testament, dernière +et perpétuelle volunté, en la forme et manière qui sensuyt: + +»PREMIÈREMENT. Je recommande mon ame à Dieu mon Père, lui +priant et suppliant qu'elle partant et issant (_sortant_) de mon +corps, aille et descende ès lieux des sainctes ames détenues là-bas +attendans que je les aille délivrer et jetter hors dudict lieu. + +»ITEM. Je recommande ma mère sur toutes créatures la plus +aymée moult desconfortée, triste et désolée, à Dieu mondict Père et +auec ce à mon loyal et singulier amy Jehan Zébédée à présent près de +mon lict auquel meurs à terrible torment: et auec pour ce que après +madicte mère, sur toutes autres humaines créatures plus amoureusement +et plus tendrement ay en mon cueur et vraye affection ledict Zébédée, +je le recommande à madicte mère. + +»ITEM. Je pardonne ma mort à tous mes ennemys, priant à Dieu +mon Père qu'il lui plaise les avoir pour excusés, et qu'il ne veuille +d'eulx prendre justice ne vengeance, car ils ne congnoissent ne +sçauent pas (ce) qu'ils font. + +»ITEM. A mon compaignon Dismas, pendu auprès de moy, voyant et +considérant la bonté cordiale, bon vouloir et bonne affection qu'il ha +à moy dès le présent, d'icy en avant et à toujoursmais, à perpétuité, +je lui donne et laisse le royaulme éternel; et dès maintenant je +l'enuoie en saisine, et veuil que son ame partant de son corps se rende +et viengne par devers moy quelque part que je sois. + +»ITEM. Et comme il soit ainsi que entre les autres vertus +y en ayt une singulière qui m'a tousjours tenu bon, c'est patience +en tribulation; considérant aussi que plusieurs pour l'amour de moy +auront moult à souffrir, à tous mes bons et loyaux amys, à toutes mes +déuottes et loyalles filles en toutes leurs afflictions, adversités et +tribulations, je leur laisse mon trésor de patience; et pour ce que +ledict trésor est grand, plantureux et abondant, je veuil que partie +en soit distribuée à tous pauures orphelins, malades, langoureux, +prisonniers, impotens, anciens, caducques et femmes veufves. + +»ITEM. Je veuil que, le jour de mon trépas, soit lu ce présent +mon testament, dernière et perpétuelle volunté, deuant et en présence +de mon peuple chrestien pour lequel j'endure ladicte mort; et soient +faictes mes obsèques en pitoyables pleurs et doloreuses larmes et +angoisseux soupirs; et en congnoissance (_reconnaissance_), tous +ceulx et celles qui seront présens à mesdicts (_sic_) obsèques, +pleurans et lamentans mondict trépas et doloreuse passion, et en vraye +contrition de leurs péchés et en mémoire de madicte angoisseuse mort, +je leur donne mon royaulme de Paradis. + +»ITEM. A tous ceux qui de bon cueur pardonneront les ungs aux +aultres pour l'amour de moy qui suys leur Dieu, leur père créateur, +en voulant d'ici en avant vivre en bonne paix, amour et charité, dès +maintenant je leur donne (_remets_) toutes les offences, crimes et +tous péchés dont si souvent m'ont offencé, en protestant toutefois que +d'icy après s'ils retournent à leurs rancunes, haines et discensions +les ungs contre les aultres, je révoque ce présent article et veulx +qu'il soit de nulle vigueur et valeur tant (_jusqu'à ce_) qu'ils +soyent retournés à requérir pardon les ungs entre les aultres. + +»ITEM. Tous les pauures pécheurs et pécheresses, contrits, +confès et repentans de bon cueur et de bon vouloir, protestans +dorénavant de ne nous offenser, voulans estre et demeurer à nostre +service, je veuil et ordonne que s'ils veulent persévérer en mondict +service en gardant et obéyssant tant à mes commandemens qu'à ceulx de +ma très-loyalle espouse mon esglise, que en la fin de leurs jours, +quant leurs ames partiront de leurs corps, que ils se retirent par +devers moy en mon royaulme de paradis, et leur promets mon royaulme +éternel avec moy en perpétuelle gloire à toujours sans fin. _Amen._ + +»Et en signe de ce, veuil ce présent mondict testament estre escript +par quatre notaires de nostredicte cour, Mathieu, Marc, Luc, Jehan; +et ay faict ce présent testament en la présence de ma mère bien +amée, elle estant près du lict de madicte croix douloureuse sur le +mont Calvaire, au milieu de la terre, signé de nostre sang, scellé +au scel de nostre douloureuse croix. Ainsi _signé_ JÉSUS +DE NAZARETH, roy de Paradis, le confort des pauures pécheurs +retournant à sa miséricorde.» + +Telles sont les dispositions testamentaires du Sauveur. L'acte a été +rédigé par de trop habiles notaires pour craindre qu'il ait été cassé +par défaut de forme. Ainsi les légataires ont pu et peuvent compter sur +la délivrance de leur legs, s'ils ont rempli, ou s'ils remplissent les +conditions imposées par le testateur. + + +IV. + +SENTENCE DE JÉSUS-CHRIST. + +De tous les monuments historico-religieux relatifs à l'origine du +Christianisme, aucun ne serait plus précieux, après l'Evangile, que le +texte authentique de la sentence qui a condamné à mort Jésus-Christ. +Aussi avec quel empressement n'a-t-on pas accueilli certaines pièces +qui ont paru sous ce titre dans le moyen âge! Nos recherches nous +en ont procuré quelques-unes, qui, tout apocryphes qu'elles sont, +intéresseront nos lecteurs, tant on a, dans tous les siècles, attaché +d'importance à cet acte qui, en terminant la vie et la passion +du Sauveur, a mis le sceau à la rédemption du genre humain. Nous +allons classer ces pièces, c'est-à-dire les textes de la sentence de +Jésus-Christ que nous avons découverts, selon l'ordre de dates de +publication des ouvrages dans lesquels on les a d'abord insérés; ils +sont censés traduits en français, on y reconnaît le style et les formes +judiciaires des XVe et XVIe siècles. Ces textes +sont au nombre de quatre. + +I. Celui que nous regardons comme le plus ancien, est tiré d'un vieux +livre intitulé: _La mort et passion de Jésucrist: laquelle fut +composée par les bons et experts maistres Gamaliel, Nicodemus et Joseph +d'Abarimathie_ (sic), _disciples secrets de Jésucrist, lesquelz +en ont traicté bien au long, car ils estoient tousjours présens.--L'an +de N. S. J. C. cinq cens et vnze, fut trouvée à Vienne en un petit +coffret caché sous terre, la sentence donnée par Ponce Pilate à +l'encontre de Jésucrist, translatée de latin en francoys comme icy +aprez s'ensuyt.--La destruction de Hiérusalem et vengeance de nostre +Saulveur et Rédempteur faicte par Vaspasien empereur de Rome et par +Titus son fils._ Imprimé à Poictiers, par Jehan et Enguilbert de +Marnef frères, 1535, in-4º goth., fig. sur bois[178]. + +[Note 178: Cet ouvrage rare et curieux existe dans la riche +bibliothèque de M. Leber à qui nous ne pouvons trop témoigner notre +reconnaissance pour l'aimable obligeance qu'il a mise à nous procurer +une copie de la sentence en question qu'il a pris la peine de +transcrire lui-même.] + +Voici le texte pur de la sentence comprise dans la seconde partie de ce +recueil: + +«Sensuyt la condampnation donnée par Pilate à l'encontre de +Jésus-Christ. + +»Nous Ponce Pilate prévost et juge en Hiérusalem soubs trèspuissant et +monarche empereur Thybere César, duquel trèseureux le Trèshault soit +garde de son empire. A tous et chascuns salut. Nous estans séant pour +juge en la synagogue du peuple de Judée: par la grant amour qu'avons à +justice. Nous a esté présenté Jésus de Nazareth qui follement a asseuré +et affermé soy estre filz de Dieu, combien qu'il soit né d'une pauvre +femme. Oultre se dit estre roy des Juifs, et le presche et se vante de +destruire le magnifique et excellent temple de Salomon. Et aussy séduyt +et révocque tout le peuple de la loy de Moyse trèsapprouvée. Toutes +lesquelles choses poisées, pensées, veues, considérées et approuvées, +l'avons condampné et prescript à estre crucifié et mis au gibet entre +deux larrons, chascun à cousté. _Ite, tenete eum._» + +Cette dernière formule (en latin) nous rappelle deux pièces du même +genre que nous avons découvertes dans des ouvrages du XVIIe +siècle[179]: l'un est un ordre de flageller Jésus, donné au licteur ou +bourreau; il est ainsi conçu: + +[Note 179: Le premier de ces ouvrages est le _Voyage de la +Terre Sainte, par Doubdan, chanoine de Saint-Denis_, 3e édition; +Paris, Clousier, 1666, _in-4º_, fig. Voyez pp. 183 et 193. Ce +livre, soit dit en passant, n'a pas été inutile au savant auteur de +_l'Itinéraire de Paris à Jérusalem_. Le second ouvrage est le +_Theatrum Terræ Sanctæ, auctore Christ. Adrichomio_; Colon. 1682, +_in-fol._, cartes. Cet Adrichomius, né à Delft en 1533, est mort à +Cologne en 1585. C'était un prêtre catholique fort instruit qui a été +persécuté par les protestants.] + +«_Jesum Nazarenum, virum seditiosum et mosaïcæ legis contemptorem, +per pontifices et principes suæ gentis accusatum expoliate, ligate +et virgis cœdite. I, lictor, expedi virgas._» C'est-à-dire: +«Dépouillez, garrottez et frappez de verges Jésus de Nazareth, accusé +par les pontifes et les premiers de sa nation, d'être un homme +séditieux et de mépriser la loi de Moyse. Va, licteur, prépare les +verges.» + +Le second ordre regarde le crucifiement: + +»_Jesum Nazarenum subversorem gentis, contemptorem Cæsaris et falsum +messiam, ut majorum suæ gentis testimonio probatum est, educite +ad communis supplicii locum, et cum ludibrio regiæ majestatis in +medio duorum latronum cruci affigite. I, lictor, expedi cruces._» +C'est-à-dire: «Conduisez au lieu ordinaire du supplice et attachez +à la croix, avec l'appareil ridicule de la majesté royale (_une +couronne_), entre deux larrons, Jésus de Nazareth, convaincu par +le témoignage des principaux de sa nation, d'avoir soulevé le peuple, +d'avoir méprisé César et de s'être faussement dit le Messie. Va, +licteur, prépare les croix.» + +Il est inutile de faire observer combien le contenu de la sentence +rapportée ci-dessus s'écarte de la vérité historique; nous ne parlons +pas du titre ridicule de prévôt donné à Pilate; mais en faire le juge +de J.-C., c'est commettre une grave erreur. Pilate n'avait dans ses +attributions que le pouvoir de confirmer la sentence rendue par les +Juifs et de la faire exécuter, parce que, depuis que la Judée était +réduite en province romaine, le sanhédrin n'avait plus de droit de +vie et de mort. Aussi les Juifs venant demander à Pilate qu'il fît +exécuter la sentence rendue contre Jésus, lui dirent _non nobis licet +interficere quemquam_. Pilate avait envie de sauver J.-C., dont il +reconnaissait l'innocence; mais fatigué ou plutôt effrayé des clameurs +du peuple qui ne cessait de hurler, _tolle, tolle, crucifige, +crucifige_, il se décida enfin à leur livrer Jésus; _Jesum +flagellatum tradidit voluntati eorum ut crucifigeretur_. Il n'a donc +rien jugé, puisque, s'il eût été juge, il eût absous; mais, par effroi +et par faiblesse, il a confirmé la sentence, et ce sont les soldats +romains qui l'ont mise à exécution. + +II. Nous avons découvert et copié (il y a environ 50 ans), le texte +suivant de la sentence de J.-C., sur un feuillet détaché d'un +_in-fol._ du XVIIe siècle, dont nous ne nous rappelons +pas le titre; mais dès-lors, nous avons retrouvé ce texte dans un +vieux petit bouquin intitulé: _Thrésor admirable de la sentence +prononcée par Ponce-Pilate contre nostre Sauveur Jésus-Christ; trouvée +miraculeusement escripte en lettres hébraïques dans un vase de marbre, +enclos de deux autres vases de fer et de pierre, en la ville d'Aquila +au royaume de Naples sur la fin de 1580. Traduict de l'italien en +françois, tant pour l'utilité publicque et exaltation de nostre saincte +foy, que pour louange de ladicte ville._ Paris, Guill. Julien, +1581, _in-12_. Il y a quelques légères variantes entre notre +copie et le texte du _Thrésor_; nous les donnons en notes dans la +réimpression suivante, très-conforme à l'orthographe du temps, à part +quelques accents que nous y ajoutons; nous croyons aussi devoir donner +le préliminaire de la sentence tel qu'il est dans le petit livret: + +«COPIE de la sentence prononcée par Ponce Pilate, Président en la +Judée, l'an dix-septiesme du règne de l'empereur romain Tibère à +l'encontre de JÉSUS, fils de Dieu et de la Vierge Marie, nommé +CHRIST, condamné à la mort de la croix entre deux voleurs, le +vingt-cinquiesme de mars, trouvée miraculeusement par des passants en +la ville d'Aquilée[180], dedans un tumbeau fait d'une belle pierre, +auquel furent trouvées deux caisses, l'une de fer, et dedans icelle +une de marbre fin, dedans laquelle fut trouvée escripte en hébrieu la +sentence cy-après contenue: + +[Note 180: C'est Aquila, ville de l'Abruzze ultérieure, qu'il ne +faut pas confondre avec Aquilée, ville du Frioul.] + +«L'an XVIIe de l'empire de Tibère, Empereur de tout le +monde, monarque invincible, et de l'olympiade CXXI; de la +Cleide[181] l'année LXXXIV; de la création du monde suivant le +millesime et la partition des Juifs quatre fois MCLXXIV[182]; +de la propagation et accroissement de l'empire romain l'an +LXXVIII; de la délivrance de la servitude des Babyloniens +l'an CCCCLXXX; de la constitution[183] du sacré empire l'an +CCCCLXXXXVII; du consulat du peuple romain de Lucius Piso, du +proconsulat de Marcus Isauricus; du commencement du public gouvernement +de la Judée par Valerius Palestina; du temps de[184] Quintus Flavius, +gouverneur en la ville et cité de Hiérusalem dans laquelle estoit +Président trèsagréable Ponce Pilate, régent et gouverneur de la +Basse Galilée; du temps d'Hérode Antipater; du temps des Souverains +Sacrificateurs du sainct Temple, Anne, Caïphe, Alismaël; du temps des +chefs du sainct Temple Rabaham, Anchabel[185], Joachim; des centeniers, +comtes romains et de la cité de Hiérusalem, Quintus Cornelius Sublima +et Sextus Pompilius Rufus, le XXVe jour de mars. + +[Note 181: Cliede, dans l'imprimé.] + +[Note 182: Ce qui fait 4696.] + +[Note 183: Restitution, dans l'imprimé.] + +[Note 184: Que Quintus Flavius gouvernait.] + +[Note 185: Chichabel au lieu d'Anchabel.] + +»Je Ponce Pilate, Président pour l'empire romain, entré au palais et +siège[186] principal, juge et condamne par sentence de mort, Jésus, +nommé des Juifs Christ Nazaréen, du pays de Galilée, comme un homme +séditieux en la loi mosaïque et contraire à la loi de l'empereur +Tibère; nous le condamnons à estre mis et attaché avec des cloux en +l'arbre de la croix à la manière des criminels et malfaicteurs: et +estans ici en l'assemblée de plusieurs, riches et pauvres, comme ainsi +soit qu'il n'ait cessé de mettre trouble et dissenssion par toute la +Judée, soy-disant fils de Dieu, Roi d'Israël, avec menaces de la ruine +de ceste cité de Hiérusalem et du sainct temple; et en outre comme +ainsi soit qu'il ait refusé de payer le tribut à Cæsar, ayant pris la +hardiesse d'entrer en cette cité et au sainct temple avec palmes et +magnificence comme Roy, menant après soy une grande partie du peuple: +nous commandons à nostre premier centenier, Quintus Cornelius de mener +publiquement par cette cité de Hiérusalem ledict Jésus-Christ, lié, +flagellé, vestu de pourpre et couronné d'espines, portant sa croix +sur ses espaules, afin de seruir d'exemple à tous malfaicteurs. Nous +voulons qu'auec iceluy soient menés deux voleurs meurtriers, et qu'il +soit[187] puis après conduict par la porte de la ville Giagorolle, +nommée Antonienne, pour estre mené au lieu public de la montagne dite +de Calvaire, pour y estre crucifié; et quand il sera mort, nous voulons +que le corps demeure pendu sur la croix pour un commun spectacle de +tous malfaicteurs; et que sur la croix soit mise ceste superscription +en trois langues: + +[Note 186: Juge au lieu de siège.] + +[Note 187: Sorte au lieu de soit, et le mot conduit n'est point +dans l'imprimé.] + +En hébrieu: + +JEHUDIM MELECH NOSRJ JESCHUA. + +En grec: + +IESOUS NAZARIOS VASILEF TON JOUDAION. + +En latin: + +JESUS NAZARENUS REX JUDÆORUM. + +»Nous commandons en outre que personne, de quelque qualité et condition +qu'elle soit, n'entreprenne et soit si téméraire d'empescher telle +justice par nous faicte, administrée et exécutée selon la rigueur des +décretz et loix des Romains sur les Juifs, sur peine d'estre rebelle à +l'empire Romain.» + +Dans l'imprimé on trouve à la suite du texte précédent, ces mots: + +Tesmoins de nostre sentence des douze tribus d'Israël par les +Pharisiens: RABBANI; DANIEL; RABBANI +deuxiesme; JOANNI; BONICAT; RABBANI; +INSABEC; PARICUHA; RABBANI; SIMÉON +et BONET.--Par les Souverains Prestres: RABBANI; +ZADOS; BONICASALBO.--_Puis enfin_: Notaire du +présent acte public criminel: NOTAN BERTA, de la part de +l'Empire et Président des Romains.» + +Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce second texte de la sentence +de J.-C.; les observations que nous avons faites sur le premier +s'appliquent à celui-ci, et prouvent également que c'est une pièce +supposée. + +III. Le troisième texte de la sentence de J.-C. nous est révélé dans +le livre d'_Heures à l'usaige de Chartres_, et dans l'ouvrage +intitulé _Méditation sur la mort et passion de Nostre Sauveur_, +etc., dont nous avons déjà parlé, et dont nous devons l'obligeante +communication à Mr. G. D. Ce texte, qui diffère des deux précédents, +et qui a pour titre LA SENTENCE DE PYLATE, est ainsi conçu: + +«Nous Ponce Pylate, Grand Gouverneur de la prévosté de Judée, pour +l'Empereur nostre sire César, salut et révérence à nostre sire. Veu +le procès entre les seigneurs grands-prestres, phariséens, scribes et +gouverneurs principaux, bourgeoys, marchans et populaire de ceste cité +de Iérusalem, conquérans et complaignans, d'une part; et JÉSUS +de Nazareth, criminel accusé de crime de lèze-majesté, avec ce, +blasphémateur de la loy de Moyse et séducteur de peuple, soy-disant +roy des Juifs, d'autre part.--Nous duement informez des maléfices, +cautèles, tromperies et séditions dudict de Nazareth; et son procès +suffisamment prouvé par tesmoings suffisans, condamnons par arrest et +sentence définitive de nostre court, ledict de Nazareth estre fustigé +et foytté selon la forme impériale, et chargé de sa croix liée sur ses +espaules, mené en nostre publique justice de Calvaire, et là, tout nud, +estre pendu, attaché et cloué en sa croix tant que l'ame soit partie du +corps: sans opposition ne appellation quelconque. Donné en nostre court +de ladicte prévosté de Iérusalem en nostre siège de Licostratos, la +IIIIe lune de mars.» + +C'est sans doute quelque greffier de Tribunal criminel au seizième +siècle, qui, peu instruit des formes judiciaires antiques, aura rédigé +cet acte qui ne doit pas inspirer plus de confiance que les deux +précédents. + +IV. Nous arrivons enfin au quatrième texte de la sentence en question, +et ce texte, chose singulière, a attendu jusqu'au XIXe siècle +pour venir réveiller la curiosité et tenter la foi des fidèles sur +ces sortes de pièces appréciées et jugées depuis longtemps. Oui, le +journal _Le Droit_ (dans l'un de ses nos d'avril 1839), nous a +dit sérieusement: «Le hasard a mis dans nos mains le document le plus +imposant qui ait été enregistré dans les annales humaines; c'est-à-dire +la condamnation à mort de Jésus-Christ. Nous transcrivons ce document +tel qu'il nous a été remis.» + +Voyons si ce document est aussi imposant (nous parlons de la forme +seulement), que veut bien le dire le journaliste; ou, pour mieux dire, +ou, pour parler plus justement, voyons si ce nouvel acte ne serait pas +plutôt un pastiche dénaturé et rapetassé des trois textes précédents, +surtout du second que l'on a annoncé comme venant d'Aquila. Le lecteur +va en juger; voici d'abord le titre: + +«Sentence rendue par Ponce Pilate, gouverneur régent de la +Basse-Galilée, portant que Jésus de Nazareth subira le supplice de la +croix.» + +Vient ensuite le texte de la sentence: + +«L'an dix-sept de l'empire de Tibère-César et le vingt-cinquième jour +du mois de mars, en la cité sainte de Jérusalem, Anne et Caïphe estant +prêtres et sacrificateurs du peuple de Dieu; + +»Ponce-Pilate, gouverneur de la Basse-Galilée, assis sur le siège +présidial du prétoire, condamne Jésus de Nazareth à mourir sur une +croix entre deux larrons, les grands et notoires témoignages du peuple +disant: 1º Jésus est séducteur; 2º il est séditieux; 3º il est +ennemi de la loi; 4º il se dit faussement fils de Dieu; 5º il est +entré dans le temple suivi d'une multitude portant des palmes à la +main. Ordonne au premier centurion Quirilus Cornelius, de le conduire +au supplice; défend à toutes personnes pauvres ou riches d'empêcher la +mort de Jésus. + +»Les témoins qui ont signé la sentence contre Jésus, sont: 1º +DANIEL ROBANI, pharisien; 2º JOANNAS ZOROBATEL; 3º +RAPHAEL ROBANI; 4º CAPET, homme public. + +»Jésus sortira de la ville de Jérusalem par la porte Struénée.» + +On avouera que le fabricateur de cette pièce a lu bien +superficiellement les trois textes précédents, et qu'il a +singulièrement négligé où plutôt ignoré l'orthographe des noms juifs et +latins. On ne sera pas plus satisfait des détails qu'il a donnés sur la +prétendue découverte de ce morceau; les voici: + +«Cette sentence, dit-il, est gravée sur une lame d'airain; sur le +côté sont écrits ces mots: _Pareille lame est envoyée à chaque +Tribu._--Elle a été trouvée dans un vase antique de marbre blanc en +faisant des fouilles en la ville d'Aquila au royaume de Naples en 1820 +(_sic_), et a été découverte par les commissaires des arts à la +suite des armées françaises, lors de l'expédition de Naples; elle était +dans la sacristie des Chartreux, près de Naples, renfermée dans une +boîte d'ébène. Le vase est dans la chapelle de Caserte.--La traduction +que l'on vient de lire a été faite par les membres de la Commission +des arts. L'original est en hébreu.--Les Chartreux, par leurs prières, +obtinrent que cette lame ne leur fût pas enlevée: on leur tint compte +ainsi des grands sacrifices qu'ils avaient faits pour l'armée.--M. +Denon avait fait faire une lame du même modèle sur laquelle il avait +fait graver cette sentence. A la vente de son cabinet, elle a été +achetée par lord Howard moyennant 2890 f.» + +Cet article donné d'abord par le journal _Le Droit_, et +promptement répété par les autres feuilles, a, dans le premier moment, +causé de la surprise, inspiré de l'intérêt, et fixé l'attention +des érudits; mais, après quelques informations, on n'a pas tardé à +reconnaître que la sentence était une mystification, et les détails +de sa découverte une fable. Si l'auteur de cette petite supercherie +a eu l'intention de fournir pendant quelques jours de l'aliment aux +journaux, il a parfaitement réussi; cela nous a procuré de très-bons +articles, marqués au coin d'une profonde érudition; mais l'inventeur +n'a pas eu à se louer des compliments que lui a valus cette œuvre de +triste conception. Voici comment un journaliste s'en est expliqué: + +«Nous ne comprenons pas qu'on ait pu reproduire comme authentique +une pièce qui est évidemment d'une fabrication grossière. Comment +a-t-on oublié qu'il n'y a que ceux qui jugent qui puissent rendre des +jugements, et que Ponce-Pilate n'ayant pas jugé Jésus-Christ, il ne +saurait exister une sentence rendue par lui contre le Fils de Marie? +Comment a-t-on oublié l'Evangile de saint Jean, où il est dit que +Jésus-Christ commença ses prédications la seizième année du règne de +Tibère, et le passage d'Eusèbe où il est dit qu'il les continua durant +trois années avant de mourir, ce qui rapporte sa mort à la dix-neuvième +année du règne de l'empereur, et non à la dix-septième, comme l'indique +l'étrange document publié par _le Droit_. Ce n'est, nous le +déclarons, qu'une mystification dont on n'a pas eu seulement l'adresse +de déguiser l'absurdité, en mettant des dates romaines à un prétendu +document romain (hébreu, ce nous semble). L'absence de ces dates +devait suffire pour en empêcher la reproduction. Aussi l'avons-nous +vu avec peine cité par des journaux qui défendent ordinairement avec +zèle tout ce qui tient à la foi et aux convenances religieuses.» +(EXTRAIT du _Journal des Villes_, etc., du 25 avril +1829).) + +Cette opinion très-juste doit être appliquée non-seulement à ce dernier +prétendu texte de la sentence de Jésus, mais à tous ceux qui l'ont +précédé et d'où il a été tiré. Il est certain, comme nous l'avons déjà +dit, qu'on n'a et qu'on n'aura jamais rien de positif sur le matériel +de la sentence en question. Nous savons que Jésus a été condamné à mort +par les princes des prêtres sur la demande du peuple; nous savons que +Pilate a confirmé cette condamnation et l'a fait exécuter; voilà tout +ce que nous apprend l'Evangile, voilà tout ce que nous devons croire; +le reste, quant aux pièces du procès par écrit, est fiction et pure +fiction. + + +V. + +DU PARADIS, DE SES MERVEILLES ET DE SES JOYES. + +De toutes les descriptions que l'on a faites de ce lieu de délices, +il n'en est aucune qui approche de celle du chanoine Arnoulx, pour la +singularité des détails allégoriques, pittoresques et mystiques dans +lesquels est entré ce bon chanoine sur l'immense et magnifique demeure +et sur les plaisirs que Dieu réserve aux Bienheureux. Le livre qui +renferme ces élans de sa vive et féconde imagination, a pour titre: +_Du Paradis et de ses merveilles où est amplement traicté de la +félicité éternelle et de ses joyes, par Fr. Arnoulx, chanoine de la +cathédrale de Riez, en Provence_. Rouen, chez Robert Séjourné, avec +approbation des docteurs, 1665, _in-12_ de 180 pag.[188] L'article +suivant est entièrement composé des extraits les plus saillants de +cette production originale. Nous donnons le texte dans toute sa pureté +pour faire juger du style et de l'orthographe du temps; et nous +indiquons toujours les chapitres d'où chaque passage est tiré. + +[Note 188: Dès 1635, le même Arnoulx avait déjà préludé à cet +ouvrage par un autre sur le même sujet, mais dont le titre est plus +bizarre; il est intitulé: _La Poste royale du Paradis, très utile à +chacun pour heureusement s'y rendre, recueillie des sacrez docteurs qui +curieusement en ont traicté_. Lyon, Nic. Gay, 1635, _in-12_. +On trouve au chapitre XL, _La Poste dressée en ce monde par +Satan, pour aller en enfer_; et dans un autre chapitre: _La Poste +pour aller en Purgatoire, qui est un faubourg du Ciel et la basse-cour +du Paradis_. Le volume finit ainsi: + + MILLIES LAUS JESU, + MILLIES LAUS MARIÆ, + MILLIES BENEDICTIO + REGI GALLICO. +] + +A vous la parole, illustre historien des hauts lieux: + +«Le Ciel est comme un heureux royaume, qui a un si grand Roy, si +courtois, si gracieux, qu'il veut que les habitans de son royaume +regnent avec luy et que tous soient roys.--Dieu donc est le Roy de +ce royaume; les Archanges sont les pages d'honneur; la sacrée Vierge +Marie est la Royne; toutes les Vierges sainctes sont les damoyselles +et les filles de chambre; les Chérubins sont les ducs; les Séraphins +sont les comtes; les Throsnes sont les marquis; les Anges, les barons; +et les Saincts, la noblesse. Les sept planettes sont le parlement; et +les Puissances les conseillers; les Prophètes sont les secrétaires. +Jésus-Christ est le juge souverain; les Evangélistes sont les notaires; +les Vertus sont les prélats; les Confesseurs sont les prestres de la +chapelle du Roy, et tous les Bienheureux sont les sujets et vassaux. +Les Dominations sont les gouverneurs et commandeurs des provinces qui +ont pour leur exercite[189] et gendarmerie les estoilles mobiles et +erratiques.... (CHAP. IV.) + +[Note 189: Armée.] + +»En ce royaume est la cité de Dieu; c'est un palais tout d'une pièce, +qui a neuf corps de logis, qui sont les neuf cieux en chacun desquels +y a un ange qui est capitaine du corps de garde, et meut et faict +branler, rouler ces belles roues et esphères célestes. Ce palais a pour +basse-cour ce très clair ciel cristallin dans lequel est le corps de +garde de ce grand Roy et prince souverain Dieu éternel; là demeurent +ses gardes. Ce palais est percé de mille et vingt-deux fenestres qui +sont les estoilles que les astronomes appellent estoilles fixes, et +de deux grandes croisées qui sont le soleil et la lune. Ce palais +a tousjours esté entretenu très soigneusement.... (CHAP. +V.) + +»Or dans ce palais est le cabinet de Dieu. En la maison des Bienheureux +est, dis-je, le Paradis qui n'est pas moins grand que tout ce palais, +moins spacieux que toute cette cité, moins ample que ce grand royaume, +ny moins large que tout ce beau ciel empyrée.... O donc, beau lieu! je +ne t'appelleray d'autre nom que de mon Paradis. + +»Je diray que mon Paradis est un monde de merveilles, un océan de +plaisirs, un magasin de richesses. + +»Mon Paradis est l'Escurial des Anges, le Louvre des Bienheureux, le +logis des fidèles, la patrie de nos ames, l'habitation des prédestinez, +la cour des Saincts. + +»Mon Paradis est un lieu de volupté, si beau, si plaisant, si +magnifique, qu'on ne parle plus là de pauvreté; là, on ne craint plus +la nécessité; là, on est toujours content; là, on ne parle que de +passe-temps; là tout regorge de délices.... + +»Mon Paradis est la terre des vivans où l'on chante incessamment, où +l'on n'entend que musique. + +»Mon Paradis est un palais royal où les planettes servent de +salles basses; le premier mobile, de chambre; le ciel cristallin, +d'antichambre; et le ciel empyrée, de cabinet. + +»Mon Paradis est un climat fortuné où l'on rit perpétuellement, où l'on +ne craint la mort aucunement... Il y a vie sans laideur, force sans +débilité, joye sans tristesse, repos sans travail, congnoissance de +vérité sans tromperie..... + +»Quelle joye de voir les anges dont le moindre d'entre eux est plus +beau que tout le monde visible! Quel contentement, quel heur, quelle +félicité sera-ce d'en voir un nombre sans nombre, et tous plus beaux +les uns que les autres! Que sera-ce, mon ame, de voir la perfection +de chacun d'eux et les offices qu'ils exercent dans ce beau Palais! +Car là, de toutes parts les anges courent, les archanges servent, les +principautés triomphent, les puissances s'esjouyssent, les dominations +commandent, les vertus resplendissent, les throsnes reluisent, les +chérubins esclairent, les séraphins ardent, et tous chantent la gloire +et la louange de Dieu.... (CHAP. VI.) + +»Si vous cherchez de l'or, il y en a très grande abondance en paradis, +parce que la cité de Dieu n'est que pur or; ses rues et ses places sont +toutes pavées de fin or, émaillées et enrichies d'émeraudes.... + +»Si vous recherchez les honneurs, Dieu est là qui vous honorera.... +Vous serez assis à sa table; Jésus-Christ se ceindra, et en passant +vous servira.... + +»Si vous cherchez de la volupté, toutefois chaste et saincte, il vous +rassasiera du torrent de sa volupté, et conviera jusqu à vous enyvrer +des vins très délicats qui descendent et découlent de ses torrens +très abondans en toutes sortes de délices, qui rendent yvres tous les +Bienheureux.... + +»Si vous vous plaisez à avoir de beau licts mollets, bien parez et +richement ornez pour reposer avec toute délicatesse, et vous récréer en +iceux, c'est là que vous les trouverés. David vous en porte la parole +de la part de Dieu, disant: _Les Saincts et Bienheureux s'égayeront +en gloire et chanteront la joye sur leurs couches._ (Ps. 149..... +(CHAP. IX.) + +»D'après le parfaict amour qui est dans le ciel, quels seront, je +vous prie, les banquets et convives, que feront les séraphins, pour +estre plus près du throsne de Dieu!.... Quels seront les banquets +que célébreront les chérubins, esquels sont enclos tous les trésors +de la sapience divine! Quels seront les banquets des throsnes, +des dominations et autres esprits bienheureux! Quelle délectation +prendra-t-on de voir ce glorieux sainct Laurent, plus clair et plus +reluisant que les flammes qui le bruslaient! Quelle joye de voir cette +belle vierge saincte Catherine, couronnée de roses et de violettes! +Quel carcan d'or et de pierres précieuses sera si agréable à nos yeux +que le col de sainct Jean-Baptiste, qui luy fut coupé pour n'avoir +voulu dissimuler l'adultère d'Hérode! Quelle pourpre reluira si bien +que la rougeur du corps du bienheureux sainct Barthélemy ne la surpasse +en beauté! Quel accoustrement enrichy et parsemé d'escarboucles et +esmaillé de saphyrs, pommelé d'hyacinthes et orné de toutes autres +précieuses pierreries, pourra estre comparé à ce glorieux sainct +Estienne, marqué de tant de playes faictes à grands coups de pierres! +Quel contentement de voir là cette tant et tant belle trouppe des onze +mille vierges et des dix mille martyrs, imitateurs de la croix et de +la gloire de Jésus-Christ!... O généreux convive! ô banquet vrayement +royal! ô table admirable, puisque tu es digne de Dieu et de tous ses +éleus! Arrière donc, arrière tous les amateurs du monde avec tous leurs +banquets impurs et charnels auxquels ils se crèvent le ventre d'une +superfluité mal assaisonnée.... (CHAP. XI.) + +»Parlons de la douceur et du nombre des joyes du Paradis. Monseigneur +sainct Augustin, en un sermon qu'il a faict de la gloire céleste, dit +que la douceur de la gloire du Paradis est si grande, si douce, si +délectable, que si une goutte d'icelle tombait dans les enfers, elle +adoucirait toute l'amertume et douleur des damnez. + +»Cette douceur est bien si grande, qu'estant une fois le vénérable +père sainct François malade, et désirant ouïr quelque harmonie et son +délectable pour appaiser ses douleurs, il lui apparut un ange en forme +humaine avec un cistre en sa main et un arquet, duquel ayant donné un +seul coup, il sortit une si grande douceur et mélodie, qu'il en demeura +comme mort sur le lict; et estant revenu à soy, il dict à ses frères +que si l'ange eust redoublé le coup, il en serait mort d'aise et de +douceur, si grande estait-elle! + +»La gloire du Paradis est si éclatante que, quand on n'y devrait +demeurer tant seulement qu'une heure, on devrait mépriser toutes les +joyes et contentemens de ce monde pour l'obtenir. Elle surpasse autant +toutes les joyes qui ont jamais esté, sont et seront, comme toute l'eau +de la mer surpasse une seule goutte d'eau. En Paradis y a si grand +nombre de joyes et si grandes que tous les arithméticiens de ce monde +ne les sauraient nombrer, ny tous les géométriens arpenter, ny tous +les grammairiens, dialecticiens et rhétoriciens expliquer par paroles, +ces divines joyes; toutes lesquelles néantmoins continuellement +seront perpétuellement ensemble toutes à la fois à un chacun des +Bienheureux.... (CHAP. XIII.) + +»La perfection du corps de l'homme est si grande en Paradis, qu'elle +surpasse sept fois la clarté du soleil; ce qui prouve combien Dieu +honore nostre chair, ses membres et toutes les parties du corps, +voire jusques au moindre poil de la teste, tant il désire nous faire +paroistre sa grande affection et amour. De là vient que la teste en +icelui Paradis a sa particulière beauté; les yeux, les oreilles, le +nez, la bouche, les bras, les mains et les pieds ont chacun la leur +propre. Les corps des Bienheureux sont transparens; on voit à travers +d'eux comme on voit à travers la verrine et le cristal; et ils sont +ornés d'une merveilleuse variété de couleurs toutes diverses et toutes +plus belles.... (CHAP. XV.) + +»Les justes en l'autre monde sont si forts, si puissans et ont les +nerfs si victorieux et les forces si violentes qu'un seul d'iceux +serait suffisant d'ébranler toute la terre, et de jouer à la roulette +de toute cette grosse boule du monde.... (CHAP. XVI.) + +»L'œil aura pour son contentement tant et tant de choses délectables, +que la moindre surpassera les plaisirs de mille et mille vies. Il verra +toutes les parties de ce grand ciel empyrée; il verra sous ses pieds +le soleil, la lune, les estoilles et tous les astres et les causes de +leurs effets en la génération des choses, les élémens purifiez en leur +matière et cognoistra sur le dos de la terre les lieux de sa naissance, +de sa demeure, de ses voyages; il verra ses père et mère, ses frères +et sœurs, ses cousins, ses enfans, amis et tous ceux avec lesquels il +aura vécu familièrement en cette vie.... Au surplus, avec la présence +des parens et amis qui donnera mille contentemens, quels plaisirs lui +apportera la vision des beautez célestes! L'homme, dit sainct Anselme, +appete naturellement la beauté, laquelle aucun ne peut avoir parfaicte; +mais en la béatitude céleste, la beauté des justes surpassera la +beauté du soleil. D'ailleurs, si chacune des ames est l'épouse de Dieu, +de quelle beauté, je vous prie, la doit-il décorer pour la rendre digne +de luy et de son alliance! O qu'il saura bien adoucir les traits du +visage, rehausser le teint de blanc et de rouge, peindre la bouche d'un +agréable corail, proportionner tous les membres et donner à tous les +corps un port et situation de très belle grâce!.... (CHAP. +XVII.) + +»Du sens de la vue passons à ceux de l'ouye et de l'odorat. Si la +béatitude de la vue a tout ce qu'elle peut désirer, aussi aura l'ouye +en la musique très mélodieuse, en l'harmonie très plaisante, aux +fredons très gentils, et aux très délectables, douces et belles voix. +Là il y a maistre de chapelle; il y a là les chantres et musiciens +en toute abondance, il y a là mille millions de très belles voix +qui s'accordent en tons divers et en très parfaite observation de +toutes les règles de la musique.... Le maistre de chapelle, c'est +Jésus-Christ; les chantres sont les anges avec tous les Bienheureux. Il +y a là trois escadrons d'anges, et chacun d'iceux fait trois chœurs; +de sorte que là on chante à neuf chœurs: les Chérubins, les Séraphins +et les Throsnes font le dessus et l'altus; les Dominations et les +Principautez font la contre haute; les Vertus et les Puissances font +le tenor; les Archanges et les Anges qui sont au plus bas chœur font +le bassus; les Saincts mesme sous-entrent aussi avec ces chantres pour +chanter ensemble avec eux. Jésus-Christ donne la voix (_le ton_) +à tous, et entonne le motet, lequel est tout nouveau.... Parmi cette +céleste musique et tant de si mélodieuses voix par espèces infuses, +il y a encore pour l'entière perfection d'icelle, le son de la harpe, +des flûtes, des violes, de l'espinette, du luth et de toute autre sorte +d'instrumens, qui chatouilleront à merveille la délicatesse de nos +oreilles....[190]. + +[Note 190: Cet article sur la musique céleste rappelle un ouvrage +du P. Gab. de Henao, jésuite espagnol, intitulé EMPYREOLOGIA, +1652, _2 vol. in-fol._, dans lequel ce docteur de Salamanque +prétend résoudre toutes les questions qu'un philosophe chrétien +peut élever sur le séjour des Bienheureux, qu'il appelle _le Ciel +empyrée_. Il étale distinctement tous les plaisirs dont on jouira +dans ce lieu de délices, mais il insiste particulièrement sur ceux de +la musique qui s'exécutera avec des instruments matériels pareils à +ceux dont on fait usage sur la terre.] + +»L'odorat et le nez auront aussi part en l'heur et félicité préparée +à tout le corps.... Car en premier lieu, le corps d'un chacun des +justes en particulier sera très odoriférant, comme le vase lorsqu'il +est rempli de belles roses, d'œillets et de toutes autres herbes et +fleurs, d'ambre gris, de musc et de toutes autres odeurs aromatiques; +et par-dessus tout le corps de la glorieuse Vierge Marie et infiniment +encore plus le glorieux corps de nostre doux Seigneur Jésus-Christ. +Et à cela nous pouvons encore adjouter la senteur très suave du ciel +empyrée, tout rempli de l'odeur de Dieu, qui est comme canelle.... +Ainsi est l'odeur qui provient de tant de millions de corps bienheureux +qui flairent et sentent bon, non moins de loing que de près, non moins +d'un bout du ciel à l'autre que s'ils se touchoient. O quel heur donc! +(CHAP. XIX.) + +»De la béatitude du goust et de l'attouchement.--Deux belles opérations +exercent notre goust en ce monde: l'une est de juger des saveurs, +l'autre est de manger et d'attirer à l'estomach ce qui est requis à +la nourriture du corps. Le corps estant glorifié, il n'aura besoin +d'alimens pour l'entretien de son estre. Cettui-ci ne sera point en +action, mais bien l'autre pour la délectation d'iceluy goust, la +friandise duquel, dit sainct Thomas, ne sera point une quantité de +viandes ou de breuvages pris en forme de manger et de boire; mais sera +une humeur très agréable qui, en manière de salive, remplira la langue, +touchera tous les organes du goust, et les délectera perpétuellement +d'une douceur incompréhensible. O effect admirable donné à cette +humeur, puisqu'elle aura le goust de toutes les viandes délicates que +l'entendement se pourra imaginer et saura désirer! de façon que, si +l'on a envie de manger de mille sortes de viandes, cette humeur aura +tout ensemble le goust et saveur de toutes ces viandes. + +»Enfin le sens de l'attouchement sera béatifié d'un contentement et +délectation inexplicable. Car qui est celuy, comme disent sainct +Bernard et sainct Cyprien, qui pourrait référer les doux baisers et +saincts attouchemens, les regards gracieux et chastes embrassemens de +nos chers amis, de tous les aultres Bienheureux, voire et de la Saincte +Vierge, si belle, si gracieuse, et, qui plus est, du Sauveur mesme, +qui au ciel ne refusera cet honneur et contentement à personne, vu +qu'en ce monde il ne refusait de se laisser toucher à ses dévots, et +baiser à ses apostres, tesmoing Judas le traistre!.... (CHAP. +XX[191].) + +[Note 191: Ces plaisirs des cinq sens dont vient de parler +l'auteur, ont quelque analogie avec ceux que le P. Henriquez, jésuite +espagnol, aurait consignés dans son _Traité des occupations des +Saints dans le Ciel_, ouvrage qui a paru en 1631, et qui a été +approuvé par le P. Fr. de Prado, provincial de Castille à Salamanque. +Voici un passage extrait du livre d'Henriquez, tel qu'on le trouve +rapporté dans plusieurs ouvrages, et sur lequel je dirai mon opinion +après la citation: l'auteur spécifie les joies du Paradis et assure +positivement «qu'il y aura un souverain plaisir à embrasser les corps +des Bienheureux; qu'ils se baigneront à la vue les uns des autres; +qu'il y aura à cet effet des bains très-agréables où ils nageront comme +des poissons; qu'ils chanteront aussi agréablement que les calandres +et les rossignols; que les anges s'habilleront en femmes et qu'ils +apparoîtront aux Saints en beaux vêtemens, les cheveux frisés, les +jupes en vertugadins et du linge le plus fin; que les hommes et les +femmes se réjouiront avec des mascarades, des festins et des ballets; +que les femmes chanteront plus agréablement que les hommes, afin que le +plaisir soit plus grand; qu'elles se pareront avec des rubans et des +coiffures, comme en cette vie, ainsi que leurs petits mignons d'enfans; +tout cela aura lieu avec un grand plaisir.....» + +Il est présumable que ce tableau, assez singulier, est chargé et +dénaturé, en haine des jésuites. Le premier ouvrage où on l'a consigné +est la _Morale pratique des Jésuites_, 1669-1695, 8 vol. in-12, +tom. I, pp. 273-274. Les deux premiers volumes de ce recueil sont de +Séb. Jos. Ducambout de Pontchâteau, et les six derniers d'Antoine +Arnauld, bons amis des jésuites, comme on sait. Le même extrait est +dans le _Dictionnaire_ de Bayle, tom. III, p. 732. On le trouve +encore dans les _Annales des Jésuites_, Paris (Butard), 1764-1771, +_5 vol. in-4º_, fig. Voy. tom. III, p. 586. Ce volumineux +recueil, qui n'est point terminé, est de l'abbé Emmanuel Robert de +Philibert, dont le vrai nom est Jean-Ant. Gasaignes, mort à Paris en +1802. Il pensait comme les Pasquier, les Ducambout, les Arnauld, les La +Chalotais, etc., sur la Société de Jésus. Enfin le passage en question +se retrouve encore dans l'_Histoire de François_ Ier, par +Gaillard, Paris, 1819, _5 vol. in-8º_. Voy. tom. IV, p. 108.] + +»De l'emplacement et des sièges des Bienheureux dans le ciel.--Celuy +qui avec une harmonie admirable a ordonné les mouvemens des cieux et +des estoilles, et qui a donné le nom à chacune d'icelles, celui-là +a dressé et agencé l'innombrable exercite et troupe des Bienheureux +avec un très bel ordre, donnant à un chacun le lieu, le siège et la +gloire selon le mérite de ses œuvres.... Ainsi, comme disent sainct +Bonaventure et sainct Vincent de l'Ordre des prescheurs, Jésus-Christ, +ensemble avec le Père et le Sainct Esprit sont pardessus tous les +Bienheureux et dessus tous les ordres des anges, quant au lieu et à la +dignité. Après luy est exaltée la sacrée vierge Marie pardessus tous +les ordres et hiérarchies des anges, desquels il y en a neuf chœurs. + +»Au premier chœur sont les séraphins avec lesquels sont logés tous ceux +qui auront esté remplis de charité et ornés de toute perfection en leur +vie, comme furent les apostres, les martyrs et autres semblables. + +»Au second chœur sont les chérubins avec lesquels sont logés les bons +saincts docteurs et prédicateurs. + +»Au troisiesme sont les throsnes avec lesquels seront ceux qui auront +méprisé le monde et toutes ses vanités, comme les saincts religieux. + +»Au quatriesme chœur sont les dominations, parmi lesquelles sont tous +les saincts prélats de l'Eglise. + +«Au cinquiesme, sont les principautés avec lesquelles règnent +les saincts Princes qui, ayant la crainte et honneur de Dieu, ont +sainctement régi et gouverné leurs estats. + +»Au sixiesme chœur sont les puissances, parmy lesquelles sont les +sainctes vierges qui auront vaincu le monde, le diable et la chair. + +»Au septiesme sont les vertus, entre lesquelles sont les saincts +confesseurs en faveur desquels Dieu a promis signes et miracles. + +»Au huictiesme chœur sont colloquez les glorieux archanges avec +lesquels logent les bienheureuses vefves, avec les saincts dévots et +pieux qui auront esté soigneux gardiens et vrays observateurs des +œuvres de miséricorde. + +»Au nefviesme et dernier chœur sont les saincts anges, parmi lesquels +sont logez ceux qui auront vescu sainctement en leur mariage. + +»Et au-dessous de cet ordre seront les petits enfans qui auront esté +baptisez, lesquels, sans aucun propre mérite, auront été sauvez....... +(CHAP. XXI.) + +»Il y a aussi des ordres de Bienheureux ornés de distinctions et +décorations: ce sont les martyrs, les docteurs et les vierges. Les +martyrs, pour avoir versé leur sang, sont décorez d'une escharpe et +guirlande rouge et dorée. + +»Les docteurs et simples prestres, pour avoir terrassé le diable, +sont ornez d'une guirlande verte, et brillent dans le ciel comme une +estoille. + +»Les vierges, hommes et femmes, qui ont gardé virginité, sans +corruption volontaire de leur corps, sont ornez d'une guirlande +blanche; et faut noter qu'avoir eu volonté de rompre sa virginité, +ne fait pas perdre l'auréole ou décoration. Celle aussi qui auroit +esté violée, combien qu'elle eust conçu, ne perd point l'auréole....» +(CHAP. XXII.) + +Ici l'auteur parle à son ame du chemin qui conduit en paradis. + +«Mon ame, ne serois-tu pas insensée, folle et hébêtée, si tu +n'abandonnois la terre et ne quittois le monde, tous ses délices et +vanitez pour rechercher le ciel; et si tu ne prenois la poste depuis la +terre jusques au ciel pour aller converser bientost avec les anges. + +»Mais pour y parvenir, faut d'abord chevaucher sur terre parmi les +hautes montaignes des contemplations, les gayes collines des conseils +divins, les basses vallées de l'humilité, les rases et spacieuses +campaignes des saincts commandemens, par les sombres et espais bois des +tentations; passer à gué les coulantes rivières de prospérité, et les +torrens impétueux des adversitez. Ce sont là les voyes par lesquelles +il te convient chevaucher jusques à la mort, si tu veux t'acheminer +vers le ciel. + +»Quand tu seras arrivée au dernier passage de la vie, démontant +(c'est-à-dire descendant) de cheval, tu mettras pied à terre, et là +tu laisseras reposer ton corps jusqu'au grand jour du jugement; et +toi, mon ame, en un clin d'œil, tu monteras par l'élément de l'air, tu +passeras par celui du feu, tu arriveras au ciel de la Lune; de là à +celui de Mercure; tu pénétreras celui de Vénus; tu courras par celui du +Soleil; tu sauteras à celui de Mars; tu passeras en après par celui +de Jupiter; de là tu t'achemineras au ciel de Saturne; tu arriveras +au firmament; tu pénétreras le premier mobile; de là tu départiras et +entreras au ciel cristallin; tu te souleveras encore plus haut et iras +si haut que plus haut ne se peut aller; et lors tu arriveras au ciel +empyrée qui est le paradis... (CHAP. XXVI.) + +»Et estant arrivée là, tu trouveras les portes de cette cité ouvertes; +et les citoyens qui t'ont vu de loing te recevront avec une joye +indicible, s'approchant de toy, tressaillant tous de plaisir à ton +heureuse arrivée. Les anges viendront à ta rencontre pour t'introduire +avec une singulière pompe et magnificence admirable, devant la majesté +de Dieu.... Tu entreras dans la salle royale, et là tu verras le +Roy assis sur un haut et très éminent throsne. Tu le salueras, luy +feras la révérence, et lorsqu'il te verra proche, il descendra de +son throsne et viendra à toi, te recognoissant pour son cher fils +adoptif, t'embrassera, et te donnera le baiser de paix au front; tu lui +offriras des présens riches et odoriférans de tes bonnes œuvres que tu +luy apporteras du désert de ce monde; alors Dieu s'unira à toy et tu +t'uniras à luy.... + +»Ensuite il te fera voir tout ce beau palais sien du Paradis; il te +fera participer de ses viandes très délicates et boissons très douces. +Tu verras avec quelle promptitude les anges le servent; tu verras les +richesses de sa maison; tu verras la façon de faire de ses courtisans, +la félicité de ses saincts, le soleil de son essence et tout le reste +de ses merveilles. + +»Alors toute ravie d'admiration, après un million d'extases, confessant +haut et clair qu'il n'y a rien de pareil sous les deux pôles, tu diras +à ce grand Roy: Quelle sapience ynouie est la tienne! Quelle cité est +celle-ci! Quel beau et superbe palais! Quelles viandes délicieuses et +quels vins précieux sont ceux que je gouste en ces tiens banquets! +Quelle douce harmonie est celle que j'entends de tant de musiciens à +neuf chœurs! O grand Roy, de combien surpasses-tu la renommée éparse de +toy et de ton royaume sur la terre...! (CHAP. XXVII.) + +»Que plustost je perde tout que de perdre un tel Paradis, lieu si beau, +lieu situé au premier et plus haut bout du monde, et par conséquent +le plus noble et le plus excellent de tous les lieux qui sont en la +nature, lieu que vous avez choisi, mon doux Dieu, pour vostre palais, +pour la cour de vos anges et pour la retraicte de nos ames, vos chères +espouses. Fy donc du monde et de ses vanitez; adieu à toutes ses +bombances; vive un seul Paradis! vive un séjour si heureux! vive à +jamais la mémoire d'une demeure tant féconde en voluptez et en délices! +vive, en un mot, le lieu de la béatitude éternelle, à laquelle nous +conduise enfin le Père, le Fils et le benoist Sainct-Esprit! _Ainsi +soit-il!_» + +FIN. + +Plusieurs articles ayant été omis par mégarde dans le cours de +l'impression de ce volume, nous allons tâcher de rétablir dans les +ADDITIONS suivantes ceux qui nous paraissent avoir le plus de +droit à reprendre leur place aux pages indiquées. + + +ADDITIONS. + +I. _Page 49._ Dans l'adresse que des tribus sauvages, voisines du +Canada, présentent au gouverneur-général de ce pays, les chefs disent: +«Le Grand-Esprit a ouvert nos cœurs à l'Evangile; et aujourd'hui nous +avons renoncé à nos vices et nous sommes bons chrétiens.» + +Après ce mot «chrétiens» _ligne 19_, il devait y avoir un signe de +renvoi[192] à une note qui a été omise; nous la rétablissons ici, elle +est ainsi conçue: + +[Note 192: Il serait bien à désirer qu'ils fussent tous bons +chrétiens; mais combien il en existe encore dont l'instruction +religieuse est singulièrement arriérée même pour la connaissance des +faits qui sont la base de la foi chrétienne. On rapportait dernièrement +qu'un Indien de distinction voulant définir Jésus-Christ, disait que: +«c'était un Français que les Anglais avaient crucifié à Londres, que +sa mère était Française, et que Ponce-Pilate avait été lieutenant +au service de la Grande-Bretagne.» Si ce fait est vrai, quelle idée +doit-on avoir des notions du Christianisme répandues parmi ces tribus +du nord de l'Amérique? (MAG. PITT., janv. 1840, p. 19.)] + + * * * * * + +II. _Page 216_, où il est question des recommandations de Henri +IV pour que l'on fouette souvent le petit dauphin son fils, la ligne +19 finit par ces mots: «Mais ce qu'il y a de certain....» Au lieu de +continuer les trois lignes qui suivent ces mots dans cette page, et qui +finissent cet article, supprimez ces trois lignes, et remplacez-les par +ces détails que nous ajoutons ici: + +Mais ce qu'il y a de certain, c'est que le Roi lui-même et ensuite +la Reine ont plusieurs fois gratifié monseigneur le Dauphin de ladite +correction. Voici ce qu'on lit dans les _Mémoires de Tallemant des +Réaux_, seconde édition; _Paris_, 1840, _10 vol. in-16_. +VOY. tom. I, p. 83: + +«La feue Reine mère, dit-il, ne vivait pas trop bien avec le Roi, elle +le chicanait sur toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet à +M. le Dauphin: «Ah! lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos +bâtards.--Pour mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter, s'ils +font les sots, mais lui il n'aura personne qui le fouette.» J'ai ouï +dire, reprend Tallemant, qu'il lui avait donné le fouet lui-même deux +fois: la première, pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme, +que pour le contenter il fallut tirer à ce gentilhomme un coup de +pistolet sans balle pour faire semblant de le tuer; l'autre, pour avoir +écrasé la tête à un moineau; et comme la Reine grondait, le Roi lui +dit: «Madame, priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je +n'y suis plus....» + +Cependant la Reine revint de son éloignement pour l'humiliante punition +des verges. Nous citerons le témoignage de Malherbe qui écrivait à son +ami Peiresc, le 11 janvier 1810: + +«Vendredi dernier (c'était le 9), M. le Dauphin jouait aux échecs avec +La Luzerne qui est un de ses enfans d'honneur; La Luzerne lui donna +échec et mat; le Dauphin en fut si fort piqué qu'il lui jeta les échecs +à la tête. La Reine le sut et le fit fouetter par M. de Souvray, à qui +elle recommanda de le nourrir à être plus gracieux.» + +Voici d'autres exemples tirés du _Journal de l'Estoile_, qui +prouvent qu'après la malheureuse catastrophe du 10 mai 1610, la Reine +a encore fait infliger au petit nouveau roi, la correction tant +recommandée par son père à Mme de Monglat. L'Estoile, sous la date +du 29 mai 1610, s'exprime ainsi: + +«Nostre nouveau roi fut fouetté.... + +A reprendre au commencement de la _page 217_, et à continuer. + + * * * * * + +III. A la _page 220_, entre la ligne 8 et le nº XII, +devait être placée une lettre assez singulière relative à l'émeute de +Dijon, des 28 février et 1er mars 1630, et qui est connue sous le +nom du _Lanturelu_. Cette émeute, occasionnée par les vignerons, +fut très-sérieuse: le jeudi 28 février, les séditieux traînèrent dans +les rues le portrait du Roi (Louis XIII) et le brûlèrent aux cris de +_vive l'Empereur!_ Le vendredi 1er mars, ils pillèrent les +maisons de diverses personnes notables de la ville et y mirent le +feu[193]. On pense bien que la plus grande consternation régna dans la +ville. Cependant les autorités convoquèrent la milice bourgeoise, et +forcèrent non-seulement les habitants, mais tout le clergé séculier et +régulier à prendre les armes, pour garder la ville pendant que l'on +procédait à l'arrestation des plus coupables, dont le Roi exigeait +prompte justice, et qui, arrêtés une première fois, avaient été enlevés +de prison par leurs complices; mais alors le trouble était apaisé, +quoiqu'il restât encore de l'inquiétude. C'est dans cette circonstance +qu'un Dijonnais qui avait déjà mandé les premiers événements à +un de ses amis à Paris, lui écrivit une seconde lettre, pour lui +rendre compte des faits du moment, et surtout de la manière dont le +clergé, chanoines, carmes, minimes, jésuites, etc., appelés sous les +armes, s'acquittèrent de leur service au corps de garde, ce qu'il +raconte assez plaisamment, comme on va le voir; son style n'est pas +très-correct. La date de cette lettre doit être du 15 au 18 avril 1630. + +[Note 193: Ces maisons étaient celles 1º de Madame Marguerite +Brûlard, veuve de M. J.-B. Legouz, premier président au Parlement; +2º de M. Jean Legrand, président à la Chambre des Comptes; 3º de M. +Ant. Joly, greffier en chef du Parlement; et 4º de M. Nic. Gaigne, +trésorier de la province.] + + +LETTRE D'UN DIJONNAIS RELATIVE A L'ÉMEUTE DU LANTURELU EN 1630. + +«Je vous ai déduit au long par ma précédente le commencement et le +progrès de notre tragédie dont la fin se termina en partie en comédie, +la plus plaisante que vous vîtes jamais; et ces coquins de vignerons +qui se vantent d'avoir fait les rois et d'avoir régné quatre heures +durant dans cette ville, y ont jeté une telle épouvante dans les +esprits, que la plupart des bonnes maisons ont transporté à la campagne +le meilleur de leurs meubles, de leurs papiers et de leur argent, sur +des terreurs paniques que ces chevres-pieds, animés de leur fureur +bachique, recommenceraient une seconde alarme bien plus sanglante que +la première. Il n'y a pas jusqu'à madame la présidente qui ayant vu +fumer sa maison et le plus beau qui était dedans pendant ce funeste +embrasement, s'avisa, pour ne pas tout perdre, d'envoyer une douzaine +de poules qui lui restaient, au couvent des Bernardines[194] qui +est proche, afin de sauver là dedans, comme dans un antre sacré, ces +tristes reliques de son naufrage. + +[Note 194: Ce couvent des Bernardines est maintenant un hospice de +jeunes filles pauvres, fondé par M. Odebert, en 1645, sous l'invocation +de sainte Anne, et qui, de la rue Saint-Philibert, où il était +d'abord établi, a été transféré en 1804 dans le local du couvent en +question; dès-lors il a donné son nom à la rue qui s'appelle _Rue +Sainte-Anne_.] + +»Mais ce n'est pas tout: voici le bon du jeu. Samedi dernier, Messieurs +du Parlement et Messieurs de la ville ayant reçu par un courrier +exprès, commandement de châtier les coupables et les auteurs de la +sédition, pour cet effet ils se saisirent de leurs personnes. Il fallut +fermer les portes de la ville et mettre toutes les compagnies en armes +jusqu'à 2 ou 3000 hommes, sur le midi, pour faire la capture de dix ou +douze coquins qui sont maintenant entre les mains de la justice, à qui +on fait le procès; et de peur que pendant qu'on travaille à sacrifier +ces victimes[195] pour expier le péché du public, les autres vignerons +ne fissent rumeur pour les enlever des prisons, comme ils firent la +première fois, on a redoublé les corps de garde toutes les nuits, et +par ordonnance publique, obligé tous les ecclésiastiques exempts et +non exempts, séculiers et réguliers, avec bâtons ferrés et non ferrés, +de s'y trouver en personne; c'est donc plaisir tous les soirs de voir +entrer ces braves champions en garde. + +[Note 195: On arrêta un certain nombre de séditieux auxquels on fit +promptement le procès; mais il n'y en eut que deux qui furent condamnés +à être rompus vifs et ensuite écartelés, comme coupables de sédition +armée; ce sont les nommés Martin et Lanois, qui furent exécutés le +mercredi 20 mars, à quatre heures du soir, sur la place du Morimond. + +Le second jour des troubles (le 1er mars), quatorze des plus +mutins avaient été tués à coups de fusil, dans la mêlée, par la force +publique, et plusieurs autres avaient été blessés.] + +»Dimanche dernier, le doyen de la Sainte-Chapelle marchait en tête avec +la pique et le hausse-col, suivi d'un rang de mousquetaires composé de +quatre chanoines de la Sainte-Chapelle avec des baudriers, l'espadon, +la bandoliere (_sic_), le mousquet, la fourchette et le chapeau +retroussé avec la plume noire, suivi d'un autre rang de chanoines de +Saint-Estienne, ceux-là de quatre moines de Saint-Benigne, et ceux-ci +de sept ou huit files de prêtres habitués dans les paroisses et pour +l'arrière-ban, de deux jésuites en manteau court et soutane retroussée, +avec chacun un brin d'estoc rouillé dès le temps que le conestable de +Castille vint au secours de feu monseigneur Du Maine. Deux bons Pères +de l'Oratoire venaient après, l'un avec la hallebarde et l'autre avec +le mousquet; l'escouade était fermée par trois pères carmes réformés, +avec la bandolière verte, le coutelas pendant et le mousquet, leurs +habits relevés à la ceinture. Les minimes, les cordeliers et les +jacobins, pour ne s'y être pas trouvés la première fois, ont été +condamnés en quatre quarts d'écus d'amende, et s'y doivent trouver +à ce soir. Le corps de garde est en la place de la Sainte-Chapelle, +tout devant notre logis, et je proteste devant Dieu que j'ai dit la +pure vérité en vous représentant l'équipage de cette sainte milice +aguerrie un peu moins que celle des Hollandais. Pour la faction, voici +ce qui s'y passa: Dimanche, un chanoine de Saint-Etienne, après avoir +soupé, fit querelle dans le corps de garde, et, entre autres, injuria +un jésuite et l'appela espagnol. L'autre, après avoir protesté qu'il +ne l'était ni de nation ni de cœur, lui dit que ses armes étaient +françaises et qu'il lui en feroit voir la preuve quand il voudroit, +ce qu'il eût fait sur le champ si on n'eût imposé le holà et terminé +le différend par les voies de paix, puisque l'Eglise défend le sang. +Chacun y fit sentinelle à son tour; et on remarqua que le Père de +l'Oratoire, au lieu de dire aux passants: Qui va là? disoit d'un +tordion de tête à la mode et avec un sourire: «Monsieur et Madame, je +vous supplie pour l'amour de Notre-Seigneur, demeurez-là, s'il vous +plaît, en attendant que j'aie averti M. notre caporal, car ainsi me +l'a-t-on ordonné.» Puis laissant son poste, il s'en venoit au corps de +garde à pas comptés, dire: «Monsieur le caporal, s'il vous plaît de +venir là, quelqu'un désire de passer.» Voilà la catholique défense de +cette ville; jamais la procession de la sainte ligue à Paris n'y fit +œuvre. Au reste la plupart sont si bien duits de deçà aux exercices +de Mars, qu'un cordelier menant sa ronde, au moindre arrêt qu'une +sentinelle lui fit, dit le mot (d'ordre) tout haut, afin de passer. +D'autres équivoquent au mot, et au lieu de _saint Luc_ disent +_saint Jacques_; ce qui le plus souvent les met aux termes de se +couper la gorge. Voilà où les vignerons nous ont réduits. + +»Je viens de voir un bon Père minime de soixante ans, avec la pique, le +coutelas et un pistolet pendu à la boucle et au devant de sa ceinture, +et un cordelier armé à cru, avec la fraise et la plume blanche; je vous +proteste que rien n'est plus comique, je crois être en un autre monde.» + +L'émeute de Dijon a été entièrement terminée par le procès fait aux +coupables, et dont nous avons donné l'issue dans une note précédente. +Louis XIII est venu à Dijon le 27 avril suivant, a pardonné aux +habitants, et un arrêt du Conseil a aboli le crime de sédition. + + * * * * * + +IV. A la fin de la _page 282_, se terminent les DOCUMENTS +EMPRUNTÉS à l'histoire d'Angleterre, et qui ont commencé _p. +237_. Deux articles, l'un intitulé EXPÉRIENCE PATIBULAIRE, +et l'autre LA VILLA DU SUICIDE, qui devaient faire partie +de cette division de notre travail, ayant été oubliés, nous les +rétablissons ici; leur place est donc entre les pages 282 et 263. + +EXPÉRIENCE PATIBULAIRE. + +Le célèbre Bacon, (m. à Londres en 1626), raconte dans son _Historia +vitæ et mortis_, un fait assez singulier qui ne pouvait guère se +passer que sur les bords nébuleux de la Tamise. + +Il a connu, dit-il, un gentilhomme à qui il prit un jour la fantaisie +de savoir par lui-même si ceux que l'on pend souffrent beaucoup dans +le moment suprême. En conséquence, cet original disposa dans son +appartement tout ce qui était nécessaire pour cette bizarre expérience, +tel que corde à nœud coulant, bien savonnée et solidement attachée à +la poutre, escabelle à renverser lorsque le lacs fatal aura été passé +au cou, cravate ôtée, etc. Ces préparatifs étant terminés, notre +gentilhomme se met à l'œuvre, et, dans un clin d'œil, le voilà suspendu +en l'air dans la position la plus verticale possible, les pieds à 18 +pouces du parquet. Il lui eût sans doute été difficile de rendre compte +des résultats de son expérience, si elle se fût prolongée pendant +un quart d'heure. Mais fort heureusement, quelqu'un survenant dans +l'appartement, au bout de trois minutes, coupe la corde et, moyennant +quelques frictions, met notre curieux dans le cas de raconter ce +qu'il a éprouvé. Il déclare qu'il n'a ressenti aucune douleur, qu'il +a seulement aperçu dans l'organe interne de la vue, une espèce de +flamme qui s'était peu à peu changée en obscurité, puis en couleur +bleue, effet que l'on éprouve ordinairement quand on tombe en syncope; +qu'enfin cela lui suffisait, puisqu'il savait à quoi s'en tenir sur ce +genre de mort, plus doux que ne le pense le vulgaire[196]. Tel est le +récit de Bacon. + +[Note 196: Nous avons recueilli beaucoup d'anecdotes sur des +gens qui se sont pendus ou qui ont été pendus par d'autres, et qui +sont revenus à la vie; tous s'accordent à dire qu'ils ont peu ou +point souffert. C'est sans doute ce qui a engagé plusieurs savants +médecins qui, de 1792 à 1795, ont écrit sur l'instrument de supplice +nouvellement adopté en France, à soutenir que dans l'intérêt de +l'humanité envers les condamnés à mort, la strangulation eût été +préférable à la décollation.] + +Il est présumable que ce gentilhomme, sujet aux attaques du spleen, +désirait savoir quelle serait la manière la plus douce, c'est-à-dire +la moins douloureuse pour se guérir radicalement de cette maladie +inhérente au climat d'Angleterre; et il aura essayé l'expérience +dont nous venons de parler. Si dès-lors il a éprouvé quelqu'accès +violent dudit mal, il aura sans doute choisi la pendaison pour s'en +débarrasser. + +Quoique (dans la _Revue Britannique_ de nov. 1833), un Anglais +ait cherché à démontrer que le nombre des suicides n'est pas plus +considérable et même qu'il est moindre dans la Grande-Bretagne que dans +d'autres pays, il n'en est pas moins vrai que cette contrée a toujours +passé pour la terre classique du suicide. Bien plus, un journal +littéraire intitulé _Le Pigmée_, dans son premier nº, mars 1834, +a annoncé qu'il existait à Londres un _Club de suicides_, dont le +président seul est condamné à vivre et à mourir, comme on dit, de sa +belle mort, tandis que tous les autres membres du club font serment +de quitter la vie d'une manière violente, à première occasion. Quelle +folie incroyable! C'est sans doute une mauvaise plaisanterie que l'on +prête à nos voisins; il est vrai qu'on ne prête qu'aux riches. Au reste +dans un pays où il a réellement existé un _Club d'athées_ que le +Gouvernement a expulsé de Londres et qui s'est réfugié en Amérique, il +peut bien s'établir un _Club de suicides_; c'est une conséquence +assez naturelle. Ce qui donnerait cependant à penser que l'existence +de ce dernier club est une plaisanterie, c'est qu'on prétend qu'il +n'est composé que d'auteurs sifflés, d'écrivains qu'on ne lit point, de +journalistes sans souscripteurs, d'hommes blasés sur tous les plaisirs, +de joueurs ruinés, de victimes de banqueroutes, de philosophes +pyrrhoniens, d'amants malheureux, d'amis trompés, etc., etc. + +Mais quittons l'Angleterre et ses étranges clubs, et revenons en France +où le fléau du suicide va encore nous occuper, mais un peu moins +péniblement, comme va le prouver le chapitre suivant, rédigé depuis +quelques années, et ayant pour titre: + +LA VILLA DU SUICIDE. + +Il faut avouer que le Français est doué d'un heureux caractère: né +vif, gai, léger, spirituel, enjoué, il ne s'étonne de rien, il rit de +tout, il plaisante sur tout, même sur les choses les plus graves. Par +exemple, vous rappelez-vous qu'en 1834, les suicides se sont multipliés +en France, et surtout à Paris, d'une manière effrayante. Eh bien! +le croira-t-on? cette sombre manie, si déplorable, si désolante, si +contraire à la morale, à la religion, à l'ordre social, a inspiré à +un journaliste un article facétieux, piquant et propre par sa gaîté +à distraire un instant des tristes réflexions inséparables d'un tel +sujet. L'auteur, après quelques observations sur les progrès du +suicide, propose un singulier établissement, bien différent de celui de +Londres, en faveur des maniaques atteints de cette folie, et passe en +revue tous les genres de suicide avec un talent d'ironie pittoresque et +piquant. Cet article publié, le 2 novembre 1834, sous le titre de _La +Villa du suicide_, nous a paru avoir des droits à figurer dans notre +recueil; donc, nous lui accordons mention honorable et insertion audit +recueil. + +«Le suicide, dit l'auteur, vient de s'élever au rang des maladies +contagieuses: les physiologistes lui ont reconnu ce caractère et l'ont +placé dans le cadre des fléaux à la droite du choléra. Bientôt cette +contagion nouvelle aura fait autant de victimes que le mal asiatique, +car les médecins qui ont classé le mal ne s'aviseront pas d'y trouver +le remède. La médecine a fait ses preuves; elle est forte pour la +dissertation, mais elle ne se pique pas de la guérison; elle nous +émerveille dans la théorie et nous tue dans la pratique; c'est toujours +quelque chose....... + +»Le suicide contagieux a envahi la France entière; parti de Paris, +il s'est répandu dans les Provinces. Chaque soir les journaux +nous donnent le chiffre des morts, qui va dans une effrayante +progression. Le suicide se présente sous toutes les formes, et subit +des modifications les plus variées. Nous avons le suicide simple et +le suicide double, le suicide en prose et le suicide en vers; l'art, +qui est entré partout aujourd'hui, s'est emparé du suicide et l'a paré +de toutes les séductions, de sorte que la jeunesse s'y précipite avec +toute la fougue de ses illusions dorées. + +»Puisque le suicide a ainsi pénétré dans nos mœurs, en attendant qu'on +puisse l'en extirper, il serait du moins convenable de lui ôter autant +que possible ce qu'il a de pénible et de misérable. Ce serait un acte +d'une philantropie éclairée d'introduire le confort dans le suicide. +Ceux qui renoncent ainsi à l'existence, et qui sortent de ce monde par +leur propre volonté, ne demandent pas mieux pour la plupart que d'en +sortir à leur aise, avec le choix des moyens et l'assurance qu'après +leur trépas, leurs restes n'auront aucun outrage à subir. + +»Pourquoi donc à Paris, où toutes les voluptés, tous les vices, toutes +les passions ont leur temple, le suicide n'aurait-il pas le sien? +Pourquoi des spéculateurs, amis de l'humanité, ne fonderaient-ils +pas un établissement confortable, qui serait le Tivoli de la mort +volontaire, la villa du suicide? + +»Cette maison de plaisance serait située à l'une des extrémités de +Paris. Toutes les personnes dégoûtées de la vie et décidées à en sortir +trouveraient là le suicide sous toutes les formes, et paré de tout +ce qui peut en dissimuler l'horreur. L'affluence des consommateurs +permettrait de n'exiger à la porte qu'une modique rétribution; le +suicide doit être mis à la portée de toutes les fortunes. + +»Des domestiques vêtus de noir seraient chargés de vous introduire et +de vous faire visiter ces localités funèbres. + +»Dans le jardin d'abord, un canal d'une eau claire et profonde +accueillerait dans ses flots argentés ceux qui voudraient bien lui +confier le soin de leur trépas. Plusieurs ponts suisses et chinois +seraient à la disposition des plongeurs désespérés. + +»D'élégants pavillons seraient disposés où ceux qui auraient fantaisie +de finir comme Werther, trouveraient d'excellents pistolets de Lepage. + +»Si votre bon plaisir vous portait à périr d'une chute, vous trouveriez +un charmant belvédère haut de vingt toises, et dont le pied serait +velouté d'un gazon fleuri. (Il nous semble qu'un beau pavé en marbre de +Paros ou de Carrare serait préférable à du gazon. L'effet serait plus +prompt et plus certain). + +»Dans l'intérieur de la maison, des chambres bien calfeutrées, garnies +d'un bon lit et d'un bon réchaud, seraient préparées pour les amants +qui désireraient confier au charbon le dernier chapitre de leur roman. + +»Dans les salons, on trouverait des poignards, des armes tranchantes, +et de solides cordons de soie attachés au plafond pour ceux qui +seraient bien aises de terminer leurs jours suspendus verticalement +entre le ciel et la terre. + +»Dans la bibliothèque, les œuvres complètes de M. V......, +atteindraient ceux qui voudraient se tuer d'ennui. + +»Des salles de bains seraient prêtes pour les antiquaires jaloux de +finir comme Sénèque, au bain et les veines ouvertes. + +»Ceux qui préféreraient finir comme Socrate, trouveraient la ciguë +dans des coupes d'or et des verres de cristal; ou bien le poison leur +serait servi dans un succulent repas où ils pourraient choisir sur la +carte, selon leur goût, le vol-au-vent de champignons sauvages, des +béchamelles à l'arsenic, ou des coquilles à l'acétate de morphine. + +»Il serait doux, sans contredit, de finir ainsi loin du bruit et des +importuns; de pouvoir choisir la mort sous les lambris dorés d'un +palais, ou sous l'ombrage des charmilles, et de trouver à sa dernière +heure, silence, discrétion et respect. + +»Auprès de chaque instrument de suicide, on aurait soin de placer une +feuille de papier testamentaire pour inscrire ses dernières volontés, +et un dictionnaire de rimes pour ceux qui, selon la mode du jour, +voudraient faire au monde des adieux poétiques. + +»Mais ce qui ferait le côté philosophique et consolateur de cet +établissement, c'est que pour charmer les derniers instants des +amateurs, dans les salons et dans les jardins du Tivoli funèbre mêlés +aux instruments de la mort, on rencontrerait partout ce qui fait la +joie de la vie: des fleurs, des femmes, des mélodies suaves, des vins +exquis, les chefs-d'œuvres des arts, les merveilles du luxe. Et +peut-être, rappelé par ce riant aspect et ces engageantes voluptés à un +meilleur sentiment, celui qui serait entré là avec un fatal projet, en +sortirait le sourire sur les lèvres, le cœur consolé et demandant au +ciel de prolonger les jours qu'il voulait briser.» (EXTRAIT du +_Follet_, 2 nov. 1834.) + + * * * * * + +V. A la _page 304_, nous avons rapporté le nom de Mlle Rachel +en un acrostiche assez curieux en ce qu'il est double; voici une +autre pièce du même genre non moins curieuse, puisque l'acrostiche +est triple. Cette pièce, qui a pour base les noms JESUS MARIA, est +ancienne; son auteur est un sieur Esprit Gobineau de Montluysant, l'un +des plus déterminés et des plus féconds fabricateurs d'acrostiches dans +un siècle où ces _nugæ difficiles_ étaient grandement à la mode: +cet acrostiche est tiré de l'un de ses ouvrages, intitulé: _L'Ordre +sacré de la saincte prestrise, mis en vers_. Metz, Cl. Félix, 1633, +_in-4º_ de 28 pages. Ce petit chef-d'œuvre est ainsi disposé avec +ses trois perpendiculaires nominales: + +=I=e m'étois endurc =I= mais le Dieu de merc =I= +=E=ffaça le péch =E= dont j'étois entach =E= +=S=i bien qu'ores je sui=S= privé de mes ennui =S= +=U=ivant pour louer Die =U= en toute place et lie =U= +=S=i voulez ô Chrestien =S= jouir de divins bien =S= +=M=aintenez le reno =M= de Jesus et son no =M= +=A=vec vous il ser =A= et vous exaucer =A= +=R=epoussant Lucife =R= et tous ceux de l'enfe=R= +=I=nvoquons le ic =I= car d'un cœur adouc =I= +=A=qui le servir =A= le ciel il ouvrir =A= + +Ce M. Gobineau de Montluysant a encore d'autres ouvrages, entre +autres, _La royale Thémis ou l'établissement de la coure_ (sic) +_du Parlement de Metz_, 1634, _in-4º_, livre dans lequel +l'auteur, fidèle à son génie inspirateur et à sa vocation, a mis en +acrostiches multipliés tous les noms de Messeigneurs de ladite cour. + +Mais où M. de Montluysant s'est distingué particulièrement, c'est +dans _Le Sacré Mont Carmel_, qu'il a publié à Metz en 1632, +_in-4º_ de _77 pag._, et qu'il a dédié à Anne Fabert, +sœur du Maréchal Fabert, né d'un imprimeur de Metz. Ici la prose +rivalise avec la poésie et jette un éclat non moins brillant. «Le Mont +Carmel, dit l'auteur, est une OPALE admirable en laquelle se voit la +BLANCHEUR de la virginité, l'AZUR de la fidélité, la +VERDURE de l'espérance, la ROUGEUR de la charité, +le JAUNE du contentement spirituel, et le VIOLET de +l'amour divin.» + +Qu'on dise après cela que la plume de M. de Montluysant n'a pas tout +l'éclat des couleurs de l'arc-en-ciel! + +A propos de couleurs, Caraccioli en a parlé d'une manière assez +singulière et même assez sévère, dans son _Livre à la mode_, +imprimé à Verte-feuille, etc., _in-12_, _p. 2_ et _3_; +il s'exprime ainsi sous le voile de l'anonyme: + +«La couleur ROSE, dit-il, est une couleur libertine, affectée +aux filles de joie; le CRAMOISI, une couleur voluptueuse qui +caractérise les personnes de plaisir; mais le VERT, symbole +de l'espérance, paroît l'apanage de la modestie. Jamais on n'employa +cette couleur pour favoriser les vices ou flatter l'ambition, tandis +que le BLEU et le ROUGE servent à farder des femmes +flétries par la débauche; le VIOLET, à parer des êtres qui se +monseigneurisent....; le BLEU, à faire souvent des licols; le +JAUNE enfin à désigner les coucous.» + + * * * * * + +VI. Parmi les livres singuliers dont nous avons parlé, à partir de la +_pag. 364_, nous avons omis un petit bouquin du XVe +siècle, qui n'offre rien de bizarre dans son titre, mais qui renferme +des choses fort remarquables par la naïveté de l'expression. Ce sont +des plaintes sur le sort des curés dans le temps où vivait l'auteur. Ce +livret est intitulé: + +Epistola de miseria curatorum (latinité d'alors) seu plebanorum; +_impressum Parisiis, Pet. Poulihac_. (Sans date, mais avant 1500); +_in-8º de 8 feuillets goth_. + + L'auteur énumère lamentablement toutes les tribulations auxquelles + était alors exposé un pauvre curé. Il ne compte pas moins de + neuf diables déchaînés contre lui, et delà neuf chapitres où les + plaintes sont rendues avec l'accent d'une douloureuse mais plaisante + conviction. Par exemple le troisième démon qui conspire contre le + repos d'un curé à portion congrue, c'est sa servante, laquelle, + presque toujours infidèle, paresseuse, acariâtre, et pourtant reine + du presbytère, lui fournit autant de sujets de tentations qu'il a + de cheveux à la tête: _per quam_, dit l'auteur, _habes tot + tentationum stimulos quantum in capite geris capillos_. (M. + Leber possède un exemplaire de ce curieux livret; voyez son beau + _Catalogue_, nº 225, que nous avons consulté; il en est de même + de l'ouvrage suivant:) + +L'accusation correcte du vray pénitent, par le P. Chauvaud; _sur +l'imprimé à Chartres_, 1676, _pet. in-12, rare_. + + Ce livre est composé de quatre dialogues fort singuliers entre le + confesseur et quatre espèces de pénitents: le premier est un idiot + grossier qui ne dit rien et auquel il faut arracher les mots les uns + après les autres; le second est une fine bête qui ne dit pas assez; + le troisième est une impitoyable bavarde qui dit beaucoup trop, et + qui oublie de s'accuser elle-même en accusant ses voisines; enfin le + quatrième parle ainsi qu'il doit le faire. + + M. Leber dit que cette instruction ne serait point déplacée dans les + facéties. (VOY. son _Catalogue_, nº 187.) + + * * * * * + +VII. A la _page 384_, nous avons terminé notre court extrait du +ridicule traité d'Albert-le-Grand, _de Laudibus Virginis Mariæ_, +par dire que la Sainte Vierge était instruite dans toutes les sciences. +Là nous devions parler en note du passage d'un vieux _Mystère de la +Passion_ qui renferme aussi un éloge de Marie; ce passage ayant +été omis, nous le rétablissons ici. L'éloge est d'autant plus curieux +que l'auteur de la pièce l'a mis dans la bouche du diable, l'un des +personnages du Mystère, et on va voir que cet auteur a prêté une +certaine érudition à Satan, qui, parlant de Marie, s'exprime ainsi, +dans le langage et l'orthographe du temps: + + .... + «Elle est plus belle que Lucresse, + Plus que Sara dévote et saige; + C'est une Judic en couraige, + Une Hester en humilité, + Et Rachel en honnesteté. + En langaige est aussi benigne + Que la Sibylle tiburtine; + Plus que Pallas a de prudence; + De Minerve elle a la loquence; etc.» + +Nous aurions pu mentionner encore à la suite du livre d'Albert sur +les _louanges de Marie_, un très-ancien opuscule assez rare qui +regarde aussi la Sainte Vierge. Il a pour titre: + +Supplication à Nostre-Dame, en vers. _Sans date ni lieu d'impression; +in-4º goth. de_ 12 pag. + +Cette pièce, composée de 296 vers, est de Pierre de Nesson[197]; le +style en est fort singulier comme on peut en juger par l'extrait +suivant. N'oublions pas que l'auteur écrivait dans le XVe +siècle; il débute ainsi, s'adressant à Marie: + +[Note 197: Ce Pierre de Nesson est né dans le XVe siècle; +il fut officier de Jean I, duc de Bourbon, fait prisonnier par les +Anglais à la bataille d'Azincourt en 1415, et conduit en Angleterre +où il mourut en 1433. P. de Nesson fut continué dans son office par +Marie de Berry, duchesse de Bourbon. On ignore la date de sa mort; il +a laissé plusieurs ouvrages tels que le _Lay de la guerre_, les +_neuf Leçons de Job_, etc.; il était estimé des écrivains de son +temps.] + + Ma doulce nourrice pucelle + Qui de vostre tendre mamelle + Vos doulx créateur alaictastes, + Et qui vostre père enfantastes, + Ma Dame, ma léale amye, + Combien que je ne soye mye + Digne d'estre en vostre service, + Je vous supplie sans office, + S'aulcun m'enquiert à qui je suis, + Je puisse dire que j'ensuis + La cour de la royne des cieulx + En espérance d'avoir mieulx, + Et d'estre de vostre famille, + Ma doulce de Dieu mere et fille; + Non mye comme serviteur, + Car ce me seroit trop d'honneur, + Et seray trop reguerdonné + D'estre vostre povre donné; + Et se c'est à mon trop grant don + Je vous requiers, belle, pardon. + + ..... + + Pour ce s'il vous plaist en gré prendre + Tout maintenant sans plus attendre, + Je vous donne mon corps et m'ame, + Sy fait pareillement ma femme, + Et vous fesans foy et hommage + De tout nostre petit ménage. + + En vous promettant féaulté + Service, foy et léaulté. + ..... + ..... + +Tel est le début de cette pièce. Voici comment elle se termine: + + Et quant nous serons trespassés, + Donnez-nous, madame Marie, + La très-perpétuelle vie, + Laquelle ottroit[198] par sa puissance + La très-haulte divine essence, + Seul Dieu régnant en trinité + A ceulx qui diront cest dité: + Priant qu'à PIERRE DE NESSON + Face de ses péchiés pardon, + Lequel premièrement ce dit + Ordonna et mit par escript. + +[Note 198: Octroie, _accorde_.] + + * * * * * + +VIII. Nous avons découvert récemment sur l'intérieur de la +couverture d'un vieux livre _in-fol._, une note manuscrite en +caractères semigothiques qui nous a paru assez singulière, et qui +aurait dû être placée à la page 11, où finit notre premier article +l'ANTÉGÉNÉSIE; c'est une définition de Dieu; elle est en +latin, nous allons la donner textuellement avec son titre: + + +DEI DESCRIPTIO. + +«Sui ipsius principium et finis, utriusque carens; neutrius egens; +utriusque parens atque author. Semper et sine tempore; cui preteritum +non abit, nec subit futurum; regnat ubique sine loco; immutabilis +absque statu; pernix sine motu; extrà omnia omnis; intrà omnia sed non +includitur in ipsis; extrà omnia, sed non ab ipsis excluditur; intimus +hæc regit, extimus creavit; bonus sine qualitate, sine quantitate +magnus, totus sine partibus; immutabilis cum cætera mutat; cujus velle +potentia; cui opus voluntas simplex est; in quo nihil potentia; sed in +actu omnia; imò ipse purus; primus, medius et ultimus actus; deniquè +est omnia, semper omnia, extrà omnia, intrà omnia, præter omnia, antè +omnia, et post omnia omnis. Ad majorem Dei gloriam. + + * * * * * + +IX. Encore un livre singulier; il a pour titre: + +La Princesse des oraisons, ou les attraits ravissans de notre Père +céleste, tirés de l'excellence merveilleuse de l'Oraison Dominicale, +pour nous élever à la jouissance des biens du Ciel. Par maître +Barthelemi Thelioux, docteur en théologie, curé et chanoine en l'église +paroissiale et collégiale de Saint-Genès-de-Thiert, notaire apostolique +et juge ordinaire. _Non. octob._, 1635; _in-4º_ de 600 pages. + +Ce manuscrit, qui n'a jamais été imprimé, offre la paraphrase la +plus féconde et la plus singulière qui ait jamais paru sur l'Oraison +Dominicale. L'auteur l'a partagée en VII livres qui eux-mêmes +sont divisés en un grand nombre de discours. Les citations en +différentes langues y sont semées avec prodigalité. On y trouve de +tout; de la prose, des vers, des traductions, jusqu'à l'anagramme du +nom de l'auteur + +_Bartholomæus Theliuxius_: + +LUX VITÆ HABERIS HOMO. + +Les idées les plus bizarres y abondent: par exemple, savez-vous quelle +est la preuve la plus certaine, la plus incontestable que Dieu a créé +l'homme droit? C'est que l'homme peut se courber. Que signifient dans +la sublime oraison, ces mots _in cœlis_? Ils signifient que nous +sommes invités à lever continuellement la tête vers les cieux, parce +que ce monde est une prison où nos ames sont violemment détenues. +Quant au _panem quotidianum_, c'est l'eucharistie que l'auteur +appelle pain continuel, parce qu'on ne cesse pas, dit-il, de s'en +nourrir; et pour prouver la continuité de cet aliment divin, il entre +dans des descriptions géographiques et démontre que le saint sacrifice +s'offre à toutes les heures du jour et de la nuit dans les différents +climats de l'univers. Au reste il existe une feuille gravée qui +contient ces supputations, et par conséquent la preuve que la messe est +continuellement célébrée dans le monde chrétien. + +L'auteur ne parle qu'avec une respectueuse admiration des caractères +hébraïques; il n'y en a point de plus mystérieux, dit-il. Les +cabalistes osent promettre d'expliquer toute l'Ecriture Sainte par +le moyen des lettres et des points et par la supputation des nombres +signifiés par les caractères. C'est pourquoi Orphée, ce puissant +opérateur par l'entremise des voies secrètes, dit qu'il faut bien +se garder de changer les noms hébreux, en travaillant de la sorte. +Notre docteur se sert de trois raisons pour établir les avantages de +la langue hébraïque: la première, c'est que Dieu a voulu nous donner +sa loi en cette langue et nous communiquer ainsi tous les oracles +des Anciens; la seconde, c'est parce qu'il savait quelle force +était cachée dans ces caractères formés selon les figures et les +aspects célestes; enfin la troisième, c'est parce que les noms divins +s'expriment plus facilement et plus parfaitement par les formes et +significations de ces lettres; et voilà pourquoi Fr.-Georg. Venetus, +dans son _de Harmonia mundi_, les appelle _veri alvei divinorum +nominum in idiomate hebræo cum suis caracteribus, quibus illa nomina +etiam mysterio maximo descripta sunt_. + +Le chapitre où Thelioux a étalé le plus de science et d'érudition, +est celui qui a pour titre: _de la signification et emphase de la +diction AMEN_. Ce mot _amen_ a aussi été l'objet des +recherches de Samuel Petit, dans ses _Variæ lectiones_, lib. I, +cap. XVII; lequel Petit n'est pas moins prodigue d'érudition que le +docteur Thelioux. Ducange rapporte dans son glossaire quatre vers où se +trouvent toutes les significations du mot en question: + + Verum, verè, fiat, _amen_ tria denotat ista, + Si verum nomen, adverbium sit tibi verè. + _Amen, amen_, verè duo sunt adverbia verè. + _Amen_ pro, fiat, tibi verbum deficiens est. + +Nous ne nous étendrons pas davantage sur l'ouvrage de Thelioux, +quoiqu'il renferme encore une grande quantité de chapitres +très-curieux, tels que _la déification de l'homme, prouvée par +autorités_;--_les cinq demoiselles de chambre de la princesse +Oraison Dominicale_;--_le pélerinage de l'homme en cette +vie_;--_des cieux et de leurs merveilles_;--_sur quelles +choses se peut étendre la puissance du diable_, etc., etc., etc. Si +nous voulions signaler tout ce qui est marqué au coin de la bizarrerie +dans ces différents chapitres, ce serait à n'en pas finir. Adieu donc +au docteur Thelioux. + + * * * * * + +X. RECETTE pour devenir un parfait courtisan. + +Cette facétie, en forme d'ordonnance médicale, est due au célèbre Henri +Estienne, qui l'a insérée dans ses _Deux dialogues du nouveau langage +italianisé_, etc.; Paris, (Patisson), 1579, _petit in-8º_. +Elle prouve que le métier de courtisan n'est pas de fraîche date, +et qu'au XVIe siècle on l'exerçait déjà avec une certaine +perfection; la voici rédigée selon les termes de l'art: + + RECIPE 1º trois livres d'impudence, tirées du creux d'un + rocher nommé front-d'airain; 2º deux livres d'hypocrisie; 3º une + livre de dissimulation; 4º trois livres de science de flatter; 5º + deux livres de bonne mine; le tout concassé et cuit au jus de bonne + grâce. + + Ensuite passez cette décoction par une étamine de large conscience; + puis quand elle est refroidie, mettez-y six cuillerées d'eau de + patience et trois d'eau de bonne espérance; avalez d'un seul trait, + et grâce à ce breuvage souverain, renouvelé de temps en temps, vous + serez vrai courtisan en toute perfection courtisanesque. + +Autre RECETTE infaillible contre la goutte et le rhumatisme. + +Cette seconde ordonnance, non moins sérieuse que la précédente, est +tirée d'un livre assez rare, intitulé: _Traité de la prudence_, +etc., composé par Antoine Dumont, (J.-B. Arnoult, jésuite); +_Besançon_, 1733, _in-12_. Voici la composition de l'onguent +que le rév. Père recommande, p. 71, aux goutteux et aux rhumatisés: + + «RECIPE une livre de graisse d'un vieux curé qui ne soit + point avare; une livre _idem_ d'une vieille femme qui n'ait + jamais déraisonné, ni désobéi à son mari; ajoutez une livre de + graisse d'un vieil âne qui n'ait jamais reçu de coups de bâton; + faites fondre le tout ensemble, mêlez bien, puis frottez de cet + onguent le membre malade pendant trois jours; vous pouvez compter sur + une guérison prompte et radicale.» + + * * * * * + +La petite pièce suivante a été omise à la suite du _Dîner +logique_, p. 190. C'est un impromptu adressé par un jeune homme à +son maître qui lui reprochait de s'absenter de classe pour aller au +cabaret; le jeune homme dit: + + Pinta trahit pintam, trahit altera pintula pintam, + Et sic post pintas nascitur ebrietas. + +Le maître répliqua aussitôt: + + Virga trahit virgam, trahit aliera virgula virgam, + Et sic post virgas nascitur ire foras. + +Et il chassa le jeune biberon. + + * * * * * + +Nous regrettons que plusieurs dissertations curieuses, égarées et +retrouvées trop tard, n'aient pu entrer dans le présent volume. Leur +haute importance fera sans doute partager nos regrets au lecteur; en +voici les titres: + + 1º Des ALLUMETTES, leur origine, antiquité et histoire + chez les Hébreux, chez les Phéniciens, les Grecs, les Romains, les + Gaulois, les Sauvages et chez tous les peuples modernes, avec un + appendice curieux sur l'art de souffler la bougie et de moucher la + chandelle, même avec les doigts sans se brûler. + + 2º Des BAISERS d'étiquette; leurs différentes espèces, + tels que le baiser féodal, le baiser à la cour, le baiser de paix + à l'église, le baisement de la mule du pape; etc., etc., avec une + notice des ouvrages consacrés à ce sujet historique et religieux. + + 3º Recherches civiles, politiques et littéraires sur les COUPS + DE BATON, et sur les précautions à prendre pour en donner quand + il y a lieu, et pour en recevoir quand on les attend; le tout selon + les circonstances, mais toujours avec les procédés convenables, ainsi + qu'il est d'usage entre personnes bien élevées. + + 4º Histoire curieuse de tous les NEZ COUPÉS dont il est + question dans l'histoire tant ancienne que moderne, précédée d'une + dissertation sur la nécessité et l'importance de cette proéminence au + milieu du visage, et suivie d'une digression sur la rhinoplastie, ou + l'art de refaire un nez coupé sans qu'il y paraisse. + + 5º Du DIABLE considéré sous le rapport des diverses formes, + figures, costumes et accoutrements sous lesquels on l'a représenté + siècle par siècle, depuis son apparition dans le jardin d'Eden où + il eût mieux fait de rester tranquille, jusqu'à la tentation de S. + Antoine par Calot, où les cornes, les aîles et les griffes de cet + infernal Protée causent moins d'effroi que jadis. + +Ces cinq sujets étant traités avec toute la sagacité, l'érudition et +l'aménité désirables, nous pourrons, si le cœur vous en dit, cher +lecteur, vous les donner par la suite accompagnés de plusieurs autres; +adieu donc, au plaisir de vous revoir. + + +FIN DES ADDITIONS. + + + + +VOCABULAIRE DES NOMS PROPRES ET DES MOTS SINGULIERS, BAROQUES, SAUVAGES +ET DE FANTAISIE, ÉPARPILLÉS DANS UN CERTAIN CHAPITRE DE L'OUVRAGE; AVEC +RENVOI AUX PAGES POUR L'EXPLICATION. + + +_Aléthinosgraphe de Cléarétimalée_, pseudonyme français, _p. +73_. + +_Amatlacuilolitquitcatlaxtlahuilli_, mot mexicain, (qui signifie +récompenser), _p. 57_. + +_Anasatochimacpa_, mot groenlandais, (respirer), _p. 60_. + +_Aristolochiocordiflora_, nom d'une fleur d'Amérique, _p. 67_. + +_Artificandivinanciel_, mot de fantaisie, _p. 72_. + +_Artonécrolipsaniconolatrie_, titre satyrique, _p. 72_. + +_Ayarouxonkala_, nom propre indien, _p. 55_. + +_Bicomonolofolati_, pseudonyme, _p. 74_. + +_Bombomachidès-Cluninstaridysarchidès_, nom propre grec de +fantaisie, _p. 70_. + +_Demstrgrfrwomldammfr_, nom propre tahitien, _p. 42_. + +_Esperruquancluzelubelouzerirelu_, mot rabelaisien, _p. 76_. + +_Graphexechon de Pitariste_, pseudonyme français, _p. 73_. + +_Hamankoeboewonosenopaitingalgongabgurrachmansaydinpanotagomode_, +nom propre javanais, _p. 67_. + +_Incompodrophobilique_, mot de fantaisie, _p. 72_. + +_Inconstitutionnalité_, mot français non admissible, _p. 76_. + +_Incrocornistificulibilisation_, mot de fantaisie assez plaisant, +_p. 77_. + +_Kaïkiraniariopouna_, nom propre dans les îles Sandwich, _p. +50_. + +_Kaiserlich-Koeniglich-Hofrauchfangskehrmeisteradjunct_, nom +qualificatif allemand, _p. 68_. + +_Kanikeaouoli_, nom propre dans les Sandwich, _p. 52_. + +_Kleingorloffenbach_, pseudonyme, _p. 76_. + +_Laverererareri_, mot cabalistique, _p. 37_, _not._ + +_Maïkamichikiakiak_, nom d'un sauvage de l'Amérique du Nord, _p. +46_. + +_Messegydorpochestès_, sobriquet grec, _p. 70_. + +_Miriamikekauluhoï_, nom propre dans les Sandwich, _p. 53_. + +_Misophilantropopanutopies_, titre d'un livre, _p. 74_. + +_Mitassouachiningoutouassou_, mot numérique algonkin, (seize), +_p. 59_. + +_Mittigouchiouekkendalakiank_, mot algonkin (qui signifie France), +_p. 60_. + +_Morrambouzevezangouzequoquemorguatasachacguevezinemaffressé_, mot +rabelaisien, _p. 76_. + +_Mousckiliencantamierliorodifique_, mot de fantaisie, _p. 72_. + +_Netchontantescanyati_, mot huron, (étonnement), _p. 58_. + +_Ninchtanaachiningoutouassou_, mot numérique algonkin, +(vingt-six), _p. 60_. + +_Nissouemitanaachiningoutouassou_, mot numérique algonkin, +(trente-six), _p. 60_. + +_Onéharadesehoengtseragherie_, mot iroquois, (vin), _p. 58_. + +_Ouatsakamikdachirini_, mot algonkin, (il signifie Anglais), _p. +61_. + +_Oukihouanhaquiey_, mot huron (guerre), _p. 58_. + +_Paetarrarorincouroac_, mot numérique chez les Yameos, (trois), +_p. 59_. + +_Peinthéphiladelmirézidarnézulmézidore_, mot de fantaisie, _p. +74_. + +_Pourahouaoukaïkaïa_, nom propre dans les Sandwich, _p. 51_. + +_Reystrosuissolansqueneti_, mot latin macaronique, _p. 71_. + +_Ronoakoua_, nom d'un ancien roi divinisé jadis dans les Sandwich, +_p. 51_. + +_Sarouvangatamalla_, nom propre indien, _p. 55_. + +_Scytalosagittipelliger_, surnom d'Hercule, _p. 70_. + +_Stadt-Vien-Unschlitt-Handlungs-Amst-Manipulant, gegensperrführer und +Oberschmalzmeister_, nom qualificatif allemand, _p. 68_. + +_Synallagmatimonosyllabobiopraphus_, pseudonyme de fantaisie, +_p. 82_. + +_Tchaoutchaou_, mot des îles Mariannaises, (coco sec), _p. +63_. + +_Téchouascahouini_, mot huron, (dents laides), _p. 58_. + +_Tesquachaouindi_, mot huron, (dents gâtées), _p. 58_. + +_Tessaracontadyogrammatum_, mot (en 24 lettres) par lequel on a +jadis désigné le nom de Dieu, _p. 71_. + +_Tessarescædécatites_, nom jadis donné aux chrétiens qui +célébraient la pâques le 14 mai, _p. 71_. + +_Tetennamiquilitzli_, mot mexicain (un baiser), _p. 58_. + +_Thermohygrométrométriques_, mot relatif à la pogonologie, _p. +69_. + +_Tesaurochrysonicochrysidès_, nom propre grec de fantaisie, _p. +70_. + +_Traiflagoulamen_, surnom injurieux, _p. 71_. + +_Transsubstantiationnalité_, mot inadmissible dans la langue +française, _p. 76_. + +_Uttokarsuangopoch_, mot groenlandais, (vieillir), _p. 61_. + +_Westicpetzeerdenstafflitlefgraffltte_, pseudonyme créé par Collé, +_p. 74_. + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + +A. + +_Absurdités_ du Thalmud sur la création d'Adam, _p. 11_, _note_. + +ABULFÉDA, cité _p. 4_. + +_Académies_ et sectes philosoph. anciennes, _p. 109_, _note_. + +_Acrostiche_ double de Mlle Rachel, _p. 304_; + --Acrostiche triple sur JESUS MARIA, _p. 437_. + +ADAM donne un nom à tous les animaux, _p. 32_. + +-- La _Pénitance Adam_, liv. rare, _p. 37_. + +ADELUNG (Fréd.), glossographe, _p. 38_. + +_Adjectifs_, leur nombre dans la langue anglaise, _p. 40_; + --dans la langue française, _p. 40_. + +_Adverbes_, leur nombre dans l'anglais,--dans le français, _p. 40_. + +_Affiche_ vénitienne en sigles, _p. 103_. + +ALBERT-LE-GRAND, auteur d'un livre singulier sur la Sainte Vierge, + _p. 383, 440_. + +ALGONKINS (mots numériques chez les), _p. 59_. + +_Allouette_ (le chant de), rendu par Ronsard, Du Bartas et Gamon, _p. 343_. + +_Allumettes_ (histoire des), _p. 447_. + +_Alphabet_ (combinaisons des 25 lettres de l'), par Taquet, _p. 143_. + +_Amen_, signification de ce mot, _p. 445_. + +_Amore_, mot latin décomposé, _p. 95_. + +_Amour_ (vers sur les cinq degrés de l'), _p. 96_. + +AMPÈRE (M.), savant distingué, cité _p. 65_. + +AMYOT, écrivain franç., cité _p. 111, 112, 113, 114, 117_. + +ANDRIEUX, littérateur français, cité _p. 224_; + --lettre plaisante qui lui est attribuée, _p. 225_. + +_Anges_ (les neuf chœurs des), avec indication des Bienheureux + qui seront admis dans chaque chœur, _p. 417_. + +_Anglais_ (documents singuliers, empruntés aux), _p. 237-282_. + +ANJOU (le duc d'), ses relations avec Elisabeth, reine d'Angleterre, + _p. 262_; mentionné, _p. 211_. + +_Antégénésie_, état des choses avant la création, _p. 2-11_. + +_Aphorismes_ gastronomiq., _pp. 160-162_. + +_Araignées_ (goût de Lalande pour les), _p. 173_. + +ARCHIMÈDE (mot d'), _p. 144_. + +ARISTOTE, cité _p. 4_. + +_Arithmétique_ en usage chez certains peuples sauvages, _p. 60_. + +ARNAULD (Antoine), cité _p. 416_, _note_. + +ARNOULX (Fr.), chanoine, ses _joyes et merveilles du Paradis_, + _p. 405-421_. + +_Atlas_ ethnograph. de M. Balbi, cité _p. 35_. + +AZARA (M. d'), glossographe espagnol, cité _p. 38_. + +_Aztèque_ (langue), _p. 56-57_, _not._ + + +B. + +BACON, savant anglais, cité _p. 430_. + +_Bagues_ arcaniques, _p. 304_. + +_Bagues_ hiéroglyphiques, _p. 299_. + +BAÏF (J.-Ant. de), cité _p. 224_, _not._ + +_Baisers d'étiquette_ (histoire des), _p. 447_. + +_Balances_ gastronomiques, _p. 176_. + +BALBI (M.), savant géographe, cité _p. 35, 38, 39, 41_. + +_Baptême_, _Mariage_ et _Mort_, amphigouri énigmatique, _p. 154_. + +_Barbe_ (délits relatifs à la), _p. 195_, _note_. + +BAROTONGS (langue des), citée _p. 38_, _not_. + +BARRINGTON (Daines), naturaliste, fait l'éloge du rossignol, _p. 335_. + +BASNAGE, historien des Juifs, cité _p. 4, 37_, _not._ + +BECHSTEIN (J.-M.), naturaliste allemand, ses études sur le rossignol, + _p. 338-340_. + +BÉDÉ (Jean), écrivain calviniste, cité _p. 72_. + +BEDFORT (le duc de), amateur de beaux livres, _p. 352_, _not._ + +BEN-EUSCHEM, écrivain turc, cité _p. 128_. + +BERRIAT-SAINT-PRIX, savant jurisconsulte, cité _p. 319_. + +BETTINI (Marco), écrivain italien, cité _p. 336_. + +_Bibliothèque_ historique de France, citée _pp. 107_ et _118_. + +_Bibliothèque_ lexicograph., _p. 357_. + +BOAISTUAU, écrivain français, cité _p. 15, 16, 18, 19, 20, 29_. + +BOISTE, lexicographe, cité _p. 76_. + +BOSSUET, jugé singulièrement par Andrieux, _p. 224_; + --par Séb. Mercier, _p. 334_, _not._ + +_Bouchers_ de Londres (ancien réglement sur les), _p. 255_. + +_Breviarium ad usum sarum_, cité _p. 353_, _not._ + +_Breviarium politicorum_, cité p. 108. + +BRUNET (M.), bibliographe très-distingué, cité _p. 107_, _not._ + --Le _Manuel_, pp. 361-362. + +BUFFON, son éloge du Rossignol, _p. 332_. + +BYRON (lord), ses goûts gastronomiques, _p. 174_;--cité _p. 227_. + + +C. + +_Cabinet_ (petit) d'amateur, assez curieux, _p. 350_. + +CANONIERI (Pierre-André), savant italien, cité _p. 167_, _not._ + +_Caractères_ hébraïques (éloge des), _p. 444_. + +_Carême_ (mets qui se servaient en) au XVe siècle, _p. 365_. + +_Castes_ (les différentes) dans l'Inde, _p. 327_, _not._ + +CAXTON (Will.), premier imprimeur en Angleterre, cité _p. 243_. + +CHALON (M.), littérateur et savant bibliographe belge, président + de la société des bibliophiles à Mons, cité _p. 77, 142_. + +CHARLES-QUINT, passionné pour l'horlogerie, cité _p. 292_, _not._ + +_Chasse_ (singulier ameublement de), _p. 271_. + +_Cheval_ de Seius, fatal à ses maîtres, _p. 86_. + +_Chœurs_ (les neuf) des Anges et des Archanges, cité _p. 417_. + +CICÉRON, cité _p. 31_, _note_, et _p. 348_. + +CLARENCE (le duc de), son supplice dans un tonneau de malvoisie, _p. 243_. + +CLÉMENT (Jacques), singulière opinion à son sujet, _p. 317_, _not._ + +_Clubs_ d'athées et de suicides, établis à Londres, _p. 432_. + +_Coco_, arbre, diverses modifications de ce mot chez les Mariannais, + _p. 63-66_. + +COLLÉ, écrivain français, cité _p. 74_. + +_Comestibles_ (avis aux gastronomes sur quelques), _p. 162-166_. + +_Confession_ (dialogues singuliers sur la), _p. 439_. + +COOK (le capitaine), sa mort, citée _p. 51, 52_. + +_Corps_ de l'homme, description de ses diverses parties, extraite + du poëme de la création, _p. 16-24_. + +_Correspondance_ laconique entre deux quakers, _p. 221_. + +_Couleurs_ allégorisées, _p. 438_. + +_Coups de bâtons_ (recherches sur les), _p. 448_. + +_Cours_ de rhétorique à la cuiller, et dîner logique, _p. 188_. + +COURT DE GEBELIN, savant français, cité _p. 42_, _not._ + +_Courtisan_ (recette pour faire un vrai), _p. 446_. + +_Coutumes_ bizarres chez les Indiens, _p. 324_, _not._; + --autres plus bizarres, _p. 326_, _not._ + +_Création_ de la femme, _p. 26_. + +_Création_ de l'homme; poëme épisodique, _p. 12-25_. + +_Cri_ des divers animaux (dénomination du), _p. 45_ et _p. 346_. + +_Croisades_ (liste chronologique des sept), _p. 237_, _not._ + +_Croix_ de S. Bernard, dite des sorciers (explication de la), _p. 98_. + +_Curés_ (tribulations des) au XVe siècle, _p. 439_. + +_Curiosités_ microscopiques, chez les Anciens et chez les Modernes, + _p. 282-298_. + + +D. + +_Décorations_ accordées dans le ciel aux Bienheureux qui les auront + méritées, _p. 418_. + +_Définitions_ de l'homme, _p. 16-17_, _not._ + +_Dent_ d'argent (la), institution gastronomique en Belgique, _p. 190_. + +_Dévotes salutations_ aux membres de la Sainte Vierge, _p. 380_ + +_Diable_; histoire des diverses formes, figures, costumes, etc., sous + lesquels il a été représenté dans tous les siècles, _p. 448_. + +_Dialectes_ et langues, leur nombre dans chaque partie du monde, d'après + MM. Adelung et Balbi, _p. 39_. + +_Diamants_ (les dix plus gros) connus, _p. 356_, _not._ + +_Diamètre_ du cercle, etc. (vers techniques sur le rapport du), _p. 137_. + +_Dictionnaires modernes_ (catalogue des dix) les plus utiles à consulter + sur 1º la religion; 2º la jurisprudence; 3º les sciences et arts; + 4º l'histoire naturelle; 5º la médecine; 6º la technologie; + 7º les auteurs classiques; 8º la géographie; 9º l'histoire; + 10º la bibliographie, _p. 357-363_. + +DIEU, ses occupations dans le ciel avant la création, _p. 3-10_; + --sa description (en latin), _p. 442_. + +_Dinde_ aux truffes (bon mot de M. l'archevêque de Bordeaux sur une), + objet d'un pari, _p. 188_. + +DIOGÈNE LAËRCE, cité _p. 111-117_. + +DOBERT (le P.), minime, son orthographe réformée, _p. 224_, _not._ + +DU BARTAS, poète français, _p. 28_, cité _p. 290_. + +DUBOIS (M. l'abbé), savant missionnaire; ce qu'il a dit d'un certain + usage de l'Inde (_de modo cac...._), _p. 320-326_; + --aventure qui lui arrive chez un brahme, _p. 326-331_. + +DUCAMBOUT de Pontchateau, écrivain, cité _p. 416_, _not._ + +DULAURE, écrivain français, cité _p. 69_. + +DUMONIN (J.-Ed.), poète, cité _p. 28_, _not._ + +DUPONT DE NEMOURS, savant français, cité _p. 335, 340, 341_, XIV. + + +E. + +_Ecriture_ (chefs-d'œuvre microscopiques en fait d'), _p. 284_. + +ELISABETH, reine d'Angleterre; singulière ordonnance sur ses portraits, + _p. 258_; + --sa coquetterie, _p. 263_; + --anecdotes sur sa cour, _p. 261-266_. + +ESTIENNE (Henri), cité _p. 446_. + +_Etat civil_ (extraits des registres de l') au XVIe siècle, _p. 35_, + _not._, _p. 312-319_. + +_Excentriques anglais_, p. 270 + --Lowel, _p. 270_; + Stukeley, _p. 273_; + Howe, _p. 275_; + O'Connel, _p. 277_. + + +F. + +_Femme_ (création de la), _p. 26_. + +_Femme_ (ancienne loi qui, en Angleterre, autorise un mari à vendre sa), + _p. 267-269_. + +_Femmes_ (impertinence contre les), _p. 369_. + +_Fleur_ d'Amérique très-étendue (nom d'une), _p. 67_. + +FLEURY DE BELLINGEN, écrivain français, cité _p. 71_. + +_Fouet_, correction souvent infligée au petit roi Louis XIII, + _p. 216-218-423_. + +_Fouet_ des, etc. (ouvrages mystiques publiés sous le titre de), + _p. 368_. + + +G. + +_Ganache_ (origine du mot), _p. 105_, _not._ + +_Gastronomie_ (de la), _p. 159-190_. + +GAUDET (M.), écrivain français, cité _p. 74_. + +GAURIC, astrologue du XVIe siècle, mentionné _p. 304_. + +GENLIS (Mme de), citée _p. 74_. + +_Géométrie_ (cours de) en vers, _p. 134_. + +_Gésine_ (la saincte et sacrée) de Nostre-Dame, explication de ce vieux mot, + _p. 385_. + +GIRON de Novillars (M.), bibliographe francomtois, cité _p. 29_, _not._ + +_Goûts gastronomiques_ de certains personnages célèbres, rangés par + ordre chronologique depuis Auguste jusqu'à Berchoux, _p. 166-175_. + +GOUTTE (remède infaillible contre la), _p. 446_. + +GROSLEY, écrivain français, _p. 31_, _not._ + +GUITBERGE (la princesse), enfermée dans un tonneau et jetée dans la Saône, + _p. 243_, _not._ + +H. + +HARLAI ( Nicolas de), ambassadeur à Londres, mentionné pour + un fait singulier, _p. 263_. + +HENRI III, roi de France, mentionné _p. 316_ + --son caractère, _p. 317_, _not._ + +HENRI IV, roi de France; sa lettre à Mme de Montglat, _p. 214_ + --ses relations avec la reine Elisabeth, _p. 263_. + --Du nombre 14 appliqué à sa vie, _p. 307-311_. + +HENRI VII, roi d'Angleterre; ses instructions sur un objet + singulier, _p. 244-248_. + +HENRI VIII, roi d'Angleterre; nombre de personnages notables qu'il a + fait périr sur l'échafaud, pour satisfaire ses passions, _p. 205_. + --Singulier réglement pour le service de sa maison, _p. 250_. + +HENRIQUEZ, jésuite espagnol; son _Traité des occupations des Saints + dans le ciel_, cité _p. 416_, _not._ + +HERVAS, glossographe espagnol, cité _p. 38_. + +HIPPONAX, poète grec, cité _p. 70_. + +_Historiette_ en monosyllabes, _p. 78_. + +HOLBEIN, célèbre peintre, cité _p. 259_, _not._ + +_Homme_ (création de l'), poëme, _p. 12-25_. + --(Diverses définitions de l'), _p. 16_, _not._ + +HUMBOLDT (M. de), savant prussien, cité _p. 67_. + +_Hymne_ sauvage, trad., _p. 51_. + +_Hypocras_, vin de liqueur, sa recette par Taillevent, _p. 314_, _not._ + + +I. + +_Imposition_ des noms (nécessité de l'), _p. 35_. + +_Iroquois_ (le mot VIN dans la langue des), _p. 58_. + + +J. + +JAMBLIQUE, philosophe platonicien, cité _p. 4, 111_. + +_Jésuites_ (quelques ouvrages contre les), _p. 416-417_, _not._ + +JESUS MARIA, triple acrostiche sur ces mots, _p. 437_. + +JOHNSON (Samuel), savant anglais, cité _p. 59_, _not._ + + +K. + +KANIKEAOUOLI, roi des îles Sandwich (lettre de), _p. 52_. + +KIRCHER (le P. Athanase), savant allemand, cité _p. 38_. + + +L. + +LA CROIX DU MAINE, écrivain français, cité _p. 107_, _not._ + +LACTANCE, cité _p. 21_, _not._ + +_Langue_ anglaise, nombre de ses mots. _p. 40_; + --ses mots dérivés d'autres langues, _id._ + +_Langue_ espagnole, nombre de ses mots, _p. 40_. + +_Langue_ française, nombre de ses mots avant la révolution, _p. 40_. + +_Langue_ italienne, nombre de ses mots, _p. 41_. + +_Langue_ mexicaine, (note sur la) _p. 56_, _not._ + +_Langue_ mariannaise, (de la) _p. 61_. + +_Langues_, leur nombre est considérable, _p. 35_; + --opinions des savans à cet égard, _p. 38-39_. + +_Langues_ européennes; proportion dans laquelle elles sont parlées + en Amérique, etc., _p. 39_. + +_Lanturelu_, nom sous lequel est connue une émeute qui a eu lieu à + Dijon en 1630, _p. 425_. + +LEBER (M.), savant littérateur et bibliographe distingué, cité + _p. 9, 72, 379, 439_. + +_Légumes_, fruits et fleurs arrivés tardivement en Angleterre, + _p. 253_, _not._ + +_Lettres_ (quelques) singulières écrites par des papes, des rois, + des princes, etc., _p. 191-236_; + --par Anne Boleyn, _p. 201_; + --par Catherine de Médicis, _p. 210_; + --par Charles IX, _p. 209, 211_; + --par des Chinois à la reine Victoria, _p. 235_; + --par un dijonnais, _p. 426_; + --par le curé de Saint-Méry au Pape, _p. 196_; + --par des fashionables, _p. 226_; + --par Henri III, _p. 212_ + --par Henri IV, _p. 214_; + --par Ibrahim-Pacha, _p. 230_; + --par un Indien, _p. 232_; + --par le pape Jean XXII, _p. 194_; + --par l'empereur Maximilien, _p. 197_; + --par Louis XIII, enfant, _p. 210_ + --par l'abbé de Montreuil, _p. 220_; + --par Mme de Saint-André, _p. 206_. + +_Lettres_ (de prétendues) écrites par Jésus-Christ, la Sainte-Vierge, + saint Pierre, saint Paul, etc., _p. 191-194_. + +_Loi_ ancienne, qui en Angleterre autorise un mari à battre et à + vendre sa femme, _p. 267-269_. + +_Loi_ (singulière modification d'une) en Angleterre, _p. 270_. + +_Lois_ (quelques) d'Angleterre assez singulières, _p. 266-270_. + +LOPEZ (D. Juan-Francisco), glossographe, cité _p. 38_. + +LOUIS (tous les rois de France du nom de) singulièrement passés en + revue par Picardet, procureur-général au Parlement de Dijon, + _p. 311_, _not._ + +LOUIS XI, Roi de France; ses cinq mots latins favoris, _p. 107_. + +LOUIS XIII, Roi de France, souvent fouetté dans son enfance, _p. 216-218_; + --addition à cet article, _p. 423-425_. + +LOYS (le nom de) changé en Louis, _p. 311_, _not._ + +LUCY (lady), dame d'honneur et de bon appétit, à la Cour de Henri VIII, + _p. 253_. + + +M. + +MAIKAMICHIKIAKIAC, nom d'un sauvage qui a écrit ses mémoires, _p. 46_; + extrait de ces mémoires, _p. 47_. + +_Maison_ de la Sainte-Vierge, transportée de Nazareth à Lorette, _p. 371_. + +MALHERBE, poète français, cité _p. 219, 311_, et au mot _fouet_, dans + cette table. + +MALTE-BRUN, savant danois, cité _p. 56_, _not._ + +_Mariage_ (singularités sur le), _p. 154-158_. + +_Mariannaise_ (de la langue), _p. 61-66_. + +MARIE (la Sainte Vierge), quelques ouvrages mystiques et singuliers + dont elle est l'objet, _p. 370_; + --(prétendues lettres écrites par), _p. 192_. + --(Prières adressées à chaque membre de), _p. 381_. + --son testament mentionné, _p. 387_. + --Sa spéciosité corporelle, _p. 379_. + --Ses louanges, par Albert-le-Grand, _p. 383_. + --Son éloge par le diable, _p. 440_. + +MARIE, reine d'Angleterre; détails sur la personne de cette princesse + et sur celle d'Elizabeth sa sœur, _p. 264_. + +MAROLLES (l'abbé de), infatigable et impitoyable traducteur, _p. 344-348_. + +MAYER, savant théologien, cité _p. 129_. + +MAZARIN (le cardinal), cité _p. 108_. + +_Mécanique_ (petits tours de force en), _p. 290_. + +_Mémoire_ d'apothicaire et régimes de santé assez singuliers, _p. 181_. + +_Mémoires_ d'un sauvage, écrits par lui-même, _p. 44-48_. + +_Menton_, son éloge en prose par Boaistuau, _p. 21_, _note_. + +MERCIER (Sébastien), ses opinions singulières en littérature, etc., + _p. 334_. + +_Métempsycose_ (de la), _p. 126_. + +MEYGRET (Loys), écrivain français, cité _p. 223_, _not._ + +_Mexique_ (la langue du) remarquable par la longueur de ses mots, + _p. 56_, _not._ + +_Missel_ du duc de Bedfort, histoire de ce livre curieux, + _p. 352_, _not._ + +MISSON (Maximilien), écrivain français, cité _p. 295_. + +_Mnémoniques_ (vers) sur différents sujets, _p. 140-142_. + +_Monde renaissant_ (extrait du poëme intitulé le), _p. 10_. + +MONTGLAT (lettre de Henri IV à Mme de), pour lui recommander de fouetter + son fils le Dauphin, _p. 214_; + --mot piquant sur cette dame, _p. 216_, _not._ + +MONTLUYSANT (Gobineau de), auteur d'acrostiches, _p. 437_. + +MOREAU (César), de Marseille, savant littérateur, cité _p. 57_ _not._ + +_Mots_, leur nombre incalculable, _p. 35_. + +_Mots_ (certains) remarquables par leur longueur, _p. 56-77_. + +_Mots_ mexicains, _p. 56_. + +_Mots_ singuliers dans leur décomposition, _p. 94_. + +MUSSON (l'abbé), historien des ordres religieux, cité _p. 129_. + +_Mystiques_ (anciens ouvrages) assez singuliers sur différents sujets, + _p. 364_; + --sur la Vierge Marie, _p. 379_; + --sur son testament en faveur des Carmes, _p. 387_; + --plus, le testament de Jésus-Christ, p. 389; + --sa sentence en quatre textes différents, p. 393-405; + --le paradis, ses merveilles et ses joyes, etc., p. 405-421. + + +N. + +NAPOLÉON, son nom décomposé, _p. 96_; + --ses goûts gastronomiques, _p. 174_, _not._; + --cité ainsi que son fils, _p. 94_. + +NAUDÉ (Gabriel), cité _p. 29, 107_, _not._ + +NESSON (Pierre de), sa supplication à Nostre-Dame, _p. 440_. + +_Nez coupés_ (histoire des), _p. 448_. + +NODIER (Charles), écrivain français très-distingué, cité _p. 76, 339, 381_. + +_Nombres_ (des), de leur puissance et propriétés selon Pythagore, + _p. 108-121_. + +_Nom_ composé de 62 lettres, _p. 67_. + +_Noms_, leur imposition indispensable, _p. 35_. + +_Noms_ commençant et finissant par la même lettre (fatalité attachée + aux), et liste chronologique de personnages qui ont porté ces + noms, depuis Sémiramis jusqu'à Napoléon, _p. 82-94_. + +_Noms_ et mots créés de fantaisie et assez singuliers, _p. 70-77_. + +_Noms-propres_; de leur influence sur le sort de ceux qui les portent; + opinion des rabbins à ce sujet, _p. 33_; + --de Platon et de Sterne, _p. 34_. + +_Noms propres_ (de certains) chez les sauvages, _p. 42_. + +_Noms qualificatifs_ (étendue des) usités en Autriche, _p. 67_. + +_Noms_ singuliers dans l'Indoustan, _p. 54, 56_. + +NOSTRADAMUS (Michel), sa prédiction sur Henri IV enfant, _p. 215_, _not._ + +_Numériques_ (singularités), _p. 132-145_. + --La plus extraordinaire, _p. 150_. + + +O. + +_O_ (Les trois) de Théodore de Bèze, _p. 106_. + --Les saints Os de l'Avent, _p. 364_. + +_Occupations_ de Dieu avant la création, _p. 3-11_. + +_Occupations_ des Saints dans le ciel (Traité sur les), ouvrage cité, + _p. 406_, _not._ + +_Odorat_ (des plaisirs de l') en paradis, _p. 414_. + +_Onomatographie_ amusante, _p. 31-108_. + +_Oraison dominicale_, la princesse des oraisons, _p. 443_. + +_Ordonnance_ (singulière) sur les portraits d'Elisabeth, reine + d'Angleterre, _p. 258_. + +_Ordonnance_ (singulière) de Richard, roi d'Angleterre, partant + pour la troisième croisade, _p. 237_. + +_O Ronoakoua_, titre d'un hymne sauvage, _p. 51_. + +_Orthographe_ (absurdité de vouloir complètement réformer l'), _p. 226_. + +_Orthographe_ (lettre facétieuse sur un projet de réforme de l'), + _p. 223_. + +_Orthographe_ des noms et des mots sauvages; difficulté de la + trouver uniforme dans les vocabulaires des marins des + diverses nations, _p. 53_, _not._ + +_Ouïe_ (des plaisirs de l') en paradis, _p. 413_. + +_Ouvrages_ sur la réforme de l'orthographe, _p. 223_, _not._ + +_Ouvrages_ d'un grand prix (catalogue de dix), _p. 351_. + + +P. + +_P_ (les cinq) indiquant la dot suffisante d'une jeune fille, _p. 106_. + +PALLAS (Pierre-Simon), cité comme glossographe, _p. 38_. + +_Papes_ (singularités relatives à certains), _p. 144_. + +_Paradis_ (le) ses merveilles et ses joies, _p. 405-421_. + +_Pariahs_ (caste des) dans l'Inde, _p. 327_, _not._ + +_Parole_ (la), clef de la voûte sociale, _p. 31_; + --ses organes et ceux du chant, _p. 42_, _not._ + +PASQUIER (Estienne), ses vers sur le rossignol, très-médiocres, _p. 337_. + +_Patibulaire_ (expérience), _p. 430_. + +_Péchés_ capitaux (sur les sept), _p. 100-102_. + +_Pénitance Adam (petit traitié de la)_, livret fort rare, p. 37. + +PICARDET (Hugues), procureur général au parlement de Bourgogne. + Singulière nomenclature de tous les rois du nom de Louis, dont + il souhaite les vertus à Louis XIII, _p. 311_, _not._ + +_Pierres précieuses_ (liste des), pouvant servir à la construction + de bagues hyéroglyphiques, _p. 303_. + +PLATON, philosophe grec; cité _p. 3, 4_; + --son opinion sur l'influence des noms propres, _p. 34_. + +PLAUTE, comique latin, cité _p. 70_. + +PLUTARQUE, biographe grec; cité _p. 110, 115_. + +POCOK, savant anglais, cité p. 4. + +_Poètes_ anglais contemporains d'Elisabeth, cités _p. 265_, _not._ + +PORPHYRE, écrivain grec, cité _p. 111_. + +_Punch_ (bol de) remarquable, _p. 180_. + +PUTTENHAM (Georges), écrivain anglais, cité _p. 265_, _not._ + +PYTHAGORE (les symboles et préceptes de), _p. 109-130_; + --Les Carmes en ont fait un R. P. religieux de leur ordre, supérieur + du couvent de Crotone, _p. 129_. + + +Q. + +QUATORZE (du nombre), appliqué à la vie de Henri IV; détails plus + amples que tous ceux publiés à ce sujet, _p. 307_. + +QUÉRARD (J. M.), savant bibliographe français, cité _p. 367_. + +_Questions proposées au diable, par le P. Coton_, pamphlet très-piquant, + _p. 216_, _not._ + + +R. + +RABBINS (opinion des) sur les noms propres, _p. 33_. + +RABELAIS, cité _p. 76, 325_. + +RACHEL, célèbre actrice française; double acrostiche sur son nom, + _p. 304_. + +_Rational_ des Juifs (Pierres précieuses qui ornaient le) _p. 299_, _not._ + +RAYO (D. Juan Estanislao) glossographe, cité _p. 38_. + +_Registres_ (anciens) de l'état civil; extraits singuliers, _p. 312-319_. + +_Réglement_ (ancien) de police à Londres pour la boucherie, _p. 255_. + +_Réglement_ des repas de lady Lucy, par Henri VIII, _p. 253_. + +_Règnes_ (les trois) de la nature, végétal, animal, minéral; + nombre des objets qui composent chacun d'eux, _p. 41_. + +_Repas_ d'Anne Boleyn, lors de son couronnement, _p. 256_. + +_Repas_ de chanoines, qui n'ayant pas eu lieu ont failli causer + un singulier procès, _p. 184_. + +_Repas_ épiscopal, donné à Rouen, _p. 185_. + +_Repas_ de Lucius Verus, composé de douze convives et qui a coûté + 1,200,000 fr., _p. 179_, _not._ + +_Repas_ (les quatre) de lady Lucy, réglés par Henri VIII, _p. 253_. + +_Rêveries_ renouvelées des Grecs, ou symboles de Pythagore, _p. 109-118_. + +_Revue_ rétrospective, citée _p. 5_. + +ROBERT MACAIRE et Bertrand, personnages supposés, satirisant tous les + états, cités _p. 77_, _not._ + +_Rossignol_ (le chant du), texte pur rendu par différents auteurs, + _p. 332-341_, XIV. + +_Rôti à l'impératrice_ (du) dans les repas modernes, _p. 178_. + +RUPPÉ (Chérubin) récollet, auteur d'un ouvrage assez singulier + sur Notre-Dame de Lorette, _p. 371_. + + +S. + +SABELLIUS, philosophe platonicien, cité _p. 4_. + +_Saligia_, mot qui signifie les sept péchés capitaux, _p. 100-102_. + +_Sanglier à la troyenne_ (du), dans les repas des anciens, _p. 178_. + +_Saquebute_, instrument de musique, _p. 22_. + +_Sauvages_ (noms propres et mots singuliers des), _p. 42-54_. + +_Sauvages_ de l'Amérique du nord, (pétition des), _p. 48-50_. + +_Savoir_, mot français décomposé, _p. 95_. + +_Sens_ (des plaisirs des cinq) en paradis, _p. 412-416_. + +_Sentence_ de Jésus-Christ, rapportée en quatre textes différents, + _p. 393-405_. + +_Sigles_ (des), lettres exprimant des mots, _p. 97-107_. + +_Singularité_ numérique extraordinaire, _p. 150_. + +_Singularités_ annulaires, _p. 299_. + +_Singularités_ sur la date moderne de la mort de trois Papes, _p. 144_. + --Autres singularités relatives à des pontifes, des rois, des reines, + etc., etc., _p. 148_. + +_Singularités numériques_, _p. 132-134_. + +STERNE, son opinion sur les noms propres, _p. 34_. + +_Substantifs_, nombre de ces sortes de mots dans la langue anglaise et + dans la langue française, _p. 40_. + +_Suicide_ (la villa du), établissement utile et agréable pour tous les + fous atteints de cette malheureuse phrénésie, _p. 432-437_. + --Genres de mort à choisir dans cet établissement, _p. 435-436_. + +SULLY (Maximilien duc de), ses _Mémoires_ publiés sous des noms + singuliers, _p. 72_. + +_Symboles_ et préceptes de Pythagore, _p. 109-118_. + + +T. + +_Tableaux_ (dix) d'un grand prix, _p. 355_. + +TABOUROT (Estienne), savant dijonnais, cité _p. 71_. + +_Tact_ (des plaisirs du) en paradis, _p. 415_. + +_Tahiti_, et non Othaïti, île, _p. 43_, _not._ + +TAILLEMONT (C. de), écrivain français, _p. 223_, _not._ + +_Tailleur anglais_ (anecdote sur les douze fils d'un), _p. 273_, _not._ + +TAILLEVENT, cuisinier de Charles VII; sa recette de l'Hypocras, + _p. 314_, _not._ + +TAQUET, mathématicien; résultat de ses combinaisons des lettres de + l'alphabet, _p. 143_. + +TARBÉ (M. Théod.) de Sens, libraire très-instruit, cité _p. 99_. + +TERTULLIEN, savant théologien, cité _p. 70_. + +TESSIER (le R. P.), religieux carme, cité _p. 129_. + +_Testament_ de N. S. Jésus-Christ, passé dans toutes les formes + par-devant les quatre notaires Mathieu, Marc, Luc et Jean, _p. 389_. + +_Testament_ de la Sainte-Vierge, mentionné _p. 387_. + +_Thalmud_ (le), commentaire des Juifs, cité p. 4; + absurdités du Thalmud sur la création d'Adam, _p. 11_, _not._ + +THELIOUX (Barthelemi), auteur singulier, _p. 443_. + +THÉODORE DE BÈZE, cité _p. 106_. + +THOU (Auguste de), son extrait mortuaire, _p. 318_. + +_Traductions_ ridicules, par l'abbé de Marolles, etc., _p. 344-349_. + + +U. + +_Usage_ (d'un certain) dans l'Inde; (_de modo cac...._), _p. 320-326_. + +_Usage_ singulier d'un sonneur; questions sur l'origine de cet usage, + _p. 153_. + +_Utilité_ et nécessité de l'imposition des noms, _p. 35_. + + +V. + +VAN-PRAET, célèbre bibliographe français, cité _p. 37_ et _353_, _not._ + +_Variétés_ (petites) bibliographiques, _p. 350-563_. + +_Verbes_, nombre de ces sortes de mots dans les langues anglaise et + française, _p. 40_. + +VICTORIA, reine d'Angleterre, citée _p. 254_. + +_Villa_ (la) du suicide, _p. 432-437_. + +_Vocabulaire_ des noms propres et des mots singuliers répandus dans + l'ouvrage, _p. 449_. + +VOLTAIRE, sigles sur la première représentation de sa tragédie + d'Oreste, _p. 102_. + +_Vue_ (des plaisirs de la) en paradis, _p. 412_. + + +W. + +WIÉLAND, écrivain allemand, ses goûts gastronomiques, _p. 173_. + +WILLIAMS (M.), missionnaire anglais, cité _p. 38_. + +WOODVILLE (Elisabeth), épisode de sa jeunesse, avec des détails + historiques, p. 240. + + +Y. + +YAMEOS (langue des), _p. 59_. + + +Z. + +_Zaire_, quatre vers de cette tragédie supprimés par Voltaire, et + retrouvés, _p. 103_. + +ZOPYRE, courtisan de Darius, cité _p. 18_, _not._ + +ZOROASTRE, cité _p. 4_. + + +FIN. + + + + +NOTICE + +DE QUELQUES OUVRAGES DE M. G. PEIGNOT, + +_Qui se trouvent, en petit nombre, chez Victor_ LAGIER, +_lib.-édit. à Dijon_. (Affranchir les lettres.) + + +MANUEL DU BIBLIOPHILE, ou Traité du choix des _livres_ les plus +propres à former une collection précieuse et peu nombreuse; 2e édition +augmentée; 2 gros vol. in-8º, papier fin 9 f. + + Ce Traité présente en détail, 1º la Notice des ouvrages peu nombreux + pour lesquels les grands hommes de tous les temps ont eu une + prédilection particulière; 2º l'indication raisonnée des morceaux + les plus parfaits et les plus saillants des Classiques grecs, latins, + français et étrangers; 3º une Bibliographie des meilleurs ouvrages + dans tous les genres, propres à former une Bibliothèque plus ou + moins nombreuse, mais très-bien choisie; les meilleures éditions, en + différents formats, avec les prix désignés pour chaque auteur; la + manière de disposer une bibliothèque, d'y classer les livres et de + les préserver de toute avarie; avec des détails sur les formats, sur + les différents genres de reliûres, etc., etc. + +CHOIX DE TESTAMENTS anciens et modernes, remarquables par leur +importance, leur singularité ou leur bizarrerie, avec des détails +historiques et des notes; 2 forts vol. in-8º, très-bien imprimés 9 fr. + + Ce Recueil offre l'histoire et souvent le texte complet des nombreux + testaments dont on parle, tous puisés dans les différents siècles, + chez les anciens, au moyen âge et chez les modernes. Le premier par + ordre de dates, est celui de Platon, mort 348 ans avant J.-C., et le + dernier est celui de M. Helloin, mort en 1828. Les anecdotes abondent + dans ce Recueil; c'est là que se trouve imprimé pour la première fois + le testament complet de Napoléon. + +RECHERCHES sur la personne de Jésus-Christ, sur celle de Marie et +sur sa famille, avec notes archéologiques et tableaux synoptiques. +_Dijon_, 1829, 1 vol. in-8º 4 fr. 50 c. + + C'est un Recueil de tout ce que les Pères de l'Eglise, les Historiens + ecclésiastiques et les commentateurs ont dit sur la personne, la + taille, la figure, le maintien de Jésus-Christ et de Marie, et sur + leurs antiques portraits, avec des détails généalogiques sur les + membres de leur famille. + +RECHERCHES historiques sur les danses des morts.--Analyse de tout ce +qui a été publié sur l'origine des cartes à jouer. _Dijon_, 1826, +1 vol. in-8º, avec 5 fig. 9 fr. + + Deux ouvrages d'érudition, le premier sur un sujet peu connu en + France; le second sur une matière assez obscure, mais intéressante. + Le volume est entièrement imprimé sur papier fin d'Annonay; le tirage + est peu nombreux. + +DOCUMENTS authentiques sur les dépenses de Louis XIV, en bâtiments, +châteaux royaux (particulièrement celui de Versailles); en pensions, +gratifications aux gens de lettres; en établissements, monuments, etc.; +in-8º 4 fr. 50 c. + + On trouve dans ce vol., page 57, le sieur Chapelain (l'auteur de la + Pucelle), ayant du Roi 3,000 fr. de pension, «comme le plus grand + poète qui ait jamais été et du plus solide jugement;» tandis que + «Racine, poète français, a 600 francs.» + +RELATION des deux Missions de Dijon, l'une en 1737, l'autre en 1824; +2e édition corrigée et augmentée d'une notice sur l'origine des +Missions en France. Un vol. in-12 de 96 pag. 1 f. 50 c. + +L'ILLUSTRE JACQUEMART de Dijon. Détails historiques, instructifs +et amusants sur ce haut personnage, domicilié en plein air dans +cette ville depuis 1382, publiés avec sa permission en 1832, etc. +_Dijon_, 1832; in-8º, avec fig. 2 fr. 50 c. + + Facétie qui commence par une notice sur les anciennes horloges + curieuses, et qui donne l'histoire de celle de Dijon où figure + Jacquemart, avec le récit de sa translation de Courtrai en 1382, le + détail de ses restaurations, les pièces bourguignonnes faites en son + honneur, etc. + +HISTOIRE d'Hélène Gillet, ou relation d'un événement extraordinaire et +tragique, survenu à Dijon (sur l'échafaud) le 12 mai 1625; suivie d'une +notice, etc. _Dijon_, 1829; in-8º. 1 f. 50 c. + + Ce récit a tellement frappé Charles Nodier qu'il en a fait une + Nouvelle dans la _Revue de Paris_, 1831, t. 35, pages 18-36; on + l'a depuis réimprimée dans ses œuvres. + +MÉMORIAL religieux et biblique, ou Choix de Pensées sur la religion et +sur l'Ecriture-Sainte: 1 vol. in-18 de 296 pag., très-bien imp. sur +pap. fin. 1 fr. 50 c. + + C'est une réunion des pensées les plus sublimes et les plus + frappantes, extraites de tous les auteurs du premier ordre qui ont + prouvé la vérité et la nécessité de la religion et qui ont traité de + la Bible. + +ÉLÉMENTS de Morale, rédigés d'une manière simple, claire et +proportionnée à l'intelligence des enfants; 3e éd., 1 vol. in-18. 50 c. + +VIRGILE VIRAI en Borguignon. Choix des plus beaux livres de l'Enéide, +suivis d'épisodes tirés des autres livres (ancienne traduction en +patois bourguignon), avec sommaires et notes, 1831, grand-raisin, in-18 +de XLVIII-327 pages 5 fr. + +ESSAI sur l'origine de la langue française et sur un recueil de +monuments authentiques de cette langue, classés chronologiquement +depuis le neuvième siècle jusqu'au dix-septième, avec notes, tableau et +quatre fac-simile. 1835, in-8º 3 fr. 50 c. + +LES BOURGUIGNONS salés: diverses conjectures sur l'origine de ce dicton +populaire, etc. 1835, in-8º 2 fr. + +RECHERCHES historiques et philologiques sur la philotésie où usage de +boire à la santé, chez les Anciens, au moyen âge, et chez les Modernes. +1836, in-8º 2 fr. + +NOUVELLES RECHERCHES sur le dicton populaire FAIRE RIPAILLE. +1836, in-8º 75 c. + +DE LA LIBERTÉ de la presse à Dijon au commencement du dix-septième +siècle; ou Histoire de l'impression d'un opuscule en patois, publié en +1609 sur la démolition du château de Talant. 1836, in-8º 75 c. + +SOUVENIRS relatifs à quelques bibliothèques des temps passés. 1836, +in-8º 75 c. + +DE PIERRE ARETIN. Notice sur sa fortune, sur les moyens qui la lui ont +procurée et sur l'emploi qu'il en a fait; in-8º 75 c. + +SOUVENIRS relatifs à Saint-Paul de Londres, etc.; in-8º 75 c. + +RECHERCHES sur le luxe des Romains dans leur ameublement, etc. 1837, +in-8ºde xii-94 pag. 2 f. 50 c. + +RECHERCHES sur les diverses opinions relatives à l'origine et à +l'étymologie du mot PONTIFE. 1838, in-8º 1 fr. + +QUELQUES RECHERCHES sur d'anciennes traductions françaises de +L'ORAISON DOMINICALE et d'autres pièces religieuses, des 9e, +10e, 11e, 12e, 13e, 14e, 15e et 16e siècles; in 8º 2 fr. + +NOTICE sur un bas-relief, représentant les figures mystérieuses +et symboliques dont les quatre évangélistes sont ordinairement +accompagnés, suivie de Recherches sur l'origine de ces symboles. 1839, +in-4º de 16 p., fig. 1 fr. + +QUELQUES RECHERCHES sur le tombeau de Virgile, au mont Pausilipe. 1840, +in-8º 1 f. 50 c. + + * * * * * + +NOEL borguignon de Gui Barôzai (La Monnoye) avec le Glossaire complet. +Un gros volume in-8º, petit papier, 1776 3 fr. + +MANUEL de l'étranger à Dijon, ou Précis historique et biographique sur +la ville de Dijon, la Bourgogne, etc., par M. Girault; Un gros volume +in-12 de près de 600 pages, orné d'une gravure et du plan de la ville 4 +fr. + + +MANUEL théorique et pratique de l'Estimateur des forêts; par M. +Noirot-Bonnet; un vol. in-8º 7 fr. + + +MANUEL des Propriétaires et Régisseurs de bois et forêts, par M. +Noirot, géomètre-forestier; un gros vol. in-12 4 f. 50 c. + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78369 *** diff --git a/78369-h/78369-h.htm b/78369-h/78369-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8ca5687 --- /dev/null +++ b/78369-h/78369-h.htm @@ -0,0 +1,20612 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title> + Le livre des singularités | Project Gutenberg + </title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3,h4 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +p { + margin-top: .51em; + text-align: justify; + margin-bottom: .49em; +} + +p.mono { + font-family: monospace; + +} + +hr { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: 33.5%; + margin-right: 33.5%; + clear: both; +} + +hr.tb {width: 45%; margin-left: 27.5%; margin-right: 27.5%;} +hr.chap {width: 65%; margin-left: 17.5%; margin-right: 17.5%;} +@media print { hr.chap {display: none; visibility: hidden;} } +hr.blanc {visibility: hidden} + +div.chapter {page-break-before: always;} +h2.nobreak {page-break-before: avoid;} + +table { + margin-left: auto; + margin-right: auto; +} + +.tdr {text-align: right;} + + +.centeredparagraph { + width: 60%; + +} + +.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 92%; + font-size: small; + text-align: right; + font-style: normal; + font-weight: normal; + font-variant: normal; + text-indent: 0; +} /* page numbers */ + +.blockquot { + margin-left: 5%; + margin-right: 10%; +} + +.right {text-align: right;} + +.smcap {font-variant: small-caps;} + +.allsmcap {font-variant: small-caps; text-transform: lowercase;} + +/* Images */ + +img { + max-width: 100%; + height: auto; +} + + +.figcenter { + margin: auto; + text-align: center; + page-break-inside: avoid; + max-width: 100%; +} + +/* Footnotes */ + +.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + +.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + +.fnanchor { + vertical-align: super; + font-size: .8em; + text-decoration: + none; +} + +/* Poetry */ +/* uncomment the next line for centered poetry */ +/* .poetry-container {display: flex; justify-content: center;} */ +.poetry-container {text-align: center;} +.poetry {text-align: left; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} +.poetry .stanza {margin: 1em auto;} +.poetry .verse {text-indent: -3em; padding-left: 3em;} + +/* Poetry indents */ +.poetry .indent0 {text-indent: -3em;} +.poetry .indent10 {text-indent: 2em;} +.poetry .indent12 {text-indent: 3em;} +.poetry .indent14 {text-indent: 4em;} +.poetry .indent15 {text-indent: 5em;} +.poetry .indent2 {text-indent: -2em;} +.poetry .indent4 {text-indent: -1em;} +.poetry .indent6 {text-indent: 0em;} +.poetry .indent8 {text-indent: 1em;} + + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78369 ***</div> + +<h1> +LE LIVRE + +DES SINGULARITÉS. +</h1> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + + +<div class="chapter"> +<p> +<i>Cet Ouvrage se trouve aussi</i>:<br> +<span class="smcap">Crozet</span>, libraire, quai Malaquais; +A PARIS, +<br> +chez <span class="smcap">Techener</span>, libraire, place du Louvre;<br> +<span class="smcap">Dumoulin</span>, libraire, quai des Augustins.<br> +<br> +DIJON, IMPR. DE FRANTIN. 1840. +</p> +</div> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + + +<div class="chapter"> +<h1> +LE LIVRE +DES SINGULARITÉS, +</h1> +<h2 class="nobreak">PAR G. P. PHILOMNESTE,</h2> +<h3> +AUTEUR DES AMUSEMENTS PHILOLOGIQUES.</h3> + +<h4> +Non juvat assiduè libros tractare severos,<br> +Sed libet ad dulces etiam descendere lusus.<br> +</h4> +<h4><i>Johan.</i> <span class="smcap">Posthius</span>.</h4> + +<h4>DIJON,</h4> +<h4> +<span class="smcap">Victor</span> LAGIER, <span class="allsmcap">LIBRAIRE-ÉDITEUR, PLACE ST.-ÉTIENNE</span>.</h4> +<br> +<h4>PARIS,</h4> +<h4> +<span class="smcap">Pelissonnier</span>, lib., rue des Mathurins-S.-Jacques, 24.</h4> +<h4>1841.</h4> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_v">[Pg v]</span></p> + +<div class="chapter"></div> +<p>Pour toute Préface, ami lecteur, nous vous dirons +franchement que ce livre de <span class="allsmcap">SINGULARITÉS</span> ou plutôt de +sornettes, est un ouvrage à part, un recueil fantasque, +sérieux, burlesque, érudit, frivole, grave, amusant, +facétieux, admirable, piquant, détestable, parfois +instructif, parfois ennuyeux, souvent décousu, mais +toujours varié; c'est déjà quelque chose. Au surplus, +désirez-vous savoir par le menu ce qu'il renferme? +Continuez:</p> + +<table> +<tr><td></td><td>Pag.</td></tr> + +<tr><td><a href="#PREMIER_OBJET">PREMIER OBJET.</a>—<span class="smcap">Antégénésie</span>, ou Quelles<br> +étaient les occupations de Dieu avant la création? </td><td> 3</td></tr> + +<tr><td><a href="#SECOND_OBJET">SECOND OBJET.</a>—<span class="smcap">Création de l'homme</span>, poëme<br> +épisodique, rédivivifié du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Liminaire. </td><td> 12</td></tr> + +<tr><td>Invocation.—Formation du corps de l'homme. </td><td> 15</td></tr> +<tr><td>Siège de l'entendement </td><td> 16</td></tr> +<tr><td>Les yeux </td><td> 17</td></tr> +<tr><td>Le nez </td><td> 18</td></tr> +<tr><td>La bouche </td><td> 19</td></tr> +<tr><td>Les dents;—les oreilles </td><td> 21</td></tr> +<tr><td>Les mains;—les genoux;—les bras </td><td> 22</td></tr> +<tr><td>Les pieds;—la cervelle;—le cœur </td><td> 23</td></tr> +<tr><td>Le poumon;—l'estomach </td><td> 24</td></tr> +<tr><td>Epilogue </td><td> 25</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Création</span> de la femme </td><td> 26</td></tr> + +<tr><td><a href="#TROISIEME_OBJET">TROISIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Onomatographie amusante.</span><br> +Préliminaire. Sur la nécessité des noms </td><td> 31</td></tr> + +<tr><td>Note A sur le livre renfermant la tradition relative au<br> +nombre des enfants d'Adam </td><td> 37</td></tr> + +<tr><td>Note B relative aux opinions des savants sur le nombre<br> +des langues connues et parlées dans les différentes parties<br> +du globe </td><td> 38</td></tr> + +<tr><td>I. De certains noms propres chez les Sauvages </td><td> 42</td></tr> + +<tr><td>Mémoires d'un Sauvage </td><td> 44</td></tr> + +<tr><td>Adresse présentée par les chefs de plusieurs tribus sauvages<br> +de l'Amérique du Nord, au nouveau gouverneur<br> +du Canada </td><td> 48</td></tr> + +<tr><td>De certains noms singuliers dans les îles Sandwich </td><td> 50</td></tr> + +<tr><td>Dans l'Indoustan </td><td> 54</td></tr> + +<tr><td>II. De certains mots bizarres et remarquables par leur longueur,<br> +Au Mexique </td><td> 56</td></tr> + +<tr><td>Chez les Hurons, chez les Iroquois </td><td> 58</td></tr> + +<tr><td>Chez les Yameos, chez les Algonkins </td><td> 59</td></tr> + +<tr><td>Note sur le systême de numération chez les Sauvages </td><td> 60</td></tr> + +<tr><td>III. De la langue mariannaise </td><td> 61</td></tr> + +<tr><td>Modification du mot Coco dans cette langue </td><td> 62</td></tr> + +<tr><td>Anecdote sur l'utilité et les avantages du Cocotier </td><td> 63</td></tr> + +<tr><td>Noms propres singuliers par leur longueur </td><td> 66</td></tr> + +<tr><td>IV. Des noms qualificatifs d'une certaine étendue à<br> +Vienne en Autriche </td><td> 67</td></tr> + +<tr><td>V. Des noms et des mots de fantaisie créés d'une manière<br> +originale, etc. </td><td> 70</td></tr> + +<tr><td>VI. Historiette monosyllabique </td><td> 78</td></tr> + +<tr><td>VII. De la fatalité attachée à certains personnages dont<br> +les noms commencent et finissent par la même lettre </td><td> 82</td></tr> + +<tr><td>VIII. De quelques mots singuliers dans leur décomposition<br> +successive </td><td> 94</td></tr> + +<tr><td>IX. Des Sigles </td><td> 97</td></tr> + +<tr><td>De la Croix de S. Benoît vulgairement appelée <i>la Croix<br> +des Sorciers</i>; son explication </td><td> 98</td></tr> + +<tr><td>Du mot <span class="smcap">Saligia</span> ou Sigles sur les sept péchés capitaux </td><td> 100</td></tr> + +<tr><td>Autres Sigles: Sur l'<i>Oreste</i> de Voltaire, avec une anecdote<br> +sur quatre vers supprimés dans <i>Zaïre</i> </td><td> 102</td></tr> + +<tr><td>Sur une Affiche vénitienne </td><td> 103</td></tr> + +<tr><td>Les cinq P (formant la meilleure dot d'une jeune personne<br> +à marier) </td><td> 106</td></tr> + +<tr><td>Les trois O de Théodore de Bèze </td><td> 106</td></tr> + +<tr><td>Les cinq mots latins familiers à Louis XI </td><td> 107</td></tr> + +<tr><td>Maximes tirées du Bréviaire des politiques </td><td> 108</td></tr> + +<tr><td><a href="#QUATRIEME_OBJET">QUATRIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Rêveries renouvelées des<br> +Grecs</span>, ou symboles et préceptes de Pythagore </td><td> 109</td></tr> + +<tr><td>Son système sur les nombres, leur puissance, faculté et<br> +propriété </td><td> 118</td></tr> + +<tr><td>Ses préceptes diététiques </td><td> 123</td></tr> + +<tr><td>Son système de métempsycose </td><td> 126</td></tr> + +<tr><td>Liste des ouvrages qu'on lui attribue</td><td> 130</td></tr> + +<tr><td><a href="#CINQUIEME_OBJET">CINQUIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Singularités numériques</span>:<br> +Sur diverses propriétés du nombre neuf </td><td> 132</td></tr> + +<tr><td>—Du nombre <span class="allsmcap">TRENTE-SEPT</span> </td><td> 133</td></tr> + +<tr><td>D'un cours de géométrie en vers </td><td> 134</td></tr> + +<tr><td>Vers techniques sur le rapport du diamètre du cercle à<br> +sa circonférence, exprimé en décimales </td><td> 137</td></tr> + +<tr><td>Vers mnémoniques sur la passion </td><td> 138</td></tr> + +<tr><td>—Sur les Conciles œcuméniques</td><td> 139</td></tr> + +<tr><td>Vers latins dont la structure a prêté au calcul:<br> +Le premier </td><td> 140</td></tr> + +<tr><td>Le second et le troisième </td><td> 142</td></tr> + +<tr><td>Mot d'Archimède </td><td> 144</td></tr> + +<tr><td>Singularité sur la mort des Papes Pie VII, Léon XII<br> +et Pie VIII </td><td> 144</td></tr> + +<tr><td>Autres singularités sur le titre nominal de trois Papes,<br> +de trois rois et de trois reines de France </td><td> 148</td></tr> + +<tr><td>Singularité numérique extraordinaire </td><td> 150</td></tr> + +<tr><td>Question sur l'origine d'un usage singulier </td><td> 153</td></tr> + +<tr><td>Mélanges sur le baptême, le mariage et la mort;<br> +amphigouri énigmatique </td><td> 154</td></tr> + +<tr><td>Quel est l'âge où la femme trouve le plus ordinairement<br> +à se marier </td><td> 157</td></tr> + +<tr><td><a href="#SIXIEME_OBJET">SIXIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">De la Gastronomie</span> </td><td> 159</td></tr> + +<tr><td>I. Aphorismes gastronomiques, principes généraux </td><td> 160</td></tr> + +<tr><td>De quelques comestibles </td><td> 162</td></tr> + +<tr><td>II. Goûts gastromaniques (et non gastronomiques) de<br> +certains personnages célèbres </td><td> 166</td></tr> + +<tr><td>III. Des balances gastronomiques </td><td> 176</td></tr> + +<tr><td>IV. Du <i>Sanglier à la troyenne</i> chez les Anciens, et du<br> +<i>Rôti à l'impératrice</i> chez les Modernes </td><td> 178</td></tr> + +<tr><td>V. Bol de punch remarquable </td><td> 180</td></tr> + +<tr><td>VI. Mémoire d'apothicaire et singuliers régimes de santé </td><td> 181</td></tr> + +<tr><td>Repas épiscopal à Rouen </td><td> 185</td></tr> + +<tr><td>VII. Cours de Rhétorique à la cuiller, suivi d'un dîner<br> +logique </td><td> 189</td></tr> + +<tr><td><a href="#SEPTIEME_OBJET">SEPTIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Quelques lettres singulières</span><br> +écrites par des Papes, des Rois, des<br> +Princes, etc., etc.<br> +<br> +Des prétendues lettres écrites par Jésus-Christ, la<br> +Sainte Vierge, etc. </td><td> 191</td></tr> + +<tr><td>I. Lettre du Pape Jean XXII à Philippe-le-Long </td><td> 194</td></tr> + +<tr><td>II. Lettre d'un curé de Paris au même Pape Jean XXII,<br> +relative au neveu de S. S. qui avait été pendu </td><td> 196</td></tr> + +<tr><td>III. Lettre de l'empereur Maximilien à Marguerite<br> +d'Autriche </td><td> 197</td></tr> + +<tr><td>IV. Lettre d'Anne Boleyn, écrite dans sa jeunesse </td><td> 201</td></tr> + +<tr><td>V. Lettre (à double sens) de M<sup>me</sup> de Saint-André au<br> +prince de Condé </td><td> 206</td></tr> + +<tr><td>VI. Lettre de Charles IX à la comtesse de Crussol </td><td> 209</td></tr> + +<tr><td>VII. Autre lettre du même à son frère le duc d'Anjou </td><td> 209</td></tr> + +<tr><td>VIII. Lettre de Catherine de Médicis au duc d'Anjou </td><td> 210</td></tr> + +<tr><td>IX. Lettre de Charles IX à son frère le roi de Pologne </td><td> 211</td></tr> + +<tr><td>X. Lettre de Henri III à Réné de Faucigny </td><td> 212</td></tr> + +<tr><td>XI. Lettre de Henri IV à M<sup>me</sup> de Monglat, pour lui<br> +recommander de bien fouetter le Dauphin, son fils;<br> +anecdotes à ce sujet </td><td> 214</td></tr> + +<tr><td>Lettre de ce prince encore enfant à son père Henri IV </td><td> 218</td></tr> + +<tr><td>XII. Lettres plaisantes de l'abbé de Montreuil </td><td> 220</td></tr> + +<tr><td>XIII. Correspondance laconique </td><td> 221</td></tr> + +<tr><td>XIV. Lettre facétieuse sur un projet de réforme de l'orthographe </td><td> 223</td></tr> + +<tr><td>XV. Lettres de deux fashionnables </td><td> 226</td></tr> + +<tr><td>XVI. Lettre turque d'Ibrahim Pacha au Grand Seigneur </td><td> 230</td></tr> + +<tr><td>XVII. Lettre indienne de Krichnaya </td><td> 232</td></tr> + +<tr><td>XVIII. Lettre chinoise adressée à la reine Victoria </td><td> 235</td></tr> + +<tr><td><a href="#HUITIEME_OBJET">HUITIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Quelques documents singuliers</span><br> +empruntés aux Anglais.<br> + +I. Ordonnance de police de Richard I<sup>er</sup> partant pour la<br> +Croisade </td><td> 237</td></tr> + +<tr><td>II. Episode biographique de la jeunesse d'Elisabeth<br> +Woodville </td><td> 240</td></tr> + +<tr><td>III. Instructions données par Henri VII, pour obtenir<br> +des renseignements sur le personnel d'une jeune princesse<br> +de Naples </td><td> 244</td></tr> + +<tr><td>Réponse </td><td> 248</td></tr> + +<tr><td>IV. Quelques articles d'un réglement pour le service de<br> +la Maison du Roi, à la Cour de Henri VIII </td><td> 250</td></tr> + +<tr><td>Repas donné au couronnement d'Anne Boleyn, le 2 juin<br> +1533 </td><td> 256</td></tr> + +<tr><td>V. Singulière ordonnance rendue en 1563, sur les portraits<br> +et la beauté de la reine Elisabeth </td><td> 258</td></tr> + +<tr><td>VI. Quelques lois d'Angleterre assez singulières </td><td> 266</td></tr> + +<tr><td>VII. Excentriques anglais </td><td> 270</td></tr> + +<tr><td>Le vieux Lowel </td><td> 271</td></tr> + +<tr><td>Sir Stukeley </td><td> 273</td></tr> + +<tr><td>M. Howe </td><td> 275</td></tr> + +<tr><td>L'excentrique politique </td><td> 277</td></tr> + +<tr><td><a href="#NEUVIEME_OBJET">NEUVIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Variétés.</span><br> +I. Curiosités microscopiques recueillies chez les Anciens<br> +et chez les Modernes </td><td> 283</td></tr> + +<tr><td>Petits chefs-d'œuvre en écriture </td><td> 284</td></tr> + +<tr><td>Petits tours de force en mécanique </td><td> 290</td></tr> + +<tr><td>II. Singularités annulaires:<br> +Bagues hiéroglyphiques </td><td> 299</td></tr> + +<tr><td>Bagues arcaniques </td><td> 304</td></tr> + +<tr><td>III. Du nombre <span class="allsmcap">QUATORZE</span>, relativement à Henri IV </td><td> 307</td></tr> + +<tr><td>IV. Quelques singularités extraites d'anciens registres de<br> +l'état civil </td><td> 312</td></tr> + +<tr><td>V. D'un certain usage dans l'Inde </td><td> 320</td></tr> + +<tr><td><a href="#DIXIEME_OBJET">DIXIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Le chant du rossignol</span>, texte<br> +pur, écrit sous sa dictée et traduit en français,<br> +précédé de son éloge, et suivi d'un mot sur le<br> +langage des animaux </td><td> 332</td></tr> + +<tr><td>De quelques traductions singulières </td><td> 344</td></tr> + +<tr><td><a href="#ONZIEME_OBJET">ONZIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Variétés bibliographiques.</span><br> + +I. Plan d'un petit cabinet d'amateur, composé de dix<br> +ouvrages et de dix tableaux seulement, dont le prix<br> +coûtant n'a guère excédé la modique somme de deux<br> +millions </td><td> 350</td></tr> + +<tr><td>Catalogue des dix ouvrages </td><td> 351</td></tr> + +<tr><td>Catalogue des dix tableaux </td><td> 355</td></tr> + +<tr><td>II. Petite bibliothèque lexicographique </td><td> 357</td></tr> + +<tr><td><a href="#DOUZIEME_OBJET">DOUZIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Pièces religieuses.</span><br> + +I. De quelques ouvrages mystiques assez singuliers,<br> +publiés dans les <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> et <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles, parmi lesquels se<br> +distinguent:<br> + +La doulce mouelle des saints Os de l'Avent </td><td> 364</td></tr> + +<tr><td>Le Quadragésimal spirituel, c'est assavoir la salade, les<br> +fèves, les pois, etc. </td><td> 365</td></tr> + +<tr><td>La seringue spirituelle pour les ames constipées, etc. </td><td> 366</td></tr> + +<tr><td>Les pillules spirituelles, etc. </td><td> 367</td></tr> + +<tr><td>Le fouet des pécheurs...., des apostats...., des jureurs...,<br> +des paillards, etc. </td><td> 368</td></tr> + +<tr><td>La louange des femmes, etc. </td><td> 369</td></tr> + +<tr><td>II. De quelques ouvrages singuliers, relatifs à la Vierge<br> +Marie </td><td> 370</td></tr> + +<tr><td>La maison de la Sainte Vierge, enlevée de Nazareth, etc.<br> +(Ouvrage singulier surtout par les dates précises de l'âge<br> +de Marie à diverses époques de sa vie.) </td><td> 371</td></tr> + +<tr><td>Le livre de la toute belle sans pair, etc. </td><td> 379</td></tr> + +<tr><td>Salutation aux membres sacrés de la glorieuse Vierge<br> +mère de Dieu, par un Capucin </td><td> 380</td></tr> + +<tr><td>Le livre des louanges de la Sainte Vierge, par Albert-le-Grand </td><td> 383</td></tr> + +<tr><td>Méditation sur la saincte gésine de Nostre Dame </td><td> 385</td></tr> + +<tr><td>Du Testament de la Sainte Vierge en faveur des Carmes </td><td> 387</td></tr> + +<tr><td>III. Testament de Jésus-Christ </td><td> 389</td></tr> + +<tr><td>IV. Sentence de Jésus-Christ (quatre textes différents<br> +copiés littéralement) </td><td> 393</td></tr> + +<tr><td>Le premier </td><td> 394</td></tr> + +<tr><td>Le second </td><td> 396</td></tr> + +<tr><td>Le troisième </td><td> 400</td></tr> + +<tr><td>Le quatrième </td><td> 401</td></tr> + +<tr><td>V. Du Paradis, de ses merveilles et de ses joyes, par<br> +Fr. Arnoulx, chanoine de Riez </td><td> 405</td></tr> + +<tr><td><a href="#ADDITIONS">ADDITIONS.</a><br> + +I. <span class="smcap">Note</span> sur le Christianisme des Sauvages du nord de<br> +l'Amérique </td><td> 423</td></tr> + +<tr><td>II. Anecdotes sur le <span class="allsmcap">FOUET</span>, correction qu'on administrait<br> +assez souvent au petit <span class="smcap">Louis</span>, dauphin de France, même<br> +lorsqu'il fut roi sous le nom de Louis XIII. </td><td> 423</td></tr> + +<tr><td>III. Sur l'émeute du <span class="smcap">Lanturelu</span>, arrivée à Dijon en 1630 </td><td> 425</td></tr> + +<tr><td>Lettre d'un Dijonnais contemporain sur cette émeute </td><td> 426</td></tr> + +<tr><td>IV. <span class="smcap">Expérience patibulaire</span>, racontée par Bâcon </td><td> 430</td></tr> + +<tr><td>La <span class="smcap">Villa du suicide</span> </td><td> 432</td></tr> + +<tr><td>V. Acrostiche triple sur les mots <span class="smcap">Jesus Maria</span> </td><td> 437</td></tr> + +<tr><td>VI. <span class="smcap">Epistola</span> <i>de Miseriâ curatorum</i>. (Les tribulations des<br> +curés.) </td><td> 439</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">L'Accusation</span> correcte du vray pénitent, ou Dialogues<br> +relatifs à la confession </td><td> 439</td></tr> + +<tr><td>VII. <span class="smcap">L'Eloge</span> de la Sainte Vierge Marie, tiré d'un vieux<br> +mystère et mis dans la bouche du Diable </td><td> 440</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Supplication</span> à Nostre Dame, par Pierre de Nesson </td><td> 440</td></tr> + +<tr><td>VIII. <span class="smcap">Dei descriptio</span> (Définition de Dieu) </td><td> 442</td></tr> + +<tr><td>IX. <span class="smcap">La Princesse des oraisons</span>, ou les attraits ravissants<br> +de notre Père céleste, tirés de l'excellence merveilleuse<br> +de l'oraison dominicale, etc. </td><td> 443</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Signification</span> et emphase de la diction <span class="allsmcap">AMEN</span> </td><td> 445</td></tr> + +<tr><td>X. <span class="smcap">Recette</span> pour devenir un parfait courtisan </td><td> 446</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Recette</span> infaillible contre la goutte </td><td> 446</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Amusette</span> d'écolier, ou le <i>pinta trahit pintam</i>, etc. </td><td> 447</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Titres</span> de cinq dissertations curieuses, égarées et retrouvées<br> +trop tard pour faire partie du présent volume </td><td> 447</td></tr> + +<tr><td><a href="#VOCABULAIRE"><span class="smcap">Vocabulaire</span></a> des noms propres et des mots singuliers,<br> +bizarres, sauvages et de fantaisie, éparpillés dans un<br> +certain chapitre de l'ouvrage </td><td> 449</td></tr> + +<tr><td><a href="#TABLE"><span class="smcap">Table</span></a> des matières </td><td> 453</td></tr> +</table> + + +<h3>FIN DE LA TABLE DES DIVISIONS.</h3> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_xiv">[Pg xiv]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="ARTICLE_OMIS">ARTICLE OMIS,</h2> +</div> + +<h3>à <i>rétablir</i> p. 341.</h3> + + +<p>Nous avons consacré, dans le présent recueil, pp. 332-344, +un chapitre au <span class="smcap">Chant</span> <i>du Rossignol</i>, écrit sous sa dictée; nous +avons donné plusieurs variantes de ce chant, mais il nous en est +échappé une que nous nous empressons de rétablir ici; son omission +serait une lacune impardonnable en si grave matière. Nous puisons +cette nouvelle variante dans les agréables causeries de M. de +C........, publiées sous le titre de <i>Souvenirs de madame la Marquise +de Créquy</i>. Voici comment l'auteur met en jeu notre gentil musicien +emplumé, accompagné de son savant copiste et traducteur, +M. Dupont de Nemours:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Il arriva qu'un jour (dit M<sup>me</sup> la Marquise), chacun +se demanda pourquoi tout Paris avait reçu des invitations +pour une grande soirée chez la marquise de Villiers? C'était +pour entendre de la musique, et tout le monde y fut avec +la persuasion que ce serait une étrange affaire. On apprit +en arrivant qu'il était question d'un concert vocal, et que +toutes les personnes de la famille devaient y faire leur +partie. Jugez l'agréable surprise! On se forme en cercle, +et c'était un maniaque appelé M. Dupont qui devait diriger +toutes ces belles voix.—«Monseigneur, Mesdames et +Messieurs (commença par dire M. Dupont, en faisant +une inclination profonde à M. le Prince de Conti), vous +allez entendre une cantate imitée du chant naturel au +<i>Rossignol</i>; j'ose me flatter d'avoir eu le bonheur de l'écrire +et de l'accentuer sous la dictée de la nature.» Et puis<span class="pagenum" id="Page_xv">[Pg xv]</span> +voilà tous ces aimables enfants de la maison qui se mettent +à chanter en fausset:</p> +</div> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Ti-ô-ou, ti-ô-ou, ti-ô-ou,</div> + <div class="verse indent4">Spé tiou z'cou-à.</div> + <div class="verse indent4">Cou-orror-pipi;</div> + <div class="verse indent0">Ti-ô, ti-ô, ti-ô, ti-ô-tixe!</div> + <div class="verse indent0">Cou-ciò, cou-ciò, cou-ciò!</div> + <div class="verse indent0">Z'cou-ô, z'cou-ô, z'cou-ô;</div> + <div class="verse indent4">T'zi, t'si, t'si....</div> + <div class="verse indent0">Curror-tiou! z'quouâ-pipi, coui!</div> + </div> +</div> +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>«C'est ainsi qu'on nous donna bien imprimée sur papier +couleur de rose, la cantate ornithologique et philomélique +de M. Dupont de Nemours; figurez-vous, si vous pouvez, +les fous-rires, en entendant chanter sept à huit romances +telles que celle-ci par une pareille couvée de rossignols?» +(<i>Souvenirs de madame la marquise de Créquy</i>, nouv. +édit.; Paris, Delloye, 1840. 9 <i>vol. in</i>-18; voy. tom. VI, +pp. 222-223.)</p> +</div> + +<p>Tel est le récit de M. de C........, que nous ne donnons nullement +pour article de foi, mais qui présente une troisième variante +indispensable à notre article <span class="smcap">Rossignol</span>.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_1">[Pg 1]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LE_LIVRE">LE LIVRE +DES SINGULARITÉS</h2> +</div> + + +<p>que nous offrons au public, ne justifierait nullement +son titre, si, comme les livres ordinaires, il commençait +par le commencement, c'est-à-dire par quelque +chose qui tînt aux origines et même aux origines les plus +reculées, telles que la création, par exemple; car en +fait d'événements, on n'est guère dans l'usage de remonter +plus haut. Eh bien! nous déclarons que, dans +la circonstance présente, rien ne serait plus commun, +plus vulgaire et même plus trivial que de commencer +ainsi. C'est pourquoi, voulant donner à notre recueil +une physionomie particulière, originale, singulière, +nous avons décidé dans notre haute sagesse, qu'il ne +commencerait point par le commencement, mais que, +sortant de l'ornière de la routine, il commencerait +avant le commencement.—Voilà du nouveau, dira-t-on, +et même de l'absurde.—Du nouveau, oui; +mais de l'absurde, non.—Dites-nous donc comment +un livre peut commencer avant le commencement?—Le +voici, Messieurs; et notre démonstration ne +sera pas longue: Convenez-vous que la création,<span class="pagenum" id="Page_2">[Pg 2]</span> +dont nous avons eu l'honneur de vous parler plus +haut, est le commencement de toutes choses?—Oui, +sans doute.—Or, si, dans notre livre, plaçant en +seconde ligne ladite création, nous vous présentons de +prime-abord l'histoire détaillée de ce qui l'a précédée, +qu'en conclurez-vous?—Ah! ah! c'est différent.—Vous +en conclurez nécessairement que notre livre +commence avant le commencement, puisqu'il commence +avant la création. C'est donc cette histoire que +vous allez trouver dans le joli petit chapitre suivant, +chapitre passablement sérieux, encore plus ennuyeux, +mais indispensable en tête d'un livre de singularités, +créé et mis au monde uniquement pour votre amusement, +instruction et jubilation. Vous remarquerez +que nous avons baptisé ce chapitre du beau nom +d'<span class="smcap">Antégénésie</span>, mot sublime qui exprime bien l'état +des choses tel qu'il était quand rien n'était, hors +<span class="smcap">Dieu</span> dont l'immensité est le mobile de l'histoire en +question.</p> + +<p>En définitive, nous croyons avoir prouvé victorieusement +que le <span class="smcap">Livre des singularités</span> ne commence +point <span class="allsmcap">PAR</span> le commencement, mais qu'il commence +<span class="allsmcap">AVANT</span> le commencement, <i>Quod erat demonstrandum</i> +pour son honneur et gloire. Entrons en matière, et +prenons le ton sérieux qui convient à la gravité du +sujet.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_3">[Pg 3]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="PREMIER_OBJET">PREMIER OBJET.</h2> +</div> + + +<h3>ANTÉGÉNÉSIE, +OU +QUELLES ÉTAIENT LES OCCUPATIONS DE DIEU +AVANT LA CRÉATION?</h3> + + +<p>Cette question bizarre qui mérite bien de prendre le pas +sur toutes les <span class="allsmcap">SINGULARITÉS</span> passées, présentes et futures, +a produit vers le <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, un léger opuscule qui, sans +être fort curieux par la manière dont il est traité, n'est +cependant pas tout-à-fait indigne de fixer un instant l'attention +du philologue, ne serait-ce que sous le rapport soit +de son originalité, soit de sa rareté; car, comme traité +spécial d'un sujet aussi hétéroclite, nous le croyons unique +dans son genre. Nous ne faisons pourtant aucun doute que +l'auteur, tout simple, tout bonhomme qu'il paraît, n'ait +eu quelque connaissance de certaines pensées détachées +que les philosophes anciens nous ont transmises sur cet +objet, et qu'il n'en ait fait son profit; nous en avons +reconnu plusieurs dont il ne parle pas dans son étrange +élucubration, mais qu'il est bon de citer.</p> + +<p>Platon, par exemple, est le premier qui a considéré la +Divinité dans sa solitude éternelle avant la production des +êtres finis. Il est vrai qu'ensuite il nous la représente sortant +de son unité, pour montrer les différentes manières par lesquelles +elle a voulu manifester sa puissance et se dépeindre +au dehors.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_4">[Pg 4]</span></p> + +<p>Aristote a soutenu que Dieu possédait et possède en lui-même +un bonheur parfait, parce qu'il se connaît et +qu'avant la création des êtres il se contemplait avec un +plaisir infini.</p> + +<p>Jamblique, disciple de Porphyre, soutient que, selon +les Egyptiens, Dieu exista dans son unité solitaire avant +tous les êtres, qu'il est la source et l'origine de tout ce qui +est intelligent ou intelligible, premier principe se suffisant +à lui-même, incompréhensible, père de toutes les +essences.</p> + +<p>«A l'origine des choses, dit le platonicien Sabellius, +Dieu silencieusement concentré dans son être ineffable, +unité absolue, sans émanation et sans révélation, n'avait +encore rien tiré de cette profondeur où tout reposait. +L'ame du Christ, puis l'Esprit Saint, puis enfin l'ame de +l'homme, rayonnements successifs de l'ame de Dieu, se +produisirent tour-à-tour, et l'univers moral fut créé.»</p> + +<p>Le célèbre docteur Pocok, citant Albuféda, dit que, +selon la doctrine de Zoroastre, suivie en Perse et en +Arabie, Dieu avait existé de tout temps dans une solitude +adorable, sans compagnon et sans rival.—Etc., etc<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Il est dit, (dans le <span class="allsmcap">THALMUD</span>, recueil qui n'est pas exempt de +choses plus que singulières et parfois saugrenues), que «Dieu, +afin de tuer le temps avant la création de l'univers, où il était +seul, s'occupait à bâtir divers mondes qu'il détruisait aussitôt, +jusqu'à ce que, par différents essais, il eût appris à en faire un +aussi parfait que le nôtre.» (Voy. <span class="smcap">Basnage</span>, <i>Histoire des Juifs</i>, +liv. III, ch. 6.) Cette folie rabbinique ne nous a pas paru devoir +figurer parmi les opinions des philosophes que nous venons de +rapporter.</p> + +</div> + +<p>Il est présumable que ces diverses pensées, qui toutes +dérivent de l'école de Platon, n'ont point été inconnues +à l'auteur de l'opuscule en question, comme il sera facile<span class="pagenum" id="Page_5">[Pg 5]</span> +de s'en convaincre en parcourant l'extrait que nous allons +en donner.</p> + +<p>Cet opuscule, tiré des manuscrits de la bibliothèque du +Roi (<i>fonds Béthune</i>, n<sup>o</sup> 7341), a été imprimé en entier, +sans doute pour la première et dernière fois, dans un +journal littéraire intéressant, la <i>Revue rétrospective</i>, N<sup>o</sup> +IX, juin 1834, <i>in</i>-8<sup>o</sup>, pp. 456-463; on voit que cette +pièce a peu d'étendue (7 pages), et ce n'est pas un grand +malheur, car elle n'offre rien de bien attrayant. Aussi +nous garderons-nous de la rapporter en entier, et nous +nous bornerons à quelques citations des passages les plus +supportables ou les plus singuliers. Ces citations suffiront +pour faire apprécier cette œuvre mystique. L'auteur anonyme, +très-bon catholique, veut nous donner une idée +de l'essence de Dieu, indépendante de toute création, et +se complaisant dans son ineffable trinité. Il débute ainsi, +dans son style un peu suranné:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Ce dire ancien, <i>il ne faut s'enquérir quels pactes de +mariage il y a entre Jupiter et Junon</i>, nous enseigne +que nous ne devons estre trop curieux de vouloir pénétrer +dans les mystères du ciel, ni de Dieu mesme; l'esprit de +l'homme est aveugle au regard des choses divines, qui +sont exprès appelées mystères, pour ce qu'elles sont cachées +aux yeux de l'intelligence et posées bien loin au delà de +la connoissance et plus haute faculté de l'ame.....</p> + +<p>»A la vérité, demander ce que Dieu faisoit avant la +création du monde, c'est parler impertinemment, ou +même puérilement, et ne savoir proprement ce qu'on +demande; car cette parole <i>faisoit</i> inclut quelque sorte +d'action intime, une action réelle qui ne peut être +en Dieu, ni provenir de cette unique source d'intelligence +et de perfection. Dieu est un esprit souverain<span class="pagenum" id="Page_6">[Pg 6]</span> +qui n'agit pas à la façon des artisans du monde; les +hommes ne peuvent accomplir leurs ouvrages que par le +moyen des instruments et outils à ce propres et convenables; +mais Dieu n'a point d'instruments chez lui pour travailler, +il n'a que faire d'outils pour ouvrer. Aussi, à +parler proprement, il ne fait pas, il agit; ou bien, en +faisant toutes choses, il ne fait rien, c'est-à-dire, il se +repose en travaillant, et par son seul vouloir son œuvre +est accomplie et parfaite. En Dieu il y a une intelligence, +une volonté souveraine; de façon qu'il veut agir (agir, +dis-je, sans action, sans mouvement actuel), il agit par +le moyen de son intelligence, de sa volonté suprême; et +dès-lors qu'il délibère en son intelligence de donner l'être +à quelque ouvrage, à l'instant cet ouvrage est accompli +par sa volonté divine......</p> + +<p>»Il est certain que Dieu éternel, lequel a fait le monde +par sa parole, se pouvoit bien passer du monde et n'avoit +que faire des créatures, car il vivoit et régnoit avant les +siècles, très-heureux et très-content dans le paradis de +son essence et dans l'essence de lui-même; et la vérité +est que le monde et les anges et toutes les créatures ont été +tirées du non être à l'être, ou (pour parler avec le philosophe) +de l'être idéal à l'être formel par sa toute-puissance +et bonté, afin de participer à la très-heureuse fécondité +de l'Être divin, de sa grâce et de sa gloire merveilleuse. +Ainsi Dieu n'ayant que faire de toutes les choses qu'il a +faites volontairement, toutes ces choses ont affaire de +Dieu pour être, pour vivre et subsister heureusement +selon la dignité de leurs espèces......</p> + +<p>»Ainsi Dieu éternel ne laissoit pas que de vivre très-content +sans le monde (qui ne pouvoit apporter aucun +avantage à son contentement et à sa gloire), en ayant +aussi chez lui-même dès l'éternité, la forme plus expresse<span class="pagenum" id="Page_7">[Pg 7]</span> +et, sans comparaison, plus excellente qu'elle n'est en +l'ouvrage actuel et corporel. Dieu n'avoit donc que faire +du monde, combien qu'il ait voulu l'establir en certain +temps, puisqu'il est lui-mesme le vrai monde intellectuel, +comprenant en la sphère de son immensité et le monde +intelligible et le sensible et le petit monde compris dans +le pourpris du grand monde. Dieu n'avoit que faire des +anges, lui qui est l'intelligence souveraine; il n'avoit +que faire des corps, lui qui est tout esprit, acte pur et +simple, abstrait de toute nature et composition élémentaire; +il n'avoit que faire des ames, car il est tout intellect, +et l'intellect est l'ame de l'ame, comme la prunelle +est l'œil de l'œil......</p> + +<p>»Davantage, l'éternité est appelée des docteurs la +maison intelligible de Dieu; aussi n'avoit-il que faire +des temps pour subsister, car l'éternité est le temps immense +de Dieu, ayant créé le temps et les moments pour +le bénéfice de l'homme et des autres choses admises en la +nature.... S'il y a eu quelque temps avant qu'il fît le ciel +et la terre (ce qui est impossible), pourquoi est-ce que l'on +demande: Qu'est-ce que Dieu faisoit alors? Et pourquoi +est-ce qu'on dit qu'il cessoit d'ouvrer? Car il avoit fait ce +temps-là même. Que si avant le ciel et la terre, il n'y +avoit point de temps, pourquoi est-ce que l'on demande +ce que Dieu faisoit alors? car il n'y avoit point d'adonques +ni d'alors, là où il n'y avoit point du tout de temps. +C'est donc une impiété de demander ce que Dieu faisoit +avant le monde, puisque lui-même est tellement l'essence +de toute chose, que, sans lui et hors lui, (c'est-à-dire, +sans sa grâce et providence), tout ce qui est ou +qui semble avoir quelque chose de l'être, n'est rien et +n'a point de substance réelle.</p> + +<p>»Mais il est véritable, (pour répondre à ces ames impies,<span class="pagenum" id="Page_8">[Pg 8]</span> +à ces chiens d'athées et à ces pourceaux d'Épicure<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>), +que Dieu faisoit avant la création des choses, ce qu'il fait +maintenant et ce qu'il fera toujours......</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Nous n'avons rien de commun avec messieurs les athées et les +épicuriens; mais nous ne pouvons nous empêcher d'observer que +les épithètes de <i>chiens</i> et de <i>pourceaux</i> n'annoncent ni délicatesse +ni politesse chez M. l'antégénésien, ici digne modèle ou émule du +R. P. Garasse.</p> + +</div> + +<p>»Dieu ne croupissoit point en paresse et loisir avant +qu'il eût créé le monde, lui qui, au témoignage de Jésus-Christ, +fait toujours une œuvre qu'aucun ne connoît non +plus que l'ouvrier, sinon le Fils, et celui auquel le Fils +l'aura voulu révéler. Donques cette Intelligence souveraine +contemploit avant les temps, dans le ciel de son éternité, +le Verbe divin, son image très-pure, le Verbe éternel +auquel il prend son souverain plaisir, pour lequel il a mis +en être toutes choses, auquel elles seront un jour réunies +par la vertu du Saint-Esprit qui est l'aimant intellectuel et +le lien et l'accomplissement de toutes essences; et c'est en +ce Verbe éternel et coéternel à Dieu que le Souverain se +contemple de toute éternité; et de la contemplation ineffable +de ces deux (à savoir du Père et du Fils) procède une +troisième personne qui est le Saint-Esprit, saint amour, +amour essentiel, unissant par un moyen sans moyen cette +trinité très-sainte et vénérable.</p> + +<p>»Si donc l'on me demande ce que Dieu faisoit avant la +création du monde, je réponds avec tous les théologiens, +qu'il contemploit son Fils unique, non fait, ni créé, mais +engendré de toute éternité par son intelligence et contemplation +divine<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>; qu'en ce Verbe éternel, il contemploit<span class="pagenum" id="Page_9">[Pg 9]</span> +l'archétype et le monde du monde, les anges, les ames et +toutes les créatures; bref, il voyoit (comme il voit toujours +d'une même sorte) en ce Verbe divin clairement et manifestement +toutes choses. Or l'action sans action du grand lien +étant la contemplation divine, nous devons aussi en ce +monde affecter la vie contemplative, vivant selon l'esprit +et non selon la chair, employant notre intellect et toutes +les facultés de notre ame aux exercices spirituels, au lieu +de les convertir aux actions humaines et corporelles, aux +fonctions du corps, aux œuvres de concupiscence qui ne +tendent qu'à la mort.......</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> Il existe un ouvrage intitulé: <i>Dissertation où l'on cherche à +prouver par l'Ecriture, que l'ame de Jésus-Christ étoit dans le +Ciel une intelligence pure et glorieuse, avant d'être unie à un +corps humain dans le sein de la bienheureuse vierge Marie.</i> +Londres, 1739, pet. in-8<sup>o</sup>. Ce volume fait partie de la riche +bibliothèque du savant M. Leber, cédée par lui à la ville de Lyon. +Voy. le n<sup>o</sup> 83 du superbe catalogue qu'il en a dressé; <i>Paris, +Techener</i>, 1839, 3 vol. in-8<sup>o</sup>, fig.</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>»Disons pour fin et conclusion de ce traité, que Dieu +avant la création du monde faisoit et ne faisoit rien, faisoit +beaucoup de choses au regard de nous et ne faisoit rien à +son respect; il faisoit selon notre sens, mais il agissoit selon +lui par le moyen ineffable de son intelligence et de sa +volonté; il agissoit, dis-je, sans action quelconque, ou +plutôt il contemploit l'œuvre mystérieux de la Trinité très-sainte, +très-parfaite et très-heureuse; il ne faisoit rien, +car, comme nous avons dit, il n'a point de corps, d'organes +ni d'instruments pour agir et pour ouvrer, comme +les artisans du monde; et ce grand Dieu régnant de toute +éternité dans le palais de sa gloire, dans le ciel de son +essence, dans le paradis de lui-même, il est là régnant heureusement; +et la justice, la paix, toutes les vertus sont<span class="pagenum" id="Page_10">[Pg 10]</span> +toujours autour de son trône royal, toutes lui faisant hommage +et le rendant bienheureux essentiellement......</p> + +<p>»Ainsi le Père Eternel a toujours régné dans le Ciel de +luy-mesme avant que le ciel et la terre fussent créés et +parfaits; et régnant en ce magnifique palais de sa gloire, +il faisoit toutes choses sans rien faire,.... mais faisant et +parfaisant des ouvrages excellents en son intelligence et +volonté souveraine en faveur des hommes et des intelligences +mesmes, ayant à les créer (selon le décret du conseil +éternel) pour tesmoigner de sa gloire, et ensuite à les +réformer par sa sapience, et finalement à les bénir et glorifier +éternellement dans le Ciel glorieux de son éternité +divine.»</p> +</div> + +<p>On voit par ces extraits que si la question, inabordable +par sa nature, qu'a choisie l'auteur, tombe par cette raison +dans une espèce de ridicule, on peut dire que la manière +dont il l'a traitée, soit pour le fond, soit pour la forme, est +assez en harmonie avec le sujet.</p> + +<p>On a publié ou plutôt enterré dans un ancien journal +littéraire le <i>Conservateur</i>, août 1760, un poëme en deux +chants, intitulé <i>le Monde renaissant</i>. L'auteur, parlant de +la création dans le commencement du premier chant, a +voulu nous peindre aussi la position de la Divinité antérieurement +au grand œuvre des six jours; mais, nous le disons +à regret, le poète nous semble rivaliser avec le prosateur, +pour les pensées et pour le style; au reste le lecteur en va +juger, la citation n'est pas longue.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">«.... D'abord l'immensité</div> + <div class="verse indent0">Ne contenoit que l'immense unité.</div> + <div class="verse indent0">Seul éternel, Cœlus, le bien suprême,</div> + <div class="verse indent0">Régnoit sur soi, renfermé dans soi-même,</div><span class="pagenum" id="Page_11">[Pg 11]</span> + <div class="verse indent0">Toujours en paix, toujours en action,</div> + <div class="verse indent0">Toujours heureux dans sa possession.</div> + <div class="verse indent0">D'un seul objet sa vue étoit frappée,</div> + <div class="verse indent0">D'un seul objet sa grande ame occupée,</div> + <div class="verse indent0">C'étoit lui-même; et le même plaisir</div> + <div class="verse indent0">Toujours combloit, ranimoit son désir.</div> + <div class="verse indent0">Maître du sort, exempt d'inquiétude,</div> + <div class="verse indent0">Rien ne manquoit au Souverain des Dieux;</div> + <div class="verse indent0">Mais il daigna quitter sa solitude,</div> + <div class="verse indent0">Et ne se croire heureux et glorieux,</div> + <div class="verse indent0">Que dans un autre il ne se vît heureux.</div> + <div class="verse indent0">Ainsi jaillit cette source divine</div> + <div class="verse indent0">Dont tous les Dieux tirent leur origine.</div> + <div class="verse indent0">L'unité vit son invisible corps</div> + <div class="verse indent0">Sous mille traits se dépeindre au dehors.</div> + <div class="verse indent0">Ainsi naquit la sagesse incréée,</div> + <div class="verse indent0">De tant d'objets sans cesse récréée......»</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Nous ne prolongerons pas nos citations sur ce sujet singulier; +en voilà suffisamment pour prouver que l'imagination +de l'homme est un ballon plein d'un gaz inconnu mais +très-subtil, qui souvent s'élève au-delà des régions les +plus brillantes de l'empirée, mais qui aussi s'égare souvent +dans les brouillards les plus épais de notre pauvre atmosphère +intellectuelle.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_12">[Pg 12]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="SECOND_OBJET">SECOND OBJET.</h2> +</div> + + +<h3>CRÉATION DE L'HOMME. +POEME ÉPISODIQUE, +REDIVIVIFIÉ DU SEIZIÈME SIÈCLE.</h3> + +<h3>LIMINAIRE.</h3> + +<p>Humble émule des doctes éditeurs de l'<span class="smcap">Abeille</span> <i>du +Parnasse</i>, nous aussi, nous aimons à papillonner sur la +croupe de ce mont sacré, à aller à la picorée, à descendre +dans le calice des fleurs et à y pomper les plus suaves parfums. +Nous nous adressons surtout aux riches productions +du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle; ce sont elles qui nous fournissent le butin +le plus précieux.</p> + +<p>Mais parmi tant de pièces admirables de ce grand siècle, +dont les charmes venaient se disputer l'honneur de figurer +dans notre galerie, nous avons distingué une petite épopée +ou quasi-épopée, qui, par la nature de son objet primordial +et par le talent éminent de l'auteur, nous a paru complètement +justifier notre choix. Aussi ne regrettons-nous +point les peines, sueurs et labeurs qu'il nous en a coûté +pour arracher cette brillante escarboucle à la féconde mine +qui la recélait; et nous pouvons assurer qu'aucune précaution +n'a été négligée pour l'en extraire sans altérer la pureté +de ses formes.</p> + +<p>Dire que ce superbe poëme, qui pourtant n'est qu'un +épisode, sort de la plume d'un des premiers disciples de +Ronsard, ce serait déjà lui délivrer un passeport assez<span class="pagenum" id="Page_13">[Pg 13]</span> +honorable, surtout par le temps qui court <a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>; mais nous +ajouterons que ce disciple devenu maître, a été appelé de +son temps <span class="allsmcap">LE PRINCE DES POÈTES FRANÇOIS</span>, et qu'en 1607 on +a dit de lui: «Il mérite et emporte le prix par-dessus tous +les autres poètes, plusieurs desquels quoiqu'on les tienne +pour estre de très-belles <span class="allsmcap">ESTOILES</span>, ornemens de l'univers, +si est-ce que celui-ci les surpassant est admiré et réputé +comme un SOLEIL.»</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Ce liminaire date de 1827.</p> + +</div> + +<p>D'après un témoignage aussi radieux de la part des +contemporains, quelle idée ne doit-on pas se former du +mérite de l'auteur, de l'excellence de ses talents, de la +beauté de son travail! Quelle impatience ne doit-on pas +avoir de connaître et de savourer le fruit éclos dans la serre +chaude d'un tel génie!</p> + +<p>Quel est donc le sujet de ce merveilleux poëme? Attention! +petits et grands, prêtez l'oreille; il est ici question +d'un objet transcendant qui est pour vous de la plus haute +importance; car sans lui où en seriez-vous? que seriez-vous? +pas même un de ces atômes d'Epicure les plus imperceptibles. +Or donc, sachez que cet incomparable chef-d'œuvre +est la <span class="allsmcap">CRÉATION DE L'HOMME</span>, mais de l'homme par +excellence, de l'homme en chair et en os, de l'homme +fortement constitué et parfaitement disposé, membre par +membre, tel que Dieu seul pouvait le former de ses mains +divines. L'auteur de cette épopée en a si bien esquissé le +plan, divisé les parties, élaboré l'ensemble, qu'en parcourant +les détails circonstanciés de cette grande opération, on +croirait vraiment en lire le procès-verbal et voir le poète +sublime placé à côté du <span class="allsmcap">CÉLESTE OUVRIER</span>, épier son auguste +pensée, et enregistrer tous ses mouvements, à mesure +qu'il façonne et anime chaque partie du corps du <span class="allsmcap">TERRESTRE<span class="pagenum" id="Page_14">[Pg 14]</span> +EMPEREUR</span>. C'est ainsi, par exemple, qu'il nous présente +d'abord l'image délicate de «la masse faite d'une poussière +collée, pressée entre les doigts du Créateur.<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>» Puis, il +passe successivement en revue chaque membre qu'il décrit +en particulier, tels que le siège de l'entendement, le cerveau, +les yeux, le nez, la bouche, les dents, les oreilles, les +mains, les bras, les genoux, les pieds, la cervelle, le cœur, +les poumons, l'estomac, enfin l'individu complet. Oui, c'est<span class="pagenum" id="Page_15">[Pg 15]</span> +un tableau achevé. Mais n'anticipons pas sur les jouissances +du lecteur; prévenons-le seulement que dans un poëme ou +quasi-poëme de cette importance, on a été économe de +notes sur les beautés du texte, car il en eût fallu à chaque +vers et peut-être à chaque mot.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Les Thalmudistes, dont les commentaires sont parfois singuliers, +comme nous l'avons déjà dit, rendent ainsi compte des douze +heures du jour auquel Adam fut créé. A la première, disent-ils, +Dieu pétrit la poussière dont il devait fabriquer le premier homme, +qui bientôt devint un embryon.—A la seconde heure, Adam +se tint sur ses pieds.—A la quatrième, Dieu l'appela et lui dit de +donner aux animaux les noms qu'ils devaient porter; et quand les +noms furent donnés, Dieu lui dit: Et moi, comment m'appelles-tu? +Adam répondit: <span class="smcap">Jehovah</span>, <i>c'est toi qui es</i>. Aussi c'est à quoi fait +allusion le prophète Isaïe, quand il fait dire à Dieu: <i>Je suis celui +qui suis; c'est là mon nom, le nom qu'Adam m'a donné et que +j'ai pris.</i>—A la septième heure, eut lieu le mariage d'Eve, que +Dieu amena à Adam comme une paranymphe, après l'avoir frisée.—A +la dixième heure Adam pécha.—A la onzième, il fut jugé et +condamné à sortir d'Eden.—Enfin à la douzième, il sentait déjà +la peine et les sueurs du travail. Les Thalmudistes, enchérissant +sur cette fable, ajoutent que Dieu avait fait Adam si grand qu'il +remplissait le monde, ou du moins qu'il touchait le ciel avec sa +tête. Les anges étonnés en murmurèrent, et dirent à Dieu qu'il y +avait deux souverains, l'un au ciel, l'autre sur la terre. Alors Dieu +appuya la main sur la tête d'Adam, et le réduisit à la hauteur de +mille coudées. Mais cette hauteur diminua encore à mesure que +les hommes se livrèrent au péché; et enfin Dieu fixa leur taille aux +dimensions que nous voyons maintenant.</p> + +<p>Voilà un faible échantillon des folies dont fourmille le Thalmud.</p> + +</div> + +<p>Nous dirons cependant qu'ayant découvert un <i>Discours +sur l'excellence de l'homme</i>, qui date du même siècle, de +1558, et où la beauté de la prose rivalise avec le charme +des vers de notre prince des poètes, nous n'avons pu résister +au plaisir de mettre en rapport ces deux génies. Nous +avons donc placé sous certains passages de poésie relatifs à +quelque partie du corps humain, le passage de prose qui +regarde le même objet. L'auteur de cette prose est un +nommé Boaistuau, dont nous parlerons par la suite, ainsi +que de l'auteur du poëme.</p> + + +<h3>CRÉATION DE L'HOMME.</h3> + +<h3>INVOCATION.</h3> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent2">O Divin architecte, ouvrier admirable,</div> + <div class="verse indent0">Qui, parfait, ne void rien à toi que toi semblable,</div> + <div class="verse indent0">Sur ce rude tableau fais que ma lourde main</div> + <div class="verse indent0">Eslaboure si bien d'un pinceau non humain,</div> + <div class="verse indent0">Le Roy des animaux<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, qu'en sa face on remarque</div> + <div class="verse indent0">De ta divinité quelqu'évidente marque.</div> + </div> +</div> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> Boaistuau dit: «En quelle reverence doit-on tenir celui que nostre +Dieu a tant prisé qu'il l'a élevé comme chef et empereur de toutes les +créatures visibles.»</p> + +</div> + + +<h3>FORMATION DU CORPS DE L'HOMME.</h3> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent2">O Père, tout ainsi qu'il te plut de former</div> + <div class="verse indent0">De la marine humeur les hostes de la mer,</div><span class="pagenum" id="Page_16">[Pg 16]</span> + <div class="verse indent0">De mesme tu formas d'une terrestre masse</div> + <div class="verse indent0">Des fragiles humains la limoneuse race;</div> + <div class="verse indent0">Afin que chasque corps forgé nouvellement</div> + <div class="verse indent0">Eust quelque sympathie avec son élément.</div> + <div class="verse indent2">Estant donc désireux de produire en lumière</div> + <div class="verse indent0">Le terrestre empereur, tu pris de la poussière,</div> + <div class="verse indent0">La collas, la pressas, l'embellis de ta main,</div> + <div class="verse indent0">Et d'un informe corps formas le corps humain;</div> + <div class="verse indent0">Ne courbant toutesfois sa face vers le centre,</div> + <div class="verse indent0">Comme à tant d'animaux qui n'ont soin que du ventre<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>,</div> + <div class="verse indent0">Mourans d'ame et de corps: ains relevant ses yeux</div> + <div class="verse indent0">Vers les dorez flambeaux qui brillent dans les cieux,</div> + <div class="verse indent0">Afin qu'à tous moments sa plus divine essence</div> + <div class="verse indent0">Par leurs nerfs contemplast le lieu de sa naissance<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</div> + </div> +</div> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Veluti pecora quæ natura prona atque ventri obedientia finxit. +(<span class="smcap">Sallust.</span> <i>de Bello Catilin.</i> 1.)</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a></p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Os homini sublime dedit: cœlumque tueri</div> + <div class="verse indent0">Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p> +<span class="smcap">Ovide</span>, <i>Metam.</i>, I, <i>V.</i> 85-86.<br> +</p> + + +</div> + + +<h3>SIÈGE DE L'ENTENDEMENT.</h3> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent2">Tu logeas tout d'abord l'humain entendement</div> + <div class="verse indent0">En l'estage plus haut de ce beau bastiment<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>:</div><span class="pagenum" id="Page_17">[Pg 17]</span> + <div class="verse indent0">Afin que tout ainsi que d'une citadelle</div> + <div class="verse indent0">Il domptast la fureur du corps qui se rebelle</div> + <div class="verse indent0">Trop souvent contre lui; et que nostre raison</div> + <div class="verse indent0">Tenant dans un tel fort jour et nuict garnison,</div> + <div class="verse indent0">Foulast dessous ses pieds l'envie, la colère,</div> + <div class="verse indent0">L'avarice, l'orgueil et tout ce populaire,</div> + <div class="verse indent0">Qui veut, séditieux, tousjours donner la loy</div> + <div class="verse indent0">A celui qu'il te plut leur ordonner pour Roy.</div> + </div> +</div> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> Le passage suivant de Boaistuau peut s'appliquer ici, et supplée d'ailleurs +à ce qui manque dans celui de notre poète:</p> + +<p>«Quelle excellence et beauté y a-t-il en la tête de cet animal (l'homme), +qui est la tour et rempart de raison et sapience, de laquelle comme +d'une fontaine issent (sortent) les diverses opérations des sens.... Qui +ne s'esmerveillera de la mémoire, laquelle est le greffier qui toujours demeure +au dedans de la tour, laquelle garde et retient les choses qui +passent soudainement...., pour s'en servir, peu après, lorsque par un +souvenir elle raconte ce que de longtemps elle a conçu et amassé....»</p> + +<p>Nous demandons à M. Boaistuau la permission d'ajouter à cette note, que +les philosophes tant anciens que modernes n'ont jamais été d'accord sur la +définition de l'homme. L'un l'a qualifié de <i>bipède sans plumes</i>; l'autre l'appelle +un <i>animal parlant</i>; celui-ci un <i>animal raisonnable</i>; celui-là un <i>animal +qui s'habille</i>; cet autre un <i>animal qui fait du feu</i>; enfin un anglais le +nomme un <i>animal cuisinier</i>, parce que Burke a dit: «Il faut de la raison +pour faire cuire un œuf.» Pour nous, nous préférons cette définition: +l'homme est un <i>animal qui plante et qui récolte</i>; en effet, l'homme seul +a pu sentir la nécessité de ces deux opérations, d'où découlèrent primitivement +l'idée de propriété et le principe de l'ordre social. <i>Cuique suum.</i></p> + +</div> + + +<h3>LES YEUX.</h3> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Les yeux, guides du corps, sont mis en sentinelle</div> + <div class="verse indent0">Au plus notable endroit de ceste citadelle,</div> + <div class="verse indent0">Pour descouvrir de loin et garder qu'aucun mal</div> + <div class="verse indent0">N'assaille au despourvu le divin animal.</div> + <div class="verse indent0">C'est en les façonnant que ta main tant vantée</div> + <div class="verse indent0">Se semble estre à-peu-près soi-mesme surmontée;</div> + <div class="verse indent0">Ne les perçant à jour, pour ne rendre nos yeux</div> + <div class="verse indent0">Tels que ceux qui voyant par un tuyau les cieux,</div> + <div class="verse indent0">Ne remarquent que peu de si grande estendue</div> + <div class="verse indent0">(Car les bords du canal restrécissent leur vue),</div> + <div class="verse indent0">Et pour ne difformer par tant de trous ouverts</div> + <div class="verse indent0">La face du seigneur de ce bas univers.</div> + <div class="verse indent0">Ces deux astres bessons<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, qui de leurs douces flammes</div> + <div class="verse indent0">Allument un brasier dans les plus froides ames;</div> + <div class="verse indent0">Ces miroirs de l'esprit, ces doux luisants flambeaux,</div> + <div class="verse indent0">Ces doux carquois d'amour ont si tendres les peaux,</div> + <div class="verse indent0">Par qui, comme à travers deux luisantes verrières<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>,</div> + <div class="verse indent0">Ils dardent par moments leurs plus vives lumières,</div><span class="pagenum" id="Page_18">[Pg 18]</span> + <div class="verse indent0">Qu'ils s'esteindroyent bien-tost si Dieu de toutes parts</div> + <div class="verse indent0">Ne les avoit couverts de fermes boulevards;</div> + <div class="verse indent0">Logeant si dextrement tant et tant de merveilles</div> + <div class="verse indent0">Entre le nez, le front et les joues vermeilles,</div> + <div class="verse indent0">Ainsi qu'en deux vallons plaisamment embrassez</div> + <div class="verse indent0">De tertres qui ne sont ni peu ni trop haussez.</div> + <div class="verse indent0">Et puis comme le toict préserve de son aisle</div> + <div class="verse indent0">Des injures du ciel la muraille nouvelle,</div> + <div class="verse indent0">On voit mille dangers loin de l'œil repoussez</div> + <div class="verse indent0">Par le prompt mouvement des sourcils hérissez<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</div> + </div> +</div> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Jumeaux.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Vîtres.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Notre prosateur s'est aussi étendu sur la partie des yeux:</p> + +<p>«Mais quel miracle y a-t-il en la subtilité inexplicable de nos yeux! +lesquels ont esté mis au plus haut de la tour pour estre spéculateurs des +choses hautes et célestes. Et du costé duquel il falloit voir, ils sont +couverts de petites tayes luisantes, les rotondités desquels représentent +deux pierres précieuses, afin que d'un sens profond ils pénétrassent +les images des choses mises au devant, reluisantes comme en +un miroir. Et sont mobiles, afin qu'ils se pussent tourner çà et là, +et n'estre contraints de regarder ce qui leur déplairoit; et sont aornés et +enrichis de paupières, qui sont comme boulevards et propugnacles pour +les défendre de mal ou encombre, au-dessus desquels sont les sourcils +faits en voûtes pour empescher que la sueur ou autres superfluités ne +leur fissent offense.»</p> + +</div> + + +<h3>LE NEZ.</h3> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Celui qui veut savoir combien l'humaine face</div> + <div class="verse indent0">Reçoit d'un nez bien fait d'ornement et de grâce,</div> + <div class="verse indent0">Qu'il contemple un Zopyre, à qui cent fois plus cher</div> + <div class="verse indent0">Fut son roy que son nez, son devoir que sa chair<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</div><span class="pagenum" id="Page_19">[Pg 19]</span> + <div class="verse indent0">Le nez moins qu'en beautez en profits ne foisonne;</div> + <div class="verse indent0">Le nez est un conduit qui reprend et redonne</div> + <div class="verse indent0">L'esprit dont nous vivons; le nez est un tuyau</div> + <div class="verse indent0">Par qui l'os espongeux de l'humide cerveau</div> + <div class="verse indent0">Hume la douce odeur; le nez est la gouttière</div> + <div class="verse indent0">Par qui les excréments de pesante matière</div> + <div class="verse indent0">S'esvacuent en bas; comme les moins espais</div> + <div class="verse indent0">Se vont évaporant par les jointes du tais.</div> + <div class="verse indent0">Tout ainsi que l'on voit les ondeuses fumées</div> + <div class="verse indent0">Passer par le canal des noires cheminées<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</div> + </div> +</div> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Ce Zopyre était un drôle de corps; courtisan de Darius qui assiégeait +Babylone depuis vingt mois, il jugea à propos, pour en finir, de se +couper le nez et les oreilles, et de s'enfuir chez les Babyloniens, leur +disant qu'il avait été ainsi traité par le tyran Darius à cause de l'intérêt +qu'il leur portait. Ces imbécilles l'accueillirent, le crurent, lui confièrent +la défense de la place, et bientôt le perfide en ouvrit les portes à Darius, +qui le combla de biens et d'honneurs, mais qui ne put lui rendre ni son +nez ni ses oreilles, ce dont il témoigna beaucoup de regrets. Il est présumable +que ce haut fait, qui date de 520 ans av. J.-C., tient le premier +rang dans l'histoire des nez coupés, sujet grave dont nous nous sommes +occupé et dont nous n'avons encore des matériaux que pour <i>2 vol. +in-4<sup>o</sup></i>.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Boaistuau parle ainsi du nez:</p> + +<p>«Mais quel spectacle digne d'admiration trouverons-nous en la fabrique +du nez? N'est-ce pas un petit mur élevé pour la défense des +yeux? et combien qu'il soit petit, l'homme lui a establi trois offices: +l'un de pousser et retirer son vent et haleine; l'autre, d'odorer et +sentir; et le troisième, afin que par les trous et cavernes d'icelui, les +superfluités du cerveau fussent purgées et évacuées et découlassent +comme d'un canal ou gouttière.»</p> + +</div> + + +<h3>LA BOUCHE.</h3> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Or pour ce que le temps et dedans et dehors</div> + <div class="verse indent0">Avec sa lime sourde amenuise tout corps,</div> + <div class="verse indent0">Et que tout ce qui prend et trespas et naissance,</div> + <div class="verse indent0">A toute heure est subject à perte de substance,</div> + <div class="verse indent0">Le Tout-Puissant a fait que la bouche nous rend</div> + <div class="verse indent0">Ce que le sein dévore ou que l'âge despend<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>,</div> + <div class="verse indent0">Comme les arbres verds par les racines hument</div> + <div class="verse indent0">L'humeur qui tient le lieu de humeur qu'ils consument.</div> + <div class="verse indent0">Dieu la mit en tel lieu tant afin que le nez</div> + <div class="verse indent0">Fist l'essay de l'odeur des vivres destinez</div> + <div class="verse indent0">Pour l'humain aliment, afin que nostre vue</div> + <div class="verse indent0">Subtile discernât l'anet de la cigue,</div><span class="pagenum" id="Page_20">[Pg 20]</span> + <div class="verse indent0">Et du serpent l'anguille; ainsi que sans faveur</div> + <div class="verse indent0">La langue doit juger de leur vraye saveur.</div> + </div> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent2">O bouche, c'est par toy que nos ayeulx sauvages,</div> + <div class="verse indent0">Qui, vagabonds, vivoyent durant les premiers âges</div> + <div class="verse indent0">Sous les cambrez<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> rochers ou sous les feuillus bois,</div> + <div class="verse indent0">Sans reigle, sans amour, sans commerce, sans loys,</div> + <div class="verse indent0">S'unissant en un corps ont habité les villes,</div> + <div class="verse indent0">Et porté, non forcez, le joug des loix civiles.</div> + </div> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent2">O bouche! c'est par toy que les rudes esprits</div> + <div class="verse indent0">Ont des esprits savants tant de beaux arts appris.</div> + <div class="verse indent0">Par toy nous allumons mille ardeurs généreuses</div> + <div class="verse indent0">Dans les tremblants glaçons des ames plus peureuses;</div> + <div class="verse indent0">Par toi nous essuyons des plus tristes les yeux;</div> + <div class="verse indent0">Par toi nous rembarrons l'effort séditieux</div> + <div class="verse indent0">De la bouillante chair, qui nuict et jour se peine</div> + <div class="verse indent0">D'oster et thrône et sceptre à la raison humaine.</div> + <div class="verse indent0">Nos esprits ont par toy commerce dans les cieux;</div> + <div class="verse indent0">Par toy nous appaisons l'ire<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> du Dieu des Dieux,</div> + <div class="verse indent0">Envoyant d'ici bas sur la voûte estoilée</div> + <div class="verse indent0">Les fidèles soupirs d'une oraison zélée;</div> + <div class="verse indent0">Par toy nous fredonnons du Tout-Puissant l'honneur;</div> + <div class="verse indent0">Nostre langue est l'archet, notre esprit le sonneur,</div> + <div class="verse indent0">Nos dents les nerfs battus, le creux de nos narines</div> + <div class="verse indent0">Le creux de l'instrument, d'où ces odes divines</div> + <div class="verse indent0">Prennent leur plus bel air, et d'un piteux accent</div> + <div class="verse indent0">Desrobent peu à peu la foudre au Tout-Puissant.<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a></div> + </div> +</div> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> C'est-à-dire dépense.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> Courbés, creux.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> <i>Ire</i>, colère.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Le prosateur Boaistuau ne parle que des lèvres et de la langue:</p> + +<p>«Mais par quelle merveilleuse ordonnance sont entretaillées les lèvres, +lesquelles auparavant semblaient liées et conjointes l'une à l'autre! +Au-dedans d'elles la langue est enclose, laquelle par ses mouvements +convertit la voix en paroles, interprète et donne à entendre l'intention +de l'esprit. Mais qui ne s'émerveillera de ce petit morceau de +chair, lequel n'a pas trois doigts de largeur, et qui est presque le plus +petit membre de l'homme! et toutefois il loue Dieu et donne à entendre +les beautez et perfections de ce que Dieu a créé. Il dispute du +ciel, de la terre et de ce qui est contenu ès quatre éléments.</p> + +<p>»Néanmoins elle ne peut seule accomplir l'office du parler, si elle +n'est aidée des dents, ce qui nous est manifesté par les enfants, lesquels +plus tost ne commencent à parler qu'ils n'ayent les dents; et les vieillards, +après qu'ils les ont perdues, beguayent et ne peuvent former +leur parole, en sorte qu'il semble qu'ils soient retournés en enfance.»</p> + +<p>Comme notre poète n'a nullement fait mention du <i>menton</i>, il est bon +de recourir à notre prosateur, qui s'en exprime ainsi:</p> + +<p>«Outre, comme dit Lactance, Dieu a créé le menton et décoré d'une +tant honnête forme, et l'a enrichi de barbe, laquelle est comme un +truchement pour nous faire connoistre la maturité des corps, la différence +du sexe, et ornement de la virilité et force.»</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_21">[Pg 21]</span></p> + + +<h3>LES DENTS.</h3> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Un double rang de dents sert à l'ouverte gueule</div> + <div class="verse indent0">De forte palissade, et qui, comme une meule</div> + <div class="verse indent0">Brisant les durs morceaux, envoye promptement</div> + <div class="verse indent0">Dans le chaud estomach l'imparfait aliment.</div> + <div class="verse indent0">Et d'autant que les dents donneroient à la face,</div> + <div class="verse indent0">S'on les voyoit à nud, plus d'effroy que de grâce,</div> + <div class="verse indent0">On voit par un grand art leurs deux ordres couverts</div> + <div class="verse indent0">De deux rouges coraux, ni peu, ni trop ouverts.</div> + </div> +</div> +</div> + + +<h3>LES OREILLES.</h3> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Mais en quel membre humain luisent plus de merveilles</div> + <div class="verse indent0">Qu'ès conduits tortueux des jumelles oreilles,</div> + <div class="verse indent0">Portières de l'esprit, escoutes de nos corps,</div> + <div class="verse indent0">Vrais juges des accents, recevant les thrésors</div> + <div class="verse indent0">Dont Dieu nous enrichit, lorsque dans son eschole</div> + <div class="verse indent0">Ses saincts ambassadeurs nous portent sa parole!</div> + <div class="verse indent0">Et d'autant que tout son semble toujours monter,</div> + <div class="verse indent0">Le Tout-Puissant voulut les oreilles planter</div> + <div class="verse indent0">Au haut du bastiment, ainsi qu'en deux guérites,</div> + <div class="verse indent0">Coquillant leurs canaux, si que les voix conduites</div> + <div class="verse indent0">Par les obliques plis de ces deux limaçons</div> + <div class="verse indent0">Tousjours de plus en plus en allongent leurs sons<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>;</div><span class="pagenum" id="Page_22">[Pg 22]</span> + <div class="verse indent0">Comme l'air de la trompe ou de la saquebute<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a></div> + <div class="verse indent0">Dure plus que celui qui passe par la flûte;</div> + <div class="verse indent0">Ou tout ainsi qu'un bruit s'étend par les destours</div> + <div class="verse indent0">D'un escarté vallon, ou court avec le cours</div> + <div class="verse indent0">D'un fleuve serpentant, ou rompu se redouble,</div> + <div class="verse indent0">Passant entre les dents de quelque roche double.</div> + </div> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent2">Ce qu'il fit d'autre part afin qu'un rude bruit</div> + <div class="verse indent0">Traversant à droit fil l'un et l'autre conduit,</div> + <div class="verse indent0">N'estourdist le cerveau, ains envoyast plus molles</div> + <div class="verse indent0">Par ce courbé dédale à l'esprit nos parolles,</div> + <div class="verse indent0">Tout ainsi que le Gers qui coule, tortueux,</div> + <div class="verse indent0">Par le riche Armagnac, n'est tant impétueux</div> + <div class="verse indent0">Que le Dou<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, qui, sautant de montagne en montagne,</div> + <div class="verse indent0">Fend d'un cours presque droit de Tarbe la campagne.</div> + </div> +</div> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> «Quant aux oreilles, dit notre prosateur, elles ne sont point oisives; +elles sont colloquées en lieu éminent, afin de recevoir le son qui naturellement +est porté en haut. Elles sont ouvertes et non étoupées, +afin que la voix fût portée par les sinueuses concavités, retenue et +arrêtée. Même il a voulu qu'il y eût des ordures et immundicités, afin +que si les petits animaux vouloient offenser l'ouïe qui est l'un des +plus excellents de nos sens, ils fussent pris là dedans comme en de +la glu.»</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Instrument de musique à vent, espèce de trombone.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> L'Adour.</p> + +</div> + + +<h3>LES MAINS.</h3> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent2">Mains qui du corps humain tracez la pourtraiture,</div> + <div class="verse indent0">Oublierez-vous les mains, chambrières de nature,</div> + <div class="verse indent0">Singes de l'Eternel, instruments à tous arts,</div> + <div class="verse indent0">Et pour sauver nos corps non soudoyez soudards,</div> + <div class="verse indent0">De nos conceptions diligentes greffières,</div> + <div class="verse indent0">Ministres de l'esprit, et du corps vivandières?</div> + </div> +</div> +</div> + + +<h3>LES GENOUX ET LES BRAS.</h3> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent2">Tairez-vous des genoux et des bras les ressorts,</div> + <div class="verse indent0">Qui jouent dextrement pour servir tout le corps?</div> + <div class="verse indent0">Car tout ainsi que l'arc son traict en l'air délache</div><span class="pagenum" id="Page_23">[Pg 23]</span> + <div class="verse indent0">Selon que plus ou moins sa corde est roide ou lasche,</div> + <div class="verse indent0">Nos nerfs et nos tendons donnent diversement</div> + <div class="verse indent0">A la machine humaine et force et mouvement,</div> + <div class="verse indent0">Entrenouant les os qui sont les poutres dures,</div> + <div class="verse indent0">Les chevrons, les pilliers, dont les belles jointures</div> + <div class="verse indent0">Peuvent, malgré la mort, longuement empescher</div> + <div class="verse indent0">D'escarteler les murs de ce logis de chair.</div> + </div> +</div> +</div> + + +<h3>LES PIEDS.</h3> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent2">Pourrez-vous point encor oublier l'artifice</div> + <div class="verse indent0">Des pieds, soubassements d'un si rare édifice?</div> + </div> +</div> +</div> + + +<h3>LA CERVELLE.</h3> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent2">Hé quoy! n'est-il pas temps, n'est-il pas temps de voir,</div> + <div class="verse indent0">Dans les secrets du corps, le non secret pouvoir</div> + <div class="verse indent0">D'un si grand ouvrier? Prendray-je la scapelle<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a></div> + <div class="verse indent0">Pour voir les cabinets de la double cervelle,</div> + <div class="verse indent0">Thrésorière des arts, source du sentiment,</div> + <div class="verse indent0">Siège de la raison, fertil commencement</div> + <div class="verse indent0">Des nerfs de notre corps; que la sage nature</div> + <div class="verse indent0">Arma d'un morion<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> dont la double fourrure</div> + <div class="verse indent0">Contre les fermes os de son cerne<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> voulté</div> + <div class="verse indent0">Préserve du cerveau la froide humidité:</div> + <div class="verse indent0">Registre où, chasque jour, d'une invisible touche</div> + <div class="verse indent0">Quelque rare sçavoir l'homme d'estude couche?</div> + </div> +</div> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> Ce mot, alors féminin, est devenu masculin et s'écrit maintenant +<i>scalpel</i>.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> Ancienne armure de tête, plus légère que le casque.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <i>Cerne</i> signifie circuit, enceinte.</p> + +</div> + + +<h3>LE COEUR.</h3> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent2">Pourray-je desployer sur un docte feuillet</div> + <div class="verse indent0">Ce dédale subtil, cet admirable ret,</div> + <div class="verse indent0">Par les replis duquel l'esprit monte et dévale,</div> + <div class="verse indent0">Rendant sa faculté de vitale animale:</div><span class="pagenum" id="Page_24">[Pg 24]</span> + <div class="verse indent0">Tout ainsi que le sang et les esprits errants</div> + <div class="verse indent0">Par le chemin courbé des vaisseaux préparants</div> + <div class="verse indent0">D'un cours entortillé, s'eslabourent, se cuisent,</div> + <div class="verse indent0">Et en sperme fécond peu-à-peu se réduisent?</div> + <div class="verse indent0">Décriray-je du cœur les inesgaux costez,</div> + <div class="verse indent0">D'un contrepoids esgal sur leur pointe plantez,</div> + <div class="verse indent0">Dont l'un s'enfle de sang, et dans l'autre s'engendrent</div> + <div class="verse indent0">Les artères mouvants qui par le corps s'espandent?</div> + <div class="verse indent0">Là le subtil esprit, sans cesse ba-battant</div> + <div class="verse indent0">Tesmoigne la santé d'un pouls tousjours constant:</div> + <div class="verse indent0">Ou changeant à tous coups de bransle et de mesure,</div> + <div class="verse indent0">Monstre que l'accident peut plus que la nature.</div> + </div> +</div> +</div> + + +<h3>LE POUMON.</h3> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent2">Fendray-je le poulmon, qui d'un mouvement doux</div> + <div class="verse indent0">Tempère nuict et jour l'ardeur rôdant chez nous,</div> + <div class="verse indent0">Semblable au ventelet, qui d'une fresche haleine</div> + <div class="verse indent0">Esvente en plein esté les cheveux de la plaine?</div> + <div class="verse indent0">Poulmon, qui prend sans fin, qui sans fin rend l'esprit,</div> + <div class="verse indent0">De qui le change fait qu'ici tout homme vit:</div> + <div class="verse indent0">Soufflet qui s'agitant, par divers intervalles</div> + <div class="verse indent0">Fait sonner doucement nos parlantes régales!</div> + </div> +</div> +</div> + + +<h3>L'ESTOMACH.</h3> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent2">Fendray-je l'estomach, qui, cuisinier parfait,</div> + <div class="verse indent0">Cuit les vivres si bien qu'en peu d'heure il en fait</div> + <div class="verse indent0">Un chyle nourricier; et fidèle l'envoye</div> + <div class="verse indent0">Par la veine portière ès cavernes du foye?</div> + <div class="verse indent0">Le foye en fait du sang, puis le jettant dehors,</div> + <div class="verse indent0">Le départ justement aux membres de ce corps</div> + <div class="verse indent0">Par les conduits rameux d'une plus grande veine:</div> + <div class="verse indent0">Semblable (ou peu s'en faut) à la vive fontaine,</div> + <div class="verse indent0">Qui, divisant son cours en cent petits ruisseaux,</div> + <div class="verse indent0">Humecte un beau jardin de ses esparses eaux.</div> + <div class="verse indent0">De vray comme ceste eau diversement conduite</div> + <div class="verse indent0">Fait croistre ici l'œillet, là le froid aconite,</div><span class="pagenum" id="Page_25">[Pg 25]</span> + <div class="verse indent0">Ici le prunier doux, ici l'aigre meurier,</div> + <div class="verse indent0">Ici la basse vigne, ici le haut poirier,</div> + <div class="verse indent0">Ici la molle figue, ici la dure amande,</div> + <div class="verse indent0">Ici l'alvine amère et deçà la lavande:</div> + <div class="verse indent0">Tout de mesme le sang et le bon aliment,</div> + <div class="verse indent0">Par tout le corps humain courant diversement,</div> + <div class="verse indent0">S'allongent soit en nerfs, soit en os se durcissent,</div> + <div class="verse indent0">S'estendent soit en veine, ou en chair s'amollissent,</div> + <div class="verse indent0">Se font ici mouelle, ici muscle, ici peau,</div> + <div class="verse indent0">Pour rendre nostre corps et plus fort et plus beau.</div> + </div> +</div> +</div> + + +<h3>EPILOGUE.</h3> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Quant au reste, ne veux faire une ample revue</div> + <div class="verse indent0">De ces membres que Dieu desrobe à notre vue;</div> + <div class="verse indent0">Je ne veux despecer tout ce palais humain:</div> + <div class="verse indent0">Car ce brave projet requiert la docte main</div> + <div class="verse indent0">Des deux fils d'Esculape et l'eslabouré style</div> + <div class="verse indent0">Du disert Galien ou du haut Hérophile.</div> + <div class="verse indent0">Par cet eschantillon il me suffit d'avoir</div> + <div class="verse indent0">Tellement quellement monstré le saint pouvoir</div> + <div class="verse indent0">Du sublime ouvrier, fabricateur de l'homme,</div> + <div class="verse indent0">Chef-d'œuvre qu'on peut dire un petit monde en somme;</div> + <div class="verse indent0">Car forment ses cheveux le règne végétal,</div> + <div class="verse indent0">Ses os le minéral, et ses chairs l'animal<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</div> + </div> +</div> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> Pythagore a dit: «L'homme est un abrégé de l'univers: il a la +raison par laquelle il tient à Dieu; une puissance végétative, nutritive, +reproductrice, par laquelle il tient aux animaux; et une substance +inerte qui lui est commune avec la terre.»</p> + +</div> + + +<p><i>LAUS DEO.</i></p> + +<p>Tel est le magnifique poëme de la <span class="allsmcap">CRÉATION DE L'HOMME</span>. +L'auteur s'est beaucoup moins étendu sur la création de +la femme, sans doute parce qu'elle a été formée instantanément +et complètement de la côte d'Adam. Cependant +il est bon de rapporter ce qu'il dit de cette dernière opération,<span class="pagenum" id="Page_26">[Pg 26]</span> +ne serait-ce que pour compléter le grand tableau de +notre origine.</p> + + +<h3>CRÉATION DE LA FEMME.</h3> + +<p>Après avoir donné tous les détails que nous avons vus +sur les diverses parties du corps humain, le poète a consacré +un grand nombre de vers à peindre le génie et les +facultés de l'homme, puis à citer plusieurs faits qui les +constatent; mais il n'avait point encore été question de la +femme; ne pouvant se dispenser d'en parler, le poète +aborde ainsi cet objet important:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent2">Vous qui dans ce tableau, parmi tant de pourtraits,</div> + <div class="verse indent0">Du roi des animaux contemplez les beaux traits,</div> + <div class="verse indent0">Çà, çà, tournez un peu et vostre œil et vostre ame,</div> + <div class="verse indent0">Et, ravis, contemplez les beaux traits de la femme,</div> + <div class="verse indent0">Sans qui l'homme ici-bas n'est homme qu'à demi;</div> + <div class="verse indent0">Ce n'est qu'un loup-garou, du soleil ennemi,</div> + <div class="verse indent0">Qu'un animal sauvage, ombrageux, solitaire,</div> + <div class="verse indent0">Bizarre, frénétique, à qui rien ne peut plaire</div> + <div class="verse indent0">Que le seul desplaisir, né pour soi seulement,</div> + <div class="verse indent0">Privé de cœur, d'esprit, d'amour, de sentiment.</div> + <div class="verse indent0">Dieu donc, pour ne monstrer sa main moins libérale</div> + <div class="verse indent0">Envers le mâle humain qu'envers tout autre mâle,</div> + <div class="verse indent0">Pour le parfaict patron d'une saincte amitié,</div> + <div class="verse indent0">A la moitié d'Adam joinct une autre moitié;</div> + <div class="verse indent0">La prenant de son corps, pour estreindre en tout âge</div> + <div class="verse indent0">D'un lien plus estroit le sacré mariage.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Ici l'auteur compare Dieu à un chirurgien qui, ayant +à faire une opération douloureuse, endort le patient avant +de mettre le scalpel dans ses chairs. Puis, parlant de la position +d'Adam, il dit:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent2">Dieu si bien engourdit et son corps et son ame,</div> + <div class="verse indent0">Que la chair sans douleur par ses flancs il entame,</div><span class="pagenum" id="Page_27">[Pg 27]</span> + <div class="verse indent0">Qu'il en tire une côte, et va d'elle formant</div> + <div class="verse indent0">La mère des humains; gravant si dextrement</div> + <div class="verse indent0">Tous les beaux traits d'Adam en la côte animée,</div> + <div class="verse indent0">Qu'on ne peut discerner l'amant d'avec l'aimée.</div> + <div class="verse indent0">Bien est vray toutefois qu'elle a l'œil plus riant,</div> + <div class="verse indent0">Le teint plus délicat, le front plus attrayant,</div> + <div class="verse indent0">Le menton net de poil, la parole moins forte,</div> + <div class="verse indent0">Et que deux monts d'yvoire en son sein elle porte.</div> + <div class="verse indent2">Or après la douceur d'un si profond sommeil,</div> + <div class="verse indent0">L'homme unique n'a point sitôt jeté son œil</div> + <div class="verse indent0">Sur les rares beautez de sa moitié nouvelle,</div> + <div class="verse indent0">Qu'il l'admire, l'embrasse, et haut et clair l'appelle</div> + <div class="verse indent0">Sa vie, son amour, son appui, son repos,</div> + <div class="verse indent0">Et la chair de sa chair, et les os de ses os.</div> + <div class="verse indent2">Source de tout bonheur, amoureux androgyne,</div> + <div class="verse indent0">Jamais je ne discours sur ta saincte origine,</div> + <div class="verse indent0">Que, ravi, je n'admire en quelle sorte alors</div> + <div class="verse indent0">D'un corps Dieu fit deux corps, puis de deux corps un corps.</div> + <div class="verse indent2">O bienheureux lien, ô nopce fortunée</div> + <div class="verse indent0">Qui de Christ et de nous figures l'hyménée!</div> + <div class="verse indent0">O pudique amitié, qui fonds par ton ardeur</div> + <div class="verse indent0">Deux ames en une ame et deux cœurs en un cœur!</div> + <div class="verse indent2">O contract inventé dans l'odorant parterre</div> + <div class="verse indent0">Du printanier Eden et non dans cette terre</div> + <div class="verse indent0">Toute rouge de sang, toute comble de maux</div> + <div class="verse indent0">Et le premier enfer des maudits animaux.....</div> + <div class="verse indent0">Par ton alme faveur, après nos funérailles,</div> + <div class="verse indent0">Bienheureux nous laissons de vivantes médailles.....</div> + <div class="verse indent0">Par toy nous esteignons les impudiques flammes</div> + <div class="verse indent0">Que l'archer paphien<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> allume dans nos ames;</div> + <div class="verse indent0">Et apprenant de toy comment il faut aimer,</div> + <div class="verse indent0">Trouvons le miel plus doux et le fiel moins amer.....</div> + <div class="verse indent2">Cela fait, l'Eternel aux bienheureux amants</div> + <div class="verse indent0">Commande de peupler par saincts embrassements</div><span class="pagenum" id="Page_28">[Pg 28]</span> + <div class="verse indent0">Le désert univers, et faire qu'en tous âges</div> + <div class="verse indent0">Leur beau couple eût ci-bas des survivants images.</div> + <div class="verse indent0">Il avoit imposé naguères mesmes loix</div> + <div class="verse indent0">Aux félons animaux qui logent dans les bois,</div> + <div class="verse indent0">Aux troupeaux emplumez, aux bandes qui, fécondes,</div> + <div class="verse indent0">Ont reçu de sa main en partage les ondes.</div> + <div class="verse indent0">Les ours depuis ce temps engendrèrent des ours,</div> + <div class="verse indent0">Les dauphins des dauphins, les vautours des vautours,</div> + <div class="verse indent0">Les humains des humains; et, d'un ordre immuable,</div> + <div class="verse indent0">Nature à ses parents rendit le fils semblable.</div> + </div> +</div> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> Cupidon.</p> + +</div> + +<hr class="tb"> + +<p>Terminons par un mot sur le grand homme, auquel +nous devons le chef-d'œuvre de la création de l'homme, et +sur le prosateur qui nous a fourni quelques notes que nous +avons ajoutées au poëme.</p> + +<p>Le poète, ce soleil du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, est l'illustre Guillaume +de Salluste du Bartas, né près de Nérac en 1544, et mort +en juillet 1590. Il servit Henri IV de son épée et de sa +plume; il fut employé par ce prince dans d'utiles négociations +en Angleterre, en Danemarck et en Ecosse. Son +principal ouvrage, celui d'où nous avons tiré l'épisode en +question, est sa fameuse <span class="allsmcap">SEMAINE</span>, divisée en sept jours, +poëme où il célèbre la création, et qui a fait une telle +sensation que, dans l'espace de cinq à six ans, il a eu plus +de trente éditions dans tous les formats, depuis l'<i>in-fol.</i> +jusqu'à l'<i>in</i>-24, sans compter les nombreuses traductions<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> +en latin, en italien, en espagnol, en allemand et<span class="pagenum" id="Page_29">[Pg 29]</span> +en anglais. Cela n'a pas empêché que certains modernes, +jaloux de sa gloire, et sans doute vieilles perruques en fait +de goût, ne se soient avisés de traiter son style «de bas, +de lâche, d'incorrect, et rempli d'images dégoûtantes.» +Quelle profanation! Aussi, dans notre indignation contre +cette perversité du siècle, et pour venger la mémoire du +grand homme, n'avons-nous rien trouvé de mieux à faire, +que de détacher le plus beau diamant de sa couronne +hebdomadique, et de le présenter de nouveau à l'admiration +de notre siècle.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> Une de ces traductions que l'on a distinguée dans le temps, +est intitulée: <i>Joan. Edoardi Dumonin Beresithias, sive mundi +creatio, ex gallico Sallustii du Bartas expressa</i>, etc. Parisiis, +1579, <i>in-8<sup>o</sup></i>. On assure que ce Dumonin, né à Gy en Franche-Comté, +en 1557, avait une telle facilité pour la poésie latine, qu'il fit +cette traduction en 50 jours. Il fut assassiné à Paris le 5 nov. 1586, +âgé seulement de 29 ans. Il a laissé plusieurs ouvrages français, +dont un biographe franc-comtois porte un jugement peu favorable: +«L'exemple de Ronsard, dit-il, gâta Dumonin. La connaissance +superficielle qu'il avait de plusieurs langues, lui fournit le +moyen d'inventer une multitude de mots qui sont inintelligibles. +Un galimatias perpétuel, une affectation d'érudition dont il +n'avait que l'écorce, en font un pédant dont on ne peut soutenir +la lecture. On est étonné que Gabriel Naudé, qui joignait le +bon goût à un jugement sain, ait pu donner des éloges à notre +auteur, cinquante à soixante ans après sa mort.» (Voy. <i>l'Essai +sur quelques gens de lettres, nés dans le comté de Bourgogne</i>, +(<i>par M. Girod de Novillars</i>). Besançon, 1806, <i>in-8<sup>o</sup></i>, pp. 145-47.)</p> + +</div> + +<p>Quant au prosateur, c'est un nommé Pierre Boaistuau, +surnommé Launay, né à Nantes, mort à Paris en 1566; il +a laissé beaucoup d'ouvrages plusieurs fois réimprimés, +car, d'après Lacroix-du-Maine, «c'étoit homme très-docte +et des plus éloquents orateurs de son siècle, et +lequel avoit une façon de parler autant douce, coulante +et agréable qu'aucun autre.» Mais nous ne citons ici +que son <i>Discours sur l'excellence et dignité de l'homme</i>, +qui est à la suite de son <i>Théâtre du monde</i>, «où l'on<span class="pagenum" id="Page_30">[Pg 30]</span> +trouve d'abord un ample <i>Discours des misères humaines</i>;» +imprimé à Paris, par Jean Longis et Rob. Maignier, +1558, <i>in-8<sup>o</sup></i>. Si Lacroix-du-Maine fait un grand éloge de +ce Boaistuau, La Monnoye en rabat beaucoup: «Il a +passé dans son temps, dit-il, pour un beau parleur, +avoit quelque lecture, du reste fort superficiel, ne sachant +absolument point de grec, et n'entendant qu'assez +médiocrement le latin.» Voilà deux jugements très-différents; +arrangez-vous, Messieurs:</p> + +<p> +Non nostrum inter vos tantas componere lites.<br> +</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_31">[Pg 31]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="TROISIEME_OBJET">TROISIÈME OBJET.</h2> +</div> + +<h3>ONOMATOGRAPHIE +AMUSANTE.</h3> + + +<h3>PRÉLIMINAIRE.</h3> + +<p>Dites-moi, je vous prie, où en serait la pauvre espèce +humaine si tout ce qui existe dans la nature, si tout ce qui +frappe les yeux, l'esprit, l'ame et le cœur dans la société, +était dépourvu de noms? si l'on ne pouvait distinguer +spécialement et nominativement sa droite de sa gauche, +une vallée d'une montagne, un rhinocéros d'un lapin, +une feuille de houx d'une feuille de rose, un boa d'un +colibri? Il faut en convenir, l'homme, qui prend fièrement +le titre pompeux de Roi de la nature, serait, ma +foi, un pauvre sire, un être bien misérable, une vraie +machine à ressorts. Sombre, isolé, morose, sans relations +avec son Créateur, avec tout ce qui l'environne, il ne +pourrait se rendre compte de rien; semblable à la brute, +il lui suffirait de chercher à satisfaire, par-ci par-là, +ses besoins physiques les plus pressants. Naître, croître, +boire, manger, dormir, souffrir, dépérir et mourir, +voilà ce à quoi se réduirait sa chétive et passagère existence. +La parole, cette clef de la voûte sociale<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, dont le<span class="pagenum" id="Page_32">[Pg 32]</span> +plus bel attribut est d'exprimer les sensations dans toutes +leurs nuances, de nommer les objets qui les produisent, et +de communiquer la pensée, n'existerait pas, ou ne serait +qu'un cri, ou un hurlement presque inutile. Il est donc +incontestable que les noms imposés à tout ce qui nous +touche, soit au moral, soit au physique, soit de près, soit +de loin, sont la chose la plus essentielle dont l'homme a +dû d'abord sentir le besoin. Aussi voyons-nous, dès le +principe, la bonté divine initier notre premier père à des +nomenclatures qui lui devenaient indispensables dans le +haut rang qu'elle lui destinait parmi les êtres créés. A +peine Dieu a-t-il formé Adam, et l'a-t-il pourvu d'organes +propres au développement de son intelligence, qu'il fait +défiler devant lui tous les animaux, et qu'il le charge +d'imposer à chacun d'eux le nom qu'il doit avoir et conserver: +<i>Adduxit animantia ad Adamum ut videret quid +vocaret ea; omne enim quod vocavit animæ viventis, ipsum +est nomen ejus.</i> (<span class="smcap">Genes.</span>, Cap. <span class="allsmcap">II</span>, <i>v.</i> 19.) Voilà qui est +fort bien pour les animaux; mais par la suite vinrent les +enfants de la famille primitive qui sans doute s'accrut assez +rapidement; car d'après une ancienne tradition hébraïque, +qui pourtant n'est pas plus article de foi que toutes les +folies rabbiniques que nous ont débitées les docteurs juifs, +Adam, mourant à l'âge de 930 ans, laissa quinze mille +enfants, sans compter les femmes<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>; ce qui devait faire un +assez joli cercle autour du foyer paternel. Il fallut bien +que ces enfants eussent chacun leur nom particulier, bien<span class="pagenum" id="Page_33">[Pg 33]</span> +connu du père et de la mère d'abord, puis des frères et +sœurs, et par la suite, des oncles, des tantes, des cousins +germains, des issus de germains, enfin de toute la famille. +Et cette mesure est devenue indispensable pour toutes les +branches de l'arbre, à mesure que, s'éloignant du tronc, +elles se divisaient en rameaux.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> <i>Vinculum societatis oratio</i>, a dit Cicéron, <span class="smcap">Off.</span>, lib. 1, +<i>parag.</i> 16; ce que l'original et facétieux Grosley traduisait ainsi: +«C'est le babil qui forma la société, c'est le babil qui la +soutient.»</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> La note relative au livre qui renferme cette tradition devait +se trouver ici; mais étant un peu longue, nous la renvoyons à la +fin de ce préliminaire, où elle sera désignée par la lettre (A); il en +sera de même pour les autres notes qui suivront; chacune sera +désignée par une lettre de l'alphabet.</p> + +</div> + +<p>On voit par l'exposé ci-dessus que les noms-propres sont +aussi anciens que le monde, puisqu'ils remontent à l'époque +de la création. Ceux des animaux, imposés aux +espèces et non aux individus, se sont conservés purement +et simplement sans tirer à aucune conséquence; mais il +n'en a pas été de même des noms-propres d'homme. A +mesure que la grande famille s'est répandue sur la surface +du globe, et s'est frayé divers sentiers vers la civilisation, +ces noms-propres ont pris une certaine consistance et ont +acquis une importance dont les nomenclatures, qui se rencontrent +assez fréquemment dans la Bible, font déjà foi. +Cette importance s'est encore mieux fait remarquer par la +suite des temps, lorsque les rabbins, les philosophes, les +littérateurs ont jugé à propos d'en faire l'objet de leurs +méditations, ou, tranchons le mot, de leurs rêveries. +Combien de choses admirables ne nous ont-ils pas débitées +à ce sujet, les uns sérieusement, les autres en plaisantant! +Donnons-leur un moment d'audience, cela suffira pour les +juger et faire apprécier leurs importantes élucubrations.</p> + +<p>«Les rabbins cabalistiques, par exemple, soutiennent +avec le plus grand sang-froid du monde, que les noms-propres +sont les rayons des objets dans lesquels il y a une +espèce de vie cachée. C'est Dieu, ajoutent-ils, qui a donné +les noms aux choses, et qui, en liant l'un à l'autre, n'a pas +manqué de leur communiquer une union efficace. Les +noms des hommes sont écrits au ciel, et pourquoi Dieu aurait-il +placé ces noms dans ses livres, s'ils ne méritaient<span class="pagenum" id="Page_34">[Pg 34]</span> +pas d'être conservés?» (Voy. <span class="smcap">Basnage</span>, <i>Histoire des Juifs</i>, +tom. <span class="allsmcap">III</span>, p. 388.)</p> + +<p>Platon, le sage Platon n'a-t-il pas établi dans son <i>Cratyle</i>, +que l'imposition des noms n'a rien d'arbitraire, que +ce n'est point une chose indifférente, ni qui doive dépendre +du hasard, et qu'il y a un rapport certain entre le +sens du mot et la vie de celui qui le porte? Il hasarde plusieurs +étymologies sur les noms des héros, des génies et +des dieux; puis il distingue les noms en simples et en composés, +etc., etc., etc.</p> + +<p>Et dans les temps modernes, ne voyons-nous pas le bon +Sterne, toujours gai, facétieux et profond, traiter de +l'influence des noms sur la vie entière? «Le choix des +noms de baptême, fait-il dire à son père, est d'une plus +grande conséquence que les esprits superficiels ne se l'imaginent. +Les noms, par une espèce de biais magique, ont +sur notre conduite, sur notre caractère une influence +qu'on ne peut détourner...... Combien de Césars, combien +de Pompées, par la seule inspiration de ces noms +fameux, se sont-ils rendus dignes de le porter! et combien +a-t-on vu de gens dans le monde qui s'y seraient distingués, +si leur caractère, leur génie n'avaient été abattus, +avilis sous un nom aussi sot, par exemple, que celui de +Nicodème!.... Dites-moi; voudriez-vous que l'on donnât +à votre enfant le nom de Judas? Si un Juif se présentait +comme parrain, avec sa bourse, pour vous exciter à lui +imposer ce nom exécrable, ne le fouleriez-vous pas aux +pieds?..... Oui, si votre enfant se nommait Judas, l'idée +de sordidité et de fourberie, inséparable de ce nom, +l'accompagnerait comme son ombre dans toutes les situations +de sa vie, et le rendrait à la fin un avare, un +coquin, un scélérat, malgré vos instructions et votre +exemple........» (<span class="smcap">Voy.</span> <i>Tristram Shandy</i>, ch. <span class="allsmcap">XXI</span>.)</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_35">[Pg 35]</span></p> + +<p>Tout en rejetant ces plaisanteries, ces observations +singulières, ces influences ridicules, nous devons reconnaître +que l'imposition des noms a été, est et sera dans +tous les temps la chose la plus utile, la plus indispensable +et la plus propre à éclairer et à diriger la marche sociale +chez tous les peuples; c'est ce qui fait que dans les temps +modernes, on apporte tant de soins à la tenue des registres +de l'état civil<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> On trouvera dans nos <i>Mélanges littéraires, philologiques et +bibliographiques</i>, Paris, Renouard, 1818, in-8<sup>o</sup>, pp. 31-34, +une liste des ordonnances, lettres-patentes, édits, déclarations et +décrets, relatifs à la tenue des registres de l'état civil, depuis +François I<sup>er</sup> (10 août 1519) jusques à Louis XVIII (4 juin 1814). +Cette liste est suivie d'une <i>Notice bibliographique des principaux +ouvrages relatifs aux noms-propres</i>, pp. 34-49.</p> + +</div> + +<p>Mais tous les noms propres et en général tous les mots, +quant à leur construction, leur forme et leur prononciation, +dépendent de la langue et de l'idiôme qui les fournit; +et Dieu sait combien de langues et de jargons issus les uns +des autres, se sont succédés sur la terre depuis la fatale +aventure de Babel en 2234 av. J.-C., jusqu'à l'immense +registre, et pourtant incomplet, qu'en a dressé le savant +M. Balbi dans son <i>Atlas ethnographique</i> en 1826<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>! +D'ailleurs, combien de langues ont disparu et dont il ne +reste qu'un vague souvenir ou de très-légers monuments, +comme celui de la langue carthaginoise dont Plaute nous +a conservé dix à douze lignes dans son <i>Pœnulus</i>, act. V, +Sc. 1<sup>re</sup>!</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> <span class="smcap">Voy.</span> à la fin de ce préliminaire la note (B) relative aux opinions +des savants publiées à diverses époques sur le nombre de +langues connues et parlées dans les différentes parties du globe.</p> + +</div> + +<p>Et si du nombre des langues nous descendions au nombre +de mots qui entrent dans la composition de chacune<span class="pagenum" id="Page_36">[Pg 36]</span> +d'elles<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, l'imagination reculerait devant cette quotité, à +supposer qu'elle fût calculable. Pour se convaincre de la +vérité de cette assertion, il suffit de s'enfoncer un peu +dans le dédale immense de la glossologie; et si peu que +l'on soit familiarisé avec l'histoire, les voyages, la littérature +et l'ethnographie des divers peuples, l'effroi égalera +la surprise en voyant ces myriades d'expressions, de +noms-propres, de mots de toutes les espèces, de toutes +les formes et de toutes les dimensions.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> <span class="smcap">Voy.</span> à la fin, la note (C) sur le nombre de mots qui appartiennent +à quelques langues modernes.</p> + +</div> + +<p>Il nous est arrivé quelquefois d'en rencontrer d'une +construction si singulière, si bizarre, si baroque, qu'ils +nous ont arrêté tout court dans nos lectures. Après leur +avoir donné un moment d'attention et les avoir honorés d'un +sourire, nous avons succombé à la tentation de les enlever +de leur résidence avec quelques accessoires, et d'en former +un petit recueil édulcoré, propre à rafraîchir le sang et +à désopiler la rate des plus intrépides lexicolopolyglottonomatographes +connus.</p> + +<p>Les matériaux de cette petite nouvelle tour de Babel, +plus grotesque et moins périlleuse que la première, ont +été puisés un peu partout, en Amérique, dans le grand +Archipel, en Asie, en Europe, enfin dans tous les lieux +ou, pour mieux dire, dans tous les livres qui nous ont +offert des noms-propres et des mots vraiment hétéroclites. +Cette petite distraction facétieuse, au milieu de travaux +sérieux, nous a délassé et amusé un instant; puisse-t-elle +produire le même effet sur les personnes indulgentes qui +auront la patience de la parcourir!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_37">[Pg 37]</span></p> + + +<h4>Note A</h4> + +<p><i>Sur le livre renfermant la tradition relative au nombre des enfants +d'Adam.</i></p> + +<p>Voyez pag. 32. Cette tradition se trouve consignée dans un +vieux petit bouquin rabbinique, rempli de contes bleus à la manière +des auteurs de la Misnah. Adam, sur le point de mourir, appela +tous ses enfants qui étaient au nombre de quinze mille, sans compter +les femmes: <i>Adam, ante mortem ejus, convocavit omnes filios +suos qui erant in numero XV millia virorum absque mulieribus</i>, +et il leur fit une belle allocution.</p> + +<p>Ce petit livre renferme une histoire de notre premier père, fabriquée +dans le moyen âge. On croit qu'elle a d'abord été écrite en +hébreu, puis traduite en latin sous le titre de <i>Vita Ade et Eue</i>, +dont on connaît trois ou quatre éditions. Colard Mansion en a +donné, vers 1460, une traduction française, intitulée: <i>Petit traitié +de la pénitance Adam</i>, qui est restée inédite; mais on en connaît +trois beaux manuscrits sur vélin, dont deux anciens, et un moderne +que feu mon respectable et savant ami M. Van Praet a fait faire +pour lui, vers 1789, par le fameux Lesclabart, le Jarry de la fin +du <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. M. Van Praet a donné d'amples détails sur la +<span class="smcap">Pénitance Adam</span>, dans les deux ouvrages suivants: <span class="smcap">Notice</span> <i>sur +Colard Mansion, libraire et imprimeur à Bruges dans le</i> <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>. +Paris, 1829, gr. <i>in</i>-8<sup>o</sup>, fig. Voy. p. 13-20 et p. 96-100.—<span class="smcap">Recherches</span> +<i>sur Louis de Bruges, Seigneur de la Gruthuyse</i>. Paris, +1831, gr. <i>in</i>-8<sup>o</sup>, fig. Voy. p. 94-103.</p> + +<p>Cette <span class="smcap">Vie</span> <i>d'Adam</i>, comme nous l'avons déjà dit, est dans le +genre des folies rabbiniques, dont Basnage a souvent fait mention +dans son <i>Histoire des Juifs</i>, la Haye, 1716, 9 tom. en 15 vol. +<i>in</i>-12. Nous ne citerons qu'une de ces folies, prise, tom. III, +p. 391, parce qu'elle a rapport à Adam et qu'on y trouve un mot +qui, par sa singularité, tient à l'objet de notre travail sur les noms +bizarres. «Les rabbins cabalistes, dit Basnage, assurent qu'Adam, +qui était déjà dans les enfers, en fut tiré et porté au ciel par le +moyen du très-saint nom <span class="smcap">Laverererareri</span>. Ce mot barbare,<span class="pagenum" id="Page_38">[Pg 38]</span> +ainsi que le suivant: <span class="smcap">Ruba-They-Histiton-Hya</span>, se trouvent dans +l'<i>Antidotarium animæ</i>, fol. 42, en tête d'une oraison qui commence +par ces mots: <i>Père très-débonnaire</i>, ou en latin: <i>Pater +piissime</i>, etc., etc.» Nous donnerons des noms d'une bien autre +étendue dans les articles qui suivront ces notes.</p> + + +<h4>Note B</h4> + +<p><i>Relative aux opinions des savants sur le nombre des Langues +connues et parlées dans les différentes parties du globe.</i></p> + +<p>Voyez pag. 35. On n'aura jamais que des données incertaines +sur le nombre des langues, parce que, dans leur diversité, elles +embrassent un horizon trop vaste et trop peu connu à ses extrémités, +pour que l'œil de la science puisse le saisir dans son ensemble. Aussi +leur histoire, malgré l'activité et l'étendue des recherches des Hervas, +des Pallas, des Adelung, des Balbi, n'est point encore aussi +avancée qu'on pourrait le croire. D'ailleurs, combien de découvertes +restent encore à faire sur le globe<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>! Puis, pourra-t-on +jamais déterminer d'une manière précise la vraie filiation des +langues même les plus connues, et, je dis plus, la ligne de démarcation +entre une langue et ses dialectes? Ne soyons donc pas surpris +si les savants n'ont jamais été et ne sont point d'accord sur le nombre +des langues.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> On en fait tous les jours; il y a peu de temps, un missionnaire évangélique, +M. Williams, a fait imprimer à Londres un <i>Nouveau Testament</i>, +traduit par lui dans la langue des Rarotongs, insulaires de la +mer du Sud. Cette langue n'est point connue en Europe, même de nom, +même parmi les savants.</p> + +</div> + +<p>Autrefois le P. Kircher se croyait très-généreux envers les peuples +des quatre parties du monde, en voulant bien leur en accorder +500;—ensuite M. d'Azara en a compté 1000;—puis D. Juan +Francisco Lopez, 1500;—et enfin D. Juan Estanislao Rayo, +2000.</p> + +<p>Mais M. Frédéric Adelung, dans son <i>Catalogue de toutes les +<span class="pagenum" id="Page_39">[Pg 39]</span>langues et de leurs dialectes</i>. Pétersbourg, 1820, <i>in</i>-8<sup>o</sup> de 185 +pag., est allé beaucoup plus loin; il établit le budget de la glossographie +universelle, dans les proportions suivantes, pour chaque +partie du globe:</p> + +<table> +<tr><td>En Europe </td><td> 587 lang.</td></tr> +<tr><td>En Asie </td><td> 937 <i>id.</i></td></tr> +<tr><td>En Afrique </td><td> 276 lang.</td></tr> +<tr><td>En Amérique et Océanie </td><td> 1264 <i>id.</i></td></tr> +</table> + +<p>ce qui présente un total de 3,064 langues.</p> + +<p>Enfin, M. Balbi, qui a écrit postérieurement sur le même sujet, +sépare les langues de leurs dialectes et établit ainsi ses divisions:</p> + +<table> +<tr><td>En Asie </td><td> 153 lang.</td></tr> +<tr><td>En Europe </td><td> 48 <i>id.</i></td></tr> +<tr><td>En Afrique </td><td> 118 <i>id.</i></td></tr> +<tr><td>En Océanie </td><td> 117 lang.</td></tr> +<tr><td>En Amérique </td><td> 424 <i>id.</i></td></tr> +<tr><td>Dialectes, environ </td><td> 5,000.</td></tr> +</table> + +<p>Ainsi les langues des cinq parties du monde et leurs dialectes +réunis, sont portés par M. Balbi à environ 5,860; ce qui excède +de beaucoup le nombre de 3,064 indiqué par M. Adelung. Tout +cela prouve non pas la difficulté, mais l'impossibilité de parvenir +à une fixation précise du nombre des langues et des dialectes; mille +obstacles s'y opposent, et ils sont insurmontables.</p> + +<p>Nous en dirons de même d'un petit tableau où l'on a essayé de +donner la proportion dans laquelle les langues européennes sont +en usage dans le Nouveau Monde. On prétend que</p> + +<table> +<tr><td>L'anglais y est parlé par </td><td> 11,647,000 individus.</td></tr> +<tr><td>L'espagnol, par </td><td> 10,504,000</td></tr> +<tr><td>Le portugais, par </td><td> 3,740,000</td></tr> +<tr><td>Le français, par </td><td> 1,242,000</td></tr> +<tr><td>Le hollandais, le danois et Le suédois, par</td><td> 216,000</td></tr> +<tr><td> </td><td> ————</td></tr> +<tr><td>Total </td><td> 27,349,000</td></tr> + +<tr><td>Quant à l'indien (Orient) il est parlé,<br> +dit-on, par </td><td> 7,593,000</td></tr> +</table> + +<p>Voilà donc le résultat approximatif de la transplantation des +langues, dans les temps modernes. Croira qui voudra à l'énoncé +de pareils tableaux même approximatifs; heureusement ce n'est +point un article de foi.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_40">[Pg 40]</span></p> + + +<h4>Note C</h4> + +<p><i>Sur le nombre de mots qui appartiennent à quelques langues +modernes.</i></p> + +<p>Voyez page 36. La langue française seule comptait environ +30,000 mots avant la révolution de 1789. Un homme, doué d'une +certaine dose de patience, et qui sans doute avait beaucoup de temps +à lui, s'est avisé de compter les différentes espèces de nos mots, relevées +dans le <i>Dictionnaire de l'Académie française</i>, Nîmes, 1786, +2 <i>vol.</i> <i>in</i>-4<sup>o</sup>, et il a trouvé:</p> + +<table> +<tr><td>Substantifs </td><td> 18,716</td></tr> +<tr><td>Verbes </td><td> 4,557</td></tr> +<tr><td>Adjectifs </td><td> 4,803</td></tr> +<tr><td>Adverbes </td><td> 1,634</td></tr> + +<tr><td>Total </td><td> 29,710 mots.</td></tr> +</table> + +<p>Combien dès-lors ce nombre est augmenté! Si maintenant un +oisif, aussi patient que le précédent, s'occupait d'un même relevé +de tous les mots anciens et nouveaux, d'après les dictionnaires de +Boiste, de N. Landais et celui de l'Académie française, édition de +1836, il en trouverait à coup sûr plus de 40,000.</p> + +<p>La langue anglaise, si l'on s'en rapporte à un article de la <i>Revue +britannique</i>, décembre 1831, ne compterait que 15,799 mots dérivés; +mais le nombre des mots indigènes serait beaucoup plus considérable, +comme nous le verrons dans un instant. Voici la liste de +ces dérivés:</p> + +<table> +<tr><td>Du latin </td><td> 6,732</td></tr> +<tr><td>Du français </td><td> 4,812</td></tr> +<tr><td>Du saxon </td><td> 1,665</td></tr> +<tr><td>Du grec </td><td> 1,148</td></tr> +<tr><td>Du hollandais </td><td> 691</td></tr> +<tr><td>De l'italien </td><td> 211</td></tr> +<tr><td>De l'allemand</td><td> 173</td></tr> +<tr><td>Du welche </td><td> 95</td></tr> +<tr><td>Du danois </td><td> 75</td></tr> +<tr><td>De l'espagnol </td><td> 56</td></tr> +<tr><td>Du suédois </td><td> 50</td></tr> +<tr><td>De l'islandais </td><td> 50</td></tr> +<tr><td>D'autres langues</td><td> 41</td></tr> +<tr><td> </td><td> ———</td></tr> +<tr><td>Total </td><td> 15,799</td></tr> +</table> + +<p>Quant au nombre général des différentes espèces de mots de la +langue anglaise, tant indigènes qu'exotiques ou dérivés, Sam. +Johnson, dans son fameux <span class="smcap">Dictionari</span> <i>of the english language</i>, +London, 1784, 2 <i>vol. in-fol.</i>, l'établit ainsi:</p> + +<table> +<tr><td>Substantifs </td><td> 15,910</td></tr> +<tr><td>Verbes </td><td> 10,142</td></tr> +<tr><td>Adjectifs </td><td> 8,444</td></tr> +<tr><td>Adverbes </td><td> 2,288</td></tr> + +<tr><td>Total </td><td> 36,784</td></tr> +</table> + +<p><span class="pagenum" id="Page_41">[Pg 41]</span></p> + +<p>On prétend que l'espagnol compte 30,000 mots. La langue italienne +en aurait 35,000; etc., etc.</p> + +<p>Que l'on juge, d'après ces faibles indications sur quatre langues +seulement, du nombre de mots qui doivent exister dans les 5,860 +langues et dialectes que M. Balbi a découverts dans les cinq parties +du monde. Au reste il serait aussi impossible qu'inutile de chercher +à en établir le chiffre, même pour les langues dont nous venons de +présenter des résultats approximatifs, plus propres à piquer la curiosité +qu'à être de quelque utilité.</p> + +<p>N'a-t-on pas essayé de donner aussi le nombre des différents objets +qui composent les règnes de la nature? Ces recherches nous +paraissent tout aussi faciles et à peu près aussi utiles que celles que +l'on a consacrées à la fixation du nombre des langues. Voici ce que +l'on a prétendu à cet égard:</p> + +<p>Dans le <span class="allsmcap">RÈGNE VÉGÉTAL</span>, le nombre des plantes découvertes jusqu'en +1830, s'élevait à 80,000.</p> + +<p>Dans le <span class="allsmcap">RÈGNE ANIMAL</span>, on comptait:</p> + +<table> +<tr><td>Mammifères </td><td> 1,500</td></tr> +<tr><td>Oiseaux </td><td> 7,000</td></tr> +<tr><td>Reptiles </td><td> 1,500</td></tr> +<tr><td>Poissons </td><td> 8,000</td></tr> +<tr><td>Invertébrés </td><td> 82,000</td></tr> +</table> + +<p>Dans le <span class="allsmcap">RÈGNE MINÉRAL</span>, on porte le nombre des terres à 9 espèces.</p> + +<table> +<tr><td>Celui des pierres communes, à </td><td> 46 <i>id.</i></td></tr> +<tr><td>Celui des pierres précieuses, à</td><td> 48 <i>id.</i></td></tr> +<tr><td>Celui des métaux, à </td><td> 39 <i>id.</i></td></tr> +</table> + +<p>Il est inutile de dire que ces résultats d'énumérations en fait +d'histoire naturelle sont d'une approximation à aussi large latitude, +que les résultats précédents relatifs aux langues. Aussi les donnons-nous +tels qu'on nous les a fournis, comme simple objet de curiosité.</p> + + +<h4>FIN DU PRÉLIMINAIRE ET DES NOTES.</h4> + +<p><span class="pagenum" id="Page_42">[Pg 42]</span></p> + + +<h3>ONOMATOGRAPHIE.</h3> + +<h3>I.</h3> + +<h3>DE CERTAINS NOMS PROPRES CHEZ LES SAUVAGES.</h3> + +<p>Les langues des peuples que nous appelons Sauvages et +qui, à la vérité, ne sont pas encore très-avancés dans les +progrès de la civilisation, tels que les Osages, les Renards, +les Sacs, les Yaméos et autres tribus, ces langues, disons-nous, +offrent parfois des mots et surtout des noms-propres +d'une construction fort surprenante soit à raison de leur +longueur, soit sous le rapport d'une prononciation à laquelle +les organes vocaux des Européens auraient beaucoup +de peine à se plier et à s'habituer. Parmi ces mots ou +plutôt ces noms, nous en avons peu trouvé qui puissent rivaliser +avec celui de Monsieur <span class="smcap">Demstrgrfrwomldammfr</span>. +On peut compter sur l'exactitude scrupuleuse de l'orthographe +de ce nom. Mais comment le prononcer? Tirez tout +le parti possible de votre instrument vocal<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>, c'est-à-dire<span class="pagenum" id="Page_43">[Pg 43]</span> +de votre trachée-artère, de votre larynx, de votre langue +tournée dans tous les sens, de votre palais, de vos dents, de +vos lèvres, si vous parvenez à prononcer ce nom d'une manière +prompte, claire, facile et agréable à l'oreille, <i>eris mihi +magnus Apollo</i>. Il est certain que dans les mots composés +de peu de voyelles et de beaucoup de consonnes, la prononciation +devient très-difficile, pour ne pas dire impossible, +surtout dans le français, car la consonne n'est qu'un +signe qui sert à modifier le son et qui ne le produit jamais; +on ne peut donc appuyer que sur les syllabes où se rencontre +une voyelle; c'est ce qui fait que, dans la prononciation, +le mot en question n'a que trois syllabes, quoique composé +de vingt lettres<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. En voilà suffisamment pour la partie +philologique; passons à l'historique.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> «Les organes de la parole et du chant, dit Court de Gébelin, +sont en très-grand nombre; ils composent un instrument très-compliqué, +qui réunit tous les avantages des instruments à vent, +tels que la flûte, des instruments à cordes, tels que le violon, des +instruments à touche, tels que l'orgue; et c'est avec celui-ci qu'il +a le plus de rapports: car, comme l'orgue, l'instrument vocal a +des soufflets (les poumons), des tuyaux (le gosier et les narines), +une caisse (la bouche), et des touches (les parois de la bouche).» +Ne soyons donc pas surpris de toutes les merveilles qu'enfantent +la parole et le chant avec de telles ressources. (<span class="smcap">Court de Gébelin, +Monde primitif</span>, <i>de l'Origine du Langage et de l'Ecriture</i>, +pp. 65-373.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> Il en est de même du mot <span class="smcap">Dsbushncols</span> qu'il faut réduire à +deux syllabes. Cet ancien sceau, qui porte la date de 1399, +appartenait à la maison de Jehan sire de Prie de Besançois.</p> + +</div> + +<p>Ce Monsieur Demstrgrfrwomldammfr est l'un des chefs +de l'île Tahiti<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>, et il a marié, en 1834, sa fille Mademoiselle +<span class="smcap">Kingatara-Oruruth</span>, avec un européen, M. Charles +Spooner, capitaine du baleinier américain l'<i>Eric</i>. Le portrait +de cette jeune insulaire, alors âgée de seize ans, +n'est pas moins agréable à connaître que le nom de Monsieur +Demstrgrfrwomldammfr, son cher père. La taille élégante<span class="pagenum" id="Page_44">[Pg 44]</span> +de cette belle n'a que six pieds de haut; son teint est +couleur acajou-clair; ses joues sont tatouées de la manière +la plus gracieuse, et ses yeux verdâtres sont grands et bien +fendus. Elle est douée d'une infinité de qualités remarquables; +le jour de son mariage, elle excita l'admiration +de tous les assistants par la vigueur et l'habileté qu'elle +déploya, en traversant un bras de mer à la nage. Aussi +son époux, brave et joyeux marin de Newport, jura à +plusieurs reprises, que l'aimable Kingatara-Oruruth était +la seule digne de partager le hamac d'un marin tel que lui. +La noce présidée par M. Demstrgrfrwomldammfr, s'est +passée à merveille; tout y a été dans les convenances, +dans la joie et les plaisirs<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. On a fait des vœux pour que +la lune de miel étendît sa douce et bénigne influence au-delà +du terme ordinaire et qu'elle se renouvelât souvent +pendant le long bail conjugal, passé entre M. Ch. Spooner +et la charmante Miss Kingatara-Oruruth. Nous ignorons +ce qui s'est passé dans le ménage depuis 1834; les annales +maritimes ont oublié de nous en instruire.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> Cette île, située par 18° lat. S. et 152° long. O. est improprement +appelée Otahïti dans divers ouvrages de géographie. Cette erreur +provient des premiers navigateurs qui, abordant cette île, ont +demandé comment elle s'appelait; les habitants ont répondu +<span class="smcap">Otahiti</span>, qui, littéralement dans la langue du pays, signifie <i>c'est +Tahïti</i>; et les Anglais écrivirent <span class="smcap">Othaeite</span>; mais depuis, on a +reconnu que <i>o</i> veut dire <i>c'est</i>, et que <i>Tahïti</i> est le seul et véritable +nom de l'île.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> Nous ignorons si, à Tahïti, il règne dans les mariages une +coutume aussi bizarre que celle qui s'observe chez les Reyangs, +peuplade originaire de Bornéo et qui habite l'île de Sumatra. Là, +toute nouvelle épousée doit se défendre du bec et des ongles, même +contre la possession légitime. Elle lutte de toutes ses forces avec +son mari, et ce combat dure quelquefois plusieurs jours. S'il en est +ainsi à Tahïti, M. Charles Spooner aura eu à faire à forte partie, +surtout si sa jeune et robuste moitié a employé tous ses moyens de +défense dans le combat.</p> + +</div> + +<hr class="tb"> + +<p>Nous vivons dans le siècle des <i>Mémoires</i>; la presse, +depuis une vingtaine d'années, nous en a donné de toutes +les couleurs, de toutes les qualités: l'ancienne et la nouvelle<span class="pagenum" id="Page_45">[Pg 45]</span> +Cour, les assemblées nationales, les champs de bataille, +la magistrature, le cabinet de l'homme de lettres, +les coulisses du théâtre, le boudoir de la petite-maîtresse, +le vagabondage de certaines femmes, l'antre obscur de la +police, jusqu'à l'homme de l'échafaud, tout a fourni son +contingent aux entreprises de <i>Mémoires</i>, à ce nouveau genre +de fabrique, qui s'est singulièrement multiplié, comme on +sait, sous l'égide de la simplicité, de la bonne foi et de la +vérité. Mais malgré l'immense quantité de tant de Mémoires +si variés, il en est un, un seul, qui nous semble faire +classe à part, et qui sans doute ne se renouvellera pas beaucoup, +à moins que la presse n'aille s'implanter et porter +ses bienfaits aux extrémités de l'Amérique, chez ces tribus +que leurs forêts vierges et les rives de leurs grands fleuves +séparent encore du monde civilisé. L'ouvrage dont nous +voulons parler est l'autobiographie d'un Sauvage, ce sont les +Mémoires d'un chef indien qui sont publiés d'après sa propre +rédaction; livre que l'on peut regarder comme unique dans +son genre, car il est plus que rare de voir un sauvage habitué +à écraser son ennemi avec le tomahawk, à le scalper ou +enlever sa chevelure, il est rare, disons-nous, de voir ce +sauvage prendre la plume d'oie, la tailler, la tremper dans +l'eau noire et en tracer sur une surface blanche le récit de +sa vie, c'est-à-dire de ses sensations, de ses passions, de +ses aventures, et le tout raconté dans un style simple, vrai, +naïf et qui n'appartient qu'à l'homme de la nature. Oui, +un pareil ouvrage est une chose surprenante<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>. Il serait<span class="pagenum" id="Page_46">[Pg 46]</span> +cependant difficile de suspecter l'authenticité de celui dont +nous allons parler. Elle est garantie par l'attestation signée +<i>Antoine le Clère</i>, interprète du Gouvernement pour les +Renards et les Sacs (deux tribus indiennes.) Ce livre a +paru en 1834 à Boston; il est écrit en mauvais anglais, +et mérite bien que nous en parlions en français vaille que +vaille.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> Notre surprise a un peu diminué quand, deux ans après avoir +rédigé cette notice, nous avons lu l'article suivant dans un journal +du 29 octobre 1839.</p> + +<p>«Les Indiens natifs du Nouveau Monde ont imité l'homme blanc; +ils font des journaux; et un journal Cherokee, imprimé partie +en dialecte du pays, et partie en anglais, instruit maintenant les +<i>soldats rouges</i> dans les arts de la civilisation.» Quand on a ou +qu'on lit des journaux, on peut bien faire des <i>Mémoires</i>.</p> + +<p>Les Cherokis forment l'une des tribus indiennes qui habitent +entre Georgie, Tennessée et Mississipi. On divise ces tribus en +Muskogulgues, Chacktaws, Chikasas et Cherokis. Ceux-ci sont +bien faits et belliqueux; ils sont au nombre d'environ 15000, et +font des progrès dans la civilisation.</p> + +</div> + +<p>Mais il est temps d'en revenir à notre objet, les noms-propres +bizarres. Nous dirons donc que le nom polysyllabique +de l'auteur, de ce héros sauvage, tient plus de la +moitié du titre du volume. Ce chef indien de la tribu des +Sacs, qui vit encore, quoique sa tribu soit détruite et que +lui-même soit prisonnier chez les Américains, s'appelle +<span class="smcap">Maikamichikiakiak</span>, charmant nom d'une prononciation +aussi douce qu'agréable, et que l'on doit traduire par +<i>Corbeau-Noir</i>.</p> + +<p>Entrons maintenant dans quelques détails sur l'ouvrage +de M. Maïkamichikiakiak; ils nous viennent de bonne +source, (la <i>Revue britannique</i> de juin 1835, pp. 327-344). +L'auteur de l'article (traduit du <i>foreign Review</i>), parlant +du livre en question, dit: «Je l'ai lu, c'est bien le livre +d'un sauvage; toute la pensée appartient à un indigène du +continent américain. C'est le seul document écrit qui nous +fasse partager les sentiments secrets de ces races inconnues.<span class="pagenum" id="Page_47">[Pg 47]</span> +Ce sont les seules pages où les Indiens opprimés et décimés +aient laissé la trace de leurs passions. Jamais homme de +race blanche n'eût deviné le génie de <i>Corbeau-Noir</i>. Voilà +bien le héros des forêts primitives; il n'estime qu'une +chose au monde, l'art de détruire son ennemi à peu de frais +et en s'exposant à peu de dangers. Il ne profère jamais un +mensonge, etc., etc.»</p> + +<p>On ne sera peut-être pas fâché de voir un échantillon +du style de ce singulier narrateur. Nous allons le puiser +dans le commencement de ses <i>Mémoires</i>. On l'appréciera +encore mieux par son propre récit (quoique traduit) que +par le jugement que vient d'en porter l'auteur de l'article +précité. Nous dirons préalablement que <i>Corbeau-Noir</i> est +né en 1781, à l'embouchure de la rivière du Rocher, qui +se jette dans le Mississipi, et qu'il appartenait à la tribu +des Sacs dont il était devenu le chef, comme nous l'avons +déjà dit. Voici comment il raconte les premiers exploits de +sa jeunesse.</p> + +<p>«J'étais près de mon père, quand un Osage vint l'attaquer. +Je vis mon père tuer l'Osage, son ennemi, et lui +arracher la peau du crâne; l'ardeur guerrière s'empara de +moi; je m'élançai sur un autre ennemi, mon tomahawk +l'écrasa, ma lance transperça son corps, je le scalpai, et je +rapportai la chevelure à mon père. Mon père ne me dit +rien, mais il eut l'air joyeux; j'avais quinze ans (c'était en +1796). Peu de lunes après, accompagné de sept autres +jeunes gens de ma tribu, j'attaquai cent Osages, j'en tuai +un et je ne perdis pas un homme. Le lendemain j'attaquai +toute la tribu, à la tête de cent quatre-vingts hommes. +Tous mes guerriers m'abandonnèrent, jugeant l'entreprise +imprudente. Il ne me resta que cinq combattants, et je +remerciai le Grand Esprit de ce qu'il m'en restait un seul. +Nous tuâmes un homme et un enfant. Les Osages nous rendirent<span class="pagenum" id="Page_48">[Pg 48]</span> +la pareille et la guerre continua. A dix-neuf ans +(en 1800), je leur livrai combat; deux cents hommes me +suivaient. La bataille était furieuse; l'ennemi perdit cent +hommes en tout. Pour moi, je tuai cinq hommes et une +femme; le Grand-Esprit le voulut......</p> + +<p>«Nous nous battîmes ensuite contre les Cherokis. Mon +père, dans un combat qu'ils nous livrèrent, fut blessé à +mort; mais j'eus le bonheur de voir tomber sous mon tomahawk +celui qui l'avait tué. Je revins au village, je noircis +mon visage avec la suie, je laissai croître ma chevelure et +ma barbe, je jeûnai, je veillai, et je laissai s'écouler +soixante lunes sans prendre part à aucun combat......»</p> + +<p>Ce fragment de la naïve narration de Maïkamichikiakiak +ou <i>Corbeau-Noir</i>, suffit pour donner une idée assez juste +de son caractère, de son courage, de sa piété filiale et de +ses exploits. On trouve là-dessous quelque chose qui se rapproche +de la manière des héros d'Homère; c'est la nature +dans sa rudesse primitive, soit pour les actions, soit pour +l'expression.</p> + +<p>Pour donner une idée moins incomplète du style des +sauvages de l'Amérique du Nord, nous allons encore rapporter +une pièce écrite récemment dans ces mêmes parages; +c'est une adresse présentée en janvier (1840), au nouveau +gouverneur-général du Canada, M. Poulett-Thomson, +par les chefs de plusieurs tribus de l'une desquelles était +<i>Corbeau-Noir</i>. Cette pièce nous paraît plus empreinte du +cachet original qui doit distinguer le style de ceux qui l'ont +rédigée.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«<i>A notre Grand-Père, le Gouverneur de l'Amérique +anglaise.</i></p> + +<p>«Père, nous, les enfants de notre Grand'Mère<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> la Reine,<span class="pagenum" id="Page_49">[Pg 49]</span> +qui réside au-delà des grandes eaux, te félicitons pour ton +heureuse arrivée sur ces rivages.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> Cette grand'mère est Victoria, reine d'Angleterre, âgée de 21 +ans, étant née, le 24 mai 1819, du duc de Kent, quatrième fils du +roi Georges III. Il paraît que les noms de grand-père et de grand'mère +sont les titres les plus honorifiques que puissent conférer ces +tribus sauvages de l'Amérique aux personnes pour lesquelles elles +ont le plus profond respect.</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>»Père, nous sommes les premiers maîtres de cette terre +sur laquelle les enfants blancs ont bâti leurs villes et leurs +fermes.</p> + +<p>»Père, notre peuple était jadis nombreux, libre et +heureux dans la jouissance de ses forêts, de ses lacs et de +ses rivières.</p> + +<p>»Père, quand l'homme blanc vint dans notre pays, +nos ancêtres le prirent par la main et lui donnèrent de la +terre pour y établir son hamac. Depuis lors, l'homme blanc +est toujours venu à flots sur nos rives, et aujourd'hui il est +plus grand et plus puissant que nos enfants rouges.</p> + +<p>»Père, pendant beaucoup d'années, l'eau de feu<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> et +les autres maux qui nous avaient été apportés, ont tué et +ruiné des milliers de nos pères.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> L'eau-de-vie.</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>»Père, il y a environ seize ans, les paroles du Grand-Esprit +nous ont été prêchées par des ministres du Christ; +nous avons ouvert nos oreilles, et le Grand-Esprit a ouvert +nos cœurs à l'Evangile; et aujourd'hui nous avons renoncé +à nos vices, nous sommes bons chrétiens; nous avons des +chapelles, des écoles, des maisons et des champs. Toutes +ces choses réjouissent nos cœurs.</p> + +<p>»Père, nous t'assurons que nous sommes heureux de +vivre sous la bonne et puissante protection de notre Grand'Mère +la Reine, qui est l'amie de l'homme rouge.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_50">[Pg 50]</span></p> + +<p>»Père, nous sommes heureux de voir aussi que la renommée +de la générosité anglaise s'est étendue dans nos +tribus, et que beaucoup de nos frères rouges qui vivent +dans le territoire des Etats-Unis ont exprimé le désir de +venir s'établir dans les terres de notre Grand'Mère la +Reine.</p> + +<p>»Père, nous élevons nos cœurs vers le Grand-Esprit +très-haut, pour qu'il bénisse tes entreprises, et te fasse +bénir par les hommes blancs et les hommes rouges de ces +pays, afin que nos enfants se lèvent après nous pour te +bénir.</p> + +<p>»Père, nous te serrons la main de tout notre cœur, de +concert avec tous nos guerriers, nos femmes et nos enfants. +C'est tout ce que nous avons à dire.</p> + +<p><i>Le 24 janvier 1840.</i></p> + +<p><i>Signé</i>, <span class="allsmcap">LES CHEFS</span> des tribus, assemblés +en Conseil.</p> +</div> + +<p>Il règne dans cette pièce une simplicité et une expression +de sentiments qui tient à l'homme de la nature, et dont +n'approcheront jamais les plus beaux discours académiques, +rédigés en pareille occurrence.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>L'Océan Pacifique renferme aussi des îles où nous pourrions +découvrir quelques particularités du genre de celles +qui nous occupent. Dans les Sandwich, par exemple, on +trouve encore des noms assez singuliers. Nous citerons, +entre autres, celui d'un ancien roi d'Haouai, ou plutôt +d'Owhyhi, qui se nommait <span class="smcap">Pourahouaoukaikaïa</span>; et celui +d'une reine nommée <span class="smcap">Kaïkiraniariopouna</span>, épouse de Ronoakoua, +qui furent l'un et l'autre divinisés par les habitants +de l'île. Ces insulaires ont conservé un hymne consacré<span class="pagenum" id="Page_51">[Pg 51]</span> +à ces deux divinités, et que l'on chantait dans les +grandes solennités. Comme cet hymne est un peu historique, +nous allons le rapporter.</p> + + +<p>O RONOAKOUA.</p> + +<p>1<sup>o</sup> «Ronoakoua de Hawaii, dans les temps anciens, +habitait avec sa femme à Kéarakekoua.</p> + +<p>2<sup>o</sup> »Kaïkiraniariopouna était le nom de la déesse, son +amour; un rocher escarpé était leur demeure.</p> + +<p>3<sup>o</sup> »Un homme monta au sommet du rocher, et de là +parla ainsi à l'épouse de Rono:</p> + +<p>4<sup>o</sup> »O Kaïkiraniariopouna! ton amant te salue; daigne +le regarder; éloigne l'époux, celui-ci te restera toujours.</p> + +<p>5<sup>o</sup> »Rono entendant ce discours artificieux, tua sa +femme dans un mouvement de fureur.</p> + +<p>6<sup>o</sup> »Désespéré de cet acte cruel, il porta dans un +moraï (tombeau) son corps inanimé, et pleura long-temps +sur elle.</p> + +<p>7<sup>o</sup> »Ensuite atteint d'une folie frénétique, il parcourut +Hawaii, se battant contre tous les hommes qu'il rencontrait.</p> + +<p>8<sup>o</sup> »Et le peuple étonné disait: Rono est-il devenu +fou? Et Rono répondait: Oui, je suis fou à cause d'elle, à +cause de mon grand amour.</p> + +<p>9<sup>o</sup> »Rono, ayant institué des jeux pour célébrer la mort +de sa bien-aimée, s'embarqua sur une pirogue triangulaire +et vogua vers les mers lointaines.</p> + +<p>10<sup>o</sup> »Mais avant de partir, Rono prophétisa ainsi: Je +reviendrai dans les temps futurs sur une île flottante qui +portera des cocotiers, des cochons et des chiens.»</p> + +<p>C'est cet hymne que les insulaires chantèrent, à la réception +solennelle qu'ils firent au capitaine Cook, lors +de son débarquement dans l'île d'Haouai (Owhihi), le<span class="pagenum" id="Page_52">[Pg 52]</span> +19 janvier 1779. On le reçut comme un Dieu, on en fit +un Rono; puis on sait ce qui arriva un mois après: le +nouveau Rono fut massacré par ses adorateurs le 14 février +suivant.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Long-temps après ce dernier événement, on voit un roi +de ces mêmes îles Sandwich porter un nom qui n'est pas +aussi étendu que celui de Pourahouaoukaïkaïa, mais qui +présente toujours les mêmes éléments de composition. Ce +roi se nomme <span class="smcap">Kanikeaouoli</span>.</p> + +<p>Il y a quelques années que les Anglais lui demandèrent +la permission d'établir un Journal dans ses Etats; voici la +réponse gracieuse de Sa Majesté:</p> + +<p> +«<i>Hololulée Ohaie.</i> +</p> + +<p>»A M. Stephen Mackintosch,</p> + +<p>»Je consens de tout mon cœur à la demande que vous +m'avez faite par votre lettre. J'éprouve un grand plaisir à +voir les ouvrages des autres pays et les choses qui sont +nouvelles. Si j'étais dans ces pays, j'aimerais beaucoup à +voir tout cela. J'ai dit à Kinan de faire élever des presses +d'imprimerie. Mes vœux sont enfin accomplis. Amitié à +vous ainsi qu'à Reynolds.</p> + +<p> +Le Roi des îles Sandwich,<br> +<i>Signé</i>, <span class="smcap">Kanikeaouoli</span>.» +</p> + +<p>Des extraits de ce premier journal<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a> sont parvenus dans<span class="pagenum" id="Page_53">[Pg 53]</span> +le temps à Londres par un bâtiment arrivé de Sidney, +qui apportait les journaux de cette colonie jusqu'au 13 +août (1837) inclusivement.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> Cette feuille a pour titre: <i>Sandwich island gazette</i>; elle est, +dit-on, fort intéressante. On y trouve non seulement les nouvelles +du pays, des descriptions des îles voisines, mais encore des extraits +des correspondances et des journaux de Siam, Kanton, Calcutta, +Sincapour, de la Californie, avec des extraits des journaux d'Europe +et d'Amérique.</p> + +</div> + +<p>Le sieur Kinan, mentionné dans la lettre royale ci-dessus, +est un habitant du pays, qui est riche, et qui sans +doute est ministre du roi Kanikeaouoli; il a fait construire +des maisons en remplacement des huttes, jusques +alors seules habitations de ces insulaires. Au mois de juin +1834, il donna un grand dîner auquel assista le Roi avec +dix de ses chefs; il y avait aussi vingt-quatre missionnaires +Anglais et vingt autres nouveaux chrétiens. La +sœur de M. Kinan, qui se nomme M<sup>elle</sup> <span class="smcap">Miriamikekauluhoï</span>, +donna également, chez elle, dans une maison à deux +étages qu'elle a fait bâtir, un repas dont elle a fait les +honneurs avec autant de grâce que de dignité.</p> + +<p>Si l'on en croit le <i>Journal de la Société de la Morale +chrétienne</i>, Paris, <i>in-8<sup>o</sup></i>, n<sup>o</sup> d'avril 1837, une imprimerie +aurait été établie à Honolulu<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> long-temps avant<span class="pagenum" id="Page_54">[Pg 54]</span> +que les Anglais n'eussent demandé au Roi la permission +d'y publier une feuille publique. Voici ce que dit le journal +français précité: «Il existe une imprimerie à Honolulu; +on y imprime 28,000 feuilles par jour; et depuis +huit ans on y a déjà imprimé 15,000,000 de pages; bien +plus, on y a établi un <i>Journal de la Morale chrétienne</i>, +imprimé d'abord à 1,500 exemplaires, et qui maintenant se +tire à 3,000. Le prix d'abonnement est d'un dollar (5 fr. +42 c.)» Cela est très-beau, très-édifiant; reste à savoir +si ces renseignements parvenus en France sont bien exacts; +au reste nous n'avons parlé de ces différents objets qu'à +l'occasion des noms de Mesdames Kaïkiraniariopouna et +Miriamikekauluhoï, ainsi que de ceux de LL. MM. Sandwich +Pourahoukaïkaïa et Kanikéaouoli, que décemment nous +ne pouvions nous dispenser de mentionner dans notre +recueil.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> Nous donnons ce mot tel qu'il est écrit dans le journal français; +mais nous pensons que ce lieu est le même que celui qui est +appelé Hololulée Ohaie en tête de la lettre du roi Kanikeaouoli, +rapportée ci-dessus, ou Onorourou Oahou dans les <i>Annales des +voyages</i>, août 1837, et Honoruru ailleurs. On sait combien diffèrent +l'orthographe et la prononciation d'un même mot écrit, sous +la dictée d'un Sauvage, par un Français, un Anglais, un Hollandais, +etc. Chacun le trace selon les principes caractéristiques de sa +langue et selon que le son et les articulations ont frappé son oreille; +de sorte qu'au lieu d'un seul mot signifiant le même objet, on en +a quelquefois deux, trois, quatre qui diffèrent d'orthographe et +de consonnance; ce qui a, parfois, occasionné d'étranges méprises. +Le seul moyen de remédier à cet inconvénient, serait de réunir +tous les vocabulaires disséminés dans toutes les relations de voyages +depuis plus de deux cents ans, et d'en faire un lexique polyglotte, +où, sous chaque mot européen désignant un objet quelconque, on +le rendrait dans la langue de chaque peuplade sauvage, tel qu'il a +été écrit par un Anglais, un Français, un Hollandais, etc., etc. +Cet ouvrage serait d'une utilité remarquable, et servirait à rectifier +bien des erreurs.</p> + +</div> + +<hr class="tb"> + +<p>Si de ces pays maritimes d'une civilisation très moderne, +nous passons sur le continent dans cette partie de +l'Inde où la civilisation très-ancienne n'en est pas moins +barbare sous certains rapports, nous y trouverons encore +des noms assez singuliers.</p> + +<p>On sait que dans l'Hindoustan les veuves, par un fanatisme +inconcevable, croient faire une chose agréable à la +Divinité en se jetant dans le bûcher enflammé qui dévore +le cadavre de leur époux. Depuis plus de trente<span class="pagenum" id="Page_55">[Pg 55]</span> +ans, les Européens qui résident dans ces contrées, ont +redoublé d'efforts pour détruire cet horrible usage, et +ils n'ont encore pu en venir à bout, tant est enraciné profondément +dans le cœur humain et surtout dans le cœur +de la femme, le sentiment religieux, même quand il est +erroné et le plus opposé aux droits de la nature et de l'humanité. +Cependant en 1831, une jeune Indienne, nommée la +belle <span class="smcap">Sarouvangatamalla</span>, veuve du Brame <span class="smcap">Ayarouxonkala</span>, +résidant à Tirnoular, se laissa dissuader par M. Ducler, +commissaire français de la marine à Karikal, de se brûler +sur le corps de son mari. Par suite de cette sage résolution, +M. Auguste de Melay, gouverneur des établissements +français dans l'Inde, pour engager sans doute les +jeunes veuves indiennes à imiter un si bel exemple, fit +une pension viagère de 200 fr., à l'estimable madame +Sarouvangatamalla, veuve Ayarouxonkala. M. Ducler +transmit à celle-ci l'arrêté du gouverneur; aussitôt la +jeune dame s'empressa d'écrire à M. Ducler et de lui +exprimer toute sa reconnaissance; elle l'assura que ses +sentiments de gratitude et de dévouement pour son libérateur +et pour le gouverneur général, ne finiraient +qu'avec sa vie, et qu'elle aurait toujours pour eux les +égards et l'affection d'une fille soumise et respectueuse.</p> + +<p>Nous avons appris par les journaux (avril 1838) que +plusieurs habitants de l'Inde ont été condamnés à trois +ans d'emprisonnement pour avoir engagé et aidé une +jeune veuve indienne à partager le bûcher de son mari. +Cela n'a pas empêché qu'à la mort du roi de Lahore arrivée +récemment (en 1839), quatre de ses femmes et sept +filles esclaves ont obtenu la permission de se jeter dans les +flammes qui ont dévoré son corps.</p> + +<p>Ce serait une histoire fort triste, mais assez curieuse, +que celle des <span class="smcap">Suttées</span> ou sacrifices des veuves indiennes<span class="pagenum" id="Page_56">[Pg 56]</span> +qui se brûlent sur le cadavre de leurs maris. Nous pourrons +publier un jour le recueil des nombreuses et très-curieuses +anecdotes que, depuis quarante ans, nous avons +recueillies dans les journaux anglais et dans quelques ouvrages +français sur ce sombre sujet dont l'origine remonte +à plus de 2000 ans.</p> + + +<h3>II.</h3> + +<h3>DE CERTAINS MOTS BIZARRES ET REMARQUABLES PAR LEUR +LONGUEUR.</h3> + +<p>Faisons trève aux noms-propres, et passons aux mots +communs. C'est encore dans les pays lointains que nous +allons en trouver d'une composition des plus bizarres; +l'Amérique va nous en révéler un certain nombre dont la +longueur et la prononciation paraîtront sans doute fort extraordinaires. +La langue du Mexique surtout se fait remarquer +sous ce rapport<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>; il n'y en a pas non plus dont les mots<span class="pagenum" id="Page_57">[Pg 57]</span> +signifient autant de choses; nous citerons d'abord le suivant: +<span class="allsmcap">AMATLACUILOLITQUITCATLAXTLAHUILLI</span>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> «Le langage des Mexicains ou Aztèques, (dit Malte-Brun +dans ses <i>Mélanges</i>), a la réputation de rappeler par sa dureté +et ses formes bizarres, le caractère féroce et superstitieux du peuple +qui le parlait. Cependant cette réputation n'est due en grande partie +qu'à l'orthographe que les auteurs espagnols ont adoptée pour +rendre les mots mexicains. Rien dans cette langue ne choque plus +les Européens que l'excessive longueur des mots. Cette longueur +ne tient pas toujours, comme quelques savants l'ont prétendu, à +la circonstance que les mots sont composés comme en grec, en allemand +et en sanskrit, mais à la manière de former le substantif, +le pluriel, ou le superlatif. Il en résulte quelquefois des mots de +douze syllabes. Mais les Grecs en avaient de huit et de neuf syllabes. +Une trop grande étendue dans les mots est un défaut, mais +n'est pas une preuve de barbarie. On trouverait plutôt cette preuve +dans une langue trop monosyllabique comme l'anglais et le chinois.</p> + +<p>»Après tout, le hasard et le caprice ont eu une plus grande +influence sur la formation des langues que ne l'admettent les philosophes, +jaloux d'y trouver des traces de l'histoire primitive. Le +mexicain, comme le basque et le chinois, ne connaît pas la lettre R; +cependant aucun autre trait de ressemblance ne rapproche ces +langues. Ne faudrait-il pas chercher l'origine de ces singularités +dans un défaut d'organe chez les familles isolées qui, les premières, +parlèrent des espèces d'idiomes qui, devenus ensuite ceux d'une +tribu plus nombreuse, formèrent par leur réunion les langues de +l'Europe?»</p> + +<p>M. César Moreau de Marseille, qui a donné, dans le <i>Journal +de Statistique universelle</i>, mars, 1839, gr. <i>in-8<sup>o</sup></i>, coll. 521-553, +une <i>Statistique générale</i> du Mexique, parle ainsi des langues de +ce pays dont la population compte environ 6,310,850 habitants.</p> + +<p>«La langue espagnole, dit-il, est la langue du pays; le +nombre des idiomes parlés par les indigènes est de plus de vingt, +dont quinze ont déjà des grammaires et des dictionnaires assez complets. +Voici le nom de ces quinze langues:</p> + +<p> +1<sup>o</sup> Langue mexicaine ou aztèque;<br> +2<sup>o</sup> — otomite;<br> +3<sup>o</sup> — tarasque;<br> +4<sup>o</sup> — zapotèque;<br> +5<sup>o</sup> — mistèque;<br> +6<sup>o</sup> — mayc ou du Yucatan,<br> +7<sup>o</sup> — totonaque;<br> +8<sup>o</sup> — popolouque;<br> +9<sup>o</sup> Langue matzalingue;<br> +10<sup>o</sup> — huastique;<br> +11<sup>o</sup> — mixe;<br> +12<sup>o</sup> — cakikelle;<br> +13<sup>o</sup> — taraumare;<br> +14<sup>o</sup> — tepehuane;<br> +15<sup>o</sup> — core.<br> +</p> + +<p>«La langue aztèque ou mexicaine est la plus répandue. A l'époque +où les Espagnols arrivèrent au Mexique, la nation aztèque +était déjà parvenue à un assez haut degré de culture intellectuelle; +mais il est difficile d'en rassembler les restes. Les Espagnols exterminèrent +tous les ministres du culte, qui étaient en même temps +les dépositaires des connaissances historiques et mythologiques +du pays, et l'on fit brûler les peintures hiéroglyphiques qui transmettaient +de génération en génération les connaissances en tout +genre. Mexico et Tezcuco paraissent avoir été les deux principaux +foyers d'où partaient les rayons de ces diverses connaissances.»</p> + +</div> + +<p>On entend par ce mot la récompense que l'on donne +à un messager qui porte un papier sur lequel est indiqué<span class="pagenum" id="Page_58">[Pg 58]</span> +en caractères symboliques ou en peinture quelque nouvelle +que l'on veut transmettre.</p> + +<p>Dans la même langue, le mot un <i>baiser</i> s'écrit ainsi: +<span class="allsmcap">TETENNAMIQUILITZLI</span>; il est formé du verbe <i>tennamiqui</i>, +embrasser, et de deux particules ajoutées.</p> + +<p>Chez les Hurons, <i>grand étonnement</i> se rend par <span class="allsmcap">KIATONNETCHONTANTESCANYATI</span>.</p> + +<p>Les mots <i>dents gâtées</i> se rendent par: <span class="allsmcap">TESQUACHAHOUINDI</span>;</p> + +<p>Et <i>dents laides</i> par: <span class="allsmcap">TÉCHOUASCAHOUINI</span>.</p> + +<p>La <i>guerre</i> est exprimée par <span class="allsmcap">OUKIHOUANHAQUIEY</span>;</p> + +<p>Et <i>viens-tu de la guerre?</i> par <span class="allsmcap">OUKIHOUANHAQUIEY +TONTACHÉ?</span></p> + +<p>Nous pourrions multiplier ces citations, car nous possédons +le <i>Dictionnaire de la langue huronne, par Fr. +Gabriel Sagard, récollet</i>; Paris, 1632, <i>in-8<sup>o</sup></i> de 72 pag., +qui nous les a fournies.</p> + +<p>Chez les Iroquois, le mot vin, si bref dans notre langue, +est d'une telle extension, qu'on viderait pour ainsi dire une +bouteille pendant le temps que certaines personnes mettraient +à le prononcer; il se rend dans cette langue par: +<span class="allsmcap">ONÉHARADESEHOENGTSERAGHERIE</span>; ce qui signifie littéralement +<i>liqueur faite avec du jus de raisin fermenté</i>. Le mot<span class="pagenum" id="Page_59">[Pg 59]</span> +Iroquois a 27 lettres; et l'explication de ses composés, +rendue en français, en compte 37<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> Samuel Johnson a singulièrement multiplié ces mots composés, +dans son <i>Dictionary of the english language</i>; London, +1784, 2 vol. <i>in-fol.</i> Un Anglais assez plaisant a composé, dans un +moment d'<i>humor</i> (<i>de gaieté</i>), une lettre dans laquelle il a tourné +en ridicule ces mots concrets du docteur Johnson. Ceux qu'il a +combinés à l'instar des siens, sont d'une telle étendue, que certains +d'entre eux remplissent quatre à cinq grandes lignes, format +<i>in</i>-4<sup>o</sup> d'une écriture très-serrée; nous ne pensons pas que cette +lettre ait été imprimée, mais on l'a vue vers 1787 entre les mains +du docteur Maty.</p> + +</div> + +<p>Chez les Yaméos (Amérique mérid.), la langue a, +comme celle des Iroquois, des mots très-longs et très-difficiles +à prononcer du moins à leur manière; ils parlent +en retirant leur respiration, c'est-à-dire en aspirant, et ne +font sonner presque aucune voyelle. La plupart de leurs +mots ne peuvent s'écrire, même imparfaitement, sans employer +moins de huit à neuf syllabes, et ces mots prononcés +par eux semblent n'en avoir que trois ou quatre au plus. +Par exemple, le nombre <i>trois</i> se rend chez eux par le mot +<span class="smcap">Paetarrarorincouroac</span>, dont à peine ils font quatre syllabes +dans la prononciation, passant rapidement et sourdement +sur les voyelles et les diphthongues. Nous avons cité +le nombre <i>trois</i> en usage chez ces Yaméos; heureusement +pour ceux qui ont à traiter avec eux, leur arithmétique +ne va pas au-delà.</p> + +<p>En général les Sauvages sont d'une grande diffusion dans +l'expression des nombres.</p> + +<p>Chez les Algonkins (Amér. septent.), le nombre <i>seize</i> +se rend par <span class="allsmcap">MITASSOUACHININGOUTOUASSOU</span>, littéralement <i>dix</i> +et <i>six</i>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_60">[Pg 60]</span></p> + +<p>Pour le nombre <i>vingt-six</i>, ils disent <span class="allsmcap">NINCHTANAACHININGOUTOUASSOU</span>;</p> + +<p>Puis pour <i>trente-six</i>: <span class="allsmcap">NISSOUEMITANAACHININGOUTOUASSOU</span><a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> Ce serait une histoire assez curieuse que celle de l'arithmétique +en usage chez les Sauvages avant leurs relations avec les peuples +civilisés. Nous avons fait quelques recherches sur les systèmes de +numération existant jadis chez certains insulaires de la Malaisie +ou Océanie occidentale que les Anglais appellent l'archipel indien. +Voici un abrégé du résultat de nos recherches.</p> + +<p>Dans la presqu'île de Malakka, les peuples à cheveux laineux ne +comptent que jusqu'à deux; c'est le système binaire, on ne peut +descendre plus bas. L'unité s'exprime par <i>naï</i>, et le nombre deux +par <i>be</i>. Ainsi le mot <i>naï-be</i> embrasse tous les termes de leur +numération.</p> + +<p>Nous n'avons point trouvé de système ternaire dans la Malaisie; +mais, comme nous l'avons vu précédemment, il existe chez les +Yaméos de l'Amérique méridionale.</p> + +<p>L'échelle quartenaire est usitée dans le dialecte appelé <i>ende</i>, +l'un de ceux employés à Flores, île hollandaise à l'est de Java. +Le radical <i>quatre</i> est désigné par le mot <i>woutou</i>; on en ignore +la dérivation. On exprime le nombre <i>huit</i> par deux fois <i>quatre</i>.</p> + +<p>Le système quinaire ou le calcul par cinq est fort répandu +dans la Malaisie, et particulièrement chez les nations les moins +civilisées de l'est. Dans le langage des Célèbes, le mot <i>lima</i> signifie +<i>cinq</i> et en outre la <i>main</i>, sans doute parce que les cinq +doigts ont été le type de ce système. Dans le dialecte <i>ende</i>, +pour exprimer les nombres <i>six</i>, <i>sept</i>, on dit <i>cinq</i> et <i>un</i>, <i>cinq</i> +et <i>deux</i>, etc.</p> + +<p>Les Australiens ne comptaient guère au-delà de leurs cinq +doigts.</p> + +<p>Il est présumable que les montagnards de Sounda calculaient +autrefois par six, puisque leur mot <i>ganap</i> exprime à la fois le +nombre <i>six</i> et le mot <i>total</i>.</p> + +<p>Le système denaire, c'est-à-dire le calcul par dix chiffres, l'a +emporté sur tout autre système de numération dans la Malaisie, +comme dans le reste du monde, à mesure que la civilisation y a +fait des progrès. Cependant l'expression <i>mille</i> est la plus haute de +la série numérique de tous les peuples Malaisiens, excepté les +Javanais. Un fait assez étonnant, c'est que, dans toutes ces contrées, +on se serve vulgairement des expressions vicieuses de dix +mille au lieu de cent mille, et de cent mille au lieu de dix millions. +Il semblerait que la perception de ces peuples ne peut aller au-delà +de ces nombres. Cependant cet usage erroné n'existe pas chez les +Lampouns; le mot <i>laka</i> exprime chez eux cent mille, au sens +exact.</p> + +</div> + +<p>Le mot <i>France</i> s'exprime ainsi: <span class="smcap">Mittigouchiouekendalakiank</span>; +littéralement des <i>Français pays</i>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_61">[Pg 61]</span></p> + +<p>Le mot <i>anglais</i> se rend <i>par</i> <span class="allsmcap">OUATSAKAMIKDACHIRINI</span>.</p> + +<p>Le groenlandais a aussi des mots passablement longs.</p> + +<p>Par exemple, le mot <i>respirer</i> se dit <span class="allsmcap">ANASATOCHIMACPA</span>;</p> + +<p>Et le mot <i>vieillir</i>, <span class="allsmcap">UTTOKARSUANGOPOCH</span>.</p> + +<p>On trouvera beaucoup d'autres mots de cette dimension +dans le petit dictionnaire groenlandais qui est à la suite +d'une <i>Relation ou Histoire naturelle de l'Islande, du +Groenland et du détroit de Davis, trad. de l'allemand +d'Anderson</i>, (Par Rousselot de Surgy). <i>Paris, 1750, +2 vol. in-12.</i></p> + + +<h3>III.</h3> + +<h3>DE LA LANGUE MARIANNAISE.</h3> + +<p>Quittons un moment ces longs mots que nous regardons +comme attribut de ces peuples sauvages, pour nous occuper, +en passant, de la langue d'un peuple encore également +éloigné de notre civilisation, langue dont la fécondité<span class="pagenum" id="Page_62">[Pg 62]</span> +en certaines expressions est aussi une espèce de singularité. +Nous voulons parler de la langue des îles Mariannes ou des +Larrons.</p> + +<p>Cet idiome est, en général, d'une prononciation douce +et assez facile; mais on connaît peu d'autres langues qui +soient plus abondantes, plus fécondes en mots propres à +exprimer toutes les modifications d'un seul et même objet. +Prenons pour exemple le mot <i>Coco</i>, fruit du Cocotier, +arbre très commun dans le pays; nous allons trouver une +vingtaine d'expressions différentes qui nous représenteront +ce fruit dans toutes les circonstances, formes et états par +lesquels il passe pendant toute la durée de son existence. +Ainsi:</p> + +<p><span class="smcap">Nidjouk</span> ou <span class="allsmcap">NIOU</span> signifie à la fois <i>cocotier</i>, l'arbre, ou +<i>coco</i>, le fruit.</p> + +<p><span class="smcap">Faha</span>, c'est le coco sur le point de germer.</p> + +<p><span class="smcap">Tehéhok</span>, le coco qui commence à germer.</p> + +<p><span class="smcap">Haïgoui</span>, le coco dont les feuilles commencent à pousser.</p> + +<p><span class="smcap">Aplouk</span>, un jeune coco qui renferme du lait, mais qui +n'a pas encore de crême.</p> + +<p><span class="smcap">Manha</span>, le coco tendre et doux.</p> + +<p><span class="smcap">Dadik</span>, le coco, lorsqu'il n'a pas encore acquis entièrement +le degré de maturité.</p> + +<p><span class="smcap">Masson</span>, coco d'une maturité plus avancée que le manha, +sans être cependant tout-à-fait mûr.</p> + +<p><span class="smcap">Kanouon</span>, coco encore mou, bon à manger jusqu'à sa +première enveloppe.</p> + +<p><span class="smcap">Matopang</span>, coco tendre et mou comme le manha, mais +dont le lait n'est pas doux.</p> + +<p><span class="smcap">Gafo</span>, coco entièrement mûr.</p> + +<p><span class="smcap">Pountan</span>, coco mûr et qui commence à sécher sur +l'arbre.</p> + +<p><span class="smcap">Nagao</span>, coco entièrement desséché.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_63">[Pg 63]</span></p> + +<p><span class="smcap">Bangbang</span>, coco dont la crême s'est réduite en pulpe +solide.</p> + +<p><span class="smcap">Boubouloung</span>, coco tout-à-fait vide, mais tenant encore +à l'arbre.</p> + +<p><span class="smcap">Tchaoutchaou</span>, coco sec, dans lequel on entend du bruit +quand on l'agite.</p> + +<p><span class="smcap">Boulén</span>, coco pourri intérieurement.</p> + +<p><span class="smcap">Tchouhout</span>, petit Coco.</p> + +<p><span class="smcap">Baba</span>, coco produit par un vieux cocotier dépouillé de +ses feuilles et sur le point de ne plus donner de fruits.</p> + +<p><span class="smcap">Etc. etc. etc.</span></p> + +<p>Si nous voulons considérer maintenant le cocotier sous +le rapport de l'utilité, nous le trouverons encore plus +riche en ressources pour les usages ordinaires de la vie +dans les contrées arides où il croît, qu'il ne l'est, dans +la langue du pays, en mots qui expriment ses diverses modifications. +C'est ce que nous allons prouver par un petit +épisode emprunté à une aimable plume qui en a enrichi le +<i>Journal de la Morale chrétienne</i>.</p> + +<p>«Un voyageur parcourait ces pays situés sous un ciel +brûlant, où la fraîcheur et l'ombre sont si rares, et où +l'on ne trouve qu'à des distances considérables quelques +habitations où l'on puisse goûter un repos que la fatigue +rend si nécessaire. Accablé et haletant, ce pauvre voyageur +aperçoit une cabane entourée de quelques arbres +au tronc droit, élevé et surmonté d'un gros bouquet de +feuilles très-grandes, dont les unes relevées et les autres +pendantes avaient un aspect agréable; rien d'ailleurs autour +de cette cabane n'annonçait un terrain cultivé. A +cette vue qui ranime ses espérances, le voyageur rassemble +ses forces épuisées, et bientôt il est reçu sous le toit +hospitalier. Son hôte lui offre d'abord une boisson aigrelette +qui le rafraîchit.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_64">[Pg 64]</span></p> + +<p>»Lorsque l'étranger eut pris quelque repos, l'Indien +l'invita à partager son repas: il servit divers mets +contenus dans une vaisselle brune, luisante et polie; il +servit aussi du vin d'une saveur extrêmement agréable. +Vers la fin du repas, il offrit à son hôte des confitures +succulentes et lui fit goûter d'une fort bonne eau de-vie.</p> + +<p>»Le voyageur étonné, demanda à l'Indien: Qui donc, +dans ce pays désert, vous fournit toutes ces choses? Mes cocotiers, +répondit-il. L'eau que je vous ai offerte à votre +arrivée, est tirée du fruit avant qu'il ne soit mûr, et +il y a quelquefois des noix qui en contiennent trois ou +quatre livres. Cette amande d'un si bon goût est le fruit +de sa maturité; ce lait que vous trouvez si agréable est +celui de cette amande. Ce chou si délicat est le sommet +d'un cocotier; mais on ne se donne pas souvent ce régal, +parce que le cocotier dont on a ainsi coupé le chou meurt +bientôt après. Le vin dont vous êtes si content, est aussi +fourni par le cocotier: on fait pour cela des incisions aux +jeunes tiges, il en découle une liqueur blanche qu'on +recueille dans des vases et qui est connue sous le nom de +vin de palmier. Exposée au soleil, elle s'aigrit et donne +du vinaigre. Par la distillation, on en obtient cette bonne +eau-de-vie que vous avez goûtée. Ce même suc m'a encore +fourni le sucre pour ces confitures que j'ai faites avec l'amande; +enfin toute cette vaisselle, tous ces ustensiles qui +nous servent à table, ont été fabriqués avec la coque des +noix de cocos. Ce n'est pas tout: mon habitation elle-même, +je la dois tout entière à ces arbres précieux; +leur bois a servi à construire ma cabane; les feuilles +sèches et tressées en forment le toit. Arrangées en parasol, +elles me garantissent du soleil dans mes promenades. Ces +vêtements qui me couvrent sont tissus avec les filaments +de ces feuilles; ces nattes qui me servent à tant d'usages<span class="pagenum" id="Page_65">[Pg 65]</span> +différents, en proviennent aussi. Les tamis que voilà, +je les trouve tout faits dans la partie du cocotier d'où sort +le feuillage. Avec ces mêmes feuilles tressées, on fait encore +des voiles de navire. L'espèce de bourre qui enveloppe +la noix, est bien préférable à l'étoupe pour calfater les +vaisseaux; elle pourrit moins vite, et se renfle en s'imbibant +d'eau. On en fait aussi de la ficelle, des câbles et +toutes sortes de cordages. Enfin je dois vous dire que +l'huile délicate qui a assaisonné plusieurs de nos mets et +qui brûle dans ma lampe, s'obtient, par expression, de +l'amande fraîche.</p> + +<p>»L'étranger écoutait avec étonnement et admirait comment +ce pauvre Indien trouvait dans le cocotier, sa seule +possession, tout ce qui lui était nécessaire pour se nourrir, +s'abriter et pourvoir à tous ses besoins. Comme il se +disposait à partir, son hôte lui dit: Je vais écrire à un ami +que j'ai à la ville; vous vous chargerez, je l'espère, de +mon message?—Très volontiers, et sera-ce encore le +cocotier qui vous fournira ce qu'il vous faut?—Oui sans +doute, reprit l'Indien; avec la sciure des branches je +fais cette encre, et avec les feuilles je fais ce papier.»</p> + +<p>On ne peut lire ces détails curieux et singuliers, sans faire +une réflexion profonde sur la sagesse et la bonté du Créateur, +dont la main paternelle a doté de cet arbre des pays +que la chaleur et la stérilité rendraient inhabitables sans +un pareil bienfait.</p> + +<p>Revenons à la langue mariannaise, et convenons, d'après +la nomenclature des modifications du coco, rapportée ci-dessus, +qu'il est peu d'autres langues qui pourraient faire +preuve d'une plus grande abondance; cependant M. +Ampère observe qu'en Amérique, «les Iroquois, les +Sioux, les Mohiccans ont dans leur grammaire d'étonnantes +ressources pour exprimer par un mot des idées très-complexes.<span class="pagenum" id="Page_66">[Pg 66]</span> +Chez le peuple Thiroki, par exemple, peuple +assez malpropre de sa nature, il y a treize verbes différents +qui signifient <i>je lave</i>. Ainsi l'un exprimera: <i>je me +lave dans un fleuve</i>; l'autre: <i>je me lave la tête</i>; un troisième: +<i>je me lave le visage</i>; un quatrième: <i>je lave le +visage d'un autre</i>; ou bien, <i>je lave mes mains</i>; <i>je lave les +mains d'un autre</i>; <i>je lave mes habits</i>; <i>je lave un vase</i>; +<i>je lave un enfant</i>; <i>je lave de la viande</i>, etc. Une altération +quelquefois assez légère dans la forme du mot +exprime ces modifications diverses de l'idée. Mais au +fond, ajoute judicieusement M. Ampère, cette richesse +apparente est pauvreté. Rien n'est plus contraire à la netteté +du discours qu'une telle exubérance de formes complexes. +Rien ne s'oppose plus à la liberté de l'analyse que +cette synthèse obligée....» (<i>Voy. Histoire littéraire de la +France</i>, par J. J. Ampère).</p> + +<p>Ce que nous venons de dire de ces langues d'Amérique, +peut encore s'appliquer, et même davantage, à la langue +arabe, car on prétend qu'elle a mille mots pour exprimer +une <span class="allsmcap">ÉPÉE</span>, deux cents pour l'expression <span class="allsmcap">SERPENT</span>, quatre-vingts +pour <span class="allsmcap">MIEL</span>, etc., etc., etc. L'islandais a, dit-on, +une semblable fécondité, que, d'après les observations précédentes, +nous nous garderons certes bien d'appeler richesse.</p> + +<p>A propos d'arabe, nous croyons pouvoir citer un nom +propre que les journaux nous ont révélé dernièrement; +quoique composé, il a droit d'être enregistré dans notre +onomatographie; c'est le nom du prince <span class="smcap">Sidi-Ahmet-ben-Mohamed-ben-el-Hadji-Bouzio-el-Mograni</span>, +petit-fils du sultan Boasis que le maréchal Vallée a fait récemment +Calife de la Medjana, en Algérie. (<i>Journaux</i> du 10 nov. +1838.)</p> + +<p>Mais voici, pour la dimension, un bien autre nom,<span class="pagenum" id="Page_67">[Pg 67]</span> +porté par un insulaire du grand Océan; cet insulaire est +le Sultan de Djoujocarta dans l'île de Java. Les <i>journaux</i> +du 12 septembre 1839 annoncent que «S. M. le +Roi de Hollande vient de nommer commandeur de l'Ordre +du lion Néerlandais, le Sultan de Djocjockarta (<i>sic</i>), +dont le nom est d'une certaine étendue; il s'appelle +<span class="smcap">Hamankoeboewonosenopaitingalgongabgurrachmansaydinpanotagomode</span>, +V<sup>me</sup> du nom.» Ce nom-propre ne +renferme que soixante-deux lettres formant vingt-quatre +syllabes; à coup sûr, celui de M. le comte d'O n'exigera +jamais autant de temps, autant d'attention, autant d'encre +pour être écrit correctement.</p> + +<p>Nous finirons cet article par une petite remarque qui, +sans y être identique, peut trouver place ici: c'est que les +hommes n'ont pas seuls le droit d'avoir des noms d'une +certaine étendue; les fleurs ont parfois le même privilège. +M. de Humboldt parle d'une fleur d'Amérique nommée +l'<span class="smcap">Aristolochiocordiflora</span>; elle présente un diamètre de +seize pouces.</p> + +<p>Si une autre fleur du même continent, la <i>Raflesia</i>, cède +en longueur nominale à l'<i>Aristolochiocordiflora</i>, elle l'emporte +sur elle par l'étendue de son diamètre, car il est de +trois pieds. Un joli bouquet de cinq à six de ces fleurs n'irait +point mal sur le sein de madame Badebec, femme de +Gargantua et mère de l'illustre Pantagruel.</p> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>DES NOMS QUALIFICATIFS D'UNE CERTAINE ÉTENDUE, +A VIENNE EN AUTRICHE.</h3> + +<p>Il est bien temps d'abandonner les plages lointaines du +grand Océan, et de faire succéder au baragouinage à longs<span class="pagenum" id="Page_68">[Pg 68]</span> +mots de leurs habitants, quelques expressions européennes +également remarquables par leur étendue. Nous avons dit +dans une note précédente, empruntée à Malte-Brun, que +les mots composés sont assez multipliés dans les langues +grecque, allemande et sanskrite, et qu'ils sont, à raison +de leur composition, d'une certaine longueur. Pour ne pas +abuser de la patience du lecteur, et pour une autre raison +très-péremptoire, laissons de côté l'antique sanskrit; et +contentons-nous de rapporter un échantillon de noms +qualificatifs, puisé dans la langue allemande. Un almanach +va nous les fournir; cet almanach est celui de la Cour de +Vienne; on y voit que les titres ou annonces d'emplois, +joints aux noms de ceux qui les possèdent, forment des mots +d'une certaine dimension; par exemple, les qualités dont se +chamarre le <i>second ramoneur des cheminées de la Cour</i>, +sont ainsi exprimées: <span class="smcap">Kaiserlich-Koeniglich-Hofrauchfangskehrmeisteradjunct</span>.</p> + +<p>Le <i>contrôleur des magasins de suif de Vienne</i> étale +ainsi sa qualité: <span class="smcap">Stadt-Wien-Unschlitt-Handlungs-Amts-Manipulant, +Gegensperrfuhrer und Oberschmalzmeister</span>.</p> + +<p>Le savant Frédéric Schoell a donné, dans une note à la +fin de la préface de son <i>Répertoire de Littérature ancienne, +Paris</i>, 1808, <i>in-8<sup>o</sup></i>, a donné, disons-nous, plusieurs +autres de ces titres, auxquels il prétend que les Allemands +attachent une très-grande importance. En France, c'est +différent; les ramoneurs, les tailleurs, les cordonniers de +la Cour ne figurent point dans l'almanach royal; et s'ils y +paraissaient, ce serait avec des titres plus écourtés que +ceux de messieurs les Autrichiens.</p> + +<p>Cependant nous avons des artistes ou artisans qui parfois +emploient des mots assez singuliers pour annoncer et vanter +la marchandise due à leur génie industriel; par exemple, +un habile coutelier parisien, fabricant de rasoirs,<span class="pagenum" id="Page_69">[Pg 69]</span> +vient de faire part au public, de ces sortes de produits +de sa fabrique, sous la douce, coulante et facile dénomination +de rasoirs <span class="allsmcap">THERMOHYGROMÉTROMÉTRIQUES</span>; ce +qui signifie que ses nécessaires de barbe sont surmontés +d'un hygromètre et d'un thermomètre; et voici comment +l'auteur motive la nécessité et les avantages de son invention. +La barbe devenant douce ou rude, facile ou rebelle +suivant que l'air est humide ou sec, chaud ou froid, il est +bon de savoir quel est l'état de l'atmosphère au moment où +l'on se dispose à la faire. Rien ne peut mieux et plus +promptement l'indiquer que l'hygromètre et le thermomètre, +perchés sur l'appareil pogonologique; découverte ingénieuse, +et très-importante surtout pour les gens du +peuple, pour les bons habitants de la campagne, et pour +les mendiants! Qu'il eût été fier M. J. J. Perret, maître et +marchand coutelier parisien du <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, s'il eût pu +consigner une telle invention dans son traité de <i>Pogonotomie, +ou l'art d'apprendre à se raser soi-même</i>. Paris, +Dufour, 1769, <i>in-12</i>! Il l'eût placée à côté de celle de son +<i>rasoir à rabot</i>, que lui-même a imaginé, et qui a eu un +succès prodigieux; car, depuis 1769, comme chacun sait, +tout le monde se sert du rasoir à rabot de M. Perret. Le +savant Dulaure eût sans doute aussi fait mention des rasoirs +thermohygrométrométriques, dans sa <i>Pogonologie, +ou Histoire philosophique de la barbe</i>. Constantinople +et Paris, Lejay, 1786, <i>in-12</i>. L'érudition de l'auteur, car +il en avait beaucoup, se fût certainement complue à faire +ressortir les avantages et l'utilité de cette découverte.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_70">[Pg 70]</span></p> + + +<h3>V.</h3> + +<h3>DES NOMS ET DES MOTS DE FANTAISIE +CRÉÉS D'UNE MANIÈRE ORIGINALE, +ET REMARQUABLES PAR LEUR LONGUEUR VRAIMENT MIRIFIQUE.</h3> + +<p>Pour laisser le moins de lacunes possible dans un ouvrage +d'une aussi haute importance que celui-ci, nous allons dire +quelque chose de certains noms et mots de fantaisie créés +d'une manière singulière et originale, chez les anciens et +chez les modernes, par des écrivains en belle humeur. Ce +sont de ces petits efforts de grand génie dont une curiosité +enfantine peut bien faire ses délices, puisque de vieux +aristarques ne les ont pas toujours dédaignés. Par exemple, +qui ne sourira à cette lubie de Plaute qui a affublé un philosophe +du nom de <span class="smcap">Thesaurochrysonicochrysidès</span>, et un général, +de celui de <span class="smcap">Bombomachidès-Cluninstaridysarchidès</span>. C'est +sans doute pour exciter le gros rire des fils de Quirinus, +qui ne riaient pas beaucoup, que le comique romain a imaginé +de pareils noms. Térence n'avait pas recours à de +semblables moyens, quoique son <span class="smcap">Heautontimorumenos</span> fût +déjà d'une certaine étendue.</p> + +<p>Longtemps avant Plaute, le poète Hipponax s'était vengé +du sculpteur Bupalus, qui l'avait exposé à la risée publique, +en lui appliquant le sobriquet de <span class="smcap">Mességydorpochestès</span>, +qui signifie tout simplement, goinfre insatiable qui ne fait +que se remplir et se vider.</p> + +<p>Tertullien a donné à Hercule le surnom de <span class="smcap">Scytalosagittipelliger</span>, +pour embrasser dans un seul mot tous les +attributs qui caractérisent ce demi-dieu, savoir, la massue, +la flèche et la peau (de lion), ou le bouclier qu'il +portait ordinairement.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_71">[Pg 71]</span></p> + +<p>On donnait autrefois aux chrétiens qui célébraient la +pâque le 14 mai, le nom de <span class="smcap">Tessarescædécatites</span>. Ce mot, +qui n'exprime que le nombre, le cède en longueur au +suivant, du même genre, et sous lequel on désigne le nom +de Dieu; ce mot renferme quarante-deux lettres: <span class="smcap">Tessaracontadyogrammatum</span>.</p> + +<p>Passons aux modernes:</p> + +<p>Le facétieux auteur des <i>Bigarrures</i>, Estienne Tabourot de +Dijon, a publié un petit ouvrage macaronique, dans lequel +il a affublé les Allemands d'un nom qui par son étendue embrasse +ces messieurs sous plusieurs désignations: c'est son +<i>Cacasanga</i> <span class="smcap">Reystrosuyssolansquenetorum</span> <i>per magistrum +J.-B. Lichiardum recatholicatum spaliporcinum poetam, +cum responso per Joan. Cransfeltum germanum</i>; Paris, +1558, <i>in-12</i>. L'ouvrage entier est de Tabourot: il a encore +paru sous le titre de <i>La Macaronée</i> de S. D. T. +(<i>Stephanus Taborotius divionensis</i>) imprimée à Lyon +par Jacques Faure, 1550, (1588) <i>in-8<sup>o</sup></i>. Lamonnoye +fait observer que la date de 1550 est supposée, puisque +Tabourot n'avait alors que trois ans. Elle doit être 1588.</p> + +<p>Nous livrons à la vindicte publique un mot aussi absurde +que barbare, qui fait partie d'un vieux dicton inséré +dans les <i>Illustres Proverbes</i> (de Fleury de Bellingen), <i>Paris</i>, +1655, in-12. Ce mot injurieux est ainsi conçu: <span class="smcap">Traiflagoulamen</span>; +et le déplorable dicton d'où il est tiré consiste dans +ces quatre mots: <i>franc normand, vrai traiflagoulamen</i>. +Voulez-vous savoir ce que signifie le mot en question? décomposez-le: +<i>trai</i> est la première syllabe du mot traître; +<i>fla</i>, la première du mot flatteur; <i>goula</i> signifie goulu, +gourmand; et <i>men</i> veut dire menteur. Il n'a pas fallu un +grand effort de génie pour établir une telle absurdité. La +justice, la vérité et le bon sens lui préféreront toujours +la citation suivante extraite d'une <i>Revue</i> anglaise moderne:<span class="pagenum" id="Page_72">[Pg 72]</span> +«Les Normands sont, après les Hellènes, le peuple le plus +brillant dans les fastes de l'histoire; leur puissance sur +le monde a été gigantesque; elle dure encore. Les Normands +ont formé l'aristocratie européenne, et nous ne +nous étonnerons pas de ceux qui cherchent à descendre +d'une race aussi illustre.» Continuons la série de nos +noms et mots bizarres.</p> + +<p>Nous en trouverons d'abord d'assez singuliers dans le +titre d'un petit bouquin du <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, du genre des +Tabarin et des Bruscambille, et qui fait partie de la riche +bibliothèque du savant M. Leber, n<sup>o</sup> 2485 de son très-curieux +catalogue. Ce volume est intitulé: «Extrait des +poésies facétieuses du sieur Gaillard, dont: la comédie +de Braquemart, et le prologue <span class="allsmcap">INCOMPODROPHOBILIQUE</span> servant +de forteresse à l'<span class="allsmcap">ARTIFICANDIVINANCIEL</span> de Braquemart;.... +par le docteur des <span class="smcap">Mouschiliencantamierliorodificques</span>, +<i>Paris, Jacques Dugast</i>, 1634, <i>in-8<sup>o</sup></i>.» Ce +volume, dit M. Leber, a pour frontispice le portrait en +pied de l'auteur, et au verso un rébus non moins singulier +que ses vers. Nous n'en savons pas davantage.</p> + +<p>Tout le monde connaît l'heureuse construction du nom +de l'enchanteur <span class="smcap">Parafaragaramus</span>, que l'un des continuateurs +de Cervantes a introduit dans sa <i>Suite aux aventures +de l'illustre chevalier de la Manche</i>; Francfort, 1750, 6 +vol. pet. <i>in-12</i>, jolie édition.</p> + +<p>Nous nous reprocherions de passer sous silence le sieur +Jean Bedé, Angevin, avocat et fougueux calviniste, +qui, dans une diatribe de sa façon, intitulée la <i>Messe en +françois expliquée</i>; Genève, 1610, <i>in-8<sup>o</sup></i>, a cru foudroyer +cette institution divine en l'appelant avec autant de +goût que de génie, <span class="smcap">Artonecrolipsaniconolatrie</span>; ce qui +signifie à peu près, <i>idolâtrie de pain, de morts, de reliques +et d'images</i>; charmante expression marquée au<span class="pagenum" id="Page_73">[Pg 73]</span> +coin de la tolérance de la piété et de l'urbanité; ce +qui ne nous empêchera cependant pas d'assister, à notre +ordinaire, au Saint Sacrifice, dussent en frémir les mânes +irritées du sieur Jean Bedé et nous traiter d'incorrigible +<i>artonecrolipsaniconolâtre</i>.</p> + +<p>Que dirons-nous des beaux noms d'<span class="smcap">Alethinosgraphe-de-Clearétimalée</span>, +et de <span class="smcap">Graphexechon-de-Pistrariste</span>, qui +se lisent au bas du frontispice de la première édition des +<i>Mémoires</i> de Maximilien de Sully, composés par ce duc +et imprimés sous ses yeux dans son château de Sully (en +Orléanais), sous la rubrique <i>d'Amstelredam</i><a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>. Nous dirons +que ce sont deux noms que les secrétaires de M. le duc +ont grécisés à leur manière pour exprimer les qualités de +leur maître; car <span class="smcap">Alethinosgraphe-de-Cléarétimalée</span> signifie +à peu près: <i>véridique écrivain qui aime la gloire que +procurent la vertu et l'étude</i>; et <span class="smcap">Graphexechon-de-Pistariste<span class="pagenum" id="Page_74">[Pg 74]</span></span> +peut se rendre par <i>excellent écrivain plein de loyauté +et de bravoure</i>. Ces louanges sont un peu emphatiques, +mais du moins elles sont assez bien méritées.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> Voici le titre exact et complet de cette édition:</p> + +<p>Mémoires des sages et royales œconomies d'Estat, domestiques, +politiques et militaires de Henry-le-Grand, l'exemplaire des Roys, +le Prince des Vertus, des Armes et des Loix, et le Père en effet +de ses Peuples françois. Et des servitudes utiles, obeissances convenables +et administrations loyales de Maximilian de Bethune, l'un +des plus confidents, familiers et utiles soldats et serviteurs du grand +Mars des François. Dediez à la France, à tous les bons soldats et +tous peuples françois. <i>A Amstelredam, chez Alethinosgraphe de +Cléarétimalée, et chez Graphexechon de Pistariste, à l'enseigne +des trois vertus</i> (foi, espérance, charité), <i>couronnées d'amaranthe</i>, +(1638), <i>2 vol. in-fol.</i></p> + +<p>C'est l'édition connue sous le nom des trois VVV verts. On trouvera +d'amples détails sur l'imprimerie particulière du duc de Sully, +dans notre <i>Histoire des imprimeries clandestines, particulières et +secrètes dans les différents Etats de l'Europe, surtout en France</i>; +1 vol. <i>in-8<sup>o</sup></i> sous presse.</p> + +</div> + +<p>Quant à M. F.-C. Gaudet, n'a-t-il pas agréablement +surpris Paris, la France et l'Europe, en se cachant sous +le précieux nom de <span class="smcap">Bicomonolofalati</span>, dans la publication +de ses charmants <i>Colifichets poétiques</i>; à la Chine (Paris), +1741, <i>in-12</i>? L'édition a dû être sur-le-champ épuisée à +Pékin ou à Kanton.</p> + +<p>Nous devons le même tribut d'éloges à un petit recueil de +pensées profondes, qui se recommande par ce magnifique +titre: <span class="smcap">Misophilanthropopanutopies</span>, <i>Paris</i>, 1833, <i>in-18</i>. +C'est dommage que ce monument philosophique ne compte +que 251 pages, ce qui contraste avec le déploiement de +son pompeux péristyle.</p> + +<p>Le spirituel et facétieux Collé s'est aussi distingué dans +le genre de création dont nous parlons. Il assistait ou plutôt +il présidait en 1750 aux agréments d'une fête que +M<sup>me</sup> de Meulan donnait à son château d'Estioles; l'idée lui +vint de terminer cette fête par une parade de sa composition, +qu'il fit annoncer dans l'affiche suivante: «La +grande troupe des danseurs, sauteurs et voltigeurs du +Bas-Parnasse, qui a ennuyé les neuf muses et fait bâiller +Apollon lui-même, avec un succès prodigieux, fera +l'ouverture de son théâtre, le lundi 7 septembre 1750, +par la première représentation de <i>Gilles, chirurgien +anglais</i>, comédie parade en un acte, de <span class="smcap">M. Westicpetzeerdenstafflitlefgraffltte</span>, +Baronnet de la Grande-Bretagne +et de l'université de Cambridge, etc.»</p> + +<hr class="tb"> + +<p>M<sup>me</sup> de Genlis a fait encore plus de bruit que Collé +avec son admirable recette anticolérique, basée sur le +mot <span class="smcap">Peinthéphiladelmirézidarnézulmézidore</span>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_75">[Pg 75]</span></p> + +<p>Personne n'ignore que cette illustre dame de lettres<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> a +beaucoup travaillé pour l'instruction des jeunes personnes +du grand monde. Dans une de ses élucubrations semi-pædagogiques<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>, +M<sup>me</sup> de Genlis a consigné le joli petit mot +en question comme spécifique infaillible pour guérir les +penchants à la colère; mais ce mot doit accompagner un +talisman qui est également de la composition de ladite dame. +Ce talisman consiste dans un anneau d'or parsemé d'étoiles +émaillées. Voici l'usage que l'on doit faire et du talisman +et du mot. L'auteur le recommande en ces termes à une +jeune dame qui vient la consulter sur ses velléités colériques: +«Aussitôt que vous sentirez la tentation de vous +fâcher, il faudra vous taire, ne pas prononcer une syllabe<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, +et sur-le-champ passer dans votre cabinet; là, +seule et sans témoins, vous plongerez votre anneau dans +un grand verre d'eau froide, et vous répéterez neuf fois +posément ce mot, <i>Peinthéphiladelmirézidarnézulmézidore</i>. +Ensuite vous retirerez le talisman du vase, vous +boirez l'eau, et vous serez parfaitement calmée.» Inappréciable +recette, d'une exécution prompte, facile et qui<span class="pagenum" id="Page_76">[Pg 76]</span> +sans doute a été souvent employée depuis qu'elle est sortie +tout appareillée du cerveau de M<sup>me</sup> de Genlis pour l'instruction +et l'édification des petites demoiselles et des jeunes +grandes dames.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> Je demande pardon pour ce mot inusité; mais puisqu'on dit +<i>Homme de lettres</i>, pourquoi ne dirait-on pas <i>Dame de lettres</i>? Il serait +peut-être plus régulier de dire <i>Femme de lettres</i>; mais <i>Dame</i> +est plus noble et plus conforme à l'urbanité française, et M<sup>me</sup> de +Genlis était très-susceptible en fait d'étiquette et de politesse. Il est +certain que personne n'a plus de droits par ses talents au titre de +<i>Dame de lettres</i> que Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin, +comtesse de Genlis, quoique son petit bagage littéraire ne monte +qu'à 132 vol. tant <i>in-8<sup>o</sup></i> qu'<i>in-12</i> et <i>in-18</i>.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> V. <i>les Souvenirs de Félicie L.</i> 2<sup>e</sup> édition, Paris, 1806, +<i>in-12</i>, p. 275.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> Chose extrêmement facile pour une femme en colère.</p> + +</div> + +<hr class="tb"> + +<p>M. Charles Nodier, dans son intéressant <i>Examen critique +des Dictionnaires de la langue française</i>; Paris, 1829, +<i>in-8<sup>o</sup></i>, a reproché à M. Boiste d'avoir inséré dans le +sien, le mot <span class="allsmcap">INCONSTITUTIONNALITÉ</span>; nous allons rapporter +l'article où il plaisante M. Boiste sur la longueur de ce +mot et où il en cite d'autres d'une structure hétéroclite, +vraiment rabelaisienne; et en effet ils sont du Curé de +Meudon.</p> + +<p>«<i>Inconstitutionnalité</i>, dit-il, et pourquoi pas <span class="smcap">Transsubstantiationnalité</span> +qui a l'avantage de faire à lui seul un +vers de dix syllabes?—<i>Inconstitutionnalité</i> est un mot +de circonstance; ce n'est pas un mot français.—Ne +croirait-on pas lire la plainte de Chiquanous à qui l'on +avait <i>Morrambouzevezangouzequoquemorguatasachacguevezinemaffressé</i> +l'œil, et qui était en outre <i>esperruquancluzelubelouzerirelu</i> du talon<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>?»</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> <span class="smcap">Rabelais</span>, Paris, Desoer, 1820, <i>3 vol. in-18</i>, <i>fig.</i> + Voy. liv. <span class="allsmcap">IV</span>, +chap. 15, tom. II, p. 56.</p> + +</div> + +<p>Il a paru à Bruxelles en 1834, une petite facétie fort +plaisante et fort piquante, sous le titre de <i>Recherches sur les +causes de l'inflammation du Bomborax, chez les femmes +adultes, et Considérations sur la puissance du traitement +homœopathique pour détruire cette maladie, etc. Trad. de +l'allemand par</i> <span class="smcap">Kleingorloffenbach</span> <i>de *** et dédié au +savant Molenfretz, docteur et professeur de stercologie à<span class="pagenum" id="Page_77">[Pg 77]</span> +l'université de Neuwied</i>. In-8<sup>o</sup> de 16 p., fig.<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>.—Nous +trouvons, p. 13 de cette pièce curieuse, que le docteur +homœopathe essaya de donner à la malade un grain de <i>noix +vomique</i> à la <i>décillionième dilution</i>, combiné avec un scrupule +de <i>brugine</i> et <i>d'amphigène</i>, qu'on n'avait encore osé +administrer que dans les maladies <i>bléphariques et dans les +cas</i> d'<span class="allsmcap">INCROCORNISTIFICULIBILISATION</span> instantanée. L'auteur +finit par des vœux pour le triomphe complet de la nouvelle +doctrine, et il espère que la chirurgie se soumettra bientôt +aux règles sublimes de l'homœopathie, et traitera une jambe +cassée, une côte rompue, un œil crevé, d'après le grand +principe: <i>similia similibus curantur</i><a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> Nous tenons cette curiosité, ainsi que plusieurs autres, de la +libéralité de notre excellent ami, M. Chalon, président de la Société +des Bibliophiles de Mons. Nous le prions d'agréer ici l'expression +de notre vive et affectueuse reconnaissance.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> Cela me rappelle une plaisanterie faite sur <i>l'origine et le nom +de</i> <span class="smcap">Robert Macaire</span>, cet homme allégorique, ce mythe, cet être +fantastique qui, avec son compère <span class="smcap">Bertrand</span>, a si bien turlupiné +tous les états; nous l'avons vu tour-à-tour avocat, médecin, avoué, +auteur, propriétaire, agent de change, industriel, banquier, +gérant de société en commandite, et tirant excellent parti de +M. Gogo, l'actionnaire modèle, bonne pâte d'homme qui mord à +tous les charbons de terre, asphaltes, chemins de fer, compositions +pour rendre incombustible toute espèce de bois, y compris le bois +de chauffage, etc., etc., etc.</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_78">[Pg 78]</span></p> + + +<h3>VI.</h3> + +<h3>HISTORIETTE MONOSYLLABIQUE, +CHEF-D'ŒUVRE DE HAUTE CONCEPTION LILIPUTIENNE.</h3> + +<p>Après avoir tracé tant de noms-propres, tant de mots +d'une longueur à perdre haleine, il n'est pas surprenant +que notre plume émoussée se refuse à continuer leur enregistrement. +Eh bien! pour la reposer, affilons-lui le bec, +trempons-la dans une encre plus légère, et mettons-lui des +lisières qui la retiennent au point qu'à chaque bond elle ne +puisse franchir que l'espace d'une syllabe. Cette course +à petits pas sera encore un genre de singularité qui pourra +récréer ou ennuyer un moment. Ce n'est pas que les faits +que nous avons à raconter puissent rivaliser avec les +histoires d'Hérodote, de Thucydide, de Tite-Live, de +Grégoire de Tours, de Ville-Hardouin, de Joinville, +de Commines, de David Hume; non, nous n'avons rien de +commun avec ces Messieurs: ils avaient les coudées franches; +et nous, nous avons les ceps aux pieds. Nous faisons +donc l'humble aveu que rien n'est plus nul que notre historiette +quant au fond, et rien de plus sot quant à la diction; +mais elle pourra passer, grâce à la bizarrerie de son costume +entièrement composé de petites paillettes, toutes de la +même dimension. Voyons.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Mon cher,</p> +</div> + +<p>C'est hier que j'ai vu le Duc de ...... je ne sais plus son +nom, mais c'est le fils du fils d'un grand Roi, et qui, tu le sais +bien, a pour le moins sept ans; il a un peu plus de trois pieds; +il est très bien fait, a le teint frais, les yeux bleus et le<span class="pagenum" id="Page_79">[Pg 79]</span> +front haut. Hier donc, je l'ai vu dans la cour qui n'est +pas très loin de son lit de camp, où il dort le jour et non +la nuit. Là, il a pris, en se jouant, un fort et ses tours, +dont lui seul a fait le plan en moins de trois jours, tant il +est vif, prompt et au fait de tout ce qui tient à ce bel art. +Par ce beau trait, qui est un vrai coup de main à sept ans, +il nous a fait voir qu'il a plus de cœur qu'il n'est grand, +et que si, un jour, on le voit dans un camp sur le bord +de la Lys ou du Rhin, ou du Po, ou vers Kent, rien ne +lui.....; mais chut, je n'en dis pas plus. Ce qu'il y a de +sûr, c'est que Mars, tout Mars qu'il est, n'a pas fait à dix +ans ce que ce duc a fait à sept, et ce, sans bruit, sans cris, +sans coups de feu et sans qu'il ait mis en jeu tout ce dont +on se sert en tel cas.</p> + +<p>Quand le fort est à bas, je sors de la cour: vient à moi +un grand, brun, sec, à l'œil vif, du nom de Roch le Franc. +Il me fait part d'un fait qui lui tient au cœur, et que je +vous rends tel qu'il me l'a dit: «Un jour, je vis sous un tas +de vieux fers, me dit-il, un grand dard de bois d'if, à six +rangs de clous d'or, et dont le fer est très fin. Je le vois, je le +tiens, il me plaît, on m'en fait don, je le prends, et puis je +m'en sers quand je vais seul soit au bois, soit aux champs, +mon cor au cou, et mon pain dans mon sac. Bien m'en a +pris deux ou trois fois. Un jour, il m'a fait grand bien, car +sans lui un gros loup, les yeux en feu, le nez en l'air, eût +pu.... Oui, il m'eût mis tout en sang, et qui sait si, plus +fort que moi, il ne m'eût pas mis à mort.</p> + +<p>»Tel est le fait tout au long:</p> + +<p>»Le jour que j'ai dit, je fus au bout du pont qui est fort +long; c'est, on le sait, ce grand pont qui est peu loin du +bourg de Saint... Saint... oui, de Saint Cloud. Par le temps +sec et le grand chaud qu'il a fait tout le jour, je me +suis mis nu dans l'eau et j'ai pris un bain tout près<span class="pagenum" id="Page_80">[Pg 80]</span> +d'un pré plus plein de joncs verds que de bon foin. Je n'y +fus pas le temps d'un clin d'œil, que je vois non loin de +moi, un grand loup tout gris, vers le bord du bois. Il ne +me fait pas peur. Je sors de l'eau, et, crac, d'un tour de +main, je me vêts, et je cours à lui à grands pas, mon +dard à la main et mon cor au cou. Je n'eus pas dit d'un +ton de voix, clair et très haut: Au loup, au loup! et +joint le son de mon cor à ces mots, que mon loup me voit, +fuit et se met dans les blés. La peur qu'il a fait qu'il ne +voit pas un gros tronc, à fleur du sol, qui le fait choir +au fond d'un grand trou. Quand je le vois à bas au fond +de ce trou: Tant mieux, dis-je à part moi, je le tiens. +Je mets mes gants à mes deux mains de peur de ses dents, +puis je fonds sur lui, et je le prends par le cou, par le +poil, par les reins, par tous les bouts; et, tout grand, +tout gros, tout fort qu'il est, je le tiens sur le sol, puis +du bras droit, d'un seul coup de mon dard qui va droit +au cœur, je le mets sur le champ à mort.</p> + +<p>»Quand je vois qu'il est mort et bien mort, je le prends, +je sors du trou, je le mets sur mon dos, je vais au +bourg, et je le fais voir à tous ceux qui sont là. +Le bruit en court dans tous les lieux qui ne sont pas loin +du dit bourg, et l'on vient pour le voir: Tiens, dit-on, +c'est un loup qu'il a pris sans vert et mis à bas; oui, c'est +bien un loup! Puis tous en chœur: Bien, très-bien! et +l'on me met dans la main des sous, des dix sous, des +vingt sous; et dans mon sac, du lard, du bœuf, du veau, +du sel, du pain bis, du pain blanc et un broc de vin. Ce +qui fait voir que j'ai fait un beau coup et de plus un bel +et bon gain, tant on est sûr qu'un loup de moins sur le +sol d'un bourg fait plus de bien, qu'un rat de plus dans +un champ de bled n'y fait de mal.</p> + +<p>»Mais les gens qui dans ces lieux, ont soin des bois, des +daims et des cerfs du Roi, m'ont fait un tour qui n'est pas<span class="pagenum" id="Page_81">[Pg 81]</span> +bien, un vrai tour de chien. Ils ont mis un des leurs au +guet dans l'un des coins du bois, pour voir si c'est bien +un loup que j'ai pris, ou si ce n'est pas un cerf ou un +daim. L'un d'eux, un vrai gueux, qui ne voit pas trop +clair, car il n'a qu'un œil, ne croit-il pas que c'est un +daim? et il me dit d'un ton dur: Qu'as-tu-là? je crois +que c'est un daim.—Un daim! es-tu fou? Tu ne vois pas +que c'est un loup?—Non, je te dis; c'est un daim; rends-le, +ou je te....—Mais, sot que tu es, vois donc ses yeux, +son nez, son poil; tout est d'un loup, et point du tout +d'un daim.—Ça n'est pas vrai; je te dis que c'est un +daim: je n'ai qu'un œil, mais il est bon.</p> + +<p>»Moi, qui suis franc et de nom et de fait, et de plus fort +doux, je fais voir, sans bruit, à tous ceux qui sont près +du bois, que ce qu'il dit est faux; que c'est un loup et +que ce n'est pas plus un daim qu'un rat ou un cerf. Je le +lui mets sous les yeux, sous la main; il le voit, il le prend, +il le tient, je crois qu'il se rend et que tout est à sa fin. Point +du tout, ce vrai gueux, plus sec, plus vif, plus prompt qu'un +vieux coq, me prend par le bras; puis, pan! d'un grand +coup de poing, il me rompt six dents et me met tout en +sang. Moi, qui ne suis pas mou, je prends mon cœur de +lion, je mets à bas mon cor et mon dard, puis à coups de +pied, à coups de poing, je chois sur mon fou, je le tiens +par les mains, je lui tords les doigts, les bras, le cou, je +lui mords si fort le nez qu'il en sort plus de sang que d'un +bœuf qu'on met à mort. S'il ne sent pas ses torts, il sent +fort bien les coups et fait à son tour plus fort que n'a fui le +loup. Dans sa peur, il fait de grands cris, et se plaint à +tous ceux qu'il voit, de ce qu'il a eu plus de cent coups +sur son bon œil, sur le dos, sur les reins, bref sur tout le +corps. On en rit, puis on lui dit: C'est bien fait, tant pis +pour toi; tu n'as que ce qui t'est bien dû. Tu prends un<span class="pagenum" id="Page_82">[Pg 82]</span> +loup pour un daim; mais, sot que tu es, ne sais-tu pas +qu'un daim a un bois au front et que le loup n'en a pas; +puis pour çà, tu bats les gens! tu as eu ton tour; oui, +c'est bien fait et très bien fait.</p> + +<p>«Quand ce fou voit que nul ne le plaint, et que tous les +torts sont de lui, il se rend au bourg, seul, d'un pas lent +et peu sûr; il y prend deux grands brocs d'un bon vin +blanc, clair, vif et fort; il les boit à longs traits, puis +se met au lit et y dort en vrai porc. Est-il vif, est-il mort? +c'est ce que je ne sais pas; onc ne l'ai vu.»</p> + +<p>J'en suis à la fin; bon soir, mon cher; j'ai mis sous +tes yeux le fait de mon duc, de mon loup, de mon fou; +c'est, je crois, tout ce que tu veux de moi.</p> + +<p> +Je suis tout à toi,<br> +<i>Jean-Pic-Roch-Luc-Paul</i><br> +<span class="smcap">Synallagmatimonosyllabobiographus</span>.<br> +</p> + + +<h3>VII.</h3> + +<h3>DE LA FATALITÉ ATTACHÉE A CERTAINS PERSONNAGES + +DONT LES NOMS COMMENCENT ET FINISSENT PAR LA MÊME LETTRE.</h3> + +<p>L'histoire offre quelquefois de singuliers rapprochements; +celui qui fait l'objet de cet article est du nombre. +On a remarqué que la plupart des personnages vraiment +historiques, dont le nom commence et finit par la même +lettre, ont eu une existence malheureuse et souvent une +fin tragique. Voici une petite série chronologique de quelques-uns +de ces noms que nous avons réunis comme preuve +de cette observation.</p> + + +<h4>AVANT JÉSUS-CHRIST.</h4> + +<p>Vers l'an 1670, <span class="smcap">Sémiramis</span>, Assyrienne, après un règne +de quarante-deux ans, rempli de merveilles plus fabuleuses +qu'historiques, est tuée, dit-on, par son fils Ninyas, dans<span class="pagenum" id="Page_83">[Pg 83]</span> +le tombeau de Ninus son mari. D'autres prétendent qu'un +beau jour elle se déroba à la vue des hommes dans l'espoir +de jouir bientôt des honneurs divins; et qu'en effet, après +sa mort, elle fut honorée comme une divinité, sous la forme +d'une colombe. Dans ce dernier cas, elle aurait moins de +droit à figurer dans notre liste.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>L'an 626, <span class="smcap">Saracus</span>, roi de Ninive, est tué au siége de +cette ville attaquée par les troupes réunies de Cyaxare, roi +des Mèdes, et de Nabopolassar, roi de Babylone. C'est ce +même Nabopolassar qui, général des armées de Saracus, +alors roi d'Assyrie, en 648, s'était révolté contre lui, et +emparé de la partie de l'empire assyrien dont Babylone +était la capitale et sur laquelle il a régné 21 ans. Il faut dire +que Saracus, successeur de Saosduchin (le Nabuchodonosor +de l'Ecriture Sainte), s'était rendu méprisable aux +yeux de ses sujets par sa mollesse et le peu de soin qu'il +prenait de son empire.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 524, <span class="smcap">Smerdis</span>, fils cadet de Cyrus, roi de Perse, fut +tué par ordre de Cambyse, son frère aîné, qui occupait le +trône après Cyrus. Prexaspe, favori du Roi, fut chargé de +cet assassinat. Cambyse survécut très-peu de temps à ce +crime, car il mourut en 523 d'une blessure qu'il se fit à la +cuisse avec son épée en montant à cheval<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>. Il laissa la réputation<span class="pagenum" id="Page_84">[Pg 84]</span> +d'un tyran furieux; il avait tué, d'un coup de +pied dans le ventre, Méroé sa sœur, devenue sa femme et +qui était enceinte.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> C'est lui qui, portant la guerre en Egypte, et ne pouvant s'en +ouvrir l'entrée qu'en se rendant maître de Peluse, plaça pendant +l'assaut, au premier rang, des chats, des chiens et d'autres animaux +que les Egyptiens révéraient comme sacrés. Les assiégés n'osant +tirer sur leurs dieux, ce stratagème ouvrit la porte de la ville aux +assiégeants. C'est encore ce prince qui, arrivant à Memphis, fit +massacrer tous les prêtres du dieu Apis, et tua lui-même d'un coup +de poignard le dieu, qui, comme on le sait, était un superbe bœuf, +dont sans doute l'excellent filet fut le régal de l'impie apiscide.</p> + +</div> + +<p>Aussitôt après l'assassinat de <span class="smcap">Smerdis</span>, parut un faussaire, +qui, ressemblant au défunt, prit son nom, trompa +le peuple, et s'empara de l'autorité, pendant que Cambyse +était encore en Egypte. Celui-ci pressa son retour pour +punir l'usurpateur, mais il mourut dans l'intervalle. Le +faux <span class="smcap">Smerdis</span> n'y gagna pas beaucoup; car ayant été reconnu +par Phédime, fille d'Otane, pour un mage (à ses +oreilles coupées), il fut massacré par sept seigneurs de sa +Cour dans le huitième mois de son usurpation.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Vers 479, <span class="smcap">Scopas</span>, célèbre athlète grec, avait été vainqueur +au pugilat; il fit marché avec le poète Simonide +pour que celui-ci célébrât cette victoire dans une pièce de +vers. La pièce terminée, Scopas ne voulut plus payer que +la moitié du prix convenu, et renvoya pour l'autre moitié +aux Tyndarides, c'est-à-dire à Castor et Pollux, qui, ayant +été mentionnés dans la pièce, devaient, selon lui, leur +portion du prix. Cette insigne mauvaise foi reçut, dit-on, +bientôt sa récompense. L'athlète donna un grand festin +auquel assistait Simonide. Comme on était à table, un esclave +vint avertir le poète que deux hommes couverts de +poussière le demandaient à la porte. Simonide sort, et à +peine est-il hors de la chambre, que le plafond s'écroule, +et ensevelit sous ses décombres Scopas et tous les convives. +On ne faisait aucun doute en Grèce que les deux voyageurs +ne fussent Castor et Pollux. Aussi le surnom de favori des +Dieux resta à Simonide.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>L'an 285, <span class="smcap">Seleucus</span>, l'un des successeurs d'Alexandre, +et premier roi de Séleucie, fut tué d'un coup de poignard<span class="pagenum" id="Page_85">[Pg 85]</span> +que Ceraunus, qui l'accompagnait, lui donna dans le dos. +Il était âgé de 63 ans et en avait régné 32.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 225, <span class="smcap">Seleucus II</span>, dit Callinicus, roi de Séleucie, +mourut prisonnier d'Arsace, par suite d'une chute de +cheval, après 21 ans de règne.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 223, <span class="smcap">Seleucus III</span>, dit Ceraunus, fils du précédent, +troisième roi de Séleucie, fut empoisonné par ses premiers +officiers, dans la troisième année de son règne.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 196, <span class="smcap">Scopas</span>, d'abord général des Etoliens, puis des +troupes de Ptolémée-Epiphane, roi d'Egypte, conspira +contre ce prince et fut condamné au dernier supplice avec +tous ses complices.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 176, <span class="smcap">Seleucus IV</span>, dit Philopator, mourut aussi empoisonné +par Héliodore, après avoir régné onze ans.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 93, <span class="smcap">Seleucus</span>, dit Nicator, également roi de Séleucie, +meurt à Mopsueste, ville de Cilicie. Il fut brûlé dans sa +maison par les habitants soulevés contre lui. Son règne a +été de peu de durée, sept mois en tout.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 71, <span class="smcap">Spartacus</span>, gladiateur, puis célèbre par les victoires +qu'il remporta sur les Romains dans la guerre des +esclaves révoltés qu'il commandait, finit par succomber à +la bataille du Silare où il tomba percé de coups sur un +monceau d'ennemis qu'il avait immolés. Avant le combat, +il avait tué son cheval à la tête de l'armée, disant que s'il +était vainqueur il ne manquerait pas de chevaux, et que +s'il était vaincu il n'en avait pas besoin. Il s'était rendu +très-redoutable aux Romains par les victoires qu'il avait +d'abord remportées sur les deux préteurs Vatinius Glaber +et P. Valerius, et ensuite sur les deux consuls Gellius et<span class="pagenum" id="Page_86">[Pg 86]</span> +Lentulus; mais Crassus qui, dans le principe, désespérait +de le vaincre, parvint enfin à gagner sur les bords du Silare +une victoire qui mit fin aux jours de Spartacus et à la +guerre des esclaves. Ce chef de révoltés était doué d'un +grand courage, mais à l'héroïsme il joignait la férocité.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 55, <span class="smcap">Seleucus</span>, surnommé Cybiosactes, fils d'Antiochus +Eusèbe et de Cléopâtre-Séléné, fut le dernier prince +de la race des Séleucides; ayant accepté la couronne d'Egypte +et la main de Cléopâtre, il fut étranglé par ordre de +cette princesse, à cause de ses inclinations basses et de son +excessive passion pour l'argent. C'est lui qui s'empressa +de faire mettre le corps d'Alexandre dans un cercueil de +verre, pour se saisir de celui d'or massif où il avait reposé +jusqu'alors.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 52, Mort de <span class="smcap">Scaurus</span>, si connu par le luxe incroyable +des jeux qu'étant édile, il donna au peuple romain. Il a eu +une vie assez orageuse; accusé de concussion et de vexations, +il fut défendu par Cicéron dans une des causes les plus +éclatantes qu'ait plaidées cet orateur; aussi Scaurus fut-il +absous quoiqu'il ne le méritât guère; mais par la suite, +accusé de brigues, il succomba et fut condamné, l'an 700 +de R., sans que personne voulût s'intéresser pour lui. Il +était fils de M. Emilius Scaurus, prince du sénat.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 43, <span class="smcap">Seius</span> (<i>Cnæus</i>), sénateur romain, fut mis à +mort par l'ordre de Marc-Antoine.</p> + +<p>Ce Romain laissa dans sa succession un superbe cheval +qui était d'une force et d'une beauté si extraordinaires +qu'on le disait de la race des fameux chevaux de Diomède, +qui furent tués par Hercule; mais une singulière fatalité +fut attachée à sa possession: tous ceux à qui il a appartenu, +depuis Seius, sont morts également de mort tragique:<span class="pagenum" id="Page_87">[Pg 87]</span> +Dolabella, qui l'eut après Seius, fut tué dans les guerres +civiles; Cassius, à qui il passa ensuite, se fit ôter la vie par +un esclave; et Marc-Antoine, son dernier possesseur, se +tua après la bataille d'Actium; aussi par la suite le nom de +ce cheval, <i>equus Seianus</i>, passa en proverbe pour désigner +ceux qui étaient en butte aux coups de la fortune et +qui finissaient malheureusement: «<i>Il a</i>, disait-on, <i>le +cheval de Seius.</i>»</p> + + +<h4>DEPUIS JÉSUS-CHRIST.</h4> + +<p>L'an 31, <span class="smcap">Sejanus</span> (Ælius), ministre et favori de Tibère, +est étranglé par ordre de son maître.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 43, <span class="smcap">Abia</span>, roi d'Arabie, étant entré dans une +conspiration contre Izate, roi d'Adiabène, se tue au moment +où l'on allait le faire prisonnier.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 68, <span class="smcap">Néron</span> (L. Domitius), ce monstre couronné, +souillé de tous les vices et de tous les crimes, se poignarde +pour échapper au supplice de la roche Tarpéienne.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 79, <span class="smcap">Sabinus</span>, prince gaulois, caché si long-temps +dans les environs de Langres, nourri par les soins de sa +digne Eponine, au fond d'une caverne, est condamné à +mort et exécuté par ordre de Vespasien, pour s'être fait +proclamer César par ses soldats, neuf ans auparavant, +dans le moment que Vespasien venait d'être salué empereur.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 211, <span class="smcap">Septimius Severus</span>, empereur, cruel persécuteur +des chrétiens, après avoir échappé aux poignards +de Caracalla, est réduit à se faire mourir. Une indigestion +fut l'instrument de mort qu'il préféra.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_88">[Pg 88]</span></p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 255, <span class="smcap">Severus</span> (<i>Alexander</i>), empereur, successeur +d'Héliogabale, l'an 222, fut massacré, à l'âge de vingt-six +ans, par ses soldats, que le barbare Maximin, comblé de +ses faveurs, avait excités à la révolte.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 257, le pape <span class="smcap">Etienne</span> (<span class="smcap">Stephanus</span>), élu en mars 253, +reçut la couronne du martyre sous Valérien.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 258, <span class="smcap">Sextus II</span>, successeur d'Etienne, eut également +la palme du martyre sous le même empereur. Cette +persécution est la huitième; elle dura quarante-deux +mois.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 507, l'empereur <span class="smcap">Severus</span> (Flavius Valerius) périt de +mort violente par ordre de Maximin Hercule. Il fut étranglé +selon les uns; d'autres prétendent qu'on lui permit de +s'ouvrir les veines.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 453, <span class="smcap">Attila</span>, surnommé le <i>fléau de Dieu</i>, mourut +d'une hémorragie à Strasbourg, en retournant dans ses +états.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 584, <span class="smcap">Chilpéric</span>, digne époux de la cruelle Frédégonde, +est assassiné à Chelles. Grégoire de Tours l'appelle +l'Hérode, le Néron de la France.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 619, le patrice <span class="smcap">Eleuthère</span>, exarque de Ravenne, +ayant voulu se faire couronner empereur, est massacré +par son armée sur la route de Ravenne à Rome.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 673, <span class="smcap">Childéric II</span>, roi d'Austrasie, est assassiné, à +l'âge de 24 ans, par Bodilon, jeune seigneur qu'il avait +fait fouetter. La reine Blichilde, qui était enceinte, est également +égorgée par ce Bodilon.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_89">[Pg 89]</span></p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 708, le pape <span class="smcap">Sisinnius</span>, mourut subitement le 18 +janvier, après vingt jours de règne.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 752, <span class="smcap">Childéric III</span>, est déposé, rasé et renfermé +dans le monastère de Saint-Bertin à Saint-Omer, où il +mourut en 755. Il eut pour successeur Pepin-le-Bref, +maire du palais de Neustrie et de Bourgogne depuis 741, de +toute la monarchie en 747, et proclamé roi des Français +dans l'assemblée tenue à Soissons au mois de mars 742.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 755, <span class="smcap">Abdalla</span>, le premier des Khalyfes Abbassides, +fut tué dans l'Irâc, par ordre de Mansour. C'était un +prince d'un grand courage, mais d'une cruauté plus grande +encore. Ayant vaincu les Ommiades, plusieurs princes +de cette maison vinrent se soumettre; se fiant à son serment, +ils se rendent à un grand festin auquel il les invite; +mais à peine ont-ils pris place, qu'ils sont égorgés par des +assassins. Aussitôt des tapis sont étendus sur les cadavres +qui servent de tables aux meurtriers. <span class="smcap">Abdalla</span> ne respecta +pas même l'asile des morts; il fit ouvrir à Damas le tombeau +des Ommiades, et le corps du Khalyfe Héchâm ayant +été trouvé intact, il le fit mettre en croix, ensuite le fit +brûler, et ses cendres furent jetées au vent.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 824, <span class="smcap">Eugène II</span>, fut élu pape, mais son élection fut +troublée par l'ordination d'un antipape nommé Zizime, +soutenu par la noblesse. Cela causa du trouble; il fut +apaisé par l'empereur Lothaire qui vint à Rome. Pendant +son séjour dans cette capitale, ce prince réclama plusieurs +terres injustement confisquées au profit de l'Eglise, et en +ordonna la restitution; Eugène y consentit. Ce pape n'a +occupé le trône pontifical que pendant trois ans; il est +mort au mois d'août 827. On lui attribue l'établissement de +l'épreuve par l'eau froide, dont le P. Mabillon a donné<span class="pagenum" id="Page_90">[Pg 90]</span> +l'explication dans ses <i>Vet. Analect.</i>, Parisiis, 1723, +<i>in-fol.</i></p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 897, le pape <span class="smcap">Etienne VI</span>, qui pendant son court +pontificat avait exercé de grandes violences, fut jeté dans +une obscure prison, chargé de fers, puis étranglé. Il a +régné à peine 14 mois.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 911, <span class="smcap">Sergius III</span>, pape de 904 à 911, ne parvint au +Saint-Siége qu'après beaucoup de peines et de traverses. +Dès 898, à la mort de Théodore II, il avait eu une partie +des suffrages des Romains; mais il fut obligé de fuir en +Toscane où il resta caché jusqu'en 904, qu'il revint à +Rome. Il y fut nommé en place de Christophe qu'il +chassa, et ce Christophe avait lui-même chassé Léon V, +son prédécesseur. Sergius III a occupé le trône pontifical +pendant sept ans; Frodoard a fait l'éloge de son gouvernement; +mais le satirique Liutprand, suivi par Baronius, +est le seul ancien qui l'accuse d'un commerce coupable +avec la fameuse Marozie. (V. l'<i>Art de vérifier les Dates</i>, +<i>in-8<sup>o</sup></i>, tom. <span class="allsmcap">III</span>, p. 315.)</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 981, <span class="smcap">Otto II</span>, dit le Sanguinaire, empereur d'Occident, +se rend à Rome et fait préparer au Vatican un festin +somptueux auquel il invite les grands seigneurs, les magistrats +et les députés des villes d'Italie. A peine est-on à +table, qu'une troupe de gens armés entre brusquement +dans la salle, se jette sur ceux dont les noms sont inscrits +sur une liste de proscription, les traîne dehors et les +égorge. Deux ans après (le 7 décembre 983), Otto +meurt à Rome, empoisonné, dit-on, après avoir régné +dix ans, et avoir commis beaucoup d'autres cruautés<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> <span class="smcap">Otto</span>, son père, dit le Grand, qui a régné de 936 à 973, était +très-sévère, mais pas aussi cruel que son fils. Les Romains ayant +enfermé le pape Jean XIII au château Saint-Ange, puis l'ayant +chassé de Rome, Otto le fit réintégrer, et condamna à diverses +peines et supplices ceux qui avaient pris part à cette révolte. On fit +grâce de la vie au Préfet de Rome nommé Pierre; mais la punition +ignominieuse qu'on lui infligea ne fut-elle pas pire que la mort? On +commença par lui couper la barbe, objet de grande vénération dans +ce temps; puis on le pendit par les cheveux au cheval de la statue de +Constantin; ensuite on le mit à rebours sur un âne; on lui attacha +une outre sur la tête, puis deux autres aux cuisses; et, dans cet +état, on le promena par la ville, le frappant de verges et l'exposant +à toutes les railleries et à toutes les insultes de la populace; enfin +on le jeta dans une prison obscure d'où il ne sortit, après un long +séjour, que pour être banni loin de Rome.</p> + +<p>Cet empereur Otto ne jurait que par sa barbe dont il prenait le +plus grand soin et qui lui descendait jusqu'à la ceinture.</p> + +<p>C'est sous son règne que l'on infligeait différentes peines singulières +suivant la diversité des états. Le <i>Harnescar</i> était la punition +de la haute noblesse; elle consistait à porter un chien sur les épaules +l'espace d'une ou deux lieues; la petite noblesse était condamnée à +porter une selle de cheval; le clergé, un gros missel; et la bourgeoisie +une charrue, mais toujours à pareille distance. Ces détails +ne me sont parvenus qu'après la publication de <i>La Selle chevalière</i>, +Dijon, 1836, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_91">[Pg 91]</span></p> + +<p>En 1071, <span class="smcap">Eudoxie</span>, impératrice d'Orient, fut réléguée +par Jean Ducas, dans un couvent où elle termina ses jours +vers 1097. C'était une femme savante; elle fit une espèce +de dictionnaire intitulé <i>Ionia seu Violarium</i>, que M. Dansse +de Villoison a publié avec des notes et des dissertations +curieuses, dans le premier volume de ses <i>Anecdota græca</i>, +Venetiis, 1781, <i>2 vol. in-4<sup>o</sup></i>. Ce traité d'Eudoxie, relatif +aux généalogies des Dieux, des héros et héroïnes, renferme +tout ce que l'on a dit de plus curieux sur le paganisme.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_92">[Pg 92]</span></p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 1147, le Pape <span class="smcap">Eugène III</span>, élève de S. Bernard, eut +un pontificat très-orageux. Trois fois, il fut obligé de +quitter Rome; il se retira en France, l'asile ordinaire des +Papes et des Princes persécutés. Il séjourna à Cluny, à +Dijon, où le roi Louis-le-Jeune vint au devant de lui; à +Citeaux, à Paris, à Châlons-sur-Marne, à Verdun, etc.; +enfin il rentra à Rome en 1152, et y mourut le 8 juillet +1153.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 1154, <span class="smcap">Roger</span>, premier roi de Sicile, mourut à l'âge +de 58 ans, après un règne très-agité; il attira sur l'Italie +le fléau des guerres qu'y firent les empereurs d'Orient et +d'Occident qu'il avait provoqués.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 1265, <span class="smcap">Napoléon</span> della Torre, se fit proclamer +Seigneur de Milan. Après s'être déclaré contre les nobles +et en avoir fait périr plusieurs, il fut fait prisonnier avec +Mosca son fils, par l'archevêque Otto Visconti, en 1276; +puis, dépouillé de son titre, il mourut en prison en 1283.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 1439, <span class="smcap">Eugène IV</span>, élu pape le 3 mars 1431, fut +déposé par le concile de Bâle, qui nomma en sa place +Amédée, Duc de Savoie. Eugène ne vit point la fin de ce +schisme et mourut le 23 février 1447, après un pontificat +fort orageux.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Vers 1570, mourut <span class="smcap">Sartorius</span>, savant Hollandais, né +à Amsterdam vers le commencement du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle; il possédait +et enseignait les langues latine, grecque et hébraïque. +Ses opinions religieuses lui attirèrent des persécutions; +il embrassa la Réforme vers 1558 et devint ministre évangélique +à Delft et à Noordwick: il passe pour un des premiers<span class="pagenum" id="Page_93">[Pg 93]</span> +restaurateurs de la langue hollandaise. Il s'est fait à +lui-même cette épitaphe:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Hac ego sum tumulatus humo Sartorius, ortum</div> + <div class="verse indent4">Cui primum tellus Amsterodama dedit.</div> + <div class="verse indent0">Ingenium colui variè, docuique juventam</div> + <div class="verse indent4">Omnigenas artes, quippe triglottos eram.</div> + <div class="verse indent0">Sed postquam virtus, duris exercita fatis,</div> + <div class="verse indent4">Destituit corpus, spiritus astra tenet.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Ce savant n'est connu que sous le nom de Sartorius; mais +son nom de famille était Jean Schneider. Hadrien Junius +a dit de lui qu'il était sorti plus de savants de son école que +de héros du cheval de Troie.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 1590, le Pape <span class="smcap">Sixtus V</span> (Sixte-Quint) mourut très-peu +regretté des Romains à cause de son excessive sévérité +qui allait parfois jusqu'à la cruauté, et des grands impôts +dont il accablait le peuple. Aussi, après sa mort, le peuple se +vengea en brisant la statue qu'on lui avait érigée de son +vivant; et le sénat décréta qu'il ne serait plus érigé de +statues à aucun pape durant sa vie.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 1704, <span class="smcap">Stanislas</span> Leczinski est élu roi de Pologne, +en place de Frédéric-Auguste déposé; mais par suite des +troubles qui agitèrent le royaume, et du rétablissement +de Frédéric-Auguste, <span class="smcap">Stanislas</span> fut obligé de fuir et de +quitter ses Etats en 1710. Elu une seconde fois en 1733, +il abdiqua trois ans après, en 1736, et se retira en France +au mois de juin de la même année. Il fut reconnu duc de +Lorraine et de Bar en 1737. Sa fille unique, Marie-Charlotte-Sophie-Félicité +Leczinska avait été mariée à Louis XV +le 15 août 1725. <span class="smcap">Stanislas</span> périt à Nancy par accident, +(le feu ayant pris à sa robe de chambre), le 23 février +1766. Il était âgé de 83 ans.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_94">[Pg 94]</span></p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 1820, <span class="smcap">Louvel</span> (Louis-Pierre), employé dans les écuries +du Roi comme sellier, poignarde le duc de Berry, +âgé de 42 ans, à dix heures du soir, le 13 février, à la +porte de l'opéra, à Paris. Le prince ne survit que quelques +heures à sa blessure, malgré les soins empressés du célèbre +Dupuytren. Le misérable assassin est condamné à +mort par arrêt de la Cour des pairs du 6 juin de la même +année 1820, et il est exécuté le lendemain 7, à l'âge de 37 +ans.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 1821, <span class="smcap">Napoléon</span> Bonaparte, empereur des Français, +après un règne des plus éclatants, qui a duré dix ans (du +18 mai 1804 au 11 avril 1814), meurt en exil à l'île Sainte-Hélène, +le 5 mai. Il a vécu 51 ans 8 mois et 20 jours.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En 1832, <span class="smcap">Napoléon</span> Bonaparte (François-Charles-Joseph), +né de l'empereur Napoléon, et de l'archiduchesse +Marie-Louise, le 20 mars 1810, meurt à Schœnbrun le 22 +juillet 1832.</p> + + +<h3>VIII.</h3> + +<h3>DE QUELQUES MOTS ASSEZ SINGULIERS +DANS LEUR DÉCOMPOSITION SUCCESSIVE.</h3> + +<p>Nous ignorons si toutes les langues pourraient offrir de +ces sortes de mots; nous nous contenterons pour le moment +d'en exposer trois, puisés l'un dans la langue latine, le second +dans la langue française, et le troisième dans la langue +grecque. Tous les trois présentent une particularité assez +remarquable.</p> + +<p>Par exemple, le mot latin <i>AMORE</i>, (ablatif du substantif<span class="pagenum" id="Page_95">[Pg 95]</span> +<i>AMOR</i>, qui signifie <i>amour</i><a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>, <i>amitié</i>), si vous le +privez successivement d'une lettre à gauche, vous donnera +quatre mots différents exprimant tous les caractères du véritable +attachement:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> Les Anciens connaissaient ou plutôt désignaient cinq degrés +par lesquels passe ordinairement l'amour depuis sa naissance +jusqu'à l'accomplissement de ses vœux, qu'on pourrait peut-être +appeler son tombeau. Ces cinq degrés sont: 1<sup>o</sup> <i>visus</i>, 2<sup>o</sup> <i>colloquium</i>, +3<sup>o</sup> <i>tactus</i>, 4<sup>o</sup> <i>connubium</i>, 5<sup>o</sup> <i>concubitus</i>.</p> + +<p>Un poète les a compris dans ces deux vers léonins qui renferment +de plus un petit avertissement.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Visus et alloquium, tactus, post oscula factum.</div> + <div class="verse indent0">Ni fugias tactus, vix evitabitur actus.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Il a fallu trois vers à un autre poète pour rendre la même pensée, +en changeant quelques mots:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Post visum risus, post risum venit ad usum:</div> + <div class="verse indent0">Post usum tactus, post tactum venit ad actum:</div> + <div class="verse indent0">Post actum fructus; post fructum pœnitet acti.</div> + </div> +</div> +</div> + + +</div> + + +<p class="right centeredparagraph"> +AMORE<br> +MORE<br> +ORE<br> +RE<br> +</p> + + +<p>En effet, l'amour, l'amitié, l'attachement se prouvent</p> + +<p>1<sup>o</sup> <i><span class="allsmcap">AMORE</span></i>, par l'union des sentiments;</p> + +<p>2<sup>o</sup> <i><span class="allsmcap">MORE</span></i>, par la conformité des habitudes, le plaisir d'être +ensemble;</p> + +<p>3<sup>o</sup> <i><span class="allsmcap">ORE</span></i>, par des protestations d'attachement, des discours +agréables;</p> + +<p>4<sup>o</sup> <i><span class="allsmcap">RE</span></i>, par les effets, c'est-à-dire par les services que l'on +se rend mutuellement.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Le mot français SAVOIR, décomposé de la même manière +que le précédent, renferme ce qui caractérise l'ambitieux +dans ses désirs:</p> + +<p class="right centeredparagraph"> +SAVOIR<br> +AVOIR<br> +VOIR<br> +OIR<br> +OR<br> +</p> + +<p>N'est-il pas reconnu que l'ambitieux voudrait tout <span class="allsmcap">SAVOIR</span>, +tout <span class="allsmcap">AVOIR</span>, tout <span class="allsmcap">VOIR</span>, tout <span class="allsmcap">OIR</span> (vieux mot français<span class="pagenum" id="Page_96">[Pg 96]</span> +qui signifie <i>entendre</i>), et posséder la richesse désignée par +l'or.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Le troisième mot emprunté du grec est NAPOLEON. +M. de Roquefort me le fournit dans son <i>Dictionnaire étymologique +de la langue française</i>. Paris, 1829, 2 vol. <i>in-8<sup>o</sup></i>, +tom. II, p. 121.</p> + +<p>«Un tireur d'horoscopes, dit-il, a fait le calcul suivant +sur le mot NAPOLÉON. Ce nom-propre est composé +de deux mots grecs qui signifient <i>Lion du désert</i><a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>. Ce +même mot, ingénieusement combiné, présente une<span class="pagenum" id="Page_97">[Pg 97]</span> +phrase qui offre une singulière analogie avec le caractère +de cet homme extraordinaire:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> Nous avons trouvé dans un journal du 25 juin 1838, un article +qui coïncide avec ces mots <i>le Lion du désert</i>: cet article est +ainsi conçu: «Bonaparte disait que le désert avait toujours eu pour +lui un attrait particulier, et qu'il ne l'avait jamais traversé sans +une certaine émotion. On n'en voyait point les bornes, il n'avait +ni commencement ni fin; c'était l'image de l'immensité, un +océan de pied ferme. Ce spectacle plaisait à son imagination, +et il aimait à faire observer que <i>Napoléon</i> veut dire <i>le lion du +désert</i>.»</p> + +</div> + +<table> +<tr><td>1 </td><td class="tdr"> NAPOLÉON</td></tr> +<tr><td>6 </td><td class="tdr"> APOLÉON</td></tr> +<tr><td>7 </td><td class="tdr"> POLÉON</td></tr> +<tr><td>3 </td><td class="tdr"> OLÉON</td></tr> +<tr><td>4 </td><td class="tdr"> LÉON</td></tr> +<tr><td>5 </td><td class="tdr"> ÉON</td></tr> +<tr><td>2 </td><td class="tdr"> ON</td></tr> +</table> + +<p>»En enlevant successivement la première lettre de ce +mot et ensuite celle de chaque mot restant, on forme six +mots grecs dont la traduction littérale, dans l'ordre des +N<sup>os</sup> désignés, est:</p> + +<p>»<i>Napoléon</i>, <i>ôn o leôn leôn eon</i>, <i>apoleôn poleon</i>; Ναπολεον, +ων ο λεων λεων εον, απολεων πολεων, ce qui signifie: Napoléon, +étant le lion des peuples, allait détruisant les cités.»</p> + + +<h3>IX.</h3> + +<h3>DES SIGLES.</h3> + +<p>On entend par sigles des lettres initiales qui, suivies +d'un point, et disposées soit isolément, soit avec d'autres, +présentent un sens lorsqu'on sait ou que l'on devine les +mots dont elles sont les initiales. Nous allons donner différents +exemples de sigles dont la signification n'est pas familière +à tout le monde.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_98">[Pg 98]</span></p> + + +<h4> +CROIX DE SAINT BENOIT, +VULGAIREMENT APPELÉE LA CROIX DES SORCIERS. +</h4> + +<figure class="figcenter" id="114" style="max-width: 13em;"> +<span style="margin-left: 1em;"><img src="images/114.jpg" alt=""></span> +</figure> + +<p>Cette croix, entièrement composée, comme on le voit, +de sigles ou lettres initiales indiquant chacune un mot, a +souvent embarrassé les amateurs curieux de deviner la +signification de ces mots et le sens attaché à leur série si +bizarrement disposée. C'est ce qui a fait appeler très-improprement +cette espèce de médaille, la <span class="allsmcap">CROIX DES SORCIERS</span>, +par des gens qui ne l'étaient guère, par ces esprits +faibles et superstitieux qui, dans les siècles précédents, +trouvaient de la sorcellerie dans tout ce qu'ils ne comprenaient +pas. L'explication que nous allons donner de ces +lettres, prouvera combien on était dans l'erreur en attribuant +à l'esprit malin ce qui lui était diamétralement +opposé.</p> + +<p>Commençons par la légende, c'est-à-dire par les lettres +insérées dans la partie circulaire de cette pièce; chaque +groupe de lettres doit être interprété ainsi qu'il suit:</p> + +<p> +IHS.—<span class="smcap">Jesus Hominum Salvator.</span>;<br> +VRS.—<span class="smcap">Vade Retrò Satana</span>;<br> +NSMV.—<span class="smcap">Nunquam Suadeas Mihi Vana</span>;<br> +SMQL.—<span class="smcap">Sunt Mala Quæ Libas</span>;<br> +IVB.—<span class="smcap">Ipse Venena Bibas</span><a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.<br> +</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> Ces deux espèces de vers léonins, ou plutôt ces quatre dernières +lignes se retrouvent dans une vieille légende ou histoire +superstitieuse de la construction du Pont-au-Diable à Sens, au +commencement du <span class="allsmcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle. Le Diable avait fourni des fonds à +l'architecte nommé Guinefort, moyennant la cession de son ame, +marchés assez communs dans ces siècles de lumières. Cependant, +ce Guinefort, longtemps après, éprouva des remords, et il demanda +pardon à Dieu et aux Saints. M. le curé de Sens, touché de son repentir, +survint en étole, avec l'eau bénite; puis chassa le Diable et +l'exorcisa en prononçant ces paroles qu'il fit répéter au pénitent:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0"><i>Vade retrò, Satana, nunquam suade mihi vana,</i></div> + <div class="verse indent4"><i>Sunt mala quæ libas, ipse venena bibas.</i></div> + <div class="verse indent0">Retire-toi, Satan, cesse de me tenter,</div> + <div class="verse indent0">Garde bien ton poison, je n'y veux pas goûter.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Cette anecdote nous est communiquée par l'estimable et savant +M. Théod. Tarbé, de Sens, qui l'a insérée dans l'un de ses +curieux almanachs de Sens, année 1837, p. 184-188.</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_99">[Pg 99]</span></p> + +<p>Voilà pour la légende; passons à la croix dont les lettres +placées verticalement sur la tige présentent le sens suivant.</p> + +<p>CSSML.—<span class="smcap">Crux Sacra Sis Mihi Lux.</span></p> + +<p>Celles qui sont sur les croisillons signifient:</p> + +<p>NDSMD.—<span class="smcap">Nunquam Dæmon Sis Mihi Dux.</span></p> + +<p>Enfin les lettres qui sont dans le champ de la pièce se +rendent ainsi:</p> + +<p>CSPB.—<span class="smcap">Christus Sit Perpetuò Benedictus!</span></p> + +<p>Telle est l'interprétation des lettres composant la croix +de Saint-Benoît, qui, comme on vient de le voir, n'a +rien ni de sorcier, ni de diabolique, pas même de poétique, +quoiqu'on y trouve la forme de quelques mauvais vers +léonins.<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a></p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> Cette croix a été dessinée et gravée, mais sans explication, dans +les <i>Epistolæ itinerariæ</i>, de Bruckman, <i>Wolfenbutel</i>, 1742, 1749 +et 1756, 3 parties en 1 vol. in-4<sup>o</sup>, avec beaucoup de fig. dont quelques-unes +sont singulières. Deux autres croix plus riches et plus +grandes y sont encore gravées. Voy. <span class="allsmcap">CENTURIA</span> III. <i>Epist. itin.</i> 47, +p. 548, <i>tab.</i> XIV, <i>tab.</i> XVI et <i>tab.</i> XV.</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_100">[Pg 100]</span></p> + +<p>Les trois premières lettres dont nous avons parlé, IHS, +qui sont rendues par <span class="smcap">Jesus Hominum Salvator</span>, ont encore +une autre interprétation, mais c'est lorsqu'elles forment le +monogramme suivant:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 1em;">†</span><br> +IHS<br> +<span style="margin-left: 1em;">V</span><br> +</p> + +<p>Alors elles expriment l'inscription portée sur le labarum +de Constantin, et qui signifiait <span class="smcap">In Hoc Signo Vinces</span>. +«Vous vaincrez par ce signe.» Mais ce n'est qu'une traduction +latine de la véritable inscription du labarum; car +dans le prodige qui arriva sous Constantin allant combattre +Maxence l'an 311, ce prince vit dans les airs une croix +avec ces mots grecs: ΕΝ ΤΟΥΤΩ ΝΙΚΑ, c'est-à-dire, sois +vainqueur par ce signe.</p> + + +<h4><span class="allsmcap">DU MOT</span> <i>SALIGIA</i>,</h4> + +<h4>OU</h4> + +<h4>SIGLES SUR LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.</h4> + +<p>Ce mot créé dans le <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, est composé des initiales +des sept péchés capitaux, exprimés en latin; sur quoi Antoine, +archevêque de Florence, a fait ce vers léonin:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Ut tibi sit vita, semper <span class="allsmcap">SALIGIA</span> vita.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Le P. Crespet, religieux célestin de Paris, dans son +<i>Jardin de plaisir et récréation spirituelle</i>, Paris, 1602, +in-8<sup>o</sup>, dit, p. 401, que «sept diables sont députés pour +présider à chacun péché mortel.» On en va voir le nom<span class="pagenum" id="Page_101">[Pg 101]</span> +dans le petit tableau suivant, où chaque lettre du mot +<span class="allsmcap">SALIGIA</span> se trouve être l'initiale d'un péché capital:</p> + +<table> +<tr><td>S UPERBIA </td><td> L'orgueil, </td><td>présidé par <span class="smcap">Liviatham</span>.</td></tr> +<tr><td>A VARITIA </td><td> L'avarice </td><td> par <span class="smcap">Mammon</span>.</td></tr> +<tr><td>L UXURIA </td><td> La luxure </td><td> par <span class="smcap">Asmodée</span>.</td></tr> +<tr><td>I RA </td><td> La colère </td><td> par <span class="smcap">Abededon</span>.</td></tr> +<tr><td>G ULA </td><td> La gourmandise </td><td> par <span class="smcap">Behemoth</span>.</td></tr> +<tr><td>I NVIDIA </td><td> L'envie </td><td> par <span class="smcap">Sathan</span>.</td></tr> +<tr><td>A CEDIA </td><td> La paresse </td><td> par <span class="smcap">Lucifer</span>.</td></tr> +</table> + +<p>Dans un vieux bouquin sans date, intitulé <i>Articuli fidei</i>, +et imprimé chez Michel Lenoir, en goth., nous trouvons +les mêmes sept péchés mortels, comparés aux sept animaux +avec lesquels on leur croit de l'affinité, et ensuite les sept +vertus qui leur sont opposées. Voici le tableau, copié textuellement, +à part l'ordre des péchés que nous changeons +pour les faire rapporter au mot <span class="allsmcap">SALIGIA</span>.</p> + +<table> +<tr><td> </td><td> <i>Quibus comparantur.</i> </td><td> </td><td> <i>Quibus contrariantur.</i></td></tr> + +<tr><td>S UPERBIA </td><td> leoni. </td><td> S UPERBIA </td><td> humilitati.</td></tr> +<tr><td>A VARITIA </td><td> camelo. </td><td> A VARITIA </td><td> largitati.</td></tr> +<tr><td>L UXURIA </td><td> hirco. </td><td> L UXURIA </td><td> castitati.</td></tr> +<tr><td>I RA. </td><td> lupo. </td><td> I RA </td><td> patientie. (<i>Sic</i>).</td></tr> +<tr><td>G ULA </td><td> urso vel porco. </td><td> G ULA </td><td> sobrietati.</td></tr> +<tr><td>I NVIDIA </td><td> cani. </td><td> I NVIDIA </td><td> pietati.</td></tr> +<tr><td>A CEDIA </td><td> asino. </td><td> A CEDIA </td><td> diligentie. (<i>Sic</i>).</td></tr> +</table> + +<p>On trouve aussi dans les vieux <i>livres d'Heures</i>, imprimés +vers le commencement du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, des vignettes au +nombre de sept, où sont représentées sous la figure de +femmes les vertus combattant les vices. Chaque vertu, +armée de toutes pièces, montée sur un très-beau cheval, +terrasse chaque péché capital, représenté aussi par une +femme et monté sur l'animal dont il est l'emblême. Ainsi,<span class="pagenum" id="Page_102">[Pg 102]</span> +dans des <i>Heures</i>, imprimées chez Sim. Vostre, en 1518, +gr. <i>in-8<sup>o</sup></i>, on voit les légendes suivantes inscrites dans +chaque vignette, au-dessus de la tête des deux femmes +combattant:</p> + +<p>1<sup>o</sup> «<span class="smcap">Humilité trébuche orgueil</span>, montée sur un lion.</p> + +<p>2<sup>o</sup> »<span class="smcap">Chasteté trébuche paillardise</span> (<i>sic</i>), montée sur +un bouc.</p> + +<p>3<sup>o</sup> »<span class="smcap">Charité trébuche envye</span>, montée sur un chien.</p> + +<p>4<sup>o</sup> »<span class="smcap">Patiense</span> (<i>sic</i>) <span class="allsmcap">TRÉBUCHE YRE</span> (<i>colère</i>), montée sur +un ours.</p> + +<p>5<sup>o</sup> »<span class="smcap">Diligense trébuche paresse</span>, montée sur un âne.</p> + +<p>6<sup>o</sup> »<span class="smcap">Largesse trébuche avarice</span>, montée sur un singe.</p> + +<p>7<sup>o</sup> »<span class="smcap">Sobriété trébuche gloutonie</span>, Montée sur un +porc.</p> + +<p>On voit qu'il y a différence dans l'ordre des péchés et +dans la nomenclature des animaux. Ici la colère est montée +sur un ours au lieu de l'être sur un loup; et l'avarice est +sur un singe, au lieu d'être sur un chameau, comme dans +le précédent tableau.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Lorsque l'Oreste de Voltaire parut pour la première fois, +le 12 février 1750, l'affluence fut grande à la représentation, +et l'on mit sur les contremarques des billets du parterre, +les lettres suivantes:</p> + +<p> +O. T. P.<br> +<span style="margin-left: 1em;">Q.</span><br> +M. U. D.<br> +</p> + +<p> +Omne Tulit Punctum Qui Miscuit Utile Dulci.<br> +</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_103">[Pg 103]</span></p> + +<p>Un mauvais plaisant interpréta ces sigles de la manière +suivante:</p> + +<p> +Oreste, Tragédie Pitoyable, Que Monsieur Voltaire Donne.<br> +</p> + +<p>Puisqu'il est ici question de l'une des tragédies de Voltaire, +nous en citerons une autre du même auteur; c'est +<i>Zaïre</i>, dont il a retranché quatre vers qui ont été retrouvés, +en 1792, dans un manuscrit qui était parmi les papiers +déposés dans les bureaux de la police à Paris. Ces quatre +vers faisaient partie de la troisième scène du second acte, +vers le milieu, à l'endroit où le vieux Lusignan implore +Dieu après avoir reconnu sa fille:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Ne m'abandonnez pas, Dieu qui voyez mes larmes!</div> + <div class="verse indent0">»Et toi, cher instrument du salut des mortels,</div> + <div class="verse indent0">»Gage auguste du Dieu vivant sur nos autels,</div> + <div class="verse indent0">»Bois rougi de son sang, relique incorruptible,</div> + <div class="verse indent0">»Croix sur qui s'accomplit ce mystère terrible,</div> + <div class="verse indent0">Dieu mort sur cette croix et qui revis pour nous,</div> + <div class="verse indent0">Parle, achève, ô mon Dieu, ce sont là de tes coups.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Les quatre vers précédés de guillemets, sont ceux qui +ont été retranchés.</p> + + +<h4>AFFICHE VÉNITIENNE.</h4> + +<p>Dans le siècle dernier, on placarda clandestinement à la +porte du Sénat de Venise une affiche qui ne contenait que +ces neuf sigles:</p> + +<p> +P. P. P.<br> +J. J. J.<br> +R. R. R.<br> +</p> + +<p>On conçoit aisément que l'inquisition d'état, toujours si +susceptible, et sans doute composée alors de jeunes sénateurs, +prit l'éveil, et, ne pouvant deviner le mot de l'énigme, +promit ample récompense à celui qui le donnerait<span class="pagenum" id="Page_104">[Pg 104]</span> +et qui ferait connaître l'auteur de la pièce. L'explication ne +se fit pas attendre; le lendemain, une nouvelle affiche porta:</p> + +<p> +<span class="smcap">Prudentia Patrum Periit</span>,<br> +<span class="smcap">Jmprudentia Juvenum Jmperat</span>,<br> +<span class="smcap">Respublica Recens Ruit</span>.<br> +</p> + +<p> +<i>Gratis.</i><br> +</p> + +<p>Les sénateurs ont-ils profité de cette leçon gratuite? c'est +ce que l'histoire ne dit pas.</p> + +<p>Il existe dans un vieux recueil d'inscriptions, un distique +qui pourrait bien avoir quelque rapport avec l'affiche précédente; +il est ainsi conçu:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Defunctis patribus, successit prava juventus,</div> + <div class="verse indent2">Cujus consilio quæ valuêre ruunt.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Ce distique est précédé d'un autre que l'on dit avoir +été gravé sur les portes de la cathédrale de Breslaw; le +voici:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Quas sacras ædes pietas construxit avorum,</div> + <div class="verse indent0">Has nunc hæredes invadunt more luporum.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Il paraît que les auteurs de ces méchants quolibets en +voulaient à la jeunesse de leur temps; c'était au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> +siècle; et comme il n'y a rien de nouveau sous le soleil, +nous retrouvons au temps présent des gens chagrins qui, +le sourire ironique sur les lèvres, s'avisent aussi de nous +parler de la jeunesse avec une irrévérence à peu près égale +à celle de ces anciens. Nous sommes bien aise de profiter de +cette occasion pour dénoncer à nos lecteurs un pitoyable +article inséré, il y a quelque temps, dans la <i>Bibliothèque +de Genève</i>, sous le titre suivant: <span class="smcap">Des Adolescens</span> <i>de notre +époque, comme gros d'avenir</i>. Nous nous bornons à un +petit extrait, car, en fait de sottises, les plus courtes sont +les meilleures.</p> + +<p>«Dans l'heureux siècle où nous vivons, dit ce mauvais +plaisant, il y a des hommes de quinze ans, mais il n'y a<span class="pagenum" id="Page_105">[Pg 105]</span> +plus d'adolescens. On passe de plein saut de l'enfance à +l'âge mur, de la toupie à la gazette, du rudiment à la +science infuse. Avant la première barbe, l'esprit est fait, +parfait, il n'hésite plus; il a son idée fixe sur les choses, les +hommes, les principes, les systêmes. Le cœur est froid, +blasé, vu qu'il se connoît et se domine. On en remontre +aux autres, et surtout à son père qui se fait vieux. Aussi il +résulte de ce nouvel ordre de choses des principes vrais, +justes, invariables, dont on ne doit plus s'écarter; les voici:</p> + +<p>«L'expérience est une chose inutile.</p> + +<p>»Le commerce des hommes et l'observation n'apprennent +rien.</p> + +<p>»Dans ce siècle de lumières, les lumières sont infuses à +la jeunesse.</p> + +<p>»L'âge où les passions sont dans toute leur effervescence, +est naturellement celui où la raison domine.</p> + +<p>»Le point culminant du bon sens et du jugement se rencontre +nécessairement entre vingt et vingt-cinq ans, et rarement +au-dessus. Passé cet âge, la société n'est plus composée +que d'hommes usés et parfaitement désignés par ces +judicieuses qualifications: à vingt ans, homme fait;—à +vingt-cinq ans, maturité complète;—à trente ans, faux +toupet;—à quarante ans, perruque;—à cinquante ans, +ganache<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>;—à soixante ans, momie;—à soixante et dix +ans, fossile, outre-tombe, néant.»</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> Ce mot, dans son vrai sens, signifie mâchoire inférieure du +cheval. Et comme cette mâchoire est assez grosse, on a appliqué +familièrement ce mot à ceux qui ont l'esprit ou le parler pédant et +lourd. Borel dérive ganache de <i>gena</i>, joue; mais il vient de l'italien +<i>ganascia</i>, ou de l'espagnol <i>ganassa</i>.</p> + +</div> + +<p>En 1835, un poète tourangeau ne s'est-il pas avisé d'exprimer +la même pensée et d'enchâsser les mêmes dénominations +dans une pièce de vers intitulée <span class="smcap">Le Septuagénaire</span>,<span class="pagenum" id="Page_106">[Pg 106]</span> +<i>ou le chant du Cygne</i>! Nous ne citerons que la tirade où +ces dénominations se trouvent:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">.......</div> + <div class="verse indent0">«D'après nos grands faiseurs, on est homme à quinze ans;</div> + <div class="verse indent0">A vingt, par son mérite et son expérience,</div> + <div class="verse indent4">On appartient à cette jeune France</div> + <div class="verse indent6">Qui seule fait autorité:</div> + <div class="verse indent0">A vingt-cinq ans on est dans sa maturité,</div> + <div class="verse indent0">A trente, faux-toupet; à quarante, perruque,</div> + <div class="verse indent4">Et relégué dans la classe caduque;</div> + <div class="verse indent0">A cinquante, momie, ou fossile, ou néant<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>.»</div> + <div class="verse indent0">.......</div> + </div> +</div> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> Extrait des <span class="smcap">Annales</span> <i>de la Société d'agriculture, des Sciences, +Arts et Belles-Lettres d'Indre-et-Loire</i>, tom. XV, 1835, <i>in-8<sup>o</sup></i>, +pp. 160-164.</p> + +</div> + + +<h4>Les cinq P.</h4> + +<p>Toute jeune personne que l'on recherche en mariage +sera suffisamment dotée, si elle a ces cinq P en partage.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Sit Pia, sit Prudens, Pulchra, Pudica, Potens.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>C'est-à-dire qu'elle soit pieuse, prudente, belle, pudique +et riche. N'en demandez pas davantage.</p> + + +<h4>Les trois O de Théodore de Bèze.</h4> + +<p>Ces trois O signifient <i>Opus</i>, <i>Opes</i>, <i>Ops</i>, travail, richesses +et soins. Théodore de Bèze eut le bonheur de les +rencontrer successivement dans les trois femmes qu'il eut +pendant le cours de sa vie. Il s'en explique lui-même ainsi:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Tres mihi disparili sunt junctæ ætate puellæ;</div> + <div class="verse indent4">Hæc juveni, illa viro, tertia deindè seni.</div> + <div class="verse indent0">Propter Opus validis prima est mihi ducta sub annis,</div> + <div class="verse indent4">Altera propter Opes, tertia propter Opem.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>«J'ai eu trois femmes aux différents âges de ma vie,<span class="pagenum" id="Page_107">[Pg 107]</span> +dans ma jeunesse, dans la force de l'âge et dans ma vieillesse. +La première m'a aidé dans mes travaux; la seconde +m'a apporté de la fortune, et la troisième a pris soin de +mes vieux jours.»</p> + + +<h4>Les cinq mots latins de Louis XI.</h4> + +<p>On prétend que ce prince si doux, si franc, si humain, +se faisait gloire de son ignorance; et c'est au point qu'il +voulait bannir de sa Cour et de l'éducation de son fils +(Charles VIII), la langue latine, sauf cependant cinq mots +qu'il réservait par privilège et qu'il trouvait si admirables +qu'il en fit toute sa vie la règle de sa conduite. «Non, +disait-il, le latin n'est nullement nécessaire à un roi, ou +du moins le lui est très peu, et il suffira que mon fils en +sache les cinq mots suivants: <span class="smcap">Qui nescit dissimulare, +nescit regnare</span>; là gît tout l'art de gouverner.» Aussi +posait-il en principe dans son <i>Rosier des guerres</i><a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>, cette +maxime: «Nuls conseils ne sont meilleurs que ceulx que +ton adversaire ne peut savoir avant que tu les faces.» +C'est-à-dire: dissimule toute résolution, de sorte que ton +adversaire ne puisse la connaître qu'après que tu l'auras +mise à exécution.—Autre maxime tirée du même ouvrage:<span class="pagenum" id="Page_108">[Pg 108]</span> +«De tant que fust vault mieulx que escorce, autant +vault mieux soustilleté que force.» ce qui signifie:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> Cet ouvrage est un recueil d'instructions et de maximes que ce +roi n'a pas fait lui-même, quoiqu'on l'ait imprimé vers 1521, +sous le titre de <i>Rozier des guerres, compilé par le feu roi Louis, +onzième de ce nom</i>, Paris, in-4<sup>o</sup> goth., mais qu'il a fait rédiger +pour son fils. On peut consulter sur ce livre le journal littéraire, +<i>Le Conservateur</i>, mars 1760, p. 67-88;—Naudé, <i>Additions</i> à +l'histoire de Louis XI, ch. 3;—La Croix du Maine, in-4<sup>o</sup>, tom. II, +p. 39;—<i>Bibliothèque historique de France</i>, in-fol<sup>o</sup>, tom. II, +p. 771, n<sup>o</sup> 27, 182.—Brunet, <i>Manuel</i>, tom. III, p. 253, etc., +etc.</p> + +</div> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Sachez qu'autant le bois l'emporte sur l'écorce,</div> + <div class="verse indent0">Autant subtilité l'emporte sur la force.</div> + </div> +</div> +</div> + + +<h4>MAXIMES TIRÉES DU BRÉVIAIRE DES POLITIQUES.</h4> + +<p>Ces maximes sont dans le genre de celles dont nous venons +de parler; mais elles ont une autre source, et sont un +peu plus étendues. On prétend qu'elles ont été enseignées +par Mazarin à Louis XIV, comme la règle de conduite la +plus sûre dans l'administration des affaires publiques et +privées; en voici l'énoncé:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0"><span class="smcap">Simula, dissimula; nulli crede; omnia lauda;</span></div> + <div class="verse indent4"><span class="smcap">Nosce te ipsum; nosce alios.</span></div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Comme ces principes sont extraits d'une diatribe forcenée, +publiée contre Mazarin, il est tout naturel de +penser que la conscience de ce doucereux ministre n'est +point chargée de ce délit machiavélique. Le livre d'où +sont tirées ces belles maximes est intitulé <span class="smcap">Breviarium</span> <i>politicorum +secundum rubricas mazarinicas</i>. Colon. Agrip., +Joan. Selliba, 1684, pet. <i>in-12</i>. La <i>Bibliothèque historique +de France</i>, N<sup>o</sup> 32,564, en annonce une édition, <i>Parisiis</i>, +J. Le Petit, 1695, <i>in-24</i>, et ajoute que «ce livre est +assez curieux, et n'est pas mal fait dans son espèce diabolique.» +On en connaît encore une édition, <i>Vesaliæ, +et Amstelodami, Joh. Wolters</i>, 1700, pet. <i>in-12</i>. Il ne +faut pas confondre cet ouvrage avec <i>Le grand Bréviaire de +Mazarin</i>, <i>in-4<sup>o</sup></i>, pièce badine sur les mœurs du Cardinal +et sur la manière dont il passe la journée.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_109">[Pg 109]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="QUATRIEME_OBJET">QUATRIÈME OBJET.</h2> +</div> + + +<h3>RÊVERIES RENOUVELÉES DES GRECS,<br> +OU<br> +SYMBOLES ET PRÉCEPTES DE PYTHAGORE.</h3> + +<p>Si la vénérable antiquité nous présente souvent d'une +manière claire et précise, des objets graves, des objets +dignes de nos hommages et de notre admiration, sous le +rapport moral, philosophique et scientifique, il faut convenir +que parfois elle nous en offre aussi qui, par l'expression, +sont d'une singularité et d'une bizarrerie vraiment +inconcevables. Peut-être ces objets ne sont-ils devenus +tels que par le long laps de temps, ou par le changement +de mœurs? cela se peut; mais leur tour grotesque et obscur +ne les rend pas moins d'autant plus surprenants pour +nous, qu'ils proviennent, dit-on, d'anciens sages, d'illustres +personnages qui ont tenu les premiers rangs parmi +cette foule de philosophes à la longue barbe, au bâton +noueux, au costume sévère, et de plus fondateurs de tant +d'écoles, d'académies et de sectes qui ont illustré la Grèce +et l'Italie<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> On en énumère dix-sept de bon compte chez les Anciens, depuis +Thalès jusqu'à Sextus-Empiricus, savoir:</p> + +<p>1<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école Ionique</span>, fondée par Thalès, mort vers 548 av. J.-C., +puis renouvelée par Anaxagore, mort 428 av. J.-C.</p> + +<p>2<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école d'Italie</span>, fondée par l'auteur des <span class="smcap">Symboles</span>, notre +Pythagore, m. vers 490 av. J.-C.</p> + +<p>3<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école Éléatique</span> ou d'Élée, fondée par Xénophanes de +Colophon, m. vers 517 av. J.-C.</p> + +<p>4<sup>o</sup> <span class="smcap">L'Académie</span>, fondée par Platon, m. vers 348 av. J.-C.</p> + +<p>5<sup>o</sup> <span class="smcap">Le Lycée</span>, ou Péripatétisme, fondé par Aristote, m. 322 +av. J-C.</p> + +<p>6<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école Cynique</span>, fondée par Antisthènes, m. vers l'an 363, +et Diogène, m. l'an 323 av. J.-C.</p> + +<p>7<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école de Cyrène</span>, fondée par Aristippe, m. l'an 399 av. +J.-C.</p> + +<p>8<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école de Mégare</span>, fondée par Euclide, m. vers 390 av. +J.-C.</p> + +<p>9<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école Erétriaque</span> ou d'Elis, fondée par Phédon, m. +vers 391 av. J.-C.</p> + +<p>10<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école d'Epicure</span>, fondée par ce philosophe, m. l'an 271 +av. J.-C.</p> + +<p>11<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école Sceptique</span>, fondée par Pyrrhon qui florissait vers 366 +av. J.-C.</p> + +<p>12<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école Stoïque</span>, fondée par Zénon, m. vers l'an 309 av. +J.-C.</p> + +<p>13<sup>o</sup> <span class="smcap">La nouvelle Académie</span>, fondée par Arcésilas, m. l'an 241 +av. J.-C.</p> + +<p>14<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école Eclectique</span> et Synerétique, fondée par Potamon, +m. vers 279 av. J.-C.</p> + +<p>15<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école Théosophique</span> ou Mystique, fondée par Aristobule, +m. 184 ans av. J.-C.</p> + +<p>16<sup>o</sup> <span class="smcap">L'Empirisme</span>, ou Néo-Scepticisme, fondé par Sextus-Empiricus, +vers 170 dep. J.-C.</p> + +<p>17<sup>o</sup> <span class="smcap">Le Néo-Platonisme</span>, ou nouvel Eclectisme, fondé par Ammonius-Saccas, +vers 195 dep. J.-C., suivi et développé par Plotin, +m. en 270; par Porphyre, m. vers 305; par Jamblique, m. vers +333; par Proclus, m. en 435; par etc., etc., etc.</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_110">[Pg 110]</span></p> + +<p>Ce petit préliminaire nous est suggéré par les <span class="allsmcap">SYMBOLES</span> +de Pythagore que nous avons découverts et que nous allons +rendre tels que les ont révélés les investigateurs de sa<span class="pagenum" id="Page_111">[Pg 111]</span> +haute philosophie, entre autres Plutarque<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, Diogène-Laërce, +Porphyre, Jamblique, etc., et tels qu'ils ont été +traduits au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Il nous a semblé que la plupart de +ces symboles, par leur hétéroclite énonciation, ont tous les +droits possibles à figurer dans notre recueil de singularités; +sauf ensuite à retrouver ce grand homme dans toute la +sublimité de sa morale rendue de la manière la plus simple +et la plus claire. Mais sa doctrine symbolique n'en est pas +moins fort singulière quant à l'expression. On dira peut-être +que Pythagore lui-même ou bien ses disciples ont +pensé qu'il était bon de ne pas annoncer trop ouvertement +au vulgaire certaines vérités; que d'ailleurs ce sont des +symboles, et que tout symbole n'est qu'un emblême, une +image, une enveloppe qui, par son tour pittoresque et un +peu obscur, présente quelque chose de plus attrayant? +Soit; mais si cette enveloppe, loin d'être une gaze transparente +qui rende plus piquant le précepte, est un voile +épais dont la contexture frise le trivial et le ridicule, on +ne peut guère s'empêcher de témoigner sa surprise et +même de sourire; c'est sans doute ce que fera plus d'un +lecteur en parcourant les tablettes symboliques suivantes. +Nous donnons ces symboles textuellement traduits, tels +que nous les puisons dans les différents auteurs et commentateurs +familiarisés avec la philosophie de Pythagore; +et nous ajoutons à quelques articles les explications que +nous avons découvertes dans ces mêmes auteurs, sans garantir<span class="pagenum" id="Page_112">[Pg 112]</span> +l'exactitude de leur perspicacité à deviner ces plaisants +logogriphes dont un grand nombre est sans interprétation.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> Il en cite plusieurs dans ses <i>Œuvres morales</i>, et notamment dans +le chapitre intitulé, <i>Comment il faut nourrir les enfants</i>. Il y dit: +«... C'est ce que Pythagoras commandoit expressément en ses +préceptes énigmatiques, sous paroles couvertes, lesquels je veux +en passant exposer pour ce qu'ils ne sont pas de petite efficace +pour acquérir vertu.....» (<span class="smcap">Traduction</span> d'Amyot.)</p> + +</div> + +<p>Voici donc les recommandations symboliques de notre +sage et illustre philosophe.</p> + +<p>«Ne manque jamais de te gratter le devant de la +tête en sortant, et le derrière de la tête<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> en entrant.»</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> L'auteur ou plutôt le traducteur a fort bien fait de répéter les +mots «de la tête;» cela épargne tout doute et tout embarras sur +la partie qu'il convient de gratter.</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>Cela signifie, dit-on: «Songe dès le matin à ce que tu dois faire +pendant la journée; et le soir, avant de t'endormir, songe à te +rendre un compte exact de ce que tu as fait depuis ton lever.» Un +ancien poète latin a dit plus clairement:</p> +</div> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Nec priùs in dulcem declinent lumina somnum</div> + <div class="verse indent0">Omnia quam longi reputaveris acta diei.</div> + </div> +</div> +</div> + + +<p>«Aie toujours soin de chausser le pied droit le +premier, et de lever le pied gauche avant le pied +droit.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>C'est-à-dire, «Fais d'abord les affaires utiles les premières, et +ne donne que le second rang aux occupations agréables, frivoles +ou indifférentes.» Nos militaires sont encore fidèles au second précepte +de Pythagore: ils partent toujours du pied gauche.</p> +</div> + +<p>«Brouille les draps de ton lit, incontinent que tu +es levé.» (Selon Plutarque; et selon Diogène-Laërce): +«Aie toujours tes couvertures pliées.»</p> + + +<div class="blockquot"> + +<p>Plutarque donne plusieurs conjectures sur ce précepte: la plus +plausible est que la confusion des draps est recommandée pour +que l'on ne soit pas tenté de se coucher pendant le jour. Ce que +le vieux traducteur de Plutarque, Amyot, rend ainsi: «Il faut +reposer la nuict; et le jour se lever pour travailler, et ne pas +laisser au lict la trace de son corps; car à rien ne sert un homme +qui dort, non plus que quand il est mort.»</p> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_113">[Pg 113]</span></p> + +<p>«Honore les Dieux et les Héros, mais honore-les +différemment: les Dieux en tout temps, avec chasteté +et en habit blanc<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>; les Héros seulement lorsque le +soleil a achevé la moitié de sa course, dans la journée.»</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> On prétend que Pythagore était toujours vêtu d'une robe +blanche, emblême de sa douceur et de la pureté de sa morale.</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>Sans interprétation.</p> +</div> + +<p>«Ne goûte point de ceux qui ont la queue noire.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ce précepte tiré de Plutarque est ainsi interprété dans la vieille +traduction d'Amyot: «C'est autant à dire, ne fréquente point +aux hommes difamez et dénigrez pour leur meschante vie.»</p> +</div> + +<p>«Préfère le silence à l'écho.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Excellent précepte de modestie pratique.</p> +</div> + +<p>«Souviens-toi que la nature t'a donné deux oreilles +et une seule bouche.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Encore un bon précepte, qui signifie: «Ecoute beaucoup, et +parle peu.»</p> +</div> + +<p>«Ne saute point par-dessus le joug.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Nous n'avons trouvé aucune interprétation de ce précepte; mais +il doit signifier: «Sois soumis aux lois, et ne t'écarte point des +devoirs imposés dans la société.»</p> +</div> + +<p>«Ne passe point par-dessus la balance.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Extrait de Plutarque: «c'est-à-dire qu'il faut faire grand cas +de la justice et se donner bien garde de la transgresser.»</p> +</div> + +<p>«Ne t'assieds point sur le boisseau.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Encore tiré de Plutarque avec cette interprétation: «Il faut +fuir l'oisiveté pour se pourvoir des choses nécessaires à la vie de +l'homme.»—D. Laërce donne une autre interprétation; cela +signifie selon lui: «On doit prendre également soin du présent et<span class="pagenum" id="Page_114">[Pg 114]</span> +de l'avenir, parce que le boisseau est la mesure d'une portion de +nourriture pour un jour.»</p> +</div> + +<p>«Laisse les grands chemins, suis les sentiers.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Nulle interprétation. Il nous semble que cela doit signifier: «Il +ne faut point, dans le cours de la vie, suivre toutes les habitudes du +vulgaire, de la foule; il faut vivre d'une manière plus réservée.» +Au reste, on trouve dans Diogène-Laërce un symbole attribué aussi +à Pythagore, et diamétralement opposé à celui-ci: «Ne marche +point hors du grand chemin;» ce qui pourrait s'interpréter ainsi: +«N'adopte point d'opinions extraordinaires, ni de manières +inusitées.»</p> +</div> + +<p>«Choisis bien le moment pour nettoyer les étables +publiques.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Sans interprétation. Cela ne signifierait-il pas qu'il faut prendre +de grandes précautions quand on veut réformer quelques abus +parmi le peuple, surtout lorsque ces abus tiennent à des penchants +vicieux?</p> +</div> + +<p>«Le lever du soleil est plus estimable que le +coucher.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Sans explication. Cette pensée signifierait-elle qu'au lever du +soleil, tout se réveille dans la nature et tout se dispose au travail, +tandis qu'au coucher de cet astre, tout tend au repos?</p> +</div> + +<p>«Ne pisse jamais (<i>sic</i>) le visage tourné vers le +soleil.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Propres expressions d'Amyot dans Plutarque, sans interprétation. +C'est sans doute un précepte de superstition emprunté au Sabéisme, +ou peut-être une recommandation relative à la pudeur et à la décence.</p> +</div> + +<p>«Ne fais jamais d'ordures sur des rognures d'ongles +ou de cheveux, et n'arrête jamais le pied sur les unes, +ni sur les autres.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Point d'explication. C'est encore un précepte qui tient probablement +à la superstition. Chez les Modernes, dans les <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup>, <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> +<span class="pagenum" id="Page_115">[Pg 115]</span>et <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles, les rognures d'ongles et de cheveux jouaient encore +un rôle dans les affaires de sortilège, de sabat, de sorciers et autres +sottises, qui heureusement ont disparu pour le bien de la religion +et l'honneur de humanité.</p> +</div> + +<p>«Reste pauvre plutôt que de te courber et de salir +tes mains dans la boue.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ce précepte n'a pas besoin d'explication. Nous ignorons s'il était +exécuté à la lettre chez les Anciens, ce dont nous doutons cependant; +mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que chez les Modernes et +surtout dans le siècle où nous vivons, siècle d'or par excellence, on +peut, à coup sûr, l'appeler <i>vox clamantis in deserto</i>, à part +cependant quelques très-légères exceptions.</p> +</div> + +<p>«Ne coupe point de bois sur les chemins.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Sans interprétation.</p> +</div> + +<p>«Adore l'haleine des vents.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>De même.</p> +</div> + +<p>«Plante la mauve dans ton jardin, mais ne la mange +pas.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>De même.</p> +</div> + +<p>«Nourris le coq, mais ne l'immole pas.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>De même.</p> +</div> + +<p>«Ne nourris point d'oiseaux à ongles crochus.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>De même.</p> +</div> + +<p>«Ne maltraite pas les animaux qui ne nuisent point +à l'homme.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>De même.</p> +</div> + +<p>«Ne fais point cuire le chevreau dans le lait de sa +mère.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>De même.</p> +</div> + +<p>«Ne jette point la viande en un pot à pisser (<i>sic</i>).»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Pythagore a raison, cela serait fort malpropre. Mais ce n'est +point là la réflexion de Plutarque; voici l'interprétation qu'il nous +donne par l'intermédiaire de son vieux traducteur: «Il ne faut pas<span class="pagenum" id="Page_116">[Pg 116]</span> +mettre un bon propos en une méchante ame, car la parole est +comme la nourriture de l'ame, laquelle devient pollue par la +méchanceté des hommes.»</p> +</div> + +<p>«Ne mange jamais de la main gauche.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>C'est ce que recommandent encore aujourd'hui les mamans à +leurs petits enfants; mais, selon Plutarque, cette défense exprime +toute prohibition d'un gain illicite.»</p> +</div> + +<p>«Ne t'assieds point à table, si le sel n'y a été mis +auparavant.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Les commentateurs voient dans ce précepte, une recommandation +de ne rien entreprendre avant d'avoir consulté la sagesse et la +justice: «attendu que le sel préserve de la corruption, et que, par +l'effervescence du soleil, il est formé des parties les plus pures de +l'eau de la mer.»</p> +</div> + +<p>«Ne ramasse point ce qui tombe de la table pendant +le repas.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Diogène-Laërce prétend que cela signifie qu'on doit s'accoutumer +à manger modérément.</p> +</div> + +<p>«Ne souffre point d'hirondelles sous ton toit.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Sans interprétation. C'est sans doute parce que la pose de l'hirondelle +sur certains lieux était regardée, chez les Anciens, comme un +présage funeste. C'est tout le contraire chez les Modernes, du +moins dans certains pays.</p> +</div> + +<p>«Ne porte point un anneau étroit.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Extrait de Plutarque qui interprète ainsi ce précepte: Il faut +vivre une vie libre et ne se mettre pas soi-même aux ceps (fers).</p> +</div> + +<p>«Ne nettoie pas ton siège avec de l'huile.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Sans interprétation.</p> +</div> + +<p>«Si l'indépendance t'est chère, ne touche point +dans la main d'une femme; il y a de la glu.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Facile interprétation.</p> +</div> + +<p>«Ne touche pas à tous en la main.» (Ou, comme<span class="pagenum" id="Page_117">[Pg 117]</span> +dit Diogène-Laërce): «Ne tends pas légèrement la +main droite.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>C'est-à-dire, selon Plutarque, «Ne contracte aucun engagement +sans y avoir réfléchi.» Cela peut signifier aussi: «Préserve-toi +d'une trop grande familiarité avec tout le monde.»</p> +</div> + +<p>«Ne rince pas avec du vinaigre la coupe de l'amitié.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ce précepte n'a pas besoin d'interprétation; n'est-il pas tout +naturel de reprendre son ami avec douceur et bonté?</p> +</div> + +<p>«N'aide point ton ami à décharger un fardeau, +mais bien à le charger et à le mettre sur ses épaules.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ce précepte, dit Plutarque, a été donné comme n'approuvant +aucune paresse, ni aucune oisiveté. Diogène-Laërce rend ce symbole +en termes opposés à ceux de Plutarque: «Otez, dit-il, les +fardeaux de concert, mais n'aidez point à les imposer.»</p> +</div> + +<p>«Ne mange point ton cœur.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Cela signifie: «Ne te laisse point accabler par le chagrin,» +ou, selon l'expression du vieil Amyot: «N'offense pas ton ame +et ton esprit en les consumant de cures (soucis) et ennuis.»</p> +</div> + +<p>«Les nèfles mûrissent sur la paille.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Cela s'adresse, dit-on, à ceux qui sont malheureux dans leur +jeunesse.</p> +</div> + +<p>«Ne remue point le feu avec l'épée.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>C'est-à-dire, n'irrite point un homme courroucé.</p> +</div> + +<p>«Détourne-toi d'un glaive pointu.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Quand le danger menace, il faut l'éviter.</p> +</div> + +<p>«Ne laisse point l'empreinte du cul de la marmite +en la cendre quand tu l'ôtes; mais remue la cendre +pour l'effacer.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ce symbole, dit Plutarque, enseigne qu'il ne faut laisser aucune +marque ni aucun vestige apparent de colère; au contraire, après +qu'elle est apaisée et rassise, il faut effacer toute rancune.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_118">[Pg 118]</span></p> + +<p>«Touche la terre quand il tonne.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Sans interprétation. Le conseil de fuir l'abri sous les arbres +isolés dans la campagne, ou les lieux élevés, eût bien valu celui +de toucher la terre.</p> +</div> + +<p>«Ne t'en retourne pas des confins.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Extrait de Plutarque. C'est-à-dire: Quand tu te sentiras près de +la mort et que tu seras arrivé aux extrêmes confins de la vie, supporte +patiemment ta position et ne t'en décourage point.</p> +</div> + +<p>«Ne te sers point de planches de cyprès pour ton +sépulcre; le sceptre de Jupiter est fait de ce bois.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Idée superstitieuse du temps.</p> +</div> + +<p>Arrêtons-nous. Les symboles et préceptes que nous venons +de rapporter suffisent pour justifier ce que nous avons +dit de l'enveloppe plus ou moins singulière, plus ou moins +énigmatique, sous laquelle le célèbre philosophe présentait, +dit-on, ses instructions morales.</p> + + +<h3>DES NOMBRES, +DE LEUR PUISSANCE, FACULTÉ ET PROPRIÉTÉ.</h3> + +<p>Un autre objet qui signale encore Pythagore et qui peut +figurer à côté des symboles, est la manière dont il envisageait +les nombres. De toutes les sciences qu'il a cultivées, +celle-ci a le plus contribué à sa haute célébrité. Aussi nous +nous reprocherions de passer sous silence cette partie, du +moins dans ce qu'elle nous a paru offrir de singulier.</p> + +<p>L'arithmétique ou la science des nombres est, selon +Pythagore, la première, la plus grande, la plus importante +et la plus belle de toutes les connaissances humaines; +celui qui la saurait parfaitement posséderait le souverain +bien. Car les nombres sont le principe de toutes choses, la +raison de l'ordre universel, ses éléments et ses causes efficientes.<span class="pagenum" id="Page_119">[Pg 119]</span> +Ils s'élèvent de la terre aux cieux et redescendent +des cieux à la terre, formant une chaîne d'émanations par +laquelle sont liés des natures diverses et des accidents opposés. +C'est là ce qui forme l'harmonie du monde, cette +harmonie des sphères, musique enchanteresse, causée par +le mouvement des astres, et dont les sons raviraient, si +son trop grand éloignement ne nous empêchait pas de +l'entendre. Après avoir fait des recherches approfondies +sur la nature et la propriété des nombres, notre philosophe +a trouvé qu'ils avaient chacun en particulier, leur vertu et +leur efficacité bienfaisante ou malfaisante; par exemple:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«<span class="smcap">L'unité</span> ou la <i>monade</i> est le principe et la fin de +tout; c'est ce nœud sublime auquel se rallie nécessairement +la chaîne des causes; c'est le symbole de l'identité, +de l'égalité, de l'existence, de la conservation et +de l'harmonie générale. N'ayant point de parties, la +<i>monade</i> représente la Divinité; elle annonce aussi l'ordre, +la paix, la tranquillité, qui sont fondées sur une +unité de sentiments; donc <span class="allsmcap">UN</span> est un bon principe.</p> + +<p>»Le nombre <span class="allsmcap">DEUX</span> ou la <i>dyade</i>, origine des contrastes, +est le symbole de la diversité, de l'inégalité, de +la division et de la séparation. <span class="smcap">Deux</span> est donc un mauvais +principe, un nombre de mauvais augure, qui caractérise +le désordre, la confusion et le changement.</p> + +<p>»<span class="smcap">Trois</span> ou la <i>triade</i> est le premier des impairs; c'est +le nombre qui renferme les plus sublimes mystères, car +toute chose est composée de trois substances; il représente +Dieu, l'ame du monde, l'esprit de l'homme<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>.<span class="pagenum" id="Page_120">[Pg 120]</span> +Ce nombre qui joue un si grand rôle dans les traditions +de l'Asie et dans la philosophie platonicienne, est +l'image des attributs de Dieu.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> A la Société royale de littérature à Londres, en 1825, le +Rév. John Jamieson a lu sur le <i>nombre ternaire</i>, un Mémoire dans +lequel il démontre que si tous les nombres impairs étaient anciennement +regardés comme possédant un caractère particulier de +sainteté, il a existé dans les siècles reculés et parmi des nations +diverses et il existe encore particulièrement de nos jours, une +croyance qui attache au nombre trois une vertu mystique encore +plus puissante et plus spécialement efficace dans sa connexion avec +les cérémonies religieuses.</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>»<span class="smcap">Quatre</span> ou la <i>tétrade</i>, comme première puissance +mathématique, est aussi l'un des éléments principaux; +il représente la vertu génératrice, de laquelle dérivent +toutes les combinaisons; c'est le plus parfait des nombres; +c'est la racine de toutes choses. Il est saint par sa +nature, puisqu'il constitue l'essence divine en rappelant +son unité, sa puissance, sa bonté, sa sagesse, +quatre perfections qui caractérisent particulièrement +Dieu. Aussi les Pythagoriciens juraient par le saint +quartenaire donnant à l'ame humaine éternelle nature.</p> + +<p>»Le nombre <span class="allsmcap">CINQ</span> ou la <i>pentade</i> a une force particulière +dans les expiations sacrées; il est tout; il arrête +l'effet des venins et est redoutable aux mauvais +génies.</p> + +<p>»Le nombre <span class="allsmcap">SIX</span> ou l'<i>exade</i> est un nombre heureux, +et il tire son mérite de ce que les premiers sculpteurs +ont partagé la figure en six modules; mais, selon les +Chaldéens, c'est parce que Dieu a créé le monde en six +gahambars.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_121">[Pg 121]</span></p> + +<div class="blockquot"> + +<p>»<span class="allsmcap">SEPT</span> ou l'<i>eptade</i> est un nombre très-puissant soit en +bien soit en mal. Il appartient particulièrement aux +choses sacrées.</p> + +<p>»Le nombre <span class="allsmcap">HUIT</span> ou l'<i>octade</i> est le premier cubique, +c'est-à-dire carré en tous sens comme un dé, procédant +du deux pour son pied, nombre qui est non-pair; aussi +l'homme est-il carré, singulier et parfait. <i>Fiat lux.</i></p> + +<p>»Le nombre <span class="allsmcap">NEUF</span> ou l'<i>ennéade</i>, étant le multiple de +trois, doit être réputé sacré.</p> + +<p>»Enfin, le nombre <span class="allsmcap">DIX</span> ou la <i>décade</i> est la mesure +de tout, puisqu'il contient tous les rapports numériques +et harmoniques. Comme réunion des quatre premiers +nombres, il joue un rôle éminent, puisque toutes les +branches des sciences, toutes les nomenclatures fondamentales +en émanent et y rentrent<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>.»</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> «Parmi ces diverses idées (sur les nombres), a dit un savant +moderne, et une foule d'autres analogues qui, faute d'ouvrages +originaux et de développements, sont de véritables énigmes, il faut +remarquer cependant deux points importants: 1<sup>o</sup> Pythagore sentit +qu'il y a deux sortes d'<span class="allsmcap">UNITÉS</span> ou monades, l'une réelle, primitive, +vraiment élémentaire; l'autre fictive, secondaire, collective, et à +l'aide de laquelle des milliers de monades primitives se réunissent +en un faisceau unique; 2<sup>o</sup> le premier, il sentit l'accord de toutes +les parties de l'univers et disait que le monde était une <i>harmonie</i>, +substituant au mot <i>To Pan</i>, le grand tout, que l'on employait pour +désigner l'univers, le mot <i>Kosmos</i>, l'ordre. Ces deux idées le conduisirent +à des notions élevées sur la Divinité elle-même qu'il regardait +comme une intelligence suprême, immense, ordonnatrice universelle. +Quoiqu'on ne sache pas d'une manière certaine qu'il ait +donné formellement cette conséquence, comme le fit depuis Anaxagore, +il n'est cependant guère possible d'en douter; seulement il +est à croire qu'il ne le fit qu'avec mystère, et ne la communiqua +qu'aux adeptes de sa doctrine. Il voyait dans l'ame humaine, une +partie de l'intelligence divine, et la distinguait nettement de la matière, +faisant de celle-ci la source des penchants honteux et des +passions vicieuses.»</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_122">[Pg 122]</span></p> + +<p>Nous nous bornons à cette courte indication du système +de Pythagore sur les nombres; il serait trop long de détailler +toutes les qualités et propriétés arithmétiques, physiques, +théologiques et morales qu'il attache à chaque +nombre depuis un jusqu'à dix. Ce que nous venons de rapporter +suffit pour donner une idée de ses hautes, vastes et +creuses spéculations en ce genre.</p> + +<p>Puisqu'il est ici question du nombre dix, nous allons +donner, en passant, un petit tableau dressé par Pythagore +des dix choses qu'il regardait comme bonnes, et des dix +qu'il regardait comme mauvaises. C'est le vieil historien +Scipion Dupleix qui va nous le fournir dans un petit bouquin +de sa façon, intitulé: <i>Ethique ou Philosophie morale</i>; +Genève, 1643, petit in-8<sup>o</sup>. Il l'annonce ainsi:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Pythagoras distinguoit les choses bonnes d'avec +les mauvaises et en mettoit dix d'une part et autant de +l'autre, selon la description suivante:</p> +</div> + +<table> +<tr><td>«LES DIX CHOSES BONNES. </td><td> «LES DIX CHOSES MAUVAISES.</td></tr> + +<tr><td>» 1<sup>o</sup> Le finy. </td><td> » 1<sup>o</sup> L'infiny.</td></tr> +<tr><td>2<sup>o</sup> Le non-pair.</td><td> 2<sup>o</sup> + Le pair<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>.</td></tr> +<tr><td>3<sup>o</sup> L'un </td><td> 3<sup>o</sup> La pluralité.</td></tr> +<tr><td>4<sup>o</sup> Le dextre. </td><td> 4<sup>o</sup> Le sénestre.</td></tr> +<tr><td>5<sup>o</sup> Le masle. </td><td> 5<sup>o</sup> La femelle.</td></tr> +<tr><td>6<sup>o</sup> Le reposant. </td><td> 6<sup>o</sup> Le meu (mû).</td></tr> +<tr><td>7<sup>o</sup> Le droit. </td><td> 7<sup>o</sup> Le courbé.</td></tr> +<tr><td>8<sup>o</sup> La lumière. </td><td> 8<sup>o</sup> Les ténèbres.</td></tr> +<tr><td>9<sup>o</sup> Le bien. </td><td> 9<sup>o</sup> Le mal.</td></tr> +<tr><td>10<sup>o</sup> Le quarré.» </td><td> 10<sup>o</sup> L'oblong.»</td></tr> +</table> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> Nous avons oublié, à l'article précédent sur les nombres, de +dire que, selon les Pythagoriciens, le nombre pair était femelle +et l'impair était mâle; voilà pourquoi, à Rome, on imposait le +nom aux enfants mâles le neuvième jour de leur naissance, et aux +filles le huitième.—Autre raison pour laquelle on nommait les filles +le huitième jour: c'est que le nombre huit, comme nous l'avons +dit, est le premier cube, et qu'il convient, selon l'expression du vieil +Amyot, que «la femme, ne plus ne moins qu'un dé, soit ferme, +gardant la maison, et difficile à remuer.»</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_123">[Pg 123]</span></p> + +<p>On avouera que la conception de ce petit tableau, du +moins comme nous le présente S. Dupleix, n'a pas dû ajouter +infiniment à la haute renommée du philosophe de Samos.</p> + + +<h3>PRÉCEPTES DIÉTÉTIQUES.</h3> + +<p>Si nous ne nous accommodons pas beaucoup des symboles +de Pythagore, de ses nombres et de son tableau moral, +nous sommes obligé de convenir que nous serons encore +moins tenté de nous conformer à ses préceptes diététiques. +On peut certes assurer qu'ils n'ont rien de commun avec +ceux qui sont si agréablement consignés dans la <i>Gastronomie</i> +de Berchoux, et dans la <i>Physiologie du goût</i> de Brillat-Savarin, +deux aimables auteurs dont la perte récente a dû +sincèrement affliger les amis des lettres et de la bonne +chère. Nous doutons qu'à leur arrivée dans l'Elysée, notre +vieux philosophe leur ait fait grand accueil, car c'était le +plus pauvre homme du monde sous le rapport gastronomique; +on va en juger. Ce n'est pas que, dans ses recommandations +diététiques, il ne débute par un principe fort +raisonnable et très-vrai. «La conservation de la santé, +dit-il, dépend d'une juste proportion entre le travail, le<span class="pagenum" id="Page_124">[Pg 124]</span> +repos et la diète.» Mais en dirons-nous autant des préceptes +suivants?</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>»Il faut s'interdire le vin et les viandes<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> Cependant Aristoxène prétend qu'il permettait de manger toutes +sortes d'animaux, excepté le bœuf, qui sert au labourage, le bélier +et la brebis. «Mais lui ne vivait, dit Diogène-Laërce, que de miel +et de quelques légumes crus ou bouillis qu'il mangeait avec du pain; +il ne buvait jamais de vin.»</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>»Il ne faut pas rompre le pain, parce qu'anciennement +les amis se réunissaient pour le manger ensemble.</p> + +<p>»Il ne faut point manger de poisson, surtout du +rouget, de la sèche et du surmulet.</p> + +<p>»Il y a autant de mal à manger des fèves qu'à manger +la tête de son père ou de sa mère<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> Voyez dans les <i>Stromates</i> de St. Clément d'Alexandrie, <i>liv.</i> III, +un vers grec qui rend cette pensée. Mais est-il certain que Pythagore +a lui-même donné ce précepte? Le savant auteur du <i>Voyage d'Anacharsis</i> +n'est point de cet avis. Il dit, <i>chap.</i> 75, que ce philosophe +n'attachait aucun mérite à l'abstinence des fèves, et même qu'il en +faisait usage dans ses repas, mais que ses disciples condamnèrent ce +légume, parce qu'il produit des flatuosités et autres effets nuisibles à +la santé. Leur opinion, conforme à celle des plus grands médecins, +a prévalu, et ils en firent une loi au nom de leur maître.</p> + +<p>L'école de Salerne dit:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Manducare fabam timeas, facit illa podagram.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Plutarque donne un autre motif du précepte prohibitif des fèves; +c'est, dit-il, une recommandation de ne point s'entremettre dans +les affaires du Gouvernement, parce qu'autrefois on donnait les voix +avec les fèves pour l'élection des magistrats.</p> + +<p>D'autres prétendent que les fèves sont aphrodisiaques, et que c'est +la cause de leur proscription.</p> + +<p>Quant à Cicéron, il insinue que les fèves, en échauffant trop, +nuisent aux fonctions divinatoires; opinion qui nous semble ne pas +faire grand honneur au célèbre orateur.</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_125">[Pg 125]</span></p> + +<div class="blockquot"> + +<p>»Abstiens-toi de manger du coq blanc par quatre +raisons: 1<sup>o</sup> cet animal est sous la protection de Jupiter; +2<sup>o</sup> la couleur blanche est le symbole des bonnes choses; +3<sup>o</sup> le coq est consacré à la lune; 4<sup>o</sup> il annonce les heures.</p> + +<p>»Ne te nourris ni du cœur, ni de la cervelle des +animaux; les œufs, les ovipares sont également défendus; +il en est de même de la mauve et de la mûre.</p> + +<p>»Le pain et le miel, le pain de millet avec le chou +crud ou cuit, telle doit être la nourriture du sage.</p> + +<p>»Il n'y a point de meilleur préservatif que le vinaigre.»</p> + +<p>Etc., etc., etc., etc.</p> +</div> + +<p>Il faut convenir que voilà une triste cuisine dont les +maigres préceptes ne pouvaient guère sortir que d'un cerveau-creux +absorbé dans les plus hautes spéculations de +la philosophie. Il est vrai qu'on assure que ce sublime génie +a été, comme beaucoup d'hommes célèbres, nourri, +tout en naissant, d'une manière merveilleuse, sans doute +par la faveur des Dieux<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>; il n'a eu pour nourrice, dit-on,<span class="pagenum" id="Page_126">[Pg 126]</span> +qu'un peuplier qui lui a prodigué un suc distillant en guise +de lait. C'est sans doute à cette frugale nourriture qu'il faut +attribuer son goût pour la sobriété et la bizarre sévérité de +ses préceptes culinaires. En vérité, l'imagination des Grecs +était féconde en folles sornettes.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> Parmi ces illustres personnages privés du sein maternel, on +compte:</p> + +<p> +Le roi <span class="smcap">Habis</span>, qui a été nourri par une biche;<br> +<span class="smcap">Cyrus</span>, qui l'a été par une chienne;<br> +<span class="smcap">Sémiramis</span>, par des colombes;<br> +<span class="smcap">Midas</span>, par des fourmis;<br> +<span class="smcap">Hiéron</span> et <span class="smcap">Platon</span>, par des abeilles;<br> +<span class="smcap">Pélias</span>, par une jument;<br> +<span class="smcap">Atalante</span>, par une ourse;<br> +<span class="smcap">Esculape</span>, par une chèvre;<br> +<span class="smcap">Rémus</span> et <span class="smcap">Romulus</span>, par une louve.<br> +</p> + + +</div> + +<p>Nous avions recueilli beaucoup d'autres renseignements +marqués au coin d'une certaine singularité dans ce qui +nous reste de Pythagore, mais il faut se borner; nous nous +reprocherions cependant de ne pas dire un mot de la métempsycose<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>, +singulière idée qu'il a mise à la mode, de son +temps. C'était le résultat du système général qu'il s'était +formé, ou que plutôt il avait adopté sur l'univers. Il pensait +que le monde avait une ame intelligente, et que l'ame de +cette machine immense était l'Ether, et que de cette ame +créatrice sortaient toutes les ames particulières. Mais celles-ci +erraient long-temps dans les airs, cherchant des corps +auxquels elles pussent s'attacher, et prenant au hasard les +premiers qu'elles rencontraient. Elles étaient bien plus +pressées encore de s'incorporer quand elles s'échappaient +de nos dépouilles mortelles. Tel est le principe de la métempsycose +ou transmigration des ames. Aussi notre sage se +vantait-il de se rappeler par quels corps son ame avait passé +avant d'arriver à celui qui s'appelait alors Pythagore. Sa +mémoire ne remontait guère qu'à environ l'an 35 avant le<span class="pagenum" id="Page_127">[Pg 127]</span> +siége de Troie, qui a commencé l'an 1218 avant J.-C. +A cette époque, il était Ethalidès, ce fils de Mercure et +d'Eupolème, qui fut le héraut des Argonautes; ensuite il +fut Euphorbe, le même qui, au siége de Troie, fut blessé +par Ménélas. Du corps d'Euphorbe, il passa dans celui +d'Hermotime, ce singulier personnage dont l'ame se séparait +de temps en temps de son corps, qu'elle laissait à +demi-vivant, pour aller voir ce qui se passait dans des +pays fort éloignés. A la mort d'Hermotime, son ame passa +dans celui d'un pêcheur dont il ne cite pas le nom. Enfin +elle arriva dans le corps qu'il avait au moment où il débitait +ces rêveries, qu'Horace, <i>épit.</i> 1<sup>re</sup>, <i>liv.</i> II, a bien raison +d'appeler <i>somnia pythagorea</i>. Il était tellement préoccupé +et persuadé de la vérité de son système de transmigration, +que passant un jour dans la rue près d'un homme maltraitant +outre mesure son chien qui jetait des cris lamentables: +«Arrêtez, arrêtez, lui cria Pythagore, ne frappez plus; +c'est l'ame infortunée d'un de mes amis, je le reconnais à +sa voix.»</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> Ce mot vient du grec <i>méta</i>, qui marque changement, d'<i>én</i>, +en, et de <i>psuché</i>, ame; c'est-à-dire passage de l'ame, d'un corps +dans un autre. Ce système, que Pythagore avait pris des anciens +brahmes, est encore existant dans une partie de l'Indostan et de la +Chine. Il faut cependant dire que Pythagore n'a point parcouru les +régions de la Haute-Asie; mais il a connu les sciences que l'on y +cultivait, et les doctrines que l'on y enseignait.</p> + +</div> + +<hr class="blanc"> + +<p>On conjecture que notre sage est né dans l'île de Samos +vers l'an 585 av. J.-C. Sa vie avait été écrite par sa femme +Théano, puis par Aristoxène, Hermippe, Lycon, Modérat +de Gades, etc.; mais il ne reste rien de ces différentes biographies. +Nous ne possédons que celle qu'a donnée Diogène-Laërce, +qui n'inspire pas grande confiance, et celles de Porphyre +et Jamblique, qui n'en méritent pas davantage, +ayant voulu rapporter à notre philosophe l'origine de leur +secte. On regarde cependant comme certain que Pythagore +a beaucoup voyagé; il a parcouru la Grèce et est allé +chez les Egyptiens où il est resté 22 ans; c'est là qu'il s'est +instruit de leurs mystères; on dit qu'il y fut fait prisonnier +par Cambyse, qui l'envoya à Babylone où il eut un grand<span class="pagenum" id="Page_128">[Pg 128]</span> +commerce avec les mages, les Chaldéens, et même, +ajoute-t-on, avec Ezéchiel. A son retour dans sa patrie, +l'ayant trouvée opprimée par un tyran, il alla s'établir à +Crotone dans la Grande Grèce (Crotone était située dans +la Calabre Citérieure, au royaume de Naples.) Il y enseigna +publiquement la morale aux enfants, ensuite aux jeunes +gens, aux sénateurs de Crotone, puis par leur ordre aux +femmes. Il y fonda un institut célèbre; son but, en l'établissant, +paraît avoir été de former une espèce d'ordre, de +communauté ou de congrégation, qui pût être dépositaire +des sciences et conservatrice de la pratique des bonnes +mœurs. Ses disciples vivaient en commun, soumis à un +régime sévère et distribués en différentes classes. Aucun +vœu n'était exigé d'eux; mais s'il arrivait qu'un se retirât, +aussitôt ses frères lui dressaient un cénotaphe comme étant +mort à la perfection. Quoique son institut ait produit de +très-grands hommes, il ne s'en attira pas moins la haine de +la populace, et il fut dissous; on prétend même que le philosophe +vit la fin de son institution. Pendant son long séjour +à Crotone, il avait épousé Théano qui lui donna deux fils +et plusieurs filles, et qui présida son école après sa mort dont +la date est aussi incertaine que celle de sa naissance. Les +uns le font mourir à 80 ans, et les autres à 104 ans, victime +de la jalousie, de la stupidité et de la férocité des +Crotoniates.</p> + +<p>On assure que Pythagore joignait aux qualités de l'ame +et de l'esprit une prestance imposante; une espèce de +majesté empreinte sur son front et dans ses manières, l'austérité +de sa vie, sa frugalité, son costume même composé +d'une simple tunique blanche, inspiraient le respect. Ses +discours excitaient l'admiration la plus vive; on accourait +en foule autour de lui. D'Herbelot dit, dans sa <i>Bibliothèque +orientale</i>, d'après Ben-Euschem, qu'il jeûnait, priait<span class="pagenum" id="Page_129">[Pg 129]</span> +beaucoup, et que jamais on ne l'avait vu ni rire, ni pleurer, +avant adopté pour devise: <i>Khaif la jedoum scherir la jedoum</i>, +«Ni le bien ni le mal n'ont pas longue durée.» Alors +il regardait comme indigne d'un vrai philosophe de paraître +affecté de l'un ou de l'autre et de le manifester par +des démonstrations extérieures.</p> + +<p>Il est des écrivains, (entre autres Th. Stanley, dans son +<i>Histoire des philosophes de toutes les sectes</i>, en anglais, +Londres, 1687, <i>in-fol.</i>, et en latin, <i>Lipsiæ</i>, 1711, <i>2 vol. +in-4<sup>o</sup></i>), qui ont prétendu que Pythagore était juif d'origine; +d'autres, tels que le R. P. Tessier, religieux carme, très-passionné +pour l'antiquité de son Ordre, vont plus loin; ils +avancent que notre philosophe, juif d'origine, a été longtemps +au Mont-Carmel, qu'il y a reçu l'éducation des +Carmes, et qu'ayant fondé un couvent de cet Ordre à +Crotone, il en est devenu le supérieur. (Voyez la <i>Vie du +R. P. Pythagore</i>, Carme, dans l'ouvrage intitulé <i>Ordres +monastiques</i>, (par l'abbé Musson). Berlin, 1751, <i>5 vol. +in-12</i>, t. I, pp. 141-201. On y trouvera aussi la vie du +R. P. Isaïe, du R. P. Jérémie, du R. P. Ezéchiel, du R. +P. Numa, second roi de Rome, du R. P. Daniel, etc., +tous religieux carmes.)</p> + +<p>Jean Frédéric Mayer, savant théologien protestant, +mort en 1712, auteur de plusieurs dissertations assez singulières, +a eu la bonhomie d'en consacrer une à cette +question: <i>Utrum Pythagoras judæus fuerit, an monacus +carmelita?</i></p> + +<p>Trève à ces bagatelles qui ont trop occupé certains êtres +singulièrement organisés, et finissons par un mot sur les +ouvrages que l'on a attribués à notre philosophe. L'opinion +la plus juste et la plus accréditée à cet égard est celle qui +soutient qu'il n'a rien laissé par écrit. C'est l'avis de +S. Augustin qui, dans son <i>De consensu evangelist.</i>, lib. I,<span class="pagenum" id="Page_130">[Pg 130]</span> +cap. <span class="allsmcap">VII</span>, dit: <i>Pythagoras, quo in illa contemplativâ virtute +nihil tunc habuit Græcia clarius, non tantum de se, +sed nec de nullâ re aliquid scripsisse perhibetur.</i> Cependant +quelques écrivains, dont la plupart sont antérieurs à saint +Augustin, lui en attribuent plusieurs, qui, à dire vrai, +ne sont plus connus que par leurs titres. On en compte +jusqu'à douze ainsi désignés:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Un <i>Livre du monde en général</i>, dans lequel il expliquait +la fabrique, l'harmonie et la proportion de cette vaste +machine.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Un <i>Livre des cieux</i>, où il prouvait que le soleil, la +lune et les autres planètes, ainsi que les étoiles, étaient +autant de mondes habités par des créatures intelligentes.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Un <i>calcul astronomique</i>, dans lequel il marquait exactement +la distance de chaque planète à la terre: celle de +la lune était de 126,000 stades; celle du soleil de 252,000; +et de la terre aux signes du zodiaque, il comptait 378,000 +stades. (Le stade équivaut à environ 189 de nos mètres.)</p> + +<p>4<sup>o</sup> Un <i>Cours de musique</i>, où il traitait à fond de l'harmonie +céleste. Il composait ainsi son <i>diapason</i>: Distance de +la Lune à la Terre, 1 ton; de la Lune à Mercure, 1/2 ton; +de Mercure à Vénus, 1/2 ton; de Vénus au Soleil, 1/2 ton; +du Soleil à Mars, 1 ton; de Mars à Jupiter, 1/2 ton; de Jupiter +à Saturne, 1/2 ton; et de Saturne aux douze Signes, +1 ton 1/2; en tout 7 tons.—Nicomaque prétend, dans son +<i>Isagoge arithmet.</i>, que Pythagore a été amené à déterminer +les rapports mathématiques des intervalles musicaux, +par le fait suivant. Passant devant un atelier de forgerons, +il avait entendu et observé que les sons des marteaux formaient +la quarte, la quinte et l'octave, et il reconnut que +les poids de ces marteaux étaient dans les rapports de 3/4, +de 2/3, et de 1/2. C'est cette détermination calculée de +l'harmonie des sons, qui distinguait l'école musicale de +Pythagore de celle d'Aristoxène qui prétendait au contraire<span class="pagenum" id="Page_131">[Pg 131]</span> +que les sons étaient seuls juges des rapports harmoniques.</p> + +<p>5<sup>o</sup> Un <i>livre des Antipodes</i>, dont il admettait l'existence. +(Il était plus avancé qu'on ne l'était à Rome au <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, +du temps de Galilée, mort à Rome en 1642, à 78 ans.)</p> + +<p>6<sup>o</sup> Un <i>Dictionnaire des cas de conscience</i>, (composé sans +doute dans sa cellule, au couvent de Crotone).</p> + +<p>7<sup>o</sup> Un <i>Traité sur l'ame de l'homme</i>, où il prouvait sa +spiritualité et son immortalité.</p> + +<p>8<sup>o</sup> Un recueil de <i>Dissertations sur la métempsycose</i>, +système dont il expliquait, dit-on, toutes les difficultés.</p> + +<p>9<sup>o</sup> Un livre sur la <i>manière de parler par signes</i>.</p> + +<p>10<sup>o</sup> Un recueil de <i>symboles et de préceptes</i>, sans doute +ceux dont nous avons tâché de donner une idée dans cet +opuscule.</p> + +<p>11<sup>o</sup> Les <i>Vers dorés</i>, seul ouvrage existant qui porte son +nom, mais qui n'est point de lui; on ignore dans quel +temps il a été composé. Ce livre, quoi qu'il en soit, est, sous +le rapport moral, un monument admirable, et qui commande +encore la vénération. Les signes d'une haute antiquité +qui y sont empreints ne permettent guère de douter +qu'ils ne renferment les traditions essentielles de cette +école. <span class="smcap">Voy.</span> <i>les Vers dorés de Pythagore, expliqués et traduits +pour la première fois en vers eumolpiques français, +précédés d'un discours sur l'essence et la forme de la poésie +chez les principaux peuples de la terre, etc., par Fabre +d'Olivet</i>; Paris, 1813, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<p>12<sup>o</sup> Enfin un <i>Traité de la piété</i>.</p> + +<p>Il est bien reconnu qu'aucun de ces ouvrages n'est de +Pythagore; mais il est présumable que ses disciples ayant +recueilli scrupuleusement ses leçons et sa doctrine en auront +publié différents traités sous son nom, lesquels ont tous +disparu sous la faux du temps, excepté les <i>Vers dorés</i>.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_132">[Pg 132]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="CINQUIEME_OBJET">CINQUIÈME OBJET.</h2> +</div> + + +<h3>SINGULARITÉS NUMÉRIQUES</h3> + +<h3>SUR +DIVERSES PROPRIÉTÉS DU NOMBRE <i>NEUF</i>.</h3> + + +<p>On a attribué à un anglais nommé M. Will. Green, mort, +je crois, en 1794, la découverte d'une singulière propriété +du nombre 9<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>; mais elle n'est nullement de lui; elle +appartient à notre célèbre Fontenelle, mort presque centenaire, +le 9 janvier 1757<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>. Cette propriété du nombre 9 +consiste en ce que, multipliant ce nombre par 2, par 3, +par 4, par 5, par 6, par 7,par 8, par 9, etc., on trouvera +que les chiffres composant le produit de chacune de +ces multiplications, additionnés ensemble, donneront +toujours 9. Ainsi:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> Voyez un petit <i>Choix de curiosités</i>, trad. de l'anglais, <i>Paris</i>, +1822, <i>in-12</i>, <i>fig.</i>, p. 115.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> Voyez le <i>Traité de l'opinion</i> de Legendre, 4<sup>e</sup> édition, <i>Paris</i>, +1758, 9 vol. <i>in-12</i>, tom. IX, p. 231.</p> + +</div> + +<p> +2 fois 9 font 18.—1 et 8 font 9.<br> +3 fois 9 font 27.—2 et 7 font 9.<br> +4 fois 9 font 36.—3 et 6 font 9.<br> +5 fois 9 font 45.—4 et 5 font 9.<br> +6 fois 9 font 54.—5 et 4 font 9.<br> +7 fois 9 font 63.—6 et 3 font 9.<br> +8 fois 9 font 72.—7 et 2 font 9.<br> +9 fois 9 font 81.—8 et 1 font 9.<br> +</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_133">[Pg 133]</span></p> + +<p>Nous pourrions prolonger à l'infini ces multiplications et +additions, et nous trouverions que les chiffres des produits, +additionnés entre eux, donnent toujours 9 ou le multiple +de 9, tels que 108, 117, 126, 135, 144, 153, 1008, +1017, etc., etc., etc.; propriété dont jouit seul le +chiffre 9.</p> + +<p>M. de Mairan a encore découvert une autre propriété +singulière du même nombre 9. Si l'on change l'ordre des +chiffres qui expriment un nombre, la différence entre ces +deux nombres changés d'ordre, sera toujours 9. Par +exemple, je prends le nombre 21, je change de place ces +deux chiffres, j'aurai 12; eh bien! la différence qui existe +entre 12 et 21 sera 9; de 52 je fais 25, la différence entre +ces deux nombres sera 27 multiple de 9. Le nombre 13 +renversé m'offre 31; la différence entre ces deux nombres +est 18 ou 2 fois 9. Etc., etc.</p> + +<p>Bien plus, cette propriété qui se voit entre deux nombres +ainsi changés se retrouve encore entre les puissances quelconques +de ces mêmes nombres: prenons pour exemple 21 +et 12; le quarré de 21 sera 441, et le quarré de 12 sera +144; eh bien! leur différence 297 sera un multiple de 9; +et de plus, les chiffres des deux nombres exprimant ces +puissances, additionnés entre eux, présentent encore +chacun 9. Passons au cube, celui de 21 est 9261, et celui +de 12 est 1728; leur différence 7533 sera encore un multiple +de 9, et cependant ils ne sont point formés des mêmes +chiffres. Toutes les autres puissances de 21 et de 12 +suivront toujours la même règle.</p> + + +<p><span class="allsmcap">PROPRIÉTÉ DU NOMBRE</span> <i>TRENTE-SEPT</i>.</p> + +<p>Le nombre 37, multiplié par 3 ou par un multiple de 3 +jusqu'à 27, a la propriété de donner toujours pour produit<span class="pagenum" id="Page_134">[Pg 134]</span> +trois chiffres absolument semblables. Il résulte de la connaissance +de cette propriété une grande facilité pour faire +ou plutôt pour abréger la multiplication du nombre 37, +par 3, par 6, par 9, par 12, etc., jusqu'à 27. Cette facilité +consiste à ne faire que la multiplication du premier chiffre +du multiplicande par le premier chiffre du multiplicateur; +aussitôt qu'on aura placé le chiffre des unités de cette +première opération partielle, il sera inutile de passer à la +seconde; il suffira d'écrire deux fois à la gauche de l'unité +trouvée, un chiffre qui lui soit semblable, tant pour les +dixaines que pour les centaines; et l'on peut être sûr que +l'opération est exacte, c'est-à-dire que les trois chiffres +semblables sont bien le vrai produit de la multiplication, +et de plus l'addition entre eux des chiffres de chaque produit +ramène toujours à l'énoncé du multiplicateur. C'est ce que +va prouver un petit tableau des résultats de la multiplication +du nombre 37, par 3, 6, 9, etc., jusqu'à 27:</p> + +<p> +37 multiplié par 3, donne 111. 3 fois 1 = 3.<br> +37 multiplié par 6, donne 222. 3 fois 2 = 6.<br> +37 multiplié par 9, donne 333. 3 fois 3 = 9.<br> +37 multiplié par 12, donne 444. 3 fois 4 = 12.<br> +37 multiplié par 15, donne 555. 3 fois 5 = 15.<br> +37 multiplié par 18, donne 666. 3 fois 6 = 18.<br> +37 multiplié par 21, donne 777. 3 fois 7 = 21.<br> +37 multiplié par 24, donne 888. 3 fois 8 = 24.<br> +37 multiplié par 27, donne 999. 3 fois 9 = 27.<br> +</p> + +<p>Mais cette propriété n'a lieu que pour les multiplications +de 3 à 27.</p> + + +<h3>COURS DE GÉOMÉTRIE EN VERS.</h3> + +<p>Il nous est tombé sous la main une espèce de poëme qui +nous a paru digne de figurer dans notre Recueil, soit par<span class="pagenum" id="Page_135">[Pg 135]</span> +le choix du sujet qui prête tant à l'harmonie, soit par la +manière heureuse dont l'auteur s'en est tiré. En effet, +essayer de revêtir des charmes de la poésie les définitions +et les détails élémentaires de la géométrie est une entreprise +peu commune, bien digne de piquer la curiosité +et de fixer l'attention des jeunes adeptes dans la science +des lignes droites et des lignes courbes. C'est ce qu'a exécuté +avec succès un digne professeur de mathématiques +dans sa <i>Géométrie en vers techniques</i>; Paris, 1801, <i>in-8<sup>o</sup></i> +de 18 pag., avec cette épigraphe incontestable:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Rien n'est beau que le vrai.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>L'ouvrage est divisé en petits chants ou chapitres avec +ces titres anacréontiques: <i>polygones</i>, <i>lignes proportionnelles</i>, +<i>surfaces</i>, <i>plans</i>, <i>solides</i>, etc. On va juger du talent +poétique de l'auteur, dès le début de son livre. L'épître +dédicatoire est ainsi conçue:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Chers géomètres de Juilly,</div> + <div class="verse indent0">Pour qui mon cœur est tout rempli</div> + <div class="verse indent0">De bienveillance et de tendresse,</div> + <div class="verse indent0">C'est à vous que ceci s'adresse,</div> + <div class="verse indent0">C'est à vous que j'offre mes vers.</div> + <div class="verse indent0">Ils ne vous rendront point pervers.</div> + <div class="verse indent0">La rime en est quelquefois dure,</div> + <div class="verse indent0">Mais la vérité, toujours pure;</div> + <div class="verse indent0">C'est là leur seule qualité;</div> + <div class="verse indent0">C'est là leur unique beauté.</div> + </div> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Il vous faudra quelque courage</div> + <div class="verse indent0">Pour apprendre un pareil ouvrage;</div> + <div class="verse indent0">Mais enfin vous l'avez promis,</div> + <div class="verse indent0">Souvenez-vous en, mes amis.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Passons au corps de cette œuvre didactique, et voyons +comment le poète allie le compas d'Euclide à la lyre d'Apollon, +et comment il fait disparaître les épines de la géométrie<span class="pagenum" id="Page_136">[Pg 136]</span> +sous les roses du Parnasse; par exemple, quoi de +plus coulant que ces vers!</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">L'angle dont le sommet à la courbe se rend,</div> + <div class="verse indent0">A moitié des degrés de l'arc<i>que</i><a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a> qu'il comprend;</div> + <div class="verse indent0">Lorsqu'il est au-dehors, le cas devient complexe,</div> + <div class="verse indent0">Du concave moitié, moins moitié du convexe.</div> + </div> +</div> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> L'auteur a soin de prévenir que l'orthographe de ce mot est une +licence. Autrefois on écrivait <i>avecque</i>; pourquoi, en cas de besoin, +n'écrirait-on pas <i>arcque</i>? C'est très-conséquent.</p> + +</div> + +<p>Et ceux-ci:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Mais par cuber le prisme il faut que l'on procède;</div> + <div class="verse indent0">Il en est un nommé parallélipipède.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>On conviendra que, pour ne pas retenir ces vers aussi +facilement que ceux de Racine, il faudrait qu'un élève fût +bien dépourvu d'oreille, de mémoire et de goût.</p> + +<p>C'est surtout dans le chapitre des lignes proportionnelles, +que le poète, parlant du triangle rectangle, se surpasse:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Le triangle rectangle et son hypothénuse</div> + <div class="verse indent0">Ont des propriétés que pas un ne récuse;</div> + <div class="verse indent0">La perpendiculaire allant à l'angle droit,</div> + <div class="verse indent0">De nous les démontrer aura bientôt le droit.</div> + <div class="verse indent0">En deux extrêmes parts coupant l'hypothénuse,</div> + <div class="verse indent0">C'est un terme moyen dont au besoin l'on use.</div> + <div class="verse indent0">Les deux côtés de plus sont moyens en tout temps</div> + <div class="verse indent0">Entre l'hypothénuse et chacun des segments:</div> + <div class="verse indent0">Les cordes ont reçu le don non équivoque</div> + <div class="verse indent0">De se couper toujours en raison réciproque;</div> + <div class="verse indent0">Sécantes qui font angle en un point mitoyen,</div> + <div class="verse indent0">Font chacune un extrême et chacune un moyen,</div> + <div class="verse indent0">Ou réciproques sont aux parts extérieures:</div> + <div class="verse indent0">Les plus claires raisons sont toujours les meilleures.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Rien de plus juste; et comme le lecteur sera peut-être<span class="pagenum" id="Page_137">[Pg 137]</span> +aussi d'avis que, pour certains ouvrages, les plus courts +extraits sont toujours les meilleurs, nous terminons ici ce +que nous avions à dire de cette géométrie en vers, et de son +auteur, M. Desr..., qui sans doute maniait plus habilement +la craie sur le tableau, que la lyre au bas du Parnasse.</p> + +<p>Voici encore des vers qui sont à peu près du même genre, +mais d'une application différente.</p> + + +<h3>VERS TECHNIQUES</h3> + +<h3>RELATIFS AU RAPPORT DU DIAMÈTRE DU CERCLE A SA CIRCONFÉRENCE +EXPRIMÉE EN DÉCIMALES.</h3> + +<p>Si le diamètre d'un cercle est exprimé par le chiffre 1, +sa circonférence le sera par le chiffre 3 suivi d'une série +indéterminée de décimales dont on se borne à donner ici +les 35 premières ainsi qu'il suit:</p> + +<p> +3,14159,26535,89793,23846,26433,83279,50288, etc., etc.<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a><br> +</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> Après Ludolphe Van-Ceulen, Lagni et Machin, Callet a poussé l'approximation +du calcul jusqu'à la 154<sup>e</sup> décimale. (Voyez <i>Tables portatives +de logarithmes de Callet</i>, p. 96; édition stéréotype, Paris, Didot, 1795.)</p> + +</div> + +<p>Comme il peut arriver que l'on ait besoin de ce rapport +qui ne se trouve pas dans toutes les tables de logarithmes, +on a imaginé de composer les vers techniques suivants dans +lesquels le nombre des lettres de chaque mot exprime successivement +les chiffres du rapport:</p> + +<p class="mono"> +<span style="margin-left: 0.5em;">3 1 4 1 5 9 2 6 5 3 5</span><br> +Que j'aime à faire apprendre un nombre utile aux sages!<br> +<br> +<span style="margin-left: 1em;">8 9 7 9</span><br> +Immortel Archimède, artiste ingénieur,<br> +<br> +<span style="margin-left: 0.5em;">3 2 3 8 4 6 2 6</span><br> +Qui de ton jugement peut priser la valeur?<br> +<br> +<span style="margin-left: 1em;">4 3 3 8 3 2 7 9</span><br> +Pour moi ton problème eut de pareils avantages,<br> +<br> +<span style="margin-left: 1em;">5 0 2 8 8</span><br> +Tirez circonférence<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> au diamètre, etcætera.<br> +</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> Le mot <i>circonférence</i>, composé de plus de neuf lettres, signifie 0.</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_138">[Pg 138]</span></p> + +<p>Nous avons dit dans la note précédente que Callet avait +poussé le calcul jusqu'à la 154<sup>e</sup> décimale, parce qu'il dit +lui-même que Ludolphe Van-Ceulen en avait d'abord +calculé les 35 premiers chiffres; que long-temps après lui +Machin en avait trouvé 100, et que Lagni en avait porté +le nombre à 128. Or comme Callet donne une suite de 154 +décimales, nous en concluons que c'est lui qui a ajouté +celles qui surpassent la 128<sup>e</sup>.</p> + +<p>Callet fait observer que «Adrien Metius, contemporain +de Ludolphe Van-Ceulen, ayant exprimé le diamètre +113, avait trouvé pour la circonférence un nombre +beaucoup plus proche de 355 que de 354; ce nombre est +35499997.» Il ajoute que «le rapport de 113 à 355 est +aussi exact que celui de 1 à 3,1415926; et que ce qui le +rend précieux, c'est la propriété qu'il a de se graver aisément +dans la mémoire. Si vous écrivez deux fois de suite +et suivant leur ordre, les trois premiers nombres impairs +1, 3, 5, vous aurez un nombre de six chiffres +(113355) dont les trois premiers, 113, seront le diamètre, +et les trois derniers, 355, exprimeront la circonférence.»</p> + + +<h3>VERS MNÉMONIQUES.</h3> + +<p>Cette sorte de vers sert, dans sa construction resserrée, +à aider et à soulager la mémoire; nous rapporterons seulement +les deux suivants, l'un très-simple et l'autre fort +baroque; ils suffiront pour faire connaître ce genre.</p> + + +<p><i>1<sup>o</sup> Sur la Passion.</i></p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Cœna, Hortus, Caïphas, Pilatus, Cruxque, Sepulchrum.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Voilà bien l'indication de toutes les principales circonstances +de la Passion.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_139">[Pg 139]</span></p> + + +<p><i>2<sup>o</sup> Sur les conciles œcuméniques.</i></p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Nicoe cacoco nicola lalala luluvi flotri.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Si nous séparons ainsi toutes les syllabes de ce prétendu +vers:</p> + +<p> +Ni Co E Ca Co Co Ni Co La La La La Lu Lu Vi Flo Tri,<br> +</p> + +<p>nous trouverons que chacune de ces syllabes forme les initiales +du nom des dix-sept Conciles généraux reconnus par +le Saint-Siège, et dont voici la liste chronologique:</p> + +<table> +<tr><td>CONCILES. </td><td> DATE DE LEUR DURÉE.</td> <td></td> </tr> + +<tr><td>I. De <span class="smcap">Nicée</span> (Le 1<sup>er</sup>) </td><td> Du 19 juin au 25 août </td><td> 325.</td></tr> +<tr><td>II. De <span class="smcap">Constantinople</span> (Le 1<sup>er</sup>) </td><td> Du mois de mai au 30 juillet </td><td> 381.</td></tr> +<tr><td>III. D'<span class="smcap">Ephèse</span> </td><td> Du 22 juin au 31 juillet </td><td> 431.</td></tr> +<tr><td>IV. De <span class="smcap">Calcédoine</span> </td><td> Du 25 octobre au </td><td> 451.</td></tr> +<tr><td>V. De <span class="smcap">Constantinople</span> (Le 2<sup>e</sup>) </td><td> Du 6 mai au 2 juin </td><td> 553.</td></tr> +<tr><td>VI. De <span class="smcap">Constantinople</span> (Le 3<sup>e</sup>)</td><td> Du 7 nov. 680, au 16 sept. </td><td> 681.</td></tr> +<tr><td>VII. De <span class="smcap">Nicée</span>(Le 2<sup>e</sup>) </td><td> Du 24 sept. au 23 octobre </td><td> 787.</td></tr> +<tr><td>VIII. De <span class="smcap">Constantinople</span> (Le 4<sup>e</sup>) </td><td> Du 5 oct. 869 au 28 fév. </td><td> 870.</td></tr> +<tr><td>IX. De <span class="smcap">Latran</span> (Le 1<sup>er</sup>) </td><td> Du 18 mars au 5 avril </td><td> 1123.</td></tr> +<tr><td>X. De <span class="smcap">Latran</span> (Le 2<sup>e</sup>)</td><td> Du 20 avril au </td><td> 1139.</td></tr> +<tr><td>XI. De <span class="smcap">Latran</span> (Le 3<sup>e</sup>) </td><td> Du 5 au 19 mars </td><td> 1179.</td></tr> +<tr><td>XII. De <span class="smcap">Latran</span> (Le 4<sup>e</sup>) </td><td> Du 11 au 30 novembre </td><td> 1215.</td></tr> +<tr><td>XIII. De Lyon, <i>Lugdunense</i> (Le 1<sup>er</sup>)</td><td> Du 28 juin au 17 juillet </td><td> 1245.</td></tr> +<tr><td>XIV. De Lyon, <i>Lugdunense</i> (Le 2<sup>e</sup>) </td><td> Du 7 mai au 17 juillet </td><td> 1274.</td></tr> +<tr><td>XV. De <span class="smcap">Vienne</span> en Dauphiné </td><td> Du 16 octob. 1311 au 3 avril </td><td> 1312.</td></tr> +<tr><td>De Constance (non reconnu) </td><td> Du 6 nov. 1414 au 22 avril </td><td> 1418.</td></tr> +<tr><td>De Bâle (non reconnu) </td><td> Du 23 juillet 1431 au mai </td><td> 1443.</td></tr> +<tr><td>XVI. De <span class="smcap">Florence</span> </td><td> Du 26 févr. 1439 au 26 avril </td><td> 1442.</td></tr> +<tr><td>XVII. De Trente, <i>Tridentinum</i> </td><td> Du 15 déc. 1545 au 3 déc. </td><td> 1563.</td></tr> +</table> + +<p>Le comte de Guibert, auteur de l'<i>Essai de statistique</i>, +n'avait pas besoin de recourir aux vers mnémoniques pour +entretenir sa mémoire; la sienne était heureuse et si étonnante +qu'il ouvrait un livre, et y jetant un coup d'œil plus +rapide que l'éclair, il retenait jusqu'à six lignes qu'il répétait +mot à mot; il avouait cependant qu'il cédait le pas à<span class="pagenum" id="Page_140">[Pg 140]</span> +une personne de sa connaissance à qui l'on faisait lire six +vers, et qui, fermant aussitôt le livre, disait immédiatement +combien il y avait de mots, de syllabes et de lettres dans +ces six vers. Nous avons en portefeuille une <i>Bibliographie +mnémonique</i> qui renferme une infinité de prodiges de mémoire, +tant anciens que modernes; les Cyrus, les Cynéas, +les Mithridate, les Hortensius, les Accolti, les Grotius, les +Neuvillaine, les Crébillon, les abbé Poule, les Delille, etc., +etc., n'y sont pas omis.</p> + + +<h3>DE QUELQUES VERS LATINS</h3> + +<h3>DONT LA STRUCTURE A PRÊTÉ AU CALCUL.</h3> + +<p>Nous avons découvert trois de ces sortes de vers que +l'on peut classer parmi les bagatelles amusantes, propres à +piquer la curiosité. Le principal mérite de ces vers consiste +dans le nombre extraordinaire de manières dont on +peut les retourner, c'est-à-dire dont on peut disposer dans +un ordre différent les mots qui les composent, sans altérer +ni le sens, ni la nature du vers. Plus il y a de monosyllabes +dans le vers, plus le résultat du calcul est considérable; +c'est tout simple, mais la progression est surprenante. +Entrons dans quelques détails historiques et numériques +sur chacun de ces trois vers, qui sont tous +hexamètres.</p> + + +<p>I.</p> + +<p>Le premier dont nous allons parler et qui est très-connu, +appartient à Bernard Bauhuys, savant jésuite d'Anvers, +qui l'a ainsi composé en l'honneur de la Vierge Marie:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Tot tibi sunt dotes, Virgo, quot sidera cœlo.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Charles Scribani, autre jésuite, le baptisa du nom de +<i>Proteus Parthenius</i>, «Protée né d'une vierge;» et Henri<span class="pagenum" id="Page_141">[Pg 141]</span> +Dupuy (<i>Erycius Puteanus</i>) le publia sous le titre suivant: +<i>Pietatis thaumata in Proteum Parthenium unius libri versum +et unius versûs librum, stellarum numeris sive formis +1022 variatum</i>. Antwerpiæ, ex officina Plantiniana, anno +1617, <i>in-4<sup>o</sup></i> de 48 p. Dupuy a donc retourné ce vers, +c'est-à-dire changé la disposition des mots qui le composent, +de 1022 manières différentes. Il a adopté ce nombre, non +point selon l'exactitude mathématique, mais à cause du +mot <i>sidera</i>, qui se trouve dans le vers, et il s'est borné au +nombre 1022, qui est celui des étoiles portées dans les catalogues +des astronomes de son temps<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>. Mais Jacques +Bernoulli, dans son ouvrage posthume, <i>Ars conjectandi</i>, +Basileæ, 1713, <i>in-4<sup>o</sup></i>, a prouvé que le vers en question +peut se retourner de 3,312 manières différentes.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> Ce nombre a été bien augmenté depuis; l'Académie de Berlin a +fait publier en 1776 un catalogue de 4,535 étoiles observées par +Hevelius, Flamsteed, Lacaille et Bradeley.</p> + +</div> + +<p>Un amateur a publié à Louvain, en 1833, un petit volume +sous ce titre: <i>Proteus Parthenius, id est, Bernardi +Bauhusii Hexameter Marianus millies bis et vicies, sensu et +metro servatis, variatus. Accedunt vita et acta Beatæ +Mariæ Virginis latinè et italicè, auctore Jac. Facciolato, +nec non Oratio dominica viginti quatuor modis concinnata</i>. +Lovanii, excudebant Vanlinthout et Vandenzande; 1833, +<i>in-16</i> de 74 p. Le vers du P. Bauhuys, imprimé de 1022 +manières, occupe les pag. 1-38 de ce petit volume; on lit +en tête de cette série singulière du même vers: <i>Proteus +Parthenius divæ Matri Virgini sacer, tot ora gerens, quot +cœlum sidera</i>.—Les <i>Vita et acta B. Mariæ Virginis ex +Evangeliorum libris excerpta</i>, vont en latin de la p. 39 à la +52<sup>e</sup>, et en italien de la 53<sup>e</sup> à la 63<sup>e</sup>.—L'<i>Oratio dominica</i>, +rendue de 24 manières différentes, finit le vol., pp. 64-74.—Cette<span class="pagenum" id="Page_142">[Pg 142]</span> +petite curiosité typographique pourra un jour +devenir rare. J'en possède un exemplaire que je tiens de la +libéralité de mon ami M. Chalon, de Mons, président de +la Société des Bibliophiles de cette ville.</p> + + +<p>II.</p> + +<p>Le second vers, dû à un nommé Thomas Lansius, ne +présente pas des objets fort attrayants; il est composé des +douze mots suivants:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Crux, fæx, fraus, lis, Mars, mors, nox, pus, sors mala, Styx, vis.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Ce qu'il offre de plus curieux, c'est que le déplacement de +ses douze mots peut former trente-un millions neuf cent +seize mille huit cents combinaisons différentes; et l'éditeur +du petit livre de Louvain, cité plus haut, ajoute: <i>tot itaque +vicibus quot ferè florenis argenteis ad universum regnum +belgicum gubernandum opus est, queat immutari</i>.</p> + + +<p>III.</p> + +<p>Le troisième vers que nous avons à rapporter et dont +nous ignorons l'auteur, est emprunté à l'<span class="smcap">Encyclopédie méthodique</span>, +<i>Amusements des sciences mathématiques et physiques</i>. +Paris, 1792, in-4<sup>o</sup>, p. 375; il est composé des onze +mots suivants:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Rex, lux, dux, pax, sol, spes, fons, vas, flos, via, Jesus.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>«On voit, est-il dit dans l'article encyclopédique, que +ces mots forment ensemble un hexamètre qui, à la vérité, +n'est pas élégant: mais il a la propriété singulière d'exprimer +les principales épithètes données au Messie, tant +dans l'Ancien que dans le Nouveau Testament, et de pouvoir +se combiner de 3,265,920 manières, sans qu'il soit +possible d'en altérer le sens ou la mesure. On sent que<span class="pagenum" id="Page_143">[Pg 143]</span> +le mot <i>via</i> doit toujours rester à la même place pour +former dans toutes les combinaisons possibles le dactyle du +cinquième pied....»</p> + +<p>Nous avons textuellement rapporté ce passage; et nous +croyons qu'il y a erreur dans l'énoncé du total des combinaisons +que comporte ce vers; car si le précédent, composé de +douze mots, offre 31,916,800 combinaisons, il est certain que +celui-ci, composé de onze mots, doit en présenter plus de +3,265,920. Nous nous en rapportons à la sagacité du lecteur, +s'il a la patience de faire cette vérification.</p> + +<p>Un résultat bien autrement considérable est celui de +toutes les combinaisons que peuvent offrir les vingt-cinq +lettres de l'alphabet. Nous nous rappelons d'avoir lu dans +le <i>Panorama</i> de Londres, journal anglais, n<sup>o</sup> de novembre +1834, le petit passage suivant qui nous paraît marqué au +coin de l'hyperbole: «Tous les habitants du globe, d'après +un calcul brut, ne pourraient, dans l'espace de mille millions +d'années, écrire toutes les transpositions des vingt-cinq +lettres de l'alphabet, même en supposant que chaque +individu écrivît par jour quarante pages dont chacune +contînt quarante différentes transpositions de lettres.»</p> + +<p>Cependant nous avons lu quelque part que le mathématicien +Taquet n'a pas craint de s'engager dans cet immense +labyrinthe, et qu'il a trouvé que le nombre des combinaisons +des vingt-cinq lettres de l'alphabet montait à</p> + +<p> +620,448,401,733,239,439,360,000<br> +</p> + +<p>C'est-à-dire à six-cent-vingt sextillions, quatre-cent-quarante-huit +quintillions, quatre-cent-un quatrillions, sept-cent-trente-trois +trillions, deux-cent-trente-neuf billions, +quatre-cent-trente-neuf millions, trois-cent-soixante mille +combinaisons, sauf vérification, ce dont nous prions le lecteur +de nous dispenser.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_144">[Pg 144]</span></p> + + +<h3>MOT D'ARCHIMÈDE.</h3> + +<p>C'était un fameux géomètre que cet Archimède tué si +malheureusement à la prise de Syracuse, l'an 212 av. J.-C. +Il était âgé de 75 ans. Voici de lui un mot qui a traversé +les siècles: «Donnez-moi, disait-il, un point d'appui, et +je soulèverai le globe,» (qui a 9000 lieues de tour.)</p> + +<p>En partant du principe connu que les vitesses sont aux +deux extrémités d'un levier réciproquement comme les +poids de deux puissances, et les longueurs des bras directement +comme ces mêmes vitesses, Fergusson s'est amusé +à calculer que si, au moment où Archimède s'exprima +ainsi, Dieu l'avait pris au mot en lui fournissant, avec ce +point d'appui donné à trois mille lieues du centre de la +terre, des matériaux d'une force suffisante et un contrepoids +de deux cents livres, il aurait fallu à ce grand géomètre +un levier de douze quatrillions de milles et une vitesse +à l'extrémité du long bras égale à celle d'un boulet de +canon, pour élever la terre d'un pouce en vingt-sept billions +d'années. <span class="smcap">V. Fergusson's</span> <i>Astronomy explained</i>. +London, 1803, <i>in-8<sup>o</sup></i>, ch. <span class="allsmcap">VII</span>, p. 83.</p> + + +<h3>SINGULARITÉ</h3> + +<h3>SUR LA DATE DE LA MORT DE LL. SS. LES PAPES PIE VII, +LÉON XII ET PIE VIII.</h3> + +<p>On a fait une remarque singulière relativement à la mort +des trois derniers Souverains Pontifes, Pie VII, Léon XII, +et Pie VIII: prenez le n<sup>o</sup> d'ordre du Pape précédent, celui +du Pape dont il est question, ajoutez 10 aux deux chiffres +<span class="pagenum" id="Page_145">[Pg 145]</span>qu'indiquent ces n<sup>os</sup>, puis additionnez ces trois nombres; +le total de chacune des trois opérations vous donnera +exactement l'année de la mort de chacun des trois Pontifes, +en faisant précéder ce total des centaines du milliaire qui +est 18, puisque nous sommes au <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Démonstration:</p> + +<table> +<tr><td><span class="smcap">Pie VI</span> — </td><td> 6 </td><td> <span class="smcap">Pie VII</span> — </td><td> 7 </td><td> <span class="smcap">Léon XII</span> — </td><td> 12</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Pie VII</span> — </td><td> 7 </td><td> <span class="smcap">Léon XII</span> — </td><td> 12 </td><td> <span class="smcap">Pie VIII</span> — </td><td> 8</td></tr> +<tr><td></td><td> 10</td><td> </td><td> 10 </td><td> </td><td> 10</td></tr> +<tr><td></td><td>—</td><td> </td><td> —</td><td> </td><td> —</td></tr> +<tr><td></td><td>23</td><td></td><td> 29</td><td></td><td> 30</td></tr> +<tr><td> +Le 20 août 1823<br> +mort de Pie VII.</td><td> </td><td> +Le 10 févr. 1829,<br> +mort de Léon XII.</td><td> </td><td> +Le 30 novemb. 1830,<br> mort de Pie VIII.</td><td></td></tr> +</table> + +<p>Cette singularité était dans mes papiers depuis deux ou +trois ans, quand j'ai trouvé dans le <i>Musée des familles</i>, +n<sup>o</sup> de mai 1837, p. 237-240, un article intitulé <span class="smcap">Election +d'un pape</span>, dans lequel se lit le passage suivant:</p> + +<p>«... Quand la mort de Léon XII vint réunir sur Pie VIII +les suffrages des Cardinaux, l'opinion commune fut qu'il +n'occuperait pas longtemps le Saint-Siège; et ce qui vint +donner à cette opinion un certain poids parmi le peuple +romain, très superstitieux de sa nature, c'est le calcul soit +disant cabalistique qu'on faisait courir dans le public et qui +fixait la mort du nouveau Pape à l'année 1830, (ce qui +arriva).</p> + +<p>»Voici ce calcul:</p> + +<p>»On additionnait le chiffre placé après le nom du Pape +régnant avec celui qui suivait le nom de son prédécesseur; +puis en ajoutant le signe de mort équivalant pour eux à X, +on arrivait à connaître l'année présumée du décès.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 1em;">«Exemples:</span><br> +<br> +»Pie (VI) et Pie (VII) + X = 23.<br> +»Pie (VII) et Léon (XII) + X = 29.<br> +»Léon (XII) et Pie (VII) + X = 30.<br> +</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_146">[Pg 146]</span></p> + +<p>»Bien que le hasard ait vérifié, comme on le voit, +plusieurs fois cette espèce de prophétie, l'existence du pape +actuel (Grégoire XVI), qui aurait dû, d'après ce calcul, +mourir en 1834, démontre qu'il n'est pas infaillible, (je +parle du calcul); en effet, la combinaison pour ce Saint +Père, était celle-ci:</p> + +<p> +»Pie (VIII) et Grégoire (XVI) + X = 34.»<br> +</p> + +<p>Ceci est écrit en 1837.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>A la suite de ces rapprochements assez singuliers, disons +un mot sur chacun des quatre Pontifes mentionnés ci-dessus +et sur leur successeur actuel, le Pape régnant. Cette notice +est simplement chronologique.</p> + +<hr class="tb"> + +<p><span class="smcap">Pie VI</span> (Jean-Ange Braschi), élu Pape (le 253<sup>e</sup>) à Rome +le 14 février 1775, est amené en France en 1798 par suite +de malheureux événements arrivés à Rome<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>; sa résidence<span class="pagenum" id="Page_147">[Pg 147]</span> +était fixée à Valence; il y meurt le 29 août de la même +année 1798, âgé de 80 ans. Son Pontificat a duré 23 ans.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> Le jeune Duphot, militaire français, fut tué à Rome dans une +émeute le 28 décembre 1797. Aussitôt les troupes françaises qui +étaient aux portes de la ville, s'en emparèrent. On se saisit de la +personne de Pie VI; on le conduit d'abord à Sienne, puis dans une +Chartreuse près de Florence; enfin on le transfère dans l'intérieur +de la France. Ce vénérable vieillard traversa les Alpes et le Mont +Genèvre, porté par quatre hommes, sans paraître ému des dangers +d'une route escarpée et où il fut souvent presque suspendu sur les +précipices. Ses cheveux aussi blancs que les neiges qui l'environnaient, +étaient agités par un vent froid et piquant. Des hussards +piémontais voulurent lui faire accepter leurs pelisses; Pie VI les +remercia avec affection, mais il ne voulut jamais consentir à les +en priver. Il n'y avait que quelques heures qu'il était arrivé à +Briançon, lorsqu'un peuple immense rassemblé sous ses fenêtres, +demanda à le voir. Les cris qui s'élevaient de la foule annonçaient +souvent des intentions hostiles, et les menaces, les injures des uns +se mêlaient aux expressions de respect et d'amour des autres. Dans +cette circonstance, le Pontife hésita quelques instants à paraître; +puis prenant son parti, et s'avançant lentement, appuyé sur deux +Prêtres, et le corps affaissé sous les douleurs, il se montra à la +multitude en s'écriant: <i>Ecce Homo</i>. Quel spectacle! ces paroles pénétrèrent +tous les cœurs d'attendrissement, et ceux même qui étaient +venus pour outrager le vénérable Pontife, se prosternèrent à ses +pieds. A Gap, à Grenoble, à Voiron, il reçut les honneurs dûs à +son rang. Quoique octogénaire, il déployait encore un courage +supérieur à son infortune et à la fatigue d'un si long et si pénible +voyage; mais à peine arrivé à Valence, où le Gouvernement avait +fixé sa résidence, il y tomba malade; et après onze jours de souffrances, +il y succomba le 29 août 1798. Son corps transporté à +Rome, y fut reçu avec pompe le 17 février 1802, par Pie VII, +assisté de dix-huit Cardinaux. Son cœur, renfermé dans une urne +d'or, est à Valence où Napoléon a ordonné qu'on lui élevât un +tombeau.</p> + +</div> + +<p><span class="smcap">Pie VII</span> (Grégoire-Barnabé Chiaramonti) est élu Pape (le +254<sup>e</sup>) à Venise, le 14 mars 1800; il est couronné le 21 mars, +fait son entrée solennelle à Rome le 3 juillet de la même +année 1800; il y est mort le 20 août 1823, âgé de 83 ans. +Son Pontificat a été de 23 ans comme celui de son prédécesseur; +et comme lui, il a fait un voyage forcé en France, +(nous parlons du dernier.)</p> + +<p><span class="smcap">Léon XII</span> (Annibal della Genga) est élu Pape (le 255<sup>e</sup>) +à Rome, le 27 septembre 1823, et couronné le 6 octobre +suivant; il est mort le 10 février 1829, âgé de 68 ans 5 mois +et 2 jours. Son Pontificat a duré cinq ans et demi environ.</p> + +<p><span class="smcap">Pie VIII</span> (François-Xavier Castiglioni) est élu Pape (le +256<sup>e</sup>) à Rome, le 21 mars 1829; il est mort le 30 novembre +1830, âgé de 69 ans; son Pontificat n'a duré que 21 mois.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_148">[Pg 148]</span></p> + +<p><span class="smcap">Grégoire XVI</span> (Maur Capellari) élu Pape (le 257<sup>e</sup>) à +Rome le 2 février 1831, après 64 jours de vacance du +siége, règne en ce moment. (Il est né à Bellune le 18 septembre +1765.)</p> + + +<h3>AUTRES SINGULARITÉS +SUR TROIS SOUVERAINS PONTIFES, +SUR TROIS ROIS ET SUR TROIS REINES DE FRANCE.</h3> + +<p>1<sup>o</sup> Le Pape <span class="smcap">Sergius IV</span> (<i>Petrus Os Porci</i>), élu en 1009, +meurt le 29 mai 1012. Additionnez dans cette dernière +date, les trois chiffres significatifs, vous y trouverez le +nombre IV ou 4, désignant le rang qu'a occupé ce Pape +parmi les Sergius. Il est le dernier qui a porté ce nom.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Le Pape <span class="smcap">Benoit IX</span> (Théophylacte, fils d'Albéric, +comte de Tusculum), est élu en 1033; il est expulsé du +Saint-Siège en 1044. Additionnez les chiffres de cette date, +ils vous offriront IX ou 9, qui est celui du titre de ce +Pape, parmi les quatorze Pontifes qui ont porté le nom de +<span class="smcap">Benoit</span>.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Le Pape <span class="smcap">Clément XII</span>, (Laurent Corsini) élu le +12 juillet 1730, meurt le 6 février 1740. Les chiffres de +cette date offrent dans leur addition le nombre XII ou 12 +attaché au nom de ce Pontife. Il y a eu quatorze Papes du +nom de Clément.</p> + +<p>Notez qu'il se trouve un 0 dans la date de la mort de +chacun de ces Pontifes.</p> + + +<h3>ROIS ET REINES DE FRANCE.</h3> + +<p>1<sup>o</sup> <span class="smcap">Louis IX</span> est né à la Neuville en Beauvoisis (et non à +Poissy), le 25 avril 1215. Additionnez les chiffres de<span class="pagenum" id="Page_149">[Pg 149]</span> +cette date, 1, 2, 1, 5, vous trouverez 9 ou IX, nombre +attaché au nom de ce prince.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>2<sup>o</sup> <span class="smcap">Charles VII</span>, né à Paris le 22 février 1402 (V. St.). +L'addition des chiffres de ce milliaire 1, 4 et 2, donne +7 ou VII.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>3<sup>o</sup> <span class="smcap">Louis XVIII</span>, né le 17 novembre 1755; ces quatre +derniers chiffres additionnés, 1, 7, 5, 5, donnent le +nombre 18 ou XVIII, qui indique le rang que tient ce +Prince parmi les Rois appelés <span class="smcap">Louis</span>.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Quant aux Reines de France, nous en trouvons aussi +trois dont les noms offrent cette particularité: le nombre +de lettres qui composent leurs noms est égal au nombre +titulaire de leurs maris; ainsi,</p> + +<hr class="tb"> + +<p>1<sup>o</sup> <span class="smcap">Marguerite</span> de Bourgogne, mariée en 1305 à Louis X, +compte 10 ou X lettres dans son nom; bien plus, par suite +de sa mauvaise conduite, elle est étranglée avec une serviette +au mois d'août 1315; l'addition des quatre chiffres offre +également 10 ou X.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>2<sup>o</sup> <span class="smcap">Elizabeth</span> d'Autriche, mariée en 1570 à Charles IX, +compte dans son nom 9 ou IX lettres.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>3<sup>o</sup> <span class="smcap">Anne d'Autriche</span>, mariée en 1615 à Louis XIII, +compte 13 ou XIII lettres dans son nom; et les quatre +chiffres formant l'<i>année</i> de son mariage (1615) donnent +également 13 ou XIII.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Nous ajouterons ici une petite particularité d'un autre +genre, qui regarde les rois d'Angleterre qui ont occupé le +trône pendant le <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle et au commencement du +<span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup>. Elle ne se rapporte ni à leur nom, ni à leur titre +numéral, mais au jour de leur mort; tous ont fini un +samedi, à l'exception de Guillaume IV qui est mort le<span class="pagenum" id="Page_150">[Pg 150]</span> +20 juin 1837. Voici la date précise de la mort des +autres:</p> + +<p> +<span class="smcap">Guillaume III</span> est mort le samedi 18 mars 1702.<br> +La reine <span class="smcap">Anne</span>, le samedi 1<sup>er</sup> août 1704.<br> +<span class="smcap">Georges I</span><sup>er</sup>, le samedi 10 juin 1727.<br> +<span class="smcap">Georges II</span>, le samedi 25 octobre 1760.<br> +<span class="smcap">Georges III</span>, le samedi 30 janvier 1820.<br> +<span class="smcap">Georges IV</span>, le samedi 26 juin 1830.<br> +</p> + +<p>Nous n'avons aucune particularité de ce genre pour les +reines d'Angleterre; mais nous observerons que, parmi les +35 Souverains qui ont régné dans ce pays depuis Guillaume +le Conquérant, mort en 1087, on ne compte que 5 femmes +qui ont porté la couronne, savoir:</p> + +<p><span class="smcap">Marie</span>, fille de Henri VIII, qui a régné du 6 juillet 1553, au +7 novembre 1558.</p> + +<p><span class="smcap">Elizabeth</span>, fille du même roi, du 7 novembre 1558, au 27 +murs 1603.</p> + +<p><span class="smcap">Marie</span>, fille de Jacques II (avec son mari Guillaume III), du +12 février 1689, morte le 7 janvier 1695.</p> + +<p><span class="smcap">Anne</span>, fille de Jacques II, du 19 mars 1702 au 12 août +1714.</p> + +<p><span class="smcap">Victoria</span>, fille du duc de Kent, du 20 juin 1837 au........</p> + + +<h3>SINGULARITÉ NUMÉRIQUE EXTRAORDINAIRE.</h3> + +<p>Une chose vraiment déplorable en révolution (et cependant +chose sans laquelle aucune révolution n'existerait), +c'est la division des citoyens en partis, et surtout les dénominations +injurieuses sous lesquelles chaque parti désigne +ses adversaires. J'avoue franchement que, sincère ami de +la paix, de la tranquillité, et totalement étranger à la politique, +il m'a toujours répugné d'aborder un pareil sujet; +et, certes, ce ne serait pas dans un livre consacré à de<span class="pagenum" id="Page_151">[Pg 151]</span> +simples amusements littéraires, que je m'essaierais dans ce +triste genre. Mais en 1831, il m'est tombé sous la main +une plaisanterie numérique si extraordinaire, que, tout +en blâmant le fond, je crois pouvoir la faire figurer parmi +des singularités. Voici ce dont il est question.</p> + +<p>L'ancienne Chambre des Députés, telle qu'elle existait +en 1830 (composée alors de 402 membres), était divisée, +comme l'ont été, le sont et le seront toutes les Chambres +possibles, en deux partis. L'un, le plus nombreux (221 +membres), se déclara fortement pour la révolution de juillet; +l'autre, moins nombreux (181 membres), voyait cette +révolution d'un œil beaucoup moins favorable. Il résulta +de tout cela la charte et le trône constitutionnels qui rétablirent +l'ordre fortement compromis dans les trois journées +de juillet, et qui furent l'ouvrage de la majorité. Un anonyme, +croyant trouver dans ces circonstances une espèce +d'à-propos, s'avisa de désigner la portion la plus nombreuse +de la Chambre (les 221) sous cette dénomination: <i>la queue +de Robespierre</i>, et le plus petit nombre (les 181) sous +celle-ci: <i>les honnêtes gens</i>. Jusqu'ici nous ne voyons dans +la première dénomination qu'une injure, qui, pareille à +toutes celles dont on a été si prodigue en révolutions, ne +tire nullement à conséquence. Mais voici la singularité.</p> + +<p>L'anonyme a donné aux vingt-cinq lettres de l'alphabet +leur numéro d'ordre, c'est-à-dire, A 1, B 2, C 3, D 4, +E 5, etc., jusqu'à Z 25; et ensuite écrivant verticalement +à gauche, les mots <i>la queue de Robespierre</i>, avec le numéro +d'ordre à chaque lettre, et de l'autre côté <i>les honnêtes gens</i> +avec le même numéro d'ordre aussi à chaque lettre, il a additionné +les nombres de chaque colonne, et qu'a-t-il trouvé +pour résultat? le nombre très-exact de 221 sous la colonne +à gauche, et le nombre 181 sous la colonne à droite. Le<span class="pagenum" id="Page_152">[Pg 152]</span> +tableau suivant offre la démonstration palpable de cette +singularité:</p> + +<table> +<tr><td>1.</td><td> 2.</td><td> 3.</td><td> 4.</td><td> 5.</td><td> 6.</td><td> 7.</td><td> 8.</td><td> 9.</td><td> 10.</td><td> + 11.</td><td> 12.</td><td> 13.</td><td> 14.</td><td> 15.</td><td> 16.</td><td> 17.</td><td> 18.</td><td> 19.</td></tr> +<tr><td>A </td><td> B</td><td> C </td><td> D </td><td> E </td><td> F </td><td> G </td><td> H </td><td> I</td><td>J</td><td>K</td><td> +L</td><td> M</td><td> N</td><td> O</td><td> P</td><td> Q</td><td> R</td><td> S </td> </tr> +</table> +<table> +<tr><td>20.</td><td> 21.</td><td> 22.</td><td> 23.</td><td> 24.</td><td> 25.</td></tr> +<tr><td> T </td><td> U </td><td> V</td><td> X</td><td> Y</td><td> Z</td></tr> +</table> +<table> +<tr><td>L </td><td> 12 </td><td></td><td> L </td><td>12</td></tr> +<tr><td>A </td><td> 1 </td><td></td><td> E </td><td> 5</td></tr> +<tr><td> </td><td></td><td></td><td> S</td><td> 19</td></tr> +<tr><td>Q </td><td> 17</td><td></td><td></td><td></td></tr> +<tr><td>U</td><td> 21 </td><td></td><td> H</td><td> 8</td></tr> +<tr><td>E </td><td> 5 </td><td></td><td> O </td><td>15</td></tr> +<tr><td>U </td><td> 21 </td><td></td><td> N </td><td>14</td></tr> +<tr><td>E </td><td> 5 </td><td></td><td> N </td><td>14</td></tr> +<tr><td> </td><td></td><td></td><td> Ê</td><td> 5</td></tr> +<tr><td>D</td><td> 4 </td><td></td><td> T </td><td>20</td></tr> +<tr><td>E </td><td> 5 </td><td></td><td> E </td><td>5</td></tr> +<tr><td></td><td></td><td></td><td> S</td><td> 19</td></tr> +<tr><td>R </td><td> 18 </td><td></td><td></td><td> </td></tr> +<tr><td>O </td><td> 15 </td><td> </td><td> G </td><td> 7</td></tr> +<tr><td>B </td><td> 2 </td><td> </td><td> E </td><td> 5</td></tr> +<tr><td>E </td><td> 5 </td><td> </td><td> N</td><td> 14</td></tr> +<tr><td>S </td><td> 19 </td><td> </td><td> S</td><td> 19</td></tr> +<tr><td>P</td><td> 16 </td><td> </td><td> </td><td> ——-</td></tr> +<tr><td>I </td><td> 9 </td><td> </td><td> </td><td> 181</td></tr> +<tr><td>E </td><td> 5 </td><td> </td><td> </td><td> =====</td></tr> +<tr><td>R</td><td> 18 </td><td> Résumé </td><td> </td><td> 221</td></tr> +<tr><td>R </td><td> 18 </td><td> </td><td> </td><td> </td></tr> +<tr><td>E </td><td> 5 </td><td> </td><td> </td><td> 181</td></tr> +<tr><td></td><td>—— </td><td> </td><td> </td><td> ——-</td></tr> +<tr><td> </td><td>221 </td><td> Total </td><td> </td><td> 402</td></tr> +</table> + +<p>On avouera que rien n'est plus extraordinaire que le +singulier rapprochement de ces lettres, de leurs nombres +et du résultat total que l'addition présente pour chaque +colonne. Il est difficile de concevoir comment le hasard a +pu produire une pareille combinaison. La note qui m'en a +été remise provenait de Lyon; d'autres prétendent que ce +<i>rébus</i> a pris naissance en Picardie.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_153">[Pg 153]</span></p> + + +<h3>QUESTION SUR L'ORIGINE D'UN USAGE SINGULIER.</h3> + +<p>Il a existé jadis certains usages qui paraissent bizarres, +et dont l'origine obscure est bien digne d'exercer la sagacité +de tous les savants. Du nombre de ces usages est celui que +mettait en pratique autrefois le sonneur et carillonneur de +l'église Saint-Gervais à Paris, homme dont la scrupuleuse +exactitude a toujours été digne d'éloge. Voici le fait: tous +les matins, il sonnait à cinq heures la première messe par +<span class="allsmcap">CINQUANTE</span> coups de cloche, ni plus ni moins; à cinq heures +et demie, il sonnait la seconde messe par <span class="allsmcap">QUARANTE</span> Coups; +enfin à six heures, il sonnait la troisième par <span class="allsmcap">TRENTE</span> +coups.</p> + +<p>D'où provenait cet antique usage aboli depuis la révolution? +A-t-il été autorisé par concession des Papes ou des +Rois? Est-il dû à quelque délibération des marguilliers ou +des paroissiens? Est-ce la fondation de quelque ame +pieuse? Ne doit-on l'attribuer qu'à l'esprit d'ordre du carillonneur? +Pourquoi ces trois nombres 50, 40, 30? ils sont +en proportion arithmétique; n'y aurait-il pas là quelque +mystère? Les nombres cinq heures, cinq heures et demie +et six heures, sont aussi en proportion arithmétique, mais en +sens inverse; les coups de cloche vont en diminuant, +et les heures en augmentant. On comprend facilement le +rapport de 5 heures à 50 coups de cloche, c'est dix coups +pour chaque heure qui s'est écoulée depuis minuit. Mais +suivant la même proportion, il faudrait cinquante-cinq +coups à cinq heures et demie, et soixante à six heures. Si +à cinq heures et demie il sonnait 45 coups, et à six heures +40, ce serait la même proportion renversée. Mais encore +une fois, pourquoi ces nombres 50, 40, 30?</p> + +<p>Toutes nos recherches sur un sujet aussi élevé, aussi<span class="pagenum" id="Page_154">[Pg 154]</span> +grave, aussi important, ayant été infructueuses, nous invitons +toutes les Sociétés savantes des cinq ou six parties du +Monde à s'occuper de la solution de ce problême.</p> + + +<h3>MÉLANGES.</h3> + +<h3>LE BAPTÊME, LE MARIAGE, LA MORT.</h3> + +<h4>AMPHIGOURI ENIGMATIQUE.</h4> + +<p>Ces énigmes pourront donner quelques tortures +Aux lecteurs d'aujourd'hui, même aux races futures.</p> + +<h4>1<sup>o</sup> BAPTÊME.</h4> + +<p>Il s'est fait à Birmingham, en mars 1825, un baptême où +l'on a vu figurer deux pères, deux grands-pères, deux beaux-pères;—deux +mères, deux grands-mères, deux belles-mères;—deux +beaux-frères, deux belles-sœurs;—deux maris, +deux femmes;—deux oncles, deux tantes.—Maintenant +comptez bien sur vos doigts, vous trouverez-là <span class="allsmcap">VINGT-QUATRE</span> +personnes; et cependant il est très-certain qu'il n'y +avait que <span class="allsmcap">QUATRE</span> individus présents, et que le calcul n'en +est pas moins très-exact et très-juste. Devinez!</p> + +<h4>2<sup>o</sup> MARIAGE.</h4> + +<p>Dans le comté de Lancaster, on a célébré en décembre +1818, deux mariages qui ont produit une singulière alliance: +un gentleman s'est marié avec une dame; peu +après, le frère de cette dame a épousé la fille de son mari +née d'un premier lit. Les deux couples ont eu chacun un +enfant; le premier une fille, et le second un garçon.—On +demande maintenant quels sont les degrés de parenté +qui ont existé entre ces six personnes, et combien il y en<span class="pagenum" id="Page_155">[Pg 155]</span> +a? Pour faciliter la solution, nous dirons qu'il y en a seize +bien comptés, bien exacts, et fort singuliers. Devinez!</p> + +<h4>3<sup>o</sup> LA MORT.</h4> + + +<p><i>Epitaphe.</i></p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Ci gît l'enfant, ci gît le père,</div> + <div class="verse indent0">Ci gît la sœur, ci gît le frère,</div> + <div class="verse indent0">Ci gît la femme et le mari,</div> + <div class="verse indent0">Et ne sont que deux corps ici!</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>On lisait cette célèbre épitaphe dans la collégiale d'Ecouis. +Nous l'avons trouvée rapportée dans les <i>Observations sur la +peinture sur verre et sur ses différents procédés</i>, par M. +Alexandre Le Noir; <i>broch. in-8<sup>o</sup> de</i> 27 p., <i>fig.</i> Ce n'est +point la même que celle que nous avons donnée dans la +seconde édition de nos <i>Amusements philologiques</i>, Dijon, +1824, <i>fort vol. in-8<sup>o</sup></i>, p. 171. Celle-ci offrait trois personnes +renfermées dans le même tombeau; celle que nous donnons +aujourd'hui n'en offre que deux. Devinez!</p> + +<h4>AUTRES ANECDOTES SUR LE MARIAGE.</h4> + +<p>Nous avons trouvé dans un <i>Choix de curiosités</i>, trad. de +l'anglais, 1822, <i>in-12</i>, une anecdote matrimoniale qui, +par sa singularité, peut en quelque sorte rentrer dans +celle dont nous venons de parler: nous allons d'abord la +présenter sous la forme énigmatique:</p> + +<p>Une dame anglaise a pu dire en toute vérité: «Mon +père est mon fils, et moi je suis mère de ma mère; ma +sœur est ma fille, et je suis la grand'mère de mon +frère.»</p> + +<p>Plus d'un lecteur sera sans doute embarrassé pour deviner +cette énigme; il faut dire que sa solution tient à l'extrême<span class="pagenum" id="Page_156">[Pg 156]</span> +bizarrerie des alliances qui en font le nœud, alliances qu'on +ne trouverait guère qu'en Angleterre. Voici l'explication +qu'en donne l'auteur du <i>Choix</i>, p. 83:</p> + +<p>«Un certain M. Hardwood avait de sa première femme +deux filles dont l'aînée fut mariée à Jean Coshick. Ce Jean +Coshick avait de sa première femme une fille qu'épousa le +vieil Hardwood, qui en eut un fils. Alors la seconde femme +de Jean Coshick pouvait tenir le propos énigmatique que +nous venons de citer.»</p> + +<h4>AUTRE MARIAGE.</h4> + +<p>Les journaux anglais du mois de juin 1836 rapportent +l'anecdote suivante:</p> + +<p>«Il y a quelque temps, un fait probablement unique dans +son genre s'est passé à Cambden.</p> + +<p>»Un homme veuf et déjà d'un certain âge devient amoureux +d'une très-jeune fille et l'épouse.</p> + +<p>»Peu après, le fils que ce veuf avait eu de son premier +mariage devint amoureux de la mère de la nouvelle femme +de son père, femme du reste à la fleur de l'âge; il lui offre sa +main et l'épouse.</p> + +<p>»Ainsi voilà un père gendre de son fils, et une épouse +qui devient non-seulement belle-fille de son propre beau-fils, +mais encore belle-mère de sa mère, qui elle-même +se trouve être la belle-fille de sa fille, tandis que le mari +de celle-ci est beau-père de sa belle-mère et beau-père de +son père.</p> + +<p>»Ce sera une bien autre confusion s'il vient un jour des +enfants de ces deux mariages singuliers.»</p> + +<h4>AUTRE PROBLÊME GÉNÉALOGIQUE.</h4> + +<p>«Une veuve du comté d'Essex, âgée d'une quarantaine +d'années, a épousé un jeune homme et est devenue mère.<span class="pagenum" id="Page_157">[Pg 157]</span> +Le même jour la fille que cette veuve avait eue de son premier +mariage s'est unie au père du jeune marié. Voici le +résultat de ce double hymen si disproportionné pour les +âges: la veuve est évidemment grand'mère par alliance +de son mari, et bisaïeule de son propre fils. Maintenant +comme le fils d'une bisaïeule est nécessairement le grand-père +ou le grand-oncle des descendants qu'elle peut avoir, +on demande si cet enfant à la mamelle n'est pas son propre +grand-père.» (<span class="smcap">Extrait</span> du journal anglais L'<i>Essex-Herald</i>, +1837.)</p> + + +<h4>MARIAGES.</h4> + +<p><i>Quel est l'âge où la femme trouve le plus ordinairement à se +marier?</i></p> + +<p>Un anglais a dressé un tableau de <i>mille</i> mariages relevés +sur les registres de l'Etat civil; et il l'a divisé en treize catégories +renfermant chacune le nombre de mariages classés +selon l'âge des mariées au moment où elles le contractaient; +ainsi il a trouvé</p> + +<table> +<tr><td>32 </td><td>Mariages</td><td> L'épousée ayant</td><td> de 14 à 15 ans.</td></tr> +<tr><td>101</td><td> —— </td><td> —— </td><td> de 16 à 17 ans.</td></tr> +<tr><td>219</td><td> —— </td><td> —— </td><td> de 18 à 19 ans.</td></tr> +<tr><td>233</td><td> —— </td><td> —— </td><td> de 20 à 21 ans.</td></tr> +<tr><td>165</td><td> —— </td><td> —— </td><td> de 22 à 23 ans.</td></tr> +<tr><td>102</td><td> —— </td><td> —— </td><td> de 24 à 25 ans.</td></tr> +<tr><td>60</td><td> ——</td><td> ——</td><td> de 26 à 27 ans.</td></tr> +<tr><td>45</td><td> ——</td><td> ——</td><td> de 28 à 29 ans.</td></tr> +<tr><td>18</td><td> ——</td><td> ——</td><td> de 30 à 31 ans.</td></tr> +<tr><td>14</td><td> —</td><td> ——</td><td> de 32 à 33 ans.</td></tr> +<tr><td>8</td><td> ——</td><td> —</td><td> de 34 à 35 ans.</td></tr> +<tr><td>2</td><td> ——</td><td> ——</td><td> de 36 à 37 ans.</td></tr> +<tr><td>1</td><td> ——</td><td> ——</td><td> de 38 à 39 ans.</td></tr> +</table> + +<p>On voit d'après ce tableau, que c'est depuis 16 à 17 ans<span class="pagenum" id="Page_158">[Pg 158]</span> +jusqu'à l'âge de 24 et 25, que les femmes trouvent le plus +à se marier; mais le nombre le plus considérable (233) est +à l'âge de 20 à 21 ans.</p> + +<h4>SINGULIÈRE INSCRIPTION INDIENNE RELATIVE AU MARIAGE.</h4> + +<p>On lit sur la première porte de la ville d'Agra dans +l'Hindoustan, l'inscription suivante écrite en gros caractères:</p> + +<p>«Dans la première année du règne de l'empereur +Julef, deux mille mariages furent cassés par le Magistrat, +d'après le consentement réciproque des deux époux. +L'Empereur apprit ces détails avec une telle indignation +qu'il abolit le divorce dans ses Etats.</p> + +<p>»Dans le cours de l'année suivante, le nombre des +mariages à Agra diminua de trois mille, et celui des adultères +augmenta de près de sept mille. Trois cents femmes +furent brûlées vives pour avoir empoisonné leurs maris, +et soixante-quinze maris le furent pour avoir assassiné +leurs femmes. La quantité de meubles brisés et détruits +dans l'intérieur des familles particulières, représentait une +valeur de trois millions de roupies.</p> + +<p>»L'Empereur se hâta de rétablir le divorce.»</p> + +<p>Concluons de là que heureux sont les Etats qui, n'ayant +jamais admis le divorce, ne sont dans le cas ni de l'abolir +ni de le rétablir.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_159">[Pg 159]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="SIXIEME_OBJET">SIXIÈME OBJET.</h2> +</div> + +<h3>DE LA GASTRONOMIE.</h3> + + +<p>Le mot <span class="smcap">Gastronomie</span>, mot charmant qui embrasse tous +les attributs de la gourmandise perfectionnée, ne date que +d'environ quarante ans. Il a succédé au mot <span class="allsmcap">GASTROMANIE</span> +plus vieux de cent cinquante ans<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>, qui désigne tout simplement +un penchant décidé pour la bonne chère, mais +sans règle, sans méthode, et qui confond dans sa généralité +et la passion vorace du goinfre Vitellius et le goût délicat +de l'épicurien Lucullus. Honneur donc à la gastronomie +qui établit une heureuse distinction entre ces deux types de +la gourmandise chez les Anciens et qui atteste chez les Modernes +les progrès du plus essentiel de tous les arts, de l'art +de manger! Mais surtout, gloire à l'illustre Berchoux qui, +l'un des premiers, a délivré à ce joli mot ses lettres de naturalisation, +dans le titre de son charmant poëme<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a> dont +les vers sont aussi substantiels que le grave Chambertin, +aussi étincelants que le pétillant Aï. Au reste, ce divin +poète n'est pas le seul qui ait consacré ses veilles à cet admirable +sujet, à ce grand art de sentir, d'exprimer, de<span class="pagenum" id="Page_160">[Pg 160]</span> +diriger et de nuancer les jouissances de la table et les raffinements +de la gourmandise; combien d'autres écrivains +privilégiés et appelés à cette honorable vocation par l'énergie +de leur tempérament, par la capacité de leur estomac, +par la délicatesse de leur goût, ont aussi eu le talent de +s'immortaliser dans cette carrière! Oui, les noms des +Brillat-Savarin, des Grimod de la Reynière, et de tant +d'autres, accolés à celui de Berchoux, passeront bien certainement, +entre la poire et le fromage, à la postérité la +plus reculée. Ils ont écrit en prose, il est vrai; mais leur +prose est assaisonnée de tant d'ingrédients piquants, de +tant de condiments apéritifs, que ce n'est plus une <i>vile</i> +prose, comme disait Voltaire dans un moment d'humeur +dissimulée; c'est une prose éblouissante, diaprée de tout +ce qui charge et orne les tables les plus somptueuses. Aussi, +voulant donner à ces Messieurs un témoignage authentique +de la haute estime dont le public est pénétré pour leurs +savoureux écrits, nous en avons extrait un choix rigoureux +d'aphorismes qui, à notre avis, surpassent autant +ceux d'Hippocrate en solidité, que la dinde surpasse la +mauviette en grosseur. Le lecteur va en juger: nous poserons +d'abord les principes; ensuite nous passerons à certains +comestibles.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> Il a paru, je crois, pour la première fois, dans le <i>Mascurat</i> de +Gab. Naudé, relatif à tout ce qui a été publié contre Mazarin depuis +le 6 janvier jusqu'à la déclaration du 1<sup>er</sup> avril 1649, <i>in-4<sup>o</sup></i> de +718 pages.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> La première édition de la <span class="smcap">Gastronomie</span>, <i>ou l'Homme des champs +à table</i>, a paru chez L. G. Michaud, <i>Paris</i>, 1801, <i>in-18</i>. La +cinquième édition et la meilleure est de 1819.</p> + +</div> + + +<h3>I.</h3> + +<h3>APHORISMES GASTRONOMIQUES.</h3> + +<h4>PRINCIPES GÉNÉRAUX,</h4> + +<p>«La gastronomie est la reine du monde.</p> + +<p>»Le Créateur, en obligeant l'homme à manger pour +vivre, l'y invite par l'appétit et l'en récompense par le +plaisir.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_161">[Pg 161]</span></p> + +<p>»Il est certain que le plaisir de la table est de tous les +âges, de toutes les conditions, de tous les pays et de tous +les jours; il peut s'associer à tous les autres plaisirs, et reste +le dernier pour nous consoler de leur perte.</p> + +<p>»Il faut donc avant tout qu'un honnête homme s'occupe +de la gloire de sa table. Une bonne cuisine est l'engrais +d'une conscience pure.</p> + +<p>»Un vrai gastronome, celui qui projette un dîner digne +de sa réputation, doit écrire les billets d'invitation le matin +à jeun, avec tout le calme du sang-froid et toute la maturité +de la réflexion. N'interposez jamais moins de quatre +jours, ni plus de quinze entre le jour de l'invitation et celui +du repas.</p> + +<p>»Rappelez-vous sans cesse que convier quelqu'un, c'est +vous charger de son bonheur pendant tout le temps qu'il +sera sous votre toit.</p> + +<p>»Avant d'inviter un homme à dîner, jaugez-le; et +assurez-vous que, soit pour la théorie, soit pour la pratique, +il est digne de l'honneur que vous lui faites.</p> + +<p>»Un gastronome doit connaître la force de sa denture +et de sa mâchoire, comme un ouvrier doit connaître ses +outils.</p> + +<p>»Il doit avoir l'odorat fin; le nez est la boussole du +gourmand.</p> + +<p>»En général, a dit Berchoux, un dîner sans façon est +une perfidie; mais entre gourmands, un dîner sans façon +vaut un coup d'épée.</p> + +<p>»Il est de rigueur qu'un dîner soit servi avant l'arrivée +des convives. Remarquons, en passant, que la symétrie +est le plus dangereux ennemi de la bonne chère.</p> + +<p>»N'oublions jamais que si les hors-d'œuvre sont la pierre +à aiguiser de l'appétit, les légumes sont la plaque d'assurance +contre l'incendie de l'estomach.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_162">[Pg 162]</span></p> + +<p>»La politesse est une vertu inséparable de la vraie gastronomie.</p> + +<p>»A table, le voisin d'une dame devient son cavalier +servant; il doit aide et protection à sa voisine, soit dans +l'attention à ne jamais laisser son verre trop longtemps +vide, soit dans le choix des morceaux; et la voisine doit +respect et soumission à son voisin pour tous ces détails. Le +voisin ne doit être que poli pendant le premier service; il +est tenu d'être galant au second; mais il peut être tendre +au dessert.</p> + +<p>»Un vrai gastronome n'entamera jamais une conversation +avant la fin du premier service; jusque-là le dîner +est une affaire sérieuse dont il serait imprudent de distraire +l'assemblée.</p> + +<p>»Dans un dîner bien composé, toute phrase commencée +doit être suspendue à l'arrivée d'une dinde aux truffes<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> Rappelons-nous toujours avec reconnaissance que le véritable +Christophe Colomb de la truffe est le cochon. Il y a bien une espèce +de chiens qui partage maintenant avec lui la gloire de cette précieuse +découverte; mais nous n'accordons à ces chiens que la célébrité +de Vespuce, qui, soit dit en passant, est innocent du reproche +qu'on lui a fait, d'avoir eu l'ambition de donner son nom à l'Amérique.</p> + +</div> + +<p>»La sobriété est la conscience des mauvais estomachs.</p> + +<p>»Un gastronome dont l'estomach est usé, est un grenadier +aux invalides.»</p> + + +<h4>DE QUELQUES COMESTIBLES.</h4> + +<p>«Les huîtres sont les meilleures troupes légères que +vous puissiez mettre en avant pour engager le combat gastronomique; +mais il faut les arroser sans relâche d'un +excellent vin blanc.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_163">[Pg 163]</span></p> + +<p>»Le bouilli est de la chair moins son jus, a dit Brillat-Savarin; +cependant une bonne tranche de bœuf, détachée +d'une belle pièce tremblante, bien entrelardée, n'est pas +à dédaigner.</p> + +<p>»Le gigot doit être attendu comme un premier rendez-vous +d'amour, mortifié comme un menteur pris sur le fait, +doré comme une jeune allemande et sanglant comme un +caraïbe.</p> + +<p>»Profitez de la condescendance de l'élégant rognon +de veau; multipliez ses métamorphoses: vous pouvez, sans +l'offenser, le nommer le caméléon de la cuisine; qu'il soit +placé comme exposition dans les déjeûners de garçons, et +comme péripétie au dîner des philosophes.</p> + +<p>»Le mouton est à l'agneau ce qu'un oncle millionnaire +est à son neveu à la besace.</p> + +<p>»Le véritable héros de février, c'est le cochon. Dans +les jours de carnaval, comme la folle jeunesse, il se déguise +de cent manières; mais sous ses aimables travestissements, +son mérite le trahit toujours: en vain il revêt +tour à tour le froc rembruni du boudin, la robe blanche +de l'endouille, le justaucorps du cervelas, la rezille de +la saucisse; il n'échappe ni à œil, ni à la dent du gastronome, +qui le fête avec d'autant plus d'ardeur, qu'il est à +la veille de se voir jusqu'à Pâques séparé d'un ami si solide +et si tendre.</p> + +<p>»On sait que le vin du Rhin est le Pylade du jambon +de Mayence son compatriote.</p> + +<p>»Le sanglier est le prince indompté des forêts, dont la +sauvage indépendance est humiliée en entrant dans le +pâté froid.</p> + +<p>»Le marcassin piqué, héritier présomptif du sanglier, +est l'<span class="smcap">Hippolyte</span> de la cuisine; comme son patron, «nourri +dans les forêts, il en a la rudesse.» (<i>Racine.</i>) A propos de<span class="pagenum" id="Page_164">[Pg 164]</span> +marcassin, n'oublions pas ce beau trait, le seul, je crois, +qui soit louable dans la vie de Henri VIII, ce Néron de +l'Angleterre; c'est qu'il éleva au rang de Baronnet son +cuisinier, pour lui avoir servi un marcassin à point<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> Ce cuisinier n'est pas le seul qui ait ressenti les effets de la +reconnaissance de son maître. Longtemps auparavant (au <span class="allsmcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle), +dans le cloître de l'abbaye de S. Victor de Paris, on lisait l'épitaphe +suivante, parmi beaucoup d'autres appartenant à des personnages +distingués:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0"><span class="smcap">Hic jacet</span></div> + <div class="verse indent0"><span class="smcap">Jacobus de lupara in parisiaco</span></div> + <div class="verse indent0"><span class="smcap">Coquus guillelmi episcopi parisiensis.</span></div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Ce Jacques du Louvre était cuisinier de Guillaume de Chanac, +84<sup>e</sup> évêque de Paris, qui lui accorda, dit-on, cette sépulture honorable, +à cause de ses talents culinaires. Le reconnaissant prélat, +mort en 1348, fut enterré dans le même cloître.</p> + +</div> + +<p>»Le daim, bardé de gros lard, est ce charmant animal +dont la liberté n'a rien de féroce.</p> + +<p>»Le lièvre solitaire est le philosophe des plaines.</p> + +<p>»Le brochet audacieux est l'Attila des étangs.</p> + +<p>»La perdrix maternelle est l'impératrice des guérets.</p> + +<p>»La bienveillante enveloppe d'une feuille de vigne fait +valoir le perdreau, comme le tonneau de Diogène faisait +ressortir les qualités du grand penseur.</p> + +<p>»La caille voluptueuse est la reine de l'air; bien +grasse, elle plaît également par son goût, sa forme et sa +couleur.</p> + +<p>»L'amie des dévots amateurs, la bécasse vénérée est +tellement digne des hommages et des respects de chacun, +qu'on lui rend les mêmes honneurs qu'au Grand Lama. +(On connaît les sachets du Grand Lama et les rôties de +bécasses.)</p> + +<p>»N'oubliez jamais que le faisan doit être attendu comme<span class="pagenum" id="Page_165">[Pg 165]</span> +la pension d'un homme de lettres qui n'a jamais fait d'épîtres +aux ministres, ni de madrigaux à leurs maîtresses.</p> + +<p>»Une véritable poularde du Mans ne doit jamais être +lardée; c'est la déshonorer que de la déguiser ainsi; elle +vaut assez par elle-même. Riche de ses propres attraits, +c'est l'enlaidir que de chercher à la parer, c'est l'offenser +que de l'enrubanner ainsi. On peut dire à cette Zaïre du +Maine, avec l'amoureux Orosmane:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">»L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>»Parmi les petits oiseaux, le premier, par ordre d'excellence, +selon Brillat-Savarin, est sans contredit le bec-figue. +Il s'engraisse au moins autant que le rouge-gorge +ou l'ortolan, et la nature lui a donné en outre une amertume +légère et un parfum unique si exquis qu'ils engagent, +remplissent et béatifient toutes les puissances dégustatrices. +Si un bec-figue était de la grosseur d'un faisan, on +le paierait certainement à l'égal d'un arpent de terre.</p> + +<p>»Le dindon, le plus gros et le plus savoureux de nos +oiseaux domestiques, est le plus beau cadeau que le Nouveau-Monde +ait fait à l'Ancien.</p> + +<p>»Le petit pois au mois de mai est la perle des légumes +et le prince des entremets. C'est avec le pigeonneau +qu'il contracte l'union la plus heureuse; et le pigeonneau +en est si flatté qu'il attend juste le retour du petit pois +pour être dans toute sa bonté; coquetterie bien innocente +que l'on pardonne à l'héritier présomptif de l'oiseau de +Vénus.</p> + +<p>»L'épinard vaut peu par son essence, mais il est susceptible +de recevoir toutes les impressions; c'est la cire +vierge de la cuisine.</p> + +<p>»L'œuf est l'aimable conciliateur qui s'interpose entre +toutes les parties (dans le conflit des assaisonnements), +pour opérer les rapprochements difficiles.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_166">[Pg 166]</span></p> + +<p>»La truffe est le <i>diamant</i> de la cuisine, mot plus expressif, +plus significatif que celui de d'Aigrefeuille, qui +appelait <i>belle et bonne</i> ce précieux tubercule.</p> + +<p>»Un dessert sans fromage est une belle à qui il manque +un œil.</p> + +<p>»La maîtresse de la maison doit toujours s'assurer que +le café est excellent; et le maître, que les liqueurs sont de +premier choix.</p> + +<p>»Une cave sans Champagne est une montre sans aiguilles.</p> + +<p>»Laisser une bouteille de Champagne en vidange, c'est +se faire à soi-même une impolitesse.»</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Nous ne prolongerons pas cette petite liste d'aphorismes, +parce qu'elle nous paraît suffisante pour ceux à qui Plutus +et Comus donnent le droit d'en vérifier la justesse et d'en +faire leur profit; mais on nous permettra de les accompagner +de quelques variétés tenant de près ou de loin à ce +délectable sujet, c'est-à-dire soit à la gastromanie, soit à +la gastronomie, deux choses qui, comme on le sait, ne +doivent pas être confondues.</p> + + +<h3>II.</h3> + +<h3>GOUTS GASTROMANIQUES DE CERTAINS PERSONNAGES +CÉLÈBRES.</h3> + +<p>Nous avons toujours regretté de voir une branche de +l'histoire universelle beaucoup trop négligée par les +Thucydide, les Tite-Live, les Tacite, les Plutarque, les +Rollin, les Crevier, les Lebeau, les Mezerai, etc. Cette +branche est celle de la prédilection de certains grands +hommes pour tel ou tel aliment qui, souvent plus que +vulgaire, forme un singulier contraste avec le haut caractère<span class="pagenum" id="Page_167">[Pg 167]</span> +et les grandes actions de la plupart de ces hommes célèbres. +C'est pour remplir en partie cette lacune que nous avons +réuni et classé par ordre chronologique, les goûts gastromaniques +de quelques-uns de ces grands hommes, qui +cependant ne sont pas tous grands, mais qui ont plus ou +moins de droits à la célébrité. Notre liste n'est pas très-longue, +quoiqu'elle commence avec l'empire romain; nous +n'avons, pour ainsi dire, qu'effleuré le sujet, parce qu'il +a fallu proportionner le cadre à la place qui lui était destinée +dans notre galerie. Passons à l'ami de Cinna, plus habile +politique que friand gastronome.</p> + +<p><span class="smcap">Auguste</span>, mort l'an 14 de J.-C., aimait de préférence +le pain bis, les petits poissons, le fromage de lait de vache +et les figues fraîches. Il ne buvait ordinairement que trois +coups à chaque repas<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. On voit qu'il était simple dans ses +goûts et fort sobre.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84" class="label">[84]</a> Pierre-André Canonieri, en latin (<i>Canonherius</i>), savant médecin +et jurisconsulte Génois, mort à Anvers, dans le <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, prétend +dans son Traité curieux, <i>De admirandis vini virtutibus libri</i> III. +Antverp. 1627, pet. in-8<sup>o</sup>, qu'Auguste buvait six coups par repas; +mais il se trompe. (<span class="smcap">Voy.</span> <i>Sueton., Aug. Vita</i>, paragr. 77.) Ce +Canonieri dit, liv. II de son Traité, que les plaisirs de la table, qu'il +appelle la pâture de l'ame, sont bien froids sans le vin. Ensuite il +assure que «les Romains buvaient ordinairement dix coups dans un +souper; que Scipion et Charlemagne n'allaient qu'à trois seulement. +Le Cardinal de Trente, ajoute-t-il, était un peu plus brave que ce +héros, il avalait la vingtième coupe comme la première. Philippe II +ne buvait que deux fois dans ses repas; Charles-Quint, une seule; +et Strozzi, treize. Juste-Lipse avait voulu réduire les Flamands à +quatre coups, dans ses lois des festins; mais c'était trop peu. Qu'il +n'en faille que trois pour les belles en l'honneur des jeunes déités +qu'elles nous retracent, j'y consens. Mais j'en revendique neuf pour +les poètes.»</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_168">[Pg 168]</span></p> + +<p><span class="smcap">Apicius</span> (<i>Cælius</i>), célèbre gastronome romain, dont le +nom a passé en proverbe, et qui a écrit sur la bonne chère +(<i>De arte coquinariâ</i>), était passionné pour les homards, +surtout pour ceux de Minturnes qui passaient pour les plus +beaux. Ayant ouï dire qu'il y en avait de plus gros et de +plus délicats vers les côtes d'Afrique, il frète sur le champ +un vaisseau et part pour s'assurer de la vérité du fait. +Arrivé vers le terme de sa course, il rencontre un bateau +de pêcheurs et leur demande des homards, surtout les +plus beaux de ces parages; voyant qu'ils n'ont rien de plus +que ceux de Minturnes, il ordonne sur le champ au pilote +de revirer de bord et retourne à Minturnes où il continue à +se régaler des homards de la côte de la Campanie.</p> + +<p>Cet Apicius était fort riche; après avoir dissipé tant pour +sa table qu'autrement, cent millions de sesterces (environ +20,379,166 fr. de notre monnaie), il régla ses comptes, +et trouvant que, ses dettes payées, il ne lui resterait plus +que dix millions de sesterces (2,037,916 fr.), il s'empoisonna, +craignant de mourir de faim.</p> + +<p><span class="smcap">Claude</span>, empereur, mort l'an 54 de J.-C., avait une +grande prédilection pour les champignons. Hélas! on sait +que grâce à la tendresse conjugale de sa chère Agrippine, +et aux soins empressés de son médecin Xénophon, ce régal +le mit en moins de deux heures au rang des Dieux. C'est +pourtant ce brave homme qui, voulant que tout le monde +fût sans gêne à sa table, avait projeté un édit par lequel +il permettrait à tout convive admis à ses festins <i>ventris +crepitum edere</i>, parce qu'il avait appris qu'un Sénateur +avait été incommodé pour s'être retenu devant lui, dans +un repas précédent. Cet édit eût été digne de son auteur.</p> + +<p><span class="smcap">Vitellius</span>, empereur, mort l'an 69 de J.-C. Nous<span class="pagenum" id="Page_169">[Pg 169]</span> +n'avons rien à dire de ce goinfre couronné; il aimait tout +et dévorait tout.</p> + +<p><span class="smcap">Martial</span>, poète latin, mort vers l'an 105 de J.-C., avait +un goût particulier pour la grive et pour le lièvre; lui-même +en fait l'aveu dans cette épigramme (XIII, 22):</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Inter aves turdus, si quis, me judice, certet,</div> + <div class="verse indent0">Inter quadrupedes gloria prima lepus.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p><span class="smcap">Alexandre Sévère</span>, empereur, mort en 225, était +également passionné pour le lièvre. Lampridius, son biographe, +nous apprend qu'il en mangeait un à tous ses +repas.</p> + +<p><span class="smcap">Charlemagne</span>, premier empereur d'Occident, mort en +814, quoique très-frugal, aimait beaucoup le gibier. Dans +les jours ordinaires, dit Eginhard, il n'y avait que quatre +plats à sa table, non compris une pièce de gibier que ses +veneurs lui apportaient tout embrochée, parce qu'ils +savaient que c'était son mets favori. L'historien ajoute que +ce prince buvait rarement plus de trois fois par repas. +<i>Cæna quotidiana quaternis ferculis præbebatur, præter +assam quam venatores verubus inferre solebant, quâ ille +libentius quàm ullo alio cibo utebatur: vini et omnis potus +adeo parvus in bibendo erat, ut sub cœnam rarò plus ter +biberet.</i> (<span class="smcap">Eginh.</span>, Vita Caroli Magni.)</p> + +<p><span class="smcap">Frédéric</span>, dit le Pacifique, 39<sup>e</sup> empereur d'Allemagne, +mort le 19 août 1493, était fou de melon; et ce goût +immodéré le conduisit au tombeau par suite d'une indigestion.</p> + +<p><span class="smcap">Maximilien II</span>, fils du précédent, et également empereur +d'Allemagne, mort le 11 février 1519, a eu le même +goût que son père pour le melon, et a terminé ses jours<span class="pagenum" id="Page_170">[Pg 170]</span> +par le même accident, c'est-à-dire, par une indigestion de +ce fruit.</p> + +<p><span class="smcap">Adrien VI</span>, élu pape le 9 janvier 1522, et mort le 14 +septembre 1523, était haï des Romains, parce qu'il aimait +la merluche, dit Paul Jove; mais il l'était bien davantage +par la sévérité qu'il mit à vouloir réformer les mœurs.</p> + +<p><span class="smcap">Luther</span>, chef de la Réforme, mort en 1546, était un bon +biberon qui donnait la préférence à la bière de Torgau et +au vin du Rhin.</p> + +<p><span class="smcap">Mélanchton</span>, premier disciple de Luther, et qui décéda +en 1560, aimait la soupe à l'orge, les goujons et autres +petits poissons, ainsi que les légumes entremêlés de petits +morceaux de viandes hachées.</p> + +<p><span class="smcap">Le Tasse</span>, admirable poète italien, mort en 1595, avait +une prédilection marquée pour les mets sucrés cuits au +four, pour les massepains et les fruits confits. Il aimait tellement +le sucre qu'il en mettait dans sa salade.</p> + +<p><span class="smcap">Henri IV</span>, roi de France, mort en 1610, était passionné +pour les melons et pour les huîtres; il en mangeait immodérément. +Il paraît que le vin d'Arbois dont il faisait grand +usage, le sauvait des indigestions auxquelles l'exposait +l'excès de tels aliments.</p> + +<p><span class="smcap">Hocquincourt</span> (le maréchal d'), mort en 1658, avait un +goût particulier pour les queues de mouton, auxquelles, +disent les Mémoires du temps, il reconnaissait la propriété +d'influer sur la gaîté des convives; aussi a-t-il gardé +toute sa vie un cuisinier qui avait trouvé le moyen de +préparer des <i>queues de mouton en caisse</i>, que le maréchal +emportait à l'armée pour mettre ses officiers en belle +humeur.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_171">[Pg 171]</span></p> + +<p><span class="smcap">Charles XII</span>, roi de Suède, mort en 1718, n'était certes +pas difficile à régaler; une tartine de beurre était son +mets suprême.</p> + +<p><span class="smcap">Pope</span>, célèbre littérateur anglais, mort en 1744, n'avait +pas de goût décidé pour un mets plutôt que pour un autre; +mais il lui fallait toujours un menu friand et bien composé.</p> + +<p><span class="smcap">Crébillon</span> fils, littérateur français, mort en 1777, était +un mangeur d'huîtres insatiable.</p> + +<p><span class="smcap">Voltaire</span>, mort en 1778, ne se faisait remarquer par +aucun goût particulier en fait de comestibles; mais le +café était sa boisson favorite; il en prenait avec excès. Il +en était de même de M. de Buffon, et du marquis de Contades, +qui faisait plus encore, car il refusait l'entrée de sa +salle à manger à quiconque ne prenait pas deux tasses de +café coup sur coup.</p> + +<p><span class="smcap">Lessing</span>, célèbre écrivain allemand, mort en 1781, +aimait par-dessus tout, les lentilles; il eût été homme à faire +la sottise d'Esaü.</p> + +<p><span class="smcap">M. Rogerson</span>, gastronome anglais, donnait, dit-on, la +préférence aux ortolans; du moins le dernier acte de sa vie +semble le prouver. On assure que ce digne émule d'Apicius +a dépensé, dans l'espace de neuf mois, pour sa table et +en expériences culinaires, la somme de 150,000 liv. st. +(3,750,000 fr. de notre monnaie); ce qui composait toute +sa fortune. Réduit à la misère et au triste état de mendiant, +il employa une guinée, la dernière dont on lui avait +fait la charité, à l'accommodage d'un ortolan, son mets +favori; et après l'avoir savouré avec toute la délectation +d'un profès consommé dans l'art de déguster, il se fit +sauter la cervelle. On peut dire que pour un gastronome,<span class="pagenum" id="Page_172">[Pg 172]</span> +digne enfant des bords de la Tamise, c'est mourir au +champ d'honneur, tout en narguant les caprices de l'ingrate +fortune.</p> + +<p><span class="smcap">Frédéric-le-Grand</span>, roi de Prusse, mort en 1786, +avait pour mets de prédilection le <i>polenta</i>; c'était une espèce +de gâteau d'orge réduit en poudre et torréfié. Ce +prince rivalisait avec son ami Voltaire dans sa passion +pour le café.</p> + +<p><span class="smcap">Chabot</span> le capucin, fameux conventionnel, aimait beaucoup +la pintade; nous lui faisons prendre rang parmi les +héros de la gueule, comme diraient Rabelais et Montaigne, +parce qu'il a créé l'omelette truffée aux pointes d'asperges +et à la purée de pintade. S'il ne se fût jamais occupé que +de choses aussi utiles et aussi agréables, il n'eût pas péri +sur l'échafaud le 5 avril 1794, avec Lacroix, Danton, +Camille Desmoulins, Phelippeaux, Hérault-Séchelles, +Westermann, Fabre d'Églantine, Delaunay, Bazire, Sahuguet +d'Espagnac, Frey, Emmanuel Frey, Gusman et +Diderischen. Nous donnons cette liste complète de la journée +du 5 avril, parce que nous savons que la plupart de +ces messieurs avaient une réputation gastronomique justement +méritée.</p> + +<p><span class="smcap">Paul I</span><sup>er</sup>, empereur de Russie, assassiné dans la nuit du +11 au 12 mars 1801, était grand amateur de pâtés de +foies de canards. Il accorda la grâce à un Polonais exilé, +qui avait trouvé le moyen de lui envoyer de Toulouse, +chaque semaine, un de ces pâtés, dont le voyage n'altérait +point la fraîcheur.</p> + +<p><span class="smcap">Klopstock</span>, l'auteur de la <i>Messiade</i>, mort en 1803, +est bien digne de figurer parmi les gastronomes allemands; +il souriait et s'attaquait de prédilection aux pâtés truffés,<span class="pagenum" id="Page_173">[Pg 173]</span> +au saumon, à la truite saumonnée; il arrosait tout cela +d'un excellent vin du Rhin. Dans ses dernières années, +une bouteille de Bordeaux lui plaisait davantage. Parmi +les légumes, il donnait la préférence aux pois; mais au +dessert, le raisin était sa passion favorite.</p> + +<p><span class="smcap">Kant</span>, le prince des philosophes allemands, mort en +1804, n'était pas aussi recherché dans ses goûts; il faisait +ses délices d'une purée de lentilles, d'une purée de panais, +préparée au lard; d'un pudding au lard, à la poméranienne; +d'un pudding de pois secs aux pieds de porcs, et +de fruits desséchés au four. Pour mieux savourer ces différents +mets, ce n'était pas trop de trois heures; Kant se +mettait à table à une heure, et apportant à cette sérieuse +affaire une application vraiment philosophique, il ne la +quittait jamais avant quatre heures.</p> + +<p><span class="smcap">Schiller</span>, célèbre poète allemand, mort en 1805, aimait +tellement le jambon, qu'il en mangeait presque tous les +jours, et, malgré cela, il buvait peu.</p> + +<p><span class="smcap">De Lalande</span>, astronome, mort en 1807, avait un goût +particulier, dont nous nous garderions bien de parler, +s'il ne réclamait pas une place dans notre ouvrage à raison +de sa singularité. Les goûts les plus dépravés ont autant +de droits à être mentionnés que les goûts les plus raffinés. On +saura donc que M. de Lalande courait après les araignées, +les prenait délicatement, et, malgré l'agitation de leurs +pattes, les portait à sa bouche, les suçait, les savourait et +les avalait avec une délicieuse sensualité.</p> + +<p><span class="smcap">Wiéland</span>, écrivain allemand très distingué, mort en +1813, se régalait comme les enfants, de gâteaux, de mets +et de petites friandises cuites au four. Il avait aussi une +tendre affection pour la truite des Alpes, tirée des vallées<span class="pagenum" id="Page_174">[Pg 174]</span> +du Ziller; mais il était rare qu'il en mangeât; deux ans +après s'en être régalé, il en parlait encore avec enthousiasme. +Dans sa vieillesse, il couronnait son repas par un +petit verre de Kirsch-Wasser (eau de cerise).</p> + +<p><span class="smcap">Nicolo</span>, célèbre musicien, mort à Paris en 1818, aimait +beaucoup les macaronis; mais il apprêtait lui-même ceux +qu'on servait à sa table. A l'aide d'une petite seringue, il +injectait dans chaque tuyau de la pâte, de la moelle de bœuf, y +mettait du foie gras, des filets de gibier, des truffes, et se +régalait de ce mets succulent avec le plus profond recueillement, +une main sur les yeux, pour éviter toute distraction.</p> + +<p><span class="smcap">Napoléon</span>, mort à Sainte-Hélène en 1821, n'avait de +préférence marquée que pour le café; il en prenait jusqu'à +vingt tasses par jour, et ne s'en portait pas plus mal. Les +autres plaisirs de la table lui étaient assez indifférents<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>; +aussi son chambellan affidé, M. de Cussy, gastronome renommé, +a déploré toute sa vie que le sentiment de la +cuisine ait manqué à son empereur; ce qui lui faisait dire +que le plus grand homme ne pouvait être complet.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85" class="label">[85]</a> On prétend cependant que, tous les jours, on lui servait un +poulet et des côtelettes, mais surtout le café; et même on ajoute que +dans quel lieu et à quelle heure que ce fût, il fallait qu'au premier +mot, la volaille, la côtelette et le café, toujours tenus prêts, +fussent servis. Cela rappelle l'anecdote du triumvir Marc-Antoine, +qui, étant en Egypte, avait chaque jour dans ses cuisines, douze +sangliers tournant à la broche, afin qu'il y en eût toujours un de +cuit à propos au moment où il lui plaisait de se mettre à table.</p> + +</div> + +<p><span class="smcap">Lord Byron</span>, célèbre écrivain anglais, mort en 1824, +n'est cité dans notre liste qu'à cause de la singularité de +ses goûts et de ses habitudes en fait de nourriture; notez<span class="pagenum" id="Page_175">[Pg 175]</span> +que nous ne disons point en fait de gastronomie, car son nom +n'est pas digne de figurer dans les annales de cet art par +excellence. Sachez donc que lord Byron ne déjeûnait ni ne +soupait; son unique repas, qu'il appelait son dîner, se composait +de vieux fromage de Cheshire en état de décomposition +complète, de concombres et de choux rouges conservés dans +le vinaigre. Il mangeait beaucoup de ce fromage qu'il +arrosait de cidre ou de bière de Burton. Il prenait beaucoup +de thé très-fort. Après le repas, il buvait du vin et +des liqueurs. Croirait-on que ce Byron, malgré son génie, +sa forte tête et son scepticisme, était superstitieux; il n'eût +rien commencé d'important le vendredi: renverser la salière +ou l'huilier lui semblait du plus mauvais augure; mais, +pour du vin renversé, c'était différent, il en tirait un +bon présage; consolation dont ne s'accommoderait pas un +vrai biberon.</p> + +<p><span class="smcap">Berchoux</span>, l'aimable poète qui a chanté les lois de la +table (la <i>Gastronomie</i>), mort en 1838, préférait à tous les +mets le gigot braisé, accompagné de petits haricots identifiés +avec son jus. Ce choix est de bon goût; mais, nous +le disons à regret, M. Berchoux, si habile théoricien en +fait de gastronomie, était le plus pauvre homme du monde +pour la pratique. Se trouvait-il dans un repas un peu solennel, +il y était (sauf un doigt de cour au gigot braisé), +plus sobre qu'un anachorète et presque aussi muet que la +statue de Memnon.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0"><i><span class="smcap">Sat prata biberunt.</span></i></div> + </div> +</div> +</div> +<p><span class="pagenum" id="Page_176">[Pg 176]</span></p> + +<h3>III.</h3> + +<h3>DES BALANCES GASTRONOMIQUES.</h3> + +<p>Quoique l'usage de cet instrument n'ait pas été très-commun +chez les Anciens et qu'il ne le soit pas beaucoup +chez les Modernes, nous croyons devoir en faire mention, +parce qu'il annonce chez ceux qui l'ont employé, un raffinement +de goût, de délicatesse et de conscience gastronomique +dont la connaissance peut être utile aux profès de +l'Ordre.</p> + +<p>Ces balances ont été dans tous les temps destinées à faire +juger du degré d'embonpoint exigé dans certains petits +animaux délicats pour qu'ils aient le droit de paraître sur +la table du véritable gourmand; car on sait que l'embonpoint +de certains petits volatiles ajoute beaucoup à leur +succulence. Les Romains, par exemple, étaient passionnés +pour la mauviette, le becfigue, l'ortolan, la grive; jamais +on ne les servait sur la table de Lucullus sans que le +maître lui-même ne les eût placés sur la balance, et jugés +dignes de cet honneur. Il en était de même d'un autre +petit animal pour lequel nous sommes bien éloignés +de partager l'enthousiasme des Romains; c'était le loir +(<i>glis</i>), dont Martial, grand amateur, a dit, <span class="allsmcap">LIB.</span> XIII, +ep. 59:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Tota mihi dormitur hyems, et pinguior illo</div> + <div class="verse indent2">Tempore sum, quo me nil nisi somnus alit.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Un plat de loirs était le <i>nec plus ultra</i> de la bonne chère; +mais ces petits animaux ne paraissaient jamais au festin, +que sous la condition d'un embonpoint qui en fît un mets +très-succulent; et pour juger qu'ils étaient suffisamment<span class="pagenum" id="Page_177">[Pg 177]</span> +gras, on apportait sur la table des balances pour en vérifier +scrupuleusement le poids.</p> + +<p>Ces balances n'ont point été inconnues aux Modernes; +nous apprenons que l'anglais Lister, médecin gourmand +d'une reine très-gourmande (la reine Anne, morte en 1714), +s'occupant des avantages qu'on peut tirer pour la cuisine, +de l'usage des balances, observe que, si douze alouettes ne +pèsent pas douze onces, elles sont à peine mangeables; +qu'elles sont passables si elles pèsent ce poids; mais que si +elles pèsent treize onces, elles sont grasses, excellentes et +dignes de la bouche de Sa Majesté.</p> + +<p>Il est encore une balance qui a quelque rapport aux repas, +et qui a fait du bruit dans son temps; c'est celle du docteur +Sanctorius, mort en 1636, âgé de 75 ans; mais cette +balance tient à la médecine et nullement à la gastronomie; +son auteur ne l'employait que dans ses repas. Elle consistait +dans un siège suspendu avec contrepoids, et sur lequel +il se plaçait en se mettant à table; cette chaise suspendue +descendait imperceptiblement pendant le repas, et à la fin +l'avertissait du poids des aliments tant solides que liquides +qu'il avait pris. C'est à la suite de ces expériences multipliées +que Sanctorius découvrit la mesure des pertes que +fait le corps par une transpiration insensible. Il trouva, par +exemple, que si l'on prend huit livres d'aliments et de +boissons, il s'en dissipe environ cinq par exhalation, y compris +les pertes de la rénovation, inséparables de celles de +l'alimentation. C'est ainsi que pesant, avec une exactitude +minutieuse tout ce qui entrait dans son corps et tout ce qui +en sortait d'une manière sensible, il parvint à déterminer +le poids et la quantité de ce qui était emporté par la transpiration +insensible, qu'il mesura aussi dans ses rapports avec +la quantité des aliments qui l'augmentent ou la diminuent, +et dans ses variations relatives à l'état du corps modifié par<span class="pagenum" id="Page_178">[Pg 178]</span> +l'âge, l'exercice, le repos, le sommeil, la réplétion, le +jeûne, les mutations atmosphériques, et les sensations de +bien-être ou de malaise, de légèreté ou de pesanteur qui +nous affectent dans les diverses circonstances de la vie.</p> + +<p>Hippolyte Obicius de Ferrare, ennemi de Sanctorius, +l'accusa d'avoir pris l'idée de sa balance dans les ouvrages +du cardinal de Cusa, mort en 1464; voyez son fameux Traité +<i>De Conjecturis novissimorum temporum</i>, composé en 1442 +et traduit en français par Fr. Boyer. <i>Paris, Vascosan</i>, +1562, in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p>Si le célèbre jurisconsulte Barthole, mort à Pérouse en +1356, ne se servit pas d'une balance pareille à celle de +Sanctorius, il n'en faisait pas moins peser tous ses aliments, +de peur qu'en en prenant une trop grande quantité, il ne +devînt moins capable d'écrire ou de méditer; ce qui ne l'a +point empêché de terminer sa carrière dans un âge peu +avancé (à 43 ans).</p> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>DU SANGLIER A LA TROYENNE CHEZ LES ANCIENS, +ET DU ROTI A L'IMPÉRATRICE CHEZ LES MODERNES.</h3> + +<p>I. De tous les mets, qui, chez les Romains, excitaient +l'admiration et satisfaisaient la sensualité au suprême degré, +le plus somptueux et le plus volumineux était un sanglier +tout entier, farci de pièces de gibier et de volailles de toute +espèce. On nommait ce plat <i>le Sanglier à la troyenne</i>, par allusion +au cheval de Troie. Il devait être fort dispendieux<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>. Le<span class="pagenum" id="Page_179">[Pg 179]</span> +premier qui fit servir sur sa table un sanglier entier, fut +Publius Servilius Rullus, père de ce Rullus qui publia la loi +agraire sous le consulat de Cicéron, l'an 691 de R., 63 av. +J.-C. On voit que cet usage monstrueux ne remonte pas +très-haut chez les Romains; mais Pline l'Ancien, qui rapporte +ce trait, liv. VIII, 51, ajoute: «Ces abus sont taxés +d'excès honteux dans les <i>Annales</i>, et cela n'a pu prévenir +la corruption des mœurs présentes, car aujourd'hui (vers +l'an 70 de J.-C.) il n'est plus question d'un seul sanglier +par repas comme alors, mais il y a telle table où il se mange +deux et trois sangliers servis de la sorte.»</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86" class="label">[86]</a> La viande de sanglier était très-estimée et même préférée à +celle de cochon dans certaines occasions. Æl. Spartien, dans sa +<i>Vie d'Adrien</i>, nous apprend que «de tous les mets, celui que cet +empereur préférait était le <i>tétrapharmaque</i> ou <i>pentapharmaque</i>, +qui était composé de chair de faisan, de tétine de truie, de jambon +de sanglier et d'une pâte croquante.» Ce mets fut inventé par +Ælius Verus qu'Adrien adopta, mais qui mourut avant cet empereur. +Cet Ælius Verus fut un fameux épicurien, et son fils Lucius +Verus qui partagea l'Empire avec Marc-Aurèle, ne lui céda en rien +pour le luxe de la table; car, un jour, il donna un repas composé +de douze convives et qui coûta, dit-on, la modique somme de +1,200,000 fr. de notre monnaie.</p> + +</div> + +<p>II. Le <i>Rôti à l'impératrice</i>, qui ne date que de l'empire +de Napoléon (vers 1809), est un mets dont la composition +tient de celle du <i>Sanglier à la troyenne</i>, c'est-à-dire qu'il +est aussi formé de différents animaux renfermés dans un +seul, et dont le centre est une olive farcie; mais son volume +n'est pas aussi monstrueux que celui du mets des +Romains. Chez eux, le grand animal dévorateur était un +sanglier; chez nous, c'est tout simplement un cochon de +lait. La taille de celui-ci est plus proportionnée à l'élégance +du service dans nos tables modernes; mais le prix de ce +mets n'en est pas moins très-élevé puisqu'on le porte jusqu'à +500 fr. C'est sans doute l'art du cuisinier qui absorbe la +majeure partie de ces frais, car le prix des ingrédients +n'approche nullement de cette somme, comme on va le<span class="pagenum" id="Page_180">[Pg 180]</span> +voir par la recette suivante du <i>Rôti à l'impératrice</i>, recette +la plus succulente de toutes les recettes gastronomiques.</p> + +<p>Prenez une olive, la plus belle, la plus charnue que +vous pourrez trouver; ôtez-en le noyau et substituez-lui un +filet d'anchois. Ensuite, vous mettrez ce fruit ainsi bourré +dans une mauviette. Cette mauviette bien préparée entrera +dans une caille bien grasse; cette caille sera renfermée +dans une perdrix; la perdrix se cachera dans les flancs d'un +faisan; lequel, à son tour, disparaîtra au sein d'une vaste +dinde, qui se réfugiera enfin dans le corps d'un cochon de +lait, dont un feu brillant ne tardera pas à dorer la cuirasse +et à combiner les jus divers de ces viandes enchâssées les +unes dans les autres. Tirez de la broche, servez, et soyez +assuré que rien ne peut être au-dessus des sensations délicieuses +de l'odorat et du goût que fera éprouver cet admirable +mets, dont cependant la partie la plus précieuse est +cette olive, devenue le centre de la quintessence de tous +les éléments qui l'entourent.</p> + + +<h3>V.</h3> + +<h3>LE BOL DE PUNCH REMARQUABLE.</h3> + +<p>L'amiral Russel, commandant en chef des armées navales +d'Angleterre, se trouvant à Lisbonne, et voulant régaler +les officiers et équipages de sa flotte, les invita à venir +prendre part à un bol de punch de sa façon. Il fit préparer +cette petite fête dans un superbe jardin au milieu de quatre +allées plantées d'orangers et de citronniers. Dans chaque +allée on avait dressé une table chargée dans toute sa longueur +d'une magnifique collation. A la croisée de ces quatre +allées était un vaste bassin de marbre bien nettoyé, qui +servit de bol de punch. L'amiral y fit jeter les ingrédients<span class="pagenum" id="Page_181">[Pg 181]</span> +suivants, qui entrent dans la composition de cette agréable +liqueur.</p> + +<table> +<tr><td>Eau-de-vie de Cognac, première qualité, </td><td> 600 bouteilles.</td></tr> +<tr><td>Vin de Malaga </td><td> 1,200 bouteilles.</td></tr> +<tr><td>Excellent rhum </td><td> 600 bouteilles.</td></tr> +<tr><td>Citrons ou limons tranchés </td><td> 25,000</td></tr> +<tr><td>Eau bouillante clarifiée </td><td> 3 tonneaux.</td></tr> +<tr><td>Jus extrait de </td><td> 2,600 citrons.</td></tr> +<tr><td>Livres de sucre </td><td> 600</td></tr> +<tr><td>Noix de muscade, râpées </td><td> 200</td></tr> +</table> + +<p>Un dais élevé au-dessus du bassin le garantissait de la +pluie. Un batelet en bois de rose était monté par un mousse +qui voguait sur le punch même et en servait à la compagnie +composée de six mille personnes au moins.</p> + +<p>Cette fête a eu lieu le 25 octobre 1694.</p> + + +<h3>VI.</h3> + +<h3>MÉMOIRE D'APOTHICAIRE +ET SINGULIERS RÉGIMES DE SANTÉ.</h3> + +<p>Un procès jugé à Londres (en 1827) prouve qu'il n'y a +rien d'exagéré dans la conception du <i>Malade imaginaire</i> +de Molière. Voici le fait:</p> + +<p>Un riche célibataire anglais, complètement de l'humeur +de M. Argan, avait, pendant plusieurs années, fait ample +consommation de drogues. Voulant régler ses affaires et +juger de tout ce qui lui était entré dans le corps pour le +bien et corroboration de sa santé, il demande le mémoire +à son apothicaire; celui-ci lui apporte un état dont le petit +montant n'allait qu'à 800 liv. sterl., (c'est-à-dire, à +19,200 fr. de notre monnaie). Le malade se récrie sur ce +total exorbitant.—«Comment! dit le pharmacien, mais +pour l'article pilules seul, vous en avez consommé par<span class="pagenum" id="Page_182">[Pg 182]</span> +an cinquante et un mille, toutes bien conditionnées selon +les règles de l'art; et le reste à l'avenant.—C'est vrai, +reprit le malade, je ne me plains ni de la qualité ni de +la quantité des médicaments; ce n'est point sur cela que +portent mes réclamations, mais sur le prix.—Le prix est +modéré et je n'en rabattrai pas une obole.—Eh bien! +nous verrons.» Survient un procès; deux médecins, +appelés comme experts par les juges, interrogent le malade +sur son régime; voici sa réponse:</p> + +<p>«Tous les jours, à deux heures et demie du matin, +je prends deux cuillerées et demie de jalap avec une +certaine quantité d'elixir; je dors ensuite paisiblement +jusqu'à sept heures. Alors on m'apporte une nouvelle +dose de jalap ou d'elixir.</p> + +<p>»A neuf heures, j'avale quatorze petites et onze grosses +pilules, pour me fortifier l'estomach et m'aiguiser l'appétit.</p> + +<p>»A déjeûner, je bois un verre de lait pur.</p> + +<p>»A onze heures, je prends une composition d'acide et +d'alkali; plus tard, un bolus.</p> + +<p>»A neuf heures du soir, je finis par avaler une autre +composition anodine et je vais me coucher.»</p> + +<p>Ce singulier régime surprit les médecins et les juges; on +discuta le mémoire de M. l'apothicaire, et, à sa grande +satisfaction sans doute, il ne fut réduit que de moitié.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Le régime de ce célibataire anglais nous rappelle celui +d'un célibataire français, qui n'était pas moins original, +sans être malade imaginaire. Voici comment le petit abbé +de Voisenon a rendu compte, vers 1760, de sa manière de +vivre, qui certes ne conviendrait pas à tout le monde:</p> + +<p>«Je me lève à sept heures et demie du matin et prends +aussitôt trois tasses de petite sauge de Provence.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_183">[Pg 183]</span></p> + +<p>»A dix heures, une tasse de chocolat.</p> + +<p>»A onze heures, une tasse de café.</p> + +<p>»A une heure je dîne, et je mange les ragoûts les plus +piquants; je bois un demi-verre de scuba, ensuite du +café.</p> + +<p>»A cinq heures, trois tasses de véronique, et un verre +d'eau des six graines.</p> + +<p>»A neuf heures, deux œufs frais, du ratafia, et une +tasse de chocolat.</p> + +<p>»A onze heures, une tasse de café, quelquefois du +kermès, du soufre lavé, ou différents opiats, et parfois +du lilium.</p> + +<p>»A mes repas, des anchois, des huîtres vertes, et du +vin de Chypre, avec des fruits à l'eau-de-vie.»</p> + +<p>Tel était le régime de l'abbé de Voisenon, dont le détail +a été copié sur un autographe où il parle à la troisième personne, +parce que ce petit tableau devait être et a été inséré +dans la <i>Bigarrure</i> ou <i>Gazette galante</i> qui s'imprimait à +La Haye. Cet abbé, de petite taille et d'une complexion +très-délicate, était né près de Melun, au château de Voisenon, +le 8 janvier 1708; il y est mort le 22 novembre +1775. On voit que, malgré sa faible santé et son régime bizarre, +il a vécu 67 ans. Il disait, en parlant de sa personne, +que la nature l'avait formé dans un moment de distraction. +Sa réputation littéraire ne fut pas moins fluette que sa +complexion; aussi quand M<sup>me</sup> de Turpin, son amie, fit en +1782 imprimer ses œuvres en cinq volumes <i>in-8<sup>o</sup></i> (un seul +aurait été plus que suffisant), La Harpe dit: «Il ne ressemble +pas mal sous cette forme, à un papillon écrasé +sous un <i>in-folio</i>.»</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Nous avons parlé plus haut d'un procès pour drogues<span class="pagenum" id="Page_184">[Pg 184]</span> +d'apothicaire; en voici un qui a failli avoir lieu pour des +repas manqués, et qui n'eût pas été moins singulier.</p> + +<p>Lorsque M. de Vauréal, évêque de Rennes, mourut (le +19 juin 1760), quelques chanoines de cette ville voulurent +engager le chapitre à demander une indemnité aux +héritiers de ce prélat; et voici à quel sujet. De tout temps +MM. les évêques de Rennes donnaient par an un festin à +MM. les chanoines: c'était de fondation. M. de Vauréal +n'avait jamais manqué de se conformer à ce louable usage, +si ce n'est dans le temps où, ayant été ambassadeur en +Espagne, il fit plusieurs absences, ce qui priva pendant +quelques années le chapitre du festin ordinaire. C'est une +indemnité pour ces festins manqués, que certains chanoines +voulaient réclamer en argent, aux héritiers, alléguant que +les absences du prélat n'avaient pas dû les priver de cette +redevance; et ils s'occupaient déjà d'une liste exacte des +festins épiscopaux auxquels le chapitre aurait dû assister, +et de leur estimation en argent, ce qui montait à une +somme assez forte qu'ils se proposaient de demander en +justice. Mais l'affaire n'eut pas lieu, grâce à une bonne +plaisanterie qui eut tout le succès que pouvaient désirer +les héritiers de Monseigneur. Un plaisant s'avisa de mettre +en jeu les apothicaires de Rennes et dressa une requête +par laquelle ils demandaient à être reçus partie intervenante +au procès, et à partager avec les chanoines le montant de +l'indemnité; et ce pour dédommagement des purgatifs, +clystères et autres remèdes que lesdits chanoines auraient +été obligés de prendre à raison des nombreuses indigestions +dont les festins épiscopaux étaient constamment suivis.—Le +chantre du Lutrin n'aurait pas manqué de faire son profit +d'une pareille aventure s'il eût pu la connaître.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_185">[Pg 185]</span></p> + +<hr class="tb"> + +<p>Il paraît que les repas épiscopaux, servis avec splendeur +et chers à MM. les chanoines, ne datent pas du <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. +Nous allons en signaler un donné à Rouen dans le <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, +dont le procès-verbal, rédigé pardevant notaire, est digne +d'être conservé dans les archives de la gastronomie. +Quelques notes préliminaires sur ce qui a occasionné ce +grand dîner, sont nécessaires pour justifier son abondance +et sa somptuosité.</p> + +<p>Il existait autrefois à Rouen une paroisse<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a> indépendante +de l'Archevêque, et qui relevait directement du +Saint-Siège, représenté par l'évêque de Lisieux. Cet +évêque exerçait ses pouvoirs sur cette partie de la ville, et +le métropolitain n'avait rien à y voir; mais tout nouvel +évêque de Lisieux, aussitôt qu'il était nommé, était tenu +de se rendre à Rouen, et, dans une messe qu'il y célébrait, +de jurer respect et obéissance canoniques à son métropolitain, +c'est-à-dire à l'archevêque de Rouen, et en outre il était +tenu de donner à cet archevêque, au chapitre, au clergé +de la cathédrale et à tous les officiers de l'église et des +chanoines, un festin solennel, qu'on appelait le <i>past</i> des +évêques, <i>pastus</i>, du mot <i>pascere</i>, paître.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87" class="label">[87]</a> C'était celle de Saint-Cande-le-Vieux.</p> + +</div> + +<p>En 1424, au commencement de janvier, Zanon de +Castiglione fut nommé évêque de Lisieux, en remplacement +du cardinal Branda de Castiglione son oncle, évêque de +cette ville. Zanon se rendit le 24 janvier à Rouen pour +célébrer la messe et prêter le serment exigé. Obligé de +retourner promptement à Lisieux, il promit à l'archevêque +de Rouen et à son clergé de revenir, le 24 juin suivant, +fête de Saint-Jean, pour s'acquitter du festin solennel qu'il +leur devait. Mais comme on craignait que ce nouveau +prélat ne manquât à sa parole, les chanoines de Rouen lui<span class="pagenum" id="Page_186">[Pg 186]</span> +firent passer un acte en bonne forme pardevant notaire, +par lequel il promit de donner le 24 juin, le banquet obligé, +et bien conditionné, tel qu'il devait être en semblable conjoncture; +et pour sûreté de son obligation, il engagea tous +ses biens présents et à venir, renonçant formellement à toute +exception de fait et de droit; bien plus, s'obligeant, en cas de +décès, à laisser ses biens engagés à l'archevêque et au chapitre, +jusqu'à ce qu'on les eût convenablement indemnisés.</p> + +<p>Enfin arriva le 24 juin tant désiré; tout le clergé et +tous les officiers dudit clergé se rendirent de la cathédrale +à l'hôtel de Lisieux dont la façade avait été ornée de +superbes tapisseries. Tous les vénérables convives y furent +reçus avec les plus grands honneurs. Des tables avaient été +dressées dans tous les appartements, et le cortège ayant +défilé, chacun prit place dans les salles et dans les tables, +selon son rang et sa dignité, c'est-à-dire, l'archevêque le +premier, puis les évêques, l'official, les abbés, les +chanoines, et les autres en suivant.</p> + +<p>Lorsque tout le monde fut assis, commença le service, +qui fut aussi splendide qu'abondant; en voici le détail<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88" class="label">[88]</a> Ce détail est tiré d'un procès-verbal minutieux de tout ce qui +s'est passé à cette cérémonie; ce procès-verbal a été dressé, sur la +demande de l'Archevêque, par des notaires, séance tenante.</p> + +</div> + +<p>«Devant l'archevêque, furent servis deux plats couverts, +dans l'un desquels il y avait des cerises; l'autre contenoit +trois petits pâtés de veau. On en servit autant à tous ceux +qui étoient dans la même salle, et on versa à chacun du vin +blanc.</p> + +<p>»Après, on mit devant l'archevêque deux autres plats +aussi couverts; dans l'un il y avoit de la venaison, avec +une sauce noire; dans l'autre un chapon gras avec une +sauce blanche; sur le chapon avoient été semées des +amandes et des dragées.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_187">[Pg 187]</span></p> + +<p>»Deux plats qui furent servis devant l'évêque de +Bayeux, contenoient des mets semblables, mais ces deux +plats étoient découverts.</p> + +<p>»Les mêmes mets furent servis à tous les membres du +chapitre, mais toujours dans un plat pour deux chanoines.</p> + +<p>»A chaque service on changeoit de vin, mais on en +donnoit toujours du meilleur, et en abondance.</p> + +<p>»Vint le tour des viandes rôties.</p> + +<p>»Dans le plat destiné à l'archevêque, figuroit un cochon +de lait, deux pluviers, un héron, la moitié d'un chevreuil, +quatre poulets, quatre jeunes pigeons et un lapin, avec les +assaisonnements convenables.</p> + +<p>»On servit la même chose à l'évêque de Bayeux, au +grand-chantre et à l'archidiacre d'Eu.</p> + +<p>»Dans chaque plat destiné à deux chanoines, on servit +seulement un pluvier, un cochon de lait, un butor, +une pièce de veau, une pièce de chevreuil, un lapin, +deux poulets, deux pigeonneaux, avec deux parts honnêtes +de gelée.</p> + +<p>»On servit aussi de ces divers mets aux chapelains et à +tous les autres officiers ou subalternes de l'église, mais dans +un plat pour quatre convives.</p> + +<p>»Bientôt furent apportés avec un grand appareil, +quatre paons rôtis, dont on avoit eu soin de conserver les +queues resplendissantes de leurs riches couleurs.</p> + +<p>»Puis, après quelques instants d'attente, furent servis +de la venaison de sanglier en abondance, et des gâteaux de +froment pétrits avec du lait d'amande.</p> + +<p>»A la fin, vinrent les fromages, les tartes et les fruits. +Il y en eut pour toutes les salles et pour toutes les tables.</p> + +<p>»Les absents même n'eurent pas tort, car maître Gui +Rabaschier, chanoine, et maître Pierre le Chandelier, +chapelain, que leur âge et leurs infirmités avoient empêché<span class="pagenum" id="Page_188">[Pg 188]</span> +de se réunir à leurs confrères, virent arriver chez eux +des valets chargés par l'évêque de Lisieux de leur apporter +tous les mets qui leur auroient été servis, s'ils eussent +assisté en personne au banquet.</p> + +<p>»Après les grâces, qui furent dites par l'Archevêque +dans la grande salle du festin, furent apportées aux convives +des confitures et des épices dans des drageoirs d'argent; +c'est ce qu'on appeloit alors la <i>collation</i>. Les deux baillis et +les autres personnages notables qui avoient dîné séparément +vinrent prendre part à cette collation.</p> + +<p>»Lorsqu'enfin vint le moment de se retirer, l'innombrable +cortège, sortant dans le même ordre qu'il étoit +venu, se rendit, la croix en tête, aux portes de la cathédrale. +Là tous les convives se séparèrent; ainsi finit ce +repas solennel donné par Zanon de Castiglione, qui tint +le siège de Lisieux de 1424 à 1430.»</p> + + +<h4>BON MOT DE M. L'ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX.</h4> + +<p>M. Davian Dubois de Sanzai, mort archevêque de +Bordeaux en 1826, avait gagné contre M. de Camiran, +l'un de ses grands-vicaires, une dinde aux truffes qui se +faisait longtemps attendre. La fin du carnaval approchait; +Monseigneur rappelle au perdant sa gageure; celui-ci +prétend que les truffes ne valent rien cette année.—«Bah, +bah, reprend le prélat, n'en croyez rien; c'est un faux +bruit que font courir les dindons.»</p> + + +<h3>VII.</h3> + +<h3>COURS DE RHÉTORIQUE A LA CUILLER,</h3> + +<h3>SUIVI D'UN DÎNER LOGIQUE.</h3> + +<p>Qui n'a pas connu Sébastien Mercier, auteur quelquefois +assez original? Il voulut un jour (en 1794) donner à une<span class="pagenum" id="Page_189">[Pg 189]</span> +jeune et aimable dame, une leçon de rhétorique, dont les +sens du goût, de la vue et du tact, fissent à table tous les +frais; il l'invita donc à dîner ainsi que son mari.</p> + +<p>On sert la soupe et des cuillers de buis; ensuite des petits +pois et des cuillers d'étain; bientôt après des fraises et des +cuillers d'argent; puis du café avec des petites cuillers en +vermeil; et enfin des glaces avec de très-petites cuillers en +nacre de perles, ornées d'or. Ce frugal dîner finissant, le +savant professeur commença son cours de rhétorique de la +manière suivante en expliquant ainsi ces différents emblêmes.</p> + +<p>La cuiller de buis signifie la manière modeste et simple +dont un orateur doit commencer son discours, c'est l'<i>exorde</i><a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>; +la cuiller d'étain annonce qu'il doit entrer en matière, c'est +la <i>proposition</i>; les cuillers d'argent expriment que la logique +et la rhétorique vont se donner la main, c'est la <i>preuve</i>; +le vermeil indique le courageux effort que l'on doit faire +pour donner à son ouvrage le plus haut degré d'intérêt, +c'est la <i>confirmation</i>; enfin la nacre de perle a pour objet +de rappeler qu'un ouvrage doit toujours finir par les plus +belles pensées, c'est la <i>péroraison</i>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89" class="label">[89]</a> Sans doute l'auteur n'entend parler que de l'exorde modéré; +car il nous semble que Cicéron ne s'est pas servi de la cuiller de +buis de M. Mercier pour apostropher Catilina.</p> + +</div> + +<p>On avouera que ces applications sont, comme le dîner +en question, plus bizarres que justes, on pourrait même +dire plus ridicules. Au reste cette allégorie singulière ne +doit point nous surprendre, elle provient du grand homme +qui a voulu nous prouver à toute force que Newton et +Racine étaient des sots. Il n'est pas mort <i>ab intestat</i>; et +même sa succession n'a pas mal fructifié.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_190">[Pg 190]</span></p> + +<h4>LE DÎNER LOGIQUE.</h4> + +<p>Cette niaiserie de Mercier m'en rappelle une autre de +même force, que les écoliers faisaient jadis courir dans les +pensionnats sous le titre de <span class="allsmcap">DÎNER LOGIQUE</span>:</p> + +<hr class="tb"> + +<p><span class="smcap">La soupe</span>, symbole du <span class="allsmcap">PRINCIPE</span>, parce qu'elle est <i>claire</i> +et très-claire.</p> + +<p><span class="smcap">L'entrée</span>, symbole de l'<span class="allsmcap">IDÉE</span>, parce qu'elle est <i>simple</i> et +très-simple.</p> + +<p>La <span class="allsmcap">PORTION</span>, symbole de la <span class="allsmcap">CONSÉQUENCE</span>, parce qu'elle est +<i>juste</i> et très-juste.</p> + +<p>Dans tous les temps, les écoliers ont été peu prodigues +d'éloges sur la nourriture dans les pensionnats.</p> + +<h4>LA DENT D'ARGENT.</h4> + +<p>La Belgique se distingue quelquefois par des institutions +plus ou moins remarquables; en voici une qui peut figurer +parmi les plus singulières. C'est la fondation d'un prix +accordé à celui qui mangera le plus dans une fête annuelle +vouée au culte de la grande chère; nous ne disons pas de +la bonne, car l'appétit et la capacité de l'estomac donnent +les premiers droits au prix qui est une <span class="allsmcap">DENT D'ARGENT</span>.</p> + +<p>Voici ce qu'ont annoncé les journaux d'octobre 1837.</p> + +<p>«Plusieurs sociétés de Bruxelles, les unes en voiture +avec drapeaux et en costume, les autres à pied, sont allées +le lundi 2 octobre, à Zellich, sur la route de Gand, pour +y faire des dîners suivant l'usage à pareil jour tous les ans. +Une <span class="allsmcap">DENT D'ARGENT</span> a été décernée au <i>plus fort mangeur</i>. +Voilà qui est caractéristique.»</p> + +<p>C'est dommage qu'on ne nous ait pas détaillé les prouesses +de l'heureux polyphage qui a remporté le prix.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_191">[Pg 191]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="SEPTIEME_OBJET">SEPTIÈME OBJET.</h2> +</div> + +<h3>QUELQUES LETTRES SINGULIÈRES,</h3> + +<h3>ÉCRITES + +PAR DES PAPES, DES ROIS, DES PRINCES, etc.</h3> + + +<p>Nous pourrions commencer cet article par des lettres +plus que singulières, à raison de la source dont on les disait +et on les croyait émanées dans les premiers siècles de l'Eglise, +siècles d'une grande foi, mais souvent d'une crédulité +plus grande encore, surtout parmi le peuple. Nous +voulons parler des lettres écrites, disait-on, les unes par +Jésus-Christ, d'autres par la Sainte Vierge; celles-ci par +saint Pierre, celles-là par saint Paul. On en a même vu +tomber du ciel, et quelques-unes apportées par des anges. +Mais depuis le <span class="allsmcap">X</span><sup>e</sup> siècle environ, toutes ces correspondances +surnaturelles ont été mises au rang non-seulement des +apocryphes, mais même des fables. Ce serait donc abuser +de la patience du lecteur que de les lui donner en détail; +nous nous contenterons d'indiquer aux curieux quelques +ouvrages où ils trouveront les textes de ces différentes +pièces, avec les jugements qu'on en a portés.</p> + +<p>1<sup>o</sup> L'une de ces sortes de lettres dont on a le plus parlé, +est la réponse que Jésus-Christ fit à Abgare, roi d'Edesse, +qui lui avait écrit pour l'inviter à venir résider dans ses +Etats. Albert Fabricius a inséré les deux lettres, celle +d'Abgare et celle de Jésus-Christ (en grec et en latin),<span class="pagenum" id="Page_192">[Pg 192]</span> +dans son <i>Codex apocryphus Novi Testamenti</i>; Hamburgi, +1719, 9 tom. <i>in-8<sup>o</sup></i>. Voy. t. I, pp. 317-319. Nous les avons +données en latin et en français, avec quelques détails, dans +nos <i>Recherches sur la personne de</i> J.-C. Dijon, Lagier, 1829, +<i>in-8<sup>o</sup></i>, pp. 40-48.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Une réponse de la Sainte Vierge à une lettre de saint +Ignace. Voy. le <i>Cod. apocr.</i>, t. II, pp. 841-844; ces deux +lettres (en latin) sont fort courtes. Celle de saint Ignace a +pour inscription: <i>Christiferæ Mariæ, suus Ignatius</i>, et celle +de Marie: <i>Ignatio dilecto suo, humilis ancilla Christi Jesu</i>.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Une autre lettre de Marie aux Messéniens; elle a pour +inscription: <i>Maria virgo, Joachim filia, humillima Dei +ancilla, Christi Jesu crucifixi mater, ex tribu Juda stirpe +David, Messaniensibus omnibus salutem, et Dei Patris +omnipotentis benedictionem</i>. Cette lettre de dix lignes (en +latin) porte à la date: <i>Anno filii nostri</i> XLII, <i>nonis</i> julii +(7 juillet). Elle est signée <span class="smcap">Maria virgo</span>; selon d'autres éditeurs, +la signature est ainsi énoncée: <span class="smcap">Maria</span> <i>quæ suprà, +hoc chirographum approbavit</i>; alors ce serait saint Luc qui +aurait servi de secrétaire à la Sainte Vierge. <span class="smcap">Voy.</span> <i>Cod. +apocr.</i>, t. II, p. 849<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90" class="label">[90]</a> On a beaucoup écrit sur cette lettre aux Messéniens; l'un des +derniers ouvrages dont elle est l'objet, est intitulé: <i>L'Antica e pia +tradizione della sagra lettera della gran madre di Dio vergine +Maria, scritta alla nobile città di Messina; illustrata dal P. Pietro +Menniti</i>. Roma, stamperia del Bernabò, 1718, <i>in-4<sup>o</sup></i>, <i>fig.</i> Il existe +un exemplaire de cet ouvrage dans le riche cabinet du savant +M. Leber. <span class="smcap">Voy.</span> le beau Catalogue de sa bibliothèque, n<sup>o</sup> 99.</p> + +</div> + +<p>4<sup>o</sup> Une troisième lettre de Marie, adressée aux Florentins; +elle est si courte que nous pouvons la rapporter +comme échantillon du style que l'on a prêté à la vierge +Marie:</p> + +<p>«<i>Florentia Deo et Domino Jesu-Christo filio meo et<span class="pagenum" id="Page_193">[Pg 193]</span> +mihi dilecta. Tene fidem, insta orationibus, roborare +patientiâ. His enim sempiternam consequeris salutem +apud Deum.</i>» Sans signature. On la croit écrite <i>Anno +Christi</i> LXV, année où Florence, dit-on, a embrassé le +Christianisme. <span class="smcap">Voy.</span> <i>Cod. apocr.</i>, t. II, p. 852.</p> + +<p>5<sup>o</sup> Une lettre de saint Jean, adressée à un hydropique +qui lui avait écrit pour en obtenir sa guérison. La demande +et la réponse (en latin) sont fort courtes. L'hydropique +fut guéri. <span class="smcap">Voy.</span> <i>Cod. apocr.</i>, t. II, p. 927.</p> + +<p>6<sup>o</sup> La correspondance de saint Paul avec Sénèque; il +n'en existe que des débris consistant en quatorze lettres +dont huit de Sénèque et six de saint Paul. Ces lettres, dont +saint Jérôme et saint Augustin ont parlé, ont été publiées +dans un grand nombre d'anciennes éditions, soit des épîtres +de saint Paul, soit des œuvres de Sénèque. Elles ont été +imprimées pour la dernière fois, en 1719, dans le <i>Cod. +apocr.</i>, t. II, pp. 892-904. (Nous avons fait un travail +assez étendu sur ces lettres dont nous donnons le texte et la +traduction française, avec beaucoup de détails historiques +et littéraires sur saint Paul, sur Sénèque et sur les controverses +dont ces lettres ont été l'objet. Ce travail est inédit.)</p> + +<p>7<sup>o</sup> On cite encore une lettre écrite par Jésus-Christ et +apportée du ciel par saint Michel, à un nommé Adalbert, +imposteur du <span class="allsmcap">VIII</span><sup>e</sup> siècle, qui avait singulièrement fasciné +les yeux du peuple; il se disait en relation habituelle avec +les anges. Cette lettre avait été trouvée à Jérusalem près +d'une des portes de la ville. Baluze l'a publiée dans son +appendice aux capitulaires des Rois de la seconde race; et +quoique mutilée, elle occupe encore trois colonnes <i>in-folio</i>. +Adalbert a été condamné en 744 au Concile de Soissons; et +en 745, il a été déposé du sacerdoce au second Concile de +Rome; on croit qu'il a fini ses jours en prison. <span class="smcap">Voy.</span> <i>Cod. +apocr.</i>, t. I, pp. 309-313.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_194">[Pg 194]</span></p> + +<p>8<sup>o</sup> Dans le même <span class="allsmcap">VIII</span><sup>e</sup> siècle, le pape Innocent II envoie +en France au roi Pépin, une lettre écrite par saint Pierre +lui-même et qui fut trouvée à Rome sur son autel. <span class="smcap">Voy.</span> +<i>Cod. apoc.</i>, t. II, p. 913. <i>L'Art de vérifier les dates</i> (t. III, +p. 294) prétend que ce n'est point une supercherie de la +part du Saint-Père, mais que c'est une prosopopée.</p> + +<p>Nous ne prolongerons pas davantage cette nomenclature +de lettres qui d'ailleurs, si elles étaient rapportées tout au +long, n'offriraient guère d'autre singularité que la source +divine dont on a prétendu qu'elles émanaient. Comme elles +sont toutes supposées, nous ne nous y arrêterons pas davantage, +et nous allons passer à d'autres lettres réelles, +authentiques et dont le contenu est plus conforme à la nature +de notre travail. Nous ne remontons pas au-delà du +<span class="allsmcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle. Nous pourrions commencer par les lettres que +s'écrivirent en 1301 le pape Boniface VIII et notre roi +Philippe-le-Bel, pendant leur déplorable démêlé sur la +puissance temporelle, sur la régale, etc.; mais, comme +elles sont, de part et d'autre, dans un style peu convenable +et que, d'ailleurs, elles ont été publiées avec des détails +historiques dans un de nos ouvrages précédents (le <i>Dictionnaire +des livres condamnés au feu</i>, Paris, 1806, t. I, +pp. 54-55), nous nous abstenons de les rapporter ici. En +voici d'autres dont les sujets sont moins graves, sans rien +perdre de leurs droits à la singularité:</p> + + +<h3>I.</h3> + +<h3>LETTRE DU PAPE JEAN XXII</h3> + +<h3>A PHILIPPE LE LONG, ROI DE FRANCE.</h3> + +<p>Ce souverain pontife, nommé Jacques d'Euse, est né à +Cahors en 1243; cardinal en 1312, il fut élu pape à Lyon +le 7 août 1316 et couronné dans la Cathédrale de cette<span class="pagenum" id="Page_195">[Pg 195]</span> +ville le 5 septembre suivant. C'était un homme de petite +taille, mais d'un grand courage, et fort sévère.</p> + +<p>La lettre suivante qu'il écrivit au Roi de France, ressemble +beaucoup plus à l'admonition que ferait un régent +à un petit écolier, qu'à un bref pontifical adressé à un roi: +c'est ce qui en fait une vraie particularité singulière. La +voici; elle a été écrite d'Avignon en 1317.</p> + +<p>«Nous avons appris que, lorsque vous assistez à +l'office divin, particulièrement à la messe, vous tournez +la tête, vous parlez tantôt à l'un, tantôt à l'autre, +sans faire l'attention requise aux prières qui se font pour +vous et pour le peuple. Vous devriez aussi, depuis votre +sacre, prendre des manières plus graves, et porter le +manteau royal comme vos ancêtres. On dit encore +que dans vos États le Dimanche est profané et que dans +ce saint jour on rend la justice, et même qu'on va +jusqu'à faire la barbe et les cheveux<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>; c'est ce que +nous vous avertissons de ne point souffrir.....»</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91" class="label">[91]</a> Se faire la barbe, ou se faire couper les cheveux, le Dimanche, +était alors un péché et un délit civil qui était puni d'une amende +dont la moitié était pour le dénonciateur et l'autre moitié appartenait +au Roi; en cas de non paiement, la prison était de droit.</p> + +<p>A propos de raser la barbe, nous dirons que dans l'Église gréco-russe, +il existait jadis un règlement adopté dans un synode, en 1551, +qui obligeait les Roskolnicks (sectaires) à laisser croître leur barbe +et qui défendait de la couper sous peine de damnation. Voici le +texte de l'article prohibitif: «De toutes les hérésies qui doivent +encourir l'excommunication, nulle n'est plus criminelle et plus +damnable que l'action de se raser. Le sang des martyrs eux-mêmes +ne peut racheter un tel péché; et celui qui se rase pour +le monde, viole la loi divine et se déclare l'ennemi de Dieu qui +l'a créé à son image.»</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_196">[Pg 196]</span></p> + +<p>Dans la même année que cette lettre fut écrite, 1317, on vit +en France un spectacle bien rare et bien terrible. Il s'était +formé des conspirations contre ce pape Jean XXII; on +rechercha les coupables; Hugues Gérard, évêque de +Cahors depuis 1312, fut du nombre; on lui fit son procès, +et, par jugement de la Cour séculière, il fut condamné à +être <i>traîné</i> publiquement (c'est-à-dire attaché derrière un +tombereau sur une claie et traîné jusqu'au lieu du supplice), +à être écorché en quelques parties du corps et à +être brûlé, ce qui fut exécuté. (<span class="smcap">Voyez</span> <i>l'Art de vérifier les +dates</i>, <i>in-8<sup>o</sup></i>, tom. III, p. 383.)</p> + + +<h3>II.</h3> + +<h3>LETTRE DU CURÉ DE SAINT-MÉRY DE PARIS +A S. S. LE PAPE JEAN XXII.</h3> + +<p>Cette lettre date de 1323; elle fut écrite au sujet d'un +nommé Jourdain de l'Isle, seigneur de Casaubon, neveu +du même Pape Jean XXII, par sa femme. Fier de cette alliance, +il se livrait à une conduite désordonnée, et se +signalait par des crimes et même par des atrocités. Le roi +Charles IV lui avait pardonné plusieurs fois à la sollicitation +du Pape; mais Jourdain continuant ses déportements, les +poussa jusqu'au point d'assommer l'huissier du conseil qui +lui apportait l'ordre de paraître à la Cour du Roi pour la +seconde fois. On l'arrêta, on instruisit son procès, et il fut +condamné par arrêt des Maires du Palais, à être attaché à +la queue d'un cheval, traîné jusqu'au lieu du supplice et +à être pendu; ce qui fut exécuté la veille de la Trinité (31 +mai 1323).</p> + +<p>Le lendemain de l'exécution, le curé de Saint-Méry<span class="pagenum" id="Page_197">[Pg 197]</span> +écrivit en latin une fort belle lettre au Pape; en voici la +traduction littérale:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Très Saint Père,</p> + +<p>»Aussitôt que j'ai su que le mari de votre nièce +allait être pendu, j'ai assemblé mon chapitre, et j'ai +représenté qu'il convenait de profiter de cette occasion +pour vous marquer notre très-respectueux attachement +et notre profonde vénération. A peine votre neveu a-t-il +été pendu, qu'avec grand luminaire, nous sommes +allés le prendre à la potence, et bravement nous l'avons +fait porter dans notre église, où, après maints <i>Requiem</i>, +nous l'avons enterré honorablement et <i>gratis</i>.</p> + +<p>»Saint Père, nous continuons à vous demander +votre sainte et paternelle bénédiction.</p> +</div> + +<p> +<i>Signé</i> <span class="smcap">J. Thomas</span>, chevecier.»<br> +</p> + +<p>Il est dit dans l'<i>Art de vérifier les dates</i>, qui nous fournit +cette anecdote: «On doit moins faire attention à la +simplicité ridicule de cette lettre tirée des manuscrits +de Fontanieu (vol. 63), qu'à la juste sévérité du Roi.»</p> + + +<h3>III.</h3> + +<h3>LETTRE DE L'EMPEREUR MAXIMILIEN I<sup>er</sup> +A MARGUERITE D'AUTRICHE, SA FILLE.</h3> + +<p>Cette lettre, datée simplement du 18 septembre, doit +être de l'année 1512; autant elle est connue par des extraits +qui se trouvent dans toutes les biographies de Maximilien, +autant est rare son texte pur, copié exactement +sur l'autographe; c'est ce qui nous engage à le donner ici +dans son entier; car, outre sa rareté, rien n'est plus bizarre +que cette lettre, soit par son objet, soit par le style<span class="pagenum" id="Page_198">[Pg 198]</span> +et l'orthographe de l'auteur, qui, sachant très-peu et +très-mal le français, employait une espèce de jargon franco-germain +pour correspondre avec sa fille Marguerite qui, +ayant été élevée en France, possédait très-bien notre langue +et ignorait l'allemand. L'objet de cette lettre, disons-nous, +est singulier; Maximilien<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>, devenu veuf pour la +seconde fois en 1510, mande à sa fille qu'il ne veut plus +hanter femme nue, qu'il a l'intention de se faire élire +pape et d'être saint. A cet effet il songe à résigner l'empire +à Charles son petit-fils<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>. Mais pour négocier avec le pape +et les cardinaux, il faut de l'argent. Il n'est pas hors de +propos de donner ce sommaire de la lettre en question, +qui, sans cela, serait peut-être inintelligible pour plus d'un +lecteur, comme on va le voir; nous la donnons textuellement,<span class="pagenum" id="Page_199">[Pg 199]</span> +ajoutant seulement quelques accents, pour en rendre +la lecture moins pénible.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92" class="label">[92]</a> Cet empereur, né à Gran le 22 mars 1459, a eu pour père +Frédéric IV, son prédécesseur, qui avait pris pour devise les cinq +voyelles A, E, I, O, U, qu'il interprétait ainsi <i>Austriæ Est Imperare +Orbi Universo</i>, devise fastueuse qui lui convenait d'autant +moins que l'histoire le peint comme un prince indolent, avare et +lâche; il mourut le 19 août 1493. Son fils Maximilien, élu roi des +Romains dès 1486, lui succéda le 7 septembre 1493; il avait épousé +à Gand, le 22 août 1477, Marie de Bourgogne, dont il eut Philippe +né le 22 juillet 1478, et Marguerite née à Gand en 1480, +(c'est à elle que s'adresse cette lettre). Marie mourut le 27 mars +1482, âgée de 25 ans; Maximilien épousa en secondes noces, le 16 +mars 1494, Blanche-Marie, fille du duc de Milan; elle mourut sans +enfants le 31 décembre 1510, et Maximilien, son époux, mourut +à Wels, d'une indigestion de melon, le 12 janvier 1519, n'ayant pu +réussir à se faire nommer pape.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93" class="label">[93]</a> C'est Charles-Quint, fils de Philippe et de Jeanne, infante +d'Espagne, né le 24 février 1500, élu empereur le 28 juin 1519, +couronné le 23 octobre 1520, et qui est mort le 21 septembre 1558, +après avoir abdiqué en 1556.</p> + +</div> + +<p> +«Le 18 septembre.<br> +</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>»Très chière et très amée fylle, jé entendu l'auis +que vous m'auez donné par Guyllain Pingun, nostre +garderobes vyess, dont nous auons encore mius pensé +desus. Et ne trouuons point pour nulle résun bon que +nous nous devons franchement marier, maès avons +plus avant mys nostre délibération et volonté de jamès +plus hanter faeme nue.</p> + +<p>»Et enuoyons demain Monsieur de Gurce, évesque, +à Rome devers le pape<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a> pour trouuer fachon que nous +puyssons accorder auec luy de nous prenre pour ung +coadjuteur, affin que après sa mort pouruns estre assure +de auoer le papat et deuenir prester, et après +estre sainct, et que il vous sera de nécessité que, après +ma mort, vous serés contraint me adorer dont je me +trouueré gloryoes.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94" class="label">[94]</a> Jules II occupait alors le siège pontifical; il avait été élu pape +le 1<sup>er</sup> novembre 1503, et il est mort le 21 février 1513. Il eut pour +successeur Léon X.</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>»Je enuoye sur ce ung poste deuers le roy d'Arogon +pour ly prier quy nous voulle ayder pour à ce parvenir +dont yl est aussi contant, moynant que je résingne +l'empire à nostre commun fils Charles. De sela aussi je +me suys contenté.</p> + +<p>»Le peupl et gentilhomes de Rom ount faet ung +allyance contre les Franchoes et Espaingnos est sunt +<span class="pagenum" id="Page_200">[Pg 200]</span>XX<sup>m</sup> combatans et nous ount mandé que yl veolunt +estre pour nous pour faere ung papa à ma poste, et du +l'empire d'Almaingne et ne veulent avoer ne Franços, +Aregonoes, ne mains null Vénéciens.</p> + +<p>»Je commence aussy practiker les cardinaulx, dont +II<sup>c</sup> ou III<sup>c</sup> mylle ducas me ferunt un grand seruice, +aueque la parcialité qui est deja entre eos.</p> + +<p>»Le Roy d'Arogon a mandé à son ambaxadeur que +yl veult commander aux cardinaulx Espaingnos que yl +veulent fauoriser le papat à nous.</p> + +<p>»Je vous prie, tenés ceste matière empu secret; +ossi bien en briefs jours je creins que yl fault que tout +le monde le sache; car bien mal esté possible de pratiker +ung tel si grand matère secrètement, pour laquell +yl fault auoer de tant de gens et de argent succurs +et practike, et à Diu, faet de la main de vostre +bon père <span class="smcap">Maximilianus</span>, futur pape. Le XVIII<sup>e</sup> jour de +septembre.</p> + +<p>»<i>P.S.</i> Le papa a ancor les vyevers dubls (<i>les fièvres +doubles</i>), et ne peult longement fyvre (<i>vivre</i>).»</p> +</div> + +<p>Tel est ce modèle de style épistolaire de l'empereur +Maximilien I<sup>er</sup>. Sur la fin de sa carrière, il fit quelques +actes marqués au coin de l'originalité. Trois ou quatre ans +avant sa mort, il ne voyageait jamais sans avoir avec lui +un grand coffre, fermé hermétiquement et dont il conservait +soigneusement la clef. Ceux qui l'accompagnaient +croyaient que son trésor était renfermé dans cette caisse; +point du tout: c'était son cercueil, avec le poêle et tous +les objets nécessaires à des funérailles. Sentant approcher +sa fin, il fit son testament, dans lequel il ordonna +qu'après sa mort, on lui coupât les cheveux, qu'on lui<span class="pagenum" id="Page_201">[Pg 201]</span> +tirât les dents, qu'on les broyât et qu'on les réduisît en +cendres; de plus, que son corps fût enfermé dans un sac +rempli de chaux vive, déposé dans son cercueil, et inhumé +sous un autel de l'église de Neustadt. Par la suite son corps +a été transféré à Inspruck où l'empereur Ferdinand I<sup>er</sup> lui +a fait ériger un superbe mausolée.</p> + +<p>Nous avons puisé le texte de la lettre rapportée ci-dessus, +dans le curieux ouvrage intitulé: <span class="smcap">Correspondance</span> <i>de l'empereur +Maximilien I<sup>er</sup> et de Marguerite d'Autriche sa fille, +Gouvernante des Pays-Bas, de 1507 à 1519, publiée d'après +les manuscrits originaux</i>, par M. Leglay, archiviste général +du département du Nord, correspondant de l'Institut. <i>Paris, +Jul. Renouard, 1839, 2 vol. gr. in-8<sup>o</sup>.</i> <span class="smcap">Voy.</span> tom. II, p. 37. +Le savant éditeur a enrichi ce précieux recueil de notes +très-intéressantes.</p> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>LETTRE D'ANNE BOLEYN, +ÉCRITE DANS SA JEUNESSE.</h3> + +<p>Lorsque Anne écrivit cette lettre, elle ne se doutait +guère qu'un jour, pour son malheur, elle monterait sur le +trône d'Angleterre. Il paraît qu'elle résidait alors à la +campagne, et qu'elle se trouvait accidentellement à Londres, +lorsqu'elle adressa la lettre en question à une de ses +amies, nommée Marie, restée à la campagne; elle devait +être encore fort jeune, puisque cette lettre, dans quelques-uns +de ses détails, annonce une naïveté presqu'enfantine. +Nous la donnons traduite littéralement en français; elle +est sans date, mais nous la présumons écrite vers 1521.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_202">[Pg 202]</span></p><div class="blockquot"> + +<p>«Ma chère Marie, voilà un mois que je suis à +Londres, et je ne trouve pas cette ville fort amusante. +On n'y est pas du tout matinal, et il est rare qu'on s'y +lève avant dix heures; il est vrai qu'on se couche tard, +car il est toujours dix heures du soir avant qu'on puisse +se mettre au lit. Je suis déjà fatiguée de cette vie, et +je languirais après le moment de retourner à la campagne +si je ne restais ici à cause des cadeaux que je +reçois.</p> + +<p>»Mon excellente mère m'a conduite hier chez un +marchand de Cheapside (grande rue de Londres); elle +m'a acheté trois chemises neuves<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, à raison de +6 pences (12 s.) l'aune; et je dois recevoir au bal de +lord Norfolk une paire de souliers neufs en étoffe qui +ont coûté 3 shellings (3 fr. 75).</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95" class="label">[95]</a> Il paraît que les chemises, surtout les chemises de toile, +étaient encore rares dans ce temps-là (vers 1520), quoiqu'elles +fussent connues long-temps auparavant; car dès 1385, une reine +de France, la trop fameuse Isabelle de Bavière, femme de Charles VI, +fut taxée d'un luxe extraordinaire, parce qu'elle avait deux chemises +de toile. On ne portait alors que des chemises de serge, et on +les quittait pour se coucher. Cependant nous ne croyons pas que +l'usage indécent de coucher sans chemise se fût prolongé jusqu'au +règne de Henri III, comme le prétend Mayer dans sa <i>Galerie</i> du +<span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, tom. 1, p. 131. Au reste, notre <i>Dissertation historique +sur l'origine et l'usage de la chemise chez les Anciens et les +Modernes</i>, offre beaucoup de détails à cet égard.</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>»La vie peu régulière que je mène, m'a ôté l'appétit; +vous savez qu'à la campagne je déjeûnais d'une +livre de lard et d'un pot de bonne bière; à Londres +à peine puis-je en prendre la moitié. Il est vrai de dire +que j'attends avec impatience l'heure du dîner qui<span class="pagenum" id="Page_203">[Pg 203]</span> +dans les premières maisons est retardée jusqu'après +midi<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96" class="label">[96]</a> Un vieux proverbe nous apprend les heures des repas de la +bourgeoisie dans ces temps-là:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Lever à six,</div> + <div class="verse indent0">Dîner à dix,</div> + <div class="verse indent0">Souper à six,</div> + <div class="verse indent0">Font vivre quatre-vingt-dix.</div> + </div> +</div> +</div> + + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>»Hier au soir, j'ai joué à la main-chaude chez lord +Leicester; lord Surrey y était aussi, et a chanté un air +de sa composition sur la fille de lord Kildare. On la +trouve très-belle; et mon frère m'a dit à l'oreille que la +belle Géraldine (c'est le nom de l'amante de lord +Surrey) est la plus jolie femme de son siècle. J'ai été +bien aise de la voir, car on assure qu'elle est aussi +bonne qu'elle est belle.</p> + +<p>»Je vous prie de bien soigner mon poulailler pendant +mon absence. Ces chères petites bêtes! je les ai +nourries de mes mains. Si Marguerite a achevé de tricoter +mes mitaines en laine rouge, qu'elle me les +envoie par la première occasion.</p> + +<p>»Adieu, chère Marie, je vais à la messe, où vous +aurez une part aussi grande dans mes prières que vous +l'avez dans mon cœur.</p> +</div> + +<p> +»Votre amie,<br> +»<span class="smcap">Anne Boleyn</span>.»<br> +</p> + +<p>Quoique nous ayons dit que cette lettre a pu être écrite +vers 1521, nous avouons qu'il est difficile d'en déterminer +la date, puisqu'on n'a rien de positif sur celle de la naissance +d'Anne; tout ce qu'on en sait, c'est qu'elle est le<span class="pagenum" id="Page_204">[Pg 204]</span> +dernier rejeton du mariage de sir Thomas Boleyn avec +Jeanne Clinston, fille d'un baron de ce nom. Les uns font +naître Anne en 1507, et d'autres, avec peut-être moins +de fondement, en 1499 ou 1500. Ce qu'il y a de certain, +c'est qu'elle passa en France avec la princesse Marie, +sœur de Henri VIII, qui vint y épouser Louis XII, le +9 octobre 1514, et qui fut veuve trois mois après, le +1<sup>er</sup> janvier 1515. Cette princesse Marie repassa en Angleterre +aussitôt après la mort du Roi; mais elle laissa Anne +Boleyn à la Cour de France près de la reine Claude, +femme de François I. Anne y resta huit ans et ne retourna +en Angleterre qu'en 1522, selon Lingard. Alors en admettant +qu'elle est née en 1507, elle aurait eu 15 ans; et c'est +sans doute à cette époque qu'elle aurait passé quelque +temps à la campagne, dans la maison paternelle à Roch-Ford-Hall, +dans le comté d'Essex, où elle était née, ainsi +que son frère Georges, depuis vicomte de Roch-Ford, et +sa sœur Marie, l'un et l'autre ses aînés; alors ce serait dans +cette année 1522 ou la suivante, qu'elle aurait pu écrire +la lettre en question, peut-être à Marie sa sœur aînée. +Quoi qu'il en soit, Henri VIII en devint par la suite éperdument +amoureux, et avant que ses familiers et sa nouvelle +église eussent prononcé la dissolution de son mariage +avec Catherine d'Aragon qu'il avait épousée en juin 1509 +(laquelle dissolution eut lieu le 25 mai 1533), il se maria +secrètement avec Anne Boleyn le 14 novembre 1532; la fit +couronner à Westminster le 1<sup>er</sup> juin 1533; et la nouvelle +mariée accoucha le 7 septembre de la même année 1533, +d'une fille nommée Elisabeth, qui dans la suite (le 17 novembre +1558) monta sur le trône d'Angleterre, où elle se +montra la digne fille de son père, en faisant aussi tomber +une tête royale sous le fer du bourreau.</p> + +<p>Mais de même que Anne Boleyn, fille d'honneur de<span class="pagenum" id="Page_205">[Pg 205]</span> +Catherine d'Aragon, avait fait répudier sa maîtresse et sa +souveraine, de même Jeanne Seymour, fille d'honneur +d'Anne, ne tarda pas à précipiter celle-ci d'un trône usurpé. +Le 22 mai 1535, Anne fut arrêtée par ordre de Henri, livrée +à une Commission qui la condamna à mort, comme +adultère, et elle fut exécutée le 19 mai 1536. Henri avait +lui-même déterminé le genre du supplice, et avait mandé +pour ce bel exploit le bourreau de Calais comme très-habile. +Furent exécutés avec cette malheureuse Anne, son +frère le lord Roch-Ford, Norris, écuyer du Roi, deux +gentilshommes de sa chambre, Brereton et Weston, ainsi +qu'un de ses musiciens nommé Smetton; celui-ci fut pendu, +les autres décapités.</p> + +<p>Il est difficile de se faire une idée du caractère atroce +de Henri VIII, le vrai Néron de l'Angleterre. Son règne a +duré de 1509 à 1547, c'est-à-dire 38 ans, et pendant ces +38 ans, on compte 72,000 exécutions à mort<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>; mais dans ces +72,000 exécutions, il y en a 1,272 de personnages plus ou +moins notables, que ce tyran a commandées lui-même soit +pour satisfaire ses passions brutales, soit pour faire triompher +le schisme qu'il venait d'établir. Voici le détail que +l'histoire nous a transmis de ces 1,272 exécutions:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97" class="label">[97]</a> Le <i>Journal de la Morale chrétienne</i>, tom. XII, p. 362, dit: +«On a compté que sous le règne de Henri VIII, soixante et douze +mille personnes ont péri sur l'échafaud, et l'on voyait souvent +vingt cadavres attachés au même gibet.»</p> + +</div> + +<p>2 Reines, ses épouses, Anne Boleyn et Catherine Howard;—2 +cardinaux;—3 archevêques;—18 évêques;—13 +abbés;—500 prieurs, moines et prêtres;—14 archidiacres;—60 +chanoines;—50 docteurs;—12 ducs, +marquis et comtes avec leurs fils;—29 barons et chevaliers;—335 +autres nobles;—124 citoyens;—110<span class="pagenum" id="Page_206">[Pg 206]</span> +femmes.—Total 1,272 victimes, et leur bourreau couronné +est mort tranquillement dans son lit le 28 janvier +1547, âgé de 56 ans.</p> + + +<h3>V.</h3> + +<h3>LETTRE DE MADAME DE SAINT-ANDRÉ +AU PRINCE DE CONDÉ.</h3> + +<p>Louis I de Bourbon, prince de Condé, né en 1530, se +distingua d'abord dans la carrière des armes; mais après +la funeste mort du roi Henri II, arrivée le 10 juillet 1559, +des mécontentements le jetèrent dans le parti des réformés, +et on l'accusa d'être le moteur de la conspiration d'Amboise, +qui eut lieu en mars 1560; il fut arrêté et emprisonné à Orléans +où était la Cour. Catherine de Médicis et les Guises +étaient furieux contre lui; on instruisit son procès qui +devait se terminer pour lui de la manière la plus funeste.</p> + +<p>C'est dans le cours de ce procès que M<sup>me</sup> de Saint-André, +qui prenait au Prince un grand intérêt, mais qui ne pouvait +pénétrer dans sa prison, lui fit parvenir la lettre amphibologique +suivante, où elle l'engage à persister dans ses +dénégations au sujet de la conspiration d'Amboise. Cette +lettre est symétriquement ainsi conçue:</p> + +<p> +«Croyez-moi, Prince, préparez-vous à<br> +la mort: aussi bien vous sied-il mal de<br> +vous défendre. Qui veut vous perdre est<br> +ami de l'État. On ne peut rien voir de<br> +plus coupable que vous. Ceux qui<br> +par un véritable zèle pour le Roi<br> +vous ont rendu si criminel, étoient<br> +honnêtes gens et incapables d'être<span class="pagenum" id="Page_207">[Pg 207]</span><br> +subornés. Je prends trop d'intérêt à<br> +tous les maux que vous avez faits en<br> +votre vie, pour vouloir vous taire<br> +que l'arrest de votre mort n'est plus<br> +un si grand secret. Les scélérats,<br> +car c'est ainsi que vous nommez ceux<br> +qui ont osé vous accuser, méritoient<br> +aussi justement récompense, que vous<br> +la mort qu'on vous prépare; votre seul<br> +entêtement vous persuade que votre seul<br> +mérite vous a fait des ennemis,<br> +et que ce ne sont pas vos crimes<br> +qui causent votre disgrace. Niez<br> +avec votre effronterie accoutumée,<br> +que vous ayez eu aucune part à<br> +tous les criminels projets de<br> +la conjuration d'Amboise. Il n'est pas,<br> +comme vous vous l'êtes imaginé, impossible<br> +de vous en convaincre; à<br> +tout hasard recommandez-vous à<br> +Dieu.»<br> +</p> + +<p>Pour avoir le vrai sens de cette lettre, il faut en lire +seulement les 1<sup>re</sup>, 3<sup>e</sup>, 5<sup>e</sup>, 7<sup>e</sup> lignes, etc., jusqu'à la fin. Et +alors on y trouvera le sens suivant qui est diamétralement +opposé à celui que présente la lettre lue entièrement de +suite:</p> + +<p> +«Croyez-moi, Prince, préparez-vous à<br> +vous défendre; qui veut vous perdre est<br> +plus coupable que vous. Ceux qui<br> +vous ont rendu si criminel, étoient<span class="pagenum" id="Page_208">[Pg 208]</span><br> +subornés. Je prends trop d'intérêt à<br> +votre vie, pour vouloir vous taire<br> +un si grand secret. Les scélérats<br> +qui ont osé vous accuser, méritoient<br> +la mort qu'on vous prépare; votre seul<br> +mérite vous a fait des ennemis,<br> +qui causent votre disgrace. Niez<br> +que vous ayez eu aucune part à<br> +la conjuration d'Amboise; il n'est pas<br> +possible de vous en convaincre; à<br> +Dieu.»<br> +</p> + +<p>Le procès continua, et, en fin de cause, le Prince fut +condamné à perdre la tête; mais la sentence n'était pas +encore signée, lorsque la mort de François II, arrivée dans +ce moment (le 5 décembre 1560), changea la disposition +des esprits. On sollicita la grâce du condamné, et Charles IX +arrivant au trône, l'accorda. Il était temps, car on prétend +que «la Reine Mère et les Guises, sûrs de la condemnation, +avoient mandé à Orléans jusqu'à quarante bourreaux +les plus experts du Royaume pour l'exécution du +Prince qui ne fut sauvé que par la mort du Roi et le courage +de Lhospital.» Cette anecdote est rapportée dans +une note, p. 385, de l'<i>Indicateur Orléanais</i> ou <i>Histoire +d'Orléans</i>, par M. Vergnaud-Romagnesi, 1830, <i>in-12</i>; +mais nous avouons que Mézerai, Daniel, Velly, Anquetil, +et plusieurs autres historiens que nous avons consultés, ne +mentionnent point ce fait, peut-être imaginé par les ennemis +de la Reine Mère.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_209">[Pg 209]</span></p> + + +<h3>VI.</h3> + +<h3>LETTRE DE CHARLES IX +A LA COMTESSE DE CRUSSOL.</h3> + +<p>Cette lettre, quoique ne portant pas de date, doit avoir +été écrite en avril 1561, dans le mois qui a précédé le sacre +de Charles IX. Le comte de Crussol était alors gentilhomme +ordinaire de la chambre, et M<sup>me</sup> de Crussol, ancienne dame +de la Cour, paraît avoir été dans l'intimité du jeune Roi, +qui alors avait onze ans. C'est ce que fait conjecturer l'expression +plus que familière dont se sert ce Prince en lui +écrivant.</p> + +<p>«Ma vieille lanterne, j'eusse eu aujourd'huy bon +besoing de vostre secours pour receuoir un ambassadeur +qui m'est venu du pays estranger, dont personne +n'entendait le langage; et vous avez la langue si à commandement +que vous en eussiez, à mon advis, entendu +quelque chose pour luy faire response. Et je vous prie, +ma vieille lanterne, de me venir trouver à mon sacre, +ou pour le moins à mon entrée de Paris, ou vous serez +bien enrouillée, si vous n'êtes volontiers veue par vostre +jeune fallot.</p> + +<p> +<i>Signé</i> <span class="smcap">Charles</span>.»<br> +</p> + +<p>La subscription porte: «A ma cousine comtesse +de Crussol.»</p> + + +<h3>VII.</h3> + +<h3>AUTRE LETTRE DE CHARLES IX +AU DUC D'ANJOU, SON FRÈRE.</h3> + +<p>Le duc d'Anjou, qui fut depuis Henri III, venait d'être<span class="pagenum" id="Page_210">[Pg 210]</span> +élu Roi de Pologne (le 9 mai 1573), et son frère Charles +s'empresse de l'en féliciter par la lettre suivante:</p> + +<p> +«A monsieur mon frère, le Roy de Pologne.<br> +</p> + +<p>»Mon frère, Dieu nous a fait la grâce que vous estes +eslu roy de Pologne; j'en suis si aise que je ne sais que +vous mander. Je loue Dieu de bon cœur. Pardonnez-moi; +l'aise me garde d'escrire; je ne sais que dire, mon +frère.</p> + +<p>»Je auons reçeu vostre lettre.</p> + +<p>»Je suis vostre bien bon frère et amy.</p> + +<p> +<i>Signé</i> <span class="smcap">Charles</span>.»<br> +</p> + +<p>Il y a du sentiment dans cette lettre, mais on avouera +que pour un prince qui faisait des vers français, dont +quelques-uns sont passables, voilà de la prose bien singulière. +Nous préférerions la lettre suivante écrite sur le +même sujet par Catherine de Médicis au même duc d'Anjou, +quoiqu'elle soit bien éloignée d'être un chef-d'œuvre. +Elle prouve la joie que répandit dans la famille l'élection +du jeune prince au trône de Pologne.</p> + + +<h3>VIII.</h3> + +<h3>LETTRE DE CATHERINE DE MÉDICIS +AU DUC D'ANJOU.</h3> + +<p>«Mon fils, je ne sais quelles grâces faire à Dieu de +faire tant pour moi que je vous vois ce que je désire. Je +vous prie le bien recognoître et toute la grandeur qu'il +vous baille, que ayez dans le cœur de l'employer pour +son service et de vostre frère qui est si aise de vostre +bien que je ne l'ay jamais vu plus. Il ne reste plus sinon<span class="pagenum" id="Page_211">[Pg 211]</span> +que Dieu vous fasse la grâce de bientost prendre La +Rochelle et vous conserver comme le désire</p> + +<p> +«Votre bonne mère,<br> +<br> +<span class="smcap">Caterine</span>.» (<i>Sic</i>).<br> +</p> + + +<h3>IX.</h3> + +<h3>LETTRE DE CHARLES IX +A SON FRÈRE LE ROI DE POLOGNE.</h3> + +<p>Voici encore une lettre assez singulière écrite par +Charles IX à son frère le Roi de Pologne, peu après l'arrivée +de celui-ci dans ses Etats:</p> + +<p> +A Monsieur mon frère, le Roy de Pologne.<br> +</p> + +<p>«Monsieur mon frère, Balagny, présent porteur, +est si bien instruit de la charge qu'il vous porte que je +penserois luy faire tort si je faisois ceste lettre plus +longue, sinon pour vous dire que, vous estant là, nous +tenons les deux bouts de la courroie, et que, si nous +jouons bien nostre jeu, il faudra tant serrer que nous +fassions crever tout ce qui sera entre deux; et sur ce je +vous baise les mains.</p> + +<p> +«Vostre bien bon frère et amy,<br> +<br> +<span class="smcap">Charles</span>.»<br> +</p> + +<p>Cette lettre sans date a dû être écrite vers la fin de 1573; +alors ce bon et humain Charles IX n'a pas eu trop le temps +de serrer la courroie, car il est mort à Vincennes le 50 +mai 1574.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_212">[Pg 212]</span></p> + + +<h3>X.</h3> + +<h3>LETTRE DE HENRI III, ROI DE FRANCE, +A RÉNÉ DE FAUCIGNY, SON AMBASSADEUR.</h3> + +<p>Nous avons eu occasion dans l'une des lettres précédentes +(celle d'Anne Boleyn, p. 201) de dire un mot de sa fille +Elisabeth, reine d'Angleterre, qui, à l'imitation de son +digne père (Henri VIII, bourreau de deux de ses femmes, +Anne Boleyn et Catherine Howard, décapitées par ses +ordres), fit, à son tour, tomber sur l'échafaud, la tête de +l'infortunée Marie Stuart, sa cousine. Veut-on savoir le +jugement que portait sur cette Elisabeth, un roi de France +son contemporain? Qu'on lise la lettre suivante que +Henri III adressait à l'un de ses ambassadeurs; on y verra +que S. M. Britannique est fort maltraitée par S. M. le Roi +de France, et qu'il n'a pas dû y avoir grandes relations +d'intimité entre elles. Nous conservons dans ce monument +singulier l'orthographe du temps, ou plutôt celle du Roi:</p> + +<p>«Mon cousin, ie veus encore escrire à vous particulièrement, +vue la plène confiance que i'ay en vostre +affection pour moy, comme ainsy pour le triomphe de +la foy et l'abaissement de ses ennemis. Je crois doncques +et veux croyre en la vraye amitié de mons. mon +frère le duc de Sauoye, et me croy debuoir non moins +confier en vos propres aduertissemens..... Mais laissez-moi +vous dire en familier que c'est perdre ses peines et +plumes à mondict frère de Sauoye que de m'escrire et +uouloir aygrir contre cette famme d'Angleterre (la +reine Elisabeth), laquelle je hayts desia plus que la +mort, la tenant et resputant comme il se doit pour<span class="pagenum" id="Page_213">[Pg 213]</span> +vraye fille d'enfer, cruelle et sanguynaire, autant que +les tyrans payens, Tiberius et Nero, ignoble de race, +inexorrable, impie, folle et superbe hérétique et dampnée +bastarde que Dieu veuille tirer de cette terre où elle +fait mille maux depuiz plus de trente ans, martyrisant +les fidelles chrestiens<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a> et respandant le sang royal<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a> +avecque celluy de ses gallants<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a> et aultres comme à +plaisir; en voulant sembler me faire services, elle ajist +en trahyson dans mon royaulme et sur touts mes subjects, +et jusqu'à mes plus proches et familiers, tellement +que i'en ay le cas de conscience, et par fois ie n'ay +pu mériter d'estre absollu et benit pour mes peschez de +cholere et soyf de vendiquation contre cette meschante +reyne. Ne manquez, ie uous prie, à bien fayre connoistre +à nostre Sainct-Père le Pape et à mon frère de +Sauoye en quelles extresmitez et tribullations ie suis +contrainct; et vous layssant à délibérer auec mon chancelier +pour le surplus, je prie Dieu, mon cousin, qu'il +vous veuille assister et tenir en sa saincte et digne +guarde.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98" class="label">[98]</a> Edmond Campian, jésuite anglais, et plusieurs autres catholiques, +furent exécutés en décembre 1581; Antoine Babington et +d'autres catholiques le furent en septembre 1586, etc.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99" class="label">[99]</a> Marie Stuart, reine d'Ecosse, fut décapitée à Fotheringay le +18 février 1587.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100" class="label">[100]</a> Le comte d'Essex fut mis à mort dans la tour de Londres, le +7 mars 1601.</p> + +</div> + +<p> +»A Blaisy, le 12 de may 1588.<br> +<i>Signé</i> <span class="smcap">Henry</span>.»<br> +</p> + +<p>Voici encore un échantillon du style et de l'orthographe<span class="pagenum" id="Page_214">[Pg 214]</span> +de ce prince; il est tiré d'une lettre qu'il adressait à M. de +Villeroi, trésorier de l'Ordre du S.-Esprit créé en 1578. +Henri se plaint gravement du Pape:</p> + +<p>«Villeroy, je suis outré de colère, aiant veu l'indigne +indignité que le Pape m'a faite à moy qui pour +ma religion catolique et si affectionée voulonté an +icelle merytays moings tel afront que nul qui peust +estre ny avoys esté, que je ne suis pas moy-mesmes +maintenant, tant j'an suis hors de moy! Il lui +prand byen que je soys catolique..... Mays je le serai +désormays pour ma consciance seule et non pour son +respect, luy voulant plus de mal et estant si résolu +de luy rendre... Car vous scavez qu'il n'y a ryen +sy dous que la venjeance......»</p> + +<p>Cette lettre doit être de 1585, année où parut le manifeste +du cardinal de Bourbon, relatif au maintien de la foi +catholique, mais dans lequel les ducs de Lorraine et de +Guise sont qualifiés de lieutenants-généraux de la Ligue, etc. +Ce manifeste était appuyé des noms de presque tous les +princes de l'Europe, le Pape en tête.</p> + + +<h3>XI.</h3> + +<h3>LETTRE DE HENRI IV +A MADAME DE MONTGLAT, GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE.</h3> + +<p>On sait que Henri IV<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a> a eu une éducation qui ne se +ressentait en rien de la mollesse de la Cour. Son grand-père<span class="pagenum" id="Page_215">[Pg 215]</span> +maternel, Henri d'Albret, voulut qu'on l'habillât et qu'on +le nourrît dès son bas âge comme les autres enfants du pays, +et qu'on l'habituât à courir et à grimper sur les rochers; +souvent on le faisait marcher nuds pieds et nue tête, et +quand il faisait quelques petites sottises, on ne lui épargnait +pas la correction du fouet<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>. C'est le souvenir de cette +éducation et surtout de cette correction, qui domine dans +la lettre suivante que le bon Henri écrivit à madame de +Montglat, gouvernante de ses enfants<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>; cette lettre a<span class="pagenum" id="Page_216">[Pg 216]</span> +rapport au petit dauphin (depuis, Louis XIII) qui paraît +avoir été bel et bien têtu dans son enfance. Nous allons +respecter l'orthographe du bon roy:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101" class="label">[101]</a> Fils d'Antoine de Bourbon, Roi de Navarre, duc de Vendôme, +et de Jeanne d'Albret, Henri est né au château de Pau, en 1553, +le 14 et non le 13 décembre, comme on le dit ordinairement. Son +extrait-baptistaire est ainsi conçu: «Le <span class="allsmcap">QUATORZIÈME</span> décembre 1553, +ladite Dame Jehanne, princesse de Navarre, accoucha de son +second fils à Pau, entre une et deux heures après minuit; et +lequel fut baptizé le mardy sixième jour de mars, audit lieu +de Pau, et furent les parrains, etc. etc. <i>Signé</i> <span class="smcap">Claude</span> (Regin), +évêque d'Oleron.»</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102" class="label">[102]</a> Il paraît qu'il redoutait cette punition. Un jour Catherine de +Médicis, infatuée de l'astrologie judiciaire, le conduisit avec ses +propres enfants, à Salon chez Michel Nostradamus, pour tirer +l'horoscope de ces petits princes. L'astrologue exigea qu'on lui +présentât le petit Béarnais tout nud; mais celui-ci s'y opposa de toutes +ses forces, croyant qu'il allait être fouetté par le vieillard dont +la longue barbe l'effrayait; cela prouve que ce genre de correction +était assez familier à son égard dans la maison paternelle. Cependant +il se décida, quitta ses vêtements, et le grave prophète, après l'avoir +bien examiné, annonça, dit-on, qu'il serait un jour roi de France, +mais après bien des traverses. Cela n'est nullement probable; le fûté +vieillard se serait bien gardé de faire une telle prédiction en présence +de Catherine de Médicis. Cette anecdote est rapportée, sans cette +dernière réflexion, dans la <i>Galerie du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle</i>, (tom. II, p. 236, +par Mayer, qui a bien tort d'attribuer à Michel Nostradamus la +<i>Chronique de Provence</i>, qui est de César son neveu.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103" class="label">[103]</a> Cette dame de Montglat n'était pas très-bonne, si l'on en juge +d'après la parodie d'un mauvais pamphlet du temps, intitulé: +<i>Questions proposées au Diable par le P. Coton</i>, 1610, <i>in-8<sup>o</sup></i>. On fait +demander au diable par le R. P., <i>si Dieu est l'auteur des langues</i>; +le malin comte de Thorigni, lieutenant-général sous Henri IV, +parodiait ainsi cette question: «Satan, je ne te demande pas si +Dieu est l'auteur des langues, mais quel diable a pu en donner +une aussi méchante à madame de Monglat?» Puis tombant sur +le fameux Concini, il ajoute: «Je ne te demande pas si le serpent +avait des pattes avant le péché d'Adam, mais si Concini avait +des souliers quand il vint à la Cour?...»</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Madame,</p> + +<p>«Je me playns de ce que vous ne m'avez pas mandé +que vous avyez foueté mon filz; car je veux et vous +commande que vous le fouetez (<i>sic</i>) toutes les fois qu'il +sera opyniatre, ou fera quelque chose de mal, sachant +bien par moy-mesme qu'yl n'y a ryen au monde qui +luy face plus de profyt que cella (<i>sic</i>), ce que je +reconnoy par espérience m'avoyre profité; car estant +de son age j'ay esté fort foueté; c'est pourquoy je veux +que vous le fassiez; ce que vous luy ferez entendre. +Adieu, madame de Montglat. Etc., etc.»</p> +</div> + +<p>Cette lettre est sans date, mais elle peut avoir été écrite +vers 1606; le Dauphin avait alors environ cinq ans.</p> + +<p>Nous ignorons si madame de Montglat a eu égard aux +recommandations du Roi, en administrant souvent au petit +Dauphin la correction prescrite; mais ce qu'il y a de certain, +c'est qu'on l'en a encore plusieurs fois gratifié depuis l'affreuse +catastrophe de son malheureux père. Voici ce qu'on +lit dans le <i>journal de l'Estoile</i>, au 29 mai 1610.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_217">[Pg 217]</span></p> + +<div class="blockquot"> + +<p>»Nostre nouveau Roy fut fouetté ce jour, par commandement +exprès de la Roine régente sa mère, pour +s'estre opiniastré à ne point vouloir prier Dieu. M. de +Souvray, son gouverneur, auquel en avoit esté donnée +la commission, n'y vouloit mettre la main, jusques à +ce que, comme forcé par la Roine, fut contraint de +passer outre. Ce jeune prince se voiiant pris, et qu'il +lui en falloit passer par là: «Ne frappez guère fort au +moins,» dit-il à M. de Souvray. Puis peu après, +estant allé trouver la Roine, et Sa Majesté s'estant levée +pour lui faire la révérence comme de coustume: «J'aimerois +mieux, dit le petit prince tout brusquement, +qu'on ne me fist point tant de révérences et tant +d'honneur, et qu'on ne me fist point fouetter.»</p> +</div> + +<p>Encore une anecdote relative à la correction royale en +question; elles ne sont pas communes dans l'histoire, ces +sortes d'anecdotes. Le fait s'est passé au mois d'août de la +même année 1610. On avait fait présent d'un petit faon au +jeune Roi.</p> + +<p>«Prenant plaisir, dit l'Estoile, à chasser après, lui +prist la fantasie de se desrobber de la compagnie finement +sans estre apperceu, et se cacher quelque part, +comme il fist, dans ung buisson où personne ne le vid +entrer: si qu'on ne savoit pour tout où il estoit. Incontinent +l'alarme s'en donna avec effroy, tant pour la +saison plaine d'ombrages, soubçons et desfiances, que +pour le petit aage de S. M. Enfin après une assez longue +recherche, aiiant esté trouvé, M. de Souvrai son gouverneur, +qui en estoit en grande peine, le voulust +fouetter; mais il lui dit que s'il le fouettoit pour cela,<span class="pagenum" id="Page_218">[Pg 218]</span> +jamais il ne l'aimeroit, encore que pour l'amour de la +Roine, il lui fist toujours bonne mine, dont Sa Majesté, +ladite Roine, estant advertie, qui en avoit eu la principale +peur, après qu'elle l'en eust fort tansé, lui dit, +que s'il lui advenoit plus, ce ne seroit pas M. de Souvrai +qui le fouetteroit, mais elle. Le Roy lui promist de plus +n'y retourner; de quoi la Roine contente lui pardonna.»</p> + +<p>Nous allons rapporter une lettre écrite par le même +petit prince lorsqu'il n'était encore que Dauphin; adressée +à son papa, elle doit avoir été écrite vers 1608. C'est l'ouvrage +d'un enfant dont la prononciation n'est pas encore +formée et qui écrit comme il prononce; nulle trace de la +consonne r dans les mots <i>parti</i>, <i>votre</i>, <i>arsenal</i>, <i>gros</i>, +<i>très</i>, etc., etc., ce qui annonce une prononciation mignarde +comme celle des petits enfants. Quant à l'orthographe, +c'est celle de la nature; elle est conforme à la +prononciation, et par conséquent dépourvue de tous principes +élémentaires grammaticaux. Malgré cela, ce petit +jargon a dû faire plaisir au cœur paternel du bon Henri. +Voici cette lettre:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Papa,</p> + +<p>»Depuy que vou ete pati j'ay bien donné du paisi +à maman. J'ay été à la guere dans sa chambe; je sui +allé reconète les enemy. Il étè tous à un tas en la ruele +du li à maman où i dormè. Je les ay bien éveillé avè +mon tambour. J'ay été à vote asena, papa, Moncheu +de Rony m'a monté tou plein de belles ames é tan tan +de gos canon; é puy i m'a donné de bonne confiture è +ung beau petit canon d'agen; i ne me fau qu'un peti +cheval pour le tiré. Maman me renvoie demain à Sain<span class="pagenum" id="Page_219">[Pg 219]</span> +Gemain où je pieray bien Dieu pour bon papa afin qu'i +vous gade de tou dangé et qu'i me fasse bien sage è la +gache de vou pouvoi bien to faire tès humbe sevices. +J'ay fort envie de domi, papa, fe fe Vendome<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a> vou +dira le demeuran et moi que je suj vote tès humbe et +tès obéissan fi, papa, et serviteu.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104" class="label">[104]</a> Ce petit frère était César de Vendôme, fils naturel de Henri IV +et de Gabrielle d'Estrées, né au mois de juin 1594; il avait sept +ans de plus que le Dauphin.</p> + +</div> + +<p> +DAUPHIN.»<br> +</p> + +<p>Cette lettre a été prise dans les <i>Historiettes</i> de Tallemant +des Réaux, tom. I, p. 164<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>; la copie en est plus exacte +que celle qui a été insérée dans le <i>Magasin pittoresque</i>, +tom. II, p. 258.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105" class="label">[105]</a> Les éditeurs des <i>Historiettes</i> ont ajouté cette note à leur copie: +«Cette lettre n'est point celle que les éditeurs de l'<i>Isographie</i> ont +découverte dans les manuscrits de Béthune de la bibliothèque +du Roi, puisque Louis XIII n'a signé que <span class="smcap">Dauphin</span> et non Loys.» +Cette note est pour prouver que la lettre en question n'est point celle +que Henri IV a montrée à Malherbe, et qui a été cause du changement +de l'orthographe du nom de Loys en Louis.</p> + +</div> + +<p>Nous citerons encore un fragment de lettre d'un autre +enfant de Henri IV, d'Elisabeth de France, sœur cadette +de Louis XIII; cette lettre porte la date de 1610, (la princesse +avait alors huit ans, puisqu'elle est née en 1602). +Elle est adressée à <i>Maman Gast</i> (M<sup>me</sup> de Monglat). Le +style en est enfantin comme celui de la lettre précédente +de son jeune frère. On y lit:</p> + +<p>«...... Je voudrois bien passer seu seu Verneulle<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a> +en sagesse, et en danse et en baux habis.....»</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106" class="label">[106]</a> Cette <i>seu seu</i> ou petite sœur, était Gabrielle-Angélique, née en +1602 de Henri IV et de Catherine-Henriette de Balzac d'Entraigues, +marquise de Verneuil. Elle fut mariée le 12 décembre 1622 à +Bernard de la Valette duc d'Epernon. Elle mourut en couches le +24 février 1627. Sa mère Henriette lui survécut et mourut le 9 février +1633.</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_220">[Pg 220]</span></p> + +<p>Nous avons puisé ce léger fragment dans l'annonce de +l'autographe de cette lettre qui a été adjugée le 2 février +1838, à la vente des livres, etc., du cabinet d'un officier-général +étranger, dont le catalogue a été rédigé par M. +Merlin fils, <i>Paris</i>, <i>in-8<sup>o</sup></i> de 66 pag.</p> + +<p>De ces sublimes correspondances de princes passons à +celles de simples particuliers qui peuvent aussi figurer dans +notre recueil.</p> + + +<h3>XII.</h3> + +<h3>LETTRE DE L'ABBÉ DE MONTREUIL +A SON FRÈRE.</h3> + +<p>Cet abbé, bel esprit du siècle de Louis XIV, écrivait +quelquefois d'une manière assez originale. Etant un jour +tombé malade à Calais, il fit part de cette nouvelle à son +frère par la lettre suivante:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Mon frère, on a mandé à notre mère que j'étois +fort malade; dites-lui, je vous prie, que cela ne doit +point lui donner d'inquiétude: les enterrements sont +à bon marché à Calais; je ne lui demande qu'une +douzaine de messes qui ne coûtent que cinq sous au pays +où elle est. Et à vous, mon cher frère, la seule grâce +que je vous demande, c'est de ne me point faire de +mauvaise épitaphe, ou pour mieux dire de ne m'en +point faire du tout; vous m'obligerez sensiblement.</p> +</div> + +<p> +»Votre bon frère,<br> +<br> +<span class="smcap">de Montreuil</span>.»<br> +</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_221">[Pg 221]</span></p> + +<p>Cette lettre donnerait à penser que M<sup>me</sup> de Montreuil +regardait de près à la dépense, et que le frère du malade +avait un talent poétique fort équivoque aux yeux dudit +malade.</p> + + +<h4>AUTRE LETTRE DU MÊME ABBÉ +A L'UN DE SES DÉBITEURS.</h4> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Monsieur Olivier, je vous prie de m'excuser si, +malgré la résolution que j'avois prise, j'ai laissé passer +mercredi sans envoyer saisir vos meubles. Si ce n'étoit +point fête aujourd'hui, vous auriez le plaisir de voir un +sergent; mais soyez tranquille, cela ne tardera pas; et +n'espérez pas que je me laisse plus longtemps corrompre +par votre mauvais exemple. Quoique vous ne m'avez +jamais tenu parole, je suis bien décidé cette fois-ci à +vous tenir la mienne; et bien que vous ayez l'honneur +d'être le plus mauvais payeur de Saint-Cloud, je ne +suis pas décidé à être l'homme le plus patient de Paris; +ainsi à demain.»</p> +</div> + +<p>L'abbé de Montreuil, né à Paris en 1620, est mort à +Valence en 1692. <span class="smcap">Voy.</span> ce que dit de sa personne et de ses +ouvrages, le savant Michault de Dijon, dans ses <i>Mélanges +historiques et philologiques</i>, Paris, Tillard, 1770, <i>2 vol. +in</i>-12, tom. I, pp. 85-94.</p> + + +<h3>XIII.</h3> + +<h3>CORRESPONDANCE LACONIQUE.</h3> + +<p>On connaît deux anglais de la secte des quakers, l'un +demeurant à Philadelphie, et l'autre à Londres, dont la +correspondance est d'un laconisme sans exemple. Ils n'ont<span class="pagenum" id="Page_222">[Pg 222]</span> +pas à craindre qu'on viole à leur égard le secret des lettres, +car ôtez l'adresse à l'extérieur, le nom du lieu d'où ils écrivent +et la date à l'intérieur, vous ne trouverez souvent +que la feuille en blanc avec un signe qui exprime toute +leur pensée. Par exemple, celui de Philadelphie, demandant +un jour à son ami s'il y avait quelque chose de nouveau +à Londres, se contenta de lui adresser la lettre suivante:</p> + +<p> +<i>Phil. Jan. 2, 1835.</i><br> +<br> +«Friend,<br> +<br> +?<br> +<br> +<i>Signé</i> <span class="smcap">Joh. K.</span>..»<br> +</p> + +<p>Ce signe interrogatif placé au milieu de la page exprima +toute la demande.</p> + +<p>Celui de Londres ne fut pas en reste de laconisme; comme +il n'avait rien de nouveau à mander à son correspondant, +la réponse qui suit lui parut suffisante.</p> + +<p> +<i>London, februa., 26, 1835.</i><br> +<br> +«Friend,<br> +<br> +0<br> +<br> +<i>Signé</i> <span class="smcap">Thom Wol</span>...»<br> +</p> + +<p>Ce zéro fit tous les frais de la lettre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_223">[Pg 223]</span></p> + +<p>En général les quakers sont très-économes de paroles, +dans l'usage ordinaire de la vie. Le fait suivant, survenu +à peu près dans le même temps, le prouve: l'un d'eux, +débarquant d'Amérique dans un de nos ports de mer, pour +soutenir un procès qu'il avait, fut instruit qu'avant l'audience +on allait ordinairement rendre visite au président +du tribunal; il s'y rendit. Admis dans le cabinet du magistrat, +sans saluer et sans se découvrir: «Ami, dit-il, +demain j'ai un procès devant ton tribunal; comme tu +me jugeras, Dieu te jugera; adieu.» Et il sortit.</p> + + +<h3>XIV.</h3> + +<h3>LETTRE FACÉTIEUSE +SUR UN PROJET DE RÉFORME DE L'ORTHOGRAPHE.</h3> + +<p>En 1829, un écrivain qui possédait des connaissances +grammaticales assez étendues, a proposé un plan de réforme +de l'orthographe actuelle de la langue française; il ne tenait +sans doute aucun compte de l'inutilité de tous les +efforts que l'on a faits, de tous les livres que l'on a publiés +<span class="pagenum" id="Page_224">[Pg 224]</span>depuis le <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> + siècle jusqu'au <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup><a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>, pour parvenir à cette +réforme qui consisterait à écrire comme l'on parle, c'est-à-dire +à substituer l'orthographe des cuisinières à l'orthographe +de l'Académie, et à nous remettre tous à l'<span class="allsmcap">A</span>, <span class="allsmcap">B</span>, <span class="allsmcap">C</span>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107" class="label">[107]</a> Parmi les ouvrages du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, qui ont paru sur la réforme +de l'orthographe, on distingue:</p> + +<p>Le <span class="smcap">Tretté</span> de la grammère françoëze, par Loys Meigret. <i>Paris, +Chr. Wechel, 1550, in-4<sup>o</sup> de 144 feuillets</i>.</p> + +<p>La <span class="smcap">Tricarite</span>, plus qelqes chants en faueur de plusieurs damoêzelles; +par C. de Taillemont Lyonoes. <i>Lyon, J. Temporal, 1556, +in-8<sup>o</sup> de 152 pag.</i></p> + +<p>La <span class="smcap">Grammère</span> de P. La Ramée. <i>Paris, And. Wechel</i>, 1572, +<i>in-8<sup>o</sup> de</i> x-211 <i>pag.</i></p> + +<p>Les <span class="smcap">Etrènes</span> de poézie fransoëze en vers mezurés, par Jan Antoene +de Baïf, segretere de la çanbre du Roè. <i>Paris, Duval</i>, 1574, +<i>in-4<sup>o</sup></i>.</p> + +<p>Les <span class="smcap">Récréations</span> litérales et mystérieuses pour le divertissement +des savans et amateurs de letres, par E. T. (le P. Dobert, minime +Dauphinois). <i>Lyon, Ant. Valançot</i>, 1646, <i>in-8<sup>o</sup> de</i> XIV-191 <i>pag.</i>—Nouv. +édition très-augmentée, <i>Lyon</i>, 1650, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<p>Voici un échantillon de l'orthographe réformée du P. Dobert. +Voy. l'édition de 1650, p. 603:</p> + +<p>«.... De kel côté ke je me tourne, et kele posture que je prenne, +je me treuve tousjours o péïs de souffranse. Parmi les occupasions +où je tâche d'aléjer mes maus, il y a bien osi du contrepoës, +car la méditasion émeut la flucsion, la lecture fait mal aux ïeux, +et l'écriture nuit à l'estomak, voère même à toutes les otres parties, +suivant ce dire:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">»Tres digiti scribunt, cætera membra dolent.»</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>On conçoit aisément qu'un tel systême d'orthographe n'a pas dû +survivre à son auteur.</p> + +</div> + +<p>Comme ce grammairien, malgré les justes observations +qu'on lui a faites, a sérieusement persisté dans son projet +et même a publié quelque chose à cet égard, un plaisant +lui a adressé, sous le nom de l'académicien Andrieux<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>, la<span class="pagenum" id="Page_225">[Pg 225]</span> +lettre suivante, qui, écrite exactement selon le plan de +réforme, en fait suffisamment sentir le ridicule: cette facétie +nous a paru pouvoir figurer parmi nos lettres singulières; +la voici:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108" class="label">[108]</a> M. Andrieux, aimable poète, bon écrivain, homme de beaucoup +d'esprit, est mort en 1833, âgé de 74 ans. Malgré ses talents, +il avait sur Bossuet une opinion bien étrange et qui, ce nous semble, +ne fait honneur ni à son goût, ni à son jugement:</p> + +<p>«Bossuet, dit-il, est fort souvent un intrépide déraisonneur et +un magnifique charlatan.»</p> + +<p>Il est vrai que cette opinion ne se trouve que dans une lettre particulière, +et il est présumable que l'auteur ne l'eût jamais publiée.</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Mosieu,</p> + +<p>»Il è d'un bon éspri de déziré la réforme de l'ortografe +fransèze aqtuèle, de vouloir la rendre qonforme, +ôtan qe posible, à la prononsiasion; il è d'un bon +grammériin è même d'un bon sitoiiin de s'oqupé de +sète réforme; mèz il è dificile d'i réusir. Voltaire, +aprè soisante & diz an de travô èt à pène parvenu à nou +fère éqrire <span class="allsmcap">FRANÇAIS</span> qome <span class="allsmcap">PAIX</span>, è non pà qome <span class="allsmcap">FRANÇOIS</span> +è <span class="allsmcap">POIX</span>; on trouve anqor dé jan qui répunent à se +chanjeman si rézonable è si simple; lé routine son tenase, +le suqsè vouz en sera plu glorieu si vou l'obtené; +vou vou propozé de marché lanteman è avèq préqôsion +dan sète qarière asé danjereuze; s'è le moiiin d'arivèr ô +but; puisié vou l'atindre!</p> +</div> + +<p> +»<i>Signé</i> <span class="smcap">Andrieux</span>,<br> +<i>Manbre de l'Aqadémie fransèze</i>.»<br> +</p> + +<p>Cet échantillon de la réforme proposée n'est-il pas une +vraie caricature, un travestissement qui donne à penser +que si cette réforme était adoptée, il ne serait plus possible +de reconnaître la langue française, puisqu'on en aurait +fait disparaître tout principe élémentaire grammatical, tout +vestige d'étymologie. J'aimerais presqu'autant l'orthographe +de cet ordre qu'un maire villageois adressa au +desservant de sa commune pour lui enjoindre d'inhumer +un petit enfant:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_226">[Pg 226]</span></p><div class="blockquot"> + +<p>«Ojordhuy a sainq qheurre du soer mosieu le desairvan +voura bin fére l'illumation de lanfan de Pinchonet +mort né avant que dètre au monde ciderrière dénommé.</p> + +<p>»Ce venredi 3 ahou 1832.</p> +</div> + +<p> +<i>Signé</i> B...., mère de C...»<br> +</p> + +<p>Ce billet, à part le style, nous paraît, sous le rapport de +l'orthographe, aussi rationnel que la lettre attribuée à +Andrieux, puisque ce maire a bien certainement écrit +comme il parlait.</p> + +<p>Au reste, il est incontestable que, si la lettre précédente, +orthographiée selon la prononciation parisienne, était écrite +par un provençal, par un lorrain, par un franc-comtois, +par un picard, par un normand, par un breton, conformément +à la prononciation usitée dans leurs provinces respectives, +il est incontestable, disons-nous, qu'on aurait +six lettres d'orthographes différentes. Où en seraient non +seulement la pureté, mais l'unité de notre langue? Convenons +donc qu'une réforme subite et complète de l'orthographe +d'une langue est la chose impossible; et, comme le +dit très-judicieusement M. Ch. Nodier: «Proposer cette +réforme est le fait d'un esprit présomptueux et superficiel, +dont la portée manque d'étendue, ou le savoir de maturité.»</p> + + +<h3>XV.</h3> + +<h3>LETTRES DE DEUX FASHIONABLES.</h3> + +<p>Le style épistolaire, comme tant d'autres parties de notre +littérature, est aussi entré depuis un certain nombre +d'années, dans la voie du progrès sous l'égide du romantisme; +et si ses pas n'ont point été aussi rapides que ceux +qu'y ont faits la poésie, l'art dramatique, le roman, etc.,<span class="pagenum" id="Page_227">[Pg 227]</span> +ils n'en sont pas moins très-marquants. C'est ce que vont +prouver les deux lettres suivantes écrites en 1825 par des +fashionables du premier mérite et bien faits pour donner +des leçons, dans ce genre, à la société régénérée. On +verra dans ces lettres qu'il est du bon et de la dernière fashionabilité +de dater, comme faisait lord Byron<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>, chaque +lettre, de <i>Venise</i>; qu'il est également, du bel air de mettre +l'année avant le nom du mois et le quantième après ledit +nom, puis le numéro de la maison avant le nom de la rue; +ce qui, soit dit entre nous, est bien un peu mettre la +charrue devant les bœufs; n'importe, pourvu que tout +soit à l'anglaise pour la forme, et d'un style romantique +renforcé pour l'expression, cela sera à merveille et dans le +vrai genre. On en va juger par les exemples ou plutôt les +modèles suivants, où nos fashionables qui, comme M<sup>me</sup> de +Sévigné, n'écrivaient point pour le public, se sont distingués +pour la forme et surtout pour l'expression, qui offre +une admirable variété d'heureux néologismes.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109" class="label">[109]</a> Georges-Noël Gordon lord Byron, célèbre poète anglais, né le +22 janvier 1788, est mort à Missolonghi (Grèce), le 19 avril +1824.</p> + +</div> + + +<p>PREMIÈRE LETTRE.</p> + +<p> +<i>Venise, 1825, juillet 20.</i><br> +<br> +»Mon cher ami,<br> +</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>»Même avant d'avoir reçu votre dernière chose d'art, +je savais que vous teniez un rang parmi les sommités +de l'époque. Nous sommes ici plusieurs illustrations qui +avons été vivement frappés de l'idéalisme dont cette +chose d'art est palpitante. L'excentricité qui vous caractérise +y brille de tous ses resplendissements. Les douleurs<span class="pagenum" id="Page_228">[Pg 228]</span> +stridentes de votre cœur d'homme y apparaissent +mélancolieuses et lancinantes aussi bien que la spontanéité +de votre langage vibrant.</p> + +<p>»Je vis hier lady Warth dans un raout, chez la +marquise de Senancourt. Cette femme de poésie, +coiffée d'un turban à la moabite, a laissé tomber des +paroles échevelées qui s'harmoniaient avec les mystérieuses +effluves échappées de sa main. Près d'elle je +reconnus Antony Florival, l'un des hommes d'élégance +de la fashionabilité parisienne, qui ont le plus de distinction.</p> + +<p>»Entre nous, je doute que lady Warth résiste à +l'âcre fascination de mes regards corrosifs.</p> + +<p>»Surtout, ne soyez pas discret.</p> +</div> + +<p> +»Votre ami,<br> +N......»<br> +</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>»P. S. Puis-je vous demander un service? Il s'agit +de vous transporter dans mon appartement, 25, rue de +Provence, au quatrième au-dessus de l'entresol. Après +avoir demandé la clef à mon portier, dont les inexplicables +pointilleries m'ont si fort harcelé avant mon +départ, vous voudriez bien prendre chez moi trois foulards, +les miens étant réduits à un état voisin de l'idéalité, +et me les renvoyer par notre ami Zelberg que +j'attends le mois prochain. Vous savez combien je tiens +à la confortabilité.»</p> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_229">[Pg 229]</span></p> + + +<p>SECONDE LETTRE.</p> + +<p>RÉPONSE.</p> + +<p> +<i>Du Château</i> de<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.... 1825, août, 5.<br> +</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110" class="label">[110]</a> Qu'on n'aille pas prendre au pied de la lettre cette expression +<i>du château</i> de.....; l'auteur de cette lettre n'a peut-être jamais approché +de la grille d'aucun château; mais il est bien et très-bien, +dans certaine littérature <i>à gants jaunes</i>, de dater ses lettres ainsi +que ses préfaces, sinon de Venise, du moins du château de...., +château que, toutefois, on peut placer en Espagne crainte d'erreur.</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Merci pour vos compliments sur ma chose d'art, +mon cher ami, merci à vous, homme de progrès, pour +avoir si bien compris l'actualité et l'idéalité dont elle palpite. +J'ai relu cette lettre tout-à-l'heure encore dans un +délicieux cottage où je viens faire de l'art tous les matins. +Ma pensée s'y produit avec plus de spontanéité, et mon +ame histérique semble y respirer plus à l'aise.</p> + +<p>»Je suis allé hier à Paris où j'ai vu plusieurs hommes +de fashion et plusieurs femmes de gaze et de fleurs de +votre connaissance.</p> + +<p>»Pour m'acquitter de votre commission, je me suis +rendu chez vous et j'ai demandé la clef de votre appartement +à votre portier; mais cet homme, qui ne me fait +nullement l'effet d'un homme de poésie, a opposé à +ma demande le rationalisme le plus absurde et le plus +obstiné. J'allais lui déduire la causalité de ma demande, +il a osé me dire que vous lui deviez 14 fr. 75 c. pour +brossage d'habits et autres frais aussi indignes de vous, +et que nul objet à vous appartenant ne sortirait avant +l'entier acquittement de cette somme. Ayant perdu la<span class="pagenum" id="Page_230">[Pg 230]</span> +semaine dernière trois cents louis dans un steeple-chase +contre une célébrité de notre club, je me suis vu à +regret dans l'impossibilité de lever l'obstacle résultant +de l'irrationalité de ce misérable.</p> +</div> + +<p> +«Votre ami dévoué.<br> +R......»<br> +</p> + +<p>Nous allons terminer cette série de chefs-d'œuvre espistolaires +par trois lettres empruntées aux orientaux, pour +juger de la différence du style. Car le style turc, le style +hindou, le style chinois n'ont rien de commun avec le +style européen. Ce sera encore une singularité. Nous ne +retrouverons dans ces missives orientales ni la clarté du +style de Voltaire, ni le naturel de celui de M<sup>me</sup> de Sévigné. +Mais nous en serons dédommagés par la boursoufflure des expressions, +par les grands compliments et par l'exagération +des titres<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>. Commençons par le turc.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111" class="label">[111]</a> En voici un exemple ancien, tiré de la correspondance du +sultan Achmet avec Henri IV, sous la date du 20 mai 1604. Nous +nous bornons à citer les titres que prend le Grand-Seigneur et ceux +qu'il donne à Henri IV.</p> + + +<p>AU NOM DE DIEU.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«L'Empereur <span class="smcap">Amat</span> (Achmet) fils de l'empereur Mehemet, +toujours victorieux, marque de la haute famille des +empereurs ottomans, avec la grandeur et splendeur de laquelle +tant de pays sont conquis et gouvernés.</p> + +<p>»Moi qui suis par les infinies grâces du juste, grand et +tout-puissant Créateur, et par l'abondance des miracles du +chef des prophètes, empereur des victorieux empereurs, +distributeur des couronnes aux plus grands seigneurs de +la terre; serviteur des deux très-sacrées et très-augustes +villes de la Mecque et Médine; protecteur et gouverneur +de la sainte Jérusalem; seigneur des plus grandes parties +de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, à savoir des royaumes +de la Grèce, d'Esclavonie, de Themisvar.... (ici est une +nomenclature de plus de quarante pays); seigneur des +mers Blanche, Rouge et Noire et de tant d'autres divers +pays, îles, détroits, passages, peuples, familles, générations +et d'un nombre infini de victorieux hommes de guerre +qui reposent sous l'obéissance de moi qui suis l'empereur +Amat, fils de l'empereur Mehemet, de l'empereur Amurat, +de l'empereur Selim, de l'empereur Soliman, de l'empereur +Bajazet, etc.; par la grâce de Dieu, recours des grands +princes du monde et refuge des honorables empereurs.</p> + +<p>»Au plus glorieux, magnanime et grand-seigneur de la +créance de Jésus, élu entre les princes de la nation du Messie, +médiateur des différends qui surviennent entre le peuple +chrétien, seigneur de grandeur, majesté et richesses, +glorieux guide des plus grands, <span class="smcap">Henri IV</span>, empereur de +France, que la fin de ses jours soit heureuse!»</p> + +<p>Etc., etc., etc.</p> +</div> + + +</div> + + +<h3>XVI.</h3> + +<h3>LETTRE D'IBRAHIM-PACHA +AU GRAND-SEIGNEUR.</h3> + +<p>Le sultan Mahmoud ayant cédé, en 1833, le gouvernement +d'Adana (<i>Turq. asiat.</i>), à Ibrahim-Pacha, pacha +d'Egypte, celui-ci adressa la lettre suivante à sa Hautesse<span class="pagenum" id="Page_231">[Pg 231]</span> +pour la remercier, faire acte de soumission, etc. Nous ne +pouvons donner que la traduction.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Mon sublime, magnanime, courageux, puissant +et grand souverain, notre bienfaiteur, le bienfaiteur de +l'humanité;</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_232">[Pg 232]</span></p> + +<p>»Puisse le Ciel accorder à ta sublimité une vie sans +fin, et puisse-t-il faire que l'ombre de ta sublimité +serve de protection à tous les hommes et particulièrement +à mon humble tête!</p> + +<p>»Ton inépuisable bonté t'a porté, ô très-gracieux +souverain, à m'accorder le gouvernement d'Adana.</p> + +<p>»Encouragé par cette nouvelle faveur de ta sublimité, +la durée de ma chétive existence sera entièrement +consacrée à prier Dieu pour la conservation de ta vie et +la prolongation de ton règne. Comme mon cœur est +plein du sentiment de la reconnaissance, je ne forme +plus d'autre vœu (Dieu m'en est témoin) que d'agir +de manière à mériter la gracieuse approbation de ta +sublimité, et à trouver l'occasion de me dévouer tout +entier à ton service.</p> + +<p>»Dans le but de t'exprimer ma vive gratitude et +mes très-humbles remercîments, j'ose déposer cette +humble supplique au pied du trône du sublime, du +magnanime, du courageux, du puissant, du grand +Padischah, notre auguste souverain, le bienfaiteur de +tous les hommes.»</p> +</div> + +<p>L'original de cette lettre est entièrement écrit de la main +d'Ibrahim-Pacha, signé par lui et scellé du sceau de ses +armes.</p> + +<p>Passons à l'Hindou.</p> + + +<h3>XVII.</h3> + +<h3>LETTRE DE KRICHNAYA +AU BRAME LATCHOUMANAYA, SON SUPÉRIEUR.</h3> + +<p>Nous devons prévenir que, dans l'étiquette épistolaire +de l'Hindoustan, un supérieur qui écrit à son inférieur met<span class="pagenum" id="Page_233">[Pg 233]</span> +toujours son nom le premier dans le début de la lettre; et +au contraire, un inférieur qui écrit à son supérieur place +son nom le second. Observons encore qu'on ne se sert jamais +de la seconde personne, mais toujours du pluriel à la +troisième; on ne dira pas: «A vous seigneur,» mais on +mettra: «A eux seigneurs, les seigneurs brahmes, les +brahmes (un tel).» Il faut également se bien garder de +mentionner dans une lettre des respects ou des civilités pour +la femme de celui à qui l'on écrit; seulement parler d'elle +serait une indiscrétion, une impolitesse dont le mari serait +offensé. On ne se sert jamais de cire noire pour annoncer +la mort d'un parent; mais on brûle un peu l'extrémité de +la feuille de palmier sur laquelle on écrit. Les Hindous sont +très-susceptibles en fait d'étiquette; aussi il faut prendre +toutes les précautions, surtout d'inférieur à supérieur, pour +ne rien négliger de ce qui tient à la soumission, disons +mieux, à la plus basse servilité, mais particulièrement aux +compliments exagérés. C'est ce que nous allons trouver +dans la lettre suivante qui est une réponse qu'un inférieur +fait à son supérieur.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«A eux, seigneurs, les seigneurs brahmes, les +grands brahmes <span class="smcap">Latchoumanaya</span>, qui sont ornés de +toutes les vertus, qui sont grands comme le Mont-Mérou<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>, +qui possèdent une connaissance parfaite des +quatre védams, qui par l'éclat de leur vertu, brillent +comme le soleil; dont la réputation est répandue dans +les quatorze mondes et qui y sont loués. Moi, leur très-humble +serviteur et esclave <span class="smcap">Krichnaya</span>, me tenant à +une distance d'eux, les deux mains jointes, la bouche +close, les veux baissés, la tête inclinée, et attendant<span class="pagenum" id="Page_234">[Pg 234]</span> +dans cette humble posture qu'ils daignent jeter les +yeux sur celui qui n'est rien en leur présence; après +avoir obtenu leur permission, m'approchant d'eux +avec crainte et respect, et me prosternant par terre à +leurs pieds qui sont la fleur même appelée <i>Tavaraï</i><a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>, +après les avoir profondément salués, et les avoir baisés, +je leur fais, à ces pieds, cette humble supplique, savoir:</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112" class="label">[112]</a> Ce mot désigne le nom sous lequel le Dieu Vichnou veut être +adoré parmi les montagnes.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113" class="label">[113]</a> C'est une espèce de lis d'étang ou Nénuphar, <i>Nymphœa +lotus</i>. Les Indiens prétendent que leur première divinité, Brahma, +est sortie de cette plante. On sait combien elle était en vénération +chez les anciens Egyptiens; elle croît abondamment dans les +canaux qui servent à conduire les eaux du Nil pour arroser et fertiliser +la campagne.</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>»L'année vicary, le vingtième du mois de Pouchin, +moi, votre très-humble esclave, que vous avez daigné +regarder comme quelque chose, ayant reçu des deux +mains la lettre que votre excellence s'est abaissée jusqu'à +m'écrire, l'ayant baisée et l'ayant mise sur ma +tête, je l'ai, après cela, lue avec toute l'attention dont +j'étais capable. Votre excellence peut être assurée que +j'exécuterai ponctuellement ce qu'elle contient sans +m'écarter de l'épaisseur d'un grain de sésame, de la +teneur de ses ordres. L'affaire mentionnée dans la +lettre est en bon train et j'espère que par la vertu de +l'<i>assirvahdam</i><a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a> de votre excellence, elle se terminera<span class="pagenum" id="Page_235">[Pg 235]</span> +bientôt à son honneur et avantage. Aussitôt qu'elle +sera finie, moi votre très-humble serviteur et esclave, +je ne manquerai pas de me rendre auprès des pieds de +votre excellence pour recevoir ses ordres.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114" class="label">[114]</a> Ce mot répond à notre <i>Dieu vous bénisse</i>; c'est une expression mystérieuse, +composée de trois autres qui renferment d'heureux +souhaits. Les brahmes et les gourous (prêtres) seuls ont le +pouvoir de conférer l'<i>assirvahdam</i>, ou de prononcer ce mot +sacré sur les personnes qui les traitent avec respect ou qui leur +font des présents.</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>»Du reste, je prie votre excellence de m'intimer les +avis et les instructions nécessaires pour me conduire +d'une manière qui lui soit agréable, et de m'indiquer +la meilleure voie pour servir ses pieds sacrés, qui sont +la fleur de Tavaraï elle-même. Pour cela il ne sera pas +nécessaire que votre excellence s'abaisse encore jusqu'au +point de m'écrire une seconde fois; il suffira que sa +bonté me fasse parvenir une feuille de bétel échancrée +avec l'ongle<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>, par quelqu'un qui m'expliquera ses +ordres de vive voix.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115" class="label">[115]</a> Ce mode équivaut souvent à une lettre de créance pour porter +des ordres verbaux.</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>»Telle est ma très-humble supplique.»</p> +</div> + +<p>Cette lettre est tirée de l'ouvrage très-curieux de +M. l'abbé Dubois, intitulé: <i>Mœurs, Institutions et Cérémonies +des peuples de l'Inde</i>. Paris, 1825, <i>2 vol. in-8<sup>o</sup></i>. +<i>Voy.</i> tom. II, p. 107-111.</p> + +<p>Finissons par le chinois:</p> + + +<h3>XVIII.</h3> + +<h3>LETTRE CHINOISE +ADRESSÉE A LA REINE D'ANGLETERRE.</h3> + +<p>Cette lettre que nous ne rapportons qu'à cause de la +singularité de quelques expressions, a été adressée, en 1839, +à sa majesté la reine Victoria, par des commissaires délégués +du gouvernement chinois, pour l'engager à supprimer<span class="pagenum" id="Page_236">[Pg 236]</span> +pour toujours le fatal commerce de l'opium, si funeste, +disent-ils, au genre humain. Voici cette lettre où ils +s'expriment d'une manière aussi cavalière que ridicule par +les titres qu'ils se donnent.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Nous les enfants de la dynastie céleste, qui avons +accepté les dix mille royaumes de la terre, nous possédons +un degré de majesté divine que vous ne pouvez +pas sonder. Ne dites pas que nos avertissements vous ont +manqué.</p> + +<p>»Vous, Reine, en recevant cette lettre, prenez +immédiatement les mesures nécessaires pour empêcher +le commerce de l'opium; et faites-les-nous connaître.</p> + +<p>»Ne cherchez en aucune manière à user de fausseté +ou à éluder nos ordres. Nous ne vous permettons ni des +détails, ni des détours.</p> + +<p>»Nous nous tenons avec anxiété sur notre orteil en +attendant votre réponse.</p> + +<p>»Donné la seconde lune de la <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> année.</p> + +<p>Signé <span class="smcap">Lin</span>, <i>commissaire impérial, président +de l'administration de la guerre, vice-roi +de Hoo-Kwang</i>.</p> + +<p><span class="smcap">Tang</span>, <i>l'un des présidents du conseil de guerre, +vice-roi de Canton et de Quangse</i>.</p> + +<p>E, <i>vice-président du conseil de guerre et +gouverneur de Canton</i>.</p> +</div> + +<p>Voilà de plaisants Chinois avec leur ton grossier et leur +style de Rodomont; aussi, le surintendant, jugeant cette +pièce par trop impérieuse et trop contraire aux règles de +la diplomatie, n'a pas cru devoir la mettre sous les yeux de +la Reine.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_237">[Pg 237]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="HUITIEME_OBJET">HUITIÈME OBJET.</h2> +</div> + +<h3>QUELQUES DOCUMENTS SINGULIERS +EMPRUNTÉS +A L'HISTOIRE, A LA LÉGISLATION ET A LA LITTÉRATURE, +CHEZ LES ANGLAIS.</h3> + + +<h3>I.</h3> + +<h3>ORDONNANCE DE RICHARD I, +ROI D'ANGLETERRE.</h3> + +<p>Lorsque Richard, dit Cœur de Lion, s'apprêta à partir +en 1190 pour la troisième croisade<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a> à la tête d'une armée +de trente-cinq mille hommes, qu'il devait réunir à celle de<span class="pagenum" id="Page_238">[Pg 238]</span> +Philippe Auguste, chef de cette même croisade, il fit un +règlement de police pour ses troupes qui allaient s'embarquer. +Nous allons rapporter cet acte dont les dispositions ne +sont pas tout-à-fait en harmonie avec le Code pénal actuel +de la marine, chez les nations policées.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116" class="label">[116]</a> On compte ordinairement sept croisades:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Celle de 1096, prêchée par Pierre l'Hermite, sous Philippe I. +Les croisés s'emparent de Jérusalem en 1098; Godefroi de Bouillon +en est nommé roi.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Celle de 1147, prêchée par S.-Bernard, sous Louis VII dit +le Jeune. L'empereur Conrad III y prend part.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Celle de 1190, sous Philippe II dit Auguste. C'est celle dont +nous parlons dans cet article.</p> + +<p>4<sup>o</sup> Celle de 1204, prêchée par Foulques de Neuilly sous le +même roi Philippe Auguste. On s'empare de Constantinople. +Baudouin, comte de Flandre, en est le I<sup>er</sup> empereur.</p> + +<p>5<sup>o</sup> Celle de 1213, sous le même roi.</p> + +<p>6<sup>o</sup> Celle de 1248, sous Louis IX, qui y fut fait prisonnier le +5 avril 1250, et qui obtint sa délivrance le 5 mai suivant, moyennant +la restitution de Damiette et une rançon de 400,000 fr. (plus +de 7,000,000 de notre monnaie actuelle).</p> + +<p>7<sup>o</sup> Celle de 1270, sous le même roi S.-Louis, qui meurt en +Afrique le 25 août de la même année.</p> + +<p>Les croisades, sous le rapport politique, ont été malheureuses et +désastreuses pour la France; mais sous le rapport du commerce, +des arts, des usages et même des lettres, leur résultat a fait faire un +grand pas à la civilisation.</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>«1<sup>o</sup> Celui qui en tuera un autre à bord d'un vaisseau, +devra être lié à celui qu'il aura tué, et, dans cet état, +jeté à la mer.</p> + +<p>»2<sup>o</sup> Celui qui en tuera un autre sur terre, devra +pareillement être attaché avec le cadavre, et enterré +avec lui.</p> + +<p>»3<sup>o</sup> Celui qui sera légitimement convaincu d'avoir +tiré le couteau ou autre arme pour frapper quelqu'un, +ou qui en aura frappé un autre jusqu'à effusion de +sang, aura la main coupée.</p> + +<p>»4<sup>o</sup> Celui qui frappera un autre de la main sans +effusion de sang, sera plongé trois fois dans la mer.</p> + +<p>»5<sup>o</sup> Celui qui se servira de termes injurieux, invectives, +imprécations et malédictions, sera condamné à +payer autant d'onces d'argent qu'il aura insulté de +fois.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_239">[Pg 239]</span></p> + +<p>»6<sup>o</sup> Celui qui aura volé, quand il sera convaincu +légitimement, devra avoir la tête rasée, arrosée de poix +bouillante, et frottée avec de la plume ou du duvet, +afin qu'on puisse le reconnaître; et, en cet état, il sera +mis à terre et abandonné dans le premier lieu qu'on +rencontrera.»</p> +</div> + +<p>Cette ordonnance est bien marquée au coin de la barbarie +du siècle qui l'a produite. Finissons par un mot sur +cette croisade.</p> + +<p>Les deux rois, Philippe Auguste et Richard, partirent +ensemble de Vezelai, le 4 juillet 1190; l'empereur Barberousse, +parti dès 1189, eut part à cette croisade, qui commença +par des succès et qui finit mal. Cet Empereur mourut +au milieu de ses exploits, pour s'être, comme Alexandre, +baigné dans le Cydnus. Philippe et Richard, après avoir +pris plusieurs villes et entre autres Saint-Jean-d'Acre +(Ptolemaïs), se disputent, acquièrent de la gloire et finissent +par perdre leur armée. Philippe revient en France, et +Richard, dans son retour, est fait prisonnier en Allemagne +par Léopold duc d'Autriche qui l'envoie à l'Empereur; il +ne revient en Angleterre qu'en 1193; sa rançon fut de +100,000 marcs.</p> + +<p>Frédéric Barberousse mourut le 10 juin 1190; Richard, +né en 1156, couronné à Westminster le 3 septembre 1189, +mourut le 6 avril 1199; et Philippe Auguste mourut à +Mantes le 14 juillet 1223.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_240">[Pg 240]</span></p> + + +<h3>II.</h3> + +<h3>EPISODE BIOGRAPHIQUE +DE LA JEUNESSE D'ELISABETH WOODVILLE, +SIMPLE PARTICULIÈRE, +DEVENUE REINE D'ANGLETERRE.</h3> + +<p>Cette Elisabeth était fille du chevalier Richard de +Woodville, créé depuis lord comte de Rivers, et de Jacqueline +de Luxembourg duchesse douairière de Bedfort; +elle naquit vers 1440. Il paraît que dans sa jeunesse elle +demeurait à la campagne, où, selon les mœurs du temps, +elle ne dédaignait pas de se livrer aux occupations champêtres +les plus communes. C'est ce que prouve une pièce +très-curieuse écrite de sa main sous le titre de <span class="smcap">Journal</span>, +que l'on a découverte dans les papiers de sa famille. +Elisabeth pouvait avoir alors quatorze à quinze ans; elle +rend compte dans ce journal, de toutes ses actions de la +journée avec une naïveté et une simplicité qui annoncent +qu'elle ne prévoyait guère le sort brillant et malheureux +qui l'attendait un jour sur le trône d'Angleterre. On n'a +publié qu'un fragment du journal autographe en question. +le voici; c'est Elisabeth elle-même qui parle:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Le lundi matin, levée à quatre heures pour aider +Catherine à traire les vaches.</p> + +<p>»A six heures, le déjeûner.</p> + +<p>»Sept heures, je suis descendue dans la cour, avec +la duchesse ma mère, et nous avons donné à manger à +vingt-huit pauvres, tant hommes que femmes. J'ai +grondé Roger sévèrement pour avoir témoigné du mécontentement +de ce que nous le faisions attendre et +laissions refroidir le dîner.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_241">[Pg 241]</span></p> + +<p>»A dix heures, le dîner auquel prend part John +Gray de Grooby, l'un de ceux qui viennent nous voir +ordinairement.—C'est un jeune homme bien honnête.... +mais que m'importe!—Une fille vertueuse +doit s'abandonner aux vues de ses parents.—John est +petit mangeur.—Il m'a adressé plusieurs coups-d'œil +affectueux.</p> + +<p>»A trois heures, la maison du pauvre Robertson a +été réduite en cendres par accident.—John Gray a +proposé à la compagnie de faire une souscription en +faveur de ce pauvre fermier ruiné, et a donné lui-même +jusqu'à cinq livres sterl. (125 fr.), à cette +bonne intention, <i>memorandum</i>.—Jamais il ne m'a +paru si aimable qu'en ce moment; jamais ses regards +n'ont été si touchants.</p> + +<p>»A quatre heures, la prière.</p> + +<p>»A six heures, donné à manger à la volaille.</p> + +<p>»A sept heures, on a servi le souper; c'est l'accident +arrivé au pauvre Robertson, qui nous a fait souper si +tard........» (<i>Le fragment finit là</i>).</p> +</div> + +<p>Telle était la vie et les occupations d'une jeune anglaise de +condition au XV<sup>e</sup> siècle. Ce peu de lignes peint l'innocence, +la belle ame et le cœur sensible d'Elisabeth Woodville.</p> + +<p>Disons maintenant un mot des événements qui par la +suite ont illustré la carrière de cette jeune personne. D'abord, +à l'âge de seize ans, elle épousa le chevalier John +Gray de Grooby, mentionné dans le <i>Journal</i> précédent. +Elle en eut plusieurs enfants; mais en 1461, ce brave +jeune homme qui servait dans le parti de Lancastre, fut +tué à la seconde bataille de Saint-Alban; ses biens furent +confisqués. Sa malheureuse veuve se retira chez son père<span class="pagenum" id="Page_242">[Pg 242]</span> +qui habitait sa terre de Grafton dans le Northamptonshire. +Un jour que le Roi Edouard IV chassait dans les environs +(c'était en 1464), il vint rendre visite à la duchesse de +Bedfort, mère d'Elisabeth. Celle-ci profita de la circonstance +pour demander au Roi la restitution des biens de +son mari. Edouard, épris des charmes de la jeune veuve, +aussi recommandable par sa beauté que par sa vertu, lui +fait la cour et oublie qu'il a envoyé en France le comte +de Warwick, pour négocier son mariage avec Bonne de +Savoie, sœur de la reine de France (Charlotte de Savoie, +femme de Louis XI), qui se trouvait alors à Paris. +Edouard, de plus en plus amoureux d'Elisabeth, continue +ses poursuites pressantes; mais cette jeune et sage veuve +repousse avec respect ses prétentions, lui disant qu'elle +n'était pas assez noble pour être son épouse, et qu'elle était +de trop bonne maison pour être sa maîtresse. Cela ne fit +qu'irriter les désirs du Roi qui enfin l'épousa le 1<sup>er</sup> mai +1465. Le comte de Warwick ayant appris cette nouvelle +en France, et outré d'avoir été joué, revient en Angleterre, +le cœur ulcéré, plein de vengeance, et déterminé à +détrôner Edouard. Il dissimule d'abord, fait en secret ses +dispositions qui éclatent enfin en 1468. Des révoltes ont +lieu dans la province d'York et ailleurs; les troupes du Roi +sont battues. Les rebelles s'emparent du comte de Rivers, +père de la reine Elisabeth, ainsi que de son fils Jean, et +leur tranchent la tête à Northampton. Pendant ces longs +orages, le sort d'Edouard éprouva bien des variations; +tantôt vaincu, tantôt vainqueur, il mourut enfin d'une indigestion +à Westminster, le 9 avril 1483, âgé de 42 ans, +ayant eu d'Elisabeth treize enfants mâles et sept princesses, +dont lui survécurent deux princes et six princesses. Quant +à la reine douairière Elisabeth, elle fut arrêtée, en 1486, +par ordre de Henri VII, et conduite à l'abbaye de Berdmonsey,<span class="pagenum" id="Page_243">[Pg 243]</span> +dans le comté de Surrey, où elle mourut quelque +temps après. Tous ses biens avaient été confisqués. Cette +princesse, sous bien des rapports, était digne d'un meilleur +sort.</p> + +<p>Parlant des troubles qui agitèrent le règne d'Edouard IV, +nous ne pouvons guère nous dispenser de parler de la fin +doucement tragique de son frère le duc de Clarence; c'est +une vraie singularité. Ce prince qui s'était jeté dans le +parti des rebelles, fut arrêté; on lui fit son procès, et il fut +condamné à mort par le Parlement. Mais le Roi, par égard +sans doute pour les liens du sang qui l'attachaient au coupable, +le laissa maître de son supplice. Le Duc alors se +décida pour la noyade dans un tonneau de Malvoisie, ce +qui fut exécuté le 10 mars 1479<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>; le 11, son corps fut +porté à Teusbury où il fut inhumé.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117" class="label">[117]</a> Cette fin rappelle le supplice de la princesse Guitberge, veuve +de Guillaume I<sup>er</sup>, duc de Toulouse, laquelle, au IX<sup>e</sup> siècle, fut +aussi condamnée à périr dans un tonneau, mais non de la même +manière que le duc de Clarence. Cette vertueuse princesse, qui, +après la mort de son époux, avait embrassé la vie religieuse, +s'était retirée à Chalon-sur-Saône, et y édifiait tout le monde par +ses vertus, lorsqu'en 834, Lothaire, fils de Louis-le-Débonnaire, +eut la cruauté de la faire enfermer dans un tonneau, comme sorcière +et empoisonneuse, et la fit jeter dans la Saône, où elle +périt. Il en agit ainsi pour se venger des ducs Bernard et Gaucelme, +frères de cette princesse, qui s'étaient opposés à ses desseins +ambitieux et avaient favorisé le parti de l'Empereur son père.</p> + +</div> + +<p>Nous remarquerons encore que c'est sous le règne +d'Edouard IV, que l'imprimerie a été introduite en Angleterre +par le célèbre William Caxton, qui fut d'abord ambassadeur +de ce prince en différentes Cours. Il revint en +Angleterre vers 1473, après avoir donné sa traduction du +<i>Recueil des Histoires de Troyes</i>, premier livre imprimé en<span class="pagenum" id="Page_244">[Pg 244]</span> +anglais, mais non pas en Angleterre, car l'impression +fut commencée à Bruges et terminée à Cologne en 1471. +Le premier livre que Caxton imprima dans son pays, +fut la traduction du <i>Jeu d'Echecs moralizé</i>, qui parut à +Londres en 1474, <i>in-fol.</i> Caxton continua à imprimer +dans cette ville jusqu'en 1491, année où il mourut âgé +de 81 ans. On recherche beaucoup ses vieilles éditions, +qui sont devenues excessivement rares. On prétend que +lord Spencer était parvenu à en réunir soixante-quatre +dans sa riche bibliothèque; et on les estimait 12,000 liv. +sterl. (environ 300,000 fr.). Que l'on juge de la valeur de +la bibliothèque de ce lord, qui était, dit-on, composée de +45,000 volumes choisis, précieux, et reliés avec le plus +grand luxe.</p> + + +<h3>III.</h3> + +<h3>INSTRUCTIONS +DONNÉES PAR HENRI VII, ROI D ANGLETERRE, +A SES SERVITEURS DE CONFIANCE ET BIEN-AIMÉS +FRANCEYS MARSYN, JAMES BRAYBROKE, ET JOHN STILE, +POUR SERVIR A LEUR CONDUITE</h3> + +<p><i>Lorsqu'ils seront en présence de la vieille Reine de Naples et de la +jeune Princesse sa fille destinée en mariage au Roi.</i></p> + +<p>Ces instructions nous ont paru singulières; l'ancien +recueil auquel nous les empruntons ne donne aucune date, +ni aucune désignation des personnes royales auxquelles des +lettres, qui n'ont l'air que d'un prétexte, sont adressées à +Naples de la part de Catherine, princesse de Galles, la +seule nommée dans ces instructions. Mais qui est cette +Catherine? Nous présumons que cette princesse de Galles +est Catherine d'Aragon (fille de Ferdinand le Catholique +et d'Isabelle de Castille), mariée d'abord le 14 novembre<span class="pagenum" id="Page_245">[Pg 245]</span> +1501, par Henri VII, à Arthur, son fils aîné, âgé de quinze +ans, et qui par conséquent était prince de Galles. Ce jeune +prince mourut six mois après son mariage sans l'avoir, +dit-on, consommé. Henri VII, très-avare, craignant d'être +obligé de rendre la dot, qui était de 200,000 écus, forma +le projet de remarier la jeune veuve Catherine avec son +second fils Henri, âgé de douze ans, devenu prince de +Galles. Il obtint à cet effet, du Pape Jules II, une dispense +datée du 26 décembre 1503, et ensuite le mariage eut lieu. +Mais dans cet intervalle, la reine Elisabeth, fille d'Edouard +IV, que Henri VII avait épousée le 18 janvier 1486, +mourut le 2 février 1503. Il paraît que Henri, devenu +veuf, songeant à se remarier, fit prendre des informations +secrètes sur la jeune princesse de Naples. Alors les singulières +instructions, objet de cet article, auraient eu lieu +dans le cours de 1504. Telles sont nos conjectures sur lady +Catherine, princesse de Galles, mentionnée dans l'enquête, +et sur la date de cette enquête. Au reste, des renseignements +plus positifs n'ajouteraient rien à la singularité des +instructions que nous allons rapporter. Voici donc les recommandations +faites par Henri VII à ses affidés:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«<span class="smcap">Premièrement.</span> Après avoir présenté et délivré les +lettres dont ils seront porteurs, et qui doivent être délivrées +auxdites Reines de la part de lady Catherine, +princesse de Galles, ils remarqueront bien quel est l'état +qu'elles tiennent, et quelle est leur Cour; si elles n'ont +qu'une même maison, ou si elles vivent séparément; +comment elles sont accompagnées, quels seigneurs et +quelles dames sont autour d'elles.</p> + +<p>»De plus, si lesdits serviteurs du Roi trouvent que +les deux Reines n'ont qu'une même maison, ils remarqueront +avec attention la manière dont cette maison<span class="pagenum" id="Page_246">[Pg 246]</span> +est tenue, et s'assureront du pied sur lequel elle est +montée.</p> + +<p>»Ils observeront le maintien, la contenance, l'air +de visage avec lesquels les lettres dont ils sont porteurs +seront reçues, et les réponses verbales qui y seront +faites; ils remarqueront le degré de discrétion, de sagesse +et de gravité avec lequel lesdites réponses seront +faites.</p> + +<p>»Ils feront en sorte de savoir si la jeune personne +parle aucune autre langue que l'espagnol et l'italien, et +si elle sait le français ou le latin.</p> + +<p>»Ils remarqueront particulièrement l'âge, la taille +et les traits de ladite jeune princesse, le teint de son +visage, si ce visage est peint ou non; si elle est grosse de +corps ou non, épaisse ou svelte; si elle a la physionomie +animée et aimable, ou bien maussade et mélancolique; +si elle est pesante ou légère; si elle a l'air effrontée ou +bien si la pudeur met du fard sur son visage.</p> + +<p>»<i>Item.</i> Ils prendront garde bien attentivement si son +teint est clair.</p> + +<p>»<i>Item.</i> Ils prendront soigneusement note de la couleur +de ses cheveux.</p> + +<p>»<i>Item.</i> Ils feront note précise de ses yeux, de ses +sourcils, de ses dents et de ses lèvres.</p> + +<p>»<i>Item.</i> Ils remarqueront bien le dessin et la tournure +de son nez, la hauteur et la largeur de son front.</p> + +<p>»<i>Item.</i> Par-dessus tout ils remarqueront sa peau.</p> + +<p>»<i>Item.</i> Ils prendront garde à ses bras; ils verront +s'ils sont gros ou minces, longs ou courts.</p> + +<p>»<i>Item.</i> Ils verront sa main nue, et remarqueront<span class="pagenum" id="Page_247">[Pg 247]</span> +bien exactement comment elle est faite, si elle est +épaisse ou mince, si elle est grasse ou maigre, longue +ou courte.</p> + +<p>»<i>Item.</i> Ils prendront note de ses doigts, s'ils sont +longs ou courts, gros ou minces, larges ou étroits du +bout.</p> + +<p>»<i>Item.</i> Ils remarqueront si son cou est long ou court, +gros ou mince.</p> + +<p>»<i>Item.</i> Si elle a de la barbe autour des lèvres ou +non.</p> + +<p>»<i>Item.</i> Ils feront en sorte d'approcher ladite jeune +princesse à jeun; ils entameront avec elle une conversation +de manière à pouvoir s'approcher aussi près de sa +bouche qu'ils pourront décemment le faire, afin de +respirer son haleine, et de pouvoir juger si elle est douce +ou non, si sa bouche a l'odeur de quelque épice, d'eau +de rose ou de musc.</p> + +<p>»<i>Item.</i> Ils prendront note de la hauteur de sa taille, +et demanderont si elle porte des pantoufles; dans ce +cas ils tâcheront d'en avoir une, et de prendre la mesure +de son pied.</p> + +<p>»<i>Item.</i> Ils tâcheront de savoir si elle n'a pas quelque +infirmité ou difformité naturelle, de quel genre elle +pourrait être, si elle est constamment d'une bonne +santé, ou si parfois elle ne serait pas sujette à quelque +maladie.</p> + +<p>»<i>Item.</i> Ils tâcheront de savoir si elle n'a pas eu +quelque intrigue particulière avec le roi d'Aragon, son +oncle, et si elle lui ressemble.</p> + +<p>»<i>Item.</i> Ils sauront quel est son régime ordinaire; si<span class="pagenum" id="Page_248">[Pg 248]</span> +elle aime à boire, si elle mange beaucoup, si elle fait +des repas fréquents, si elle boit du vin ou de l'eau, ou +de l'un et de l'autre ensemble.</p> + +<p>»<i>Item.</i> Lesdits serviteurs du Roi chercheront le plus +habile peintre qu'ils pourront trouver, et feront faire le +portrait le plus fidèle possible de ladite jeune princesse, +et le feront refaire s'ils ne le trouvent pas absolument +ressemblant.»</p> +</div> + +<p>Les fidèles envoyés du Roi ont rempli leur mission; en +voici les résultats.</p> + + +<h4>RÉPONSE +DES SERVITEURS DU ROI HENRI VII +AUX QUESTIONS CI-DESSUS.</h4> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Autant que nous pouvons nous en rapporter à nos +propres sens, sujets à l'erreur et aux illusions, la jeune +princesse ne nous a pas paru peinte.</p> + +<p>»Sa stature ainsi que les traits de son visage nous +ont paru aimables. Il y a quelque chose de rondelet et +de grassouillet dans sa peau.</p> + +<p>»Son air est la gaîté même, et n'a rien de renfrogné; +elle est demi-sérieuse (par décence) et légère (par nature +quant à ses mouvements, n'entendons pas quant à +l'esprit).</p> + +<p>»Elle n'est point bavarde en paroles; elle a un +maintien <i>demeuré</i> (ce mot signifie sans doute <i>posé</i>), +image expressive de la pudeur féminine.</p> + +<p>»Au surplus nous pensons qu'elle a été avare de paroles, +parce que la Reine sa mère était présente et devant +elle.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_249">[Pg 249]</span></p> + +<p>»Elle avait l'air d'une vierge, et paraissait ne pas +faire attention à nous, pour ricaner et folâtrer (de +paroles) avec les filles d'honneur.</p> + +<p>»Quant à ses yeux, ils sont bruns; le poil de ses +sourcils est noir ou noirâtre.</p> + +<p>»Pour ce qui concerne son nez, il a sur une certaine +longueur, une certaine éminence au milieu, +avec un bout bien effilé qui cherche à joindre et à baiser +la lèvre supérieure à peu près comme la reine sa +mère.</p> + +<p>»Nous avons vu les mains nues de la jeune princesse +maintes fois, et les avons baisées; nous avons aperçu +qu'elles étaient douces au tact, d'une peau naturellement +propre et d'un arrondissement fort engageant.</p> + +<p>»Du reste, nous n'avons aperçu aucun poil (sinon +follet) autour de ses lèvres qui sont d'une peau bien +nette.</p> + +<p>»Quant à ce qui a rapport à l'haleine de ladite +jeune princesse, nous n'avons pu approcher ses lèvres +d'assez près pour parvenir à une connaissance certaine +de cet article; cependant sans faire semblant de rien, +autant que l'honnêteté l'a permis, nous avons communiqué +avec ladite jeune princesse, et nous devons dire +que nous n'avons distingué aucune odeur d'épice, ni +d'eau de rose, et qu'à juger de la rose de ses lèvres, du +lys de son teint, de la fraîcheur de sa bouche, nous ne +pouvons conjecturer sinon qu'elle est la salubrité, la +santé et la joie de la vie (au moins en apparence).</p> + +<p>»Pour ce qui a rapport à la hauteur de la taille, +jamais nous n'avons pu connaître la hauteur des talons;<span class="pagenum" id="Page_250">[Pg 250]</span> +mais vu que les jupes sont longues et que nous n'avons +pu voir que le bout du pied en marchant, en vérité, +le peu que nous avons vu du susdit pied, autant que +nous nous y connaissons, nous a paru joli et particulièrement +petit, ce qui est même chose.</p> + +<p>»En dernier lieu, la jeune susdite princesse est +grande mangeuse, elle fait deux bons repas par jour: +en général elle boit de l'eau avec une infusion de +canelle; quelquefois elle boit de l'hypocras, mais rarement.»</p> +</div> + +<p>Ici finissent les informations demandées par le roi Henri +VII et prises par ses affidés à la Cour de Naples. Mais on +en est resté là et le projet de mariage n'a pas eu lieu; car +Henri VII resta veuf; et cinq ans après il mourut à Richmond +le 22 avril 1509, laissant un fils (l'aimable Henri VIII +son successeur) et deux filles, l'une Marguerite, mariée à +Jacques IV roi d'Ecosse, et l'autre nommée Marie, qui +fut la seconde femme de notre roi Louis XII, avec lequel +elle ne resta que trois mois, du 9 octobre au 1<sup>er</sup> janvier +1515, jour de la mort du Roi).</p> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>QUELQUES ARTICLES D'UN RÉGLEMENT +POUR LE SERVICE DE LA MAISON DU ROI, +A LA COUR DE HENRI VIII, DANS LE SEIZIÈME SIÈCLE.</h3> + +<p>Nous ignorons la date de ce singulier réglement, dont voici +les articles les plus saillants:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«1<sup>o</sup> Le barbier du Roi se tiendra toujours proprement +et ne fréquentera point de femmes de mauvaise +vie, pour ne pas compromettre la santé de S. M.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_251">[Pg 251]</span></p> + +<p>»2<sup>o</sup> Le cuisinier n'entretiendra point de marmitons +déguenillés qui vont et viennent presque nuds, et qui +couchent par terre ou devant le feu de la cuisine.</p> + +<p>»3<sup>o</sup> Aucune viande ne sera servie sur la table du +Roi au-delà d'un prix raisonnable<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118" class="label">[118]</a> Par le quatorzième acte du Parlement, publié en 1533, sous +Henri VIII, le prix de la livre de bœuf et de porc fut fixé à un demi +sou; et la livre de veau fut taxée à trois liards.</p> + +</div> + +<p>»4<sup>o</sup> On donnera caution convenable pour parer +à la soustraction des pots (en bois de frêne) et des +coupes en cuir appartenant à S. M.</p> + +<p>»5<sup>o</sup> La vaisselle d'étain est d'un trop grand prix +pour servir à l'usage journalier. On aura le plus grand +soin des assiettes de bois et des cuillers d'étain.</p> + +<p>»6<sup>o</sup> Aucun petit garçon ou commissionnaire ne +sera entretenu à la Cour pour le service des domestiques.</p> + +<p>»7<sup>o</sup> Les femmes prodigues et dépensières seront bannies +de la Cour.</p> + +<p>»8<sup>o</sup> Il en sera de même de toute espèce de chiens, +excepté un petit nombre d'épagneuls réservés pour l'amusement +des dames.</p> + +<p>»9<sup>o</sup> Les officiers de la chambre du Roi vivront en +bonne intelligence entre eux, et ils ne parleront jamais +des passe-temps de S. M.</p> + +<p>»10<sup>o</sup> Ils ne caresseront point les filles sur les escaliers, +ce qui souvent est cause qu'il y a beaucoup de vaisselle +brisée.</p> + +<p>»11<sup>o</sup> Celui des pages qui séduira une des filles de la +maison du Roi et qui la rendra mère sera condamné à<span class="pagenum" id="Page_252">[Pg 252]</span> +une amende de deux marcs au profit de S. M., et sera +en outre privé de bière pendant un mois.</p> + +<p>»12<sup>o</sup> Les valets d'écurie ne voleront point la paille +de S. M. pour la mettre dans leurs lits, parce qu'il +leur en a été suffisamment accordé.</p> + +<p>»13<sup>o</sup> Entre six et sept heures, les officiers chargés +du soin de la chambre du Roi, allumeront le feu et +mettront de la paille dans la chambre particulière de +S. M.<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a></p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119" class="label">[119]</a> Dans ce temps-là les appartements n'étaient point encore parquetés; +en hiver on y répandait de la paille et des roseaux; en été +du feuillage. Il en était de même dans les églises, les écoles et autres +lieux publics.</p> + +</div> + +<p>»14<sup>o</sup> On ne donnera du charbon que pour les +chambres du Roi, de la Reine et de lady Marie.</p> + +<p>»15<sup>o</sup> Le dîner sera servi à dix heures, et le souper +à quatre<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120" class="label">[120]</a> Il paraît que pour le souper on dérogeait à l'usage que nous a +transmis cet axiome du temps:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Lever à six, dîner à dix,</div> + <div class="verse indent0">Souper à six, coucher à dix,</div> + <div class="verse indent0">Font vivre l'homme dix fois dix.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Rabelais disait:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Lever à cinq, dîner à neuf,</div> + <div class="verse indent0">Souper à cinq, coucher à neuf,</div> + <div class="verse indent0">Font vivre l'homme dix fois neuf.</div> + </div> +</div> +</div> + + +</div> + +<p>»16<sup>o</sup> Les dames d'honneur de la Reine auront une +miche de pain blanc et une échine de bœuf pour leur +déjeûné.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_253">[Pg 253]</span></p> + +<p>»17<sup>o</sup> Il sera fait un cadeau à chaque officier de la +cuisine du Roi qui se mariera, et un autre à quiconque +apportera un présent à S. M.»</p> +</div> + +<p>Nous venons de voir par l'article 16 de ce réglement, +que le déjeûné des dames d'honneur de la Reine était réglé +d'une manière assez modeste; mais quelque temps après, +il se trouva parmi ces dames une certaine lady Lucy pour +laquelle il fallut déroger au réglement. Elle était douée de +dispositions gastriques si heureuses que le Roi, pour satisfaire, +quatre fois par jour, aux exigences de son estomach, +fut obligé de régler, par un ordre particulier et officiel, +ce qui lui serait servi tous les jours à chaque repas. Voici +cet ordre traduit littéralement de l'anglais, tel qu'il a été +donné à l'officier des cuisines du Roi, vers 1626. On verra +par les détails du menu, que cette dame ne faisait pas la +petite bouche à table.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«<span class="smcap">Henri</span>, Roi, etc., voulons et ordonnons qu'on +fournisse à notre chère et bien-aimée lady Lucy, dans +sa chambre, les aliments suivants:</p> + +<p>»<i>Premièrement</i>, chaque matin, pour déjeûner, un +filet entier de bœuf, un pain de quatre livres, une tourte +de fruits et un gallon (4 bouteilles 1/2) de bière +forte.</p> + +<p>»<i>Item</i>, à dîner, une pièce de bœuf salé, une tranche +de bœuf rôti (<i>roast-beef</i>), quelque fricassée de notre +cuisine, un pain de quatre livres et un gallon de bière +forte.</p> + +<p>»<i>Idem</i>, à souper, un plat de légumes<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>, un membre<span class="pagenum" id="Page_254">[Pg 254]</span> +de mouton, un plat de friandises tiré de notre cuisine, +un pain de trois livres et un gallon de bière +forte.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121" class="label">[121]</a> Les légumes étaient excessivement rares en Angleterre à cette +époque; il n'y croissait encore aucune racine comestible. Dans les +premières années de Henri VIII, on n'y voyait ni choux, ni raves, +ni carottes. La reine Catherine ne put avoir, à son dîner, une +salade qu'après que le Roi eut fait venir un jardinier des Pays-Bas. +Les artichauts, les prunes, les abricots y parurent pour la première +fois vers le même temps. Les coqs-d'Inde, les câpres et le houblon +n'y sont connus que depuis 1524. On y apporta, de l'île de Zante, le +groselier en 1533; et les Flamands y envoyèrent des cerisiers en +1540. La rose y fut importée, dit-on, le 28 juin 1552, et c'est +pourquoi, ajoute-t-on, le couronnement de la reine Victoria que les +Anglais surnomment la <span class="smcap">Rose d'Angleterre</span>, a eu lieu le 28 juin 1838. +On croit que les serres chaudes et les glacières y furent établies sous +le règne de Charles II, car, au repas qui fut donné à Windsor le 23 +avril 1667 pour l'installation des chevaliers de l'Ordre de la Jarretière, +on servit des fraises, des cerises et des glaces à la crême.</p> + +<p>La cuisine ne devait pas être merveilleuse dans ce temps-là; +mais il paraît que par la suite elle se perfectionna, car Brillat-Savarin +nous parle de son état brillant sous le règne de la reine +Anne (de 1701 à 1714). «L'art de la cuisine, dit-il, florissait alors +à la Cour d'Angleterre. La reine Anne était très-gourmande; elle +ne dédaignait pas de s'entretenir avec son cuisinier; et les dispensaires +anglais contiennent beaucoup de préparations désignées +<i>after queen's Ann fashion</i>, à la manière de la reine Anne.» +(<i>Physiologie du goût</i>, 1834, t. II, p. 163).</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>»<i>Item</i>, pour l'après-souper, avant d'aller au lit, un +pain de deux livres, un gâteau et un demi-gallon de +vin de notre cave.»</p> +</div> + +<p>Il paraît que cette dame avait une prédilection marquée +pour les mets solides, surtout pour les viandes.</p> + +<p>Nous mentionnerons encore un ancien réglement de +police anglaise qui nous a paru assez singulier; il est relatif +à la vente de la viande de boucherie. Ce sont des instructions<span class="pagenum" id="Page_255">[Pg 255]</span> +données à ce sujet au bailli de Westminster et aux officiers +sous ses ordres. Il suffira d'en citer quelques articles:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«<i>Item</i>, toute viande gâtée, comme ayant été exposée +en vente dans cet état, sera distribuée soigneusement et +en temps opportun parmi les pauvres. (Voilà, en vérité, +des pauvres bien régalés.)</p> + +<p>»<i>Item</i>, tout boucher qui, avant d'abattre un +taureau, ne l'aura pas exercé et fait battre contre des +chiens, doit être mis à l'amende<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122" class="label">[122]</a> Par le 6<sup>e</sup> acte du Parlement, sous le règne de Henri VII, publié +en 1489, il est interdit aux bouchers de tuer et de faire tuer leur +viande (<i>sic</i>) dans les villes murées (celle de Cambridge exceptée).</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>»<i>Item</i>, les bouchers encourront l'amende de deux +shellings pour chaque morceau de viande au dessous +d'un quartier de bœuf, qui, offert le jeudi, serait de +nouveau exposé en vente le samedi suivant.»</p> +</div> + +<p>M. Ellis a fait part de ce vieux monument à la Société +des Antiquaires de Londres, dans la séance du 16 mars 1826.</p> + +<p>Une autre pièce non moins curieuse et également communiquée +en 1827 à la même Société, est un état de la +dépense particulière de Henri VIII depuis 1529 jusqu'en +1533. On voit, d'après les détails contenus dans ce document, +que ce prince vivait alors avec beaucoup de magnificence, +qu'il entretenait à la fois douze palais, qu'il perdait beaucoup +d'argent au jeu, qu'il en donnait beaucoup en +aumônes. Entre autres articles assez singuliers, on trouve +celui-ci qui annonce que l'on mentionnait dans cet état +des articles assez minutieux:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>»<i>Item</i>, pour les salades de Sa Majesté, un flacon +d'huile, apporté de Calais par un courrier expédié par +ordre du Roi à cet effet.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_256">[Pg 256]</span></p> + +<p>»<i>Item</i>, pour gratification accordée au cuisinier chargé +spécialement de faire les puddings du Roi.»</p> +</div> + +<p>Tous les comptes que comprend cet état, sont signés par +Henri lui-même, comme examinés, vérifiés et approuvés +par lui<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123" class="label">[123]</a> Ce manuscrit, qui appartient à M. Pickering, habitant Chancery-Lane +à Londres, renferme une foule de détails sur les mœurs, les +occupations et les plaisirs des princes anglais à cette époque.</p> + +</div> + +<p>Nous avons dit plus haut que cet état allait jusqu'en 1533; +nous ignorons si la dépense du repas qui a eu lieu à la +suite du couronnement d'Anne Boleyn, le 2 juin de la +même année 1533, y est comprise; mais ce repas est assez +remarquable par la singularité de certains détails, pour +que nous en fassions mention. En voici la narration d'après +une <i>notice</i> du temps, dont nous conservons le style naïf:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«La coronation faite, ladite dame (Anne Boleyn), +fut conduite en une grande salle qui luy estoit appareillée +pour disner. La table estoit fort longue, et estoit +l'archevesque de Canterbury assis à sa table bien loing +d'elle.</p> + +<p>»Ladite dame avoit à ses pieds deux dames assises +sous la table pour la servir de ce que secrètement elle +pourroit avoir affaire; les deux autres qui estoient +debout auprès d'elle, l'une d'un costé, l'autre de +l'autre, bien souvent levoient un grand linge pour la +cacher que l'on ne la pust veoir quand elle se vouloit +ayser en quelque chose.</p> + +<p>»Son disner fut long et fort honorablement servi. +Elle avoit un parquet à l'entour d'elle où dedans +personne n'entroit que les députés pour le service, qui<span class="pagenum" id="Page_257">[Pg 257]</span> +estoient les plus grands du royaulme, mesme ceux qui +servoient de sommeillers, d'eschansons et de panetiers, +avec leurs robes d'escarlate fourrées d'hermine. La salle +est fort grande et fut sans presse, car il y avoit fort bon +ordre.</p> + +<p>»Au dessous dudit parquet, il y avoit quatre grandes +tables qui contenoient la longueur de ladite salle, où du +haut costé estoient ceux de ce Royaulme qui ont la charge +des ports, et au dessous d'eux, à la mesme table, force +gentilshommes. A l'autre auprès, et du costé, les +archevesques, évesques, le chancelier et plusieurs +comtes et chevaliers. Aux deux autres tables, de l'autre +costé de la salle, à celle du haut bout estoit le maire de +Londres accompagné de messieurs les aldermans (échevins), +et à l'autre table estoient les dames, duchesses, +comtesses et autres dames et damoiselles.</p> + +<p>»M. de Suffolk estoit gorgiaisement (somptueusement) +accoutré avec force pierreries et perles, sur un +coursier encaparaçonné de velours cramoisy, lequel à +cheval se promenoit par toute la salle à l'entour des +tables; aussi pareillement faisoit le milord William, et +prenoit garde au service et à l'ordre, et estoient toujours +nue teste, comme sçavez que est la coustume de ce pays.</p> + +<p>»Le Roy se mist en un lieu qu'il avoit fait faire à +propos, par où il pouvoit voir toute la cérémonie sans +estre vu, où il fit aller avec lui l'ambassadeur de France +et celui de Venise.</p> + +<p>»A la porte de la salle y avoit conduits jectant vin, +et en prenoit qui vouloit. Semblablement y avoit +cuysines à bailler viandes à tous venants pour ce jour-là,<span class="pagenum" id="Page_258">[Pg 258]</span> +et y eut une merveilleuse mangerie. Trompettes et +hautbois sonnoient à chascun service, et Héraults +crioient <span class="allsmcap">LARGESSE</span>.»</p> +</div> + +<p>En 1543, le lord Maire de Londres, et le Conseil de ville, +jugeant à propos de réprimer le luxe de la table, en temps +de disette, firent le réglement suivant qui eut force de +loi:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>»La table du lord Maire n'aura jamais tant à +dîner qu'à souper, plus de sept plats; celle des aldermans +et des sherifs plus de six, et celle du porte-épée, +<i>sword-bearer</i>, plus de quatre. Chaque plat servi au +dessus du nombre spécifié par le réglement, fera +encourir au délinquant une amende de quarante +shellings.»</p> +</div> + + +<h3>V.</h3> + +<h3>SINGULIÈRE ORDONNANCE +RENDUE EN 1563, +SUR LES PORTRAITS ET SUR LA BEAUTÉ DE LA REINE ELISABETH.</h3> + +<p>Cette princesse, fille de Henri VIII et d'Anne de Boleyn, +née le 7 septembre 1533, reine d'Angleterre le 17 +novembre 1558, est morte le 3 avril 1603 dans la soixante +et dixième année de son âge, et la quarante-cinquième de +son règne. Cette femme célèbre, que ce long règne et des +événements capitaux ont placée parmi les souverains notables +de la Grande-Bretagne, a eu toute sa vie des prétentions +à la beauté; et même, à l'âge de soixante et dix ans, +elle avait encore la faiblesse de vouloir qu'on l'entretînt de +ce faible avantage dont elle ne fut cependant douée que +médiocrement, même dans sa première jeunesse. Mais il<span class="pagenum" id="Page_259">[Pg 259]</span> +existe un document légal qui prouve combien était grande +sa susceptibilité à cet égard, et plus grande encore la flagornerie +du parlement anglais. Ce document est une ordonnance +fort singulière qui fut rendue en 1563, relativement +aux portraits de cette reine qui avait alors trente +ans. MM. Le Blond et Lachau en ont parlé dans le tom. +II de leur <i>Description des principales pierres gravées du +cabinet du Duc d'Orléans</i>. Paris, 1780-84, 2 vol. <i>in-fol., +fig.</i> <span class="smcap">Voy.</span> pp. 193-194. Voici la substance de cette loi:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Le désir naturel qu'ont les sujets de Sa Majesté, de +tout rang et de toute condition, de posséder son +portrait, ayant engagé un grand nombre de peintres, +graveurs et autres artistes à en multiplier les copies, il +a été reconnu qu'aucun jusqu'alors n'est parvenu à +rendre dans leur naturel et dans leur exactitude les +beautés et les grâces de Sa Majesté<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>, ce qui excite<span class="pagenum" id="Page_260">[Pg 260]</span> +journellement les regrets et les plaintes de ses sujets +bien-aimés.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124" class="label">[124]</a> Cependant, si l'on pouvait ajouter quelque foi à une anecdote +rapportée dans les journaux anglais et français du mois de juin 1837, +il aurait existé de cette princesse un portrait qui devait, à raison du +talent de son auteur, avoir tous les caractères de la ressemblance, +voici l'anecdote:</p> + +<p>«On vient (en 1837) de retrouver dans la maison d'un gentilhomme +des environs d'Exeter, une peinture extrêmement curieuse: +c'est le portrait en miniature de la reine Elisabeth par +Hans Holbein, devant lequel cette Reine posa pour ce portrait, +faveur qu'elle n'accorda jamais à aucun peintre.»</p> + +<p>Sans révoquer en doute l'existence de ce portrait, on peut assurer +qu'Elisabeth, étant reine, n'a jamais posé devant Holbein pour se +faire peindre, car elle est montée sur le trône en 1558, et Jean +Holbein était mort dès 1554; à cette dernière époque elle avait +vingt-un ans. Comme son portrait n'était sans doute pas la dernière +œuvre d'Holbein, il est présumable qu'elle a été peinte dans un +âge moins avancé. Bien plus, si ce portrait a été commandé par +Henri VIII, père de la princesse, et aux gages duquel était Holbein, +alors le portrait aurait été fait avant 1547, époque de la mort du Roi, +et Elisabeth aurait eu moins de quatorze ans.</p> + +<p>Nous trouvons dans un journal français du 10 juillet 1837, la +répétition de l'anecdote du portrait d'Elisabeth par Holbein, avec +cette addition:</p> + +<p>«Nous connaissons dans un château de Normandie un portrait en +pied de la reine Elisabeth, donné par elle-même à François de +Civile, envoyé de Henri IV. La tradition rapporte que ce portrait +fort curieux a été peint d'après nature.»</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>»En conséquence il sera nommé des experts pour +juger de la fidélité des copies à venir du portrait de +Sa Majesté; et il est enjoint auxdits experts de n'en +tolérer aucune qui conserve quelques défauts ou difformités +dont, par la grâce de Dieu, Sa Majesté est +exempte. En attendant le rapport desdits experts, il est +défendu à tout peintre et graveur de continuer de +peindre notre gracieuse reine, ou de la graver jusqu'au +moment où quelqu'excellent artiste en aura fait un +portrait fidèle qui devra servir de modèle pour toutes +les copies qu'on en fera à l'avenir; et lesdites copies ne +pourront être faites et exposées en public qu'après que +le modèle aura été examiné et reconnu aussi bon, aussi +fidèle, aussi exact qu'il pourra l'être.»</p> +</div> + +<p>Nous avouons que nous avions d'abord douté de l'authenticité +de cette ordonnance ridicule; mais dès-lors +nous avons appris que l'original, écrit de la main du +secrétaire Cecil, existe réellement et que ladite ordonnance<span class="pagenum" id="Page_261">[Pg 261]</span> +a été bien véritablement publiée en 1563. Cependant +nous ne l'avons point trouvée mentionnée dans les +actes du Parlement, relatifs au respect dû à la personne +d'Élisabeth; voici ceux que nous avons découverts. En +1581, le Parlement décida 1<sup>o</sup> que quiconque oserait dispenser +les Anglais des serments qu'ils auraient prêtés à la +Reine, ou leur faire embrasser une religion contraire à la +réformée, encourrait les peines de haute-trahison; 2<sup>o</sup> que +celui qui aurait l'audace de mal parler de sa souveraine, +serait condamné à avoir les deux oreilles coupées; 3<sup>o</sup> que +ceux qui s'aviseraient de prédire, de souhaiter ou de projeter +la mort d'Elisabeth, seraient tous coupables de félonie. +Enfin un acte du Parlement de 1589 déclara également +coupables de félonie ceux qui altéreraient l'histoire +de la Reine. On voit que dans tous ces actes, il n'est question +ni des portraits, ni de la beauté de cette princesse.</p> + +<p>Ce n'est pas qu'elle n'eût, comme nous l'avons dit, de +grandes prétentions à passer pour belle. Cette manie provenait +sans doute de l'antipathie très-prononcée qu'elle +avait pour la laideur, et du plaisir qu'elle éprouvait à voir +de beaux hommes. Tous ceux qui étaient doués des dons de +la figure et d'une noble prestance, étaient aussitôt honorés +de ses bonnes grâces<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>. Elle avait une aversion invincible<span class="pagenum" id="Page_262">[Pg 262]</span> +pour les gens laids et difformes, et ne pouvait soutenir +l'aspect de ceux que la nature avait disgraciés. Aussi, +lorsqu'elle sortait de son palais, ses gardes avaient soin +d'éloigner de sa vue les individus d'une figure ignoble, +d'une mauvaise tournure, les borgnes, les boiteux, les +bossus, tous ceux enfin qui, maltraités de la nature, pouvaient +blesser ses regards.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125" class="label">[125]</a> On raconte qu'un jour elle donnait une première audience à +des ambassadeurs hollandais; un jeune homme bien fait, qui était +à leur suite, dès qu'il vit la Reine, se tourna vers ses voisins et leur +dit quelques mots à voix basse. Ces mots intriguèrent Sa Majesté; +elle ne les avait pas entendus; mais elle se doutait qu'ils n'étaient +point à son désavantage, et cela l'occupa pendant toute la harangue +beaucoup plus que la harangue elle-même. Quand la cérémonie fut +terminée et les ambassadeurs retirés, elle interpella ceux à qui s'était +adressé le beau jeune homme, de lui révéler ce qu'il avait dit. Les +courtisans s'excusèrent long-temps; enfin ils obéirent à un ordre +formel: «Eh bien! Madame, dirent-ils, il s'est écrié tout bas: Ah +voilà une femme bien faite! puis il a ajouté une expression vive +et plus que cavalière, mais que la décence ne nous permet pas de +répéter à Votre Majesté.» La Reine ne se fâcha point, et il n'en +résulta autre chose sinon que lorsqu'elle congédia les ambassadeurs, +elle fit au jeune hollandais un fort joli présent.</p> + +</div> + +<p>Les Anglais prétendent qu'elle a poussé la passion de +l'amour à un très-haut degré, mais que cette passion n'a +jamais pu être satisfaite, des raisons physiques s'y opposant. +Elle disait elle-même que ses amours lui eussent coûté +la vie. Elle en était si persuadée qu'un jour étant vivement +pressée par le duc d'Anjou (frère de notre Henri III), de +l'épouser, elle lui répondit qu'elle ne se croyait pas assez +peu aimée de ses sujets pour qu'ils voulussent la voir périr +d'une mort prématurée. Cependant elle se sentait quelqu'inclination +pour ce prince, car à l'un des anniversaires +de son couronnement (le 15 janv. 1582), elle alla jusqu'à +tirer une bague de son doigt, et à la mettre à celui du duc +d'Anjou; mais les choses n'allèrent pas plus loin. Dans le +mois de février suivant, le prince partit pour la France, +et Elisabeth le reconduisit jusqu'à Cantorbery<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>. Elle avait +été frappée de ce que lui avait dit un ambassadeur d'Écosse:<span class="pagenum" id="Page_263">[Pg 263]</span> +«Étant mariée, Madame, vous ne seriez que +reine, au lieu qu'à présent vous êtes roi et reine tout +ensemble.»</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126" class="label">[126]</a> Un nommé Stubbs, s'étant avisé de faire un pamphlet sur le +prétendu mariage du duc d'Anjou et de la Reine, celle-ci le fit condamner +à avoir la main droite coupée par le bourreau, ce qui fut +exécuté.</p> + +</div> + +<p>On assure que notre Henri IV, (qu'elle appelait son +gendarme), eut aussi quelque velléité de l'épouser, et +même qu'il la déclarait à l'ambassadeur d'Angleterre, plus +belle que sa Gabrielle; pure galanterie. Un jour, Nicolas +de Harlay, envoyé de Henri à Londres, se trouvant à +l'audience d'Élisabeth, lui glissa quelques mots de ce +projet de mariage: «Non, dit-elle, il ne faut pas songer +à cela; mon gendarme n'est pas mon fait, ni moi le +sien; non pas que je ne sois encore en état de donner +du plaisir à un mari qui me conviendrait, mais pour +d'autres raisons.» Et là dessus elle découvre une partie +de sa cuisse qu'elle montre à de Harlay qui se précipite +à genoux et la lui baise. Élisabeth se fâche, ou fait semblant +de se fâcher de ce manque de respect: «Madame, reprend +vivement le galant ambassadeur, je viens de faire ce +qu'aurait fait mon maître, s'il en eût vu autant.» Cette +excuse plut à la Reine qui se connaissait en galanterie; +elle pardonna, et Henri IV, riant de cette petite aventure, +en loua le héros.</p> + +<p>Elisabeth était coquette; Dumaurier raconte, dans ses +<i>Annales pour servir à l'histoire de Hollande</i>, qu'à chaque +audience qu'il avait de Sa Majesté, il la voyait à tout moment +ôter ses gants pour montrer sa main qui était très-belle +et très-blanche. Un ambassadeur de Venise, nommé +Michele, a fait le même éloge des mains de cette reine +qu'il avait vue au couronnement de Marie<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>, sa sœur aînée,<span class="pagenum" id="Page_264">[Pg 264]</span> +célébré le 22 septemb. 1553. Comme l'auteur entre dans +quelques détails sur le personnel de ces deux princesses, +nous allons citer le passage tel que nous le fournit la <i>Revue +britannique</i> (mai 1838). Cet auteur ne flatte pas Marie: +«C'est, dit-il, une petite femme très-brune de peau, <i>olivastra +di complessione</i>, délicate jusqu'à la maigreur; le front +ridé par les soucis et peut-être par les passions; l'œil noir, +brillant et d'une vivacité tellement ardente qu'on ne pouvait +la contempler sans une espèce de crainte.» Ce portrait +n'est pas attrayant; mais l'auteur est moins sévère, ou +pour mieux dire beaucoup plus galant à l'égard d'Elisabeth +qui n'avait alors que vingt ans: «Plus jeune, dit-il, plus +grande, plus semblable au majestueux et terrible Henri +VIII, leur père, se voyait à côté de Marie la jeune +Elisabeth qui était venue lui rendre hommage. Ses yeux +étaient grands, bleus et bien fendus; elle avait la main +charmante, l'air ouvert et souriant, la taille bien prise; +mais après tout, elle était plutôt agréable que belle. +Chargée pendant la cérémonie de porter la couronne que +la nouvelle reine sa sœur allait placer sur son front, +elle se pencha vers l'ambassadeur de France et lui +dit: «C'est bien lourd.»—«Un peu de patience, +Madame, reprit l'ambassadeur; sur votre tête, elle sera +plus légère.» En effet, cinq ans après, vint le tour +d'Elisabeth d'être couronnée.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127" class="label">[127]</a> Cette Marie, fille de Henri VIII et de Catherine d'Aragon, est +née le 18 février 1516; elle a été proclamée reine le 19 juillet 1553, +couronnée le 22 septembre suivant, et elle est morte le 17 novembre +1558, jour où sa sœur Elisabeth lui a succédé.</p> + +</div> + +<p>Un écrivain de nos jours, quoiqu'anglais, a fait un portrait +d'Elisabeth bien différent du précédent. «Tous les +vices, dit-il, s'impatronisèrent à sa Cour; mais ces vices +eurent l'adresse de se plier aux volontés populaires. Le +génie de la nation, flatté dans tout ce qu'il avait d'intime, +marcha de concert avec cette grande et terrible reine qui +versa le sang, écrasa le peuple, fit la débauche, passa<span class="pagenum" id="Page_265">[Pg 265]</span> +pour vierge, eut Shakspeare pour flatteur<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a> et trompa +l'histoire.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128" class="label">[128]</a> Ce grand poète la proclamait «la belle vestale assise sur le trône +d'Occident.»</p> + +<p>Elle eut bien d'autres flatteurs. Hume a publié une lettre de sir +Walter Raleigh, où ce poète, exaltant les charmes de cette princesse +(qui avait alors soixante ans), la compare à Vénus et à Diane.</p> + +<p>Georges Puttenham, dans son <i>Art of english poesy</i>, London, +1589, petit in-4<sup>o</sup> de 258 pages, passe en revue les poètes contemporains, +tels que Philippe Sidney, Chaloner, W. Raleigh, Edouard +Dyer, Gascoyne, Phaer et Golding; ensuite il dit: «Nous nommerons +la dernière, celle qui, dans l'ordre du mérite, occupe le +premier rang, la Reine notre souveraine Dame, dont la muse +savante, délicate et noble surpasse sans peine en sentiment, en +douceur, en finesse, tous ceux qui ont écrit avant elle ou depuis, +dans l'ode, l'élégie, l'épigramme, ou tout autre genre de poésie +héroïque ou lyrique dans lequel il plaira à Sa Majesté de s'exercer; +elle l'emporte autant sur eux par la supériorité de son génie, +qu'elle domine tout le reste de ses très-humbles vassaux par l'élévation +de son rang suprême.»—Notez qu'on ne connaît qu'un +échantillon de la poésie d'Elisabeth, et rien n'est plus faible, au +dire des Anglais; puis fiez-vous à MM. les flatteurs.</p> + +</div> + +<p>»Ses traits mêmes échappèrent à l'observation de l'avenir. +A soixante ans (en 1593), elle voulait que les graveurs +de ses monnaies lui prêtassent une beauté qu'elle +n'avait jamais eue, même dans sa jeunesse. Il existe à +Londres une seule <i>broadpièce</i> (pièce d'argent de la forme +d'un écu de 5 fr.) brisée de tous les côtés et qui offre +encore le redoutable profil de la reine, son nez de vautour, +son front ridé, ses lèvres contractées. Elle se trouva +si ressemblante qu'elle fit briser la matrice de cette monnaie +et envoya l'artiste se repentir sous les verrous, d'avoir +osé faire un portrait si exact.»</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_266">[Pg 266]</span></p> + +<p>On a prétendu que les ministres de cette reine furent +ses amants, et que par conséquent ses amants furent ses ministres. +Nous ignorons jusqu'à quel point cette assertion est +fondée; mais ce qu'il y a de certain, c'est que le fait est +avéré pour le comte d'Essex. Il fut connu pour son amant +déclaré; il n'en périt pas moins par la main du bourreau. +Cependant il faut dire que c'est moins de la faute de la +Reine que de celle de la comtesse de Nottingham qui eut +la barbarie de garder la bague qui eût assuré la grâce +du comte d'Essex, si elle eût été remise à la Reine. Quand +par la suite cette comtesse fut à l'article de la mort, elle +avoua à Elisabeth cette horrible infidélité, et la pria de +la lui pardonner: «Dieu peut vous pardonner, lui dit la +Reine; pour moi, je ne vous pardonnerai jamais.» Cette +affreuse nouvelle fit la plus vive impression sur la Reine, +et lui causa une douleur qui l'accompagna jusqu'au tombeau, +c'est-à-dire pendant deux ans, car le comte +d'Essex a été décapité le 27 février 1601, et la Reine est +morte le 3 avril 1603.</p> + + +<h3>VI.</h3> + +<h3>DE QUELQUES LOIS D'ANGLETERRE +ASSEZ SINGULIÈRES.</h3> + +<p>Il faut remonter au moyen âge pour retrouver quelques-unes +de ces lois qui attestent la barbarie du temps; les unes +prescrivent de fouetter jusqu'au sang; d'autres de marquer +au front d'un fer chaud; celles-ci de couper soit les +oreilles, soit les pieds, soit les mains; celles-là d'arracher +les yeux, etc. En 1019, Canut I<sup>er</sup> ordonna qu'une femme +adultère fût punie par l'amputation du nez et des oreilles<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>.<span class="pagenum" id="Page_267">[Pg 267]</span> +Dans le même siècle, Guillaume-le-Conquérant supprima +la peine de mort, mais il la remplaça par des tourments +pires que cette peine.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129" class="label">[129]</a> Il faut cependant convenir que ce Canut, qui de tyran sanguinaire +devint un prince doux, humain et religieux, rendit quelques +bonnes lois qui prouvent sa piété, mais qui paraissent plus dans +les attributions de l'Eglise que dans les siennes: il ordonna, par +exemple, que tous les chrétiens communieraient au moins trois fois +par an. C'est aussi lui qui prescrivit que le saint jour du dimanche, +il ne serait tenu ni marché, ni foire, ni assemblée. Il voulut aussi +que toute veuve qui se remarierait dans l'année de la mort de son +mari, fût privée de son douaire.</p> + +</div> + +<p>Une des lois les plus absurdes de ces anciens temps, et +qui cependant a subsisté jusqu'au règne de Charles II +(en 1660), est celle qui autorise le mari à battre sa +femme; cette loi est motivée sur ce que le mari étant responsable +des actions de sa femme, il convient de lui donner +le pouvoir de la contenir par la crainte. Les Anglais +d'aujourd'hui, plus policés que leurs ancêtres, ont laissé +prendre prescription à leurs femmes sur cette loi également +déshonorante pour les deux sexes. Cependant le petit +peuple, qui reste attaché à ses anciens usages, cite souvent +ladite loi, et même ne la laisse pas tomber en désuétude +quant à l'exécution; ce qui, soit dit en passant, n'est +pas particulier à la seule Angleterre.</p> + +<p>Une autre loi plus avilissante encore et qui tient bien à +la grossièreté des siècles barbares qui l'ont vu naître, est +celle qui autorise un mari à vendre sa femme; mais il faut +qu'elle y donne son consentement. Croirait-on qu'une pareille +loi s'exécute encore de temps en temps. Le mari +conduit sa femme au marché, la corde au cou, ainsi que +la loi le prescrit, à peu près comme on y mènerait une +chèvre ou une vache; il la met à l'enchère, puis on l'adjuge +au plus offrant à un prix ordinairement très-minime,<span class="pagenum" id="Page_268">[Pg 268]</span> +qui semble n'être que pour la forme. Ne peut-on pas considérer +cet usage monstrueux comme une porte ouverte au +libertinage, sous le couvert du plus sacré des liens de la +société, car il arrive très-souvent que l'acheteur est l'amant +de la femme mise en vente? Une chose encore déplorable, +c'est que les journaux ne manquent jamais de rendre compte +de ces honteux trafics. Nous en citerons un seul exemple +pris entre mille dans les feuilles anglaises; le fait s'est passé +en 1836:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Le 1<sup>er</sup> août, entre dix et onze heures du matin, +dit le journaliste, une de ces scènes que, pour l'honneur +de notre pays, nous voudrions dérober à tous les regards, +vient de se renouveler au marché de bestiaux à +New-Islington. Un homme a vendu sa femme. Voici +les détails de cette hideuse adjudication:</p> + +<p>»Un homme d'une quarantaine d'années, d'un +extérieur convenable, est arrivé vers neuf heures du +matin au marché de Smithfield avec une jeune femme +ayant au cou une corde avec laquelle il la conduisait. +Comme il se disposait à la mettre à l'enchère, quelques +personnes sont intervenues et se sont opposées à la vente. +Le couple mécontent s'est alors rendu au marché d'Islington, +et pour n'être pas en retard, et se trouver encore +à l'heure du marché, il a pris une voiture. Un +jeune homme dont les manières étaient distinguées, et +qui avait suivi les époux depuis Smithfield, voyant la +femme mise à l'enchère, en offrit cinq shellings; mais +d'autres personnes ayant surenchéri, il obtint la malheureuse +moyennant vingt-six schellings (32 fr. 50 c.)<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>.<span class="pagenum" id="Page_269">[Pg 269]</span> +Pendant qu'elle suivait tranquillement son acquéreur, +le mari retournant chez lui, se félicitait de la bonne +affaire qu'il venait de terminer, et disait à haute voix +que ce jour était le plus beau de sa vie.»</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130" class="label">[130]</a> Le 25 janvier précédent, une autre femme avait été adjugée pour +six penses (douze sous) et un quart de cidre, au marché de Chinnock; +la corde qu'elle avait au cou valait cinq deniers.</p> + +<p>Ces absurdes marchés n'ont de commun avec les ventes d'esclaves +qui se font en Turquie et en Egypte, que l'humiliante dégradation +de la plus belle moitié du genre humain. Voici ce qu'on nous racontait +dernièrement de ces ventes à la turque:</p> + +<p>«La foire des femmes à vendre se tient au Caire dans un vaste +bazar. Elles sont exposées là comme du bétail. On les habille préalablement +de tout ce que la friperie peut fournir de plus somptueux. +Quand un acquéreur se présente, il fait lever ces malheureuses, +les fait marcher, regarde leurs dents, leurs yeux, leurs mains; +s'informe de leur âge; juge de leur embonpoint, de leur santé, puis +leur parle pour savoir quelle langue leur est familière et pour juger +de leur degré d'intelligence; mais la plupart, surtout les négresses, +n'offrent rien de bien satisfaisant sous ce dernier rapport. Enfin on +conclut le marché, et on livre la marchandise.»</p> + +</div> + +<p>Nous pourrions encore citer d'anciennes lois anglaises +d'un autre genre et qui font bien contraste avec ce haut +philosophisme dont Albion est maintenant la terre classique. +Par exemple, il existe une loi contre les sorciers, rendue +par le Parlement en 1603, et qui porte:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Quiconque sera convaincu d'avoir consulté un +esprit malin, d'avoir fait pacte avec lui, de l'avoir entretenu, +employé, payé ou récompensé, subira la peine +de mort.</p> + +<p>»Sera condamné à la même peine quiconque aura +déterré le corps d'un homme, d'une femme ou d'un +enfant, et qui aura enlevé du lieu de la sépulture la<span class="pagenum" id="Page_270">[Pg 270]</span> +peau, les os ou aucune autre partie du cadavre pour +s'en servir en vue de sorcellerie, etc.»</p> +</div> + +<p>Ne dirait-on pas que cette loi est tirée des archives espagnoles, +du temps du grand inquisiteur Torquemada?</p> + +<hr class="tb"> + +<p>En général, il existe un grand nombre de lois en Angleterre; +la partie écrite de la loi commune, c'est-à-dire +les <i>Reports of cases</i> consistaient déjà, il y a quelques années, +en 296 <i>vol. in-fol.</i>, et chaque année il s'en publie +8 volumes nouveaux. Ces lois sont parfois bien multipliées +pour certains objets; on en compte environ 987 sur les +laines, 460 sur le tabac, 12 sur la manière d'emballer le +beurre, etc., etc., etc. De temps en temps on change, on +altère, on consolide ces statuts; cela occasionne quelquefois +d'étranges erreurs. Par exemple, on voulut un jour +modifier une loi qui portait peine de déportation et d'amende +pour certain crime; le statut s'énonçait ainsi: «Le +coupable sera condamné à la déportation pour quatorze +ans et à une amende dont la moitié sera pour le Roi.» On +décida que la déportation suffisait et qu'il fallait retrancher +l'amende. Mais le respect pour le texte des vieux monuments +fit qu'on retrancha seulement les mots «à une +amende»; de sorte que le statut est maintenant ainsi +conçu: «Le coupable sera condamné à quatorze ans de +déportation dont la moitié sera pour le Roi.»</p> + + +<h3>VII.</h3> + +<h3>LES EXCENTRIQUES.</h3> + +<p>Ce mot emprunté à l'astronomie et qui signifie marche +irrégulière d'un corps hors du centre, a reçu en Angleterre +une nouvelle acception, et s'applique aux gens bizarres<span class="pagenum" id="Page_271">[Pg 271]</span> +qui vivent et mènent une conduite tout-à-fait en +dehors des règles reçues et du système général adopté dans +la société. C'est ce que nous appelons en France des originaux; +mais on prétend que cette particularité sociale ou +plutôt exsociale est plus appropriée à l'Angleterre qu'à tout +autre pays. Faisons donc un petit tour sur les bords de la +Tamise, et détachons de quelques galeries anglaises trois +ou quatre portraits d'excentriques qui ne figureront pas mal +dans la nôtre; commençons par</p> + + +<h4>LE VIEUX LOWEL.</h4> + +<p>C'était un homme qui n'a arboré l'étendard de l'excentricité +qu'après avoir fait une fortune considérable; il était +tailleur, résidant à Margate. Devenu millionnaire, il s'étudia +à ne rien faire comme les autres, et à suivre un genre +de vie à lui. Il avait toujours dans sa garde-robe cinquante +habits complets; sa livrée était de pluche rouge aux galons +noirs et verts. Sa monomanie, depuis qu'il avait quitté l'aiguille, +était la chasse. Aussi une jolie propriété qu'il avait +acquise au centre de la petite île de Thanet, présentait +sous ce rapport l'aspect le plus bizarre. Depuis la grille +d'entrée jusqu'aux girouettes du toit, tout représentait des +instruments ou des accessoires de chasse tant à l'intérieur +qu'à l'extérieur<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>; il avait un cheval de grand prix qui le +suivait dans les rues et dans les promenades comme un petit<span class="pagenum" id="Page_272">[Pg 272]</span> +chien. Il faisait le galant, et se targuait, à 70 ans, de sa +belle et solide conversation avec les dames. Un jour, une +fille de Margate eut la malice d'exploiter ses prétentions +en lui attribuant un enfant auquel elle allait donner le jour. +(En Angleterre, il suffit du serment de la fille-mère pour +assurer la paternité et faire condamner celui qu'elle accuse, +à payer les mois de nourrice.) Le vieux Lowel fut très-flatté, +et paya avec joie. Bientôt toutes les demoiselles de +Margate, qui s'avisaient de forfaire à l'honneur, eurent +recours à sa vanité charitable, et en moins de deux ans, le +vieux fou se trouva père légal de soixante-deux enfants +dont il paya très-exactement les frais d'éducation. Jamais +ministre d'état n'a rempli sa vie d'un plus grand nombre +d'occupations strictement coordonnées et toutes inutiles. +Toujours levé à quatre heures, il commençait par sa correspondance +avec la plupart des clubs ou sociétés de +chasseurs dont il était membre; ensuite il fatiguait trois +chevaux, tournait autour de l'île, chassait, pêchait et +terminait sa journée par une promenade de 300 pas, ni +plus ni moins, monté sur un âne. Quand il allait à Londres, +il endossait l'habit de velours noir complet, orné d'une +brochette de près de soixante décorations en argent, en +cuivre et en plomb. C'était un ramassis de médailles de +tous les clubs dont il faisait partie; il les montrait avec +orgueil: «Voici, disait-il, la médaille des lunatiques, +celle des druides, celle des chevreaux et celle des chats-maigres. +Je suis encore chevalier de l'aiguille, comte de +choux-fleur, duc des épinards; j'appartiens à l'Ordre des +comètes, à celui des écheveaux mêlés; j'ai bien le droit de +porter tous mes Ordres.» A l'âge de 80 ans, il manda chez +lui son vieil ami le charpentier Amerall:—«Que me +voulez-vous, dit celui-ci?—Que vous me preniez mesure; +je sens que j'aurai bientôt besoin de mon dernier<span class="pagenum" id="Page_273">[Pg 273]</span> +habit: acajou de première qualité, charnières d'argent, +serrure et clef de même métal; vous pratiquerez au couvercle, +vis-à-vis l'endroit où sera ma tête, une ouverture +ovale, à laquelle vous attacherez un morceau de +cristal très-solide.» Le cercueil attendit encore son +maître deux années entières. Celui-ci allait le visiter deux +fois par semaine. Trois jours avant sa mort, il écrivit au +charpentier le billet suivant: «M. Amerall, préparez-moi +ma maison, passez-y le balai et le plumeau; samedi +dernier, j'ai trouvé que les poignées n'étaient pas assez +propres; tenez-les, je vous prie, en meilleur état.» +Enfin expira le bon vieux Lowel, emportant les regrets de +ses chevaux, de ses chiens et surtout des demoiselles de +moyenne vertu<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131" class="label">[131]</a> Nous doutons cependant que le bon Lowel ait eu chez lui +un ameublement aussi curieux, en fait de chasse, que celui que +possède le duc de Nassau, à la Plate, l'un de ses jolis rendez-vous +de chasse, situé au sommet d'une montagne à une lieue de Wisbaden, +capitale du Duché. Cet ameublement vraiment original est entièrement +composé de tout ce qui tient aux produits de la chasse: lits, +tables, fauteuils, canapés, chaises, lustres, flambeaux, tout est +fabriqué avec des cornes de cerfs.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132" class="label">[132]</a> Il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde; nous venons de +parler d'un vieux tailleur millionnaire très-heureux; nous allons +dire un mot d'un autre ancien tailleur presque centenaire et réduit +à la dernière misère. Le trait suivant relatif à sa famille mérite d'être +rapporté.</p> + +<p>Ce tailleur existait à Londres en 1787; il avait douze fils tous +soldats. Ils obtinrent un congé pour venir voir leur père qu'ils +trouvèrent manquant de pain: «Comment, dit l'un, notre père +n'a pas de pain, et il a donné douze défenseurs à la patrie! il faut +qu'il soit assisté.—Mais comment? dit un second.—N'y a-t-il +pas ici un lombard (<i>mont-de-piété</i>)? s'écria le plus jeune.—Un +lombard! dit un autre, mais on n'y prête rien sans gages, sans +sûretés; et nous n'avons rien à y porter.—Nous n'avons rien, c'est +vrai, reprit le plus jeune; mais notre père a été tailleur, il a +exercé long-temps ce métier, il meurt de faim, cela prouve sa +probité. Nous sommes tous au service depuis quelques années; +personne ne peut nous reprocher la moindre chose contre l'honneur; +mettons cet honneur en gage, on nous prêtera bien 50 liv. +sterl. sur ce dépôt.» Cette idée fut approuvée, et l'un d'entre +eux écrivit le billet suivant qui fut signé par tous les frères:</p> + +<p>«Douze anglais, fils d'un tailleur réduit à la plus grande pauvreté, +à l'âge de près de cent ans, tous servant le roi et la +patrie avec zèle, demandent à la direction du lombard la somme +de cinquante livres pour soulager leur malheureux père. Pour +sûreté de cette somme, ils engagent leur honneur et promettent +le remboursement de cette somme dans le terme d'une année.»</p> + +<p>Ils firent porter ce billet à la direction du lombard, et le lendemain +ils allèrent eux-mêmes chercher la réponse. Elle fut favorable, +on leur donna les cinquante livres, on déchira le billet, +et l'on promit de fournir aux besoins du vieillard.</p> + +</div> + + +<h4>SIR STUKELEY.</h4> + +<p>Cet anglais, homme riche, solitaire, bizarre, s'était +d'abord voué à la recherche du mouvement perpétuel:<span class="pagenum" id="Page_274">[Pg 274]</span> +mais par la suite il abandonna cette chimère. Ses habitudes +étaient singulières: jamais son lit ne fut fait; il se +lavait les mains vingt fois par jour, jamais le visage, ni le +corps. Il avait deux femmes pour domestiques, l'une demeurait +chez lui et l'autre à l'extérieur. Pendant quelque +temps il s'occupa de l'étude des fourmis et il en infecta +tout le voisinage. Il s'occupa aussi de fortifications, en suivant +pied-à-pied chez lui toutes les opérations militaires +du duc de Marlborough en Flandre; de sorte qu'il bouleversa +toute sa maison pour y construire, détruire et refaire +des bastions, des tranchées, des parapets, etc.; c'est lui +qui a servi de modèle à Sterne pour son <i>oncle Toby</i>. Il +n'avait dans son logement ni chaise ni fauteuil; un trou +creusé devant sa cheminée, lui servait à placer ses jambes +et ses pieds; il restait assis sur le parquet. Ses fermiers ne +purent jamais obtenir de lui qu'il reçût leur argent dans +sa maison; il leur faisait dire de l'attendre dans une auberge +voisine, et là il payait leur dépense jusqu'à ce qu'il<span class="pagenum" id="Page_275">[Pg 275]</span> +lui plût de les renvoyer. Sa manière de disposer ses finances +n'était pas moins originale. Après avoir fait à Londres +ses études d'avocat, il quitta l'appartement où il était en +location, et laissa au-dessus de la porte de l'antichambre un +vieux porte-manteau tellement moisi et délabré que personne +n'y fit attention. Une douzaine d'étudiants en droit, locataires +du même appartement, vinrent l'habiter successivement, +sans déranger le porte-manteau qu'on laissait comme une +vieillerie inutile. Enfin un dernier occupant ordonna à son +domestique de nettoyer l'antichambre et d'en faire disparaître +ce sale débris tout pourri. Le domestique obéit, et +le jette à terre. Quelle fut sa surprise quand il en vit tomber +sept cents pièces d'or et des papiers que l'on reconnut +appartenir à M. Stukeley! Il avait l'habitude, au lieu de +ranger son argent dans son secrétaire, de l'empiler sur les +planchers de sa cuisine. Il y avait environ trois mille guinées +dans sa chambre où jamais domestique n'entra. Un +jour il y introduisit un enfant; une partie de la somme se +trouvait sur une table à laquelle un pied manquait; l'enfant +heurta contre la table et la fit tomber; les guinées +s'éparpillèrent. Pendant dix ans qu'il vécut encore, +M. Stukeley ne releva pas la table et ne ramassa pas les +guinées. Il se contentait de les repousser du pied, de manière +à se frayer une double route de son lit à la porte, et +de son lit à la fenêtre.</p> + + +<h4>M. HOWE.</h4> + +<p>Spirituel et bon homme, M. Howe jouissait de dix mille +liv. st. de rente. Il lui prit fantaisie de se marier, et il +épousa miss Mallet, jeune personne fort jolie. Le jour des +noces, après avoir soutenu à déjeuner que toutes les +femmes sont infidèles et qu'il était impossible de compter +sur leur affection, il se leva et dit à sa jeune épouse qu'il<span class="pagenum" id="Page_276">[Pg 276]</span> +était obligé de sortir pour aller à la Tour où des affaires +l'appelaient. Vers quatre heures, il lui envoie un billet +par lequel il lui apprend que des circonstances imprévues +le forcent de partir sur le camp pour la Hollande. Madame +Howe espérait que cette absence ne serait pas de +longue durée, mais elle comptait sans son hôte; pendant +quinze ans elle n'entendit plus parler de son mari. Voici +de quelle nature avait été le singulier voyage de M. Howe. +Il avait choisi un petit logement tout au bout de la même +rue qu'habitait sa femme, chez un chaudronnier auquel il +donna six schellings par semaine. Il changea de nom, et +comme il y avait peu de temps qu'il demeurait à Londres, +il ne fut reconnu de personne. A trois portes de la maison +de sa femme se trouvait un petit café qu'il fréquentait. +Trois ans après son évasion, il trouva dans ce café un +journal qui lui apprit que sa femme venait d'adresser une +pétition au Parlement, pour nommer des arbitres qui réglassent +les affaires de son mari dont la vie ou la mort +était incertaine. Il suivit avec beaucoup d'attention les +détails et les progrès de l'affaire qui se termina comme le +désirait la veuve. Dix ans s'écoulèrent. Madame Howe +changeant de logement, alla demeurer de l'autre côté de +la rue, chez un nommé Salt que le mari avait rencontré +dans le petit café. Lorsque M. Howe apprit cette circonstance, +il se lia plus étroitement avec Salt, et finit par aller +habiter une petite chambre de sa maison. De cette chambre +qui n'était séparée que par une cloison, de celle de +Madame Howe, on voyait, on entendait tout ce qui se +faisait à côté. Salt qui croyait son nouvel ami garçon, et +qu'il ne connaissait point sous son véritable nom, lui conseillait +vivement d'épouser sa locataire, celle qu'il regardait +comme la veuve Howe.</p> + +<p>Enfin l'anniversaire même du jour du départ de M.<span class="pagenum" id="Page_277">[Pg 277]</span> +Howe, et dix-sept ans après, Madame Howe se trouvait à +table avec sa sœur et son beau-frère, quand un domestique +inconnu apporta un billet sans signature, et dont l'auteur +anonyme suppliait Madame Howe de se rendre le lendemain +matin à dix heures au parc Saint-James près de la +volière. «Allons, dit Madame Howe, en jettant le billet +à sa sœur, toute vieille que je suis, j'ai encore des +amoureux.» La jeune sœur prenant le billet et l'examinant +avec attention, s'écria: «C'est l'écriture de M. +Howe!» Mistriss Howe qui avait aimé ce singulier mari, +s'évanouit. Il fut convenu que le lendemain son beau-frère +et sa sœur l'accompagneraient au rendez-vous. Elles s'y +trouvaient depuis cinq minutes, quand M. Howe, d'un air +dégagé, s'approchant de sa femme et lui parlant comme +s'il l'eût quittée de la veille, l'embrassa, lui donna le bras et +rentra chez lui. Dix-sept ans s'étaient écoulés entre le jour +des noces et la nuit des noces. L'histoire ajoute que ces +époux vécurent heureux et qu'ils eurent plusieurs enfants +qui ne contribuèrent pas peu à cimenter et à augmenter +de jour en jour ce bonheur.</p> + + +<h4>L'EXCENTRIQUE POLITIQUE; +TABLEAU ESQUISSÉ D'APRÈS NATURE A LONDRES EN 1835.</h4> + +<p>«Quel est cet homme assis ou plutôt couché sur un banc +de la Chambre des communes, et qui semble imprimer le +respect à ce qui l'entoure? La vulgarité empreinte sur son +visage, la nonchalance étourdie et presque imprudente de +ses manières vous le feraient prendre pour un capitaine de +vaisseau. Son chapeau dont les bords immenses rivalisent +avec les plus vastes chapeaux que portent les quakers, est +posé sur l'oreille, <i>en crâne</i>, comme disent nos voisins, +d'une manière triviale mais expressive. Son frac vert semble<span class="pagenum" id="Page_278">[Pg 278]</span> +tenir à peine sur ses épaules robustes. Sa chemise entr'ouverte +et son gilet débraillé laissent apercevoir sa poitrine. +Une de ses jambes, la jambe gauche, repose sur son +genou droit et va chercher une de ses mains qui saisit et +presse le tendon d'Achille. Sa chevelure artificielle, assez +mal peignée pour simuler la nature, n'est pas exactement +à sa place, et vous diriez qu'une émeute récente vient d'en +défriser les boucles factices.</p> + +<p>»Examinez-le bien, cherchez sur sa physionomie les +symptômes de la résolution, de l'énergie, de la puissance; +demandez à ce front peu développé, à cette charpente musculeuse, +à ce visage mobile, les signes indicateurs de la +force intime, de l'audacieuse volonté qui commande aux +événements et qui domine les empires. Ses joues sont roses +et fraîches comme celles d'un paysan: l'ambition ne l'a +point pâli; il a son fils assis près de lui; et pendant qu'un +orateur du parti contraire l'accable d'invectives, il prend +la main du jeune homme et la tient longtemps serrée dans +la sienne, comme s'il lui disait: «Voilà ce qui attend les +hommes politiques, ne crains rien, ne t'effraie pas pour +ton père.»</p> + +<p>»S'agit-il de soutenir une discussion, d'engager le combat; +les gestes de ce personnage et son débit ne sont pas +moins étranges que son attitude pendant le repos. Populaire, +souvent grotesque, ne cherchant que l'énergie et ne prétendant +jamais à la grâce, il essaie tour à tour les contorsions +les plus extraordinaires et les gestes les plus bizarres; +il épuise les variétés des plus disgracieuses attitudes. C'est +une gymnastique burlesque accompagnée d'une éloquence +si puissante dans sa folie même et dans ses excès, que personne +n'est tenté de tourner l'orateur en ridicule. Son +corps se penche, sa tête disparaît; il fait le plongeon; ses +bras s'élèvent; puis en une seconde ses deux mains se croisent<span class="pagenum" id="Page_279">[Pg 279]</span> +par derrière, son torse se cambre, et son cou renversé lui +donne une pose de gladiateur. Une minute encore, tout +change: les mains sont plongées et perdues dans sa culotte; +la tête s'avance, et aux grimaces de son sourire et de ses +sourcils, vous diriez que la hache meurtrière est suspendue +sur l'orateur. Que vous dirai-je? Comment le suivre dans +ses évolutions et ses transformations innombrables? tantôt +les deux bras élevés perpendiculairement et les poings fermés +comme s'il avait à combattre dix boxeurs; tantôt arrachant +sa malheureuse perruque, comme s'il voulait la +mettre en lambeaux; puis la caressant, la refrisant et la +replaçant avec un soin paternel sur l'occiput qu'elle avait +quitté. Je l'ai vu en 1824 au milieu d'un discours presque +frénétique à propos de l'indépendance irlandaise et de +l'union dont il réclamait l'anéantissement, dénouer sa cravate +et rester le cou nu aux yeux de l'assemblée stupéfaite. +C'est à lui qu'obéit aujourd'hui le royaume où les convenances +ont le plus d'empire, le domaine favori de l'étiquette +aristocratique, le pays de la décence et de la dignité, +l'Angleterre enfin. Cet homme est O'C......!</p> + +<p>»Vulgaire si vous voulez, condamnable à plus d'un +titre, et redouté des intérêts qu'il attaque, il garde son +pouvoir. Au milieu des gens de talent c'est un homme de +génie. Ses défauts comme orateur sont nombreux et frappants; +il effraie et ne sait ni persuader, ni plaire.... Mais +ce monarque est dans toute sa gloire au milieu des combats +d'invectives les plus furieuses. Lorsque les démentis volent +d'un bout de la Chambre à l'autre, personne ne sait créer +une injure avec plus de puissance que notre héros. Il est admirable +dans les moments de tumulte. Il invente alors des +épithètes vitupératives dont personne ne s'est avisé; il dit: +«Vous en avez menti,» avec un aplomb merveilleux.... +Un jour, le Comité des voies et moyens s'occupait des<span class="pagenum" id="Page_280">[Pg 280]</span> +questions relatives aux dépenses du clergé; M. Shaw, +membre élu par l'université de Dublin, et représentant +l'opinion protestante dans toute sa ferveur, développa ses +raisons à ce sujet:—«Admirez, s'écria O'C...... en se +levant, admirez la férocité ecclésiastique de cet homme! +Selon lui la religion est une affaire de schellings ou de pences +(<i>gros sous</i>).—Je donne un démenti formel à l'honorable +orateur, répliqua M. Shaw irlandais comme lui; je l'accuse +de vouloir détruire la religion qu'il a juré de défendre.» +Alors la fureur d'O'C...... atteignit son dernier paroxisme: +«Je vous rappelle à l'ordre, s'écria-t-il; un orateur qui +profère le mensonge doit être rappelé à l'ordre.»</p> + +<p>»Dans cette discussion, O'C...... soutenait l'administration +qui sollicitait une réforme dans les matières ecclésiastiques. +L'opposition se leva tout entière contre lui. Il ne +s'effraya pas et lui tint tête. «—Oui, répéta-t-il, c'est la +férocité ecclésiastique que je signale à l'animadversion publique.—Ma +férocité, dit M. Shaw, n'est pas de celles qui +ont pour symbole une tête de mort et deux os en sautoir.» +(Allusion à la bannière des catholiques irlandais).—«Et +vous, reprit O'C......, d'une voix de portefaix en colère, +prenez pour armoiries une tête de veau et une mâchoire +d'âne.» C'était une ignoble violence; mais la tête de +M. Shaw était si longue et sa mâchoire si large, l'à-propos +d'O'C...... était si plaisant et son geste si burlesque, que +les rires furent universels, et le dominateur de la Chambre +s'assit au milieu des houras de ses confrères, tout fier de +ses triomphes qui se renouvellent chaque jour.</p> + +<p>»L'Angleterre, je le répète, est entre ses mains. Une +suite de circonstances anormales, exploitées par lui avec +autant de persévérance que d'adresse, l'a rendu maître de +ses maîtres...... Le Roi le déteste, les pairs l'abhorrent, il<span class="pagenum" id="Page_281">[Pg 281]</span> +a contre lui les propriétaires, le clergé, les avocats, les +médecins; peu lui importe. Cet homme, la clef de la révolution +irlandaise, le représentant d'un pays que l'Angleterre +a toujours opprimé, fait face à tant d'ennemis, et son +char de triomphe ne recule pas un seul instant......»</p> + +<p>Finissons par un coup de boutoir que ce véhément +orateur a donné à la Chambre des pairs, au milieu +d'un discours prononcé dans une réunion à Glascow:«—Qu'est-ce +qu'un lord, s'écrie-t-il? C'est un animal +auquel il ne faut pas se jouer, et qui se moque de toutes +les attaques, de toutes les poursuites, de toutes les accusations. +Que leur importe, à ces seigneurs, nos discours, +nos pensées, notre mécontentement, nos votes? Nous aurions +beau leur donner la chasse, nous ne les atteindrions +pas. Ils nous glisseront toujours des mains quoi que nous +puissions faire. On a, dans mon pays, la singulière coutume +de savonner des pieds à la tête certains porcs que l'on engraisse; +puis on leur coupe les oreilles. On savonne principalement +la queue; on les lâche, et ils deviennent la propriété +du premier qui peut les saisir. Heureux qui les +attrape! mais la chose n'est pas facile. O nobles lords, +pourceaux savonnés de la société civilisée, heureux qui +vous attrapera!» Applaudissements du peuple; l'orateur +continue: «Les voilà tous! Londonderry est parti en grognant; +mais le grognement de Winchelsea est plus remarquable +encore par une expression de piété dévote que les +pourceaux ne montrent guère. Newcastle se dandine sur +leurs traces; et le conducteur général, le porcher de nos +bêtes savonnées, c'est Wellington, le grand Wellington de +Waterloo. Il y a de la boue sur les robes de soie de ces +lords; cela déplaît au peuple; il veut que des bipèdes humains +soient couverts de robes constitutionnelles, et il<span class="pagenum" id="Page_282">[Pg 282]</span> +veut chasser à jamais les pourceaux sacrés de la Chambre +des pairs...»</p> + +<p>Telles sont les gentillesses oratoires du grand O'Connell.</p> + +<p>Mais où a-t-il puisé ces suaves expressions, ces grands +mouvements d'éloquence? ne les devrait-il pas à quelques +souvenirs de ces vieux puritains exaltés, implacables, furibonds +dont parle Walter-Scott, ou bien à quelques +écrits de ces anciens pamphletaires du temps de Cromwel, +dont M. de Châteaubriand nous a fait connaître le style +dans une note de son <i>Essai sur les Révolutions anciennes +et modernes</i>; Paris, 1826, <i>in-8<sup>o</sup></i>. V. tom. II, pp. 184-187; +on trouve là un fragment de sermon qui semblerait écrit +par notre grand orateur irlandais, s'il était anglican: +«Hurlez, s'écrie le prédicateur, hurlez, criez, beuglez, +rugissez, ô vous libidineux maudits, jureurs, ivrognes, +impurs, superstitieux, diaboliques, sensuels, habitants +terrestres de la terre! Courbez-vous, courbez-vous, ô +vous arbres très-dédaigneux; et vous chênes élevés, vous +hauts cèdres, et vous petits buissons, criez de toutes +vos forces; écoutez, écoutez, vagues orgueilleuses, et +vous, mers indomptables! écoutez aussi, vous écume, +roide, nue, incirconcise et enragée qui haïssez la réforme, +etc.»</p> + +<p>On avouera que ce fragment traduit fidèlement de l'anglais, +prouve que, sur les bords de la Tamise, l'éloquence +moderne de la tribune est parfaitement au niveau de +l'éloquence ancienne de la chaire, sous le rapport des +convenances et des grâces de la diction; mais il faut ajouter +que cela arrive seulement, quand la tribune est occupée +par le chaud défenseur des droits de l'Irlande.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_283">[Pg 283]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="NEUVIEME_OBJET">NEUVIÈME OBJET.</h2> +</div> + +<h3>VARIÉTÉS.</h3> + + +<h3>I.</h3> + +<h3>CURIOSITÉS MICROSCOPIQUES +RECUEILLIES +CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES.</h3> + +<p><i>In tenuitate labor.</i></p> + +<p>Cette notice paraîtra peut-être légère, frivole, minutieuse, +à quelques lecteurs, car elle n'est composée que +d'objets minimes et très-minimes; mais c'est précisément +cette <i>minimité</i> qui l'a fait entreprendre, puisqu'elle atteste +que l'adresse de l'homme et quelquefois son génie peuvent +se manifester dans les plus petites choses comme dans les plus +grandes. Que l'on jette un coup d'œil sur les œuvres de la création, +n'y verra-t-on pas le ciron attirer les regards et l'attention +du naturaliste aussi bien que l'éléphant? Pourquoi, dans +les productions de l'homme, l'œil du curieux ne s'arrêterait-il +pas également sur des infiniment petits dont la structure +tient tellement du prodige que l'on doute si jamais la main +de l'artiste le plus ingénieux et le plus habile a pu les +exécuter? On a vu de ces petits chefs-d'œuvre chez les Anciens, +l'histoire en a conservé le souvenir; on en a exécuté +et l'on en exécute encore chez les Modernes; conservons-en +donc aussi la mémoire; et réunissant tout ce que ces diverses +petites singularités offrent de plus surprenant,<span class="pagenum" id="Page_284">[Pg 284]</span> +amusons le lecteur en le promenant un moment dans cette +galerie liliputienne. Plusieurs articles sont déjà connus, +mais nous en ajoutons d'autres qui le sont moins.</p> + + +<h4>PETITS CHEFS-D'ŒUVRE EN ÉCRITURE.</h4> + +<p><span class="smcap">Chez les anciens.</span> Cicéron raconte que l'Iliade, poëme +d'Homère, écrit sur du parchemin, a été renfermée dans +une coquille de noix<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>. Il faut que l'écriture ait été d'une +finesse extrême, car l'Iliade, d'après le relevé exact du +nombre de vers dans chacun des <span class="allsmcap">XXIV</span> livres, en renferme +15,686. Aussi quelle confiance que l'on ait dans la candeur +et la bonne foi de Cicéron, son récit a rencontré plus d'un +incrédule. Cependant le célèbre Huet, ce savant évêque +d'Avranche, après avoir douté, comme beaucoup d'autres, +de la possibilité de renfermer l'Iliade dans une coquille de +noix, assure qu'il a examiné la chose plus sérieusement, et +qu'il la regarde comme faisable. C'est dans l'appartement +de la Reine (Marie Leczinska), qu'un jour, il passa une +demi-heure à prouver son opinion. «Une feuille de vélin, +dit-il, d'environ dix pouces de long sur huit de large, peut, +si elle est très-mince et très-souple, être renfermée dans +une coquille de noix. Cette feuille est susceptible de contenir +dans sa largeur trente et une lignes, et deux cent cinquante-deux +vers dans sa longueur; une page contiendra +donc sept mille huit cent douze vers, et le revers autant, +c'est-à-dire quinze mille six cent vingt-quatre vers, montant, +à peu de chose près, de ceux que renferme l'Iliade. +Cette transcription peut facilement se faire avec une plume +de corbeau. Croyons donc à l'Iliade enfermée dans une +noix.»</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133" class="label">[133]</a> <i>In nuce inclusam Iliada, Homeri carmen in membranâ scriptum, +tradidit Cicero.</i> (<span class="smcap">Plin.</span>, Hist. nat., <i>lib.</i> VII, <i>cap.</i> 21.)</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_285">[Pg 285]</span></p> + +<p>On parle d'un scribe qui écrivit un vers d'Homère sur +un grain de millet. Si cela est, cet artiste aurait résolu +sans peine le problême de Huet.</p> + +<p>Un autre artiste, au rapport d'Ælien, écrivit un distique +en lettres d'or, et le renferma dans l'écorce d'un grain +de bled.</p> + +<hr class="tb"> + +<p><span class="smcap">Chez les modernes.</span> On voyait jadis à Worms, dans une +maison dite de la Monnaie, une feuille de vélin encadrée +sur laquelle on admirait douze sortes d'écritures différentes +tracées avec une extrême délicatesse, accompagnées de +charmantes miniatures, et environnées de grands traits +d'écriture jetés très-hardiment: le tout exécuté par un certain +Thomas Schuweisser, né sans bras; il faisait dans ce +genre avec le pied tout ce qu'on pouvait attendre de la +main la plus habile. Ces deux mauvais vers étaient inscrits +en tête de la feuille de vélin:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Mira fides! pedibus juvenis facit omnia recta,</div> + <div class="verse indent0">Cui pariens mater brachia nulla dedit.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Parmi les petites curiosités qui existaient encore dans la +même maison, on admirait un petit rond de vélin de la largeur +d'un louis d'or de France sur lequel était écrit le +<i>Pater</i>; cela est très peu de chose; un nommé Maximin +Mossilem traçait six fois, et plus distinctement, la même +prière dans un pareil espace.</p> + +<p>La bibliothèque impériale de Vienne possède un feuillet +de huit pouces de hauteur, sur un peu plus de six de largeur, +qui contient, dit-on, cinq livres de l'Ancien Testament, +écrits par un juif, d'un seul côté et sans abréviations. +Ces cinq livres sont 1<sup>o</sup> <i>Ruth</i> en allemand; 2<sup>o</sup> <i>l'Ecclésiaste</i> +en hébreu; 3<sup>o</sup> le <i>Cantique des cantiques</i> en latin; 4<sup>o</sup> <i>Esther</i> +en syriaque; et 5<sup>o</sup> le <i>Deutéronome</i> en français; le tout très-lisible +sans loupe.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_286">[Pg 286]</span></p> + +<p>Dans le <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, un religieux italien, nommé frère +Alumno, renferma le <i>Symbole</i> des apôtres et <i>l'Evangile</i> de +saint Jean, qui termine la messe, dans un espace grand +comme un petit denier; ce qui lui mérita les éloges de +Charles V et du pape Clément VII.</p> + +<p>Un italien de Sienne, nommé Spannochi, qui vivait +dans le <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, écrivait en caractères si déliés, qu'il +copia sur du vélin de la grandeur de l'ongle du petit doigt, +le même <i>Evangile</i> de saint Jean, sans aucune abréviation. +Les lettres étaient si bien faites qu'elles égalaient en perfection +les caractères des meilleurs calligraphes<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134" class="label">[134]</a> C'est au sujet de ce petit phénomène calligraphique, que +Mercier de Saint-Léger, voulant prouver que le mot <i>imprimit</i> ne +signifie pas toujours imprimer proprement dit, et qu'il peut quelquefois +désigner écriture, cite les deux vers suivants d'un poëme +adressé par César Malvicin à Spannochi pour le féliciter sur son +talent à écrire en très-petits caractères:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Quin alii in latam nequeunt traducere frontem,</div> + <div class="verse indent4">Arte tuâ <i>impressum</i> quod brevis unguis habet.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Mercier dit que Spannochi, siennois, a été maître d'écriture de +Charles IX et de Henri III; alors il aurait vécu dans le <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> +siècle.</p> + +</div> + +<p>Ménage parle d'un autre célèbre calligraphe, comme +auteur d'un portrait allégorique de la Dauphine, entièrement +composé de lignes d'écriture, si menues qu'on les +prenait pour des traits ordinaires formés par le burin. Ce +tableau d'un pied et demi en carré, représente la Dauphine +tirée dans un char et couronnée par une Victoire en +l'air, avec d'autres figures allégoriques. «Ce travail était +si parfait, dit Ménage, que tout ce qui paraissait être +fait de traits et de linéaments ordinaires, ne l'était que +de petites lettres majuscules d'une délicatesse si surprenante +qu'il n'y avait point de taille-douce qui fût<span class="pagenum" id="Page_287">[Pg 287]</span> +plus belle, soit dans les figures, soit dans le visage de la +Dauphine qui était très-ressemblant. Enfin toutes ces +lettres composaient un poëme italien de plusieurs milliers +de vers à la louange de cette princesse.» Puis Ménage +ajoute: «Un officier du Nonce, le cardinal Ranucci, +en était l'auteur: cet homme était suédois, dit-il; il +avait beaucoup voyagé et savait plusieurs langues;» +mais il ne le nomme pas. Il n'est guère présumable que ce +calligraphe soit le même que le Spannochi dont nous avons +parlé plus haut.</p> + +<p>On voit dans la bibliothèque de l'université d'Upsal, un +beau portrait du même genre: c'est celui du général +Konigsmarck qui était au service de la république de +Venise. Ce portrait est formé par des lignes d'écriture tracées +sur beau vélin; c'est la vie de ce général, en latin.</p> + +<p>A Sainte-Geneviève-du-Mont, à Paris, on admirait un +<i>Crucifix</i> dont les traits du dessin comprenaient en caractères +très-menus, toute la <i>Passion</i> du Sauveur, selon saint +Jean. Une <i>Image</i> de la Vierge y présentait un dessin du +même genre, mais on ne dit pas ce que renfermait l'écriture.</p> + +<p>Dans le collège Saint-Jean, à Oxford, on montre un +dessin de la tête de Charles I<sup>er</sup>, également composé de caractères +d'écriture, qui, à une très-petite distance, font +l'effet du burin. Les traits de la figure et de la fraise +contiennent les <i>Psaumes</i> de la pénitence, le <i>Credo</i> et le +<i>Pater</i>.</p> + +<p>Au Musée de Londres, le bibliothécaire montre un +dessin de la largeur de la main, offrant le portrait de la +reine Anne, toujours en caractères d'écriture. Mais il faut +que les lettres soient d'une extrême finesse, car le bibliothécaire +fait observer que cette écriture contient tout ce +que renferme un <i>in-folio</i> qu'il montre en même temps.<span class="pagenum" id="Page_288">[Pg 288]</span> +Sans doute que le visiteur, tout émerveillé, aime mieux +croire que de vérifier s'il ne manque pas une virgule de +l'in-folio sur le petit carré de papier ou de vélin.</p> + +<p>Dans le cabinet de M. Paul Grégorovitz Démidoff, à +Moskow, on remarquait deux curiosités calligraphiques +dans le genre de celles dont nous parlons. La première est +le <i>Credo</i> écrit (<i>sic</i>) sur deux petites pièces d'argent et de +bronze. La seconde consiste dans l'<i>Evangile</i> et le <i>Pater</i> +transcrits (<i>sic</i>) sur deux autres petites pièces dont le diamètre +est de trois lignes; le tout est fort lisible. Il nous +semble qu'au lieu d'<i>écrit</i> il faudrait dire <i>gravé</i>, car on n'écrit +guère sur l'argent et sur le bronze. D'ailleurs la gravure +n'ôte rien au mérite de la délicatesse de l'écriture.</p> + +<p>Un Anglais, nommé Jean Béedel, a parié dans ces +derniers temps (1821) écrire correctement et sans abréviations, +sur un petit morceau de papier circulaire du +diamètre d'une pièce de six pences (12 sous) l'<i>Oraison dominicale</i>, +le <i>Symbole</i> des Apôtres, les centième et cent +trente-quatrième <i>Psaumes</i>, et les sixième, septième et +huitième <i>Commandements</i> de Dieu, formant en tout 1931 +lettres. Non seulement M. Béedel a gagné le pari, mais +comme il lui restait de la place, il y a mis son nom, la date +du jour et l'année.</p> + +<p>Enfin le dernier morceau le plus remarquable que nous +connaissions sur la ténuité du caractère, est mentionné +dans le cinquantième volume des <i>Transactions de la Société +des Arts, des Manufactures et du Commerce</i>, seconde +partie, pour la session de 1834 à 1835; Londres, 1836, +<i>in-8<sup>o</sup></i>, avec fig. Il est question dans ce volume, p. 24, d'une +machine à graver, par M. W. Maclaurin, graveur anglais. +Par le moyen de cette espèce de pantographe dont la +construction est aussi simple qu'ingénieuse, l'auteur est +parvenu à graver des caractères d'une ténuité si excessive,<span class="pagenum" id="Page_289">[Pg 289]</span> +qu'il a inséré, dans un rectangle de six décimètres (2 pouces +2 lignes et demie environ) de largeur, et 22 millimètres +(9 lignes trois quarts à peu près) de hauteur, il a inséré, +disons-nous, 416 fois les mots <i>Society of arts</i><a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>. Le nombre +de lettres comprises dans cet espace est de 5408; de sorte +qu'une page in-8<sup>o</sup> ordinaire, étant dix-sept fois et demie +plus étendue que le rectangle en question, si elle était +composée en caractères pareils à ceux dudit rectangle, renfermerait +91,936 lettres. L'estimable savant à l'obligeance +duquel nous devons cette dernière notice, a fait l'application +de l'emploi supposé de ce caractère Maclaurin, à une +page <i>in-fol.</i> à deux colonnes, du <i>Dictionnaire de Moreri</i>, +laquelle étant composée de 176 lignes et chaque ligne de +54 lettres, il en résulterait que cette page renfermerait +9,504 lettres; ce qui fait à peu près la dixième partie du +nombre des lettres que pourrait contenir une page in-8<sup>o</sup>. +Ainsi, en définitive, les 6 vol. <i>in-fol.</i> de Moreri, qui ont +chacun, terme moyen, 860 pag., pourraient être renfermés +en un volume in-8<sup>o</sup> de 516 pages; mais il ne serait +lisible qu'à la loupe.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135" class="label">[135]</a> On trouvera ce rectangle gravé dans la première des planches +qui sont à la fin du volume.</p> + +</div> + +<hr class="blanc"> + +<p>Brisons sur ces singularités calligraphiques. Il existe sans +doute beaucoup d'autres morceaux de ce genre, dus à la +plume de nos calligraphes modernes; nous en avons même +vu plusieurs assez curieux; mais ceux dont nous avons parlé +plus haut suffisent pour faire apprécier ces petites singularités +qui rentrent un peu dans le genre des <i>nugæ difficiles</i>. +Passons à la mécanique.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_290">[Pg 290]</span></p> + + +<h4>PETITS TOURS DE FORCE EN MÉCANIQUE.</h4> + +<p><span class="smcap">Chez les anciens</span>: Callicrates fit en ivoire des fourmis et +d'autres animaux si petits, que nul autre que lui n'en +pouvait discerner les diverses parties.</p> + +<p>Mirmecides se signala dans le même genre, il fit également +en ivoire un quadrige qu'une mouche couvrait de +ses ailes, et un vaisseau qu'une petite abeille cachait sous +les siennes<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136" class="label">[136]</a> <i>Callicrates ex ebore formicas et alia tam parva fecit animalia, +ut partes earum à cæteris cerni non possent.</i></p> + +<p><i>Myrmecides quidem in eodem genere inclaruit, à quo quadrigam +ex eâdem materiâ, quam musca integeret alis, fabricatam, +et navem quam apicula pinnis absconderet.</i> (<span class="smcap">Plin.</span>, Hist. nat., +<i>lib.</i> <span class="allsmcap">VII</span>, <i>cap.</i> 21, et <i>lib.</i> <span class="allsmcap">XXXVI</span>, <i>cap.</i> 5.)</p> + +</div> + +<p>Théodore, célèbre sculpteur et fondeur, est encore à +citer pour un semblable prodige: il coula en bronze sa +statue qui était d'une extrême ressemblance; de la main +droite elle tenait une lime, et trois doigts de la gauche +portaient un petit quadrige dont la ténuité est telle que +char, cocher, attelage, tout se trouve à couvert sous l'aile +d'une mouche qu'il coula également<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137" class="label">[137]</a> <i>Dextra limam tenet; læva tribus digitis quadrigulam tenuit +tantæ parvitatis, ut totam eam currumque et aurigam integeret +alis simul facta musca.</i> (<span class="smcap">Plin.</span>, <i>lib.</i> <span class="allsmcap">XXXIV</span>, c. 19.)</p> + +</div> + +<p>Architas de Tarente, que l'on regarde comme ayant +posé le premier les principes de la mécanique chez les +Grecs, fabriqua une petite colombe artificielle qui imitait +le vol des colombes ordinaires. Notre vieux poète Du +Bartas en a parlé ainsi dans son poëme de la <i>Semaine</i>:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">L'homme peuple les airs d'un volant exercite</div> + <div class="verse indent0">D'animaux bigarrés. Le tarentin Archite,</div><span class="pagenum" id="Page_291">[Pg 291]</span> + <div class="verse indent0">Prince docte et vaillant, fit un pigeon de bois</div> + <div class="verse indent0">Qui, poussé par l'accord de divers contrepoids,</div> + <div class="verse indent0">Se guindait par le ciel.....</div> + </div> +</div> +</div> + +<p><span class="smcap">Chez les modernes</span>: Un inspecteur des écoles de la +principauté d'Alberstaldt, nommé Remman, atteste, dans +un ouvrage allemand, que, sous l'empereur Frédéric IV, +un mécanicien fort habile, nommé Jean Konisberg, eut le +talent de fabriquer un aigle artificiel qui vola l'espace de +cinq cents pas au-devant de ce prince revenant dans sa +capitale, et l'accompagna jusqu'aux portes de la ville, puis +retourna à l'endroit d'où il était parti.</p> + +<p>Le même mécanicien fit une mouche en acier, qui +s'échappait de ses mains, volait autour de la chambre où +il était, et venait ensuite se reposer sur sa main comme +pour se délasser de sa fatigue.</p> + +<p>Le vieux Du Bartas a encore parlé, dans sa <span class="smcap">Semaine</span>, de +cet aigle et de cette mouche, comme de merveilleuses mécaniques, +exécutées de son temps. Il s'en exprime ainsi:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent12">Que diray-je de l'aigle,</div> + <div class="verse indent0">Dont un docte allemand honora nostre siècle,</div> + <div class="verse indent0">Aigle qui délogeant de la maîtresse main,</div> + <div class="verse indent0">Alla loin au-devant de l'empereur germain?</div> + <div class="verse indent0">Et l'ayant rencontré, soudain d'une aisle accorte</div> + <div class="verse indent0">Se tournant le suivit jusqu'au seuil de la porte</div> + <div class="verse indent0">Du fort Nurembourgeois, que les piliers dorez,</div> + <div class="verse indent0">Les tapissez chemins, les arcs élabourez,</div> + <div class="verse indent0">Les foudroyants canons, ni la jeunesse isnelle<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a></div> + <div class="verse indent0">Ni le chenu sénat n'honoroient tant comme elle.</div> + <div class="verse indent0">Un jour que cet ouvrier, plus d'esbats que de mets</div> + <div class="verse indent0">En privé festoyoit ses seigneurs plus aimés,</div> + <div class="verse indent0">Une mouche de fer, dans sa main recélée,</div> + <div class="verse indent0">Prit sans aide d'autrui sa gaillarde volée,</div><span class="pagenum" id="Page_292">[Pg 292]</span> + <div class="verse indent0">Fit une entière ronde, et puis d'un cerveau las,</div> + <div class="verse indent0">Comme ayant jugement se percha sur son bras.</div> + <div class="verse indent0">Esprit vraiment divin, qui dans l'estroit espace</div> + <div class="verse indent0">Du corps d'un moucheron peut trouver prou de place,</div> + <div class="verse indent0">Pour tant de contre-poids, chaînettes et ressorts,</div> + <div class="verse indent0">Qui luy servoyent d'esprit, d'esperon et de mors.</div> + </div> +</div> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138" class="label">[138]</a> Vieux mot qui signifie <i>agile</i>, <i>prompt</i>, <i>dispos</i>.</p> + +</div> + +<p>Le même Remman, cité plus haut, raconte encore +qu'un autre mécanicien, nommé Jean Drebel, avait fait un +instrument de musique qui s'ouvrait de lui-même au lever +du soleil, et jouait seul sans le secours de personne tant +que cet astre était sur l'horizon. Mais au défaut du soleil, +on n'avait qu'à échauffer un peu la couverture de l'instrument, +et il jouait comme dans le temps le plus serein. (Voy. +le <i>Journal</i> des Savants, avril 1711, pp. 459-460).</p> + +<p>Dans le même temps à peu près, un ecclésiastique de +Calabre, nommé Jérôme Faba, s'exerçait dans ce genre, +et faisait de petites mécaniques avec autant de dextérité +que de patience. Il sculpta en buis toutes les pièces relatives +aux mystères de la Passion, et toutes étaient fort à +l'aise dans une coquille de noix.—Il fit aussi un carrosse +traîné par deux chevaux, ayant deux personnes dans l'intérieur, +et le cocher sur son siège, le tout de la dimension +d'un grain d'orge. Ces frivolités ingénieuses furent présentées +à François I<sup>er</sup> et à Charles-Quint<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139" class="label">[139]</a> Charles-Quint surtout devait admirer ces petites mécaniques, +lui qui avait un goût très-prononcé pour l'horlogerie; c'est à lui, +dit-on, que l'on présenta, en 1529, la première petite horloge +portative que, depuis, on a appelée montre. Il avait une telle passion +pour ce genre de mécanique, que son maître d'hôtel ne pouvant +réveiller son appétit blasé, dit un jour: «Je n'en viendrai jamais +à bout, si je ne lui fais une fricassée d'horloges.»</p> + +</div> + +<p>Jean Torriani, célèbre mécanicien de Crémone, vivait<span class="pagenum" id="Page_293">[Pg 293]</span> +du temps de Charles-Quint qui apprécia son talent; il +fabriqua des moulins en fer si petits, qu'un moine pouvait +en cacher un dans sa manche, et l'on prétend que chacun +de ces moulins broyait, dans un jour, assez de grain +pour fournir à la consommation de huit hommes.</p> + +<p>Adrien Junius, savant médecin du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, a vu à +Mechelen, en Brabant, un noyau de cerise taillé en forme +de vase, et dans lequel il compta quatorze paires de dés +sur chacun desquels les points des six faces étaient très-distinctement +marqués.</p> + +<p>Sous le règne d'Elisabeth, reine d'Angleterre, un orfèvre +de Londres, nommé Mark Scaliot, fabriqua une serrure en +fer, en acier et en cuivre, composée de onze pièces avec +la clef forée, et le tout ne pesait qu'un grain. Le même +Scaliot fit une chaîne de quarante-trois anneaux pour suspendre +la serrure et la clef au cou d'une mouche qui portait +le tout sans peine. Et ce tout, y compris la mouche, ne +pesait qu'un grain et demi.</p> + +<p>Jos. Descamus, mathématicien et mécanicien, décrit +dans son <i>Traité des forces mouvantes</i>, Paris, 1722, <i>in-8<sup>o</sup></i>, +une petite mécanique fort ingénieuse qu'il avait composée +pour le Dauphin, fils de Louis XIV<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>; c'était un petit +carrosse qui allait seul sur une table. Maintenant rien n'est +plus commun que cette petite mécanique; mais celle de +Descamus, outre qu'elle devait être surprenante pour le +temps où elle a paru, offrait dans ses mouvements, des +particularités assez curieuses et qui méritent que nous<span class="pagenum" id="Page_294">[Pg 294]</span> +rapportions ici la propre description qu'il a faite lui-même +de son petit chef-d'œuvre.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140" class="label">[140]</a> Et non pour Louis XIV, comme le dit Savérien dans son +<i>Histoire</i> (très-négligée) <i>des progrès de l'esprit humain</i>, 1766, +in-8<sup>o</sup>, p. 312, puisque Descamus (qu'il appelle Camus) est né en +Lorraine en 1672; il y avait déjà long-temps que Louis XIV +régnait.</p> + +</div> + +<p>«L'espace, ou le chemin donné, que le carrosse devait +parcourir, était, dit-il, la table du conseil du Roi, à +Versailles, longue de 7 pi. 4 po., et large de 3 pi. 6 po.; +on plaça le carrosse à l'extrémité de la table opposée à celle +où était le fauteuil du Roi. Dans l'instant le carrosse partit; +les chevaux plièrent les jambes, les levèrent et marchèrent +comme des chevaux vivants. Arrivé au bout de la table, le +cocher qui tenait les rênes des chevaux, les tira pour les +faire retourner. Le carrosse parcourut ainsi la longueur de +la table une seconde fois; mais ayant encore retourné, le +cocher fit passer le carrosse entre l'écritoire du Roi et le +papier qui était sur la table. Il se trouva là placé précisément +devant le Roi, et il s'y arrêta. Alors un laquais qui +était derrière le carrosse sauta en bas. Un petit page habillé +en hussard, se leva, courut à la portière et l'ouvrit. Une +petite dame qui était dans le carrosse descendit, s'avança +vers le Roi, lui fit une profonde révérence, et présenta un +placet d'une manière également naturelle et gracieuse. +Elle attendit un peu, comme pour savoir la réponse. +Pendant ce temps, le petit page badinait avec la portière, +en la fermant et l'ouvrant alternativement. Cependant la +dame fit une seconde révérence au Roi, rentra dans son +carrosse, en se tournant un peu de côté pour ne pas perdre +le Roi de vue, et s'assit sur le coussin. Le petit hussard +referma aussitôt la portière, remonta sur sa soupente et se +coucha comme auparavant. Il était à peine couché que le +cocher donna un coup de fouet, et les chevaux reprirent +leur train. Le laquais courut après le carrosse et sauta +derrière avec beaucoup d'agilité. Les chevaux se détournèrent +une troisième fois au coin de la table, en firent +encore le tour, toujours guidés par le cocher qui les fouettait<span class="pagenum" id="Page_295">[Pg 295]</span> +de temps en temps. Enfin le carrosse s'arrêta de +lui-même au même endroit d'où il était parti, comme s'il +entrait dans sa cour ou dans sa remise, après avoir fait sa +course.»</p> + +<p>Savérien ajoute que ces mouvements sont produits par +des ressorts, des rouages, des volants, des détentes, etc., +fort délicats, et qui exigent beaucoup de dextérité et de +soins. Mais, en s'y exerçant, des ouvriers, malgré cette +difficulté, sont parvenus à faire des ouvrages d'une délicatesse +infinie et presque inconcevable. En voici encore +quelques exemples.</p> + +<p>Un horloger d'Angleterre, nommé Boverick, avait +fait une chaise d'ivoire à quatre roues, dans laquelle un +homme était assis. Sa petitesse et sa légèreté étaient telles +qu'une mouche la traînait aisément; la chaise et la mouche +ne pesaient qu'un grain.</p> + +<p>Le même ouvrier construisit une table à quadrille avec +son tiroir, une table à manger, un buffet, un miroir, +douze chaises à dossier, six plats, une douzaine de couteaux, +autant de fourchettes et de cuillers, deux salières, avec +un cavalier, une dame et un laquais, et tout cela était si +petit qu'il entrait dans un noyau de cerise; et encore il +n'en occupait que la moitié. La chose, continue Savérien, +ne paraît pas croyable; mais Baker, savant très-respectable, +dit l'avoir vu<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>. Malgré cet honorable témoignage, <i>credat +judæus Apella</i>!</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141" class="label">[141]</a> Voyez <i>le Microscope à la portée de tout le monde</i>, trad. de +l'anglais de Henri Baker, par le P. Pezenas, 1754, <i>in-8<sup>o</sup></i>, pag. 328.</p> + +</div> + +<p>Maximilien Misson raconte, dans son <i>Nouveau Voyage en +Italie</i> (et ailleurs), La Haye, 1702, <i>4 vol. in-12</i>, tom. III, +p. 110, qu'il a vu dans le palais électoral de Munich,<span class="pagenum" id="Page_296">[Pg 296]</span> +salle des antiques, beaucoup de curiosités, et, entre autres, +un noyau de cerise, sur lequel on distinguait cent quarante +têtes humaines très-bien sculptées.</p> + +<p>Dans le musée royal de Copenhague, on voit un autre +noyau de cerise sur lequel sont gravées deux cent vingt +têtes.</p> + +<p>A Halston, dans le Shropshire, on conserve un noyau +de pêche sculpté, où est représenté Charles I<sup>er</sup>, la tête couronnée +et le visage et les habits peints. Au revers est un +aigle percé d'une flèche avec cette légende: «J'ai fourni +moi-même les plumes de cette flèche.» Toute cette sculpture +est exécutée avec beaucoup de goût. Elle est montée +en or et porte un cristal de chaque côté. On attribue cette +curiosité à un célèbre sculpteur du temps, nommé Nicolas +Briot.</p> + +<p>«Les journaux d'Allemagne ont annoncé jadis qu'un +ouvrier, nommé Oswald Nerlinger, a fait d'un grain de +poivre une coupe qui en contenait <i>douze cents</i> autres, toutes +tournées en ivoire, chacune dorée au bord et se tenant +sur son pied.» Voilà une exagération germanique contre +laquelle se révolterait même la crédulité du juif <i>Apella</i>. +Nous aurons déjà bien de la peine à croire ce que nous rapporte +dans ce genre Max. Misson, cité plus haut, voy. tom. +III, p. 103. Parlant de petits ouvrages d'une délicatesse +extrême qui se font à Ausbourg aussi bien qu'à Nuremberg, +il dit: «Ce sont des verres (à pied) bien évidés, bien +formés, avec un anneau de même matière, ménagé par le +tourneur entre le corps du verre et son pied. Il y a cent +de ces verres avec chacun leur anneau, dans un grain +de poivre de médiocre grosseur. Ces verres sont entre +mes mains. J'ai plusieurs fois examiné cette petite merveille +avec de bons microscopes, et j'ai remarqué fort<span class="pagenum" id="Page_297">[Pg 297]</span> +distinctement les rayures et les traces de l'outil dont +on s'est servi pour les tourner.</p> + +<p>»On trouve encore ici une assez plaisante babiole; ce +sont des puces enchaînées par le cou avec une chaîne +d'acier. Cette chaîne est si délicate, quoique de la longueur +de la main, que la puce l'enlève en sautant: +l'animal tout enchaîné ne se vend que 10 sols.»</p> + +<p>Ceci est devenu très-commun de nos jours: j'ai vu +(en 1802) à la fantasmagorie de Robertson, des puces +traîner des petits carrosses chargés de monde, des batteries +de canons très-bien faites, montées sur leurs affûts, etc., etc. +Et maintenant mille petites merveilles de ce genre alimentent +la curiosité des promeneurs sur les boulevards de +Paris.</p> + +<p>On a encore parlé récemment de petits automates curieux, +exécutés depuis le <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. En 1817, on montrait à +Londres un colibri en or émaillé, placé dans le médaillon +d'une tabatière; en touchant un ressort, on le faisait sortir; +aussitôt il ouvrait le bec, agitait ses ailes brillantes et +gazouillait un air mélodieux.</p> + +<p>Quelques années auparavant, on exposait à la curiosité +du public dans la même ville, une araignée noire, de +grosseur ordinaire, qui courait sur une table en différentes +directions et agitait ses pattes quand on la prenait; elle +exécutait ces mouvements et plusieurs autres tout aussi +naturels, au moyen de cent quinze roues dont quelques-unes +n'étaient distinctes qu'au microscope.</p> + +<p>Un cygne attirait les regards en même temps que cette +araignée; il nageait dans un bassin au milieu de poissons +dorés, étendait ses ailes, épluchait son plumage, finissait +par saisir un poisson et l'avalait.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_298">[Pg 298]</span></p> + +<p>Vers 1827, nous avons vu à Dijon, chez M. de St...-M....., +Directeur du musée de cette ville, membre de +l'Académie de Dijon, correspondant de l'Institut, etc., +nous avons vu, disons-nous, une maquette<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a> mécanique, +qui, pour n'être pas tout-à-fait dans le genre microscopique, +n'en est pas moins infiniment curieuse. C'est un petit cheval +en bois, d'environ 12 pouces de hauteur au garrot, dont tous +les membres, toutes les parties, depuis le sabot, les jambes +et les cuisses jusques à la tête, au cou et à la colonne +vertébrale, sont établis sur des proportions si exactes et si +artistement disposées, que l'on peut faire prendre à ce +petit animal, toutes sortes de positions, même les plus +difficiles et les plus étendues, et il y reste. C'est un petit +mannequin dont l'exécution a causé au plus haut degré, +l'étonnement et l'admiration des plus grands artistes et +entre autres de M. Carle Vernet, le peintre par excellence +de toutes les races de chevaux. On regrette que cette +mécanique exige des frais de construction et une habileté +qui la rendront toujours rare, soit à raison de la difficulté +de son exécution, soit à raison de son haut prix<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142" class="label">[142]</a> Petit mannequin à l'usage des peintres.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143" class="label">[143]</a> Cet ouvrage a coûté à son auteur 150 fr. de fabrication.</p> + +</div> + +<p>Mais il est temps de fermer notre petite galerie, laissant +à chacun de ceux qui l'ont parcourue, la liberté de croire +ou de ne pas croire à la possibilité d'exécution de quelques-uns +des articles qui la composent. Ce que nous pouvons +assurer, c'est que, fidèle et scrupuleux historien, nous +n'avons en rien altéré la pureté des sources où nous avons +puisé.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_299">[Pg 299]</span></p> + + +<h3>II.</h3> + +<h3>SINGULARITÉS ANNULAIRES.</h3> + +<h3>DES BAGUES HIÉROGLYPHIQUES.</h3> + +<p>Ces bagues se composent avec des pierres plus ou moins +précieuses; mais avant d'aborder ce sujet, disons un mot +sur ces sortes de pierres, sur le cas que certains peuples en +font et sur les propriétés qu'ils y attachent.</p> + +<p>L'usage de faire servir les pierres précieuses à l'expression +de quelques pensées ou à la représentation de quelque +sujet, remonte à la plus haute antiquité. Nous trouvons +dans la Bible, que, dès le temps de Moyse, le grand-prêtre +des Hébreux portait sur sa poitrine, le <i>Rational</i>, c'est-à-dire +les noms des douze tribus d'Israël, tracés sur autant de +pierres<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144" class="label">[144]</a> Voici la description que Fl. Josephe donne du <span class="smcap">Rational</span>: «Sur +cette pièce étaient attachées douze pierres précieuses d'une si +grande beauté qu'on les regardait comme inappréciables. Elles +étaient placées sur quatre rangs de trois chacun, et séparées par +de petites couronnes d'or, afin de les tenir si fermes qu'elles ne +pussent tomber; dans le premier rang étaient la sardoine, la topaze +et l'émeraude; dans le second, le rubis, le jaspe et le saphir; +dans le troisième, le lincure, l'améthiste et l'agate; et dans le +quatrième, la chrysolithe, l'onyx et le béryl. Sur chacune de ces +pierres était gravé le nom d'un des douze fils de Jacob, que nous +considérons comme chefs de nos tribus; et ces noms étaient écrits +selon l'ordre de leur naissance.»</p> + +</div> + +<p>Celles que les Musulmans emploient de préférence sont le +jaspe, l'agate, l'onyx, la sardoine, l'hyalintée, la cornaline, +l'améthiste, l'hématite, le jade. Ils font quelquefois<span class="pagenum" id="Page_300">[Pg 300]</span> +usage du corail, du verre et de toutes les autres substances +assez compactes pour être taillées.</p> + +<p>En se livrant à leur goût immodéré pour les pierreries, +les Musulmans croient satisfaire à un devoir religieux; +cependant ils disent qu'on ne saurait se présenter devant +Dieu dans un extérieur trop humble. L'or, suivant eux, fait +le lustre et la noblesse: d'un autre côté, ils regardent le fer +comme source d'impureté et de souillure. Mais la puissance +et la bonté du Créateur se manifestent au contraire +dans les pierres précieuses. Ces bons et pieux Musulmans +nous assurent positivement que chaque pierre a les vertus +suivantes; vertus, n'en déplaise à Mahomet, qui sont marquées +au coin de l'absurdité:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Le <span class="allsmcap">RUBIS</span>, par exemple, fortifie le cœur; il garantit de la +peste et de la foudre; placé sur la langue, il apaise la +soif; enfin il défend l'homme contre les tentations qu'il +pourrait avoir de se noyer.</p> +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>L'<span class="allsmcap">ÉMERAUDE</span> est un excellent spécifique contre les piqûres +des vipères. Il suffit même de la présenter à cette +espèce de serpents, pour lui crever les yeux. Elle guérit +des maux d'estomach, de l'épilepsie, et fortifie la vue.</p> +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>La <span class="allsmcap">TURQUOISE</span> possède à peu près les mêmes propriétés; +mais elle s'emploie plus particulièrement contre les scorpions.</p> +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>Quant à la <span class="allsmcap">CORNALINE</span>, ses vertus varient suivant ses +teintes: celle qui est d'un rouge foncé, prévient les fâcheux +effets de la colère; celle qui est couleur de chair, à +raies blanches, arrête les hémorragies; enfin la cornaline +blanche guérit des maux de dents.</p> +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>L'<span class="allsmcap">HÉMATITE</span> est un excellent contre-poison; le <span class="allsmcap">JADE</span>, +le meilleur des paratonnères, et de plus il écarte les mauvais +rêves.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_301">[Pg 301]</span></p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Quelques pierres peu estimées en Europe, ont cependant +des vertus divines: l'<span class="allsmcap">OEIL-DE-CHAT</span>, par exemple, +rend invisible; ce qui est très-commode en amour et en +guerre.</p> +</div> + +<p>En voilà bien suffisamment sur les admirables propriétés +des pierres précieuses, que nous devons aux observations +et à la sagacité de Messieurs les philosophes et +esprits-forts de Turquie, dignes marabouts du grand prophète.</p> + +<p>Encore un mot, en passant, sur les anneaux constellés +qui se gravent sur divers métaux et qui sont enrichis de +pierres précieuses. Il est bon de savoir que ces anneaux se +nomment constellés, parce qu'ils sont sous l'influence directe +des planètes, à raison des métaux ou des pierres +qui les composent. Ainsi chaque planète a pour elle son +métal et sa pierre précieuse dans l'ordre suivant:</p> + +<table> +<tr><td><i>Planètes.</i></td><td> <i>Métaux.</i></td><td> <i>Pierres précieuses.</i></td></tr> + +<tr><td>Le <span class="smcap">Soleil</span>, roi du jour. </td><td> L'or. </td><td> L'escarboucle.</td></tr> +<tr><td>La <span class="smcap">Lune</span>, reine de la nuit. </td><td> L'argent. </td><td> Le saphir.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Jupiter</span>, roi des astres. </td><td> L'étain. </td><td> La topaze.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Mars</span>, dieu de la guerre. </td><td> Le fer. </td><td> Le rubis.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Vénus</span>, déesse de la beauté. </td><td> Le cuivre. </td><td> L'émeraude.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Mercure</span>, ministre des dieux.</td><td> Le vif-argent. </td><td> Le cristal.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Saturne</span>, dieu du temps. </td><td> Le plomb. </td><td> Le grenat.</td></tr> +</table> + +<p>Mais il est temps d'arriver à nos bagues hiéroglyphiques; +ces bagues sont composées de pierres précieuses, qui, par +la première lettre de leur nom, étant réunies et incrustées +autour d'un anneau, forment le nom d'une personne, ou +désignent un objet quelconque.</p> + +<p>M. Brard, parlant dans sa <i>Minéralogie appliquée aux +arts</i>, tom. III, p. 355, du <span class="smcap">Natrolithe</span>, pierre opaque et d'un +jaune brillant nuancé de zones blanches et brunes concentriques, +dit: «Cette pierre qu'on trouve au pic volcanique<span class="pagenum" id="Page_302">[Pg 302]</span> +de Hochen-Twiell près Signen, sur les bords du lac de +Constance, n'est point éclatante; mais à l'époque où l'on +composait des bagues hiéroglyphiques, on était fort embarrassé +de trouver une pierre dont le nom commençât par N. +J'arrivais d'un voyage en Allemagne, d'où je rapportais +beaucoup d'échantillons de <span class="smcap">Natrolithe</span>; j'en fis tailler +quelques morceaux, et on introduisit cette pierre dans les +anneaux symboliques dont on faisait alors un très-grand +cas. Les premières bagues de ce genre parurent à la suite +de la victoire d'Austerlitz, que les soldats français nommèrent +la bataille des trois empereurs (Napoléon, Alexandre, +François), en 1805. Trois anneaux, portant chacun une +pierre de couleur différente, étaient réunis par un lien d'or, +et prirent le nom d'anneaux à triple alliance.» M. Brard +ne nous dit point quelles sortes de pierres entrèrent dans +la structure de ces anneaux symboliques. Mais il continue +ainsi:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Vinrent ensuite les bagues hiéroglyphiques, qui +portaient un nom écrit par les lettres initiales de chacune +des pierres dont elles étaient entourées. Ainsi les mots +<span class="smcap">Charles</span>, <span class="smcap">Sophie</span> et <span class="smcap">Caroline</span> se composaient de la manière +suivante:</p> + +<table> +<tr><td><b>C</b>YMOPHANE. </td><td> <b>S</b>APHIR. </td><td> <b>C</b>HRYSOLITHE.</td></tr> +<tr><td><b>H</b>YACINTHE. </td><td> <b>O</b>PALE. </td><td> <b>A</b>MÉTHISTE.</td></tr> +<tr><td><b>A</b>MÉTHISTE. </td><td> <b>P</b>ERIDOT. </td><td> <b>R</b>UBIS.</td></tr> +<tr><td><b>R</b>UBIS. </td><td> <b>H</b>YACINTHE. </td><td> <b>O</b>PALE.</td></tr> +<tr><td><b>L</b>APIS. </td><td> <b>I</b>RIS. </td><td> <b>L</b>EPIDOLITHE.</td></tr> +<tr><td><b>E</b>MERAUDE. </td><td> <b>E</b>MERAUDE. </td><td><b>I</b>RIS.</td></tr> +<tr><td><b>S</b>APHIR. </td><td> </td><td> <b>N</b>ATROLITHE.</td></tr> +<tr><td> </td><td> </td><td> <b>E</b>SCARBOUCLE.</td></tr> +</table> + +<p>»Moyennant ces acrostiches, on ne perdra point la +clef de ces singuliers anneaux, et l'on sera toujours dans<span class="pagenum" id="Page_303">[Pg 303]</span> +le cas de trouver le sens caché de ces réunions de pierres +qui pourraient paraître un jour le fruit d'un goût bizarre, +dénué de tout intérêt.»</p> +</div> + +<p>Malheureusement tous les noms de la liturgie ne se prêtent +pas à ces compositions, attendu que l'alphabet des +pierres n'est pas complet. Si jamais les bagues hiéroglyphiques +redevenaient à la mode, nous allons, pour épargner des +recherches aux amateurs, donner la liste alphabétique des +principales pierres précieuses que l'on pourrait employer +dans la fabrication de ces bagues.</p> + +<p> +Agate.<br> +Améthiste.<br> +Aventurine.<br> +Beryl.<br> +Calcédoine.<br> +Chrysolithe.<br> +Cornaline.<br> +Cristal de roche.<br> +Cymophane.<br> +Diallage.<br> +Diamant.<br> +Dichroïte.<br> +Disthène.<br> +Eléolithe.<br> +Emeraude.<br> +Enhydre.<br> +Escarboucle.<br> +Essonite.<br> +Felspath opalin.<br> +Grenat.<br> +Hématite.<br> +Hyacinthe.<br> +Hydrophane.<br> +Hypersthène.<br> +Idocrase.<br> +Iris.<br> +Iu, pier. chinoise.<br> +Jade.<br> +Jargon.<br> +Jaspe.<br> +Jayet.<br> +Enhydre. Lapis-Lazuli.<br> +Lépidolithe.<br> +Malachite.<br> +Marcassite ou Pyrite.<br> +Natrolithe.<br> +Obsidienne.<br> +Onyx.<br> +Opale.<br> +Péridot.<br> +Quarz-Girasol.<br> +Rubis.<br> +Saphir.<br> +Sardonyx.<br> +Topaze.<br> +Tourmaline.<br> +Turquoise.<br> +Vermeil oriental.<br> +Zircon.<br> +</p> + +<p>Les quatre lettres qui manquent sont le K, l'U, l'X et l'Y.</p> + +<p>On a parlé récemment d'un ingénieux acrostiche fait +sur le nom de M<sup>lle</sup> Rachel, jeune tragédienne d'une haute +réputation à Paris. Cet acrostiche doit être mentionné ici, +puisqu'il est du genre de ceux qui viennent de nous occuper, +c'est-à-dire exprimé en pierres précieuses. Voici le fait:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_304">[Pg 304]</span></p> + +<p>On a fait présent à la célèbre actrice, d'un bandeau +royal antique, tout en or, d'un dessin très-pur, très-élégant, +et incrusté de six pierres fines. Ces six pierres sont +tellement disposées que les initiales de leur nom réunies +forment non seulement celui de la jeune tragédienne, +mais elles désignent encore les noms des personnages dans +les rôles où elle excelle, ainsi que le démontre ce petit +tableau:</p> + +<table> +<tr><td><span class="smcap"><b>R</b>ubis</span> </td><td> <b>R</b>oxane.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap"><b>A</b>méthiste</span> </td><td> <b>A</b>ménaïde.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap"><b>C</b>ornaline</span> </td><td> <b>C</b>amille.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap"><b>H</b>ématite</span> </td><td> <b>H</b>ermione.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap"><b>E</b>meraude</span> </td><td> <b>E</b>milie.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap"><b>L</b>apis-Lazuli</span> </td><td> <b>L</b>aodice.</td></tr> +</table> + +<p>La manière dont ce bandeau royal est parvenu à la +jeune actrice offre une singularité qui mérite aussi d'être +rapportée. M<sup>lle</sup> Rachel avait envoyé chercher pour sa +table une carpe du Rhin, chez Chevet dont le magasin est +si riche en comestibles de toute espèce; le beau poisson +arrive, on le sert, on l'ouvre, et le magnifique bandeau +sort de ses entrailles. Galanterie imprévue qui a dû autant +surprendre et flatter l'aimable actrice que celle d'une couronne +d'or qu'elle avait déjà reçue précédemment d'un de +ses admirateurs, qui ne s'était point fait connaître; il en est +de même de celui-ci.</p> + + +<h4>DES BAGUES ARCANIQUES.</h4> + +<p>Il existait, au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, un habile homme, prophète +de son métier et par conséquent très-versé dans le grand art +de l'astrologie judiciaire. C'était un Italien, nommé Luc +Gauric, né à Gifoni, dans le royaume de Naples, en 1477,<span class="pagenum" id="Page_305">[Pg 305]</span> +et qui est mort à Rome en 1559. Ce grand homme, très +au courant de toutes les rêveries talismaniques, magiques, +talmudiques, cabalistiques, voire même hiéroglyphiques, +lisait dans les astres <i>ad aperturam libri</i>, et déroulait l'avenir +<i>currente calamo</i>; mais il ne rencontrait pas toujours juste<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>, +et même il était fort heureux quand, sur cent de ses prédictions, +le hasard en réalisait deux ou trois, ce qui, malgré +cela, lui donnait haute réputation parmi le peuple, et +même parmi les grands qui, dans ces temps déjà reculés, +étaient bien un peu peuple à cet égard; témoins les papes +Jules II, Léon X, Clément VII et Paul III, qui eurent des +égards pour ce charlatan, et la fameuse Catherine de +Médicis qui lui dut sa ceinture talismanique, et l'infortunée +Marie Stuart pour laquelle il fabriqua des bracelets +hiéroglyphiques. Enfin c'est à ce Gauric que l'on doit l'idée +des bagues arcaniques qui font l'objet de cette notice.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145" class="label">[145]</a> Par exemple, il avait prédit à Henri II, roi de France, qu'il +serait empereur, et qu'il parviendrait à une vieillesse très-heureuse; +Henri II a régné douze ans sans éclat, et est mort d'accident à quarante +ans, le 10 juillet 1559, la même année que le prophète.</p> + +</div> + +<p>Ces bagues sont composées d'un anneau d'or sur lequel +est enchâssée une pierre de couleur significative, c'est-à-dire +une pierre dont la couleur emblématique ait rapport +à l'objet que l'on a en vue; puis sur cette pierre doit être +gravé un signe du zodiaque indiquant le mois où s'est passé +l'événement dont on aime à conserver le souvenir.</p> + +<p>Les pierres coloriées qu'on emploie dans ces sortes de +bagues sont au nombre de douze et représentent les douze +mois de l'année. Les voici rangées, avec leurs couleurs, +selon l'ordre des mois; nous y ajoutons les couleurs qu'on +assigne à chaque mois.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_306">[Pg 306]</span></p> + +<table> +<tr><td>NOMS<br> DES PIERRES.</td><td>COULEURS <br>DES PIERRES.</td><td> + NOMS<br> DES MOIS.</td><td> COULEUR<br> DES MOIS.</td></tr> + +<tr><td>Le <span class="smcap">Grenat</span> </td><td> rouge foncé. </td><td> <span class="smcap">Janvier</span> </td><td> blanc.</td></tr> +<tr><td>L'<span class="smcap">Améthiste</span> </td><td> violet. </td><td> <span class="smcap">Février</span> </td><td> arbitraire.</td></tr> +<tr><td>Le <span class="smcap">Jaspe</span> </td><td> varié. </td><td> <span class="smcap">Mars</span> </td><td> rouge noirâtre.</td></tr> +<tr><td>Le <span class="smcap">Saphir</span> </td><td> blanc. </td><td> <span class="smcap">Avril</span> </td><td> vert.</td></tr> +<tr><td>l'<span class="smcap">Émeraude</span> </td><td> vert. </td><td> <span class="smcap">Mai</span> </td><td> vert.</td></tr> +<tr><td>l'<span class="smcap">Onyx</span> </td><td> blanc et brun.</td><td> <span class="smcap">Juin</span> </td><td>vert jaunâtre.</td></tr> +<tr><td>La <span class="smcap">Cornaline</span> </td><td> rouge. </td><td> <span class="smcap">Juillet</span></td><td> jaune.</td></tr> +<tr><td>La <span class="smcap">Sardoine</span> </td><td> fauve. </td><td> <span class="smcap">Aout</span> </td><td> couleur de feu.</td></tr> +<tr><td>La <span class="smcap">Chrysolithe</span> </td><td> vert léger </td><td> <span class="smcap">Septembre</span> </td><td> pourpre.</td></tr> +<tr><td>l'<span class="smcap">Aigue-marine</span> </td><td> vert bleuâtre. </td><td> <span class="smcap">Octobre</span> </td><td> incarnat.</td></tr> +<tr><td>La <span class="smcap">Topaze</span> </td><td> jaune. </td><td> <span class="smcap">Novembre</span> </td><td> feuille morte.</td></tr> +<tr><td>La <span class="smcap">Turquoise</span> </td><td> bleu. </td><td> <span class="smcap">Décembre</span> </td><td> noir.</td></tr> +</table> + +<p>Passons maintenant aux signes du zodiaque, et voyons +quel espace de temps le soleil semble employer à les parcourir +dans chaque mois:</p> + +<p> +Le <span class="smcap">Verseau</span> du 20 janvier au 19 février.<br> +Les <span class="smcap">Poissons</span> du 19 février au 21 mars.<br> +Le <span class="smcap">Bélier</span> du 21 mars au 20 avril.<br> +Le <span class="smcap">Taureau</span> du 20 avril au 21 mai.<br> +Les <span class="smcap">Gémeaux</span> du 21 mai au 21 juin.<br> +Le <span class="smcap">Cancer</span> du 21 juin au 23 juillet.<br> +Le <span class="smcap">Lion</span> du 23 juillet au 23 août.<br> +La <span class="smcap">Vierge</span> du 23 août au 23 septembre.<br> +La <span class="smcap">Balance</span> du 23 septembre au 23 octobre.<br> +Le <span class="smcap">Scorpion</span> du 23 octobre au 22 novembre.<br> +Le <span class="smcap">Sagittaire</span> du 22 novembre au 22 décemb..<br> +Le <span class="smcap">Capricorne</span> du 22 décembre au 20 janvier.<br> +</p> + +<p>Nous avons dit précédemment que la couleur des pierres +employées dans les bagues arcaniques était significative; +le tableau suivant va nous indiquer l'emblême de chaque +couleur.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_307">[Pg 307]</span></p> + +<p> +Le <span class="smcap">Blanc</span> signifie pureté, joie, candeur, innocence.<br> +Le <span class="smcap">Blanc</span> mêlé de rose louange.<br> +Le <span class="smcap">Bleu</span> amour et trahison.<br> +Le <span class="smcap">Brun</span> humilité.<br> +La <span class="smcap">Feuille-morte</span> vieillesse.<br> +Le <span class="smcap">Gris de fer</span> courage.<br> +Le <span class="smcap">Gris de lin</span> amour constant.<br> +Le <span class="smcap">Jaune</span> impudicité.<br> +Le <span class="smcap">Noir</span> deuil, tristesse, mélancolie.<br> +L'<span class="smcap">Or</span> (couleur de) magnificence, puissance.<br> +Le <span class="smcap">Pourpre</span> dignité impériale, haute magistrature.<br> +Le <span class="smcap">Rose</span> tendresse, amour changeant.<br> +Le <span class="smcap">Rouge</span> cruauté, colère, feu, zèle, pudeur.<br> +Le <span class="smcap">Souci et Orange</span> chagrin.<br> +Le <span class="smcap">Vert</span> espérance.<br> +Le <span class="smcap">Violet</span> jalousie.<br> +</p> + +<p>Nous pensons que ces trois petits tableaux, réunis à ce +que nous avons dit précédemment sur ce qui compose les +bagues hiéroglyphiques, pourront être de quelque utilité +aux personnes qui désireraient en faire fabriquer. Il y a +quelques années que ces sortes de bagues, dont l'anneau et +le chaton sont dans le goût du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, étaient revenues à +la mode; on a même cité la duchesse de Berry qui en a fait +faire une dont la pierre est une chrysolithe, et le signe du +zodiaque une balance.</p> + + +<h3>III.</h3> + +<h3><span class="allsmcap">DU NOMBRE</span> QUATORZE, +<span class="allsmcap">RELATIVEMENT A</span> HENRI QUATRE.</h3> + + +<p>On a souvent parlé de ce nombre comme d'une singularité +tenant à la vie de Henri IV; on a même plusieurs +fois publié le résultat de quelques recherches à cet égard;<span class="pagenum" id="Page_308">[Pg 308]</span> +mais on est bien éloigné d'avoir donné à ce sujet curieux +tous les développements dont il est susceptible; c'est ce qui +nous a engagé à lui consacrer un article plus ample que +tout ce qui a paru jusqu'à ce jour. Nous y avons ajouté +quelques accessoires de famille qui, nous l'espérons, n'y +paraîtront point déplacés. Commençons par le nom du +Héros:</p> + + +<p>14 Lettres composent le nom de HENRI-DE-BOURBON.</p> + +<p>Le 14 décemb. 1553, naissance de Henri de Bourbon (depuis +Henri IV), 14 siècles, 14 décades, +et 14 ans après la naissance de J.-C. Notez +que les quatre chiffres de ce milliaire 1553, +additionnés entre eux, présentent le nombre +14.</p> + +<p>Le 14 mai 1554, ordonnance de Henri II qui prescrit +d'élargir la rue de la Féronnerie; +l'inexécution de cette ordonnance cause +le trépas de Henri IV, quatre fois 14 ans +(56) après qu'elle est rendue.</p> + +<p>Le 14 mai 1582, naissance de Marguerite de France, +sœur de Charles IX et de Henri III, première +femme de Henri IV.</p> + +<p>Le 14 mai 1588, révolte de Paris contre Henri III, +à l'instigation du duc de Guise.</p> + +<p>Le 14 mars 1590, Henri IV gagne la bataille d'Ivry.</p> + +<p>Le 14 mai 1590, la Ligue fait la fameuse procession racontée +d'une manière si burlesque dans la +satyre Ménippée.</p> + +<p>Le même jour, Henri IV est repoussé +des faubourgs de Paris.</p> + +<p>Le 14 nov. 1590, le clergé de Paris et la Ligue prêtent +serment de mourir plutôt que d'obéir +au Béarnais (Henri IV).</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_309">[Pg 309]</span></p> + +<p>Le 14 nov. 1591, le grand conseil de la Ligue s'assemble +chez le curé de Saint-Jacques, pour +aviser aux moyens de se défaire des politiques. +Le lendemain vendredi 15, le président +Brisson, Larcher, conseiller en la +grand'chambre, et Tardif, conseiller au +Châtelet, furent constitués prisonniers le +matin et de suite pendus et étranglés.</p> + +<p>Le 14 nov. 1592, le Parlement (la portion restée à +Paris et attachée à la Ligue) enregistre +la bulle par laquelle le pape (Clément VIII) +donne pouvoir à son légat d'élire un roi +en place de Charles X (le cardinal de +Bourbon, mort le 9 mai précédent dans sa +prison à Fontenai-le-Comte) et d'exclure +du trône Henri de Bourbon.</p> + +<p>Le 14 déc. 1592, la ville de Dun est remise sous la +puissance du Roi.</p> + +<p>Le 14 juillet 1593, le duc de Féria, ambassadeur +d'Espagne, déclare que le Roi son maître +(Philippe II) destinait sa fille Isabelle-Claire-Eugénie +au duc de Guise. Le Conseil +des seize l'avait demandée l'année +précédente; ce qui avait mis en fureur le +duc de Mayenne, qui, à son retour à Paris, +fit pendre trois des seize sans forme de +procès, et exila Bussi-le-Clerc, leur chef.</p> + +<p>Le 14 janv. 1594, le Parlement de Paris proteste +contre tout ce qui s'était fait antérieurement. +Le Roi fait son entrée à Paris le +22 mars de la même année.</p> + +<p>Le 14 avril 1594, les membres du Parlement de Paris +qui, retirés à Tours, étaient restés fidèles +au Roi, font leur entrée dans la capitale.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_310">[Pg 310]</span></p> + +<p>Le 14 avril 1599, le duc de Savoie (Charles-Emmanuel +I<sup>er</sup>), jusqu'alors ennemi de Henri IV, +vient se réconcilier avec lui, et fait son +entrée à Fontainebleau.</p> + +<p>Le 14 octobre 1602, les députés des cantons Suisses +entrent à Paris, et font un traité d'alliance +avec la France.</p> + +<p>Le 14 mars 1606, Henri IV allant faire la guerre au +duc de Bouillon, recommande son fils au +Parlement.</p> + +<p>Le 14 sept. 1606, furent faites à Fontainebleau les +cérémonies du baptême du Dauphin et de +ses sœurs. Le Dauphin fut nommé Loys, +(Louis), et ses deux sœurs, Christine et +Elisabeth. C'est le cardinal de Joyeuse qui +fut délégué par le Pape Paul V pour cette +cérémonie et qui tint sur les fonts le Dauphin +au nom de S. S.</p> + +<p>Le 14 mai 1610, Henri IV, qui faisait l'admiration +de l'Europe et le bonheur de la France, +est poignardé dans son carrosse, sur les +quatre heures du soir, par Ravaillac, à +l'entrée de la rue de la Féronnerie. Ce +prince était âgé de 56 ans et cinq mois, +c'est-à-dire qu'il a vécu quatre fois 14 ans, +14 semaines, et quatre fois 14 jours.</p> + +<p>Le 14 janv. 1611, Sully demande son congé à la Reine +régente (Marie de Médicis) et quitte la +Cour.</p> + +<p>Le 14 mai 1643, mort de Louis XIII, fils de Henri IV; +l'addition des quatre chiffres de ce milliaire +(1643) donne 14. Nous avons vu +précédemment que le milliaire de la naissance<span class="pagenum" id="Page_311">[Pg 311]</span> +de Henri IV offrait la même singularité. +Voilà donc la date de la naissance +du père et celle de la mort du fils soumises +également au nombre 14.</p> + +<p>Nous permettra-t-on ici un petit épisode relatif à +Louis XIII, et qui offre quelques rapprochements assez +singuliers sur son titre numéral XIII? ce n'est qu'une unité +de moins dans le nombre 14.</p> + +<p>Lorsque Louis XIII a épousé l'infante d'Espagne, Anne +d'Autriche, le 25 octobre 1615, on a remarqué</p> + +<table> +<tr><td>Que <span class="smcap">Loys<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a> de Bourbon</span> contient<br> treize lettres; +</td><td> Et qu'<span class="smcap">Anne d'Autriche</span> contient<br> + treize lettres; +</td></tr> +</table> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146" class="label">[146]</a> Tous les rois du nom de Louis, qui ont précédé Louis XIII, se nommaient +Loys, ou du moins ce nom s'écrivait ainsi. C'est à Malherbe que +l'on doit le changement de Loys en Louis. Un jour Henri IV lui montrait +une petite lettre que le Dauphin (Louis XIII encore enfant), venait de +lui écrire; elle était signée Loys. Malherbe dit qu'il était assez content de +la lettre, mais non de la signature qui était gothique, et qu'il fallait écrire +d'une manière plus moderne et plus conforme à la prononciation. Dès-lors +tous nos rois de ce nom ont signé Louis, et Loys est resté rélégué dans +les vieilles chartes.</p> + +</div> + +<table> +<tr><td>Que ce prince avait treize ans <br>lorsque le mariage fut résolu;</td><td> +Que cette princesse avait treize<br>ans à la même époque; +</td></tr> +<tr><td> +Qu'il était le treizième roi de France du nom de Loys<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>; +</td><td> +Que treize infantes du nom<br>d'Anne d'Autriche se trouvaient<br> +dans la maison d'Espagne; +</td></tr> +</table> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147" class="label">[147]</a> Ce rang (le treizième) me rappelle que Hugues Picardet, procureur +général au parlement de Bourgogne, a publié des <i>Remontrances</i> en cette +Cour, <i>Paris</i>, 1618, <i>in-8<sup>o</sup></i>, et que, dans la huitième de ces remontrances, +il dit au jeune Louis XIII, en caractérisant ses douze prédécesseurs homonymes: +«Plaise à Dieu de réunir en vous toutes les vertus de vos aïeux: +la débonnaireté de Louys <i>premier</i>, la justice de Louys <i>second</i>, le courage +de Louys <i>troisième</i>, la continence de Louys <i>quatriesme</i>, la libéralité de +Louys <i>cinquiesme</i>, la piété de Louys <i>sixiesme</i>, la courtoisie de Louys +<i>septiesme</i>, le bonheur de Louys <i>huictiesme</i>, la sainteté de Louys <i>neuviesme</i>, +la constance de Louys <i>dixiesme</i>, la prudence de Louys <i>unziesme</i>, +la bonté paternelle de Louys <i>douziesme</i>, et la valeur et clémence +du grand Henri vostre père!»</p> + +<p>La dédicace de ce recueil de <i>Remontrances</i>, adressée AU GRAND ROY +DES ROYS, c'est-à-dire à Dieu, est fort singulière.</p> + +</div> + +<table> +<tr><td>Que Loys était de la taille<br> d'Anne d'Autriche. </td><td> + +Et Anne d'Autriche de la taille<br>de Loys.</td></tr> +</table> + +<p>Encore un mot sur nos 14.</p> + +<p>Le 14 mai 1643, Louis XIV, petit-fils de Henri IV, +monte sur le trône. Nous avons déjà vu que +les chiffres additionnés de ce milliaire donnent +14.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_312">[Pg 312]</span></p> + +<p>Ce prince est mort en 1715, milliaire qui offre également +14, et il a vécu 77 ans, nombre qui, dans son addition, +forme encore 14. De sorte que le chiffre numéral de son +titre, l'année de son avénement au trône, celle de sa mort, +et la totalité des années qu'il a vécu présentent quatre fois +le nombre 14.</p> + +<p>On ne trouvera guère de nombres qui, dans l'histoire de +France, aient autant de droits à la singularité des rapprochements.</p> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>QUELQUES SINGULARITÉS +EXTRAITES D'ANCIENS REGISTRES DE L'ÉTAT CIVIL.</h3> + +<p>La première pièce légale relative à la tenue des registres +de l'état civil, en France, est l'ordonnance de Villers-Cotterets, +du 10 août 1539, qui enjoint de tenir en chaque paroisse +un registre en forme de <i>preuves de baptesme</i>. Cependant il +existait auparavant, mais en très-petit nombre, des espèces +de registres de baptêmes, de mariages et de décès. Il faut +dire qu'en général ces registres, avant et depuis l'ordonnance +de 1539 jusqu'au <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ont été tenus de la +manière la plus défectueuse et quelquefois la plus singulière.<span class="pagenum" id="Page_313">[Pg 313]</span> +C'est ce que nous allons prouver par deux ou trois +exemples puisés dans les anciens registres de quelques paroisses +de Paris au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> et <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles; par exemple, dans +l'un de ceux de la paroisse de Saint-André-des-Arts, on +trouve:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Le xxij<sup>e</sup> d'<i>aoust</i> 1574, furent baptizées deux filles +gemelles et de la mesme <i>ventrée</i>.» Charmante expression, +très-délicate! mais aucun détail, aucune signature; +on apprend seulement que l'une de ces deux +petites eut pour marraine l'épouse du célèbre Ambroise +Paré, (m. à Paris le 20 déc. 1590).</p> +</div> + +<p>Dans un registre de Clignancourt, le curé de cette paroisse +a ainsi enregistré un baptême:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Le xx<sup>e</sup> <i>de décembre</i> 1661, fut baptizée la fille d'Estienne +Lemire, laboureur. C'est la dixième de suite +sans aucun masle, et toutes les autres sont vivantes.» +Rien de plus.</p> +</div> + +<p>L'article suivant est puisé dans un des registres du curé +de la Villète:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Le xxx<sup>e</sup> <i>juing</i> 1644, j'ai célébré un service pour le +repos de l'âme de François Caignet, mon bon ami, +lequel a donné plusieurs choses à mon église. <i>Signé</i> +<span class="smcap">Cottereau</span> <i>et ami</i>.»</p> +</div> + +<p>Le successeur de ce M. Cottereau s'exprime ainsi dans +un autre acte:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Le xxj<sup>e</sup> <i>décembre</i> 1675, a esté enterré Jean Tessier, +laboureur, homme très-doulx, très-paisible, fort respectueux +et très-déférent envers ses pasteurs.»</p> +</div> + +<p>Il est présumable que le registre de la paroisse Saint-Landry +servait de mémorial au vicaire. Ce bon prêtre y<span class="pagenum" id="Page_314">[Pg 314]</span> +détaille naïvement les étrennes qu'il a reçues au commencement +de l'année 1630 pendant quatre jours; voici le résumé +de ces étrennes:</p> + +<p> +«Onze bouteilles de vin, dont deux de blanc;<br> +»Quatre boistes de conserve;<br> +»Trois chapons, dont un prêt à mettre à la broche;<br> +»Trois livres de bougie;<br> +»Deux fort bons fromages;<br> +»Deux grands pots de beurre;<br> +»Une bouteille d'hipocras<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>;<br> +»Un lapin de garenne, une langue fumée, un gâteau et une talmouse;<span class="pagenum" id="Page_315">[Pg 315]</span><br> +»Une douzaine de serviettes;<br> +»Une pistole d'Espagne, trois escus d'or.»<br> +</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148" class="label">[148]</a> L'hypocras était un breuvage agréable, une espèce de vin de +liqueur composé de divers ingrédients dont un vin léger et délicat +était la base. Il y en avait plusieurs espèces; l'une des plus anciennes +recettes est celle que donne le vieux Taillevent, célèbre cuisinier du +roi Charles VII. «Pour une pinte, dit-il, prenez trois treseaux +(3 gros) de cinnamome fine et parce, ung treseau de mesche, ou +deux qui veult; demi-treseau de girofle, et de sucre fin six onces, +et mettez en pouldre; et la fault toute mettre en ung coulouoir +avec le vin, et le pot dessoubs, et le passez tant qu'il soit coulé, +et tant plus est passé et mieux vault, mais qu'il ne soit esventé.» +Cette recette de Taillevent est, comme son style, un peu surannée.</p> + +<p>«Pour préparer l'hypocras des grands seigneurs, dit le docteur +Pegge, prenez du gingembre, de l'anis et du sucre. Quant à l'hypocras +du peuple, il se fait avec de la canelle, du poivre et du +miel clarifié.» Mais de toutes ces anciennes liqueurs, la seule qui +mérite un souvenir, est l'infusion de suc d'oranges de Séville avec +le sucre dans un vin léger. En général, l'hypocras se faisait et se +fait encore avec du vin, du sucre, de la canelle, du girofle, du +gingembre et autres ingrédients. On en fait du blanc, du rouge, du +clairet, du framboisé, de l'ambré, etc., etc.</p> + +</div> + +<p>A la suite d'un acte d'inhumation du 29 octobre 1650, +M. le vicaire nous fait part de l'anecdote suivante:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«M. de Saint-Paul (<i>son curé</i>) me commanda d'aller +dîner avec lui, où de sa grâce, je fis bonne chère: <i>vivat +ad multos annos!</i>»</p> +</div> + +<p>C'est fort bien; mais peut-être cette bonne chère, prise +un peu copieusement, occasionna-t-elle à M. le vicaire +quelques remords d'estomach ou d'entrailles, car le lendemain, +à la suite d'un acte de convoi funèbre, il écrivit ces +mots:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«J'ai pris un lavement pour apaiser une colique.»</p> +</div> + +<p>On ne conçoit pas en vérité comment on pouvait consigner +de pareilles niaiseries dans des registres destinés à +conserver le souvenir d'actes aussi importants que les naissances +et les décès.</p> + +<p>Quelquefois aussi MM. les curés relataient sur ces mêmes +registres, entre un acte de baptême et un acte de mort, +quelque événement récent qui tenait aux troubles du moment; +et, comme on le pense bien, l'esprit de parti s'y +manifestait clairement. Par exemple, le curé de Saint-André-des-Arts +(Christophe Aubry), après avoir enregistré +la naissance d'un enfant né le 23 décembre 1588, +raconte ainsi le meurtre du duc de Guise; nous rendons +littéralement ses expressions copiées sur le registre:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«En ce mesme jour du sabmedi <span class="allsmcap">XXIV</span><sup>e</sup> décembre +1588, est venu un courrier de la ville de Blois, qui a +apporté nouvelles comme M. le duc de Guise avoit esté +tué et massacré le vendredi précédent (23 <i>déc.</i>) au cabinet<span class="pagenum" id="Page_316">[Pg 316]</span> +du Roy, luy estant présent, lequel sieur estoit +allé à son service à l'assemblée des estats; faict trop +exécrable et qui ne demeurera pas impuny; <i>anima ejus +requiescat in pace, amen!</i></p> + +<p>»Et encore non content, comme estant possédé du +diable, comme il est vraisemblable, a depuys faict +massacrer le cardinal de Guyse, et non pour autre +cause sinon qu'ilz s'oposoyent aux entreprises du +Biarnoys qui se dict roy de Navarre, héréticque, excommunié, +que ledict roy, jadis<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a> roy de France, +nommé Henry de Valoys, vouloit instaler après luy à +la couronne de France contre la volonté de nostre sainct +Père le Pape Sixte cinquiesme qui l'en avoit jugé indigne +pour sa mauldicte hérésie et pour avoir esté relaps<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>.»</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149" class="label">[149]</a> Ce mot <i>jadis</i> prouve que le curé de Saint-André-des-Arts et les +autres ecclésiastiques ligueurs regardaient Henri III comme déchu +de la couronne par ce seul fait.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150" class="label">[150]</a> Cela prouve qu'alors on attribuait encore au Pape le droit de +priver un souverain de sa couronne.—Par la suite, on a tellement +rougi de pareils actes et de pareilles opinions, qu'on a biffé sur le +registre en question, la note que nous venons de transcrire. Mais +l'écriture n'a pas été tellement effacée qu'on ne puisse très-bien la +lire.</p> + +</div> + +<p>Sur le même registre, à la suite d'un acte de mariage +du 31 juillet 1589, on lit:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Le 1<sup>er</sup> jour d'aoust 1588, Henry de Valoys jadis +roy de France, s'estant armé avec ses héréticques, et le +roy de Navarre et ses consorts estant à Saint-Cloud pour +assiéger Paris, ayant donné le pillage à toutes sortes de<span class="pagenum" id="Page_317">[Pg 317]</span> +larrons desquels il estoit accompaigné, ayant practiqué +beaucoup de traistres dans ladicte ville, et ayant juré la +mort de toutes sortes de gens de bien, permectant seulement +de saulver les héréticques et leurs adhérents pour +puys après ruiner l'église de Nostre Seigneur et planter +l'hérésie au beau milieu de la France. Par un juste jugement +de Dieu qui ne permet regner longuement, un +si pervers tiran et hipocrite<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a> a esté tué par un religieux +à l'ordre des Jacobins, nommé frère Jacques Clément, +lequel religieux a esté tué à l'heure mesme par les satellites +dudict Henry. <i>Anima ejus requiescat in pace!</i><a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>»</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151" class="label">[151]</a> Nous sommes bien éloigné de prendre la défense du caractère +faible et de la conduite légère, vacillante et blâmable de Henri III; +mais méritait-il les infames calomnies répandues dans cette note, +sur ses principes religieux? Non; ce prince était très-catholique, +et jamais il n'a eu l'intention de favoriser l'hérésie; au contraire, +il était dévot jusqu'à la superstition. Mais on voulait un bouleversement +dans l'Etat pour favoriser l'ambition des Guises, et il fallait +bien ameuter le peuple contre la Cour. C'est donc par d'atroces calomnies +semées à profusion contre les Valois qu'on en est venu à +bout.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152" class="label">[152]</a> On a vu des écrivains assurer que Jacques Clément n'avait point +été l'assassin du Roi, mais que c'était un homme sûr que le gouverneur +de Vincennes lui adressait. On fit entrer cet homme à Surennes +dans un cabaret où on le tua. On lui prit ses papiers que l'on remit au +véritable assassin du Roi, qu'on avait revêtu d'une robe de feuillant. +Ces écrivains s'appuient sur ce que l'assassin ayant été massacré +dans l'appartement du Roi, on ne put le reconnaître parce qu'on +l'avait défiguré. Cette anecdote est hors de toute vraisemblance. Le +culte insensé que l'on a rendu au vil assassin après son crime et sa +mort, en fait foi; il devait être très-connu dans son couvent, et +peut-être chez la duchesse de Montpensier.</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_318">[Pg 318]</span></p> + +<p>Voici encore une autre pièce; mais celle-ci n'est pas, +comme les précédentes, superflue dans un registre de l'état +civil; c'est l'acte de décès du président de Thou:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Le lundy huictiesme jour de may 1617, fut +inhumé en l'église de Sainct-André, à neuf heures du +matin, en la cour de sa chapelle, messire Jacques-Auguste +de Thou, conseiller du Roi en ses conseils +d'estat et privé, et président en la Cour, qui estoit décédé +le jour précédent en sa maison, environ une heure +après midy, en présence de plusieurs notables personnes, +comme le révérend père Domogier, prieur des +Chartreux de ceste ville; M. Perrot, conseiller en la +Cour; M. de Bonœil, M. Rigaut, avocat, et plusieurs +autres devant lesquels il déclara que tout ce qu'il avait +escrit, il le remettait au jugement et à la censure de +l'église catholique, apostolique et romaine, et suivant +le discours qu'il m'avoit tenu à moy soubsigné vicaire, +parlant à luy le sixiesme jour de ce dict moys, après +lui avoir donné et administré les sacrements le jeudy de +l'Ascension, infirme de corps, mais fervent et vigoureux +d'esprit et d'entendement. <i>Ego vidi, ego audivi, +et ut testis omnibus significavi</i>; et ce mesme jour huictiesme, +fut rapporté le corps de madame sa femme de +sa maison de Villeroy, où il fut transporté le jour de +feste de la Magdeleine de l'année dernière pour y estre +inhumée selon le dessein du deffunct. <i>Animæ eorum requiescant +in pace!</i>»</p> +</div> + +<p>Nous ne prolongerons pas ces notes et actes copiés sur +les anciens registres de l'état civil à Paris. Le peu que nous +en avons rapporté suffit pour prouver l'exactitude, le soin<span class="pagenum" id="Page_319">[Pg 319]</span> +et l'attention que l'on mettait à tenir ces registres dans les +<span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> et <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles. Nous n'avons parlé que des naissances +et des décès; nous ajouterons que les actes de mariage +étaient enregistrés avec le même soin. On trouve par +exemple:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Le lundy viij<sup>e</sup> <i>juing</i> 1545, furent espousés Romain +Langlois et Germaine Carre, serviteurs.» Point d'autres +détails.</p> + +<p>»Le xxiv<sup>e</sup> <i>octob.</i> 1568, Henry et Jehanne Jacquin +ont esté espousés en l'église.» <i>Idem.</i></p> + +<p>»Le xvj<sup>e</sup> <i>juing</i> 1597, ont été mariés Olivier Darve, +de la paroisse Saint-Eustache, et Magdelaine de Lacroix, +de cette paroisse.» Rien de plus, point de mention de +publication de bancs, point d'assistance de témoins; +parfois on ne mettait que les prénoms et on laissait en +blanc les noms.</p> +</div> + +<p>On conviendra que voilà de singuliers registres d'état +civil; et au bout de deux ou trois générations, il devait +être facile de reconnaître les filiations, les degrés de parenté, +les droits en résultant, etc.! (<span class="smcap">Voy.</span> sur l'origine des registres +en question, <i>Mélanges littéraires, philologiques</i>, etc., +par Gabriel Peignot; Paris, 1818, <i>in-8<sup>o</sup></i>, mais surtout les +<i>Recherches sur la législation et la tenue des actes de l'état +civil</i>, par M. Berriat-Saint-Prix, pp. 245-293 du tome IX +des <i>Mémoires sur les Antiquités nationales et étrangères</i>; +Paris, 1832, <i>in-8<sup>o</sup></i>. Ces recherches sont très-curieuses; +nous y avons puisé les principales citations de cet article.)</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_320">[Pg 320]</span></p> + + +<h3>V.</h3> + +<h3>D'UN CERTAIN USAGE DANS L'INDE.</h3> + +<p>Nous commençons par déclarer que nous nous serions +abstenu de parler de cet usage, si les particularités qu'il +renferme n'étaient pas vraiment singulières, et si elles ne +nous avaient pas été révélées par le savant et respectable +auteur d'un curieux ouvrage sur l'Inde<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>. Il est certain +que cet usage, quant à son objet, n'est point propre... à +flatter le goût et les sens des personnes délicates, habituées +aux suaves odeurs de la rose et du jasmin; mais, ainsi que le +dit l'auteur, «pour l'observateur judicieux et éclairé, les +actions les plus communes de la vie d'un peuple ne sont +point inutiles à connaître.... Et tous ces préceptes minutieux +de propreté qui, dans l'Inde, tiennent à cet usage, +se rattachent à un système hygiénique qui n'a rien de +futile dans les pays chauds. D'ailleurs le législateur des +Hébreux n'oublia point d'insérer quelque chose d'analogue +dans les réglements qu'il donna au peuple de Dieu: +<i>Habebis locum extra castra ad quem egrediaris ad requisita<span class="pagenum" id="Page_321">[Pg 321]</span> +naturæ, gerens paxillum in balteo; cumque sederis, +fodies per circuitum, et egestâ humo operies quo relevatus +es</i>.» (<span class="smcap">Deuter.</span> <span class="allsmcap">XXIII</span>, vv. 12 et 13.) D'après ces +considérations, nous croyons donc pouvoir amuser nos lecteurs +en les initiant aux détails relatifs à l'usage en question; +ce qui pourra aussi leur être utile si jamais ils voyagent +dans l'Inde, comme on le verra par la suite. Sans tourner +davantage autour de la question, abordons-la, et exposons +le réglement légal auquel tout Brahme, ayant à satisfaire +aux besoins naturels, doit se conformer avec une religieuse +attention. Ce réglement consiste dans les vingt-trois articles +suivants extraits avec la plus scrupuleuse exactitude +des livres sacrés de l'Inde, par M. l'abbé Dubois:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153" class="label">[153]</a> Il est intitulé: <span class="smcap">Mœurs</span>, <i>institutions et cérémonies des peuples +de l'Inde</i>; par M. l'abbé J.-A. Dubois, ci-devant missionnaire dans +le Meissour, membre de la Société royale asiatique de la Grande-Bretagne +et de l'Irlande, de la Société asiatique de Paris, et de la +Société littéraire de Madras. <i>Paris, Merlin</i>, 1825, <i>2 vol. in-8<sup>o</sup></i>. +Cet ouvrage a été imprimé par autorisation du Roi à l'imprimerie +royale.—On doit encore à M. l'abbé Dubois l'ouvrage suivant: +<span class="smcap">Exposé</span> <i>de quelques-uns des principaux articles de la théogonie +des Brahmes, extrait et traduit des meilleurs auteurs originaux</i>. +Paris, Dondey-Duprey fils, 1825, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<p>M. l'abbé Dubois a passé trente années dans les diverses provinces +de l'Inde.</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>«1<sup>o</sup> Prenant à la main un grand chimbou<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>, il ira +au lieu destiné à cet usage et qui doit être au moins à +un jet de flèche de son domicile.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154" class="label">[154]</a> C'est le nom d'un vase d'airain chez les Indiens.</p> + +</div> + +<p>»2<sup>o</sup> Arrivé là, il commencera par ôter sa chaussure, +qu'il déposera à une certaine distance, et choisira pour +se soulager une place propre sur un terrain uni.</p> + +<p>»3<sup>o</sup> Les endroits où l'on ne peut, sans pécher, vaquer +à cela, et qu'on doit par conséquent avoir grand +soin d'éviter, sont ceux-ci: l'enceinte d'un temple; +le bord d'une rivière, d'un puits ou d'un étang; un +chemin public, et tout lieu fréquenté; un sol blanchâtre; +une terre labourée; un terrain où croît, à +peu de distance, l'arbre <i>Assouata</i> ou tout autre arbre +sacré.</p> + +<p>»4<sup>o</sup> Le Brahme ne doit point avoir alors sur le +corps de toile pure ou nouvellement lavée.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_322">[Pg 322]</span></p> + +<p>»5<sup>o</sup> Il aura soin de se suspendre son triple cordon<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a> +à l'oreille gauche, et de s'entourer la tête de la toile +qu'il avait autour des reins.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155" class="label">[155]</a> Ce cordon est une marque distinctive que tous les Brahmes portent +en bandoulière, qui descend de l'épaule gauche à la hanche droite, +et qui se compose de trois petites ficelles formées chacune de neuf +fils. Le coton dont ce cordon est fait doit être cueilli sur la plante, +de la propre main d'un Brahme, être cardé et filé par des personnes +de cette tribu; afin qu'il ne puisse pas contracter de souillure en +passant par des mains impures. Lorsque les Brahmes sont mariés, +leur cordon a neuf ficelles au lieu de trois. (A ce nombre trois se +rattache sans doute un sens allégorique, et qui peut avoir rapport +aux trois principales divinités de l'Inde, Brahma, Vichnou et Siva.) +Les Brahmes et tous les autres personnages qui ont droit de porter +ce cordon, y attachent plus de prix et s'en montrent certainement +plus fiers que ne le font en Europe les Grands que leur naissance ou +leurs services autorisent à porter des décorations analogues à celle-là, +quant au nom générique. (Voyez sur l'investiture du cordon, +l'ouvrage de M. Dubois, <i>tom.</i> I, pp. 218-219.)</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>»6<sup>o</sup> Il s'accroupira le plus bas possible. Ce serait un +grand péché que de se soulager debout ou seulement à +demi incliné; c'en serait un plus grand encore de le faire +étant monté sur un arbre ou sur une muraille.</p> + +<p>»7<sup>o</sup> Dans cette posture, il doit avoir une attention +particulière, et sous peine de péché capital, à ne fixer +ses regards sur aucun des objets que voici: le soleil ou +la lune, les étoiles, le feu, un brahme, un temple, une +statue, quelques-uns des arbres sacrés.</p> + +<p>»8<sup>o</sup> Il gardera un profond silence.</p> + +<p>»9<sup>o</sup> Il ne doit rien mâcher, rien avoir dans la +bouche, ni avoir aucun fardeau sur la tête.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_323">[Pg 323]</span></p> + +<p>»10<sup>o</sup> Il doit terminer le plus promptement qu'il lui +est possible, et se lever aussitôt.</p> + +<p>»11<sup>o</sup> Après s'être redressé, il ne doit pas jeter les +yeux derrière ses talons, sous peine de péché.</p> + +<p>»12<sup>o</sup> S'il ne néglige rien de ce qui vient d'être prescrit, +la fonction dont il s'est acquitté devient un acte +de vertu, qui ne sera pas sans mérite; mais s'il a omis +quelque chose, c'est une faute qui ne restera pas sans +punition.</p> + +<p>»13<sup>o</sup> Il se lavera les pieds et les mains sur le lieu +même, avec l'eau contenue dans le chimbou qu'il a +apporté. Puis, prenant ce vase de la main droite, <i>et +sinistra manu virilia tenens</i>, il ira à la rivière pour se purifier +de la souillure grossière qu'il a contractée par cette +opération impure.</p> + +<p>»14<sup>o</sup> Arrivé au bord de la rivière ou de l'étang où +il se propose de se purifier, il choisira d'abord un endroit +convenable pour cela, et il se procurera aussi la +terre qu'il doit employer conjointement avec l'eau pour +opérer sa purification.</p> + +<p>»15<sup>o</sup> Qu'il soit attentif à se procurer l'espèce de +terre propre pour cela, et se souvienne qu'il y en a plusieurs +sortes dont on ne peut se servir sans pécher, dans +cette circonstance; telles sont la terre soulevée par les +fourmis blanches; celle dont on extrait le sel; la terre +glaise; la terre qui se trouve sur un grand chemin; +celle dont on se sert pour faire la lessive; la terre prise +sous un arbre, dans l'enceinte d'un temple, dans un +cimetière, dans un endroit où paissent des vaches; une +espèce de terre blanchâtre, comme des cendres; celle<span class="pagenum" id="Page_324">[Pg 324]</span> +qui se trouve auprès des trous creusés par les rats ou +par d'autres animaux.</p> + +<p>»16<sup>o</sup> Muni de terre convenable, il s'approchera de +l'eau sans y entrer, et en puisera avec son chimbou. Il +s'éloignera un peu pour se laver de nouveau les pieds et +les mains. S'il n'avait pas de vase de cuivre, il creuserait +un trou dans le sable avec ses mains sur le bord de +la rivière, et le remplirait d'eau qu'il emploierait au +même usage, en prenant garde que cette eau n'allât se +mêler à celle de la rivière.</p> + +<p>»17<sup>o</sup> Ayant pris une poignée de la terre avec la +main gauche<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>, il l'imbibera d'eau, et en frottera bien<span class="pagenum" id="Page_325">[Pg 325]</span> +la partie de son corps qui vient d'être souillée<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>. Il réitérera +l'opération en employant moitié moins de terre, +et ainsi trois fois encore en la diminuant à chaque fois +de moitié.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156" class="label">[156]</a> «C'est uniquement la main gauche qui doit être employée dans +cette circonstance. Ce serait une malpropreté impardonnable que de +se servir de la droite. On emploie toujours la main gauche lorsqu'il +s'agit de quelque opération sale, comme de se moucher, de se nettoyer +les oreilles, les yeux, etc. Dans les autres cas, on se sert en +général de la main droite quand on touche quelque partie du corps +au-dessus du nombril, et de la gauche lorsqu'on touche celles qui +sont au-dessous. Tous les Indiens sont si familiers avec cet usage +qu'il est rare de les voir employer une main pour l'autre.</p> + +<p>»La coutume de laver soigneusement la partie souillée après +avoir vaqué à ses besoins naturels, est d'observation stricte dans +toutes les castes. L'usage où sont les Européens de se servir de papier +dans la même circonstance, est regardé par tous les Indiens, +sans exception, comme une abomination dont ils ne parlent jamais +qu'avec horreur. Il en est même qui refusent d'y croire, et pensent +que c'est une calomnie inventée en haine des Européens. Je me suis +convaincu que lorsque les indigènes s'entretiennent entre eux de ce +qu'ils appellent nos sales et grossiers usages, ils ne manquent point +de mettre au premier rang celui dont il est ici question et d'en faire +le sujet de leurs sarcasmes et de leurs railleries.</p> + +<p>»La vue d'un étranger qui se mouche ou qui crache dans un +mouchoir, et le remet dans sa poche, est capable de leur occasionner +des nausées; mais, à leur avis, c'est la chose la plus propre et la +plus polie du monde, que d'aller dehors se moucher avec les doigts, +puis de les essuyer à la muraille.» (N. de M. Dubois.)</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157" class="label">[157]</a> Notre fou de Rabelais y met plus de façon dans les essais qu'il +prête à son Gargantua, pour parvenir aux mêmes fins. V. le chap. +<span class="allsmcap">XIII</span> du livre I de <span class="smcap">Gargantua</span>.</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>»18<sup>o</sup> Après avoir ainsi purifié cette partie de son +corps, il se lavera cinq fois chacune des mains avec de +la terre et de l'eau, en commençant par la main gauche.</p> + +<p>»19<sup>o</sup> Il se lavera une fois les <i>virilia</i> avec de l'eau et +de la terre glaise mêlées ensemble.</p> + +<p>»20<sup>o</sup> Même opération pour les deux pieds, répétée +cinq fois pour chacun avec de la terre et de l'eau, en +commençant, sous peine de damnation éternelle, par le +pied droit.</p> + +<p>»21<sup>o</sup> Après s'être ainsi lavé les différentes parties du +corps avec de la terre et de l'eau, il les nettoiera une +seconde fois avec de l'eau claire.</p> + +<p>»22<sup>o</sup> Il doit après cela se laver le visage, puis se +rincer huit fois la bouche<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>. Mais quand il fait ce dernier<span class="pagenum" id="Page_326">[Pg 326]</span> +acte, il doit être bien attentif à rejeter du côté +gauche l'eau avec laquelle il se gargarise; si, par distraction +ou autrement, il avait le malheur de la rejeter +du côté droit, il irait bien certainement en enfer.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158" class="label">[158]</a> «On doit se gargariser la bouche après toutes les actions qui sont +censées imprimer quelque souillure. La règle est de se gargariser +quatre fois après avoir fait de l'eau; huit fois après avoir soulagé la +nature; douze fois après avoir pris son repas, et seize fois après +l'union charnelle. On reconnaît aisément là un de ces sages préceptes +d'hygiène appropriés au climat, et rendus obligatoires à l'aide +des préjugés.» (N. de M. Dubois.)</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>«23<sup>o</sup> Il pensera trois fois à Vichnou, et boira trois +fois un peu d'eau à son intention.»</p> +</div> + +<p>Tels sont les vingt-trois préceptes qu'un Brahme confit +en dévotion doit observer toutes les fois qu'il va à la selle<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>, +sous peine, s'il en omet un seul, d'être déchiré de remords, +et de courir le risque d'être damné, outre l'énorme +scandale qu'il cause si l'on s'est aperçu de la moindre +omission. Nous rapporterons à ce sujet une aventure arrivée +à M. l'abbé Dubois, lorsqu'il était missionnaire dans le +Meissour. Quoiqu'un peu longue, on ne la lira pas sans intérêt, +parce qu'elle peint bien les mœurs superstitieuses +des Indiens et leur cupidité cachée sous le voile de la superstition, +et que d'ailleurs elle peut être utile aux voyageurs +futurs. C'est M. l'abbé Dubois qui parle lui-même.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159" class="label">[159]</a> Nous lisons dans le premier chapitre de l'ouvrage de M. Dubois, +tome 1<sup>er</sup>, p. 7, que «dans le fond du Meissour, les femmes sont +obligées d'accompagner leurs parents et les autres personnes de +la maison, lorsque ceux-ci sortent pour vaquer aux besoins de la +nature. Aussitôt qu'ils les ont satisfaits, elles s'approchent avec +un vase plein d'eau, et les lavent. Cette pratique, justement +regardée avec dégoût dans les autres pays, fait partie dans celui-là +de la bonne éducation, et est exactement observée.»</p> + +<p>L'éducation de nos élégantes dames, en France, est un peu différente; +et il est bien présumable qu'elles n'emprunteront jamais aux +dames du Meissour, cette branche de leur <i>bonne éducation</i>.</p> + +</div> + +<p>»Voyageant dans le sud du Meissour, j'arrivai un soir +dans un village où il me fallut passer la nuit. Comme il n'y +avait aucun lieu public où je pusse loger, mes gens<span class="pagenum" id="Page_327">[Pg 327]</span> +s'adressèrent au chef du village, et lui demandèrent le +couvert. Ce chef qui était un Brahme fit d'abord quelques +difficultés; mais pour le décider ils ne manquèrent pas de +renchérir encore sur les mensonges qu'ils avaient coutume +de faire à mon égard en pareil cas. Le Brahme, avant de +rien promettre, se rendit lui-même à l'endroit où j'étais à +attendre, et après m'avoir considéré avec attention et en +silence, depuis la tête jusqu'aux pieds, il me demanda +seulement si j'avais à ma suite des pariahs ou des chiens, +car il mettait ces deux sortes d'êtres sur la même ligne. Je +lui répondis que je n'admettais près de moi ni les uns ni +les autres, que tous mes gens étaient des personnes de +bonne caste<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160" class="label">[160]</a> Le mot <i>Caste</i>, qui vient du portugais, est celui par lequel on +désigne en Europe, les différentes tribus qui composent les peuples +de l'Inde. La division la plus ordinaire et la plus ancienne est celle +qui les classe en quatre tribus ou castes principales, savoir:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Celle des <i>Brahmanahs</i> ou Brahmes, la plus distinguée de +toutes, et qui a dans ses attributions le sacerdoce et ses diverses +fonctions.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Celle des <i>Kchatrias</i> ou Rajahs; c'est celle où s'exerce la profession +militaire dans toutes ses branches.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Celle des <i>Veissiahs</i>, composée des directeurs de l'agriculture +et du commerce, et de ceux qui élèvent des troupeaux.</p> + +<p>4<sup>o</sup> La classe des <i>Sudras</i>, c'est-à-dire des laboureurs ou plutôt +garçons de charrue, et des esclaves.</p> + +<p>Ces quatre classes se subdivisent en une infinité d'autres.</p> + +<p>Celle des <i>Pariahs</i>, qui fait partie de la quatrième (celle des +<i>Sudras</i>), est la plus malheureuse de toutes. Ils sont entièrement +asservis aux autres castes, et traités avec une dureté dégradante; ce +sont les esclaves nés de l'Inde. Ils ne peuvent rien posséder en +propre, ni cultiver la terre pour leur compte. On les emploie aux +travaux les plus vils et les plus pénibles. Leurs maîtres peuvent +les battre impunément; enfin ils sont dans un tel degré d'avilissement, +que leur simple attouchement est une souillure dont il faut +se purifier comme de celui d'un animal immonde.</p> + +</div> + +<p>»Après quelques moments de réflexion, et ayant<span class="pagenum" id="Page_328">[Pg 328]</span> +toujours les yeux fixés tantôt sur ma barbe, tantôt sur +mon costume indien, qu'il paraissait considérer avec complaisance, +il me dit: »Vous êtes un Européen; cependant +par égard pour votre dignité de gourou (prêtre), et en +considération de la conduite régulière que vos gens +m'ont assuré que vous teniez en vous conformant scrupuleusement +aux usages du pays, je vous logerai dans +une partie de ma maison; ôtez vos pantoufles et suivez-moi.» +J'entrai avec ma suite et je m'installai dans un +endroit propre qu'il m'assigna.</p> + +<p>»Peu de temps après, m'ayant entendu tousser, mon +hôte accourut en toute hâte, et me dit d'un ton très-sérieux +qu'il espérait que je ne souillerais pas sa maison de mes +crachats. Je cherchai à le tranquilliser, en lui promettant +qu'il n'aurait à me reprocher la transgression d'aucune des +règles de la décence indienne. Malgré cette assurance, je +m'aperçus qu'il avait donné à un de ses fils la commission +de me surveiller. Un autre espion était aux aguets pour +observer la conduite de mes domestiques.</p> + +<p>»Au coucher du soleil, un de ces derniers sortit du +village pour satisfaire à un besoin naturel; à peine fut-il +de retour, que le surveillant qui l'avait épié de loin, +courut annoncer à son maître que sa maison était polluée; +qu'il y avait admis des gens infames; qu'il avait vu de ses +yeux mon domestique, après avoir déchargé son ventre, +revenir sans s'être lavé, et qu'il était rentré au logis dans +cet horrible état de souillure. A ce récit, notre hôte se +lève plein de fureur, et avec des gestes et une contenance<span class="pagenum" id="Page_329">[Pg 329]</span> +qui témoignaient son indignation, il me répète ce qu'il +vient d'entendre, et termine en s'écriant: «Y a-t-il un +péché égal à celui-là! Est-ce donc là la reconnaissance +à laquelle je devais m'attendre, après vous avoir donné +l'hospitalité? J'avais un pressentiment que ma complaisance +me serait funeste! Vaquer à de tels besoins sans +se laver ensuite!! Quel péché! quel scandale! quelle +infamie! quelle honte pour ma maison!.... Punissez +sévèrement l'infame qui l'a si horriblement souillée; +payez-moi les dépenses que je serai obligé de faire pour +la purifier, et sortez, sortez de chez moi sur le champ!»</p> + +<p>»Je le laissai exhaler sa colère sans l'interrompre; et +dès qu'il eut cessé de parler, je lui répondis d'un ton +calme que, si ses plaintes étaient vraiment fondées, il lui +était dû une réparation; mais qu'il fallait auparavant +constater le fait qui y avait donné lieu. Mon domestique +nia hardiment, et, avec l'accent de l'indignation, il demanda, +de son côté, que celui qui l'accusait fût puni +comme un vil calomniateur. Il s'était en effet accroupi, disait-il, +mais pour satisfaire un besoin d'une autre espèce. Le +délateur affirmait avec d'horribles serments l'exactitude et +la sincérité de son rapport. Le Brahme, continuant d'ajouter +foi au témoignage de ce dernier, réitérait avec véhémence +les injonctions qu'il avait déjà faites. Prenant alors un +ton plus ferme, je lui déclarai que je ne devais ni punir mon +domestique, ni payer une amende pour un prétendu délit +qui n'était rien moins que prouvé; qu'à l'égard de l'ordre +qu'il me donnait de sortir de sa maison, quoiqu'il violât +sans motif raisonnable les lois de l'hospitalité, j'étais prêt +à m'y conformer, attendu qu'il était maître chez lui; mais +que, comme chef de village, il fallait avant tout qu'il me +procurât un autre asile pour y passer la nuit.</p> + +<p>»Le Brahme sortit alors en répétant pour la centième<span class="pagenum" id="Page_330">[Pg 330]</span> +fois ses exclamations. Peu de temps après, il revint avec +du renfort; et les personnes qu'il amena firent encore plus +de tapage que lui. Elles exigeaient que je leur livrasse +mon domestique pour être sévèrement puni, que je +payasse une amende, et répétaient à chaque phrase: Quelle +infamie! quel péché! quelle abomination!</p> + +<p>»Mon domestique, peu rassuré sur les suites qu'aurait +pour lui cette affaire, se creusait la cervelle pour y chercher +des moyens de justification. Enfin il en trouva un qui +eût été décisif devant des juges moins prévenus: «Si je +suis coupable du délit dont on m'accuse, dit-il, il doit en +rester des traces sur moi quelque part; je demande donc +que deux personnes viennent à l'écart en faire la visite; +et s'ils ne découvrent aucun indice de souillure récente, +il est clair que mon innocence ne sera plus douteuse.» +Le Brahme intéressé à trouver un coupable, écarta par +de mauvaises raisons cet argument péremptoire.</p> + +<p>»Enfin, après avoir disputé long-temps sans pouvoir +nous accorder, nous convînmes de part et d'autre d'ajourner +la question au lendemain. Je sortis donc de la maison +du brahme, et j'allai loger avec mes gens dans une étable +à vaches située hors du village, et dans laquelle on me +permit, comme une grande faveur, de passer la nuit.</p> + +<p>»Mes gens encore plus alarmés que moi, étant sortis +de l'écurie pour savoir ce qui se passait dans le village, +vinrent me rapporter qu'il y régnait beaucoup de fermentation, +qu'on s'entretenait partout de cette aventure, +qu'on ne parlait que de punition et d'amende, et que si nous +restions jusqu'au lendemain matin, mon domestique risquait +d'être sévèrement châtié.</p> + +<p>»Pour me délivrer d'une pareille vexation, j'avais résolu +de sacrifier quelques roupies, mais je n'aurais jamais<span class="pagenum" id="Page_331">[Pg 331]</span> +consenti à ce que mon pauvre domestique fût exposé à de +mauvais traitements pour un pareil délit, qu'il en fût ou +non coupable. En conséquence, je crus que le parti le plus +prudent était de prendre la fuite. A une heure après minuit, +le gardien des vaches dormant d'un profond sommeil +dans un coin de l'étable, je réveillai sans faire de bruit +tous mes gens; nous sortîmes à pas de loup, je montai sur +ma rossinante, et nous décampâmes en toute hâte. Avant +le lever du soleil, nous avions dépassé les limites du district +où cette aventure malencontreuse nous était survenue, et +nous étions par conséquent hors de danger.»</p> + +<p>Il faut avouer que voilà bien du bruit pour une bien +petite et bien sale cause; mais la superstition raisonne-t-elle, +surtout quand l'intérêt y ajoute un certain véhicule; car +là, il était question non-seulement de punir sévèrement +l'horrible attentat du domestique, mais de faire payer une +amende au maître!</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_332">[Pg 332]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="DIXIEME_OBJET">DIXIÈME OBJET.</h2> +</div> + + +<h3>LE CHANT DU ROSSIGNOL; +TEXTE PUR, ÉCRIT SOUS SA DICTÉE +ET TRADUIT EN FRANÇAIS;</h3> + +<h3>PRÉCÉDÉ DE SON ÉLOGE ET SUIVI D'UN MOT SUR LE LANGAGE +DES ANIMAUX, etc.</h3> + + +<p>De tous les écrivains anciens et modernes qui ont parlé +du rossignol, de ce musicien par excellence dont les chants +retentissent au loin avec tant d'éclat sur la lisière de nos +bois et dans nos bocages, aucun ne l'a fait d'une manière +plus vraie, mieux sentie et plus agréable que l'historien de +la nature, notre célèbre Buffon.</p> + +<p>«On pourrait, dit-il, citer quelques autres oiseaux +chanteurs dont la voix le dispute à certains égards à celle du +rossignol; les alouettes, le serin, le pinson, les fauvettes, +la linotte, le chardonneret, le merle, se font écouter avec +plaisir lorsque le rossignol se tait: les uns ont d'aussi beaux +sons, les autres ont le timbre aussi pur et plus doux, +d'autres ont des tours de gosier aussi flatteurs; mais il n'en +est pas un seul que le rossignol n'efface par la réunion +complète de ces talents divers et par la prodigieuse variété +de son ramage; en sorte que la chanson de chacun de ces +oiseaux, prise dans toute son étendue, n'est qu'un couplet +de celle du rossignol; le rossignol charme toujours et ne se +répète jamais, du moins jamais servilement; s'il redit quelque<span class="pagenum" id="Page_333">[Pg 333]</span> +passage, ce passage est animé d'un accent nouveau, +embelli par de nouveaux agréments; il réussit dans tous les +genres; il rend toutes les expressions; il saisit tous les caractères, +et de plus il sait en augmenter l'effet par les contrastes. +Ce coryphée du printemps se prépare-t-il à chanter +l'hymne de la nature, il commence par un prélude timide, +par des sons faibles, presqu'indécis, comme s'il voulait +essayer son instrument et intéresser ceux qui l'écoutent; +mais ensuite prenant de l'assurance, il s'anime par degré, +il s'échauffe, et bientôt il déploie dans leur plénitude +toutes les ressources de son incomparable organe: coups de +gosier éclatants, batteries vives et légères, fusées de chant +où la netteté est égale à la volubilité; murmure intérieur +et sourd qui n'est point appréciable à l'oreille, mais très-propre +à augmenter l'éclat des tons appréciables; roulades +précipitées, brillantes et rapides, articulées avec force et +même avec une dureté de bon goût; accents plaintifs cadencés +avec mollesse; sons filés avec art, mais enflés avec +ame; sons enchanteurs et pénétrants; vrais soupirs d'amour +et de volupté qui semblent sortir du cœur et font palpiter +tous les cœurs, qui causent à tout ce qui est sensible une +émotion si douce, une langueur si touchante: c'est dans +ces tons passionnés que l'on reconnaît le langage du sentiment +qu'un époux heureux adresse à une compagne chérie, +et qu'elle seule peut lui inspirer, tandis que dans d'autres +phrases plus étonnantes peut-être, mais moins expressives, +on reconnaît le simple projet de l'amuser et de lui plaire, +ou bien de disputer devant elle le prix du chant à des rivaux +jaloux de sa gloire et de son bonheur. Ces différentes +phrases sont entremêlées de silences, de ces silences qui, +dans tout genre de mélodies, concourent si puissamment aux +grands effets, etc.»</p> + +<p>Tel est le tableau de main de maître, où les talents du<span class="pagenum" id="Page_334">[Pg 334]</span> +rossignol sont rendus d'après nature. Opposons-lui l'absurde +caricature de L. S. Mercier sur le même sujet. +Cet écrivain, sans cesse occupé à s'attaquer aux hautes puissances +scientifiques et littéraires<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a> et à rabaisser les sommités +en tout genre, a jugé à propos de comprendre dans +la proscription celui de tous les oiseaux qui tient le sceptre +du chant:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161" class="label">[161]</a> Il se vantait d'avoir détrôné le <i>dictateur</i> Newton, d'avoir destitué +les <i>satellites</i> de Galilée, enfin d'avoir conçu l'idée de cette +grande révolution du globe, révolution où la création est rétablie +sur l'ancien pied, avec ce changement important que la terre n'est +ronde que d'une certaine façon, c'est-à-dire comme un beau pain +de parmésan, et que le soleil tourne autour de ce plateau comme un +cheval au manège.</p> + +<p>Quant aux puissances littéraires, il rejetait Bossuet dont <i>l'Histoire +universelle</i>, disait-il, n'est qu'<i>un pauvre squelette chronologique +sans vie et sans couleur</i>. Boileau était son antipathie; il +l'appelait le <i>versificateur</i>, mot dont il avait cru faire l'injure la +plus forte contre un poète. Il pardonnait à peine à Corneille et à +Racine qu'il appelait <i>d'illustres pestiférés</i>. Molière avait trouvé +grâce près de lui, malgré qu'il eût fait des pièces en vers. «Molière +se moque des règles, disait-il, et il citait avec plaisir ce vers défectueux:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Mais elle bat ses gens et ne les pa<i>ie</i> point!</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>»Molière! Molière! s'écriait-il, c'est bien un autre <i>oiseau</i> que +votre Racine!</p> + +<p>»Sébastien Mercier avait cinq choses qu'il haïssait cordialement, +savoir: les vers, Condillac, les peintres, le rossignol et le duc de +Rovigo (Savary).» <span class="smcap">Extrait</span> des <i>Mémoires de Fleuri</i>, tom. III, +p. 223-225.</p> + +</div> + +<p>«Le rossignol, dit-il, est un animal détestable, un +musicien féroce, un mauvais faiseur de fausses notes, qui, +n'allant que par écarts, ne parcourt la gamme que pour y<span class="pagenum" id="Page_335">[Pg 335]</span> +faire des sauts périlleux. Ne semble-t-il pas entendre un +facteur de serinettes qui essaie ses tuyaux à tort et à travers, +soufflant au hasard et rompant la mesure à tout +propos? Ecoutez-le, le saltimbanque, il joue des gobelets +avec sa voix; c'est le versificateur des oiseaux.»</p> + +<p>Ensuite l'auteur, conséquent dans ses principes, élève +la fauvette aux dépens du rossignol.</p> + +<p>»Pour la fauvette, dit-il, c'est autre chose. Pourquoi +ne l'estime-t-on pas, cette pauvre petite fauvette? Pourquoi +n'en parle-t-on pas dans le monde? Parce qu'elle est +modeste: elle chante pourtant à ravir; jamais elle n'est à +côté du ton; elle chante de l'ame; c'est du pathétique, du +doux, de l'accentué; elle ne prend rien dans sa tête, toute +sa mélodie est dans son cœur; c'est la mère qui berce son +enfant; c'est l'amante répétant la chanson du bien-aimé.» +Ce tableau est très-joli, mais il n'a été tracé qu'en haine +du rossignol.</p> + +<p>Revenons à celui-ci: l'anglais Daines Barrington (m. le +14 mars 1800) dit, dans ses <i>Expériences sur le chant des +oiseaux</i>, etc., que le rossignol efface tous les autres oiseaux +par ses sons moëlleux et flûtés et par la durée non interrompue +de son ramage qu'il soutient quelquefois pendant +vingt secondes. Le même observateur a compté dans ce ramage +seize reprises différentes, bien déterminées par leurs +premières et dernières notes, et dont l'oiseau sait varier +avec goût les notes intermédiaires; enfin il s'est assuré que +la sphère que remplit la voix du rossignol n'a pas moins +d'un mille (tiers de lieue) de diamètre, surtout lorsque +l'air est calme; ce qui égale au moins la portée de la voix +humaine.</p> + +<p>Quant au savant M. Dupont de Nemours, (m. le 6 août +1817), qui s'est aussi occupé du langage des animaux et +surtout des oiseaux, il prétend que le rossignol a trois<span class="pagenum" id="Page_336">[Pg 336]</span> +chansons: celle de l'amour suppliant, d'abord langoureuse, +puis mêlée d'accents d'impatience très-vive, qui se +termine par des sons filés, respectueux, qui vont au cœur. +Dans cette chanson la femelle fait sa partie en interrompant +le couplet par des sons très-doux, auxquels succède un +oui timide et plein d'expression. Elle fuit alors, mais.... +Les deux amants voltigent de branche en branche; le mâle +chante avec éclat très-peu de paroles rapides, coupées, +suspendues par des poursuites qu'on prendrait pour de la +colère; aimable colère!.... C'est sa seconde chanson, à +laquelle la femelle répond par des mots plus courts encore: +<i>ami, mon ami</i>.—Enfin on travaille au nid: c'est une affaire +trop grande, on ne chante plus. Le dialogue continue, +mais il n'est que parlé, et on y distingue à peine le sexe +des interlocuteurs. C'est après la ponte que, perché sur +une jeune branche voisine de celle qui porte sa famille, +un peu au-dessus d'elle, battant la mesure par le petit +mouvement qu'il imprime au rameau, et quelquefois par +un léger mouvement des ailes, il distrait sa compagne des +soins pénibles de l'incubation par les charmes d'une harmonie +indicible. Nous retrouverons encore plus bas M. +Dupont de Nemours; mais il est temps d'arriver à l'objet +principal de cet article, c'est-à-dire au chant proprement +dit du Rossignol, dont on a essayé de rendre et d'exprimer +les sons sur le papier.</p> + +<p>Le premier auteur qui ait fait cet essai singulier, du +moins le premier que nous ayons découvert, est un nommé +Marco Bettini<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>, savant jésuite Italien, (m. à Bologne le 7 +nov. 1657). Voici un échantillon du chant du rossignol,<span class="pagenum" id="Page_337">[Pg 337]</span> +qu'il a inséré dans une de ses pièces intitulée <i>Ruben, hilarotragedia +satiropastorale</i>:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162" class="label">[162]</a> Le prénom de cet auteur est bien Marco (<i>Marcus</i>) et non pas +Mourio, comme il est dit dans le <i>Dictionnaire historique</i> en 20 vol. +in-8<sup>o</sup>, et Mario, comme on le voit dans la <i>Biographie universelle</i>.</p> + +</div> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Tiùu, tiùu, tiùu, tiùu, tiùu,<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a></div> + <div class="verse indent4">Zpè tiù zqua:</div> + <div class="verse indent4">Quorrror pipì</div> + <div class="verse indent4">Tìo, tìo, tìo, tìo, tix.</div> + <div class="verse indent0">Qutìo, qutìo, qutìo, qutìo;</div> + <div class="verse indent4">Zquo, zquò, zquò, zquò,</div> + <div class="verse indent4">Zi zi zi zi zi zi zi zi,</div> + <div class="verse indent4">Quorròr tiù zquà pipiquì.</div> + </div> +</div> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163" class="label">[163]</a> Il faut se rappeler que cela est écrit en italien, et que l'u non +accentué se prononce ou; ainsi <i>tiùu</i> doit se prononcer <i>tiuou</i>.</p> + +</div> + +<p>Nous n'avons pas sous les yeux la pièce de Bettini, qui +a été imprimée à Parme en 1614, <i>in-4<sup>o</sup></i>; nous puisons ce +passage dans un vieux recueil italien, plein de variétés en +tout genre, et qui a pour titre: <i>Il Cannochiale Aristotelico, +o sia, Idéa dell'arguta et ingeniosa elocutione, che +serve à tutta l'arte oratoria, lapidaria, et simbolica</i>, etc. +<i>dal conte D. Emanuele Tesauro cavalier gran croce de' +Santi Mauritio et Lazaro; quarta impressione</i>. In Roma, +1664, <i>in-8<sup>o</sup></i> de 870 p. sans la table. V. pp. 200-201. Le +comte Emmanuel Tesauro est mort en 1677; il était si content +de cette imitation du chant du rossignol qu'il dit: +«... Incerto, non il rusignuolo sia divenuto poeta, ò il +poeta un rusignuolo.»</p> + +<hr class="blanc"> + +<p>Le second auteur qui nous a révélé un petit mot sur le +chant imité du rossignol, est le vieux fureteur Etienne +Pasquier, (m. le 31 août 1615), qui, dans ses <i>Recherches +sur la France</i>, édition de 1665, in-fol., s'exprime +ainsi, p. 625:</p> + +<p>«Moy-mesme me suis voulu quelquefois jouer sur le<span class="pagenum" id="Page_338">[Pg 338]</span> +chant du rossignol en faveur d'une damoiselle qui portait +le surnom de Du Bois:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Dessus un tapis de fleurs,</div> + <div class="verse indent0">Mon cœur arrousé de pleurs</div> + <div class="verse indent0">Se blottissoit à l'ombrage,</div> + <div class="verse indent0">Quand j'entends dedans ce bois</div> + <div class="verse indent0">D'un petit oiseau la voix</div> + <div class="verse indent0">Qui desgoisoit son ramage.</div> + <div class="verse indent0">Il me caresse tantost</div> + <div class="verse indent0">D'un <i>tu tu</i>, puis aussitost</div> + <div class="verse indent0">Un <i>tot tot</i> il me besgaye:</div> + <div class="verse indent0">Ainsi d'amour malmené,</div> + <div class="verse indent0">Le rossignol obstiné</div> + <div class="verse indent0">Dedans son tourment s'esgaye.</div> + <div class="verse indent0">Ha, dis-je lors à part moy,</div> + <div class="verse indent0">Voilà vrayement l'émoy</div> + <div class="verse indent0">De l'amour qui me domine;</div> + <div class="verse indent0">Par quoy je veux comme luy</div> + <div class="verse indent0">Gringuenoter mon ennuy,</div> + <div class="verse indent0">Pour consoler ma ruine.</div> + <div class="verse indent0">Je te requiers un seul don,</div> + <div class="verse indent0"><i>Tu', tu', tu'</i> moy, Cupidon,</div> + <div class="verse indent0"><i>Tost, tost, tost</i>, que je m'en aille.</div> + <div class="verse indent0">Il vaut mieux viste mourir,</div> + <div class="verse indent0">Que dans un bois me nourrir</div> + <div class="verse indent0">Qui jour et nuict me travaille.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>On voit par ces tristes vers que l'amoureux Pasquier +n'a pas si bien écouté aux portes du rossignol que le jésuite +Bettini; et nous allons voir que ces deux messieurs ne sont +rien ou presque rien en comparaison du troisième auteur +dont il nous reste à parler.</p> + +<p>C'est le docteur Jean-Mathieu Bechstein, célèbre naturaliste +et grand chasseur, (n. en 1757 et m. en 1811). Il +a laissé vingt-cinq ouvrages, tous relatifs à l'histoire naturelle,<span class="pagenum" id="Page_339">[Pg 339]</span> +aux diverses espèces de chasses et à l'administration +des forêts. Il s'était surtout livré à l'ornithologie, et +avait fait une étude particulière des mœurs et du langage +des oiseaux. On pense bien que le rossignol ne devait pas +y être oublié; croirait-on que l'auteur a eu le talent et la +patience de noter et d'écrire sous la dictée de l'oiseau +même une suite de ces brillantes et éclatantes roulades qui +ont valu à ce chantre des forêts le titre de chef d'orchestre +dans tous les concerts de la gente emplumée. C'est ce qui +a fait dire à M. Ch. Nodier, dans son excellente édition de +la <i>Philomela</i>, poème attribué à Albus Ovidius Juventinus, +<i>Lutetiæ Parisiorum</i>, 1829; <i>in-8<sup>o</sup></i>, p. 22: «Rien n'égale, +dans la langue factice de l'imitation, le tour de force extraordinaire +du savant ornithologiste allemand Bechstein, +qui est parvenu à exprimer assez heureusement avec les +signes usuels de notre langue parlée, toutes les modulations +de la voix du rossignol. Ce singulier <i>specimen</i> de l'onomatopée +est trop curieux pour ne pas trouver ici sa +place.» Nous allons donc le donner tant d'après le texte +copié par M. Nodier, que d'après une magnifique édition +du morceau seul, imprimée sous ce titre: <span class="allsmcap">LE CHANT DU +ROSSIGNOL</span>, Mons, chez Jevenois, belle page <i>in-fol.</i>, dont +nous devons un exemplaire à l'amitié de M. Châlon.</p> + +<p>Figurez-vous donc le gentil animal, perché sur sa branche, +levant la tête, ouvrant le bec et dégoisant ainsi la kirielle +de ses sons ravissants:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou,</div> + <div class="verse indent0">Shpe tiou tokoua,</div> + <div class="verse indent0">Tio, tio, tio, tio,</div> + <div class="verse indent0">Kououtio, kououtiou, kououtiou, kououtiou:</div> + <div class="verse indent0">Tskouo, tskouo, tskouo, tskouo,</div> + <div class="verse indent0">Tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii.</div> + <div class="verse indent0">Kouorror, tiou. Tskoua pipitskouisi.</div> + <div class="verse indent0">Tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tsirrhading!</div><span class="pagenum" id="Page_340">[Pg 340]</span> + <div class="verse indent0">Tsi si si tosi si si si si si si si,</div> + <div class="verse indent0">Tsorre tsorre tsorre tsorrehi;</div> + <div class="verse indent0">Tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsi.</div> + <div class="verse indent0">Dlo dlo dlo dla dlo dlo dlo dlo dlo:</div> + <div class="verse indent0">Kouioo trrrrrrrritzt.</div> + <div class="verse indent0">Lu lu lu ly ly ly lî lî lî lî,</div> + <div class="verse indent0">Kouio didl li loulyli.</div> + <div class="verse indent0">Ha guour guour koui kouio!</div> + <div class="verse indent0">Kouio kououi kououi kououi koui koui koui koui, ghi ghi ghi;</div> + <div class="verse indent0">Gholl gholl gholl gholl ghia hududoi.</div> + <div class="verse indent0">Koui koui horr ha dia dia dillhi!</div> + <div class="verse indent0">Hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets.</div> + <div class="verse indent0">Touarrho hostehoi;</div> + <div class="verse indent0">Kouia kouia kouia kouia kouia kouia kouia kouiati;</div> + <div class="verse indent0">Koui koui koui io io io io io io io koui</div> + <div class="verse indent0">Lu lyle lolo didi io kouia.</div> + <div class="verse indent0">Higuai guai guay guai guai guai guai guai kouior tsio tsiopi.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Voilà le texte pur de la langue des rossignols; on ne sera +peut-être pas fâché d'en voir la traduction française, telle +que nous l'a donnée un homme de beaucoup d'esprit, dont +nous avons déjà parlé dans cet article. Feu M. Dupont de +Nemours, membre de l'Institut, a ainsi rendu ce morceau +ou partie de ce morceau, dans notre idiome:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Dors, dors, dors, dors, ma douce amie</div> + <div class="verse indent14">Amie, amie,</div> + <div class="verse indent10">Si belle et si chérie:</div> + <div class="verse indent12">Dors en aimant,</div> + <div class="verse indent12">Dors en couvant,</div> + <div class="verse indent12">Ma belle amie,</div> + <div class="verse indent12">Nos jolis enfants,</div> + <div class="verse indent4">Nos jolis, jolis, jolis, jolis, jolis,</div> + <div class="verse indent8">Si jolis, si jolis, si jolis</div> + <div class="verse indent14">Petits enfants.</div> + </div> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">(<i>Un silence.</i>)</div> + </div> +</div> +</div> +<p><span class="pagenum" id="Page_341">[Pg 341]</span></p> +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent14">Mon amie,</div> + <div class="verse indent12">Ma belle amie,</div> + <div class="verse indent14">A l'amour,</div> + <div class="verse indent4">A l'amour ils doivent la vie;</div> + <div class="verse indent4">A tes soins ils devront le jour.</div> + <div class="verse indent0">Dors, dors, dors, dors, ma douce amie,</div> + <div class="verse indent6">Auprès de toi veille l'amour,</div> + <div class="verse indent15">L'amour,</div> + <div class="verse indent6">Auprès de toi veille l'amour.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Nous voulons bien croire que cette traduction est littérale +et rendue dans le rythme en usage chez messieurs les +rossignols; cependant nous n'en garantirons l'exactitude +qu'après avoir retrouvé la prosodie rossignolienne, et le +dictionnaire rossignolien-français, que le bon M. Dupont +de Nemours avait sans doute consultés.</p> + +<p>Cet estimable écrivain ne s'est pas exclusivement occupé +du chant du rossignol, il a encore cherché à comprendre +et à traduire la langue d'autres oiseaux et même de quelques +autres animaux. Quoique ses opinions soient très-hasardées, +elles peuvent cependant fixer l'attention sur une foule de +faits curieux; car il est certain que les animaux vivant en +société ou en famille doivent avoir quelques moyens de +s'entendre et de se communiquer leurs idées<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164" class="label">[164]</a> M. Dupont ne serait pas le premier qui aurait eu une telle opinion +sur la sociabilité des animaux. On prétend que Platon et Flavius +Josephe ont cru au langage et à la raison des bêtes. St. Basile lui-même, +ajoute-t-on, dit dans son homélie du Paradis terrestre, dont +il fait une belle description, qu'il était peuplé de bêtes <i>qui s'entendaient +entre elles et qui parlaient sensément</i>; assertion que je n'ai +pas le temps de vérifier, mais dont je doute fort. Il existe dans les +Philippines, un oiseau nommé <i>birahi koumbang</i> (l'amant des fleurs), +espèce de rossignol qui, selon les indigènes, a, ainsi que l'homme, +un langage et un chant. <i>Voy.</i> <i>l'Océanie</i> de M. de Rienzi, qui nous +a fourni quelques détails sur le système de M. Dupont de Nemours, +t. I<sup>er</sup>, p. 291.</p> + +</div> + +<p>C'est une erreur, selon cet observateur, de croire que +les oiseaux répètent toujours le même son; il assure que le<span class="pagenum" id="Page_342">[Pg 342]</span> +croassement des corbeaux ne comprend pas moins de vingt-cinq +mots différents que voici:</p> + +<table> +<tr><td>Cra, </td><td> cre,</td><td> cro, </td><td> cron, </td><td> cronon.</td></tr> +<tr><td>Grass,</td><td> gress,</td><td> gross,</td><td> gronss,</td><td> grononess.</td></tr> +<tr><td>Crae,</td><td> crea,</td><td> crae, </td><td> crona,</td><td> groness.</td></tr> +<tr><td>Crao, </td><td> creo,</td><td> croe,</td><td> crone,</td><td> gronass.</td></tr> +<tr><td>Craon,</td><td> creo, </td><td>croo,</td><td> crono, </td><td> gronoss.</td></tr> +</table> + +<div class="blockquot"> + +<p>«Si nous pensons, continue l'auteur, qu'avec nos dix +chiffres arabes, qui sont dix lettres, dix mots, en les combinant +deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, on forme +les chiffres diplomatiques de 100, de 1,000, de 10,000 +caractères, et que si on les combinait de cinq à cinq, on +en ferait un chiffre de 100,000 caractères, ou de plus de +mots que n'en a aucune langue connue, on aura moins de +peine à comprendre que les corbeaux puissent se communiquer +leurs idées. Leurs vingt-cinq mots suffisent bien +pour exprimer: <i>là</i>, <i>ici</i>, <i>droite</i>, <i>gauche</i>, <i>en avant</i>, <i>halte</i>, +<i>pâturez</i>, <i>garde à vous</i>, <i>l'homme armé</i>, <i>froid</i>, <i>chaud</i>, <i>partir</i>, +<i>je t'aime</i>, <i>moi de même</i>, <i>un nid</i>, et une dixaine d'autres +avis qu'ils ont à se donner selon leurs besoins.»</p> +</div> + +<p>Passant des oiseaux aux quadrupèdes, l'auteur dit:</p> + +<p>«Le chien n'emploie que des voyelles, et quelquefois, +mais seulement dans la colère, les deux consonnes g et z.» +(Nous ferons cependant observer à l'auteur que les mots +<i>aboyer</i> et <i>japper</i>, qui ne sont que des onomatopées, sembleraient +annoncer que le b et le p ne sont pas tout-à-fait +étrangers à l'alphabet des chiens.)</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_343">[Pg 343]</span></p> + +<p>«Le chat emploie les mêmes voyelles que le chien, et +de plus six consonnes, m, n, g, r, v, f.</p> + +<p>»Les araignées emploient deux voyelles et deux consonnes, +puisqu'elles prononcent les mots <i>tak</i> et <i>tok</i>.»</p> + +<p>Revenant aux oiseaux, M. Dupont prétend que chez eux, +l'énergique accentuation du discours tient à la surabondance +de l'amour. «Les oiseaux, dit-il, ne peuvent trouver cette +force énorme dans leurs muscles si frêles, que par un excès +de vie dont les éléments donnent à leur amour une extrême +ardeur. En pareil cas, il ne suffit pas d'aimer, il faut ajouter +à la pensée même par les intonations et le rythme. C'est ce +qui fait nos poètes et ce qui rend nos oiseaux musiciens.</p> + +<p>»Le coq parle la langue de ses poules, mais de plus il +chante sa vaillance et sa gloire. Le chardonneret, la linotte, +la fauvette chantent leurs amours.</p> + +<p>»Le pinson chante son amour et son amour propre; le +serin, son amour et son talent réel. Le mâle de l'alouette +chante un hymne sur les beautés de la nature, et déploie +toute sa vigueur lorsqu'il fend les airs et s'élève aux yeux +de la femelle qui l'admire.»</p> + +<hr class="tb"> + +<p>On nous permettra ici un petit épisode sur trois illustres +poètes du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle qui se sont évertués à qui imiterait le +mieux dans ses vers le chant de l'alouette, qui, comme celui +du rossignol, n'est pas facile à rendre; ces trois grands +poètes sont Ronsard, Du Bartas et Gamon. Voici comment +chacun de ces messieurs, s'élançant du haut du Parnasse +et planant dans les airs, a gazouillé sa petite affaire; +d'abord Ronsard:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Elle guindée du zéphire,</div> + <div class="verse indent0">Sublime en l'air vire et revire,</div> + <div class="verse indent0">Et y décligne un joli cri,</div> + <div class="verse indent0">Qui rit, guérit et tire l'ire</div> + <div class="verse indent0">Des esprits mieux que je n'écri (<i>sic</i>).</div> + </div> +</div> +</div> +<p><span class="pagenum" id="Page_344">[Pg 344]</span></p> +<p>Vient ensuite Du Bartas, dont le texte véritable est +celui-ci:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">La gentille alouette, avec son tire-lire,</div> + <div class="verse indent0">Tire l'ire à l'iré et tire-lirant tire</div> + <div class="verse indent0">Vers la voûte du ciel, puis son vol vers ce lieu</div> + <div class="verse indent0">Vire et désire dire à Dieu Dieu, à Dieu Dieu.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Enfin Gamon, critique de Du Bartas, croit l'emporter +sur lui en s'exprimant ainsi:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent2">L'alouette en chantant veut au zéphire rire,</div> + <div class="verse indent0">Lui crie vie vie et vient redire à l'ire:</div> + <div class="verse indent0">O ire! fuy, fuy, fuy, quitte, quitte ce lieu,</div> + <div class="verse indent0">Et vite, vite, vite adieu, adieu, adieu.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Auquel de ces trois gazouilleurs donnerons-nous le prix? +L'illustre Ronsard paraît tout au plus digne d'un accessit. +Revenons à M. Dupont.</p> + +<p>«L'hirondelle, dit-il, qui est toute tendresse, tout +affection, chante rarement seule, mais en duo, en trio, en +quatuor, en sextuor, en autant de parties qu'il y a de +membres dans la famille; sa gamme n'a que peu d'étendue, +et pourtant ce petit concert est plein de charmes.» Nous +ne dirons rien du rossignol, parce que nous avons précédemment +exposé l'opinion de M. Dupont sur le chant de ce +coryphée des bois.</p> + + +<h3>DE QUELQUES TRADUCTIONS SINGULIÈRES.</h3> + +<p>Nous ne voulons pas quitter le poème de la <i>Philomela</i>, +dont M. Ch. Nodier a donné un si bon commentaire, et +dont nous avons parlé plus haut, sans dire un mot de +l'unique traduction française qui existe de ce poème. L'entreprise +était ardue, quoique la pièce n'ait que 70 vers; +aussi nous ne connaissons que l'intrépide abbé de Marolles +qui n'ait pas reculé devant une telle difficulté. Il a tant<span class="pagenum" id="Page_345">[Pg 345]</span> +traduit, tant traduit, le pauvre cher homme, que ce travail +ne lui a rien coûté. Sa traduction, en prose mêlée de +vers, est dans son <i>Recueil de diverses pièces d'Ovide et +d'autres poètes anciens</i>, Paris, 1661, <i>in-8<sup>o</sup></i>, p. 29 et suiv.; +M. Nodier l'a fait réimprimer à la suite de son commentaire. +Nous ne pouvons nous dispenser de citer un passage +de cette singulière traduction; c'est celui où l'auteur latin +donne les noms par lesquels il exprime le chant ou cri de +différents oiseaux, dans les six vers suivants:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0"><i>Cucurrire solet gallus, gallina gracillat,</i></div> + <div class="verse indent2"><i>Pupillat pavo, trissat hirundo vaga.</i></div> + <div class="verse indent0"><i>Dum clangunt aquilæ, vultur pulpare probatur;</i></div> + <div class="verse indent2"><i>Et crocitat corvus, graculus at frigulat.</i></div> + <div class="verse indent0"><i>Gloctorat immenso de turre ciconia rostro;</i></div> + <div class="verse indent2"><i>Pessimus at passer tristia flendo pipit.</i> Etc.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Voici la traduction de notre bon abbé:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Le coq a jour et nuit son haut coqueliquais;</div> + <div class="verse indent0">Cocodaste a la poule et le paon poupe gais;</div> + <div class="verse indent0">L'hirondelle trinsotte, et de l'aigre trompette</div> + <div class="verse indent0">L'aigle imite le son, quand le vaultour pulpette.</div> + <div class="verse indent0">Le noir corbeau croasse; et le geai gris et vert</div> + <div class="verse indent0">Frigulote au printemps, en automne, en hiver.</div> + <div class="verse indent0">Le passereau pipie en pleurant sa couvée.</div> + <div class="verse indent0">Du sommet d'une tour la cigogne élevée</div> + <div class="verse indent0">Pousse d'un bec fort long sa glottorante voix. Etc.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Dans sa prose digne de sa poésie, le docte abbé nous +apprend que la mésange <i>tintine</i>, que la grive <i>gringotte</i>; +que l'étourneau <i>pisote</i>; la perdrix <i>caquate</i>; l'oie <i>gratonne</i>, +la grue <i>gruine</i>; l'épervier et l'autour <i>piaillent</i>; le milan +<i>lippe</i>; la pie <i>jase</i>; le butor <i>bouffe</i>; le tigre <i>rougnonne</i>; +le léopard <i>miaule</i>; l'ours <i>grommelle</i>; le sanglier <i>roume</i>; +l'éléphant <i>barronne</i>; le cerf <i>zée</i>; l'âne sauvage <i>brame</i>; +le grillet <i>grillotte</i>; la souris <i>chicotte</i>; etc., etc. On voit que<span class="pagenum" id="Page_346">[Pg 346]</span> +ces dénominations sont, en grande partie, imitées textuellement +de ce latin des deuxième ou troisième siècles, temps +où l'on croit qu'Ovidius Juventinus a vécu; mais elles ne +subsistent plus<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>, ou, pour mieux dire, elles n'ont existé que +dans l'œuvre du bon abbé dont le talent ne pouvait leur +donner longue vie.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165" class="label">[165]</a> On rend maintenant le cri des animaux par les expressions +suivantes, qui sont de véritables onomatopées: les ânes <i>braient</i>; les +bœufs <i>beuglent</i>; les brebis <i>bêlent</i>; les cerfs <i>brament</i>; les chats +<i>miaulent</i>; les chevaux <i>hennissent</i>; les chiens <i>aboient</i>; les cigales +<i>sonnent</i>; les coqs <i>chantent</i>; les corbeaux <i>croassent</i>; les dindons +<i>glouglottent</i>; les grenouilles <i>coassent</i>; les lions <i>rugissent</i>; les +loups <i>hurlent</i>; les moineaux <i>glapissent</i>; les mouches <i>bourdonnent</i>; +les pigeons <i>roucoulent</i>; les poules <i>gloussent</i>; les pourceaux +<i>grognent</i>; les serpents <i>sifflent</i>; les taureaux <i>mugissent</i>; etc., etc.</p> + +</div> + +<hr class="blanc"> + +<p>Citons encore un ou deux fragments de quelques autres +traductions de cet infatigable <i>pervertisseur</i> du latin en +français; leur naïve simplicité pourra amuser le lecteur. +Dans ses immenses travaux de ce genre, il n'a pas dédaigné +les différentes petites pièces attribuées à Virgile, telles +que le <i>culex</i>, la <i>ciris</i>, le <i>moretum</i>, le <i>copa</i>, la <i>mort de +Mécène</i>, etc. Il les a toutes traduites, et toutes ces traductions +sont dignes de lui, mais il s'est surpassé dans la <i>ciris</i>. +Après le discours que Charmé, nourrice de Scylla, fille de +Nisus, tient à cette bonne princesse, qui se leva pendant +la nuit pour aller couper le cheveu fatal d'où dépendait la +vie de son père, le poète dit:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0"><i>Hæc loquitur, mollique ut se velavit amictu,</i></div> + <div class="verse indent0"><i>Frigidulam injecta circumdat veste puellam;</i></div> + <div class="verse indent0"><i>Quæ prius ut tenui steterat succincta corona;</i></div> + <div class="verse indent0"><i>Dulcia deinde genis rorantibus oscula figens,</i></div> + <div class="verse indent0"><i>Persequitur miseræ caussas exquirere tales......</i></div> + </div> +</div> +</div> +<p><span class="pagenum" id="Page_347">[Pg 347]</span></p> +<p>Ce passage est ainsi rendu par le digne abbé:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Elle tint un discours, et vêtit un manteau</div> + <div class="verse indent0">De fine laine épais, taillé par le ciseau.</div> + <div class="verse indent0">Dès qu'elle eut mis aussi sur l'épaule faiblette</div> + <div class="verse indent0">De la jeune princesse une veste mollette,</div> + <div class="verse indent0">(Elle n'avait pour lors qu'un simple cotillon),</div> + <div class="verse indent0">Elle voulut lui rendre un peu de vermillon,</div> + <div class="verse indent0">La baisant à la joue où découlaient ses larmes,</div> + <div class="verse indent0">Qui l'avaient fort changée en ternissant ses charmes.</div> + <div class="verse indent0">Elle lui demanda d'où venait son ennui......</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Pouvait-on lutter d'une manière plus heureuse avec +l'original? Oui, si nous en jugeons par la version des épigrammes +de Martial, due au même auteur; nous citerons +seulement la 159<sup>e</sup> du livre des Apophorètes ou les présents; +le poète latin a dit:</p> + + +<h4>AMICTORIUM.</h4> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0"><i>Mammosam metuo: teneræ me trade puellæ,</i></div> + <div class="verse indent6"><i>Ut possint niveo pectore lina frui.</i></div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Le poète français a dit:</p> + + +<h4>UNE CHEMISE DE FIN LIN.</h4> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent6">Je crains les mamelues,</div> + <div class="verse indent6">Ces grosses faffelues,</div> + <div class="verse indent6">De qui tout est grossier;</div> + <div class="verse indent0">Qu'on me donne une fille et jeune et délicate,</div> + <div class="verse indent0">Afin que de mon lin le fil souple à plier</div> + <div class="verse indent0">Puisse entourer son sein où la blancheur éclate.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Dans la 42<sup>me</sup> épigramme du 1<sup>er</sup> livre, sur la mort de +Porcie, la traduction de ce vers,</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0"><i>Dixit et ardentes avido bibit ore favillas.</i></div> + </div> +</div> +</div> + +<p>est encore bonne à citer:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Elle tint ce discours et mit entre ses dents</div> + <div class="verse indent0">Pour se faire mourir force charbons ardents.</div> + </div> +</div> +</div> +<p><span class="pagenum" id="Page_348">[Pg 348]</span></p> +<p>C'est à peu près ainsi que l'abbé de Marolles a traduit +les quinze livres des épigrammes de Martial; aussi Ménage +a bien eu raison de mettre sur son exemplaire de cette +traduction: <i>Epigrammes contre Martial</i>. Au reste toutes +les versions de ce vrai <i>traditore</i> des classiques latins, sont +de même force.</p> + +<p>Il a aussi existé des traductions d'auteurs en prose, qui +peuvent rivaliser de bizarrerie et de ridicule avec celles +des poètes. Par exemple, un sieur Thomas Guyot, dit le +Bachelier, a publié à Paris, en 1666, une version <i>des plus +belles lettres de Cicéron à ses amis</i>, et voici comment il +rend dans notre langue la seconde lettre du livre <span class="allsmcap">IV</span> <i>ad familiares</i>, +adressée à Servius Sulpicius; bornons-nous à +quelques passages du commencement, et citons d'abord le +latin:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p><i>A. D. III. Kal. Maias quum essem in Cumano, accepi +tuas litteras.... Postquam eas legi, Postumia tua me convenit +et Servius noster. His placuit, ut tu in Cumanum venires; +quod etiam mecum ut ad te scriberem, egerunt.......</i></p> +</div> + +<p>Traduction de M. Guyot:</p> + +<p> +«Monsieur,<br> +</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>»J'ai reçu votre lettre le vingt-neuvième d'avril, +lorsque j'étais au Cumin.... Après l'avoir lue, madame +votre femme m'ayant fait l'honneur de me venir voir +avec monsieur votre fils, ils ont jugé à propos que vous +prissiez la peine de venir ici, et m'ont obligé de vous +en écrire.......»</p> +</div> + +<p>On avouera que, grâce à son traducteur, monsieur +Cicéron, habillé à la française, s'exprime ici avec toute la +politesse que comporte notre style épistolaire actuel. Le +bon M. Guyot n'est pas moins galant avec d'autres personnages<span class="pagenum" id="Page_349">[Pg 349]</span> +contemporains de l'orateur romain; il se garde +bien de les appeler simplement par leurs noms en <i>us</i>. +Ainsi <span class="smcap">Trebatius</span> est sous sa plume, monsieur de Trébace; +<span class="smcap">Pomponius</span>, monsieur de Pompone; etc. Il est vrai que +c'était assez la coutume au <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle de tout mettre à la +française dans la république romaine. Le traducteur Perrot +d'Ablancourt fait un colonel de tout tribun militaire; Patru +appelle le <i>Forum</i>, le Palais. En s'adressant aux juges grecs +ou romains, on aurait cru manquer à la civilité si on ne +leur eût pas dit <i>Messieurs</i>. Et cela se retrouve encore +dans des traductions imprimées au <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> et même au <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> +siècle. Nous y avons vu avec édification que J. César, dans +ses Commentaires traduits, nous parle du diocèse de Langres, +de celui de Trèves, etc.</p> + +<p>Ajoutons que notre théâtre français jusqu'aux trois +quarts du <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, a été, quant au costume, au niveau +des traductions dont nous venons de parler. Les Horace, +les Brutus, les Auguste, les Cinna paraissaient sur la +scène en grande perruque à trente-six marteaux, justaucorps +de velours, veste brodée, culotte de soie et beaux +bas blancs roulés sur le genou, avec boucles de pierreries +à la jarretière et à l'escarpin de peau de chèvre.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_350">[Pg 350]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="ONZIEME_OBJET">ONZIÈME OBJET.</h2> +</div> + +<h3>VARIÉTÉS BIBLIOGRAPHIQUES.</h3> + + +<h3>I.</h3> + +<h3>PLAN D'UN PETIT CABINET D'AMATEUR, +COMPOSÉ DE DIX OUVRAGES ET DE DIX TABLEAUX +SEULEMENT,<br> +DONT LE PRIX COUTANT N'EXCÈDE GUÈRE LA MODIQUE SOMME +DE DEUX MILLIONS.</h3> + +<p>Nous aimons les livres, nous aimons les tableaux, mais +les bibliothèques volumineuses nous font peur, et les +longues galeries nous éblouissent; c'est pourquoi, voulant +nous composer un petit cabinet selon nos goûts, c'est-à-dire +plus remarquable par le mérite et la valeur des objets +que par la quantité, nous nous bornons à dix ouvrages et à +dix tableaux que nous sommes dans l'intention d'acquérir +à deux conditions faciles à remplir: la première est d'avoir +en bourse environ deux millions de superflu, destinés à nos +menus plaisirs; la seconde est d'obtenir le consentement +des propriétaires actuels de ces objets, bien persuadé que +ces messieurs se feront un vrai plaisir de nous les céder à +l'amiable, au prix coûtant.</p> + +<p>Voici donc la liste des dix ouvrages et des dix tableaux +sur lesquels notre choix s'est fixé; nous y ajoutons les prix +auxquels ils ont été adjugés dans les ventes les plus remarquables +de ces derniers temps, parce que nous ne voulons +pas les payer au-delà du prix d'adjudication qui, tout<span class="pagenum" id="Page_351">[Pg 351]</span> +modéré qu'il est, nous paraît cependant fort honnête. +Commençons par les livres, les tableaux viendront ensuite.</p> + + +<h4>CATALOGUE DES DIX OUVRAGES.</h4> + +<p>I. Titi Livii patavini historiarum romanarum decades +III, ex recognitione Joannis Andreæ, episcopi +aleriensis. <i>Romæ, Conradus Suueynheym et Arnoldus Pannartz</i>, +(sans date, mais vers 1469), <i>gr. in-fol. de 411 +feuillets</i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Un exemplaire de cette édition, imprimé sur <span class="allsmcap">VÉLIN</span>, a été +acquis à Londres, en 1813, par sir Mark Mastreman Sykes, +à la vente du libraire James Edwards, pour la somme de +903 Liv. st. (monnaie de France) 21,672 fr.</p> +</div> + +<p>II. Voyage pittoresque et historique de l'Espagne, +par M. Alexandre de Laborde et une société de gens de +lettres et d'artistes de Madrid. <i>Paris</i> (Giard), <i>de l'imprimerie +de P. Didot l'aîné</i>, 1807-1820, <i>4 vol. in-fol. +max. avec pl.</i></p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Un exemplaire de ce magnifique ouvrage, imprimé sur +<span class="allsmcap">VÉLIN</span>, avec les dessins originaux, au nombre de 274, a été +offert aux amateurs au prix de 22,500 fr.</p> +</div> + +<p>II. The Recuyell of the historyes of Troye, composed +by venerable persone Raoul le Fevre preest and +chapelayn unto the gloryous prynce in his tyme Phelip +of Bourgoyne, of Braband, etc.; translated of frensshe +in to englisshe by Willyam Caxton, mercer of the cyte +of London, at the commandement of the vertuose +pryncesse lady Margarete by the grace of God Duchesse +of Bourgoyne, of Lotryk, of Braband, etc.; fynissed<span class="pagenum" id="Page_352">[Pg 352]</span> +in the holy cite of Colen the <span class="allsmcap">XIX</span> day of septembre the +yere 1471, etc. (commencé, dit-on, à Bruges), <i>terminé +à Cologne le 19<sup>e</sup> jour de septembre, l'an 1471</i>, etc. (<i>par +le traducteur Guillaume Caxton</i>). <i>In-fol.</i> de 778 pag.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>L'exemplaire de cette traduction des <i>Histoires de Troyes</i>, +en vieil anglais, que possédait le duc de Roxburghe dans son +riche cabinet à Londres, a été porté, lors de la vente de ses +livres, en 1812, à la somme de 1,060 liv. 10 schel. sterl.; +(monnaie de France) 26,512 fr. 50 c.</p> +</div> + +<p>IV. Missel du duc de Bedfort, <i>manuscrit in-4<sup>o</sup> avec +peintures et miniatures</i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ce superbe manuscrit, exécuté par l'ordre du duc de Bedfort +lorsqu'il était en France<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>, a été adjugé à sir John Tobie, dans<span class="pagenum" id="Page_353">[Pg 353]</span> +une vente à Londres, le 21 juin 1833, pour la somme de +1,100 liv. sterl.; monnaie de France 27,500 fr.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166" class="label">[166]</a> Ce volume a dix à onze pouces de hauteur sur sept de largeur; il +est orné de 59 peintures d'un travail achevé, qui sont à peu près de la +dimension des pages. Il y a en outre un très-grand nombre de charmantes +miniatures d'environ un pouce et demi de diamètre avec des bordures de +feuillages et autres décorations. On assure que ces chefs-d'œuvre sont dus +au pinceau d'un artiste français. Le duc de Bedfort a fait exécuter ce +beau volume avec le plus grand luxe pour en faire présent à son roi, le +jeune Henri VI.</p> + +<p>Voici quel a été le sort de cet ouvrage admirable: de l'oratoire de +Henri VI, il a passé, dit-on, à lady Worsley, arrière-petite-fille de +W. Seymour, second duc de Sommerset. Ensuite il à été possédé par +Edward Harley, comte d'Oxford; puis par sa fille, la duchesse de +Portland. M. Edward l'a acheté, en 1786, moyennant 213 liv. st. 5 schel. +(5,331 fr. 25 c.). Il a été adjugé en 1815, au duc de Marlborough pour +la somme de 687 liv. st. 15 sh. (16,193 fr. 25 c.). M. Milner l'a ensuite +eu, on ne dit pas à quel prix; enfin sir John Tobie en est propriétaire +depuis 1833, comme nous le disons plus haut.</p> + +<p>Nous ajouterons un mot sur le duc de Bedfort auquel on doit le précieux +volume en question. Il paraît que ce duc était un des bibliophiles +les plus distingués de son temps<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[A]</a>, car, outre ce volume, on connaît encore +un autre ouvrage, à peu près du même genre, d'une magnificence peut-être +supérieure, et qui a été aussi exécuté par ses ordres. C'est le fameux +<i>Breviarium ad usum sarum, sive ecclesiæ sarisburiensis</i>, in-4<sup>o</sup>, manuscrit +enrichi de 45 grandes peintures, et d'au moins 4,500 miniatures. On +en trouve une description détaillée dans le Catalogue du duc de la Vallière, +sous le n<sup>o</sup> 273. Il n'a cependant été vendu que 5,000 fr. à la vente de sa +bibliothèque qui a eu lieu en 1784.</p> + +<p>Tout en rendant justice à la bibliophilie du duc de Bedfort, nous dirons +qu'elle n'était pas toujours accompagnée d'une délicatesse très-scrupuleuse. +Trois ans après la mort de Charles VI, arrivée le 21 octobre 1422, ce duc, +en qualité de régent du royaume sous le prétendu règne de son bambin +de roi, Henri VI, alors âgé de quatre ans, se fit rendre compte des livres +qu'avait laissés le roi Charles, et dont on avait dressé un nouvel inventaire +qui en portait le nombre à 853 volumes qui furent estimés 2,323 liv. 4 s., +somme très-forte pour le temps. Par la suite le duc les acheta pour 1,200 f. +et on ne fait aucun doute qu'il ne les ait fait passer en Angleterre. Voy. +à ce sujet la <i>Dissertation sur la bibliothèque du Louvre</i>, insérée dans les +<i>Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres</i>, tom. II, +p. 747, et réimprimée en tête de <i>l'inventaire des livres de la bibliothèque +du Louvre, fait en 1373, par Gilles Mallet</i>, publié avec des notes, par +M. Van Praet. <i>Paris</i>, 1836, <i>in-8<sup>o</sup>, pp.</i> V-XIII.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167" class="label">[A]</a> Il partageait cette gloire avec les fils du roi Jean.</p> + +</div> + +<p>V. Œuvres de Jean Racine. <i>Paris, de l'imprimerie de +P. Didot l'aîné, an</i> IX, (1801-1805). <i>3 vol. gr. in-fol. +avec 57 gravures.</i></p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Un exemplaire de ce magnifique ouvrage, imprimé sur +<span class="allsmcap">VÉLIN</span>, a été mis sur table à la vente des livres de M. Firmin +Didot, en 1811, au prix de 32,000 fr.</p> +</div> + +<p>VI. Biblia sacra latina, ex versione Sancti Hieronymi; +codex membranaceus seculi octavi, scriptus manu +celeberrimi Alcuini, venerabilis Bedæ discipuli, et Carolo +Magno donatus, die quâ Romæ coronatus fuit +(25 décemb. 800). <i>1 vol. in-fol.</i> de 449 <i>feuillets à</i> 2 +colon. <i>par page, avec peintures, lettres, tournures</i>, etc.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_354">[Pg 354]</span></p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ce précieux volume, qui appartenait à M. J.-H. de Speyr-Passavant +de Bâle, et dont M. Jules Fontaine a donné la <i>description</i>, +Paris, oct. 1829, <i>in-8<sup>o</sup></i> de 122 pag., a été adjugé à +Londres, le 27 avril 1836, chez M. Evans, rue Pall-Mall, 93, +moyennant 1,500 liv. sterl.; monnaie de France 37,500 fr.</p> +</div> + +<p>VII. Biographical Dictionary containing an historical +account of all the engravers, by Jos. Strutt. +<i>London</i>, 1785-86, <i>2 vol. gr. in-4<sup>o</sup></i>, fig.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Le prix commun de cet ouvrage n'a rien d'extraordinaire; +mais il n'en est pas de même d'un exemplaire de ce même ouvrage +que l'on a illustré de près de 8,000 estampes et portraits +exécutés par les artistes mentionnés dans ce livre, lequel exemplaire, +partagé en <i>37 vol. in-fol rel. en cuir de Russie</i>, a été +annoncé dans un ancien catalogue de MM. Longman et compagnie, +libraires à Londres, au prix de 2,000 liv. sterl.; monnaie +de France 48,000 fr.</p> +</div> + +<p>VIII. Victoires, conquêtes, désastres, revers et +guerres civiles des Français, de 1792 à 1815, par une +société de militaires et de gens de lettres (le général +Beauvais, le lieutenant-général Thiébaut, M. Parisot +et autres). <i>Paris</i>, C. L. F. <i>Panckoucke</i>, 1816-1821, +<i>27 vol. in-8<sup>o</sup>, fig.</i></p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Un exemplaire imprimé sur <span class="allsmcap">VÉLIN</span>, a été (dit M. Brunet, +Suppl., tom. <span class="allsmcap">III</span>, p. 394) vendu par l'éditeur, au feu roi +Charles X, pour la somme de 50,000 fr.</p> +</div> + +<p>IX. Il Decamerone di Messer Giovani Boccaccio. +(<i>Venetiis</i>), <i>Christofal Valdarfer</i>, 1471, <i>in-fol.</i></p> + +<div class="blockquot"> + +<p>L'exemplaire que possédait le duc de Roxburghe, a été +adjugé au marquis de Blandford, à Londres, en 1812, pour +la somme de 2260 liv. sterl.; monnaie de France 51,980 f.</p> +</div> + +<p>X. Les Liliacées, par Pierre-Joseph Redouté (célèbre<span class="pagenum" id="Page_355">[Pg 355]</span> +peintre de fleurs, mort subitement à Paris le 19 juin +1840, âgé de 81 ans). Paris, 1803-16, <i>8 vol. gr. in-fol., +avec 80 pl. col.</i></p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Feue l'impératrice Joséphine en avait acquis un exemplaire +unique, imprimé sur <span class="allsmcap">VÉLIN</span>, avec les dessins originaux, au +prix de 84,000 fr.</p> + +<p>Le prince Beauharnais en a hérité.</p> +</div> + +<p>Tels sont les dix ouvrages qui, si l'on veut bien nous les +céder aux prix, soit d'adjudication, soit d'estimation mentionnés +ci-dessus, composeront notre petite bibliothèque. +Passons maintenant à la galerie des tableaux, qui, placée +vis-à-vis les livres, reposera agréablement la vue. Le choix +en a également été sévère; et l'on n'y trouvera pas plus +de croûtes que l'on n'a trouvé de bouquins dans la nomenclature +précédente.</p> + + +<h4>CATALOGUE DES DIX TABLEAUX.</h4> + +<p>I. Les <i>Saules</i>, tableau de Paul Potter, vendu chez +M. Tolozan, à Paris, en 1802, la somme de 27,050 f.</p> + +<p>II. Le <i>Pâturage</i>, tableau du même P. Potter, vendu +chez M. de la Peyrière, à Paris, en 1825 28,900 f.</p> + +<p>III. L'<i>Enfant prodigue</i>, de David Teniers, vendu chez +M. Blondel, en 1776 29,900 f.</p> + +<p>IV. La <i>Danaé</i> du Corrège, vendu chez M. Bonnemaison, +en 1827 30,000 f.</p> + +<p>V. La <i>Sainte-Famille</i>, tableau de Rubens, adjugé +à la vente de M. de la Peyrière en 1825, au prix +de 64,000 f.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_356">[Pg 356]</span></p> + +<p>VI. La <i>Madone</i> ou la <i>Sainte-Famille</i>, du Corrège, +tableau vendu 80,000 f.</p> + +<p>VII. <i>Vénus surprise dans les filets avec Mars</i>, tableau +vendu à Londres à M. Clifort, en 1807, 5000 guinées; +monnaie de France 125,000 f.</p> + +<p>VIII. La <i>Fille d'Hérode, portant la tête de S. Jean-Baptiste +sur un plat</i>, tableau du Titien, adjugé, lors de +la vente de lord Radstoch, à M. Baring, banquier, en +1826, pour la somme de 8890 guinées; monnaie de +France 226,250 f.</p> + +<p>IX. Les <i>Grandes Bacchanales</i>, tableau du Poussin, +qui faisait partie du cabinet de Louis XVI, et qui a été +vendu à Londres, en 1805, la somme de 15000 guinées; +monnaie de France 375,000 f.</p> + +<p>X. La <i>Vache</i> de Paul Potter, tableau qui appartenait +à l'impératrice Joséphine, et qui a été cédé à l'empereur +Alexandre, en 1815, moyennant 200,000 roubles; +monnaie de France 800,000 fr.</p> + +<p>Cette galerie ne complète-t-elle pas très-bien notre petit +cabinet? Il n'en coûtera pour réunir ces vingt objets assez +curieux, que la modique somme de 2,187,664 fr.; ce n'est +vraiment pas la peine de s'en passer. Comme il existe plusieurs +reliûres anciennes enrichies de pierres précieuses, +quelqu'un nous avait engagé à orner celle de chacun des +dix ouvrages portés au catalogue précédent, de l'un des +dix plus gros diamants connus<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[167]</a>, que nous nous serions sans<span class="pagenum" id="Page_357">[Pg 357]</span> +doute procurés aussi facilement que le reste; mais cela eût +été un peu dispendieux; car le relevé que nous avons fait +de l'estimation de ces dix diamants, arrêtée par les plus +célèbres lapidaires, monte à la somme de 61,770,133 fr.; +on avouera que ce serait un peu trop pour un simple accessoire; +il n'y eût plus eu de proportion; d'ailleurs cela +eût pu nous gêner; tout le monde n'a pas des soixante millions +à mettre en objets de pur agrément. MM. Rothschild +eux-mêmes y regarderaient à deux fois. Tenons-nous-en +donc à nos dix ouvrages et à nos dix tableaux tels qu'on +voudra bien nous les remettre.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168" class="label">[167]</a> Ces dix diamants sont: 1<sup>o</sup> Le <span class="smcap">Matan</span>; 2<sup>o</sup> le <span class="smcap">Mogol</span>; + 3<sup>o</sup> l'<span class="smcap">Orlow</span>; +4<sup>o</sup> le <span class="smcap">Bragance</span>; 5<sup>o</sup> la <span class="smcap">Mer de gloire</span>; 6<sup>o</sup> le <span class="smcap">Grand duc de Toscane</span>; +7<sup>o</sup> le <span class="smcap">Régent</span>; 8<sup>o</sup> le <span class="smcap">Sancy</span>; 9<sup>o</sup> le <span class="smcap">Jean VI</span>; et 10<sup>o</sup> + le <span class="smcap">Nassuck</span>.</p> + +</div> + + +<h3>II.</h3> + +<h3>PETITE BIBLIOTHÈQUE LEXICOGRAPHIQUE.</h3> + +<p>Aimables ignorants, paresseux distingués qui, dans votre +jeune âge et au-delà, vous êtes bien gardés de pâlir sur les +livres et d'y puiser à fond les connaissances qui font les +délices de la vie et le charme de la société, voulez-vous +acquérir la science à peu de frais, et avoir toujours sous la +main de quoi paraître instruits, savants et même érudits? +Procurez-vous le petit nombre d'ouvrages dont nous allons +vous donner la liste; ce sont de doctes A, B, C, D, où +vous trouverez à la minute et pour le besoin du moment, +tout ce qui vous sera nécessaire pour briller dans la conversation. +Vous devinez que nous voulons vous parler de +dictionnaires, ressources si commodes, magasins si utiles +dans lesquels vous pourrez choisir à votre gré le lambeau +littéraire ou scientifique dont vous aurez à vous parer dans +telle ou telle occasion; voici donc un petit catalogue de ces +sortes d'ouvrages les plus essentiels parmi les modernes; +ce n'est pas qu'ils soient tous parfaits, il s'en faut de beaucoup; +mais vous y trouverez du moins des renseignements<span class="pagenum" id="Page_358">[Pg 358]</span> +presque toujours utiles sur les principaux points de la +religion, de la jurisprudence, des sciences et des arts, des +belles-lettres et de l'histoire; cela vous suffira.</p> + +<p>Comme il est bon qu'une bibliothèque offre un coup-d'œil +agréable par l'uniformité des formats, nous nous en +tiendrons à l'<i>in-octavo</i>.</p> + +<p>I. Bibliothèque sacrée, ou Dictionnaire universel +historique, dogmatique, canonique, géographique et +chronologique des sciences ecclésiastiques, par les +P. P. Richard et Giraud, dominicains. Dernière édition, +corrigée et augmentée. <i>Paris, Méquignon fils aîné</i>, 1822-1827, +<i>29 vol. in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>La première édition est de <i>Paris</i>, 1760, <i>6 vol. in-fol.</i>; +prenez celle-ci quoique l'édition eût pu être plus soignée sous +le rapport typographique.</p> +</div> + +<p>II. Répertoire universel et raisonné de jurisprudence, +par M. Merlin; cinquième édition. <i>Bruxelles, H. +Tarlier</i>, 1825-28, <i>36 vol. gr. in-8<sup>o</sup> à 2 colonnes</i>.</p> + +<p>Recueil alphabétique des questions de droit qui se +présentent le plus fréquemment dans les Tribunaux; +par M. Merlin; quatrième édition. <i>Bruxelles, H. Tarlier</i>, +1828, <i>16 vol. gr. in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<p>Table générale de ces deux recueils. <i>Bruxelles</i>, etc. +<i>2 vol. gr. in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Il est inutile de vous dire que cette édition, en <i>54 vol. gr. +in-8<sup>o</sup></i>, ne vaut pas celle de <i>Paris, Garnery</i>, 1827-30, en +<i>27 vol. in-4<sup>o</sup></i>, savoir <i>18 vol.</i> pour le <i>Répertoire</i>, <i>8 vol.</i> pour +les <i>Questions</i>, et <i>1 vol.</i> de tables. Mais le prix en est différent, +et le format vous paraîtra peut-être plus commode.</p> +</div> + +<p>III. Encyclopédie moderne, ou Dictionnaire abrégé<span class="pagenum" id="Page_359">[Pg 359]</span> +des sciences, des lettres et des arts, avec l'indication +des ouvrages où les divers sujets sont développés et +approfondis; par M. Courtin, etc. <i>Paris, Mongie aîné</i>, +1823-32, <i>24 vol. in-8<sup>o</sup></i> et <i>2 vol. de planches</i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ouvrage aussi bon que peut l'être un abrégé qui renferme +tant d'objets. On sait combien est arriérée l'ancienne et volumineuse +<i>Encyclopédie méthodique</i>; Paris, Panckoucke, 1782-92, +et Agasse, 1792-1832, 102 livraisons ou 337 parties, formant +166 vol. et demi de texte, et 51 parties contenant 6439 planches. +Il faut cependant convenir que ce qui a été publié depuis +1820 jusqu'en 1832, est plus en harmonie avec les progrès +qu'ont faits les sciences, les arts et l'industrie jusqu'à cette +dernière époque.</p> +</div> + +<p>IV. Dictionnaire des sciences naturelles dans lequel +on traite méthodiquement des différents êtres de la +nature, considérés soit en eux-mêmes, d'après l'état +actuel de nos connaissances, soit relativement à +l'utilité qu'en peuvent retirer la médecine, l'agriculture, +le commerce et les arts, suivi d'une biographie +des plus célèbres naturalistes; par plusieurs professeurs, +(et rédigé par M. Fréd. Cuvier). <i>Paris et Strasbourg, +Levrault</i>, 1816-30, <i>60 vol. in-8<sup>o</sup> avec 1220 planches, plus +un vol. de tables, et 80 portraits</i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Très-bel et très-bon ouvrage.</p> +</div> + +<p>V. Dictionnaire des Sciences médicales, par une +Société de Médecins et de Chirurgiens, (rédigé par +MM. Chaumeton et Mérat). <i>Paris, Panckoucke</i>, 1812-22, +60 volumes <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>C'est le plus vaste monument alphabétique sur cette partie; +quelques articles pourraient s'y rattacher plus directement. Il +a été suivi d'une <i>Biographie médicale</i>, Paris, 1820-25;<span class="pagenum" id="Page_360">[Pg 360]</span> +<i>7 vol. in-8<sup>o</sup></i>, et d'un <i>Dictionnaire abrégé des Sciences médicales</i>; +Paris, 1821-26, <i>15 vol. in-8<sup>o</sup></i>.</p> +</div> + +<p>VI. Dictionnaire technologique, ou nouveau Dictionnaire +des arts et métiers et de l'économie industrielle +et commerciale, par une Société de savants et d'artistes. +<i>Paris, Thomine et Fortic</i>, 1822-33, <i>22 vol. in-8<sup>o</sup></i> et <i>un +Atlas in-4<sup>o</sup></i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ouvrage utile pour apprécier les progrès immenses que l'industrie +a faits dans ces derniers temps.</p> +</div> + +<p>VII. Dictionnaire pour l'intelligence des auteurs classiques +grecs et latins, tant sacrés que profanes, par Fr. +Sabbathier. <i>Châlons et Paris</i>, 1766-1815, <i>37 vol. in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>L'auteur, mort le 11 mars 1807, n'a pu mettre la dernière +main à son ouvrage qui en était à la lettre S, et qui devait +encore avoir 7 à 8 <i>vol.</i> M. Sérieys, chargé de terminer ce +recueil, d'après les manuscrits de l'auteur, a compris tout le +reste en un seul volume, de sorte que la fin ne répond nullement +au commencement pour l'étendue des matières, ce qui +rend incomplet ce recueil d'ailleurs assez intéressant.</p> +</div> + +<p>VIII. Dictionnaire géographique universel, contenant +la description de tous les lieux du globe, intéressants +sous le rapport de la géographie physique et +politique, de l'histoire, de la statistique, du commerce, +etc., par une Société de géographes. <i>Paris, Kilian et +Ch. Piquet</i>, 1823-33, <i>10 vol. in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>C'est le meilleur de tous les ouvrages de ce genre, qu'il +sera toujours difficile, pour ne pas dire impossible, de rendre +complets et parfaits.</p> +</div> + +<p>IX. Biographie universelle ancienne et moderne, ou +Histoire par ordre alphabétique de la vie publique et +privée de tous les hommes qui se sont fait remarquer<span class="pagenum" id="Page_361">[Pg 361]</span> +par leurs écrits, leurs actions, leurs talents, leurs vertus +ou leurs crimes; ouvrage entièrement neuf, rédigé par +une Société de gens de lettres et de savants. <i>Paris, +Michaud frères</i>, 1811-28, <i>52 vol. in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<p>Biographie universelle ancienne et moderne. Partie +mythologique, ou Histoire par ordre alphabétique +des personnages des temps héroïques et des Divinités +grecques, italiques, égyptiennes, hindoues, japonaises, +scandinaves, celtes, mexicaines, etc. <i>Paris, L.-G. Michaud</i>, +1832-33, <i>3 vol. in-8<sup>o</sup></i> (tom. 53, 54, 55.)</p> + +<p>Biographie universelle, etc.; Supplément. <i>Paris, L.-G. +Michaud</i>, 1834-39, <i>11 vol. in-8<sup>o</sup></i> (tom. 56-66). Le 66<sup>e</sup> +vol. contient les noms qui vont de <span class="smcap">Grabert</span> (Olof) à +<span class="smcap">Hazlitt</span> (Will.)</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>On voit que cet immense ouvrage est encore bien éloigné +de sa fin. C'est bien certainement le meilleur dictionnaire historique +qui existe; on ne peut guère lui reprocher que la +surabondance dans quelques articles essentiels.</p> +</div> + +<p>X. Manuel du libraire et de l'amateur de livres, +contenant 1<sup>o</sup> un nouveau dictionnaire bibliographique +dans lequel sont indiqués les livres les plus précieux et +les ouvrages les plus utiles, tant anciens que modernes, +avec des notes sur leurs différentes éditions, etc., etc.; +2<sup>o</sup> une table en forme de catalogue raisonné, où sont +classés méthodiquement tous les ouvrages indiqués dans +le dictionnaire, et un grand nombre d'autres ouvrages +utiles, mais d'un prix ordinaire, etc.; par Ja.-Ch. Brunet; +troisième édition. <i>Paris</i>, 1820, <i>4 vol. in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<p>Nouvelles recherches bibliographiques, pour servir<span class="pagenum" id="Page_362">[Pg 362]</span> +de supplément au Manuel du libraire; Par Jacq.-Ch. +Brunet. <i>Paris</i>, Silvestre, 1834, <i>3 vol. in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Cet excellent ouvrage est sans contredit ce que nous avons +de mieux, de plus curieux et de plus utile en fait de bibliographie. +L'auteur en prépare une nouvelle édition qui +est attendue avec la plus vive impatience par tous les amateurs. +Si l'on ajoute à ce recueil précieux, <i>La France littéraire ou +Dictionnaire bibliographique des savants, historiens, gens de +lettres qui ont écrit en français pendant les</i> <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> <i>et</i> <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> <i>siècles</i>; +par M. J.-M. Quérard. <i>Paris</i>, 1827-1839, très-bon ouvrage +dont il paraît déjà 9 forts vol. <i>in-8<sup>o</sup></i> (le 9<sup>e</sup> contient les lettres +<span class="smcap">Tac-Uz</span>), on possédera tout ce qui regarde la connaissance +des livres sous le rapport matériel, dans le plus grand détail. +M. Quérard continuera son utile entreprise par la publication +de <i>la Littérature française contemporaine</i>, dont il paraît déjà +une livraison. Paris, 1839; 5 feuilles in-8<sup>o</sup>. L'ouvrage aura +<i>3 vol. in-8<sup>o</sup></i>.</p> +</div> + +<p>Nous bornons ce catalogue de dictionnaires à ces dix +articles, parce que ce sont ceux auxquels maintenant on +peut recourir le plus utilement. Dix, c'est bien peu, dira-t-on. +C'est assez si l'on y trouve tous les mots dont on désire +la définition et l'interprétation. D'ailleurs comme il existe +peut-être vingt-cinq mille dictionnaires sur toutes sortes +de sujets, en entreprendre la bibliographie complète serait +une folie. Contentons-nous donc de ces dix articles qui +forment une collection lexicographique de <i>383 vol. in-8<sup>o</sup></i>, +et qui excéderait ce nombre, si l'on y ajoutait les vocabulaires +suivants du même format et qui ne feraient pas +tout-à-fait double emploi: <i>Dictionnaire raisonné de diplomatique +de Dom de Vaines</i>; Paris, Lacombe, 1774, <i>2 vol. +in-8<sup>o</sup></i>, pl., avec le <i>Dictionnaire diplomatique ou étymologies +des termes des bas siècles, par Montignot</i>; Nancy, 1787, +<span class="pagenum" id="Page_363">[Pg 363]</span><i>in-8<sup>o</sup></i>.—<i>Glossarium manuale ad scriptores mediæ et infimæ +latinitatis, ex glossariis Caroli Dufresne D. Du Cange, +et Carpentarii in compendium redactum, (à Jo.-Christ. +Adelung.)</i> Halæ, 1772-84, <i>6 vol. in-8<sup>o</sup></i>. C'est un abrégé +du grand <i>Glossarium</i> de Du Cange, 1733, <i>6 vol. in-fol.</i>, +et de Carpentier, 1766, <i>4 vol. in-fol.</i>—Le <i>Glossaire +de la langue romane, de M. de Roquefort</i>; Paris, 1808, +<i>2 vol. in-8<sup>o</sup></i>, avec le <i>supplément</i>; Paris, 1820, <i>in-8<sup>o</sup></i>.—Le +<i>Dictionnaire étymologique de la langue française, par +M. de Roquefort</i>; Paris, 1829, <i>2 vol. in-8<sup>o</sup></i>.—<i>Dictionnaire +des beaux-arts, par Millin</i>; Paris, 1806, <i>3 vol. in-8<sup>o</sup></i>.—<i>Dictionnaire +historique et critique, de Bayle, nouvelle +édition augmentée de notes extraites de Chaufepié, Joly, +La Monnoye, L.-J. Leclerc, Le Duchat, Prosper Marchand</i>, +etc. (<i>Par les soins de M. A. Beuchot</i>). Paris, +Desoer, 1820-24, <i>16 vol. in-8<sup>o</sup></i>, bonne édition, préférable +aux précédentes tant par la commodité du format que par +les corrections et améliorations qu'y a faites le nouvel éditeur.—Ces +dictionnaires, réunis aux précédents, porteraient +la collection à <i>416 vol. in-8<sup>o</sup></i>, et cette collection, +quoique un peu superficielle quant à la rédaction de la +plupart des nombreux objets qu'elle renferme, serait très-utile +à consulter.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_364">[Pg 364]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="DOUZIEME_OBJET">DOUZIÈME OBJET.</h2> +</div> + +<h3>PIÈCES RELIGIEUSES.</h3> + + +<h3>I.</h3> + +<h3>DE QUELQUES OUVRAGES MYSTIQUES +ASSEZ SINGULIERS,<br> +PUBLIÉS DANS LES XVI<sup>e</sup> ET XVII<sup>e</sup> SIÈCLES.</h3> + +<p>Rien n'est plus étrange et parfois plus ridicule que les +titres sous lesquels certains pieux écrivains croyaient jadis +devoir publier leurs ouvrages, pour attirer et fixer l'attention +des lecteurs. Ils avaient en cela imité les Juifs et les +Orientaux, qui ont toujours été fous de ces titres allégoriques, +annonçant la puérilité du goût. C'est surtout dans +les seizième et dix-septième siècles que nos dévots auteurs +ont multiplié ces enseignes bizarres des produits de leur +imagination souvent déréglée quoique tendant toujours +vers un but très-louable en lui-même. Par exemple, l'un +d'eux voulait-il réchauffer la piété des fidèles dans le saint +temps de l'Avent, il prenait pour sujet de ses méditations, +les neuf grandes antiennes qui se chantent alors et qui +toutes commencent par O; puis il croyait faire merveilles +en annonçant son livre sous ce titre allégorique et vraiment +ridicule:</p> + +<p>La doulce mouelle et saulce friande des saints et +savoureux <i>os</i> de l'Avent. <i>Paris</i>, 1578, in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_365">[Pg 365]</span></p><div class="blockquot"> + +<p>Cet écrivain, qui voulait que l'on suçât et savourât la moelle de +ces <i>os</i>, depuis le 15 décembre jusqu'au 25, se nommait Jean +Massieux, prêtre de Mantes.</p> +</div> + +<p>Un autre (Jean Dusaix) recommande la sobriété en +Carême, dans le petit ouvrage suivant qui est en vers:</p> + +<p>L'Opiate de sobriété, composé en Caresme pour conserver +au cloître la santé de religion. <i>Lyon</i>, 1553, in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p>Le poète débute ainsi:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Ma bonne sœur, ma chère Philiberte,</div> + <div class="verse indent0">Je suis certain que vous êtes experte</div> + <div class="verse indent0">Quant au jeûner; car avez quarante ans:</div> + <div class="verse indent0">Mais ci-devant, ainsi que je l'entends,</div> + <div class="verse indent0">Avez dormi dedans un lit mollet,</div> + <div class="verse indent0">Avez mangé de la chair de poulet.....</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Puisque nous parlons du Carême, citons encore un +ouvrage dans lequel on détaille ce qui se servait sur table +au <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle dans ce temps de mortification; nous suivons +exactement l'orthographe de l'auteur:</p> + +<p>Le Quadragesimal spirituel, c'est assavoir la salade, +les feubves (<i>fèves</i>) frites, les poys, la purée, la lamproye, +le saffren, les orenges, la violette de mars, les +pruneaulx, les figues, les alemandes (amandes), le +miel, le pain, les eschaudez, le vin blanc et rouge, +l'ypocras; les invitez au disner, les cuisiniers, les serviteurs +à table, les chambrières servant de blanches +nappes, serviettes, pots et vaisseles; les Grâces après +disner, le luc (<i>luth</i>) ou harpe, la dragée, pasques-flories +et les grandes-pasques; puis enfin le double des +lettres du Sainct-Esprit envoyées aux dames de Paris, +veufves, jeunes religieuses, filles et pucelles, etc. <i>Paris, +veufve Michel Lenoir, (sans date), pet. in-4<sup>o</sup> goth. de +27 feuillets</i>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_366">[Pg 366]</span></p> + +<p>Une autre édition a pour titre:</p> + +<p>S'ensuit le Quadragésimal spirituel qui traicte de +toutes sortes de viandes qui sont nécessaires pour user +en karesme, avec les servans et servantes qui servent à +table et puis le jeu de la harpe pour yssue de table. +<i>Paris, Jehan Janot, in-4<sup>o</sup></i> de <i>26 feuillets, fig.</i></p> + +<p>Ajoutons:</p> + +<p>Le royal Syrop de pommes, antidote des passions +mélancholiques, par Gab. Drohyn, médecin. <i>Paris, +Moreau</i>, 1615, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Petit traité recherché.</p> +</div> + +<p>L'ame comme le corps pouvant éprouver des incommodités, +un docteur spirituel a jugé à propos d'offrir aux +pauvres malades l'instrument allégorique suivant:</p> + +<p>La Seringue spirituelle pour les ames constipées en +dévotion; par un Missionnaire. <i>Paris, (sans date), in-8<sup>o</sup>.</i></p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ce rude docteur ne ménage pas les dames qui se fardent, comme +on peut en juger par ce passage, pag. 180 du volume: «Vilaines +carcasses, cloaques d'infection, bourbiers d'immondices, n'avez-vous +pas honte de vous tourner et retourner dans la chaudière de +l'amour illicite, et d'y rougir comme les écrevisses lorsqu'elles cuisent, +pour vous faire des adorateurs? Au reste il est juste que des +visages qui ne savent plus rougir de pudeur, rougissent au moins +par artifice. Mais puisque vous avez voulu imiter la rougeur des +écrevisses, comme elles, vous irez à reculons dans la voie du +ciel.»</p> +</div> + +<p>Un autre médecin de l'ame a aussi publié:</p> + +<p>La Conserve de grâce et les neuf médicaments du +chrétien malade. <i>Paris, in-8<sup>o</sup>.</i></p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_367">[Pg 367]</span></p><div class="blockquot"> + +<p>L'auteur est Pierre Doré, Dominicain, mort en 1569; c'est +l'homme de ce temps le plus fécond en livres à titres singuliers; on +en compte trente-neuf, entre autres ses <i>Allumettes du feu divin</i>, +etc. <i>Le Pâturage de la brebis humaine</i>, etc. <i>L'Anatomie et description +mystique des membres de Notre Seigneur.</i> <i>La Tourterelle +de viduité</i>, etc. <i>Le Passereau solitaire</i>, etc., etc., etc.</p> +</div> + +<p>On connaît aussi:</p> + +<p>Les Pillules spirituelles pour la guérison de l'ame et +du corps, de Cameron. <i>Bordeaux</i>, 1615, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ce Jean Cameron, célèbre théologien protestant, est mort à Montauban +en 1625. Il était né à Glascow.</p> +</div> + +<p>Il paraît que la mise des femmes n'était pas très-décente +au <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, car ce siècle fourmille d'ouvrages publiés +à ce sujet. Nous allons en citer quelques-uns:</p> + +<p>Discours particulier contre les femmes desbraillées de +ce temps; par Pierre Juvernay. <i>Paris</i>, 1637, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Livre assez rare, quoiqu'on en ait fait trois éditions dans la +même année.</p> +</div> + +<p>Discours contre les filles et les femmes mondaines +découvrant leur sein et portant des moustaches; par +P. Juvernay. <i>Paris</i>, 1640, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>C'est sans doute une autre édition du même ouvrage.</p> +</div> + +<p>Le Chancre ou couvre-sein féminin, ensemble le +Voile ou couvre-chef féminin; par Jehan Polman, chanoine +de Cambray. <i>Douai</i>, 1635, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Livre assez rare et recherché à cause de son titre.</p> +</div> + +<p>De l'abus des nudités de gorge, tiré de la Sainte +Ecriture, des Conciles et des Pères; (par Jacques +Boileau). <i>Bruxelles</i>, 1675, <i>in-8<sup>o</sup></i>.—1677, <i>in-12</i>;—et +1680, <i>in-12</i>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_368">[Pg 368]</span></p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Cet ouvrage est divisé en deux parties: la première annonce que +<i>les nudités de gorge</i> sont blâmables et nuisibles; la seconde traite +des <i>vaines excuses des femmes qui ont la gorge et les épaules +nues</i>. Ce livre est terminé par une ordonnance des vicaires-généraux +de l'Archevêque de Toulouse, portant: «Nous enjoignons aux +confesseurs séculiers et réguliers, sous peine de suspension, de +refuser les sacrements à celles qui porteront les bras nuds, ou +la gorge ou les épaules découvertes et dont la nudité ne sera pas +modestement cachée par des toiles non transparentes; de laquelle +nudité nous nous réservons l'absolution.......»</p> +</div> + +<p>Avis aux femmes et aux filles sur leur nudité de gorge +et d'épaules;—Instruction à l'usage des grandes filles +pour être mariées; ensemble la manière d'attirer les +amants;—Lettre à une jeune dame nouvellement +mariée, avec la réponse. (<i>Sans nom de ville</i>), 1749, +<i>in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<p>Passons à d'autres sujets; on en connaît plusieurs publiés +sous le titre de <i>Fouet</i>, c'est-à-dire vive réprimande; ainsi +nous avons:</p> + +<p>Le Fouet de l'Académie des pécheurs, bastie sur la +famine du prodigue évangélic; par V. P. F. Ph. Bosquier, +montois. <i>Arras</i>, 1597, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<p>Le Fouet des apostats, augmenté d'une réponse du +second fouet des mesmes apostats; par F. N. Aubespin. +<i>Tolose, Colomiez</i>, 1606, <i>in-12</i>.</p> + +<p>Nous ne connaissons pas la première édition de cet ouvrage.</p> + +<p>Le Fouet divin des jureurs, parjureurs et blasphémateurs +du très saint nom de Dieu, de Jésus et des Saints...; +par le R. P. Jean Bernard. <i>Douay</i>, 1618, <i>in-12</i>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_369">[Pg 369]</span></p> + +<p>Le fouet des menteurs, par Jacques d'Ambrun. +<i>Lyon</i>, 1638, <i>in-16</i>.</p> + +<p>Le fouet des paillards, ou juste punition des voluptueux +et charnels; par M. L. P. (Mathurin le Picard), +curé de Menil-Jourdain. <i>Lyon</i>, 1628, <i>in-12</i>.</p> + +<p>Autres sujets:</p> + +<p>La Louange des femmes, extraite du commentaire +de Pantagruel sur l'Androgine de Platon: assavoir le +Blason de la femme, etc.; par André Misogine; en +vers. (<i>Sans nom de ville ni d'imprimeur</i>), 1551, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>L'auteur s'est caché sous le nom de <i>Misogine</i>, qu'il aurait dû +écrire <i>Misogyne</i>, et qui signifie ennemi des femmes. En effet il +justifie ce nom par la manière absurde dont il parle du sexe dans +ce livre hétéroclite. On en peut juger par cet extrait du <i>Blason +de la femme</i>:</p> +</div> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Femme, plaisir de demye heure,</div> + <div class="verse indent0">Et ennuy qui sans fin demeure;</div> + <div class="verse indent0">Femme, soudaine repentance,</div> + <div class="verse indent0">Femme, mortelle pénitence.</div> + <div class="verse indent0">Femme, feu du diable attisé,</div> + <div class="verse indent0">Femme, vrai diable desguisé.</div> + <div class="verse indent0">Femme, que pourray-je plus dire</div> + <div class="verse indent0">Pour plus amplement te descrire?</div> + <div class="verse indent0">Rien: je dy assez de diffame</div> + <div class="verse indent0">En un mot, quand je te dy femme.</div> + </div> +</div> +</div> + + +<p>Peut-on pousser l'impertinence plus loin? Que l'on +vienne après cela nous vanter la politesse de nos aïeux et +leur galanterie respectueuse pour les dames. Au reste, dans +tous les temps il s'est rencontré des esprits biscornus et très-biscornus +qui ont bien mérité cette épithète de la part de +leurs victimes.</p> + +<p>Discours facétieux des hommes qui font saler leurs +femmes à cause qu'elles sont trop douces, lequel se<span class="pagenum" id="Page_370">[Pg 370]</span> +joue à cinq personnages. <i>Rouen, Abr. Cousturier</i> (sans +date), <i>in-8<sup>o</sup></i> goth.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Très rare.</p> +</div> + +<p>Les baisers spirituels et les moyens de se joindre à +Dieu en ce monde; par Rivault dict Florence; <i>Paris</i>, +1599, <i>in-18</i>.</p> + +<p>Les quatre baisers que l'ame dévote peut donner à +son Dieu dans ce monde; par J. d'Hennetières. <i>Tournay</i>, +1641, <i>in-12</i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ce doit être une seconde édition de l'ouvrage précédent. L'un et +l'autre sont rares.</p> +</div> + +<p>Les chastes caresses du fidèle courtisan, avec un brief +rudiment de l'amour; par J. Perret. <i>Paris</i>, 1654, +<i>in-8<sup>o</sup></i>.</p> + +<p>Lunettes spirituelles pour conduire les femmes religieuses +au chemin de perfection, trad. du latin de +Denis le Chartreux. <i>Paris</i>, 1597, <i>in-18</i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Tous ces livrets sont recherchés et se paient assez cher, mais +plus à cause de leur rareté et de leurs titres singuliers, qu'à cause +de leur mérite intrinsèque, marqué au coin de l'ignorance et de la +naïve expression du temps.</p> +</div> + +<p>Quelques ouvrages relatifs à la Sainte Vierge vont encore +nous offrir des singularités assez remarquables.</p> + + +<h3>II.</h3> + +<h3>DE QUELQUES OUVRAGES SINGULIERS +RELATIFS A LA VIERGE MARIE.</h3> + +<p>Ces sortes de livres assez rares fourmillent de particularités +d'autant plus curieuses et d'autant plus piquantes,<span class="pagenum" id="Page_371">[Pg 371]</span> +que le sujet est plus grand et plus solennel. Le premier +ouvrage qui va nous occuper, regarde Notre-Dame de +Lorette; ce n'est pas que son titre soit très-singulier, mais +nous lui avons trouvé d'autres droits à figurer dans notre +galerie. Il est intitulé:</p> + +<p>La Maison de la Sainte Vierge dans laquelle Dieu +s'est fait homme, enlevée de Nazareth par les Anges, +et après plusieurs changements portée à Lorette<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[168]</a>: sa +vérité, sa sainteté et ses grâces expliquées en faveur des +personnes dévotes à cette sainte Mère, par le P. Chérubin +Ruppé, religieux Récolé (<i>sic</i>), professeur en +sainte théologie. <i>Lyon, J. Certes</i>, 1680, <i>in-12</i>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169" class="label">[168]</a> L'auteur nous apprend que ce fut le 6 mai 1291 que «la sacrée +maison de la Vierge Marie abandonna la Syrie, fut détachée de +ses fondements, enlevée de Nazareth par le ministère des Anges +et portée d'abord en Illyrie sur une colline près de la forteresse de +Tersacte, puis transportée le 10 décembre 1294 dans un bois au +diocèse de Recanati (Marche d'Ancône); enfin elle changea encore +deux fois d'emplacement dans l'espace d'un an, mais à peu de +distance, et se fixa à Lorette où elle est encore.»</p> + +</div> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ce qui nous a paru curieux dans ce livre écrit d'un style très-naïf, +n'est point la translation de la maison de Nazareth, histoire +très-connue et exposée depuis longtemps à la vénération des fidèles, +mais ce sont les détails que le pieux auteur donne sur la vie et les +actions de la Sainte Vierge, rapportant avec la plus grande précision +les dates de son âge aux époques de son mariage, de son +accouchement, de son retour d'Egypte, de sa mort, etc. Quoique +ces dates soient plus qu'apocryphes, comme elles sont peu connues, +nous allons donner un petit extrait du début de l'ouvrage où elles +se trouvent; cet extrait suffira pour faire juger du style, de la foi +fervente et de la singulière érudition de l'auteur, qui aurait dû indiquer +les sources où il a puisé.</p> +</div> + +<p>«La sainte maison de Nazareth, dit-il, estoit une +partie de la dot qui fut assignée à la Sainte Vierge par +son contract de mariage; et c'est le sacré lieu où Sainte<span class="pagenum" id="Page_372">[Pg 372]</span> +Anne, dans sa vieillesse, après vingt ans de mariage et +de stérilité, enfanta la reine du ciel, digne et unique +fruit de la sainte fécondité du père et de la mère<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[169]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170" class="label">[169]</a> L'auteur, parlant ailleurs, p. 118, de l'immaculée conception +de la Sainte Vierge, dit: «Ni dans le ciel, encore qu'il fût peuplé +de Séraphins, ni sur la terre, quoiqu'elle fût habitée de quantité +de personnes justes, il n'y avait pas autant de sainteté que dans +le ventre de Sainte Anne au moment que Marie y fut conçue...»</p> + +<p>Et ailleurs, p. 167, l'auteur ajoute que: «pendant les neuf +mois qu'elle demeura dans cette prison naturelle du sein de sa +mère, son ame très-sainte jouissait de l'usage très-parfait de la +raison et d'une très-pleine liberté...» Nous nous dispensons de +rapporter la suite de ce passage.</p> + +</div> + +<p>»C'est là que S. Joseph, âgé de trente-cinq ans, +ayant à l'imitation de la Sainte Vierge consacré sa virginité +par le vœu, demeuroit avec elle aprez l'avoir +reçue des mains des prêtres dans le temple par la sainte +alliance d'un légitime mariage comme un sacré dépôt.....</p> + +<p>»C'est dans cette sainte maison que se passa le +céleste colloque de l'ange Gabriel<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[170]</a> avec la même<span class="pagenum" id="Page_373">[Pg 373]</span> +Sainte Vierge et que fut accompli le très-adorable mystère +de l'incarnation du Verbe, le 25<sup>e</sup> jour du mois de +mars, la Sainte Vierge étant âgée de treize ans et onze +mois commencés, et dans le quatrième mois de son +mariage, selon l'histoire qui assure qu'elle épousa +S. Joseph à l'âge de treize ans six mois et treize jours.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171" class="label">[170]</a> On trouvera, p. 413, un grand éloge de cet archange: +«C'est lui seul, dit l'auteur, qui fut choisi par la très-sainte +Trinité pour estre envoyé à la très-sacrée Vierge, et traiter avec +elle du grand mystère de l'incarnation du Verbe.... C'est ce bienheureux +ange, c'est ce glorieux archange, c'est ce sublime +esprit que plusieurs estiment fort raisonnablement estre le premier +et le plus relevé des Séraphins, parce que, dit S. Grégoire-le-Grand, +il estoit fort juste que le plus excellent des Anges fût +envoyé pour annoncer la plus excellente, la plus importante des +nouvelles; c'est, dis-je, ce glorieux Séraphin qui, le premier, +salua la très-sainte Vierge comme pleine de grâce. C'est à ce +même prince du ciel que cette divine Vierge adressa ces adorables +paroles si désirées depuis le commencement du monde: <i>Voici la +servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon vostre parole!</i> +qui furent, dans le moment, suivies de la conception de Nostre-Seigneur +J.-C., dans son sein virginal.....»</p> + +</div> + +<p>»C'est de ce saint lieu qu'elle partit avec son époux +pour le voyage des montagnes de la Judée, et elle s'y +retira de rechef aprez avoir fait trois mois de séjour +chez sa cousine Sainte Elisabeth, pour assister à ses +couches et honorer de sa présence la naissance du précurseur +de son divin Fils.</p> + +<p>»C'est de là qu'elle partit avec son saint Epoux pour +aller en Bethléem<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[171]</a> où, âgée de quatorze ans trois<span class="pagenum" id="Page_374">[Pg 374]</span> +mois et dix-sept jours, elle accoucha le 25<sup>e</sup> jour du mois +de décembre, et vit naître de ses chastes entrailles le +Roi de gloire, le Fils éternel de Dieu, le Sauveur et +l'époux de nos ames, qui sortit de son sein virginal en +la manière que les rayons du soleil passent à travers le +crystal<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[172]</a>; n'y ayant pas plus de différence dans la virginité +de Marie après l'accouchement et avant la conception, +qu'il n'y en a dans le crystal après qu'il a été +traversé par les rayons du soleil, si ce n'est qu'avant<span class="pagenum" id="Page_375">[Pg 375]</span> +la conception, c'était la virginité et l'intégrité d'une +céleste fille; et qu'aprez l'accouchement, c'était la +virginité et l'intégrité d'une divine mère. Aussi la douleur, +les immondices et le reste des misères des couches +des autres femmes furent si éloignées des divines +couches de cette admirable Vierge, que l'on ne sauroit +les y soupçonner sans tomber dans le reproche d'un +énorme blasphême. Elle resta en Bethléem jusqu'au +jour de sa sainte purification, et, après avoir satisfait à +cette cérémonie, elle s'en retourna avec son fils et son +époux en sa maison de Nazareth.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172" class="label">[171]</a> L'auteur nous apprend que «S. Joseph fut obligé d'emmener +dans ce voyage non seulement un asnon pour le soulagement de +la très-sainte Vierge, mais encore un bœuf pour tirer peut-être +de sa vente de quoy payer le tribut à César et avoir de quoy fournir +aux frais du voyage et des couches de sa sainte épouse. C'est +pour cette raison que nous apprenons de l'Evangile qu'il y avait +un bœuf et un asne dans le pauvre lieu de la naissance du Sauveur +du monde.»</p> + +<p>Cela n'est pas exact: l'Évangile ne dit rien ni de ce bœuf ni de +cet âne; il est vrai que les peintres les représentent toujours dans +la crèche près de l'enfant Jésus. D'où vient cette addition à l'histoire +de la naissance du Sauveur? On en attribue l'origine à ces mots +d'Isaïe: <i>Le bœuf a reconnu son maître, et l'âne la crèche de son +Seigneur</i>; ou bien à ces mots du prophète Habacuc: <i>Vous serez +reconnu au milieu de deux animaux</i>.</p> + +<p>On sait, et l'Évangile en fait foi, que Jésus a voulu naître dans +l'état le plus humble, sur la paille, dans une pauvre étable, visité +par les seuls bergers qui faisaient paître leurs troupeaux autour +de Bethléem; cependant un bel esprit du <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle a jugé à +propos de créer à Jésus naissant une cour brillante et de lui ordonnancer +un état de maison vraiment royal, ainsi qu'il l'a détaillé +dans un ouvrage fort singulier, intitulé: <i>Tablature spirituelle des +offices et officiers de la couronne de Jésus, couchez sur l'estat +royal de sa crèche, et payez sur l'espargne de l'estable de Bethléem</i>. +Paris, D. Moreau, 1620, <i>in-16 obl.</i> Rien n'est oublié dans la +composition de cette maison royale; on y voit, outre les grands +dignitaires, <i>l'officière du maillot du petit Jésus</i>, <i>la fille de +chambre de la mère du petit Jésus</i>, <i>la servante au lessivage des +couches</i>; viennent ensuite les officiers chargés de <i>laver les écuelles</i>, +de <i>chasser les chiens</i>, de <i>housser les araignées</i>, de <i>panser les animaux +de la crèche du petit Jésus</i>; enfin <i>l'âne</i> lui-même a son +gentilhomme servant.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173" class="label">[172]</a> Cette pensée est tirée du <i>Mystère de la nativité de N.-S. Jésus-Christ</i>, +pièce du <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle; l'ange Gabriel dit à Marie:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">....</div> + <div class="verse indent0">Tu demoras et saine et pure,</div> + <div class="verse indent0">Et Vierge ton corps demorra;</div> + <div class="verse indent0">De riens qui soit n'enpirera,</div> + <div class="verse indent0">Mais tout ainsi com la verriere</div> + <div class="verse indent0">Au soleil qui demeure entiere</div> + <div class="verse indent0">Quant son ray parmy oultre passe</div> + <div class="verse indent0">Qui ne la brise ne ne quasse,</div> + <div class="verse indent0">Ainssy demourra ton corps sains.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>V. <i>Mystères inédits du</i> <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>, publ. par +M. A. Jubinal, 1837, t. II, p. 49.</p> + +<p>On trouve encore dans le <i>Mystère de la conversion de Saint +Denis</i>, un passage relatif à la même pensée. Saint Paul dit à +S. Denis:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Maistre, c'est le Dieu que je presche,</div> + <div class="verse indent0">Le créateur de tout le monde,</div> + <div class="verse indent0">Qui d'une vierge pure et monde,</div> + <div class="verse indent0">Comme soleil parmy voirriere</div> + <div class="verse indent0">Passe et adès demeure entière,</div> + <div class="verse indent0">Nasquit sans peine en Bethléem</div> + <div class="verse indent0">Puis mourut lez Jherusalem.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>V. mêmes <i>Mystères inédits</i>, tom. I, p. 49.</p> + + +</div> + +<p>»C'est de là qu'ils partirent pour s'enfuir en Egypte,<span class="pagenum" id="Page_376">[Pg 376]</span> +selon l'ordre que S. Joseph en avoit reçu du ciel par le +ministère de l'Ange, pour fuir la cruauté du tyran. +Ensuite ce même lieu sacré fut celui de leur retraite, +la Sainte Vierge étant dans sa vingt-deuxième année, +à leur retour d'Egypte, après une absence de sept ans....</p> + +<p>»C'est de cette sainte maison de Nazareth que la +très-sainte Vierge partait ordinairement chaque année +au temps de Pasques pour aller avec son fils et son époux +célébrer cette feste en Jérusalem, où ce divin enfant +âgé de onze ans et trois mois, s'étant une fois soustrait +secrètement de leur compagnie, fut trouvé, le troisième +jour aprez, dans le temple, au milieu des docteurs; et +ils s'en retournèrent tous trois ensemble en leur maison +à Nazareth.</p> + +<p>»La Sainte Vierge, de qui le corps virginal ne fut +jamais ni menacé ni atteint de la moindre apparence +d'aucune sorte d'infirmité, finit le sacré cours de sa +précieuse vie à l'âge de soixante et douze ans, l'an +cinquante-huitième après son divin accouchement. Il +y a de bons auteurs qui assurent que cette très-sainte +mort arriva dans la sainte maison de Nazareth; d'autres +croient que ce fut en Jérusalem, sur le mont Sion, +dans la maison de S. Jean l'Evangéliste. Enfin d'autres +veulent que la Sainte Vierge finit cette vie mortelle +dans la sacrée maison du cénacle qui avait été honorée +de l'institution du très-auguste sacrement de l'Eucharistie +et de la descente du Saint-Esprit en langues de +feu<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[173]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174" class="label">[173]</a> Rien n'est plus incertain que la date et le lieu de la mort de +la Sainte Vierge. On prétend qu'elle termina ses jours à Ephèse +où elle avait suivi S. Jean avec Marie-Madeleine. Eusèbe fixe sa +mort à l'an 801 de R. (48 de l'ère chr.); Nicéphore assure +formellement que la Vierge Marie est morte la cinquième année +du règne de Néron, l'an 798 de R. (45 de J.-C.). Hippolyte de +Thèbes pense qu'elle a cessé de vivre à l'âge de 66 ans, et l'<i>Art de +vérifier les dates</i> est de cet avis. Mais d'autres, comme notre +auteur, prolongent sa vie jusqu'à 72 ans.</p> + +<p>L'impératrice Pulchérie ayant, en 453, demandé à Juvénal, +patriarche de Jérusalem, le corps de la Sainte Vierge, s'il se trouvait +encore, ce patriarche lui répondit que, selon la tradition, il +n'existait plus sur terre, mais il lui envoya son cercueil avec les +linges dans lesquels on avait enseveli ce précieux corps. Nicéphore, +dans son <i>Histoire ecclésiastique</i>, liv. II, ch. 23, donne à +cet égard des détails circonstanciés.</p> + +<p>Mais si la terre est privée du corps de la Vierge Marie, il n'en +est pas de même des reliques consistant en objets que l'on prétend +lui avoir appartenu. On sait, dit Baillet, <i>Vies des Saints</i>, 15 +août, combien il s'est trouvé de facilité à multiplier les reliques +de la Sainte Vierge. En divers endroits, on a produit sa <i>robe</i>, sa +<i>ceinture</i>, son <i>voile</i>, son <i>écharpe</i>, son <i>manteau</i>; ailleurs, on a +fait voir son <i>anneau</i> nuptial, les <i>fuseaux</i> dont elle filait, des +<i>lacets</i>, des <i>peignes</i>, des <i>gants</i>, des <i>souliers</i> et autres <i>chaussures</i>, +des <i>chemises</i>; de plus on conserve précieusement un de ses <i>cheveux</i>, +une petite fiole renfermant de son <i>lait</i>, etc., etc., etc. Tout cela +inspire une louable vénération aux fidèles, mais la foi n'y est nullement +intéressée.</p> + +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_377">[Pg 377]</span></p> + +<p>»Mais s'il n'est pas avéré que la maison de Nazareth +ait été honorée de la mort précieuse de la mère de Dieu, +il est très-vraisemblable qu'elle reçut les derniers soupirs +de S. Joseph, dont la Sainte Vierge resta veuve à +l'âge de quarante-deux ans, son divin Fils en ayant +alors vingt-sept. Il est aussi à croire que S. Joachim et +sainte Anne qui moururent octuagénaires peu de temps +l'un après l'autre, et laissèrent leur sainte fille orpheline +dans le temple à l'âge de douze ans, finirent aussi<span class="pagenum" id="Page_378">[Pg 378]</span> +leurs jours dans la même maison puisqu'elle leur appartenait...»</p> + +<p>L'auteur assure ensuite, p. 19, d'après la tradition, +que «les apôtres, aussitôt après l'ascension de Jésus-Christ +et la descente du Saint-Esprit, commencèrent à +exercer dans cette maison, la puissance sacerdotale, et +y célébrèrent le Saint-Sacrifice de la Messe pour la +première fois...; elle fut donc la première église du +monde<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[174]</a>.»</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175" class="label">[174]</a> C'est ce que dit formellement le Pape Jules II (qui a régné +de 1503 à 1513), à la fin d'un passage de la bulle où il parle de +la grande église de Lorette qui renferme la chambre de la Sainte +Vierge: <i>In ecclesiâ Lauretanâ</i>, dit-il, <i>non solum est imago +ipsius B. Mariæ Virginis, sed etiam camera sive thalamus ubi +ipsa virgo nata, ubi educata, ubi ab angelo salutata, Salvatorem +seculorum verbo concepit, ubi ipsum suum primogenitum suis +castissimis uberibus de cœlo plenis lactavit et educavit..... Quamque +(cameram) apostoli sancti primam ecclesiam in honorem Dei +et ejusdem B. Mariæ virginis consecrârunt, ubi prima Missa +celebrata fuit</i>..... C'est-à-dire: «Dans l'église de Lorette, non +seulement se trouve le portrait de la bienheureuse Vierge Marie, +mais on y voit encore sa chambre et son lit, où elle est née, où +elle a été élevée, où elle a été saluée par l'ange, où elle a conçu +le Sauveur du monde, où elle a sustenté ce même son premier-né +du lait de ses chastes mamelles...... Cette sainte chambre est +la première église que les saints apôtres dédièrent à la gloire de +Dieu et de la même bienheureuse Vierge, et où la première +Messe fut célébrée....»</p> + +</div> + +<p>Nous ne prolongerons pas ces citations tirées de l'ouvrage +du R. P. Ruppé, sur la maison de Lorette. L'article est +un peu long, soyons plus bref dans ce qui nous reste à dire +de deux ou trois autres opuscules singuliers relatifs à la +Sainte Vierge.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_379">[Pg 379]</span></p> + +<p>Dissertatio theologica de sanctificatione seminis +Mariæ virginis in actu conceptionis Christ.... Authore +Samuele Schoroeero. <i>Lipsiæ, apud Braunium</i>, 1709, +<i>in-4<sup>o</sup></i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Cet ouvrage qui a eu deux éditions parfaitement semblables pour +la date et le format, n'en est pas moins très-rare; son titre indique +assez la nature et le caractère de singularité du sujet. Tout ce que +nous pouvons en dire, c'est que sa rareté n'est pas un grand malheur, +puisque l'auteur est encore moins réservé que Sanchez dans +son Traité <i>de Matrimonio</i>. (<span class="smcap">Voy.</span> le <i>Catalogue</i> des livres de la +bibliothèque du savant bibliographe M. Leber, n<sup>o</sup> 95.)</p> +</div> + +<p>Les Complainctes de la glorieuse Vierge Marie +moult pitéables, voyant son filz pendu en la croix +pour rachepter nature humaine; <i>petit in-8<sup>o</sup> goth.</i></p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Cet opuscule est recherché quoiqu'il ne consiste qu'en quatre +feuillets.</p> +</div> + +<p>De tous ces vieux livres ascétiques singuliers, bizarres et +même ridicules par leur titre et leur contenu, il en est +peu qui puissent le disputer aux deux suivants qui traitent +des beautés corporelles de la Sainte Vierge. Le premier a +pour titre:</p> + +<p>Le livre de la Toute-belle sans pair, qui est la Vierge +Marie, de laquelle est escripte la formosité et beauté +spirituelle, à la similité de la spéciosité corporelle. +<i>Paris, Jehan Petit</i>, (<i>sans date, mais vers</i> 1525); <i>pet. in-8<sup>o</sup> +goth.</i></p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ce traité mystique est curieux; il suffit, pour faire juger de sa +bizarrerie, de rapporter les titres de quelques chapitres relatifs à la +<i>spéciosité corporelle</i> de Marie, par exemple: <i>De l'office de l'oreille</i>;—<i>Méditacion +dévote du nez de la Vierge Marie, et des deux narines</i>;—<i>De +la modérée grosseur des lèvres de la Vierge</i>;—<i>Comment +la bouche doibt estre de moyenne ouverture</i>;—<i>Méditacion<span class="pagenum" id="Page_380">[Pg 380]</span> +aux espaules de la Saincte Vierge</i>;—<i>Comme le sacré ventre +de Marie est la fontaine de vie</i>;—<i>Méditacion aux cuisses (de la +Vierge) qui sont force et espérance</i>;—<i>Comme la Sainte Vierge +est comparée à l'éléphant</i>;—etc., etc. (<span class="smcap">Voyez</span> sur ce traité, le +<span class="smcap">Supplement</span> de M. Brunet, tom. II, p. 313, et le <span class="smcap">Bulletin du +bibliophile</span>, Paris, Teschener, janvier 1837, p. 365, n<sup>o</sup> 860 du +<i>Catalogue des livres rares</i>; ce sont deux annonces seulement.</p> +</div> + +<p>Le second ouvrage du même genre, mais publié longtemps +après le précédent, est intitulé:</p> + +<p>Dévote salutation aux membres sacrés du corps de +la glorieuse Vierge mère de Dieu, par le R. P. I. H. +Capucin. <i>Paris, Hauteville</i>, 1678, <i>in-16 de 16 pag.</i></p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Un exemplaire de cette petite drôlerie mystique existait dans le +beau cabinet de M. Nodier, et a été adjugé à la vente de ses livres, +en 1829, pour la somme de 27 fr. 05 c., quoique le titre eût un +peu souffert.</p> + +<p>Rien n'égale l'enthousiasme du R. P. Capucin pour les beautés +corporelles de Marie; il l'a exprimé en vingt articles plus ou +moins longs, mais cependant de peu d'étendue, puisque la totalité +du volume est de 16 pages. Chaque article est consacré à un +membre de la Vierge, et tous sont disposés dans l'ordre suivant: +1. La <i>teste</i>; 2. les <i>cheveux</i>; 3. la <i>face</i>; 4. les <i>oreilles</i>; 5. les +<i>joues</i>; 6. la <i>bouche</i>; 7. le <i>palais</i>; 8. le <i>col</i>; 9. les <i>espaules</i>; +10. les <i>bras</i>; 11. les <i>mains</i>; 12. la <i>poictrine</i>; 13. les <i>mamelles</i>; +14. le <i>cœur</i>; 15. le <i>ventre</i>; 16. les <i>genoux</i>; 17. les <i>pieds</i>; +18. le <i>sang</i>; 19. tout le <i>corps</i>; 20. l'<i>ame</i>; puis une prière +finale.</p> + +<p>Il paraît que ce livret a été connu d'Adrien Valois (m. en 1692), +et qu'il a allumé sa bile; car voici comment ce savant rigoriste, +s'en explique dans le <i>Valesiana</i>, p. 46: «Que n'aurait point fait +le pape Innocent XI, s'il avait ouï parler de l'impertinente dévotion +de ce Moine dont on nous parlait l'autre jour? N'aurait-il +pas condamné rigoureusement des supérieurs qui souffrent qu'un +de leurs visionnaires fasse imprimer des oraisons adressées à<span class="pagenum" id="Page_381">[Pg 381]</span> +toutes les parties du corps de la Sainte Vierge en particulier? La +religion, la pudeur, le bon sens ne sont-ils pas blessés par une +extravagance semblable?»</p> + +<p>M. Nodier, moins susceptible et moins irascible qu'Adrien +Valois, et ne voyant dans ce colifichet séraphique qu'une dévotion +plus bizarre que coupable, a fait réimprimer les vingt articles dans +ses curieux <i>Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, Paris</i>, 1829, +<i>in-8<sup>o</sup></i>, p. 226-33. On ne sera peut-être pas fâché de voir un échantillon +du style du révérend père; nous demanderons donc à +M. Nodier, la permission de consigner ici quelques-uns de ces +articles; de telles élucubrations ne sont point à dédaigner pour +quiconque se plaît aux singularités littéraires des <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> et <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles. +Voici les hommages que le pieux auteur adresse à certaines parties +du corps de la Sainte Vierge:</p> +</div> + +<p><span class="smcap">A la Teste.</span> «Je vous salue, souverain chef de +<span class="smcap">Marie</span>, Emperière (<i>Impératrice</i>) du ciel et de la terre, +terreur des puissances de l'enfer, gloire de celles du +ciel, couronne des plus éclatantes estoilles.</p> + +<p><span class="smcap">Aux Cheveux.</span> »Je vous salue, cheveux charmants +de <span class="smcap">Marie</span>, rayons du soleil mystique, ligne du centre +et de la circumférence de toute la perfection créée, +veines d'or de la mine d'amour, liens de la prison de +Dieu, racines de l'arbre de vie, ruisseau de la fontaine +du Paradis, cordes de l'arc de la charité, filets de la +prise de Jésus et de la chasse des ames.</p> + +<p><span class="smcap">Au Palais.</span> »Je vous salue, doux palais de la bouche +de Marie, ruche à miel qui ensucre ses lèvres, qui coule +le nectar du ciel, qui confit l'absynthe de nostre vie, +qui adoucit nos amertumes, cave du vin de l'amour +qui réjouit le cœur des hommes.</p> + +<p><span class="smcap">Aux Bras.</span> »Je vous salue, bras laborieux de <span class="smcap">Marie</span>, +officiers de la despense de Jésus, aisles de la Reyne des<span class="pagenum" id="Page_382">[Pg 382]</span> +Séraphins, rames de la navire sacrée qui porte le pain +de vie; bras qui étouffez le diable, bras qui embrassez +les hommes, bras qui emprisonnez Dieu.</p> + +<p><span class="smcap">Aux Mammelles.</span> »Je vous salue, mammelles virginales +de <span class="smcap">Marie</span>, nourisses du nourissier de l'univers, +aumonières de l'indigence et de la pauvreté de Dieu, +procuratrices des aliments de Jésus, vivandières célestes +de ses innocents appétits, vases de rosée du ciel, fontaines +de manne coulante, nacres de perles liquides, +sources de sucre et de laict.</p> + +<p><span class="smcap">Au Ventre.</span> »Je vous salue, ventre miraculeux de +<span class="smcap">Marie</span>, officier des prodiges de Dieu, arche de son +alliance avec les hommes, lict nuptial des deux natures +corporelles, qui a uni deux métaux insociables, amas +de bled environné de lys, sphère qui a porté le soleil, +aurore qui a produit le jour.</p> + +<p><span class="smcap">Aux Pieds.</span> »Je vous salue, pieds infatigables de +<span class="smcap">Marie</span>, pôles du ciel animé, piédestals des colomnes +sacrées qui portent le Louvre de Dieu, légats du sainct +Evangile, courriers de nostre fœlicité, laboureurs du +salut des ames.</p> + +<p><span class="smcap">Au Sang.</span> »Je vous salue, sang de <span class="smcap">Marie</span>, estoffe de +laquelle s'est fait l'habit du Verbe incarné, pourpre +du monarque des rois, substance que Dieu a briguée, +formateur de qui vous a formé, ouvrier de l'hostel +miraculeux qui a logé corporellement toute la divinité, +etc., etc.</p> + +<p>Nous nous bornons à ces huit articles; ils suffisent pour +faire apprécier le talent de l'auteur et la richesse de son<span class="pagenum" id="Page_383">[Pg 383]</span> +imagination dans les allégories mystiques auxquelles il +soumet chacune des perfections de Marie.</p> + +<p>Il existe encore un ouvrage relatif à la Vierge, composé +dans le <span class="allsmcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, par Albert Legrand, et qui est fort +singulier; c'est sans doute là que plusieurs des auteurs +ridicules que nous venons de citer, ont puisé leurs folies. +Ce livre a pour titre: <i>Liber de intemerate Dei genetricis +Marie laudibus</i>; Lugduni, 1503, petit <i>in-4<sup>o</sup></i> de 78 feuillets. +Il est divisé en 266 chapitres, dont quelques-uns sont +fort bizarres, comme on va le voir par la courte exposition +de leurs titres que nous traduisons en français; par +exemple, l'auteur demande:</p> + +<p><span class="smcap">Chap.</span> 19. Sous quelle forme l'ange Gabriel a-t-il dû apparaître +à Marie? Etait-ce sous la forme d'un serpent ou sous +celle d'une colombe?—Non, c'était sous la forme humaine, +puisqu'il annonçait la naissance d'un homme.</p> + +<p><span class="smcap">Chap.</span> 25. Quelle était la couleur du vêtement de +l'ange?—Il était blanc, symbole de l'innocence.</p> + +<p><span class="smcap">Chap.</span> 29 et 31. A quelle heure et dans quel lieu s'est +faite l'annonciation?—Dès le point du jour et à Nazareth.</p> + +<p><span class="smcap">Chap.</span> 36. Pourquoi l'ange s'est-il adressé à la Vierge +Marie plutôt qu'à S. Joseph?—Le genre humain ayant +été perdu par une femme, il était naturel qu'il fût sauvé +par une femme.</p> + +<p><span class="smcap">Chap.</span> 37. Que faisait la Sainte Vierge au moment de +l'annonciation?—Elle était en contemplation.</p> + +<p><span class="smcap">Chap.</span> 40. Quel âge avait alors Marie?—Douze ans au +moins.</p> + +<p><span class="smcap">Chap.</span> 44. Quelle était la couleur de sa peau?—Noire.</p> + +<p><span class="smcap">Chap.</span> 45 et 46. Et celle de ses cheveux et de ses yeux?—Egalement +noire.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_384">[Pg 384]</span></p> + +<p><span class="smcap">Chap.</span> 58. Etait-elle assise ou debout quand l'ange s'est +présenté?—Elle était assise.</p> + +<p><span class="smcap">Chap.</span> 71. Qui a été le confesseur de la Sainte Vierge? +(Question absurde, puisque Marie n'a jamais péché.)—L'auteur +prétend que ce ne pouvait être que S. Pierre, +puisqu'il était pape.</p> + +<p><span class="smcap">Chap.</span> 96. Marie était-elle modeste dans ses habits?—Très-modeste; +c'est tout au plus si elle en avait deux, l'un +pour les jours ouvriers, l'autre pour les jours de fête.</p> + +<p><span class="smcap">Chap.</span> 133 et suiv. La Sainte Vierge était-elle instruite?—Très-certainement; +elle possédait toutes les sciences, les +arts mécaniques, les arts libéraux, le <i>trivium</i>, le <i>quadrivium</i>,<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[175]</a> +et même la théologie.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176" class="label">[175]</a> Ces deux mots désignent l'universalité de la science, l'ensemble +de toutes les connaissances humaines que l'on pouvait acquérir +du temps d'Albert. Le <i>trivium</i> comprenait la grammaire, la dialectique +et la rhétorique; le <i>quadrivium</i> renfermait l'arithmétique, +la géométrie, l'astronomie et la musique. La réunion des sept arts +libéraux prit le nom de <i>Clergie</i>, dans le <span class="allsmcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle; <i>clerc</i> et +<i>lettré</i> devinrent synonymes. Le plus grand effort de l'esprit humain +était de posséder le <i>trivium</i> et le <i>quadrivium</i>; quand on eut dit +d'Abeilard qu'il les possédait, on crut qu'il n'y avait plus rien à +ajouter à son éloge.</p> + +</div> + +<p>Etc., etc.</p> + +<p>Nous nous garderons bien d'épuiser la liste de ces questions +oiseuses et ridicules dont Albert développe très au +long les solutions. Il a écrit en latin, et c'est fort à +propos pour certains sujets, surtout ceux des chap. 238, +240, 243, etc. Au reste, si l'auteur n'eût jamais fait que +cet ouvrage, au lieu d'Albert le Grand nous aurions +Albert tout court; ou plutôt son nom, comme tant d'autres, +aurait disparu de la scène du monde. Mais cet homme était<span class="pagenum" id="Page_385">[Pg 385]</span> +le plus grand théologien, le plus grand philosophe et le +premier polygraphe de son temps, et son nom inscrit sur +21 vol. <i>in-fol.</i> de ses œuvres, qui pourtant ne seront +jamais réimprimées, traversera encore des siècles. Il est +mort à Cologne, en 1280, âgé de 87 ans. Les légendaires +prétendent que dans son adolescence, il fut honoré d'une +visite de la Sainte Vierge qui dessilla les yeux de son entendement +et lui promit qu'il serait un jour une des plus +grandes lumières de l'Eglise; l'origine de cette fable aurait-elle +pris sa source dans le traité <i>De Mariæ laudibus</i>, dont +nous venons de parler?</p> + +<hr class="blanc"> + +<p>Encore un ouvrage assez singulier sur la Sainte Vierge:</p> + +<p>«Sensuit une dévotion et recollection pour méditer +et penser cordialement la saincte et sacrée gésine de +Nostre-Dame: c'est-à-sçavoir depuis la nativité de Nostre-Seigneur +jusqu'à la purification, etc. (<i>Sans date</i>), +<i>in-4<sup>o</sup></i>.»</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ce curieux manuscrit sur <span class="allsmcap">VÉLIN</span>, enrichi de huit belles miniatures +de la grandeur des pages, a été vendu 36 fr. chez M. d'Ansse de +Villoison en 1806.</p> + +<p>Le vieux mot <span class="allsmcap">GÉSINE</span>, employé dans le titre de cet ouvrage, +signifie l'état d'une femme depuis le moment de ses couches jusqu'à +l'instant des relevailles, c'est-à-dire jusqu'à la cérémonie dont elle +est l'objet à l'église, la première fois qu'elle y vient après ses +couches. Ce mot était très-usité dans les <span class="allsmcap">XIV</span><sup>e</sup>, <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup>, <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> + et <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> +siècles. Les articles suivants, que nous avons extraits du beau <i>Catalogue +des archives de M. de Joursanvault</i>, Paris, Teschener, +1838, 2 vol. <i>in-8<sup>o</sup></i>, en font foi:</p> +</div> + +<p>«N<sup>o</sup> 525. Dépenses faites pour le fait de la <span class="allsmcap">GÉSINE</span> de +madame la duchesse de Touraine..... depuis le 1<sup>er</sup> juillet +1391.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_386">[Pg 386]</span></p> + +<p>»N<sup>o</sup> 710. Un drapier donne quittance du drap destiné +à housser deux coffres pour la <span class="allsmcap">GÉSINE</span> de la duchesse d'Orléans.</p> + +<p>»N<sup>o</sup> 536. Parties de plusieurs choses délivrées à Roulet +Pasquier, varlet de garde-robe de M<sup>me</sup> la duchesse d'Orléans, +pour faire porter à Asnières devers madicte Dame, +tant pour le fait de sa <span class="allsmcap">GÉSINE</span> et de son enffant, comme autrement.</p> + +<p>»N<sup>o</sup> 714. Jehan Porchet peint deux biers à berser +(berceaux), l'un grand et l'autre petit, pour l'enfant de +la <span class="allsmcap">GÉSINE</span> dont la duchesse d'Orléans est grosse. 1396.</p> + +<p>»N<sup>o</sup> 3543. Valentine de Milan, duchesse d'Orléans, fait +payer 100 francs d'or à Jeanne Lagoutière, sage-femme, +pour les soins qu'elle lui a donnés dans la <span class="allsmcap">GÉSINE</span> qu'elle +a faite à Asnières de son fils Philippe d'Orléans. 1396.</p> + +<p>»N<sup>o</sup> 715. Payement à Perrette Daugière, couturière, +de la façon de huict paires de draps pour <span class="allsmcap">GÉSIR</span> la damoiselle, +la nourrisse, la berceresse et la femme de chambre de +Philippe d'Orléans; de deux grands fons à la cuve à baigner +de la Duchesse, et de deux paillasses pour <span class="allsmcap">GÉSIR</span> les +fourries au dehors de la chambre de ladite dame. 1397.</p> + +<p>»N<sup>o</sup> 721. Plusieurs pièces relatives aux meubles des +chambres de la duchesse d'Orléans, pour sa prochaine <span class="allsmcap">GÉSINE</span>. +1400.</p> + +<p>»N<sup>o</sup> 612. Guillaume Granchier, mercier, donne quittance +pour douze pièces de petits cendaulx qu'il a vendus +pour faire certaines chambres pour la prochaine <span class="allsmcap">GÉSINE</span> de +la duchesse d'Orléans. 1400.</p> + +<p>»N<sup>o</sup> 619. Bernart Bousdrach, dit Pagain, mercier, +vend à la duchesse d'Orléans une pièce de satin blanc livrée +à Coucy, pour le fait de sa <span class="allsmcap">GÉSINE</span>. 1401.</p> + +<p>»N<sup>o</sup> 642. Un marchand fournit deux pièces de toile de +Reims, pour faire deux draps de parement pour la <span class="allsmcap">GÉSINE</span> +de la duchesse de Touraine. 1490.»</p> + +<p>Etc., etc., etc.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_387">[Pg 387]</span></p> + +<p>Nous citerons encore Marot, qui, dans son <i>Estrenne à +madame la Dauphine</i>, dit:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">A madame la Dauphine</div> + <div class="verse indent2">Rien n'assigne,</div> + <div class="verse indent0">Elle a ce qu'il faut avoir;</div> + <div class="verse indent0">Mais je la voudrais bien voir</div> + <div class="verse indent2">En <span class="allsmcap">GÉSINE</span>.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Cette Dauphine doit être Catherine de Médicis, qui, +mariée à Henri II, le 28 octobre 1533, à Marseille, n'en +eut d'enfants qu'en 1544.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Le dernier morceau singulier ou pour mieux dire absurde +que nous rapporterons sur la Sainte Vierge, est le +troisième paragraphe du second chapitre de l'<i>Histoire des +Carmes</i>, où il est question du <span class="allsmcap">TESTAMENT</span> de Marie en faveur +de ces religieux. Ce passage est extrait d'une <i>Histoire +des Ordres monastiques</i>, (attribuée à un abbé Musson), +<i>Berlin</i>, 1751, <i>7 parties en 5 vol. in-12</i>. V. tom. I, p. +276<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[176]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177" class="label">[176]</a> Nous avons déjà parlé de cet ouvrage p. 129, à l'article <span class="smcap">Rêveries +renouvelées des Grecs</span>, dans lequel on voit le Révérend +Père Pythagore, Carme, Supérieur du couvent de cet Ordre à +Crotone, comme nous allons voir ici la Sainte Vierge Supérieure +des Carmelites à Jérusalem. Combien de folies et d'absurdités ont +signalé certains écrivains de ces temps obscurs!</p> + +</div> + +<p>«Marie, dit l'auteur, après la conversion des Carmes +et la mort de son cher fils, n'ayant plus rien qui la retînt +dans le siècle (le <i>monde</i>), ne songea plus qu'à exécuter +le vœu qu'elle avait fait dès sa plus tendre jeunesse +d'entrer en religion (<i>se faire religieuse</i>).</p> + +<p>»Dans ce dessein, elle fit son testament en faveur +des Carmes qu'elle laissa ses légataires universels. Elle<span class="pagenum" id="Page_388">[Pg 388]</span> +leur donna sa maison de Nazareth avec quelque peu +de terre qu'elle possédait aux environs, afin d'en faire +un couvent. Ayant ainsi disposé de son patrimoine, +elle vint se présenter au R. P. Général de l'Ordre avec +plusieurs autres filles dont elle était accompagnée pour +demander la grâce de la sainte religion et l'entrée au +Carmel. Il est plus facile de concevoir que d'exprimer +quels furent les sentiments de la communauté et avec +quels transports de joie ils reçurent <span class="smcap">Marie</span> au nombre +de leurs sœurs. Le R. P. Agabus fit à ces saintes filles +un excellent discours, après l'évangile de la messe, sur +l'importance des vœux religieux et sur l'obligation de +leur état. Ensuite il leur donna à toutes le voile, et +nomma <span class="smcap">Marie</span> leur supérieure.</p> + +<p>»L'acte de sa profession se conserve en original +chez les Carmes. C'est un grand rouleau fait de papyrus +ou papier d'Egypte; les caractères en sont syriaques, +de ceux qu'on appelle <i>estrangelo</i>, grands, bien marqués, +sans points, ornés de quelques figures, et encore lisibles +malgré le nombre des années.</p> + +<p>»Au bas de cet acte est l'original du testament de +Marie, signé de sa main et de deux notaires royaux +du châtelet de Nazareth, et au haut du rouleau on voit +une belle vignette qui représente sa vêture.»</p> + +<p>Nous regrettons de n'avoir pu découvrir le texte de cette +pièce, qui, comme celui du testament de Jésus-Christ que +nous allons donner, était sans doute rédigé selon toutes les +<span class="pagenum" id="Page_389">[Pg 389]</span>formules du style des notaires au <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p> + + +<h3>III.</h3> + +<h3>TESTAMENT DE JÉSUS-CHRIST.</h3> + +<p>Cet acte mystique, monument de la naïve simplicité de +nos pères, nous a été communiqué par un excellent ami, +bibliographe très-instruit et très-versé dans la littérature +du moyen âge. Il a eu l'obligeance de nous en adresser une +copie transcrite de sa main avec la plus scrupuleuse exactitude, +sur un vieux <i>livre d'Heures</i>, du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[177]</a>; nous +aurions désiré reproduire cet acte avec la même exactitude, +mais les vieux signes d'abréviation et de ponctuation manquant +à nos presses modernes, nous sommes obligé de le +donner sans abréviation dans les mots et avec les signes +actuels de la ponctuation. Nous conservons l'orthographe, +en ajoutant seulement quelques accents pour faciliter l'intelligence +du texte:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178" class="label">[177]</a> Ce livre a pour titre: <i>Heures à l'usaige de Chartres</i>, etc. +Paris, veufve Françoys Regnault (vers 1554), <i>in-8<sup>o</sup></i>. Le <i>Testament</i> +en question et un autre morceau intitulé: La <i>Sentence de +Pylate</i>, ont été imprimés à la suite de ces Heures. On trouve encore +ces deux pièces dans un autre ouvrage intitulé: <i>Méditation sur +la mort et passion de nostre Sauueur et Rédempteur Jésus-Christ</i>. +Paris, pour Geofroy Rocoulet (sans date), <i>in-8<sup>o</sup></i> goth. avec fig. +et vignettes. Notre ami (M. G..... D........) ne s'est pas borné à +l'envoi de ces deux curiosités, il y en a joint plusieurs autres que +nous réservons pour un ouvrage spécial auquel elles seront mieux +appropriées. Nous le prions d'agréer l'expression de notre vive et +affectueuse reconnaissance.</p> + +</div> + +<p>«Le testament de nostre Sauueur et Rédempteur +Jésus-Christ.</p> + +<p>»Au nom de Dieu mon Père et du Sainct-Esprit. +<i>Amen.</i></p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_390">[Pg 390]</span></p> + +<p>»Je Jésus de Nazareth, fils de ma doulce, précieuse +et benoiste mère Marie, congnoissant qu'il n'est rien +plus certain que je suis descendu et venu du ciel en ce +monde pour souffrir et endurer mort douloureuse, +âpre et angoysseuse pour les pauures pécheurs rachepter +du feu d'enfer et de dampnation éternelle: voulant +mourir en testant, estant estendu sur le lict de ma très-dure +croix en grand torment, en passions mortelles et +terribles, en mon plain entendement divin, en plénitude +de éternelle sapience, faictz, dispose et ordonne +mon testament, dernière et perpétuelle volunté, en la +forme et manière qui sensuyt:</p> + +<p>»<span class="smcap">Premièrement.</span> Je recommande mon ame à Dieu +mon Père, lui priant et suppliant qu'elle partant et issant +(<i>sortant</i>) de mon corps, aille et descende ès lieux +des sainctes ames détenues là-bas attendans que je les +aille délivrer et jetter hors dudict lieu.</p> + +<p>»<span class="smcap">Item.</span> Je recommande ma mère sur toutes créatures +la plus aymée moult desconfortée, triste et désolée, +à Dieu mondict Père et auec ce à mon loyal et singulier +amy Jehan Zébédée à présent près de mon lict auquel +meurs à terrible torment: et auec pour ce que après +madicte mère, sur toutes autres humaines créatures +plus amoureusement et plus tendrement ay en mon +cueur et vraye affection ledict Zébédée, je le recommande +à madicte mère.</p> + +<p>»<span class="smcap">Item.</span> Je pardonne ma mort à tous mes ennemys, +priant à Dieu mon Père qu'il lui plaise les avoir pour +excusés, et qu'il ne veuille d'eulx prendre justice ne<span class="pagenum" id="Page_391">[Pg 391]</span> +vengeance, car ils ne congnoissent ne sçauent pas (ce) +qu'ils font.</p> + +<p>»<span class="smcap">Item.</span> A mon compaignon Dismas, pendu auprès +de moy, voyant et considérant la bonté cordiale, bon +vouloir et bonne affection qu'il ha à moy dès le présent, +d'icy en avant et à toujoursmais, à perpétuité, je lui +donne et laisse le royaulme éternel; et dès maintenant +je l'enuoie en saisine, et veuil que son ame partant de +son corps se rende et viengne par devers moy quelque +part que je sois.</p> + +<p>»<span class="smcap">Item.</span> Et comme il soit ainsi que entre les autres +vertus y en ayt une singulière qui m'a tousjours tenu +bon, c'est patience en tribulation; considérant aussi +que plusieurs pour l'amour de moy auront moult à souffrir, +à tous mes bons et loyaux amys, à toutes mes +déuottes et loyalles filles en toutes leurs afflictions, +adversités et tribulations, je leur laisse mon trésor de +patience; et pour ce que ledict trésor est grand, plantureux +et abondant, je veuil que partie en soit distribuée +à tous pauures orphelins, malades, langoureux, +prisonniers, impotens, anciens, caducques et femmes +veufves.</p> + +<p>»<span class="smcap">Item.</span> Je veuil que, le jour de mon trépas, soit lu +ce présent mon testament, dernière et perpétuelle volunté, +deuant et en présence de mon peuple chrestien +pour lequel j'endure ladicte mort; et soient faictes mes +obsèques en pitoyables pleurs et doloreuses larmes et +angoisseux soupirs; et en congnoissance (<i>reconnaissance</i>), +tous ceulx et celles qui seront présens à mesdicts (<i>sic</i>) +obsèques, pleurans et lamentans mondict trépas et doloreuse<span class="pagenum" id="Page_392">[Pg 392]</span> +passion, et en vraye contrition de leurs péchés +et en mémoire de madicte angoisseuse mort, je leur +donne mon royaulme de Paradis.</p> + +<p>»<span class="smcap">Item.</span> A tous ceux qui de bon cueur pardonneront +les ungs aux aultres pour l'amour de moy qui suys leur +Dieu, leur père créateur, en voulant d'ici en avant vivre +en bonne paix, amour et charité, dès maintenant je +leur donne (<i>remets</i>) toutes les offences, crimes et tous +péchés dont si souvent m'ont offencé, en protestant +toutefois que d'icy après s'ils retournent à leurs rancunes, +haines et discensions les ungs contre les aultres, +je révoque ce présent article et veulx qu'il soit de nulle +vigueur et valeur tant (<i>jusqu'à ce</i>) qu'ils soyent retournés +à requérir pardon les ungs entre les aultres.</p> + +<p>»<span class="smcap">Item.</span> Tous les pauures pécheurs et pécheresses, +contrits, confès et repentans de bon cueur et de bon +vouloir, protestans dorénavant de ne nous offenser, +voulans estre et demeurer à nostre service, je veuil et +ordonne que s'ils veulent persévérer en mondict service +en gardant et obéyssant tant à mes commandemens qu'à +ceulx de ma très-loyalle espouse mon esglise, que en +la fin de leurs jours, quant leurs ames partiront de +leurs corps, que ils se retirent par devers moy en mon +royaulme de paradis, et leur promets mon royaulme +éternel avec moy en perpétuelle gloire à toujours sans +fin. <i>Amen.</i></p> + +<p>»Et en signe de ce, veuil ce présent mondict testament +estre escript par quatre notaires de nostredicte +cour, Mathieu, Marc, Luc, Jehan; et ay faict ce présent +testament en la présence de ma mère bien amée,<span class="pagenum" id="Page_393">[Pg 393]</span> +elle estant près du lict de madicte croix douloureuse +sur le mont Calvaire, au milieu de la terre, signé de +nostre sang, scellé au scel de nostre douloureuse croix. +Ainsi <i>signé</i> <span class="smcap">Jésus de Nazareth</span>, roy de Paradis, le confort +des pauures pécheurs retournant à sa miséricorde.»</p> + +<p>Telles sont les dispositions testamentaires du Sauveur. +L'acte a été rédigé par de trop habiles notaires pour +craindre qu'il ait été cassé par défaut de forme. Ainsi les +légataires ont pu et peuvent compter sur la délivrance de +leur legs, s'ils ont rempli, ou s'ils remplissent les conditions +imposées par le testateur.</p> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>SENTENCE DE JÉSUS-CHRIST.</h3> + +<p>De tous les monuments historico-religieux relatifs à +l'origine du Christianisme, aucun ne serait plus précieux, +après l'Evangile, que le texte authentique de la sentence +qui a condamné à mort Jésus-Christ. Aussi avec quel +empressement n'a-t-on pas accueilli certaines pièces qui ont +paru sous ce titre dans le moyen âge! Nos recherches +nous en ont procuré quelques-unes, qui, tout apocryphes +qu'elles sont, intéresseront nos lecteurs, tant on a, dans +tous les siècles, attaché d'importance à cet acte qui, en +terminant la vie et la passion du Sauveur, a mis le sceau à +la rédemption du genre humain. Nous allons classer ces +pièces, c'est-à-dire les textes de la sentence de Jésus-Christ +que nous avons découverts, selon l'ordre de dates de +publication des ouvrages dans lesquels on les a d'abord +insérés; ils sont censés traduits en français, on y reconnaît +le style et les formes judiciaires des <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> et <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles. Ces +textes sont au nombre de quatre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_394">[Pg 394]</span></p> + +<p>I. Celui que nous regardons comme le plus ancien, est +tiré d'un vieux livre intitulé: <i>La mort et passion de Jésucrist: +laquelle fut composée par les bons et experts maistres +Gamaliel, Nicodemus et Joseph d'Abarimathie</i> (sic), +<i>disciples secrets de Jésucrist, lesquelz en ont traicté bien +au long, car ils estoient tousjours présens.—L'an de +N. S. J. C. cinq cens et vnze, fut trouvée à Vienne en un +petit coffret caché sous terre, la sentence donnée par Ponce +Pilate à l'encontre de Jésucrist, translatée de latin en +francoys comme icy aprez s'ensuyt.—La destruction de +Hiérusalem et vengeance de nostre Saulveur et Rédempteur +faicte par Vaspasien empereur de Rome et par Titus son +fils.</i> Imprimé à Poictiers, par Jehan et Enguilbert de +Marnef frères, 1535, in-4<sup>o</sup> goth., fig. sur bois<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[178]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179" class="label">[178]</a> Cet ouvrage rare et curieux existe dans la riche bibliothèque +de M. Leber à qui nous ne pouvons trop témoigner notre reconnaissance +pour l'aimable obligeance qu'il a mise à nous procurer une +copie de la sentence en question qu'il a pris la peine de transcrire +lui-même.</p> + +</div> + +<p>Voici le texte pur de la sentence comprise dans la seconde +partie de ce recueil:</p> + +<p>«Sensuyt la condampnation donnée par Pilate à +l'encontre de Jésus-Christ.</p> + +<p>»Nous Ponce Pilate prévost et juge en Hiérusalem +soubs trèspuissant et monarche empereur Thybere +César, duquel trèseureux le Trèshault soit garde de +son empire. A tous et chascuns salut. Nous estans séant +pour juge en la synagogue du peuple de Judée: par la +grant amour qu'avons à justice. Nous a esté présenté +Jésus de Nazareth qui follement a asseuré et affermé soy +estre filz de Dieu, combien qu'il soit né d'une pauvre<span class="pagenum" id="Page_395">[Pg 395]</span> +femme. Oultre se dit estre roy des Juifs, et le presche +et se vante de destruire le magnifique et excellent +temple de Salomon. Et aussy séduyt et révocque tout +le peuple de la loy de Moyse trèsapprouvée. Toutes +lesquelles choses poisées, pensées, veues, considérées +et approuvées, l'avons condampné et prescript à estre +crucifié et mis au gibet entre deux larrons, chascun à +cousté. <i>Ite, tenete eum.</i>»</p> + +<p>Cette dernière formule (en latin) nous rappelle deux +pièces du même genre que nous avons découvertes dans +des ouvrages du <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[179]</a>: l'un est un ordre de flageller +Jésus, donné au licteur ou bourreau; il est ainsi conçu:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180" class="label">[179]</a> Le premier de ces ouvrages est le <i>Voyage de la Terre Sainte, +par Doubdan, chanoine de Saint-Denis</i>, 3<sup>e</sup> édition; Paris, Clousier, +1666, <i>in-4<sup>o</sup></i>, fig. Voyez pp. 183 et 193. Ce livre, soit dit en passant, +n'a pas été inutile au savant auteur de <i>l'Itinéraire de Paris à Jérusalem</i>. +Le second ouvrage est le <i>Theatrum Terræ Sanctæ, auctore +Christ. Adrichomio</i>; Colon. 1682, <i>in-fol.</i>, cartes. Cet Adrichomius, +né à Delft en 1533, est mort à Cologne en 1585. C'était un prêtre +catholique fort instruit qui a été persécuté par les protestants.</p> + +</div> + +<p>«<i>Jesum Nazarenum, virum seditiosum et mosaïcæ legis +contemptorem, per pontifices et principes suæ gentis accusatum +expoliate, ligate et virgis cœdite. I, lictor, expedi +virgas.</i>» C'est-à-dire: «Dépouillez, garrottez et frappez +de verges Jésus de Nazareth, accusé par les pontifes et +les premiers de sa nation, d'être un homme séditieux et +de mépriser la loi de Moyse. Va, licteur, prépare les +verges.»</p> + +<p>Le second ordre regarde le crucifiement:</p> + +<p>»<i>Jesum Nazarenum subversorem gentis, contemptorem +Cæsaris et falsum messiam, ut majorum suæ gentis testimonio<span class="pagenum" id="Page_396">[Pg 396]</span> +probatum est, educite ad communis supplicii locum, +et cum ludibrio regiæ majestatis in medio duorum latronum +cruci affigite. I, lictor, expedi cruces.</i>» C'est-à-dire: «Conduisez +au lieu ordinaire du supplice et attachez à la croix, +avec l'appareil ridicule de la majesté royale (<i>une couronne</i>), +entre deux larrons, Jésus de Nazareth, convaincu +par le témoignage des principaux de sa nation, d'avoir +soulevé le peuple, d'avoir méprisé César et de s'être faussement +dit le Messie. Va, licteur, prépare les croix.»</p> + +<p>Il est inutile de faire observer combien le contenu de la +sentence rapportée ci-dessus s'écarte de la vérité historique; +nous ne parlons pas du titre ridicule de prévôt +donné à Pilate; mais en faire le juge de J.-C., c'est commettre +une grave erreur. Pilate n'avait dans ses attributions +que le pouvoir de confirmer la sentence rendue par +les Juifs et de la faire exécuter, parce que, depuis que la +Judée était réduite en province romaine, le sanhédrin +n'avait plus de droit de vie et de mort. Aussi les Juifs +venant demander à Pilate qu'il fît exécuter la sentence +rendue contre Jésus, lui dirent <i>non nobis licet interficere +quemquam</i>. Pilate avait envie de sauver J.-C., dont il reconnaissait +l'innocence; mais fatigué ou plutôt effrayé des +clameurs du peuple qui ne cessait de hurler, <i>tolle, tolle, +crucifige, crucifige</i>, il se décida enfin à leur livrer Jésus; +<i>Jesum flagellatum tradidit voluntati eorum ut crucifigeretur</i>. +Il n'a donc rien jugé, puisque, s'il eût été juge, il eût +absous; mais, par effroi et par faiblesse, il a confirmé la +sentence, et ce sont les soldats romains qui l'ont mise à +exécution.</p> + +<p>II. Nous avons découvert et copié (il y a environ +50 ans), le texte suivant de la sentence de J.-C., sur un +<span class="pagenum" id="Page_397">[Pg 397]</span>feuillet détaché d'un <i>in-fol.</i> du <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, dont nous +ne nous rappelons pas le titre; mais dès-lors, nous avons +retrouvé ce texte dans un vieux petit bouquin intitulé: +<i>Thrésor admirable de la sentence prononcée par Ponce-Pilate +contre nostre Sauveur Jésus-Christ; trouvée miraculeusement +escripte en lettres hébraïques dans un vase de +marbre, enclos de deux autres vases de fer et de pierre, +en la ville d'Aquila au royaume de Naples sur la fin de +1580. Traduict de l'italien en françois, tant pour l'utilité +publicque et exaltation de nostre saincte foy, que pour +louange de ladicte ville.</i> Paris, Guill. Julien, 1581, <i>in-12</i>. +Il y a quelques légères variantes entre notre copie et le +texte du <i>Thrésor</i>; nous les donnons en notes dans la réimpression +suivante, très-conforme à l'orthographe du temps, +à part quelques accents que nous y ajoutons; nous croyons +aussi devoir donner le préliminaire de la sentence tel qu'il +est dans le petit livret:</p> + +<p>«COPIE de la sentence prononcée par Ponce Pilate, +Président en la Judée, l'an dix-septiesme du règne de +l'empereur romain Tibère à l'encontre de <span class="smcap">Jésus</span>, fils +de Dieu et de la Vierge Marie, nommé <span class="smcap">Christ</span>, condamné +à la mort de la croix entre deux voleurs, le +vingt-cinquiesme de mars, trouvée miraculeusement +par des passants en la ville d'Aquilée<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[180]</a>, dedans un tumbeau +fait d'une belle pierre, auquel furent trouvées +deux caisses, l'une de fer, et dedans icelle une de +marbre fin, dedans laquelle fut trouvée escripte en hébrieu +la sentence cy-après contenue:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181" class="label">[180]</a> C'est Aquila, ville de l'Abruzze ultérieure, qu'il ne faut pas +confondre avec Aquilée, ville du Frioul.</p> + +</div> + +<p>«L'an <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> de l'empire de Tibère, Empereur de tout +le monde, monarque invincible, et de l'olympiade <span class="allsmcap">CXXI</span>;<span class="pagenum" id="Page_398">[Pg 398]</span> +de la Cleide<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[181]</a> l'année <span class="allsmcap">LXXXIV</span>; de la création du monde +suivant le millesime et la partition des Juifs quatre fois +<span class="allsmcap">MCLXXIV</span><a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[182]</a>; de la propagation et accroissement de l'empire +romain l'an <span class="allsmcap">LXXVIII</span>; de la délivrance de la servitude +des Babyloniens l'an <span class="allsmcap">CCCCLXXX</span>; de la constitution<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[183]</a> du +sacré empire l'an <span class="allsmcap">CCCCLXXXXVII</span>; du consulat du peuple +romain de Lucius Piso, du proconsulat de Marcus +Isauricus; du commencement du public gouvernement +de la Judée par Valerius Palestina; du temps de<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[184]</a> +Quintus Flavius, gouverneur en la ville et cité de Hiérusalem +dans laquelle estoit Président trèsagréable +Ponce Pilate, régent et gouverneur de la Basse Galilée; +du temps d'Hérode Antipater; du temps des Souverains +Sacrificateurs du sainct Temple, Anne, Caïphe, Alismaël; +du temps des chefs du sainct Temple Rabaham, +Anchabel<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[185]</a>, Joachim; des centeniers, comtes romains +et de la cité de Hiérusalem, Quintus Cornelius Sublima +et Sextus Pompilius Rufus, le <span class="allsmcap">XXV</span><sup>e</sup> jour de mars.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182" class="label">[181]</a> Cliede, dans l'imprimé.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183" class="label">[182]</a> Ce qui fait 4696.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184" class="label">[183]</a> Restitution, dans l'imprimé.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185" class="label">[184]</a> Que Quintus Flavius gouvernait.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186" class="label">[185]</a> Chichabel au lieu d'Anchabel.</p> + +</div> + +<p>»Je Ponce Pilate, Président pour l'empire romain, +entré au palais et siège<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[186]</a> principal, juge et condamne +par sentence de mort, Jésus, nommé des Juifs Christ +Nazaréen, du pays de Galilée, comme un homme séditieux +en la loi mosaïque et contraire à la loi de l'empereur<span class="pagenum" id="Page_399">[Pg 399]</span> +Tibère; nous le condamnons à estre mis et +attaché avec des cloux en l'arbre de la croix à la manière +des criminels et malfaicteurs: et estans ici en l'assemblée +de plusieurs, riches et pauvres, comme ainsi soit qu'il +n'ait cessé de mettre trouble et dissenssion par toute +la Judée, soy-disant fils de Dieu, Roi d'Israël, avec +menaces de la ruine de ceste cité de Hiérusalem et du +sainct temple; et en outre comme ainsi soit qu'il ait +refusé de payer le tribut à Cæsar, ayant pris la hardiesse +d'entrer en cette cité et au sainct temple avec palmes et +magnificence comme Roy, menant après soy une grande +partie du peuple: nous commandons à nostre premier +centenier, Quintus Cornelius de mener publiquement +par cette cité de Hiérusalem ledict Jésus-Christ, lié, +flagellé, vestu de pourpre et couronné d'espines, portant +sa croix sur ses espaules, afin de seruir d'exemple +à tous malfaicteurs. Nous voulons qu'auec iceluy soient +menés deux voleurs meurtriers, et qu'il soit<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[187]</a> puis +après conduict par la porte de la ville Giagorolle, nommée +Antonienne, pour estre mené au lieu public de la +montagne dite de Calvaire, pour y estre crucifié; et +quand il sera mort, nous voulons que le corps demeure +pendu sur la croix pour un commun spectacle de tous +malfaicteurs; et que sur la croix soit mise ceste superscription +en trois langues:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187" class="label">[186]</a> Juge au lieu de siège.</p> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188" class="label">[187]</a> Sorte au lieu de soit, et le mot conduit n'est point dans l'imprimé.</p> + +</div> + +<p>En hébrieu:</p> + +<p><span class="smcap">Jehudim Melech nosrj Jeschua.<span class="pagenum" id="Page_400">[Pg 400]</span></span></p> + +<p>En grec:</p> + +<p><span class="smcap">Iesous Nazarios vasilef ton Joudaion.</span></p> + +<p>En latin:</p> + +<p><span class="smcap">Jesus Nazarenus rex Judæorum.</span></p> + +<p>»Nous commandons en outre que personne, de quelque +qualité et condition qu'elle soit, n'entreprenne et +soit si téméraire d'empescher telle justice par nous faicte, +administrée et exécutée selon la rigueur des décretz et +loix des Romains sur les Juifs, sur peine d'estre rebelle +à l'empire Romain.»</p> + +<p>Dans l'imprimé on trouve à la suite du texte précédent, +ces mots:</p> + +<p>Tesmoins de nostre sentence des douze tribus d'Israël +par les Pharisiens: <span class="smcap">Rabbani</span>; <span class="smcap">Daniel</span>; <span class="smcap">Rabbani</span> deuxiesme; +<span class="smcap">Joanni</span>; <span class="smcap">Bonicat</span>; <span class="smcap">Rabbani</span>; <span class="smcap">Insabec</span>; <span class="smcap">Paricuha</span>; +<span class="smcap">Rabbani</span>; <span class="smcap">Siméon</span> et <span class="smcap">Bonet</span>.—Par les Souverains Prestres: +<span class="smcap">Rabbani</span>; <span class="smcap">Zados</span>; <span class="smcap">Bonicasalbo</span>.—<i>Puis enfin</i>: Notaire +du présent acte public criminel: <span class="smcap">Notan Berta</span>, de la +part de l'Empire et Président des Romains.»</p> + +<p>Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce second +texte de la sentence de J.-C.; les observations que nous +avons faites sur le premier s'appliquent à celui-ci, et +prouvent également que c'est une pièce supposée.</p> + +<p>III. Le troisième texte de la sentence de J.-C. nous est +révélé dans le livre d'<i>Heures à l'usaige de Chartres</i>, et +dans l'ouvrage intitulé <i>Méditation sur la mort et passion de +Nostre Sauveur</i>, etc., dont nous avons déjà parlé, et dont +<span class="pagenum" id="Page_401">[Pg 401]</span>nous devons l'obligeante communication à M<sup>r</sup>. G. D. Ce +texte, qui diffère des deux précédents, et qui a pour titre +<span class="allsmcap">LA SENTENCE DE PYLATE</span>, est ainsi conçu:</p> + +<p>«Nous Ponce Pylate, Grand Gouverneur de la +prévosté de Judée, pour l'Empereur nostre sire César, +salut et révérence à nostre sire. Veu le procès entre les +seigneurs grands-prestres, phariséens, scribes et gouverneurs +principaux, bourgeoys, marchans et populaire +de ceste cité de Iérusalem, conquérans et complaignans, +d'une part; et <span class="smcap">Jésus</span> de Nazareth, criminel accusé de +crime de lèze-majesté, avec ce, blasphémateur de la loy +de Moyse et séducteur de peuple, soy-disant roy des +Juifs, d'autre part.—Nous duement informez des +maléfices, cautèles, tromperies et séditions dudict de +Nazareth; et son procès suffisamment prouvé par tesmoings +suffisans, condamnons par arrest et sentence +définitive de nostre court, ledict de Nazareth estre fustigé +et foytté selon la forme impériale, et chargé de sa +croix liée sur ses espaules, mené en nostre publique +justice de Calvaire, et là, tout nud, estre pendu, +attaché et cloué en sa croix tant que l'ame soit partie +du corps: sans opposition ne appellation quelconque. +Donné en nostre court de ladicte prévosté de Iérusalem +en nostre siège de Licostratos, la <span class="allsmcap">IIII</span><sup>e</sup> lune de mars.»</p> + +<p>C'est sans doute quelque greffier de Tribunal criminel +au seizième siècle, qui, peu instruit des formes judiciaires +antiques, aura rédigé cet acte qui ne doit pas inspirer plus +de confiance que les deux précédents.</p> + +<p>IV. Nous arrivons enfin au quatrième texte de la sentence +en question, et ce texte, chose singulière, a attendu +<span class="pagenum" id="Page_402">[Pg 402]</span>jusqu'au <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle pour venir réveiller la curiosité et +tenter la foi des fidèles sur ces sortes de pièces appréciées et +jugées depuis longtemps. Oui, le journal <i>Le Droit</i> (dans +l'un de ses n<sup>os</sup> d'avril 1839), nous a dit sérieusement: «Le +hasard a mis dans nos mains le document le plus imposant +qui ait été enregistré dans les annales humaines; +c'est-à-dire la condamnation à mort de Jésus-Christ. +Nous transcrivons ce document tel qu'il nous a été remis.»</p> + +<p>Voyons si ce document est aussi imposant (nous parlons +de la forme seulement), que veut bien le dire le journaliste; +ou, pour mieux dire, ou, pour parler plus justement, +voyons si ce nouvel acte ne serait pas plutôt un pastiche +dénaturé et rapetassé des trois textes précédents, surtout +du second que l'on a annoncé comme venant d'Aquila. Le +lecteur va en juger; voici d'abord le titre:</p> + +<p>«Sentence rendue par Ponce Pilate, gouverneur +régent de la Basse-Galilée, portant que Jésus de Nazareth +subira le supplice de la croix.»</p> + +<p>Vient ensuite le texte de la sentence:</p> + +<p>«L'an dix-sept de l'empire de Tibère-César et le +vingt-cinquième jour du mois de mars, en la cité +sainte de Jérusalem, Anne et Caïphe estant prêtres et +sacrificateurs du peuple de Dieu;</p> + +<p>»Ponce-Pilate, gouverneur de la Basse-Galilée, +assis sur le siège présidial du prétoire, condamne Jésus +de Nazareth à mourir sur une croix entre deux larrons, +les grands et notoires témoignages du peuple disant: +1<sup>o</sup> Jésus est séducteur; 2<sup>o</sup> il est séditieux; 3<sup>o</sup> il est ennemi +de la loi; 4<sup>o</sup> il se dit faussement fils de Dieu; 5<sup>o</sup> il +est entré dans le temple suivi d'une multitude portant +des palmes à la main. Ordonne au premier centurion<span class="pagenum" id="Page_403">[Pg 403]</span> +Quirilus Cornelius, de le conduire au supplice; défend +à toutes personnes pauvres ou riches d'empêcher la +mort de Jésus.</p> + +<p>»Les témoins qui ont signé la sentence contre Jésus, +sont: 1<sup>o</sup> <span class="smcap">Daniel Robani</span>, pharisien; 2<sup>o</sup> <span class="smcap">Joannas Zorobatel</span>; +3<sup>o</sup> <span class="smcap">Raphael Robani</span>; 4<sup>o</sup> <span class="smcap">Capet</span>, homme public.</p> + +<p>»Jésus sortira de la ville de Jérusalem par la porte +Struénée.»</p> + +<p>On avouera que le fabricateur de cette pièce a lu bien +superficiellement les trois textes précédents, et qu'il a singulièrement +négligé où plutôt ignoré l'orthographe des +noms juifs et latins. On ne sera pas plus satisfait des détails +qu'il a donnés sur la prétendue découverte de ce morceau; +les voici:</p> + +<p>«Cette sentence, dit-il, est gravée sur une lame +d'airain; sur le côté sont écrits ces mots: <i>Pareille lame +est envoyée à chaque Tribu.</i>—Elle a été trouvée dans un +vase antique de marbre blanc en faisant des fouilles en +la ville d'Aquila au royaume de Naples en 1820 (<i>sic</i>), +et a été découverte par les commissaires des arts à la +suite des armées françaises, lors de l'expédition de +Naples; elle était dans la sacristie des Chartreux, près +de Naples, renfermée dans une boîte d'ébène. Le vase +est dans la chapelle de Caserte.—La traduction que +l'on vient de lire a été faite par les membres de la Commission +des arts. L'original est en hébreu.—Les Chartreux, +par leurs prières, obtinrent que cette lame ne +leur fût pas enlevée: on leur tint compte ainsi des +grands sacrifices qu'ils avaient faits pour l'armée.—M. +Denon avait fait faire une lame du même modèle<span class="pagenum" id="Page_404">[Pg 404]</span> +sur laquelle il avait fait graver cette sentence. A la +vente de son cabinet, elle a été achetée par lord Howard +moyennant 2890 f.»</p> + +<p>Cet article donné d'abord par le journal <i>Le Droit</i>, et +promptement répété par les autres feuilles, a, dans le premier +moment, causé de la surprise, inspiré de l'intérêt, +et fixé l'attention des érudits; mais, après quelques +informations, on n'a pas tardé à reconnaître que la sentence +était une mystification, et les détails de sa découverte +une fable. Si l'auteur de cette petite supercherie a +eu l'intention de fournir pendant quelques jours de l'aliment +aux journaux, il a parfaitement réussi; cela nous a +procuré de très-bons articles, marqués au coin d'une profonde +érudition; mais l'inventeur n'a pas eu à se louer des +compliments que lui a valus cette œuvre de triste conception. +Voici comment un journaliste s'en est expliqué:</p> + +<p>«Nous ne comprenons pas qu'on ait pu reproduire +comme authentique une pièce qui est évidemment d'une +fabrication grossière. Comment a-t-on oublié qu'il n'y a +que ceux qui jugent qui puissent rendre des jugements, et +que Ponce-Pilate n'ayant pas jugé Jésus-Christ, il ne saurait +exister une sentence rendue par lui contre le Fils de +Marie? Comment a-t-on oublié l'Evangile de saint Jean, +où il est dit que Jésus-Christ commença ses prédications la +seizième année du règne de Tibère, et le passage d'Eusèbe +où il est dit qu'il les continua durant trois années avant +de mourir, ce qui rapporte sa mort à la dix-neuvième +année du règne de l'empereur, et non à la dix-septième, +comme l'indique l'étrange document publié par <i>le Droit</i>. +Ce n'est, nous le déclarons, qu'une mystification dont +on n'a pas eu seulement l'adresse de déguiser l'absurdité, +en mettant des dates romaines à un prétendu document<span class="pagenum" id="Page_405">[Pg 405]</span> +romain (hébreu, ce nous semble). L'absence de ces dates +devait suffire pour en empêcher la reproduction. Aussi +l'avons-nous vu avec peine cité par des journaux qui défendent +ordinairement avec zèle tout ce qui tient à la foi +et aux convenances religieuses.» (<span class="smcap">Extrait</span> du <i>Journal des +Villes</i>, etc., du 25 avril 1829).)</p> + +<p>Cette opinion très-juste doit être appliquée non-seulement +à ce dernier prétendu texte de la sentence de Jésus, +mais à tous ceux qui l'ont précédé et d'où il a été tiré. Il +est certain, comme nous l'avons déjà dit, qu'on n'a et +qu'on n'aura jamais rien de positif sur le matériel de la +sentence en question. Nous savons que Jésus a été condamné +à mort par les princes des prêtres sur la demande +du peuple; nous savons que Pilate a confirmé cette condamnation +et l'a fait exécuter; voilà tout ce que nous +apprend l'Evangile, voilà tout ce que nous devons croire; +le reste, quant aux pièces du procès par écrit, est fiction +et pure fiction.</p> + + +<h3>V.</h3> + +<h3>DU PARADIS, +DE SES MERVEILLES ET DE SES JOYES.</h3> + +<p>De toutes les descriptions que l'on a faites de ce lieu de +délices, il n'en est aucune qui approche de celle du chanoine +Arnoulx, pour la singularité des détails allégoriques, +pittoresques et mystiques dans lesquels est entré ce bon +chanoine sur l'immense et magnifique demeure et sur les +plaisirs que Dieu réserve aux Bienheureux. Le livre qui +renferme ces élans de sa vive et féconde imagination, a +pour titre: <i>Du Paradis et de ses merveilles où est amplement +traicté de la félicité éternelle et de ses joyes, par<span class="pagenum" id="Page_406">[Pg 406]</span> +Fr. Arnoulx, chanoine de la cathédrale de Riez, en +Provence</i>. Rouen, chez Robert Séjourné, avec approbation +des docteurs, 1665, <i>in-12</i> de 180 pag.<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[188]</a> L'article +suivant est entièrement composé des extraits les plus saillants +de cette production originale. Nous donnons le texte +dans toute sa pureté pour faire juger du style et de l'orthographe +du temps; et nous indiquons toujours les chapitres +d'où chaque passage est tiré.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189" class="label">[188]</a> Dès 1635, le même Arnoulx avait déjà préludé à cet ouvrage +par un autre sur le même sujet, mais dont le titre est plus +bizarre; il est intitulé: <i>La Poste royale du Paradis, très utile à +chacun pour heureusement s'y rendre, recueillie des sacrez docteurs +qui curieusement en ont traicté</i>. Lyon, Nic. Gay, 1635, <i>in-12</i>. +On trouve au chapitre <span class="allsmcap">XL</span>, <i>La Poste dressée en ce monde par +Satan, pour aller en enfer</i>; et dans un autre chapitre: <i>La Poste +pour aller en Purgatoire, qui est un faubourg du Ciel et la basse-cour +du Paradis</i>. Le volume finit ainsi:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0"><span class="smcap">Millies laus Jesu,</span></div> + <div class="verse indent0"><span class="smcap">Millies laus Mariæ,</span></div> + <div class="verse indent0"><span class="smcap">Millies Benedictio</span></div> + <div class="verse indent2"><span class="smcap">Regi Gallico.</span></div> + </div> +</div> +</div> + + +</div> + +<p>A vous la parole, illustre historien des hauts lieux:</p> + +<p>«Le Ciel est comme un heureux royaume, qui a un +si grand Roy, si courtois, si gracieux, qu'il veut que les +habitans de son royaume regnent avec luy et que tous +soient roys.—Dieu donc est le Roy de ce royaume; les +Archanges sont les pages d'honneur; la sacrée Vierge +Marie est la Royne; toutes les Vierges sainctes sont les +damoyselles et les filles de chambre; les Chérubins sont +les ducs; les Séraphins sont les comtes; les Throsnes +sont les marquis; les Anges, les barons; et les Saincts,<span class="pagenum" id="Page_407">[Pg 407]</span> +la noblesse. Les sept planettes sont le parlement; et les +Puissances les conseillers; les Prophètes sont les secrétaires. +Jésus-Christ est le juge souverain; les Evangélistes +sont les notaires; les Vertus sont les prélats; les +Confesseurs sont les prestres de la chapelle du Roy, et +tous les Bienheureux sont les sujets et vassaux. Les +Dominations sont les gouverneurs et commandeurs des +provinces qui ont pour leur exercite<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[189]</a> et gendarmerie +les estoilles mobiles et erratiques.... (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">IV.</span>)</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190" class="label">[189]</a> Armée.</p> + +</div> + +<p>»En ce royaume est la cité de Dieu; c'est un palais +tout d'une pièce, qui a neuf corps de logis, qui sont les +neuf cieux en chacun desquels y a un ange qui est capitaine +du corps de garde, et meut et faict branler, +rouler ces belles roues et esphères célestes. Ce palais a +pour basse-cour ce très clair ciel cristallin dans lequel +est le corps de garde de ce grand Roy et prince souverain +Dieu éternel; là demeurent ses gardes. Ce palais +est percé de mille et vingt-deux fenestres qui sont les +estoilles que les astronomes appellent estoilles fixes, et de +deux grandes croisées qui sont le soleil et la lune. Ce +palais a tousjours esté entretenu très soigneusement.... +(<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">V.</span>)</p> + +<p>»Or dans ce palais est le cabinet de Dieu. En la +maison des Bienheureux est, dis-je, le Paradis qui n'est +pas moins grand que tout ce palais, moins spacieux que +toute cette cité, moins ample que ce grand royaume, +ny moins large que tout ce beau ciel empyrée.... O donc, +beau lieu! je ne t'appelleray d'autre nom que de mon +Paradis.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_408">[Pg 408]</span></p> + +<p>»Je diray que mon Paradis est un monde de merveilles, +un océan de plaisirs, un magasin de richesses.</p> + +<p>»Mon Paradis est l'Escurial des Anges, le Louvre +des Bienheureux, le logis des fidèles, la patrie de +nos ames, l'habitation des prédestinez, la cour des +Saincts.</p> + +<p>»Mon Paradis est un lieu de volupté, si beau, si +plaisant, si magnifique, qu'on ne parle plus là de pauvreté; +là, on ne craint plus la nécessité; là, on est +toujours content; là, on ne parle que de passe-temps; +là tout regorge de délices....</p> + +<p>»Mon Paradis est la terre des vivans où l'on chante +incessamment, où l'on n'entend que musique.</p> + +<p>»Mon Paradis est un palais royal où les planettes +servent de salles basses; le premier mobile, de chambre; +le ciel cristallin, d'antichambre; et le ciel empyrée, +de cabinet.</p> + +<p>»Mon Paradis est un climat fortuné où l'on rit perpétuellement, +où l'on ne craint la mort aucunement... +Il y a vie sans laideur, force sans débilité, joye sans +tristesse, repos sans travail, congnoissance de vérité +sans tromperie.....</p> + +<p>»Quelle joye de voir les anges dont le moindre +d'entre eux est plus beau que tout le monde visible! +Quel contentement, quel heur, quelle félicité sera-ce +d'en voir un nombre sans nombre, et tous plus beaux +les uns que les autres! Que sera-ce, mon ame, de voir +la perfection de chacun d'eux et les offices qu'ils +exercent dans ce beau Palais! Car là, de toutes parts +les anges courent, les archanges servent, les principautés<span class="pagenum" id="Page_409">[Pg 409]</span> +triomphent, les puissances s'esjouyssent, les +dominations commandent, les vertus resplendissent, +les throsnes reluisent, les chérubins esclairent, les séraphins +ardent, et tous chantent la gloire et la louange +de Dieu.... (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">VI.</span>)</p> + +<p>»Si vous cherchez de l'or, il y en a très grande +abondance en paradis, parce que la cité de Dieu n'est +que pur or; ses rues et ses places sont toutes pavées de +fin or, émaillées et enrichies d'émeraudes....</p> + +<p>»Si vous recherchez les honneurs, Dieu est là qui +vous honorera.... Vous serez assis à sa table; Jésus-Christ +se ceindra, et en passant vous servira....</p> + +<p>»Si vous cherchez de la volupté, toutefois chaste et +saincte, il vous rassasiera du torrent de sa volupté, et +conviera jusqu à vous enyvrer des vins très délicats +qui descendent et découlent de ses torrens très abondans +en toutes sortes de délices, qui rendent yvres tous les +Bienheureux....</p> + +<p>»Si vous vous plaisez à avoir de beau licts mollets, +bien parez et richement ornez pour reposer avec toute +délicatesse, et vous récréer en iceux, c'est là que vous +les trouverés. David vous en porte la parole de la part +de Dieu, disant: <i>Les Saincts et Bienheureux s'égayeront en +gloire et chanteront la joye sur leurs couches.</i> (Ps. 149..... +(<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">IX.</span>)</p> + +<p>»D'après le parfaict amour qui est dans le ciel, quels +seront, je vous prie, les banquets et convives, que +feront les séraphins, pour estre plus près du throsne +de Dieu!.... Quels seront les banquets que célébreront +les chérubins, esquels sont enclos tous les trésors de la<span class="pagenum" id="Page_410">[Pg 410]</span> +sapience divine! Quels seront les banquets des throsnes, +des dominations et autres esprits bienheureux! Quelle +délectation prendra-t-on de voir ce glorieux sainct +Laurent, plus clair et plus reluisant que les flammes +qui le bruslaient! Quelle joye de voir cette belle vierge +saincte Catherine, couronnée de roses et de violettes! +Quel carcan d'or et de pierres précieuses sera si agréable +à nos yeux que le col de sainct Jean-Baptiste, qui luy fut +coupé pour n'avoir voulu dissimuler l'adultère d'Hérode! +Quelle pourpre reluira si bien que la rougeur du +corps du bienheureux sainct Barthélemy ne la surpasse +en beauté! Quel accoustrement enrichy et parsemé +d'escarboucles et esmaillé de saphyrs, pommelé d'hyacinthes +et orné de toutes autres précieuses pierreries, +pourra estre comparé à ce glorieux sainct Estienne, marqué +de tant de playes faictes à grands coups de pierres! +Quel contentement de voir là cette tant et tant belle +trouppe des onze mille vierges et des dix mille martyrs, +imitateurs de la croix et de la gloire de Jésus-Christ!... +O généreux convive! ô banquet vrayement royal! +ô table admirable, puisque tu es digne de Dieu et de +tous ses éleus! Arrière donc, arrière tous les amateurs +du monde avec tous leurs banquets impurs et charnels +auxquels ils se crèvent le ventre d'une superfluité mal +assaisonnée.... (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XI.</span>)</p> + +<p>»Parlons de la douceur et du nombre des joyes +du Paradis. Monseigneur sainct Augustin, en un sermon +qu'il a faict de la gloire céleste, dit que la douceur +de la gloire du Paradis est si grande, si douce, si +délectable, que si une goutte d'icelle tombait dans les<span class="pagenum" id="Page_411">[Pg 411]</span> +enfers, elle adoucirait toute l'amertume et douleur des +damnez.</p> + +<p>»Cette douceur est bien si grande, qu'estant une +fois le vénérable père sainct François malade, et désirant +ouïr quelque harmonie et son délectable pour +appaiser ses douleurs, il lui apparut un ange en forme +humaine avec un cistre en sa main et un arquet, duquel +ayant donné un seul coup, il sortit une si grande douceur +et mélodie, qu'il en demeura comme mort sur le +lict; et estant revenu à soy, il dict à ses frères que si +l'ange eust redoublé le coup, il en serait mort d'aise +et de douceur, si grande estait-elle!</p> + +<p>»La gloire du Paradis est si éclatante que, quand +on n'y devrait demeurer tant seulement qu'une heure, +on devrait mépriser toutes les joyes et contentemens +de ce monde pour l'obtenir. Elle surpasse autant +toutes les joyes qui ont jamais esté, sont et seront, +comme toute l'eau de la mer surpasse une seule goutte +d'eau. En Paradis y a si grand nombre de joyes et si +grandes que tous les arithméticiens de ce monde ne les +sauraient nombrer, ny tous les géométriens arpenter, +ny tous les grammairiens, dialecticiens et rhétoriciens +expliquer par paroles, ces divines joyes; toutes lesquelles +néantmoins continuellement seront perpétuellement +ensemble toutes à la fois à un chacun des Bienheureux.... +(<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XIII.</span>)</p> + +<p>»La perfection du corps de l'homme est si grande +en Paradis, qu'elle surpasse sept fois la clarté du soleil; +ce qui prouve combien Dieu honore nostre chair, ses +membres et toutes les parties du corps, voire jusques<span class="pagenum" id="Page_412">[Pg 412]</span> +au moindre poil de la teste, tant il désire nous faire +paroistre sa grande affection et amour. De là vient que +la teste en icelui Paradis a sa particulière beauté; les +yeux, les oreilles, le nez, la bouche, les bras, les mains +et les pieds ont chacun la leur propre. Les corps des +Bienheureux sont transparens; on voit à travers d'eux +comme on voit à travers la verrine et le cristal; et ils +sont ornés d'une merveilleuse variété de couleurs toutes +diverses et toutes plus belles.... (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XV.</span>)</p> + +<p>»Les justes en l'autre monde sont si forts, si puissans +et ont les nerfs si victorieux et les forces si violentes +qu'un seul d'iceux serait suffisant d'ébranler toute la +terre, et de jouer à la roulette de toute cette grosse +boule du monde.... (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XVI.</span>)</p> + +<p>»L'œil aura pour son contentement tant et tant de +choses délectables, que la moindre surpassera les plaisirs +de mille et mille vies. Il verra toutes les parties de +ce grand ciel empyrée; il verra sous ses pieds le soleil, +la lune, les estoilles et tous les astres et les causes de +leurs effets en la génération des choses, les élémens +purifiez en leur matière et cognoistra sur le dos de la +terre les lieux de sa naissance, de sa demeure, de ses +voyages; il verra ses père et mère, ses frères et sœurs, +ses cousins, ses enfans, amis et tous ceux avec lesquels +il aura vécu familièrement en cette vie.... Au surplus, +avec la présence des parens et amis qui donnera mille +contentemens, quels plaisirs lui apportera la vision des +beautez célestes! L'homme, dit sainct Anselme, appete +naturellement la beauté, laquelle aucun ne peut avoir +parfaicte; mais en la béatitude céleste, la beauté des<span class="pagenum" id="Page_413">[Pg 413]</span> +justes surpassera la beauté du soleil. D'ailleurs, si chacune +des ames est l'épouse de Dieu, de quelle beauté, +je vous prie, la doit-il décorer pour la rendre digne de +luy et de son alliance! O qu'il saura bien adoucir les +traits du visage, rehausser le teint de blanc et de +rouge, peindre la bouche d'un agréable corail, proportionner +tous les membres et donner à tous les +corps un port et situation de très belle grâce!.... +(<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XVII.</span>)</p> + +<p>»Du sens de la vue passons à ceux de l'ouye et de +l'odorat. Si la béatitude de la vue a tout ce qu'elle peut +désirer, aussi aura l'ouye en la musique très mélodieuse, +en l'harmonie très plaisante, aux fredons très +gentils, et aux très délectables, douces et belles voix. +Là il y a maistre de chapelle; il y a là les chantres et +musiciens en toute abondance, il y a là mille millions +de très belles voix qui s'accordent en tons divers et en +très parfaite observation de toutes les règles de la musique.... +Le maistre de chapelle, c'est Jésus-Christ; les +chantres sont les anges avec tous les Bienheureux. Il y +a là trois escadrons d'anges, et chacun d'iceux fait trois +chœurs; de sorte que là on chante à neuf chœurs: les +Chérubins, les Séraphins et les Throsnes font le dessus +et l'altus; les Dominations et les Principautez font la +contre haute; les Vertus et les Puissances font le tenor; +les Archanges et les Anges qui sont au plus bas chœur +font le bassus; les Saincts mesme sous-entrent aussi +avec ces chantres pour chanter ensemble avec eux. +Jésus-Christ donne la voix (<i>le ton</i>) à tous, et entonne +le motet, lequel est tout nouveau.... Parmi cette céleste<span class="pagenum" id="Page_414">[Pg 414]</span> +musique et tant de si mélodieuses voix par espèces infuses, +il y a encore pour l'entière perfection d'icelle, le +son de la harpe, des flûtes, des violes, de l'espinette, +du luth et de toute autre sorte d'instrumens, qui +chatouilleront à merveille la délicatesse de nos +oreilles....<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[190]</a>.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191" class="label">[190]</a> Cet article sur la musique céleste rappelle un ouvrage du P. +Gab. de Henao, jésuite espagnol, intitulé <span class="smcap">Empyreologia</span>, 1652, +<i>2 vol. in-fol.</i>, dans lequel ce docteur de Salamanque prétend résoudre +toutes les questions qu'un philosophe chrétien peut élever +sur le séjour des Bienheureux, qu'il appelle <i>le Ciel empyrée</i>. Il +étale distinctement tous les plaisirs dont on jouira dans ce lieu de +délices, mais il insiste particulièrement sur ceux de la musique qui +s'exécutera avec des instruments matériels pareils à ceux dont on +fait usage sur la terre.</p> + +</div> + +<p>»L'odorat et le nez auront aussi part en l'heur et +félicité préparée à tout le corps.... Car en premier +lieu, le corps d'un chacun des justes en particulier sera +très odoriférant, comme le vase lorsqu'il est rempli de +belles roses, d'œillets et de toutes autres herbes et +fleurs, d'ambre gris, de musc et de toutes autres odeurs +aromatiques; et par-dessus tout le corps de la glorieuse +Vierge Marie et infiniment encore plus le glorieux corps +de nostre doux Seigneur Jésus-Christ. Et à cela nous +pouvons encore adjouter la senteur très suave du ciel +empyrée, tout rempli de l'odeur de Dieu, qui est comme +canelle.... Ainsi est l'odeur qui provient de tant de +millions de corps bienheureux qui flairent et sentent +bon, non moins de loing que de près, non moins d'un +bout du ciel à l'autre que s'ils se touchoient. O quel +heur donc! (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XIX.</span>)</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_415">[Pg 415]</span></p> + +<p>»De la béatitude du goust et de l'attouchement.—Deux +belles opérations exercent notre goust en ce +monde: l'une est de juger des saveurs, l'autre est de +manger et d'attirer à l'estomach ce qui est requis à la +nourriture du corps. Le corps estant glorifié, il n'aura +besoin d'alimens pour l'entretien de son estre. Cettui-ci +ne sera point en action, mais bien l'autre pour la délectation +d'iceluy goust, la friandise duquel, dit sainct +Thomas, ne sera point une quantité de viandes ou de +breuvages pris en forme de manger et de boire; mais +sera une humeur très agréable qui, en manière de +salive, remplira la langue, touchera tous les organes +du goust, et les délectera perpétuellement d'une douceur +incompréhensible. O effect admirable donné à +cette humeur, puisqu'elle aura le goust de toutes les +viandes délicates que l'entendement se pourra imaginer +et saura désirer! de façon que, si l'on a envie de +manger de mille sortes de viandes, cette humeur aura +tout ensemble le goust et saveur de toutes ces +viandes.</p> + +<p>»Enfin le sens de l'attouchement sera béatifié d'un +contentement et délectation inexplicable. Car qui est +celuy, comme disent sainct Bernard et sainct Cyprien, +qui pourrait référer les doux baisers et saincts attouchemens, +les regards gracieux et chastes embrassemens +de nos chers amis, de tous les aultres Bienheureux, +voire et de la Saincte Vierge, si belle, si gracieuse, et, +qui plus est, du Sauveur mesme, qui au ciel ne refusera +cet honneur et contentement à personne, vu qu'en +ce monde il ne refusait de se laisser toucher à ses dévots,<span class="pagenum" id="Page_416">[Pg 416]</span> +et baiser à ses apostres, tesmoing Judas le traistre!.... +(<span class="smcap">Chap.</span> <span class="smcap">XX<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[191]</a>.</span>)</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192" class="label">[191]</a> Ces plaisirs des cinq sens dont vient de parler l'auteur, ont +quelque analogie avec ceux que le P. Henriquez, jésuite espagnol, +aurait consignés dans son <i>Traité des occupations des Saints dans +le Ciel</i>, ouvrage qui a paru en 1631, et qui a été approuvé par le +P. Fr. de Prado, provincial de Castille à Salamanque. Voici un +passage extrait du livre d'Henriquez, tel qu'on le trouve rapporté +dans plusieurs ouvrages, et sur lequel je dirai mon opinion après +la citation: l'auteur spécifie les joies du Paradis et assure positivement +«qu'il y aura un souverain plaisir à embrasser les corps +des Bienheureux; qu'ils se baigneront à la vue les uns des autres; +qu'il y aura à cet effet des bains très-agréables où ils nageront +comme des poissons; qu'ils chanteront aussi agréablement +que les calandres et les rossignols; que les anges s'habilleront +en femmes et qu'ils apparoîtront aux Saints en beaux vêtemens, +les cheveux frisés, les jupes en vertugadins et du linge le plus +fin; que les hommes et les femmes se réjouiront avec des mascarades, +des festins et des ballets; que les femmes chanteront +plus agréablement que les hommes, afin que le plaisir soit plus +grand; qu'elles se pareront avec des rubans et des coiffures, +comme en cette vie, ainsi que leurs petits mignons d'enfans; +tout cela aura lieu avec un grand plaisir.....»</p> + +<p>Il est présumable que ce tableau, assez singulier, est chargé et +dénaturé, en haine des jésuites. Le premier ouvrage où on l'a consigné +est la <i>Morale pratique des Jésuites</i>, 1669-1695, 8 vol. in-12, +tom. I, pp. 273-274. Les deux premiers volumes de ce recueil sont +de Séb. Jos. Ducambout de Pontchâteau, et les six derniers d'Antoine +Arnauld, bons amis des jésuites, comme on sait. Le même extrait +est dans le <i>Dictionnaire</i> de Bayle, tom. III, p. 732. On le +trouve encore dans les <i>Annales des Jésuites</i>, Paris (Butard), +1764-1771, <i>5 vol. in-4<sup>o</sup></i>, fig. Voy. tom. III, p. 586. Ce volumineux +recueil, qui n'est point terminé, est de l'abbé Emmanuel +Robert de Philibert, dont le vrai nom est Jean-Ant. Gasaignes, +mort à Paris en 1802. Il pensait comme les Pasquier, les Ducambout, +les Arnauld, les La Chalotais, etc., sur la Société de Jésus. +Enfin le passage en question se retrouve encore dans l'<i>Histoire de +François</i> I<sup>er</sup>, par Gaillard, Paris, 1819, <i>5 vol. in-8<sup>o</sup></i>. Voy. tom. +IV, p. 108.</p> + +</div> + +<p>»De l'emplacement et des sièges des Bienheureux +dans le ciel.—Celuy qui avec une harmonie admirable +a ordonné les mouvemens des cieux et des estoilles, et<span class="pagenum" id="Page_417">[Pg 417]</span> +qui a donné le nom à chacune d'icelles, celui-là a dressé +et agencé l'innombrable exercite et troupe des Bienheureux +avec un très bel ordre, donnant à un chacun +le lieu, le siège et la gloire selon le mérite de ses +œuvres.... Ainsi, comme disent sainct Bonaventure et +sainct Vincent de l'Ordre des prescheurs, Jésus-Christ, +ensemble avec le Père et le Sainct Esprit sont pardessus +tous les Bienheureux et dessus tous les ordres des anges, +quant au lieu et à la dignité. Après luy est exaltée la +sacrée vierge Marie pardessus tous les ordres et hiérarchies +des anges, desquels il y en a neuf chœurs.</p> + +<p>»Au premier chœur sont les séraphins avec lesquels +sont logés tous ceux qui auront esté remplis de charité +et ornés de toute perfection en leur vie, comme furent +les apostres, les martyrs et autres semblables.</p> + +<p>»Au second chœur sont les chérubins avec lesquels +sont logés les bons saincts docteurs et prédicateurs.</p> + +<p>»Au troisiesme sont les throsnes avec lesquels seront +ceux qui auront méprisé le monde et toutes ses vanités, +comme les saincts religieux.</p> + +<p>»Au quatriesme chœur sont les dominations, parmi +lesquelles sont tous les saincts prélats de l'Eglise.</p> + +<p>«Au cinquiesme, sont les principautés avec lesquelles<span class="pagenum" id="Page_418">[Pg 418]</span> +règnent les saincts Princes qui, ayant la crainte +et honneur de Dieu, ont sainctement régi et gouverné +leurs estats.</p> + +<p>»Au sixiesme chœur sont les puissances, parmy lesquelles +sont les sainctes vierges qui auront vaincu le +monde, le diable et la chair.</p> + +<p>»Au septiesme sont les vertus, entre lesquelles sont +les saincts confesseurs en faveur desquels Dieu a promis +signes et miracles.</p> + +<p>»Au huictiesme chœur sont colloquez les glorieux +archanges avec lesquels logent les bienheureuses vefves, +avec les saincts dévots et pieux qui auront esté soigneux +gardiens et vrays observateurs des œuvres de miséricorde.</p> + +<p>»Au nefviesme et dernier chœur sont les saincts +anges, parmi lesquels sont logez ceux qui auront vescu +sainctement en leur mariage.</p> + +<p>»Et au-dessous de cet ordre seront les petits enfans +qui auront esté baptisez, lesquels, sans aucun propre +mérite, auront été sauvez....... (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XXI.</span>)</p> + +<p>»Il y a aussi des ordres de Bienheureux ornés de +distinctions et décorations: ce sont les martyrs, les +docteurs et les vierges. Les martyrs, pour avoir versé +leur sang, sont décorez d'une escharpe et guirlande +rouge et dorée.</p> + +<p>»Les docteurs et simples prestres, pour avoir terrassé +le diable, sont ornez d'une guirlande verte, et +brillent dans le ciel comme une estoille.</p> + +<p>»Les vierges, hommes et femmes, qui ont gardé +virginité, sans corruption volontaire de leur corps,<span class="pagenum" id="Page_419">[Pg 419]</span> +sont ornez d'une guirlande blanche; et faut noter +qu'avoir eu volonté de rompre sa virginité, ne fait pas +perdre l'auréole ou décoration. Celle aussi qui auroit +esté violée, combien qu'elle eust conçu, ne perd point +l'auréole....» (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XXII.</span>)</p> + +<p>Ici l'auteur parle à son ame du chemin qui conduit en +paradis.</p> + +<p>«Mon ame, ne serois-tu pas insensée, folle et hébêtée, +si tu n'abandonnois la terre et ne quittois le monde, +tous ses délices et vanitez pour rechercher le ciel; et si +tu ne prenois la poste depuis la terre jusques au ciel +pour aller converser bientost avec les anges.</p> + +<p>»Mais pour y parvenir, faut d'abord chevaucher +sur terre parmi les hautes montaignes des contemplations, +les gayes collines des conseils divins, les basses +vallées de l'humilité, les rases et spacieuses campaignes +des saincts commandemens, par les sombres et espais +bois des tentations; passer à gué les coulantes rivières +de prospérité, et les torrens impétueux des adversitez. +Ce sont là les voyes par lesquelles il te convient chevaucher +jusques à la mort, si tu veux t'acheminer vers +le ciel.</p> + +<p>»Quand tu seras arrivée au dernier passage de la +vie, démontant (c'est-à-dire descendant) de cheval, +tu mettras pied à terre, et là tu laisseras reposer ton +corps jusqu'au grand jour du jugement; et toi, mon +ame, en un clin d'œil, tu monteras par l'élément de +l'air, tu passeras par celui du feu, tu arriveras au ciel +de la Lune; de là à celui de Mercure; tu pénétreras +celui de Vénus; tu courras par celui du Soleil; tu<span class="pagenum" id="Page_420">[Pg 420]</span> +sauteras à celui de Mars; tu passeras en après par celui +de Jupiter; de là tu t'achemineras au ciel de Saturne; +tu arriveras au firmament; tu pénétreras le premier +mobile; de là tu départiras et entreras au ciel cristallin; +tu te souleveras encore plus haut et iras si haut que plus +haut ne se peut aller; et lors tu arriveras au ciel empyrée +qui est le paradis... (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XXVI.</span>)</p> + +<p>»Et estant arrivée là, tu trouveras les portes de +cette cité ouvertes; et les citoyens qui t'ont vu de loing +te recevront avec une joye indicible, s'approchant de +toy, tressaillant tous de plaisir à ton heureuse arrivée. +Les anges viendront à ta rencontre pour t'introduire +avec une singulière pompe et magnificence admirable, +devant la majesté de Dieu.... Tu entreras dans la +salle royale, et là tu verras le Roy assis sur un haut +et très éminent throsne. Tu le salueras, luy feras la +révérence, et lorsqu'il te verra proche, il descendra +de son throsne et viendra à toi, te recognoissant pour +son cher fils adoptif, t'embrassera, et te donnera le +baiser de paix au front; tu lui offriras des présens +riches et odoriférans de tes bonnes œuvres que tu luy +apporteras du désert de ce monde; alors Dieu s'unira +à toy et tu t'uniras à luy....</p> + +<p>»Ensuite il te fera voir tout ce beau palais sien du +Paradis; il te fera participer de ses viandes très délicates +et boissons très douces. Tu verras avec quelle +promptitude les anges le servent; tu verras les richesses +de sa maison; tu verras la façon de faire de ses courtisans, +la félicité de ses saincts, le soleil de son essence et +tout le reste de ses merveilles.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_421">[Pg 421]</span></p> + +<p>»Alors toute ravie d'admiration, après un million +d'extases, confessant haut et clair qu'il n'y a rien de +pareil sous les deux pôles, tu diras à ce grand Roy: +Quelle sapience ynouie est la tienne! Quelle cité est +celle-ci! Quel beau et superbe palais! Quelles viandes +délicieuses et quels vins précieux sont ceux que je gouste +en ces tiens banquets! Quelle douce harmonie est celle +que j'entends de tant de musiciens à neuf chœurs! O +grand Roy, de combien surpasses-tu la renommée +éparse de toy et de ton royaume sur la terre...! (<span class="smcap">Chap.</span> +<span class="allsmcap">XXVII.</span>)</p> + +<p>»Que plustost je perde tout que de perdre un tel +Paradis, lieu si beau, lieu situé au premier et plus haut +bout du monde, et par conséquent le plus noble et le +plus excellent de tous les lieux qui sont en la nature, +lieu que vous avez choisi, mon doux Dieu, pour vostre +palais, pour la cour de vos anges et pour la retraicte +de nos ames, vos chères espouses. Fy donc du monde +et de ses vanitez; adieu à toutes ses bombances; vive +un seul Paradis! vive un séjour si heureux! vive à +jamais la mémoire d'une demeure tant féconde en voluptez +et en délices! vive, en un mot, le lieu de la +béatitude éternelle, à laquelle nous conduise enfin le +Père, le Fils et le benoist Sainct-Esprit! <i>Ainsi soit-il!</i>»</p> + +<h2 class="nobreak">FIN.</h2> + +<p><span class="pagenum" id="Page_422">[Pg 422]</span></p> + +<p>Plusieurs articles ayant été omis par mégarde dans le cours de +l'impression de ce volume, nous allons tâcher de rétablir dans les +<span class="smcap">Additions</span> suivantes ceux qui nous paraissent avoir le plus de droit +à reprendre leur place aux pages indiquées.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_423">[Pg 423]</span></p> + + +<h2 id="ADDITIONS">ADDITIONS.</h2> + +<p>I. <i>Page 49.</i> Dans l'adresse que des tribus sauvages, +voisines du Canada, présentent au gouverneur-général de +ce pays, les chefs disent: «Le Grand-Esprit a ouvert nos +cœurs à l'Evangile; et aujourd'hui nous avons renoncé +à nos vices et nous sommes bons chrétiens.»</p> + +<p>Après ce mot «chrétiens» <i>ligne 19</i>, il devait y avoir +un signe de renvoi<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[192]</a> à une note qui a été omise; nous la +rétablissons ici, elle est ainsi conçue:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193" class="label">[192]</a> Il serait bien à désirer qu'ils fussent tous bons chrétiens; mais +combien il en existe encore dont l'instruction religieuse est singulièrement +arriérée même pour la connaissance des faits qui sont la base +de la foi chrétienne. On rapportait dernièrement qu'un Indien de distinction +voulant définir Jésus-Christ, disait que: «c'était un Français +que les Anglais avaient crucifié à Londres, que sa mère était +Française, et que Ponce-Pilate avait été lieutenant au service de +la Grande-Bretagne.» Si ce fait est vrai, quelle idée doit-on +avoir des notions du Christianisme répandues parmi ces tribus du +nord de l'Amérique? (<span class="smcap">Mag. pitt.</span>, janv. 1840, p. 19.)</p> + +</div> + +<hr class="tb"> + +<p>II. <i>Page 216</i>, où il est question des recommandations +de Henri IV pour que l'on fouette souvent le petit dauphin +son fils, la ligne 19 finit par ces mots: «Mais ce qu'il y a +de certain....» Au lieu de continuer les trois lignes qui +suivent ces mots dans cette page, et qui finissent cet article, +supprimez ces trois lignes, et remplacez-les par ces détails +que nous ajoutons ici:</p> + +<p>Mais ce qu'il y a de certain, c'est que le Roi lui-même<span class="pagenum" id="Page_424">[Pg 424]</span> +et ensuite la Reine ont plusieurs fois gratifié monseigneur +le Dauphin de ladite correction. Voici ce qu'on lit dans les +<i>Mémoires de Tallemant des Réaux</i>, seconde édition; +<i>Paris</i>, 1840, <i>10 vol. in-16</i>. <span class="smcap">Voy.</span> tom. I, p. 83:</p> + +<p>«La feue Reine mère, dit-il, ne vivait pas trop +bien avec le Roi, elle le chicanait sur toutes choses. Un +jour qu'il fit donner le fouet à M. le Dauphin: «Ah! +lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos bâtards.—Pour +mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter, +s'ils font les sots, mais lui il n'aura personne qui le +fouette.» J'ai ouï dire, reprend Tallemant, qu'il lui +avait donné le fouet lui-même deux fois: la première, +pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme, +que pour le contenter il fallut tirer à ce gentilhomme +un coup de pistolet sans balle pour faire semblant de le +tuer; l'autre, pour avoir écrasé la tête à un moineau; +et comme la Reine grondait, le Roi lui dit: «Madame, +priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je +n'y suis plus....»</p> + +<p>Cependant la Reine revint de son éloignement pour +l'humiliante punition des verges. Nous citerons le témoignage +de Malherbe qui écrivait à son ami Peiresc, +le 11 janvier 1810:</p> + +<p>«Vendredi dernier (c'était le 9), M. le Dauphin jouait +aux échecs avec La Luzerne qui est un de ses enfans +d'honneur; La Luzerne lui donna échec et mat; le +Dauphin en fut si fort piqué qu'il lui jeta les échecs à +la tête. La Reine le sut et le fit fouetter par M. de +Souvray, à qui elle recommanda de le nourrir à être +plus gracieux.»</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_425">[Pg 425]</span></p> + +<p>Voici d'autres exemples tirés du <i>Journal de l'Estoile</i>, +qui prouvent qu'après la malheureuse catastrophe du 10 +mai 1610, la Reine a encore fait infliger au petit nouveau +roi, la correction tant recommandée par son père à M<sup>me</sup> de +Monglat. L'Estoile, sous la date du 29 mai 1610, s'exprime +ainsi:</p> + +<p>«Nostre nouveau roi fut fouetté....</p> + +<p>A reprendre au commencement de la <i>page 217</i>, et à +continuer.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>III. A la <i>page 220</i>, entre la ligne 8 et le n<sup>o</sup> <span class="allsmcap">XII</span>, devait +être placée une lettre assez singulière relative à l'émeute +de Dijon, des 28 février et 1<sup>er</sup> mars 1630, et qui est connue +sous le nom du <i>Lanturelu</i>. Cette émeute, occasionnée par +les vignerons, fut très-sérieuse: le jeudi 28 février, les +séditieux traînèrent dans les rues le portrait du Roi (Louis +XIII) et le brûlèrent aux cris de <i>vive l'Empereur!</i> Le vendredi +1<sup>er</sup> mars, ils pillèrent les maisons de diverses personnes +notables de la ville et y mirent le feu<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[193]</a>. On pense +bien que la plus grande consternation régna dans la ville. +Cependant les autorités convoquèrent la milice bourgeoise, +et forcèrent non-seulement les habitants, mais tout le +clergé séculier et régulier à prendre les armes, pour garder +la ville pendant que l'on procédait à l'arrestation des +plus coupables, dont le Roi exigeait prompte justice, et +qui, arrêtés une première fois, avaient été enlevés de<span class="pagenum" id="Page_426">[Pg 426]</span> +prison par leurs complices; mais alors le trouble était +apaisé, quoiqu'il restât encore de l'inquiétude. C'est dans +cette circonstance qu'un Dijonnais qui avait déjà mandé les +premiers événements à un de ses amis à Paris, lui écrivit +une seconde lettre, pour lui rendre compte des faits du +moment, et surtout de la manière dont le clergé, chanoines, +carmes, minimes, jésuites, etc., appelés sous +les armes, s'acquittèrent de leur service au corps de garde, +ce qu'il raconte assez plaisamment, comme on va le voir; +son style n'est pas très-correct. La date de cette lettre doit +être du 15 au 18 avril 1630.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194" class="label">[193]</a> Ces maisons étaient celles 1<sup>o</sup> de Madame Marguerite Brûlard, +veuve de M. J.-B. Legouz, premier président au Parlement; 2<sup>o</sup> de +M. Jean Legrand, président à la Chambre des Comptes; 3<sup>o</sup> de M. +Ant. Joly, greffier en chef du Parlement; et 4<sup>o</sup> de M. Nic. Gaigne, +trésorier de la province.</p> + +</div> + + +<p>LETTRE D'UN DIJONNAIS +RELATIVE A L'ÉMEUTE DU LANTURELU EN 1630.</p> + +<p>«Je vous ai déduit au long par ma précédente le +commencement et le progrès de notre tragédie dont la +fin se termina en partie en comédie, la plus plaisante +que vous vîtes jamais; et ces coquins de vignerons qui +se vantent d'avoir fait les rois et d'avoir régné quatre +heures durant dans cette ville, y ont jeté une telle +épouvante dans les esprits, que la plupart des bonnes +maisons ont transporté à la campagne le meilleur de +leurs meubles, de leurs papiers et de leur argent, sur +des terreurs paniques que ces chevres-pieds, animés de +leur fureur bachique, recommenceraient une seconde +alarme bien plus sanglante que la première. Il n'y a +pas jusqu'à madame la présidente qui ayant vu fumer +sa maison et le plus beau qui était dedans pendant ce +funeste embrasement, s'avisa, pour ne pas tout perdre, +d'envoyer une douzaine de poules qui lui restaient, au<span class="pagenum" id="Page_427">[Pg 427]</span> +couvent des Bernardines<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[194]</a> qui est proche, afin de sauver +là dedans, comme dans un antre sacré, ces tristes +reliques de son naufrage.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195" class="label">[194]</a> Ce couvent des Bernardines est maintenant un hospice de jeunes +filles pauvres, fondé par M. Odebert, en 1645, sous l'invocation +de sainte Anne, et qui, de la rue Saint-Philibert, où il était +d'abord établi, a été transféré en 1804 dans le local du couvent en +question; dès-lors il a donné son nom à la rue qui s'appelle <i>Rue +Sainte-Anne</i>.</p> + +</div> + +<p>»Mais ce n'est pas tout: voici le bon du jeu. Samedi +dernier, Messieurs du Parlement et Messieurs de la ville +ayant reçu par un courrier exprès, commandement de +châtier les coupables et les auteurs de la sédition, pour +cet effet ils se saisirent de leurs personnes. Il fallut fermer +les portes de la ville et mettre toutes les compagnies +en armes jusqu'à 2 ou 3000 hommes, sur le midi, pour +faire la capture de dix ou douze coquins qui sont maintenant +entre les mains de la justice, à qui on fait le +procès; et de peur que pendant qu'on travaille à sacrifier +ces victimes<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[195]</a> pour expier le péché du public, les +autres vignerons ne fissent rumeur pour les enlever des +prisons, comme ils firent la première fois, on a redoublé<span class="pagenum" id="Page_428">[Pg 428]</span> +les corps de garde toutes les nuits, et par ordonnance +publique, obligé tous les ecclésiastiques exempts +et non exempts, séculiers et réguliers, avec bâtons +ferrés et non ferrés, de s'y trouver en personne; c'est +donc plaisir tous les soirs de voir entrer ces braves +champions en garde.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196" class="label">[195]</a> On arrêta un certain nombre de séditieux auxquels on fit +promptement le procès; mais il n'y en eut que deux qui furent +condamnés à être rompus vifs et ensuite écartelés, comme coupables +de sédition armée; ce sont les nommés Martin et Lanois, qui furent +exécutés le mercredi 20 mars, à quatre heures du soir, sur la +place du Morimond.</p> + +<p>Le second jour des troubles (le 1<sup>er</sup> mars), quatorze des plus +mutins avaient été tués à coups de fusil, dans la mêlée, par la +force publique, et plusieurs autres avaient été blessés.</p> + +</div> + +<p>»Dimanche dernier, le doyen de la Sainte-Chapelle +marchait en tête avec la pique et le hausse-col, suivi d'un +rang de mousquetaires composé de quatre chanoines +de la Sainte-Chapelle avec des baudriers, l'espadon, +la bandoliere (<i>sic</i>), le mousquet, la fourchette et le +chapeau retroussé avec la plume noire, suivi d'un autre +rang de chanoines de Saint-Estienne, ceux-là de quatre +moines de Saint-Benigne, et ceux-ci de sept ou huit +files de prêtres habitués dans les paroisses et pour l'arrière-ban, +de deux jésuites en manteau court et soutane +retroussée, avec chacun un brin d'estoc rouillé dès le +temps que le conestable de Castille vint au secours de +feu monseigneur Du Maine. Deux bons Pères de l'Oratoire +venaient après, l'un avec la hallebarde et l'autre +avec le mousquet; l'escouade était fermée par trois +pères carmes réformés, avec la bandolière verte, le +coutelas pendant et le mousquet, leurs habits relevés +à la ceinture. Les minimes, les cordeliers et les jacobins, +pour ne s'y être pas trouvés la première fois, +ont été condamnés en quatre quarts d'écus d'amende, +et s'y doivent trouver à ce soir. Le corps de garde +est en la place de la Sainte-Chapelle, tout devant +notre logis, et je proteste devant Dieu que j'ai dit la +pure vérité en vous représentant l'équipage de cette<span class="pagenum" id="Page_429">[Pg 429]</span> +sainte milice aguerrie un peu moins que celle des +Hollandais. Pour la faction, voici ce qui s'y passa: +Dimanche, un chanoine de Saint-Etienne, après avoir +soupé, fit querelle dans le corps de garde, et, entre +autres, injuria un jésuite et l'appela espagnol. L'autre, +après avoir protesté qu'il ne l'était ni de nation ni de +cœur, lui dit que ses armes étaient françaises et qu'il +lui en feroit voir la preuve quand il voudroit, ce qu'il +eût fait sur le champ si on n'eût imposé le holà et terminé +le différend par les voies de paix, puisque l'Eglise +défend le sang. Chacun y fit sentinelle à son tour; et +on remarqua que le Père de l'Oratoire, au lieu de dire +aux passants: Qui va là? disoit d'un tordion de tête à la +mode et avec un sourire: «Monsieur et Madame, je +vous supplie pour l'amour de Notre-Seigneur, demeurez-là, +s'il vous plaît, en attendant que j'aie +averti M. notre caporal, car ainsi me l'a-t-on ordonné.» +Puis laissant son poste, il s'en venoit au +corps de garde à pas comptés, dire: «Monsieur le +caporal, s'il vous plaît de venir là, quelqu'un désire +de passer.» Voilà la catholique défense de cette +ville; jamais la procession de la sainte ligue à Paris n'y +fit œuvre. Au reste la plupart sont si bien duits de deçà +aux exercices de Mars, qu'un cordelier menant sa +ronde, au moindre arrêt qu'une sentinelle lui fit, dit +le mot (d'ordre) tout haut, afin de passer. D'autres +équivoquent au mot, et au lieu de <i>saint Luc</i> disent <i>saint +Jacques</i>; ce qui le plus souvent les met aux termes de +se couper la gorge. Voilà où les vignerons nous ont +réduits.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_430">[Pg 430]</span></p> + +<p>»Je viens de voir un bon Père minime de soixante +ans, avec la pique, le coutelas et un pistolet pendu à +la boucle et au devant de sa ceinture, et un cordelier +armé à cru, avec la fraise et la plume blanche; je vous +proteste que rien n'est plus comique, je crois être en +un autre monde.»</p> + +<p>L'émeute de Dijon a été entièrement terminée par le +procès fait aux coupables, et dont nous avons donné l'issue +dans une note précédente. Louis XIII est venu à Dijon le +27 avril suivant, a pardonné aux habitants, et un arrêt du +Conseil a aboli le crime de sédition.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>IV. A la fin de la <i>page 282</i>, se terminent les <span class="smcap">Documents +empruntés</span> à l'histoire d'Angleterre, et qui ont commencé +<i>p. 237</i>. Deux articles, l'un intitulé <span class="smcap">Expérience Patibulaire</span>, +et l'autre <span class="smcap">La villa du suicide</span>, qui devaient faire partie de +cette division de notre travail, ayant été oubliés, nous les +rétablissons ici; leur place est donc entre les pages 282 et +263.</p> + +<p>EXPÉRIENCE PATIBULAIRE.</p> + +<p>Le célèbre Bacon, (m. à Londres en 1626), raconte +dans son <i>Historia vitæ et mortis</i>, un fait assez singulier +qui ne pouvait guère se passer que sur les bords nébuleux +de la Tamise.</p> + +<p>Il a connu, dit-il, un gentilhomme à qui il prit un +jour la fantaisie de savoir par lui-même si ceux que l'on +pend souffrent beaucoup dans le moment suprême. En +conséquence, cet original disposa dans son appartement +tout ce qui était nécessaire pour cette bizarre expérience, +tel que corde à nœud coulant, bien savonnée et solidement +attachée à la poutre, escabelle à renverser lorsque le lacs +fatal aura été passé au cou, cravate ôtée, etc. Ces préparatifs<span class="pagenum" id="Page_431">[Pg 431]</span> +étant terminés, notre gentilhomme se met à l'œuvre, +et, dans un clin d'œil, le voilà suspendu en l'air dans la +position la plus verticale possible, les pieds à 18 pouces du +parquet. Il lui eût sans doute été difficile de rendre compte +des résultats de son expérience, si elle se fût prolongée pendant +un quart d'heure. Mais fort heureusement, quelqu'un +survenant dans l'appartement, au bout de trois minutes, +coupe la corde et, moyennant quelques frictions, met +notre curieux dans le cas de raconter ce qu'il a éprouvé. Il +déclare qu'il n'a ressenti aucune douleur, qu'il a seulement +aperçu dans l'organe interne de la vue, une espèce de +flamme qui s'était peu à peu changée en obscurité, +puis en couleur bleue, effet que l'on éprouve ordinairement +quand on tombe en syncope; qu'enfin cela lui suffisait, +puisqu'il savait à quoi s'en tenir sur ce genre de mort, plus +doux que ne le pense le vulgaire<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[196]</a>. Tel est le récit de +Bacon.</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197" class="label">[196]</a> Nous avons recueilli beaucoup d'anecdotes sur des gens qui se +sont pendus ou qui ont été pendus par d'autres, et qui sont revenus +à la vie; tous s'accordent à dire qu'ils ont peu ou point souffert. +C'est sans doute ce qui a engagé plusieurs savants médecins qui, +de 1792 à 1795, ont écrit sur l'instrument de supplice nouvellement +adopté en France, à soutenir que dans l'intérêt de l'humanité +envers les condamnés à mort, la strangulation eût été préférable à +la décollation.</p> + +</div> + +<p>Il est présumable que ce gentilhomme, sujet aux attaques +du spleen, désirait savoir quelle serait la manière la plus +douce, c'est-à-dire la moins douloureuse pour se guérir +radicalement de cette maladie inhérente au climat d'Angleterre; +et il aura essayé l'expérience dont nous venons de +parler. Si dès-lors il a éprouvé quelqu'accès violent dudit +mal, il aura sans doute choisi la pendaison pour s'en débarrasser.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_432">[Pg 432]</span></p> + +<p>Quoique (dans la <i>Revue Britannique</i> de nov. 1833), +un Anglais ait cherché à démontrer que le nombre des +suicides n'est pas plus considérable et même qu'il est +moindre dans la Grande-Bretagne que dans d'autres pays, +il n'en est pas moins vrai que cette contrée a toujours passé +pour la terre classique du suicide. Bien plus, un journal +littéraire intitulé <i>Le Pigmée</i>, dans son premier n<sup>o</sup>, mars +1834, a annoncé qu'il existait à Londres un <i>Club de suicides</i>, +dont le président seul est condamné à vivre et à mourir, +comme on dit, de sa belle mort, tandis que tous les autres +membres du club font serment de quitter la vie d'une +manière violente, à première occasion. Quelle folie incroyable! +C'est sans doute une mauvaise plaisanterie que +l'on prête à nos voisins; il est vrai qu'on ne prête qu'aux +riches. Au reste dans un pays où il a réellement existé un +<i>Club d'athées</i> que le Gouvernement a expulsé de Londres et +qui s'est réfugié en Amérique, il peut bien s'établir un +<i>Club de suicides</i>; c'est une conséquence assez naturelle. +Ce qui donnerait cependant à penser que l'existence de ce +dernier club est une plaisanterie, c'est qu'on prétend qu'il +n'est composé que d'auteurs sifflés, d'écrivains qu'on ne lit +point, de journalistes sans souscripteurs, d'hommes blasés +sur tous les plaisirs, de joueurs ruinés, de victimes de banqueroutes, +de philosophes pyrrhoniens, d'amants malheureux, +d'amis trompés, etc., etc.</p> + +<p>Mais quittons l'Angleterre et ses étranges clubs, et revenons +en France où le fléau du suicide va encore nous +occuper, mais un peu moins péniblement, comme va le +prouver le chapitre suivant, rédigé depuis quelques années, +et ayant pour titre:</p> + +<p>LA VILLA DU SUICIDE.</p> + +<p>Il faut avouer que le Français est doué d'un heureux<span class="pagenum" id="Page_433">[Pg 433]</span> +caractère: né vif, gai, léger, spirituel, enjoué, il ne +s'étonne de rien, il rit de tout, il plaisante sur tout, même +sur les choses les plus graves. Par exemple, vous rappelez-vous +qu'en 1834, les suicides se sont multipliés en France, +et surtout à Paris, d'une manière effrayante. Eh bien! le +croira-t-on? cette sombre manie, si déplorable, si désolante, +si contraire à la morale, à la religion, à l'ordre social, a +inspiré à un journaliste un article facétieux, piquant et propre +par sa gaîté à distraire un instant des tristes réflexions +inséparables d'un tel sujet. L'auteur, après quelques observations +sur les progrès du suicide, propose un singulier établissement, +bien différent de celui de Londres, en faveur +des maniaques atteints de cette folie, et passe en revue tous +les genres de suicide avec un talent d'ironie pittoresque et +piquant. Cet article publié, le 2 novembre 1834, sous le +titre de <i>La Villa du suicide</i>, nous a paru avoir des droits +à figurer dans notre recueil; donc, nous lui accordons +mention honorable et insertion audit recueil.</p> + +<p>«Le suicide, dit l'auteur, vient de s'élever au rang +des maladies contagieuses: les physiologistes lui ont +reconnu ce caractère et l'ont placé dans le cadre des +fléaux à la droite du choléra. Bientôt cette contagion +nouvelle aura fait autant de victimes que le mal asiatique, +car les médecins qui ont classé le mal ne s'aviseront +pas d'y trouver le remède. La médecine a fait +ses preuves; elle est forte pour la dissertation, mais elle +ne se pique pas de la guérison; elle nous émerveille dans +la théorie et nous tue dans la pratique; c'est toujours +quelque chose.......</p> + +<p>»Le suicide contagieux a envahi la France entière; +parti de Paris, il s'est répandu dans les Provinces.<span class="pagenum" id="Page_434">[Pg 434]</span> +Chaque soir les journaux nous donnent le chiffre des +morts, qui va dans une effrayante progression. Le +suicide se présente sous toutes les formes, et subit des +modifications les plus variées. Nous avons le suicide +simple et le suicide double, le suicide en prose et le +suicide en vers; l'art, qui est entré partout aujourd'hui, +s'est emparé du suicide et l'a paré de toutes les séductions, +de sorte que la jeunesse s'y précipite avec +toute la fougue de ses illusions dorées.</p> + +<p>»Puisque le suicide a ainsi pénétré dans nos mœurs, +en attendant qu'on puisse l'en extirper, il serait du +moins convenable de lui ôter autant que possible ce +qu'il a de pénible et de misérable. Ce serait un acte +d'une philantropie éclairée d'introduire le confort dans +le suicide. Ceux qui renoncent ainsi à l'existence, et qui +sortent de ce monde par leur propre volonté, ne demandent +pas mieux pour la plupart que d'en sortir à +leur aise, avec le choix des moyens et l'assurance qu'après +leur trépas, leurs restes n'auront aucun outrage à +subir.</p> + +<p>»Pourquoi donc à Paris, où toutes les voluptés, +tous les vices, toutes les passions ont leur temple, le +suicide n'aurait-il pas le sien? Pourquoi des spéculateurs, +amis de l'humanité, ne fonderaient-ils pas un +établissement confortable, qui serait le Tivoli de la +mort volontaire, la villa du suicide?</p> + +<p>»Cette maison de plaisance serait située à l'une des +extrémités de Paris. Toutes les personnes dégoûtées de +la vie et décidées à en sortir trouveraient là le suicide +sous toutes les formes, et paré de tout ce qui peut en<span class="pagenum" id="Page_435">[Pg 435]</span> +dissimuler l'horreur. L'affluence des consommateurs +permettrait de n'exiger à la porte qu'une modique rétribution; +le suicide doit être mis à la portée de toutes +les fortunes.</p> + +<p>»Des domestiques vêtus de noir seraient chargés de +vous introduire et de vous faire visiter ces localités +funèbres.</p> + +<p>»Dans le jardin d'abord, un canal d'une eau claire +et profonde accueillerait dans ses flots argentés ceux qui +voudraient bien lui confier le soin de leur trépas. Plusieurs +ponts suisses et chinois seraient à la disposition +des plongeurs désespérés.</p> + +<p>»D'élégants pavillons seraient disposés où ceux qui +auraient fantaisie de finir comme Werther, trouveraient +d'excellents pistolets de Lepage.</p> + +<p>»Si votre bon plaisir vous portait à périr d'une +chute, vous trouveriez un charmant belvédère haut de +vingt toises, et dont le pied serait velouté d'un gazon +fleuri. (Il nous semble qu'un beau pavé en marbre de +Paros ou de Carrare serait préférable à du gazon. L'effet +serait plus prompt et plus certain).</p> + +<p>»Dans l'intérieur de la maison, des chambres bien +calfeutrées, garnies d'un bon lit et d'un bon réchaud, +seraient préparées pour les amants qui désireraient +confier au charbon le dernier chapitre de leur roman.</p> + +<p>»Dans les salons, on trouverait des poignards, des +armes tranchantes, et de solides cordons de soie attachés +au plafond pour ceux qui seraient bien aises de terminer +leurs jours suspendus verticalement entre le ciel +et la terre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_436">[Pg 436]</span></p> + +<p>»Dans la bibliothèque, les œuvres complètes de +M. V......, atteindraient ceux qui voudraient se tuer +d'ennui.</p> + +<p>»Des salles de bains seraient prêtes pour les antiquaires +jaloux de finir comme Sénèque, au bain et les +veines ouvertes.</p> + +<p>»Ceux qui préféreraient finir comme Socrate, trouveraient +la ciguë dans des coupes d'or et des verres de +cristal; ou bien le poison leur serait servi dans un +succulent repas où ils pourraient choisir sur la carte, +selon leur goût, le vol-au-vent de champignons sauvages, +des béchamelles à l'arsenic, ou des coquilles à +l'acétate de morphine.</p> + +<p>»Il serait doux, sans contredit, de finir ainsi loin +du bruit et des importuns; de pouvoir choisir la mort +sous les lambris dorés d'un palais, ou sous l'ombrage +des charmilles, et de trouver à sa dernière heure, +silence, discrétion et respect.</p> + +<p>»Auprès de chaque instrument de suicide, on +aurait soin de placer une feuille de papier testamentaire +pour inscrire ses dernières volontés, et un dictionnaire +de rimes pour ceux qui, selon la mode du jour, +voudraient faire au monde des adieux poétiques.</p> + +<p>»Mais ce qui ferait le côté philosophique et consolateur +de cet établissement, c'est que pour charmer les +derniers instants des amateurs, dans les salons et dans +les jardins du Tivoli funèbre mêlés aux instruments de +la mort, on rencontrerait partout ce qui fait la joie de +la vie: des fleurs, des femmes, des mélodies suaves, +des vins exquis, les chefs-d'œuvres des arts, les merveilles<span class="pagenum" id="Page_437">[Pg 437]</span> +du luxe. Et peut-être, rappelé par ce riant aspect +et ces engageantes voluptés à un meilleur sentiment, +celui qui serait entré là avec un fatal projet, en sortirait +le sourire sur les lèvres, le cœur consolé et demandant +au ciel de prolonger les jours qu'il voulait briser.» +(<span class="smcap">Extrait</span> du <i>Follet</i>, 2 nov. 1834.)</p> + +<hr class="tb"> + +<p>V. A la <i>page 304</i>, nous avons rapporté le nom de +M<sup>lle</sup> Rachel en un acrostiche assez curieux en ce qu'il est +double; voici une autre pièce du même genre non moins curieuse, +puisque l'acrostiche est triple. Cette pièce, qui a pour +base les noms JESUS MARIA, est ancienne; son auteur est +un sieur Esprit Gobineau de Montluysant, l'un des plus déterminés +et des plus féconds fabricateurs d'acrostiches dans +un siècle où ces <i>nugæ difficiles</i> étaient grandement à la mode: +cet acrostiche est tiré de l'un de ses ouvrages, intitulé: +<i>L'Ordre sacré de la saincte prestrise, mis en vers</i>. Metz, Cl. +Félix, 1633, <i>in-4<sup>o</sup></i> de 28 pages. Ce petit chef-d'œuvre est ainsi +disposé avec ses trois perpendiculaires nominales:</p> + +<p> +<b>I</b>e m'étois endurc <b>I</b> mais le Dieu de merc <b>I</b><br> +<b>E</b>ffaça le péch <b>E</b> dont j'étois entach <b>E</b><br> +<b>S</b>i bien qu'ores je sui<b>S</b> privé de mes ennui <b>S</b><br> +<b>U</b>ivant pour louer Die <b>U</b> en toute place et lie <b>U</b><br> +<b>S</b>i voulez ô Chrestien <b>S</b> jouir de divins bien <b>S</b><br> +<b>M</b>aintenez le reno <b>M</b> de Jesus et son no <b>M</b><br> +<b>A</b>vec vous il ser <b>A</b> et vous exaucer <b>A</b><br> +<b>R</b>epoussant Lucife <b>R</b> et tous ceux de l'enfe<b>R</b><br> +<b>I</b>nvoquons le ic <b>I</b> car d'un cœur adouc <b>I</b><br> +<b>A</b>qui le servir <b>A</b> le ciel il ouvrir <b>A</b><br> +</p> + +<p>Ce M. Gobineau de Montluysant a encore d'autres +ouvrages, entre autres, <i>La royale Thémis ou l'établissement +<span class="pagenum" id="Page_438">[Pg 438]</span>de la coure</i> (sic) <i>du Parlement de Metz</i>, 1634, <i>in-4<sup>o</sup></i>, +livre dans lequel l'auteur, fidèle à son génie inspirateur et +à sa vocation, a mis en acrostiches multipliés tous les noms +de Messeigneurs de ladite cour.</p> + +<p>Mais où M. de Montluysant s'est distingué particulièrement, +c'est dans <i>Le Sacré Mont Carmel</i>, qu'il a publié à +Metz en 1632, <i>in-4<sup>o</sup></i> de <i>77 pag.</i>, et qu'il a dédié à Anne +Fabert, sœur du Maréchal Fabert, né d'un imprimeur de +Metz. Ici la prose rivalise avec la poésie et jette un éclat +non moins brillant. «Le Mont Carmel, dit l'auteur, est une +OPALE admirable en laquelle se voit la <span class="allsmcap">BLANCHEUR</span> de la +virginité, l'<span class="allsmcap">AZUR</span> de la fidélité, la <span class="allsmcap">VERDURE</span> de l'espérance, +la <span class="allsmcap">ROUGEUR</span> de la charité, le <span class="allsmcap">JAUNE</span> du contentement spirituel, +et le <span class="allsmcap">VIOLET</span> de l'amour divin.»</p> + +<p>Qu'on dise après cela que la plume de M. de Montluysant +n'a pas tout l'éclat des couleurs de l'arc-en-ciel!</p> + +<p>A propos de couleurs, Caraccioli en a parlé d'une manière +assez singulière et même assez sévère, dans son <i>Livre +à la mode</i>, imprimé à Verte-feuille, etc., <i>in-12</i>, <i>p. 2</i> et <i>3</i>; +il s'exprime ainsi sous le voile de l'anonyme:</p> + +<p>«La couleur <span class="allsmcap">ROSE</span>, dit-il, est une couleur libertine, +affectée aux filles de joie; le <span class="allsmcap">CRAMOISI</span>, une couleur voluptueuse +qui caractérise les personnes de plaisir; mais +le <span class="allsmcap">VERT</span>, symbole de l'espérance, paroît l'apanage de la +modestie. Jamais on n'employa cette couleur pour favoriser +les vices ou flatter l'ambition, tandis que le <span class="allsmcap">BLEU</span> +et le <span class="allsmcap">ROUGE</span> servent à farder des femmes flétries par la +débauche; le <span class="allsmcap">VIOLET</span>, à parer des êtres qui se monseigneurisent....; +le <span class="allsmcap">BLEU</span>, à faire souvent des licols; le +<span class="allsmcap">JAUNE</span> enfin à désigner les coucous.»</p> + +<hr class="tb"> + +<p>VI. Parmi les livres singuliers dont nous avons parlé, à +partir de la <i>pag. 364</i>, nous avons omis un petit bouquin<span class="pagenum" id="Page_439">[Pg 439]</span> +du <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, qui n'offre rien de bizarre dans son titre, +mais qui renferme des choses fort remarquables par la +naïveté de l'expression. Ce sont des plaintes sur le sort des +curés dans le temps où vivait l'auteur. Ce livret est intitulé:</p> + +<p>Epistola de miseria curatorum (latinité d'alors) seu +plebanorum; <i>impressum Parisiis, Pet. Poulihac</i>. (Sans +date, mais avant 1500); <i>in-8<sup>o</sup> de 8 feuillets goth</i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>L'auteur énumère lamentablement toutes les tribulations auxquelles +était alors exposé un pauvre curé. Il ne compte pas moins +de neuf diables déchaînés contre lui, et delà neuf chapitres où les +plaintes sont rendues avec l'accent d'une douloureuse mais plaisante +conviction. Par exemple le troisième démon qui conspire contre le +repos d'un curé à portion congrue, c'est sa servante, laquelle, presque +toujours infidèle, paresseuse, acariâtre, et pourtant reine du +presbytère, lui fournit autant de sujets de tentations qu'il a de cheveux +à la tête: <i>per quam</i>, dit l'auteur, <i>habes tot tentationum stimulos +quantum in capite geris capillos</i>. (M. Leber possède un +exemplaire de ce curieux livret; voyez son beau <i>Catalogue</i>, n<sup>o</sup> 225, +que nous avons consulté; il en est de même de l'ouvrage suivant:)</p> +</div> + +<p>L'accusation correcte du vray pénitent, par le P. +Chauvaud; <i>sur l'imprimé à Chartres</i>, 1676, <i>pet. in-12, +rare</i>.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ce livre est composé de quatre dialogues fort singuliers entre le +confesseur et quatre espèces de pénitents: le premier est un idiot +grossier qui ne dit rien et auquel il faut arracher les mots les uns +après les autres; le second est une fine bête qui ne dit pas assez; le +troisième est une impitoyable bavarde qui dit beaucoup trop, et qui +oublie de s'accuser elle-même en accusant ses voisines; enfin le quatrième +parle ainsi qu'il doit le faire.</p> + +<p>M. Leber dit que cette instruction ne serait point déplacée dans +les facéties. (<span class="smcap">Voy.</span> son <i>Catalogue</i>, n<sup>o</sup> 187.)</p> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_440">[Pg 440]</span></p> + +<hr class="tb"> + +<p>VII. A la <i>page 384</i>, nous avons terminé notre court extrait +du ridicule traité d'Albert-le-Grand, <i>de Laudibus +Virginis Mariæ</i>, par dire que la Sainte Vierge était instruite +dans toutes les sciences. Là nous devions parler en +note du passage d'un vieux <i>Mystère de la Passion</i> qui +renferme aussi un éloge de Marie; ce passage ayant été +omis, nous le rétablissons ici. L'éloge est d'autant plus curieux +que l'auteur de la pièce l'a mis dans la bouche du +diable, l'un des personnages du Mystère, et on va voir que +cet auteur a prêté une certaine érudition à Satan, qui, +parlant de Marie, s'exprime ainsi, dans le langage et l'orthographe +du temps:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">....</div> + <div class="verse indent0">«Elle est plus belle que Lucresse,</div> + <div class="verse indent0">Plus que Sara dévote et saige;</div> + <div class="verse indent0">C'est une Judic en couraige,</div> + <div class="verse indent0">Une Hester en humilité,</div> + <div class="verse indent0">Et Rachel en honnesteté.</div> + <div class="verse indent0">En langaige est aussi benigne</div> + <div class="verse indent0">Que la Sibylle tiburtine;</div> + <div class="verse indent0">Plus que Pallas a de prudence;</div> + <div class="verse indent0">De Minerve elle a la loquence; etc.»</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Nous aurions pu mentionner encore à la suite du livre +d'Albert sur les <i>louanges de Marie</i>, un très-ancien opuscule +assez rare qui regarde aussi la Sainte Vierge. Il a pour +titre:</p> + +<p>Supplication à Nostre-Dame, en vers. <i>Sans date ni +lieu d'impression; in-4<sup>o</sup> goth. de</i> 12 pag.</p> + +<p>Cette pièce, composée de 296 vers, est de Pierre de +Nesson<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[197]</a>; le style en est fort singulier comme on peut en<span class="pagenum" id="Page_441">[Pg 441]</span> +juger par l'extrait suivant. N'oublions pas que l'auteur +écrivait dans le <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle; il débute ainsi, s'adressant à +Marie:</p> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198" class="label">[197]</a> Ce Pierre de Nesson est né dans le <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle; il fut officier de +Jean I, duc de Bourbon, fait prisonnier par les Anglais à la bataille +d'Azincourt en 1415, et conduit en Angleterre où il mourut +en 1433. P. de Nesson fut continué dans son office par Marie de +Berry, duchesse de Bourbon. On ignore la date de sa mort; il a +laissé plusieurs ouvrages tels que le <i>Lay de la guerre</i>, les <i>neuf +Leçons de Job</i>, etc.; il était estimé des écrivains de son temps.</p> + +</div> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Ma doulce nourrice pucelle</div> + <div class="verse indent0">Qui de vostre tendre mamelle</div> + <div class="verse indent0">Vos doulx créateur alaictastes,</div> + <div class="verse indent0">Et qui vostre père enfantastes,</div> + <div class="verse indent0">Ma Dame, ma léale amye,</div> + <div class="verse indent0">Combien que je ne soye mye</div> + <div class="verse indent0">Digne d'estre en vostre service,</div> + <div class="verse indent0">Je vous supplie sans office,</div> + <div class="verse indent0">S'aulcun m'enquiert à qui je suis,</div> + <div class="verse indent0">Je puisse dire que j'ensuis</div> + <div class="verse indent0">La cour de la royne des cieulx</div> + <div class="verse indent0">En espérance d'avoir mieulx,</div> + <div class="verse indent0">Et d'estre de vostre famille,</div> + <div class="verse indent0">Ma doulce de Dieu mere et fille;</div> + <div class="verse indent0">Non mye comme serviteur,</div> + <div class="verse indent0">Car ce me seroit trop d'honneur,</div> + <div class="verse indent0">Et seray trop reguerdonné</div> + <div class="verse indent0">D'estre vostre povre donné;</div> + <div class="verse indent0">Et se c'est à mon trop grant don</div> + <div class="verse indent0">Je vous requiers, belle, pardon.</div> + </div> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">.....</div> + </div> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Pour ce s'il vous plaist en gré prendre</div> + <div class="verse indent0">Tout maintenant sans plus attendre,</div> + <div class="verse indent0">Je vous donne mon corps et m'ame,</div> + <div class="verse indent0">Sy fait pareillement ma femme,</div> + <div class="verse indent0">Et vous fesans foy et hommage</div> + <div class="verse indent0">De tout nostre petit ménage.</div> + </div> +</div> +</div> +<p><span class="pagenum" id="Page_442">[Pg 442]</span></p> +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">En vous promettant féaulté</div> + <div class="verse indent0">Service, foy et léaulté.</div> + <div class="verse indent0">.....</div> + <div class="verse indent0">.....</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Tel est le début de cette pièce. Voici comment elle se +termine:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Et quant nous serons trespassés,</div> + <div class="verse indent0">Donnez-nous, madame Marie,</div> + <div class="verse indent0">La très-perpétuelle vie,</div> + <div class="verse indent0">Laquelle ottroit<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[198]</a> par sa puissance</div> + <div class="verse indent0">La très-haulte divine essence,</div> + <div class="verse indent0">Seul Dieu régnant en trinité</div> + <div class="verse indent0">A ceulx qui diront cest dité:</div> + <div class="verse indent0">Priant qu'à <span class="smcap">Pierre de Nesson</span></div> + <div class="verse indent0">Face de ses péchiés pardon,</div> + <div class="verse indent0">Lequel premièrement ce dit</div> + <div class="verse indent0">Ordonna et mit par escript.</div> + </div> +</div> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199" class="label">[198]</a> Octroie, <i>accorde</i>.</p> + +</div> + +<hr class="tb"> + +<p>VIII. Nous avons découvert récemment sur l'intérieur +de la couverture d'un vieux livre <i>in-fol.</i>, une note manuscrite +en caractères semigothiques qui nous a paru assez +singulière, et qui aurait dû être placée à la page 11, où +finit notre premier article l'<span class="allsmcap">ANTÉGÉNÉSIE</span>; c'est une définition +de Dieu; elle est en latin, nous allons la donner textuellement +avec son titre:</p> + + +<p>DEI DESCRIPTIO.</p> + +<p>«Sui ipsius principium et finis, utriusque carens; +neutrius egens; utriusque parens atque author. Semper +et sine tempore; cui preteritum non abit, nec<span class="pagenum" id="Page_443">[Pg 443]</span> +subit futurum; regnat ubique sine loco; immutabilis +absque statu; pernix sine motu; extrà omnia omnis; +intrà omnia sed non includitur in ipsis; extrà omnia, +sed non ab ipsis excluditur; intimus hæc regit, extimus +creavit; bonus sine qualitate, sine quantitate magnus, +totus sine partibus; immutabilis cum cætera mutat; +cujus velle potentia; cui opus voluntas simplex est; in +quo nihil potentia; sed in actu omnia; imò ipse purus; +primus, medius et ultimus actus; deniquè est omnia, +semper omnia, extrà omnia, intrà omnia, præter omnia, +antè omnia, et post omnia omnis. Ad majorem +Dei gloriam.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>IX. Encore un livre singulier; il a pour titre:</p> + +<p>La Princesse des oraisons, ou les attraits ravissans de +notre Père céleste, tirés de l'excellence merveilleuse de +l'Oraison Dominicale, pour nous élever à la jouissance +des biens du Ciel. Par maître Barthelemi Thelioux, +docteur en théologie, curé et chanoine en l'église paroissiale +et collégiale de Saint-Genès-de-Thiert, notaire +apostolique et juge ordinaire. <i>Non. octob.</i>, 1635; <i>in-4<sup>o</sup></i> +de 600 pages.</p> + +<p>Ce manuscrit, qui n'a jamais été imprimé, offre la paraphrase +la plus féconde et la plus singulière qui ait jamais +paru sur l'Oraison Dominicale. L'auteur l'a partagée en +<span class="allsmcap">VII</span> livres qui eux-mêmes sont divisés en un grand nombre +de discours. Les citations en différentes langues y sont semées +avec prodigalité. On y trouve de tout; de la prose,<span class="pagenum" id="Page_444">[Pg 444]</span> +des vers, des traductions, jusqu'à l'anagramme du nom de +l'auteur</p> + +<p><i>Bartholomæus Theliuxius</i>:</p> + +<p>LUX VITÆ HABERIS HOMO.</p> + +<p>Les idées les plus bizarres y abondent: par exemple, +savez-vous quelle est la preuve la plus certaine, la plus incontestable +que Dieu a créé l'homme droit? C'est que +l'homme peut se courber. Que signifient dans la sublime +oraison, ces mots <i>in cœlis</i>? Ils signifient que nous sommes +invités à lever continuellement la tête vers les cieux, parce +que ce monde est une prison où nos ames sont violemment +détenues. Quant au <i>panem quotidianum</i>, c'est l'eucharistie +que l'auteur appelle pain continuel, parce qu'on ne cesse +pas, dit-il, de s'en nourrir; et pour prouver la continuité +de cet aliment divin, il entre dans des descriptions géographiques +et démontre que le saint sacrifice s'offre à toutes +les heures du jour et de la nuit dans les différents climats +de l'univers. Au reste il existe une feuille gravée qui contient +ces supputations, et par conséquent la preuve que la +messe est continuellement célébrée dans le monde chrétien.</p> + +<p>L'auteur ne parle qu'avec une respectueuse admiration +des caractères hébraïques; il n'y en a point de plus mystérieux, +dit-il. Les cabalistes osent promettre d'expliquer +toute l'Ecriture Sainte par le moyen des lettres et des points +et par la supputation des nombres signifiés par les caractères. +C'est pourquoi Orphée, ce puissant opérateur par +l'entremise des voies secrètes, dit qu'il faut bien se garder +de changer les noms hébreux, en travaillant de la sorte. +Notre docteur se sert de trois raisons pour établir les avantages +de la langue hébraïque: la première, c'est que Dieu +a voulu nous donner sa loi en cette langue et nous communiquer +ainsi tous les oracles des Anciens; la seconde, c'est<span class="pagenum" id="Page_445">[Pg 445]</span> +parce qu'il savait quelle force était cachée dans ces caractères +formés selon les figures et les aspects célestes; enfin +la troisième, c'est parce que les noms divins s'expriment +plus facilement et plus parfaitement par les formes et significations +de ces lettres; et voilà pourquoi Fr.-Georg. +Venetus, dans son <i>de Harmonia mundi</i>, les appelle <i>veri +alvei divinorum nominum in idiomate hebræo cum suis +caracteribus, quibus illa nomina etiam mysterio maximo +descripta sunt</i>.</p> + +<p>Le chapitre où Thelioux a étalé le plus de science et d'érudition, +est celui qui a pour titre: <i>de la signification et +emphase de la diction <span class="allsmcap">AMEN</span></i>. Ce mot <i>amen</i> a aussi été +l'objet des recherches de Samuel Petit, dans ses <i>Variæ lectiones</i>, +lib. I, cap. XVII; lequel Petit n'est pas moins prodigue +d'érudition que le docteur Thelioux. Ducange rapporte +dans son glossaire quatre vers où se trouvent toutes +les significations du mot en question:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Verum, verè, fiat, <i>amen</i> tria denotat ista,</div> + <div class="verse indent0">Si verum nomen, adverbium sit tibi verè.</div> + <div class="verse indent0"><i>Amen, amen</i>, verè duo sunt adverbia verè.</div> + <div class="verse indent0"><i>Amen</i> pro, fiat, tibi verbum deficiens est.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Nous ne nous étendrons pas davantage sur l'ouvrage de +Thelioux, quoiqu'il renferme encore une grande quantité +de chapitres très-curieux, tels que <i>la déification de +l'homme, prouvée par autorités</i>;—<i>les cinq demoiselles de +chambre de la princesse Oraison Dominicale</i>;—<i>le pélerinage +de l'homme en cette vie</i>;—<i>des cieux et de leurs +merveilles</i>;—<i>sur quelles choses se peut étendre la puissance +du diable</i>, etc., etc., etc. Si nous voulions signaler tout ce +qui est marqué au coin de la bizarrerie dans ces différents +chapitres, ce serait à n'en pas finir. Adieu donc au docteur +Thelioux.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_446">[Pg 446]</span></p> + +<hr class="tb"> + +<p>X. <span class="smcap">Recette</span> pour devenir un parfait courtisan.</p> + +<p>Cette facétie, en forme d'ordonnance médicale, est due +au célèbre Henri Estienne, qui l'a insérée dans ses <i>Deux +dialogues du nouveau langage italianisé</i>, etc.; Paris, +(Patisson), 1579, <i>petit in-8<sup>o</sup></i>. Elle prouve que le métier +de courtisan n'est pas de fraîche date, et qu'au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle +on l'exerçait déjà avec une certaine perfection; la voici +rédigée selon les termes de l'art:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p><span class="smcap">Recipe</span> 1<sup>o</sup> trois livres d'impudence, tirées du creux +d'un rocher nommé front-d'airain; 2<sup>o</sup> deux livres +d'hypocrisie; 3<sup>o</sup> une livre de dissimulation; 4<sup>o</sup> trois +livres de science de flatter; 5<sup>o</sup> deux livres de bonne +mine; le tout concassé et cuit au jus de bonne grâce.</p> + +<p>Ensuite passez cette décoction par une étamine de +large conscience; puis quand elle est refroidie, mettez-y +six cuillerées d'eau de patience et trois d'eau de bonne +espérance; avalez d'un seul trait, et grâce à ce breuvage +souverain, renouvelé de temps en temps, vous +serez vrai courtisan en toute perfection courtisanesque.</p> +</div> + +<p>Autre <span class="allsmcap">RECETTE</span> infaillible contre la goutte et le rhumatisme.</p> + +<p>Cette seconde ordonnance, non moins sérieuse que la +précédente, est tirée d'un livre assez rare, intitulé: <i>Traité +de la prudence</i>, etc., composé par Antoine Dumont, +(J.-B. Arnoult, jésuite); <i>Besançon</i>, 1733, <i>in-12</i>. Voici +la composition de l'onguent que le rév. Père recommande, +p. 71, aux goutteux et aux rhumatisés:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>«<span class="smcap">Recipe</span> une livre de graisse d'un vieux curé qui ne +soit point avare; une livre <i>idem</i> d'une vieille femme qui +n'ait jamais déraisonné, ni désobéi à son mari; ajoutez +une livre de graisse d'un vieil âne qui n'ait jamais reçu<span class="pagenum" id="Page_447">[Pg 447]</span> +de coups de bâton; faites fondre le tout ensemble, +mêlez bien, puis frottez de cet onguent le membre malade +pendant trois jours; vous pouvez compter sur une +guérison prompte et radicale.»</p> +</div> + +<hr class="tb"> + +<p>La petite pièce suivante a été omise à la suite du <i>Dîner +logique</i>, p. 190. C'est un impromptu adressé par un jeune +homme à son maître qui lui reprochait de s'absenter de +classe pour aller au cabaret; le jeune homme dit:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Pinta trahit pintam, trahit altera pintula pintam,</div> + <div class="verse indent6">Et sic post pintas nascitur ebrietas.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Le maître répliqua aussitôt:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> + <div class="stanza"> + <div class="verse indent0">Virga trahit virgam, trahit aliera virgula virgam,</div> + <div class="verse indent6">Et sic post virgas nascitur ire foras.</div> + </div> +</div> +</div> + +<p>Et il chassa le jeune biberon.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Nous regrettons que plusieurs dissertations curieuses, +égarées et retrouvées trop tard, n'aient pu entrer dans le +présent volume. Leur haute importance fera sans doute +partager nos regrets au lecteur; en voici les titres:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>1<sup>o</sup> Des <span class="allsmcap">ALLUMETTES</span>, leur origine, antiquité et histoire +chez les Hébreux, chez les Phéniciens, les Grecs, +les Romains, les Gaulois, les Sauvages et chez tous les +peuples modernes, avec un appendice curieux sur l'art +de souffler la bougie et de moucher la chandelle, +même avec les doigts sans se brûler.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Des <span class="allsmcap">BAISERS</span> d'étiquette; leurs différentes espèces, +tels que le baiser féodal, le baiser à la cour, le baiser +de paix à l'église, le baisement de la mule du pape; etc.,<span class="pagenum" id="Page_448">[Pg 448]</span> +etc., avec une notice des ouvrages consacrés à ce sujet +historique et religieux.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Recherches civiles, politiques et littéraires sur +les <span class="allsmcap">COUPS DE BATON</span>, et sur les précautions à prendre +pour en donner quand il y a lieu, et pour en recevoir +quand on les attend; le tout selon les circonstances, +mais toujours avec les procédés convenables, ainsi +qu'il est d'usage entre personnes bien élevées.</p> + +<p>4<sup>o</sup> Histoire curieuse de tous les <span class="allsmcap">NEZ COUPÉS</span> dont il +est question dans l'histoire tant ancienne que moderne, +précédée d'une dissertation sur la nécessité et l'importance +de cette proéminence au milieu du visage, et +suivie d'une digression sur la rhinoplastie, ou l'art de +refaire un nez coupé sans qu'il y paraisse.</p> + +<p>5<sup>o</sup> Du <span class="allsmcap">DIABLE</span> considéré sous le rapport des diverses +formes, figures, costumes et accoutrements sous lesquels +on l'a représenté siècle par siècle, depuis son apparition +dans le jardin d'Eden où il eût mieux fait +de rester tranquille, jusqu'à la tentation de S. Antoine +par Calot, où les cornes, les aîles et les griffes de cet +infernal Protée causent moins d'effroi que jadis.</p> +</div> + +<p>Ces cinq sujets étant traités avec toute la sagacité, l'érudition +et l'aménité désirables, nous pourrons, si le cœur +vous en dit, cher lecteur, vous les donner par la suite +accompagnés de plusieurs autres; adieu donc, au plaisir +de vous revoir.</p> + + +<h3>FIN DES ADDITIONS.</h3> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_449">[Pg 449]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="VOCABULAIRE">VOCABULAIRE +DES NOMS PROPRES ET DES MOTS +SINGULIERS, +BAROQUES, SAUVAGES ET DE FANTAISIE,</h2> +<h3>ÉPARPILLÉS DANS UN CERTAIN CHAPITRE DE L'OUVRAGE; +AVEC RENVOI AUX PAGES POUR L'EXPLICATION.</h3> +</div> + + +<p><i>Aléthinosgraphe de Cléarétimalée</i>, pseudonyme français, +<i>p. 73</i>.</p> + +<p><i>Amatlacuilolitquitcatlaxtlahuilli</i>, mot mexicain, (qui signifie +récompenser), <i>p. 57</i>.</p> + +<p><i>Anasatochimacpa</i>, mot groenlandais, (respirer), <i>p. 60</i>.</p> + +<p><i>Aristolochiocordiflora</i>, nom d'une fleur d'Amérique, +<i>p. 67</i>.</p> + +<p><i>Artificandivinanciel</i>, mot de fantaisie, <i>p. 72</i>.</p> + +<p><i>Artonécrolipsaniconolatrie</i>, titre satyrique, <i>p. 72</i>.</p> + +<p><i>Ayarouxonkala</i>, nom propre indien, <i>p. 55</i>.</p> + +<p><i>Bicomonolofolati</i>, pseudonyme, <i>p. 74</i>.</p> + +<p><i>Bombomachidès-Cluninstaridysarchidès</i>, nom propre grec +de fantaisie, <i>p. 70</i>.</p> + +<p><i>Demstrgrfrwomldammfr</i>, nom propre tahitien, <i>p. 42</i>.</p> + +<p><i>Esperruquancluzelubelouzerirelu</i>, mot rabelaisien, <i>p. 76</i>.</p> + +<p><i>Graphexechon de Pitariste</i>, pseudonyme français, <i>p. 73</i>.</p> + +<p><i>Hamankoeboewonosenopaitingalgongabgurrachmansaydinpanotagomode</i>, +nom propre javanais, <i>p. 67</i>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_450">[Pg 450]</span></p> + +<p><i>Incompodrophobilique</i>, mot de fantaisie, <i>p. 72</i>.</p> + +<p><i>Inconstitutionnalité</i>, mot français non admissible, <i>p. 76</i>.</p> + +<p><i>Incrocornistificulibilisation</i>, mot de fantaisie assez plaisant, +<i>p. 77</i>.</p> + +<p><i>Kaïkiraniariopouna</i>, nom propre dans les îles Sandwich, +<i>p. 50</i>.</p> + +<p><i>Kaiserlich-Koeniglich-Hofrauchfangskehrmeisteradjunct</i>, nom +qualificatif allemand, <i>p. 68</i>.</p> + +<p><i>Kanikeaouoli</i>, nom propre dans les Sandwich, <i>p. 52</i>.</p> + +<p><i>Kleingorloffenbach</i>, pseudonyme, <i>p. 76</i>.</p> + +<p><i>Laverererareri</i>, mot cabalistique, <i>p. 37</i>, <i>not.</i></p> + +<p><i>Maïkamichikiakiak</i>, nom d'un sauvage de l'Amérique du +Nord, <i>p. 46</i>.</p> + +<p><i>Messegydorpochestès</i>, sobriquet grec, <i>p. 70</i>.</p> + +<p><i>Miriamikekauluhoï</i>, nom propre dans les Sandwich, +<i>p. 53</i>.</p> + +<p><i>Misophilantropopanutopies</i>, titre d'un livre, <i>p. 74</i>.</p> + +<p><i>Mitassouachiningoutouassou</i>, mot numérique algonkin, +(seize), <i>p. 59</i>.</p> + +<p><i>Mittigouchiouekkendalakiank</i>, mot algonkin (qui signifie +France), <i>p. 60</i>.</p> + +<p><i>Morrambouzevezangouzequoquemorguatasachacguevezinemaffressé</i>, +mot rabelaisien, <i>p. 76</i>.</p> + +<p><i>Mousckiliencantamierliorodifique</i>, mot de fantaisie, <i>p. 72</i>.</p> + +<p><i>Netchontantescanyati</i>, mot huron, (étonnement), <i>p. 58</i>.</p> + +<p><i>Ninchtanaachiningoutouassou</i>, mot numérique algonkin, +(vingt-six), <i>p. 60</i>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_451">[Pg 451]</span></p> + +<p><i>Nissouemitanaachiningoutouassou</i>, mot numérique algonkin, +(trente-six), <i>p. 60</i>.</p> + +<p><i>Onéharadesehoengtseragherie</i>, mot iroquois, (vin), <i>p. 58</i>.</p> + +<p><i>Ouatsakamikdachirini</i>, mot algonkin, (il signifie Anglais), +<i>p. 61</i>.</p> + +<p><i>Oukihouanhaquiey</i>, mot huron (guerre), <i>p. 58</i>.</p> + +<p><i>Paetarrarorincouroac</i>, mot numérique chez les Yameos, +(trois), <i>p. 59</i>.</p> + +<p><i>Peinthéphiladelmirézidarnézulmézidore</i>, mot de fantaisie, +<i>p. 74</i>.</p> + +<p><i>Pourahouaoukaïkaïa</i>, nom propre dans les Sandwich, +<i>p. 51</i>.</p> + +<p><i>Reystrosuissolansqueneti</i>, mot latin macaronique, <i>p. 71</i>.</p> + +<p><i>Ronoakoua</i>, nom d'un ancien roi divinisé jadis dans les +Sandwich, <i>p. 51</i>.</p> + +<p><i>Sarouvangatamalla</i>, nom propre indien, <i>p. 55</i>.</p> + +<p><i>Scytalosagittipelliger</i>, surnom d'Hercule, <i>p. 70</i>.</p> + +<p><i>Stadt-Vien-Unschlitt-Handlungs-Amst-Manipulant, gegensperrführer +und Oberschmalzmeister</i>, nom qualificatif +allemand, <i>p. 68</i>.</p> + +<p><i>Synallagmatimonosyllabobiopraphus</i>, pseudonyme de fantaisie, +<i>p. 82</i>.</p> + +<p><i>Tchaoutchaou</i>, mot des îles Mariannaises, (coco sec), +<i>p. 63</i>.</p> + +<p><i>Téchouascahouini</i>, mot huron, (dents laides), <i>p. 58</i>.</p> + +<p><i>Tesquachaouindi</i>, mot huron, (dents gâtées), <i>p. 58</i>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_452">[Pg 452]</span></p> + +<p><i>Tessaracontadyogrammatum</i>, mot (en 24 lettres) par lequel +on a jadis désigné le nom de Dieu, <i>p. 71</i>.</p> + +<p><i>Tessarescædécatites</i>, nom jadis donné aux chrétiens qui +célébraient la pâques le 14 mai, <i>p. 71</i>.</p> + +<p><i>Tetennamiquilitzli</i>, mot mexicain (un baiser), <i>p. 58</i>.</p> + +<p><i>Thermohygrométrométriques</i>, mot relatif à la pogonologie, +<i>p. 69</i>.</p> + +<p><i>Tesaurochrysonicochrysidès</i>, nom propre grec de fantaisie, +<i>p. 70</i>.</p> + +<p><i>Traiflagoulamen</i>, surnom injurieux, <i>p. 71</i>.</p> + +<p><i>Transsubstantiationnalité</i>, mot inadmissible dans la langue +française, <i>p. 76</i>.</p> + +<p><i>Uttokarsuangopoch</i>, mot groenlandais, (vieillir), <i>p. 61</i>.</p> + +<p><i>Westicpetzeerdenstafflitlefgraffltte</i>, pseudonyme créé par +Collé, <i>p. 74</i>.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_453">[Pg 453]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="TABLE">TABLE +DES MATIÈRES.</h2> +</div> + +<p> +A.<br> +<br> +<i>Absurdités</i> du Thalmud sur la création d'Adam, <i>p. 11</i>, <i>note</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Abulféda</span>, cité <i>p. 4</i>.<br> +<br> +<i>Académies</i> et sectes philosoph. anciennes, <i>p. 109</i>, <i>note</i>.<br> +<br> +<i>Acrostiche</i> double de M<sup>lle</sup> Rachel, <i>p. 304</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—Acrostiche triple sur <span class="smcap">Jesus Maria</span>, <i>p. 437</i>.</span><br> +<br> +<span class="smcap">Adam</span> donne un nom à tous les animaux, <i>p. 32</i>.<br> +<br> +— La <i>Pénitance Adam</i>, liv. rare, <i>p. 37</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Adelung</span> (Fréd.), glossographe, <i>p. 38</i>.<br> +<br> +<i>Adjectifs</i>, leur nombre dans la langue anglaise, <i>p. 40</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—dans la langue française, <i>p. 40</i>.</span><br> +<br> +<i>Adverbes</i>, leur nombre dans l'anglais,—dans le français, <i>p. 40</i>.<br> +<br> +<i>Affiche</i> vénitienne en sigles, <i>p. 103</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Albert-le-Grand</span>, auteur d'un livre singulier sur la Sainte Vierge, <i>p. 383, 440</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Algonkins</span> (mots numériques chez les), <i>p. 59</i>.<br> +<br> +<i>Allouette</i> (le chant de), rendu par Ronsard, Du Bartas et Gamon, <i>p. 343</i>.<br> +<br> +<i>Allumettes</i> (histoire des), <i>p. 447</i>.<br> +<br> +<i>Alphabet</i> (combinaisons des 25 lettres de l'), par Taquet, <i>p. 143</i>.<br> +<br> +<i>Amen</i>, signification de ce mot, <i>p. 445</i>.<br> +<br> +<i>Amore</i>, mot latin décomposé, <i>p. 95</i>.<br> +<br> +<i>Amour</i> (vers sur les cinq degrés de l'), <i>p. 96</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Ampère</span> (M.), savant distingué, cité <i>p. 65</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Amyot</span>, écrivain franç., cité <i>p. 111, 112, 113, 114, 117</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Andrieux</span>, littérateur français, cité <i>p. 224</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—lettre plaisante qui lui est attribuée, <i>p. 225</i>.</span><br> +<br> +<i>Anges</i> (les neuf chœurs des), avec indication des Bienheureux qui seront admis dans chaque chœur, <i>p. 417</i>.<br> +<br> +<i>Anglais</i> (documents singuliers, empruntés aux), <i>p. 237-282</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Anjou</span> (le duc d'), ses relations avec Elisabeth, reine d'Angleterre, <i>p. 262</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">mentionné, <i>p. 211</i>.</span><br> +<br> +<i>Antégénésie</i>, état des choses avant la création, <i>p. 2-11</i>.<br> +<br> +<i>Aphorismes</i> gastronomiq., <i>pp. 160-162</i>.<br> +<br> +<i>Araignées</i> (goût de Lalande pour les), <i>p. 173</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Archimède</span> (mot d'), <i>p. 144</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Aristote</span>, cité <i>p. 4</i>.<br> +<br> +<i>Arithmétique</i> en usage chez certains peuples sauvages, <i>p. 60</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Arnauld</span> (Antoine), cité <i>p. 416</i>, <i>note</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Arnoulx</span> (Fr.), chanoine, ses <i>joyes et merveilles du Paradis</i>, <i>p. 405-421</i>.<br> +<br> +<i>Atlas</i> ethnograph. de M. Balbi, cité <i>p. 35</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Azara</span> (M. d'), glossographe espagnol, cité <i>p. 38</i>.<br> +<br> +<i>Aztèque</i> (langue), <i>p. 56-57</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<br> +B.<br> +<br> +<span class="smcap">Bacon</span>, savant anglais, cité <i>p. 430</i>.<br> +<br> +<i>Bagues</i> arcaniques, <i>p. 304</i>.<br> +<br> +<i>Bagues</i> hiéroglyphiques, <i>p. 299</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Baïf</span> (J.-Ant. de), cité <i>p. 224</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Baisers d'étiquette</i> (histoire des), <i>p. 447</i>.<br> +<br> +<i>Balances</i> gastronomiques, <i>p. 176</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Balbi</span> (M.), savant géographe, cité <i>p. 35, 38, 39, 41</i>.<br> +<br> +<i>Baptême</i>, <i>Mariage</i> et <i>Mort</i>, amphigouri énigmatique, <i>p. 154</i>.<br> +<br> +<i>Barbe</i> (délits relatifs à la), <i>p. 195</i>, <i>note</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Barotongs</span> (langue des), citée <i>p. 38</i>, <i>not</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Barrington</span> (Daines), naturaliste, fait l'éloge du rossignol, <i>p. 335</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Basnage</span>, historien des Juifs, cité <i>p. 4, 37</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Bechstein</span> (J.-M.), naturaliste allemand, ses études sur le rossignol, <i>p. 338-340</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Bédé</span> (Jean), écrivain calviniste, cité <i>p. 72</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Bedfort</span> (le duc de), amateur de beaux livres, <i>p. 352</i>, <i>not.</i><span class="pagenum" id="Page_454">[Pg 454]</span><br> +<br> +<span class="smcap">Ben-Euschem</span>, écrivain turc, cité <i>p. 128</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Berriat-Saint-Prix</span>, savant jurisconsulte, cité <i>p. 319</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Bettini</span> (Marco), écrivain italien, cité <i>p. 336</i>.<br> +<br> +<i>Bibliothèque</i> historique de France, citée <i>pp. 107</i> et <i>118</i>.<br> +<br> +<i>Bibliothèque</i> lexicograph., <i>p. 357</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Boaistuau</span>, écrivain français, cité <i>p. 15, 16, 18, 19, 20, 29</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Boiste</span>, lexicographe, cité <i>p. 76</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Bossuet</span>, jugé singulièrement par Andrieux, <i>p. 224</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—par Séb. Mercier, <i>p. 334</i>, <i>not.</i></span><br> +<br> +<i>Bouchers</i> de Londres (ancien réglement sur les), <i>p. 255</i>.<br> +<br> +<i>Breviarium ad usum sarum</i>, cité <i>p. 353</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Breviarium politicorum</i>, cité p. 108.<br> +<br> +<span class="smcap">Brunet</span> (M.), bibliographe très-distingué, cité <i>p. 107</i>, <i>not.</i><br> +<span style="margin-left: 1em;">—Le <i>Manuel</i>, pp. 361-362.</span><br> +<br> +<span class="smcap">Buffon</span>, son éloge du Rossignol, <i>p. 332</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Byron</span> (lord), ses goûts gastronomiques, <i>p. 174</i>;—cité <i>p. 227</i>.<br> +<br> +<br> +C.<br> +<br> +<i>Cabinet</i> (petit) d'amateur, assez curieux, <i>p. 350</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Canonieri</span> (Pierre-André), savant italien, cité <i>p. 167</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Caractères</i> hébraïques (éloge des), <i>p. 444</i>.<br> +<br> +<i>Carême</i> (mets qui se servaient en) au <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, <i>p. 365</i>.<br> +<br> +<i>Castes</i> (les différentes) dans l'Inde, <i>p. 327</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Caxton</span> (Will.), premier imprimeur en Angleterre, cité <i>p. 243</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Chalon</span> (M.), littérateur et savant bibliographe belge, président de la société des bibliophiles à Mons, cité <i>p. 77, 142</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Charles-Quint</span>, passionné pour l'horlogerie, cité <i>p. 292</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Chasse</i> (singulier ameublement de), <i>p. 271</i>.<br> +<br> +<i>Cheval</i> de Seius, fatal à ses maîtres, <i>p. 86</i>.<br> +<br> +<i>Chœurs</i> (les neuf) des Anges et des Archanges, cité <i>p. 417</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Cicéron</span>, cité <i>p. 31</i>, <i>note</i>, et <i>p. 348</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Clarence</span> (le duc de), son supplice dans un tonneau de malvoisie, <i>p. 243</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Clément</span> (Jacques), singulière opinion à son sujet, <i>p. 317</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Clubs</i> d'athées et de suicides, établis à Londres, <i>p. 432</i>.<br> +<br> +<i>Coco</i>, arbre, diverses modifications de ce mot chez les Mariannais, <i>p. 63-66</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Collé</span>, écrivain français, cité <i>p. 74</i>.<br> +<br> +<i>Comestibles</i> (avis aux gastronomes sur quelques), <i>p. 162-166</i>.<br> +<br> +<i>Confession</i> (dialogues singuliers sur la), <i>p. 439</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Cook</span> (le capitaine), sa mort, citée <i>p. 51, 52</i>.<br> +<br> +<i>Corps</i> de l'homme, description de ses diverses parties, extraite du poëme de la création, <i>p. 16-24</i>.<br> +<br> +<i>Correspondance</i> laconique entre deux quakers, <i>p. 221</i>.<br> +<br> +<i>Couleurs</i> allégorisées, <i>p. 438</i>.<br> +<br> +<i>Coups de bâtons</i> (recherches sur les), <i>p. 448</i>.<br> +<br> +<i>Cours</i> de rhétorique à la cuiller, et dîner logique, <i>p. 188</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Court de Gebelin</span>, savant français, cité <i>p. 42</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Courtisan</i> (recette pour faire un vrai), <i>p. 446</i>.<br> +<br> +<i>Coutumes</i> bizarres chez les Indiens, <i>p. 324</i>, <i>not.</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—autres plus bizarres, <i>p. 326</i>, <i>not.</i></span><br> +<br> +<i>Création</i> de la femme, <i>p. 26</i>.<br> +<br> +<i>Création</i> de l'homme; poëme épisodique, <i>p. 12-25</i>.<br> +<br> +<i>Cri</i> des divers animaux (dénomination du), <i>p. 45</i> et <i>p. 346</i>.<br> +<br> +<i>Croisades</i> (liste chronologique des sept), <i>p. 237</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Croix</i> de S. Bernard, dite des sorciers (explication de la), <i>p. 98</i>.<br> +<br> +<i>Curés</i> (tribulations des) au <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, <i>p. 439</i>.<br> +<br> +<i>Curiosités</i> microscopiques, chez les Anciens et chez les Modernes, <i>p. 282-298</i>.<br> +<br> +<br> +D.<br> +<br> +<i>Décorations</i> accordées dans le ciel aux Bienheureux qui les auront méritées, <i>p. 418</i>.<br> +<br> +<i>Définitions</i> de l'homme, <i>p. 16-17</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Dent</i> d'argent (la), institution gastronomique en Belgique, <i>p. 190</i>.<br> +<br> +<i>Dévotes salutations</i> aux membres de la Sainte Vierge, <i>p. 380</i><span class="pagenum" id="Page_455">[Pg 455]</span><br> +<br> +<i>Diable</i>; histoire des diverses formes, figures, costumes, etc., sous lesquels il a été représenté dans tous les siècles, <i>p. 448</i>.<br> +<br> +<i>Dialectes</i> et langues, leur nombre dans chaque partie du monde, d'après MM. Adelung et Balbi, <i>p. 39</i>.<br> +<br> +<i>Diamants</i> (les dix plus gros) connus, <i>p. 356</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Diamètre</i> du cercle, etc. (vers techniques sur le rapport du), <i>p. 137</i>.<br> +<br> +<i>Dictionnaires modernes</i> (catalogue des dix) les plus utiles à consulter sur 1<sup>o</sup> la religion; 2<sup>o</sup> la jurisprudence; 3<sup>o</sup> les sciences et arts; 4<sup>o</sup> + l'histoire naturelle; 5<sup>o</sup> la médecine; 6<sup>o</sup> la technologie; 7<sup>o</sup> les auteurs classiques; 8<sup>o</sup> la géographie; 9<sup>o</sup> l'histoire; 10<sup>o</sup> + la bibliographie, <i>p. 357-363</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Dieu</span>, ses occupations dans le ciel avant la création, <i>p. 3-10</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—sa description (en latin), <i>p. 442</i>.</span><br> +<br> +<i>Dinde</i> aux truffes (bon mot de M. l'archevêque de Bordeaux sur une), objet d'un pari, <i>p. 188</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Diogène Laërce</span>, cité <i>p. 111-117</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Dobert</span> (le P.), minime, son orthographe réformée, <i>p. 224</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Du Bartas</span>, poète français, <i>p. 28</i>, cité <i>p. 290</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Dubois</span> (M. l'abbé), savant missionnaire; ce qu'il a dit d'un certain usage de l'Inde (<i>de modo cac....</i>), <i>p. 320-326</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—aventure qui lui arrive chez un brahme, <i>p. 326-331</i>.</span><br> +<br> +<span class="smcap">Ducambout</span> de Pontchateau, écrivain, cité <i>p. 416</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Dulaure</span>, écrivain français, cité <i>p. 69</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Dumonin</span> (J.-Ed.), poète, cité <i>p. 28</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Dupont de Nemours</span>, savant français, cité <i>p. 335, 340, 341</i>, <span class="allsmcap">XIV</span>.<br> +<br> +<br> +E.<br> +<br> +<i>Ecriture</i> (chefs-d'œuvre microscopiques en fait d'), <i>p. 284</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Elisabeth</span>, reine d'Angleterre; singulière ordonnance sur ses portraits, <i>p. 258</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—sa coquetterie, <i>p. 263</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—anecdotes sur sa cour, <i>p. 261-266</i>.</span><br> +<br> +<span class="smcap">Estienne</span> (Henri), cité <i>p. 446</i>.<br> +<br> +<i>Etat civil</i> (extraits des registres de l') au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, <i>p. 35</i>, <i>not.</i>, <i>p. 312-319</i>.<br> +<br> +<i>Excentriques anglais</i>, p. 270<br> +<span style="margin-left: 1em;">—Lowel, <i>p. 270</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">Stukeley, <i>p. 273</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">Howe, <i>p. 275</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">O'Connel, <i>p. 277</i>.</span><br> +<br> +<br> +F.<br> +<br> +<i>Femme</i> (création de la), <i>p. 26</i>.<br> +<br> +<i>Femme</i> (ancienne loi qui, en Angleterre, autorise un mari à vendre sa), <i>p. 267-269</i>.<br> +<br> +<i>Femmes</i> (impertinence contre les), <i>p. 369</i>.<br> +<br> +<i>Fleur</i> d'Amérique très-étendue (nom d'une), <i>p. 67</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Fleury de Bellingen</span>, écrivain français, cité <i>p. 71</i>.<br> +<br> +<i>Fouet</i>, correction souvent infligée au petit roi Louis XIII, <i>p. 216-218-423</i>.<br> +<br> +<i>Fouet</i> des, etc. (ouvrages mystiques publiés sous le titre de), <i>p. 368</i>.<br> +<br> +<br> +G.<br> +<br> +<i>Ganache</i> (origine du mot), <i>p. 105</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Gastronomie</i> (de la), <i>p. 159-190</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Gaudet</span> (M.), écrivain français, cité <i>p. 74</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Gauric</span>, astrologue du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, mentionné <i>p. 304</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Genlis</span> (M<sup>me</sup> de), citée <i>p. 74</i>.<br> +<br> +<i>Géométrie</i> (cours de) en vers, <i>p. 134</i>.<br> +<br> +<i>Gésine</i> (la saincte et sacrée) de Nostre-Dame, explication de ce vieux mot, <i>p. 385</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Giron</span> de Novillars (M.), bibliographe francomtois, cité <i>p. 29</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Goûts gastronomiques</i> de certains personnages célèbres, rangés par ordre chronologique depuis Auguste jusqu'à Berchoux, <i>p. 166-175</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Goutte</span> (remède infaillible contre la), <i>p. 446</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Grosley</span>, écrivain français, <i>p. 31</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Guitberge</span> (la princesse), enfermée dans un tonneau et jetée dans la Saône, <i>p. 243</i>, <i>not.</i><span class="pagenum" id="Page_456">[Pg 456]</span><br> +<br> +H.<br> +<br> +<span class="smcap">Harlai</span> ( Nicolas de), ambassadeur à Londres, mentionné pour un fait singulier, <i>p. 263</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Henri III</span>, roi de France, mentionné <i>p. 316</i><br> +<span style="margin-left: 1em;">—son caractère, <i>p. 317</i>, <i>not.</i></span><br> +<br> +<span class="smcap">Henri IV</span>, roi de France; sa lettre à M<sup>me</sup> de Montglat, <i>p. 214</i><br> +<span style="margin-left: 1em;">—ses relations avec la reine Elisabeth, <i>p. 263</i>.</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—Du nombre 14 appliqué à sa vie, <i>p. 307-311</i>.</span><br> +<br> +<span class="smcap">Henri VII</span>, roi d'Angleterre; ses instructions sur un objet singulier, <i>p. 244-248</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Henri VIII</span>, roi d'Angleterre; nombre de personnages notables qu'il a fait périr sur l'échafaud, pour satisfaire ses passions, <i>p. 205</i>.<br> +<span style="margin-left: 1em;">—Singulier réglement pour le service de sa maison, <i>p. 250</i>.</span><br> +<br> +<span class="smcap">Henriquez</span>, jésuite espagnol; son <i>Traité des occupations des Saints dans le ciel</i>, cité <i>p. 416</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Hervas</span>, glossographe espagnol, cité <i>p. 38</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Hipponax</span>, poète grec, cité <i>p. 70</i>.<br> +<br> +<i>Historiette</i> en monosyllabes, <i>p. 78</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Holbein</span>, célèbre peintre, cité <i>p. 259</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Homme</i> (création de l'), poëme, <i>p. 12-25</i>.<br> +<span style="margin-left: 1em;">—(Diverses définitions de l'), <i>p. 16</i>, <i>not.</i></span><br> +<br> +<span class="smcap">Humboldt</span> (M. de), savant prussien, cité <i>p. 67</i>.<br> +<br> +<i>Hymne</i> sauvage, trad., <i>p. 51</i>.<br> +<br> +<i>Hypocras</i>, vin de liqueur, sa recette par Taillevent, <i>p. 314</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<br> +I.<br> +<br> +<i>Imposition</i> des noms (nécessité de l'), <i>p. 35</i>.<br> +<br> +<i>Iroquois</i> (le mot <span class="allsmcap">VIN</span> dans la langue des), <i>p. 58</i>.<br> +<br> +<br> +J.<br> +<br> +<span class="smcap">Jamblique</span>, philosophe platonicien, cité <i>p. 4, 111</i>.<br> +<br> +<i>Jésuites</i> (quelques ouvrages contre les), <i>p. 416-417</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Jesus Maria</span>, triple acrostiche sur ces mots, <i>p. 437</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Johnson</span> (Samuel), savant anglais, cité <i>p. 59</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<br> +K.<br> +<br> +<span class="smcap">Kanikeaouoli</span>, roi des îles Sandwich (lettre de), <i>p. 52</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Kircher</span> (le P. Athanase), savant allemand, cité <i>p. 38</i>.<br> +<br> +<br> +L.<br> +<br> +<span class="smcap">La Croix du Maine</span>, écrivain français, cité <i>p. 107</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Lactance</span>, cité <i>p. 21</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Langue</i> anglaise, nombre de ses mots. <i>p. 40</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—ses mots dérivés d'autres langues, <i>id.</i></span><br> +<br> +<i>Langue</i> espagnole, nombre de ses mots, <i>p. 40</i>.<br> +<br> +<i>Langue</i> française, nombre de ses mots avant la révolution, <i>p. 40</i>.<br> +<br> +<i>Langue</i> italienne, nombre de ses mots, <i>p. 41</i>.<br> +<br> +<i>Langue</i> mexicaine, (note sur la) <i>p. 56</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Langue</i> mariannaise, (de la) <i>p. 61</i>.<br> +<br> +<i>Langues</i>, leur nombre est considérable, <i>p. 35</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—opinions des savans à cet égard, <i>p. 38-39</i>.</span><br> +<br> +<i>Langues</i> européennes; proportion dans laquelle elles sont parlées en Amérique, etc., <i>p. 39</i>.<br> +<br> +<i>Lanturelu</i>, nom sous lequel est connue une émeute qui a eu lieu à Dijon en 1630, <i>p. 425</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Leber</span> (M.), savant littérateur et bibliographe distingué, cité <i>p. 9, 72, 379, 439</i>.<br> +<br> +<i>Légumes</i>, fruits et fleurs arrivés tardivement en Angleterre, <i>p. 253</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Lettres</i> (quelques) singulières écrites par des papes, des rois, des princes, etc., <i>p. 191-236</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—par Anne Boleyn, <i>p. 201</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—par Catherine de Médicis, <i>p. 210</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—par Charles IX, <i>p. 209, 211</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—par des Chinois à la reine Victoria, <i>p. 235</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—par un dijonnais, <i>p. 426</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—par le curé de Saint-Méry au Pape, <i>p. 196</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—par des fashionables, <i>p. 226</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—par Henri III, <i>p. 212</i></span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—par Henri IV, <i>p. 214</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—par Ibrahim-Pacha, <i>p. 230</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—par un Indien, <i>p. 232</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—par le pape Jean XXII, <i>p. 194</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—par l'empereur Maximilien, <i>p. 197</i>;</span><br> +<span class="pagenum" id="Page_457">[Pg 457]</span><span style="margin-left: 1em;">—par Louis XIII, enfant, <i>p. 210</i></span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—par l'abbé de Montreuil, <i>p. 220</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—par M<sup>me</sup> de Saint-André, <i>p. 206</i>.</span><br> +<br> +<i>Lettres</i> (de prétendues) écrites par Jésus-Christ, la Sainte-Vierge, saint Pierre, saint Paul, etc., <i>p. 191-194</i>.<br> +<br> +<i>Loi</i> ancienne, qui en Angleterre autorise un mari à battre et à vendre sa femme, <i>p. 267-269</i>.<br> +<br> +<i>Loi</i> (singulière modification d'une) en Angleterre, <i>p. 270</i>.<br> +<br> +<i>Lois</i> (quelques) d'Angleterre assez singulières, <i>p. 266-270</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Lopez</span> (D. Juan-Francisco), glossographe, cité <i>p. 38</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Louis</span> (tous les rois de France du nom de) singulièrement passés en revue par Picardet, procureur-général au Parlement de Dijon, <i>p. 311</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Louis XI</span>, Roi de France; ses cinq mots latins favoris, <i>p. 107</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Louis XIII</span>, Roi de France, souvent fouetté dans son enfance, <i>p. 216-218</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—addition à cet article, <i>p. 423-425</i>.</span><br> +<br> +<span class="smcap">Loys</span> (le nom de) changé en Louis, <i>p. 311</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Lucy</span> (lady), dame d'honneur et de bon appétit, à la Cour de Henri VIII, <i>p. 253</i>.<br> +<br> +<br> +M.<br> +<br> +<span class="smcap">Maikamichikiakiac</span>, nom d'un sauvage qui a écrit ses mémoires, <i>p. 46</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">extrait de ces mémoires, <i>p. 47</i>.</span><br> +<br> +<i>Maison</i> de la Sainte-Vierge, transportée de Nazareth à Lorette, <i>p. 371</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Malherbe</span>, poète français, cité <i>p. 219, 311</i>, et au mot <i>fouet</i>, dans cette table.<br> +<br> +<span class="smcap">Malte-Brun</span>, savant danois, cité <i>p. 56</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Mariage</i> (singularités sur le), <i>p. 154-158</i>.<br> +<br> +<i>Mariannaise</i> (de la langue), <i>p. 61-66</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Marie</span> (la Sainte Vierge), quelques ouvrages mystiques et singuliers dont elle est l'objet, <i>p. 370</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—(prétendues lettres écrites par), <i>p. 192</i>.</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—(Prières adressées à chaque membre de), <i>p. 381</i>.</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—son testament mentionné, <i>p. 387</i>.</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—Sa spéciosité corporelle, <i>p. 379</i>.</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—Ses louanges, par Albert-le-Grand, <i>p. 383</i>.</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—Son éloge par le diable, <i>p. 440</i>.</span><br> +<br> +<span class="smcap">Marie</span>, reine d'Angleterre; détails sur la personne de cette princesse et sur celle d'Elizabeth sa sœur, <i>p. 264</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Marolles</span> (l'abbé de), infatigable et impitoyable traducteur, <i>p. 344-348</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Mayer</span>, savant théologien, cité <i>p. 129</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Mazarin</span> (le cardinal), cité <i>p. 108</i>.<br> +<br> +<i>Mécanique</i> (petits tours de force en), <i>p. 290</i>.<br> +<br> +<i>Mémoire</i> d'apothicaire et régimes de santé assez singuliers, <i>p. 181</i>.<br> +<br> +<i>Mémoires</i> d'un sauvage, écrits par lui-même, <i>p. 44-48</i>.<br> +<br> +<i>Menton</i>, son éloge en prose par Boaistuau, <i>p. 21</i>, <i>note</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Mercier</span> (Sébastien), ses opinions singulières en littérature, etc., <i>p. 334</i>.<br> +<br> +<i>Métempsycose</i> (de la), <i>p. 126</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Meygret</span> (Loys), écrivain français, cité <i>p. 223</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Mexique</i> (la langue du) remarquable par la longueur de ses mots, <i>p. 56</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Missel</i> du duc de Bedfort, histoire de ce livre curieux, <i>p. 352</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Misson</span> (Maximilien), écrivain français, cité <i>p. 295</i>.<br> +<br> +<i>Mnémoniques</i> (vers) sur différents sujets, <i>p. 140-142</i>.<br> +<br> +<i>Monde renaissant</i> (extrait du poëme intitulé le), <i>p. 10</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Montglat</span> (lettre de Henri IV à M<sup>me</sup> de), pour lui recommander de fouetter son fils le Dauphin, <i>p. 214</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—mot piquant sur cette dame, <i>p. 216</i>, <i>not.</i></span><br> +<br> +<span class="smcap">Montluysant</span> (Gobineau de), auteur d'acrostiches, <i>p. 437</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Moreau</span> (César), de Marseille, savant littérateur, cité <i>p. 57</i> <i>not.</i><br> +<br> +<i>Mots</i>, leur nombre incalculable, <i>p. 35</i>.<br> +<br> +<i>Mots</i> (certains) remarquables par leur longueur, <i>p. 56-77</i>.<br> +<br> +<i>Mots</i> mexicains, <i>p. 56</i>.<br> +<br> +<i>Mots</i> singuliers dans leur décomposition, <i>p. 94</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Musson</span> (l'abbé), historien des ordres religieux, cité <i>p. 129</i>.<span class="pagenum" id="Page_458">[Pg 458]</span><br> +<br> +<i>Mystiques</i> (anciens ouvrages) assez singuliers sur différents sujets, <i>p. 364</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—sur la Vierge Marie, <i>p. 379</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—sur son testament en faveur des Carmes, <i>p. 387</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—plus, le testament de Jésus-Christ, p. 389;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—sa sentence en quatre textes différents, p. 393-405;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—le paradis, ses merveilles et ses joyes, etc., p. 405-421.</span><br> +<br> +<br> +N.<br> +<br> +<span class="smcap">Napoléon</span>, son nom décomposé, <i>p. 96</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—ses goûts gastronomiques, <i>p. 174</i>, <i>not.</i>;</span><br> +<span style="margin-left: 1em;">—cité ainsi que son fils, <i>p. 94</i>.</span><br> +<br> +<span class="smcap">Naudé</span> (Gabriel), cité <i>p. 29, 107</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Nesson</span> (Pierre de), sa supplication à Nostre-Dame, <i>p. 440</i>.<br> +<br> +<i>Nez coupés</i> (histoire des), <i>p. 448</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Nodier</span> (Charles), écrivain français très-distingué, cité <i>p. 76, 339, 381</i>.<br> +<br> +<i>Nombres</i> (des), de leur puissance et propriétés selon Pythagore, <i>p. 108-121</i>.<br> +<br> +<i>Nom</i> composé de 62 lettres, <i>p. 67</i>.<br> +<br> +<i>Noms</i>, leur imposition indispensable, <i>p. 35</i>.<br> +<br> +<i>Noms</i> commençant et finissant par la même lettre (fatalité attachée aux), et liste chronologique de personnages qui ont porté ces noms, depuis Sémiramis jusqu'à Napoléon, <i>p. 82-94</i>.<br> +<br> +<i>Noms</i> et mots créés de fantaisie et assez singuliers, <i>p. 70-77</i>.<br> +<br> +<i>Noms-propres</i>; de leur influence sur le sort de ceux qui les portent; opinion des rabbins à ce sujet, <i>p. 33</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—de Platon et de Sterne, <i>p. 34</i>.</span><br> +<br> +<i>Noms propres</i> (de certains) chez les sauvages, <i>p. 42</i>.<br> +<br> +<i>Noms qualificatifs</i> (étendue des) usités en Autriche, <i>p. 67</i>.<br> +<br> +<i>Noms</i> singuliers dans l'Indoustan, <i>p. 54, 56</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Nostradamus</span> (Michel), sa prédiction sur Henri IV enfant, <i>p. 215</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Numériques</i> (singularités), <i>p. 132-145</i>.<br> +<span style="margin-left: 1em;">—La plus extraordinaire, <i>p. 150</i>.</span><br> +<br> +<br> +O.<br> +<br> +<i>O</i> (Les trois) de Théodore de Bèze, <i>p. 106</i>.<br> +<span style="margin-left: 1em;">—Les saints Os de l'Avent, <i>p. 364</i>.</span><br> +<br> +<i>Occupations</i> de Dieu avant la création, <i>p. 3-11</i>.<br> +<br> +<i>Occupations</i> des Saints dans le ciel (Traité sur les), ouvrage cité, <i>p. 406</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Odorat</i> (des plaisirs de l') en paradis, <i>p. 414</i>.<br> +<br> +<i>Onomatographie</i> amusante, <i>p. 31-108</i>.<br> +<br> +<i>Oraison dominicale</i>, la princesse des oraisons, <i>p. 443</i>.<br> +<br> +<i>Ordonnance</i> (singulière) sur les portraits d'Elisabeth, reine d'Angleterre, <i>p. 258</i>.<br> +<br> +<i>Ordonnance</i> (singulière) de Richard, roi d'Angleterre, partant pour la troisième croisade, <i>p. 237</i>.<br> +<br> +<i>O Ronoakoua</i>, titre d'un hymne sauvage, <i>p. 51</i>.<br> +<br> +<i>Orthographe</i> (absurdité de vouloir complètement réformer l'), <i>p. 226</i>.<br> +<br> +<i>Orthographe</i> (lettre facétieuse sur un projet de réforme de l'), <i>p. 223</i>.<br> +<br> +<i>Orthographe</i> des noms et des mots sauvages; difficulté de la trouver uniforme dans les vocabulaires des marins des diverses nations, <i>p. 53</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Ouïe</i> (des plaisirs de l') en paradis, <i>p. 413</i>.<br> +<br> +<i>Ouvrages</i> sur la réforme de l'orthographe, <i>p. 223</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Ouvrages</i> d'un grand prix (catalogue de dix), <i>p. 351</i>.<br> +<br> +<br> +P.<br> +<br> +<i>P</i> (les cinq) indiquant la dot suffisante d'une jeune fille, <i>p. 106</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Pallas</span> (Pierre-Simon), cité comme glossographe, <i>p. 38</i>.<br> +<br> +<i>Papes</i> (singularités relatives à certains), <i>p. 144</i>.<br> +<br> +<i>Paradis</i> (le) ses merveilles et ses joies, <i>p. 405-421</i>.<br> +<br> +<i>Pariahs</i> (caste des) dans l'Inde, <i>p. 327</i>, <i>not.</i><span class="pagenum" id="Page_459">[Pg 459]</span><br> +<br> +<i>Parole</i> (la), clef de la voûte sociale, <i>p. 31</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—ses organes et ceux du chant, <i>p. 42</i>, <i>not.</i></span><br> +<br> +<span class="smcap">Pasquier</span> (Estienne), ses vers sur le rossignol, très-médiocres, <i>p. 337</i>.<br> +<br> +<i>Patibulaire</i> (expérience), <i>p. 430</i>.<br> +<br> +<i>Péchés</i> capitaux (sur les sept), <i>p. 100-102</i>.<br> +<br> +<i>Pénitance Adam (petit traitié de la)</i>, livret fort rare, p. 37.<br> +<br> +<span class="smcap">Picardet</span> + (Hugues), procureur général au parlement de Bourgogne. Singulière nomenclature de tous les rois du nom de Louis, dont il souhaite les vertus à Louis XIII, <i>p. 311</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Pierres précieuses</i> (liste des), pouvant servir à la construction de bagues hyéroglyphiques, <i>p. 303</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Platon</span>, philosophe grec; cité <i>p. 3, 4</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—son opinion sur l'influence des noms propres, <i>p. 34</i>.</span><br> +<br> +<span class="smcap">Plaute</span>, comique latin, cité <i>p. 70</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Plutarque</span>, biographe grec; cité <i>p. 110, 115</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Pocok</span>, savant anglais, cité p. 4.<br> +<br> +<i>Poètes</i> anglais contemporains d'Elisabeth, cités <i>p. 265</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Porphyre</span>, écrivain grec, cité <i>p. 111</i>.<br> +<br> +<i>Punch</i> (bol de) remarquable, <i>p. 180</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Puttenham</span> (Georges), écrivain anglais, cité <i>p. 265</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Pythagore</span> (les symboles et préceptes de), <i>p. 109-130</i>;<br> +<span style="margin-left: 1em;">—Les Carmes en ont fait un R. P. religieux de leur ordre, supérieur du couvent de Crotone, <i>p. 129</i>.</span><br> +<br> +<br> +Q.<br> +<br> +<span class="smcap">Quatorze</span> (du nombre), appliqué à la vie de Henri IV; détails plus amples que tous ceux publiés à ce sujet, <i>p. 307</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Quérard</span> (J. M.), savant bibliographe français, cité <i>p. 367</i>.<br> +<br> +<i>Questions proposées au diable, par le P. Coton</i>, pamphlet très-piquant, <i>p. 216</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<br> +R.<br> +<br> +<span class="smcap">Rabbins</span> (opinion des) sur les noms propres, <i>p. 33</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Rabelais</span>, cité <i>p. 76, 325</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Rachel</span>, célèbre actrice française; double acrostiche sur son nom, <i>p. 304</i>.<br> +<br> +<i>Rational</i> des Juifs (Pierres précieuses qui ornaient le) <i>p. 299</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Rayo</span> (D. Juan Estanislao) glossographe, cité <i>p. 38</i>.<br> +<br> +<i>Registres</i> (anciens) de l'état civil; extraits singuliers, <i>p. 312-319</i>.<br> +<br> +<i>Réglement</i> (ancien) de police à Londres pour la boucherie, <i>p. 255</i>.<br> +<br> +<i>Réglement</i> des repas de lady Lucy, par Henri VIII, <i>p. 253</i>.<br> +<br> +<i>Règnes</i> (les trois) de la nature, végétal, animal, minéral; nombre des objets qui composent chacun d'eux, <i>p. 41</i>.<br> +<br> +<i>Repas</i> d'Anne Boleyn, lors de son couronnement, <i>p. 256</i>.<br> +<br> +<i>Repas</i> de chanoines, qui n'ayant pas eu lieu ont failli causer un singulier procès, <i>p. 184</i>.<br> +<br> +<i>Repas</i> épiscopal, donné à Rouen, <i>p. 185</i>.<br> +<br> +<i>Repas</i> de Lucius Verus, composé de douze convives et qui a coûté 1,200,000 fr., <i>p. 179</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Repas</i> (les quatre) de lady Lucy, réglés par Henri VIII, <i>p. 253</i>.<br> +<br> +<i>Rêveries</i> renouvelées des Grecs, ou symboles de Pythagore, <i>p. 109-118</i>.<br> +<br> +<i>Revue</i> rétrospective, citée <i>p. 5</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Robert Macaire</span> et Bertrand, personnages supposés, satirisant tous les états, cités <i>p. 77</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Rossignol</i> (le chant du), texte pur rendu par différents auteurs, <i>p. 332-341</i>, <span class="allsmcap">XIV</span>.<br> +<br> +<i>Rôti à l'impératrice</i> (du) dans les repas modernes, <i>p. 178</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Ruppé</span> (Chérubin) récollet, auteur d'un ouvrage assez singulier sur Notre-Dame de Lorette, <i>p. 371</i>.<br> +<br> +<br> +S.<br> +<br> +<span class="smcap">Sabellius</span>, philosophe platonicien, cité <i>p. 4</i>.<span class="pagenum" id="Page_460">[Pg 460]</span><br> +<br> +<i>Saligia</i>, mot qui signifie les sept péchés capitaux, <i>p. 100-102</i>.<br> +<br> +<i>Sanglier à la troyenne</i> (du), dans les repas des anciens, <i>p. 178</i>.<br> +<br> +<i>Saquebute</i>, instrument de musique, <i>p. 22</i>.<br> +<br> +<i>Sauvages</i> (noms propres et mots singuliers des), <i>p. 42-54</i>.<br> +<br> +<i>Sauvages</i> de l'Amérique du nord, (pétition des), <i>p. 48-50</i>.<br> +<br> +<i>Savoir</i>, mot français décomposé, <i>p. 95</i>.<br> +<br> +<i>Sens</i> (des plaisirs des cinq) en paradis, <i>p. 412-416</i>.<br> +<br> +<i>Sentence</i> de Jésus-Christ, rapportée en quatre textes différents, <i>p. 393-405</i>.<br> +<br> +<i>Sigles</i> (des), lettres exprimant des mots, <i>p. 97-107</i>.<br> +<br> +<i>Singularité</i> numérique extraordinaire, <i>p. 150</i>.<br> +<br> +<i>Singularités</i> annulaires, <i>p. 299</i>.<br> +<br> +<i>Singularités</i> sur la date moderne de la mort de trois Papes, <i>p. 144</i>.<br> +<span style="margin-left: 1em;">—Autres singularités relatives à des pontifes, des rois, des reines, etc., etc., <i>p. 148</i>.</span><br> +<br> +<i>Singularités numériques</i>, <i>p. 132-134</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Sterne</span>, son opinion sur les noms propres, <i>p. 34</i>.<br> +<br> +<i>Substantifs</i>, nombre de ces sortes de mots dans la langue anglaise et dans la langue française, <i>p. 40</i>.<br> +<br> +<i>Suicide</i> (la villa du), établissement utile et agréable pour tous les fous atteints de cette malheureuse phrénésie, <i>p. 432-437</i>.<br> +<span style="margin-left: 1em;">—Genres de mort à choisir dans cet établissement, <i>p. 435-436</i>.</span><br> +<br> +<span class="smcap">Sully</span> (Maximilien duc de), ses <i>Mémoires</i> publiés sous des noms singuliers, <i>p. 72</i>.<br> +<br> +<i>Symboles</i> et préceptes de Pythagore, <i>p. 109-118</i>.<br> +<br> +<br> +T.<br> +<br> +<i>Tableaux</i> (dix) d'un grand prix, <i>p. 355</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Tabourot</span> (Estienne), savant dijonnais, cité <i>p. 71</i>.<br> +<br> +<i>Tact</i> (des plaisirs du) en paradis, <i>p. 415</i>.<br> +<br> +<i>Tahiti</i>, et non Othaïti, île, <i>p. 43</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Taillemont</span> (C. de), écrivain français, <i>p. 223</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Tailleur anglais</i> (anecdote sur les douze fils d'un), <i>p. 273</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Taillevent</span>, cuisinier de Charles VII; sa recette de l'Hypocras, <i>p. 314</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Taquet</span>, mathématicien; résultat de ses combinaisons des lettres de l'alphabet, <i>p. 143</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Tarbé</span> (M. Théod.) de Sens, libraire très-instruit, cité <i>p. 99</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Tertullien</span>, savant théologien, cité <i>p. 70</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Tessier</span> (le R. P.), religieux carme, cité <i>p. 129</i>.<br> +<br> +<i>Testament</i> de N. S. Jésus-Christ, passé dans toutes les formes par-devant les quatre notaires Mathieu, Marc, Luc et Jean, <i>p. 389</i>.<br> +<br> +<i>Testament</i> de la Sainte-Vierge, mentionné <i>p. 387</i>.<br> +<br> +<i>Thalmud</i> (le), commentaire des Juifs, cité p. 4;<br> +<span style="margin-left: 1em;">absurdités du Thalmud sur la création d'Adam, <i>p. 11</i>, <i>not.</i></span><br> +<br> +<span class="smcap">Thelioux</span> (Barthelemi), auteur singulier, <i>p. 443</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Théodore de Bèze</span>, cité <i>p. 106</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Thou</span> (Auguste de), son extrait mortuaire, <i>p. 318</i>.<br> +<br> +<i>Traductions</i> ridicules, par l'abbé de Marolles, etc., <i>p. 344-349</i>.<br> +<br> +<br> +U.<br> +<br> +<i>Usage</i> (d'un certain) dans l'Inde; (<i>de modo cac....</i>), <i>p. 320-326</i>.<br> +<br> +<i>Usage</i> singulier d'un sonneur; questions sur l'origine de cet usage, <i>p. 153</i>.<br> +<br> +<i>Utilité</i> et nécessité de l'imposition des noms, <i>p. 35</i>.<br> +<br> +<br> +V.<br> +<br> +<span class="smcap">Van-Praet</span>, célèbre bibliographe français, cité <i>p. 37</i> et <i>353</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<i>Variétés</i> (petites) bibliographiques, <i>p. 350-563</i>.<br> +<br> +<i>Verbes</i>, nombre de ces sortes de mots dans les langues anglaise et française, <i>p. 40</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Victoria</span>, reine d'Angleterre, citée <i>p. 254</i>.<span class="pagenum" id="Page_461">[Pg 461]</span><br> +<br> +<i>Villa</i> (la) du suicide, <i>p. 432-437</i>.<br> +<br> +<i>Vocabulaire</i> des noms propres et des mots singuliers répandus dans l'ouvrage, <i>p. 449</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Voltaire</span>, sigles sur la première représentation de sa tragédie d'Oreste, <i>p. 102</i>.<br> +<br> +<i>Vue</i> (des plaisirs de la) en paradis, <i>p. 412</i>.<br> +<br> +<br> +W.<br> +<br> +<span class="smcap">Wiéland</span>, écrivain allemand, ses goûts gastronomiques, <i>p. 173</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Williams</span> (M.), missionnaire anglais, cité <i>p. 38</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Woodville</span> (Elisabeth), épisode de sa jeunesse, avec des détails historiques, p. 240.<br> +<br> +<br> +Y.<br> +<br> +<span class="smcap">Yameos</span> (langue des), <i>p. 59</i>.<br> +<br> +<br> +Z.<br> +<br> +<i>Zaire</i>, quatre vers de cette tragédie supprimés par Voltaire, et retrouvés, <i>p. 103</i>.<br> +<br> +<span class="smcap">Zopyre</span>, courtisan de Darius, cité <i>p. 18</i>, <i>not.</i><br> +<br> +<span class="smcap">Zoroastre</span>, cité <i>p. 4</i>.<br> +</p> + + +<h3>FIN.</h3> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_462">[Pg 462]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="NOTICE">NOTICE</h2> +</div> + +<p>DE QUELQUES OUVRAGES DE M. G. PEIGNOT,</p> + +<p><i>Qui se trouvent, en petit nombre, chez Victor</i> <span class="smcap">Lagier</span>, <i>lib.-édit. +à Dijon</i>. (Affranchir les lettres.)</p> + + +<p>MANUEL DU BIBLIOPHILE, ou Traité du choix des <i>livres</i> +les plus propres à former une collection précieuse et peu +nombreuse; 2<sup>e</sup> édition augmentée; 2 gros vol. in-8<sup>o</sup>, papier +fin 9 f.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ce Traité présente en détail, 1<sup>o</sup> la Notice des ouvrages peu nombreux +pour lesquels les grands hommes de tous les temps ont eu une prédilection +particulière; 2<sup>o</sup> l'indication raisonnée des morceaux les plus parfaits et +les plus saillants des Classiques grecs, latins, français et étrangers; +3<sup>o</sup> une Bibliographie des meilleurs ouvrages dans tous les genres, propres +à former une Bibliothèque plus ou moins nombreuse, mais très-bien +choisie; les meilleures éditions, en différents formats, avec les prix désignés +pour chaque auteur; la manière de disposer une bibliothèque, d'y +classer les livres et de les préserver de toute avarie; avec des détails sur +les formats, sur les différents genres de reliûres, etc., etc.</p> +</div> + +<p>CHOIX DE TESTAMENTS anciens et modernes, remarquables +par leur importance, leur singularité ou leur bizarrerie, avec +des détails historiques et des notes; 2 forts vol. in-8<sup>o</sup>, très-bien +imprimés 9 fr.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ce Recueil offre l'histoire et souvent le texte complet des nombreux +testaments dont on parle, tous puisés dans les différents siècles, chez +les anciens, au moyen âge et chez les modernes. Le premier par ordre +de dates, est celui de Platon, mort 348 ans avant J.-C., et le dernier +est celui de M. Helloin, mort en 1828. Les anecdotes abondent dans ce +Recueil; c'est là que se trouve imprimé pour la première fois le testament +complet de Napoléon.</p> +</div> + +<p>RECHERCHES sur la personne de Jésus-Christ, sur celle de +Marie et sur sa famille, avec notes archéologiques et tableaux +synoptiques. <i>Dijon</i>, 1829, 1 vol. in-8<sup>o</sup> 4 fr. 50 c.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>C'est un Recueil de tout ce que les Pères de l'Eglise, les Historiens +ecclésiastiques et les commentateurs ont dit sur la personne, la taille, +la figure, le maintien de Jésus-Christ et de Marie, et sur leurs antiques +portraits, avec des détails généalogiques sur les membres de leur +famille.</p> +</div> + +<p>RECHERCHES historiques sur les danses des morts.—Analyse +de tout ce qui a été publié sur l'origine des cartes à jouer. +<i>Dijon</i>, 1826, 1 vol. in-8<sup>o</sup>, avec 5 fig. 9 fr.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Deux ouvrages d'érudition, le premier sur un sujet peu connu en +France; le second sur une matière assez obscure, mais intéressante. Le +volume est entièrement imprimé sur papier fin d'Annonay; le tirage est +peu nombreux.</p> +</div> + +<p>DOCUMENTS authentiques sur les dépenses de Louis XIV, en +bâtiments, châteaux royaux (particulièrement celui de Versailles);<span class="pagenum" id="Page_463">[Pg 463]</span> +en pensions, gratifications aux gens de lettres; en +établissements, monuments, etc.; in-8<sup>o</sup> 4 fr. 50 c.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>On trouve dans ce vol., page 57, le sieur Chapelain (l'auteur de la +Pucelle), ayant du Roi 3,000 fr. de pension, «comme le plus grand +poète qui ait jamais été et du plus solide jugement;» tandis que +«Racine, poète français, a 600 francs.»</p> +</div> + +<p>RELATION des deux Missions de Dijon, l'une en 1737, l'autre +en 1824; 2<sup>e</sup> édition corrigée et augmentée d'une notice sur l'origine +des Missions en France. Un vol. in-12 de 96 pag. 1 f. 50 c.</p> + +<p>L'ILLUSTRE JACQUEMART de Dijon. Détails historiques, +instructifs et amusants sur ce haut personnage, domicilié en +plein air dans cette ville depuis 1382, publiés avec sa permission +en 1832, etc. <i>Dijon</i>, 1832; in-8<sup>o</sup>, avec fig. 2 fr. 50 c.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Facétie qui commence par une notice sur les anciennes horloges +curieuses, et qui donne l'histoire de celle de Dijon où figure Jacquemart, +avec le récit de sa translation de Courtrai en 1382, le détail de ses +restaurations, les pièces bourguignonnes faites en son honneur, etc.</p> +</div> + +<p>HISTOIRE d'Hélène Gillet, ou relation d'un événement extraordinaire +et tragique, survenu à Dijon (sur l'échafaud) le 12 mai +1625; suivie d'une notice, etc. <i>Dijon</i>, 1829; in-8<sup>o</sup>. 1 f. 50 c.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>Ce récit a tellement frappé Charles Nodier qu'il en a fait une Nouvelle +dans la <i>Revue de Paris</i>, 1831, t. 35, pages 18-36; on l'a depuis +réimprimée dans ses œuvres.</p> +</div> + +<p>MÉMORIAL religieux et biblique, ou Choix de Pensées sur la +religion et sur l'Ecriture-Sainte: 1 vol. in-18 de 296 pag., très-bien +imp. sur pap. fin. 1 fr. 50 c.</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>C'est une réunion des pensées les plus sublimes et les plus frappantes, +extraites de tous les auteurs du premier ordre qui ont prouvé la vérité et +la nécessité de la religion et qui ont traité de la Bible.</p> +</div> + +<p>ÉLÉMENTS de Morale, rédigés d'une manière simple, claire et +proportionnée à l'intelligence des enfants; 3<sup>e</sup> éd., 1 vol. in-18. 50 c.</p> + +<p>VIRGILE VIRAI en Borguignon. Choix des plus beaux livres +de l'Enéide, suivis d'épisodes tirés des autres livres (ancienne +traduction en patois bourguignon), avec sommaires et notes, +1831, grand-raisin, in-18 de <span class="allsmcap">XLVIII</span>-327 pages 5 fr.</p> + +<p>ESSAI sur l'origine de la langue française et sur un recueil de +monuments authentiques de cette langue, classés chronologiquement +depuis le neuvième siècle jusqu'au dix-septième, avec notes, +tableau et quatre fac-simile. 1835, in-8<sup>o</sup> 3 fr. 50 c.</p> + +<p>LES BOURGUIGNONS salés: diverses conjectures sur l'origine +de ce dicton populaire, etc. 1835, in-8<sup>o</sup> 2 fr.</p> + +<p>RECHERCHES historiques et philologiques sur la philotésie où +usage de boire à la santé, chez les Anciens, au moyen âge, et +<span class="pagenum" id="Page_464">[Pg 464]</span>chez les Modernes. 1836, in-8<sup>o</sup> 2 fr.</p> + +<p>NOUVELLES RECHERCHES sur le dicton populaire <span class="allsmcap">FAIRE +RIPAILLE</span>. 1836, in-8<sup>o</sup> 75 c.</p> + +<p>DE LA LIBERTÉ de la presse à Dijon au commencement du +dix-septième siècle; ou Histoire de l'impression d'un opuscule +en patois, publié en 1609 sur la démolition du château de +Talant. 1836, in-8<sup>o</sup> 75 c.</p> + +<p>SOUVENIRS relatifs à quelques bibliothèques des temps passés. +1836, in-8<sup>o</sup> 75 c.</p> + +<p>DE PIERRE ARETIN. Notice sur sa fortune, sur les moyens +qui la lui ont procurée et sur l'emploi qu'il en a fait; in-8<sup>o</sup> 75 c.</p> + +<p>SOUVENIRS relatifs à Saint-Paul de Londres, etc.; in-8<sup>o</sup> 75 c.</p> + +<p>RECHERCHES sur le luxe des Romains dans leur ameublement, +etc. 1837, in-8<sup>o</sup> de xii-94 pag. 2 f. 50 c.</p> + +<p>RECHERCHES sur les diverses opinions relatives à l'origine et +à l'étymologie du mot <span class="allsmcap">PONTIFE</span>. 1838, in-8<sup>o</sup> 1 fr.</p> + +<p>QUELQUES RECHERCHES sur d'anciennes traductions françaises +de <span class="smcap">l'Oraison dominicale</span> et d'autres pièces religieuses, +des 9<sup>e</sup>, 10<sup>e</sup>, 11<sup>e</sup>, 12<sup>e</sup>, 13<sup>e</sup>, 14<sup>e</sup>, 15<sup>e</sup> et 16<sup>e</sup> siècles; in 8<sup>o</sup> 2 fr.</p> + +<p>NOTICE sur un bas-relief, représentant les figures mystérieuses +et symboliques dont les quatre évangélistes sont ordinairement +accompagnés, suivie de Recherches sur l'origine de ces symboles. +1839, in-4<sup>o</sup> de 16 p., fig. 1 fr.</p> + +<p>QUELQUES RECHERCHES sur le tombeau de Virgile, au mont +Pausilipe. 1840, in-8<sup>o</sup> 1 f. 50 c.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>NOEL borguignon de Gui Barôzai (La Monnoye) avec le Glossaire +complet. Un gros volume in-8<sup>o</sup>, petit papier, 1776 3 fr.</p> + +<p>MANUEL de l'étranger à Dijon, ou Précis historique et biographique +sur la ville de Dijon, la Bourgogne, etc., par M. Girault; +Un gros volume in-12 de près de 600 pages, orné d'une gravure +et du plan de la ville 4 fr.</p> + + +<p>MANUEL théorique et pratique de l'Estimateur des forêts; par +M. Noirot-Bonnet; un vol. in-8<sup>o</sup> 7 fr.</p> + + +<p>MANUEL des Propriétaires et Régisseurs de bois et forêts, par +M. Noirot, géomètre-forestier; un gros vol. in-12 4 f. 50 c. +</p> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78369 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78369-h/images/114.jpg b/78369-h/images/114.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7f9e25e --- /dev/null +++ b/78369-h/images/114.jpg diff --git a/78369-h/images/cover.jpg b/78369-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8d0f7cd --- /dev/null +++ b/78369-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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