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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78369 ***
+
+
+LE LIVRE
+
+DES SINGULARITÉS.
+
+
+
+
+_Cet Ouvrage se trouve aussi_:
+
+ { CROZET, libraire, quai Malaquais;
+A PARIS, chez { TECHENER, libraire, place du Louvre;
+ { DUMOULIN, libraire, quai des Augustins.
+
+
+DIJON, IMPR. DE FRANTIN. 1840.
+
+
+
+
+LE LIVRE
+
+DES SINGULARITÉS,
+
+PAR G. P. PHILOMNESTE,
+
+AUTEUR DES AMUSEMENTS PHILOLOGIQUES.
+
+
+Non juvat assiduè libros tractare severos,
+Sed libet ad dulces etiam descendere lusus.
+
+_Johan._ POSTHIUS.
+
+DIJON,
+
+VICTOR LAGIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, PLACE ST.-ÉTIENNE.
+
+PARIS,
+
+PELISSONNIER, lib., rue des Mathurins-S.-Jacques, 24.
+
+1841.
+
+
+Pour toute Préface, ami lecteur, nous vous dirons franchement que ce
+livre de SINGULARITÉS ou plutôt de sornettes, est un ouvrage à
+part, un recueil fantasque, sérieux, burlesque, érudit, frivole, grave,
+amusant, facétieux, admirable, piquant, détestable, parfois instructif,
+parfois ennuyeux, souvent décousu, mais toujours varié; c'est déjà
+quelque chose. Au surplus, désirez-vous savoir par le menu ce qu'il
+renferme? Continuez:
+
+ Pag.
+
+=PREMIER OBJET.=--ANTÉGÉNÉSIE, ou Quelles
+étaient les occupations de Dieu avant la création? 3
+
+=SECOND OBJET.=--CRÉATION DE L'HOMME, poëme
+épisodique, rédivivifié du XVIe siècle. Liminaire. 12
+
+Invocation.--Formation du corps de l'homme. 15
+
+Siège de l'entendement 16
+Les yeux 17
+Le nez 18
+La bouche 19
+Les dents;--les oreilles 21
+Les mains;--les genoux;--les bras 22
+Les pieds;--la cervelle;--le cœur 23
+Le poumon;--l'estomach 24
+Epilogue 25
+CRÉATION de la femme 26
+
+=TROISIÈME OBJET.=--ONOMATOGRAPHIE AMUSANTE.
+Préliminaire. Sur la nécessité des noms 31
+
+Note A sur le livre renfermant la tradition relative au
+nombre des enfants d'Adam 37
+
+Note B relative aux opinions des savants sur le nombre
+des langues connues et parlées dans les différentes parties
+du globe 38
+
+I. De certains noms propres chez les Sauvages 42
+
+Mémoires d'un Sauvage 44
+
+Adresse présentée par les chefs de plusieurs tribus sauvages
+de l'Amérique du Nord, au nouveau gouverneur
+du Canada 48
+
+De certains noms singuliers dans les îles Sandwich 50
+
+Dans l'Indoustan 54
+
+
+II. De certains mots bizarres et remarquables par leur longueur,
+
+Au Mexique 56
+
+Chez les Hurons, chez les Iroquois 58
+
+Chez les Yameos, chez les Algonkins 59
+
+Note sur le systême de numération chez les Sauvages 60
+
+
+III. De la langue mariannaise 61
+
+Modification du mot Coco dans cette langue 62
+
+Anecdote sur l'utilité et les avantages du Cocotier 63
+
+Noms propres singuliers par leur longueur 66
+
+IV. Des noms qualificatifs d'une certaine étendue à
+Vienne en Autriche 67
+
+V. Des noms et des mots de fantaisie créés d'une manière
+originale, etc. 70
+
+VI. Historiette monosyllabique 78
+
+VII. De la fatalité attachée à certains personnages dont
+les noms commencent et finissent par la même lettre 82
+
+VIII. De quelques mots singuliers dans leur décomposition
+successive 94
+
+IX. Des Sigles 97
+
+De la Croix de S. Benoît vulgairement appelée _la Croix
+des Sorciers_; son explication 98
+
+Du mot SALIGIA ou Sigles sur les sept péchés capitaux 100
+
+Autres Sigles: Sur l'_Oreste_ de Voltaire, avec une anecdote
+sur quatre vers supprimés dans _Zaïre_ 102
+
+Sur une Affiche vénitienne 103
+
+Les cinq P (formant la meilleure dot d'une jeune personne
+à marier) 106
+
+Les trois O de Théodore de Bèze 106
+
+Les cinq mots latins familiers à Louis XI 107
+
+Maximes tirées du Bréviaire des politiques 108
+
+=QUATRIÈME OBJET.=--RÊVERIES RENOUVELÉES DES
+GRECS, ou symboles et préceptes de Pythagore 109
+
+Son système sur les nombres, leur puissance, faculté et
+propriété 118
+
+Ses préceptes diététiques 123
+
+Son système de métempsycose 126
+
+Liste des ouvrages qu'on lui attribue 130
+
+=CINQUIÈME OBJET.=--SINGULARITÉS NUMÉRIQUES:
+
+Sur diverses propriétés du nombre neuf 132
+
+--Du nombre TRENTE-SEPT 133
+
+D'un cours de géométrie en vers 134
+
+Vers techniques sur le rapport du diamètre du cercle à
+sa circonférence, exprimé en décimales 137
+
+Vers mnémoniques sur la passion 138
+
+--Sur les Conciles œcuméniques 139
+
+Vers latins dont la structure a prêté au calcul:
+
+Le premier 140
+
+Le second et le troisième 142
+
+Mot d'Archimède 144
+
+Singularité sur la mort des Papes Pie VII, Léon XII
+et Pie VIII 144
+
+Autres singularités sur le titre nominal de trois Papes,
+de trois rois et de trois reines de France 148
+
+Singularité numérique extraordinaire 150
+
+Question sur l'origine d'un usage singulier 153
+
+Mélanges sur le baptême, le mariage et la mort;
+amphigouri énigmatique 154
+
+Quel est l'âge où la femme trouve le plus ordinairement
+à se marier 157
+
+=SIXIÈME OBJET.=--DE LA GASTRONOMIE 159
+
+I. Aphorismes gastronomiques, principes généraux 160
+
+De quelques comestibles 162
+
+II. Goûts gastromaniques (et non gastronomiques) de
+certains personnages célèbres 166
+
+III. Des balances gastronomiques 176
+
+IV. Du _Sanglier à la troyenne_ chez les Anciens, et du
+_Rôti à l'impératrice_ chez les Modernes 178
+
+V. Bol de punch remarquable 180
+
+VI. Mémoire d'apothicaire et singuliers régimes de santé 181
+
+Repas épiscopal à Rouen 185
+
+VII. Cours de Rhétorique à la cuiller, suivi d'un dîner
+logique 189
+
+=SEPTIÈME OBJET.=--QUELQUES LETTRES SINGULIÈRES
+écrites par des Papes, des Rois, des
+Princes, etc., etc.
+
+Des prétendues lettres écrites par Jésus-Christ, la
+Sainte Vierge, etc. 191
+
+I. Lettre du Pape Jean XXII à Philippe-le-Long 194
+
+II. Lettre d'un curé de Paris au même Pape Jean XXII,
+relative au neveu de S. S. qui avait été pendu 196
+
+III. Lettre de l'empereur Maximilien à Marguerite
+d'Autriche 197
+
+IV. Lettre d'Anne Boleyn, écrite dans sa jeunesse 201
+
+V. Lettre (à double sens) de Mme de Saint-André au
+prince de Condé 206
+
+VI. Lettre de Charles IX à la comtesse de Crussol 209
+
+VII. Autre lettre du même à son frère le duc d'Anjou 209
+
+VIII. Lettre de Catherine de Médicis au duc d'Anjou 210
+
+IX. Lettre de Charles IX à son frère le roi de Pologne 211
+
+X. Lettre de Henri III à Réné de Faucigny 212
+
+XI. Lettre de Henri IV à Mme de Monglat, pour lui
+recommander de bien fouetter le Dauphin, son fils;
+anecdotes à ce sujet 214
+
+Lettre de ce prince encore enfant à son père Henri IV 218
+
+XII. Lettres plaisantes de l'abbé de Montreuil 220
+
+XIII. Correspondance laconique 221
+
+XIV. Lettre facétieuse sur un projet de réforme de l'orthographe 223
+
+XV. Lettres de deux fashionnables 226
+
+XVI. Lettre turque d'Ibrahim Pacha au Grand Seigneur 230
+
+XVII. Lettre indienne de Krichnaya 232
+
+XVIII. Lettre chinoise adressée à la reine Victoria 235
+
+=HUITIÈME OBJET.=--QUELQUES DOCUMENTS SINGULIERS
+empruntés aux Anglais.
+
+I. Ordonnance de police de Richard Ier partant pour la
+Croisade 237
+
+II. Episode biographique de la jeunesse d'Elisabeth
+Woodville 240
+
+III. Instructions données par Henri VII, pour obtenir
+des renseignements sur le personnel d'une jeune princesse
+de Naples 244
+
+Réponse 248
+
+IV. Quelques articles d'un réglement pour le service de
+la Maison du Roi, à la Cour de Henri VIII 250
+
+Repas donné au couronnement d'Anne Boleyn, le 2 juin
+1533 256
+
+V. Singulière ordonnance rendue en 1563, sur les portraits
+et la beauté de la reine Elisabeth 258
+
+VI. Quelques lois d'Angleterre assez singulières 266
+
+VII. Excentriques anglais 270
+
+Le vieux Lowel 271
+
+Sir Stukeley 273
+
+M. Howe 275
+
+L'excentrique politique 277
+
+=NEUVIÈME OBJET.=--VARIÉTÉS.
+
+I. Curiosités microscopiques recueillies chez les Anciens
+et chez les Modernes 283
+
+Petits chefs-d'œuvre en écriture 284
+
+Petits tours de force en mécanique 290
+
+II. Singularités annulaires:
+
+Bagues hiéroglyphiques 299
+
+Bagues arcaniques 304
+
+III. Du nombre QUATORZE, relativement à Henri IV 307
+
+IV. Quelques singularités extraites d'anciens registres de
+l'état civil 312
+
+V. D'un certain usage dans l'Inde 320
+
+=DIXIÈME OBJET.=--LE CHANT DU ROSSIGNOL, texte
+pur, écrit sous sa dictée et traduit en français,
+précédé de son éloge, et suivi d'un mot sur le
+langage des animaux 332
+
+De quelques traductions singulières 344
+
+=ONZIÈME OBJET.=--VARIÉTÉS BIBLIOGRAPHIQUES.
+
+I. Plan d'un petit cabinet d'amateur, composé de dix
+ouvrages et de dix tableaux seulement, dont le prix
+coûtant n'a guère excédé la modique somme de deux
+millions 350
+
+Catalogue des dix ouvrages 351
+
+Catalogue des dix tableaux 355
+
+II. Petite bibliothèque lexicographique 357
+
+=DOUZIÈME OBJET.=--PIÈCES RELIGIEUSES.
+
+I. De quelques ouvrages mystiques assez singuliers,
+publiés dans les XVIe et XVIIe siècles, parmi lesquels se
+distinguent:
+
+La doulce mouelle des saints Os de l'Avent 364
+
+Le Quadragésimal spirituel, c'est assavoir la salade, les
+fèves, les pois, etc. 365
+
+La seringue spirituelle pour les ames constipées, etc. 366
+
+Les pillules spirituelles, etc. 367
+
+Le fouet des pécheurs...., des apostats...., des jureurs...,
+des paillards, etc. 368
+
+La louange des femmes, etc. 369
+
+II. De quelques ouvrages singuliers, relatifs à la Vierge
+Marie 370
+
+La maison de la Sainte Vierge, enlevée de Nazareth, etc.
+(Ouvrage singulier surtout par les dates précises de l'âge
+de Marie à diverses époques de sa vie.) 371
+
+Le livre de la toute belle sans pair, etc. 379
+
+Salutation aux membres sacrés de la glorieuse Vierge
+mère de Dieu, par un Capucin 380
+
+Le livre des louanges de la Sainte Vierge, par Albert-le-Grand 383
+
+Méditation sur la saincte gésine de Nostre Dame 385
+
+Du Testament de la Sainte Vierge en faveur des Carmes 387
+
+III. Testament de Jésus-Christ 389
+
+IV. Sentence de Jésus-Christ (quatre textes différents
+copiés littéralement) 393
+
+Le premier 394
+
+Le second 396
+
+Le troisième 400
+
+Le quatrième 401
+
+V. Du Paradis, de ses merveilles et de ses joyes, par
+Fr. Arnoulx, chanoine de Riez 405
+
+
+ADDITIONS.
+
+I. NOTE sur le Christianisme des Sauvages du nord de
+l'Amérique 423
+
+II. Anecdotes sur le FOUET, correction qu'on administrait
+assez souvent au petit LOUIS, dauphin de France, même
+lorsqu'il fut roi sous le nom de Louis XIII. 423
+
+III. Sur l'émeute du LANTURELU, arrivée à Dijon en 1630 425
+
+Lettre d'un Dijonnais contemporain sur cette émeute 426
+
+IV. EXPÉRIENCE PATIBULAIRE, racontée par Bâcon 430
+
+La VILLA DU SUICIDE 432
+
+V. Acrostiche triple sur les mots JESUS MARIA 437
+
+VI. EPISTOLA _de Miseriâ curatorum_. (Les tribulations des
+curés.) 439
+
+L'ACCUSATION correcte du vray pénitent, ou Dialogues
+relatifs à la confession 439
+
+VII. L'ELOGE de la Sainte Vierge Marie, tiré d'un vieux
+mystère et mis dans la bouche du Diable 440
+
+SUPPLICATION à Nostre Dame, par Pierre de Nesson 440
+
+VIII. DEI DESCRIPTIO (Définition de Dieu) 442
+
+IX. LA PRINCESSE DES ORAISONS, ou les attraits ravissants
+de notre Père céleste, tirés de l'excellence merveilleuse
+de l'oraison dominicale, etc. 443
+
+SIGNIFICATION et emphase de la diction AMEN 445
+
+X. RECETTE pour devenir un parfait courtisan 446
+
+RECETTE infaillible contre la goutte 446
+
+AMUSETTE d'écolier, ou le _pinta trahit pintam_, etc. 447
+
+TITRES de cinq dissertations curieuses, égarées et retrouvées
+trop tard pour faire partie du présent volume 447
+
+VOCABULAIRE des noms propres et des mots singuliers,
+bizarres, sauvages et de fantaisie, éparpillés dans un
+certain chapitre de l'ouvrage 449
+
+TABLE des matières 453
+
+
+FIN DE LA TABLE DES DIVISIONS.
+
+
+
+
+ARTICLE OMIS,
+
+à _rétablir_ p. 341.
+
+
+Nous avons consacré, dans le présent recueil, pp. 332-344, un chapitre
+au CHANT _du Rossignol_, écrit sous sa dictée; nous avons
+donné plusieurs variantes de ce chant, mais il nous en est échappé
+une que nous nous empressons de rétablir ici; son omission serait une
+lacune impardonnable en si grave matière. Nous puisons cette nouvelle
+variante dans les agréables causeries de M. de C........, publiées sous
+le titre de _Souvenirs de madame la Marquise de Créquy_. Voici
+comment l'auteur met en jeu notre gentil musicien emplumé, accompagné
+de son savant copiste et traducteur, M. Dupont de Nemours:
+
+ «Il arriva qu'un jour (dit Mme la Marquise), chacun se demanda
+ pourquoi tout Paris avait reçu des invitations pour une grande soirée
+ chez la marquise de Villiers? C'était pour entendre de la musique,
+ et tout le monde y fut avec la persuasion que ce serait une étrange
+ affaire. On apprit en arrivant qu'il était question d'un concert
+ vocal, et que toutes les personnes de la famille devaient y faire
+ leur partie. Jugez l'agréable surprise! On se forme en cercle, et
+ c'était un maniaque appelé M. Dupont qui devait diriger toutes ces
+ belles voix.--«Monseigneur, Mesdames et Messieurs (commença par dire
+ M. Dupont, en faisant une inclination profonde à M. le Prince de
+ Conti), vous allez entendre une cantate imitée du chant naturel au
+ _Rossignol_; j'ose me flatter d'avoir eu le bonheur de l'écrire
+ et de l'accentuer sous la dictée de la nature.» Et puis voilà tous
+ ces aimables enfants de la maison qui se mettent à chanter en fausset:
+
+ Ti-ô-ou, ti-ô-ou, ti-ô-ou,
+ Spé tiou z'cou-à.
+ Cou-orror-pipi;
+ Ti-ô, ti-ô, ti-ô, ti-ô-tixe!
+ Cou-ciò, cou-ciò, cou-ciò!
+ Z'cou-ô, z'cou-ô, z'cou-ô;
+ T'zi, t'si, t'si....
+ Curror-tiou! z'quouâ-pipi, coui!
+
+ «C'est ainsi qu'on nous donna bien imprimée sur papier couleur de
+ rose, la cantate ornithologique et philomélique de M. Dupont de
+ Nemours; figurez-vous, si vous pouvez, les fous-rires, en entendant
+ chanter sept à huit romances telles que celle-ci par une pareille
+ couvée de rossignols?» (_Souvenirs de madame la marquise de
+ Créquy_, nouv. édit.; Paris, Delloye, 1840. 9 _vol. in_-18;
+ voy. tom. VI, pp. 222-223.)
+
+Tel est le récit de M. de C........, que nous ne donnons nullement pour
+article de foi, mais qui présente une troisième variante indispensable
+à notre article ROSSIGNOL.
+
+
+
+
+LE LIVRE DES SINGULARITÉS
+
+
+que nous offrons au public, ne justifierait nullement son titre,
+si, comme les livres ordinaires, il commençait par le commencement,
+c'est-à-dire par quelque chose qui tînt aux origines et même aux
+origines les plus reculées, telles que la création, par exemple; car
+en fait d'événements, on n'est guère dans l'usage de remonter plus
+haut. Eh bien! nous déclarons que, dans la circonstance présente,
+rien ne serait plus commun, plus vulgaire et même plus trivial que de
+commencer ainsi. C'est pourquoi, voulant donner à notre recueil une
+physionomie particulière, originale, singulière, nous avons décidé dans
+notre haute sagesse, qu'il ne commencerait point par le commencement,
+mais que, sortant de l'ornière de la routine, il commencerait avant le
+commencement.--Voilà du nouveau, dira-t-on, et même de l'absurde.--Du
+nouveau, oui; mais de l'absurde, non.--Dites-nous donc comment un livre
+peut commencer avant le commencement?--Le voici, Messieurs; et notre
+démonstration ne sera pas longue: Convenez-vous que la création, dont
+nous avons eu l'honneur de vous parler plus haut, est le commencement
+de toutes choses?--Oui, sans doute.--Or, si, dans notre livre, plaçant
+en seconde ligne ladite création, nous vous présentons de prime-abord
+l'histoire détaillée de ce qui l'a précédée, qu'en conclurez-vous?--Ah!
+ah! c'est différent.--Vous en conclurez nécessairement que notre livre
+commence avant le commencement, puisqu'il commence avant la création.
+C'est donc cette histoire que vous allez trouver dans le joli petit
+chapitre suivant, chapitre passablement sérieux, encore plus ennuyeux,
+mais indispensable en tête d'un livre de singularités, créé et mis
+au monde uniquement pour votre amusement, instruction et jubilation.
+Vous remarquerez que nous avons baptisé ce chapitre du beau nom
+d'ANTÉGÉNÉSIE, mot sublime qui exprime bien l'état des choses
+tel qu'il était quand rien n'était, hors DIEU dont l'immensité
+est le mobile de l'histoire en question.
+
+En définitive, nous croyons avoir prouvé victorieusement que le
+LIVRE DES SINGULARITÉS ne commence point PAR le
+commencement, mais qu'il commence AVANT le commencement,
+_Quod erat demonstrandum_ pour son honneur et gloire. Entrons en
+matière, et prenons le ton sérieux qui convient à la gravité du sujet.
+
+
+
+
+PREMIER OBJET.
+
+
+ANTÉGÉNÉSIE, OU QUELLES ÉTAIENT LES OCCUPATIONS DE DIEU AVANT LA
+CRÉATION?
+
+
+Cette question bizarre qui mérite bien de prendre le pas sur toutes
+les SINGULARITÉS passées, présentes et futures, a produit
+vers le XVIIe siècle, un léger opuscule qui, sans être
+fort curieux par la manière dont il est traité, n'est cependant pas
+tout-à-fait indigne de fixer un instant l'attention du philologue,
+ne serait-ce que sous le rapport soit de son originalité, soit de sa
+rareté; car, comme traité spécial d'un sujet aussi hétéroclite, nous
+le croyons unique dans son genre. Nous ne faisons pourtant aucun doute
+que l'auteur, tout simple, tout bonhomme qu'il paraît, n'ait eu quelque
+connaissance de certaines pensées détachées que les philosophes anciens
+nous ont transmises sur cet objet, et qu'il n'en ait fait son profit;
+nous en avons reconnu plusieurs dont il ne parle pas dans son étrange
+élucubration, mais qu'il est bon de citer.
+
+Platon, par exemple, est le premier qui a considéré la Divinité dans
+sa solitude éternelle avant la production des êtres finis. Il est vrai
+qu'ensuite il nous la représente sortant de son unité, pour montrer
+les différentes manières par lesquelles elle a voulu manifester sa
+puissance et se dépeindre au dehors.
+
+Aristote a soutenu que Dieu possédait et possède en lui-même un bonheur
+parfait, parce qu'il se connaît et qu'avant la création des êtres il se
+contemplait avec un plaisir infini.
+
+Jamblique, disciple de Porphyre, soutient que, selon les Egyptiens,
+Dieu exista dans son unité solitaire avant tous les êtres, qu'il est
+la source et l'origine de tout ce qui est intelligent ou intelligible,
+premier principe se suffisant à lui-même, incompréhensible, père de
+toutes les essences.
+
+«A l'origine des choses, dit le platonicien Sabellius, Dieu
+silencieusement concentré dans son être ineffable, unité absolue,
+sans émanation et sans révélation, n'avait encore rien tiré de cette
+profondeur où tout reposait. L'ame du Christ, puis l'Esprit Saint, puis
+enfin l'ame de l'homme, rayonnements successifs de l'ame de Dieu, se
+produisirent tour-à-tour, et l'univers moral fut créé.»
+
+Le célèbre docteur Pocok, citant Albuféda, dit que, selon la doctrine
+de Zoroastre, suivie en Perse et en Arabie, Dieu avait existé de tout
+temps dans une solitude adorable, sans compagnon et sans rival.--Etc.,
+etc[1].
+
+[Note 1: Il est dit, (dans le THALMUD, recueil qui n'est
+pas exempt de choses plus que singulières et parfois saugrenues), que
+«Dieu, afin de tuer le temps avant la création de l'univers, où il
+était seul, s'occupait à bâtir divers mondes qu'il détruisait aussitôt,
+jusqu'à ce que, par différents essais, il eût appris à en faire un
+aussi parfait que le nôtre.» (Voy. BASNAGE, _Histoire des
+Juifs_, liv. III, ch. 6.) Cette folie rabbinique ne nous a pas paru
+devoir figurer parmi les opinions des philosophes que nous venons de
+rapporter.]
+
+Il est présumable que ces diverses pensées, qui toutes dérivent de
+l'école de Platon, n'ont point été inconnues à l'auteur de l'opuscule
+en question, comme il sera facile de s'en convaincre en parcourant
+l'extrait que nous allons en donner.
+
+Cet opuscule, tiré des manuscrits de la bibliothèque du Roi (_fonds
+Béthune_, nº 7341), a été imprimé en entier, sans doute pour la
+première et dernière fois, dans un journal littéraire intéressant,
+la _Revue rétrospective_, Nº IX, juin 1834, _in_-8º, pp.
+456-463; on voit que cette pièce a peu d'étendue (7 pages), et ce n'est
+pas un grand malheur, car elle n'offre rien de bien attrayant. Aussi
+nous garderons-nous de la rapporter en entier, et nous nous bornerons
+à quelques citations des passages les plus supportables ou les plus
+singuliers. Ces citations suffiront pour faire apprécier cette œuvre
+mystique. L'auteur anonyme, très-bon catholique, veut nous donner
+une idée de l'essence de Dieu, indépendante de toute création, et se
+complaisant dans son ineffable trinité. Il débute ainsi, dans son style
+un peu suranné:
+
+ «Ce dire ancien, _il ne faut s'enquérir quels pactes de mariage
+ il y a entre Jupiter et Junon_, nous enseigne que nous ne devons
+ estre trop curieux de vouloir pénétrer dans les mystères du ciel, ni
+ de Dieu mesme; l'esprit de l'homme est aveugle au regard des choses
+ divines, qui sont exprès appelées mystères, pour ce qu'elles sont
+ cachées aux yeux de l'intelligence et posées bien loin au delà de la
+ connoissance et plus haute faculté de l'ame.....
+
+ »A la vérité, demander ce que Dieu faisoit avant la création du
+ monde, c'est parler impertinemment, ou même puérilement, et ne
+ savoir proprement ce qu'on demande; car cette parole _faisoit_
+ inclut quelque sorte d'action intime, une action réelle qui ne peut
+ être en Dieu, ni provenir de cette unique source d'intelligence et
+ de perfection. Dieu est un esprit souverain qui n'agit pas à la
+ façon des artisans du monde; les hommes ne peuvent accomplir leurs
+ ouvrages que par le moyen des instruments et outils à ce propres
+ et convenables; mais Dieu n'a point d'instruments chez lui pour
+ travailler, il n'a que faire d'outils pour ouvrer. Aussi, à parler
+ proprement, il ne fait pas, il agit; ou bien, en faisant toutes
+ choses, il ne fait rien, c'est-à-dire, il se repose en travaillant,
+ et par son seul vouloir son œuvre est accomplie et parfaite. En
+ Dieu il y a une intelligence, une volonté souveraine; de façon
+ qu'il veut agir (agir, dis-je, sans action, sans mouvement actuel),
+ il agit par le moyen de son intelligence, de sa volonté suprême;
+ et dès-lors qu'il délibère en son intelligence de donner l'être à
+ quelque ouvrage, à l'instant cet ouvrage est accompli par sa volonté
+ divine......
+
+ »Il est certain que Dieu éternel, lequel a fait le monde par sa
+ parole, se pouvoit bien passer du monde et n'avoit que faire des
+ créatures, car il vivoit et régnoit avant les siècles, très-heureux
+ et très-content dans le paradis de son essence et dans l'essence de
+ lui-même; et la vérité est que le monde et les anges et toutes les
+ créatures ont été tirées du non être à l'être, ou (pour parler avec
+ le philosophe) de l'être idéal à l'être formel par sa toute-puissance
+ et bonté, afin de participer à la très-heureuse fécondité de l'Être
+ divin, de sa grâce et de sa gloire merveilleuse. Ainsi Dieu n'ayant
+ que faire de toutes les choses qu'il a faites volontairement, toutes
+ ces choses ont affaire de Dieu pour être, pour vivre et subsister
+ heureusement selon la dignité de leurs espèces......
+
+ »Ainsi Dieu éternel ne laissoit pas que de vivre très-content sans le
+ monde (qui ne pouvoit apporter aucun avantage à son contentement et
+ à sa gloire), en ayant aussi chez lui-même dès l'éternité, la forme
+ plus expresse et, sans comparaison, plus excellente qu'elle n'est en
+ l'ouvrage actuel et corporel. Dieu n'avoit donc que faire du monde,
+ combien qu'il ait voulu l'establir en certain temps, puisqu'il est
+ lui-mesme le vrai monde intellectuel, comprenant en la sphère de son
+ immensité et le monde intelligible et le sensible et le petit monde
+ compris dans le pourpris du grand monde. Dieu n'avoit que faire des
+ anges, lui qui est l'intelligence souveraine; il n'avoit que faire
+ des corps, lui qui est tout esprit, acte pur et simple, abstrait de
+ toute nature et composition élémentaire; il n'avoit que faire des
+ ames, car il est tout intellect, et l'intellect est l'ame de l'ame,
+ comme la prunelle est l'œil de l'œil......
+
+ »Davantage, l'éternité est appelée des docteurs la maison
+ intelligible de Dieu; aussi n'avoit-il que faire des temps pour
+ subsister, car l'éternité est le temps immense de Dieu, ayant créé
+ le temps et les moments pour le bénéfice de l'homme et des autres
+ choses admises en la nature.... S'il y a eu quelque temps avant qu'il
+ fît le ciel et la terre (ce qui est impossible), pourquoi est-ce que
+ l'on demande: Qu'est-ce que Dieu faisoit alors? Et pourquoi est-ce
+ qu'on dit qu'il cessoit d'ouvrer? Car il avoit fait ce temps-là
+ même. Que si avant le ciel et la terre, il n'y avoit point de temps,
+ pourquoi est-ce que l'on demande ce que Dieu faisoit alors? car il
+ n'y avoit point d'adonques ni d'alors, là où il n'y avoit point du
+ tout de temps. C'est donc une impiété de demander ce que Dieu faisoit
+ avant le monde, puisque lui-même est tellement l'essence de toute
+ chose, que, sans lui et hors lui, (c'est-à-dire, sans sa grâce et
+ providence), tout ce qui est ou qui semble avoir quelque chose de
+ l'être, n'est rien et n'a point de substance réelle.
+
+ »Mais il est véritable, (pour répondre à ces ames impies, à ces
+ chiens d'athées et à ces pourceaux d'Épicure[2]), que Dieu faisoit
+ avant la création des choses, ce qu'il fait maintenant et ce qu'il
+ fera toujours......
+
+ [Note 2: Nous n'avons rien de commun avec messieurs les athées
+ et les épicuriens; mais nous ne pouvons nous empêcher d'observer que
+ les épithètes de _chiens_ et de _pourceaux_ n'annoncent ni
+ délicatesse ni politesse chez M. l'antégénésien, ici digne modèle ou
+ émule du R. P. Garasse.]
+
+ »Dieu ne croupissoit point en paresse et loisir avant qu'il eût créé
+ le monde, lui qui, au témoignage de Jésus-Christ, fait toujours une
+ œuvre qu'aucun ne connoît non plus que l'ouvrier, sinon le Fils, et
+ celui auquel le Fils l'aura voulu révéler. Donques cette Intelligence
+ souveraine contemploit avant les temps, dans le ciel de son éternité,
+ le Verbe divin, son image très-pure, le Verbe éternel auquel il prend
+ son souverain plaisir, pour lequel il a mis en être toutes choses,
+ auquel elles seront un jour réunies par la vertu du Saint-Esprit qui
+ est l'aimant intellectuel et le lien et l'accomplissement de toutes
+ essences; et c'est en ce Verbe éternel et coéternel à Dieu que le
+ Souverain se contemple de toute éternité; et de la contemplation
+ ineffable de ces deux (à savoir du Père et du Fils) procède une
+ troisième personne qui est le Saint-Esprit, saint amour, amour
+ essentiel, unissant par un moyen sans moyen cette trinité très-sainte
+ et vénérable.
+
+ »Si donc l'on me demande ce que Dieu faisoit avant la création du
+ monde, je réponds avec tous les théologiens, qu'il contemploit son
+ Fils unique, non fait, ni créé, mais engendré de toute éternité
+ par son intelligence et contemplation divine[3]; qu'en ce Verbe
+ éternel, il contemploit l'archétype et le monde du monde, les
+ anges, les ames et toutes les créatures; bref, il voyoit (comme il
+ voit toujours d'une même sorte) en ce Verbe divin clairement et
+ manifestement toutes choses. Or l'action sans action du grand lien
+ étant la contemplation divine, nous devons aussi en ce monde affecter
+ la vie contemplative, vivant selon l'esprit et non selon la chair,
+ employant notre intellect et toutes les facultés de notre ame aux
+ exercices spirituels, au lieu de les convertir aux actions humaines
+ et corporelles, aux fonctions du corps, aux œuvres de concupiscence
+ qui ne tendent qu'à la mort.......
+
+[Note 3: Il existe un ouvrage intitulé: _Dissertation où l'on
+cherche à prouver par l'Ecriture, que l'ame de Jésus-Christ étoit dans
+le Ciel une intelligence pure et glorieuse, avant d'être unie à un
+corps humain dans le sein de la bienheureuse vierge Marie._ Londres,
+1739, pet. in-8º. Ce volume fait partie de la riche bibliothèque du
+savant M. Leber, cédée par lui à la ville de Lyon. Voy. le nº 83 du
+superbe catalogue qu'il en a dressé; _Paris, Techener_, 1839, 3
+vol. in-8º, fig.]
+
+ »Disons pour fin et conclusion de ce traité, que Dieu avant la
+ création du monde faisoit et ne faisoit rien, faisoit beaucoup de
+ choses au regard de nous et ne faisoit rien à son respect; il faisoit
+ selon notre sens, mais il agissoit selon lui par le moyen ineffable
+ de son intelligence et de sa volonté; il agissoit, dis-je, sans
+ action quelconque, ou plutôt il contemploit l'œuvre mystérieux de la
+ Trinité très-sainte, très-parfaite et très-heureuse; il ne faisoit
+ rien, car, comme nous avons dit, il n'a point de corps, d'organes
+ ni d'instruments pour agir et pour ouvrer, comme les artisans du
+ monde; et ce grand Dieu régnant de toute éternité dans le palais de
+ sa gloire, dans le ciel de son essence, dans le paradis de lui-même,
+ il est là régnant heureusement; et la justice, la paix, toutes les
+ vertus sont toujours autour de son trône royal, toutes lui faisant
+ hommage et le rendant bienheureux essentiellement......
+
+ »Ainsi le Père Eternel a toujours régné dans le Ciel de luy-mesme
+ avant que le ciel et la terre fussent créés et parfaits; et régnant
+ en ce magnifique palais de sa gloire, il faisoit toutes choses sans
+ rien faire,.... mais faisant et parfaisant des ouvrages excellents en
+ son intelligence et volonté souveraine en faveur des hommes et des
+ intelligences mesmes, ayant à les créer (selon le décret du conseil
+ éternel) pour tesmoigner de sa gloire, et ensuite à les réformer par
+ sa sapience, et finalement à les bénir et glorifier éternellement
+ dans le Ciel glorieux de son éternité divine.»
+
+On voit par ces extraits que si la question, inabordable par sa nature,
+qu'a choisie l'auteur, tombe par cette raison dans une espèce de
+ridicule, on peut dire que la manière dont il l'a traitée, soit pour le
+fond, soit pour la forme, est assez en harmonie avec le sujet.
+
+On a publié ou plutôt enterré dans un ancien journal littéraire le
+_Conservateur_, août 1760, un poëme en deux chants, intitulé
+_le Monde renaissant_. L'auteur, parlant de la création dans le
+commencement du premier chant, a voulu nous peindre aussi la position
+de la Divinité antérieurement au grand œuvre des six jours; mais, nous
+le disons à regret, le poète nous semble rivaliser avec le prosateur,
+pour les pensées et pour le style; au reste le lecteur en va juger, la
+citation n'est pas longue.
+
+ «.... D'abord l'immensité
+ Ne contenoit que l'immense unité.
+ Seul éternel, Cœlus, le bien suprême,
+ Régnoit sur soi, renfermé dans soi-même,
+ Toujours en paix, toujours en action,
+ Toujours heureux dans sa possession.
+ D'un seul objet sa vue étoit frappée,
+ D'un seul objet sa grande ame occupée,
+ C'étoit lui-même; et le même plaisir
+ Toujours combloit, ranimoit son désir.
+ Maître du sort, exempt d'inquiétude,
+ Rien ne manquoit au Souverain des Dieux;
+ Mais il daigna quitter sa solitude,
+ Et ne se croire heureux et glorieux,
+ Que dans un autre il ne se vît heureux.
+ Ainsi jaillit cette source divine
+ Dont tous les Dieux tirent leur origine.
+ L'unité vit son invisible corps
+ Sous mille traits se dépeindre au dehors.
+ Ainsi naquit la sagesse incréée,
+ De tant d'objets sans cesse récréée......»
+
+Nous ne prolongerons pas nos citations sur ce sujet singulier; en voilà
+suffisamment pour prouver que l'imagination de l'homme est un ballon
+plein d'un gaz inconnu mais très-subtil, qui souvent s'élève au-delà
+des régions les plus brillantes de l'empirée, mais qui aussi s'égare
+souvent dans les brouillards les plus épais de notre pauvre atmosphère
+intellectuelle.
+
+
+
+
+SECOND OBJET.
+
+
+CRÉATION DE L'HOMME. POEME ÉPISODIQUE, REDIVIVIFIÉ DU SEIZIÈME SIÈCLE.
+
+LIMINAIRE.
+
+Humble émule des doctes éditeurs de l'ABEILLE _du
+Parnasse_, nous aussi, nous aimons à papillonner sur la croupe de ce
+mont sacré, à aller à la picorée, à descendre dans le calice des fleurs
+et à y pomper les plus suaves parfums. Nous nous adressons surtout aux
+riches productions du XVIe siècle; ce sont elles qui nous
+fournissent le butin le plus précieux.
+
+Mais parmi tant de pièces admirables de ce grand siècle, dont
+les charmes venaient se disputer l'honneur de figurer dans notre
+galerie, nous avons distingué une petite épopée ou quasi-épopée,
+qui, par la nature de son objet primordial et par le talent éminent
+de l'auteur, nous a paru complètement justifier notre choix. Aussi
+ne regrettons-nous point les peines, sueurs et labeurs qu'il nous en
+a coûté pour arracher cette brillante escarboucle à la féconde mine
+qui la recélait; et nous pouvons assurer qu'aucune précaution n'a été
+négligée pour l'en extraire sans altérer la pureté de ses formes.
+
+Dire que ce superbe poëme, qui pourtant n'est qu'un épisode, sort de
+la plume d'un des premiers disciples de Ronsard, ce serait déjà lui
+délivrer un passeport assez honorable, surtout par le temps qui court
+[4]; mais nous ajouterons que ce disciple devenu maître, a été appelé
+de son temps LE PRINCE DES POÈTES FRANÇOIS, et qu'en 1607
+on a dit de lui: «Il mérite et emporte le prix par-dessus tous les
+autres poètes, plusieurs desquels quoiqu'on les tienne pour estre de
+très-belles ESTOILES, ornemens de l'univers, si est-ce que
+celui-ci les surpassant est admiré et réputé comme un SOLEIL.»
+
+[Note 4: Ce liminaire date de 1827.]
+
+D'après un témoignage aussi radieux de la part des contemporains,
+quelle idée ne doit-on pas se former du mérite de l'auteur, de
+l'excellence de ses talents, de la beauté de son travail! Quelle
+impatience ne doit-on pas avoir de connaître et de savourer le fruit
+éclos dans la serre chaude d'un tel génie!
+
+Quel est donc le sujet de ce merveilleux poëme? Attention! petits et
+grands, prêtez l'oreille; il est ici question d'un objet transcendant
+qui est pour vous de la plus haute importance; car sans lui où en
+seriez-vous? que seriez-vous? pas même un de ces atômes d'Epicure les
+plus imperceptibles. Or donc, sachez que cet incomparable chef-d'œuvre
+est la CRÉATION DE L'HOMME, mais de l'homme par excellence,
+de l'homme en chair et en os, de l'homme fortement constitué et
+parfaitement disposé, membre par membre, tel que Dieu seul pouvait
+le former de ses mains divines. L'auteur de cette épopée en a si
+bien esquissé le plan, divisé les parties, élaboré l'ensemble, qu'en
+parcourant les détails circonstanciés de cette grande opération, on
+croirait vraiment en lire le procès-verbal et voir le poète sublime
+placé à côté du CÉLESTE OUVRIER, épier son auguste pensée,
+et enregistrer tous ses mouvements, à mesure qu'il façonne et anime
+chaque partie du corps du TERRESTRE EMPEREUR. C'est ainsi,
+par exemple, qu'il nous présente d'abord l'image délicate de «la masse
+faite d'une poussière collée, pressée entre les doigts du Créateur.[5]»
+Puis, il passe successivement en revue chaque membre qu'il décrit en
+particulier, tels que le siège de l'entendement, le cerveau, les yeux,
+le nez, la bouche, les dents, les oreilles, les mains, les bras, les
+genoux, les pieds, la cervelle, le cœur, les poumons, l'estomac, enfin
+l'individu complet. Oui, c'est un tableau achevé. Mais n'anticipons
+pas sur les jouissances du lecteur; prévenons-le seulement que dans un
+poëme ou quasi-poëme de cette importance, on a été économe de notes sur
+les beautés du texte, car il en eût fallu à chaque vers et peut-être à
+chaque mot.
+
+[Note 5: Les Thalmudistes, dont les commentaires sont parfois
+singuliers, comme nous l'avons déjà dit, rendent ainsi compte des
+douze heures du jour auquel Adam fut créé. A la première, disent-ils,
+Dieu pétrit la poussière dont il devait fabriquer le premier homme,
+qui bientôt devint un embryon.--A la seconde heure, Adam se tint sur
+ses pieds.--A la quatrième, Dieu l'appela et lui dit de donner aux
+animaux les noms qu'ils devaient porter; et quand les noms furent
+donnés, Dieu lui dit: Et moi, comment m'appelles-tu? Adam répondit:
+JEHOVAH, _c'est toi qui es_. Aussi c'est à quoi fait
+allusion le prophète Isaïe, quand il fait dire à Dieu: _Je suis
+celui qui suis; c'est là mon nom, le nom qu'Adam m'a donné et que j'ai
+pris._--A la septième heure, eut lieu le mariage d'Eve, que Dieu
+amena à Adam comme une paranymphe, après l'avoir frisée.--A la dixième
+heure Adam pécha.--A la onzième, il fut jugé et condamné à sortir
+d'Eden.--Enfin à la douzième, il sentait déjà la peine et les sueurs du
+travail. Les Thalmudistes, enchérissant sur cette fable, ajoutent que
+Dieu avait fait Adam si grand qu'il remplissait le monde, ou du moins
+qu'il touchait le ciel avec sa tête. Les anges étonnés en murmurèrent,
+et dirent à Dieu qu'il y avait deux souverains, l'un au ciel, l'autre
+sur la terre. Alors Dieu appuya la main sur la tête d'Adam, et le
+réduisit à la hauteur de mille coudées. Mais cette hauteur diminua
+encore à mesure que les hommes se livrèrent au péché; et enfin Dieu
+fixa leur taille aux dimensions que nous voyons maintenant.
+
+Voilà un faible échantillon des folies dont fourmille le Thalmud.]
+
+Nous dirons cependant qu'ayant découvert un _Discours sur
+l'excellence de l'homme_, qui date du même siècle, de 1558, et où
+la beauté de la prose rivalise avec le charme des vers de notre prince
+des poètes, nous n'avons pu résister au plaisir de mettre en rapport
+ces deux génies. Nous avons donc placé sous certains passages de poésie
+relatifs à quelque partie du corps humain, le passage de prose qui
+regarde le même objet. L'auteur de cette prose est un nommé Boaistuau,
+dont nous parlerons par la suite, ainsi que de l'auteur du poëme.
+
+
+CRÉATION DE L'HOMME.
+
+INVOCATION.
+
+ O Divin architecte, ouvrier admirable,
+ Qui, parfait, ne void rien à toi que toi semblable,
+ Sur ce rude tableau fais que ma lourde main
+ Eslaboure si bien d'un pinceau non humain,
+ Le Roy des animaux[6], qu'en sa face on remarque
+ De ta divinité quelqu'évidente marque.
+
+[Note 6: Boaistuau dit: «En quelle reverence doit-on tenir celui
+que nostre Dieu a tant prisé qu'il l'a élevé comme chef et empereur de
+toutes les créatures visibles.»]
+
+
+FORMATION DU CORPS DE L'HOMME.
+
+ O Père, tout ainsi qu'il te plut de former
+ De la marine humeur les hostes de la mer,
+ De mesme tu formas d'une terrestre masse
+ Des fragiles humains la limoneuse race;
+ Afin que chasque corps forgé nouvellement
+ Eust quelque sympathie avec son élément.
+ Estant donc désireux de produire en lumière
+ Le terrestre empereur, tu pris de la poussière,
+ La collas, la pressas, l'embellis de ta main,
+ Et d'un informe corps formas le corps humain;
+ Ne courbant toutesfois sa face vers le centre,
+ Comme à tant d'animaux qui n'ont soin que du ventre[7],
+ Mourans d'ame et de corps: ains relevant ses yeux
+ Vers les dorez flambeaux qui brillent dans les cieux,
+ Afin qu'à tous moments sa plus divine essence
+ Par leurs nerfs contemplast le lieu de sa naissance[8].
+
+[Note 7: Veluti pecora quæ natura prona atque ventri obedientia
+finxit. (SALLUST. _de Bello Catilin._ 1.)]
+
+[Note 8:
+
+ Os homini sublime dedit: cœlumque tueri
+ Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus.
+
+OVIDE, _Metam._, I, _V._ 85-86.
+]
+
+
+SIÈGE DE L'ENTENDEMENT.
+
+ Tu logeas tout d'abord l'humain entendement
+ En l'estage plus haut de ce beau bastiment[9]:
+ Afin que tout ainsi que d'une citadelle
+ Il domptast la fureur du corps qui se rebelle
+ Trop souvent contre lui; et que nostre raison
+ Tenant dans un tel fort jour et nuict garnison,
+ Foulast dessous ses pieds l'envie, la colère,
+ L'avarice, l'orgueil et tout ce populaire,
+ Qui veut, séditieux, tousjours donner la loy
+ A celui qu'il te plut leur ordonner pour Roy.
+
+[Note 9: Le passage suivant de Boaistuau peut s'appliquer ici, et
+supplée d'ailleurs à ce qui manque dans celui de notre poète:
+
+«Quelle excellence et beauté y a-t-il en la tête de cet animal
+(l'homme), qui est la tour et rempart de raison et sapience, de
+laquelle comme d'une fontaine issent (sortent) les diverses opérations
+des sens.... Qui ne s'esmerveillera de la mémoire, laquelle est le
+greffier qui toujours demeure au dedans de la tour, laquelle garde et
+retient les choses qui passent soudainement...., pour s'en servir, peu
+après, lorsque par un souvenir elle raconte ce que de longtemps elle a
+conçu et amassé....»
+
+Nous demandons à M. Boaistuau la permission d'ajouter à cette note, que
+les philosophes tant anciens que modernes n'ont jamais été d'accord
+sur la définition de l'homme. L'un l'a qualifié de _bipède sans
+plumes_; l'autre l'appelle un _animal parlant_; celui-ci un
+_animal raisonnable_; celui-là un _animal qui s'habille_; cet
+autre un _animal qui fait du feu_; enfin un anglais le nomme un
+_animal cuisinier_, parce que Burke a dit: «Il faut de la raison
+pour faire cuire un œuf.» Pour nous, nous préférons cette définition:
+l'homme est un _animal qui plante et qui récolte_; en effet,
+l'homme seul a pu sentir la nécessité de ces deux opérations, d'où
+découlèrent primitivement l'idée de propriété et le principe de l'ordre
+social. _Cuique suum._]
+
+
+LES YEUX.
+
+ Les yeux, guides du corps, sont mis en sentinelle
+ Au plus notable endroit de ceste citadelle,
+ Pour descouvrir de loin et garder qu'aucun mal
+ N'assaille au despourvu le divin animal.
+ C'est en les façonnant que ta main tant vantée
+ Se semble estre à-peu-près soi-mesme surmontée;
+ Ne les perçant à jour, pour ne rendre nos yeux
+ Tels que ceux qui voyant par un tuyau les cieux,
+ Ne remarquent que peu de si grande estendue
+ (Car les bords du canal restrécissent leur vue),
+ Et pour ne difformer par tant de trous ouverts
+ La face du seigneur de ce bas univers.
+ Ces deux astres bessons[10], qui de leurs douces flammes
+ Allument un brasier dans les plus froides ames;
+ Ces miroirs de l'esprit, ces doux luisants flambeaux,
+ Ces doux carquois d'amour ont si tendres les peaux,
+ Par qui, comme à travers deux luisantes verrières[11],
+ Ils dardent par moments leurs plus vives lumières,
+ Qu'ils s'esteindroyent bien-tost si Dieu de toutes parts
+ Ne les avoit couverts de fermes boulevards;
+ Logeant si dextrement tant et tant de merveilles
+ Entre le nez, le front et les joues vermeilles,
+ Ainsi qu'en deux vallons plaisamment embrassez
+ De tertres qui ne sont ni peu ni trop haussez.
+ Et puis comme le toict préserve de son aisle
+ Des injures du ciel la muraille nouvelle,
+ On voit mille dangers loin de l'œil repoussez
+ Par le prompt mouvement des sourcils hérissez[12].
+
+[Note 10: Jumeaux.]
+
+[Note 11: Vîtres.]
+
+[Note 12: Notre prosateur s'est aussi étendu sur la partie des yeux:
+
+«Mais quel miracle y a-t-il en la subtilité inexplicable de nos yeux!
+lesquels ont esté mis au plus haut de la tour pour estre spéculateurs
+des choses hautes et célestes. Et du costé duquel il falloit voir,
+ils sont couverts de petites tayes luisantes, les rotondités desquels
+représentent deux pierres précieuses, afin que d'un sens profond
+ils pénétrassent les images des choses mises au devant, reluisantes
+comme en un miroir. Et sont mobiles, afin qu'ils se pussent tourner
+çà et là, et n'estre contraints de regarder ce qui leur déplairoit;
+et sont aornés et enrichis de paupières, qui sont comme boulevards et
+propugnacles pour les défendre de mal ou encombre, au-dessus desquels
+sont les sourcils faits en voûtes pour empescher que la sueur ou autres
+superfluités ne leur fissent offense.»]
+
+
+LE NEZ.
+
+ Celui qui veut savoir combien l'humaine face
+ Reçoit d'un nez bien fait d'ornement et de grâce,
+ Qu'il contemple un Zopyre, à qui cent fois plus cher
+ Fut son roy que son nez, son devoir que sa chair[13].
+ Le nez moins qu'en beautez en profits ne foisonne;
+ Le nez est un conduit qui reprend et redonne
+ L'esprit dont nous vivons; le nez est un tuyau
+ Par qui l'os espongeux de l'humide cerveau
+ Hume la douce odeur; le nez est la gouttière
+ Par qui les excréments de pesante matière
+ S'esvacuent en bas; comme les moins espais
+ Se vont évaporant par les jointes du tais.
+ Tout ainsi que l'on voit les ondeuses fumées
+ Passer par le canal des noires cheminées[14].
+
+[Note 13: Ce Zopyre était un drôle de corps; courtisan de Darius
+qui assiégeait Babylone depuis vingt mois, il jugea à propos, pour
+en finir, de se couper le nez et les oreilles, et de s'enfuir chez
+les Babyloniens, leur disant qu'il avait été ainsi traité par le
+tyran Darius à cause de l'intérêt qu'il leur portait. Ces imbécilles
+l'accueillirent, le crurent, lui confièrent la défense de la place,
+et bientôt le perfide en ouvrit les portes à Darius, qui le combla
+de biens et d'honneurs, mais qui ne put lui rendre ni son nez ni ses
+oreilles, ce dont il témoigna beaucoup de regrets. Il est présumable
+que ce haut fait, qui date de 520 ans av. J.-C., tient le premier rang
+dans l'histoire des nez coupés, sujet grave dont nous nous sommes
+occupé et dont nous n'avons encore des matériaux que pour _2 vol.
+in-4º_.]
+
+[Note 14: Boaistuau parle ainsi du nez:
+
+«Mais quel spectacle digne d'admiration trouverons-nous en la fabrique
+du nez? N'est-ce pas un petit mur élevé pour la défense des yeux? et
+combien qu'il soit petit, l'homme lui a establi trois offices: l'un de
+pousser et retirer son vent et haleine; l'autre, d'odorer et sentir;
+et le troisième, afin que par les trous et cavernes d'icelui, les
+superfluités du cerveau fussent purgées et évacuées et découlassent
+comme d'un canal ou gouttière.»]
+
+
+LA BOUCHE.
+
+ Or pour ce que le temps et dedans et dehors
+ Avec sa lime sourde amenuise tout corps,
+ Et que tout ce qui prend et trespas et naissance,
+ A toute heure est subject à perte de substance,
+ Le Tout-Puissant a fait que la bouche nous rend
+ Ce que le sein dévore ou que l'âge despend[15],
+ Comme les arbres verds par les racines hument
+ L'humeur qui tient le lieu de humeur qu'ils consument.
+ Dieu la mit en tel lieu tant afin que le nez
+ Fist l'essay de l'odeur des vivres destinez
+ Pour l'humain aliment, afin que nostre vue
+ Subtile discernât l'anet de la cigue,
+ Et du serpent l'anguille; ainsi que sans faveur
+ La langue doit juger de leur vraye saveur.
+
+ O bouche, c'est par toy que nos ayeulx sauvages,
+ Qui, vagabonds, vivoyent durant les premiers âges
+ Sous les cambrez[16] rochers ou sous les feuillus bois,
+ Sans reigle, sans amour, sans commerce, sans loys,
+ S'unissant en un corps ont habité les villes,
+ Et porté, non forcez, le joug des loix civiles.
+
+ O bouche! c'est par toy que les rudes esprits
+ Ont des esprits savants tant de beaux arts appris.
+ Par toy nous allumons mille ardeurs généreuses
+ Dans les tremblants glaçons des ames plus peureuses;
+ Par toi nous essuyons des plus tristes les yeux;
+ Par toi nous rembarrons l'effort séditieux
+ De la bouillante chair, qui nuict et jour se peine
+ D'oster et thrône et sceptre à la raison humaine.
+ Nos esprits ont par toy commerce dans les cieux;
+ Par toy nous appaisons l'ire[17] du Dieu des Dieux,
+ Envoyant d'ici bas sur la voûte estoilée
+ Les fidèles soupirs d'une oraison zélée;
+ Par toy nous fredonnons du Tout-Puissant l'honneur;
+ Nostre langue est l'archet, notre esprit le sonneur,
+ Nos dents les nerfs battus, le creux de nos narines
+ Le creux de l'instrument, d'où ces odes divines
+ Prennent leur plus bel air, et d'un piteux accent
+ Desrobent peu à peu la foudre au Tout-Puissant.[18]
+
+[Note 15: C'est-à-dire dépense.]
+
+[Note 16: Courbés, creux.]
+
+[Note 17: _Ire_, colère.]
+
+[Note 18: Le prosateur Boaistuau ne parle que des lèvres et de la
+langue:
+
+«Mais par quelle merveilleuse ordonnance sont entretaillées les
+lèvres, lesquelles auparavant semblaient liées et conjointes l'une à
+l'autre! Au-dedans d'elles la langue est enclose, laquelle par ses
+mouvements convertit la voix en paroles, interprète et donne à entendre
+l'intention de l'esprit. Mais qui ne s'émerveillera de ce petit morceau
+de chair, lequel n'a pas trois doigts de largeur, et qui est presque
+le plus petit membre de l'homme! et toutefois il loue Dieu et donne à
+entendre les beautez et perfections de ce que Dieu a créé. Il dispute
+du ciel, de la terre et de ce qui est contenu ès quatre éléments.
+
+»Néanmoins elle ne peut seule accomplir l'office du parler, si elle
+n'est aidée des dents, ce qui nous est manifesté par les enfants,
+lesquels plus tost ne commencent à parler qu'ils n'ayent les dents; et
+les vieillards, après qu'ils les ont perdues, beguayent et ne peuvent
+former leur parole, en sorte qu'il semble qu'ils soient retournés en
+enfance.»
+
+Comme notre poète n'a nullement fait mention du _menton_, il est
+bon de recourir à notre prosateur, qui s'en exprime ainsi:
+
+«Outre, comme dit Lactance, Dieu a créé le menton et décoré d'une
+tant honnête forme, et l'a enrichi de barbe, laquelle est comme un
+truchement pour nous faire connoistre la maturité des corps, la
+différence du sexe, et ornement de la virilité et force.»]
+
+
+LES DENTS.
+
+ Un double rang de dents sert à l'ouverte gueule
+ De forte palissade, et qui, comme une meule
+ Brisant les durs morceaux, envoye promptement
+ Dans le chaud estomach l'imparfait aliment.
+ Et d'autant que les dents donneroient à la face,
+ S'on les voyoit à nud, plus d'effroy que de grâce,
+ On voit par un grand art leurs deux ordres couverts
+ De deux rouges coraux, ni peu, ni trop ouverts.
+
+
+LES OREILLES.
+
+ Mais en quel membre humain luisent plus de merveilles
+ Qu'ès conduits tortueux des jumelles oreilles,
+ Portières de l'esprit, escoutes de nos corps,
+ Vrais juges des accents, recevant les thrésors
+ Dont Dieu nous enrichit, lorsque dans son eschole
+ Ses saincts ambassadeurs nous portent sa parole!
+ Et d'autant que tout son semble toujours monter,
+ Le Tout-Puissant voulut les oreilles planter
+ Au haut du bastiment, ainsi qu'en deux guérites,
+ Coquillant leurs canaux, si que les voix conduites
+ Par les obliques plis de ces deux limaçons
+ Tousjours de plus en plus en allongent leurs sons[19];
+ Comme l'air de la trompe ou de la saquebute[20]
+ Dure plus que celui qui passe par la flûte;
+ Ou tout ainsi qu'un bruit s'étend par les destours
+ D'un escarté vallon, ou court avec le cours
+ D'un fleuve serpentant, ou rompu se redouble,
+ Passant entre les dents de quelque roche double.
+
+ Ce qu'il fit d'autre part afin qu'un rude bruit
+ Traversant à droit fil l'un et l'autre conduit,
+ N'estourdist le cerveau, ains envoyast plus molles
+ Par ce courbé dédale à l'esprit nos parolles,
+ Tout ainsi que le Gers qui coule, tortueux,
+ Par le riche Armagnac, n'est tant impétueux
+ Que le Dou[21], qui, sautant de montagne en montagne,
+ Fend d'un cours presque droit de Tarbe la campagne.
+
+[Note 19: «Quant aux oreilles, dit notre prosateur, elles ne sont
+point oisives; elles sont colloquées en lieu éminent, afin de recevoir
+le son qui naturellement est porté en haut. Elles sont ouvertes et non
+étoupées, afin que la voix fût portée par les sinueuses concavités,
+retenue et arrêtée. Même il a voulu qu'il y eût des ordures et
+immundicités, afin que si les petits animaux vouloient offenser l'ouïe
+qui est l'un des plus excellents de nos sens, ils fussent pris là
+dedans comme en de la glu.»]
+
+[Note 20: Instrument de musique à vent, espèce de trombone.]
+
+[Note 21: L'Adour.]
+
+
+LES MAINS.
+
+ Mains qui du corps humain tracez la pourtraiture,
+ Oublierez-vous les mains, chambrières de nature,
+ Singes de l'Eternel, instruments à tous arts,
+ Et pour sauver nos corps non soudoyez soudards,
+ De nos conceptions diligentes greffières,
+ Ministres de l'esprit, et du corps vivandières?
+
+
+LES GENOUX ET LES BRAS.
+
+ Tairez-vous des genoux et des bras les ressorts,
+ Qui jouent dextrement pour servir tout le corps?
+ Car tout ainsi que l'arc son traict en l'air délache
+ Selon que plus ou moins sa corde est roide ou lasche,
+ Nos nerfs et nos tendons donnent diversement
+ A la machine humaine et force et mouvement,
+ Entrenouant les os qui sont les poutres dures,
+ Les chevrons, les pilliers, dont les belles jointures
+ Peuvent, malgré la mort, longuement empescher
+ D'escarteler les murs de ce logis de chair.
+
+
+LES PIEDS.
+
+ Pourrez-vous point encor oublier l'artifice
+ Des pieds, soubassements d'un si rare édifice?
+
+
+LA CERVELLE.
+
+ Hé quoy! n'est-il pas temps, n'est-il pas temps de voir,
+ Dans les secrets du corps, le non secret pouvoir
+ D'un si grand ouvrier? Prendray-je la scapelle[22]
+ Pour voir les cabinets de la double cervelle,
+ Thrésorière des arts, source du sentiment,
+ Siège de la raison, fertil commencement
+ Des nerfs de notre corps; que la sage nature
+ Arma d'un morion[23] dont la double fourrure
+ Contre les fermes os de son cerne[24] voulté
+ Préserve du cerveau la froide humidité:
+ Registre où, chasque jour, d'une invisible touche
+ Quelque rare sçavoir l'homme d'estude couche?
+
+[Note 22: Ce mot, alors féminin, est devenu masculin et s'écrit
+maintenant _scalpel_.]
+
+[Note 23: Ancienne armure de tête, plus légère que le casque.]
+
+[Note 24: _Cerne_ signifie circuit, enceinte.]
+
+
+LE COEUR.
+
+ Pourray-je desployer sur un docte feuillet
+ Ce dédale subtil, cet admirable ret,
+ Par les replis duquel l'esprit monte et dévale,
+ Rendant sa faculté de vitale animale:
+ Tout ainsi que le sang et les esprits errants
+ Par le chemin courbé des vaisseaux préparants
+ D'un cours entortillé, s'eslabourent, se cuisent,
+ Et en sperme fécond peu-à-peu se réduisent?
+ Décriray-je du cœur les inesgaux costez,
+ D'un contrepoids esgal sur leur pointe plantez,
+ Dont l'un s'enfle de sang, et dans l'autre s'engendrent
+ Les artères mouvants qui par le corps s'espandent?
+ Là le subtil esprit, sans cesse ba-battant
+ Tesmoigne la santé d'un pouls tousjours constant:
+ Ou changeant à tous coups de bransle et de mesure,
+ Monstre que l'accident peut plus que la nature.
+
+
+LE POUMON.
+
+ Fendray-je le poulmon, qui d'un mouvement doux
+ Tempère nuict et jour l'ardeur rôdant chez nous,
+ Semblable au ventelet, qui d'une fresche haleine
+ Esvente en plein esté les cheveux de la plaine?
+ Poulmon, qui prend sans fin, qui sans fin rend l'esprit,
+ De qui le change fait qu'ici tout homme vit:
+ Soufflet qui s'agitant, par divers intervalles
+ Fait sonner doucement nos parlantes régales!
+
+
+L'ESTOMACH.
+
+ Fendray-je l'estomach, qui, cuisinier parfait,
+ Cuit les vivres si bien qu'en peu d'heure il en fait
+ Un chyle nourricier; et fidèle l'envoye
+ Par la veine portière ès cavernes du foye?
+ Le foye en fait du sang, puis le jettant dehors,
+ Le départ justement aux membres de ce corps
+ Par les conduits rameux d'une plus grande veine:
+ Semblable (ou peu s'en faut) à la vive fontaine,
+ Qui, divisant son cours en cent petits ruisseaux,
+ Humecte un beau jardin de ses esparses eaux.
+ De vray comme ceste eau diversement conduite
+ Fait croistre ici l'œillet, là le froid aconite,
+ Ici le prunier doux, ici l'aigre meurier,
+ Ici la basse vigne, ici le haut poirier,
+ Ici la molle figue, ici la dure amande,
+ Ici l'alvine amère et deçà la lavande:
+ Tout de mesme le sang et le bon aliment,
+ Par tout le corps humain courant diversement,
+ S'allongent soit en nerfs, soit en os se durcissent,
+ S'estendent soit en veine, ou en chair s'amollissent,
+ Se font ici mouelle, ici muscle, ici peau,
+ Pour rendre nostre corps et plus fort et plus beau.
+
+
+EPILOGUE.
+
+ Quant au reste, ne veux faire une ample revue
+ De ces membres que Dieu desrobe à notre vue;
+ Je ne veux despecer tout ce palais humain:
+ Car ce brave projet requiert la docte main
+ Des deux fils d'Esculape et l'eslabouré style
+ Du disert Galien ou du haut Hérophile.
+ Par cet eschantillon il me suffit d'avoir
+ Tellement quellement monstré le saint pouvoir
+ Du sublime ouvrier, fabricateur de l'homme,
+ Chef-d'œuvre qu'on peut dire un petit monde en somme;
+ Car forment ses cheveux le règne végétal,
+ Ses os le minéral, et ses chairs l'animal[25].
+
+[Note 25: Pythagore a dit: «L'homme est un abrégé de l'univers: il
+a la raison par laquelle il tient à Dieu; une puissance végétative,
+nutritive, reproductrice, par laquelle il tient aux animaux; et une
+substance inerte qui lui est commune avec la terre.»]
+
+
+_LAUS DEO._
+
+Tel est le magnifique poëme de la CRÉATION DE L'HOMME.
+L'auteur s'est beaucoup moins étendu sur la création de la femme, sans
+doute parce qu'elle a été formée instantanément et complètement de la
+côte d'Adam. Cependant il est bon de rapporter ce qu'il dit de cette
+dernière opération, ne serait-ce que pour compléter le grand tableau
+de notre origine.
+
+
+CRÉATION DE LA FEMME.
+
+Après avoir donné tous les détails que nous avons vus sur les diverses
+parties du corps humain, le poète a consacré un grand nombre de vers
+à peindre le génie et les facultés de l'homme, puis à citer plusieurs
+faits qui les constatent; mais il n'avait point encore été question de
+la femme; ne pouvant se dispenser d'en parler, le poète aborde ainsi
+cet objet important:
+
+ Vous qui dans ce tableau, parmi tant de pourtraits,
+ Du roi des animaux contemplez les beaux traits,
+ Çà, çà, tournez un peu et vostre œil et vostre ame,
+ Et, ravis, contemplez les beaux traits de la femme,
+ Sans qui l'homme ici-bas n'est homme qu'à demi;
+ Ce n'est qu'un loup-garou, du soleil ennemi,
+ Qu'un animal sauvage, ombrageux, solitaire,
+ Bizarre, frénétique, à qui rien ne peut plaire
+ Que le seul desplaisir, né pour soi seulement,
+ Privé de cœur, d'esprit, d'amour, de sentiment.
+ Dieu donc, pour ne monstrer sa main moins libérale
+ Envers le mâle humain qu'envers tout autre mâle,
+ Pour le parfaict patron d'une saincte amitié,
+ A la moitié d'Adam joinct une autre moitié;
+ La prenant de son corps, pour estreindre en tout âge
+ D'un lien plus estroit le sacré mariage.
+
+Ici l'auteur compare Dieu à un chirurgien qui, ayant à faire une
+opération douloureuse, endort le patient avant de mettre le scalpel
+dans ses chairs. Puis, parlant de la position d'Adam, il dit:
+
+ Dieu si bien engourdit et son corps et son ame,
+ Que la chair sans douleur par ses flancs il entame,
+ Qu'il en tire une côte, et va d'elle formant
+ La mère des humains; gravant si dextrement
+ Tous les beaux traits d'Adam en la côte animée,
+ Qu'on ne peut discerner l'amant d'avec l'aimée.
+ Bien est vray toutefois qu'elle a l'œil plus riant,
+ Le teint plus délicat, le front plus attrayant,
+ Le menton net de poil, la parole moins forte,
+ Et que deux monts d'yvoire en son sein elle porte.
+ Or après la douceur d'un si profond sommeil,
+ L'homme unique n'a point sitôt jeté son œil
+ Sur les rares beautez de sa moitié nouvelle,
+ Qu'il l'admire, l'embrasse, et haut et clair l'appelle
+ Sa vie, son amour, son appui, son repos,
+ Et la chair de sa chair, et les os de ses os.
+ Source de tout bonheur, amoureux androgyne,
+ Jamais je ne discours sur ta saincte origine,
+ Que, ravi, je n'admire en quelle sorte alors
+ D'un corps Dieu fit deux corps, puis de deux corps un corps.
+ O bienheureux lien, ô nopce fortunée
+ Qui de Christ et de nous figures l'hyménée!
+ O pudique amitié, qui fonds par ton ardeur
+ Deux ames en une ame et deux cœurs en un cœur!
+ O contract inventé dans l'odorant parterre
+ Du printanier Eden et non dans cette terre
+ Toute rouge de sang, toute comble de maux
+ Et le premier enfer des maudits animaux.....
+ Par ton alme faveur, après nos funérailles,
+ Bienheureux nous laissons de vivantes médailles.....
+ Par toy nous esteignons les impudiques flammes
+ Que l'archer paphien[26] allume dans nos ames;
+ Et apprenant de toy comment il faut aimer,
+ Trouvons le miel plus doux et le fiel moins amer.....
+ Cela fait, l'Eternel aux bienheureux amants
+ Commande de peupler par saincts embrassements
+ Le désert univers, et faire qu'en tous âges
+ Leur beau couple eût ci-bas des survivants images.
+ Il avoit imposé naguères mesmes loix
+ Aux félons animaux qui logent dans les bois,
+ Aux troupeaux emplumez, aux bandes qui, fécondes,
+ Ont reçu de sa main en partage les ondes.
+ Les ours depuis ce temps engendrèrent des ours,
+ Les dauphins des dauphins, les vautours des vautours,
+ Les humains des humains; et, d'un ordre immuable,
+ Nature à ses parents rendit le fils semblable.
+
+[Note 26: Cupidon.]
+
+ * * * * *
+
+Terminons par un mot sur le grand homme, auquel nous devons le
+chef-d'œuvre de la création de l'homme, et sur le prosateur qui nous a
+fourni quelques notes que nous avons ajoutées au poëme.
+
+Le poète, ce soleil du XVIe siècle, est l'illustre Guillaume
+de Salluste du Bartas, né près de Nérac en 1544, et mort en juillet
+1590. Il servit Henri IV de son épée et de sa plume; il fut employé par
+ce prince dans d'utiles négociations en Angleterre, en Danemarck et en
+Ecosse. Son principal ouvrage, celui d'où nous avons tiré l'épisode
+en question, est sa fameuse SEMAINE, divisée en sept jours,
+poëme où il célèbre la création, et qui a fait une telle sensation
+que, dans l'espace de cinq à six ans, il a eu plus de trente éditions
+dans tous les formats, depuis l'_in-fol._ jusqu'à l'_in_-24,
+sans compter les nombreuses traductions[27] en latin, en italien, en
+espagnol, en allemand et en anglais. Cela n'a pas empêché que certains
+modernes, jaloux de sa gloire, et sans doute vieilles perruques en fait
+de goût, ne se soient avisés de traiter son style «de bas, de lâche,
+d'incorrect, et rempli d'images dégoûtantes.» Quelle profanation!
+Aussi, dans notre indignation contre cette perversité du siècle, et
+pour venger la mémoire du grand homme, n'avons-nous rien trouvé de
+mieux à faire, que de détacher le plus beau diamant de sa couronne
+hebdomadique, et de le présenter de nouveau à l'admiration de notre
+siècle.
+
+[Note 27: Une de ces traductions que l'on a distinguée dans le
+temps, est intitulée: _Joan. Edoardi Dumonin Beresithias, sive
+mundi creatio, ex gallico Sallustii du Bartas expressa_, etc.
+Parisiis, 1579, _in-8º_. On assure que ce Dumonin, né à Gy en
+Franche-Comté, en 1557, avait une telle facilité pour la poésie latine,
+qu'il fit cette traduction en 50 jours. Il fut assassiné à Paris le
+5 nov. 1586, âgé seulement de 29 ans. Il a laissé plusieurs ouvrages
+français, dont un biographe franc-comtois porte un jugement peu
+favorable: «L'exemple de Ronsard, dit-il, gâta Dumonin. La connaissance
+superficielle qu'il avait de plusieurs langues, lui fournit le
+moyen d'inventer une multitude de mots qui sont inintelligibles. Un
+galimatias perpétuel, une affectation d'érudition dont il n'avait que
+l'écorce, en font un pédant dont on ne peut soutenir la lecture. On est
+étonné que Gabriel Naudé, qui joignait le bon goût à un jugement sain,
+ait pu donner des éloges à notre auteur, cinquante à soixante ans après
+sa mort.» (Voy. _l'Essai sur quelques gens de lettres, nés dans le
+comté de Bourgogne_, (_par M. Girod de Novillars_). Besançon,
+1806, _in-8º_, pp. 145-47.)]
+
+Quant au prosateur, c'est un nommé Pierre Boaistuau, surnommé Launay,
+né à Nantes, mort à Paris en 1566; il a laissé beaucoup d'ouvrages
+plusieurs fois réimprimés, car, d'après Lacroix-du-Maine, «c'étoit
+homme très-docte et des plus éloquents orateurs de son siècle, et
+lequel avoit une façon de parler autant douce, coulante et agréable
+qu'aucun autre.» Mais nous ne citons ici que son _Discours sur
+l'excellence et dignité de l'homme_, qui est à la suite de son
+_Théâtre du monde_, «où l'on trouve d'abord un ample _Discours
+des misères humaines_;» imprimé à Paris, par Jean Longis et Rob.
+Maignier, 1558, _in-8º_. Si Lacroix-du-Maine fait un grand éloge
+de ce Boaistuau, La Monnoye en rabat beaucoup: «Il a passé dans son
+temps, dit-il, pour un beau parleur, avoit quelque lecture, du reste
+fort superficiel, ne sachant absolument point de grec, et n'entendant
+qu'assez médiocrement le latin.» Voilà deux jugements très-différents;
+arrangez-vous, Messieurs:
+
+Non nostrum inter vos tantas componere lites.
+
+
+
+
+TROISIÈME OBJET.
+
+ONOMATOGRAPHIE AMUSANTE.
+
+
+PRÉLIMINAIRE.
+
+Dites-moi, je vous prie, où en serait la pauvre espèce humaine si
+tout ce qui existe dans la nature, si tout ce qui frappe les yeux,
+l'esprit, l'ame et le cœur dans la société, était dépourvu de noms? si
+l'on ne pouvait distinguer spécialement et nominativement sa droite de
+sa gauche, une vallée d'une montagne, un rhinocéros d'un lapin, une
+feuille de houx d'une feuille de rose, un boa d'un colibri? Il faut en
+convenir, l'homme, qui prend fièrement le titre pompeux de Roi de la
+nature, serait, ma foi, un pauvre sire, un être bien misérable, une
+vraie machine à ressorts. Sombre, isolé, morose, sans relations avec
+son Créateur, avec tout ce qui l'environne, il ne pourrait se rendre
+compte de rien; semblable à la brute, il lui suffirait de chercher à
+satisfaire, par-ci par-là, ses besoins physiques les plus pressants.
+Naître, croître, boire, manger, dormir, souffrir, dépérir et mourir,
+voilà ce à quoi se réduirait sa chétive et passagère existence. La
+parole, cette clef de la voûte sociale[28], dont le plus bel attribut
+est d'exprimer les sensations dans toutes leurs nuances, de nommer les
+objets qui les produisent, et de communiquer la pensée, n'existerait
+pas, ou ne serait qu'un cri, ou un hurlement presque inutile. Il est
+donc incontestable que les noms imposés à tout ce qui nous touche, soit
+au moral, soit au physique, soit de près, soit de loin, sont la chose
+la plus essentielle dont l'homme a dû d'abord sentir le besoin. Aussi
+voyons-nous, dès le principe, la bonté divine initier notre premier
+père à des nomenclatures qui lui devenaient indispensables dans le haut
+rang qu'elle lui destinait parmi les êtres créés. A peine Dieu a-t-il
+formé Adam, et l'a-t-il pourvu d'organes propres au développement de
+son intelligence, qu'il fait défiler devant lui tous les animaux, et
+qu'il le charge d'imposer à chacun d'eux le nom qu'il doit avoir et
+conserver: _Adduxit animantia ad Adamum ut videret quid vocaret
+ea; omne enim quod vocavit animæ viventis, ipsum est nomen ejus._
+(GENES., Cap. II, _v._ 19.) Voilà qui est fort
+bien pour les animaux; mais par la suite vinrent les enfants de la
+famille primitive qui sans doute s'accrut assez rapidement; car d'après
+une ancienne tradition hébraïque, qui pourtant n'est pas plus article
+de foi que toutes les folies rabbiniques que nous ont débitées les
+docteurs juifs, Adam, mourant à l'âge de 930 ans, laissa quinze mille
+enfants, sans compter les femmes[29]; ce qui devait faire un assez joli
+cercle autour du foyer paternel. Il fallut bien que ces enfants eussent
+chacun leur nom particulier, bien connu du père et de la mère d'abord,
+puis des frères et sœurs, et par la suite, des oncles, des tantes, des
+cousins germains, des issus de germains, enfin de toute la famille.
+Et cette mesure est devenue indispensable pour toutes les branches de
+l'arbre, à mesure que, s'éloignant du tronc, elles se divisaient en
+rameaux.
+
+[Note 28: _Vinculum societatis oratio_, a dit Cicéron,
+OFF., lib. 1, _parag._ 16; ce que l'original et facétieux
+Grosley traduisait ainsi: «C'est le babil qui forma la société, c'est
+le babil qui la soutient.»]
+
+[Note 29: La note relative au livre qui renferme cette tradition
+devait se trouver ici; mais étant un peu longue, nous la renvoyons à la
+fin de ce préliminaire, où elle sera désignée par la lettre (A); il en
+sera de même pour les autres notes qui suivront; chacune sera désignée
+par une lettre de l'alphabet.]
+
+On voit par l'exposé ci-dessus que les noms-propres sont aussi anciens
+que le monde, puisqu'ils remontent à l'époque de la création. Ceux des
+animaux, imposés aux espèces et non aux individus, se sont conservés
+purement et simplement sans tirer à aucune conséquence; mais il n'en
+a pas été de même des noms-propres d'homme. A mesure que la grande
+famille s'est répandue sur la surface du globe, et s'est frayé divers
+sentiers vers la civilisation, ces noms-propres ont pris une certaine
+consistance et ont acquis une importance dont les nomenclatures, qui
+se rencontrent assez fréquemment dans la Bible, font déjà foi. Cette
+importance s'est encore mieux fait remarquer par la suite des temps,
+lorsque les rabbins, les philosophes, les littérateurs ont jugé à
+propos d'en faire l'objet de leurs méditations, ou, tranchons le mot,
+de leurs rêveries. Combien de choses admirables ne nous ont-ils pas
+débitées à ce sujet, les uns sérieusement, les autres en plaisantant!
+Donnons-leur un moment d'audience, cela suffira pour les juger et faire
+apprécier leurs importantes élucubrations.
+
+«Les rabbins cabalistiques, par exemple, soutiennent avec le plus
+grand sang-froid du monde, que les noms-propres sont les rayons des
+objets dans lesquels il y a une espèce de vie cachée. C'est Dieu,
+ajoutent-ils, qui a donné les noms aux choses, et qui, en liant l'un
+à l'autre, n'a pas manqué de leur communiquer une union efficace. Les
+noms des hommes sont écrits au ciel, et pourquoi Dieu aurait-il placé
+ces noms dans ses livres, s'ils ne méritaient pas d'être conservés?»
+(Voy. BASNAGE, _Histoire des Juifs_, tom. III,
+p. 388.)
+
+Platon, le sage Platon n'a-t-il pas établi dans son _Cratyle_, que
+l'imposition des noms n'a rien d'arbitraire, que ce n'est point une
+chose indifférente, ni qui doive dépendre du hasard, et qu'il y a un
+rapport certain entre le sens du mot et la vie de celui qui le porte?
+Il hasarde plusieurs étymologies sur les noms des héros, des génies et
+des dieux; puis il distingue les noms en simples et en composés, etc.,
+etc., etc.
+
+Et dans les temps modernes, ne voyons-nous pas le bon Sterne, toujours
+gai, facétieux et profond, traiter de l'influence des noms sur la
+vie entière? «Le choix des noms de baptême, fait-il dire à son père,
+est d'une plus grande conséquence que les esprits superficiels ne
+se l'imaginent. Les noms, par une espèce de biais magique, ont sur
+notre conduite, sur notre caractère une influence qu'on ne peut
+détourner...... Combien de Césars, combien de Pompées, par la seule
+inspiration de ces noms fameux, se sont-ils rendus dignes de le porter!
+et combien a-t-on vu de gens dans le monde qui s'y seraient distingués,
+si leur caractère, leur génie n'avaient été abattus, avilis sous un
+nom aussi sot, par exemple, que celui de Nicodème!.... Dites-moi;
+voudriez-vous que l'on donnât à votre enfant le nom de Judas? Si un
+Juif se présentait comme parrain, avec sa bourse, pour vous exciter à
+lui imposer ce nom exécrable, ne le fouleriez-vous pas aux pieds?.....
+Oui, si votre enfant se nommait Judas, l'idée de sordidité et de
+fourberie, inséparable de ce nom, l'accompagnerait comme son ombre dans
+toutes les situations de sa vie, et le rendrait à la fin un avare, un
+coquin, un scélérat, malgré vos instructions et votre exemple........»
+(VOY. _Tristram Shandy_, ch. XXI.)
+
+Tout en rejetant ces plaisanteries, ces observations singulières, ces
+influences ridicules, nous devons reconnaître que l'imposition des
+noms a été, est et sera dans tous les temps la chose la plus utile, la
+plus indispensable et la plus propre à éclairer et à diriger la marche
+sociale chez tous les peuples; c'est ce qui fait que dans les temps
+modernes, on apporte tant de soins à la tenue des registres de l'état
+civil[30].
+
+[Note 30: On trouvera dans nos _Mélanges littéraires,
+philologiques et bibliographiques_, Paris, Renouard, 1818, in-8º,
+pp. 31-34, une liste des ordonnances, lettres-patentes, édits,
+déclarations et décrets, relatifs à la tenue des registres de l'état
+civil, depuis François Ier (10 août 1519) jusques à Louis XVIII (4
+juin 1814). Cette liste est suivie d'une _Notice bibliographique des
+principaux ouvrages relatifs aux noms-propres_, pp. 34-49.]
+
+Mais tous les noms propres et en général tous les mots, quant à leur
+construction, leur forme et leur prononciation, dépendent de la langue
+et de l'idiôme qui les fournit; et Dieu sait combien de langues et
+de jargons issus les uns des autres, se sont succédés sur la terre
+depuis la fatale aventure de Babel en 2234 av. J.-C., jusqu'à l'immense
+registre, et pourtant incomplet, qu'en a dressé le savant M. Balbi
+dans son _Atlas ethnographique_ en 1826[31]! D'ailleurs, combien
+de langues ont disparu et dont il ne reste qu'un vague souvenir ou de
+très-légers monuments, comme celui de la langue carthaginoise dont
+Plaute nous a conservé dix à douze lignes dans son _Pœnulus_, act.
+V, Sc. 1re!
+
+[Note 31: VOY. à la fin de ce préliminaire la note (B)
+relative aux opinions des savants publiées à diverses époques sur le
+nombre de langues connues et parlées dans les différentes parties du
+globe.]
+
+Et si du nombre des langues nous descendions au nombre de mots qui
+entrent dans la composition de chacune d'elles[32], l'imagination
+reculerait devant cette quotité, à supposer qu'elle fût calculable.
+Pour se convaincre de la vérité de cette assertion, il suffit de
+s'enfoncer un peu dans le dédale immense de la glossologie; et si peu
+que l'on soit familiarisé avec l'histoire, les voyages, la littérature
+et l'ethnographie des divers peuples, l'effroi égalera la surprise en
+voyant ces myriades d'expressions, de noms-propres, de mots de toutes
+les espèces, de toutes les formes et de toutes les dimensions.
+
+[Note 32: VOY. à la fin, la note (C) sur le nombre de mots
+qui appartiennent à quelques langues modernes.]
+
+Il nous est arrivé quelquefois d'en rencontrer d'une construction si
+singulière, si bizarre, si baroque, qu'ils nous ont arrêté tout court
+dans nos lectures. Après leur avoir donné un moment d'attention et les
+avoir honorés d'un sourire, nous avons succombé à la tentation de les
+enlever de leur résidence avec quelques accessoires, et d'en former un
+petit recueil édulcoré, propre à rafraîchir le sang et à désopiler la
+rate des plus intrépides lexicolopolyglottonomatographes connus.
+
+Les matériaux de cette petite nouvelle tour de Babel, plus grotesque
+et moins périlleuse que la première, ont été puisés un peu partout,
+en Amérique, dans le grand Archipel, en Asie, en Europe, enfin dans
+tous les lieux ou, pour mieux dire, dans tous les livres qui nous ont
+offert des noms-propres et des mots vraiment hétéroclites. Cette petite
+distraction facétieuse, au milieu de travaux sérieux, nous a délassé
+et amusé un instant; puisse-t-elle produire le même effet sur les
+personnes indulgentes qui auront la patience de la parcourir!
+
+
+NOTE A
+
+_Sur le livre renfermant la tradition relative au nombre des enfants
+d'Adam._
+
+Voyez pag. 32. Cette tradition se trouve consignée dans un vieux petit
+bouquin rabbinique, rempli de contes bleus à la manière des auteurs de
+la Misnah. Adam, sur le point de mourir, appela tous ses enfants qui
+étaient au nombre de quinze mille, sans compter les femmes: _Adam,
+ante mortem ejus, convocavit omnes filios suos qui erant in numero
+XV millia virorum absque mulieribus_, et il leur fit une belle
+allocution.
+
+Ce petit livre renferme une histoire de notre premier père, fabriquée
+dans le moyen âge. On croit qu'elle a d'abord été écrite en hébreu,
+puis traduite en latin sous le titre de _Vita Ade et Eue_, dont
+on connaît trois ou quatre éditions. Colard Mansion en a donné, vers
+1460, une traduction française, intitulée: _Petit traitié de la
+pénitance Adam_, qui est restée inédite; mais on en connaît trois
+beaux manuscrits sur vélin, dont deux anciens, et un moderne que feu
+mon respectable et savant ami M. Van Praet a fait faire pour lui, vers
+1789, par le fameux Lesclabart, le Jarry de la fin du XVIIIe
+siècle. M. Van Praet a donné d'amples détails sur la PÉNITANCE
+ADAM, dans les deux ouvrages suivants: NOTICE
+_sur Colard Mansion, libraire et imprimeur à Bruges dans le_
+XVe _siècle_. Paris, 1829, gr. _in_-8º, fig. Voy.
+p. 13-20 et p. 96-100.--RECHERCHES _sur Louis de Bruges,
+Seigneur de la Gruthuyse_. Paris, 1831, gr. _in_-8º, fig. Voy.
+p. 94-103.
+
+Cette VIE _d'Adam_, comme nous l'avons déjà dit, est
+dans le genre des folies rabbiniques, dont Basnage a souvent fait
+mention dans son _Histoire des Juifs_, la Haye, 1716, 9 tom. en
+15 vol. _in_-12. Nous ne citerons qu'une de ces folies, prise,
+tom. III, p. 391, parce qu'elle a rapport à Adam et qu'on y trouve un
+mot qui, par sa singularité, tient à l'objet de notre travail sur les
+noms bizarres. «Les rabbins cabalistes, dit Basnage, assurent qu'Adam,
+qui était déjà dans les enfers, en fut tiré et porté au ciel par le
+moyen du très-saint nom LAVERERERARERI. Ce mot barbare,
+ainsi que le suivant: RUBA-THEY-HISTITON-HYA, se trouvent
+dans l'_Antidotarium animæ_, fol. 42, en tête d'une oraison qui
+commence par ces mots: _Père très-débonnaire_, ou en latin:
+_Pater piissime_, etc., etc.» Nous donnerons des noms d'une bien
+autre étendue dans les articles qui suivront ces notes.
+
+
+NOTE B
+
+_Relative aux opinions des savants sur le nombre des Langues connues
+et parlées dans les différentes parties du globe._
+
+Voyez pag. 35. On n'aura jamais que des données incertaines sur le
+nombre des langues, parce que, dans leur diversité, elles embrassent un
+horizon trop vaste et trop peu connu à ses extrémités, pour que l'œil
+de la science puisse le saisir dans son ensemble. Aussi leur histoire,
+malgré l'activité et l'étendue des recherches des Hervas, des Pallas,
+des Adelung, des Balbi, n'est point encore aussi avancée qu'on pourrait
+le croire. D'ailleurs, combien de découvertes restent encore à faire
+sur le globe[33]! Puis, pourra-t-on jamais déterminer d'une manière
+précise la vraie filiation des langues même les plus connues, et, je
+dis plus, la ligne de démarcation entre une langue et ses dialectes?
+Ne soyons donc pas surpris si les savants n'ont jamais été et ne sont
+point d'accord sur le nombre des langues.
+
+[Note 33: On en fait tous les jours; il y a peu de temps, un
+missionnaire évangélique, M. Williams, a fait imprimer à Londres un
+_Nouveau Testament_, traduit par lui dans la langue des Rarotongs,
+insulaires de la mer du Sud. Cette langue n'est point connue en Europe,
+même de nom, même parmi les savants.]
+
+Autrefois le P. Kircher se croyait très-généreux envers les peuples des
+quatre parties du monde, en voulant bien leur en accorder 500;--ensuite
+M. d'Azara en a compté 1000;--puis D. Juan Francisco Lopez, 1500;--et
+enfin D. Juan Estanislao Rayo, 2000.
+
+Mais M. Frédéric Adelung, dans son _Catalogue de toutes les langues
+et de leurs dialectes_. Pétersbourg, 1820, _in_-8º de
+185 pag., est allé beaucoup plus loin; il établit le budget de la
+glossographie universelle, dans les proportions suivantes, pour chaque
+partie du globe:
+
+En Europe 587 lang.
+En Asie 937 _id._
+En Afrique 276 lang.
+En Amérique }
+ et Océanie } 1264 _id._
+
+ce qui présente un total de 3,064 langues.
+
+Enfin, M. Balbi, qui a écrit postérieurement sur le même sujet, sépare
+les langues de leurs dialectes et établit ainsi ses divisions:
+
+En Asie 153 lang.
+En Europe 48 _id._
+En Afrique 118 _id._
+En Océanie 117 lang.
+En Amérique 424 _id._
+Dialectes, environ 5,000.
+
+Ainsi les langues des cinq parties du monde et leurs dialectes réunis,
+sont portés par M. Balbi à environ 5,860; ce qui excède de beaucoup le
+nombre de 3,064 indiqué par M. Adelung. Tout cela prouve non pas la
+difficulté, mais l'impossibilité de parvenir à une fixation précise du
+nombre des langues et des dialectes; mille obstacles s'y opposent, et
+ils sont insurmontables.
+
+Nous en dirons de même d'un petit tableau où l'on a essayé de donner la
+proportion dans laquelle les langues européennes sont en usage dans le
+Nouveau Monde. On prétend que
+
+L'anglais y est parlé par 11,647,000 individus.
+L'espagnol, par 10,504,000
+Le portugais, par 3,740,000
+Le français, par 1,242,000
+Le hollandais, le danois et Le suédois, par 216,000
+ ----------
+ Total 27,349,000
+
+Quant à l'indien (Orient) il est parlé,
+dit-on, par 7,593,000
+
+Voilà donc le résultat approximatif de la transplantation des langues,
+dans les temps modernes. Croira qui voudra à l'énoncé de pareils
+tableaux même approximatifs; heureusement ce n'est point un article de
+foi.
+
+
+NOTE C
+
+_Sur le nombre de mots qui appartiennent à quelques langues
+modernes._
+
+Voyez page 36. La langue française seule comptait environ 30,000
+mots avant la révolution de 1789. Un homme, doué d'une certaine dose
+de patience, et qui sans doute avait beaucoup de temps à lui, s'est
+avisé de compter les différentes espèces de nos mots, relevées dans le
+_Dictionnaire de l'Académie française_, Nîmes, 1786, 2 _vol._
+_in_-4º, et il a trouvé:
+
+Substantifs 18,716
+Verbes 4,557
+Adjectifs 4,803
+Adverbes 1,634
+
+Total 29,710 mots.
+
+Combien dès-lors ce nombre est augmenté! Si maintenant un oisif, aussi
+patient que le précédent, s'occupait d'un même relevé de tous les mots
+anciens et nouveaux, d'après les dictionnaires de Boiste, de N. Landais
+et celui de l'Académie française, édition de 1836, il en trouverait à
+coup sûr plus de 40,000.
+
+La langue anglaise, si l'on s'en rapporte à un article de la _Revue
+britannique_, décembre 1831, ne compterait que 15,799 mots dérivés;
+mais le nombre des mots indigènes serait beaucoup plus considérable,
+comme nous le verrons dans un instant. Voici la liste de ces dérivés:
+
+Du latin 6,732
+Du français 4,812
+Du saxon 1,665
+Du grec 1,148
+Du hollandais 691
+De l'italien 211
+De l'allemand 173
+Du welche 95
+Du danois 75
+De l'espagnol 56
+Du suédois 50
+De l'islandais 50
+D'autres langues 41
+ ------
+ Total 15,799
+
+Quant au nombre général des différentes espèces de mots de la langue
+anglaise, tant indigènes qu'exotiques ou dérivés, Sam. Johnson, dans
+son fameux DICTIONARI _of the english language_, London,
+1784, 2 _vol. in-fol._, l'établit ainsi:
+
+Substantifs 15,910
+Verbes 10,142
+Adjectifs 8,444
+Adverbes 2,288
+
+Total 36,784
+
+On prétend que l'espagnol compte 30,000 mots. La langue italienne en
+aurait 35,000; etc., etc.
+
+Que l'on juge, d'après ces faibles indications sur quatre langues
+seulement, du nombre de mots qui doivent exister dans les 5,860 langues
+et dialectes que M. Balbi a découverts dans les cinq parties du monde.
+Au reste il serait aussi impossible qu'inutile de chercher à en établir
+le chiffre, même pour les langues dont nous venons de présenter des
+résultats approximatifs, plus propres à piquer la curiosité qu'à être
+de quelque utilité.
+
+N'a-t-on pas essayé de donner aussi le nombre des différents objets
+qui composent les règnes de la nature? Ces recherches nous paraissent
+tout aussi faciles et à peu près aussi utiles que celles que l'on a
+consacrées à la fixation du nombre des langues. Voici ce que l'on a
+prétendu à cet égard:
+
+Dans le RÈGNE VÉGÉTAL, le nombre des plantes découvertes
+jusqu'en 1830, s'élevait à 80,000.
+
+Dans le RÈGNE ANIMAL, on comptait:
+
+Mammifères 1,500
+Oiseaux 7,000
+Reptiles 1,500
+Poissons 8,000
+Invertébrés 82,000
+
+Dans le RÈGNE MINÉRAL, on porte le nombre des terres à 9
+espèces.
+
+Celui des pierres communes, à 46 _id._
+Celui des pierres précieuses, à 48 _id._
+Celui des métaux, à 39 _id._
+
+Il est inutile de dire que ces résultats d'énumérations en fait
+d'histoire naturelle sont d'une approximation à aussi large latitude,
+que les résultats précédents relatifs aux langues. Aussi les
+donnons-nous tels qu'on nous les a fournis, comme simple objet de
+curiosité.
+
+
+FIN DU PRÉLIMINAIRE ET DES NOTES.
+
+
+ONOMATOGRAPHIE.
+
+I.
+
+DE CERTAINS NOMS PROPRES CHEZ LES SAUVAGES.
+
+Les langues des peuples que nous appelons Sauvages et qui, à la
+vérité, ne sont pas encore très-avancés dans les progrès de la
+civilisation, tels que les Osages, les Renards, les Sacs, les Yaméos
+et autres tribus, ces langues, disons-nous, offrent parfois des mots
+et surtout des noms-propres d'une construction fort surprenante soit
+à raison de leur longueur, soit sous le rapport d'une prononciation
+à laquelle les organes vocaux des Européens auraient beaucoup de
+peine à se plier et à s'habituer. Parmi ces mots ou plutôt ces
+noms, nous en avons peu trouvé qui puissent rivaliser avec celui
+de Monsieur DEMSTRGRFRWOMLDAMMFR. On peut compter sur
+l'exactitude scrupuleuse de l'orthographe de ce nom. Mais comment le
+prononcer? Tirez tout le parti possible de votre instrument vocal[34],
+c'est-à-dire de votre trachée-artère, de votre larynx, de votre
+langue tournée dans tous les sens, de votre palais, de vos dents, de
+vos lèvres, si vous parvenez à prononcer ce nom d'une manière prompte,
+claire, facile et agréable à l'oreille, _eris mihi magnus Apollo_.
+Il est certain que dans les mots composés de peu de voyelles et de
+beaucoup de consonnes, la prononciation devient très-difficile, pour ne
+pas dire impossible, surtout dans le français, car la consonne n'est
+qu'un signe qui sert à modifier le son et qui ne le produit jamais; on
+ne peut donc appuyer que sur les syllabes où se rencontre une voyelle;
+c'est ce qui fait que, dans la prononciation, le mot en question n'a
+que trois syllabes, quoique composé de vingt lettres[35]. En voilà
+suffisamment pour la partie philologique; passons à l'historique.
+
+[Note 34: «Les organes de la parole et du chant, dit Court de
+Gébelin, sont en très-grand nombre; ils composent un instrument
+très-compliqué, qui réunit tous les avantages des instruments à vent,
+tels que la flûte, des instruments à cordes, tels que le violon, des
+instruments à touche, tels que l'orgue; et c'est avec celui-ci qu'il
+a le plus de rapports: car, comme l'orgue, l'instrument vocal a des
+soufflets (les poumons), des tuyaux (le gosier et les narines), une
+caisse (la bouche), et des touches (les parois de la bouche).» Ne
+soyons donc pas surpris de toutes les merveilles qu'enfantent la parole
+et le chant avec de telles ressources. (COURT DE GÉBELIN, MONDE
+PRIMITIF, _de l'Origine du Langage et de l'Ecriture_, pp.
+65-373.]
+
+[Note 35: Il en est de même du mot DSBUSHNCOLS qu'il faut
+réduire à deux syllabes. Cet ancien sceau, qui porte la date de 1399,
+appartenait à la maison de Jehan sire de Prie de Besançois.]
+
+Ce Monsieur Demstrgrfrwomldammfr est l'un des chefs de l'île
+Tahiti[36], et il a marié, en 1834, sa fille Mademoiselle
+KINGATARA-ORURUTH, avec un européen, M. Charles Spooner,
+capitaine du baleinier américain l'_Eric_. Le portrait de cette
+jeune insulaire, alors âgée de seize ans, n'est pas moins agréable à
+connaître que le nom de Monsieur Demstrgrfrwomldammfr, son cher père.
+La taille élégante de cette belle n'a que six pieds de haut; son
+teint est couleur acajou-clair; ses joues sont tatouées de la manière
+la plus gracieuse, et ses yeux verdâtres sont grands et bien fendus.
+Elle est douée d'une infinité de qualités remarquables; le jour de
+son mariage, elle excita l'admiration de tous les assistants par la
+vigueur et l'habileté qu'elle déploya, en traversant un bras de mer
+à la nage. Aussi son époux, brave et joyeux marin de Newport, jura à
+plusieurs reprises, que l'aimable Kingatara-Oruruth était la seule
+digne de partager le hamac d'un marin tel que lui. La noce présidée
+par M. Demstrgrfrwomldammfr, s'est passée à merveille; tout y a été
+dans les convenances, dans la joie et les plaisirs[37]. On a fait des
+vœux pour que la lune de miel étendît sa douce et bénigne influence
+au-delà du terme ordinaire et qu'elle se renouvelât souvent pendant le
+long bail conjugal, passé entre M. Ch. Spooner et la charmante Miss
+Kingatara-Oruruth. Nous ignorons ce qui s'est passé dans le ménage
+depuis 1834; les annales maritimes ont oublié de nous en instruire.
+
+[Note 36: Cette île, située par 18° lat. S. et 152° long. O. est
+improprement appelée Otahïti dans divers ouvrages de géographie.
+Cette erreur provient des premiers navigateurs qui, abordant cette
+île, ont demandé comment elle s'appelait; les habitants ont répondu
+OTAHITI, qui, littéralement dans la langue du pays, signifie
+_c'est Tahïti_; et les Anglais écrivirent OTHAEITE;
+mais depuis, on a reconnu que _o_ veut dire _c'est_, et que
+_Tahïti_ est le seul et véritable nom de l'île.]
+
+[Note 37: Nous ignorons si, à Tahïti, il règne dans les mariages
+une coutume aussi bizarre que celle qui s'observe chez les Reyangs,
+peuplade originaire de Bornéo et qui habite l'île de Sumatra. Là, toute
+nouvelle épousée doit se défendre du bec et des ongles, même contre la
+possession légitime. Elle lutte de toutes ses forces avec son mari, et
+ce combat dure quelquefois plusieurs jours. S'il en est ainsi à Tahïti,
+M. Charles Spooner aura eu à faire à forte partie, surtout si sa jeune
+et robuste moitié a employé tous ses moyens de défense dans le combat.]
+
+ * * * * *
+
+Nous vivons dans le siècle des _Mémoires_; la presse, depuis
+une vingtaine d'années, nous en a donné de toutes les couleurs, de
+toutes les qualités: l'ancienne et la nouvelle Cour, les assemblées
+nationales, les champs de bataille, la magistrature, le cabinet
+de l'homme de lettres, les coulisses du théâtre, le boudoir de la
+petite-maîtresse, le vagabondage de certaines femmes, l'antre obscur de
+la police, jusqu'à l'homme de l'échafaud, tout a fourni son contingent
+aux entreprises de _Mémoires_, à ce nouveau genre de fabrique,
+qui s'est singulièrement multiplié, comme on sait, sous l'égide de la
+simplicité, de la bonne foi et de la vérité. Mais malgré l'immense
+quantité de tant de Mémoires si variés, il en est un, un seul, qui
+nous semble faire classe à part, et qui sans doute ne se renouvellera
+pas beaucoup, à moins que la presse n'aille s'implanter et porter ses
+bienfaits aux extrémités de l'Amérique, chez ces tribus que leurs
+forêts vierges et les rives de leurs grands fleuves séparent encore du
+monde civilisé. L'ouvrage dont nous voulons parler est l'autobiographie
+d'un Sauvage, ce sont les Mémoires d'un chef indien qui sont publiés
+d'après sa propre rédaction; livre que l'on peut regarder comme unique
+dans son genre, car il est plus que rare de voir un sauvage habitué
+à écraser son ennemi avec le tomahawk, à le scalper ou enlever sa
+chevelure, il est rare, disons-nous, de voir ce sauvage prendre la
+plume d'oie, la tailler, la tremper dans l'eau noire et en tracer sur
+une surface blanche le récit de sa vie, c'est-à-dire de ses sensations,
+de ses passions, de ses aventures, et le tout raconté dans un style
+simple, vrai, naïf et qui n'appartient qu'à l'homme de la nature. Oui,
+un pareil ouvrage est une chose surprenante[38]. Il serait cependant
+difficile de suspecter l'authenticité de celui dont nous allons parler.
+Elle est garantie par l'attestation signée _Antoine le Clère_,
+interprète du Gouvernement pour les Renards et les Sacs (deux tribus
+indiennes.) Ce livre a paru en 1834 à Boston; il est écrit en mauvais
+anglais, et mérite bien que nous en parlions en français vaille que
+vaille.
+
+[Note 38: Notre surprise a un peu diminué quand, deux ans après
+avoir rédigé cette notice, nous avons lu l'article suivant dans un
+journal du 29 octobre 1839.
+
+«Les Indiens natifs du Nouveau Monde ont imité l'homme blanc; ils
+font des journaux; et un journal Cherokee, imprimé partie en dialecte
+du pays, et partie en anglais, instruit maintenant les _soldats
+rouges_ dans les arts de la civilisation.» Quand on a ou qu'on lit
+des journaux, on peut bien faire des _Mémoires_.
+
+Les Cherokis forment l'une des tribus indiennes qui habitent entre
+Georgie, Tennessée et Mississipi. On divise ces tribus en Muskogulgues,
+Chacktaws, Chikasas et Cherokis. Ceux-ci sont bien faits et belliqueux;
+ils sont au nombre d'environ 15000, et font des progrès dans la
+civilisation.]
+
+Mais il est temps d'en revenir à notre objet, les noms-propres
+bizarres. Nous dirons donc que le nom polysyllabique de l'auteur, de
+ce héros sauvage, tient plus de la moitié du titre du volume. Ce chef
+indien de la tribu des Sacs, qui vit encore, quoique sa tribu soit
+détruite et que lui-même soit prisonnier chez les Américains, s'appelle
+MAIKAMICHIKIAKIAK, charmant nom d'une prononciation aussi
+douce qu'agréable, et que l'on doit traduire par _Corbeau-Noir_.
+
+Entrons maintenant dans quelques détails sur l'ouvrage de M.
+Maïkamichikiakiak; ils nous viennent de bonne source, (la _Revue
+britannique_ de juin 1835, pp. 327-344). L'auteur de l'article
+(traduit du _foreign Review_), parlant du livre en question,
+dit: «Je l'ai lu, c'est bien le livre d'un sauvage; toute la pensée
+appartient à un indigène du continent américain. C'est le seul document
+écrit qui nous fasse partager les sentiments secrets de ces races
+inconnues. Ce sont les seules pages où les Indiens opprimés et décimés
+aient laissé la trace de leurs passions. Jamais homme de race blanche
+n'eût deviné le génie de _Corbeau-Noir_. Voilà bien le héros des
+forêts primitives; il n'estime qu'une chose au monde, l'art de détruire
+son ennemi à peu de frais et en s'exposant à peu de dangers. Il ne
+profère jamais un mensonge, etc., etc.»
+
+On ne sera peut-être pas fâché de voir un échantillon du style de ce
+singulier narrateur. Nous allons le puiser dans le commencement de ses
+_Mémoires_. On l'appréciera encore mieux par son propre récit
+(quoique traduit) que par le jugement que vient d'en porter l'auteur de
+l'article précité. Nous dirons préalablement que _Corbeau-Noir_
+est né en 1781, à l'embouchure de la rivière du Rocher, qui se jette
+dans le Mississipi, et qu'il appartenait à la tribu des Sacs dont il
+était devenu le chef, comme nous l'avons déjà dit. Voici comment il
+raconte les premiers exploits de sa jeunesse.
+
+«J'étais près de mon père, quand un Osage vint l'attaquer. Je vis
+mon père tuer l'Osage, son ennemi, et lui arracher la peau du crâne;
+l'ardeur guerrière s'empara de moi; je m'élançai sur un autre ennemi,
+mon tomahawk l'écrasa, ma lance transperça son corps, je le scalpai, et
+je rapportai la chevelure à mon père. Mon père ne me dit rien, mais il
+eut l'air joyeux; j'avais quinze ans (c'était en 1796). Peu de lunes
+après, accompagné de sept autres jeunes gens de ma tribu, j'attaquai
+cent Osages, j'en tuai un et je ne perdis pas un homme. Le lendemain
+j'attaquai toute la tribu, à la tête de cent quatre-vingts hommes. Tous
+mes guerriers m'abandonnèrent, jugeant l'entreprise imprudente. Il ne
+me resta que cinq combattants, et je remerciai le Grand Esprit de ce
+qu'il m'en restait un seul. Nous tuâmes un homme et un enfant. Les
+Osages nous rendirent la pareille et la guerre continua. A dix-neuf
+ans (en 1800), je leur livrai combat; deux cents hommes me suivaient.
+La bataille était furieuse; l'ennemi perdit cent hommes en tout. Pour
+moi, je tuai cinq hommes et une femme; le Grand-Esprit le voulut......
+
+«Nous nous battîmes ensuite contre les Cherokis. Mon père, dans un
+combat qu'ils nous livrèrent, fut blessé à mort; mais j'eus le bonheur
+de voir tomber sous mon tomahawk celui qui l'avait tué. Je revins au
+village, je noircis mon visage avec la suie, je laissai croître ma
+chevelure et ma barbe, je jeûnai, je veillai, et je laissai s'écouler
+soixante lunes sans prendre part à aucun combat......»
+
+Ce fragment de la naïve narration de Maïkamichikiakiak ou
+_Corbeau-Noir_, suffit pour donner une idée assez juste de son
+caractère, de son courage, de sa piété filiale et de ses exploits. On
+trouve là-dessous quelque chose qui se rapproche de la manière des
+héros d'Homère; c'est la nature dans sa rudesse primitive, soit pour
+les actions, soit pour l'expression.
+
+Pour donner une idée moins incomplète du style des sauvages de
+l'Amérique du Nord, nous allons encore rapporter une pièce écrite
+récemment dans ces mêmes parages; c'est une adresse présentée
+en janvier (1840), au nouveau gouverneur-général du Canada, M.
+Poulett-Thomson, par les chefs de plusieurs tribus de l'une desquelles
+était _Corbeau-Noir_. Cette pièce nous paraît plus empreinte du
+cachet original qui doit distinguer le style de ceux qui l'ont rédigée.
+
+ «_A notre Grand-Père, le Gouverneur de l'Amérique anglaise._
+
+ «Père, nous, les enfants de notre Grand'Mère[39] la Reine, qui
+ réside au-delà des grandes eaux, te félicitons pour ton heureuse
+ arrivée sur ces rivages.
+
+[Note 39: Cette grand'mère est Victoria, reine d'Angleterre, âgée
+de 21 ans, étant née, le 24 mai 1819, du duc de Kent, quatrième fils du
+roi Georges III. Il paraît que les noms de grand-père et de grand'mère
+sont les titres les plus honorifiques que puissent conférer ces tribus
+sauvages de l'Amérique aux personnes pour lesquelles elles ont le plus
+profond respect.]
+
+ »Père, nous sommes les premiers maîtres de cette terre sur laquelle
+ les enfants blancs ont bâti leurs villes et leurs fermes.
+
+ »Père, notre peuple était jadis nombreux, libre et heureux dans la
+ jouissance de ses forêts, de ses lacs et de ses rivières.
+
+ »Père, quand l'homme blanc vint dans notre pays, nos ancêtres le
+ prirent par la main et lui donnèrent de la terre pour y établir son
+ hamac. Depuis lors, l'homme blanc est toujours venu à flots sur nos
+ rives, et aujourd'hui il est plus grand et plus puissant que nos
+ enfants rouges.
+
+ »Père, pendant beaucoup d'années, l'eau de feu[40] et les autres maux
+ qui nous avaient été apportés, ont tué et ruiné des milliers de nos
+ pères.
+
+[Note 40: L'eau-de-vie.]
+
+ »Père, il y a environ seize ans, les paroles du Grand-Esprit nous
+ ont été prêchées par des ministres du Christ; nous avons ouvert
+ nos oreilles, et le Grand-Esprit a ouvert nos cœurs à l'Evangile;
+ et aujourd'hui nous avons renoncé à nos vices, nous sommes bons
+ chrétiens; nous avons des chapelles, des écoles, des maisons et des
+ champs. Toutes ces choses réjouissent nos cœurs.
+
+ »Père, nous t'assurons que nous sommes heureux de vivre sous la bonne
+ et puissante protection de notre Grand'Mère la Reine, qui est l'amie
+ de l'homme rouge.
+
+ »Père, nous sommes heureux de voir aussi que la renommée de la
+ générosité anglaise s'est étendue dans nos tribus, et que beaucoup
+ de nos frères rouges qui vivent dans le territoire des Etats-Unis
+ ont exprimé le désir de venir s'établir dans les terres de notre
+ Grand'Mère la Reine.
+
+ »Père, nous élevons nos cœurs vers le Grand-Esprit très-haut, pour
+ qu'il bénisse tes entreprises, et te fasse bénir par les hommes
+ blancs et les hommes rouges de ces pays, afin que nos enfants se
+ lèvent après nous pour te bénir.
+
+ »Père, nous te serrons la main de tout notre cœur, de concert avec
+ tous nos guerriers, nos femmes et nos enfants. C'est tout ce que nous
+ avons à dire.
+
+ _Le 24 janvier 1840._
+
+ _Signé_, LES CHEFS des tribus, assemblés en Conseil.
+
+Il règne dans cette pièce une simplicité et une expression de
+sentiments qui tient à l'homme de la nature, et dont n'approcheront
+jamais les plus beaux discours académiques, rédigés en pareille
+occurrence.
+
+ * * * * *
+
+L'Océan Pacifique renferme aussi des îles où nous pourrions découvrir
+quelques particularités du genre de celles qui nous occupent. Dans les
+Sandwich, par exemple, on trouve encore des noms assez singuliers.
+Nous citerons, entre autres, celui d'un ancien roi d'Haouai, ou plutôt
+d'Owhyhi, qui se nommait POURAHOUAOUKAIKAÏA; et celui d'une
+reine nommée KAÏKIRANIARIOPOUNA, épouse de Ronoakoua, qui
+furent l'un et l'autre divinisés par les habitants de l'île. Ces
+insulaires ont conservé un hymne consacré à ces deux divinités, et que
+l'on chantait dans les grandes solennités. Comme cet hymne est un peu
+historique, nous allons le rapporter.
+
+
+O RONOAKOUA.
+
+1º «Ronoakoua de Hawaii, dans les temps anciens, habitait avec sa
+femme à Kéarakekoua.
+
+2º »Kaïkiraniariopouna était le nom de la déesse, son amour; un rocher
+escarpé était leur demeure.
+
+3º »Un homme monta au sommet du rocher, et de là parla ainsi à
+l'épouse de Rono:
+
+4º »O Kaïkiraniariopouna! ton amant te salue; daigne le regarder;
+éloigne l'époux, celui-ci te restera toujours.
+
+5º »Rono entendant ce discours artificieux, tua sa femme dans un
+mouvement de fureur.
+
+6º »Désespéré de cet acte cruel, il porta dans un moraï (tombeau) son
+corps inanimé, et pleura long-temps sur elle.
+
+7º »Ensuite atteint d'une folie frénétique, il parcourut Hawaii, se
+battant contre tous les hommes qu'il rencontrait.
+
+8º »Et le peuple étonné disait: Rono est-il devenu fou? Et Rono
+répondait: Oui, je suis fou à cause d'elle, à cause de mon grand amour.
+
+9º »Rono, ayant institué des jeux pour célébrer la mort de sa
+bien-aimée, s'embarqua sur une pirogue triangulaire et vogua vers les
+mers lointaines.
+
+10º »Mais avant de partir, Rono prophétisa ainsi: Je reviendrai dans
+les temps futurs sur une île flottante qui portera des cocotiers, des
+cochons et des chiens.»
+
+C'est cet hymne que les insulaires chantèrent, à la réception
+solennelle qu'ils firent au capitaine Cook, lors de son débarquement
+dans l'île d'Haouai (Owhihi), le 19 janvier 1779. On le reçut comme un
+Dieu, on en fit un Rono; puis on sait ce qui arriva un mois après: le
+nouveau Rono fut massacré par ses adorateurs le 14 février suivant.
+
+ * * * * *
+
+Long-temps après ce dernier événement, on voit un roi de ces mêmes
+îles Sandwich porter un nom qui n'est pas aussi étendu que celui de
+Pourahouaoukaïkaïa, mais qui présente toujours les mêmes éléments de
+composition. Ce roi se nomme KANIKEAOUOLI.
+
+Il y a quelques années que les Anglais lui demandèrent la permission
+d'établir un Journal dans ses Etats; voici la réponse gracieuse de Sa
+Majesté:
+
+«_Hololulée Ohaie._
+
+»A M. Stephen Mackintosch,
+
+»Je consens de tout mon cœur à la demande que vous m'avez faite par
+votre lettre. J'éprouve un grand plaisir à voir les ouvrages des autres
+pays et les choses qui sont nouvelles. Si j'étais dans ces pays,
+j'aimerais beaucoup à voir tout cela. J'ai dit à Kinan de faire élever
+des presses d'imprimerie. Mes vœux sont enfin accomplis. Amitié à vous
+ainsi qu'à Reynolds.
+
+Le Roi des îles Sandwich,
+_Signé_, KANIKEAOUOLI.»
+
+Des extraits de ce premier journal[41] sont parvenus dans le temps à
+Londres par un bâtiment arrivé de Sidney, qui apportait les journaux de
+cette colonie jusqu'au 13 août (1837) inclusivement.
+
+[Note 41: Cette feuille a pour titre: _Sandwich island
+gazette_; elle est, dit-on, fort intéressante. On y trouve non
+seulement les nouvelles du pays, des descriptions des îles voisines,
+mais encore des extraits des correspondances et des journaux de Siam,
+Kanton, Calcutta, Sincapour, de la Californie, avec des extraits des
+journaux d'Europe et d'Amérique.]
+
+Le sieur Kinan, mentionné dans la lettre royale ci-dessus, est un
+habitant du pays, qui est riche, et qui sans doute est ministre du roi
+Kanikeaouoli; il a fait construire des maisons en remplacement des
+huttes, jusques alors seules habitations de ces insulaires. Au mois de
+juin 1834, il donna un grand dîner auquel assista le Roi avec dix de
+ses chefs; il y avait aussi vingt-quatre missionnaires Anglais et vingt
+autres nouveaux chrétiens. La sœur de M. Kinan, qui se nomme Melle
+MIRIAMIKEKAULUHOÏ, donna également, chez elle, dans une maison
+à deux étages qu'elle a fait bâtir, un repas dont elle a fait les
+honneurs avec autant de grâce que de dignité.
+
+Si l'on en croit le _Journal de la Société de la Morale
+chrétienne_, Paris, _in-8º_, nº d'avril 1837, une imprimerie
+aurait été établie à Honolulu[42] long-temps avant que les Anglais
+n'eussent demandé au Roi la permission d'y publier une feuille
+publique. Voici ce que dit le journal français précité: «Il existe
+une imprimerie à Honolulu; on y imprime 28,000 feuilles par jour; et
+depuis huit ans on y a déjà imprimé 15,000,000 de pages; bien plus,
+on y a établi un _Journal de la Morale chrétienne_, imprimé
+d'abord à 1,500 exemplaires, et qui maintenant se tire à 3,000. Le
+prix d'abonnement est d'un dollar (5 fr. 42 c.)» Cela est très-beau,
+très-édifiant; reste à savoir si ces renseignements parvenus en France
+sont bien exacts; au reste nous n'avons parlé de ces différents
+objets qu'à l'occasion des noms de Mesdames Kaïkiraniariopouna
+et Miriamikekauluhoï, ainsi que de ceux de LL. MM. Sandwich
+Pourahoukaïkaïa et Kanikéaouoli, que décemment nous ne pouvions nous
+dispenser de mentionner dans notre recueil.
+
+[Note 42: Nous donnons ce mot tel qu'il est écrit dans le journal
+français; mais nous pensons que ce lieu est le même que celui qui
+est appelé Hololulée Ohaie en tête de la lettre du roi Kanikeaouoli,
+rapportée ci-dessus, ou Onorourou Oahou dans les _Annales des
+voyages_, août 1837, et Honoruru ailleurs. On sait combien diffèrent
+l'orthographe et la prononciation d'un même mot écrit, sous la dictée
+d'un Sauvage, par un Français, un Anglais, un Hollandais, etc. Chacun
+le trace selon les principes caractéristiques de sa langue et selon
+que le son et les articulations ont frappé son oreille; de sorte qu'au
+lieu d'un seul mot signifiant le même objet, on en a quelquefois deux,
+trois, quatre qui diffèrent d'orthographe et de consonnance; ce qui
+a, parfois, occasionné d'étranges méprises. Le seul moyen de remédier
+à cet inconvénient, serait de réunir tous les vocabulaires disséminés
+dans toutes les relations de voyages depuis plus de deux cents ans,
+et d'en faire un lexique polyglotte, où, sous chaque mot européen
+désignant un objet quelconque, on le rendrait dans la langue de chaque
+peuplade sauvage, tel qu'il a été écrit par un Anglais, un Français, un
+Hollandais, etc., etc. Cet ouvrage serait d'une utilité remarquable, et
+servirait à rectifier bien des erreurs.]
+
+ * * * * *
+
+Si de ces pays maritimes d'une civilisation très moderne, nous passons
+sur le continent dans cette partie de l'Inde où la civilisation
+très-ancienne n'en est pas moins barbare sous certains rapports, nous y
+trouverons encore des noms assez singuliers.
+
+On sait que dans l'Hindoustan les veuves, par un fanatisme
+inconcevable, croient faire une chose agréable à la Divinité en
+se jetant dans le bûcher enflammé qui dévore le cadavre de leur
+époux. Depuis plus de trente ans, les Européens qui résident dans
+ces contrées, ont redoublé d'efforts pour détruire cet horrible
+usage, et ils n'ont encore pu en venir à bout, tant est enraciné
+profondément dans le cœur humain et surtout dans le cœur de la femme,
+le sentiment religieux, même quand il est erroné et le plus opposé aux
+droits de la nature et de l'humanité. Cependant en 1831, une jeune
+Indienne, nommée la belle SAROUVANGATAMALLA, veuve du Brame
+AYAROUXONKALA, résidant à Tirnoular, se laissa dissuader par
+M. Ducler, commissaire français de la marine à Karikal, de se brûler
+sur le corps de son mari. Par suite de cette sage résolution, M.
+Auguste de Melay, gouverneur des établissements français dans l'Inde,
+pour engager sans doute les jeunes veuves indiennes à imiter un si
+bel exemple, fit une pension viagère de 200 fr., à l'estimable madame
+Sarouvangatamalla, veuve Ayarouxonkala. M. Ducler transmit à celle-ci
+l'arrêté du gouverneur; aussitôt la jeune dame s'empressa d'écrire à M.
+Ducler et de lui exprimer toute sa reconnaissance; elle l'assura que
+ses sentiments de gratitude et de dévouement pour son libérateur et
+pour le gouverneur général, ne finiraient qu'avec sa vie, et qu'elle
+aurait toujours pour eux les égards et l'affection d'une fille soumise
+et respectueuse.
+
+Nous avons appris par les journaux (avril 1838) que plusieurs habitants
+de l'Inde ont été condamnés à trois ans d'emprisonnement pour avoir
+engagé et aidé une jeune veuve indienne à partager le bûcher de son
+mari. Cela n'a pas empêché qu'à la mort du roi de Lahore arrivée
+récemment (en 1839), quatre de ses femmes et sept filles esclaves ont
+obtenu la permission de se jeter dans les flammes qui ont dévoré son
+corps.
+
+Ce serait une histoire fort triste, mais assez curieuse, que celle des
+SUTTÉES ou sacrifices des veuves indiennes qui se brûlent sur
+le cadavre de leurs maris. Nous pourrons publier un jour le recueil des
+nombreuses et très-curieuses anecdotes que, depuis quarante ans, nous
+avons recueillies dans les journaux anglais et dans quelques ouvrages
+français sur ce sombre sujet dont l'origine remonte à plus de 2000 ans.
+
+
+II.
+
+DE CERTAINS MOTS BIZARRES ET REMARQUABLES PAR LEUR LONGUEUR.
+
+Faisons trève aux noms-propres, et passons aux mots communs. C'est
+encore dans les pays lointains que nous allons en trouver d'une
+composition des plus bizarres; l'Amérique va nous en révéler un
+certain nombre dont la longueur et la prononciation paraîtront sans
+doute fort extraordinaires. La langue du Mexique surtout se fait
+remarquer sous ce rapport[43]; il n'y en a pas non plus dont les
+mots signifient autant de choses; nous citerons d'abord le suivant:
+AMATLACUILOLITQUITCATLAXTLAHUILLI.
+
+[Note 43: «Le langage des Mexicains ou Aztèques, (dit Malte-Brun
+dans ses _Mélanges_), a la réputation de rappeler par sa dureté et
+ses formes bizarres, le caractère féroce et superstitieux du peuple qui
+le parlait. Cependant cette réputation n'est due en grande partie qu'à
+l'orthographe que les auteurs espagnols ont adoptée pour rendre les
+mots mexicains. Rien dans cette langue ne choque plus les Européens que
+l'excessive longueur des mots. Cette longueur ne tient pas toujours,
+comme quelques savants l'ont prétendu, à la circonstance que les
+mots sont composés comme en grec, en allemand et en sanskrit, mais
+à la manière de former le substantif, le pluriel, ou le superlatif.
+Il en résulte quelquefois des mots de douze syllabes. Mais les Grecs
+en avaient de huit et de neuf syllabes. Une trop grande étendue dans
+les mots est un défaut, mais n'est pas une preuve de barbarie. On
+trouverait plutôt cette preuve dans une langue trop monosyllabique
+comme l'anglais et le chinois.
+
+»Après tout, le hasard et le caprice ont eu une plus grande influence
+sur la formation des langues que ne l'admettent les philosophes, jaloux
+d'y trouver des traces de l'histoire primitive. Le mexicain, comme le
+basque et le chinois, ne connaît pas la lettre R; cependant aucun autre
+trait de ressemblance ne rapproche ces langues. Ne faudrait-il pas
+chercher l'origine de ces singularités dans un défaut d'organe chez les
+familles isolées qui, les premières, parlèrent des espèces d'idiomes
+qui, devenus ensuite ceux d'une tribu plus nombreuse, formèrent par
+leur réunion les langues de l'Europe?»
+
+M. César Moreau de Marseille, qui a donné, dans le _Journal de
+Statistique universelle_, mars, 1839, gr. _in-8º_, coll.
+521-553, une _Statistique générale_ du Mexique, parle ainsi
+des langues de ce pays dont la population compte environ 6,310,850
+habitants.
+
+«La langue espagnole, dit-il, est la langue du pays; le nombre des
+idiomes parlés par les indigènes est de plus de vingt, dont quinze ont
+déjà des grammaires et des dictionnaires assez complets. Voici le nom
+de ces quinze langues:
+
+ 1º Langue mexicaine ou aztèque;
+ 2º -- otomite;
+ 3º -- tarasque;
+ 4º -- zapotèque;
+ 5º -- mistèque;
+ 6º -- mayc ou du Yucatan,
+ 7º -- totonaque;
+ 8º -- popolouque;
+ 9º Langue matzalingue;
+10º -- huastique;
+11º -- mixe;
+12º -- cakikelle;
+13º -- taraumare;
+14º -- tepehuane;
+15º -- core.
+
+«La langue aztèque ou mexicaine est la plus répandue. A l'époque où
+les Espagnols arrivèrent au Mexique, la nation aztèque était déjà
+parvenue à un assez haut degré de culture intellectuelle; mais il est
+difficile d'en rassembler les restes. Les Espagnols exterminèrent tous
+les ministres du culte, qui étaient en même temps les dépositaires
+des connaissances historiques et mythologiques du pays, et l'on fit
+brûler les peintures hiéroglyphiques qui transmettaient de génération
+en génération les connaissances en tout genre. Mexico et Tezcuco
+paraissent avoir été les deux principaux foyers d'où partaient les
+rayons de ces diverses connaissances.»]
+
+On entend par ce mot la récompense que l'on donne à un messager qui
+porte un papier sur lequel est indiqué en caractères symboliques ou en
+peinture quelque nouvelle que l'on veut transmettre.
+
+Dans la même langue, le mot un _baiser_ s'écrit ainsi:
+TETENNAMIQUILITZLI; il est formé du verbe _tennamiqui_,
+embrasser, et de deux particules ajoutées.
+
+Chez les Hurons, _grand étonnement_ se rend par
+KIATONNETCHONTANTESCANYATI.
+
+Les mots _dents gâtées_ se rendent par: TESQUACHAHOUINDI;
+
+Et _dents laides_ par: TÉCHOUASCAHOUINI.
+
+La _guerre_ est exprimée par OUKIHOUANHAQUIEY;
+
+Et _viens-tu de la guerre?_ par OUKIHOUANHAQUIEY TONTACHÉ?
+
+Nous pourrions multiplier ces citations, car nous possédons le
+_Dictionnaire de la langue huronne, par Fr. Gabriel Sagard,
+récollet_; Paris, 1632, _in-8º_ de 72 pag., qui nous les a
+fournies.
+
+Chez les Iroquois, le mot vin, si bref dans notre langue, est d'une
+telle extension, qu'on viderait pour ainsi dire une bouteille pendant
+le temps que certaines personnes mettraient à le prononcer; il se
+rend dans cette langue par: ONÉHARADESEHOENGTSERAGHERIE; ce
+qui signifie littéralement _liqueur faite avec du jus de raisin
+fermenté_. Le mot Iroquois a 27 lettres; et l'explication de ses
+composés, rendue en français, en compte 37[44].
+
+[Note 44: Samuel Johnson a singulièrement multiplié ces mots
+composés, dans son _Dictionary of the english language_; London,
+1784, 2 vol. _in-fol._ Un Anglais assez plaisant a composé, dans
+un moment d'_humor_ (_de gaieté_), une lettre dans laquelle
+il a tourné en ridicule ces mots concrets du docteur Johnson. Ceux
+qu'il a combinés à l'instar des siens, sont d'une telle étendue, que
+certains d'entre eux remplissent quatre à cinq grandes lignes, format
+_in_-4º d'une écriture très-serrée; nous ne pensons pas que cette
+lettre ait été imprimée, mais on l'a vue vers 1787 entre les mains du
+docteur Maty.]
+
+Chez les Yaméos (Amérique mérid.), la langue a, comme celle des
+Iroquois, des mots très-longs et très-difficiles à prononcer du moins à
+leur manière; ils parlent en retirant leur respiration, c'est-à-dire en
+aspirant, et ne font sonner presque aucune voyelle. La plupart de leurs
+mots ne peuvent s'écrire, même imparfaitement, sans employer moins de
+huit à neuf syllabes, et ces mots prononcés par eux semblent n'en avoir
+que trois ou quatre au plus. Par exemple, le nombre _trois_ se
+rend chez eux par le mot PAETARRARORINCOUROAC, dont à peine
+ils font quatre syllabes dans la prononciation, passant rapidement et
+sourdement sur les voyelles et les diphthongues. Nous avons cité le
+nombre _trois_ en usage chez ces Yaméos; heureusement pour ceux
+qui ont à traiter avec eux, leur arithmétique ne va pas au-delà.
+
+En général les Sauvages sont d'une grande diffusion dans l'expression
+des nombres.
+
+Chez les Algonkins (Amér. septent.), le nombre _seize_ se rend
+par MITASSOUACHININGOUTOUASSOU, littéralement _dix_ et
+_six_.
+
+Pour le nombre _vingt-six_, ils disent
+NINCHTANAACHININGOUTOUASSOU;
+
+Puis pour _trente-six_:
+NISSOUEMITANAACHININGOUTOUASSOU[45].
+
+[Note 45: Ce serait une histoire assez curieuse que celle de
+l'arithmétique en usage chez les Sauvages avant leurs relations avec
+les peuples civilisés. Nous avons fait quelques recherches sur les
+systèmes de numération existant jadis chez certains insulaires de la
+Malaisie ou Océanie occidentale que les Anglais appellent l'archipel
+indien. Voici un abrégé du résultat de nos recherches.
+
+Dans la presqu'île de Malakka, les peuples à cheveux laineux ne
+comptent que jusqu'à deux; c'est le système binaire, on ne peut
+descendre plus bas. L'unité s'exprime par _naï_, et le nombre deux
+par _be_. Ainsi le mot _naï-be_ embrasse tous les termes de
+leur numération.
+
+Nous n'avons point trouvé de système ternaire dans la Malaisie; mais,
+comme nous l'avons vu précédemment, il existe chez les Yaméos de
+l'Amérique méridionale.
+
+L'échelle quartenaire est usitée dans le dialecte appelé _ende_,
+l'un de ceux employés à Flores, île hollandaise à l'est de Java. Le
+radical _quatre_ est désigné par le mot _woutou_; on en
+ignore la dérivation. On exprime le nombre _huit_ par deux fois
+_quatre_.
+
+Le système quinaire ou le calcul par cinq est fort répandu dans la
+Malaisie, et particulièrement chez les nations les moins civilisées
+de l'est. Dans le langage des Célèbes, le mot _lima_ signifie
+_cinq_ et en outre la _main_, sans doute parce que les cinq
+doigts ont été le type de ce système. Dans le dialecte _ende_,
+pour exprimer les nombres _six_, _sept_, on dit _cinq_
+et _un_, _cinq_ et _deux_, etc.
+
+Les Australiens ne comptaient guère au-delà de leurs cinq doigts.
+
+Il est présumable que les montagnards de Sounda calculaient autrefois
+par six, puisque leur mot _ganap_ exprime à la fois le nombre
+_six_ et le mot _total_.
+
+Le système denaire, c'est-à-dire le calcul par dix chiffres, l'a
+emporté sur tout autre système de numération dans la Malaisie, comme
+dans le reste du monde, à mesure que la civilisation y a fait des
+progrès. Cependant l'expression _mille_ est la plus haute de la
+série numérique de tous les peuples Malaisiens, excepté les Javanais.
+Un fait assez étonnant, c'est que, dans toutes ces contrées, on se
+serve vulgairement des expressions vicieuses de dix mille au lieu de
+cent mille, et de cent mille au lieu de dix millions. Il semblerait
+que la perception de ces peuples ne peut aller au-delà de ces nombres.
+Cependant cet usage erroné n'existe pas chez les Lampouns; le mot
+_laka_ exprime chez eux cent mille, au sens exact.]
+
+Le mot _France_ s'exprime ainsi:
+MITTIGOUCHIOUEKENDALAKIANK; littéralement des _Français
+pays_.
+
+Le mot _anglais_ se rend _par_ OUATSAKAMIKDACHIRINI.
+
+Le groenlandais a aussi des mots passablement longs.
+
+Par exemple, le mot _respirer_ se dit ANASATOCHIMACPA;
+
+Et le mot _vieillir_, UTTOKARSUANGOPOCH.
+
+On trouvera beaucoup d'autres mots de cette dimension dans le petit
+dictionnaire groenlandais qui est à la suite d'une _Relation ou
+Histoire naturelle de l'Islande, du Groenland et du détroit de Davis,
+trad. de l'allemand d'Anderson_, (Par Rousselot de Surgy). _Paris,
+1750, 2 vol. in-12._
+
+
+III.
+
+DE LA LANGUE MARIANNAISE.
+
+Quittons un moment ces longs mots que nous regardons comme attribut
+de ces peuples sauvages, pour nous occuper, en passant, de la langue
+d'un peuple encore également éloigné de notre civilisation, langue
+dont la fécondité en certaines expressions est aussi une espèce de
+singularité. Nous voulons parler de la langue des îles Mariannes ou des
+Larrons.
+
+Cet idiome est, en général, d'une prononciation douce et assez facile;
+mais on connaît peu d'autres langues qui soient plus abondantes, plus
+fécondes en mots propres à exprimer toutes les modifications d'un
+seul et même objet. Prenons pour exemple le mot _Coco_, fruit
+du Cocotier, arbre très commun dans le pays; nous allons trouver une
+vingtaine d'expressions différentes qui nous représenteront ce fruit
+dans toutes les circonstances, formes et états par lesquels il passe
+pendant toute la durée de son existence. Ainsi:
+
+NIDJOUK ou NIOU signifie à la fois _cocotier_,
+l'arbre, ou _coco_, le fruit.
+
+FAHA, c'est le coco sur le point de germer.
+
+TEHÉHOK, le coco qui commence à germer.
+
+HAÏGOUI, le coco dont les feuilles commencent à pousser.
+
+APLOUK, un jeune coco qui renferme du lait, mais qui n'a pas
+encore de crême.
+
+MANHA, le coco tendre et doux.
+
+DADIK, le coco, lorsqu'il n'a pas encore acquis entièrement le
+degré de maturité.
+
+MASSON, coco d'une maturité plus avancée que le manha, sans
+être cependant tout-à-fait mûr.
+
+KANOUON, coco encore mou, bon à manger jusqu'à sa première
+enveloppe.
+
+MATOPANG, coco tendre et mou comme le manha, mais dont le lait
+n'est pas doux.
+
+GAFO, coco entièrement mûr.
+
+POUNTAN, coco mûr et qui commence à sécher sur l'arbre.
+
+NAGAO, coco entièrement desséché.
+
+BANGBANG, coco dont la crême s'est réduite en pulpe solide.
+
+BOUBOULOUNG, coco tout-à-fait vide, mais tenant encore à
+l'arbre.
+
+TCHAOUTCHAOU, coco sec, dans lequel on entend du bruit quand
+on l'agite.
+
+BOULÉN, coco pourri intérieurement.
+
+TCHOUHOUT, petit Coco.
+
+BABA, coco produit par un vieux cocotier dépouillé de ses
+feuilles et sur le point de ne plus donner de fruits.
+
+ETC. ETC. ETC.
+
+Si nous voulons considérer maintenant le cocotier sous le rapport de
+l'utilité, nous le trouverons encore plus riche en ressources pour les
+usages ordinaires de la vie dans les contrées arides où il croît, qu'il
+ne l'est, dans la langue du pays, en mots qui expriment ses diverses
+modifications. C'est ce que nous allons prouver par un petit épisode
+emprunté à une aimable plume qui en a enrichi le _Journal de la
+Morale chrétienne_.
+
+«Un voyageur parcourait ces pays situés sous un ciel brûlant, où la
+fraîcheur et l'ombre sont si rares, et où l'on ne trouve qu'à des
+distances considérables quelques habitations où l'on puisse goûter un
+repos que la fatigue rend si nécessaire. Accablé et haletant, ce pauvre
+voyageur aperçoit une cabane entourée de quelques arbres au tronc
+droit, élevé et surmonté d'un gros bouquet de feuilles très-grandes,
+dont les unes relevées et les autres pendantes avaient un aspect
+agréable; rien d'ailleurs autour de cette cabane n'annonçait un terrain
+cultivé. A cette vue qui ranime ses espérances, le voyageur rassemble
+ses forces épuisées, et bientôt il est reçu sous le toit hospitalier.
+Son hôte lui offre d'abord une boisson aigrelette qui le rafraîchit.
+
+»Lorsque l'étranger eut pris quelque repos, l'Indien l'invita à
+partager son repas: il servit divers mets contenus dans une vaisselle
+brune, luisante et polie; il servit aussi du vin d'une saveur
+extrêmement agréable. Vers la fin du repas, il offrit à son hôte des
+confitures succulentes et lui fit goûter d'une fort bonne eau de-vie.
+
+»Le voyageur étonné, demanda à l'Indien: Qui donc, dans ce pays désert,
+vous fournit toutes ces choses? Mes cocotiers, répondit-il. L'eau que
+je vous ai offerte à votre arrivée, est tirée du fruit avant qu'il
+ne soit mûr, et il y a quelquefois des noix qui en contiennent trois
+ou quatre livres. Cette amande d'un si bon goût est le fruit de sa
+maturité; ce lait que vous trouvez si agréable est celui de cette
+amande. Ce chou si délicat est le sommet d'un cocotier; mais on ne
+se donne pas souvent ce régal, parce que le cocotier dont on a ainsi
+coupé le chou meurt bientôt après. Le vin dont vous êtes si content,
+est aussi fourni par le cocotier: on fait pour cela des incisions aux
+jeunes tiges, il en découle une liqueur blanche qu'on recueille dans
+des vases et qui est connue sous le nom de vin de palmier. Exposée au
+soleil, elle s'aigrit et donne du vinaigre. Par la distillation, on
+en obtient cette bonne eau-de-vie que vous avez goûtée. Ce même suc
+m'a encore fourni le sucre pour ces confitures que j'ai faites avec
+l'amande; enfin toute cette vaisselle, tous ces ustensiles qui nous
+servent à table, ont été fabriqués avec la coque des noix de cocos. Ce
+n'est pas tout: mon habitation elle-même, je la dois tout entière à ces
+arbres précieux; leur bois a servi à construire ma cabane; les feuilles
+sèches et tressées en forment le toit. Arrangées en parasol, elles
+me garantissent du soleil dans mes promenades. Ces vêtements qui me
+couvrent sont tissus avec les filaments de ces feuilles; ces nattes qui
+me servent à tant d'usages différents, en proviennent aussi. Les tamis
+que voilà, je les trouve tout faits dans la partie du cocotier d'où
+sort le feuillage. Avec ces mêmes feuilles tressées, on fait encore des
+voiles de navire. L'espèce de bourre qui enveloppe la noix, est bien
+préférable à l'étoupe pour calfater les vaisseaux; elle pourrit moins
+vite, et se renfle en s'imbibant d'eau. On en fait aussi de la ficelle,
+des câbles et toutes sortes de cordages. Enfin je dois vous dire que
+l'huile délicate qui a assaisonné plusieurs de nos mets et qui brûle
+dans ma lampe, s'obtient, par expression, de l'amande fraîche.
+
+»L'étranger écoutait avec étonnement et admirait comment ce pauvre
+Indien trouvait dans le cocotier, sa seule possession, tout ce qui lui
+était nécessaire pour se nourrir, s'abriter et pourvoir à tous ses
+besoins. Comme il se disposait à partir, son hôte lui dit: Je vais
+écrire à un ami que j'ai à la ville; vous vous chargerez, je l'espère,
+de mon message?--Très volontiers, et sera-ce encore le cocotier qui
+vous fournira ce qu'il vous faut?--Oui sans doute, reprit l'Indien;
+avec la sciure des branches je fais cette encre, et avec les feuilles
+je fais ce papier.»
+
+On ne peut lire ces détails curieux et singuliers, sans faire une
+réflexion profonde sur la sagesse et la bonté du Créateur, dont la main
+paternelle a doté de cet arbre des pays que la chaleur et la stérilité
+rendraient inhabitables sans un pareil bienfait.
+
+Revenons à la langue mariannaise, et convenons, d'après la nomenclature
+des modifications du coco, rapportée ci-dessus, qu'il est peu d'autres
+langues qui pourraient faire preuve d'une plus grande abondance;
+cependant M. Ampère observe qu'en Amérique, «les Iroquois, les Sioux,
+les Mohiccans ont dans leur grammaire d'étonnantes ressources pour
+exprimer par un mot des idées très-complexes. Chez le peuple Thiroki,
+par exemple, peuple assez malpropre de sa nature, il y a treize verbes
+différents qui signifient _je lave_. Ainsi l'un exprimera: _je
+me lave dans un fleuve_; l'autre: _je me lave la tête_; un
+troisième: _je me lave le visage_; un quatrième: _je lave le
+visage d'un autre_; ou bien, _je lave mes mains_; _je lave
+les mains d'un autre_; _je lave mes habits_; _je lave un
+vase_; _je lave un enfant_; _je lave de la viande_,
+etc. Une altération quelquefois assez légère dans la forme du mot
+exprime ces modifications diverses de l'idée. Mais au fond, ajoute
+judicieusement M. Ampère, cette richesse apparente est pauvreté. Rien
+n'est plus contraire à la netteté du discours qu'une telle exubérance
+de formes complexes. Rien ne s'oppose plus à la liberté de l'analyse
+que cette synthèse obligée....» (_Voy. Histoire littéraire de la
+France_, par J. J. Ampère).
+
+Ce que nous venons de dire de ces langues d'Amérique, peut encore
+s'appliquer, et même davantage, à la langue arabe, car on prétend
+qu'elle a mille mots pour exprimer une ÉPÉE, deux cents pour
+l'expression SERPENT, quatre-vingts pour MIEL, etc.,
+etc., etc. L'islandais a, dit-on, une semblable fécondité, que, d'après
+les observations précédentes, nous nous garderons certes bien d'appeler
+richesse.
+
+A propos d'arabe, nous croyons pouvoir citer un nom propre que les
+journaux nous ont révélé dernièrement; quoique composé, il a droit
+d'être enregistré dans notre onomatographie; c'est le nom du prince
+SIDI-AHMET-BEN-MOHAMED-BEN-EL-HADJI-BOUZIO-EL-MOGRANI,
+petit-fils du sultan Boasis que le maréchal Vallée a fait récemment
+Calife de la Medjana, en Algérie. (_Journaux_ du 10 nov. 1838.)
+
+Mais voici, pour la dimension, un bien autre nom, porté par
+un insulaire du grand Océan; cet insulaire est le Sultan de
+Djoujocarta dans l'île de Java. Les _journaux_ du 12 septembre
+1839 annoncent que «S. M. le Roi de Hollande vient de nommer
+commandeur de l'Ordre du lion Néerlandais, le Sultan de Djocjockarta
+(_sic_), dont le nom est d'une certaine étendue; il s'appelle
+HAMANKOEBOEWONOSENOPAITINGALGONGABGURRACHMANSAYDINPANOTAGOMODE,
+Vme du nom.» Ce nom-propre ne renferme que soixante-deux lettres
+formant vingt-quatre syllabes; à coup sûr, celui de M. le comte d'O
+n'exigera jamais autant de temps, autant d'attention, autant d'encre
+pour être écrit correctement.
+
+Nous finirons cet article par une petite remarque qui, sans y être
+identique, peut trouver place ici: c'est que les hommes n'ont pas
+seuls le droit d'avoir des noms d'une certaine étendue; les fleurs ont
+parfois le même privilège. M. de Humboldt parle d'une fleur d'Amérique
+nommée l'ARISTOLOCHIOCORDIFLORA; elle présente un diamètre de
+seize pouces.
+
+Si une autre fleur du même continent, la _Raflesia_, cède en
+longueur nominale à l'_Aristolochiocordiflora_, elle l'emporte sur
+elle par l'étendue de son diamètre, car il est de trois pieds. Un joli
+bouquet de cinq à six de ces fleurs n'irait point mal sur le sein de
+madame Badebec, femme de Gargantua et mère de l'illustre Pantagruel.
+
+
+IV.
+
+DES NOMS QUALIFICATIFS D'UNE CERTAINE ÉTENDUE, A VIENNE EN AUTRICHE.
+
+Il est bien temps d'abandonner les plages lointaines du grand
+Océan, et de faire succéder au baragouinage à longs mots de leurs
+habitants, quelques expressions européennes également remarquables
+par leur étendue. Nous avons dit dans une note précédente, empruntée
+à Malte-Brun, que les mots composés sont assez multipliés dans les
+langues grecque, allemande et sanskrite, et qu'ils sont, à raison
+de leur composition, d'une certaine longueur. Pour ne pas abuser de
+la patience du lecteur, et pour une autre raison très-péremptoire,
+laissons de côté l'antique sanskrit; et contentons-nous de rapporter
+un échantillon de noms qualificatifs, puisé dans la langue allemande.
+Un almanach va nous les fournir; cet almanach est celui de la Cour
+de Vienne; on y voit que les titres ou annonces d'emplois, joints
+aux noms de ceux qui les possèdent, forment des mots d'une certaine
+dimension; par exemple, les qualités dont se chamarre le _second
+ramoneur des cheminées de la Cour_, sont ainsi exprimées:
+KAISERLICH-KOENIGLICH-HOFRAUCHFANGSKEHRMEISTERADJUNCT.
+
+Le _contrôleur des magasins de suif de Vienne_ étale ainsi
+sa qualité: STADT-WIEN-UNSCHLITT-HANDLUNGS-AMTS-MANIPULANT,
+GEGENSPERRFUHRER UND OBERSCHMALZMEISTER.
+
+Le savant Frédéric Schoell a donné, dans une note à la fin de la
+préface de son _Répertoire de Littérature ancienne, Paris_, 1808,
+_in-8º_, a donné, disons-nous, plusieurs autres de ces titres,
+auxquels il prétend que les Allemands attachent une très-grande
+importance. En France, c'est différent; les ramoneurs, les tailleurs,
+les cordonniers de la Cour ne figurent point dans l'almanach royal; et
+s'ils y paraissaient, ce serait avec des titres plus écourtés que ceux
+de messieurs les Autrichiens.
+
+Cependant nous avons des artistes ou artisans qui parfois emploient
+des mots assez singuliers pour annoncer et vanter la marchandise due
+à leur génie industriel; par exemple, un habile coutelier parisien,
+fabricant de rasoirs, vient de faire part au public, de ces sortes
+de produits de sa fabrique, sous la douce, coulante et facile
+dénomination de rasoirs THERMOHYGROMÉTROMÉTRIQUES; ce qui
+signifie que ses nécessaires de barbe sont surmontés d'un hygromètre
+et d'un thermomètre; et voici comment l'auteur motive la nécessité
+et les avantages de son invention. La barbe devenant douce ou rude,
+facile ou rebelle suivant que l'air est humide ou sec, chaud ou froid,
+il est bon de savoir quel est l'état de l'atmosphère au moment où
+l'on se dispose à la faire. Rien ne peut mieux et plus promptement
+l'indiquer que l'hygromètre et le thermomètre, perchés sur l'appareil
+pogonologique; découverte ingénieuse, et très-importante surtout pour
+les gens du peuple, pour les bons habitants de la campagne, et pour
+les mendiants! Qu'il eût été fier M. J. J. Perret, maître et marchand
+coutelier parisien du XVIIIe siècle, s'il eût pu consigner
+une telle invention dans son traité de _Pogonotomie, ou l'art
+d'apprendre à se raser soi-même_. Paris, Dufour, 1769, _in-12_!
+Il l'eût placée à côté de celle de son _rasoir à rabot_, que
+lui-même a imaginé, et qui a eu un succès prodigieux; car, depuis
+1769, comme chacun sait, tout le monde se sert du rasoir à rabot de
+M. Perret. Le savant Dulaure eût sans doute aussi fait mention des
+rasoirs thermohygrométrométriques, dans sa _Pogonologie, ou Histoire
+philosophique de la barbe_. Constantinople et Paris, Lejay, 1786,
+_in-12_. L'érudition de l'auteur, car il en avait beaucoup, se fût
+certainement complue à faire ressortir les avantages et l'utilité de
+cette découverte.
+
+
+V.
+
+DES NOMS ET DES MOTS DE FANTAISIE CRÉÉS D'UNE MANIÈRE ORIGINALE, ET
+REMARQUABLES PAR LEUR LONGUEUR VRAIMENT MIRIFIQUE.
+
+Pour laisser le moins de lacunes possible dans un ouvrage d'une aussi
+haute importance que celui-ci, nous allons dire quelque chose de
+certains noms et mots de fantaisie créés d'une manière singulière et
+originale, chez les anciens et chez les modernes, par des écrivains
+en belle humeur. Ce sont de ces petits efforts de grand génie dont
+une curiosité enfantine peut bien faire ses délices, puisque de vieux
+aristarques ne les ont pas toujours dédaignés. Par exemple, qui ne
+sourira à cette lubie de Plaute qui a affublé un philosophe du nom
+de THESAUROCHRYSONICOCHRYSIDÈS, et un général, de celui de
+BOMBOMACHIDÈS-CLUNINSTARIDYSARCHIDÈS. C'est sans doute pour
+exciter le gros rire des fils de Quirinus, qui ne riaient pas beaucoup,
+que le comique romain a imaginé de pareils noms. Térence n'avait pas
+recours à de semblables moyens, quoique son HEAUTONTIMORUMENOS
+fût déjà d'une certaine étendue.
+
+Longtemps avant Plaute, le poète Hipponax s'était vengé du sculpteur
+Bupalus, qui l'avait exposé à la risée publique, en lui appliquant
+le sobriquet de MESSÉGYDORPOCHESTÈS, qui signifie tout
+simplement, goinfre insatiable qui ne fait que se remplir et se vider.
+
+Tertullien a donné à Hercule le surnom de
+SCYTALOSAGITTIPELLIGER, pour embrasser dans un seul mot
+tous les attributs qui caractérisent ce demi-dieu, savoir, la
+massue, la flèche et la peau (de lion), ou le bouclier qu'il portait
+ordinairement.
+
+On donnait autrefois aux chrétiens qui célébraient la pâque le 14 mai,
+le nom de TESSARESCÆDÉCATITES. Ce mot, qui n'exprime que le
+nombre, le cède en longueur au suivant, du même genre, et sous lequel
+on désigne le nom de Dieu; ce mot renferme quarante-deux lettres:
+TESSARACONTADYOGRAMMATUM.
+
+Passons aux modernes:
+
+Le facétieux auteur des _Bigarrures_, Estienne Tabourot de
+Dijon, a publié un petit ouvrage macaronique, dans lequel il a
+affublé les Allemands d'un nom qui par son étendue embrasse ces
+messieurs sous plusieurs désignations: c'est son _Cacasanga_
+REYSTROSUYSSOLANSQUENETORUM _per magistrum J.-B. Lichiardum
+recatholicatum spaliporcinum poetam, cum responso per Joan. Cransfeltum
+germanum_; Paris, 1558, _in-12_. L'ouvrage entier est de
+Tabourot: il a encore paru sous le titre de _La Macaronée_ de S.
+D. T. (_Stephanus Taborotius divionensis_) imprimée à Lyon par
+Jacques Faure, 1550, (1588) _in-8º_. Lamonnoye fait observer que
+la date de 1550 est supposée, puisque Tabourot n'avait alors que trois
+ans. Elle doit être 1588.
+
+Nous livrons à la vindicte publique un mot aussi absurde que barbare,
+qui fait partie d'un vieux dicton inséré dans les _Illustres
+Proverbes_ (de Fleury de Bellingen), _Paris_, 1655, in-12.
+Ce mot injurieux est ainsi conçu: TRAIFLAGOULAMEN; et le
+déplorable dicton d'où il est tiré consiste dans ces quatre mots:
+_franc normand, vrai traiflagoulamen_. Voulez-vous savoir ce
+que signifie le mot en question? décomposez-le: _trai_ est la
+première syllabe du mot traître; _fla_, la première du mot
+flatteur; _goula_ signifie goulu, gourmand; et _men_
+veut dire menteur. Il n'a pas fallu un grand effort de génie pour
+établir une telle absurdité. La justice, la vérité et le bon sens lui
+préféreront toujours la citation suivante extraite d'une _Revue_
+anglaise moderne: «Les Normands sont, après les Hellènes, le peuple
+le plus brillant dans les fastes de l'histoire; leur puissance sur
+le monde a été gigantesque; elle dure encore. Les Normands ont formé
+l'aristocratie européenne, et nous ne nous étonnerons pas de ceux qui
+cherchent à descendre d'une race aussi illustre.» Continuons la série
+de nos noms et mots bizarres.
+
+Nous en trouverons d'abord d'assez singuliers dans le titre d'un
+petit bouquin du XVIIe siècle, du genre des Tabarin et des
+Bruscambille, et qui fait partie de la riche bibliothèque du savant M.
+Leber, nº 2485 de son très-curieux catalogue. Ce volume est intitulé:
+«Extrait des poésies facétieuses du sieur Gaillard, dont: la comédie
+de Braquemart, et le prologue INCOMPODROPHOBILIQUE servant de
+forteresse à l'ARTIFICANDIVINANCIEL de Braquemart;.... par
+le docteur des MOUSCHILIENCANTAMIERLIORODIFICQUES, _Paris,
+Jacques Dugast_, 1634, _in-8º_.» Ce volume, dit M. Leber, a
+pour frontispice le portrait en pied de l'auteur, et au verso un rébus
+non moins singulier que ses vers. Nous n'en savons pas davantage.
+
+Tout le monde connaît l'heureuse construction du nom de l'enchanteur
+PARAFARAGARAMUS, que l'un des continuateurs de Cervantes a
+introduit dans sa _Suite aux aventures de l'illustre chevalier de la
+Manche_; Francfort, 1750, 6 vol. pet. _in-12_, jolie édition.
+
+Nous nous reprocherions de passer sous silence le sieur Jean Bedé,
+Angevin, avocat et fougueux calviniste, qui, dans une diatribe de sa
+façon, intitulée la _Messe en françois expliquée_; Genève, 1610,
+_in-8º_, a cru foudroyer cette institution divine en l'appelant
+avec autant de goût que de génie, ARTONECROLIPSANICONOLATRIE;
+ce qui signifie à peu près, _idolâtrie de pain, de morts, de reliques
+et d'images_; charmante expression marquée au coin de la tolérance
+de la piété et de l'urbanité; ce qui ne nous empêchera cependant pas
+d'assister, à notre ordinaire, au Saint Sacrifice, dussent en frémir
+les mânes irritées du sieur Jean Bedé et nous traiter d'incorrigible
+_artonecrolipsaniconolâtre_.
+
+Que dirons-nous des beaux noms
+d'ALETHINOSGRAPHE-DE-CLEARÉTIMALÉE, et de
+GRAPHEXECHON-DE-PISTRARISTE, qui se lisent au bas du
+frontispice de la première édition des _Mémoires_ de Maximilien de
+Sully, composés par ce duc et imprimés sous ses yeux dans son château
+de Sully (en Orléanais), sous la rubrique _d'Amstelredam_[46].
+Nous dirons que ce sont deux noms que les secrétaires de M. le duc ont
+grécisés à leur manière pour exprimer les qualités de leur maître;
+car ALETHINOSGRAPHE-DE-CLÉARÉTIMALÉE signifie à peu près:
+_véridique écrivain qui aime la gloire que procurent la vertu et
+l'étude_; et GRAPHEXECHON-DE-PISTARISTE peut se rendre par
+_excellent écrivain plein de loyauté et de bravoure_. Ces louanges
+sont un peu emphatiques, mais du moins elles sont assez bien méritées.
+
+[Note 46: Voici le titre exact et complet de cette édition:
+
+Mémoires des sages et royales œconomies d'Estat, domestiques,
+politiques et militaires de Henry-le-Grand, l'exemplaire des Roys, le
+Prince des Vertus, des Armes et des Loix, et le Père en effet de ses
+Peuples françois. Et des servitudes utiles, obeissances convenables
+et administrations loyales de Maximilian de Bethune, l'un des plus
+confidents, familiers et utiles soldats et serviteurs du grand Mars des
+François. Dediez à la France, à tous les bons soldats et tous peuples
+françois. _A Amstelredam, chez Alethinosgraphe de Cléarétimalée, et
+chez Graphexechon de Pistariste, à l'enseigne des trois vertus_
+(foi, espérance, charité), _couronnées d'amaranthe_, (1638), _2
+vol. in-fol._
+
+C'est l'édition connue sous le nom des trois VVV verts. On trouvera
+d'amples détails sur l'imprimerie particulière du duc de Sully, dans
+notre _Histoire des imprimeries clandestines, particulières et
+secrètes dans les différents Etats de l'Europe, surtout en France_;
+1 vol. _in-8º_ sous presse.]
+
+Quant à M. F.-C. Gaudet, n'a-t-il pas agréablement surpris Paris,
+la France et l'Europe, en se cachant sous le précieux nom de
+BICOMONOLOFALATI, dans la publication de ses charmants
+_Colifichets poétiques_; à la Chine (Paris), 1741, _in-12_?
+L'édition a dû être sur-le-champ épuisée à Pékin ou à Kanton.
+
+Nous devons le même tribut d'éloges à un petit recueil de
+pensées profondes, qui se recommande par ce magnifique titre:
+MISOPHILANTHROPOPANUTOPIES, _Paris_, 1833, _in-18_.
+C'est dommage que ce monument philosophique ne compte que 251 pages, ce
+qui contraste avec le déploiement de son pompeux péristyle.
+
+Le spirituel et facétieux Collé s'est aussi distingué dans le genre
+de création dont nous parlons. Il assistait ou plutôt il présidait
+en 1750 aux agréments d'une fête que Mme de Meulan donnait à
+son château d'Estioles; l'idée lui vint de terminer cette fête par
+une parade de sa composition, qu'il fit annoncer dans l'affiche
+suivante: «La grande troupe des danseurs, sauteurs et voltigeurs du
+Bas-Parnasse, qui a ennuyé les neuf muses et fait bâiller Apollon
+lui-même, avec un succès prodigieux, fera l'ouverture de son
+théâtre, le lundi 7 septembre 1750, par la première représentation
+de _Gilles, chirurgien anglais_, comédie parade en un acte, de
+M. WESTICPETZEERDENSTAFFLITLEFGRAFFLTTE, Baronnet de la
+Grande-Bretagne et de l'université de Cambridge, etc.»
+
+ * * * * *
+
+Mme de Genlis a fait encore plus de bruit que Collé
+avec son admirable recette anticolérique, basée sur le mot
+PEINTHÉPHILADELMIRÉZIDARNÉZULMÉZIDORE.
+
+Personne n'ignore que cette illustre dame de lettres[47] a beaucoup
+travaillé pour l'instruction des jeunes personnes du grand monde.
+Dans une de ses élucubrations semi-pædagogiques[48], Mme de
+Genlis a consigné le joli petit mot en question comme spécifique
+infaillible pour guérir les penchants à la colère; mais ce mot doit
+accompagner un talisman qui est également de la composition de ladite
+dame. Ce talisman consiste dans un anneau d'or parsemé d'étoiles
+émaillées. Voici l'usage que l'on doit faire et du talisman et du mot.
+L'auteur le recommande en ces termes à une jeune dame qui vient la
+consulter sur ses velléités colériques: «Aussitôt que vous sentirez
+la tentation de vous fâcher, il faudra vous taire, ne pas prononcer
+une syllabe[49], et sur-le-champ passer dans votre cabinet; là,
+seule et sans témoins, vous plongerez votre anneau dans un grand
+verre d'eau froide, et vous répéterez neuf fois posément ce mot,
+_Peinthéphiladelmirézidarnézulmézidore_. Ensuite vous retirerez
+le talisman du vase, vous boirez l'eau, et vous serez parfaitement
+calmée.» Inappréciable recette, d'une exécution prompte, facile et
+qui sans doute a été souvent employée depuis qu'elle est sortie tout
+appareillée du cerveau de Mme de Genlis pour l'instruction et
+l'édification des petites demoiselles et des jeunes grandes dames.
+
+[Note 47: Je demande pardon pour ce mot inusité; mais puisqu'on
+dit _Homme de lettres_, pourquoi ne dirait-on pas _Dame de
+lettres_? Il serait peut-être plus régulier de dire _Femme de
+lettres_; mais _Dame_ est plus noble et plus conforme à
+l'urbanité française, et Mme de Genlis était très-susceptible en
+fait d'étiquette et de politesse. Il est certain que personne n'a
+plus de droits par ses talents au titre de _Dame de lettres_ que
+Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin, comtesse de Genlis, quoique
+son petit bagage littéraire ne monte qu'à 132 vol. tant _in-8º_
+qu'_in-12_ et _in-18_.]
+
+[Note 48: V. _les Souvenirs de Félicie L._ 2e édition, Paris,
+1806, _in-12_, p. 275.]
+
+[Note 49: Chose extrêmement facile pour une femme en colère.]
+
+ * * * * *
+
+M. Charles Nodier, dans son intéressant _Examen critique des
+Dictionnaires de la langue française_; Paris, 1829, _in-8º_,
+a reproché à M. Boiste d'avoir inséré dans le sien, le mot
+INCONSTITUTIONNALITÉ; nous allons rapporter l'article où il
+plaisante M. Boiste sur la longueur de ce mot et où il en cite d'autres
+d'une structure hétéroclite, vraiment rabelaisienne; et en effet ils
+sont du Curé de Meudon.
+
+«_Inconstitutionnalité_, dit-il, et pourquoi pas
+TRANSSUBSTANTIATIONNALITÉ qui a l'avantage de faire à
+lui seul un vers de dix syllabes?--_Inconstitutionnalité_
+est un mot de circonstance; ce n'est pas un mot français.--Ne
+croirait-on pas lire la plainte de Chiquanous à qui l'on avait
+_Morrambouzevezangouzequoquemorguatasachacguevezinemaffressé_
+l'œil, et qui était en outre _esperruquancluzelubelouzerirelu_ du
+talon[50]?»
+
+[Note 50: RABELAIS, Paris, Desoer, 1820, _3 vol.
+in-18_, _fig._ Voy. liv. IV, chap. 15, tom. II, p. 56.]
+
+Il a paru à Bruxelles en 1834, une petite facétie fort plaisante
+et fort piquante, sous le titre de _Recherches sur les causes de
+l'inflammation du Bomborax, chez les femmes adultes, et Considérations
+sur la puissance du traitement homœopathique pour détruire cette
+maladie, etc. Trad. de l'allemand par_ KLEINGORLOFFENBACH
+_de *** et dédié au savant Molenfretz, docteur et professeur
+de stercologie à l'université de Neuwied_. In-8º de 16 p.,
+fig.[51].--Nous trouvons, p. 13 de cette pièce curieuse, que le docteur
+homœopathe essaya de donner à la malade un grain de _noix vomique_
+à la _décillionième dilution_, combiné avec un scrupule de
+_brugine_ et _d'amphigène_, qu'on n'avait encore osé
+administrer que dans les maladies _bléphariques et dans les cas_
+d'INCROCORNISTIFICULIBILISATION instantanée. L'auteur finit
+par des vœux pour le triomphe complet de la nouvelle doctrine, et il
+espère que la chirurgie se soumettra bientôt aux règles sublimes de
+l'homœopathie, et traitera une jambe cassée, une côte rompue, un œil
+crevé, d'après le grand principe: _similia similibus curantur_[52].
+
+[Note 51: Nous tenons cette curiosité, ainsi que plusieurs autres,
+de la libéralité de notre excellent ami, M. Chalon, président de
+la Société des Bibliophiles de Mons. Nous le prions d'agréer ici
+l'expression de notre vive et affectueuse reconnaissance.]
+
+[Note 52: Cela me rappelle une plaisanterie faite sur _l'origine
+et le nom de_ ROBERT MACAIRE, cet homme allégorique, ce
+mythe, cet être fantastique qui, avec son compère BERTRAND, a
+si bien turlupiné tous les états; nous l'avons vu tour-à-tour avocat,
+médecin, avoué, auteur, propriétaire, agent de change, industriel,
+banquier, gérant de société en commandite, et tirant excellent parti de
+M. Gogo, l'actionnaire modèle, bonne pâte d'homme qui mord à tous les
+charbons de terre, asphaltes, chemins de fer, compositions pour rendre
+incombustible toute espèce de bois, y compris le bois de chauffage,
+etc., etc., etc.]
+
+
+VI.
+
+HISTORIETTE MONOSYLLABIQUE, CHEF-D'ŒUVRE DE HAUTE CONCEPTION
+LILIPUTIENNE.
+
+Après avoir tracé tant de noms-propres, tant de mots d'une longueur
+à perdre haleine, il n'est pas surprenant que notre plume émoussée
+se refuse à continuer leur enregistrement. Eh bien! pour la reposer,
+affilons-lui le bec, trempons-la dans une encre plus légère, et
+mettons-lui des lisières qui la retiennent au point qu'à chaque bond
+elle ne puisse franchir que l'espace d'une syllabe. Cette course à
+petits pas sera encore un genre de singularité qui pourra récréer ou
+ennuyer un moment. Ce n'est pas que les faits que nous avons à raconter
+puissent rivaliser avec les histoires d'Hérodote, de Thucydide, de
+Tite-Live, de Grégoire de Tours, de Ville-Hardouin, de Joinville, de
+Commines, de David Hume; non, nous n'avons rien de commun avec ces
+Messieurs: ils avaient les coudées franches; et nous, nous avons les
+ceps aux pieds. Nous faisons donc l'humble aveu que rien n'est plus nul
+que notre historiette quant au fond, et rien de plus sot quant à la
+diction; mais elle pourra passer, grâce à la bizarrerie de son costume
+entièrement composé de petites paillettes, toutes de la même dimension.
+Voyons.
+
+ Mon cher,
+
+C'est hier que j'ai vu le Duc de ...... je ne sais plus son nom, mais
+c'est le fils du fils d'un grand Roi, et qui, tu le sais bien, a pour
+le moins sept ans; il a un peu plus de trois pieds; il est très bien
+fait, a le teint frais, les yeux bleus et le front haut. Hier donc, je
+l'ai vu dans la cour qui n'est pas très loin de son lit de camp, où il
+dort le jour et non la nuit. Là, il a pris, en se jouant, un fort et
+ses tours, dont lui seul a fait le plan en moins de trois jours, tant
+il est vif, prompt et au fait de tout ce qui tient à ce bel art. Par
+ce beau trait, qui est un vrai coup de main à sept ans, il nous a fait
+voir qu'il a plus de cœur qu'il n'est grand, et que si, un jour, on le
+voit dans un camp sur le bord de la Lys ou du Rhin, ou du Po, ou vers
+Kent, rien ne lui.....; mais chut, je n'en dis pas plus. Ce qu'il y a
+de sûr, c'est que Mars, tout Mars qu'il est, n'a pas fait à dix ans ce
+que ce duc a fait à sept, et ce, sans bruit, sans cris, sans coups de
+feu et sans qu'il ait mis en jeu tout ce dont on se sert en tel cas.
+
+Quand le fort est à bas, je sors de la cour: vient à moi un grand,
+brun, sec, à l'œil vif, du nom de Roch le Franc. Il me fait part d'un
+fait qui lui tient au cœur, et que je vous rends tel qu'il me l'a dit:
+«Un jour, je vis sous un tas de vieux fers, me dit-il, un grand dard
+de bois d'if, à six rangs de clous d'or, et dont le fer est très fin.
+Je le vois, je le tiens, il me plaît, on m'en fait don, je le prends,
+et puis je m'en sers quand je vais seul soit au bois, soit aux champs,
+mon cor au cou, et mon pain dans mon sac. Bien m'en a pris deux ou
+trois fois. Un jour, il m'a fait grand bien, car sans lui un gros loup,
+les yeux en feu, le nez en l'air, eût pu.... Oui, il m'eût mis tout en
+sang, et qui sait si, plus fort que moi, il ne m'eût pas mis à mort.
+
+»Tel est le fait tout au long:
+
+»Le jour que j'ai dit, je fus au bout du pont qui est fort long;
+c'est, on le sait, ce grand pont qui est peu loin du bourg de Saint...
+Saint... oui, de Saint Cloud. Par le temps sec et le grand chaud qu'il
+a fait tout le jour, je me suis mis nu dans l'eau et j'ai pris un bain
+tout près d'un pré plus plein de joncs verds que de bon foin. Je n'y
+fus pas le temps d'un clin d'œil, que je vois non loin de moi, un grand
+loup tout gris, vers le bord du bois. Il ne me fait pas peur. Je sors
+de l'eau, et, crac, d'un tour de main, je me vêts, et je cours à lui à
+grands pas, mon dard à la main et mon cor au cou. Je n'eus pas dit d'un
+ton de voix, clair et très haut: Au loup, au loup! et joint le son de
+mon cor à ces mots, que mon loup me voit, fuit et se met dans les blés.
+La peur qu'il a fait qu'il ne voit pas un gros tronc, à fleur du sol,
+qui le fait choir au fond d'un grand trou. Quand je le vois à bas au
+fond de ce trou: Tant mieux, dis-je à part moi, je le tiens. Je mets
+mes gants à mes deux mains de peur de ses dents, puis je fonds sur lui,
+et je le prends par le cou, par le poil, par les reins, par tous les
+bouts; et, tout grand, tout gros, tout fort qu'il est, je le tiens sur
+le sol, puis du bras droit, d'un seul coup de mon dard qui va droit au
+cœur, je le mets sur le champ à mort.
+
+»Quand je vois qu'il est mort et bien mort, je le prends, je sors du
+trou, je le mets sur mon dos, je vais au bourg, et je le fais voir à
+tous ceux qui sont là. Le bruit en court dans tous les lieux qui ne
+sont pas loin du dit bourg, et l'on vient pour le voir: Tiens, dit-on,
+c'est un loup qu'il a pris sans vert et mis à bas; oui, c'est bien un
+loup! Puis tous en chœur: Bien, très-bien! et l'on me met dans la main
+des sous, des dix sous, des vingt sous; et dans mon sac, du lard, du
+bœuf, du veau, du sel, du pain bis, du pain blanc et un broc de vin. Ce
+qui fait voir que j'ai fait un beau coup et de plus un bel et bon gain,
+tant on est sûr qu'un loup de moins sur le sol d'un bourg fait plus de
+bien, qu'un rat de plus dans un champ de bled n'y fait de mal.
+
+»Mais les gens qui dans ces lieux, ont soin des bois, des daims et des
+cerfs du Roi, m'ont fait un tour qui n'est pas bien, un vrai tour de
+chien. Ils ont mis un des leurs au guet dans l'un des coins du bois,
+pour voir si c'est bien un loup que j'ai pris, ou si ce n'est pas un
+cerf ou un daim. L'un d'eux, un vrai gueux, qui ne voit pas trop clair,
+car il n'a qu'un œil, ne croit-il pas que c'est un daim? et il me dit
+d'un ton dur: Qu'as-tu-là? je crois que c'est un daim.--Un daim! es-tu
+fou? Tu ne vois pas que c'est un loup?--Non, je te dis; c'est un daim;
+rends-le, ou je te....--Mais, sot que tu es, vois donc ses yeux, son
+nez, son poil; tout est d'un loup, et point du tout d'un daim.--Ça
+n'est pas vrai; je te dis que c'est un daim: je n'ai qu'un œil, mais il
+est bon.
+
+»Moi, qui suis franc et de nom et de fait, et de plus fort doux, je
+fais voir, sans bruit, à tous ceux qui sont près du bois, que ce qu'il
+dit est faux; que c'est un loup et que ce n'est pas plus un daim qu'un
+rat ou un cerf. Je le lui mets sous les yeux, sous la main; il le voit,
+il le prend, il le tient, je crois qu'il se rend et que tout est à sa
+fin. Point du tout, ce vrai gueux, plus sec, plus vif, plus prompt
+qu'un vieux coq, me prend par le bras; puis, pan! d'un grand coup de
+poing, il me rompt six dents et me met tout en sang. Moi, qui ne suis
+pas mou, je prends mon cœur de lion, je mets à bas mon cor et mon dard,
+puis à coups de pied, à coups de poing, je chois sur mon fou, je le
+tiens par les mains, je lui tords les doigts, les bras, le cou, je lui
+mords si fort le nez qu'il en sort plus de sang que d'un bœuf qu'on
+met à mort. S'il ne sent pas ses torts, il sent fort bien les coups et
+fait à son tour plus fort que n'a fui le loup. Dans sa peur, il fait
+de grands cris, et se plaint à tous ceux qu'il voit, de ce qu'il a eu
+plus de cent coups sur son bon œil, sur le dos, sur les reins, bref sur
+tout le corps. On en rit, puis on lui dit: C'est bien fait, tant pis
+pour toi; tu n'as que ce qui t'est bien dû. Tu prends un loup pour un
+daim; mais, sot que tu es, ne sais-tu pas qu'un daim a un bois au front
+et que le loup n'en a pas; puis pour çà, tu bats les gens! tu as eu ton
+tour; oui, c'est bien fait et très bien fait.
+
+«Quand ce fou voit que nul ne le plaint, et que tous les torts sont de
+lui, il se rend au bourg, seul, d'un pas lent et peu sûr; il y prend
+deux grands brocs d'un bon vin blanc, clair, vif et fort; il les boit
+à longs traits, puis se met au lit et y dort en vrai porc. Est-il vif,
+est-il mort? c'est ce que je ne sais pas; onc ne l'ai vu.»
+
+J'en suis à la fin; bon soir, mon cher; j'ai mis sous tes yeux le fait
+de mon duc, de mon loup, de mon fou; c'est, je crois, tout ce que tu
+veux de moi.
+
+Je suis tout à toi,
+_Jean-Pic-Roch-Luc-Paul_
+SYNALLAGMATIMONOSYLLABOBIOGRAPHUS.
+
+
+VII.
+
+DE LA FATALITÉ ATTACHÉE A CERTAINS PERSONNAGES
+
+DONT LES NOMS COMMENCENT ET FINISSENT PAR LA MÊME LETTRE.
+
+L'histoire offre quelquefois de singuliers rapprochements; celui qui
+fait l'objet de cet article est du nombre. On a remarqué que la plupart
+des personnages vraiment historiques, dont le nom commence et finit par
+la même lettre, ont eu une existence malheureuse et souvent une fin
+tragique. Voici une petite série chronologique de quelques-uns de ces
+noms que nous avons réunis comme preuve de cette observation.
+
+
+AVANT JÉSUS-CHRIST.
+
+Vers l'an 1670, SÉMIRAMIS, Assyrienne, après un règne de
+quarante-deux ans, rempli de merveilles plus fabuleuses qu'historiques,
+est tuée, dit-on, par son fils Ninyas, dans le tombeau de Ninus son
+mari. D'autres prétendent qu'un beau jour elle se déroba à la vue des
+hommes dans l'espoir de jouir bientôt des honneurs divins; et qu'en
+effet, après sa mort, elle fut honorée comme une divinité, sous la
+forme d'une colombe. Dans ce dernier cas, elle aurait moins de droit à
+figurer dans notre liste.
+
+ * * * * *
+
+L'an 626, SARACUS, roi de Ninive, est tué au siége de cette
+ville attaquée par les troupes réunies de Cyaxare, roi des Mèdes, et de
+Nabopolassar, roi de Babylone. C'est ce même Nabopolassar qui, général
+des armées de Saracus, alors roi d'Assyrie, en 648, s'était révolté
+contre lui, et emparé de la partie de l'empire assyrien dont Babylone
+était la capitale et sur laquelle il a régné 21 ans. Il faut dire que
+Saracus, successeur de Saosduchin (le Nabuchodonosor de l'Ecriture
+Sainte), s'était rendu méprisable aux yeux de ses sujets par sa
+mollesse et le peu de soin qu'il prenait de son empire.
+
+ * * * * *
+
+En 524, SMERDIS, fils cadet de Cyrus, roi de Perse, fut
+tué par ordre de Cambyse, son frère aîné, qui occupait le trône
+après Cyrus. Prexaspe, favori du Roi, fut chargé de cet assassinat.
+Cambyse survécut très-peu de temps à ce crime, car il mourut en 523
+d'une blessure qu'il se fit à la cuisse avec son épée en montant à
+cheval[53]. Il laissa la réputation d'un tyran furieux; il avait tué,
+d'un coup de pied dans le ventre, Méroé sa sœur, devenue sa femme et
+qui était enceinte.
+
+[Note 53: C'est lui qui, portant la guerre en Egypte, et ne pouvant
+s'en ouvrir l'entrée qu'en se rendant maître de Peluse, plaça pendant
+l'assaut, au premier rang, des chats, des chiens et d'autres animaux
+que les Egyptiens révéraient comme sacrés. Les assiégés n'osant
+tirer sur leurs dieux, ce stratagème ouvrit la porte de la ville aux
+assiégeants. C'est encore ce prince qui, arrivant à Memphis, fit
+massacrer tous les prêtres du dieu Apis, et tua lui-même d'un coup de
+poignard le dieu, qui, comme on le sait, était un superbe bœuf, dont
+sans doute l'excellent filet fut le régal de l'impie apiscide.]
+
+Aussitôt après l'assassinat de SMERDIS, parut un faussaire,
+qui, ressemblant au défunt, prit son nom, trompa le peuple, et
+s'empara de l'autorité, pendant que Cambyse était encore en Egypte.
+Celui-ci pressa son retour pour punir l'usurpateur, mais il mourut
+dans l'intervalle. Le faux SMERDIS n'y gagna pas beaucoup;
+car ayant été reconnu par Phédime, fille d'Otane, pour un mage (à ses
+oreilles coupées), il fut massacré par sept seigneurs de sa Cour dans
+le huitième mois de son usurpation.
+
+ * * * * *
+
+Vers 479, SCOPAS, célèbre athlète grec, avait été vainqueur
+au pugilat; il fit marché avec le poète Simonide pour que celui-ci
+célébrât cette victoire dans une pièce de vers. La pièce terminée,
+Scopas ne voulut plus payer que la moitié du prix convenu, et renvoya
+pour l'autre moitié aux Tyndarides, c'est-à-dire à Castor et Pollux,
+qui, ayant été mentionnés dans la pièce, devaient, selon lui, leur
+portion du prix. Cette insigne mauvaise foi reçut, dit-on, bientôt sa
+récompense. L'athlète donna un grand festin auquel assistait Simonide.
+Comme on était à table, un esclave vint avertir le poète que deux
+hommes couverts de poussière le demandaient à la porte. Simonide sort,
+et à peine est-il hors de la chambre, que le plafond s'écroule, et
+ensevelit sous ses décombres Scopas et tous les convives. On ne faisait
+aucun doute en Grèce que les deux voyageurs ne fussent Castor et
+Pollux. Aussi le surnom de favori des Dieux resta à Simonide.
+
+ * * * * *
+
+L'an 285, SELEUCUS, l'un des successeurs d'Alexandre, et
+premier roi de Séleucie, fut tué d'un coup de poignard que Ceraunus,
+qui l'accompagnait, lui donna dans le dos. Il était âgé de 63 ans et en
+avait régné 32.
+
+ * * * * *
+
+En 225, SELEUCUS II, dit Callinicus, roi de Séleucie, mourut
+prisonnier d'Arsace, par suite d'une chute de cheval, après 21 ans de
+règne.
+
+ * * * * *
+
+En 223, SELEUCUS III, dit Ceraunus, fils du précédent,
+troisième roi de Séleucie, fut empoisonné par ses premiers officiers,
+dans la troisième année de son règne.
+
+ * * * * *
+
+En 196, SCOPAS, d'abord général des Etoliens, puis des troupes
+de Ptolémée-Epiphane, roi d'Egypte, conspira contre ce prince et fut
+condamné au dernier supplice avec tous ses complices.
+
+ * * * * *
+
+En 176, SELEUCUS IV, dit Philopator, mourut aussi empoisonné
+par Héliodore, après avoir régné onze ans.
+
+ * * * * *
+
+En 93, SELEUCUS, dit Nicator, également roi de Séleucie, meurt
+à Mopsueste, ville de Cilicie. Il fut brûlé dans sa maison par les
+habitants soulevés contre lui. Son règne a été de peu de durée, sept
+mois en tout.
+
+ * * * * *
+
+En 71, SPARTACUS, gladiateur, puis célèbre par les victoires
+qu'il remporta sur les Romains dans la guerre des esclaves révoltés
+qu'il commandait, finit par succomber à la bataille du Silare où il
+tomba percé de coups sur un monceau d'ennemis qu'il avait immolés.
+Avant le combat, il avait tué son cheval à la tête de l'armée, disant
+que s'il était vainqueur il ne manquerait pas de chevaux, et que s'il
+était vaincu il n'en avait pas besoin. Il s'était rendu très-redoutable
+aux Romains par les victoires qu'il avait d'abord remportées sur les
+deux préteurs Vatinius Glaber et P. Valerius, et ensuite sur les deux
+consuls Gellius et Lentulus; mais Crassus qui, dans le principe,
+désespérait de le vaincre, parvint enfin à gagner sur les bords du
+Silare une victoire qui mit fin aux jours de Spartacus et à la guerre
+des esclaves. Ce chef de révoltés était doué d'un grand courage, mais à
+l'héroïsme il joignait la férocité.
+
+ * * * * *
+
+En 55, SELEUCUS, surnommé Cybiosactes, fils d'Antiochus
+Eusèbe et de Cléopâtre-Séléné, fut le dernier prince de la race
+des Séleucides; ayant accepté la couronne d'Egypte et la main de
+Cléopâtre, il fut étranglé par ordre de cette princesse, à cause de
+ses inclinations basses et de son excessive passion pour l'argent.
+C'est lui qui s'empressa de faire mettre le corps d'Alexandre dans un
+cercueil de verre, pour se saisir de celui d'or massif où il avait
+reposé jusqu'alors.
+
+ * * * * *
+
+En 52, Mort de SCAURUS, si connu par le luxe incroyable des
+jeux qu'étant édile, il donna au peuple romain. Il a eu une vie assez
+orageuse; accusé de concussion et de vexations, il fut défendu par
+Cicéron dans une des causes les plus éclatantes qu'ait plaidées cet
+orateur; aussi Scaurus fut-il absous quoiqu'il ne le méritât guère;
+mais par la suite, accusé de brigues, il succomba et fut condamné, l'an
+700 de R., sans que personne voulût s'intéresser pour lui. Il était
+fils de M. Emilius Scaurus, prince du sénat.
+
+ * * * * *
+
+En 43, SEIUS (_Cnæus_), sénateur romain, fut mis à mort
+par l'ordre de Marc-Antoine.
+
+Ce Romain laissa dans sa succession un superbe cheval qui était d'une
+force et d'une beauté si extraordinaires qu'on le disait de la race
+des fameux chevaux de Diomède, qui furent tués par Hercule; mais une
+singulière fatalité fut attachée à sa possession: tous ceux à qui il
+a appartenu, depuis Seius, sont morts également de mort tragique:
+Dolabella, qui l'eut après Seius, fut tué dans les guerres civiles;
+Cassius, à qui il passa ensuite, se fit ôter la vie par un esclave;
+et Marc-Antoine, son dernier possesseur, se tua après la bataille
+d'Actium; aussi par la suite le nom de ce cheval, _equus Seianus_,
+passa en proverbe pour désigner ceux qui étaient en butte aux coups de
+la fortune et qui finissaient malheureusement: «_Il a_, disait-on,
+_le cheval de Seius._»
+
+
+DEPUIS JÉSUS-CHRIST.
+
+L'an 31, SEJANUS (Ælius), ministre et favori de Tibère, est
+étranglé par ordre de son maître.
+
+ * * * * *
+
+En 43, ABIA, roi d'Arabie, étant entré dans une conspiration
+contre Izate, roi d'Adiabène, se tue au moment où l'on allait le faire
+prisonnier.
+
+ * * * * *
+
+En 68, NÉRON (L. Domitius), ce monstre couronné, souillé de
+tous les vices et de tous les crimes, se poignarde pour échapper au
+supplice de la roche Tarpéienne.
+
+ * * * * *
+
+En 79, SABINUS, prince gaulois, caché si long-temps dans les
+environs de Langres, nourri par les soins de sa digne Eponine, au fond
+d'une caverne, est condamné à mort et exécuté par ordre de Vespasien,
+pour s'être fait proclamer César par ses soldats, neuf ans auparavant,
+dans le moment que Vespasien venait d'être salué empereur.
+
+ * * * * *
+
+En 211, SEPTIMIUS SEVERUS, empereur, cruel persécuteur des
+chrétiens, après avoir échappé aux poignards de Caracalla, est réduit
+à se faire mourir. Une indigestion fut l'instrument de mort qu'il
+préféra.
+
+ * * * * *
+
+En 255, SEVERUS (_Alexander_), empereur, successeur
+d'Héliogabale, l'an 222, fut massacré, à l'âge de vingt-six ans, par
+ses soldats, que le barbare Maximin, comblé de ses faveurs, avait
+excités à la révolte.
+
+ * * * * *
+
+En 257, le pape ETIENNE (STEPHANUS), élu en mars 253,
+reçut la couronne du martyre sous Valérien.
+
+ * * * * *
+
+En 258, SEXTUS II, successeur d'Etienne, eut également la
+palme du martyre sous le même empereur. Cette persécution est la
+huitième; elle dura quarante-deux mois.
+
+ * * * * *
+
+En 507, l'empereur SEVERUS (Flavius Valerius) périt de mort
+violente par ordre de Maximin Hercule. Il fut étranglé selon les uns;
+d'autres prétendent qu'on lui permit de s'ouvrir les veines.
+
+ * * * * *
+
+En 453, ATTILA, surnommé le _fléau de Dieu_, mourut d'une
+hémorragie à Strasbourg, en retournant dans ses états.
+
+ * * * * *
+
+En 584, CHILPÉRIC, digne époux de la cruelle Frédégonde, est
+assassiné à Chelles. Grégoire de Tours l'appelle l'Hérode, le Néron de
+la France.
+
+ * * * * *
+
+En 619, le patrice ELEUTHÈRE, exarque de Ravenne, ayant voulu
+se faire couronner empereur, est massacré par son armée sur la route de
+Ravenne à Rome.
+
+ * * * * *
+
+En 673, CHILDÉRIC II, roi d'Austrasie, est assassiné, à l'âge
+de 24 ans, par Bodilon, jeune seigneur qu'il avait fait fouetter. La
+reine Blichilde, qui était enceinte, est également égorgée par ce
+Bodilon.
+
+ * * * * *
+
+En 708, le pape SISINNIUS, mourut subitement le 18 janvier,
+après vingt jours de règne.
+
+ * * * * *
+
+En 752, CHILDÉRIC III, est déposé, rasé et renfermé dans
+le monastère de Saint-Bertin à Saint-Omer, où il mourut en 755. Il
+eut pour successeur Pepin-le-Bref, maire du palais de Neustrie et de
+Bourgogne depuis 741, de toute la monarchie en 747, et proclamé roi des
+Français dans l'assemblée tenue à Soissons au mois de mars 742.
+
+ * * * * *
+
+En 755, ABDALLA, le premier des Khalyfes Abbassides, fut
+tué dans l'Irâc, par ordre de Mansour. C'était un prince d'un grand
+courage, mais d'une cruauté plus grande encore. Ayant vaincu les
+Ommiades, plusieurs princes de cette maison vinrent se soumettre; se
+fiant à son serment, ils se rendent à un grand festin auquel il les
+invite; mais à peine ont-ils pris place, qu'ils sont égorgés par des
+assassins. Aussitôt des tapis sont étendus sur les cadavres qui servent
+de tables aux meurtriers. ABDALLA ne respecta pas même l'asile
+des morts; il fit ouvrir à Damas le tombeau des Ommiades, et le corps
+du Khalyfe Héchâm ayant été trouvé intact, il le fit mettre en croix,
+ensuite le fit brûler, et ses cendres furent jetées au vent.
+
+ * * * * *
+
+En 824, EUGÈNE II, fut élu pape, mais son élection fut
+troublée par l'ordination d'un antipape nommé Zizime, soutenu par la
+noblesse. Cela causa du trouble; il fut apaisé par l'empereur Lothaire
+qui vint à Rome. Pendant son séjour dans cette capitale, ce prince
+réclama plusieurs terres injustement confisquées au profit de l'Eglise,
+et en ordonna la restitution; Eugène y consentit. Ce pape n'a occupé le
+trône pontifical que pendant trois ans; il est mort au mois d'août 827.
+On lui attribue l'établissement de l'épreuve par l'eau froide, dont
+le P. Mabillon a donné l'explication dans ses _Vet. Analect._,
+Parisiis, 1723, _in-fol._
+
+ * * * * *
+
+En 897, le pape ETIENNE VI, qui pendant son court pontificat
+avait exercé de grandes violences, fut jeté dans une obscure prison,
+chargé de fers, puis étranglé. Il a régné à peine 14 mois.
+
+ * * * * *
+
+En 911, SERGIUS III, pape de 904 à 911, ne parvint au
+Saint-Siége qu'après beaucoup de peines et de traverses. Dès 898, à la
+mort de Théodore II, il avait eu une partie des suffrages des Romains;
+mais il fut obligé de fuir en Toscane où il resta caché jusqu'en
+904, qu'il revint à Rome. Il y fut nommé en place de Christophe
+qu'il chassa, et ce Christophe avait lui-même chassé Léon V, son
+prédécesseur. Sergius III a occupé le trône pontifical pendant sept
+ans; Frodoard a fait l'éloge de son gouvernement; mais le satirique
+Liutprand, suivi par Baronius, est le seul ancien qui l'accuse d'un
+commerce coupable avec la fameuse Marozie. (V. l'_Art de vérifier les
+Dates_, _in-8º_, tom. III, p. 315.)
+
+ * * * * *
+
+En 981, OTTO II, dit le Sanguinaire, empereur d'Occident, se
+rend à Rome et fait préparer au Vatican un festin somptueux auquel
+il invite les grands seigneurs, les magistrats et les députés des
+villes d'Italie. A peine est-on à table, qu'une troupe de gens armés
+entre brusquement dans la salle, se jette sur ceux dont les noms
+sont inscrits sur une liste de proscription, les traîne dehors et
+les égorge. Deux ans après (le 7 décembre 983), Otto meurt à Rome,
+empoisonné, dit-on, après avoir régné dix ans, et avoir commis beaucoup
+d'autres cruautés[54].
+
+[Note 54: OTTO, son père, dit le Grand, qui a régné de
+936 à 973, était très-sévère, mais pas aussi cruel que son fils. Les
+Romains ayant enfermé le pape Jean XIII au château Saint-Ange, puis
+l'ayant chassé de Rome, Otto le fit réintégrer, et condamna à diverses
+peines et supplices ceux qui avaient pris part à cette révolte. On
+fit grâce de la vie au Préfet de Rome nommé Pierre; mais la punition
+ignominieuse qu'on lui infligea ne fut-elle pas pire que la mort? On
+commença par lui couper la barbe, objet de grande vénération dans ce
+temps; puis on le pendit par les cheveux au cheval de la statue de
+Constantin; ensuite on le mit à rebours sur un âne; on lui attacha une
+outre sur la tête, puis deux autres aux cuisses; et, dans cet état, on
+le promena par la ville, le frappant de verges et l'exposant à toutes
+les railleries et à toutes les insultes de la populace; enfin on le
+jeta dans une prison obscure d'où il ne sortit, après un long séjour,
+que pour être banni loin de Rome.
+
+Cet empereur Otto ne jurait que par sa barbe dont il prenait le plus
+grand soin et qui lui descendait jusqu'à la ceinture.
+
+C'est sous son règne que l'on infligeait différentes peines singulières
+suivant la diversité des états. Le _Harnescar_ était la punition
+de la haute noblesse; elle consistait à porter un chien sur les
+épaules l'espace d'une ou deux lieues; la petite noblesse était
+condamnée à porter une selle de cheval; le clergé, un gros missel; et
+la bourgeoisie une charrue, mais toujours à pareille distance. Ces
+détails ne me sont parvenus qu'après la publication de _La Selle
+chevalière_, Dijon, 1836, _in-8º_.]
+
+En 1071, EUDOXIE, impératrice d'Orient, fut réléguée par Jean
+Ducas, dans un couvent où elle termina ses jours vers 1097. C'était une
+femme savante; elle fit une espèce de dictionnaire intitulé _Ionia
+seu Violarium_, que M. Dansse de Villoison a publié avec des
+notes et des dissertations curieuses, dans le premier volume de ses
+_Anecdota græca_, Venetiis, 1781, _2 vol. in-4º_. Ce traité
+d'Eudoxie, relatif aux généalogies des Dieux, des héros et héroïnes,
+renferme tout ce que l'on a dit de plus curieux sur le paganisme.
+
+ * * * * *
+
+En 1147, le Pape EUGÈNE III, élève de S. Bernard, eut un
+pontificat très-orageux. Trois fois, il fut obligé de quitter Rome;
+il se retira en France, l'asile ordinaire des Papes et des Princes
+persécutés. Il séjourna à Cluny, à Dijon, où le roi Louis-le-Jeune vint
+au devant de lui; à Citeaux, à Paris, à Châlons-sur-Marne, à Verdun,
+etc.; enfin il rentra à Rome en 1152, et y mourut le 8 juillet 1153.
+
+ * * * * *
+
+En 1154, ROGER, premier roi de Sicile, mourut à l'âge de 58
+ans, après un règne très-agité; il attira sur l'Italie le fléau des
+guerres qu'y firent les empereurs d'Orient et d'Occident qu'il avait
+provoqués.
+
+ * * * * *
+
+En 1265, NAPOLÉON della Torre, se fit proclamer Seigneur de
+Milan. Après s'être déclaré contre les nobles et en avoir fait périr
+plusieurs, il fut fait prisonnier avec Mosca son fils, par l'archevêque
+Otto Visconti, en 1276; puis, dépouillé de son titre, il mourut en
+prison en 1283.
+
+ * * * * *
+
+En 1439, EUGÈNE IV, élu pape le 3 mars 1431, fut déposé par le
+concile de Bâle, qui nomma en sa place Amédée, Duc de Savoie. Eugène ne
+vit point la fin de ce schisme et mourut le 23 février 1447, après un
+pontificat fort orageux.
+
+ * * * * *
+
+Vers 1570, mourut SARTORIUS, savant Hollandais, né à
+Amsterdam vers le commencement du XVIe siècle; il possédait
+et enseignait les langues latine, grecque et hébraïque. Ses opinions
+religieuses lui attirèrent des persécutions; il embrassa la Réforme
+vers 1558 et devint ministre évangélique à Delft et à Noordwick: il
+passe pour un des premiers restaurateurs de la langue hollandaise. Il
+s'est fait à lui-même cette épitaphe:
+
+ Hac ego sum tumulatus humo Sartorius, ortum
+ Cui primum tellus Amsterodama dedit.
+ Ingenium colui variè, docuique juventam
+ Omnigenas artes, quippe triglottos eram.
+ Sed postquam virtus, duris exercita fatis,
+ Destituit corpus, spiritus astra tenet.
+
+Ce savant n'est connu que sous le nom de Sartorius; mais son nom de
+famille était Jean Schneider. Hadrien Junius a dit de lui qu'il était
+sorti plus de savants de son école que de héros du cheval de Troie.
+
+ * * * * *
+
+En 1590, le Pape SIXTUS V (Sixte-Quint) mourut très-peu
+regretté des Romains à cause de son excessive sévérité qui allait
+parfois jusqu'à la cruauté, et des grands impôts dont il accablait le
+peuple. Aussi, après sa mort, le peuple se vengea en brisant la statue
+qu'on lui avait érigée de son vivant; et le sénat décréta qu'il ne
+serait plus érigé de statues à aucun pape durant sa vie.
+
+ * * * * *
+
+En 1704, STANISLAS Leczinski est élu roi de Pologne, en
+place de Frédéric-Auguste déposé; mais par suite des troubles qui
+agitèrent le royaume, et du rétablissement de Frédéric-Auguste,
+STANISLAS fut obligé de fuir et de quitter ses Etats en
+1710. Elu une seconde fois en 1733, il abdiqua trois ans après, en
+1736, et se retira en France au mois de juin de la même année. Il
+fut reconnu duc de Lorraine et de Bar en 1737. Sa fille unique,
+Marie-Charlotte-Sophie-Félicité Leczinska avait été mariée à Louis XV
+le 15 août 1725. STANISLAS périt à Nancy par accident, (le feu
+ayant pris à sa robe de chambre), le 23 février 1766. Il était âgé de
+83 ans.
+
+ * * * * *
+
+En 1820, LOUVEL (Louis-Pierre), employé dans les écuries du
+Roi comme sellier, poignarde le duc de Berry, âgé de 42 ans, à dix
+heures du soir, le 13 février, à la porte de l'opéra, à Paris. Le
+prince ne survit que quelques heures à sa blessure, malgré les soins
+empressés du célèbre Dupuytren. Le misérable assassin est condamné à
+mort par arrêt de la Cour des pairs du 6 juin de la même année 1820, et
+il est exécuté le lendemain 7, à l'âge de 37 ans.
+
+ * * * * *
+
+En 1821, NAPOLÉON Bonaparte, empereur des Français, après un
+règne des plus éclatants, qui a duré dix ans (du 18 mai 1804 au 11
+avril 1814), meurt en exil à l'île Sainte-Hélène, le 5 mai. Il a vécu
+51 ans 8 mois et 20 jours.
+
+ * * * * *
+
+En 1832, NAPOLÉON Bonaparte (François-Charles-Joseph), né de
+l'empereur Napoléon, et de l'archiduchesse Marie-Louise, le 20 mars
+1810, meurt à Schœnbrun le 22 juillet 1832.
+
+
+VIII.
+
+DE QUELQUES MOTS ASSEZ SINGULIERS DANS LEUR DÉCOMPOSITION SUCCESSIVE.
+
+Nous ignorons si toutes les langues pourraient offrir de ces sortes
+de mots; nous nous contenterons pour le moment d'en exposer trois,
+puisés l'un dans la langue latine, le second dans la langue française,
+et le troisième dans la langue grecque. Tous les trois présentent une
+particularité assez remarquable.
+
+Par exemple, le mot latin _AMORE_, (ablatif du substantif
+_AMOR_, qui signifie _amour_[55], _amitié_), si vous le
+privez successivement d'une lettre à gauche, vous donnera quatre mots
+différents exprimant tous les caractères du véritable attachement:
+
+[Note 55: Les Anciens connaissaient ou plutôt désignaient cinq
+degrés par lesquels passe ordinairement l'amour depuis sa naissance
+jusqu'à l'accomplissement de ses vœux, qu'on pourrait peut-être
+appeler son tombeau. Ces cinq degrés sont: 1º _visus_, 2º
+_colloquium_, 3º _tactus_, 4º _connubium_, 5º
+_concubitus_.
+
+Un poète les a compris dans ces deux vers léonins qui renferment de
+plus un petit avertissement.
+
+ Visus et alloquium, tactus, post oscula factum.
+ Ni fugias tactus, vix evitabitur actus.
+
+Il a fallu trois vers à un autre poète pour rendre la même pensée, en
+changeant quelques mots:
+
+ Post visum risus, post risum venit ad usum:
+ Post usum tactus, post tactum venit ad actum:
+ Post actum fructus; post fructum pœnitet acti.
+]
+
+AMORE
+ MORE
+ ORE
+ RE
+
+En effet, l'amour, l'amitié, l'attachement se prouvent
+
+1º _AMORE_, par l'union des sentiments;
+
+2º _MORE_, par la conformité des habitudes, le plaisir
+d'être ensemble;
+
+3º _ORE_, par des protestations d'attachement, des
+discours agréables;
+
+4º _RE_, par les effets, c'est-à-dire par les services
+que l'on se rend mutuellement.
+
+ * * * * *
+
+Le mot français SAVOIR, décomposé de la même manière que le précédent,
+renferme ce qui caractérise l'ambitieux dans ses désirs:
+
+SAVOIR
+ AVOIR
+ VOIR
+ OIR
+ OR
+
+N'est-il pas reconnu que l'ambitieux voudrait tout SAVOIR,
+tout AVOIR, tout VOIR, tout OIR (vieux
+mot français qui signifie _entendre_), et posséder la richesse
+désignée par l'or.
+
+ * * * * *
+
+Le troisième mot emprunté du grec est NAPOLEON. M. de Roquefort
+me le fournit dans son _Dictionnaire étymologique de la langue
+française_. Paris, 1829, 2 vol. _in-8º_, tom. II, p. 121.
+
+«Un tireur d'horoscopes, dit-il, a fait le calcul suivant sur le mot
+NAPOLÉON. Ce nom-propre est composé de deux mots grecs qui signifient
+_Lion du désert_[56]. Ce même mot, ingénieusement combiné,
+présente une phrase qui offre une singulière analogie avec le
+caractère de cet homme extraordinaire:
+
+[Note 56: Nous avons trouvé dans un journal du 25 juin 1838, un
+article qui coïncide avec ces mots _le Lion du désert_: cet
+article est ainsi conçu: «Bonaparte disait que le désert avait toujours
+eu pour lui un attrait particulier, et qu'il ne l'avait jamais traversé
+sans une certaine émotion. On n'en voyait point les bornes, il n'avait
+ni commencement ni fin; c'était l'image de l'immensité, un océan de
+pied ferme. Ce spectacle plaisait à son imagination, et il aimait à
+faire observer que _Napoléon_ veut dire _le lion du désert_.»]
+
+1 NAPOLÉON
+6 APOLÉON
+7 POLÉON
+3 OLÉON
+4 LÉON
+5 ÉON
+2 ON
+
+»En enlevant successivement la première lettre de ce mot et ensuite
+celle de chaque mot restant, on forme six mots grecs dont la traduction
+littérale, dans l'ordre des Nos désignés, est:
+
+»_Napoléon_, _ôn o leôn leôn eon_, _apoleôn poleon_;
+Ναπολεον, ων ο λεων λεων εον, απολεων πολεων, ce qui signifie:
+Napoléon, étant le lion des peuples, allait détruisant les cités.»
+
+
+IX.
+
+DES SIGLES.
+
+On entend par sigles des lettres initiales qui, suivies d'un point,
+et disposées soit isolément, soit avec d'autres, présentent un sens
+lorsqu'on sait ou que l'on devine les mots dont elles sont les
+initiales. Nous allons donner différents exemples de sigles dont la
+signification n'est pas familière à tout le monde.
+
+
+CROIX DE SAINT BENOIT,
+VULGAIREMENT APPELÉE LA CROIX DES SORCIERS.
+
+[Illustration]
+
+Cette croix, entièrement composée, comme on le voit, de sigles ou
+lettres initiales indiquant chacune un mot, a souvent embarrassé les
+amateurs curieux de deviner la signification de ces mots et le sens
+attaché à leur série si bizarrement disposée. C'est ce qui a fait
+appeler très-improprement cette espèce de médaille, la CROIX
+DES SORCIERS, par des gens qui ne l'étaient guère, par ces
+esprits faibles et superstitieux qui, dans les siècles précédents,
+trouvaient de la sorcellerie dans tout ce qu'ils ne comprenaient pas.
+L'explication que nous allons donner de ces lettres, prouvera combien
+on était dans l'erreur en attribuant à l'esprit malin ce qui lui était
+diamétralement opposé.
+
+Commençons par la légende, c'est-à-dire par les lettres insérées dans
+la partie circulaire de cette pièce; chaque groupe de lettres doit être
+interprété ainsi qu'il suit:
+
+IHS.--JESUS HOMINUM SALVATOR.;
+VRS.--VADE RETRÒ SATANA;
+NSMV.--NUNQUAM SUADEAS MIHI VANA;
+SMQL.--SUNT MALA QUÆ LIBAS;
+IVB.--IPSE VENENA BIBAS[57].
+
+[Note 57: Ces deux espèces de vers léonins, ou plutôt ces quatre
+dernières lignes se retrouvent dans une vieille légende ou histoire
+superstitieuse de la construction du Pont-au-Diable à Sens, au
+commencement du XIIIe siècle. Le Diable avait fourni des
+fonds à l'architecte nommé Guinefort, moyennant la cession de son ame,
+marchés assez communs dans ces siècles de lumières. Cependant, ce
+Guinefort, longtemps après, éprouva des remords, et il demanda pardon à
+Dieu et aux Saints. M. le curé de Sens, touché de son repentir, survint
+en étole, avec l'eau bénite; puis chassa le Diable et l'exorcisa en
+prononçant ces paroles qu'il fit répéter au pénitent:
+
+ _Vade retrò, Satana, nunquam suade mihi vana,
+ Sunt mala quæ libas, ipse venena bibas._
+ Retire-toi, Satan, cesse de me tenter,
+ Garde bien ton poison, je n'y veux pas goûter.
+
+Cette anecdote nous est communiquée par l'estimable et savant M. Théod.
+Tarbé, de Sens, qui l'a insérée dans l'un de ses curieux almanachs de
+Sens, année 1837, p. 184-188.]
+
+Voilà pour la légende; passons à la croix dont les lettres placées
+verticalement sur la tige présentent le sens suivant.
+
+CSSML.--CRUX SACRA SIS MIHI LUX.
+
+Celles qui sont sur les croisillons signifient:
+
+NDSMD.--NUNQUAM DÆMON SIS MIHI DUX.
+
+Enfin les lettres qui sont dans le champ de la pièce se rendent ainsi:
+
+CSPB.--CHRISTUS SIT PERPETUÒ BENEDICTUS!
+
+Telle est l'interprétation des lettres composant la croix de
+Saint-Benoît, qui, comme on vient de le voir, n'a rien ni de sorcier,
+ni de diabolique, pas même de poétique, quoiqu'on y trouve la forme de
+quelques mauvais vers léonins.[58]
+
+[Note 58: Cette croix a été dessinée et gravée, mais sans
+explication, dans les _Epistolæ itinerariæ_, de Bruckman,
+_Wolfenbutel_, 1742, 1749 et 1756, 3 parties en 1 vol. in-4º,
+avec beaucoup de fig. dont quelques-unes sont singulières. Deux
+autres croix plus riches et plus grandes y sont encore gravées. Voy.
+CENTURIA III. _Epist. itin._ 47, p. 548, _tab._ XIV,
+_tab._ XVI et _tab._ XV.]
+
+Les trois premières lettres dont nous avons parlé, IHS, qui sont
+rendues par JESUS HOMINUM SALVATOR, ont encore une autre
+interprétation, mais c'est lorsqu'elles forment le monogramme suivant:
+
+ †
+IHS
+ V
+
+Alors elles expriment l'inscription portée sur le labarum de
+Constantin, et qui signifiait IN HOC SIGNO VINCES. «Vous
+vaincrez par ce signe.» Mais ce n'est qu'une traduction latine de la
+véritable inscription du labarum; car dans le prodige qui arriva sous
+Constantin allant combattre Maxence l'an 311, ce prince vit dans les
+airs une croix avec ces mots grecs: ΕΝ ΤΟΥΤΩ ΝΙΚΑ, c'est-à-dire, sois
+vainqueur par ce signe.
+
+
+DU MOT _SALIGIA_,
+
+OU
+
+SIGLES SUR LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
+
+Ce mot créé dans le XVIe siècle, est composé des initiales
+des sept péchés capitaux, exprimés en latin; sur quoi Antoine,
+archevêque de Florence, a fait ce vers léonin:
+
+ Ut tibi sit vita, semper SALIGIA vita.
+
+Le P. Crespet, religieux célestin de Paris, dans son _Jardin de
+plaisir et récréation spirituelle_, Paris, 1602, in-8º, dit, p.
+401, que «sept diables sont députés pour présider à chacun péché
+mortel.» On en va voir le nom dans le petit tableau suivant, où chaque
+lettre du mot SALIGIA se trouve être l'initiale d'un péché
+capital:
+
+S UPERBIA L'orgueil, présidé par LIVIATHAM.
+A VARITIA L'avarice par MAMMON.
+L UXURIA La luxure par ASMODÉE.
+I RA La colère par ABEDEDON.
+G ULA La gourmandise par BEHEMOTH.
+I NVIDIA L'envie par SATHAN.
+A CEDIA La paresse par LUCIFER.
+
+Dans un vieux bouquin sans date, intitulé _Articuli fidei_, et
+imprimé chez Michel Lenoir, en goth., nous trouvons les mêmes sept
+péchés mortels, comparés aux sept animaux avec lesquels on leur croit
+de l'affinité, et ensuite les sept vertus qui leur sont opposées. Voici
+le tableau, copié textuellement, à part l'ordre des péchés que nous
+changeons pour les faire rapporter au mot SALIGIA.
+
+ _Quibus comparantur._ _Quibus contrariantur._
+
+S UPERBIA leoni. S UPERBIA humilitati.
+A VARITIA camelo. A VARITIA largitati.
+L UXURIA hirco. L UXURIA castitati.
+I RA. lupo. I RA patientie. (_Sic_).
+G ULA urso vel porco. G ULA sobrietati.
+I NVIDIA cani. I NVIDIA pietati.
+A CEDIA asino. A CEDIA diligentie. (_Sic_).
+
+On trouve aussi dans les vieux _livres d'Heures_, imprimés vers le
+commencement du XVIe siècle, des vignettes au nombre de sept,
+où sont représentées sous la figure de femmes les vertus combattant les
+vices. Chaque vertu, armée de toutes pièces, montée sur un très-beau
+cheval, terrasse chaque péché capital, représenté aussi par une
+femme et monté sur l'animal dont il est l'emblême. Ainsi, dans des
+_Heures_, imprimées chez Sim. Vostre, en 1518, gr. _in-8º_,
+on voit les légendes suivantes inscrites dans chaque vignette,
+au-dessus de la tête des deux femmes combattant:
+
+1º «HUMILITÉ TRÉBUCHE ORGUEIL, montée sur un lion.
+
+2º »CHASTETÉ TRÉBUCHE PAILLARDISE (_sic_), montée sur un
+bouc.
+
+3º »CHARITÉ TRÉBUCHE ENVYE, montée sur un chien.
+
+4º »PATIENSE (_sic_) TRÉBUCHE YRE
+(_colère_), montée sur un ours.
+
+5º »DILIGENSE TRÉBUCHE PARESSE, montée sur un âne.
+
+6º »LARGESSE TRÉBUCHE AVARICE, montée sur un singe.
+
+7º »SOBRIÉTÉ TRÉBUCHE GLOUTONIE, Montée sur un porc.
+
+On voit qu'il y a différence dans l'ordre des péchés et dans la
+nomenclature des animaux. Ici la colère est montée sur un ours au lieu
+de l'être sur un loup; et l'avarice est sur un singe, au lieu d'être
+sur un chameau, comme dans le précédent tableau.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque l'Oreste de Voltaire parut pour la première fois, le 12 février
+1750, l'affluence fut grande à la représentation, et l'on mit sur les
+contremarques des billets du parterre, les lettres suivantes:
+
+O. T. P.
+ Q.
+M. U. D.
+
+Omne Tulit Punctum Qui Miscuit Utile Dulci.
+
+Un mauvais plaisant interpréta ces sigles de la manière suivante:
+
+Oreste, Tragédie Pitoyable, Que Monsieur Voltaire Donne.
+
+Puisqu'il est ici question de l'une des tragédies de Voltaire, nous
+en citerons une autre du même auteur; c'est _Zaïre_, dont il a
+retranché quatre vers qui ont été retrouvés, en 1792, dans un manuscrit
+qui était parmi les papiers déposés dans les bureaux de la police à
+Paris. Ces quatre vers faisaient partie de la troisième scène du second
+acte, vers le milieu, à l'endroit où le vieux Lusignan implore Dieu
+après avoir reconnu sa fille:
+
+ Ne m'abandonnez pas, Dieu qui voyez mes larmes!
+ »Et toi, cher instrument du salut des mortels,
+ »Gage auguste du Dieu vivant sur nos autels,
+ »Bois rougi de son sang, relique incorruptible,
+ »Croix sur qui s'accomplit ce mystère terrible,
+ Dieu mort sur cette croix et qui revis pour nous,
+ Parle, achève, ô mon Dieu, ce sont là de tes coups.
+
+Les quatre vers précédés de guillemets, sont ceux qui ont été
+retranchés.
+
+
+AFFICHE VÉNITIENNE.
+
+Dans le siècle dernier, on placarda clandestinement à la porte du Sénat
+de Venise une affiche qui ne contenait que ces neuf sigles:
+
+P. P. P.
+J. J. J.
+R. R. R.
+
+On conçoit aisément que l'inquisition d'état, toujours si susceptible,
+et sans doute composée alors de jeunes sénateurs, prit l'éveil, et,
+ne pouvant deviner le mot de l'énigme, promit ample récompense à
+celui qui le donnerait et qui ferait connaître l'auteur de la pièce.
+L'explication ne se fit pas attendre; le lendemain, une nouvelle
+affiche porta:
+
+PRUDENTIA PATRUM PERIIT,
+JMPRUDENTIA JUVENUM JMPERAT,
+RESPUBLICA RECENS RUIT.
+
+_Gratis._
+
+Les sénateurs ont-ils profité de cette leçon gratuite? c'est ce que
+l'histoire ne dit pas.
+
+Il existe dans un vieux recueil d'inscriptions, un distique qui
+pourrait bien avoir quelque rapport avec l'affiche précédente; il est
+ainsi conçu:
+
+ Defunctis patribus, successit prava juventus,
+ Cujus consilio quæ valuêre ruunt.
+
+Ce distique est précédé d'un autre que l'on dit avoir été gravé sur les
+portes de la cathédrale de Breslaw; le voici:
+
+ Quas sacras ædes pietas construxit avorum,
+ Has nunc hæredes invadunt more luporum.
+
+Il paraît que les auteurs de ces méchants quolibets en voulaient à la
+jeunesse de leur temps; c'était au XVIe siècle; et comme il
+n'y a rien de nouveau sous le soleil, nous retrouvons au temps présent
+des gens chagrins qui, le sourire ironique sur les lèvres, s'avisent
+aussi de nous parler de la jeunesse avec une irrévérence à peu près
+égale à celle de ces anciens. Nous sommes bien aise de profiter de
+cette occasion pour dénoncer à nos lecteurs un pitoyable article
+inséré, il y a quelque temps, dans la _Bibliothèque de Genève_,
+sous le titre suivant: DES ADOLESCENS _de notre époque,
+comme gros d'avenir_. Nous nous bornons à un petit extrait, car, en
+fait de sottises, les plus courtes sont les meilleures.
+
+«Dans l'heureux siècle où nous vivons, dit ce mauvais plaisant, il y a
+des hommes de quinze ans, mais il n'y a plus d'adolescens. On passe
+de plein saut de l'enfance à l'âge mur, de la toupie à la gazette, du
+rudiment à la science infuse. Avant la première barbe, l'esprit est
+fait, parfait, il n'hésite plus; il a son idée fixe sur les choses,
+les hommes, les principes, les systêmes. Le cœur est froid, blasé, vu
+qu'il se connoît et se domine. On en remontre aux autres, et surtout
+à son père qui se fait vieux. Aussi il résulte de ce nouvel ordre de
+choses des principes vrais, justes, invariables, dont on ne doit plus
+s'écarter; les voici:
+
+«L'expérience est une chose inutile.
+
+»Le commerce des hommes et l'observation n'apprennent rien.
+
+»Dans ce siècle de lumières, les lumières sont infuses à la jeunesse.
+
+»L'âge où les passions sont dans toute leur effervescence, est
+naturellement celui où la raison domine.
+
+»Le point culminant du bon sens et du jugement se rencontre
+nécessairement entre vingt et vingt-cinq ans, et rarement au-dessus.
+Passé cet âge, la société n'est plus composée que d'hommes usés et
+parfaitement désignés par ces judicieuses qualifications: à vingt ans,
+homme fait;--à vingt-cinq ans, maturité complète;--à trente ans, faux
+toupet;--à quarante ans, perruque;--à cinquante ans, ganache[59];--à
+soixante ans, momie;--à soixante et dix ans, fossile, outre-tombe,
+néant.»
+
+[Note 59: Ce mot, dans son vrai sens, signifie mâchoire inférieure
+du cheval. Et comme cette mâchoire est assez grosse, on a appliqué
+familièrement ce mot à ceux qui ont l'esprit ou le parler pédant et
+lourd. Borel dérive ganache de _gena_, joue; mais il vient de
+l'italien _ganascia_, ou de l'espagnol _ganassa_.]
+
+En 1835, un poète tourangeau ne s'est-il pas avisé d'exprimer la même
+pensée et d'enchâsser les mêmes dénominations dans une pièce de vers
+intitulée LE SEPTUAGÉNAIRE, _ou le chant du Cygne_! Nous
+ne citerons que la tirade où ces dénominations se trouvent:
+
+ .......
+ «D'après nos grands faiseurs, on est homme à quinze ans;
+ A vingt, par son mérite et son expérience,
+ On appartient à cette jeune France
+ Qui seule fait autorité:
+ A vingt-cinq ans on est dans sa maturité,
+ A trente, faux-toupet; à quarante, perruque,
+ Et relégué dans la classe caduque;
+ A cinquante, momie, ou fossile, ou néant[60].»
+ .......
+
+[Note 60: Extrait des ANNALES _de la Société
+d'agriculture, des Sciences, Arts et Belles-Lettres
+d'Indre-et-Loire_, tom. XV, 1835, _in-8º_, pp. 160-164.]
+
+
+Les cinq P.
+
+Toute jeune personne que l'on recherche en mariage sera suffisamment
+dotée, si elle a ces cinq P en partage.
+
+ Sit Pia, sit Prudens, Pulchra, Pudica, Potens.
+
+C'est-à-dire qu'elle soit pieuse, prudente, belle, pudique et riche.
+N'en demandez pas davantage.
+
+
+Les trois O de Théodore de Bèze.
+
+Ces trois O signifient _Opus_, _Opes_, _Ops_, travail,
+richesses et soins. Théodore de Bèze eut le bonheur de les rencontrer
+successivement dans les trois femmes qu'il eut pendant le cours de sa
+vie. Il s'en explique lui-même ainsi:
+
+ Tres mihi disparili sunt junctæ ætate puellæ;
+ Hæc juveni, illa viro, tertia deindè seni.
+ Propter Opus validis prima est mihi ducta sub annis,
+ Altera propter Opes, tertia propter Opem.
+
+«J'ai eu trois femmes aux différents âges de ma vie, dans ma jeunesse,
+dans la force de l'âge et dans ma vieillesse. La première m'a aidé dans
+mes travaux; la seconde m'a apporté de la fortune, et la troisième a
+pris soin de mes vieux jours.»
+
+
+Les cinq mots latins de Louis XI.
+
+On prétend que ce prince si doux, si franc, si humain, se faisait
+gloire de son ignorance; et c'est au point qu'il voulait bannir de
+sa Cour et de l'éducation de son fils (Charles VIII), la langue
+latine, sauf cependant cinq mots qu'il réservait par privilège et
+qu'il trouvait si admirables qu'il en fit toute sa vie la règle de
+sa conduite. «Non, disait-il, le latin n'est nullement nécessaire à
+un roi, ou du moins le lui est très peu, et il suffira que mon fils
+en sache les cinq mots suivants: QUI NESCIT DISSIMULARE, NESCIT
+REGNARE; là gît tout l'art de gouverner.» Aussi posait-il en
+principe dans son _Rosier des guerres_[61], cette maxime: «Nuls
+conseils ne sont meilleurs que ceulx que ton adversaire ne peut savoir
+avant que tu les faces.» C'est-à-dire: dissimule toute résolution, de
+sorte que ton adversaire ne puisse la connaître qu'après que tu l'auras
+mise à exécution.--Autre maxime tirée du même ouvrage: «De tant que
+fust vault mieulx que escorce, autant vault mieux soustilleté que
+force.» ce qui signifie:
+
+[Note 61: Cet ouvrage est un recueil d'instructions et de maximes
+que ce roi n'a pas fait lui-même, quoiqu'on l'ait imprimé vers 1521,
+sous le titre de _Rozier des guerres, compilé par le feu roi Louis,
+onzième de ce nom_, Paris, in-4º goth., mais qu'il a fait rédiger
+pour son fils. On peut consulter sur ce livre le journal littéraire,
+_Le Conservateur_, mars 1760, p. 67-88;--Naudé, _Additions_
+à l'histoire de Louis XI, ch. 3;--La Croix du Maine, in-4º, tom. II,
+p. 39;--_Bibliothèque historique de France_, in-folº, tom. II, p.
+771, nº 27, 182.--Brunet, _Manuel_, tom. III, p. 253, etc., etc.]
+
+ Sachez qu'autant le bois l'emporte sur l'écorce,
+ Autant subtilité l'emporte sur la force.
+
+
+MAXIMES TIRÉES DU BRÉVIAIRE DES POLITIQUES.
+
+Ces maximes sont dans le genre de celles dont nous venons de parler;
+mais elles ont une autre source, et sont un peu plus étendues. On
+prétend qu'elles ont été enseignées par Mazarin à Louis XIV, comme
+la règle de conduite la plus sûre dans l'administration des affaires
+publiques et privées; en voici l'énoncé:
+
+ SIMULA, DISSIMULA; NULLI CREDE; OMNIA LAUDA;
+ NOSCE TE IPSUM; NOSCE ALIOS.
+
+Comme ces principes sont extraits d'une diatribe forcenée,
+publiée contre Mazarin, il est tout naturel de penser que la
+conscience de ce doucereux ministre n'est point chargée de ce
+délit machiavélique. Le livre d'où sont tirées ces belles maximes
+est intitulé BREVIARIUM _politicorum secundum rubricas
+mazarinicas_. Colon. Agrip., Joan. Selliba, 1684, pet. _in-12_.
+La _Bibliothèque historique de France_, Nº 32,564, en annonce
+une édition, _Parisiis_, J. Le Petit, 1695, _in-24_, et
+ajoute que «ce livre est assez curieux, et n'est pas mal fait dans
+son espèce diabolique.» On en connaît encore une édition, _Vesaliæ,
+et Amstelodami, Joh. Wolters_, 1700, pet. _in-12_. Il ne faut
+pas confondre cet ouvrage avec _Le grand Bréviaire de Mazarin_,
+_in-4º_, pièce badine sur les mœurs du Cardinal et sur la manière
+dont il passe la journée.
+
+
+
+
+QUATRIÈME OBJET.
+
+
+RÊVERIES RENOUVELÉES DES GRECS, OU SYMBOLES ET PRÉCEPTES DE PYTHAGORE.
+
+Si la vénérable antiquité nous présente souvent d'une manière claire
+et précise, des objets graves, des objets dignes de nos hommages et de
+notre admiration, sous le rapport moral, philosophique et scientifique,
+il faut convenir que parfois elle nous en offre aussi qui, par
+l'expression, sont d'une singularité et d'une bizarrerie vraiment
+inconcevables. Peut-être ces objets ne sont-ils devenus tels que par
+le long laps de temps, ou par le changement de mœurs? cela se peut;
+mais leur tour grotesque et obscur ne les rend pas moins d'autant plus
+surprenants pour nous, qu'ils proviennent, dit-on, d'anciens sages,
+d'illustres personnages qui ont tenu les premiers rangs parmi cette
+foule de philosophes à la longue barbe, au bâton noueux, au costume
+sévère, et de plus fondateurs de tant d'écoles, d'académies et de
+sectes qui ont illustré la Grèce et l'Italie[62].
+
+[Note 62: On en énumère dix-sept de bon compte chez les Anciens,
+depuis Thalès jusqu'à Sextus-Empiricus, savoir:
+
+1º L'ÉCOLE IONIQUE, fondée par Thalès, mort vers 548 av.
+J.-C., puis renouvelée par Anaxagore, mort 428 av. J.-C.
+
+2º L'ÉCOLE D'ITALIE, fondée par l'auteur des
+SYMBOLES, notre Pythagore, m. vers 490 av. J.-C.
+
+3º L'ÉCOLE ÉLÉATIQUE ou d'Élée, fondée par Xénophanes de
+Colophon, m. vers 517 av. J.-C.
+
+4º L'ACADÉMIE, fondée par Platon, m. vers 348 av. J.-C.
+
+5º LE LYCÉE, ou Péripatétisme, fondé par Aristote, m. 322 av.
+J-C.
+
+6º L'ÉCOLE CYNIQUE, fondée par Antisthènes, m. vers l'an 363,
+et Diogène, m. l'an 323 av. J.-C.
+
+7º L'ÉCOLE DE CYRÈNE, fondée par Aristippe, m. l'an 399 av.
+J.-C.
+
+8º L'ÉCOLE DE MÉGARE, fondée par Euclide, m. vers 390 av.
+J.-C.
+
+9º L'ÉCOLE ERÉTRIAQUE ou d'Elis, fondée par Phédon, m. vers
+391 av. J.-C.
+
+10º L'ÉCOLE D'EPICURE, fondée par ce philosophe, m. l'an 271
+av. J.-C.
+
+11º L'ÉCOLE SCEPTIQUE, fondée par Pyrrhon qui florissait vers
+366 av. J.-C.
+
+12º L'ÉCOLE STOÏQUE, fondée par Zénon, m. vers l'an 309 av.
+J.-C.
+
+13º LA NOUVELLE ACADÉMIE, fondée par Arcésilas, m. l'an 241
+av. J.-C.
+
+14º L'ÉCOLE ECLECTIQUE et Synerétique, fondée par Potamon, m.
+vers 279 av. J.-C.
+
+15º L'ÉCOLE THÉOSOPHIQUE ou Mystique, fondée par Aristobule,
+m. 184 ans av. J.-C.
+
+16º L'EMPIRISME, ou Néo-Scepticisme, fondé par
+Sextus-Empiricus, vers 170 dep. J.-C.
+
+17º LE NÉO-PLATONISME, ou nouvel Eclectisme, fondé par
+Ammonius-Saccas, vers 195 dep. J.-C., suivi et développé par Plotin,
+m. en 270; par Porphyre, m. vers 305; par Jamblique, m. vers 333; par
+Proclus, m. en 435; par etc., etc., etc.]
+
+Ce petit préliminaire nous est suggéré par les SYMBOLES de
+Pythagore que nous avons découverts et que nous allons rendre tels que
+les ont révélés les investigateurs de sa haute philosophie, entre
+autres Plutarque[63], Diogène-Laërce, Porphyre, Jamblique, etc., et
+tels qu'ils ont été traduits au XVIe siècle. Il nous a semblé
+que la plupart de ces symboles, par leur hétéroclite énonciation, ont
+tous les droits possibles à figurer dans notre recueil de singularités;
+sauf ensuite à retrouver ce grand homme dans toute la sublimité de sa
+morale rendue de la manière la plus simple et la plus claire. Mais
+sa doctrine symbolique n'en est pas moins fort singulière quant à
+l'expression. On dira peut-être que Pythagore lui-même ou bien ses
+disciples ont pensé qu'il était bon de ne pas annoncer trop ouvertement
+au vulgaire certaines vérités; que d'ailleurs ce sont des symboles, et
+que tout symbole n'est qu'un emblême, une image, une enveloppe qui,
+par son tour pittoresque et un peu obscur, présente quelque chose
+de plus attrayant? Soit; mais si cette enveloppe, loin d'être une
+gaze transparente qui rende plus piquant le précepte, est un voile
+épais dont la contexture frise le trivial et le ridicule, on ne peut
+guère s'empêcher de témoigner sa surprise et même de sourire; c'est
+sans doute ce que fera plus d'un lecteur en parcourant les tablettes
+symboliques suivantes. Nous donnons ces symboles textuellement
+traduits, tels que nous les puisons dans les différents auteurs et
+commentateurs familiarisés avec la philosophie de Pythagore; et
+nous ajoutons à quelques articles les explications que nous avons
+découvertes dans ces mêmes auteurs, sans garantir l'exactitude de leur
+perspicacité à deviner ces plaisants logogriphes dont un grand nombre
+est sans interprétation.
+
+[Note 63: Il en cite plusieurs dans ses _Œuvres morales_,
+et notamment dans le chapitre intitulé, _Comment il faut nourrir
+les enfants_. Il y dit: «... C'est ce que Pythagoras commandoit
+expressément en ses préceptes énigmatiques, sous paroles couvertes,
+lesquels je veux en passant exposer pour ce qu'ils ne sont pas de
+petite efficace pour acquérir vertu.....» (TRADUCTION
+d'Amyot.)]
+
+Voici donc les recommandations symboliques de notre sage et illustre
+philosophe.
+
+«Ne manque jamais de te gratter le devant de la tête en sortant, et le
+derrière de la tête[64] en entrant.»
+
+[Note 64: L'auteur ou plutôt le traducteur a fort bien fait de
+répéter les mots «de la tête;» cela épargne tout doute et tout embarras
+sur la partie qu'il convient de gratter.]
+
+ Cela signifie, dit-on: «Songe dès le matin à ce que tu dois faire
+ pendant la journée; et le soir, avant de t'endormir, songe à te
+ rendre un compte exact de ce que tu as fait depuis ton lever.» Un
+ ancien poète latin a dit plus clairement:
+
+ Nec priùs in dulcem declinent lumina somnum
+ Omnia quam longi reputaveris acta diei.
+
+
+«Aie toujours soin de chausser le pied droit le premier, et de lever le
+pied gauche avant le pied droit.»
+
+ C'est-à-dire, «Fais d'abord les affaires utiles les premières, et
+ ne donne que le second rang aux occupations agréables, frivoles ou
+ indifférentes.» Nos militaires sont encore fidèles au second précepte
+ de Pythagore: ils partent toujours du pied gauche.
+
+«Brouille les draps de ton lit, incontinent que tu es levé.» (Selon
+Plutarque; et selon Diogène-Laërce): «Aie toujours tes couvertures
+pliées.»
+
+
+ Plutarque donne plusieurs conjectures sur ce précepte: la plus
+ plausible est que la confusion des draps est recommandée pour que
+ l'on ne soit pas tenté de se coucher pendant le jour. Ce que le vieux
+ traducteur de Plutarque, Amyot, rend ainsi: «Il faut reposer la
+ nuict; et le jour se lever pour travailler, et ne pas laisser au lict
+ la trace de son corps; car à rien ne sert un homme qui dort, non plus
+ que quand il est mort.»
+
+«Honore les Dieux et les Héros, mais honore-les différemment: les Dieux
+en tout temps, avec chasteté et en habit blanc[65]; les Héros seulement
+lorsque le soleil a achevé la moitié de sa course, dans la journée.»
+
+[Note 65: On prétend que Pythagore était toujours vêtu d'une robe
+blanche, emblême de sa douceur et de la pureté de sa morale.]
+
+ Sans interprétation.
+
+«Ne goûte point de ceux qui ont la queue noire.»
+
+ Ce précepte tiré de Plutarque est ainsi interprété dans la vieille
+ traduction d'Amyot: «C'est autant à dire, ne fréquente point aux
+ hommes difamez et dénigrez pour leur meschante vie.»
+
+«Préfère le silence à l'écho.»
+
+ Excellent précepte de modestie pratique.
+
+«Souviens-toi que la nature t'a donné deux oreilles et une seule
+bouche.»
+
+ Encore un bon précepte, qui signifie: «Ecoute beaucoup, et parle peu.»
+
+«Ne saute point par-dessus le joug.»
+
+ Nous n'avons trouvé aucune interprétation de ce précepte; mais il
+ doit signifier: «Sois soumis aux lois, et ne t'écarte point des
+ devoirs imposés dans la société.»
+
+«Ne passe point par-dessus la balance.»
+
+ Extrait de Plutarque: «c'est-à-dire qu'il faut faire grand cas de la
+ justice et se donner bien garde de la transgresser.»
+
+«Ne t'assieds point sur le boisseau.»
+
+ Encore tiré de Plutarque avec cette interprétation: «Il faut fuir
+ l'oisiveté pour se pourvoir des choses nécessaires à la vie de
+ l'homme.»--D. Laërce donne une autre interprétation; cela signifie
+ selon lui: «On doit prendre également soin du présent et de
+ l'avenir, parce que le boisseau est la mesure d'une portion de
+ nourriture pour un jour.»
+
+«Laisse les grands chemins, suis les sentiers.»
+
+ Nulle interprétation. Il nous semble que cela doit signifier: «Il ne
+ faut point, dans le cours de la vie, suivre toutes les habitudes du
+ vulgaire, de la foule; il faut vivre d'une manière plus réservée.»
+ Au reste, on trouve dans Diogène-Laërce un symbole attribué aussi
+ à Pythagore, et diamétralement opposé à celui-ci: «Ne marche point
+ hors du grand chemin;» ce qui pourrait s'interpréter ainsi: «N'adopte
+ point d'opinions extraordinaires, ni de manières inusitées.»
+
+«Choisis bien le moment pour nettoyer les étables publiques.»
+
+ Sans interprétation. Cela ne signifierait-il pas qu'il faut prendre
+ de grandes précautions quand on veut réformer quelques abus parmi le
+ peuple, surtout lorsque ces abus tiennent à des penchants vicieux?
+
+«Le lever du soleil est plus estimable que le coucher.»
+
+ Sans explication. Cette pensée signifierait-elle qu'au lever du
+ soleil, tout se réveille dans la nature et tout se dispose au
+ travail, tandis qu'au coucher de cet astre, tout tend au repos?
+
+«Ne pisse jamais (_sic_) le visage tourné vers le soleil.»
+
+ Propres expressions d'Amyot dans Plutarque, sans interprétation.
+ C'est sans doute un précepte de superstition emprunté au Sabéisme, ou
+ peut-être une recommandation relative à la pudeur et à la décence.
+
+«Ne fais jamais d'ordures sur des rognures d'ongles ou de cheveux, et
+n'arrête jamais le pied sur les unes, ni sur les autres.»
+
+ Point d'explication. C'est encore un précepte qui tient probablement
+ à la superstition. Chez les Modernes, dans les XVe,
+ XVIe et XVIIe siècles, les rognures d'ongles et
+ de cheveux jouaient encore un rôle dans les affaires de sortilège,
+ de sabat, de sorciers et autres sottises, qui heureusement ont
+ disparu pour le bien de la religion et l'honneur de humanité.
+
+«Reste pauvre plutôt que de te courber et de salir tes mains dans la
+boue.»
+
+ Ce précepte n'a pas besoin d'explication. Nous ignorons s'il était
+ exécuté à la lettre chez les Anciens, ce dont nous doutons cependant;
+ mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que chez les Modernes et
+ surtout dans le siècle où nous vivons, siècle d'or par excellence, on
+ peut, à coup sûr, l'appeler _vox clamantis in deserto_, à part
+ cependant quelques très-légères exceptions.
+
+«Ne coupe point de bois sur les chemins.»
+
+ Sans interprétation.
+
+«Adore l'haleine des vents.»
+
+ De même.
+
+«Plante la mauve dans ton jardin, mais ne la mange pas.»
+
+ De même.
+
+«Nourris le coq, mais ne l'immole pas.»
+
+ De même.
+
+«Ne nourris point d'oiseaux à ongles crochus.»
+
+ De même.
+
+«Ne maltraite pas les animaux qui ne nuisent point à l'homme.»
+
+ De même.
+
+«Ne fais point cuire le chevreau dans le lait de sa mère.»
+
+ De même.
+
+«Ne jette point la viande en un pot à pisser (_sic_).»
+
+ Pythagore a raison, cela serait fort malpropre. Mais ce n'est point
+ là la réflexion de Plutarque; voici l'interprétation qu'il nous
+ donne par l'intermédiaire de son vieux traducteur: «Il ne faut pas
+ mettre un bon propos en une méchante ame, car la parole est comme la
+ nourriture de l'ame, laquelle devient pollue par la méchanceté des
+ hommes.»
+
+«Ne mange jamais de la main gauche.»
+
+ C'est ce que recommandent encore aujourd'hui les mamans à leurs
+ petits enfants; mais, selon Plutarque, cette défense exprime toute
+ prohibition d'un gain illicite.»
+
+«Ne t'assieds point à table, si le sel n'y a été mis auparavant.»
+
+ Les commentateurs voient dans ce précepte, une recommandation
+ de ne rien entreprendre avant d'avoir consulté la sagesse et la
+ justice: «attendu que le sel préserve de la corruption, et que, par
+ l'effervescence du soleil, il est formé des parties les plus pures de
+ l'eau de la mer.»
+
+«Ne ramasse point ce qui tombe de la table pendant le repas.»
+
+ Diogène-Laërce prétend que cela signifie qu'on doit s'accoutumer à
+ manger modérément.
+
+«Ne souffre point d'hirondelles sous ton toit.»
+
+ Sans interprétation. C'est sans doute parce que la pose de
+ l'hirondelle sur certains lieux était regardée, chez les Anciens,
+ comme un présage funeste. C'est tout le contraire chez les Modernes,
+ du moins dans certains pays.
+
+«Ne porte point un anneau étroit.»
+
+ Extrait de Plutarque qui interprète ainsi ce précepte: Il faut vivre
+ une vie libre et ne se mettre pas soi-même aux ceps (fers).
+
+«Ne nettoie pas ton siège avec de l'huile.»
+
+ Sans interprétation.
+
+«Si l'indépendance t'est chère, ne touche point dans la main d'une
+femme; il y a de la glu.»
+
+ Facile interprétation.
+
+«Ne touche pas à tous en la main.» (Ou, comme dit Diogène-Laërce): «Ne
+tends pas légèrement la main droite.»
+
+ C'est-à-dire, selon Plutarque, «Ne contracte aucun engagement sans y
+ avoir réfléchi.» Cela peut signifier aussi: «Préserve-toi d'une trop
+ grande familiarité avec tout le monde.»
+
+«Ne rince pas avec du vinaigre la coupe de l'amitié.»
+
+ Ce précepte n'a pas besoin d'interprétation; n'est-il pas tout
+ naturel de reprendre son ami avec douceur et bonté?
+
+«N'aide point ton ami à décharger un fardeau, mais bien à le charger et
+à le mettre sur ses épaules.»
+
+ Ce précepte, dit Plutarque, a été donné comme n'approuvant aucune
+ paresse, ni aucune oisiveté. Diogène-Laërce rend ce symbole en termes
+ opposés à ceux de Plutarque: «Otez, dit-il, les fardeaux de concert,
+ mais n'aidez point à les imposer.»
+
+«Ne mange point ton cœur.»
+
+ Cela signifie: «Ne te laisse point accabler par le chagrin,» ou,
+ selon l'expression du vieil Amyot: «N'offense pas ton ame et ton
+ esprit en les consumant de cures (soucis) et ennuis.»
+
+«Les nèfles mûrissent sur la paille.»
+
+ Cela s'adresse, dit-on, à ceux qui sont malheureux dans leur jeunesse.
+
+«Ne remue point le feu avec l'épée.»
+
+ C'est-à-dire, n'irrite point un homme courroucé.
+
+«Détourne-toi d'un glaive pointu.»
+
+ Quand le danger menace, il faut l'éviter.
+
+«Ne laisse point l'empreinte du cul de la marmite en la cendre quand tu
+l'ôtes; mais remue la cendre pour l'effacer.»
+
+ Ce symbole, dit Plutarque, enseigne qu'il ne faut laisser aucune
+ marque ni aucun vestige apparent de colère; au contraire, après
+ qu'elle est apaisée et rassise, il faut effacer toute rancune.
+
+«Touche la terre quand il tonne.»
+
+ Sans interprétation. Le conseil de fuir l'abri sous les arbres isolés
+ dans la campagne, ou les lieux élevés, eût bien valu celui de toucher
+ la terre.
+
+«Ne t'en retourne pas des confins.»
+
+ Extrait de Plutarque. C'est-à-dire: Quand tu te sentiras près de la
+ mort et que tu seras arrivé aux extrêmes confins de la vie, supporte
+ patiemment ta position et ne t'en décourage point.
+
+«Ne te sers point de planches de cyprès pour ton sépulcre; le sceptre
+de Jupiter est fait de ce bois.»
+
+ Idée superstitieuse du temps.
+
+Arrêtons-nous. Les symboles et préceptes que nous venons de rapporter
+suffisent pour justifier ce que nous avons dit de l'enveloppe plus ou
+moins singulière, plus ou moins énigmatique, sous laquelle le célèbre
+philosophe présentait, dit-on, ses instructions morales.
+
+
+DES NOMBRES, DE LEUR PUISSANCE, FACULTÉ ET PROPRIÉTÉ.
+
+Un autre objet qui signale encore Pythagore et qui peut figurer à côté
+des symboles, est la manière dont il envisageait les nombres. De toutes
+les sciences qu'il a cultivées, celle-ci a le plus contribué à sa haute
+célébrité. Aussi nous nous reprocherions de passer sous silence cette
+partie, du moins dans ce qu'elle nous a paru offrir de singulier.
+
+L'arithmétique ou la science des nombres est, selon Pythagore, la
+première, la plus grande, la plus importante et la plus belle de
+toutes les connaissances humaines; celui qui la saurait parfaitement
+posséderait le souverain bien. Car les nombres sont le principe
+de toutes choses, la raison de l'ordre universel, ses éléments et
+ses causes efficientes. Ils s'élèvent de la terre aux cieux et
+redescendent des cieux à la terre, formant une chaîne d'émanations
+par laquelle sont liés des natures diverses et des accidents opposés.
+C'est là ce qui forme l'harmonie du monde, cette harmonie des sphères,
+musique enchanteresse, causée par le mouvement des astres, et dont les
+sons raviraient, si son trop grand éloignement ne nous empêchait pas de
+l'entendre. Après avoir fait des recherches approfondies sur la nature
+et la propriété des nombres, notre philosophe a trouvé qu'ils avaient
+chacun en particulier, leur vertu et leur efficacité bienfaisante ou
+malfaisante; par exemple:
+
+ «L'UNITÉ ou la _monade_ est le principe et la fin
+ de tout; c'est ce nœud sublime auquel se rallie nécessairement la
+ chaîne des causes; c'est le symbole de l'identité, de l'égalité, de
+ l'existence, de la conservation et de l'harmonie générale. N'ayant
+ point de parties, la _monade_ représente la Divinité; elle
+ annonce aussi l'ordre, la paix, la tranquillité, qui sont fondées sur
+ une unité de sentiments; donc UN est un bon principe.
+
+ »Le nombre DEUX ou la _dyade_, origine des contrastes,
+ est le symbole de la diversité, de l'inégalité, de la division et de
+ la séparation. DEUX est donc un mauvais principe, un nombre
+ de mauvais augure, qui caractérise le désordre, la confusion et le
+ changement.
+
+ »TROIS ou la _triade_ est le premier des impairs; c'est
+ le nombre qui renferme les plus sublimes mystères, car toute chose
+ est composée de trois substances; il représente Dieu, l'ame du monde,
+ l'esprit de l'homme[66]. Ce nombre qui joue un si grand rôle dans
+ les traditions de l'Asie et dans la philosophie platonicienne, est
+ l'image des attributs de Dieu.
+
+[Note 66: A la Société royale de littérature à Londres, en 1825, le
+Rév. John Jamieson a lu sur le _nombre ternaire_, un Mémoire dans
+lequel il démontre que si tous les nombres impairs étaient anciennement
+regardés comme possédant un caractère particulier de sainteté, il
+a existé dans les siècles reculés et parmi des nations diverses et
+il existe encore particulièrement de nos jours, une croyance qui
+attache au nombre trois une vertu mystique encore plus puissante et
+plus spécialement efficace dans sa connexion avec les cérémonies
+religieuses.]
+
+ »QUATRE ou la _tétrade_, comme première puissance
+ mathématique, est aussi l'un des éléments principaux; il représente
+ la vertu génératrice, de laquelle dérivent toutes les combinaisons;
+ c'est le plus parfait des nombres; c'est la racine de toutes choses.
+ Il est saint par sa nature, puisqu'il constitue l'essence divine
+ en rappelant son unité, sa puissance, sa bonté, sa sagesse, quatre
+ perfections qui caractérisent particulièrement Dieu. Aussi les
+ Pythagoriciens juraient par le saint quartenaire donnant à l'ame
+ humaine éternelle nature.
+
+ »Le nombre CINQ ou la _pentade_ a une force
+ particulière dans les expiations sacrées; il est tout; il arrête
+ l'effet des venins et est redoutable aux mauvais génies.
+
+ »Le nombre SIX ou l'_exade_ est un nombre heureux, et
+ il tire son mérite de ce que les premiers sculpteurs ont partagé la
+ figure en six modules; mais, selon les Chaldéens, c'est parce que
+ Dieu a créé le monde en six gahambars.
+
+ »SEPT ou l'_eptade_ est un nombre très-puissant soit en
+ bien soit en mal. Il appartient particulièrement aux choses sacrées.
+
+ »Le nombre HUIT ou l'_octade_ est le premier cubique,
+ c'est-à-dire carré en tous sens comme un dé, procédant du deux pour
+ son pied, nombre qui est non-pair; aussi l'homme est-il carré,
+ singulier et parfait. _Fiat lux._
+
+ »Le nombre NEUF ou l'_ennéade_, étant le multiple de
+ trois, doit être réputé sacré.
+
+ »Enfin, le nombre DIX ou la _décade_ est la mesure de
+ tout, puisqu'il contient tous les rapports numériques et harmoniques.
+ Comme réunion des quatre premiers nombres, il joue un rôle éminent,
+ puisque toutes les branches des sciences, toutes les nomenclatures
+ fondamentales en émanent et y rentrent[67].»
+
+[Note 67: «Parmi ces diverses idées (sur les nombres), a dit un
+savant moderne, et une foule d'autres analogues qui, faute d'ouvrages
+originaux et de développements, sont de véritables énigmes, il faut
+remarquer cependant deux points importants: 1º Pythagore sentit qu'il
+y a deux sortes d'UNITÉS ou monades, l'une réelle, primitive,
+vraiment élémentaire; l'autre fictive, secondaire, collective, et à
+l'aide de laquelle des milliers de monades primitives se réunissent en
+un faisceau unique; 2º le premier, il sentit l'accord de toutes les
+parties de l'univers et disait que le monde était une _harmonie_,
+substituant au mot _To Pan_, le grand tout, que l'on employait
+pour désigner l'univers, le mot _Kosmos_, l'ordre. Ces deux
+idées le conduisirent à des notions élevées sur la Divinité elle-même
+qu'il regardait comme une intelligence suprême, immense, ordonnatrice
+universelle. Quoiqu'on ne sache pas d'une manière certaine qu'il ait
+donné formellement cette conséquence, comme le fit depuis Anaxagore, il
+n'est cependant guère possible d'en douter; seulement il est à croire
+qu'il ne le fit qu'avec mystère, et ne la communiqua qu'aux adeptes de
+sa doctrine. Il voyait dans l'ame humaine, une partie de l'intelligence
+divine, et la distinguait nettement de la matière, faisant de celle-ci
+la source des penchants honteux et des passions vicieuses.»]
+
+Nous nous bornons à cette courte indication du système de Pythagore
+sur les nombres; il serait trop long de détailler toutes les qualités
+et propriétés arithmétiques, physiques, théologiques et morales qu'il
+attache à chaque nombre depuis un jusqu'à dix. Ce que nous venons de
+rapporter suffit pour donner une idée de ses hautes, vastes et creuses
+spéculations en ce genre.
+
+Puisqu'il est ici question du nombre dix, nous allons donner, en
+passant, un petit tableau dressé par Pythagore des dix choses qu'il
+regardait comme bonnes, et des dix qu'il regardait comme mauvaises.
+C'est le vieil historien Scipion Dupleix qui va nous le fournir dans
+un petit bouquin de sa façon, intitulé: _Ethique ou Philosophie
+morale_; Genève, 1643, petit in-8º. Il l'annonce ainsi:
+
+ «Pythagoras distinguoit les choses bonnes d'avec les mauvaises et en
+ mettoit dix d'une part et autant de l'autre, selon la description
+ suivante:
+
+«LES DIX CHOSES BONNES. «LES DIX CHOSES MAUVAISES.
+
+» 1º Le finy. » 1º L'infiny.
+ 2º Le non-pair. 2º Le pair[68].
+ 3º L'un. 3º La pluralité.
+ 4º Le dextre. 4º Le sénestre.
+ 5º Le masle. 5º La femelle.
+ 6º Le reposant. 6º Le meu (mû).
+ 7º Le droit. 7º Le courbé.
+ 8º La lumière. 8º Les ténèbres.
+ 9º Le bien. 9º Le mal.
+ 10º Le quarré.» 10º L'oblong.»
+
+[Note 68: Nous avons oublié, à l'article précédent sur les nombres,
+de dire que, selon les Pythagoriciens, le nombre pair était femelle et
+l'impair était mâle; voilà pourquoi, à Rome, on imposait le nom aux
+enfants mâles le neuvième jour de leur naissance, et aux filles le
+huitième.--Autre raison pour laquelle on nommait les filles le huitième
+jour: c'est que le nombre huit, comme nous l'avons dit, est le premier
+cube, et qu'il convient, selon l'expression du vieil Amyot, que «la
+femme, ne plus ne moins qu'un dé, soit ferme, gardant la maison, et
+difficile à remuer.»]
+
+On avouera que la conception de ce petit tableau, du moins comme nous
+le présente S. Dupleix, n'a pas dû ajouter infiniment à la haute
+renommée du philosophe de Samos.
+
+
+PRÉCEPTES DIÉTÉTIQUES.
+
+Si nous ne nous accommodons pas beaucoup des symboles de Pythagore, de
+ses nombres et de son tableau moral, nous sommes obligé de convenir
+que nous serons encore moins tenté de nous conformer à ses préceptes
+diététiques. On peut certes assurer qu'ils n'ont rien de commun avec
+ceux qui sont si agréablement consignés dans la _Gastronomie_ de
+Berchoux, et dans la _Physiologie du goût_ de Brillat-Savarin,
+deux aimables auteurs dont la perte récente a dû sincèrement
+affliger les amis des lettres et de la bonne chère. Nous doutons
+qu'à leur arrivée dans l'Elysée, notre vieux philosophe leur ait
+fait grand accueil, car c'était le plus pauvre homme du monde sous
+le rapport gastronomique; on va en juger. Ce n'est pas que, dans
+ses recommandations diététiques, il ne débute par un principe fort
+raisonnable et très-vrai. «La conservation de la santé, dit-il, dépend
+d'une juste proportion entre le travail, le repos et la diète.» Mais
+en dirons-nous autant des préceptes suivants?
+
+ »Il faut s'interdire le vin et les viandes[69].
+
+[Note 69: Cependant Aristoxène prétend qu'il permettait de manger
+toutes sortes d'animaux, excepté le bœuf, qui sert au labourage, le
+bélier et la brebis. «Mais lui ne vivait, dit Diogène-Laërce, que de
+miel et de quelques légumes crus ou bouillis qu'il mangeait avec du
+pain; il ne buvait jamais de vin.»]
+
+ »Il ne faut pas rompre le pain, parce qu'anciennement les amis se
+ réunissaient pour le manger ensemble.
+
+ »Il ne faut point manger de poisson, surtout du rouget, de la sèche
+ et du surmulet.
+
+ »Il y a autant de mal à manger des fèves qu'à manger la tête de son
+ père ou de sa mère[70].
+
+[Note 70: Voyez dans les _Stromates_ de St. Clément
+d'Alexandrie, _liv._ III, un vers grec qui rend cette pensée.
+Mais est-il certain que Pythagore a lui-même donné ce précepte? Le
+savant auteur du _Voyage d'Anacharsis_ n'est point de cet avis.
+Il dit, _chap._ 75, que ce philosophe n'attachait aucun mérite à
+l'abstinence des fèves, et même qu'il en faisait usage dans ses repas,
+mais que ses disciples condamnèrent ce légume, parce qu'il produit
+des flatuosités et autres effets nuisibles à la santé. Leur opinion,
+conforme à celle des plus grands médecins, a prévalu, et ils en firent
+une loi au nom de leur maître.
+
+L'école de Salerne dit:
+
+ Manducare fabam timeas, facit illa podagram.
+
+Plutarque donne un autre motif du précepte prohibitif des fèves; c'est,
+dit-il, une recommandation de ne point s'entremettre dans les affaires
+du Gouvernement, parce qu'autrefois on donnait les voix avec les fèves
+pour l'élection des magistrats.
+
+D'autres prétendent que les fèves sont aphrodisiaques, et que c'est la
+cause de leur proscription.
+
+Quant à Cicéron, il insinue que les fèves, en échauffant trop, nuisent
+aux fonctions divinatoires; opinion qui nous semble ne pas faire grand
+honneur au célèbre orateur.]
+
+ »Abstiens-toi de manger du coq blanc par quatre raisons: 1º cet
+ animal est sous la protection de Jupiter; 2º la couleur blanche est
+ le symbole des bonnes choses; 3º le coq est consacré à la lune; 4º
+ il annonce les heures.
+
+ »Ne te nourris ni du cœur, ni de la cervelle des animaux; les œufs,
+ les ovipares sont également défendus; il en est de même de la mauve
+ et de la mûre.
+
+ »Le pain et le miel, le pain de millet avec le chou crud ou cuit,
+ telle doit être la nourriture du sage.
+
+ »Il n'y a point de meilleur préservatif que le vinaigre.»
+
+ Etc., etc., etc., etc.
+
+Il faut convenir que voilà une triste cuisine dont les maigres
+préceptes ne pouvaient guère sortir que d'un cerveau-creux absorbé
+dans les plus hautes spéculations de la philosophie. Il est vrai qu'on
+assure que ce sublime génie a été, comme beaucoup d'hommes célèbres,
+nourri, tout en naissant, d'une manière merveilleuse, sans doute par la
+faveur des Dieux[71]; il n'a eu pour nourrice, dit-on, qu'un peuplier
+qui lui a prodigué un suc distillant en guise de lait. C'est sans
+doute à cette frugale nourriture qu'il faut attribuer son goût pour la
+sobriété et la bizarre sévérité de ses préceptes culinaires. En vérité,
+l'imagination des Grecs était féconde en folles sornettes.
+
+[Note 71: Parmi ces illustres personnages privés du sein maternel,
+on compte:
+
+Le roi HABIS, qui a été nourri par une biche;
+CYRUS, qui l'a été par une chienne;
+SÉMIRAMIS, par des colombes;
+MIDAS, par des fourmis;
+HIÉRON et PLATON, par des abeilles;
+PÉLIAS, par une jument;
+ATALANTE, par une ourse;
+ESCULAPE, par une chèvre;
+RÉMUS et ROMULUS, par une louve.
+]
+
+Nous avions recueilli beaucoup d'autres renseignements marqués au coin
+d'une certaine singularité dans ce qui nous reste de Pythagore, mais
+il faut se borner; nous nous reprocherions cependant de ne pas dire un
+mot de la métempsycose[72], singulière idée qu'il a mise à la mode,
+de son temps. C'était le résultat du système général qu'il s'était
+formé, ou que plutôt il avait adopté sur l'univers. Il pensait que
+le monde avait une ame intelligente, et que l'ame de cette machine
+immense était l'Ether, et que de cette ame créatrice sortaient toutes
+les ames particulières. Mais celles-ci erraient long-temps dans les
+airs, cherchant des corps auxquels elles pussent s'attacher, et
+prenant au hasard les premiers qu'elles rencontraient. Elles étaient
+bien plus pressées encore de s'incorporer quand elles s'échappaient
+de nos dépouilles mortelles. Tel est le principe de la métempsycose
+ou transmigration des ames. Aussi notre sage se vantait-il de se
+rappeler par quels corps son ame avait passé avant d'arriver à celui
+qui s'appelait alors Pythagore. Sa mémoire ne remontait guère qu'à
+environ l'an 35 avant le siége de Troie, qui a commencé l'an 1218
+avant J.-C. A cette époque, il était Ethalidès, ce fils de Mercure et
+d'Eupolème, qui fut le héraut des Argonautes; ensuite il fut Euphorbe,
+le même qui, au siége de Troie, fut blessé par Ménélas. Du corps
+d'Euphorbe, il passa dans celui d'Hermotime, ce singulier personnage
+dont l'ame se séparait de temps en temps de son corps, qu'elle laissait
+à demi-vivant, pour aller voir ce qui se passait dans des pays fort
+éloignés. A la mort d'Hermotime, son ame passa dans celui d'un pêcheur
+dont il ne cite pas le nom. Enfin elle arriva dans le corps qu'il avait
+au moment où il débitait ces rêveries, qu'Horace, _épit._ 1re,
+_liv._ II, a bien raison d'appeler _somnia pythagorea_. Il
+était tellement préoccupé et persuadé de la vérité de son système
+de transmigration, que passant un jour dans la rue près d'un homme
+maltraitant outre mesure son chien qui jetait des cris lamentables:
+«Arrêtez, arrêtez, lui cria Pythagore, ne frappez plus; c'est l'ame
+infortunée d'un de mes amis, je le reconnais à sa voix.»
+
+[Note 72: Ce mot vient du grec _méta_, qui marque changement,
+d'_én_, en, et de _psuché_, ame; c'est-à-dire passage de
+l'ame, d'un corps dans un autre. Ce système, que Pythagore avait pris
+des anciens brahmes, est encore existant dans une partie de l'Indostan
+et de la Chine. Il faut cependant dire que Pythagore n'a point parcouru
+les régions de la Haute-Asie; mais il a connu les sciences que l'on y
+cultivait, et les doctrines que l'on y enseignait.]
+
+
+On conjecture que notre sage est né dans l'île de Samos vers l'an
+585 av. J.-C. Sa vie avait été écrite par sa femme Théano, puis par
+Aristoxène, Hermippe, Lycon, Modérat de Gades, etc.; mais il ne reste
+rien de ces différentes biographies. Nous ne possédons que celle qu'a
+donnée Diogène-Laërce, qui n'inspire pas grande confiance, et celles
+de Porphyre et Jamblique, qui n'en méritent pas davantage, ayant voulu
+rapporter à notre philosophe l'origine de leur secte. On regarde
+cependant comme certain que Pythagore a beaucoup voyagé; il a parcouru
+la Grèce et est allé chez les Egyptiens où il est resté 22 ans; c'est
+là qu'il s'est instruit de leurs mystères; on dit qu'il y fut fait
+prisonnier par Cambyse, qui l'envoya à Babylone où il eut un grand
+commerce avec les mages, les Chaldéens, et même, ajoute-t-on, avec
+Ezéchiel. A son retour dans sa patrie, l'ayant trouvée opprimée par
+un tyran, il alla s'établir à Crotone dans la Grande Grèce (Crotone
+était située dans la Calabre Citérieure, au royaume de Naples.) Il y
+enseigna publiquement la morale aux enfants, ensuite aux jeunes gens,
+aux sénateurs de Crotone, puis par leur ordre aux femmes. Il y fonda un
+institut célèbre; son but, en l'établissant, paraît avoir été de former
+une espèce d'ordre, de communauté ou de congrégation, qui pût être
+dépositaire des sciences et conservatrice de la pratique des bonnes
+mœurs. Ses disciples vivaient en commun, soumis à un régime sévère et
+distribués en différentes classes. Aucun vœu n'était exigé d'eux; mais
+s'il arrivait qu'un se retirât, aussitôt ses frères lui dressaient un
+cénotaphe comme étant mort à la perfection. Quoique son institut ait
+produit de très-grands hommes, il ne s'en attira pas moins la haine
+de la populace, et il fut dissous; on prétend même que le philosophe
+vit la fin de son institution. Pendant son long séjour à Crotone, il
+avait épousé Théano qui lui donna deux fils et plusieurs filles, et qui
+présida son école après sa mort dont la date est aussi incertaine que
+celle de sa naissance. Les uns le font mourir à 80 ans, et les autres à
+104 ans, victime de la jalousie, de la stupidité et de la férocité des
+Crotoniates.
+
+On assure que Pythagore joignait aux qualités de l'ame et de l'esprit
+une prestance imposante; une espèce de majesté empreinte sur son front
+et dans ses manières, l'austérité de sa vie, sa frugalité, son costume
+même composé d'une simple tunique blanche, inspiraient le respect. Ses
+discours excitaient l'admiration la plus vive; on accourait en foule
+autour de lui. D'Herbelot dit, dans sa _Bibliothèque orientale_,
+d'après Ben-Euschem, qu'il jeûnait, priait beaucoup, et que jamais on
+ne l'avait vu ni rire, ni pleurer, avant adopté pour devise: _Khaif
+la jedoum scherir la jedoum_, «Ni le bien ni le mal n'ont pas
+longue durée.» Alors il regardait comme indigne d'un vrai philosophe
+de paraître affecté de l'un ou de l'autre et de le manifester par des
+démonstrations extérieures.
+
+Il est des écrivains, (entre autres Th. Stanley, dans son _Histoire
+des philosophes de toutes les sectes_, en anglais, Londres,
+1687, _in-fol._, et en latin, _Lipsiæ_, 1711, _2 vol.
+in-4º_), qui ont prétendu que Pythagore était juif d'origine;
+d'autres, tels que le R. P. Tessier, religieux carme, très-passionné
+pour l'antiquité de son Ordre, vont plus loin; ils avancent que notre
+philosophe, juif d'origine, a été longtemps au Mont-Carmel, qu'il y
+a reçu l'éducation des Carmes, et qu'ayant fondé un couvent de cet
+Ordre à Crotone, il en est devenu le supérieur. (Voyez la _Vie
+du R. P. Pythagore_, Carme, dans l'ouvrage intitulé _Ordres
+monastiques_, (par l'abbé Musson). Berlin, 1751, _5 vol.
+in-12_, t. I, pp. 141-201. On y trouvera aussi la vie du R. P.
+Isaïe, du R. P. Jérémie, du R. P. Ezéchiel, du R. P. Numa, second roi
+de Rome, du R. P. Daniel, etc., tous religieux carmes.)
+
+Jean Frédéric Mayer, savant théologien protestant, mort en 1712, auteur
+de plusieurs dissertations assez singulières, a eu la bonhomie d'en
+consacrer une à cette question: _Utrum Pythagoras judæus fuerit, an
+monacus carmelita?_
+
+Trève à ces bagatelles qui ont trop occupé certains êtres
+singulièrement organisés, et finissons par un mot sur les ouvrages que
+l'on a attribués à notre philosophe. L'opinion la plus juste et la plus
+accréditée à cet égard est celle qui soutient qu'il n'a rien laissé
+par écrit. C'est l'avis de S. Augustin qui, dans son _De consensu
+evangelist._, lib. I, cap. VII, dit: _Pythagoras, quo in
+illa contemplativâ virtute nihil tunc habuit Græcia clarius, non tantum
+de se, sed nec de nullâ re aliquid scripsisse perhibetur._ Cependant
+quelques écrivains, dont la plupart sont antérieurs à saint Augustin,
+lui en attribuent plusieurs, qui, à dire vrai, ne sont plus connus que
+par leurs titres. On en compte jusqu'à douze ainsi désignés:
+
+1º Un _Livre du monde en général_, dans lequel il expliquait la
+fabrique, l'harmonie et la proportion de cette vaste machine.
+
+2º Un _Livre des cieux_, où il prouvait que le soleil, la lune et
+les autres planètes, ainsi que les étoiles, étaient autant de mondes
+habités par des créatures intelligentes.
+
+3º Un _calcul astronomique_, dans lequel il marquait exactement
+la distance de chaque planète à la terre: celle de la lune était de
+126,000 stades; celle du soleil de 252,000; et de la terre aux signes
+du zodiaque, il comptait 378,000 stades. (Le stade équivaut à environ
+189 de nos mètres.)
+
+4º Un _Cours de musique_, où il traitait à fond de l'harmonie
+céleste. Il composait ainsi son _diapason_: Distance de la Lune
+à la Terre, 1 ton; de la Lune à Mercure, 1/2 ton; de Mercure à Vénus,
+1/2 ton; de Vénus au Soleil, 1/2 ton; du Soleil à Mars, 1 ton; de Mars
+à Jupiter, 1/2 ton; de Jupiter à Saturne, 1/2 ton; et de Saturne aux
+douze Signes, 1 ton 1/2; en tout 7 tons.--Nicomaque prétend, dans son
+_Isagoge arithmet._, que Pythagore a été amené à déterminer les
+rapports mathématiques des intervalles musicaux, par le fait suivant.
+Passant devant un atelier de forgerons, il avait entendu et observé
+que les sons des marteaux formaient la quarte, la quinte et l'octave,
+et il reconnut que les poids de ces marteaux étaient dans les rapports
+de 3/4, de 2/3, et de 1/2. C'est cette détermination calculée de
+l'harmonie des sons, qui distinguait l'école musicale de Pythagore de
+celle d'Aristoxène qui prétendait au contraire que les sons étaient
+seuls juges des rapports harmoniques.
+
+5º Un _livre des Antipodes_, dont il admettait l'existence. (Il
+était plus avancé qu'on ne l'était à Rome au XVIIe siècle, du
+temps de Galilée, mort à Rome en 1642, à 78 ans.)
+
+6º Un _Dictionnaire des cas de conscience_, (composé sans doute
+dans sa cellule, au couvent de Crotone).
+
+7º Un _Traité sur l'ame de l'homme_, où il prouvait sa
+spiritualité et son immortalité.
+
+8º Un recueil de _Dissertations sur la métempsycose_, système
+dont il expliquait, dit-on, toutes les difficultés.
+
+9º Un livre sur la _manière de parler par signes_.
+
+10º Un recueil de _symboles et de préceptes_, sans doute ceux
+dont nous avons tâché de donner une idée dans cet opuscule.
+
+11º Les _Vers dorés_, seul ouvrage existant qui porte son nom,
+mais qui n'est point de lui; on ignore dans quel temps il a été
+composé. Ce livre, quoi qu'il en soit, est, sous le rapport moral, un
+monument admirable, et qui commande encore la vénération. Les signes
+d'une haute antiquité qui y sont empreints ne permettent guère de
+douter qu'ils ne renferment les traditions essentielles de cette école.
+VOY. _les Vers dorés de Pythagore, expliqués et traduits
+pour la première fois en vers eumolpiques français, précédés d'un
+discours sur l'essence et la forme de la poésie chez les principaux
+peuples de la terre, etc., par Fabre d'Olivet_; Paris, 1813,
+_in-8º_.
+
+12º Enfin un _Traité de la piété_.
+
+Il est bien reconnu qu'aucun de ces ouvrages n'est de Pythagore; mais
+il est présumable que ses disciples ayant recueilli scrupuleusement ses
+leçons et sa doctrine en auront publié différents traités sous son nom,
+lesquels ont tous disparu sous la faux du temps, excepté les _Vers
+dorés_.
+
+
+
+
+CINQUIÈME OBJET.
+
+
+SINGULARITÉS NUMÉRIQUES
+
+SUR DIVERSES PROPRIÉTÉS DU NOMBRE _NEUF_.
+
+
+On a attribué à un anglais nommé M. Will. Green, mort, je crois,
+en 1794, la découverte d'une singulière propriété du nombre 9[73];
+mais elle n'est nullement de lui; elle appartient à notre célèbre
+Fontenelle, mort presque centenaire, le 9 janvier 1757[74]. Cette
+propriété du nombre 9 consiste en ce que, multipliant ce nombre par 2,
+par 3, par 4, par 5, par 6, par 7,par 8, par 9, etc., on trouvera que
+les chiffres composant le produit de chacune de ces multiplications,
+additionnés ensemble, donneront toujours 9. Ainsi:
+
+[Note 73: Voyez un petit _Choix de curiosités_, trad. de
+l'anglais, _Paris_, 1822, _in-12_, _fig._, p. 115.]
+
+[Note 74: Voyez le _Traité de l'opinion_ de Legendre, 4e
+édition, _Paris_, 1758, 9 vol. _in-12_, tom. IX, p. 231.]
+
+2 fois 9 font 18.--1 et 8 font 9.
+3 fois 9 font 27.--2 et 7 font 9.
+4 fois 9 font 36.--3 et 6 font 9.
+5 fois 9 font 45.--4 et 5 font 9.
+6 fois 9 font 54.--5 et 4 font 9.
+7 fois 9 font 63.--6 et 3 font 9.
+8 fois 9 font 72.--7 et 2 font 9.
+9 fois 9 font 81.--8 et 1 font 9.
+
+Nous pourrions prolonger à l'infini ces multiplications et additions,
+et nous trouverions que les chiffres des produits, additionnés entre
+eux, donnent toujours 9 ou le multiple de 9, tels que 108, 117, 126,
+135, 144, 153, 1008, 1017, etc., etc., etc.; propriété dont jouit seul
+le chiffre 9.
+
+M. de Mairan a encore découvert une autre propriété singulière du même
+nombre 9. Si l'on change l'ordre des chiffres qui expriment un nombre,
+la différence entre ces deux nombres changés d'ordre, sera toujours
+9. Par exemple, je prends le nombre 21, je change de place ces deux
+chiffres, j'aurai 12; eh bien! la différence qui existe entre 12 et 21
+sera 9; de 52 je fais 25, la différence entre ces deux nombres sera 27
+multiple de 9. Le nombre 13 renversé m'offre 31; la différence entre
+ces deux nombres est 18 ou 2 fois 9. Etc., etc.
+
+Bien plus, cette propriété qui se voit entre deux nombres ainsi changés
+se retrouve encore entre les puissances quelconques de ces mêmes
+nombres: prenons pour exemple 21 et 12; le quarré de 21 sera 441, et le
+quarré de 12 sera 144; eh bien! leur différence 297 sera un multiple de
+9; et de plus, les chiffres des deux nombres exprimant ces puissances,
+additionnés entre eux, présentent encore chacun 9. Passons au cube,
+celui de 21 est 9261, et celui de 12 est 1728; leur différence 7533
+sera encore un multiple de 9, et cependant ils ne sont point formés des
+mêmes chiffres. Toutes les autres puissances de 21 et de 12 suivront
+toujours la même règle.
+
+
+PROPRIÉTÉ DU NOMBRE _TRENTE-SEPT_.
+
+Le nombre 37, multiplié par 3 ou par un multiple de 3 jusqu'à 27, a la
+propriété de donner toujours pour produit trois chiffres absolument
+semblables. Il résulte de la connaissance de cette propriété une grande
+facilité pour faire ou plutôt pour abréger la multiplication du nombre
+37, par 3, par 6, par 9, par 12, etc., jusqu'à 27. Cette facilité
+consiste à ne faire que la multiplication du premier chiffre du
+multiplicande par le premier chiffre du multiplicateur; aussitôt qu'on
+aura placé le chiffre des unités de cette première opération partielle,
+il sera inutile de passer à la seconde; il suffira d'écrire deux fois à
+la gauche de l'unité trouvée, un chiffre qui lui soit semblable, tant
+pour les dixaines que pour les centaines; et l'on peut être sûr que
+l'opération est exacte, c'est-à-dire que les trois chiffres semblables
+sont bien le vrai produit de la multiplication, et de plus l'addition
+entre eux des chiffres de chaque produit ramène toujours à l'énoncé du
+multiplicateur. C'est ce que va prouver un petit tableau des résultats
+de la multiplication du nombre 37, par 3, 6, 9, etc., jusqu'à 27:
+
+37 multiplié par 3, donne 111. 3 fois 1 = 3.
+37 multiplié par 6, donne 222. 3 fois 2 = 6.
+37 multiplié par 9, donne 333. 3 fois 3 = 9.
+37 multiplié par 12, donne 444. 3 fois 4 = 12.
+37 multiplié par 15, donne 555. 3 fois 5 = 15.
+37 multiplié par 18, donne 666. 3 fois 6 = 18.
+37 multiplié par 21, donne 777. 3 fois 7 = 21.
+37 multiplié par 24, donne 888. 3 fois 8 = 24.
+37 multiplié par 27, donne 999. 3 fois 9 = 27.
+
+Mais cette propriété n'a lieu que pour les multiplications de 3 à 27.
+
+
+COURS DE GÉOMÉTRIE EN VERS.
+
+Il nous est tombé sous la main une espèce de poëme qui nous a paru
+digne de figurer dans notre Recueil, soit par le choix du sujet qui
+prête tant à l'harmonie, soit par la manière heureuse dont l'auteur
+s'en est tiré. En effet, essayer de revêtir des charmes de la poésie
+les définitions et les détails élémentaires de la géométrie est
+une entreprise peu commune, bien digne de piquer la curiosité et
+de fixer l'attention des jeunes adeptes dans la science des lignes
+droites et des lignes courbes. C'est ce qu'a exécuté avec succès
+un digne professeur de mathématiques dans sa _Géométrie en vers
+techniques_; Paris, 1801, _in-8º_ de 18 pag., avec cette
+épigraphe incontestable:
+
+ Rien n'est beau que le vrai.
+
+L'ouvrage est divisé en petits chants ou chapitres avec ces titres
+anacréontiques: _polygones_, _lignes proportionnelles_,
+_surfaces_, _plans_, _solides_, etc. On va juger du
+talent poétique de l'auteur, dès le début de son livre. L'épître
+dédicatoire est ainsi conçue:
+
+ Chers géomètres de Juilly,
+ Pour qui mon cœur est tout rempli
+ De bienveillance et de tendresse,
+ C'est à vous que ceci s'adresse,
+ C'est à vous que j'offre mes vers.
+ Ils ne vous rendront point pervers.
+ La rime en est quelquefois dure,
+ Mais la vérité, toujours pure;
+ C'est là leur seule qualité;
+ C'est là leur unique beauté.
+
+ Il vous faudra quelque courage
+ Pour apprendre un pareil ouvrage;
+ Mais enfin vous l'avez promis,
+ Souvenez-vous en, mes amis.
+
+Passons au corps de cette œuvre didactique, et voyons comment le poète
+allie le compas d'Euclide à la lyre d'Apollon, et comment il fait
+disparaître les épines de la géométrie sous les roses du Parnasse; par
+exemple, quoi de plus coulant que ces vers!
+
+ L'angle dont le sommet à la courbe se rend,
+ A moitié des degrés de l'arc_que_[75] qu'il comprend;
+ Lorsqu'il est au-dehors, le cas devient complexe,
+ Du concave moitié, moins moitié du convexe.
+
+[Note 75: L'auteur a soin de prévenir que l'orthographe de ce mot
+est une licence. Autrefois on écrivait _avecque_; pourquoi, en cas
+de besoin, n'écrirait-on pas _arcque_? C'est très-conséquent.]
+
+Et ceux-ci:
+
+ Mais par cuber le prisme il faut que l'on procède;
+ Il en est un nommé parallélipipède.
+
+On conviendra que, pour ne pas retenir ces vers aussi facilement que
+ceux de Racine, il faudrait qu'un élève fût bien dépourvu d'oreille, de
+mémoire et de goût.
+
+C'est surtout dans le chapitre des lignes proportionnelles, que le
+poète, parlant du triangle rectangle, se surpasse:
+
+ Le triangle rectangle et son hypothénuse
+ Ont des propriétés que pas un ne récuse;
+ La perpendiculaire allant à l'angle droit,
+ De nous les démontrer aura bientôt le droit.
+ En deux extrêmes parts coupant l'hypothénuse,
+ C'est un terme moyen dont au besoin l'on use.
+ Les deux côtés de plus sont moyens en tout temps
+ Entre l'hypothénuse et chacun des segments:
+ Les cordes ont reçu le don non équivoque
+ De se couper toujours en raison réciproque;
+ Sécantes qui font angle en un point mitoyen,
+ Font chacune un extrême et chacune un moyen,
+ Ou réciproques sont aux parts extérieures:
+ Les plus claires raisons sont toujours les meilleures.
+
+Rien de plus juste; et comme le lecteur sera peut-être aussi d'avis
+que, pour certains ouvrages, les plus courts extraits sont toujours
+les meilleurs, nous terminons ici ce que nous avions à dire de cette
+géométrie en vers, et de son auteur, M. Desr..., qui sans doute maniait
+plus habilement la craie sur le tableau, que la lyre au bas du Parnasse.
+
+Voici encore des vers qui sont à peu près du même genre, mais d'une
+application différente.
+
+
+VERS TECHNIQUES
+
+RELATIFS AU RAPPORT DU DIAMÈTRE DU CERCLE A SA CIRCONFÉRENCE EXPRIMÉE
+EN DÉCIMALES.
+
+Si le diamètre d'un cercle est exprimé par le chiffre 1, sa
+circonférence le sera par le chiffre 3 suivi d'une série indéterminée
+de décimales dont on se borne à donner ici les 35 premières ainsi qu'il
+suit:
+
+3,14159,26535,89793,23846,26433,83279,50288, etc., etc.[76]
+
+[Note 76: Après Ludolphe Van-Ceulen, Lagni et Machin, Callet a
+poussé l'approximation du calcul jusqu'à la 154e décimale. (Voyez
+_Tables portatives de logarithmes de Callet_, p. 96; édition
+stéréotype, Paris, Didot, 1795.)]
+
+Comme il peut arriver que l'on ait besoin de ce rapport qui ne se
+trouve pas dans toutes les tables de logarithmes, on a imaginé de
+composer les vers techniques suivants dans lesquels le nombre des
+lettres de chaque mot exprime successivement les chiffres du rapport:
+
+ 3 1 4 1 5 9 2 6 5 3 5
+Que j'aime à faire apprendre un nombre utile aux sages!
+
+ 8 9 7 9
+Immortel Archimède, artiste ingénieur,
+
+ 3 2 3 8 4 6 2 6
+Qui de ton jugement peut priser la valeur?
+
+ 4 3 3 8 3 2 7 9
+Pour moi ton problème eut de pareils avantages,
+
+ 5 0 2 8 8
+Tirez circonférence[77] au diamètre, etcætera.
+
+[Note 77: Le mot _circonférence_, composé de plus de neuf
+lettres, signifie 0.]
+
+Nous avons dit dans la note précédente que Callet avait poussé le
+calcul jusqu'à la 154e décimale, parce qu'il dit lui-même que Ludolphe
+Van-Ceulen en avait d'abord calculé les 35 premiers chiffres; que
+long-temps après lui Machin en avait trouvé 100, et que Lagni en
+avait porté le nombre à 128. Or comme Callet donne une suite de 154
+décimales, nous en concluons que c'est lui qui a ajouté celles qui
+surpassent la 128e.
+
+Callet fait observer que «Adrien Metius, contemporain de Ludolphe
+Van-Ceulen, ayant exprimé le diamètre 113, avait trouvé pour la
+circonférence un nombre beaucoup plus proche de 355 que de 354; ce
+nombre est 35499997.» Il ajoute que «le rapport de 113 à 355 est aussi
+exact que celui de 1 à 3,1415926; et que ce qui le rend précieux,
+c'est la propriété qu'il a de se graver aisément dans la mémoire.
+Si vous écrivez deux fois de suite et suivant leur ordre, les trois
+premiers nombres impairs 1, 3, 5, vous aurez un nombre de six chiffres
+(113355) dont les trois premiers, 113, seront le diamètre, et les trois
+derniers, 355, exprimeront la circonférence.»
+
+
+VERS MNÉMONIQUES.
+
+Cette sorte de vers sert, dans sa construction resserrée, à aider et
+à soulager la mémoire; nous rapporterons seulement les deux suivants,
+l'un très-simple et l'autre fort baroque; ils suffiront pour faire
+connaître ce genre.
+
+
+_1º Sur la Passion._
+
+ Cœna, Hortus, Caïphas, Pilatus, Cruxque, Sepulchrum.
+
+Voilà bien l'indication de toutes les principales circonstances de la
+Passion.
+
+
+_2º Sur les conciles œcuméniques._
+
+ Nicoe cacoco nicola lalala luluvi flotri.
+
+Si nous séparons ainsi toutes les syllabes de ce prétendu vers:
+
+Ni Co E Ca Co Co Ni Co La La La La Lu Lu Vi Flo Tri,
+
+nous trouverons que chacune de ces syllabes forme les initiales du nom
+des dix-sept Conciles généraux reconnus par le Saint-Siège, et dont
+voici la liste chronologique:
+
+ CONCILES. DATE DE LEUR DURÉE.
+
+I. De NICÉE (Le 1er) Du 19 juin au 25 août 325.
+II. De CONSTANTINOPLE (Le 1er) Du mois de mai au 30 juillet 381.
+III. D'EPHÈSE Du 22 juin au 31 juillet 431.
+IV. De CALCÉDOINE Du 25 octobre au 451.
+V. De CONSTANTINOPLE (Le 2e) Du 6 mai au 2 juin 553.
+VI. De CONSTANTINOPLE (Le 3 e) Du 7 nov. 680, au 16 sept. 681.
+VII. De NICÉE(Le 2e) Du 24 sept. au 23 octobre 787.
+VIII. De CONSTANTINOPLE (Le 4e) Du 5 oct. 869 au 28 fév. 870.
+IX. De LATRAN (Le 1er) Du 18 mars au 5 avril 1123.
+X. De LATRAN (Le 2e) Du 20 avril au 1139.
+XI. De LATRAN (Le 3e) Du 5 au 19 mars 1179.
+XII. De LATRAN (Le 4e) Du 11 au 30 novembre 1215.
+XIII. De Lyon, _Lugdunense_ (Le 1er) Du 28 juin au 17 juillet 1245.
+XIV. De Lyon, _Lugdunense_ (Le 2e) Du 7 mai au 17 juillet 1274.
+XV. De VIENNE en Dauphiné Du 16 octob. 1311 au 3 avril 1312.
+ De Constance (non reconnu) Du 6 nov. 1414 au 22 avril 1418.
+ De Bâle (non reconnu) Du 23 juillet 1431 au mai 1443.
+XVI. De FLORENCE Du 26 févr. 1439 au 26 avril 1442.
+XVII. De Trente, _Tridentinum_ Du 15 déc. 1545 au 3 déc. 1563.
+
+Le comte de Guibert, auteur de l'_Essai de statistique_, n'avait
+pas besoin de recourir aux vers mnémoniques pour entretenir sa mémoire;
+la sienne était heureuse et si étonnante qu'il ouvrait un livre, et
+y jetant un coup d'œil plus rapide que l'éclair, il retenait jusqu'à
+six lignes qu'il répétait mot à mot; il avouait cependant qu'il cédait
+le pas à une personne de sa connaissance à qui l'on faisait lire six
+vers, et qui, fermant aussitôt le livre, disait immédiatement combien
+il y avait de mots, de syllabes et de lettres dans ces six vers. Nous
+avons en portefeuille une _Bibliographie mnémonique_ qui renferme
+une infinité de prodiges de mémoire, tant anciens que modernes; les
+Cyrus, les Cynéas, les Mithridate, les Hortensius, les Accolti, les
+Grotius, les Neuvillaine, les Crébillon, les abbé Poule, les Delille,
+etc., etc., n'y sont pas omis.
+
+
+DE QUELQUES VERS LATINS
+
+DONT LA STRUCTURE A PRÊTÉ AU CALCUL.
+
+Nous avons découvert trois de ces sortes de vers que l'on peut classer
+parmi les bagatelles amusantes, propres à piquer la curiosité. Le
+principal mérite de ces vers consiste dans le nombre extraordinaire de
+manières dont on peut les retourner, c'est-à-dire dont on peut disposer
+dans un ordre différent les mots qui les composent, sans altérer ni le
+sens, ni la nature du vers. Plus il y a de monosyllabes dans le vers,
+plus le résultat du calcul est considérable; c'est tout simple, mais la
+progression est surprenante. Entrons dans quelques détails historiques
+et numériques sur chacun de ces trois vers, qui sont tous hexamètres.
+
+
+I.
+
+Le premier dont nous allons parler et qui est très-connu, appartient
+à Bernard Bauhuys, savant jésuite d'Anvers, qui l'a ainsi composé en
+l'honneur de la Vierge Marie:
+
+ Tot tibi sunt dotes, Virgo, quot sidera cœlo.
+
+Charles Scribani, autre jésuite, le baptisa du nom de _Proteus
+Parthenius_, «Protée né d'une vierge;» et Henri Dupuy (_Erycius
+Puteanus_) le publia sous le titre suivant: _Pietatis thaumata
+in Proteum Parthenium unius libri versum et unius versûs librum,
+stellarum numeris sive formis 1022 variatum_. Antwerpiæ, ex officina
+Plantiniana, anno 1617, _in-4º_ de 48 p. Dupuy a donc retourné
+ce vers, c'est-à-dire changé la disposition des mots qui le composent,
+de 1022 manières différentes. Il a adopté ce nombre, non point selon
+l'exactitude mathématique, mais à cause du mot _sidera_, qui
+se trouve dans le vers, et il s'est borné au nombre 1022, qui est
+celui des étoiles portées dans les catalogues des astronomes de son
+temps[78]. Mais Jacques Bernoulli, dans son ouvrage posthume, _Ars
+conjectandi_, Basileæ, 1713, _in-4º_, a prouvé que le vers en
+question peut se retourner de 3,312 manières différentes.
+
+[Note 78: Ce nombre a été bien augmenté depuis; l'Académie de
+Berlin a fait publier en 1776 un catalogue de 4,535 étoiles observées
+par Hevelius, Flamsteed, Lacaille et Bradeley.]
+
+Un amateur a publié à Louvain, en 1833, un petit volume sous ce
+titre: _Proteus Parthenius, id est, Bernardi Bauhusii Hexameter
+Marianus millies bis et vicies, sensu et metro servatis, variatus.
+Accedunt vita et acta Beatæ Mariæ Virginis latinè et italicè, auctore
+Jac. Facciolato, nec non Oratio dominica viginti quatuor modis
+concinnata_. Lovanii, excudebant Vanlinthout et Vandenzande; 1833,
+_in-16_ de 74 p. Le vers du P. Bauhuys, imprimé de 1022 manières,
+occupe les pag. 1-38 de ce petit volume; on lit en tête de cette série
+singulière du même vers: _Proteus Parthenius divæ Matri Virgini
+sacer, tot ora gerens, quot cœlum sidera_.--Les _Vita et acta B.
+Mariæ Virginis ex Evangeliorum libris excerpta_, vont en latin de
+la p. 39 à la 52e, et en italien de la 53e à la 63e.--L'_Oratio
+dominica_, rendue de 24 manières différentes, finit le vol., pp.
+64-74.--Cette petite curiosité typographique pourra un jour devenir
+rare. J'en possède un exemplaire que je tiens de la libéralité de mon
+ami M. Chalon, de Mons, président de la Société des Bibliophiles de
+cette ville.
+
+
+II.
+
+Le second vers, dû à un nommé Thomas Lansius, ne présente pas des
+objets fort attrayants; il est composé des douze mots suivants:
+
+ Crux, fæx, fraus, lis, Mars, mors, nox, pus, sors mala, Styx, vis.
+
+Ce qu'il offre de plus curieux, c'est que le déplacement de ses douze
+mots peut former trente-un millions neuf cent seize mille huit cents
+combinaisons différentes; et l'éditeur du petit livre de Louvain, cité
+plus haut, ajoute: _tot itaque vicibus quot ferè florenis argenteis
+ad universum regnum belgicum gubernandum opus est, queat immutari_.
+
+
+III.
+
+Le troisième vers que nous avons à rapporter et dont nous ignorons
+l'auteur, est emprunté à l'ENCYCLOPÉDIE MÉTHODIQUE,
+_Amusements des sciences mathématiques et physiques_. Paris, 1792,
+in-4º, p. 375; il est composé des onze mots suivants:
+
+ Rex, lux, dux, pax, sol, spes, fons, vas, flos, via, Jesus.
+
+«On voit, est-il dit dans l'article encyclopédique, que ces mots
+forment ensemble un hexamètre qui, à la vérité, n'est pas élégant:
+mais il a la propriété singulière d'exprimer les principales épithètes
+données au Messie, tant dans l'Ancien que dans le Nouveau Testament, et
+de pouvoir se combiner de 3,265,920 manières, sans qu'il soit possible
+d'en altérer le sens ou la mesure. On sent que le mot _via_
+doit toujours rester à la même place pour former dans toutes les
+combinaisons possibles le dactyle du cinquième pied....»
+
+Nous avons textuellement rapporté ce passage; et nous croyons qu'il
+y a erreur dans l'énoncé du total des combinaisons que comporte ce
+vers; car si le précédent, composé de douze mots, offre 31,916,800
+combinaisons, il est certain que celui-ci, composé de onze mots, doit
+en présenter plus de 3,265,920. Nous nous en rapportons à la sagacité
+du lecteur, s'il a la patience de faire cette vérification.
+
+Un résultat bien autrement considérable est celui de toutes les
+combinaisons que peuvent offrir les vingt-cinq lettres de l'alphabet.
+Nous nous rappelons d'avoir lu dans le _Panorama_ de Londres,
+journal anglais, nº de novembre 1834, le petit passage suivant qui
+nous paraît marqué au coin de l'hyperbole: «Tous les habitants du
+globe, d'après un calcul brut, ne pourraient, dans l'espace de mille
+millions d'années, écrire toutes les transpositions des vingt-cinq
+lettres de l'alphabet, même en supposant que chaque individu écrivît
+par jour quarante pages dont chacune contînt quarante différentes
+transpositions de lettres.»
+
+Cependant nous avons lu quelque part que le mathématicien Taquet n'a
+pas craint de s'engager dans cet immense labyrinthe, et qu'il a trouvé
+que le nombre des combinaisons des vingt-cinq lettres de l'alphabet
+montait à
+
+620,448,401,733,239,439,360,000
+
+C'est-à-dire à six-cent-vingt sextillions, quatre-cent-quarante-huit
+quintillions, quatre-cent-un quatrillions, sept-cent-trente-trois
+trillions, deux-cent-trente-neuf billions, quatre-cent-trente-neuf
+millions, trois-cent-soixante mille combinaisons, sauf vérification, ce
+dont nous prions le lecteur de nous dispenser.
+
+
+MOT D'ARCHIMÈDE.
+
+C'était un fameux géomètre que cet Archimède tué si malheureusement à
+la prise de Syracuse, l'an 212 av. J.-C. Il était âgé de 75 ans. Voici
+de lui un mot qui a traversé les siècles: «Donnez-moi, disait-il, un
+point d'appui, et je soulèverai le globe,» (qui a 9000 lieues de tour.)
+
+En partant du principe connu que les vitesses sont aux deux extrémités
+d'un levier réciproquement comme les poids de deux puissances, et les
+longueurs des bras directement comme ces mêmes vitesses, Fergusson
+s'est amusé à calculer que si, au moment où Archimède s'exprima ainsi,
+Dieu l'avait pris au mot en lui fournissant, avec ce point d'appui
+donné à trois mille lieues du centre de la terre, des matériaux d'une
+force suffisante et un contrepoids de deux cents livres, il aurait
+fallu à ce grand géomètre un levier de douze quatrillions de milles et
+une vitesse à l'extrémité du long bras égale à celle d'un boulet de
+canon, pour élever la terre d'un pouce en vingt-sept billions d'années.
+V. FERGUSSON'S _Astronomy explained_. London, 1803,
+_in-8º_, ch. VII, p. 83.
+
+
+SINGULARITÉ
+
+SUR LA DATE DE LA MORT DE LL. SS. LES PAPES PIE VII, LÉON XII ET PIE
+VIII.
+
+On a fait une remarque singulière relativement à la mort des trois
+derniers Souverains Pontifes, Pie VII, Léon XII, et Pie VIII: prenez
+le nº d'ordre du Pape précédent, celui du Pape dont il est question,
+ajoutez 10 aux deux chiffres qu'indiquent ces nos, puis additionnez
+ces trois nombres; le total de chacune des trois opérations vous
+donnera exactement l'année de la mort de chacun des trois Pontifes,
+en faisant précéder ce total des centaines du milliaire qui est 18,
+puisque nous sommes au XIXe siècle. Démonstration:
+
+PIE VI -- 6 PIE VII -- 7 LÉON XII -- 12
+PIE VII -- 7 LÉON XII -- 12 PIE VIII -- 8
+ 10 10 10
+ -- -- --
+ 23 29 30
+
+Le 20 août 1823, Le 10 févr. 1829, Le 30 novemb. 1830,
+mort de Pie VII. mort de Léon XII. mort de Pie VIII.
+
+Cette singularité était dans mes papiers depuis deux ou trois ans,
+quand j'ai trouvé dans le _Musée des familles_, nº de mai 1837,
+p. 237-240, un article intitulé ELECTION D'UN PAPE, dans
+lequel se lit le passage suivant:
+
+«... Quand la mort de Léon XII vint réunir sur Pie VIII les suffrages
+des Cardinaux, l'opinion commune fut qu'il n'occuperait pas longtemps
+le Saint-Siège; et ce qui vint donner à cette opinion un certain poids
+parmi le peuple romain, très superstitieux de sa nature, c'est le
+calcul soit disant cabalistique qu'on faisait courir dans le public et
+qui fixait la mort du nouveau Pape à l'année 1830, (ce qui arriva).
+
+»Voici ce calcul:
+
+»On additionnait le chiffre placé après le nom du Pape régnant avec
+celui qui suivait le nom de son prédécesseur; puis en ajoutant le
+signe de mort équivalant pour eux à X, on arrivait à connaître l'année
+présumée du décès.
+
+ «Exemples:
+
+»Pie (VI) et Pie (VII) + X = 23.
+»Pie (VII) et Léon (XII) + X = 29.
+»Léon (XII) et Pie (VII) + X = 30.
+
+»Bien que le hasard ait vérifié, comme on le voit, plusieurs fois cette
+espèce de prophétie, l'existence du pape actuel (Grégoire XVI), qui
+aurait dû, d'après ce calcul, mourir en 1834, démontre qu'il n'est pas
+infaillible, (je parle du calcul); en effet, la combinaison pour ce
+Saint Père, était celle-ci:
+
+»Pie (VIII) et Grégoire (XVI) + X = 34.»
+
+Ceci est écrit en 1837.
+
+ * * * * *
+
+A la suite de ces rapprochements assez singuliers, disons un mot sur
+chacun des quatre Pontifes mentionnés ci-dessus et sur leur successeur
+actuel, le Pape régnant. Cette notice est simplement chronologique.
+
+ * * * * *
+
+PIE VI (Jean-Ange Braschi), élu Pape (le 253e) à Rome le
+14 février 1775, est amené en France en 1798 par suite de malheureux
+événements arrivés à Rome[79]; sa résidence était fixée à Valence; il
+y meurt le 29 août de la même année 1798, âgé de 80 ans. Son Pontificat
+a duré 23 ans.
+
+[Note 79: Le jeune Duphot, militaire français, fut tué à Rome
+dans une émeute le 28 décembre 1797. Aussitôt les troupes françaises
+qui étaient aux portes de la ville, s'en emparèrent. On se saisit
+de la personne de Pie VI; on le conduit d'abord à Sienne, puis
+dans une Chartreuse près de Florence; enfin on le transfère dans
+l'intérieur de la France. Ce vénérable vieillard traversa les Alpes
+et le Mont Genèvre, porté par quatre hommes, sans paraître ému des
+dangers d'une route escarpée et où il fut souvent presque suspendu
+sur les précipices. Ses cheveux aussi blancs que les neiges qui
+l'environnaient, étaient agités par un vent froid et piquant. Des
+hussards piémontais voulurent lui faire accepter leurs pelisses; Pie
+VI les remercia avec affection, mais il ne voulut jamais consentir à
+les en priver. Il n'y avait que quelques heures qu'il était arrivé
+à Briançon, lorsqu'un peuple immense rassemblé sous ses fenêtres,
+demanda à le voir. Les cris qui s'élevaient de la foule annonçaient
+souvent des intentions hostiles, et les menaces, les injures des uns se
+mêlaient aux expressions de respect et d'amour des autres. Dans cette
+circonstance, le Pontife hésita quelques instants à paraître; puis
+prenant son parti, et s'avançant lentement, appuyé sur deux Prêtres,
+et le corps affaissé sous les douleurs, il se montra à la multitude en
+s'écriant: _Ecce Homo_. Quel spectacle! ces paroles pénétrèrent
+tous les cœurs d'attendrissement, et ceux même qui étaient venus pour
+outrager le vénérable Pontife, se prosternèrent à ses pieds. A Gap,
+à Grenoble, à Voiron, il reçut les honneurs dûs à son rang. Quoique
+octogénaire, il déployait encore un courage supérieur à son infortune
+et à la fatigue d'un si long et si pénible voyage; mais à peine arrivé
+à Valence, où le Gouvernement avait fixé sa résidence, il y tomba
+malade; et après onze jours de souffrances, il y succomba le 29 août
+1798. Son corps transporté à Rome, y fut reçu avec pompe le 17 février
+1802, par Pie VII, assisté de dix-huit Cardinaux. Son cœur, renfermé
+dans une urne d'or, est à Valence où Napoléon a ordonné qu'on lui
+élevât un tombeau.]
+
+PIE VII (Grégoire-Barnabé Chiaramonti) est élu Pape (le 254e)
+à Venise, le 14 mars 1800; il est couronné le 21 mars, fait son entrée
+solennelle à Rome le 3 juillet de la même année 1800; il y est mort le
+20 août 1823, âgé de 83 ans. Son Pontificat a été de 23 ans comme celui
+de son prédécesseur; et comme lui, il a fait un voyage forcé en France,
+(nous parlons du dernier.)
+
+LÉON XII (Annibal della Genga) est élu Pape (le 255e) à Rome,
+le 27 septembre 1823, et couronné le 6 octobre suivant; il est mort le
+10 février 1829, âgé de 68 ans 5 mois et 2 jours. Son Pontificat a duré
+cinq ans et demi environ.
+
+PIE VIII (François-Xavier Castiglioni) est élu Pape (le 256e)
+à Rome, le 21 mars 1829; il est mort le 30 novembre 1830, âgé de 69
+ans; son Pontificat n'a duré que 21 mois.
+
+GRÉGOIRE XVI (Maur Capellari) élu Pape (le 257e) à Rome le 2
+février 1831, après 64 jours de vacance du siége, règne en ce moment.
+(Il est né à Bellune le 18 septembre 1765.)
+
+
+AUTRES SINGULARITÉS SUR TROIS SOUVERAINS PONTIFES, SUR TROIS ROIS ET
+SUR TROIS REINES DE FRANCE.
+
+1º Le Pape SERGIUS IV (_Petrus Os Porci_), élu en 1009,
+meurt le 29 mai 1012. Additionnez dans cette dernière date, les trois
+chiffres significatifs, vous y trouverez le nombre IV ou 4, désignant
+le rang qu'a occupé ce Pape parmi les Sergius. Il est le dernier qui a
+porté ce nom.
+
+2º Le Pape BENOIT IX (Théophylacte, fils d'Albéric, comte
+de Tusculum), est élu en 1033; il est expulsé du Saint-Siège en 1044.
+Additionnez les chiffres de cette date, ils vous offriront IX ou 9,
+qui est celui du titre de ce Pape, parmi les quatorze Pontifes qui ont
+porté le nom de BENOIT.
+
+3º Le Pape CLÉMENT XII, (Laurent Corsini) élu le 12 juillet
+1730, meurt le 6 février 1740. Les chiffres de cette date offrent dans
+leur addition le nombre XII ou 12 attaché au nom de ce Pontife. Il y a
+eu quatorze Papes du nom de Clément.
+
+Notez qu'il se trouve un 0 dans la date de la mort de chacun de ces
+Pontifes.
+
+
+ROIS ET REINES DE FRANCE.
+
+1º LOUIS IX est né à la Neuville en Beauvoisis (et non à
+Poissy), le 25 avril 1215. Additionnez les chiffres de cette date, 1,
+2, 1, 5, vous trouverez 9 ou IX, nombre attaché au nom de ce prince.
+
+ * * * * *
+
+2º CHARLES VII, né à Paris le 22 février 1402 (V. St.).
+L'addition des chiffres de ce milliaire 1, 4 et 2, donne 7 ou VII.
+
+ * * * * *
+
+3º LOUIS XVIII, né le 17 novembre 1755; ces quatre derniers
+chiffres additionnés, 1, 7, 5, 5, donnent le nombre 18 ou XVIII,
+qui indique le rang que tient ce Prince parmi les Rois appelés
+LOUIS.
+
+ * * * * *
+
+Quant aux Reines de France, nous en trouvons aussi trois dont les noms
+offrent cette particularité: le nombre de lettres qui composent leurs
+noms est égal au nombre titulaire de leurs maris; ainsi,
+
+ * * * * *
+
+1º MARGUERITE de Bourgogne, mariée en 1305 à Louis X, compte
+10 ou X lettres dans son nom; bien plus, par suite de sa mauvaise
+conduite, elle est étranglée avec une serviette au mois d'août 1315;
+l'addition des quatre chiffres offre également 10 ou X.
+
+ * * * * *
+
+2º ELIZABETH d'Autriche, mariée en 1570 à Charles IX, compte
+dans son nom 9 ou IX lettres.
+
+ * * * * *
+
+3º ANNE D'AUTRICHE, mariée en 1615 à Louis XIII, compte
+13 ou XIII lettres dans son nom; et les quatre chiffres formant
+l'_année_ de son mariage (1615) donnent également 13 ou XIII.
+
+ * * * * *
+
+Nous ajouterons ici une petite particularité d'un autre genre, qui
+regarde les rois d'Angleterre qui ont occupé le trône pendant le
+XVIIIe siècle et au commencement du XIXe. Elle ne
+se rapporte ni à leur nom, ni à leur titre numéral, mais au jour de
+leur mort; tous ont fini un samedi, à l'exception de Guillaume IV qui
+est mort le 20 juin 1837. Voici la date précise de la mort des autres:
+
+GUILLAUME III est mort le samedi 18 mars 1702.
+La reine ANNE, le samedi 1er août 1704.
+GEORGES Ier, le samedi 10 juin 1727.
+GEORGES II, le samedi 25 octobre 1760.
+GEORGES III, le samedi 30 janvier 1820.
+GEORGES IV, le samedi 26 juin 1830.
+
+Nous n'avons aucune particularité de ce genre pour les reines
+d'Angleterre; mais nous observerons que, parmi les 35 Souverains qui
+ont régné dans ce pays depuis Guillaume le Conquérant, mort en 1087, on
+ne compte que 5 femmes qui ont porté la couronne, savoir:
+
+MARIE, fille de Henri VIII, qui a régné du 6 juillet 1553, au
+7 novembre 1558.
+
+ELIZABETH, fille du même roi, du 7 novembre 1558, au 27 murs
+1603.
+
+MARIE, fille de Jacques II (avec son mari Guillaume III), du
+12 février 1689, morte le 7 janvier 1695.
+
+ANNE, fille de Jacques II, du 19 mars 1702 au 12 août 1714.
+
+VICTORIA, fille du duc de Kent, du 20 juin 1837 au........
+
+
+SINGULARITÉ NUMÉRIQUE EXTRAORDINAIRE.
+
+Une chose vraiment déplorable en révolution (et cependant chose sans
+laquelle aucune révolution n'existerait), c'est la division des
+citoyens en partis, et surtout les dénominations injurieuses sous
+lesquelles chaque parti désigne ses adversaires. J'avoue franchement
+que, sincère ami de la paix, de la tranquillité, et totalement étranger
+à la politique, il m'a toujours répugné d'aborder un pareil sujet;
+et, certes, ce ne serait pas dans un livre consacré à de simples
+amusements littéraires, que je m'essaierais dans ce triste genre. Mais
+en 1831, il m'est tombé sous la main une plaisanterie numérique si
+extraordinaire, que, tout en blâmant le fond, je crois pouvoir la faire
+figurer parmi des singularités. Voici ce dont il est question.
+
+L'ancienne Chambre des Députés, telle qu'elle existait en 1830
+(composée alors de 402 membres), était divisée, comme l'ont été, le
+sont et le seront toutes les Chambres possibles, en deux partis.
+L'un, le plus nombreux (221 membres), se déclara fortement pour la
+révolution de juillet; l'autre, moins nombreux (181 membres), voyait
+cette révolution d'un œil beaucoup moins favorable. Il résulta de
+tout cela la charte et le trône constitutionnels qui rétablirent
+l'ordre fortement compromis dans les trois journées de juillet, et qui
+furent l'ouvrage de la majorité. Un anonyme, croyant trouver dans ces
+circonstances une espèce d'à-propos, s'avisa de désigner la portion
+la plus nombreuse de la Chambre (les 221) sous cette dénomination:
+_la queue de Robespierre_, et le plus petit nombre (les 181) sous
+celle-ci: _les honnêtes gens_. Jusqu'ici nous ne voyons dans la
+première dénomination qu'une injure, qui, pareille à toutes celles dont
+on a été si prodigue en révolutions, ne tire nullement à conséquence.
+Mais voici la singularité.
+
+L'anonyme a donné aux vingt-cinq lettres de l'alphabet leur numéro
+d'ordre, c'est-à-dire, A 1, B 2, C 3, D 4, E 5, etc., jusqu'à Z 25;
+et ensuite écrivant verticalement à gauche, les mots _la queue
+de Robespierre_, avec le numéro d'ordre à chaque lettre, et de
+l'autre côté _les honnêtes gens_ avec le même numéro d'ordre
+aussi à chaque lettre, il a additionné les nombres de chaque colonne,
+et qu'a-t-il trouvé pour résultat? le nombre très-exact de 221 sous
+la colonne à gauche, et le nombre 181 sous la colonne à droite. Le
+tableau suivant offre la démonstration palpable de cette singularité:
+
+1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12. 13. 14.
+A B C D E F G H I J K L M N
+
+15. 16. 17. 18. 19. 20. 21. 22. 23. 24. 25.
+O P Q R S T U V X Y Z
+
+L 12 L 12
+A 1 E 5
+ S 19
+Q 17
+U 21 H 8
+E 5 O 15
+U 21 N 14
+E 5 N 14
+ Ê 5
+D 4 T 20
+E 5 E 5
+ S 19
+R 18
+O 15 G 7
+B 2 E 5
+E 5 N 14
+S 19 S 19
+P 16 -----
+I 9 181
+E 5 =====
+R 18 { 221
+R 18 Résumé {
+E 5 { 181
+ ---- -----
+ 221 Total 402
+
+On avouera que rien n'est plus extraordinaire que le singulier
+rapprochement de ces lettres, de leurs nombres et du résultat total que
+l'addition présente pour chaque colonne. Il est difficile de concevoir
+comment le hasard a pu produire une pareille combinaison. La note
+qui m'en a été remise provenait de Lyon; d'autres prétendent que ce
+_rébus_ a pris naissance en Picardie.
+
+
+QUESTION SUR L'ORIGINE D'UN USAGE SINGULIER.
+
+Il a existé jadis certains usages qui paraissent bizarres, et dont
+l'origine obscure est bien digne d'exercer la sagacité de tous les
+savants. Du nombre de ces usages est celui que mettait en pratique
+autrefois le sonneur et carillonneur de l'église Saint-Gervais à Paris,
+homme dont la scrupuleuse exactitude a toujours été digne d'éloge.
+Voici le fait: tous les matins, il sonnait à cinq heures la première
+messe par CINQUANTE coups de cloche, ni plus ni moins; à cinq
+heures et demie, il sonnait la seconde messe par QUARANTE
+Coups; enfin à six heures, il sonnait la troisième par TRENTE
+coups.
+
+D'où provenait cet antique usage aboli depuis la révolution? A-t-il
+été autorisé par concession des Papes ou des Rois? Est-il dû à quelque
+délibération des marguilliers ou des paroissiens? Est-ce la fondation
+de quelque ame pieuse? Ne doit-on l'attribuer qu'à l'esprit d'ordre
+du carillonneur? Pourquoi ces trois nombres 50, 40, 30? ils sont en
+proportion arithmétique; n'y aurait-il pas là quelque mystère? Les
+nombres cinq heures, cinq heures et demie et six heures, sont aussi en
+proportion arithmétique, mais en sens inverse; les coups de cloche vont
+en diminuant, et les heures en augmentant. On comprend facilement le
+rapport de 5 heures à 50 coups de cloche, c'est dix coups pour chaque
+heure qui s'est écoulée depuis minuit. Mais suivant la même proportion,
+il faudrait cinquante-cinq coups à cinq heures et demie, et soixante
+à six heures. Si à cinq heures et demie il sonnait 45 coups, et à six
+heures 40, ce serait la même proportion renversée. Mais encore une
+fois, pourquoi ces nombres 50, 40, 30?
+
+Toutes nos recherches sur un sujet aussi élevé, aussi grave, aussi
+important, ayant été infructueuses, nous invitons toutes les Sociétés
+savantes des cinq ou six parties du Monde à s'occuper de la solution de
+ce problême.
+
+
+MÉLANGES.
+
+LE BAPTÊME, LE MARIAGE, LA MORT.
+
+AMPHIGOURI ENIGMATIQUE.
+
+Ces énigmes pourront donner quelques tortures Aux lecteurs
+d'aujourd'hui, même aux races futures.
+
+1º BAPTÊME.
+
+Il s'est fait à Birmingham, en mars 1825, un baptême où l'on a vu
+figurer deux pères, deux grands-pères, deux beaux-pères;--deux
+mères, deux grands-mères, deux belles-mères;--deux beaux-frères,
+deux belles-sœurs;--deux maris, deux femmes;--deux oncles, deux
+tantes.--Maintenant comptez bien sur vos doigts, vous trouverez-là
+VINGT-QUATRE personnes; et cependant il est très-certain qu'il
+n'y avait que QUATRE individus présents, et que le calcul n'en
+est pas moins très-exact et très-juste. Devinez!
+
+2º MARIAGE.
+
+Dans le comté de Lancaster, on a célébré en décembre 1818, deux
+mariages qui ont produit une singulière alliance: un gentleman s'est
+marié avec une dame; peu après, le frère de cette dame a épousé la
+fille de son mari née d'un premier lit. Les deux couples ont eu chacun
+un enfant; le premier une fille, et le second un garçon.--On demande
+maintenant quels sont les degrés de parenté qui ont existé entre ces
+six personnes, et combien il y en a? Pour faciliter la solution,
+nous dirons qu'il y en a seize bien comptés, bien exacts, et fort
+singuliers. Devinez!
+
+3º LA MORT.
+
+
+_Epitaphe._
+
+ Ci gît l'enfant, ci gît le père,
+ Ci gît la sœur, ci gît le frère,
+ Ci gît la femme et le mari,
+ Et ne sont que deux corps ici!
+
+On lisait cette célèbre épitaphe dans la collégiale d'Ecouis. Nous
+l'avons trouvée rapportée dans les _Observations sur la peinture
+sur verre et sur ses différents procédés_, par M. Alexandre Le
+Noir; _broch. in-8º de_ 27 p., _fig._ Ce n'est point la
+même que celle que nous avons donnée dans la seconde édition de nos
+_Amusements philologiques_, Dijon, 1824, _fort vol. in-8º_,
+p. 171. Celle-ci offrait trois personnes renfermées dans le même
+tombeau; celle que nous donnons aujourd'hui n'en offre que deux.
+Devinez!
+
+AUTRES ANECDOTES SUR LE MARIAGE.
+
+Nous avons trouvé dans un _Choix de curiosités_, trad. de
+l'anglais, 1822, _in-12_, une anecdote matrimoniale qui, par sa
+singularité, peut en quelque sorte rentrer dans celle dont nous venons
+de parler: nous allons d'abord la présenter sous la forme énigmatique:
+
+Une dame anglaise a pu dire en toute vérité: «Mon père est mon fils,
+et moi je suis mère de ma mère; ma sœur est ma fille, et je suis la
+grand'mère de mon frère.»
+
+Plus d'un lecteur sera sans doute embarrassé pour deviner cette
+énigme; il faut dire que sa solution tient à l'extrême bizarrerie
+des alliances qui en font le nœud, alliances qu'on ne trouverait
+guère qu'en Angleterre. Voici l'explication qu'en donne l'auteur du
+_Choix_, p. 83:
+
+«Un certain M. Hardwood avait de sa première femme deux filles dont
+l'aînée fut mariée à Jean Coshick. Ce Jean Coshick avait de sa première
+femme une fille qu'épousa le vieil Hardwood, qui en eut un fils. Alors
+la seconde femme de Jean Coshick pouvait tenir le propos énigmatique
+que nous venons de citer.»
+
+AUTRE MARIAGE.
+
+Les journaux anglais du mois de juin 1836 rapportent l'anecdote
+suivante:
+
+«Il y a quelque temps, un fait probablement unique dans son genre s'est
+passé à Cambden.
+
+»Un homme veuf et déjà d'un certain âge devient amoureux d'une
+très-jeune fille et l'épouse.
+
+»Peu après, le fils que ce veuf avait eu de son premier mariage devint
+amoureux de la mère de la nouvelle femme de son père, femme du reste à
+la fleur de l'âge; il lui offre sa main et l'épouse.
+
+»Ainsi voilà un père gendre de son fils, et une épouse qui devient
+non-seulement belle-fille de son propre beau-fils, mais encore
+belle-mère de sa mère, qui elle-même se trouve être la belle-fille de
+sa fille, tandis que le mari de celle-ci est beau-père de sa belle-mère
+et beau-père de son père.
+
+»Ce sera une bien autre confusion s'il vient un jour des enfants de ces
+deux mariages singuliers.»
+
+AUTRE PROBLÊME GÉNÉALOGIQUE.
+
+«Une veuve du comté d'Essex, âgée d'une quarantaine d'années, a épousé
+un jeune homme et est devenue mère. Le même jour la fille que cette
+veuve avait eue de son premier mariage s'est unie au père du jeune
+marié. Voici le résultat de ce double hymen si disproportionné pour
+les âges: la veuve est évidemment grand'mère par alliance de son
+mari, et bisaïeule de son propre fils. Maintenant comme le fils d'une
+bisaïeule est nécessairement le grand-père ou le grand-oncle des
+descendants qu'elle peut avoir, on demande si cet enfant à la mamelle
+n'est pas son propre grand-père.» (EXTRAIT du journal anglais
+L'_Essex-Herald_, 1837.)
+
+
+MARIAGES.
+
+_Quel est l'âge où la femme trouve le plus ordinairement à se
+marier?_
+
+Un anglais a dressé un tableau de _mille_ mariages relevés sur
+les registres de l'Etat civil; et il l'a divisé en treize catégories
+renfermant chacune le nombre de mariages classés selon l'âge des
+mariées au moment où elles le contractaient; ainsi il a trouvé
+
+ 32 Mariages L'épousée ayant de 14 à 15 ans.
+101 ---- ---- de 16 à 17 ans.
+219 ---- ---- de 18 à 19 ans.
+233 ---- ---- de 20 à 21 ans.
+165 ---- ---- de 22 à 23 ans.
+102 ---- ---- de 24 à 25 ans.
+ 60 ---- ---- de 26 à 27 ans.
+ 45 ---- ---- de 28 à 29 ans.
+ 18 ---- ---- de 30 à 31 ans.
+ 14 ---- ---- de 32 à 33 ans.
+ 8 ---- ---- de 34 à 35 ans.
+ 2 ---- ---- de 36 à 37 ans.
+ 1 ---- ---- de 38 à 39 ans.
+
+On voit d'après ce tableau, que c'est depuis 16 à 17 ans jusqu'à l'âge
+de 24 et 25, que les femmes trouvent le plus à se marier; mais le
+nombre le plus considérable (233) est à l'âge de 20 à 21 ans.
+
+SINGULIÈRE INSCRIPTION INDIENNE RELATIVE AU MARIAGE.
+
+On lit sur la première porte de la ville d'Agra dans l'Hindoustan,
+l'inscription suivante écrite en gros caractères:
+
+«Dans la première année du règne de l'empereur Julef, deux mille
+mariages furent cassés par le Magistrat, d'après le consentement
+réciproque des deux époux. L'Empereur apprit ces détails avec une telle
+indignation qu'il abolit le divorce dans ses Etats.
+
+»Dans le cours de l'année suivante, le nombre des mariages à Agra
+diminua de trois mille, et celui des adultères augmenta de près
+de sept mille. Trois cents femmes furent brûlées vives pour avoir
+empoisonné leurs maris, et soixante-quinze maris le furent pour avoir
+assassiné leurs femmes. La quantité de meubles brisés et détruits dans
+l'intérieur des familles particulières, représentait une valeur de
+trois millions de roupies.
+
+»L'Empereur se hâta de rétablir le divorce.»
+
+Concluons de là que heureux sont les Etats qui, n'ayant jamais admis le
+divorce, ne sont dans le cas ni de l'abolir ni de le rétablir.
+
+
+
+
+SIXIÈME OBJET.
+
+DE LA GASTRONOMIE.
+
+
+Le mot GASTRONOMIE, mot charmant qui embrasse tous les
+attributs de la gourmandise perfectionnée, ne date que d'environ
+quarante ans. Il a succédé au mot GASTROMANIE plus vieux de
+cent cinquante ans[80], qui désigne tout simplement un penchant décidé
+pour la bonne chère, mais sans règle, sans méthode, et qui confond
+dans sa généralité et la passion vorace du goinfre Vitellius et le
+goût délicat de l'épicurien Lucullus. Honneur donc à la gastronomie
+qui établit une heureuse distinction entre ces deux types de la
+gourmandise chez les Anciens et qui atteste chez les Modernes les
+progrès du plus essentiel de tous les arts, de l'art de manger! Mais
+surtout, gloire à l'illustre Berchoux qui, l'un des premiers, a délivré
+à ce joli mot ses lettres de naturalisation, dans le titre de son
+charmant poëme[81] dont les vers sont aussi substantiels que le grave
+Chambertin, aussi étincelants que le pétillant Aï. Au reste, ce divin
+poète n'est pas le seul qui ait consacré ses veilles à cet admirable
+sujet, à ce grand art de sentir, d'exprimer, de diriger et de nuancer
+les jouissances de la table et les raffinements de la gourmandise;
+combien d'autres écrivains privilégiés et appelés à cette honorable
+vocation par l'énergie de leur tempérament, par la capacité de leur
+estomac, par la délicatesse de leur goût, ont aussi eu le talent de
+s'immortaliser dans cette carrière! Oui, les noms des Brillat-Savarin,
+des Grimod de la Reynière, et de tant d'autres, accolés à celui de
+Berchoux, passeront bien certainement, entre la poire et le fromage, à
+la postérité la plus reculée. Ils ont écrit en prose, il est vrai; mais
+leur prose est assaisonnée de tant d'ingrédients piquants, de tant de
+condiments apéritifs, que ce n'est plus une _vile_ prose, comme
+disait Voltaire dans un moment d'humeur dissimulée; c'est une prose
+éblouissante, diaprée de tout ce qui charge et orne les tables les
+plus somptueuses. Aussi, voulant donner à ces Messieurs un témoignage
+authentique de la haute estime dont le public est pénétré pour leurs
+savoureux écrits, nous en avons extrait un choix rigoureux d'aphorismes
+qui, à notre avis, surpassent autant ceux d'Hippocrate en solidité, que
+la dinde surpasse la mauviette en grosseur. Le lecteur va en juger:
+nous poserons d'abord les principes; ensuite nous passerons à certains
+comestibles.
+
+[Note 80: Il a paru, je crois, pour la première fois, dans le
+_Mascurat_ de Gab. Naudé, relatif à tout ce qui a été publié
+contre Mazarin depuis le 6 janvier jusqu'à la déclaration du 1er
+avril 1649, _in-4º_ de 718 pages.]
+
+[Note 81: La première édition de la GASTRONOMIE,
+_ou l'Homme des champs à table_, a paru chez L. G. Michaud,
+_Paris_, 1801, _in-18_. La cinquième édition et la meilleure
+est de 1819.]
+
+
+I.
+
+APHORISMES GASTRONOMIQUES.
+
+PRINCIPES GÉNÉRAUX,
+
+«La gastronomie est la reine du monde.
+
+»Le Créateur, en obligeant l'homme à manger pour vivre, l'y invite par
+l'appétit et l'en récompense par le plaisir.
+
+»Il est certain que le plaisir de la table est de tous les âges, de
+toutes les conditions, de tous les pays et de tous les jours; il peut
+s'associer à tous les autres plaisirs, et reste le dernier pour nous
+consoler de leur perte.
+
+»Il faut donc avant tout qu'un honnête homme s'occupe de la gloire de
+sa table. Une bonne cuisine est l'engrais d'une conscience pure.
+
+»Un vrai gastronome, celui qui projette un dîner digne de sa
+réputation, doit écrire les billets d'invitation le matin à jeun, avec
+tout le calme du sang-froid et toute la maturité de la réflexion.
+N'interposez jamais moins de quatre jours, ni plus de quinze entre le
+jour de l'invitation et celui du repas.
+
+»Rappelez-vous sans cesse que convier quelqu'un, c'est vous charger de
+son bonheur pendant tout le temps qu'il sera sous votre toit.
+
+»Avant d'inviter un homme à dîner, jaugez-le; et assurez-vous que, soit
+pour la théorie, soit pour la pratique, il est digne de l'honneur que
+vous lui faites.
+
+»Un gastronome doit connaître la force de sa denture et de sa mâchoire,
+comme un ouvrier doit connaître ses outils.
+
+»Il doit avoir l'odorat fin; le nez est la boussole du gourmand.
+
+»En général, a dit Berchoux, un dîner sans façon est une perfidie; mais
+entre gourmands, un dîner sans façon vaut un coup d'épée.
+
+»Il est de rigueur qu'un dîner soit servi avant l'arrivée des convives.
+Remarquons, en passant, que la symétrie est le plus dangereux ennemi de
+la bonne chère.
+
+»N'oublions jamais que si les hors-d'œuvre sont la pierre à aiguiser de
+l'appétit, les légumes sont la plaque d'assurance contre l'incendie de
+l'estomach.
+
+»La politesse est une vertu inséparable de la vraie gastronomie.
+
+»A table, le voisin d'une dame devient son cavalier servant; il doit
+aide et protection à sa voisine, soit dans l'attention à ne jamais
+laisser son verre trop longtemps vide, soit dans le choix des morceaux;
+et la voisine doit respect et soumission à son voisin pour tous ces
+détails. Le voisin ne doit être que poli pendant le premier service; il
+est tenu d'être galant au second; mais il peut être tendre au dessert.
+
+»Un vrai gastronome n'entamera jamais une conversation avant la fin du
+premier service; jusque-là le dîner est une affaire sérieuse dont il
+serait imprudent de distraire l'assemblée.
+
+»Dans un dîner bien composé, toute phrase commencée doit être suspendue
+à l'arrivée d'une dinde aux truffes[82].
+
+[Note 82: Rappelons-nous toujours avec reconnaissance que le
+véritable Christophe Colomb de la truffe est le cochon. Il y a bien
+une espèce de chiens qui partage maintenant avec lui la gloire de
+cette précieuse découverte; mais nous n'accordons à ces chiens que
+la célébrité de Vespuce, qui, soit dit en passant, est innocent du
+reproche qu'on lui a fait, d'avoir eu l'ambition de donner son nom à
+l'Amérique.]
+
+»La sobriété est la conscience des mauvais estomachs.
+
+»Un gastronome dont l'estomach est usé, est un grenadier aux invalides.»
+
+
+DE QUELQUES COMESTIBLES.
+
+«Les huîtres sont les meilleures troupes légères que vous puissiez
+mettre en avant pour engager le combat gastronomique; mais il faut les
+arroser sans relâche d'un excellent vin blanc.
+
+»Le bouilli est de la chair moins son jus, a dit Brillat-Savarin;
+cependant une bonne tranche de bœuf, détachée d'une belle pièce
+tremblante, bien entrelardée, n'est pas à dédaigner.
+
+»Le gigot doit être attendu comme un premier rendez-vous d'amour,
+mortifié comme un menteur pris sur le fait, doré comme une jeune
+allemande et sanglant comme un caraïbe.
+
+»Profitez de la condescendance de l'élégant rognon de veau; multipliez
+ses métamorphoses: vous pouvez, sans l'offenser, le nommer le caméléon
+de la cuisine; qu'il soit placé comme exposition dans les déjeûners de
+garçons, et comme péripétie au dîner des philosophes.
+
+»Le mouton est à l'agneau ce qu'un oncle millionnaire est à son neveu à
+la besace.
+
+»Le véritable héros de février, c'est le cochon. Dans les jours de
+carnaval, comme la folle jeunesse, il se déguise de cent manières; mais
+sous ses aimables travestissements, son mérite le trahit toujours: en
+vain il revêt tour à tour le froc rembruni du boudin, la robe blanche
+de l'endouille, le justaucorps du cervelas, la rezille de la saucisse;
+il n'échappe ni à œil, ni à la dent du gastronome, qui le fête avec
+d'autant plus d'ardeur, qu'il est à la veille de se voir jusqu'à Pâques
+séparé d'un ami si solide et si tendre.
+
+»On sait que le vin du Rhin est le Pylade du jambon de Mayence son
+compatriote.
+
+»Le sanglier est le prince indompté des forêts, dont la sauvage
+indépendance est humiliée en entrant dans le pâté froid.
+
+»Le marcassin piqué, héritier présomptif du sanglier, est
+l'HIPPOLYTE de la cuisine; comme son patron, «nourri dans les
+forêts, il en a la rudesse.» (_Racine._) A propos de marcassin,
+n'oublions pas ce beau trait, le seul, je crois, qui soit louable dans
+la vie de Henri VIII, ce Néron de l'Angleterre; c'est qu'il éleva au
+rang de Baronnet son cuisinier, pour lui avoir servi un marcassin à
+point[83].
+
+[Note 83: Ce cuisinier n'est pas le seul qui ait ressenti les
+effets de la reconnaissance de son maître. Longtemps auparavant (au
+XIVe siècle), dans le cloître de l'abbaye de S. Victor
+de Paris, on lisait l'épitaphe suivante, parmi beaucoup d'autres
+appartenant à des personnages distingués:
+
+ HIC JACET
+ JACOBUS DE LUPARA IN PARISIACO
+ COQUUS GUILLELMI EPISCOPI PARISIENSIS.
+
+Ce Jacques du Louvre était cuisinier de Guillaume de Chanac, 84e
+évêque de Paris, qui lui accorda, dit-on, cette sépulture honorable, à
+cause de ses talents culinaires. Le reconnaissant prélat, mort en 1348,
+fut enterré dans le même cloître.]
+
+»Le daim, bardé de gros lard, est ce charmant animal dont la liberté
+n'a rien de féroce.
+
+»Le lièvre solitaire est le philosophe des plaines.
+
+»Le brochet audacieux est l'Attila des étangs.
+
+»La perdrix maternelle est l'impératrice des guérets.
+
+»La bienveillante enveloppe d'une feuille de vigne fait valoir le
+perdreau, comme le tonneau de Diogène faisait ressortir les qualités du
+grand penseur.
+
+»La caille voluptueuse est la reine de l'air; bien grasse, elle plaît
+également par son goût, sa forme et sa couleur.
+
+»L'amie des dévots amateurs, la bécasse vénérée est tellement digne des
+hommages et des respects de chacun, qu'on lui rend les mêmes honneurs
+qu'au Grand Lama. (On connaît les sachets du Grand Lama et les rôties
+de bécasses.)
+
+»N'oubliez jamais que le faisan doit être attendu comme la pension
+d'un homme de lettres qui n'a jamais fait d'épîtres aux ministres, ni
+de madrigaux à leurs maîtresses.
+
+»Une véritable poularde du Mans ne doit jamais être lardée; c'est la
+déshonorer que de la déguiser ainsi; elle vaut assez par elle-même.
+Riche de ses propres attraits, c'est l'enlaidir que de chercher à la
+parer, c'est l'offenser que de l'enrubanner ainsi. On peut dire à cette
+Zaïre du Maine, avec l'amoureux Orosmane:
+
+ »L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin.
+
+»Parmi les petits oiseaux, le premier, par ordre d'excellence, selon
+Brillat-Savarin, est sans contredit le bec-figue. Il s'engraisse
+au moins autant que le rouge-gorge ou l'ortolan, et la nature lui
+a donné en outre une amertume légère et un parfum unique si exquis
+qu'ils engagent, remplissent et béatifient toutes les puissances
+dégustatrices. Si un bec-figue était de la grosseur d'un faisan, on le
+paierait certainement à l'égal d'un arpent de terre.
+
+»Le dindon, le plus gros et le plus savoureux de nos oiseaux
+domestiques, est le plus beau cadeau que le Nouveau-Monde ait fait à
+l'Ancien.
+
+»Le petit pois au mois de mai est la perle des légumes et le prince
+des entremets. C'est avec le pigeonneau qu'il contracte l'union la
+plus heureuse; et le pigeonneau en est si flatté qu'il attend juste le
+retour du petit pois pour être dans toute sa bonté; coquetterie bien
+innocente que l'on pardonne à l'héritier présomptif de l'oiseau de
+Vénus.
+
+»L'épinard vaut peu par son essence, mais il est susceptible de
+recevoir toutes les impressions; c'est la cire vierge de la cuisine.
+
+»L'œuf est l'aimable conciliateur qui s'interpose entre toutes les
+parties (dans le conflit des assaisonnements), pour opérer les
+rapprochements difficiles.
+
+»La truffe est le _diamant_ de la cuisine, mot plus expressif,
+plus significatif que celui de d'Aigrefeuille, qui appelait _belle et
+bonne_ ce précieux tubercule.
+
+»Un dessert sans fromage est une belle à qui il manque un œil.
+
+»La maîtresse de la maison doit toujours s'assurer que le café est
+excellent; et le maître, que les liqueurs sont de premier choix.
+
+»Une cave sans Champagne est une montre sans aiguilles.
+
+»Laisser une bouteille de Champagne en vidange, c'est se faire à
+soi-même une impolitesse.»
+
+ * * * * *
+
+Nous ne prolongerons pas cette petite liste d'aphorismes, parce qu'elle
+nous paraît suffisante pour ceux à qui Plutus et Comus donnent le droit
+d'en vérifier la justesse et d'en faire leur profit; mais on nous
+permettra de les accompagner de quelques variétés tenant de près ou de
+loin à ce délectable sujet, c'est-à-dire soit à la gastromanie, soit à
+la gastronomie, deux choses qui, comme on le sait, ne doivent pas être
+confondues.
+
+
+II.
+
+GOUTS GASTROMANIQUES DE CERTAINS PERSONNAGES CÉLÈBRES.
+
+Nous avons toujours regretté de voir une branche de l'histoire
+universelle beaucoup trop négligée par les Thucydide, les Tite-Live,
+les Tacite, les Plutarque, les Rollin, les Crevier, les Lebeau, les
+Mezerai, etc. Cette branche est celle de la prédilection de certains
+grands hommes pour tel ou tel aliment qui, souvent plus que vulgaire,
+forme un singulier contraste avec le haut caractère et les grandes
+actions de la plupart de ces hommes célèbres. C'est pour remplir
+en partie cette lacune que nous avons réuni et classé par ordre
+chronologique, les goûts gastromaniques de quelques-uns de ces grands
+hommes, qui cependant ne sont pas tous grands, mais qui ont plus ou
+moins de droits à la célébrité. Notre liste n'est pas très-longue,
+quoiqu'elle commence avec l'empire romain; nous n'avons, pour ainsi
+dire, qu'effleuré le sujet, parce qu'il a fallu proportionner le cadre
+à la place qui lui était destinée dans notre galerie. Passons à l'ami
+de Cinna, plus habile politique que friand gastronome.
+
+AUGUSTE, mort l'an 14 de J.-C., aimait de préférence le
+pain bis, les petits poissons, le fromage de lait de vache et les
+figues fraîches. Il ne buvait ordinairement que trois coups à chaque
+repas[84]. On voit qu'il était simple dans ses goûts et fort sobre.
+
+[Note 84: Pierre-André Canonieri, en latin (_Canonherius_),
+savant médecin et jurisconsulte Génois, mort à Anvers, dans le
+XVIIe siècle, prétend dans son Traité curieux, _De
+admirandis vini virtutibus libri_ III. Antverp. 1627, pet.
+in-8º, qu'Auguste buvait six coups par repas; mais il se trompe.
+(VOY. _Sueton., Aug. Vita_, paragr. 77.) Ce Canonieri
+dit, liv. II de son Traité, que les plaisirs de la table, qu'il appelle
+la pâture de l'ame, sont bien froids sans le vin. Ensuite il assure
+que «les Romains buvaient ordinairement dix coups dans un souper; que
+Scipion et Charlemagne n'allaient qu'à trois seulement. Le Cardinal de
+Trente, ajoute-t-il, était un peu plus brave que ce héros, il avalait
+la vingtième coupe comme la première. Philippe II ne buvait que deux
+fois dans ses repas; Charles-Quint, une seule; et Strozzi, treize.
+Juste-Lipse avait voulu réduire les Flamands à quatre coups, dans ses
+lois des festins; mais c'était trop peu. Qu'il n'en faille que trois
+pour les belles en l'honneur des jeunes déités qu'elles nous retracent,
+j'y consens. Mais j'en revendique neuf pour les poètes.»]
+
+APICIUS (_Cælius_), célèbre gastronome romain, dont le
+nom a passé en proverbe, et qui a écrit sur la bonne chère (_De arte
+coquinariâ_), était passionné pour les homards, surtout pour ceux
+de Minturnes qui passaient pour les plus beaux. Ayant ouï dire qu'il
+y en avait de plus gros et de plus délicats vers les côtes d'Afrique,
+il frète sur le champ un vaisseau et part pour s'assurer de la vérité
+du fait. Arrivé vers le terme de sa course, il rencontre un bateau
+de pêcheurs et leur demande des homards, surtout les plus beaux de
+ces parages; voyant qu'ils n'ont rien de plus que ceux de Minturnes,
+il ordonne sur le champ au pilote de revirer de bord et retourne à
+Minturnes où il continue à se régaler des homards de la côte de la
+Campanie.
+
+Cet Apicius était fort riche; après avoir dissipé tant pour sa table
+qu'autrement, cent millions de sesterces (environ 20,379,166 fr. de
+notre monnaie), il régla ses comptes, et trouvant que, ses dettes
+payées, il ne lui resterait plus que dix millions de sesterces
+(2,037,916 fr.), il s'empoisonna, craignant de mourir de faim.
+
+CLAUDE, empereur, mort l'an 54 de J.-C., avait une grande
+prédilection pour les champignons. Hélas! on sait que grâce à la
+tendresse conjugale de sa chère Agrippine, et aux soins empressés
+de son médecin Xénophon, ce régal le mit en moins de deux heures au
+rang des Dieux. C'est pourtant ce brave homme qui, voulant que tout
+le monde fût sans gêne à sa table, avait projeté un édit par lequel
+il permettrait à tout convive admis à ses festins _ventris crepitum
+edere_, parce qu'il avait appris qu'un Sénateur avait été incommodé
+pour s'être retenu devant lui, dans un repas précédent. Cet édit eût
+été digne de son auteur.
+
+VITELLIUS, empereur, mort l'an 69 de J.-C. Nous n'avons rien
+à dire de ce goinfre couronné; il aimait tout et dévorait tout.
+
+MARTIAL, poète latin, mort vers l'an 105 de J.-C., avait un
+goût particulier pour la grive et pour le lièvre; lui-même en fait
+l'aveu dans cette épigramme (XIII, 22):
+
+ Inter aves turdus, si quis, me judice, certet,
+ Inter quadrupedes gloria prima lepus.
+
+ALEXANDRE SÉVÈRE, empereur, mort en 225, était également
+passionné pour le lièvre. Lampridius, son biographe, nous apprend qu'il
+en mangeait un à tous ses repas.
+
+CHARLEMAGNE, premier empereur d'Occident, mort en 814, quoique
+très-frugal, aimait beaucoup le gibier. Dans les jours ordinaires, dit
+Eginhard, il n'y avait que quatre plats à sa table, non compris une
+pièce de gibier que ses veneurs lui apportaient tout embrochée, parce
+qu'ils savaient que c'était son mets favori. L'historien ajoute que ce
+prince buvait rarement plus de trois fois par repas. _Cæna quotidiana
+quaternis ferculis præbebatur, præter assam quam venatores verubus
+inferre solebant, quâ ille libentius quàm ullo alio cibo utebatur: vini
+et omnis potus adeo parvus in bibendo erat, ut sub cœnam rarò plus ter
+biberet._ (EGINH., Vita Caroli Magni.)
+
+FRÉDÉRIC, dit le Pacifique, 39e empereur d'Allemagne, mort le
+19 août 1493, était fou de melon; et ce goût immodéré le conduisit au
+tombeau par suite d'une indigestion.
+
+MAXIMILIEN II, fils du précédent, et également empereur
+d'Allemagne, mort le 11 février 1519, a eu le même goût que son
+père pour le melon, et a terminé ses jours par le même accident,
+c'est-à-dire, par une indigestion de ce fruit.
+
+ADRIEN VI, élu pape le 9 janvier 1522, et mort le 14 septembre
+1523, était haï des Romains, parce qu'il aimait la merluche, dit Paul
+Jove; mais il l'était bien davantage par la sévérité qu'il mit à
+vouloir réformer les mœurs.
+
+LUTHER, chef de la Réforme, mort en 1546, était un bon biberon
+qui donnait la préférence à la bière de Torgau et au vin du Rhin.
+
+MÉLANCHTON, premier disciple de Luther, et qui décéda en 1560,
+aimait la soupe à l'orge, les goujons et autres petits poissons, ainsi
+que les légumes entremêlés de petits morceaux de viandes hachées.
+
+LE TASSE, admirable poète italien, mort en 1595, avait une
+prédilection marquée pour les mets sucrés cuits au four, pour les
+massepains et les fruits confits. Il aimait tellement le sucre qu'il en
+mettait dans sa salade.
+
+HENRI IV, roi de France, mort en 1610, était passionné pour
+les melons et pour les huîtres; il en mangeait immodérément. Il paraît
+que le vin d'Arbois dont il faisait grand usage, le sauvait des
+indigestions auxquelles l'exposait l'excès de tels aliments.
+
+HOCQUINCOURT (le maréchal d'), mort en 1658, avait un goût
+particulier pour les queues de mouton, auxquelles, disent les Mémoires
+du temps, il reconnaissait la propriété d'influer sur la gaîté des
+convives; aussi a-t-il gardé toute sa vie un cuisinier qui avait trouvé
+le moyen de préparer des _queues de mouton en caisse_, que le
+maréchal emportait à l'armée pour mettre ses officiers en belle humeur.
+
+CHARLES XII, roi de Suède, mort en 1718, n'était certes pas
+difficile à régaler; une tartine de beurre était son mets suprême.
+
+POPE, célèbre littérateur anglais, mort en 1744, n'avait pas
+de goût décidé pour un mets plutôt que pour un autre; mais il lui
+fallait toujours un menu friand et bien composé.
+
+CRÉBILLON fils, littérateur français, mort en 1777, était un
+mangeur d'huîtres insatiable.
+
+VOLTAIRE, mort en 1778, ne se faisait remarquer par aucun
+goût particulier en fait de comestibles; mais le café était sa boisson
+favorite; il en prenait avec excès. Il en était de même de M. de
+Buffon, et du marquis de Contades, qui faisait plus encore, car il
+refusait l'entrée de sa salle à manger à quiconque ne prenait pas deux
+tasses de café coup sur coup.
+
+LESSING, célèbre écrivain allemand, mort en 1781, aimait
+par-dessus tout, les lentilles; il eût été homme à faire la sottise
+d'Esaü.
+
+M. ROGERSON, gastronome anglais, donnait, dit-on, la
+préférence aux ortolans; du moins le dernier acte de sa vie semble
+le prouver. On assure que ce digne émule d'Apicius a dépensé, dans
+l'espace de neuf mois, pour sa table et en expériences culinaires, la
+somme de 150,000 liv. st. (3,750,000 fr. de notre monnaie); ce qui
+composait toute sa fortune. Réduit à la misère et au triste état de
+mendiant, il employa une guinée, la dernière dont on lui avait fait
+la charité, à l'accommodage d'un ortolan, son mets favori; et après
+l'avoir savouré avec toute la délectation d'un profès consommé dans
+l'art de déguster, il se fit sauter la cervelle. On peut dire que pour
+un gastronome, digne enfant des bords de la Tamise, c'est mourir au
+champ d'honneur, tout en narguant les caprices de l'ingrate fortune.
+
+FRÉDÉRIC-LE-GRAND, roi de Prusse, mort en 1786, avait pour
+mets de prédilection le _polenta_; c'était une espèce de gâteau
+d'orge réduit en poudre et torréfié. Ce prince rivalisait avec son ami
+Voltaire dans sa passion pour le café.
+
+CHABOT le capucin, fameux conventionnel, aimait beaucoup la
+pintade; nous lui faisons prendre rang parmi les héros de la gueule,
+comme diraient Rabelais et Montaigne, parce qu'il a créé l'omelette
+truffée aux pointes d'asperges et à la purée de pintade. S'il ne se
+fût jamais occupé que de choses aussi utiles et aussi agréables, il
+n'eût pas péri sur l'échafaud le 5 avril 1794, avec Lacroix, Danton,
+Camille Desmoulins, Phelippeaux, Hérault-Séchelles, Westermann, Fabre
+d'Églantine, Delaunay, Bazire, Sahuguet d'Espagnac, Frey, Emmanuel
+Frey, Gusman et Diderischen. Nous donnons cette liste complète de
+la journée du 5 avril, parce que nous savons que la plupart de ces
+messieurs avaient une réputation gastronomique justement méritée.
+
+PAUL Ier, empereur de Russie, assassiné dans la nuit du 11
+au 12 mars 1801, était grand amateur de pâtés de foies de canards. Il
+accorda la grâce à un Polonais exilé, qui avait trouvé le moyen de lui
+envoyer de Toulouse, chaque semaine, un de ces pâtés, dont le voyage
+n'altérait point la fraîcheur.
+
+KLOPSTOCK, l'auteur de la _Messiade_, mort en 1803, est
+bien digne de figurer parmi les gastronomes allemands; il souriait et
+s'attaquait de prédilection aux pâtés truffés, au saumon, à la truite
+saumonnée; il arrosait tout cela d'un excellent vin du Rhin. Dans ses
+dernières années, une bouteille de Bordeaux lui plaisait davantage.
+Parmi les légumes, il donnait la préférence aux pois; mais au dessert,
+le raisin était sa passion favorite.
+
+KANT, le prince des philosophes allemands, mort en 1804,
+n'était pas aussi recherché dans ses goûts; il faisait ses délices
+d'une purée de lentilles, d'une purée de panais, préparée au lard;
+d'un pudding au lard, à la poméranienne; d'un pudding de pois secs aux
+pieds de porcs, et de fruits desséchés au four. Pour mieux savourer
+ces différents mets, ce n'était pas trop de trois heures; Kant se
+mettait à table à une heure, et apportant à cette sérieuse affaire une
+application vraiment philosophique, il ne la quittait jamais avant
+quatre heures.
+
+SCHILLER, célèbre poète allemand, mort en 1805, aimait
+tellement le jambon, qu'il en mangeait presque tous les jours, et,
+malgré cela, il buvait peu.
+
+DE LALANDE, astronome, mort en 1807, avait un goût
+particulier, dont nous nous garderions bien de parler, s'il ne
+réclamait pas une place dans notre ouvrage à raison de sa singularité.
+Les goûts les plus dépravés ont autant de droits à être mentionnés que
+les goûts les plus raffinés. On saura donc que M. de Lalande courait
+après les araignées, les prenait délicatement, et, malgré l'agitation
+de leurs pattes, les portait à sa bouche, les suçait, les savourait et
+les avalait avec une délicieuse sensualité.
+
+WIÉLAND, écrivain allemand très distingué, mort en 1813,
+se régalait comme les enfants, de gâteaux, de mets et de petites
+friandises cuites au four. Il avait aussi une tendre affection pour
+la truite des Alpes, tirée des vallées du Ziller; mais il était rare
+qu'il en mangeât; deux ans après s'en être régalé, il en parlait encore
+avec enthousiasme. Dans sa vieillesse, il couronnait son repas par un
+petit verre de Kirsch-Wasser (eau de cerise).
+
+NICOLO, célèbre musicien, mort à Paris en 1818, aimait
+beaucoup les macaronis; mais il apprêtait lui-même ceux qu'on servait
+à sa table. A l'aide d'une petite seringue, il injectait dans chaque
+tuyau de la pâte, de la moelle de bœuf, y mettait du foie gras, des
+filets de gibier, des truffes, et se régalait de ce mets succulent avec
+le plus profond recueillement, une main sur les yeux, pour éviter toute
+distraction.
+
+NAPOLÉON, mort à Sainte-Hélène en 1821, n'avait de préférence
+marquée que pour le café; il en prenait jusqu'à vingt tasses par jour,
+et ne s'en portait pas plus mal. Les autres plaisirs de la table lui
+étaient assez indifférents[85]; aussi son chambellan affidé, M. de
+Cussy, gastronome renommé, a déploré toute sa vie que le sentiment de
+la cuisine ait manqué à son empereur; ce qui lui faisait dire que le
+plus grand homme ne pouvait être complet.
+
+[Note 85: On prétend cependant que, tous les jours, on lui
+servait un poulet et des côtelettes, mais surtout le café; et même on
+ajoute que dans quel lieu et à quelle heure que ce fût, il fallait
+qu'au premier mot, la volaille, la côtelette et le café, toujours
+tenus prêts, fussent servis. Cela rappelle l'anecdote du triumvir
+Marc-Antoine, qui, étant en Egypte, avait chaque jour dans ses
+cuisines, douze sangliers tournant à la broche, afin qu'il y en eût
+toujours un de cuit à propos au moment où il lui plaisait de se mettre
+à table.]
+
+LORD BYRON, célèbre écrivain anglais, mort en 1824, n'est
+cité dans notre liste qu'à cause de la singularité de ses goûts et de
+ses habitudes en fait de nourriture; notez que nous ne disons point
+en fait de gastronomie, car son nom n'est pas digne de figurer dans
+les annales de cet art par excellence. Sachez donc que lord Byron ne
+déjeûnait ni ne soupait; son unique repas, qu'il appelait son dîner,
+se composait de vieux fromage de Cheshire en état de décomposition
+complète, de concombres et de choux rouges conservés dans le vinaigre.
+Il mangeait beaucoup de ce fromage qu'il arrosait de cidre ou de bière
+de Burton. Il prenait beaucoup de thé très-fort. Après le repas, il
+buvait du vin et des liqueurs. Croirait-on que ce Byron, malgré son
+génie, sa forte tête et son scepticisme, était superstitieux; il
+n'eût rien commencé d'important le vendredi: renverser la salière
+ou l'huilier lui semblait du plus mauvais augure; mais, pour du vin
+renversé, c'était différent, il en tirait un bon présage; consolation
+dont ne s'accommoderait pas un vrai biberon.
+
+BERCHOUX, l'aimable poète qui a chanté les lois de la table
+(la _Gastronomie_), mort en 1838, préférait à tous les mets le
+gigot braisé, accompagné de petits haricots identifiés avec son jus. Ce
+choix est de bon goût; mais, nous le disons à regret, M. Berchoux, si
+habile théoricien en fait de gastronomie, était le plus pauvre homme du
+monde pour la pratique. Se trouvait-il dans un repas un peu solennel,
+il y était (sauf un doigt de cour au gigot braisé), plus sobre qu'un
+anachorète et presque aussi muet que la statue de Memnon.
+
+ _SAT PRATA BIBERUNT._
+
+
+III.
+
+DES BALANCES GASTRONOMIQUES.
+
+Quoique l'usage de cet instrument n'ait pas été très-commun chez les
+Anciens et qu'il ne le soit pas beaucoup chez les Modernes, nous
+croyons devoir en faire mention, parce qu'il annonce chez ceux qui
+l'ont employé, un raffinement de goût, de délicatesse et de conscience
+gastronomique dont la connaissance peut être utile aux profès de
+l'Ordre.
+
+Ces balances ont été dans tous les temps destinées à faire juger
+du degré d'embonpoint exigé dans certains petits animaux délicats
+pour qu'ils aient le droit de paraître sur la table du véritable
+gourmand; car on sait que l'embonpoint de certains petits volatiles
+ajoute beaucoup à leur succulence. Les Romains, par exemple, étaient
+passionnés pour la mauviette, le becfigue, l'ortolan, la grive; jamais
+on ne les servait sur la table de Lucullus sans que le maître lui-même
+ne les eût placés sur la balance, et jugés dignes de cet honneur.
+Il en était de même d'un autre petit animal pour lequel nous sommes
+bien éloignés de partager l'enthousiasme des Romains; c'était le loir
+(_glis_), dont Martial, grand amateur, a dit, LIB. XIII,
+ep. 59:
+
+ Tota mihi dormitur hyems, et pinguior illo
+ Tempore sum, quo me nil nisi somnus alit.
+
+Un plat de loirs était le _nec plus ultra_ de la bonne chère;
+mais ces petits animaux ne paraissaient jamais au festin, que sous la
+condition d'un embonpoint qui en fît un mets très-succulent; et pour
+juger qu'ils étaient suffisamment gras, on apportait sur la table des
+balances pour en vérifier scrupuleusement le poids.
+
+Ces balances n'ont point été inconnues aux Modernes; nous apprenons que
+l'anglais Lister, médecin gourmand d'une reine très-gourmande (la reine
+Anne, morte en 1714), s'occupant des avantages qu'on peut tirer pour la
+cuisine, de l'usage des balances, observe que, si douze alouettes ne
+pèsent pas douze onces, elles sont à peine mangeables; qu'elles sont
+passables si elles pèsent ce poids; mais que si elles pèsent treize
+onces, elles sont grasses, excellentes et dignes de la bouche de Sa
+Majesté.
+
+Il est encore une balance qui a quelque rapport aux repas, et qui
+a fait du bruit dans son temps; c'est celle du docteur Sanctorius,
+mort en 1636, âgé de 75 ans; mais cette balance tient à la médecine
+et nullement à la gastronomie; son auteur ne l'employait que dans
+ses repas. Elle consistait dans un siège suspendu avec contrepoids,
+et sur lequel il se plaçait en se mettant à table; cette chaise
+suspendue descendait imperceptiblement pendant le repas, et à la fin
+l'avertissait du poids des aliments tant solides que liquides qu'il
+avait pris. C'est à la suite de ces expériences multipliées que
+Sanctorius découvrit la mesure des pertes que fait le corps par une
+transpiration insensible. Il trouva, par exemple, que si l'on prend
+huit livres d'aliments et de boissons, il s'en dissipe environ cinq
+par exhalation, y compris les pertes de la rénovation, inséparables de
+celles de l'alimentation. C'est ainsi que pesant, avec une exactitude
+minutieuse tout ce qui entrait dans son corps et tout ce qui en sortait
+d'une manière sensible, il parvint à déterminer le poids et la quantité
+de ce qui était emporté par la transpiration insensible, qu'il mesura
+aussi dans ses rapports avec la quantité des aliments qui l'augmentent
+ou la diminuent, et dans ses variations relatives à l'état du corps
+modifié par l'âge, l'exercice, le repos, le sommeil, la réplétion, le
+jeûne, les mutations atmosphériques, et les sensations de bien-être ou
+de malaise, de légèreté ou de pesanteur qui nous affectent dans les
+diverses circonstances de la vie.
+
+Hippolyte Obicius de Ferrare, ennemi de Sanctorius, l'accusa d'avoir
+pris l'idée de sa balance dans les ouvrages du cardinal de Cusa,
+mort en 1464; voyez son fameux Traité _De Conjecturis novissimorum
+temporum_, composé en 1442 et traduit en français par Fr. Boyer.
+_Paris, Vascosan_, 1562, in-8º.
+
+Si le célèbre jurisconsulte Barthole, mort à Pérouse en 1356, ne se
+servit pas d'une balance pareille à celle de Sanctorius, il n'en
+faisait pas moins peser tous ses aliments, de peur qu'en en prenant
+une trop grande quantité, il ne devînt moins capable d'écrire ou de
+méditer; ce qui ne l'a point empêché de terminer sa carrière dans un
+âge peu avancé (à 43 ans).
+
+
+IV.
+
+DU SANGLIER A LA TROYENNE CHEZ LES ANCIENS, ET DU ROTI A L'IMPÉRATRICE
+CHEZ LES MODERNES.
+
+I. De tous les mets, qui, chez les Romains, excitaient l'admiration
+et satisfaisaient la sensualité au suprême degré, le plus somptueux
+et le plus volumineux était un sanglier tout entier, farci de pièces
+de gibier et de volailles de toute espèce. On nommait ce plat _le
+Sanglier à la troyenne_, par allusion au cheval de Troie. Il
+devait être fort dispendieux[86]. Le premier qui fit servir sur sa
+table un sanglier entier, fut Publius Servilius Rullus, père de ce
+Rullus qui publia la loi agraire sous le consulat de Cicéron, l'an
+691 de R., 63 av. J.-C. On voit que cet usage monstrueux ne remonte
+pas très-haut chez les Romains; mais Pline l'Ancien, qui rapporte ce
+trait, liv. VIII, 51, ajoute: «Ces abus sont taxés d'excès honteux
+dans les _Annales_, et cela n'a pu prévenir la corruption des
+mœurs présentes, car aujourd'hui (vers l'an 70 de J.-C.) il n'est plus
+question d'un seul sanglier par repas comme alors, mais il y a telle
+table où il se mange deux et trois sangliers servis de la sorte.»
+
+[Note 86: La viande de sanglier était très-estimée et même
+préférée à celle de cochon dans certaines occasions. Æl. Spartien,
+dans sa _Vie d'Adrien_, nous apprend que «de tous les mets,
+celui que cet empereur préférait était le _tétrapharmaque_ ou
+_pentapharmaque_, qui était composé de chair de faisan, de tétine
+de truie, de jambon de sanglier et d'une pâte croquante.» Ce mets fut
+inventé par Ælius Verus qu'Adrien adopta, mais qui mourut avant cet
+empereur. Cet Ælius Verus fut un fameux épicurien, et son fils Lucius
+Verus qui partagea l'Empire avec Marc-Aurèle, ne lui céda en rien pour
+le luxe de la table; car, un jour, il donna un repas composé de douze
+convives et qui coûta, dit-on, la modique somme de 1,200,000 fr. de
+notre monnaie.]
+
+II. Le _Rôti à l'impératrice_, qui ne date que de l'empire de
+Napoléon (vers 1809), est un mets dont la composition tient de celle
+du _Sanglier à la troyenne_, c'est-à-dire qu'il est aussi formé
+de différents animaux renfermés dans un seul, et dont le centre est
+une olive farcie; mais son volume n'est pas aussi monstrueux que
+celui du mets des Romains. Chez eux, le grand animal dévorateur était
+un sanglier; chez nous, c'est tout simplement un cochon de lait. La
+taille de celui-ci est plus proportionnée à l'élégance du service
+dans nos tables modernes; mais le prix de ce mets n'en est pas moins
+très-élevé puisqu'on le porte jusqu'à 500 fr. C'est sans doute l'art du
+cuisinier qui absorbe la majeure partie de ces frais, car le prix des
+ingrédients n'approche nullement de cette somme, comme on va le voir
+par la recette suivante du _Rôti à l'impératrice_, recette la plus
+succulente de toutes les recettes gastronomiques.
+
+Prenez une olive, la plus belle, la plus charnue que vous pourrez
+trouver; ôtez-en le noyau et substituez-lui un filet d'anchois.
+Ensuite, vous mettrez ce fruit ainsi bourré dans une mauviette. Cette
+mauviette bien préparée entrera dans une caille bien grasse; cette
+caille sera renfermée dans une perdrix; la perdrix se cachera dans les
+flancs d'un faisan; lequel, à son tour, disparaîtra au sein d'une vaste
+dinde, qui se réfugiera enfin dans le corps d'un cochon de lait, dont
+un feu brillant ne tardera pas à dorer la cuirasse et à combiner les
+jus divers de ces viandes enchâssées les unes dans les autres. Tirez
+de la broche, servez, et soyez assuré que rien ne peut être au-dessus
+des sensations délicieuses de l'odorat et du goût que fera éprouver cet
+admirable mets, dont cependant la partie la plus précieuse est cette
+olive, devenue le centre de la quintessence de tous les éléments qui
+l'entourent.
+
+
+V.
+
+LE BOL DE PUNCH REMARQUABLE.
+
+L'amiral Russel, commandant en chef des armées navales d'Angleterre,
+se trouvant à Lisbonne, et voulant régaler les officiers et équipages
+de sa flotte, les invita à venir prendre part à un bol de punch de sa
+façon. Il fit préparer cette petite fête dans un superbe jardin au
+milieu de quatre allées plantées d'orangers et de citronniers. Dans
+chaque allée on avait dressé une table chargée dans toute sa longueur
+d'une magnifique collation. A la croisée de ces quatre allées était
+un vaste bassin de marbre bien nettoyé, qui servit de bol de punch.
+L'amiral y fit jeter les ingrédients suivants, qui entrent dans la
+composition de cette agréable liqueur.
+
+Eau-de-vie de Cognac, première qualité, 600 bouteilles.
+Vin de Malaga 1,200 bouteilles.
+Excellent rhum 600 bouteilles.
+Citrons ou limons tranchés 25,000
+Eau bouillante clarifiée 3 tonneaux.
+Jus extrait de 2,600 citrons.
+Livres de sucre 600
+Noix de muscade, râpées 200
+
+Un dais élevé au-dessus du bassin le garantissait de la pluie. Un
+batelet en bois de rose était monté par un mousse qui voguait sur le
+punch même et en servait à la compagnie composée de six mille personnes
+au moins.
+
+Cette fête a eu lieu le 25 octobre 1694.
+
+
+VI.
+
+MÉMOIRE D'APOTHICAIRE ET SINGULIERS RÉGIMES DE SANTÉ.
+
+Un procès jugé à Londres (en 1827) prouve qu'il n'y a rien d'exagéré
+dans la conception du _Malade imaginaire_ de Molière. Voici le
+fait:
+
+Un riche célibataire anglais, complètement de l'humeur de M. Argan,
+avait, pendant plusieurs années, fait ample consommation de drogues.
+Voulant régler ses affaires et juger de tout ce qui lui était entré
+dans le corps pour le bien et corroboration de sa santé, il demande le
+mémoire à son apothicaire; celui-ci lui apporte un état dont le petit
+montant n'allait qu'à 800 liv. sterl., (c'est-à-dire, à 19,200 fr. de
+notre monnaie). Le malade se récrie sur ce total exorbitant.--«Comment!
+dit le pharmacien, mais pour l'article pilules seul, vous en avez
+consommé par an cinquante et un mille, toutes bien conditionnées
+selon les règles de l'art; et le reste à l'avenant.--C'est vrai,
+reprit le malade, je ne me plains ni de la qualité ni de la quantité
+des médicaments; ce n'est point sur cela que portent mes réclamations,
+mais sur le prix.--Le prix est modéré et je n'en rabattrai pas une
+obole.--Eh bien! nous verrons.» Survient un procès; deux médecins,
+appelés comme experts par les juges, interrogent le malade sur son
+régime; voici sa réponse:
+
+«Tous les jours, à deux heures et demie du matin, je prends deux
+cuillerées et demie de jalap avec une certaine quantité d'elixir; je
+dors ensuite paisiblement jusqu'à sept heures. Alors on m'apporte une
+nouvelle dose de jalap ou d'elixir.
+
+»A neuf heures, j'avale quatorze petites et onze grosses pilules, pour
+me fortifier l'estomach et m'aiguiser l'appétit.
+
+»A déjeûner, je bois un verre de lait pur.
+
+»A onze heures, je prends une composition d'acide et d'alkali; plus
+tard, un bolus.
+
+»A neuf heures du soir, je finis par avaler une autre composition
+anodine et je vais me coucher.»
+
+Ce singulier régime surprit les médecins et les juges; on discuta le
+mémoire de M. l'apothicaire, et, à sa grande satisfaction sans doute,
+il ne fut réduit que de moitié.
+
+ * * * * *
+
+Le régime de ce célibataire anglais nous rappelle celui d'un
+célibataire français, qui n'était pas moins original, sans être malade
+imaginaire. Voici comment le petit abbé de Voisenon a rendu compte,
+vers 1760, de sa manière de vivre, qui certes ne conviendrait pas à
+tout le monde:
+
+«Je me lève à sept heures et demie du matin et prends aussitôt trois
+tasses de petite sauge de Provence.
+
+»A dix heures, une tasse de chocolat.
+
+»A onze heures, une tasse de café.
+
+»A une heure je dîne, et je mange les ragoûts les plus piquants; je
+bois un demi-verre de scuba, ensuite du café.
+
+»A cinq heures, trois tasses de véronique, et un verre d'eau des six
+graines.
+
+»A neuf heures, deux œufs frais, du ratafia, et une tasse de chocolat.
+
+»A onze heures, une tasse de café, quelquefois du kermès, du soufre
+lavé, ou différents opiats, et parfois du lilium.
+
+»A mes repas, des anchois, des huîtres vertes, et du vin de Chypre,
+avec des fruits à l'eau-de-vie.»
+
+Tel était le régime de l'abbé de Voisenon, dont le détail a été copié
+sur un autographe où il parle à la troisième personne, parce que ce
+petit tableau devait être et a été inséré dans la _Bigarrure_ ou
+_Gazette galante_ qui s'imprimait à La Haye. Cet abbé, de petite
+taille et d'une complexion très-délicate, était né près de Melun, au
+château de Voisenon, le 8 janvier 1708; il y est mort le 22 novembre
+1775. On voit que, malgré sa faible santé et son régime bizarre, il
+a vécu 67 ans. Il disait, en parlant de sa personne, que la nature
+l'avait formé dans un moment de distraction. Sa réputation littéraire
+ne fut pas moins fluette que sa complexion; aussi quand Mme de
+Turpin, son amie, fit en 1782 imprimer ses œuvres en cinq volumes
+_in-8º_ (un seul aurait été plus que suffisant), La Harpe dit:
+«Il ne ressemble pas mal sous cette forme, à un papillon écrasé sous un
+_in-folio_.»
+
+ * * * * *
+
+Nous avons parlé plus haut d'un procès pour drogues d'apothicaire; en
+voici un qui a failli avoir lieu pour des repas manqués, et qui n'eût
+pas été moins singulier.
+
+Lorsque M. de Vauréal, évêque de Rennes, mourut (le 19 juin 1760),
+quelques chanoines de cette ville voulurent engager le chapitre à
+demander une indemnité aux héritiers de ce prélat; et voici à quel
+sujet. De tout temps MM. les évêques de Rennes donnaient par an un
+festin à MM. les chanoines: c'était de fondation. M. de Vauréal
+n'avait jamais manqué de se conformer à ce louable usage, si ce n'est
+dans le temps où, ayant été ambassadeur en Espagne, il fit plusieurs
+absences, ce qui priva pendant quelques années le chapitre du festin
+ordinaire. C'est une indemnité pour ces festins manqués, que certains
+chanoines voulaient réclamer en argent, aux héritiers, alléguant que
+les absences du prélat n'avaient pas dû les priver de cette redevance;
+et ils s'occupaient déjà d'une liste exacte des festins épiscopaux
+auxquels le chapitre aurait dû assister, et de leur estimation en
+argent, ce qui montait à une somme assez forte qu'ils se proposaient de
+demander en justice. Mais l'affaire n'eut pas lieu, grâce à une bonne
+plaisanterie qui eut tout le succès que pouvaient désirer les héritiers
+de Monseigneur. Un plaisant s'avisa de mettre en jeu les apothicaires
+de Rennes et dressa une requête par laquelle ils demandaient à être
+reçus partie intervenante au procès, et à partager avec les chanoines
+le montant de l'indemnité; et ce pour dédommagement des purgatifs,
+clystères et autres remèdes que lesdits chanoines auraient été obligés
+de prendre à raison des nombreuses indigestions dont les festins
+épiscopaux étaient constamment suivis.--Le chantre du Lutrin n'aurait
+pas manqué de faire son profit d'une pareille aventure s'il eût pu la
+connaître.
+
+ * * * * *
+
+Il paraît que les repas épiscopaux, servis avec splendeur et chers
+à MM. les chanoines, ne datent pas du XVIIIe siècle. Nous
+allons en signaler un donné à Rouen dans le XVe siècle, dont
+le procès-verbal, rédigé pardevant notaire, est digne d'être conservé
+dans les archives de la gastronomie. Quelques notes préliminaires sur
+ce qui a occasionné ce grand dîner, sont nécessaires pour justifier son
+abondance et sa somptuosité.
+
+Il existait autrefois à Rouen une paroisse[87] indépendante de
+l'Archevêque, et qui relevait directement du Saint-Siège, représenté
+par l'évêque de Lisieux. Cet évêque exerçait ses pouvoirs sur cette
+partie de la ville, et le métropolitain n'avait rien à y voir; mais
+tout nouvel évêque de Lisieux, aussitôt qu'il était nommé, était
+tenu de se rendre à Rouen, et, dans une messe qu'il y célébrait,
+de jurer respect et obéissance canoniques à son métropolitain,
+c'est-à-dire à l'archevêque de Rouen, et en outre il était tenu de
+donner à cet archevêque, au chapitre, au clergé de la cathédrale et à
+tous les officiers de l'église et des chanoines, un festin solennel,
+qu'on appelait le _past_ des évêques, _pastus_, du mot
+_pascere_, paître.
+
+[Note 87: C'était celle de Saint-Cande-le-Vieux.]
+
+En 1424, au commencement de janvier, Zanon de Castiglione fut nommé
+évêque de Lisieux, en remplacement du cardinal Branda de Castiglione
+son oncle, évêque de cette ville. Zanon se rendit le 24 janvier à
+Rouen pour célébrer la messe et prêter le serment exigé. Obligé de
+retourner promptement à Lisieux, il promit à l'archevêque de Rouen
+et à son clergé de revenir, le 24 juin suivant, fête de Saint-Jean,
+pour s'acquitter du festin solennel qu'il leur devait. Mais comme on
+craignait que ce nouveau prélat ne manquât à sa parole, les chanoines
+de Rouen lui firent passer un acte en bonne forme pardevant notaire,
+par lequel il promit de donner le 24 juin, le banquet obligé, et bien
+conditionné, tel qu'il devait être en semblable conjoncture; et pour
+sûreté de son obligation, il engagea tous ses biens présents et à
+venir, renonçant formellement à toute exception de fait et de droit;
+bien plus, s'obligeant, en cas de décès, à laisser ses biens engagés à
+l'archevêque et au chapitre, jusqu'à ce qu'on les eût convenablement
+indemnisés.
+
+Enfin arriva le 24 juin tant désiré; tout le clergé et tous les
+officiers dudit clergé se rendirent de la cathédrale à l'hôtel de
+Lisieux dont la façade avait été ornée de superbes tapisseries. Tous
+les vénérables convives y furent reçus avec les plus grands honneurs.
+Des tables avaient été dressées dans tous les appartements, et le
+cortège ayant défilé, chacun prit place dans les salles et dans les
+tables, selon son rang et sa dignité, c'est-à-dire, l'archevêque le
+premier, puis les évêques, l'official, les abbés, les chanoines, et les
+autres en suivant.
+
+Lorsque tout le monde fut assis, commença le service, qui fut aussi
+splendide qu'abondant; en voici le détail[88]:
+
+[Note 88: Ce détail est tiré d'un procès-verbal minutieux de tout
+ce qui s'est passé à cette cérémonie; ce procès-verbal a été dressé,
+sur la demande de l'Archevêque, par des notaires, séance tenante.]
+
+«Devant l'archevêque, furent servis deux plats couverts, dans l'un
+desquels il y avait des cerises; l'autre contenoit trois petits pâtés
+de veau. On en servit autant à tous ceux qui étoient dans la même
+salle, et on versa à chacun du vin blanc.
+
+»Après, on mit devant l'archevêque deux autres plats aussi couverts;
+dans l'un il y avoit de la venaison, avec une sauce noire; dans l'autre
+un chapon gras avec une sauce blanche; sur le chapon avoient été semées
+des amandes et des dragées.
+
+»Deux plats qui furent servis devant l'évêque de Bayeux, contenoient
+des mets semblables, mais ces deux plats étoient découverts.
+
+»Les mêmes mets furent servis à tous les membres du chapitre, mais
+toujours dans un plat pour deux chanoines.
+
+»A chaque service on changeoit de vin, mais on en donnoit toujours du
+meilleur, et en abondance.
+
+»Vint le tour des viandes rôties.
+
+»Dans le plat destiné à l'archevêque, figuroit un cochon de lait, deux
+pluviers, un héron, la moitié d'un chevreuil, quatre poulets, quatre
+jeunes pigeons et un lapin, avec les assaisonnements convenables.
+
+»On servit la même chose à l'évêque de Bayeux, au grand-chantre et à
+l'archidiacre d'Eu.
+
+»Dans chaque plat destiné à deux chanoines, on servit seulement un
+pluvier, un cochon de lait, un butor, une pièce de veau, une pièce de
+chevreuil, un lapin, deux poulets, deux pigeonneaux, avec deux parts
+honnêtes de gelée.
+
+»On servit aussi de ces divers mets aux chapelains et à tous les autres
+officiers ou subalternes de l'église, mais dans un plat pour quatre
+convives.
+
+»Bientôt furent apportés avec un grand appareil, quatre paons rôtis,
+dont on avoit eu soin de conserver les queues resplendissantes de leurs
+riches couleurs.
+
+»Puis, après quelques instants d'attente, furent servis de la venaison
+de sanglier en abondance, et des gâteaux de froment pétrits avec du
+lait d'amande.
+
+»A la fin, vinrent les fromages, les tartes et les fruits. Il y en eut
+pour toutes les salles et pour toutes les tables.
+
+»Les absents même n'eurent pas tort, car maître Gui Rabaschier,
+chanoine, et maître Pierre le Chandelier, chapelain, que leur âge et
+leurs infirmités avoient empêché de se réunir à leurs confrères,
+virent arriver chez eux des valets chargés par l'évêque de Lisieux de
+leur apporter tous les mets qui leur auroient été servis, s'ils eussent
+assisté en personne au banquet.
+
+»Après les grâces, qui furent dites par l'Archevêque dans la grande
+salle du festin, furent apportées aux convives des confitures et des
+épices dans des drageoirs d'argent; c'est ce qu'on appeloit alors la
+_collation_. Les deux baillis et les autres personnages notables
+qui avoient dîné séparément vinrent prendre part à cette collation.
+
+»Lorsqu'enfin vint le moment de se retirer, l'innombrable cortège,
+sortant dans le même ordre qu'il étoit venu, se rendit, la croix en
+tête, aux portes de la cathédrale. Là tous les convives se séparèrent;
+ainsi finit ce repas solennel donné par Zanon de Castiglione, qui tint
+le siège de Lisieux de 1424 à 1430.»
+
+
+BON MOT DE M. L'ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX.
+
+M. Davian Dubois de Sanzai, mort archevêque de Bordeaux en 1826, avait
+gagné contre M. de Camiran, l'un de ses grands-vicaires, une dinde
+aux truffes qui se faisait longtemps attendre. La fin du carnaval
+approchait; Monseigneur rappelle au perdant sa gageure; celui-ci
+prétend que les truffes ne valent rien cette année.--«Bah, bah, reprend
+le prélat, n'en croyez rien; c'est un faux bruit que font courir les
+dindons.»
+
+
+VII.
+
+COURS DE RHÉTORIQUE A LA CUILLER,
+
+SUIVI D'UN DÎNER LOGIQUE.
+
+Qui n'a pas connu Sébastien Mercier, auteur quelquefois assez original?
+Il voulut un jour (en 1794) donner à une jeune et aimable dame, une
+leçon de rhétorique, dont les sens du goût, de la vue et du tact,
+fissent à table tous les frais; il l'invita donc à dîner ainsi que son
+mari.
+
+On sert la soupe et des cuillers de buis; ensuite des petits pois
+et des cuillers d'étain; bientôt après des fraises et des cuillers
+d'argent; puis du café avec des petites cuillers en vermeil; et enfin
+des glaces avec de très-petites cuillers en nacre de perles, ornées
+d'or. Ce frugal dîner finissant, le savant professeur commença son
+cours de rhétorique de la manière suivante en expliquant ainsi ces
+différents emblêmes.
+
+La cuiller de buis signifie la manière modeste et simple dont un
+orateur doit commencer son discours, c'est l'_exorde_[89];
+la cuiller d'étain annonce qu'il doit entrer en matière, c'est la
+_proposition_; les cuillers d'argent expriment que la logique
+et la rhétorique vont se donner la main, c'est la _preuve_; le
+vermeil indique le courageux effort que l'on doit faire pour donner à
+son ouvrage le plus haut degré d'intérêt, c'est la _confirmation_;
+enfin la nacre de perle a pour objet de rappeler qu'un ouvrage doit
+toujours finir par les plus belles pensées, c'est la _péroraison_.
+
+[Note 89: Sans doute l'auteur n'entend parler que de l'exorde
+modéré; car il nous semble que Cicéron ne s'est pas servi de la cuiller
+de buis de M. Mercier pour apostropher Catilina.]
+
+On avouera que ces applications sont, comme le dîner en question, plus
+bizarres que justes, on pourrait même dire plus ridicules. Au reste
+cette allégorie singulière ne doit point nous surprendre, elle provient
+du grand homme qui a voulu nous prouver à toute force que Newton et
+Racine étaient des sots. Il n'est pas mort _ab intestat_; et même
+sa succession n'a pas mal fructifié.
+
+LE DÎNER LOGIQUE.
+
+Cette niaiserie de Mercier m'en rappelle une autre de même force, que
+les écoliers faisaient jadis courir dans les pensionnats sous le titre
+de DÎNER LOGIQUE:
+
+ * * * * *
+
+LA SOUPE, symbole du PRINCIPE, parce qu'elle est
+_claire_ et très-claire.
+
+L'ENTRÉE, symbole de l'IDÉE, parce qu'elle est
+_simple_ et très-simple.
+
+La PORTION, symbole de la CONSÉQUENCE, parce qu'elle
+est _juste_ et très-juste.
+
+Dans tous les temps, les écoliers ont été peu prodigues d'éloges sur la
+nourriture dans les pensionnats.
+
+LA DENT D'ARGENT.
+
+La Belgique se distingue quelquefois par des institutions plus ou moins
+remarquables; en voici une qui peut figurer parmi les plus singulières.
+C'est la fondation d'un prix accordé à celui qui mangera le plus dans
+une fête annuelle vouée au culte de la grande chère; nous ne disons
+pas de la bonne, car l'appétit et la capacité de l'estomac donnent les
+premiers droits au prix qui est une DENT D'ARGENT.
+
+Voici ce qu'ont annoncé les journaux d'octobre 1837.
+
+«Plusieurs sociétés de Bruxelles, les unes en voiture avec drapeaux
+et en costume, les autres à pied, sont allées le lundi 2 octobre, à
+Zellich, sur la route de Gand, pour y faire des dîners suivant l'usage
+à pareil jour tous les ans. Une DENT D'ARGENT a été décernée
+au _plus fort mangeur_. Voilà qui est caractéristique.»
+
+C'est dommage qu'on ne nous ait pas détaillé les prouesses de l'heureux
+polyphage qui a remporté le prix.
+
+
+
+
+SEPTIÈME OBJET.
+
+QUELQUES LETTRES SINGULIÈRES,
+
+ÉCRITES
+
+PAR DES PAPES, DES ROIS, DES PRINCES, etc.
+
+
+Nous pourrions commencer cet article par des lettres plus que
+singulières, à raison de la source dont on les disait et on les croyait
+émanées dans les premiers siècles de l'Eglise, siècles d'une grande
+foi, mais souvent d'une crédulité plus grande encore, surtout parmi le
+peuple. Nous voulons parler des lettres écrites, disait-on, les unes
+par Jésus-Christ, d'autres par la Sainte Vierge; celles-ci par saint
+Pierre, celles-là par saint Paul. On en a même vu tomber du ciel, et
+quelques-unes apportées par des anges. Mais depuis le Xe
+siècle environ, toutes ces correspondances surnaturelles ont été mises
+au rang non-seulement des apocryphes, mais même des fables. Ce serait
+donc abuser de la patience du lecteur que de les lui donner en détail;
+nous nous contenterons d'indiquer aux curieux quelques ouvrages où ils
+trouveront les textes de ces différentes pièces, avec les jugements
+qu'on en a portés.
+
+1º L'une de ces sortes de lettres dont on a le plus parlé, est la
+réponse que Jésus-Christ fit à Abgare, roi d'Edesse, qui lui avait
+écrit pour l'inviter à venir résider dans ses Etats. Albert Fabricius
+a inséré les deux lettres, celle d'Abgare et celle de Jésus-Christ (en
+grec et en latin), dans son _Codex apocryphus Novi Testamenti_;
+Hamburgi, 1719, 9 tom. _in-8º_. Voy. t. I, pp. 317-319. Nous les
+avons données en latin et en français, avec quelques détails, dans
+nos _Recherches sur la personne de_ J.-C. Dijon, Lagier, 1829,
+_in-8º_, pp. 40-48.
+
+2º Une réponse de la Sainte Vierge à une lettre de saint Ignace.
+Voy. le _Cod. apocr._, t. II, pp. 841-844; ces deux lettres (en
+latin) sont fort courtes. Celle de saint Ignace a pour inscription:
+_Christiferæ Mariæ, suus Ignatius_, et celle de Marie: _Ignatio
+dilecto suo, humilis ancilla Christi Jesu_.
+
+3º Une autre lettre de Marie aux Messéniens; elle a pour inscription:
+_Maria virgo, Joachim filia, humillima Dei ancilla, Christi Jesu
+crucifixi mater, ex tribu Juda stirpe David, Messaniensibus omnibus
+salutem, et Dei Patris omnipotentis benedictionem_. Cette lettre de
+dix lignes (en latin) porte à la date: _Anno filii nostri_ XLII,
+_nonis_ julii (7 juillet). Elle est signée MARIA VIRGO;
+selon d'autres éditeurs, la signature est ainsi énoncée: MARIA
+_quæ suprà, hoc chirographum approbavit_; alors ce serait saint
+Luc qui aurait servi de secrétaire à la Sainte Vierge. VOY.
+_Cod. apocr._, t. II, p. 849[90].
+
+[Note 90: On a beaucoup écrit sur cette lettre aux Messéniens; l'un
+des derniers ouvrages dont elle est l'objet, est intitulé: _L'Antica
+e pia tradizione della sagra lettera della gran madre di Dio vergine
+Maria, scritta alla nobile città di Messina; illustrata dal P. Pietro
+Menniti_. Roma, stamperia del Bernabò, 1718, _in-4º_,
+_fig._ Il existe un exemplaire de cet ouvrage dans le riche
+cabinet du savant M. Leber. VOY. le beau Catalogue de sa
+bibliothèque, nº 99.]
+
+4º Une troisième lettre de Marie, adressée aux Florentins; elle est
+si courte que nous pouvons la rapporter comme échantillon du style que
+l'on a prêté à la vierge Marie:
+
+«_Florentia Deo et Domino Jesu-Christo filio meo et mihi dilecta.
+Tene fidem, insta orationibus, roborare patientiâ. His enim sempiternam
+consequeris salutem apud Deum._» Sans signature. On la croit écrite
+_Anno Christi_ LXV, année où Florence, dit-on, a embrassé le
+Christianisme. VOY. _Cod. apocr._, t. II, p. 852.
+
+5º Une lettre de saint Jean, adressée à un hydropique qui lui avait
+écrit pour en obtenir sa guérison. La demande et la réponse (en latin)
+sont fort courtes. L'hydropique fut guéri. VOY. _Cod.
+apocr._, t. II, p. 927.
+
+6º La correspondance de saint Paul avec Sénèque; il n'en existe que
+des débris consistant en quatorze lettres dont huit de Sénèque et six
+de saint Paul. Ces lettres, dont saint Jérôme et saint Augustin ont
+parlé, ont été publiées dans un grand nombre d'anciennes éditions, soit
+des épîtres de saint Paul, soit des œuvres de Sénèque. Elles ont été
+imprimées pour la dernière fois, en 1719, dans le _Cod. apocr._,
+t. II, pp. 892-904. (Nous avons fait un travail assez étendu sur ces
+lettres dont nous donnons le texte et la traduction française, avec
+beaucoup de détails historiques et littéraires sur saint Paul, sur
+Sénèque et sur les controverses dont ces lettres ont été l'objet. Ce
+travail est inédit.)
+
+7º On cite encore une lettre écrite par Jésus-Christ et apportée
+du ciel par saint Michel, à un nommé Adalbert, imposteur du
+VIIIe siècle, qui avait singulièrement fasciné les yeux du
+peuple; il se disait en relation habituelle avec les anges. Cette
+lettre avait été trouvée à Jérusalem près d'une des portes de la
+ville. Baluze l'a publiée dans son appendice aux capitulaires des
+Rois de la seconde race; et quoique mutilée, elle occupe encore trois
+colonnes _in-folio_. Adalbert a été condamné en 744 au Concile de
+Soissons; et en 745, il a été déposé du sacerdoce au second Concile de
+Rome; on croit qu'il a fini ses jours en prison. VOY. _Cod.
+apocr._, t. I, pp. 309-313.
+
+8º Dans le même VIIIe siècle, le pape Innocent II envoie en
+France au roi Pépin, une lettre écrite par saint Pierre lui-même et qui
+fut trouvée à Rome sur son autel. VOY. _Cod. apoc._, t.
+II, p. 913. _L'Art de vérifier les dates_ (t. III, p. 294) prétend
+que ce n'est point une supercherie de la part du Saint-Père, mais que
+c'est une prosopopée.
+
+Nous ne prolongerons pas davantage cette nomenclature de lettres qui
+d'ailleurs, si elles étaient rapportées tout au long, n'offriraient
+guère d'autre singularité que la source divine dont on a prétendu
+qu'elles émanaient. Comme elles sont toutes supposées, nous ne nous
+y arrêterons pas davantage, et nous allons passer à d'autres lettres
+réelles, authentiques et dont le contenu est plus conforme à la nature
+de notre travail. Nous ne remontons pas au-delà du XIVe
+siècle. Nous pourrions commencer par les lettres que s'écrivirent
+en 1301 le pape Boniface VIII et notre roi Philippe-le-Bel, pendant
+leur déplorable démêlé sur la puissance temporelle, sur la régale,
+etc.; mais, comme elles sont, de part et d'autre, dans un style peu
+convenable et que, d'ailleurs, elles ont été publiées avec des détails
+historiques dans un de nos ouvrages précédents (le _Dictionnaire des
+livres condamnés au feu_, Paris, 1806, t. I, pp. 54-55), nous nous
+abstenons de les rapporter ici. En voici d'autres dont les sujets sont
+moins graves, sans rien perdre de leurs droits à la singularité:
+
+
+I.
+
+LETTRE DU PAPE JEAN XXII
+
+A PHILIPPE LE LONG, ROI DE FRANCE.
+
+Ce souverain pontife, nommé Jacques d'Euse, est né à Cahors en 1243;
+cardinal en 1312, il fut élu pape à Lyon le 7 août 1316 et couronné
+dans la Cathédrale de cette ville le 5 septembre suivant. C'était un
+homme de petite taille, mais d'un grand courage, et fort sévère.
+
+La lettre suivante qu'il écrivit au Roi de France, ressemble beaucoup
+plus à l'admonition que ferait un régent à un petit écolier, qu'à
+un bref pontifical adressé à un roi: c'est ce qui en fait une vraie
+particularité singulière. La voici; elle a été écrite d'Avignon en 1317.
+
+«Nous avons appris que, lorsque vous assistez à l'office divin,
+particulièrement à la messe, vous tournez la tête, vous parlez tantôt à
+l'un, tantôt à l'autre, sans faire l'attention requise aux prières qui
+se font pour vous et pour le peuple. Vous devriez aussi, depuis votre
+sacre, prendre des manières plus graves, et porter le manteau royal
+comme vos ancêtres. On dit encore que dans vos États le Dimanche est
+profané et que dans ce saint jour on rend la justice, et même qu'on
+va jusqu'à faire la barbe et les cheveux[91]; c'est ce que nous vous
+avertissons de ne point souffrir.....»
+
+[Note 91: Se faire la barbe, ou se faire couper les cheveux, le
+Dimanche, était alors un péché et un délit civil qui était puni d'une
+amende dont la moitié était pour le dénonciateur et l'autre moitié
+appartenait au Roi; en cas de non paiement, la prison était de droit.
+
+A propos de raser la barbe, nous dirons que dans l'Église gréco-russe,
+il existait jadis un règlement adopté dans un synode, en 1551, qui
+obligeait les Roskolnicks (sectaires) à laisser croître leur barbe et
+qui défendait de la couper sous peine de damnation. Voici le texte de
+l'article prohibitif: «De toutes les hérésies qui doivent encourir
+l'excommunication, nulle n'est plus criminelle et plus damnable que
+l'action de se raser. Le sang des martyrs eux-mêmes ne peut racheter un
+tel péché; et celui qui se rase pour le monde, viole la loi divine et
+se déclare l'ennemi de Dieu qui l'a créé à son image.»]
+
+Dans la même année que cette lettre fut écrite, 1317, on vit en
+France un spectacle bien rare et bien terrible. Il s'était formé des
+conspirations contre ce pape Jean XXII; on rechercha les coupables;
+Hugues Gérard, évêque de Cahors depuis 1312, fut du nombre; on lui fit
+son procès, et, par jugement de la Cour séculière, il fut condamné
+à être _traîné_ publiquement (c'est-à-dire attaché derrière
+un tombereau sur une claie et traîné jusqu'au lieu du supplice), à
+être écorché en quelques parties du corps et à être brûlé, ce qui
+fut exécuté. (VOYEZ _l'Art de vérifier les dates_,
+_in-8º_, tom. III, p. 383.)
+
+
+II.
+
+LETTRE DU CURÉ DE SAINT-MÉRY DE PARIS A S. S. LE PAPE JEAN XXII.
+
+Cette lettre date de 1323; elle fut écrite au sujet d'un nommé Jourdain
+de l'Isle, seigneur de Casaubon, neveu du même Pape Jean XXII, par
+sa femme. Fier de cette alliance, il se livrait à une conduite
+désordonnée, et se signalait par des crimes et même par des atrocités.
+Le roi Charles IV lui avait pardonné plusieurs fois à la sollicitation
+du Pape; mais Jourdain continuant ses déportements, les poussa jusqu'au
+point d'assommer l'huissier du conseil qui lui apportait l'ordre
+de paraître à la Cour du Roi pour la seconde fois. On l'arrêta, on
+instruisit son procès, et il fut condamné par arrêt des Maires du
+Palais, à être attaché à la queue d'un cheval, traîné jusqu'au lieu du
+supplice et à être pendu; ce qui fut exécuté la veille de la Trinité
+(31 mai 1323).
+
+Le lendemain de l'exécution, le curé de Saint-Méry écrivit en latin
+une fort belle lettre au Pape; en voici la traduction littérale:
+
+ «Très Saint Père,
+
+ »Aussitôt que j'ai su que le mari de votre nièce allait être pendu,
+ j'ai assemblé mon chapitre, et j'ai représenté qu'il convenait de
+ profiter de cette occasion pour vous marquer notre très-respectueux
+ attachement et notre profonde vénération. A peine votre neveu a-t-il
+ été pendu, qu'avec grand luminaire, nous sommes allés le prendre à la
+ potence, et bravement nous l'avons fait porter dans notre église, où,
+ après maints _Requiem_, nous l'avons enterré honorablement et
+ _gratis_.
+
+ »Saint Père, nous continuons à vous demander votre sainte et
+ paternelle bénédiction.
+
+_Signé_ J. THOMAS, chevecier.»
+
+Il est dit dans l'_Art de vérifier les dates_, qui nous fournit
+cette anecdote: «On doit moins faire attention à la simplicité ridicule
+de cette lettre tirée des manuscrits de Fontanieu (vol. 63), qu'à la
+juste sévérité du Roi.»
+
+
+III.
+
+LETTRE DE L'EMPEREUR MAXIMILIEN Ier
+
+A MARGUERITE D'AUTRICHE, SA FILLE.
+
+Cette lettre, datée simplement du 18 septembre, doit être de l'année
+1512; autant elle est connue par des extraits qui se trouvent dans
+toutes les biographies de Maximilien, autant est rare son texte pur,
+copié exactement sur l'autographe; c'est ce qui nous engage à le donner
+ici dans son entier; car, outre sa rareté, rien n'est plus bizarre que
+cette lettre, soit par son objet, soit par le style et l'orthographe
+de l'auteur, qui, sachant très-peu et très-mal le français, employait
+une espèce de jargon franco-germain pour correspondre avec sa fille
+Marguerite qui, ayant été élevée en France, possédait très-bien notre
+langue et ignorait l'allemand. L'objet de cette lettre, disons-nous,
+est singulier; Maximilien[92], devenu veuf pour la seconde fois en
+1510, mande à sa fille qu'il ne veut plus hanter femme nue, qu'il a
+l'intention de se faire élire pape et d'être saint. A cet effet il
+songe à résigner l'empire à Charles son petit-fils[93]. Mais pour
+négocier avec le pape et les cardinaux, il faut de l'argent. Il n'est
+pas hors de propos de donner ce sommaire de la lettre en question, qui,
+sans cela, serait peut-être inintelligible pour plus d'un lecteur,
+comme on va le voir; nous la donnons textuellement, ajoutant seulement
+quelques accents, pour en rendre la lecture moins pénible.
+
+[Note 92: Cet empereur, né à Gran le 22 mars 1459, a eu pour
+père Frédéric IV, son prédécesseur, qui avait pris pour devise les
+cinq voyelles A, E, I, O, U, qu'il interprétait ainsi _Austriæ Est
+Imperare Orbi Universo_, devise fastueuse qui lui convenait d'autant
+moins que l'histoire le peint comme un prince indolent, avare et lâche;
+il mourut le 19 août 1493. Son fils Maximilien, élu roi des Romains dès
+1486, lui succéda le 7 septembre 1493; il avait épousé à Gand, le 22
+août 1477, Marie de Bourgogne, dont il eut Philippe né le 22 juillet
+1478, et Marguerite née à Gand en 1480, (c'est à elle que s'adresse
+cette lettre). Marie mourut le 27 mars 1482, âgée de 25 ans; Maximilien
+épousa en secondes noces, le 16 mars 1494, Blanche-Marie, fille du duc
+de Milan; elle mourut sans enfants le 31 décembre 1510, et Maximilien,
+son époux, mourut à Wels, d'une indigestion de melon, le 12 janvier
+1519, n'ayant pu réussir à se faire nommer pape.]
+
+[Note 93: C'est Charles-Quint, fils de Philippe et de Jeanne,
+infante d'Espagne, né le 24 février 1500, élu empereur le 28 juin 1519,
+couronné le 23 octobre 1520, et qui est mort le 21 septembre 1558,
+après avoir abdiqué en 1556.]
+
+«Le 18 septembre.
+
+ »Très chière et très amée fylle, jé entendu l'auis que vous m'auez
+ donné par Guyllain Pingun, nostre garderobes vyess, dont nous auons
+ encore mius pensé desus. Et ne trouuons point pour nulle résun bon
+ que nous nous devons franchement marier, maès avons plus avant mys
+ nostre délibération et volonté de jamès plus hanter faeme nue.
+
+ »Et enuoyons demain Monsieur de Gurce, évesque, à Rome devers le
+ pape[94] pour trouuer fachon que nous puyssons accorder auec luy de
+ nous prenre pour ung coadjuteur, affin que après sa mort pouruns
+ estre assure de auoer le papat et deuenir prester, et après estre
+ sainct, et que il vous sera de nécessité que, après ma mort, vous
+ serés contraint me adorer dont je me trouueré gloryoes.
+
+[Note 94: Jules II occupait alors le siège pontifical; il avait été
+élu pape le 1er novembre 1503, et il est mort le 21 février 1513. Il
+eut pour successeur Léon X.]
+
+ »Je enuoye sur ce ung poste deuers le roy d'Arogon pour ly prier
+ quy nous voulle ayder pour à ce parvenir dont yl est aussi contant,
+ moynant que je résingne l'empire à nostre commun fils Charles. De
+ sela aussi je me suys contenté.
+
+ »Le peupl et gentilhomes de Rom ount faet ung allyance contre les
+ Franchoes et Espaingnos est sunt XXm combatans et nous ount mandé
+ que yl veolunt estre pour nous pour faere ung papa à ma poste, et du
+ l'empire d'Almaingne et ne veulent avoer ne Franços, Aregonoes, ne
+ mains null Vénéciens.
+
+ »Je commence aussy practiker les cardinaulx, dont IIc ou IIIc mylle
+ ducas me ferunt un grand seruice, aueque la parcialité qui est deja
+ entre eos.
+
+ »Le Roy d'Arogon a mandé à son ambaxadeur que yl veult commander aux
+ cardinaulx Espaingnos que yl veulent fauoriser le papat à nous.
+
+ »Je vous prie, tenés ceste matière empu secret; ossi bien en
+ briefs jours je creins que yl fault que tout le monde le sache;
+ car bien mal esté possible de pratiker ung tel si grand matère
+ secrètement, pour laquell yl fault auoer de tant de gens et de argent
+ succurs et practike, et à Diu, faet de la main de vostre bon père
+ MAXIMILIANUS, futur pape. Le XVIIIe jour de septembre.
+
+ »_P.S._ Le papa a ancor les vyevers dubls (_les fièvres
+ doubles_), et ne peult longement fyvre (_vivre_).»
+
+Tel est ce modèle de style épistolaire de l'empereur Maximilien Ier.
+Sur la fin de sa carrière, il fit quelques actes marqués au coin de
+l'originalité. Trois ou quatre ans avant sa mort, il ne voyageait
+jamais sans avoir avec lui un grand coffre, fermé hermétiquement et
+dont il conservait soigneusement la clef. Ceux qui l'accompagnaient
+croyaient que son trésor était renfermé dans cette caisse; point
+du tout: c'était son cercueil, avec le poêle et tous les objets
+nécessaires à des funérailles. Sentant approcher sa fin, il fit son
+testament, dans lequel il ordonna qu'après sa mort, on lui coupât les
+cheveux, qu'on lui tirât les dents, qu'on les broyât et qu'on les
+réduisît en cendres; de plus, que son corps fût enfermé dans un sac
+rempli de chaux vive, déposé dans son cercueil, et inhumé sous un
+autel de l'église de Neustadt. Par la suite son corps a été transféré
+à Inspruck où l'empereur Ferdinand Ier lui a fait ériger un superbe
+mausolée.
+
+Nous avons puisé le texte de la lettre rapportée ci-dessus, dans le
+curieux ouvrage intitulé: CORRESPONDANCE _de l'empereur
+Maximilien Ier et de Marguerite d'Autriche sa fille, Gouvernante des
+Pays-Bas, de 1507 à 1519, publiée d'après les manuscrits originaux_,
+par M. Leglay, archiviste général du département du Nord, correspondant
+de l'Institut. _Paris, Jul. Renouard, 1839, 2 vol. gr. in-8º._
+VOY. tom. II, p. 37. Le savant éditeur a enrichi ce précieux
+recueil de notes très-intéressantes.
+
+
+IV.
+
+LETTRE D'ANNE BOLEYN, ÉCRITE DANS SA JEUNESSE.
+
+Lorsque Anne écrivit cette lettre, elle ne se doutait guère qu'un
+jour, pour son malheur, elle monterait sur le trône d'Angleterre. Il
+paraît qu'elle résidait alors à la campagne, et qu'elle se trouvait
+accidentellement à Londres, lorsqu'elle adressa la lettre en question
+à une de ses amies, nommée Marie, restée à la campagne; elle devait
+être encore fort jeune, puisque cette lettre, dans quelques-uns de ses
+détails, annonce une naïveté presqu'enfantine. Nous la donnons traduite
+littéralement en français; elle est sans date, mais nous la présumons
+écrite vers 1521.
+
+ «Ma chère Marie, voilà un mois que je suis à Londres, et je ne
+ trouve pas cette ville fort amusante. On n'y est pas du tout matinal,
+ et il est rare qu'on s'y lève avant dix heures; il est vrai qu'on
+ se couche tard, car il est toujours dix heures du soir avant qu'on
+ puisse se mettre au lit. Je suis déjà fatiguée de cette vie, et
+ je languirais après le moment de retourner à la campagne si je ne
+ restais ici à cause des cadeaux que je reçois.
+
+ »Mon excellente mère m'a conduite hier chez un marchand de Cheapside
+ (grande rue de Londres); elle m'a acheté trois chemises neuves[95],
+ à raison de 6 pences (12 s.) l'aune; et je dois recevoir au bal de
+ lord Norfolk une paire de souliers neufs en étoffe qui ont coûté 3
+ shellings (3 fr. 75).
+
+[Note 95: Il paraît que les chemises, surtout les chemises de
+toile, étaient encore rares dans ce temps-là (vers 1520), quoiqu'elles
+fussent connues long-temps auparavant; car dès 1385, une reine
+de France, la trop fameuse Isabelle de Bavière, femme de Charles
+VI, fut taxée d'un luxe extraordinaire, parce qu'elle avait deux
+chemises de toile. On ne portait alors que des chemises de serge, et
+on les quittait pour se coucher. Cependant nous ne croyons pas que
+l'usage indécent de coucher sans chemise se fût prolongé jusqu'au
+règne de Henri III, comme le prétend Mayer dans sa _Galerie_ du
+XVIe siècle, tom. 1, p. 131. Au reste, notre _Dissertation
+historique sur l'origine et l'usage de la chemise chez les Anciens et
+les Modernes_, offre beaucoup de détails à cet égard.]
+
+ »La vie peu régulière que je mène, m'a ôté l'appétit; vous savez qu'à
+ la campagne je déjeûnais d'une livre de lard et d'un pot de bonne
+ bière; à Londres à peine puis-je en prendre la moitié. Il est vrai
+ de dire que j'attends avec impatience l'heure du dîner qui dans les
+ premières maisons est retardée jusqu'après midi[96].
+
+[Note 96: Un vieux proverbe nous apprend les heures des repas de la
+bourgeoisie dans ces temps-là:
+
+ Lever à six,
+ Dîner à dix,
+ Souper à six,
+ Font vivre quatre-vingt-dix.
+]
+
+ »Hier au soir, j'ai joué à la main-chaude chez lord Leicester; lord
+ Surrey y était aussi, et a chanté un air de sa composition sur la
+ fille de lord Kildare. On la trouve très-belle; et mon frère m'a dit
+ à l'oreille que la belle Géraldine (c'est le nom de l'amante de lord
+ Surrey) est la plus jolie femme de son siècle. J'ai été bien aise de
+ la voir, car on assure qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle.
+
+ »Je vous prie de bien soigner mon poulailler pendant mon absence. Ces
+ chères petites bêtes! je les ai nourries de mes mains. Si Marguerite
+ a achevé de tricoter mes mitaines en laine rouge, qu'elle me les
+ envoie par la première occasion.
+
+ »Adieu, chère Marie, je vais à la messe, où vous aurez une part aussi
+ grande dans mes prières que vous l'avez dans mon cœur.
+
+»Votre amie,
+»ANNE BOLEYN.»
+
+Quoique nous ayons dit que cette lettre a pu être écrite vers 1521,
+nous avouons qu'il est difficile d'en déterminer la date, puisqu'on
+n'a rien de positif sur celle de la naissance d'Anne; tout ce qu'on en
+sait, c'est qu'elle est le dernier rejeton du mariage de sir Thomas
+Boleyn avec Jeanne Clinston, fille d'un baron de ce nom. Les uns font
+naître Anne en 1507, et d'autres, avec peut-être moins de fondement, en
+1499 ou 1500. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle passa en France
+avec la princesse Marie, sœur de Henri VIII, qui vint y épouser Louis
+XII, le 9 octobre 1514, et qui fut veuve trois mois après, le 1er
+janvier 1515. Cette princesse Marie repassa en Angleterre aussitôt
+après la mort du Roi; mais elle laissa Anne Boleyn à la Cour de France
+près de la reine Claude, femme de François I. Anne y resta huit ans et
+ne retourna en Angleterre qu'en 1522, selon Lingard. Alors en admettant
+qu'elle est née en 1507, elle aurait eu 15 ans; et c'est sans doute à
+cette époque qu'elle aurait passé quelque temps à la campagne, dans
+la maison paternelle à Roch-Ford-Hall, dans le comté d'Essex, où elle
+était née, ainsi que son frère Georges, depuis vicomte de Roch-Ford,
+et sa sœur Marie, l'un et l'autre ses aînés; alors ce serait dans
+cette année 1522 ou la suivante, qu'elle aurait pu écrire la lettre
+en question, peut-être à Marie sa sœur aînée. Quoi qu'il en soit,
+Henri VIII en devint par la suite éperdument amoureux, et avant que
+ses familiers et sa nouvelle église eussent prononcé la dissolution de
+son mariage avec Catherine d'Aragon qu'il avait épousée en juin 1509
+(laquelle dissolution eut lieu le 25 mai 1533), il se maria secrètement
+avec Anne Boleyn le 14 novembre 1532; la fit couronner à Westminster le
+1er juin 1533; et la nouvelle mariée accoucha le 7 septembre de la
+même année 1533, d'une fille nommée Elisabeth, qui dans la suite (le 17
+novembre 1558) monta sur le trône d'Angleterre, où elle se montra la
+digne fille de son père, en faisant aussi tomber une tête royale sous
+le fer du bourreau.
+
+Mais de même que Anne Boleyn, fille d'honneur de Catherine d'Aragon,
+avait fait répudier sa maîtresse et sa souveraine, de même Jeanne
+Seymour, fille d'honneur d'Anne, ne tarda pas à précipiter celle-ci
+d'un trône usurpé. Le 22 mai 1535, Anne fut arrêtée par ordre de Henri,
+livrée à une Commission qui la condamna à mort, comme adultère, et
+elle fut exécutée le 19 mai 1536. Henri avait lui-même déterminé le
+genre du supplice, et avait mandé pour ce bel exploit le bourreau de
+Calais comme très-habile. Furent exécutés avec cette malheureuse Anne,
+son frère le lord Roch-Ford, Norris, écuyer du Roi, deux gentilshommes
+de sa chambre, Brereton et Weston, ainsi qu'un de ses musiciens nommé
+Smetton; celui-ci fut pendu, les autres décapités.
+
+Il est difficile de se faire une idée du caractère atroce de Henri
+VIII, le vrai Néron de l'Angleterre. Son règne a duré de 1509 à 1547,
+c'est-à-dire 38 ans, et pendant ces 38 ans, on compte 72,000 exécutions
+à mort[97]; mais dans ces 72,000 exécutions, il y en a 1,272 de
+personnages plus ou moins notables, que ce tyran a commandées lui-même
+soit pour satisfaire ses passions brutales, soit pour faire triompher
+le schisme qu'il venait d'établir. Voici le détail que l'histoire nous
+a transmis de ces 1,272 exécutions:
+
+[Note 97: Le _Journal de la Morale chrétienne_, tom. XII, p.
+362, dit: «On a compté que sous le règne de Henri VIII, soixante et
+douze mille personnes ont péri sur l'échafaud, et l'on voyait souvent
+vingt cadavres attachés au même gibet.»]
+
+2 Reines, ses épouses, Anne Boleyn et Catherine Howard;--2
+cardinaux;--3 archevêques;--18 évêques;--13 abbés;--500 prieurs, moines
+et prêtres;--14 archidiacres;--60 chanoines;--50 docteurs;--12 ducs,
+marquis et comtes avec leurs fils;--29 barons et chevaliers;--335
+autres nobles;--124 citoyens;--110 femmes.--Total 1,272 victimes,
+et leur bourreau couronné est mort tranquillement dans son lit le 28
+janvier 1547, âgé de 56 ans.
+
+
+V.
+
+LETTRE DE MADAME DE SAINT-ANDRÉ AU PRINCE DE CONDÉ.
+
+Louis I de Bourbon, prince de Condé, né en 1530, se distingua d'abord
+dans la carrière des armes; mais après la funeste mort du roi Henri II,
+arrivée le 10 juillet 1559, des mécontentements le jetèrent dans le
+parti des réformés, et on l'accusa d'être le moteur de la conspiration
+d'Amboise, qui eut lieu en mars 1560; il fut arrêté et emprisonné à
+Orléans où était la Cour. Catherine de Médicis et les Guises étaient
+furieux contre lui; on instruisit son procès qui devait se terminer
+pour lui de la manière la plus funeste.
+
+C'est dans le cours de ce procès que Mme de Saint-André, qui prenait
+au Prince un grand intérêt, mais qui ne pouvait pénétrer dans sa
+prison, lui fit parvenir la lettre amphibologique suivante, où elle
+l'engage à persister dans ses dénégations au sujet de la conspiration
+d'Amboise. Cette lettre est symétriquement ainsi conçue:
+
+«Croyez-moi, Prince, préparez-vous à
+la mort: aussi bien vous sied-il mal de
+vous défendre. Qui veut vous perdre est
+ami de l'État. On ne peut rien voir de
+plus coupable que vous. Ceux qui
+par un véritable zèle pour le Roi
+vous ont rendu si criminel, étoient
+honnêtes gens et incapables d'être
+subornés. Je prends trop d'intérêt à
+tous les maux que vous avez faits en
+votre vie, pour vouloir vous taire
+que l'arrest de votre mort n'est plus
+un si grand secret. Les scélérats,
+car c'est ainsi que vous nommez ceux
+qui ont osé vous accuser, méritoient
+aussi justement récompense, que vous
+la mort qu'on vous prépare; votre seul
+entêtement vous persuade que votre seul
+mérite vous a fait des ennemis,
+et que ce ne sont pas vos crimes
+qui causent votre disgrace. Niez
+avec votre effronterie accoutumée,
+que vous ayez eu aucune part à
+tous les criminels projets de
+la conjuration d'Amboise. Il n'est pas,
+comme vous vous l'êtes imaginé, impossible
+de vous en convaincre; à
+tout hasard recommandez-vous à
+Dieu.»
+
+Pour avoir le vrai sens de cette lettre, il faut en lire seulement
+les 1re, 3e, 5e, 7e lignes, etc., jusqu'à la fin. Et alors on
+y trouvera le sens suivant qui est diamétralement opposé à celui que
+présente la lettre lue entièrement de suite:
+
+«Croyez-moi, Prince, préparez-vous à
+vous défendre; qui veut vous perdre est
+plus coupable que vous. Ceux qui
+vous ont rendu si criminel, étoient
+subornés. Je prends trop d'intérêt à
+votre vie, pour vouloir vous taire
+un si grand secret. Les scélérats
+qui ont osé vous accuser, méritoient
+la mort qu'on vous prépare; votre seul
+mérite vous a fait des ennemis,
+qui causent votre disgrace. Niez
+que vous ayez eu aucune part à
+la conjuration d'Amboise; il n'est pas
+possible de vous en convaincre; à
+Dieu.»
+
+Le procès continua, et, en fin de cause, le Prince fut condamné à
+perdre la tête; mais la sentence n'était pas encore signée, lorsque
+la mort de François II, arrivée dans ce moment (le 5 décembre 1560),
+changea la disposition des esprits. On sollicita la grâce du condamné,
+et Charles IX arrivant au trône, l'accorda. Il était temps, car on
+prétend que «la Reine Mère et les Guises, sûrs de la condemnation,
+avoient mandé à Orléans jusqu'à quarante bourreaux les plus experts du
+Royaume pour l'exécution du Prince qui ne fut sauvé que par la mort
+du Roi et le courage de Lhospital.» Cette anecdote est rapportée dans
+une note, p. 385, de l'_Indicateur Orléanais_ ou _Histoire
+d'Orléans_, par M. Vergnaud-Romagnesi, 1830, _in-12_; mais
+nous avouons que Mézerai, Daniel, Velly, Anquetil, et plusieurs autres
+historiens que nous avons consultés, ne mentionnent point ce fait,
+peut-être imaginé par les ennemis de la Reine Mère.
+
+
+VI.
+
+LETTRE DE CHARLES IX
+
+A LA COMTESSE DE CRUSSOL.
+
+Cette lettre, quoique ne portant pas de date, doit avoir été écrite en
+avril 1561, dans le mois qui a précédé le sacre de Charles IX. Le comte
+de Crussol était alors gentilhomme ordinaire de la chambre, et Mme
+de Crussol, ancienne dame de la Cour, paraît avoir été dans l'intimité
+du jeune Roi, qui alors avait onze ans. C'est ce que fait conjecturer
+l'expression plus que familière dont se sert ce Prince en lui écrivant.
+
+«Ma vieille lanterne, j'eusse eu aujourd'huy bon besoing de vostre
+secours pour receuoir un ambassadeur qui m'est venu du pays estranger,
+dont personne n'entendait le langage; et vous avez la langue si à
+commandement que vous en eussiez, à mon advis, entendu quelque chose
+pour luy faire response. Et je vous prie, ma vieille lanterne, de me
+venir trouver à mon sacre, ou pour le moins à mon entrée de Paris, ou
+vous serez bien enrouillée, si vous n'êtes volontiers veue par vostre
+jeune fallot.
+
+_Signé_ CHARLES.»
+
+La subscription porte: «A ma cousine comtesse de Crussol.»
+
+
+VII.
+
+AUTRE LETTRE DE CHARLES IX AU DUC D'ANJOU, SON FRÈRE.
+
+Le duc d'Anjou, qui fut depuis Henri III, venait d'être élu Roi de
+Pologne (le 9 mai 1573), et son frère Charles s'empresse de l'en
+féliciter par la lettre suivante:
+
+«A monsieur mon frère, le Roy de Pologne.
+
+»Mon frère, Dieu nous a fait la grâce que vous estes eslu roy de
+Pologne; j'en suis si aise que je ne sais que vous mander. Je loue Dieu
+de bon cœur. Pardonnez-moi; l'aise me garde d'escrire; je ne sais que
+dire, mon frère.
+
+»Je auons reçeu vostre lettre.
+
+»Je suis vostre bien bon frère et amy.
+
+_Signé_ CHARLES.»
+
+Il y a du sentiment dans cette lettre, mais on avouera que pour un
+prince qui faisait des vers français, dont quelques-uns sont passables,
+voilà de la prose bien singulière. Nous préférerions la lettre suivante
+écrite sur le même sujet par Catherine de Médicis au même duc d'Anjou,
+quoiqu'elle soit bien éloignée d'être un chef-d'œuvre. Elle prouve la
+joie que répandit dans la famille l'élection du jeune prince au trône
+de Pologne.
+
+
+VIII.
+
+LETTRE DE CATHERINE DE MÉDICIS AU DUC D'ANJOU.
+
+«Mon fils, je ne sais quelles grâces faire à Dieu de faire tant pour
+moi que je vous vois ce que je désire. Je vous prie le bien recognoître
+et toute la grandeur qu'il vous baille, que ayez dans le cœur de
+l'employer pour son service et de vostre frère qui est si aise de
+vostre bien que je ne l'ay jamais vu plus. Il ne reste plus sinon
+que Dieu vous fasse la grâce de bientost prendre La Rochelle et vous
+conserver comme le désire
+
+«Votre bonne mère,
+
+CATERINE.» (_Sic_).
+
+
+IX.
+
+LETTRE DE CHARLES IX
+
+A SON FRÈRE LE ROI DE POLOGNE.
+
+Voici encore une lettre assez singulière écrite par Charles IX à son
+frère le Roi de Pologne, peu après l'arrivée de celui-ci dans ses Etats:
+
+A Monsieur mon frère, le Roy de Pologne.
+
+«Monsieur mon frère, Balagny, présent porteur, est si bien instruit
+de la charge qu'il vous porte que je penserois luy faire tort si je
+faisois ceste lettre plus longue, sinon pour vous dire que, vous estant
+là, nous tenons les deux bouts de la courroie, et que, si nous jouons
+bien nostre jeu, il faudra tant serrer que nous fassions crever tout ce
+qui sera entre deux; et sur ce je vous baise les mains.
+
+«Vostre bien bon frère et amy,
+
+CHARLES.»
+
+Cette lettre sans date a dû être écrite vers la fin de 1573; alors
+ce bon et humain Charles IX n'a pas eu trop le temps de serrer la
+courroie, car il est mort à Vincennes le 50 mai 1574.
+
+
+X.
+
+LETTRE DE HENRI III, ROI DE FRANCE, A RÉNÉ DE FAUCIGNY, SON AMBASSADEUR.
+
+Nous avons eu occasion dans l'une des lettres précédentes (celle
+d'Anne Boleyn, p. 201) de dire un mot de sa fille Elisabeth, reine
+d'Angleterre, qui, à l'imitation de son digne père (Henri VIII,
+bourreau de deux de ses femmes, Anne Boleyn et Catherine Howard,
+décapitées par ses ordres), fit, à son tour, tomber sur l'échafaud,
+la tête de l'infortunée Marie Stuart, sa cousine. Veut-on savoir
+le jugement que portait sur cette Elisabeth, un roi de France son
+contemporain? Qu'on lise la lettre suivante que Henri III adressait à
+l'un de ses ambassadeurs; on y verra que S. M. Britannique est fort
+maltraitée par S. M. le Roi de France, et qu'il n'a pas dû y avoir
+grandes relations d'intimité entre elles. Nous conservons dans ce
+monument singulier l'orthographe du temps, ou plutôt celle du Roi:
+
+«Mon cousin, ie veus encore escrire à vous particulièrement, vue la
+plène confiance que i'ay en vostre affection pour moy, comme ainsy
+pour le triomphe de la foy et l'abaissement de ses ennemis. Je crois
+doncques et veux croyre en la vraye amitié de mons. mon frère le
+duc de Sauoye, et me croy debuoir non moins confier en vos propres
+aduertissemens..... Mais laissez-moi vous dire en familier que c'est
+perdre ses peines et plumes à mondict frère de Sauoye que de m'escrire
+et uouloir aygrir contre cette famme d'Angleterre (la reine Elisabeth),
+laquelle je hayts desia plus que la mort, la tenant et resputant comme
+il se doit pour vraye fille d'enfer, cruelle et sanguynaire, autant
+que les tyrans payens, Tiberius et Nero, ignoble de race, inexorrable,
+impie, folle et superbe hérétique et dampnée bastarde que Dieu veuille
+tirer de cette terre où elle fait mille maux depuiz plus de trente ans,
+martyrisant les fidelles chrestiens[98] et respandant le sang royal[99]
+avecque celluy de ses gallants[100] et aultres comme à plaisir; en
+voulant sembler me faire services, elle ajist en trahyson dans mon
+royaulme et sur touts mes subjects, et jusqu'à mes plus proches et
+familiers, tellement que i'en ay le cas de conscience, et par fois ie
+n'ay pu mériter d'estre absollu et benit pour mes peschez de cholere
+et soyf de vendiquation contre cette meschante reyne. Ne manquez, ie
+uous prie, à bien fayre connoistre à nostre Sainct-Père le Pape et à
+mon frère de Sauoye en quelles extresmitez et tribullations ie suis
+contrainct; et vous layssant à délibérer auec mon chancelier pour le
+surplus, je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous veuille assister et tenir
+en sa saincte et digne guarde.
+
+[Note 98: Edmond Campian, jésuite anglais, et plusieurs autres
+catholiques, furent exécutés en décembre 1581; Antoine Babington et
+d'autres catholiques le furent en septembre 1586, etc.]
+
+[Note 99: Marie Stuart, reine d'Ecosse, fut décapitée à Fotheringay
+le 18 février 1587.]
+
+[Note 100: Le comte d'Essex fut mis à mort dans la tour de Londres,
+le 7 mars 1601.]
+
+»A Blaisy, le 12 de may 1588.
+_Signé_ HENRY.»
+
+Voici encore un échantillon du style et de l'orthographe de ce prince;
+il est tiré d'une lettre qu'il adressait à M. de Villeroi, trésorier de
+l'Ordre du S.-Esprit créé en 1578. Henri se plaint gravement du Pape:
+
+«Villeroy, je suis outré de colère, aiant veu l'indigne indignité
+que le Pape m'a faite à moy qui pour ma religion catolique et si
+affectionée voulonté an icelle merytays moings tel afront que
+nul qui peust estre ny avoys esté, que je ne suis pas moy-mesmes
+maintenant, tant j'an suis hors de moy! Il lui prand byen que je soys
+catolique..... Mays je le serai désormays pour ma consciance seule
+et non pour son respect, luy voulant plus de mal et estant si résolu
+de luy rendre... Car vous scavez qu'il n'y a ryen sy dous que la
+venjeance......»
+
+Cette lettre doit être de 1585, année où parut le manifeste du cardinal
+de Bourbon, relatif au maintien de la foi catholique, mais dans lequel
+les ducs de Lorraine et de Guise sont qualifiés de lieutenants-généraux
+de la Ligue, etc. Ce manifeste était appuyé des noms de presque tous
+les princes de l'Europe, le Pape en tête.
+
+
+XI.
+
+LETTRE DE HENRI IV A MADAME DE MONTGLAT, GOUVERNANTE DES ENFANTS DE
+FRANCE.
+
+On sait que Henri IV[101] a eu une éducation qui ne se ressentait
+en rien de la mollesse de la Cour. Son grand-père maternel, Henri
+d'Albret, voulut qu'on l'habillât et qu'on le nourrît dès son bas âge
+comme les autres enfants du pays, et qu'on l'habituât à courir et à
+grimper sur les rochers; souvent on le faisait marcher nuds pieds et
+nue tête, et quand il faisait quelques petites sottises, on ne lui
+épargnait pas la correction du fouet[102]. C'est le souvenir de cette
+éducation et surtout de cette correction, qui domine dans la lettre
+suivante que le bon Henri écrivit à madame de Montglat, gouvernante de
+ses enfants[103]; cette lettre a rapport au petit dauphin (depuis,
+Louis XIII) qui paraît avoir été bel et bien têtu dans son enfance.
+Nous allons respecter l'orthographe du bon roy:
+
+[Note 101: Fils d'Antoine de Bourbon, Roi de Navarre, duc de
+Vendôme, et de Jeanne d'Albret, Henri est né au château de Pau, en
+1553, le 14 et non le 13 décembre, comme on le dit ordinairement. Son
+extrait-baptistaire est ainsi conçu: «Le QUATORZIÈME décembre
+1553, ladite Dame Jehanne, princesse de Navarre, accoucha de son second
+fils à Pau, entre une et deux heures après minuit; et lequel fut
+baptizé le mardy sixième jour de mars, audit lieu de Pau, et furent
+les parrains, etc. etc. _Signé_ CLAUDE (Regin), évêque
+d'Oleron.»]
+
+[Note 102: Il paraît qu'il redoutait cette punition. Un jour
+Catherine de Médicis, infatuée de l'astrologie judiciaire, le
+conduisit avec ses propres enfants, à Salon chez Michel Nostradamus,
+pour tirer l'horoscope de ces petits princes. L'astrologue exigea
+qu'on lui présentât le petit Béarnais tout nud; mais celui-ci s'y
+opposa de toutes ses forces, croyant qu'il allait être fouetté par
+le vieillard dont la longue barbe l'effrayait; cela prouve que ce
+genre de correction était assez familier à son égard dans la maison
+paternelle. Cependant il se décida, quitta ses vêtements, et le grave
+prophète, après l'avoir bien examiné, annonça, dit-on, qu'il serait
+un jour roi de France, mais après bien des traverses. Cela n'est
+nullement probable; le fûté vieillard se serait bien gardé de faire une
+telle prédiction en présence de Catherine de Médicis. Cette anecdote
+est rapportée, sans cette dernière réflexion, dans la _Galerie du
+XVIe siècle_, (tom. II, p. 236, par Mayer, qui a bien tort
+d'attribuer à Michel Nostradamus la _Chronique de Provence_, qui
+est de César son neveu.]
+
+[Note 103: Cette dame de Montglat n'était pas très-bonne, si
+l'on en juge d'après la parodie d'un mauvais pamphlet du temps,
+intitulé: _Questions proposées au Diable par le P. Coton_,
+1610, _in-8º_. On fait demander au diable par le R. P., _si
+Dieu est l'auteur des langues_; le malin comte de Thorigni,
+lieutenant-général sous Henri IV, parodiait ainsi cette question:
+«Satan, je ne te demande pas si Dieu est l'auteur des langues, mais
+quel diable a pu en donner une aussi méchante à madame de Monglat?»
+Puis tombant sur le fameux Concini, il ajoute: «Je ne te demande pas
+si le serpent avait des pattes avant le péché d'Adam, mais si Concini
+avait des souliers quand il vint à la Cour?...»]
+
+ «Madame,
+
+ «Je me playns de ce que vous ne m'avez pas mandé que vous avyez
+ foueté mon filz; car je veux et vous commande que vous le fouetez
+ (_sic_) toutes les fois qu'il sera opyniatre, ou fera quelque
+ chose de mal, sachant bien par moy-mesme qu'yl n'y a ryen au monde
+ qui luy face plus de profyt que cella (_sic_), ce que je
+ reconnoy par espérience m'avoyre profité; car estant de son age j'ay
+ esté fort foueté; c'est pourquoy je veux que vous le fassiez; ce que
+ vous luy ferez entendre. Adieu, madame de Montglat. Etc., etc.»
+
+Cette lettre est sans date, mais elle peut avoir été écrite vers 1606;
+le Dauphin avait alors environ cinq ans.
+
+Nous ignorons si madame de Montglat a eu égard aux recommandations du
+Roi, en administrant souvent au petit Dauphin la correction prescrite;
+mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'on l'en a encore plusieurs fois
+gratifié depuis l'affreuse catastrophe de son malheureux père. Voici ce
+qu'on lit dans le _journal de l'Estoile_, au 29 mai 1610.
+
+ »Nostre nouveau Roy fut fouetté ce jour, par commandement exprès de
+ la Roine régente sa mère, pour s'estre opiniastré à ne point vouloir
+ prier Dieu. M. de Souvray, son gouverneur, auquel en avoit esté
+ donnée la commission, n'y vouloit mettre la main, jusques à ce que,
+ comme forcé par la Roine, fut contraint de passer outre. Ce jeune
+ prince se voiiant pris, et qu'il lui en falloit passer par là: «Ne
+ frappez guère fort au moins,» dit-il à M. de Souvray. Puis peu après,
+ estant allé trouver la Roine, et Sa Majesté s'estant levée pour lui
+ faire la révérence comme de coustume: «J'aimerois mieux, dit le petit
+ prince tout brusquement, qu'on ne me fist point tant de révérences et
+ tant d'honneur, et qu'on ne me fist point fouetter.»
+
+Encore une anecdote relative à la correction royale en question; elles
+ne sont pas communes dans l'histoire, ces sortes d'anecdotes. Le fait
+s'est passé au mois d'août de la même année 1610. On avait fait présent
+d'un petit faon au jeune Roi.
+
+«Prenant plaisir, dit l'Estoile, à chasser après, lui prist la fantasie
+de se desrobber de la compagnie finement sans estre apperceu, et se
+cacher quelque part, comme il fist, dans ung buisson où personne ne
+le vid entrer: si qu'on ne savoit pour tout où il estoit. Incontinent
+l'alarme s'en donna avec effroy, tant pour la saison plaine d'ombrages,
+soubçons et desfiances, que pour le petit aage de S. M. Enfin après
+une assez longue recherche, aiiant esté trouvé, M. de Souvrai son
+gouverneur, qui en estoit en grande peine, le voulust fouetter; mais
+il lui dit que s'il le fouettoit pour cela, jamais il ne l'aimeroit,
+encore que pour l'amour de la Roine, il lui fist toujours bonne mine,
+dont Sa Majesté, ladite Roine, estant advertie, qui en avoit eu la
+principale peur, après qu'elle l'en eust fort tansé, lui dit, que s'il
+lui advenoit plus, ce ne seroit pas M. de Souvrai qui le fouetteroit,
+mais elle. Le Roy lui promist de plus n'y retourner; de quoi la Roine
+contente lui pardonna.»
+
+Nous allons rapporter une lettre écrite par le même petit prince
+lorsqu'il n'était encore que Dauphin; adressée à son papa, elle
+doit avoir été écrite vers 1608. C'est l'ouvrage d'un enfant dont
+la prononciation n'est pas encore formée et qui écrit comme il
+prononce; nulle trace de la consonne r dans les mots _parti_,
+_votre_, _arsenal_, _gros_, _très_, etc., etc., ce
+qui annonce une prononciation mignarde comme celle des petits enfants.
+Quant à l'orthographe, c'est celle de la nature; elle est conforme
+à la prononciation, et par conséquent dépourvue de tous principes
+élémentaires grammaticaux. Malgré cela, ce petit jargon a dû faire
+plaisir au cœur paternel du bon Henri. Voici cette lettre:
+
+ «Papa,
+
+ »Depuy que vou ete pati j'ay bien donné du paisi à maman. J'ay été
+ à la guere dans sa chambe; je sui allé reconète les enemy. Il étè
+ tous à un tas en la ruele du li à maman où i dormè. Je les ay bien
+ éveillé avè mon tambour. J'ay été à vote asena, papa, Moncheu de Rony
+ m'a monté tou plein de belles ames é tan tan de gos canon; é puy i
+ m'a donné de bonne confiture è ung beau petit canon d'agen; i ne me
+ fau qu'un peti cheval pour le tiré. Maman me renvoie demain à Sain
+ Gemain où je pieray bien Dieu pour bon papa afin qu'i vous gade de
+ tou dangé et qu'i me fasse bien sage è la gache de vou pouvoi bien
+ to faire tès humbe sevices. J'ay fort envie de domi, papa, fe fe
+ Vendome[104] vou dira le demeuran et moi que je suj vote tès humbe et
+ tès obéissan fi, papa, et serviteu.
+
+[Note 104: Ce petit frère était César de Vendôme, fils naturel de
+Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, né au mois de juin 1594; il avait
+sept ans de plus que le Dauphin.]
+
+DAUPHIN.»
+
+Cette lettre a été prise dans les _Historiettes_ de Tallemant des
+Réaux, tom. I, p. 164[105]; la copie en est plus exacte que celle qui a
+été insérée dans le _Magasin pittoresque_, tom. II, p. 258.
+
+[Note 105: Les éditeurs des _Historiettes_ ont ajouté cette
+note à leur copie: «Cette lettre n'est point celle que les éditeurs de
+l'_Isographie_ ont découverte dans les manuscrits de Béthune de la
+bibliothèque du Roi, puisque Louis XIII n'a signé que DAUPHIN
+et non Loys.» Cette note est pour prouver que la lettre en question
+n'est point celle que Henri IV a montrée à Malherbe, et qui a été cause
+du changement de l'orthographe du nom de Loys en Louis.]
+
+Nous citerons encore un fragment de lettre d'un autre enfant de Henri
+IV, d'Elisabeth de France, sœur cadette de Louis XIII; cette lettre
+porte la date de 1610, (la princesse avait alors huit ans, puisqu'elle
+est née en 1602). Elle est adressée à _Maman Gast_ (Mme de
+Monglat). Le style en est enfantin comme celui de la lettre précédente
+de son jeune frère. On y lit:
+
+«...... Je voudrois bien passer seu seu Verneulle[106] en sagesse, et
+en danse et en baux habis.....»
+
+[Note 106: Cette _seu seu_ ou petite sœur, était
+Gabrielle-Angélique, née en 1602 de Henri IV et de Catherine-Henriette
+de Balzac d'Entraigues, marquise de Verneuil. Elle fut mariée le 12
+décembre 1622 à Bernard de la Valette duc d'Epernon. Elle mourut en
+couches le 24 février 1627. Sa mère Henriette lui survécut et mourut le
+9 février 1633.]
+
+Nous avons puisé ce léger fragment dans l'annonce de l'autographe
+de cette lettre qui a été adjugée le 2 février 1838, à la vente des
+livres, etc., du cabinet d'un officier-général étranger, dont le
+catalogue a été rédigé par M. Merlin fils, _Paris_, _in-8º_
+de 66 pag.
+
+De ces sublimes correspondances de princes passons à celles de simples
+particuliers qui peuvent aussi figurer dans notre recueil.
+
+
+XII.
+
+LETTRE DE L'ABBÉ DE MONTREUIL
+
+A SON FRÈRE.
+
+Cet abbé, bel esprit du siècle de Louis XIV, écrivait quelquefois d'une
+manière assez originale. Etant un jour tombé malade à Calais, il fit
+part de cette nouvelle à son frère par la lettre suivante:
+
+ «Mon frère, on a mandé à notre mère que j'étois fort malade;
+ dites-lui, je vous prie, que cela ne doit point lui donner
+ d'inquiétude: les enterrements sont à bon marché à Calais; je ne
+ lui demande qu'une douzaine de messes qui ne coûtent que cinq sous
+ au pays où elle est. Et à vous, mon cher frère, la seule grâce que
+ je vous demande, c'est de ne me point faire de mauvaise épitaphe,
+ ou pour mieux dire de ne m'en point faire du tout; vous m'obligerez
+ sensiblement.
+
+»Votre bon frère,
+
+DE MONTREUIL.»
+
+Cette lettre donnerait à penser que Mme de Montreuil regardait de
+près à la dépense, et que le frère du malade avait un talent poétique
+fort équivoque aux yeux dudit malade.
+
+
+AUTRE LETTRE DU MÊME ABBÉ A L'UN DE SES DÉBITEURS.
+
+ «Monsieur Olivier, je vous prie de m'excuser si, malgré la résolution
+ que j'avois prise, j'ai laissé passer mercredi sans envoyer saisir
+ vos meubles. Si ce n'étoit point fête aujourd'hui, vous auriez le
+ plaisir de voir un sergent; mais soyez tranquille, cela ne tardera
+ pas; et n'espérez pas que je me laisse plus longtemps corrompre par
+ votre mauvais exemple. Quoique vous ne m'avez jamais tenu parole, je
+ suis bien décidé cette fois-ci à vous tenir la mienne; et bien que
+ vous ayez l'honneur d'être le plus mauvais payeur de Saint-Cloud, je
+ ne suis pas décidé à être l'homme le plus patient de Paris; ainsi à
+ demain.»
+
+L'abbé de Montreuil, né à Paris en 1620, est mort à Valence en
+1692. VOY. ce que dit de sa personne et de ses ouvrages,
+le savant Michault de Dijon, dans ses _Mélanges historiques et
+philologiques_, Paris, Tillard, 1770, _2 vol. in_-12, tom. I,
+pp. 85-94.
+
+
+XIII.
+
+CORRESPONDANCE LACONIQUE.
+
+On connaît deux anglais de la secte des quakers, l'un demeurant à
+Philadelphie, et l'autre à Londres, dont la correspondance est d'un
+laconisme sans exemple. Ils n'ont pas à craindre qu'on viole à leur
+égard le secret des lettres, car ôtez l'adresse à l'extérieur, le nom
+du lieu d'où ils écrivent et la date à l'intérieur, vous ne trouverez
+souvent que la feuille en blanc avec un signe qui exprime toute leur
+pensée. Par exemple, celui de Philadelphie, demandant un jour à son ami
+s'il y avait quelque chose de nouveau à Londres, se contenta de lui
+adresser la lettre suivante:
+
+_Phil. Jan. 2, 1835._
+
+«Friend,
+
+?
+
+_Signé_ JOH. K...»
+
+Ce signe interrogatif placé au milieu de la page exprima toute la
+demande.
+
+Celui de Londres ne fut pas en reste de laconisme; comme il n'avait
+rien de nouveau à mander à son correspondant, la réponse qui suit lui
+parut suffisante.
+
+_London, februa., 26, 1835._
+
+«Friend,
+
+0
+
+_Signé_ THOM WOL...»
+
+Ce zéro fit tous les frais de la lettre.
+
+En général les quakers sont très-économes de paroles, dans l'usage
+ordinaire de la vie. Le fait suivant, survenu à peu près dans le
+même temps, le prouve: l'un d'eux, débarquant d'Amérique dans un de
+nos ports de mer, pour soutenir un procès qu'il avait, fut instruit
+qu'avant l'audience on allait ordinairement rendre visite au président
+du tribunal; il s'y rendit. Admis dans le cabinet du magistrat, sans
+saluer et sans se découvrir: «Ami, dit-il, demain j'ai un procès devant
+ton tribunal; comme tu me jugeras, Dieu te jugera; adieu.» Et il sortit.
+
+
+XIV.
+
+LETTRE FACÉTIEUSE SUR UN PROJET DE RÉFORME DE L'ORTHOGRAPHE.
+
+En 1829, un écrivain qui possédait des connaissances grammaticales
+assez étendues, a proposé un plan de réforme de l'orthographe
+actuelle de la langue française; il ne tenait sans doute aucun compte
+de l'inutilité de tous les efforts que l'on a faits, de tous les
+livres que l'on a publiés depuis le XVIe siècle jusqu'au
+XIXe[107], pour parvenir à cette réforme qui consisterait à
+écrire comme l'on parle, c'est-à-dire à substituer l'orthographe des
+cuisinières à l'orthographe de l'Académie, et à nous remettre tous à
+l'A, B, C.
+
+[Note 107: Parmi les ouvrages du XVIe siècle, qui ont
+paru sur la réforme de l'orthographe, on distingue:
+
+Le TRETTÉ de la grammère françoëze, par Loys Meigret.
+_Paris, Chr. Wechel, 1550, in-4º de 144 feuillets_.
+
+La TRICARITE, plus qelqes chants en faueur de plusieurs
+damoêzelles; par C. de Taillemont Lyonoes. _Lyon, J. Temporal, 1556,
+in-8º de 152 pag._
+
+La GRAMMÈRE de P. La Ramée. _Paris, And. Wechel_, 1572,
+_in-8º de_ x-211 _pag._
+
+Les ETRÈNES de poézie fransoëze en vers mezurés, par Jan
+Antoene de Baïf, segretere de la çanbre du Roè. _Paris, Duval_,
+1574, _in-4º_.
+
+Les RÉCRÉATIONS litérales et mystérieuses pour le
+divertissement des savans et amateurs de letres, par E. T. (le P.
+Dobert, minime Dauphinois). _Lyon, Ant. Valançot_, 1646, _in-8º
+de_ XIV-191 _pag._--Nouv. édition très-augmentée, _Lyon_,
+1650, _in-8º_.
+
+Voici un échantillon de l'orthographe réformée du P. Dobert. Voy.
+l'édition de 1650, p. 603:
+
+«.... De kel côté ke je me tourne, et kele posture que je prenne,
+je me treuve tousjours o péïs de souffranse. Parmi les occupasions
+où je tâche d'aléjer mes maus, il y a bien osi du contrepoës, car
+la méditasion émeut la flucsion, la lecture fait mal aux ïeux, et
+l'écriture nuit à l'estomak, voère même à toutes les otres parties,
+suivant ce dire:
+
+ »Tres digiti scribunt, cætera membra dolent.»
+
+On conçoit aisément qu'un tel systême d'orthographe n'a pas dû survivre
+à son auteur.]
+
+Comme ce grammairien, malgré les justes observations qu'on lui a
+faites, a sérieusement persisté dans son projet et même a publié
+quelque chose à cet égard, un plaisant lui a adressé, sous le nom
+de l'académicien Andrieux[108], la lettre suivante, qui, écrite
+exactement selon le plan de réforme, en fait suffisamment sentir le
+ridicule: cette facétie nous a paru pouvoir figurer parmi nos lettres
+singulières; la voici:
+
+[Note 108: M. Andrieux, aimable poète, bon écrivain, homme de
+beaucoup d'esprit, est mort en 1833, âgé de 74 ans. Malgré ses talents,
+il avait sur Bossuet une opinion bien étrange et qui, ce nous semble,
+ne fait honneur ni à son goût, ni à son jugement:
+
+«Bossuet, dit-il, est fort souvent un intrépide déraisonneur et un
+magnifique charlatan.»
+
+Il est vrai que cette opinion ne se trouve que dans une lettre
+particulière, et il est présumable que l'auteur ne l'eût jamais
+publiée.]
+
+ «Mosieu,
+
+ »Il è d'un bon éspri de déziré la réforme de l'ortografe fransèze
+ aqtuèle, de vouloir la rendre qonforme, ôtan qe posible, à la
+ prononsiasion; il è d'un bon grammériin è même d'un bon sitoiiin de
+ s'oqupé de sète réforme; mèz il è dificile d'i réusir. Voltaire,
+ aprè soisante & diz an de travô èt à pène parvenu à nou fère éqrire
+ FRANÇAIS qome PAIX, è non pà qome FRANÇOIS
+ è POIX; on trouve anqor dé jan qui répunent à se chanjeman
+ si rézonable è si simple; lé routine son tenase, le suqsè vouz en
+ sera plu glorieu si vou l'obtené; vou vou propozé de marché lanteman
+ è avèq préqôsion dan sète qarière asé danjereuze; s'è le moiiin
+ d'arivèr ô but; puisié vou l'atindre!
+
+»_Signé_ ANDRIEUX,
+_Manbre de l'Aqadémie fransèze_.»
+
+Cet échantillon de la réforme proposée n'est-il pas une vraie
+caricature, un travestissement qui donne à penser que si cette
+réforme était adoptée, il ne serait plus possible de reconnaître la
+langue française, puisqu'on en aurait fait disparaître tout principe
+élémentaire grammatical, tout vestige d'étymologie. J'aimerais
+presqu'autant l'orthographe de cet ordre qu'un maire villageois adressa
+au desservant de sa commune pour lui enjoindre d'inhumer un petit
+enfant:
+
+ «Ojordhuy a sainq qheurre du soer mosieu le desairvan voura bin fére
+ l'illumation de lanfan de Pinchonet mort né avant que dètre au monde
+ ciderrière dénommé.
+
+ »Ce venredi 3 ahou 1832.
+
+_Signé_ B...., mère de C...»
+
+Ce billet, à part le style, nous paraît, sous le rapport de
+l'orthographe, aussi rationnel que la lettre attribuée à Andrieux,
+puisque ce maire a bien certainement écrit comme il parlait.
+
+Au reste, il est incontestable que, si la lettre précédente,
+orthographiée selon la prononciation parisienne, était écrite par un
+provençal, par un lorrain, par un franc-comtois, par un picard, par
+un normand, par un breton, conformément à la prononciation usitée
+dans leurs provinces respectives, il est incontestable, disons-nous,
+qu'on aurait six lettres d'orthographes différentes. Où en seraient
+non seulement la pureté, mais l'unité de notre langue? Convenons
+donc qu'une réforme subite et complète de l'orthographe d'une langue
+est la chose impossible; et, comme le dit très-judicieusement M. Ch.
+Nodier: «Proposer cette réforme est le fait d'un esprit présomptueux et
+superficiel, dont la portée manque d'étendue, ou le savoir de maturité.»
+
+
+XV.
+
+LETTRES DE DEUX FASHIONABLES.
+
+Le style épistolaire, comme tant d'autres parties de notre littérature,
+est aussi entré depuis un certain nombre d'années, dans la voie du
+progrès sous l'égide du romantisme; et si ses pas n'ont point été
+aussi rapides que ceux qu'y ont faits la poésie, l'art dramatique, le
+roman, etc., ils n'en sont pas moins très-marquants. C'est ce que vont
+prouver les deux lettres suivantes écrites en 1825 par des fashionables
+du premier mérite et bien faits pour donner des leçons, dans ce genre,
+à la société régénérée. On verra dans ces lettres qu'il est du bon et
+de la dernière fashionabilité de dater, comme faisait lord Byron[109],
+chaque lettre, de _Venise_; qu'il est également, du bel air de
+mettre l'année avant le nom du mois et le quantième après ledit nom,
+puis le numéro de la maison avant le nom de la rue; ce qui, soit
+dit entre nous, est bien un peu mettre la charrue devant les bœufs;
+n'importe, pourvu que tout soit à l'anglaise pour la forme, et d'un
+style romantique renforcé pour l'expression, cela sera à merveille
+et dans le vrai genre. On en va juger par les exemples ou plutôt les
+modèles suivants, où nos fashionables qui, comme Mme de Sévigné,
+n'écrivaient point pour le public, se sont distingués pour la forme et
+surtout pour l'expression, qui offre une admirable variété d'heureux
+néologismes.
+
+[Note 109: Georges-Noël Gordon lord Byron, célèbre poète anglais,
+né le 22 janvier 1788, est mort à Missolonghi (Grèce), le 19 avril
+1824.]
+
+
+PREMIÈRE LETTRE.
+
+_Venise, 1825, juillet 20._
+
+»Mon cher ami,
+
+ »Même avant d'avoir reçu votre dernière chose d'art, je savais que
+ vous teniez un rang parmi les sommités de l'époque. Nous sommes ici
+ plusieurs illustrations qui avons été vivement frappés de l'idéalisme
+ dont cette chose d'art est palpitante. L'excentricité qui vous
+ caractérise y brille de tous ses resplendissements. Les douleurs
+ stridentes de votre cœur d'homme y apparaissent mélancolieuses et
+ lancinantes aussi bien que la spontanéité de votre langage vibrant.
+
+ »Je vis hier lady Warth dans un raout, chez la marquise de
+ Senancourt. Cette femme de poésie, coiffée d'un turban à la moabite,
+ a laissé tomber des paroles échevelées qui s'harmoniaient avec les
+ mystérieuses effluves échappées de sa main. Près d'elle je reconnus
+ Antony Florival, l'un des hommes d'élégance de la fashionabilité
+ parisienne, qui ont le plus de distinction.
+
+ »Entre nous, je doute que lady Warth résiste à l'âcre fascination de
+ mes regards corrosifs.
+
+ »Surtout, ne soyez pas discret.
+
+»Votre ami,
+N......»
+
+ »P. S. Puis-je vous demander un service? Il s'agit de vous
+ transporter dans mon appartement, 25, rue de Provence, au quatrième
+ au-dessus de l'entresol. Après avoir demandé la clef à mon portier,
+ dont les inexplicables pointilleries m'ont si fort harcelé avant mon
+ départ, vous voudriez bien prendre chez moi trois foulards, les miens
+ étant réduits à un état voisin de l'idéalité, et me les renvoyer par
+ notre ami Zelberg que j'attends le mois prochain. Vous savez combien
+ je tiens à la confortabilité.»
+
+
+SECONDE LETTRE.
+
+RÉPONSE.
+
+_Du Château_ de[110].... 1825, août, 5.
+
+[Note 110: Qu'on n'aille pas prendre au pied de la lettre cette
+expression _du château_ de.....; l'auteur de cette lettre n'a
+peut-être jamais approché de la grille d'aucun château; mais il est
+bien et très-bien, dans certaine littérature _à gants jaunes_, de
+dater ses lettres ainsi que ses préfaces, sinon de Venise, du moins
+du château de...., château que, toutefois, on peut placer en Espagne
+crainte d'erreur.]
+
+ «Merci pour vos compliments sur ma chose d'art, mon cher ami, merci
+ à vous, homme de progrès, pour avoir si bien compris l'actualité et
+ l'idéalité dont elle palpite. J'ai relu cette lettre tout-à-l'heure
+ encore dans un délicieux cottage où je viens faire de l'art tous les
+ matins. Ma pensée s'y produit avec plus de spontanéité, et mon ame
+ histérique semble y respirer plus à l'aise.
+
+ »Je suis allé hier à Paris où j'ai vu plusieurs hommes de fashion et
+ plusieurs femmes de gaze et de fleurs de votre connaissance.
+
+ »Pour m'acquitter de votre commission, je me suis rendu chez vous
+ et j'ai demandé la clef de votre appartement à votre portier; mais
+ cet homme, qui ne me fait nullement l'effet d'un homme de poésie,
+ a opposé à ma demande le rationalisme le plus absurde et le plus
+ obstiné. J'allais lui déduire la causalité de ma demande, il a osé
+ me dire que vous lui deviez 14 fr. 75 c. pour brossage d'habits
+ et autres frais aussi indignes de vous, et que nul objet à vous
+ appartenant ne sortirait avant l'entier acquittement de cette
+ somme. Ayant perdu la semaine dernière trois cents louis dans un
+ steeple-chase contre une célébrité de notre club, je me suis vu
+ à regret dans l'impossibilité de lever l'obstacle résultant de
+ l'irrationalité de ce misérable.
+
+«Votre ami dévoué.
+R......»
+
+Nous allons terminer cette série de chefs-d'œuvre espistolaires par
+trois lettres empruntées aux orientaux, pour juger de la différence du
+style. Car le style turc, le style hindou, le style chinois n'ont rien
+de commun avec le style européen. Ce sera encore une singularité. Nous
+ne retrouverons dans ces missives orientales ni la clarté du style de
+Voltaire, ni le naturel de celui de Mme de Sévigné. Mais nous en
+serons dédommagés par la boursoufflure des expressions, par les grands
+compliments et par l'exagération des titres[111]. Commençons par le
+turc.
+
+[Note 111: En voici un exemple ancien, tiré de la correspondance
+du sultan Achmet avec Henri IV, sous la date du 20 mai 1604. Nous nous
+bornons à citer les titres que prend le Grand-Seigneur et ceux qu'il
+donne à Henri IV.
+
+
+AU NOM DE DIEU.
+
+ «L'Empereur AMAT (Achmet) fils de l'empereur Mehemet,
+ toujours victorieux, marque de la haute famille des empereurs
+ ottomans, avec la grandeur et splendeur de laquelle tant de pays sont
+ conquis et gouvernés.
+
+ »Moi qui suis par les infinies grâces du juste, grand et
+ tout-puissant Créateur, et par l'abondance des miracles du chef
+ des prophètes, empereur des victorieux empereurs, distributeur des
+ couronnes aux plus grands seigneurs de la terre; serviteur des
+ deux très-sacrées et très-augustes villes de la Mecque et Médine;
+ protecteur et gouverneur de la sainte Jérusalem; seigneur des plus
+ grandes parties de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, à savoir des
+ royaumes de la Grèce, d'Esclavonie, de Themisvar.... (ici est une
+ nomenclature de plus de quarante pays); seigneur des mers Blanche,
+ Rouge et Noire et de tant d'autres divers pays, îles, détroits,
+ passages, peuples, familles, générations et d'un nombre infini de
+ victorieux hommes de guerre qui reposent sous l'obéissance de moi
+ qui suis l'empereur Amat, fils de l'empereur Mehemet, de l'empereur
+ Amurat, de l'empereur Selim, de l'empereur Soliman, de l'empereur
+ Bajazet, etc.; par la grâce de Dieu, recours des grands princes du
+ monde et refuge des honorables empereurs.
+
+ »Au plus glorieux, magnanime et grand-seigneur de la créance de
+ Jésus, élu entre les princes de la nation du Messie, médiateur des
+ différends qui surviennent entre le peuple chrétien, seigneur de
+ grandeur, majesté et richesses, glorieux guide des plus grands,
+ HENRI IV, empereur de France, que la fin de ses jours soit
+ heureuse!»
+
+ Etc., etc., etc.
+]
+
+
+XVI.
+
+LETTRE D'IBRAHIM-PACHA AU GRAND-SEIGNEUR.
+
+Le sultan Mahmoud ayant cédé, en 1833, le gouvernement d'Adana
+(_Turq. asiat._), à Ibrahim-Pacha, pacha d'Egypte, celui-ci
+adressa la lettre suivante à sa Hautesse pour la remercier, faire acte
+de soumission, etc. Nous ne pouvons donner que la traduction.
+
+ «Mon sublime, magnanime, courageux, puissant et grand souverain,
+ notre bienfaiteur, le bienfaiteur de l'humanité;
+
+ »Puisse le Ciel accorder à ta sublimité une vie sans fin, et
+ puisse-t-il faire que l'ombre de ta sublimité serve de protection à
+ tous les hommes et particulièrement à mon humble tête!
+
+ »Ton inépuisable bonté t'a porté, ô très-gracieux souverain, à
+ m'accorder le gouvernement d'Adana.
+
+ »Encouragé par cette nouvelle faveur de ta sublimité, la durée de ma
+ chétive existence sera entièrement consacrée à prier Dieu pour la
+ conservation de ta vie et la prolongation de ton règne. Comme mon
+ cœur est plein du sentiment de la reconnaissance, je ne forme plus
+ d'autre vœu (Dieu m'en est témoin) que d'agir de manière à mériter la
+ gracieuse approbation de ta sublimité, et à trouver l'occasion de me
+ dévouer tout entier à ton service.
+
+ »Dans le but de t'exprimer ma vive gratitude et mes très-humbles
+ remercîments, j'ose déposer cette humble supplique au pied du trône
+ du sublime, du magnanime, du courageux, du puissant, du grand
+ Padischah, notre auguste souverain, le bienfaiteur de tous les
+ hommes.»
+
+L'original de cette lettre est entièrement écrit de la main
+d'Ibrahim-Pacha, signé par lui et scellé du sceau de ses armes.
+
+Passons à l'Hindou.
+
+
+XVII.
+
+LETTRE DE KRICHNAYA AU BRAME LATCHOUMANAYA, SON SUPÉRIEUR.
+
+Nous devons prévenir que, dans l'étiquette épistolaire de l'Hindoustan,
+un supérieur qui écrit à son inférieur met toujours son nom le premier
+dans le début de la lettre; et au contraire, un inférieur qui écrit
+à son supérieur place son nom le second. Observons encore qu'on ne
+se sert jamais de la seconde personne, mais toujours du pluriel à
+la troisième; on ne dira pas: «A vous seigneur,» mais on mettra: «A
+eux seigneurs, les seigneurs brahmes, les brahmes (un tel).» Il faut
+également se bien garder de mentionner dans une lettre des respects
+ou des civilités pour la femme de celui à qui l'on écrit; seulement
+parler d'elle serait une indiscrétion, une impolitesse dont le mari
+serait offensé. On ne se sert jamais de cire noire pour annoncer la
+mort d'un parent; mais on brûle un peu l'extrémité de la feuille de
+palmier sur laquelle on écrit. Les Hindous sont très-susceptibles
+en fait d'étiquette; aussi il faut prendre toutes les précautions,
+surtout d'inférieur à supérieur, pour ne rien négliger de ce qui
+tient à la soumission, disons mieux, à la plus basse servilité, mais
+particulièrement aux compliments exagérés. C'est ce que nous allons
+trouver dans la lettre suivante qui est une réponse qu'un inférieur
+fait à son supérieur.
+
+ «A eux, seigneurs, les seigneurs brahmes, les grands brahmes
+ LATCHOUMANAYA, qui sont ornés de toutes les vertus, qui
+ sont grands comme le Mont-Mérou[112], qui possèdent une connaissance
+ parfaite des quatre védams, qui par l'éclat de leur vertu, brillent
+ comme le soleil; dont la réputation est répandue dans les quatorze
+ mondes et qui y sont loués. Moi, leur très-humble serviteur et
+ esclave KRICHNAYA, me tenant à une distance d'eux, les deux
+ mains jointes, la bouche close, les veux baissés, la tête inclinée,
+ et attendant dans cette humble posture qu'ils daignent jeter les
+ yeux sur celui qui n'est rien en leur présence; après avoir obtenu
+ leur permission, m'approchant d'eux avec crainte et respect, et me
+ prosternant par terre à leurs pieds qui sont la fleur même appelée
+ _Tavaraï_[113], après les avoir profondément salués, et les
+ avoir baisés, je leur fais, à ces pieds, cette humble supplique,
+ savoir:
+
+[Note 112: Ce mot désigne le nom sous lequel le Dieu Vichnou veut
+être adoré parmi les montagnes.]
+
+[Note 113: C'est une espèce de lis d'étang ou Nénuphar, _Nymphœa
+lotus_. Les Indiens prétendent que leur première divinité, Brahma,
+est sortie de cette plante. On sait combien elle était en vénération
+chez les anciens Egyptiens; elle croît abondamment dans les canaux
+qui servent à conduire les eaux du Nil pour arroser et fertiliser la
+campagne.]
+
+ »L'année vicary, le vingtième du mois de Pouchin, moi, votre
+ très-humble esclave, que vous avez daigné regarder comme quelque
+ chose, ayant reçu des deux mains la lettre que votre excellence
+ s'est abaissée jusqu'à m'écrire, l'ayant baisée et l'ayant mise
+ sur ma tête, je l'ai, après cela, lue avec toute l'attention dont
+ j'étais capable. Votre excellence peut être assurée que j'exécuterai
+ ponctuellement ce qu'elle contient sans m'écarter de l'épaisseur d'un
+ grain de sésame, de la teneur de ses ordres. L'affaire mentionnée
+ dans la lettre est en bon train et j'espère que par la vertu de
+ l'_assirvahdam_[114] de votre excellence, elle se terminera
+ bientôt à son honneur et avantage. Aussitôt qu'elle sera finie, moi
+ votre très-humble serviteur et esclave, je ne manquerai pas de me
+ rendre auprès des pieds de votre excellence pour recevoir ses ordres.
+
+[Note 114: Ce mot répond à notre _Dieu vous bénisse_; c'est
+une expression mystérieuse, composée de trois autres qui renferment
+d'heureux souhaits. Les brahmes et les gourous (prêtres) seuls ont le
+pouvoir de conférer l'_assirvahdam_, ou de prononcer ce mot sacré
+sur les personnes qui les traitent avec respect ou qui leur font des
+présents.]
+
+ »Du reste, je prie votre excellence de m'intimer les avis et les
+ instructions nécessaires pour me conduire d'une manière qui lui soit
+ agréable, et de m'indiquer la meilleure voie pour servir ses pieds
+ sacrés, qui sont la fleur de Tavaraï elle-même. Pour cela il ne
+ sera pas nécessaire que votre excellence s'abaisse encore jusqu'au
+ point de m'écrire une seconde fois; il suffira que sa bonté me fasse
+ parvenir une feuille de bétel échancrée avec l'ongle[115], par
+ quelqu'un qui m'expliquera ses ordres de vive voix.
+
+[Note 115: Ce mode équivaut souvent à une lettre de créance pour
+porter des ordres verbaux.]
+
+ »Telle est ma très-humble supplique.»
+
+Cette lettre est tirée de l'ouvrage très-curieux de M. l'abbé Dubois,
+intitulé: _Mœurs, Institutions et Cérémonies des peuples de
+l'Inde_. Paris, 1825, _2 vol. in-8º_. _Voy._ tom. II, p.
+107-111.
+
+Finissons par le chinois:
+
+
+XVIII.
+
+LETTRE CHINOISE ADRESSÉE A LA REINE D'ANGLETERRE.
+
+Cette lettre que nous ne rapportons qu'à cause de la singularité de
+quelques expressions, a été adressée, en 1839, à sa majesté la reine
+Victoria, par des commissaires délégués du gouvernement chinois, pour
+l'engager à supprimer pour toujours le fatal commerce de l'opium,
+si funeste, disent-ils, au genre humain. Voici cette lettre où ils
+s'expriment d'une manière aussi cavalière que ridicule par les titres
+qu'ils se donnent.
+
+ «Nous les enfants de la dynastie céleste, qui avons accepté les dix
+ mille royaumes de la terre, nous possédons un degré de majesté divine
+ que vous ne pouvez pas sonder. Ne dites pas que nos avertissements
+ vous ont manqué.
+
+ »Vous, Reine, en recevant cette lettre, prenez immédiatement les
+ mesures nécessaires pour empêcher le commerce de l'opium; et
+ faites-les-nous connaître.
+
+ »Ne cherchez en aucune manière à user de fausseté ou à éluder nos
+ ordres. Nous ne vous permettons ni des détails, ni des détours.
+
+ »Nous nous tenons avec anxiété sur notre orteil en attendant votre
+ réponse.
+
+ »Donné la seconde lune de la XIXe année.
+
+ Signé LIN, _commissaire impérial, président de
+ l'administration de la guerre, vice-roi de Hoo-Kwang_.
+
+ TANG, _l'un des présidents du conseil de guerre, vice-roi
+ de Canton et de Quangse_.
+
+ E, _vice-président du conseil de guerre et gouverneur de Canton_.
+
+Voilà de plaisants Chinois avec leur ton grossier et leur style
+de Rodomont; aussi, le surintendant, jugeant cette pièce par trop
+impérieuse et trop contraire aux règles de la diplomatie, n'a pas cru
+devoir la mettre sous les yeux de la Reine.
+
+
+
+
+HUITIÈME OBJET.
+
+QUELQUES DOCUMENTS SINGULIERS EMPRUNTÉS A L'HISTOIRE, A LA LÉGISLATION
+ET A LA LITTÉRATURE, CHEZ LES ANGLAIS.
+
+
+I.
+
+ORDONNANCE DE RICHARD I, ROI D'ANGLETERRE.
+
+Lorsque Richard, dit Cœur de Lion, s'apprêta à partir en 1190 pour la
+troisième croisade[116] à la tête d'une armée de trente-cinq mille
+hommes, qu'il devait réunir à celle de Philippe Auguste, chef de
+cette même croisade, il fit un règlement de police pour ses troupes
+qui allaient s'embarquer. Nous allons rapporter cet acte dont les
+dispositions ne sont pas tout-à-fait en harmonie avec le Code pénal
+actuel de la marine, chez les nations policées.
+
+[Note 116: On compte ordinairement sept croisades:
+
+1º Celle de 1096, prêchée par Pierre l'Hermite, sous Philippe I. Les
+croisés s'emparent de Jérusalem en 1098; Godefroi de Bouillon en est
+nommé roi.
+
+2º Celle de 1147, prêchée par S.-Bernard, sous Louis VII dit le Jeune.
+L'empereur Conrad III y prend part.
+
+3º Celle de 1190, sous Philippe II dit Auguste. C'est celle dont nous
+parlons dans cet article.
+
+4º Celle de 1204, prêchée par Foulques de Neuilly sous le même roi
+Philippe Auguste. On s'empare de Constantinople. Baudouin, comte de
+Flandre, en est le Ier empereur.
+
+5º Celle de 1213, sous le même roi.
+
+6º Celle de 1248, sous Louis IX, qui y fut fait prisonnier le 5 avril
+1250, et qui obtint sa délivrance le 5 mai suivant, moyennant la
+restitution de Damiette et une rançon de 400,000 fr. (plus de 7,000,000
+de notre monnaie actuelle).
+
+7º Celle de 1270, sous le même roi S.-Louis, qui meurt en Afrique le
+25 août de la même année.
+
+Les croisades, sous le rapport politique, ont été malheureuses et
+désastreuses pour la France; mais sous le rapport du commerce, des
+arts, des usages et même des lettres, leur résultat a fait faire un
+grand pas à la civilisation.]
+
+ «1º Celui qui en tuera un autre à bord d'un vaisseau, devra être lié
+ à celui qu'il aura tué, et, dans cet état, jeté à la mer.
+
+ »2º Celui qui en tuera un autre sur terre, devra pareillement être
+ attaché avec le cadavre, et enterré avec lui.
+
+ »3º Celui qui sera légitimement convaincu d'avoir tiré le couteau
+ ou autre arme pour frapper quelqu'un, ou qui en aura frappé un autre
+ jusqu'à effusion de sang, aura la main coupée.
+
+ »4º Celui qui frappera un autre de la main sans effusion de sang,
+ sera plongé trois fois dans la mer.
+
+ »5º Celui qui se servira de termes injurieux, invectives,
+ imprécations et malédictions, sera condamné à payer autant d'onces
+ d'argent qu'il aura insulté de fois.
+
+ »6º Celui qui aura volé, quand il sera convaincu légitimement,
+ devra avoir la tête rasée, arrosée de poix bouillante, et frottée
+ avec de la plume ou du duvet, afin qu'on puisse le reconnaître; et,
+ en cet état, il sera mis à terre et abandonné dans le premier lieu
+ qu'on rencontrera.»
+
+Cette ordonnance est bien marquée au coin de la barbarie du siècle qui
+l'a produite. Finissons par un mot sur cette croisade.
+
+Les deux rois, Philippe Auguste et Richard, partirent ensemble de
+Vezelai, le 4 juillet 1190; l'empereur Barberousse, parti dès 1189,
+eut part à cette croisade, qui commença par des succès et qui finit
+mal. Cet Empereur mourut au milieu de ses exploits, pour s'être, comme
+Alexandre, baigné dans le Cydnus. Philippe et Richard, après avoir
+pris plusieurs villes et entre autres Saint-Jean-d'Acre (Ptolemaïs),
+se disputent, acquièrent de la gloire et finissent par perdre leur
+armée. Philippe revient en France, et Richard, dans son retour, est
+fait prisonnier en Allemagne par Léopold duc d'Autriche qui l'envoie à
+l'Empereur; il ne revient en Angleterre qu'en 1193; sa rançon fut de
+100,000 marcs.
+
+Frédéric Barberousse mourut le 10 juin 1190; Richard, né en 1156,
+couronné à Westminster le 3 septembre 1189, mourut le 6 avril 1199; et
+Philippe Auguste mourut à Mantes le 14 juillet 1223.
+
+
+II.
+
+EPISODE BIOGRAPHIQUE DE LA JEUNESSE D'ELISABETH WOODVILLE, SIMPLE
+PARTICULIÈRE, DEVENUE REINE D'ANGLETERRE.
+
+Cette Elisabeth était fille du chevalier Richard de Woodville, créé
+depuis lord comte de Rivers, et de Jacqueline de Luxembourg duchesse
+douairière de Bedfort; elle naquit vers 1440. Il paraît que dans sa
+jeunesse elle demeurait à la campagne, où, selon les mœurs du temps,
+elle ne dédaignait pas de se livrer aux occupations champêtres les
+plus communes. C'est ce que prouve une pièce très-curieuse écrite de
+sa main sous le titre de JOURNAL, que l'on a découverte dans
+les papiers de sa famille. Elisabeth pouvait avoir alors quatorze à
+quinze ans; elle rend compte dans ce journal, de toutes ses actions de
+la journée avec une naïveté et une simplicité qui annoncent qu'elle
+ne prévoyait guère le sort brillant et malheureux qui l'attendait un
+jour sur le trône d'Angleterre. On n'a publié qu'un fragment du journal
+autographe en question. le voici; c'est Elisabeth elle-même qui parle:
+
+ «Le lundi matin, levée à quatre heures pour aider Catherine à traire
+ les vaches.
+
+ »A six heures, le déjeûner.
+
+ »Sept heures, je suis descendue dans la cour, avec la duchesse
+ ma mère, et nous avons donné à manger à vingt-huit pauvres, tant
+ hommes que femmes. J'ai grondé Roger sévèrement pour avoir témoigné
+ du mécontentement de ce que nous le faisions attendre et laissions
+ refroidir le dîner.
+
+ »A dix heures, le dîner auquel prend part John Gray de Grooby, l'un
+ de ceux qui viennent nous voir ordinairement.--C'est un jeune homme
+ bien honnête.... mais que m'importe!--Une fille vertueuse doit
+ s'abandonner aux vues de ses parents.--John est petit mangeur.--Il
+ m'a adressé plusieurs coups-d'œil affectueux.
+
+ »A trois heures, la maison du pauvre Robertson a été réduite en
+ cendres par accident.--John Gray a proposé à la compagnie de faire
+ une souscription en faveur de ce pauvre fermier ruiné, et a donné
+ lui-même jusqu'à cinq livres sterl. (125 fr.), à cette bonne
+ intention, _memorandum_.--Jamais il ne m'a paru si aimable qu'en
+ ce moment; jamais ses regards n'ont été si touchants.
+
+ »A quatre heures, la prière.
+
+ »A six heures, donné à manger à la volaille.
+
+ »A sept heures, on a servi le souper; c'est l'accident arrivé au
+ pauvre Robertson, qui nous a fait souper si tard........» (_Le
+ fragment finit là_).
+
+Telle était la vie et les occupations d'une jeune anglaise de condition
+au XVe siècle. Ce peu de lignes peint l'innocence, la belle ame et le
+cœur sensible d'Elisabeth Woodville.
+
+Disons maintenant un mot des événements qui par la suite ont illustré
+la carrière de cette jeune personne. D'abord, à l'âge de seize ans,
+elle épousa le chevalier John Gray de Grooby, mentionné dans le
+_Journal_ précédent. Elle en eut plusieurs enfants; mais en 1461,
+ce brave jeune homme qui servait dans le parti de Lancastre, fut tué
+à la seconde bataille de Saint-Alban; ses biens furent confisqués.
+Sa malheureuse veuve se retira chez son père qui habitait sa terre
+de Grafton dans le Northamptonshire. Un jour que le Roi Edouard IV
+chassait dans les environs (c'était en 1464), il vint rendre visite
+à la duchesse de Bedfort, mère d'Elisabeth. Celle-ci profita de la
+circonstance pour demander au Roi la restitution des biens de son mari.
+Edouard, épris des charmes de la jeune veuve, aussi recommandable par
+sa beauté que par sa vertu, lui fait la cour et oublie qu'il a envoyé
+en France le comte de Warwick, pour négocier son mariage avec Bonne de
+Savoie, sœur de la reine de France (Charlotte de Savoie, femme de Louis
+XI), qui se trouvait alors à Paris. Edouard, de plus en plus amoureux
+d'Elisabeth, continue ses poursuites pressantes; mais cette jeune et
+sage veuve repousse avec respect ses prétentions, lui disant qu'elle
+n'était pas assez noble pour être son épouse, et qu'elle était de trop
+bonne maison pour être sa maîtresse. Cela ne fit qu'irriter les désirs
+du Roi qui enfin l'épousa le 1er mai 1465. Le comte de Warwick ayant
+appris cette nouvelle en France, et outré d'avoir été joué, revient en
+Angleterre, le cœur ulcéré, plein de vengeance, et déterminé à détrôner
+Edouard. Il dissimule d'abord, fait en secret ses dispositions qui
+éclatent enfin en 1468. Des révoltes ont lieu dans la province d'York
+et ailleurs; les troupes du Roi sont battues. Les rebelles s'emparent
+du comte de Rivers, père de la reine Elisabeth, ainsi que de son fils
+Jean, et leur tranchent la tête à Northampton. Pendant ces longs
+orages, le sort d'Edouard éprouva bien des variations; tantôt vaincu,
+tantôt vainqueur, il mourut enfin d'une indigestion à Westminster, le 9
+avril 1483, âgé de 42 ans, ayant eu d'Elisabeth treize enfants mâles et
+sept princesses, dont lui survécurent deux princes et six princesses.
+Quant à la reine douairière Elisabeth, elle fut arrêtée, en 1486, par
+ordre de Henri VII, et conduite à l'abbaye de Berdmonsey, dans le
+comté de Surrey, où elle mourut quelque temps après. Tous ses biens
+avaient été confisqués. Cette princesse, sous bien des rapports, était
+digne d'un meilleur sort.
+
+Parlant des troubles qui agitèrent le règne d'Edouard IV, nous ne
+pouvons guère nous dispenser de parler de la fin doucement tragique de
+son frère le duc de Clarence; c'est une vraie singularité. Ce prince
+qui s'était jeté dans le parti des rebelles, fut arrêté; on lui fit son
+procès, et il fut condamné à mort par le Parlement. Mais le Roi, par
+égard sans doute pour les liens du sang qui l'attachaient au coupable,
+le laissa maître de son supplice. Le Duc alors se décida pour la noyade
+dans un tonneau de Malvoisie, ce qui fut exécuté le 10 mars 1479[117];
+le 11, son corps fut porté à Teusbury où il fut inhumé.
+
+[Note 117: Cette fin rappelle le supplice de la princesse
+Guitberge, veuve de Guillaume Ier, duc de Toulouse, laquelle, au
+IXe siècle, fut aussi condamnée à périr dans un tonneau, mais non de
+la même manière que le duc de Clarence. Cette vertueuse princesse, qui,
+après la mort de son époux, avait embrassé la vie religieuse, s'était
+retirée à Chalon-sur-Saône, et y édifiait tout le monde par ses vertus,
+lorsqu'en 834, Lothaire, fils de Louis-le-Débonnaire, eut la cruauté
+de la faire enfermer dans un tonneau, comme sorcière et empoisonneuse,
+et la fit jeter dans la Saône, où elle périt. Il en agit ainsi pour se
+venger des ducs Bernard et Gaucelme, frères de cette princesse, qui
+s'étaient opposés à ses desseins ambitieux et avaient favorisé le parti
+de l'Empereur son père.]
+
+Nous remarquerons encore que c'est sous le règne d'Edouard IV, que
+l'imprimerie a été introduite en Angleterre par le célèbre William
+Caxton, qui fut d'abord ambassadeur de ce prince en différentes
+Cours. Il revint en Angleterre vers 1473, après avoir donné sa
+traduction du _Recueil des Histoires de Troyes_, premier livre
+imprimé en anglais, mais non pas en Angleterre, car l'impression fut
+commencée à Bruges et terminée à Cologne en 1471. Le premier livre que
+Caxton imprima dans son pays, fut la traduction du _Jeu d'Echecs
+moralizé_, qui parut à Londres en 1474, _in-fol._ Caxton
+continua à imprimer dans cette ville jusqu'en 1491, année où il mourut
+âgé de 81 ans. On recherche beaucoup ses vieilles éditions, qui sont
+devenues excessivement rares. On prétend que lord Spencer était parvenu
+à en réunir soixante-quatre dans sa riche bibliothèque; et on les
+estimait 12,000 liv. sterl. (environ 300,000 fr.). Que l'on juge de la
+valeur de la bibliothèque de ce lord, qui était, dit-on, composée de
+45,000 volumes choisis, précieux, et reliés avec le plus grand luxe.
+
+
+III.
+
+INSTRUCTIONS DONNÉES PAR HENRI VII, ROI D ANGLETERRE, A SES SERVITEURS
+DE CONFIANCE ET BIEN-AIMÉS FRANCEYS MARSYN, JAMES BRAYBROKE, ET JOHN
+STILE, POUR SERVIR A LEUR CONDUITE
+
+_Lorsqu'ils seront en présence de la vieille Reine de Naples et de la
+jeune Princesse sa fille destinée en mariage au Roi._
+
+Ces instructions nous ont paru singulières; l'ancien recueil auquel
+nous les empruntons ne donne aucune date, ni aucune désignation des
+personnes royales auxquelles des lettres, qui n'ont l'air que d'un
+prétexte, sont adressées à Naples de la part de Catherine, princesse
+de Galles, la seule nommée dans ces instructions. Mais qui est cette
+Catherine? Nous présumons que cette princesse de Galles est Catherine
+d'Aragon (fille de Ferdinand le Catholique et d'Isabelle de Castille),
+mariée d'abord le 14 novembre 1501, par Henri VII, à Arthur, son
+fils aîné, âgé de quinze ans, et qui par conséquent était prince de
+Galles. Ce jeune prince mourut six mois après son mariage sans l'avoir,
+dit-on, consommé. Henri VII, très-avare, craignant d'être obligé de
+rendre la dot, qui était de 200,000 écus, forma le projet de remarier
+la jeune veuve Catherine avec son second fils Henri, âgé de douze ans,
+devenu prince de Galles. Il obtint à cet effet, du Pape Jules II, une
+dispense datée du 26 décembre 1503, et ensuite le mariage eut lieu.
+Mais dans cet intervalle, la reine Elisabeth, fille d'Edouard IV, que
+Henri VII avait épousée le 18 janvier 1486, mourut le 2 février 1503.
+Il paraît que Henri, devenu veuf, songeant à se remarier, fit prendre
+des informations secrètes sur la jeune princesse de Naples. Alors les
+singulières instructions, objet de cet article, auraient eu lieu dans
+le cours de 1504. Telles sont nos conjectures sur lady Catherine,
+princesse de Galles, mentionnée dans l'enquête, et sur la date de cette
+enquête. Au reste, des renseignements plus positifs n'ajouteraient rien
+à la singularité des instructions que nous allons rapporter. Voici donc
+les recommandations faites par Henri VII à ses affidés:
+
+ «PREMIÈREMENT. Après avoir présenté et délivré les lettres
+ dont ils seront porteurs, et qui doivent être délivrées auxdites
+ Reines de la part de lady Catherine, princesse de Galles, ils
+ remarqueront bien quel est l'état qu'elles tiennent, et quelle est
+ leur Cour; si elles n'ont qu'une même maison, ou si elles vivent
+ séparément; comment elles sont accompagnées, quels seigneurs et
+ quelles dames sont autour d'elles.
+
+ »De plus, si lesdits serviteurs du Roi trouvent que les deux Reines
+ n'ont qu'une même maison, ils remarqueront avec attention la manière
+ dont cette maison est tenue, et s'assureront du pied sur lequel elle
+ est montée.
+
+ »Ils observeront le maintien, la contenance, l'air de visage avec
+ lesquels les lettres dont ils sont porteurs seront reçues, et les
+ réponses verbales qui y seront faites; ils remarqueront le degré de
+ discrétion, de sagesse et de gravité avec lequel lesdites réponses
+ seront faites.
+
+ »Ils feront en sorte de savoir si la jeune personne parle aucune
+ autre langue que l'espagnol et l'italien, et si elle sait le français
+ ou le latin.
+
+ »Ils remarqueront particulièrement l'âge, la taille et les traits
+ de ladite jeune princesse, le teint de son visage, si ce visage
+ est peint ou non; si elle est grosse de corps ou non, épaisse ou
+ svelte; si elle a la physionomie animée et aimable, ou bien maussade
+ et mélancolique; si elle est pesante ou légère; si elle a l'air
+ effrontée ou bien si la pudeur met du fard sur son visage.
+
+ »_Item._ Ils prendront garde bien attentivement si son teint est
+ clair.
+
+ »_Item._ Ils prendront soigneusement note de la couleur de ses
+ cheveux.
+
+ »_Item._ Ils feront note précise de ses yeux, de ses sourcils,
+ de ses dents et de ses lèvres.
+
+ »_Item._ Ils remarqueront bien le dessin et la tournure de son
+ nez, la hauteur et la largeur de son front.
+
+ »_Item._ Par-dessus tout ils remarqueront sa peau.
+
+ »_Item._ Ils prendront garde à ses bras; ils verront s'ils sont
+ gros ou minces, longs ou courts.
+
+ »_Item._ Ils verront sa main nue, et remarqueront bien
+ exactement comment elle est faite, si elle est épaisse ou mince, si
+ elle est grasse ou maigre, longue ou courte.
+
+ »_Item._ Ils prendront note de ses doigts, s'ils sont longs ou
+ courts, gros ou minces, larges ou étroits du bout.
+
+ »_Item._ Ils remarqueront si son cou est long ou court, gros ou
+ mince.
+
+ »_Item._ Si elle a de la barbe autour des lèvres ou non.
+
+ »_Item._ Ils feront en sorte d'approcher ladite jeune princesse
+ à jeun; ils entameront avec elle une conversation de manière à
+ pouvoir s'approcher aussi près de sa bouche qu'ils pourront décemment
+ le faire, afin de respirer son haleine, et de pouvoir juger si elle
+ est douce ou non, si sa bouche a l'odeur de quelque épice, d'eau de
+ rose ou de musc.
+
+ »_Item._ Ils prendront note de la hauteur de sa taille, et
+ demanderont si elle porte des pantoufles; dans ce cas ils tâcheront
+ d'en avoir une, et de prendre la mesure de son pied.
+
+ »_Item._ Ils tâcheront de savoir si elle n'a pas quelque
+ infirmité ou difformité naturelle, de quel genre elle pourrait être,
+ si elle est constamment d'une bonne santé, ou si parfois elle ne
+ serait pas sujette à quelque maladie.
+
+ »_Item._ Ils tâcheront de savoir si elle n'a pas eu quelque
+ intrigue particulière avec le roi d'Aragon, son oncle, et si elle lui
+ ressemble.
+
+ »_Item._ Ils sauront quel est son régime ordinaire; si elle
+ aime à boire, si elle mange beaucoup, si elle fait des repas
+ fréquents, si elle boit du vin ou de l'eau, ou de l'un et de l'autre
+ ensemble.
+
+ »_Item._ Lesdits serviteurs du Roi chercheront le plus habile
+ peintre qu'ils pourront trouver, et feront faire le portrait le plus
+ fidèle possible de ladite jeune princesse, et le feront refaire s'ils
+ ne le trouvent pas absolument ressemblant.»
+
+Les fidèles envoyés du Roi ont rempli leur mission; en voici les
+résultats.
+
+
+RÉPONSE DES SERVITEURS DU ROI HENRI VII AUX QUESTIONS CI-DESSUS.
+
+ «Autant que nous pouvons nous en rapporter à nos propres sens, sujets
+ à l'erreur et aux illusions, la jeune princesse ne nous a pas paru
+ peinte.
+
+ »Sa stature ainsi que les traits de son visage nous ont paru
+ aimables. Il y a quelque chose de rondelet et de grassouillet dans sa
+ peau.
+
+ »Son air est la gaîté même, et n'a rien de renfrogné; elle est
+ demi-sérieuse (par décence) et légère (par nature quant à ses
+ mouvements, n'entendons pas quant à l'esprit).
+
+ »Elle n'est point bavarde en paroles; elle a un maintien
+ _demeuré_ (ce mot signifie sans doute _posé_), image
+ expressive de la pudeur féminine.
+
+ »Au surplus nous pensons qu'elle a été avare de paroles, parce que la
+ Reine sa mère était présente et devant elle.
+
+ »Elle avait l'air d'une vierge, et paraissait ne pas faire attention
+ à nous, pour ricaner et folâtrer (de paroles) avec les filles
+ d'honneur.
+
+ »Quant à ses yeux, ils sont bruns; le poil de ses sourcils est noir
+ ou noirâtre.
+
+ »Pour ce qui concerne son nez, il a sur une certaine longueur, une
+ certaine éminence au milieu, avec un bout bien effilé qui cherche à
+ joindre et à baiser la lèvre supérieure à peu près comme la reine sa
+ mère.
+
+ »Nous avons vu les mains nues de la jeune princesse maintes fois, et
+ les avons baisées; nous avons aperçu qu'elles étaient douces au tact,
+ d'une peau naturellement propre et d'un arrondissement fort engageant.
+
+ »Du reste, nous n'avons aperçu aucun poil (sinon follet) autour de
+ ses lèvres qui sont d'une peau bien nette.
+
+ »Quant à ce qui a rapport à l'haleine de ladite jeune princesse, nous
+ n'avons pu approcher ses lèvres d'assez près pour parvenir à une
+ connaissance certaine de cet article; cependant sans faire semblant
+ de rien, autant que l'honnêteté l'a permis, nous avons communiqué
+ avec ladite jeune princesse, et nous devons dire que nous n'avons
+ distingué aucune odeur d'épice, ni d'eau de rose, et qu'à juger de
+ la rose de ses lèvres, du lys de son teint, de la fraîcheur de sa
+ bouche, nous ne pouvons conjecturer sinon qu'elle est la salubrité,
+ la santé et la joie de la vie (au moins en apparence).
+
+ »Pour ce qui a rapport à la hauteur de la taille, jamais nous n'avons
+ pu connaître la hauteur des talons; mais vu que les jupes sont
+ longues et que nous n'avons pu voir que le bout du pied en marchant,
+ en vérité, le peu que nous avons vu du susdit pied, autant que nous
+ nous y connaissons, nous a paru joli et particulièrement petit, ce
+ qui est même chose.
+
+ »En dernier lieu, la jeune susdite princesse est grande mangeuse,
+ elle fait deux bons repas par jour: en général elle boit de l'eau
+ avec une infusion de canelle; quelquefois elle boit de l'hypocras,
+ mais rarement.»
+
+Ici finissent les informations demandées par le roi Henri VII et prises
+par ses affidés à la Cour de Naples. Mais on en est resté là et le
+projet de mariage n'a pas eu lieu; car Henri VII resta veuf; et cinq
+ans après il mourut à Richmond le 22 avril 1509, laissant un fils
+(l'aimable Henri VIII son successeur) et deux filles, l'une Marguerite,
+mariée à Jacques IV roi d'Ecosse, et l'autre nommée Marie, qui fut la
+seconde femme de notre roi Louis XII, avec lequel elle ne resta que
+trois mois, du 9 octobre au 1er janvier 1515, jour de la mort du
+Roi).
+
+
+IV.
+
+QUELQUES ARTICLES D'UN RÉGLEMENT
+
+POUR LE SERVICE DE LA MAISON DU ROI, A LA COUR DE HENRI VIII, DANS LE
+SEIZIÈME SIÈCLE.
+
+Nous ignorons la date de ce singulier réglement, dont voici les
+articles les plus saillants:
+
+ «1º Le barbier du Roi se tiendra toujours proprement et ne
+ fréquentera point de femmes de mauvaise vie, pour ne pas compromettre
+ la santé de S. M.
+
+ »2º Le cuisinier n'entretiendra point de marmitons déguenillés qui
+ vont et viennent presque nuds, et qui couchent par terre ou devant le
+ feu de la cuisine.
+
+ »3º Aucune viande ne sera servie sur la table du Roi au-delà d'un
+ prix raisonnable[118].
+
+ [Note 118: Par le quatorzième acte du Parlement, publié en 1533,
+ sous Henri VIII, le prix de la livre de bœuf et de porc fut fixé à un
+ demi sou; et la livre de veau fut taxée à trois liards.]
+
+ »4º On donnera caution convenable pour parer à la soustraction des
+ pots (en bois de frêne) et des coupes en cuir appartenant à S. M.
+
+ »5º La vaisselle d'étain est d'un trop grand prix pour servir à
+ l'usage journalier. On aura le plus grand soin des assiettes de bois
+ et des cuillers d'étain.
+
+ »6º Aucun petit garçon ou commissionnaire ne sera entretenu à la
+ Cour pour le service des domestiques.
+
+ »7º Les femmes prodigues et dépensières seront bannies de la Cour.
+
+ »8º Il en sera de même de toute espèce de chiens, excepté un petit
+ nombre d'épagneuls réservés pour l'amusement des dames.
+
+ »9º Les officiers de la chambre du Roi vivront en bonne intelligence
+ entre eux, et ils ne parleront jamais des passe-temps de S. M.
+
+ »10º Ils ne caresseront point les filles sur les escaliers, ce qui
+ souvent est cause qu'il y a beaucoup de vaisselle brisée.
+
+ »11º Celui des pages qui séduira une des filles de la maison du Roi
+ et qui la rendra mère sera condamné à une amende de deux marcs au
+ profit de S. M., et sera en outre privé de bière pendant un mois.
+
+ »12º Les valets d'écurie ne voleront point la paille de S. M. pour
+ la mettre dans leurs lits, parce qu'il leur en a été suffisamment
+ accordé.
+
+ »13º Entre six et sept heures, les officiers chargés du soin de la
+ chambre du Roi, allumeront le feu et mettront de la paille dans la
+ chambre particulière de S. M.[119]
+
+ [Note 119: Dans ce temps-là les appartements n'étaient point
+ encore parquetés; en hiver on y répandait de la paille et des
+ roseaux; en été du feuillage. Il en était de même dans les églises,
+ les écoles et autres lieux publics.]
+
+ »14º On ne donnera du charbon que pour les chambres du Roi, de la
+ Reine et de lady Marie.
+
+ »15º Le dîner sera servi à dix heures, et le souper à quatre[120].
+
+ [Note 120: Il paraît que pour le souper on dérogeait à l'usage
+ que nous a transmis cet axiome du temps:
+
+ Lever à six, dîner à dix,
+ Souper à six, coucher à dix,
+ Font vivre l'homme dix fois dix.
+
+ Rabelais disait:
+
+ Lever à cinq, dîner à neuf,
+ Souper à cinq, coucher à neuf,
+ Font vivre l'homme dix fois neuf.
+ ]
+
+ »16º Les dames d'honneur de la Reine auront une miche de pain blanc
+ et une échine de bœuf pour leur déjeûné.
+
+ »17º Il sera fait un cadeau à chaque officier de la cuisine du Roi
+ qui se mariera, et un autre à quiconque apportera un présent à S. M.»
+
+Nous venons de voir par l'article 16 de ce réglement, que le déjeûné
+des dames d'honneur de la Reine était réglé d'une manière assez
+modeste; mais quelque temps après, il se trouva parmi ces dames une
+certaine lady Lucy pour laquelle il fallut déroger au réglement. Elle
+était douée de dispositions gastriques si heureuses que le Roi, pour
+satisfaire, quatre fois par jour, aux exigences de son estomach, fut
+obligé de régler, par un ordre particulier et officiel, ce qui lui
+serait servi tous les jours à chaque repas. Voici cet ordre traduit
+littéralement de l'anglais, tel qu'il a été donné à l'officier des
+cuisines du Roi, vers 1626. On verra par les détails du menu, que cette
+dame ne faisait pas la petite bouche à table.
+
+ «HENRI, Roi, etc., voulons et ordonnons qu'on fournisse à
+ notre chère et bien-aimée lady Lucy, dans sa chambre, les aliments
+ suivants:
+
+ »_Premièrement_, chaque matin, pour déjeûner, un filet entier de
+ bœuf, un pain de quatre livres, une tourte de fruits et un gallon (4
+ bouteilles 1/2) de bière forte.
+
+ »_Item_, à dîner, une pièce de bœuf salé, une tranche de bœuf
+ rôti (_roast-beef_), quelque fricassée de notre cuisine, un pain
+ de quatre livres et un gallon de bière forte.
+
+ »_Idem_, à souper, un plat de légumes[121], un membre de
+ mouton, un plat de friandises tiré de notre cuisine, un pain de trois
+ livres et un gallon de bière forte.
+
+[Note 121: Les légumes étaient excessivement rares en Angleterre à
+cette époque; il n'y croissait encore aucune racine comestible. Dans
+les premières années de Henri VIII, on n'y voyait ni choux, ni raves,
+ni carottes. La reine Catherine ne put avoir, à son dîner, une salade
+qu'après que le Roi eut fait venir un jardinier des Pays-Bas. Les
+artichauts, les prunes, les abricots y parurent pour la première fois
+vers le même temps. Les coqs-d'Inde, les câpres et le houblon n'y sont
+connus que depuis 1524. On y apporta, de l'île de Zante, le groselier
+en 1533; et les Flamands y envoyèrent des cerisiers en 1540. La rose y
+fut importée, dit-on, le 28 juin 1552, et c'est pourquoi, ajoute-t-on,
+le couronnement de la reine Victoria que les Anglais surnomment la
+ROSE D'ANGLETERRE, a eu lieu le 28 juin 1838. On croit que
+les serres chaudes et les glacières y furent établies sous le règne de
+Charles II, car, au repas qui fut donné à Windsor le 23 avril 1667 pour
+l'installation des chevaliers de l'Ordre de la Jarretière, on servit
+des fraises, des cerises et des glaces à la crême.
+
+La cuisine ne devait pas être merveilleuse dans ce temps-là; mais il
+paraît que par la suite elle se perfectionna, car Brillat-Savarin nous
+parle de son état brillant sous le règne de la reine Anne (de 1701
+à 1714). «L'art de la cuisine, dit-il, florissait alors à la Cour
+d'Angleterre. La reine Anne était très-gourmande; elle ne dédaignait
+pas de s'entretenir avec son cuisinier; et les dispensaires anglais
+contiennent beaucoup de préparations désignées _after queen's Ann
+fashion_, à la manière de la reine Anne.» (_Physiologie du
+goût_, 1834, t. II, p. 163).]
+
+ »_Item_, pour l'après-souper, avant d'aller au lit, un pain de
+ deux livres, un gâteau et un demi-gallon de vin de notre cave.»
+
+Il paraît que cette dame avait une prédilection marquée pour les mets
+solides, surtout pour les viandes.
+
+Nous mentionnerons encore un ancien réglement de police anglaise qui
+nous a paru assez singulier; il est relatif à la vente de la viande de
+boucherie. Ce sont des instructions données à ce sujet au bailli de
+Westminster et aux officiers sous ses ordres. Il suffira d'en citer
+quelques articles:
+
+ «_Item_, toute viande gâtée, comme ayant été exposée en vente
+ dans cet état, sera distribuée soigneusement et en temps opportun
+ parmi les pauvres. (Voilà, en vérité, des pauvres bien régalés.)
+
+ »_Item_, tout boucher qui, avant d'abattre un taureau, ne
+ l'aura pas exercé et fait battre contre des chiens, doit être mis à
+ l'amende[122].
+
+[Note 122: Par le 6e acte du Parlement, sous le règne de Henri
+VII, publié en 1489, il est interdit aux bouchers de tuer et de
+faire tuer leur viande (_sic_) dans les villes murées (celle de
+Cambridge exceptée).]
+
+ »_Item_, les bouchers encourront l'amende de deux shellings
+ pour chaque morceau de viande au dessous d'un quartier de bœuf, qui,
+ offert le jeudi, serait de nouveau exposé en vente le samedi suivant.»
+
+M. Ellis a fait part de ce vieux monument à la Société des Antiquaires
+de Londres, dans la séance du 16 mars 1826.
+
+Une autre pièce non moins curieuse et également communiquée en 1827 à
+la même Société, est un état de la dépense particulière de Henri VIII
+depuis 1529 jusqu'en 1533. On voit, d'après les détails contenus dans
+ce document, que ce prince vivait alors avec beaucoup de magnificence,
+qu'il entretenait à la fois douze palais, qu'il perdait beaucoup
+d'argent au jeu, qu'il en donnait beaucoup en aumônes. Entre autres
+articles assez singuliers, on trouve celui-ci qui annonce que l'on
+mentionnait dans cet état des articles assez minutieux:
+
+ »_Item_, pour les salades de Sa Majesté, un flacon d'huile,
+ apporté de Calais par un courrier expédié par ordre du Roi à cet
+ effet.
+
+ »_Item_, pour gratification accordée au cuisinier chargé
+ spécialement de faire les puddings du Roi.»
+
+Tous les comptes que comprend cet état, sont signés par Henri lui-même,
+comme examinés, vérifiés et approuvés par lui[123].
+
+[Note 123: Ce manuscrit, qui appartient à M. Pickering, habitant
+Chancery-Lane à Londres, renferme une foule de détails sur les mœurs,
+les occupations et les plaisirs des princes anglais à cette époque.]
+
+Nous avons dit plus haut que cet état allait jusqu'en 1533; nous
+ignorons si la dépense du repas qui a eu lieu à la suite du
+couronnement d'Anne Boleyn, le 2 juin de la même année 1533, y est
+comprise; mais ce repas est assez remarquable par la singularité de
+certains détails, pour que nous en fassions mention. En voici la
+narration d'après une _notice_ du temps, dont nous conservons le
+style naïf:
+
+ «La coronation faite, ladite dame (Anne Boleyn), fut conduite en une
+ grande salle qui luy estoit appareillée pour disner. La table estoit
+ fort longue, et estoit l'archevesque de Canterbury assis à sa table
+ bien loing d'elle.
+
+ »Ladite dame avoit à ses pieds deux dames assises sous la table pour
+ la servir de ce que secrètement elle pourroit avoir affaire; les deux
+ autres qui estoient debout auprès d'elle, l'une d'un costé, l'autre
+ de l'autre, bien souvent levoient un grand linge pour la cacher que
+ l'on ne la pust veoir quand elle se vouloit ayser en quelque chose.
+
+ »Son disner fut long et fort honorablement servi. Elle avoit un
+ parquet à l'entour d'elle où dedans personne n'entroit que les
+ députés pour le service, qui estoient les plus grands du royaulme,
+ mesme ceux qui servoient de sommeillers, d'eschansons et de
+ panetiers, avec leurs robes d'escarlate fourrées d'hermine. La salle
+ est fort grande et fut sans presse, car il y avoit fort bon ordre.
+
+ »Au dessous dudit parquet, il y avoit quatre grandes tables qui
+ contenoient la longueur de ladite salle, où du haut costé estoient
+ ceux de ce Royaulme qui ont la charge des ports, et au dessous d'eux,
+ à la mesme table, force gentilshommes. A l'autre auprès, et du costé,
+ les archevesques, évesques, le chancelier et plusieurs comtes et
+ chevaliers. Aux deux autres tables, de l'autre costé de la salle, à
+ celle du haut bout estoit le maire de Londres accompagné de messieurs
+ les aldermans (échevins), et à l'autre table estoient les dames,
+ duchesses, comtesses et autres dames et damoiselles.
+
+ »M. de Suffolk estoit gorgiaisement (somptueusement) accoutré avec
+ force pierreries et perles, sur un coursier encaparaçonné de velours
+ cramoisy, lequel à cheval se promenoit par toute la salle à l'entour
+ des tables; aussi pareillement faisoit le milord William, et prenoit
+ garde au service et à l'ordre, et estoient toujours nue teste, comme
+ sçavez que est la coustume de ce pays.
+
+ »Le Roy se mist en un lieu qu'il avoit fait faire à propos, par où il
+ pouvoit voir toute la cérémonie sans estre vu, où il fit aller avec
+ lui l'ambassadeur de France et celui de Venise.
+
+ »A la porte de la salle y avoit conduits jectant vin, et en prenoit
+ qui vouloit. Semblablement y avoit cuysines à bailler viandes à
+ tous venants pour ce jour-là, et y eut une merveilleuse mangerie.
+ Trompettes et hautbois sonnoient à chascun service, et Héraults
+ crioient LARGESSE.»
+
+En 1543, le lord Maire de Londres, et le Conseil de ville, jugeant à
+propos de réprimer le luxe de la table, en temps de disette, firent le
+réglement suivant qui eut force de loi:
+
+ »La table du lord Maire n'aura jamais tant à dîner qu'à souper, plus
+ de sept plats; celle des aldermans et des sherifs plus de six, et
+ celle du porte-épée, _sword-bearer_, plus de quatre. Chaque plat
+ servi au dessus du nombre spécifié par le réglement, fera encourir au
+ délinquant une amende de quarante shellings.»
+
+
+V.
+
+SINGULIÈRE ORDONNANCE RENDUE EN 1563, SUR LES PORTRAITS ET SUR LA
+BEAUTÉ DE LA REINE ELISABETH.
+
+Cette princesse, fille de Henri VIII et d'Anne de Boleyn, née le 7
+septembre 1533, reine d'Angleterre le 17 novembre 1558, est morte
+le 3 avril 1603 dans la soixante et dixième année de son âge, et la
+quarante-cinquième de son règne. Cette femme célèbre, que ce long règne
+et des événements capitaux ont placée parmi les souverains notables de
+la Grande-Bretagne, a eu toute sa vie des prétentions à la beauté; et
+même, à l'âge de soixante et dix ans, elle avait encore la faiblesse
+de vouloir qu'on l'entretînt de ce faible avantage dont elle ne fut
+cependant douée que médiocrement, même dans sa première jeunesse.
+Mais il existe un document légal qui prouve combien était grande sa
+susceptibilité à cet égard, et plus grande encore la flagornerie du
+parlement anglais. Ce document est une ordonnance fort singulière qui
+fut rendue en 1563, relativement aux portraits de cette reine qui avait
+alors trente ans. MM. Le Blond et Lachau en ont parlé dans le tom.
+II de leur _Description des principales pierres gravées du cabinet
+du Duc d'Orléans_. Paris, 1780-84, 2 vol. _in-fol., fig._
+VOY. pp. 193-194. Voici la substance de cette loi:
+
+ «Le désir naturel qu'ont les sujets de Sa Majesté, de tout rang et
+ de toute condition, de posséder son portrait, ayant engagé un grand
+ nombre de peintres, graveurs et autres artistes à en multiplier les
+ copies, il a été reconnu qu'aucun jusqu'alors n'est parvenu à rendre
+ dans leur naturel et dans leur exactitude les beautés et les grâces
+ de Sa Majesté[124], ce qui excite journellement les regrets et les
+ plaintes de ses sujets bien-aimés.
+
+[Note 124: Cependant, si l'on pouvait ajouter quelque foi à une
+anecdote rapportée dans les journaux anglais et français du mois de
+juin 1837, il aurait existé de cette princesse un portrait qui devait,
+à raison du talent de son auteur, avoir tous les caractères de la
+ressemblance, voici l'anecdote:
+
+«On vient (en 1837) de retrouver dans la maison d'un gentilhomme des
+environs d'Exeter, une peinture extrêmement curieuse: c'est le portrait
+en miniature de la reine Elisabeth par Hans Holbein, devant lequel
+cette Reine posa pour ce portrait, faveur qu'elle n'accorda jamais à
+aucun peintre.»
+
+Sans révoquer en doute l'existence de ce portrait, on peut assurer
+qu'Elisabeth, étant reine, n'a jamais posé devant Holbein pour se faire
+peindre, car elle est montée sur le trône en 1558, et Jean Holbein
+était mort dès 1554; à cette dernière époque elle avait vingt-un ans.
+Comme son portrait n'était sans doute pas la dernière œuvre d'Holbein,
+il est présumable qu'elle a été peinte dans un âge moins avancé.
+Bien plus, si ce portrait a été commandé par Henri VIII, père de la
+princesse, et aux gages duquel était Holbein, alors le portrait aurait
+été fait avant 1547, époque de la mort du Roi, et Elisabeth aurait eu
+moins de quatorze ans.
+
+Nous trouvons dans un journal français du 10 juillet 1837, la
+répétition de l'anecdote du portrait d'Elisabeth par Holbein, avec
+cette addition:
+
+«Nous connaissons dans un château de Normandie un portrait en pied de
+la reine Elisabeth, donné par elle-même à François de Civile, envoyé
+de Henri IV. La tradition rapporte que ce portrait fort curieux a été
+peint d'après nature.»]
+
+ »En conséquence il sera nommé des experts pour juger de la fidélité
+ des copies à venir du portrait de Sa Majesté; et il est enjoint
+ auxdits experts de n'en tolérer aucune qui conserve quelques défauts
+ ou difformités dont, par la grâce de Dieu, Sa Majesté est exempte. En
+ attendant le rapport desdits experts, il est défendu à tout peintre
+ et graveur de continuer de peindre notre gracieuse reine, ou de la
+ graver jusqu'au moment où quelqu'excellent artiste en aura fait un
+ portrait fidèle qui devra servir de modèle pour toutes les copies
+ qu'on en fera à l'avenir; et lesdites copies ne pourront être faites
+ et exposées en public qu'après que le modèle aura été examiné et
+ reconnu aussi bon, aussi fidèle, aussi exact qu'il pourra l'être.»
+
+Nous avouons que nous avions d'abord douté de l'authenticité de cette
+ordonnance ridicule; mais dès-lors nous avons appris que l'original,
+écrit de la main du secrétaire Cecil, existe réellement et que ladite
+ordonnance a été bien véritablement publiée en 1563. Cependant nous
+ne l'avons point trouvée mentionnée dans les actes du Parlement,
+relatifs au respect dû à la personne d'Élisabeth; voici ceux que nous
+avons découverts. En 1581, le Parlement décida 1º que quiconque
+oserait dispenser les Anglais des serments qu'ils auraient prêtés à la
+Reine, ou leur faire embrasser une religion contraire à la réformée,
+encourrait les peines de haute-trahison; 2º que celui qui aurait
+l'audace de mal parler de sa souveraine, serait condamné à avoir les
+deux oreilles coupées; 3º que ceux qui s'aviseraient de prédire, de
+souhaiter ou de projeter la mort d'Elisabeth, seraient tous coupables
+de félonie. Enfin un acte du Parlement de 1589 déclara également
+coupables de félonie ceux qui altéreraient l'histoire de la Reine. On
+voit que dans tous ces actes, il n'est question ni des portraits, ni de
+la beauté de cette princesse.
+
+Ce n'est pas qu'elle n'eût, comme nous l'avons dit, de grandes
+prétentions à passer pour belle. Cette manie provenait sans doute
+de l'antipathie très-prononcée qu'elle avait pour la laideur, et
+du plaisir qu'elle éprouvait à voir de beaux hommes. Tous ceux qui
+étaient doués des dons de la figure et d'une noble prestance, étaient
+aussitôt honorés de ses bonnes grâces[125]. Elle avait une aversion
+invincible pour les gens laids et difformes, et ne pouvait soutenir
+l'aspect de ceux que la nature avait disgraciés. Aussi, lorsqu'elle
+sortait de son palais, ses gardes avaient soin d'éloigner de sa vue les
+individus d'une figure ignoble, d'une mauvaise tournure, les borgnes,
+les boiteux, les bossus, tous ceux enfin qui, maltraités de la nature,
+pouvaient blesser ses regards.
+
+[Note 125: On raconte qu'un jour elle donnait une première audience
+à des ambassadeurs hollandais; un jeune homme bien fait, qui était à
+leur suite, dès qu'il vit la Reine, se tourna vers ses voisins et leur
+dit quelques mots à voix basse. Ces mots intriguèrent Sa Majesté; elle
+ne les avait pas entendus; mais elle se doutait qu'ils n'étaient point
+à son désavantage, et cela l'occupa pendant toute la harangue beaucoup
+plus que la harangue elle-même. Quand la cérémonie fut terminée et les
+ambassadeurs retirés, elle interpella ceux à qui s'était adressé le
+beau jeune homme, de lui révéler ce qu'il avait dit. Les courtisans
+s'excusèrent long-temps; enfin ils obéirent à un ordre formel: «Eh
+bien! Madame, dirent-ils, il s'est écrié tout bas: Ah voilà une femme
+bien faite! puis il a ajouté une expression vive et plus que cavalière,
+mais que la décence ne nous permet pas de répéter à Votre Majesté.»
+La Reine ne se fâcha point, et il n'en résulta autre chose sinon que
+lorsqu'elle congédia les ambassadeurs, elle fit au jeune hollandais un
+fort joli présent.]
+
+Les Anglais prétendent qu'elle a poussé la passion de l'amour à un
+très-haut degré, mais que cette passion n'a jamais pu être satisfaite,
+des raisons physiques s'y opposant. Elle disait elle-même que ses
+amours lui eussent coûté la vie. Elle en était si persuadée qu'un
+jour étant vivement pressée par le duc d'Anjou (frère de notre Henri
+III), de l'épouser, elle lui répondit qu'elle ne se croyait pas assez
+peu aimée de ses sujets pour qu'ils voulussent la voir périr d'une
+mort prématurée. Cependant elle se sentait quelqu'inclination pour ce
+prince, car à l'un des anniversaires de son couronnement (le 15 janv.
+1582), elle alla jusqu'à tirer une bague de son doigt, et à la mettre à
+celui du duc d'Anjou; mais les choses n'allèrent pas plus loin. Dans le
+mois de février suivant, le prince partit pour la France, et Elisabeth
+le reconduisit jusqu'à Cantorbery[126]. Elle avait été frappée de ce
+que lui avait dit un ambassadeur d'Écosse: «Étant mariée, Madame, vous
+ne seriez que reine, au lieu qu'à présent vous êtes roi et reine tout
+ensemble.»
+
+[Note 126: Un nommé Stubbs, s'étant avisé de faire un pamphlet sur
+le prétendu mariage du duc d'Anjou et de la Reine, celle-ci le fit
+condamner à avoir la main droite coupée par le bourreau, ce qui fut
+exécuté.]
+
+On assure que notre Henri IV, (qu'elle appelait son gendarme), eut
+aussi quelque velléité de l'épouser, et même qu'il la déclarait
+à l'ambassadeur d'Angleterre, plus belle que sa Gabrielle; pure
+galanterie. Un jour, Nicolas de Harlay, envoyé de Henri à Londres,
+se trouvant à l'audience d'Élisabeth, lui glissa quelques mots de ce
+projet de mariage: «Non, dit-elle, il ne faut pas songer à cela; mon
+gendarme n'est pas mon fait, ni moi le sien; non pas que je ne sois
+encore en état de donner du plaisir à un mari qui me conviendrait, mais
+pour d'autres raisons.» Et là dessus elle découvre une partie de sa
+cuisse qu'elle montre à de Harlay qui se précipite à genoux et la lui
+baise. Élisabeth se fâche, ou fait semblant de se fâcher de ce manque
+de respect: «Madame, reprend vivement le galant ambassadeur, je viens
+de faire ce qu'aurait fait mon maître, s'il en eût vu autant.» Cette
+excuse plut à la Reine qui se connaissait en galanterie; elle pardonna,
+et Henri IV, riant de cette petite aventure, en loua le héros.
+
+Elisabeth était coquette; Dumaurier raconte, dans ses _Annales pour
+servir à l'histoire de Hollande_, qu'à chaque audience qu'il avait
+de Sa Majesté, il la voyait à tout moment ôter ses gants pour montrer
+sa main qui était très-belle et très-blanche. Un ambassadeur de Venise,
+nommé Michele, a fait le même éloge des mains de cette reine qu'il
+avait vue au couronnement de Marie[127], sa sœur aînée, célébré le
+22 septemb. 1553. Comme l'auteur entre dans quelques détails sur le
+personnel de ces deux princesses, nous allons citer le passage tel que
+nous le fournit la _Revue britannique_ (mai 1838). Cet auteur
+ne flatte pas Marie: «C'est, dit-il, une petite femme très-brune de
+peau, _olivastra di complessione_, délicate jusqu'à la maigreur;
+le front ridé par les soucis et peut-être par les passions; l'œil
+noir, brillant et d'une vivacité tellement ardente qu'on ne pouvait
+la contempler sans une espèce de crainte.» Ce portrait n'est pas
+attrayant; mais l'auteur est moins sévère, ou pour mieux dire beaucoup
+plus galant à l'égard d'Elisabeth qui n'avait alors que vingt ans:
+«Plus jeune, dit-il, plus grande, plus semblable au majestueux et
+terrible Henri VIII, leur père, se voyait à côté de Marie la jeune
+Elisabeth qui était venue lui rendre hommage. Ses yeux étaient
+grands, bleus et bien fendus; elle avait la main charmante, l'air
+ouvert et souriant, la taille bien prise; mais après tout, elle était
+plutôt agréable que belle. Chargée pendant la cérémonie de porter la
+couronne que la nouvelle reine sa sœur allait placer sur son front,
+elle se pencha vers l'ambassadeur de France et lui dit: «C'est bien
+lourd.»--«Un peu de patience, Madame, reprit l'ambassadeur; sur votre
+tête, elle sera plus légère.» En effet, cinq ans après, vint le tour
+d'Elisabeth d'être couronnée.
+
+[Note 127: Cette Marie, fille de Henri VIII et de Catherine
+d'Aragon, est née le 18 février 1516; elle a été proclamée reine le 19
+juillet 1553, couronnée le 22 septembre suivant, et elle est morte le
+17 novembre 1558, jour où sa sœur Elisabeth lui a succédé.]
+
+Un écrivain de nos jours, quoiqu'anglais, a fait un portrait
+d'Elisabeth bien différent du précédent. «Tous les vices, dit-il,
+s'impatronisèrent à sa Cour; mais ces vices eurent l'adresse de se
+plier aux volontés populaires. Le génie de la nation, flatté dans
+tout ce qu'il avait d'intime, marcha de concert avec cette grande et
+terrible reine qui versa le sang, écrasa le peuple, fit la débauche,
+passa pour vierge, eut Shakspeare pour flatteur[128] et trompa
+l'histoire.
+
+[Note 128: Ce grand poète la proclamait «la belle vestale assise
+sur le trône d'Occident.»
+
+Elle eut bien d'autres flatteurs. Hume a publié une lettre de sir
+Walter Raleigh, où ce poète, exaltant les charmes de cette princesse
+(qui avait alors soixante ans), la compare à Vénus et à Diane.
+
+Georges Puttenham, dans son _Art of english poesy_, London, 1589,
+petit in-4º de 258 pages, passe en revue les poètes contemporains,
+tels que Philippe Sidney, Chaloner, W. Raleigh, Edouard Dyer, Gascoyne,
+Phaer et Golding; ensuite il dit: «Nous nommerons la dernière, celle
+qui, dans l'ordre du mérite, occupe le premier rang, la Reine notre
+souveraine Dame, dont la muse savante, délicate et noble surpasse sans
+peine en sentiment, en douceur, en finesse, tous ceux qui ont écrit
+avant elle ou depuis, dans l'ode, l'élégie, l'épigramme, ou tout autre
+genre de poésie héroïque ou lyrique dans lequel il plaira à Sa Majesté
+de s'exercer; elle l'emporte autant sur eux par la supériorité de
+son génie, qu'elle domine tout le reste de ses très-humbles vassaux
+par l'élévation de son rang suprême.»--Notez qu'on ne connaît qu'un
+échantillon de la poésie d'Elisabeth, et rien n'est plus faible, au
+dire des Anglais; puis fiez-vous à MM. les flatteurs.]
+
+»Ses traits mêmes échappèrent à l'observation de l'avenir. A soixante
+ans (en 1593), elle voulait que les graveurs de ses monnaies lui
+prêtassent une beauté qu'elle n'avait jamais eue, même dans sa
+jeunesse. Il existe à Londres une seule _broadpièce_ (pièce
+d'argent de la forme d'un écu de 5 fr.) brisée de tous les côtés et
+qui offre encore le redoutable profil de la reine, son nez de vautour,
+son front ridé, ses lèvres contractées. Elle se trouva si ressemblante
+qu'elle fit briser la matrice de cette monnaie et envoya l'artiste se
+repentir sous les verrous, d'avoir osé faire un portrait si exact.»
+
+On a prétendu que les ministres de cette reine furent ses amants, et
+que par conséquent ses amants furent ses ministres. Nous ignorons
+jusqu'à quel point cette assertion est fondée; mais ce qu'il y a de
+certain, c'est que le fait est avéré pour le comte d'Essex. Il fut
+connu pour son amant déclaré; il n'en périt pas moins par la main du
+bourreau. Cependant il faut dire que c'est moins de la faute de la
+Reine que de celle de la comtesse de Nottingham qui eut la barbarie
+de garder la bague qui eût assuré la grâce du comte d'Essex, si elle
+eût été remise à la Reine. Quand par la suite cette comtesse fut à
+l'article de la mort, elle avoua à Elisabeth cette horrible infidélité,
+et la pria de la lui pardonner: «Dieu peut vous pardonner, lui dit
+la Reine; pour moi, je ne vous pardonnerai jamais.» Cette affreuse
+nouvelle fit la plus vive impression sur la Reine, et lui causa une
+douleur qui l'accompagna jusqu'au tombeau, c'est-à-dire pendant deux
+ans, car le comte d'Essex a été décapité le 27 février 1601, et la
+Reine est morte le 3 avril 1603.
+
+
+VI.
+
+DE QUELQUES LOIS D'ANGLETERRE ASSEZ SINGULIÈRES.
+
+Il faut remonter au moyen âge pour retrouver quelques-unes de ces lois
+qui attestent la barbarie du temps; les unes prescrivent de fouetter
+jusqu'au sang; d'autres de marquer au front d'un fer chaud; celles-ci
+de couper soit les oreilles, soit les pieds, soit les mains; celles-là
+d'arracher les yeux, etc. En 1019, Canut Ier ordonna qu'une femme
+adultère fût punie par l'amputation du nez et des oreilles[129]. Dans
+le même siècle, Guillaume-le-Conquérant supprima la peine de mort, mais
+il la remplaça par des tourments pires que cette peine.
+
+[Note 129: Il faut cependant convenir que ce Canut, qui de tyran
+sanguinaire devint un prince doux, humain et religieux, rendit quelques
+bonnes lois qui prouvent sa piété, mais qui paraissent plus dans les
+attributions de l'Eglise que dans les siennes: il ordonna, par exemple,
+que tous les chrétiens communieraient au moins trois fois par an. C'est
+aussi lui qui prescrivit que le saint jour du dimanche, il ne serait
+tenu ni marché, ni foire, ni assemblée. Il voulut aussi que toute veuve
+qui se remarierait dans l'année de la mort de son mari, fût privée de
+son douaire.]
+
+Une des lois les plus absurdes de ces anciens temps, et qui cependant a
+subsisté jusqu'au règne de Charles II (en 1660), est celle qui autorise
+le mari à battre sa femme; cette loi est motivée sur ce que le mari
+étant responsable des actions de sa femme, il convient de lui donner
+le pouvoir de la contenir par la crainte. Les Anglais d'aujourd'hui,
+plus policés que leurs ancêtres, ont laissé prendre prescription à
+leurs femmes sur cette loi également déshonorante pour les deux sexes.
+Cependant le petit peuple, qui reste attaché à ses anciens usages, cite
+souvent ladite loi, et même ne la laisse pas tomber en désuétude quant
+à l'exécution; ce qui, soit dit en passant, n'est pas particulier à la
+seule Angleterre.
+
+Une autre loi plus avilissante encore et qui tient bien à la
+grossièreté des siècles barbares qui l'ont vu naître, est celle qui
+autorise un mari à vendre sa femme; mais il faut qu'elle y donne son
+consentement. Croirait-on qu'une pareille loi s'exécute encore de temps
+en temps. Le mari conduit sa femme au marché, la corde au cou, ainsi
+que la loi le prescrit, à peu près comme on y mènerait une chèvre ou
+une vache; il la met à l'enchère, puis on l'adjuge au plus offrant à un
+prix ordinairement très-minime, qui semble n'être que pour la forme.
+Ne peut-on pas considérer cet usage monstrueux comme une porte ouverte
+au libertinage, sous le couvert du plus sacré des liens de la société,
+car il arrive très-souvent que l'acheteur est l'amant de la femme
+mise en vente? Une chose encore déplorable, c'est que les journaux
+ne manquent jamais de rendre compte de ces honteux trafics. Nous en
+citerons un seul exemple pris entre mille dans les feuilles anglaises;
+le fait s'est passé en 1836:
+
+ «Le 1er août, entre dix et onze heures du matin, dit le
+ journaliste, une de ces scènes que, pour l'honneur de notre pays,
+ nous voudrions dérober à tous les regards, vient de se renouveler au
+ marché de bestiaux à New-Islington. Un homme a vendu sa femme. Voici
+ les détails de cette hideuse adjudication:
+
+ »Un homme d'une quarantaine d'années, d'un extérieur convenable, est
+ arrivé vers neuf heures du matin au marché de Smithfield avec une
+ jeune femme ayant au cou une corde avec laquelle il la conduisait.
+ Comme il se disposait à la mettre à l'enchère, quelques personnes
+ sont intervenues et se sont opposées à la vente. Le couple mécontent
+ s'est alors rendu au marché d'Islington, et pour n'être pas en
+ retard, et se trouver encore à l'heure du marché, il a pris une
+ voiture. Un jeune homme dont les manières étaient distinguées, et
+ qui avait suivi les époux depuis Smithfield, voyant la femme mise à
+ l'enchère, en offrit cinq shellings; mais d'autres personnes ayant
+ surenchéri, il obtint la malheureuse moyennant vingt-six schellings
+ (32 fr. 50 c.)[130]. Pendant qu'elle suivait tranquillement son
+ acquéreur, le mari retournant chez lui, se félicitait de la bonne
+ affaire qu'il venait de terminer, et disait à haute voix que ce jour
+ était le plus beau de sa vie.»
+
+[Note 130: Le 25 janvier précédent, une autre femme avait été
+adjugée pour six penses (douze sous) et un quart de cidre, au marché de
+Chinnock; la corde qu'elle avait au cou valait cinq deniers.
+
+Ces absurdes marchés n'ont de commun avec les ventes d'esclaves qui
+se font en Turquie et en Egypte, que l'humiliante dégradation de la
+plus belle moitié du genre humain. Voici ce qu'on nous racontait
+dernièrement de ces ventes à la turque:
+
+«La foire des femmes à vendre se tient au Caire dans un vaste bazar.
+Elles sont exposées là comme du bétail. On les habille préalablement
+de tout ce que la friperie peut fournir de plus somptueux. Quand
+un acquéreur se présente, il fait lever ces malheureuses, les fait
+marcher, regarde leurs dents, leurs yeux, leurs mains; s'informe de
+leur âge; juge de leur embonpoint, de leur santé, puis leur parle pour
+savoir quelle langue leur est familière et pour juger de leur degré
+d'intelligence; mais la plupart, surtout les négresses, n'offrent rien
+de bien satisfaisant sous ce dernier rapport. Enfin on conclut le
+marché, et on livre la marchandise.»]
+
+Nous pourrions encore citer d'anciennes lois anglaises d'un autre genre
+et qui font bien contraste avec ce haut philosophisme dont Albion est
+maintenant la terre classique. Par exemple, il existe une loi contre
+les sorciers, rendue par le Parlement en 1603, et qui porte:
+
+ «Quiconque sera convaincu d'avoir consulté un esprit malin, d'avoir
+ fait pacte avec lui, de l'avoir entretenu, employé, payé ou
+ récompensé, subira la peine de mort.
+
+ »Sera condamné à la même peine quiconque aura déterré le corps d'un
+ homme, d'une femme ou d'un enfant, et qui aura enlevé du lieu de la
+ sépulture la peau, les os ou aucune autre partie du cadavre pour
+ s'en servir en vue de sorcellerie, etc.»
+
+Ne dirait-on pas que cette loi est tirée des archives espagnoles, du
+temps du grand inquisiteur Torquemada?
+
+ * * * * *
+
+En général, il existe un grand nombre de lois en Angleterre; la partie
+écrite de la loi commune, c'est-à-dire les _Reports of cases_
+consistaient déjà, il y a quelques années, en 296 _vol. in-fol._,
+et chaque année il s'en publie 8 volumes nouveaux. Ces lois sont
+parfois bien multipliées pour certains objets; on en compte environ
+987 sur les laines, 460 sur le tabac, 12 sur la manière d'emballer le
+beurre, etc., etc., etc. De temps en temps on change, on altère, on
+consolide ces statuts; cela occasionne quelquefois d'étranges erreurs.
+Par exemple, on voulut un jour modifier une loi qui portait peine de
+déportation et d'amende pour certain crime; le statut s'énonçait ainsi:
+«Le coupable sera condamné à la déportation pour quatorze ans et à une
+amende dont la moitié sera pour le Roi.» On décida que la déportation
+suffisait et qu'il fallait retrancher l'amende. Mais le respect pour
+le texte des vieux monuments fit qu'on retrancha seulement les mots «à
+une amende»; de sorte que le statut est maintenant ainsi conçu: «Le
+coupable sera condamné à quatorze ans de déportation dont la moitié
+sera pour le Roi.»
+
+
+VII.
+
+LES EXCENTRIQUES.
+
+Ce mot emprunté à l'astronomie et qui signifie marche irrégulière d'un
+corps hors du centre, a reçu en Angleterre une nouvelle acception,
+et s'applique aux gens bizarres qui vivent et mènent une conduite
+tout-à-fait en dehors des règles reçues et du système général adopté
+dans la société. C'est ce que nous appelons en France des originaux;
+mais on prétend que cette particularité sociale ou plutôt exsociale
+est plus appropriée à l'Angleterre qu'à tout autre pays. Faisons donc
+un petit tour sur les bords de la Tamise, et détachons de quelques
+galeries anglaises trois ou quatre portraits d'excentriques qui ne
+figureront pas mal dans la nôtre; commençons par
+
+
+LE VIEUX LOWEL.
+
+C'était un homme qui n'a arboré l'étendard de l'excentricité qu'après
+avoir fait une fortune considérable; il était tailleur, résidant
+à Margate. Devenu millionnaire, il s'étudia à ne rien faire comme
+les autres, et à suivre un genre de vie à lui. Il avait toujours
+dans sa garde-robe cinquante habits complets; sa livrée était de
+pluche rouge aux galons noirs et verts. Sa monomanie, depuis qu'il
+avait quitté l'aiguille, était la chasse. Aussi une jolie propriété
+qu'il avait acquise au centre de la petite île de Thanet, présentait
+sous ce rapport l'aspect le plus bizarre. Depuis la grille d'entrée
+jusqu'aux girouettes du toit, tout représentait des instruments ou
+des accessoires de chasse tant à l'intérieur qu'à l'extérieur[131];
+il avait un cheval de grand prix qui le suivait dans les rues et dans
+les promenades comme un petit chien. Il faisait le galant, et se
+targuait, à 70 ans, de sa belle et solide conversation avec les dames.
+Un jour, une fille de Margate eut la malice d'exploiter ses prétentions
+en lui attribuant un enfant auquel elle allait donner le jour. (En
+Angleterre, il suffit du serment de la fille-mère pour assurer la
+paternité et faire condamner celui qu'elle accuse, à payer les mois de
+nourrice.) Le vieux Lowel fut très-flatté, et paya avec joie. Bientôt
+toutes les demoiselles de Margate, qui s'avisaient de forfaire à
+l'honneur, eurent recours à sa vanité charitable, et en moins de deux
+ans, le vieux fou se trouva père légal de soixante-deux enfants dont
+il paya très-exactement les frais d'éducation. Jamais ministre d'état
+n'a rempli sa vie d'un plus grand nombre d'occupations strictement
+coordonnées et toutes inutiles. Toujours levé à quatre heures, il
+commençait par sa correspondance avec la plupart des clubs ou sociétés
+de chasseurs dont il était membre; ensuite il fatiguait trois chevaux,
+tournait autour de l'île, chassait, pêchait et terminait sa journée par
+une promenade de 300 pas, ni plus ni moins, monté sur un âne. Quand il
+allait à Londres, il endossait l'habit de velours noir complet, orné
+d'une brochette de près de soixante décorations en argent, en cuivre
+et en plomb. C'était un ramassis de médailles de tous les clubs dont
+il faisait partie; il les montrait avec orgueil: «Voici, disait-il,
+la médaille des lunatiques, celle des druides, celle des chevreaux
+et celle des chats-maigres. Je suis encore chevalier de l'aiguille,
+comte de choux-fleur, duc des épinards; j'appartiens à l'Ordre des
+comètes, à celui des écheveaux mêlés; j'ai bien le droit de porter
+tous mes Ordres.» A l'âge de 80 ans, il manda chez lui son vieil ami
+le charpentier Amerall:--«Que me voulez-vous, dit celui-ci?--Que vous
+me preniez mesure; je sens que j'aurai bientôt besoin de mon dernier
+habit: acajou de première qualité, charnières d'argent, serrure et
+clef de même métal; vous pratiquerez au couvercle, vis-à-vis l'endroit
+où sera ma tête, une ouverture ovale, à laquelle vous attacherez un
+morceau de cristal très-solide.» Le cercueil attendit encore son maître
+deux années entières. Celui-ci allait le visiter deux fois par semaine.
+Trois jours avant sa mort, il écrivit au charpentier le billet suivant:
+«M. Amerall, préparez-moi ma maison, passez-y le balai et le plumeau;
+samedi dernier, j'ai trouvé que les poignées n'étaient pas assez
+propres; tenez-les, je vous prie, en meilleur état.» Enfin expira le
+bon vieux Lowel, emportant les regrets de ses chevaux, de ses chiens et
+surtout des demoiselles de moyenne vertu[132].
+
+[Note 131: Nous doutons cependant que le bon Lowel ait eu chez lui
+un ameublement aussi curieux, en fait de chasse, que celui que possède
+le duc de Nassau, à la Plate, l'un de ses jolis rendez-vous de chasse,
+situé au sommet d'une montagne à une lieue de Wisbaden, capitale du
+Duché. Cet ameublement vraiment original est entièrement composé de
+tout ce qui tient aux produits de la chasse: lits, tables, fauteuils,
+canapés, chaises, lustres, flambeaux, tout est fabriqué avec des cornes
+de cerfs.]
+
+[Note 132: Il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde; nous venons
+de parler d'un vieux tailleur millionnaire très-heureux; nous allons
+dire un mot d'un autre ancien tailleur presque centenaire et réduit à
+la dernière misère. Le trait suivant relatif à sa famille mérite d'être
+rapporté.
+
+Ce tailleur existait à Londres en 1787; il avait douze fils tous
+soldats. Ils obtinrent un congé pour venir voir leur père qu'ils
+trouvèrent manquant de pain: «Comment, dit l'un, notre père n'a pas de
+pain, et il a donné douze défenseurs à la patrie! il faut qu'il soit
+assisté.--Mais comment? dit un second.--N'y a-t-il pas ici un lombard
+(_mont-de-piété_)? s'écria le plus jeune.--Un lombard! dit un
+autre, mais on n'y prête rien sans gages, sans sûretés; et nous n'avons
+rien à y porter.--Nous n'avons rien, c'est vrai, reprit le plus jeune;
+mais notre père a été tailleur, il a exercé long-temps ce métier, il
+meurt de faim, cela prouve sa probité. Nous sommes tous au service
+depuis quelques années; personne ne peut nous reprocher la moindre
+chose contre l'honneur; mettons cet honneur en gage, on nous prêtera
+bien 50 liv. sterl. sur ce dépôt.» Cette idée fut approuvée, et l'un
+d'entre eux écrivit le billet suivant qui fut signé par tous les frères:
+
+«Douze anglais, fils d'un tailleur réduit à la plus grande pauvreté, à
+l'âge de près de cent ans, tous servant le roi et la patrie avec zèle,
+demandent à la direction du lombard la somme de cinquante livres pour
+soulager leur malheureux père. Pour sûreté de cette somme, ils engagent
+leur honneur et promettent le remboursement de cette somme dans le
+terme d'une année.»
+
+Ils firent porter ce billet à la direction du lombard, et le lendemain
+ils allèrent eux-mêmes chercher la réponse. Elle fut favorable, on leur
+donna les cinquante livres, on déchira le billet, et l'on promit de
+fournir aux besoins du vieillard.]
+
+
+SIR STUKELEY.
+
+Cet anglais, homme riche, solitaire, bizarre, s'était d'abord voué à la
+recherche du mouvement perpétuel: mais par la suite il abandonna cette
+chimère. Ses habitudes étaient singulières: jamais son lit ne fut fait;
+il se lavait les mains vingt fois par jour, jamais le visage, ni le
+corps. Il avait deux femmes pour domestiques, l'une demeurait chez lui
+et l'autre à l'extérieur. Pendant quelque temps il s'occupa de l'étude
+des fourmis et il en infecta tout le voisinage. Il s'occupa aussi de
+fortifications, en suivant pied-à-pied chez lui toutes les opérations
+militaires du duc de Marlborough en Flandre; de sorte qu'il bouleversa
+toute sa maison pour y construire, détruire et refaire des bastions,
+des tranchées, des parapets, etc.; c'est lui qui a servi de modèle à
+Sterne pour son _oncle Toby_. Il n'avait dans son logement ni
+chaise ni fauteuil; un trou creusé devant sa cheminée, lui servait
+à placer ses jambes et ses pieds; il restait assis sur le parquet.
+Ses fermiers ne purent jamais obtenir de lui qu'il reçût leur argent
+dans sa maison; il leur faisait dire de l'attendre dans une auberge
+voisine, et là il payait leur dépense jusqu'à ce qu'il lui plût de
+les renvoyer. Sa manière de disposer ses finances n'était pas moins
+originale. Après avoir fait à Londres ses études d'avocat, il quitta
+l'appartement où il était en location, et laissa au-dessus de la porte
+de l'antichambre un vieux porte-manteau tellement moisi et délabré
+que personne n'y fit attention. Une douzaine d'étudiants en droit,
+locataires du même appartement, vinrent l'habiter successivement,
+sans déranger le porte-manteau qu'on laissait comme une vieillerie
+inutile. Enfin un dernier occupant ordonna à son domestique de nettoyer
+l'antichambre et d'en faire disparaître ce sale débris tout pourri.
+Le domestique obéit, et le jette à terre. Quelle fut sa surprise
+quand il en vit tomber sept cents pièces d'or et des papiers que l'on
+reconnut appartenir à M. Stukeley! Il avait l'habitude, au lieu de
+ranger son argent dans son secrétaire, de l'empiler sur les planchers
+de sa cuisine. Il y avait environ trois mille guinées dans sa chambre
+où jamais domestique n'entra. Un jour il y introduisit un enfant;
+une partie de la somme se trouvait sur une table à laquelle un pied
+manquait; l'enfant heurta contre la table et la fit tomber; les guinées
+s'éparpillèrent. Pendant dix ans qu'il vécut encore, M. Stukeley ne
+releva pas la table et ne ramassa pas les guinées. Il se contentait de
+les repousser du pied, de manière à se frayer une double route de son
+lit à la porte, et de son lit à la fenêtre.
+
+
+M. HOWE.
+
+Spirituel et bon homme, M. Howe jouissait de dix mille liv. st. de
+rente. Il lui prit fantaisie de se marier, et il épousa miss Mallet,
+jeune personne fort jolie. Le jour des noces, après avoir soutenu à
+déjeuner que toutes les femmes sont infidèles et qu'il était impossible
+de compter sur leur affection, il se leva et dit à sa jeune épouse
+qu'il était obligé de sortir pour aller à la Tour où des affaires
+l'appelaient. Vers quatre heures, il lui envoie un billet par lequel il
+lui apprend que des circonstances imprévues le forcent de partir sur
+le camp pour la Hollande. Madame Howe espérait que cette absence ne
+serait pas de longue durée, mais elle comptait sans son hôte; pendant
+quinze ans elle n'entendit plus parler de son mari. Voici de quelle
+nature avait été le singulier voyage de M. Howe. Il avait choisi un
+petit logement tout au bout de la même rue qu'habitait sa femme, chez
+un chaudronnier auquel il donna six schellings par semaine. Il changea
+de nom, et comme il y avait peu de temps qu'il demeurait à Londres, il
+ne fut reconnu de personne. A trois portes de la maison de sa femme
+se trouvait un petit café qu'il fréquentait. Trois ans après son
+évasion, il trouva dans ce café un journal qui lui apprit que sa femme
+venait d'adresser une pétition au Parlement, pour nommer des arbitres
+qui réglassent les affaires de son mari dont la vie ou la mort était
+incertaine. Il suivit avec beaucoup d'attention les détails et les
+progrès de l'affaire qui se termina comme le désirait la veuve. Dix
+ans s'écoulèrent. Madame Howe changeant de logement, alla demeurer de
+l'autre côté de la rue, chez un nommé Salt que le mari avait rencontré
+dans le petit café. Lorsque M. Howe apprit cette circonstance, il se
+lia plus étroitement avec Salt, et finit par aller habiter une petite
+chambre de sa maison. De cette chambre qui n'était séparée que par une
+cloison, de celle de Madame Howe, on voyait, on entendait tout ce qui
+se faisait à côté. Salt qui croyait son nouvel ami garçon, et qu'il
+ne connaissait point sous son véritable nom, lui conseillait vivement
+d'épouser sa locataire, celle qu'il regardait comme la veuve Howe.
+
+Enfin l'anniversaire même du jour du départ de M. Howe, et dix-sept
+ans après, Madame Howe se trouvait à table avec sa sœur et son
+beau-frère, quand un domestique inconnu apporta un billet sans
+signature, et dont l'auteur anonyme suppliait Madame Howe de se rendre
+le lendemain matin à dix heures au parc Saint-James près de la volière.
+«Allons, dit Madame Howe, en jettant le billet à sa sœur, toute vieille
+que je suis, j'ai encore des amoureux.» La jeune sœur prenant le billet
+et l'examinant avec attention, s'écria: «C'est l'écriture de M. Howe!»
+Mistriss Howe qui avait aimé ce singulier mari, s'évanouit. Il fut
+convenu que le lendemain son beau-frère et sa sœur l'accompagneraient
+au rendez-vous. Elles s'y trouvaient depuis cinq minutes, quand M.
+Howe, d'un air dégagé, s'approchant de sa femme et lui parlant comme
+s'il l'eût quittée de la veille, l'embrassa, lui donna le bras et
+rentra chez lui. Dix-sept ans s'étaient écoulés entre le jour des noces
+et la nuit des noces. L'histoire ajoute que ces époux vécurent heureux
+et qu'ils eurent plusieurs enfants qui ne contribuèrent pas peu à
+cimenter et à augmenter de jour en jour ce bonheur.
+
+
+L'EXCENTRIQUE POLITIQUE; TABLEAU ESQUISSÉ D'APRÈS NATURE A LONDRES EN
+1835.
+
+«Quel est cet homme assis ou plutôt couché sur un banc de la Chambre
+des communes, et qui semble imprimer le respect à ce qui l'entoure? La
+vulgarité empreinte sur son visage, la nonchalance étourdie et presque
+imprudente de ses manières vous le feraient prendre pour un capitaine
+de vaisseau. Son chapeau dont les bords immenses rivalisent avec les
+plus vastes chapeaux que portent les quakers, est posé sur l'oreille,
+_en crâne_, comme disent nos voisins, d'une manière triviale
+mais expressive. Son frac vert semble tenir à peine sur ses épaules
+robustes. Sa chemise entr'ouverte et son gilet débraillé laissent
+apercevoir sa poitrine. Une de ses jambes, la jambe gauche, repose sur
+son genou droit et va chercher une de ses mains qui saisit et presse
+le tendon d'Achille. Sa chevelure artificielle, assez mal peignée pour
+simuler la nature, n'est pas exactement à sa place, et vous diriez
+qu'une émeute récente vient d'en défriser les boucles factices.
+
+»Examinez-le bien, cherchez sur sa physionomie les symptômes de la
+résolution, de l'énergie, de la puissance; demandez à ce front peu
+développé, à cette charpente musculeuse, à ce visage mobile, les signes
+indicateurs de la force intime, de l'audacieuse volonté qui commande
+aux événements et qui domine les empires. Ses joues sont roses et
+fraîches comme celles d'un paysan: l'ambition ne l'a point pâli; il a
+son fils assis près de lui; et pendant qu'un orateur du parti contraire
+l'accable d'invectives, il prend la main du jeune homme et la tient
+longtemps serrée dans la sienne, comme s'il lui disait: «Voilà ce qui
+attend les hommes politiques, ne crains rien, ne t'effraie pas pour ton
+père.»
+
+»S'agit-il de soutenir une discussion, d'engager le combat; les gestes
+de ce personnage et son débit ne sont pas moins étranges que son
+attitude pendant le repos. Populaire, souvent grotesque, ne cherchant
+que l'énergie et ne prétendant jamais à la grâce, il essaie tour à
+tour les contorsions les plus extraordinaires et les gestes les plus
+bizarres; il épuise les variétés des plus disgracieuses attitudes.
+C'est une gymnastique burlesque accompagnée d'une éloquence si
+puissante dans sa folie même et dans ses excès, que personne n'est
+tenté de tourner l'orateur en ridicule. Son corps se penche, sa tête
+disparaît; il fait le plongeon; ses bras s'élèvent; puis en une seconde
+ses deux mains se croisent par derrière, son torse se cambre, et son
+cou renversé lui donne une pose de gladiateur. Une minute encore, tout
+change: les mains sont plongées et perdues dans sa culotte; la tête
+s'avance, et aux grimaces de son sourire et de ses sourcils, vous
+diriez que la hache meurtrière est suspendue sur l'orateur. Que vous
+dirai-je? Comment le suivre dans ses évolutions et ses transformations
+innombrables? tantôt les deux bras élevés perpendiculairement et
+les poings fermés comme s'il avait à combattre dix boxeurs; tantôt
+arrachant sa malheureuse perruque, comme s'il voulait la mettre en
+lambeaux; puis la caressant, la refrisant et la replaçant avec un
+soin paternel sur l'occiput qu'elle avait quitté. Je l'ai vu en 1824
+au milieu d'un discours presque frénétique à propos de l'indépendance
+irlandaise et de l'union dont il réclamait l'anéantissement, dénouer
+sa cravate et rester le cou nu aux yeux de l'assemblée stupéfaite.
+C'est à lui qu'obéit aujourd'hui le royaume où les convenances ont le
+plus d'empire, le domaine favori de l'étiquette aristocratique, le
+pays de la décence et de la dignité, l'Angleterre enfin. Cet homme est
+O'C......!
+
+»Vulgaire si vous voulez, condamnable à plus d'un titre, et redouté des
+intérêts qu'il attaque, il garde son pouvoir. Au milieu des gens de
+talent c'est un homme de génie. Ses défauts comme orateur sont nombreux
+et frappants; il effraie et ne sait ni persuader, ni plaire.... Mais ce
+monarque est dans toute sa gloire au milieu des combats d'invectives
+les plus furieuses. Lorsque les démentis volent d'un bout de la Chambre
+à l'autre, personne ne sait créer une injure avec plus de puissance que
+notre héros. Il est admirable dans les moments de tumulte. Il invente
+alors des épithètes vitupératives dont personne ne s'est avisé; il dit:
+«Vous en avez menti,» avec un aplomb merveilleux.... Un jour, le Comité
+des voies et moyens s'occupait des questions relatives aux dépenses du
+clergé; M. Shaw, membre élu par l'université de Dublin, et représentant
+l'opinion protestante dans toute sa ferveur, développa ses raisons à ce
+sujet:--«Admirez, s'écria O'C...... en se levant, admirez la férocité
+ecclésiastique de cet homme! Selon lui la religion est une affaire
+de schellings ou de pences (_gros sous_).--Je donne un démenti
+formel à l'honorable orateur, répliqua M. Shaw irlandais comme lui; je
+l'accuse de vouloir détruire la religion qu'il a juré de défendre.»
+Alors la fureur d'O'C...... atteignit son dernier paroxisme: «Je vous
+rappelle à l'ordre, s'écria-t-il; un orateur qui profère le mensonge
+doit être rappelé à l'ordre.»
+
+»Dans cette discussion, O'C...... soutenait l'administration qui
+sollicitait une réforme dans les matières ecclésiastiques. L'opposition
+se leva tout entière contre lui. Il ne s'effraya pas et lui tint tête.
+«--Oui, répéta-t-il, c'est la férocité ecclésiastique que je signale
+à l'animadversion publique.--Ma férocité, dit M. Shaw, n'est pas de
+celles qui ont pour symbole une tête de mort et deux os en sautoir.»
+(Allusion à la bannière des catholiques irlandais).--«Et vous, reprit
+O'C......, d'une voix de portefaix en colère, prenez pour armoiries une
+tête de veau et une mâchoire d'âne.» C'était une ignoble violence; mais
+la tête de M. Shaw était si longue et sa mâchoire si large, l'à-propos
+d'O'C...... était si plaisant et son geste si burlesque, que les rires
+furent universels, et le dominateur de la Chambre s'assit au milieu des
+houras de ses confrères, tout fier de ses triomphes qui se renouvellent
+chaque jour.
+
+»L'Angleterre, je le répète, est entre ses mains. Une suite de
+circonstances anormales, exploitées par lui avec autant de persévérance
+que d'adresse, l'a rendu maître de ses maîtres...... Le Roi le déteste,
+les pairs l'abhorrent, il a contre lui les propriétaires, le clergé,
+les avocats, les médecins; peu lui importe. Cet homme, la clef de la
+révolution irlandaise, le représentant d'un pays que l'Angleterre a
+toujours opprimé, fait face à tant d'ennemis, et son char de triomphe
+ne recule pas un seul instant......»
+
+Finissons par un coup de boutoir que ce véhément orateur a donné à la
+Chambre des pairs, au milieu d'un discours prononcé dans une réunion à
+Glascow:«--Qu'est-ce qu'un lord, s'écrie-t-il? C'est un animal auquel
+il ne faut pas se jouer, et qui se moque de toutes les attaques, de
+toutes les poursuites, de toutes les accusations. Que leur importe,
+à ces seigneurs, nos discours, nos pensées, notre mécontentement,
+nos votes? Nous aurions beau leur donner la chasse, nous ne les
+atteindrions pas. Ils nous glisseront toujours des mains quoi que
+nous puissions faire. On a, dans mon pays, la singulière coutume de
+savonner des pieds à la tête certains porcs que l'on engraisse; puis
+on leur coupe les oreilles. On savonne principalement la queue; on
+les lâche, et ils deviennent la propriété du premier qui peut les
+saisir. Heureux qui les attrape! mais la chose n'est pas facile. O
+nobles lords, pourceaux savonnés de la société civilisée, heureux qui
+vous attrapera!» Applaudissements du peuple; l'orateur continue: «Les
+voilà tous! Londonderry est parti en grognant; mais le grognement de
+Winchelsea est plus remarquable encore par une expression de piété
+dévote que les pourceaux ne montrent guère. Newcastle se dandine
+sur leurs traces; et le conducteur général, le porcher de nos bêtes
+savonnées, c'est Wellington, le grand Wellington de Waterloo. Il y
+a de la boue sur les robes de soie de ces lords; cela déplaît au
+peuple; il veut que des bipèdes humains soient couverts de robes
+constitutionnelles, et il veut chasser à jamais les pourceaux sacrés
+de la Chambre des pairs...»
+
+Telles sont les gentillesses oratoires du grand O'Connell.
+
+Mais où a-t-il puisé ces suaves expressions, ces grands mouvements
+d'éloquence? ne les devrait-il pas à quelques souvenirs de ces vieux
+puritains exaltés, implacables, furibonds dont parle Walter-Scott,
+ou bien à quelques écrits de ces anciens pamphletaires du temps de
+Cromwel, dont M. de Châteaubriand nous a fait connaître le style dans
+une note de son _Essai sur les Révolutions anciennes et modernes_;
+Paris, 1826, _in-8º_. V. tom. II, pp. 184-187; on trouve là
+un fragment de sermon qui semblerait écrit par notre grand orateur
+irlandais, s'il était anglican: «Hurlez, s'écrie le prédicateur,
+hurlez, criez, beuglez, rugissez, ô vous libidineux maudits, jureurs,
+ivrognes, impurs, superstitieux, diaboliques, sensuels, habitants
+terrestres de la terre! Courbez-vous, courbez-vous, ô vous arbres
+très-dédaigneux; et vous chênes élevés, vous hauts cèdres, et vous
+petits buissons, criez de toutes vos forces; écoutez, écoutez, vagues
+orgueilleuses, et vous, mers indomptables! écoutez aussi, vous écume,
+roide, nue, incirconcise et enragée qui haïssez la réforme, etc.»
+
+On avouera que ce fragment traduit fidèlement de l'anglais, prouve
+que, sur les bords de la Tamise, l'éloquence moderne de la tribune
+est parfaitement au niveau de l'éloquence ancienne de la chaire, sous
+le rapport des convenances et des grâces de la diction; mais il faut
+ajouter que cela arrive seulement, quand la tribune est occupée par le
+chaud défenseur des droits de l'Irlande.
+
+
+
+
+NEUVIÈME OBJET.
+
+VARIÉTÉS.
+
+
+I.
+
+CURIOSITÉS MICROSCOPIQUES RECUEILLIES CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ LES
+MODERNES.
+
+_In tenuitate labor._
+
+Cette notice paraîtra peut-être légère, frivole, minutieuse, à quelques
+lecteurs, car elle n'est composée que d'objets minimes et très-minimes;
+mais c'est précisément cette _minimité_ qui l'a fait entreprendre,
+puisqu'elle atteste que l'adresse de l'homme et quelquefois son génie
+peuvent se manifester dans les plus petites choses comme dans les plus
+grandes. Que l'on jette un coup d'œil sur les œuvres de la création,
+n'y verra-t-on pas le ciron attirer les regards et l'attention du
+naturaliste aussi bien que l'éléphant? Pourquoi, dans les productions
+de l'homme, l'œil du curieux ne s'arrêterait-il pas également sur des
+infiniment petits dont la structure tient tellement du prodige que
+l'on doute si jamais la main de l'artiste le plus ingénieux et le plus
+habile a pu les exécuter? On a vu de ces petits chefs-d'œuvre chez
+les Anciens, l'histoire en a conservé le souvenir; on en a exécuté et
+l'on en exécute encore chez les Modernes; conservons-en donc aussi la
+mémoire; et réunissant tout ce que ces diverses petites singularités
+offrent de plus surprenant, amusons le lecteur en le promenant un
+moment dans cette galerie liliputienne. Plusieurs articles sont déjà
+connus, mais nous en ajoutons d'autres qui le sont moins.
+
+
+PETITS CHEFS-D'ŒUVRE EN ÉCRITURE.
+
+CHEZ LES ANCIENS. Cicéron raconte que l'Iliade, poëme
+d'Homère, écrit sur du parchemin, a été renfermée dans une coquille
+de noix[133]. Il faut que l'écriture ait été d'une finesse extrême,
+car l'Iliade, d'après le relevé exact du nombre de vers dans chacun
+des XXIV livres, en renferme 15,686. Aussi quelle confiance
+que l'on ait dans la candeur et la bonne foi de Cicéron, son récit a
+rencontré plus d'un incrédule. Cependant le célèbre Huet, ce savant
+évêque d'Avranche, après avoir douté, comme beaucoup d'autres, de la
+possibilité de renfermer l'Iliade dans une coquille de noix, assure
+qu'il a examiné la chose plus sérieusement, et qu'il la regarde comme
+faisable. C'est dans l'appartement de la Reine (Marie Leczinska), qu'un
+jour, il passa une demi-heure à prouver son opinion. «Une feuille de
+vélin, dit-il, d'environ dix pouces de long sur huit de large, peut, si
+elle est très-mince et très-souple, être renfermée dans une coquille de
+noix. Cette feuille est susceptible de contenir dans sa largeur trente
+et une lignes, et deux cent cinquante-deux vers dans sa longueur; une
+page contiendra donc sept mille huit cent douze vers, et le revers
+autant, c'est-à-dire quinze mille six cent vingt-quatre vers, montant,
+à peu de chose près, de ceux que renferme l'Iliade. Cette transcription
+peut facilement se faire avec une plume de corbeau. Croyons donc à
+l'Iliade enfermée dans une noix.»
+
+[Note 133: _In nuce inclusam Iliada, Homeri carmen in membranâ
+scriptum, tradidit Cicero._ (PLIN., Hist. nat., _lib._
+VII, _cap._ 21.)]
+
+On parle d'un scribe qui écrivit un vers d'Homère sur un grain de
+millet. Si cela est, cet artiste aurait résolu sans peine le problême
+de Huet.
+
+Un autre artiste, au rapport d'Ælien, écrivit un distique en lettres
+d'or, et le renferma dans l'écorce d'un grain de bled.
+
+ * * * * *
+
+CHEZ LES MODERNES. On voyait jadis à Worms, dans une maison
+dite de la Monnaie, une feuille de vélin encadrée sur laquelle on
+admirait douze sortes d'écritures différentes tracées avec une extrême
+délicatesse, accompagnées de charmantes miniatures, et environnées de
+grands traits d'écriture jetés très-hardiment: le tout exécuté par un
+certain Thomas Schuweisser, né sans bras; il faisait dans ce genre avec
+le pied tout ce qu'on pouvait attendre de la main la plus habile. Ces
+deux mauvais vers étaient inscrits en tête de la feuille de vélin:
+
+ Mira fides! pedibus juvenis facit omnia recta,
+ Cui pariens mater brachia nulla dedit.
+
+Parmi les petites curiosités qui existaient encore dans la même
+maison, on admirait un petit rond de vélin de la largeur d'un louis
+d'or de France sur lequel était écrit le _Pater_; cela est très
+peu de chose; un nommé Maximin Mossilem traçait six fois, et plus
+distinctement, la même prière dans un pareil espace.
+
+La bibliothèque impériale de Vienne possède un feuillet de huit
+pouces de hauteur, sur un peu plus de six de largeur, qui contient,
+dit-on, cinq livres de l'Ancien Testament, écrits par un juif, d'un
+seul côté et sans abréviations. Ces cinq livres sont 1º _Ruth_
+en allemand; 2º _l'Ecclésiaste_ en hébreu; 3º le _Cantique
+des cantiques_ en latin; 4º _Esther_ en syriaque; et 5º le
+_Deutéronome_ en français; le tout très-lisible sans loupe.
+
+Dans le XVIe siècle, un religieux italien, nommé frère
+Alumno, renferma le _Symbole_ des apôtres et _l'Evangile_ de
+saint Jean, qui termine la messe, dans un espace grand comme un petit
+denier; ce qui lui mérita les éloges de Charles V et du pape Clément
+VII.
+
+Un italien de Sienne, nommé Spannochi, qui vivait dans le
+XVIIe siècle, écrivait en caractères si déliés, qu'il
+copia sur du vélin de la grandeur de l'ongle du petit doigt, le même
+_Evangile_ de saint Jean, sans aucune abréviation. Les lettres
+étaient si bien faites qu'elles égalaient en perfection les caractères
+des meilleurs calligraphes[134].
+
+[Note 134: C'est au sujet de ce petit phénomène calligraphique,
+que Mercier de Saint-Léger, voulant prouver que le mot _imprimit_
+ne signifie pas toujours imprimer proprement dit, et qu'il peut
+quelquefois désigner écriture, cite les deux vers suivants d'un poëme
+adressé par César Malvicin à Spannochi pour le féliciter sur son talent
+à écrire en très-petits caractères:
+
+ Quin alii in latam nequeunt traducere frontem,
+ Arte tuâ _impressum_ quod brevis unguis habet.
+
+Mercier dit que Spannochi, siennois, a été maître d'écriture de Charles
+IX et de Henri III; alors il aurait vécu dans le XVIe siècle.]
+
+Ménage parle d'un autre célèbre calligraphe, comme auteur d'un
+portrait allégorique de la Dauphine, entièrement composé de lignes
+d'écriture, si menues qu'on les prenait pour des traits ordinaires
+formés par le burin. Ce tableau d'un pied et demi en carré, représente
+la Dauphine tirée dans un char et couronnée par une Victoire en l'air,
+avec d'autres figures allégoriques. «Ce travail était si parfait,
+dit Ménage, que tout ce qui paraissait être fait de traits et de
+linéaments ordinaires, ne l'était que de petites lettres majuscules
+d'une délicatesse si surprenante qu'il n'y avait point de taille-douce
+qui fût plus belle, soit dans les figures, soit dans le visage de
+la Dauphine qui était très-ressemblant. Enfin toutes ces lettres
+composaient un poëme italien de plusieurs milliers de vers à la louange
+de cette princesse.» Puis Ménage ajoute: «Un officier du Nonce, le
+cardinal Ranucci, en était l'auteur: cet homme était suédois, dit-il;
+il avait beaucoup voyagé et savait plusieurs langues;» mais il ne le
+nomme pas. Il n'est guère présumable que ce calligraphe soit le même
+que le Spannochi dont nous avons parlé plus haut.
+
+On voit dans la bibliothèque de l'université d'Upsal, un beau portrait
+du même genre: c'est celui du général Konigsmarck qui était au service
+de la république de Venise. Ce portrait est formé par des lignes
+d'écriture tracées sur beau vélin; c'est la vie de ce général, en latin.
+
+A Sainte-Geneviève-du-Mont, à Paris, on admirait un _Crucifix_
+dont les traits du dessin comprenaient en caractères très-menus, toute
+la _Passion_ du Sauveur, selon saint Jean. Une _Image_ de la
+Vierge y présentait un dessin du même genre, mais on ne dit pas ce que
+renfermait l'écriture.
+
+Dans le collège Saint-Jean, à Oxford, on montre un dessin de la tête de
+Charles Ier, également composé de caractères d'écriture, qui, à une
+très-petite distance, font l'effet du burin. Les traits de la figure
+et de la fraise contiennent les _Psaumes_ de la pénitence, le
+_Credo_ et le _Pater_.
+
+Au Musée de Londres, le bibliothécaire montre un dessin de la
+largeur de la main, offrant le portrait de la reine Anne, toujours
+en caractères d'écriture. Mais il faut que les lettres soient d'une
+extrême finesse, car le bibliothécaire fait observer que cette écriture
+contient tout ce que renferme un _in-folio_ qu'il montre en même
+temps. Sans doute que le visiteur, tout émerveillé, aime mieux croire
+que de vérifier s'il ne manque pas une virgule de l'in-folio sur le
+petit carré de papier ou de vélin.
+
+Dans le cabinet de M. Paul Grégorovitz Démidoff, à Moskow, on
+remarquait deux curiosités calligraphiques dans le genre de celles
+dont nous parlons. La première est le _Credo_ écrit (_sic_)
+sur deux petites pièces d'argent et de bronze. La seconde consiste
+dans l'_Evangile_ et le _Pater_ transcrits (_sic_) sur
+deux autres petites pièces dont le diamètre est de trois lignes; le
+tout est fort lisible. Il nous semble qu'au lieu d'_écrit_ il
+faudrait dire _gravé_, car on n'écrit guère sur l'argent et sur le
+bronze. D'ailleurs la gravure n'ôte rien au mérite de la délicatesse de
+l'écriture.
+
+Un Anglais, nommé Jean Béedel, a parié dans ces derniers temps (1821)
+écrire correctement et sans abréviations, sur un petit morceau de
+papier circulaire du diamètre d'une pièce de six pences (12 sous)
+l'_Oraison dominicale_, le _Symbole_ des Apôtres, les
+centième et cent trente-quatrième _Psaumes_, et les sixième,
+septième et huitième _Commandements_ de Dieu, formant en tout 1931
+lettres. Non seulement M. Béedel a gagné le pari, mais comme il lui
+restait de la place, il y a mis son nom, la date du jour et l'année.
+
+Enfin le dernier morceau le plus remarquable que nous connaissions sur
+la ténuité du caractère, est mentionné dans le cinquantième volume
+des _Transactions de la Société des Arts, des Manufactures et du
+Commerce_, seconde partie, pour la session de 1834 à 1835; Londres,
+1836, _in-8º_, avec fig. Il est question dans ce volume, p. 24,
+d'une machine à graver, par M. W. Maclaurin, graveur anglais. Par le
+moyen de cette espèce de pantographe dont la construction est aussi
+simple qu'ingénieuse, l'auteur est parvenu à graver des caractères
+d'une ténuité si excessive, qu'il a inséré, dans un rectangle de six
+décimètres (2 pouces 2 lignes et demie environ) de largeur, et 22
+millimètres (9 lignes trois quarts à peu près) de hauteur, il a inséré,
+disons-nous, 416 fois les mots _Society of arts_[135]. Le nombre
+de lettres comprises dans cet espace est de 5408; de sorte qu'une page
+in-8º ordinaire, étant dix-sept fois et demie plus étendue que le
+rectangle en question, si elle était composée en caractères pareils
+à ceux dudit rectangle, renfermerait 91,936 lettres. L'estimable
+savant à l'obligeance duquel nous devons cette dernière notice, a fait
+l'application de l'emploi supposé de ce caractère Maclaurin, à une
+page _in-fol._ à deux colonnes, du _Dictionnaire de Moreri_,
+laquelle étant composée de 176 lignes et chaque ligne de 54 lettres, il
+en résulterait que cette page renfermerait 9,504 lettres; ce qui fait à
+peu près la dixième partie du nombre des lettres que pourrait contenir
+une page in-8º. Ainsi, en définitive, les 6 vol. _in-fol._
+de Moreri, qui ont chacun, terme moyen, 860 pag., pourraient être
+renfermés en un volume in-8º de 516 pages; mais il ne serait lisible
+qu'à la loupe.
+
+[Note 135: On trouvera ce rectangle gravé dans la première des
+planches qui sont à la fin du volume.]
+
+
+Brisons sur ces singularités calligraphiques. Il existe sans doute
+beaucoup d'autres morceaux de ce genre, dus à la plume de nos
+calligraphes modernes; nous en avons même vu plusieurs assez curieux;
+mais ceux dont nous avons parlé plus haut suffisent pour faire
+apprécier ces petites singularités qui rentrent un peu dans le genre
+des _nugæ difficiles_. Passons à la mécanique.
+
+
+PETITS TOURS DE FORCE EN MÉCANIQUE.
+
+CHEZ LES ANCIENS: Callicrates fit en ivoire des fourmis
+et d'autres animaux si petits, que nul autre que lui n'en pouvait
+discerner les diverses parties.
+
+Mirmecides se signala dans le même genre, il fit également en ivoire
+un quadrige qu'une mouche couvrait de ses ailes, et un vaisseau qu'une
+petite abeille cachait sous les siennes[136].
+
+[Note 136: _Callicrates ex ebore formicas et alia tam parva fecit
+animalia, ut partes earum à cæteris cerni non possent._
+
+_Myrmecides quidem in eodem genere inclaruit, à quo quadrigam
+ex eâdem materiâ, quam musca integeret alis, fabricatam, et navem
+quam apicula pinnis absconderet._ (PLIN., Hist.
+nat., _lib._ VII, _cap._ 21, et _lib._
+XXXVI, _cap._ 5.)]
+
+Théodore, célèbre sculpteur et fondeur, est encore à citer pour un
+semblable prodige: il coula en bronze sa statue qui était d'une extrême
+ressemblance; de la main droite elle tenait une lime, et trois doigts
+de la gauche portaient un petit quadrige dont la ténuité est telle que
+char, cocher, attelage, tout se trouve à couvert sous l'aile d'une
+mouche qu'il coula également[137].
+
+[Note 137: _Dextra limam tenet; læva tribus digitis quadrigulam
+tenuit tantæ parvitatis, ut totam eam currumque et aurigam
+integeret alis simul facta musca._ (PLIN., _lib._
+XXXIV, c. 19.)]
+
+Architas de Tarente, que l'on regarde comme ayant posé le premier les
+principes de la mécanique chez les Grecs, fabriqua une petite colombe
+artificielle qui imitait le vol des colombes ordinaires. Notre vieux
+poète Du Bartas en a parlé ainsi dans son poëme de la _Semaine_:
+
+ L'homme peuple les airs d'un volant exercite
+ D'animaux bigarrés. Le tarentin Archite,
+ Prince docte et vaillant, fit un pigeon de bois
+ Qui, poussé par l'accord de divers contrepoids,
+ Se guindait par le ciel.....
+
+CHEZ LES MODERNES: Un inspecteur des écoles de la principauté
+d'Alberstaldt, nommé Remman, atteste, dans un ouvrage allemand, que,
+sous l'empereur Frédéric IV, un mécanicien fort habile, nommé Jean
+Konisberg, eut le talent de fabriquer un aigle artificiel qui vola
+l'espace de cinq cents pas au-devant de ce prince revenant dans sa
+capitale, et l'accompagna jusqu'aux portes de la ville, puis retourna à
+l'endroit d'où il était parti.
+
+Le même mécanicien fit une mouche en acier, qui s'échappait de ses
+mains, volait autour de la chambre où il était, et venait ensuite se
+reposer sur sa main comme pour se délasser de sa fatigue.
+
+Le vieux Du Bartas a encore parlé, dans sa SEMAINE, de cet
+aigle et de cette mouche, comme de merveilleuses mécaniques, exécutées
+de son temps. Il s'en exprime ainsi:
+
+ Que diray-je de l'aigle,
+ Dont un docte allemand honora nostre siècle,
+ Aigle qui délogeant de la maîtresse main,
+ Alla loin au-devant de l'empereur germain?
+ Et l'ayant rencontré, soudain d'une aisle accorte
+ Se tournant le suivit jusqu'au seuil de la porte
+ Du fort Nurembourgeois, que les piliers dorez,
+ Les tapissez chemins, les arcs élabourez,
+ Les foudroyants canons, ni la jeunesse isnelle[138]
+ Ni le chenu sénat n'honoroient tant comme elle.
+ Un jour que cet ouvrier, plus d'esbats que de mets
+ En privé festoyoit ses seigneurs plus aimés,
+ Une mouche de fer, dans sa main recélée,
+ Prit sans aide d'autrui sa gaillarde volée,
+ Fit une entière ronde, et puis d'un cerveau las,
+ Comme ayant jugement se percha sur son bras.
+ Esprit vraiment divin, qui dans l'estroit espace
+ Du corps d'un moucheron peut trouver prou de place,
+ Pour tant de contre-poids, chaînettes et ressorts,
+ Qui luy servoyent d'esprit, d'esperon et de mors.
+
+[Note 138: Vieux mot qui signifie _agile_, _prompt_,
+_dispos_.]
+
+Le même Remman, cité plus haut, raconte encore qu'un autre mécanicien,
+nommé Jean Drebel, avait fait un instrument de musique qui s'ouvrait de
+lui-même au lever du soleil, et jouait seul sans le secours de personne
+tant que cet astre était sur l'horizon. Mais au défaut du soleil, on
+n'avait qu'à échauffer un peu la couverture de l'instrument, et il
+jouait comme dans le temps le plus serein. (Voy. le _Journal_ des
+Savants, avril 1711, pp. 459-460).
+
+Dans le même temps à peu près, un ecclésiastique de Calabre, nommé
+Jérôme Faba, s'exerçait dans ce genre, et faisait de petites mécaniques
+avec autant de dextérité que de patience. Il sculpta en buis toutes les
+pièces relatives aux mystères de la Passion, et toutes étaient fort à
+l'aise dans une coquille de noix.--Il fit aussi un carrosse traîné par
+deux chevaux, ayant deux personnes dans l'intérieur, et le cocher sur
+son siège, le tout de la dimension d'un grain d'orge. Ces frivolités
+ingénieuses furent présentées à François Ier et à Charles-Quint[139].
+
+[Note 139: Charles-Quint surtout devait admirer ces petites
+mécaniques, lui qui avait un goût très-prononcé pour l'horlogerie;
+c'est à lui, dit-on, que l'on présenta, en 1529, la première petite
+horloge portative que, depuis, on a appelée montre. Il avait une telle
+passion pour ce genre de mécanique, que son maître d'hôtel ne pouvant
+réveiller son appétit blasé, dit un jour: «Je n'en viendrai jamais à
+bout, si je ne lui fais une fricassée d'horloges.»]
+
+Jean Torriani, célèbre mécanicien de Crémone, vivait du temps de
+Charles-Quint qui apprécia son talent; il fabriqua des moulins en fer
+si petits, qu'un moine pouvait en cacher un dans sa manche, et l'on
+prétend que chacun de ces moulins broyait, dans un jour, assez de grain
+pour fournir à la consommation de huit hommes.
+
+Adrien Junius, savant médecin du XVIe siècle, a vu à
+Mechelen, en Brabant, un noyau de cerise taillé en forme de vase, et
+dans lequel il compta quatorze paires de dés sur chacun desquels les
+points des six faces étaient très-distinctement marqués.
+
+Sous le règne d'Elisabeth, reine d'Angleterre, un orfèvre de Londres,
+nommé Mark Scaliot, fabriqua une serrure en fer, en acier et en cuivre,
+composée de onze pièces avec la clef forée, et le tout ne pesait qu'un
+grain. Le même Scaliot fit une chaîne de quarante-trois anneaux pour
+suspendre la serrure et la clef au cou d'une mouche qui portait le tout
+sans peine. Et ce tout, y compris la mouche, ne pesait qu'un grain et
+demi.
+
+Jos. Descamus, mathématicien et mécanicien, décrit dans son _Traité
+des forces mouvantes_, Paris, 1722, _in-8º_, une petite
+mécanique fort ingénieuse qu'il avait composée pour le Dauphin, fils
+de Louis XIV[140]; c'était un petit carrosse qui allait seul sur une
+table. Maintenant rien n'est plus commun que cette petite mécanique;
+mais celle de Descamus, outre qu'elle devait être surprenante pour le
+temps où elle a paru, offrait dans ses mouvements, des particularités
+assez curieuses et qui méritent que nous rapportions ici la propre
+description qu'il a faite lui-même de son petit chef-d'œuvre.
+
+[Note 140: Et non pour Louis XIV, comme le dit Savérien dans son
+_Histoire_ (très-négligée) _des progrès de l'esprit humain_,
+1766, in-8º, p. 312, puisque Descamus (qu'il appelle Camus) est né en
+Lorraine en 1672; il y avait déjà long-temps que Louis XIV régnait.]
+
+«L'espace, ou le chemin donné, que le carrosse devait parcourir, était,
+dit-il, la table du conseil du Roi, à Versailles, longue de 7 pi. 4
+po., et large de 3 pi. 6 po.; on plaça le carrosse à l'extrémité de
+la table opposée à celle où était le fauteuil du Roi. Dans l'instant
+le carrosse partit; les chevaux plièrent les jambes, les levèrent et
+marchèrent comme des chevaux vivants. Arrivé au bout de la table,
+le cocher qui tenait les rênes des chevaux, les tira pour les faire
+retourner. Le carrosse parcourut ainsi la longueur de la table une
+seconde fois; mais ayant encore retourné, le cocher fit passer le
+carrosse entre l'écritoire du Roi et le papier qui était sur la table.
+Il se trouva là placé précisément devant le Roi, et il s'y arrêta.
+Alors un laquais qui était derrière le carrosse sauta en bas. Un petit
+page habillé en hussard, se leva, courut à la portière et l'ouvrit.
+Une petite dame qui était dans le carrosse descendit, s'avança vers
+le Roi, lui fit une profonde révérence, et présenta un placet d'une
+manière également naturelle et gracieuse. Elle attendit un peu, comme
+pour savoir la réponse. Pendant ce temps, le petit page badinait avec
+la portière, en la fermant et l'ouvrant alternativement. Cependant la
+dame fit une seconde révérence au Roi, rentra dans son carrosse, en se
+tournant un peu de côté pour ne pas perdre le Roi de vue, et s'assit
+sur le coussin. Le petit hussard referma aussitôt la portière, remonta
+sur sa soupente et se coucha comme auparavant. Il était à peine couché
+que le cocher donna un coup de fouet, et les chevaux reprirent leur
+train. Le laquais courut après le carrosse et sauta derrière avec
+beaucoup d'agilité. Les chevaux se détournèrent une troisième fois au
+coin de la table, en firent encore le tour, toujours guidés par le
+cocher qui les fouettait de temps en temps. Enfin le carrosse s'arrêta
+de lui-même au même endroit d'où il était parti, comme s'il entrait
+dans sa cour ou dans sa remise, après avoir fait sa course.»
+
+Savérien ajoute que ces mouvements sont produits par des ressorts, des
+rouages, des volants, des détentes, etc., fort délicats, et qui exigent
+beaucoup de dextérité et de soins. Mais, en s'y exerçant, des ouvriers,
+malgré cette difficulté, sont parvenus à faire des ouvrages d'une
+délicatesse infinie et presque inconcevable. En voici encore quelques
+exemples.
+
+Un horloger d'Angleterre, nommé Boverick, avait fait une chaise
+d'ivoire à quatre roues, dans laquelle un homme était assis. Sa
+petitesse et sa légèreté étaient telles qu'une mouche la traînait
+aisément; la chaise et la mouche ne pesaient qu'un grain.
+
+Le même ouvrier construisit une table à quadrille avec son tiroir, une
+table à manger, un buffet, un miroir, douze chaises à dossier, six
+plats, une douzaine de couteaux, autant de fourchettes et de cuillers,
+deux salières, avec un cavalier, une dame et un laquais, et tout cela
+était si petit qu'il entrait dans un noyau de cerise; et encore il n'en
+occupait que la moitié. La chose, continue Savérien, ne paraît pas
+croyable; mais Baker, savant très-respectable, dit l'avoir vu[141].
+Malgré cet honorable témoignage, _credat judæus Apella_!
+
+[Note 141: Voyez _le Microscope à la portée de tout le
+monde_, trad. de l'anglais de Henri Baker, par le P. Pezenas, 1754,
+_in-8º_, pag. 328.]
+
+Maximilien Misson raconte, dans son _Nouveau Voyage en Italie_ (et
+ailleurs), La Haye, 1702, _4 vol. in-12_, tom. III, p. 110, qu'il
+a vu dans le palais électoral de Munich, salle des antiques, beaucoup
+de curiosités, et, entre autres, un noyau de cerise, sur lequel on
+distinguait cent quarante têtes humaines très-bien sculptées.
+
+Dans le musée royal de Copenhague, on voit un autre noyau de cerise sur
+lequel sont gravées deux cent vingt têtes.
+
+A Halston, dans le Shropshire, on conserve un noyau de pêche sculpté,
+où est représenté Charles Ier, la tête couronnée et le visage et les
+habits peints. Au revers est un aigle percé d'une flèche avec cette
+légende: «J'ai fourni moi-même les plumes de cette flèche.» Toute cette
+sculpture est exécutée avec beaucoup de goût. Elle est montée en or
+et porte un cristal de chaque côté. On attribue cette curiosité à un
+célèbre sculpteur du temps, nommé Nicolas Briot.
+
+«Les journaux d'Allemagne ont annoncé jadis qu'un ouvrier, nommé Oswald
+Nerlinger, a fait d'un grain de poivre une coupe qui en contenait
+_douze cents_ autres, toutes tournées en ivoire, chacune dorée
+au bord et se tenant sur son pied.» Voilà une exagération germanique
+contre laquelle se révolterait même la crédulité du juif _Apella_.
+Nous aurons déjà bien de la peine à croire ce que nous rapporte dans
+ce genre Max. Misson, cité plus haut, voy. tom. III, p. 103. Parlant
+de petits ouvrages d'une délicatesse extrême qui se font à Ausbourg
+aussi bien qu'à Nuremberg, il dit: «Ce sont des verres (à pied) bien
+évidés, bien formés, avec un anneau de même matière, ménagé par le
+tourneur entre le corps du verre et son pied. Il y a cent de ces verres
+avec chacun leur anneau, dans un grain de poivre de médiocre grosseur.
+Ces verres sont entre mes mains. J'ai plusieurs fois examiné cette
+petite merveille avec de bons microscopes, et j'ai remarqué fort
+distinctement les rayures et les traces de l'outil dont on s'est servi
+pour les tourner.
+
+»On trouve encore ici une assez plaisante babiole; ce sont des puces
+enchaînées par le cou avec une chaîne d'acier. Cette chaîne est si
+délicate, quoique de la longueur de la main, que la puce l'enlève en
+sautant: l'animal tout enchaîné ne se vend que 10 sols.»
+
+Ceci est devenu très-commun de nos jours: j'ai vu (en 1802) à la
+fantasmagorie de Robertson, des puces traîner des petits carrosses
+chargés de monde, des batteries de canons très-bien faites, montées
+sur leurs affûts, etc., etc. Et maintenant mille petites merveilles de
+ce genre alimentent la curiosité des promeneurs sur les boulevards de
+Paris.
+
+On a encore parlé récemment de petits automates curieux, exécutés
+depuis le XIXe siècle. En 1817, on montrait à Londres un
+colibri en or émaillé, placé dans le médaillon d'une tabatière; en
+touchant un ressort, on le faisait sortir; aussitôt il ouvrait le bec,
+agitait ses ailes brillantes et gazouillait un air mélodieux.
+
+Quelques années auparavant, on exposait à la curiosité du public dans
+la même ville, une araignée noire, de grosseur ordinaire, qui courait
+sur une table en différentes directions et agitait ses pattes quand
+on la prenait; elle exécutait ces mouvements et plusieurs autres tout
+aussi naturels, au moyen de cent quinze roues dont quelques-unes
+n'étaient distinctes qu'au microscope.
+
+Un cygne attirait les regards en même temps que cette araignée; il
+nageait dans un bassin au milieu de poissons dorés, étendait ses ailes,
+épluchait son plumage, finissait par saisir un poisson et l'avalait.
+
+Vers 1827, nous avons vu à Dijon, chez M. de St...-M.....,
+Directeur du musée de cette ville, membre de l'Académie de Dijon,
+correspondant de l'Institut, etc., nous avons vu, disons-nous, une
+maquette[142] mécanique, qui, pour n'être pas tout-à-fait dans le genre
+microscopique, n'en est pas moins infiniment curieuse. C'est un petit
+cheval en bois, d'environ 12 pouces de hauteur au garrot, dont tous les
+membres, toutes les parties, depuis le sabot, les jambes et les cuisses
+jusques à la tête, au cou et à la colonne vertébrale, sont établis sur
+des proportions si exactes et si artistement disposées, que l'on peut
+faire prendre à ce petit animal, toutes sortes de positions, même les
+plus difficiles et les plus étendues, et il y reste. C'est un petit
+mannequin dont l'exécution a causé au plus haut degré, l'étonnement
+et l'admiration des plus grands artistes et entre autres de M. Carle
+Vernet, le peintre par excellence de toutes les races de chevaux. On
+regrette que cette mécanique exige des frais de construction et une
+habileté qui la rendront toujours rare, soit à raison de la difficulté
+de son exécution, soit à raison de son haut prix[143].
+
+[Note 142: Petit mannequin à l'usage des peintres.]
+
+[Note 143: Cet ouvrage a coûté à son auteur 150 fr. de fabrication.]
+
+Mais il est temps de fermer notre petite galerie, laissant à chacun de
+ceux qui l'ont parcourue, la liberté de croire ou de ne pas croire à la
+possibilité d'exécution de quelques-uns des articles qui la composent.
+Ce que nous pouvons assurer, c'est que, fidèle et scrupuleux historien,
+nous n'avons en rien altéré la pureté des sources où nous avons puisé.
+
+
+II.
+
+SINGULARITÉS ANNULAIRES.
+
+DES BAGUES HIÉROGLYPHIQUES.
+
+Ces bagues se composent avec des pierres plus ou moins précieuses; mais
+avant d'aborder ce sujet, disons un mot sur ces sortes de pierres, sur
+le cas que certains peuples en font et sur les propriétés qu'ils y
+attachent.
+
+L'usage de faire servir les pierres précieuses à l'expression de
+quelques pensées ou à la représentation de quelque sujet, remonte à
+la plus haute antiquité. Nous trouvons dans la Bible, que, dès le
+temps de Moyse, le grand-prêtre des Hébreux portait sur sa poitrine,
+le _Rational_, c'est-à-dire les noms des douze tribus d'Israël,
+tracés sur autant de pierres[144].
+
+[Note 144: Voici la description que Fl. Josephe donne du
+RATIONAL: «Sur cette pièce étaient attachées douze pierres
+précieuses d'une si grande beauté qu'on les regardait comme
+inappréciables. Elles étaient placées sur quatre rangs de trois chacun,
+et séparées par de petites couronnes d'or, afin de les tenir si fermes
+qu'elles ne pussent tomber; dans le premier rang étaient la sardoine,
+la topaze et l'émeraude; dans le second, le rubis, le jaspe et le
+saphir; dans le troisième, le lincure, l'améthiste et l'agate; et
+dans le quatrième, la chrysolithe, l'onyx et le béryl. Sur chacune de
+ces pierres était gravé le nom d'un des douze fils de Jacob, que nous
+considérons comme chefs de nos tribus; et ces noms étaient écrits selon
+l'ordre de leur naissance.»]
+
+Celles que les Musulmans emploient de préférence sont le jaspe,
+l'agate, l'onyx, la sardoine, l'hyalintée, la cornaline, l'améthiste,
+l'hématite, le jade. Ils font quelquefois usage du corail, du verre et
+de toutes les autres substances assez compactes pour être taillées.
+
+En se livrant à leur goût immodéré pour les pierreries, les Musulmans
+croient satisfaire à un devoir religieux; cependant ils disent qu'on
+ne saurait se présenter devant Dieu dans un extérieur trop humble.
+L'or, suivant eux, fait le lustre et la noblesse: d'un autre côté,
+ils regardent le fer comme source d'impureté et de souillure. Mais la
+puissance et la bonté du Créateur se manifestent au contraire dans
+les pierres précieuses. Ces bons et pieux Musulmans nous assurent
+positivement que chaque pierre a les vertus suivantes; vertus, n'en
+déplaise à Mahomet, qui sont marquées au coin de l'absurdité:
+
+ Le RUBIS, par exemple, fortifie le cœur; il garantit de la
+ peste et de la foudre; placé sur la langue, il apaise la soif; enfin
+ il défend l'homme contre les tentations qu'il pourrait avoir de se
+ noyer.
+
+ L'ÉMERAUDE est un excellent spécifique contre les piqûres
+ des vipères. Il suffit même de la présenter à cette espèce de
+ serpents, pour lui crever les yeux. Elle guérit des maux d'estomach,
+ de l'épilepsie, et fortifie la vue.
+
+ La TURQUOISE possède à peu près les mêmes propriétés; mais
+ elle s'emploie plus particulièrement contre les scorpions.
+
+ Quant à la CORNALINE, ses vertus varient suivant ses
+ teintes: celle qui est d'un rouge foncé, prévient les fâcheux effets
+ de la colère; celle qui est couleur de chair, à raies blanches,
+ arrête les hémorragies; enfin la cornaline blanche guérit des maux de
+ dents.
+
+ L'HÉMATITE est un excellent contre-poison; le JADE,
+ le meilleur des paratonnères, et de plus il écarte les mauvais rêves.
+
+ Quelques pierres peu estimées en Europe, ont cependant des vertus
+ divines: l'OEIL-DE-CHAT, par exemple, rend invisible; ce qui
+ est très-commode en amour et en guerre.
+
+En voilà bien suffisamment sur les admirables propriétés des pierres
+précieuses, que nous devons aux observations et à la sagacité de
+Messieurs les philosophes et esprits-forts de Turquie, dignes marabouts
+du grand prophète.
+
+Encore un mot, en passant, sur les anneaux constellés qui se gravent
+sur divers métaux et qui sont enrichis de pierres précieuses. Il est
+bon de savoir que ces anneaux se nomment constellés, parce qu'ils sont
+sous l'influence directe des planètes, à raison des métaux ou des
+pierres qui les composent. Ainsi chaque planète a pour elle son métal
+et sa pierre précieuse dans l'ordre suivant:
+
+ _Planètes._ _Métaux._ _Pierres précieuses._
+
+Le SOLEIL, roi du jour. L'or. L'escarboucle.
+La LUNE, reine de la nuit. L'argent. Le saphir.
+JUPITER, roi des astres. L'étain. La topaze.
+MARS, dieu de la guerre. Le fer. Le rubis.
+VÉNUS, déesse de la beauté. Le cuivre. L'émeraude.
+MERCURE, ministre des dieux. Le vif-argent. Le cristal.
+SATURNE, dieu du temps. Le plomb. Le grenat.
+
+Mais il est temps d'arriver à nos bagues hiéroglyphiques; ces bagues
+sont composées de pierres précieuses, qui, par la première lettre de
+leur nom, étant réunies et incrustées autour d'un anneau, forment le
+nom d'une personne, ou désignent un objet quelconque.
+
+M. Brard, parlant dans sa _Minéralogie appliquée aux arts_, tom.
+III, p. 355, du NATROLITHE, pierre opaque et d'un jaune
+brillant nuancé de zones blanches et brunes concentriques, dit:
+«Cette pierre qu'on trouve au pic volcanique de Hochen-Twiell près
+Signen, sur les bords du lac de Constance, n'est point éclatante;
+mais à l'époque où l'on composait des bagues hiéroglyphiques, on
+était fort embarrassé de trouver une pierre dont le nom commençât par
+N. J'arrivais d'un voyage en Allemagne, d'où je rapportais beaucoup
+d'échantillons de NATROLITHE; j'en fis tailler quelques
+morceaux, et on introduisit cette pierre dans les anneaux symboliques
+dont on faisait alors un très-grand cas. Les premières bagues de
+ce genre parurent à la suite de la victoire d'Austerlitz, que les
+soldats français nommèrent la bataille des trois empereurs (Napoléon,
+Alexandre, François), en 1805. Trois anneaux, portant chacun une
+pierre de couleur différente, étaient réunis par un lien d'or, et
+prirent le nom d'anneaux à triple alliance.» M. Brard ne nous dit point
+quelles sortes de pierres entrèrent dans la structure de ces anneaux
+symboliques. Mais il continue ainsi:
+
+ «Vinrent ensuite les bagues hiéroglyphiques, qui portaient un nom
+ écrit par les lettres initiales de chacune des pierres dont elles
+ étaient entourées. Ainsi les mots CHARLES, SOPHIE
+ et CAROLINE se composaient de la manière suivante:
+
+=C=YMOPHANE. =S=APHIR. =C=HRYSOLITHE.
+=H=YACINTHE. =O=PALE. =A=MÉTHISTE.
+=A=MÉTHISTE. =P=ERIDOT. =R=UBIS.
+=R=UBIS. =H=YACINTHE. =O=PALE.
+=L=APIS. =I=RIS. =L=EPIDOLITHE.
+=E=MERAUDE. =E=MERAUDE. =I=RIS.
+=S=APHIR. =N=ATROLITHE.
+ =E=SCARBOUCLE.
+
+ »Moyennant ces acrostiches, on ne perdra point la clef de ces
+ singuliers anneaux, et l'on sera toujours dans le cas de trouver le
+ sens caché de ces réunions de pierres qui pourraient paraître un jour
+ le fruit d'un goût bizarre, dénué de tout intérêt.»
+
+Malheureusement tous les noms de la liturgie ne se prêtent pas à ces
+compositions, attendu que l'alphabet des pierres n'est pas complet. Si
+jamais les bagues hiéroglyphiques redevenaient à la mode, nous allons,
+pour épargner des recherches aux amateurs, donner la liste alphabétique
+des principales pierres précieuses que l'on pourrait employer dans la
+fabrication de ces bagues.
+
+Agate.
+Améthiste.
+Aventurine.
+Beryl.
+Calcédoine.
+Chrysolithe.
+Cornaline.
+Cristal de roche.
+Cymophane.
+Diallage.
+Diamant.
+Dichroïte.
+Disthène.
+Eléolithe.
+Emeraude.
+Enhydre.
+Escarboucle.
+Essonite.
+Felspath opalin.
+Grenat.
+Hématite.
+Hyacinthe.
+Hydrophane.
+Hypersthène.
+Idocrase.
+Iris.
+Iu, pier. chinoise.
+Jade.
+Jargon.
+Jaspe.
+Jayet.
+Enhydre. Lapis-Lazuli.
+Lépidolithe.
+Malachite.
+Marcassite ou Pyrite.
+Natrolithe.
+Obsidienne.
+Onyx.
+Opale.
+Péridot.
+Quarz-Girasol.
+Rubis.
+Saphir.
+Sardonyx.
+Topaze.
+Tourmaline.
+Turquoise.
+Vermeil oriental.
+Zircon.
+
+Les quatre lettres qui manquent sont le K, l'U, l'X et l'Y.
+
+On a parlé récemment d'un ingénieux acrostiche fait sur le nom de
+Mlle Rachel, jeune tragédienne d'une haute réputation à Paris. Cet
+acrostiche doit être mentionné ici, puisqu'il est du genre de ceux qui
+viennent de nous occuper, c'est-à-dire exprimé en pierres précieuses.
+Voici le fait:
+
+On a fait présent à la célèbre actrice, d'un bandeau royal antique,
+tout en or, d'un dessin très-pur, très-élégant, et incrusté de six
+pierres fines. Ces six pierres sont tellement disposées que les
+initiales de leur nom réunies forment non seulement celui de la jeune
+tragédienne, mais elles désignent encore les noms des personnages dans
+les rôles où elle excelle, ainsi que le démontre ce petit tableau:
+
+=R=UBIS =R=oxane.
+=A=MÉTHISTE =A=ménaïde.
+=C=ORNALINE =C=amille.
+=H=ÉMATITE =H=ermione.
+=E=MERAUDE =E=milie.
+=L=APIS-LAZULI =L=aodice.
+
+La manière dont ce bandeau royal est parvenu à la jeune actrice offre
+une singularité qui mérite aussi d'être rapportée. Mlle Rachel avait
+envoyé chercher pour sa table une carpe du Rhin, chez Chevet dont le
+magasin est si riche en comestibles de toute espèce; le beau poisson
+arrive, on le sert, on l'ouvre, et le magnifique bandeau sort de ses
+entrailles. Galanterie imprévue qui a dû autant surprendre et flatter
+l'aimable actrice que celle d'une couronne d'or qu'elle avait déjà
+reçue précédemment d'un de ses admirateurs, qui ne s'était point fait
+connaître; il en est de même de celui-ci.
+
+
+DES BAGUES ARCANIQUES.
+
+Il existait, au XVIe siècle, un habile homme, prophète de son
+métier et par conséquent très-versé dans le grand art de l'astrologie
+judiciaire. C'était un Italien, nommé Luc Gauric, né à Gifoni, dans le
+royaume de Naples, en 1477, et qui est mort à Rome en 1559. Ce grand
+homme, très au courant de toutes les rêveries talismaniques, magiques,
+talmudiques, cabalistiques, voire même hiéroglyphiques, lisait dans les
+astres _ad aperturam libri_, et déroulait l'avenir _currente
+calamo_; mais il ne rencontrait pas toujours juste[145], et même
+il était fort heureux quand, sur cent de ses prédictions, le hasard
+en réalisait deux ou trois, ce qui, malgré cela, lui donnait haute
+réputation parmi le peuple, et même parmi les grands qui, dans ces
+temps déjà reculés, étaient bien un peu peuple à cet égard; témoins les
+papes Jules II, Léon X, Clément VII et Paul III, qui eurent des égards
+pour ce charlatan, et la fameuse Catherine de Médicis qui lui dut sa
+ceinture talismanique, et l'infortunée Marie Stuart pour laquelle il
+fabriqua des bracelets hiéroglyphiques. Enfin c'est à ce Gauric que
+l'on doit l'idée des bagues arcaniques qui font l'objet de cette notice.
+
+[Note 145: Par exemple, il avait prédit à Henri II, roi de
+France, qu'il serait empereur, et qu'il parviendrait à une vieillesse
+très-heureuse; Henri II a régné douze ans sans éclat, et est mort
+d'accident à quarante ans, le 10 juillet 1559, la même année que le
+prophète.]
+
+Ces bagues sont composées d'un anneau d'or sur lequel est enchâssée
+une pierre de couleur significative, c'est-à-dire une pierre dont la
+couleur emblématique ait rapport à l'objet que l'on a en vue; puis sur
+cette pierre doit être gravé un signe du zodiaque indiquant le mois où
+s'est passé l'événement dont on aime à conserver le souvenir.
+
+Les pierres coloriées qu'on emploie dans ces sortes de bagues sont au
+nombre de douze et représentent les douze mois de l'année. Les voici
+rangées, avec leurs couleurs, selon l'ordre des mois; nous y ajoutons
+les couleurs qu'on assigne à chaque mois.
+
+ NOMS COULEURS NOMS COULEURS
+DES PIERRES. DES PIERRES. DES MOIS. DES MOIS.
+
+Le GRENAT rouge foncé. JANVIER blanc.
+L'AMÉTHISTE violet. FÉVRIER arbitraire.
+Le JASPE varié. MARS rouge noirâtre.
+Le SAPHIR blanc. AVRIL vert.
+l'ÉMERAUDE vert. MAI vert.
+l'ONYX blanc et brun. JUIN vert jaunâtre.
+La CORNALINE rouge. JUILLET jaune.
+La SARDOINE fauve. AOUT couleur de feu.
+La CHRYSOLITHE vert léger SEPTEMBRE pourpre.
+l'AIGUE-MARINE vert bleuâtre. OCTOBRE incarnat.
+La TOPAZE jaune. NOVEMBRE feuille morte.
+La TURQUOISE bleu. DÉCEMBRE noir.
+
+Passons maintenant aux signes du zodiaque, et voyons quel espace de
+temps le soleil semble employer à les parcourir dans chaque mois:
+
+Le VERSEAU du 20 janvier au 19 février.
+Les POISSONS du 19 février au 21 mars.
+Le BÉLIER du 21 mars au 20 avril.
+Le TAUREAU du 20 avril au 21 mai.
+Les GÉMEAUX du 21 mai au 21 juin.
+Le CANCER du 21 juin au 23 juillet.
+Le LION du 23 juillet au 23 août.
+La VIERGE du 23 août au 23 septembre.
+La BALANCE du 23 septembre au 23 octobre.
+Le SCORPION du 23 octobre au 22 novembre.
+Le SAGITTAIRE du 22 novembre au 22 décemb..
+Le CAPRICORNE du 22 décembre au 20 janvier.
+
+Nous avons dit précédemment que la couleur des pierres employées dans
+les bagues arcaniques était significative; le tableau suivant va nous
+indiquer l'emblême de chaque couleur.
+
+Le BLANC signifie pureté, joie, candeur, innocence.
+Le BLANC mêlé de rose louange.
+Le BLEU amour et trahison.
+Le BRUN humilité.
+La FEUILLE-MORTE vieillesse.
+Le GRIS DE FER courage.
+Le GRIS DE LIN amour constant.
+Le JAUNE impudicité.
+Le NOIR deuil, tristesse, mélancolie.
+L'OR (couleur de) magnificence, puissance.
+Le POURPRE dignité impériale, haute magistrature.
+Le ROSE tendresse, amour changeant.
+Le ROUGE cruauté, colère, feu, zèle, pudeur.
+Le SOUCI ET ORANGE chagrin.
+Le VERT espérance.
+Le VIOLET jalousie.
+
+Nous pensons que ces trois petits tableaux, réunis à ce que nous
+avons dit précédemment sur ce qui compose les bagues hiéroglyphiques,
+pourront être de quelque utilité aux personnes qui désireraient en
+faire fabriquer. Il y a quelques années que ces sortes de bagues, dont
+l'anneau et le chaton sont dans le goût du XVIe siècle,
+étaient revenues à la mode; on a même cité la duchesse de Berry qui en
+a fait faire une dont la pierre est une chrysolithe, et le signe du
+zodiaque une balance.
+
+
+III.
+
+DU NOMBRE QUATORZE, RELATIVEMENT A HENRI QUATRE.
+
+
+On a souvent parlé de ce nombre comme d'une singularité tenant à la vie
+de Henri IV; on a même plusieurs fois publié le résultat de quelques
+recherches à cet égard; mais on est bien éloigné d'avoir donné à ce
+sujet curieux tous les développements dont il est susceptible; c'est
+ce qui nous a engagé à lui consacrer un article plus ample que tout ce
+qui a paru jusqu'à ce jour. Nous y avons ajouté quelques accessoires de
+famille qui, nous l'espérons, n'y paraîtront point déplacés. Commençons
+par le nom du Héros:
+
+
+14 Lettres composent le nom de HENRI-DE-BOURBON.
+
+Le 14 décemb. 1553, naissance de Henri de Bourbon (depuis Henri IV),
+14 siècles, 14 décades, et 14 ans après la naissance de J.-C. Notez
+que les quatre chiffres de ce milliaire 1553, additionnés entre eux,
+présentent le nombre 14.
+
+Le 14 mai 1554, ordonnance de Henri II qui prescrit d'élargir la rue
+de la Féronnerie; l'inexécution de cette ordonnance cause le trépas de
+Henri IV, quatre fois 14 ans (56) après qu'elle est rendue.
+
+Le 14 mai 1582, naissance de Marguerite de France, sœur de Charles IX
+et de Henri III, première femme de Henri IV.
+
+Le 14 mai 1588, révolte de Paris contre Henri III, à l'instigation du
+duc de Guise.
+
+Le 14 mars 1590, Henri IV gagne la bataille d'Ivry.
+
+Le 14 mai 1590, la Ligue fait la fameuse procession racontée d'une
+manière si burlesque dans la satyre Ménippée.
+
+Le même jour, Henri IV est repoussé des faubourgs de Paris.
+
+Le 14 nov. 1590, le clergé de Paris et la Ligue prêtent serment de
+mourir plutôt que d'obéir au Béarnais (Henri IV).
+
+Le 14 nov. 1591, le grand conseil de la Ligue s'assemble chez le curé
+de Saint-Jacques, pour aviser aux moyens de se défaire des politiques.
+Le lendemain vendredi 15, le président Brisson, Larcher, conseiller en
+la grand'chambre, et Tardif, conseiller au Châtelet, furent constitués
+prisonniers le matin et de suite pendus et étranglés.
+
+Le 14 nov. 1592, le Parlement (la portion restée à Paris et attachée à
+la Ligue) enregistre la bulle par laquelle le pape (Clément VIII) donne
+pouvoir à son légat d'élire un roi en place de Charles X (le cardinal
+de Bourbon, mort le 9 mai précédent dans sa prison à Fontenai-le-Comte)
+et d'exclure du trône Henri de Bourbon.
+
+Le 14 déc. 1592, la ville de Dun est remise sous la puissance du Roi.
+
+Le 14 juillet 1593, le duc de Féria, ambassadeur d'Espagne,
+déclare que le Roi son maître (Philippe II) destinait sa fille
+Isabelle-Claire-Eugénie au duc de Guise. Le Conseil des seize l'avait
+demandée l'année précédente; ce qui avait mis en fureur le duc de
+Mayenne, qui, à son retour à Paris, fit pendre trois des seize sans
+forme de procès, et exila Bussi-le-Clerc, leur chef.
+
+Le 14 janv. 1594, le Parlement de Paris proteste contre tout ce qui
+s'était fait antérieurement. Le Roi fait son entrée à Paris le 22 mars
+de la même année.
+
+Le 14 avril 1594, les membres du Parlement de Paris qui, retirés
+à Tours, étaient restés fidèles au Roi, font leur entrée dans la
+capitale.
+
+Le 14 avril 1599, le duc de Savoie (Charles-Emmanuel Ier),
+jusqu'alors ennemi de Henri IV, vient se réconcilier avec lui, et fait
+son entrée à Fontainebleau.
+
+Le 14 octobre 1602, les députés des cantons Suisses entrent à Paris, et
+font un traité d'alliance avec la France.
+
+Le 14 mars 1606, Henri IV allant faire la guerre au duc de Bouillon,
+recommande son fils au Parlement.
+
+Le 14 sept. 1606, furent faites à Fontainebleau les cérémonies du
+baptême du Dauphin et de ses sœurs. Le Dauphin fut nommé Loys, (Louis),
+et ses deux sœurs, Christine et Elisabeth. C'est le cardinal de Joyeuse
+qui fut délégué par le Pape Paul V pour cette cérémonie et qui tint sur
+les fonts le Dauphin au nom de S. S.
+
+Le 14 mai 1610, Henri IV, qui faisait l'admiration de l'Europe et le
+bonheur de la France, est poignardé dans son carrosse, sur les quatre
+heures du soir, par Ravaillac, à l'entrée de la rue de la Féronnerie.
+Ce prince était âgé de 56 ans et cinq mois, c'est-à-dire qu'il a vécu
+quatre fois 14 ans, 14 semaines, et quatre fois 14 jours.
+
+Le 14 janv. 1611, Sully demande son congé à la Reine régente (Marie de
+Médicis) et quitte la Cour.
+
+Le 14 mai 1643, mort de Louis XIII, fils de Henri IV; l'addition
+des quatre chiffres de ce milliaire (1643) donne 14. Nous avons vu
+précédemment que le milliaire de la naissance de Henri IV offrait la
+même singularité. Voilà donc la date de la naissance du père et celle
+de la mort du fils soumises également au nombre 14.
+
+Nous permettra-t-on ici un petit épisode relatif à Louis XIII, et qui
+offre quelques rapprochements assez singuliers sur son titre numéral
+XIII? ce n'est qu'une unité de moins dans le nombre 14.
+
+Lorsque Louis XIII a épousé l'infante d'Espagne, Anne d'Autriche, le 25
+octobre 1615, on a remarqué
+
+Que LOYS[146] DE BOURBON contient Et qu'ANNE D'AUTRICHE contient
+treize lettres; treize lettres;
+
+[Note 146: Tous les rois du nom de Louis, qui ont précédé Louis
+XIII, se nommaient Loys, ou du moins ce nom s'écrivait ainsi. C'est à
+Malherbe que l'on doit le changement de Loys en Louis. Un jour Henri
+IV lui montrait une petite lettre que le Dauphin (Louis XIII encore
+enfant), venait de lui écrire; elle était signée Loys. Malherbe dit
+qu'il était assez content de la lettre, mais non de la signature qui
+était gothique, et qu'il fallait écrire d'une manière plus moderne et
+plus conforme à la prononciation. Dès-lors tous nos rois de ce nom ont
+signé Louis, et Loys est resté rélégué dans les vieilles chartes.]
+
+Que ce prince avait treize ans Que cette princesse avait treize
+lorsque le mariage fut résolu; ans à la même époque;
+
+Qu'il était le treizième roi de Que treize infantes du nom
+France du nom de Loys[147]; d'Anne d'Autriche se trouvaient
+ dans la maison d'Espagne;
+
+[Note 147: Ce rang (le treizième) me rappelle que Hugues
+Picardet, procureur général au parlement de Bourgogne, a publié des
+_Remontrances_ en cette Cour, _Paris_, 1618, _in-8º_,
+et que, dans la huitième de ces remontrances, il dit au jeune Louis
+XIII, en caractérisant ses douze prédécesseurs homonymes: «Plaise à
+Dieu de réunir en vous toutes les vertus de vos aïeux: la débonnaireté
+de Louys _premier_, la justice de Louys _second_, le courage
+de Louys _troisième_, la continence de Louys _quatriesme_,
+la libéralité de Louys _cinquiesme_, la piété de Louys
+_sixiesme_, la courtoisie de Louys _septiesme_, le bonheur
+de Louys _huictiesme_, la sainteté de Louys _neuviesme_,
+la constance de Louys _dixiesme_, la prudence de Louys
+_unziesme_, la bonté paternelle de Louys _douziesme_, et la
+valeur et clémence du grand Henri vostre père!»
+
+La dédicace de ce recueil de _Remontrances_, adressée AU GRAND ROY
+DES ROYS, c'est-à-dire à Dieu, est fort singulière.]
+
+Que Loys était de la taille Et Anne d'Autriche de la taille
+d'Anne d'Autriche. de Loys.
+
+Encore un mot sur nos 14.
+
+Le 14 mai 1643, Louis XIV, petit-fils de Henri IV, monte sur le trône.
+Nous avons déjà vu que les chiffres additionnés de ce milliaire donnent
+14.
+
+Ce prince est mort en 1715, milliaire qui offre également 14, et il a
+vécu 77 ans, nombre qui, dans son addition, forme encore 14. De sorte
+que le chiffre numéral de son titre, l'année de son avénement au trône,
+celle de sa mort, et la totalité des années qu'il a vécu présentent
+quatre fois le nombre 14.
+
+On ne trouvera guère de nombres qui, dans l'histoire de France, aient
+autant de droits à la singularité des rapprochements.
+
+
+IV.
+
+QUELQUES SINGULARITÉS EXTRAITES D'ANCIENS REGISTRES DE L'ÉTAT CIVIL.
+
+La première pièce légale relative à la tenue des registres de l'état
+civil, en France, est l'ordonnance de Villers-Cotterets, du 10 août
+1539, qui enjoint de tenir en chaque paroisse un registre en forme de
+_preuves de baptesme_. Cependant il existait auparavant, mais en
+très-petit nombre, des espèces de registres de baptêmes, de mariages
+et de décès. Il faut dire qu'en général ces registres, avant et depuis
+l'ordonnance de 1539 jusqu'au XVIIIe siècle, ont été tenus
+de la manière la plus défectueuse et quelquefois la plus singulière.
+C'est ce que nous allons prouver par deux ou trois exemples puisés dans
+les anciens registres de quelques paroisses de Paris au XVIe
+et XVIIe siècles; par exemple, dans l'un de ceux de la
+paroisse de Saint-André-des-Arts, on trouve:
+
+ «Le xxije d'_aoust_ 1574, furent baptizées deux filles gemelles
+ et de la mesme _ventrée_.» Charmante expression, très-délicate!
+ mais aucun détail, aucune signature; on apprend seulement que l'une
+ de ces deux petites eut pour marraine l'épouse du célèbre Ambroise
+ Paré, (m. à Paris le 20 déc. 1590).
+
+Dans un registre de Clignancourt, le curé de cette paroisse a ainsi
+enregistré un baptême:
+
+ «Le xxe _de décembre_ 1661, fut baptizée la fille d'Estienne
+ Lemire, laboureur. C'est la dixième de suite sans aucun masle, et
+ toutes les autres sont vivantes.» Rien de plus.
+
+L'article suivant est puisé dans un des registres du curé de la Villète:
+
+ «Le xxxe _juing_ 1644, j'ai célébré un service pour le repos
+ de l'âme de François Caignet, mon bon ami, lequel a donné plusieurs
+ choses à mon église. _Signé_ COTTEREAU _et ami_.»
+
+Le successeur de ce M. Cottereau s'exprime ainsi dans un autre acte:
+
+ «Le xxje _décembre_ 1675, a esté enterré Jean Tessier,
+ laboureur, homme très-doulx, très-paisible, fort respectueux et
+ très-déférent envers ses pasteurs.»
+
+Il est présumable que le registre de la paroisse Saint-Landry servait
+de mémorial au vicaire. Ce bon prêtre y détaille naïvement les
+étrennes qu'il a reçues au commencement de l'année 1630 pendant quatre
+jours; voici le résumé de ces étrennes:
+
+«Onze bouteilles de vin, dont deux de blanc;
+»Quatre boistes de conserve;
+»Trois chapons, dont un prêt à mettre à la broche;
+»Trois livres de bougie;
+»Deux fort bons fromages;
+»Deux grands pots de beurre;
+»Une bouteille d'hipocras[148];
+»Un lapin de garenne, une langue fumée, un gâteau et une talmouse;
+»Une douzaine de serviettes;
+»Une pistole d'Espagne, trois escus d'or.»
+
+[Note 148: L'hypocras était un breuvage agréable, une espèce de
+vin de liqueur composé de divers ingrédients dont un vin léger et
+délicat était la base. Il y en avait plusieurs espèces; l'une des plus
+anciennes recettes est celle que donne le vieux Taillevent, célèbre
+cuisinier du roi Charles VII. «Pour une pinte, dit-il, prenez trois
+treseaux (3 gros) de cinnamome fine et parce, ung treseau de mesche,
+ou deux qui veult; demi-treseau de girofle, et de sucre fin six onces,
+et mettez en pouldre; et la fault toute mettre en ung coulouoir avec
+le vin, et le pot dessoubs, et le passez tant qu'il soit coulé, et
+tant plus est passé et mieux vault, mais qu'il ne soit esventé.» Cette
+recette de Taillevent est, comme son style, un peu surannée.
+
+«Pour préparer l'hypocras des grands seigneurs, dit le docteur Pegge,
+prenez du gingembre, de l'anis et du sucre. Quant à l'hypocras du
+peuple, il se fait avec de la canelle, du poivre et du miel clarifié.»
+Mais de toutes ces anciennes liqueurs, la seule qui mérite un souvenir,
+est l'infusion de suc d'oranges de Séville avec le sucre dans un
+vin léger. En général, l'hypocras se faisait et se fait encore avec
+du vin, du sucre, de la canelle, du girofle, du gingembre et autres
+ingrédients. On en fait du blanc, du rouge, du clairet, du framboisé,
+de l'ambré, etc., etc.]
+
+A la suite d'un acte d'inhumation du 29 octobre 1650, M. le vicaire
+nous fait part de l'anecdote suivante:
+
+ «M. de Saint-Paul (_son curé_) me commanda d'aller dîner
+ avec lui, où de sa grâce, je fis bonne chère: _vivat ad multos
+ annos!_»
+
+C'est fort bien; mais peut-être cette bonne chère, prise un peu
+copieusement, occasionna-t-elle à M. le vicaire quelques remords
+d'estomach ou d'entrailles, car le lendemain, à la suite d'un acte de
+convoi funèbre, il écrivit ces mots:
+
+ «J'ai pris un lavement pour apaiser une colique.»
+
+On ne conçoit pas en vérité comment on pouvait consigner de pareilles
+niaiseries dans des registres destinés à conserver le souvenir d'actes
+aussi importants que les naissances et les décès.
+
+Quelquefois aussi MM. les curés relataient sur ces mêmes registres,
+entre un acte de baptême et un acte de mort, quelque événement récent
+qui tenait aux troubles du moment; et, comme on le pense bien,
+l'esprit de parti s'y manifestait clairement. Par exemple, le curé de
+Saint-André-des-Arts (Christophe Aubry), après avoir enregistré la
+naissance d'un enfant né le 23 décembre 1588, raconte ainsi le meurtre
+du duc de Guise; nous rendons littéralement ses expressions copiées sur
+le registre:
+
+ «En ce mesme jour du sabmedi XXIVe décembre 1588, est venu
+ un courrier de la ville de Blois, qui a apporté nouvelles comme M.
+ le duc de Guise avoit esté tué et massacré le vendredi précédent
+ (23 _déc._) au cabinet du Roy, luy estant présent, lequel
+ sieur estoit allé à son service à l'assemblée des estats; faict trop
+ exécrable et qui ne demeurera pas impuny; _anima ejus requiescat in
+ pace, amen!_
+
+ »Et encore non content, comme estant possédé du diable, comme il est
+ vraisemblable, a depuys faict massacrer le cardinal de Guyse, et non
+ pour autre cause sinon qu'ilz s'oposoyent aux entreprises du Biarnoys
+ qui se dict roy de Navarre, héréticque, excommunié, que ledict roy,
+ jadis[149] roy de France, nommé Henry de Valoys, vouloit instaler
+ après luy à la couronne de France contre la volonté de nostre sainct
+ Père le Pape Sixte cinquiesme qui l'en avoit jugé indigne pour sa
+ mauldicte hérésie et pour avoir esté relaps[150].»
+
+[Note 149: Ce mot _jadis_ prouve que le curé de
+Saint-André-des-Arts et les autres ecclésiastiques ligueurs regardaient
+Henri III comme déchu de la couronne par ce seul fait.]
+
+[Note 150: Cela prouve qu'alors on attribuait encore au Pape
+le droit de priver un souverain de sa couronne.--Par la suite, on
+a tellement rougi de pareils actes et de pareilles opinions, qu'on
+a biffé sur le registre en question, la note que nous venons de
+transcrire. Mais l'écriture n'a pas été tellement effacée qu'on ne
+puisse très-bien la lire.]
+
+Sur le même registre, à la suite d'un acte de mariage du 31 juillet
+1589, on lit:
+
+ «Le 1er jour d'aoust 1588, Henry de Valoys jadis roy de France,
+ s'estant armé avec ses héréticques, et le roy de Navarre et ses
+ consorts estant à Saint-Cloud pour assiéger Paris, ayant donné le
+ pillage à toutes sortes de larrons desquels il estoit accompaigné,
+ ayant practiqué beaucoup de traistres dans ladicte ville, et ayant
+ juré la mort de toutes sortes de gens de bien, permectant seulement
+ de saulver les héréticques et leurs adhérents pour puys après ruiner
+ l'église de Nostre Seigneur et planter l'hérésie au beau milieu
+ de la France. Par un juste jugement de Dieu qui ne permet regner
+ longuement, un si pervers tiran et hipocrite[151] a esté tué par un
+ religieux à l'ordre des Jacobins, nommé frère Jacques Clément, lequel
+ religieux a esté tué à l'heure mesme par les satellites dudict Henry.
+ _Anima ejus requiescat in pace!_[152]»
+
+[Note 151: Nous sommes bien éloigné de prendre la défense du
+caractère faible et de la conduite légère, vacillante et blâmable
+de Henri III; mais méritait-il les infames calomnies répandues
+dans cette note, sur ses principes religieux? Non; ce prince était
+très-catholique, et jamais il n'a eu l'intention de favoriser
+l'hérésie; au contraire, il était dévot jusqu'à la superstition. Mais
+on voulait un bouleversement dans l'Etat pour favoriser l'ambition des
+Guises, et il fallait bien ameuter le peuple contre la Cour. C'est donc
+par d'atroces calomnies semées à profusion contre les Valois qu'on en
+est venu à bout.]
+
+[Note 152: On a vu des écrivains assurer que Jacques Clément
+n'avait point été l'assassin du Roi, mais que c'était un homme sûr
+que le gouverneur de Vincennes lui adressait. On fit entrer cet homme
+à Surennes dans un cabaret où on le tua. On lui prit ses papiers que
+l'on remit au véritable assassin du Roi, qu'on avait revêtu d'une robe
+de feuillant. Ces écrivains s'appuient sur ce que l'assassin ayant été
+massacré dans l'appartement du Roi, on ne put le reconnaître parce
+qu'on l'avait défiguré. Cette anecdote est hors de toute vraisemblance.
+Le culte insensé que l'on a rendu au vil assassin après son crime et
+sa mort, en fait foi; il devait être très-connu dans son couvent, et
+peut-être chez la duchesse de Montpensier.]
+
+Voici encore une autre pièce; mais celle-ci n'est pas, comme les
+précédentes, superflue dans un registre de l'état civil; c'est l'acte
+de décès du président de Thou:
+
+ «Le lundy huictiesme jour de may 1617, fut inhumé en l'église de
+ Sainct-André, à neuf heures du matin, en la cour de sa chapelle,
+ messire Jacques-Auguste de Thou, conseiller du Roi en ses conseils
+ d'estat et privé, et président en la Cour, qui estoit décédé le jour
+ précédent en sa maison, environ une heure après midy, en présence de
+ plusieurs notables personnes, comme le révérend père Domogier, prieur
+ des Chartreux de ceste ville; M. Perrot, conseiller en la Cour; M.
+ de Bonœil, M. Rigaut, avocat, et plusieurs autres devant lesquels il
+ déclara que tout ce qu'il avait escrit, il le remettait au jugement
+ et à la censure de l'église catholique, apostolique et romaine, et
+ suivant le discours qu'il m'avoit tenu à moy soubsigné vicaire,
+ parlant à luy le sixiesme jour de ce dict moys, après lui avoir
+ donné et administré les sacrements le jeudy de l'Ascension, infirme
+ de corps, mais fervent et vigoureux d'esprit et d'entendement.
+ _Ego vidi, ego audivi, et ut testis omnibus significavi_; et ce
+ mesme jour huictiesme, fut rapporté le corps de madame sa femme de
+ sa maison de Villeroy, où il fut transporté le jour de feste de la
+ Magdeleine de l'année dernière pour y estre inhumée selon le dessein
+ du deffunct. _Animæ eorum requiescant in pace!_»
+
+Nous ne prolongerons pas ces notes et actes copiés sur les anciens
+registres de l'état civil à Paris. Le peu que nous en avons
+rapporté suffit pour prouver l'exactitude, le soin et l'attention
+que l'on mettait à tenir ces registres dans les XVIe et
+XVIIe siècles. Nous n'avons parlé que des naissances et des
+décès; nous ajouterons que les actes de mariage étaient enregistrés
+avec le même soin. On trouve par exemple:
+
+ «Le lundy viije _juing_ 1545, furent espousés Romain Langlois
+ et Germaine Carre, serviteurs.» Point d'autres détails.
+
+ »Le xxive _octob._ 1568, Henry et Jehanne Jacquin ont esté
+ espousés en l'église.» _Idem._
+
+ »Le xvje _juing_ 1597, ont été mariés Olivier Darve, de
+ la paroisse Saint-Eustache, et Magdelaine de Lacroix, de cette
+ paroisse.» Rien de plus, point de mention de publication de bancs,
+ point d'assistance de témoins; parfois on ne mettait que les prénoms
+ et on laissait en blanc les noms.
+
+On conviendra que voilà de singuliers registres d'état civil; et au
+bout de deux ou trois générations, il devait être facile de reconnaître
+les filiations, les degrés de parenté, les droits en résultant, etc.!
+(VOY. sur l'origine des registres en question, _Mélanges
+littéraires, philologiques_, etc., par Gabriel Peignot; Paris, 1818,
+_in-8º_, mais surtout les _Recherches sur la législation et
+la tenue des actes de l'état civil_, par M. Berriat-Saint-Prix,
+pp. 245-293 du tome IX des _Mémoires sur les Antiquités nationales
+et étrangères_; Paris, 1832, _in-8º_. Ces recherches sont
+très-curieuses; nous y avons puisé les principales citations de cet
+article.)
+
+
+V.
+
+D'UN CERTAIN USAGE DANS L'INDE.
+
+Nous commençons par déclarer que nous nous serions abstenu de parler
+de cet usage, si les particularités qu'il renferme n'étaient pas
+vraiment singulières, et si elles ne nous avaient pas été révélées par
+le savant et respectable auteur d'un curieux ouvrage sur l'Inde[153].
+Il est certain que cet usage, quant à son objet, n'est point propre...
+à flatter le goût et les sens des personnes délicates, habituées aux
+suaves odeurs de la rose et du jasmin; mais, ainsi que le dit l'auteur,
+«pour l'observateur judicieux et éclairé, les actions les plus communes
+de la vie d'un peuple ne sont point inutiles à connaître.... Et
+tous ces préceptes minutieux de propreté qui, dans l'Inde, tiennent
+à cet usage, se rattachent à un système hygiénique qui n'a rien de
+futile dans les pays chauds. D'ailleurs le législateur des Hébreux
+n'oublia point d'insérer quelque chose d'analogue dans les réglements
+qu'il donna au peuple de Dieu: _Habebis locum extra castra ad quem
+egrediaris ad requisita naturæ, gerens paxillum in balteo; cumque
+sederis, fodies per circuitum, et egestâ humo operies quo relevatus
+es_.» (DEUTER. XXIII, vv. 12 et 13.) D'après ces
+considérations, nous croyons donc pouvoir amuser nos lecteurs en les
+initiant aux détails relatifs à l'usage en question; ce qui pourra
+aussi leur être utile si jamais ils voyagent dans l'Inde, comme on
+le verra par la suite. Sans tourner davantage autour de la question,
+abordons-la, et exposons le réglement légal auquel tout Brahme, ayant à
+satisfaire aux besoins naturels, doit se conformer avec une religieuse
+attention. Ce réglement consiste dans les vingt-trois articles suivants
+extraits avec la plus scrupuleuse exactitude des livres sacrés de
+l'Inde, par M. l'abbé Dubois:
+
+[Note 153: Il est intitulé: MŒURS, _institutions et
+cérémonies des peuples de l'Inde_; par M. l'abbé J.-A. Dubois,
+ci-devant missionnaire dans le Meissour, membre de la Société royale
+asiatique de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, de la Société
+asiatique de Paris, et de la Société littéraire de Madras. _Paris,
+Merlin_, 1825, _2 vol. in-8º_. Cet ouvrage a été imprimé
+par autorisation du Roi à l'imprimerie royale.--On doit encore à M.
+l'abbé Dubois l'ouvrage suivant: EXPOSÉ _de quelques-uns des
+principaux articles de la théogonie des Brahmes, extrait et traduit
+des meilleurs auteurs originaux_. Paris, Dondey-Duprey fils, 1825,
+_in-8º_.
+
+M. l'abbé Dubois a passé trente années dans les diverses provinces de
+l'Inde.]
+
+ «1º Prenant à la main un grand chimbou[154], il ira au lieu destiné
+ à cet usage et qui doit être au moins à un jet de flèche de son
+ domicile.
+
+ [Note 154: C'est le nom d'un vase d'airain chez les Indiens.]
+
+ »2º Arrivé là, il commencera par ôter sa chaussure, qu'il déposera à
+ une certaine distance, et choisira pour se soulager une place propre
+ sur un terrain uni.
+
+ »3º Les endroits où l'on ne peut, sans pécher, vaquer à cela, et
+ qu'on doit par conséquent avoir grand soin d'éviter, sont ceux-ci:
+ l'enceinte d'un temple; le bord d'une rivière, d'un puits ou d'un
+ étang; un chemin public, et tout lieu fréquenté; un sol blanchâtre;
+ une terre labourée; un terrain où croît, à peu de distance, l'arbre
+ _Assouata_ ou tout autre arbre sacré.
+
+ »4º Le Brahme ne doit point avoir alors sur le corps de toile pure
+ ou nouvellement lavée.
+
+ »5º Il aura soin de se suspendre son triple cordon[155] à l'oreille
+ gauche, et de s'entourer la tête de la toile qu'il avait autour des
+ reins.
+
+[Note 155: Ce cordon est une marque distinctive que tous les
+Brahmes portent en bandoulière, qui descend de l'épaule gauche à la
+hanche droite, et qui se compose de trois petites ficelles formées
+chacune de neuf fils. Le coton dont ce cordon est fait doit être
+cueilli sur la plante, de la propre main d'un Brahme, être cardé
+et filé par des personnes de cette tribu; afin qu'il ne puisse pas
+contracter de souillure en passant par des mains impures. Lorsque les
+Brahmes sont mariés, leur cordon a neuf ficelles au lieu de trois. (A
+ce nombre trois se rattache sans doute un sens allégorique, et qui
+peut avoir rapport aux trois principales divinités de l'Inde, Brahma,
+Vichnou et Siva.) Les Brahmes et tous les autres personnages qui ont
+droit de porter ce cordon, y attachent plus de prix et s'en montrent
+certainement plus fiers que ne le font en Europe les Grands que leur
+naissance ou leurs services autorisent à porter des décorations
+analogues à celle-là, quant au nom générique. (Voyez sur l'investiture
+du cordon, l'ouvrage de M. Dubois, _tom._ I, pp. 218-219.)]
+
+ »6º Il s'accroupira le plus bas possible. Ce serait un grand péché
+ que de se soulager debout ou seulement à demi incliné; c'en serait
+ un plus grand encore de le faire étant monté sur un arbre ou sur une
+ muraille.
+
+ »7º Dans cette posture, il doit avoir une attention particulière,
+ et sous peine de péché capital, à ne fixer ses regards sur aucun
+ des objets que voici: le soleil ou la lune, les étoiles, le feu, un
+ brahme, un temple, une statue, quelques-uns des arbres sacrés.
+
+ »8º Il gardera un profond silence.
+
+ »9º Il ne doit rien mâcher, rien avoir dans la bouche, ni avoir
+ aucun fardeau sur la tête.
+
+ »10º Il doit terminer le plus promptement qu'il lui est possible, et
+ se lever aussitôt.
+
+ »11º Après s'être redressé, il ne doit pas jeter les yeux derrière
+ ses talons, sous peine de péché.
+
+ »12º S'il ne néglige rien de ce qui vient d'être prescrit, la
+ fonction dont il s'est acquitté devient un acte de vertu, qui ne sera
+ pas sans mérite; mais s'il a omis quelque chose, c'est une faute qui
+ ne restera pas sans punition.
+
+ »13º Il se lavera les pieds et les mains sur le lieu même, avec
+ l'eau contenue dans le chimbou qu'il a apporté. Puis, prenant ce
+ vase de la main droite, _et sinistra manu virilia tenens_, il
+ ira à la rivière pour se purifier de la souillure grossière qu'il a
+ contractée par cette opération impure.
+
+ »14º Arrivé au bord de la rivière ou de l'étang où il se propose de
+ se purifier, il choisira d'abord un endroit convenable pour cela, et
+ il se procurera aussi la terre qu'il doit employer conjointement avec
+ l'eau pour opérer sa purification.
+
+ »15º Qu'il soit attentif à se procurer l'espèce de terre propre pour
+ cela, et se souvienne qu'il y en a plusieurs sortes dont on ne peut
+ se servir sans pécher, dans cette circonstance; telles sont la terre
+ soulevée par les fourmis blanches; celle dont on extrait le sel;
+ la terre glaise; la terre qui se trouve sur un grand chemin; celle
+ dont on se sert pour faire la lessive; la terre prise sous un arbre,
+ dans l'enceinte d'un temple, dans un cimetière, dans un endroit
+ où paissent des vaches; une espèce de terre blanchâtre, comme des
+ cendres; celle qui se trouve auprès des trous creusés par les rats
+ ou par d'autres animaux.
+
+ »16º Muni de terre convenable, il s'approchera de l'eau sans y
+ entrer, et en puisera avec son chimbou. Il s'éloignera un peu pour
+ se laver de nouveau les pieds et les mains. S'il n'avait pas de vase
+ de cuivre, il creuserait un trou dans le sable avec ses mains sur le
+ bord de la rivière, et le remplirait d'eau qu'il emploierait au même
+ usage, en prenant garde que cette eau n'allât se mêler à celle de la
+ rivière.
+
+ »17º Ayant pris une poignée de la terre avec la main gauche[156],
+ il l'imbibera d'eau, et en frottera bien la partie de son corps qui
+ vient d'être souillée[157]. Il réitérera l'opération en employant
+ moitié moins de terre, et ainsi trois fois encore en la diminuant à
+ chaque fois de moitié.
+
+[Note 156: «C'est uniquement la main gauche qui doit être employée
+dans cette circonstance. Ce serait une malpropreté impardonnable que de
+se servir de la droite. On emploie toujours la main gauche lorsqu'il
+s'agit de quelque opération sale, comme de se moucher, de se nettoyer
+les oreilles, les yeux, etc. Dans les autres cas, on se sert en général
+de la main droite quand on touche quelque partie du corps au-dessus du
+nombril, et de la gauche lorsqu'on touche celles qui sont au-dessous.
+Tous les Indiens sont si familiers avec cet usage qu'il est rare de les
+voir employer une main pour l'autre.
+
+»La coutume de laver soigneusement la partie souillée après avoir vaqué
+à ses besoins naturels, est d'observation stricte dans toutes les
+castes. L'usage où sont les Européens de se servir de papier dans la
+même circonstance, est regardé par tous les Indiens, sans exception,
+comme une abomination dont ils ne parlent jamais qu'avec horreur. Il
+en est même qui refusent d'y croire, et pensent que c'est une calomnie
+inventée en haine des Européens. Je me suis convaincu que lorsque les
+indigènes s'entretiennent entre eux de ce qu'ils appellent nos sales et
+grossiers usages, ils ne manquent point de mettre au premier rang celui
+dont il est ici question et d'en faire le sujet de leurs sarcasmes et
+de leurs railleries.
+
+»La vue d'un étranger qui se mouche ou qui crache dans un mouchoir, et
+le remet dans sa poche, est capable de leur occasionner des nausées;
+mais, à leur avis, c'est la chose la plus propre et la plus polie du
+monde, que d'aller dehors se moucher avec les doigts, puis de les
+essuyer à la muraille.» (N. de M. Dubois.)]
+
+[Note 157: Notre fou de Rabelais y met plus de façon dans les
+essais qu'il prête à son Gargantua, pour parvenir aux mêmes fins. V. le
+chap. XIII du livre I de GARGANTUA.]
+
+ »18º Après avoir ainsi purifié cette partie de son corps, il se
+ lavera cinq fois chacune des mains avec de la terre et de l'eau, en
+ commençant par la main gauche.
+
+ »19º Il se lavera une fois les _virilia_ avec de l'eau et de la
+ terre glaise mêlées ensemble.
+
+ »20º Même opération pour les deux pieds, répétée cinq fois pour
+ chacun avec de la terre et de l'eau, en commençant, sous peine de
+ damnation éternelle, par le pied droit.
+
+ »21º Après s'être ainsi lavé les différentes parties du corps avec
+ de la terre et de l'eau, il les nettoiera une seconde fois avec de
+ l'eau claire.
+
+ »22º Il doit après cela se laver le visage, puis se rincer huit fois
+ la bouche[158]. Mais quand il fait ce dernier acte, il doit être
+ bien attentif à rejeter du côté gauche l'eau avec laquelle il se
+ gargarise; si, par distraction ou autrement, il avait le malheur de
+ la rejeter du côté droit, il irait bien certainement en enfer.
+
+[Note 158: «On doit se gargariser la bouche après toutes les
+actions qui sont censées imprimer quelque souillure. La règle est de
+se gargariser quatre fois après avoir fait de l'eau; huit fois après
+avoir soulagé la nature; douze fois après avoir pris son repas, et
+seize fois après l'union charnelle. On reconnaît aisément là un de ces
+sages préceptes d'hygiène appropriés au climat, et rendus obligatoires
+à l'aide des préjugés.» (N. de M. Dubois.)]
+
+ «23º Il pensera trois fois à Vichnou, et boira trois fois un peu
+ d'eau à son intention.»
+
+Tels sont les vingt-trois préceptes qu'un Brahme confit en dévotion
+doit observer toutes les fois qu'il va à la selle[159], sous peine,
+s'il en omet un seul, d'être déchiré de remords, et de courir le
+risque d'être damné, outre l'énorme scandale qu'il cause si l'on
+s'est aperçu de la moindre omission. Nous rapporterons à ce sujet une
+aventure arrivée à M. l'abbé Dubois, lorsqu'il était missionnaire dans
+le Meissour. Quoiqu'un peu longue, on ne la lira pas sans intérêt,
+parce qu'elle peint bien les mœurs superstitieuses des Indiens et leur
+cupidité cachée sous le voile de la superstition, et que d'ailleurs
+elle peut être utile aux voyageurs futurs. C'est M. l'abbé Dubois qui
+parle lui-même.
+
+[Note 159: Nous lisons dans le premier chapitre de l'ouvrage de M.
+Dubois, tome 1er, p. 7, que «dans le fond du Meissour, les femmes
+sont obligées d'accompagner leurs parents et les autres personnes de la
+maison, lorsque ceux-ci sortent pour vaquer aux besoins de la nature.
+Aussitôt qu'ils les ont satisfaits, elles s'approchent avec un vase
+plein d'eau, et les lavent. Cette pratique, justement regardée avec
+dégoût dans les autres pays, fait partie dans celui-là de la bonne
+éducation, et est exactement observée.»
+
+L'éducation de nos élégantes dames, en France, est un peu différente;
+et il est bien présumable qu'elles n'emprunteront jamais aux dames du
+Meissour, cette branche de leur _bonne éducation_.]
+
+»Voyageant dans le sud du Meissour, j'arrivai un soir dans un village
+où il me fallut passer la nuit. Comme il n'y avait aucun lieu public
+où je pusse loger, mes gens s'adressèrent au chef du village, et
+lui demandèrent le couvert. Ce chef qui était un Brahme fit d'abord
+quelques difficultés; mais pour le décider ils ne manquèrent pas de
+renchérir encore sur les mensonges qu'ils avaient coutume de faire à
+mon égard en pareil cas. Le Brahme, avant de rien promettre, se rendit
+lui-même à l'endroit où j'étais à attendre, et après m'avoir considéré
+avec attention et en silence, depuis la tête jusqu'aux pieds, il me
+demanda seulement si j'avais à ma suite des pariahs ou des chiens, car
+il mettait ces deux sortes d'êtres sur la même ligne. Je lui répondis
+que je n'admettais près de moi ni les uns ni les autres, que tous mes
+gens étaient des personnes de bonne caste[160].
+
+[Note 160: Le mot _Caste_, qui vient du portugais, est
+celui par lequel on désigne en Europe, les différentes tribus qui
+composent les peuples de l'Inde. La division la plus ordinaire et la
+plus ancienne est celle qui les classe en quatre tribus ou castes
+principales, savoir:
+
+1º Celle des _Brahmanahs_ ou Brahmes, la plus distinguée de
+toutes, et qui a dans ses attributions le sacerdoce et ses diverses
+fonctions.
+
+2º Celle des _Kchatrias_ ou Rajahs; c'est celle où s'exerce la
+profession militaire dans toutes ses branches.
+
+3º Celle des _Veissiahs_, composée des directeurs de
+l'agriculture et du commerce, et de ceux qui élèvent des troupeaux.
+
+4º La classe des _Sudras_, c'est-à-dire des laboureurs ou plutôt
+garçons de charrue, et des esclaves.
+
+Ces quatre classes se subdivisent en une infinité d'autres.
+
+Celle des _Pariahs_, qui fait partie de la quatrième (celle des
+_Sudras_), est la plus malheureuse de toutes. Ils sont entièrement
+asservis aux autres castes, et traités avec une dureté dégradante;
+ce sont les esclaves nés de l'Inde. Ils ne peuvent rien posséder en
+propre, ni cultiver la terre pour leur compte. On les emploie aux
+travaux les plus vils et les plus pénibles. Leurs maîtres peuvent les
+battre impunément; enfin ils sont dans un tel degré d'avilissement, que
+leur simple attouchement est une souillure dont il faut se purifier
+comme de celui d'un animal immonde.]
+
+»Après quelques moments de réflexion, et ayant toujours les yeux fixés
+tantôt sur ma barbe, tantôt sur mon costume indien, qu'il paraissait
+considérer avec complaisance, il me dit: »Vous êtes un Européen;
+cependant par égard pour votre dignité de gourou (prêtre), et en
+considération de la conduite régulière que vos gens m'ont assuré que
+vous teniez en vous conformant scrupuleusement aux usages du pays,
+je vous logerai dans une partie de ma maison; ôtez vos pantoufles et
+suivez-moi.» J'entrai avec ma suite et je m'installai dans un endroit
+propre qu'il m'assigna.
+
+»Peu de temps après, m'ayant entendu tousser, mon hôte accourut
+en toute hâte, et me dit d'un ton très-sérieux qu'il espérait que
+je ne souillerais pas sa maison de mes crachats. Je cherchai à le
+tranquilliser, en lui promettant qu'il n'aurait à me reprocher la
+transgression d'aucune des règles de la décence indienne. Malgré
+cette assurance, je m'aperçus qu'il avait donné à un de ses fils la
+commission de me surveiller. Un autre espion était aux aguets pour
+observer la conduite de mes domestiques.
+
+»Au coucher du soleil, un de ces derniers sortit du village pour
+satisfaire à un besoin naturel; à peine fut-il de retour, que le
+surveillant qui l'avait épié de loin, courut annoncer à son maître
+que sa maison était polluée; qu'il y avait admis des gens infames;
+qu'il avait vu de ses yeux mon domestique, après avoir déchargé son
+ventre, revenir sans s'être lavé, et qu'il était rentré au logis dans
+cet horrible état de souillure. A ce récit, notre hôte se lève plein
+de fureur, et avec des gestes et une contenance qui témoignaient
+son indignation, il me répète ce qu'il vient d'entendre, et termine
+en s'écriant: «Y a-t-il un péché égal à celui-là! Est-ce donc là la
+reconnaissance à laquelle je devais m'attendre, après vous avoir
+donné l'hospitalité? J'avais un pressentiment que ma complaisance me
+serait funeste! Vaquer à de tels besoins sans se laver ensuite!! Quel
+péché! quel scandale! quelle infamie! quelle honte pour ma maison!....
+Punissez sévèrement l'infame qui l'a si horriblement souillée;
+payez-moi les dépenses que je serai obligé de faire pour la purifier,
+et sortez, sortez de chez moi sur le champ!»
+
+»Je le laissai exhaler sa colère sans l'interrompre; et dès qu'il eut
+cessé de parler, je lui répondis d'un ton calme que, si ses plaintes
+étaient vraiment fondées, il lui était dû une réparation; mais qu'il
+fallait auparavant constater le fait qui y avait donné lieu. Mon
+domestique nia hardiment, et, avec l'accent de l'indignation, il
+demanda, de son côté, que celui qui l'accusait fût puni comme un vil
+calomniateur. Il s'était en effet accroupi, disait-il, mais pour
+satisfaire un besoin d'une autre espèce. Le délateur affirmait avec
+d'horribles serments l'exactitude et la sincérité de son rapport. Le
+Brahme, continuant d'ajouter foi au témoignage de ce dernier, réitérait
+avec véhémence les injonctions qu'il avait déjà faites. Prenant alors
+un ton plus ferme, je lui déclarai que je ne devais ni punir mon
+domestique, ni payer une amende pour un prétendu délit qui n'était rien
+moins que prouvé; qu'à l'égard de l'ordre qu'il me donnait de sortir
+de sa maison, quoiqu'il violât sans motif raisonnable les lois de
+l'hospitalité, j'étais prêt à m'y conformer, attendu qu'il était maître
+chez lui; mais que, comme chef de village, il fallait avant tout qu'il
+me procurât un autre asile pour y passer la nuit.
+
+»Le Brahme sortit alors en répétant pour la centième fois ses
+exclamations. Peu de temps après, il revint avec du renfort; et les
+personnes qu'il amena firent encore plus de tapage que lui. Elles
+exigeaient que je leur livrasse mon domestique pour être sévèrement
+puni, que je payasse une amende, et répétaient à chaque phrase: Quelle
+infamie! quel péché! quelle abomination!
+
+»Mon domestique, peu rassuré sur les suites qu'aurait pour lui cette
+affaire, se creusait la cervelle pour y chercher des moyens de
+justification. Enfin il en trouva un qui eût été décisif devant des
+juges moins prévenus: «Si je suis coupable du délit dont on m'accuse,
+dit-il, il doit en rester des traces sur moi quelque part; je demande
+donc que deux personnes viennent à l'écart en faire la visite; et s'ils
+ne découvrent aucun indice de souillure récente, il est clair que mon
+innocence ne sera plus douteuse.» Le Brahme intéressé à trouver un
+coupable, écarta par de mauvaises raisons cet argument péremptoire.
+
+»Enfin, après avoir disputé long-temps sans pouvoir nous accorder,
+nous convînmes de part et d'autre d'ajourner la question au lendemain.
+Je sortis donc de la maison du brahme, et j'allai loger avec mes gens
+dans une étable à vaches située hors du village, et dans laquelle on me
+permit, comme une grande faveur, de passer la nuit.
+
+»Mes gens encore plus alarmés que moi, étant sortis de l'écurie pour
+savoir ce qui se passait dans le village, vinrent me rapporter qu'il
+y régnait beaucoup de fermentation, qu'on s'entretenait partout de
+cette aventure, qu'on ne parlait que de punition et d'amende, et que si
+nous restions jusqu'au lendemain matin, mon domestique risquait d'être
+sévèrement châtié.
+
+»Pour me délivrer d'une pareille vexation, j'avais résolu de sacrifier
+quelques roupies, mais je n'aurais jamais consenti à ce que mon pauvre
+domestique fût exposé à de mauvais traitements pour un pareil délit,
+qu'il en fût ou non coupable. En conséquence, je crus que le parti
+le plus prudent était de prendre la fuite. A une heure après minuit,
+le gardien des vaches dormant d'un profond sommeil dans un coin de
+l'étable, je réveillai sans faire de bruit tous mes gens; nous sortîmes
+à pas de loup, je montai sur ma rossinante, et nous décampâmes en toute
+hâte. Avant le lever du soleil, nous avions dépassé les limites du
+district où cette aventure malencontreuse nous était survenue, et nous
+étions par conséquent hors de danger.»
+
+Il faut avouer que voilà bien du bruit pour une bien petite et bien
+sale cause; mais la superstition raisonne-t-elle, surtout quand
+l'intérêt y ajoute un certain véhicule; car là, il était question
+non-seulement de punir sévèrement l'horrible attentat du domestique,
+mais de faire payer une amende au maître!
+
+
+
+
+DIXIÈME OBJET.
+
+
+LE CHANT DU ROSSIGNOL; TEXTE PUR, ÉCRIT SOUS SA DICTÉE ET TRADUIT EN
+FRANÇAIS;
+
+PRÉCÉDÉ DE SON ÉLOGE ET SUIVI D'UN MOT SUR LE LANGAGE DES ANIMAUX, etc.
+
+
+De tous les écrivains anciens et modernes qui ont parlé du rossignol,
+de ce musicien par excellence dont les chants retentissent au loin avec
+tant d'éclat sur la lisière de nos bois et dans nos bocages, aucun ne
+l'a fait d'une manière plus vraie, mieux sentie et plus agréable que
+l'historien de la nature, notre célèbre Buffon.
+
+«On pourrait, dit-il, citer quelques autres oiseaux chanteurs dont la
+voix le dispute à certains égards à celle du rossignol; les alouettes,
+le serin, le pinson, les fauvettes, la linotte, le chardonneret, le
+merle, se font écouter avec plaisir lorsque le rossignol se tait: les
+uns ont d'aussi beaux sons, les autres ont le timbre aussi pur et plus
+doux, d'autres ont des tours de gosier aussi flatteurs; mais il n'en
+est pas un seul que le rossignol n'efface par la réunion complète
+de ces talents divers et par la prodigieuse variété de son ramage;
+en sorte que la chanson de chacun de ces oiseaux, prise dans toute
+son étendue, n'est qu'un couplet de celle du rossignol; le rossignol
+charme toujours et ne se répète jamais, du moins jamais servilement;
+s'il redit quelque passage, ce passage est animé d'un accent nouveau,
+embelli par de nouveaux agréments; il réussit dans tous les genres;
+il rend toutes les expressions; il saisit tous les caractères, et de
+plus il sait en augmenter l'effet par les contrastes. Ce coryphée du
+printemps se prépare-t-il à chanter l'hymne de la nature, il commence
+par un prélude timide, par des sons faibles, presqu'indécis, comme s'il
+voulait essayer son instrument et intéresser ceux qui l'écoutent; mais
+ensuite prenant de l'assurance, il s'anime par degré, il s'échauffe,
+et bientôt il déploie dans leur plénitude toutes les ressources de
+son incomparable organe: coups de gosier éclatants, batteries vives
+et légères, fusées de chant où la netteté est égale à la volubilité;
+murmure intérieur et sourd qui n'est point appréciable à l'oreille,
+mais très-propre à augmenter l'éclat des tons appréciables; roulades
+précipitées, brillantes et rapides, articulées avec force et même avec
+une dureté de bon goût; accents plaintifs cadencés avec mollesse; sons
+filés avec art, mais enflés avec ame; sons enchanteurs et pénétrants;
+vrais soupirs d'amour et de volupté qui semblent sortir du cœur et
+font palpiter tous les cœurs, qui causent à tout ce qui est sensible
+une émotion si douce, une langueur si touchante: c'est dans ces tons
+passionnés que l'on reconnaît le langage du sentiment qu'un époux
+heureux adresse à une compagne chérie, et qu'elle seule peut lui
+inspirer, tandis que dans d'autres phrases plus étonnantes peut-être,
+mais moins expressives, on reconnaît le simple projet de l'amuser et
+de lui plaire, ou bien de disputer devant elle le prix du chant à des
+rivaux jaloux de sa gloire et de son bonheur. Ces différentes phrases
+sont entremêlées de silences, de ces silences qui, dans tout genre de
+mélodies, concourent si puissamment aux grands effets, etc.»
+
+Tel est le tableau de main de maître, où les talents du rossignol
+sont rendus d'après nature. Opposons-lui l'absurde caricature de L. S.
+Mercier sur le même sujet. Cet écrivain, sans cesse occupé à s'attaquer
+aux hautes puissances scientifiques et littéraires[161] et à rabaisser
+les sommités en tout genre, a jugé à propos de comprendre dans la
+proscription celui de tous les oiseaux qui tient le sceptre du chant:
+
+[Note 161: Il se vantait d'avoir détrôné le _dictateur_
+Newton, d'avoir destitué les _satellites_ de Galilée, enfin
+d'avoir conçu l'idée de cette grande révolution du globe, révolution
+où la création est rétablie sur l'ancien pied, avec ce changement
+important que la terre n'est ronde que d'une certaine façon,
+c'est-à-dire comme un beau pain de parmésan, et que le soleil tourne
+autour de ce plateau comme un cheval au manège.
+
+Quant aux puissances littéraires, il rejetait Bossuet dont
+_l'Histoire universelle_, disait-il, n'est qu'_un pauvre
+squelette chronologique sans vie et sans couleur_. Boileau était son
+antipathie; il l'appelait le _versificateur_, mot dont il avait
+cru faire l'injure la plus forte contre un poète. Il pardonnait à peine
+à Corneille et à Racine qu'il appelait _d'illustres pestiférés_.
+Molière avait trouvé grâce près de lui, malgré qu'il eût fait des
+pièces en vers. «Molière se moque des règles, disait-il, et il citait
+avec plaisir ce vers défectueux:
+
+ Mais elle bat ses gens et ne les pa_ie_ point!
+
+»Molière! Molière! s'écriait-il, c'est bien un autre _oiseau_ que
+votre Racine!
+
+»Sébastien Mercier avait cinq choses qu'il haïssait cordialement,
+savoir: les vers, Condillac, les peintres, le rossignol et le duc de
+Rovigo (Savary).» EXTRAIT des _Mémoires de Fleuri_, tom.
+III, p. 223-225.]
+
+«Le rossignol, dit-il, est un animal détestable, un musicien féroce,
+un mauvais faiseur de fausses notes, qui, n'allant que par écarts, ne
+parcourt la gamme que pour y faire des sauts périlleux. Ne semble-t-il
+pas entendre un facteur de serinettes qui essaie ses tuyaux à tort et
+à travers, soufflant au hasard et rompant la mesure à tout propos?
+Ecoutez-le, le saltimbanque, il joue des gobelets avec sa voix; c'est
+le versificateur des oiseaux.»
+
+Ensuite l'auteur, conséquent dans ses principes, élève la fauvette aux
+dépens du rossignol.
+
+»Pour la fauvette, dit-il, c'est autre chose. Pourquoi ne l'estime-t-on
+pas, cette pauvre petite fauvette? Pourquoi n'en parle-t-on pas dans le
+monde? Parce qu'elle est modeste: elle chante pourtant à ravir; jamais
+elle n'est à côté du ton; elle chante de l'ame; c'est du pathétique, du
+doux, de l'accentué; elle ne prend rien dans sa tête, toute sa mélodie
+est dans son cœur; c'est la mère qui berce son enfant; c'est l'amante
+répétant la chanson du bien-aimé.» Ce tableau est très-joli, mais il
+n'a été tracé qu'en haine du rossignol.
+
+Revenons à celui-ci: l'anglais Daines Barrington (m. le 14 mars 1800)
+dit, dans ses _Expériences sur le chant des oiseaux_, etc., que
+le rossignol efface tous les autres oiseaux par ses sons moëlleux et
+flûtés et par la durée non interrompue de son ramage qu'il soutient
+quelquefois pendant vingt secondes. Le même observateur a compté dans
+ce ramage seize reprises différentes, bien déterminées par leurs
+premières et dernières notes, et dont l'oiseau sait varier avec goût
+les notes intermédiaires; enfin il s'est assuré que la sphère que
+remplit la voix du rossignol n'a pas moins d'un mille (tiers de lieue)
+de diamètre, surtout lorsque l'air est calme; ce qui égale au moins la
+portée de la voix humaine.
+
+Quant au savant M. Dupont de Nemours, (m. le 6 août 1817), qui s'est
+aussi occupé du langage des animaux et surtout des oiseaux, il prétend
+que le rossignol a trois chansons: celle de l'amour suppliant,
+d'abord langoureuse, puis mêlée d'accents d'impatience très-vive, qui
+se termine par des sons filés, respectueux, qui vont au cœur. Dans
+cette chanson la femelle fait sa partie en interrompant le couplet
+par des sons très-doux, auxquels succède un oui timide et plein
+d'expression. Elle fuit alors, mais.... Les deux amants voltigent de
+branche en branche; le mâle chante avec éclat très-peu de paroles
+rapides, coupées, suspendues par des poursuites qu'on prendrait
+pour de la colère; aimable colère!.... C'est sa seconde chanson, à
+laquelle la femelle répond par des mots plus courts encore: _ami, mon
+ami_.--Enfin on travaille au nid: c'est une affaire trop grande, on
+ne chante plus. Le dialogue continue, mais il n'est que parlé, et on y
+distingue à peine le sexe des interlocuteurs. C'est après la ponte que,
+perché sur une jeune branche voisine de celle qui porte sa famille, un
+peu au-dessus d'elle, battant la mesure par le petit mouvement qu'il
+imprime au rameau, et quelquefois par un léger mouvement des ailes, il
+distrait sa compagne des soins pénibles de l'incubation par les charmes
+d'une harmonie indicible. Nous retrouverons encore plus bas M. Dupont
+de Nemours; mais il est temps d'arriver à l'objet principal de cet
+article, c'est-à-dire au chant proprement dit du Rossignol, dont on a
+essayé de rendre et d'exprimer les sons sur le papier.
+
+Le premier auteur qui ait fait cet essai singulier, du moins le premier
+que nous ayons découvert, est un nommé Marco Bettini[162], savant
+jésuite Italien, (m. à Bologne le 7 nov. 1657). Voici un échantillon du
+chant du rossignol, qu'il a inséré dans une de ses pièces intitulée
+_Ruben, hilarotragedia satiropastorale_:
+
+[Note 162: Le prénom de cet auteur est bien Marco (_Marcus_)
+et non pas Mourio, comme il est dit dans le _Dictionnaire
+historique_ en 20 vol. in-8º, et Mario, comme on le voit dans la
+_Biographie universelle_.]
+
+ Tiùu, tiùu, tiùu, tiùu, tiùu,[163]
+ Zpè tiù zqua:
+ Quorrror pipì
+ Tìo, tìo, tìo, tìo, tix.
+ Qutìo, qutìo, qutìo, qutìo;
+ Zquo, zquò, zquò, zquò,
+ Zi zi zi zi zi zi zi zi,
+ Quorròr tiù zquà pipiquì.
+
+[Note 163: Il faut se rappeler que cela est écrit en italien,
+et que l'u non accentué se prononce ou; ainsi _tiùu_ doit se
+prononcer _tiuou_.]
+
+Nous n'avons pas sous les yeux la pièce de Bettini, qui a été imprimée
+à Parme en 1614, _in-4º_; nous puisons ce passage dans un vieux
+recueil italien, plein de variétés en tout genre, et qui a pour
+titre: _Il Cannochiale Aristotelico, o sia, Idéa dell'arguta et
+ingeniosa elocutione, che serve à tutta l'arte oratoria, lapidaria,
+et simbolica_, etc. _dal conte D. Emanuele Tesauro cavalier
+gran croce de' Santi Mauritio et Lazaro; quarta impressione_. In
+Roma, 1664, _in-8º_ de 870 p. sans la table. V. pp. 200-201.
+Le comte Emmanuel Tesauro est mort en 1677; il était si content de
+cette imitation du chant du rossignol qu'il dit: «... Incerto, non il
+rusignuolo sia divenuto poeta, ò il poeta un rusignuolo.»
+
+
+Le second auteur qui nous a révélé un petit mot sur le chant imité
+du rossignol, est le vieux fureteur Etienne Pasquier, (m. le 31 août
+1615), qui, dans ses _Recherches sur la France_, édition de 1665,
+in-fol., s'exprime ainsi, p. 625:
+
+«Moy-mesme me suis voulu quelquefois jouer sur le chant du rossignol
+en faveur d'une damoiselle qui portait le surnom de Du Bois:
+
+ Dessus un tapis de fleurs,
+ Mon cœur arrousé de pleurs
+ Se blottissoit à l'ombrage,
+ Quand j'entends dedans ce bois
+ D'un petit oiseau la voix
+ Qui desgoisoit son ramage.
+ Il me caresse tantost
+ D'un _tu tu_, puis aussitost
+ Un _tot tot_ il me besgaye:
+ Ainsi d'amour malmené,
+ Le rossignol obstiné
+ Dedans son tourment s'esgaye.
+ Ha, dis-je lors à part moy,
+ Voilà vrayement l'émoy
+ De l'amour qui me domine;
+ Par quoy je veux comme luy
+ Gringuenoter mon ennuy,
+ Pour consoler ma ruine.
+ Je te requiers un seul don,
+ _Tu', tu', tu'_ moy, Cupidon,
+ _Tost, tost, tost_, que je m'en aille.
+ Il vaut mieux viste mourir,
+ Que dans un bois me nourrir
+ Qui jour et nuict me travaille.
+
+On voit par ces tristes vers que l'amoureux Pasquier n'a pas si bien
+écouté aux portes du rossignol que le jésuite Bettini; et nous allons
+voir que ces deux messieurs ne sont rien ou presque rien en comparaison
+du troisième auteur dont il nous reste à parler.
+
+C'est le docteur Jean-Mathieu Bechstein, célèbre naturaliste et
+grand chasseur, (n. en 1757 et m. en 1811). Il a laissé vingt-cinq
+ouvrages, tous relatifs à l'histoire naturelle, aux diverses espèces
+de chasses et à l'administration des forêts. Il s'était surtout livré
+à l'ornithologie, et avait fait une étude particulière des mœurs et
+du langage des oiseaux. On pense bien que le rossignol ne devait pas
+y être oublié; croirait-on que l'auteur a eu le talent et la patience
+de noter et d'écrire sous la dictée de l'oiseau même une suite de
+ces brillantes et éclatantes roulades qui ont valu à ce chantre des
+forêts le titre de chef d'orchestre dans tous les concerts de la
+gente emplumée. C'est ce qui a fait dire à M. Ch. Nodier, dans son
+excellente édition de la _Philomela_, poème attribué à Albus
+Ovidius Juventinus, _Lutetiæ Parisiorum_, 1829; _in-8º_, p.
+22: «Rien n'égale, dans la langue factice de l'imitation, le tour de
+force extraordinaire du savant ornithologiste allemand Bechstein, qui
+est parvenu à exprimer assez heureusement avec les signes usuels de
+notre langue parlée, toutes les modulations de la voix du rossignol.
+Ce singulier _specimen_ de l'onomatopée est trop curieux pour ne
+pas trouver ici sa place.» Nous allons donc le donner tant d'après
+le texte copié par M. Nodier, que d'après une magnifique édition du
+morceau seul, imprimée sous ce titre: LE CHANT DU ROSSIGNOL,
+Mons, chez Jevenois, belle page _in-fol._, dont nous devons un
+exemplaire à l'amitié de M. Châlon.
+
+Figurez-vous donc le gentil animal, perché sur sa branche, levant
+la tête, ouvrant le bec et dégoisant ainsi la kirielle de ses sons
+ravissants:
+
+ Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou,
+ Shpe tiou tokoua,
+ Tio, tio, tio, tio,
+ Kououtio, kououtiou, kououtiou, kououtiou:
+ Tskouo, tskouo, tskouo, tskouo,
+ Tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii.
+ Kouorror, tiou. Tskoua pipitskouisi.
+ Tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso,
+ tsirrhading!
+ Tsi si si tosi si si si si si si si,
+ Tsorre tsorre tsorre tsorrehi;
+ Tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsi.
+ Dlo dlo dlo dla dlo dlo dlo dlo dlo:
+ Kouioo trrrrrrrritzt.
+ Lu lu lu ly ly ly lî lî lî lî,
+ Kouio didl li loulyli.
+ Ha guour guour koui kouio!
+ Kouio kououi kououi kououi koui koui koui koui, ghi ghi ghi;
+ Gholl gholl gholl gholl ghia hududoi.
+ Koui koui horr ha dia dia dillhi!
+ Hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets
+ hets hets hets.
+ Touarrho hostehoi;
+ Kouia kouia kouia kouia kouia kouia kouia kouiati;
+ Koui koui koui io io io io io io io koui
+ Lu lyle lolo didi io kouia.
+ Higuai guai guay guai guai guai guai guai kouior tsio tsiopi.
+
+Voilà le texte pur de la langue des rossignols; on ne sera peut-être
+pas fâché d'en voir la traduction française, telle que nous l'a donnée
+un homme de beaucoup d'esprit, dont nous avons déjà parlé dans cet
+article. Feu M. Dupont de Nemours, membre de l'Institut, a ainsi rendu
+ce morceau ou partie de ce morceau, dans notre idiome:
+
+ Dors, dors, dors, dors, ma douce amie
+ Amie, amie,
+ Si belle et si chérie:
+ Dors en aimant,
+ Dors en couvant,
+ Ma belle amie,
+ Nos jolis enfants,
+ Nos jolis, jolis, jolis, jolis, jolis,
+ Si jolis, si jolis, si jolis
+ Petits enfants.
+
+ (_Un silence._)
+
+ Mon amie,
+ Ma belle amie,
+ A l'amour,
+ A l'amour ils doivent la vie;
+ A tes soins ils devront le jour.
+ Dors, dors, dors, dors, ma douce amie,
+ Auprès de toi veille l'amour,
+ L'amour,
+ Auprès de toi veille l'amour.
+
+Nous voulons bien croire que cette traduction est littérale et rendue
+dans le rythme en usage chez messieurs les rossignols; cependant nous
+n'en garantirons l'exactitude qu'après avoir retrouvé la prosodie
+rossignolienne, et le dictionnaire rossignolien-français, que le bon M.
+Dupont de Nemours avait sans doute consultés.
+
+Cet estimable écrivain ne s'est pas exclusivement occupé du chant
+du rossignol, il a encore cherché à comprendre et à traduire la
+langue d'autres oiseaux et même de quelques autres animaux. Quoique
+ses opinions soient très-hasardées, elles peuvent cependant fixer
+l'attention sur une foule de faits curieux; car il est certain que les
+animaux vivant en société ou en famille doivent avoir quelques moyens
+de s'entendre et de se communiquer leurs idées[164].
+
+[Note 164: M. Dupont ne serait pas le premier qui aurait eu une
+telle opinion sur la sociabilité des animaux. On prétend que Platon et
+Flavius Josephe ont cru au langage et à la raison des bêtes. St. Basile
+lui-même, ajoute-t-on, dit dans son homélie du Paradis terrestre, dont
+il fait une belle description, qu'il était peuplé de bêtes _qui
+s'entendaient entre elles et qui parlaient sensément_; assertion que
+je n'ai pas le temps de vérifier, mais dont je doute fort. Il existe
+dans les Philippines, un oiseau nommé _birahi koumbang_ (l'amant
+des fleurs), espèce de rossignol qui, selon les indigènes, a, ainsi que
+l'homme, un langage et un chant. _Voy._ _l'Océanie_ de M. de
+Rienzi, qui nous a fourni quelques détails sur le système de M. Dupont
+de Nemours, t. Ier, p. 291.]
+
+C'est une erreur, selon cet observateur, de croire que les oiseaux
+répètent toujours le même son; il assure que le croassement des
+corbeaux ne comprend pas moins de vingt-cinq mots différents que voici:
+
+Cra, cre, cro, cron, cronon.
+Grass, gress, gross, gronss, grononess.
+Crae, crea, crae, crona, groness.
+Crao, creo, croe, crone, gronass.
+Craon, creo, croo, crono, gronoss.
+
+ «Si nous pensons, continue l'auteur, qu'avec nos dix chiffres
+ arabes, qui sont dix lettres, dix mots, en les combinant deux
+ à deux, trois à trois, quatre à quatre, on forme les chiffres
+ diplomatiques de 100, de 1,000, de 10,000 caractères, et que si on
+ les combinait de cinq à cinq, on en ferait un chiffre de 100,000
+ caractères, ou de plus de mots que n'en a aucune langue connue,
+ on aura moins de peine à comprendre que les corbeaux puissent se
+ communiquer leurs idées. Leurs vingt-cinq mots suffisent bien pour
+ exprimer: _là_, _ici_, _droite_, _gauche_,
+ _en avant_, _halte_, _pâturez_, _garde à vous_,
+ _l'homme armé_, _froid_, _chaud_, _partir_,
+ _je t'aime_, _moi de même_, _un nid_, et une dixaine
+ d'autres avis qu'ils ont à se donner selon leurs besoins.»
+
+Passant des oiseaux aux quadrupèdes, l'auteur dit:
+
+«Le chien n'emploie que des voyelles, et quelquefois, mais seulement
+dans la colère, les deux consonnes g et z.» (Nous ferons cependant
+observer à l'auteur que les mots _aboyer_ et _japper_, qui
+ne sont que des onomatopées, sembleraient annoncer que le b et le p ne
+sont pas tout-à-fait étrangers à l'alphabet des chiens.)
+
+«Le chat emploie les mêmes voyelles que le chien, et de plus six
+consonnes, m, n, g, r, v, f.
+
+»Les araignées emploient deux voyelles et deux consonnes, puisqu'elles
+prononcent les mots _tak_ et _tok_.»
+
+Revenant aux oiseaux, M. Dupont prétend que chez eux, l'énergique
+accentuation du discours tient à la surabondance de l'amour. «Les
+oiseaux, dit-il, ne peuvent trouver cette force énorme dans leurs
+muscles si frêles, que par un excès de vie dont les éléments donnent à
+leur amour une extrême ardeur. En pareil cas, il ne suffit pas d'aimer,
+il faut ajouter à la pensée même par les intonations et le rythme.
+C'est ce qui fait nos poètes et ce qui rend nos oiseaux musiciens.
+
+»Le coq parle la langue de ses poules, mais de plus il chante sa
+vaillance et sa gloire. Le chardonneret, la linotte, la fauvette
+chantent leurs amours.
+
+»Le pinson chante son amour et son amour propre; le serin, son amour et
+son talent réel. Le mâle de l'alouette chante un hymne sur les beautés
+de la nature, et déploie toute sa vigueur lorsqu'il fend les airs et
+s'élève aux yeux de la femelle qui l'admire.»
+
+ * * * * *
+
+On nous permettra ici un petit épisode sur trois illustres poètes du
+XVIe siècle qui se sont évertués à qui imiterait le mieux
+dans ses vers le chant de l'alouette, qui, comme celui du rossignol,
+n'est pas facile à rendre; ces trois grands poètes sont Ronsard, Du
+Bartas et Gamon. Voici comment chacun de ces messieurs, s'élançant
+du haut du Parnasse et planant dans les airs, a gazouillé sa petite
+affaire; d'abord Ronsard:
+
+ Elle guindée du zéphire,
+ Sublime en l'air vire et revire,
+ Et y décligne un joli cri,
+ Qui rit, guérit et tire l'ire
+ Des esprits mieux que je n'écri (_sic_).
+
+Vient ensuite Du Bartas, dont le texte véritable est celui-ci:
+
+ La gentille alouette, avec son tire-lire,
+ Tire l'ire à l'iré et tire-lirant tire
+ Vers la voûte du ciel, puis son vol vers ce lieu
+ Vire et désire dire à Dieu Dieu, à Dieu Dieu.
+
+Enfin Gamon, critique de Du Bartas, croit l'emporter sur lui en
+s'exprimant ainsi:
+
+ L'alouette en chantant veut au zéphire rire,
+ Lui crie vie vie et vient redire à l'ire:
+ O ire! fuy, fuy, fuy, quitte, quitte ce lieu,
+ Et vite, vite, vite adieu, adieu, adieu.
+
+Auquel de ces trois gazouilleurs donnerons-nous le prix? L'illustre
+Ronsard paraît tout au plus digne d'un accessit. Revenons à M. Dupont.
+
+«L'hirondelle, dit-il, qui est toute tendresse, tout affection, chante
+rarement seule, mais en duo, en trio, en quatuor, en sextuor, en autant
+de parties qu'il y a de membres dans la famille; sa gamme n'a que peu
+d'étendue, et pourtant ce petit concert est plein de charmes.» Nous
+ne dirons rien du rossignol, parce que nous avons précédemment exposé
+l'opinion de M. Dupont sur le chant de ce coryphée des bois.
+
+
+DE QUELQUES TRADUCTIONS SINGULIÈRES.
+
+Nous ne voulons pas quitter le poème de la _Philomela_, dont M.
+Ch. Nodier a donné un si bon commentaire, et dont nous avons parlé plus
+haut, sans dire un mot de l'unique traduction française qui existe
+de ce poème. L'entreprise était ardue, quoique la pièce n'ait que 70
+vers; aussi nous ne connaissons que l'intrépide abbé de Marolles qui
+n'ait pas reculé devant une telle difficulté. Il a tant traduit, tant
+traduit, le pauvre cher homme, que ce travail ne lui a rien coûté.
+Sa traduction, en prose mêlée de vers, est dans son _Recueil de
+diverses pièces d'Ovide et d'autres poètes anciens_, Paris, 1661,
+_in-8º_, p. 29 et suiv.; M. Nodier l'a fait réimprimer à la suite
+de son commentaire. Nous ne pouvons nous dispenser de citer un passage
+de cette singulière traduction; c'est celui où l'auteur latin donne les
+noms par lesquels il exprime le chant ou cri de différents oiseaux,
+dans les six vers suivants:
+
+ _Cucurrire solet gallus, gallina gracillat,
+ Pupillat pavo, trissat hirundo vaga.
+ Dum clangunt aquilæ, vultur pulpare probatur;
+ Et crocitat corvus, graculus at frigulat.
+ Gloctorat immenso de turre ciconia rostro;
+ Pessimus at passer tristia flendo pipit._ Etc.
+
+Voici la traduction de notre bon abbé:
+
+ Le coq a jour et nuit son haut coqueliquais;
+ Cocodaste a la poule et le paon poupe gais;
+ L'hirondelle trinsotte, et de l'aigre trompette
+ L'aigle imite le son, quand le vaultour pulpette.
+ Le noir corbeau croasse; et le geai gris et vert
+ Frigulote au printemps, en automne, en hiver.
+ Le passereau pipie en pleurant sa couvée.
+ Du sommet d'une tour la cigogne élevée
+ Pousse d'un bec fort long sa glottorante voix. Etc.
+
+Dans sa prose digne de sa poésie, le docte abbé nous apprend que la
+mésange _tintine_, que la grive _gringotte_; que l'étourneau
+_pisote_; la perdrix _caquate_; l'oie _gratonne_, la
+grue _gruine_; l'épervier et l'autour _piaillent_; le milan
+_lippe_; la pie _jase_; le butor _bouffe_; le tigre
+_rougnonne_; le léopard _miaule_; l'ours _grommelle_; le
+sanglier _roume_; l'éléphant _barronne_; le cerf _zée_;
+l'âne sauvage _brame_; le grillet _grillotte_; la souris
+_chicotte_; etc., etc. On voit que ces dénominations sont, en
+grande partie, imitées textuellement de ce latin des deuxième ou
+troisième siècles, temps où l'on croit qu'Ovidius Juventinus a vécu;
+mais elles ne subsistent plus[165], ou, pour mieux dire, elles n'ont
+existé que dans l'œuvre du bon abbé dont le talent ne pouvait leur
+donner longue vie.
+
+[Note 165: On rend maintenant le cri des animaux par les
+expressions suivantes, qui sont de véritables onomatopées: les
+ânes _braient_; les bœufs _beuglent_; les brebis
+_bêlent_; les cerfs _brament_; les chats _miaulent_;
+les chevaux _hennissent_; les chiens _aboient_; les
+cigales _sonnent_; les coqs _chantent_; les corbeaux
+_croassent_; les dindons _glouglottent_; les grenouilles
+_coassent_; les lions _rugissent_; les loups _hurlent_;
+les moineaux _glapissent_; les mouches _bourdonnent_;
+les pigeons _roucoulent_; les poules _gloussent_; les
+pourceaux _grognent_; les serpents _sifflent_; les taureaux
+_mugissent_; etc., etc.]
+
+
+Citons encore un ou deux fragments de quelques autres traductions
+de cet infatigable _pervertisseur_ du latin en français; leur
+naïve simplicité pourra amuser le lecteur. Dans ses immenses travaux
+de ce genre, il n'a pas dédaigné les différentes petites pièces
+attribuées à Virgile, telles que le _culex_, la _ciris_, le
+_moretum_, le _copa_, la _mort de Mécène_, etc. Il les
+a toutes traduites, et toutes ces traductions sont dignes de lui, mais
+il s'est surpassé dans la _ciris_. Après le discours que Charmé,
+nourrice de Scylla, fille de Nisus, tient à cette bonne princesse,
+qui se leva pendant la nuit pour aller couper le cheveu fatal d'où
+dépendait la vie de son père, le poète dit:
+
+ _Hæc loquitur, mollique ut se velavit amictu,
+ Frigidulam injecta circumdat veste puellam;
+ Quæ prius ut tenui steterat succincta corona;
+ Dulcia deinde genis rorantibus oscula figens,
+ Persequitur miseræ caussas exquirere tales......_
+
+Ce passage est ainsi rendu par le digne abbé:
+
+ Elle tint un discours, et vêtit un manteau
+ De fine laine épais, taillé par le ciseau.
+ Dès qu'elle eut mis aussi sur l'épaule faiblette
+ De la jeune princesse une veste mollette,
+ (Elle n'avait pour lors qu'un simple cotillon),
+ Elle voulut lui rendre un peu de vermillon,
+ La baisant à la joue où découlaient ses larmes,
+ Qui l'avaient fort changée en ternissant ses charmes.
+ Elle lui demanda d'où venait son ennui......
+
+Pouvait-on lutter d'une manière plus heureuse avec l'original? Oui, si
+nous en jugeons par la version des épigrammes de Martial, due au même
+auteur; nous citerons seulement la 159e du livre des Apophorètes ou
+les présents; le poète latin a dit:
+
+
+AMICTORIUM.
+
+ _Mammosam metuo: teneræ me trade puellæ,
+ Ut possint niveo pectore lina frui._
+
+Le poète français a dit:
+
+
+UNE CHEMISE DE FIN LIN.
+
+ Je crains les mamelues,
+ Ces grosses faffelues,
+ De qui tout est grossier;
+ Qu'on me donne une fille et jeune et délicate,
+ Afin que de mon lin le fil souple à plier
+ Puisse entourer son sein où la blancheur éclate.
+
+Dans la 42me épigramme du 1er livre, sur la mort de Porcie, la
+traduction de ce vers,
+
+ _Dixit et ardentes avido bibit ore favillas._
+
+est encore bonne à citer:
+
+ Elle tint ce discours et mit entre ses dents
+ Pour se faire mourir force charbons ardents.
+
+C'est à peu près ainsi que l'abbé de Marolles a traduit les quinze
+livres des épigrammes de Martial; aussi Ménage a bien eu raison de
+mettre sur son exemplaire de cette traduction: _Epigrammes contre
+Martial_. Au reste toutes les versions de ce vrai _traditore_
+des classiques latins, sont de même force.
+
+Il a aussi existé des traductions d'auteurs en prose, qui peuvent
+rivaliser de bizarrerie et de ridicule avec celles des poètes. Par
+exemple, un sieur Thomas Guyot, dit le Bachelier, a publié à Paris, en
+1666, une version _des plus belles lettres de Cicéron à ses amis_,
+et voici comment il rend dans notre langue la seconde lettre du livre
+IV _ad familiares_, adressée à Servius Sulpicius;
+bornons-nous à quelques passages du commencement, et citons d'abord le
+latin:
+
+ _A. D. III. Kal. Maias quum essem in Cumano, accepi tuas
+ litteras.... Postquam eas legi, Postumia tua me convenit et Servius
+ noster. His placuit, ut tu in Cumanum venires; quod etiam mecum ut ad
+ te scriberem, egerunt......._
+
+Traduction de M. Guyot:
+
+«Monsieur,
+
+ »J'ai reçu votre lettre le vingt-neuvième d'avril, lorsque j'étais
+ au Cumin.... Après l'avoir lue, madame votre femme m'ayant fait
+ l'honneur de me venir voir avec monsieur votre fils, ils ont jugé à
+ propos que vous prissiez la peine de venir ici, et m'ont obligé de
+ vous en écrire.......»
+
+On avouera que, grâce à son traducteur, monsieur Cicéron, habillé
+à la française, s'exprime ici avec toute la politesse que comporte
+notre style épistolaire actuel. Le bon M. Guyot n'est pas moins
+galant avec d'autres personnages contemporains de l'orateur
+romain; il se garde bien de les appeler simplement par leurs noms
+en _us_. Ainsi TREBATIUS est sous sa plume, monsieur
+de Trébace; POMPONIUS, monsieur de Pompone; etc. Il est
+vrai que c'était assez la coutume au XVIIe siècle de tout
+mettre à la française dans la république romaine. Le traducteur
+Perrot d'Ablancourt fait un colonel de tout tribun militaire; Patru
+appelle le _Forum_, le Palais. En s'adressant aux juges grecs ou
+romains, on aurait cru manquer à la civilité si on ne leur eût pas
+dit _Messieurs_. Et cela se retrouve encore dans des traductions
+imprimées au XVIIIe et même au XIXe siècle. Nous y
+avons vu avec édification que J. César, dans ses Commentaires traduits,
+nous parle du diocèse de Langres, de celui de Trèves, etc.
+
+Ajoutons que notre théâtre français jusqu'aux trois quarts du
+XVIIIe siècle, a été, quant au costume, au niveau des
+traductions dont nous venons de parler. Les Horace, les Brutus, les
+Auguste, les Cinna paraissaient sur la scène en grande perruque à
+trente-six marteaux, justaucorps de velours, veste brodée, culotte
+de soie et beaux bas blancs roulés sur le genou, avec boucles de
+pierreries à la jarretière et à l'escarpin de peau de chèvre.
+
+
+
+
+ONZIÈME OBJET.
+
+VARIÉTÉS BIBLIOGRAPHIQUES.
+
+
+I.
+
+PLAN D'UN PETIT CABINET D'AMATEUR, COMPOSÉ DE DIX OUVRAGES ET DE DIX
+TABLEAUX SEULEMENT, DONT LE PRIX COUTANT N'EXCÈDE GUÈRE LA MODIQUE
+SOMME DE DEUX MILLIONS.
+
+Nous aimons les livres, nous aimons les tableaux, mais les
+bibliothèques volumineuses nous font peur, et les longues galeries nous
+éblouissent; c'est pourquoi, voulant nous composer un petit cabinet
+selon nos goûts, c'est-à-dire plus remarquable par le mérite et la
+valeur des objets que par la quantité, nous nous bornons à dix ouvrages
+et à dix tableaux que nous sommes dans l'intention d'acquérir à deux
+conditions faciles à remplir: la première est d'avoir en bourse environ
+deux millions de superflu, destinés à nos menus plaisirs; la seconde
+est d'obtenir le consentement des propriétaires actuels de ces objets,
+bien persuadé que ces messieurs se feront un vrai plaisir de nous les
+céder à l'amiable, au prix coûtant.
+
+Voici donc la liste des dix ouvrages et des dix tableaux sur lesquels
+notre choix s'est fixé; nous y ajoutons les prix auxquels ils ont été
+adjugés dans les ventes les plus remarquables de ces derniers temps,
+parce que nous ne voulons pas les payer au-delà du prix d'adjudication
+qui, tout modéré qu'il est, nous paraît cependant fort honnête.
+Commençons par les livres, les tableaux viendront ensuite.
+
+
+CATALOGUE DES DIX OUVRAGES.
+
+I. Titi Livii patavini historiarum romanarum decades III, ex
+recognitione Joannis Andreæ, episcopi aleriensis. _Romæ, Conradus
+Suueynheym et Arnoldus Pannartz_, (sans date, mais vers 1469),
+_gr. in-fol. de 411 feuillets_.
+
+ Un exemplaire de cette édition, imprimé sur VÉLIN, a été
+ acquis à Londres, en 1813, par sir Mark Mastreman Sykes, à la vente
+ du libraire James Edwards, pour la somme de 903 Liv. st. (monnaie de
+ France) 21,672 fr.
+
+II. Voyage pittoresque et historique de l'Espagne, par M. Alexandre
+de Laborde et une société de gens de lettres et d'artistes de Madrid.
+_Paris_ (Giard), _de l'imprimerie de P. Didot l'aîné_,
+1807-1820, _4 vol. in-fol. max. avec pl._
+
+ Un exemplaire de ce magnifique ouvrage, imprimé sur VÉLIN,
+ avec les dessins originaux, au nombre de 274, a été offert aux
+ amateurs au prix de 22,500 fr.
+
+II. The Recuyell of the historyes of Troye, composed by venerable
+persone Raoul le Fevre preest and chapelayn unto the gloryous prynce in
+his tyme Phelip of Bourgoyne, of Braband, etc.; translated of frensshe
+in to englisshe by Willyam Caxton, mercer of the cyte of London, at
+the commandement of the vertuose pryncesse lady Margarete by the grace
+of God Duchesse of Bourgoyne, of Lotryk, of Braband, etc.; fynissed
+in the holy cite of Colen the XIX day of septembre the yere
+1471, etc. (commencé, dit-on, à Bruges), _terminé à Cologne le 19e
+jour de septembre, l'an 1471_, etc. (_par le traducteur Guillaume
+Caxton_). _In-fol._ de 778 pag.
+
+ L'exemplaire de cette traduction des _Histoires de Troyes_,
+ en vieil anglais, que possédait le duc de Roxburghe dans son riche
+ cabinet à Londres, a été porté, lors de la vente de ses livres, en
+ 1812, à la somme de 1,060 liv. 10 schel. sterl.; (monnaie de France)
+ 26,512 fr. 50 c.
+
+IV. Missel du duc de Bedfort, _manuscrit in-4º avec peintures et
+miniatures_.
+
+ Ce superbe manuscrit, exécuté par l'ordre du duc de Bedfort lorsqu'il
+ était en France[166], a été adjugé à sir John Tobie, dans une vente
+ à Londres, le 21 juin 1833, pour la somme de 1,100 liv. sterl.;
+ monnaie de France 27,500 fr.
+
+[Note 166: Ce volume a dix à onze pouces de hauteur sur sept de
+largeur; il est orné de 59 peintures d'un travail achevé, qui sont
+à peu près de la dimension des pages. Il y a en outre un très-grand
+nombre de charmantes miniatures d'environ un pouce et demi de diamètre
+avec des bordures de feuillages et autres décorations. On assure que
+ces chefs-d'œuvre sont dus au pinceau d'un artiste français. Le duc de
+Bedfort a fait exécuter ce beau volume avec le plus grand luxe pour en
+faire présent à son roi, le jeune Henri VI.
+
+Voici quel a été le sort de cet ouvrage admirable: de l'oratoire de
+Henri VI, il a passé, dit-on, à lady Worsley, arrière-petite-fille
+de W. Seymour, second duc de Sommerset. Ensuite il à été possédé
+par Edward Harley, comte d'Oxford; puis par sa fille, la duchesse
+de Portland. M. Edward l'a acheté, en 1786, moyennant 213 liv. st.
+5 schel. (5,331 fr. 25 c.). Il a été adjugé en 1815, au duc de
+Marlborough pour la somme de 687 liv. st. 15 sh. (16,193 fr. 25 c.). M.
+Milner l'a ensuite eu, on ne dit pas à quel prix; enfin sir John Tobie
+en est propriétaire depuis 1833, comme nous le disons plus haut.
+
+Nous ajouterons un mot sur le duc de Bedfort auquel on doit le précieux
+volume en question. Il paraît que ce duc était un des bibliophiles
+les plus distingués de son temps[A], car, outre ce volume, on
+connaît encore un autre ouvrage, à peu près du même genre, d'une
+magnificence peut-être supérieure, et qui a été aussi exécuté par ses
+ordres. C'est le fameux _Breviarium ad usum sarum, sive ecclesiæ
+sarisburiensis_, in-4º, manuscrit enrichi de 45 grandes peintures,
+et d'au moins 4,500 miniatures. On en trouve une description détaillée
+dans le Catalogue du duc de la Vallière, sous le nº 273. Il n'a
+cependant été vendu que 5,000 fr. à la vente de sa bibliothèque qui a
+eu lieu en 1784.
+
+Tout en rendant justice à la bibliophilie du duc de Bedfort, nous
+dirons qu'elle n'était pas toujours accompagnée d'une délicatesse
+très-scrupuleuse. Trois ans après la mort de Charles VI, arrivée le 21
+octobre 1422, ce duc, en qualité de régent du royaume sous le prétendu
+règne de son bambin de roi, Henri VI, alors âgé de quatre ans, se fit
+rendre compte des livres qu'avait laissés le roi Charles, et dont
+on avait dressé un nouvel inventaire qui en portait le nombre à 853
+volumes qui furent estimés 2,323 liv. 4 s., somme très-forte pour le
+temps. Par la suite le duc les acheta pour 1,200 f. et on ne fait aucun
+doute qu'il ne les ait fait passer en Angleterre. Voy. à ce sujet la
+_Dissertation sur la bibliothèque du Louvre_, insérée dans les
+_Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres_, tom.
+II, p. 747, et réimprimée en tête de _l'inventaire des livres de la
+bibliothèque du Louvre, fait en 1373, par Gilles Mallet_, publié
+avec des notes, par M. Van Praet. _Paris_, 1836, _in-8º,
+pp._ V-XIII.]
+
+[Note A: Il partageait cette gloire avec les fils du roi Jean.]
+
+V. Œuvres de Jean Racine. _Paris, de l'imprimerie de P. Didot l'aîné,
+an_ IX, (1801-1805). _3 vol. gr. in-fol. avec 57 gravures._
+
+ Un exemplaire de ce magnifique ouvrage, imprimé sur VÉLIN, a
+ été mis sur table à la vente des livres de M. Firmin Didot, en 1811,
+ au prix de 32,000 fr.
+
+VI. Biblia sacra latina, ex versione Sancti Hieronymi; codex
+membranaceus seculi octavi, scriptus manu celeberrimi Alcuini,
+venerabilis Bedæ discipuli, et Carolo Magno donatus, die quâ Romæ
+coronatus fuit (25 décemb. 800). _1 vol. in-fol._ de 449
+_feuillets à_ 2 colon. _par page, avec peintures, lettres,
+tournures_, etc.
+
+ Ce précieux volume, qui appartenait à M. J.-H. de Speyr-Passavant de
+ Bâle, et dont M. Jules Fontaine a donné la _description_, Paris,
+ oct. 1829, _in-8º_ de 122 pag., a été adjugé à Londres, le 27
+ avril 1836, chez M. Evans, rue Pall-Mall, 93, moyennant 1,500 liv.
+ sterl.; monnaie de France 37,500 fr.
+
+VII. Biographical Dictionary containing an historical account of all
+the engravers, by Jos. Strutt. _London_, 1785-86, _2 vol. gr.
+in-4º_, fig.
+
+ Le prix commun de cet ouvrage n'a rien d'extraordinaire; mais il
+ n'en est pas de même d'un exemplaire de ce même ouvrage que l'on a
+ illustré de près de 8,000 estampes et portraits exécutés par les
+ artistes mentionnés dans ce livre, lequel exemplaire, partagé en
+ _37 vol. in-fol rel. en cuir de Russie_, a été annoncé dans un
+ ancien catalogue de MM. Longman et compagnie, libraires à Londres, au
+ prix de 2,000 liv. sterl.; monnaie de France 48,000 fr.
+
+VIII. Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des
+Français, de 1792 à 1815, par une société de militaires et de gens
+de lettres (le général Beauvais, le lieutenant-général Thiébaut,
+M. Parisot et autres). _Paris_, C. L. F. _Panckoucke_,
+1816-1821, _27 vol. in-8º, fig._
+
+ Un exemplaire imprimé sur VÉLIN, a été (dit M. Brunet,
+ Suppl., tom. III, p. 394) vendu par l'éditeur, au feu roi
+ Charles X, pour la somme de 50,000 fr.
+
+IX. Il Decamerone di Messer Giovani Boccaccio. (_Venetiis_),
+_Christofal Valdarfer_, 1471, _in-fol._
+
+ L'exemplaire que possédait le duc de Roxburghe, a été adjugé au
+ marquis de Blandford, à Londres, en 1812, pour la somme de 2260 liv.
+ sterl.; monnaie de France 51,980 f.
+
+X. Les Liliacées, par Pierre-Joseph Redouté (célèbre peintre de
+fleurs, mort subitement à Paris le 19 juin 1840, âgé de 81 ans). Paris,
+1803-16, _8 vol. gr. in-fol., avec 80 pl. col._
+
+ Feue l'impératrice Joséphine en avait acquis un exemplaire unique,
+ imprimé sur VÉLIN, avec les dessins originaux, au prix de
+ 84,000 fr.
+
+ Le prince Beauharnais en a hérité.
+
+Tels sont les dix ouvrages qui, si l'on veut bien nous les céder aux
+prix, soit d'adjudication, soit d'estimation mentionnés ci-dessus,
+composeront notre petite bibliothèque. Passons maintenant à la galerie
+des tableaux, qui, placée vis-à-vis les livres, reposera agréablement
+la vue. Le choix en a également été sévère; et l'on n'y trouvera pas
+plus de croûtes que l'on n'a trouvé de bouquins dans la nomenclature
+précédente.
+
+
+CATALOGUE DES DIX TABLEAUX.
+
+I. Les _Saules_, tableau de Paul Potter, vendu chez M. Tolozan, à
+Paris, en 1802, la somme de 27,050 f.
+
+II. Le _Pâturage_, tableau du même P. Potter, vendu chez M. de la
+Peyrière, à Paris, en 1825 28,900 f.
+
+III. L'_Enfant prodigue_, de David Teniers, vendu chez M. Blondel,
+en 1776 29,900 f.
+
+IV. La _Danaé_ du Corrège, vendu chez M. Bonnemaison, en 1827
+30,000 f.
+
+V. La _Sainte-Famille_, tableau de Rubens, adjugé à la vente de M.
+de la Peyrière en 1825, au prix de 64,000 f.
+
+VI. La _Madone_ ou la _Sainte-Famille_, du Corrège, tableau
+vendu 80,000 f.
+
+VII. _Vénus surprise dans les filets avec Mars_, tableau vendu à
+Londres à M. Clifort, en 1807, 5000 guinées; monnaie de France 125,000
+f.
+
+VIII. La _Fille d'Hérode, portant la tête de S. Jean-Baptiste sur un
+plat_, tableau du Titien, adjugé, lors de la vente de lord Radstoch,
+à M. Baring, banquier, en 1826, pour la somme de 8890 guinées; monnaie
+de France 226,250 f.
+
+IX. Les _Grandes Bacchanales_, tableau du Poussin, qui faisait
+partie du cabinet de Louis XVI, et qui a été vendu à Londres, en 1805,
+la somme de 15000 guinées; monnaie de France 375,000 f.
+
+X. La _Vache_ de Paul Potter, tableau qui appartenait à
+l'impératrice Joséphine, et qui a été cédé à l'empereur Alexandre, en
+1815, moyennant 200,000 roubles; monnaie de France 800,000 fr.
+
+Cette galerie ne complète-t-elle pas très-bien notre petit cabinet? Il
+n'en coûtera pour réunir ces vingt objets assez curieux, que la modique
+somme de 2,187,664 fr.; ce n'est vraiment pas la peine de s'en passer.
+Comme il existe plusieurs reliûres anciennes enrichies de pierres
+précieuses, quelqu'un nous avait engagé à orner celle de chacun des
+dix ouvrages portés au catalogue précédent, de l'un des dix plus gros
+diamants connus[167], que nous nous serions sans doute procurés aussi
+facilement que le reste; mais cela eût été un peu dispendieux; car le
+relevé que nous avons fait de l'estimation de ces dix diamants, arrêtée
+par les plus célèbres lapidaires, monte à la somme de 61,770,133 fr.;
+on avouera que ce serait un peu trop pour un simple accessoire; il n'y
+eût plus eu de proportion; d'ailleurs cela eût pu nous gêner; tout le
+monde n'a pas des soixante millions à mettre en objets de pur agrément.
+MM. Rothschild eux-mêmes y regarderaient à deux fois. Tenons-nous-en
+donc à nos dix ouvrages et à nos dix tableaux tels qu'on voudra bien
+nous les remettre.
+
+[Note 167: Ces dix diamants sont: 1º Le MATAN; 2º le
+MOGOL; 3º l'ORLOW; 4º le BRAGANCE; 5º la
+MER DE GLOIRE; 6º le GRAND DUC DE TOSCANE; 7º le
+RÉGENT; 8º le SANCY; 9º le JEAN VI; et
+10º le NASSUCK.]
+
+
+II.
+
+PETITE BIBLIOTHÈQUE LEXICOGRAPHIQUE.
+
+Aimables ignorants, paresseux distingués qui, dans votre jeune âge et
+au-delà, vous êtes bien gardés de pâlir sur les livres et d'y puiser à
+fond les connaissances qui font les délices de la vie et le charme de
+la société, voulez-vous acquérir la science à peu de frais, et avoir
+toujours sous la main de quoi paraître instruits, savants et même
+érudits? Procurez-vous le petit nombre d'ouvrages dont nous allons vous
+donner la liste; ce sont de doctes A, B, C, D, où vous trouverez à la
+minute et pour le besoin du moment, tout ce qui vous sera nécessaire
+pour briller dans la conversation. Vous devinez que nous voulons vous
+parler de dictionnaires, ressources si commodes, magasins si utiles
+dans lesquels vous pourrez choisir à votre gré le lambeau littéraire
+ou scientifique dont vous aurez à vous parer dans telle ou telle
+occasion; voici donc un petit catalogue de ces sortes d'ouvrages les
+plus essentiels parmi les modernes; ce n'est pas qu'ils soient tous
+parfaits, il s'en faut de beaucoup; mais vous y trouverez du moins
+des renseignements presque toujours utiles sur les principaux points
+de la religion, de la jurisprudence, des sciences et des arts, des
+belles-lettres et de l'histoire; cela vous suffira.
+
+Comme il est bon qu'une bibliothèque offre un coup-d'œil agréable par
+l'uniformité des formats, nous nous en tiendrons à l'_in-octavo_.
+
+I. Bibliothèque sacrée, ou Dictionnaire universel historique,
+dogmatique, canonique, géographique et chronologique des sciences
+ecclésiastiques, par les P. P. Richard et Giraud, dominicains. Dernière
+édition, corrigée et augmentée. _Paris, Méquignon fils aîné_,
+1822-1827, _29 vol. in-8º_.
+
+ La première édition est de _Paris_, 1760, _6 vol. in-fol._;
+ prenez celle-ci quoique l'édition eût pu être plus soignée sous le
+ rapport typographique.
+
+II. Répertoire universel et raisonné de jurisprudence, par M. Merlin;
+cinquième édition. _Bruxelles, H. Tarlier_, 1825-28, _36 vol.
+gr. in-8º à 2 colonnes_.
+
+Recueil alphabétique des questions de droit qui se présentent le plus
+fréquemment dans les Tribunaux; par M. Merlin; quatrième édition.
+_Bruxelles, H. Tarlier_, 1828, _16 vol. gr. in-8º_.
+
+Table générale de ces deux recueils. _Bruxelles_, etc. _2 vol.
+gr. in-8º_.
+
+ Il est inutile de vous dire que cette édition, en _54 vol.
+ gr. in-8º_, ne vaut pas celle de _Paris, Garnery_,
+ 1827-30, en _27 vol. in-4º_, savoir _18 vol._ pour le
+ _Répertoire_, _8 vol._ pour les _Questions_, et _1
+ vol._ de tables. Mais le prix en est différent, et le format vous
+ paraîtra peut-être plus commode.
+
+III. Encyclopédie moderne, ou Dictionnaire abrégé des sciences, des
+lettres et des arts, avec l'indication des ouvrages où les divers
+sujets sont développés et approfondis; par M. Courtin, etc. _Paris,
+Mongie aîné_, 1823-32, _24 vol. in-8º_ et _2 vol. de
+planches_.
+
+ Ouvrage aussi bon que peut l'être un abrégé qui renferme tant
+ d'objets. On sait combien est arriérée l'ancienne et volumineuse
+ _Encyclopédie méthodique_; Paris, Panckoucke, 1782-92, et
+ Agasse, 1792-1832, 102 livraisons ou 337 parties, formant 166 vol.
+ et demi de texte, et 51 parties contenant 6439 planches. Il faut
+ cependant convenir que ce qui a été publié depuis 1820 jusqu'en 1832,
+ est plus en harmonie avec les progrès qu'ont faits les sciences, les
+ arts et l'industrie jusqu'à cette dernière époque.
+
+IV. Dictionnaire des sciences naturelles dans lequel on traite
+méthodiquement des différents êtres de la nature, considérés
+soit en eux-mêmes, d'après l'état actuel de nos connaissances,
+soit relativement à l'utilité qu'en peuvent retirer la médecine,
+l'agriculture, le commerce et les arts, suivi d'une biographie des
+plus célèbres naturalistes; par plusieurs professeurs, (et rédigé
+par M. Fréd. Cuvier). _Paris et Strasbourg, Levrault_, 1816-30,
+_60 vol. in-8º avec 1220 planches, plus un vol. de tables, et 80
+portraits_.
+
+ Très-bel et très-bon ouvrage.
+
+V. Dictionnaire des Sciences médicales, par une Société de Médecins
+et de Chirurgiens, (rédigé par MM. Chaumeton et Mérat). _Paris,
+Panckoucke_, 1812-22, 60 volumes _in-8º_.
+
+ C'est le plus vaste monument alphabétique sur cette partie;
+ quelques articles pourraient s'y rattacher plus directement. Il
+ a été suivi d'une _Biographie médicale_, Paris, 1820-25;
+ _7 vol. in-8º_, et d'un _Dictionnaire abrégé des Sciences
+ médicales_; Paris, 1821-26, _15 vol. in-8º_.
+
+VI. Dictionnaire technologique, ou nouveau Dictionnaire des arts et
+métiers et de l'économie industrielle et commerciale, par une Société
+de savants et d'artistes. _Paris, Thomine et Fortic_, 1822-33,
+_22 vol. in-8º_ et _un Atlas in-4º_.
+
+ Ouvrage utile pour apprécier les progrès immenses que l'industrie a
+ faits dans ces derniers temps.
+
+VII. Dictionnaire pour l'intelligence des auteurs classiques grecs et
+latins, tant sacrés que profanes, par Fr. Sabbathier. _Châlons et
+Paris_, 1766-1815, _37 vol. in-8º_.
+
+ L'auteur, mort le 11 mars 1807, n'a pu mettre la dernière main à son
+ ouvrage qui en était à la lettre S, et qui devait encore avoir 7 à 8
+ _vol._ M. Sérieys, chargé de terminer ce recueil, d'après les
+ manuscrits de l'auteur, a compris tout le reste en un seul volume, de
+ sorte que la fin ne répond nullement au commencement pour l'étendue
+ des matières, ce qui rend incomplet ce recueil d'ailleurs assez
+ intéressant.
+
+VIII. Dictionnaire géographique universel, contenant la description
+de tous les lieux du globe, intéressants sous le rapport de la
+géographie physique et politique, de l'histoire, de la statistique, du
+commerce, etc., par une Société de géographes. _Paris, Kilian et Ch.
+Piquet_, 1823-33, _10 vol. in-8º_.
+
+ C'est le meilleur de tous les ouvrages de ce genre, qu'il sera
+ toujours difficile, pour ne pas dire impossible, de rendre complets
+ et parfaits.
+
+IX. Biographie universelle ancienne et moderne, ou Histoire par ordre
+alphabétique de la vie publique et privée de tous les hommes qui se
+sont fait remarquer par leurs écrits, leurs actions, leurs talents,
+leurs vertus ou leurs crimes; ouvrage entièrement neuf, rédigé par une
+Société de gens de lettres et de savants. _Paris, Michaud frères_,
+1811-28, _52 vol. in-8º_.
+
+Biographie universelle ancienne et moderne. Partie mythologique, ou
+Histoire par ordre alphabétique des personnages des temps héroïques et
+des Divinités grecques, italiques, égyptiennes, hindoues, japonaises,
+scandinaves, celtes, mexicaines, etc. _Paris, L.-G. Michaud_,
+1832-33, _3 vol. in-8º_ (tom. 53, 54, 55.)
+
+Biographie universelle, etc.; Supplément. _Paris, L.-G. Michaud_,
+1834-39, _11 vol. in-8º_ (tom. 56-66). Le 66e vol. contient les
+noms qui vont de GRABERT (Olof) à HAZLITT (Will.)
+
+ On voit que cet immense ouvrage est encore bien éloigné de sa fin.
+ C'est bien certainement le meilleur dictionnaire historique qui
+ existe; on ne peut guère lui reprocher que la surabondance dans
+ quelques articles essentiels.
+
+X. Manuel du libraire et de l'amateur de livres, contenant 1º un
+nouveau dictionnaire bibliographique dans lequel sont indiqués les
+livres les plus précieux et les ouvrages les plus utiles, tant anciens
+que modernes, avec des notes sur leurs différentes éditions, etc.,
+etc.; 2º une table en forme de catalogue raisonné, où sont classés
+méthodiquement tous les ouvrages indiqués dans le dictionnaire, et un
+grand nombre d'autres ouvrages utiles, mais d'un prix ordinaire, etc.;
+par Ja.-Ch. Brunet; troisième édition. _Paris_, 1820, _4 vol.
+in-8º_.
+
+Nouvelles recherches bibliographiques, pour servir de supplément au
+Manuel du libraire; Par Jacq.-Ch. Brunet. _Paris_, Silvestre,
+1834, _3 vol. in-8º_.
+
+ Cet excellent ouvrage est sans contredit ce que nous avons de mieux,
+ de plus curieux et de plus utile en fait de bibliographie. L'auteur
+ en prépare une nouvelle édition qui est attendue avec la plus vive
+ impatience par tous les amateurs. Si l'on ajoute à ce recueil
+ précieux, _La France littéraire ou Dictionnaire bibliographique
+ des savants, historiens, gens de lettres qui ont écrit en français
+ pendant les_ XVIIIe _et_ XIXe
+ _siècles_; par M. J.-M. Quérard. _Paris_, 1827-1839,
+ très-bon ouvrage dont il paraît déjà 9 forts vol. _in-8º_ (le
+ 9e contient les lettres TAC-UZ), on possédera tout ce qui
+ regarde la connaissance des livres sous le rapport matériel, dans le
+ plus grand détail. M. Quérard continuera son utile entreprise par la
+ publication de _la Littérature française contemporaine_, dont il
+ paraît déjà une livraison. Paris, 1839; 5 feuilles in-8º. L'ouvrage
+ aura _3 vol. in-8º_.
+
+Nous bornons ce catalogue de dictionnaires à ces dix articles,
+parce que ce sont ceux auxquels maintenant on peut recourir le plus
+utilement. Dix, c'est bien peu, dira-t-on. C'est assez si l'on y
+trouve tous les mots dont on désire la définition et l'interprétation.
+D'ailleurs comme il existe peut-être vingt-cinq mille dictionnaires
+sur toutes sortes de sujets, en entreprendre la bibliographie complète
+serait une folie. Contentons-nous donc de ces dix articles qui forment
+une collection lexicographique de _383 vol. in-8º_, et qui
+excéderait ce nombre, si l'on y ajoutait les vocabulaires suivants
+du même format et qui ne feraient pas tout-à-fait double emploi:
+_Dictionnaire raisonné de diplomatique de Dom de Vaines_; Paris,
+Lacombe, 1774, _2 vol. in-8º_, pl., avec le _Dictionnaire
+diplomatique ou étymologies des termes des bas siècles, par
+Montignot_; Nancy, 1787, _in-8º_.--_Glossarium manuale ad
+scriptores mediæ et infimæ latinitatis, ex glossariis Caroli Dufresne
+D. Du Cange, et Carpentarii in compendium redactum, (à Jo.-Christ.
+Adelung.)_ Halæ, 1772-84, _6 vol. in-8º_. C'est un abrégé du
+grand _Glossarium_ de Du Cange, 1733, _6 vol. in-fol._, et de
+Carpentier, 1766, _4 vol. in-fol._--Le _Glossaire de la langue
+romane, de M. de Roquefort_; Paris, 1808, _2 vol. in-8º_, avec
+le _supplément_; Paris, 1820, _in-8º_.--Le _Dictionnaire
+étymologique de la langue française, par M. de Roquefort_; Paris,
+1829, _2 vol. in-8º_.--_Dictionnaire des beaux-arts, par
+Millin_; Paris, 1806, _3 vol. in-8º_.--_Dictionnaire
+historique et critique, de Bayle, nouvelle édition augmentée de notes
+extraites de Chaufepié, Joly, La Monnoye, L.-J. Leclerc, Le Duchat,
+Prosper Marchand_, etc. (_Par les soins de M. A. Beuchot_).
+Paris, Desoer, 1820-24, _16 vol. in-8º_, bonne édition,
+préférable aux précédentes tant par la commodité du format que par les
+corrections et améliorations qu'y a faites le nouvel éditeur.--Ces
+dictionnaires, réunis aux précédents, porteraient la collection
+à _416 vol. in-8º_, et cette collection, quoique un peu
+superficielle quant à la rédaction de la plupart des nombreux objets
+qu'elle renferme, serait très-utile à consulter.
+
+
+
+
+DOUZIÈME OBJET.
+
+PIÈCES RELIGIEUSES.
+
+
+I.
+
+DE QUELQUES OUVRAGES MYSTIQUES ASSEZ SINGULIERS, PUBLIÉS DANS LES XVIe
+ET XVIIe SIÈCLES.
+
+Rien n'est plus étrange et parfois plus ridicule que les titres sous
+lesquels certains pieux écrivains croyaient jadis devoir publier leurs
+ouvrages, pour attirer et fixer l'attention des lecteurs. Ils avaient
+en cela imité les Juifs et les Orientaux, qui ont toujours été fous de
+ces titres allégoriques, annonçant la puérilité du goût. C'est surtout
+dans les seizième et dix-septième siècles que nos dévots auteurs ont
+multiplié ces enseignes bizarres des produits de leur imagination
+souvent déréglée quoique tendant toujours vers un but très-louable en
+lui-même. Par exemple, l'un d'eux voulait-il réchauffer la piété des
+fidèles dans le saint temps de l'Avent, il prenait pour sujet de ses
+méditations, les neuf grandes antiennes qui se chantent alors et qui
+toutes commencent par O; puis il croyait faire merveilles en annonçant
+son livre sous ce titre allégorique et vraiment ridicule:
+
+La doulce mouelle et saulce friande des saints et savoureux _os_
+de l'Avent. _Paris_, 1578, in-8º.
+
+ Cet écrivain, qui voulait que l'on suçât et savourât la moelle de
+ ces _os_, depuis le 15 décembre jusqu'au 25, se nommait Jean
+ Massieux, prêtre de Mantes.
+
+Un autre (Jean Dusaix) recommande la sobriété en Carême, dans le petit
+ouvrage suivant qui est en vers:
+
+L'Opiate de sobriété, composé en Caresme pour conserver au cloître la
+santé de religion. _Lyon_, 1553, in-8º.
+
+Le poète débute ainsi:
+
+ Ma bonne sœur, ma chère Philiberte,
+ Je suis certain que vous êtes experte
+ Quant au jeûner; car avez quarante ans:
+ Mais ci-devant, ainsi que je l'entends,
+ Avez dormi dedans un lit mollet,
+ Avez mangé de la chair de poulet.....
+
+Puisque nous parlons du Carême, citons encore un ouvrage dans lequel
+on détaille ce qui se servait sur table au XVe siècle dans
+ce temps de mortification; nous suivons exactement l'orthographe de
+l'auteur:
+
+Le Quadragesimal spirituel, c'est assavoir la salade, les feubves
+(_fèves_) frites, les poys, la purée, la lamproye, le saffren, les
+orenges, la violette de mars, les pruneaulx, les figues, les alemandes
+(amandes), le miel, le pain, les eschaudez, le vin blanc et rouge,
+l'ypocras; les invitez au disner, les cuisiniers, les serviteurs à
+table, les chambrières servant de blanches nappes, serviettes, pots et
+vaisseles; les Grâces après disner, le luc (_luth_) ou harpe, la
+dragée, pasques-flories et les grandes-pasques; puis enfin le double
+des lettres du Sainct-Esprit envoyées aux dames de Paris, veufves,
+jeunes religieuses, filles et pucelles, etc. _Paris, veufve Michel
+Lenoir, (sans date), pet. in-4º goth. de 27 feuillets_.
+
+Une autre édition a pour titre:
+
+S'ensuit le Quadragésimal spirituel qui traicte de toutes sortes de
+viandes qui sont nécessaires pour user en karesme, avec les servans et
+servantes qui servent à table et puis le jeu de la harpe pour yssue de
+table. _Paris, Jehan Janot, in-4º_ de _26 feuillets, fig._
+
+Ajoutons:
+
+Le royal Syrop de pommes, antidote des passions mélancholiques, par
+Gab. Drohyn, médecin. _Paris, Moreau_, 1615, _in-8º_.
+
+ Petit traité recherché.
+
+L'ame comme le corps pouvant éprouver des incommodités, un docteur
+spirituel a jugé à propos d'offrir aux pauvres malades l'instrument
+allégorique suivant:
+
+La Seringue spirituelle pour les ames constipées en dévotion; par un
+Missionnaire. _Paris, (sans date), in-8º._
+
+ Ce rude docteur ne ménage pas les dames qui se fardent, comme on peut
+ en juger par ce passage, pag. 180 du volume: «Vilaines carcasses,
+ cloaques d'infection, bourbiers d'immondices, n'avez-vous pas honte
+ de vous tourner et retourner dans la chaudière de l'amour illicite,
+ et d'y rougir comme les écrevisses lorsqu'elles cuisent, pour vous
+ faire des adorateurs? Au reste il est juste que des visages qui ne
+ savent plus rougir de pudeur, rougissent au moins par artifice. Mais
+ puisque vous avez voulu imiter la rougeur des écrevisses, comme
+ elles, vous irez à reculons dans la voie du ciel.»
+
+Un autre médecin de l'ame a aussi publié:
+
+La Conserve de grâce et les neuf médicaments du chrétien malade.
+_Paris, in-8º._
+
+ L'auteur est Pierre Doré, Dominicain, mort en 1569; c'est l'homme
+ de ce temps le plus fécond en livres à titres singuliers; on en
+ compte trente-neuf, entre autres ses _Allumettes du feu divin_,
+ etc. _Le Pâturage de la brebis humaine_, etc. _L'Anatomie
+ et description mystique des membres de Notre Seigneur._ _La
+ Tourterelle de viduité_, etc. _Le Passereau solitaire_, etc.,
+ etc., etc.
+
+On connaît aussi:
+
+Les Pillules spirituelles pour la guérison de l'ame et du corps, de
+Cameron. _Bordeaux_, 1615, _in-8º_.
+
+ Ce Jean Cameron, célèbre théologien protestant, est mort à Montauban
+ en 1625. Il était né à Glascow.
+
+Il paraît que la mise des femmes n'était pas très-décente au
+XVIIe siècle, car ce siècle fourmille d'ouvrages publiés à ce
+sujet. Nous allons en citer quelques-uns:
+
+Discours particulier contre les femmes desbraillées de ce temps; par
+Pierre Juvernay. _Paris_, 1637, _in-8º_.
+
+ Livre assez rare, quoiqu'on en ait fait trois éditions dans la même
+ année.
+
+Discours contre les filles et les femmes mondaines découvrant leur
+sein et portant des moustaches; par P. Juvernay. _Paris_, 1640,
+_in-8º_.
+
+ C'est sans doute une autre édition du même ouvrage.
+
+Le Chancre ou couvre-sein féminin, ensemble le Voile ou couvre-chef
+féminin; par Jehan Polman, chanoine de Cambray. _Douai_, 1635,
+_in-8º_.
+
+ Livre assez rare et recherché à cause de son titre.
+
+De l'abus des nudités de gorge, tiré de la Sainte Ecriture, des
+Conciles et des Pères; (par Jacques Boileau). _Bruxelles_, 1675,
+_in-8º_.--1677, _in-12_;--et 1680, _in-12_.
+
+ Cet ouvrage est divisé en deux parties: la première annonce que
+ _les nudités de gorge_ sont blâmables et nuisibles; la
+ seconde traite des _vaines excuses des femmes qui ont la gorge
+ et les épaules nues_. Ce livre est terminé par une ordonnance
+ des vicaires-généraux de l'Archevêque de Toulouse, portant: «Nous
+ enjoignons aux confesseurs séculiers et réguliers, sous peine de
+ suspension, de refuser les sacrements à celles qui porteront les
+ bras nuds, ou la gorge ou les épaules découvertes et dont la nudité
+ ne sera pas modestement cachée par des toiles non transparentes; de
+ laquelle nudité nous nous réservons l'absolution.......»
+
+Avis aux femmes et aux filles sur leur nudité de gorge et
+d'épaules;--Instruction à l'usage des grandes filles pour être mariées;
+ensemble la manière d'attirer les amants;--Lettre à une jeune dame
+nouvellement mariée, avec la réponse. (_Sans nom de ville_), 1749,
+_in-8º_.
+
+Passons à d'autres sujets; on en connaît plusieurs publiés sous le
+titre de _Fouet_, c'est-à-dire vive réprimande; ainsi nous avons:
+
+Le Fouet de l'Académie des pécheurs, bastie sur la famine du prodigue
+évangélic; par V. P. F. Ph. Bosquier, montois. _Arras_, 1597,
+_in-8º_.
+
+Le Fouet des apostats, augmenté d'une réponse du second fouet des
+mesmes apostats; par F. N. Aubespin. _Tolose, Colomiez_, 1606,
+_in-12_.
+
+Nous ne connaissons pas la première édition de cet ouvrage.
+
+Le Fouet divin des jureurs, parjureurs et blasphémateurs du très saint
+nom de Dieu, de Jésus et des Saints...; par le R. P. Jean Bernard.
+_Douay_, 1618, _in-12_.
+
+Le fouet des menteurs, par Jacques d'Ambrun. _Lyon_, 1638,
+_in-16_.
+
+Le fouet des paillards, ou juste punition des voluptueux et charnels;
+par M. L. P. (Mathurin le Picard), curé de Menil-Jourdain. _Lyon_,
+1628, _in-12_.
+
+Autres sujets:
+
+La Louange des femmes, extraite du commentaire de Pantagruel sur
+l'Androgine de Platon: assavoir le Blason de la femme, etc.; par André
+Misogine; en vers. (_Sans nom de ville ni d'imprimeur_), 1551,
+_in-8º_.
+
+ L'auteur s'est caché sous le nom de _Misogine_, qu'il aurait dû
+ écrire _Misogyne_, et qui signifie ennemi des femmes. En effet
+ il justifie ce nom par la manière absurde dont il parle du sexe dans
+ ce livre hétéroclite. On en peut juger par cet extrait du _Blason
+ de la femme_:
+
+ Femme, plaisir de demye heure,
+ Et ennuy qui sans fin demeure;
+ Femme, soudaine repentance,
+ Femme, mortelle pénitence.
+ Femme, feu du diable attisé,
+ Femme, vrai diable desguisé.
+ Femme, que pourray-je plus dire
+ Pour plus amplement te descrire?
+ Rien: je dy assez de diffame
+ En un mot, quand je te dy femme.
+
+
+Peut-on pousser l'impertinence plus loin? Que l'on vienne après cela
+nous vanter la politesse de nos aïeux et leur galanterie respectueuse
+pour les dames. Au reste, dans tous les temps il s'est rencontré des
+esprits biscornus et très-biscornus qui ont bien mérité cette épithète
+de la part de leurs victimes.
+
+Discours facétieux des hommes qui font saler leurs femmes à cause
+qu'elles sont trop douces, lequel se joue à cinq personnages.
+_Rouen, Abr. Cousturier_ (sans date), _in-8º_ goth.
+
+ Très rare.
+
+Les baisers spirituels et les moyens de se joindre à Dieu en ce monde;
+par Rivault dict Florence; _Paris_, 1599, _in-18_.
+
+Les quatre baisers que l'ame dévote peut donner à son Dieu dans ce
+monde; par J. d'Hennetières. _Tournay_, 1641, _in-12_.
+
+ Ce doit être une seconde édition de l'ouvrage précédent. L'un et
+ l'autre sont rares.
+
+Les chastes caresses du fidèle courtisan, avec un brief rudiment de
+l'amour; par J. Perret. _Paris_, 1654, _in-8º_.
+
+Lunettes spirituelles pour conduire les femmes religieuses au chemin de
+perfection, trad. du latin de Denis le Chartreux. _Paris_, 1597,
+_in-18_.
+
+ Tous ces livrets sont recherchés et se paient assez cher, mais plus
+ à cause de leur rareté et de leurs titres singuliers, qu'à cause de
+ leur mérite intrinsèque, marqué au coin de l'ignorance et de la naïve
+ expression du temps.
+
+Quelques ouvrages relatifs à la Sainte Vierge vont encore nous offrir
+des singularités assez remarquables.
+
+
+II.
+
+DE QUELQUES OUVRAGES SINGULIERS RELATIFS A LA VIERGE MARIE.
+
+Ces sortes de livres assez rares fourmillent de particularités d'autant
+plus curieuses et d'autant plus piquantes, que le sujet est plus grand
+et plus solennel. Le premier ouvrage qui va nous occuper, regarde
+Notre-Dame de Lorette; ce n'est pas que son titre soit très-singulier,
+mais nous lui avons trouvé d'autres droits à figurer dans notre
+galerie. Il est intitulé:
+
+La Maison de la Sainte Vierge dans laquelle Dieu s'est fait homme,
+enlevée de Nazareth par les Anges, et après plusieurs changements
+portée à Lorette[168]: sa vérité, sa sainteté et ses grâces expliquées
+en faveur des personnes dévotes à cette sainte Mère, par le P. Chérubin
+Ruppé, religieux Récolé (_sic_), professeur en sainte théologie.
+_Lyon, J. Certes_, 1680, _in-12_.
+
+[Note 168: L'auteur nous apprend que ce fut le 6 mai 1291 que «la
+sacrée maison de la Vierge Marie abandonna la Syrie, fut détachée de
+ses fondements, enlevée de Nazareth par le ministère des Anges et
+portée d'abord en Illyrie sur une colline près de la forteresse de
+Tersacte, puis transportée le 10 décembre 1294 dans un bois au diocèse
+de Recanati (Marche d'Ancône); enfin elle changea encore deux fois
+d'emplacement dans l'espace d'un an, mais à peu de distance, et se fixa
+à Lorette où elle est encore.»]
+
+ Ce qui nous a paru curieux dans ce livre écrit d'un style très-naïf,
+ n'est point la translation de la maison de Nazareth, histoire
+ très-connue et exposée depuis longtemps à la vénération des fidèles,
+ mais ce sont les détails que le pieux auteur donne sur la vie et les
+ actions de la Sainte Vierge, rapportant avec la plus grande précision
+ les dates de son âge aux époques de son mariage, de son accouchement,
+ de son retour d'Egypte, de sa mort, etc. Quoique ces dates soient
+ plus qu'apocryphes, comme elles sont peu connues, nous allons donner
+ un petit extrait du début de l'ouvrage où elles se trouvent; cet
+ extrait suffira pour faire juger du style, de la foi fervente et
+ de la singulière érudition de l'auteur, qui aurait dû indiquer les
+ sources où il a puisé.
+
+«La sainte maison de Nazareth, dit-il, estoit une partie de la dot qui
+fut assignée à la Sainte Vierge par son contract de mariage; et c'est
+le sacré lieu où Sainte Anne, dans sa vieillesse, après vingt ans de
+mariage et de stérilité, enfanta la reine du ciel, digne et unique
+fruit de la sainte fécondité du père et de la mère[169].
+
+[Note 169: L'auteur, parlant ailleurs, p. 118, de l'immaculée
+conception de la Sainte Vierge, dit: «Ni dans le ciel, encore qu'il
+fût peuplé de Séraphins, ni sur la terre, quoiqu'elle fût habitée de
+quantité de personnes justes, il n'y avait pas autant de sainteté que
+dans le ventre de Sainte Anne au moment que Marie y fut conçue...»
+
+Et ailleurs, p. 167, l'auteur ajoute que: «pendant les neuf mois
+qu'elle demeura dans cette prison naturelle du sein de sa mère, son ame
+très-sainte jouissait de l'usage très-parfait de la raison et d'une
+très-pleine liberté...» Nous nous dispensons de rapporter la suite de
+ce passage.]
+
+»C'est là que S. Joseph, âgé de trente-cinq ans, ayant à l'imitation de
+la Sainte Vierge consacré sa virginité par le vœu, demeuroit avec elle
+aprez l'avoir reçue des mains des prêtres dans le temple par la sainte
+alliance d'un légitime mariage comme un sacré dépôt.....
+
+»C'est dans cette sainte maison que se passa le céleste colloque de
+l'ange Gabriel[170] avec la même Sainte Vierge et que fut accompli
+le très-adorable mystère de l'incarnation du Verbe, le 25e jour du
+mois de mars, la Sainte Vierge étant âgée de treize ans et onze mois
+commencés, et dans le quatrième mois de son mariage, selon l'histoire
+qui assure qu'elle épousa S. Joseph à l'âge de treize ans six mois et
+treize jours.
+
+[Note 170: On trouvera, p. 413, un grand éloge de cet archange:
+«C'est lui seul, dit l'auteur, qui fut choisi par la très-sainte
+Trinité pour estre envoyé à la très-sacrée Vierge, et traiter avec elle
+du grand mystère de l'incarnation du Verbe.... C'est ce bienheureux
+ange, c'est ce glorieux archange, c'est ce sublime esprit que plusieurs
+estiment fort raisonnablement estre le premier et le plus relevé
+des Séraphins, parce que, dit S. Grégoire-le-Grand, il estoit fort
+juste que le plus excellent des Anges fût envoyé pour annoncer la
+plus excellente, la plus importante des nouvelles; c'est, dis-je, ce
+glorieux Séraphin qui, le premier, salua la très-sainte Vierge comme
+pleine de grâce. C'est à ce même prince du ciel que cette divine Vierge
+adressa ces adorables paroles si désirées depuis le commencement du
+monde: _Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon
+vostre parole!_ qui furent, dans le moment, suivies de la conception
+de Nostre-Seigneur J.-C., dans son sein virginal.....»]
+
+»C'est de ce saint lieu qu'elle partit avec son époux pour le voyage
+des montagnes de la Judée, et elle s'y retira de rechef aprez avoir
+fait trois mois de séjour chez sa cousine Sainte Elisabeth, pour
+assister à ses couches et honorer de sa présence la naissance du
+précurseur de son divin Fils.
+
+»C'est de là qu'elle partit avec son saint Epoux pour aller en
+Bethléem[171] où, âgée de quatorze ans trois mois et dix-sept jours,
+elle accoucha le 25e jour du mois de décembre, et vit naître de ses
+chastes entrailles le Roi de gloire, le Fils éternel de Dieu, le
+Sauveur et l'époux de nos ames, qui sortit de son sein virginal en la
+manière que les rayons du soleil passent à travers le crystal[172];
+n'y ayant pas plus de différence dans la virginité de Marie après
+l'accouchement et avant la conception, qu'il n'y en a dans le crystal
+après qu'il a été traversé par les rayons du soleil, si ce n'est
+qu'avant la conception, c'était la virginité et l'intégrité d'une
+céleste fille; et qu'aprez l'accouchement, c'était la virginité et
+l'intégrité d'une divine mère. Aussi la douleur, les immondices et le
+reste des misères des couches des autres femmes furent si éloignées
+des divines couches de cette admirable Vierge, que l'on ne sauroit les
+y soupçonner sans tomber dans le reproche d'un énorme blasphême. Elle
+resta en Bethléem jusqu'au jour de sa sainte purification, et, après
+avoir satisfait à cette cérémonie, elle s'en retourna avec son fils et
+son époux en sa maison de Nazareth.
+
+[Note 171: L'auteur nous apprend que «S. Joseph fut obligé
+d'emmener dans ce voyage non seulement un asnon pour le soulagement
+de la très-sainte Vierge, mais encore un bœuf pour tirer peut-être de
+sa vente de quoy payer le tribut à César et avoir de quoy fournir aux
+frais du voyage et des couches de sa sainte épouse. C'est pour cette
+raison que nous apprenons de l'Evangile qu'il y avait un bœuf et un
+asne dans le pauvre lieu de la naissance du Sauveur du monde.»
+
+Cela n'est pas exact: l'Évangile ne dit rien ni de ce bœuf ni de cet
+âne; il est vrai que les peintres les représentent toujours dans la
+crèche près de l'enfant Jésus. D'où vient cette addition à l'histoire
+de la naissance du Sauveur? On en attribue l'origine à ces mots
+d'Isaïe: _Le bœuf a reconnu son maître, et l'âne la crèche de son
+Seigneur_; ou bien à ces mots du prophète Habacuc: _Vous serez
+reconnu au milieu de deux animaux_.
+
+On sait, et l'Évangile en fait foi, que Jésus a voulu naître dans
+l'état le plus humble, sur la paille, dans une pauvre étable, visité
+par les seuls bergers qui faisaient paître leurs troupeaux autour
+de Bethléem; cependant un bel esprit du XVIIe siècle a
+jugé à propos de créer à Jésus naissant une cour brillante et de lui
+ordonnancer un état de maison vraiment royal, ainsi qu'il l'a détaillé
+dans un ouvrage fort singulier, intitulé: _Tablature spirituelle des
+offices et officiers de la couronne de Jésus, couchez sur l'estat royal
+de sa crèche, et payez sur l'espargne de l'estable de Bethléem_.
+Paris, D. Moreau, 1620, _in-16 obl._ Rien n'est oublié dans
+la composition de cette maison royale; on y voit, outre les grands
+dignitaires, _l'officière du maillot du petit Jésus_, _la
+fille de chambre de la mère du petit Jésus_, _la servante au
+lessivage des couches_; viennent ensuite les officiers chargés de
+_laver les écuelles_, de _chasser les chiens_, de _housser
+les araignées_, de _panser les animaux de la crèche du petit
+Jésus_; enfin _l'âne_ lui-même a son gentilhomme servant.]
+
+[Note 172: Cette pensée est tirée du _Mystère de la nativité de
+N.-S. Jésus-Christ_, pièce du XVe siècle; l'ange Gabriel
+dit à Marie:
+
+ ....
+ Tu demoras et saine et pure,
+ Et Vierge ton corps demorra;
+ De riens qui soit n'enpirera,
+ Mais tout ainsi com la verriere
+ Au soleil qui demeure entiere
+ Quant son ray parmy oultre passe
+ Qui ne la brise ne ne quasse,
+ Ainssy demourra ton corps sains.
+
+V. _Mystères inédits du_ XVe _siècle_, publ. par M.
+A. Jubinal, 1837, t. II, p. 49.
+
+On trouve encore dans le _Mystère de la conversion de Saint
+Denis_, un passage relatif à la même pensée. Saint Paul dit à S.
+Denis:
+
+ Maistre, c'est le Dieu que je presche,
+ Le créateur de tout le monde,
+ Qui d'une vierge pure et monde,
+ Comme soleil parmy voirriere
+ Passe et adès demeure entière,
+ Nasquit sans peine en Bethléem
+ Puis mourut lez Jherusalem.
+
+V. mêmes _Mystères inédits_, tom. I, p. 49. ]
+
+»C'est de là qu'ils partirent pour s'enfuir en Egypte, selon l'ordre
+que S. Joseph en avoit reçu du ciel par le ministère de l'Ange, pour
+fuir la cruauté du tyran. Ensuite ce même lieu sacré fut celui de leur
+retraite, la Sainte Vierge étant dans sa vingt-deuxième année, à leur
+retour d'Egypte, après une absence de sept ans....
+
+»C'est de cette sainte maison de Nazareth que la très-sainte Vierge
+partait ordinairement chaque année au temps de Pasques pour aller
+avec son fils et son époux célébrer cette feste en Jérusalem, où ce
+divin enfant âgé de onze ans et trois mois, s'étant une fois soustrait
+secrètement de leur compagnie, fut trouvé, le troisième jour aprez,
+dans le temple, au milieu des docteurs; et ils s'en retournèrent tous
+trois ensemble en leur maison à Nazareth.
+
+»La Sainte Vierge, de qui le corps virginal ne fut jamais ni menacé ni
+atteint de la moindre apparence d'aucune sorte d'infirmité, finit le
+sacré cours de sa précieuse vie à l'âge de soixante et douze ans, l'an
+cinquante-huitième après son divin accouchement. Il y a de bons auteurs
+qui assurent que cette très-sainte mort arriva dans la sainte maison de
+Nazareth; d'autres croient que ce fut en Jérusalem, sur le mont Sion,
+dans la maison de S. Jean l'Evangéliste. Enfin d'autres veulent que la
+Sainte Vierge finit cette vie mortelle dans la sacrée maison du cénacle
+qui avait été honorée de l'institution du très-auguste sacrement de
+l'Eucharistie et de la descente du Saint-Esprit en langues de feu[173].
+
+[Note 173: Rien n'est plus incertain que la date et le lieu de la
+mort de la Sainte Vierge. On prétend qu'elle termina ses jours à Ephèse
+où elle avait suivi S. Jean avec Marie-Madeleine. Eusèbe fixe sa mort
+à l'an 801 de R. (48 de l'ère chr.); Nicéphore assure formellement que
+la Vierge Marie est morte la cinquième année du règne de Néron, l'an
+798 de R. (45 de J.-C.). Hippolyte de Thèbes pense qu'elle a cessé de
+vivre à l'âge de 66 ans, et l'_Art de vérifier les dates_ est de
+cet avis. Mais d'autres, comme notre auteur, prolongent sa vie jusqu'à
+72 ans.
+
+L'impératrice Pulchérie ayant, en 453, demandé à Juvénal, patriarche de
+Jérusalem, le corps de la Sainte Vierge, s'il se trouvait encore, ce
+patriarche lui répondit que, selon la tradition, il n'existait plus sur
+terre, mais il lui envoya son cercueil avec les linges dans lesquels
+on avait enseveli ce précieux corps. Nicéphore, dans son _Histoire
+ecclésiastique_, liv. II, ch. 23, donne à cet égard des détails
+circonstanciés.
+
+Mais si la terre est privée du corps de la Vierge Marie, il n'en est
+pas de même des reliques consistant en objets que l'on prétend lui
+avoir appartenu. On sait, dit Baillet, _Vies des Saints_, 15
+août, combien il s'est trouvé de facilité à multiplier les reliques
+de la Sainte Vierge. En divers endroits, on a produit sa _robe_,
+sa _ceinture_, son _voile_, son _écharpe_, son
+_manteau_; ailleurs, on a fait voir son _anneau_ nuptial, les
+_fuseaux_ dont elle filait, des _lacets_, des _peignes_,
+des _gants_, des _souliers_ et autres _chaussures_,
+des _chemises_; de plus on conserve précieusement un de ses
+_cheveux_, une petite fiole renfermant de son _lait_, etc.,
+etc., etc. Tout cela inspire une louable vénération aux fidèles, mais
+la foi n'y est nullement intéressée.]
+
+»Mais s'il n'est pas avéré que la maison de Nazareth ait été honorée
+de la mort précieuse de la mère de Dieu, il est très-vraisemblable
+qu'elle reçut les derniers soupirs de S. Joseph, dont la Sainte Vierge
+resta veuve à l'âge de quarante-deux ans, son divin Fils en ayant
+alors vingt-sept. Il est aussi à croire que S. Joachim et sainte
+Anne qui moururent octuagénaires peu de temps l'un après l'autre, et
+laissèrent leur sainte fille orpheline dans le temple à l'âge de douze
+ans, finirent aussi leurs jours dans la même maison puisqu'elle leur
+appartenait...»
+
+L'auteur assure ensuite, p. 19, d'après la tradition, que «les
+apôtres, aussitôt après l'ascension de Jésus-Christ et la descente du
+Saint-Esprit, commencèrent à exercer dans cette maison, la puissance
+sacerdotale, et y célébrèrent le Saint-Sacrifice de la Messe pour la
+première fois...; elle fut donc la première église du monde[174].»
+
+[Note 174: C'est ce que dit formellement le Pape Jules II (qui a
+régné de 1503 à 1513), à la fin d'un passage de la bulle où il parle
+de la grande église de Lorette qui renferme la chambre de la Sainte
+Vierge: _In ecclesiâ Lauretanâ_, dit-il, _non solum est imago
+ipsius B. Mariæ Virginis, sed etiam camera sive thalamus ubi ipsa
+virgo nata, ubi educata, ubi ab angelo salutata, Salvatorem seculorum
+verbo concepit, ubi ipsum suum primogenitum suis castissimis uberibus
+de cœlo plenis lactavit et educavit..... Quamque (cameram) apostoli
+sancti primam ecclesiam in honorem Dei et ejusdem B. Mariæ virginis
+consecrârunt, ubi prima Missa celebrata fuit_..... C'est-à-dire:
+«Dans l'église de Lorette, non seulement se trouve le portrait de la
+bienheureuse Vierge Marie, mais on y voit encore sa chambre et son lit,
+où elle est née, où elle a été élevée, où elle a été saluée par l'ange,
+où elle a conçu le Sauveur du monde, où elle a sustenté ce même son
+premier-né du lait de ses chastes mamelles...... Cette sainte chambre
+est la première église que les saints apôtres dédièrent à la gloire de
+Dieu et de la même bienheureuse Vierge, et où la première Messe fut
+célébrée....»]
+
+Nous ne prolongerons pas ces citations tirées de l'ouvrage du R. P.
+Ruppé, sur la maison de Lorette. L'article est un peu long, soyons plus
+bref dans ce qui nous reste à dire de deux ou trois autres opuscules
+singuliers relatifs à la Sainte Vierge.
+
+Dissertatio theologica de sanctificatione seminis Mariæ virginis in
+actu conceptionis Christ.... Authore Samuele Schoroeero. _Lipsiæ,
+apud Braunium_, 1709, _in-4º_.
+
+ Cet ouvrage qui a eu deux éditions parfaitement semblables pour la
+ date et le format, n'en est pas moins très-rare; son titre indique
+ assez la nature et le caractère de singularité du sujet. Tout ce que
+ nous pouvons en dire, c'est que sa rareté n'est pas un grand malheur,
+ puisque l'auteur est encore moins réservé que Sanchez dans son Traité
+ _de Matrimonio_. (VOY. le _Catalogue_ des livres
+ de la bibliothèque du savant bibliographe M. Leber, nº 95.)
+
+Les Complainctes de la glorieuse Vierge Marie moult pitéables, voyant
+son filz pendu en la croix pour rachepter nature humaine; _petit
+in-8º goth._
+
+ Cet opuscule est recherché quoiqu'il ne consiste qu'en quatre
+ feuillets.
+
+De tous ces vieux livres ascétiques singuliers, bizarres et même
+ridicules par leur titre et leur contenu, il en est peu qui puissent le
+disputer aux deux suivants qui traitent des beautés corporelles de la
+Sainte Vierge. Le premier a pour titre:
+
+Le livre de la Toute-belle sans pair, qui est la Vierge Marie, de
+laquelle est escripte la formosité et beauté spirituelle, à la similité
+de la spéciosité corporelle. _Paris, Jehan Petit_, (_sans date,
+mais vers_ 1525); _pet. in-8º goth._
+
+ Ce traité mystique est curieux; il suffit, pour faire juger de sa
+ bizarrerie, de rapporter les titres de quelques chapitres relatifs
+ à la _spéciosité corporelle_ de Marie, par exemple: _De
+ l'office de l'oreille_;--_Méditacion dévote du nez de la
+ Vierge Marie, et des deux narines_;--_De la modérée grosseur
+ des lèvres de la Vierge_;--_Comment la bouche doibt estre de
+ moyenne ouverture_;--_Méditacion aux espaules de la Saincte
+ Vierge_;--_Comme le sacré ventre de Marie est la fontaine
+ de vie_;--_Méditacion aux cuisses (de la Vierge) qui sont
+ force et espérance_;--_Comme la Sainte Vierge est comparée
+ à l'éléphant_;--etc., etc. (VOYEZ sur ce traité, le
+ SUPPLEMENT de M. Brunet, tom. II, p. 313, et le BULLETIN
+ DU BIBLIOPHILE, Paris, Teschener, janvier 1837, p. 365, nº 860
+ du _Catalogue des livres rares_; ce sont deux annonces seulement.
+
+Le second ouvrage du même genre, mais publié longtemps après le
+précédent, est intitulé:
+
+Dévote salutation aux membres sacrés du corps de la glorieuse Vierge
+mère de Dieu, par le R. P. I. H. Capucin. _Paris, Hauteville_,
+1678, _in-16 de 16 pag._
+
+ Un exemplaire de cette petite drôlerie mystique existait dans le
+ beau cabinet de M. Nodier, et a été adjugé à la vente de ses livres,
+ en 1829, pour la somme de 27 fr. 05 c., quoique le titre eût un peu
+ souffert.
+
+ Rien n'égale l'enthousiasme du R. P. Capucin pour les beautés
+ corporelles de Marie; il l'a exprimé en vingt articles plus ou
+ moins longs, mais cependant de peu d'étendue, puisque la totalité
+ du volume est de 16 pages. Chaque article est consacré à un membre
+ de la Vierge, et tous sont disposés dans l'ordre suivant: 1. La
+ _teste_; 2. les _cheveux_; 3. la _face_; 4. les
+ _oreilles_; 5. les _joues_; 6. la _bouche_; 7. le
+ _palais_; 8. le _col_; 9. les _espaules_; 10. les
+ _bras_; 11. les _mains_; 12. la _poictrine_; 13. les
+ _mamelles_; 14. le _cœur_; 15. le _ventre_; 16. les
+ _genoux_; 17. les _pieds_; 18. le _sang_; 19. tout le
+ _corps_; 20. l'_ame_; puis une prière finale.
+
+ Il paraît que ce livret a été connu d'Adrien Valois (m. en 1692),
+ et qu'il a allumé sa bile; car voici comment ce savant rigoriste,
+ s'en explique dans le _Valesiana_, p. 46: «Que n'aurait point
+ fait le pape Innocent XI, s'il avait ouï parler de l'impertinente
+ dévotion de ce Moine dont on nous parlait l'autre jour? N'aurait-il
+ pas condamné rigoureusement des supérieurs qui souffrent qu'un de
+ leurs visionnaires fasse imprimer des oraisons adressées à toutes
+ les parties du corps de la Sainte Vierge en particulier? La religion,
+ la pudeur, le bon sens ne sont-ils pas blessés par une extravagance
+ semblable?»
+
+ M. Nodier, moins susceptible et moins irascible qu'Adrien Valois,
+ et ne voyant dans ce colifichet séraphique qu'une dévotion plus
+ bizarre que coupable, a fait réimprimer les vingt articles dans ses
+ curieux _Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, Paris_,
+ 1829, _in-8º_, p. 226-33. On ne sera peut-être pas fâché de
+ voir un échantillon du style du révérend père; nous demanderons donc
+ à M. Nodier, la permission de consigner ici quelques-uns de ces
+ articles; de telles élucubrations ne sont point à dédaigner pour
+ quiconque se plaît aux singularités littéraires des XVIe
+ et XVIIe siècles. Voici les hommages que le pieux auteur
+ adresse à certaines parties du corps de la Sainte Vierge:
+
+A LA TESTE. «Je vous salue, souverain chef de MARIE,
+Emperière (_Impératrice_) du ciel et de la terre, terreur des
+puissances de l'enfer, gloire de celles du ciel, couronne des plus
+éclatantes estoilles.
+
+AUX CHEVEUX. »Je vous salue, cheveux charmants de
+MARIE, rayons du soleil mystique, ligne du centre et de la
+circumférence de toute la perfection créée, veines d'or de la mine
+d'amour, liens de la prison de Dieu, racines de l'arbre de vie,
+ruisseau de la fontaine du Paradis, cordes de l'arc de la charité,
+filets de la prise de Jésus et de la chasse des ames.
+
+AU PALAIS. »Je vous salue, doux palais de la bouche de Marie,
+ruche à miel qui ensucre ses lèvres, qui coule le nectar du ciel, qui
+confit l'absynthe de nostre vie, qui adoucit nos amertumes, cave du vin
+de l'amour qui réjouit le cœur des hommes.
+
+AUX BRAS. »Je vous salue, bras laborieux de MARIE,
+officiers de la despense de Jésus, aisles de la Reyne des Séraphins,
+rames de la navire sacrée qui porte le pain de vie; bras qui étouffez
+le diable, bras qui embrassez les hommes, bras qui emprisonnez Dieu.
+
+AUX MAMMELLES. »Je vous salue, mammelles virginales de
+MARIE, nourisses du nourissier de l'univers, aumonières de
+l'indigence et de la pauvreté de Dieu, procuratrices des aliments de
+Jésus, vivandières célestes de ses innocents appétits, vases de rosée
+du ciel, fontaines de manne coulante, nacres de perles liquides,
+sources de sucre et de laict.
+
+AU VENTRE. »Je vous salue, ventre miraculeux de
+MARIE, officier des prodiges de Dieu, arche de son alliance
+avec les hommes, lict nuptial des deux natures corporelles, qui a uni
+deux métaux insociables, amas de bled environné de lys, sphère qui a
+porté le soleil, aurore qui a produit le jour.
+
+AUX PIEDS. »Je vous salue, pieds infatigables de
+MARIE, pôles du ciel animé, piédestals des colomnes sacrées
+qui portent le Louvre de Dieu, légats du sainct Evangile, courriers de
+nostre fœlicité, laboureurs du salut des ames.
+
+AU SANG. »Je vous salue, sang de MARIE, estoffe de
+laquelle s'est fait l'habit du Verbe incarné, pourpre du monarque des
+rois, substance que Dieu a briguée, formateur de qui vous a formé,
+ouvrier de l'hostel miraculeux qui a logé corporellement toute la
+divinité, etc., etc.
+
+Nous nous bornons à ces huit articles; ils suffisent pour faire
+apprécier le talent de l'auteur et la richesse de son imagination dans
+les allégories mystiques auxquelles il soumet chacune des perfections
+de Marie.
+
+Il existe encore un ouvrage relatif à la Vierge, composé dans le
+XIIIe siècle, par Albert Legrand, et qui est fort singulier;
+c'est sans doute là que plusieurs des auteurs ridicules que nous venons
+de citer, ont puisé leurs folies. Ce livre a pour titre: _Liber de
+intemerate Dei genetricis Marie laudibus_; Lugduni, 1503, petit
+_in-4º_ de 78 feuillets. Il est divisé en 266 chapitres, dont
+quelques-uns sont fort bizarres, comme on va le voir par la courte
+exposition de leurs titres que nous traduisons en français; par
+exemple, l'auteur demande:
+
+CHAP. 19. Sous quelle forme l'ange Gabriel a-t-il dû
+apparaître à Marie? Etait-ce sous la forme d'un serpent ou sous celle
+d'une colombe?--Non, c'était sous la forme humaine, puisqu'il annonçait
+la naissance d'un homme.
+
+CHAP. 25. Quelle était la couleur du vêtement de l'ange?--Il
+était blanc, symbole de l'innocence.
+
+CHAP. 29 et 31. A quelle heure et dans quel lieu s'est faite
+l'annonciation?--Dès le point du jour et à Nazareth.
+
+CHAP. 36. Pourquoi l'ange s'est-il adressé à la Vierge Marie
+plutôt qu'à S. Joseph?--Le genre humain ayant été perdu par une femme,
+il était naturel qu'il fût sauvé par une femme.
+
+CHAP. 37. Que faisait la Sainte Vierge au moment de
+l'annonciation?--Elle était en contemplation.
+
+CHAP. 40. Quel âge avait alors Marie?--Douze ans au moins.
+
+CHAP. 44. Quelle était la couleur de sa peau?--Noire.
+
+CHAP. 45 et 46. Et celle de ses cheveux et de ses
+yeux?--Egalement noire.
+
+CHAP. 58. Etait-elle assise ou debout quand l'ange s'est
+présenté?--Elle était assise.
+
+CHAP. 71. Qui a été le confesseur de la Sainte Vierge?
+(Question absurde, puisque Marie n'a jamais péché.)--L'auteur prétend
+que ce ne pouvait être que S. Pierre, puisqu'il était pape.
+
+CHAP. 96. Marie était-elle modeste dans ses
+habits?--Très-modeste; c'est tout au plus si elle en avait deux, l'un
+pour les jours ouvriers, l'autre pour les jours de fête.
+
+CHAP. 133 et suiv. La Sainte Vierge était-elle
+instruite?--Très-certainement; elle possédait toutes les sciences,
+les arts mécaniques, les arts libéraux, le _trivium_, le
+_quadrivium_,[175] et même la théologie.
+
+[Note 175: Ces deux mots désignent l'universalité de la science,
+l'ensemble de toutes les connaissances humaines que l'on pouvait
+acquérir du temps d'Albert. Le _trivium_ comprenait la grammaire,
+la dialectique et la rhétorique; le _quadrivium_ renfermait
+l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique. La
+réunion des sept arts libéraux prit le nom de _Clergie_, dans
+le XIIIe siècle; _clerc_ et _lettré_ devinrent
+synonymes. Le plus grand effort de l'esprit humain était de posséder
+le _trivium_ et le _quadrivium_; quand on eut dit d'Abeilard
+qu'il les possédait, on crut qu'il n'y avait plus rien à ajouter à son
+éloge.]
+
+Etc., etc.
+
+Nous nous garderons bien d'épuiser la liste de ces questions oiseuses
+et ridicules dont Albert développe très au long les solutions. Il a
+écrit en latin, et c'est fort à propos pour certains sujets, surtout
+ceux des chap. 238, 240, 243, etc. Au reste, si l'auteur n'eût jamais
+fait que cet ouvrage, au lieu d'Albert le Grand nous aurions Albert
+tout court; ou plutôt son nom, comme tant d'autres, aurait disparu de
+la scène du monde. Mais cet homme était le plus grand théologien, le
+plus grand philosophe et le premier polygraphe de son temps, et son
+nom inscrit sur 21 vol. _in-fol._ de ses œuvres, qui pourtant ne
+seront jamais réimprimées, traversera encore des siècles. Il est mort
+à Cologne, en 1280, âgé de 87 ans. Les légendaires prétendent que dans
+son adolescence, il fut honoré d'une visite de la Sainte Vierge qui
+dessilla les yeux de son entendement et lui promit qu'il serait un jour
+une des plus grandes lumières de l'Eglise; l'origine de cette fable
+aurait-elle pris sa source dans le traité _De Mariæ laudibus_,
+dont nous venons de parler?
+
+
+Encore un ouvrage assez singulier sur la Sainte Vierge:
+
+«Sensuit une dévotion et recollection pour méditer et penser
+cordialement la saincte et sacrée gésine de Nostre-Dame:
+c'est-à-sçavoir depuis la nativité de Nostre-Seigneur jusqu'à la
+purification, etc. (_Sans date_), _in-4º_.»
+
+ Ce curieux manuscrit sur VÉLIN, enrichi de huit belles
+ miniatures de la grandeur des pages, a été vendu 36 fr. chez M.
+ d'Ansse de Villoison en 1806.
+
+ Le vieux mot GÉSINE, employé dans le titre de cet ouvrage,
+ signifie l'état d'une femme depuis le moment de ses couches jusqu'à
+ l'instant des relevailles, c'est-à-dire jusqu'à la cérémonie dont
+ elle est l'objet à l'église, la première fois qu'elle y vient après
+ ses couches. Ce mot était très-usité dans les XIVe,
+ XVe, XVIe et XVIIe siècles. Les
+ articles suivants, que nous avons extraits du beau _Catalogue des
+ archives de M. de Joursanvault_, Paris, Teschener, 1838, 2 vol.
+ _in-8º_, en font foi:
+
+«Nº 525. Dépenses faites pour le fait de la GÉSINE de madame
+la duchesse de Touraine..... depuis le 1er juillet 1391.
+
+»Nº 710. Un drapier donne quittance du drap destiné à housser deux
+coffres pour la GÉSINE de la duchesse d'Orléans.
+
+»Nº 536. Parties de plusieurs choses délivrées à Roulet Pasquier,
+varlet de garde-robe de Mme la duchesse d'Orléans, pour faire porter
+à Asnières devers madicte Dame, tant pour le fait de sa GÉSINE
+et de son enffant, comme autrement.
+
+»Nº 714. Jehan Porchet peint deux biers à berser (berceaux), l'un
+grand et l'autre petit, pour l'enfant de la GÉSINE dont la
+duchesse d'Orléans est grosse. 1396.
+
+»Nº 3543. Valentine de Milan, duchesse d'Orléans, fait payer 100
+francs d'or à Jeanne Lagoutière, sage-femme, pour les soins qu'elle lui
+a donnés dans la GÉSINE qu'elle a faite à Asnières de son fils
+Philippe d'Orléans. 1396.
+
+»Nº 715. Payement à Perrette Daugière, couturière, de la façon de
+huict paires de draps pour GÉSIR la damoiselle, la nourrisse,
+la berceresse et la femme de chambre de Philippe d'Orléans; de deux
+grands fons à la cuve à baigner de la Duchesse, et de deux paillasses
+pour GÉSIR les fourries au dehors de la chambre de ladite
+dame. 1397.
+
+»Nº 721. Plusieurs pièces relatives aux meubles des chambres de la
+duchesse d'Orléans, pour sa prochaine GÉSINE. 1400.
+
+»Nº 612. Guillaume Granchier, mercier, donne quittance pour douze
+pièces de petits cendaulx qu'il a vendus pour faire certaines chambres
+pour la prochaine GÉSINE de la duchesse d'Orléans. 1400.
+
+»Nº 619. Bernart Bousdrach, dit Pagain, mercier, vend à la duchesse
+d'Orléans une pièce de satin blanc livrée à Coucy, pour le fait de sa
+GÉSINE. 1401.
+
+»Nº 642. Un marchand fournit deux pièces de toile de Reims, pour
+faire deux draps de parement pour la GÉSINE de la duchesse de
+Touraine. 1490.»
+
+Etc., etc., etc.
+
+Nous citerons encore Marot, qui, dans son _Estrenne à madame la
+Dauphine_, dit:
+
+ A madame la Dauphine
+ Rien n'assigne,
+ Elle a ce qu'il faut avoir;
+ Mais je la voudrais bien voir
+ En GÉSINE.
+
+Cette Dauphine doit être Catherine de Médicis, qui, mariée à Henri II,
+le 28 octobre 1533, à Marseille, n'en eut d'enfants qu'en 1544.
+
+ * * * * *
+
+Le dernier morceau singulier ou pour mieux dire absurde que nous
+rapporterons sur la Sainte Vierge, est le troisième paragraphe du
+second chapitre de l'_Histoire des Carmes_, où il est question du
+TESTAMENT de Marie en faveur de ces religieux. Ce passage est
+extrait d'une _Histoire des Ordres monastiques_, (attribuée à un
+abbé Musson), _Berlin_, 1751, _7 parties en 5 vol. in-12_. V.
+tom. I, p. 276[176].
+
+[Note 176: Nous avons déjà parlé de cet ouvrage p. 129, à l'article
+RÊVERIES RENOUVELÉES DES GRECS, dans lequel on voit le
+Révérend Père Pythagore, Carme, Supérieur du couvent de cet Ordre à
+Crotone, comme nous allons voir ici la Sainte Vierge Supérieure des
+Carmelites à Jérusalem. Combien de folies et d'absurdités ont signalé
+certains écrivains de ces temps obscurs!]
+
+«Marie, dit l'auteur, après la conversion des Carmes et la mort de
+son cher fils, n'ayant plus rien qui la retînt dans le siècle (le
+_monde_), ne songea plus qu'à exécuter le vœu qu'elle avait
+fait dès sa plus tendre jeunesse d'entrer en religion (_se faire
+religieuse_).
+
+»Dans ce dessein, elle fit son testament en faveur des Carmes qu'elle
+laissa ses légataires universels. Elle leur donna sa maison de
+Nazareth avec quelque peu de terre qu'elle possédait aux environs, afin
+d'en faire un couvent. Ayant ainsi disposé de son patrimoine, elle
+vint se présenter au R. P. Général de l'Ordre avec plusieurs autres
+filles dont elle était accompagnée pour demander la grâce de la sainte
+religion et l'entrée au Carmel. Il est plus facile de concevoir que
+d'exprimer quels furent les sentiments de la communauté et avec quels
+transports de joie ils reçurent MARIE au nombre de leurs
+sœurs. Le R. P. Agabus fit à ces saintes filles un excellent discours,
+après l'évangile de la messe, sur l'importance des vœux religieux et
+sur l'obligation de leur état. Ensuite il leur donna à toutes le voile,
+et nomma MARIE leur supérieure.
+
+»L'acte de sa profession se conserve en original chez les Carmes. C'est
+un grand rouleau fait de papyrus ou papier d'Egypte; les caractères en
+sont syriaques, de ceux qu'on appelle _estrangelo_, grands, bien
+marqués, sans points, ornés de quelques figures, et encore lisibles
+malgré le nombre des années.
+
+»Au bas de cet acte est l'original du testament de Marie, signé de sa
+main et de deux notaires royaux du châtelet de Nazareth, et au haut du
+rouleau on voit une belle vignette qui représente sa vêture.»
+
+Nous regrettons de n'avoir pu découvrir le texte de cette pièce, qui,
+comme celui du testament de Jésus-Christ que nous allons donner, était
+sans doute rédigé selon toutes les formules du style des notaires au
+XVe siècle.
+
+
+III.
+
+TESTAMENT DE JÉSUS-CHRIST.
+
+Cet acte mystique, monument de la naïve simplicité de nos pères, nous
+a été communiqué par un excellent ami, bibliographe très-instruit et
+très-versé dans la littérature du moyen âge. Il a eu l'obligeance
+de nous en adresser une copie transcrite de sa main avec la plus
+scrupuleuse exactitude, sur un vieux _livre d'Heures_, du
+XVIe siècle[177]; nous aurions désiré reproduire cet acte
+avec la même exactitude, mais les vieux signes d'abréviation et de
+ponctuation manquant à nos presses modernes, nous sommes obligé de le
+donner sans abréviation dans les mots et avec les signes actuels de
+la ponctuation. Nous conservons l'orthographe, en ajoutant seulement
+quelques accents pour faciliter l'intelligence du texte:
+
+[Note 177: Ce livre a pour titre: _Heures à l'usaige de
+Chartres_, etc. Paris, veufve Françoys Regnault (vers 1554),
+_in-8º_. Le _Testament_ en question et un autre morceau
+intitulé: La _Sentence de Pylate_, ont été imprimés à la suite
+de ces Heures. On trouve encore ces deux pièces dans un autre ouvrage
+intitulé: _Méditation sur la mort et passion de nostre Sauueur et
+Rédempteur Jésus-Christ_. Paris, pour Geofroy Rocoulet (sans date),
+_in-8º_ goth. avec fig. et vignettes. Notre ami (M. G.....
+D........) ne s'est pas borné à l'envoi de ces deux curiosités, il
+y en a joint plusieurs autres que nous réservons pour un ouvrage
+spécial auquel elles seront mieux appropriées. Nous le prions d'agréer
+l'expression de notre vive et affectueuse reconnaissance.]
+
+«Le testament de nostre Sauueur et Rédempteur Jésus-Christ.
+
+»Au nom de Dieu mon Père et du Sainct-Esprit. _Amen._
+
+»Je Jésus de Nazareth, fils de ma doulce, précieuse et benoiste mère
+Marie, congnoissant qu'il n'est rien plus certain que je suis descendu
+et venu du ciel en ce monde pour souffrir et endurer mort douloureuse,
+âpre et angoysseuse pour les pauures pécheurs rachepter du feu d'enfer
+et de dampnation éternelle: voulant mourir en testant, estant estendu
+sur le lict de ma très-dure croix en grand torment, en passions
+mortelles et terribles, en mon plain entendement divin, en plénitude de
+éternelle sapience, faictz, dispose et ordonne mon testament, dernière
+et perpétuelle volunté, en la forme et manière qui sensuyt:
+
+»PREMIÈREMENT. Je recommande mon ame à Dieu mon Père, lui
+priant et suppliant qu'elle partant et issant (_sortant_) de mon
+corps, aille et descende ès lieux des sainctes ames détenues là-bas
+attendans que je les aille délivrer et jetter hors dudict lieu.
+
+»ITEM. Je recommande ma mère sur toutes créatures la plus
+aymée moult desconfortée, triste et désolée, à Dieu mondict Père et
+auec ce à mon loyal et singulier amy Jehan Zébédée à présent près de
+mon lict auquel meurs à terrible torment: et auec pour ce que après
+madicte mère, sur toutes autres humaines créatures plus amoureusement
+et plus tendrement ay en mon cueur et vraye affection ledict Zébédée,
+je le recommande à madicte mère.
+
+»ITEM. Je pardonne ma mort à tous mes ennemys, priant à Dieu
+mon Père qu'il lui plaise les avoir pour excusés, et qu'il ne veuille
+d'eulx prendre justice ne vengeance, car ils ne congnoissent ne
+sçauent pas (ce) qu'ils font.
+
+»ITEM. A mon compaignon Dismas, pendu auprès de moy, voyant et
+considérant la bonté cordiale, bon vouloir et bonne affection qu'il ha
+à moy dès le présent, d'icy en avant et à toujoursmais, à perpétuité,
+je lui donne et laisse le royaulme éternel; et dès maintenant je
+l'enuoie en saisine, et veuil que son ame partant de son corps se rende
+et viengne par devers moy quelque part que je sois.
+
+»ITEM. Et comme il soit ainsi que entre les autres vertus
+y en ayt une singulière qui m'a tousjours tenu bon, c'est patience
+en tribulation; considérant aussi que plusieurs pour l'amour de moy
+auront moult à souffrir, à tous mes bons et loyaux amys, à toutes mes
+déuottes et loyalles filles en toutes leurs afflictions, adversités et
+tribulations, je leur laisse mon trésor de patience; et pour ce que
+ledict trésor est grand, plantureux et abondant, je veuil que partie
+en soit distribuée à tous pauures orphelins, malades, langoureux,
+prisonniers, impotens, anciens, caducques et femmes veufves.
+
+»ITEM. Je veuil que, le jour de mon trépas, soit lu ce présent
+mon testament, dernière et perpétuelle volunté, deuant et en présence
+de mon peuple chrestien pour lequel j'endure ladicte mort; et soient
+faictes mes obsèques en pitoyables pleurs et doloreuses larmes et
+angoisseux soupirs; et en congnoissance (_reconnaissance_), tous
+ceulx et celles qui seront présens à mesdicts (_sic_) obsèques,
+pleurans et lamentans mondict trépas et doloreuse passion, et en vraye
+contrition de leurs péchés et en mémoire de madicte angoisseuse mort,
+je leur donne mon royaulme de Paradis.
+
+»ITEM. A tous ceux qui de bon cueur pardonneront les ungs aux
+aultres pour l'amour de moy qui suys leur Dieu, leur père créateur,
+en voulant d'ici en avant vivre en bonne paix, amour et charité, dès
+maintenant je leur donne (_remets_) toutes les offences, crimes et
+tous péchés dont si souvent m'ont offencé, en protestant toutefois que
+d'icy après s'ils retournent à leurs rancunes, haines et discensions
+les ungs contre les aultres, je révoque ce présent article et veulx
+qu'il soit de nulle vigueur et valeur tant (_jusqu'à ce_) qu'ils
+soyent retournés à requérir pardon les ungs entre les aultres.
+
+»ITEM. Tous les pauures pécheurs et pécheresses, contrits,
+confès et repentans de bon cueur et de bon vouloir, protestans
+dorénavant de ne nous offenser, voulans estre et demeurer à nostre
+service, je veuil et ordonne que s'ils veulent persévérer en mondict
+service en gardant et obéyssant tant à mes commandemens qu'à ceulx de
+ma très-loyalle espouse mon esglise, que en la fin de leurs jours,
+quant leurs ames partiront de leurs corps, que ils se retirent par
+devers moy en mon royaulme de paradis, et leur promets mon royaulme
+éternel avec moy en perpétuelle gloire à toujours sans fin. _Amen._
+
+»Et en signe de ce, veuil ce présent mondict testament estre escript
+par quatre notaires de nostredicte cour, Mathieu, Marc, Luc, Jehan;
+et ay faict ce présent testament en la présence de ma mère bien
+amée, elle estant près du lict de madicte croix douloureuse sur le
+mont Calvaire, au milieu de la terre, signé de nostre sang, scellé
+au scel de nostre douloureuse croix. Ainsi _signé_ JÉSUS
+DE NAZARETH, roy de Paradis, le confort des pauures pécheurs
+retournant à sa miséricorde.»
+
+Telles sont les dispositions testamentaires du Sauveur. L'acte a été
+rédigé par de trop habiles notaires pour craindre qu'il ait été cassé
+par défaut de forme. Ainsi les légataires ont pu et peuvent compter sur
+la délivrance de leur legs, s'ils ont rempli, ou s'ils remplissent les
+conditions imposées par le testateur.
+
+
+IV.
+
+SENTENCE DE JÉSUS-CHRIST.
+
+De tous les monuments historico-religieux relatifs à l'origine du
+Christianisme, aucun ne serait plus précieux, après l'Evangile, que le
+texte authentique de la sentence qui a condamné à mort Jésus-Christ.
+Aussi avec quel empressement n'a-t-on pas accueilli certaines pièces
+qui ont paru sous ce titre dans le moyen âge! Nos recherches nous
+en ont procuré quelques-unes, qui, tout apocryphes qu'elles sont,
+intéresseront nos lecteurs, tant on a, dans tous les siècles, attaché
+d'importance à cet acte qui, en terminant la vie et la passion
+du Sauveur, a mis le sceau à la rédemption du genre humain. Nous
+allons classer ces pièces, c'est-à-dire les textes de la sentence de
+Jésus-Christ que nous avons découverts, selon l'ordre de dates de
+publication des ouvrages dans lesquels on les a d'abord insérés; ils
+sont censés traduits en français, on y reconnaît le style et les formes
+judiciaires des XVe et XVIe siècles. Ces textes
+sont au nombre de quatre.
+
+I. Celui que nous regardons comme le plus ancien, est tiré d'un vieux
+livre intitulé: _La mort et passion de Jésucrist: laquelle fut
+composée par les bons et experts maistres Gamaliel, Nicodemus et Joseph
+d'Abarimathie_ (sic), _disciples secrets de Jésucrist, lesquelz
+en ont traicté bien au long, car ils estoient tousjours présens.--L'an
+de N. S. J. C. cinq cens et vnze, fut trouvée à Vienne en un petit
+coffret caché sous terre, la sentence donnée par Ponce Pilate à
+l'encontre de Jésucrist, translatée de latin en francoys comme icy
+aprez s'ensuyt.--La destruction de Hiérusalem et vengeance de nostre
+Saulveur et Rédempteur faicte par Vaspasien empereur de Rome et par
+Titus son fils._ Imprimé à Poictiers, par Jehan et Enguilbert de
+Marnef frères, 1535, in-4º goth., fig. sur bois[178].
+
+[Note 178: Cet ouvrage rare et curieux existe dans la riche
+bibliothèque de M. Leber à qui nous ne pouvons trop témoigner notre
+reconnaissance pour l'aimable obligeance qu'il a mise à nous procurer
+une copie de la sentence en question qu'il a pris la peine de
+transcrire lui-même.]
+
+Voici le texte pur de la sentence comprise dans la seconde partie de ce
+recueil:
+
+«Sensuyt la condampnation donnée par Pilate à l'encontre de
+Jésus-Christ.
+
+»Nous Ponce Pilate prévost et juge en Hiérusalem soubs trèspuissant et
+monarche empereur Thybere César, duquel trèseureux le Trèshault soit
+garde de son empire. A tous et chascuns salut. Nous estans séant pour
+juge en la synagogue du peuple de Judée: par la grant amour qu'avons à
+justice. Nous a esté présenté Jésus de Nazareth qui follement a asseuré
+et affermé soy estre filz de Dieu, combien qu'il soit né d'une pauvre
+femme. Oultre se dit estre roy des Juifs, et le presche et se vante de
+destruire le magnifique et excellent temple de Salomon. Et aussy séduyt
+et révocque tout le peuple de la loy de Moyse trèsapprouvée. Toutes
+lesquelles choses poisées, pensées, veues, considérées et approuvées,
+l'avons condampné et prescript à estre crucifié et mis au gibet entre
+deux larrons, chascun à cousté. _Ite, tenete eum._»
+
+Cette dernière formule (en latin) nous rappelle deux pièces du même
+genre que nous avons découvertes dans des ouvrages du XVIIe
+siècle[179]: l'un est un ordre de flageller Jésus, donné au licteur ou
+bourreau; il est ainsi conçu:
+
+[Note 179: Le premier de ces ouvrages est le _Voyage de la
+Terre Sainte, par Doubdan, chanoine de Saint-Denis_, 3e édition;
+Paris, Clousier, 1666, _in-4º_, fig. Voyez pp. 183 et 193. Ce
+livre, soit dit en passant, n'a pas été inutile au savant auteur de
+_l'Itinéraire de Paris à Jérusalem_. Le second ouvrage est le
+_Theatrum Terræ Sanctæ, auctore Christ. Adrichomio_; Colon. 1682,
+_in-fol._, cartes. Cet Adrichomius, né à Delft en 1533, est mort à
+Cologne en 1585. C'était un prêtre catholique fort instruit qui a été
+persécuté par les protestants.]
+
+«_Jesum Nazarenum, virum seditiosum et mosaïcæ legis contemptorem,
+per pontifices et principes suæ gentis accusatum expoliate, ligate
+et virgis cœdite. I, lictor, expedi virgas._» C'est-à-dire:
+«Dépouillez, garrottez et frappez de verges Jésus de Nazareth, accusé
+par les pontifes et les premiers de sa nation, d'être un homme
+séditieux et de mépriser la loi de Moyse. Va, licteur, prépare les
+verges.»
+
+Le second ordre regarde le crucifiement:
+
+»_Jesum Nazarenum subversorem gentis, contemptorem Cæsaris et falsum
+messiam, ut majorum suæ gentis testimonio probatum est, educite
+ad communis supplicii locum, et cum ludibrio regiæ majestatis in
+medio duorum latronum cruci affigite. I, lictor, expedi cruces._»
+C'est-à-dire: «Conduisez au lieu ordinaire du supplice et attachez
+à la croix, avec l'appareil ridicule de la majesté royale (_une
+couronne_), entre deux larrons, Jésus de Nazareth, convaincu par
+le témoignage des principaux de sa nation, d'avoir soulevé le peuple,
+d'avoir méprisé César et de s'être faussement dit le Messie. Va,
+licteur, prépare les croix.»
+
+Il est inutile de faire observer combien le contenu de la sentence
+rapportée ci-dessus s'écarte de la vérité historique; nous ne parlons
+pas du titre ridicule de prévôt donné à Pilate; mais en faire le juge
+de J.-C., c'est commettre une grave erreur. Pilate n'avait dans ses
+attributions que le pouvoir de confirmer la sentence rendue par les
+Juifs et de la faire exécuter, parce que, depuis que la Judée était
+réduite en province romaine, le sanhédrin n'avait plus de droit de
+vie et de mort. Aussi les Juifs venant demander à Pilate qu'il fît
+exécuter la sentence rendue contre Jésus, lui dirent _non nobis licet
+interficere quemquam_. Pilate avait envie de sauver J.-C., dont il
+reconnaissait l'innocence; mais fatigué ou plutôt effrayé des clameurs
+du peuple qui ne cessait de hurler, _tolle, tolle, crucifige,
+crucifige_, il se décida enfin à leur livrer Jésus; _Jesum
+flagellatum tradidit voluntati eorum ut crucifigeretur_. Il n'a donc
+rien jugé, puisque, s'il eût été juge, il eût absous; mais, par effroi
+et par faiblesse, il a confirmé la sentence, et ce sont les soldats
+romains qui l'ont mise à exécution.
+
+II. Nous avons découvert et copié (il y a environ 50 ans), le texte
+suivant de la sentence de J.-C., sur un feuillet détaché d'un
+_in-fol._ du XVIIe siècle, dont nous ne nous rappelons
+pas le titre; mais dès-lors, nous avons retrouvé ce texte dans un
+vieux petit bouquin intitulé: _Thrésor admirable de la sentence
+prononcée par Ponce-Pilate contre nostre Sauveur Jésus-Christ; trouvée
+miraculeusement escripte en lettres hébraïques dans un vase de marbre,
+enclos de deux autres vases de fer et de pierre, en la ville d'Aquila
+au royaume de Naples sur la fin de 1580. Traduict de l'italien en
+françois, tant pour l'utilité publicque et exaltation de nostre saincte
+foy, que pour louange de ladicte ville._ Paris, Guill. Julien,
+1581, _in-12_. Il y a quelques légères variantes entre notre
+copie et le texte du _Thrésor_; nous les donnons en notes dans la
+réimpression suivante, très-conforme à l'orthographe du temps, à part
+quelques accents que nous y ajoutons; nous croyons aussi devoir donner
+le préliminaire de la sentence tel qu'il est dans le petit livret:
+
+«COPIE de la sentence prononcée par Ponce Pilate, Président en la
+Judée, l'an dix-septiesme du règne de l'empereur romain Tibère à
+l'encontre de JÉSUS, fils de Dieu et de la Vierge Marie, nommé
+CHRIST, condamné à la mort de la croix entre deux voleurs, le
+vingt-cinquiesme de mars, trouvée miraculeusement par des passants en
+la ville d'Aquilée[180], dedans un tumbeau fait d'une belle pierre,
+auquel furent trouvées deux caisses, l'une de fer, et dedans icelle
+une de marbre fin, dedans laquelle fut trouvée escripte en hébrieu la
+sentence cy-après contenue:
+
+[Note 180: C'est Aquila, ville de l'Abruzze ultérieure, qu'il ne
+faut pas confondre avec Aquilée, ville du Frioul.]
+
+«L'an XVIIe de l'empire de Tibère, Empereur de tout le
+monde, monarque invincible, et de l'olympiade CXXI; de la
+Cleide[181] l'année LXXXIV; de la création du monde suivant le
+millesime et la partition des Juifs quatre fois MCLXXIV[182];
+de la propagation et accroissement de l'empire romain l'an
+LXXVIII; de la délivrance de la servitude des Babyloniens
+l'an CCCCLXXX; de la constitution[183] du sacré empire l'an
+CCCCLXXXXVII; du consulat du peuple romain de Lucius Piso, du
+proconsulat de Marcus Isauricus; du commencement du public gouvernement
+de la Judée par Valerius Palestina; du temps de[184] Quintus Flavius,
+gouverneur en la ville et cité de Hiérusalem dans laquelle estoit
+Président trèsagréable Ponce Pilate, régent et gouverneur de la
+Basse Galilée; du temps d'Hérode Antipater; du temps des Souverains
+Sacrificateurs du sainct Temple, Anne, Caïphe, Alismaël; du temps des
+chefs du sainct Temple Rabaham, Anchabel[185], Joachim; des centeniers,
+comtes romains et de la cité de Hiérusalem, Quintus Cornelius Sublima
+et Sextus Pompilius Rufus, le XXVe jour de mars.
+
+[Note 181: Cliede, dans l'imprimé.]
+
+[Note 182: Ce qui fait 4696.]
+
+[Note 183: Restitution, dans l'imprimé.]
+
+[Note 184: Que Quintus Flavius gouvernait.]
+
+[Note 185: Chichabel au lieu d'Anchabel.]
+
+»Je Ponce Pilate, Président pour l'empire romain, entré au palais et
+siège[186] principal, juge et condamne par sentence de mort, Jésus,
+nommé des Juifs Christ Nazaréen, du pays de Galilée, comme un homme
+séditieux en la loi mosaïque et contraire à la loi de l'empereur
+Tibère; nous le condamnons à estre mis et attaché avec des cloux en
+l'arbre de la croix à la manière des criminels et malfaicteurs: et
+estans ici en l'assemblée de plusieurs, riches et pauvres, comme ainsi
+soit qu'il n'ait cessé de mettre trouble et dissenssion par toute la
+Judée, soy-disant fils de Dieu, Roi d'Israël, avec menaces de la ruine
+de ceste cité de Hiérusalem et du sainct temple; et en outre comme
+ainsi soit qu'il ait refusé de payer le tribut à Cæsar, ayant pris la
+hardiesse d'entrer en cette cité et au sainct temple avec palmes et
+magnificence comme Roy, menant après soy une grande partie du peuple:
+nous commandons à nostre premier centenier, Quintus Cornelius de mener
+publiquement par cette cité de Hiérusalem ledict Jésus-Christ, lié,
+flagellé, vestu de pourpre et couronné d'espines, portant sa croix
+sur ses espaules, afin de seruir d'exemple à tous malfaicteurs. Nous
+voulons qu'auec iceluy soient menés deux voleurs meurtriers, et qu'il
+soit[187] puis après conduict par la porte de la ville Giagorolle,
+nommée Antonienne, pour estre mené au lieu public de la montagne dite
+de Calvaire, pour y estre crucifié; et quand il sera mort, nous voulons
+que le corps demeure pendu sur la croix pour un commun spectacle de
+tous malfaicteurs; et que sur la croix soit mise ceste superscription
+en trois langues:
+
+[Note 186: Juge au lieu de siège.]
+
+[Note 187: Sorte au lieu de soit, et le mot conduit n'est point
+dans l'imprimé.]
+
+En hébrieu:
+
+JEHUDIM MELECH NOSRJ JESCHUA.
+
+En grec:
+
+IESOUS NAZARIOS VASILEF TON JOUDAION.
+
+En latin:
+
+JESUS NAZARENUS REX JUDÆORUM.
+
+»Nous commandons en outre que personne, de quelque qualité et condition
+qu'elle soit, n'entreprenne et soit si téméraire d'empescher telle
+justice par nous faicte, administrée et exécutée selon la rigueur des
+décretz et loix des Romains sur les Juifs, sur peine d'estre rebelle à
+l'empire Romain.»
+
+Dans l'imprimé on trouve à la suite du texte précédent, ces mots:
+
+Tesmoins de nostre sentence des douze tribus d'Israël par les
+Pharisiens: RABBANI; DANIEL; RABBANI
+deuxiesme; JOANNI; BONICAT; RABBANI;
+INSABEC; PARICUHA; RABBANI; SIMÉON
+et BONET.--Par les Souverains Prestres: RABBANI;
+ZADOS; BONICASALBO.--_Puis enfin_: Notaire du
+présent acte public criminel: NOTAN BERTA, de la part de
+l'Empire et Président des Romains.»
+
+Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce second texte de la sentence
+de J.-C.; les observations que nous avons faites sur le premier
+s'appliquent à celui-ci, et prouvent également que c'est une pièce
+supposée.
+
+III. Le troisième texte de la sentence de J.-C. nous est révélé dans
+le livre d'_Heures à l'usaige de Chartres_, et dans l'ouvrage
+intitulé _Méditation sur la mort et passion de Nostre Sauveur_,
+etc., dont nous avons déjà parlé, et dont nous devons l'obligeante
+communication à Mr. G. D. Ce texte, qui diffère des deux précédents,
+et qui a pour titre LA SENTENCE DE PYLATE, est ainsi conçu:
+
+«Nous Ponce Pylate, Grand Gouverneur de la prévosté de Judée, pour
+l'Empereur nostre sire César, salut et révérence à nostre sire. Veu
+le procès entre les seigneurs grands-prestres, phariséens, scribes et
+gouverneurs principaux, bourgeoys, marchans et populaire de ceste cité
+de Iérusalem, conquérans et complaignans, d'une part; et JÉSUS
+de Nazareth, criminel accusé de crime de lèze-majesté, avec ce,
+blasphémateur de la loy de Moyse et séducteur de peuple, soy-disant
+roy des Juifs, d'autre part.--Nous duement informez des maléfices,
+cautèles, tromperies et séditions dudict de Nazareth; et son procès
+suffisamment prouvé par tesmoings suffisans, condamnons par arrest et
+sentence définitive de nostre court, ledict de Nazareth estre fustigé
+et foytté selon la forme impériale, et chargé de sa croix liée sur ses
+espaules, mené en nostre publique justice de Calvaire, et là, tout nud,
+estre pendu, attaché et cloué en sa croix tant que l'ame soit partie du
+corps: sans opposition ne appellation quelconque. Donné en nostre court
+de ladicte prévosté de Iérusalem en nostre siège de Licostratos, la
+IIIIe lune de mars.»
+
+C'est sans doute quelque greffier de Tribunal criminel au seizième
+siècle, qui, peu instruit des formes judiciaires antiques, aura rédigé
+cet acte qui ne doit pas inspirer plus de confiance que les deux
+précédents.
+
+IV. Nous arrivons enfin au quatrième texte de la sentence en question,
+et ce texte, chose singulière, a attendu jusqu'au XIXe siècle
+pour venir réveiller la curiosité et tenter la foi des fidèles sur
+ces sortes de pièces appréciées et jugées depuis longtemps. Oui, le
+journal _Le Droit_ (dans l'un de ses nos d'avril 1839), nous a
+dit sérieusement: «Le hasard a mis dans nos mains le document le plus
+imposant qui ait été enregistré dans les annales humaines; c'est-à-dire
+la condamnation à mort de Jésus-Christ. Nous transcrivons ce document
+tel qu'il nous a été remis.»
+
+Voyons si ce document est aussi imposant (nous parlons de la forme
+seulement), que veut bien le dire le journaliste; ou, pour mieux dire,
+ou, pour parler plus justement, voyons si ce nouvel acte ne serait pas
+plutôt un pastiche dénaturé et rapetassé des trois textes précédents,
+surtout du second que l'on a annoncé comme venant d'Aquila. Le lecteur
+va en juger; voici d'abord le titre:
+
+«Sentence rendue par Ponce Pilate, gouverneur régent de la
+Basse-Galilée, portant que Jésus de Nazareth subira le supplice de la
+croix.»
+
+Vient ensuite le texte de la sentence:
+
+«L'an dix-sept de l'empire de Tibère-César et le vingt-cinquième jour
+du mois de mars, en la cité sainte de Jérusalem, Anne et Caïphe estant
+prêtres et sacrificateurs du peuple de Dieu;
+
+»Ponce-Pilate, gouverneur de la Basse-Galilée, assis sur le siège
+présidial du prétoire, condamne Jésus de Nazareth à mourir sur une
+croix entre deux larrons, les grands et notoires témoignages du peuple
+disant: 1º Jésus est séducteur; 2º il est séditieux; 3º il est
+ennemi de la loi; 4º il se dit faussement fils de Dieu; 5º il est
+entré dans le temple suivi d'une multitude portant des palmes à la
+main. Ordonne au premier centurion Quirilus Cornelius, de le conduire
+au supplice; défend à toutes personnes pauvres ou riches d'empêcher la
+mort de Jésus.
+
+»Les témoins qui ont signé la sentence contre Jésus, sont: 1º
+DANIEL ROBANI, pharisien; 2º JOANNAS ZOROBATEL; 3º
+RAPHAEL ROBANI; 4º CAPET, homme public.
+
+»Jésus sortira de la ville de Jérusalem par la porte Struénée.»
+
+On avouera que le fabricateur de cette pièce a lu bien
+superficiellement les trois textes précédents, et qu'il a
+singulièrement négligé où plutôt ignoré l'orthographe des noms juifs et
+latins. On ne sera pas plus satisfait des détails qu'il a donnés sur la
+prétendue découverte de ce morceau; les voici:
+
+«Cette sentence, dit-il, est gravée sur une lame d'airain; sur le
+côté sont écrits ces mots: _Pareille lame est envoyée à chaque
+Tribu._--Elle a été trouvée dans un vase antique de marbre blanc en
+faisant des fouilles en la ville d'Aquila au royaume de Naples en 1820
+(_sic_), et a été découverte par les commissaires des arts à la
+suite des armées françaises, lors de l'expédition de Naples; elle était
+dans la sacristie des Chartreux, près de Naples, renfermée dans une
+boîte d'ébène. Le vase est dans la chapelle de Caserte.--La traduction
+que l'on vient de lire a été faite par les membres de la Commission
+des arts. L'original est en hébreu.--Les Chartreux, par leurs prières,
+obtinrent que cette lame ne leur fût pas enlevée: on leur tint compte
+ainsi des grands sacrifices qu'ils avaient faits pour l'armée.--M.
+Denon avait fait faire une lame du même modèle sur laquelle il avait
+fait graver cette sentence. A la vente de son cabinet, elle a été
+achetée par lord Howard moyennant 2890 f.»
+
+Cet article donné d'abord par le journal _Le Droit_, et
+promptement répété par les autres feuilles, a, dans le premier moment,
+causé de la surprise, inspiré de l'intérêt, et fixé l'attention
+des érudits; mais, après quelques informations, on n'a pas tardé à
+reconnaître que la sentence était une mystification, et les détails
+de sa découverte une fable. Si l'auteur de cette petite supercherie
+a eu l'intention de fournir pendant quelques jours de l'aliment aux
+journaux, il a parfaitement réussi; cela nous a procuré de très-bons
+articles, marqués au coin d'une profonde érudition; mais l'inventeur
+n'a pas eu à se louer des compliments que lui a valus cette œuvre de
+triste conception. Voici comment un journaliste s'en est expliqué:
+
+«Nous ne comprenons pas qu'on ait pu reproduire comme authentique
+une pièce qui est évidemment d'une fabrication grossière. Comment
+a-t-on oublié qu'il n'y a que ceux qui jugent qui puissent rendre des
+jugements, et que Ponce-Pilate n'ayant pas jugé Jésus-Christ, il ne
+saurait exister une sentence rendue par lui contre le Fils de Marie?
+Comment a-t-on oublié l'Evangile de saint Jean, où il est dit que
+Jésus-Christ commença ses prédications la seizième année du règne de
+Tibère, et le passage d'Eusèbe où il est dit qu'il les continua durant
+trois années avant de mourir, ce qui rapporte sa mort à la dix-neuvième
+année du règne de l'empereur, et non à la dix-septième, comme l'indique
+l'étrange document publié par _le Droit_. Ce n'est, nous le
+déclarons, qu'une mystification dont on n'a pas eu seulement l'adresse
+de déguiser l'absurdité, en mettant des dates romaines à un prétendu
+document romain (hébreu, ce nous semble). L'absence de ces dates
+devait suffire pour en empêcher la reproduction. Aussi l'avons-nous
+vu avec peine cité par des journaux qui défendent ordinairement avec
+zèle tout ce qui tient à la foi et aux convenances religieuses.»
+(EXTRAIT du _Journal des Villes_, etc., du 25 avril
+1829).)
+
+Cette opinion très-juste doit être appliquée non-seulement à ce dernier
+prétendu texte de la sentence de Jésus, mais à tous ceux qui l'ont
+précédé et d'où il a été tiré. Il est certain, comme nous l'avons déjà
+dit, qu'on n'a et qu'on n'aura jamais rien de positif sur le matériel
+de la sentence en question. Nous savons que Jésus a été condamné à mort
+par les princes des prêtres sur la demande du peuple; nous savons que
+Pilate a confirmé cette condamnation et l'a fait exécuter; voilà tout
+ce que nous apprend l'Evangile, voilà tout ce que nous devons croire;
+le reste, quant aux pièces du procès par écrit, est fiction et pure
+fiction.
+
+
+V.
+
+DU PARADIS, DE SES MERVEILLES ET DE SES JOYES.
+
+De toutes les descriptions que l'on a faites de ce lieu de délices,
+il n'en est aucune qui approche de celle du chanoine Arnoulx, pour la
+singularité des détails allégoriques, pittoresques et mystiques dans
+lesquels est entré ce bon chanoine sur l'immense et magnifique demeure
+et sur les plaisirs que Dieu réserve aux Bienheureux. Le livre qui
+renferme ces élans de sa vive et féconde imagination, a pour titre:
+_Du Paradis et de ses merveilles où est amplement traicté de la
+félicité éternelle et de ses joyes, par Fr. Arnoulx, chanoine de la
+cathédrale de Riez, en Provence_. Rouen, chez Robert Séjourné, avec
+approbation des docteurs, 1665, _in-12_ de 180 pag.[188] L'article
+suivant est entièrement composé des extraits les plus saillants de
+cette production originale. Nous donnons le texte dans toute sa pureté
+pour faire juger du style et de l'orthographe du temps; et nous
+indiquons toujours les chapitres d'où chaque passage est tiré.
+
+[Note 188: Dès 1635, le même Arnoulx avait déjà préludé à cet
+ouvrage par un autre sur le même sujet, mais dont le titre est plus
+bizarre; il est intitulé: _La Poste royale du Paradis, très utile à
+chacun pour heureusement s'y rendre, recueillie des sacrez docteurs qui
+curieusement en ont traicté_. Lyon, Nic. Gay, 1635, _in-12_.
+On trouve au chapitre XL, _La Poste dressée en ce monde par
+Satan, pour aller en enfer_; et dans un autre chapitre: _La Poste
+pour aller en Purgatoire, qui est un faubourg du Ciel et la basse-cour
+du Paradis_. Le volume finit ainsi:
+
+ MILLIES LAUS JESU,
+ MILLIES LAUS MARIÆ,
+ MILLIES BENEDICTIO
+ REGI GALLICO.
+]
+
+A vous la parole, illustre historien des hauts lieux:
+
+«Le Ciel est comme un heureux royaume, qui a un si grand Roy, si
+courtois, si gracieux, qu'il veut que les habitans de son royaume
+regnent avec luy et que tous soient roys.--Dieu donc est le Roy de
+ce royaume; les Archanges sont les pages d'honneur; la sacrée Vierge
+Marie est la Royne; toutes les Vierges sainctes sont les damoyselles
+et les filles de chambre; les Chérubins sont les ducs; les Séraphins
+sont les comtes; les Throsnes sont les marquis; les Anges, les barons;
+et les Saincts, la noblesse. Les sept planettes sont le parlement; et
+les Puissances les conseillers; les Prophètes sont les secrétaires.
+Jésus-Christ est le juge souverain; les Evangélistes sont les notaires;
+les Vertus sont les prélats; les Confesseurs sont les prestres de la
+chapelle du Roy, et tous les Bienheureux sont les sujets et vassaux.
+Les Dominations sont les gouverneurs et commandeurs des provinces qui
+ont pour leur exercite[189] et gendarmerie les estoilles mobiles et
+erratiques.... (CHAP. IV.)
+
+[Note 189: Armée.]
+
+»En ce royaume est la cité de Dieu; c'est un palais tout d'une pièce,
+qui a neuf corps de logis, qui sont les neuf cieux en chacun desquels
+y a un ange qui est capitaine du corps de garde, et meut et faict
+branler, rouler ces belles roues et esphères célestes. Ce palais a pour
+basse-cour ce très clair ciel cristallin dans lequel est le corps de
+garde de ce grand Roy et prince souverain Dieu éternel; là demeurent
+ses gardes. Ce palais est percé de mille et vingt-deux fenestres qui
+sont les estoilles que les astronomes appellent estoilles fixes, et
+de deux grandes croisées qui sont le soleil et la lune. Ce palais
+a tousjours esté entretenu très soigneusement.... (CHAP.
+V.)
+
+»Or dans ce palais est le cabinet de Dieu. En la maison des Bienheureux
+est, dis-je, le Paradis qui n'est pas moins grand que tout ce palais,
+moins spacieux que toute cette cité, moins ample que ce grand royaume,
+ny moins large que tout ce beau ciel empyrée.... O donc, beau lieu! je
+ne t'appelleray d'autre nom que de mon Paradis.
+
+»Je diray que mon Paradis est un monde de merveilles, un océan de
+plaisirs, un magasin de richesses.
+
+»Mon Paradis est l'Escurial des Anges, le Louvre des Bienheureux, le
+logis des fidèles, la patrie de nos ames, l'habitation des prédestinez,
+la cour des Saincts.
+
+»Mon Paradis est un lieu de volupté, si beau, si plaisant, si
+magnifique, qu'on ne parle plus là de pauvreté; là, on ne craint plus
+la nécessité; là, on est toujours content; là, on ne parle que de
+passe-temps; là tout regorge de délices....
+
+»Mon Paradis est la terre des vivans où l'on chante incessamment, où
+l'on n'entend que musique.
+
+»Mon Paradis est un palais royal où les planettes servent de
+salles basses; le premier mobile, de chambre; le ciel cristallin,
+d'antichambre; et le ciel empyrée, de cabinet.
+
+»Mon Paradis est un climat fortuné où l'on rit perpétuellement, où l'on
+ne craint la mort aucunement... Il y a vie sans laideur, force sans
+débilité, joye sans tristesse, repos sans travail, congnoissance de
+vérité sans tromperie.....
+
+»Quelle joye de voir les anges dont le moindre d'entre eux est plus
+beau que tout le monde visible! Quel contentement, quel heur, quelle
+félicité sera-ce d'en voir un nombre sans nombre, et tous plus beaux
+les uns que les autres! Que sera-ce, mon ame, de voir la perfection
+de chacun d'eux et les offices qu'ils exercent dans ce beau Palais!
+Car là, de toutes parts les anges courent, les archanges servent, les
+principautés triomphent, les puissances s'esjouyssent, les dominations
+commandent, les vertus resplendissent, les throsnes reluisent, les
+chérubins esclairent, les séraphins ardent, et tous chantent la gloire
+et la louange de Dieu.... (CHAP. VI.)
+
+»Si vous cherchez de l'or, il y en a très grande abondance en paradis,
+parce que la cité de Dieu n'est que pur or; ses rues et ses places sont
+toutes pavées de fin or, émaillées et enrichies d'émeraudes....
+
+»Si vous recherchez les honneurs, Dieu est là qui vous honorera....
+Vous serez assis à sa table; Jésus-Christ se ceindra, et en passant
+vous servira....
+
+»Si vous cherchez de la volupté, toutefois chaste et saincte, il vous
+rassasiera du torrent de sa volupté, et conviera jusqu à vous enyvrer
+des vins très délicats qui descendent et découlent de ses torrens
+très abondans en toutes sortes de délices, qui rendent yvres tous les
+Bienheureux....
+
+»Si vous vous plaisez à avoir de beau licts mollets, bien parez et
+richement ornez pour reposer avec toute délicatesse, et vous récréer en
+iceux, c'est là que vous les trouverés. David vous en porte la parole
+de la part de Dieu, disant: _Les Saincts et Bienheureux s'égayeront
+en gloire et chanteront la joye sur leurs couches._ (Ps. 149.....
+(CHAP. IX.)
+
+»D'après le parfaict amour qui est dans le ciel, quels seront, je
+vous prie, les banquets et convives, que feront les séraphins, pour
+estre plus près du throsne de Dieu!.... Quels seront les banquets
+que célébreront les chérubins, esquels sont enclos tous les trésors
+de la sapience divine! Quels seront les banquets des throsnes,
+des dominations et autres esprits bienheureux! Quelle délectation
+prendra-t-on de voir ce glorieux sainct Laurent, plus clair et plus
+reluisant que les flammes qui le bruslaient! Quelle joye de voir cette
+belle vierge saincte Catherine, couronnée de roses et de violettes!
+Quel carcan d'or et de pierres précieuses sera si agréable à nos yeux
+que le col de sainct Jean-Baptiste, qui luy fut coupé pour n'avoir
+voulu dissimuler l'adultère d'Hérode! Quelle pourpre reluira si bien
+que la rougeur du corps du bienheureux sainct Barthélemy ne la surpasse
+en beauté! Quel accoustrement enrichy et parsemé d'escarboucles et
+esmaillé de saphyrs, pommelé d'hyacinthes et orné de toutes autres
+précieuses pierreries, pourra estre comparé à ce glorieux sainct
+Estienne, marqué de tant de playes faictes à grands coups de pierres!
+Quel contentement de voir là cette tant et tant belle trouppe des onze
+mille vierges et des dix mille martyrs, imitateurs de la croix et de
+la gloire de Jésus-Christ!... O généreux convive! ô banquet vrayement
+royal! ô table admirable, puisque tu es digne de Dieu et de tous ses
+éleus! Arrière donc, arrière tous les amateurs du monde avec tous leurs
+banquets impurs et charnels auxquels ils se crèvent le ventre d'une
+superfluité mal assaisonnée.... (CHAP. XI.)
+
+»Parlons de la douceur et du nombre des joyes du Paradis. Monseigneur
+sainct Augustin, en un sermon qu'il a faict de la gloire céleste, dit
+que la douceur de la gloire du Paradis est si grande, si douce, si
+délectable, que si une goutte d'icelle tombait dans les enfers, elle
+adoucirait toute l'amertume et douleur des damnez.
+
+»Cette douceur est bien si grande, qu'estant une fois le vénérable
+père sainct François malade, et désirant ouïr quelque harmonie et son
+délectable pour appaiser ses douleurs, il lui apparut un ange en forme
+humaine avec un cistre en sa main et un arquet, duquel ayant donné un
+seul coup, il sortit une si grande douceur et mélodie, qu'il en demeura
+comme mort sur le lict; et estant revenu à soy, il dict à ses frères
+que si l'ange eust redoublé le coup, il en serait mort d'aise et de
+douceur, si grande estait-elle!
+
+»La gloire du Paradis est si éclatante que, quand on n'y devrait
+demeurer tant seulement qu'une heure, on devrait mépriser toutes les
+joyes et contentemens de ce monde pour l'obtenir. Elle surpasse autant
+toutes les joyes qui ont jamais esté, sont et seront, comme toute l'eau
+de la mer surpasse une seule goutte d'eau. En Paradis y a si grand
+nombre de joyes et si grandes que tous les arithméticiens de ce monde
+ne les sauraient nombrer, ny tous les géométriens arpenter, ny tous
+les grammairiens, dialecticiens et rhétoriciens expliquer par paroles,
+ces divines joyes; toutes lesquelles néantmoins continuellement
+seront perpétuellement ensemble toutes à la fois à un chacun des
+Bienheureux.... (CHAP. XIII.)
+
+»La perfection du corps de l'homme est si grande en Paradis, qu'elle
+surpasse sept fois la clarté du soleil; ce qui prouve combien Dieu
+honore nostre chair, ses membres et toutes les parties du corps,
+voire jusques au moindre poil de la teste, tant il désire nous faire
+paroistre sa grande affection et amour. De là vient que la teste en
+icelui Paradis a sa particulière beauté; les yeux, les oreilles, le
+nez, la bouche, les bras, les mains et les pieds ont chacun la leur
+propre. Les corps des Bienheureux sont transparens; on voit à travers
+d'eux comme on voit à travers la verrine et le cristal; et ils sont
+ornés d'une merveilleuse variété de couleurs toutes diverses et toutes
+plus belles.... (CHAP. XV.)
+
+»Les justes en l'autre monde sont si forts, si puissans et ont les
+nerfs si victorieux et les forces si violentes qu'un seul d'iceux
+serait suffisant d'ébranler toute la terre, et de jouer à la roulette
+de toute cette grosse boule du monde.... (CHAP. XVI.)
+
+»L'œil aura pour son contentement tant et tant de choses délectables,
+que la moindre surpassera les plaisirs de mille et mille vies. Il verra
+toutes les parties de ce grand ciel empyrée; il verra sous ses pieds
+le soleil, la lune, les estoilles et tous les astres et les causes de
+leurs effets en la génération des choses, les élémens purifiez en leur
+matière et cognoistra sur le dos de la terre les lieux de sa naissance,
+de sa demeure, de ses voyages; il verra ses père et mère, ses frères
+et sœurs, ses cousins, ses enfans, amis et tous ceux avec lesquels il
+aura vécu familièrement en cette vie.... Au surplus, avec la présence
+des parens et amis qui donnera mille contentemens, quels plaisirs lui
+apportera la vision des beautez célestes! L'homme, dit sainct Anselme,
+appete naturellement la beauté, laquelle aucun ne peut avoir parfaicte;
+mais en la béatitude céleste, la beauté des justes surpassera la
+beauté du soleil. D'ailleurs, si chacune des ames est l'épouse de Dieu,
+de quelle beauté, je vous prie, la doit-il décorer pour la rendre digne
+de luy et de son alliance! O qu'il saura bien adoucir les traits du
+visage, rehausser le teint de blanc et de rouge, peindre la bouche d'un
+agréable corail, proportionner tous les membres et donner à tous les
+corps un port et situation de très belle grâce!.... (CHAP.
+XVII.)
+
+»Du sens de la vue passons à ceux de l'ouye et de l'odorat. Si la
+béatitude de la vue a tout ce qu'elle peut désirer, aussi aura l'ouye
+en la musique très mélodieuse, en l'harmonie très plaisante, aux
+fredons très gentils, et aux très délectables, douces et belles voix.
+Là il y a maistre de chapelle; il y a là les chantres et musiciens
+en toute abondance, il y a là mille millions de très belles voix
+qui s'accordent en tons divers et en très parfaite observation de
+toutes les règles de la musique.... Le maistre de chapelle, c'est
+Jésus-Christ; les chantres sont les anges avec tous les Bienheureux. Il
+y a là trois escadrons d'anges, et chacun d'iceux fait trois chœurs;
+de sorte que là on chante à neuf chœurs: les Chérubins, les Séraphins
+et les Throsnes font le dessus et l'altus; les Dominations et les
+Principautez font la contre haute; les Vertus et les Puissances font
+le tenor; les Archanges et les Anges qui sont au plus bas chœur font
+le bassus; les Saincts mesme sous-entrent aussi avec ces chantres pour
+chanter ensemble avec eux. Jésus-Christ donne la voix (_le ton_)
+à tous, et entonne le motet, lequel est tout nouveau.... Parmi cette
+céleste musique et tant de si mélodieuses voix par espèces infuses,
+il y a encore pour l'entière perfection d'icelle, le son de la harpe,
+des flûtes, des violes, de l'espinette, du luth et de toute autre sorte
+d'instrumens, qui chatouilleront à merveille la délicatesse de nos
+oreilles....[190].
+
+[Note 190: Cet article sur la musique céleste rappelle un ouvrage
+du P. Gab. de Henao, jésuite espagnol, intitulé EMPYREOLOGIA,
+1652, _2 vol. in-fol._, dans lequel ce docteur de Salamanque
+prétend résoudre toutes les questions qu'un philosophe chrétien
+peut élever sur le séjour des Bienheureux, qu'il appelle _le Ciel
+empyrée_. Il étale distinctement tous les plaisirs dont on jouira
+dans ce lieu de délices, mais il insiste particulièrement sur ceux de
+la musique qui s'exécutera avec des instruments matériels pareils à
+ceux dont on fait usage sur la terre.]
+
+»L'odorat et le nez auront aussi part en l'heur et félicité préparée
+à tout le corps.... Car en premier lieu, le corps d'un chacun des
+justes en particulier sera très odoriférant, comme le vase lorsqu'il
+est rempli de belles roses, d'œillets et de toutes autres herbes et
+fleurs, d'ambre gris, de musc et de toutes autres odeurs aromatiques;
+et par-dessus tout le corps de la glorieuse Vierge Marie et infiniment
+encore plus le glorieux corps de nostre doux Seigneur Jésus-Christ.
+Et à cela nous pouvons encore adjouter la senteur très suave du ciel
+empyrée, tout rempli de l'odeur de Dieu, qui est comme canelle....
+Ainsi est l'odeur qui provient de tant de millions de corps bienheureux
+qui flairent et sentent bon, non moins de loing que de près, non moins
+d'un bout du ciel à l'autre que s'ils se touchoient. O quel heur donc!
+(CHAP. XIX.)
+
+»De la béatitude du goust et de l'attouchement.--Deux belles opérations
+exercent notre goust en ce monde: l'une est de juger des saveurs,
+l'autre est de manger et d'attirer à l'estomach ce qui est requis à
+la nourriture du corps. Le corps estant glorifié, il n'aura besoin
+d'alimens pour l'entretien de son estre. Cettui-ci ne sera point en
+action, mais bien l'autre pour la délectation d'iceluy goust, la
+friandise duquel, dit sainct Thomas, ne sera point une quantité de
+viandes ou de breuvages pris en forme de manger et de boire; mais sera
+une humeur très agréable qui, en manière de salive, remplira la langue,
+touchera tous les organes du goust, et les délectera perpétuellement
+d'une douceur incompréhensible. O effect admirable donné à cette
+humeur, puisqu'elle aura le goust de toutes les viandes délicates que
+l'entendement se pourra imaginer et saura désirer! de façon que, si
+l'on a envie de manger de mille sortes de viandes, cette humeur aura
+tout ensemble le goust et saveur de toutes ces viandes.
+
+»Enfin le sens de l'attouchement sera béatifié d'un contentement et
+délectation inexplicable. Car qui est celuy, comme disent sainct
+Bernard et sainct Cyprien, qui pourrait référer les doux baisers et
+saincts attouchemens, les regards gracieux et chastes embrassemens de
+nos chers amis, de tous les aultres Bienheureux, voire et de la Saincte
+Vierge, si belle, si gracieuse, et, qui plus est, du Sauveur mesme,
+qui au ciel ne refusera cet honneur et contentement à personne, vu
+qu'en ce monde il ne refusait de se laisser toucher à ses dévots, et
+baiser à ses apostres, tesmoing Judas le traistre!.... (CHAP.
+XX[191].)
+
+[Note 191: Ces plaisirs des cinq sens dont vient de parler
+l'auteur, ont quelque analogie avec ceux que le P. Henriquez, jésuite
+espagnol, aurait consignés dans son _Traité des occupations des
+Saints dans le Ciel_, ouvrage qui a paru en 1631, et qui a été
+approuvé par le P. Fr. de Prado, provincial de Castille à Salamanque.
+Voici un passage extrait du livre d'Henriquez, tel qu'on le trouve
+rapporté dans plusieurs ouvrages, et sur lequel je dirai mon opinion
+après la citation: l'auteur spécifie les joies du Paradis et assure
+positivement «qu'il y aura un souverain plaisir à embrasser les corps
+des Bienheureux; qu'ils se baigneront à la vue les uns des autres;
+qu'il y aura à cet effet des bains très-agréables où ils nageront comme
+des poissons; qu'ils chanteront aussi agréablement que les calandres
+et les rossignols; que les anges s'habilleront en femmes et qu'ils
+apparoîtront aux Saints en beaux vêtemens, les cheveux frisés, les
+jupes en vertugadins et du linge le plus fin; que les hommes et les
+femmes se réjouiront avec des mascarades, des festins et des ballets;
+que les femmes chanteront plus agréablement que les hommes, afin que le
+plaisir soit plus grand; qu'elles se pareront avec des rubans et des
+coiffures, comme en cette vie, ainsi que leurs petits mignons d'enfans;
+tout cela aura lieu avec un grand plaisir.....»
+
+Il est présumable que ce tableau, assez singulier, est chargé et
+dénaturé, en haine des jésuites. Le premier ouvrage où on l'a consigné
+est la _Morale pratique des Jésuites_, 1669-1695, 8 vol. in-12,
+tom. I, pp. 273-274. Les deux premiers volumes de ce recueil sont de
+Séb. Jos. Ducambout de Pontchâteau, et les six derniers d'Antoine
+Arnauld, bons amis des jésuites, comme on sait. Le même extrait est
+dans le _Dictionnaire_ de Bayle, tom. III, p. 732. On le trouve
+encore dans les _Annales des Jésuites_, Paris (Butard), 1764-1771,
+_5 vol. in-4º_, fig. Voy. tom. III, p. 586. Ce volumineux
+recueil, qui n'est point terminé, est de l'abbé Emmanuel Robert de
+Philibert, dont le vrai nom est Jean-Ant. Gasaignes, mort à Paris en
+1802. Il pensait comme les Pasquier, les Ducambout, les Arnauld, les La
+Chalotais, etc., sur la Société de Jésus. Enfin le passage en question
+se retrouve encore dans l'_Histoire de François_ Ier, par
+Gaillard, Paris, 1819, _5 vol. in-8º_. Voy. tom. IV, p. 108.]
+
+»De l'emplacement et des sièges des Bienheureux dans le ciel.--Celuy
+qui avec une harmonie admirable a ordonné les mouvemens des cieux et
+des estoilles, et qui a donné le nom à chacune d'icelles, celui-là
+a dressé et agencé l'innombrable exercite et troupe des Bienheureux
+avec un très bel ordre, donnant à un chacun le lieu, le siège et la
+gloire selon le mérite de ses œuvres.... Ainsi, comme disent sainct
+Bonaventure et sainct Vincent de l'Ordre des prescheurs, Jésus-Christ,
+ensemble avec le Père et le Sainct Esprit sont pardessus tous les
+Bienheureux et dessus tous les ordres des anges, quant au lieu et à la
+dignité. Après luy est exaltée la sacrée vierge Marie pardessus tous
+les ordres et hiérarchies des anges, desquels il y en a neuf chœurs.
+
+»Au premier chœur sont les séraphins avec lesquels sont logés tous ceux
+qui auront esté remplis de charité et ornés de toute perfection en leur
+vie, comme furent les apostres, les martyrs et autres semblables.
+
+»Au second chœur sont les chérubins avec lesquels sont logés les bons
+saincts docteurs et prédicateurs.
+
+»Au troisiesme sont les throsnes avec lesquels seront ceux qui auront
+méprisé le monde et toutes ses vanités, comme les saincts religieux.
+
+»Au quatriesme chœur sont les dominations, parmi lesquelles sont tous
+les saincts prélats de l'Eglise.
+
+«Au cinquiesme, sont les principautés avec lesquelles règnent
+les saincts Princes qui, ayant la crainte et honneur de Dieu, ont
+sainctement régi et gouverné leurs estats.
+
+»Au sixiesme chœur sont les puissances, parmy lesquelles sont les
+sainctes vierges qui auront vaincu le monde, le diable et la chair.
+
+»Au septiesme sont les vertus, entre lesquelles sont les saincts
+confesseurs en faveur desquels Dieu a promis signes et miracles.
+
+»Au huictiesme chœur sont colloquez les glorieux archanges avec
+lesquels logent les bienheureuses vefves, avec les saincts dévots et
+pieux qui auront esté soigneux gardiens et vrays observateurs des
+œuvres de miséricorde.
+
+»Au nefviesme et dernier chœur sont les saincts anges, parmi lesquels
+sont logez ceux qui auront vescu sainctement en leur mariage.
+
+»Et au-dessous de cet ordre seront les petits enfans qui auront esté
+baptisez, lesquels, sans aucun propre mérite, auront été sauvez.......
+(CHAP. XXI.)
+
+»Il y a aussi des ordres de Bienheureux ornés de distinctions et
+décorations: ce sont les martyrs, les docteurs et les vierges. Les
+martyrs, pour avoir versé leur sang, sont décorez d'une escharpe et
+guirlande rouge et dorée.
+
+»Les docteurs et simples prestres, pour avoir terrassé le diable,
+sont ornez d'une guirlande verte, et brillent dans le ciel comme une
+estoille.
+
+»Les vierges, hommes et femmes, qui ont gardé virginité, sans
+corruption volontaire de leur corps, sont ornez d'une guirlande
+blanche; et faut noter qu'avoir eu volonté de rompre sa virginité,
+ne fait pas perdre l'auréole ou décoration. Celle aussi qui auroit
+esté violée, combien qu'elle eust conçu, ne perd point l'auréole....»
+(CHAP. XXII.)
+
+Ici l'auteur parle à son ame du chemin qui conduit en paradis.
+
+«Mon ame, ne serois-tu pas insensée, folle et hébêtée, si tu
+n'abandonnois la terre et ne quittois le monde, tous ses délices et
+vanitez pour rechercher le ciel; et si tu ne prenois la poste depuis la
+terre jusques au ciel pour aller converser bientost avec les anges.
+
+»Mais pour y parvenir, faut d'abord chevaucher sur terre parmi les
+hautes montaignes des contemplations, les gayes collines des conseils
+divins, les basses vallées de l'humilité, les rases et spacieuses
+campaignes des saincts commandemens, par les sombres et espais bois des
+tentations; passer à gué les coulantes rivières de prospérité, et les
+torrens impétueux des adversitez. Ce sont là les voyes par lesquelles
+il te convient chevaucher jusques à la mort, si tu veux t'acheminer
+vers le ciel.
+
+»Quand tu seras arrivée au dernier passage de la vie, démontant
+(c'est-à-dire descendant) de cheval, tu mettras pied à terre, et là
+tu laisseras reposer ton corps jusqu'au grand jour du jugement; et
+toi, mon ame, en un clin d'œil, tu monteras par l'élément de l'air, tu
+passeras par celui du feu, tu arriveras au ciel de la Lune; de là à
+celui de Mercure; tu pénétreras celui de Vénus; tu courras par celui du
+Soleil; tu sauteras à celui de Mars; tu passeras en après par celui
+de Jupiter; de là tu t'achemineras au ciel de Saturne; tu arriveras
+au firmament; tu pénétreras le premier mobile; de là tu départiras et
+entreras au ciel cristallin; tu te souleveras encore plus haut et iras
+si haut que plus haut ne se peut aller; et lors tu arriveras au ciel
+empyrée qui est le paradis... (CHAP. XXVI.)
+
+»Et estant arrivée là, tu trouveras les portes de cette cité ouvertes;
+et les citoyens qui t'ont vu de loing te recevront avec une joye
+indicible, s'approchant de toy, tressaillant tous de plaisir à ton
+heureuse arrivée. Les anges viendront à ta rencontre pour t'introduire
+avec une singulière pompe et magnificence admirable, devant la majesté
+de Dieu.... Tu entreras dans la salle royale, et là tu verras le
+Roy assis sur un haut et très éminent throsne. Tu le salueras, luy
+feras la révérence, et lorsqu'il te verra proche, il descendra de
+son throsne et viendra à toi, te recognoissant pour son cher fils
+adoptif, t'embrassera, et te donnera le baiser de paix au front; tu lui
+offriras des présens riches et odoriférans de tes bonnes œuvres que tu
+luy apporteras du désert de ce monde; alors Dieu s'unira à toy et tu
+t'uniras à luy....
+
+»Ensuite il te fera voir tout ce beau palais sien du Paradis; il te
+fera participer de ses viandes très délicates et boissons très douces.
+Tu verras avec quelle promptitude les anges le servent; tu verras les
+richesses de sa maison; tu verras la façon de faire de ses courtisans,
+la félicité de ses saincts, le soleil de son essence et tout le reste
+de ses merveilles.
+
+»Alors toute ravie d'admiration, après un million d'extases, confessant
+haut et clair qu'il n'y a rien de pareil sous les deux pôles, tu diras
+à ce grand Roy: Quelle sapience ynouie est la tienne! Quelle cité est
+celle-ci! Quel beau et superbe palais! Quelles viandes délicieuses et
+quels vins précieux sont ceux que je gouste en ces tiens banquets!
+Quelle douce harmonie est celle que j'entends de tant de musiciens à
+neuf chœurs! O grand Roy, de combien surpasses-tu la renommée éparse de
+toy et de ton royaume sur la terre...! (CHAP. XXVII.)
+
+»Que plustost je perde tout que de perdre un tel Paradis, lieu si beau,
+lieu situé au premier et plus haut bout du monde, et par conséquent
+le plus noble et le plus excellent de tous les lieux qui sont en la
+nature, lieu que vous avez choisi, mon doux Dieu, pour vostre palais,
+pour la cour de vos anges et pour la retraicte de nos ames, vos chères
+espouses. Fy donc du monde et de ses vanitez; adieu à toutes ses
+bombances; vive un seul Paradis! vive un séjour si heureux! vive à
+jamais la mémoire d'une demeure tant féconde en voluptez et en délices!
+vive, en un mot, le lieu de la béatitude éternelle, à laquelle nous
+conduise enfin le Père, le Fils et le benoist Sainct-Esprit! _Ainsi
+soit-il!_»
+
+FIN.
+
+Plusieurs articles ayant été omis par mégarde dans le cours de
+l'impression de ce volume, nous allons tâcher de rétablir dans les
+ADDITIONS suivantes ceux qui nous paraissent avoir le plus de
+droit à reprendre leur place aux pages indiquées.
+
+
+ADDITIONS.
+
+I. _Page 49._ Dans l'adresse que des tribus sauvages, voisines du
+Canada, présentent au gouverneur-général de ce pays, les chefs disent:
+«Le Grand-Esprit a ouvert nos cœurs à l'Evangile; et aujourd'hui nous
+avons renoncé à nos vices et nous sommes bons chrétiens.»
+
+Après ce mot «chrétiens» _ligne 19_, il devait y avoir un signe de
+renvoi[192] à une note qui a été omise; nous la rétablissons ici, elle
+est ainsi conçue:
+
+[Note 192: Il serait bien à désirer qu'ils fussent tous bons
+chrétiens; mais combien il en existe encore dont l'instruction
+religieuse est singulièrement arriérée même pour la connaissance des
+faits qui sont la base de la foi chrétienne. On rapportait dernièrement
+qu'un Indien de distinction voulant définir Jésus-Christ, disait que:
+«c'était un Français que les Anglais avaient crucifié à Londres, que
+sa mère était Française, et que Ponce-Pilate avait été lieutenant
+au service de la Grande-Bretagne.» Si ce fait est vrai, quelle idée
+doit-on avoir des notions du Christianisme répandues parmi ces tribus
+du nord de l'Amérique? (MAG. PITT., janv. 1840, p. 19.)]
+
+ * * * * *
+
+II. _Page 216_, où il est question des recommandations de Henri
+IV pour que l'on fouette souvent le petit dauphin son fils, la ligne
+19 finit par ces mots: «Mais ce qu'il y a de certain....» Au lieu de
+continuer les trois lignes qui suivent ces mots dans cette page, et qui
+finissent cet article, supprimez ces trois lignes, et remplacez-les par
+ces détails que nous ajoutons ici:
+
+Mais ce qu'il y a de certain, c'est que le Roi lui-même et ensuite
+la Reine ont plusieurs fois gratifié monseigneur le Dauphin de ladite
+correction. Voici ce qu'on lit dans les _Mémoires de Tallemant des
+Réaux_, seconde édition; _Paris_, 1840, _10 vol. in-16_.
+VOY. tom. I, p. 83:
+
+«La feue Reine mère, dit-il, ne vivait pas trop bien avec le Roi, elle
+le chicanait sur toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet à
+M. le Dauphin: «Ah! lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos
+bâtards.--Pour mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter, s'ils
+font les sots, mais lui il n'aura personne qui le fouette.» J'ai ouï
+dire, reprend Tallemant, qu'il lui avait donné le fouet lui-même deux
+fois: la première, pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme,
+que pour le contenter il fallut tirer à ce gentilhomme un coup de
+pistolet sans balle pour faire semblant de le tuer; l'autre, pour avoir
+écrasé la tête à un moineau; et comme la Reine grondait, le Roi lui
+dit: «Madame, priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je
+n'y suis plus....»
+
+Cependant la Reine revint de son éloignement pour l'humiliante punition
+des verges. Nous citerons le témoignage de Malherbe qui écrivait à son
+ami Peiresc, le 11 janvier 1810:
+
+«Vendredi dernier (c'était le 9), M. le Dauphin jouait aux échecs avec
+La Luzerne qui est un de ses enfans d'honneur; La Luzerne lui donna
+échec et mat; le Dauphin en fut si fort piqué qu'il lui jeta les échecs
+à la tête. La Reine le sut et le fit fouetter par M. de Souvray, à qui
+elle recommanda de le nourrir à être plus gracieux.»
+
+Voici d'autres exemples tirés du _Journal de l'Estoile_, qui
+prouvent qu'après la malheureuse catastrophe du 10 mai 1610, la Reine
+a encore fait infliger au petit nouveau roi, la correction tant
+recommandée par son père à Mme de Monglat. L'Estoile, sous la date
+du 29 mai 1610, s'exprime ainsi:
+
+«Nostre nouveau roi fut fouetté....
+
+A reprendre au commencement de la _page 217_, et à continuer.
+
+ * * * * *
+
+III. A la _page 220_, entre la ligne 8 et le nº XII,
+devait être placée une lettre assez singulière relative à l'émeute de
+Dijon, des 28 février et 1er mars 1630, et qui est connue sous le
+nom du _Lanturelu_. Cette émeute, occasionnée par les vignerons,
+fut très-sérieuse: le jeudi 28 février, les séditieux traînèrent dans
+les rues le portrait du Roi (Louis XIII) et le brûlèrent aux cris de
+_vive l'Empereur!_ Le vendredi 1er mars, ils pillèrent les
+maisons de diverses personnes notables de la ville et y mirent le
+feu[193]. On pense bien que la plus grande consternation régna dans la
+ville. Cependant les autorités convoquèrent la milice bourgeoise, et
+forcèrent non-seulement les habitants, mais tout le clergé séculier et
+régulier à prendre les armes, pour garder la ville pendant que l'on
+procédait à l'arrestation des plus coupables, dont le Roi exigeait
+prompte justice, et qui, arrêtés une première fois, avaient été enlevés
+de prison par leurs complices; mais alors le trouble était apaisé,
+quoiqu'il restât encore de l'inquiétude. C'est dans cette circonstance
+qu'un Dijonnais qui avait déjà mandé les premiers événements à
+un de ses amis à Paris, lui écrivit une seconde lettre, pour lui
+rendre compte des faits du moment, et surtout de la manière dont le
+clergé, chanoines, carmes, minimes, jésuites, etc., appelés sous les
+armes, s'acquittèrent de leur service au corps de garde, ce qu'il
+raconte assez plaisamment, comme on va le voir; son style n'est pas
+très-correct. La date de cette lettre doit être du 15 au 18 avril 1630.
+
+[Note 193: Ces maisons étaient celles 1º de Madame Marguerite
+Brûlard, veuve de M. J.-B. Legouz, premier président au Parlement;
+2º de M. Jean Legrand, président à la Chambre des Comptes; 3º de M.
+Ant. Joly, greffier en chef du Parlement; et 4º de M. Nic. Gaigne,
+trésorier de la province.]
+
+
+LETTRE D'UN DIJONNAIS RELATIVE A L'ÉMEUTE DU LANTURELU EN 1630.
+
+«Je vous ai déduit au long par ma précédente le commencement et le
+progrès de notre tragédie dont la fin se termina en partie en comédie,
+la plus plaisante que vous vîtes jamais; et ces coquins de vignerons
+qui se vantent d'avoir fait les rois et d'avoir régné quatre heures
+durant dans cette ville, y ont jeté une telle épouvante dans les
+esprits, que la plupart des bonnes maisons ont transporté à la campagne
+le meilleur de leurs meubles, de leurs papiers et de leur argent, sur
+des terreurs paniques que ces chevres-pieds, animés de leur fureur
+bachique, recommenceraient une seconde alarme bien plus sanglante que
+la première. Il n'y a pas jusqu'à madame la présidente qui ayant vu
+fumer sa maison et le plus beau qui était dedans pendant ce funeste
+embrasement, s'avisa, pour ne pas tout perdre, d'envoyer une douzaine
+de poules qui lui restaient, au couvent des Bernardines[194] qui
+est proche, afin de sauver là dedans, comme dans un antre sacré, ces
+tristes reliques de son naufrage.
+
+[Note 194: Ce couvent des Bernardines est maintenant un hospice de
+jeunes filles pauvres, fondé par M. Odebert, en 1645, sous l'invocation
+de sainte Anne, et qui, de la rue Saint-Philibert, où il était
+d'abord établi, a été transféré en 1804 dans le local du couvent en
+question; dès-lors il a donné son nom à la rue qui s'appelle _Rue
+Sainte-Anne_.]
+
+»Mais ce n'est pas tout: voici le bon du jeu. Samedi dernier, Messieurs
+du Parlement et Messieurs de la ville ayant reçu par un courrier
+exprès, commandement de châtier les coupables et les auteurs de la
+sédition, pour cet effet ils se saisirent de leurs personnes. Il fallut
+fermer les portes de la ville et mettre toutes les compagnies en armes
+jusqu'à 2 ou 3000 hommes, sur le midi, pour faire la capture de dix ou
+douze coquins qui sont maintenant entre les mains de la justice, à qui
+on fait le procès; et de peur que pendant qu'on travaille à sacrifier
+ces victimes[195] pour expier le péché du public, les autres vignerons
+ne fissent rumeur pour les enlever des prisons, comme ils firent la
+première fois, on a redoublé les corps de garde toutes les nuits, et
+par ordonnance publique, obligé tous les ecclésiastiques exempts et
+non exempts, séculiers et réguliers, avec bâtons ferrés et non ferrés,
+de s'y trouver en personne; c'est donc plaisir tous les soirs de voir
+entrer ces braves champions en garde.
+
+[Note 195: On arrêta un certain nombre de séditieux auxquels on fit
+promptement le procès; mais il n'y en eut que deux qui furent condamnés
+à être rompus vifs et ensuite écartelés, comme coupables de sédition
+armée; ce sont les nommés Martin et Lanois, qui furent exécutés le
+mercredi 20 mars, à quatre heures du soir, sur la place du Morimond.
+
+Le second jour des troubles (le 1er mars), quatorze des plus
+mutins avaient été tués à coups de fusil, dans la mêlée, par la force
+publique, et plusieurs autres avaient été blessés.]
+
+»Dimanche dernier, le doyen de la Sainte-Chapelle marchait en tête avec
+la pique et le hausse-col, suivi d'un rang de mousquetaires composé de
+quatre chanoines de la Sainte-Chapelle avec des baudriers, l'espadon,
+la bandoliere (_sic_), le mousquet, la fourchette et le chapeau
+retroussé avec la plume noire, suivi d'un autre rang de chanoines de
+Saint-Estienne, ceux-là de quatre moines de Saint-Benigne, et ceux-ci
+de sept ou huit files de prêtres habitués dans les paroisses et pour
+l'arrière-ban, de deux jésuites en manteau court et soutane retroussée,
+avec chacun un brin d'estoc rouillé dès le temps que le conestable de
+Castille vint au secours de feu monseigneur Du Maine. Deux bons Pères
+de l'Oratoire venaient après, l'un avec la hallebarde et l'autre avec
+le mousquet; l'escouade était fermée par trois pères carmes réformés,
+avec la bandolière verte, le coutelas pendant et le mousquet, leurs
+habits relevés à la ceinture. Les minimes, les cordeliers et les
+jacobins, pour ne s'y être pas trouvés la première fois, ont été
+condamnés en quatre quarts d'écus d'amende, et s'y doivent trouver
+à ce soir. Le corps de garde est en la place de la Sainte-Chapelle,
+tout devant notre logis, et je proteste devant Dieu que j'ai dit la
+pure vérité en vous représentant l'équipage de cette sainte milice
+aguerrie un peu moins que celle des Hollandais. Pour la faction, voici
+ce qui s'y passa: Dimanche, un chanoine de Saint-Etienne, après avoir
+soupé, fit querelle dans le corps de garde, et, entre autres, injuria
+un jésuite et l'appela espagnol. L'autre, après avoir protesté qu'il
+ne l'était ni de nation ni de cœur, lui dit que ses armes étaient
+françaises et qu'il lui en feroit voir la preuve quand il voudroit,
+ce qu'il eût fait sur le champ si on n'eût imposé le holà et terminé
+le différend par les voies de paix, puisque l'Eglise défend le sang.
+Chacun y fit sentinelle à son tour; et on remarqua que le Père de
+l'Oratoire, au lieu de dire aux passants: Qui va là? disoit d'un
+tordion de tête à la mode et avec un sourire: «Monsieur et Madame, je
+vous supplie pour l'amour de Notre-Seigneur, demeurez-là, s'il vous
+plaît, en attendant que j'aie averti M. notre caporal, car ainsi me
+l'a-t-on ordonné.» Puis laissant son poste, il s'en venoit au corps de
+garde à pas comptés, dire: «Monsieur le caporal, s'il vous plaît de
+venir là, quelqu'un désire de passer.» Voilà la catholique défense de
+cette ville; jamais la procession de la sainte ligue à Paris n'y fit
+œuvre. Au reste la plupart sont si bien duits de deçà aux exercices
+de Mars, qu'un cordelier menant sa ronde, au moindre arrêt qu'une
+sentinelle lui fit, dit le mot (d'ordre) tout haut, afin de passer.
+D'autres équivoquent au mot, et au lieu de _saint Luc_ disent
+_saint Jacques_; ce qui le plus souvent les met aux termes de se
+couper la gorge. Voilà où les vignerons nous ont réduits.
+
+»Je viens de voir un bon Père minime de soixante ans, avec la pique, le
+coutelas et un pistolet pendu à la boucle et au devant de sa ceinture,
+et un cordelier armé à cru, avec la fraise et la plume blanche; je vous
+proteste que rien n'est plus comique, je crois être en un autre monde.»
+
+L'émeute de Dijon a été entièrement terminée par le procès fait aux
+coupables, et dont nous avons donné l'issue dans une note précédente.
+Louis XIII est venu à Dijon le 27 avril suivant, a pardonné aux
+habitants, et un arrêt du Conseil a aboli le crime de sédition.
+
+ * * * * *
+
+IV. A la fin de la _page 282_, se terminent les DOCUMENTS
+EMPRUNTÉS à l'histoire d'Angleterre, et qui ont commencé _p.
+237_. Deux articles, l'un intitulé EXPÉRIENCE PATIBULAIRE,
+et l'autre LA VILLA DU SUICIDE, qui devaient faire partie
+de cette division de notre travail, ayant été oubliés, nous les
+rétablissons ici; leur place est donc entre les pages 282 et 263.
+
+EXPÉRIENCE PATIBULAIRE.
+
+Le célèbre Bacon, (m. à Londres en 1626), raconte dans son _Historia
+vitæ et mortis_, un fait assez singulier qui ne pouvait guère se
+passer que sur les bords nébuleux de la Tamise.
+
+Il a connu, dit-il, un gentilhomme à qui il prit un jour la fantaisie
+de savoir par lui-même si ceux que l'on pend souffrent beaucoup dans
+le moment suprême. En conséquence, cet original disposa dans son
+appartement tout ce qui était nécessaire pour cette bizarre expérience,
+tel que corde à nœud coulant, bien savonnée et solidement attachée à
+la poutre, escabelle à renverser lorsque le lacs fatal aura été passé
+au cou, cravate ôtée, etc. Ces préparatifs étant terminés, notre
+gentilhomme se met à l'œuvre, et, dans un clin d'œil, le voilà suspendu
+en l'air dans la position la plus verticale possible, les pieds à 18
+pouces du parquet. Il lui eût sans doute été difficile de rendre compte
+des résultats de son expérience, si elle se fût prolongée pendant
+un quart d'heure. Mais fort heureusement, quelqu'un survenant dans
+l'appartement, au bout de trois minutes, coupe la corde et, moyennant
+quelques frictions, met notre curieux dans le cas de raconter ce
+qu'il a éprouvé. Il déclare qu'il n'a ressenti aucune douleur, qu'il
+a seulement aperçu dans l'organe interne de la vue, une espèce de
+flamme qui s'était peu à peu changée en obscurité, puis en couleur
+bleue, effet que l'on éprouve ordinairement quand on tombe en syncope;
+qu'enfin cela lui suffisait, puisqu'il savait à quoi s'en tenir sur ce
+genre de mort, plus doux que ne le pense le vulgaire[196]. Tel est le
+récit de Bacon.
+
+[Note 196: Nous avons recueilli beaucoup d'anecdotes sur des
+gens qui se sont pendus ou qui ont été pendus par d'autres, et qui
+sont revenus à la vie; tous s'accordent à dire qu'ils ont peu ou
+point souffert. C'est sans doute ce qui a engagé plusieurs savants
+médecins qui, de 1792 à 1795, ont écrit sur l'instrument de supplice
+nouvellement adopté en France, à soutenir que dans l'intérêt de
+l'humanité envers les condamnés à mort, la strangulation eût été
+préférable à la décollation.]
+
+Il est présumable que ce gentilhomme, sujet aux attaques du spleen,
+désirait savoir quelle serait la manière la plus douce, c'est-à-dire
+la moins douloureuse pour se guérir radicalement de cette maladie
+inhérente au climat d'Angleterre; et il aura essayé l'expérience
+dont nous venons de parler. Si dès-lors il a éprouvé quelqu'accès
+violent dudit mal, il aura sans doute choisi la pendaison pour s'en
+débarrasser.
+
+Quoique (dans la _Revue Britannique_ de nov. 1833), un Anglais
+ait cherché à démontrer que le nombre des suicides n'est pas plus
+considérable et même qu'il est moindre dans la Grande-Bretagne que dans
+d'autres pays, il n'en est pas moins vrai que cette contrée a toujours
+passé pour la terre classique du suicide. Bien plus, un journal
+littéraire intitulé _Le Pigmée_, dans son premier nº, mars 1834,
+a annoncé qu'il existait à Londres un _Club de suicides_, dont le
+président seul est condamné à vivre et à mourir, comme on dit, de sa
+belle mort, tandis que tous les autres membres du club font serment
+de quitter la vie d'une manière violente, à première occasion. Quelle
+folie incroyable! C'est sans doute une mauvaise plaisanterie que l'on
+prête à nos voisins; il est vrai qu'on ne prête qu'aux riches. Au reste
+dans un pays où il a réellement existé un _Club d'athées_ que le
+Gouvernement a expulsé de Londres et qui s'est réfugié en Amérique, il
+peut bien s'établir un _Club de suicides_; c'est une conséquence
+assez naturelle. Ce qui donnerait cependant à penser que l'existence
+de ce dernier club est une plaisanterie, c'est qu'on prétend qu'il
+n'est composé que d'auteurs sifflés, d'écrivains qu'on ne lit point, de
+journalistes sans souscripteurs, d'hommes blasés sur tous les plaisirs,
+de joueurs ruinés, de victimes de banqueroutes, de philosophes
+pyrrhoniens, d'amants malheureux, d'amis trompés, etc., etc.
+
+Mais quittons l'Angleterre et ses étranges clubs, et revenons en France
+où le fléau du suicide va encore nous occuper, mais un peu moins
+péniblement, comme va le prouver le chapitre suivant, rédigé depuis
+quelques années, et ayant pour titre:
+
+LA VILLA DU SUICIDE.
+
+Il faut avouer que le Français est doué d'un heureux caractère: né
+vif, gai, léger, spirituel, enjoué, il ne s'étonne de rien, il rit de
+tout, il plaisante sur tout, même sur les choses les plus graves. Par
+exemple, vous rappelez-vous qu'en 1834, les suicides se sont multipliés
+en France, et surtout à Paris, d'une manière effrayante. Eh bien!
+le croira-t-on? cette sombre manie, si déplorable, si désolante, si
+contraire à la morale, à la religion, à l'ordre social, a inspiré à
+un journaliste un article facétieux, piquant et propre par sa gaîté
+à distraire un instant des tristes réflexions inséparables d'un tel
+sujet. L'auteur, après quelques observations sur les progrès du
+suicide, propose un singulier établissement, bien différent de celui de
+Londres, en faveur des maniaques atteints de cette folie, et passe en
+revue tous les genres de suicide avec un talent d'ironie pittoresque et
+piquant. Cet article publié, le 2 novembre 1834, sous le titre de _La
+Villa du suicide_, nous a paru avoir des droits à figurer dans notre
+recueil; donc, nous lui accordons mention honorable et insertion audit
+recueil.
+
+«Le suicide, dit l'auteur, vient de s'élever au rang des maladies
+contagieuses: les physiologistes lui ont reconnu ce caractère et l'ont
+placé dans le cadre des fléaux à la droite du choléra. Bientôt cette
+contagion nouvelle aura fait autant de victimes que le mal asiatique,
+car les médecins qui ont classé le mal ne s'aviseront pas d'y trouver
+le remède. La médecine a fait ses preuves; elle est forte pour la
+dissertation, mais elle ne se pique pas de la guérison; elle nous
+émerveille dans la théorie et nous tue dans la pratique; c'est toujours
+quelque chose.......
+
+»Le suicide contagieux a envahi la France entière; parti de Paris,
+il s'est répandu dans les Provinces. Chaque soir les journaux
+nous donnent le chiffre des morts, qui va dans une effrayante
+progression. Le suicide se présente sous toutes les formes, et subit
+des modifications les plus variées. Nous avons le suicide simple et
+le suicide double, le suicide en prose et le suicide en vers; l'art,
+qui est entré partout aujourd'hui, s'est emparé du suicide et l'a paré
+de toutes les séductions, de sorte que la jeunesse s'y précipite avec
+toute la fougue de ses illusions dorées.
+
+»Puisque le suicide a ainsi pénétré dans nos mœurs, en attendant qu'on
+puisse l'en extirper, il serait du moins convenable de lui ôter autant
+que possible ce qu'il a de pénible et de misérable. Ce serait un acte
+d'une philantropie éclairée d'introduire le confort dans le suicide.
+Ceux qui renoncent ainsi à l'existence, et qui sortent de ce monde par
+leur propre volonté, ne demandent pas mieux pour la plupart que d'en
+sortir à leur aise, avec le choix des moyens et l'assurance qu'après
+leur trépas, leurs restes n'auront aucun outrage à subir.
+
+»Pourquoi donc à Paris, où toutes les voluptés, tous les vices, toutes
+les passions ont leur temple, le suicide n'aurait-il pas le sien?
+Pourquoi des spéculateurs, amis de l'humanité, ne fonderaient-ils
+pas un établissement confortable, qui serait le Tivoli de la mort
+volontaire, la villa du suicide?
+
+»Cette maison de plaisance serait située à l'une des extrémités de
+Paris. Toutes les personnes dégoûtées de la vie et décidées à en sortir
+trouveraient là le suicide sous toutes les formes, et paré de tout
+ce qui peut en dissimuler l'horreur. L'affluence des consommateurs
+permettrait de n'exiger à la porte qu'une modique rétribution; le
+suicide doit être mis à la portée de toutes les fortunes.
+
+»Des domestiques vêtus de noir seraient chargés de vous introduire et
+de vous faire visiter ces localités funèbres.
+
+»Dans le jardin d'abord, un canal d'une eau claire et profonde
+accueillerait dans ses flots argentés ceux qui voudraient bien lui
+confier le soin de leur trépas. Plusieurs ponts suisses et chinois
+seraient à la disposition des plongeurs désespérés.
+
+»D'élégants pavillons seraient disposés où ceux qui auraient fantaisie
+de finir comme Werther, trouveraient d'excellents pistolets de Lepage.
+
+»Si votre bon plaisir vous portait à périr d'une chute, vous trouveriez
+un charmant belvédère haut de vingt toises, et dont le pied serait
+velouté d'un gazon fleuri. (Il nous semble qu'un beau pavé en marbre de
+Paros ou de Carrare serait préférable à du gazon. L'effet serait plus
+prompt et plus certain).
+
+»Dans l'intérieur de la maison, des chambres bien calfeutrées, garnies
+d'un bon lit et d'un bon réchaud, seraient préparées pour les amants
+qui désireraient confier au charbon le dernier chapitre de leur roman.
+
+»Dans les salons, on trouverait des poignards, des armes tranchantes,
+et de solides cordons de soie attachés au plafond pour ceux qui
+seraient bien aises de terminer leurs jours suspendus verticalement
+entre le ciel et la terre.
+
+»Dans la bibliothèque, les œuvres complètes de M. V......,
+atteindraient ceux qui voudraient se tuer d'ennui.
+
+»Des salles de bains seraient prêtes pour les antiquaires jaloux de
+finir comme Sénèque, au bain et les veines ouvertes.
+
+»Ceux qui préféreraient finir comme Socrate, trouveraient la ciguë
+dans des coupes d'or et des verres de cristal; ou bien le poison leur
+serait servi dans un succulent repas où ils pourraient choisir sur la
+carte, selon leur goût, le vol-au-vent de champignons sauvages, des
+béchamelles à l'arsenic, ou des coquilles à l'acétate de morphine.
+
+»Il serait doux, sans contredit, de finir ainsi loin du bruit et des
+importuns; de pouvoir choisir la mort sous les lambris dorés d'un
+palais, ou sous l'ombrage des charmilles, et de trouver à sa dernière
+heure, silence, discrétion et respect.
+
+»Auprès de chaque instrument de suicide, on aurait soin de placer une
+feuille de papier testamentaire pour inscrire ses dernières volontés,
+et un dictionnaire de rimes pour ceux qui, selon la mode du jour,
+voudraient faire au monde des adieux poétiques.
+
+»Mais ce qui ferait le côté philosophique et consolateur de cet
+établissement, c'est que pour charmer les derniers instants des
+amateurs, dans les salons et dans les jardins du Tivoli funèbre mêlés
+aux instruments de la mort, on rencontrerait partout ce qui fait la
+joie de la vie: des fleurs, des femmes, des mélodies suaves, des vins
+exquis, les chefs-d'œuvres des arts, les merveilles du luxe. Et
+peut-être, rappelé par ce riant aspect et ces engageantes voluptés à un
+meilleur sentiment, celui qui serait entré là avec un fatal projet, en
+sortirait le sourire sur les lèvres, le cœur consolé et demandant au
+ciel de prolonger les jours qu'il voulait briser.» (EXTRAIT du
+_Follet_, 2 nov. 1834.)
+
+ * * * * *
+
+V. A la _page 304_, nous avons rapporté le nom de Mlle Rachel
+en un acrostiche assez curieux en ce qu'il est double; voici une
+autre pièce du même genre non moins curieuse, puisque l'acrostiche
+est triple. Cette pièce, qui a pour base les noms JESUS MARIA, est
+ancienne; son auteur est un sieur Esprit Gobineau de Montluysant, l'un
+des plus déterminés et des plus féconds fabricateurs d'acrostiches dans
+un siècle où ces _nugæ difficiles_ étaient grandement à la mode:
+cet acrostiche est tiré de l'un de ses ouvrages, intitulé: _L'Ordre
+sacré de la saincte prestrise, mis en vers_. Metz, Cl. Félix, 1633,
+_in-4º_ de 28 pages. Ce petit chef-d'œuvre est ainsi disposé avec
+ses trois perpendiculaires nominales:
+
+=I=e m'étois endurc =I= mais le Dieu de merc =I=
+=E=ffaça le péch =E= dont j'étois entach =E=
+=S=i bien qu'ores je sui=S= privé de mes ennui =S=
+=U=ivant pour louer Die =U= en toute place et lie =U=
+=S=i voulez ô Chrestien =S= jouir de divins bien =S=
+=M=aintenez le reno =M= de Jesus et son no =M=
+=A=vec vous il ser =A= et vous exaucer =A=
+=R=epoussant Lucife =R= et tous ceux de l'enfe=R=
+=I=nvoquons le ic =I= car d'un cœur adouc =I=
+=A=qui le servir =A= le ciel il ouvrir =A=
+
+Ce M. Gobineau de Montluysant a encore d'autres ouvrages, entre
+autres, _La royale Thémis ou l'établissement de la coure_ (sic)
+_du Parlement de Metz_, 1634, _in-4º_, livre dans lequel
+l'auteur, fidèle à son génie inspirateur et à sa vocation, a mis en
+acrostiches multipliés tous les noms de Messeigneurs de ladite cour.
+
+Mais où M. de Montluysant s'est distingué particulièrement, c'est
+dans _Le Sacré Mont Carmel_, qu'il a publié à Metz en 1632,
+_in-4º_ de _77 pag._, et qu'il a dédié à Anne Fabert,
+sœur du Maréchal Fabert, né d'un imprimeur de Metz. Ici la prose
+rivalise avec la poésie et jette un éclat non moins brillant. «Le Mont
+Carmel, dit l'auteur, est une OPALE admirable en laquelle se voit la
+BLANCHEUR de la virginité, l'AZUR de la fidélité, la
+VERDURE de l'espérance, la ROUGEUR de la charité,
+le JAUNE du contentement spirituel, et le VIOLET de
+l'amour divin.»
+
+Qu'on dise après cela que la plume de M. de Montluysant n'a pas tout
+l'éclat des couleurs de l'arc-en-ciel!
+
+A propos de couleurs, Caraccioli en a parlé d'une manière assez
+singulière et même assez sévère, dans son _Livre à la mode_,
+imprimé à Verte-feuille, etc., _in-12_, _p. 2_ et _3_;
+il s'exprime ainsi sous le voile de l'anonyme:
+
+«La couleur ROSE, dit-il, est une couleur libertine, affectée
+aux filles de joie; le CRAMOISI, une couleur voluptueuse qui
+caractérise les personnes de plaisir; mais le VERT, symbole
+de l'espérance, paroît l'apanage de la modestie. Jamais on n'employa
+cette couleur pour favoriser les vices ou flatter l'ambition, tandis
+que le BLEU et le ROUGE servent à farder des femmes
+flétries par la débauche; le VIOLET, à parer des êtres qui se
+monseigneurisent....; le BLEU, à faire souvent des licols; le
+JAUNE enfin à désigner les coucous.»
+
+ * * * * *
+
+VI. Parmi les livres singuliers dont nous avons parlé, à partir de la
+_pag. 364_, nous avons omis un petit bouquin du XVe
+siècle, qui n'offre rien de bizarre dans son titre, mais qui renferme
+des choses fort remarquables par la naïveté de l'expression. Ce sont
+des plaintes sur le sort des curés dans le temps où vivait l'auteur. Ce
+livret est intitulé:
+
+Epistola de miseria curatorum (latinité d'alors) seu plebanorum;
+_impressum Parisiis, Pet. Poulihac_. (Sans date, mais avant 1500);
+_in-8º de 8 feuillets goth_.
+
+ L'auteur énumère lamentablement toutes les tribulations auxquelles
+ était alors exposé un pauvre curé. Il ne compte pas moins de
+ neuf diables déchaînés contre lui, et delà neuf chapitres où les
+ plaintes sont rendues avec l'accent d'une douloureuse mais plaisante
+ conviction. Par exemple le troisième démon qui conspire contre le
+ repos d'un curé à portion congrue, c'est sa servante, laquelle,
+ presque toujours infidèle, paresseuse, acariâtre, et pourtant reine
+ du presbytère, lui fournit autant de sujets de tentations qu'il a
+ de cheveux à la tête: _per quam_, dit l'auteur, _habes tot
+ tentationum stimulos quantum in capite geris capillos_. (M.
+ Leber possède un exemplaire de ce curieux livret; voyez son beau
+ _Catalogue_, nº 225, que nous avons consulté; il en est de même
+ de l'ouvrage suivant:)
+
+L'accusation correcte du vray pénitent, par le P. Chauvaud; _sur
+l'imprimé à Chartres_, 1676, _pet. in-12, rare_.
+
+ Ce livre est composé de quatre dialogues fort singuliers entre le
+ confesseur et quatre espèces de pénitents: le premier est un idiot
+ grossier qui ne dit rien et auquel il faut arracher les mots les uns
+ après les autres; le second est une fine bête qui ne dit pas assez;
+ le troisième est une impitoyable bavarde qui dit beaucoup trop, et
+ qui oublie de s'accuser elle-même en accusant ses voisines; enfin le
+ quatrième parle ainsi qu'il doit le faire.
+
+ M. Leber dit que cette instruction ne serait point déplacée dans les
+ facéties. (VOY. son _Catalogue_, nº 187.)
+
+ * * * * *
+
+VII. A la _page 384_, nous avons terminé notre court extrait du
+ridicule traité d'Albert-le-Grand, _de Laudibus Virginis Mariæ_,
+par dire que la Sainte Vierge était instruite dans toutes les sciences.
+Là nous devions parler en note du passage d'un vieux _Mystère de la
+Passion_ qui renferme aussi un éloge de Marie; ce passage ayant
+été omis, nous le rétablissons ici. L'éloge est d'autant plus curieux
+que l'auteur de la pièce l'a mis dans la bouche du diable, l'un des
+personnages du Mystère, et on va voir que cet auteur a prêté une
+certaine érudition à Satan, qui, parlant de Marie, s'exprime ainsi,
+dans le langage et l'orthographe du temps:
+
+ ....
+ «Elle est plus belle que Lucresse,
+ Plus que Sara dévote et saige;
+ C'est une Judic en couraige,
+ Une Hester en humilité,
+ Et Rachel en honnesteté.
+ En langaige est aussi benigne
+ Que la Sibylle tiburtine;
+ Plus que Pallas a de prudence;
+ De Minerve elle a la loquence; etc.»
+
+Nous aurions pu mentionner encore à la suite du livre d'Albert sur
+les _louanges de Marie_, un très-ancien opuscule assez rare qui
+regarde aussi la Sainte Vierge. Il a pour titre:
+
+Supplication à Nostre-Dame, en vers. _Sans date ni lieu d'impression;
+in-4º goth. de_ 12 pag.
+
+Cette pièce, composée de 296 vers, est de Pierre de Nesson[197]; le
+style en est fort singulier comme on peut en juger par l'extrait
+suivant. N'oublions pas que l'auteur écrivait dans le XVe
+siècle; il débute ainsi, s'adressant à Marie:
+
+[Note 197: Ce Pierre de Nesson est né dans le XVe siècle;
+il fut officier de Jean I, duc de Bourbon, fait prisonnier par les
+Anglais à la bataille d'Azincourt en 1415, et conduit en Angleterre
+où il mourut en 1433. P. de Nesson fut continué dans son office par
+Marie de Berry, duchesse de Bourbon. On ignore la date de sa mort; il
+a laissé plusieurs ouvrages tels que le _Lay de la guerre_, les
+_neuf Leçons de Job_, etc.; il était estimé des écrivains de son
+temps.]
+
+ Ma doulce nourrice pucelle
+ Qui de vostre tendre mamelle
+ Vos doulx créateur alaictastes,
+ Et qui vostre père enfantastes,
+ Ma Dame, ma léale amye,
+ Combien que je ne soye mye
+ Digne d'estre en vostre service,
+ Je vous supplie sans office,
+ S'aulcun m'enquiert à qui je suis,
+ Je puisse dire que j'ensuis
+ La cour de la royne des cieulx
+ En espérance d'avoir mieulx,
+ Et d'estre de vostre famille,
+ Ma doulce de Dieu mere et fille;
+ Non mye comme serviteur,
+ Car ce me seroit trop d'honneur,
+ Et seray trop reguerdonné
+ D'estre vostre povre donné;
+ Et se c'est à mon trop grant don
+ Je vous requiers, belle, pardon.
+
+ .....
+
+ Pour ce s'il vous plaist en gré prendre
+ Tout maintenant sans plus attendre,
+ Je vous donne mon corps et m'ame,
+ Sy fait pareillement ma femme,
+ Et vous fesans foy et hommage
+ De tout nostre petit ménage.
+
+ En vous promettant féaulté
+ Service, foy et léaulté.
+ .....
+ .....
+
+Tel est le début de cette pièce. Voici comment elle se termine:
+
+ Et quant nous serons trespassés,
+ Donnez-nous, madame Marie,
+ La très-perpétuelle vie,
+ Laquelle ottroit[198] par sa puissance
+ La très-haulte divine essence,
+ Seul Dieu régnant en trinité
+ A ceulx qui diront cest dité:
+ Priant qu'à PIERRE DE NESSON
+ Face de ses péchiés pardon,
+ Lequel premièrement ce dit
+ Ordonna et mit par escript.
+
+[Note 198: Octroie, _accorde_.]
+
+ * * * * *
+
+VIII. Nous avons découvert récemment sur l'intérieur de la
+couverture d'un vieux livre _in-fol._, une note manuscrite en
+caractères semigothiques qui nous a paru assez singulière, et qui
+aurait dû être placée à la page 11, où finit notre premier article
+l'ANTÉGÉNÉSIE; c'est une définition de Dieu; elle est en
+latin, nous allons la donner textuellement avec son titre:
+
+
+DEI DESCRIPTIO.
+
+«Sui ipsius principium et finis, utriusque carens; neutrius egens;
+utriusque parens atque author. Semper et sine tempore; cui preteritum
+non abit, nec subit futurum; regnat ubique sine loco; immutabilis
+absque statu; pernix sine motu; extrà omnia omnis; intrà omnia sed non
+includitur in ipsis; extrà omnia, sed non ab ipsis excluditur; intimus
+hæc regit, extimus creavit; bonus sine qualitate, sine quantitate
+magnus, totus sine partibus; immutabilis cum cætera mutat; cujus velle
+potentia; cui opus voluntas simplex est; in quo nihil potentia; sed in
+actu omnia; imò ipse purus; primus, medius et ultimus actus; deniquè
+est omnia, semper omnia, extrà omnia, intrà omnia, præter omnia, antè
+omnia, et post omnia omnis. Ad majorem Dei gloriam.
+
+ * * * * *
+
+IX. Encore un livre singulier; il a pour titre:
+
+La Princesse des oraisons, ou les attraits ravissans de notre Père
+céleste, tirés de l'excellence merveilleuse de l'Oraison Dominicale,
+pour nous élever à la jouissance des biens du Ciel. Par maître
+Barthelemi Thelioux, docteur en théologie, curé et chanoine en l'église
+paroissiale et collégiale de Saint-Genès-de-Thiert, notaire apostolique
+et juge ordinaire. _Non. octob._, 1635; _in-4º_ de 600 pages.
+
+Ce manuscrit, qui n'a jamais été imprimé, offre la paraphrase la
+plus féconde et la plus singulière qui ait jamais paru sur l'Oraison
+Dominicale. L'auteur l'a partagée en VII livres qui eux-mêmes
+sont divisés en un grand nombre de discours. Les citations en
+différentes langues y sont semées avec prodigalité. On y trouve de
+tout; de la prose, des vers, des traductions, jusqu'à l'anagramme du
+nom de l'auteur
+
+_Bartholomæus Theliuxius_:
+
+LUX VITÆ HABERIS HOMO.
+
+Les idées les plus bizarres y abondent: par exemple, savez-vous quelle
+est la preuve la plus certaine, la plus incontestable que Dieu a créé
+l'homme droit? C'est que l'homme peut se courber. Que signifient dans
+la sublime oraison, ces mots _in cœlis_? Ils signifient que nous
+sommes invités à lever continuellement la tête vers les cieux, parce
+que ce monde est une prison où nos ames sont violemment détenues.
+Quant au _panem quotidianum_, c'est l'eucharistie que l'auteur
+appelle pain continuel, parce qu'on ne cesse pas, dit-il, de s'en
+nourrir; et pour prouver la continuité de cet aliment divin, il entre
+dans des descriptions géographiques et démontre que le saint sacrifice
+s'offre à toutes les heures du jour et de la nuit dans les différents
+climats de l'univers. Au reste il existe une feuille gravée qui
+contient ces supputations, et par conséquent la preuve que la messe est
+continuellement célébrée dans le monde chrétien.
+
+L'auteur ne parle qu'avec une respectueuse admiration des caractères
+hébraïques; il n'y en a point de plus mystérieux, dit-il. Les
+cabalistes osent promettre d'expliquer toute l'Ecriture Sainte par
+le moyen des lettres et des points et par la supputation des nombres
+signifiés par les caractères. C'est pourquoi Orphée, ce puissant
+opérateur par l'entremise des voies secrètes, dit qu'il faut bien
+se garder de changer les noms hébreux, en travaillant de la sorte.
+Notre docteur se sert de trois raisons pour établir les avantages de
+la langue hébraïque: la première, c'est que Dieu a voulu nous donner
+sa loi en cette langue et nous communiquer ainsi tous les oracles
+des Anciens; la seconde, c'est parce qu'il savait quelle force
+était cachée dans ces caractères formés selon les figures et les
+aspects célestes; enfin la troisième, c'est parce que les noms divins
+s'expriment plus facilement et plus parfaitement par les formes et
+significations de ces lettres; et voilà pourquoi Fr.-Georg. Venetus,
+dans son _de Harmonia mundi_, les appelle _veri alvei divinorum
+nominum in idiomate hebræo cum suis caracteribus, quibus illa nomina
+etiam mysterio maximo descripta sunt_.
+
+Le chapitre où Thelioux a étalé le plus de science et d'érudition,
+est celui qui a pour titre: _de la signification et emphase de la
+diction AMEN_. Ce mot _amen_ a aussi été l'objet des
+recherches de Samuel Petit, dans ses _Variæ lectiones_, lib. I,
+cap. XVII; lequel Petit n'est pas moins prodigue d'érudition que le
+docteur Thelioux. Ducange rapporte dans son glossaire quatre vers où se
+trouvent toutes les significations du mot en question:
+
+ Verum, verè, fiat, _amen_ tria denotat ista,
+ Si verum nomen, adverbium sit tibi verè.
+ _Amen, amen_, verè duo sunt adverbia verè.
+ _Amen_ pro, fiat, tibi verbum deficiens est.
+
+Nous ne nous étendrons pas davantage sur l'ouvrage de Thelioux,
+quoiqu'il renferme encore une grande quantité de chapitres
+très-curieux, tels que _la déification de l'homme, prouvée par
+autorités_;--_les cinq demoiselles de chambre de la princesse
+Oraison Dominicale_;--_le pélerinage de l'homme en cette
+vie_;--_des cieux et de leurs merveilles_;--_sur quelles
+choses se peut étendre la puissance du diable_, etc., etc., etc. Si
+nous voulions signaler tout ce qui est marqué au coin de la bizarrerie
+dans ces différents chapitres, ce serait à n'en pas finir. Adieu donc
+au docteur Thelioux.
+
+ * * * * *
+
+X. RECETTE pour devenir un parfait courtisan.
+
+Cette facétie, en forme d'ordonnance médicale, est due au célèbre Henri
+Estienne, qui l'a insérée dans ses _Deux dialogues du nouveau langage
+italianisé_, etc.; Paris, (Patisson), 1579, _petit in-8º_.
+Elle prouve que le métier de courtisan n'est pas de fraîche date,
+et qu'au XVIe siècle on l'exerçait déjà avec une certaine
+perfection; la voici rédigée selon les termes de l'art:
+
+ RECIPE 1º trois livres d'impudence, tirées du creux d'un
+ rocher nommé front-d'airain; 2º deux livres d'hypocrisie; 3º une
+ livre de dissimulation; 4º trois livres de science de flatter; 5º
+ deux livres de bonne mine; le tout concassé et cuit au jus de bonne
+ grâce.
+
+ Ensuite passez cette décoction par une étamine de large conscience;
+ puis quand elle est refroidie, mettez-y six cuillerées d'eau de
+ patience et trois d'eau de bonne espérance; avalez d'un seul trait,
+ et grâce à ce breuvage souverain, renouvelé de temps en temps, vous
+ serez vrai courtisan en toute perfection courtisanesque.
+
+Autre RECETTE infaillible contre la goutte et le rhumatisme.
+
+Cette seconde ordonnance, non moins sérieuse que la précédente, est
+tirée d'un livre assez rare, intitulé: _Traité de la prudence_,
+etc., composé par Antoine Dumont, (J.-B. Arnoult, jésuite);
+_Besançon_, 1733, _in-12_. Voici la composition de l'onguent
+que le rév. Père recommande, p. 71, aux goutteux et aux rhumatisés:
+
+ «RECIPE une livre de graisse d'un vieux curé qui ne soit
+ point avare; une livre _idem_ d'une vieille femme qui n'ait
+ jamais déraisonné, ni désobéi à son mari; ajoutez une livre de
+ graisse d'un vieil âne qui n'ait jamais reçu de coups de bâton;
+ faites fondre le tout ensemble, mêlez bien, puis frottez de cet
+ onguent le membre malade pendant trois jours; vous pouvez compter sur
+ une guérison prompte et radicale.»
+
+ * * * * *
+
+La petite pièce suivante a été omise à la suite du _Dîner
+logique_, p. 190. C'est un impromptu adressé par un jeune homme à
+son maître qui lui reprochait de s'absenter de classe pour aller au
+cabaret; le jeune homme dit:
+
+ Pinta trahit pintam, trahit altera pintula pintam,
+ Et sic post pintas nascitur ebrietas.
+
+Le maître répliqua aussitôt:
+
+ Virga trahit virgam, trahit aliera virgula virgam,
+ Et sic post virgas nascitur ire foras.
+
+Et il chassa le jeune biberon.
+
+ * * * * *
+
+Nous regrettons que plusieurs dissertations curieuses, égarées et
+retrouvées trop tard, n'aient pu entrer dans le présent volume. Leur
+haute importance fera sans doute partager nos regrets au lecteur; en
+voici les titres:
+
+ 1º Des ALLUMETTES, leur origine, antiquité et histoire
+ chez les Hébreux, chez les Phéniciens, les Grecs, les Romains, les
+ Gaulois, les Sauvages et chez tous les peuples modernes, avec un
+ appendice curieux sur l'art de souffler la bougie et de moucher la
+ chandelle, même avec les doigts sans se brûler.
+
+ 2º Des BAISERS d'étiquette; leurs différentes espèces,
+ tels que le baiser féodal, le baiser à la cour, le baiser de paix
+ à l'église, le baisement de la mule du pape; etc., etc., avec une
+ notice des ouvrages consacrés à ce sujet historique et religieux.
+
+ 3º Recherches civiles, politiques et littéraires sur les COUPS
+ DE BATON, et sur les précautions à prendre pour en donner quand
+ il y a lieu, et pour en recevoir quand on les attend; le tout selon
+ les circonstances, mais toujours avec les procédés convenables, ainsi
+ qu'il est d'usage entre personnes bien élevées.
+
+ 4º Histoire curieuse de tous les NEZ COUPÉS dont il est
+ question dans l'histoire tant ancienne que moderne, précédée d'une
+ dissertation sur la nécessité et l'importance de cette proéminence au
+ milieu du visage, et suivie d'une digression sur la rhinoplastie, ou
+ l'art de refaire un nez coupé sans qu'il y paraisse.
+
+ 5º Du DIABLE considéré sous le rapport des diverses formes,
+ figures, costumes et accoutrements sous lesquels on l'a représenté
+ siècle par siècle, depuis son apparition dans le jardin d'Eden où
+ il eût mieux fait de rester tranquille, jusqu'à la tentation de S.
+ Antoine par Calot, où les cornes, les aîles et les griffes de cet
+ infernal Protée causent moins d'effroi que jadis.
+
+Ces cinq sujets étant traités avec toute la sagacité, l'érudition et
+l'aménité désirables, nous pourrons, si le cœur vous en dit, cher
+lecteur, vous les donner par la suite accompagnés de plusieurs autres;
+adieu donc, au plaisir de vous revoir.
+
+
+FIN DES ADDITIONS.
+
+
+
+
+VOCABULAIRE DES NOMS PROPRES ET DES MOTS SINGULIERS, BAROQUES, SAUVAGES
+ET DE FANTAISIE, ÉPARPILLÉS DANS UN CERTAIN CHAPITRE DE L'OUVRAGE; AVEC
+RENVOI AUX PAGES POUR L'EXPLICATION.
+
+
+_Aléthinosgraphe de Cléarétimalée_, pseudonyme français, _p.
+73_.
+
+_Amatlacuilolitquitcatlaxtlahuilli_, mot mexicain, (qui signifie
+récompenser), _p. 57_.
+
+_Anasatochimacpa_, mot groenlandais, (respirer), _p. 60_.
+
+_Aristolochiocordiflora_, nom d'une fleur d'Amérique, _p. 67_.
+
+_Artificandivinanciel_, mot de fantaisie, _p. 72_.
+
+_Artonécrolipsaniconolatrie_, titre satyrique, _p. 72_.
+
+_Ayarouxonkala_, nom propre indien, _p. 55_.
+
+_Bicomonolofolati_, pseudonyme, _p. 74_.
+
+_Bombomachidès-Cluninstaridysarchidès_, nom propre grec de
+fantaisie, _p. 70_.
+
+_Demstrgrfrwomldammfr_, nom propre tahitien, _p. 42_.
+
+_Esperruquancluzelubelouzerirelu_, mot rabelaisien, _p. 76_.
+
+_Graphexechon de Pitariste_, pseudonyme français, _p. 73_.
+
+_Hamankoeboewonosenopaitingalgongabgurrachmansaydinpanotagomode_,
+nom propre javanais, _p. 67_.
+
+_Incompodrophobilique_, mot de fantaisie, _p. 72_.
+
+_Inconstitutionnalité_, mot français non admissible, _p. 76_.
+
+_Incrocornistificulibilisation_, mot de fantaisie assez plaisant,
+_p. 77_.
+
+_Kaïkiraniariopouna_, nom propre dans les îles Sandwich, _p.
+50_.
+
+_Kaiserlich-Koeniglich-Hofrauchfangskehrmeisteradjunct_, nom
+qualificatif allemand, _p. 68_.
+
+_Kanikeaouoli_, nom propre dans les Sandwich, _p. 52_.
+
+_Kleingorloffenbach_, pseudonyme, _p. 76_.
+
+_Laverererareri_, mot cabalistique, _p. 37_, _not._
+
+_Maïkamichikiakiak_, nom d'un sauvage de l'Amérique du Nord, _p.
+46_.
+
+_Messegydorpochestès_, sobriquet grec, _p. 70_.
+
+_Miriamikekauluhoï_, nom propre dans les Sandwich, _p. 53_.
+
+_Misophilantropopanutopies_, titre d'un livre, _p. 74_.
+
+_Mitassouachiningoutouassou_, mot numérique algonkin, (seize),
+_p. 59_.
+
+_Mittigouchiouekkendalakiank_, mot algonkin (qui signifie France),
+_p. 60_.
+
+_Morrambouzevezangouzequoquemorguatasachacguevezinemaffressé_, mot
+rabelaisien, _p. 76_.
+
+_Mousckiliencantamierliorodifique_, mot de fantaisie, _p. 72_.
+
+_Netchontantescanyati_, mot huron, (étonnement), _p. 58_.
+
+_Ninchtanaachiningoutouassou_, mot numérique algonkin,
+(vingt-six), _p. 60_.
+
+_Nissouemitanaachiningoutouassou_, mot numérique algonkin,
+(trente-six), _p. 60_.
+
+_Onéharadesehoengtseragherie_, mot iroquois, (vin), _p. 58_.
+
+_Ouatsakamikdachirini_, mot algonkin, (il signifie Anglais), _p.
+61_.
+
+_Oukihouanhaquiey_, mot huron (guerre), _p. 58_.
+
+_Paetarrarorincouroac_, mot numérique chez les Yameos, (trois),
+_p. 59_.
+
+_Peinthéphiladelmirézidarnézulmézidore_, mot de fantaisie, _p.
+74_.
+
+_Pourahouaoukaïkaïa_, nom propre dans les Sandwich, _p. 51_.
+
+_Reystrosuissolansqueneti_, mot latin macaronique, _p. 71_.
+
+_Ronoakoua_, nom d'un ancien roi divinisé jadis dans les Sandwich,
+_p. 51_.
+
+_Sarouvangatamalla_, nom propre indien, _p. 55_.
+
+_Scytalosagittipelliger_, surnom d'Hercule, _p. 70_.
+
+_Stadt-Vien-Unschlitt-Handlungs-Amst-Manipulant, gegensperrführer und
+Oberschmalzmeister_, nom qualificatif allemand, _p. 68_.
+
+_Synallagmatimonosyllabobiopraphus_, pseudonyme de fantaisie,
+_p. 82_.
+
+_Tchaoutchaou_, mot des îles Mariannaises, (coco sec), _p.
+63_.
+
+_Téchouascahouini_, mot huron, (dents laides), _p. 58_.
+
+_Tesquachaouindi_, mot huron, (dents gâtées), _p. 58_.
+
+_Tessaracontadyogrammatum_, mot (en 24 lettres) par lequel on a
+jadis désigné le nom de Dieu, _p. 71_.
+
+_Tessarescædécatites_, nom jadis donné aux chrétiens qui
+célébraient la pâques le 14 mai, _p. 71_.
+
+_Tetennamiquilitzli_, mot mexicain (un baiser), _p. 58_.
+
+_Thermohygrométrométriques_, mot relatif à la pogonologie, _p.
+69_.
+
+_Tesaurochrysonicochrysidès_, nom propre grec de fantaisie, _p.
+70_.
+
+_Traiflagoulamen_, surnom injurieux, _p. 71_.
+
+_Transsubstantiationnalité_, mot inadmissible dans la langue
+française, _p. 76_.
+
+_Uttokarsuangopoch_, mot groenlandais, (vieillir), _p. 61_.
+
+_Westicpetzeerdenstafflitlefgraffltte_, pseudonyme créé par Collé,
+_p. 74_.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+A.
+
+_Absurdités_ du Thalmud sur la création d'Adam, _p. 11_, _note_.
+
+ABULFÉDA, cité _p. 4_.
+
+_Académies_ et sectes philosoph. anciennes, _p. 109_, _note_.
+
+_Acrostiche_ double de Mlle Rachel, _p. 304_;
+ --Acrostiche triple sur JESUS MARIA, _p. 437_.
+
+ADAM donne un nom à tous les animaux, _p. 32_.
+
+-- La _Pénitance Adam_, liv. rare, _p. 37_.
+
+ADELUNG (Fréd.), glossographe, _p. 38_.
+
+_Adjectifs_, leur nombre dans la langue anglaise, _p. 40_;
+ --dans la langue française, _p. 40_.
+
+_Adverbes_, leur nombre dans l'anglais,--dans le français, _p. 40_.
+
+_Affiche_ vénitienne en sigles, _p. 103_.
+
+ALBERT-LE-GRAND, auteur d'un livre singulier sur la Sainte Vierge,
+ _p. 383, 440_.
+
+ALGONKINS (mots numériques chez les), _p. 59_.
+
+_Allouette_ (le chant de), rendu par Ronsard, Du Bartas et Gamon, _p. 343_.
+
+_Allumettes_ (histoire des), _p. 447_.
+
+_Alphabet_ (combinaisons des 25 lettres de l'), par Taquet, _p. 143_.
+
+_Amen_, signification de ce mot, _p. 445_.
+
+_Amore_, mot latin décomposé, _p. 95_.
+
+_Amour_ (vers sur les cinq degrés de l'), _p. 96_.
+
+AMPÈRE (M.), savant distingué, cité _p. 65_.
+
+AMYOT, écrivain franç., cité _p. 111, 112, 113, 114, 117_.
+
+ANDRIEUX, littérateur français, cité _p. 224_;
+ --lettre plaisante qui lui est attribuée, _p. 225_.
+
+_Anges_ (les neuf chœurs des), avec indication des Bienheureux
+ qui seront admis dans chaque chœur, _p. 417_.
+
+_Anglais_ (documents singuliers, empruntés aux), _p. 237-282_.
+
+ANJOU (le duc d'), ses relations avec Elisabeth, reine d'Angleterre,
+ _p. 262_; mentionné, _p. 211_.
+
+_Antégénésie_, état des choses avant la création, _p. 2-11_.
+
+_Aphorismes_ gastronomiq., _pp. 160-162_.
+
+_Araignées_ (goût de Lalande pour les), _p. 173_.
+
+ARCHIMÈDE (mot d'), _p. 144_.
+
+ARISTOTE, cité _p. 4_.
+
+_Arithmétique_ en usage chez certains peuples sauvages, _p. 60_.
+
+ARNAULD (Antoine), cité _p. 416_, _note_.
+
+ARNOULX (Fr.), chanoine, ses _joyes et merveilles du Paradis_,
+ _p. 405-421_.
+
+_Atlas_ ethnograph. de M. Balbi, cité _p. 35_.
+
+AZARA (M. d'), glossographe espagnol, cité _p. 38_.
+
+_Aztèque_ (langue), _p. 56-57_, _not._
+
+
+B.
+
+BACON, savant anglais, cité _p. 430_.
+
+_Bagues_ arcaniques, _p. 304_.
+
+_Bagues_ hiéroglyphiques, _p. 299_.
+
+BAÏF (J.-Ant. de), cité _p. 224_, _not._
+
+_Baisers d'étiquette_ (histoire des), _p. 447_.
+
+_Balances_ gastronomiques, _p. 176_.
+
+BALBI (M.), savant géographe, cité _p. 35, 38, 39, 41_.
+
+_Baptême_, _Mariage_ et _Mort_, amphigouri énigmatique, _p. 154_.
+
+_Barbe_ (délits relatifs à la), _p. 195_, _note_.
+
+BAROTONGS (langue des), citée _p. 38_, _not_.
+
+BARRINGTON (Daines), naturaliste, fait l'éloge du rossignol, _p. 335_.
+
+BASNAGE, historien des Juifs, cité _p. 4, 37_, _not._
+
+BECHSTEIN (J.-M.), naturaliste allemand, ses études sur le rossignol,
+ _p. 338-340_.
+
+BÉDÉ (Jean), écrivain calviniste, cité _p. 72_.
+
+BEDFORT (le duc de), amateur de beaux livres, _p. 352_, _not._
+
+BEN-EUSCHEM, écrivain turc, cité _p. 128_.
+
+BERRIAT-SAINT-PRIX, savant jurisconsulte, cité _p. 319_.
+
+BETTINI (Marco), écrivain italien, cité _p. 336_.
+
+_Bibliothèque_ historique de France, citée _pp. 107_ et _118_.
+
+_Bibliothèque_ lexicograph., _p. 357_.
+
+BOAISTUAU, écrivain français, cité _p. 15, 16, 18, 19, 20, 29_.
+
+BOISTE, lexicographe, cité _p. 76_.
+
+BOSSUET, jugé singulièrement par Andrieux, _p. 224_;
+ --par Séb. Mercier, _p. 334_, _not._
+
+_Bouchers_ de Londres (ancien réglement sur les), _p. 255_.
+
+_Breviarium ad usum sarum_, cité _p. 353_, _not._
+
+_Breviarium politicorum_, cité p. 108.
+
+BRUNET (M.), bibliographe très-distingué, cité _p. 107_, _not._
+ --Le _Manuel_, pp. 361-362.
+
+BUFFON, son éloge du Rossignol, _p. 332_.
+
+BYRON (lord), ses goûts gastronomiques, _p. 174_;--cité _p. 227_.
+
+
+C.
+
+_Cabinet_ (petit) d'amateur, assez curieux, _p. 350_.
+
+CANONIERI (Pierre-André), savant italien, cité _p. 167_, _not._
+
+_Caractères_ hébraïques (éloge des), _p. 444_.
+
+_Carême_ (mets qui se servaient en) au XVe siècle, _p. 365_.
+
+_Castes_ (les différentes) dans l'Inde, _p. 327_, _not._
+
+CAXTON (Will.), premier imprimeur en Angleterre, cité _p. 243_.
+
+CHALON (M.), littérateur et savant bibliographe belge, président
+ de la société des bibliophiles à Mons, cité _p. 77, 142_.
+
+CHARLES-QUINT, passionné pour l'horlogerie, cité _p. 292_, _not._
+
+_Chasse_ (singulier ameublement de), _p. 271_.
+
+_Cheval_ de Seius, fatal à ses maîtres, _p. 86_.
+
+_Chœurs_ (les neuf) des Anges et des Archanges, cité _p. 417_.
+
+CICÉRON, cité _p. 31_, _note_, et _p. 348_.
+
+CLARENCE (le duc de), son supplice dans un tonneau de malvoisie, _p. 243_.
+
+CLÉMENT (Jacques), singulière opinion à son sujet, _p. 317_, _not._
+
+_Clubs_ d'athées et de suicides, établis à Londres, _p. 432_.
+
+_Coco_, arbre, diverses modifications de ce mot chez les Mariannais,
+ _p. 63-66_.
+
+COLLÉ, écrivain français, cité _p. 74_.
+
+_Comestibles_ (avis aux gastronomes sur quelques), _p. 162-166_.
+
+_Confession_ (dialogues singuliers sur la), _p. 439_.
+
+COOK (le capitaine), sa mort, citée _p. 51, 52_.
+
+_Corps_ de l'homme, description de ses diverses parties, extraite
+ du poëme de la création, _p. 16-24_.
+
+_Correspondance_ laconique entre deux quakers, _p. 221_.
+
+_Couleurs_ allégorisées, _p. 438_.
+
+_Coups de bâtons_ (recherches sur les), _p. 448_.
+
+_Cours_ de rhétorique à la cuiller, et dîner logique, _p. 188_.
+
+COURT DE GEBELIN, savant français, cité _p. 42_, _not._
+
+_Courtisan_ (recette pour faire un vrai), _p. 446_.
+
+_Coutumes_ bizarres chez les Indiens, _p. 324_, _not._;
+ --autres plus bizarres, _p. 326_, _not._
+
+_Création_ de la femme, _p. 26_.
+
+_Création_ de l'homme; poëme épisodique, _p. 12-25_.
+
+_Cri_ des divers animaux (dénomination du), _p. 45_ et _p. 346_.
+
+_Croisades_ (liste chronologique des sept), _p. 237_, _not._
+
+_Croix_ de S. Bernard, dite des sorciers (explication de la), _p. 98_.
+
+_Curés_ (tribulations des) au XVe siècle, _p. 439_.
+
+_Curiosités_ microscopiques, chez les Anciens et chez les Modernes,
+ _p. 282-298_.
+
+
+D.
+
+_Décorations_ accordées dans le ciel aux Bienheureux qui les auront
+ méritées, _p. 418_.
+
+_Définitions_ de l'homme, _p. 16-17_, _not._
+
+_Dent_ d'argent (la), institution gastronomique en Belgique, _p. 190_.
+
+_Dévotes salutations_ aux membres de la Sainte Vierge, _p. 380_
+
+_Diable_; histoire des diverses formes, figures, costumes, etc., sous
+ lesquels il a été représenté dans tous les siècles, _p. 448_.
+
+_Dialectes_ et langues, leur nombre dans chaque partie du monde, d'après
+ MM. Adelung et Balbi, _p. 39_.
+
+_Diamants_ (les dix plus gros) connus, _p. 356_, _not._
+
+_Diamètre_ du cercle, etc. (vers techniques sur le rapport du), _p. 137_.
+
+_Dictionnaires modernes_ (catalogue des dix) les plus utiles à consulter
+ sur 1º la religion; 2º la jurisprudence; 3º les sciences et arts;
+ 4º l'histoire naturelle; 5º la médecine; 6º la technologie;
+ 7º les auteurs classiques; 8º la géographie; 9º l'histoire;
+ 10º la bibliographie, _p. 357-363_.
+
+DIEU, ses occupations dans le ciel avant la création, _p. 3-10_;
+ --sa description (en latin), _p. 442_.
+
+_Dinde_ aux truffes (bon mot de M. l'archevêque de Bordeaux sur une),
+ objet d'un pari, _p. 188_.
+
+DIOGÈNE LAËRCE, cité _p. 111-117_.
+
+DOBERT (le P.), minime, son orthographe réformée, _p. 224_, _not._
+
+DU BARTAS, poète français, _p. 28_, cité _p. 290_.
+
+DUBOIS (M. l'abbé), savant missionnaire; ce qu'il a dit d'un certain
+ usage de l'Inde (_de modo cac...._), _p. 320-326_;
+ --aventure qui lui arrive chez un brahme, _p. 326-331_.
+
+DUCAMBOUT de Pontchateau, écrivain, cité _p. 416_, _not._
+
+DULAURE, écrivain français, cité _p. 69_.
+
+DUMONIN (J.-Ed.), poète, cité _p. 28_, _not._
+
+DUPONT DE NEMOURS, savant français, cité _p. 335, 340, 341_, XIV.
+
+
+E.
+
+_Ecriture_ (chefs-d'œuvre microscopiques en fait d'), _p. 284_.
+
+ELISABETH, reine d'Angleterre; singulière ordonnance sur ses portraits,
+ _p. 258_;
+ --sa coquetterie, _p. 263_;
+ --anecdotes sur sa cour, _p. 261-266_.
+
+ESTIENNE (Henri), cité _p. 446_.
+
+_Etat civil_ (extraits des registres de l') au XVIe siècle, _p. 35_,
+ _not._, _p. 312-319_.
+
+_Excentriques anglais_, p. 270
+ --Lowel, _p. 270_;
+ Stukeley, _p. 273_;
+ Howe, _p. 275_;
+ O'Connel, _p. 277_.
+
+
+F.
+
+_Femme_ (création de la), _p. 26_.
+
+_Femme_ (ancienne loi qui, en Angleterre, autorise un mari à vendre sa),
+ _p. 267-269_.
+
+_Femmes_ (impertinence contre les), _p. 369_.
+
+_Fleur_ d'Amérique très-étendue (nom d'une), _p. 67_.
+
+FLEURY DE BELLINGEN, écrivain français, cité _p. 71_.
+
+_Fouet_, correction souvent infligée au petit roi Louis XIII,
+ _p. 216-218-423_.
+
+_Fouet_ des, etc. (ouvrages mystiques publiés sous le titre de),
+ _p. 368_.
+
+
+G.
+
+_Ganache_ (origine du mot), _p. 105_, _not._
+
+_Gastronomie_ (de la), _p. 159-190_.
+
+GAUDET (M.), écrivain français, cité _p. 74_.
+
+GAURIC, astrologue du XVIe siècle, mentionné _p. 304_.
+
+GENLIS (Mme de), citée _p. 74_.
+
+_Géométrie_ (cours de) en vers, _p. 134_.
+
+_Gésine_ (la saincte et sacrée) de Nostre-Dame, explication de ce vieux mot,
+ _p. 385_.
+
+GIRON de Novillars (M.), bibliographe francomtois, cité _p. 29_, _not._
+
+_Goûts gastronomiques_ de certains personnages célèbres, rangés par
+ ordre chronologique depuis Auguste jusqu'à Berchoux, _p. 166-175_.
+
+GOUTTE (remède infaillible contre la), _p. 446_.
+
+GROSLEY, écrivain français, _p. 31_, _not._
+
+GUITBERGE (la princesse), enfermée dans un tonneau et jetée dans la Saône,
+ _p. 243_, _not._
+
+H.
+
+HARLAI ( Nicolas de), ambassadeur à Londres, mentionné pour
+ un fait singulier, _p. 263_.
+
+HENRI III, roi de France, mentionné _p. 316_
+ --son caractère, _p. 317_, _not._
+
+HENRI IV, roi de France; sa lettre à Mme de Montglat, _p. 214_
+ --ses relations avec la reine Elisabeth, _p. 263_.
+ --Du nombre 14 appliqué à sa vie, _p. 307-311_.
+
+HENRI VII, roi d'Angleterre; ses instructions sur un objet
+ singulier, _p. 244-248_.
+
+HENRI VIII, roi d'Angleterre; nombre de personnages notables qu'il a
+ fait périr sur l'échafaud, pour satisfaire ses passions, _p. 205_.
+ --Singulier réglement pour le service de sa maison, _p. 250_.
+
+HENRIQUEZ, jésuite espagnol; son _Traité des occupations des Saints
+ dans le ciel_, cité _p. 416_, _not._
+
+HERVAS, glossographe espagnol, cité _p. 38_.
+
+HIPPONAX, poète grec, cité _p. 70_.
+
+_Historiette_ en monosyllabes, _p. 78_.
+
+HOLBEIN, célèbre peintre, cité _p. 259_, _not._
+
+_Homme_ (création de l'), poëme, _p. 12-25_.
+ --(Diverses définitions de l'), _p. 16_, _not._
+
+HUMBOLDT (M. de), savant prussien, cité _p. 67_.
+
+_Hymne_ sauvage, trad., _p. 51_.
+
+_Hypocras_, vin de liqueur, sa recette par Taillevent, _p. 314_, _not._
+
+
+I.
+
+_Imposition_ des noms (nécessité de l'), _p. 35_.
+
+_Iroquois_ (le mot VIN dans la langue des), _p. 58_.
+
+
+J.
+
+JAMBLIQUE, philosophe platonicien, cité _p. 4, 111_.
+
+_Jésuites_ (quelques ouvrages contre les), _p. 416-417_, _not._
+
+JESUS MARIA, triple acrostiche sur ces mots, _p. 437_.
+
+JOHNSON (Samuel), savant anglais, cité _p. 59_, _not._
+
+
+K.
+
+KANIKEAOUOLI, roi des îles Sandwich (lettre de), _p. 52_.
+
+KIRCHER (le P. Athanase), savant allemand, cité _p. 38_.
+
+
+L.
+
+LA CROIX DU MAINE, écrivain français, cité _p. 107_, _not._
+
+LACTANCE, cité _p. 21_, _not._
+
+_Langue_ anglaise, nombre de ses mots. _p. 40_;
+ --ses mots dérivés d'autres langues, _id._
+
+_Langue_ espagnole, nombre de ses mots, _p. 40_.
+
+_Langue_ française, nombre de ses mots avant la révolution, _p. 40_.
+
+_Langue_ italienne, nombre de ses mots, _p. 41_.
+
+_Langue_ mexicaine, (note sur la) _p. 56_, _not._
+
+_Langue_ mariannaise, (de la) _p. 61_.
+
+_Langues_, leur nombre est considérable, _p. 35_;
+ --opinions des savans à cet égard, _p. 38-39_.
+
+_Langues_ européennes; proportion dans laquelle elles sont parlées
+ en Amérique, etc., _p. 39_.
+
+_Lanturelu_, nom sous lequel est connue une émeute qui a eu lieu à
+ Dijon en 1630, _p. 425_.
+
+LEBER (M.), savant littérateur et bibliographe distingué, cité
+ _p. 9, 72, 379, 439_.
+
+_Légumes_, fruits et fleurs arrivés tardivement en Angleterre,
+ _p. 253_, _not._
+
+_Lettres_ (quelques) singulières écrites par des papes, des rois,
+ des princes, etc., _p. 191-236_;
+ --par Anne Boleyn, _p. 201_;
+ --par Catherine de Médicis, _p. 210_;
+ --par Charles IX, _p. 209, 211_;
+ --par des Chinois à la reine Victoria, _p. 235_;
+ --par un dijonnais, _p. 426_;
+ --par le curé de Saint-Méry au Pape, _p. 196_;
+ --par des fashionables, _p. 226_;
+ --par Henri III, _p. 212_
+ --par Henri IV, _p. 214_;
+ --par Ibrahim-Pacha, _p. 230_;
+ --par un Indien, _p. 232_;
+ --par le pape Jean XXII, _p. 194_;
+ --par l'empereur Maximilien, _p. 197_;
+ --par Louis XIII, enfant, _p. 210_
+ --par l'abbé de Montreuil, _p. 220_;
+ --par Mme de Saint-André, _p. 206_.
+
+_Lettres_ (de prétendues) écrites par Jésus-Christ, la Sainte-Vierge,
+ saint Pierre, saint Paul, etc., _p. 191-194_.
+
+_Loi_ ancienne, qui en Angleterre autorise un mari à battre et à
+ vendre sa femme, _p. 267-269_.
+
+_Loi_ (singulière modification d'une) en Angleterre, _p. 270_.
+
+_Lois_ (quelques) d'Angleterre assez singulières, _p. 266-270_.
+
+LOPEZ (D. Juan-Francisco), glossographe, cité _p. 38_.
+
+LOUIS (tous les rois de France du nom de) singulièrement passés en
+ revue par Picardet, procureur-général au Parlement de Dijon,
+ _p. 311_, _not._
+
+LOUIS XI, Roi de France; ses cinq mots latins favoris, _p. 107_.
+
+LOUIS XIII, Roi de France, souvent fouetté dans son enfance, _p. 216-218_;
+ --addition à cet article, _p. 423-425_.
+
+LOYS (le nom de) changé en Louis, _p. 311_, _not._
+
+LUCY (lady), dame d'honneur et de bon appétit, à la Cour de Henri VIII,
+ _p. 253_.
+
+
+M.
+
+MAIKAMICHIKIAKIAC, nom d'un sauvage qui a écrit ses mémoires, _p. 46_;
+ extrait de ces mémoires, _p. 47_.
+
+_Maison_ de la Sainte-Vierge, transportée de Nazareth à Lorette, _p. 371_.
+
+MALHERBE, poète français, cité _p. 219, 311_, et au mot _fouet_, dans
+ cette table.
+
+MALTE-BRUN, savant danois, cité _p. 56_, _not._
+
+_Mariage_ (singularités sur le), _p. 154-158_.
+
+_Mariannaise_ (de la langue), _p. 61-66_.
+
+MARIE (la Sainte Vierge), quelques ouvrages mystiques et singuliers
+ dont elle est l'objet, _p. 370_;
+ --(prétendues lettres écrites par), _p. 192_.
+ --(Prières adressées à chaque membre de), _p. 381_.
+ --son testament mentionné, _p. 387_.
+ --Sa spéciosité corporelle, _p. 379_.
+ --Ses louanges, par Albert-le-Grand, _p. 383_.
+ --Son éloge par le diable, _p. 440_.
+
+MARIE, reine d'Angleterre; détails sur la personne de cette princesse
+ et sur celle d'Elizabeth sa sœur, _p. 264_.
+
+MAROLLES (l'abbé de), infatigable et impitoyable traducteur, _p. 344-348_.
+
+MAYER, savant théologien, cité _p. 129_.
+
+MAZARIN (le cardinal), cité _p. 108_.
+
+_Mécanique_ (petits tours de force en), _p. 290_.
+
+_Mémoire_ d'apothicaire et régimes de santé assez singuliers, _p. 181_.
+
+_Mémoires_ d'un sauvage, écrits par lui-même, _p. 44-48_.
+
+_Menton_, son éloge en prose par Boaistuau, _p. 21_, _note_.
+
+MERCIER (Sébastien), ses opinions singulières en littérature, etc.,
+ _p. 334_.
+
+_Métempsycose_ (de la), _p. 126_.
+
+MEYGRET (Loys), écrivain français, cité _p. 223_, _not._
+
+_Mexique_ (la langue du) remarquable par la longueur de ses mots,
+ _p. 56_, _not._
+
+_Missel_ du duc de Bedfort, histoire de ce livre curieux,
+ _p. 352_, _not._
+
+MISSON (Maximilien), écrivain français, cité _p. 295_.
+
+_Mnémoniques_ (vers) sur différents sujets, _p. 140-142_.
+
+_Monde renaissant_ (extrait du poëme intitulé le), _p. 10_.
+
+MONTGLAT (lettre de Henri IV à Mme de), pour lui recommander de fouetter
+ son fils le Dauphin, _p. 214_;
+ --mot piquant sur cette dame, _p. 216_, _not._
+
+MONTLUYSANT (Gobineau de), auteur d'acrostiches, _p. 437_.
+
+MOREAU (César), de Marseille, savant littérateur, cité _p. 57_ _not._
+
+_Mots_, leur nombre incalculable, _p. 35_.
+
+_Mots_ (certains) remarquables par leur longueur, _p. 56-77_.
+
+_Mots_ mexicains, _p. 56_.
+
+_Mots_ singuliers dans leur décomposition, _p. 94_.
+
+MUSSON (l'abbé), historien des ordres religieux, cité _p. 129_.
+
+_Mystiques_ (anciens ouvrages) assez singuliers sur différents sujets,
+ _p. 364_;
+ --sur la Vierge Marie, _p. 379_;
+ --sur son testament en faveur des Carmes, _p. 387_;
+ --plus, le testament de Jésus-Christ, p. 389;
+ --sa sentence en quatre textes différents, p. 393-405;
+ --le paradis, ses merveilles et ses joyes, etc., p. 405-421.
+
+
+N.
+
+NAPOLÉON, son nom décomposé, _p. 96_;
+ --ses goûts gastronomiques, _p. 174_, _not._;
+ --cité ainsi que son fils, _p. 94_.
+
+NAUDÉ (Gabriel), cité _p. 29, 107_, _not._
+
+NESSON (Pierre de), sa supplication à Nostre-Dame, _p. 440_.
+
+_Nez coupés_ (histoire des), _p. 448_.
+
+NODIER (Charles), écrivain français très-distingué, cité _p. 76, 339, 381_.
+
+_Nombres_ (des), de leur puissance et propriétés selon Pythagore,
+ _p. 108-121_.
+
+_Nom_ composé de 62 lettres, _p. 67_.
+
+_Noms_, leur imposition indispensable, _p. 35_.
+
+_Noms_ commençant et finissant par la même lettre (fatalité attachée
+ aux), et liste chronologique de personnages qui ont porté ces
+ noms, depuis Sémiramis jusqu'à Napoléon, _p. 82-94_.
+
+_Noms_ et mots créés de fantaisie et assez singuliers, _p. 70-77_.
+
+_Noms-propres_; de leur influence sur le sort de ceux qui les portent;
+ opinion des rabbins à ce sujet, _p. 33_;
+ --de Platon et de Sterne, _p. 34_.
+
+_Noms propres_ (de certains) chez les sauvages, _p. 42_.
+
+_Noms qualificatifs_ (étendue des) usités en Autriche, _p. 67_.
+
+_Noms_ singuliers dans l'Indoustan, _p. 54, 56_.
+
+NOSTRADAMUS (Michel), sa prédiction sur Henri IV enfant, _p. 215_, _not._
+
+_Numériques_ (singularités), _p. 132-145_.
+ --La plus extraordinaire, _p. 150_.
+
+
+O.
+
+_O_ (Les trois) de Théodore de Bèze, _p. 106_.
+ --Les saints Os de l'Avent, _p. 364_.
+
+_Occupations_ de Dieu avant la création, _p. 3-11_.
+
+_Occupations_ des Saints dans le ciel (Traité sur les), ouvrage cité,
+ _p. 406_, _not._
+
+_Odorat_ (des plaisirs de l') en paradis, _p. 414_.
+
+_Onomatographie_ amusante, _p. 31-108_.
+
+_Oraison dominicale_, la princesse des oraisons, _p. 443_.
+
+_Ordonnance_ (singulière) sur les portraits d'Elisabeth, reine
+ d'Angleterre, _p. 258_.
+
+_Ordonnance_ (singulière) de Richard, roi d'Angleterre, partant
+ pour la troisième croisade, _p. 237_.
+
+_O Ronoakoua_, titre d'un hymne sauvage, _p. 51_.
+
+_Orthographe_ (absurdité de vouloir complètement réformer l'), _p. 226_.
+
+_Orthographe_ (lettre facétieuse sur un projet de réforme de l'),
+ _p. 223_.
+
+_Orthographe_ des noms et des mots sauvages; difficulté de la
+ trouver uniforme dans les vocabulaires des marins des
+ diverses nations, _p. 53_, _not._
+
+_Ouïe_ (des plaisirs de l') en paradis, _p. 413_.
+
+_Ouvrages_ sur la réforme de l'orthographe, _p. 223_, _not._
+
+_Ouvrages_ d'un grand prix (catalogue de dix), _p. 351_.
+
+
+P.
+
+_P_ (les cinq) indiquant la dot suffisante d'une jeune fille, _p. 106_.
+
+PALLAS (Pierre-Simon), cité comme glossographe, _p. 38_.
+
+_Papes_ (singularités relatives à certains), _p. 144_.
+
+_Paradis_ (le) ses merveilles et ses joies, _p. 405-421_.
+
+_Pariahs_ (caste des) dans l'Inde, _p. 327_, _not._
+
+_Parole_ (la), clef de la voûte sociale, _p. 31_;
+ --ses organes et ceux du chant, _p. 42_, _not._
+
+PASQUIER (Estienne), ses vers sur le rossignol, très-médiocres, _p. 337_.
+
+_Patibulaire_ (expérience), _p. 430_.
+
+_Péchés_ capitaux (sur les sept), _p. 100-102_.
+
+_Pénitance Adam (petit traitié de la)_, livret fort rare, p. 37.
+
+PICARDET (Hugues), procureur général au parlement de Bourgogne.
+ Singulière nomenclature de tous les rois du nom de Louis, dont
+ il souhaite les vertus à Louis XIII, _p. 311_, _not._
+
+_Pierres précieuses_ (liste des), pouvant servir à la construction
+ de bagues hyéroglyphiques, _p. 303_.
+
+PLATON, philosophe grec; cité _p. 3, 4_;
+ --son opinion sur l'influence des noms propres, _p. 34_.
+
+PLAUTE, comique latin, cité _p. 70_.
+
+PLUTARQUE, biographe grec; cité _p. 110, 115_.
+
+POCOK, savant anglais, cité p. 4.
+
+_Poètes_ anglais contemporains d'Elisabeth, cités _p. 265_, _not._
+
+PORPHYRE, écrivain grec, cité _p. 111_.
+
+_Punch_ (bol de) remarquable, _p. 180_.
+
+PUTTENHAM (Georges), écrivain anglais, cité _p. 265_, _not._
+
+PYTHAGORE (les symboles et préceptes de), _p. 109-130_;
+ --Les Carmes en ont fait un R. P. religieux de leur ordre, supérieur
+ du couvent de Crotone, _p. 129_.
+
+
+Q.
+
+QUATORZE (du nombre), appliqué à la vie de Henri IV; détails plus
+ amples que tous ceux publiés à ce sujet, _p. 307_.
+
+QUÉRARD (J. M.), savant bibliographe français, cité _p. 367_.
+
+_Questions proposées au diable, par le P. Coton_, pamphlet très-piquant,
+ _p. 216_, _not._
+
+
+R.
+
+RABBINS (opinion des) sur les noms propres, _p. 33_.
+
+RABELAIS, cité _p. 76, 325_.
+
+RACHEL, célèbre actrice française; double acrostiche sur son nom,
+ _p. 304_.
+
+_Rational_ des Juifs (Pierres précieuses qui ornaient le) _p. 299_, _not._
+
+RAYO (D. Juan Estanislao) glossographe, cité _p. 38_.
+
+_Registres_ (anciens) de l'état civil; extraits singuliers, _p. 312-319_.
+
+_Réglement_ (ancien) de police à Londres pour la boucherie, _p. 255_.
+
+_Réglement_ des repas de lady Lucy, par Henri VIII, _p. 253_.
+
+_Règnes_ (les trois) de la nature, végétal, animal, minéral;
+ nombre des objets qui composent chacun d'eux, _p. 41_.
+
+_Repas_ d'Anne Boleyn, lors de son couronnement, _p. 256_.
+
+_Repas_ de chanoines, qui n'ayant pas eu lieu ont failli causer
+ un singulier procès, _p. 184_.
+
+_Repas_ épiscopal, donné à Rouen, _p. 185_.
+
+_Repas_ de Lucius Verus, composé de douze convives et qui a coûté
+ 1,200,000 fr., _p. 179_, _not._
+
+_Repas_ (les quatre) de lady Lucy, réglés par Henri VIII, _p. 253_.
+
+_Rêveries_ renouvelées des Grecs, ou symboles de Pythagore, _p. 109-118_.
+
+_Revue_ rétrospective, citée _p. 5_.
+
+ROBERT MACAIRE et Bertrand, personnages supposés, satirisant tous les
+ états, cités _p. 77_, _not._
+
+_Rossignol_ (le chant du), texte pur rendu par différents auteurs,
+ _p. 332-341_, XIV.
+
+_Rôti à l'impératrice_ (du) dans les repas modernes, _p. 178_.
+
+RUPPÉ (Chérubin) récollet, auteur d'un ouvrage assez singulier
+ sur Notre-Dame de Lorette, _p. 371_.
+
+
+S.
+
+SABELLIUS, philosophe platonicien, cité _p. 4_.
+
+_Saligia_, mot qui signifie les sept péchés capitaux, _p. 100-102_.
+
+_Sanglier à la troyenne_ (du), dans les repas des anciens, _p. 178_.
+
+_Saquebute_, instrument de musique, _p. 22_.
+
+_Sauvages_ (noms propres et mots singuliers des), _p. 42-54_.
+
+_Sauvages_ de l'Amérique du nord, (pétition des), _p. 48-50_.
+
+_Savoir_, mot français décomposé, _p. 95_.
+
+_Sens_ (des plaisirs des cinq) en paradis, _p. 412-416_.
+
+_Sentence_ de Jésus-Christ, rapportée en quatre textes différents,
+ _p. 393-405_.
+
+_Sigles_ (des), lettres exprimant des mots, _p. 97-107_.
+
+_Singularité_ numérique extraordinaire, _p. 150_.
+
+_Singularités_ annulaires, _p. 299_.
+
+_Singularités_ sur la date moderne de la mort de trois Papes, _p. 144_.
+ --Autres singularités relatives à des pontifes, des rois, des reines,
+ etc., etc., _p. 148_.
+
+_Singularités numériques_, _p. 132-134_.
+
+STERNE, son opinion sur les noms propres, _p. 34_.
+
+_Substantifs_, nombre de ces sortes de mots dans la langue anglaise et
+ dans la langue française, _p. 40_.
+
+_Suicide_ (la villa du), établissement utile et agréable pour tous les
+ fous atteints de cette malheureuse phrénésie, _p. 432-437_.
+ --Genres de mort à choisir dans cet établissement, _p. 435-436_.
+
+SULLY (Maximilien duc de), ses _Mémoires_ publiés sous des noms
+ singuliers, _p. 72_.
+
+_Symboles_ et préceptes de Pythagore, _p. 109-118_.
+
+
+T.
+
+_Tableaux_ (dix) d'un grand prix, _p. 355_.
+
+TABOUROT (Estienne), savant dijonnais, cité _p. 71_.
+
+_Tact_ (des plaisirs du) en paradis, _p. 415_.
+
+_Tahiti_, et non Othaïti, île, _p. 43_, _not._
+
+TAILLEMONT (C. de), écrivain français, _p. 223_, _not._
+
+_Tailleur anglais_ (anecdote sur les douze fils d'un), _p. 273_, _not._
+
+TAILLEVENT, cuisinier de Charles VII; sa recette de l'Hypocras,
+ _p. 314_, _not._
+
+TAQUET, mathématicien; résultat de ses combinaisons des lettres de
+ l'alphabet, _p. 143_.
+
+TARBÉ (M. Théod.) de Sens, libraire très-instruit, cité _p. 99_.
+
+TERTULLIEN, savant théologien, cité _p. 70_.
+
+TESSIER (le R. P.), religieux carme, cité _p. 129_.
+
+_Testament_ de N. S. Jésus-Christ, passé dans toutes les formes
+ par-devant les quatre notaires Mathieu, Marc, Luc et Jean, _p. 389_.
+
+_Testament_ de la Sainte-Vierge, mentionné _p. 387_.
+
+_Thalmud_ (le), commentaire des Juifs, cité p. 4;
+ absurdités du Thalmud sur la création d'Adam, _p. 11_, _not._
+
+THELIOUX (Barthelemi), auteur singulier, _p. 443_.
+
+THÉODORE DE BÈZE, cité _p. 106_.
+
+THOU (Auguste de), son extrait mortuaire, _p. 318_.
+
+_Traductions_ ridicules, par l'abbé de Marolles, etc., _p. 344-349_.
+
+
+U.
+
+_Usage_ (d'un certain) dans l'Inde; (_de modo cac...._), _p. 320-326_.
+
+_Usage_ singulier d'un sonneur; questions sur l'origine de cet usage,
+ _p. 153_.
+
+_Utilité_ et nécessité de l'imposition des noms, _p. 35_.
+
+
+V.
+
+VAN-PRAET, célèbre bibliographe français, cité _p. 37_ et _353_, _not._
+
+_Variétés_ (petites) bibliographiques, _p. 350-563_.
+
+_Verbes_, nombre de ces sortes de mots dans les langues anglaise et
+ française, _p. 40_.
+
+VICTORIA, reine d'Angleterre, citée _p. 254_.
+
+_Villa_ (la) du suicide, _p. 432-437_.
+
+_Vocabulaire_ des noms propres et des mots singuliers répandus dans
+ l'ouvrage, _p. 449_.
+
+VOLTAIRE, sigles sur la première représentation de sa tragédie
+ d'Oreste, _p. 102_.
+
+_Vue_ (des plaisirs de la) en paradis, _p. 412_.
+
+
+W.
+
+WIÉLAND, écrivain allemand, ses goûts gastronomiques, _p. 173_.
+
+WILLIAMS (M.), missionnaire anglais, cité _p. 38_.
+
+WOODVILLE (Elisabeth), épisode de sa jeunesse, avec des détails
+ historiques, p. 240.
+
+
+Y.
+
+YAMEOS (langue des), _p. 59_.
+
+
+Z.
+
+_Zaire_, quatre vers de cette tragédie supprimés par Voltaire, et
+ retrouvés, _p. 103_.
+
+ZOPYRE, courtisan de Darius, cité _p. 18_, _not._
+
+ZOROASTRE, cité _p. 4_.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+NOTICE
+
+DE QUELQUES OUVRAGES DE M. G. PEIGNOT,
+
+_Qui se trouvent, en petit nombre, chez Victor_ LAGIER,
+_lib.-édit. à Dijon_. (Affranchir les lettres.)
+
+
+MANUEL DU BIBLIOPHILE, ou Traité du choix des _livres_ les plus
+propres à former une collection précieuse et peu nombreuse; 2e édition
+augmentée; 2 gros vol. in-8º, papier fin 9 f.
+
+ Ce Traité présente en détail, 1º la Notice des ouvrages peu nombreux
+ pour lesquels les grands hommes de tous les temps ont eu une
+ prédilection particulière; 2º l'indication raisonnée des morceaux
+ les plus parfaits et les plus saillants des Classiques grecs, latins,
+ français et étrangers; 3º une Bibliographie des meilleurs ouvrages
+ dans tous les genres, propres à former une Bibliothèque plus ou
+ moins nombreuse, mais très-bien choisie; les meilleures éditions, en
+ différents formats, avec les prix désignés pour chaque auteur; la
+ manière de disposer une bibliothèque, d'y classer les livres et de
+ les préserver de toute avarie; avec des détails sur les formats, sur
+ les différents genres de reliûres, etc., etc.
+
+CHOIX DE TESTAMENTS anciens et modernes, remarquables par leur
+importance, leur singularité ou leur bizarrerie, avec des détails
+historiques et des notes; 2 forts vol. in-8º, très-bien imprimés 9 fr.
+
+ Ce Recueil offre l'histoire et souvent le texte complet des nombreux
+ testaments dont on parle, tous puisés dans les différents siècles,
+ chez les anciens, au moyen âge et chez les modernes. Le premier par
+ ordre de dates, est celui de Platon, mort 348 ans avant J.-C., et le
+ dernier est celui de M. Helloin, mort en 1828. Les anecdotes abondent
+ dans ce Recueil; c'est là que se trouve imprimé pour la première fois
+ le testament complet de Napoléon.
+
+RECHERCHES sur la personne de Jésus-Christ, sur celle de Marie et
+sur sa famille, avec notes archéologiques et tableaux synoptiques.
+_Dijon_, 1829, 1 vol. in-8º 4 fr. 50 c.
+
+ C'est un Recueil de tout ce que les Pères de l'Eglise, les Historiens
+ ecclésiastiques et les commentateurs ont dit sur la personne, la
+ taille, la figure, le maintien de Jésus-Christ et de Marie, et sur
+ leurs antiques portraits, avec des détails généalogiques sur les
+ membres de leur famille.
+
+RECHERCHES historiques sur les danses des morts.--Analyse de tout ce
+qui a été publié sur l'origine des cartes à jouer. _Dijon_, 1826,
+1 vol. in-8º, avec 5 fig. 9 fr.
+
+ Deux ouvrages d'érudition, le premier sur un sujet peu connu en
+ France; le second sur une matière assez obscure, mais intéressante.
+ Le volume est entièrement imprimé sur papier fin d'Annonay; le tirage
+ est peu nombreux.
+
+DOCUMENTS authentiques sur les dépenses de Louis XIV, en bâtiments,
+châteaux royaux (particulièrement celui de Versailles); en pensions,
+gratifications aux gens de lettres; en établissements, monuments, etc.;
+in-8º 4 fr. 50 c.
+
+ On trouve dans ce vol., page 57, le sieur Chapelain (l'auteur de la
+ Pucelle), ayant du Roi 3,000 fr. de pension, «comme le plus grand
+ poète qui ait jamais été et du plus solide jugement;» tandis que
+ «Racine, poète français, a 600 francs.»
+
+RELATION des deux Missions de Dijon, l'une en 1737, l'autre en 1824;
+2e édition corrigée et augmentée d'une notice sur l'origine des
+Missions en France. Un vol. in-12 de 96 pag. 1 f. 50 c.
+
+L'ILLUSTRE JACQUEMART de Dijon. Détails historiques, instructifs
+et amusants sur ce haut personnage, domicilié en plein air dans
+cette ville depuis 1382, publiés avec sa permission en 1832, etc.
+_Dijon_, 1832; in-8º, avec fig. 2 fr. 50 c.
+
+ Facétie qui commence par une notice sur les anciennes horloges
+ curieuses, et qui donne l'histoire de celle de Dijon où figure
+ Jacquemart, avec le récit de sa translation de Courtrai en 1382, le
+ détail de ses restaurations, les pièces bourguignonnes faites en son
+ honneur, etc.
+
+HISTOIRE d'Hélène Gillet, ou relation d'un événement extraordinaire et
+tragique, survenu à Dijon (sur l'échafaud) le 12 mai 1625; suivie d'une
+notice, etc. _Dijon_, 1829; in-8º. 1 f. 50 c.
+
+ Ce récit a tellement frappé Charles Nodier qu'il en a fait une
+ Nouvelle dans la _Revue de Paris_, 1831, t. 35, pages 18-36; on
+ l'a depuis réimprimée dans ses œuvres.
+
+MÉMORIAL religieux et biblique, ou Choix de Pensées sur la religion et
+sur l'Ecriture-Sainte: 1 vol. in-18 de 296 pag., très-bien imp. sur
+pap. fin. 1 fr. 50 c.
+
+ C'est une réunion des pensées les plus sublimes et les plus
+ frappantes, extraites de tous les auteurs du premier ordre qui ont
+ prouvé la vérité et la nécessité de la religion et qui ont traité de
+ la Bible.
+
+ÉLÉMENTS de Morale, rédigés d'une manière simple, claire et
+proportionnée à l'intelligence des enfants; 3e éd., 1 vol. in-18. 50 c.
+
+VIRGILE VIRAI en Borguignon. Choix des plus beaux livres de l'Enéide,
+suivis d'épisodes tirés des autres livres (ancienne traduction en
+patois bourguignon), avec sommaires et notes, 1831, grand-raisin, in-18
+de XLVIII-327 pages 5 fr.
+
+ESSAI sur l'origine de la langue française et sur un recueil de
+monuments authentiques de cette langue, classés chronologiquement
+depuis le neuvième siècle jusqu'au dix-septième, avec notes, tableau et
+quatre fac-simile. 1835, in-8º 3 fr. 50 c.
+
+LES BOURGUIGNONS salés: diverses conjectures sur l'origine de ce dicton
+populaire, etc. 1835, in-8º 2 fr.
+
+RECHERCHES historiques et philologiques sur la philotésie où usage de
+boire à la santé, chez les Anciens, au moyen âge, et chez les Modernes.
+1836, in-8º 2 fr.
+
+NOUVELLES RECHERCHES sur le dicton populaire FAIRE RIPAILLE.
+1836, in-8º 75 c.
+
+DE LA LIBERTÉ de la presse à Dijon au commencement du dix-septième
+siècle; ou Histoire de l'impression d'un opuscule en patois, publié en
+1609 sur la démolition du château de Talant. 1836, in-8º 75 c.
+
+SOUVENIRS relatifs à quelques bibliothèques des temps passés. 1836,
+in-8º 75 c.
+
+DE PIERRE ARETIN. Notice sur sa fortune, sur les moyens qui la lui ont
+procurée et sur l'emploi qu'il en a fait; in-8º 75 c.
+
+SOUVENIRS relatifs à Saint-Paul de Londres, etc.; in-8º 75 c.
+
+RECHERCHES sur le luxe des Romains dans leur ameublement, etc. 1837,
+in-8ºde xii-94 pag. 2 f. 50 c.
+
+RECHERCHES sur les diverses opinions relatives à l'origine et à
+l'étymologie du mot PONTIFE. 1838, in-8º 1 fr.
+
+QUELQUES RECHERCHES sur d'anciennes traductions françaises de
+L'ORAISON DOMINICALE et d'autres pièces religieuses, des 9e,
+10e, 11e, 12e, 13e, 14e, 15e et 16e siècles; in 8º 2 fr.
+
+NOTICE sur un bas-relief, représentant les figures mystérieuses
+et symboliques dont les quatre évangélistes sont ordinairement
+accompagnés, suivie de Recherches sur l'origine de ces symboles. 1839,
+in-4º de 16 p., fig. 1 fr.
+
+QUELQUES RECHERCHES sur le tombeau de Virgile, au mont Pausilipe. 1840,
+in-8º 1 f. 50 c.
+
+ * * * * *
+
+NOEL borguignon de Gui Barôzai (La Monnoye) avec le Glossaire complet.
+Un gros volume in-8º, petit papier, 1776 3 fr.
+
+MANUEL de l'étranger à Dijon, ou Précis historique et biographique sur
+la ville de Dijon, la Bourgogne, etc., par M. Girault; Un gros volume
+in-12 de près de 600 pages, orné d'une gravure et du plan de la ville 4
+fr.
+
+
+MANUEL théorique et pratique de l'Estimateur des forêts; par M.
+Noirot-Bonnet; un vol. in-8º 7 fr.
+
+
+MANUEL des Propriétaires et Régisseurs de bois et forêts, par M.
+Noirot, géomètre-forestier; un gros vol. in-12 4 f. 50 c.
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78369 ***
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+<h1>
+LE LIVRE
+
+DES SINGULARITÉS.
+</h1>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+
+<div class="chapter">
+<p>
+<i>Cet Ouvrage se trouve aussi</i>:<br>
+<span class="smcap">Crozet</span>, libraire, quai Malaquais;
+A PARIS,
+<br>
+chez <span class="smcap">Techener</span>, libraire, place du Louvre;<br>
+<span class="smcap">Dumoulin</span>, libraire, quai des Augustins.<br>
+<br>
+DIJON, IMPR. DE FRANTIN. 1840.
+</p>
+</div>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+
+<div class="chapter">
+<h1>
+LE LIVRE
+DES SINGULARITÉS,
+</h1>
+<h2 class="nobreak">PAR G. P. PHILOMNESTE,</h2>
+<h3>
+AUTEUR DES AMUSEMENTS PHILOLOGIQUES.</h3>
+
+<h4>
+Non juvat assiduè libros tractare severos,<br>
+Sed libet ad dulces etiam descendere lusus.<br>
+</h4>
+<h4><i>Johan.</i> <span class="smcap">Posthius</span>.</h4>
+
+<h4>DIJON,</h4>
+<h4>
+<span class="smcap">Victor</span> LAGIER, <span class="allsmcap">LIBRAIRE-ÉDITEUR, PLACE ST.-ÉTIENNE</span>.</h4>
+<br>
+<h4>PARIS,</h4>
+<h4>
+<span class="smcap">Pelissonnier</span>, lib., rue des Mathurins-S.-Jacques, 24.</h4>
+<h4>1841.</h4>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_v">[Pg v]</span></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p>Pour toute Préface, ami lecteur, nous vous dirons
+franchement que ce livre de <span class="allsmcap">SINGULARITÉS</span> ou plutôt de
+sornettes, est un ouvrage à part, un recueil fantasque,
+sérieux, burlesque, érudit, frivole, grave, amusant,
+facétieux, admirable, piquant, détestable, parfois
+instructif, parfois ennuyeux, souvent décousu, mais
+toujours varié; c'est déjà quelque chose. Au surplus,
+désirez-vous savoir par le menu ce qu'il renferme?
+Continuez:</p>
+
+<table>
+<tr><td></td><td>Pag.</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#PREMIER_OBJET">PREMIER OBJET.</a>—<span class="smcap">Antégénésie</span>, ou Quelles<br>
+étaient les occupations de Dieu avant la création? </td><td> 3</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#SECOND_OBJET">SECOND OBJET.</a>—<span class="smcap">Création de l'homme</span>, poëme<br>
+épisodique, rédivivifié du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Liminaire. </td><td> 12</td></tr>
+
+<tr><td>Invocation.—Formation du corps de l'homme. </td><td> 15</td></tr>
+<tr><td>Siège de l'entendement </td><td> 16</td></tr>
+<tr><td>Les yeux </td><td> 17</td></tr>
+<tr><td>Le nez </td><td> 18</td></tr>
+<tr><td>La bouche </td><td> 19</td></tr>
+<tr><td>Les dents;—les oreilles </td><td> 21</td></tr>
+<tr><td>Les mains;—les genoux;—les bras </td><td> 22</td></tr>
+<tr><td>Les pieds;—la cervelle;—le cœur </td><td> 23</td></tr>
+<tr><td>Le poumon;—l'estomach </td><td> 24</td></tr>
+<tr><td>Epilogue </td><td> 25</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Création</span> de la femme </td><td> 26</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#TROISIEME_OBJET">TROISIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Onomatographie amusante.</span><br>
+Préliminaire. Sur la nécessité des noms </td><td> 31</td></tr>
+
+<tr><td>Note A sur le livre renfermant la tradition relative au<br>
+nombre des enfants d'Adam </td><td> 37</td></tr>
+
+<tr><td>Note B relative aux opinions des savants sur le nombre<br>
+des langues connues et parlées dans les différentes parties<br>
+du globe </td><td> 38</td></tr>
+
+<tr><td>I. De certains noms propres chez les Sauvages </td><td> 42</td></tr>
+
+<tr><td>Mémoires d'un Sauvage </td><td> 44</td></tr>
+
+<tr><td>Adresse présentée par les chefs de plusieurs tribus sauvages<br>
+de l'Amérique du Nord, au nouveau gouverneur<br>
+du Canada </td><td> 48</td></tr>
+
+<tr><td>De certains noms singuliers dans les îles Sandwich </td><td> 50</td></tr>
+
+<tr><td>Dans l'Indoustan </td><td> 54</td></tr>
+
+<tr><td>II. De certains mots bizarres et remarquables par leur longueur,<br>
+Au Mexique </td><td> 56</td></tr>
+
+<tr><td>Chez les Hurons, chez les Iroquois </td><td> 58</td></tr>
+
+<tr><td>Chez les Yameos, chez les Algonkins </td><td> 59</td></tr>
+
+<tr><td>Note sur le systême de numération chez les Sauvages </td><td> 60</td></tr>
+
+<tr><td>III. De la langue mariannaise </td><td> 61</td></tr>
+
+<tr><td>Modification du mot Coco dans cette langue </td><td> 62</td></tr>
+
+<tr><td>Anecdote sur l'utilité et les avantages du Cocotier </td><td> 63</td></tr>
+
+<tr><td>Noms propres singuliers par leur longueur </td><td> 66</td></tr>
+
+<tr><td>IV. Des noms qualificatifs d'une certaine étendue à<br>
+Vienne en Autriche </td><td> 67</td></tr>
+
+<tr><td>V. Des noms et des mots de fantaisie créés d'une manière<br>
+originale, etc. </td><td> 70</td></tr>
+
+<tr><td>VI. Historiette monosyllabique </td><td> 78</td></tr>
+
+<tr><td>VII. De la fatalité attachée à certains personnages dont<br>
+les noms commencent et finissent par la même lettre </td><td> 82</td></tr>
+
+<tr><td>VIII. De quelques mots singuliers dans leur décomposition<br>
+successive </td><td> 94</td></tr>
+
+<tr><td>IX. Des Sigles </td><td> 97</td></tr>
+
+<tr><td>De la Croix de S. Benoît vulgairement appelée <i>la Croix<br>
+des Sorciers</i>; son explication </td><td> 98</td></tr>
+
+<tr><td>Du mot <span class="smcap">Saligia</span> ou Sigles sur les sept péchés capitaux </td><td> 100</td></tr>
+
+<tr><td>Autres Sigles: Sur l'<i>Oreste</i> de Voltaire, avec une anecdote<br>
+sur quatre vers supprimés dans <i>Zaïre</i> </td><td> 102</td></tr>
+
+<tr><td>Sur une Affiche vénitienne </td><td> 103</td></tr>
+
+<tr><td>Les cinq P (formant la meilleure dot d'une jeune personne<br>
+à marier) </td><td> 106</td></tr>
+
+<tr><td>Les trois O de Théodore de Bèze </td><td> 106</td></tr>
+
+<tr><td>Les cinq mots latins familiers à Louis XI </td><td> 107</td></tr>
+
+<tr><td>Maximes tirées du Bréviaire des politiques </td><td> 108</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#QUATRIEME_OBJET">QUATRIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Rêveries renouvelées des<br>
+Grecs</span>, ou symboles et préceptes de Pythagore </td><td> 109</td></tr>
+
+<tr><td>Son système sur les nombres, leur puissance, faculté et<br>
+propriété </td><td> 118</td></tr>
+
+<tr><td>Ses préceptes diététiques </td><td> 123</td></tr>
+
+<tr><td>Son système de métempsycose </td><td> 126</td></tr>
+
+<tr><td>Liste des ouvrages qu'on lui attribue</td><td> 130</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CINQUIEME_OBJET">CINQUIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Singularités numériques</span>:<br>
+Sur diverses propriétés du nombre neuf </td><td> 132</td></tr>
+
+<tr><td>—Du nombre <span class="allsmcap">TRENTE-SEPT</span> </td><td> 133</td></tr>
+
+<tr><td>D'un cours de géométrie en vers </td><td> 134</td></tr>
+
+<tr><td>Vers techniques sur le rapport du diamètre du cercle à<br>
+sa circonférence, exprimé en décimales </td><td> 137</td></tr>
+
+<tr><td>Vers mnémoniques sur la passion </td><td> 138</td></tr>
+
+<tr><td>—Sur les Conciles œcuméniques</td><td> 139</td></tr>
+
+<tr><td>Vers latins dont la structure a prêté au calcul:<br>
+Le premier </td><td> 140</td></tr>
+
+<tr><td>Le second et le troisième </td><td> 142</td></tr>
+
+<tr><td>Mot d'Archimède </td><td> 144</td></tr>
+
+<tr><td>Singularité sur la mort des Papes Pie VII, Léon XII<br>
+et Pie VIII </td><td> 144</td></tr>
+
+<tr><td>Autres singularités sur le titre nominal de trois Papes,<br>
+de trois rois et de trois reines de France </td><td> 148</td></tr>
+
+<tr><td>Singularité numérique extraordinaire </td><td> 150</td></tr>
+
+<tr><td>Question sur l'origine d'un usage singulier </td><td> 153</td></tr>
+
+<tr><td>Mélanges sur le baptême, le mariage et la mort;<br>
+amphigouri énigmatique </td><td> 154</td></tr>
+
+<tr><td>Quel est l'âge où la femme trouve le plus ordinairement<br>
+à se marier </td><td> 157</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#SIXIEME_OBJET">SIXIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">De la Gastronomie</span> </td><td> 159</td></tr>
+
+<tr><td>I. Aphorismes gastronomiques, principes généraux </td><td> 160</td></tr>
+
+<tr><td>De quelques comestibles </td><td> 162</td></tr>
+
+<tr><td>II. Goûts gastromaniques (et non gastronomiques) de<br>
+certains personnages célèbres </td><td> 166</td></tr>
+
+<tr><td>III. Des balances gastronomiques </td><td> 176</td></tr>
+
+<tr><td>IV. Du <i>Sanglier à la troyenne</i> chez les Anciens, et du<br>
+<i>Rôti à l'impératrice</i> chez les Modernes </td><td> 178</td></tr>
+
+<tr><td>V. Bol de punch remarquable </td><td> 180</td></tr>
+
+<tr><td>VI. Mémoire d'apothicaire et singuliers régimes de santé </td><td> 181</td></tr>
+
+<tr><td>Repas épiscopal à Rouen </td><td> 185</td></tr>
+
+<tr><td>VII. Cours de Rhétorique à la cuiller, suivi d'un dîner<br>
+logique </td><td> 189</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#SEPTIEME_OBJET">SEPTIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Quelques lettres singulières</span><br>
+écrites par des Papes, des Rois, des<br>
+Princes, etc., etc.<br>
+<br>
+Des prétendues lettres écrites par Jésus-Christ, la<br>
+Sainte Vierge, etc. </td><td> 191</td></tr>
+
+<tr><td>I. Lettre du Pape Jean XXII à Philippe-le-Long </td><td> 194</td></tr>
+
+<tr><td>II. Lettre d'un curé de Paris au même Pape Jean XXII,<br>
+relative au neveu de S. S. qui avait été pendu </td><td> 196</td></tr>
+
+<tr><td>III. Lettre de l'empereur Maximilien à Marguerite<br>
+d'Autriche </td><td> 197</td></tr>
+
+<tr><td>IV. Lettre d'Anne Boleyn, écrite dans sa jeunesse </td><td> 201</td></tr>
+
+<tr><td>V. Lettre (à double sens) de M<sup>me</sup> de Saint-André au<br>
+prince de Condé </td><td> 206</td></tr>
+
+<tr><td>VI. Lettre de Charles IX à la comtesse de Crussol </td><td> 209</td></tr>
+
+<tr><td>VII. Autre lettre du même à son frère le duc d'Anjou </td><td> 209</td></tr>
+
+<tr><td>VIII. Lettre de Catherine de Médicis au duc d'Anjou </td><td> 210</td></tr>
+
+<tr><td>IX. Lettre de Charles IX à son frère le roi de Pologne </td><td> 211</td></tr>
+
+<tr><td>X. Lettre de Henri III à Réné de Faucigny </td><td> 212</td></tr>
+
+<tr><td>XI. Lettre de Henri IV à M<sup>me</sup> de Monglat, pour lui<br>
+recommander de bien fouetter le Dauphin, son fils;<br>
+anecdotes à ce sujet </td><td> 214</td></tr>
+
+<tr><td>Lettre de ce prince encore enfant à son père Henri IV </td><td> 218</td></tr>
+
+<tr><td>XII. Lettres plaisantes de l'abbé de Montreuil </td><td> 220</td></tr>
+
+<tr><td>XIII. Correspondance laconique </td><td> 221</td></tr>
+
+<tr><td>XIV. Lettre facétieuse sur un projet de réforme de l'orthographe </td><td> 223</td></tr>
+
+<tr><td>XV. Lettres de deux fashionnables </td><td> 226</td></tr>
+
+<tr><td>XVI. Lettre turque d'Ibrahim Pacha au Grand Seigneur </td><td> 230</td></tr>
+
+<tr><td>XVII. Lettre indienne de Krichnaya </td><td> 232</td></tr>
+
+<tr><td>XVIII. Lettre chinoise adressée à la reine Victoria </td><td> 235</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#HUITIEME_OBJET">HUITIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Quelques documents singuliers</span><br>
+empruntés aux Anglais.<br>
+
+I. Ordonnance de police de Richard I<sup>er</sup> partant pour la<br>
+Croisade </td><td> 237</td></tr>
+
+<tr><td>II. Episode biographique de la jeunesse d'Elisabeth<br>
+Woodville </td><td> 240</td></tr>
+
+<tr><td>III. Instructions données par Henri VII, pour obtenir<br>
+des renseignements sur le personnel d'une jeune princesse<br>
+de Naples </td><td> 244</td></tr>
+
+<tr><td>Réponse </td><td> 248</td></tr>
+
+<tr><td>IV. Quelques articles d'un réglement pour le service de<br>
+la Maison du Roi, à la Cour de Henri VIII </td><td> 250</td></tr>
+
+<tr><td>Repas donné au couronnement d'Anne Boleyn, le 2 juin<br>
+1533 </td><td> 256</td></tr>
+
+<tr><td>V. Singulière ordonnance rendue en 1563, sur les portraits<br>
+et la beauté de la reine Elisabeth </td><td> 258</td></tr>
+
+<tr><td>VI. Quelques lois d'Angleterre assez singulières </td><td> 266</td></tr>
+
+<tr><td>VII. Excentriques anglais </td><td> 270</td></tr>
+
+<tr><td>Le vieux Lowel </td><td> 271</td></tr>
+
+<tr><td>Sir Stukeley </td><td> 273</td></tr>
+
+<tr><td>M. Howe </td><td> 275</td></tr>
+
+<tr><td>L'excentrique politique </td><td> 277</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#NEUVIEME_OBJET">NEUVIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Variétés.</span><br>
+I. Curiosités microscopiques recueillies chez les Anciens<br>
+et chez les Modernes </td><td> 283</td></tr>
+
+<tr><td>Petits chefs-d'œuvre en écriture </td><td> 284</td></tr>
+
+<tr><td>Petits tours de force en mécanique </td><td> 290</td></tr>
+
+<tr><td>II. Singularités annulaires:<br>
+Bagues hiéroglyphiques </td><td> 299</td></tr>
+
+<tr><td>Bagues arcaniques </td><td> 304</td></tr>
+
+<tr><td>III. Du nombre <span class="allsmcap">QUATORZE</span>, relativement à Henri IV </td><td> 307</td></tr>
+
+<tr><td>IV. Quelques singularités extraites d'anciens registres de<br>
+l'état civil </td><td> 312</td></tr>
+
+<tr><td>V. D'un certain usage dans l'Inde </td><td> 320</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#DIXIEME_OBJET">DIXIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Le chant du rossignol</span>, texte<br>
+pur, écrit sous sa dictée et traduit en français,<br>
+précédé de son éloge, et suivi d'un mot sur le<br>
+langage des animaux </td><td> 332</td></tr>
+
+<tr><td>De quelques traductions singulières </td><td> 344</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#ONZIEME_OBJET">ONZIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Variétés bibliographiques.</span><br>
+
+I. Plan d'un petit cabinet d'amateur, composé de dix<br>
+ouvrages et de dix tableaux seulement, dont le prix<br>
+coûtant n'a guère excédé la modique somme de deux<br>
+millions </td><td> 350</td></tr>
+
+<tr><td>Catalogue des dix ouvrages </td><td> 351</td></tr>
+
+<tr><td>Catalogue des dix tableaux </td><td> 355</td></tr>
+
+<tr><td>II. Petite bibliothèque lexicographique </td><td> 357</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#DOUZIEME_OBJET">DOUZIÈME OBJET.</a>—<span class="smcap">Pièces religieuses.</span><br>
+
+I. De quelques ouvrages mystiques assez singuliers,<br>
+publiés dans les <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> et <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles, parmi lesquels se<br>
+distinguent:<br>
+
+La doulce mouelle des saints Os de l'Avent </td><td> 364</td></tr>
+
+<tr><td>Le Quadragésimal spirituel, c'est assavoir la salade, les<br>
+fèves, les pois, etc. </td><td> 365</td></tr>
+
+<tr><td>La seringue spirituelle pour les ames constipées, etc. </td><td> 366</td></tr>
+
+<tr><td>Les pillules spirituelles, etc. </td><td> 367</td></tr>
+
+<tr><td>Le fouet des pécheurs...., des apostats...., des jureurs...,<br>
+des paillards, etc. </td><td> 368</td></tr>
+
+<tr><td>La louange des femmes, etc. </td><td> 369</td></tr>
+
+<tr><td>II. De quelques ouvrages singuliers, relatifs à la Vierge<br>
+Marie </td><td> 370</td></tr>
+
+<tr><td>La maison de la Sainte Vierge, enlevée de Nazareth, etc.<br>
+(Ouvrage singulier surtout par les dates précises de l'âge<br>
+de Marie à diverses époques de sa vie.) </td><td> 371</td></tr>
+
+<tr><td>Le livre de la toute belle sans pair, etc. </td><td> 379</td></tr>
+
+<tr><td>Salutation aux membres sacrés de la glorieuse Vierge<br>
+mère de Dieu, par un Capucin </td><td> 380</td></tr>
+
+<tr><td>Le livre des louanges de la Sainte Vierge, par Albert-le-Grand </td><td> 383</td></tr>
+
+<tr><td>Méditation sur la saincte gésine de Nostre Dame </td><td> 385</td></tr>
+
+<tr><td>Du Testament de la Sainte Vierge en faveur des Carmes </td><td> 387</td></tr>
+
+<tr><td>III. Testament de Jésus-Christ </td><td> 389</td></tr>
+
+<tr><td>IV. Sentence de Jésus-Christ (quatre textes différents<br>
+copiés littéralement) </td><td> 393</td></tr>
+
+<tr><td>Le premier </td><td> 394</td></tr>
+
+<tr><td>Le second </td><td> 396</td></tr>
+
+<tr><td>Le troisième </td><td> 400</td></tr>
+
+<tr><td>Le quatrième </td><td> 401</td></tr>
+
+<tr><td>V. Du Paradis, de ses merveilles et de ses joyes, par<br>
+Fr. Arnoulx, chanoine de Riez </td><td> 405</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#ADDITIONS">ADDITIONS.</a><br>
+
+I. <span class="smcap">Note</span> sur le Christianisme des Sauvages du nord de<br>
+l'Amérique </td><td> 423</td></tr>
+
+<tr><td>II. Anecdotes sur le <span class="allsmcap">FOUET</span>, correction qu'on administrait<br>
+assez souvent au petit <span class="smcap">Louis</span>, dauphin de France, même<br>
+lorsqu'il fut roi sous le nom de Louis XIII. </td><td> 423</td></tr>
+
+<tr><td>III. Sur l'émeute du <span class="smcap">Lanturelu</span>, arrivée à Dijon en 1630 </td><td> 425</td></tr>
+
+<tr><td>Lettre d'un Dijonnais contemporain sur cette émeute </td><td> 426</td></tr>
+
+<tr><td>IV. <span class="smcap">Expérience patibulaire</span>, racontée par Bâcon </td><td> 430</td></tr>
+
+<tr><td>La <span class="smcap">Villa du suicide</span> </td><td> 432</td></tr>
+
+<tr><td>V. Acrostiche triple sur les mots <span class="smcap">Jesus Maria</span> </td><td> 437</td></tr>
+
+<tr><td>VI. <span class="smcap">Epistola</span> <i>de Miseriâ curatorum</i>. (Les tribulations des<br>
+curés.) </td><td> 439</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">L'Accusation</span> correcte du vray pénitent, ou Dialogues<br>
+relatifs à la confession </td><td> 439</td></tr>
+
+<tr><td>VII. <span class="smcap">L'Eloge</span> de la Sainte Vierge Marie, tiré d'un vieux<br>
+mystère et mis dans la bouche du Diable </td><td> 440</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Supplication</span> à Nostre Dame, par Pierre de Nesson </td><td> 440</td></tr>
+
+<tr><td>VIII. <span class="smcap">Dei descriptio</span> (Définition de Dieu) </td><td> 442</td></tr>
+
+<tr><td>IX. <span class="smcap">La Princesse des oraisons</span>, ou les attraits ravissants<br>
+de notre Père céleste, tirés de l'excellence merveilleuse<br>
+de l'oraison dominicale, etc. </td><td> 443</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Signification</span> et emphase de la diction <span class="allsmcap">AMEN</span> </td><td> 445</td></tr>
+
+<tr><td>X. <span class="smcap">Recette</span> pour devenir un parfait courtisan </td><td> 446</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Recette</span> infaillible contre la goutte </td><td> 446</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Amusette</span> d'écolier, ou le <i>pinta trahit pintam</i>, etc. </td><td> 447</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Titres</span> de cinq dissertations curieuses, égarées et retrouvées<br>
+trop tard pour faire partie du présent volume </td><td> 447</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#VOCABULAIRE"><span class="smcap">Vocabulaire</span></a> des noms propres et des mots singuliers,<br>
+bizarres, sauvages et de fantaisie, éparpillés dans un<br>
+certain chapitre de l'ouvrage </td><td> 449</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#TABLE"><span class="smcap">Table</span></a> des matières </td><td> 453</td></tr>
+</table>
+
+
+<h3>FIN DE LA TABLE DES DIVISIONS.</h3>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_xiv">[Pg xiv]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="ARTICLE_OMIS">ARTICLE OMIS,</h2>
+</div>
+
+<h3>à <i>rétablir</i> p. 341.</h3>
+
+
+<p>Nous avons consacré, dans le présent recueil, pp. 332-344,
+un chapitre au <span class="smcap">Chant</span> <i>du Rossignol</i>, écrit sous sa dictée; nous
+avons donné plusieurs variantes de ce chant, mais il nous en est
+échappé une que nous nous empressons de rétablir ici; son omission
+serait une lacune impardonnable en si grave matière. Nous puisons
+cette nouvelle variante dans les agréables causeries de M. de
+C........, publiées sous le titre de <i>Souvenirs de madame la Marquise
+de Créquy</i>. Voici comment l'auteur met en jeu notre gentil musicien
+emplumé, accompagné de son savant copiste et traducteur,
+M. Dupont de Nemours:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Il arriva qu'un jour (dit M<sup>me</sup> la Marquise), chacun
+se demanda pourquoi tout Paris avait reçu des invitations
+pour une grande soirée chez la marquise de Villiers? C'était
+pour entendre de la musique, et tout le monde y fut avec
+la persuasion que ce serait une étrange affaire. On apprit
+en arrivant qu'il était question d'un concert vocal, et que
+toutes les personnes de la famille devaient y faire leur
+partie. Jugez l'agréable surprise! On se forme en cercle,
+et c'était un maniaque appelé M. Dupont qui devait diriger
+toutes ces belles voix.—«Monseigneur, Mesdames et
+Messieurs (commença par dire M. Dupont, en faisant
+une inclination profonde à M. le Prince de Conti), vous
+allez entendre une cantate imitée du chant naturel au
+<i>Rossignol</i>; j'ose me flatter d'avoir eu le bonheur de l'écrire
+et de l'accentuer sous la dictée de la nature.» Et puis<span class="pagenum" id="Page_xv">[Pg xv]</span>
+voilà tous ces aimables enfants de la maison qui se mettent
+à chanter en fausset:</p>
+</div>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Ti-ô-ou, ti-ô-ou, ti-ô-ou,</div>
+ <div class="verse indent4">Spé tiou z'cou-à.</div>
+ <div class="verse indent4">Cou-orror-pipi;</div>
+ <div class="verse indent0">Ti-ô, ti-ô, ti-ô, ti-ô-tixe!</div>
+ <div class="verse indent0">Cou-ciò, cou-ciò, cou-ciò!</div>
+ <div class="verse indent0">Z'cou-ô, z'cou-ô, z'cou-ô;</div>
+ <div class="verse indent4">T'zi, t'si, t'si....</div>
+ <div class="verse indent0">Curror-tiou! z'quouâ-pipi, coui!</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«C'est ainsi qu'on nous donna bien imprimée sur papier
+couleur de rose, la cantate ornithologique et philomélique
+de M. Dupont de Nemours; figurez-vous, si vous pouvez,
+les fous-rires, en entendant chanter sept à huit romances
+telles que celle-ci par une pareille couvée de rossignols?»
+(<i>Souvenirs de madame la marquise de Créquy</i>, nouv.
+édit.; Paris, Delloye, 1840. 9 <i>vol. in</i>-18; voy. tom. VI,
+pp. 222-223.)</p>
+</div>
+
+<p>Tel est le récit de M. de C........, que nous ne donnons nullement
+pour article de foi, mais qui présente une troisième variante
+indispensable à notre article <span class="smcap">Rossignol</span>.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_1">[Pg 1]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LE_LIVRE">LE LIVRE
+DES SINGULARITÉS</h2>
+</div>
+
+
+<p>que nous offrons au public, ne justifierait nullement
+son titre, si, comme les livres ordinaires, il commençait
+par le commencement, c'est-à-dire par quelque
+chose qui tînt aux origines et même aux origines les plus
+reculées, telles que la création, par exemple; car en
+fait d'événements, on n'est guère dans l'usage de remonter
+plus haut. Eh bien! nous déclarons que, dans
+la circonstance présente, rien ne serait plus commun,
+plus vulgaire et même plus trivial que de commencer
+ainsi. C'est pourquoi, voulant donner à notre recueil
+une physionomie particulière, originale, singulière,
+nous avons décidé dans notre haute sagesse, qu'il ne
+commencerait point par le commencement, mais que,
+sortant de l'ornière de la routine, il commencerait
+avant le commencement.—Voilà du nouveau, dira-t-on,
+et même de l'absurde.—Du nouveau, oui;
+mais de l'absurde, non.—Dites-nous donc comment
+un livre peut commencer avant le commencement?—Le
+voici, Messieurs; et notre démonstration ne
+sera pas longue: Convenez-vous que la création,<span class="pagenum" id="Page_2">[Pg 2]</span>
+dont nous avons eu l'honneur de vous parler plus
+haut, est le commencement de toutes choses?—Oui,
+sans doute.—Or, si, dans notre livre, plaçant en
+seconde ligne ladite création, nous vous présentons de
+prime-abord l'histoire détaillée de ce qui l'a précédée,
+qu'en conclurez-vous?—Ah! ah! c'est différent.—Vous
+en conclurez nécessairement que notre livre
+commence avant le commencement, puisqu'il commence
+avant la création. C'est donc cette histoire que
+vous allez trouver dans le joli petit chapitre suivant,
+chapitre passablement sérieux, encore plus ennuyeux,
+mais indispensable en tête d'un livre de singularités,
+créé et mis au monde uniquement pour votre amusement,
+instruction et jubilation. Vous remarquerez
+que nous avons baptisé ce chapitre du beau nom
+d'<span class="smcap">Antégénésie</span>, mot sublime qui exprime bien l'état
+des choses tel qu'il était quand rien n'était, hors
+<span class="smcap">Dieu</span> dont l'immensité est le mobile de l'histoire en
+question.</p>
+
+<p>En définitive, nous croyons avoir prouvé victorieusement
+que le <span class="smcap">Livre des singularités</span> ne commence
+point <span class="allsmcap">PAR</span> le commencement, mais qu'il commence
+<span class="allsmcap">AVANT</span> le commencement, <i>Quod erat demonstrandum</i>
+pour son honneur et gloire. Entrons en matière, et
+prenons le ton sérieux qui convient à la gravité du
+sujet.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_3">[Pg 3]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="PREMIER_OBJET">PREMIER OBJET.</h2>
+</div>
+
+
+<h3>ANTÉGÉNÉSIE,
+OU
+QUELLES ÉTAIENT LES OCCUPATIONS DE DIEU
+AVANT LA CRÉATION?</h3>
+
+
+<p>Cette question bizarre qui mérite bien de prendre le pas
+sur toutes les <span class="allsmcap">SINGULARITÉS</span> passées, présentes et futures,
+a produit vers le <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, un léger opuscule qui, sans
+être fort curieux par la manière dont il est traité, n'est
+cependant pas tout-à-fait indigne de fixer un instant l'attention
+du philologue, ne serait-ce que sous le rapport soit
+de son originalité, soit de sa rareté; car, comme traité
+spécial d'un sujet aussi hétéroclite, nous le croyons unique
+dans son genre. Nous ne faisons pourtant aucun doute que
+l'auteur, tout simple, tout bonhomme qu'il paraît, n'ait
+eu quelque connaissance de certaines pensées détachées
+que les philosophes anciens nous ont transmises sur cet
+objet, et qu'il n'en ait fait son profit; nous en avons
+reconnu plusieurs dont il ne parle pas dans son étrange
+élucubration, mais qu'il est bon de citer.</p>
+
+<p>Platon, par exemple, est le premier qui a considéré la
+Divinité dans sa solitude éternelle avant la production des
+êtres finis. Il est vrai qu'ensuite il nous la représente sortant
+de son unité, pour montrer les différentes manières par lesquelles
+elle a voulu manifester sa puissance et se dépeindre
+au dehors.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_4">[Pg 4]</span></p>
+
+<p>Aristote a soutenu que Dieu possédait et possède en lui-même
+un bonheur parfait, parce qu'il se connaît et
+qu'avant la création des êtres il se contemplait avec un
+plaisir infini.</p>
+
+<p>Jamblique, disciple de Porphyre, soutient que, selon
+les Egyptiens, Dieu exista dans son unité solitaire avant
+tous les êtres, qu'il est la source et l'origine de tout ce qui
+est intelligent ou intelligible, premier principe se suffisant
+à lui-même, incompréhensible, père de toutes les
+essences.</p>
+
+<p>«A l'origine des choses, dit le platonicien Sabellius,
+Dieu silencieusement concentré dans son être ineffable,
+unité absolue, sans émanation et sans révélation, n'avait
+encore rien tiré de cette profondeur où tout reposait.
+L'ame du Christ, puis l'Esprit Saint, puis enfin l'ame de
+l'homme, rayonnements successifs de l'ame de Dieu, se
+produisirent tour-à-tour, et l'univers moral fut créé.»</p>
+
+<p>Le célèbre docteur Pocok, citant Albuféda, dit que,
+selon la doctrine de Zoroastre, suivie en Perse et en
+Arabie, Dieu avait existé de tout temps dans une solitude
+adorable, sans compagnon et sans rival.—Etc., etc<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Il est dit, (dans le <span class="allsmcap">THALMUD</span>, recueil qui n'est pas exempt de
+choses plus que singulières et parfois saugrenues), que «Dieu,
+afin de tuer le temps avant la création de l'univers, où il était
+seul, s'occupait à bâtir divers mondes qu'il détruisait aussitôt,
+jusqu'à ce que, par différents essais, il eût appris à en faire un
+aussi parfait que le nôtre.» (Voy. <span class="smcap">Basnage</span>, <i>Histoire des Juifs</i>,
+liv. III, ch. 6.) Cette folie rabbinique ne nous a pas paru devoir
+figurer parmi les opinions des philosophes que nous venons de
+rapporter.</p>
+
+</div>
+
+<p>Il est présumable que ces diverses pensées, qui toutes
+dérivent de l'école de Platon, n'ont point été inconnues
+à l'auteur de l'opuscule en question, comme il sera facile<span class="pagenum" id="Page_5">[Pg 5]</span>
+de s'en convaincre en parcourant l'extrait que nous allons
+en donner.</p>
+
+<p>Cet opuscule, tiré des manuscrits de la bibliothèque du
+Roi (<i>fonds Béthune</i>, n<sup>o</sup> 7341), a été imprimé en entier,
+sans doute pour la première et dernière fois, dans un
+journal littéraire intéressant, la <i>Revue rétrospective</i>, N<sup>o</sup>
+IX, juin 1834, <i>in</i>-8<sup>o</sup>, pp. 456-463; on voit que cette
+pièce a peu d'étendue (7 pages), et ce n'est pas un grand
+malheur, car elle n'offre rien de bien attrayant. Aussi
+nous garderons-nous de la rapporter en entier, et nous
+nous bornerons à quelques citations des passages les plus
+supportables ou les plus singuliers. Ces citations suffiront
+pour faire apprécier cette œuvre mystique. L'auteur anonyme,
+très-bon catholique, veut nous donner une idée
+de l'essence de Dieu, indépendante de toute création, et
+se complaisant dans son ineffable trinité. Il débute ainsi,
+dans son style un peu suranné:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Ce dire ancien, <i>il ne faut s'enquérir quels pactes de
+mariage il y a entre Jupiter et Junon</i>, nous enseigne
+que nous ne devons estre trop curieux de vouloir pénétrer
+dans les mystères du ciel, ni de Dieu mesme; l'esprit de
+l'homme est aveugle au regard des choses divines, qui
+sont exprès appelées mystères, pour ce qu'elles sont cachées
+aux yeux de l'intelligence et posées bien loin au delà de
+la connoissance et plus haute faculté de l'ame.....</p>
+
+<p>»A la vérité, demander ce que Dieu faisoit avant la
+création du monde, c'est parler impertinemment, ou
+même puérilement, et ne savoir proprement ce qu'on
+demande; car cette parole <i>faisoit</i> inclut quelque sorte
+d'action intime, une action réelle qui ne peut être
+en Dieu, ni provenir de cette unique source d'intelligence
+et de perfection. Dieu est un esprit souverain<span class="pagenum" id="Page_6">[Pg 6]</span>
+qui n'agit pas à la façon des artisans du monde; les
+hommes ne peuvent accomplir leurs ouvrages que par le
+moyen des instruments et outils à ce propres et convenables;
+mais Dieu n'a point d'instruments chez lui pour travailler,
+il n'a que faire d'outils pour ouvrer. Aussi, à
+parler proprement, il ne fait pas, il agit; ou bien, en
+faisant toutes choses, il ne fait rien, c'est-à-dire, il se
+repose en travaillant, et par son seul vouloir son œuvre
+est accomplie et parfaite. En Dieu il y a une intelligence,
+une volonté souveraine; de façon qu'il veut agir (agir,
+dis-je, sans action, sans mouvement actuel), il agit par
+le moyen de son intelligence, de sa volonté suprême; et
+dès-lors qu'il délibère en son intelligence de donner l'être
+à quelque ouvrage, à l'instant cet ouvrage est accompli
+par sa volonté divine......</p>
+
+<p>»Il est certain que Dieu éternel, lequel a fait le monde
+par sa parole, se pouvoit bien passer du monde et n'avoit
+que faire des créatures, car il vivoit et régnoit avant les
+siècles, très-heureux et très-content dans le paradis de
+son essence et dans l'essence de lui-même; et la vérité
+est que le monde et les anges et toutes les créatures ont été
+tirées du non être à l'être, ou (pour parler avec le philosophe)
+de l'être idéal à l'être formel par sa toute-puissance
+et bonté, afin de participer à la très-heureuse fécondité
+de l'Être divin, de sa grâce et de sa gloire merveilleuse.
+Ainsi Dieu n'ayant que faire de toutes les choses qu'il a
+faites volontairement, toutes ces choses ont affaire de
+Dieu pour être, pour vivre et subsister heureusement
+selon la dignité de leurs espèces......</p>
+
+<p>»Ainsi Dieu éternel ne laissoit pas que de vivre très-content
+sans le monde (qui ne pouvoit apporter aucun
+avantage à son contentement et à sa gloire), en ayant
+aussi chez lui-même dès l'éternité, la forme plus expresse<span class="pagenum" id="Page_7">[Pg 7]</span>
+et, sans comparaison, plus excellente qu'elle n'est en
+l'ouvrage actuel et corporel. Dieu n'avoit donc que faire
+du monde, combien qu'il ait voulu l'establir en certain
+temps, puisqu'il est lui-mesme le vrai monde intellectuel,
+comprenant en la sphère de son immensité et le monde
+intelligible et le sensible et le petit monde compris dans
+le pourpris du grand monde. Dieu n'avoit que faire des
+anges, lui qui est l'intelligence souveraine; il n'avoit
+que faire des corps, lui qui est tout esprit, acte pur et
+simple, abstrait de toute nature et composition élémentaire;
+il n'avoit que faire des ames, car il est tout intellect,
+et l'intellect est l'ame de l'ame, comme la prunelle
+est l'œil de l'œil......</p>
+
+<p>»Davantage, l'éternité est appelée des docteurs la
+maison intelligible de Dieu; aussi n'avoit-il que faire
+des temps pour subsister, car l'éternité est le temps immense
+de Dieu, ayant créé le temps et les moments pour
+le bénéfice de l'homme et des autres choses admises en la
+nature.... S'il y a eu quelque temps avant qu'il fît le ciel
+et la terre (ce qui est impossible), pourquoi est-ce que l'on
+demande: Qu'est-ce que Dieu faisoit alors? Et pourquoi
+est-ce qu'on dit qu'il cessoit d'ouvrer? Car il avoit fait ce
+temps-là même. Que si avant le ciel et la terre, il n'y
+avoit point de temps, pourquoi est-ce que l'on demande
+ce que Dieu faisoit alors? car il n'y avoit point d'adonques
+ni d'alors, là où il n'y avoit point du tout de temps.
+C'est donc une impiété de demander ce que Dieu faisoit
+avant le monde, puisque lui-même est tellement l'essence
+de toute chose, que, sans lui et hors lui, (c'est-à-dire,
+sans sa grâce et providence), tout ce qui est ou
+qui semble avoir quelque chose de l'être, n'est rien et
+n'a point de substance réelle.</p>
+
+<p>»Mais il est véritable, (pour répondre à ces ames impies,<span class="pagenum" id="Page_8">[Pg 8]</span>
+à ces chiens d'athées et à ces pourceaux d'Épicure<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>),
+que Dieu faisoit avant la création des choses, ce qu'il fait
+maintenant et ce qu'il fera toujours......</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Nous n'avons rien de commun avec messieurs les athées et les
+épicuriens; mais nous ne pouvons nous empêcher d'observer que
+les épithètes de <i>chiens</i> et de <i>pourceaux</i> n'annoncent ni délicatesse
+ni politesse chez M. l'antégénésien, ici digne modèle ou émule du
+R. P. Garasse.</p>
+
+</div>
+
+<p>»Dieu ne croupissoit point en paresse et loisir avant
+qu'il eût créé le monde, lui qui, au témoignage de Jésus-Christ,
+fait toujours une œuvre qu'aucun ne connoît non
+plus que l'ouvrier, sinon le Fils, et celui auquel le Fils
+l'aura voulu révéler. Donques cette Intelligence souveraine
+contemploit avant les temps, dans le ciel de son éternité,
+le Verbe divin, son image très-pure, le Verbe éternel
+auquel il prend son souverain plaisir, pour lequel il a mis
+en être toutes choses, auquel elles seront un jour réunies
+par la vertu du Saint-Esprit qui est l'aimant intellectuel et
+le lien et l'accomplissement de toutes essences; et c'est en
+ce Verbe éternel et coéternel à Dieu que le Souverain se
+contemple de toute éternité; et de la contemplation ineffable
+de ces deux (à savoir du Père et du Fils) procède une
+troisième personne qui est le Saint-Esprit, saint amour,
+amour essentiel, unissant par un moyen sans moyen cette
+trinité très-sainte et vénérable.</p>
+
+<p>»Si donc l'on me demande ce que Dieu faisoit avant la
+création du monde, je réponds avec tous les théologiens,
+qu'il contemploit son Fils unique, non fait, ni créé, mais
+engendré de toute éternité par son intelligence et contemplation
+divine<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>; qu'en ce Verbe éternel, il contemploit<span class="pagenum" id="Page_9">[Pg 9]</span>
+l'archétype et le monde du monde, les anges, les ames et
+toutes les créatures; bref, il voyoit (comme il voit toujours
+d'une même sorte) en ce Verbe divin clairement et manifestement
+toutes choses. Or l'action sans action du grand lien
+étant la contemplation divine, nous devons aussi en ce
+monde affecter la vie contemplative, vivant selon l'esprit
+et non selon la chair, employant notre intellect et toutes
+les facultés de notre ame aux exercices spirituels, au lieu
+de les convertir aux actions humaines et corporelles, aux
+fonctions du corps, aux œuvres de concupiscence qui ne
+tendent qu'à la mort.......</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> Il existe un ouvrage intitulé: <i>Dissertation où l'on cherche à
+prouver par l'Ecriture, que l'ame de Jésus-Christ étoit dans le
+Ciel une intelligence pure et glorieuse, avant d'être unie à un
+corps humain dans le sein de la bienheureuse vierge Marie.</i>
+Londres, 1739, pet. in-8<sup>o</sup>. Ce volume fait partie de la riche
+bibliothèque du savant M. Leber, cédée par lui à la ville de Lyon.
+Voy. le n<sup>o</sup> 83 du superbe catalogue qu'il en a dressé; <i>Paris,
+Techener</i>, 1839, 3 vol. in-8<sup>o</sup>, fig.</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»Disons pour fin et conclusion de ce traité, que Dieu
+avant la création du monde faisoit et ne faisoit rien, faisoit
+beaucoup de choses au regard de nous et ne faisoit rien à
+son respect; il faisoit selon notre sens, mais il agissoit selon
+lui par le moyen ineffable de son intelligence et de sa
+volonté; il agissoit, dis-je, sans action quelconque, ou
+plutôt il contemploit l'œuvre mystérieux de la Trinité très-sainte,
+très-parfaite et très-heureuse; il ne faisoit rien,
+car, comme nous avons dit, il n'a point de corps, d'organes
+ni d'instruments pour agir et pour ouvrer, comme
+les artisans du monde; et ce grand Dieu régnant de toute
+éternité dans le palais de sa gloire, dans le ciel de son
+essence, dans le paradis de lui-même, il est là régnant heureusement;
+et la justice, la paix, toutes les vertus sont<span class="pagenum" id="Page_10">[Pg 10]</span>
+toujours autour de son trône royal, toutes lui faisant hommage
+et le rendant bienheureux essentiellement......</p>
+
+<p>»Ainsi le Père Eternel a toujours régné dans le Ciel de
+luy-mesme avant que le ciel et la terre fussent créés et
+parfaits; et régnant en ce magnifique palais de sa gloire,
+il faisoit toutes choses sans rien faire,.... mais faisant et
+parfaisant des ouvrages excellents en son intelligence et
+volonté souveraine en faveur des hommes et des intelligences
+mesmes, ayant à les créer (selon le décret du conseil
+éternel) pour tesmoigner de sa gloire, et ensuite à les
+réformer par sa sapience, et finalement à les bénir et glorifier
+éternellement dans le Ciel glorieux de son éternité
+divine.»</p>
+</div>
+
+<p>On voit par ces extraits que si la question, inabordable
+par sa nature, qu'a choisie l'auteur, tombe par cette raison
+dans une espèce de ridicule, on peut dire que la manière
+dont il l'a traitée, soit pour le fond, soit pour la forme, est
+assez en harmonie avec le sujet.</p>
+
+<p>On a publié ou plutôt enterré dans un ancien journal
+littéraire le <i>Conservateur</i>, août 1760, un poëme en deux
+chants, intitulé <i>le Monde renaissant</i>. L'auteur, parlant de
+la création dans le commencement du premier chant, a
+voulu nous peindre aussi la position de la Divinité antérieurement
+au grand œuvre des six jours; mais, nous le disons
+à regret, le poète nous semble rivaliser avec le prosateur,
+pour les pensées et pour le style; au reste le lecteur en va
+juger, la citation n'est pas longue.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">«.... D'abord l'immensité</div>
+ <div class="verse indent0">Ne contenoit que l'immense unité.</div>
+ <div class="verse indent0">Seul éternel, Cœlus, le bien suprême,</div>
+ <div class="verse indent0">Régnoit sur soi, renfermé dans soi-même,</div><span class="pagenum" id="Page_11">[Pg 11]</span>
+ <div class="verse indent0">Toujours en paix, toujours en action,</div>
+ <div class="verse indent0">Toujours heureux dans sa possession.</div>
+ <div class="verse indent0">D'un seul objet sa vue étoit frappée,</div>
+ <div class="verse indent0">D'un seul objet sa grande ame occupée,</div>
+ <div class="verse indent0">C'étoit lui-même; et le même plaisir</div>
+ <div class="verse indent0">Toujours combloit, ranimoit son désir.</div>
+ <div class="verse indent0">Maître du sort, exempt d'inquiétude,</div>
+ <div class="verse indent0">Rien ne manquoit au Souverain des Dieux;</div>
+ <div class="verse indent0">Mais il daigna quitter sa solitude,</div>
+ <div class="verse indent0">Et ne se croire heureux et glorieux,</div>
+ <div class="verse indent0">Que dans un autre il ne se vît heureux.</div>
+ <div class="verse indent0">Ainsi jaillit cette source divine</div>
+ <div class="verse indent0">Dont tous les Dieux tirent leur origine.</div>
+ <div class="verse indent0">L'unité vit son invisible corps</div>
+ <div class="verse indent0">Sous mille traits se dépeindre au dehors.</div>
+ <div class="verse indent0">Ainsi naquit la sagesse incréée,</div>
+ <div class="verse indent0">De tant d'objets sans cesse récréée......»</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Nous ne prolongerons pas nos citations sur ce sujet singulier;
+en voilà suffisamment pour prouver que l'imagination
+de l'homme est un ballon plein d'un gaz inconnu mais
+très-subtil, qui souvent s'élève au-delà des régions les
+plus brillantes de l'empirée, mais qui aussi s'égare souvent
+dans les brouillards les plus épais de notre pauvre atmosphère
+intellectuelle.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_12">[Pg 12]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="SECOND_OBJET">SECOND OBJET.</h2>
+</div>
+
+
+<h3>CRÉATION DE L'HOMME.
+POEME ÉPISODIQUE,
+REDIVIVIFIÉ DU SEIZIÈME SIÈCLE.</h3>
+
+<h3>LIMINAIRE.</h3>
+
+<p>Humble émule des doctes éditeurs de l'<span class="smcap">Abeille</span> <i>du
+Parnasse</i>, nous aussi, nous aimons à papillonner sur la
+croupe de ce mont sacré, à aller à la picorée, à descendre
+dans le calice des fleurs et à y pomper les plus suaves parfums.
+Nous nous adressons surtout aux riches productions
+du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle; ce sont elles qui nous fournissent le butin
+le plus précieux.</p>
+
+<p>Mais parmi tant de pièces admirables de ce grand siècle,
+dont les charmes venaient se disputer l'honneur de figurer
+dans notre galerie, nous avons distingué une petite épopée
+ou quasi-épopée, qui, par la nature de son objet primordial
+et par le talent éminent de l'auteur, nous a paru complètement
+justifier notre choix. Aussi ne regrettons-nous
+point les peines, sueurs et labeurs qu'il nous en a coûté
+pour arracher cette brillante escarboucle à la féconde mine
+qui la recélait; et nous pouvons assurer qu'aucune précaution
+n'a été négligée pour l'en extraire sans altérer la pureté
+de ses formes.</p>
+
+<p>Dire que ce superbe poëme, qui pourtant n'est qu'un
+épisode, sort de la plume d'un des premiers disciples de
+Ronsard, ce serait déjà lui délivrer un passeport assez<span class="pagenum" id="Page_13">[Pg 13]</span>
+honorable, surtout par le temps qui court <a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>; mais nous
+ajouterons que ce disciple devenu maître, a été appelé de
+son temps <span class="allsmcap">LE PRINCE DES POÈTES FRANÇOIS</span>, et qu'en 1607 on
+a dit de lui: «Il mérite et emporte le prix par-dessus tous
+les autres poètes, plusieurs desquels quoiqu'on les tienne
+pour estre de très-belles <span class="allsmcap">ESTOILES</span>, ornemens de l'univers,
+si est-ce que celui-ci les surpassant est admiré et réputé
+comme un SOLEIL.»</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Ce liminaire date de 1827.</p>
+
+</div>
+
+<p>D'après un témoignage aussi radieux de la part des
+contemporains, quelle idée ne doit-on pas se former du
+mérite de l'auteur, de l'excellence de ses talents, de la
+beauté de son travail! Quelle impatience ne doit-on pas
+avoir de connaître et de savourer le fruit éclos dans la serre
+chaude d'un tel génie!</p>
+
+<p>Quel est donc le sujet de ce merveilleux poëme? Attention!
+petits et grands, prêtez l'oreille; il est ici question
+d'un objet transcendant qui est pour vous de la plus haute
+importance; car sans lui où en seriez-vous? que seriez-vous?
+pas même un de ces atômes d'Epicure les plus imperceptibles.
+Or donc, sachez que cet incomparable chef-d'œuvre
+est la <span class="allsmcap">CRÉATION DE L'HOMME</span>, mais de l'homme par
+excellence, de l'homme en chair et en os, de l'homme
+fortement constitué et parfaitement disposé, membre par
+membre, tel que Dieu seul pouvait le former de ses mains
+divines. L'auteur de cette épopée en a si bien esquissé le
+plan, divisé les parties, élaboré l'ensemble, qu'en parcourant
+les détails circonstanciés de cette grande opération, on
+croirait vraiment en lire le procès-verbal et voir le poète
+sublime placé à côté du <span class="allsmcap">CÉLESTE OUVRIER</span>, épier son auguste
+pensée, et enregistrer tous ses mouvements, à mesure
+qu'il façonne et anime chaque partie du corps du <span class="allsmcap">TERRESTRE<span class="pagenum" id="Page_14">[Pg 14]</span>
+EMPEREUR</span>. C'est ainsi, par exemple, qu'il nous présente
+d'abord l'image délicate de «la masse faite d'une poussière
+collée, pressée entre les doigts du Créateur.<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>» Puis, il
+passe successivement en revue chaque membre qu'il décrit
+en particulier, tels que le siège de l'entendement, le cerveau,
+les yeux, le nez, la bouche, les dents, les oreilles, les
+mains, les bras, les genoux, les pieds, la cervelle, le cœur,
+les poumons, l'estomac, enfin l'individu complet. Oui, c'est<span class="pagenum" id="Page_15">[Pg 15]</span>
+un tableau achevé. Mais n'anticipons pas sur les jouissances
+du lecteur; prévenons-le seulement que dans un poëme ou
+quasi-poëme de cette importance, on a été économe de
+notes sur les beautés du texte, car il en eût fallu à chaque
+vers et peut-être à chaque mot.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Les Thalmudistes, dont les commentaires sont parfois singuliers,
+comme nous l'avons déjà dit, rendent ainsi compte des douze
+heures du jour auquel Adam fut créé. A la première, disent-ils,
+Dieu pétrit la poussière dont il devait fabriquer le premier homme,
+qui bientôt devint un embryon.—A la seconde heure, Adam
+se tint sur ses pieds.—A la quatrième, Dieu l'appela et lui dit de
+donner aux animaux les noms qu'ils devaient porter; et quand les
+noms furent donnés, Dieu lui dit: Et moi, comment m'appelles-tu?
+Adam répondit: <span class="smcap">Jehovah</span>, <i>c'est toi qui es</i>. Aussi c'est à quoi fait
+allusion le prophète Isaïe, quand il fait dire à Dieu: <i>Je suis celui
+qui suis; c'est là mon nom, le nom qu'Adam m'a donné et que
+j'ai pris.</i>—A la septième heure, eut lieu le mariage d'Eve, que
+Dieu amena à Adam comme une paranymphe, après l'avoir frisée.—A
+la dixième heure Adam pécha.—A la onzième, il fut jugé et
+condamné à sortir d'Eden.—Enfin à la douzième, il sentait déjà
+la peine et les sueurs du travail. Les Thalmudistes, enchérissant
+sur cette fable, ajoutent que Dieu avait fait Adam si grand qu'il
+remplissait le monde, ou du moins qu'il touchait le ciel avec sa
+tête. Les anges étonnés en murmurèrent, et dirent à Dieu qu'il y
+avait deux souverains, l'un au ciel, l'autre sur la terre. Alors Dieu
+appuya la main sur la tête d'Adam, et le réduisit à la hauteur de
+mille coudées. Mais cette hauteur diminua encore à mesure que
+les hommes se livrèrent au péché; et enfin Dieu fixa leur taille aux
+dimensions que nous voyons maintenant.</p>
+
+<p>Voilà un faible échantillon des folies dont fourmille le Thalmud.</p>
+
+</div>
+
+<p>Nous dirons cependant qu'ayant découvert un <i>Discours
+sur l'excellence de l'homme</i>, qui date du même siècle, de
+1558, et où la beauté de la prose rivalise avec le charme
+des vers de notre prince des poètes, nous n'avons pu résister
+au plaisir de mettre en rapport ces deux génies. Nous
+avons donc placé sous certains passages de poésie relatifs à
+quelque partie du corps humain, le passage de prose qui
+regarde le même objet. L'auteur de cette prose est un
+nommé Boaistuau, dont nous parlerons par la suite, ainsi
+que de l'auteur du poëme.</p>
+
+
+<h3>CRÉATION DE L'HOMME.</h3>
+
+<h3>INVOCATION.</h3>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent2">O Divin architecte, ouvrier admirable,</div>
+ <div class="verse indent0">Qui, parfait, ne void rien à toi que toi semblable,</div>
+ <div class="verse indent0">Sur ce rude tableau fais que ma lourde main</div>
+ <div class="verse indent0">Eslaboure si bien d'un pinceau non humain,</div>
+ <div class="verse indent0">Le Roy des animaux<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, qu'en sa face on remarque</div>
+ <div class="verse indent0">De ta divinité quelqu'évidente marque.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> Boaistuau dit: «En quelle reverence doit-on tenir celui que nostre
+Dieu a tant prisé qu'il l'a élevé comme chef et empereur de toutes les
+créatures visibles.»</p>
+
+</div>
+
+
+<h3>FORMATION DU CORPS DE L'HOMME.</h3>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent2">O Père, tout ainsi qu'il te plut de former</div>
+ <div class="verse indent0">De la marine humeur les hostes de la mer,</div><span class="pagenum" id="Page_16">[Pg 16]</span>
+ <div class="verse indent0">De mesme tu formas d'une terrestre masse</div>
+ <div class="verse indent0">Des fragiles humains la limoneuse race;</div>
+ <div class="verse indent0">Afin que chasque corps forgé nouvellement</div>
+ <div class="verse indent0">Eust quelque sympathie avec son élément.</div>
+ <div class="verse indent2">Estant donc désireux de produire en lumière</div>
+ <div class="verse indent0">Le terrestre empereur, tu pris de la poussière,</div>
+ <div class="verse indent0">La collas, la pressas, l'embellis de ta main,</div>
+ <div class="verse indent0">Et d'un informe corps formas le corps humain;</div>
+ <div class="verse indent0">Ne courbant toutesfois sa face vers le centre,</div>
+ <div class="verse indent0">Comme à tant d'animaux qui n'ont soin que du ventre<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>,</div>
+ <div class="verse indent0">Mourans d'ame et de corps: ains relevant ses yeux</div>
+ <div class="verse indent0">Vers les dorez flambeaux qui brillent dans les cieux,</div>
+ <div class="verse indent0">Afin qu'à tous moments sa plus divine essence</div>
+ <div class="verse indent0">Par leurs nerfs contemplast le lieu de sa naissance<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Veluti pecora quæ natura prona atque ventri obedientia finxit.
+(<span class="smcap">Sallust.</span> <i>de Bello Catilin.</i> 1.)</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a></p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Os homini sublime dedit: cœlumque tueri</div>
+ <div class="verse indent0">Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>
+<span class="smcap">Ovide</span>, <i>Metam.</i>, I, <i>V.</i> 85-86.<br>
+</p>
+
+
+</div>
+
+
+<h3>SIÈGE DE L'ENTENDEMENT.</h3>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent2">Tu logeas tout d'abord l'humain entendement</div>
+ <div class="verse indent0">En l'estage plus haut de ce beau bastiment<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>:</div><span class="pagenum" id="Page_17">[Pg 17]</span>
+ <div class="verse indent0">Afin que tout ainsi que d'une citadelle</div>
+ <div class="verse indent0">Il domptast la fureur du corps qui se rebelle</div>
+ <div class="verse indent0">Trop souvent contre lui; et que nostre raison</div>
+ <div class="verse indent0">Tenant dans un tel fort jour et nuict garnison,</div>
+ <div class="verse indent0">Foulast dessous ses pieds l'envie, la colère,</div>
+ <div class="verse indent0">L'avarice, l'orgueil et tout ce populaire,</div>
+ <div class="verse indent0">Qui veut, séditieux, tousjours donner la loy</div>
+ <div class="verse indent0">A celui qu'il te plut leur ordonner pour Roy.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> Le passage suivant de Boaistuau peut s'appliquer ici, et supplée d'ailleurs
+à ce qui manque dans celui de notre poète:</p>
+
+<p>«Quelle excellence et beauté y a-t-il en la tête de cet animal (l'homme),
+qui est la tour et rempart de raison et sapience, de laquelle comme
+d'une fontaine issent (sortent) les diverses opérations des sens.... Qui
+ne s'esmerveillera de la mémoire, laquelle est le greffier qui toujours demeure
+au dedans de la tour, laquelle garde et retient les choses qui
+passent soudainement...., pour s'en servir, peu après, lorsque par un
+souvenir elle raconte ce que de longtemps elle a conçu et amassé....»</p>
+
+<p>Nous demandons à M. Boaistuau la permission d'ajouter à cette note, que
+les philosophes tant anciens que modernes n'ont jamais été d'accord sur la
+définition de l'homme. L'un l'a qualifié de <i>bipède sans plumes</i>; l'autre l'appelle
+un <i>animal parlant</i>; celui-ci un <i>animal raisonnable</i>; celui-là un <i>animal
+qui s'habille</i>; cet autre un <i>animal qui fait du feu</i>; enfin un anglais le
+nomme un <i>animal cuisinier</i>, parce que Burke a dit: «Il faut de la raison
+pour faire cuire un œuf.» Pour nous, nous préférons cette définition:
+l'homme est un <i>animal qui plante et qui récolte</i>; en effet, l'homme seul
+a pu sentir la nécessité de ces deux opérations, d'où découlèrent primitivement
+l'idée de propriété et le principe de l'ordre social. <i>Cuique suum.</i></p>
+
+</div>
+
+
+<h3>LES YEUX.</h3>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Les yeux, guides du corps, sont mis en sentinelle</div>
+ <div class="verse indent0">Au plus notable endroit de ceste citadelle,</div>
+ <div class="verse indent0">Pour descouvrir de loin et garder qu'aucun mal</div>
+ <div class="verse indent0">N'assaille au despourvu le divin animal.</div>
+ <div class="verse indent0">C'est en les façonnant que ta main tant vantée</div>
+ <div class="verse indent0">Se semble estre à-peu-près soi-mesme surmontée;</div>
+ <div class="verse indent0">Ne les perçant à jour, pour ne rendre nos yeux</div>
+ <div class="verse indent0">Tels que ceux qui voyant par un tuyau les cieux,</div>
+ <div class="verse indent0">Ne remarquent que peu de si grande estendue</div>
+ <div class="verse indent0">(Car les bords du canal restrécissent leur vue),</div>
+ <div class="verse indent0">Et pour ne difformer par tant de trous ouverts</div>
+ <div class="verse indent0">La face du seigneur de ce bas univers.</div>
+ <div class="verse indent0">Ces deux astres bessons<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, qui de leurs douces flammes</div>
+ <div class="verse indent0">Allument un brasier dans les plus froides ames;</div>
+ <div class="verse indent0">Ces miroirs de l'esprit, ces doux luisants flambeaux,</div>
+ <div class="verse indent0">Ces doux carquois d'amour ont si tendres les peaux,</div>
+ <div class="verse indent0">Par qui, comme à travers deux luisantes verrières<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>,</div>
+ <div class="verse indent0">Ils dardent par moments leurs plus vives lumières,</div><span class="pagenum" id="Page_18">[Pg 18]</span>
+ <div class="verse indent0">Qu'ils s'esteindroyent bien-tost si Dieu de toutes parts</div>
+ <div class="verse indent0">Ne les avoit couverts de fermes boulevards;</div>
+ <div class="verse indent0">Logeant si dextrement tant et tant de merveilles</div>
+ <div class="verse indent0">Entre le nez, le front et les joues vermeilles,</div>
+ <div class="verse indent0">Ainsi qu'en deux vallons plaisamment embrassez</div>
+ <div class="verse indent0">De tertres qui ne sont ni peu ni trop haussez.</div>
+ <div class="verse indent0">Et puis comme le toict préserve de son aisle</div>
+ <div class="verse indent0">Des injures du ciel la muraille nouvelle,</div>
+ <div class="verse indent0">On voit mille dangers loin de l'œil repoussez</div>
+ <div class="verse indent0">Par le prompt mouvement des sourcils hérissez<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Jumeaux.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Vîtres.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Notre prosateur s'est aussi étendu sur la partie des yeux:</p>
+
+<p>«Mais quel miracle y a-t-il en la subtilité inexplicable de nos yeux!
+lesquels ont esté mis au plus haut de la tour pour estre spéculateurs des
+choses hautes et célestes. Et du costé duquel il falloit voir, ils sont
+couverts de petites tayes luisantes, les rotondités desquels représentent
+deux pierres précieuses, afin que d'un sens profond ils pénétrassent
+les images des choses mises au devant, reluisantes comme en
+un miroir. Et sont mobiles, afin qu'ils se pussent tourner çà et là,
+et n'estre contraints de regarder ce qui leur déplairoit; et sont aornés et
+enrichis de paupières, qui sont comme boulevards et propugnacles pour
+les défendre de mal ou encombre, au-dessus desquels sont les sourcils
+faits en voûtes pour empescher que la sueur ou autres superfluités ne
+leur fissent offense.»</p>
+
+</div>
+
+
+<h3>LE NEZ.</h3>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Celui qui veut savoir combien l'humaine face</div>
+ <div class="verse indent0">Reçoit d'un nez bien fait d'ornement et de grâce,</div>
+ <div class="verse indent0">Qu'il contemple un Zopyre, à qui cent fois plus cher</div>
+ <div class="verse indent0">Fut son roy que son nez, son devoir que sa chair<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</div><span class="pagenum" id="Page_19">[Pg 19]</span>
+ <div class="verse indent0">Le nez moins qu'en beautez en profits ne foisonne;</div>
+ <div class="verse indent0">Le nez est un conduit qui reprend et redonne</div>
+ <div class="verse indent0">L'esprit dont nous vivons; le nez est un tuyau</div>
+ <div class="verse indent0">Par qui l'os espongeux de l'humide cerveau</div>
+ <div class="verse indent0">Hume la douce odeur; le nez est la gouttière</div>
+ <div class="verse indent0">Par qui les excréments de pesante matière</div>
+ <div class="verse indent0">S'esvacuent en bas; comme les moins espais</div>
+ <div class="verse indent0">Se vont évaporant par les jointes du tais.</div>
+ <div class="verse indent0">Tout ainsi que l'on voit les ondeuses fumées</div>
+ <div class="verse indent0">Passer par le canal des noires cheminées<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Ce Zopyre était un drôle de corps; courtisan de Darius qui assiégeait
+Babylone depuis vingt mois, il jugea à propos, pour en finir, de se
+couper le nez et les oreilles, et de s'enfuir chez les Babyloniens, leur
+disant qu'il avait été ainsi traité par le tyran Darius à cause de l'intérêt
+qu'il leur portait. Ces imbécilles l'accueillirent, le crurent, lui confièrent
+la défense de la place, et bientôt le perfide en ouvrit les portes à Darius,
+qui le combla de biens et d'honneurs, mais qui ne put lui rendre ni son
+nez ni ses oreilles, ce dont il témoigna beaucoup de regrets. Il est présumable
+que ce haut fait, qui date de 520 ans av. J.-C., tient le premier
+rang dans l'histoire des nez coupés, sujet grave dont nous nous sommes
+occupé et dont nous n'avons encore des matériaux que pour <i>2 vol.
+in-4<sup>o</sup></i>.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Boaistuau parle ainsi du nez:</p>
+
+<p>«Mais quel spectacle digne d'admiration trouverons-nous en la fabrique
+du nez? N'est-ce pas un petit mur élevé pour la défense des
+yeux? et combien qu'il soit petit, l'homme lui a establi trois offices:
+l'un de pousser et retirer son vent et haleine; l'autre, d'odorer et
+sentir; et le troisième, afin que par les trous et cavernes d'icelui, les
+superfluités du cerveau fussent purgées et évacuées et découlassent
+comme d'un canal ou gouttière.»</p>
+
+</div>
+
+
+<h3>LA BOUCHE.</h3>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Or pour ce que le temps et dedans et dehors</div>
+ <div class="verse indent0">Avec sa lime sourde amenuise tout corps,</div>
+ <div class="verse indent0">Et que tout ce qui prend et trespas et naissance,</div>
+ <div class="verse indent0">A toute heure est subject à perte de substance,</div>
+ <div class="verse indent0">Le Tout-Puissant a fait que la bouche nous rend</div>
+ <div class="verse indent0">Ce que le sein dévore ou que l'âge despend<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>,</div>
+ <div class="verse indent0">Comme les arbres verds par les racines hument</div>
+ <div class="verse indent0">L'humeur qui tient le lieu de humeur qu'ils consument.</div>
+ <div class="verse indent0">Dieu la mit en tel lieu tant afin que le nez</div>
+ <div class="verse indent0">Fist l'essay de l'odeur des vivres destinez</div>
+ <div class="verse indent0">Pour l'humain aliment, afin que nostre vue</div>
+ <div class="verse indent0">Subtile discernât l'anet de la cigue,</div><span class="pagenum" id="Page_20">[Pg 20]</span>
+ <div class="verse indent0">Et du serpent l'anguille; ainsi que sans faveur</div>
+ <div class="verse indent0">La langue doit juger de leur vraye saveur.</div>
+ </div>
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent2">O bouche, c'est par toy que nos ayeulx sauvages,</div>
+ <div class="verse indent0">Qui, vagabonds, vivoyent durant les premiers âges</div>
+ <div class="verse indent0">Sous les cambrez<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> rochers ou sous les feuillus bois,</div>
+ <div class="verse indent0">Sans reigle, sans amour, sans commerce, sans loys,</div>
+ <div class="verse indent0">S'unissant en un corps ont habité les villes,</div>
+ <div class="verse indent0">Et porté, non forcez, le joug des loix civiles.</div>
+ </div>
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent2">O bouche! c'est par toy que les rudes esprits</div>
+ <div class="verse indent0">Ont des esprits savants tant de beaux arts appris.</div>
+ <div class="verse indent0">Par toy nous allumons mille ardeurs généreuses</div>
+ <div class="verse indent0">Dans les tremblants glaçons des ames plus peureuses;</div>
+ <div class="verse indent0">Par toi nous essuyons des plus tristes les yeux;</div>
+ <div class="verse indent0">Par toi nous rembarrons l'effort séditieux</div>
+ <div class="verse indent0">De la bouillante chair, qui nuict et jour se peine</div>
+ <div class="verse indent0">D'oster et thrône et sceptre à la raison humaine.</div>
+ <div class="verse indent0">Nos esprits ont par toy commerce dans les cieux;</div>
+ <div class="verse indent0">Par toy nous appaisons l'ire<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> du Dieu des Dieux,</div>
+ <div class="verse indent0">Envoyant d'ici bas sur la voûte estoilée</div>
+ <div class="verse indent0">Les fidèles soupirs d'une oraison zélée;</div>
+ <div class="verse indent0">Par toy nous fredonnons du Tout-Puissant l'honneur;</div>
+ <div class="verse indent0">Nostre langue est l'archet, notre esprit le sonneur,</div>
+ <div class="verse indent0">Nos dents les nerfs battus, le creux de nos narines</div>
+ <div class="verse indent0">Le creux de l'instrument, d'où ces odes divines</div>
+ <div class="verse indent0">Prennent leur plus bel air, et d'un piteux accent</div>
+ <div class="verse indent0">Desrobent peu à peu la foudre au Tout-Puissant.<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a></div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> C'est-à-dire dépense.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> Courbés, creux.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> <i>Ire</i>, colère.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Le prosateur Boaistuau ne parle que des lèvres et de la langue:</p>
+
+<p>«Mais par quelle merveilleuse ordonnance sont entretaillées les lèvres,
+lesquelles auparavant semblaient liées et conjointes l'une à l'autre!
+Au-dedans d'elles la langue est enclose, laquelle par ses mouvements
+convertit la voix en paroles, interprète et donne à entendre l'intention
+de l'esprit. Mais qui ne s'émerveillera de ce petit morceau de
+chair, lequel n'a pas trois doigts de largeur, et qui est presque le plus
+petit membre de l'homme! et toutefois il loue Dieu et donne à entendre
+les beautez et perfections de ce que Dieu a créé. Il dispute du
+ciel, de la terre et de ce qui est contenu ès quatre éléments.</p>
+
+<p>»Néanmoins elle ne peut seule accomplir l'office du parler, si elle
+n'est aidée des dents, ce qui nous est manifesté par les enfants, lesquels
+plus tost ne commencent à parler qu'ils n'ayent les dents; et les vieillards,
+après qu'ils les ont perdues, beguayent et ne peuvent former
+leur parole, en sorte qu'il semble qu'ils soient retournés en enfance.»</p>
+
+<p>Comme notre poète n'a nullement fait mention du <i>menton</i>, il est bon
+de recourir à notre prosateur, qui s'en exprime ainsi:</p>
+
+<p>«Outre, comme dit Lactance, Dieu a créé le menton et décoré d'une
+tant honnête forme, et l'a enrichi de barbe, laquelle est comme un
+truchement pour nous faire connoistre la maturité des corps, la différence
+du sexe, et ornement de la virilité et force.»</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_21">[Pg 21]</span></p>
+
+
+<h3>LES DENTS.</h3>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Un double rang de dents sert à l'ouverte gueule</div>
+ <div class="verse indent0">De forte palissade, et qui, comme une meule</div>
+ <div class="verse indent0">Brisant les durs morceaux, envoye promptement</div>
+ <div class="verse indent0">Dans le chaud estomach l'imparfait aliment.</div>
+ <div class="verse indent0">Et d'autant que les dents donneroient à la face,</div>
+ <div class="verse indent0">S'on les voyoit à nud, plus d'effroy que de grâce,</div>
+ <div class="verse indent0">On voit par un grand art leurs deux ordres couverts</div>
+ <div class="verse indent0">De deux rouges coraux, ni peu, ni trop ouverts.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+
+<h3>LES OREILLES.</h3>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Mais en quel membre humain luisent plus de merveilles</div>
+ <div class="verse indent0">Qu'ès conduits tortueux des jumelles oreilles,</div>
+ <div class="verse indent0">Portières de l'esprit, escoutes de nos corps,</div>
+ <div class="verse indent0">Vrais juges des accents, recevant les thrésors</div>
+ <div class="verse indent0">Dont Dieu nous enrichit, lorsque dans son eschole</div>
+ <div class="verse indent0">Ses saincts ambassadeurs nous portent sa parole!</div>
+ <div class="verse indent0">Et d'autant que tout son semble toujours monter,</div>
+ <div class="verse indent0">Le Tout-Puissant voulut les oreilles planter</div>
+ <div class="verse indent0">Au haut du bastiment, ainsi qu'en deux guérites,</div>
+ <div class="verse indent0">Coquillant leurs canaux, si que les voix conduites</div>
+ <div class="verse indent0">Par les obliques plis de ces deux limaçons</div>
+ <div class="verse indent0">Tousjours de plus en plus en allongent leurs sons<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>;</div><span class="pagenum" id="Page_22">[Pg 22]</span>
+ <div class="verse indent0">Comme l'air de la trompe ou de la saquebute<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a></div>
+ <div class="verse indent0">Dure plus que celui qui passe par la flûte;</div>
+ <div class="verse indent0">Ou tout ainsi qu'un bruit s'étend par les destours</div>
+ <div class="verse indent0">D'un escarté vallon, ou court avec le cours</div>
+ <div class="verse indent0">D'un fleuve serpentant, ou rompu se redouble,</div>
+ <div class="verse indent0">Passant entre les dents de quelque roche double.</div>
+ </div>
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent2">Ce qu'il fit d'autre part afin qu'un rude bruit</div>
+ <div class="verse indent0">Traversant à droit fil l'un et l'autre conduit,</div>
+ <div class="verse indent0">N'estourdist le cerveau, ains envoyast plus molles</div>
+ <div class="verse indent0">Par ce courbé dédale à l'esprit nos parolles,</div>
+ <div class="verse indent0">Tout ainsi que le Gers qui coule, tortueux,</div>
+ <div class="verse indent0">Par le riche Armagnac, n'est tant impétueux</div>
+ <div class="verse indent0">Que le Dou<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, qui, sautant de montagne en montagne,</div>
+ <div class="verse indent0">Fend d'un cours presque droit de Tarbe la campagne.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> «Quant aux oreilles, dit notre prosateur, elles ne sont point oisives;
+elles sont colloquées en lieu éminent, afin de recevoir le son qui naturellement
+est porté en haut. Elles sont ouvertes et non étoupées,
+afin que la voix fût portée par les sinueuses concavités, retenue et
+arrêtée. Même il a voulu qu'il y eût des ordures et immundicités, afin
+que si les petits animaux vouloient offenser l'ouïe qui est l'un des
+plus excellents de nos sens, ils fussent pris là dedans comme en de
+la glu.»</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Instrument de musique à vent, espèce de trombone.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> L'Adour.</p>
+
+</div>
+
+
+<h3>LES MAINS.</h3>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent2">Mains qui du corps humain tracez la pourtraiture,</div>
+ <div class="verse indent0">Oublierez-vous les mains, chambrières de nature,</div>
+ <div class="verse indent0">Singes de l'Eternel, instruments à tous arts,</div>
+ <div class="verse indent0">Et pour sauver nos corps non soudoyez soudards,</div>
+ <div class="verse indent0">De nos conceptions diligentes greffières,</div>
+ <div class="verse indent0">Ministres de l'esprit, et du corps vivandières?</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+
+<h3>LES GENOUX ET LES BRAS.</h3>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent2">Tairez-vous des genoux et des bras les ressorts,</div>
+ <div class="verse indent0">Qui jouent dextrement pour servir tout le corps?</div>
+ <div class="verse indent0">Car tout ainsi que l'arc son traict en l'air délache</div><span class="pagenum" id="Page_23">[Pg 23]</span>
+ <div class="verse indent0">Selon que plus ou moins sa corde est roide ou lasche,</div>
+ <div class="verse indent0">Nos nerfs et nos tendons donnent diversement</div>
+ <div class="verse indent0">A la machine humaine et force et mouvement,</div>
+ <div class="verse indent0">Entrenouant les os qui sont les poutres dures,</div>
+ <div class="verse indent0">Les chevrons, les pilliers, dont les belles jointures</div>
+ <div class="verse indent0">Peuvent, malgré la mort, longuement empescher</div>
+ <div class="verse indent0">D'escarteler les murs de ce logis de chair.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+
+<h3>LES PIEDS.</h3>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent2">Pourrez-vous point encor oublier l'artifice</div>
+ <div class="verse indent0">Des pieds, soubassements d'un si rare édifice?</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+
+<h3>LA CERVELLE.</h3>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent2">Hé quoy! n'est-il pas temps, n'est-il pas temps de voir,</div>
+ <div class="verse indent0">Dans les secrets du corps, le non secret pouvoir</div>
+ <div class="verse indent0">D'un si grand ouvrier? Prendray-je la scapelle<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a></div>
+ <div class="verse indent0">Pour voir les cabinets de la double cervelle,</div>
+ <div class="verse indent0">Thrésorière des arts, source du sentiment,</div>
+ <div class="verse indent0">Siège de la raison, fertil commencement</div>
+ <div class="verse indent0">Des nerfs de notre corps; que la sage nature</div>
+ <div class="verse indent0">Arma d'un morion<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> dont la double fourrure</div>
+ <div class="verse indent0">Contre les fermes os de son cerne<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> voulté</div>
+ <div class="verse indent0">Préserve du cerveau la froide humidité:</div>
+ <div class="verse indent0">Registre où, chasque jour, d'une invisible touche</div>
+ <div class="verse indent0">Quelque rare sçavoir l'homme d'estude couche?</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> Ce mot, alors féminin, est devenu masculin et s'écrit maintenant
+<i>scalpel</i>.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> Ancienne armure de tête, plus légère que le casque.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <i>Cerne</i> signifie circuit, enceinte.</p>
+
+</div>
+
+
+<h3>LE COEUR.</h3>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent2">Pourray-je desployer sur un docte feuillet</div>
+ <div class="verse indent0">Ce dédale subtil, cet admirable ret,</div>
+ <div class="verse indent0">Par les replis duquel l'esprit monte et dévale,</div>
+ <div class="verse indent0">Rendant sa faculté de vitale animale:</div><span class="pagenum" id="Page_24">[Pg 24]</span>
+ <div class="verse indent0">Tout ainsi que le sang et les esprits errants</div>
+ <div class="verse indent0">Par le chemin courbé des vaisseaux préparants</div>
+ <div class="verse indent0">D'un cours entortillé, s'eslabourent, se cuisent,</div>
+ <div class="verse indent0">Et en sperme fécond peu-à-peu se réduisent?</div>
+ <div class="verse indent0">Décriray-je du cœur les inesgaux costez,</div>
+ <div class="verse indent0">D'un contrepoids esgal sur leur pointe plantez,</div>
+ <div class="verse indent0">Dont l'un s'enfle de sang, et dans l'autre s'engendrent</div>
+ <div class="verse indent0">Les artères mouvants qui par le corps s'espandent?</div>
+ <div class="verse indent0">Là le subtil esprit, sans cesse ba-battant</div>
+ <div class="verse indent0">Tesmoigne la santé d'un pouls tousjours constant:</div>
+ <div class="verse indent0">Ou changeant à tous coups de bransle et de mesure,</div>
+ <div class="verse indent0">Monstre que l'accident peut plus que la nature.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+
+<h3>LE POUMON.</h3>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent2">Fendray-je le poulmon, qui d'un mouvement doux</div>
+ <div class="verse indent0">Tempère nuict et jour l'ardeur rôdant chez nous,</div>
+ <div class="verse indent0">Semblable au ventelet, qui d'une fresche haleine</div>
+ <div class="verse indent0">Esvente en plein esté les cheveux de la plaine?</div>
+ <div class="verse indent0">Poulmon, qui prend sans fin, qui sans fin rend l'esprit,</div>
+ <div class="verse indent0">De qui le change fait qu'ici tout homme vit:</div>
+ <div class="verse indent0">Soufflet qui s'agitant, par divers intervalles</div>
+ <div class="verse indent0">Fait sonner doucement nos parlantes régales!</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+
+<h3>L'ESTOMACH.</h3>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent2">Fendray-je l'estomach, qui, cuisinier parfait,</div>
+ <div class="verse indent0">Cuit les vivres si bien qu'en peu d'heure il en fait</div>
+ <div class="verse indent0">Un chyle nourricier; et fidèle l'envoye</div>
+ <div class="verse indent0">Par la veine portière ès cavernes du foye?</div>
+ <div class="verse indent0">Le foye en fait du sang, puis le jettant dehors,</div>
+ <div class="verse indent0">Le départ justement aux membres de ce corps</div>
+ <div class="verse indent0">Par les conduits rameux d'une plus grande veine:</div>
+ <div class="verse indent0">Semblable (ou peu s'en faut) à la vive fontaine,</div>
+ <div class="verse indent0">Qui, divisant son cours en cent petits ruisseaux,</div>
+ <div class="verse indent0">Humecte un beau jardin de ses esparses eaux.</div>
+ <div class="verse indent0">De vray comme ceste eau diversement conduite</div>
+ <div class="verse indent0">Fait croistre ici l'œillet, là le froid aconite,</div><span class="pagenum" id="Page_25">[Pg 25]</span>
+ <div class="verse indent0">Ici le prunier doux, ici l'aigre meurier,</div>
+ <div class="verse indent0">Ici la basse vigne, ici le haut poirier,</div>
+ <div class="verse indent0">Ici la molle figue, ici la dure amande,</div>
+ <div class="verse indent0">Ici l'alvine amère et deçà la lavande:</div>
+ <div class="verse indent0">Tout de mesme le sang et le bon aliment,</div>
+ <div class="verse indent0">Par tout le corps humain courant diversement,</div>
+ <div class="verse indent0">S'allongent soit en nerfs, soit en os se durcissent,</div>
+ <div class="verse indent0">S'estendent soit en veine, ou en chair s'amollissent,</div>
+ <div class="verse indent0">Se font ici mouelle, ici muscle, ici peau,</div>
+ <div class="verse indent0">Pour rendre nostre corps et plus fort et plus beau.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+
+<h3>EPILOGUE.</h3>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Quant au reste, ne veux faire une ample revue</div>
+ <div class="verse indent0">De ces membres que Dieu desrobe à notre vue;</div>
+ <div class="verse indent0">Je ne veux despecer tout ce palais humain:</div>
+ <div class="verse indent0">Car ce brave projet requiert la docte main</div>
+ <div class="verse indent0">Des deux fils d'Esculape et l'eslabouré style</div>
+ <div class="verse indent0">Du disert Galien ou du haut Hérophile.</div>
+ <div class="verse indent0">Par cet eschantillon il me suffit d'avoir</div>
+ <div class="verse indent0">Tellement quellement monstré le saint pouvoir</div>
+ <div class="verse indent0">Du sublime ouvrier, fabricateur de l'homme,</div>
+ <div class="verse indent0">Chef-d'œuvre qu'on peut dire un petit monde en somme;</div>
+ <div class="verse indent0">Car forment ses cheveux le règne végétal,</div>
+ <div class="verse indent0">Ses os le minéral, et ses chairs l'animal<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> Pythagore a dit: «L'homme est un abrégé de l'univers: il a la
+raison par laquelle il tient à Dieu; une puissance végétative, nutritive,
+reproductrice, par laquelle il tient aux animaux; et une substance
+inerte qui lui est commune avec la terre.»</p>
+
+</div>
+
+
+<p><i>LAUS DEO.</i></p>
+
+<p>Tel est le magnifique poëme de la <span class="allsmcap">CRÉATION DE L'HOMME</span>.
+L'auteur s'est beaucoup moins étendu sur la création de
+la femme, sans doute parce qu'elle a été formée instantanément
+et complètement de la côte d'Adam. Cependant
+il est bon de rapporter ce qu'il dit de cette dernière opération,<span class="pagenum" id="Page_26">[Pg 26]</span>
+ne serait-ce que pour compléter le grand tableau de
+notre origine.</p>
+
+
+<h3>CRÉATION DE LA FEMME.</h3>
+
+<p>Après avoir donné tous les détails que nous avons vus
+sur les diverses parties du corps humain, le poète a consacré
+un grand nombre de vers à peindre le génie et les
+facultés de l'homme, puis à citer plusieurs faits qui les
+constatent; mais il n'avait point encore été question de la
+femme; ne pouvant se dispenser d'en parler, le poète
+aborde ainsi cet objet important:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent2">Vous qui dans ce tableau, parmi tant de pourtraits,</div>
+ <div class="verse indent0">Du roi des animaux contemplez les beaux traits,</div>
+ <div class="verse indent0">Çà, çà, tournez un peu et vostre œil et vostre ame,</div>
+ <div class="verse indent0">Et, ravis, contemplez les beaux traits de la femme,</div>
+ <div class="verse indent0">Sans qui l'homme ici-bas n'est homme qu'à demi;</div>
+ <div class="verse indent0">Ce n'est qu'un loup-garou, du soleil ennemi,</div>
+ <div class="verse indent0">Qu'un animal sauvage, ombrageux, solitaire,</div>
+ <div class="verse indent0">Bizarre, frénétique, à qui rien ne peut plaire</div>
+ <div class="verse indent0">Que le seul desplaisir, né pour soi seulement,</div>
+ <div class="verse indent0">Privé de cœur, d'esprit, d'amour, de sentiment.</div>
+ <div class="verse indent0">Dieu donc, pour ne monstrer sa main moins libérale</div>
+ <div class="verse indent0">Envers le mâle humain qu'envers tout autre mâle,</div>
+ <div class="verse indent0">Pour le parfaict patron d'une saincte amitié,</div>
+ <div class="verse indent0">A la moitié d'Adam joinct une autre moitié;</div>
+ <div class="verse indent0">La prenant de son corps, pour estreindre en tout âge</div>
+ <div class="verse indent0">D'un lien plus estroit le sacré mariage.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Ici l'auteur compare Dieu à un chirurgien qui, ayant
+à faire une opération douloureuse, endort le patient avant
+de mettre le scalpel dans ses chairs. Puis, parlant de la position
+d'Adam, il dit:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent2">Dieu si bien engourdit et son corps et son ame,</div>
+ <div class="verse indent0">Que la chair sans douleur par ses flancs il entame,</div><span class="pagenum" id="Page_27">[Pg 27]</span>
+ <div class="verse indent0">Qu'il en tire une côte, et va d'elle formant</div>
+ <div class="verse indent0">La mère des humains; gravant si dextrement</div>
+ <div class="verse indent0">Tous les beaux traits d'Adam en la côte animée,</div>
+ <div class="verse indent0">Qu'on ne peut discerner l'amant d'avec l'aimée.</div>
+ <div class="verse indent0">Bien est vray toutefois qu'elle a l'œil plus riant,</div>
+ <div class="verse indent0">Le teint plus délicat, le front plus attrayant,</div>
+ <div class="verse indent0">Le menton net de poil, la parole moins forte,</div>
+ <div class="verse indent0">Et que deux monts d'yvoire en son sein elle porte.</div>
+ <div class="verse indent2">Or après la douceur d'un si profond sommeil,</div>
+ <div class="verse indent0">L'homme unique n'a point sitôt jeté son œil</div>
+ <div class="verse indent0">Sur les rares beautez de sa moitié nouvelle,</div>
+ <div class="verse indent0">Qu'il l'admire, l'embrasse, et haut et clair l'appelle</div>
+ <div class="verse indent0">Sa vie, son amour, son appui, son repos,</div>
+ <div class="verse indent0">Et la chair de sa chair, et les os de ses os.</div>
+ <div class="verse indent2">Source de tout bonheur, amoureux androgyne,</div>
+ <div class="verse indent0">Jamais je ne discours sur ta saincte origine,</div>
+ <div class="verse indent0">Que, ravi, je n'admire en quelle sorte alors</div>
+ <div class="verse indent0">D'un corps Dieu fit deux corps, puis de deux corps un corps.</div>
+ <div class="verse indent2">O bienheureux lien, ô nopce fortunée</div>
+ <div class="verse indent0">Qui de Christ et de nous figures l'hyménée!</div>
+ <div class="verse indent0">O pudique amitié, qui fonds par ton ardeur</div>
+ <div class="verse indent0">Deux ames en une ame et deux cœurs en un cœur!</div>
+ <div class="verse indent2">O contract inventé dans l'odorant parterre</div>
+ <div class="verse indent0">Du printanier Eden et non dans cette terre</div>
+ <div class="verse indent0">Toute rouge de sang, toute comble de maux</div>
+ <div class="verse indent0">Et le premier enfer des maudits animaux.....</div>
+ <div class="verse indent0">Par ton alme faveur, après nos funérailles,</div>
+ <div class="verse indent0">Bienheureux nous laissons de vivantes médailles.....</div>
+ <div class="verse indent0">Par toy nous esteignons les impudiques flammes</div>
+ <div class="verse indent0">Que l'archer paphien<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> allume dans nos ames;</div>
+ <div class="verse indent0">Et apprenant de toy comment il faut aimer,</div>
+ <div class="verse indent0">Trouvons le miel plus doux et le fiel moins amer.....</div>
+ <div class="verse indent2">Cela fait, l'Eternel aux bienheureux amants</div>
+ <div class="verse indent0">Commande de peupler par saincts embrassements</div><span class="pagenum" id="Page_28">[Pg 28]</span>
+ <div class="verse indent0">Le désert univers, et faire qu'en tous âges</div>
+ <div class="verse indent0">Leur beau couple eût ci-bas des survivants images.</div>
+ <div class="verse indent0">Il avoit imposé naguères mesmes loix</div>
+ <div class="verse indent0">Aux félons animaux qui logent dans les bois,</div>
+ <div class="verse indent0">Aux troupeaux emplumez, aux bandes qui, fécondes,</div>
+ <div class="verse indent0">Ont reçu de sa main en partage les ondes.</div>
+ <div class="verse indent0">Les ours depuis ce temps engendrèrent des ours,</div>
+ <div class="verse indent0">Les dauphins des dauphins, les vautours des vautours,</div>
+ <div class="verse indent0">Les humains des humains; et, d'un ordre immuable,</div>
+ <div class="verse indent0">Nature à ses parents rendit le fils semblable.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> Cupidon.</p>
+
+</div>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Terminons par un mot sur le grand homme, auquel
+nous devons le chef-d'œuvre de la création de l'homme, et
+sur le prosateur qui nous a fourni quelques notes que nous
+avons ajoutées au poëme.</p>
+
+<p>Le poète, ce soleil du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, est l'illustre Guillaume
+de Salluste du Bartas, né près de Nérac en 1544, et mort
+en juillet 1590. Il servit Henri IV de son épée et de sa
+plume; il fut employé par ce prince dans d'utiles négociations
+en Angleterre, en Danemarck et en Ecosse. Son
+principal ouvrage, celui d'où nous avons tiré l'épisode en
+question, est sa fameuse <span class="allsmcap">SEMAINE</span>, divisée en sept jours,
+poëme où il célèbre la création, et qui a fait une telle
+sensation que, dans l'espace de cinq à six ans, il a eu plus
+de trente éditions dans tous les formats, depuis l'<i>in-fol.</i>
+jusqu'à l'<i>in</i>-24, sans compter les nombreuses traductions<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>
+en latin, en italien, en espagnol, en allemand et<span class="pagenum" id="Page_29">[Pg 29]</span>
+en anglais. Cela n'a pas empêché que certains modernes,
+jaloux de sa gloire, et sans doute vieilles perruques en fait
+de goût, ne se soient avisés de traiter son style «de bas,
+de lâche, d'incorrect, et rempli d'images dégoûtantes.»
+Quelle profanation! Aussi, dans notre indignation contre
+cette perversité du siècle, et pour venger la mémoire du
+grand homme, n'avons-nous rien trouvé de mieux à faire,
+que de détacher le plus beau diamant de sa couronne
+hebdomadique, et de le présenter de nouveau à l'admiration
+de notre siècle.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> Une de ces traductions que l'on a distinguée dans le temps,
+est intitulée: <i>Joan. Edoardi Dumonin Beresithias, sive mundi
+creatio, ex gallico Sallustii du Bartas expressa</i>, etc. Parisiis,
+1579, <i>in-8<sup>o</sup></i>. On assure que ce Dumonin, né à Gy en Franche-Comté,
+en 1557, avait une telle facilité pour la poésie latine, qu'il fit
+cette traduction en 50 jours. Il fut assassiné à Paris le 5 nov. 1586,
+âgé seulement de 29 ans. Il a laissé plusieurs ouvrages français,
+dont un biographe franc-comtois porte un jugement peu favorable:
+«L'exemple de Ronsard, dit-il, gâta Dumonin. La connaissance
+superficielle qu'il avait de plusieurs langues, lui fournit le
+moyen d'inventer une multitude de mots qui sont inintelligibles.
+Un galimatias perpétuel, une affectation d'érudition dont il
+n'avait que l'écorce, en font un pédant dont on ne peut soutenir
+la lecture. On est étonné que Gabriel Naudé, qui joignait le
+bon goût à un jugement sain, ait pu donner des éloges à notre
+auteur, cinquante à soixante ans après sa mort.» (Voy. <i>l'Essai
+sur quelques gens de lettres, nés dans le comté de Bourgogne</i>,
+(<i>par M. Girod de Novillars</i>). Besançon, 1806, <i>in-8<sup>o</sup></i>, pp. 145-47.)</p>
+
+</div>
+
+<p>Quant au prosateur, c'est un nommé Pierre Boaistuau,
+surnommé Launay, né à Nantes, mort à Paris en 1566; il
+a laissé beaucoup d'ouvrages plusieurs fois réimprimés,
+car, d'après Lacroix-du-Maine, «c'étoit homme très-docte
+et des plus éloquents orateurs de son siècle, et
+lequel avoit une façon de parler autant douce, coulante
+et agréable qu'aucun autre.» Mais nous ne citons ici
+que son <i>Discours sur l'excellence et dignité de l'homme</i>,
+qui est à la suite de son <i>Théâtre du monde</i>, «où l'on<span class="pagenum" id="Page_30">[Pg 30]</span>
+trouve d'abord un ample <i>Discours des misères humaines</i>;»
+imprimé à Paris, par Jean Longis et Rob. Maignier,
+1558, <i>in-8<sup>o</sup></i>. Si Lacroix-du-Maine fait un grand éloge de
+ce Boaistuau, La Monnoye en rabat beaucoup: «Il a
+passé dans son temps, dit-il, pour un beau parleur,
+avoit quelque lecture, du reste fort superficiel, ne sachant
+absolument point de grec, et n'entendant qu'assez
+médiocrement le latin.» Voilà deux jugements très-différents;
+arrangez-vous, Messieurs:</p>
+
+<p>
+Non nostrum inter vos tantas componere lites.<br>
+</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_31">[Pg 31]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="TROISIEME_OBJET">TROISIÈME OBJET.</h2>
+</div>
+
+<h3>ONOMATOGRAPHIE
+AMUSANTE.</h3>
+
+
+<h3>PRÉLIMINAIRE.</h3>
+
+<p>Dites-moi, je vous prie, où en serait la pauvre espèce
+humaine si tout ce qui existe dans la nature, si tout ce qui
+frappe les yeux, l'esprit, l'ame et le cœur dans la société,
+était dépourvu de noms? si l'on ne pouvait distinguer
+spécialement et nominativement sa droite de sa gauche,
+une vallée d'une montagne, un rhinocéros d'un lapin,
+une feuille de houx d'une feuille de rose, un boa d'un
+colibri? Il faut en convenir, l'homme, qui prend fièrement
+le titre pompeux de Roi de la nature, serait, ma
+foi, un pauvre sire, un être bien misérable, une vraie
+machine à ressorts. Sombre, isolé, morose, sans relations
+avec son Créateur, avec tout ce qui l'environne, il ne
+pourrait se rendre compte de rien; semblable à la brute,
+il lui suffirait de chercher à satisfaire, par-ci par-là,
+ses besoins physiques les plus pressants. Naître, croître,
+boire, manger, dormir, souffrir, dépérir et mourir,
+voilà ce à quoi se réduirait sa chétive et passagère existence.
+La parole, cette clef de la voûte sociale<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, dont le<span class="pagenum" id="Page_32">[Pg 32]</span>
+plus bel attribut est d'exprimer les sensations dans toutes
+leurs nuances, de nommer les objets qui les produisent, et
+de communiquer la pensée, n'existerait pas, ou ne serait
+qu'un cri, ou un hurlement presque inutile. Il est donc
+incontestable que les noms imposés à tout ce qui nous
+touche, soit au moral, soit au physique, soit de près, soit
+de loin, sont la chose la plus essentielle dont l'homme a
+dû d'abord sentir le besoin. Aussi voyons-nous, dès le
+principe, la bonté divine initier notre premier père à des
+nomenclatures qui lui devenaient indispensables dans le
+haut rang qu'elle lui destinait parmi les êtres créés. A
+peine Dieu a-t-il formé Adam, et l'a-t-il pourvu d'organes
+propres au développement de son intelligence, qu'il fait
+défiler devant lui tous les animaux, et qu'il le charge
+d'imposer à chacun d'eux le nom qu'il doit avoir et conserver:
+<i>Adduxit animantia ad Adamum ut videret quid
+vocaret ea; omne enim quod vocavit animæ viventis, ipsum
+est nomen ejus.</i> (<span class="smcap">Genes.</span>, Cap. <span class="allsmcap">II</span>, <i>v.</i> 19.) Voilà qui est
+fort bien pour les animaux; mais par la suite vinrent les
+enfants de la famille primitive qui sans doute s'accrut assez
+rapidement; car d'après une ancienne tradition hébraïque,
+qui pourtant n'est pas plus article de foi que toutes les
+folies rabbiniques que nous ont débitées les docteurs juifs,
+Adam, mourant à l'âge de 930 ans, laissa quinze mille
+enfants, sans compter les femmes<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>; ce qui devait faire un
+assez joli cercle autour du foyer paternel. Il fallut bien
+que ces enfants eussent chacun leur nom particulier, bien<span class="pagenum" id="Page_33">[Pg 33]</span>
+connu du père et de la mère d'abord, puis des frères et
+sœurs, et par la suite, des oncles, des tantes, des cousins
+germains, des issus de germains, enfin de toute la famille.
+Et cette mesure est devenue indispensable pour toutes les
+branches de l'arbre, à mesure que, s'éloignant du tronc,
+elles se divisaient en rameaux.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> <i>Vinculum societatis oratio</i>, a dit Cicéron, <span class="smcap">Off.</span>, lib. 1,
+<i>parag.</i> 16; ce que l'original et facétieux Grosley traduisait ainsi:
+«C'est le babil qui forma la société, c'est le babil qui la
+soutient.»</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> La note relative au livre qui renferme cette tradition devait
+se trouver ici; mais étant un peu longue, nous la renvoyons à la
+fin de ce préliminaire, où elle sera désignée par la lettre (A); il en
+sera de même pour les autres notes qui suivront; chacune sera
+désignée par une lettre de l'alphabet.</p>
+
+</div>
+
+<p>On voit par l'exposé ci-dessus que les noms-propres sont
+aussi anciens que le monde, puisqu'ils remontent à l'époque
+de la création. Ceux des animaux, imposés aux
+espèces et non aux individus, se sont conservés purement
+et simplement sans tirer à aucune conséquence; mais il
+n'en a pas été de même des noms-propres d'homme. A
+mesure que la grande famille s'est répandue sur la surface
+du globe, et s'est frayé divers sentiers vers la civilisation,
+ces noms-propres ont pris une certaine consistance et ont
+acquis une importance dont les nomenclatures, qui se rencontrent
+assez fréquemment dans la Bible, font déjà foi.
+Cette importance s'est encore mieux fait remarquer par la
+suite des temps, lorsque les rabbins, les philosophes, les
+littérateurs ont jugé à propos d'en faire l'objet de leurs
+méditations, ou, tranchons le mot, de leurs rêveries.
+Combien de choses admirables ne nous ont-ils pas débitées
+à ce sujet, les uns sérieusement, les autres en plaisantant!
+Donnons-leur un moment d'audience, cela suffira pour les
+juger et faire apprécier leurs importantes élucubrations.</p>
+
+<p>«Les rabbins cabalistiques, par exemple, soutiennent
+avec le plus grand sang-froid du monde, que les noms-propres
+sont les rayons des objets dans lesquels il y a une
+espèce de vie cachée. C'est Dieu, ajoutent-ils, qui a donné
+les noms aux choses, et qui, en liant l'un à l'autre, n'a pas
+manqué de leur communiquer une union efficace. Les
+noms des hommes sont écrits au ciel, et pourquoi Dieu aurait-il
+placé ces noms dans ses livres, s'ils ne méritaient<span class="pagenum" id="Page_34">[Pg 34]</span>
+pas d'être conservés?» (Voy. <span class="smcap">Basnage</span>, <i>Histoire des Juifs</i>,
+tom. <span class="allsmcap">III</span>, p. 388.)</p>
+
+<p>Platon, le sage Platon n'a-t-il pas établi dans son <i>Cratyle</i>,
+que l'imposition des noms n'a rien d'arbitraire, que
+ce n'est point une chose indifférente, ni qui doive dépendre
+du hasard, et qu'il y a un rapport certain entre le
+sens du mot et la vie de celui qui le porte? Il hasarde plusieurs
+étymologies sur les noms des héros, des génies et
+des dieux; puis il distingue les noms en simples et en composés,
+etc., etc., etc.</p>
+
+<p>Et dans les temps modernes, ne voyons-nous pas le bon
+Sterne, toujours gai, facétieux et profond, traiter de
+l'influence des noms sur la vie entière? «Le choix des
+noms de baptême, fait-il dire à son père, est d'une plus
+grande conséquence que les esprits superficiels ne se l'imaginent.
+Les noms, par une espèce de biais magique, ont
+sur notre conduite, sur notre caractère une influence
+qu'on ne peut détourner...... Combien de Césars, combien
+de Pompées, par la seule inspiration de ces noms
+fameux, se sont-ils rendus dignes de le porter! et combien
+a-t-on vu de gens dans le monde qui s'y seraient distingués,
+si leur caractère, leur génie n'avaient été abattus,
+avilis sous un nom aussi sot, par exemple, que celui de
+Nicodème!.... Dites-moi; voudriez-vous que l'on donnât
+à votre enfant le nom de Judas? Si un Juif se présentait
+comme parrain, avec sa bourse, pour vous exciter à lui
+imposer ce nom exécrable, ne le fouleriez-vous pas aux
+pieds?..... Oui, si votre enfant se nommait Judas, l'idée
+de sordidité et de fourberie, inséparable de ce nom,
+l'accompagnerait comme son ombre dans toutes les situations
+de sa vie, et le rendrait à la fin un avare, un
+coquin, un scélérat, malgré vos instructions et votre
+exemple........» (<span class="smcap">Voy.</span> <i>Tristram Shandy</i>, ch. <span class="allsmcap">XXI</span>.)</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_35">[Pg 35]</span></p>
+
+<p>Tout en rejetant ces plaisanteries, ces observations
+singulières, ces influences ridicules, nous devons reconnaître
+que l'imposition des noms a été, est et sera dans
+tous les temps la chose la plus utile, la plus indispensable
+et la plus propre à éclairer et à diriger la marche sociale
+chez tous les peuples; c'est ce qui fait que dans les temps
+modernes, on apporte tant de soins à la tenue des registres
+de l'état civil<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> On trouvera dans nos <i>Mélanges littéraires, philologiques et
+bibliographiques</i>, Paris, Renouard, 1818, in-8<sup>o</sup>, pp. 31-34,
+une liste des ordonnances, lettres-patentes, édits, déclarations et
+décrets, relatifs à la tenue des registres de l'état civil, depuis
+François I<sup>er</sup> (10 août 1519) jusques à Louis XVIII (4 juin 1814).
+Cette liste est suivie d'une <i>Notice bibliographique des principaux
+ouvrages relatifs aux noms-propres</i>, pp. 34-49.</p>
+
+</div>
+
+<p>Mais tous les noms propres et en général tous les mots,
+quant à leur construction, leur forme et leur prononciation,
+dépendent de la langue et de l'idiôme qui les fournit;
+et Dieu sait combien de langues et de jargons issus les uns
+des autres, se sont succédés sur la terre depuis la fatale
+aventure de Babel en 2234 av. J.-C., jusqu'à l'immense
+registre, et pourtant incomplet, qu'en a dressé le savant
+M. Balbi dans son <i>Atlas ethnographique</i> en 1826<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>!
+D'ailleurs, combien de langues ont disparu et dont il ne
+reste qu'un vague souvenir ou de très-légers monuments,
+comme celui de la langue carthaginoise dont Plaute nous
+a conservé dix à douze lignes dans son <i>Pœnulus</i>, act. V,
+Sc. 1<sup>re</sup>!</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> <span class="smcap">Voy.</span> à la fin de ce préliminaire la note (B) relative aux opinions
+des savants publiées à diverses époques sur le nombre de
+langues connues et parlées dans les différentes parties du globe.</p>
+
+</div>
+
+<p>Et si du nombre des langues nous descendions au nombre
+de mots qui entrent dans la composition de chacune<span class="pagenum" id="Page_36">[Pg 36]</span>
+d'elles<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, l'imagination reculerait devant cette quotité, à
+supposer qu'elle fût calculable. Pour se convaincre de la
+vérité de cette assertion, il suffit de s'enfoncer un peu
+dans le dédale immense de la glossologie; et si peu que
+l'on soit familiarisé avec l'histoire, les voyages, la littérature
+et l'ethnographie des divers peuples, l'effroi égalera
+la surprise en voyant ces myriades d'expressions, de
+noms-propres, de mots de toutes les espèces, de toutes
+les formes et de toutes les dimensions.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> <span class="smcap">Voy.</span> à la fin, la note (C) sur le nombre de mots qui appartiennent
+à quelques langues modernes.</p>
+
+</div>
+
+<p>Il nous est arrivé quelquefois d'en rencontrer d'une
+construction si singulière, si bizarre, si baroque, qu'ils
+nous ont arrêté tout court dans nos lectures. Après leur
+avoir donné un moment d'attention et les avoir honorés d'un
+sourire, nous avons succombé à la tentation de les enlever
+de leur résidence avec quelques accessoires, et d'en former
+un petit recueil édulcoré, propre à rafraîchir le sang et
+à désopiler la rate des plus intrépides lexicolopolyglottonomatographes
+connus.</p>
+
+<p>Les matériaux de cette petite nouvelle tour de Babel,
+plus grotesque et moins périlleuse que la première, ont
+été puisés un peu partout, en Amérique, dans le grand
+Archipel, en Asie, en Europe, enfin dans tous les lieux
+ou, pour mieux dire, dans tous les livres qui nous ont
+offert des noms-propres et des mots vraiment hétéroclites.
+Cette petite distraction facétieuse, au milieu de travaux
+sérieux, nous a délassé et amusé un instant; puisse-t-elle
+produire le même effet sur les personnes indulgentes qui
+auront la patience de la parcourir!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_37">[Pg 37]</span></p>
+
+
+<h4>Note A</h4>
+
+<p><i>Sur le livre renfermant la tradition relative au nombre des enfants
+d'Adam.</i></p>
+
+<p>Voyez pag. 32. Cette tradition se trouve consignée dans un
+vieux petit bouquin rabbinique, rempli de contes bleus à la manière
+des auteurs de la Misnah. Adam, sur le point de mourir, appela
+tous ses enfants qui étaient au nombre de quinze mille, sans compter
+les femmes: <i>Adam, ante mortem ejus, convocavit omnes filios
+suos qui erant in numero XV millia virorum absque mulieribus</i>,
+et il leur fit une belle allocution.</p>
+
+<p>Ce petit livre renferme une histoire de notre premier père, fabriquée
+dans le moyen âge. On croit qu'elle a d'abord été écrite en
+hébreu, puis traduite en latin sous le titre de <i>Vita Ade et Eue</i>,
+dont on connaît trois ou quatre éditions. Colard Mansion en a
+donné, vers 1460, une traduction française, intitulée: <i>Petit traitié
+de la pénitance Adam</i>, qui est restée inédite; mais on en connaît
+trois beaux manuscrits sur vélin, dont deux anciens, et un moderne
+que feu mon respectable et savant ami M. Van Praet a fait faire
+pour lui, vers 1789, par le fameux Lesclabart, le Jarry de la fin
+du <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. M. Van Praet a donné d'amples détails sur la
+<span class="smcap">Pénitance Adam</span>, dans les deux ouvrages suivants: <span class="smcap">Notice</span> <i>sur
+Colard Mansion, libraire et imprimeur à Bruges dans le</i> <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>.
+Paris, 1829, gr. <i>in</i>-8<sup>o</sup>, fig. Voy. p. 13-20 et p. 96-100.—<span class="smcap">Recherches</span>
+<i>sur Louis de Bruges, Seigneur de la Gruthuyse</i>. Paris,
+1831, gr. <i>in</i>-8<sup>o</sup>, fig. Voy. p. 94-103.</p>
+
+<p>Cette <span class="smcap">Vie</span> <i>d'Adam</i>, comme nous l'avons déjà dit, est dans le
+genre des folies rabbiniques, dont Basnage a souvent fait mention
+dans son <i>Histoire des Juifs</i>, la Haye, 1716, 9 tom. en 15 vol.
+<i>in</i>-12. Nous ne citerons qu'une de ces folies, prise, tom. III,
+p. 391, parce qu'elle a rapport à Adam et qu'on y trouve un mot
+qui, par sa singularité, tient à l'objet de notre travail sur les noms
+bizarres. «Les rabbins cabalistes, dit Basnage, assurent qu'Adam,
+qui était déjà dans les enfers, en fut tiré et porté au ciel par le
+moyen du très-saint nom <span class="smcap">Laverererareri</span>. Ce mot barbare,<span class="pagenum" id="Page_38">[Pg 38]</span>
+ainsi que le suivant: <span class="smcap">Ruba-They-Histiton-Hya</span>, se trouvent dans
+l'<i>Antidotarium animæ</i>, fol. 42, en tête d'une oraison qui commence
+par ces mots: <i>Père très-débonnaire</i>, ou en latin: <i>Pater
+piissime</i>, etc., etc.» Nous donnerons des noms d'une bien autre
+étendue dans les articles qui suivront ces notes.</p>
+
+
+<h4>Note B</h4>
+
+<p><i>Relative aux opinions des savants sur le nombre des Langues
+connues et parlées dans les différentes parties du globe.</i></p>
+
+<p>Voyez pag. 35. On n'aura jamais que des données incertaines
+sur le nombre des langues, parce que, dans leur diversité, elles
+embrassent un horizon trop vaste et trop peu connu à ses extrémités,
+pour que l'œil de la science puisse le saisir dans son ensemble. Aussi
+leur histoire, malgré l'activité et l'étendue des recherches des Hervas,
+des Pallas, des Adelung, des Balbi, n'est point encore aussi
+avancée qu'on pourrait le croire. D'ailleurs, combien de découvertes
+restent encore à faire sur le globe<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>! Puis, pourra-t-on
+jamais déterminer d'une manière précise la vraie filiation des
+langues même les plus connues, et, je dis plus, la ligne de démarcation
+entre une langue et ses dialectes? Ne soyons donc pas surpris
+si les savants n'ont jamais été et ne sont point d'accord sur le nombre
+des langues.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> On en fait tous les jours; il y a peu de temps, un missionnaire évangélique,
+M. Williams, a fait imprimer à Londres un <i>Nouveau Testament</i>,
+traduit par lui dans la langue des Rarotongs, insulaires de la
+mer du Sud. Cette langue n'est point connue en Europe, même de nom,
+même parmi les savants.</p>
+
+</div>
+
+<p>Autrefois le P. Kircher se croyait très-généreux envers les peuples
+des quatre parties du monde, en voulant bien leur en accorder
+500;—ensuite M. d'Azara en a compté 1000;—puis D. Juan
+Francisco Lopez, 1500;—et enfin D. Juan Estanislao Rayo,
+2000.</p>
+
+<p>Mais M. Frédéric Adelung, dans son <i>Catalogue de toutes les
+<span class="pagenum" id="Page_39">[Pg 39]</span>langues et de leurs dialectes</i>. Pétersbourg, 1820, <i>in</i>-8<sup>o</sup> de 185
+pag., est allé beaucoup plus loin; il établit le budget de la glossographie
+universelle, dans les proportions suivantes, pour chaque
+partie du globe:</p>
+
+<table>
+<tr><td>En Europe </td><td> 587 lang.</td></tr>
+<tr><td>En Asie </td><td> 937 <i>id.</i></td></tr>
+<tr><td>En Afrique </td><td> 276 lang.</td></tr>
+<tr><td>En Amérique et Océanie </td><td> 1264 <i>id.</i></td></tr>
+</table>
+
+<p>ce qui présente un total de 3,064 langues.</p>
+
+<p>Enfin, M. Balbi, qui a écrit postérieurement sur le même sujet,
+sépare les langues de leurs dialectes et établit ainsi ses divisions:</p>
+
+<table>
+<tr><td>En Asie </td><td> 153 lang.</td></tr>
+<tr><td>En Europe </td><td> 48 <i>id.</i></td></tr>
+<tr><td>En Afrique </td><td> 118 <i>id.</i></td></tr>
+<tr><td>En Océanie </td><td> 117 lang.</td></tr>
+<tr><td>En Amérique </td><td> 424 <i>id.</i></td></tr>
+<tr><td>Dialectes, environ </td><td> 5,000.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Ainsi les langues des cinq parties du monde et leurs dialectes
+réunis, sont portés par M. Balbi à environ 5,860; ce qui excède
+de beaucoup le nombre de 3,064 indiqué par M. Adelung. Tout
+cela prouve non pas la difficulté, mais l'impossibilité de parvenir
+à une fixation précise du nombre des langues et des dialectes; mille
+obstacles s'y opposent, et ils sont insurmontables.</p>
+
+<p>Nous en dirons de même d'un petit tableau où l'on a essayé de
+donner la proportion dans laquelle les langues européennes sont
+en usage dans le Nouveau Monde. On prétend que</p>
+
+<table>
+<tr><td>L'anglais y est parlé par </td><td> 11,647,000 individus.</td></tr>
+<tr><td>L'espagnol, par </td><td> 10,504,000</td></tr>
+<tr><td>Le portugais, par </td><td> 3,740,000</td></tr>
+<tr><td>Le français, par </td><td> 1,242,000</td></tr>
+<tr><td>Le hollandais, le danois et Le suédois, par</td><td> 216,000</td></tr>
+<tr><td> </td><td> ————</td></tr>
+<tr><td>Total </td><td> 27,349,000</td></tr>
+
+<tr><td>Quant à l'indien (Orient) il est parlé,<br>
+dit-on, par </td><td> 7,593,000</td></tr>
+</table>
+
+<p>Voilà donc le résultat approximatif de la transplantation des
+langues, dans les temps modernes. Croira qui voudra à l'énoncé
+de pareils tableaux même approximatifs; heureusement ce n'est
+point un article de foi.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_40">[Pg 40]</span></p>
+
+
+<h4>Note C</h4>
+
+<p><i>Sur le nombre de mots qui appartiennent à quelques langues
+modernes.</i></p>
+
+<p>Voyez page 36. La langue française seule comptait environ
+30,000 mots avant la révolution de 1789. Un homme, doué d'une
+certaine dose de patience, et qui sans doute avait beaucoup de temps
+à lui, s'est avisé de compter les différentes espèces de nos mots, relevées
+dans le <i>Dictionnaire de l'Académie française</i>, Nîmes, 1786,
+2 <i>vol.</i> <i>in</i>-4<sup>o</sup>, et il a trouvé:</p>
+
+<table>
+<tr><td>Substantifs </td><td> 18,716</td></tr>
+<tr><td>Verbes </td><td> 4,557</td></tr>
+<tr><td>Adjectifs </td><td> 4,803</td></tr>
+<tr><td>Adverbes </td><td> 1,634</td></tr>
+
+<tr><td>Total </td><td> 29,710 mots.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Combien dès-lors ce nombre est augmenté! Si maintenant un
+oisif, aussi patient que le précédent, s'occupait d'un même relevé
+de tous les mots anciens et nouveaux, d'après les dictionnaires de
+Boiste, de N. Landais et celui de l'Académie française, édition de
+1836, il en trouverait à coup sûr plus de 40,000.</p>
+
+<p>La langue anglaise, si l'on s'en rapporte à un article de la <i>Revue
+britannique</i>, décembre 1831, ne compterait que 15,799 mots dérivés;
+mais le nombre des mots indigènes serait beaucoup plus considérable,
+comme nous le verrons dans un instant. Voici la liste de
+ces dérivés:</p>
+
+<table>
+<tr><td>Du latin </td><td> 6,732</td></tr>
+<tr><td>Du français </td><td> 4,812</td></tr>
+<tr><td>Du saxon </td><td> 1,665</td></tr>
+<tr><td>Du grec </td><td> 1,148</td></tr>
+<tr><td>Du hollandais </td><td> 691</td></tr>
+<tr><td>De l'italien </td><td> 211</td></tr>
+<tr><td>De l'allemand</td><td> 173</td></tr>
+<tr><td>Du welche </td><td> 95</td></tr>
+<tr><td>Du danois </td><td> 75</td></tr>
+<tr><td>De l'espagnol </td><td> 56</td></tr>
+<tr><td>Du suédois </td><td> 50</td></tr>
+<tr><td>De l'islandais </td><td> 50</td></tr>
+<tr><td>D'autres langues</td><td> 41</td></tr>
+<tr><td> </td><td> ———</td></tr>
+<tr><td>Total </td><td> 15,799</td></tr>
+</table>
+
+<p>Quant au nombre général des différentes espèces de mots de la
+langue anglaise, tant indigènes qu'exotiques ou dérivés, Sam.
+Johnson, dans son fameux <span class="smcap">Dictionari</span> <i>of the english language</i>,
+London, 1784, 2 <i>vol. in-fol.</i>, l'établit ainsi:</p>
+
+<table>
+<tr><td>Substantifs </td><td> 15,910</td></tr>
+<tr><td>Verbes </td><td> 10,142</td></tr>
+<tr><td>Adjectifs </td><td> 8,444</td></tr>
+<tr><td>Adverbes </td><td> 2,288</td></tr>
+
+<tr><td>Total </td><td> 36,784</td></tr>
+</table>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_41">[Pg 41]</span></p>
+
+<p>On prétend que l'espagnol compte 30,000 mots. La langue italienne
+en aurait 35,000; etc., etc.</p>
+
+<p>Que l'on juge, d'après ces faibles indications sur quatre langues
+seulement, du nombre de mots qui doivent exister dans les 5,860
+langues et dialectes que M. Balbi a découverts dans les cinq parties
+du monde. Au reste il serait aussi impossible qu'inutile de chercher
+à en établir le chiffre, même pour les langues dont nous venons de
+présenter des résultats approximatifs, plus propres à piquer la curiosité
+qu'à être de quelque utilité.</p>
+
+<p>N'a-t-on pas essayé de donner aussi le nombre des différents objets
+qui composent les règnes de la nature? Ces recherches nous
+paraissent tout aussi faciles et à peu près aussi utiles que celles que
+l'on a consacrées à la fixation du nombre des langues. Voici ce que
+l'on a prétendu à cet égard:</p>
+
+<p>Dans le <span class="allsmcap">RÈGNE VÉGÉTAL</span>, le nombre des plantes découvertes jusqu'en
+1830, s'élevait à 80,000.</p>
+
+<p>Dans le <span class="allsmcap">RÈGNE ANIMAL</span>, on comptait:</p>
+
+<table>
+<tr><td>Mammifères </td><td> 1,500</td></tr>
+<tr><td>Oiseaux </td><td> 7,000</td></tr>
+<tr><td>Reptiles </td><td> 1,500</td></tr>
+<tr><td>Poissons </td><td> 8,000</td></tr>
+<tr><td>Invertébrés </td><td> 82,000</td></tr>
+</table>
+
+<p>Dans le <span class="allsmcap">RÈGNE MINÉRAL</span>, on porte le nombre des terres à 9 espèces.</p>
+
+<table>
+<tr><td>Celui des pierres communes, à </td><td> 46 <i>id.</i></td></tr>
+<tr><td>Celui des pierres précieuses, à</td><td> 48 <i>id.</i></td></tr>
+<tr><td>Celui des métaux, à </td><td> 39 <i>id.</i></td></tr>
+</table>
+
+<p>Il est inutile de dire que ces résultats d'énumérations en fait
+d'histoire naturelle sont d'une approximation à aussi large latitude,
+que les résultats précédents relatifs aux langues. Aussi les donnons-nous
+tels qu'on nous les a fournis, comme simple objet de curiosité.</p>
+
+
+<h4>FIN DU PRÉLIMINAIRE ET DES NOTES.</h4>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_42">[Pg 42]</span></p>
+
+
+<h3>ONOMATOGRAPHIE.</h3>
+
+<h3>I.</h3>
+
+<h3>DE CERTAINS NOMS PROPRES CHEZ LES SAUVAGES.</h3>
+
+<p>Les langues des peuples que nous appelons Sauvages et
+qui, à la vérité, ne sont pas encore très-avancés dans les
+progrès de la civilisation, tels que les Osages, les Renards,
+les Sacs, les Yaméos et autres tribus, ces langues, disons-nous,
+offrent parfois des mots et surtout des noms-propres
+d'une construction fort surprenante soit à raison de leur
+longueur, soit sous le rapport d'une prononciation à laquelle
+les organes vocaux des Européens auraient beaucoup
+de peine à se plier et à s'habituer. Parmi ces mots ou
+plutôt ces noms, nous en avons peu trouvé qui puissent rivaliser
+avec celui de Monsieur <span class="smcap">Demstrgrfrwomldammfr</span>.
+On peut compter sur l'exactitude scrupuleuse de l'orthographe
+de ce nom. Mais comment le prononcer? Tirez tout
+le parti possible de votre instrument vocal<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>, c'est-à-dire<span class="pagenum" id="Page_43">[Pg 43]</span>
+de votre trachée-artère, de votre larynx, de votre langue
+tournée dans tous les sens, de votre palais, de vos dents, de
+vos lèvres, si vous parvenez à prononcer ce nom d'une manière
+prompte, claire, facile et agréable à l'oreille, <i>eris mihi
+magnus Apollo</i>. Il est certain que dans les mots composés
+de peu de voyelles et de beaucoup de consonnes, la prononciation
+devient très-difficile, pour ne pas dire impossible,
+surtout dans le français, car la consonne n'est qu'un
+signe qui sert à modifier le son et qui ne le produit jamais;
+on ne peut donc appuyer que sur les syllabes où se rencontre
+une voyelle; c'est ce qui fait que, dans la prononciation,
+le mot en question n'a que trois syllabes, quoique composé
+de vingt lettres<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. En voilà suffisamment pour la partie
+philologique; passons à l'historique.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> «Les organes de la parole et du chant, dit Court de Gébelin,
+sont en très-grand nombre; ils composent un instrument très-compliqué,
+qui réunit tous les avantages des instruments à vent,
+tels que la flûte, des instruments à cordes, tels que le violon, des
+instruments à touche, tels que l'orgue; et c'est avec celui-ci qu'il
+a le plus de rapports: car, comme l'orgue, l'instrument vocal a
+des soufflets (les poumons), des tuyaux (le gosier et les narines),
+une caisse (la bouche), et des touches (les parois de la bouche).»
+Ne soyons donc pas surpris de toutes les merveilles qu'enfantent
+la parole et le chant avec de telles ressources. (<span class="smcap">Court de Gébelin,
+Monde primitif</span>, <i>de l'Origine du Langage et de l'Ecriture</i>,
+pp. 65-373.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> Il en est de même du mot <span class="smcap">Dsbushncols</span> qu'il faut réduire à
+deux syllabes. Cet ancien sceau, qui porte la date de 1399,
+appartenait à la maison de Jehan sire de Prie de Besançois.</p>
+
+</div>
+
+<p>Ce Monsieur Demstrgrfrwomldammfr est l'un des chefs
+de l'île Tahiti<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>, et il a marié, en 1834, sa fille Mademoiselle
+<span class="smcap">Kingatara-Oruruth</span>, avec un européen, M. Charles
+Spooner, capitaine du baleinier américain l'<i>Eric</i>. Le portrait
+de cette jeune insulaire, alors âgée de seize ans,
+n'est pas moins agréable à connaître que le nom de Monsieur
+Demstrgrfrwomldammfr, son cher père. La taille élégante<span class="pagenum" id="Page_44">[Pg 44]</span>
+de cette belle n'a que six pieds de haut; son teint est
+couleur acajou-clair; ses joues sont tatouées de la manière
+la plus gracieuse, et ses yeux verdâtres sont grands et bien
+fendus. Elle est douée d'une infinité de qualités remarquables;
+le jour de son mariage, elle excita l'admiration
+de tous les assistants par la vigueur et l'habileté qu'elle
+déploya, en traversant un bras de mer à la nage. Aussi
+son époux, brave et joyeux marin de Newport, jura à
+plusieurs reprises, que l'aimable Kingatara-Oruruth était
+la seule digne de partager le hamac d'un marin tel que lui.
+La noce présidée par M. Demstrgrfrwomldammfr, s'est
+passée à merveille; tout y a été dans les convenances,
+dans la joie et les plaisirs<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. On a fait des vœux pour que
+la lune de miel étendît sa douce et bénigne influence au-delà
+du terme ordinaire et qu'elle se renouvelât souvent
+pendant le long bail conjugal, passé entre M. Ch. Spooner
+et la charmante Miss Kingatara-Oruruth. Nous ignorons
+ce qui s'est passé dans le ménage depuis 1834; les annales
+maritimes ont oublié de nous en instruire.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> Cette île, située par 18° lat. S. et 152° long. O. est improprement
+appelée Otahïti dans divers ouvrages de géographie. Cette erreur
+provient des premiers navigateurs qui, abordant cette île, ont
+demandé comment elle s'appelait; les habitants ont répondu
+<span class="smcap">Otahiti</span>, qui, littéralement dans la langue du pays, signifie <i>c'est
+Tahïti</i>; et les Anglais écrivirent <span class="smcap">Othaeite</span>; mais depuis, on a
+reconnu que <i>o</i> veut dire <i>c'est</i>, et que <i>Tahïti</i> est le seul et véritable
+nom de l'île.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> Nous ignorons si, à Tahïti, il règne dans les mariages une
+coutume aussi bizarre que celle qui s'observe chez les Reyangs,
+peuplade originaire de Bornéo et qui habite l'île de Sumatra. Là,
+toute nouvelle épousée doit se défendre du bec et des ongles, même
+contre la possession légitime. Elle lutte de toutes ses forces avec
+son mari, et ce combat dure quelquefois plusieurs jours. S'il en est
+ainsi à Tahïti, M. Charles Spooner aura eu à faire à forte partie,
+surtout si sa jeune et robuste moitié a employé tous ses moyens de
+défense dans le combat.</p>
+
+</div>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Nous vivons dans le siècle des <i>Mémoires</i>; la presse,
+depuis une vingtaine d'années, nous en a donné de toutes
+les couleurs, de toutes les qualités: l'ancienne et la nouvelle<span class="pagenum" id="Page_45">[Pg 45]</span>
+Cour, les assemblées nationales, les champs de bataille,
+la magistrature, le cabinet de l'homme de lettres,
+les coulisses du théâtre, le boudoir de la petite-maîtresse,
+le vagabondage de certaines femmes, l'antre obscur de la
+police, jusqu'à l'homme de l'échafaud, tout a fourni son
+contingent aux entreprises de <i>Mémoires</i>, à ce nouveau genre
+de fabrique, qui s'est singulièrement multiplié, comme on
+sait, sous l'égide de la simplicité, de la bonne foi et de la
+vérité. Mais malgré l'immense quantité de tant de Mémoires
+si variés, il en est un, un seul, qui nous semble faire
+classe à part, et qui sans doute ne se renouvellera pas beaucoup,
+à moins que la presse n'aille s'implanter et porter
+ses bienfaits aux extrémités de l'Amérique, chez ces tribus
+que leurs forêts vierges et les rives de leurs grands fleuves
+séparent encore du monde civilisé. L'ouvrage dont nous
+voulons parler est l'autobiographie d'un Sauvage, ce sont les
+Mémoires d'un chef indien qui sont publiés d'après sa propre
+rédaction; livre que l'on peut regarder comme unique dans
+son genre, car il est plus que rare de voir un sauvage habitué
+à écraser son ennemi avec le tomahawk, à le scalper ou
+enlever sa chevelure, il est rare, disons-nous, de voir ce
+sauvage prendre la plume d'oie, la tailler, la tremper dans
+l'eau noire et en tracer sur une surface blanche le récit de
+sa vie, c'est-à-dire de ses sensations, de ses passions, de
+ses aventures, et le tout raconté dans un style simple, vrai,
+naïf et qui n'appartient qu'à l'homme de la nature. Oui,
+un pareil ouvrage est une chose surprenante<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>. Il serait<span class="pagenum" id="Page_46">[Pg 46]</span>
+cependant difficile de suspecter l'authenticité de celui dont
+nous allons parler. Elle est garantie par l'attestation signée
+<i>Antoine le Clère</i>, interprète du Gouvernement pour les
+Renards et les Sacs (deux tribus indiennes.) Ce livre a
+paru en 1834 à Boston; il est écrit en mauvais anglais,
+et mérite bien que nous en parlions en français vaille que
+vaille.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> Notre surprise a un peu diminué quand, deux ans après avoir
+rédigé cette notice, nous avons lu l'article suivant dans un journal
+du 29 octobre 1839.</p>
+
+<p>«Les Indiens natifs du Nouveau Monde ont imité l'homme blanc;
+ils font des journaux; et un journal Cherokee, imprimé partie
+en dialecte du pays, et partie en anglais, instruit maintenant les
+<i>soldats rouges</i> dans les arts de la civilisation.» Quand on a ou
+qu'on lit des journaux, on peut bien faire des <i>Mémoires</i>.</p>
+
+<p>Les Cherokis forment l'une des tribus indiennes qui habitent
+entre Georgie, Tennessée et Mississipi. On divise ces tribus en
+Muskogulgues, Chacktaws, Chikasas et Cherokis. Ceux-ci sont
+bien faits et belliqueux; ils sont au nombre d'environ 15000, et
+font des progrès dans la civilisation.</p>
+
+</div>
+
+<p>Mais il est temps d'en revenir à notre objet, les noms-propres
+bizarres. Nous dirons donc que le nom polysyllabique
+de l'auteur, de ce héros sauvage, tient plus de la
+moitié du titre du volume. Ce chef indien de la tribu des
+Sacs, qui vit encore, quoique sa tribu soit détruite et que
+lui-même soit prisonnier chez les Américains, s'appelle
+<span class="smcap">Maikamichikiakiak</span>, charmant nom d'une prononciation
+aussi douce qu'agréable, et que l'on doit traduire par
+<i>Corbeau-Noir</i>.</p>
+
+<p>Entrons maintenant dans quelques détails sur l'ouvrage
+de M. Maïkamichikiakiak; ils nous viennent de bonne
+source, (la <i>Revue britannique</i> de juin 1835, pp. 327-344).
+L'auteur de l'article (traduit du <i>foreign Review</i>), parlant
+du livre en question, dit: «Je l'ai lu, c'est bien le livre
+d'un sauvage; toute la pensée appartient à un indigène du
+continent américain. C'est le seul document écrit qui nous
+fasse partager les sentiments secrets de ces races inconnues.<span class="pagenum" id="Page_47">[Pg 47]</span>
+Ce sont les seules pages où les Indiens opprimés et décimés
+aient laissé la trace de leurs passions. Jamais homme de
+race blanche n'eût deviné le génie de <i>Corbeau-Noir</i>. Voilà
+bien le héros des forêts primitives; il n'estime qu'une
+chose au monde, l'art de détruire son ennemi à peu de frais
+et en s'exposant à peu de dangers. Il ne profère jamais un
+mensonge, etc., etc.»</p>
+
+<p>On ne sera peut-être pas fâché de voir un échantillon
+du style de ce singulier narrateur. Nous allons le puiser
+dans le commencement de ses <i>Mémoires</i>. On l'appréciera
+encore mieux par son propre récit (quoique traduit) que
+par le jugement que vient d'en porter l'auteur de l'article
+précité. Nous dirons préalablement que <i>Corbeau-Noir</i> est
+né en 1781, à l'embouchure de la rivière du Rocher, qui
+se jette dans le Mississipi, et qu'il appartenait à la tribu
+des Sacs dont il était devenu le chef, comme nous l'avons
+déjà dit. Voici comment il raconte les premiers exploits de
+sa jeunesse.</p>
+
+<p>«J'étais près de mon père, quand un Osage vint l'attaquer.
+Je vis mon père tuer l'Osage, son ennemi, et lui
+arracher la peau du crâne; l'ardeur guerrière s'empara de
+moi; je m'élançai sur un autre ennemi, mon tomahawk
+l'écrasa, ma lance transperça son corps, je le scalpai, et je
+rapportai la chevelure à mon père. Mon père ne me dit
+rien, mais il eut l'air joyeux; j'avais quinze ans (c'était en
+1796). Peu de lunes après, accompagné de sept autres
+jeunes gens de ma tribu, j'attaquai cent Osages, j'en tuai
+un et je ne perdis pas un homme. Le lendemain j'attaquai
+toute la tribu, à la tête de cent quatre-vingts hommes.
+Tous mes guerriers m'abandonnèrent, jugeant l'entreprise
+imprudente. Il ne me resta que cinq combattants, et je
+remerciai le Grand Esprit de ce qu'il m'en restait un seul.
+Nous tuâmes un homme et un enfant. Les Osages nous rendirent<span class="pagenum" id="Page_48">[Pg 48]</span>
+la pareille et la guerre continua. A dix-neuf ans
+(en 1800), je leur livrai combat; deux cents hommes me
+suivaient. La bataille était furieuse; l'ennemi perdit cent
+hommes en tout. Pour moi, je tuai cinq hommes et une
+femme; le Grand-Esprit le voulut......</p>
+
+<p>«Nous nous battîmes ensuite contre les Cherokis. Mon
+père, dans un combat qu'ils nous livrèrent, fut blessé à
+mort; mais j'eus le bonheur de voir tomber sous mon tomahawk
+celui qui l'avait tué. Je revins au village, je noircis
+mon visage avec la suie, je laissai croître ma chevelure et
+ma barbe, je jeûnai, je veillai, et je laissai s'écouler
+soixante lunes sans prendre part à aucun combat......»</p>
+
+<p>Ce fragment de la naïve narration de Maïkamichikiakiak
+ou <i>Corbeau-Noir</i>, suffit pour donner une idée assez juste
+de son caractère, de son courage, de sa piété filiale et de
+ses exploits. On trouve là-dessous quelque chose qui se rapproche
+de la manière des héros d'Homère; c'est la nature
+dans sa rudesse primitive, soit pour les actions, soit pour
+l'expression.</p>
+
+<p>Pour donner une idée moins incomplète du style des
+sauvages de l'Amérique du Nord, nous allons encore rapporter
+une pièce écrite récemment dans ces mêmes parages;
+c'est une adresse présentée en janvier (1840), au nouveau
+gouverneur-général du Canada, M. Poulett-Thomson,
+par les chefs de plusieurs tribus de l'une desquelles était
+<i>Corbeau-Noir</i>. Cette pièce nous paraît plus empreinte du
+cachet original qui doit distinguer le style de ceux qui l'ont
+rédigée.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«<i>A notre Grand-Père, le Gouverneur de l'Amérique
+anglaise.</i></p>
+
+<p>«Père, nous, les enfants de notre Grand'Mère<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> la Reine,<span class="pagenum" id="Page_49">[Pg 49]</span>
+qui réside au-delà des grandes eaux, te félicitons pour ton
+heureuse arrivée sur ces rivages.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> Cette grand'mère est Victoria, reine d'Angleterre, âgée de 21
+ans, étant née, le 24 mai 1819, du duc de Kent, quatrième fils du
+roi Georges III. Il paraît que les noms de grand-père et de grand'mère
+sont les titres les plus honorifiques que puissent conférer ces
+tribus sauvages de l'Amérique aux personnes pour lesquelles elles
+ont le plus profond respect.</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»Père, nous sommes les premiers maîtres de cette terre
+sur laquelle les enfants blancs ont bâti leurs villes et leurs
+fermes.</p>
+
+<p>»Père, notre peuple était jadis nombreux, libre et
+heureux dans la jouissance de ses forêts, de ses lacs et de
+ses rivières.</p>
+
+<p>»Père, quand l'homme blanc vint dans notre pays,
+nos ancêtres le prirent par la main et lui donnèrent de la
+terre pour y établir son hamac. Depuis lors, l'homme blanc
+est toujours venu à flots sur nos rives, et aujourd'hui il est
+plus grand et plus puissant que nos enfants rouges.</p>
+
+<p>»Père, pendant beaucoup d'années, l'eau de feu<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> et
+les autres maux qui nous avaient été apportés, ont tué et
+ruiné des milliers de nos pères.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> L'eau-de-vie.</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»Père, il y a environ seize ans, les paroles du Grand-Esprit
+nous ont été prêchées par des ministres du Christ;
+nous avons ouvert nos oreilles, et le Grand-Esprit a ouvert
+nos cœurs à l'Evangile; et aujourd'hui nous avons renoncé
+à nos vices, nous sommes bons chrétiens; nous avons des
+chapelles, des écoles, des maisons et des champs. Toutes
+ces choses réjouissent nos cœurs.</p>
+
+<p>»Père, nous t'assurons que nous sommes heureux de
+vivre sous la bonne et puissante protection de notre Grand'Mère
+la Reine, qui est l'amie de l'homme rouge.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_50">[Pg 50]</span></p>
+
+<p>»Père, nous sommes heureux de voir aussi que la renommée
+de la générosité anglaise s'est étendue dans nos
+tribus, et que beaucoup de nos frères rouges qui vivent
+dans le territoire des Etats-Unis ont exprimé le désir de
+venir s'établir dans les terres de notre Grand'Mère la
+Reine.</p>
+
+<p>»Père, nous élevons nos cœurs vers le Grand-Esprit
+très-haut, pour qu'il bénisse tes entreprises, et te fasse
+bénir par les hommes blancs et les hommes rouges de ces
+pays, afin que nos enfants se lèvent après nous pour te
+bénir.</p>
+
+<p>»Père, nous te serrons la main de tout notre cœur, de
+concert avec tous nos guerriers, nos femmes et nos enfants.
+C'est tout ce que nous avons à dire.</p>
+
+<p><i>Le 24 janvier 1840.</i></p>
+
+<p><i>Signé</i>, <span class="allsmcap">LES CHEFS</span> des tribus, assemblés
+en Conseil.</p>
+</div>
+
+<p>Il règne dans cette pièce une simplicité et une expression
+de sentiments qui tient à l'homme de la nature, et dont
+n'approcheront jamais les plus beaux discours académiques,
+rédigés en pareille occurrence.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>L'Océan Pacifique renferme aussi des îles où nous pourrions
+découvrir quelques particularités du genre de celles
+qui nous occupent. Dans les Sandwich, par exemple, on
+trouve encore des noms assez singuliers. Nous citerons,
+entre autres, celui d'un ancien roi d'Haouai, ou plutôt
+d'Owhyhi, qui se nommait <span class="smcap">Pourahouaoukaikaïa</span>; et celui
+d'une reine nommée <span class="smcap">Kaïkiraniariopouna</span>, épouse de Ronoakoua,
+qui furent l'un et l'autre divinisés par les habitants
+de l'île. Ces insulaires ont conservé un hymne consacré<span class="pagenum" id="Page_51">[Pg 51]</span>
+à ces deux divinités, et que l'on chantait dans les
+grandes solennités. Comme cet hymne est un peu historique,
+nous allons le rapporter.</p>
+
+
+<p>O RONOAKOUA.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> «Ronoakoua de Hawaii, dans les temps anciens,
+habitait avec sa femme à Kéarakekoua.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> »Kaïkiraniariopouna était le nom de la déesse, son
+amour; un rocher escarpé était leur demeure.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> »Un homme monta au sommet du rocher, et de là
+parla ainsi à l'épouse de Rono:</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> »O Kaïkiraniariopouna! ton amant te salue; daigne
+le regarder; éloigne l'époux, celui-ci te restera toujours.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> »Rono entendant ce discours artificieux, tua sa
+femme dans un mouvement de fureur.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> »Désespéré de cet acte cruel, il porta dans un
+moraï (tombeau) son corps inanimé, et pleura long-temps
+sur elle.</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> »Ensuite atteint d'une folie frénétique, il parcourut
+Hawaii, se battant contre tous les hommes qu'il rencontrait.</p>
+
+<p>8<sup>o</sup> »Et le peuple étonné disait: Rono est-il devenu
+fou? Et Rono répondait: Oui, je suis fou à cause d'elle, à
+cause de mon grand amour.</p>
+
+<p>9<sup>o</sup> »Rono, ayant institué des jeux pour célébrer la mort
+de sa bien-aimée, s'embarqua sur une pirogue triangulaire
+et vogua vers les mers lointaines.</p>
+
+<p>10<sup>o</sup> »Mais avant de partir, Rono prophétisa ainsi: Je
+reviendrai dans les temps futurs sur une île flottante qui
+portera des cocotiers, des cochons et des chiens.»</p>
+
+<p>C'est cet hymne que les insulaires chantèrent, à la réception
+solennelle qu'ils firent au capitaine Cook, lors
+de son débarquement dans l'île d'Haouai (Owhihi), le<span class="pagenum" id="Page_52">[Pg 52]</span>
+19 janvier 1779. On le reçut comme un Dieu, on en fit
+un Rono; puis on sait ce qui arriva un mois après: le
+nouveau Rono fut massacré par ses adorateurs le 14 février
+suivant.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Long-temps après ce dernier événement, on voit un roi
+de ces mêmes îles Sandwich porter un nom qui n'est pas
+aussi étendu que celui de Pourahouaoukaïkaïa, mais qui
+présente toujours les mêmes éléments de composition. Ce
+roi se nomme <span class="smcap">Kanikeaouoli</span>.</p>
+
+<p>Il y a quelques années que les Anglais lui demandèrent
+la permission d'établir un Journal dans ses Etats; voici la
+réponse gracieuse de Sa Majesté:</p>
+
+<p>
+«<i>Hololulée Ohaie.</i>
+</p>
+
+<p>»A M. Stephen Mackintosch,</p>
+
+<p>»Je consens de tout mon cœur à la demande que vous
+m'avez faite par votre lettre. J'éprouve un grand plaisir à
+voir les ouvrages des autres pays et les choses qui sont
+nouvelles. Si j'étais dans ces pays, j'aimerais beaucoup à
+voir tout cela. J'ai dit à Kinan de faire élever des presses
+d'imprimerie. Mes vœux sont enfin accomplis. Amitié à
+vous ainsi qu'à Reynolds.</p>
+
+<p>
+Le Roi des îles Sandwich,<br>
+<i>Signé</i>, <span class="smcap">Kanikeaouoli</span>.»
+</p>
+
+<p>Des extraits de ce premier journal<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a> sont parvenus dans<span class="pagenum" id="Page_53">[Pg 53]</span>
+le temps à Londres par un bâtiment arrivé de Sidney,
+qui apportait les journaux de cette colonie jusqu'au 13
+août (1837) inclusivement.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> Cette feuille a pour titre: <i>Sandwich island gazette</i>; elle est,
+dit-on, fort intéressante. On y trouve non seulement les nouvelles
+du pays, des descriptions des îles voisines, mais encore des extraits
+des correspondances et des journaux de Siam, Kanton, Calcutta,
+Sincapour, de la Californie, avec des extraits des journaux d'Europe
+et d'Amérique.</p>
+
+</div>
+
+<p>Le sieur Kinan, mentionné dans la lettre royale ci-dessus,
+est un habitant du pays, qui est riche, et qui sans
+doute est ministre du roi Kanikeaouoli; il a fait construire
+des maisons en remplacement des huttes, jusques
+alors seules habitations de ces insulaires. Au mois de juin
+1834, il donna un grand dîner auquel assista le Roi avec
+dix de ses chefs; il y avait aussi vingt-quatre missionnaires
+Anglais et vingt autres nouveaux chrétiens. La
+sœur de M. Kinan, qui se nomme M<sup>elle</sup> <span class="smcap">Miriamikekauluhoï</span>,
+donna également, chez elle, dans une maison à deux
+étages qu'elle a fait bâtir, un repas dont elle a fait les
+honneurs avec autant de grâce que de dignité.</p>
+
+<p>Si l'on en croit le <i>Journal de la Société de la Morale
+chrétienne</i>, Paris, <i>in-8<sup>o</sup></i>, n<sup>o</sup> d'avril 1837, une imprimerie
+aurait été établie à Honolulu<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> long-temps avant<span class="pagenum" id="Page_54">[Pg 54]</span>
+que les Anglais n'eussent demandé au Roi la permission
+d'y publier une feuille publique. Voici ce que dit le journal
+français précité: «Il existe une imprimerie à Honolulu;
+on y imprime 28,000 feuilles par jour; et depuis
+huit ans on y a déjà imprimé 15,000,000 de pages; bien
+plus, on y a établi un <i>Journal de la Morale chrétienne</i>,
+imprimé d'abord à 1,500 exemplaires, et qui maintenant se
+tire à 3,000. Le prix d'abonnement est d'un dollar (5 fr.
+42 c.)» Cela est très-beau, très-édifiant; reste à savoir
+si ces renseignements parvenus en France sont bien exacts;
+au reste nous n'avons parlé de ces différents objets qu'à
+l'occasion des noms de Mesdames Kaïkiraniariopouna et
+Miriamikekauluhoï, ainsi que de ceux de LL. MM. Sandwich
+Pourahoukaïkaïa et Kanikéaouoli, que décemment nous
+ne pouvions nous dispenser de mentionner dans notre
+recueil.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> Nous donnons ce mot tel qu'il est écrit dans le journal français;
+mais nous pensons que ce lieu est le même que celui qui est
+appelé Hololulée Ohaie en tête de la lettre du roi Kanikeaouoli,
+rapportée ci-dessus, ou Onorourou Oahou dans les <i>Annales des
+voyages</i>, août 1837, et Honoruru ailleurs. On sait combien diffèrent
+l'orthographe et la prononciation d'un même mot écrit, sous
+la dictée d'un Sauvage, par un Français, un Anglais, un Hollandais,
+etc. Chacun le trace selon les principes caractéristiques de sa
+langue et selon que le son et les articulations ont frappé son oreille;
+de sorte qu'au lieu d'un seul mot signifiant le même objet, on en
+a quelquefois deux, trois, quatre qui diffèrent d'orthographe et
+de consonnance; ce qui a, parfois, occasionné d'étranges méprises.
+Le seul moyen de remédier à cet inconvénient, serait de réunir
+tous les vocabulaires disséminés dans toutes les relations de voyages
+depuis plus de deux cents ans, et d'en faire un lexique polyglotte,
+où, sous chaque mot européen désignant un objet quelconque, on
+le rendrait dans la langue de chaque peuplade sauvage, tel qu'il a
+été écrit par un Anglais, un Français, un Hollandais, etc., etc.
+Cet ouvrage serait d'une utilité remarquable, et servirait à rectifier
+bien des erreurs.</p>
+
+</div>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Si de ces pays maritimes d'une civilisation très moderne,
+nous passons sur le continent dans cette partie de
+l'Inde où la civilisation très-ancienne n'en est pas moins
+barbare sous certains rapports, nous y trouverons encore
+des noms assez singuliers.</p>
+
+<p>On sait que dans l'Hindoustan les veuves, par un fanatisme
+inconcevable, croient faire une chose agréable à la
+Divinité en se jetant dans le bûcher enflammé qui dévore
+le cadavre de leur époux. Depuis plus de trente<span class="pagenum" id="Page_55">[Pg 55]</span>
+ans, les Européens qui résident dans ces contrées, ont
+redoublé d'efforts pour détruire cet horrible usage, et
+ils n'ont encore pu en venir à bout, tant est enraciné profondément
+dans le cœur humain et surtout dans le cœur
+de la femme, le sentiment religieux, même quand il est
+erroné et le plus opposé aux droits de la nature et de l'humanité.
+Cependant en 1831, une jeune Indienne, nommée la
+belle <span class="smcap">Sarouvangatamalla</span>, veuve du Brame <span class="smcap">Ayarouxonkala</span>,
+résidant à Tirnoular, se laissa dissuader par M. Ducler,
+commissaire français de la marine à Karikal, de se brûler
+sur le corps de son mari. Par suite de cette sage résolution,
+M. Auguste de Melay, gouverneur des établissements
+français dans l'Inde, pour engager sans doute les
+jeunes veuves indiennes à imiter un si bel exemple, fit
+une pension viagère de 200 fr., à l'estimable madame
+Sarouvangatamalla, veuve Ayarouxonkala. M. Ducler
+transmit à celle-ci l'arrêté du gouverneur; aussitôt la
+jeune dame s'empressa d'écrire à M. Ducler et de lui
+exprimer toute sa reconnaissance; elle l'assura que ses
+sentiments de gratitude et de dévouement pour son libérateur
+et pour le gouverneur général, ne finiraient
+qu'avec sa vie, et qu'elle aurait toujours pour eux les
+égards et l'affection d'une fille soumise et respectueuse.</p>
+
+<p>Nous avons appris par les journaux (avril 1838) que
+plusieurs habitants de l'Inde ont été condamnés à trois
+ans d'emprisonnement pour avoir engagé et aidé une
+jeune veuve indienne à partager le bûcher de son mari.
+Cela n'a pas empêché qu'à la mort du roi de Lahore arrivée
+récemment (en 1839), quatre de ses femmes et sept
+filles esclaves ont obtenu la permission de se jeter dans les
+flammes qui ont dévoré son corps.</p>
+
+<p>Ce serait une histoire fort triste, mais assez curieuse,
+que celle des <span class="smcap">Suttées</span> ou sacrifices des veuves indiennes<span class="pagenum" id="Page_56">[Pg 56]</span>
+qui se brûlent sur le cadavre de leurs maris. Nous pourrons
+publier un jour le recueil des nombreuses et très-curieuses
+anecdotes que, depuis quarante ans, nous avons
+recueillies dans les journaux anglais et dans quelques ouvrages
+français sur ce sombre sujet dont l'origine remonte
+à plus de 2000 ans.</p>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<h3>DE CERTAINS MOTS BIZARRES ET REMARQUABLES PAR LEUR
+LONGUEUR.</h3>
+
+<p>Faisons trève aux noms-propres, et passons aux mots
+communs. C'est encore dans les pays lointains que nous
+allons en trouver d'une composition des plus bizarres;
+l'Amérique va nous en révéler un certain nombre dont la
+longueur et la prononciation paraîtront sans doute fort extraordinaires.
+La langue du Mexique surtout se fait remarquer
+sous ce rapport<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>; il n'y en a pas non plus dont les mots<span class="pagenum" id="Page_57">[Pg 57]</span>
+signifient autant de choses; nous citerons d'abord le suivant:
+<span class="allsmcap">AMATLACUILOLITQUITCATLAXTLAHUILLI</span>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> «Le langage des Mexicains ou Aztèques, (dit Malte-Brun
+dans ses <i>Mélanges</i>), a la réputation de rappeler par sa dureté
+et ses formes bizarres, le caractère féroce et superstitieux du peuple
+qui le parlait. Cependant cette réputation n'est due en grande partie
+qu'à l'orthographe que les auteurs espagnols ont adoptée pour
+rendre les mots mexicains. Rien dans cette langue ne choque plus
+les Européens que l'excessive longueur des mots. Cette longueur
+ne tient pas toujours, comme quelques savants l'ont prétendu, à
+la circonstance que les mots sont composés comme en grec, en allemand
+et en sanskrit, mais à la manière de former le substantif,
+le pluriel, ou le superlatif. Il en résulte quelquefois des mots de
+douze syllabes. Mais les Grecs en avaient de huit et de neuf syllabes.
+Une trop grande étendue dans les mots est un défaut, mais
+n'est pas une preuve de barbarie. On trouverait plutôt cette preuve
+dans une langue trop monosyllabique comme l'anglais et le chinois.</p>
+
+<p>»Après tout, le hasard et le caprice ont eu une plus grande
+influence sur la formation des langues que ne l'admettent les philosophes,
+jaloux d'y trouver des traces de l'histoire primitive. Le
+mexicain, comme le basque et le chinois, ne connaît pas la lettre R;
+cependant aucun autre trait de ressemblance ne rapproche ces
+langues. Ne faudrait-il pas chercher l'origine de ces singularités
+dans un défaut d'organe chez les familles isolées qui, les premières,
+parlèrent des espèces d'idiomes qui, devenus ensuite ceux d'une
+tribu plus nombreuse, formèrent par leur réunion les langues de
+l'Europe?»</p>
+
+<p>M. César Moreau de Marseille, qui a donné, dans le <i>Journal
+de Statistique universelle</i>, mars, 1839, gr. <i>in-8<sup>o</sup></i>, coll. 521-553,
+une <i>Statistique générale</i> du Mexique, parle ainsi des langues de
+ce pays dont la population compte environ 6,310,850 habitants.</p>
+
+<p>«La langue espagnole, dit-il, est la langue du pays; le
+nombre des idiomes parlés par les indigènes est de plus de vingt,
+dont quinze ont déjà des grammaires et des dictionnaires assez complets.
+Voici le nom de ces quinze langues:</p>
+
+<p>
+1<sup>o</sup> Langue mexicaine ou aztèque;<br>
+2<sup>o</sup> — otomite;<br>
+3<sup>o</sup> — tarasque;<br>
+4<sup>o</sup> — zapotèque;<br>
+5<sup>o</sup> — mistèque;<br>
+6<sup>o</sup> — mayc ou du Yucatan,<br>
+7<sup>o</sup> — totonaque;<br>
+8<sup>o</sup> — popolouque;<br>
+9<sup>o</sup> Langue matzalingue;<br>
+10<sup>o</sup> — huastique;<br>
+11<sup>o</sup> — mixe;<br>
+12<sup>o</sup> — cakikelle;<br>
+13<sup>o</sup> — taraumare;<br>
+14<sup>o</sup> — tepehuane;<br>
+15<sup>o</sup> — core.<br>
+</p>
+
+<p>«La langue aztèque ou mexicaine est la plus répandue. A l'époque
+où les Espagnols arrivèrent au Mexique, la nation aztèque
+était déjà parvenue à un assez haut degré de culture intellectuelle;
+mais il est difficile d'en rassembler les restes. Les Espagnols exterminèrent
+tous les ministres du culte, qui étaient en même temps
+les dépositaires des connaissances historiques et mythologiques
+du pays, et l'on fit brûler les peintures hiéroglyphiques qui transmettaient
+de génération en génération les connaissances en tout
+genre. Mexico et Tezcuco paraissent avoir été les deux principaux
+foyers d'où partaient les rayons de ces diverses connaissances.»</p>
+
+</div>
+
+<p>On entend par ce mot la récompense que l'on donne
+à un messager qui porte un papier sur lequel est indiqué<span class="pagenum" id="Page_58">[Pg 58]</span>
+en caractères symboliques ou en peinture quelque nouvelle
+que l'on veut transmettre.</p>
+
+<p>Dans la même langue, le mot un <i>baiser</i> s'écrit ainsi:
+<span class="allsmcap">TETENNAMIQUILITZLI</span>; il est formé du verbe <i>tennamiqui</i>,
+embrasser, et de deux particules ajoutées.</p>
+
+<p>Chez les Hurons, <i>grand étonnement</i> se rend par <span class="allsmcap">KIATONNETCHONTANTESCANYATI</span>.</p>
+
+<p>Les mots <i>dents gâtées</i> se rendent par: <span class="allsmcap">TESQUACHAHOUINDI</span>;</p>
+
+<p>Et <i>dents laides</i> par: <span class="allsmcap">TÉCHOUASCAHOUINI</span>.</p>
+
+<p>La <i>guerre</i> est exprimée par <span class="allsmcap">OUKIHOUANHAQUIEY</span>;</p>
+
+<p>Et <i>viens-tu de la guerre?</i> par <span class="allsmcap">OUKIHOUANHAQUIEY
+TONTACHÉ?</span></p>
+
+<p>Nous pourrions multiplier ces citations, car nous possédons
+le <i>Dictionnaire de la langue huronne, par Fr.
+Gabriel Sagard, récollet</i>; Paris, 1632, <i>in-8<sup>o</sup></i> de 72 pag.,
+qui nous les a fournies.</p>
+
+<p>Chez les Iroquois, le mot vin, si bref dans notre langue,
+est d'une telle extension, qu'on viderait pour ainsi dire une
+bouteille pendant le temps que certaines personnes mettraient
+à le prononcer; il se rend dans cette langue par:
+<span class="allsmcap">ONÉHARADESEHOENGTSERAGHERIE</span>; ce qui signifie littéralement
+<i>liqueur faite avec du jus de raisin fermenté</i>. Le mot<span class="pagenum" id="Page_59">[Pg 59]</span>
+Iroquois a 27 lettres; et l'explication de ses composés,
+rendue en français, en compte 37<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> Samuel Johnson a singulièrement multiplié ces mots composés,
+dans son <i>Dictionary of the english language</i>; London,
+1784, 2 vol. <i>in-fol.</i> Un Anglais assez plaisant a composé, dans un
+moment d'<i>humor</i> (<i>de gaieté</i>), une lettre dans laquelle il a tourné
+en ridicule ces mots concrets du docteur Johnson. Ceux qu'il a
+combinés à l'instar des siens, sont d'une telle étendue, que certains
+d'entre eux remplissent quatre à cinq grandes lignes, format
+<i>in</i>-4<sup>o</sup> d'une écriture très-serrée; nous ne pensons pas que cette
+lettre ait été imprimée, mais on l'a vue vers 1787 entre les mains
+du docteur Maty.</p>
+
+</div>
+
+<p>Chez les Yaméos (Amérique mérid.), la langue a,
+comme celle des Iroquois, des mots très-longs et très-difficiles
+à prononcer du moins à leur manière; ils parlent
+en retirant leur respiration, c'est-à-dire en aspirant, et ne
+font sonner presque aucune voyelle. La plupart de leurs
+mots ne peuvent s'écrire, même imparfaitement, sans employer
+moins de huit à neuf syllabes, et ces mots prononcés
+par eux semblent n'en avoir que trois ou quatre au plus.
+Par exemple, le nombre <i>trois</i> se rend chez eux par le mot
+<span class="smcap">Paetarrarorincouroac</span>, dont à peine ils font quatre syllabes
+dans la prononciation, passant rapidement et sourdement
+sur les voyelles et les diphthongues. Nous avons cité
+le nombre <i>trois</i> en usage chez ces Yaméos; heureusement
+pour ceux qui ont à traiter avec eux, leur arithmétique
+ne va pas au-delà.</p>
+
+<p>En général les Sauvages sont d'une grande diffusion dans
+l'expression des nombres.</p>
+
+<p>Chez les Algonkins (Amér. septent.), le nombre <i>seize</i>
+se rend par <span class="allsmcap">MITASSOUACHININGOUTOUASSOU</span>, littéralement <i>dix</i>
+et <i>six</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_60">[Pg 60]</span></p>
+
+<p>Pour le nombre <i>vingt-six</i>, ils disent <span class="allsmcap">NINCHTANAACHININGOUTOUASSOU</span>;</p>
+
+<p>Puis pour <i>trente-six</i>: <span class="allsmcap">NISSOUEMITANAACHININGOUTOUASSOU</span><a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> Ce serait une histoire assez curieuse que celle de l'arithmétique
+en usage chez les Sauvages avant leurs relations avec les peuples
+civilisés. Nous avons fait quelques recherches sur les systèmes de
+numération existant jadis chez certains insulaires de la Malaisie
+ou Océanie occidentale que les Anglais appellent l'archipel indien.
+Voici un abrégé du résultat de nos recherches.</p>
+
+<p>Dans la presqu'île de Malakka, les peuples à cheveux laineux ne
+comptent que jusqu'à deux; c'est le système binaire, on ne peut
+descendre plus bas. L'unité s'exprime par <i>naï</i>, et le nombre deux
+par <i>be</i>. Ainsi le mot <i>naï-be</i> embrasse tous les termes de leur
+numération.</p>
+
+<p>Nous n'avons point trouvé de système ternaire dans la Malaisie;
+mais, comme nous l'avons vu précédemment, il existe chez les
+Yaméos de l'Amérique méridionale.</p>
+
+<p>L'échelle quartenaire est usitée dans le dialecte appelé <i>ende</i>,
+l'un de ceux employés à Flores, île hollandaise à l'est de Java.
+Le radical <i>quatre</i> est désigné par le mot <i>woutou</i>; on en ignore
+la dérivation. On exprime le nombre <i>huit</i> par deux fois <i>quatre</i>.</p>
+
+<p>Le système quinaire ou le calcul par cinq est fort répandu
+dans la Malaisie, et particulièrement chez les nations les moins
+civilisées de l'est. Dans le langage des Célèbes, le mot <i>lima</i> signifie
+<i>cinq</i> et en outre la <i>main</i>, sans doute parce que les cinq
+doigts ont été le type de ce système. Dans le dialecte <i>ende</i>,
+pour exprimer les nombres <i>six</i>, <i>sept</i>, on dit <i>cinq</i> et <i>un</i>, <i>cinq</i>
+et <i>deux</i>, etc.</p>
+
+<p>Les Australiens ne comptaient guère au-delà de leurs cinq
+doigts.</p>
+
+<p>Il est présumable que les montagnards de Sounda calculaient
+autrefois par six, puisque leur mot <i>ganap</i> exprime à la fois le
+nombre <i>six</i> et le mot <i>total</i>.</p>
+
+<p>Le système denaire, c'est-à-dire le calcul par dix chiffres, l'a
+emporté sur tout autre système de numération dans la Malaisie,
+comme dans le reste du monde, à mesure que la civilisation y a
+fait des progrès. Cependant l'expression <i>mille</i> est la plus haute de
+la série numérique de tous les peuples Malaisiens, excepté les
+Javanais. Un fait assez étonnant, c'est que, dans toutes ces contrées,
+on se serve vulgairement des expressions vicieuses de dix
+mille au lieu de cent mille, et de cent mille au lieu de dix millions.
+Il semblerait que la perception de ces peuples ne peut aller au-delà
+de ces nombres. Cependant cet usage erroné n'existe pas chez les
+Lampouns; le mot <i>laka</i> exprime chez eux cent mille, au sens
+exact.</p>
+
+</div>
+
+<p>Le mot <i>France</i> s'exprime ainsi: <span class="smcap">Mittigouchiouekendalakiank</span>;
+littéralement des <i>Français pays</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_61">[Pg 61]</span></p>
+
+<p>Le mot <i>anglais</i> se rend <i>par</i> <span class="allsmcap">OUATSAKAMIKDACHIRINI</span>.</p>
+
+<p>Le groenlandais a aussi des mots passablement longs.</p>
+
+<p>Par exemple, le mot <i>respirer</i> se dit <span class="allsmcap">ANASATOCHIMACPA</span>;</p>
+
+<p>Et le mot <i>vieillir</i>, <span class="allsmcap">UTTOKARSUANGOPOCH</span>.</p>
+
+<p>On trouvera beaucoup d'autres mots de cette dimension
+dans le petit dictionnaire groenlandais qui est à la suite
+d'une <i>Relation ou Histoire naturelle de l'Islande, du
+Groenland et du détroit de Davis, trad. de l'allemand
+d'Anderson</i>, (Par Rousselot de Surgy). <i>Paris, 1750,
+2 vol. in-12.</i></p>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h3>DE LA LANGUE MARIANNAISE.</h3>
+
+<p>Quittons un moment ces longs mots que nous regardons
+comme attribut de ces peuples sauvages, pour nous occuper,
+en passant, de la langue d'un peuple encore également
+éloigné de notre civilisation, langue dont la fécondité<span class="pagenum" id="Page_62">[Pg 62]</span>
+en certaines expressions est aussi une espèce de singularité.
+Nous voulons parler de la langue des îles Mariannes ou des
+Larrons.</p>
+
+<p>Cet idiome est, en général, d'une prononciation douce
+et assez facile; mais on connaît peu d'autres langues qui
+soient plus abondantes, plus fécondes en mots propres à
+exprimer toutes les modifications d'un seul et même objet.
+Prenons pour exemple le mot <i>Coco</i>, fruit du Cocotier,
+arbre très commun dans le pays; nous allons trouver une
+vingtaine d'expressions différentes qui nous représenteront
+ce fruit dans toutes les circonstances, formes et états par
+lesquels il passe pendant toute la durée de son existence.
+Ainsi:</p>
+
+<p><span class="smcap">Nidjouk</span> ou <span class="allsmcap">NIOU</span> signifie à la fois <i>cocotier</i>, l'arbre, ou
+<i>coco</i>, le fruit.</p>
+
+<p><span class="smcap">Faha</span>, c'est le coco sur le point de germer.</p>
+
+<p><span class="smcap">Tehéhok</span>, le coco qui commence à germer.</p>
+
+<p><span class="smcap">Haïgoui</span>, le coco dont les feuilles commencent à pousser.</p>
+
+<p><span class="smcap">Aplouk</span>, un jeune coco qui renferme du lait, mais qui
+n'a pas encore de crême.</p>
+
+<p><span class="smcap">Manha</span>, le coco tendre et doux.</p>
+
+<p><span class="smcap">Dadik</span>, le coco, lorsqu'il n'a pas encore acquis entièrement
+le degré de maturité.</p>
+
+<p><span class="smcap">Masson</span>, coco d'une maturité plus avancée que le manha,
+sans être cependant tout-à-fait mûr.</p>
+
+<p><span class="smcap">Kanouon</span>, coco encore mou, bon à manger jusqu'à sa
+première enveloppe.</p>
+
+<p><span class="smcap">Matopang</span>, coco tendre et mou comme le manha, mais
+dont le lait n'est pas doux.</p>
+
+<p><span class="smcap">Gafo</span>, coco entièrement mûr.</p>
+
+<p><span class="smcap">Pountan</span>, coco mûr et qui commence à sécher sur
+l'arbre.</p>
+
+<p><span class="smcap">Nagao</span>, coco entièrement desséché.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_63">[Pg 63]</span></p>
+
+<p><span class="smcap">Bangbang</span>, coco dont la crême s'est réduite en pulpe
+solide.</p>
+
+<p><span class="smcap">Boubouloung</span>, coco tout-à-fait vide, mais tenant encore
+à l'arbre.</p>
+
+<p><span class="smcap">Tchaoutchaou</span>, coco sec, dans lequel on entend du bruit
+quand on l'agite.</p>
+
+<p><span class="smcap">Boulén</span>, coco pourri intérieurement.</p>
+
+<p><span class="smcap">Tchouhout</span>, petit Coco.</p>
+
+<p><span class="smcap">Baba</span>, coco produit par un vieux cocotier dépouillé de
+ses feuilles et sur le point de ne plus donner de fruits.</p>
+
+<p><span class="smcap">Etc. etc. etc.</span></p>
+
+<p>Si nous voulons considérer maintenant le cocotier sous
+le rapport de l'utilité, nous le trouverons encore plus
+riche en ressources pour les usages ordinaires de la vie
+dans les contrées arides où il croît, qu'il ne l'est, dans
+la langue du pays, en mots qui expriment ses diverses modifications.
+C'est ce que nous allons prouver par un petit
+épisode emprunté à une aimable plume qui en a enrichi le
+<i>Journal de la Morale chrétienne</i>.</p>
+
+<p>«Un voyageur parcourait ces pays situés sous un ciel
+brûlant, où la fraîcheur et l'ombre sont si rares, et où
+l'on ne trouve qu'à des distances considérables quelques
+habitations où l'on puisse goûter un repos que la fatigue
+rend si nécessaire. Accablé et haletant, ce pauvre voyageur
+aperçoit une cabane entourée de quelques arbres
+au tronc droit, élevé et surmonté d'un gros bouquet de
+feuilles très-grandes, dont les unes relevées et les autres
+pendantes avaient un aspect agréable; rien d'ailleurs autour
+de cette cabane n'annonçait un terrain cultivé. A
+cette vue qui ranime ses espérances, le voyageur rassemble
+ses forces épuisées, et bientôt il est reçu sous le toit
+hospitalier. Son hôte lui offre d'abord une boisson aigrelette
+qui le rafraîchit.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_64">[Pg 64]</span></p>
+
+<p>»Lorsque l'étranger eut pris quelque repos, l'Indien
+l'invita à partager son repas: il servit divers mets
+contenus dans une vaisselle brune, luisante et polie; il
+servit aussi du vin d'une saveur extrêmement agréable.
+Vers la fin du repas, il offrit à son hôte des confitures
+succulentes et lui fit goûter d'une fort bonne eau de-vie.</p>
+
+<p>»Le voyageur étonné, demanda à l'Indien: Qui donc,
+dans ce pays désert, vous fournit toutes ces choses? Mes cocotiers,
+répondit-il. L'eau que je vous ai offerte à votre
+arrivée, est tirée du fruit avant qu'il ne soit mûr, et
+il y a quelquefois des noix qui en contiennent trois ou
+quatre livres. Cette amande d'un si bon goût est le fruit
+de sa maturité; ce lait que vous trouvez si agréable est
+celui de cette amande. Ce chou si délicat est le sommet
+d'un cocotier; mais on ne se donne pas souvent ce régal,
+parce que le cocotier dont on a ainsi coupé le chou meurt
+bientôt après. Le vin dont vous êtes si content, est aussi
+fourni par le cocotier: on fait pour cela des incisions aux
+jeunes tiges, il en découle une liqueur blanche qu'on
+recueille dans des vases et qui est connue sous le nom de
+vin de palmier. Exposée au soleil, elle s'aigrit et donne
+du vinaigre. Par la distillation, on en obtient cette bonne
+eau-de-vie que vous avez goûtée. Ce même suc m'a encore
+fourni le sucre pour ces confitures que j'ai faites avec l'amande;
+enfin toute cette vaisselle, tous ces ustensiles qui
+nous servent à table, ont été fabriqués avec la coque des
+noix de cocos. Ce n'est pas tout: mon habitation elle-même,
+je la dois tout entière à ces arbres précieux;
+leur bois a servi à construire ma cabane; les feuilles
+sèches et tressées en forment le toit. Arrangées en parasol,
+elles me garantissent du soleil dans mes promenades. Ces
+vêtements qui me couvrent sont tissus avec les filaments
+de ces feuilles; ces nattes qui me servent à tant d'usages<span class="pagenum" id="Page_65">[Pg 65]</span>
+différents, en proviennent aussi. Les tamis que voilà,
+je les trouve tout faits dans la partie du cocotier d'où sort
+le feuillage. Avec ces mêmes feuilles tressées, on fait encore
+des voiles de navire. L'espèce de bourre qui enveloppe
+la noix, est bien préférable à l'étoupe pour calfater les
+vaisseaux; elle pourrit moins vite, et se renfle en s'imbibant
+d'eau. On en fait aussi de la ficelle, des câbles et
+toutes sortes de cordages. Enfin je dois vous dire que
+l'huile délicate qui a assaisonné plusieurs de nos mets et
+qui brûle dans ma lampe, s'obtient, par expression, de
+l'amande fraîche.</p>
+
+<p>»L'étranger écoutait avec étonnement et admirait comment
+ce pauvre Indien trouvait dans le cocotier, sa seule
+possession, tout ce qui lui était nécessaire pour se nourrir,
+s'abriter et pourvoir à tous ses besoins. Comme il se
+disposait à partir, son hôte lui dit: Je vais écrire à un ami
+que j'ai à la ville; vous vous chargerez, je l'espère, de
+mon message?—Très volontiers, et sera-ce encore le
+cocotier qui vous fournira ce qu'il vous faut?—Oui sans
+doute, reprit l'Indien; avec la sciure des branches je
+fais cette encre, et avec les feuilles je fais ce papier.»</p>
+
+<p>On ne peut lire ces détails curieux et singuliers, sans faire
+une réflexion profonde sur la sagesse et la bonté du Créateur,
+dont la main paternelle a doté de cet arbre des pays
+que la chaleur et la stérilité rendraient inhabitables sans
+un pareil bienfait.</p>
+
+<p>Revenons à la langue mariannaise, et convenons, d'après
+la nomenclature des modifications du coco, rapportée ci-dessus,
+qu'il est peu d'autres langues qui pourraient faire
+preuve d'une plus grande abondance; cependant M.
+Ampère observe qu'en Amérique, «les Iroquois, les
+Sioux, les Mohiccans ont dans leur grammaire d'étonnantes
+ressources pour exprimer par un mot des idées très-complexes.<span class="pagenum" id="Page_66">[Pg 66]</span>
+Chez le peuple Thiroki, par exemple, peuple
+assez malpropre de sa nature, il y a treize verbes différents
+qui signifient <i>je lave</i>. Ainsi l'un exprimera: <i>je me
+lave dans un fleuve</i>; l'autre: <i>je me lave la tête</i>; un troisième:
+<i>je me lave le visage</i>; un quatrième: <i>je lave le
+visage d'un autre</i>; ou bien, <i>je lave mes mains</i>; <i>je lave les
+mains d'un autre</i>; <i>je lave mes habits</i>; <i>je lave un vase</i>;
+<i>je lave un enfant</i>; <i>je lave de la viande</i>, etc. Une altération
+quelquefois assez légère dans la forme du mot
+exprime ces modifications diverses de l'idée. Mais au
+fond, ajoute judicieusement M. Ampère, cette richesse
+apparente est pauvreté. Rien n'est plus contraire à la netteté
+du discours qu'une telle exubérance de formes complexes.
+Rien ne s'oppose plus à la liberté de l'analyse que
+cette synthèse obligée....» (<i>Voy. Histoire littéraire de la
+France</i>, par J. J. Ampère).</p>
+
+<p>Ce que nous venons de dire de ces langues d'Amérique,
+peut encore s'appliquer, et même davantage, à la langue
+arabe, car on prétend qu'elle a mille mots pour exprimer
+une <span class="allsmcap">ÉPÉE</span>, deux cents pour l'expression <span class="allsmcap">SERPENT</span>, quatre-vingts
+pour <span class="allsmcap">MIEL</span>, etc., etc., etc. L'islandais a, dit-on,
+une semblable fécondité, que, d'après les observations précédentes,
+nous nous garderons certes bien d'appeler richesse.</p>
+
+<p>A propos d'arabe, nous croyons pouvoir citer un nom
+propre que les journaux nous ont révélé dernièrement;
+quoique composé, il a droit d'être enregistré dans notre
+onomatographie; c'est le nom du prince <span class="smcap">Sidi-Ahmet-ben-Mohamed-ben-el-Hadji-Bouzio-el-Mograni</span>,
+petit-fils du sultan Boasis que le maréchal Vallée a fait récemment
+Calife de la Medjana, en Algérie. (<i>Journaux</i> du 10 nov.
+1838.)</p>
+
+<p>Mais voici, pour la dimension, un bien autre nom,<span class="pagenum" id="Page_67">[Pg 67]</span>
+porté par un insulaire du grand Océan; cet insulaire est
+le Sultan de Djoujocarta dans l'île de Java. Les <i>journaux</i>
+du 12 septembre 1839 annoncent que «S. M. le
+Roi de Hollande vient de nommer commandeur de l'Ordre
+du lion Néerlandais, le Sultan de Djocjockarta (<i>sic</i>),
+dont le nom est d'une certaine étendue; il s'appelle
+<span class="smcap">Hamankoeboewonosenopaitingalgongabgurrachmansaydinpanotagomode</span>,
+V<sup>me</sup> du nom.» Ce nom-propre ne
+renferme que soixante-deux lettres formant vingt-quatre
+syllabes; à coup sûr, celui de M. le comte d'O n'exigera
+jamais autant de temps, autant d'attention, autant d'encre
+pour être écrit correctement.</p>
+
+<p>Nous finirons cet article par une petite remarque qui,
+sans y être identique, peut trouver place ici: c'est que les
+hommes n'ont pas seuls le droit d'avoir des noms d'une
+certaine étendue; les fleurs ont parfois le même privilège.
+M. de Humboldt parle d'une fleur d'Amérique nommée
+l'<span class="smcap">Aristolochiocordiflora</span>; elle présente un diamètre de
+seize pouces.</p>
+
+<p>Si une autre fleur du même continent, la <i>Raflesia</i>, cède
+en longueur nominale à l'<i>Aristolochiocordiflora</i>, elle l'emporte
+sur elle par l'étendue de son diamètre, car il est de
+trois pieds. Un joli bouquet de cinq à six de ces fleurs n'irait
+point mal sur le sein de madame Badebec, femme de
+Gargantua et mère de l'illustre Pantagruel.</p>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>DES NOMS QUALIFICATIFS D'UNE CERTAINE ÉTENDUE,
+A VIENNE EN AUTRICHE.</h3>
+
+<p>Il est bien temps d'abandonner les plages lointaines du
+grand Océan, et de faire succéder au baragouinage à longs<span class="pagenum" id="Page_68">[Pg 68]</span>
+mots de leurs habitants, quelques expressions européennes
+également remarquables par leur étendue. Nous avons dit
+dans une note précédente, empruntée à Malte-Brun, que
+les mots composés sont assez multipliés dans les langues
+grecque, allemande et sanskrite, et qu'ils sont, à raison
+de leur composition, d'une certaine longueur. Pour ne pas
+abuser de la patience du lecteur, et pour une autre raison
+très-péremptoire, laissons de côté l'antique sanskrit; et
+contentons-nous de rapporter un échantillon de noms
+qualificatifs, puisé dans la langue allemande. Un almanach
+va nous les fournir; cet almanach est celui de la Cour de
+Vienne; on y voit que les titres ou annonces d'emplois,
+joints aux noms de ceux qui les possèdent, forment des mots
+d'une certaine dimension; par exemple, les qualités dont se
+chamarre le <i>second ramoneur des cheminées de la Cour</i>,
+sont ainsi exprimées: <span class="smcap">Kaiserlich-Koeniglich-Hofrauchfangskehrmeisteradjunct</span>.</p>
+
+<p>Le <i>contrôleur des magasins de suif de Vienne</i> étale
+ainsi sa qualité: <span class="smcap">Stadt-Wien-Unschlitt-Handlungs-Amts-Manipulant,
+Gegensperrfuhrer und Oberschmalzmeister</span>.</p>
+
+<p>Le savant Frédéric Schoell a donné, dans une note à la
+fin de la préface de son <i>Répertoire de Littérature ancienne,
+Paris</i>, 1808, <i>in-8<sup>o</sup></i>, a donné, disons-nous, plusieurs
+autres de ces titres, auxquels il prétend que les Allemands
+attachent une très-grande importance. En France, c'est
+différent; les ramoneurs, les tailleurs, les cordonniers de
+la Cour ne figurent point dans l'almanach royal; et s'ils y
+paraissaient, ce serait avec des titres plus écourtés que
+ceux de messieurs les Autrichiens.</p>
+
+<p>Cependant nous avons des artistes ou artisans qui parfois
+emploient des mots assez singuliers pour annoncer et vanter
+la marchandise due à leur génie industriel; par exemple,
+un habile coutelier parisien, fabricant de rasoirs,<span class="pagenum" id="Page_69">[Pg 69]</span>
+vient de faire part au public, de ces sortes de produits
+de sa fabrique, sous la douce, coulante et facile dénomination
+de rasoirs <span class="allsmcap">THERMOHYGROMÉTROMÉTRIQUES</span>; ce
+qui signifie que ses nécessaires de barbe sont surmontés
+d'un hygromètre et d'un thermomètre; et voici comment
+l'auteur motive la nécessité et les avantages de son invention.
+La barbe devenant douce ou rude, facile ou rebelle
+suivant que l'air est humide ou sec, chaud ou froid, il est
+bon de savoir quel est l'état de l'atmosphère au moment où
+l'on se dispose à la faire. Rien ne peut mieux et plus
+promptement l'indiquer que l'hygromètre et le thermomètre,
+perchés sur l'appareil pogonologique; découverte ingénieuse,
+et très-importante surtout pour les gens du
+peuple, pour les bons habitants de la campagne, et pour
+les mendiants! Qu'il eût été fier M. J. J. Perret, maître et
+marchand coutelier parisien du <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, s'il eût pu
+consigner une telle invention dans son traité de <i>Pogonotomie,
+ou l'art d'apprendre à se raser soi-même</i>. Paris,
+Dufour, 1769, <i>in-12</i>! Il l'eût placée à côté de celle de son
+<i>rasoir à rabot</i>, que lui-même a imaginé, et qui a eu un
+succès prodigieux; car, depuis 1769, comme chacun sait,
+tout le monde se sert du rasoir à rabot de M. Perret. Le
+savant Dulaure eût sans doute aussi fait mention des rasoirs
+thermohygrométrométriques, dans sa <i>Pogonologie,
+ou Histoire philosophique de la barbe</i>. Constantinople
+et Paris, Lejay, 1786, <i>in-12</i>. L'érudition de l'auteur, car
+il en avait beaucoup, se fût certainement complue à faire
+ressortir les avantages et l'utilité de cette découverte.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_70">[Pg 70]</span></p>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<h3>DES NOMS ET DES MOTS DE FANTAISIE
+CRÉÉS D'UNE MANIÈRE ORIGINALE,
+ET REMARQUABLES PAR LEUR LONGUEUR VRAIMENT MIRIFIQUE.</h3>
+
+<p>Pour laisser le moins de lacunes possible dans un ouvrage
+d'une aussi haute importance que celui-ci, nous allons dire
+quelque chose de certains noms et mots de fantaisie créés
+d'une manière singulière et originale, chez les anciens et
+chez les modernes, par des écrivains en belle humeur. Ce
+sont de ces petits efforts de grand génie dont une curiosité
+enfantine peut bien faire ses délices, puisque de vieux
+aristarques ne les ont pas toujours dédaignés. Par exemple,
+qui ne sourira à cette lubie de Plaute qui a affublé un philosophe
+du nom de <span class="smcap">Thesaurochrysonicochrysidès</span>, et un général,
+de celui de <span class="smcap">Bombomachidès-Cluninstaridysarchidès</span>. C'est
+sans doute pour exciter le gros rire des fils de Quirinus,
+qui ne riaient pas beaucoup, que le comique romain a imaginé
+de pareils noms. Térence n'avait pas recours à de
+semblables moyens, quoique son <span class="smcap">Heautontimorumenos</span> fût
+déjà d'une certaine étendue.</p>
+
+<p>Longtemps avant Plaute, le poète Hipponax s'était vengé
+du sculpteur Bupalus, qui l'avait exposé à la risée publique,
+en lui appliquant le sobriquet de <span class="smcap">Mességydorpochestès</span>,
+qui signifie tout simplement, goinfre insatiable qui ne fait
+que se remplir et se vider.</p>
+
+<p>Tertullien a donné à Hercule le surnom de <span class="smcap">Scytalosagittipelliger</span>,
+pour embrasser dans un seul mot tous les
+attributs qui caractérisent ce demi-dieu, savoir, la massue,
+la flèche et la peau (de lion), ou le bouclier qu'il
+portait ordinairement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_71">[Pg 71]</span></p>
+
+<p>On donnait autrefois aux chrétiens qui célébraient la
+pâque le 14 mai, le nom de <span class="smcap">Tessarescædécatites</span>. Ce mot,
+qui n'exprime que le nombre, le cède en longueur au
+suivant, du même genre, et sous lequel on désigne le nom
+de Dieu; ce mot renferme quarante-deux lettres: <span class="smcap">Tessaracontadyogrammatum</span>.</p>
+
+<p>Passons aux modernes:</p>
+
+<p>Le facétieux auteur des <i>Bigarrures</i>, Estienne Tabourot de
+Dijon, a publié un petit ouvrage macaronique, dans lequel
+il a affublé les Allemands d'un nom qui par son étendue embrasse
+ces messieurs sous plusieurs désignations: c'est son
+<i>Cacasanga</i> <span class="smcap">Reystrosuyssolansquenetorum</span> <i>per magistrum
+J.-B. Lichiardum recatholicatum spaliporcinum poetam,
+cum responso per Joan. Cransfeltum germanum</i>; Paris,
+1558, <i>in-12</i>. L'ouvrage entier est de Tabourot: il a encore
+paru sous le titre de <i>La Macaronée</i> de S. D. T.
+(<i>Stephanus Taborotius divionensis</i>) imprimée à Lyon
+par Jacques Faure, 1550, (1588) <i>in-8<sup>o</sup></i>. Lamonnoye
+fait observer que la date de 1550 est supposée, puisque
+Tabourot n'avait alors que trois ans. Elle doit être 1588.</p>
+
+<p>Nous livrons à la vindicte publique un mot aussi absurde
+que barbare, qui fait partie d'un vieux dicton inséré
+dans les <i>Illustres Proverbes</i> (de Fleury de Bellingen), <i>Paris</i>,
+1655, in-12. Ce mot injurieux est ainsi conçu: <span class="smcap">Traiflagoulamen</span>;
+et le déplorable dicton d'où il est tiré consiste dans
+ces quatre mots: <i>franc normand, vrai traiflagoulamen</i>.
+Voulez-vous savoir ce que signifie le mot en question? décomposez-le:
+<i>trai</i> est la première syllabe du mot traître;
+<i>fla</i>, la première du mot flatteur; <i>goula</i> signifie goulu,
+gourmand; et <i>men</i> veut dire menteur. Il n'a pas fallu un
+grand effort de génie pour établir une telle absurdité. La
+justice, la vérité et le bon sens lui préféreront toujours
+la citation suivante extraite d'une <i>Revue</i> anglaise moderne:<span class="pagenum" id="Page_72">[Pg 72]</span>
+«Les Normands sont, après les Hellènes, le peuple le plus
+brillant dans les fastes de l'histoire; leur puissance sur
+le monde a été gigantesque; elle dure encore. Les Normands
+ont formé l'aristocratie européenne, et nous ne
+nous étonnerons pas de ceux qui cherchent à descendre
+d'une race aussi illustre.» Continuons la série de nos
+noms et mots bizarres.</p>
+
+<p>Nous en trouverons d'abord d'assez singuliers dans le
+titre d'un petit bouquin du <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, du genre des
+Tabarin et des Bruscambille, et qui fait partie de la riche
+bibliothèque du savant M. Leber, n<sup>o</sup> 2485 de son très-curieux
+catalogue. Ce volume est intitulé: «Extrait des
+poésies facétieuses du sieur Gaillard, dont: la comédie
+de Braquemart, et le prologue <span class="allsmcap">INCOMPODROPHOBILIQUE</span> servant
+de forteresse à l'<span class="allsmcap">ARTIFICANDIVINANCIEL</span> de Braquemart;....
+par le docteur des <span class="smcap">Mouschiliencantamierliorodificques</span>,
+<i>Paris, Jacques Dugast</i>, 1634, <i>in-8<sup>o</sup></i>.» Ce
+volume, dit M. Leber, a pour frontispice le portrait en
+pied de l'auteur, et au verso un rébus non moins singulier
+que ses vers. Nous n'en savons pas davantage.</p>
+
+<p>Tout le monde connaît l'heureuse construction du nom
+de l'enchanteur <span class="smcap">Parafaragaramus</span>, que l'un des continuateurs
+de Cervantes a introduit dans sa <i>Suite aux aventures
+de l'illustre chevalier de la Manche</i>; Francfort, 1750, 6
+vol. pet. <i>in-12</i>, jolie édition.</p>
+
+<p>Nous nous reprocherions de passer sous silence le sieur
+Jean Bedé, Angevin, avocat et fougueux calviniste,
+qui, dans une diatribe de sa façon, intitulée la <i>Messe en
+françois expliquée</i>; Genève, 1610, <i>in-8<sup>o</sup></i>, a cru foudroyer
+cette institution divine en l'appelant avec autant de
+goût que de génie, <span class="smcap">Artonecrolipsaniconolatrie</span>; ce qui
+signifie à peu près, <i>idolâtrie de pain, de morts, de reliques
+et d'images</i>; charmante expression marquée au<span class="pagenum" id="Page_73">[Pg 73]</span>
+coin de la tolérance de la piété et de l'urbanité; ce
+qui ne nous empêchera cependant pas d'assister, à notre
+ordinaire, au Saint Sacrifice, dussent en frémir les mânes
+irritées du sieur Jean Bedé et nous traiter d'incorrigible
+<i>artonecrolipsaniconolâtre</i>.</p>
+
+<p>Que dirons-nous des beaux noms d'<span class="smcap">Alethinosgraphe-de-Clearétimalée</span>,
+et de <span class="smcap">Graphexechon-de-Pistrariste</span>, qui
+se lisent au bas du frontispice de la première édition des
+<i>Mémoires</i> de Maximilien de Sully, composés par ce duc
+et imprimés sous ses yeux dans son château de Sully (en
+Orléanais), sous la rubrique <i>d'Amstelredam</i><a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>. Nous dirons
+que ce sont deux noms que les secrétaires de M. le duc
+ont grécisés à leur manière pour exprimer les qualités de
+leur maître; car <span class="smcap">Alethinosgraphe-de-Cléarétimalée</span> signifie
+à peu près: <i>véridique écrivain qui aime la gloire que
+procurent la vertu et l'étude</i>; et <span class="smcap">Graphexechon-de-Pistariste<span class="pagenum" id="Page_74">[Pg 74]</span></span>
+peut se rendre par <i>excellent écrivain plein de loyauté
+et de bravoure</i>. Ces louanges sont un peu emphatiques,
+mais du moins elles sont assez bien méritées.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> Voici le titre exact et complet de cette édition:</p>
+
+<p>Mémoires des sages et royales œconomies d'Estat, domestiques,
+politiques et militaires de Henry-le-Grand, l'exemplaire des Roys,
+le Prince des Vertus, des Armes et des Loix, et le Père en effet
+de ses Peuples françois. Et des servitudes utiles, obeissances convenables
+et administrations loyales de Maximilian de Bethune, l'un
+des plus confidents, familiers et utiles soldats et serviteurs du grand
+Mars des François. Dediez à la France, à tous les bons soldats et
+tous peuples françois. <i>A Amstelredam, chez Alethinosgraphe de
+Cléarétimalée, et chez Graphexechon de Pistariste, à l'enseigne
+des trois vertus</i> (foi, espérance, charité), <i>couronnées d'amaranthe</i>,
+(1638), <i>2 vol. in-fol.</i></p>
+
+<p>C'est l'édition connue sous le nom des trois VVV verts. On trouvera
+d'amples détails sur l'imprimerie particulière du duc de Sully,
+dans notre <i>Histoire des imprimeries clandestines, particulières et
+secrètes dans les différents Etats de l'Europe, surtout en France</i>;
+1 vol. <i>in-8<sup>o</sup></i> sous presse.</p>
+
+</div>
+
+<p>Quant à M. F.-C. Gaudet, n'a-t-il pas agréablement
+surpris Paris, la France et l'Europe, en se cachant sous
+le précieux nom de <span class="smcap">Bicomonolofalati</span>, dans la publication
+de ses charmants <i>Colifichets poétiques</i>; à la Chine (Paris),
+1741, <i>in-12</i>? L'édition a dû être sur-le-champ épuisée à
+Pékin ou à Kanton.</p>
+
+<p>Nous devons le même tribut d'éloges à un petit recueil de
+pensées profondes, qui se recommande par ce magnifique
+titre: <span class="smcap">Misophilanthropopanutopies</span>, <i>Paris</i>, 1833, <i>in-18</i>.
+C'est dommage que ce monument philosophique ne compte
+que 251 pages, ce qui contraste avec le déploiement de
+son pompeux péristyle.</p>
+
+<p>Le spirituel et facétieux Collé s'est aussi distingué dans
+le genre de création dont nous parlons. Il assistait ou plutôt
+il présidait en 1750 aux agréments d'une fête que
+M<sup>me</sup> de Meulan donnait à son château d'Estioles; l'idée lui
+vint de terminer cette fête par une parade de sa composition,
+qu'il fit annoncer dans l'affiche suivante: «La
+grande troupe des danseurs, sauteurs et voltigeurs du
+Bas-Parnasse, qui a ennuyé les neuf muses et fait bâiller
+Apollon lui-même, avec un succès prodigieux, fera
+l'ouverture de son théâtre, le lundi 7 septembre 1750,
+par la première représentation de <i>Gilles, chirurgien
+anglais</i>, comédie parade en un acte, de <span class="smcap">M. Westicpetzeerdenstafflitlefgraffltte</span>,
+Baronnet de la Grande-Bretagne
+et de l'université de Cambridge, etc.»</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>M<sup>me</sup> de Genlis a fait encore plus de bruit que Collé
+avec son admirable recette anticolérique, basée sur le
+mot <span class="smcap">Peinthéphiladelmirézidarnézulmézidore</span>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_75">[Pg 75]</span></p>
+
+<p>Personne n'ignore que cette illustre dame de lettres<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> a
+beaucoup travaillé pour l'instruction des jeunes personnes
+du grand monde. Dans une de ses élucubrations semi-pædagogiques<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>,
+M<sup>me</sup> de Genlis a consigné le joli petit mot
+en question comme spécifique infaillible pour guérir les
+penchants à la colère; mais ce mot doit accompagner un
+talisman qui est également de la composition de ladite dame.
+Ce talisman consiste dans un anneau d'or parsemé d'étoiles
+émaillées. Voici l'usage que l'on doit faire et du talisman
+et du mot. L'auteur le recommande en ces termes à une
+jeune dame qui vient la consulter sur ses velléités colériques:
+«Aussitôt que vous sentirez la tentation de vous
+fâcher, il faudra vous taire, ne pas prononcer une syllabe<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>,
+et sur-le-champ passer dans votre cabinet; là,
+seule et sans témoins, vous plongerez votre anneau dans
+un grand verre d'eau froide, et vous répéterez neuf fois
+posément ce mot, <i>Peinthéphiladelmirézidarnézulmézidore</i>.
+Ensuite vous retirerez le talisman du vase, vous
+boirez l'eau, et vous serez parfaitement calmée.» Inappréciable
+recette, d'une exécution prompte, facile et qui<span class="pagenum" id="Page_76">[Pg 76]</span>
+sans doute a été souvent employée depuis qu'elle est sortie
+tout appareillée du cerveau de M<sup>me</sup> de Genlis pour l'instruction
+et l'édification des petites demoiselles et des jeunes
+grandes dames.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> Je demande pardon pour ce mot inusité; mais puisqu'on dit
+<i>Homme de lettres</i>, pourquoi ne dirait-on pas <i>Dame de lettres</i>? Il serait
+peut-être plus régulier de dire <i>Femme de lettres</i>; mais <i>Dame</i>
+est plus noble et plus conforme à l'urbanité française, et M<sup>me</sup> de
+Genlis était très-susceptible en fait d'étiquette et de politesse. Il est
+certain que personne n'a plus de droits par ses talents au titre de
+<i>Dame de lettres</i> que Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin,
+comtesse de Genlis, quoique son petit bagage littéraire ne monte
+qu'à 132 vol. tant <i>in-8<sup>o</sup></i> qu'<i>in-12</i> et <i>in-18</i>.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> V. <i>les Souvenirs de Félicie L.</i> 2<sup>e</sup> édition, Paris, 1806,
+<i>in-12</i>, p. 275.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> Chose extrêmement facile pour une femme en colère.</p>
+
+</div>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>M. Charles Nodier, dans son intéressant <i>Examen critique
+des Dictionnaires de la langue française</i>; Paris, 1829,
+<i>in-8<sup>o</sup></i>, a reproché à M. Boiste d'avoir inséré dans le
+sien, le mot <span class="allsmcap">INCONSTITUTIONNALITÉ</span>; nous allons rapporter
+l'article où il plaisante M. Boiste sur la longueur de ce
+mot et où il en cite d'autres d'une structure hétéroclite,
+vraiment rabelaisienne; et en effet ils sont du Curé de
+Meudon.</p>
+
+<p>«<i>Inconstitutionnalité</i>, dit-il, et pourquoi pas <span class="smcap">Transsubstantiationnalité</span>
+qui a l'avantage de faire à lui seul un
+vers de dix syllabes?—<i>Inconstitutionnalité</i> est un mot
+de circonstance; ce n'est pas un mot français.—Ne
+croirait-on pas lire la plainte de Chiquanous à qui l'on
+avait <i>Morrambouzevezangouzequoquemorguatasachacguevezinemaffressé</i>
+l'œil, et qui était en outre <i>esperruquancluzelubelouzerirelu</i> du talon<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>?»</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> <span class="smcap">Rabelais</span>, Paris, Desoer, 1820, <i>3 vol. in-18</i>, <i>fig.</i>
+ Voy. liv. <span class="allsmcap">IV</span>,
+chap. 15, tom. II, p. 56.</p>
+
+</div>
+
+<p>Il a paru à Bruxelles en 1834, une petite facétie fort
+plaisante et fort piquante, sous le titre de <i>Recherches sur les
+causes de l'inflammation du Bomborax, chez les femmes
+adultes, et Considérations sur la puissance du traitement
+homœopathique pour détruire cette maladie, etc. Trad. de
+l'allemand par</i> <span class="smcap">Kleingorloffenbach</span> <i>de *** et dédié au
+savant Molenfretz, docteur et professeur de stercologie à<span class="pagenum" id="Page_77">[Pg 77]</span>
+l'université de Neuwied</i>. In-8<sup>o</sup> de 16 p., fig.<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>.—Nous
+trouvons, p. 13 de cette pièce curieuse, que le docteur
+homœopathe essaya de donner à la malade un grain de <i>noix
+vomique</i> à la <i>décillionième dilution</i>, combiné avec un scrupule
+de <i>brugine</i> et <i>d'amphigène</i>, qu'on n'avait encore osé
+administrer que dans les maladies <i>bléphariques et dans les
+cas</i> d'<span class="allsmcap">INCROCORNISTIFICULIBILISATION</span> instantanée. L'auteur
+finit par des vœux pour le triomphe complet de la nouvelle
+doctrine, et il espère que la chirurgie se soumettra bientôt
+aux règles sublimes de l'homœopathie, et traitera une jambe
+cassée, une côte rompue, un œil crevé, d'après le grand
+principe: <i>similia similibus curantur</i><a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> Nous tenons cette curiosité, ainsi que plusieurs autres, de la
+libéralité de notre excellent ami, M. Chalon, président de la Société
+des Bibliophiles de Mons. Nous le prions d'agréer ici l'expression
+de notre vive et affectueuse reconnaissance.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> Cela me rappelle une plaisanterie faite sur <i>l'origine et le nom
+de</i> <span class="smcap">Robert Macaire</span>, cet homme allégorique, ce mythe, cet être
+fantastique qui, avec son compère <span class="smcap">Bertrand</span>, a si bien turlupiné
+tous les états; nous l'avons vu tour-à-tour avocat, médecin, avoué,
+auteur, propriétaire, agent de change, industriel, banquier,
+gérant de société en commandite, et tirant excellent parti de
+M. Gogo, l'actionnaire modèle, bonne pâte d'homme qui mord à
+tous les charbons de terre, asphaltes, chemins de fer, compositions
+pour rendre incombustible toute espèce de bois, y compris le bois
+de chauffage, etc., etc., etc.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_78">[Pg 78]</span></p>
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<h3>HISTORIETTE MONOSYLLABIQUE,
+CHEF-D'ŒUVRE DE HAUTE CONCEPTION LILIPUTIENNE.</h3>
+
+<p>Après avoir tracé tant de noms-propres, tant de mots
+d'une longueur à perdre haleine, il n'est pas surprenant
+que notre plume émoussée se refuse à continuer leur enregistrement.
+Eh bien! pour la reposer, affilons-lui le bec,
+trempons-la dans une encre plus légère, et mettons-lui des
+lisières qui la retiennent au point qu'à chaque bond elle ne
+puisse franchir que l'espace d'une syllabe. Cette course
+à petits pas sera encore un genre de singularité qui pourra
+récréer ou ennuyer un moment. Ce n'est pas que les faits
+que nous avons à raconter puissent rivaliser avec les
+histoires d'Hérodote, de Thucydide, de Tite-Live, de
+Grégoire de Tours, de Ville-Hardouin, de Joinville,
+de Commines, de David Hume; non, nous n'avons rien de
+commun avec ces Messieurs: ils avaient les coudées franches;
+et nous, nous avons les ceps aux pieds. Nous faisons
+donc l'humble aveu que rien n'est plus nul que notre historiette
+quant au fond, et rien de plus sot quant à la diction;
+mais elle pourra passer, grâce à la bizarrerie de son costume
+entièrement composé de petites paillettes, toutes de la
+même dimension. Voyons.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Mon cher,</p>
+</div>
+
+<p>C'est hier que j'ai vu le Duc de ...... je ne sais plus son
+nom, mais c'est le fils du fils d'un grand Roi, et qui, tu le sais
+bien, a pour le moins sept ans; il a un peu plus de trois pieds;
+il est très bien fait, a le teint frais, les yeux bleus et le<span class="pagenum" id="Page_79">[Pg 79]</span>
+front haut. Hier donc, je l'ai vu dans la cour qui n'est
+pas très loin de son lit de camp, où il dort le jour et non
+la nuit. Là, il a pris, en se jouant, un fort et ses tours,
+dont lui seul a fait le plan en moins de trois jours, tant il
+est vif, prompt et au fait de tout ce qui tient à ce bel art.
+Par ce beau trait, qui est un vrai coup de main à sept ans,
+il nous a fait voir qu'il a plus de cœur qu'il n'est grand,
+et que si, un jour, on le voit dans un camp sur le bord
+de la Lys ou du Rhin, ou du Po, ou vers Kent, rien ne
+lui.....; mais chut, je n'en dis pas plus. Ce qu'il y a de
+sûr, c'est que Mars, tout Mars qu'il est, n'a pas fait à dix
+ans ce que ce duc a fait à sept, et ce, sans bruit, sans cris,
+sans coups de feu et sans qu'il ait mis en jeu tout ce dont
+on se sert en tel cas.</p>
+
+<p>Quand le fort est à bas, je sors de la cour: vient à moi
+un grand, brun, sec, à l'œil vif, du nom de Roch le Franc.
+Il me fait part d'un fait qui lui tient au cœur, et que je
+vous rends tel qu'il me l'a dit: «Un jour, je vis sous un tas
+de vieux fers, me dit-il, un grand dard de bois d'if, à six
+rangs de clous d'or, et dont le fer est très fin. Je le vois, je le
+tiens, il me plaît, on m'en fait don, je le prends, et puis je
+m'en sers quand je vais seul soit au bois, soit aux champs,
+mon cor au cou, et mon pain dans mon sac. Bien m'en a
+pris deux ou trois fois. Un jour, il m'a fait grand bien, car
+sans lui un gros loup, les yeux en feu, le nez en l'air, eût
+pu.... Oui, il m'eût mis tout en sang, et qui sait si, plus
+fort que moi, il ne m'eût pas mis à mort.</p>
+
+<p>»Tel est le fait tout au long:</p>
+
+<p>»Le jour que j'ai dit, je fus au bout du pont qui est fort
+long; c'est, on le sait, ce grand pont qui est peu loin du
+bourg de Saint... Saint... oui, de Saint Cloud. Par le temps
+sec et le grand chaud qu'il a fait tout le jour, je me
+suis mis nu dans l'eau et j'ai pris un bain tout près<span class="pagenum" id="Page_80">[Pg 80]</span>
+d'un pré plus plein de joncs verds que de bon foin. Je n'y
+fus pas le temps d'un clin d'œil, que je vois non loin de
+moi, un grand loup tout gris, vers le bord du bois. Il ne
+me fait pas peur. Je sors de l'eau, et, crac, d'un tour de
+main, je me vêts, et je cours à lui à grands pas, mon
+dard à la main et mon cor au cou. Je n'eus pas dit d'un
+ton de voix, clair et très haut: Au loup, au loup! et
+joint le son de mon cor à ces mots, que mon loup me voit,
+fuit et se met dans les blés. La peur qu'il a fait qu'il ne
+voit pas un gros tronc, à fleur du sol, qui le fait choir
+au fond d'un grand trou. Quand je le vois à bas au fond
+de ce trou: Tant mieux, dis-je à part moi, je le tiens.
+Je mets mes gants à mes deux mains de peur de ses dents,
+puis je fonds sur lui, et je le prends par le cou, par le
+poil, par les reins, par tous les bouts; et, tout grand,
+tout gros, tout fort qu'il est, je le tiens sur le sol, puis
+du bras droit, d'un seul coup de mon dard qui va droit
+au cœur, je le mets sur le champ à mort.</p>
+
+<p>»Quand je vois qu'il est mort et bien mort, je le prends,
+je sors du trou, je le mets sur mon dos, je vais au
+bourg, et je le fais voir à tous ceux qui sont là.
+Le bruit en court dans tous les lieux qui ne sont pas loin
+du dit bourg, et l'on vient pour le voir: Tiens, dit-on,
+c'est un loup qu'il a pris sans vert et mis à bas; oui, c'est
+bien un loup! Puis tous en chœur: Bien, très-bien! et
+l'on me met dans la main des sous, des dix sous, des
+vingt sous; et dans mon sac, du lard, du bœuf, du veau,
+du sel, du pain bis, du pain blanc et un broc de vin. Ce
+qui fait voir que j'ai fait un beau coup et de plus un bel
+et bon gain, tant on est sûr qu'un loup de moins sur le
+sol d'un bourg fait plus de bien, qu'un rat de plus dans
+un champ de bled n'y fait de mal.</p>
+
+<p>»Mais les gens qui dans ces lieux, ont soin des bois, des
+daims et des cerfs du Roi, m'ont fait un tour qui n'est pas<span class="pagenum" id="Page_81">[Pg 81]</span>
+bien, un vrai tour de chien. Ils ont mis un des leurs au
+guet dans l'un des coins du bois, pour voir si c'est bien
+un loup que j'ai pris, ou si ce n'est pas un cerf ou un
+daim. L'un d'eux, un vrai gueux, qui ne voit pas trop
+clair, car il n'a qu'un œil, ne croit-il pas que c'est un
+daim? et il me dit d'un ton dur: Qu'as-tu-là? je crois
+que c'est un daim.—Un daim! es-tu fou? Tu ne vois pas
+que c'est un loup?—Non, je te dis; c'est un daim; rends-le,
+ou je te....—Mais, sot que tu es, vois donc ses yeux,
+son nez, son poil; tout est d'un loup, et point du tout
+d'un daim.—Ça n'est pas vrai; je te dis que c'est un
+daim: je n'ai qu'un œil, mais il est bon.</p>
+
+<p>»Moi, qui suis franc et de nom et de fait, et de plus fort
+doux, je fais voir, sans bruit, à tous ceux qui sont près
+du bois, que ce qu'il dit est faux; que c'est un loup et
+que ce n'est pas plus un daim qu'un rat ou un cerf. Je le
+lui mets sous les yeux, sous la main; il le voit, il le prend,
+il le tient, je crois qu'il se rend et que tout est à sa fin. Point
+du tout, ce vrai gueux, plus sec, plus vif, plus prompt qu'un
+vieux coq, me prend par le bras; puis, pan! d'un grand
+coup de poing, il me rompt six dents et me met tout en
+sang. Moi, qui ne suis pas mou, je prends mon cœur de
+lion, je mets à bas mon cor et mon dard, puis à coups de
+pied, à coups de poing, je chois sur mon fou, je le tiens
+par les mains, je lui tords les doigts, les bras, le cou, je
+lui mords si fort le nez qu'il en sort plus de sang que d'un
+bœuf qu'on met à mort. S'il ne sent pas ses torts, il sent
+fort bien les coups et fait à son tour plus fort que n'a fui le
+loup. Dans sa peur, il fait de grands cris, et se plaint à
+tous ceux qu'il voit, de ce qu'il a eu plus de cent coups
+sur son bon œil, sur le dos, sur les reins, bref sur tout le
+corps. On en rit, puis on lui dit: C'est bien fait, tant pis
+pour toi; tu n'as que ce qui t'est bien dû. Tu prends un<span class="pagenum" id="Page_82">[Pg 82]</span>
+loup pour un daim; mais, sot que tu es, ne sais-tu pas
+qu'un daim a un bois au front et que le loup n'en a pas;
+puis pour çà, tu bats les gens! tu as eu ton tour; oui,
+c'est bien fait et très bien fait.</p>
+
+<p>«Quand ce fou voit que nul ne le plaint, et que tous les
+torts sont de lui, il se rend au bourg, seul, d'un pas lent
+et peu sûr; il y prend deux grands brocs d'un bon vin
+blanc, clair, vif et fort; il les boit à longs traits, puis
+se met au lit et y dort en vrai porc. Est-il vif, est-il mort?
+c'est ce que je ne sais pas; onc ne l'ai vu.»</p>
+
+<p>J'en suis à la fin; bon soir, mon cher; j'ai mis sous
+tes yeux le fait de mon duc, de mon loup, de mon fou;
+c'est, je crois, tout ce que tu veux de moi.</p>
+
+<p>
+Je suis tout à toi,<br>
+<i>Jean-Pic-Roch-Luc-Paul</i><br>
+<span class="smcap">Synallagmatimonosyllabobiographus</span>.<br>
+</p>
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<h3>DE LA FATALITÉ ATTACHÉE A CERTAINS PERSONNAGES
+
+DONT LES NOMS COMMENCENT ET FINISSENT PAR LA MÊME LETTRE.</h3>
+
+<p>L'histoire offre quelquefois de singuliers rapprochements;
+celui qui fait l'objet de cet article est du nombre.
+On a remarqué que la plupart des personnages vraiment
+historiques, dont le nom commence et finit par la même
+lettre, ont eu une existence malheureuse et souvent une
+fin tragique. Voici une petite série chronologique de quelques-uns
+de ces noms que nous avons réunis comme preuve
+de cette observation.</p>
+
+
+<h4>AVANT JÉSUS-CHRIST.</h4>
+
+<p>Vers l'an 1670, <span class="smcap">Sémiramis</span>, Assyrienne, après un règne
+de quarante-deux ans, rempli de merveilles plus fabuleuses
+qu'historiques, est tuée, dit-on, par son fils Ninyas, dans<span class="pagenum" id="Page_83">[Pg 83]</span>
+le tombeau de Ninus son mari. D'autres prétendent qu'un
+beau jour elle se déroba à la vue des hommes dans l'espoir
+de jouir bientôt des honneurs divins; et qu'en effet, après
+sa mort, elle fut honorée comme une divinité, sous la forme
+d'une colombe. Dans ce dernier cas, elle aurait moins de
+droit à figurer dans notre liste.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>L'an 626, <span class="smcap">Saracus</span>, roi de Ninive, est tué au siége de
+cette ville attaquée par les troupes réunies de Cyaxare, roi
+des Mèdes, et de Nabopolassar, roi de Babylone. C'est ce
+même Nabopolassar qui, général des armées de Saracus,
+alors roi d'Assyrie, en 648, s'était révolté contre lui, et
+emparé de la partie de l'empire assyrien dont Babylone
+était la capitale et sur laquelle il a régné 21 ans. Il faut dire
+que Saracus, successeur de Saosduchin (le Nabuchodonosor
+de l'Ecriture Sainte), s'était rendu méprisable aux
+yeux de ses sujets par sa mollesse et le peu de soin qu'il
+prenait de son empire.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 524, <span class="smcap">Smerdis</span>, fils cadet de Cyrus, roi de Perse, fut
+tué par ordre de Cambyse, son frère aîné, qui occupait le
+trône après Cyrus. Prexaspe, favori du Roi, fut chargé de
+cet assassinat. Cambyse survécut très-peu de temps à ce
+crime, car il mourut en 523 d'une blessure qu'il se fit à la
+cuisse avec son épée en montant à cheval<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>. Il laissa la réputation<span class="pagenum" id="Page_84">[Pg 84]</span>
+d'un tyran furieux; il avait tué, d'un coup de
+pied dans le ventre, Méroé sa sœur, devenue sa femme et
+qui était enceinte.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> C'est lui qui, portant la guerre en Egypte, et ne pouvant s'en
+ouvrir l'entrée qu'en se rendant maître de Peluse, plaça pendant
+l'assaut, au premier rang, des chats, des chiens et d'autres animaux
+que les Egyptiens révéraient comme sacrés. Les assiégés n'osant
+tirer sur leurs dieux, ce stratagème ouvrit la porte de la ville aux
+assiégeants. C'est encore ce prince qui, arrivant à Memphis, fit
+massacrer tous les prêtres du dieu Apis, et tua lui-même d'un coup
+de poignard le dieu, qui, comme on le sait, était un superbe bœuf,
+dont sans doute l'excellent filet fut le régal de l'impie apiscide.</p>
+
+</div>
+
+<p>Aussitôt après l'assassinat de <span class="smcap">Smerdis</span>, parut un faussaire,
+qui, ressemblant au défunt, prit son nom, trompa
+le peuple, et s'empara de l'autorité, pendant que Cambyse
+était encore en Egypte. Celui-ci pressa son retour pour
+punir l'usurpateur, mais il mourut dans l'intervalle. Le
+faux <span class="smcap">Smerdis</span> n'y gagna pas beaucoup; car ayant été reconnu
+par Phédime, fille d'Otane, pour un mage (à ses
+oreilles coupées), il fut massacré par sept seigneurs de sa
+Cour dans le huitième mois de son usurpation.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Vers 479, <span class="smcap">Scopas</span>, célèbre athlète grec, avait été vainqueur
+au pugilat; il fit marché avec le poète Simonide
+pour que celui-ci célébrât cette victoire dans une pièce de
+vers. La pièce terminée, Scopas ne voulut plus payer que
+la moitié du prix convenu, et renvoya pour l'autre moitié
+aux Tyndarides, c'est-à-dire à Castor et Pollux, qui, ayant
+été mentionnés dans la pièce, devaient, selon lui, leur
+portion du prix. Cette insigne mauvaise foi reçut, dit-on,
+bientôt sa récompense. L'athlète donna un grand festin
+auquel assistait Simonide. Comme on était à table, un esclave
+vint avertir le poète que deux hommes couverts de
+poussière le demandaient à la porte. Simonide sort, et à
+peine est-il hors de la chambre, que le plafond s'écroule,
+et ensevelit sous ses décombres Scopas et tous les convives.
+On ne faisait aucun doute en Grèce que les deux voyageurs
+ne fussent Castor et Pollux. Aussi le surnom de favori des
+Dieux resta à Simonide.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>L'an 285, <span class="smcap">Seleucus</span>, l'un des successeurs d'Alexandre,
+et premier roi de Séleucie, fut tué d'un coup de poignard<span class="pagenum" id="Page_85">[Pg 85]</span>
+que Ceraunus, qui l'accompagnait, lui donna dans le dos.
+Il était âgé de 63 ans et en avait régné 32.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 225, <span class="smcap">Seleucus II</span>, dit Callinicus, roi de Séleucie,
+mourut prisonnier d'Arsace, par suite d'une chute de
+cheval, après 21 ans de règne.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 223, <span class="smcap">Seleucus III</span>, dit Ceraunus, fils du précédent,
+troisième roi de Séleucie, fut empoisonné par ses premiers
+officiers, dans la troisième année de son règne.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 196, <span class="smcap">Scopas</span>, d'abord général des Etoliens, puis des
+troupes de Ptolémée-Epiphane, roi d'Egypte, conspira
+contre ce prince et fut condamné au dernier supplice avec
+tous ses complices.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 176, <span class="smcap">Seleucus IV</span>, dit Philopator, mourut aussi empoisonné
+par Héliodore, après avoir régné onze ans.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 93, <span class="smcap">Seleucus</span>, dit Nicator, également roi de Séleucie,
+meurt à Mopsueste, ville de Cilicie. Il fut brûlé dans sa
+maison par les habitants soulevés contre lui. Son règne a
+été de peu de durée, sept mois en tout.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 71, <span class="smcap">Spartacus</span>, gladiateur, puis célèbre par les victoires
+qu'il remporta sur les Romains dans la guerre des
+esclaves révoltés qu'il commandait, finit par succomber à
+la bataille du Silare où il tomba percé de coups sur un
+monceau d'ennemis qu'il avait immolés. Avant le combat,
+il avait tué son cheval à la tête de l'armée, disant que s'il
+était vainqueur il ne manquerait pas de chevaux, et que
+s'il était vaincu il n'en avait pas besoin. Il s'était rendu
+très-redoutable aux Romains par les victoires qu'il avait
+d'abord remportées sur les deux préteurs Vatinius Glaber
+et P. Valerius, et ensuite sur les deux consuls Gellius et<span class="pagenum" id="Page_86">[Pg 86]</span>
+Lentulus; mais Crassus qui, dans le principe, désespérait
+de le vaincre, parvint enfin à gagner sur les bords du Silare
+une victoire qui mit fin aux jours de Spartacus et à la
+guerre des esclaves. Ce chef de révoltés était doué d'un
+grand courage, mais à l'héroïsme il joignait la férocité.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 55, <span class="smcap">Seleucus</span>, surnommé Cybiosactes, fils d'Antiochus
+Eusèbe et de Cléopâtre-Séléné, fut le dernier prince
+de la race des Séleucides; ayant accepté la couronne d'Egypte
+et la main de Cléopâtre, il fut étranglé par ordre de
+cette princesse, à cause de ses inclinations basses et de son
+excessive passion pour l'argent. C'est lui qui s'empressa
+de faire mettre le corps d'Alexandre dans un cercueil de
+verre, pour se saisir de celui d'or massif où il avait reposé
+jusqu'alors.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 52, Mort de <span class="smcap">Scaurus</span>, si connu par le luxe incroyable
+des jeux qu'étant édile, il donna au peuple romain. Il a eu
+une vie assez orageuse; accusé de concussion et de vexations,
+il fut défendu par Cicéron dans une des causes les plus
+éclatantes qu'ait plaidées cet orateur; aussi Scaurus fut-il
+absous quoiqu'il ne le méritât guère; mais par la suite,
+accusé de brigues, il succomba et fut condamné, l'an 700
+de R., sans que personne voulût s'intéresser pour lui. Il
+était fils de M. Emilius Scaurus, prince du sénat.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 43, <span class="smcap">Seius</span> (<i>Cnæus</i>), sénateur romain, fut mis à
+mort par l'ordre de Marc-Antoine.</p>
+
+<p>Ce Romain laissa dans sa succession un superbe cheval
+qui était d'une force et d'une beauté si extraordinaires
+qu'on le disait de la race des fameux chevaux de Diomède,
+qui furent tués par Hercule; mais une singulière fatalité
+fut attachée à sa possession: tous ceux à qui il a appartenu,
+depuis Seius, sont morts également de mort tragique:<span class="pagenum" id="Page_87">[Pg 87]</span>
+Dolabella, qui l'eut après Seius, fut tué dans les guerres
+civiles; Cassius, à qui il passa ensuite, se fit ôter la vie par
+un esclave; et Marc-Antoine, son dernier possesseur, se
+tua après la bataille d'Actium; aussi par la suite le nom de
+ce cheval, <i>equus Seianus</i>, passa en proverbe pour désigner
+ceux qui étaient en butte aux coups de la fortune et
+qui finissaient malheureusement: «<i>Il a</i>, disait-on, <i>le
+cheval de Seius.</i>»</p>
+
+
+<h4>DEPUIS JÉSUS-CHRIST.</h4>
+
+<p>L'an 31, <span class="smcap">Sejanus</span> (Ælius), ministre et favori de Tibère,
+est étranglé par ordre de son maître.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 43, <span class="smcap">Abia</span>, roi d'Arabie, étant entré dans une
+conspiration contre Izate, roi d'Adiabène, se tue au moment
+où l'on allait le faire prisonnier.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 68, <span class="smcap">Néron</span> (L. Domitius), ce monstre couronné,
+souillé de tous les vices et de tous les crimes, se poignarde
+pour échapper au supplice de la roche Tarpéienne.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 79, <span class="smcap">Sabinus</span>, prince gaulois, caché si long-temps
+dans les environs de Langres, nourri par les soins de sa
+digne Eponine, au fond d'une caverne, est condamné à
+mort et exécuté par ordre de Vespasien, pour s'être fait
+proclamer César par ses soldats, neuf ans auparavant,
+dans le moment que Vespasien venait d'être salué empereur.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 211, <span class="smcap">Septimius Severus</span>, empereur, cruel persécuteur
+des chrétiens, après avoir échappé aux poignards
+de Caracalla, est réduit à se faire mourir. Une indigestion
+fut l'instrument de mort qu'il préféra.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_88">[Pg 88]</span></p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 255, <span class="smcap">Severus</span> (<i>Alexander</i>), empereur, successeur
+d'Héliogabale, l'an 222, fut massacré, à l'âge de vingt-six
+ans, par ses soldats, que le barbare Maximin, comblé de
+ses faveurs, avait excités à la révolte.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 257, le pape <span class="smcap">Etienne</span> (<span class="smcap">Stephanus</span>), élu en mars 253,
+reçut la couronne du martyre sous Valérien.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 258, <span class="smcap">Sextus II</span>, successeur d'Etienne, eut également
+la palme du martyre sous le même empereur. Cette
+persécution est la huitième; elle dura quarante-deux
+mois.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 507, l'empereur <span class="smcap">Severus</span> (Flavius Valerius) périt de
+mort violente par ordre de Maximin Hercule. Il fut étranglé
+selon les uns; d'autres prétendent qu'on lui permit de
+s'ouvrir les veines.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 453, <span class="smcap">Attila</span>, surnommé le <i>fléau de Dieu</i>, mourut
+d'une hémorragie à Strasbourg, en retournant dans ses
+états.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 584, <span class="smcap">Chilpéric</span>, digne époux de la cruelle Frédégonde,
+est assassiné à Chelles. Grégoire de Tours l'appelle
+l'Hérode, le Néron de la France.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 619, le patrice <span class="smcap">Eleuthère</span>, exarque de Ravenne,
+ayant voulu se faire couronner empereur, est massacré
+par son armée sur la route de Ravenne à Rome.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 673, <span class="smcap">Childéric II</span>, roi d'Austrasie, est assassiné, à
+l'âge de 24 ans, par Bodilon, jeune seigneur qu'il avait
+fait fouetter. La reine Blichilde, qui était enceinte, est également
+égorgée par ce Bodilon.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_89">[Pg 89]</span></p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 708, le pape <span class="smcap">Sisinnius</span>, mourut subitement le 18
+janvier, après vingt jours de règne.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 752, <span class="smcap">Childéric III</span>, est déposé, rasé et renfermé
+dans le monastère de Saint-Bertin à Saint-Omer, où il
+mourut en 755. Il eut pour successeur Pepin-le-Bref,
+maire du palais de Neustrie et de Bourgogne depuis 741, de
+toute la monarchie en 747, et proclamé roi des Français
+dans l'assemblée tenue à Soissons au mois de mars 742.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 755, <span class="smcap">Abdalla</span>, le premier des Khalyfes Abbassides,
+fut tué dans l'Irâc, par ordre de Mansour. C'était un
+prince d'un grand courage, mais d'une cruauté plus grande
+encore. Ayant vaincu les Ommiades, plusieurs princes
+de cette maison vinrent se soumettre; se fiant à son serment,
+ils se rendent à un grand festin auquel il les invite;
+mais à peine ont-ils pris place, qu'ils sont égorgés par des
+assassins. Aussitôt des tapis sont étendus sur les cadavres
+qui servent de tables aux meurtriers. <span class="smcap">Abdalla</span> ne respecta
+pas même l'asile des morts; il fit ouvrir à Damas le tombeau
+des Ommiades, et le corps du Khalyfe Héchâm ayant
+été trouvé intact, il le fit mettre en croix, ensuite le fit
+brûler, et ses cendres furent jetées au vent.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 824, <span class="smcap">Eugène II</span>, fut élu pape, mais son élection fut
+troublée par l'ordination d'un antipape nommé Zizime,
+soutenu par la noblesse. Cela causa du trouble; il fut
+apaisé par l'empereur Lothaire qui vint à Rome. Pendant
+son séjour dans cette capitale, ce prince réclama plusieurs
+terres injustement confisquées au profit de l'Eglise, et en
+ordonna la restitution; Eugène y consentit. Ce pape n'a
+occupé le trône pontifical que pendant trois ans; il est
+mort au mois d'août 827. On lui attribue l'établissement de
+l'épreuve par l'eau froide, dont le P. Mabillon a donné<span class="pagenum" id="Page_90">[Pg 90]</span>
+l'explication dans ses <i>Vet. Analect.</i>, Parisiis, 1723,
+<i>in-fol.</i></p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 897, le pape <span class="smcap">Etienne VI</span>, qui pendant son court
+pontificat avait exercé de grandes violences, fut jeté dans
+une obscure prison, chargé de fers, puis étranglé. Il a
+régné à peine 14 mois.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 911, <span class="smcap">Sergius III</span>, pape de 904 à 911, ne parvint au
+Saint-Siége qu'après beaucoup de peines et de traverses.
+Dès 898, à la mort de Théodore II, il avait eu une partie
+des suffrages des Romains; mais il fut obligé de fuir en
+Toscane où il resta caché jusqu'en 904, qu'il revint à
+Rome. Il y fut nommé en place de Christophe qu'il
+chassa, et ce Christophe avait lui-même chassé Léon V,
+son prédécesseur. Sergius III a occupé le trône pontifical
+pendant sept ans; Frodoard a fait l'éloge de son gouvernement;
+mais le satirique Liutprand, suivi par Baronius,
+est le seul ancien qui l'accuse d'un commerce coupable
+avec la fameuse Marozie. (V. l'<i>Art de vérifier les Dates</i>,
+<i>in-8<sup>o</sup></i>, tom. <span class="allsmcap">III</span>, p. 315.)</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 981, <span class="smcap">Otto II</span>, dit le Sanguinaire, empereur d'Occident,
+se rend à Rome et fait préparer au Vatican un festin
+somptueux auquel il invite les grands seigneurs, les magistrats
+et les députés des villes d'Italie. A peine est-on à
+table, qu'une troupe de gens armés entre brusquement
+dans la salle, se jette sur ceux dont les noms sont inscrits
+sur une liste de proscription, les traîne dehors et les
+égorge. Deux ans après (le 7 décembre 983), Otto
+meurt à Rome, empoisonné, dit-on, après avoir régné
+dix ans, et avoir commis beaucoup d'autres cruautés<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> <span class="smcap">Otto</span>, son père, dit le Grand, qui a régné de 936 à 973, était
+très-sévère, mais pas aussi cruel que son fils. Les Romains ayant
+enfermé le pape Jean XIII au château Saint-Ange, puis l'ayant
+chassé de Rome, Otto le fit réintégrer, et condamna à diverses
+peines et supplices ceux qui avaient pris part à cette révolte. On fit
+grâce de la vie au Préfet de Rome nommé Pierre; mais la punition
+ignominieuse qu'on lui infligea ne fut-elle pas pire que la mort? On
+commença par lui couper la barbe, objet de grande vénération dans
+ce temps; puis on le pendit par les cheveux au cheval de la statue de
+Constantin; ensuite on le mit à rebours sur un âne; on lui attacha
+une outre sur la tête, puis deux autres aux cuisses; et, dans cet
+état, on le promena par la ville, le frappant de verges et l'exposant
+à toutes les railleries et à toutes les insultes de la populace; enfin
+on le jeta dans une prison obscure d'où il ne sortit, après un long
+séjour, que pour être banni loin de Rome.</p>
+
+<p>Cet empereur Otto ne jurait que par sa barbe dont il prenait le
+plus grand soin et qui lui descendait jusqu'à la ceinture.</p>
+
+<p>C'est sous son règne que l'on infligeait différentes peines singulières
+suivant la diversité des états. Le <i>Harnescar</i> était la punition
+de la haute noblesse; elle consistait à porter un chien sur les épaules
+l'espace d'une ou deux lieues; la petite noblesse était condamnée à
+porter une selle de cheval; le clergé, un gros missel; et la bourgeoisie
+une charrue, mais toujours à pareille distance. Ces détails
+ne me sont parvenus qu'après la publication de <i>La Selle chevalière</i>,
+Dijon, 1836, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_91">[Pg 91]</span></p>
+
+<p>En 1071, <span class="smcap">Eudoxie</span>, impératrice d'Orient, fut réléguée
+par Jean Ducas, dans un couvent où elle termina ses jours
+vers 1097. C'était une femme savante; elle fit une espèce
+de dictionnaire intitulé <i>Ionia seu Violarium</i>, que M. Dansse
+de Villoison a publié avec des notes et des dissertations
+curieuses, dans le premier volume de ses <i>Anecdota græca</i>,
+Venetiis, 1781, <i>2 vol. in-4<sup>o</sup></i>. Ce traité d'Eudoxie, relatif
+aux généalogies des Dieux, des héros et héroïnes, renferme
+tout ce que l'on a dit de plus curieux sur le paganisme.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_92">[Pg 92]</span></p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 1147, le Pape <span class="smcap">Eugène III</span>, élève de S. Bernard, eut
+un pontificat très-orageux. Trois fois, il fut obligé de
+quitter Rome; il se retira en France, l'asile ordinaire des
+Papes et des Princes persécutés. Il séjourna à Cluny, à
+Dijon, où le roi Louis-le-Jeune vint au devant de lui; à
+Citeaux, à Paris, à Châlons-sur-Marne, à Verdun, etc.;
+enfin il rentra à Rome en 1152, et y mourut le 8 juillet
+1153.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 1154, <span class="smcap">Roger</span>, premier roi de Sicile, mourut à l'âge
+de 58 ans, après un règne très-agité; il attira sur l'Italie
+le fléau des guerres qu'y firent les empereurs d'Orient et
+d'Occident qu'il avait provoqués.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 1265, <span class="smcap">Napoléon</span> della Torre, se fit proclamer
+Seigneur de Milan. Après s'être déclaré contre les nobles
+et en avoir fait périr plusieurs, il fut fait prisonnier avec
+Mosca son fils, par l'archevêque Otto Visconti, en 1276;
+puis, dépouillé de son titre, il mourut en prison en 1283.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 1439, <span class="smcap">Eugène IV</span>, élu pape le 3 mars 1431, fut
+déposé par le concile de Bâle, qui nomma en sa place
+Amédée, Duc de Savoie. Eugène ne vit point la fin de ce
+schisme et mourut le 23 février 1447, après un pontificat
+fort orageux.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Vers 1570, mourut <span class="smcap">Sartorius</span>, savant Hollandais, né
+à Amsterdam vers le commencement du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle; il possédait
+et enseignait les langues latine, grecque et hébraïque.
+Ses opinions religieuses lui attirèrent des persécutions;
+il embrassa la Réforme vers 1558 et devint ministre évangélique
+à Delft et à Noordwick: il passe pour un des premiers<span class="pagenum" id="Page_93">[Pg 93]</span>
+restaurateurs de la langue hollandaise. Il s'est fait à
+lui-même cette épitaphe:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Hac ego sum tumulatus humo Sartorius, ortum</div>
+ <div class="verse indent4">Cui primum tellus Amsterodama dedit.</div>
+ <div class="verse indent0">Ingenium colui variè, docuique juventam</div>
+ <div class="verse indent4">Omnigenas artes, quippe triglottos eram.</div>
+ <div class="verse indent0">Sed postquam virtus, duris exercita fatis,</div>
+ <div class="verse indent4">Destituit corpus, spiritus astra tenet.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Ce savant n'est connu que sous le nom de Sartorius; mais
+son nom de famille était Jean Schneider. Hadrien Junius
+a dit de lui qu'il était sorti plus de savants de son école que
+de héros du cheval de Troie.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 1590, le Pape <span class="smcap">Sixtus V</span> (Sixte-Quint) mourut très-peu
+regretté des Romains à cause de son excessive sévérité
+qui allait parfois jusqu'à la cruauté, et des grands impôts
+dont il accablait le peuple. Aussi, après sa mort, le peuple se
+vengea en brisant la statue qu'on lui avait érigée de son
+vivant; et le sénat décréta qu'il ne serait plus érigé de
+statues à aucun pape durant sa vie.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 1704, <span class="smcap">Stanislas</span> Leczinski est élu roi de Pologne,
+en place de Frédéric-Auguste déposé; mais par suite des
+troubles qui agitèrent le royaume, et du rétablissement
+de Frédéric-Auguste, <span class="smcap">Stanislas</span> fut obligé de fuir et de
+quitter ses Etats en 1710. Elu une seconde fois en 1733,
+il abdiqua trois ans après, en 1736, et se retira en France
+au mois de juin de la même année. Il fut reconnu duc de
+Lorraine et de Bar en 1737. Sa fille unique, Marie-Charlotte-Sophie-Félicité
+Leczinska avait été mariée à Louis XV
+le 15 août 1725. <span class="smcap">Stanislas</span> périt à Nancy par accident,
+(le feu ayant pris à sa robe de chambre), le 23 février
+1766. Il était âgé de 83 ans.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_94">[Pg 94]</span></p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 1820, <span class="smcap">Louvel</span> (Louis-Pierre), employé dans les écuries
+du Roi comme sellier, poignarde le duc de Berry,
+âgé de 42 ans, à dix heures du soir, le 13 février, à la
+porte de l'opéra, à Paris. Le prince ne survit que quelques
+heures à sa blessure, malgré les soins empressés du célèbre
+Dupuytren. Le misérable assassin est condamné à
+mort par arrêt de la Cour des pairs du 6 juin de la même
+année 1820, et il est exécuté le lendemain 7, à l'âge de 37
+ans.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 1821, <span class="smcap">Napoléon</span> Bonaparte, empereur des Français,
+après un règne des plus éclatants, qui a duré dix ans (du
+18 mai 1804 au 11 avril 1814), meurt en exil à l'île Sainte-Hélène,
+le 5 mai. Il a vécu 51 ans 8 mois et 20 jours.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En 1832, <span class="smcap">Napoléon</span> Bonaparte (François-Charles-Joseph),
+né de l'empereur Napoléon, et de l'archiduchesse
+Marie-Louise, le 20 mars 1810, meurt à Schœnbrun le 22
+juillet 1832.</p>
+
+
+<h3>VIII.</h3>
+
+<h3>DE QUELQUES MOTS ASSEZ SINGULIERS
+DANS LEUR DÉCOMPOSITION SUCCESSIVE.</h3>
+
+<p>Nous ignorons si toutes les langues pourraient offrir de
+ces sortes de mots; nous nous contenterons pour le moment
+d'en exposer trois, puisés l'un dans la langue latine, le second
+dans la langue française, et le troisième dans la langue
+grecque. Tous les trois présentent une particularité assez
+remarquable.</p>
+
+<p>Par exemple, le mot latin <i>AMORE</i>, (ablatif du substantif<span class="pagenum" id="Page_95">[Pg 95]</span>
+<i>AMOR</i>, qui signifie <i>amour</i><a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>, <i>amitié</i>), si vous le
+privez successivement d'une lettre à gauche, vous donnera
+quatre mots différents exprimant tous les caractères du véritable
+attachement:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> Les Anciens connaissaient ou plutôt désignaient cinq degrés
+par lesquels passe ordinairement l'amour depuis sa naissance
+jusqu'à l'accomplissement de ses vœux, qu'on pourrait peut-être
+appeler son tombeau. Ces cinq degrés sont: 1<sup>o</sup> <i>visus</i>, 2<sup>o</sup> <i>colloquium</i>,
+3<sup>o</sup> <i>tactus</i>, 4<sup>o</sup> <i>connubium</i>, 5<sup>o</sup> <i>concubitus</i>.</p>
+
+<p>Un poète les a compris dans ces deux vers léonins qui renferment
+de plus un petit avertissement.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Visus et alloquium, tactus, post oscula factum.</div>
+ <div class="verse indent0">Ni fugias tactus, vix evitabitur actus.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Il a fallu trois vers à un autre poète pour rendre la même pensée,
+en changeant quelques mots:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Post visum risus, post risum venit ad usum:</div>
+ <div class="verse indent0">Post usum tactus, post tactum venit ad actum:</div>
+ <div class="verse indent0">Post actum fructus; post fructum pœnitet acti.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+
+</div>
+
+
+<p class="right centeredparagraph">
+AMORE<br>
+MORE<br>
+ORE<br>
+RE<br>
+</p>
+
+
+<p>En effet, l'amour, l'amitié, l'attachement se prouvent</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <i><span class="allsmcap">AMORE</span></i>, par l'union des sentiments;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <i><span class="allsmcap">MORE</span></i>, par la conformité des habitudes, le plaisir d'être
+ensemble;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> <i><span class="allsmcap">ORE</span></i>, par des protestations d'attachement, des discours
+agréables;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> <i><span class="allsmcap">RE</span></i>, par les effets, c'est-à-dire par les services que l'on
+se rend mutuellement.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Le mot français SAVOIR, décomposé de la même manière
+que le précédent, renferme ce qui caractérise l'ambitieux
+dans ses désirs:</p>
+
+<p class="right centeredparagraph">
+SAVOIR<br>
+AVOIR<br>
+VOIR<br>
+OIR<br>
+OR<br>
+</p>
+
+<p>N'est-il pas reconnu que l'ambitieux voudrait tout <span class="allsmcap">SAVOIR</span>,
+tout <span class="allsmcap">AVOIR</span>, tout <span class="allsmcap">VOIR</span>, tout <span class="allsmcap">OIR</span> (vieux mot français<span class="pagenum" id="Page_96">[Pg 96]</span>
+qui signifie <i>entendre</i>), et posséder la richesse désignée par
+l'or.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Le troisième mot emprunté du grec est NAPOLEON.
+M. de Roquefort me le fournit dans son <i>Dictionnaire étymologique
+de la langue française</i>. Paris, 1829, 2 vol. <i>in-8<sup>o</sup></i>,
+tom. II, p. 121.</p>
+
+<p>«Un tireur d'horoscopes, dit-il, a fait le calcul suivant
+sur le mot NAPOLÉON. Ce nom-propre est composé
+de deux mots grecs qui signifient <i>Lion du désert</i><a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>. Ce
+même mot, ingénieusement combiné, présente une<span class="pagenum" id="Page_97">[Pg 97]</span>
+phrase qui offre une singulière analogie avec le caractère
+de cet homme extraordinaire:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> Nous avons trouvé dans un journal du 25 juin 1838, un article
+qui coïncide avec ces mots <i>le Lion du désert</i>: cet article est
+ainsi conçu: «Bonaparte disait que le désert avait toujours eu pour
+lui un attrait particulier, et qu'il ne l'avait jamais traversé sans
+une certaine émotion. On n'en voyait point les bornes, il n'avait
+ni commencement ni fin; c'était l'image de l'immensité, un
+océan de pied ferme. Ce spectacle plaisait à son imagination,
+et il aimait à faire observer que <i>Napoléon</i> veut dire <i>le lion du
+désert</i>.»</p>
+
+</div>
+
+<table>
+<tr><td>1 </td><td class="tdr"> NAPOLÉON</td></tr>
+<tr><td>6 </td><td class="tdr"> APOLÉON</td></tr>
+<tr><td>7 </td><td class="tdr"> POLÉON</td></tr>
+<tr><td>3 </td><td class="tdr"> OLÉON</td></tr>
+<tr><td>4 </td><td class="tdr"> LÉON</td></tr>
+<tr><td>5 </td><td class="tdr"> ÉON</td></tr>
+<tr><td>2 </td><td class="tdr"> ON</td></tr>
+</table>
+
+<p>»En enlevant successivement la première lettre de ce
+mot et ensuite celle de chaque mot restant, on forme six
+mots grecs dont la traduction littérale, dans l'ordre des
+N<sup>os</sup> désignés, est:</p>
+
+<p>»<i>Napoléon</i>, <i>ôn o leôn leôn eon</i>, <i>apoleôn poleon</i>; Ναπολεον,
+ων ο λεων λεων εον, απολεων πολεων, ce qui signifie: Napoléon,
+étant le lion des peuples, allait détruisant les cités.»</p>
+
+
+<h3>IX.</h3>
+
+<h3>DES SIGLES.</h3>
+
+<p>On entend par sigles des lettres initiales qui, suivies
+d'un point, et disposées soit isolément, soit avec d'autres,
+présentent un sens lorsqu'on sait ou que l'on devine les
+mots dont elles sont les initiales. Nous allons donner différents
+exemples de sigles dont la signification n'est pas familière
+à tout le monde.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_98">[Pg 98]</span></p>
+
+
+<h4>
+CROIX DE SAINT BENOIT,
+VULGAIREMENT APPELÉE LA CROIX DES SORCIERS.
+</h4>
+
+<figure class="figcenter" id="114" style="max-width: 13em;">
+<span style="margin-left: 1em;"><img src="images/114.jpg" alt=""></span>
+</figure>
+
+<p>Cette croix, entièrement composée, comme on le voit,
+de sigles ou lettres initiales indiquant chacune un mot, a
+souvent embarrassé les amateurs curieux de deviner la
+signification de ces mots et le sens attaché à leur série si
+bizarrement disposée. C'est ce qui a fait appeler très-improprement
+cette espèce de médaille, la <span class="allsmcap">CROIX DES SORCIERS</span>,
+par des gens qui ne l'étaient guère, par ces esprits
+faibles et superstitieux qui, dans les siècles précédents,
+trouvaient de la sorcellerie dans tout ce qu'ils ne comprenaient
+pas. L'explication que nous allons donner de ces
+lettres, prouvera combien on était dans l'erreur en attribuant
+à l'esprit malin ce qui lui était diamétralement
+opposé.</p>
+
+<p>Commençons par la légende, c'est-à-dire par les lettres
+insérées dans la partie circulaire de cette pièce; chaque
+groupe de lettres doit être interprété ainsi qu'il suit:</p>
+
+<p>
+IHS.—<span class="smcap">Jesus Hominum Salvator.</span>;<br>
+VRS.—<span class="smcap">Vade Retrò Satana</span>;<br>
+NSMV.—<span class="smcap">Nunquam Suadeas Mihi Vana</span>;<br>
+SMQL.—<span class="smcap">Sunt Mala Quæ Libas</span>;<br>
+IVB.—<span class="smcap">Ipse Venena Bibas</span><a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.<br>
+</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> Ces deux espèces de vers léonins, ou plutôt ces quatre dernières
+lignes se retrouvent dans une vieille légende ou histoire
+superstitieuse de la construction du Pont-au-Diable à Sens, au
+commencement du <span class="allsmcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle. Le Diable avait fourni des fonds à
+l'architecte nommé Guinefort, moyennant la cession de son ame,
+marchés assez communs dans ces siècles de lumières. Cependant,
+ce Guinefort, longtemps après, éprouva des remords, et il demanda
+pardon à Dieu et aux Saints. M. le curé de Sens, touché de son repentir,
+survint en étole, avec l'eau bénite; puis chassa le Diable et
+l'exorcisa en prononçant ces paroles qu'il fit répéter au pénitent:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0"><i>Vade retrò, Satana, nunquam suade mihi vana,</i></div>
+ <div class="verse indent4"><i>Sunt mala quæ libas, ipse venena bibas.</i></div>
+ <div class="verse indent0">Retire-toi, Satan, cesse de me tenter,</div>
+ <div class="verse indent0">Garde bien ton poison, je n'y veux pas goûter.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Cette anecdote nous est communiquée par l'estimable et savant
+M. Théod. Tarbé, de Sens, qui l'a insérée dans l'un de ses
+curieux almanachs de Sens, année 1837, p. 184-188.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_99">[Pg 99]</span></p>
+
+<p>Voilà pour la légende; passons à la croix dont les lettres
+placées verticalement sur la tige présentent le sens suivant.</p>
+
+<p>CSSML.—<span class="smcap">Crux Sacra Sis Mihi Lux.</span></p>
+
+<p>Celles qui sont sur les croisillons signifient:</p>
+
+<p>NDSMD.—<span class="smcap">Nunquam Dæmon Sis Mihi Dux.</span></p>
+
+<p>Enfin les lettres qui sont dans le champ de la pièce se
+rendent ainsi:</p>
+
+<p>CSPB.—<span class="smcap">Christus Sit Perpetuò Benedictus!</span></p>
+
+<p>Telle est l'interprétation des lettres composant la croix
+de Saint-Benoît, qui, comme on vient de le voir, n'a
+rien ni de sorcier, ni de diabolique, pas même de poétique,
+quoiqu'on y trouve la forme de quelques mauvais vers
+léonins.<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a></p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> Cette croix a été dessinée et gravée, mais sans explication, dans
+les <i>Epistolæ itinerariæ</i>, de Bruckman, <i>Wolfenbutel</i>, 1742, 1749
+et 1756, 3 parties en 1 vol. in-4<sup>o</sup>, avec beaucoup de fig. dont quelques-unes
+sont singulières. Deux autres croix plus riches et plus
+grandes y sont encore gravées. Voy. <span class="allsmcap">CENTURIA</span> III. <i>Epist. itin.</i> 47,
+p. 548, <i>tab.</i> XIV, <i>tab.</i> XVI et <i>tab.</i> XV.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_100">[Pg 100]</span></p>
+
+<p>Les trois premières lettres dont nous avons parlé, IHS,
+qui sont rendues par <span class="smcap">Jesus Hominum Salvator</span>, ont encore
+une autre interprétation, mais c'est lorsqu'elles forment le
+monogramme suivant:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 1em;">†</span><br>
+IHS<br>
+<span style="margin-left: 1em;">V</span><br>
+</p>
+
+<p>Alors elles expriment l'inscription portée sur le labarum
+de Constantin, et qui signifiait <span class="smcap">In Hoc Signo Vinces</span>.
+«Vous vaincrez par ce signe.» Mais ce n'est qu'une traduction
+latine de la véritable inscription du labarum; car
+dans le prodige qui arriva sous Constantin allant combattre
+Maxence l'an 311, ce prince vit dans les airs une croix
+avec ces mots grecs: ΕΝ ΤΟΥΤΩ ΝΙΚΑ, c'est-à-dire, sois
+vainqueur par ce signe.</p>
+
+
+<h4><span class="allsmcap">DU MOT</span> <i>SALIGIA</i>,</h4>
+
+<h4>OU</h4>
+
+<h4>SIGLES SUR LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.</h4>
+
+<p>Ce mot créé dans le <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, est composé des initiales
+des sept péchés capitaux, exprimés en latin; sur quoi Antoine,
+archevêque de Florence, a fait ce vers léonin:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Ut tibi sit vita, semper <span class="allsmcap">SALIGIA</span> vita.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Le P. Crespet, religieux célestin de Paris, dans son
+<i>Jardin de plaisir et récréation spirituelle</i>, Paris, 1602,
+in-8<sup>o</sup>, dit, p. 401, que «sept diables sont députés pour
+présider à chacun péché mortel.» On en va voir le nom<span class="pagenum" id="Page_101">[Pg 101]</span>
+dans le petit tableau suivant, où chaque lettre du mot
+<span class="allsmcap">SALIGIA</span> se trouve être l'initiale d'un péché capital:</p>
+
+<table>
+<tr><td>S UPERBIA </td><td> L'orgueil, </td><td>présidé par <span class="smcap">Liviatham</span>.</td></tr>
+<tr><td>A VARITIA </td><td> L'avarice </td><td> par <span class="smcap">Mammon</span>.</td></tr>
+<tr><td>L UXURIA </td><td> La luxure </td><td> par <span class="smcap">Asmodée</span>.</td></tr>
+<tr><td>I RA </td><td> La colère </td><td> par <span class="smcap">Abededon</span>.</td></tr>
+<tr><td>G ULA </td><td> La gourmandise </td><td> par <span class="smcap">Behemoth</span>.</td></tr>
+<tr><td>I NVIDIA </td><td> L'envie </td><td> par <span class="smcap">Sathan</span>.</td></tr>
+<tr><td>A CEDIA </td><td> La paresse </td><td> par <span class="smcap">Lucifer</span>.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Dans un vieux bouquin sans date, intitulé <i>Articuli fidei</i>,
+et imprimé chez Michel Lenoir, en goth., nous trouvons
+les mêmes sept péchés mortels, comparés aux sept animaux
+avec lesquels on leur croit de l'affinité, et ensuite les sept
+vertus qui leur sont opposées. Voici le tableau, copié textuellement,
+à part l'ordre des péchés que nous changeons
+pour les faire rapporter au mot <span class="allsmcap">SALIGIA</span>.</p>
+
+<table>
+<tr><td> </td><td> <i>Quibus comparantur.</i> </td><td> </td><td> <i>Quibus contrariantur.</i></td></tr>
+
+<tr><td>S UPERBIA </td><td> leoni. </td><td> S UPERBIA </td><td> humilitati.</td></tr>
+<tr><td>A VARITIA </td><td> camelo. </td><td> A VARITIA </td><td> largitati.</td></tr>
+<tr><td>L UXURIA </td><td> hirco. </td><td> L UXURIA </td><td> castitati.</td></tr>
+<tr><td>I RA. </td><td> lupo. </td><td> I RA </td><td> patientie. (<i>Sic</i>).</td></tr>
+<tr><td>G ULA </td><td> urso vel porco. </td><td> G ULA </td><td> sobrietati.</td></tr>
+<tr><td>I NVIDIA </td><td> cani. </td><td> I NVIDIA </td><td> pietati.</td></tr>
+<tr><td>A CEDIA </td><td> asino. </td><td> A CEDIA </td><td> diligentie. (<i>Sic</i>).</td></tr>
+</table>
+
+<p>On trouve aussi dans les vieux <i>livres d'Heures</i>, imprimés
+vers le commencement du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, des vignettes au
+nombre de sept, où sont représentées sous la figure de
+femmes les vertus combattant les vices. Chaque vertu,
+armée de toutes pièces, montée sur un très-beau cheval,
+terrasse chaque péché capital, représenté aussi par une
+femme et monté sur l'animal dont il est l'emblême. Ainsi,<span class="pagenum" id="Page_102">[Pg 102]</span>
+dans des <i>Heures</i>, imprimées chez Sim. Vostre, en 1518,
+gr. <i>in-8<sup>o</sup></i>, on voit les légendes suivantes inscrites dans
+chaque vignette, au-dessus de la tête des deux femmes
+combattant:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> «<span class="smcap">Humilité trébuche orgueil</span>, montée sur un lion.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> »<span class="smcap">Chasteté trébuche paillardise</span> (<i>sic</i>), montée sur
+un bouc.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> »<span class="smcap">Charité trébuche envye</span>, montée sur un chien.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> »<span class="smcap">Patiense</span> (<i>sic</i>) <span class="allsmcap">TRÉBUCHE YRE</span> (<i>colère</i>), montée sur
+un ours.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> »<span class="smcap">Diligense trébuche paresse</span>, montée sur un âne.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> »<span class="smcap">Largesse trébuche avarice</span>, montée sur un singe.</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> »<span class="smcap">Sobriété trébuche gloutonie</span>, Montée sur un
+porc.</p>
+
+<p>On voit qu'il y a différence dans l'ordre des péchés et
+dans la nomenclature des animaux. Ici la colère est montée
+sur un ours au lieu de l'être sur un loup; et l'avarice est
+sur un singe, au lieu d'être sur un chameau, comme dans
+le précédent tableau.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Lorsque l'Oreste de Voltaire parut pour la première fois,
+le 12 février 1750, l'affluence fut grande à la représentation,
+et l'on mit sur les contremarques des billets du parterre,
+les lettres suivantes:</p>
+
+<p>
+O. T. P.<br>
+<span style="margin-left: 1em;">Q.</span><br>
+M. U. D.<br>
+</p>
+
+<p>
+Omne Tulit Punctum Qui Miscuit Utile Dulci.<br>
+</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_103">[Pg 103]</span></p>
+
+<p>Un mauvais plaisant interpréta ces sigles de la manière
+suivante:</p>
+
+<p>
+Oreste, Tragédie Pitoyable, Que Monsieur Voltaire Donne.<br>
+</p>
+
+<p>Puisqu'il est ici question de l'une des tragédies de Voltaire,
+nous en citerons une autre du même auteur; c'est
+<i>Zaïre</i>, dont il a retranché quatre vers qui ont été retrouvés,
+en 1792, dans un manuscrit qui était parmi les papiers
+déposés dans les bureaux de la police à Paris. Ces quatre
+vers faisaient partie de la troisième scène du second acte,
+vers le milieu, à l'endroit où le vieux Lusignan implore
+Dieu après avoir reconnu sa fille:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Ne m'abandonnez pas, Dieu qui voyez mes larmes!</div>
+ <div class="verse indent0">»Et toi, cher instrument du salut des mortels,</div>
+ <div class="verse indent0">»Gage auguste du Dieu vivant sur nos autels,</div>
+ <div class="verse indent0">»Bois rougi de son sang, relique incorruptible,</div>
+ <div class="verse indent0">»Croix sur qui s'accomplit ce mystère terrible,</div>
+ <div class="verse indent0">Dieu mort sur cette croix et qui revis pour nous,</div>
+ <div class="verse indent0">Parle, achève, ô mon Dieu, ce sont là de tes coups.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Les quatre vers précédés de guillemets, sont ceux qui
+ont été retranchés.</p>
+
+
+<h4>AFFICHE VÉNITIENNE.</h4>
+
+<p>Dans le siècle dernier, on placarda clandestinement à la
+porte du Sénat de Venise une affiche qui ne contenait que
+ces neuf sigles:</p>
+
+<p>
+P. P. P.<br>
+J. J. J.<br>
+R. R. R.<br>
+</p>
+
+<p>On conçoit aisément que l'inquisition d'état, toujours si
+susceptible, et sans doute composée alors de jeunes sénateurs,
+prit l'éveil, et, ne pouvant deviner le mot de l'énigme,
+promit ample récompense à celui qui le donnerait<span class="pagenum" id="Page_104">[Pg 104]</span>
+et qui ferait connaître l'auteur de la pièce. L'explication ne
+se fit pas attendre; le lendemain, une nouvelle affiche porta:</p>
+
+<p>
+<span class="smcap">Prudentia Patrum Periit</span>,<br>
+<span class="smcap">Jmprudentia Juvenum Jmperat</span>,<br>
+<span class="smcap">Respublica Recens Ruit</span>.<br>
+</p>
+
+<p>
+<i>Gratis.</i><br>
+</p>
+
+<p>Les sénateurs ont-ils profité de cette leçon gratuite? c'est
+ce que l'histoire ne dit pas.</p>
+
+<p>Il existe dans un vieux recueil d'inscriptions, un distique
+qui pourrait bien avoir quelque rapport avec l'affiche précédente;
+il est ainsi conçu:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Defunctis patribus, successit prava juventus,</div>
+ <div class="verse indent2">Cujus consilio quæ valuêre ruunt.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Ce distique est précédé d'un autre que l'on dit avoir
+été gravé sur les portes de la cathédrale de Breslaw; le
+voici:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Quas sacras ædes pietas construxit avorum,</div>
+ <div class="verse indent0">Has nunc hæredes invadunt more luporum.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Il paraît que les auteurs de ces méchants quolibets en
+voulaient à la jeunesse de leur temps; c'était au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup>
+siècle; et comme il n'y a rien de nouveau sous le soleil,
+nous retrouvons au temps présent des gens chagrins qui,
+le sourire ironique sur les lèvres, s'avisent aussi de nous
+parler de la jeunesse avec une irrévérence à peu près égale
+à celle de ces anciens. Nous sommes bien aise de profiter de
+cette occasion pour dénoncer à nos lecteurs un pitoyable
+article inséré, il y a quelque temps, dans la <i>Bibliothèque
+de Genève</i>, sous le titre suivant: <span class="smcap">Des Adolescens</span> <i>de notre
+époque, comme gros d'avenir</i>. Nous nous bornons à un
+petit extrait, car, en fait de sottises, les plus courtes sont
+les meilleures.</p>
+
+<p>«Dans l'heureux siècle où nous vivons, dit ce mauvais
+plaisant, il y a des hommes de quinze ans, mais il n'y a<span class="pagenum" id="Page_105">[Pg 105]</span>
+plus d'adolescens. On passe de plein saut de l'enfance à
+l'âge mur, de la toupie à la gazette, du rudiment à la
+science infuse. Avant la première barbe, l'esprit est fait,
+parfait, il n'hésite plus; il a son idée fixe sur les choses, les
+hommes, les principes, les systêmes. Le cœur est froid,
+blasé, vu qu'il se connoît et se domine. On en remontre
+aux autres, et surtout à son père qui se fait vieux. Aussi il
+résulte de ce nouvel ordre de choses des principes vrais,
+justes, invariables, dont on ne doit plus s'écarter; les voici:</p>
+
+<p>«L'expérience est une chose inutile.</p>
+
+<p>»Le commerce des hommes et l'observation n'apprennent
+rien.</p>
+
+<p>»Dans ce siècle de lumières, les lumières sont infuses à
+la jeunesse.</p>
+
+<p>»L'âge où les passions sont dans toute leur effervescence,
+est naturellement celui où la raison domine.</p>
+
+<p>»Le point culminant du bon sens et du jugement se rencontre
+nécessairement entre vingt et vingt-cinq ans, et rarement
+au-dessus. Passé cet âge, la société n'est plus composée
+que d'hommes usés et parfaitement désignés par ces
+judicieuses qualifications: à vingt ans, homme fait;—à
+vingt-cinq ans, maturité complète;—à trente ans, faux
+toupet;—à quarante ans, perruque;—à cinquante ans,
+ganache<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>;—à soixante ans, momie;—à soixante et dix
+ans, fossile, outre-tombe, néant.»</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> Ce mot, dans son vrai sens, signifie mâchoire inférieure du
+cheval. Et comme cette mâchoire est assez grosse, on a appliqué
+familièrement ce mot à ceux qui ont l'esprit ou le parler pédant et
+lourd. Borel dérive ganache de <i>gena</i>, joue; mais il vient de l'italien
+<i>ganascia</i>, ou de l'espagnol <i>ganassa</i>.</p>
+
+</div>
+
+<p>En 1835, un poète tourangeau ne s'est-il pas avisé d'exprimer
+la même pensée et d'enchâsser les mêmes dénominations
+dans une pièce de vers intitulée <span class="smcap">Le Septuagénaire</span>,<span class="pagenum" id="Page_106">[Pg 106]</span>
+<i>ou le chant du Cygne</i>! Nous ne citerons que la tirade où
+ces dénominations se trouvent:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">.......</div>
+ <div class="verse indent0">«D'après nos grands faiseurs, on est homme à quinze ans;</div>
+ <div class="verse indent0">A vingt, par son mérite et son expérience,</div>
+ <div class="verse indent4">On appartient à cette jeune France</div>
+ <div class="verse indent6">Qui seule fait autorité:</div>
+ <div class="verse indent0">A vingt-cinq ans on est dans sa maturité,</div>
+ <div class="verse indent0">A trente, faux-toupet; à quarante, perruque,</div>
+ <div class="verse indent4">Et relégué dans la classe caduque;</div>
+ <div class="verse indent0">A cinquante, momie, ou fossile, ou néant<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>.»</div>
+ <div class="verse indent0">.......</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> Extrait des <span class="smcap">Annales</span> <i>de la Société d'agriculture, des Sciences,
+Arts et Belles-Lettres d'Indre-et-Loire</i>, tom. XV, 1835, <i>in-8<sup>o</sup></i>,
+pp. 160-164.</p>
+
+</div>
+
+
+<h4>Les cinq P.</h4>
+
+<p>Toute jeune personne que l'on recherche en mariage
+sera suffisamment dotée, si elle a ces cinq P en partage.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Sit Pia, sit Prudens, Pulchra, Pudica, Potens.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>C'est-à-dire qu'elle soit pieuse, prudente, belle, pudique
+et riche. N'en demandez pas davantage.</p>
+
+
+<h4>Les trois O de Théodore de Bèze.</h4>
+
+<p>Ces trois O signifient <i>Opus</i>, <i>Opes</i>, <i>Ops</i>, travail, richesses
+et soins. Théodore de Bèze eut le bonheur de les
+rencontrer successivement dans les trois femmes qu'il eut
+pendant le cours de sa vie. Il s'en explique lui-même ainsi:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Tres mihi disparili sunt junctæ ætate puellæ;</div>
+ <div class="verse indent4">Hæc juveni, illa viro, tertia deindè seni.</div>
+ <div class="verse indent0">Propter Opus validis prima est mihi ducta sub annis,</div>
+ <div class="verse indent4">Altera propter Opes, tertia propter Opem.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>«J'ai eu trois femmes aux différents âges de ma vie,<span class="pagenum" id="Page_107">[Pg 107]</span>
+dans ma jeunesse, dans la force de l'âge et dans ma vieillesse.
+La première m'a aidé dans mes travaux; la seconde
+m'a apporté de la fortune, et la troisième a pris soin de
+mes vieux jours.»</p>
+
+
+<h4>Les cinq mots latins de Louis XI.</h4>
+
+<p>On prétend que ce prince si doux, si franc, si humain,
+se faisait gloire de son ignorance; et c'est au point qu'il
+voulait bannir de sa Cour et de l'éducation de son fils
+(Charles VIII), la langue latine, sauf cependant cinq mots
+qu'il réservait par privilège et qu'il trouvait si admirables
+qu'il en fit toute sa vie la règle de sa conduite. «Non,
+disait-il, le latin n'est nullement nécessaire à un roi, ou
+du moins le lui est très peu, et il suffira que mon fils en
+sache les cinq mots suivants: <span class="smcap">Qui nescit dissimulare,
+nescit regnare</span>; là gît tout l'art de gouverner.» Aussi
+posait-il en principe dans son <i>Rosier des guerres</i><a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>, cette
+maxime: «Nuls conseils ne sont meilleurs que ceulx que
+ton adversaire ne peut savoir avant que tu les faces.»
+C'est-à-dire: dissimule toute résolution, de sorte que ton
+adversaire ne puisse la connaître qu'après que tu l'auras
+mise à exécution.—Autre maxime tirée du même ouvrage:<span class="pagenum" id="Page_108">[Pg 108]</span>
+«De tant que fust vault mieulx que escorce, autant
+vault mieux soustilleté que force.» ce qui signifie:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> Cet ouvrage est un recueil d'instructions et de maximes que ce
+roi n'a pas fait lui-même, quoiqu'on l'ait imprimé vers 1521,
+sous le titre de <i>Rozier des guerres, compilé par le feu roi Louis,
+onzième de ce nom</i>, Paris, in-4<sup>o</sup> goth., mais qu'il a fait rédiger
+pour son fils. On peut consulter sur ce livre le journal littéraire,
+<i>Le Conservateur</i>, mars 1760, p. 67-88;—Naudé, <i>Additions</i> à
+l'histoire de Louis XI, ch. 3;—La Croix du Maine, in-4<sup>o</sup>, tom. II,
+p. 39;—<i>Bibliothèque historique de France</i>, in-fol<sup>o</sup>, tom. II,
+p. 771, n<sup>o</sup> 27, 182.—Brunet, <i>Manuel</i>, tom. III, p. 253, etc.,
+etc.</p>
+
+</div>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Sachez qu'autant le bois l'emporte sur l'écorce,</div>
+ <div class="verse indent0">Autant subtilité l'emporte sur la force.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+
+<h4>MAXIMES TIRÉES DU BRÉVIAIRE DES POLITIQUES.</h4>
+
+<p>Ces maximes sont dans le genre de celles dont nous venons
+de parler; mais elles ont une autre source, et sont un
+peu plus étendues. On prétend qu'elles ont été enseignées
+par Mazarin à Louis XIV, comme la règle de conduite la
+plus sûre dans l'administration des affaires publiques et
+privées; en voici l'énoncé:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0"><span class="smcap">Simula, dissimula; nulli crede; omnia lauda;</span></div>
+ <div class="verse indent4"><span class="smcap">Nosce te ipsum; nosce alios.</span></div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Comme ces principes sont extraits d'une diatribe forcenée,
+publiée contre Mazarin, il est tout naturel de
+penser que la conscience de ce doucereux ministre n'est
+point chargée de ce délit machiavélique. Le livre d'où
+sont tirées ces belles maximes est intitulé <span class="smcap">Breviarium</span> <i>politicorum
+secundum rubricas mazarinicas</i>. Colon. Agrip.,
+Joan. Selliba, 1684, pet. <i>in-12</i>. La <i>Bibliothèque historique
+de France</i>, N<sup>o</sup> 32,564, en annonce une édition, <i>Parisiis</i>,
+J. Le Petit, 1695, <i>in-24</i>, et ajoute que «ce livre est
+assez curieux, et n'est pas mal fait dans son espèce diabolique.»
+On en connaît encore une édition, <i>Vesaliæ,
+et Amstelodami, Joh. Wolters</i>, 1700, pet. <i>in-12</i>. Il ne
+faut pas confondre cet ouvrage avec <i>Le grand Bréviaire de
+Mazarin</i>, <i>in-4<sup>o</sup></i>, pièce badine sur les mœurs du Cardinal
+et sur la manière dont il passe la journée.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_109">[Pg 109]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="QUATRIEME_OBJET">QUATRIÈME OBJET.</h2>
+</div>
+
+
+<h3>RÊVERIES RENOUVELÉES DES GRECS,<br>
+OU<br>
+SYMBOLES ET PRÉCEPTES DE PYTHAGORE.</h3>
+
+<p>Si la vénérable antiquité nous présente souvent d'une
+manière claire et précise, des objets graves, des objets
+dignes de nos hommages et de notre admiration, sous le
+rapport moral, philosophique et scientifique, il faut convenir
+que parfois elle nous en offre aussi qui, par l'expression,
+sont d'une singularité et d'une bizarrerie vraiment
+inconcevables. Peut-être ces objets ne sont-ils devenus
+tels que par le long laps de temps, ou par le changement
+de mœurs? cela se peut; mais leur tour grotesque et obscur
+ne les rend pas moins d'autant plus surprenants pour
+nous, qu'ils proviennent, dit-on, d'anciens sages, d'illustres
+personnages qui ont tenu les premiers rangs parmi
+cette foule de philosophes à la longue barbe, au bâton
+noueux, au costume sévère, et de plus fondateurs de tant
+d'écoles, d'académies et de sectes qui ont illustré la Grèce
+et l'Italie<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> On en énumère dix-sept de bon compte chez les Anciens, depuis
+Thalès jusqu'à Sextus-Empiricus, savoir:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école Ionique</span>, fondée par Thalès, mort vers 548 av. J.-C.,
+puis renouvelée par Anaxagore, mort 428 av. J.-C.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école d'Italie</span>, fondée par l'auteur des <span class="smcap">Symboles</span>, notre
+Pythagore, m. vers 490 av. J.-C.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école Éléatique</span> ou d'Élée, fondée par Xénophanes de
+Colophon, m. vers 517 av. J.-C.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> <span class="smcap">L'Académie</span>, fondée par Platon, m. vers 348 av. J.-C.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> <span class="smcap">Le Lycée</span>, ou Péripatétisme, fondé par Aristote, m. 322
+av. J-C.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école Cynique</span>, fondée par Antisthènes, m. vers l'an 363,
+et Diogène, m. l'an 323 av. J.-C.</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école de Cyrène</span>, fondée par Aristippe, m. l'an 399 av.
+J.-C.</p>
+
+<p>8<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école de Mégare</span>, fondée par Euclide, m. vers 390 av.
+J.-C.</p>
+
+<p>9<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école Erétriaque</span> ou d'Elis, fondée par Phédon, m.
+vers 391 av. J.-C.</p>
+
+<p>10<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école d'Epicure</span>, fondée par ce philosophe, m. l'an 271
+av. J.-C.</p>
+
+<p>11<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école Sceptique</span>, fondée par Pyrrhon qui florissait vers 366
+av. J.-C.</p>
+
+<p>12<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école Stoïque</span>, fondée par Zénon, m. vers l'an 309 av.
+J.-C.</p>
+
+<p>13<sup>o</sup> <span class="smcap">La nouvelle Académie</span>, fondée par Arcésilas, m. l'an 241
+av. J.-C.</p>
+
+<p>14<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école Eclectique</span> et Synerétique, fondée par Potamon,
+m. vers 279 av. J.-C.</p>
+
+<p>15<sup>o</sup> <span class="smcap">L'école Théosophique</span> ou Mystique, fondée par Aristobule,
+m. 184 ans av. J.-C.</p>
+
+<p>16<sup>o</sup> <span class="smcap">L'Empirisme</span>, ou Néo-Scepticisme, fondé par Sextus-Empiricus,
+vers 170 dep. J.-C.</p>
+
+<p>17<sup>o</sup> <span class="smcap">Le Néo-Platonisme</span>, ou nouvel Eclectisme, fondé par Ammonius-Saccas,
+vers 195 dep. J.-C., suivi et développé par Plotin,
+m. en 270; par Porphyre, m. vers 305; par Jamblique, m. vers
+333; par Proclus, m. en 435; par etc., etc., etc.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_110">[Pg 110]</span></p>
+
+<p>Ce petit préliminaire nous est suggéré par les <span class="allsmcap">SYMBOLES</span>
+de Pythagore que nous avons découverts et que nous allons
+rendre tels que les ont révélés les investigateurs de sa<span class="pagenum" id="Page_111">[Pg 111]</span>
+haute philosophie, entre autres Plutarque<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, Diogène-Laërce,
+Porphyre, Jamblique, etc., et tels qu'ils ont été
+traduits au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Il nous a semblé que la plupart de
+ces symboles, par leur hétéroclite énonciation, ont tous les
+droits possibles à figurer dans notre recueil de singularités;
+sauf ensuite à retrouver ce grand homme dans toute la
+sublimité de sa morale rendue de la manière la plus simple
+et la plus claire. Mais sa doctrine symbolique n'en est pas
+moins fort singulière quant à l'expression. On dira peut-être
+que Pythagore lui-même ou bien ses disciples ont
+pensé qu'il était bon de ne pas annoncer trop ouvertement
+au vulgaire certaines vérités; que d'ailleurs ce sont des
+symboles, et que tout symbole n'est qu'un emblême, une
+image, une enveloppe qui, par son tour pittoresque et un
+peu obscur, présente quelque chose de plus attrayant?
+Soit; mais si cette enveloppe, loin d'être une gaze transparente
+qui rende plus piquant le précepte, est un voile
+épais dont la contexture frise le trivial et le ridicule, on
+ne peut guère s'empêcher de témoigner sa surprise et
+même de sourire; c'est sans doute ce que fera plus d'un
+lecteur en parcourant les tablettes symboliques suivantes.
+Nous donnons ces symboles textuellement traduits, tels
+que nous les puisons dans les différents auteurs et commentateurs
+familiarisés avec la philosophie de Pythagore;
+et nous ajoutons à quelques articles les explications que
+nous avons découvertes dans ces mêmes auteurs, sans garantir<span class="pagenum" id="Page_112">[Pg 112]</span>
+l'exactitude de leur perspicacité à deviner ces plaisants
+logogriphes dont un grand nombre est sans interprétation.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> Il en cite plusieurs dans ses <i>Œuvres morales</i>, et notamment dans
+le chapitre intitulé, <i>Comment il faut nourrir les enfants</i>. Il y dit:
+«... C'est ce que Pythagoras commandoit expressément en ses
+préceptes énigmatiques, sous paroles couvertes, lesquels je veux
+en passant exposer pour ce qu'ils ne sont pas de petite efficace
+pour acquérir vertu.....» (<span class="smcap">Traduction</span> d'Amyot.)</p>
+
+</div>
+
+<p>Voici donc les recommandations symboliques de notre
+sage et illustre philosophe.</p>
+
+<p>«Ne manque jamais de te gratter le devant de la
+tête en sortant, et le derrière de la tête<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> en entrant.»</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> L'auteur ou plutôt le traducteur a fort bien fait de répéter les
+mots «de la tête;» cela épargne tout doute et tout embarras sur
+la partie qu'il convient de gratter.</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Cela signifie, dit-on: «Songe dès le matin à ce que tu dois faire
+pendant la journée; et le soir, avant de t'endormir, songe à te
+rendre un compte exact de ce que tu as fait depuis ton lever.» Un
+ancien poète latin a dit plus clairement:</p>
+</div>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Nec priùs in dulcem declinent lumina somnum</div>
+ <div class="verse indent0">Omnia quam longi reputaveris acta diei.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+
+<p>«Aie toujours soin de chausser le pied droit le
+premier, et de lever le pied gauche avant le pied
+droit.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>C'est-à-dire, «Fais d'abord les affaires utiles les premières, et
+ne donne que le second rang aux occupations agréables, frivoles
+ou indifférentes.» Nos militaires sont encore fidèles au second précepte
+de Pythagore: ils partent toujours du pied gauche.</p>
+</div>
+
+<p>«Brouille les draps de ton lit, incontinent que tu
+es levé.» (Selon Plutarque; et selon Diogène-Laërce):
+«Aie toujours tes couvertures pliées.»</p>
+
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Plutarque donne plusieurs conjectures sur ce précepte: la plus
+plausible est que la confusion des draps est recommandée pour
+que l'on ne soit pas tenté de se coucher pendant le jour. Ce que
+le vieux traducteur de Plutarque, Amyot, rend ainsi: «Il faut
+reposer la nuict; et le jour se lever pour travailler, et ne pas
+laisser au lict la trace de son corps; car à rien ne sert un homme
+qui dort, non plus que quand il est mort.»</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_113">[Pg 113]</span></p>
+
+<p>«Honore les Dieux et les Héros, mais honore-les
+différemment: les Dieux en tout temps, avec chasteté
+et en habit blanc<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>; les Héros seulement lorsque le
+soleil a achevé la moitié de sa course, dans la journée.»</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> On prétend que Pythagore était toujours vêtu d'une robe
+blanche, emblême de sa douceur et de la pureté de sa morale.</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Sans interprétation.</p>
+</div>
+
+<p>«Ne goûte point de ceux qui ont la queue noire.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ce précepte tiré de Plutarque est ainsi interprété dans la vieille
+traduction d'Amyot: «C'est autant à dire, ne fréquente point
+aux hommes difamez et dénigrez pour leur meschante vie.»</p>
+</div>
+
+<p>«Préfère le silence à l'écho.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Excellent précepte de modestie pratique.</p>
+</div>
+
+<p>«Souviens-toi que la nature t'a donné deux oreilles
+et une seule bouche.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Encore un bon précepte, qui signifie: «Ecoute beaucoup, et
+parle peu.»</p>
+</div>
+
+<p>«Ne saute point par-dessus le joug.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Nous n'avons trouvé aucune interprétation de ce précepte; mais
+il doit signifier: «Sois soumis aux lois, et ne t'écarte point des
+devoirs imposés dans la société.»</p>
+</div>
+
+<p>«Ne passe point par-dessus la balance.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Extrait de Plutarque: «c'est-à-dire qu'il faut faire grand cas
+de la justice et se donner bien garde de la transgresser.»</p>
+</div>
+
+<p>«Ne t'assieds point sur le boisseau.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Encore tiré de Plutarque avec cette interprétation: «Il faut
+fuir l'oisiveté pour se pourvoir des choses nécessaires à la vie de
+l'homme.»—D. Laërce donne une autre interprétation; cela
+signifie selon lui: «On doit prendre également soin du présent et<span class="pagenum" id="Page_114">[Pg 114]</span>
+de l'avenir, parce que le boisseau est la mesure d'une portion de
+nourriture pour un jour.»</p>
+</div>
+
+<p>«Laisse les grands chemins, suis les sentiers.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Nulle interprétation. Il nous semble que cela doit signifier: «Il
+ne faut point, dans le cours de la vie, suivre toutes les habitudes du
+vulgaire, de la foule; il faut vivre d'une manière plus réservée.»
+Au reste, on trouve dans Diogène-Laërce un symbole attribué aussi
+à Pythagore, et diamétralement opposé à celui-ci: «Ne marche
+point hors du grand chemin;» ce qui pourrait s'interpréter ainsi:
+«N'adopte point d'opinions extraordinaires, ni de manières
+inusitées.»</p>
+</div>
+
+<p>«Choisis bien le moment pour nettoyer les étables
+publiques.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Sans interprétation. Cela ne signifierait-il pas qu'il faut prendre
+de grandes précautions quand on veut réformer quelques abus
+parmi le peuple, surtout lorsque ces abus tiennent à des penchants
+vicieux?</p>
+</div>
+
+<p>«Le lever du soleil est plus estimable que le
+coucher.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Sans explication. Cette pensée signifierait-elle qu'au lever du
+soleil, tout se réveille dans la nature et tout se dispose au travail,
+tandis qu'au coucher de cet astre, tout tend au repos?</p>
+</div>
+
+<p>«Ne pisse jamais (<i>sic</i>) le visage tourné vers le
+soleil.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Propres expressions d'Amyot dans Plutarque, sans interprétation.
+C'est sans doute un précepte de superstition emprunté au Sabéisme,
+ou peut-être une recommandation relative à la pudeur et à la décence.</p>
+</div>
+
+<p>«Ne fais jamais d'ordures sur des rognures d'ongles
+ou de cheveux, et n'arrête jamais le pied sur les unes,
+ni sur les autres.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Point d'explication. C'est encore un précepte qui tient probablement
+à la superstition. Chez les Modernes, dans les <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup>, <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup>
+<span class="pagenum" id="Page_115">[Pg 115]</span>et <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles, les rognures d'ongles et de cheveux jouaient encore
+un rôle dans les affaires de sortilège, de sabat, de sorciers et autres
+sottises, qui heureusement ont disparu pour le bien de la religion
+et l'honneur de humanité.</p>
+</div>
+
+<p>«Reste pauvre plutôt que de te courber et de salir
+tes mains dans la boue.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ce précepte n'a pas besoin d'explication. Nous ignorons s'il était
+exécuté à la lettre chez les Anciens, ce dont nous doutons cependant;
+mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que chez les Modernes et
+surtout dans le siècle où nous vivons, siècle d'or par excellence, on
+peut, à coup sûr, l'appeler <i>vox clamantis in deserto</i>, à part
+cependant quelques très-légères exceptions.</p>
+</div>
+
+<p>«Ne coupe point de bois sur les chemins.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Sans interprétation.</p>
+</div>
+
+<p>«Adore l'haleine des vents.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>De même.</p>
+</div>
+
+<p>«Plante la mauve dans ton jardin, mais ne la mange
+pas.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>De même.</p>
+</div>
+
+<p>«Nourris le coq, mais ne l'immole pas.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>De même.</p>
+</div>
+
+<p>«Ne nourris point d'oiseaux à ongles crochus.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>De même.</p>
+</div>
+
+<p>«Ne maltraite pas les animaux qui ne nuisent point
+à l'homme.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>De même.</p>
+</div>
+
+<p>«Ne fais point cuire le chevreau dans le lait de sa
+mère.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>De même.</p>
+</div>
+
+<p>«Ne jette point la viande en un pot à pisser (<i>sic</i>).»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Pythagore a raison, cela serait fort malpropre. Mais ce n'est
+point là la réflexion de Plutarque; voici l'interprétation qu'il nous
+donne par l'intermédiaire de son vieux traducteur: «Il ne faut pas<span class="pagenum" id="Page_116">[Pg 116]</span>
+mettre un bon propos en une méchante ame, car la parole est
+comme la nourriture de l'ame, laquelle devient pollue par la
+méchanceté des hommes.»</p>
+</div>
+
+<p>«Ne mange jamais de la main gauche.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>C'est ce que recommandent encore aujourd'hui les mamans à
+leurs petits enfants; mais, selon Plutarque, cette défense exprime
+toute prohibition d'un gain illicite.»</p>
+</div>
+
+<p>«Ne t'assieds point à table, si le sel n'y a été mis
+auparavant.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Les commentateurs voient dans ce précepte, une recommandation
+de ne rien entreprendre avant d'avoir consulté la sagesse et la
+justice: «attendu que le sel préserve de la corruption, et que, par
+l'effervescence du soleil, il est formé des parties les plus pures de
+l'eau de la mer.»</p>
+</div>
+
+<p>«Ne ramasse point ce qui tombe de la table pendant
+le repas.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Diogène-Laërce prétend que cela signifie qu'on doit s'accoutumer
+à manger modérément.</p>
+</div>
+
+<p>«Ne souffre point d'hirondelles sous ton toit.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Sans interprétation. C'est sans doute parce que la pose de l'hirondelle
+sur certains lieux était regardée, chez les Anciens, comme un
+présage funeste. C'est tout le contraire chez les Modernes, du
+moins dans certains pays.</p>
+</div>
+
+<p>«Ne porte point un anneau étroit.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Extrait de Plutarque qui interprète ainsi ce précepte: Il faut
+vivre une vie libre et ne se mettre pas soi-même aux ceps (fers).</p>
+</div>
+
+<p>«Ne nettoie pas ton siège avec de l'huile.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Sans interprétation.</p>
+</div>
+
+<p>«Si l'indépendance t'est chère, ne touche point
+dans la main d'une femme; il y a de la glu.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Facile interprétation.</p>
+</div>
+
+<p>«Ne touche pas à tous en la main.» (Ou, comme<span class="pagenum" id="Page_117">[Pg 117]</span>
+dit Diogène-Laërce): «Ne tends pas légèrement la
+main droite.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>C'est-à-dire, selon Plutarque, «Ne contracte aucun engagement
+sans y avoir réfléchi.» Cela peut signifier aussi: «Préserve-toi
+d'une trop grande familiarité avec tout le monde.»</p>
+</div>
+
+<p>«Ne rince pas avec du vinaigre la coupe de l'amitié.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ce précepte n'a pas besoin d'interprétation; n'est-il pas tout
+naturel de reprendre son ami avec douceur et bonté?</p>
+</div>
+
+<p>«N'aide point ton ami à décharger un fardeau,
+mais bien à le charger et à le mettre sur ses épaules.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ce précepte, dit Plutarque, a été donné comme n'approuvant
+aucune paresse, ni aucune oisiveté. Diogène-Laërce rend ce symbole
+en termes opposés à ceux de Plutarque: «Otez, dit-il, les
+fardeaux de concert, mais n'aidez point à les imposer.»</p>
+</div>
+
+<p>«Ne mange point ton cœur.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Cela signifie: «Ne te laisse point accabler par le chagrin,»
+ou, selon l'expression du vieil Amyot: «N'offense pas ton ame
+et ton esprit en les consumant de cures (soucis) et ennuis.»</p>
+</div>
+
+<p>«Les nèfles mûrissent sur la paille.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Cela s'adresse, dit-on, à ceux qui sont malheureux dans leur
+jeunesse.</p>
+</div>
+
+<p>«Ne remue point le feu avec l'épée.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>C'est-à-dire, n'irrite point un homme courroucé.</p>
+</div>
+
+<p>«Détourne-toi d'un glaive pointu.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Quand le danger menace, il faut l'éviter.</p>
+</div>
+
+<p>«Ne laisse point l'empreinte du cul de la marmite
+en la cendre quand tu l'ôtes; mais remue la cendre
+pour l'effacer.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ce symbole, dit Plutarque, enseigne qu'il ne faut laisser aucune
+marque ni aucun vestige apparent de colère; au contraire, après
+qu'elle est apaisée et rassise, il faut effacer toute rancune.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_118">[Pg 118]</span></p>
+
+<p>«Touche la terre quand il tonne.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Sans interprétation. Le conseil de fuir l'abri sous les arbres
+isolés dans la campagne, ou les lieux élevés, eût bien valu celui
+de toucher la terre.</p>
+</div>
+
+<p>«Ne t'en retourne pas des confins.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Extrait de Plutarque. C'est-à-dire: Quand tu te sentiras près de
+la mort et que tu seras arrivé aux extrêmes confins de la vie, supporte
+patiemment ta position et ne t'en décourage point.</p>
+</div>
+
+<p>«Ne te sers point de planches de cyprès pour ton
+sépulcre; le sceptre de Jupiter est fait de ce bois.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Idée superstitieuse du temps.</p>
+</div>
+
+<p>Arrêtons-nous. Les symboles et préceptes que nous venons
+de rapporter suffisent pour justifier ce que nous avons
+dit de l'enveloppe plus ou moins singulière, plus ou moins
+énigmatique, sous laquelle le célèbre philosophe présentait,
+dit-on, ses instructions morales.</p>
+
+
+<h3>DES NOMBRES,
+DE LEUR PUISSANCE, FACULTÉ ET PROPRIÉTÉ.</h3>
+
+<p>Un autre objet qui signale encore Pythagore et qui peut
+figurer à côté des symboles, est la manière dont il envisageait
+les nombres. De toutes les sciences qu'il a cultivées,
+celle-ci a le plus contribué à sa haute célébrité. Aussi nous
+nous reprocherions de passer sous silence cette partie, du
+moins dans ce qu'elle nous a paru offrir de singulier.</p>
+
+<p>L'arithmétique ou la science des nombres est, selon
+Pythagore, la première, la plus grande, la plus importante
+et la plus belle de toutes les connaissances humaines;
+celui qui la saurait parfaitement posséderait le souverain
+bien. Car les nombres sont le principe de toutes choses, la
+raison de l'ordre universel, ses éléments et ses causes efficientes.<span class="pagenum" id="Page_119">[Pg 119]</span>
+Ils s'élèvent de la terre aux cieux et redescendent
+des cieux à la terre, formant une chaîne d'émanations par
+laquelle sont liés des natures diverses et des accidents opposés.
+C'est là ce qui forme l'harmonie du monde, cette
+harmonie des sphères, musique enchanteresse, causée par
+le mouvement des astres, et dont les sons raviraient, si
+son trop grand éloignement ne nous empêchait pas de
+l'entendre. Après avoir fait des recherches approfondies
+sur la nature et la propriété des nombres, notre philosophe
+a trouvé qu'ils avaient chacun en particulier, leur vertu et
+leur efficacité bienfaisante ou malfaisante; par exemple:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«<span class="smcap">L'unité</span> ou la <i>monade</i> est le principe et la fin de
+tout; c'est ce nœud sublime auquel se rallie nécessairement
+la chaîne des causes; c'est le symbole de l'identité,
+de l'égalité, de l'existence, de la conservation et
+de l'harmonie générale. N'ayant point de parties, la
+<i>monade</i> représente la Divinité; elle annonce aussi l'ordre,
+la paix, la tranquillité, qui sont fondées sur une
+unité de sentiments; donc <span class="allsmcap">UN</span> est un bon principe.</p>
+
+<p>»Le nombre <span class="allsmcap">DEUX</span> ou la <i>dyade</i>, origine des contrastes,
+est le symbole de la diversité, de l'inégalité, de
+la division et de la séparation. <span class="smcap">Deux</span> est donc un mauvais
+principe, un nombre de mauvais augure, qui caractérise
+le désordre, la confusion et le changement.</p>
+
+<p>»<span class="smcap">Trois</span> ou la <i>triade</i> est le premier des impairs; c'est
+le nombre qui renferme les plus sublimes mystères, car
+toute chose est composée de trois substances; il représente
+Dieu, l'ame du monde, l'esprit de l'homme<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>.<span class="pagenum" id="Page_120">[Pg 120]</span>
+Ce nombre qui joue un si grand rôle dans les traditions
+de l'Asie et dans la philosophie platonicienne, est
+l'image des attributs de Dieu.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> A la Société royale de littérature à Londres, en 1825, le
+Rév. John Jamieson a lu sur le <i>nombre ternaire</i>, un Mémoire dans
+lequel il démontre que si tous les nombres impairs étaient anciennement
+regardés comme possédant un caractère particulier de
+sainteté, il a existé dans les siècles reculés et parmi des nations
+diverses et il existe encore particulièrement de nos jours, une
+croyance qui attache au nombre trois une vertu mystique encore
+plus puissante et plus spécialement efficace dans sa connexion avec
+les cérémonies religieuses.</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»<span class="smcap">Quatre</span> ou la <i>tétrade</i>, comme première puissance
+mathématique, est aussi l'un des éléments principaux;
+il représente la vertu génératrice, de laquelle dérivent
+toutes les combinaisons; c'est le plus parfait des nombres;
+c'est la racine de toutes choses. Il est saint par sa
+nature, puisqu'il constitue l'essence divine en rappelant
+son unité, sa puissance, sa bonté, sa sagesse,
+quatre perfections qui caractérisent particulièrement
+Dieu. Aussi les Pythagoriciens juraient par le saint
+quartenaire donnant à l'ame humaine éternelle nature.</p>
+
+<p>»Le nombre <span class="allsmcap">CINQ</span> ou la <i>pentade</i> a une force particulière
+dans les expiations sacrées; il est tout; il arrête
+l'effet des venins et est redoutable aux mauvais
+génies.</p>
+
+<p>»Le nombre <span class="allsmcap">SIX</span> ou l'<i>exade</i> est un nombre heureux,
+et il tire son mérite de ce que les premiers sculpteurs
+ont partagé la figure en six modules; mais, selon les
+Chaldéens, c'est parce que Dieu a créé le monde en six
+gahambars.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_121">[Pg 121]</span></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»<span class="allsmcap">SEPT</span> ou l'<i>eptade</i> est un nombre très-puissant soit en
+bien soit en mal. Il appartient particulièrement aux
+choses sacrées.</p>
+
+<p>»Le nombre <span class="allsmcap">HUIT</span> ou l'<i>octade</i> est le premier cubique,
+c'est-à-dire carré en tous sens comme un dé, procédant
+du deux pour son pied, nombre qui est non-pair; aussi
+l'homme est-il carré, singulier et parfait. <i>Fiat lux.</i></p>
+
+<p>»Le nombre <span class="allsmcap">NEUF</span> ou l'<i>ennéade</i>, étant le multiple de
+trois, doit être réputé sacré.</p>
+
+<p>»Enfin, le nombre <span class="allsmcap">DIX</span> ou la <i>décade</i> est la mesure
+de tout, puisqu'il contient tous les rapports numériques
+et harmoniques. Comme réunion des quatre premiers
+nombres, il joue un rôle éminent, puisque toutes les
+branches des sciences, toutes les nomenclatures fondamentales
+en émanent et y rentrent<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>.»</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> «Parmi ces diverses idées (sur les nombres), a dit un savant
+moderne, et une foule d'autres analogues qui, faute d'ouvrages
+originaux et de développements, sont de véritables énigmes, il faut
+remarquer cependant deux points importants: 1<sup>o</sup> Pythagore sentit
+qu'il y a deux sortes d'<span class="allsmcap">UNITÉS</span> ou monades, l'une réelle, primitive,
+vraiment élémentaire; l'autre fictive, secondaire, collective, et à
+l'aide de laquelle des milliers de monades primitives se réunissent
+en un faisceau unique; 2<sup>o</sup> le premier, il sentit l'accord de toutes
+les parties de l'univers et disait que le monde était une <i>harmonie</i>,
+substituant au mot <i>To Pan</i>, le grand tout, que l'on employait pour
+désigner l'univers, le mot <i>Kosmos</i>, l'ordre. Ces deux idées le conduisirent
+à des notions élevées sur la Divinité elle-même qu'il regardait
+comme une intelligence suprême, immense, ordonnatrice universelle.
+Quoiqu'on ne sache pas d'une manière certaine qu'il ait
+donné formellement cette conséquence, comme le fit depuis Anaxagore,
+il n'est cependant guère possible d'en douter; seulement il
+est à croire qu'il ne le fit qu'avec mystère, et ne la communiqua
+qu'aux adeptes de sa doctrine. Il voyait dans l'ame humaine, une
+partie de l'intelligence divine, et la distinguait nettement de la matière,
+faisant de celle-ci la source des penchants honteux et des
+passions vicieuses.»</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_122">[Pg 122]</span></p>
+
+<p>Nous nous bornons à cette courte indication du système
+de Pythagore sur les nombres; il serait trop long de détailler
+toutes les qualités et propriétés arithmétiques, physiques,
+théologiques et morales qu'il attache à chaque
+nombre depuis un jusqu'à dix. Ce que nous venons de rapporter
+suffit pour donner une idée de ses hautes, vastes et
+creuses spéculations en ce genre.</p>
+
+<p>Puisqu'il est ici question du nombre dix, nous allons
+donner, en passant, un petit tableau dressé par Pythagore
+des dix choses qu'il regardait comme bonnes, et des dix
+qu'il regardait comme mauvaises. C'est le vieil historien
+Scipion Dupleix qui va nous le fournir dans un petit bouquin
+de sa façon, intitulé: <i>Ethique ou Philosophie morale</i>;
+Genève, 1643, petit in-8<sup>o</sup>. Il l'annonce ainsi:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Pythagoras distinguoit les choses bonnes d'avec
+les mauvaises et en mettoit dix d'une part et autant de
+l'autre, selon la description suivante:</p>
+</div>
+
+<table>
+<tr><td>«LES DIX CHOSES BONNES. </td><td> «LES DIX CHOSES MAUVAISES.</td></tr>
+
+<tr><td>» 1<sup>o</sup> Le finy. </td><td> » 1<sup>o</sup> L'infiny.</td></tr>
+<tr><td>2<sup>o</sup> Le non-pair.</td><td> 2<sup>o</sup>
+ Le pair<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>.</td></tr>
+<tr><td>3<sup>o</sup> L'un </td><td> 3<sup>o</sup> La pluralité.</td></tr>
+<tr><td>4<sup>o</sup> Le dextre. </td><td> 4<sup>o</sup> Le sénestre.</td></tr>
+<tr><td>5<sup>o</sup> Le masle. </td><td> 5<sup>o</sup> La femelle.</td></tr>
+<tr><td>6<sup>o</sup> Le reposant. </td><td> 6<sup>o</sup> Le meu (mû).</td></tr>
+<tr><td>7<sup>o</sup> Le droit. </td><td> 7<sup>o</sup> Le courbé.</td></tr>
+<tr><td>8<sup>o</sup> La lumière. </td><td> 8<sup>o</sup> Les ténèbres.</td></tr>
+<tr><td>9<sup>o</sup> Le bien. </td><td> 9<sup>o</sup> Le mal.</td></tr>
+<tr><td>10<sup>o</sup> Le quarré.» </td><td> 10<sup>o</sup> L'oblong.»</td></tr>
+</table>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> Nous avons oublié, à l'article précédent sur les nombres, de
+dire que, selon les Pythagoriciens, le nombre pair était femelle
+et l'impair était mâle; voilà pourquoi, à Rome, on imposait le
+nom aux enfants mâles le neuvième jour de leur naissance, et aux
+filles le huitième.—Autre raison pour laquelle on nommait les filles
+le huitième jour: c'est que le nombre huit, comme nous l'avons
+dit, est le premier cube, et qu'il convient, selon l'expression du vieil
+Amyot, que «la femme, ne plus ne moins qu'un dé, soit ferme,
+gardant la maison, et difficile à remuer.»</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_123">[Pg 123]</span></p>
+
+<p>On avouera que la conception de ce petit tableau, du
+moins comme nous le présente S. Dupleix, n'a pas dû ajouter
+infiniment à la haute renommée du philosophe de Samos.</p>
+
+
+<h3>PRÉCEPTES DIÉTÉTIQUES.</h3>
+
+<p>Si nous ne nous accommodons pas beaucoup des symboles
+de Pythagore, de ses nombres et de son tableau moral,
+nous sommes obligé de convenir que nous serons encore
+moins tenté de nous conformer à ses préceptes diététiques.
+On peut certes assurer qu'ils n'ont rien de commun avec
+ceux qui sont si agréablement consignés dans la <i>Gastronomie</i>
+de Berchoux, et dans la <i>Physiologie du goût</i> de Brillat-Savarin,
+deux aimables auteurs dont la perte récente a dû
+sincèrement affliger les amis des lettres et de la bonne
+chère. Nous doutons qu'à leur arrivée dans l'Elysée, notre
+vieux philosophe leur ait fait grand accueil, car c'était le
+plus pauvre homme du monde sous le rapport gastronomique;
+on va en juger. Ce n'est pas que, dans ses recommandations
+diététiques, il ne débute par un principe fort
+raisonnable et très-vrai. «La conservation de la santé,
+dit-il, dépend d'une juste proportion entre le travail, le<span class="pagenum" id="Page_124">[Pg 124]</span>
+repos et la diète.» Mais en dirons-nous autant des préceptes
+suivants?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»Il faut s'interdire le vin et les viandes<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> Cependant Aristoxène prétend qu'il permettait de manger toutes
+sortes d'animaux, excepté le bœuf, qui sert au labourage, le bélier
+et la brebis. «Mais lui ne vivait, dit Diogène-Laërce, que de miel
+et de quelques légumes crus ou bouillis qu'il mangeait avec du pain;
+il ne buvait jamais de vin.»</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»Il ne faut pas rompre le pain, parce qu'anciennement
+les amis se réunissaient pour le manger ensemble.</p>
+
+<p>»Il ne faut point manger de poisson, surtout du
+rouget, de la sèche et du surmulet.</p>
+
+<p>»Il y a autant de mal à manger des fèves qu'à manger
+la tête de son père ou de sa mère<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> Voyez dans les <i>Stromates</i> de St. Clément d'Alexandrie, <i>liv.</i> III,
+un vers grec qui rend cette pensée. Mais est-il certain que Pythagore
+a lui-même donné ce précepte? Le savant auteur du <i>Voyage d'Anacharsis</i>
+n'est point de cet avis. Il dit, <i>chap.</i> 75, que ce philosophe
+n'attachait aucun mérite à l'abstinence des fèves, et même qu'il en
+faisait usage dans ses repas, mais que ses disciples condamnèrent ce
+légume, parce qu'il produit des flatuosités et autres effets nuisibles à
+la santé. Leur opinion, conforme à celle des plus grands médecins,
+a prévalu, et ils en firent une loi au nom de leur maître.</p>
+
+<p>L'école de Salerne dit:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Manducare fabam timeas, facit illa podagram.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Plutarque donne un autre motif du précepte prohibitif des fèves;
+c'est, dit-il, une recommandation de ne point s'entremettre dans
+les affaires du Gouvernement, parce qu'autrefois on donnait les voix
+avec les fèves pour l'élection des magistrats.</p>
+
+<p>D'autres prétendent que les fèves sont aphrodisiaques, et que c'est
+la cause de leur proscription.</p>
+
+<p>Quant à Cicéron, il insinue que les fèves, en échauffant trop,
+nuisent aux fonctions divinatoires; opinion qui nous semble ne pas
+faire grand honneur au célèbre orateur.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_125">[Pg 125]</span></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»Abstiens-toi de manger du coq blanc par quatre
+raisons: 1<sup>o</sup> cet animal est sous la protection de Jupiter;
+2<sup>o</sup> la couleur blanche est le symbole des bonnes choses;
+3<sup>o</sup> le coq est consacré à la lune; 4<sup>o</sup> il annonce les heures.</p>
+
+<p>»Ne te nourris ni du cœur, ni de la cervelle des
+animaux; les œufs, les ovipares sont également défendus;
+il en est de même de la mauve et de la mûre.</p>
+
+<p>»Le pain et le miel, le pain de millet avec le chou
+crud ou cuit, telle doit être la nourriture du sage.</p>
+
+<p>»Il n'y a point de meilleur préservatif que le vinaigre.»</p>
+
+<p>Etc., etc., etc., etc.</p>
+</div>
+
+<p>Il faut convenir que voilà une triste cuisine dont les
+maigres préceptes ne pouvaient guère sortir que d'un cerveau-creux
+absorbé dans les plus hautes spéculations de
+la philosophie. Il est vrai qu'on assure que ce sublime génie
+a été, comme beaucoup d'hommes célèbres, nourri,
+tout en naissant, d'une manière merveilleuse, sans doute
+par la faveur des Dieux<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>; il n'a eu pour nourrice, dit-on,<span class="pagenum" id="Page_126">[Pg 126]</span>
+qu'un peuplier qui lui a prodigué un suc distillant en guise
+de lait. C'est sans doute à cette frugale nourriture qu'il faut
+attribuer son goût pour la sobriété et la bizarre sévérité de
+ses préceptes culinaires. En vérité, l'imagination des Grecs
+était féconde en folles sornettes.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> Parmi ces illustres personnages privés du sein maternel, on
+compte:</p>
+
+<p>
+Le roi <span class="smcap">Habis</span>, qui a été nourri par une biche;<br>
+<span class="smcap">Cyrus</span>, qui l'a été par une chienne;<br>
+<span class="smcap">Sémiramis</span>, par des colombes;<br>
+<span class="smcap">Midas</span>, par des fourmis;<br>
+<span class="smcap">Hiéron</span> et <span class="smcap">Platon</span>, par des abeilles;<br>
+<span class="smcap">Pélias</span>, par une jument;<br>
+<span class="smcap">Atalante</span>, par une ourse;<br>
+<span class="smcap">Esculape</span>, par une chèvre;<br>
+<span class="smcap">Rémus</span> et <span class="smcap">Romulus</span>, par une louve.<br>
+</p>
+
+
+</div>
+
+<p>Nous avions recueilli beaucoup d'autres renseignements
+marqués au coin d'une certaine singularité dans ce qui
+nous reste de Pythagore, mais il faut se borner; nous nous
+reprocherions cependant de ne pas dire un mot de la métempsycose<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>,
+singulière idée qu'il a mise à la mode, de son
+temps. C'était le résultat du système général qu'il s'était
+formé, ou que plutôt il avait adopté sur l'univers. Il pensait
+que le monde avait une ame intelligente, et que l'ame de
+cette machine immense était l'Ether, et que de cette ame
+créatrice sortaient toutes les ames particulières. Mais celles-ci
+erraient long-temps dans les airs, cherchant des corps
+auxquels elles pussent s'attacher, et prenant au hasard les
+premiers qu'elles rencontraient. Elles étaient bien plus
+pressées encore de s'incorporer quand elles s'échappaient
+de nos dépouilles mortelles. Tel est le principe de la métempsycose
+ou transmigration des ames. Aussi notre sage se
+vantait-il de se rappeler par quels corps son ame avait passé
+avant d'arriver à celui qui s'appelait alors Pythagore. Sa
+mémoire ne remontait guère qu'à environ l'an 35 avant le<span class="pagenum" id="Page_127">[Pg 127]</span>
+siége de Troie, qui a commencé l'an 1218 avant J.-C.
+A cette époque, il était Ethalidès, ce fils de Mercure et
+d'Eupolème, qui fut le héraut des Argonautes; ensuite il
+fut Euphorbe, le même qui, au siége de Troie, fut blessé
+par Ménélas. Du corps d'Euphorbe, il passa dans celui
+d'Hermotime, ce singulier personnage dont l'ame se séparait
+de temps en temps de son corps, qu'elle laissait à
+demi-vivant, pour aller voir ce qui se passait dans des
+pays fort éloignés. A la mort d'Hermotime, son ame passa
+dans celui d'un pêcheur dont il ne cite pas le nom. Enfin
+elle arriva dans le corps qu'il avait au moment où il débitait
+ces rêveries, qu'Horace, <i>épit.</i> 1<sup>re</sup>, <i>liv.</i> II, a bien raison
+d'appeler <i>somnia pythagorea</i>. Il était tellement préoccupé
+et persuadé de la vérité de son système de transmigration,
+que passant un jour dans la rue près d'un homme maltraitant
+outre mesure son chien qui jetait des cris lamentables:
+«Arrêtez, arrêtez, lui cria Pythagore, ne frappez plus;
+c'est l'ame infortunée d'un de mes amis, je le reconnais à
+sa voix.»</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> Ce mot vient du grec <i>méta</i>, qui marque changement, d'<i>én</i>,
+en, et de <i>psuché</i>, ame; c'est-à-dire passage de l'ame, d'un corps
+dans un autre. Ce système, que Pythagore avait pris des anciens
+brahmes, est encore existant dans une partie de l'Indostan et de la
+Chine. Il faut cependant dire que Pythagore n'a point parcouru les
+régions de la Haute-Asie; mais il a connu les sciences que l'on y
+cultivait, et les doctrines que l'on y enseignait.</p>
+
+</div>
+
+<hr class="blanc">
+
+<p>On conjecture que notre sage est né dans l'île de Samos
+vers l'an 585 av. J.-C. Sa vie avait été écrite par sa femme
+Théano, puis par Aristoxène, Hermippe, Lycon, Modérat
+de Gades, etc.; mais il ne reste rien de ces différentes biographies.
+Nous ne possédons que celle qu'a donnée Diogène-Laërce,
+qui n'inspire pas grande confiance, et celles de Porphyre
+et Jamblique, qui n'en méritent pas davantage,
+ayant voulu rapporter à notre philosophe l'origine de leur
+secte. On regarde cependant comme certain que Pythagore
+a beaucoup voyagé; il a parcouru la Grèce et est allé
+chez les Egyptiens où il est resté 22 ans; c'est là qu'il s'est
+instruit de leurs mystères; on dit qu'il y fut fait prisonnier
+par Cambyse, qui l'envoya à Babylone où il eut un grand<span class="pagenum" id="Page_128">[Pg 128]</span>
+commerce avec les mages, les Chaldéens, et même,
+ajoute-t-on, avec Ezéchiel. A son retour dans sa patrie,
+l'ayant trouvée opprimée par un tyran, il alla s'établir à
+Crotone dans la Grande Grèce (Crotone était située dans
+la Calabre Citérieure, au royaume de Naples.) Il y enseigna
+publiquement la morale aux enfants, ensuite aux jeunes
+gens, aux sénateurs de Crotone, puis par leur ordre aux
+femmes. Il y fonda un institut célèbre; son but, en l'établissant,
+paraît avoir été de former une espèce d'ordre, de
+communauté ou de congrégation, qui pût être dépositaire
+des sciences et conservatrice de la pratique des bonnes
+mœurs. Ses disciples vivaient en commun, soumis à un
+régime sévère et distribués en différentes classes. Aucun
+vœu n'était exigé d'eux; mais s'il arrivait qu'un se retirât,
+aussitôt ses frères lui dressaient un cénotaphe comme étant
+mort à la perfection. Quoique son institut ait produit de
+très-grands hommes, il ne s'en attira pas moins la haine de
+la populace, et il fut dissous; on prétend même que le philosophe
+vit la fin de son institution. Pendant son long séjour
+à Crotone, il avait épousé Théano qui lui donna deux fils
+et plusieurs filles, et qui présida son école après sa mort dont
+la date est aussi incertaine que celle de sa naissance. Les
+uns le font mourir à 80 ans, et les autres à 104 ans, victime
+de la jalousie, de la stupidité et de la férocité des
+Crotoniates.</p>
+
+<p>On assure que Pythagore joignait aux qualités de l'ame
+et de l'esprit une prestance imposante; une espèce de
+majesté empreinte sur son front et dans ses manières, l'austérité
+de sa vie, sa frugalité, son costume même composé
+d'une simple tunique blanche, inspiraient le respect. Ses
+discours excitaient l'admiration la plus vive; on accourait
+en foule autour de lui. D'Herbelot dit, dans sa <i>Bibliothèque
+orientale</i>, d'après Ben-Euschem, qu'il jeûnait, priait<span class="pagenum" id="Page_129">[Pg 129]</span>
+beaucoup, et que jamais on ne l'avait vu ni rire, ni pleurer,
+avant adopté pour devise: <i>Khaif la jedoum scherir la jedoum</i>,
+«Ni le bien ni le mal n'ont pas longue durée.» Alors
+il regardait comme indigne d'un vrai philosophe de paraître
+affecté de l'un ou de l'autre et de le manifester par
+des démonstrations extérieures.</p>
+
+<p>Il est des écrivains, (entre autres Th. Stanley, dans son
+<i>Histoire des philosophes de toutes les sectes</i>, en anglais,
+Londres, 1687, <i>in-fol.</i>, et en latin, <i>Lipsiæ</i>, 1711, <i>2 vol.
+in-4<sup>o</sup></i>), qui ont prétendu que Pythagore était juif d'origine;
+d'autres, tels que le R. P. Tessier, religieux carme, très-passionné
+pour l'antiquité de son Ordre, vont plus loin; ils
+avancent que notre philosophe, juif d'origine, a été longtemps
+au Mont-Carmel, qu'il y a reçu l'éducation des
+Carmes, et qu'ayant fondé un couvent de cet Ordre à
+Crotone, il en est devenu le supérieur. (Voyez la <i>Vie du
+R. P. Pythagore</i>, Carme, dans l'ouvrage intitulé <i>Ordres
+monastiques</i>, (par l'abbé Musson). Berlin, 1751, <i>5 vol.
+in-12</i>, t. I, pp. 141-201. On y trouvera aussi la vie du
+R. P. Isaïe, du R. P. Jérémie, du R. P. Ezéchiel, du R.
+P. Numa, second roi de Rome, du R. P. Daniel, etc.,
+tous religieux carmes.)</p>
+
+<p>Jean Frédéric Mayer, savant théologien protestant,
+mort en 1712, auteur de plusieurs dissertations assez singulières,
+a eu la bonhomie d'en consacrer une à cette
+question: <i>Utrum Pythagoras judæus fuerit, an monacus
+carmelita?</i></p>
+
+<p>Trève à ces bagatelles qui ont trop occupé certains êtres
+singulièrement organisés, et finissons par un mot sur les
+ouvrages que l'on a attribués à notre philosophe. L'opinion
+la plus juste et la plus accréditée à cet égard est celle qui
+soutient qu'il n'a rien laissé par écrit. C'est l'avis de
+S. Augustin qui, dans son <i>De consensu evangelist.</i>, lib. I,<span class="pagenum" id="Page_130">[Pg 130]</span>
+cap. <span class="allsmcap">VII</span>, dit: <i>Pythagoras, quo in illa contemplativâ virtute
+nihil tunc habuit Græcia clarius, non tantum de se,
+sed nec de nullâ re aliquid scripsisse perhibetur.</i> Cependant
+quelques écrivains, dont la plupart sont antérieurs à saint
+Augustin, lui en attribuent plusieurs, qui, à dire vrai,
+ne sont plus connus que par leurs titres. On en compte
+jusqu'à douze ainsi désignés:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Un <i>Livre du monde en général</i>, dans lequel il expliquait
+la fabrique, l'harmonie et la proportion de cette vaste
+machine.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Un <i>Livre des cieux</i>, où il prouvait que le soleil, la
+lune et les autres planètes, ainsi que les étoiles, étaient
+autant de mondes habités par des créatures intelligentes.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Un <i>calcul astronomique</i>, dans lequel il marquait exactement
+la distance de chaque planète à la terre: celle de
+la lune était de 126,000 stades; celle du soleil de 252,000;
+et de la terre aux signes du zodiaque, il comptait 378,000
+stades. (Le stade équivaut à environ 189 de nos mètres.)</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Un <i>Cours de musique</i>, où il traitait à fond de l'harmonie
+céleste. Il composait ainsi son <i>diapason</i>: Distance de
+la Lune à la Terre, 1 ton; de la Lune à Mercure, 1/2 ton;
+de Mercure à Vénus, 1/2 ton; de Vénus au Soleil, 1/2 ton;
+du Soleil à Mars, 1 ton; de Mars à Jupiter, 1/2 ton; de Jupiter
+à Saturne, 1/2 ton; et de Saturne aux douze Signes,
+1 ton 1/2; en tout 7 tons.—Nicomaque prétend, dans son
+<i>Isagoge arithmet.</i>, que Pythagore a été amené à déterminer
+les rapports mathématiques des intervalles musicaux,
+par le fait suivant. Passant devant un atelier de forgerons,
+il avait entendu et observé que les sons des marteaux formaient
+la quarte, la quinte et l'octave, et il reconnut que
+les poids de ces marteaux étaient dans les rapports de 3/4,
+de 2/3, et de 1/2. C'est cette détermination calculée de
+l'harmonie des sons, qui distinguait l'école musicale de
+Pythagore de celle d'Aristoxène qui prétendait au contraire<span class="pagenum" id="Page_131">[Pg 131]</span>
+que les sons étaient seuls juges des rapports harmoniques.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> Un <i>livre des Antipodes</i>, dont il admettait l'existence.
+(Il était plus avancé qu'on ne l'était à Rome au <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle,
+du temps de Galilée, mort à Rome en 1642, à 78 ans.)</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> Un <i>Dictionnaire des cas de conscience</i>, (composé sans
+doute dans sa cellule, au couvent de Crotone).</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> Un <i>Traité sur l'ame de l'homme</i>, où il prouvait sa
+spiritualité et son immortalité.</p>
+
+<p>8<sup>o</sup> Un recueil de <i>Dissertations sur la métempsycose</i>,
+système dont il expliquait, dit-on, toutes les difficultés.</p>
+
+<p>9<sup>o</sup> Un livre sur la <i>manière de parler par signes</i>.</p>
+
+<p>10<sup>o</sup> Un recueil de <i>symboles et de préceptes</i>, sans doute
+ceux dont nous avons tâché de donner une idée dans cet
+opuscule.</p>
+
+<p>11<sup>o</sup> Les <i>Vers dorés</i>, seul ouvrage existant qui porte son
+nom, mais qui n'est point de lui; on ignore dans quel
+temps il a été composé. Ce livre, quoi qu'il en soit, est, sous
+le rapport moral, un monument admirable, et qui commande
+encore la vénération. Les signes d'une haute antiquité
+qui y sont empreints ne permettent guère de douter
+qu'ils ne renferment les traditions essentielles de cette
+école. <span class="smcap">Voy.</span> <i>les Vers dorés de Pythagore, expliqués et traduits
+pour la première fois en vers eumolpiques français,
+précédés d'un discours sur l'essence et la forme de la poésie
+chez les principaux peuples de la terre, etc., par Fabre
+d'Olivet</i>; Paris, 1813, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<p>12<sup>o</sup> Enfin un <i>Traité de la piété</i>.</p>
+
+<p>Il est bien reconnu qu'aucun de ces ouvrages n'est de
+Pythagore; mais il est présumable que ses disciples ayant
+recueilli scrupuleusement ses leçons et sa doctrine en auront
+publié différents traités sous son nom, lesquels ont tous
+disparu sous la faux du temps, excepté les <i>Vers dorés</i>.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_132">[Pg 132]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="CINQUIEME_OBJET">CINQUIÈME OBJET.</h2>
+</div>
+
+
+<h3>SINGULARITÉS NUMÉRIQUES</h3>
+
+<h3>SUR
+DIVERSES PROPRIÉTÉS DU NOMBRE <i>NEUF</i>.</h3>
+
+
+<p>On a attribué à un anglais nommé M. Will. Green, mort,
+je crois, en 1794, la découverte d'une singulière propriété
+du nombre 9<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>; mais elle n'est nullement de lui; elle
+appartient à notre célèbre Fontenelle, mort presque centenaire,
+le 9 janvier 1757<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>. Cette propriété du nombre 9
+consiste en ce que, multipliant ce nombre par 2, par 3,
+par 4, par 5, par 6, par 7,par 8, par 9, etc., on trouvera
+que les chiffres composant le produit de chacune de
+ces multiplications, additionnés ensemble, donneront
+toujours 9. Ainsi:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> Voyez un petit <i>Choix de curiosités</i>, trad. de l'anglais, <i>Paris</i>,
+1822, <i>in-12</i>, <i>fig.</i>, p. 115.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> Voyez le <i>Traité de l'opinion</i> de Legendre, 4<sup>e</sup> édition, <i>Paris</i>,
+1758, 9 vol. <i>in-12</i>, tom. IX, p. 231.</p>
+
+</div>
+
+<p>
+2 fois 9 font 18.—1 et 8 font 9.<br>
+3 fois 9 font 27.—2 et 7 font 9.<br>
+4 fois 9 font 36.—3 et 6 font 9.<br>
+5 fois 9 font 45.—4 et 5 font 9.<br>
+6 fois 9 font 54.—5 et 4 font 9.<br>
+7 fois 9 font 63.—6 et 3 font 9.<br>
+8 fois 9 font 72.—7 et 2 font 9.<br>
+9 fois 9 font 81.—8 et 1 font 9.<br>
+</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_133">[Pg 133]</span></p>
+
+<p>Nous pourrions prolonger à l'infini ces multiplications et
+additions, et nous trouverions que les chiffres des produits,
+additionnés entre eux, donnent toujours 9 ou le multiple
+de 9, tels que 108, 117, 126, 135, 144, 153, 1008,
+1017, etc., etc., etc.; propriété dont jouit seul le
+chiffre 9.</p>
+
+<p>M. de Mairan a encore découvert une autre propriété
+singulière du même nombre 9. Si l'on change l'ordre des
+chiffres qui expriment un nombre, la différence entre ces
+deux nombres changés d'ordre, sera toujours 9. Par
+exemple, je prends le nombre 21, je change de place ces
+deux chiffres, j'aurai 12; eh bien! la différence qui existe
+entre 12 et 21 sera 9; de 52 je fais 25, la différence entre
+ces deux nombres sera 27 multiple de 9. Le nombre 13
+renversé m'offre 31; la différence entre ces deux nombres
+est 18 ou 2 fois 9. Etc., etc.</p>
+
+<p>Bien plus, cette propriété qui se voit entre deux nombres
+ainsi changés se retrouve encore entre les puissances quelconques
+de ces mêmes nombres: prenons pour exemple 21
+et 12; le quarré de 21 sera 441, et le quarré de 12 sera
+144; eh bien! leur différence 297 sera un multiple de 9;
+et de plus, les chiffres des deux nombres exprimant ces
+puissances, additionnés entre eux, présentent encore
+chacun 9. Passons au cube, celui de 21 est 9261, et celui
+de 12 est 1728; leur différence 7533 sera encore un multiple
+de 9, et cependant ils ne sont point formés des mêmes
+chiffres. Toutes les autres puissances de 21 et de 12
+suivront toujours la même règle.</p>
+
+
+<p><span class="allsmcap">PROPRIÉTÉ DU NOMBRE</span> <i>TRENTE-SEPT</i>.</p>
+
+<p>Le nombre 37, multiplié par 3 ou par un multiple de 3
+jusqu'à 27, a la propriété de donner toujours pour produit<span class="pagenum" id="Page_134">[Pg 134]</span>
+trois chiffres absolument semblables. Il résulte de la connaissance
+de cette propriété une grande facilité pour faire
+ou plutôt pour abréger la multiplication du nombre 37,
+par 3, par 6, par 9, par 12, etc., jusqu'à 27. Cette facilité
+consiste à ne faire que la multiplication du premier chiffre
+du multiplicande par le premier chiffre du multiplicateur;
+aussitôt qu'on aura placé le chiffre des unités de cette
+première opération partielle, il sera inutile de passer à la
+seconde; il suffira d'écrire deux fois à la gauche de l'unité
+trouvée, un chiffre qui lui soit semblable, tant pour les
+dixaines que pour les centaines; et l'on peut être sûr que
+l'opération est exacte, c'est-à-dire que les trois chiffres
+semblables sont bien le vrai produit de la multiplication,
+et de plus l'addition entre eux des chiffres de chaque produit
+ramène toujours à l'énoncé du multiplicateur. C'est ce que
+va prouver un petit tableau des résultats de la multiplication
+du nombre 37, par 3, 6, 9, etc., jusqu'à 27:</p>
+
+<p>
+37 multiplié par 3, donne 111. 3 fois 1 = 3.<br>
+37 multiplié par 6, donne 222. 3 fois 2 = 6.<br>
+37 multiplié par 9, donne 333. 3 fois 3 = 9.<br>
+37 multiplié par 12, donne 444. 3 fois 4 = 12.<br>
+37 multiplié par 15, donne 555. 3 fois 5 = 15.<br>
+37 multiplié par 18, donne 666. 3 fois 6 = 18.<br>
+37 multiplié par 21, donne 777. 3 fois 7 = 21.<br>
+37 multiplié par 24, donne 888. 3 fois 8 = 24.<br>
+37 multiplié par 27, donne 999. 3 fois 9 = 27.<br>
+</p>
+
+<p>Mais cette propriété n'a lieu que pour les multiplications
+de 3 à 27.</p>
+
+
+<h3>COURS DE GÉOMÉTRIE EN VERS.</h3>
+
+<p>Il nous est tombé sous la main une espèce de poëme qui
+nous a paru digne de figurer dans notre Recueil, soit par<span class="pagenum" id="Page_135">[Pg 135]</span>
+le choix du sujet qui prête tant à l'harmonie, soit par la
+manière heureuse dont l'auteur s'en est tiré. En effet,
+essayer de revêtir des charmes de la poésie les définitions
+et les détails élémentaires de la géométrie est une entreprise
+peu commune, bien digne de piquer la curiosité
+et de fixer l'attention des jeunes adeptes dans la science
+des lignes droites et des lignes courbes. C'est ce qu'a exécuté
+avec succès un digne professeur de mathématiques
+dans sa <i>Géométrie en vers techniques</i>; Paris, 1801, <i>in-8<sup>o</sup></i>
+de 18 pag., avec cette épigraphe incontestable:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Rien n'est beau que le vrai.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>L'ouvrage est divisé en petits chants ou chapitres avec
+ces titres anacréontiques: <i>polygones</i>, <i>lignes proportionnelles</i>,
+<i>surfaces</i>, <i>plans</i>, <i>solides</i>, etc. On va juger du talent
+poétique de l'auteur, dès le début de son livre. L'épître
+dédicatoire est ainsi conçue:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Chers géomètres de Juilly,</div>
+ <div class="verse indent0">Pour qui mon cœur est tout rempli</div>
+ <div class="verse indent0">De bienveillance et de tendresse,</div>
+ <div class="verse indent0">C'est à vous que ceci s'adresse,</div>
+ <div class="verse indent0">C'est à vous que j'offre mes vers.</div>
+ <div class="verse indent0">Ils ne vous rendront point pervers.</div>
+ <div class="verse indent0">La rime en est quelquefois dure,</div>
+ <div class="verse indent0">Mais la vérité, toujours pure;</div>
+ <div class="verse indent0">C'est là leur seule qualité;</div>
+ <div class="verse indent0">C'est là leur unique beauté.</div>
+ </div>
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Il vous faudra quelque courage</div>
+ <div class="verse indent0">Pour apprendre un pareil ouvrage;</div>
+ <div class="verse indent0">Mais enfin vous l'avez promis,</div>
+ <div class="verse indent0">Souvenez-vous en, mes amis.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Passons au corps de cette œuvre didactique, et voyons
+comment le poète allie le compas d'Euclide à la lyre d'Apollon,
+et comment il fait disparaître les épines de la géométrie<span class="pagenum" id="Page_136">[Pg 136]</span>
+sous les roses du Parnasse; par exemple, quoi de
+plus coulant que ces vers!</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">L'angle dont le sommet à la courbe se rend,</div>
+ <div class="verse indent0">A moitié des degrés de l'arc<i>que</i><a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a> qu'il comprend;</div>
+ <div class="verse indent0">Lorsqu'il est au-dehors, le cas devient complexe,</div>
+ <div class="verse indent0">Du concave moitié, moins moitié du convexe.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> L'auteur a soin de prévenir que l'orthographe de ce mot est une
+licence. Autrefois on écrivait <i>avecque</i>; pourquoi, en cas de besoin,
+n'écrirait-on pas <i>arcque</i>? C'est très-conséquent.</p>
+
+</div>
+
+<p>Et ceux-ci:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Mais par cuber le prisme il faut que l'on procède;</div>
+ <div class="verse indent0">Il en est un nommé parallélipipède.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>On conviendra que, pour ne pas retenir ces vers aussi
+facilement que ceux de Racine, il faudrait qu'un élève fût
+bien dépourvu d'oreille, de mémoire et de goût.</p>
+
+<p>C'est surtout dans le chapitre des lignes proportionnelles,
+que le poète, parlant du triangle rectangle, se surpasse:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Le triangle rectangle et son hypothénuse</div>
+ <div class="verse indent0">Ont des propriétés que pas un ne récuse;</div>
+ <div class="verse indent0">La perpendiculaire allant à l'angle droit,</div>
+ <div class="verse indent0">De nous les démontrer aura bientôt le droit.</div>
+ <div class="verse indent0">En deux extrêmes parts coupant l'hypothénuse,</div>
+ <div class="verse indent0">C'est un terme moyen dont au besoin l'on use.</div>
+ <div class="verse indent0">Les deux côtés de plus sont moyens en tout temps</div>
+ <div class="verse indent0">Entre l'hypothénuse et chacun des segments:</div>
+ <div class="verse indent0">Les cordes ont reçu le don non équivoque</div>
+ <div class="verse indent0">De se couper toujours en raison réciproque;</div>
+ <div class="verse indent0">Sécantes qui font angle en un point mitoyen,</div>
+ <div class="verse indent0">Font chacune un extrême et chacune un moyen,</div>
+ <div class="verse indent0">Ou réciproques sont aux parts extérieures:</div>
+ <div class="verse indent0">Les plus claires raisons sont toujours les meilleures.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Rien de plus juste; et comme le lecteur sera peut-être<span class="pagenum" id="Page_137">[Pg 137]</span>
+aussi d'avis que, pour certains ouvrages, les plus courts
+extraits sont toujours les meilleurs, nous terminons ici ce
+que nous avions à dire de cette géométrie en vers, et de son
+auteur, M. Desr..., qui sans doute maniait plus habilement
+la craie sur le tableau, que la lyre au bas du Parnasse.</p>
+
+<p>Voici encore des vers qui sont à peu près du même genre,
+mais d'une application différente.</p>
+
+
+<h3>VERS TECHNIQUES</h3>
+
+<h3>RELATIFS AU RAPPORT DU DIAMÈTRE DU CERCLE A SA CIRCONFÉRENCE
+EXPRIMÉE EN DÉCIMALES.</h3>
+
+<p>Si le diamètre d'un cercle est exprimé par le chiffre 1,
+sa circonférence le sera par le chiffre 3 suivi d'une série
+indéterminée de décimales dont on se borne à donner ici
+les 35 premières ainsi qu'il suit:</p>
+
+<p>
+3,14159,26535,89793,23846,26433,83279,50288, etc., etc.<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a><br>
+</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> Après Ludolphe Van-Ceulen, Lagni et Machin, Callet a poussé l'approximation
+du calcul jusqu'à la 154<sup>e</sup> décimale. (Voyez <i>Tables portatives
+de logarithmes de Callet</i>, p. 96; édition stéréotype, Paris, Didot, 1795.)</p>
+
+</div>
+
+<p>Comme il peut arriver que l'on ait besoin de ce rapport
+qui ne se trouve pas dans toutes les tables de logarithmes,
+on a imaginé de composer les vers techniques suivants dans
+lesquels le nombre des lettres de chaque mot exprime successivement
+les chiffres du rapport:</p>
+
+<p class="mono">
+<span style="margin-left: 0.5em;">3&nbsp;&nbsp; 1&nbsp; 4&nbsp;&nbsp; 1&nbsp;&nbsp; 5&nbsp; &nbsp; 9&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; 2&nbsp; 6&nbsp; &nbsp; &nbsp; 5&nbsp; &nbsp;&nbsp; 3&nbsp; &nbsp; 5</span><br>
+Que j'aime à faire apprendre un nombre utile aux sages!<br>
+<br>
+<span style="margin-left: 1em;">8&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; 9&nbsp; &nbsp; &nbsp; 7&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; 9</span><br>
+Immortel Archimède, artiste ingénieur,<br>
+<br>
+<span style="margin-left: 0.5em;">3&nbsp; 2&nbsp; 3&nbsp; &nbsp; 8&nbsp; &nbsp; &nbsp; 4&nbsp; &nbsp; &nbsp; 6&nbsp; &nbsp; 2&nbsp; &nbsp; 6</span><br>
+Qui de ton jugement peut priser la valeur?<br>
+<br>
+<span style="margin-left: 1em;">4&nbsp; 3&nbsp; 3&nbsp; &nbsp; 8&nbsp; &nbsp; &nbsp; 3&nbsp; 2&nbsp; &nbsp; 7&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; 9</span><br>
+Pour moi ton problème eut de pareils avantages,<br>
+<br>
+<span style="margin-left: 1em;">5&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; 0&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; 2&nbsp; &nbsp; 8&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; 8</span><br>
+Tirez circonférence<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> au diamètre, etcætera.<br>
+</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> Le mot <i>circonférence</i>, composé de plus de neuf lettres, signifie 0.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_138">[Pg 138]</span></p>
+
+<p>Nous avons dit dans la note précédente que Callet avait
+poussé le calcul jusqu'à la 154<sup>e</sup> décimale, parce qu'il dit
+lui-même que Ludolphe Van-Ceulen en avait d'abord
+calculé les 35 premiers chiffres; que long-temps après lui
+Machin en avait trouvé 100, et que Lagni en avait porté
+le nombre à 128. Or comme Callet donne une suite de 154
+décimales, nous en concluons que c'est lui qui a ajouté
+celles qui surpassent la 128<sup>e</sup>.</p>
+
+<p>Callet fait observer que «Adrien Metius, contemporain
+de Ludolphe Van-Ceulen, ayant exprimé le diamètre
+113, avait trouvé pour la circonférence un nombre
+beaucoup plus proche de 355 que de 354; ce nombre est
+35499997.» Il ajoute que «le rapport de 113 à 355 est
+aussi exact que celui de 1 à 3,1415926; et que ce qui le
+rend précieux, c'est la propriété qu'il a de se graver aisément
+dans la mémoire. Si vous écrivez deux fois de suite
+et suivant leur ordre, les trois premiers nombres impairs
+1, 3, 5, vous aurez un nombre de six chiffres
+(113355) dont les trois premiers, 113, seront le diamètre,
+et les trois derniers, 355, exprimeront la circonférence.»</p>
+
+
+<h3>VERS MNÉMONIQUES.</h3>
+
+<p>Cette sorte de vers sert, dans sa construction resserrée,
+à aider et à soulager la mémoire; nous rapporterons seulement
+les deux suivants, l'un très-simple et l'autre fort
+baroque; ils suffiront pour faire connaître ce genre.</p>
+
+
+<p><i>1<sup>o</sup> Sur la Passion.</i></p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Cœna, Hortus, Caïphas, Pilatus, Cruxque, Sepulchrum.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Voilà bien l'indication de toutes les principales circonstances
+de la Passion.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_139">[Pg 139]</span></p>
+
+
+<p><i>2<sup>o</sup> Sur les conciles œcuméniques.</i></p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Nicoe cacoco nicola lalala luluvi flotri.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Si nous séparons ainsi toutes les syllabes de ce prétendu
+vers:</p>
+
+<p>
+Ni Co E Ca Co Co Ni Co La La La La Lu Lu Vi Flo Tri,<br>
+</p>
+
+<p>nous trouverons que chacune de ces syllabes forme les initiales
+du nom des dix-sept Conciles généraux reconnus par
+le Saint-Siège, et dont voici la liste chronologique:</p>
+
+<table>
+<tr><td>CONCILES. </td><td> DATE DE LEUR DURÉE.</td> <td></td> </tr>
+
+<tr><td>I. De <span class="smcap">Nicée</span> (Le 1<sup>er</sup>) </td><td> Du 19 juin au 25 août </td><td> 325.</td></tr>
+<tr><td>II. De <span class="smcap">Constantinople</span> (Le 1<sup>er</sup>) </td><td> Du mois de mai au 30 juillet </td><td> 381.</td></tr>
+<tr><td>III. D'<span class="smcap">Ephèse</span> </td><td> Du 22 juin au 31 juillet </td><td> 431.</td></tr>
+<tr><td>IV. De <span class="smcap">Calcédoine</span> </td><td> Du 25 octobre au </td><td> 451.</td></tr>
+<tr><td>V. De <span class="smcap">Constantinople</span> (Le 2<sup>e</sup>) </td><td> Du 6 mai au 2 juin </td><td> 553.</td></tr>
+<tr><td>VI. De <span class="smcap">Constantinople</span> (Le 3<sup>e</sup>)</td><td> Du 7 nov. 680, au 16 sept. </td><td> 681.</td></tr>
+<tr><td>VII. De <span class="smcap">Nicée</span>(Le 2<sup>e</sup>) </td><td> Du 24 sept. au 23 octobre </td><td> 787.</td></tr>
+<tr><td>VIII. De <span class="smcap">Constantinople</span> (Le 4<sup>e</sup>) </td><td> Du 5 oct. 869 au 28 fév. </td><td> 870.</td></tr>
+<tr><td>IX. De <span class="smcap">Latran</span> (Le 1<sup>er</sup>) </td><td> Du 18 mars au 5 avril </td><td> 1123.</td></tr>
+<tr><td>X. De <span class="smcap">Latran</span> (Le 2<sup>e</sup>)</td><td> Du 20 avril au </td><td> 1139.</td></tr>
+<tr><td>XI. De <span class="smcap">Latran</span> (Le 3<sup>e</sup>) </td><td> Du 5 au 19 mars </td><td> 1179.</td></tr>
+<tr><td>XII. De <span class="smcap">Latran</span> (Le 4<sup>e</sup>) </td><td> Du 11 au 30 novembre </td><td> 1215.</td></tr>
+<tr><td>XIII. De Lyon, <i>Lugdunense</i> (Le 1<sup>er</sup>)</td><td> Du 28 juin au 17 juillet </td><td> 1245.</td></tr>
+<tr><td>XIV. De Lyon, <i>Lugdunense</i> (Le 2<sup>e</sup>) </td><td> Du 7 mai au 17 juillet </td><td> 1274.</td></tr>
+<tr><td>XV. De <span class="smcap">Vienne</span> en Dauphiné </td><td> Du 16 octob. 1311 au 3 avril </td><td> 1312.</td></tr>
+<tr><td>De Constance (non reconnu) </td><td> Du 6 nov. 1414 au 22 avril </td><td> 1418.</td></tr>
+<tr><td>De Bâle (non reconnu) </td><td> Du 23 juillet 1431 au mai </td><td> 1443.</td></tr>
+<tr><td>XVI. De <span class="smcap">Florence</span> </td><td> Du 26 févr. 1439 au 26 avril </td><td> 1442.</td></tr>
+<tr><td>XVII. De Trente, <i>Tridentinum</i> </td><td> Du 15 déc. 1545 au 3 déc. </td><td> 1563.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Le comte de Guibert, auteur de l'<i>Essai de statistique</i>,
+n'avait pas besoin de recourir aux vers mnémoniques pour
+entretenir sa mémoire; la sienne était heureuse et si étonnante
+qu'il ouvrait un livre, et y jetant un coup d'œil plus
+rapide que l'éclair, il retenait jusqu'à six lignes qu'il répétait
+mot à mot; il avouait cependant qu'il cédait le pas à<span class="pagenum" id="Page_140">[Pg 140]</span>
+une personne de sa connaissance à qui l'on faisait lire six
+vers, et qui, fermant aussitôt le livre, disait immédiatement
+combien il y avait de mots, de syllabes et de lettres dans
+ces six vers. Nous avons en portefeuille une <i>Bibliographie
+mnémonique</i> qui renferme une infinité de prodiges de mémoire,
+tant anciens que modernes; les Cyrus, les Cynéas,
+les Mithridate, les Hortensius, les Accolti, les Grotius, les
+Neuvillaine, les Crébillon, les abbé Poule, les Delille, etc.,
+etc., n'y sont pas omis.</p>
+
+
+<h3>DE QUELQUES VERS LATINS</h3>
+
+<h3>DONT LA STRUCTURE A PRÊTÉ AU CALCUL.</h3>
+
+<p>Nous avons découvert trois de ces sortes de vers que
+l'on peut classer parmi les bagatelles amusantes, propres à
+piquer la curiosité. Le principal mérite de ces vers consiste
+dans le nombre extraordinaire de manières dont on
+peut les retourner, c'est-à-dire dont on peut disposer dans
+un ordre différent les mots qui les composent, sans altérer
+ni le sens, ni la nature du vers. Plus il y a de monosyllabes
+dans le vers, plus le résultat du calcul est considérable;
+c'est tout simple, mais la progression est surprenante.
+Entrons dans quelques détails historiques et numériques
+sur chacun de ces trois vers, qui sont tous
+hexamètres.</p>
+
+
+<p>I.</p>
+
+<p>Le premier dont nous allons parler et qui est très-connu,
+appartient à Bernard Bauhuys, savant jésuite d'Anvers,
+qui l'a ainsi composé en l'honneur de la Vierge Marie:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Tot tibi sunt dotes, Virgo, quot sidera cœlo.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Charles Scribani, autre jésuite, le baptisa du nom de
+<i>Proteus Parthenius</i>, «Protée né d'une vierge;» et Henri<span class="pagenum" id="Page_141">[Pg 141]</span>
+Dupuy (<i>Erycius Puteanus</i>) le publia sous le titre suivant:
+<i>Pietatis thaumata in Proteum Parthenium unius libri versum
+et unius versûs librum, stellarum numeris sive formis
+1022 variatum</i>. Antwerpiæ, ex officina Plantiniana, anno
+1617, <i>in-4<sup>o</sup></i> de 48 p. Dupuy a donc retourné ce vers,
+c'est-à-dire changé la disposition des mots qui le composent,
+de 1022 manières différentes. Il a adopté ce nombre, non
+point selon l'exactitude mathématique, mais à cause du
+mot <i>sidera</i>, qui se trouve dans le vers, et il s'est borné au
+nombre 1022, qui est celui des étoiles portées dans les catalogues
+des astronomes de son temps<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>. Mais Jacques
+Bernoulli, dans son ouvrage posthume, <i>Ars conjectandi</i>,
+Basileæ, 1713, <i>in-4<sup>o</sup></i>, a prouvé que le vers en question
+peut se retourner de 3,312 manières différentes.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> Ce nombre a été bien augmenté depuis; l'Académie de Berlin a
+fait publier en 1776 un catalogue de 4,535 étoiles observées par
+Hevelius, Flamsteed, Lacaille et Bradeley.</p>
+
+</div>
+
+<p>Un amateur a publié à Louvain, en 1833, un petit volume
+sous ce titre: <i>Proteus Parthenius, id est, Bernardi
+Bauhusii Hexameter Marianus millies bis et vicies, sensu et
+metro servatis, variatus. Accedunt vita et acta Beatæ
+Mariæ Virginis latinè et italicè, auctore Jac. Facciolato,
+nec non Oratio dominica viginti quatuor modis concinnata</i>.
+Lovanii, excudebant Vanlinthout et Vandenzande; 1833,
+<i>in-16</i> de 74 p. Le vers du P. Bauhuys, imprimé de 1022
+manières, occupe les pag. 1-38 de ce petit volume; on lit
+en tête de cette série singulière du même vers: <i>Proteus
+Parthenius divæ Matri Virgini sacer, tot ora gerens, quot
+cœlum sidera</i>.—Les <i>Vita et acta B. Mariæ Virginis ex
+Evangeliorum libris excerpta</i>, vont en latin de la p. 39 à la
+52<sup>e</sup>, et en italien de la 53<sup>e</sup> à la 63<sup>e</sup>.—L'<i>Oratio dominica</i>,
+rendue de 24 manières différentes, finit le vol., pp. 64-74.—Cette<span class="pagenum" id="Page_142">[Pg 142]</span>
+petite curiosité typographique pourra un jour
+devenir rare. J'en possède un exemplaire que je tiens de la
+libéralité de mon ami M. Chalon, de Mons, président de
+la Société des Bibliophiles de cette ville.</p>
+
+
+<p>II.</p>
+
+<p>Le second vers, dû à un nommé Thomas Lansius, ne
+présente pas des objets fort attrayants; il est composé des
+douze mots suivants:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Crux, fæx, fraus, lis, Mars, mors, nox, pus, sors mala, Styx, vis.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Ce qu'il offre de plus curieux, c'est que le déplacement de
+ses douze mots peut former trente-un millions neuf cent
+seize mille huit cents combinaisons différentes; et l'éditeur
+du petit livre de Louvain, cité plus haut, ajoute: <i>tot itaque
+vicibus quot ferè florenis argenteis ad universum regnum
+belgicum gubernandum opus est, queat immutari</i>.</p>
+
+
+<p>III.</p>
+
+<p>Le troisième vers que nous avons à rapporter et dont
+nous ignorons l'auteur, est emprunté à l'<span class="smcap">Encyclopédie méthodique</span>,
+<i>Amusements des sciences mathématiques et physiques</i>.
+Paris, 1792, in-4<sup>o</sup>, p. 375; il est composé des onze
+mots suivants:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Rex, lux, dux, pax, sol, spes, fons, vas, flos, via, Jesus.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>«On voit, est-il dit dans l'article encyclopédique, que
+ces mots forment ensemble un hexamètre qui, à la vérité,
+n'est pas élégant: mais il a la propriété singulière d'exprimer
+les principales épithètes données au Messie, tant
+dans l'Ancien que dans le Nouveau Testament, et de pouvoir
+se combiner de 3,265,920 manières, sans qu'il soit
+possible d'en altérer le sens ou la mesure. On sent que<span class="pagenum" id="Page_143">[Pg 143]</span>
+le mot <i>via</i> doit toujours rester à la même place pour
+former dans toutes les combinaisons possibles le dactyle du
+cinquième pied....»</p>
+
+<p>Nous avons textuellement rapporté ce passage; et nous
+croyons qu'il y a erreur dans l'énoncé du total des combinaisons
+que comporte ce vers; car si le précédent, composé de
+douze mots, offre 31,916,800 combinaisons, il est certain que
+celui-ci, composé de onze mots, doit en présenter plus de
+3,265,920. Nous nous en rapportons à la sagacité du lecteur,
+s'il a la patience de faire cette vérification.</p>
+
+<p>Un résultat bien autrement considérable est celui de
+toutes les combinaisons que peuvent offrir les vingt-cinq
+lettres de l'alphabet. Nous nous rappelons d'avoir lu dans
+le <i>Panorama</i> de Londres, journal anglais, n<sup>o</sup> de novembre
+1834, le petit passage suivant qui nous paraît marqué au
+coin de l'hyperbole: «Tous les habitants du globe, d'après
+un calcul brut, ne pourraient, dans l'espace de mille millions
+d'années, écrire toutes les transpositions des vingt-cinq
+lettres de l'alphabet, même en supposant que chaque
+individu écrivît par jour quarante pages dont chacune
+contînt quarante différentes transpositions de lettres.»</p>
+
+<p>Cependant nous avons lu quelque part que le mathématicien
+Taquet n'a pas craint de s'engager dans cet immense
+labyrinthe, et qu'il a trouvé que le nombre des combinaisons
+des vingt-cinq lettres de l'alphabet montait à</p>
+
+<p>
+620,448,401,733,239,439,360,000<br>
+</p>
+
+<p>C'est-à-dire à six-cent-vingt sextillions, quatre-cent-quarante-huit
+quintillions, quatre-cent-un quatrillions, sept-cent-trente-trois
+trillions, deux-cent-trente-neuf billions,
+quatre-cent-trente-neuf millions, trois-cent-soixante mille
+combinaisons, sauf vérification, ce dont nous prions le lecteur
+de nous dispenser.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_144">[Pg 144]</span></p>
+
+
+<h3>MOT D'ARCHIMÈDE.</h3>
+
+<p>C'était un fameux géomètre que cet Archimède tué si
+malheureusement à la prise de Syracuse, l'an 212 av. J.-C.
+Il était âgé de 75 ans. Voici de lui un mot qui a traversé
+les siècles: «Donnez-moi, disait-il, un point d'appui, et
+je soulèverai le globe,» (qui a 9000 lieues de tour.)</p>
+
+<p>En partant du principe connu que les vitesses sont aux
+deux extrémités d'un levier réciproquement comme les
+poids de deux puissances, et les longueurs des bras directement
+comme ces mêmes vitesses, Fergusson s'est amusé
+à calculer que si, au moment où Archimède s'exprima
+ainsi, Dieu l'avait pris au mot en lui fournissant, avec ce
+point d'appui donné à trois mille lieues du centre de la
+terre, des matériaux d'une force suffisante et un contrepoids
+de deux cents livres, il aurait fallu à ce grand géomètre
+un levier de douze quatrillions de milles et une vitesse
+à l'extrémité du long bras égale à celle d'un boulet de
+canon, pour élever la terre d'un pouce en vingt-sept billions
+d'années. <span class="smcap">V. Fergusson's</span> <i>Astronomy explained</i>.
+London, 1803, <i>in-8<sup>o</sup></i>, ch. <span class="allsmcap">VII</span>, p. 83.</p>
+
+
+<h3>SINGULARITÉ</h3>
+
+<h3>SUR LA DATE DE LA MORT DE LL. SS. LES PAPES PIE VII,
+LÉON XII ET PIE VIII.</h3>
+
+<p>On a fait une remarque singulière relativement à la mort
+des trois derniers Souverains Pontifes, Pie VII, Léon XII,
+et Pie VIII: prenez le n<sup>o</sup> d'ordre du Pape précédent, celui
+du Pape dont il est question, ajoutez 10 aux deux chiffres
+<span class="pagenum" id="Page_145">[Pg 145]</span>qu'indiquent ces n<sup>os</sup>, puis additionnez ces trois nombres;
+le total de chacune des trois opérations vous donnera
+exactement l'année de la mort de chacun des trois Pontifes,
+en faisant précéder ce total des centaines du milliaire qui
+est 18, puisque nous sommes au <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Démonstration:</p>
+
+<table>
+<tr><td><span class="smcap">Pie VI</span> — </td><td> 6 </td><td> <span class="smcap">Pie VII</span> — </td><td> 7 </td><td> <span class="smcap">Léon XII</span> — </td><td> 12</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Pie VII</span> — </td><td> 7 </td><td> <span class="smcap">Léon XII</span> — </td><td> 12 </td><td> <span class="smcap">Pie VIII</span> — </td><td> 8</td></tr>
+<tr><td></td><td> 10</td><td> </td><td> 10 </td><td> </td><td> 10</td></tr>
+<tr><td></td><td>—</td><td> </td><td> —</td><td> </td><td> —</td></tr>
+<tr><td></td><td>23</td><td></td><td> 29</td><td></td><td> 30</td></tr>
+<tr><td>
+Le 20 août 1823<br>
+mort de Pie VII.</td><td> </td><td>
+Le 10 févr. 1829,<br>
+mort de Léon XII.</td><td> </td><td>
+Le 30 novemb. 1830,<br> mort de Pie VIII.</td><td></td></tr>
+</table>
+
+<p>Cette singularité était dans mes papiers depuis deux ou
+trois ans, quand j'ai trouvé dans le <i>Musée des familles</i>,
+n<sup>o</sup> de mai 1837, p. 237-240, un article intitulé <span class="smcap">Election
+d'un pape</span>, dans lequel se lit le passage suivant:</p>
+
+<p>«... Quand la mort de Léon XII vint réunir sur Pie VIII
+les suffrages des Cardinaux, l'opinion commune fut qu'il
+n'occuperait pas longtemps le Saint-Siège; et ce qui vint
+donner à cette opinion un certain poids parmi le peuple
+romain, très superstitieux de sa nature, c'est le calcul soit
+disant cabalistique qu'on faisait courir dans le public et qui
+fixait la mort du nouveau Pape à l'année 1830, (ce qui
+arriva).</p>
+
+<p>»Voici ce calcul:</p>
+
+<p>»On additionnait le chiffre placé après le nom du Pape
+régnant avec celui qui suivait le nom de son prédécesseur;
+puis en ajoutant le signe de mort équivalant pour eux à X,
+on arrivait à connaître l'année présumée du décès.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 1em;">«Exemples:</span><br>
+<br>
+»Pie (VI) et Pie (VII) + X = 23.<br>
+»Pie (VII) et Léon (XII) + X = 29.<br>
+»Léon (XII) et Pie (VII) + X = 30.<br>
+</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_146">[Pg 146]</span></p>
+
+<p>»Bien que le hasard ait vérifié, comme on le voit,
+plusieurs fois cette espèce de prophétie, l'existence du pape
+actuel (Grégoire XVI), qui aurait dû, d'après ce calcul,
+mourir en 1834, démontre qu'il n'est pas infaillible, (je
+parle du calcul); en effet, la combinaison pour ce Saint
+Père, était celle-ci:</p>
+
+<p>
+»Pie (VIII) et Grégoire (XVI) + X = 34.»<br>
+</p>
+
+<p>Ceci est écrit en 1837.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>A la suite de ces rapprochements assez singuliers, disons
+un mot sur chacun des quatre Pontifes mentionnés ci-dessus
+et sur leur successeur actuel, le Pape régnant. Cette notice
+est simplement chronologique.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p><span class="smcap">Pie VI</span> (Jean-Ange Braschi), élu Pape (le 253<sup>e</sup>) à Rome
+le 14 février 1775, est amené en France en 1798 par suite
+de malheureux événements arrivés à Rome<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>; sa résidence<span class="pagenum" id="Page_147">[Pg 147]</span>
+était fixée à Valence; il y meurt le 29 août de la même
+année 1798, âgé de 80 ans. Son Pontificat a duré 23 ans.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> Le jeune Duphot, militaire français, fut tué à Rome dans une
+émeute le 28 décembre 1797. Aussitôt les troupes françaises qui
+étaient aux portes de la ville, s'en emparèrent. On se saisit de la
+personne de Pie VI; on le conduit d'abord à Sienne, puis dans une
+Chartreuse près de Florence; enfin on le transfère dans l'intérieur
+de la France. Ce vénérable vieillard traversa les Alpes et le Mont
+Genèvre, porté par quatre hommes, sans paraître ému des dangers
+d'une route escarpée et où il fut souvent presque suspendu sur les
+précipices. Ses cheveux aussi blancs que les neiges qui l'environnaient,
+étaient agités par un vent froid et piquant. Des hussards
+piémontais voulurent lui faire accepter leurs pelisses; Pie VI les
+remercia avec affection, mais il ne voulut jamais consentir à les
+en priver. Il n'y avait que quelques heures qu'il était arrivé à
+Briançon, lorsqu'un peuple immense rassemblé sous ses fenêtres,
+demanda à le voir. Les cris qui s'élevaient de la foule annonçaient
+souvent des intentions hostiles, et les menaces, les injures des uns
+se mêlaient aux expressions de respect et d'amour des autres. Dans
+cette circonstance, le Pontife hésita quelques instants à paraître;
+puis prenant son parti, et s'avançant lentement, appuyé sur deux
+Prêtres, et le corps affaissé sous les douleurs, il se montra à la
+multitude en s'écriant: <i>Ecce Homo</i>. Quel spectacle! ces paroles pénétrèrent
+tous les cœurs d'attendrissement, et ceux même qui étaient
+venus pour outrager le vénérable Pontife, se prosternèrent à ses
+pieds. A Gap, à Grenoble, à Voiron, il reçut les honneurs dûs à
+son rang. Quoique octogénaire, il déployait encore un courage
+supérieur à son infortune et à la fatigue d'un si long et si pénible
+voyage; mais à peine arrivé à Valence, où le Gouvernement avait
+fixé sa résidence, il y tomba malade; et après onze jours de souffrances,
+il y succomba le 29 août 1798. Son corps transporté à
+Rome, y fut reçu avec pompe le 17 février 1802, par Pie VII,
+assisté de dix-huit Cardinaux. Son cœur, renfermé dans une urne
+d'or, est à Valence où Napoléon a ordonné qu'on lui élevât un
+tombeau.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="smcap">Pie VII</span> (Grégoire-Barnabé Chiaramonti) est élu Pape (le
+254<sup>e</sup>) à Venise, le 14 mars 1800; il est couronné le 21 mars,
+fait son entrée solennelle à Rome le 3 juillet de la même
+année 1800; il y est mort le 20 août 1823, âgé de 83 ans.
+Son Pontificat a été de 23 ans comme celui de son prédécesseur;
+et comme lui, il a fait un voyage forcé en France,
+(nous parlons du dernier.)</p>
+
+<p><span class="smcap">Léon XII</span> (Annibal della Genga) est élu Pape (le 255<sup>e</sup>)
+à Rome, le 27 septembre 1823, et couronné le 6 octobre
+suivant; il est mort le 10 février 1829, âgé de 68 ans 5 mois
+et 2 jours. Son Pontificat a duré cinq ans et demi environ.</p>
+
+<p><span class="smcap">Pie VIII</span> (François-Xavier Castiglioni) est élu Pape (le
+256<sup>e</sup>) à Rome, le 21 mars 1829; il est mort le 30 novembre
+1830, âgé de 69 ans; son Pontificat n'a duré que 21 mois.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_148">[Pg 148]</span></p>
+
+<p><span class="smcap">Grégoire XVI</span> (Maur Capellari) élu Pape (le 257<sup>e</sup>) à
+Rome le 2 février 1831, après 64 jours de vacance du
+siége, règne en ce moment. (Il est né à Bellune le 18 septembre
+1765.)</p>
+
+
+<h3>AUTRES SINGULARITÉS
+SUR TROIS SOUVERAINS PONTIFES,
+SUR TROIS ROIS ET SUR TROIS REINES DE FRANCE.</h3>
+
+<p>1<sup>o</sup> Le Pape <span class="smcap">Sergius IV</span> (<i>Petrus Os Porci</i>), élu en 1009,
+meurt le 29 mai 1012. Additionnez dans cette dernière
+date, les trois chiffres significatifs, vous y trouverez le
+nombre IV ou 4, désignant le rang qu'a occupé ce Pape
+parmi les Sergius. Il est le dernier qui a porté ce nom.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Le Pape <span class="smcap">Benoit IX</span> (Théophylacte, fils d'Albéric,
+comte de Tusculum), est élu en 1033; il est expulsé du
+Saint-Siège en 1044. Additionnez les chiffres de cette date,
+ils vous offriront IX ou 9, qui est celui du titre de ce
+Pape, parmi les quatorze Pontifes qui ont porté le nom de
+<span class="smcap">Benoit</span>.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Le Pape <span class="smcap">Clément XII</span>, (Laurent Corsini) élu le
+12 juillet 1730, meurt le 6 février 1740. Les chiffres de
+cette date offrent dans leur addition le nombre XII ou 12
+attaché au nom de ce Pontife. Il y a eu quatorze Papes du
+nom de Clément.</p>
+
+<p>Notez qu'il se trouve un 0 dans la date de la mort de
+chacun de ces Pontifes.</p>
+
+
+<h3>ROIS ET REINES DE FRANCE.</h3>
+
+<p>1<sup>o</sup> <span class="smcap">Louis IX</span> est né à la Neuville en Beauvoisis (et non à
+Poissy), le 25 avril 1215. Additionnez les chiffres de<span class="pagenum" id="Page_149">[Pg 149]</span>
+cette date, 1, 2, 1, 5, vous trouverez 9 ou IX, nombre
+attaché au nom de ce prince.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>2<sup>o</sup> <span class="smcap">Charles VII</span>, né à Paris le 22 février 1402 (V. St.).
+L'addition des chiffres de ce milliaire 1, 4 et 2, donne
+7 ou VII.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>3<sup>o</sup> <span class="smcap">Louis XVIII</span>, né le 17 novembre 1755; ces quatre
+derniers chiffres additionnés, 1, 7, 5, 5, donnent le
+nombre 18 ou XVIII, qui indique le rang que tient ce
+Prince parmi les Rois appelés <span class="smcap">Louis</span>.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Quant aux Reines de France, nous en trouvons aussi
+trois dont les noms offrent cette particularité: le nombre
+de lettres qui composent leurs noms est égal au nombre
+titulaire de leurs maris; ainsi,</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>1<sup>o</sup> <span class="smcap">Marguerite</span> de Bourgogne, mariée en 1305 à Louis X,
+compte 10 ou X lettres dans son nom; bien plus, par suite
+de sa mauvaise conduite, elle est étranglée avec une serviette
+au mois d'août 1315; l'addition des quatre chiffres offre
+également 10 ou X.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>2<sup>o</sup> <span class="smcap">Elizabeth</span> d'Autriche, mariée en 1570 à Charles IX,
+compte dans son nom 9 ou IX lettres.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>3<sup>o</sup> <span class="smcap">Anne d'Autriche</span>, mariée en 1615 à Louis XIII,
+compte 13 ou XIII lettres dans son nom; et les quatre
+chiffres formant l'<i>année</i> de son mariage (1615) donnent
+également 13 ou XIII.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Nous ajouterons ici une petite particularité d'un autre
+genre, qui regarde les rois d'Angleterre qui ont occupé le
+trône pendant le <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle et au commencement du
+<span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup>. Elle ne se rapporte ni à leur nom, ni à leur titre
+numéral, mais au jour de leur mort; tous ont fini un
+samedi, à l'exception de Guillaume IV qui est mort le<span class="pagenum" id="Page_150">[Pg 150]</span>
+20 juin 1837. Voici la date précise de la mort des
+autres:</p>
+
+<p>
+<span class="smcap">Guillaume III</span> est mort le samedi 18 mars 1702.<br>
+La reine <span class="smcap">Anne</span>, le samedi 1<sup>er</sup> août 1704.<br>
+<span class="smcap">Georges I</span><sup>er</sup>, le samedi 10 juin 1727.<br>
+<span class="smcap">Georges II</span>, le samedi 25 octobre 1760.<br>
+<span class="smcap">Georges III</span>, le samedi 30 janvier 1820.<br>
+<span class="smcap">Georges IV</span>, le samedi 26 juin 1830.<br>
+</p>
+
+<p>Nous n'avons aucune particularité de ce genre pour les
+reines d'Angleterre; mais nous observerons que, parmi les
+35 Souverains qui ont régné dans ce pays depuis Guillaume
+le Conquérant, mort en 1087, on ne compte que 5 femmes
+qui ont porté la couronne, savoir:</p>
+
+<p><span class="smcap">Marie</span>, fille de Henri VIII, qui a régné du 6 juillet 1553, au
+7 novembre 1558.</p>
+
+<p><span class="smcap">Elizabeth</span>, fille du même roi, du 7 novembre 1558, au 27
+murs 1603.</p>
+
+<p><span class="smcap">Marie</span>, fille de Jacques II (avec son mari Guillaume III), du
+12 février 1689, morte le 7 janvier 1695.</p>
+
+<p><span class="smcap">Anne</span>, fille de Jacques II, du 19 mars 1702 au 12 août
+1714.</p>
+
+<p><span class="smcap">Victoria</span>, fille du duc de Kent, du 20 juin 1837 au........</p>
+
+
+<h3>SINGULARITÉ NUMÉRIQUE EXTRAORDINAIRE.</h3>
+
+<p>Une chose vraiment déplorable en révolution (et cependant
+chose sans laquelle aucune révolution n'existerait),
+c'est la division des citoyens en partis, et surtout les dénominations
+injurieuses sous lesquelles chaque parti désigne
+ses adversaires. J'avoue franchement que, sincère ami de
+la paix, de la tranquillité, et totalement étranger à la politique,
+il m'a toujours répugné d'aborder un pareil sujet;
+et, certes, ce ne serait pas dans un livre consacré à de<span class="pagenum" id="Page_151">[Pg 151]</span>
+simples amusements littéraires, que je m'essaierais dans ce
+triste genre. Mais en 1831, il m'est tombé sous la main
+une plaisanterie numérique si extraordinaire, que, tout
+en blâmant le fond, je crois pouvoir la faire figurer parmi
+des singularités. Voici ce dont il est question.</p>
+
+<p>L'ancienne Chambre des Députés, telle qu'elle existait
+en 1830 (composée alors de 402 membres), était divisée,
+comme l'ont été, le sont et le seront toutes les Chambres
+possibles, en deux partis. L'un, le plus nombreux (221
+membres), se déclara fortement pour la révolution de juillet;
+l'autre, moins nombreux (181 membres), voyait cette
+révolution d'un œil beaucoup moins favorable. Il résulta
+de tout cela la charte et le trône constitutionnels qui rétablirent
+l'ordre fortement compromis dans les trois journées
+de juillet, et qui furent l'ouvrage de la majorité. Un anonyme,
+croyant trouver dans ces circonstances une espèce
+d'à-propos, s'avisa de désigner la portion la plus nombreuse
+de la Chambre (les 221) sous cette dénomination: <i>la queue
+de Robespierre</i>, et le plus petit nombre (les 181) sous
+celle-ci: <i>les honnêtes gens</i>. Jusqu'ici nous ne voyons dans
+la première dénomination qu'une injure, qui, pareille à
+toutes celles dont on a été si prodigue en révolutions, ne
+tire nullement à conséquence. Mais voici la singularité.</p>
+
+<p>L'anonyme a donné aux vingt-cinq lettres de l'alphabet
+leur numéro d'ordre, c'est-à-dire, A 1, B 2, C 3, D 4,
+E 5, etc., jusqu'à Z 25; et ensuite écrivant verticalement
+à gauche, les mots <i>la queue de Robespierre</i>, avec le numéro
+d'ordre à chaque lettre, et de l'autre côté <i>les honnêtes gens</i>
+avec le même numéro d'ordre aussi à chaque lettre, il a additionné
+les nombres de chaque colonne, et qu'a-t-il trouvé
+pour résultat? le nombre très-exact de 221 sous la colonne
+à gauche, et le nombre 181 sous la colonne à droite. Le<span class="pagenum" id="Page_152">[Pg 152]</span>
+tableau suivant offre la démonstration palpable de cette
+singularité:</p>
+
+<table>
+<tr><td>1.</td><td> 2.</td><td> 3.</td><td> 4.</td><td> 5.</td><td> 6.</td><td> 7.</td><td> 8.</td><td> 9.</td><td> 10.</td><td>
+ 11.</td><td> 12.</td><td> 13.</td><td> 14.</td><td> 15.</td><td> 16.</td><td> 17.</td><td> 18.</td><td> 19.</td></tr>
+<tr><td>A </td><td> B</td><td> C </td><td> D </td><td> E </td><td> F </td><td> G </td><td> H </td><td> I</td><td>J</td><td>K</td><td>
+L</td><td> M</td><td> N</td><td> O</td><td> P</td><td> Q</td><td> R</td><td> S </td> </tr>
+</table>
+<table>
+<tr><td>20.</td><td> 21.</td><td> 22.</td><td> 23.</td><td> 24.</td><td> 25.</td></tr>
+<tr><td> T </td><td> U </td><td> V</td><td> X</td><td> Y</td><td> Z</td></tr>
+</table>
+<table>
+<tr><td>L </td><td> 12 </td><td></td><td> L </td><td>12</td></tr>
+<tr><td>A </td><td> 1 </td><td></td><td> E </td><td> 5</td></tr>
+<tr><td> </td><td></td><td></td><td> S</td><td> 19</td></tr>
+<tr><td>Q </td><td> 17</td><td></td><td></td><td></td></tr>
+<tr><td>U</td><td> 21 </td><td></td><td> H</td><td> 8</td></tr>
+<tr><td>E </td><td> 5 </td><td></td><td> O </td><td>15</td></tr>
+<tr><td>U </td><td> 21 </td><td></td><td> N </td><td>14</td></tr>
+<tr><td>E </td><td> 5 </td><td></td><td> N </td><td>14</td></tr>
+<tr><td> </td><td></td><td></td><td> Ê</td><td> 5</td></tr>
+<tr><td>D</td><td> 4 </td><td></td><td> T </td><td>20</td></tr>
+<tr><td>E </td><td> 5 </td><td></td><td> E </td><td>5</td></tr>
+<tr><td></td><td></td><td></td><td> S</td><td> 19</td></tr>
+<tr><td>R </td><td> 18 </td><td></td><td></td><td> </td></tr>
+<tr><td>O </td><td> 15 </td><td> </td><td> G </td><td> 7</td></tr>
+<tr><td>B </td><td> 2 </td><td> </td><td> E </td><td> 5</td></tr>
+<tr><td>E </td><td> 5 </td><td> </td><td> N</td><td> 14</td></tr>
+<tr><td>S </td><td> 19 </td><td> </td><td> S</td><td> 19</td></tr>
+<tr><td>P</td><td> 16 </td><td> </td><td> </td><td> ——-</td></tr>
+<tr><td>I </td><td> 9 </td><td> </td><td> </td><td> 181</td></tr>
+<tr><td>E </td><td> 5 </td><td> </td><td> </td><td> =====</td></tr>
+<tr><td>R</td><td> 18 </td><td> Résumé </td><td> </td><td> 221</td></tr>
+<tr><td>R </td><td> 18 </td><td> </td><td> </td><td> </td></tr>
+<tr><td>E </td><td> 5 </td><td> </td><td> </td><td> 181</td></tr>
+<tr><td></td><td>—— </td><td> </td><td> </td><td> ——-</td></tr>
+<tr><td> </td><td>221 </td><td> Total </td><td> </td><td> 402</td></tr>
+</table>
+
+<p>On avouera que rien n'est plus extraordinaire que le
+singulier rapprochement de ces lettres, de leurs nombres
+et du résultat total que l'addition présente pour chaque
+colonne. Il est difficile de concevoir comment le hasard a
+pu produire une pareille combinaison. La note qui m'en a
+été remise provenait de Lyon; d'autres prétendent que ce
+<i>rébus</i> a pris naissance en Picardie.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_153">[Pg 153]</span></p>
+
+
+<h3>QUESTION SUR L'ORIGINE D'UN USAGE SINGULIER.</h3>
+
+<p>Il a existé jadis certains usages qui paraissent bizarres,
+et dont l'origine obscure est bien digne d'exercer la sagacité
+de tous les savants. Du nombre de ces usages est celui que
+mettait en pratique autrefois le sonneur et carillonneur de
+l'église Saint-Gervais à Paris, homme dont la scrupuleuse
+exactitude a toujours été digne d'éloge. Voici le fait: tous
+les matins, il sonnait à cinq heures la première messe par
+<span class="allsmcap">CINQUANTE</span> coups de cloche, ni plus ni moins; à cinq heures
+et demie, il sonnait la seconde messe par <span class="allsmcap">QUARANTE</span> Coups;
+enfin à six heures, il sonnait la troisième par <span class="allsmcap">TRENTE</span>
+coups.</p>
+
+<p>D'où provenait cet antique usage aboli depuis la révolution?
+A-t-il été autorisé par concession des Papes ou des
+Rois? Est-il dû à quelque délibération des marguilliers ou
+des paroissiens? Est-ce la fondation de quelque ame
+pieuse? Ne doit-on l'attribuer qu'à l'esprit d'ordre du carillonneur?
+Pourquoi ces trois nombres 50, 40, 30? ils sont
+en proportion arithmétique; n'y aurait-il pas là quelque
+mystère? Les nombres cinq heures, cinq heures et demie
+et six heures, sont aussi en proportion arithmétique, mais en
+sens inverse; les coups de cloche vont en diminuant,
+et les heures en augmentant. On comprend facilement le
+rapport de 5 heures à 50 coups de cloche, c'est dix coups
+pour chaque heure qui s'est écoulée depuis minuit. Mais
+suivant la même proportion, il faudrait cinquante-cinq
+coups à cinq heures et demie, et soixante à six heures. Si
+à cinq heures et demie il sonnait 45 coups, et à six heures
+40, ce serait la même proportion renversée. Mais encore
+une fois, pourquoi ces nombres 50, 40, 30?</p>
+
+<p>Toutes nos recherches sur un sujet aussi élevé, aussi<span class="pagenum" id="Page_154">[Pg 154]</span>
+grave, aussi important, ayant été infructueuses, nous invitons
+toutes les Sociétés savantes des cinq ou six parties du
+Monde à s'occuper de la solution de ce problême.</p>
+
+
+<h3>MÉLANGES.</h3>
+
+<h3>LE BAPTÊME, LE MARIAGE, LA MORT.</h3>
+
+<h4>AMPHIGOURI ENIGMATIQUE.</h4>
+
+<p>Ces énigmes pourront donner quelques tortures
+Aux lecteurs d'aujourd'hui, même aux races futures.</p>
+
+<h4>1<sup>o</sup> BAPTÊME.</h4>
+
+<p>Il s'est fait à Birmingham, en mars 1825, un baptême où
+l'on a vu figurer deux pères, deux grands-pères, deux beaux-pères;—deux
+mères, deux grands-mères, deux belles-mères;—deux
+beaux-frères, deux belles-sœurs;—deux maris,
+deux femmes;—deux oncles, deux tantes.—Maintenant
+comptez bien sur vos doigts, vous trouverez-là <span class="allsmcap">VINGT-QUATRE</span>
+personnes; et cependant il est très-certain qu'il n'y
+avait que <span class="allsmcap">QUATRE</span> individus présents, et que le calcul n'en
+est pas moins très-exact et très-juste. Devinez!</p>
+
+<h4>2<sup>o</sup> MARIAGE.</h4>
+
+<p>Dans le comté de Lancaster, on a célébré en décembre
+1818, deux mariages qui ont produit une singulière alliance:
+un gentleman s'est marié avec une dame; peu
+après, le frère de cette dame a épousé la fille de son mari
+née d'un premier lit. Les deux couples ont eu chacun un
+enfant; le premier une fille, et le second un garçon.—On
+demande maintenant quels sont les degrés de parenté
+qui ont existé entre ces six personnes, et combien il y en<span class="pagenum" id="Page_155">[Pg 155]</span>
+a? Pour faciliter la solution, nous dirons qu'il y en a seize
+bien comptés, bien exacts, et fort singuliers. Devinez!</p>
+
+<h4>3<sup>o</sup> LA MORT.</h4>
+
+
+<p><i>Epitaphe.</i></p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Ci gît l'enfant, ci gît le père,</div>
+ <div class="verse indent0">Ci gît la sœur, ci gît le frère,</div>
+ <div class="verse indent0">Ci gît la femme et le mari,</div>
+ <div class="verse indent0">Et ne sont que deux corps ici!</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>On lisait cette célèbre épitaphe dans la collégiale d'Ecouis.
+Nous l'avons trouvée rapportée dans les <i>Observations sur la
+peinture sur verre et sur ses différents procédés</i>, par M.
+Alexandre Le Noir; <i>broch. in-8<sup>o</sup> de</i> 27 p., <i>fig.</i> Ce n'est
+point la même que celle que nous avons donnée dans la
+seconde édition de nos <i>Amusements philologiques</i>, Dijon,
+1824, <i>fort vol. in-8<sup>o</sup></i>, p. 171. Celle-ci offrait trois personnes
+renfermées dans le même tombeau; celle que nous donnons
+aujourd'hui n'en offre que deux. Devinez!</p>
+
+<h4>AUTRES ANECDOTES SUR LE MARIAGE.</h4>
+
+<p>Nous avons trouvé dans un <i>Choix de curiosités</i>, trad. de
+l'anglais, 1822, <i>in-12</i>, une anecdote matrimoniale qui,
+par sa singularité, peut en quelque sorte rentrer dans
+celle dont nous venons de parler: nous allons d'abord la
+présenter sous la forme énigmatique:</p>
+
+<p>Une dame anglaise a pu dire en toute vérité: «Mon
+père est mon fils, et moi je suis mère de ma mère; ma
+sœur est ma fille, et je suis la grand'mère de mon
+frère.»</p>
+
+<p>Plus d'un lecteur sera sans doute embarrassé pour deviner
+cette énigme; il faut dire que sa solution tient à l'extrême<span class="pagenum" id="Page_156">[Pg 156]</span>
+bizarrerie des alliances qui en font le nœud, alliances qu'on
+ne trouverait guère qu'en Angleterre. Voici l'explication
+qu'en donne l'auteur du <i>Choix</i>, p. 83:</p>
+
+<p>«Un certain M. Hardwood avait de sa première femme
+deux filles dont l'aînée fut mariée à Jean Coshick. Ce Jean
+Coshick avait de sa première femme une fille qu'épousa le
+vieil Hardwood, qui en eut un fils. Alors la seconde femme
+de Jean Coshick pouvait tenir le propos énigmatique que
+nous venons de citer.»</p>
+
+<h4>AUTRE MARIAGE.</h4>
+
+<p>Les journaux anglais du mois de juin 1836 rapportent
+l'anecdote suivante:</p>
+
+<p>«Il y a quelque temps, un fait probablement unique dans
+son genre s'est passé à Cambden.</p>
+
+<p>»Un homme veuf et déjà d'un certain âge devient amoureux
+d'une très-jeune fille et l'épouse.</p>
+
+<p>»Peu après, le fils que ce veuf avait eu de son premier
+mariage devint amoureux de la mère de la nouvelle femme
+de son père, femme du reste à la fleur de l'âge; il lui offre sa
+main et l'épouse.</p>
+
+<p>»Ainsi voilà un père gendre de son fils, et une épouse
+qui devient non-seulement belle-fille de son propre beau-fils,
+mais encore belle-mère de sa mère, qui elle-même
+se trouve être la belle-fille de sa fille, tandis que le mari
+de celle-ci est beau-père de sa belle-mère et beau-père de
+son père.</p>
+
+<p>»Ce sera une bien autre confusion s'il vient un jour des
+enfants de ces deux mariages singuliers.»</p>
+
+<h4>AUTRE PROBLÊME GÉNÉALOGIQUE.</h4>
+
+<p>«Une veuve du comté d'Essex, âgée d'une quarantaine
+d'années, a épousé un jeune homme et est devenue mère.<span class="pagenum" id="Page_157">[Pg 157]</span>
+Le même jour la fille que cette veuve avait eue de son premier
+mariage s'est unie au père du jeune marié. Voici le
+résultat de ce double hymen si disproportionné pour les
+âges: la veuve est évidemment grand'mère par alliance
+de son mari, et bisaïeule de son propre fils. Maintenant
+comme le fils d'une bisaïeule est nécessairement le grand-père
+ou le grand-oncle des descendants qu'elle peut avoir,
+on demande si cet enfant à la mamelle n'est pas son propre
+grand-père.» (<span class="smcap">Extrait</span> du journal anglais L'<i>Essex-Herald</i>,
+1837.)</p>
+
+
+<h4>MARIAGES.</h4>
+
+<p><i>Quel est l'âge où la femme trouve le plus ordinairement à se
+marier?</i></p>
+
+<p>Un anglais a dressé un tableau de <i>mille</i> mariages relevés
+sur les registres de l'Etat civil; et il l'a divisé en treize catégories
+renfermant chacune le nombre de mariages classés
+selon l'âge des mariées au moment où elles le contractaient;
+ainsi il a trouvé</p>
+
+<table>
+<tr><td>32 </td><td>Mariages</td><td> L'épousée ayant</td><td> de 14 à 15 ans.</td></tr>
+<tr><td>101</td><td> —— </td><td> —— </td><td> de 16 à 17 ans.</td></tr>
+<tr><td>219</td><td> —— </td><td> —— </td><td> de 18 à 19 ans.</td></tr>
+<tr><td>233</td><td> —— </td><td> —— </td><td> de 20 à 21 ans.</td></tr>
+<tr><td>165</td><td> —— </td><td> —— </td><td> de 22 à 23 ans.</td></tr>
+<tr><td>102</td><td> —— </td><td> —— </td><td> de 24 à 25 ans.</td></tr>
+<tr><td>60</td><td> ——</td><td> ——</td><td> de 26 à 27 ans.</td></tr>
+<tr><td>45</td><td> ——</td><td> ——</td><td> de 28 à 29 ans.</td></tr>
+<tr><td>18</td><td> ——</td><td> ——</td><td> de 30 à 31 ans.</td></tr>
+<tr><td>14</td><td> —</td><td> ——</td><td> de 32 à 33 ans.</td></tr>
+<tr><td>8</td><td> ——</td><td> —</td><td> de 34 à 35 ans.</td></tr>
+<tr><td>2</td><td> ——</td><td> ——</td><td> de 36 à 37 ans.</td></tr>
+<tr><td>1</td><td> ——</td><td> ——</td><td> de 38 à 39 ans.</td></tr>
+</table>
+
+<p>On voit d'après ce tableau, que c'est depuis 16 à 17 ans<span class="pagenum" id="Page_158">[Pg 158]</span>
+jusqu'à l'âge de 24 et 25, que les femmes trouvent le plus
+à se marier; mais le nombre le plus considérable (233) est
+à l'âge de 20 à 21 ans.</p>
+
+<h4>SINGULIÈRE INSCRIPTION INDIENNE RELATIVE AU MARIAGE.</h4>
+
+<p>On lit sur la première porte de la ville d'Agra dans
+l'Hindoustan, l'inscription suivante écrite en gros caractères:</p>
+
+<p>«Dans la première année du règne de l'empereur
+Julef, deux mille mariages furent cassés par le Magistrat,
+d'après le consentement réciproque des deux époux.
+L'Empereur apprit ces détails avec une telle indignation
+qu'il abolit le divorce dans ses Etats.</p>
+
+<p>»Dans le cours de l'année suivante, le nombre des
+mariages à Agra diminua de trois mille, et celui des adultères
+augmenta de près de sept mille. Trois cents femmes
+furent brûlées vives pour avoir empoisonné leurs maris,
+et soixante-quinze maris le furent pour avoir assassiné
+leurs femmes. La quantité de meubles brisés et détruits
+dans l'intérieur des familles particulières, représentait une
+valeur de trois millions de roupies.</p>
+
+<p>»L'Empereur se hâta de rétablir le divorce.»</p>
+
+<p>Concluons de là que heureux sont les Etats qui, n'ayant
+jamais admis le divorce, ne sont dans le cas ni de l'abolir
+ni de le rétablir.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_159">[Pg 159]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="SIXIEME_OBJET">SIXIÈME OBJET.</h2>
+</div>
+
+<h3>DE LA GASTRONOMIE.</h3>
+
+
+<p>Le mot <span class="smcap">Gastronomie</span>, mot charmant qui embrasse tous
+les attributs de la gourmandise perfectionnée, ne date que
+d'environ quarante ans. Il a succédé au mot <span class="allsmcap">GASTROMANIE</span>
+plus vieux de cent cinquante ans<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>, qui désigne tout simplement
+un penchant décidé pour la bonne chère, mais
+sans règle, sans méthode, et qui confond dans sa généralité
+et la passion vorace du goinfre Vitellius et le goût délicat
+de l'épicurien Lucullus. Honneur donc à la gastronomie
+qui établit une heureuse distinction entre ces deux types de
+la gourmandise chez les Anciens et qui atteste chez les Modernes
+les progrès du plus essentiel de tous les arts, de l'art
+de manger! Mais surtout, gloire à l'illustre Berchoux qui,
+l'un des premiers, a délivré à ce joli mot ses lettres de naturalisation,
+dans le titre de son charmant poëme<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a> dont
+les vers sont aussi substantiels que le grave Chambertin,
+aussi étincelants que le pétillant Aï. Au reste, ce divin
+poète n'est pas le seul qui ait consacré ses veilles à cet admirable
+sujet, à ce grand art de sentir, d'exprimer, de<span class="pagenum" id="Page_160">[Pg 160]</span>
+diriger et de nuancer les jouissances de la table et les raffinements
+de la gourmandise; combien d'autres écrivains
+privilégiés et appelés à cette honorable vocation par l'énergie
+de leur tempérament, par la capacité de leur estomac,
+par la délicatesse de leur goût, ont aussi eu le talent de
+s'immortaliser dans cette carrière! Oui, les noms des
+Brillat-Savarin, des Grimod de la Reynière, et de tant
+d'autres, accolés à celui de Berchoux, passeront bien certainement,
+entre la poire et le fromage, à la postérité la
+plus reculée. Ils ont écrit en prose, il est vrai; mais leur
+prose est assaisonnée de tant d'ingrédients piquants, de
+tant de condiments apéritifs, que ce n'est plus une <i>vile</i>
+prose, comme disait Voltaire dans un moment d'humeur
+dissimulée; c'est une prose éblouissante, diaprée de tout
+ce qui charge et orne les tables les plus somptueuses. Aussi,
+voulant donner à ces Messieurs un témoignage authentique
+de la haute estime dont le public est pénétré pour leurs
+savoureux écrits, nous en avons extrait un choix rigoureux
+d'aphorismes qui, à notre avis, surpassent autant
+ceux d'Hippocrate en solidité, que la dinde surpasse la
+mauviette en grosseur. Le lecteur va en juger: nous poserons
+d'abord les principes; ensuite nous passerons à certains
+comestibles.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> Il a paru, je crois, pour la première fois, dans le <i>Mascurat</i> de
+Gab. Naudé, relatif à tout ce qui a été publié contre Mazarin depuis
+le 6 janvier jusqu'à la déclaration du 1<sup>er</sup> avril 1649, <i>in-4<sup>o</sup></i> de
+718 pages.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> La première édition de la <span class="smcap">Gastronomie</span>, <i>ou l'Homme des champs
+à table</i>, a paru chez L. G. Michaud, <i>Paris</i>, 1801, <i>in-18</i>. La
+cinquième édition et la meilleure est de 1819.</p>
+
+</div>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<h3>APHORISMES GASTRONOMIQUES.</h3>
+
+<h4>PRINCIPES GÉNÉRAUX,</h4>
+
+<p>«La gastronomie est la reine du monde.</p>
+
+<p>»Le Créateur, en obligeant l'homme à manger pour
+vivre, l'y invite par l'appétit et l'en récompense par le
+plaisir.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_161">[Pg 161]</span></p>
+
+<p>»Il est certain que le plaisir de la table est de tous les
+âges, de toutes les conditions, de tous les pays et de tous
+les jours; il peut s'associer à tous les autres plaisirs, et reste
+le dernier pour nous consoler de leur perte.</p>
+
+<p>»Il faut donc avant tout qu'un honnête homme s'occupe
+de la gloire de sa table. Une bonne cuisine est l'engrais
+d'une conscience pure.</p>
+
+<p>»Un vrai gastronome, celui qui projette un dîner digne
+de sa réputation, doit écrire les billets d'invitation le matin
+à jeun, avec tout le calme du sang-froid et toute la maturité
+de la réflexion. N'interposez jamais moins de quatre
+jours, ni plus de quinze entre le jour de l'invitation et celui
+du repas.</p>
+
+<p>»Rappelez-vous sans cesse que convier quelqu'un, c'est
+vous charger de son bonheur pendant tout le temps qu'il
+sera sous votre toit.</p>
+
+<p>»Avant d'inviter un homme à dîner, jaugez-le; et
+assurez-vous que, soit pour la théorie, soit pour la pratique,
+il est digne de l'honneur que vous lui faites.</p>
+
+<p>»Un gastronome doit connaître la force de sa denture
+et de sa mâchoire, comme un ouvrier doit connaître ses
+outils.</p>
+
+<p>»Il doit avoir l'odorat fin; le nez est la boussole du
+gourmand.</p>
+
+<p>»En général, a dit Berchoux, un dîner sans façon est
+une perfidie; mais entre gourmands, un dîner sans façon
+vaut un coup d'épée.</p>
+
+<p>»Il est de rigueur qu'un dîner soit servi avant l'arrivée
+des convives. Remarquons, en passant, que la symétrie
+est le plus dangereux ennemi de la bonne chère.</p>
+
+<p>»N'oublions jamais que si les hors-d'œuvre sont la pierre
+à aiguiser de l'appétit, les légumes sont la plaque d'assurance
+contre l'incendie de l'estomach.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_162">[Pg 162]</span></p>
+
+<p>»La politesse est une vertu inséparable de la vraie gastronomie.</p>
+
+<p>»A table, le voisin d'une dame devient son cavalier
+servant; il doit aide et protection à sa voisine, soit dans
+l'attention à ne jamais laisser son verre trop longtemps
+vide, soit dans le choix des morceaux; et la voisine doit
+respect et soumission à son voisin pour tous ces détails. Le
+voisin ne doit être que poli pendant le premier service; il
+est tenu d'être galant au second; mais il peut être tendre
+au dessert.</p>
+
+<p>»Un vrai gastronome n'entamera jamais une conversation
+avant la fin du premier service; jusque-là le dîner
+est une affaire sérieuse dont il serait imprudent de distraire
+l'assemblée.</p>
+
+<p>»Dans un dîner bien composé, toute phrase commencée
+doit être suspendue à l'arrivée d'une dinde aux truffes<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> Rappelons-nous toujours avec reconnaissance que le véritable
+Christophe Colomb de la truffe est le cochon. Il y a bien une espèce
+de chiens qui partage maintenant avec lui la gloire de cette précieuse
+découverte; mais nous n'accordons à ces chiens que la célébrité
+de Vespuce, qui, soit dit en passant, est innocent du reproche
+qu'on lui a fait, d'avoir eu l'ambition de donner son nom à l'Amérique.</p>
+
+</div>
+
+<p>»La sobriété est la conscience des mauvais estomachs.</p>
+
+<p>»Un gastronome dont l'estomach est usé, est un grenadier
+aux invalides.»</p>
+
+
+<h4>DE QUELQUES COMESTIBLES.</h4>
+
+<p>«Les huîtres sont les meilleures troupes légères que
+vous puissiez mettre en avant pour engager le combat gastronomique;
+mais il faut les arroser sans relâche d'un
+excellent vin blanc.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_163">[Pg 163]</span></p>
+
+<p>»Le bouilli est de la chair moins son jus, a dit Brillat-Savarin;
+cependant une bonne tranche de bœuf, détachée
+d'une belle pièce tremblante, bien entrelardée, n'est pas
+à dédaigner.</p>
+
+<p>»Le gigot doit être attendu comme un premier rendez-vous
+d'amour, mortifié comme un menteur pris sur le fait,
+doré comme une jeune allemande et sanglant comme un
+caraïbe.</p>
+
+<p>»Profitez de la condescendance de l'élégant rognon
+de veau; multipliez ses métamorphoses: vous pouvez, sans
+l'offenser, le nommer le caméléon de la cuisine; qu'il soit
+placé comme exposition dans les déjeûners de garçons, et
+comme péripétie au dîner des philosophes.</p>
+
+<p>»Le mouton est à l'agneau ce qu'un oncle millionnaire
+est à son neveu à la besace.</p>
+
+<p>»Le véritable héros de février, c'est le cochon. Dans
+les jours de carnaval, comme la folle jeunesse, il se déguise
+de cent manières; mais sous ses aimables travestissements,
+son mérite le trahit toujours: en vain il revêt
+tour à tour le froc rembruni du boudin, la robe blanche
+de l'endouille, le justaucorps du cervelas, la rezille de
+la saucisse; il n'échappe ni à œil, ni à la dent du gastronome,
+qui le fête avec d'autant plus d'ardeur, qu'il est à
+la veille de se voir jusqu'à Pâques séparé d'un ami si solide
+et si tendre.</p>
+
+<p>»On sait que le vin du Rhin est le Pylade du jambon
+de Mayence son compatriote.</p>
+
+<p>»Le sanglier est le prince indompté des forêts, dont la
+sauvage indépendance est humiliée en entrant dans le
+pâté froid.</p>
+
+<p>»Le marcassin piqué, héritier présomptif du sanglier,
+est l'<span class="smcap">Hippolyte</span> de la cuisine; comme son patron, «nourri
+dans les forêts, il en a la rudesse.» (<i>Racine.</i>) A propos de<span class="pagenum" id="Page_164">[Pg 164]</span>
+marcassin, n'oublions pas ce beau trait, le seul, je crois,
+qui soit louable dans la vie de Henri VIII, ce Néron de
+l'Angleterre; c'est qu'il éleva au rang de Baronnet son
+cuisinier, pour lui avoir servi un marcassin à point<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> Ce cuisinier n'est pas le seul qui ait ressenti les effets de la
+reconnaissance de son maître. Longtemps auparavant (au <span class="allsmcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle),
+dans le cloître de l'abbaye de S. Victor de Paris, on lisait l'épitaphe
+suivante, parmi beaucoup d'autres appartenant à des personnages
+distingués:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0"><span class="smcap">Hic jacet</span></div>
+ <div class="verse indent0"><span class="smcap">Jacobus de lupara in parisiaco</span></div>
+ <div class="verse indent0"><span class="smcap">Coquus guillelmi episcopi parisiensis.</span></div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Ce Jacques du Louvre était cuisinier de Guillaume de Chanac,
+84<sup>e</sup> évêque de Paris, qui lui accorda, dit-on, cette sépulture honorable,
+à cause de ses talents culinaires. Le reconnaissant prélat,
+mort en 1348, fut enterré dans le même cloître.</p>
+
+</div>
+
+<p>»Le daim, bardé de gros lard, est ce charmant animal
+dont la liberté n'a rien de féroce.</p>
+
+<p>»Le lièvre solitaire est le philosophe des plaines.</p>
+
+<p>»Le brochet audacieux est l'Attila des étangs.</p>
+
+<p>»La perdrix maternelle est l'impératrice des guérets.</p>
+
+<p>»La bienveillante enveloppe d'une feuille de vigne fait
+valoir le perdreau, comme le tonneau de Diogène faisait
+ressortir les qualités du grand penseur.</p>
+
+<p>»La caille voluptueuse est la reine de l'air; bien
+grasse, elle plaît également par son goût, sa forme et sa
+couleur.</p>
+
+<p>»L'amie des dévots amateurs, la bécasse vénérée est
+tellement digne des hommages et des respects de chacun,
+qu'on lui rend les mêmes honneurs qu'au Grand Lama.
+(On connaît les sachets du Grand Lama et les rôties de
+bécasses.)</p>
+
+<p>»N'oubliez jamais que le faisan doit être attendu comme<span class="pagenum" id="Page_165">[Pg 165]</span>
+la pension d'un homme de lettres qui n'a jamais fait d'épîtres
+aux ministres, ni de madrigaux à leurs maîtresses.</p>
+
+<p>»Une véritable poularde du Mans ne doit jamais être
+lardée; c'est la déshonorer que de la déguiser ainsi; elle
+vaut assez par elle-même. Riche de ses propres attraits,
+c'est l'enlaidir que de chercher à la parer, c'est l'offenser
+que de l'enrubanner ainsi. On peut dire à cette Zaïre du
+Maine, avec l'amoureux Orosmane:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">»L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>»Parmi les petits oiseaux, le premier, par ordre d'excellence,
+selon Brillat-Savarin, est sans contredit le bec-figue.
+Il s'engraisse au moins autant que le rouge-gorge
+ou l'ortolan, et la nature lui a donné en outre une amertume
+légère et un parfum unique si exquis qu'ils engagent,
+remplissent et béatifient toutes les puissances dégustatrices.
+Si un bec-figue était de la grosseur d'un faisan, on
+le paierait certainement à l'égal d'un arpent de terre.</p>
+
+<p>»Le dindon, le plus gros et le plus savoureux de nos
+oiseaux domestiques, est le plus beau cadeau que le Nouveau-Monde
+ait fait à l'Ancien.</p>
+
+<p>»Le petit pois au mois de mai est la perle des légumes
+et le prince des entremets. C'est avec le pigeonneau
+qu'il contracte l'union la plus heureuse; et le pigeonneau
+en est si flatté qu'il attend juste le retour du petit pois
+pour être dans toute sa bonté; coquetterie bien innocente
+que l'on pardonne à l'héritier présomptif de l'oiseau de
+Vénus.</p>
+
+<p>»L'épinard vaut peu par son essence, mais il est susceptible
+de recevoir toutes les impressions; c'est la cire
+vierge de la cuisine.</p>
+
+<p>»L'œuf est l'aimable conciliateur qui s'interpose entre
+toutes les parties (dans le conflit des assaisonnements),
+pour opérer les rapprochements difficiles.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_166">[Pg 166]</span></p>
+
+<p>»La truffe est le <i>diamant</i> de la cuisine, mot plus expressif,
+plus significatif que celui de d'Aigrefeuille, qui
+appelait <i>belle et bonne</i> ce précieux tubercule.</p>
+
+<p>»Un dessert sans fromage est une belle à qui il manque
+un œil.</p>
+
+<p>»La maîtresse de la maison doit toujours s'assurer que
+le café est excellent; et le maître, que les liqueurs sont de
+premier choix.</p>
+
+<p>»Une cave sans Champagne est une montre sans aiguilles.</p>
+
+<p>»Laisser une bouteille de Champagne en vidange, c'est
+se faire à soi-même une impolitesse.»</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Nous ne prolongerons pas cette petite liste d'aphorismes,
+parce qu'elle nous paraît suffisante pour ceux à qui Plutus
+et Comus donnent le droit d'en vérifier la justesse et d'en
+faire leur profit; mais on nous permettra de les accompagner
+de quelques variétés tenant de près ou de loin à ce
+délectable sujet, c'est-à-dire soit à la gastromanie, soit à
+la gastronomie, deux choses qui, comme on le sait, ne
+doivent pas être confondues.</p>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<h3>GOUTS GASTROMANIQUES DE CERTAINS PERSONNAGES
+CÉLÈBRES.</h3>
+
+<p>Nous avons toujours regretté de voir une branche de
+l'histoire universelle beaucoup trop négligée par les
+Thucydide, les Tite-Live, les Tacite, les Plutarque, les
+Rollin, les Crevier, les Lebeau, les Mezerai, etc. Cette
+branche est celle de la prédilection de certains grands
+hommes pour tel ou tel aliment qui, souvent plus que
+vulgaire, forme un singulier contraste avec le haut caractère<span class="pagenum" id="Page_167">[Pg 167]</span>
+et les grandes actions de la plupart de ces hommes célèbres.
+C'est pour remplir en partie cette lacune que nous avons
+réuni et classé par ordre chronologique, les goûts gastromaniques
+de quelques-uns de ces grands hommes, qui
+cependant ne sont pas tous grands, mais qui ont plus ou
+moins de droits à la célébrité. Notre liste n'est pas très-longue,
+quoiqu'elle commence avec l'empire romain; nous
+n'avons, pour ainsi dire, qu'effleuré le sujet, parce qu'il
+a fallu proportionner le cadre à la place qui lui était destinée
+dans notre galerie. Passons à l'ami de Cinna, plus habile
+politique que friand gastronome.</p>
+
+<p><span class="smcap">Auguste</span>, mort l'an 14 de J.-C., aimait de préférence
+le pain bis, les petits poissons, le fromage de lait de vache
+et les figues fraîches. Il ne buvait ordinairement que trois
+coups à chaque repas<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. On voit qu'il était simple dans ses
+goûts et fort sobre.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84" class="label">[84]</a> Pierre-André Canonieri, en latin (<i>Canonherius</i>), savant médecin
+et jurisconsulte Génois, mort à Anvers, dans le <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, prétend
+dans son Traité curieux, <i>De admirandis vini virtutibus libri</i> III.
+Antverp. 1627, pet. in-8<sup>o</sup>, qu'Auguste buvait six coups par repas;
+mais il se trompe. (<span class="smcap">Voy.</span> <i>Sueton., Aug. Vita</i>, paragr. 77.) Ce
+Canonieri dit, liv. II de son Traité, que les plaisirs de la table, qu'il
+appelle la pâture de l'ame, sont bien froids sans le vin. Ensuite il
+assure que «les Romains buvaient ordinairement dix coups dans un
+souper; que Scipion et Charlemagne n'allaient qu'à trois seulement.
+Le Cardinal de Trente, ajoute-t-il, était un peu plus brave que ce
+héros, il avalait la vingtième coupe comme la première. Philippe II
+ne buvait que deux fois dans ses repas; Charles-Quint, une seule;
+et Strozzi, treize. Juste-Lipse avait voulu réduire les Flamands à
+quatre coups, dans ses lois des festins; mais c'était trop peu. Qu'il
+n'en faille que trois pour les belles en l'honneur des jeunes déités
+qu'elles nous retracent, j'y consens. Mais j'en revendique neuf pour
+les poètes.»</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_168">[Pg 168]</span></p>
+
+<p><span class="smcap">Apicius</span> (<i>Cælius</i>), célèbre gastronome romain, dont le
+nom a passé en proverbe, et qui a écrit sur la bonne chère
+(<i>De arte coquinariâ</i>), était passionné pour les homards,
+surtout pour ceux de Minturnes qui passaient pour les plus
+beaux. Ayant ouï dire qu'il y en avait de plus gros et de
+plus délicats vers les côtes d'Afrique, il frète sur le champ
+un vaisseau et part pour s'assurer de la vérité du fait.
+Arrivé vers le terme de sa course, il rencontre un bateau
+de pêcheurs et leur demande des homards, surtout les
+plus beaux de ces parages; voyant qu'ils n'ont rien de plus
+que ceux de Minturnes, il ordonne sur le champ au pilote
+de revirer de bord et retourne à Minturnes où il continue à
+se régaler des homards de la côte de la Campanie.</p>
+
+<p>Cet Apicius était fort riche; après avoir dissipé tant pour
+sa table qu'autrement, cent millions de sesterces (environ
+20,379,166 fr. de notre monnaie), il régla ses comptes,
+et trouvant que, ses dettes payées, il ne lui resterait plus
+que dix millions de sesterces (2,037,916 fr.), il s'empoisonna,
+craignant de mourir de faim.</p>
+
+<p><span class="smcap">Claude</span>, empereur, mort l'an 54 de J.-C., avait une
+grande prédilection pour les champignons. Hélas! on sait
+que grâce à la tendresse conjugale de sa chère Agrippine,
+et aux soins empressés de son médecin Xénophon, ce régal
+le mit en moins de deux heures au rang des Dieux. C'est
+pourtant ce brave homme qui, voulant que tout le monde
+fût sans gêne à sa table, avait projeté un édit par lequel
+il permettrait à tout convive admis à ses festins <i>ventris
+crepitum edere</i>, parce qu'il avait appris qu'un Sénateur
+avait été incommodé pour s'être retenu devant lui, dans
+un repas précédent. Cet édit eût été digne de son auteur.</p>
+
+<p><span class="smcap">Vitellius</span>, empereur, mort l'an 69 de J.-C. Nous<span class="pagenum" id="Page_169">[Pg 169]</span>
+n'avons rien à dire de ce goinfre couronné; il aimait tout
+et dévorait tout.</p>
+
+<p><span class="smcap">Martial</span>, poète latin, mort vers l'an 105 de J.-C., avait
+un goût particulier pour la grive et pour le lièvre; lui-même
+en fait l'aveu dans cette épigramme (XIII, 22):</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Inter aves turdus, si quis, me judice, certet,</div>
+ <div class="verse indent0">Inter quadrupedes gloria prima lepus.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p><span class="smcap">Alexandre Sévère</span>, empereur, mort en 225, était
+également passionné pour le lièvre. Lampridius, son biographe,
+nous apprend qu'il en mangeait un à tous ses
+repas.</p>
+
+<p><span class="smcap">Charlemagne</span>, premier empereur d'Occident, mort en
+814, quoique très-frugal, aimait beaucoup le gibier. Dans
+les jours ordinaires, dit Eginhard, il n'y avait que quatre
+plats à sa table, non compris une pièce de gibier que ses
+veneurs lui apportaient tout embrochée, parce qu'ils
+savaient que c'était son mets favori. L'historien ajoute que
+ce prince buvait rarement plus de trois fois par repas.
+<i>Cæna quotidiana quaternis ferculis præbebatur, præter
+assam quam venatores verubus inferre solebant, quâ ille
+libentius quàm ullo alio cibo utebatur: vini et omnis potus
+adeo parvus in bibendo erat, ut sub cœnam rarò plus ter
+biberet.</i> (<span class="smcap">Eginh.</span>, Vita Caroli Magni.)</p>
+
+<p><span class="smcap">Frédéric</span>, dit le Pacifique, 39<sup>e</sup> empereur d'Allemagne,
+mort le 19 août 1493, était fou de melon; et ce goût
+immodéré le conduisit au tombeau par suite d'une indigestion.</p>
+
+<p><span class="smcap">Maximilien II</span>, fils du précédent, et également empereur
+d'Allemagne, mort le 11 février 1519, a eu le même
+goût que son père pour le melon, et a terminé ses jours<span class="pagenum" id="Page_170">[Pg 170]</span>
+par le même accident, c'est-à-dire, par une indigestion de
+ce fruit.</p>
+
+<p><span class="smcap">Adrien VI</span>, élu pape le 9 janvier 1522, et mort le 14
+septembre 1523, était haï des Romains, parce qu'il aimait
+la merluche, dit Paul Jove; mais il l'était bien davantage
+par la sévérité qu'il mit à vouloir réformer les mœurs.</p>
+
+<p><span class="smcap">Luther</span>, chef de la Réforme, mort en 1546, était un bon
+biberon qui donnait la préférence à la bière de Torgau et
+au vin du Rhin.</p>
+
+<p><span class="smcap">Mélanchton</span>, premier disciple de Luther, et qui décéda
+en 1560, aimait la soupe à l'orge, les goujons et autres
+petits poissons, ainsi que les légumes entremêlés de petits
+morceaux de viandes hachées.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Tasse</span>, admirable poète italien, mort en 1595, avait
+une prédilection marquée pour les mets sucrés cuits au
+four, pour les massepains et les fruits confits. Il aimait tellement
+le sucre qu'il en mettait dans sa salade.</p>
+
+<p><span class="smcap">Henri IV</span>, roi de France, mort en 1610, était passionné
+pour les melons et pour les huîtres; il en mangeait immodérément.
+Il paraît que le vin d'Arbois dont il faisait grand
+usage, le sauvait des indigestions auxquelles l'exposait
+l'excès de tels aliments.</p>
+
+<p><span class="smcap">Hocquincourt</span> (le maréchal d'), mort en 1658, avait un
+goût particulier pour les queues de mouton, auxquelles,
+disent les Mémoires du temps, il reconnaissait la propriété
+d'influer sur la gaîté des convives; aussi a-t-il gardé
+toute sa vie un cuisinier qui avait trouvé le moyen de
+préparer des <i>queues de mouton en caisse</i>, que le maréchal
+emportait à l'armée pour mettre ses officiers en belle
+humeur.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_171">[Pg 171]</span></p>
+
+<p><span class="smcap">Charles XII</span>, roi de Suède, mort en 1718, n'était certes
+pas difficile à régaler; une tartine de beurre était son
+mets suprême.</p>
+
+<p><span class="smcap">Pope</span>, célèbre littérateur anglais, mort en 1744, n'avait
+pas de goût décidé pour un mets plutôt que pour un autre;
+mais il lui fallait toujours un menu friand et bien composé.</p>
+
+<p><span class="smcap">Crébillon</span> fils, littérateur français, mort en 1777, était
+un mangeur d'huîtres insatiable.</p>
+
+<p><span class="smcap">Voltaire</span>, mort en 1778, ne se faisait remarquer par
+aucun goût particulier en fait de comestibles; mais le
+café était sa boisson favorite; il en prenait avec excès. Il
+en était de même de M. de Buffon, et du marquis de Contades,
+qui faisait plus encore, car il refusait l'entrée de sa
+salle à manger à quiconque ne prenait pas deux tasses de
+café coup sur coup.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lessing</span>, célèbre écrivain allemand, mort en 1781,
+aimait par-dessus tout, les lentilles; il eût été homme à faire
+la sottise d'Esaü.</p>
+
+<p><span class="smcap">M. Rogerson</span>, gastronome anglais, donnait, dit-on, la
+préférence aux ortolans; du moins le dernier acte de sa vie
+semble le prouver. On assure que ce digne émule d'Apicius
+a dépensé, dans l'espace de neuf mois, pour sa table et
+en expériences culinaires, la somme de 150,000 liv. st.
+(3,750,000 fr. de notre monnaie); ce qui composait toute
+sa fortune. Réduit à la misère et au triste état de mendiant,
+il employa une guinée, la dernière dont on lui avait
+fait la charité, à l'accommodage d'un ortolan, son mets
+favori; et après l'avoir savouré avec toute la délectation
+d'un profès consommé dans l'art de déguster, il se fit
+sauter la cervelle. On peut dire que pour un gastronome,<span class="pagenum" id="Page_172">[Pg 172]</span>
+digne enfant des bords de la Tamise, c'est mourir au
+champ d'honneur, tout en narguant les caprices de l'ingrate
+fortune.</p>
+
+<p><span class="smcap">Frédéric-le-Grand</span>, roi de Prusse, mort en 1786,
+avait pour mets de prédilection le <i>polenta</i>; c'était une espèce
+de gâteau d'orge réduit en poudre et torréfié. Ce
+prince rivalisait avec son ami Voltaire dans sa passion
+pour le café.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chabot</span> le capucin, fameux conventionnel, aimait beaucoup
+la pintade; nous lui faisons prendre rang parmi les
+héros de la gueule, comme diraient Rabelais et Montaigne,
+parce qu'il a créé l'omelette truffée aux pointes d'asperges
+et à la purée de pintade. S'il ne se fût jamais occupé que
+de choses aussi utiles et aussi agréables, il n'eût pas péri
+sur l'échafaud le 5 avril 1794, avec Lacroix, Danton,
+Camille Desmoulins, Phelippeaux, Hérault-Séchelles,
+Westermann, Fabre d'Églantine, Delaunay, Bazire, Sahuguet
+d'Espagnac, Frey, Emmanuel Frey, Gusman et
+Diderischen. Nous donnons cette liste complète de la journée
+du 5 avril, parce que nous savons que la plupart de
+ces messieurs avaient une réputation gastronomique justement
+méritée.</p>
+
+<p><span class="smcap">Paul I</span><sup>er</sup>, empereur de Russie, assassiné dans la nuit du
+11 au 12 mars 1801, était grand amateur de pâtés de
+foies de canards. Il accorda la grâce à un Polonais exilé,
+qui avait trouvé le moyen de lui envoyer de Toulouse,
+chaque semaine, un de ces pâtés, dont le voyage n'altérait
+point la fraîcheur.</p>
+
+<p><span class="smcap">Klopstock</span>, l'auteur de la <i>Messiade</i>, mort en 1803,
+est bien digne de figurer parmi les gastronomes allemands;
+il souriait et s'attaquait de prédilection aux pâtés truffés,<span class="pagenum" id="Page_173">[Pg 173]</span>
+au saumon, à la truite saumonnée; il arrosait tout cela
+d'un excellent vin du Rhin. Dans ses dernières années,
+une bouteille de Bordeaux lui plaisait davantage. Parmi
+les légumes, il donnait la préférence aux pois; mais au
+dessert, le raisin était sa passion favorite.</p>
+
+<p><span class="smcap">Kant</span>, le prince des philosophes allemands, mort en
+1804, n'était pas aussi recherché dans ses goûts; il faisait
+ses délices d'une purée de lentilles, d'une purée de panais,
+préparée au lard; d'un pudding au lard, à la poméranienne;
+d'un pudding de pois secs aux pieds de porcs, et
+de fruits desséchés au four. Pour mieux savourer ces différents
+mets, ce n'était pas trop de trois heures; Kant se
+mettait à table à une heure, et apportant à cette sérieuse
+affaire une application vraiment philosophique, il ne la
+quittait jamais avant quatre heures.</p>
+
+<p><span class="smcap">Schiller</span>, célèbre poète allemand, mort en 1805, aimait
+tellement le jambon, qu'il en mangeait presque tous les
+jours, et, malgré cela, il buvait peu.</p>
+
+<p><span class="smcap">De Lalande</span>, astronome, mort en 1807, avait un goût
+particulier, dont nous nous garderions bien de parler,
+s'il ne réclamait pas une place dans notre ouvrage à raison
+de sa singularité. Les goûts les plus dépravés ont autant
+de droits à être mentionnés que les goûts les plus raffinés. On
+saura donc que M. de Lalande courait après les araignées,
+les prenait délicatement, et, malgré l'agitation de leurs
+pattes, les portait à sa bouche, les suçait, les savourait et
+les avalait avec une délicieuse sensualité.</p>
+
+<p><span class="smcap">Wiéland</span>, écrivain allemand très distingué, mort en
+1813, se régalait comme les enfants, de gâteaux, de mets
+et de petites friandises cuites au four. Il avait aussi une
+tendre affection pour la truite des Alpes, tirée des vallées<span class="pagenum" id="Page_174">[Pg 174]</span>
+du Ziller; mais il était rare qu'il en mangeât; deux ans
+après s'en être régalé, il en parlait encore avec enthousiasme.
+Dans sa vieillesse, il couronnait son repas par un
+petit verre de Kirsch-Wasser (eau de cerise).</p>
+
+<p><span class="smcap">Nicolo</span>, célèbre musicien, mort à Paris en 1818, aimait
+beaucoup les macaronis; mais il apprêtait lui-même ceux
+qu'on servait à sa table. A l'aide d'une petite seringue, il
+injectait dans chaque tuyau de la pâte, de la moelle de bœuf, y
+mettait du foie gras, des filets de gibier, des truffes, et se
+régalait de ce mets succulent avec le plus profond recueillement,
+une main sur les yeux, pour éviter toute distraction.</p>
+
+<p><span class="smcap">Napoléon</span>, mort à Sainte-Hélène en 1821, n'avait de
+préférence marquée que pour le café; il en prenait jusqu'à
+vingt tasses par jour, et ne s'en portait pas plus mal. Les
+autres plaisirs de la table lui étaient assez indifférents<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>;
+aussi son chambellan affidé, M. de Cussy, gastronome renommé,
+a déploré toute sa vie que le sentiment de la
+cuisine ait manqué à son empereur; ce qui lui faisait dire
+que le plus grand homme ne pouvait être complet.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85" class="label">[85]</a> On prétend cependant que, tous les jours, on lui servait un
+poulet et des côtelettes, mais surtout le café; et même on ajoute que
+dans quel lieu et à quelle heure que ce fût, il fallait qu'au premier
+mot, la volaille, la côtelette et le café, toujours tenus prêts,
+fussent servis. Cela rappelle l'anecdote du triumvir Marc-Antoine,
+qui, étant en Egypte, avait chaque jour dans ses cuisines, douze
+sangliers tournant à la broche, afin qu'il y en eût toujours un de
+cuit à propos au moment où il lui plaisait de se mettre à table.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="smcap">Lord Byron</span>, célèbre écrivain anglais, mort en 1824,
+n'est cité dans notre liste qu'à cause de la singularité de
+ses goûts et de ses habitudes en fait de nourriture; notez<span class="pagenum" id="Page_175">[Pg 175]</span>
+que nous ne disons point en fait de gastronomie, car son nom
+n'est pas digne de figurer dans les annales de cet art par
+excellence. Sachez donc que lord Byron ne déjeûnait ni ne
+soupait; son unique repas, qu'il appelait son dîner, se composait
+de vieux fromage de Cheshire en état de décomposition
+complète, de concombres et de choux rouges conservés dans
+le vinaigre. Il mangeait beaucoup de ce fromage qu'il
+arrosait de cidre ou de bière de Burton. Il prenait beaucoup
+de thé très-fort. Après le repas, il buvait du vin et
+des liqueurs. Croirait-on que ce Byron, malgré son génie,
+sa forte tête et son scepticisme, était superstitieux; il n'eût
+rien commencé d'important le vendredi: renverser la salière
+ou l'huilier lui semblait du plus mauvais augure; mais,
+pour du vin renversé, c'était différent, il en tirait un
+bon présage; consolation dont ne s'accommoderait pas un
+vrai biberon.</p>
+
+<p><span class="smcap">Berchoux</span>, l'aimable poète qui a chanté les lois de la
+table (la <i>Gastronomie</i>), mort en 1838, préférait à tous les
+mets le gigot braisé, accompagné de petits haricots identifiés
+avec son jus. Ce choix est de bon goût; mais, nous
+le disons à regret, M. Berchoux, si habile théoricien en
+fait de gastronomie, était le plus pauvre homme du monde
+pour la pratique. Se trouvait-il dans un repas un peu solennel,
+il y était (sauf un doigt de cour au gigot braisé),
+plus sobre qu'un anachorète et presque aussi muet que la
+statue de Memnon.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0"><i><span class="smcap">Sat prata biberunt.</span></i></div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+<p><span class="pagenum" id="Page_176">[Pg 176]</span></p>
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h3>DES BALANCES GASTRONOMIQUES.</h3>
+
+<p>Quoique l'usage de cet instrument n'ait pas été très-commun
+chez les Anciens et qu'il ne le soit pas beaucoup
+chez les Modernes, nous croyons devoir en faire mention,
+parce qu'il annonce chez ceux qui l'ont employé, un raffinement
+de goût, de délicatesse et de conscience gastronomique
+dont la connaissance peut être utile aux profès de
+l'Ordre.</p>
+
+<p>Ces balances ont été dans tous les temps destinées à faire
+juger du degré d'embonpoint exigé dans certains petits
+animaux délicats pour qu'ils aient le droit de paraître sur
+la table du véritable gourmand; car on sait que l'embonpoint
+de certains petits volatiles ajoute beaucoup à leur
+succulence. Les Romains, par exemple, étaient passionnés
+pour la mauviette, le becfigue, l'ortolan, la grive; jamais
+on ne les servait sur la table de Lucullus sans que le
+maître lui-même ne les eût placés sur la balance, et jugés
+dignes de cet honneur. Il en était de même d'un autre
+petit animal pour lequel nous sommes bien éloignés
+de partager l'enthousiasme des Romains; c'était le loir
+(<i>glis</i>), dont Martial, grand amateur, a dit, <span class="allsmcap">LIB.</span> XIII,
+ep. 59:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Tota mihi dormitur hyems, et pinguior illo</div>
+ <div class="verse indent2">Tempore sum, quo me nil nisi somnus alit.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Un plat de loirs était le <i>nec plus ultra</i> de la bonne chère;
+mais ces petits animaux ne paraissaient jamais au festin,
+que sous la condition d'un embonpoint qui en fît un mets
+très-succulent; et pour juger qu'ils étaient suffisamment<span class="pagenum" id="Page_177">[Pg 177]</span>
+gras, on apportait sur la table des balances pour en vérifier
+scrupuleusement le poids.</p>
+
+<p>Ces balances n'ont point été inconnues aux Modernes;
+nous apprenons que l'anglais Lister, médecin gourmand
+d'une reine très-gourmande (la reine Anne, morte en 1714),
+s'occupant des avantages qu'on peut tirer pour la cuisine,
+de l'usage des balances, observe que, si douze alouettes ne
+pèsent pas douze onces, elles sont à peine mangeables;
+qu'elles sont passables si elles pèsent ce poids; mais que si
+elles pèsent treize onces, elles sont grasses, excellentes et
+dignes de la bouche de Sa Majesté.</p>
+
+<p>Il est encore une balance qui a quelque rapport aux repas,
+et qui a fait du bruit dans son temps; c'est celle du docteur
+Sanctorius, mort en 1636, âgé de 75 ans; mais cette
+balance tient à la médecine et nullement à la gastronomie;
+son auteur ne l'employait que dans ses repas. Elle consistait
+dans un siège suspendu avec contrepoids, et sur lequel
+il se plaçait en se mettant à table; cette chaise suspendue
+descendait imperceptiblement pendant le repas, et à la fin
+l'avertissait du poids des aliments tant solides que liquides
+qu'il avait pris. C'est à la suite de ces expériences multipliées
+que Sanctorius découvrit la mesure des pertes que
+fait le corps par une transpiration insensible. Il trouva, par
+exemple, que si l'on prend huit livres d'aliments et de
+boissons, il s'en dissipe environ cinq par exhalation, y compris
+les pertes de la rénovation, inséparables de celles de
+l'alimentation. C'est ainsi que pesant, avec une exactitude
+minutieuse tout ce qui entrait dans son corps et tout ce qui
+en sortait d'une manière sensible, il parvint à déterminer
+le poids et la quantité de ce qui était emporté par la transpiration
+insensible, qu'il mesura aussi dans ses rapports avec
+la quantité des aliments qui l'augmentent ou la diminuent,
+et dans ses variations relatives à l'état du corps modifié par<span class="pagenum" id="Page_178">[Pg 178]</span>
+l'âge, l'exercice, le repos, le sommeil, la réplétion, le
+jeûne, les mutations atmosphériques, et les sensations de
+bien-être ou de malaise, de légèreté ou de pesanteur qui
+nous affectent dans les diverses circonstances de la vie.</p>
+
+<p>Hippolyte Obicius de Ferrare, ennemi de Sanctorius,
+l'accusa d'avoir pris l'idée de sa balance dans les ouvrages
+du cardinal de Cusa, mort en 1464; voyez son fameux Traité
+<i>De Conjecturis novissimorum temporum</i>, composé en 1442
+et traduit en français par Fr. Boyer. <i>Paris, Vascosan</i>,
+1562, in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p>Si le célèbre jurisconsulte Barthole, mort à Pérouse en
+1356, ne se servit pas d'une balance pareille à celle de
+Sanctorius, il n'en faisait pas moins peser tous ses aliments,
+de peur qu'en en prenant une trop grande quantité, il ne
+devînt moins capable d'écrire ou de méditer; ce qui ne l'a
+point empêché de terminer sa carrière dans un âge peu
+avancé (à 43 ans).</p>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>DU SANGLIER A LA TROYENNE CHEZ LES ANCIENS,
+ET DU ROTI A L'IMPÉRATRICE CHEZ LES MODERNES.</h3>
+
+<p>I. De tous les mets, qui, chez les Romains, excitaient
+l'admiration et satisfaisaient la sensualité au suprême degré,
+le plus somptueux et le plus volumineux était un sanglier
+tout entier, farci de pièces de gibier et de volailles de toute
+espèce. On nommait ce plat <i>le Sanglier à la troyenne</i>, par allusion
+au cheval de Troie. Il devait être fort dispendieux<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>. Le<span class="pagenum" id="Page_179">[Pg 179]</span>
+premier qui fit servir sur sa table un sanglier entier, fut
+Publius Servilius Rullus, père de ce Rullus qui publia la loi
+agraire sous le consulat de Cicéron, l'an 691 de R., 63 av.
+J.-C. On voit que cet usage monstrueux ne remonte pas
+très-haut chez les Romains; mais Pline l'Ancien, qui rapporte
+ce trait, liv. VIII, 51, ajoute: «Ces abus sont taxés
+d'excès honteux dans les <i>Annales</i>, et cela n'a pu prévenir
+la corruption des mœurs présentes, car aujourd'hui (vers
+l'an 70 de J.-C.) il n'est plus question d'un seul sanglier
+par repas comme alors, mais il y a telle table où il se mange
+deux et trois sangliers servis de la sorte.»</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86" class="label">[86]</a> La viande de sanglier était très-estimée et même préférée à
+celle de cochon dans certaines occasions. Æl. Spartien, dans sa
+<i>Vie d'Adrien</i>, nous apprend que «de tous les mets, celui que cet
+empereur préférait était le <i>tétrapharmaque</i> ou <i>pentapharmaque</i>,
+qui était composé de chair de faisan, de tétine de truie, de jambon
+de sanglier et d'une pâte croquante.» Ce mets fut inventé par
+Ælius Verus qu'Adrien adopta, mais qui mourut avant cet empereur.
+Cet Ælius Verus fut un fameux épicurien, et son fils Lucius
+Verus qui partagea l'Empire avec Marc-Aurèle, ne lui céda en rien
+pour le luxe de la table; car, un jour, il donna un repas composé
+de douze convives et qui coûta, dit-on, la modique somme de
+1,200,000 fr. de notre monnaie.</p>
+
+</div>
+
+<p>II. Le <i>Rôti à l'impératrice</i>, qui ne date que de l'empire
+de Napoléon (vers 1809), est un mets dont la composition
+tient de celle du <i>Sanglier à la troyenne</i>, c'est-à-dire qu'il
+est aussi formé de différents animaux renfermés dans un
+seul, et dont le centre est une olive farcie; mais son volume
+n'est pas aussi monstrueux que celui du mets des
+Romains. Chez eux, le grand animal dévorateur était un
+sanglier; chez nous, c'est tout simplement un cochon de
+lait. La taille de celui-ci est plus proportionnée à l'élégance
+du service dans nos tables modernes; mais le prix de ce
+mets n'en est pas moins très-élevé puisqu'on le porte jusqu'à
+500 fr. C'est sans doute l'art du cuisinier qui absorbe la
+majeure partie de ces frais, car le prix des ingrédients
+n'approche nullement de cette somme, comme on va le<span class="pagenum" id="Page_180">[Pg 180]</span>
+voir par la recette suivante du <i>Rôti à l'impératrice</i>, recette
+la plus succulente de toutes les recettes gastronomiques.</p>
+
+<p>Prenez une olive, la plus belle, la plus charnue que
+vous pourrez trouver; ôtez-en le noyau et substituez-lui un
+filet d'anchois. Ensuite, vous mettrez ce fruit ainsi bourré
+dans une mauviette. Cette mauviette bien préparée entrera
+dans une caille bien grasse; cette caille sera renfermée
+dans une perdrix; la perdrix se cachera dans les flancs d'un
+faisan; lequel, à son tour, disparaîtra au sein d'une vaste
+dinde, qui se réfugiera enfin dans le corps d'un cochon de
+lait, dont un feu brillant ne tardera pas à dorer la cuirasse
+et à combiner les jus divers de ces viandes enchâssées les
+unes dans les autres. Tirez de la broche, servez, et soyez
+assuré que rien ne peut être au-dessus des sensations délicieuses
+de l'odorat et du goût que fera éprouver cet admirable
+mets, dont cependant la partie la plus précieuse est
+cette olive, devenue le centre de la quintessence de tous
+les éléments qui l'entourent.</p>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<h3>LE BOL DE PUNCH REMARQUABLE.</h3>
+
+<p>L'amiral Russel, commandant en chef des armées navales
+d'Angleterre, se trouvant à Lisbonne, et voulant régaler
+les officiers et équipages de sa flotte, les invita à venir
+prendre part à un bol de punch de sa façon. Il fit préparer
+cette petite fête dans un superbe jardin au milieu de quatre
+allées plantées d'orangers et de citronniers. Dans chaque
+allée on avait dressé une table chargée dans toute sa longueur
+d'une magnifique collation. A la croisée de ces quatre
+allées était un vaste bassin de marbre bien nettoyé, qui
+servit de bol de punch. L'amiral y fit jeter les ingrédients<span class="pagenum" id="Page_181">[Pg 181]</span>
+suivants, qui entrent dans la composition de cette agréable
+liqueur.</p>
+
+<table>
+<tr><td>Eau-de-vie de Cognac, première qualité, </td><td> 600 bouteilles.</td></tr>
+<tr><td>Vin de Malaga </td><td> 1,200 bouteilles.</td></tr>
+<tr><td>Excellent rhum </td><td> 600 bouteilles.</td></tr>
+<tr><td>Citrons ou limons tranchés </td><td> 25,000</td></tr>
+<tr><td>Eau bouillante clarifiée </td><td> 3 tonneaux.</td></tr>
+<tr><td>Jus extrait de </td><td> 2,600 citrons.</td></tr>
+<tr><td>Livres de sucre </td><td> 600</td></tr>
+<tr><td>Noix de muscade, râpées </td><td> 200</td></tr>
+</table>
+
+<p>Un dais élevé au-dessus du bassin le garantissait de la
+pluie. Un batelet en bois de rose était monté par un mousse
+qui voguait sur le punch même et en servait à la compagnie
+composée de six mille personnes au moins.</p>
+
+<p>Cette fête a eu lieu le 25 octobre 1694.</p>
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<h3>MÉMOIRE D'APOTHICAIRE
+ET SINGULIERS RÉGIMES DE SANTÉ.</h3>
+
+<p>Un procès jugé à Londres (en 1827) prouve qu'il n'y a
+rien d'exagéré dans la conception du <i>Malade imaginaire</i>
+de Molière. Voici le fait:</p>
+
+<p>Un riche célibataire anglais, complètement de l'humeur
+de M. Argan, avait, pendant plusieurs années, fait ample
+consommation de drogues. Voulant régler ses affaires et
+juger de tout ce qui lui était entré dans le corps pour le
+bien et corroboration de sa santé, il demande le mémoire
+à son apothicaire; celui-ci lui apporte un état dont le petit
+montant n'allait qu'à 800 liv. sterl., (c'est-à-dire, à
+19,200 fr. de notre monnaie). Le malade se récrie sur ce
+total exorbitant.—«Comment! dit le pharmacien, mais
+pour l'article pilules seul, vous en avez consommé par<span class="pagenum" id="Page_182">[Pg 182]</span>
+an cinquante et un mille, toutes bien conditionnées selon
+les règles de l'art; et le reste à l'avenant.—C'est vrai,
+reprit le malade, je ne me plains ni de la qualité ni de
+la quantité des médicaments; ce n'est point sur cela que
+portent mes réclamations, mais sur le prix.—Le prix est
+modéré et je n'en rabattrai pas une obole.—Eh bien!
+nous verrons.» Survient un procès; deux médecins,
+appelés comme experts par les juges, interrogent le malade
+sur son régime; voici sa réponse:</p>
+
+<p>«Tous les jours, à deux heures et demie du matin,
+je prends deux cuillerées et demie de jalap avec une
+certaine quantité d'elixir; je dors ensuite paisiblement
+jusqu'à sept heures. Alors on m'apporte une nouvelle
+dose de jalap ou d'elixir.</p>
+
+<p>»A neuf heures, j'avale quatorze petites et onze grosses
+pilules, pour me fortifier l'estomach et m'aiguiser l'appétit.</p>
+
+<p>»A déjeûner, je bois un verre de lait pur.</p>
+
+<p>»A onze heures, je prends une composition d'acide et
+d'alkali; plus tard, un bolus.</p>
+
+<p>»A neuf heures du soir, je finis par avaler une autre
+composition anodine et je vais me coucher.»</p>
+
+<p>Ce singulier régime surprit les médecins et les juges; on
+discuta le mémoire de M. l'apothicaire, et, à sa grande
+satisfaction sans doute, il ne fut réduit que de moitié.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Le régime de ce célibataire anglais nous rappelle celui
+d'un célibataire français, qui n'était pas moins original,
+sans être malade imaginaire. Voici comment le petit abbé
+de Voisenon a rendu compte, vers 1760, de sa manière de
+vivre, qui certes ne conviendrait pas à tout le monde:</p>
+
+<p>«Je me lève à sept heures et demie du matin et prends
+aussitôt trois tasses de petite sauge de Provence.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_183">[Pg 183]</span></p>
+
+<p>»A dix heures, une tasse de chocolat.</p>
+
+<p>»A onze heures, une tasse de café.</p>
+
+<p>»A une heure je dîne, et je mange les ragoûts les plus
+piquants; je bois un demi-verre de scuba, ensuite du
+café.</p>
+
+<p>»A cinq heures, trois tasses de véronique, et un verre
+d'eau des six graines.</p>
+
+<p>»A neuf heures, deux œufs frais, du ratafia, et une
+tasse de chocolat.</p>
+
+<p>»A onze heures, une tasse de café, quelquefois du
+kermès, du soufre lavé, ou différents opiats, et parfois
+du lilium.</p>
+
+<p>»A mes repas, des anchois, des huîtres vertes, et du
+vin de Chypre, avec des fruits à l'eau-de-vie.»</p>
+
+<p>Tel était le régime de l'abbé de Voisenon, dont le détail
+a été copié sur un autographe où il parle à la troisième personne,
+parce que ce petit tableau devait être et a été inséré
+dans la <i>Bigarrure</i> ou <i>Gazette galante</i> qui s'imprimait à
+La Haye. Cet abbé, de petite taille et d'une complexion
+très-délicate, était né près de Melun, au château de Voisenon,
+le 8 janvier 1708; il y est mort le 22 novembre
+1775. On voit que, malgré sa faible santé et son régime bizarre,
+il a vécu 67 ans. Il disait, en parlant de sa personne,
+que la nature l'avait formé dans un moment de distraction.
+Sa réputation littéraire ne fut pas moins fluette que sa
+complexion; aussi quand M<sup>me</sup> de Turpin, son amie, fit en
+1782 imprimer ses œuvres en cinq volumes <i>in-8<sup>o</sup></i> (un seul
+aurait été plus que suffisant), La Harpe dit: «Il ne ressemble
+pas mal sous cette forme, à un papillon écrasé
+sous un <i>in-folio</i>.»</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Nous avons parlé plus haut d'un procès pour drogues<span class="pagenum" id="Page_184">[Pg 184]</span>
+d'apothicaire; en voici un qui a failli avoir lieu pour des
+repas manqués, et qui n'eût pas été moins singulier.</p>
+
+<p>Lorsque M. de Vauréal, évêque de Rennes, mourut (le
+19 juin 1760), quelques chanoines de cette ville voulurent
+engager le chapitre à demander une indemnité aux
+héritiers de ce prélat; et voici à quel sujet. De tout temps
+MM. les évêques de Rennes donnaient par an un festin à
+MM. les chanoines: c'était de fondation. M. de Vauréal
+n'avait jamais manqué de se conformer à ce louable usage,
+si ce n'est dans le temps où, ayant été ambassadeur en
+Espagne, il fit plusieurs absences, ce qui priva pendant
+quelques années le chapitre du festin ordinaire. C'est une
+indemnité pour ces festins manqués, que certains chanoines
+voulaient réclamer en argent, aux héritiers, alléguant que
+les absences du prélat n'avaient pas dû les priver de cette
+redevance; et ils s'occupaient déjà d'une liste exacte des
+festins épiscopaux auxquels le chapitre aurait dû assister,
+et de leur estimation en argent, ce qui montait à une
+somme assez forte qu'ils se proposaient de demander en
+justice. Mais l'affaire n'eut pas lieu, grâce à une bonne
+plaisanterie qui eut tout le succès que pouvaient désirer
+les héritiers de Monseigneur. Un plaisant s'avisa de mettre
+en jeu les apothicaires de Rennes et dressa une requête
+par laquelle ils demandaient à être reçus partie intervenante
+au procès, et à partager avec les chanoines le montant de
+l'indemnité; et ce pour dédommagement des purgatifs,
+clystères et autres remèdes que lesdits chanoines auraient
+été obligés de prendre à raison des nombreuses indigestions
+dont les festins épiscopaux étaient constamment suivis.—Le
+chantre du Lutrin n'aurait pas manqué de faire son profit
+d'une pareille aventure s'il eût pu la connaître.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_185">[Pg 185]</span></p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Il paraît que les repas épiscopaux, servis avec splendeur
+et chers à MM. les chanoines, ne datent pas du <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.
+Nous allons en signaler un donné à Rouen dans le <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle,
+dont le procès-verbal, rédigé pardevant notaire, est digne
+d'être conservé dans les archives de la gastronomie.
+Quelques notes préliminaires sur ce qui a occasionné ce
+grand dîner, sont nécessaires pour justifier son abondance
+et sa somptuosité.</p>
+
+<p>Il existait autrefois à Rouen une paroisse<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a> indépendante
+de l'Archevêque, et qui relevait directement du
+Saint-Siège, représenté par l'évêque de Lisieux. Cet
+évêque exerçait ses pouvoirs sur cette partie de la ville, et
+le métropolitain n'avait rien à y voir; mais tout nouvel
+évêque de Lisieux, aussitôt qu'il était nommé, était tenu
+de se rendre à Rouen, et, dans une messe qu'il y célébrait,
+de jurer respect et obéissance canoniques à son métropolitain,
+c'est-à-dire à l'archevêque de Rouen, et en outre il était
+tenu de donner à cet archevêque, au chapitre, au clergé
+de la cathédrale et à tous les officiers de l'église et des
+chanoines, un festin solennel, qu'on appelait le <i>past</i> des
+évêques, <i>pastus</i>, du mot <i>pascere</i>, paître.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87" class="label">[87]</a> C'était celle de Saint-Cande-le-Vieux.</p>
+
+</div>
+
+<p>En 1424, au commencement de janvier, Zanon de
+Castiglione fut nommé évêque de Lisieux, en remplacement
+du cardinal Branda de Castiglione son oncle, évêque de
+cette ville. Zanon se rendit le 24 janvier à Rouen pour
+célébrer la messe et prêter le serment exigé. Obligé de
+retourner promptement à Lisieux, il promit à l'archevêque
+de Rouen et à son clergé de revenir, le 24 juin suivant,
+fête de Saint-Jean, pour s'acquitter du festin solennel qu'il
+leur devait. Mais comme on craignait que ce nouveau
+prélat ne manquât à sa parole, les chanoines de Rouen lui<span class="pagenum" id="Page_186">[Pg 186]</span>
+firent passer un acte en bonne forme pardevant notaire,
+par lequel il promit de donner le 24 juin, le banquet obligé,
+et bien conditionné, tel qu'il devait être en semblable conjoncture;
+et pour sûreté de son obligation, il engagea tous
+ses biens présents et à venir, renonçant formellement à toute
+exception de fait et de droit; bien plus, s'obligeant, en cas de
+décès, à laisser ses biens engagés à l'archevêque et au chapitre,
+jusqu'à ce qu'on les eût convenablement indemnisés.</p>
+
+<p>Enfin arriva le 24 juin tant désiré; tout le clergé et
+tous les officiers dudit clergé se rendirent de la cathédrale
+à l'hôtel de Lisieux dont la façade avait été ornée de
+superbes tapisseries. Tous les vénérables convives y furent
+reçus avec les plus grands honneurs. Des tables avaient été
+dressées dans tous les appartements, et le cortège ayant
+défilé, chacun prit place dans les salles et dans les tables,
+selon son rang et sa dignité, c'est-à-dire, l'archevêque le
+premier, puis les évêques, l'official, les abbés, les
+chanoines, et les autres en suivant.</p>
+
+<p>Lorsque tout le monde fut assis, commença le service,
+qui fut aussi splendide qu'abondant; en voici le détail<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88" class="label">[88]</a> Ce détail est tiré d'un procès-verbal minutieux de tout ce qui
+s'est passé à cette cérémonie; ce procès-verbal a été dressé, sur la
+demande de l'Archevêque, par des notaires, séance tenante.</p>
+
+</div>
+
+<p>«Devant l'archevêque, furent servis deux plats couverts,
+dans l'un desquels il y avait des cerises; l'autre contenoit
+trois petits pâtés de veau. On en servit autant à tous ceux
+qui étoient dans la même salle, et on versa à chacun du vin
+blanc.</p>
+
+<p>»Après, on mit devant l'archevêque deux autres plats
+aussi couverts; dans l'un il y avoit de la venaison, avec
+une sauce noire; dans l'autre un chapon gras avec une
+sauce blanche; sur le chapon avoient été semées des
+amandes et des dragées.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_187">[Pg 187]</span></p>
+
+<p>»Deux plats qui furent servis devant l'évêque de
+Bayeux, contenoient des mets semblables, mais ces deux
+plats étoient découverts.</p>
+
+<p>»Les mêmes mets furent servis à tous les membres du
+chapitre, mais toujours dans un plat pour deux chanoines.</p>
+
+<p>»A chaque service on changeoit de vin, mais on en
+donnoit toujours du meilleur, et en abondance.</p>
+
+<p>»Vint le tour des viandes rôties.</p>
+
+<p>»Dans le plat destiné à l'archevêque, figuroit un cochon
+de lait, deux pluviers, un héron, la moitié d'un chevreuil,
+quatre poulets, quatre jeunes pigeons et un lapin, avec les
+assaisonnements convenables.</p>
+
+<p>»On servit la même chose à l'évêque de Bayeux, au
+grand-chantre et à l'archidiacre d'Eu.</p>
+
+<p>»Dans chaque plat destiné à deux chanoines, on servit
+seulement un pluvier, un cochon de lait, un butor,
+une pièce de veau, une pièce de chevreuil, un lapin,
+deux poulets, deux pigeonneaux, avec deux parts honnêtes
+de gelée.</p>
+
+<p>»On servit aussi de ces divers mets aux chapelains et à
+tous les autres officiers ou subalternes de l'église, mais dans
+un plat pour quatre convives.</p>
+
+<p>»Bientôt furent apportés avec un grand appareil,
+quatre paons rôtis, dont on avoit eu soin de conserver les
+queues resplendissantes de leurs riches couleurs.</p>
+
+<p>»Puis, après quelques instants d'attente, furent servis
+de la venaison de sanglier en abondance, et des gâteaux de
+froment pétrits avec du lait d'amande.</p>
+
+<p>»A la fin, vinrent les fromages, les tartes et les fruits.
+Il y en eut pour toutes les salles et pour toutes les tables.</p>
+
+<p>»Les absents même n'eurent pas tort, car maître Gui
+Rabaschier, chanoine, et maître Pierre le Chandelier,
+chapelain, que leur âge et leurs infirmités avoient empêché<span class="pagenum" id="Page_188">[Pg 188]</span>
+de se réunir à leurs confrères, virent arriver chez eux
+des valets chargés par l'évêque de Lisieux de leur apporter
+tous les mets qui leur auroient été servis, s'ils eussent
+assisté en personne au banquet.</p>
+
+<p>»Après les grâces, qui furent dites par l'Archevêque
+dans la grande salle du festin, furent apportées aux convives
+des confitures et des épices dans des drageoirs d'argent;
+c'est ce qu'on appeloit alors la <i>collation</i>. Les deux baillis et
+les autres personnages notables qui avoient dîné séparément
+vinrent prendre part à cette collation.</p>
+
+<p>»Lorsqu'enfin vint le moment de se retirer, l'innombrable
+cortège, sortant dans le même ordre qu'il étoit
+venu, se rendit, la croix en tête, aux portes de la cathédrale.
+Là tous les convives se séparèrent; ainsi finit ce
+repas solennel donné par Zanon de Castiglione, qui tint
+le siège de Lisieux de 1424 à 1430.»</p>
+
+
+<h4>BON MOT DE M. L'ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX.</h4>
+
+<p>M. Davian Dubois de Sanzai, mort archevêque de
+Bordeaux en 1826, avait gagné contre M. de Camiran,
+l'un de ses grands-vicaires, une dinde aux truffes qui se
+faisait longtemps attendre. La fin du carnaval approchait;
+Monseigneur rappelle au perdant sa gageure; celui-ci
+prétend que les truffes ne valent rien cette année.—«Bah,
+bah, reprend le prélat, n'en croyez rien; c'est un faux
+bruit que font courir les dindons.»</p>
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<h3>COURS DE RHÉTORIQUE A LA CUILLER,</h3>
+
+<h3>SUIVI D'UN DÎNER LOGIQUE.</h3>
+
+<p>Qui n'a pas connu Sébastien Mercier, auteur quelquefois
+assez original? Il voulut un jour (en 1794) donner à une<span class="pagenum" id="Page_189">[Pg 189]</span>
+jeune et aimable dame, une leçon de rhétorique, dont les
+sens du goût, de la vue et du tact, fissent à table tous les
+frais; il l'invita donc à dîner ainsi que son mari.</p>
+
+<p>On sert la soupe et des cuillers de buis; ensuite des petits
+pois et des cuillers d'étain; bientôt après des fraises et des
+cuillers d'argent; puis du café avec des petites cuillers en
+vermeil; et enfin des glaces avec de très-petites cuillers en
+nacre de perles, ornées d'or. Ce frugal dîner finissant, le
+savant professeur commença son cours de rhétorique de la
+manière suivante en expliquant ainsi ces différents emblêmes.</p>
+
+<p>La cuiller de buis signifie la manière modeste et simple
+dont un orateur doit commencer son discours, c'est l'<i>exorde</i><a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>;
+la cuiller d'étain annonce qu'il doit entrer en matière, c'est
+la <i>proposition</i>; les cuillers d'argent expriment que la logique
+et la rhétorique vont se donner la main, c'est la <i>preuve</i>;
+le vermeil indique le courageux effort que l'on doit faire
+pour donner à son ouvrage le plus haut degré d'intérêt,
+c'est la <i>confirmation</i>; enfin la nacre de perle a pour objet
+de rappeler qu'un ouvrage doit toujours finir par les plus
+belles pensées, c'est la <i>péroraison</i>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89" class="label">[89]</a> Sans doute l'auteur n'entend parler que de l'exorde modéré;
+car il nous semble que Cicéron ne s'est pas servi de la cuiller de
+buis de M. Mercier pour apostropher Catilina.</p>
+
+</div>
+
+<p>On avouera que ces applications sont, comme le dîner
+en question, plus bizarres que justes, on pourrait même
+dire plus ridicules. Au reste cette allégorie singulière ne
+doit point nous surprendre, elle provient du grand homme
+qui a voulu nous prouver à toute force que Newton et
+Racine étaient des sots. Il n'est pas mort <i>ab intestat</i>; et
+même sa succession n'a pas mal fructifié.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_190">[Pg 190]</span></p>
+
+<h4>LE DÎNER LOGIQUE.</h4>
+
+<p>Cette niaiserie de Mercier m'en rappelle une autre de
+même force, que les écoliers faisaient jadis courir dans les
+pensionnats sous le titre de <span class="allsmcap">DÎNER LOGIQUE</span>:</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p><span class="smcap">La soupe</span>, symbole du <span class="allsmcap">PRINCIPE</span>, parce qu'elle est <i>claire</i>
+et très-claire.</p>
+
+<p><span class="smcap">L'entrée</span>, symbole de l'<span class="allsmcap">IDÉE</span>, parce qu'elle est <i>simple</i> et
+très-simple.</p>
+
+<p>La <span class="allsmcap">PORTION</span>, symbole de la <span class="allsmcap">CONSÉQUENCE</span>, parce qu'elle est
+<i>juste</i> et très-juste.</p>
+
+<p>Dans tous les temps, les écoliers ont été peu prodigues
+d'éloges sur la nourriture dans les pensionnats.</p>
+
+<h4>LA DENT D'ARGENT.</h4>
+
+<p>La Belgique se distingue quelquefois par des institutions
+plus ou moins remarquables; en voici une qui peut figurer
+parmi les plus singulières. C'est la fondation d'un prix
+accordé à celui qui mangera le plus dans une fête annuelle
+vouée au culte de la grande chère; nous ne disons pas de
+la bonne, car l'appétit et la capacité de l'estomac donnent
+les premiers droits au prix qui est une <span class="allsmcap">DENT D'ARGENT</span>.</p>
+
+<p>Voici ce qu'ont annoncé les journaux d'octobre 1837.</p>
+
+<p>«Plusieurs sociétés de Bruxelles, les unes en voiture
+avec drapeaux et en costume, les autres à pied, sont allées
+le lundi 2 octobre, à Zellich, sur la route de Gand, pour
+y faire des dîners suivant l'usage à pareil jour tous les ans.
+Une <span class="allsmcap">DENT D'ARGENT</span> a été décernée au <i>plus fort mangeur</i>.
+Voilà qui est caractéristique.»</p>
+
+<p>C'est dommage qu'on ne nous ait pas détaillé les prouesses
+de l'heureux polyphage qui a remporté le prix.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_191">[Pg 191]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="SEPTIEME_OBJET">SEPTIÈME OBJET.</h2>
+</div>
+
+<h3>QUELQUES LETTRES SINGULIÈRES,</h3>
+
+<h3>ÉCRITES
+
+PAR DES PAPES, DES ROIS, DES PRINCES, etc.</h3>
+
+
+<p>Nous pourrions commencer cet article par des lettres
+plus que singulières, à raison de la source dont on les disait
+et on les croyait émanées dans les premiers siècles de l'Eglise,
+siècles d'une grande foi, mais souvent d'une crédulité
+plus grande encore, surtout parmi le peuple. Nous
+voulons parler des lettres écrites, disait-on, les unes par
+Jésus-Christ, d'autres par la Sainte Vierge; celles-ci par
+saint Pierre, celles-là par saint Paul. On en a même vu
+tomber du ciel, et quelques-unes apportées par des anges.
+Mais depuis le <span class="allsmcap">X</span><sup>e</sup> siècle environ, toutes ces correspondances
+surnaturelles ont été mises au rang non-seulement des
+apocryphes, mais même des fables. Ce serait donc abuser
+de la patience du lecteur que de les lui donner en détail;
+nous nous contenterons d'indiquer aux curieux quelques
+ouvrages où ils trouveront les textes de ces différentes
+pièces, avec les jugements qu'on en a portés.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> L'une de ces sortes de lettres dont on a le plus parlé,
+est la réponse que Jésus-Christ fit à Abgare, roi d'Edesse,
+qui lui avait écrit pour l'inviter à venir résider dans ses
+Etats. Albert Fabricius a inséré les deux lettres, celle
+d'Abgare et celle de Jésus-Christ (en grec et en latin),<span class="pagenum" id="Page_192">[Pg 192]</span>
+dans son <i>Codex apocryphus Novi Testamenti</i>; Hamburgi,
+1719, 9 tom. <i>in-8<sup>o</sup></i>. Voy. t. I, pp. 317-319. Nous les avons
+données en latin et en français, avec quelques détails, dans
+nos <i>Recherches sur la personne de</i> J.-C. Dijon, Lagier, 1829,
+<i>in-8<sup>o</sup></i>, pp. 40-48.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Une réponse de la Sainte Vierge à une lettre de saint
+Ignace. Voy. le <i>Cod. apocr.</i>, t. II, pp. 841-844; ces deux
+lettres (en latin) sont fort courtes. Celle de saint Ignace a
+pour inscription: <i>Christiferæ Mariæ, suus Ignatius</i>, et celle
+de Marie: <i>Ignatio dilecto suo, humilis ancilla Christi Jesu</i>.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Une autre lettre de Marie aux Messéniens; elle a pour
+inscription: <i>Maria virgo, Joachim filia, humillima Dei
+ancilla, Christi Jesu crucifixi mater, ex tribu Juda stirpe
+David, Messaniensibus omnibus salutem, et Dei Patris
+omnipotentis benedictionem</i>. Cette lettre de dix lignes (en
+latin) porte à la date: <i>Anno filii nostri</i> XLII, <i>nonis</i> julii
+(7 juillet). Elle est signée <span class="smcap">Maria virgo</span>; selon d'autres éditeurs,
+la signature est ainsi énoncée: <span class="smcap">Maria</span> <i>quæ suprà,
+hoc chirographum approbavit</i>; alors ce serait saint Luc qui
+aurait servi de secrétaire à la Sainte Vierge. <span class="smcap">Voy.</span> <i>Cod.
+apocr.</i>, t. II, p. 849<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90" class="label">[90]</a> On a beaucoup écrit sur cette lettre aux Messéniens; l'un des
+derniers ouvrages dont elle est l'objet, est intitulé: <i>L'Antica e pia
+tradizione della sagra lettera della gran madre di Dio vergine
+Maria, scritta alla nobile città di Messina; illustrata dal P. Pietro
+Menniti</i>. Roma, stamperia del Bernabò, 1718, <i>in-4<sup>o</sup></i>, <i>fig.</i> Il existe
+un exemplaire de cet ouvrage dans le riche cabinet du savant
+M. Leber. <span class="smcap">Voy.</span> le beau Catalogue de sa bibliothèque, n<sup>o</sup> 99.</p>
+
+</div>
+
+<p>4<sup>o</sup> Une troisième lettre de Marie, adressée aux Florentins;
+elle est si courte que nous pouvons la rapporter
+comme échantillon du style que l'on a prêté à la vierge
+Marie:</p>
+
+<p>«<i>Florentia Deo et Domino Jesu-Christo filio meo et<span class="pagenum" id="Page_193">[Pg 193]</span>
+mihi dilecta. Tene fidem, insta orationibus, roborare
+patientiâ. His enim sempiternam consequeris salutem
+apud Deum.</i>» Sans signature. On la croit écrite <i>Anno
+Christi</i> LXV, année où Florence, dit-on, a embrassé le
+Christianisme. <span class="smcap">Voy.</span> <i>Cod. apocr.</i>, t. II, p. 852.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> Une lettre de saint Jean, adressée à un hydropique
+qui lui avait écrit pour en obtenir sa guérison. La demande
+et la réponse (en latin) sont fort courtes. L'hydropique
+fut guéri. <span class="smcap">Voy.</span> <i>Cod. apocr.</i>, t. II, p. 927.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> La correspondance de saint Paul avec Sénèque; il
+n'en existe que des débris consistant en quatorze lettres
+dont huit de Sénèque et six de saint Paul. Ces lettres, dont
+saint Jérôme et saint Augustin ont parlé, ont été publiées
+dans un grand nombre d'anciennes éditions, soit des épîtres
+de saint Paul, soit des œuvres de Sénèque. Elles ont été
+imprimées pour la dernière fois, en 1719, dans le <i>Cod.
+apocr.</i>, t. II, pp. 892-904. (Nous avons fait un travail
+assez étendu sur ces lettres dont nous donnons le texte et la
+traduction française, avec beaucoup de détails historiques
+et littéraires sur saint Paul, sur Sénèque et sur les controverses
+dont ces lettres ont été l'objet. Ce travail est inédit.)</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> On cite encore une lettre écrite par Jésus-Christ et
+apportée du ciel par saint Michel, à un nommé Adalbert,
+imposteur du <span class="allsmcap">VIII</span><sup>e</sup> siècle, qui avait singulièrement fasciné
+les yeux du peuple; il se disait en relation habituelle avec
+les anges. Cette lettre avait été trouvée à Jérusalem près
+d'une des portes de la ville. Baluze l'a publiée dans son
+appendice aux capitulaires des Rois de la seconde race; et
+quoique mutilée, elle occupe encore trois colonnes <i>in-folio</i>.
+Adalbert a été condamné en 744 au Concile de Soissons; et
+en 745, il a été déposé du sacerdoce au second Concile de
+Rome; on croit qu'il a fini ses jours en prison. <span class="smcap">Voy.</span> <i>Cod.
+apocr.</i>, t. I, pp. 309-313.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_194">[Pg 194]</span></p>
+
+<p>8<sup>o</sup> Dans le même <span class="allsmcap">VIII</span><sup>e</sup> siècle, le pape Innocent II envoie
+en France au roi Pépin, une lettre écrite par saint Pierre
+lui-même et qui fut trouvée à Rome sur son autel. <span class="smcap">Voy.</span>
+<i>Cod. apoc.</i>, t. II, p. 913. <i>L'Art de vérifier les dates</i> (t. III,
+p. 294) prétend que ce n'est point une supercherie de la
+part du Saint-Père, mais que c'est une prosopopée.</p>
+
+<p>Nous ne prolongerons pas davantage cette nomenclature
+de lettres qui d'ailleurs, si elles étaient rapportées tout au
+long, n'offriraient guère d'autre singularité que la source
+divine dont on a prétendu qu'elles émanaient. Comme elles
+sont toutes supposées, nous ne nous y arrêterons pas davantage,
+et nous allons passer à d'autres lettres réelles,
+authentiques et dont le contenu est plus conforme à la nature
+de notre travail. Nous ne remontons pas au-delà du
+<span class="allsmcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle. Nous pourrions commencer par les lettres que
+s'écrivirent en 1301 le pape Boniface VIII et notre roi
+Philippe-le-Bel, pendant leur déplorable démêlé sur la
+puissance temporelle, sur la régale, etc.; mais, comme
+elles sont, de part et d'autre, dans un style peu convenable
+et que, d'ailleurs, elles ont été publiées avec des détails
+historiques dans un de nos ouvrages précédents (le <i>Dictionnaire
+des livres condamnés au feu</i>, Paris, 1806, t. I,
+pp. 54-55), nous nous abstenons de les rapporter ici. En
+voici d'autres dont les sujets sont moins graves, sans rien
+perdre de leurs droits à la singularité:</p>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<h3>LETTRE DU PAPE JEAN XXII</h3>
+
+<h3>A PHILIPPE LE LONG, ROI DE FRANCE.</h3>
+
+<p>Ce souverain pontife, nommé Jacques d'Euse, est né à
+Cahors en 1243; cardinal en 1312, il fut élu pape à Lyon
+le 7 août 1316 et couronné dans la Cathédrale de cette<span class="pagenum" id="Page_195">[Pg 195]</span>
+ville le 5 septembre suivant. C'était un homme de petite
+taille, mais d'un grand courage, et fort sévère.</p>
+
+<p>La lettre suivante qu'il écrivit au Roi de France, ressemble
+beaucoup plus à l'admonition que ferait un régent
+à un petit écolier, qu'à un bref pontifical adressé à un roi:
+c'est ce qui en fait une vraie particularité singulière. La
+voici; elle a été écrite d'Avignon en 1317.</p>
+
+<p>«Nous avons appris que, lorsque vous assistez à
+l'office divin, particulièrement à la messe, vous tournez
+la tête, vous parlez tantôt à l'un, tantôt à l'autre,
+sans faire l'attention requise aux prières qui se font pour
+vous et pour le peuple. Vous devriez aussi, depuis votre
+sacre, prendre des manières plus graves, et porter le
+manteau royal comme vos ancêtres. On dit encore
+que dans vos États le Dimanche est profané et que dans
+ce saint jour on rend la justice, et même qu'on va
+jusqu'à faire la barbe et les cheveux<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>; c'est ce que
+nous vous avertissons de ne point souffrir.....»</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91" class="label">[91]</a> Se faire la barbe, ou se faire couper les cheveux, le Dimanche,
+était alors un péché et un délit civil qui était puni d'une amende
+dont la moitié était pour le dénonciateur et l'autre moitié appartenait
+au Roi; en cas de non paiement, la prison était de droit.</p>
+
+<p>A propos de raser la barbe, nous dirons que dans l'Église gréco-russe,
+il existait jadis un règlement adopté dans un synode, en 1551,
+qui obligeait les Roskolnicks (sectaires) à laisser croître leur barbe
+et qui défendait de la couper sous peine de damnation. Voici le
+texte de l'article prohibitif: «De toutes les hérésies qui doivent
+encourir l'excommunication, nulle n'est plus criminelle et plus
+damnable que l'action de se raser. Le sang des martyrs eux-mêmes
+ne peut racheter un tel péché; et celui qui se rase pour
+le monde, viole la loi divine et se déclare l'ennemi de Dieu qui
+l'a créé à son image.»</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_196">[Pg 196]</span></p>
+
+<p>Dans la même année que cette lettre fut écrite, 1317, on vit
+en France un spectacle bien rare et bien terrible. Il s'était
+formé des conspirations contre ce pape Jean XXII; on
+rechercha les coupables; Hugues Gérard, évêque de
+Cahors depuis 1312, fut du nombre; on lui fit son procès,
+et, par jugement de la Cour séculière, il fut condamné à
+être <i>traîné</i> publiquement (c'est-à-dire attaché derrière un
+tombereau sur une claie et traîné jusqu'au lieu du supplice),
+à être écorché en quelques parties du corps et à
+être brûlé, ce qui fut exécuté. (<span class="smcap">Voyez</span> <i>l'Art de vérifier les
+dates</i>, <i>in-8<sup>o</sup></i>, tom. III, p. 383.)</p>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<h3>LETTRE DU CURÉ DE SAINT-MÉRY DE PARIS
+A S. S. LE PAPE JEAN XXII.</h3>
+
+<p>Cette lettre date de 1323; elle fut écrite au sujet d'un
+nommé Jourdain de l'Isle, seigneur de Casaubon, neveu
+du même Pape Jean XXII, par sa femme. Fier de cette alliance,
+il se livrait à une conduite désordonnée, et se
+signalait par des crimes et même par des atrocités. Le roi
+Charles IV lui avait pardonné plusieurs fois à la sollicitation
+du Pape; mais Jourdain continuant ses déportements, les
+poussa jusqu'au point d'assommer l'huissier du conseil qui
+lui apportait l'ordre de paraître à la Cour du Roi pour la
+seconde fois. On l'arrêta, on instruisit son procès, et il fut
+condamné par arrêt des Maires du Palais, à être attaché à
+la queue d'un cheval, traîné jusqu'au lieu du supplice et
+à être pendu; ce qui fut exécuté la veille de la Trinité (31
+mai 1323).</p>
+
+<p>Le lendemain de l'exécution, le curé de Saint-Méry<span class="pagenum" id="Page_197">[Pg 197]</span>
+écrivit en latin une fort belle lettre au Pape; en voici la
+traduction littérale:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Très Saint Père,</p>
+
+<p>»Aussitôt que j'ai su que le mari de votre nièce
+allait être pendu, j'ai assemblé mon chapitre, et j'ai
+représenté qu'il convenait de profiter de cette occasion
+pour vous marquer notre très-respectueux attachement
+et notre profonde vénération. A peine votre neveu a-t-il
+été pendu, qu'avec grand luminaire, nous sommes
+allés le prendre à la potence, et bravement nous l'avons
+fait porter dans notre église, où, après maints <i>Requiem</i>,
+nous l'avons enterré honorablement et <i>gratis</i>.</p>
+
+<p>»Saint Père, nous continuons à vous demander
+votre sainte et paternelle bénédiction.</p>
+</div>
+
+<p>
+<i>Signé</i> <span class="smcap">J. Thomas</span>, chevecier.»<br>
+</p>
+
+<p>Il est dit dans l'<i>Art de vérifier les dates</i>, qui nous fournit
+cette anecdote: «On doit moins faire attention à la
+simplicité ridicule de cette lettre tirée des manuscrits
+de Fontanieu (vol. 63), qu'à la juste sévérité du Roi.»</p>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h3>LETTRE DE L'EMPEREUR MAXIMILIEN I<sup>er</sup>
+A MARGUERITE D'AUTRICHE, SA FILLE.</h3>
+
+<p>Cette lettre, datée simplement du 18 septembre, doit
+être de l'année 1512; autant elle est connue par des extraits
+qui se trouvent dans toutes les biographies de Maximilien,
+autant est rare son texte pur, copié exactement
+sur l'autographe; c'est ce qui nous engage à le donner ici
+dans son entier; car, outre sa rareté, rien n'est plus bizarre
+que cette lettre, soit par son objet, soit par le style<span class="pagenum" id="Page_198">[Pg 198]</span>
+et l'orthographe de l'auteur, qui, sachant très-peu et
+très-mal le français, employait une espèce de jargon franco-germain
+pour correspondre avec sa fille Marguerite qui,
+ayant été élevée en France, possédait très-bien notre langue
+et ignorait l'allemand. L'objet de cette lettre, disons-nous,
+est singulier; Maximilien<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>, devenu veuf pour la
+seconde fois en 1510, mande à sa fille qu'il ne veut plus
+hanter femme nue, qu'il a l'intention de se faire élire
+pape et d'être saint. A cet effet il songe à résigner l'empire
+à Charles son petit-fils<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>. Mais pour négocier avec le pape
+et les cardinaux, il faut de l'argent. Il n'est pas hors de
+propos de donner ce sommaire de la lettre en question,
+qui, sans cela, serait peut-être inintelligible pour plus d'un
+lecteur, comme on va le voir; nous la donnons textuellement,<span class="pagenum" id="Page_199">[Pg 199]</span>
+ajoutant seulement quelques accents, pour en rendre
+la lecture moins pénible.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92" class="label">[92]</a> Cet empereur, né à Gran le 22 mars 1459, a eu pour père
+Frédéric IV, son prédécesseur, qui avait pris pour devise les cinq
+voyelles A, E, I, O, U, qu'il interprétait ainsi <i>Austriæ Est Imperare
+Orbi Universo</i>, devise fastueuse qui lui convenait d'autant
+moins que l'histoire le peint comme un prince indolent, avare et
+lâche; il mourut le 19 août 1493. Son fils Maximilien, élu roi des
+Romains dès 1486, lui succéda le 7 septembre 1493; il avait épousé
+à Gand, le 22 août 1477, Marie de Bourgogne, dont il eut Philippe
+né le 22 juillet 1478, et Marguerite née à Gand en 1480,
+(c'est à elle que s'adresse cette lettre). Marie mourut le 27 mars
+1482, âgée de 25 ans; Maximilien épousa en secondes noces, le 16
+mars 1494, Blanche-Marie, fille du duc de Milan; elle mourut sans
+enfants le 31 décembre 1510, et Maximilien, son époux, mourut
+à Wels, d'une indigestion de melon, le 12 janvier 1519, n'ayant pu
+réussir à se faire nommer pape.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93" class="label">[93]</a> C'est Charles-Quint, fils de Philippe et de Jeanne, infante
+d'Espagne, né le 24 février 1500, élu empereur le 28 juin 1519,
+couronné le 23 octobre 1520, et qui est mort le 21 septembre 1558,
+après avoir abdiqué en 1556.</p>
+
+</div>
+
+<p>
+«Le 18 septembre.<br>
+</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»Très chière et très amée fylle, jé entendu l'auis
+que vous m'auez donné par Guyllain Pingun, nostre
+garderobes vyess, dont nous auons encore mius pensé
+desus. Et ne trouuons point pour nulle résun bon que
+nous nous devons franchement marier, maès avons
+plus avant mys nostre délibération et volonté de jamès
+plus hanter faeme nue.</p>
+
+<p>»Et enuoyons demain Monsieur de Gurce, évesque,
+à Rome devers le pape<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a> pour trouuer fachon que nous
+puyssons accorder auec luy de nous prenre pour ung
+coadjuteur, affin que après sa mort pouruns estre assure
+de auoer le papat et deuenir prester, et après
+estre sainct, et que il vous sera de nécessité que, après
+ma mort, vous serés contraint me adorer dont je me
+trouueré gloryoes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94" class="label">[94]</a> Jules II occupait alors le siège pontifical; il avait été élu pape
+le 1<sup>er</sup> novembre 1503, et il est mort le 21 février 1513. Il eut pour
+successeur Léon X.</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»Je enuoye sur ce ung poste deuers le roy d'Arogon
+pour ly prier quy nous voulle ayder pour à ce parvenir
+dont yl est aussi contant, moynant que je résingne
+l'empire à nostre commun fils Charles. De sela aussi je
+me suys contenté.</p>
+
+<p>»Le peupl et gentilhomes de Rom ount faet ung
+allyance contre les Franchoes et Espaingnos est sunt
+<span class="pagenum" id="Page_200">[Pg 200]</span>XX<sup>m</sup> combatans et nous ount mandé que yl veolunt
+estre pour nous pour faere ung papa à ma poste, et du
+l'empire d'Almaingne et ne veulent avoer ne Franços,
+Aregonoes, ne mains null Vénéciens.</p>
+
+<p>»Je commence aussy practiker les cardinaulx, dont
+II<sup>c</sup> ou III<sup>c</sup> mylle ducas me ferunt un grand seruice,
+aueque la parcialité qui est deja entre eos.</p>
+
+<p>»Le Roy d'Arogon a mandé à son ambaxadeur que
+yl veult commander aux cardinaulx Espaingnos que yl
+veulent fauoriser le papat à nous.</p>
+
+<p>»Je vous prie, tenés ceste matière empu secret;
+ossi bien en briefs jours je creins que yl fault que tout
+le monde le sache; car bien mal esté possible de pratiker
+ung tel si grand matère secrètement, pour laquell
+yl fault auoer de tant de gens et de argent succurs
+et practike, et à Diu, faet de la main de vostre
+bon père <span class="smcap">Maximilianus</span>, futur pape. Le XVIII<sup>e</sup> jour de
+septembre.</p>
+
+<p>»<i>P.S.</i> Le papa a ancor les vyevers dubls (<i>les fièvres
+doubles</i>), et ne peult longement fyvre (<i>vivre</i>).»</p>
+</div>
+
+<p>Tel est ce modèle de style épistolaire de l'empereur
+Maximilien I<sup>er</sup>. Sur la fin de sa carrière, il fit quelques
+actes marqués au coin de l'originalité. Trois ou quatre ans
+avant sa mort, il ne voyageait jamais sans avoir avec lui
+un grand coffre, fermé hermétiquement et dont il conservait
+soigneusement la clef. Ceux qui l'accompagnaient
+croyaient que son trésor était renfermé dans cette caisse;
+point du tout: c'était son cercueil, avec le poêle et tous
+les objets nécessaires à des funérailles. Sentant approcher
+sa fin, il fit son testament, dans lequel il ordonna
+qu'après sa mort, on lui coupât les cheveux, qu'on lui<span class="pagenum" id="Page_201">[Pg 201]</span>
+tirât les dents, qu'on les broyât et qu'on les réduisît en
+cendres; de plus, que son corps fût enfermé dans un sac
+rempli de chaux vive, déposé dans son cercueil, et inhumé
+sous un autel de l'église de Neustadt. Par la suite son corps
+a été transféré à Inspruck où l'empereur Ferdinand I<sup>er</sup> lui
+a fait ériger un superbe mausolée.</p>
+
+<p>Nous avons puisé le texte de la lettre rapportée ci-dessus,
+dans le curieux ouvrage intitulé: <span class="smcap">Correspondance</span> <i>de l'empereur
+Maximilien I<sup>er</sup> et de Marguerite d'Autriche sa fille,
+Gouvernante des Pays-Bas, de 1507 à 1519, publiée d'après
+les manuscrits originaux</i>, par M. Leglay, archiviste général
+du département du Nord, correspondant de l'Institut. <i>Paris,
+Jul. Renouard, 1839, 2 vol. gr. in-8<sup>o</sup>.</i> <span class="smcap">Voy.</span> tom. II, p. 37.
+Le savant éditeur a enrichi ce précieux recueil de notes
+très-intéressantes.</p>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>LETTRE D'ANNE BOLEYN,
+ÉCRITE DANS SA JEUNESSE.</h3>
+
+<p>Lorsque Anne écrivit cette lettre, elle ne se doutait
+guère qu'un jour, pour son malheur, elle monterait sur le
+trône d'Angleterre. Il paraît qu'elle résidait alors à la
+campagne, et qu'elle se trouvait accidentellement à Londres,
+lorsqu'elle adressa la lettre en question à une de ses
+amies, nommée Marie, restée à la campagne; elle devait
+être encore fort jeune, puisque cette lettre, dans quelques-uns
+de ses détails, annonce une naïveté presqu'enfantine.
+Nous la donnons traduite littéralement en français; elle
+est sans date, mais nous la présumons écrite vers 1521.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_202">[Pg 202]</span></p><div class="blockquot">
+
+<p>«Ma chère Marie, voilà un mois que je suis à
+Londres, et je ne trouve pas cette ville fort amusante.
+On n'y est pas du tout matinal, et il est rare qu'on s'y
+lève avant dix heures; il est vrai qu'on se couche tard,
+car il est toujours dix heures du soir avant qu'on puisse
+se mettre au lit. Je suis déjà fatiguée de cette vie, et
+je languirais après le moment de retourner à la campagne
+si je ne restais ici à cause des cadeaux que je
+reçois.</p>
+
+<p>»Mon excellente mère m'a conduite hier chez un
+marchand de Cheapside (grande rue de Londres); elle
+m'a acheté trois chemises neuves<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, à raison de
+6 pences (12 s.) l'aune; et je dois recevoir au bal de
+lord Norfolk une paire de souliers neufs en étoffe qui
+ont coûté 3 shellings (3 fr. 75).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95" class="label">[95]</a> Il paraît que les chemises, surtout les chemises de toile,
+étaient encore rares dans ce temps-là (vers 1520), quoiqu'elles
+fussent connues long-temps auparavant; car dès 1385, une reine
+de France, la trop fameuse Isabelle de Bavière, femme de Charles VI,
+fut taxée d'un luxe extraordinaire, parce qu'elle avait deux chemises
+de toile. On ne portait alors que des chemises de serge, et on
+les quittait pour se coucher. Cependant nous ne croyons pas que
+l'usage indécent de coucher sans chemise se fût prolongé jusqu'au
+règne de Henri III, comme le prétend Mayer dans sa <i>Galerie</i> du
+<span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, tom. 1, p. 131. Au reste, notre <i>Dissertation historique
+sur l'origine et l'usage de la chemise chez les Anciens et les
+Modernes</i>, offre beaucoup de détails à cet égard.</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»La vie peu régulière que je mène, m'a ôté l'appétit;
+vous savez qu'à la campagne je déjeûnais d'une
+livre de lard et d'un pot de bonne bière; à Londres
+à peine puis-je en prendre la moitié. Il est vrai de dire
+que j'attends avec impatience l'heure du dîner qui<span class="pagenum" id="Page_203">[Pg 203]</span>
+dans les premières maisons est retardée jusqu'après
+midi<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96" class="label">[96]</a> Un vieux proverbe nous apprend les heures des repas de la
+bourgeoisie dans ces temps-là:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Lever à six,</div>
+ <div class="verse indent0">Dîner à dix,</div>
+ <div class="verse indent0">Souper à six,</div>
+ <div class="verse indent0">Font vivre quatre-vingt-dix.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»Hier au soir, j'ai joué à la main-chaude chez lord
+Leicester; lord Surrey y était aussi, et a chanté un air
+de sa composition sur la fille de lord Kildare. On la
+trouve très-belle; et mon frère m'a dit à l'oreille que la
+belle Géraldine (c'est le nom de l'amante de lord
+Surrey) est la plus jolie femme de son siècle. J'ai été
+bien aise de la voir, car on assure qu'elle est aussi
+bonne qu'elle est belle.</p>
+
+<p>»Je vous prie de bien soigner mon poulailler pendant
+mon absence. Ces chères petites bêtes! je les ai
+nourries de mes mains. Si Marguerite a achevé de tricoter
+mes mitaines en laine rouge, qu'elle me les
+envoie par la première occasion.</p>
+
+<p>»Adieu, chère Marie, je vais à la messe, où vous
+aurez une part aussi grande dans mes prières que vous
+l'avez dans mon cœur.</p>
+</div>
+
+<p>
+»Votre amie,<br>
+»<span class="smcap">Anne Boleyn</span>.»<br>
+</p>
+
+<p>Quoique nous ayons dit que cette lettre a pu être écrite
+vers 1521, nous avouons qu'il est difficile d'en déterminer
+la date, puisqu'on n'a rien de positif sur celle de la naissance
+d'Anne; tout ce qu'on en sait, c'est qu'elle est le<span class="pagenum" id="Page_204">[Pg 204]</span>
+dernier rejeton du mariage de sir Thomas Boleyn avec
+Jeanne Clinston, fille d'un baron de ce nom. Les uns font
+naître Anne en 1507, et d'autres, avec peut-être moins
+de fondement, en 1499 ou 1500. Ce qu'il y a de certain,
+c'est qu'elle passa en France avec la princesse Marie,
+sœur de Henri VIII, qui vint y épouser Louis XII, le
+9 octobre 1514, et qui fut veuve trois mois après, le
+1<sup>er</sup> janvier 1515. Cette princesse Marie repassa en Angleterre
+aussitôt après la mort du Roi; mais elle laissa Anne
+Boleyn à la Cour de France près de la reine Claude,
+femme de François I. Anne y resta huit ans et ne retourna
+en Angleterre qu'en 1522, selon Lingard. Alors en admettant
+qu'elle est née en 1507, elle aurait eu 15 ans; et c'est
+sans doute à cette époque qu'elle aurait passé quelque
+temps à la campagne, dans la maison paternelle à Roch-Ford-Hall,
+dans le comté d'Essex, où elle était née, ainsi
+que son frère Georges, depuis vicomte de Roch-Ford, et
+sa sœur Marie, l'un et l'autre ses aînés; alors ce serait dans
+cette année 1522 ou la suivante, qu'elle aurait pu écrire
+la lettre en question, peut-être à Marie sa sœur aînée.
+Quoi qu'il en soit, Henri VIII en devint par la suite éperdument
+amoureux, et avant que ses familiers et sa nouvelle
+église eussent prononcé la dissolution de son mariage
+avec Catherine d'Aragon qu'il avait épousée en juin 1509
+(laquelle dissolution eut lieu le 25 mai 1533), il se maria
+secrètement avec Anne Boleyn le 14 novembre 1532; la fit
+couronner à Westminster le 1<sup>er</sup> juin 1533; et la nouvelle
+mariée accoucha le 7 septembre de la même année 1533,
+d'une fille nommée Elisabeth, qui dans la suite (le 17 novembre
+1558) monta sur le trône d'Angleterre, où elle se
+montra la digne fille de son père, en faisant aussi tomber
+une tête royale sous le fer du bourreau.</p>
+
+<p>Mais de même que Anne Boleyn, fille d'honneur de<span class="pagenum" id="Page_205">[Pg 205]</span>
+Catherine d'Aragon, avait fait répudier sa maîtresse et sa
+souveraine, de même Jeanne Seymour, fille d'honneur
+d'Anne, ne tarda pas à précipiter celle-ci d'un trône usurpé.
+Le 22 mai 1535, Anne fut arrêtée par ordre de Henri, livrée
+à une Commission qui la condamna à mort, comme
+adultère, et elle fut exécutée le 19 mai 1536. Henri avait
+lui-même déterminé le genre du supplice, et avait mandé
+pour ce bel exploit le bourreau de Calais comme très-habile.
+Furent exécutés avec cette malheureuse Anne, son
+frère le lord Roch-Ford, Norris, écuyer du Roi, deux
+gentilshommes de sa chambre, Brereton et Weston, ainsi
+qu'un de ses musiciens nommé Smetton; celui-ci fut pendu,
+les autres décapités.</p>
+
+<p>Il est difficile de se faire une idée du caractère atroce
+de Henri VIII, le vrai Néron de l'Angleterre. Son règne a
+duré de 1509 à 1547, c'est-à-dire 38 ans, et pendant ces
+38 ans, on compte 72,000 exécutions à mort<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>; mais dans ces
+72,000 exécutions, il y en a 1,272 de personnages plus ou
+moins notables, que ce tyran a commandées lui-même soit
+pour satisfaire ses passions brutales, soit pour faire triompher
+le schisme qu'il venait d'établir. Voici le détail que
+l'histoire nous a transmis de ces 1,272 exécutions:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97" class="label">[97]</a> Le <i>Journal de la Morale chrétienne</i>, tom. XII, p. 362, dit:
+«On a compté que sous le règne de Henri VIII, soixante et douze
+mille personnes ont péri sur l'échafaud, et l'on voyait souvent
+vingt cadavres attachés au même gibet.»</p>
+
+</div>
+
+<p>2 Reines, ses épouses, Anne Boleyn et Catherine Howard;—2
+cardinaux;—3 archevêques;—18 évêques;—13
+abbés;—500 prieurs, moines et prêtres;—14 archidiacres;—60
+chanoines;—50 docteurs;—12 ducs,
+marquis et comtes avec leurs fils;—29 barons et chevaliers;—335
+autres nobles;—124 citoyens;—110<span class="pagenum" id="Page_206">[Pg 206]</span>
+femmes.—Total 1,272 victimes, et leur bourreau couronné
+est mort tranquillement dans son lit le 28 janvier
+1547, âgé de 56 ans.</p>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<h3>LETTRE DE MADAME DE SAINT-ANDRÉ
+AU PRINCE DE CONDÉ.</h3>
+
+<p>Louis I de Bourbon, prince de Condé, né en 1530, se
+distingua d'abord dans la carrière des armes; mais après
+la funeste mort du roi Henri II, arrivée le 10 juillet 1559,
+des mécontentements le jetèrent dans le parti des réformés,
+et on l'accusa d'être le moteur de la conspiration d'Amboise,
+qui eut lieu en mars 1560; il fut arrêté et emprisonné à Orléans
+où était la Cour. Catherine de Médicis et les Guises
+étaient furieux contre lui; on instruisit son procès qui
+devait se terminer pour lui de la manière la plus funeste.</p>
+
+<p>C'est dans le cours de ce procès que M<sup>me</sup> de Saint-André,
+qui prenait au Prince un grand intérêt, mais qui ne pouvait
+pénétrer dans sa prison, lui fit parvenir la lettre amphibologique
+suivante, où elle l'engage à persister dans ses
+dénégations au sujet de la conspiration d'Amboise. Cette
+lettre est symétriquement ainsi conçue:</p>
+
+<p>
+«Croyez-moi, Prince, préparez-vous à<br>
+la mort: aussi bien vous sied-il mal de<br>
+vous défendre. Qui veut vous perdre est<br>
+ami de l'État. On ne peut rien voir de<br>
+plus coupable que vous. Ceux qui<br>
+par un véritable zèle pour le Roi<br>
+vous ont rendu si criminel, étoient<br>
+honnêtes gens et incapables d'être<span class="pagenum" id="Page_207">[Pg 207]</span><br>
+subornés. Je prends trop d'intérêt à<br>
+tous les maux que vous avez faits en<br>
+votre vie, pour vouloir vous taire<br>
+que l'arrest de votre mort n'est plus<br>
+un si grand secret. Les scélérats,<br>
+car c'est ainsi que vous nommez ceux<br>
+qui ont osé vous accuser, méritoient<br>
+aussi justement récompense, que vous<br>
+la mort qu'on vous prépare; votre seul<br>
+entêtement vous persuade que votre seul<br>
+mérite vous a fait des ennemis,<br>
+et que ce ne sont pas vos crimes<br>
+qui causent votre disgrace. Niez<br>
+avec votre effronterie accoutumée,<br>
+que vous ayez eu aucune part à<br>
+tous les criminels projets de<br>
+la conjuration d'Amboise. Il n'est pas,<br>
+comme vous vous l'êtes imaginé, impossible<br>
+de vous en convaincre; à<br>
+tout hasard recommandez-vous à<br>
+Dieu.»<br>
+</p>
+
+<p>Pour avoir le vrai sens de cette lettre, il faut en lire
+seulement les 1<sup>re</sup>, 3<sup>e</sup>, 5<sup>e</sup>, 7<sup>e</sup> lignes, etc., jusqu'à la fin. Et
+alors on y trouvera le sens suivant qui est diamétralement
+opposé à celui que présente la lettre lue entièrement de
+suite:</p>
+
+<p>
+«Croyez-moi, Prince, préparez-vous à<br>
+vous défendre; qui veut vous perdre est<br>
+plus coupable que vous. Ceux qui<br>
+vous ont rendu si criminel, étoient<span class="pagenum" id="Page_208">[Pg 208]</span><br>
+subornés. Je prends trop d'intérêt à<br>
+votre vie, pour vouloir vous taire<br>
+un si grand secret. Les scélérats<br>
+qui ont osé vous accuser, méritoient<br>
+la mort qu'on vous prépare; votre seul<br>
+mérite vous a fait des ennemis,<br>
+qui causent votre disgrace. Niez<br>
+que vous ayez eu aucune part à<br>
+la conjuration d'Amboise; il n'est pas<br>
+possible de vous en convaincre; à<br>
+Dieu.»<br>
+</p>
+
+<p>Le procès continua, et, en fin de cause, le Prince fut
+condamné à perdre la tête; mais la sentence n'était pas
+encore signée, lorsque la mort de François II, arrivée dans
+ce moment (le 5 décembre 1560), changea la disposition
+des esprits. On sollicita la grâce du condamné, et Charles IX
+arrivant au trône, l'accorda. Il était temps, car on prétend
+que «la Reine Mère et les Guises, sûrs de la condemnation,
+avoient mandé à Orléans jusqu'à quarante bourreaux
+les plus experts du Royaume pour l'exécution du
+Prince qui ne fut sauvé que par la mort du Roi et le courage
+de Lhospital.» Cette anecdote est rapportée dans
+une note, p. 385, de l'<i>Indicateur Orléanais</i> ou <i>Histoire
+d'Orléans</i>, par M. Vergnaud-Romagnesi, 1830, <i>in-12</i>;
+mais nous avouons que Mézerai, Daniel, Velly, Anquetil,
+et plusieurs autres historiens que nous avons consultés, ne
+mentionnent point ce fait, peut-être imaginé par les ennemis
+de la Reine Mère.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_209">[Pg 209]</span></p>
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<h3>LETTRE DE CHARLES IX
+A LA COMTESSE DE CRUSSOL.</h3>
+
+<p>Cette lettre, quoique ne portant pas de date, doit avoir
+été écrite en avril 1561, dans le mois qui a précédé le sacre
+de Charles IX. Le comte de Crussol était alors gentilhomme
+ordinaire de la chambre, et M<sup>me</sup> de Crussol, ancienne dame
+de la Cour, paraît avoir été dans l'intimité du jeune Roi,
+qui alors avait onze ans. C'est ce que fait conjecturer l'expression
+plus que familière dont se sert ce Prince en lui
+écrivant.</p>
+
+<p>«Ma vieille lanterne, j'eusse eu aujourd'huy bon
+besoing de vostre secours pour receuoir un ambassadeur
+qui m'est venu du pays estranger, dont personne
+n'entendait le langage; et vous avez la langue si à commandement
+que vous en eussiez, à mon advis, entendu
+quelque chose pour luy faire response. Et je vous prie,
+ma vieille lanterne, de me venir trouver à mon sacre,
+ou pour le moins à mon entrée de Paris, ou vous serez
+bien enrouillée, si vous n'êtes volontiers veue par vostre
+jeune fallot.</p>
+
+<p>
+<i>Signé</i> <span class="smcap">Charles</span>.»<br>
+</p>
+
+<p>La subscription porte: «A ma cousine comtesse
+de Crussol.»</p>
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<h3>AUTRE LETTRE DE CHARLES IX
+AU DUC D'ANJOU, SON FRÈRE.</h3>
+
+<p>Le duc d'Anjou, qui fut depuis Henri III, venait d'être<span class="pagenum" id="Page_210">[Pg 210]</span>
+élu Roi de Pologne (le 9 mai 1573), et son frère Charles
+s'empresse de l'en féliciter par la lettre suivante:</p>
+
+<p>
+«A monsieur mon frère, le Roy de Pologne.<br>
+</p>
+
+<p>»Mon frère, Dieu nous a fait la grâce que vous estes
+eslu roy de Pologne; j'en suis si aise que je ne sais que
+vous mander. Je loue Dieu de bon cœur. Pardonnez-moi;
+l'aise me garde d'escrire; je ne sais que dire, mon
+frère.</p>
+
+<p>»Je auons reçeu vostre lettre.</p>
+
+<p>»Je suis vostre bien bon frère et amy.</p>
+
+<p>
+<i>Signé</i> <span class="smcap">Charles</span>.»<br>
+</p>
+
+<p>Il y a du sentiment dans cette lettre, mais on avouera
+que pour un prince qui faisait des vers français, dont
+quelques-uns sont passables, voilà de la prose bien singulière.
+Nous préférerions la lettre suivante écrite sur le
+même sujet par Catherine de Médicis au même duc d'Anjou,
+quoiqu'elle soit bien éloignée d'être un chef-d'œuvre.
+Elle prouve la joie que répandit dans la famille l'élection
+du jeune prince au trône de Pologne.</p>
+
+
+<h3>VIII.</h3>
+
+<h3>LETTRE DE CATHERINE DE MÉDICIS
+AU DUC D'ANJOU.</h3>
+
+<p>«Mon fils, je ne sais quelles grâces faire à Dieu de
+faire tant pour moi que je vous vois ce que je désire. Je
+vous prie le bien recognoître et toute la grandeur qu'il
+vous baille, que ayez dans le cœur de l'employer pour
+son service et de vostre frère qui est si aise de vostre
+bien que je ne l'ay jamais vu plus. Il ne reste plus sinon<span class="pagenum" id="Page_211">[Pg 211]</span>
+que Dieu vous fasse la grâce de bientost prendre La
+Rochelle et vous conserver comme le désire</p>
+
+<p>
+«Votre bonne mère,<br>
+<br>
+<span class="smcap">Caterine</span>.» (<i>Sic</i>).<br>
+</p>
+
+
+<h3>IX.</h3>
+
+<h3>LETTRE DE CHARLES IX
+A SON FRÈRE LE ROI DE POLOGNE.</h3>
+
+<p>Voici encore une lettre assez singulière écrite par
+Charles IX à son frère le Roi de Pologne, peu après l'arrivée
+de celui-ci dans ses Etats:</p>
+
+<p>
+A Monsieur mon frère, le Roy de Pologne.<br>
+</p>
+
+<p>«Monsieur mon frère, Balagny, présent porteur,
+est si bien instruit de la charge qu'il vous porte que je
+penserois luy faire tort si je faisois ceste lettre plus
+longue, sinon pour vous dire que, vous estant là, nous
+tenons les deux bouts de la courroie, et que, si nous
+jouons bien nostre jeu, il faudra tant serrer que nous
+fassions crever tout ce qui sera entre deux; et sur ce je
+vous baise les mains.</p>
+
+<p>
+«Vostre bien bon frère et amy,<br>
+<br>
+<span class="smcap">Charles</span>.»<br>
+</p>
+
+<p>Cette lettre sans date a dû être écrite vers la fin de 1573;
+alors ce bon et humain Charles IX n'a pas eu trop le temps
+de serrer la courroie, car il est mort à Vincennes le 50
+mai 1574.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_212">[Pg 212]</span></p>
+
+
+<h3>X.</h3>
+
+<h3>LETTRE DE HENRI III, ROI DE FRANCE,
+A RÉNÉ DE FAUCIGNY, SON AMBASSADEUR.</h3>
+
+<p>Nous avons eu occasion dans l'une des lettres précédentes
+(celle d'Anne Boleyn, p. 201) de dire un mot de sa fille
+Elisabeth, reine d'Angleterre, qui, à l'imitation de son
+digne père (Henri VIII, bourreau de deux de ses femmes,
+Anne Boleyn et Catherine Howard, décapitées par ses
+ordres), fit, à son tour, tomber sur l'échafaud, la tête de
+l'infortunée Marie Stuart, sa cousine. Veut-on savoir le
+jugement que portait sur cette Elisabeth, un roi de France
+son contemporain? Qu'on lise la lettre suivante que
+Henri III adressait à l'un de ses ambassadeurs; on y verra
+que S. M. Britannique est fort maltraitée par S. M. le Roi
+de France, et qu'il n'a pas dû y avoir grandes relations
+d'intimité entre elles. Nous conservons dans ce monument
+singulier l'orthographe du temps, ou plutôt celle du Roi:</p>
+
+<p>«Mon cousin, ie veus encore escrire à vous particulièrement,
+vue la plène confiance que i'ay en vostre
+affection pour moy, comme ainsy pour le triomphe de
+la foy et l'abaissement de ses ennemis. Je crois doncques
+et veux croyre en la vraye amitié de mons. mon
+frère le duc de Sauoye, et me croy debuoir non moins
+confier en vos propres aduertissemens..... Mais laissez-moi
+vous dire en familier que c'est perdre ses peines et
+plumes à mondict frère de Sauoye que de m'escrire et
+uouloir aygrir contre cette famme d'Angleterre (la
+reine Elisabeth), laquelle je hayts desia plus que la
+mort, la tenant et resputant comme il se doit pour<span class="pagenum" id="Page_213">[Pg 213]</span>
+vraye fille d'enfer, cruelle et sanguynaire, autant que
+les tyrans payens, Tiberius et Nero, ignoble de race,
+inexorrable, impie, folle et superbe hérétique et dampnée
+bastarde que Dieu veuille tirer de cette terre où elle
+fait mille maux depuiz plus de trente ans, martyrisant
+les fidelles chrestiens<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a> et respandant le sang royal<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>
+avecque celluy de ses gallants<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a> et aultres comme à
+plaisir; en voulant sembler me faire services, elle ajist
+en trahyson dans mon royaulme et sur touts mes subjects,
+et jusqu'à mes plus proches et familiers, tellement
+que i'en ay le cas de conscience, et par fois ie n'ay
+pu mériter d'estre absollu et benit pour mes peschez de
+cholere et soyf de vendiquation contre cette meschante
+reyne. Ne manquez, ie uous prie, à bien fayre connoistre
+à nostre Sainct-Père le Pape et à mon frère de
+Sauoye en quelles extresmitez et tribullations ie suis
+contrainct; et vous layssant à délibérer auec mon chancelier
+pour le surplus, je prie Dieu, mon cousin, qu'il
+vous veuille assister et tenir en sa saincte et digne
+guarde.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98" class="label">[98]</a> Edmond Campian, jésuite anglais, et plusieurs autres catholiques,
+furent exécutés en décembre 1581; Antoine Babington et
+d'autres catholiques le furent en septembre 1586, etc.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99" class="label">[99]</a> Marie Stuart, reine d'Ecosse, fut décapitée à Fotheringay le
+18 février 1587.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100" class="label">[100]</a> Le comte d'Essex fut mis à mort dans la tour de Londres, le
+7 mars 1601.</p>
+
+</div>
+
+<p>
+»A Blaisy, le 12 de may 1588.<br>
+<i>Signé</i> <span class="smcap">Henry</span>.»<br>
+</p>
+
+<p>Voici encore un échantillon du style et de l'orthographe<span class="pagenum" id="Page_214">[Pg 214]</span>
+de ce prince; il est tiré d'une lettre qu'il adressait à M. de
+Villeroi, trésorier de l'Ordre du S.-Esprit créé en 1578.
+Henri se plaint gravement du Pape:</p>
+
+<p>«Villeroy, je suis outré de colère, aiant veu l'indigne
+indignité que le Pape m'a faite à moy qui pour
+ma religion catolique et si affectionée voulonté an
+icelle merytays moings tel afront que nul qui peust
+estre ny avoys esté, que je ne suis pas moy-mesmes
+maintenant, tant j'an suis hors de moy! Il lui
+prand byen que je soys catolique..... Mays je le serai
+désormays pour ma consciance seule et non pour son
+respect, luy voulant plus de mal et estant si résolu
+de luy rendre... Car vous scavez qu'il n'y a ryen
+sy dous que la venjeance......»</p>
+
+<p>Cette lettre doit être de 1585, année où parut le manifeste
+du cardinal de Bourbon, relatif au maintien de la foi
+catholique, mais dans lequel les ducs de Lorraine et de
+Guise sont qualifiés de lieutenants-généraux de la Ligue, etc.
+Ce manifeste était appuyé des noms de presque tous les
+princes de l'Europe, le Pape en tête.</p>
+
+
+<h3>XI.</h3>
+
+<h3>LETTRE DE HENRI IV
+A MADAME DE MONTGLAT, GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE.</h3>
+
+<p>On sait que Henri IV<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a> a eu une éducation qui ne se
+ressentait en rien de la mollesse de la Cour. Son grand-père<span class="pagenum" id="Page_215">[Pg 215]</span>
+maternel, Henri d'Albret, voulut qu'on l'habillât et qu'on
+le nourrît dès son bas âge comme les autres enfants du pays,
+et qu'on l'habituât à courir et à grimper sur les rochers;
+souvent on le faisait marcher nuds pieds et nue tête, et
+quand il faisait quelques petites sottises, on ne lui épargnait
+pas la correction du fouet<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>. C'est le souvenir de cette
+éducation et surtout de cette correction, qui domine dans
+la lettre suivante que le bon Henri écrivit à madame de
+Montglat, gouvernante de ses enfants<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>; cette lettre a<span class="pagenum" id="Page_216">[Pg 216]</span>
+rapport au petit dauphin (depuis, Louis XIII) qui paraît
+avoir été bel et bien têtu dans son enfance. Nous allons
+respecter l'orthographe du bon roy:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101" class="label">[101]</a> Fils d'Antoine de Bourbon, Roi de Navarre, duc de Vendôme,
+et de Jeanne d'Albret, Henri est né au château de Pau, en 1553,
+le 14 et non le 13 décembre, comme on le dit ordinairement. Son
+extrait-baptistaire est ainsi conçu: «Le <span class="allsmcap">QUATORZIÈME</span> décembre 1553,
+ladite Dame Jehanne, princesse de Navarre, accoucha de son
+second fils à Pau, entre une et deux heures après minuit; et
+lequel fut baptizé le mardy sixième jour de mars, audit lieu
+de Pau, et furent les parrains, etc. etc. <i>Signé</i> <span class="smcap">Claude</span> (Regin),
+évêque d'Oleron.»</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102" class="label">[102]</a> Il paraît qu'il redoutait cette punition. Un jour Catherine de
+Médicis, infatuée de l'astrologie judiciaire, le conduisit avec ses
+propres enfants, à Salon chez Michel Nostradamus, pour tirer
+l'horoscope de ces petits princes. L'astrologue exigea qu'on lui
+présentât le petit Béarnais tout nud; mais celui-ci s'y opposa de toutes
+ses forces, croyant qu'il allait être fouetté par le vieillard dont
+la longue barbe l'effrayait; cela prouve que ce genre de correction
+était assez familier à son égard dans la maison paternelle. Cependant
+il se décida, quitta ses vêtements, et le grave prophète, après l'avoir
+bien examiné, annonça, dit-on, qu'il serait un jour roi de France,
+mais après bien des traverses. Cela n'est nullement probable; le fûté
+vieillard se serait bien gardé de faire une telle prédiction en présence
+de Catherine de Médicis. Cette anecdote est rapportée, sans cette
+dernière réflexion, dans la <i>Galerie du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle</i>, (tom. II, p. 236,
+par Mayer, qui a bien tort d'attribuer à Michel Nostradamus la
+<i>Chronique de Provence</i>, qui est de César son neveu.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103" class="label">[103]</a> Cette dame de Montglat n'était pas très-bonne, si l'on en juge
+d'après la parodie d'un mauvais pamphlet du temps, intitulé:
+<i>Questions proposées au Diable par le P. Coton</i>, 1610, <i>in-8<sup>o</sup></i>. On fait
+demander au diable par le R. P., <i>si Dieu est l'auteur des langues</i>;
+le malin comte de Thorigni, lieutenant-général sous Henri IV,
+parodiait ainsi cette question: «Satan, je ne te demande pas si
+Dieu est l'auteur des langues, mais quel diable a pu en donner
+une aussi méchante à madame de Monglat?» Puis tombant sur
+le fameux Concini, il ajoute: «Je ne te demande pas si le serpent
+avait des pattes avant le péché d'Adam, mais si Concini avait
+des souliers quand il vint à la Cour?...»</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Madame,</p>
+
+<p>«Je me playns de ce que vous ne m'avez pas mandé
+que vous avyez foueté mon filz; car je veux et vous
+commande que vous le fouetez (<i>sic</i>) toutes les fois qu'il
+sera opyniatre, ou fera quelque chose de mal, sachant
+bien par moy-mesme qu'yl n'y a ryen au monde qui
+luy face plus de profyt que cella (<i>sic</i>), ce que je
+reconnoy par espérience m'avoyre profité; car estant
+de son age j'ay esté fort foueté; c'est pourquoy je veux
+que vous le fassiez; ce que vous luy ferez entendre.
+Adieu, madame de Montglat. Etc., etc.»</p>
+</div>
+
+<p>Cette lettre est sans date, mais elle peut avoir été écrite
+vers 1606; le Dauphin avait alors environ cinq ans.</p>
+
+<p>Nous ignorons si madame de Montglat a eu égard aux
+recommandations du Roi, en administrant souvent au petit
+Dauphin la correction prescrite; mais ce qu'il y a de certain,
+c'est qu'on l'en a encore plusieurs fois gratifié depuis l'affreuse
+catastrophe de son malheureux père. Voici ce qu'on
+lit dans le <i>journal de l'Estoile</i>, au 29 mai 1610.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_217">[Pg 217]</span></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»Nostre nouveau Roy fut fouetté ce jour, par commandement
+exprès de la Roine régente sa mère, pour
+s'estre opiniastré à ne point vouloir prier Dieu. M. de
+Souvray, son gouverneur, auquel en avoit esté donnée
+la commission, n'y vouloit mettre la main, jusques à
+ce que, comme forcé par la Roine, fut contraint de
+passer outre. Ce jeune prince se voiiant pris, et qu'il
+lui en falloit passer par là: «Ne frappez guère fort au
+moins,» dit-il à M. de Souvray. Puis peu après,
+estant allé trouver la Roine, et Sa Majesté s'estant levée
+pour lui faire la révérence comme de coustume: «J'aimerois
+mieux, dit le petit prince tout brusquement,
+qu'on ne me fist point tant de révérences et tant
+d'honneur, et qu'on ne me fist point fouetter.»</p>
+</div>
+
+<p>Encore une anecdote relative à la correction royale en
+question; elles ne sont pas communes dans l'histoire, ces
+sortes d'anecdotes. Le fait s'est passé au mois d'août de la
+même année 1610. On avait fait présent d'un petit faon au
+jeune Roi.</p>
+
+<p>«Prenant plaisir, dit l'Estoile, à chasser après, lui
+prist la fantasie de se desrobber de la compagnie finement
+sans estre apperceu, et se cacher quelque part,
+comme il fist, dans ung buisson où personne ne le vid
+entrer: si qu'on ne savoit pour tout où il estoit. Incontinent
+l'alarme s'en donna avec effroy, tant pour la
+saison plaine d'ombrages, soubçons et desfiances, que
+pour le petit aage de S. M. Enfin après une assez longue
+recherche, aiiant esté trouvé, M. de Souvrai son gouverneur,
+qui en estoit en grande peine, le voulust
+fouetter; mais il lui dit que s'il le fouettoit pour cela,<span class="pagenum" id="Page_218">[Pg 218]</span>
+jamais il ne l'aimeroit, encore que pour l'amour de la
+Roine, il lui fist toujours bonne mine, dont Sa Majesté,
+ladite Roine, estant advertie, qui en avoit eu la principale
+peur, après qu'elle l'en eust fort tansé, lui dit,
+que s'il lui advenoit plus, ce ne seroit pas M. de Souvrai
+qui le fouetteroit, mais elle. Le Roy lui promist de plus
+n'y retourner; de quoi la Roine contente lui pardonna.»</p>
+
+<p>Nous allons rapporter une lettre écrite par le même
+petit prince lorsqu'il n'était encore que Dauphin; adressée
+à son papa, elle doit avoir été écrite vers 1608. C'est l'ouvrage
+d'un enfant dont la prononciation n'est pas encore
+formée et qui écrit comme il prononce; nulle trace de la
+consonne r dans les mots <i>parti</i>, <i>votre</i>, <i>arsenal</i>, <i>gros</i>,
+<i>très</i>, etc., etc., ce qui annonce une prononciation mignarde
+comme celle des petits enfants. Quant à l'orthographe,
+c'est celle de la nature; elle est conforme à la
+prononciation, et par conséquent dépourvue de tous principes
+élémentaires grammaticaux. Malgré cela, ce petit
+jargon a dû faire plaisir au cœur paternel du bon Henri.
+Voici cette lettre:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Papa,</p>
+
+<p>»Depuy que vou ete pati j'ay bien donné du paisi
+à maman. J'ay été à la guere dans sa chambe; je sui
+allé reconète les enemy. Il étè tous à un tas en la ruele
+du li à maman où i dormè. Je les ay bien éveillé avè
+mon tambour. J'ay été à vote asena, papa, Moncheu
+de Rony m'a monté tou plein de belles ames é tan tan
+de gos canon; é puy i m'a donné de bonne confiture è
+ung beau petit canon d'agen; i ne me fau qu'un peti
+cheval pour le tiré. Maman me renvoie demain à Sain<span class="pagenum" id="Page_219">[Pg 219]</span>
+Gemain où je pieray bien Dieu pour bon papa afin qu'i
+vous gade de tou dangé et qu'i me fasse bien sage è la
+gache de vou pouvoi bien to faire tès humbe sevices.
+J'ay fort envie de domi, papa, fe fe Vendome<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a> vou
+dira le demeuran et moi que je suj vote tès humbe et
+tès obéissan fi, papa, et serviteu.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104" class="label">[104]</a> Ce petit frère était César de Vendôme, fils naturel de Henri IV
+et de Gabrielle d'Estrées, né au mois de juin 1594; il avait sept
+ans de plus que le Dauphin.</p>
+
+</div>
+
+<p>
+DAUPHIN.»<br>
+</p>
+
+<p>Cette lettre a été prise dans les <i>Historiettes</i> de Tallemant
+des Réaux, tom. I, p. 164<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>; la copie en est plus exacte
+que celle qui a été insérée dans le <i>Magasin pittoresque</i>,
+tom. II, p. 258.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105" class="label">[105]</a> Les éditeurs des <i>Historiettes</i> ont ajouté cette note à leur copie:
+«Cette lettre n'est point celle que les éditeurs de l'<i>Isographie</i> ont
+découverte dans les manuscrits de Béthune de la bibliothèque
+du Roi, puisque Louis XIII n'a signé que <span class="smcap">Dauphin</span> et non Loys.»
+Cette note est pour prouver que la lettre en question n'est point celle
+que Henri IV a montrée à Malherbe, et qui a été cause du changement
+de l'orthographe du nom de Loys en Louis.</p>
+
+</div>
+
+<p>Nous citerons encore un fragment de lettre d'un autre
+enfant de Henri IV, d'Elisabeth de France, sœur cadette
+de Louis XIII; cette lettre porte la date de 1610, (la princesse
+avait alors huit ans, puisqu'elle est née en 1602).
+Elle est adressée à <i>Maman Gast</i> (M<sup>me</sup> de Monglat). Le
+style en est enfantin comme celui de la lettre précédente
+de son jeune frère. On y lit:</p>
+
+<p>«...... Je voudrois bien passer seu seu Verneulle<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>
+en sagesse, et en danse et en baux habis.....»</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106" class="label">[106]</a> Cette <i>seu seu</i> ou petite sœur, était Gabrielle-Angélique, née en
+1602 de Henri IV et de Catherine-Henriette de Balzac d'Entraigues,
+marquise de Verneuil. Elle fut mariée le 12 décembre 1622 à
+Bernard de la Valette duc d'Epernon. Elle mourut en couches le
+24 février 1627. Sa mère Henriette lui survécut et mourut le 9 février
+1633.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_220">[Pg 220]</span></p>
+
+<p>Nous avons puisé ce léger fragment dans l'annonce de
+l'autographe de cette lettre qui a été adjugée le 2 février
+1838, à la vente des livres, etc., du cabinet d'un officier-général
+étranger, dont le catalogue a été rédigé par M.
+Merlin fils, <i>Paris</i>, <i>in-8<sup>o</sup></i> de 66 pag.</p>
+
+<p>De ces sublimes correspondances de princes passons à
+celles de simples particuliers qui peuvent aussi figurer dans
+notre recueil.</p>
+
+
+<h3>XII.</h3>
+
+<h3>LETTRE DE L'ABBÉ DE MONTREUIL
+A SON FRÈRE.</h3>
+
+<p>Cet abbé, bel esprit du siècle de Louis XIV, écrivait
+quelquefois d'une manière assez originale. Etant un jour
+tombé malade à Calais, il fit part de cette nouvelle à son
+frère par la lettre suivante:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Mon frère, on a mandé à notre mère que j'étois
+fort malade; dites-lui, je vous prie, que cela ne doit
+point lui donner d'inquiétude: les enterrements sont
+à bon marché à Calais; je ne lui demande qu'une
+douzaine de messes qui ne coûtent que cinq sous au pays
+où elle est. Et à vous, mon cher frère, la seule grâce
+que je vous demande, c'est de ne me point faire de
+mauvaise épitaphe, ou pour mieux dire de ne m'en
+point faire du tout; vous m'obligerez sensiblement.</p>
+</div>
+
+<p>
+»Votre bon frère,<br>
+<br>
+<span class="smcap">de Montreuil</span>.»<br>
+</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_221">[Pg 221]</span></p>
+
+<p>Cette lettre donnerait à penser que M<sup>me</sup> de Montreuil
+regardait de près à la dépense, et que le frère du malade
+avait un talent poétique fort équivoque aux yeux dudit
+malade.</p>
+
+
+<h4>AUTRE LETTRE DU MÊME ABBÉ
+A L'UN DE SES DÉBITEURS.</h4>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Monsieur Olivier, je vous prie de m'excuser si,
+malgré la résolution que j'avois prise, j'ai laissé passer
+mercredi sans envoyer saisir vos meubles. Si ce n'étoit
+point fête aujourd'hui, vous auriez le plaisir de voir un
+sergent; mais soyez tranquille, cela ne tardera pas; et
+n'espérez pas que je me laisse plus longtemps corrompre
+par votre mauvais exemple. Quoique vous ne m'avez
+jamais tenu parole, je suis bien décidé cette fois-ci à
+vous tenir la mienne; et bien que vous ayez l'honneur
+d'être le plus mauvais payeur de Saint-Cloud, je ne
+suis pas décidé à être l'homme le plus patient de Paris;
+ainsi à demain.»</p>
+</div>
+
+<p>L'abbé de Montreuil, né à Paris en 1620, est mort à
+Valence en 1692. <span class="smcap">Voy.</span> ce que dit de sa personne et de ses
+ouvrages, le savant Michault de Dijon, dans ses <i>Mélanges
+historiques et philologiques</i>, Paris, Tillard, 1770, <i>2 vol.
+in</i>-12, tom. I, pp. 85-94.</p>
+
+
+<h3>XIII.</h3>
+
+<h3>CORRESPONDANCE LACONIQUE.</h3>
+
+<p>On connaît deux anglais de la secte des quakers, l'un
+demeurant à Philadelphie, et l'autre à Londres, dont la
+correspondance est d'un laconisme sans exemple. Ils n'ont<span class="pagenum" id="Page_222">[Pg 222]</span>
+pas à craindre qu'on viole à leur égard le secret des lettres,
+car ôtez l'adresse à l'extérieur, le nom du lieu d'où ils écrivent
+et la date à l'intérieur, vous ne trouverez souvent
+que la feuille en blanc avec un signe qui exprime toute
+leur pensée. Par exemple, celui de Philadelphie, demandant
+un jour à son ami s'il y avait quelque chose de nouveau
+à Londres, se contenta de lui adresser la lettre suivante:</p>
+
+<p>
+<i>Phil. Jan. 2, 1835.</i><br>
+<br>
+«Friend,<br>
+<br>
+?<br>
+<br>
+<i>Signé</i> <span class="smcap">Joh. K.</span>..»<br>
+</p>
+
+<p>Ce signe interrogatif placé au milieu de la page exprima
+toute la demande.</p>
+
+<p>Celui de Londres ne fut pas en reste de laconisme; comme
+il n'avait rien de nouveau à mander à son correspondant,
+la réponse qui suit lui parut suffisante.</p>
+
+<p>
+<i>London, februa., 26, 1835.</i><br>
+<br>
+«Friend,<br>
+<br>
+0<br>
+<br>
+<i>Signé</i> <span class="smcap">Thom Wol</span>...»<br>
+</p>
+
+<p>Ce zéro fit tous les frais de la lettre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_223">[Pg 223]</span></p>
+
+<p>En général les quakers sont très-économes de paroles,
+dans l'usage ordinaire de la vie. Le fait suivant, survenu
+à peu près dans le même temps, le prouve: l'un d'eux,
+débarquant d'Amérique dans un de nos ports de mer, pour
+soutenir un procès qu'il avait, fut instruit qu'avant l'audience
+on allait ordinairement rendre visite au président
+du tribunal; il s'y rendit. Admis dans le cabinet du magistrat,
+sans saluer et sans se découvrir: «Ami, dit-il,
+demain j'ai un procès devant ton tribunal; comme tu
+me jugeras, Dieu te jugera; adieu.» Et il sortit.</p>
+
+
+<h3>XIV.</h3>
+
+<h3>LETTRE FACÉTIEUSE
+SUR UN PROJET DE RÉFORME DE L'ORTHOGRAPHE.</h3>
+
+<p>En 1829, un écrivain qui possédait des connaissances
+grammaticales assez étendues, a proposé un plan de réforme
+de l'orthographe actuelle de la langue française; il ne tenait
+sans doute aucun compte de l'inutilité de tous les
+efforts que l'on a faits, de tous les livres que l'on a publiés
+<span class="pagenum" id="Page_224">[Pg 224]</span>depuis le <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup>
+ siècle jusqu'au <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup><a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>, pour parvenir à cette
+réforme qui consisterait à écrire comme l'on parle, c'est-à-dire
+à substituer l'orthographe des cuisinières à l'orthographe
+de l'Académie, et à nous remettre tous à l'<span class="allsmcap">A</span>, <span class="allsmcap">B</span>, <span class="allsmcap">C</span>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107" class="label">[107]</a> Parmi les ouvrages du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, qui ont paru sur la réforme
+de l'orthographe, on distingue:</p>
+
+<p>Le <span class="smcap">Tretté</span> de la grammère françoëze, par Loys Meigret. <i>Paris,
+Chr. Wechel, 1550, in-4<sup>o</sup> de 144 feuillets</i>.</p>
+
+<p>La <span class="smcap">Tricarite</span>, plus qelqes chants en faueur de plusieurs damoêzelles;
+par C. de Taillemont Lyonoes. <i>Lyon, J. Temporal, 1556,
+in-8<sup>o</sup> de 152 pag.</i></p>
+
+<p>La <span class="smcap">Grammère</span> de P. La Ramée. <i>Paris, And. Wechel</i>, 1572,
+<i>in-8<sup>o</sup> de</i> x-211 <i>pag.</i></p>
+
+<p>Les <span class="smcap">Etrènes</span> de poézie fransoëze en vers mezurés, par Jan Antoene
+de Baïf, segretere de la çanbre du Roè. <i>Paris, Duval</i>, 1574,
+<i>in-4<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<p>Les <span class="smcap">Récréations</span> litérales et mystérieuses pour le divertissement
+des savans et amateurs de letres, par E. T. (le P. Dobert, minime
+Dauphinois). <i>Lyon, Ant. Valançot</i>, 1646, <i>in-8<sup>o</sup> de</i> XIV-191 <i>pag.</i>—Nouv.
+édition très-augmentée, <i>Lyon</i>, 1650, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<p>Voici un échantillon de l'orthographe réformée du P. Dobert.
+Voy. l'édition de 1650, p. 603:</p>
+
+<p>«.... De kel côté ke je me tourne, et kele posture que je prenne,
+je me treuve tousjours o péïs de souffranse. Parmi les occupasions
+où je tâche d'aléjer mes maus, il y a bien osi du contrepoës,
+car la méditasion émeut la flucsion, la lecture fait mal aux ïeux,
+et l'écriture nuit à l'estomak, voère même à toutes les otres parties,
+suivant ce dire:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">»Tres digiti scribunt, cætera membra dolent.»</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>On conçoit aisément qu'un tel systême d'orthographe n'a pas dû
+survivre à son auteur.</p>
+
+</div>
+
+<p>Comme ce grammairien, malgré les justes observations
+qu'on lui a faites, a sérieusement persisté dans son projet
+et même a publié quelque chose à cet égard, un plaisant
+lui a adressé, sous le nom de l'académicien Andrieux<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>, la<span class="pagenum" id="Page_225">[Pg 225]</span>
+lettre suivante, qui, écrite exactement selon le plan de
+réforme, en fait suffisamment sentir le ridicule: cette facétie
+nous a paru pouvoir figurer parmi nos lettres singulières;
+la voici:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108" class="label">[108]</a> M. Andrieux, aimable poète, bon écrivain, homme de beaucoup
+d'esprit, est mort en 1833, âgé de 74 ans. Malgré ses talents,
+il avait sur Bossuet une opinion bien étrange et qui, ce nous semble,
+ne fait honneur ni à son goût, ni à son jugement:</p>
+
+<p>«Bossuet, dit-il, est fort souvent un intrépide déraisonneur et
+un magnifique charlatan.»</p>
+
+<p>Il est vrai que cette opinion ne se trouve que dans une lettre particulière,
+et il est présumable que l'auteur ne l'eût jamais publiée.</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Mosieu,</p>
+
+<p>»Il è d'un bon éspri de déziré la réforme de l'ortografe
+fransèze aqtuèle, de vouloir la rendre qonforme,
+ôtan qe posible, à la prononsiasion; il è d'un bon
+grammériin è même d'un bon sitoiiin de s'oqupé de
+sète réforme; mèz il è dificile d'i réusir. Voltaire,
+aprè soisante &amp; diz an de travô èt à pène parvenu à nou
+fère éqrire <span class="allsmcap">FRANÇAIS</span> qome <span class="allsmcap">PAIX</span>, è non pà qome <span class="allsmcap">FRANÇOIS</span>
+è <span class="allsmcap">POIX</span>; on trouve anqor dé jan qui répunent à se
+chanjeman si rézonable è si simple; lé routine son tenase,
+le suqsè vouz en sera plu glorieu si vou l'obtené;
+vou vou propozé de marché lanteman è avèq préqôsion
+dan sète qarière asé danjereuze; s'è le moiiin d'arivèr ô
+but; puisié vou l'atindre!</p>
+</div>
+
+<p>
+»<i>Signé</i> <span class="smcap">Andrieux</span>,<br>
+<i>Manbre de l'Aqadémie fransèze</i>.»<br>
+</p>
+
+<p>Cet échantillon de la réforme proposée n'est-il pas une
+vraie caricature, un travestissement qui donne à penser
+que si cette réforme était adoptée, il ne serait plus possible
+de reconnaître la langue française, puisqu'on en aurait
+fait disparaître tout principe élémentaire grammatical, tout
+vestige d'étymologie. J'aimerais presqu'autant l'orthographe
+de cet ordre qu'un maire villageois adressa au
+desservant de sa commune pour lui enjoindre d'inhumer
+un petit enfant:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_226">[Pg 226]</span></p><div class="blockquot">
+
+<p>«Ojordhuy a sainq qheurre du soer mosieu le desairvan
+voura bin fére l'illumation de lanfan de Pinchonet
+mort né avant que dètre au monde ciderrière dénommé.</p>
+
+<p>»Ce venredi 3 ahou 1832.</p>
+</div>
+
+<p>
+<i>Signé</i> B...., mère de C...»<br>
+</p>
+
+<p>Ce billet, à part le style, nous paraît, sous le rapport de
+l'orthographe, aussi rationnel que la lettre attribuée à
+Andrieux, puisque ce maire a bien certainement écrit
+comme il parlait.</p>
+
+<p>Au reste, il est incontestable que, si la lettre précédente,
+orthographiée selon la prononciation parisienne, était écrite
+par un provençal, par un lorrain, par un franc-comtois,
+par un picard, par un normand, par un breton, conformément
+à la prononciation usitée dans leurs provinces respectives,
+il est incontestable, disons-nous, qu'on aurait
+six lettres d'orthographes différentes. Où en seraient non
+seulement la pureté, mais l'unité de notre langue? Convenons
+donc qu'une réforme subite et complète de l'orthographe
+d'une langue est la chose impossible; et, comme le
+dit très-judicieusement M. Ch. Nodier: «Proposer cette
+réforme est le fait d'un esprit présomptueux et superficiel,
+dont la portée manque d'étendue, ou le savoir de maturité.»</p>
+
+
+<h3>XV.</h3>
+
+<h3>LETTRES DE DEUX FASHIONABLES.</h3>
+
+<p>Le style épistolaire, comme tant d'autres parties de notre
+littérature, est aussi entré depuis un certain nombre
+d'années, dans la voie du progrès sous l'égide du romantisme;
+et si ses pas n'ont point été aussi rapides que ceux
+qu'y ont faits la poésie, l'art dramatique, le roman, etc.,<span class="pagenum" id="Page_227">[Pg 227]</span>
+ils n'en sont pas moins très-marquants. C'est ce que vont
+prouver les deux lettres suivantes écrites en 1825 par des
+fashionables du premier mérite et bien faits pour donner
+des leçons, dans ce genre, à la société régénérée. On
+verra dans ces lettres qu'il est du bon et de la dernière fashionabilité
+de dater, comme faisait lord Byron<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>, chaque
+lettre, de <i>Venise</i>; qu'il est également, du bel air de mettre
+l'année avant le nom du mois et le quantième après ledit
+nom, puis le numéro de la maison avant le nom de la rue;
+ce qui, soit dit entre nous, est bien un peu mettre la
+charrue devant les bœufs; n'importe, pourvu que tout
+soit à l'anglaise pour la forme, et d'un style romantique
+renforcé pour l'expression, cela sera à merveille et dans le
+vrai genre. On en va juger par les exemples ou plutôt les
+modèles suivants, où nos fashionables qui, comme M<sup>me</sup> de
+Sévigné, n'écrivaient point pour le public, se sont distingués
+pour la forme et surtout pour l'expression, qui offre
+une admirable variété d'heureux néologismes.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109" class="label">[109]</a> Georges-Noël Gordon lord Byron, célèbre poète anglais, né le
+22 janvier 1788, est mort à Missolonghi (Grèce), le 19 avril
+1824.</p>
+
+</div>
+
+
+<p>PREMIÈRE LETTRE.</p>
+
+<p>
+<i>Venise, 1825, juillet 20.</i><br>
+<br>
+»Mon cher ami,<br>
+</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»Même avant d'avoir reçu votre dernière chose d'art,
+je savais que vous teniez un rang parmi les sommités
+de l'époque. Nous sommes ici plusieurs illustrations qui
+avons été vivement frappés de l'idéalisme dont cette
+chose d'art est palpitante. L'excentricité qui vous caractérise
+y brille de tous ses resplendissements. Les douleurs<span class="pagenum" id="Page_228">[Pg 228]</span>
+stridentes de votre cœur d'homme y apparaissent
+mélancolieuses et lancinantes aussi bien que la spontanéité
+de votre langage vibrant.</p>
+
+<p>»Je vis hier lady Warth dans un raout, chez la
+marquise de Senancourt. Cette femme de poésie,
+coiffée d'un turban à la moabite, a laissé tomber des
+paroles échevelées qui s'harmoniaient avec les mystérieuses
+effluves échappées de sa main. Près d'elle je
+reconnus Antony Florival, l'un des hommes d'élégance
+de la fashionabilité parisienne, qui ont le plus de distinction.</p>
+
+<p>»Entre nous, je doute que lady Warth résiste à
+l'âcre fascination de mes regards corrosifs.</p>
+
+<p>»Surtout, ne soyez pas discret.</p>
+</div>
+
+<p>
+»Votre ami,<br>
+N......»<br>
+</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»P. S. Puis-je vous demander un service? Il s'agit
+de vous transporter dans mon appartement, 25, rue de
+Provence, au quatrième au-dessus de l'entresol. Après
+avoir demandé la clef à mon portier, dont les inexplicables
+pointilleries m'ont si fort harcelé avant mon
+départ, vous voudriez bien prendre chez moi trois foulards,
+les miens étant réduits à un état voisin de l'idéalité,
+et me les renvoyer par notre ami Zelberg que
+j'attends le mois prochain. Vous savez combien je tiens
+à la confortabilité.»</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_229">[Pg 229]</span></p>
+
+
+<p>SECONDE LETTRE.</p>
+
+<p>RÉPONSE.</p>
+
+<p>
+<i>Du Château</i> de<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.... 1825, août, 5.<br>
+</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110" class="label">[110]</a> Qu'on n'aille pas prendre au pied de la lettre cette expression
+<i>du château</i> de.....; l'auteur de cette lettre n'a peut-être jamais approché
+de la grille d'aucun château; mais il est bien et très-bien,
+dans certaine littérature <i>à gants jaunes</i>, de dater ses lettres ainsi
+que ses préfaces, sinon de Venise, du moins du château de....,
+château que, toutefois, on peut placer en Espagne crainte d'erreur.</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Merci pour vos compliments sur ma chose d'art,
+mon cher ami, merci à vous, homme de progrès, pour
+avoir si bien compris l'actualité et l'idéalité dont elle palpite.
+J'ai relu cette lettre tout-à-l'heure encore dans un
+délicieux cottage où je viens faire de l'art tous les matins.
+Ma pensée s'y produit avec plus de spontanéité, et mon
+ame histérique semble y respirer plus à l'aise.</p>
+
+<p>»Je suis allé hier à Paris où j'ai vu plusieurs hommes
+de fashion et plusieurs femmes de gaze et de fleurs de
+votre connaissance.</p>
+
+<p>»Pour m'acquitter de votre commission, je me suis
+rendu chez vous et j'ai demandé la clef de votre appartement
+à votre portier; mais cet homme, qui ne me fait
+nullement l'effet d'un homme de poésie, a opposé à
+ma demande le rationalisme le plus absurde et le plus
+obstiné. J'allais lui déduire la causalité de ma demande,
+il a osé me dire que vous lui deviez 14 fr. 75 c. pour
+brossage d'habits et autres frais aussi indignes de vous,
+et que nul objet à vous appartenant ne sortirait avant
+l'entier acquittement de cette somme. Ayant perdu la<span class="pagenum" id="Page_230">[Pg 230]</span>
+semaine dernière trois cents louis dans un steeple-chase
+contre une célébrité de notre club, je me suis vu à
+regret dans l'impossibilité de lever l'obstacle résultant
+de l'irrationalité de ce misérable.</p>
+</div>
+
+<p>
+«Votre ami dévoué.<br>
+R......»<br>
+</p>
+
+<p>Nous allons terminer cette série de chefs-d'œuvre espistolaires
+par trois lettres empruntées aux orientaux, pour
+juger de la différence du style. Car le style turc, le style
+hindou, le style chinois n'ont rien de commun avec le
+style européen. Ce sera encore une singularité. Nous ne
+retrouverons dans ces missives orientales ni la clarté du
+style de Voltaire, ni le naturel de celui de M<sup>me</sup> de Sévigné.
+Mais nous en serons dédommagés par la boursoufflure des expressions,
+par les grands compliments et par l'exagération
+des titres<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>. Commençons par le turc.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111" class="label">[111]</a> En voici un exemple ancien, tiré de la correspondance du
+sultan Achmet avec Henri IV, sous la date du 20 mai 1604. Nous
+nous bornons à citer les titres que prend le Grand-Seigneur et ceux
+qu'il donne à Henri IV.</p>
+
+
+<p>AU NOM DE DIEU.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«L'Empereur <span class="smcap">Amat</span> (Achmet) fils de l'empereur Mehemet,
+toujours victorieux, marque de la haute famille des
+empereurs ottomans, avec la grandeur et splendeur de laquelle
+tant de pays sont conquis et gouvernés.</p>
+
+<p>»Moi qui suis par les infinies grâces du juste, grand et
+tout-puissant Créateur, et par l'abondance des miracles du
+chef des prophètes, empereur des victorieux empereurs,
+distributeur des couronnes aux plus grands seigneurs de
+la terre; serviteur des deux très-sacrées et très-augustes
+villes de la Mecque et Médine; protecteur et gouverneur
+de la sainte Jérusalem; seigneur des plus grandes parties
+de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, à savoir des royaumes
+de la Grèce, d'Esclavonie, de Themisvar.... (ici est une
+nomenclature de plus de quarante pays); seigneur des
+mers Blanche, Rouge et Noire et de tant d'autres divers
+pays, îles, détroits, passages, peuples, familles, générations
+et d'un nombre infini de victorieux hommes de guerre
+qui reposent sous l'obéissance de moi qui suis l'empereur
+Amat, fils de l'empereur Mehemet, de l'empereur Amurat,
+de l'empereur Selim, de l'empereur Soliman, de l'empereur
+Bajazet, etc.; par la grâce de Dieu, recours des grands
+princes du monde et refuge des honorables empereurs.</p>
+
+<p>»Au plus glorieux, magnanime et grand-seigneur de la
+créance de Jésus, élu entre les princes de la nation du Messie,
+médiateur des différends qui surviennent entre le peuple
+chrétien, seigneur de grandeur, majesté et richesses,
+glorieux guide des plus grands, <span class="smcap">Henri IV</span>, empereur de
+France, que la fin de ses jours soit heureuse!»</p>
+
+<p>Etc., etc., etc.</p>
+</div>
+
+
+</div>
+
+
+<h3>XVI.</h3>
+
+<h3>LETTRE D'IBRAHIM-PACHA
+AU GRAND-SEIGNEUR.</h3>
+
+<p>Le sultan Mahmoud ayant cédé, en 1833, le gouvernement
+d'Adana (<i>Turq. asiat.</i>), à Ibrahim-Pacha, pacha
+d'Egypte, celui-ci adressa la lettre suivante à sa Hautesse<span class="pagenum" id="Page_231">[Pg 231]</span>
+pour la remercier, faire acte de soumission, etc. Nous ne
+pouvons donner que la traduction.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Mon sublime, magnanime, courageux, puissant
+et grand souverain, notre bienfaiteur, le bienfaiteur de
+l'humanité;</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_232">[Pg 232]</span></p>
+
+<p>»Puisse le Ciel accorder à ta sublimité une vie sans
+fin, et puisse-t-il faire que l'ombre de ta sublimité
+serve de protection à tous les hommes et particulièrement
+à mon humble tête!</p>
+
+<p>»Ton inépuisable bonté t'a porté, ô très-gracieux
+souverain, à m'accorder le gouvernement d'Adana.</p>
+
+<p>»Encouragé par cette nouvelle faveur de ta sublimité,
+la durée de ma chétive existence sera entièrement
+consacrée à prier Dieu pour la conservation de ta vie et
+la prolongation de ton règne. Comme mon cœur est
+plein du sentiment de la reconnaissance, je ne forme
+plus d'autre vœu (Dieu m'en est témoin) que d'agir
+de manière à mériter la gracieuse approbation de ta
+sublimité, et à trouver l'occasion de me dévouer tout
+entier à ton service.</p>
+
+<p>»Dans le but de t'exprimer ma vive gratitude et
+mes très-humbles remercîments, j'ose déposer cette
+humble supplique au pied du trône du sublime, du
+magnanime, du courageux, du puissant, du grand
+Padischah, notre auguste souverain, le bienfaiteur de
+tous les hommes.»</p>
+</div>
+
+<p>L'original de cette lettre est entièrement écrit de la main
+d'Ibrahim-Pacha, signé par lui et scellé du sceau de ses
+armes.</p>
+
+<p>Passons à l'Hindou.</p>
+
+
+<h3>XVII.</h3>
+
+<h3>LETTRE DE KRICHNAYA
+AU BRAME LATCHOUMANAYA, SON SUPÉRIEUR.</h3>
+
+<p>Nous devons prévenir que, dans l'étiquette épistolaire
+de l'Hindoustan, un supérieur qui écrit à son inférieur met<span class="pagenum" id="Page_233">[Pg 233]</span>
+toujours son nom le premier dans le début de la lettre; et
+au contraire, un inférieur qui écrit à son supérieur place
+son nom le second. Observons encore qu'on ne se sert jamais
+de la seconde personne, mais toujours du pluriel à la
+troisième; on ne dira pas: «A vous seigneur,» mais on
+mettra: «A eux seigneurs, les seigneurs brahmes, les
+brahmes (un tel).» Il faut également se bien garder de
+mentionner dans une lettre des respects ou des civilités pour
+la femme de celui à qui l'on écrit; seulement parler d'elle
+serait une indiscrétion, une impolitesse dont le mari serait
+offensé. On ne se sert jamais de cire noire pour annoncer
+la mort d'un parent; mais on brûle un peu l'extrémité de
+la feuille de palmier sur laquelle on écrit. Les Hindous sont
+très-susceptibles en fait d'étiquette; aussi il faut prendre
+toutes les précautions, surtout d'inférieur à supérieur, pour
+ne rien négliger de ce qui tient à la soumission, disons
+mieux, à la plus basse servilité, mais particulièrement aux
+compliments exagérés. C'est ce que nous allons trouver
+dans la lettre suivante qui est une réponse qu'un inférieur
+fait à son supérieur.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«A eux, seigneurs, les seigneurs brahmes, les
+grands brahmes <span class="smcap">Latchoumanaya</span>, qui sont ornés de
+toutes les vertus, qui sont grands comme le Mont-Mérou<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>,
+qui possèdent une connaissance parfaite des
+quatre védams, qui par l'éclat de leur vertu, brillent
+comme le soleil; dont la réputation est répandue dans
+les quatorze mondes et qui y sont loués. Moi, leur très-humble
+serviteur et esclave <span class="smcap">Krichnaya</span>, me tenant à
+une distance d'eux, les deux mains jointes, la bouche
+close, les veux baissés, la tête inclinée, et attendant<span class="pagenum" id="Page_234">[Pg 234]</span>
+dans cette humble posture qu'ils daignent jeter les
+yeux sur celui qui n'est rien en leur présence; après
+avoir obtenu leur permission, m'approchant d'eux
+avec crainte et respect, et me prosternant par terre à
+leurs pieds qui sont la fleur même appelée <i>Tavaraï</i><a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>,
+après les avoir profondément salués, et les avoir baisés,
+je leur fais, à ces pieds, cette humble supplique, savoir:</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112" class="label">[112]</a> Ce mot désigne le nom sous lequel le Dieu Vichnou veut être
+adoré parmi les montagnes.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113" class="label">[113]</a> C'est une espèce de lis d'étang ou Nénuphar, <i>Nymphœa
+lotus</i>. Les Indiens prétendent que leur première divinité, Brahma,
+est sortie de cette plante. On sait combien elle était en vénération
+chez les anciens Egyptiens; elle croît abondamment dans les
+canaux qui servent à conduire les eaux du Nil pour arroser et fertiliser
+la campagne.</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»L'année vicary, le vingtième du mois de Pouchin,
+moi, votre très-humble esclave, que vous avez daigné
+regarder comme quelque chose, ayant reçu des deux
+mains la lettre que votre excellence s'est abaissée jusqu'à
+m'écrire, l'ayant baisée et l'ayant mise sur ma
+tête, je l'ai, après cela, lue avec toute l'attention dont
+j'étais capable. Votre excellence peut être assurée que
+j'exécuterai ponctuellement ce qu'elle contient sans
+m'écarter de l'épaisseur d'un grain de sésame, de la
+teneur de ses ordres. L'affaire mentionnée dans la
+lettre est en bon train et j'espère que par la vertu de
+l'<i>assirvahdam</i><a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a> de votre excellence, elle se terminera<span class="pagenum" id="Page_235">[Pg 235]</span>
+bientôt à son honneur et avantage. Aussitôt qu'elle
+sera finie, moi votre très-humble serviteur et esclave,
+je ne manquerai pas de me rendre auprès des pieds de
+votre excellence pour recevoir ses ordres.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114" class="label">[114]</a> Ce mot répond à notre <i>Dieu vous bénisse</i>; c'est une expression mystérieuse,
+composée de trois autres qui renferment d'heureux
+souhaits. Les brahmes et les gourous (prêtres) seuls ont le
+pouvoir de conférer l'<i>assirvahdam</i>, ou de prononcer ce mot
+sacré sur les personnes qui les traitent avec respect ou qui leur
+font des présents.</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»Du reste, je prie votre excellence de m'intimer les
+avis et les instructions nécessaires pour me conduire
+d'une manière qui lui soit agréable, et de m'indiquer
+la meilleure voie pour servir ses pieds sacrés, qui sont
+la fleur de Tavaraï elle-même. Pour cela il ne sera pas
+nécessaire que votre excellence s'abaisse encore jusqu'au
+point de m'écrire une seconde fois; il suffira que sa
+bonté me fasse parvenir une feuille de bétel échancrée
+avec l'ongle<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>, par quelqu'un qui m'expliquera ses
+ordres de vive voix.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115" class="label">[115]</a> Ce mode équivaut souvent à une lettre de créance pour porter
+des ordres verbaux.</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»Telle est ma très-humble supplique.»</p>
+</div>
+
+<p>Cette lettre est tirée de l'ouvrage très-curieux de
+M. l'abbé Dubois, intitulé: <i>Mœurs, Institutions et Cérémonies
+des peuples de l'Inde</i>. Paris, 1825, <i>2 vol. in-8<sup>o</sup></i>.
+<i>Voy.</i> tom. II, p. 107-111.</p>
+
+<p>Finissons par le chinois:</p>
+
+
+<h3>XVIII.</h3>
+
+<h3>LETTRE CHINOISE
+ADRESSÉE A LA REINE D'ANGLETERRE.</h3>
+
+<p>Cette lettre que nous ne rapportons qu'à cause de la
+singularité de quelques expressions, a été adressée, en 1839,
+à sa majesté la reine Victoria, par des commissaires délégués
+du gouvernement chinois, pour l'engager à supprimer<span class="pagenum" id="Page_236">[Pg 236]</span>
+pour toujours le fatal commerce de l'opium, si funeste,
+disent-ils, au genre humain. Voici cette lettre où ils
+s'expriment d'une manière aussi cavalière que ridicule par
+les titres qu'ils se donnent.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Nous les enfants de la dynastie céleste, qui avons
+accepté les dix mille royaumes de la terre, nous possédons
+un degré de majesté divine que vous ne pouvez
+pas sonder. Ne dites pas que nos avertissements vous ont
+manqué.</p>
+
+<p>»Vous, Reine, en recevant cette lettre, prenez
+immédiatement les mesures nécessaires pour empêcher
+le commerce de l'opium; et faites-les-nous connaître.</p>
+
+<p>»Ne cherchez en aucune manière à user de fausseté
+ou à éluder nos ordres. Nous ne vous permettons ni des
+détails, ni des détours.</p>
+
+<p>»Nous nous tenons avec anxiété sur notre orteil en
+attendant votre réponse.</p>
+
+<p>»Donné la seconde lune de la <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> année.</p>
+
+<p>Signé <span class="smcap">Lin</span>, <i>commissaire impérial, président
+de l'administration de la guerre, vice-roi
+de Hoo-Kwang</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">Tang</span>, <i>l'un des présidents du conseil de guerre,
+vice-roi de Canton et de Quangse</i>.</p>
+
+<p>E, <i>vice-président du conseil de guerre et
+gouverneur de Canton</i>.</p>
+</div>
+
+<p>Voilà de plaisants Chinois avec leur ton grossier et leur
+style de Rodomont; aussi, le surintendant, jugeant cette
+pièce par trop impérieuse et trop contraire aux règles de
+la diplomatie, n'a pas cru devoir la mettre sous les yeux de
+la Reine.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_237">[Pg 237]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="HUITIEME_OBJET">HUITIÈME OBJET.</h2>
+</div>
+
+<h3>QUELQUES DOCUMENTS SINGULIERS
+EMPRUNTÉS
+A L'HISTOIRE, A LA LÉGISLATION ET A LA LITTÉRATURE,
+CHEZ LES ANGLAIS.</h3>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<h3>ORDONNANCE DE RICHARD I,
+ROI D'ANGLETERRE.</h3>
+
+<p>Lorsque Richard, dit Cœur de Lion, s'apprêta à partir
+en 1190 pour la troisième croisade<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a> à la tête d'une armée
+de trente-cinq mille hommes, qu'il devait réunir à celle de<span class="pagenum" id="Page_238">[Pg 238]</span>
+Philippe Auguste, chef de cette même croisade, il fit un
+règlement de police pour ses troupes qui allaient s'embarquer.
+Nous allons rapporter cet acte dont les dispositions ne
+sont pas tout-à-fait en harmonie avec le Code pénal actuel
+de la marine, chez les nations policées.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116" class="label">[116]</a> On compte ordinairement sept croisades:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Celle de 1096, prêchée par Pierre l'Hermite, sous Philippe I.
+Les croisés s'emparent de Jérusalem en 1098; Godefroi de Bouillon
+en est nommé roi.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Celle de 1147, prêchée par S.-Bernard, sous Louis VII dit
+le Jeune. L'empereur Conrad III y prend part.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Celle de 1190, sous Philippe II dit Auguste. C'est celle dont
+nous parlons dans cet article.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Celle de 1204, prêchée par Foulques de Neuilly sous le
+même roi Philippe Auguste. On s'empare de Constantinople.
+Baudouin, comte de Flandre, en est le I<sup>er</sup> empereur.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> Celle de 1213, sous le même roi.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> Celle de 1248, sous Louis IX, qui y fut fait prisonnier le
+5 avril 1250, et qui obtint sa délivrance le 5 mai suivant, moyennant
+la restitution de Damiette et une rançon de 400,000 fr. (plus
+de 7,000,000 de notre monnaie actuelle).</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> Celle de 1270, sous le même roi S.-Louis, qui meurt en
+Afrique le 25 août de la même année.</p>
+
+<p>Les croisades, sous le rapport politique, ont été malheureuses et
+désastreuses pour la France; mais sous le rapport du commerce,
+des arts, des usages et même des lettres, leur résultat a fait faire un
+grand pas à la civilisation.</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«1<sup>o</sup> Celui qui en tuera un autre à bord d'un vaisseau,
+devra être lié à celui qu'il aura tué, et, dans cet état,
+jeté à la mer.</p>
+
+<p>»2<sup>o</sup> Celui qui en tuera un autre sur terre, devra
+pareillement être attaché avec le cadavre, et enterré
+avec lui.</p>
+
+<p>»3<sup>o</sup> Celui qui sera légitimement convaincu d'avoir
+tiré le couteau ou autre arme pour frapper quelqu'un,
+ou qui en aura frappé un autre jusqu'à effusion de
+sang, aura la main coupée.</p>
+
+<p>»4<sup>o</sup> Celui qui frappera un autre de la main sans
+effusion de sang, sera plongé trois fois dans la mer.</p>
+
+<p>»5<sup>o</sup> Celui qui se servira de termes injurieux, invectives,
+imprécations et malédictions, sera condamné à
+payer autant d'onces d'argent qu'il aura insulté de
+fois.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_239">[Pg 239]</span></p>
+
+<p>»6<sup>o</sup> Celui qui aura volé, quand il sera convaincu
+légitimement, devra avoir la tête rasée, arrosée de poix
+bouillante, et frottée avec de la plume ou du duvet,
+afin qu'on puisse le reconnaître; et, en cet état, il sera
+mis à terre et abandonné dans le premier lieu qu'on
+rencontrera.»</p>
+</div>
+
+<p>Cette ordonnance est bien marquée au coin de la barbarie
+du siècle qui l'a produite. Finissons par un mot sur
+cette croisade.</p>
+
+<p>Les deux rois, Philippe Auguste et Richard, partirent
+ensemble de Vezelai, le 4 juillet 1190; l'empereur Barberousse,
+parti dès 1189, eut part à cette croisade, qui commença
+par des succès et qui finit mal. Cet Empereur mourut
+au milieu de ses exploits, pour s'être, comme Alexandre,
+baigné dans le Cydnus. Philippe et Richard, après avoir
+pris plusieurs villes et entre autres Saint-Jean-d'Acre
+(Ptolemaïs), se disputent, acquièrent de la gloire et finissent
+par perdre leur armée. Philippe revient en France, et
+Richard, dans son retour, est fait prisonnier en Allemagne
+par Léopold duc d'Autriche qui l'envoie à l'Empereur; il
+ne revient en Angleterre qu'en 1193; sa rançon fut de
+100,000 marcs.</p>
+
+<p>Frédéric Barberousse mourut le 10 juin 1190; Richard,
+né en 1156, couronné à Westminster le 3 septembre 1189,
+mourut le 6 avril 1199; et Philippe Auguste mourut à
+Mantes le 14 juillet 1223.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_240">[Pg 240]</span></p>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<h3>EPISODE BIOGRAPHIQUE
+DE LA JEUNESSE D'ELISABETH WOODVILLE,
+SIMPLE PARTICULIÈRE,
+DEVENUE REINE D'ANGLETERRE.</h3>
+
+<p>Cette Elisabeth était fille du chevalier Richard de
+Woodville, créé depuis lord comte de Rivers, et de Jacqueline
+de Luxembourg duchesse douairière de Bedfort;
+elle naquit vers 1440. Il paraît que dans sa jeunesse elle
+demeurait à la campagne, où, selon les mœurs du temps,
+elle ne dédaignait pas de se livrer aux occupations champêtres
+les plus communes. C'est ce que prouve une pièce
+très-curieuse écrite de sa main sous le titre de <span class="smcap">Journal</span>,
+que l'on a découverte dans les papiers de sa famille.
+Elisabeth pouvait avoir alors quatorze à quinze ans; elle
+rend compte dans ce journal, de toutes ses actions de la
+journée avec une naïveté et une simplicité qui annoncent
+qu'elle ne prévoyait guère le sort brillant et malheureux
+qui l'attendait un jour sur le trône d'Angleterre. On n'a
+publié qu'un fragment du journal autographe en question.
+le voici; c'est Elisabeth elle-même qui parle:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Le lundi matin, levée à quatre heures pour aider
+Catherine à traire les vaches.</p>
+
+<p>»A six heures, le déjeûner.</p>
+
+<p>»Sept heures, je suis descendue dans la cour, avec
+la duchesse ma mère, et nous avons donné à manger à
+vingt-huit pauvres, tant hommes que femmes. J'ai
+grondé Roger sévèrement pour avoir témoigné du mécontentement
+de ce que nous le faisions attendre et
+laissions refroidir le dîner.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_241">[Pg 241]</span></p>
+
+<p>»A dix heures, le dîner auquel prend part John
+Gray de Grooby, l'un de ceux qui viennent nous voir
+ordinairement.—C'est un jeune homme bien honnête....
+mais que m'importe!—Une fille vertueuse
+doit s'abandonner aux vues de ses parents.—John est
+petit mangeur.—Il m'a adressé plusieurs coups-d'œil
+affectueux.</p>
+
+<p>»A trois heures, la maison du pauvre Robertson a
+été réduite en cendres par accident.—John Gray a
+proposé à la compagnie de faire une souscription en
+faveur de ce pauvre fermier ruiné, et a donné lui-même
+jusqu'à cinq livres sterl. (125 fr.), à cette
+bonne intention, <i>memorandum</i>.—Jamais il ne m'a
+paru si aimable qu'en ce moment; jamais ses regards
+n'ont été si touchants.</p>
+
+<p>»A quatre heures, la prière.</p>
+
+<p>»A six heures, donné à manger à la volaille.</p>
+
+<p>»A sept heures, on a servi le souper; c'est l'accident
+arrivé au pauvre Robertson, qui nous a fait souper si
+tard........» (<i>Le fragment finit là</i>).</p>
+</div>
+
+<p>Telle était la vie et les occupations d'une jeune anglaise de
+condition au XV<sup>e</sup> siècle. Ce peu de lignes peint l'innocence,
+la belle ame et le cœur sensible d'Elisabeth Woodville.</p>
+
+<p>Disons maintenant un mot des événements qui par la
+suite ont illustré la carrière de cette jeune personne. D'abord,
+à l'âge de seize ans, elle épousa le chevalier John
+Gray de Grooby, mentionné dans le <i>Journal</i> précédent.
+Elle en eut plusieurs enfants; mais en 1461, ce brave
+jeune homme qui servait dans le parti de Lancastre, fut
+tué à la seconde bataille de Saint-Alban; ses biens furent
+confisqués. Sa malheureuse veuve se retira chez son père<span class="pagenum" id="Page_242">[Pg 242]</span>
+qui habitait sa terre de Grafton dans le Northamptonshire.
+Un jour que le Roi Edouard IV chassait dans les environs
+(c'était en 1464), il vint rendre visite à la duchesse de
+Bedfort, mère d'Elisabeth. Celle-ci profita de la circonstance
+pour demander au Roi la restitution des biens de
+son mari. Edouard, épris des charmes de la jeune veuve,
+aussi recommandable par sa beauté que par sa vertu, lui
+fait la cour et oublie qu'il a envoyé en France le comte
+de Warwick, pour négocier son mariage avec Bonne de
+Savoie, sœur de la reine de France (Charlotte de Savoie,
+femme de Louis XI), qui se trouvait alors à Paris.
+Edouard, de plus en plus amoureux d'Elisabeth, continue
+ses poursuites pressantes; mais cette jeune et sage veuve
+repousse avec respect ses prétentions, lui disant qu'elle
+n'était pas assez noble pour être son épouse, et qu'elle était
+de trop bonne maison pour être sa maîtresse. Cela ne fit
+qu'irriter les désirs du Roi qui enfin l'épousa le 1<sup>er</sup> mai
+1465. Le comte de Warwick ayant appris cette nouvelle
+en France, et outré d'avoir été joué, revient en Angleterre,
+le cœur ulcéré, plein de vengeance, et déterminé à
+détrôner Edouard. Il dissimule d'abord, fait en secret ses
+dispositions qui éclatent enfin en 1468. Des révoltes ont
+lieu dans la province d'York et ailleurs; les troupes du Roi
+sont battues. Les rebelles s'emparent du comte de Rivers,
+père de la reine Elisabeth, ainsi que de son fils Jean, et
+leur tranchent la tête à Northampton. Pendant ces longs
+orages, le sort d'Edouard éprouva bien des variations;
+tantôt vaincu, tantôt vainqueur, il mourut enfin d'une indigestion
+à Westminster, le 9 avril 1483, âgé de 42 ans,
+ayant eu d'Elisabeth treize enfants mâles et sept princesses,
+dont lui survécurent deux princes et six princesses. Quant
+à la reine douairière Elisabeth, elle fut arrêtée, en 1486,
+par ordre de Henri VII, et conduite à l'abbaye de Berdmonsey,<span class="pagenum" id="Page_243">[Pg 243]</span>
+dans le comté de Surrey, où elle mourut quelque
+temps après. Tous ses biens avaient été confisqués. Cette
+princesse, sous bien des rapports, était digne d'un meilleur
+sort.</p>
+
+<p>Parlant des troubles qui agitèrent le règne d'Edouard IV,
+nous ne pouvons guère nous dispenser de parler de la fin
+doucement tragique de son frère le duc de Clarence; c'est
+une vraie singularité. Ce prince qui s'était jeté dans le
+parti des rebelles, fut arrêté; on lui fit son procès, et il fut
+condamné à mort par le Parlement. Mais le Roi, par égard
+sans doute pour les liens du sang qui l'attachaient au coupable,
+le laissa maître de son supplice. Le Duc alors se
+décida pour la noyade dans un tonneau de Malvoisie, ce
+qui fut exécuté le 10 mars 1479<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>; le 11, son corps fut
+porté à Teusbury où il fut inhumé.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117" class="label">[117]</a> Cette fin rappelle le supplice de la princesse Guitberge, veuve
+de Guillaume I<sup>er</sup>, duc de Toulouse, laquelle, au IX<sup>e</sup> siècle, fut
+aussi condamnée à périr dans un tonneau, mais non de la même
+manière que le duc de Clarence. Cette vertueuse princesse, qui,
+après la mort de son époux, avait embrassé la vie religieuse,
+s'était retirée à Chalon-sur-Saône, et y édifiait tout le monde par
+ses vertus, lorsqu'en 834, Lothaire, fils de Louis-le-Débonnaire,
+eut la cruauté de la faire enfermer dans un tonneau, comme sorcière
+et empoisonneuse, et la fit jeter dans la Saône, où elle
+périt. Il en agit ainsi pour se venger des ducs Bernard et Gaucelme,
+frères de cette princesse, qui s'étaient opposés à ses desseins
+ambitieux et avaient favorisé le parti de l'Empereur son père.</p>
+
+</div>
+
+<p>Nous remarquerons encore que c'est sous le règne
+d'Edouard IV, que l'imprimerie a été introduite en Angleterre
+par le célèbre William Caxton, qui fut d'abord ambassadeur
+de ce prince en différentes Cours. Il revint en
+Angleterre vers 1473, après avoir donné sa traduction du
+<i>Recueil des Histoires de Troyes</i>, premier livre imprimé en<span class="pagenum" id="Page_244">[Pg 244]</span>
+anglais, mais non pas en Angleterre, car l'impression
+fut commencée à Bruges et terminée à Cologne en 1471.
+Le premier livre que Caxton imprima dans son pays,
+fut la traduction du <i>Jeu d'Echecs moralizé</i>, qui parut à
+Londres en 1474, <i>in-fol.</i> Caxton continua à imprimer
+dans cette ville jusqu'en 1491, année où il mourut âgé
+de 81 ans. On recherche beaucoup ses vieilles éditions,
+qui sont devenues excessivement rares. On prétend que
+lord Spencer était parvenu à en réunir soixante-quatre
+dans sa riche bibliothèque; et on les estimait 12,000 liv.
+sterl. (environ 300,000 fr.). Que l'on juge de la valeur de
+la bibliothèque de ce lord, qui était, dit-on, composée de
+45,000 volumes choisis, précieux, et reliés avec le plus
+grand luxe.</p>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h3>INSTRUCTIONS
+DONNÉES PAR HENRI VII, ROI D ANGLETERRE,
+A SES SERVITEURS DE CONFIANCE ET BIEN-AIMÉS
+FRANCEYS MARSYN, JAMES BRAYBROKE, ET JOHN STILE,
+POUR SERVIR A LEUR CONDUITE</h3>
+
+<p><i>Lorsqu'ils seront en présence de la vieille Reine de Naples et de la
+jeune Princesse sa fille destinée en mariage au Roi.</i></p>
+
+<p>Ces instructions nous ont paru singulières; l'ancien
+recueil auquel nous les empruntons ne donne aucune date,
+ni aucune désignation des personnes royales auxquelles des
+lettres, qui n'ont l'air que d'un prétexte, sont adressées à
+Naples de la part de Catherine, princesse de Galles, la
+seule nommée dans ces instructions. Mais qui est cette
+Catherine? Nous présumons que cette princesse de Galles
+est Catherine d'Aragon (fille de Ferdinand le Catholique
+et d'Isabelle de Castille), mariée d'abord le 14 novembre<span class="pagenum" id="Page_245">[Pg 245]</span>
+1501, par Henri VII, à Arthur, son fils aîné, âgé de quinze
+ans, et qui par conséquent était prince de Galles. Ce jeune
+prince mourut six mois après son mariage sans l'avoir,
+dit-on, consommé. Henri VII, très-avare, craignant d'être
+obligé de rendre la dot, qui était de 200,000 écus, forma
+le projet de remarier la jeune veuve Catherine avec son
+second fils Henri, âgé de douze ans, devenu prince de
+Galles. Il obtint à cet effet, du Pape Jules II, une dispense
+datée du 26 décembre 1503, et ensuite le mariage eut lieu.
+Mais dans cet intervalle, la reine Elisabeth, fille d'Edouard
+IV, que Henri VII avait épousée le 18 janvier 1486,
+mourut le 2 février 1503. Il paraît que Henri, devenu
+veuf, songeant à se remarier, fit prendre des informations
+secrètes sur la jeune princesse de Naples. Alors les singulières
+instructions, objet de cet article, auraient eu lieu
+dans le cours de 1504. Telles sont nos conjectures sur lady
+Catherine, princesse de Galles, mentionnée dans l'enquête,
+et sur la date de cette enquête. Au reste, des renseignements
+plus positifs n'ajouteraient rien à la singularité des
+instructions que nous allons rapporter. Voici donc les recommandations
+faites par Henri VII à ses affidés:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«<span class="smcap">Premièrement.</span> Après avoir présenté et délivré les
+lettres dont ils seront porteurs, et qui doivent être délivrées
+auxdites Reines de la part de lady Catherine,
+princesse de Galles, ils remarqueront bien quel est l'état
+qu'elles tiennent, et quelle est leur Cour; si elles n'ont
+qu'une même maison, ou si elles vivent séparément;
+comment elles sont accompagnées, quels seigneurs et
+quelles dames sont autour d'elles.</p>
+
+<p>»De plus, si lesdits serviteurs du Roi trouvent que
+les deux Reines n'ont qu'une même maison, ils remarqueront
+avec attention la manière dont cette maison<span class="pagenum" id="Page_246">[Pg 246]</span>
+est tenue, et s'assureront du pied sur lequel elle est
+montée.</p>
+
+<p>»Ils observeront le maintien, la contenance, l'air
+de visage avec lesquels les lettres dont ils sont porteurs
+seront reçues, et les réponses verbales qui y seront
+faites; ils remarqueront le degré de discrétion, de sagesse
+et de gravité avec lequel lesdites réponses seront
+faites.</p>
+
+<p>»Ils feront en sorte de savoir si la jeune personne
+parle aucune autre langue que l'espagnol et l'italien, et
+si elle sait le français ou le latin.</p>
+
+<p>»Ils remarqueront particulièrement l'âge, la taille
+et les traits de ladite jeune princesse, le teint de son
+visage, si ce visage est peint ou non; si elle est grosse de
+corps ou non, épaisse ou svelte; si elle a la physionomie
+animée et aimable, ou bien maussade et mélancolique;
+si elle est pesante ou légère; si elle a l'air effrontée ou
+bien si la pudeur met du fard sur son visage.</p>
+
+<p>»<i>Item.</i> Ils prendront garde bien attentivement si son
+teint est clair.</p>
+
+<p>»<i>Item.</i> Ils prendront soigneusement note de la couleur
+de ses cheveux.</p>
+
+<p>»<i>Item.</i> Ils feront note précise de ses yeux, de ses
+sourcils, de ses dents et de ses lèvres.</p>
+
+<p>»<i>Item.</i> Ils remarqueront bien le dessin et la tournure
+de son nez, la hauteur et la largeur de son front.</p>
+
+<p>»<i>Item.</i> Par-dessus tout ils remarqueront sa peau.</p>
+
+<p>»<i>Item.</i> Ils prendront garde à ses bras; ils verront
+s'ils sont gros ou minces, longs ou courts.</p>
+
+<p>»<i>Item.</i> Ils verront sa main nue, et remarqueront<span class="pagenum" id="Page_247">[Pg 247]</span>
+bien exactement comment elle est faite, si elle est
+épaisse ou mince, si elle est grasse ou maigre, longue
+ou courte.</p>
+
+<p>»<i>Item.</i> Ils prendront note de ses doigts, s'ils sont
+longs ou courts, gros ou minces, larges ou étroits du
+bout.</p>
+
+<p>»<i>Item.</i> Ils remarqueront si son cou est long ou court,
+gros ou mince.</p>
+
+<p>»<i>Item.</i> Si elle a de la barbe autour des lèvres ou
+non.</p>
+
+<p>»<i>Item.</i> Ils feront en sorte d'approcher ladite jeune
+princesse à jeun; ils entameront avec elle une conversation
+de manière à pouvoir s'approcher aussi près de sa
+bouche qu'ils pourront décemment le faire, afin de
+respirer son haleine, et de pouvoir juger si elle est douce
+ou non, si sa bouche a l'odeur de quelque épice, d'eau
+de rose ou de musc.</p>
+
+<p>»<i>Item.</i> Ils prendront note de la hauteur de sa taille,
+et demanderont si elle porte des pantoufles; dans ce
+cas ils tâcheront d'en avoir une, et de prendre la mesure
+de son pied.</p>
+
+<p>»<i>Item.</i> Ils tâcheront de savoir si elle n'a pas quelque
+infirmité ou difformité naturelle, de quel genre elle
+pourrait être, si elle est constamment d'une bonne
+santé, ou si parfois elle ne serait pas sujette à quelque
+maladie.</p>
+
+<p>»<i>Item.</i> Ils tâcheront de savoir si elle n'a pas eu
+quelque intrigue particulière avec le roi d'Aragon, son
+oncle, et si elle lui ressemble.</p>
+
+<p>»<i>Item.</i> Ils sauront quel est son régime ordinaire; si<span class="pagenum" id="Page_248">[Pg 248]</span>
+elle aime à boire, si elle mange beaucoup, si elle fait
+des repas fréquents, si elle boit du vin ou de l'eau, ou
+de l'un et de l'autre ensemble.</p>
+
+<p>»<i>Item.</i> Lesdits serviteurs du Roi chercheront le plus
+habile peintre qu'ils pourront trouver, et feront faire le
+portrait le plus fidèle possible de ladite jeune princesse,
+et le feront refaire s'ils ne le trouvent pas absolument
+ressemblant.»</p>
+</div>
+
+<p>Les fidèles envoyés du Roi ont rempli leur mission; en
+voici les résultats.</p>
+
+
+<h4>RÉPONSE
+DES SERVITEURS DU ROI HENRI VII
+AUX QUESTIONS CI-DESSUS.</h4>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Autant que nous pouvons nous en rapporter à nos
+propres sens, sujets à l'erreur et aux illusions, la jeune
+princesse ne nous a pas paru peinte.</p>
+
+<p>»Sa stature ainsi que les traits de son visage nous
+ont paru aimables. Il y a quelque chose de rondelet et
+de grassouillet dans sa peau.</p>
+
+<p>»Son air est la gaîté même, et n'a rien de renfrogné;
+elle est demi-sérieuse (par décence) et légère (par nature
+quant à ses mouvements, n'entendons pas quant à
+l'esprit).</p>
+
+<p>»Elle n'est point bavarde en paroles; elle a un
+maintien <i>demeuré</i> (ce mot signifie sans doute <i>posé</i>),
+image expressive de la pudeur féminine.</p>
+
+<p>»Au surplus nous pensons qu'elle a été avare de paroles,
+parce que la Reine sa mère était présente et devant
+elle.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_249">[Pg 249]</span></p>
+
+<p>»Elle avait l'air d'une vierge, et paraissait ne pas
+faire attention à nous, pour ricaner et folâtrer (de
+paroles) avec les filles d'honneur.</p>
+
+<p>»Quant à ses yeux, ils sont bruns; le poil de ses
+sourcils est noir ou noirâtre.</p>
+
+<p>»Pour ce qui concerne son nez, il a sur une certaine
+longueur, une certaine éminence au milieu,
+avec un bout bien effilé qui cherche à joindre et à baiser
+la lèvre supérieure à peu près comme la reine sa
+mère.</p>
+
+<p>»Nous avons vu les mains nues de la jeune princesse
+maintes fois, et les avons baisées; nous avons aperçu
+qu'elles étaient douces au tact, d'une peau naturellement
+propre et d'un arrondissement fort engageant.</p>
+
+<p>»Du reste, nous n'avons aperçu aucun poil (sinon
+follet) autour de ses lèvres qui sont d'une peau bien
+nette.</p>
+
+<p>»Quant à ce qui a rapport à l'haleine de ladite
+jeune princesse, nous n'avons pu approcher ses lèvres
+d'assez près pour parvenir à une connaissance certaine
+de cet article; cependant sans faire semblant de rien,
+autant que l'honnêteté l'a permis, nous avons communiqué
+avec ladite jeune princesse, et nous devons dire
+que nous n'avons distingué aucune odeur d'épice, ni
+d'eau de rose, et qu'à juger de la rose de ses lèvres, du
+lys de son teint, de la fraîcheur de sa bouche, nous ne
+pouvons conjecturer sinon qu'elle est la salubrité, la
+santé et la joie de la vie (au moins en apparence).</p>
+
+<p>»Pour ce qui a rapport à la hauteur de la taille,
+jamais nous n'avons pu connaître la hauteur des talons;<span class="pagenum" id="Page_250">[Pg 250]</span>
+mais vu que les jupes sont longues et que nous n'avons
+pu voir que le bout du pied en marchant, en vérité,
+le peu que nous avons vu du susdit pied, autant que
+nous nous y connaissons, nous a paru joli et particulièrement
+petit, ce qui est même chose.</p>
+
+<p>»En dernier lieu, la jeune susdite princesse est
+grande mangeuse, elle fait deux bons repas par jour:
+en général elle boit de l'eau avec une infusion de
+canelle; quelquefois elle boit de l'hypocras, mais rarement.»</p>
+</div>
+
+<p>Ici finissent les informations demandées par le roi Henri
+VII et prises par ses affidés à la Cour de Naples. Mais on
+en est resté là et le projet de mariage n'a pas eu lieu; car
+Henri VII resta veuf; et cinq ans après il mourut à Richmond
+le 22 avril 1509, laissant un fils (l'aimable Henri VIII
+son successeur) et deux filles, l'une Marguerite, mariée à
+Jacques IV roi d'Ecosse, et l'autre nommée Marie, qui
+fut la seconde femme de notre roi Louis XII, avec lequel
+elle ne resta que trois mois, du 9 octobre au 1<sup>er</sup> janvier
+1515, jour de la mort du Roi).</p>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>QUELQUES ARTICLES D'UN RÉGLEMENT
+POUR LE SERVICE DE LA MAISON DU ROI,
+A LA COUR DE HENRI VIII, DANS LE SEIZIÈME SIÈCLE.</h3>
+
+<p>Nous ignorons la date de ce singulier réglement, dont voici
+les articles les plus saillants:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«1<sup>o</sup> Le barbier du Roi se tiendra toujours proprement
+et ne fréquentera point de femmes de mauvaise
+vie, pour ne pas compromettre la santé de S. M.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_251">[Pg 251]</span></p>
+
+<p>»2<sup>o</sup> Le cuisinier n'entretiendra point de marmitons
+déguenillés qui vont et viennent presque nuds, et qui
+couchent par terre ou devant le feu de la cuisine.</p>
+
+<p>»3<sup>o</sup> Aucune viande ne sera servie sur la table du
+Roi au-delà d'un prix raisonnable<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118" class="label">[118]</a> Par le quatorzième acte du Parlement, publié en 1533, sous
+Henri VIII, le prix de la livre de bœuf et de porc fut fixé à un demi
+sou; et la livre de veau fut taxée à trois liards.</p>
+
+</div>
+
+<p>»4<sup>o</sup> On donnera caution convenable pour parer
+à la soustraction des pots (en bois de frêne) et des
+coupes en cuir appartenant à S. M.</p>
+
+<p>»5<sup>o</sup> La vaisselle d'étain est d'un trop grand prix
+pour servir à l'usage journalier. On aura le plus grand
+soin des assiettes de bois et des cuillers d'étain.</p>
+
+<p>»6<sup>o</sup> Aucun petit garçon ou commissionnaire ne
+sera entretenu à la Cour pour le service des domestiques.</p>
+
+<p>»7<sup>o</sup> Les femmes prodigues et dépensières seront bannies
+de la Cour.</p>
+
+<p>»8<sup>o</sup> Il en sera de même de toute espèce de chiens,
+excepté un petit nombre d'épagneuls réservés pour l'amusement
+des dames.</p>
+
+<p>»9<sup>o</sup> Les officiers de la chambre du Roi vivront en
+bonne intelligence entre eux, et ils ne parleront jamais
+des passe-temps de S. M.</p>
+
+<p>»10<sup>o</sup> Ils ne caresseront point les filles sur les escaliers,
+ce qui souvent est cause qu'il y a beaucoup de vaisselle
+brisée.</p>
+
+<p>»11<sup>o</sup> Celui des pages qui séduira une des filles de la
+maison du Roi et qui la rendra mère sera condamné à<span class="pagenum" id="Page_252">[Pg 252]</span>
+une amende de deux marcs au profit de S. M., et sera
+en outre privé de bière pendant un mois.</p>
+
+<p>»12<sup>o</sup> Les valets d'écurie ne voleront point la paille
+de S. M. pour la mettre dans leurs lits, parce qu'il
+leur en a été suffisamment accordé.</p>
+
+<p>»13<sup>o</sup> Entre six et sept heures, les officiers chargés
+du soin de la chambre du Roi, allumeront le feu et
+mettront de la paille dans la chambre particulière de
+S. M.<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a></p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119" class="label">[119]</a> Dans ce temps-là les appartements n'étaient point encore parquetés;
+en hiver on y répandait de la paille et des roseaux; en été
+du feuillage. Il en était de même dans les églises, les écoles et autres
+lieux publics.</p>
+
+</div>
+
+<p>»14<sup>o</sup> On ne donnera du charbon que pour les
+chambres du Roi, de la Reine et de lady Marie.</p>
+
+<p>»15<sup>o</sup> Le dîner sera servi à dix heures, et le souper
+à quatre<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120" class="label">[120]</a> Il paraît que pour le souper on dérogeait à l'usage que nous a
+transmis cet axiome du temps:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Lever à six, dîner à dix,</div>
+ <div class="verse indent0">Souper à six, coucher à dix,</div>
+ <div class="verse indent0">Font vivre l'homme dix fois dix.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Rabelais disait:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Lever à cinq, dîner à neuf,</div>
+ <div class="verse indent0">Souper à cinq, coucher à neuf,</div>
+ <div class="verse indent0">Font vivre l'homme dix fois neuf.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+
+</div>
+
+<p>»16<sup>o</sup> Les dames d'honneur de la Reine auront une
+miche de pain blanc et une échine de bœuf pour leur
+déjeûné.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_253">[Pg 253]</span></p>
+
+<p>»17<sup>o</sup> Il sera fait un cadeau à chaque officier de la
+cuisine du Roi qui se mariera, et un autre à quiconque
+apportera un présent à S. M.»</p>
+</div>
+
+<p>Nous venons de voir par l'article 16 de ce réglement,
+que le déjeûné des dames d'honneur de la Reine était réglé
+d'une manière assez modeste; mais quelque temps après,
+il se trouva parmi ces dames une certaine lady Lucy pour
+laquelle il fallut déroger au réglement. Elle était douée de
+dispositions gastriques si heureuses que le Roi, pour satisfaire,
+quatre fois par jour, aux exigences de son estomach,
+fut obligé de régler, par un ordre particulier et officiel,
+ce qui lui serait servi tous les jours à chaque repas. Voici
+cet ordre traduit littéralement de l'anglais, tel qu'il a été
+donné à l'officier des cuisines du Roi, vers 1626. On verra
+par les détails du menu, que cette dame ne faisait pas la
+petite bouche à table.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«<span class="smcap">Henri</span>, Roi, etc., voulons et ordonnons qu'on
+fournisse à notre chère et bien-aimée lady Lucy, dans
+sa chambre, les aliments suivants:</p>
+
+<p>»<i>Premièrement</i>, chaque matin, pour déjeûner, un
+filet entier de bœuf, un pain de quatre livres, une tourte
+de fruits et un gallon (4 bouteilles 1/2) de bière
+forte.</p>
+
+<p>»<i>Item</i>, à dîner, une pièce de bœuf salé, une tranche
+de bœuf rôti (<i>roast-beef</i>), quelque fricassée de notre
+cuisine, un pain de quatre livres et un gallon de bière
+forte.</p>
+
+<p>»<i>Idem</i>, à souper, un plat de légumes<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>, un membre<span class="pagenum" id="Page_254">[Pg 254]</span>
+de mouton, un plat de friandises tiré de notre cuisine,
+un pain de trois livres et un gallon de bière
+forte.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121" class="label">[121]</a> Les légumes étaient excessivement rares en Angleterre à cette
+époque; il n'y croissait encore aucune racine comestible. Dans les
+premières années de Henri VIII, on n'y voyait ni choux, ni raves,
+ni carottes. La reine Catherine ne put avoir, à son dîner, une
+salade qu'après que le Roi eut fait venir un jardinier des Pays-Bas.
+Les artichauts, les prunes, les abricots y parurent pour la première
+fois vers le même temps. Les coqs-d'Inde, les câpres et le houblon
+n'y sont connus que depuis 1524. On y apporta, de l'île de Zante, le
+groselier en 1533; et les Flamands y envoyèrent des cerisiers en
+1540. La rose y fut importée, dit-on, le 28 juin 1552, et c'est
+pourquoi, ajoute-t-on, le couronnement de la reine Victoria que les
+Anglais surnomment la <span class="smcap">Rose d'Angleterre</span>, a eu lieu le 28 juin 1838.
+On croit que les serres chaudes et les glacières y furent établies sous
+le règne de Charles II, car, au repas qui fut donné à Windsor le 23
+avril 1667 pour l'installation des chevaliers de l'Ordre de la Jarretière,
+on servit des fraises, des cerises et des glaces à la crême.</p>
+
+<p>La cuisine ne devait pas être merveilleuse dans ce temps-là;
+mais il paraît que par la suite elle se perfectionna, car Brillat-Savarin
+nous parle de son état brillant sous le règne de la reine
+Anne (de 1701 à 1714). «L'art de la cuisine, dit-il, florissait alors
+à la Cour d'Angleterre. La reine Anne était très-gourmande; elle
+ne dédaignait pas de s'entretenir avec son cuisinier; et les dispensaires
+anglais contiennent beaucoup de préparations désignées
+<i>after queen's Ann fashion</i>, à la manière de la reine Anne.»
+(<i>Physiologie du goût</i>, 1834, t. II, p. 163).</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»<i>Item</i>, pour l'après-souper, avant d'aller au lit, un
+pain de deux livres, un gâteau et un demi-gallon de
+vin de notre cave.»</p>
+</div>
+
+<p>Il paraît que cette dame avait une prédilection marquée
+pour les mets solides, surtout pour les viandes.</p>
+
+<p>Nous mentionnerons encore un ancien réglement de
+police anglaise qui nous a paru assez singulier; il est relatif
+à la vente de la viande de boucherie. Ce sont des instructions<span class="pagenum" id="Page_255">[Pg 255]</span>
+données à ce sujet au bailli de Westminster et aux officiers
+sous ses ordres. Il suffira d'en citer quelques articles:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«<i>Item</i>, toute viande gâtée, comme ayant été exposée
+en vente dans cet état, sera distribuée soigneusement et
+en temps opportun parmi les pauvres. (Voilà, en vérité,
+des pauvres bien régalés.)</p>
+
+<p>»<i>Item</i>, tout boucher qui, avant d'abattre un
+taureau, ne l'aura pas exercé et fait battre contre des
+chiens, doit être mis à l'amende<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122" class="label">[122]</a> Par le 6<sup>e</sup> acte du Parlement, sous le règne de Henri VII, publié
+en 1489, il est interdit aux bouchers de tuer et de faire tuer leur
+viande (<i>sic</i>) dans les villes murées (celle de Cambridge exceptée).</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»<i>Item</i>, les bouchers encourront l'amende de deux
+shellings pour chaque morceau de viande au dessous
+d'un quartier de bœuf, qui, offert le jeudi, serait de
+nouveau exposé en vente le samedi suivant.»</p>
+</div>
+
+<p>M. Ellis a fait part de ce vieux monument à la Société
+des Antiquaires de Londres, dans la séance du 16 mars 1826.</p>
+
+<p>Une autre pièce non moins curieuse et également communiquée
+en 1827 à la même Société, est un état de la
+dépense particulière de Henri VIII depuis 1529 jusqu'en
+1533. On voit, d'après les détails contenus dans ce document,
+que ce prince vivait alors avec beaucoup de magnificence,
+qu'il entretenait à la fois douze palais, qu'il perdait beaucoup
+d'argent au jeu, qu'il en donnait beaucoup en
+aumônes. Entre autres articles assez singuliers, on trouve
+celui-ci qui annonce que l'on mentionnait dans cet état
+des articles assez minutieux:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»<i>Item</i>, pour les salades de Sa Majesté, un flacon
+d'huile, apporté de Calais par un courrier expédié par
+ordre du Roi à cet effet.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_256">[Pg 256]</span></p>
+
+<p>»<i>Item</i>, pour gratification accordée au cuisinier chargé
+spécialement de faire les puddings du Roi.»</p>
+</div>
+
+<p>Tous les comptes que comprend cet état, sont signés par
+Henri lui-même, comme examinés, vérifiés et approuvés
+par lui<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123" class="label">[123]</a> Ce manuscrit, qui appartient à M. Pickering, habitant Chancery-Lane
+à Londres, renferme une foule de détails sur les mœurs, les
+occupations et les plaisirs des princes anglais à cette époque.</p>
+
+</div>
+
+<p>Nous avons dit plus haut que cet état allait jusqu'en 1533;
+nous ignorons si la dépense du repas qui a eu lieu à la
+suite du couronnement d'Anne Boleyn, le 2 juin de la
+même année 1533, y est comprise; mais ce repas est assez
+remarquable par la singularité de certains détails, pour
+que nous en fassions mention. En voici la narration d'après
+une <i>notice</i> du temps, dont nous conservons le style naïf:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«La coronation faite, ladite dame (Anne Boleyn),
+fut conduite en une grande salle qui luy estoit appareillée
+pour disner. La table estoit fort longue, et estoit
+l'archevesque de Canterbury assis à sa table bien loing
+d'elle.</p>
+
+<p>»Ladite dame avoit à ses pieds deux dames assises
+sous la table pour la servir de ce que secrètement elle
+pourroit avoir affaire; les deux autres qui estoient
+debout auprès d'elle, l'une d'un costé, l'autre de
+l'autre, bien souvent levoient un grand linge pour la
+cacher que l'on ne la pust veoir quand elle se vouloit
+ayser en quelque chose.</p>
+
+<p>»Son disner fut long et fort honorablement servi.
+Elle avoit un parquet à l'entour d'elle où dedans
+personne n'entroit que les députés pour le service, qui<span class="pagenum" id="Page_257">[Pg 257]</span>
+estoient les plus grands du royaulme, mesme ceux qui
+servoient de sommeillers, d'eschansons et de panetiers,
+avec leurs robes d'escarlate fourrées d'hermine. La salle
+est fort grande et fut sans presse, car il y avoit fort bon
+ordre.</p>
+
+<p>»Au dessous dudit parquet, il y avoit quatre grandes
+tables qui contenoient la longueur de ladite salle, où du
+haut costé estoient ceux de ce Royaulme qui ont la charge
+des ports, et au dessous d'eux, à la mesme table, force
+gentilshommes. A l'autre auprès, et du costé, les
+archevesques, évesques, le chancelier et plusieurs
+comtes et chevaliers. Aux deux autres tables, de l'autre
+costé de la salle, à celle du haut bout estoit le maire de
+Londres accompagné de messieurs les aldermans (échevins),
+et à l'autre table estoient les dames, duchesses,
+comtesses et autres dames et damoiselles.</p>
+
+<p>»M. de Suffolk estoit gorgiaisement (somptueusement)
+accoutré avec force pierreries et perles, sur un
+coursier encaparaçonné de velours cramoisy, lequel à
+cheval se promenoit par toute la salle à l'entour des
+tables; aussi pareillement faisoit le milord William, et
+prenoit garde au service et à l'ordre, et estoient toujours
+nue teste, comme sçavez que est la coustume de ce pays.</p>
+
+<p>»Le Roy se mist en un lieu qu'il avoit fait faire à
+propos, par où il pouvoit voir toute la cérémonie sans
+estre vu, où il fit aller avec lui l'ambassadeur de France
+et celui de Venise.</p>
+
+<p>»A la porte de la salle y avoit conduits jectant vin,
+et en prenoit qui vouloit. Semblablement y avoit
+cuysines à bailler viandes à tous venants pour ce jour-là,<span class="pagenum" id="Page_258">[Pg 258]</span>
+et y eut une merveilleuse mangerie. Trompettes et
+hautbois sonnoient à chascun service, et Héraults
+crioient <span class="allsmcap">LARGESSE</span>.»</p>
+</div>
+
+<p>En 1543, le lord Maire de Londres, et le Conseil de ville,
+jugeant à propos de réprimer le luxe de la table, en temps
+de disette, firent le réglement suivant qui eut force de
+loi:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»La table du lord Maire n'aura jamais tant à
+dîner qu'à souper, plus de sept plats; celle des aldermans
+et des sherifs plus de six, et celle du porte-épée,
+<i>sword-bearer</i>, plus de quatre. Chaque plat servi au
+dessus du nombre spécifié par le réglement, fera
+encourir au délinquant une amende de quarante
+shellings.»</p>
+</div>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<h3>SINGULIÈRE ORDONNANCE
+RENDUE EN 1563,
+SUR LES PORTRAITS ET SUR LA BEAUTÉ DE LA REINE ELISABETH.</h3>
+
+<p>Cette princesse, fille de Henri VIII et d'Anne de Boleyn,
+née le 7 septembre 1533, reine d'Angleterre le 17
+novembre 1558, est morte le 3 avril 1603 dans la soixante
+et dixième année de son âge, et la quarante-cinquième de
+son règne. Cette femme célèbre, que ce long règne et des
+événements capitaux ont placée parmi les souverains notables
+de la Grande-Bretagne, a eu toute sa vie des prétentions
+à la beauté; et même, à l'âge de soixante et dix ans,
+elle avait encore la faiblesse de vouloir qu'on l'entretînt de
+ce faible avantage dont elle ne fut cependant douée que
+médiocrement, même dans sa première jeunesse. Mais il<span class="pagenum" id="Page_259">[Pg 259]</span>
+existe un document légal qui prouve combien était grande
+sa susceptibilité à cet égard, et plus grande encore la flagornerie
+du parlement anglais. Ce document est une ordonnance
+fort singulière qui fut rendue en 1563, relativement
+aux portraits de cette reine qui avait alors trente
+ans. MM. Le Blond et Lachau en ont parlé dans le tom.
+II de leur <i>Description des principales pierres gravées du
+cabinet du Duc d'Orléans</i>. Paris, 1780-84, 2 vol. <i>in-fol.,
+fig.</i> <span class="smcap">Voy.</span> pp. 193-194. Voici la substance de cette loi:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Le désir naturel qu'ont les sujets de Sa Majesté, de
+tout rang et de toute condition, de posséder son
+portrait, ayant engagé un grand nombre de peintres,
+graveurs et autres artistes à en multiplier les copies, il
+a été reconnu qu'aucun jusqu'alors n'est parvenu à
+rendre dans leur naturel et dans leur exactitude les
+beautés et les grâces de Sa Majesté<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>, ce qui excite<span class="pagenum" id="Page_260">[Pg 260]</span>
+journellement les regrets et les plaintes de ses sujets
+bien-aimés.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124" class="label">[124]</a> Cependant, si l'on pouvait ajouter quelque foi à une anecdote
+rapportée dans les journaux anglais et français du mois de juin 1837,
+il aurait existé de cette princesse un portrait qui devait, à raison du
+talent de son auteur, avoir tous les caractères de la ressemblance,
+voici l'anecdote:</p>
+
+<p>«On vient (en 1837) de retrouver dans la maison d'un gentilhomme
+des environs d'Exeter, une peinture extrêmement curieuse:
+c'est le portrait en miniature de la reine Elisabeth par
+Hans Holbein, devant lequel cette Reine posa pour ce portrait,
+faveur qu'elle n'accorda jamais à aucun peintre.»</p>
+
+<p>Sans révoquer en doute l'existence de ce portrait, on peut assurer
+qu'Elisabeth, étant reine, n'a jamais posé devant Holbein pour se
+faire peindre, car elle est montée sur le trône en 1558, et Jean
+Holbein était mort dès 1554; à cette dernière époque elle avait
+vingt-un ans. Comme son portrait n'était sans doute pas la dernière
+œuvre d'Holbein, il est présumable qu'elle a été peinte dans un
+âge moins avancé. Bien plus, si ce portrait a été commandé par
+Henri VIII, père de la princesse, et aux gages duquel était Holbein,
+alors le portrait aurait été fait avant 1547, époque de la mort du Roi,
+et Elisabeth aurait eu moins de quatorze ans.</p>
+
+<p>Nous trouvons dans un journal français du 10 juillet 1837, la
+répétition de l'anecdote du portrait d'Elisabeth par Holbein, avec
+cette addition:</p>
+
+<p>«Nous connaissons dans un château de Normandie un portrait en
+pied de la reine Elisabeth, donné par elle-même à François de
+Civile, envoyé de Henri IV. La tradition rapporte que ce portrait
+fort curieux a été peint d'après nature.»</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»En conséquence il sera nommé des experts pour
+juger de la fidélité des copies à venir du portrait de
+Sa Majesté; et il est enjoint auxdits experts de n'en
+tolérer aucune qui conserve quelques défauts ou difformités
+dont, par la grâce de Dieu, Sa Majesté est
+exempte. En attendant le rapport desdits experts, il est
+défendu à tout peintre et graveur de continuer de
+peindre notre gracieuse reine, ou de la graver jusqu'au
+moment où quelqu'excellent artiste en aura fait un
+portrait fidèle qui devra servir de modèle pour toutes
+les copies qu'on en fera à l'avenir; et lesdites copies ne
+pourront être faites et exposées en public qu'après que
+le modèle aura été examiné et reconnu aussi bon, aussi
+fidèle, aussi exact qu'il pourra l'être.»</p>
+</div>
+
+<p>Nous avouons que nous avions d'abord douté de l'authenticité
+de cette ordonnance ridicule; mais dès-lors
+nous avons appris que l'original, écrit de la main du
+secrétaire Cecil, existe réellement et que ladite ordonnance<span class="pagenum" id="Page_261">[Pg 261]</span>
+a été bien véritablement publiée en 1563. Cependant
+nous ne l'avons point trouvée mentionnée dans les
+actes du Parlement, relatifs au respect dû à la personne
+d'Élisabeth; voici ceux que nous avons découverts. En
+1581, le Parlement décida 1<sup>o</sup> que quiconque oserait dispenser
+les Anglais des serments qu'ils auraient prêtés à la
+Reine, ou leur faire embrasser une religion contraire à la
+réformée, encourrait les peines de haute-trahison; 2<sup>o</sup> que
+celui qui aurait l'audace de mal parler de sa souveraine,
+serait condamné à avoir les deux oreilles coupées; 3<sup>o</sup> que
+ceux qui s'aviseraient de prédire, de souhaiter ou de projeter
+la mort d'Elisabeth, seraient tous coupables de félonie.
+Enfin un acte du Parlement de 1589 déclara également
+coupables de félonie ceux qui altéreraient l'histoire
+de la Reine. On voit que dans tous ces actes, il n'est question
+ni des portraits, ni de la beauté de cette princesse.</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'elle n'eût, comme nous l'avons dit, de
+grandes prétentions à passer pour belle. Cette manie provenait
+sans doute de l'antipathie très-prononcée qu'elle
+avait pour la laideur, et du plaisir qu'elle éprouvait à voir
+de beaux hommes. Tous ceux qui étaient doués des dons de
+la figure et d'une noble prestance, étaient aussitôt honorés
+de ses bonnes grâces<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>. Elle avait une aversion invincible<span class="pagenum" id="Page_262">[Pg 262]</span>
+pour les gens laids et difformes, et ne pouvait soutenir
+l'aspect de ceux que la nature avait disgraciés. Aussi,
+lorsqu'elle sortait de son palais, ses gardes avaient soin
+d'éloigner de sa vue les individus d'une figure ignoble,
+d'une mauvaise tournure, les borgnes, les boiteux, les
+bossus, tous ceux enfin qui, maltraités de la nature, pouvaient
+blesser ses regards.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125" class="label">[125]</a> On raconte qu'un jour elle donnait une première audience à
+des ambassadeurs hollandais; un jeune homme bien fait, qui était
+à leur suite, dès qu'il vit la Reine, se tourna vers ses voisins et leur
+dit quelques mots à voix basse. Ces mots intriguèrent Sa Majesté;
+elle ne les avait pas entendus; mais elle se doutait qu'ils n'étaient
+point à son désavantage, et cela l'occupa pendant toute la harangue
+beaucoup plus que la harangue elle-même. Quand la cérémonie fut
+terminée et les ambassadeurs retirés, elle interpella ceux à qui s'était
+adressé le beau jeune homme, de lui révéler ce qu'il avait dit. Les
+courtisans s'excusèrent long-temps; enfin ils obéirent à un ordre
+formel: «Eh bien! Madame, dirent-ils, il s'est écrié tout bas: Ah
+voilà une femme bien faite! puis il a ajouté une expression vive
+et plus que cavalière, mais que la décence ne nous permet pas de
+répéter à Votre Majesté.» La Reine ne se fâcha point, et il n'en
+résulta autre chose sinon que lorsqu'elle congédia les ambassadeurs,
+elle fit au jeune hollandais un fort joli présent.</p>
+
+</div>
+
+<p>Les Anglais prétendent qu'elle a poussé la passion de
+l'amour à un très-haut degré, mais que cette passion n'a
+jamais pu être satisfaite, des raisons physiques s'y opposant.
+Elle disait elle-même que ses amours lui eussent coûté
+la vie. Elle en était si persuadée qu'un jour étant vivement
+pressée par le duc d'Anjou (frère de notre Henri III), de
+l'épouser, elle lui répondit qu'elle ne se croyait pas assez
+peu aimée de ses sujets pour qu'ils voulussent la voir périr
+d'une mort prématurée. Cependant elle se sentait quelqu'inclination
+pour ce prince, car à l'un des anniversaires
+de son couronnement (le 15 janv. 1582), elle alla jusqu'à
+tirer une bague de son doigt, et à la mettre à celui du duc
+d'Anjou; mais les choses n'allèrent pas plus loin. Dans le
+mois de février suivant, le prince partit pour la France,
+et Elisabeth le reconduisit jusqu'à Cantorbery<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>. Elle avait
+été frappée de ce que lui avait dit un ambassadeur d'Écosse:<span class="pagenum" id="Page_263">[Pg 263]</span>
+«Étant mariée, Madame, vous ne seriez que
+reine, au lieu qu'à présent vous êtes roi et reine tout
+ensemble.»</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126" class="label">[126]</a> Un nommé Stubbs, s'étant avisé de faire un pamphlet sur le
+prétendu mariage du duc d'Anjou et de la Reine, celle-ci le fit condamner
+à avoir la main droite coupée par le bourreau, ce qui fut
+exécuté.</p>
+
+</div>
+
+<p>On assure que notre Henri IV, (qu'elle appelait son
+gendarme), eut aussi quelque velléité de l'épouser, et
+même qu'il la déclarait à l'ambassadeur d'Angleterre, plus
+belle que sa Gabrielle; pure galanterie. Un jour, Nicolas
+de Harlay, envoyé de Henri à Londres, se trouvant à
+l'audience d'Élisabeth, lui glissa quelques mots de ce
+projet de mariage: «Non, dit-elle, il ne faut pas songer
+à cela; mon gendarme n'est pas mon fait, ni moi le
+sien; non pas que je ne sois encore en état de donner
+du plaisir à un mari qui me conviendrait, mais pour
+d'autres raisons.» Et là dessus elle découvre une partie
+de sa cuisse qu'elle montre à de Harlay qui se précipite
+à genoux et la lui baise. Élisabeth se fâche, ou fait semblant
+de se fâcher de ce manque de respect: «Madame, reprend
+vivement le galant ambassadeur, je viens de faire ce
+qu'aurait fait mon maître, s'il en eût vu autant.» Cette
+excuse plut à la Reine qui se connaissait en galanterie;
+elle pardonna, et Henri IV, riant de cette petite aventure,
+en loua le héros.</p>
+
+<p>Elisabeth était coquette; Dumaurier raconte, dans ses
+<i>Annales pour servir à l'histoire de Hollande</i>, qu'à chaque
+audience qu'il avait de Sa Majesté, il la voyait à tout moment
+ôter ses gants pour montrer sa main qui était très-belle
+et très-blanche. Un ambassadeur de Venise, nommé
+Michele, a fait le même éloge des mains de cette reine
+qu'il avait vue au couronnement de Marie<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>, sa sœur aînée,<span class="pagenum" id="Page_264">[Pg 264]</span>
+célébré le 22 septemb. 1553. Comme l'auteur entre dans
+quelques détails sur le personnel de ces deux princesses,
+nous allons citer le passage tel que nous le fournit la <i>Revue
+britannique</i> (mai 1838). Cet auteur ne flatte pas Marie:
+«C'est, dit-il, une petite femme très-brune de peau, <i>olivastra
+di complessione</i>, délicate jusqu'à la maigreur; le front
+ridé par les soucis et peut-être par les passions; l'œil noir,
+brillant et d'une vivacité tellement ardente qu'on ne pouvait
+la contempler sans une espèce de crainte.» Ce portrait
+n'est pas attrayant; mais l'auteur est moins sévère, ou
+pour mieux dire beaucoup plus galant à l'égard d'Elisabeth
+qui n'avait alors que vingt ans: «Plus jeune, dit-il, plus
+grande, plus semblable au majestueux et terrible Henri
+VIII, leur père, se voyait à côté de Marie la jeune
+Elisabeth qui était venue lui rendre hommage. Ses yeux
+étaient grands, bleus et bien fendus; elle avait la main
+charmante, l'air ouvert et souriant, la taille bien prise;
+mais après tout, elle était plutôt agréable que belle.
+Chargée pendant la cérémonie de porter la couronne que
+la nouvelle reine sa sœur allait placer sur son front,
+elle se pencha vers l'ambassadeur de France et lui
+dit: «C'est bien lourd.»—«Un peu de patience,
+Madame, reprit l'ambassadeur; sur votre tête, elle sera
+plus légère.» En effet, cinq ans après, vint le tour
+d'Elisabeth d'être couronnée.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127" class="label">[127]</a> Cette Marie, fille de Henri VIII et de Catherine d'Aragon, est
+née le 18 février 1516; elle a été proclamée reine le 19 juillet 1553,
+couronnée le 22 septembre suivant, et elle est morte le 17 novembre
+1558, jour où sa sœur Elisabeth lui a succédé.</p>
+
+</div>
+
+<p>Un écrivain de nos jours, quoiqu'anglais, a fait un portrait
+d'Elisabeth bien différent du précédent. «Tous les
+vices, dit-il, s'impatronisèrent à sa Cour; mais ces vices
+eurent l'adresse de se plier aux volontés populaires. Le
+génie de la nation, flatté dans tout ce qu'il avait d'intime,
+marcha de concert avec cette grande et terrible reine qui
+versa le sang, écrasa le peuple, fit la débauche, passa<span class="pagenum" id="Page_265">[Pg 265]</span>
+pour vierge, eut Shakspeare pour flatteur<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a> et trompa
+l'histoire.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128" class="label">[128]</a> Ce grand poète la proclamait «la belle vestale assise sur le trône
+d'Occident.»</p>
+
+<p>Elle eut bien d'autres flatteurs. Hume a publié une lettre de sir
+Walter Raleigh, où ce poète, exaltant les charmes de cette princesse
+(qui avait alors soixante ans), la compare à Vénus et à Diane.</p>
+
+<p>Georges Puttenham, dans son <i>Art of english poesy</i>, London,
+1589, petit in-4<sup>o</sup> de 258 pages, passe en revue les poètes contemporains,
+tels que Philippe Sidney, Chaloner, W. Raleigh, Edouard
+Dyer, Gascoyne, Phaer et Golding; ensuite il dit: «Nous nommerons
+la dernière, celle qui, dans l'ordre du mérite, occupe le
+premier rang, la Reine notre souveraine Dame, dont la muse
+savante, délicate et noble surpasse sans peine en sentiment, en
+douceur, en finesse, tous ceux qui ont écrit avant elle ou depuis,
+dans l'ode, l'élégie, l'épigramme, ou tout autre genre de poésie
+héroïque ou lyrique dans lequel il plaira à Sa Majesté de s'exercer;
+elle l'emporte autant sur eux par la supériorité de son génie,
+qu'elle domine tout le reste de ses très-humbles vassaux par l'élévation
+de son rang suprême.»—Notez qu'on ne connaît qu'un
+échantillon de la poésie d'Elisabeth, et rien n'est plus faible, au
+dire des Anglais; puis fiez-vous à MM. les flatteurs.</p>
+
+</div>
+
+<p>»Ses traits mêmes échappèrent à l'observation de l'avenir.
+A soixante ans (en 1593), elle voulait que les graveurs
+de ses monnaies lui prêtassent une beauté qu'elle
+n'avait jamais eue, même dans sa jeunesse. Il existe à
+Londres une seule <i>broadpièce</i> (pièce d'argent de la forme
+d'un écu de 5 fr.) brisée de tous les côtés et qui offre
+encore le redoutable profil de la reine, son nez de vautour,
+son front ridé, ses lèvres contractées. Elle se trouva
+si ressemblante qu'elle fit briser la matrice de cette monnaie
+et envoya l'artiste se repentir sous les verrous, d'avoir
+osé faire un portrait si exact.»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_266">[Pg 266]</span></p>
+
+<p>On a prétendu que les ministres de cette reine furent
+ses amants, et que par conséquent ses amants furent ses ministres.
+Nous ignorons jusqu'à quel point cette assertion est
+fondée; mais ce qu'il y a de certain, c'est que le fait est
+avéré pour le comte d'Essex. Il fut connu pour son amant
+déclaré; il n'en périt pas moins par la main du bourreau.
+Cependant il faut dire que c'est moins de la faute de la
+Reine que de celle de la comtesse de Nottingham qui eut
+la barbarie de garder la bague qui eût assuré la grâce
+du comte d'Essex, si elle eût été remise à la Reine. Quand
+par la suite cette comtesse fut à l'article de la mort, elle
+avoua à Elisabeth cette horrible infidélité, et la pria de
+la lui pardonner: «Dieu peut vous pardonner, lui dit la
+Reine; pour moi, je ne vous pardonnerai jamais.» Cette
+affreuse nouvelle fit la plus vive impression sur la Reine,
+et lui causa une douleur qui l'accompagna jusqu'au tombeau,
+c'est-à-dire pendant deux ans, car le comte
+d'Essex a été décapité le 27 février 1601, et la Reine est
+morte le 3 avril 1603.</p>
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<h3>DE QUELQUES LOIS D'ANGLETERRE
+ASSEZ SINGULIÈRES.</h3>
+
+<p>Il faut remonter au moyen âge pour retrouver quelques-unes
+de ces lois qui attestent la barbarie du temps; les unes
+prescrivent de fouetter jusqu'au sang; d'autres de marquer
+au front d'un fer chaud; celles-ci de couper soit les
+oreilles, soit les pieds, soit les mains; celles-là d'arracher
+les yeux, etc. En 1019, Canut I<sup>er</sup> ordonna qu'une femme
+adultère fût punie par l'amputation du nez et des oreilles<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>.<span class="pagenum" id="Page_267">[Pg 267]</span>
+Dans le même siècle, Guillaume-le-Conquérant supprima
+la peine de mort, mais il la remplaça par des tourments
+pires que cette peine.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129" class="label">[129]</a> Il faut cependant convenir que ce Canut, qui de tyran sanguinaire
+devint un prince doux, humain et religieux, rendit quelques
+bonnes lois qui prouvent sa piété, mais qui paraissent plus dans
+les attributions de l'Eglise que dans les siennes: il ordonna, par
+exemple, que tous les chrétiens communieraient au moins trois fois
+par an. C'est aussi lui qui prescrivit que le saint jour du dimanche,
+il ne serait tenu ni marché, ni foire, ni assemblée. Il voulut aussi
+que toute veuve qui se remarierait dans l'année de la mort de son
+mari, fût privée de son douaire.</p>
+
+</div>
+
+<p>Une des lois les plus absurdes de ces anciens temps, et
+qui cependant a subsisté jusqu'au règne de Charles II
+(en 1660), est celle qui autorise le mari à battre sa
+femme; cette loi est motivée sur ce que le mari étant responsable
+des actions de sa femme, il convient de lui donner
+le pouvoir de la contenir par la crainte. Les Anglais
+d'aujourd'hui, plus policés que leurs ancêtres, ont laissé
+prendre prescription à leurs femmes sur cette loi également
+déshonorante pour les deux sexes. Cependant le petit
+peuple, qui reste attaché à ses anciens usages, cite souvent
+ladite loi, et même ne la laisse pas tomber en désuétude
+quant à l'exécution; ce qui, soit dit en passant, n'est
+pas particulier à la seule Angleterre.</p>
+
+<p>Une autre loi plus avilissante encore et qui tient bien à
+la grossièreté des siècles barbares qui l'ont vu naître, est
+celle qui autorise un mari à vendre sa femme; mais il faut
+qu'elle y donne son consentement. Croirait-on qu'une pareille
+loi s'exécute encore de temps en temps. Le mari
+conduit sa femme au marché, la corde au cou, ainsi que
+la loi le prescrit, à peu près comme on y mènerait une
+chèvre ou une vache; il la met à l'enchère, puis on l'adjuge
+au plus offrant à un prix ordinairement très-minime,<span class="pagenum" id="Page_268">[Pg 268]</span>
+qui semble n'être que pour la forme. Ne peut-on pas considérer
+cet usage monstrueux comme une porte ouverte au
+libertinage, sous le couvert du plus sacré des liens de la
+société, car il arrive très-souvent que l'acheteur est l'amant
+de la femme mise en vente? Une chose encore déplorable,
+c'est que les journaux ne manquent jamais de rendre compte
+de ces honteux trafics. Nous en citerons un seul exemple
+pris entre mille dans les feuilles anglaises; le fait s'est passé
+en 1836:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Le 1<sup>er</sup> août, entre dix et onze heures du matin,
+dit le journaliste, une de ces scènes que, pour l'honneur
+de notre pays, nous voudrions dérober à tous les regards,
+vient de se renouveler au marché de bestiaux à
+New-Islington. Un homme a vendu sa femme. Voici
+les détails de cette hideuse adjudication:</p>
+
+<p>»Un homme d'une quarantaine d'années, d'un
+extérieur convenable, est arrivé vers neuf heures du
+matin au marché de Smithfield avec une jeune femme
+ayant au cou une corde avec laquelle il la conduisait.
+Comme il se disposait à la mettre à l'enchère, quelques
+personnes sont intervenues et se sont opposées à la vente.
+Le couple mécontent s'est alors rendu au marché d'Islington,
+et pour n'être pas en retard, et se trouver encore
+à l'heure du marché, il a pris une voiture. Un
+jeune homme dont les manières étaient distinguées, et
+qui avait suivi les époux depuis Smithfield, voyant la
+femme mise à l'enchère, en offrit cinq shellings; mais
+d'autres personnes ayant surenchéri, il obtint la malheureuse
+moyennant vingt-six schellings (32 fr. 50 c.)<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>.<span class="pagenum" id="Page_269">[Pg 269]</span>
+Pendant qu'elle suivait tranquillement son acquéreur,
+le mari retournant chez lui, se félicitait de la bonne
+affaire qu'il venait de terminer, et disait à haute voix
+que ce jour était le plus beau de sa vie.»</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130" class="label">[130]</a> Le 25 janvier précédent, une autre femme avait été adjugée pour
+six penses (douze sous) et un quart de cidre, au marché de Chinnock;
+la corde qu'elle avait au cou valait cinq deniers.</p>
+
+<p>Ces absurdes marchés n'ont de commun avec les ventes d'esclaves
+qui se font en Turquie et en Egypte, que l'humiliante dégradation
+de la plus belle moitié du genre humain. Voici ce qu'on nous racontait
+dernièrement de ces ventes à la turque:</p>
+
+<p>«La foire des femmes à vendre se tient au Caire dans un vaste
+bazar. Elles sont exposées là comme du bétail. On les habille préalablement
+de tout ce que la friperie peut fournir de plus somptueux.
+Quand un acquéreur se présente, il fait lever ces malheureuses,
+les fait marcher, regarde leurs dents, leurs yeux, leurs mains;
+s'informe de leur âge; juge de leur embonpoint, de leur santé, puis
+leur parle pour savoir quelle langue leur est familière et pour juger
+de leur degré d'intelligence; mais la plupart, surtout les négresses,
+n'offrent rien de bien satisfaisant sous ce dernier rapport. Enfin on
+conclut le marché, et on livre la marchandise.»</p>
+
+</div>
+
+<p>Nous pourrions encore citer d'anciennes lois anglaises
+d'un autre genre et qui font bien contraste avec ce haut
+philosophisme dont Albion est maintenant la terre classique.
+Par exemple, il existe une loi contre les sorciers, rendue
+par le Parlement en 1603, et qui porte:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Quiconque sera convaincu d'avoir consulté un
+esprit malin, d'avoir fait pacte avec lui, de l'avoir entretenu,
+employé, payé ou récompensé, subira la peine
+de mort.</p>
+
+<p>»Sera condamné à la même peine quiconque aura
+déterré le corps d'un homme, d'une femme ou d'un
+enfant, et qui aura enlevé du lieu de la sépulture la<span class="pagenum" id="Page_270">[Pg 270]</span>
+peau, les os ou aucune autre partie du cadavre pour
+s'en servir en vue de sorcellerie, etc.»</p>
+</div>
+
+<p>Ne dirait-on pas que cette loi est tirée des archives espagnoles,
+du temps du grand inquisiteur Torquemada?</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>En général, il existe un grand nombre de lois en Angleterre;
+la partie écrite de la loi commune, c'est-à-dire
+les <i>Reports of cases</i> consistaient déjà, il y a quelques années,
+en 296 <i>vol. in-fol.</i>, et chaque année il s'en publie
+8 volumes nouveaux. Ces lois sont parfois bien multipliées
+pour certains objets; on en compte environ 987 sur les
+laines, 460 sur le tabac, 12 sur la manière d'emballer le
+beurre, etc., etc., etc. De temps en temps on change, on
+altère, on consolide ces statuts; cela occasionne quelquefois
+d'étranges erreurs. Par exemple, on voulut un jour
+modifier une loi qui portait peine de déportation et d'amende
+pour certain crime; le statut s'énonçait ainsi: «Le
+coupable sera condamné à la déportation pour quatorze
+ans et à une amende dont la moitié sera pour le Roi.» On
+décida que la déportation suffisait et qu'il fallait retrancher
+l'amende. Mais le respect pour le texte des vieux monuments
+fit qu'on retrancha seulement les mots «à une
+amende»; de sorte que le statut est maintenant ainsi
+conçu: «Le coupable sera condamné à quatorze ans de
+déportation dont la moitié sera pour le Roi.»</p>
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<h3>LES EXCENTRIQUES.</h3>
+
+<p>Ce mot emprunté à l'astronomie et qui signifie marche
+irrégulière d'un corps hors du centre, a reçu en Angleterre
+une nouvelle acception, et s'applique aux gens bizarres<span class="pagenum" id="Page_271">[Pg 271]</span>
+qui vivent et mènent une conduite tout-à-fait en
+dehors des règles reçues et du système général adopté dans
+la société. C'est ce que nous appelons en France des originaux;
+mais on prétend que cette particularité sociale ou
+plutôt exsociale est plus appropriée à l'Angleterre qu'à tout
+autre pays. Faisons donc un petit tour sur les bords de la
+Tamise, et détachons de quelques galeries anglaises trois
+ou quatre portraits d'excentriques qui ne figureront pas mal
+dans la nôtre; commençons par</p>
+
+
+<h4>LE VIEUX LOWEL.</h4>
+
+<p>C'était un homme qui n'a arboré l'étendard de l'excentricité
+qu'après avoir fait une fortune considérable; il était
+tailleur, résidant à Margate. Devenu millionnaire, il s'étudia
+à ne rien faire comme les autres, et à suivre un genre
+de vie à lui. Il avait toujours dans sa garde-robe cinquante
+habits complets; sa livrée était de pluche rouge aux galons
+noirs et verts. Sa monomanie, depuis qu'il avait quitté l'aiguille,
+était la chasse. Aussi une jolie propriété qu'il avait
+acquise au centre de la petite île de Thanet, présentait
+sous ce rapport l'aspect le plus bizarre. Depuis la grille
+d'entrée jusqu'aux girouettes du toit, tout représentait des
+instruments ou des accessoires de chasse tant à l'intérieur
+qu'à l'extérieur<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>; il avait un cheval de grand prix qui le
+suivait dans les rues et dans les promenades comme un petit<span class="pagenum" id="Page_272">[Pg 272]</span>
+chien. Il faisait le galant, et se targuait, à 70 ans, de sa
+belle et solide conversation avec les dames. Un jour, une
+fille de Margate eut la malice d'exploiter ses prétentions
+en lui attribuant un enfant auquel elle allait donner le jour.
+(En Angleterre, il suffit du serment de la fille-mère pour
+assurer la paternité et faire condamner celui qu'elle accuse,
+à payer les mois de nourrice.) Le vieux Lowel fut très-flatté,
+et paya avec joie. Bientôt toutes les demoiselles de
+Margate, qui s'avisaient de forfaire à l'honneur, eurent
+recours à sa vanité charitable, et en moins de deux ans, le
+vieux fou se trouva père légal de soixante-deux enfants
+dont il paya très-exactement les frais d'éducation. Jamais
+ministre d'état n'a rempli sa vie d'un plus grand nombre
+d'occupations strictement coordonnées et toutes inutiles.
+Toujours levé à quatre heures, il commençait par sa correspondance
+avec la plupart des clubs ou sociétés de
+chasseurs dont il était membre; ensuite il fatiguait trois
+chevaux, tournait autour de l'île, chassait, pêchait et
+terminait sa journée par une promenade de 300 pas, ni
+plus ni moins, monté sur un âne. Quand il allait à Londres,
+il endossait l'habit de velours noir complet, orné d'une
+brochette de près de soixante décorations en argent, en
+cuivre et en plomb. C'était un ramassis de médailles de
+tous les clubs dont il faisait partie; il les montrait avec
+orgueil: «Voici, disait-il, la médaille des lunatiques,
+celle des druides, celle des chevreaux et celle des chats-maigres.
+Je suis encore chevalier de l'aiguille, comte de
+choux-fleur, duc des épinards; j'appartiens à l'Ordre des
+comètes, à celui des écheveaux mêlés; j'ai bien le droit de
+porter tous mes Ordres.» A l'âge de 80 ans, il manda chez
+lui son vieil ami le charpentier Amerall:—«Que me
+voulez-vous, dit celui-ci?—Que vous me preniez mesure;
+je sens que j'aurai bientôt besoin de mon dernier<span class="pagenum" id="Page_273">[Pg 273]</span>
+habit: acajou de première qualité, charnières d'argent,
+serrure et clef de même métal; vous pratiquerez au couvercle,
+vis-à-vis l'endroit où sera ma tête, une ouverture
+ovale, à laquelle vous attacherez un morceau de
+cristal très-solide.» Le cercueil attendit encore son
+maître deux années entières. Celui-ci allait le visiter deux
+fois par semaine. Trois jours avant sa mort, il écrivit au
+charpentier le billet suivant: «M. Amerall, préparez-moi
+ma maison, passez-y le balai et le plumeau; samedi
+dernier, j'ai trouvé que les poignées n'étaient pas assez
+propres; tenez-les, je vous prie, en meilleur état.»
+Enfin expira le bon vieux Lowel, emportant les regrets de
+ses chevaux, de ses chiens et surtout des demoiselles de
+moyenne vertu<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131" class="label">[131]</a> Nous doutons cependant que le bon Lowel ait eu chez lui
+un ameublement aussi curieux, en fait de chasse, que celui que
+possède le duc de Nassau, à la Plate, l'un de ses jolis rendez-vous
+de chasse, situé au sommet d'une montagne à une lieue de Wisbaden,
+capitale du Duché. Cet ameublement vraiment original est entièrement
+composé de tout ce qui tient aux produits de la chasse: lits,
+tables, fauteuils, canapés, chaises, lustres, flambeaux, tout est
+fabriqué avec des cornes de cerfs.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132" class="label">[132]</a> Il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde; nous venons de
+parler d'un vieux tailleur millionnaire très-heureux; nous allons
+dire un mot d'un autre ancien tailleur presque centenaire et réduit
+à la dernière misère. Le trait suivant relatif à sa famille mérite d'être
+rapporté.</p>
+
+<p>Ce tailleur existait à Londres en 1787; il avait douze fils tous
+soldats. Ils obtinrent un congé pour venir voir leur père qu'ils
+trouvèrent manquant de pain: «Comment, dit l'un, notre père
+n'a pas de pain, et il a donné douze défenseurs à la patrie! il faut
+qu'il soit assisté.—Mais comment? dit un second.—N'y a-t-il
+pas ici un lombard (<i>mont-de-piété</i>)? s'écria le plus jeune.—Un
+lombard! dit un autre, mais on n'y prête rien sans gages, sans
+sûretés; et nous n'avons rien à y porter.—Nous n'avons rien, c'est
+vrai, reprit le plus jeune; mais notre père a été tailleur, il a
+exercé long-temps ce métier, il meurt de faim, cela prouve sa
+probité. Nous sommes tous au service depuis quelques années;
+personne ne peut nous reprocher la moindre chose contre l'honneur;
+mettons cet honneur en gage, on nous prêtera bien 50 liv.
+sterl. sur ce dépôt.» Cette idée fut approuvée, et l'un d'entre
+eux écrivit le billet suivant qui fut signé par tous les frères:</p>
+
+<p>«Douze anglais, fils d'un tailleur réduit à la plus grande pauvreté,
+à l'âge de près de cent ans, tous servant le roi et la
+patrie avec zèle, demandent à la direction du lombard la somme
+de cinquante livres pour soulager leur malheureux père. Pour
+sûreté de cette somme, ils engagent leur honneur et promettent
+le remboursement de cette somme dans le terme d'une année.»</p>
+
+<p>Ils firent porter ce billet à la direction du lombard, et le lendemain
+ils allèrent eux-mêmes chercher la réponse. Elle fut favorable,
+on leur donna les cinquante livres, on déchira le billet,
+et l'on promit de fournir aux besoins du vieillard.</p>
+
+</div>
+
+
+<h4>SIR STUKELEY.</h4>
+
+<p>Cet anglais, homme riche, solitaire, bizarre, s'était
+d'abord voué à la recherche du mouvement perpétuel:<span class="pagenum" id="Page_274">[Pg 274]</span>
+mais par la suite il abandonna cette chimère. Ses habitudes
+étaient singulières: jamais son lit ne fut fait; il se
+lavait les mains vingt fois par jour, jamais le visage, ni le
+corps. Il avait deux femmes pour domestiques, l'une demeurait
+chez lui et l'autre à l'extérieur. Pendant quelque
+temps il s'occupa de l'étude des fourmis et il en infecta
+tout le voisinage. Il s'occupa aussi de fortifications, en suivant
+pied-à-pied chez lui toutes les opérations militaires
+du duc de Marlborough en Flandre; de sorte qu'il bouleversa
+toute sa maison pour y construire, détruire et refaire
+des bastions, des tranchées, des parapets, etc.; c'est lui
+qui a servi de modèle à Sterne pour son <i>oncle Toby</i>. Il
+n'avait dans son logement ni chaise ni fauteuil; un trou
+creusé devant sa cheminée, lui servait à placer ses jambes
+et ses pieds; il restait assis sur le parquet. Ses fermiers ne
+purent jamais obtenir de lui qu'il reçût leur argent dans
+sa maison; il leur faisait dire de l'attendre dans une auberge
+voisine, et là il payait leur dépense jusqu'à ce qu'il<span class="pagenum" id="Page_275">[Pg 275]</span>
+lui plût de les renvoyer. Sa manière de disposer ses finances
+n'était pas moins originale. Après avoir fait à Londres
+ses études d'avocat, il quitta l'appartement où il était en
+location, et laissa au-dessus de la porte de l'antichambre un
+vieux porte-manteau tellement moisi et délabré que personne
+n'y fit attention. Une douzaine d'étudiants en droit, locataires
+du même appartement, vinrent l'habiter successivement,
+sans déranger le porte-manteau qu'on laissait comme une
+vieillerie inutile. Enfin un dernier occupant ordonna à son
+domestique de nettoyer l'antichambre et d'en faire disparaître
+ce sale débris tout pourri. Le domestique obéit, et
+le jette à terre. Quelle fut sa surprise quand il en vit tomber
+sept cents pièces d'or et des papiers que l'on reconnut
+appartenir à M. Stukeley! Il avait l'habitude, au lieu de
+ranger son argent dans son secrétaire, de l'empiler sur les
+planchers de sa cuisine. Il y avait environ trois mille guinées
+dans sa chambre où jamais domestique n'entra. Un
+jour il y introduisit un enfant; une partie de la somme se
+trouvait sur une table à laquelle un pied manquait; l'enfant
+heurta contre la table et la fit tomber; les guinées
+s'éparpillèrent. Pendant dix ans qu'il vécut encore,
+M. Stukeley ne releva pas la table et ne ramassa pas les
+guinées. Il se contentait de les repousser du pied, de manière
+à se frayer une double route de son lit à la porte, et
+de son lit à la fenêtre.</p>
+
+
+<h4>M. HOWE.</h4>
+
+<p>Spirituel et bon homme, M. Howe jouissait de dix mille
+liv. st. de rente. Il lui prit fantaisie de se marier, et il
+épousa miss Mallet, jeune personne fort jolie. Le jour des
+noces, après avoir soutenu à déjeuner que toutes les
+femmes sont infidèles et qu'il était impossible de compter
+sur leur affection, il se leva et dit à sa jeune épouse qu'il<span class="pagenum" id="Page_276">[Pg 276]</span>
+était obligé de sortir pour aller à la Tour où des affaires
+l'appelaient. Vers quatre heures, il lui envoie un billet
+par lequel il lui apprend que des circonstances imprévues
+le forcent de partir sur le camp pour la Hollande. Madame
+Howe espérait que cette absence ne serait pas de
+longue durée, mais elle comptait sans son hôte; pendant
+quinze ans elle n'entendit plus parler de son mari. Voici
+de quelle nature avait été le singulier voyage de M. Howe.
+Il avait choisi un petit logement tout au bout de la même
+rue qu'habitait sa femme, chez un chaudronnier auquel il
+donna six schellings par semaine. Il changea de nom, et
+comme il y avait peu de temps qu'il demeurait à Londres,
+il ne fut reconnu de personne. A trois portes de la maison
+de sa femme se trouvait un petit café qu'il fréquentait.
+Trois ans après son évasion, il trouva dans ce café un
+journal qui lui apprit que sa femme venait d'adresser une
+pétition au Parlement, pour nommer des arbitres qui réglassent
+les affaires de son mari dont la vie ou la mort
+était incertaine. Il suivit avec beaucoup d'attention les
+détails et les progrès de l'affaire qui se termina comme le
+désirait la veuve. Dix ans s'écoulèrent. Madame Howe
+changeant de logement, alla demeurer de l'autre côté de
+la rue, chez un nommé Salt que le mari avait rencontré
+dans le petit café. Lorsque M. Howe apprit cette circonstance,
+il se lia plus étroitement avec Salt, et finit par aller
+habiter une petite chambre de sa maison. De cette chambre
+qui n'était séparée que par une cloison, de celle de
+Madame Howe, on voyait, on entendait tout ce qui se
+faisait à côté. Salt qui croyait son nouvel ami garçon, et
+qu'il ne connaissait point sous son véritable nom, lui conseillait
+vivement d'épouser sa locataire, celle qu'il regardait
+comme la veuve Howe.</p>
+
+<p>Enfin l'anniversaire même du jour du départ de M.<span class="pagenum" id="Page_277">[Pg 277]</span>
+Howe, et dix-sept ans après, Madame Howe se trouvait à
+table avec sa sœur et son beau-frère, quand un domestique
+inconnu apporta un billet sans signature, et dont l'auteur
+anonyme suppliait Madame Howe de se rendre le lendemain
+matin à dix heures au parc Saint-James près de la
+volière. «Allons, dit Madame Howe, en jettant le billet
+à sa sœur, toute vieille que je suis, j'ai encore des
+amoureux.» La jeune sœur prenant le billet et l'examinant
+avec attention, s'écria: «C'est l'écriture de M.
+Howe!» Mistriss Howe qui avait aimé ce singulier mari,
+s'évanouit. Il fut convenu que le lendemain son beau-frère
+et sa sœur l'accompagneraient au rendez-vous. Elles s'y
+trouvaient depuis cinq minutes, quand M. Howe, d'un air
+dégagé, s'approchant de sa femme et lui parlant comme
+s'il l'eût quittée de la veille, l'embrassa, lui donna le bras et
+rentra chez lui. Dix-sept ans s'étaient écoulés entre le jour
+des noces et la nuit des noces. L'histoire ajoute que ces
+époux vécurent heureux et qu'ils eurent plusieurs enfants
+qui ne contribuèrent pas peu à cimenter et à augmenter
+de jour en jour ce bonheur.</p>
+
+
+<h4>L'EXCENTRIQUE POLITIQUE;
+TABLEAU ESQUISSÉ D'APRÈS NATURE A LONDRES EN 1835.</h4>
+
+<p>«Quel est cet homme assis ou plutôt couché sur un banc
+de la Chambre des communes, et qui semble imprimer le
+respect à ce qui l'entoure? La vulgarité empreinte sur son
+visage, la nonchalance étourdie et presque imprudente de
+ses manières vous le feraient prendre pour un capitaine de
+vaisseau. Son chapeau dont les bords immenses rivalisent
+avec les plus vastes chapeaux que portent les quakers, est
+posé sur l'oreille, <i>en crâne</i>, comme disent nos voisins,
+d'une manière triviale mais expressive. Son frac vert semble<span class="pagenum" id="Page_278">[Pg 278]</span>
+tenir à peine sur ses épaules robustes. Sa chemise entr'ouverte
+et son gilet débraillé laissent apercevoir sa poitrine.
+Une de ses jambes, la jambe gauche, repose sur son
+genou droit et va chercher une de ses mains qui saisit et
+presse le tendon d'Achille. Sa chevelure artificielle, assez
+mal peignée pour simuler la nature, n'est pas exactement
+à sa place, et vous diriez qu'une émeute récente vient d'en
+défriser les boucles factices.</p>
+
+<p>»Examinez-le bien, cherchez sur sa physionomie les
+symptômes de la résolution, de l'énergie, de la puissance;
+demandez à ce front peu développé, à cette charpente musculeuse,
+à ce visage mobile, les signes indicateurs de la
+force intime, de l'audacieuse volonté qui commande aux
+événements et qui domine les empires. Ses joues sont roses
+et fraîches comme celles d'un paysan: l'ambition ne l'a
+point pâli; il a son fils assis près de lui; et pendant qu'un
+orateur du parti contraire l'accable d'invectives, il prend
+la main du jeune homme et la tient longtemps serrée dans
+la sienne, comme s'il lui disait: «Voilà ce qui attend les
+hommes politiques, ne crains rien, ne t'effraie pas pour
+ton père.»</p>
+
+<p>»S'agit-il de soutenir une discussion, d'engager le combat;
+les gestes de ce personnage et son débit ne sont pas
+moins étranges que son attitude pendant le repos. Populaire,
+souvent grotesque, ne cherchant que l'énergie et ne prétendant
+jamais à la grâce, il essaie tour à tour les contorsions
+les plus extraordinaires et les gestes les plus bizarres;
+il épuise les variétés des plus disgracieuses attitudes. C'est
+une gymnastique burlesque accompagnée d'une éloquence
+si puissante dans sa folie même et dans ses excès, que personne
+n'est tenté de tourner l'orateur en ridicule. Son
+corps se penche, sa tête disparaît; il fait le plongeon; ses
+bras s'élèvent; puis en une seconde ses deux mains se croisent<span class="pagenum" id="Page_279">[Pg 279]</span>
+par derrière, son torse se cambre, et son cou renversé lui
+donne une pose de gladiateur. Une minute encore, tout
+change: les mains sont plongées et perdues dans sa culotte;
+la tête s'avance, et aux grimaces de son sourire et de ses
+sourcils, vous diriez que la hache meurtrière est suspendue
+sur l'orateur. Que vous dirai-je? Comment le suivre dans
+ses évolutions et ses transformations innombrables? tantôt
+les deux bras élevés perpendiculairement et les poings fermés
+comme s'il avait à combattre dix boxeurs; tantôt arrachant
+sa malheureuse perruque, comme s'il voulait la
+mettre en lambeaux; puis la caressant, la refrisant et la
+replaçant avec un soin paternel sur l'occiput qu'elle avait
+quitté. Je l'ai vu en 1824 au milieu d'un discours presque
+frénétique à propos de l'indépendance irlandaise et de
+l'union dont il réclamait l'anéantissement, dénouer sa cravate
+et rester le cou nu aux yeux de l'assemblée stupéfaite.
+C'est à lui qu'obéit aujourd'hui le royaume où les convenances
+ont le plus d'empire, le domaine favori de l'étiquette
+aristocratique, le pays de la décence et de la dignité,
+l'Angleterre enfin. Cet homme est O'C......!</p>
+
+<p>»Vulgaire si vous voulez, condamnable à plus d'un
+titre, et redouté des intérêts qu'il attaque, il garde son
+pouvoir. Au milieu des gens de talent c'est un homme de
+génie. Ses défauts comme orateur sont nombreux et frappants;
+il effraie et ne sait ni persuader, ni plaire.... Mais
+ce monarque est dans toute sa gloire au milieu des combats
+d'invectives les plus furieuses. Lorsque les démentis volent
+d'un bout de la Chambre à l'autre, personne ne sait créer
+une injure avec plus de puissance que notre héros. Il est admirable
+dans les moments de tumulte. Il invente alors des
+épithètes vitupératives dont personne ne s'est avisé; il dit:
+«Vous en avez menti,» avec un aplomb merveilleux....
+Un jour, le Comité des voies et moyens s'occupait des<span class="pagenum" id="Page_280">[Pg 280]</span>
+questions relatives aux dépenses du clergé; M. Shaw,
+membre élu par l'université de Dublin, et représentant
+l'opinion protestante dans toute sa ferveur, développa ses
+raisons à ce sujet:—«Admirez, s'écria O'C...... en se
+levant, admirez la férocité ecclésiastique de cet homme!
+Selon lui la religion est une affaire de schellings ou de pences
+(<i>gros sous</i>).—Je donne un démenti formel à l'honorable
+orateur, répliqua M. Shaw irlandais comme lui; je l'accuse
+de vouloir détruire la religion qu'il a juré de défendre.»
+Alors la fureur d'O'C...... atteignit son dernier paroxisme:
+«Je vous rappelle à l'ordre, s'écria-t-il; un orateur qui
+profère le mensonge doit être rappelé à l'ordre.»</p>
+
+<p>»Dans cette discussion, O'C...... soutenait l'administration
+qui sollicitait une réforme dans les matières ecclésiastiques.
+L'opposition se leva tout entière contre lui. Il ne
+s'effraya pas et lui tint tête. «—Oui, répéta-t-il, c'est la
+férocité ecclésiastique que je signale à l'animadversion publique.—Ma
+férocité, dit M. Shaw, n'est pas de celles qui
+ont pour symbole une tête de mort et deux os en sautoir.»
+(Allusion à la bannière des catholiques irlandais).—«Et
+vous, reprit O'C......, d'une voix de portefaix en colère,
+prenez pour armoiries une tête de veau et une mâchoire
+d'âne.» C'était une ignoble violence; mais la tête de
+M. Shaw était si longue et sa mâchoire si large, l'à-propos
+d'O'C...... était si plaisant et son geste si burlesque, que
+les rires furent universels, et le dominateur de la Chambre
+s'assit au milieu des houras de ses confrères, tout fier de
+ses triomphes qui se renouvellent chaque jour.</p>
+
+<p>»L'Angleterre, je le répète, est entre ses mains. Une
+suite de circonstances anormales, exploitées par lui avec
+autant de persévérance que d'adresse, l'a rendu maître de
+ses maîtres...... Le Roi le déteste, les pairs l'abhorrent, il<span class="pagenum" id="Page_281">[Pg 281]</span>
+a contre lui les propriétaires, le clergé, les avocats, les
+médecins; peu lui importe. Cet homme, la clef de la révolution
+irlandaise, le représentant d'un pays que l'Angleterre
+a toujours opprimé, fait face à tant d'ennemis, et son
+char de triomphe ne recule pas un seul instant......»</p>
+
+<p>Finissons par un coup de boutoir que ce véhément
+orateur a donné à la Chambre des pairs, au milieu
+d'un discours prononcé dans une réunion à Glascow:«—Qu'est-ce
+qu'un lord, s'écrie-t-il? C'est un animal
+auquel il ne faut pas se jouer, et qui se moque de toutes
+les attaques, de toutes les poursuites, de toutes les accusations.
+Que leur importe, à ces seigneurs, nos discours,
+nos pensées, notre mécontentement, nos votes? Nous aurions
+beau leur donner la chasse, nous ne les atteindrions
+pas. Ils nous glisseront toujours des mains quoi que nous
+puissions faire. On a, dans mon pays, la singulière coutume
+de savonner des pieds à la tête certains porcs que l'on engraisse;
+puis on leur coupe les oreilles. On savonne principalement
+la queue; on les lâche, et ils deviennent la propriété
+du premier qui peut les saisir. Heureux qui les
+attrape! mais la chose n'est pas facile. O nobles lords,
+pourceaux savonnés de la société civilisée, heureux qui
+vous attrapera!» Applaudissements du peuple; l'orateur
+continue: «Les voilà tous! Londonderry est parti en grognant;
+mais le grognement de Winchelsea est plus remarquable
+encore par une expression de piété dévote que les
+pourceaux ne montrent guère. Newcastle se dandine sur
+leurs traces; et le conducteur général, le porcher de nos
+bêtes savonnées, c'est Wellington, le grand Wellington de
+Waterloo. Il y a de la boue sur les robes de soie de ces
+lords; cela déplaît au peuple; il veut que des bipèdes humains
+soient couverts de robes constitutionnelles, et il<span class="pagenum" id="Page_282">[Pg 282]</span>
+veut chasser à jamais les pourceaux sacrés de la Chambre
+des pairs...»</p>
+
+<p>Telles sont les gentillesses oratoires du grand O'Connell.</p>
+
+<p>Mais où a-t-il puisé ces suaves expressions, ces grands
+mouvements d'éloquence? ne les devrait-il pas à quelques
+souvenirs de ces vieux puritains exaltés, implacables, furibonds
+dont parle Walter-Scott, ou bien à quelques
+écrits de ces anciens pamphletaires du temps de Cromwel,
+dont M. de Châteaubriand nous a fait connaître le style
+dans une note de son <i>Essai sur les Révolutions anciennes
+et modernes</i>; Paris, 1826, <i>in-8<sup>o</sup></i>. V. tom. II, pp. 184-187;
+on trouve là un fragment de sermon qui semblerait écrit
+par notre grand orateur irlandais, s'il était anglican:
+«Hurlez, s'écrie le prédicateur, hurlez, criez, beuglez,
+rugissez, ô vous libidineux maudits, jureurs, ivrognes,
+impurs, superstitieux, diaboliques, sensuels, habitants
+terrestres de la terre! Courbez-vous, courbez-vous, ô
+vous arbres très-dédaigneux; et vous chênes élevés, vous
+hauts cèdres, et vous petits buissons, criez de toutes
+vos forces; écoutez, écoutez, vagues orgueilleuses, et
+vous, mers indomptables! écoutez aussi, vous écume,
+roide, nue, incirconcise et enragée qui haïssez la réforme,
+etc.»</p>
+
+<p>On avouera que ce fragment traduit fidèlement de l'anglais,
+prouve que, sur les bords de la Tamise, l'éloquence
+moderne de la tribune est parfaitement au niveau de
+l'éloquence ancienne de la chaire, sous le rapport des
+convenances et des grâces de la diction; mais il faut ajouter
+que cela arrive seulement, quand la tribune est occupée
+par le chaud défenseur des droits de l'Irlande.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_283">[Pg 283]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="NEUVIEME_OBJET">NEUVIÈME OBJET.</h2>
+</div>
+
+<h3>VARIÉTÉS.</h3>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<h3>CURIOSITÉS MICROSCOPIQUES
+RECUEILLIES
+CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES.</h3>
+
+<p><i>In tenuitate labor.</i></p>
+
+<p>Cette notice paraîtra peut-être légère, frivole, minutieuse,
+à quelques lecteurs, car elle n'est composée que
+d'objets minimes et très-minimes; mais c'est précisément
+cette <i>minimité</i> qui l'a fait entreprendre, puisqu'elle atteste
+que l'adresse de l'homme et quelquefois son génie peuvent
+se manifester dans les plus petites choses comme dans les plus
+grandes. Que l'on jette un coup d'œil sur les œuvres de la création,
+n'y verra-t-on pas le ciron attirer les regards et l'attention
+du naturaliste aussi bien que l'éléphant? Pourquoi, dans
+les productions de l'homme, l'œil du curieux ne s'arrêterait-il
+pas également sur des infiniment petits dont la structure
+tient tellement du prodige que l'on doute si jamais la main
+de l'artiste le plus ingénieux et le plus habile a pu les
+exécuter? On a vu de ces petits chefs-d'œuvre chez les Anciens,
+l'histoire en a conservé le souvenir; on en a exécuté
+et l'on en exécute encore chez les Modernes; conservons-en
+donc aussi la mémoire; et réunissant tout ce que ces diverses
+petites singularités offrent de plus surprenant,<span class="pagenum" id="Page_284">[Pg 284]</span>
+amusons le lecteur en le promenant un moment dans cette
+galerie liliputienne. Plusieurs articles sont déjà connus,
+mais nous en ajoutons d'autres qui le sont moins.</p>
+
+
+<h4>PETITS CHEFS-D'ŒUVRE EN ÉCRITURE.</h4>
+
+<p><span class="smcap">Chez les anciens.</span> Cicéron raconte que l'Iliade, poëme
+d'Homère, écrit sur du parchemin, a été renfermée dans
+une coquille de noix<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>. Il faut que l'écriture ait été d'une
+finesse extrême, car l'Iliade, d'après le relevé exact du
+nombre de vers dans chacun des <span class="allsmcap">XXIV</span> livres, en renferme
+15,686. Aussi quelle confiance que l'on ait dans la candeur
+et la bonne foi de Cicéron, son récit a rencontré plus d'un
+incrédule. Cependant le célèbre Huet, ce savant évêque
+d'Avranche, après avoir douté, comme beaucoup d'autres,
+de la possibilité de renfermer l'Iliade dans une coquille de
+noix, assure qu'il a examiné la chose plus sérieusement, et
+qu'il la regarde comme faisable. C'est dans l'appartement
+de la Reine (Marie Leczinska), qu'un jour, il passa une
+demi-heure à prouver son opinion. «Une feuille de vélin,
+dit-il, d'environ dix pouces de long sur huit de large, peut,
+si elle est très-mince et très-souple, être renfermée dans
+une coquille de noix. Cette feuille est susceptible de contenir
+dans sa largeur trente et une lignes, et deux cent cinquante-deux
+vers dans sa longueur; une page contiendra
+donc sept mille huit cent douze vers, et le revers autant,
+c'est-à-dire quinze mille six cent vingt-quatre vers, montant,
+à peu de chose près, de ceux que renferme l'Iliade.
+Cette transcription peut facilement se faire avec une plume
+de corbeau. Croyons donc à l'Iliade enfermée dans une
+noix.»</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133" class="label">[133]</a> <i>In nuce inclusam Iliada, Homeri carmen in membranâ scriptum,
+tradidit Cicero.</i> (<span class="smcap">Plin.</span>, Hist. nat., <i>lib.</i> VII, <i>cap.</i> 21.)</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_285">[Pg 285]</span></p>
+
+<p>On parle d'un scribe qui écrivit un vers d'Homère sur
+un grain de millet. Si cela est, cet artiste aurait résolu
+sans peine le problême de Huet.</p>
+
+<p>Un autre artiste, au rapport d'Ælien, écrivit un distique
+en lettres d'or, et le renferma dans l'écorce d'un grain
+de bled.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p><span class="smcap">Chez les modernes.</span> On voyait jadis à Worms, dans une
+maison dite de la Monnaie, une feuille de vélin encadrée
+sur laquelle on admirait douze sortes d'écritures différentes
+tracées avec une extrême délicatesse, accompagnées de
+charmantes miniatures, et environnées de grands traits
+d'écriture jetés très-hardiment: le tout exécuté par un certain
+Thomas Schuweisser, né sans bras; il faisait dans ce
+genre avec le pied tout ce qu'on pouvait attendre de la
+main la plus habile. Ces deux mauvais vers étaient inscrits
+en tête de la feuille de vélin:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Mira fides! pedibus juvenis facit omnia recta,</div>
+ <div class="verse indent0">Cui pariens mater brachia nulla dedit.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Parmi les petites curiosités qui existaient encore dans la
+même maison, on admirait un petit rond de vélin de la largeur
+d'un louis d'or de France sur lequel était écrit le
+<i>Pater</i>; cela est très peu de chose; un nommé Maximin
+Mossilem traçait six fois, et plus distinctement, la même
+prière dans un pareil espace.</p>
+
+<p>La bibliothèque impériale de Vienne possède un feuillet
+de huit pouces de hauteur, sur un peu plus de six de largeur,
+qui contient, dit-on, cinq livres de l'Ancien Testament,
+écrits par un juif, d'un seul côté et sans abréviations.
+Ces cinq livres sont 1<sup>o</sup> <i>Ruth</i> en allemand; 2<sup>o</sup> <i>l'Ecclésiaste</i>
+en hébreu; 3<sup>o</sup> le <i>Cantique des cantiques</i> en latin; 4<sup>o</sup> <i>Esther</i>
+en syriaque; et 5<sup>o</sup> le <i>Deutéronome</i> en français; le tout très-lisible
+sans loupe.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_286">[Pg 286]</span></p>
+
+<p>Dans le <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, un religieux italien, nommé frère
+Alumno, renferma le <i>Symbole</i> des apôtres et <i>l'Evangile</i> de
+saint Jean, qui termine la messe, dans un espace grand
+comme un petit denier; ce qui lui mérita les éloges de
+Charles V et du pape Clément VII.</p>
+
+<p>Un italien de Sienne, nommé Spannochi, qui vivait
+dans le <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, écrivait en caractères si déliés, qu'il
+copia sur du vélin de la grandeur de l'ongle du petit doigt,
+le même <i>Evangile</i> de saint Jean, sans aucune abréviation.
+Les lettres étaient si bien faites qu'elles égalaient en perfection
+les caractères des meilleurs calligraphes<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134" class="label">[134]</a> C'est au sujet de ce petit phénomène calligraphique, que
+Mercier de Saint-Léger, voulant prouver que le mot <i>imprimit</i> ne
+signifie pas toujours imprimer proprement dit, et qu'il peut quelquefois
+désigner écriture, cite les deux vers suivants d'un poëme
+adressé par César Malvicin à Spannochi pour le féliciter sur son
+talent à écrire en très-petits caractères:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Quin alii in latam nequeunt traducere frontem,</div>
+ <div class="verse indent4">Arte tuâ <i>impressum</i> quod brevis unguis habet.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Mercier dit que Spannochi, siennois, a été maître d'écriture de
+Charles IX et de Henri III; alors il aurait vécu dans le <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup>
+siècle.</p>
+
+</div>
+
+<p>Ménage parle d'un autre célèbre calligraphe, comme
+auteur d'un portrait allégorique de la Dauphine, entièrement
+composé de lignes d'écriture, si menues qu'on les
+prenait pour des traits ordinaires formés par le burin. Ce
+tableau d'un pied et demi en carré, représente la Dauphine
+tirée dans un char et couronnée par une Victoire en
+l'air, avec d'autres figures allégoriques. «Ce travail était
+si parfait, dit Ménage, que tout ce qui paraissait être
+fait de traits et de linéaments ordinaires, ne l'était que
+de petites lettres majuscules d'une délicatesse si surprenante
+qu'il n'y avait point de taille-douce qui fût<span class="pagenum" id="Page_287">[Pg 287]</span>
+plus belle, soit dans les figures, soit dans le visage de la
+Dauphine qui était très-ressemblant. Enfin toutes ces
+lettres composaient un poëme italien de plusieurs milliers
+de vers à la louange de cette princesse.» Puis Ménage
+ajoute: «Un officier du Nonce, le cardinal Ranucci,
+en était l'auteur: cet homme était suédois, dit-il; il
+avait beaucoup voyagé et savait plusieurs langues;»
+mais il ne le nomme pas. Il n'est guère présumable que ce
+calligraphe soit le même que le Spannochi dont nous avons
+parlé plus haut.</p>
+
+<p>On voit dans la bibliothèque de l'université d'Upsal, un
+beau portrait du même genre: c'est celui du général
+Konigsmarck qui était au service de la république de
+Venise. Ce portrait est formé par des lignes d'écriture tracées
+sur beau vélin; c'est la vie de ce général, en latin.</p>
+
+<p>A Sainte-Geneviève-du-Mont, à Paris, on admirait un
+<i>Crucifix</i> dont les traits du dessin comprenaient en caractères
+très-menus, toute la <i>Passion</i> du Sauveur, selon saint
+Jean. Une <i>Image</i> de la Vierge y présentait un dessin du
+même genre, mais on ne dit pas ce que renfermait l'écriture.</p>
+
+<p>Dans le collège Saint-Jean, à Oxford, on montre un
+dessin de la tête de Charles I<sup>er</sup>, également composé de caractères
+d'écriture, qui, à une très-petite distance, font
+l'effet du burin. Les traits de la figure et de la fraise
+contiennent les <i>Psaumes</i> de la pénitence, le <i>Credo</i> et le
+<i>Pater</i>.</p>
+
+<p>Au Musée de Londres, le bibliothécaire montre un
+dessin de la largeur de la main, offrant le portrait de la
+reine Anne, toujours en caractères d'écriture. Mais il faut
+que les lettres soient d'une extrême finesse, car le bibliothécaire
+fait observer que cette écriture contient tout ce
+que renferme un <i>in-folio</i> qu'il montre en même temps.<span class="pagenum" id="Page_288">[Pg 288]</span>
+Sans doute que le visiteur, tout émerveillé, aime mieux
+croire que de vérifier s'il ne manque pas une virgule de
+l'in-folio sur le petit carré de papier ou de vélin.</p>
+
+<p>Dans le cabinet de M. Paul Grégorovitz Démidoff, à
+Moskow, on remarquait deux curiosités calligraphiques
+dans le genre de celles dont nous parlons. La première est
+le <i>Credo</i> écrit (<i>sic</i>) sur deux petites pièces d'argent et de
+bronze. La seconde consiste dans l'<i>Evangile</i> et le <i>Pater</i>
+transcrits (<i>sic</i>) sur deux autres petites pièces dont le diamètre
+est de trois lignes; le tout est fort lisible. Il nous
+semble qu'au lieu d'<i>écrit</i> il faudrait dire <i>gravé</i>, car on n'écrit
+guère sur l'argent et sur le bronze. D'ailleurs la gravure
+n'ôte rien au mérite de la délicatesse de l'écriture.</p>
+
+<p>Un Anglais, nommé Jean Béedel, a parié dans ces
+derniers temps (1821) écrire correctement et sans abréviations,
+sur un petit morceau de papier circulaire du
+diamètre d'une pièce de six pences (12 sous) l'<i>Oraison dominicale</i>,
+le <i>Symbole</i> des Apôtres, les centième et cent
+trente-quatrième <i>Psaumes</i>, et les sixième, septième et
+huitième <i>Commandements</i> de Dieu, formant en tout 1931
+lettres. Non seulement M. Béedel a gagné le pari, mais
+comme il lui restait de la place, il y a mis son nom, la date
+du jour et l'année.</p>
+
+<p>Enfin le dernier morceau le plus remarquable que nous
+connaissions sur la ténuité du caractère, est mentionné
+dans le cinquantième volume des <i>Transactions de la Société
+des Arts, des Manufactures et du Commerce</i>, seconde
+partie, pour la session de 1834 à 1835; Londres, 1836,
+<i>in-8<sup>o</sup></i>, avec fig. Il est question dans ce volume, p. 24, d'une
+machine à graver, par M. W. Maclaurin, graveur anglais.
+Par le moyen de cette espèce de pantographe dont la
+construction est aussi simple qu'ingénieuse, l'auteur est
+parvenu à graver des caractères d'une ténuité si excessive,<span class="pagenum" id="Page_289">[Pg 289]</span>
+qu'il a inséré, dans un rectangle de six décimètres (2 pouces
+2 lignes et demie environ) de largeur, et 22 millimètres
+(9 lignes trois quarts à peu près) de hauteur, il a inséré,
+disons-nous, 416 fois les mots <i>Society of arts</i><a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>. Le nombre
+de lettres comprises dans cet espace est de 5408; de sorte
+qu'une page in-8<sup>o</sup> ordinaire, étant dix-sept fois et demie
+plus étendue que le rectangle en question, si elle était
+composée en caractères pareils à ceux dudit rectangle, renfermerait
+91,936 lettres. L'estimable savant à l'obligeance
+duquel nous devons cette dernière notice, a fait l'application
+de l'emploi supposé de ce caractère Maclaurin, à une
+page <i>in-fol.</i> à deux colonnes, du <i>Dictionnaire de Moreri</i>,
+laquelle étant composée de 176 lignes et chaque ligne de
+54 lettres, il en résulterait que cette page renfermerait
+9,504 lettres; ce qui fait à peu près la dixième partie du
+nombre des lettres que pourrait contenir une page in-8<sup>o</sup>.
+Ainsi, en définitive, les 6 vol. <i>in-fol.</i> de Moreri, qui ont
+chacun, terme moyen, 860 pag., pourraient être renfermés
+en un volume in-8<sup>o</sup> de 516 pages; mais il ne serait
+lisible qu'à la loupe.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135" class="label">[135]</a> On trouvera ce rectangle gravé dans la première des planches
+qui sont à la fin du volume.</p>
+
+</div>
+
+<hr class="blanc">
+
+<p>Brisons sur ces singularités calligraphiques. Il existe sans
+doute beaucoup d'autres morceaux de ce genre, dus à la
+plume de nos calligraphes modernes; nous en avons même
+vu plusieurs assez curieux; mais ceux dont nous avons parlé
+plus haut suffisent pour faire apprécier ces petites singularités
+qui rentrent un peu dans le genre des <i>nugæ difficiles</i>.
+Passons à la mécanique.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_290">[Pg 290]</span></p>
+
+
+<h4>PETITS TOURS DE FORCE EN MÉCANIQUE.</h4>
+
+<p><span class="smcap">Chez les anciens</span>: Callicrates fit en ivoire des fourmis et
+d'autres animaux si petits, que nul autre que lui n'en
+pouvait discerner les diverses parties.</p>
+
+<p>Mirmecides se signala dans le même genre, il fit également
+en ivoire un quadrige qu'une mouche couvrait de
+ses ailes, et un vaisseau qu'une petite abeille cachait sous
+les siennes<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136" class="label">[136]</a> <i>Callicrates ex ebore formicas et alia tam parva fecit animalia,
+ut partes earum à cæteris cerni non possent.</i></p>
+
+<p><i>Myrmecides quidem in eodem genere inclaruit, à quo quadrigam
+ex eâdem materiâ, quam musca integeret alis, fabricatam,
+et navem quam apicula pinnis absconderet.</i> (<span class="smcap">Plin.</span>, Hist. nat.,
+<i>lib.</i> <span class="allsmcap">VII</span>, <i>cap.</i> 21, et <i>lib.</i> <span class="allsmcap">XXXVI</span>, <i>cap.</i> 5.)</p>
+
+</div>
+
+<p>Théodore, célèbre sculpteur et fondeur, est encore à
+citer pour un semblable prodige: il coula en bronze sa
+statue qui était d'une extrême ressemblance; de la main
+droite elle tenait une lime, et trois doigts de la gauche
+portaient un petit quadrige dont la ténuité est telle que
+char, cocher, attelage, tout se trouve à couvert sous l'aile
+d'une mouche qu'il coula également<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137" class="label">[137]</a> <i>Dextra limam tenet; læva tribus digitis quadrigulam tenuit
+tantæ parvitatis, ut totam eam currumque et aurigam integeret
+alis simul facta musca.</i> (<span class="smcap">Plin.</span>, <i>lib.</i> <span class="allsmcap">XXXIV</span>, c. 19.)</p>
+
+</div>
+
+<p>Architas de Tarente, que l'on regarde comme ayant
+posé le premier les principes de la mécanique chez les
+Grecs, fabriqua une petite colombe artificielle qui imitait
+le vol des colombes ordinaires. Notre vieux poète Du
+Bartas en a parlé ainsi dans son poëme de la <i>Semaine</i>:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">L'homme peuple les airs d'un volant exercite</div>
+ <div class="verse indent0">D'animaux bigarrés. Le tarentin Archite,</div><span class="pagenum" id="Page_291">[Pg 291]</span>
+ <div class="verse indent0">Prince docte et vaillant, fit un pigeon de bois</div>
+ <div class="verse indent0">Qui, poussé par l'accord de divers contrepoids,</div>
+ <div class="verse indent0">Se guindait par le ciel.....</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p><span class="smcap">Chez les modernes</span>: Un inspecteur des écoles de la
+principauté d'Alberstaldt, nommé Remman, atteste, dans
+un ouvrage allemand, que, sous l'empereur Frédéric IV,
+un mécanicien fort habile, nommé Jean Konisberg, eut le
+talent de fabriquer un aigle artificiel qui vola l'espace de
+cinq cents pas au-devant de ce prince revenant dans sa
+capitale, et l'accompagna jusqu'aux portes de la ville, puis
+retourna à l'endroit d'où il était parti.</p>
+
+<p>Le même mécanicien fit une mouche en acier, qui
+s'échappait de ses mains, volait autour de la chambre où
+il était, et venait ensuite se reposer sur sa main comme
+pour se délasser de sa fatigue.</p>
+
+<p>Le vieux Du Bartas a encore parlé, dans sa <span class="smcap">Semaine</span>, de
+cet aigle et de cette mouche, comme de merveilleuses mécaniques,
+exécutées de son temps. Il s'en exprime ainsi:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent12">Que diray-je de l'aigle,</div>
+ <div class="verse indent0">Dont un docte allemand honora nostre siècle,</div>
+ <div class="verse indent0">Aigle qui délogeant de la maîtresse main,</div>
+ <div class="verse indent0">Alla loin au-devant de l'empereur germain?</div>
+ <div class="verse indent0">Et l'ayant rencontré, soudain d'une aisle accorte</div>
+ <div class="verse indent0">Se tournant le suivit jusqu'au seuil de la porte</div>
+ <div class="verse indent0">Du fort Nurembourgeois, que les piliers dorez,</div>
+ <div class="verse indent0">Les tapissez chemins, les arcs élabourez,</div>
+ <div class="verse indent0">Les foudroyants canons, ni la jeunesse isnelle<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a></div>
+ <div class="verse indent0">Ni le chenu sénat n'honoroient tant comme elle.</div>
+ <div class="verse indent0">Un jour que cet ouvrier, plus d'esbats que de mets</div>
+ <div class="verse indent0">En privé festoyoit ses seigneurs plus aimés,</div>
+ <div class="verse indent0">Une mouche de fer, dans sa main recélée,</div>
+ <div class="verse indent0">Prit sans aide d'autrui sa gaillarde volée,</div><span class="pagenum" id="Page_292">[Pg 292]</span>
+ <div class="verse indent0">Fit une entière ronde, et puis d'un cerveau las,</div>
+ <div class="verse indent0">Comme ayant jugement se percha sur son bras.</div>
+ <div class="verse indent0">Esprit vraiment divin, qui dans l'estroit espace</div>
+ <div class="verse indent0">Du corps d'un moucheron peut trouver prou de place,</div>
+ <div class="verse indent0">Pour tant de contre-poids, chaînettes et ressorts,</div>
+ <div class="verse indent0">Qui luy servoyent d'esprit, d'esperon et de mors.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138" class="label">[138]</a> Vieux mot qui signifie <i>agile</i>, <i>prompt</i>, <i>dispos</i>.</p>
+
+</div>
+
+<p>Le même Remman, cité plus haut, raconte encore
+qu'un autre mécanicien, nommé Jean Drebel, avait fait un
+instrument de musique qui s'ouvrait de lui-même au lever
+du soleil, et jouait seul sans le secours de personne tant
+que cet astre était sur l'horizon. Mais au défaut du soleil,
+on n'avait qu'à échauffer un peu la couverture de l'instrument,
+et il jouait comme dans le temps le plus serein. (Voy.
+le <i>Journal</i> des Savants, avril 1711, pp. 459-460).</p>
+
+<p>Dans le même temps à peu près, un ecclésiastique de
+Calabre, nommé Jérôme Faba, s'exerçait dans ce genre,
+et faisait de petites mécaniques avec autant de dextérité
+que de patience. Il sculpta en buis toutes les pièces relatives
+aux mystères de la Passion, et toutes étaient fort à
+l'aise dans une coquille de noix.—Il fit aussi un carrosse
+traîné par deux chevaux, ayant deux personnes dans l'intérieur,
+et le cocher sur son siège, le tout de la dimension
+d'un grain d'orge. Ces frivolités ingénieuses furent présentées
+à François I<sup>er</sup> et à Charles-Quint<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139" class="label">[139]</a> Charles-Quint surtout devait admirer ces petites mécaniques,
+lui qui avait un goût très-prononcé pour l'horlogerie; c'est à lui,
+dit-on, que l'on présenta, en 1529, la première petite horloge
+portative que, depuis, on a appelée montre. Il avait une telle passion
+pour ce genre de mécanique, que son maître d'hôtel ne pouvant
+réveiller son appétit blasé, dit un jour: «Je n'en viendrai jamais
+à bout, si je ne lui fais une fricassée d'horloges.»</p>
+
+</div>
+
+<p>Jean Torriani, célèbre mécanicien de Crémone, vivait<span class="pagenum" id="Page_293">[Pg 293]</span>
+du temps de Charles-Quint qui apprécia son talent; il
+fabriqua des moulins en fer si petits, qu'un moine pouvait
+en cacher un dans sa manche, et l'on prétend que chacun
+de ces moulins broyait, dans un jour, assez de grain
+pour fournir à la consommation de huit hommes.</p>
+
+<p>Adrien Junius, savant médecin du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, a vu à
+Mechelen, en Brabant, un noyau de cerise taillé en forme
+de vase, et dans lequel il compta quatorze paires de dés
+sur chacun desquels les points des six faces étaient très-distinctement
+marqués.</p>
+
+<p>Sous le règne d'Elisabeth, reine d'Angleterre, un orfèvre
+de Londres, nommé Mark Scaliot, fabriqua une serrure en
+fer, en acier et en cuivre, composée de onze pièces avec
+la clef forée, et le tout ne pesait qu'un grain. Le même
+Scaliot fit une chaîne de quarante-trois anneaux pour suspendre
+la serrure et la clef au cou d'une mouche qui portait
+le tout sans peine. Et ce tout, y compris la mouche, ne
+pesait qu'un grain et demi.</p>
+
+<p>Jos. Descamus, mathématicien et mécanicien, décrit
+dans son <i>Traité des forces mouvantes</i>, Paris, 1722, <i>in-8<sup>o</sup></i>,
+une petite mécanique fort ingénieuse qu'il avait composée
+pour le Dauphin, fils de Louis XIV<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>; c'était un petit
+carrosse qui allait seul sur une table. Maintenant rien n'est
+plus commun que cette petite mécanique; mais celle de
+Descamus, outre qu'elle devait être surprenante pour le
+temps où elle a paru, offrait dans ses mouvements, des
+particularités assez curieuses et qui méritent que nous<span class="pagenum" id="Page_294">[Pg 294]</span>
+rapportions ici la propre description qu'il a faite lui-même
+de son petit chef-d'œuvre.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140" class="label">[140]</a> Et non pour Louis XIV, comme le dit Savérien dans son
+<i>Histoire</i> (très-négligée) <i>des progrès de l'esprit humain</i>, 1766,
+in-8<sup>o</sup>, p. 312, puisque Descamus (qu'il appelle Camus) est né en
+Lorraine en 1672; il y avait déjà long-temps que Louis XIV
+régnait.</p>
+
+</div>
+
+<p>«L'espace, ou le chemin donné, que le carrosse devait
+parcourir, était, dit-il, la table du conseil du Roi, à
+Versailles, longue de 7 pi. 4 po., et large de 3 pi. 6 po.;
+on plaça le carrosse à l'extrémité de la table opposée à celle
+où était le fauteuil du Roi. Dans l'instant le carrosse partit;
+les chevaux plièrent les jambes, les levèrent et marchèrent
+comme des chevaux vivants. Arrivé au bout de la table, le
+cocher qui tenait les rênes des chevaux, les tira pour les
+faire retourner. Le carrosse parcourut ainsi la longueur de
+la table une seconde fois; mais ayant encore retourné, le
+cocher fit passer le carrosse entre l'écritoire du Roi et le
+papier qui était sur la table. Il se trouva là placé précisément
+devant le Roi, et il s'y arrêta. Alors un laquais qui
+était derrière le carrosse sauta en bas. Un petit page habillé
+en hussard, se leva, courut à la portière et l'ouvrit. Une
+petite dame qui était dans le carrosse descendit, s'avança
+vers le Roi, lui fit une profonde révérence, et présenta un
+placet d'une manière également naturelle et gracieuse.
+Elle attendit un peu, comme pour savoir la réponse.
+Pendant ce temps, le petit page badinait avec la portière,
+en la fermant et l'ouvrant alternativement. Cependant la
+dame fit une seconde révérence au Roi, rentra dans son
+carrosse, en se tournant un peu de côté pour ne pas perdre
+le Roi de vue, et s'assit sur le coussin. Le petit hussard
+referma aussitôt la portière, remonta sur sa soupente et se
+coucha comme auparavant. Il était à peine couché que le
+cocher donna un coup de fouet, et les chevaux reprirent
+leur train. Le laquais courut après le carrosse et sauta
+derrière avec beaucoup d'agilité. Les chevaux se détournèrent
+une troisième fois au coin de la table, en firent
+encore le tour, toujours guidés par le cocher qui les fouettait<span class="pagenum" id="Page_295">[Pg 295]</span>
+de temps en temps. Enfin le carrosse s'arrêta de
+lui-même au même endroit d'où il était parti, comme s'il
+entrait dans sa cour ou dans sa remise, après avoir fait sa
+course.»</p>
+
+<p>Savérien ajoute que ces mouvements sont produits par
+des ressorts, des rouages, des volants, des détentes, etc.,
+fort délicats, et qui exigent beaucoup de dextérité et de
+soins. Mais, en s'y exerçant, des ouvriers, malgré cette
+difficulté, sont parvenus à faire des ouvrages d'une délicatesse
+infinie et presque inconcevable. En voici encore
+quelques exemples.</p>
+
+<p>Un horloger d'Angleterre, nommé Boverick, avait
+fait une chaise d'ivoire à quatre roues, dans laquelle un
+homme était assis. Sa petitesse et sa légèreté étaient telles
+qu'une mouche la traînait aisément; la chaise et la mouche
+ne pesaient qu'un grain.</p>
+
+<p>Le même ouvrier construisit une table à quadrille avec
+son tiroir, une table à manger, un buffet, un miroir,
+douze chaises à dossier, six plats, une douzaine de couteaux,
+autant de fourchettes et de cuillers, deux salières, avec
+un cavalier, une dame et un laquais, et tout cela était si
+petit qu'il entrait dans un noyau de cerise; et encore il
+n'en occupait que la moitié. La chose, continue Savérien,
+ne paraît pas croyable; mais Baker, savant très-respectable,
+dit l'avoir vu<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>. Malgré cet honorable témoignage, <i>credat
+judæus Apella</i>!</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141" class="label">[141]</a> Voyez <i>le Microscope à la portée de tout le monde</i>, trad. de
+l'anglais de Henri Baker, par le P. Pezenas, 1754, <i>in-8<sup>o</sup></i>, pag. 328.</p>
+
+</div>
+
+<p>Maximilien Misson raconte, dans son <i>Nouveau Voyage en
+Italie</i> (et ailleurs), La Haye, 1702, <i>4 vol. in-12</i>, tom. III,
+p. 110, qu'il a vu dans le palais électoral de Munich,<span class="pagenum" id="Page_296">[Pg 296]</span>
+salle des antiques, beaucoup de curiosités, et, entre autres,
+un noyau de cerise, sur lequel on distinguait cent quarante
+têtes humaines très-bien sculptées.</p>
+
+<p>Dans le musée royal de Copenhague, on voit un autre
+noyau de cerise sur lequel sont gravées deux cent vingt
+têtes.</p>
+
+<p>A Halston, dans le Shropshire, on conserve un noyau
+de pêche sculpté, où est représenté Charles I<sup>er</sup>, la tête couronnée
+et le visage et les habits peints. Au revers est un
+aigle percé d'une flèche avec cette légende: «J'ai fourni
+moi-même les plumes de cette flèche.» Toute cette sculpture
+est exécutée avec beaucoup de goût. Elle est montée
+en or et porte un cristal de chaque côté. On attribue cette
+curiosité à un célèbre sculpteur du temps, nommé Nicolas
+Briot.</p>
+
+<p>«Les journaux d'Allemagne ont annoncé jadis qu'un
+ouvrier, nommé Oswald Nerlinger, a fait d'un grain de
+poivre une coupe qui en contenait <i>douze cents</i> autres, toutes
+tournées en ivoire, chacune dorée au bord et se tenant
+sur son pied.» Voilà une exagération germanique contre
+laquelle se révolterait même la crédulité du juif <i>Apella</i>.
+Nous aurons déjà bien de la peine à croire ce que nous rapporte
+dans ce genre Max. Misson, cité plus haut, voy. tom.
+III, p. 103. Parlant de petits ouvrages d'une délicatesse
+extrême qui se font à Ausbourg aussi bien qu'à Nuremberg,
+il dit: «Ce sont des verres (à pied) bien évidés, bien
+formés, avec un anneau de même matière, ménagé par le
+tourneur entre le corps du verre et son pied. Il y a cent
+de ces verres avec chacun leur anneau, dans un grain
+de poivre de médiocre grosseur. Ces verres sont entre
+mes mains. J'ai plusieurs fois examiné cette petite merveille
+avec de bons microscopes, et j'ai remarqué fort<span class="pagenum" id="Page_297">[Pg 297]</span>
+distinctement les rayures et les traces de l'outil dont
+on s'est servi pour les tourner.</p>
+
+<p>»On trouve encore ici une assez plaisante babiole; ce
+sont des puces enchaînées par le cou avec une chaîne
+d'acier. Cette chaîne est si délicate, quoique de la longueur
+de la main, que la puce l'enlève en sautant:
+l'animal tout enchaîné ne se vend que 10 sols.»</p>
+
+<p>Ceci est devenu très-commun de nos jours: j'ai vu
+(en 1802) à la fantasmagorie de Robertson, des puces
+traîner des petits carrosses chargés de monde, des batteries
+de canons très-bien faites, montées sur leurs affûts, etc., etc.
+Et maintenant mille petites merveilles de ce genre alimentent
+la curiosité des promeneurs sur les boulevards de
+Paris.</p>
+
+<p>On a encore parlé récemment de petits automates curieux,
+exécutés depuis le <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. En 1817, on montrait à
+Londres un colibri en or émaillé, placé dans le médaillon
+d'une tabatière; en touchant un ressort, on le faisait sortir;
+aussitôt il ouvrait le bec, agitait ses ailes brillantes et
+gazouillait un air mélodieux.</p>
+
+<p>Quelques années auparavant, on exposait à la curiosité
+du public dans la même ville, une araignée noire, de
+grosseur ordinaire, qui courait sur une table en différentes
+directions et agitait ses pattes quand on la prenait; elle
+exécutait ces mouvements et plusieurs autres tout aussi
+naturels, au moyen de cent quinze roues dont quelques-unes
+n'étaient distinctes qu'au microscope.</p>
+
+<p>Un cygne attirait les regards en même temps que cette
+araignée; il nageait dans un bassin au milieu de poissons
+dorés, étendait ses ailes, épluchait son plumage, finissait
+par saisir un poisson et l'avalait.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_298">[Pg 298]</span></p>
+
+<p>Vers 1827, nous avons vu à Dijon, chez M. de St...-M.....,
+Directeur du musée de cette ville, membre de
+l'Académie de Dijon, correspondant de l'Institut, etc.,
+nous avons vu, disons-nous, une maquette<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a> mécanique,
+qui, pour n'être pas tout-à-fait dans le genre microscopique,
+n'en est pas moins infiniment curieuse. C'est un petit cheval
+en bois, d'environ 12 pouces de hauteur au garrot, dont tous
+les membres, toutes les parties, depuis le sabot, les jambes
+et les cuisses jusques à la tête, au cou et à la colonne
+vertébrale, sont établis sur des proportions si exactes et si
+artistement disposées, que l'on peut faire prendre à ce
+petit animal, toutes sortes de positions, même les plus
+difficiles et les plus étendues, et il y reste. C'est un petit
+mannequin dont l'exécution a causé au plus haut degré,
+l'étonnement et l'admiration des plus grands artistes et
+entre autres de M. Carle Vernet, le peintre par excellence
+de toutes les races de chevaux. On regrette que cette
+mécanique exige des frais de construction et une habileté
+qui la rendront toujours rare, soit à raison de la difficulté
+de son exécution, soit à raison de son haut prix<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142" class="label">[142]</a> Petit mannequin à l'usage des peintres.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143" class="label">[143]</a> Cet ouvrage a coûté à son auteur 150 fr. de fabrication.</p>
+
+</div>
+
+<p>Mais il est temps de fermer notre petite galerie, laissant
+à chacun de ceux qui l'ont parcourue, la liberté de croire
+ou de ne pas croire à la possibilité d'exécution de quelques-uns
+des articles qui la composent. Ce que nous pouvons
+assurer, c'est que, fidèle et scrupuleux historien, nous
+n'avons en rien altéré la pureté des sources où nous avons
+puisé.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_299">[Pg 299]</span></p>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<h3>SINGULARITÉS ANNULAIRES.</h3>
+
+<h3>DES BAGUES HIÉROGLYPHIQUES.</h3>
+
+<p>Ces bagues se composent avec des pierres plus ou moins
+précieuses; mais avant d'aborder ce sujet, disons un mot
+sur ces sortes de pierres, sur le cas que certains peuples en
+font et sur les propriétés qu'ils y attachent.</p>
+
+<p>L'usage de faire servir les pierres précieuses à l'expression
+de quelques pensées ou à la représentation de quelque
+sujet, remonte à la plus haute antiquité. Nous trouvons
+dans la Bible, que, dès le temps de Moyse, le grand-prêtre
+des Hébreux portait sur sa poitrine, le <i>Rational</i>, c'est-à-dire
+les noms des douze tribus d'Israël, tracés sur autant de
+pierres<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144" class="label">[144]</a> Voici la description que Fl. Josephe donne du <span class="smcap">Rational</span>: «Sur
+cette pièce étaient attachées douze pierres précieuses d'une si
+grande beauté qu'on les regardait comme inappréciables. Elles
+étaient placées sur quatre rangs de trois chacun, et séparées par
+de petites couronnes d'or, afin de les tenir si fermes qu'elles ne
+pussent tomber; dans le premier rang étaient la sardoine, la topaze
+et l'émeraude; dans le second, le rubis, le jaspe et le saphir;
+dans le troisième, le lincure, l'améthiste et l'agate; et dans le
+quatrième, la chrysolithe, l'onyx et le béryl. Sur chacune de ces
+pierres était gravé le nom d'un des douze fils de Jacob, que nous
+considérons comme chefs de nos tribus; et ces noms étaient écrits
+selon l'ordre de leur naissance.»</p>
+
+</div>
+
+<p>Celles que les Musulmans emploient de préférence sont le
+jaspe, l'agate, l'onyx, la sardoine, l'hyalintée, la cornaline,
+l'améthiste, l'hématite, le jade. Ils font quelquefois<span class="pagenum" id="Page_300">[Pg 300]</span>
+usage du corail, du verre et de toutes les autres substances
+assez compactes pour être taillées.</p>
+
+<p>En se livrant à leur goût immodéré pour les pierreries,
+les Musulmans croient satisfaire à un devoir religieux;
+cependant ils disent qu'on ne saurait se présenter devant
+Dieu dans un extérieur trop humble. L'or, suivant eux, fait
+le lustre et la noblesse: d'un autre côté, ils regardent le fer
+comme source d'impureté et de souillure. Mais la puissance
+et la bonté du Créateur se manifestent au contraire
+dans les pierres précieuses. Ces bons et pieux Musulmans
+nous assurent positivement que chaque pierre a les vertus
+suivantes; vertus, n'en déplaise à Mahomet, qui sont marquées
+au coin de l'absurdité:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Le <span class="allsmcap">RUBIS</span>, par exemple, fortifie le cœur; il garantit de la
+peste et de la foudre; placé sur la langue, il apaise la
+soif; enfin il défend l'homme contre les tentations qu'il
+pourrait avoir de se noyer.</p>
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>L'<span class="allsmcap">ÉMERAUDE</span> est un excellent spécifique contre les piqûres
+des vipères. Il suffit même de la présenter à cette
+espèce de serpents, pour lui crever les yeux. Elle guérit
+des maux d'estomach, de l'épilepsie, et fortifie la vue.</p>
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>La <span class="allsmcap">TURQUOISE</span> possède à peu près les mêmes propriétés;
+mais elle s'emploie plus particulièrement contre les scorpions.</p>
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Quant à la <span class="allsmcap">CORNALINE</span>, ses vertus varient suivant ses
+teintes: celle qui est d'un rouge foncé, prévient les fâcheux
+effets de la colère; celle qui est couleur de chair, à
+raies blanches, arrête les hémorragies; enfin la cornaline
+blanche guérit des maux de dents.</p>
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>L'<span class="allsmcap">HÉMATITE</span> est un excellent contre-poison; le <span class="allsmcap">JADE</span>,
+le meilleur des paratonnères, et de plus il écarte les mauvais
+rêves.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_301">[Pg 301]</span></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Quelques pierres peu estimées en Europe, ont cependant
+des vertus divines: l'<span class="allsmcap">OEIL-DE-CHAT</span>, par exemple,
+rend invisible; ce qui est très-commode en amour et en
+guerre.</p>
+</div>
+
+<p>En voilà bien suffisamment sur les admirables propriétés
+des pierres précieuses, que nous devons aux observations
+et à la sagacité de Messieurs les philosophes et
+esprits-forts de Turquie, dignes marabouts du grand prophète.</p>
+
+<p>Encore un mot, en passant, sur les anneaux constellés
+qui se gravent sur divers métaux et qui sont enrichis de
+pierres précieuses. Il est bon de savoir que ces anneaux se
+nomment constellés, parce qu'ils sont sous l'influence directe
+des planètes, à raison des métaux ou des pierres
+qui les composent. Ainsi chaque planète a pour elle son
+métal et sa pierre précieuse dans l'ordre suivant:</p>
+
+<table>
+<tr><td><i>Planètes.</i></td><td> <i>Métaux.</i></td><td> <i>Pierres précieuses.</i></td></tr>
+
+<tr><td>Le <span class="smcap">Soleil</span>, roi du jour. </td><td> L'or. </td><td> L'escarboucle.</td></tr>
+<tr><td>La <span class="smcap">Lune</span>, reine de la nuit. </td><td> L'argent. </td><td> Le saphir.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Jupiter</span>, roi des astres. </td><td> L'étain. </td><td> La topaze.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Mars</span>, dieu de la guerre. </td><td> Le fer. </td><td> Le rubis.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Vénus</span>, déesse de la beauté. </td><td> Le cuivre. </td><td> L'émeraude.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Mercure</span>, ministre des dieux.</td><td> Le vif-argent. </td><td> Le cristal.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Saturne</span>, dieu du temps. </td><td> Le plomb. </td><td> Le grenat.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Mais il est temps d'arriver à nos bagues hiéroglyphiques;
+ces bagues sont composées de pierres précieuses, qui, par
+la première lettre de leur nom, étant réunies et incrustées
+autour d'un anneau, forment le nom d'une personne, ou
+désignent un objet quelconque.</p>
+
+<p>M. Brard, parlant dans sa <i>Minéralogie appliquée aux
+arts</i>, tom. III, p. 355, du <span class="smcap">Natrolithe</span>, pierre opaque et d'un
+jaune brillant nuancé de zones blanches et brunes concentriques,
+dit: «Cette pierre qu'on trouve au pic volcanique<span class="pagenum" id="Page_302">[Pg 302]</span>
+de Hochen-Twiell près Signen, sur les bords du lac de
+Constance, n'est point éclatante; mais à l'époque où l'on
+composait des bagues hiéroglyphiques, on était fort embarrassé
+de trouver une pierre dont le nom commençât par N.
+J'arrivais d'un voyage en Allemagne, d'où je rapportais
+beaucoup d'échantillons de <span class="smcap">Natrolithe</span>; j'en fis tailler
+quelques morceaux, et on introduisit cette pierre dans les
+anneaux symboliques dont on faisait alors un très-grand
+cas. Les premières bagues de ce genre parurent à la suite
+de la victoire d'Austerlitz, que les soldats français nommèrent
+la bataille des trois empereurs (Napoléon, Alexandre,
+François), en 1805. Trois anneaux, portant chacun une
+pierre de couleur différente, étaient réunis par un lien d'or,
+et prirent le nom d'anneaux à triple alliance.» M. Brard
+ne nous dit point quelles sortes de pierres entrèrent dans
+la structure de ces anneaux symboliques. Mais il continue
+ainsi:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Vinrent ensuite les bagues hiéroglyphiques, qui
+portaient un nom écrit par les lettres initiales de chacune
+des pierres dont elles étaient entourées. Ainsi les mots
+<span class="smcap">Charles</span>, <span class="smcap">Sophie</span> et <span class="smcap">Caroline</span> se composaient de la manière
+suivante:</p>
+
+<table>
+<tr><td><b>C</b>YMOPHANE. </td><td> <b>S</b>APHIR. </td><td> <b>C</b>HRYSOLITHE.</td></tr>
+<tr><td><b>H</b>YACINTHE. </td><td> <b>O</b>PALE. </td><td> <b>A</b>MÉTHISTE.</td></tr>
+<tr><td><b>A</b>MÉTHISTE. </td><td> <b>P</b>ERIDOT. </td><td> <b>R</b>UBIS.</td></tr>
+<tr><td><b>R</b>UBIS. </td><td> <b>H</b>YACINTHE. </td><td> <b>O</b>PALE.</td></tr>
+<tr><td><b>L</b>APIS. </td><td> <b>I</b>RIS. </td><td> <b>L</b>EPIDOLITHE.</td></tr>
+<tr><td><b>E</b>MERAUDE. </td><td> <b>E</b>MERAUDE. </td><td><b>I</b>RIS.</td></tr>
+<tr><td><b>S</b>APHIR. </td><td> </td><td> <b>N</b>ATROLITHE.</td></tr>
+<tr><td> </td><td> </td><td> <b>E</b>SCARBOUCLE.</td></tr>
+</table>
+
+<p>»Moyennant ces acrostiches, on ne perdra point la
+clef de ces singuliers anneaux, et l'on sera toujours dans<span class="pagenum" id="Page_303">[Pg 303]</span>
+le cas de trouver le sens caché de ces réunions de pierres
+qui pourraient paraître un jour le fruit d'un goût bizarre,
+dénué de tout intérêt.»</p>
+</div>
+
+<p>Malheureusement tous les noms de la liturgie ne se prêtent
+pas à ces compositions, attendu que l'alphabet des
+pierres n'est pas complet. Si jamais les bagues hiéroglyphiques
+redevenaient à la mode, nous allons, pour épargner des
+recherches aux amateurs, donner la liste alphabétique des
+principales pierres précieuses que l'on pourrait employer
+dans la fabrication de ces bagues.</p>
+
+<p>
+Agate.<br>
+Améthiste.<br>
+Aventurine.<br>
+Beryl.<br>
+Calcédoine.<br>
+Chrysolithe.<br>
+Cornaline.<br>
+Cristal de roche.<br>
+Cymophane.<br>
+Diallage.<br>
+Diamant.<br>
+Dichroïte.<br>
+Disthène.<br>
+Eléolithe.<br>
+Emeraude.<br>
+Enhydre.<br>
+Escarboucle.<br>
+Essonite.<br>
+Felspath opalin.<br>
+Grenat.<br>
+Hématite.<br>
+Hyacinthe.<br>
+Hydrophane.<br>
+Hypersthène.<br>
+Idocrase.<br>
+Iris.<br>
+Iu, pier. chinoise.<br>
+Jade.<br>
+Jargon.<br>
+Jaspe.<br>
+Jayet.<br>
+Enhydre. Lapis-Lazuli.<br>
+Lépidolithe.<br>
+Malachite.<br>
+Marcassite ou Pyrite.<br>
+Natrolithe.<br>
+Obsidienne.<br>
+Onyx.<br>
+Opale.<br>
+Péridot.<br>
+Quarz-Girasol.<br>
+Rubis.<br>
+Saphir.<br>
+Sardonyx.<br>
+Topaze.<br>
+Tourmaline.<br>
+Turquoise.<br>
+Vermeil oriental.<br>
+Zircon.<br>
+</p>
+
+<p>Les quatre lettres qui manquent sont le K, l'U, l'X et l'Y.</p>
+
+<p>On a parlé récemment d'un ingénieux acrostiche fait
+sur le nom de M<sup>lle</sup> Rachel, jeune tragédienne d'une haute
+réputation à Paris. Cet acrostiche doit être mentionné ici,
+puisqu'il est du genre de ceux qui viennent de nous occuper,
+c'est-à-dire exprimé en pierres précieuses. Voici le fait:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_304">[Pg 304]</span></p>
+
+<p>On a fait présent à la célèbre actrice, d'un bandeau
+royal antique, tout en or, d'un dessin très-pur, très-élégant,
+et incrusté de six pierres fines. Ces six pierres sont
+tellement disposées que les initiales de leur nom réunies
+forment non seulement celui de la jeune tragédienne,
+mais elles désignent encore les noms des personnages dans
+les rôles où elle excelle, ainsi que le démontre ce petit
+tableau:</p>
+
+<table>
+<tr><td><span class="smcap"><b>R</b>ubis</span> </td><td> <b>R</b>oxane.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap"><b>A</b>méthiste</span> </td><td> <b>A</b>ménaïde.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap"><b>C</b>ornaline</span> </td><td> <b>C</b>amille.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap"><b>H</b>ématite</span> </td><td> <b>H</b>ermione.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap"><b>E</b>meraude</span> </td><td> <b>E</b>milie.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap"><b>L</b>apis-Lazuli</span> </td><td> <b>L</b>aodice.</td></tr>
+</table>
+
+<p>La manière dont ce bandeau royal est parvenu à la
+jeune actrice offre une singularité qui mérite aussi d'être
+rapportée. M<sup>lle</sup> Rachel avait envoyé chercher pour sa
+table une carpe du Rhin, chez Chevet dont le magasin est
+si riche en comestibles de toute espèce; le beau poisson
+arrive, on le sert, on l'ouvre, et le magnifique bandeau
+sort de ses entrailles. Galanterie imprévue qui a dû autant
+surprendre et flatter l'aimable actrice que celle d'une couronne
+d'or qu'elle avait déjà reçue précédemment d'un de
+ses admirateurs, qui ne s'était point fait connaître; il en est
+de même de celui-ci.</p>
+
+
+<h4>DES BAGUES ARCANIQUES.</h4>
+
+<p>Il existait, au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, un habile homme, prophète
+de son métier et par conséquent très-versé dans le grand art
+de l'astrologie judiciaire. C'était un Italien, nommé Luc
+Gauric, né à Gifoni, dans le royaume de Naples, en 1477,<span class="pagenum" id="Page_305">[Pg 305]</span>
+et qui est mort à Rome en 1559. Ce grand homme, très
+au courant de toutes les rêveries talismaniques, magiques,
+talmudiques, cabalistiques, voire même hiéroglyphiques,
+lisait dans les astres <i>ad aperturam libri</i>, et déroulait l'avenir
+<i>currente calamo</i>; mais il ne rencontrait pas toujours juste<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>,
+et même il était fort heureux quand, sur cent de ses prédictions,
+le hasard en réalisait deux ou trois, ce qui, malgré
+cela, lui donnait haute réputation parmi le peuple, et
+même parmi les grands qui, dans ces temps déjà reculés,
+étaient bien un peu peuple à cet égard; témoins les papes
+Jules II, Léon X, Clément VII et Paul III, qui eurent des
+égards pour ce charlatan, et la fameuse Catherine de
+Médicis qui lui dut sa ceinture talismanique, et l'infortunée
+Marie Stuart pour laquelle il fabriqua des bracelets
+hiéroglyphiques. Enfin c'est à ce Gauric que l'on doit l'idée
+des bagues arcaniques qui font l'objet de cette notice.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145" class="label">[145]</a> Par exemple, il avait prédit à Henri II, roi de France, qu'il
+serait empereur, et qu'il parviendrait à une vieillesse très-heureuse;
+Henri II a régné douze ans sans éclat, et est mort d'accident à quarante
+ans, le 10 juillet 1559, la même année que le prophète.</p>
+
+</div>
+
+<p>Ces bagues sont composées d'un anneau d'or sur lequel
+est enchâssée une pierre de couleur significative, c'est-à-dire
+une pierre dont la couleur emblématique ait rapport
+à l'objet que l'on a en vue; puis sur cette pierre doit être
+gravé un signe du zodiaque indiquant le mois où s'est passé
+l'événement dont on aime à conserver le souvenir.</p>
+
+<p>Les pierres coloriées qu'on emploie dans ces sortes de
+bagues sont au nombre de douze et représentent les douze
+mois de l'année. Les voici rangées, avec leurs couleurs,
+selon l'ordre des mois; nous y ajoutons les couleurs qu'on
+assigne à chaque mois.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_306">[Pg 306]</span></p>
+
+<table>
+<tr><td>NOMS<br> DES PIERRES.</td><td>COULEURS <br>DES PIERRES.</td><td>
+ NOMS<br> DES MOIS.</td><td> COULEUR<br> DES MOIS.</td></tr>
+
+<tr><td>Le <span class="smcap">Grenat</span> </td><td> rouge foncé. </td><td> <span class="smcap">Janvier</span> </td><td> blanc.</td></tr>
+<tr><td>L'<span class="smcap">Améthiste</span> </td><td> violet. </td><td> <span class="smcap">Février</span> </td><td> arbitraire.</td></tr>
+<tr><td>Le <span class="smcap">Jaspe</span> </td><td> varié. </td><td> <span class="smcap">Mars</span> </td><td> rouge noirâtre.</td></tr>
+<tr><td>Le <span class="smcap">Saphir</span> </td><td> blanc. </td><td> <span class="smcap">Avril</span> </td><td> vert.</td></tr>
+<tr><td>l'<span class="smcap">Émeraude</span> </td><td> vert. </td><td> <span class="smcap">Mai</span> </td><td> vert.</td></tr>
+<tr><td>l'<span class="smcap">Onyx</span> </td><td> blanc et brun.</td><td> <span class="smcap">Juin</span> </td><td>vert jaunâtre.</td></tr>
+<tr><td>La <span class="smcap">Cornaline</span> </td><td> rouge. </td><td> <span class="smcap">Juillet</span></td><td> jaune.</td></tr>
+<tr><td>La <span class="smcap">Sardoine</span> </td><td> fauve. </td><td> <span class="smcap">Aout</span> </td><td> couleur de feu.</td></tr>
+<tr><td>La <span class="smcap">Chrysolithe</span> </td><td> vert léger </td><td> <span class="smcap">Septembre</span> </td><td> pourpre.</td></tr>
+<tr><td>l'<span class="smcap">Aigue-marine</span> </td><td> vert bleuâtre. </td><td> <span class="smcap">Octobre</span> </td><td> incarnat.</td></tr>
+<tr><td>La <span class="smcap">Topaze</span> </td><td> jaune. </td><td> <span class="smcap">Novembre</span> </td><td> feuille morte.</td></tr>
+<tr><td>La <span class="smcap">Turquoise</span> </td><td> bleu. </td><td> <span class="smcap">Décembre</span> </td><td> noir.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Passons maintenant aux signes du zodiaque, et voyons
+quel espace de temps le soleil semble employer à les parcourir
+dans chaque mois:</p>
+
+<p>
+Le <span class="smcap">Verseau</span> du 20 janvier au 19 février.<br>
+Les <span class="smcap">Poissons</span> du 19 février au 21 mars.<br>
+Le <span class="smcap">Bélier</span> du 21 mars au 20 avril.<br>
+Le <span class="smcap">Taureau</span> du 20 avril au 21 mai.<br>
+Les <span class="smcap">Gémeaux</span> du 21 mai au 21 juin.<br>
+Le <span class="smcap">Cancer</span> du 21 juin au 23 juillet.<br>
+Le <span class="smcap">Lion</span> du 23 juillet au 23 août.<br>
+La <span class="smcap">Vierge</span> du 23 août au 23 septembre.<br>
+La <span class="smcap">Balance</span> du 23 septembre au 23 octobre.<br>
+Le <span class="smcap">Scorpion</span> du 23 octobre au 22 novembre.<br>
+Le <span class="smcap">Sagittaire</span> du 22 novembre au 22 décemb..<br>
+Le <span class="smcap">Capricorne</span> du 22 décembre au 20 janvier.<br>
+</p>
+
+<p>Nous avons dit précédemment que la couleur des pierres
+employées dans les bagues arcaniques était significative;
+le tableau suivant va nous indiquer l'emblême de chaque
+couleur.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_307">[Pg 307]</span></p>
+
+<p>
+Le <span class="smcap">Blanc</span> signifie pureté, joie, candeur, innocence.<br>
+Le <span class="smcap">Blanc</span> mêlé de rose louange.<br>
+Le <span class="smcap">Bleu</span> amour et trahison.<br>
+Le <span class="smcap">Brun</span> humilité.<br>
+La <span class="smcap">Feuille-morte</span> vieillesse.<br>
+Le <span class="smcap">Gris de fer</span> courage.<br>
+Le <span class="smcap">Gris de lin</span> amour constant.<br>
+Le <span class="smcap">Jaune</span> impudicité.<br>
+Le <span class="smcap">Noir</span> deuil, tristesse, mélancolie.<br>
+L'<span class="smcap">Or</span> (couleur de) magnificence, puissance.<br>
+Le <span class="smcap">Pourpre</span> dignité impériale, haute magistrature.<br>
+Le <span class="smcap">Rose</span> tendresse, amour changeant.<br>
+Le <span class="smcap">Rouge</span> cruauté, colère, feu, zèle, pudeur.<br>
+Le <span class="smcap">Souci et Orange</span> chagrin.<br>
+Le <span class="smcap">Vert</span> espérance.<br>
+Le <span class="smcap">Violet</span> jalousie.<br>
+</p>
+
+<p>Nous pensons que ces trois petits tableaux, réunis à ce
+que nous avons dit précédemment sur ce qui compose les
+bagues hiéroglyphiques, pourront être de quelque utilité
+aux personnes qui désireraient en faire fabriquer. Il y a
+quelques années que ces sortes de bagues, dont l'anneau et
+le chaton sont dans le goût du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, étaient revenues à
+la mode; on a même cité la duchesse de Berry qui en a fait
+faire une dont la pierre est une chrysolithe, et le signe du
+zodiaque une balance.</p>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h3><span class="allsmcap">DU NOMBRE</span> QUATORZE,
+<span class="allsmcap">RELATIVEMENT A</span> HENRI QUATRE.</h3>
+
+
+<p>On a souvent parlé de ce nombre comme d'une singularité
+tenant à la vie de Henri IV; on a même plusieurs
+fois publié le résultat de quelques recherches à cet égard;<span class="pagenum" id="Page_308">[Pg 308]</span>
+mais on est bien éloigné d'avoir donné à ce sujet curieux
+tous les développements dont il est susceptible; c'est ce qui
+nous a engagé à lui consacrer un article plus ample que
+tout ce qui a paru jusqu'à ce jour. Nous y avons ajouté
+quelques accessoires de famille qui, nous l'espérons, n'y
+paraîtront point déplacés. Commençons par le nom du
+Héros:</p>
+
+
+<p>14 Lettres composent le nom de HENRI-DE-BOURBON.</p>
+
+<p>Le 14 décemb. 1553, naissance de Henri de Bourbon (depuis
+Henri IV), 14 siècles, 14 décades,
+et 14 ans après la naissance de J.-C. Notez
+que les quatre chiffres de ce milliaire 1553,
+additionnés entre eux, présentent le nombre
+14.</p>
+
+<p>Le 14 mai 1554, ordonnance de Henri II qui prescrit
+d'élargir la rue de la Féronnerie;
+l'inexécution de cette ordonnance cause
+le trépas de Henri IV, quatre fois 14 ans
+(56) après qu'elle est rendue.</p>
+
+<p>Le 14 mai 1582, naissance de Marguerite de France,
+sœur de Charles IX et de Henri III, première
+femme de Henri IV.</p>
+
+<p>Le 14 mai 1588, révolte de Paris contre Henri III,
+à l'instigation du duc de Guise.</p>
+
+<p>Le 14 mars 1590, Henri IV gagne la bataille d'Ivry.</p>
+
+<p>Le 14 mai 1590, la Ligue fait la fameuse procession racontée
+d'une manière si burlesque dans la
+satyre Ménippée.</p>
+
+<p>Le même jour, Henri IV est repoussé
+des faubourgs de Paris.</p>
+
+<p>Le 14 nov. 1590, le clergé de Paris et la Ligue prêtent
+serment de mourir plutôt que d'obéir
+au Béarnais (Henri IV).</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_309">[Pg 309]</span></p>
+
+<p>Le 14 nov. 1591, le grand conseil de la Ligue s'assemble
+chez le curé de Saint-Jacques, pour
+aviser aux moyens de se défaire des politiques.
+Le lendemain vendredi 15, le président
+Brisson, Larcher, conseiller en la
+grand'chambre, et Tardif, conseiller au
+Châtelet, furent constitués prisonniers le
+matin et de suite pendus et étranglés.</p>
+
+<p>Le 14 nov. 1592, le Parlement (la portion restée à
+Paris et attachée à la Ligue) enregistre
+la bulle par laquelle le pape (Clément VIII)
+donne pouvoir à son légat d'élire un roi
+en place de Charles X (le cardinal de
+Bourbon, mort le 9 mai précédent dans sa
+prison à Fontenai-le-Comte) et d'exclure
+du trône Henri de Bourbon.</p>
+
+<p>Le 14 déc. 1592, la ville de Dun est remise sous la
+puissance du Roi.</p>
+
+<p>Le 14 juillet 1593, le duc de Féria, ambassadeur
+d'Espagne, déclare que le Roi son maître
+(Philippe II) destinait sa fille Isabelle-Claire-Eugénie
+au duc de Guise. Le Conseil
+des seize l'avait demandée l'année
+précédente; ce qui avait mis en fureur le
+duc de Mayenne, qui, à son retour à Paris,
+fit pendre trois des seize sans forme de
+procès, et exila Bussi-le-Clerc, leur chef.</p>
+
+<p>Le 14 janv. 1594, le Parlement de Paris proteste
+contre tout ce qui s'était fait antérieurement.
+Le Roi fait son entrée à Paris le
+22 mars de la même année.</p>
+
+<p>Le 14 avril 1594, les membres du Parlement de Paris
+qui, retirés à Tours, étaient restés fidèles
+au Roi, font leur entrée dans la capitale.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_310">[Pg 310]</span></p>
+
+<p>Le 14 avril 1599, le duc de Savoie (Charles-Emmanuel
+I<sup>er</sup>), jusqu'alors ennemi de Henri IV,
+vient se réconcilier avec lui, et fait son
+entrée à Fontainebleau.</p>
+
+<p>Le 14 octobre 1602, les députés des cantons Suisses
+entrent à Paris, et font un traité d'alliance
+avec la France.</p>
+
+<p>Le 14 mars 1606, Henri IV allant faire la guerre au
+duc de Bouillon, recommande son fils au
+Parlement.</p>
+
+<p>Le 14 sept. 1606, furent faites à Fontainebleau les
+cérémonies du baptême du Dauphin et de
+ses sœurs. Le Dauphin fut nommé Loys,
+(Louis), et ses deux sœurs, Christine et
+Elisabeth. C'est le cardinal de Joyeuse qui
+fut délégué par le Pape Paul V pour cette
+cérémonie et qui tint sur les fonts le Dauphin
+au nom de S. S.</p>
+
+<p>Le 14 mai 1610, Henri IV, qui faisait l'admiration
+de l'Europe et le bonheur de la France,
+est poignardé dans son carrosse, sur les
+quatre heures du soir, par Ravaillac, à
+l'entrée de la rue de la Féronnerie. Ce
+prince était âgé de 56 ans et cinq mois,
+c'est-à-dire qu'il a vécu quatre fois 14 ans,
+14 semaines, et quatre fois 14 jours.</p>
+
+<p>Le 14 janv. 1611, Sully demande son congé à la Reine
+régente (Marie de Médicis) et quitte la
+Cour.</p>
+
+<p>Le 14 mai 1643, mort de Louis XIII, fils de Henri IV;
+l'addition des quatre chiffres de ce milliaire
+(1643) donne 14. Nous avons vu
+précédemment que le milliaire de la naissance<span class="pagenum" id="Page_311">[Pg 311]</span>
+de Henri IV offrait la même singularité.
+Voilà donc la date de la naissance
+du père et celle de la mort du fils soumises
+également au nombre 14.</p>
+
+<p>Nous permettra-t-on ici un petit épisode relatif à
+Louis XIII, et qui offre quelques rapprochements assez
+singuliers sur son titre numéral XIII? ce n'est qu'une unité
+de moins dans le nombre 14.</p>
+
+<p>Lorsque Louis XIII a épousé l'infante d'Espagne, Anne
+d'Autriche, le 25 octobre 1615, on a remarqué</p>
+
+<table>
+<tr><td>Que <span class="smcap">Loys<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a> de Bourbon</span> contient<br> treize lettres;
+</td><td> Et qu'<span class="smcap">Anne d'Autriche</span> contient<br>
+ treize lettres;
+</td></tr>
+</table>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146" class="label">[146]</a> Tous les rois du nom de Louis, qui ont précédé Louis XIII, se nommaient
+Loys, ou du moins ce nom s'écrivait ainsi. C'est à Malherbe que
+l'on doit le changement de Loys en Louis. Un jour Henri IV lui montrait
+une petite lettre que le Dauphin (Louis XIII encore enfant), venait de
+lui écrire; elle était signée Loys. Malherbe dit qu'il était assez content de
+la lettre, mais non de la signature qui était gothique, et qu'il fallait écrire
+d'une manière plus moderne et plus conforme à la prononciation. Dès-lors
+tous nos rois de ce nom ont signé Louis, et Loys est resté rélégué dans
+les vieilles chartes.</p>
+
+</div>
+
+<table>
+<tr><td>Que ce prince avait treize ans <br>lorsque le mariage fut résolu;</td><td>
+Que cette princesse avait treize<br>ans à la même époque;
+</td></tr>
+<tr><td>
+Qu'il était le treizième roi de France du nom de Loys<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>;
+</td><td>
+Que treize infantes du nom<br>d'Anne d'Autriche se trouvaient<br>
+dans la maison d'Espagne;
+</td></tr>
+</table>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147" class="label">[147]</a> Ce rang (le treizième) me rappelle que Hugues Picardet, procureur
+général au parlement de Bourgogne, a publié des <i>Remontrances</i> en cette
+Cour, <i>Paris</i>, 1618, <i>in-8<sup>o</sup></i>, et que, dans la huitième de ces remontrances,
+il dit au jeune Louis XIII, en caractérisant ses douze prédécesseurs homonymes:
+«Plaise à Dieu de réunir en vous toutes les vertus de vos aïeux:
+la débonnaireté de Louys <i>premier</i>, la justice de Louys <i>second</i>, le courage
+de Louys <i>troisième</i>, la continence de Louys <i>quatriesme</i>, la libéralité de
+Louys <i>cinquiesme</i>, la piété de Louys <i>sixiesme</i>, la courtoisie de Louys
+<i>septiesme</i>, le bonheur de Louys <i>huictiesme</i>, la sainteté de Louys <i>neuviesme</i>,
+la constance de Louys <i>dixiesme</i>, la prudence de Louys <i>unziesme</i>,
+la bonté paternelle de Louys <i>douziesme</i>, et la valeur et clémence
+du grand Henri vostre père!»</p>
+
+<p>La dédicace de ce recueil de <i>Remontrances</i>, adressée AU GRAND ROY
+DES ROYS, c'est-à-dire à Dieu, est fort singulière.</p>
+
+</div>
+
+<table>
+<tr><td>Que Loys était de la taille<br> d'Anne d'Autriche. </td><td>
+
+Et Anne d'Autriche de la taille<br>de Loys.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Encore un mot sur nos 14.</p>
+
+<p>Le 14 mai 1643, Louis XIV, petit-fils de Henri IV,
+monte sur le trône. Nous avons déjà vu que
+les chiffres additionnés de ce milliaire donnent
+14.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_312">[Pg 312]</span></p>
+
+<p>Ce prince est mort en 1715, milliaire qui offre également
+14, et il a vécu 77 ans, nombre qui, dans son addition,
+forme encore 14. De sorte que le chiffre numéral de son
+titre, l'année de son avénement au trône, celle de sa mort,
+et la totalité des années qu'il a vécu présentent quatre fois
+le nombre 14.</p>
+
+<p>On ne trouvera guère de nombres qui, dans l'histoire de
+France, aient autant de droits à la singularité des rapprochements.</p>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>QUELQUES SINGULARITÉS
+EXTRAITES D'ANCIENS REGISTRES DE L'ÉTAT CIVIL.</h3>
+
+<p>La première pièce légale relative à la tenue des registres
+de l'état civil, en France, est l'ordonnance de Villers-Cotterets,
+du 10 août 1539, qui enjoint de tenir en chaque paroisse
+un registre en forme de <i>preuves de baptesme</i>. Cependant il
+existait auparavant, mais en très-petit nombre, des espèces
+de registres de baptêmes, de mariages et de décès. Il faut
+dire qu'en général ces registres, avant et depuis l'ordonnance
+de 1539 jusqu'au <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ont été tenus de la
+manière la plus défectueuse et quelquefois la plus singulière.<span class="pagenum" id="Page_313">[Pg 313]</span>
+C'est ce que nous allons prouver par deux ou trois
+exemples puisés dans les anciens registres de quelques paroisses
+de Paris au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> et <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles; par exemple, dans
+l'un de ceux de la paroisse de Saint-André-des-Arts, on
+trouve:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Le xxij<sup>e</sup> d'<i>aoust</i> 1574, furent baptizées deux filles
+gemelles et de la mesme <i>ventrée</i>.» Charmante expression,
+très-délicate! mais aucun détail, aucune signature;
+on apprend seulement que l'une de ces deux
+petites eut pour marraine l'épouse du célèbre Ambroise
+Paré, (m. à Paris le 20 déc. 1590).</p>
+</div>
+
+<p>Dans un registre de Clignancourt, le curé de cette paroisse
+a ainsi enregistré un baptême:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Le xx<sup>e</sup> <i>de décembre</i> 1661, fut baptizée la fille d'Estienne
+Lemire, laboureur. C'est la dixième de suite
+sans aucun masle, et toutes les autres sont vivantes.»
+Rien de plus.</p>
+</div>
+
+<p>L'article suivant est puisé dans un des registres du curé
+de la Villète:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Le xxx<sup>e</sup> <i>juing</i> 1644, j'ai célébré un service pour le
+repos de l'âme de François Caignet, mon bon ami,
+lequel a donné plusieurs choses à mon église. <i>Signé</i>
+<span class="smcap">Cottereau</span> <i>et ami</i>.»</p>
+</div>
+
+<p>Le successeur de ce M. Cottereau s'exprime ainsi dans
+un autre acte:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Le xxj<sup>e</sup> <i>décembre</i> 1675, a esté enterré Jean Tessier,
+laboureur, homme très-doulx, très-paisible, fort respectueux
+et très-déférent envers ses pasteurs.»</p>
+</div>
+
+<p>Il est présumable que le registre de la paroisse Saint-Landry
+servait de mémorial au vicaire. Ce bon prêtre y<span class="pagenum" id="Page_314">[Pg 314]</span>
+détaille naïvement les étrennes qu'il a reçues au commencement
+de l'année 1630 pendant quatre jours; voici le résumé
+de ces étrennes:</p>
+
+<p>
+«Onze bouteilles de vin, dont deux de blanc;<br>
+»Quatre boistes de conserve;<br>
+»Trois chapons, dont un prêt à mettre à la broche;<br>
+»Trois livres de bougie;<br>
+»Deux fort bons fromages;<br>
+»Deux grands pots de beurre;<br>
+»Une bouteille d'hipocras<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>;<br>
+»Un lapin de garenne, une langue fumée, un gâteau et une talmouse;<span class="pagenum" id="Page_315">[Pg 315]</span><br>
+»Une douzaine de serviettes;<br>
+»Une pistole d'Espagne, trois escus d'or.»<br>
+</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148" class="label">[148]</a> L'hypocras était un breuvage agréable, une espèce de vin de
+liqueur composé de divers ingrédients dont un vin léger et délicat
+était la base. Il y en avait plusieurs espèces; l'une des plus anciennes
+recettes est celle que donne le vieux Taillevent, célèbre cuisinier du
+roi Charles VII. «Pour une pinte, dit-il, prenez trois treseaux
+(3 gros) de cinnamome fine et parce, ung treseau de mesche, ou
+deux qui veult; demi-treseau de girofle, et de sucre fin six onces,
+et mettez en pouldre; et la fault toute mettre en ung coulouoir
+avec le vin, et le pot dessoubs, et le passez tant qu'il soit coulé,
+et tant plus est passé et mieux vault, mais qu'il ne soit esventé.»
+Cette recette de Taillevent est, comme son style, un peu surannée.</p>
+
+<p>«Pour préparer l'hypocras des grands seigneurs, dit le docteur
+Pegge, prenez du gingembre, de l'anis et du sucre. Quant à l'hypocras
+du peuple, il se fait avec de la canelle, du poivre et du
+miel clarifié.» Mais de toutes ces anciennes liqueurs, la seule qui
+mérite un souvenir, est l'infusion de suc d'oranges de Séville avec
+le sucre dans un vin léger. En général, l'hypocras se faisait et se
+fait encore avec du vin, du sucre, de la canelle, du girofle, du
+gingembre et autres ingrédients. On en fait du blanc, du rouge, du
+clairet, du framboisé, de l'ambré, etc., etc.</p>
+
+</div>
+
+<p>A la suite d'un acte d'inhumation du 29 octobre 1650,
+M. le vicaire nous fait part de l'anecdote suivante:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«M. de Saint-Paul (<i>son curé</i>) me commanda d'aller
+dîner avec lui, où de sa grâce, je fis bonne chère: <i>vivat
+ad multos annos!</i>»</p>
+</div>
+
+<p>C'est fort bien; mais peut-être cette bonne chère, prise
+un peu copieusement, occasionna-t-elle à M. le vicaire
+quelques remords d'estomach ou d'entrailles, car le lendemain,
+à la suite d'un acte de convoi funèbre, il écrivit ces
+mots:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«J'ai pris un lavement pour apaiser une colique.»</p>
+</div>
+
+<p>On ne conçoit pas en vérité comment on pouvait consigner
+de pareilles niaiseries dans des registres destinés à
+conserver le souvenir d'actes aussi importants que les naissances
+et les décès.</p>
+
+<p>Quelquefois aussi MM. les curés relataient sur ces mêmes
+registres, entre un acte de baptême et un acte de mort,
+quelque événement récent qui tenait aux troubles du moment;
+et, comme on le pense bien, l'esprit de parti s'y
+manifestait clairement. Par exemple, le curé de Saint-André-des-Arts
+(Christophe Aubry), après avoir enregistré
+la naissance d'un enfant né le 23 décembre 1588,
+raconte ainsi le meurtre du duc de Guise; nous rendons
+littéralement ses expressions copiées sur le registre:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«En ce mesme jour du sabmedi <span class="allsmcap">XXIV</span><sup>e</sup> décembre
+1588, est venu un courrier de la ville de Blois, qui a
+apporté nouvelles comme M. le duc de Guise avoit esté
+tué et massacré le vendredi précédent (23 <i>déc.</i>) au cabinet<span class="pagenum" id="Page_316">[Pg 316]</span>
+du Roy, luy estant présent, lequel sieur estoit
+allé à son service à l'assemblée des estats; faict trop
+exécrable et qui ne demeurera pas impuny; <i>anima ejus
+requiescat in pace, amen!</i></p>
+
+<p>»Et encore non content, comme estant possédé du
+diable, comme il est vraisemblable, a depuys faict
+massacrer le cardinal de Guyse, et non pour autre
+cause sinon qu'ilz s'oposoyent aux entreprises du
+Biarnoys qui se dict roy de Navarre, héréticque, excommunié,
+que ledict roy, jadis<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a> roy de France,
+nommé Henry de Valoys, vouloit instaler après luy à
+la couronne de France contre la volonté de nostre sainct
+Père le Pape Sixte cinquiesme qui l'en avoit jugé indigne
+pour sa mauldicte hérésie et pour avoir esté relaps<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>.»</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149" class="label">[149]</a> Ce mot <i>jadis</i> prouve que le curé de Saint-André-des-Arts et les
+autres ecclésiastiques ligueurs regardaient Henri III comme déchu
+de la couronne par ce seul fait.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150" class="label">[150]</a> Cela prouve qu'alors on attribuait encore au Pape le droit de
+priver un souverain de sa couronne.—Par la suite, on a tellement
+rougi de pareils actes et de pareilles opinions, qu'on a biffé sur le
+registre en question, la note que nous venons de transcrire. Mais
+l'écriture n'a pas été tellement effacée qu'on ne puisse très-bien la
+lire.</p>
+
+</div>
+
+<p>Sur le même registre, à la suite d'un acte de mariage
+du 31 juillet 1589, on lit:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Le 1<sup>er</sup> jour d'aoust 1588, Henry de Valoys jadis
+roy de France, s'estant armé avec ses héréticques, et le
+roy de Navarre et ses consorts estant à Saint-Cloud pour
+assiéger Paris, ayant donné le pillage à toutes sortes de<span class="pagenum" id="Page_317">[Pg 317]</span>
+larrons desquels il estoit accompaigné, ayant practiqué
+beaucoup de traistres dans ladicte ville, et ayant juré la
+mort de toutes sortes de gens de bien, permectant seulement
+de saulver les héréticques et leurs adhérents pour
+puys après ruiner l'église de Nostre Seigneur et planter
+l'hérésie au beau milieu de la France. Par un juste jugement
+de Dieu qui ne permet regner longuement, un
+si pervers tiran et hipocrite<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a> a esté tué par un religieux
+à l'ordre des Jacobins, nommé frère Jacques Clément,
+lequel religieux a esté tué à l'heure mesme par les satellites
+dudict Henry. <i>Anima ejus requiescat in pace!</i><a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>»</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151" class="label">[151]</a> Nous sommes bien éloigné de prendre la défense du caractère
+faible et de la conduite légère, vacillante et blâmable de Henri III;
+mais méritait-il les infames calomnies répandues dans cette note,
+sur ses principes religieux? Non; ce prince était très-catholique,
+et jamais il n'a eu l'intention de favoriser l'hérésie; au contraire,
+il était dévot jusqu'à la superstition. Mais on voulait un bouleversement
+dans l'Etat pour favoriser l'ambition des Guises, et il fallait
+bien ameuter le peuple contre la Cour. C'est donc par d'atroces calomnies
+semées à profusion contre les Valois qu'on en est venu à
+bout.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152" class="label">[152]</a> On a vu des écrivains assurer que Jacques Clément n'avait point
+été l'assassin du Roi, mais que c'était un homme sûr que le gouverneur
+de Vincennes lui adressait. On fit entrer cet homme à Surennes
+dans un cabaret où on le tua. On lui prit ses papiers que l'on remit au
+véritable assassin du Roi, qu'on avait revêtu d'une robe de feuillant.
+Ces écrivains s'appuient sur ce que l'assassin ayant été massacré
+dans l'appartement du Roi, on ne put le reconnaître parce qu'on
+l'avait défiguré. Cette anecdote est hors de toute vraisemblance. Le
+culte insensé que l'on a rendu au vil assassin après son crime et sa
+mort, en fait foi; il devait être très-connu dans son couvent, et
+peut-être chez la duchesse de Montpensier.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_318">[Pg 318]</span></p>
+
+<p>Voici encore une autre pièce; mais celle-ci n'est pas,
+comme les précédentes, superflue dans un registre de l'état
+civil; c'est l'acte de décès du président de Thou:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Le lundy huictiesme jour de may 1617, fut
+inhumé en l'église de Sainct-André, à neuf heures du
+matin, en la cour de sa chapelle, messire Jacques-Auguste
+de Thou, conseiller du Roi en ses conseils
+d'estat et privé, et président en la Cour, qui estoit décédé
+le jour précédent en sa maison, environ une heure
+après midy, en présence de plusieurs notables personnes,
+comme le révérend père Domogier, prieur des
+Chartreux de ceste ville; M. Perrot, conseiller en la
+Cour; M. de Bonœil, M. Rigaut, avocat, et plusieurs
+autres devant lesquels il déclara que tout ce qu'il avait
+escrit, il le remettait au jugement et à la censure de
+l'église catholique, apostolique et romaine, et suivant
+le discours qu'il m'avoit tenu à moy soubsigné vicaire,
+parlant à luy le sixiesme jour de ce dict moys, après
+lui avoir donné et administré les sacrements le jeudy de
+l'Ascension, infirme de corps, mais fervent et vigoureux
+d'esprit et d'entendement. <i>Ego vidi, ego audivi,
+et ut testis omnibus significavi</i>; et ce mesme jour huictiesme,
+fut rapporté le corps de madame sa femme de
+sa maison de Villeroy, où il fut transporté le jour de
+feste de la Magdeleine de l'année dernière pour y estre
+inhumée selon le dessein du deffunct. <i>Animæ eorum requiescant
+in pace!</i>»</p>
+</div>
+
+<p>Nous ne prolongerons pas ces notes et actes copiés sur
+les anciens registres de l'état civil à Paris. Le peu que nous
+en avons rapporté suffit pour prouver l'exactitude, le soin<span class="pagenum" id="Page_319">[Pg 319]</span>
+et l'attention que l'on mettait à tenir ces registres dans les
+<span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> et <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles. Nous n'avons parlé que des naissances
+et des décès; nous ajouterons que les actes de mariage
+étaient enregistrés avec le même soin. On trouve par
+exemple:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Le lundy viij<sup>e</sup> <i>juing</i> 1545, furent espousés Romain
+Langlois et Germaine Carre, serviteurs.» Point d'autres
+détails.</p>
+
+<p>»Le xxiv<sup>e</sup> <i>octob.</i> 1568, Henry et Jehanne Jacquin
+ont esté espousés en l'église.» <i>Idem.</i></p>
+
+<p>»Le xvj<sup>e</sup> <i>juing</i> 1597, ont été mariés Olivier Darve,
+de la paroisse Saint-Eustache, et Magdelaine de Lacroix,
+de cette paroisse.» Rien de plus, point de mention de
+publication de bancs, point d'assistance de témoins;
+parfois on ne mettait que les prénoms et on laissait en
+blanc les noms.</p>
+</div>
+
+<p>On conviendra que voilà de singuliers registres d'état
+civil; et au bout de deux ou trois générations, il devait
+être facile de reconnaître les filiations, les degrés de parenté,
+les droits en résultant, etc.! (<span class="smcap">Voy.</span> sur l'origine des registres
+en question, <i>Mélanges littéraires, philologiques</i>, etc.,
+par Gabriel Peignot; Paris, 1818, <i>in-8<sup>o</sup></i>, mais surtout les
+<i>Recherches sur la législation et la tenue des actes de l'état
+civil</i>, par M. Berriat-Saint-Prix, pp. 245-293 du tome IX
+des <i>Mémoires sur les Antiquités nationales et étrangères</i>;
+Paris, 1832, <i>in-8<sup>o</sup></i>. Ces recherches sont très-curieuses;
+nous y avons puisé les principales citations de cet article.)</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_320">[Pg 320]</span></p>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<h3>D'UN CERTAIN USAGE DANS L'INDE.</h3>
+
+<p>Nous commençons par déclarer que nous nous serions
+abstenu de parler de cet usage, si les particularités qu'il
+renferme n'étaient pas vraiment singulières, et si elles ne
+nous avaient pas été révélées par le savant et respectable
+auteur d'un curieux ouvrage sur l'Inde<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>. Il est certain
+que cet usage, quant à son objet, n'est point propre... à
+flatter le goût et les sens des personnes délicates, habituées
+aux suaves odeurs de la rose et du jasmin; mais, ainsi que le
+dit l'auteur, «pour l'observateur judicieux et éclairé, les
+actions les plus communes de la vie d'un peuple ne sont
+point inutiles à connaître.... Et tous ces préceptes minutieux
+de propreté qui, dans l'Inde, tiennent à cet usage,
+se rattachent à un système hygiénique qui n'a rien de
+futile dans les pays chauds. D'ailleurs le législateur des
+Hébreux n'oublia point d'insérer quelque chose d'analogue
+dans les réglements qu'il donna au peuple de Dieu:
+<i>Habebis locum extra castra ad quem egrediaris ad requisita<span class="pagenum" id="Page_321">[Pg 321]</span>
+naturæ, gerens paxillum in balteo; cumque sederis,
+fodies per circuitum, et egestâ humo operies quo relevatus
+es</i>.» (<span class="smcap">Deuter.</span> <span class="allsmcap">XXIII</span>, vv. 12 et 13.) D'après ces
+considérations, nous croyons donc pouvoir amuser nos lecteurs
+en les initiant aux détails relatifs à l'usage en question;
+ce qui pourra aussi leur être utile si jamais ils voyagent
+dans l'Inde, comme on le verra par la suite. Sans tourner
+davantage autour de la question, abordons-la, et exposons
+le réglement légal auquel tout Brahme, ayant à satisfaire
+aux besoins naturels, doit se conformer avec une religieuse
+attention. Ce réglement consiste dans les vingt-trois articles
+suivants extraits avec la plus scrupuleuse exactitude
+des livres sacrés de l'Inde, par M. l'abbé Dubois:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153" class="label">[153]</a> Il est intitulé: <span class="smcap">Mœurs</span>, <i>institutions et cérémonies des peuples
+de l'Inde</i>; par M. l'abbé J.-A. Dubois, ci-devant missionnaire dans
+le Meissour, membre de la Société royale asiatique de la Grande-Bretagne
+et de l'Irlande, de la Société asiatique de Paris, et de la
+Société littéraire de Madras. <i>Paris, Merlin</i>, 1825, <i>2 vol. in-8<sup>o</sup></i>.
+Cet ouvrage a été imprimé par autorisation du Roi à l'imprimerie
+royale.—On doit encore à M. l'abbé Dubois l'ouvrage suivant:
+<span class="smcap">Exposé</span> <i>de quelques-uns des principaux articles de la théogonie
+des Brahmes, extrait et traduit des meilleurs auteurs originaux</i>.
+Paris, Dondey-Duprey fils, 1825, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<p>M. l'abbé Dubois a passé trente années dans les diverses provinces
+de l'Inde.</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«1<sup>o</sup> Prenant à la main un grand chimbou<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>, il ira
+au lieu destiné à cet usage et qui doit être au moins à
+un jet de flèche de son domicile.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154" class="label">[154]</a> C'est le nom d'un vase d'airain chez les Indiens.</p>
+
+</div>
+
+<p>»2<sup>o</sup> Arrivé là, il commencera par ôter sa chaussure,
+qu'il déposera à une certaine distance, et choisira pour
+se soulager une place propre sur un terrain uni.</p>
+
+<p>»3<sup>o</sup> Les endroits où l'on ne peut, sans pécher, vaquer
+à cela, et qu'on doit par conséquent avoir grand
+soin d'éviter, sont ceux-ci: l'enceinte d'un temple;
+le bord d'une rivière, d'un puits ou d'un étang; un
+chemin public, et tout lieu fréquenté; un sol blanchâtre;
+une terre labourée; un terrain où croît, à
+peu de distance, l'arbre <i>Assouata</i> ou tout autre arbre
+sacré.</p>
+
+<p>»4<sup>o</sup> Le Brahme ne doit point avoir alors sur le
+corps de toile pure ou nouvellement lavée.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_322">[Pg 322]</span></p>
+
+<p>»5<sup>o</sup> Il aura soin de se suspendre son triple cordon<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>
+à l'oreille gauche, et de s'entourer la tête de la toile
+qu'il avait autour des reins.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155" class="label">[155]</a> Ce cordon est une marque distinctive que tous les Brahmes portent
+en bandoulière, qui descend de l'épaule gauche à la hanche droite,
+et qui se compose de trois petites ficelles formées chacune de neuf
+fils. Le coton dont ce cordon est fait doit être cueilli sur la plante,
+de la propre main d'un Brahme, être cardé et filé par des personnes
+de cette tribu; afin qu'il ne puisse pas contracter de souillure en
+passant par des mains impures. Lorsque les Brahmes sont mariés,
+leur cordon a neuf ficelles au lieu de trois. (A ce nombre trois se
+rattache sans doute un sens allégorique, et qui peut avoir rapport
+aux trois principales divinités de l'Inde, Brahma, Vichnou et Siva.)
+Les Brahmes et tous les autres personnages qui ont droit de porter
+ce cordon, y attachent plus de prix et s'en montrent certainement
+plus fiers que ne le font en Europe les Grands que leur naissance ou
+leurs services autorisent à porter des décorations analogues à celle-là,
+quant au nom générique. (Voyez sur l'investiture du cordon,
+l'ouvrage de M. Dubois, <i>tom.</i> I, pp. 218-219.)</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»6<sup>o</sup> Il s'accroupira le plus bas possible. Ce serait un
+grand péché que de se soulager debout ou seulement à
+demi incliné; c'en serait un plus grand encore de le faire
+étant monté sur un arbre ou sur une muraille.</p>
+
+<p>»7<sup>o</sup> Dans cette posture, il doit avoir une attention
+particulière, et sous peine de péché capital, à ne fixer
+ses regards sur aucun des objets que voici: le soleil ou
+la lune, les étoiles, le feu, un brahme, un temple, une
+statue, quelques-uns des arbres sacrés.</p>
+
+<p>»8<sup>o</sup> Il gardera un profond silence.</p>
+
+<p>»9<sup>o</sup> Il ne doit rien mâcher, rien avoir dans la
+bouche, ni avoir aucun fardeau sur la tête.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_323">[Pg 323]</span></p>
+
+<p>»10<sup>o</sup> Il doit terminer le plus promptement qu'il lui
+est possible, et se lever aussitôt.</p>
+
+<p>»11<sup>o</sup> Après s'être redressé, il ne doit pas jeter les
+yeux derrière ses talons, sous peine de péché.</p>
+
+<p>»12<sup>o</sup> S'il ne néglige rien de ce qui vient d'être prescrit,
+la fonction dont il s'est acquitté devient un acte
+de vertu, qui ne sera pas sans mérite; mais s'il a omis
+quelque chose, c'est une faute qui ne restera pas sans
+punition.</p>
+
+<p>»13<sup>o</sup> Il se lavera les pieds et les mains sur le lieu
+même, avec l'eau contenue dans le chimbou qu'il a
+apporté. Puis, prenant ce vase de la main droite, <i>et
+sinistra manu virilia tenens</i>, il ira à la rivière pour se purifier
+de la souillure grossière qu'il a contractée par cette
+opération impure.</p>
+
+<p>»14<sup>o</sup> Arrivé au bord de la rivière ou de l'étang où
+il se propose de se purifier, il choisira d'abord un endroit
+convenable pour cela, et il se procurera aussi la
+terre qu'il doit employer conjointement avec l'eau pour
+opérer sa purification.</p>
+
+<p>»15<sup>o</sup> Qu'il soit attentif à se procurer l'espèce de
+terre propre pour cela, et se souvienne qu'il y en a plusieurs
+sortes dont on ne peut se servir sans pécher, dans
+cette circonstance; telles sont la terre soulevée par les
+fourmis blanches; celle dont on extrait le sel; la terre
+glaise; la terre qui se trouve sur un grand chemin;
+celle dont on se sert pour faire la lessive; la terre prise
+sous un arbre, dans l'enceinte d'un temple, dans un
+cimetière, dans un endroit où paissent des vaches; une
+espèce de terre blanchâtre, comme des cendres; celle<span class="pagenum" id="Page_324">[Pg 324]</span>
+qui se trouve auprès des trous creusés par les rats ou
+par d'autres animaux.</p>
+
+<p>»16<sup>o</sup> Muni de terre convenable, il s'approchera de
+l'eau sans y entrer, et en puisera avec son chimbou. Il
+s'éloignera un peu pour se laver de nouveau les pieds et
+les mains. S'il n'avait pas de vase de cuivre, il creuserait
+un trou dans le sable avec ses mains sur le bord de
+la rivière, et le remplirait d'eau qu'il emploierait au
+même usage, en prenant garde que cette eau n'allât se
+mêler à celle de la rivière.</p>
+
+<p>»17<sup>o</sup> Ayant pris une poignée de la terre avec la
+main gauche<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>, il l'imbibera d'eau, et en frottera bien<span class="pagenum" id="Page_325">[Pg 325]</span>
+la partie de son corps qui vient d'être souillée<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>. Il réitérera
+l'opération en employant moitié moins de terre,
+et ainsi trois fois encore en la diminuant à chaque fois
+de moitié.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156" class="label">[156]</a> «C'est uniquement la main gauche qui doit être employée dans
+cette circonstance. Ce serait une malpropreté impardonnable que de
+se servir de la droite. On emploie toujours la main gauche lorsqu'il
+s'agit de quelque opération sale, comme de se moucher, de se nettoyer
+les oreilles, les yeux, etc. Dans les autres cas, on se sert en
+général de la main droite quand on touche quelque partie du corps
+au-dessus du nombril, et de la gauche lorsqu'on touche celles qui
+sont au-dessous. Tous les Indiens sont si familiers avec cet usage
+qu'il est rare de les voir employer une main pour l'autre.</p>
+
+<p>»La coutume de laver soigneusement la partie souillée après
+avoir vaqué à ses besoins naturels, est d'observation stricte dans
+toutes les castes. L'usage où sont les Européens de se servir de papier
+dans la même circonstance, est regardé par tous les Indiens,
+sans exception, comme une abomination dont ils ne parlent jamais
+qu'avec horreur. Il en est même qui refusent d'y croire, et pensent
+que c'est une calomnie inventée en haine des Européens. Je me suis
+convaincu que lorsque les indigènes s'entretiennent entre eux de ce
+qu'ils appellent nos sales et grossiers usages, ils ne manquent point
+de mettre au premier rang celui dont il est ici question et d'en faire
+le sujet de leurs sarcasmes et de leurs railleries.</p>
+
+<p>»La vue d'un étranger qui se mouche ou qui crache dans un
+mouchoir, et le remet dans sa poche, est capable de leur occasionner
+des nausées; mais, à leur avis, c'est la chose la plus propre et la
+plus polie du monde, que d'aller dehors se moucher avec les doigts,
+puis de les essuyer à la muraille.» (N. de M. Dubois.)</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157" class="label">[157]</a> Notre fou de Rabelais y met plus de façon dans les essais qu'il
+prête à son Gargantua, pour parvenir aux mêmes fins. V. le chap.
+<span class="allsmcap">XIII</span> du livre I de <span class="smcap">Gargantua</span>.</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»18<sup>o</sup> Après avoir ainsi purifié cette partie de son
+corps, il se lavera cinq fois chacune des mains avec de
+la terre et de l'eau, en commençant par la main gauche.</p>
+
+<p>»19<sup>o</sup> Il se lavera une fois les <i>virilia</i> avec de l'eau et
+de la terre glaise mêlées ensemble.</p>
+
+<p>»20<sup>o</sup> Même opération pour les deux pieds, répétée
+cinq fois pour chacun avec de la terre et de l'eau, en
+commençant, sous peine de damnation éternelle, par le
+pied droit.</p>
+
+<p>»21<sup>o</sup> Après s'être ainsi lavé les différentes parties du
+corps avec de la terre et de l'eau, il les nettoiera une
+seconde fois avec de l'eau claire.</p>
+
+<p>»22<sup>o</sup> Il doit après cela se laver le visage, puis se
+rincer huit fois la bouche<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>. Mais quand il fait ce dernier<span class="pagenum" id="Page_326">[Pg 326]</span>
+acte, il doit être bien attentif à rejeter du côté
+gauche l'eau avec laquelle il se gargarise; si, par distraction
+ou autrement, il avait le malheur de la rejeter
+du côté droit, il irait bien certainement en enfer.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158" class="label">[158]</a> «On doit se gargariser la bouche après toutes les actions qui sont
+censées imprimer quelque souillure. La règle est de se gargariser
+quatre fois après avoir fait de l'eau; huit fois après avoir soulagé la
+nature; douze fois après avoir pris son repas, et seize fois après
+l'union charnelle. On reconnaît aisément là un de ces sages préceptes
+d'hygiène appropriés au climat, et rendus obligatoires à l'aide
+des préjugés.» (N. de M. Dubois.)</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«23<sup>o</sup> Il pensera trois fois à Vichnou, et boira trois
+fois un peu d'eau à son intention.»</p>
+</div>
+
+<p>Tels sont les vingt-trois préceptes qu'un Brahme confit
+en dévotion doit observer toutes les fois qu'il va à la selle<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>,
+sous peine, s'il en omet un seul, d'être déchiré de remords,
+et de courir le risque d'être damné, outre l'énorme
+scandale qu'il cause si l'on s'est aperçu de la moindre
+omission. Nous rapporterons à ce sujet une aventure arrivée
+à M. l'abbé Dubois, lorsqu'il était missionnaire dans le
+Meissour. Quoiqu'un peu longue, on ne la lira pas sans intérêt,
+parce qu'elle peint bien les mœurs superstitieuses
+des Indiens et leur cupidité cachée sous le voile de la superstition,
+et que d'ailleurs elle peut être utile aux voyageurs
+futurs. C'est M. l'abbé Dubois qui parle lui-même.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159" class="label">[159]</a> Nous lisons dans le premier chapitre de l'ouvrage de M. Dubois,
+tome 1<sup>er</sup>, p. 7, que «dans le fond du Meissour, les femmes sont
+obligées d'accompagner leurs parents et les autres personnes de
+la maison, lorsque ceux-ci sortent pour vaquer aux besoins de la
+nature. Aussitôt qu'ils les ont satisfaits, elles s'approchent avec
+un vase plein d'eau, et les lavent. Cette pratique, justement
+regardée avec dégoût dans les autres pays, fait partie dans celui-là
+de la bonne éducation, et est exactement observée.»</p>
+
+<p>L'éducation de nos élégantes dames, en France, est un peu différente;
+et il est bien présumable qu'elles n'emprunteront jamais aux
+dames du Meissour, cette branche de leur <i>bonne éducation</i>.</p>
+
+</div>
+
+<p>»Voyageant dans le sud du Meissour, j'arrivai un soir
+dans un village où il me fallut passer la nuit. Comme il n'y
+avait aucun lieu public où je pusse loger, mes gens<span class="pagenum" id="Page_327">[Pg 327]</span>
+s'adressèrent au chef du village, et lui demandèrent le
+couvert. Ce chef qui était un Brahme fit d'abord quelques
+difficultés; mais pour le décider ils ne manquèrent pas de
+renchérir encore sur les mensonges qu'ils avaient coutume
+de faire à mon égard en pareil cas. Le Brahme, avant de
+rien promettre, se rendit lui-même à l'endroit où j'étais à
+attendre, et après m'avoir considéré avec attention et en
+silence, depuis la tête jusqu'aux pieds, il me demanda
+seulement si j'avais à ma suite des pariahs ou des chiens,
+car il mettait ces deux sortes d'êtres sur la même ligne. Je
+lui répondis que je n'admettais près de moi ni les uns ni
+les autres, que tous mes gens étaient des personnes de
+bonne caste<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160" class="label">[160]</a> Le mot <i>Caste</i>, qui vient du portugais, est celui par lequel on
+désigne en Europe, les différentes tribus qui composent les peuples
+de l'Inde. La division la plus ordinaire et la plus ancienne est celle
+qui les classe en quatre tribus ou castes principales, savoir:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Celle des <i>Brahmanahs</i> ou Brahmes, la plus distinguée de
+toutes, et qui a dans ses attributions le sacerdoce et ses diverses
+fonctions.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Celle des <i>Kchatrias</i> ou Rajahs; c'est celle où s'exerce la profession
+militaire dans toutes ses branches.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Celle des <i>Veissiahs</i>, composée des directeurs de l'agriculture
+et du commerce, et de ceux qui élèvent des troupeaux.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> La classe des <i>Sudras</i>, c'est-à-dire des laboureurs ou plutôt
+garçons de charrue, et des esclaves.</p>
+
+<p>Ces quatre classes se subdivisent en une infinité d'autres.</p>
+
+<p>Celle des <i>Pariahs</i>, qui fait partie de la quatrième (celle des
+<i>Sudras</i>), est la plus malheureuse de toutes. Ils sont entièrement
+asservis aux autres castes, et traités avec une dureté dégradante; ce
+sont les esclaves nés de l'Inde. Ils ne peuvent rien posséder en
+propre, ni cultiver la terre pour leur compte. On les emploie aux
+travaux les plus vils et les plus pénibles. Leurs maîtres peuvent
+les battre impunément; enfin ils sont dans un tel degré d'avilissement,
+que leur simple attouchement est une souillure dont il faut
+se purifier comme de celui d'un animal immonde.</p>
+
+</div>
+
+<p>»Après quelques moments de réflexion, et ayant<span class="pagenum" id="Page_328">[Pg 328]</span>
+toujours les yeux fixés tantôt sur ma barbe, tantôt sur
+mon costume indien, qu'il paraissait considérer avec complaisance,
+il me dit: »Vous êtes un Européen; cependant
+par égard pour votre dignité de gourou (prêtre), et en
+considération de la conduite régulière que vos gens
+m'ont assuré que vous teniez en vous conformant scrupuleusement
+aux usages du pays, je vous logerai dans
+une partie de ma maison; ôtez vos pantoufles et suivez-moi.»
+J'entrai avec ma suite et je m'installai dans un
+endroit propre qu'il m'assigna.</p>
+
+<p>»Peu de temps après, m'ayant entendu tousser, mon
+hôte accourut en toute hâte, et me dit d'un ton très-sérieux
+qu'il espérait que je ne souillerais pas sa maison de mes
+crachats. Je cherchai à le tranquilliser, en lui promettant
+qu'il n'aurait à me reprocher la transgression d'aucune des
+règles de la décence indienne. Malgré cette assurance, je
+m'aperçus qu'il avait donné à un de ses fils la commission
+de me surveiller. Un autre espion était aux aguets pour
+observer la conduite de mes domestiques.</p>
+
+<p>»Au coucher du soleil, un de ces derniers sortit du
+village pour satisfaire à un besoin naturel; à peine fut-il
+de retour, que le surveillant qui l'avait épié de loin,
+courut annoncer à son maître que sa maison était polluée;
+qu'il y avait admis des gens infames; qu'il avait vu de ses
+yeux mon domestique, après avoir déchargé son ventre,
+revenir sans s'être lavé, et qu'il était rentré au logis dans
+cet horrible état de souillure. A ce récit, notre hôte se
+lève plein de fureur, et avec des gestes et une contenance<span class="pagenum" id="Page_329">[Pg 329]</span>
+qui témoignaient son indignation, il me répète ce qu'il
+vient d'entendre, et termine en s'écriant: «Y a-t-il un
+péché égal à celui-là! Est-ce donc là la reconnaissance
+à laquelle je devais m'attendre, après vous avoir donné
+l'hospitalité? J'avais un pressentiment que ma complaisance
+me serait funeste! Vaquer à de tels besoins sans
+se laver ensuite!! Quel péché! quel scandale! quelle
+infamie! quelle honte pour ma maison!.... Punissez
+sévèrement l'infame qui l'a si horriblement souillée;
+payez-moi les dépenses que je serai obligé de faire pour
+la purifier, et sortez, sortez de chez moi sur le champ!»</p>
+
+<p>»Je le laissai exhaler sa colère sans l'interrompre; et
+dès qu'il eut cessé de parler, je lui répondis d'un ton
+calme que, si ses plaintes étaient vraiment fondées, il lui
+était dû une réparation; mais qu'il fallait auparavant
+constater le fait qui y avait donné lieu. Mon domestique
+nia hardiment, et, avec l'accent de l'indignation, il demanda,
+de son côté, que celui qui l'accusait fût puni
+comme un vil calomniateur. Il s'était en effet accroupi, disait-il,
+mais pour satisfaire un besoin d'une autre espèce. Le
+délateur affirmait avec d'horribles serments l'exactitude et
+la sincérité de son rapport. Le Brahme, continuant d'ajouter
+foi au témoignage de ce dernier, réitérait avec véhémence
+les injonctions qu'il avait déjà faites. Prenant alors un
+ton plus ferme, je lui déclarai que je ne devais ni punir mon
+domestique, ni payer une amende pour un prétendu délit
+qui n'était rien moins que prouvé; qu'à l'égard de l'ordre
+qu'il me donnait de sortir de sa maison, quoiqu'il violât
+sans motif raisonnable les lois de l'hospitalité, j'étais prêt
+à m'y conformer, attendu qu'il était maître chez lui; mais
+que, comme chef de village, il fallait avant tout qu'il me
+procurât un autre asile pour y passer la nuit.</p>
+
+<p>»Le Brahme sortit alors en répétant pour la centième<span class="pagenum" id="Page_330">[Pg 330]</span>
+fois ses exclamations. Peu de temps après, il revint avec
+du renfort; et les personnes qu'il amena firent encore plus
+de tapage que lui. Elles exigeaient que je leur livrasse
+mon domestique pour être sévèrement puni, que je
+payasse une amende, et répétaient à chaque phrase: Quelle
+infamie! quel péché! quelle abomination!</p>
+
+<p>»Mon domestique, peu rassuré sur les suites qu'aurait
+pour lui cette affaire, se creusait la cervelle pour y chercher
+des moyens de justification. Enfin il en trouva un qui
+eût été décisif devant des juges moins prévenus: «Si je
+suis coupable du délit dont on m'accuse, dit-il, il doit en
+rester des traces sur moi quelque part; je demande donc
+que deux personnes viennent à l'écart en faire la visite;
+et s'ils ne découvrent aucun indice de souillure récente,
+il est clair que mon innocence ne sera plus douteuse.»
+Le Brahme intéressé à trouver un coupable, écarta par
+de mauvaises raisons cet argument péremptoire.</p>
+
+<p>»Enfin, après avoir disputé long-temps sans pouvoir
+nous accorder, nous convînmes de part et d'autre d'ajourner
+la question au lendemain. Je sortis donc de la maison
+du brahme, et j'allai loger avec mes gens dans une étable
+à vaches située hors du village, et dans laquelle on me
+permit, comme une grande faveur, de passer la nuit.</p>
+
+<p>»Mes gens encore plus alarmés que moi, étant sortis
+de l'écurie pour savoir ce qui se passait dans le village,
+vinrent me rapporter qu'il y régnait beaucoup de fermentation,
+qu'on s'entretenait partout de cette aventure,
+qu'on ne parlait que de punition et d'amende, et que si nous
+restions jusqu'au lendemain matin, mon domestique risquait
+d'être sévèrement châtié.</p>
+
+<p>»Pour me délivrer d'une pareille vexation, j'avais résolu
+de sacrifier quelques roupies, mais je n'aurais jamais<span class="pagenum" id="Page_331">[Pg 331]</span>
+consenti à ce que mon pauvre domestique fût exposé à de
+mauvais traitements pour un pareil délit, qu'il en fût ou
+non coupable. En conséquence, je crus que le parti le plus
+prudent était de prendre la fuite. A une heure après minuit,
+le gardien des vaches dormant d'un profond sommeil
+dans un coin de l'étable, je réveillai sans faire de bruit
+tous mes gens; nous sortîmes à pas de loup, je montai sur
+ma rossinante, et nous décampâmes en toute hâte. Avant
+le lever du soleil, nous avions dépassé les limites du district
+où cette aventure malencontreuse nous était survenue, et
+nous étions par conséquent hors de danger.»</p>
+
+<p>Il faut avouer que voilà bien du bruit pour une bien
+petite et bien sale cause; mais la superstition raisonne-t-elle,
+surtout quand l'intérêt y ajoute un certain véhicule; car
+là, il était question non-seulement de punir sévèrement
+l'horrible attentat du domestique, mais de faire payer une
+amende au maître!</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_332">[Pg 332]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="DIXIEME_OBJET">DIXIÈME OBJET.</h2>
+</div>
+
+
+<h3>LE CHANT DU ROSSIGNOL;
+TEXTE PUR, ÉCRIT SOUS SA DICTÉE
+ET TRADUIT EN FRANÇAIS;</h3>
+
+<h3>PRÉCÉDÉ DE SON ÉLOGE ET SUIVI D'UN MOT SUR LE LANGAGE
+DES ANIMAUX, etc.</h3>
+
+
+<p>De tous les écrivains anciens et modernes qui ont parlé
+du rossignol, de ce musicien par excellence dont les chants
+retentissent au loin avec tant d'éclat sur la lisière de nos
+bois et dans nos bocages, aucun ne l'a fait d'une manière
+plus vraie, mieux sentie et plus agréable que l'historien de
+la nature, notre célèbre Buffon.</p>
+
+<p>«On pourrait, dit-il, citer quelques autres oiseaux
+chanteurs dont la voix le dispute à certains égards à celle du
+rossignol; les alouettes, le serin, le pinson, les fauvettes,
+la linotte, le chardonneret, le merle, se font écouter avec
+plaisir lorsque le rossignol se tait: les uns ont d'aussi beaux
+sons, les autres ont le timbre aussi pur et plus doux,
+d'autres ont des tours de gosier aussi flatteurs; mais il n'en
+est pas un seul que le rossignol n'efface par la réunion
+complète de ces talents divers et par la prodigieuse variété
+de son ramage; en sorte que la chanson de chacun de ces
+oiseaux, prise dans toute son étendue, n'est qu'un couplet
+de celle du rossignol; le rossignol charme toujours et ne se
+répète jamais, du moins jamais servilement; s'il redit quelque<span class="pagenum" id="Page_333">[Pg 333]</span>
+passage, ce passage est animé d'un accent nouveau,
+embelli par de nouveaux agréments; il réussit dans tous les
+genres; il rend toutes les expressions; il saisit tous les caractères,
+et de plus il sait en augmenter l'effet par les contrastes.
+Ce coryphée du printemps se prépare-t-il à chanter
+l'hymne de la nature, il commence par un prélude timide,
+par des sons faibles, presqu'indécis, comme s'il voulait
+essayer son instrument et intéresser ceux qui l'écoutent;
+mais ensuite prenant de l'assurance, il s'anime par degré,
+il s'échauffe, et bientôt il déploie dans leur plénitude
+toutes les ressources de son incomparable organe: coups de
+gosier éclatants, batteries vives et légères, fusées de chant
+où la netteté est égale à la volubilité; murmure intérieur
+et sourd qui n'est point appréciable à l'oreille, mais très-propre
+à augmenter l'éclat des tons appréciables; roulades
+précipitées, brillantes et rapides, articulées avec force et
+même avec une dureté de bon goût; accents plaintifs cadencés
+avec mollesse; sons filés avec art, mais enflés avec
+ame; sons enchanteurs et pénétrants; vrais soupirs d'amour
+et de volupté qui semblent sortir du cœur et font palpiter
+tous les cœurs, qui causent à tout ce qui est sensible une
+émotion si douce, une langueur si touchante: c'est dans
+ces tons passionnés que l'on reconnaît le langage du sentiment
+qu'un époux heureux adresse à une compagne chérie,
+et qu'elle seule peut lui inspirer, tandis que dans d'autres
+phrases plus étonnantes peut-être, mais moins expressives,
+on reconnaît le simple projet de l'amuser et de lui plaire,
+ou bien de disputer devant elle le prix du chant à des rivaux
+jaloux de sa gloire et de son bonheur. Ces différentes
+phrases sont entremêlées de silences, de ces silences qui,
+dans tout genre de mélodies, concourent si puissamment aux
+grands effets, etc.»</p>
+
+<p>Tel est le tableau de main de maître, où les talents du<span class="pagenum" id="Page_334">[Pg 334]</span>
+rossignol sont rendus d'après nature. Opposons-lui l'absurde
+caricature de L. S. Mercier sur le même sujet.
+Cet écrivain, sans cesse occupé à s'attaquer aux hautes puissances
+scientifiques et littéraires<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a> et à rabaisser les sommités
+en tout genre, a jugé à propos de comprendre dans
+la proscription celui de tous les oiseaux qui tient le sceptre
+du chant:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161" class="label">[161]</a> Il se vantait d'avoir détrôné le <i>dictateur</i> Newton, d'avoir destitué
+les <i>satellites</i> de Galilée, enfin d'avoir conçu l'idée de cette
+grande révolution du globe, révolution où la création est rétablie
+sur l'ancien pied, avec ce changement important que la terre n'est
+ronde que d'une certaine façon, c'est-à-dire comme un beau pain
+de parmésan, et que le soleil tourne autour de ce plateau comme un
+cheval au manège.</p>
+
+<p>Quant aux puissances littéraires, il rejetait Bossuet dont <i>l'Histoire
+universelle</i>, disait-il, n'est qu'<i>un pauvre squelette chronologique
+sans vie et sans couleur</i>. Boileau était son antipathie; il
+l'appelait le <i>versificateur</i>, mot dont il avait cru faire l'injure la
+plus forte contre un poète. Il pardonnait à peine à Corneille et à
+Racine qu'il appelait <i>d'illustres pestiférés</i>. Molière avait trouvé
+grâce près de lui, malgré qu'il eût fait des pièces en vers. «Molière
+se moque des règles, disait-il, et il citait avec plaisir ce vers défectueux:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Mais elle bat ses gens et ne les pa<i>ie</i> point!</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>»Molière! Molière! s'écriait-il, c'est bien un autre <i>oiseau</i> que
+votre Racine!</p>
+
+<p>»Sébastien Mercier avait cinq choses qu'il haïssait cordialement,
+savoir: les vers, Condillac, les peintres, le rossignol et le duc de
+Rovigo (Savary).» <span class="smcap">Extrait</span> des <i>Mémoires de Fleuri</i>, tom. III,
+p. 223-225.</p>
+
+</div>
+
+<p>«Le rossignol, dit-il, est un animal détestable, un
+musicien féroce, un mauvais faiseur de fausses notes, qui,
+n'allant que par écarts, ne parcourt la gamme que pour y<span class="pagenum" id="Page_335">[Pg 335]</span>
+faire des sauts périlleux. Ne semble-t-il pas entendre un
+facteur de serinettes qui essaie ses tuyaux à tort et à travers,
+soufflant au hasard et rompant la mesure à tout
+propos? Ecoutez-le, le saltimbanque, il joue des gobelets
+avec sa voix; c'est le versificateur des oiseaux.»</p>
+
+<p>Ensuite l'auteur, conséquent dans ses principes, élève
+la fauvette aux dépens du rossignol.</p>
+
+<p>»Pour la fauvette, dit-il, c'est autre chose. Pourquoi
+ne l'estime-t-on pas, cette pauvre petite fauvette? Pourquoi
+n'en parle-t-on pas dans le monde? Parce qu'elle est
+modeste: elle chante pourtant à ravir; jamais elle n'est à
+côté du ton; elle chante de l'ame; c'est du pathétique, du
+doux, de l'accentué; elle ne prend rien dans sa tête, toute
+sa mélodie est dans son cœur; c'est la mère qui berce son
+enfant; c'est l'amante répétant la chanson du bien-aimé.»
+Ce tableau est très-joli, mais il n'a été tracé qu'en haine
+du rossignol.</p>
+
+<p>Revenons à celui-ci: l'anglais Daines Barrington (m. le
+14 mars 1800) dit, dans ses <i>Expériences sur le chant des
+oiseaux</i>, etc., que le rossignol efface tous les autres oiseaux
+par ses sons moëlleux et flûtés et par la durée non interrompue
+de son ramage qu'il soutient quelquefois pendant
+vingt secondes. Le même observateur a compté dans ce ramage
+seize reprises différentes, bien déterminées par leurs
+premières et dernières notes, et dont l'oiseau sait varier
+avec goût les notes intermédiaires; enfin il s'est assuré que
+la sphère que remplit la voix du rossignol n'a pas moins
+d'un mille (tiers de lieue) de diamètre, surtout lorsque
+l'air est calme; ce qui égale au moins la portée de la voix
+humaine.</p>
+
+<p>Quant au savant M. Dupont de Nemours, (m. le 6 août
+1817), qui s'est aussi occupé du langage des animaux et
+surtout des oiseaux, il prétend que le rossignol a trois<span class="pagenum" id="Page_336">[Pg 336]</span>
+chansons: celle de l'amour suppliant, d'abord langoureuse,
+puis mêlée d'accents d'impatience très-vive, qui se
+termine par des sons filés, respectueux, qui vont au cœur.
+Dans cette chanson la femelle fait sa partie en interrompant
+le couplet par des sons très-doux, auxquels succède un
+oui timide et plein d'expression. Elle fuit alors, mais....
+Les deux amants voltigent de branche en branche; le mâle
+chante avec éclat très-peu de paroles rapides, coupées,
+suspendues par des poursuites qu'on prendrait pour de la
+colère; aimable colère!.... C'est sa seconde chanson, à
+laquelle la femelle répond par des mots plus courts encore:
+<i>ami, mon ami</i>.—Enfin on travaille au nid: c'est une affaire
+trop grande, on ne chante plus. Le dialogue continue,
+mais il n'est que parlé, et on y distingue à peine le sexe
+des interlocuteurs. C'est après la ponte que, perché sur
+une jeune branche voisine de celle qui porte sa famille,
+un peu au-dessus d'elle, battant la mesure par le petit
+mouvement qu'il imprime au rameau, et quelquefois par
+un léger mouvement des ailes, il distrait sa compagne des
+soins pénibles de l'incubation par les charmes d'une harmonie
+indicible. Nous retrouverons encore plus bas M.
+Dupont de Nemours; mais il est temps d'arriver à l'objet
+principal de cet article, c'est-à-dire au chant proprement
+dit du Rossignol, dont on a essayé de rendre et d'exprimer
+les sons sur le papier.</p>
+
+<p>Le premier auteur qui ait fait cet essai singulier, du
+moins le premier que nous ayons découvert, est un nommé
+Marco Bettini<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>, savant jésuite Italien, (m. à Bologne le 7
+nov. 1657). Voici un échantillon du chant du rossignol,<span class="pagenum" id="Page_337">[Pg 337]</span>
+qu'il a inséré dans une de ses pièces intitulée <i>Ruben, hilarotragedia
+satiropastorale</i>:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162" class="label">[162]</a> Le prénom de cet auteur est bien Marco (<i>Marcus</i>) et non pas
+Mourio, comme il est dit dans le <i>Dictionnaire historique</i> en 20 vol.
+in-8<sup>o</sup>, et Mario, comme on le voit dans la <i>Biographie universelle</i>.</p>
+
+</div>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Tiùu, tiùu, tiùu, tiùu, tiùu,<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a></div>
+ <div class="verse indent4">Zpè tiù zqua:</div>
+ <div class="verse indent4">Quorrror pipì</div>
+ <div class="verse indent4">Tìo, tìo, tìo, tìo, tix.</div>
+ <div class="verse indent0">Qutìo, qutìo, qutìo, qutìo;</div>
+ <div class="verse indent4">Zquo, zquò, zquò, zquò,</div>
+ <div class="verse indent4">Zi zi zi zi zi zi zi zi,</div>
+ <div class="verse indent4">Quorròr tiù zquà pipiquì.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163" class="label">[163]</a> Il faut se rappeler que cela est écrit en italien, et que l'u non
+accentué se prononce ou; ainsi <i>tiùu</i> doit se prononcer <i>tiuou</i>.</p>
+
+</div>
+
+<p>Nous n'avons pas sous les yeux la pièce de Bettini, qui
+a été imprimée à Parme en 1614, <i>in-4<sup>o</sup></i>; nous puisons ce
+passage dans un vieux recueil italien, plein de variétés en
+tout genre, et qui a pour titre: <i>Il Cannochiale Aristotelico,
+o sia, Idéa dell'arguta et ingeniosa elocutione, che
+serve à tutta l'arte oratoria, lapidaria, et simbolica</i>, etc.
+<i>dal conte D. Emanuele Tesauro cavalier gran croce de'
+Santi Mauritio et Lazaro; quarta impressione</i>. In Roma,
+1664, <i>in-8<sup>o</sup></i> de 870 p. sans la table. V. pp. 200-201. Le
+comte Emmanuel Tesauro est mort en 1677; il était si content
+de cette imitation du chant du rossignol qu'il dit:
+«... Incerto, non il rusignuolo sia divenuto poeta, ò il
+poeta un rusignuolo.»</p>
+
+<hr class="blanc">
+
+<p>Le second auteur qui nous a révélé un petit mot sur le
+chant imité du rossignol, est le vieux fureteur Etienne
+Pasquier, (m. le 31 août 1615), qui, dans ses <i>Recherches
+sur la France</i>, édition de 1665, in-fol., s'exprime
+ainsi, p. 625:</p>
+
+<p>«Moy-mesme me suis voulu quelquefois jouer sur le<span class="pagenum" id="Page_338">[Pg 338]</span>
+chant du rossignol en faveur d'une damoiselle qui portait
+le surnom de Du Bois:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Dessus un tapis de fleurs,</div>
+ <div class="verse indent0">Mon cœur arrousé de pleurs</div>
+ <div class="verse indent0">Se blottissoit à l'ombrage,</div>
+ <div class="verse indent0">Quand j'entends dedans ce bois</div>
+ <div class="verse indent0">D'un petit oiseau la voix</div>
+ <div class="verse indent0">Qui desgoisoit son ramage.</div>
+ <div class="verse indent0">Il me caresse tantost</div>
+ <div class="verse indent0">D'un <i>tu tu</i>, puis aussitost</div>
+ <div class="verse indent0">Un <i>tot tot</i> il me besgaye:</div>
+ <div class="verse indent0">Ainsi d'amour malmené,</div>
+ <div class="verse indent0">Le rossignol obstiné</div>
+ <div class="verse indent0">Dedans son tourment s'esgaye.</div>
+ <div class="verse indent0">Ha, dis-je lors à part moy,</div>
+ <div class="verse indent0">Voilà vrayement l'émoy</div>
+ <div class="verse indent0">De l'amour qui me domine;</div>
+ <div class="verse indent0">Par quoy je veux comme luy</div>
+ <div class="verse indent0">Gringuenoter mon ennuy,</div>
+ <div class="verse indent0">Pour consoler ma ruine.</div>
+ <div class="verse indent0">Je te requiers un seul don,</div>
+ <div class="verse indent0"><i>Tu', tu', tu'</i> moy, Cupidon,</div>
+ <div class="verse indent0"><i>Tost, tost, tost</i>, que je m'en aille.</div>
+ <div class="verse indent0">Il vaut mieux viste mourir,</div>
+ <div class="verse indent0">Que dans un bois me nourrir</div>
+ <div class="verse indent0">Qui jour et nuict me travaille.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>On voit par ces tristes vers que l'amoureux Pasquier
+n'a pas si bien écouté aux portes du rossignol que le jésuite
+Bettini; et nous allons voir que ces deux messieurs ne sont
+rien ou presque rien en comparaison du troisième auteur
+dont il nous reste à parler.</p>
+
+<p>C'est le docteur Jean-Mathieu Bechstein, célèbre naturaliste
+et grand chasseur, (n. en 1757 et m. en 1811). Il
+a laissé vingt-cinq ouvrages, tous relatifs à l'histoire naturelle,<span class="pagenum" id="Page_339">[Pg 339]</span>
+aux diverses espèces de chasses et à l'administration
+des forêts. Il s'était surtout livré à l'ornithologie, et
+avait fait une étude particulière des mœurs et du langage
+des oiseaux. On pense bien que le rossignol ne devait pas
+y être oublié; croirait-on que l'auteur a eu le talent et la
+patience de noter et d'écrire sous la dictée de l'oiseau
+même une suite de ces brillantes et éclatantes roulades qui
+ont valu à ce chantre des forêts le titre de chef d'orchestre
+dans tous les concerts de la gente emplumée. C'est ce qui
+a fait dire à M. Ch. Nodier, dans son excellente édition de
+la <i>Philomela</i>, poème attribué à Albus Ovidius Juventinus,
+<i>Lutetiæ Parisiorum</i>, 1829; <i>in-8<sup>o</sup></i>, p. 22: «Rien n'égale,
+dans la langue factice de l'imitation, le tour de force extraordinaire
+du savant ornithologiste allemand Bechstein,
+qui est parvenu à exprimer assez heureusement avec les
+signes usuels de notre langue parlée, toutes les modulations
+de la voix du rossignol. Ce singulier <i>specimen</i> de l'onomatopée
+est trop curieux pour ne pas trouver ici sa
+place.» Nous allons donc le donner tant d'après le texte
+copié par M. Nodier, que d'après une magnifique édition
+du morceau seul, imprimée sous ce titre: <span class="allsmcap">LE CHANT DU
+ROSSIGNOL</span>, Mons, chez Jevenois, belle page <i>in-fol.</i>, dont
+nous devons un exemplaire à l'amitié de M. Châlon.</p>
+
+<p>Figurez-vous donc le gentil animal, perché sur sa branche,
+levant la tête, ouvrant le bec et dégoisant ainsi la kirielle
+de ses sons ravissants:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou,</div>
+ <div class="verse indent0">Shpe tiou tokoua,</div>
+ <div class="verse indent0">Tio, tio, tio, tio,</div>
+ <div class="verse indent0">Kououtio, kououtiou, kououtiou, kououtiou:</div>
+ <div class="verse indent0">Tskouo, tskouo, tskouo, tskouo,</div>
+ <div class="verse indent0">Tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii.</div>
+ <div class="verse indent0">Kouorror, tiou. Tskoua pipitskouisi.</div>
+ <div class="verse indent0">Tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tsirrhading!</div><span class="pagenum" id="Page_340">[Pg 340]</span>
+ <div class="verse indent0">Tsi si si tosi si si si si si si si,</div>
+ <div class="verse indent0">Tsorre tsorre tsorre tsorrehi;</div>
+ <div class="verse indent0">Tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsi.</div>
+ <div class="verse indent0">Dlo dlo dlo dla dlo dlo dlo dlo dlo:</div>
+ <div class="verse indent0">Kouioo trrrrrrrritzt.</div>
+ <div class="verse indent0">Lu lu lu ly ly ly lî lî lî lî,</div>
+ <div class="verse indent0">Kouio didl li loulyli.</div>
+ <div class="verse indent0">Ha guour guour koui kouio!</div>
+ <div class="verse indent0">Kouio kououi kououi kououi koui koui koui koui, ghi ghi ghi;</div>
+ <div class="verse indent0">Gholl gholl gholl gholl ghia hududoi.</div>
+ <div class="verse indent0">Koui koui horr ha dia dia dillhi!</div>
+ <div class="verse indent0">Hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets.</div>
+ <div class="verse indent0">Touarrho hostehoi;</div>
+ <div class="verse indent0">Kouia kouia kouia kouia kouia kouia kouia kouiati;</div>
+ <div class="verse indent0">Koui koui koui io io io io io io io koui</div>
+ <div class="verse indent0">Lu lyle lolo didi io kouia.</div>
+ <div class="verse indent0">Higuai guai guay guai guai guai guai guai kouior tsio tsiopi.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Voilà le texte pur de la langue des rossignols; on ne sera
+peut-être pas fâché d'en voir la traduction française, telle
+que nous l'a donnée un homme de beaucoup d'esprit, dont
+nous avons déjà parlé dans cet article. Feu M. Dupont de
+Nemours, membre de l'Institut, a ainsi rendu ce morceau
+ou partie de ce morceau, dans notre idiome:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Dors, dors, dors, dors, ma douce amie</div>
+ <div class="verse indent14">Amie, amie,</div>
+ <div class="verse indent10">Si belle et si chérie:</div>
+ <div class="verse indent12">Dors en aimant,</div>
+ <div class="verse indent12">Dors en couvant,</div>
+ <div class="verse indent12">Ma belle amie,</div>
+ <div class="verse indent12">Nos jolis enfants,</div>
+ <div class="verse indent4">Nos jolis, jolis, jolis, jolis, jolis,</div>
+ <div class="verse indent8">Si jolis, si jolis, si jolis</div>
+ <div class="verse indent14">Petits enfants.</div>
+ </div>
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">(<i>Un silence.</i>)</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+<p><span class="pagenum" id="Page_341">[Pg 341]</span></p>
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent14">Mon amie,</div>
+ <div class="verse indent12">Ma belle amie,</div>
+ <div class="verse indent14">A l'amour,</div>
+ <div class="verse indent4">A l'amour ils doivent la vie;</div>
+ <div class="verse indent4">A tes soins ils devront le jour.</div>
+ <div class="verse indent0">Dors, dors, dors, dors, ma douce amie,</div>
+ <div class="verse indent6">Auprès de toi veille l'amour,</div>
+ <div class="verse indent15">L'amour,</div>
+ <div class="verse indent6">Auprès de toi veille l'amour.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Nous voulons bien croire que cette traduction est littérale
+et rendue dans le rythme en usage chez messieurs les
+rossignols; cependant nous n'en garantirons l'exactitude
+qu'après avoir retrouvé la prosodie rossignolienne, et le
+dictionnaire rossignolien-français, que le bon M. Dupont
+de Nemours avait sans doute consultés.</p>
+
+<p>Cet estimable écrivain ne s'est pas exclusivement occupé
+du chant du rossignol, il a encore cherché à comprendre
+et à traduire la langue d'autres oiseaux et même de quelques
+autres animaux. Quoique ses opinions soient très-hasardées,
+elles peuvent cependant fixer l'attention sur une foule de
+faits curieux; car il est certain que les animaux vivant en
+société ou en famille doivent avoir quelques moyens de
+s'entendre et de se communiquer leurs idées<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164" class="label">[164]</a> M. Dupont ne serait pas le premier qui aurait eu une telle opinion
+sur la sociabilité des animaux. On prétend que Platon et Flavius
+Josephe ont cru au langage et à la raison des bêtes. St. Basile lui-même,
+ajoute-t-on, dit dans son homélie du Paradis terrestre, dont
+il fait une belle description, qu'il était peuplé de bêtes <i>qui s'entendaient
+entre elles et qui parlaient sensément</i>; assertion que je n'ai
+pas le temps de vérifier, mais dont je doute fort. Il existe dans les
+Philippines, un oiseau nommé <i>birahi koumbang</i> (l'amant des fleurs),
+espèce de rossignol qui, selon les indigènes, a, ainsi que l'homme,
+un langage et un chant. <i>Voy.</i> <i>l'Océanie</i> de M. de Rienzi, qui nous
+a fourni quelques détails sur le système de M. Dupont de Nemours,
+t. I<sup>er</sup>, p. 291.</p>
+
+</div>
+
+<p>C'est une erreur, selon cet observateur, de croire que
+les oiseaux répètent toujours le même son; il assure que le<span class="pagenum" id="Page_342">[Pg 342]</span>
+croassement des corbeaux ne comprend pas moins de vingt-cinq
+mots différents que voici:</p>
+
+<table>
+<tr><td>Cra, </td><td> cre,</td><td> cro, </td><td> cron, </td><td> cronon.</td></tr>
+<tr><td>Grass,</td><td> gress,</td><td> gross,</td><td> gronss,</td><td> grononess.</td></tr>
+<tr><td>Crae,</td><td> crea,</td><td> crae, </td><td> crona,</td><td> groness.</td></tr>
+<tr><td>Crao, </td><td> creo,</td><td> croe,</td><td> crone,</td><td> gronass.</td></tr>
+<tr><td>Craon,</td><td> creo, </td><td>croo,</td><td> crono, </td><td> gronoss.</td></tr>
+</table>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«Si nous pensons, continue l'auteur, qu'avec nos dix
+chiffres arabes, qui sont dix lettres, dix mots, en les combinant
+deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, on forme
+les chiffres diplomatiques de 100, de 1,000, de 10,000
+caractères, et que si on les combinait de cinq à cinq, on
+en ferait un chiffre de 100,000 caractères, ou de plus de
+mots que n'en a aucune langue connue, on aura moins de
+peine à comprendre que les corbeaux puissent se communiquer
+leurs idées. Leurs vingt-cinq mots suffisent bien
+pour exprimer: <i>là</i>, <i>ici</i>, <i>droite</i>, <i>gauche</i>, <i>en avant</i>, <i>halte</i>,
+<i>pâturez</i>, <i>garde à vous</i>, <i>l'homme armé</i>, <i>froid</i>, <i>chaud</i>, <i>partir</i>,
+<i>je t'aime</i>, <i>moi de même</i>, <i>un nid</i>, et une dixaine d'autres
+avis qu'ils ont à se donner selon leurs besoins.»</p>
+</div>
+
+<p>Passant des oiseaux aux quadrupèdes, l'auteur dit:</p>
+
+<p>«Le chien n'emploie que des voyelles, et quelquefois,
+mais seulement dans la colère, les deux consonnes g et z.»
+(Nous ferons cependant observer à l'auteur que les mots
+<i>aboyer</i> et <i>japper</i>, qui ne sont que des onomatopées, sembleraient
+annoncer que le b et le p ne sont pas tout-à-fait
+étrangers à l'alphabet des chiens.)</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_343">[Pg 343]</span></p>
+
+<p>«Le chat emploie les mêmes voyelles que le chien, et
+de plus six consonnes, m, n, g, r, v, f.</p>
+
+<p>»Les araignées emploient deux voyelles et deux consonnes,
+puisqu'elles prononcent les mots <i>tak</i> et <i>tok</i>.»</p>
+
+<p>Revenant aux oiseaux, M. Dupont prétend que chez eux,
+l'énergique accentuation du discours tient à la surabondance
+de l'amour. «Les oiseaux, dit-il, ne peuvent trouver cette
+force énorme dans leurs muscles si frêles, que par un excès
+de vie dont les éléments donnent à leur amour une extrême
+ardeur. En pareil cas, il ne suffit pas d'aimer, il faut ajouter
+à la pensée même par les intonations et le rythme. C'est ce
+qui fait nos poètes et ce qui rend nos oiseaux musiciens.</p>
+
+<p>»Le coq parle la langue de ses poules, mais de plus il
+chante sa vaillance et sa gloire. Le chardonneret, la linotte,
+la fauvette chantent leurs amours.</p>
+
+<p>»Le pinson chante son amour et son amour propre; le
+serin, son amour et son talent réel. Le mâle de l'alouette
+chante un hymne sur les beautés de la nature, et déploie
+toute sa vigueur lorsqu'il fend les airs et s'élève aux yeux
+de la femelle qui l'admire.»</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>On nous permettra ici un petit épisode sur trois illustres
+poètes du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle qui se sont évertués à qui imiterait le
+mieux dans ses vers le chant de l'alouette, qui, comme celui
+du rossignol, n'est pas facile à rendre; ces trois grands
+poètes sont Ronsard, Du Bartas et Gamon. Voici comment
+chacun de ces messieurs, s'élançant du haut du Parnasse
+et planant dans les airs, a gazouillé sa petite affaire;
+d'abord Ronsard:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Elle guindée du zéphire,</div>
+ <div class="verse indent0">Sublime en l'air vire et revire,</div>
+ <div class="verse indent0">Et y décligne un joli cri,</div>
+ <div class="verse indent0">Qui rit, guérit et tire l'ire</div>
+ <div class="verse indent0">Des esprits mieux que je n'écri (<i>sic</i>).</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+<p><span class="pagenum" id="Page_344">[Pg 344]</span></p>
+<p>Vient ensuite Du Bartas, dont le texte véritable est
+celui-ci:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">La gentille alouette, avec son tire-lire,</div>
+ <div class="verse indent0">Tire l'ire à l'iré et tire-lirant tire</div>
+ <div class="verse indent0">Vers la voûte du ciel, puis son vol vers ce lieu</div>
+ <div class="verse indent0">Vire et désire dire à Dieu Dieu, à Dieu Dieu.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Enfin Gamon, critique de Du Bartas, croit l'emporter
+sur lui en s'exprimant ainsi:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent2">L'alouette en chantant veut au zéphire rire,</div>
+ <div class="verse indent0">Lui crie vie vie et vient redire à l'ire:</div>
+ <div class="verse indent0">O ire! fuy, fuy, fuy, quitte, quitte ce lieu,</div>
+ <div class="verse indent0">Et vite, vite, vite adieu, adieu, adieu.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Auquel de ces trois gazouilleurs donnerons-nous le prix?
+L'illustre Ronsard paraît tout au plus digne d'un accessit.
+Revenons à M. Dupont.</p>
+
+<p>«L'hirondelle, dit-il, qui est toute tendresse, tout
+affection, chante rarement seule, mais en duo, en trio, en
+quatuor, en sextuor, en autant de parties qu'il y a de
+membres dans la famille; sa gamme n'a que peu d'étendue,
+et pourtant ce petit concert est plein de charmes.» Nous
+ne dirons rien du rossignol, parce que nous avons précédemment
+exposé l'opinion de M. Dupont sur le chant de ce
+coryphée des bois.</p>
+
+
+<h3>DE QUELQUES TRADUCTIONS SINGULIÈRES.</h3>
+
+<p>Nous ne voulons pas quitter le poème de la <i>Philomela</i>,
+dont M. Ch. Nodier a donné un si bon commentaire, et
+dont nous avons parlé plus haut, sans dire un mot de
+l'unique traduction française qui existe de ce poème. L'entreprise
+était ardue, quoique la pièce n'ait que 70 vers;
+aussi nous ne connaissons que l'intrépide abbé de Marolles
+qui n'ait pas reculé devant une telle difficulté. Il a tant<span class="pagenum" id="Page_345">[Pg 345]</span>
+traduit, tant traduit, le pauvre cher homme, que ce travail
+ne lui a rien coûté. Sa traduction, en prose mêlée de
+vers, est dans son <i>Recueil de diverses pièces d'Ovide et
+d'autres poètes anciens</i>, Paris, 1661, <i>in-8<sup>o</sup></i>, p. 29 et suiv.;
+M. Nodier l'a fait réimprimer à la suite de son commentaire.
+Nous ne pouvons nous dispenser de citer un passage
+de cette singulière traduction; c'est celui où l'auteur latin
+donne les noms par lesquels il exprime le chant ou cri de
+différents oiseaux, dans les six vers suivants:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0"><i>Cucurrire solet gallus, gallina gracillat,</i></div>
+ <div class="verse indent2"><i>Pupillat pavo, trissat hirundo vaga.</i></div>
+ <div class="verse indent0"><i>Dum clangunt aquilæ, vultur pulpare probatur;</i></div>
+ <div class="verse indent2"><i>Et crocitat corvus, graculus at frigulat.</i></div>
+ <div class="verse indent0"><i>Gloctorat immenso de turre ciconia rostro;</i></div>
+ <div class="verse indent2"><i>Pessimus at passer tristia flendo pipit.</i> Etc.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Voici la traduction de notre bon abbé:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Le coq a jour et nuit son haut coqueliquais;</div>
+ <div class="verse indent0">Cocodaste a la poule et le paon poupe gais;</div>
+ <div class="verse indent0">L'hirondelle trinsotte, et de l'aigre trompette</div>
+ <div class="verse indent0">L'aigle imite le son, quand le vaultour pulpette.</div>
+ <div class="verse indent0">Le noir corbeau croasse; et le geai gris et vert</div>
+ <div class="verse indent0">Frigulote au printemps, en automne, en hiver.</div>
+ <div class="verse indent0">Le passereau pipie en pleurant sa couvée.</div>
+ <div class="verse indent0">Du sommet d'une tour la cigogne élevée</div>
+ <div class="verse indent0">Pousse d'un bec fort long sa glottorante voix. Etc.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Dans sa prose digne de sa poésie, le docte abbé nous
+apprend que la mésange <i>tintine</i>, que la grive <i>gringotte</i>;
+que l'étourneau <i>pisote</i>; la perdrix <i>caquate</i>; l'oie <i>gratonne</i>,
+la grue <i>gruine</i>; l'épervier et l'autour <i>piaillent</i>; le milan
+<i>lippe</i>; la pie <i>jase</i>; le butor <i>bouffe</i>; le tigre <i>rougnonne</i>;
+le léopard <i>miaule</i>; l'ours <i>grommelle</i>; le sanglier <i>roume</i>;
+l'éléphant <i>barronne</i>; le cerf <i>zée</i>; l'âne sauvage <i>brame</i>;
+le grillet <i>grillotte</i>; la souris <i>chicotte</i>; etc., etc. On voit que<span class="pagenum" id="Page_346">[Pg 346]</span>
+ces dénominations sont, en grande partie, imitées textuellement
+de ce latin des deuxième ou troisième siècles, temps
+où l'on croit qu'Ovidius Juventinus a vécu; mais elles ne
+subsistent plus<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>, ou, pour mieux dire, elles n'ont existé que
+dans l'œuvre du bon abbé dont le talent ne pouvait leur
+donner longue vie.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165" class="label">[165]</a> On rend maintenant le cri des animaux par les expressions
+suivantes, qui sont de véritables onomatopées: les ânes <i>braient</i>; les
+bœufs <i>beuglent</i>; les brebis <i>bêlent</i>; les cerfs <i>brament</i>; les chats
+<i>miaulent</i>; les chevaux <i>hennissent</i>; les chiens <i>aboient</i>; les cigales
+<i>sonnent</i>; les coqs <i>chantent</i>; les corbeaux <i>croassent</i>; les dindons
+<i>glouglottent</i>; les grenouilles <i>coassent</i>; les lions <i>rugissent</i>; les
+loups <i>hurlent</i>; les moineaux <i>glapissent</i>; les mouches <i>bourdonnent</i>;
+les pigeons <i>roucoulent</i>; les poules <i>gloussent</i>; les pourceaux
+<i>grognent</i>; les serpents <i>sifflent</i>; les taureaux <i>mugissent</i>; etc., etc.</p>
+
+</div>
+
+<hr class="blanc">
+
+<p>Citons encore un ou deux fragments de quelques autres
+traductions de cet infatigable <i>pervertisseur</i> du latin en
+français; leur naïve simplicité pourra amuser le lecteur.
+Dans ses immenses travaux de ce genre, il n'a pas dédaigné
+les différentes petites pièces attribuées à Virgile, telles
+que le <i>culex</i>, la <i>ciris</i>, le <i>moretum</i>, le <i>copa</i>, la <i>mort de
+Mécène</i>, etc. Il les a toutes traduites, et toutes ces traductions
+sont dignes de lui, mais il s'est surpassé dans la <i>ciris</i>.
+Après le discours que Charmé, nourrice de Scylla, fille de
+Nisus, tient à cette bonne princesse, qui se leva pendant
+la nuit pour aller couper le cheveu fatal d'où dépendait la
+vie de son père, le poète dit:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0"><i>Hæc loquitur, mollique ut se velavit amictu,</i></div>
+ <div class="verse indent0"><i>Frigidulam injecta circumdat veste puellam;</i></div>
+ <div class="verse indent0"><i>Quæ prius ut tenui steterat succincta corona;</i></div>
+ <div class="verse indent0"><i>Dulcia deinde genis rorantibus oscula figens,</i></div>
+ <div class="verse indent0"><i>Persequitur miseræ caussas exquirere tales......</i></div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+<p><span class="pagenum" id="Page_347">[Pg 347]</span></p>
+<p>Ce passage est ainsi rendu par le digne abbé:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Elle tint un discours, et vêtit un manteau</div>
+ <div class="verse indent0">De fine laine épais, taillé par le ciseau.</div>
+ <div class="verse indent0">Dès qu'elle eut mis aussi sur l'épaule faiblette</div>
+ <div class="verse indent0">De la jeune princesse une veste mollette,</div>
+ <div class="verse indent0">(Elle n'avait pour lors qu'un simple cotillon),</div>
+ <div class="verse indent0">Elle voulut lui rendre un peu de vermillon,</div>
+ <div class="verse indent0">La baisant à la joue où découlaient ses larmes,</div>
+ <div class="verse indent0">Qui l'avaient fort changée en ternissant ses charmes.</div>
+ <div class="verse indent0">Elle lui demanda d'où venait son ennui......</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Pouvait-on lutter d'une manière plus heureuse avec
+l'original? Oui, si nous en jugeons par la version des épigrammes
+de Martial, due au même auteur; nous citerons
+seulement la 159<sup>e</sup> du livre des Apophorètes ou les présents;
+le poète latin a dit:</p>
+
+
+<h4>AMICTORIUM.</h4>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0"><i>Mammosam metuo: teneræ me trade puellæ,</i></div>
+ <div class="verse indent6"><i>Ut possint niveo pectore lina frui.</i></div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Le poète français a dit:</p>
+
+
+<h4>UNE CHEMISE DE FIN LIN.</h4>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent6">Je crains les mamelues,</div>
+ <div class="verse indent6">Ces grosses faffelues,</div>
+ <div class="verse indent6">De qui tout est grossier;</div>
+ <div class="verse indent0">Qu'on me donne une fille et jeune et délicate,</div>
+ <div class="verse indent0">Afin que de mon lin le fil souple à plier</div>
+ <div class="verse indent0">Puisse entourer son sein où la blancheur éclate.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Dans la 42<sup>me</sup> épigramme du 1<sup>er</sup> livre, sur la mort de
+Porcie, la traduction de ce vers,</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0"><i>Dixit et ardentes avido bibit ore favillas.</i></div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>est encore bonne à citer:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Elle tint ce discours et mit entre ses dents</div>
+ <div class="verse indent0">Pour se faire mourir force charbons ardents.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+<p><span class="pagenum" id="Page_348">[Pg 348]</span></p>
+<p>C'est à peu près ainsi que l'abbé de Marolles a traduit
+les quinze livres des épigrammes de Martial; aussi Ménage
+a bien eu raison de mettre sur son exemplaire de cette
+traduction: <i>Epigrammes contre Martial</i>. Au reste toutes
+les versions de ce vrai <i>traditore</i> des classiques latins, sont
+de même force.</p>
+
+<p>Il a aussi existé des traductions d'auteurs en prose, qui
+peuvent rivaliser de bizarrerie et de ridicule avec celles
+des poètes. Par exemple, un sieur Thomas Guyot, dit le
+Bachelier, a publié à Paris, en 1666, une version <i>des plus
+belles lettres de Cicéron à ses amis</i>, et voici comment il
+rend dans notre langue la seconde lettre du livre <span class="allsmcap">IV</span> <i>ad familiares</i>,
+adressée à Servius Sulpicius; bornons-nous à
+quelques passages du commencement, et citons d'abord le
+latin:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>A. D. III. Kal. Maias quum essem in Cumano, accepi
+tuas litteras.... Postquam eas legi, Postumia tua me convenit
+et Servius noster. His placuit, ut tu in Cumanum venires;
+quod etiam mecum ut ad te scriberem, egerunt.......</i></p>
+</div>
+
+<p>Traduction de M. Guyot:</p>
+
+<p>
+«Monsieur,<br>
+</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>»J'ai reçu votre lettre le vingt-neuvième d'avril,
+lorsque j'étais au Cumin.... Après l'avoir lue, madame
+votre femme m'ayant fait l'honneur de me venir voir
+avec monsieur votre fils, ils ont jugé à propos que vous
+prissiez la peine de venir ici, et m'ont obligé de vous
+en écrire.......»</p>
+</div>
+
+<p>On avouera que, grâce à son traducteur, monsieur
+Cicéron, habillé à la française, s'exprime ici avec toute la
+politesse que comporte notre style épistolaire actuel. Le
+bon M. Guyot n'est pas moins galant avec d'autres personnages<span class="pagenum" id="Page_349">[Pg 349]</span>
+contemporains de l'orateur romain; il se garde
+bien de les appeler simplement par leurs noms en <i>us</i>.
+Ainsi <span class="smcap">Trebatius</span> est sous sa plume, monsieur de Trébace;
+<span class="smcap">Pomponius</span>, monsieur de Pompone; etc. Il est vrai que
+c'était assez la coutume au <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle de tout mettre à la
+française dans la république romaine. Le traducteur Perrot
+d'Ablancourt fait un colonel de tout tribun militaire; Patru
+appelle le <i>Forum</i>, le Palais. En s'adressant aux juges grecs
+ou romains, on aurait cru manquer à la civilité si on ne
+leur eût pas dit <i>Messieurs</i>. Et cela se retrouve encore
+dans des traductions imprimées au <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> et même au <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup>
+siècle. Nous y avons vu avec édification que J. César, dans
+ses Commentaires traduits, nous parle du diocèse de Langres,
+de celui de Trèves, etc.</p>
+
+<p>Ajoutons que notre théâtre français jusqu'aux trois
+quarts du <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, a été, quant au costume, au niveau
+des traductions dont nous venons de parler. Les Horace,
+les Brutus, les Auguste, les Cinna paraissaient sur la
+scène en grande perruque à trente-six marteaux, justaucorps
+de velours, veste brodée, culotte de soie et beaux
+bas blancs roulés sur le genou, avec boucles de pierreries
+à la jarretière et à l'escarpin de peau de chèvre.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_350">[Pg 350]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="ONZIEME_OBJET">ONZIÈME OBJET.</h2>
+</div>
+
+<h3>VARIÉTÉS BIBLIOGRAPHIQUES.</h3>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<h3>PLAN D'UN PETIT CABINET D'AMATEUR,
+COMPOSÉ DE DIX OUVRAGES ET DE DIX TABLEAUX
+SEULEMENT,<br>
+DONT LE PRIX COUTANT N'EXCÈDE GUÈRE LA MODIQUE SOMME
+DE DEUX MILLIONS.</h3>
+
+<p>Nous aimons les livres, nous aimons les tableaux, mais
+les bibliothèques volumineuses nous font peur, et les
+longues galeries nous éblouissent; c'est pourquoi, voulant
+nous composer un petit cabinet selon nos goûts, c'est-à-dire
+plus remarquable par le mérite et la valeur des objets
+que par la quantité, nous nous bornons à dix ouvrages et à
+dix tableaux que nous sommes dans l'intention d'acquérir
+à deux conditions faciles à remplir: la première est d'avoir
+en bourse environ deux millions de superflu, destinés à nos
+menus plaisirs; la seconde est d'obtenir le consentement
+des propriétaires actuels de ces objets, bien persuadé que
+ces messieurs se feront un vrai plaisir de nous les céder à
+l'amiable, au prix coûtant.</p>
+
+<p>Voici donc la liste des dix ouvrages et des dix tableaux
+sur lesquels notre choix s'est fixé; nous y ajoutons les prix
+auxquels ils ont été adjugés dans les ventes les plus remarquables
+de ces derniers temps, parce que nous ne voulons
+pas les payer au-delà du prix d'adjudication qui, tout<span class="pagenum" id="Page_351">[Pg 351]</span>
+modéré qu'il est, nous paraît cependant fort honnête.
+Commençons par les livres, les tableaux viendront ensuite.</p>
+
+
+<h4>CATALOGUE DES DIX OUVRAGES.</h4>
+
+<p>I. Titi Livii patavini historiarum romanarum decades
+III, ex recognitione Joannis Andreæ, episcopi
+aleriensis. <i>Romæ, Conradus Suueynheym et Arnoldus Pannartz</i>,
+(sans date, mais vers 1469), <i>gr. in-fol. de 411
+feuillets</i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Un exemplaire de cette édition, imprimé sur <span class="allsmcap">VÉLIN</span>, a été
+acquis à Londres, en 1813, par sir Mark Mastreman Sykes,
+à la vente du libraire James Edwards, pour la somme de
+903 Liv. st. (monnaie de France) 21,672 fr.</p>
+</div>
+
+<p>II. Voyage pittoresque et historique de l'Espagne,
+par M. Alexandre de Laborde et une société de gens de
+lettres et d'artistes de Madrid. <i>Paris</i> (Giard), <i>de l'imprimerie
+de P. Didot l'aîné</i>, 1807-1820, <i>4 vol. in-fol.
+max. avec pl.</i></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Un exemplaire de ce magnifique ouvrage, imprimé sur
+<span class="allsmcap">VÉLIN</span>, avec les dessins originaux, au nombre de 274, a été
+offert aux amateurs au prix de 22,500 fr.</p>
+</div>
+
+<p>II. The Recuyell of the historyes of Troye, composed
+by venerable persone Raoul le Fevre preest and
+chapelayn unto the gloryous prynce in his tyme Phelip
+of Bourgoyne, of Braband, etc.; translated of frensshe
+in to englisshe by Willyam Caxton, mercer of the cyte
+of London, at the commandement of the vertuose
+pryncesse lady Margarete by the grace of God Duchesse
+of Bourgoyne, of Lotryk, of Braband, etc.; fynissed<span class="pagenum" id="Page_352">[Pg 352]</span>
+in the holy cite of Colen the <span class="allsmcap">XIX</span> day of septembre the
+yere 1471, etc. (commencé, dit-on, à Bruges), <i>terminé
+à Cologne le 19<sup>e</sup> jour de septembre, l'an 1471</i>, etc. (<i>par
+le traducteur Guillaume Caxton</i>). <i>In-fol.</i> de 778 pag.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>L'exemplaire de cette traduction des <i>Histoires de Troyes</i>,
+en vieil anglais, que possédait le duc de Roxburghe dans son
+riche cabinet à Londres, a été porté, lors de la vente de ses
+livres, en 1812, à la somme de 1,060 liv. 10 schel. sterl.;
+(monnaie de France) 26,512 fr. 50 c.</p>
+</div>
+
+<p>IV. Missel du duc de Bedfort, <i>manuscrit in-4<sup>o</sup> avec
+peintures et miniatures</i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ce superbe manuscrit, exécuté par l'ordre du duc de Bedfort
+lorsqu'il était en France<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>, a été adjugé à sir John Tobie, dans<span class="pagenum" id="Page_353">[Pg 353]</span>
+une vente à Londres, le 21 juin 1833, pour la somme de
+1,100 liv. sterl.; monnaie de France 27,500 fr.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166" class="label">[166]</a> Ce volume a dix à onze pouces de hauteur sur sept de largeur; il
+est orné de 59 peintures d'un travail achevé, qui sont à peu près de la
+dimension des pages. Il y a en outre un très-grand nombre de charmantes
+miniatures d'environ un pouce et demi de diamètre avec des bordures de
+feuillages et autres décorations. On assure que ces chefs-d'œuvre sont dus
+au pinceau d'un artiste français. Le duc de Bedfort a fait exécuter ce
+beau volume avec le plus grand luxe pour en faire présent à son roi, le
+jeune Henri VI.</p>
+
+<p>Voici quel a été le sort de cet ouvrage admirable: de l'oratoire de
+Henri VI, il a passé, dit-on, à lady Worsley, arrière-petite-fille de
+W. Seymour, second duc de Sommerset. Ensuite il à été possédé par
+Edward Harley, comte d'Oxford; puis par sa fille, la duchesse de
+Portland. M. Edward l'a acheté, en 1786, moyennant 213 liv. st. 5 schel.
+(5,331 fr. 25 c.). Il a été adjugé en 1815, au duc de Marlborough pour
+la somme de 687 liv. st. 15 sh. (16,193 fr. 25 c.). M. Milner l'a ensuite
+eu, on ne dit pas à quel prix; enfin sir John Tobie en est propriétaire
+depuis 1833, comme nous le disons plus haut.</p>
+
+<p>Nous ajouterons un mot sur le duc de Bedfort auquel on doit le précieux
+volume en question. Il paraît que ce duc était un des bibliophiles
+les plus distingués de son temps<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[A]</a>, car, outre ce volume, on connaît encore
+un autre ouvrage, à peu près du même genre, d'une magnificence peut-être
+supérieure, et qui a été aussi exécuté par ses ordres. C'est le fameux
+<i>Breviarium ad usum sarum, sive ecclesiæ sarisburiensis</i>, in-4<sup>o</sup>, manuscrit
+enrichi de 45 grandes peintures, et d'au moins 4,500 miniatures. On
+en trouve une description détaillée dans le Catalogue du duc de la Vallière,
+sous le n<sup>o</sup> 273. Il n'a cependant été vendu que 5,000 fr. à la vente de sa
+bibliothèque qui a eu lieu en 1784.</p>
+
+<p>Tout en rendant justice à la bibliophilie du duc de Bedfort, nous dirons
+qu'elle n'était pas toujours accompagnée d'une délicatesse très-scrupuleuse.
+Trois ans après la mort de Charles VI, arrivée le 21 octobre 1422, ce duc,
+en qualité de régent du royaume sous le prétendu règne de son bambin
+de roi, Henri VI, alors âgé de quatre ans, se fit rendre compte des livres
+qu'avait laissés le roi Charles, et dont on avait dressé un nouvel inventaire
+qui en portait le nombre à 853 volumes qui furent estimés 2,323 liv. 4 s.,
+somme très-forte pour le temps. Par la suite le duc les acheta pour 1,200 f.
+et on ne fait aucun doute qu'il ne les ait fait passer en Angleterre. Voy.
+à ce sujet la <i>Dissertation sur la bibliothèque du Louvre</i>, insérée dans les
+<i>Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres</i>, tom. II,
+p. 747, et réimprimée en tête de <i>l'inventaire des livres de la bibliothèque
+du Louvre, fait en 1373, par Gilles Mallet</i>, publié avec des notes, par
+M. Van Praet. <i>Paris</i>, 1836, <i>in-8<sup>o</sup>, pp.</i> V-XIII.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167" class="label">[A]</a> Il partageait cette gloire avec les fils du roi Jean.</p>
+
+</div>
+
+<p>V. Œuvres de Jean Racine. <i>Paris, de l'imprimerie de
+P. Didot l'aîné, an</i> IX, (1801-1805). <i>3 vol. gr. in-fol.
+avec 57 gravures.</i></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Un exemplaire de ce magnifique ouvrage, imprimé sur
+<span class="allsmcap">VÉLIN</span>, a été mis sur table à la vente des livres de M. Firmin
+Didot, en 1811, au prix de 32,000 fr.</p>
+</div>
+
+<p>VI. Biblia sacra latina, ex versione Sancti Hieronymi;
+codex membranaceus seculi octavi, scriptus manu
+celeberrimi Alcuini, venerabilis Bedæ discipuli, et Carolo
+Magno donatus, die quâ Romæ coronatus fuit
+(25 décemb. 800). <i>1 vol. in-fol.</i> de 449 <i>feuillets à</i> 2
+colon. <i>par page, avec peintures, lettres, tournures</i>, etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_354">[Pg 354]</span></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ce précieux volume, qui appartenait à M. J.-H. de Speyr-Passavant
+de Bâle, et dont M. Jules Fontaine a donné la <i>description</i>,
+Paris, oct. 1829, <i>in-8<sup>o</sup></i> de 122 pag., a été adjugé à
+Londres, le 27 avril 1836, chez M. Evans, rue Pall-Mall, 93,
+moyennant 1,500 liv. sterl.; monnaie de France 37,500 fr.</p>
+</div>
+
+<p>VII. Biographical Dictionary containing an historical
+account of all the engravers, by Jos. Strutt.
+<i>London</i>, 1785-86, <i>2 vol. gr. in-4<sup>o</sup></i>, fig.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Le prix commun de cet ouvrage n'a rien d'extraordinaire;
+mais il n'en est pas de même d'un exemplaire de ce même ouvrage
+que l'on a illustré de près de 8,000 estampes et portraits
+exécutés par les artistes mentionnés dans ce livre, lequel exemplaire,
+partagé en <i>37 vol. in-fol rel. en cuir de Russie</i>, a été
+annoncé dans un ancien catalogue de MM. Longman et compagnie,
+libraires à Londres, au prix de 2,000 liv. sterl.; monnaie
+de France 48,000 fr.</p>
+</div>
+
+<p>VIII. Victoires, conquêtes, désastres, revers et
+guerres civiles des Français, de 1792 à 1815, par une
+société de militaires et de gens de lettres (le général
+Beauvais, le lieutenant-général Thiébaut, M. Parisot
+et autres). <i>Paris</i>, C. L. F. <i>Panckoucke</i>, 1816-1821,
+<i>27 vol. in-8<sup>o</sup>, fig.</i></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Un exemplaire imprimé sur <span class="allsmcap">VÉLIN</span>, a été (dit M. Brunet,
+Suppl., tom. <span class="allsmcap">III</span>, p. 394) vendu par l'éditeur, au feu roi
+Charles X, pour la somme de 50,000 fr.</p>
+</div>
+
+<p>IX. Il Decamerone di Messer Giovani Boccaccio.
+(<i>Venetiis</i>), <i>Christofal Valdarfer</i>, 1471, <i>in-fol.</i></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>L'exemplaire que possédait le duc de Roxburghe, a été
+adjugé au marquis de Blandford, à Londres, en 1812, pour
+la somme de 2260 liv. sterl.; monnaie de France 51,980 f.</p>
+</div>
+
+<p>X. Les Liliacées, par Pierre-Joseph Redouté (célèbre<span class="pagenum" id="Page_355">[Pg 355]</span>
+peintre de fleurs, mort subitement à Paris le 19 juin
+1840, âgé de 81 ans). Paris, 1803-16, <i>8 vol. gr. in-fol.,
+avec 80 pl. col.</i></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Feue l'impératrice Joséphine en avait acquis un exemplaire
+unique, imprimé sur <span class="allsmcap">VÉLIN</span>, avec les dessins originaux, au
+prix de 84,000 fr.</p>
+
+<p>Le prince Beauharnais en a hérité.</p>
+</div>
+
+<p>Tels sont les dix ouvrages qui, si l'on veut bien nous les
+céder aux prix, soit d'adjudication, soit d'estimation mentionnés
+ci-dessus, composeront notre petite bibliothèque.
+Passons maintenant à la galerie des tableaux, qui, placée
+vis-à-vis les livres, reposera agréablement la vue. Le choix
+en a également été sévère; et l'on n'y trouvera pas plus
+de croûtes que l'on n'a trouvé de bouquins dans la nomenclature
+précédente.</p>
+
+
+<h4>CATALOGUE DES DIX TABLEAUX.</h4>
+
+<p>I. Les <i>Saules</i>, tableau de Paul Potter, vendu chez
+M. Tolozan, à Paris, en 1802, la somme de 27,050 f.</p>
+
+<p>II. Le <i>Pâturage</i>, tableau du même P. Potter, vendu
+chez M. de la Peyrière, à Paris, en 1825 28,900 f.</p>
+
+<p>III. L'<i>Enfant prodigue</i>, de David Teniers, vendu chez
+M. Blondel, en 1776 29,900 f.</p>
+
+<p>IV. La <i>Danaé</i> du Corrège, vendu chez M. Bonnemaison,
+en 1827 30,000 f.</p>
+
+<p>V. La <i>Sainte-Famille</i>, tableau de Rubens, adjugé
+à la vente de M. de la Peyrière en 1825, au prix
+de 64,000 f.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_356">[Pg 356]</span></p>
+
+<p>VI. La <i>Madone</i> ou la <i>Sainte-Famille</i>, du Corrège,
+tableau vendu 80,000 f.</p>
+
+<p>VII. <i>Vénus surprise dans les filets avec Mars</i>, tableau
+vendu à Londres à M. Clifort, en 1807, 5000 guinées;
+monnaie de France 125,000 f.</p>
+
+<p>VIII. La <i>Fille d'Hérode, portant la tête de S. Jean-Baptiste
+sur un plat</i>, tableau du Titien, adjugé, lors de
+la vente de lord Radstoch, à M. Baring, banquier, en
+1826, pour la somme de 8890 guinées; monnaie de
+France 226,250 f.</p>
+
+<p>IX. Les <i>Grandes Bacchanales</i>, tableau du Poussin,
+qui faisait partie du cabinet de Louis XVI, et qui a été
+vendu à Londres, en 1805, la somme de 15000 guinées;
+monnaie de France 375,000 f.</p>
+
+<p>X. La <i>Vache</i> de Paul Potter, tableau qui appartenait
+à l'impératrice Joséphine, et qui a été cédé à l'empereur
+Alexandre, en 1815, moyennant 200,000 roubles;
+monnaie de France 800,000 fr.</p>
+
+<p>Cette galerie ne complète-t-elle pas très-bien notre petit
+cabinet? Il n'en coûtera pour réunir ces vingt objets assez
+curieux, que la modique somme de 2,187,664 fr.; ce n'est
+vraiment pas la peine de s'en passer. Comme il existe plusieurs
+reliûres anciennes enrichies de pierres précieuses,
+quelqu'un nous avait engagé à orner celle de chacun des
+dix ouvrages portés au catalogue précédent, de l'un des
+dix plus gros diamants connus<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[167]</a>, que nous nous serions sans<span class="pagenum" id="Page_357">[Pg 357]</span>
+doute procurés aussi facilement que le reste; mais cela eût
+été un peu dispendieux; car le relevé que nous avons fait
+de l'estimation de ces dix diamants, arrêtée par les plus
+célèbres lapidaires, monte à la somme de 61,770,133 fr.;
+on avouera que ce serait un peu trop pour un simple accessoire;
+il n'y eût plus eu de proportion; d'ailleurs cela
+eût pu nous gêner; tout le monde n'a pas des soixante millions
+à mettre en objets de pur agrément. MM. Rothschild
+eux-mêmes y regarderaient à deux fois. Tenons-nous-en
+donc à nos dix ouvrages et à nos dix tableaux tels qu'on
+voudra bien nous les remettre.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168" class="label">[167]</a> Ces dix diamants sont: 1<sup>o</sup> Le <span class="smcap">Matan</span>; 2<sup>o</sup> le <span class="smcap">Mogol</span>;
+ 3<sup>o</sup> l'<span class="smcap">Orlow</span>;
+4<sup>o</sup> le <span class="smcap">Bragance</span>; 5<sup>o</sup> la <span class="smcap">Mer de gloire</span>; 6<sup>o</sup> le <span class="smcap">Grand duc de Toscane</span>;
+7<sup>o</sup> le <span class="smcap">Régent</span>; 8<sup>o</sup> le <span class="smcap">Sancy</span>; 9<sup>o</sup> le <span class="smcap">Jean VI</span>; et 10<sup>o</sup>
+ le <span class="smcap">Nassuck</span>.</p>
+
+</div>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<h3>PETITE BIBLIOTHÈQUE LEXICOGRAPHIQUE.</h3>
+
+<p>Aimables ignorants, paresseux distingués qui, dans votre
+jeune âge et au-delà, vous êtes bien gardés de pâlir sur les
+livres et d'y puiser à fond les connaissances qui font les
+délices de la vie et le charme de la société, voulez-vous
+acquérir la science à peu de frais, et avoir toujours sous la
+main de quoi paraître instruits, savants et même érudits?
+Procurez-vous le petit nombre d'ouvrages dont nous allons
+vous donner la liste; ce sont de doctes A, B, C, D, où
+vous trouverez à la minute et pour le besoin du moment,
+tout ce qui vous sera nécessaire pour briller dans la conversation.
+Vous devinez que nous voulons vous parler de
+dictionnaires, ressources si commodes, magasins si utiles
+dans lesquels vous pourrez choisir à votre gré le lambeau
+littéraire ou scientifique dont vous aurez à vous parer dans
+telle ou telle occasion; voici donc un petit catalogue de ces
+sortes d'ouvrages les plus essentiels parmi les modernes;
+ce n'est pas qu'ils soient tous parfaits, il s'en faut de beaucoup;
+mais vous y trouverez du moins des renseignements<span class="pagenum" id="Page_358">[Pg 358]</span>
+presque toujours utiles sur les principaux points de la
+religion, de la jurisprudence, des sciences et des arts, des
+belles-lettres et de l'histoire; cela vous suffira.</p>
+
+<p>Comme il est bon qu'une bibliothèque offre un coup-d'œil
+agréable par l'uniformité des formats, nous nous en
+tiendrons à l'<i>in-octavo</i>.</p>
+
+<p>I. Bibliothèque sacrée, ou Dictionnaire universel
+historique, dogmatique, canonique, géographique et
+chronologique des sciences ecclésiastiques, par les
+P. P. Richard et Giraud, dominicains. Dernière édition,
+corrigée et augmentée. <i>Paris, Méquignon fils aîné</i>, 1822-1827,
+<i>29 vol. in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>La première édition est de <i>Paris</i>, 1760, <i>6 vol. in-fol.</i>;
+prenez celle-ci quoique l'édition eût pu être plus soignée sous
+le rapport typographique.</p>
+</div>
+
+<p>II. Répertoire universel et raisonné de jurisprudence,
+par M. Merlin; cinquième édition. <i>Bruxelles, H.
+Tarlier</i>, 1825-28, <i>36 vol. gr. in-8<sup>o</sup> à 2 colonnes</i>.</p>
+
+<p>Recueil alphabétique des questions de droit qui se
+présentent le plus fréquemment dans les Tribunaux;
+par M. Merlin; quatrième édition. <i>Bruxelles, H. Tarlier</i>,
+1828, <i>16 vol. gr. in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<p>Table générale de ces deux recueils. <i>Bruxelles</i>, etc.
+<i>2 vol. gr. in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Il est inutile de vous dire que cette édition, en <i>54 vol. gr.
+in-8<sup>o</sup></i>, ne vaut pas celle de <i>Paris, Garnery</i>, 1827-30, en
+<i>27 vol. in-4<sup>o</sup></i>, savoir <i>18 vol.</i> pour le <i>Répertoire</i>, <i>8 vol.</i> pour
+les <i>Questions</i>, et <i>1 vol.</i> de tables. Mais le prix en est différent,
+et le format vous paraîtra peut-être plus commode.</p>
+</div>
+
+<p>III. Encyclopédie moderne, ou Dictionnaire abrégé<span class="pagenum" id="Page_359">[Pg 359]</span>
+des sciences, des lettres et des arts, avec l'indication
+des ouvrages où les divers sujets sont développés et
+approfondis; par M. Courtin, etc. <i>Paris, Mongie aîné</i>,
+1823-32, <i>24 vol. in-8<sup>o</sup></i> et <i>2 vol. de planches</i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ouvrage aussi bon que peut l'être un abrégé qui renferme
+tant d'objets. On sait combien est arriérée l'ancienne et volumineuse
+<i>Encyclopédie méthodique</i>; Paris, Panckoucke, 1782-92,
+et Agasse, 1792-1832, 102 livraisons ou 337 parties, formant
+166 vol. et demi de texte, et 51 parties contenant 6439 planches.
+Il faut cependant convenir que ce qui a été publié depuis
+1820 jusqu'en 1832, est plus en harmonie avec les progrès
+qu'ont faits les sciences, les arts et l'industrie jusqu'à cette
+dernière époque.</p>
+</div>
+
+<p>IV. Dictionnaire des sciences naturelles dans lequel
+on traite méthodiquement des différents êtres de la
+nature, considérés soit en eux-mêmes, d'après l'état
+actuel de nos connaissances, soit relativement à
+l'utilité qu'en peuvent retirer la médecine, l'agriculture,
+le commerce et les arts, suivi d'une biographie
+des plus célèbres naturalistes; par plusieurs professeurs,
+(et rédigé par M. Fréd. Cuvier). <i>Paris et Strasbourg,
+Levrault</i>, 1816-30, <i>60 vol. in-8<sup>o</sup> avec 1220 planches, plus
+un vol. de tables, et 80 portraits</i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Très-bel et très-bon ouvrage.</p>
+</div>
+
+<p>V. Dictionnaire des Sciences médicales, par une
+Société de Médecins et de Chirurgiens, (rédigé par
+MM. Chaumeton et Mérat). <i>Paris, Panckoucke</i>, 1812-22,
+60 volumes <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>C'est le plus vaste monument alphabétique sur cette partie;
+quelques articles pourraient s'y rattacher plus directement. Il
+a été suivi d'une <i>Biographie médicale</i>, Paris, 1820-25;<span class="pagenum" id="Page_360">[Pg 360]</span>
+<i>7 vol. in-8<sup>o</sup></i>, et d'un <i>Dictionnaire abrégé des Sciences médicales</i>;
+Paris, 1821-26, <i>15 vol. in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+</div>
+
+<p>VI. Dictionnaire technologique, ou nouveau Dictionnaire
+des arts et métiers et de l'économie industrielle
+et commerciale, par une Société de savants et d'artistes.
+<i>Paris, Thomine et Fortic</i>, 1822-33, <i>22 vol. in-8<sup>o</sup></i> et <i>un
+Atlas in-4<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ouvrage utile pour apprécier les progrès immenses que l'industrie
+a faits dans ces derniers temps.</p>
+</div>
+
+<p>VII. Dictionnaire pour l'intelligence des auteurs classiques
+grecs et latins, tant sacrés que profanes, par Fr.
+Sabbathier. <i>Châlons et Paris</i>, 1766-1815, <i>37 vol. in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>L'auteur, mort le 11 mars 1807, n'a pu mettre la dernière
+main à son ouvrage qui en était à la lettre S, et qui devait
+encore avoir 7 à 8 <i>vol.</i> M. Sérieys, chargé de terminer ce
+recueil, d'après les manuscrits de l'auteur, a compris tout le
+reste en un seul volume, de sorte que la fin ne répond nullement
+au commencement pour l'étendue des matières, ce qui
+rend incomplet ce recueil d'ailleurs assez intéressant.</p>
+</div>
+
+<p>VIII. Dictionnaire géographique universel, contenant
+la description de tous les lieux du globe, intéressants
+sous le rapport de la géographie physique et
+politique, de l'histoire, de la statistique, du commerce,
+etc., par une Société de géographes. <i>Paris, Kilian et
+Ch. Piquet</i>, 1823-33, <i>10 vol. in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>C'est le meilleur de tous les ouvrages de ce genre, qu'il
+sera toujours difficile, pour ne pas dire impossible, de rendre
+complets et parfaits.</p>
+</div>
+
+<p>IX. Biographie universelle ancienne et moderne, ou
+Histoire par ordre alphabétique de la vie publique et
+privée de tous les hommes qui se sont fait remarquer<span class="pagenum" id="Page_361">[Pg 361]</span>
+par leurs écrits, leurs actions, leurs talents, leurs vertus
+ou leurs crimes; ouvrage entièrement neuf, rédigé par
+une Société de gens de lettres et de savants. <i>Paris,
+Michaud frères</i>, 1811-28, <i>52 vol. in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<p>Biographie universelle ancienne et moderne. Partie
+mythologique, ou Histoire par ordre alphabétique
+des personnages des temps héroïques et des Divinités
+grecques, italiques, égyptiennes, hindoues, japonaises,
+scandinaves, celtes, mexicaines, etc. <i>Paris, L.-G. Michaud</i>,
+1832-33, <i>3 vol. in-8<sup>o</sup></i> (tom. 53, 54, 55.)</p>
+
+<p>Biographie universelle, etc.; Supplément. <i>Paris, L.-G.
+Michaud</i>, 1834-39, <i>11 vol. in-8<sup>o</sup></i> (tom. 56-66). Le 66<sup>e</sup>
+vol. contient les noms qui vont de <span class="smcap">Grabert</span> (Olof) à
+<span class="smcap">Hazlitt</span> (Will.)</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>On voit que cet immense ouvrage est encore bien éloigné
+de sa fin. C'est bien certainement le meilleur dictionnaire historique
+qui existe; on ne peut guère lui reprocher que la
+surabondance dans quelques articles essentiels.</p>
+</div>
+
+<p>X. Manuel du libraire et de l'amateur de livres,
+contenant 1<sup>o</sup> un nouveau dictionnaire bibliographique
+dans lequel sont indiqués les livres les plus précieux et
+les ouvrages les plus utiles, tant anciens que modernes,
+avec des notes sur leurs différentes éditions, etc., etc.;
+2<sup>o</sup> une table en forme de catalogue raisonné, où sont
+classés méthodiquement tous les ouvrages indiqués dans
+le dictionnaire, et un grand nombre d'autres ouvrages
+utiles, mais d'un prix ordinaire, etc.; par Ja.-Ch. Brunet;
+troisième édition. <i>Paris</i>, 1820, <i>4 vol. in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<p>Nouvelles recherches bibliographiques, pour servir<span class="pagenum" id="Page_362">[Pg 362]</span>
+de supplément au Manuel du libraire; Par Jacq.-Ch.
+Brunet. <i>Paris</i>, Silvestre, 1834, <i>3 vol. in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Cet excellent ouvrage est sans contredit ce que nous avons
+de mieux, de plus curieux et de plus utile en fait de bibliographie.
+L'auteur en prépare une nouvelle édition qui
+est attendue avec la plus vive impatience par tous les amateurs.
+Si l'on ajoute à ce recueil précieux, <i>La France littéraire ou
+Dictionnaire bibliographique des savants, historiens, gens de
+lettres qui ont écrit en français pendant les</i> <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> <i>et</i> <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> <i>siècles</i>;
+par M. J.-M. Quérard. <i>Paris</i>, 1827-1839, très-bon ouvrage
+dont il paraît déjà 9 forts vol. <i>in-8<sup>o</sup></i> (le 9<sup>e</sup> contient les lettres
+<span class="smcap">Tac-Uz</span>), on possédera tout ce qui regarde la connaissance
+des livres sous le rapport matériel, dans le plus grand détail.
+M. Quérard continuera son utile entreprise par la publication
+de <i>la Littérature française contemporaine</i>, dont il paraît déjà
+une livraison. Paris, 1839; 5 feuilles in-8<sup>o</sup>. L'ouvrage aura
+<i>3 vol. in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+</div>
+
+<p>Nous bornons ce catalogue de dictionnaires à ces dix
+articles, parce que ce sont ceux auxquels maintenant on
+peut recourir le plus utilement. Dix, c'est bien peu, dira-t-on.
+C'est assez si l'on y trouve tous les mots dont on désire
+la définition et l'interprétation. D'ailleurs comme il existe
+peut-être vingt-cinq mille dictionnaires sur toutes sortes
+de sujets, en entreprendre la bibliographie complète serait
+une folie. Contentons-nous donc de ces dix articles qui
+forment une collection lexicographique de <i>383 vol. in-8<sup>o</sup></i>,
+et qui excéderait ce nombre, si l'on y ajoutait les vocabulaires
+suivants du même format et qui ne feraient pas
+tout-à-fait double emploi: <i>Dictionnaire raisonné de diplomatique
+de Dom de Vaines</i>; Paris, Lacombe, 1774, <i>2 vol.
+in-8<sup>o</sup></i>, pl., avec le <i>Dictionnaire diplomatique ou étymologies
+des termes des bas siècles, par Montignot</i>; Nancy, 1787,
+<span class="pagenum" id="Page_363">[Pg 363]</span><i>in-8<sup>o</sup></i>.—<i>Glossarium manuale ad scriptores mediæ et infimæ
+latinitatis, ex glossariis Caroli Dufresne D. Du Cange,
+et Carpentarii in compendium redactum, (à Jo.-Christ.
+Adelung.)</i> Halæ, 1772-84, <i>6 vol. in-8<sup>o</sup></i>. C'est un abrégé
+du grand <i>Glossarium</i> de Du Cange, 1733, <i>6 vol. in-fol.</i>,
+et de Carpentier, 1766, <i>4 vol. in-fol.</i>—Le <i>Glossaire
+de la langue romane, de M. de Roquefort</i>; Paris, 1808,
+<i>2 vol. in-8<sup>o</sup></i>, avec le <i>supplément</i>; Paris, 1820, <i>in-8<sup>o</sup></i>.—Le
+<i>Dictionnaire étymologique de la langue française, par
+M. de Roquefort</i>; Paris, 1829, <i>2 vol. in-8<sup>o</sup></i>.—<i>Dictionnaire
+des beaux-arts, par Millin</i>; Paris, 1806, <i>3 vol. in-8<sup>o</sup></i>.—<i>Dictionnaire
+historique et critique, de Bayle, nouvelle
+édition augmentée de notes extraites de Chaufepié, Joly,
+La Monnoye, L.-J. Leclerc, Le Duchat, Prosper Marchand</i>,
+etc. (<i>Par les soins de M. A. Beuchot</i>). Paris,
+Desoer, 1820-24, <i>16 vol. in-8<sup>o</sup></i>, bonne édition, préférable
+aux précédentes tant par la commodité du format que par
+les corrections et améliorations qu'y a faites le nouvel éditeur.—Ces
+dictionnaires, réunis aux précédents, porteraient
+la collection à <i>416 vol. in-8<sup>o</sup></i>, et cette collection,
+quoique un peu superficielle quant à la rédaction de la
+plupart des nombreux objets qu'elle renferme, serait très-utile
+à consulter.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_364">[Pg 364]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="DOUZIEME_OBJET">DOUZIÈME OBJET.</h2>
+</div>
+
+<h3>PIÈCES RELIGIEUSES.</h3>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<h3>DE QUELQUES OUVRAGES MYSTIQUES
+ASSEZ SINGULIERS,<br>
+PUBLIÉS DANS LES XVI<sup>e</sup> ET XVII<sup>e</sup> SIÈCLES.</h3>
+
+<p>Rien n'est plus étrange et parfois plus ridicule que les
+titres sous lesquels certains pieux écrivains croyaient jadis
+devoir publier leurs ouvrages, pour attirer et fixer l'attention
+des lecteurs. Ils avaient en cela imité les Juifs et les
+Orientaux, qui ont toujours été fous de ces titres allégoriques,
+annonçant la puérilité du goût. C'est surtout dans
+les seizième et dix-septième siècles que nos dévots auteurs
+ont multiplié ces enseignes bizarres des produits de leur
+imagination souvent déréglée quoique tendant toujours
+vers un but très-louable en lui-même. Par exemple, l'un
+d'eux voulait-il réchauffer la piété des fidèles dans le saint
+temps de l'Avent, il prenait pour sujet de ses méditations,
+les neuf grandes antiennes qui se chantent alors et qui
+toutes commencent par O; puis il croyait faire merveilles
+en annonçant son livre sous ce titre allégorique et vraiment
+ridicule:</p>
+
+<p>La doulce mouelle et saulce friande des saints et
+savoureux <i>os</i> de l'Avent. <i>Paris</i>, 1578, in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_365">[Pg 365]</span></p><div class="blockquot">
+
+<p>Cet écrivain, qui voulait que l'on suçât et savourât la moelle de
+ces <i>os</i>, depuis le 15 décembre jusqu'au 25, se nommait Jean
+Massieux, prêtre de Mantes.</p>
+</div>
+
+<p>Un autre (Jean Dusaix) recommande la sobriété en
+Carême, dans le petit ouvrage suivant qui est en vers:</p>
+
+<p>L'Opiate de sobriété, composé en Caresme pour conserver
+au cloître la santé de religion. <i>Lyon</i>, 1553, in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p>Le poète débute ainsi:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Ma bonne sœur, ma chère Philiberte,</div>
+ <div class="verse indent0">Je suis certain que vous êtes experte</div>
+ <div class="verse indent0">Quant au jeûner; car avez quarante ans:</div>
+ <div class="verse indent0">Mais ci-devant, ainsi que je l'entends,</div>
+ <div class="verse indent0">Avez dormi dedans un lit mollet,</div>
+ <div class="verse indent0">Avez mangé de la chair de poulet.....</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Puisque nous parlons du Carême, citons encore un
+ouvrage dans lequel on détaille ce qui se servait sur table
+au <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle dans ce temps de mortification; nous suivons
+exactement l'orthographe de l'auteur:</p>
+
+<p>Le Quadragesimal spirituel, c'est assavoir la salade,
+les feubves (<i>fèves</i>) frites, les poys, la purée, la lamproye,
+le saffren, les orenges, la violette de mars, les
+pruneaulx, les figues, les alemandes (amandes), le
+miel, le pain, les eschaudez, le vin blanc et rouge,
+l'ypocras; les invitez au disner, les cuisiniers, les serviteurs
+à table, les chambrières servant de blanches
+nappes, serviettes, pots et vaisseles; les Grâces après
+disner, le luc (<i>luth</i>) ou harpe, la dragée, pasques-flories
+et les grandes-pasques; puis enfin le double des
+lettres du Sainct-Esprit envoyées aux dames de Paris,
+veufves, jeunes religieuses, filles et pucelles, etc. <i>Paris,
+veufve Michel Lenoir, (sans date), pet. in-4<sup>o</sup> goth. de
+27 feuillets</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_366">[Pg 366]</span></p>
+
+<p>Une autre édition a pour titre:</p>
+
+<p>S'ensuit le Quadragésimal spirituel qui traicte de
+toutes sortes de viandes qui sont nécessaires pour user
+en karesme, avec les servans et servantes qui servent à
+table et puis le jeu de la harpe pour yssue de table.
+<i>Paris, Jehan Janot, in-4<sup>o</sup></i> de <i>26 feuillets, fig.</i></p>
+
+<p>Ajoutons:</p>
+
+<p>Le royal Syrop de pommes, antidote des passions
+mélancholiques, par Gab. Drohyn, médecin. <i>Paris,
+Moreau</i>, 1615, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Petit traité recherché.</p>
+</div>
+
+<p>L'ame comme le corps pouvant éprouver des incommodités,
+un docteur spirituel a jugé à propos d'offrir aux
+pauvres malades l'instrument allégorique suivant:</p>
+
+<p>La Seringue spirituelle pour les ames constipées en
+dévotion; par un Missionnaire. <i>Paris, (sans date), in-8<sup>o</sup>.</i></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ce rude docteur ne ménage pas les dames qui se fardent, comme
+on peut en juger par ce passage, pag. 180 du volume: «Vilaines
+carcasses, cloaques d'infection, bourbiers d'immondices, n'avez-vous
+pas honte de vous tourner et retourner dans la chaudière de
+l'amour illicite, et d'y rougir comme les écrevisses lorsqu'elles cuisent,
+pour vous faire des adorateurs? Au reste il est juste que des
+visages qui ne savent plus rougir de pudeur, rougissent au moins
+par artifice. Mais puisque vous avez voulu imiter la rougeur des
+écrevisses, comme elles, vous irez à reculons dans la voie du
+ciel.»</p>
+</div>
+
+<p>Un autre médecin de l'ame a aussi publié:</p>
+
+<p>La Conserve de grâce et les neuf médicaments du
+chrétien malade. <i>Paris, in-8<sup>o</sup>.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_367">[Pg 367]</span></p><div class="blockquot">
+
+<p>L'auteur est Pierre Doré, Dominicain, mort en 1569; c'est
+l'homme de ce temps le plus fécond en livres à titres singuliers; on
+en compte trente-neuf, entre autres ses <i>Allumettes du feu divin</i>,
+etc. <i>Le Pâturage de la brebis humaine</i>, etc. <i>L'Anatomie et description
+mystique des membres de Notre Seigneur.</i> <i>La Tourterelle
+de viduité</i>, etc. <i>Le Passereau solitaire</i>, etc., etc., etc.</p>
+</div>
+
+<p>On connaît aussi:</p>
+
+<p>Les Pillules spirituelles pour la guérison de l'ame et
+du corps, de Cameron. <i>Bordeaux</i>, 1615, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ce Jean Cameron, célèbre théologien protestant, est mort à Montauban
+en 1625. Il était né à Glascow.</p>
+</div>
+
+<p>Il paraît que la mise des femmes n'était pas très-décente
+au <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, car ce siècle fourmille d'ouvrages publiés
+à ce sujet. Nous allons en citer quelques-uns:</p>
+
+<p>Discours particulier contre les femmes desbraillées de
+ce temps; par Pierre Juvernay. <i>Paris</i>, 1637, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Livre assez rare, quoiqu'on en ait fait trois éditions dans la
+même année.</p>
+</div>
+
+<p>Discours contre les filles et les femmes mondaines
+découvrant leur sein et portant des moustaches; par
+P. Juvernay. <i>Paris</i>, 1640, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>C'est sans doute une autre édition du même ouvrage.</p>
+</div>
+
+<p>Le Chancre ou couvre-sein féminin, ensemble le
+Voile ou couvre-chef féminin; par Jehan Polman, chanoine
+de Cambray. <i>Douai</i>, 1635, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Livre assez rare et recherché à cause de son titre.</p>
+</div>
+
+<p>De l'abus des nudités de gorge, tiré de la Sainte
+Ecriture, des Conciles et des Pères; (par Jacques
+Boileau). <i>Bruxelles</i>, 1675, <i>in-8<sup>o</sup></i>.—1677, <i>in-12</i>;—et
+1680, <i>in-12</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_368">[Pg 368]</span></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Cet ouvrage est divisé en deux parties: la première annonce que
+<i>les nudités de gorge</i> sont blâmables et nuisibles; la seconde traite
+des <i>vaines excuses des femmes qui ont la gorge et les épaules
+nues</i>. Ce livre est terminé par une ordonnance des vicaires-généraux
+de l'Archevêque de Toulouse, portant: «Nous enjoignons aux
+confesseurs séculiers et réguliers, sous peine de suspension, de
+refuser les sacrements à celles qui porteront les bras nuds, ou
+la gorge ou les épaules découvertes et dont la nudité ne sera pas
+modestement cachée par des toiles non transparentes; de laquelle
+nudité nous nous réservons l'absolution.......»</p>
+</div>
+
+<p>Avis aux femmes et aux filles sur leur nudité de gorge
+et d'épaules;—Instruction à l'usage des grandes filles
+pour être mariées; ensemble la manière d'attirer les
+amants;—Lettre à une jeune dame nouvellement
+mariée, avec la réponse. (<i>Sans nom de ville</i>), 1749,
+<i>in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<p>Passons à d'autres sujets; on en connaît plusieurs publiés
+sous le titre de <i>Fouet</i>, c'est-à-dire vive réprimande; ainsi
+nous avons:</p>
+
+<p>Le Fouet de l'Académie des pécheurs, bastie sur la
+famine du prodigue évangélic; par V. P. F. Ph. Bosquier,
+montois. <i>Arras</i>, 1597, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<p>Le Fouet des apostats, augmenté d'une réponse du
+second fouet des mesmes apostats; par F. N. Aubespin.
+<i>Tolose, Colomiez</i>, 1606, <i>in-12</i>.</p>
+
+<p>Nous ne connaissons pas la première édition de cet ouvrage.</p>
+
+<p>Le Fouet divin des jureurs, parjureurs et blasphémateurs
+du très saint nom de Dieu, de Jésus et des Saints...;
+par le R. P. Jean Bernard. <i>Douay</i>, 1618, <i>in-12</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_369">[Pg 369]</span></p>
+
+<p>Le fouet des menteurs, par Jacques d'Ambrun.
+<i>Lyon</i>, 1638, <i>in-16</i>.</p>
+
+<p>Le fouet des paillards, ou juste punition des voluptueux
+et charnels; par M. L. P. (Mathurin le Picard),
+curé de Menil-Jourdain. <i>Lyon</i>, 1628, <i>in-12</i>.</p>
+
+<p>Autres sujets:</p>
+
+<p>La Louange des femmes, extraite du commentaire
+de Pantagruel sur l'Androgine de Platon: assavoir le
+Blason de la femme, etc.; par André Misogine; en
+vers. (<i>Sans nom de ville ni d'imprimeur</i>), 1551, <i>in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>L'auteur s'est caché sous le nom de <i>Misogine</i>, qu'il aurait dû
+écrire <i>Misogyne</i>, et qui signifie ennemi des femmes. En effet il
+justifie ce nom par la manière absurde dont il parle du sexe dans
+ce livre hétéroclite. On en peut juger par cet extrait du <i>Blason
+de la femme</i>:</p>
+</div>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Femme, plaisir de demye heure,</div>
+ <div class="verse indent0">Et ennuy qui sans fin demeure;</div>
+ <div class="verse indent0">Femme, soudaine repentance,</div>
+ <div class="verse indent0">Femme, mortelle pénitence.</div>
+ <div class="verse indent0">Femme, feu du diable attisé,</div>
+ <div class="verse indent0">Femme, vrai diable desguisé.</div>
+ <div class="verse indent0">Femme, que pourray-je plus dire</div>
+ <div class="verse indent0">Pour plus amplement te descrire?</div>
+ <div class="verse indent0">Rien: je dy assez de diffame</div>
+ <div class="verse indent0">En un mot, quand je te dy femme.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+
+<p>Peut-on pousser l'impertinence plus loin? Que l'on
+vienne après cela nous vanter la politesse de nos aïeux et
+leur galanterie respectueuse pour les dames. Au reste, dans
+tous les temps il s'est rencontré des esprits biscornus et très-biscornus
+qui ont bien mérité cette épithète de la part de
+leurs victimes.</p>
+
+<p>Discours facétieux des hommes qui font saler leurs
+femmes à cause qu'elles sont trop douces, lequel se<span class="pagenum" id="Page_370">[Pg 370]</span>
+joue à cinq personnages. <i>Rouen, Abr. Cousturier</i> (sans
+date), <i>in-8<sup>o</sup></i> goth.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Très rare.</p>
+</div>
+
+<p>Les baisers spirituels et les moyens de se joindre à
+Dieu en ce monde; par Rivault dict Florence; <i>Paris</i>,
+1599, <i>in-18</i>.</p>
+
+<p>Les quatre baisers que l'ame dévote peut donner à
+son Dieu dans ce monde; par J. d'Hennetières. <i>Tournay</i>,
+1641, <i>in-12</i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ce doit être une seconde édition de l'ouvrage précédent. L'un et
+l'autre sont rares.</p>
+</div>
+
+<p>Les chastes caresses du fidèle courtisan, avec un brief
+rudiment de l'amour; par J. Perret. <i>Paris</i>, 1654,
+<i>in-8<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<p>Lunettes spirituelles pour conduire les femmes religieuses
+au chemin de perfection, trad. du latin de
+Denis le Chartreux. <i>Paris</i>, 1597, <i>in-18</i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Tous ces livrets sont recherchés et se paient assez cher, mais
+plus à cause de leur rareté et de leurs titres singuliers, qu'à cause
+de leur mérite intrinsèque, marqué au coin de l'ignorance et de la
+naïve expression du temps.</p>
+</div>
+
+<p>Quelques ouvrages relatifs à la Sainte Vierge vont encore
+nous offrir des singularités assez remarquables.</p>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<h3>DE QUELQUES OUVRAGES SINGULIERS
+RELATIFS A LA VIERGE MARIE.</h3>
+
+<p>Ces sortes de livres assez rares fourmillent de particularités
+d'autant plus curieuses et d'autant plus piquantes,<span class="pagenum" id="Page_371">[Pg 371]</span>
+que le sujet est plus grand et plus solennel. Le premier
+ouvrage qui va nous occuper, regarde Notre-Dame de
+Lorette; ce n'est pas que son titre soit très-singulier, mais
+nous lui avons trouvé d'autres droits à figurer dans notre
+galerie. Il est intitulé:</p>
+
+<p>La Maison de la Sainte Vierge dans laquelle Dieu
+s'est fait homme, enlevée de Nazareth par les Anges,
+et après plusieurs changements portée à Lorette<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[168]</a>: sa
+vérité, sa sainteté et ses grâces expliquées en faveur des
+personnes dévotes à cette sainte Mère, par le P. Chérubin
+Ruppé, religieux Récolé (<i>sic</i>), professeur en
+sainte théologie. <i>Lyon, J. Certes</i>, 1680, <i>in-12</i>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169" class="label">[168]</a> L'auteur nous apprend que ce fut le 6 mai 1291 que «la sacrée
+maison de la Vierge Marie abandonna la Syrie, fut détachée de
+ses fondements, enlevée de Nazareth par le ministère des Anges
+et portée d'abord en Illyrie sur une colline près de la forteresse de
+Tersacte, puis transportée le 10 décembre 1294 dans un bois au
+diocèse de Recanati (Marche d'Ancône); enfin elle changea encore
+deux fois d'emplacement dans l'espace d'un an, mais à peu de
+distance, et se fixa à Lorette où elle est encore.»</p>
+
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ce qui nous a paru curieux dans ce livre écrit d'un style très-naïf,
+n'est point la translation de la maison de Nazareth, histoire
+très-connue et exposée depuis longtemps à la vénération des fidèles,
+mais ce sont les détails que le pieux auteur donne sur la vie et les
+actions de la Sainte Vierge, rapportant avec la plus grande précision
+les dates de son âge aux époques de son mariage, de son
+accouchement, de son retour d'Egypte, de sa mort, etc. Quoique
+ces dates soient plus qu'apocryphes, comme elles sont peu connues,
+nous allons donner un petit extrait du début de l'ouvrage où elles
+se trouvent; cet extrait suffira pour faire juger du style, de la foi
+fervente et de la singulière érudition de l'auteur, qui aurait dû indiquer
+les sources où il a puisé.</p>
+</div>
+
+<p>«La sainte maison de Nazareth, dit-il, estoit une
+partie de la dot qui fut assignée à la Sainte Vierge par
+son contract de mariage; et c'est le sacré lieu où Sainte<span class="pagenum" id="Page_372">[Pg 372]</span>
+Anne, dans sa vieillesse, après vingt ans de mariage et
+de stérilité, enfanta la reine du ciel, digne et unique
+fruit de la sainte fécondité du père et de la mère<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[169]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170" class="label">[169]</a> L'auteur, parlant ailleurs, p. 118, de l'immaculée conception
+de la Sainte Vierge, dit: «Ni dans le ciel, encore qu'il fût peuplé
+de Séraphins, ni sur la terre, quoiqu'elle fût habitée de quantité
+de personnes justes, il n'y avait pas autant de sainteté que dans
+le ventre de Sainte Anne au moment que Marie y fut conçue...»</p>
+
+<p>Et ailleurs, p. 167, l'auteur ajoute que: «pendant les neuf
+mois qu'elle demeura dans cette prison naturelle du sein de sa
+mère, son ame très-sainte jouissait de l'usage très-parfait de la
+raison et d'une très-pleine liberté...» Nous nous dispensons de
+rapporter la suite de ce passage.</p>
+
+</div>
+
+<p>»C'est là que S. Joseph, âgé de trente-cinq ans,
+ayant à l'imitation de la Sainte Vierge consacré sa virginité
+par le vœu, demeuroit avec elle aprez l'avoir
+reçue des mains des prêtres dans le temple par la sainte
+alliance d'un légitime mariage comme un sacré dépôt.....</p>
+
+<p>»C'est dans cette sainte maison que se passa le
+céleste colloque de l'ange Gabriel<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[170]</a> avec la même<span class="pagenum" id="Page_373">[Pg 373]</span>
+Sainte Vierge et que fut accompli le très-adorable mystère
+de l'incarnation du Verbe, le 25<sup>e</sup> jour du mois de
+mars, la Sainte Vierge étant âgée de treize ans et onze
+mois commencés, et dans le quatrième mois de son
+mariage, selon l'histoire qui assure qu'elle épousa
+S. Joseph à l'âge de treize ans six mois et treize jours.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171" class="label">[170]</a> On trouvera, p. 413, un grand éloge de cet archange:
+«C'est lui seul, dit l'auteur, qui fut choisi par la très-sainte
+Trinité pour estre envoyé à la très-sacrée Vierge, et traiter avec
+elle du grand mystère de l'incarnation du Verbe.... C'est ce bienheureux
+ange, c'est ce glorieux archange, c'est ce sublime
+esprit que plusieurs estiment fort raisonnablement estre le premier
+et le plus relevé des Séraphins, parce que, dit S. Grégoire-le-Grand,
+il estoit fort juste que le plus excellent des Anges fût
+envoyé pour annoncer la plus excellente, la plus importante des
+nouvelles; c'est, dis-je, ce glorieux Séraphin qui, le premier,
+salua la très-sainte Vierge comme pleine de grâce. C'est à ce
+même prince du ciel que cette divine Vierge adressa ces adorables
+paroles si désirées depuis le commencement du monde: <i>Voici la
+servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon vostre parole!</i>
+qui furent, dans le moment, suivies de la conception de Nostre-Seigneur
+J.-C., dans son sein virginal.....»</p>
+
+</div>
+
+<p>»C'est de ce saint lieu qu'elle partit avec son époux
+pour le voyage des montagnes de la Judée, et elle s'y
+retira de rechef aprez avoir fait trois mois de séjour
+chez sa cousine Sainte Elisabeth, pour assister à ses
+couches et honorer de sa présence la naissance du précurseur
+de son divin Fils.</p>
+
+<p>»C'est de là qu'elle partit avec son saint Epoux pour
+aller en Bethléem<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[171]</a> où, âgée de quatorze ans trois<span class="pagenum" id="Page_374">[Pg 374]</span>
+mois et dix-sept jours, elle accoucha le 25<sup>e</sup> jour du mois
+de décembre, et vit naître de ses chastes entrailles le
+Roi de gloire, le Fils éternel de Dieu, le Sauveur et
+l'époux de nos ames, qui sortit de son sein virginal en
+la manière que les rayons du soleil passent à travers le
+crystal<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[172]</a>; n'y ayant pas plus de différence dans la virginité
+de Marie après l'accouchement et avant la conception,
+qu'il n'y en a dans le crystal après qu'il a été
+traversé par les rayons du soleil, si ce n'est qu'avant<span class="pagenum" id="Page_375">[Pg 375]</span>
+la conception, c'était la virginité et l'intégrité d'une
+céleste fille; et qu'aprez l'accouchement, c'était la
+virginité et l'intégrité d'une divine mère. Aussi la douleur,
+les immondices et le reste des misères des couches
+des autres femmes furent si éloignées des divines
+couches de cette admirable Vierge, que l'on ne sauroit
+les y soupçonner sans tomber dans le reproche d'un
+énorme blasphême. Elle resta en Bethléem jusqu'au
+jour de sa sainte purification, et, après avoir satisfait à
+cette cérémonie, elle s'en retourna avec son fils et son
+époux en sa maison de Nazareth.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172" class="label">[171]</a> L'auteur nous apprend que «S. Joseph fut obligé d'emmener
+dans ce voyage non seulement un asnon pour le soulagement de
+la très-sainte Vierge, mais encore un bœuf pour tirer peut-être
+de sa vente de quoy payer le tribut à César et avoir de quoy fournir
+aux frais du voyage et des couches de sa sainte épouse. C'est
+pour cette raison que nous apprenons de l'Evangile qu'il y avait
+un bœuf et un asne dans le pauvre lieu de la naissance du Sauveur
+du monde.»</p>
+
+<p>Cela n'est pas exact: l'Évangile ne dit rien ni de ce bœuf ni de
+cet âne; il est vrai que les peintres les représentent toujours dans
+la crèche près de l'enfant Jésus. D'où vient cette addition à l'histoire
+de la naissance du Sauveur? On en attribue l'origine à ces mots
+d'Isaïe: <i>Le bœuf a reconnu son maître, et l'âne la crèche de son
+Seigneur</i>; ou bien à ces mots du prophète Habacuc: <i>Vous serez
+reconnu au milieu de deux animaux</i>.</p>
+
+<p>On sait, et l'Évangile en fait foi, que Jésus a voulu naître dans
+l'état le plus humble, sur la paille, dans une pauvre étable, visité
+par les seuls bergers qui faisaient paître leurs troupeaux autour
+de Bethléem; cependant un bel esprit du <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle a jugé à
+propos de créer à Jésus naissant une cour brillante et de lui ordonnancer
+un état de maison vraiment royal, ainsi qu'il l'a détaillé
+dans un ouvrage fort singulier, intitulé: <i>Tablature spirituelle des
+offices et officiers de la couronne de Jésus, couchez sur l'estat
+royal de sa crèche, et payez sur l'espargne de l'estable de Bethléem</i>.
+Paris, D. Moreau, 1620, <i>in-16 obl.</i> Rien n'est oublié dans la
+composition de cette maison royale; on y voit, outre les grands
+dignitaires, <i>l'officière du maillot du petit Jésus</i>, <i>la fille de
+chambre de la mère du petit Jésus</i>, <i>la servante au lessivage des
+couches</i>; viennent ensuite les officiers chargés de <i>laver les écuelles</i>,
+de <i>chasser les chiens</i>, de <i>housser les araignées</i>, de <i>panser les animaux
+de la crèche du petit Jésus</i>; enfin <i>l'âne</i> lui-même a son
+gentilhomme servant.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173" class="label">[172]</a> Cette pensée est tirée du <i>Mystère de la nativité de N.-S. Jésus-Christ</i>,
+pièce du <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle; l'ange Gabriel dit à Marie:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">....</div>
+ <div class="verse indent0">Tu demoras et saine et pure,</div>
+ <div class="verse indent0">Et Vierge ton corps demorra;</div>
+ <div class="verse indent0">De riens qui soit n'enpirera,</div>
+ <div class="verse indent0">Mais tout ainsi com la verriere</div>
+ <div class="verse indent0">Au soleil qui demeure entiere</div>
+ <div class="verse indent0">Quant son ray parmy oultre passe</div>
+ <div class="verse indent0">Qui ne la brise ne ne quasse,</div>
+ <div class="verse indent0">Ainssy demourra ton corps sains.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>V. <i>Mystères inédits du</i> <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>, publ. par
+M. A. Jubinal, 1837, t. II, p. 49.</p>
+
+<p>On trouve encore dans le <i>Mystère de la conversion de Saint
+Denis</i>, un passage relatif à la même pensée. Saint Paul dit à
+S. Denis:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Maistre, c'est le Dieu que je presche,</div>
+ <div class="verse indent0">Le créateur de tout le monde,</div>
+ <div class="verse indent0">Qui d'une vierge pure et monde,</div>
+ <div class="verse indent0">Comme soleil parmy voirriere</div>
+ <div class="verse indent0">Passe et adès demeure entière,</div>
+ <div class="verse indent0">Nasquit sans peine en Bethléem</div>
+ <div class="verse indent0">Puis mourut lez Jherusalem.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>V. mêmes <i>Mystères inédits</i>, tom. I, p. 49.</p>
+
+
+</div>
+
+<p>»C'est de là qu'ils partirent pour s'enfuir en Egypte,<span class="pagenum" id="Page_376">[Pg 376]</span>
+selon l'ordre que S. Joseph en avoit reçu du ciel par le
+ministère de l'Ange, pour fuir la cruauté du tyran.
+Ensuite ce même lieu sacré fut celui de leur retraite,
+la Sainte Vierge étant dans sa vingt-deuxième année,
+à leur retour d'Egypte, après une absence de sept ans....</p>
+
+<p>»C'est de cette sainte maison de Nazareth que la
+très-sainte Vierge partait ordinairement chaque année
+au temps de Pasques pour aller avec son fils et son époux
+célébrer cette feste en Jérusalem, où ce divin enfant
+âgé de onze ans et trois mois, s'étant une fois soustrait
+secrètement de leur compagnie, fut trouvé, le troisième
+jour aprez, dans le temple, au milieu des docteurs; et
+ils s'en retournèrent tous trois ensemble en leur maison
+à Nazareth.</p>
+
+<p>»La Sainte Vierge, de qui le corps virginal ne fut
+jamais ni menacé ni atteint de la moindre apparence
+d'aucune sorte d'infirmité, finit le sacré cours de sa
+précieuse vie à l'âge de soixante et douze ans, l'an
+cinquante-huitième après son divin accouchement. Il
+y a de bons auteurs qui assurent que cette très-sainte
+mort arriva dans la sainte maison de Nazareth; d'autres
+croient que ce fut en Jérusalem, sur le mont Sion,
+dans la maison de S. Jean l'Evangéliste. Enfin d'autres
+veulent que la Sainte Vierge finit cette vie mortelle
+dans la sacrée maison du cénacle qui avait été honorée
+de l'institution du très-auguste sacrement de l'Eucharistie
+et de la descente du Saint-Esprit en langues de
+feu<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[173]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174" class="label">[173]</a> Rien n'est plus incertain que la date et le lieu de la mort de
+la Sainte Vierge. On prétend qu'elle termina ses jours à Ephèse
+où elle avait suivi S. Jean avec Marie-Madeleine. Eusèbe fixe sa
+mort à l'an 801 de R. (48 de l'ère chr.); Nicéphore assure
+formellement que la Vierge Marie est morte la cinquième année
+du règne de Néron, l'an 798 de R. (45 de J.-C.). Hippolyte de
+Thèbes pense qu'elle a cessé de vivre à l'âge de 66 ans, et l'<i>Art de
+vérifier les dates</i> est de cet avis. Mais d'autres, comme notre
+auteur, prolongent sa vie jusqu'à 72 ans.</p>
+
+<p>L'impératrice Pulchérie ayant, en 453, demandé à Juvénal,
+patriarche de Jérusalem, le corps de la Sainte Vierge, s'il se trouvait
+encore, ce patriarche lui répondit que, selon la tradition, il
+n'existait plus sur terre, mais il lui envoya son cercueil avec les
+linges dans lesquels on avait enseveli ce précieux corps. Nicéphore,
+dans son <i>Histoire ecclésiastique</i>, liv. II, ch. 23, donne à
+cet égard des détails circonstanciés.</p>
+
+<p>Mais si la terre est privée du corps de la Vierge Marie, il n'en
+est pas de même des reliques consistant en objets que l'on prétend
+lui avoir appartenu. On sait, dit Baillet, <i>Vies des Saints</i>, 15
+août, combien il s'est trouvé de facilité à multiplier les reliques
+de la Sainte Vierge. En divers endroits, on a produit sa <i>robe</i>, sa
+<i>ceinture</i>, son <i>voile</i>, son <i>écharpe</i>, son <i>manteau</i>; ailleurs, on a
+fait voir son <i>anneau</i> nuptial, les <i>fuseaux</i> dont elle filait, des
+<i>lacets</i>, des <i>peignes</i>, des <i>gants</i>, des <i>souliers</i> et autres <i>chaussures</i>,
+des <i>chemises</i>; de plus on conserve précieusement un de ses <i>cheveux</i>,
+une petite fiole renfermant de son <i>lait</i>, etc., etc., etc. Tout cela
+inspire une louable vénération aux fidèles, mais la foi n'y est nullement
+intéressée.</p>
+
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_377">[Pg 377]</span></p>
+
+<p>»Mais s'il n'est pas avéré que la maison de Nazareth
+ait été honorée de la mort précieuse de la mère de Dieu,
+il est très-vraisemblable qu'elle reçut les derniers soupirs
+de S. Joseph, dont la Sainte Vierge resta veuve à
+l'âge de quarante-deux ans, son divin Fils en ayant
+alors vingt-sept. Il est aussi à croire que S. Joachim et
+sainte Anne qui moururent octuagénaires peu de temps
+l'un après l'autre, et laissèrent leur sainte fille orpheline
+dans le temple à l'âge de douze ans, finirent aussi<span class="pagenum" id="Page_378">[Pg 378]</span>
+leurs jours dans la même maison puisqu'elle leur appartenait...»</p>
+
+<p>L'auteur assure ensuite, p. 19, d'après la tradition,
+que «les apôtres, aussitôt après l'ascension de Jésus-Christ
+et la descente du Saint-Esprit, commencèrent à
+exercer dans cette maison, la puissance sacerdotale, et
+y célébrèrent le Saint-Sacrifice de la Messe pour la
+première fois...; elle fut donc la première église du
+monde<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[174]</a>.»</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175" class="label">[174]</a> C'est ce que dit formellement le Pape Jules II (qui a régné
+de 1503 à 1513), à la fin d'un passage de la bulle où il parle de
+la grande église de Lorette qui renferme la chambre de la Sainte
+Vierge: <i>In ecclesiâ Lauretanâ</i>, dit-il, <i>non solum est imago
+ipsius B. Mariæ Virginis, sed etiam camera sive thalamus ubi
+ipsa virgo nata, ubi educata, ubi ab angelo salutata, Salvatorem
+seculorum verbo concepit, ubi ipsum suum primogenitum suis
+castissimis uberibus de cœlo plenis lactavit et educavit..... Quamque
+(cameram) apostoli sancti primam ecclesiam in honorem Dei
+et ejusdem B. Mariæ virginis consecrârunt, ubi prima Missa
+celebrata fuit</i>..... C'est-à-dire: «Dans l'église de Lorette, non
+seulement se trouve le portrait de la bienheureuse Vierge Marie,
+mais on y voit encore sa chambre et son lit, où elle est née, où
+elle a été élevée, où elle a été saluée par l'ange, où elle a conçu
+le Sauveur du monde, où elle a sustenté ce même son premier-né
+du lait de ses chastes mamelles...... Cette sainte chambre est
+la première église que les saints apôtres dédièrent à la gloire de
+Dieu et de la même bienheureuse Vierge, et où la première
+Messe fut célébrée....»</p>
+
+</div>
+
+<p>Nous ne prolongerons pas ces citations tirées de l'ouvrage
+du R. P. Ruppé, sur la maison de Lorette. L'article est
+un peu long, soyons plus bref dans ce qui nous reste à dire
+de deux ou trois autres opuscules singuliers relatifs à la
+Sainte Vierge.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_379">[Pg 379]</span></p>
+
+<p>Dissertatio theologica de sanctificatione seminis
+Mariæ virginis in actu conceptionis Christ.... Authore
+Samuele Schoroeero. <i>Lipsiæ, apud Braunium</i>, 1709,
+<i>in-4<sup>o</sup></i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Cet ouvrage qui a eu deux éditions parfaitement semblables pour
+la date et le format, n'en est pas moins très-rare; son titre indique
+assez la nature et le caractère de singularité du sujet. Tout ce que
+nous pouvons en dire, c'est que sa rareté n'est pas un grand malheur,
+puisque l'auteur est encore moins réservé que Sanchez dans
+son Traité <i>de Matrimonio</i>. (<span class="smcap">Voy.</span> le <i>Catalogue</i> des livres de la
+bibliothèque du savant bibliographe M. Leber, n<sup>o</sup> 95.)</p>
+</div>
+
+<p>Les Complainctes de la glorieuse Vierge Marie
+moult pitéables, voyant son filz pendu en la croix
+pour rachepter nature humaine; <i>petit in-8<sup>o</sup> goth.</i></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Cet opuscule est recherché quoiqu'il ne consiste qu'en quatre
+feuillets.</p>
+</div>
+
+<p>De tous ces vieux livres ascétiques singuliers, bizarres et
+même ridicules par leur titre et leur contenu, il en est
+peu qui puissent le disputer aux deux suivants qui traitent
+des beautés corporelles de la Sainte Vierge. Le premier a
+pour titre:</p>
+
+<p>Le livre de la Toute-belle sans pair, qui est la Vierge
+Marie, de laquelle est escripte la formosité et beauté
+spirituelle, à la similité de la spéciosité corporelle.
+<i>Paris, Jehan Petit</i>, (<i>sans date, mais vers</i> 1525); <i>pet. in-8<sup>o</sup>
+goth.</i></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ce traité mystique est curieux; il suffit, pour faire juger de sa
+bizarrerie, de rapporter les titres de quelques chapitres relatifs à la
+<i>spéciosité corporelle</i> de Marie, par exemple: <i>De l'office de l'oreille</i>;—<i>Méditacion
+dévote du nez de la Vierge Marie, et des deux narines</i>;—<i>De
+la modérée grosseur des lèvres de la Vierge</i>;—<i>Comment
+la bouche doibt estre de moyenne ouverture</i>;—<i>Méditacion<span class="pagenum" id="Page_380">[Pg 380]</span>
+aux espaules de la Saincte Vierge</i>;—<i>Comme le sacré ventre
+de Marie est la fontaine de vie</i>;—<i>Méditacion aux cuisses (de la
+Vierge) qui sont force et espérance</i>;—<i>Comme la Sainte Vierge
+est comparée à l'éléphant</i>;—etc., etc. (<span class="smcap">Voyez</span> sur ce traité, le
+<span class="smcap">Supplement</span> de M. Brunet, tom. II, p. 313, et le <span class="smcap">Bulletin du
+bibliophile</span>, Paris, Teschener, janvier 1837, p. 365, n<sup>o</sup> 860 du
+<i>Catalogue des livres rares</i>; ce sont deux annonces seulement.</p>
+</div>
+
+<p>Le second ouvrage du même genre, mais publié longtemps
+après le précédent, est intitulé:</p>
+
+<p>Dévote salutation aux membres sacrés du corps de
+la glorieuse Vierge mère de Dieu, par le R. P. I. H.
+Capucin. <i>Paris, Hauteville</i>, 1678, <i>in-16 de 16 pag.</i></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Un exemplaire de cette petite drôlerie mystique existait dans le
+beau cabinet de M. Nodier, et a été adjugé à la vente de ses livres,
+en 1829, pour la somme de 27 fr. 05 c., quoique le titre eût un
+peu souffert.</p>
+
+<p>Rien n'égale l'enthousiasme du R. P. Capucin pour les beautés
+corporelles de Marie; il l'a exprimé en vingt articles plus ou
+moins longs, mais cependant de peu d'étendue, puisque la totalité
+du volume est de 16 pages. Chaque article est consacré à un
+membre de la Vierge, et tous sont disposés dans l'ordre suivant:
+1. La <i>teste</i>; 2. les <i>cheveux</i>; 3. la <i>face</i>; 4. les <i>oreilles</i>; 5. les
+<i>joues</i>; 6. la <i>bouche</i>; 7. le <i>palais</i>; 8. le <i>col</i>; 9. les <i>espaules</i>;
+10. les <i>bras</i>; 11. les <i>mains</i>; 12. la <i>poictrine</i>; 13. les <i>mamelles</i>;
+14. le <i>cœur</i>; 15. le <i>ventre</i>; 16. les <i>genoux</i>; 17. les <i>pieds</i>;
+18. le <i>sang</i>; 19. tout le <i>corps</i>; 20. l'<i>ame</i>; puis une prière
+finale.</p>
+
+<p>Il paraît que ce livret a été connu d'Adrien Valois (m. en 1692),
+et qu'il a allumé sa bile; car voici comment ce savant rigoriste,
+s'en explique dans le <i>Valesiana</i>, p. 46: «Que n'aurait point fait
+le pape Innocent XI, s'il avait ouï parler de l'impertinente dévotion
+de ce Moine dont on nous parlait l'autre jour? N'aurait-il
+pas condamné rigoureusement des supérieurs qui souffrent qu'un
+de leurs visionnaires fasse imprimer des oraisons adressées à<span class="pagenum" id="Page_381">[Pg 381]</span>
+toutes les parties du corps de la Sainte Vierge en particulier? La
+religion, la pudeur, le bon sens ne sont-ils pas blessés par une
+extravagance semblable?»</p>
+
+<p>M. Nodier, moins susceptible et moins irascible qu'Adrien
+Valois, et ne voyant dans ce colifichet séraphique qu'une dévotion
+plus bizarre que coupable, a fait réimprimer les vingt articles dans
+ses curieux <i>Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, Paris</i>, 1829,
+<i>in-8<sup>o</sup></i>, p. 226-33. On ne sera peut-être pas fâché de voir un échantillon
+du style du révérend père; nous demanderons donc à
+M. Nodier, la permission de consigner ici quelques-uns de ces
+articles; de telles élucubrations ne sont point à dédaigner pour
+quiconque se plaît aux singularités littéraires des <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> et <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles.
+Voici les hommages que le pieux auteur adresse à certaines parties
+du corps de la Sainte Vierge:</p>
+</div>
+
+<p><span class="smcap">A la Teste.</span> «Je vous salue, souverain chef de
+<span class="smcap">Marie</span>, Emperière (<i>Impératrice</i>) du ciel et de la terre,
+terreur des puissances de l'enfer, gloire de celles du
+ciel, couronne des plus éclatantes estoilles.</p>
+
+<p><span class="smcap">Aux Cheveux.</span> »Je vous salue, cheveux charmants
+de <span class="smcap">Marie</span>, rayons du soleil mystique, ligne du centre
+et de la circumférence de toute la perfection créée,
+veines d'or de la mine d'amour, liens de la prison de
+Dieu, racines de l'arbre de vie, ruisseau de la fontaine
+du Paradis, cordes de l'arc de la charité, filets de la
+prise de Jésus et de la chasse des ames.</p>
+
+<p><span class="smcap">Au Palais.</span> »Je vous salue, doux palais de la bouche
+de Marie, ruche à miel qui ensucre ses lèvres, qui coule
+le nectar du ciel, qui confit l'absynthe de nostre vie,
+qui adoucit nos amertumes, cave du vin de l'amour
+qui réjouit le cœur des hommes.</p>
+
+<p><span class="smcap">Aux Bras.</span> »Je vous salue, bras laborieux de <span class="smcap">Marie</span>,
+officiers de la despense de Jésus, aisles de la Reyne des<span class="pagenum" id="Page_382">[Pg 382]</span>
+Séraphins, rames de la navire sacrée qui porte le pain
+de vie; bras qui étouffez le diable, bras qui embrassez
+les hommes, bras qui emprisonnez Dieu.</p>
+
+<p><span class="smcap">Aux Mammelles.</span> »Je vous salue, mammelles virginales
+de <span class="smcap">Marie</span>, nourisses du nourissier de l'univers,
+aumonières de l'indigence et de la pauvreté de Dieu,
+procuratrices des aliments de Jésus, vivandières célestes
+de ses innocents appétits, vases de rosée du ciel, fontaines
+de manne coulante, nacres de perles liquides,
+sources de sucre et de laict.</p>
+
+<p><span class="smcap">Au Ventre.</span> »Je vous salue, ventre miraculeux de
+<span class="smcap">Marie</span>, officier des prodiges de Dieu, arche de son
+alliance avec les hommes, lict nuptial des deux natures
+corporelles, qui a uni deux métaux insociables, amas
+de bled environné de lys, sphère qui a porté le soleil,
+aurore qui a produit le jour.</p>
+
+<p><span class="smcap">Aux Pieds.</span> »Je vous salue, pieds infatigables de
+<span class="smcap">Marie</span>, pôles du ciel animé, piédestals des colomnes
+sacrées qui portent le Louvre de Dieu, légats du sainct
+Evangile, courriers de nostre fœlicité, laboureurs du
+salut des ames.</p>
+
+<p><span class="smcap">Au Sang.</span> »Je vous salue, sang de <span class="smcap">Marie</span>, estoffe de
+laquelle s'est fait l'habit du Verbe incarné, pourpre
+du monarque des rois, substance que Dieu a briguée,
+formateur de qui vous a formé, ouvrier de l'hostel
+miraculeux qui a logé corporellement toute la divinité,
+etc., etc.</p>
+
+<p>Nous nous bornons à ces huit articles; ils suffisent pour
+faire apprécier le talent de l'auteur et la richesse de son<span class="pagenum" id="Page_383">[Pg 383]</span>
+imagination dans les allégories mystiques auxquelles il
+soumet chacune des perfections de Marie.</p>
+
+<p>Il existe encore un ouvrage relatif à la Vierge, composé
+dans le <span class="allsmcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, par Albert Legrand, et qui est fort
+singulier; c'est sans doute là que plusieurs des auteurs
+ridicules que nous venons de citer, ont puisé leurs folies.
+Ce livre a pour titre: <i>Liber de intemerate Dei genetricis
+Marie laudibus</i>; Lugduni, 1503, petit <i>in-4<sup>o</sup></i> de 78 feuillets.
+Il est divisé en 266 chapitres, dont quelques-uns sont
+fort bizarres, comme on va le voir par la courte exposition
+de leurs titres que nous traduisons en français; par
+exemple, l'auteur demande:</p>
+
+<p><span class="smcap">Chap.</span> 19. Sous quelle forme l'ange Gabriel a-t-il dû apparaître
+à Marie? Etait-ce sous la forme d'un serpent ou sous
+celle d'une colombe?—Non, c'était sous la forme humaine,
+puisqu'il annonçait la naissance d'un homme.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chap.</span> 25. Quelle était la couleur du vêtement de
+l'ange?—Il était blanc, symbole de l'innocence.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chap.</span> 29 et 31. A quelle heure et dans quel lieu s'est
+faite l'annonciation?—Dès le point du jour et à Nazareth.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chap.</span> 36. Pourquoi l'ange s'est-il adressé à la Vierge
+Marie plutôt qu'à S. Joseph?—Le genre humain ayant
+été perdu par une femme, il était naturel qu'il fût sauvé
+par une femme.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chap.</span> 37. Que faisait la Sainte Vierge au moment de
+l'annonciation?—Elle était en contemplation.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chap.</span> 40. Quel âge avait alors Marie?—Douze ans au
+moins.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chap.</span> 44. Quelle était la couleur de sa peau?—Noire.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chap.</span> 45 et 46. Et celle de ses cheveux et de ses yeux?—Egalement
+noire.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_384">[Pg 384]</span></p>
+
+<p><span class="smcap">Chap.</span> 58. Etait-elle assise ou debout quand l'ange s'est
+présenté?—Elle était assise.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chap.</span> 71. Qui a été le confesseur de la Sainte Vierge?
+(Question absurde, puisque Marie n'a jamais péché.)—L'auteur
+prétend que ce ne pouvait être que S. Pierre,
+puisqu'il était pape.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chap.</span> 96. Marie était-elle modeste dans ses habits?—Très-modeste;
+c'est tout au plus si elle en avait deux, l'un
+pour les jours ouvriers, l'autre pour les jours de fête.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chap.</span> 133 et suiv. La Sainte Vierge était-elle instruite?—Très-certainement;
+elle possédait toutes les sciences, les
+arts mécaniques, les arts libéraux, le <i>trivium</i>, le <i>quadrivium</i>,<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[175]</a>
+et même la théologie.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176" class="label">[175]</a> Ces deux mots désignent l'universalité de la science, l'ensemble
+de toutes les connaissances humaines que l'on pouvait acquérir
+du temps d'Albert. Le <i>trivium</i> comprenait la grammaire, la dialectique
+et la rhétorique; le <i>quadrivium</i> renfermait l'arithmétique,
+la géométrie, l'astronomie et la musique. La réunion des sept arts
+libéraux prit le nom de <i>Clergie</i>, dans le <span class="allsmcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle; <i>clerc</i> et
+<i>lettré</i> devinrent synonymes. Le plus grand effort de l'esprit humain
+était de posséder le <i>trivium</i> et le <i>quadrivium</i>; quand on eut dit
+d'Abeilard qu'il les possédait, on crut qu'il n'y avait plus rien à
+ajouter à son éloge.</p>
+
+</div>
+
+<p>Etc., etc.</p>
+
+<p>Nous nous garderons bien d'épuiser la liste de ces questions
+oiseuses et ridicules dont Albert développe très au
+long les solutions. Il a écrit en latin, et c'est fort à
+propos pour certains sujets, surtout ceux des chap. 238,
+240, 243, etc. Au reste, si l'auteur n'eût jamais fait que
+cet ouvrage, au lieu d'Albert le Grand nous aurions
+Albert tout court; ou plutôt son nom, comme tant d'autres,
+aurait disparu de la scène du monde. Mais cet homme était<span class="pagenum" id="Page_385">[Pg 385]</span>
+le plus grand théologien, le plus grand philosophe et le
+premier polygraphe de son temps, et son nom inscrit sur
+21 vol. <i>in-fol.</i> de ses œuvres, qui pourtant ne seront
+jamais réimprimées, traversera encore des siècles. Il est
+mort à Cologne, en 1280, âgé de 87 ans. Les légendaires
+prétendent que dans son adolescence, il fut honoré d'une
+visite de la Sainte Vierge qui dessilla les yeux de son entendement
+et lui promit qu'il serait un jour une des plus
+grandes lumières de l'Eglise; l'origine de cette fable aurait-elle
+pris sa source dans le traité <i>De Mariæ laudibus</i>, dont
+nous venons de parler?</p>
+
+<hr class="blanc">
+
+<p>Encore un ouvrage assez singulier sur la Sainte Vierge:</p>
+
+<p>«Sensuit une dévotion et recollection pour méditer
+et penser cordialement la saincte et sacrée gésine de
+Nostre-Dame: c'est-à-sçavoir depuis la nativité de Nostre-Seigneur
+jusqu'à la purification, etc. (<i>Sans date</i>),
+<i>in-4<sup>o</sup></i>.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ce curieux manuscrit sur <span class="allsmcap">VÉLIN</span>, enrichi de huit belles miniatures
+de la grandeur des pages, a été vendu 36 fr. chez M. d'Ansse de
+Villoison en 1806.</p>
+
+<p>Le vieux mot <span class="allsmcap">GÉSINE</span>, employé dans le titre de cet ouvrage,
+signifie l'état d'une femme depuis le moment de ses couches jusqu'à
+l'instant des relevailles, c'est-à-dire jusqu'à la cérémonie dont elle
+est l'objet à l'église, la première fois qu'elle y vient après ses
+couches. Ce mot était très-usité dans les <span class="allsmcap">XIV</span><sup>e</sup>, <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup>, <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup>
+ et <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup>
+siècles. Les articles suivants, que nous avons extraits du beau <i>Catalogue
+des archives de M. de Joursanvault</i>, Paris, Teschener,
+1838, 2 vol. <i>in-8<sup>o</sup></i>, en font foi:</p>
+</div>
+
+<p>«N<sup>o</sup> 525. Dépenses faites pour le fait de la <span class="allsmcap">GÉSINE</span> de
+madame la duchesse de Touraine..... depuis le 1<sup>er</sup> juillet
+1391.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_386">[Pg 386]</span></p>
+
+<p>»N<sup>o</sup> 710. Un drapier donne quittance du drap destiné
+à housser deux coffres pour la <span class="allsmcap">GÉSINE</span> de la duchesse d'Orléans.</p>
+
+<p>»N<sup>o</sup> 536. Parties de plusieurs choses délivrées à Roulet
+Pasquier, varlet de garde-robe de M<sup>me</sup> la duchesse d'Orléans,
+pour faire porter à Asnières devers madicte Dame,
+tant pour le fait de sa <span class="allsmcap">GÉSINE</span> et de son enffant, comme autrement.</p>
+
+<p>»N<sup>o</sup> 714. Jehan Porchet peint deux biers à berser
+(berceaux), l'un grand et l'autre petit, pour l'enfant de
+la <span class="allsmcap">GÉSINE</span> dont la duchesse d'Orléans est grosse. 1396.</p>
+
+<p>»N<sup>o</sup> 3543. Valentine de Milan, duchesse d'Orléans, fait
+payer 100 francs d'or à Jeanne Lagoutière, sage-femme,
+pour les soins qu'elle lui a donnés dans la <span class="allsmcap">GÉSINE</span> qu'elle
+a faite à Asnières de son fils Philippe d'Orléans. 1396.</p>
+
+<p>»N<sup>o</sup> 715. Payement à Perrette Daugière, couturière,
+de la façon de huict paires de draps pour <span class="allsmcap">GÉSIR</span> la damoiselle,
+la nourrisse, la berceresse et la femme de chambre de
+Philippe d'Orléans; de deux grands fons à la cuve à baigner
+de la Duchesse, et de deux paillasses pour <span class="allsmcap">GÉSIR</span> les
+fourries au dehors de la chambre de ladite dame. 1397.</p>
+
+<p>»N<sup>o</sup> 721. Plusieurs pièces relatives aux meubles des
+chambres de la duchesse d'Orléans, pour sa prochaine <span class="allsmcap">GÉSINE</span>.
+1400.</p>
+
+<p>»N<sup>o</sup> 612. Guillaume Granchier, mercier, donne quittance
+pour douze pièces de petits cendaulx qu'il a vendus
+pour faire certaines chambres pour la prochaine <span class="allsmcap">GÉSINE</span> de
+la duchesse d'Orléans. 1400.</p>
+
+<p>»N<sup>o</sup> 619. Bernart Bousdrach, dit Pagain, mercier,
+vend à la duchesse d'Orléans une pièce de satin blanc livrée
+à Coucy, pour le fait de sa <span class="allsmcap">GÉSINE</span>. 1401.</p>
+
+<p>»N<sup>o</sup> 642. Un marchand fournit deux pièces de toile de
+Reims, pour faire deux draps de parement pour la <span class="allsmcap">GÉSINE</span>
+de la duchesse de Touraine. 1490.»</p>
+
+<p>Etc., etc., etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_387">[Pg 387]</span></p>
+
+<p>Nous citerons encore Marot, qui, dans son <i>Estrenne à
+madame la Dauphine</i>, dit:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">A madame la Dauphine</div>
+ <div class="verse indent2">Rien n'assigne,</div>
+ <div class="verse indent0">Elle a ce qu'il faut avoir;</div>
+ <div class="verse indent0">Mais je la voudrais bien voir</div>
+ <div class="verse indent2">En <span class="allsmcap">GÉSINE</span>.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Cette Dauphine doit être Catherine de Médicis, qui,
+mariée à Henri II, le 28 octobre 1533, à Marseille, n'en
+eut d'enfants qu'en 1544.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Le dernier morceau singulier ou pour mieux dire absurde
+que nous rapporterons sur la Sainte Vierge, est le
+troisième paragraphe du second chapitre de l'<i>Histoire des
+Carmes</i>, où il est question du <span class="allsmcap">TESTAMENT</span> de Marie en faveur
+de ces religieux. Ce passage est extrait d'une <i>Histoire
+des Ordres monastiques</i>, (attribuée à un abbé Musson),
+<i>Berlin</i>, 1751, <i>7 parties en 5 vol. in-12</i>. V. tom. I, p.
+276<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[176]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177" class="label">[176]</a> Nous avons déjà parlé de cet ouvrage p. 129, à l'article <span class="smcap">Rêveries
+renouvelées des Grecs</span>, dans lequel on voit le Révérend
+Père Pythagore, Carme, Supérieur du couvent de cet Ordre à
+Crotone, comme nous allons voir ici la Sainte Vierge Supérieure
+des Carmelites à Jérusalem. Combien de folies et d'absurdités ont
+signalé certains écrivains de ces temps obscurs!</p>
+
+</div>
+
+<p>«Marie, dit l'auteur, après la conversion des Carmes
+et la mort de son cher fils, n'ayant plus rien qui la retînt
+dans le siècle (le <i>monde</i>), ne songea plus qu'à exécuter
+le vœu qu'elle avait fait dès sa plus tendre jeunesse
+d'entrer en religion (<i>se faire religieuse</i>).</p>
+
+<p>»Dans ce dessein, elle fit son testament en faveur
+des Carmes qu'elle laissa ses légataires universels. Elle<span class="pagenum" id="Page_388">[Pg 388]</span>
+leur donna sa maison de Nazareth avec quelque peu
+de terre qu'elle possédait aux environs, afin d'en faire
+un couvent. Ayant ainsi disposé de son patrimoine,
+elle vint se présenter au R. P. Général de l'Ordre avec
+plusieurs autres filles dont elle était accompagnée pour
+demander la grâce de la sainte religion et l'entrée au
+Carmel. Il est plus facile de concevoir que d'exprimer
+quels furent les sentiments de la communauté et avec
+quels transports de joie ils reçurent <span class="smcap">Marie</span> au nombre
+de leurs sœurs. Le R. P. Agabus fit à ces saintes filles
+un excellent discours, après l'évangile de la messe, sur
+l'importance des vœux religieux et sur l'obligation de
+leur état. Ensuite il leur donna à toutes le voile, et
+nomma <span class="smcap">Marie</span> leur supérieure.</p>
+
+<p>»L'acte de sa profession se conserve en original
+chez les Carmes. C'est un grand rouleau fait de papyrus
+ou papier d'Egypte; les caractères en sont syriaques,
+de ceux qu'on appelle <i>estrangelo</i>, grands, bien marqués,
+sans points, ornés de quelques figures, et encore lisibles
+malgré le nombre des années.</p>
+
+<p>»Au bas de cet acte est l'original du testament de
+Marie, signé de sa main et de deux notaires royaux
+du châtelet de Nazareth, et au haut du rouleau on voit
+une belle vignette qui représente sa vêture.»</p>
+
+<p>Nous regrettons de n'avoir pu découvrir le texte de cette
+pièce, qui, comme celui du testament de Jésus-Christ que
+nous allons donner, était sans doute rédigé selon toutes les
+<span class="pagenum" id="Page_389">[Pg 389]</span>formules du style des notaires au <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h3>TESTAMENT DE JÉSUS-CHRIST.</h3>
+
+<p>Cet acte mystique, monument de la naïve simplicité de
+nos pères, nous a été communiqué par un excellent ami,
+bibliographe très-instruit et très-versé dans la littérature
+du moyen âge. Il a eu l'obligeance de nous en adresser une
+copie transcrite de sa main avec la plus scrupuleuse exactitude,
+sur un vieux <i>livre d'Heures</i>, du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[177]</a>; nous
+aurions désiré reproduire cet acte avec la même exactitude,
+mais les vieux signes d'abréviation et de ponctuation manquant
+à nos presses modernes, nous sommes obligé de le
+donner sans abréviation dans les mots et avec les signes
+actuels de la ponctuation. Nous conservons l'orthographe,
+en ajoutant seulement quelques accents pour faciliter l'intelligence
+du texte:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178" class="label">[177]</a> Ce livre a pour titre: <i>Heures à l'usaige de Chartres</i>, etc.
+Paris, veufve Françoys Regnault (vers 1554), <i>in-8<sup>o</sup></i>. Le <i>Testament</i>
+en question et un autre morceau intitulé: La <i>Sentence de
+Pylate</i>, ont été imprimés à la suite de ces Heures. On trouve encore
+ces deux pièces dans un autre ouvrage intitulé: <i>Méditation sur
+la mort et passion de nostre Sauueur et Rédempteur Jésus-Christ</i>.
+Paris, pour Geofroy Rocoulet (sans date), <i>in-8<sup>o</sup></i> goth. avec fig.
+et vignettes. Notre ami (M. G..... D........) ne s'est pas borné à
+l'envoi de ces deux curiosités, il y en a joint plusieurs autres que
+nous réservons pour un ouvrage spécial auquel elles seront mieux
+appropriées. Nous le prions d'agréer l'expression de notre vive et
+affectueuse reconnaissance.</p>
+
+</div>
+
+<p>«Le testament de nostre Sauueur et Rédempteur
+Jésus-Christ.</p>
+
+<p>»Au nom de Dieu mon Père et du Sainct-Esprit.
+<i>Amen.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_390">[Pg 390]</span></p>
+
+<p>»Je Jésus de Nazareth, fils de ma doulce, précieuse
+et benoiste mère Marie, congnoissant qu'il n'est rien
+plus certain que je suis descendu et venu du ciel en ce
+monde pour souffrir et endurer mort douloureuse,
+âpre et angoysseuse pour les pauures pécheurs rachepter
+du feu d'enfer et de dampnation éternelle: voulant
+mourir en testant, estant estendu sur le lict de ma très-dure
+croix en grand torment, en passions mortelles et
+terribles, en mon plain entendement divin, en plénitude
+de éternelle sapience, faictz, dispose et ordonne
+mon testament, dernière et perpétuelle volunté, en la
+forme et manière qui sensuyt:</p>
+
+<p>»<span class="smcap">Premièrement.</span> Je recommande mon ame à Dieu
+mon Père, lui priant et suppliant qu'elle partant et issant
+(<i>sortant</i>) de mon corps, aille et descende ès lieux
+des sainctes ames détenues là-bas attendans que je les
+aille délivrer et jetter hors dudict lieu.</p>
+
+<p>»<span class="smcap">Item.</span> Je recommande ma mère sur toutes créatures
+la plus aymée moult desconfortée, triste et désolée,
+à Dieu mondict Père et auec ce à mon loyal et singulier
+amy Jehan Zébédée à présent près de mon lict auquel
+meurs à terrible torment: et auec pour ce que après
+madicte mère, sur toutes autres humaines créatures
+plus amoureusement et plus tendrement ay en mon
+cueur et vraye affection ledict Zébédée, je le recommande
+à madicte mère.</p>
+
+<p>»<span class="smcap">Item.</span> Je pardonne ma mort à tous mes ennemys,
+priant à Dieu mon Père qu'il lui plaise les avoir pour
+excusés, et qu'il ne veuille d'eulx prendre justice ne<span class="pagenum" id="Page_391">[Pg 391]</span>
+vengeance, car ils ne congnoissent ne sçauent pas (ce)
+qu'ils font.</p>
+
+<p>»<span class="smcap">Item.</span> A mon compaignon Dismas, pendu auprès
+de moy, voyant et considérant la bonté cordiale, bon
+vouloir et bonne affection qu'il ha à moy dès le présent,
+d'icy en avant et à toujoursmais, à perpétuité, je lui
+donne et laisse le royaulme éternel; et dès maintenant
+je l'enuoie en saisine, et veuil que son ame partant de
+son corps se rende et viengne par devers moy quelque
+part que je sois.</p>
+
+<p>»<span class="smcap">Item.</span> Et comme il soit ainsi que entre les autres
+vertus y en ayt une singulière qui m'a tousjours tenu
+bon, c'est patience en tribulation; considérant aussi
+que plusieurs pour l'amour de moy auront moult à souffrir,
+à tous mes bons et loyaux amys, à toutes mes
+déuottes et loyalles filles en toutes leurs afflictions,
+adversités et tribulations, je leur laisse mon trésor de
+patience; et pour ce que ledict trésor est grand, plantureux
+et abondant, je veuil que partie en soit distribuée
+à tous pauures orphelins, malades, langoureux,
+prisonniers, impotens, anciens, caducques et femmes
+veufves.</p>
+
+<p>»<span class="smcap">Item.</span> Je veuil que, le jour de mon trépas, soit lu
+ce présent mon testament, dernière et perpétuelle volunté,
+deuant et en présence de mon peuple chrestien
+pour lequel j'endure ladicte mort; et soient faictes mes
+obsèques en pitoyables pleurs et doloreuses larmes et
+angoisseux soupirs; et en congnoissance (<i>reconnaissance</i>),
+tous ceulx et celles qui seront présens à mesdicts (<i>sic</i>)
+obsèques, pleurans et lamentans mondict trépas et doloreuse<span class="pagenum" id="Page_392">[Pg 392]</span>
+passion, et en vraye contrition de leurs péchés
+et en mémoire de madicte angoisseuse mort, je leur
+donne mon royaulme de Paradis.</p>
+
+<p>»<span class="smcap">Item.</span> A tous ceux qui de bon cueur pardonneront
+les ungs aux aultres pour l'amour de moy qui suys leur
+Dieu, leur père créateur, en voulant d'ici en avant vivre
+en bonne paix, amour et charité, dès maintenant je
+leur donne (<i>remets</i>) toutes les offences, crimes et tous
+péchés dont si souvent m'ont offencé, en protestant
+toutefois que d'icy après s'ils retournent à leurs rancunes,
+haines et discensions les ungs contre les aultres,
+je révoque ce présent article et veulx qu'il soit de nulle
+vigueur et valeur tant (<i>jusqu'à ce</i>) qu'ils soyent retournés
+à requérir pardon les ungs entre les aultres.</p>
+
+<p>»<span class="smcap">Item.</span> Tous les pauures pécheurs et pécheresses,
+contrits, confès et repentans de bon cueur et de bon
+vouloir, protestans dorénavant de ne nous offenser,
+voulans estre et demeurer à nostre service, je veuil et
+ordonne que s'ils veulent persévérer en mondict service
+en gardant et obéyssant tant à mes commandemens qu'à
+ceulx de ma très-loyalle espouse mon esglise, que en
+la fin de leurs jours, quant leurs ames partiront de
+leurs corps, que ils se retirent par devers moy en mon
+royaulme de paradis, et leur promets mon royaulme
+éternel avec moy en perpétuelle gloire à toujours sans
+fin. <i>Amen.</i></p>
+
+<p>»Et en signe de ce, veuil ce présent mondict testament
+estre escript par quatre notaires de nostredicte
+cour, Mathieu, Marc, Luc, Jehan; et ay faict ce présent
+testament en la présence de ma mère bien amée,<span class="pagenum" id="Page_393">[Pg 393]</span>
+elle estant près du lict de madicte croix douloureuse
+sur le mont Calvaire, au milieu de la terre, signé de
+nostre sang, scellé au scel de nostre douloureuse croix.
+Ainsi <i>signé</i> <span class="smcap">Jésus de Nazareth</span>, roy de Paradis, le confort
+des pauures pécheurs retournant à sa miséricorde.»</p>
+
+<p>Telles sont les dispositions testamentaires du Sauveur.
+L'acte a été rédigé par de trop habiles notaires pour
+craindre qu'il ait été cassé par défaut de forme. Ainsi les
+légataires ont pu et peuvent compter sur la délivrance de
+leur legs, s'ils ont rempli, ou s'ils remplissent les conditions
+imposées par le testateur.</p>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>SENTENCE DE JÉSUS-CHRIST.</h3>
+
+<p>De tous les monuments historico-religieux relatifs à
+l'origine du Christianisme, aucun ne serait plus précieux,
+après l'Evangile, que le texte authentique de la sentence
+qui a condamné à mort Jésus-Christ. Aussi avec quel
+empressement n'a-t-on pas accueilli certaines pièces qui ont
+paru sous ce titre dans le moyen âge! Nos recherches
+nous en ont procuré quelques-unes, qui, tout apocryphes
+qu'elles sont, intéresseront nos lecteurs, tant on a, dans
+tous les siècles, attaché d'importance à cet acte qui, en
+terminant la vie et la passion du Sauveur, a mis le sceau à
+la rédemption du genre humain. Nous allons classer ces
+pièces, c'est-à-dire les textes de la sentence de Jésus-Christ
+que nous avons découverts, selon l'ordre de dates de
+publication des ouvrages dans lesquels on les a d'abord
+insérés; ils sont censés traduits en français, on y reconnaît
+le style et les formes judiciaires des <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> et <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles. Ces
+textes sont au nombre de quatre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_394">[Pg 394]</span></p>
+
+<p>I. Celui que nous regardons comme le plus ancien, est
+tiré d'un vieux livre intitulé: <i>La mort et passion de Jésucrist:
+laquelle fut composée par les bons et experts maistres
+Gamaliel, Nicodemus et Joseph d'Abarimathie</i> (sic),
+<i>disciples secrets de Jésucrist, lesquelz en ont traicté bien
+au long, car ils estoient tousjours présens.—L'an de
+N. S. J. C. cinq cens et vnze, fut trouvée à Vienne en un
+petit coffret caché sous terre, la sentence donnée par Ponce
+Pilate à l'encontre de Jésucrist, translatée de latin en
+francoys comme icy aprez s'ensuyt.—La destruction de
+Hiérusalem et vengeance de nostre Saulveur et Rédempteur
+faicte par Vaspasien empereur de Rome et par Titus son
+fils.</i> Imprimé à Poictiers, par Jehan et Enguilbert de
+Marnef frères, 1535, in-4<sup>o</sup> goth., fig. sur bois<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[178]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179" class="label">[178]</a> Cet ouvrage rare et curieux existe dans la riche bibliothèque
+de M. Leber à qui nous ne pouvons trop témoigner notre reconnaissance
+pour l'aimable obligeance qu'il a mise à nous procurer une
+copie de la sentence en question qu'il a pris la peine de transcrire
+lui-même.</p>
+
+</div>
+
+<p>Voici le texte pur de la sentence comprise dans la seconde
+partie de ce recueil:</p>
+
+<p>«Sensuyt la condampnation donnée par Pilate à
+l'encontre de Jésus-Christ.</p>
+
+<p>»Nous Ponce Pilate prévost et juge en Hiérusalem
+soubs trèspuissant et monarche empereur Thybere
+César, duquel trèseureux le Trèshault soit garde de
+son empire. A tous et chascuns salut. Nous estans séant
+pour juge en la synagogue du peuple de Judée: par la
+grant amour qu'avons à justice. Nous a esté présenté
+Jésus de Nazareth qui follement a asseuré et affermé soy
+estre filz de Dieu, combien qu'il soit né d'une pauvre<span class="pagenum" id="Page_395">[Pg 395]</span>
+femme. Oultre se dit estre roy des Juifs, et le presche
+et se vante de destruire le magnifique et excellent
+temple de Salomon. Et aussy séduyt et révocque tout
+le peuple de la loy de Moyse trèsapprouvée. Toutes
+lesquelles choses poisées, pensées, veues, considérées
+et approuvées, l'avons condampné et prescript à estre
+crucifié et mis au gibet entre deux larrons, chascun à
+cousté. <i>Ite, tenete eum.</i>»</p>
+
+<p>Cette dernière formule (en latin) nous rappelle deux
+pièces du même genre que nous avons découvertes dans
+des ouvrages du <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[179]</a>: l'un est un ordre de flageller
+Jésus, donné au licteur ou bourreau; il est ainsi conçu:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180" class="label">[179]</a> Le premier de ces ouvrages est le <i>Voyage de la Terre Sainte,
+par Doubdan, chanoine de Saint-Denis</i>, 3<sup>e</sup> édition; Paris, Clousier,
+1666, <i>in-4<sup>o</sup></i>, fig. Voyez pp. 183 et 193. Ce livre, soit dit en passant,
+n'a pas été inutile au savant auteur de <i>l'Itinéraire de Paris à Jérusalem</i>.
+Le second ouvrage est le <i>Theatrum Terræ Sanctæ, auctore
+Christ. Adrichomio</i>; Colon. 1682, <i>in-fol.</i>, cartes. Cet Adrichomius,
+né à Delft en 1533, est mort à Cologne en 1585. C'était un prêtre
+catholique fort instruit qui a été persécuté par les protestants.</p>
+
+</div>
+
+<p>«<i>Jesum Nazarenum, virum seditiosum et mosaïcæ legis
+contemptorem, per pontifices et principes suæ gentis accusatum
+expoliate, ligate et virgis cœdite. I, lictor, expedi
+virgas.</i>» C'est-à-dire: «Dépouillez, garrottez et frappez
+de verges Jésus de Nazareth, accusé par les pontifes et
+les premiers de sa nation, d'être un homme séditieux et
+de mépriser la loi de Moyse. Va, licteur, prépare les
+verges.»</p>
+
+<p>Le second ordre regarde le crucifiement:</p>
+
+<p>»<i>Jesum Nazarenum subversorem gentis, contemptorem
+Cæsaris et falsum messiam, ut majorum suæ gentis testimonio<span class="pagenum" id="Page_396">[Pg 396]</span>
+probatum est, educite ad communis supplicii locum,
+et cum ludibrio regiæ majestatis in medio duorum latronum
+cruci affigite. I, lictor, expedi cruces.</i>» C'est-à-dire: «Conduisez
+au lieu ordinaire du supplice et attachez à la croix,
+avec l'appareil ridicule de la majesté royale (<i>une couronne</i>),
+entre deux larrons, Jésus de Nazareth, convaincu
+par le témoignage des principaux de sa nation, d'avoir
+soulevé le peuple, d'avoir méprisé César et de s'être faussement
+dit le Messie. Va, licteur, prépare les croix.»</p>
+
+<p>Il est inutile de faire observer combien le contenu de la
+sentence rapportée ci-dessus s'écarte de la vérité historique;
+nous ne parlons pas du titre ridicule de prévôt
+donné à Pilate; mais en faire le juge de J.-C., c'est commettre
+une grave erreur. Pilate n'avait dans ses attributions
+que le pouvoir de confirmer la sentence rendue par
+les Juifs et de la faire exécuter, parce que, depuis que la
+Judée était réduite en province romaine, le sanhédrin
+n'avait plus de droit de vie et de mort. Aussi les Juifs
+venant demander à Pilate qu'il fît exécuter la sentence
+rendue contre Jésus, lui dirent <i>non nobis licet interficere
+quemquam</i>. Pilate avait envie de sauver J.-C., dont il reconnaissait
+l'innocence; mais fatigué ou plutôt effrayé des
+clameurs du peuple qui ne cessait de hurler, <i>tolle, tolle,
+crucifige, crucifige</i>, il se décida enfin à leur livrer Jésus;
+<i>Jesum flagellatum tradidit voluntati eorum ut crucifigeretur</i>.
+Il n'a donc rien jugé, puisque, s'il eût été juge, il eût
+absous; mais, par effroi et par faiblesse, il a confirmé la
+sentence, et ce sont les soldats romains qui l'ont mise à
+exécution.</p>
+
+<p>II. Nous avons découvert et copié (il y a environ
+50 ans), le texte suivant de la sentence de J.-C., sur un
+<span class="pagenum" id="Page_397">[Pg 397]</span>feuillet détaché d'un <i>in-fol.</i> du <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, dont nous
+ne nous rappelons pas le titre; mais dès-lors, nous avons
+retrouvé ce texte dans un vieux petit bouquin intitulé:
+<i>Thrésor admirable de la sentence prononcée par Ponce-Pilate
+contre nostre Sauveur Jésus-Christ; trouvée miraculeusement
+escripte en lettres hébraïques dans un vase de
+marbre, enclos de deux autres vases de fer et de pierre,
+en la ville d'Aquila au royaume de Naples sur la fin de
+1580. Traduict de l'italien en françois, tant pour l'utilité
+publicque et exaltation de nostre saincte foy, que pour
+louange de ladicte ville.</i> Paris, Guill. Julien, 1581, <i>in-12</i>.
+Il y a quelques légères variantes entre notre copie et le
+texte du <i>Thrésor</i>; nous les donnons en notes dans la réimpression
+suivante, très-conforme à l'orthographe du temps,
+à part quelques accents que nous y ajoutons; nous croyons
+aussi devoir donner le préliminaire de la sentence tel qu'il
+est dans le petit livret:</p>
+
+<p>«COPIE de la sentence prononcée par Ponce Pilate,
+Président en la Judée, l'an dix-septiesme du règne de
+l'empereur romain Tibère à l'encontre de <span class="smcap">Jésus</span>, fils
+de Dieu et de la Vierge Marie, nommé <span class="smcap">Christ</span>, condamné
+à la mort de la croix entre deux voleurs, le
+vingt-cinquiesme de mars, trouvée miraculeusement
+par des passants en la ville d'Aquilée<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[180]</a>, dedans un tumbeau
+fait d'une belle pierre, auquel furent trouvées
+deux caisses, l'une de fer, et dedans icelle une de
+marbre fin, dedans laquelle fut trouvée escripte en hébrieu
+la sentence cy-après contenue:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181" class="label">[180]</a> C'est Aquila, ville de l'Abruzze ultérieure, qu'il ne faut pas
+confondre avec Aquilée, ville du Frioul.</p>
+
+</div>
+
+<p>«L'an <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> de l'empire de Tibère, Empereur de tout
+le monde, monarque invincible, et de l'olympiade <span class="allsmcap">CXXI</span>;<span class="pagenum" id="Page_398">[Pg 398]</span>
+de la Cleide<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[181]</a> l'année <span class="allsmcap">LXXXIV</span>; de la création du monde
+suivant le millesime et la partition des Juifs quatre fois
+<span class="allsmcap">MCLXXIV</span><a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[182]</a>; de la propagation et accroissement de l'empire
+romain l'an <span class="allsmcap">LXXVIII</span>; de la délivrance de la servitude
+des Babyloniens l'an <span class="allsmcap">CCCCLXXX</span>; de la constitution<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[183]</a> du
+sacré empire l'an <span class="allsmcap">CCCCLXXXXVII</span>; du consulat du peuple
+romain de Lucius Piso, du proconsulat de Marcus
+Isauricus; du commencement du public gouvernement
+de la Judée par Valerius Palestina; du temps de<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[184]</a>
+Quintus Flavius, gouverneur en la ville et cité de Hiérusalem
+dans laquelle estoit Président trèsagréable
+Ponce Pilate, régent et gouverneur de la Basse Galilée;
+du temps d'Hérode Antipater; du temps des Souverains
+Sacrificateurs du sainct Temple, Anne, Caïphe, Alismaël;
+du temps des chefs du sainct Temple Rabaham,
+Anchabel<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[185]</a>, Joachim; des centeniers, comtes romains
+et de la cité de Hiérusalem, Quintus Cornelius Sublima
+et Sextus Pompilius Rufus, le <span class="allsmcap">XXV</span><sup>e</sup> jour de mars.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182" class="label">[181]</a> Cliede, dans l'imprimé.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183" class="label">[182]</a> Ce qui fait 4696.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184" class="label">[183]</a> Restitution, dans l'imprimé.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185" class="label">[184]</a> Que Quintus Flavius gouvernait.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186" class="label">[185]</a> Chichabel au lieu d'Anchabel.</p>
+
+</div>
+
+<p>»Je Ponce Pilate, Président pour l'empire romain,
+entré au palais et siège<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[186]</a> principal, juge et condamne
+par sentence de mort, Jésus, nommé des Juifs Christ
+Nazaréen, du pays de Galilée, comme un homme séditieux
+en la loi mosaïque et contraire à la loi de l'empereur<span class="pagenum" id="Page_399">[Pg 399]</span>
+Tibère; nous le condamnons à estre mis et
+attaché avec des cloux en l'arbre de la croix à la manière
+des criminels et malfaicteurs: et estans ici en l'assemblée
+de plusieurs, riches et pauvres, comme ainsi soit qu'il
+n'ait cessé de mettre trouble et dissenssion par toute
+la Judée, soy-disant fils de Dieu, Roi d'Israël, avec
+menaces de la ruine de ceste cité de Hiérusalem et du
+sainct temple; et en outre comme ainsi soit qu'il ait
+refusé de payer le tribut à Cæsar, ayant pris la hardiesse
+d'entrer en cette cité et au sainct temple avec palmes et
+magnificence comme Roy, menant après soy une grande
+partie du peuple: nous commandons à nostre premier
+centenier, Quintus Cornelius de mener publiquement
+par cette cité de Hiérusalem ledict Jésus-Christ, lié,
+flagellé, vestu de pourpre et couronné d'espines, portant
+sa croix sur ses espaules, afin de seruir d'exemple
+à tous malfaicteurs. Nous voulons qu'auec iceluy soient
+menés deux voleurs meurtriers, et qu'il soit<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[187]</a> puis
+après conduict par la porte de la ville Giagorolle, nommée
+Antonienne, pour estre mené au lieu public de la
+montagne dite de Calvaire, pour y estre crucifié; et
+quand il sera mort, nous voulons que le corps demeure
+pendu sur la croix pour un commun spectacle de tous
+malfaicteurs; et que sur la croix soit mise ceste superscription
+en trois langues:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187" class="label">[186]</a> Juge au lieu de siège.</p>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188" class="label">[187]</a> Sorte au lieu de soit, et le mot conduit n'est point dans l'imprimé.</p>
+
+</div>
+
+<p>En hébrieu:</p>
+
+<p><span class="smcap">Jehudim Melech nosrj Jeschua.<span class="pagenum" id="Page_400">[Pg 400]</span></span></p>
+
+<p>En grec:</p>
+
+<p><span class="smcap">Iesous Nazarios vasilef ton Joudaion.</span></p>
+
+<p>En latin:</p>
+
+<p><span class="smcap">Jesus Nazarenus rex Judæorum.</span></p>
+
+<p>»Nous commandons en outre que personne, de quelque
+qualité et condition qu'elle soit, n'entreprenne et
+soit si téméraire d'empescher telle justice par nous faicte,
+administrée et exécutée selon la rigueur des décretz et
+loix des Romains sur les Juifs, sur peine d'estre rebelle
+à l'empire Romain.»</p>
+
+<p>Dans l'imprimé on trouve à la suite du texte précédent,
+ces mots:</p>
+
+<p>Tesmoins de nostre sentence des douze tribus d'Israël
+par les Pharisiens: <span class="smcap">Rabbani</span>; <span class="smcap">Daniel</span>; <span class="smcap">Rabbani</span> deuxiesme;
+<span class="smcap">Joanni</span>; <span class="smcap">Bonicat</span>; <span class="smcap">Rabbani</span>; <span class="smcap">Insabec</span>; <span class="smcap">Paricuha</span>;
+<span class="smcap">Rabbani</span>; <span class="smcap">Siméon</span> et <span class="smcap">Bonet</span>.—Par les Souverains Prestres:
+<span class="smcap">Rabbani</span>; <span class="smcap">Zados</span>; <span class="smcap">Bonicasalbo</span>.—<i>Puis enfin</i>: Notaire
+du présent acte public criminel: <span class="smcap">Notan Berta</span>, de la
+part de l'Empire et Président des Romains.»</p>
+
+<p>Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce second
+texte de la sentence de J.-C.; les observations que nous
+avons faites sur le premier s'appliquent à celui-ci, et
+prouvent également que c'est une pièce supposée.</p>
+
+<p>III. Le troisième texte de la sentence de J.-C. nous est
+révélé dans le livre d'<i>Heures à l'usaige de Chartres</i>, et
+dans l'ouvrage intitulé <i>Méditation sur la mort et passion de
+Nostre Sauveur</i>, etc., dont nous avons déjà parlé, et dont
+<span class="pagenum" id="Page_401">[Pg 401]</span>nous devons l'obligeante communication à M<sup>r</sup>. G. D. Ce
+texte, qui diffère des deux précédents, et qui a pour titre
+<span class="allsmcap">LA SENTENCE DE PYLATE</span>, est ainsi conçu:</p>
+
+<p>«Nous Ponce Pylate, Grand Gouverneur de la
+prévosté de Judée, pour l'Empereur nostre sire César,
+salut et révérence à nostre sire. Veu le procès entre les
+seigneurs grands-prestres, phariséens, scribes et gouverneurs
+principaux, bourgeoys, marchans et populaire
+de ceste cité de Iérusalem, conquérans et complaignans,
+d'une part; et <span class="smcap">Jésus</span> de Nazareth, criminel accusé de
+crime de lèze-majesté, avec ce, blasphémateur de la loy
+de Moyse et séducteur de peuple, soy-disant roy des
+Juifs, d'autre part.—Nous duement informez des
+maléfices, cautèles, tromperies et séditions dudict de
+Nazareth; et son procès suffisamment prouvé par tesmoings
+suffisans, condamnons par arrest et sentence
+définitive de nostre court, ledict de Nazareth estre fustigé
+et foytté selon la forme impériale, et chargé de sa
+croix liée sur ses espaules, mené en nostre publique
+justice de Calvaire, et là, tout nud, estre pendu,
+attaché et cloué en sa croix tant que l'ame soit partie
+du corps: sans opposition ne appellation quelconque.
+Donné en nostre court de ladicte prévosté de Iérusalem
+en nostre siège de Licostratos, la <span class="allsmcap">IIII</span><sup>e</sup> lune de mars.»</p>
+
+<p>C'est sans doute quelque greffier de Tribunal criminel
+au seizième siècle, qui, peu instruit des formes judiciaires
+antiques, aura rédigé cet acte qui ne doit pas inspirer plus
+de confiance que les deux précédents.</p>
+
+<p>IV. Nous arrivons enfin au quatrième texte de la sentence
+en question, et ce texte, chose singulière, a attendu
+<span class="pagenum" id="Page_402">[Pg 402]</span>jusqu'au <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle pour venir réveiller la curiosité et
+tenter la foi des fidèles sur ces sortes de pièces appréciées et
+jugées depuis longtemps. Oui, le journal <i>Le Droit</i> (dans
+l'un de ses n<sup>os</sup> d'avril 1839), nous a dit sérieusement: «Le
+hasard a mis dans nos mains le document le plus imposant
+qui ait été enregistré dans les annales humaines;
+c'est-à-dire la condamnation à mort de Jésus-Christ.
+Nous transcrivons ce document tel qu'il nous a été remis.»</p>
+
+<p>Voyons si ce document est aussi imposant (nous parlons
+de la forme seulement), que veut bien le dire le journaliste;
+ou, pour mieux dire, ou, pour parler plus justement,
+voyons si ce nouvel acte ne serait pas plutôt un pastiche
+dénaturé et rapetassé des trois textes précédents, surtout
+du second que l'on a annoncé comme venant d'Aquila. Le
+lecteur va en juger; voici d'abord le titre:</p>
+
+<p>«Sentence rendue par Ponce Pilate, gouverneur
+régent de la Basse-Galilée, portant que Jésus de Nazareth
+subira le supplice de la croix.»</p>
+
+<p>Vient ensuite le texte de la sentence:</p>
+
+<p>«L'an dix-sept de l'empire de Tibère-César et le
+vingt-cinquième jour du mois de mars, en la cité
+sainte de Jérusalem, Anne et Caïphe estant prêtres et
+sacrificateurs du peuple de Dieu;</p>
+
+<p>»Ponce-Pilate, gouverneur de la Basse-Galilée,
+assis sur le siège présidial du prétoire, condamne Jésus
+de Nazareth à mourir sur une croix entre deux larrons,
+les grands et notoires témoignages du peuple disant:
+1<sup>o</sup> Jésus est séducteur; 2<sup>o</sup> il est séditieux; 3<sup>o</sup> il est ennemi
+de la loi; 4<sup>o</sup> il se dit faussement fils de Dieu; 5<sup>o</sup> il
+est entré dans le temple suivi d'une multitude portant
+des palmes à la main. Ordonne au premier centurion<span class="pagenum" id="Page_403">[Pg 403]</span>
+Quirilus Cornelius, de le conduire au supplice; défend
+à toutes personnes pauvres ou riches d'empêcher la
+mort de Jésus.</p>
+
+<p>»Les témoins qui ont signé la sentence contre Jésus,
+sont: 1<sup>o</sup> <span class="smcap">Daniel Robani</span>, pharisien; 2<sup>o</sup> <span class="smcap">Joannas Zorobatel</span>;
+3<sup>o</sup> <span class="smcap">Raphael Robani</span>; 4<sup>o</sup> <span class="smcap">Capet</span>, homme public.</p>
+
+<p>»Jésus sortira de la ville de Jérusalem par la porte
+Struénée.»</p>
+
+<p>On avouera que le fabricateur de cette pièce a lu bien
+superficiellement les trois textes précédents, et qu'il a singulièrement
+négligé où plutôt ignoré l'orthographe des
+noms juifs et latins. On ne sera pas plus satisfait des détails
+qu'il a donnés sur la prétendue découverte de ce morceau;
+les voici:</p>
+
+<p>«Cette sentence, dit-il, est gravée sur une lame
+d'airain; sur le côté sont écrits ces mots: <i>Pareille lame
+est envoyée à chaque Tribu.</i>—Elle a été trouvée dans un
+vase antique de marbre blanc en faisant des fouilles en
+la ville d'Aquila au royaume de Naples en 1820 (<i>sic</i>),
+et a été découverte par les commissaires des arts à la
+suite des armées françaises, lors de l'expédition de
+Naples; elle était dans la sacristie des Chartreux, près
+de Naples, renfermée dans une boîte d'ébène. Le vase
+est dans la chapelle de Caserte.—La traduction que
+l'on vient de lire a été faite par les membres de la Commission
+des arts. L'original est en hébreu.—Les Chartreux,
+par leurs prières, obtinrent que cette lame ne
+leur fût pas enlevée: on leur tint compte ainsi des
+grands sacrifices qu'ils avaient faits pour l'armée.—M.
+Denon avait fait faire une lame du même modèle<span class="pagenum" id="Page_404">[Pg 404]</span>
+sur laquelle il avait fait graver cette sentence. A la
+vente de son cabinet, elle a été achetée par lord Howard
+moyennant 2890 f.»</p>
+
+<p>Cet article donné d'abord par le journal <i>Le Droit</i>, et
+promptement répété par les autres feuilles, a, dans le premier
+moment, causé de la surprise, inspiré de l'intérêt,
+et fixé l'attention des érudits; mais, après quelques
+informations, on n'a pas tardé à reconnaître que la sentence
+était une mystification, et les détails de sa découverte
+une fable. Si l'auteur de cette petite supercherie a
+eu l'intention de fournir pendant quelques jours de l'aliment
+aux journaux, il a parfaitement réussi; cela nous a
+procuré de très-bons articles, marqués au coin d'une profonde
+érudition; mais l'inventeur n'a pas eu à se louer des
+compliments que lui a valus cette œuvre de triste conception.
+Voici comment un journaliste s'en est expliqué:</p>
+
+<p>«Nous ne comprenons pas qu'on ait pu reproduire
+comme authentique une pièce qui est évidemment d'une
+fabrication grossière. Comment a-t-on oublié qu'il n'y a
+que ceux qui jugent qui puissent rendre des jugements, et
+que Ponce-Pilate n'ayant pas jugé Jésus-Christ, il ne saurait
+exister une sentence rendue par lui contre le Fils de
+Marie? Comment a-t-on oublié l'Evangile de saint Jean,
+où il est dit que Jésus-Christ commença ses prédications la
+seizième année du règne de Tibère, et le passage d'Eusèbe
+où il est dit qu'il les continua durant trois années avant
+de mourir, ce qui rapporte sa mort à la dix-neuvième
+année du règne de l'empereur, et non à la dix-septième,
+comme l'indique l'étrange document publié par <i>le Droit</i>.
+Ce n'est, nous le déclarons, qu'une mystification dont
+on n'a pas eu seulement l'adresse de déguiser l'absurdité,
+en mettant des dates romaines à un prétendu document<span class="pagenum" id="Page_405">[Pg 405]</span>
+romain (hébreu, ce nous semble). L'absence de ces dates
+devait suffire pour en empêcher la reproduction. Aussi
+l'avons-nous vu avec peine cité par des journaux qui défendent
+ordinairement avec zèle tout ce qui tient à la foi
+et aux convenances religieuses.» (<span class="smcap">Extrait</span> du <i>Journal des
+Villes</i>, etc., du 25 avril 1829).)</p>
+
+<p>Cette opinion très-juste doit être appliquée non-seulement
+à ce dernier prétendu texte de la sentence de Jésus,
+mais à tous ceux qui l'ont précédé et d'où il a été tiré. Il
+est certain, comme nous l'avons déjà dit, qu'on n'a et
+qu'on n'aura jamais rien de positif sur le matériel de la
+sentence en question. Nous savons que Jésus a été condamné
+à mort par les princes des prêtres sur la demande
+du peuple; nous savons que Pilate a confirmé cette condamnation
+et l'a fait exécuter; voilà tout ce que nous
+apprend l'Evangile, voilà tout ce que nous devons croire;
+le reste, quant aux pièces du procès par écrit, est fiction
+et pure fiction.</p>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<h3>DU PARADIS,
+DE SES MERVEILLES ET DE SES JOYES.</h3>
+
+<p>De toutes les descriptions que l'on a faites de ce lieu de
+délices, il n'en est aucune qui approche de celle du chanoine
+Arnoulx, pour la singularité des détails allégoriques,
+pittoresques et mystiques dans lesquels est entré ce bon
+chanoine sur l'immense et magnifique demeure et sur les
+plaisirs que Dieu réserve aux Bienheureux. Le livre qui
+renferme ces élans de sa vive et féconde imagination, a
+pour titre: <i>Du Paradis et de ses merveilles où est amplement
+traicté de la félicité éternelle et de ses joyes, par<span class="pagenum" id="Page_406">[Pg 406]</span>
+Fr. Arnoulx, chanoine de la cathédrale de Riez, en
+Provence</i>. Rouen, chez Robert Séjourné, avec approbation
+des docteurs, 1665, <i>in-12</i> de 180 pag.<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[188]</a> L'article
+suivant est entièrement composé des extraits les plus saillants
+de cette production originale. Nous donnons le texte
+dans toute sa pureté pour faire juger du style et de l'orthographe
+du temps; et nous indiquons toujours les chapitres
+d'où chaque passage est tiré.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189" class="label">[188]</a> Dès 1635, le même Arnoulx avait déjà préludé à cet ouvrage
+par un autre sur le même sujet, mais dont le titre est plus
+bizarre; il est intitulé: <i>La Poste royale du Paradis, très utile à
+chacun pour heureusement s'y rendre, recueillie des sacrez docteurs
+qui curieusement en ont traicté</i>. Lyon, Nic. Gay, 1635, <i>in-12</i>.
+On trouve au chapitre <span class="allsmcap">XL</span>, <i>La Poste dressée en ce monde par
+Satan, pour aller en enfer</i>; et dans un autre chapitre: <i>La Poste
+pour aller en Purgatoire, qui est un faubourg du Ciel et la basse-cour
+du Paradis</i>. Le volume finit ainsi:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0"><span class="smcap">Millies laus Jesu,</span></div>
+ <div class="verse indent0"><span class="smcap">Millies laus Mariæ,</span></div>
+ <div class="verse indent0"><span class="smcap">Millies Benedictio</span></div>
+ <div class="verse indent2"><span class="smcap">Regi Gallico.</span></div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+
+</div>
+
+<p>A vous la parole, illustre historien des hauts lieux:</p>
+
+<p>«Le Ciel est comme un heureux royaume, qui a un
+si grand Roy, si courtois, si gracieux, qu'il veut que les
+habitans de son royaume regnent avec luy et que tous
+soient roys.—Dieu donc est le Roy de ce royaume; les
+Archanges sont les pages d'honneur; la sacrée Vierge
+Marie est la Royne; toutes les Vierges sainctes sont les
+damoyselles et les filles de chambre; les Chérubins sont
+les ducs; les Séraphins sont les comtes; les Throsnes
+sont les marquis; les Anges, les barons; et les Saincts,<span class="pagenum" id="Page_407">[Pg 407]</span>
+la noblesse. Les sept planettes sont le parlement; et les
+Puissances les conseillers; les Prophètes sont les secrétaires.
+Jésus-Christ est le juge souverain; les Evangélistes
+sont les notaires; les Vertus sont les prélats; les
+Confesseurs sont les prestres de la chapelle du Roy, et
+tous les Bienheureux sont les sujets et vassaux. Les
+Dominations sont les gouverneurs et commandeurs des
+provinces qui ont pour leur exercite<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[189]</a> et gendarmerie
+les estoilles mobiles et erratiques.... (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">IV.</span>)</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190" class="label">[189]</a> Armée.</p>
+
+</div>
+
+<p>»En ce royaume est la cité de Dieu; c'est un palais
+tout d'une pièce, qui a neuf corps de logis, qui sont les
+neuf cieux en chacun desquels y a un ange qui est capitaine
+du corps de garde, et meut et faict branler,
+rouler ces belles roues et esphères célestes. Ce palais a
+pour basse-cour ce très clair ciel cristallin dans lequel
+est le corps de garde de ce grand Roy et prince souverain
+Dieu éternel; là demeurent ses gardes. Ce palais
+est percé de mille et vingt-deux fenestres qui sont les
+estoilles que les astronomes appellent estoilles fixes, et de
+deux grandes croisées qui sont le soleil et la lune. Ce
+palais a tousjours esté entretenu très soigneusement....
+(<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">V.</span>)</p>
+
+<p>»Or dans ce palais est le cabinet de Dieu. En la
+maison des Bienheureux est, dis-je, le Paradis qui n'est
+pas moins grand que tout ce palais, moins spacieux que
+toute cette cité, moins ample que ce grand royaume,
+ny moins large que tout ce beau ciel empyrée.... O donc,
+beau lieu! je ne t'appelleray d'autre nom que de mon
+Paradis.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_408">[Pg 408]</span></p>
+
+<p>»Je diray que mon Paradis est un monde de merveilles,
+un océan de plaisirs, un magasin de richesses.</p>
+
+<p>»Mon Paradis est l'Escurial des Anges, le Louvre
+des Bienheureux, le logis des fidèles, la patrie de
+nos ames, l'habitation des prédestinez, la cour des
+Saincts.</p>
+
+<p>»Mon Paradis est un lieu de volupté, si beau, si
+plaisant, si magnifique, qu'on ne parle plus là de pauvreté;
+là, on ne craint plus la nécessité; là, on est
+toujours content; là, on ne parle que de passe-temps;
+là tout regorge de délices....</p>
+
+<p>»Mon Paradis est la terre des vivans où l'on chante
+incessamment, où l'on n'entend que musique.</p>
+
+<p>»Mon Paradis est un palais royal où les planettes
+servent de salles basses; le premier mobile, de chambre;
+le ciel cristallin, d'antichambre; et le ciel empyrée,
+de cabinet.</p>
+
+<p>»Mon Paradis est un climat fortuné où l'on rit perpétuellement,
+où l'on ne craint la mort aucunement...
+Il y a vie sans laideur, force sans débilité, joye sans
+tristesse, repos sans travail, congnoissance de vérité
+sans tromperie.....</p>
+
+<p>»Quelle joye de voir les anges dont le moindre
+d'entre eux est plus beau que tout le monde visible!
+Quel contentement, quel heur, quelle félicité sera-ce
+d'en voir un nombre sans nombre, et tous plus beaux
+les uns que les autres! Que sera-ce, mon ame, de voir
+la perfection de chacun d'eux et les offices qu'ils
+exercent dans ce beau Palais! Car là, de toutes parts
+les anges courent, les archanges servent, les principautés<span class="pagenum" id="Page_409">[Pg 409]</span>
+triomphent, les puissances s'esjouyssent, les
+dominations commandent, les vertus resplendissent,
+les throsnes reluisent, les chérubins esclairent, les séraphins
+ardent, et tous chantent la gloire et la louange
+de Dieu.... (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">VI.</span>)</p>
+
+<p>»Si vous cherchez de l'or, il y en a très grande
+abondance en paradis, parce que la cité de Dieu n'est
+que pur or; ses rues et ses places sont toutes pavées de
+fin or, émaillées et enrichies d'émeraudes....</p>
+
+<p>»Si vous recherchez les honneurs, Dieu est là qui
+vous honorera.... Vous serez assis à sa table; Jésus-Christ
+se ceindra, et en passant vous servira....</p>
+
+<p>»Si vous cherchez de la volupté, toutefois chaste et
+saincte, il vous rassasiera du torrent de sa volupté, et
+conviera jusqu à vous enyvrer des vins très délicats
+qui descendent et découlent de ses torrens très abondans
+en toutes sortes de délices, qui rendent yvres tous les
+Bienheureux....</p>
+
+<p>»Si vous vous plaisez à avoir de beau licts mollets,
+bien parez et richement ornez pour reposer avec toute
+délicatesse, et vous récréer en iceux, c'est là que vous
+les trouverés. David vous en porte la parole de la part
+de Dieu, disant: <i>Les Saincts et Bienheureux s'égayeront en
+gloire et chanteront la joye sur leurs couches.</i> (Ps. 149.....
+(<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">IX.</span>)</p>
+
+<p>»D'après le parfaict amour qui est dans le ciel, quels
+seront, je vous prie, les banquets et convives, que
+feront les séraphins, pour estre plus près du throsne
+de Dieu!.... Quels seront les banquets que célébreront
+les chérubins, esquels sont enclos tous les trésors de la<span class="pagenum" id="Page_410">[Pg 410]</span>
+sapience divine! Quels seront les banquets des throsnes,
+des dominations et autres esprits bienheureux! Quelle
+délectation prendra-t-on de voir ce glorieux sainct
+Laurent, plus clair et plus reluisant que les flammes
+qui le bruslaient! Quelle joye de voir cette belle vierge
+saincte Catherine, couronnée de roses et de violettes!
+Quel carcan d'or et de pierres précieuses sera si agréable
+à nos yeux que le col de sainct Jean-Baptiste, qui luy fut
+coupé pour n'avoir voulu dissimuler l'adultère d'Hérode!
+Quelle pourpre reluira si bien que la rougeur du
+corps du bienheureux sainct Barthélemy ne la surpasse
+en beauté! Quel accoustrement enrichy et parsemé
+d'escarboucles et esmaillé de saphyrs, pommelé d'hyacinthes
+et orné de toutes autres précieuses pierreries,
+pourra estre comparé à ce glorieux sainct Estienne, marqué
+de tant de playes faictes à grands coups de pierres!
+Quel contentement de voir là cette tant et tant belle
+trouppe des onze mille vierges et des dix mille martyrs,
+imitateurs de la croix et de la gloire de Jésus-Christ!...
+O généreux convive! ô banquet vrayement royal!
+ô table admirable, puisque tu es digne de Dieu et de
+tous ses éleus! Arrière donc, arrière tous les amateurs
+du monde avec tous leurs banquets impurs et charnels
+auxquels ils se crèvent le ventre d'une superfluité mal
+assaisonnée.... (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XI.</span>)</p>
+
+<p>»Parlons de la douceur et du nombre des joyes
+du Paradis. Monseigneur sainct Augustin, en un sermon
+qu'il a faict de la gloire céleste, dit que la douceur
+de la gloire du Paradis est si grande, si douce, si
+délectable, que si une goutte d'icelle tombait dans les<span class="pagenum" id="Page_411">[Pg 411]</span>
+enfers, elle adoucirait toute l'amertume et douleur des
+damnez.</p>
+
+<p>»Cette douceur est bien si grande, qu'estant une
+fois le vénérable père sainct François malade, et désirant
+ouïr quelque harmonie et son délectable pour
+appaiser ses douleurs, il lui apparut un ange en forme
+humaine avec un cistre en sa main et un arquet, duquel
+ayant donné un seul coup, il sortit une si grande douceur
+et mélodie, qu'il en demeura comme mort sur le
+lict; et estant revenu à soy, il dict à ses frères que si
+l'ange eust redoublé le coup, il en serait mort d'aise
+et de douceur, si grande estait-elle!</p>
+
+<p>»La gloire du Paradis est si éclatante que, quand
+on n'y devrait demeurer tant seulement qu'une heure,
+on devrait mépriser toutes les joyes et contentemens
+de ce monde pour l'obtenir. Elle surpasse autant
+toutes les joyes qui ont jamais esté, sont et seront,
+comme toute l'eau de la mer surpasse une seule goutte
+d'eau. En Paradis y a si grand nombre de joyes et si
+grandes que tous les arithméticiens de ce monde ne les
+sauraient nombrer, ny tous les géométriens arpenter,
+ny tous les grammairiens, dialecticiens et rhétoriciens
+expliquer par paroles, ces divines joyes; toutes lesquelles
+néantmoins continuellement seront perpétuellement
+ensemble toutes à la fois à un chacun des Bienheureux....
+(<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XIII.</span>)</p>
+
+<p>»La perfection du corps de l'homme est si grande
+en Paradis, qu'elle surpasse sept fois la clarté du soleil;
+ce qui prouve combien Dieu honore nostre chair, ses
+membres et toutes les parties du corps, voire jusques<span class="pagenum" id="Page_412">[Pg 412]</span>
+au moindre poil de la teste, tant il désire nous faire
+paroistre sa grande affection et amour. De là vient que
+la teste en icelui Paradis a sa particulière beauté; les
+yeux, les oreilles, le nez, la bouche, les bras, les mains
+et les pieds ont chacun la leur propre. Les corps des
+Bienheureux sont transparens; on voit à travers d'eux
+comme on voit à travers la verrine et le cristal; et ils
+sont ornés d'une merveilleuse variété de couleurs toutes
+diverses et toutes plus belles.... (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XV.</span>)</p>
+
+<p>»Les justes en l'autre monde sont si forts, si puissans
+et ont les nerfs si victorieux et les forces si violentes
+qu'un seul d'iceux serait suffisant d'ébranler toute la
+terre, et de jouer à la roulette de toute cette grosse
+boule du monde.... (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XVI.</span>)</p>
+
+<p>»L'œil aura pour son contentement tant et tant de
+choses délectables, que la moindre surpassera les plaisirs
+de mille et mille vies. Il verra toutes les parties de
+ce grand ciel empyrée; il verra sous ses pieds le soleil,
+la lune, les estoilles et tous les astres et les causes de
+leurs effets en la génération des choses, les élémens
+purifiez en leur matière et cognoistra sur le dos de la
+terre les lieux de sa naissance, de sa demeure, de ses
+voyages; il verra ses père et mère, ses frères et sœurs,
+ses cousins, ses enfans, amis et tous ceux avec lesquels
+il aura vécu familièrement en cette vie.... Au surplus,
+avec la présence des parens et amis qui donnera mille
+contentemens, quels plaisirs lui apportera la vision des
+beautez célestes! L'homme, dit sainct Anselme, appete
+naturellement la beauté, laquelle aucun ne peut avoir
+parfaicte; mais en la béatitude céleste, la beauté des<span class="pagenum" id="Page_413">[Pg 413]</span>
+justes surpassera la beauté du soleil. D'ailleurs, si chacune
+des ames est l'épouse de Dieu, de quelle beauté,
+je vous prie, la doit-il décorer pour la rendre digne de
+luy et de son alliance! O qu'il saura bien adoucir les
+traits du visage, rehausser le teint de blanc et de
+rouge, peindre la bouche d'un agréable corail, proportionner
+tous les membres et donner à tous les
+corps un port et situation de très belle grâce!....
+(<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XVII.</span>)</p>
+
+<p>»Du sens de la vue passons à ceux de l'ouye et de
+l'odorat. Si la béatitude de la vue a tout ce qu'elle peut
+désirer, aussi aura l'ouye en la musique très mélodieuse,
+en l'harmonie très plaisante, aux fredons très
+gentils, et aux très délectables, douces et belles voix.
+Là il y a maistre de chapelle; il y a là les chantres et
+musiciens en toute abondance, il y a là mille millions
+de très belles voix qui s'accordent en tons divers et en
+très parfaite observation de toutes les règles de la musique....
+Le maistre de chapelle, c'est Jésus-Christ; les
+chantres sont les anges avec tous les Bienheureux. Il y
+a là trois escadrons d'anges, et chacun d'iceux fait trois
+chœurs; de sorte que là on chante à neuf chœurs: les
+Chérubins, les Séraphins et les Throsnes font le dessus
+et l'altus; les Dominations et les Principautez font la
+contre haute; les Vertus et les Puissances font le tenor;
+les Archanges et les Anges qui sont au plus bas chœur
+font le bassus; les Saincts mesme sous-entrent aussi
+avec ces chantres pour chanter ensemble avec eux.
+Jésus-Christ donne la voix (<i>le ton</i>) à tous, et entonne
+le motet, lequel est tout nouveau.... Parmi cette céleste<span class="pagenum" id="Page_414">[Pg 414]</span>
+musique et tant de si mélodieuses voix par espèces infuses,
+il y a encore pour l'entière perfection d'icelle, le
+son de la harpe, des flûtes, des violes, de l'espinette,
+du luth et de toute autre sorte d'instrumens, qui
+chatouilleront à merveille la délicatesse de nos
+oreilles....<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[190]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191" class="label">[190]</a> Cet article sur la musique céleste rappelle un ouvrage du P.
+Gab. de Henao, jésuite espagnol, intitulé <span class="smcap">Empyreologia</span>, 1652,
+<i>2 vol. in-fol.</i>, dans lequel ce docteur de Salamanque prétend résoudre
+toutes les questions qu'un philosophe chrétien peut élever
+sur le séjour des Bienheureux, qu'il appelle <i>le Ciel empyrée</i>. Il
+étale distinctement tous les plaisirs dont on jouira dans ce lieu de
+délices, mais il insiste particulièrement sur ceux de la musique qui
+s'exécutera avec des instruments matériels pareils à ceux dont on
+fait usage sur la terre.</p>
+
+</div>
+
+<p>»L'odorat et le nez auront aussi part en l'heur et
+félicité préparée à tout le corps.... Car en premier
+lieu, le corps d'un chacun des justes en particulier sera
+très odoriférant, comme le vase lorsqu'il est rempli de
+belles roses, d'œillets et de toutes autres herbes et
+fleurs, d'ambre gris, de musc et de toutes autres odeurs
+aromatiques; et par-dessus tout le corps de la glorieuse
+Vierge Marie et infiniment encore plus le glorieux corps
+de nostre doux Seigneur Jésus-Christ. Et à cela nous
+pouvons encore adjouter la senteur très suave du ciel
+empyrée, tout rempli de l'odeur de Dieu, qui est comme
+canelle.... Ainsi est l'odeur qui provient de tant de
+millions de corps bienheureux qui flairent et sentent
+bon, non moins de loing que de près, non moins d'un
+bout du ciel à l'autre que s'ils se touchoient. O quel
+heur donc! (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XIX.</span>)</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_415">[Pg 415]</span></p>
+
+<p>»De la béatitude du goust et de l'attouchement.—Deux
+belles opérations exercent notre goust en ce
+monde: l'une est de juger des saveurs, l'autre est de
+manger et d'attirer à l'estomach ce qui est requis à la
+nourriture du corps. Le corps estant glorifié, il n'aura
+besoin d'alimens pour l'entretien de son estre. Cettui-ci
+ne sera point en action, mais bien l'autre pour la délectation
+d'iceluy goust, la friandise duquel, dit sainct
+Thomas, ne sera point une quantité de viandes ou de
+breuvages pris en forme de manger et de boire; mais
+sera une humeur très agréable qui, en manière de
+salive, remplira la langue, touchera tous les organes
+du goust, et les délectera perpétuellement d'une douceur
+incompréhensible. O effect admirable donné à
+cette humeur, puisqu'elle aura le goust de toutes les
+viandes délicates que l'entendement se pourra imaginer
+et saura désirer! de façon que, si l'on a envie de
+manger de mille sortes de viandes, cette humeur aura
+tout ensemble le goust et saveur de toutes ces
+viandes.</p>
+
+<p>»Enfin le sens de l'attouchement sera béatifié d'un
+contentement et délectation inexplicable. Car qui est
+celuy, comme disent sainct Bernard et sainct Cyprien,
+qui pourrait référer les doux baisers et saincts attouchemens,
+les regards gracieux et chastes embrassemens
+de nos chers amis, de tous les aultres Bienheureux,
+voire et de la Saincte Vierge, si belle, si gracieuse, et,
+qui plus est, du Sauveur mesme, qui au ciel ne refusera
+cet honneur et contentement à personne, vu qu'en
+ce monde il ne refusait de se laisser toucher à ses dévots,<span class="pagenum" id="Page_416">[Pg 416]</span>
+et baiser à ses apostres, tesmoing Judas le traistre!....
+(<span class="smcap">Chap.</span> <span class="smcap">XX<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[191]</a>.</span>)</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192" class="label">[191]</a> Ces plaisirs des cinq sens dont vient de parler l'auteur, ont
+quelque analogie avec ceux que le P. Henriquez, jésuite espagnol,
+aurait consignés dans son <i>Traité des occupations des Saints dans
+le Ciel</i>, ouvrage qui a paru en 1631, et qui a été approuvé par le
+P. Fr. de Prado, provincial de Castille à Salamanque. Voici un
+passage extrait du livre d'Henriquez, tel qu'on le trouve rapporté
+dans plusieurs ouvrages, et sur lequel je dirai mon opinion après
+la citation: l'auteur spécifie les joies du Paradis et assure positivement
+«qu'il y aura un souverain plaisir à embrasser les corps
+des Bienheureux; qu'ils se baigneront à la vue les uns des autres;
+qu'il y aura à cet effet des bains très-agréables où ils nageront
+comme des poissons; qu'ils chanteront aussi agréablement
+que les calandres et les rossignols; que les anges s'habilleront
+en femmes et qu'ils apparoîtront aux Saints en beaux vêtemens,
+les cheveux frisés, les jupes en vertugadins et du linge le plus
+fin; que les hommes et les femmes se réjouiront avec des mascarades,
+des festins et des ballets; que les femmes chanteront
+plus agréablement que les hommes, afin que le plaisir soit plus
+grand; qu'elles se pareront avec des rubans et des coiffures,
+comme en cette vie, ainsi que leurs petits mignons d'enfans;
+tout cela aura lieu avec un grand plaisir.....»</p>
+
+<p>Il est présumable que ce tableau, assez singulier, est chargé et
+dénaturé, en haine des jésuites. Le premier ouvrage où on l'a consigné
+est la <i>Morale pratique des Jésuites</i>, 1669-1695, 8 vol. in-12,
+tom. I, pp. 273-274. Les deux premiers volumes de ce recueil sont
+de Séb. Jos. Ducambout de Pontchâteau, et les six derniers d'Antoine
+Arnauld, bons amis des jésuites, comme on sait. Le même extrait
+est dans le <i>Dictionnaire</i> de Bayle, tom. III, p. 732. On le
+trouve encore dans les <i>Annales des Jésuites</i>, Paris (Butard),
+1764-1771, <i>5 vol. in-4<sup>o</sup></i>, fig. Voy. tom. III, p. 586. Ce volumineux
+recueil, qui n'est point terminé, est de l'abbé Emmanuel
+Robert de Philibert, dont le vrai nom est Jean-Ant. Gasaignes,
+mort à Paris en 1802. Il pensait comme les Pasquier, les Ducambout,
+les Arnauld, les La Chalotais, etc., sur la Société de Jésus.
+Enfin le passage en question se retrouve encore dans l'<i>Histoire de
+François</i> I<sup>er</sup>, par Gaillard, Paris, 1819, <i>5 vol. in-8<sup>o</sup></i>. Voy. tom.
+IV, p. 108.</p>
+
+</div>
+
+<p>»De l'emplacement et des sièges des Bienheureux
+dans le ciel.—Celuy qui avec une harmonie admirable
+a ordonné les mouvemens des cieux et des estoilles, et<span class="pagenum" id="Page_417">[Pg 417]</span>
+qui a donné le nom à chacune d'icelles, celui-là a dressé
+et agencé l'innombrable exercite et troupe des Bienheureux
+avec un très bel ordre, donnant à un chacun
+le lieu, le siège et la gloire selon le mérite de ses
+œuvres.... Ainsi, comme disent sainct Bonaventure et
+sainct Vincent de l'Ordre des prescheurs, Jésus-Christ,
+ensemble avec le Père et le Sainct Esprit sont pardessus
+tous les Bienheureux et dessus tous les ordres des anges,
+quant au lieu et à la dignité. Après luy est exaltée la
+sacrée vierge Marie pardessus tous les ordres et hiérarchies
+des anges, desquels il y en a neuf chœurs.</p>
+
+<p>»Au premier chœur sont les séraphins avec lesquels
+sont logés tous ceux qui auront esté remplis de charité
+et ornés de toute perfection en leur vie, comme furent
+les apostres, les martyrs et autres semblables.</p>
+
+<p>»Au second chœur sont les chérubins avec lesquels
+sont logés les bons saincts docteurs et prédicateurs.</p>
+
+<p>»Au troisiesme sont les throsnes avec lesquels seront
+ceux qui auront méprisé le monde et toutes ses vanités,
+comme les saincts religieux.</p>
+
+<p>»Au quatriesme chœur sont les dominations, parmi
+lesquelles sont tous les saincts prélats de l'Eglise.</p>
+
+<p>«Au cinquiesme, sont les principautés avec lesquelles<span class="pagenum" id="Page_418">[Pg 418]</span>
+règnent les saincts Princes qui, ayant la crainte
+et honneur de Dieu, ont sainctement régi et gouverné
+leurs estats.</p>
+
+<p>»Au sixiesme chœur sont les puissances, parmy lesquelles
+sont les sainctes vierges qui auront vaincu le
+monde, le diable et la chair.</p>
+
+<p>»Au septiesme sont les vertus, entre lesquelles sont
+les saincts confesseurs en faveur desquels Dieu a promis
+signes et miracles.</p>
+
+<p>»Au huictiesme chœur sont colloquez les glorieux
+archanges avec lesquels logent les bienheureuses vefves,
+avec les saincts dévots et pieux qui auront esté soigneux
+gardiens et vrays observateurs des œuvres de miséricorde.</p>
+
+<p>»Au nefviesme et dernier chœur sont les saincts
+anges, parmi lesquels sont logez ceux qui auront vescu
+sainctement en leur mariage.</p>
+
+<p>»Et au-dessous de cet ordre seront les petits enfans
+qui auront esté baptisez, lesquels, sans aucun propre
+mérite, auront été sauvez....... (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XXI.</span>)</p>
+
+<p>»Il y a aussi des ordres de Bienheureux ornés de
+distinctions et décorations: ce sont les martyrs, les
+docteurs et les vierges. Les martyrs, pour avoir versé
+leur sang, sont décorez d'une escharpe et guirlande
+rouge et dorée.</p>
+
+<p>»Les docteurs et simples prestres, pour avoir terrassé
+le diable, sont ornez d'une guirlande verte, et
+brillent dans le ciel comme une estoille.</p>
+
+<p>»Les vierges, hommes et femmes, qui ont gardé
+virginité, sans corruption volontaire de leur corps,<span class="pagenum" id="Page_419">[Pg 419]</span>
+sont ornez d'une guirlande blanche; et faut noter
+qu'avoir eu volonté de rompre sa virginité, ne fait pas
+perdre l'auréole ou décoration. Celle aussi qui auroit
+esté violée, combien qu'elle eust conçu, ne perd point
+l'auréole....» (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XXII.</span>)</p>
+
+<p>Ici l'auteur parle à son ame du chemin qui conduit en
+paradis.</p>
+
+<p>«Mon ame, ne serois-tu pas insensée, folle et hébêtée,
+si tu n'abandonnois la terre et ne quittois le monde,
+tous ses délices et vanitez pour rechercher le ciel; et si
+tu ne prenois la poste depuis la terre jusques au ciel
+pour aller converser bientost avec les anges.</p>
+
+<p>»Mais pour y parvenir, faut d'abord chevaucher
+sur terre parmi les hautes montaignes des contemplations,
+les gayes collines des conseils divins, les basses
+vallées de l'humilité, les rases et spacieuses campaignes
+des saincts commandemens, par les sombres et espais
+bois des tentations; passer à gué les coulantes rivières
+de prospérité, et les torrens impétueux des adversitez.
+Ce sont là les voyes par lesquelles il te convient chevaucher
+jusques à la mort, si tu veux t'acheminer vers
+le ciel.</p>
+
+<p>»Quand tu seras arrivée au dernier passage de la
+vie, démontant (c'est-à-dire descendant) de cheval,
+tu mettras pied à terre, et là tu laisseras reposer ton
+corps jusqu'au grand jour du jugement; et toi, mon
+ame, en un clin d'œil, tu monteras par l'élément de
+l'air, tu passeras par celui du feu, tu arriveras au ciel
+de la Lune; de là à celui de Mercure; tu pénétreras
+celui de Vénus; tu courras par celui du Soleil; tu<span class="pagenum" id="Page_420">[Pg 420]</span>
+sauteras à celui de Mars; tu passeras en après par celui
+de Jupiter; de là tu t'achemineras au ciel de Saturne;
+tu arriveras au firmament; tu pénétreras le premier
+mobile; de là tu départiras et entreras au ciel cristallin;
+tu te souleveras encore plus haut et iras si haut que plus
+haut ne se peut aller; et lors tu arriveras au ciel empyrée
+qui est le paradis... (<span class="smcap">Chap.</span> <span class="allsmcap">XXVI.</span>)</p>
+
+<p>»Et estant arrivée là, tu trouveras les portes de
+cette cité ouvertes; et les citoyens qui t'ont vu de loing
+te recevront avec une joye indicible, s'approchant de
+toy, tressaillant tous de plaisir à ton heureuse arrivée.
+Les anges viendront à ta rencontre pour t'introduire
+avec une singulière pompe et magnificence admirable,
+devant la majesté de Dieu.... Tu entreras dans la
+salle royale, et là tu verras le Roy assis sur un haut
+et très éminent throsne. Tu le salueras, luy feras la
+révérence, et lorsqu'il te verra proche, il descendra
+de son throsne et viendra à toi, te recognoissant pour
+son cher fils adoptif, t'embrassera, et te donnera le
+baiser de paix au front; tu lui offriras des présens
+riches et odoriférans de tes bonnes œuvres que tu luy
+apporteras du désert de ce monde; alors Dieu s'unira
+à toy et tu t'uniras à luy....</p>
+
+<p>»Ensuite il te fera voir tout ce beau palais sien du
+Paradis; il te fera participer de ses viandes très délicates
+et boissons très douces. Tu verras avec quelle
+promptitude les anges le servent; tu verras les richesses
+de sa maison; tu verras la façon de faire de ses courtisans,
+la félicité de ses saincts, le soleil de son essence et
+tout le reste de ses merveilles.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_421">[Pg 421]</span></p>
+
+<p>»Alors toute ravie d'admiration, après un million
+d'extases, confessant haut et clair qu'il n'y a rien de
+pareil sous les deux pôles, tu diras à ce grand Roy:
+Quelle sapience ynouie est la tienne! Quelle cité est
+celle-ci! Quel beau et superbe palais! Quelles viandes
+délicieuses et quels vins précieux sont ceux que je gouste
+en ces tiens banquets! Quelle douce harmonie est celle
+que j'entends de tant de musiciens à neuf chœurs! O
+grand Roy, de combien surpasses-tu la renommée
+éparse de toy et de ton royaume sur la terre...! (<span class="smcap">Chap.</span>
+<span class="allsmcap">XXVII.</span>)</p>
+
+<p>»Que plustost je perde tout que de perdre un tel
+Paradis, lieu si beau, lieu situé au premier et plus haut
+bout du monde, et par conséquent le plus noble et le
+plus excellent de tous les lieux qui sont en la nature,
+lieu que vous avez choisi, mon doux Dieu, pour vostre
+palais, pour la cour de vos anges et pour la retraicte
+de nos ames, vos chères espouses. Fy donc du monde
+et de ses vanitez; adieu à toutes ses bombances; vive
+un seul Paradis! vive un séjour si heureux! vive à
+jamais la mémoire d'une demeure tant féconde en voluptez
+et en délices! vive, en un mot, le lieu de la
+béatitude éternelle, à laquelle nous conduise enfin le
+Père, le Fils et le benoist Sainct-Esprit! <i>Ainsi soit-il!</i>»</p>
+
+<h2 class="nobreak">FIN.</h2>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_422">[Pg 422]</span></p>
+
+<p>Plusieurs articles ayant été omis par mégarde dans le cours de
+l'impression de ce volume, nous allons tâcher de rétablir dans les
+<span class="smcap">Additions</span> suivantes ceux qui nous paraissent avoir le plus de droit
+à reprendre leur place aux pages indiquées.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_423">[Pg 423]</span></p>
+
+
+<h2 id="ADDITIONS">ADDITIONS.</h2>
+
+<p>I. <i>Page 49.</i> Dans l'adresse que des tribus sauvages,
+voisines du Canada, présentent au gouverneur-général de
+ce pays, les chefs disent: «Le Grand-Esprit a ouvert nos
+cœurs à l'Evangile; et aujourd'hui nous avons renoncé
+à nos vices et nous sommes bons chrétiens.»</p>
+
+<p>Après ce mot «chrétiens» <i>ligne 19</i>, il devait y avoir
+un signe de renvoi<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[192]</a> à une note qui a été omise; nous la
+rétablissons ici, elle est ainsi conçue:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193" class="label">[192]</a> Il serait bien à désirer qu'ils fussent tous bons chrétiens; mais
+combien il en existe encore dont l'instruction religieuse est singulièrement
+arriérée même pour la connaissance des faits qui sont la base
+de la foi chrétienne. On rapportait dernièrement qu'un Indien de distinction
+voulant définir Jésus-Christ, disait que: «c'était un Français
+que les Anglais avaient crucifié à Londres, que sa mère était
+Française, et que Ponce-Pilate avait été lieutenant au service de
+la Grande-Bretagne.» Si ce fait est vrai, quelle idée doit-on
+avoir des notions du Christianisme répandues parmi ces tribus du
+nord de l'Amérique? (<span class="smcap">Mag. pitt.</span>, janv. 1840, p. 19.)</p>
+
+</div>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>II. <i>Page 216</i>, où il est question des recommandations
+de Henri IV pour que l'on fouette souvent le petit dauphin
+son fils, la ligne 19 finit par ces mots: «Mais ce qu'il y a
+de certain....» Au lieu de continuer les trois lignes qui
+suivent ces mots dans cette page, et qui finissent cet article,
+supprimez ces trois lignes, et remplacez-les par ces détails
+que nous ajoutons ici:</p>
+
+<p>Mais ce qu'il y a de certain, c'est que le Roi lui-même<span class="pagenum" id="Page_424">[Pg 424]</span>
+et ensuite la Reine ont plusieurs fois gratifié monseigneur
+le Dauphin de ladite correction. Voici ce qu'on lit dans les
+<i>Mémoires de Tallemant des Réaux</i>, seconde édition;
+<i>Paris</i>, 1840, <i>10 vol. in-16</i>. <span class="smcap">Voy.</span> tom. I, p. 83:</p>
+
+<p>«La feue Reine mère, dit-il, ne vivait pas trop
+bien avec le Roi, elle le chicanait sur toutes choses. Un
+jour qu'il fit donner le fouet à M. le Dauphin: «Ah!
+lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos bâtards.—Pour
+mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter,
+s'ils font les sots, mais lui il n'aura personne qui le
+fouette.» J'ai ouï dire, reprend Tallemant, qu'il lui
+avait donné le fouet lui-même deux fois: la première,
+pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme,
+que pour le contenter il fallut tirer à ce gentilhomme
+un coup de pistolet sans balle pour faire semblant de le
+tuer; l'autre, pour avoir écrasé la tête à un moineau;
+et comme la Reine grondait, le Roi lui dit: «Madame,
+priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je
+n'y suis plus....»</p>
+
+<p>Cependant la Reine revint de son éloignement pour
+l'humiliante punition des verges. Nous citerons le témoignage
+de Malherbe qui écrivait à son ami Peiresc,
+le 11 janvier 1810:</p>
+
+<p>«Vendredi dernier (c'était le 9), M. le Dauphin jouait
+aux échecs avec La Luzerne qui est un de ses enfans
+d'honneur; La Luzerne lui donna échec et mat; le
+Dauphin en fut si fort piqué qu'il lui jeta les échecs à
+la tête. La Reine le sut et le fit fouetter par M. de
+Souvray, à qui elle recommanda de le nourrir à être
+plus gracieux.»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_425">[Pg 425]</span></p>
+
+<p>Voici d'autres exemples tirés du <i>Journal de l'Estoile</i>,
+qui prouvent qu'après la malheureuse catastrophe du 10
+mai 1610, la Reine a encore fait infliger au petit nouveau
+roi, la correction tant recommandée par son père à M<sup>me</sup> de
+Monglat. L'Estoile, sous la date du 29 mai 1610, s'exprime
+ainsi:</p>
+
+<p>«Nostre nouveau roi fut fouetté....</p>
+
+<p>A reprendre au commencement de la <i>page 217</i>, et à
+continuer.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>III. A la <i>page 220</i>, entre la ligne 8 et le n<sup>o</sup> <span class="allsmcap">XII</span>, devait
+être placée une lettre assez singulière relative à l'émeute
+de Dijon, des 28 février et 1<sup>er</sup> mars 1630, et qui est connue
+sous le nom du <i>Lanturelu</i>. Cette émeute, occasionnée par
+les vignerons, fut très-sérieuse: le jeudi 28 février, les
+séditieux traînèrent dans les rues le portrait du Roi (Louis
+XIII) et le brûlèrent aux cris de <i>vive l'Empereur!</i> Le vendredi
+1<sup>er</sup> mars, ils pillèrent les maisons de diverses personnes
+notables de la ville et y mirent le feu<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[193]</a>. On pense
+bien que la plus grande consternation régna dans la ville.
+Cependant les autorités convoquèrent la milice bourgeoise,
+et forcèrent non-seulement les habitants, mais tout le
+clergé séculier et régulier à prendre les armes, pour garder
+la ville pendant que l'on procédait à l'arrestation des
+plus coupables, dont le Roi exigeait prompte justice, et
+qui, arrêtés une première fois, avaient été enlevés de<span class="pagenum" id="Page_426">[Pg 426]</span>
+prison par leurs complices; mais alors le trouble était
+apaisé, quoiqu'il restât encore de l'inquiétude. C'est dans
+cette circonstance qu'un Dijonnais qui avait déjà mandé les
+premiers événements à un de ses amis à Paris, lui écrivit
+une seconde lettre, pour lui rendre compte des faits du
+moment, et surtout de la manière dont le clergé, chanoines,
+carmes, minimes, jésuites, etc., appelés sous
+les armes, s'acquittèrent de leur service au corps de garde,
+ce qu'il raconte assez plaisamment, comme on va le voir;
+son style n'est pas très-correct. La date de cette lettre doit
+être du 15 au 18 avril 1630.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194" class="label">[193]</a> Ces maisons étaient celles 1<sup>o</sup> de Madame Marguerite Brûlard,
+veuve de M. J.-B. Legouz, premier président au Parlement; 2<sup>o</sup> de
+M. Jean Legrand, président à la Chambre des Comptes; 3<sup>o</sup> de M.
+Ant. Joly, greffier en chef du Parlement; et 4<sup>o</sup> de M. Nic. Gaigne,
+trésorier de la province.</p>
+
+</div>
+
+
+<p>LETTRE D'UN DIJONNAIS
+RELATIVE A L'ÉMEUTE DU LANTURELU EN 1630.</p>
+
+<p>«Je vous ai déduit au long par ma précédente le
+commencement et le progrès de notre tragédie dont la
+fin se termina en partie en comédie, la plus plaisante
+que vous vîtes jamais; et ces coquins de vignerons qui
+se vantent d'avoir fait les rois et d'avoir régné quatre
+heures durant dans cette ville, y ont jeté une telle
+épouvante dans les esprits, que la plupart des bonnes
+maisons ont transporté à la campagne le meilleur de
+leurs meubles, de leurs papiers et de leur argent, sur
+des terreurs paniques que ces chevres-pieds, animés de
+leur fureur bachique, recommenceraient une seconde
+alarme bien plus sanglante que la première. Il n'y a
+pas jusqu'à madame la présidente qui ayant vu fumer
+sa maison et le plus beau qui était dedans pendant ce
+funeste embrasement, s'avisa, pour ne pas tout perdre,
+d'envoyer une douzaine de poules qui lui restaient, au<span class="pagenum" id="Page_427">[Pg 427]</span>
+couvent des Bernardines<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[194]</a> qui est proche, afin de sauver
+là dedans, comme dans un antre sacré, ces tristes
+reliques de son naufrage.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195" class="label">[194]</a> Ce couvent des Bernardines est maintenant un hospice de jeunes
+filles pauvres, fondé par M. Odebert, en 1645, sous l'invocation
+de sainte Anne, et qui, de la rue Saint-Philibert, où il était
+d'abord établi, a été transféré en 1804 dans le local du couvent en
+question; dès-lors il a donné son nom à la rue qui s'appelle <i>Rue
+Sainte-Anne</i>.</p>
+
+</div>
+
+<p>»Mais ce n'est pas tout: voici le bon du jeu. Samedi
+dernier, Messieurs du Parlement et Messieurs de la ville
+ayant reçu par un courrier exprès, commandement de
+châtier les coupables et les auteurs de la sédition, pour
+cet effet ils se saisirent de leurs personnes. Il fallut fermer
+les portes de la ville et mettre toutes les compagnies
+en armes jusqu'à 2 ou 3000 hommes, sur le midi, pour
+faire la capture de dix ou douze coquins qui sont maintenant
+entre les mains de la justice, à qui on fait le
+procès; et de peur que pendant qu'on travaille à sacrifier
+ces victimes<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[195]</a> pour expier le péché du public, les
+autres vignerons ne fissent rumeur pour les enlever des
+prisons, comme ils firent la première fois, on a redoublé<span class="pagenum" id="Page_428">[Pg 428]</span>
+les corps de garde toutes les nuits, et par ordonnance
+publique, obligé tous les ecclésiastiques exempts
+et non exempts, séculiers et réguliers, avec bâtons
+ferrés et non ferrés, de s'y trouver en personne; c'est
+donc plaisir tous les soirs de voir entrer ces braves
+champions en garde.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196" class="label">[195]</a> On arrêta un certain nombre de séditieux auxquels on fit
+promptement le procès; mais il n'y en eut que deux qui furent
+condamnés à être rompus vifs et ensuite écartelés, comme coupables
+de sédition armée; ce sont les nommés Martin et Lanois, qui furent
+exécutés le mercredi 20 mars, à quatre heures du soir, sur la
+place du Morimond.</p>
+
+<p>Le second jour des troubles (le 1<sup>er</sup> mars), quatorze des plus
+mutins avaient été tués à coups de fusil, dans la mêlée, par la
+force publique, et plusieurs autres avaient été blessés.</p>
+
+</div>
+
+<p>»Dimanche dernier, le doyen de la Sainte-Chapelle
+marchait en tête avec la pique et le hausse-col, suivi d'un
+rang de mousquetaires composé de quatre chanoines
+de la Sainte-Chapelle avec des baudriers, l'espadon,
+la bandoliere (<i>sic</i>), le mousquet, la fourchette et le
+chapeau retroussé avec la plume noire, suivi d'un autre
+rang de chanoines de Saint-Estienne, ceux-là de quatre
+moines de Saint-Benigne, et ceux-ci de sept ou huit
+files de prêtres habitués dans les paroisses et pour l'arrière-ban,
+de deux jésuites en manteau court et soutane
+retroussée, avec chacun un brin d'estoc rouillé dès le
+temps que le conestable de Castille vint au secours de
+feu monseigneur Du Maine. Deux bons Pères de l'Oratoire
+venaient après, l'un avec la hallebarde et l'autre
+avec le mousquet; l'escouade était fermée par trois
+pères carmes réformés, avec la bandolière verte, le
+coutelas pendant et le mousquet, leurs habits relevés
+à la ceinture. Les minimes, les cordeliers et les jacobins,
+pour ne s'y être pas trouvés la première fois,
+ont été condamnés en quatre quarts d'écus d'amende,
+et s'y doivent trouver à ce soir. Le corps de garde
+est en la place de la Sainte-Chapelle, tout devant
+notre logis, et je proteste devant Dieu que j'ai dit la
+pure vérité en vous représentant l'équipage de cette<span class="pagenum" id="Page_429">[Pg 429]</span>
+sainte milice aguerrie un peu moins que celle des
+Hollandais. Pour la faction, voici ce qui s'y passa:
+Dimanche, un chanoine de Saint-Etienne, après avoir
+soupé, fit querelle dans le corps de garde, et, entre
+autres, injuria un jésuite et l'appela espagnol. L'autre,
+après avoir protesté qu'il ne l'était ni de nation ni de
+cœur, lui dit que ses armes étaient françaises et qu'il
+lui en feroit voir la preuve quand il voudroit, ce qu'il
+eût fait sur le champ si on n'eût imposé le holà et terminé
+le différend par les voies de paix, puisque l'Eglise
+défend le sang. Chacun y fit sentinelle à son tour; et
+on remarqua que le Père de l'Oratoire, au lieu de dire
+aux passants: Qui va là? disoit d'un tordion de tête à la
+mode et avec un sourire: «Monsieur et Madame, je
+vous supplie pour l'amour de Notre-Seigneur, demeurez-là,
+s'il vous plaît, en attendant que j'aie
+averti M. notre caporal, car ainsi me l'a-t-on ordonné.»
+Puis laissant son poste, il s'en venoit au
+corps de garde à pas comptés, dire: «Monsieur le
+caporal, s'il vous plaît de venir là, quelqu'un désire
+de passer.» Voilà la catholique défense de cette
+ville; jamais la procession de la sainte ligue à Paris n'y
+fit œuvre. Au reste la plupart sont si bien duits de deçà
+aux exercices de Mars, qu'un cordelier menant sa
+ronde, au moindre arrêt qu'une sentinelle lui fit, dit
+le mot (d'ordre) tout haut, afin de passer. D'autres
+équivoquent au mot, et au lieu de <i>saint Luc</i> disent <i>saint
+Jacques</i>; ce qui le plus souvent les met aux termes de
+se couper la gorge. Voilà où les vignerons nous ont
+réduits.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_430">[Pg 430]</span></p>
+
+<p>»Je viens de voir un bon Père minime de soixante
+ans, avec la pique, le coutelas et un pistolet pendu à
+la boucle et au devant de sa ceinture, et un cordelier
+armé à cru, avec la fraise et la plume blanche; je vous
+proteste que rien n'est plus comique, je crois être en
+un autre monde.»</p>
+
+<p>L'émeute de Dijon a été entièrement terminée par le
+procès fait aux coupables, et dont nous avons donné l'issue
+dans une note précédente. Louis XIII est venu à Dijon le
+27 avril suivant, a pardonné aux habitants, et un arrêt du
+Conseil a aboli le crime de sédition.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>IV. A la fin de la <i>page 282</i>, se terminent les <span class="smcap">Documents
+empruntés</span> à l'histoire d'Angleterre, et qui ont commencé
+<i>p. 237</i>. Deux articles, l'un intitulé <span class="smcap">Expérience Patibulaire</span>,
+et l'autre <span class="smcap">La villa du suicide</span>, qui devaient faire partie de
+cette division de notre travail, ayant été oubliés, nous les
+rétablissons ici; leur place est donc entre les pages 282 et
+263.</p>
+
+<p>EXPÉRIENCE PATIBULAIRE.</p>
+
+<p>Le célèbre Bacon, (m. à Londres en 1626), raconte
+dans son <i>Historia vitæ et mortis</i>, un fait assez singulier
+qui ne pouvait guère se passer que sur les bords nébuleux
+de la Tamise.</p>
+
+<p>Il a connu, dit-il, un gentilhomme à qui il prit un
+jour la fantaisie de savoir par lui-même si ceux que l'on
+pend souffrent beaucoup dans le moment suprême. En
+conséquence, cet original disposa dans son appartement
+tout ce qui était nécessaire pour cette bizarre expérience,
+tel que corde à nœud coulant, bien savonnée et solidement
+attachée à la poutre, escabelle à renverser lorsque le lacs
+fatal aura été passé au cou, cravate ôtée, etc. Ces préparatifs<span class="pagenum" id="Page_431">[Pg 431]</span>
+étant terminés, notre gentilhomme se met à l'œuvre,
+et, dans un clin d'œil, le voilà suspendu en l'air dans la
+position la plus verticale possible, les pieds à 18 pouces du
+parquet. Il lui eût sans doute été difficile de rendre compte
+des résultats de son expérience, si elle se fût prolongée pendant
+un quart d'heure. Mais fort heureusement, quelqu'un
+survenant dans l'appartement, au bout de trois minutes,
+coupe la corde et, moyennant quelques frictions, met
+notre curieux dans le cas de raconter ce qu'il a éprouvé. Il
+déclare qu'il n'a ressenti aucune douleur, qu'il a seulement
+aperçu dans l'organe interne de la vue, une espèce de
+flamme qui s'était peu à peu changée en obscurité,
+puis en couleur bleue, effet que l'on éprouve ordinairement
+quand on tombe en syncope; qu'enfin cela lui suffisait,
+puisqu'il savait à quoi s'en tenir sur ce genre de mort, plus
+doux que ne le pense le vulgaire<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[196]</a>. Tel est le récit de
+Bacon.</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197" class="label">[196]</a> Nous avons recueilli beaucoup d'anecdotes sur des gens qui se
+sont pendus ou qui ont été pendus par d'autres, et qui sont revenus
+à la vie; tous s'accordent à dire qu'ils ont peu ou point souffert.
+C'est sans doute ce qui a engagé plusieurs savants médecins qui,
+de 1792 à 1795, ont écrit sur l'instrument de supplice nouvellement
+adopté en France, à soutenir que dans l'intérêt de l'humanité
+envers les condamnés à mort, la strangulation eût été préférable à
+la décollation.</p>
+
+</div>
+
+<p>Il est présumable que ce gentilhomme, sujet aux attaques
+du spleen, désirait savoir quelle serait la manière la plus
+douce, c'est-à-dire la moins douloureuse pour se guérir
+radicalement de cette maladie inhérente au climat d'Angleterre;
+et il aura essayé l'expérience dont nous venons de
+parler. Si dès-lors il a éprouvé quelqu'accès violent dudit
+mal, il aura sans doute choisi la pendaison pour s'en débarrasser.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_432">[Pg 432]</span></p>
+
+<p>Quoique (dans la <i>Revue Britannique</i> de nov. 1833),
+un Anglais ait cherché à démontrer que le nombre des
+suicides n'est pas plus considérable et même qu'il est
+moindre dans la Grande-Bretagne que dans d'autres pays,
+il n'en est pas moins vrai que cette contrée a toujours passé
+pour la terre classique du suicide. Bien plus, un journal
+littéraire intitulé <i>Le Pigmée</i>, dans son premier n<sup>o</sup>, mars
+1834, a annoncé qu'il existait à Londres un <i>Club de suicides</i>,
+dont le président seul est condamné à vivre et à mourir,
+comme on dit, de sa belle mort, tandis que tous les autres
+membres du club font serment de quitter la vie d'une
+manière violente, à première occasion. Quelle folie incroyable!
+C'est sans doute une mauvaise plaisanterie que
+l'on prête à nos voisins; il est vrai qu'on ne prête qu'aux
+riches. Au reste dans un pays où il a réellement existé un
+<i>Club d'athées</i> que le Gouvernement a expulsé de Londres et
+qui s'est réfugié en Amérique, il peut bien s'établir un
+<i>Club de suicides</i>; c'est une conséquence assez naturelle.
+Ce qui donnerait cependant à penser que l'existence de ce
+dernier club est une plaisanterie, c'est qu'on prétend qu'il
+n'est composé que d'auteurs sifflés, d'écrivains qu'on ne lit
+point, de journalistes sans souscripteurs, d'hommes blasés
+sur tous les plaisirs, de joueurs ruinés, de victimes de banqueroutes,
+de philosophes pyrrhoniens, d'amants malheureux,
+d'amis trompés, etc., etc.</p>
+
+<p>Mais quittons l'Angleterre et ses étranges clubs, et revenons
+en France où le fléau du suicide va encore nous
+occuper, mais un peu moins péniblement, comme va le
+prouver le chapitre suivant, rédigé depuis quelques années,
+et ayant pour titre:</p>
+
+<p>LA VILLA DU SUICIDE.</p>
+
+<p>Il faut avouer que le Français est doué d'un heureux<span class="pagenum" id="Page_433">[Pg 433]</span>
+caractère: né vif, gai, léger, spirituel, enjoué, il ne
+s'étonne de rien, il rit de tout, il plaisante sur tout, même
+sur les choses les plus graves. Par exemple, vous rappelez-vous
+qu'en 1834, les suicides se sont multipliés en France,
+et surtout à Paris, d'une manière effrayante. Eh bien! le
+croira-t-on? cette sombre manie, si déplorable, si désolante,
+si contraire à la morale, à la religion, à l'ordre social, a
+inspiré à un journaliste un article facétieux, piquant et propre
+par sa gaîté à distraire un instant des tristes réflexions
+inséparables d'un tel sujet. L'auteur, après quelques observations
+sur les progrès du suicide, propose un singulier établissement,
+bien différent de celui de Londres, en faveur
+des maniaques atteints de cette folie, et passe en revue tous
+les genres de suicide avec un talent d'ironie pittoresque et
+piquant. Cet article publié, le 2 novembre 1834, sous le
+titre de <i>La Villa du suicide</i>, nous a paru avoir des droits
+à figurer dans notre recueil; donc, nous lui accordons
+mention honorable et insertion audit recueil.</p>
+
+<p>«Le suicide, dit l'auteur, vient de s'élever au rang
+des maladies contagieuses: les physiologistes lui ont
+reconnu ce caractère et l'ont placé dans le cadre des
+fléaux à la droite du choléra. Bientôt cette contagion
+nouvelle aura fait autant de victimes que le mal asiatique,
+car les médecins qui ont classé le mal ne s'aviseront
+pas d'y trouver le remède. La médecine a fait
+ses preuves; elle est forte pour la dissertation, mais elle
+ne se pique pas de la guérison; elle nous émerveille dans
+la théorie et nous tue dans la pratique; c'est toujours
+quelque chose.......</p>
+
+<p>»Le suicide contagieux a envahi la France entière;
+parti de Paris, il s'est répandu dans les Provinces.<span class="pagenum" id="Page_434">[Pg 434]</span>
+Chaque soir les journaux nous donnent le chiffre des
+morts, qui va dans une effrayante progression. Le
+suicide se présente sous toutes les formes, et subit des
+modifications les plus variées. Nous avons le suicide
+simple et le suicide double, le suicide en prose et le
+suicide en vers; l'art, qui est entré partout aujourd'hui,
+s'est emparé du suicide et l'a paré de toutes les séductions,
+de sorte que la jeunesse s'y précipite avec
+toute la fougue de ses illusions dorées.</p>
+
+<p>»Puisque le suicide a ainsi pénétré dans nos mœurs,
+en attendant qu'on puisse l'en extirper, il serait du
+moins convenable de lui ôter autant que possible ce
+qu'il a de pénible et de misérable. Ce serait un acte
+d'une philantropie éclairée d'introduire le confort dans
+le suicide. Ceux qui renoncent ainsi à l'existence, et qui
+sortent de ce monde par leur propre volonté, ne demandent
+pas mieux pour la plupart que d'en sortir à
+leur aise, avec le choix des moyens et l'assurance qu'après
+leur trépas, leurs restes n'auront aucun outrage à
+subir.</p>
+
+<p>»Pourquoi donc à Paris, où toutes les voluptés,
+tous les vices, toutes les passions ont leur temple, le
+suicide n'aurait-il pas le sien? Pourquoi des spéculateurs,
+amis de l'humanité, ne fonderaient-ils pas un
+établissement confortable, qui serait le Tivoli de la
+mort volontaire, la villa du suicide?</p>
+
+<p>»Cette maison de plaisance serait située à l'une des
+extrémités de Paris. Toutes les personnes dégoûtées de
+la vie et décidées à en sortir trouveraient là le suicide
+sous toutes les formes, et paré de tout ce qui peut en<span class="pagenum" id="Page_435">[Pg 435]</span>
+dissimuler l'horreur. L'affluence des consommateurs
+permettrait de n'exiger à la porte qu'une modique rétribution;
+le suicide doit être mis à la portée de toutes
+les fortunes.</p>
+
+<p>»Des domestiques vêtus de noir seraient chargés de
+vous introduire et de vous faire visiter ces localités
+funèbres.</p>
+
+<p>»Dans le jardin d'abord, un canal d'une eau claire
+et profonde accueillerait dans ses flots argentés ceux qui
+voudraient bien lui confier le soin de leur trépas. Plusieurs
+ponts suisses et chinois seraient à la disposition
+des plongeurs désespérés.</p>
+
+<p>»D'élégants pavillons seraient disposés où ceux qui
+auraient fantaisie de finir comme Werther, trouveraient
+d'excellents pistolets de Lepage.</p>
+
+<p>»Si votre bon plaisir vous portait à périr d'une
+chute, vous trouveriez un charmant belvédère haut de
+vingt toises, et dont le pied serait velouté d'un gazon
+fleuri. (Il nous semble qu'un beau pavé en marbre de
+Paros ou de Carrare serait préférable à du gazon. L'effet
+serait plus prompt et plus certain).</p>
+
+<p>»Dans l'intérieur de la maison, des chambres bien
+calfeutrées, garnies d'un bon lit et d'un bon réchaud,
+seraient préparées pour les amants qui désireraient
+confier au charbon le dernier chapitre de leur roman.</p>
+
+<p>»Dans les salons, on trouverait des poignards, des
+armes tranchantes, et de solides cordons de soie attachés
+au plafond pour ceux qui seraient bien aises de terminer
+leurs jours suspendus verticalement entre le ciel
+et la terre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_436">[Pg 436]</span></p>
+
+<p>»Dans la bibliothèque, les œuvres complètes de
+M. V......, atteindraient ceux qui voudraient se tuer
+d'ennui.</p>
+
+<p>»Des salles de bains seraient prêtes pour les antiquaires
+jaloux de finir comme Sénèque, au bain et les
+veines ouvertes.</p>
+
+<p>»Ceux qui préféreraient finir comme Socrate, trouveraient
+la ciguë dans des coupes d'or et des verres de
+cristal; ou bien le poison leur serait servi dans un
+succulent repas où ils pourraient choisir sur la carte,
+selon leur goût, le vol-au-vent de champignons sauvages,
+des béchamelles à l'arsenic, ou des coquilles à
+l'acétate de morphine.</p>
+
+<p>»Il serait doux, sans contredit, de finir ainsi loin
+du bruit et des importuns; de pouvoir choisir la mort
+sous les lambris dorés d'un palais, ou sous l'ombrage
+des charmilles, et de trouver à sa dernière heure,
+silence, discrétion et respect.</p>
+
+<p>»Auprès de chaque instrument de suicide, on
+aurait soin de placer une feuille de papier testamentaire
+pour inscrire ses dernières volontés, et un dictionnaire
+de rimes pour ceux qui, selon la mode du jour,
+voudraient faire au monde des adieux poétiques.</p>
+
+<p>»Mais ce qui ferait le côté philosophique et consolateur
+de cet établissement, c'est que pour charmer les
+derniers instants des amateurs, dans les salons et dans
+les jardins du Tivoli funèbre mêlés aux instruments de
+la mort, on rencontrerait partout ce qui fait la joie de
+la vie: des fleurs, des femmes, des mélodies suaves,
+des vins exquis, les chefs-d'œuvres des arts, les merveilles<span class="pagenum" id="Page_437">[Pg 437]</span>
+du luxe. Et peut-être, rappelé par ce riant aspect
+et ces engageantes voluptés à un meilleur sentiment,
+celui qui serait entré là avec un fatal projet, en sortirait
+le sourire sur les lèvres, le cœur consolé et demandant
+au ciel de prolonger les jours qu'il voulait briser.»
+(<span class="smcap">Extrait</span> du <i>Follet</i>, 2 nov. 1834.)</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>V. A la <i>page 304</i>, nous avons rapporté le nom de
+M<sup>lle</sup> Rachel en un acrostiche assez curieux en ce qu'il est
+double; voici une autre pièce du même genre non moins curieuse,
+puisque l'acrostiche est triple. Cette pièce, qui a pour
+base les noms JESUS MARIA, est ancienne; son auteur est
+un sieur Esprit Gobineau de Montluysant, l'un des plus déterminés
+et des plus féconds fabricateurs d'acrostiches dans
+un siècle où ces <i>nugæ difficiles</i> étaient grandement à la mode:
+cet acrostiche est tiré de l'un de ses ouvrages, intitulé:
+<i>L'Ordre sacré de la saincte prestrise, mis en vers</i>. Metz, Cl.
+Félix, 1633, <i>in-4<sup>o</sup></i> de 28 pages. Ce petit chef-d'œuvre est ainsi
+disposé avec ses trois perpendiculaires nominales:</p>
+
+<p>
+<b>I</b>e m'étois endurc <b>I</b> mais le Dieu de merc <b>I</b><br>
+<b>E</b>ffaça le péch <b>E</b> dont j'étois entach <b>E</b><br>
+<b>S</b>i bien qu'ores je sui<b>S</b> privé de mes ennui <b>S</b><br>
+<b>U</b>ivant pour louer Die <b>U</b> en toute place et lie <b>U</b><br>
+<b>S</b>i voulez ô Chrestien <b>S</b> jouir de divins bien <b>S</b><br>
+<b>M</b>aintenez le reno <b>M</b> de Jesus et son no <b>M</b><br>
+<b>A</b>vec vous il ser <b>A</b> et vous exaucer <b>A</b><br>
+<b>R</b>epoussant Lucife <b>R</b> et tous ceux de l'enfe<b>R</b><br>
+<b>I</b>nvoquons le ic <b>I</b> car d'un cœur adouc <b>I</b><br>
+<b>A</b>qui le servir <b>A</b> le ciel il ouvrir <b>A</b><br>
+</p>
+
+<p>Ce M. Gobineau de Montluysant a encore d'autres
+ouvrages, entre autres, <i>La royale Thémis ou l'établissement
+<span class="pagenum" id="Page_438">[Pg 438]</span>de la coure</i> (sic) <i>du Parlement de Metz</i>, 1634, <i>in-4<sup>o</sup></i>,
+livre dans lequel l'auteur, fidèle à son génie inspirateur et
+à sa vocation, a mis en acrostiches multipliés tous les noms
+de Messeigneurs de ladite cour.</p>
+
+<p>Mais où M. de Montluysant s'est distingué particulièrement,
+c'est dans <i>Le Sacré Mont Carmel</i>, qu'il a publié à
+Metz en 1632, <i>in-4<sup>o</sup></i> de <i>77 pag.</i>, et qu'il a dédié à Anne
+Fabert, sœur du Maréchal Fabert, né d'un imprimeur de
+Metz. Ici la prose rivalise avec la poésie et jette un éclat
+non moins brillant. «Le Mont Carmel, dit l'auteur, est une
+OPALE admirable en laquelle se voit la <span class="allsmcap">BLANCHEUR</span> de la
+virginité, l'<span class="allsmcap">AZUR</span> de la fidélité, la <span class="allsmcap">VERDURE</span> de l'espérance,
+la <span class="allsmcap">ROUGEUR</span> de la charité, le <span class="allsmcap">JAUNE</span> du contentement spirituel,
+et le <span class="allsmcap">VIOLET</span> de l'amour divin.»</p>
+
+<p>Qu'on dise après cela que la plume de M. de Montluysant
+n'a pas tout l'éclat des couleurs de l'arc-en-ciel!</p>
+
+<p>A propos de couleurs, Caraccioli en a parlé d'une manière
+assez singulière et même assez sévère, dans son <i>Livre
+à la mode</i>, imprimé à Verte-feuille, etc., <i>in-12</i>, <i>p. 2</i> et <i>3</i>;
+il s'exprime ainsi sous le voile de l'anonyme:</p>
+
+<p>«La couleur <span class="allsmcap">ROSE</span>, dit-il, est une couleur libertine,
+affectée aux filles de joie; le <span class="allsmcap">CRAMOISI</span>, une couleur voluptueuse
+qui caractérise les personnes de plaisir; mais
+le <span class="allsmcap">VERT</span>, symbole de l'espérance, paroît l'apanage de la
+modestie. Jamais on n'employa cette couleur pour favoriser
+les vices ou flatter l'ambition, tandis que le <span class="allsmcap">BLEU</span>
+et le <span class="allsmcap">ROUGE</span> servent à farder des femmes flétries par la
+débauche; le <span class="allsmcap">VIOLET</span>, à parer des êtres qui se monseigneurisent....;
+le <span class="allsmcap">BLEU</span>, à faire souvent des licols; le
+<span class="allsmcap">JAUNE</span> enfin à désigner les coucous.»</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>VI. Parmi les livres singuliers dont nous avons parlé, à
+partir de la <i>pag. 364</i>, nous avons omis un petit bouquin<span class="pagenum" id="Page_439">[Pg 439]</span>
+du <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, qui n'offre rien de bizarre dans son titre,
+mais qui renferme des choses fort remarquables par la
+naïveté de l'expression. Ce sont des plaintes sur le sort des
+curés dans le temps où vivait l'auteur. Ce livret est intitulé:</p>
+
+<p>Epistola de miseria curatorum (latinité d'alors) seu
+plebanorum; <i>impressum Parisiis, Pet. Poulihac</i>. (Sans
+date, mais avant 1500); <i>in-8<sup>o</sup> de 8 feuillets goth</i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>L'auteur énumère lamentablement toutes les tribulations auxquelles
+était alors exposé un pauvre curé. Il ne compte pas moins
+de neuf diables déchaînés contre lui, et delà neuf chapitres où les
+plaintes sont rendues avec l'accent d'une douloureuse mais plaisante
+conviction. Par exemple le troisième démon qui conspire contre le
+repos d'un curé à portion congrue, c'est sa servante, laquelle, presque
+toujours infidèle, paresseuse, acariâtre, et pourtant reine du
+presbytère, lui fournit autant de sujets de tentations qu'il a de cheveux
+à la tête: <i>per quam</i>, dit l'auteur, <i>habes tot tentationum stimulos
+quantum in capite geris capillos</i>. (M. Leber possède un
+exemplaire de ce curieux livret; voyez son beau <i>Catalogue</i>, n<sup>o</sup> 225,
+que nous avons consulté; il en est de même de l'ouvrage suivant:)</p>
+</div>
+
+<p>L'accusation correcte du vray pénitent, par le P.
+Chauvaud; <i>sur l'imprimé à Chartres</i>, 1676, <i>pet. in-12,
+rare</i>.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ce livre est composé de quatre dialogues fort singuliers entre le
+confesseur et quatre espèces de pénitents: le premier est un idiot
+grossier qui ne dit rien et auquel il faut arracher les mots les uns
+après les autres; le second est une fine bête qui ne dit pas assez; le
+troisième est une impitoyable bavarde qui dit beaucoup trop, et qui
+oublie de s'accuser elle-même en accusant ses voisines; enfin le quatrième
+parle ainsi qu'il doit le faire.</p>
+
+<p>M. Leber dit que cette instruction ne serait point déplacée dans
+les facéties. (<span class="smcap">Voy.</span> son <i>Catalogue</i>, n<sup>o</sup> 187.)</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_440">[Pg 440]</span></p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>VII. A la <i>page 384</i>, nous avons terminé notre court extrait
+du ridicule traité d'Albert-le-Grand, <i>de Laudibus
+Virginis Mariæ</i>, par dire que la Sainte Vierge était instruite
+dans toutes les sciences. Là nous devions parler en
+note du passage d'un vieux <i>Mystère de la Passion</i> qui
+renferme aussi un éloge de Marie; ce passage ayant été
+omis, nous le rétablissons ici. L'éloge est d'autant plus curieux
+que l'auteur de la pièce l'a mis dans la bouche du
+diable, l'un des personnages du Mystère, et on va voir que
+cet auteur a prêté une certaine érudition à Satan, qui,
+parlant de Marie, s'exprime ainsi, dans le langage et l'orthographe
+du temps:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">....</div>
+ <div class="verse indent0">«Elle est plus belle que Lucresse,</div>
+ <div class="verse indent0">Plus que Sara dévote et saige;</div>
+ <div class="verse indent0">C'est une Judic en couraige,</div>
+ <div class="verse indent0">Une Hester en humilité,</div>
+ <div class="verse indent0">Et Rachel en honnesteté.</div>
+ <div class="verse indent0">En langaige est aussi benigne</div>
+ <div class="verse indent0">Que la Sibylle tiburtine;</div>
+ <div class="verse indent0">Plus que Pallas a de prudence;</div>
+ <div class="verse indent0">De Minerve elle a la loquence; etc.»</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Nous aurions pu mentionner encore à la suite du livre
+d'Albert sur les <i>louanges de Marie</i>, un très-ancien opuscule
+assez rare qui regarde aussi la Sainte Vierge. Il a pour
+titre:</p>
+
+<p>Supplication à Nostre-Dame, en vers. <i>Sans date ni
+lieu d'impression; in-4<sup>o</sup> goth. de</i> 12 pag.</p>
+
+<p>Cette pièce, composée de 296 vers, est de Pierre de
+Nesson<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[197]</a>; le style en est fort singulier comme on peut en<span class="pagenum" id="Page_441">[Pg 441]</span>
+juger par l'extrait suivant. N'oublions pas que l'auteur
+écrivait dans le <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle; il débute ainsi, s'adressant à
+Marie:</p>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198" class="label">[197]</a> Ce Pierre de Nesson est né dans le <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle; il fut officier de
+Jean I, duc de Bourbon, fait prisonnier par les Anglais à la bataille
+d'Azincourt en 1415, et conduit en Angleterre où il mourut
+en 1433. P. de Nesson fut continué dans son office par Marie de
+Berry, duchesse de Bourbon. On ignore la date de sa mort; il a
+laissé plusieurs ouvrages tels que le <i>Lay de la guerre</i>, les <i>neuf
+Leçons de Job</i>, etc.; il était estimé des écrivains de son temps.</p>
+
+</div>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Ma doulce nourrice pucelle</div>
+ <div class="verse indent0">Qui de vostre tendre mamelle</div>
+ <div class="verse indent0">Vos doulx créateur alaictastes,</div>
+ <div class="verse indent0">Et qui vostre père enfantastes,</div>
+ <div class="verse indent0">Ma Dame, ma léale amye,</div>
+ <div class="verse indent0">Combien que je ne soye mye</div>
+ <div class="verse indent0">Digne d'estre en vostre service,</div>
+ <div class="verse indent0">Je vous supplie sans office,</div>
+ <div class="verse indent0">S'aulcun m'enquiert à qui je suis,</div>
+ <div class="verse indent0">Je puisse dire que j'ensuis</div>
+ <div class="verse indent0">La cour de la royne des cieulx</div>
+ <div class="verse indent0">En espérance d'avoir mieulx,</div>
+ <div class="verse indent0">Et d'estre de vostre famille,</div>
+ <div class="verse indent0">Ma doulce de Dieu mere et fille;</div>
+ <div class="verse indent0">Non mye comme serviteur,</div>
+ <div class="verse indent0">Car ce me seroit trop d'honneur,</div>
+ <div class="verse indent0">Et seray trop reguerdonné</div>
+ <div class="verse indent0">D'estre vostre povre donné;</div>
+ <div class="verse indent0">Et se c'est à mon trop grant don</div>
+ <div class="verse indent0">Je vous requiers, belle, pardon.</div>
+ </div>
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">.....</div>
+ </div>
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Pour ce s'il vous plaist en gré prendre</div>
+ <div class="verse indent0">Tout maintenant sans plus attendre,</div>
+ <div class="verse indent0">Je vous donne mon corps et m'ame,</div>
+ <div class="verse indent0">Sy fait pareillement ma femme,</div>
+ <div class="verse indent0">Et vous fesans foy et hommage</div>
+ <div class="verse indent0">De tout nostre petit ménage.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+<p><span class="pagenum" id="Page_442">[Pg 442]</span></p>
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">En vous promettant féaulté</div>
+ <div class="verse indent0">Service, foy et léaulté.</div>
+ <div class="verse indent0">.....</div>
+ <div class="verse indent0">.....</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Tel est le début de cette pièce. Voici comment elle se
+termine:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Et quant nous serons trespassés,</div>
+ <div class="verse indent0">Donnez-nous, madame Marie,</div>
+ <div class="verse indent0">La très-perpétuelle vie,</div>
+ <div class="verse indent0">Laquelle ottroit<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[198]</a> par sa puissance</div>
+ <div class="verse indent0">La très-haulte divine essence,</div>
+ <div class="verse indent0">Seul Dieu régnant en trinité</div>
+ <div class="verse indent0">A ceulx qui diront cest dité:</div>
+ <div class="verse indent0">Priant qu'à <span class="smcap">Pierre de Nesson</span></div>
+ <div class="verse indent0">Face de ses péchiés pardon,</div>
+ <div class="verse indent0">Lequel premièrement ce dit</div>
+ <div class="verse indent0">Ordonna et mit par escript.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199" class="label">[198]</a> Octroie, <i>accorde</i>.</p>
+
+</div>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>VIII. Nous avons découvert récemment sur l'intérieur
+de la couverture d'un vieux livre <i>in-fol.</i>, une note manuscrite
+en caractères semigothiques qui nous a paru assez
+singulière, et qui aurait dû être placée à la page 11, où
+finit notre premier article l'<span class="allsmcap">ANTÉGÉNÉSIE</span>; c'est une définition
+de Dieu; elle est en latin, nous allons la donner textuellement
+avec son titre:</p>
+
+
+<p>DEI DESCRIPTIO.</p>
+
+<p>«Sui ipsius principium et finis, utriusque carens;
+neutrius egens; utriusque parens atque author. Semper
+et sine tempore; cui preteritum non abit, nec<span class="pagenum" id="Page_443">[Pg 443]</span>
+subit futurum; regnat ubique sine loco; immutabilis
+absque statu; pernix sine motu; extrà omnia omnis;
+intrà omnia sed non includitur in ipsis; extrà omnia,
+sed non ab ipsis excluditur; intimus hæc regit, extimus
+creavit; bonus sine qualitate, sine quantitate magnus,
+totus sine partibus; immutabilis cum cætera mutat;
+cujus velle potentia; cui opus voluntas simplex est; in
+quo nihil potentia; sed in actu omnia; imò ipse purus;
+primus, medius et ultimus actus; deniquè est omnia,
+semper omnia, extrà omnia, intrà omnia, præter omnia,
+antè omnia, et post omnia omnis. Ad majorem
+Dei gloriam.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>IX. Encore un livre singulier; il a pour titre:</p>
+
+<p>La Princesse des oraisons, ou les attraits ravissans de
+notre Père céleste, tirés de l'excellence merveilleuse de
+l'Oraison Dominicale, pour nous élever à la jouissance
+des biens du Ciel. Par maître Barthelemi Thelioux,
+docteur en théologie, curé et chanoine en l'église paroissiale
+et collégiale de Saint-Genès-de-Thiert, notaire
+apostolique et juge ordinaire. <i>Non. octob.</i>, 1635; <i>in-4<sup>o</sup></i>
+de 600 pages.</p>
+
+<p>Ce manuscrit, qui n'a jamais été imprimé, offre la paraphrase
+la plus féconde et la plus singulière qui ait jamais
+paru sur l'Oraison Dominicale. L'auteur l'a partagée en
+<span class="allsmcap">VII</span> livres qui eux-mêmes sont divisés en un grand nombre
+de discours. Les citations en différentes langues y sont semées
+avec prodigalité. On y trouve de tout; de la prose,<span class="pagenum" id="Page_444">[Pg 444]</span>
+des vers, des traductions, jusqu'à l'anagramme du nom de
+l'auteur</p>
+
+<p><i>Bartholomæus Theliuxius</i>:</p>
+
+<p>LUX VITÆ HABERIS HOMO.</p>
+
+<p>Les idées les plus bizarres y abondent: par exemple,
+savez-vous quelle est la preuve la plus certaine, la plus incontestable
+que Dieu a créé l'homme droit? C'est que
+l'homme peut se courber. Que signifient dans la sublime
+oraison, ces mots <i>in cœlis</i>? Ils signifient que nous sommes
+invités à lever continuellement la tête vers les cieux, parce
+que ce monde est une prison où nos ames sont violemment
+détenues. Quant au <i>panem quotidianum</i>, c'est l'eucharistie
+que l'auteur appelle pain continuel, parce qu'on ne cesse
+pas, dit-il, de s'en nourrir; et pour prouver la continuité
+de cet aliment divin, il entre dans des descriptions géographiques
+et démontre que le saint sacrifice s'offre à toutes
+les heures du jour et de la nuit dans les différents climats
+de l'univers. Au reste il existe une feuille gravée qui contient
+ces supputations, et par conséquent la preuve que la
+messe est continuellement célébrée dans le monde chrétien.</p>
+
+<p>L'auteur ne parle qu'avec une respectueuse admiration
+des caractères hébraïques; il n'y en a point de plus mystérieux,
+dit-il. Les cabalistes osent promettre d'expliquer
+toute l'Ecriture Sainte par le moyen des lettres et des points
+et par la supputation des nombres signifiés par les caractères.
+C'est pourquoi Orphée, ce puissant opérateur par
+l'entremise des voies secrètes, dit qu'il faut bien se garder
+de changer les noms hébreux, en travaillant de la sorte.
+Notre docteur se sert de trois raisons pour établir les avantages
+de la langue hébraïque: la première, c'est que Dieu
+a voulu nous donner sa loi en cette langue et nous communiquer
+ainsi tous les oracles des Anciens; la seconde, c'est<span class="pagenum" id="Page_445">[Pg 445]</span>
+parce qu'il savait quelle force était cachée dans ces caractères
+formés selon les figures et les aspects célestes; enfin
+la troisième, c'est parce que les noms divins s'expriment
+plus facilement et plus parfaitement par les formes et significations
+de ces lettres; et voilà pourquoi Fr.-Georg.
+Venetus, dans son <i>de Harmonia mundi</i>, les appelle <i>veri
+alvei divinorum nominum in idiomate hebræo cum suis
+caracteribus, quibus illa nomina etiam mysterio maximo
+descripta sunt</i>.</p>
+
+<p>Le chapitre où Thelioux a étalé le plus de science et d'érudition,
+est celui qui a pour titre: <i>de la signification et
+emphase de la diction <span class="allsmcap">AMEN</span></i>. Ce mot <i>amen</i> a aussi été
+l'objet des recherches de Samuel Petit, dans ses <i>Variæ lectiones</i>,
+lib. I, cap. XVII; lequel Petit n'est pas moins prodigue
+d'érudition que le docteur Thelioux. Ducange rapporte
+dans son glossaire quatre vers où se trouvent toutes
+les significations du mot en question:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Verum, verè, fiat, <i>amen</i> tria denotat ista,</div>
+ <div class="verse indent0">Si verum nomen, adverbium sit tibi verè.</div>
+ <div class="verse indent0"><i>Amen, amen</i>, verè duo sunt adverbia verè.</div>
+ <div class="verse indent0"><i>Amen</i> pro, fiat, tibi verbum deficiens est.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Nous ne nous étendrons pas davantage sur l'ouvrage de
+Thelioux, quoiqu'il renferme encore une grande quantité
+de chapitres très-curieux, tels que <i>la déification de
+l'homme, prouvée par autorités</i>;—<i>les cinq demoiselles de
+chambre de la princesse Oraison Dominicale</i>;—<i>le pélerinage
+de l'homme en cette vie</i>;—<i>des cieux et de leurs
+merveilles</i>;—<i>sur quelles choses se peut étendre la puissance
+du diable</i>, etc., etc., etc. Si nous voulions signaler tout ce
+qui est marqué au coin de la bizarrerie dans ces différents
+chapitres, ce serait à n'en pas finir. Adieu donc au docteur
+Thelioux.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_446">[Pg 446]</span></p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>X. <span class="smcap">Recette</span> pour devenir un parfait courtisan.</p>
+
+<p>Cette facétie, en forme d'ordonnance médicale, est due
+au célèbre Henri Estienne, qui l'a insérée dans ses <i>Deux
+dialogues du nouveau langage italianisé</i>, etc.; Paris,
+(Patisson), 1579, <i>petit in-8<sup>o</sup></i>. Elle prouve que le métier
+de courtisan n'est pas de fraîche date, et qu'au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle
+on l'exerçait déjà avec une certaine perfection; la voici
+rédigée selon les termes de l'art:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><span class="smcap">Recipe</span> 1<sup>o</sup> trois livres d'impudence, tirées du creux
+d'un rocher nommé front-d'airain; 2<sup>o</sup> deux livres
+d'hypocrisie; 3<sup>o</sup> une livre de dissimulation; 4<sup>o</sup> trois
+livres de science de flatter; 5<sup>o</sup> deux livres de bonne
+mine; le tout concassé et cuit au jus de bonne grâce.</p>
+
+<p>Ensuite passez cette décoction par une étamine de
+large conscience; puis quand elle est refroidie, mettez-y
+six cuillerées d'eau de patience et trois d'eau de bonne
+espérance; avalez d'un seul trait, et grâce à ce breuvage
+souverain, renouvelé de temps en temps, vous
+serez vrai courtisan en toute perfection courtisanesque.</p>
+</div>
+
+<p>Autre <span class="allsmcap">RECETTE</span> infaillible contre la goutte et le rhumatisme.</p>
+
+<p>Cette seconde ordonnance, non moins sérieuse que la
+précédente, est tirée d'un livre assez rare, intitulé: <i>Traité
+de la prudence</i>, etc., composé par Antoine Dumont,
+(J.-B. Arnoult, jésuite); <i>Besançon</i>, 1733, <i>in-12</i>. Voici
+la composition de l'onguent que le rév. Père recommande,
+p. 71, aux goutteux et aux rhumatisés:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>«<span class="smcap">Recipe</span> une livre de graisse d'un vieux curé qui ne
+soit point avare; une livre <i>idem</i> d'une vieille femme qui
+n'ait jamais déraisonné, ni désobéi à son mari; ajoutez
+une livre de graisse d'un vieil âne qui n'ait jamais reçu<span class="pagenum" id="Page_447">[Pg 447]</span>
+de coups de bâton; faites fondre le tout ensemble,
+mêlez bien, puis frottez de cet onguent le membre malade
+pendant trois jours; vous pouvez compter sur une
+guérison prompte et radicale.»</p>
+</div>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>La petite pièce suivante a été omise à la suite du <i>Dîner
+logique</i>, p. 190. C'est un impromptu adressé par un jeune
+homme à son maître qui lui reprochait de s'absenter de
+classe pour aller au cabaret; le jeune homme dit:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Pinta trahit pintam, trahit altera pintula pintam,</div>
+ <div class="verse indent6">Et sic post pintas nascitur ebrietas.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Le maître répliqua aussitôt:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+ <div class="stanza">
+ <div class="verse indent0">Virga trahit virgam, trahit aliera virgula virgam,</div>
+ <div class="verse indent6">Et sic post virgas nascitur ire foras.</div>
+ </div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Et il chassa le jeune biberon.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Nous regrettons que plusieurs dissertations curieuses,
+égarées et retrouvées trop tard, n'aient pu entrer dans le
+présent volume. Leur haute importance fera sans doute
+partager nos regrets au lecteur; en voici les titres:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>1<sup>o</sup> Des <span class="allsmcap">ALLUMETTES</span>, leur origine, antiquité et histoire
+chez les Hébreux, chez les Phéniciens, les Grecs,
+les Romains, les Gaulois, les Sauvages et chez tous les
+peuples modernes, avec un appendice curieux sur l'art
+de souffler la bougie et de moucher la chandelle,
+même avec les doigts sans se brûler.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Des <span class="allsmcap">BAISERS</span> d'étiquette; leurs différentes espèces,
+tels que le baiser féodal, le baiser à la cour, le baiser
+de paix à l'église, le baisement de la mule du pape; etc.,<span class="pagenum" id="Page_448">[Pg 448]</span>
+etc., avec une notice des ouvrages consacrés à ce sujet
+historique et religieux.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Recherches civiles, politiques et littéraires sur
+les <span class="allsmcap">COUPS DE BATON</span>, et sur les précautions à prendre
+pour en donner quand il y a lieu, et pour en recevoir
+quand on les attend; le tout selon les circonstances,
+mais toujours avec les procédés convenables, ainsi
+qu'il est d'usage entre personnes bien élevées.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Histoire curieuse de tous les <span class="allsmcap">NEZ COUPÉS</span> dont il
+est question dans l'histoire tant ancienne que moderne,
+précédée d'une dissertation sur la nécessité et l'importance
+de cette proéminence au milieu du visage, et
+suivie d'une digression sur la rhinoplastie, ou l'art de
+refaire un nez coupé sans qu'il y paraisse.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> Du <span class="allsmcap">DIABLE</span> considéré sous le rapport des diverses
+formes, figures, costumes et accoutrements sous lesquels
+on l'a représenté siècle par siècle, depuis son apparition
+dans le jardin d'Eden où il eût mieux fait
+de rester tranquille, jusqu'à la tentation de S. Antoine
+par Calot, où les cornes, les aîles et les griffes de cet
+infernal Protée causent moins d'effroi que jadis.</p>
+</div>
+
+<p>Ces cinq sujets étant traités avec toute la sagacité, l'érudition
+et l'aménité désirables, nous pourrons, si le cœur
+vous en dit, cher lecteur, vous les donner par la suite
+accompagnés de plusieurs autres; adieu donc, au plaisir
+de vous revoir.</p>
+
+
+<h3>FIN DES ADDITIONS.</h3>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_449">[Pg 449]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="VOCABULAIRE">VOCABULAIRE
+DES NOMS PROPRES ET DES MOTS
+SINGULIERS,
+BAROQUES, SAUVAGES ET DE FANTAISIE,</h2>
+<h3>ÉPARPILLÉS DANS UN CERTAIN CHAPITRE DE L'OUVRAGE;
+AVEC RENVOI AUX PAGES POUR L'EXPLICATION.</h3>
+</div>
+
+
+<p><i>Aléthinosgraphe de Cléarétimalée</i>, pseudonyme français,
+<i>p. 73</i>.</p>
+
+<p><i>Amatlacuilolitquitcatlaxtlahuilli</i>, mot mexicain, (qui signifie
+récompenser), <i>p. 57</i>.</p>
+
+<p><i>Anasatochimacpa</i>, mot groenlandais, (respirer), <i>p. 60</i>.</p>
+
+<p><i>Aristolochiocordiflora</i>, nom d'une fleur d'Amérique,
+<i>p. 67</i>.</p>
+
+<p><i>Artificandivinanciel</i>, mot de fantaisie, <i>p. 72</i>.</p>
+
+<p><i>Artonécrolipsaniconolatrie</i>, titre satyrique, <i>p. 72</i>.</p>
+
+<p><i>Ayarouxonkala</i>, nom propre indien, <i>p. 55</i>.</p>
+
+<p><i>Bicomonolofolati</i>, pseudonyme, <i>p. 74</i>.</p>
+
+<p><i>Bombomachidès-Cluninstaridysarchidès</i>, nom propre grec
+de fantaisie, <i>p. 70</i>.</p>
+
+<p><i>Demstrgrfrwomldammfr</i>, nom propre tahitien, <i>p. 42</i>.</p>
+
+<p><i>Esperruquancluzelubelouzerirelu</i>, mot rabelaisien, <i>p. 76</i>.</p>
+
+<p><i>Graphexechon de Pitariste</i>, pseudonyme français, <i>p. 73</i>.</p>
+
+<p><i>Hamankoeboewonosenopaitingalgongabgurrachmansaydinpanotagomode</i>,
+nom propre javanais, <i>p. 67</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_450">[Pg 450]</span></p>
+
+<p><i>Incompodrophobilique</i>, mot de fantaisie, <i>p. 72</i>.</p>
+
+<p><i>Inconstitutionnalité</i>, mot français non admissible, <i>p. 76</i>.</p>
+
+<p><i>Incrocornistificulibilisation</i>, mot de fantaisie assez plaisant,
+<i>p. 77</i>.</p>
+
+<p><i>Kaïkiraniariopouna</i>, nom propre dans les îles Sandwich,
+<i>p. 50</i>.</p>
+
+<p><i>Kaiserlich-Koeniglich-Hofrauchfangskehrmeisteradjunct</i>, nom
+qualificatif allemand, <i>p. 68</i>.</p>
+
+<p><i>Kanikeaouoli</i>, nom propre dans les Sandwich, <i>p. 52</i>.</p>
+
+<p><i>Kleingorloffenbach</i>, pseudonyme, <i>p. 76</i>.</p>
+
+<p><i>Laverererareri</i>, mot cabalistique, <i>p. 37</i>, <i>not.</i></p>
+
+<p><i>Maïkamichikiakiak</i>, nom d'un sauvage de l'Amérique du
+Nord, <i>p. 46</i>.</p>
+
+<p><i>Messegydorpochestès</i>, sobriquet grec, <i>p. 70</i>.</p>
+
+<p><i>Miriamikekauluhoï</i>, nom propre dans les Sandwich,
+<i>p. 53</i>.</p>
+
+<p><i>Misophilantropopanutopies</i>, titre d'un livre, <i>p. 74</i>.</p>
+
+<p><i>Mitassouachiningoutouassou</i>, mot numérique algonkin,
+(seize), <i>p. 59</i>.</p>
+
+<p><i>Mittigouchiouekkendalakiank</i>, mot algonkin (qui signifie
+France), <i>p. 60</i>.</p>
+
+<p><i>Morrambouzevezangouzequoquemorguatasachacguevezinemaffressé</i>,
+mot rabelaisien, <i>p. 76</i>.</p>
+
+<p><i>Mousckiliencantamierliorodifique</i>, mot de fantaisie, <i>p. 72</i>.</p>
+
+<p><i>Netchontantescanyati</i>, mot huron, (étonnement), <i>p. 58</i>.</p>
+
+<p><i>Ninchtanaachiningoutouassou</i>, mot numérique algonkin,
+(vingt-six), <i>p. 60</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_451">[Pg 451]</span></p>
+
+<p><i>Nissouemitanaachiningoutouassou</i>, mot numérique algonkin,
+(trente-six), <i>p. 60</i>.</p>
+
+<p><i>Onéharadesehoengtseragherie</i>, mot iroquois, (vin), <i>p. 58</i>.</p>
+
+<p><i>Ouatsakamikdachirini</i>, mot algonkin, (il signifie Anglais),
+<i>p. 61</i>.</p>
+
+<p><i>Oukihouanhaquiey</i>, mot huron (guerre), <i>p. 58</i>.</p>
+
+<p><i>Paetarrarorincouroac</i>, mot numérique chez les Yameos,
+(trois), <i>p. 59</i>.</p>
+
+<p><i>Peinthéphiladelmirézidarnézulmézidore</i>, mot de fantaisie,
+<i>p. 74</i>.</p>
+
+<p><i>Pourahouaoukaïkaïa</i>, nom propre dans les Sandwich,
+<i>p. 51</i>.</p>
+
+<p><i>Reystrosuissolansqueneti</i>, mot latin macaronique, <i>p. 71</i>.</p>
+
+<p><i>Ronoakoua</i>, nom d'un ancien roi divinisé jadis dans les
+Sandwich, <i>p. 51</i>.</p>
+
+<p><i>Sarouvangatamalla</i>, nom propre indien, <i>p. 55</i>.</p>
+
+<p><i>Scytalosagittipelliger</i>, surnom d'Hercule, <i>p. 70</i>.</p>
+
+<p><i>Stadt-Vien-Unschlitt-Handlungs-Amst-Manipulant, gegensperrführer
+und Oberschmalzmeister</i>, nom qualificatif
+allemand, <i>p. 68</i>.</p>
+
+<p><i>Synallagmatimonosyllabobiopraphus</i>, pseudonyme de fantaisie,
+<i>p. 82</i>.</p>
+
+<p><i>Tchaoutchaou</i>, mot des îles Mariannaises, (coco sec),
+<i>p. 63</i>.</p>
+
+<p><i>Téchouascahouini</i>, mot huron, (dents laides), <i>p. 58</i>.</p>
+
+<p><i>Tesquachaouindi</i>, mot huron, (dents gâtées), <i>p. 58</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_452">[Pg 452]</span></p>
+
+<p><i>Tessaracontadyogrammatum</i>, mot (en 24 lettres) par lequel
+on a jadis désigné le nom de Dieu, <i>p. 71</i>.</p>
+
+<p><i>Tessarescædécatites</i>, nom jadis donné aux chrétiens qui
+célébraient la pâques le 14 mai, <i>p. 71</i>.</p>
+
+<p><i>Tetennamiquilitzli</i>, mot mexicain (un baiser), <i>p. 58</i>.</p>
+
+<p><i>Thermohygrométrométriques</i>, mot relatif à la pogonologie,
+<i>p. 69</i>.</p>
+
+<p><i>Tesaurochrysonicochrysidès</i>, nom propre grec de fantaisie,
+<i>p. 70</i>.</p>
+
+<p><i>Traiflagoulamen</i>, surnom injurieux, <i>p. 71</i>.</p>
+
+<p><i>Transsubstantiationnalité</i>, mot inadmissible dans la langue
+française, <i>p. 76</i>.</p>
+
+<p><i>Uttokarsuangopoch</i>, mot groenlandais, (vieillir), <i>p. 61</i>.</p>
+
+<p><i>Westicpetzeerdenstafflitlefgraffltte</i>, pseudonyme créé par
+Collé, <i>p. 74</i>.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_453">[Pg 453]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="TABLE">TABLE
+DES MATIÈRES.</h2>
+</div>
+
+<p>
+A.<br>
+<br>
+<i>Absurdités</i> du Thalmud sur la création d'Adam, <i>p. 11</i>, <i>note</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Abulféda</span>, cité <i>p. 4</i>.<br>
+<br>
+<i>Académies</i> et sectes philosoph. anciennes, <i>p. 109</i>, <i>note</i>.<br>
+<br>
+<i>Acrostiche</i> double de M<sup>lle</sup> Rachel, <i>p. 304</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—Acrostiche triple sur <span class="smcap">Jesus Maria</span>, <i>p. 437</i>.</span><br>
+<br>
+<span class="smcap">Adam</span> donne un nom à tous les animaux, <i>p. 32</i>.<br>
+<br>
+— La <i>Pénitance Adam</i>, liv. rare, <i>p. 37</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Adelung</span> (Fréd.), glossographe, <i>p. 38</i>.<br>
+<br>
+<i>Adjectifs</i>, leur nombre dans la langue anglaise, <i>p. 40</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—dans la langue française, <i>p. 40</i>.</span><br>
+<br>
+<i>Adverbes</i>, leur nombre dans l'anglais,—dans le français, <i>p. 40</i>.<br>
+<br>
+<i>Affiche</i> vénitienne en sigles, <i>p. 103</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Albert-le-Grand</span>, auteur d'un livre singulier sur la Sainte Vierge, <i>p. 383, 440</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Algonkins</span> (mots numériques chez les), <i>p. 59</i>.<br>
+<br>
+<i>Allouette</i> (le chant de), rendu par Ronsard, Du Bartas et Gamon, <i>p. 343</i>.<br>
+<br>
+<i>Allumettes</i> (histoire des), <i>p. 447</i>.<br>
+<br>
+<i>Alphabet</i> (combinaisons des 25 lettres de l'), par Taquet, <i>p. 143</i>.<br>
+<br>
+<i>Amen</i>, signification de ce mot, <i>p. 445</i>.<br>
+<br>
+<i>Amore</i>, mot latin décomposé, <i>p. 95</i>.<br>
+<br>
+<i>Amour</i> (vers sur les cinq degrés de l'), <i>p. 96</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Ampère</span> (M.), savant distingué, cité <i>p. 65</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Amyot</span>, écrivain franç., cité <i>p. 111, 112, 113, 114, 117</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Andrieux</span>, littérateur français, cité <i>p. 224</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—lettre plaisante qui lui est attribuée, <i>p. 225</i>.</span><br>
+<br>
+<i>Anges</i> (les neuf chœurs des), avec indication des Bienheureux qui seront admis dans chaque chœur, <i>p. 417</i>.<br>
+<br>
+<i>Anglais</i> (documents singuliers, empruntés aux), <i>p. 237-282</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Anjou</span> (le duc d'), ses relations avec Elisabeth, reine d'Angleterre, <i>p. 262</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">mentionné, <i>p. 211</i>.</span><br>
+<br>
+<i>Antégénésie</i>, état des choses avant la création, <i>p. 2-11</i>.<br>
+<br>
+<i>Aphorismes</i> gastronomiq., <i>pp. 160-162</i>.<br>
+<br>
+<i>Araignées</i> (goût de Lalande pour les), <i>p. 173</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Archimède</span> (mot d'), <i>p. 144</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Aristote</span>, cité <i>p. 4</i>.<br>
+<br>
+<i>Arithmétique</i> en usage chez certains peuples sauvages, <i>p. 60</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Arnauld</span> (Antoine), cité <i>p. 416</i>, <i>note</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Arnoulx</span> (Fr.), chanoine, ses <i>joyes et merveilles du Paradis</i>, <i>p. 405-421</i>.<br>
+<br>
+<i>Atlas</i> ethnograph. de M. Balbi, cité <i>p. 35</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Azara</span> (M. d'), glossographe espagnol, cité <i>p. 38</i>.<br>
+<br>
+<i>Aztèque</i> (langue), <i>p. 56-57</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<br>
+B.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Bacon</span>, savant anglais, cité <i>p. 430</i>.<br>
+<br>
+<i>Bagues</i> arcaniques, <i>p. 304</i>.<br>
+<br>
+<i>Bagues</i> hiéroglyphiques, <i>p. 299</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Baïf</span> (J.-Ant. de), cité <i>p. 224</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Baisers d'étiquette</i> (histoire des), <i>p. 447</i>.<br>
+<br>
+<i>Balances</i> gastronomiques, <i>p. 176</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Balbi</span> (M.), savant géographe, cité <i>p. 35, 38, 39, 41</i>.<br>
+<br>
+<i>Baptême</i>, <i>Mariage</i> et <i>Mort</i>, amphigouri énigmatique, <i>p. 154</i>.<br>
+<br>
+<i>Barbe</i> (délits relatifs à la), <i>p. 195</i>, <i>note</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Barotongs</span> (langue des), citée <i>p. 38</i>, <i>not</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Barrington</span> (Daines), naturaliste, fait l'éloge du rossignol, <i>p. 335</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Basnage</span>, historien des Juifs, cité <i>p. 4, 37</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Bechstein</span> (J.-M.), naturaliste allemand, ses études sur le rossignol, <i>p. 338-340</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Bédé</span> (Jean), écrivain calviniste, cité <i>p. 72</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Bedfort</span> (le duc de), amateur de beaux livres, <i>p. 352</i>, <i>not.</i><span class="pagenum" id="Page_454">[Pg 454]</span><br>
+<br>
+<span class="smcap">Ben-Euschem</span>, écrivain turc, cité <i>p. 128</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Berriat-Saint-Prix</span>, savant jurisconsulte, cité <i>p. 319</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Bettini</span> (Marco), écrivain italien, cité <i>p. 336</i>.<br>
+<br>
+<i>Bibliothèque</i> historique de France, citée <i>pp. 107</i> et <i>118</i>.<br>
+<br>
+<i>Bibliothèque</i> lexicograph., <i>p. 357</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Boaistuau</span>, écrivain français, cité <i>p. 15, 16, 18, 19, 20, 29</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Boiste</span>, lexicographe, cité <i>p. 76</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Bossuet</span>, jugé singulièrement par Andrieux, <i>p. 224</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—par Séb. Mercier, <i>p. 334</i>, <i>not.</i></span><br>
+<br>
+<i>Bouchers</i> de Londres (ancien réglement sur les), <i>p. 255</i>.<br>
+<br>
+<i>Breviarium ad usum sarum</i>, cité <i>p. 353</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Breviarium politicorum</i>, cité p. 108.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Brunet</span> (M.), bibliographe très-distingué, cité <i>p. 107</i>, <i>not.</i><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—Le <i>Manuel</i>, pp. 361-362.</span><br>
+<br>
+<span class="smcap">Buffon</span>, son éloge du Rossignol, <i>p. 332</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Byron</span> (lord), ses goûts gastronomiques, <i>p. 174</i>;—cité <i>p. 227</i>.<br>
+<br>
+<br>
+C.<br>
+<br>
+<i>Cabinet</i> (petit) d'amateur, assez curieux, <i>p. 350</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Canonieri</span> (Pierre-André), savant italien, cité <i>p. 167</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Caractères</i> hébraïques (éloge des), <i>p. 444</i>.<br>
+<br>
+<i>Carême</i> (mets qui se servaient en) au <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, <i>p. 365</i>.<br>
+<br>
+<i>Castes</i> (les différentes) dans l'Inde, <i>p. 327</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Caxton</span> (Will.), premier imprimeur en Angleterre, cité <i>p. 243</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Chalon</span> (M.), littérateur et savant bibliographe belge, président de la société des bibliophiles à Mons, cité <i>p. 77, 142</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Charles-Quint</span>, passionné pour l'horlogerie, cité <i>p. 292</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Chasse</i> (singulier ameublement de), <i>p. 271</i>.<br>
+<br>
+<i>Cheval</i> de Seius, fatal à ses maîtres, <i>p. 86</i>.<br>
+<br>
+<i>Chœurs</i> (les neuf) des Anges et des Archanges, cité <i>p. 417</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Cicéron</span>, cité <i>p. 31</i>, <i>note</i>, et <i>p. 348</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Clarence</span> (le duc de), son supplice dans un tonneau de malvoisie, <i>p. 243</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Clément</span> (Jacques), singulière opinion à son sujet, <i>p. 317</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Clubs</i> d'athées et de suicides, établis à Londres, <i>p. 432</i>.<br>
+<br>
+<i>Coco</i>, arbre, diverses modifications de ce mot chez les Mariannais, <i>p. 63-66</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Collé</span>, écrivain français, cité <i>p. 74</i>.<br>
+<br>
+<i>Comestibles</i> (avis aux gastronomes sur quelques), <i>p. 162-166</i>.<br>
+<br>
+<i>Confession</i> (dialogues singuliers sur la), <i>p. 439</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Cook</span> (le capitaine), sa mort, citée <i>p. 51, 52</i>.<br>
+<br>
+<i>Corps</i> de l'homme, description de ses diverses parties, extraite du poëme de la création, <i>p. 16-24</i>.<br>
+<br>
+<i>Correspondance</i> laconique entre deux quakers, <i>p. 221</i>.<br>
+<br>
+<i>Couleurs</i> allégorisées, <i>p. 438</i>.<br>
+<br>
+<i>Coups de bâtons</i> (recherches sur les), <i>p. 448</i>.<br>
+<br>
+<i>Cours</i> de rhétorique à la cuiller, et dîner logique, <i>p. 188</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Court de Gebelin</span>, savant français, cité <i>p. 42</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Courtisan</i> (recette pour faire un vrai), <i>p. 446</i>.<br>
+<br>
+<i>Coutumes</i> bizarres chez les Indiens, <i>p. 324</i>, <i>not.</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—autres plus bizarres, <i>p. 326</i>, <i>not.</i></span><br>
+<br>
+<i>Création</i> de la femme, <i>p. 26</i>.<br>
+<br>
+<i>Création</i> de l'homme; poëme épisodique, <i>p. 12-25</i>.<br>
+<br>
+<i>Cri</i> des divers animaux (dénomination du), <i>p. 45</i> et <i>p. 346</i>.<br>
+<br>
+<i>Croisades</i> (liste chronologique des sept), <i>p. 237</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Croix</i> de S. Bernard, dite des sorciers (explication de la), <i>p. 98</i>.<br>
+<br>
+<i>Curés</i> (tribulations des) au <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, <i>p. 439</i>.<br>
+<br>
+<i>Curiosités</i> microscopiques, chez les Anciens et chez les Modernes, <i>p. 282-298</i>.<br>
+<br>
+<br>
+D.<br>
+<br>
+<i>Décorations</i> accordées dans le ciel aux Bienheureux qui les auront méritées, <i>p. 418</i>.<br>
+<br>
+<i>Définitions</i> de l'homme, <i>p. 16-17</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Dent</i> d'argent (la), institution gastronomique en Belgique, <i>p. 190</i>.<br>
+<br>
+<i>Dévotes salutations</i> aux membres de la Sainte Vierge, <i>p. 380</i><span class="pagenum" id="Page_455">[Pg 455]</span><br>
+<br>
+<i>Diable</i>; histoire des diverses formes, figures, costumes, etc., sous lesquels il a été représenté dans tous les siècles, <i>p. 448</i>.<br>
+<br>
+<i>Dialectes</i> et langues, leur nombre dans chaque partie du monde, d'après MM. Adelung et Balbi, <i>p. 39</i>.<br>
+<br>
+<i>Diamants</i> (les dix plus gros) connus, <i>p. 356</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Diamètre</i> du cercle, etc. (vers techniques sur le rapport du), <i>p. 137</i>.<br>
+<br>
+<i>Dictionnaires modernes</i> (catalogue des dix) les plus utiles à consulter sur 1<sup>o</sup> la religion; 2<sup>o</sup> la jurisprudence; 3<sup>o</sup> les sciences et arts; 4<sup>o</sup>
+ l'histoire naturelle; 5<sup>o</sup> la médecine; 6<sup>o</sup> la technologie; 7<sup>o</sup> les auteurs classiques; 8<sup>o</sup> la géographie; 9<sup>o</sup> l'histoire; 10<sup>o</sup>
+ la bibliographie, <i>p. 357-363</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Dieu</span>, ses occupations dans le ciel avant la création, <i>p. 3-10</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—sa description (en latin), <i>p. 442</i>.</span><br>
+<br>
+<i>Dinde</i> aux truffes (bon mot de M. l'archevêque de Bordeaux sur une), objet d'un pari, <i>p. 188</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Diogène Laërce</span>, cité <i>p. 111-117</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Dobert</span> (le P.), minime, son orthographe réformée, <i>p. 224</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Du Bartas</span>, poète français, <i>p. 28</i>, cité <i>p. 290</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Dubois</span> (M. l'abbé), savant missionnaire; ce qu'il a dit d'un certain usage de l'Inde (<i>de modo cac....</i>), <i>p. 320-326</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—aventure qui lui arrive chez un brahme, <i>p. 326-331</i>.</span><br>
+<br>
+<span class="smcap">Ducambout</span> de Pontchateau, écrivain, cité <i>p. 416</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Dulaure</span>, écrivain français, cité <i>p. 69</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Dumonin</span> (J.-Ed.), poète, cité <i>p. 28</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Dupont de Nemours</span>, savant français, cité <i>p. 335, 340, 341</i>, <span class="allsmcap">XIV</span>.<br>
+<br>
+<br>
+E.<br>
+<br>
+<i>Ecriture</i> (chefs-d'œuvre microscopiques en fait d'), <i>p. 284</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Elisabeth</span>, reine d'Angleterre; singulière ordonnance sur ses portraits, <i>p. 258</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—sa coquetterie, <i>p. 263</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—anecdotes sur sa cour, <i>p. 261-266</i>.</span><br>
+<br>
+<span class="smcap">Estienne</span> (Henri), cité <i>p. 446</i>.<br>
+<br>
+<i>Etat civil</i> (extraits des registres de l') au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, <i>p. 35</i>, <i>not.</i>, <i>p. 312-319</i>.<br>
+<br>
+<i>Excentriques anglais</i>, p. 270<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—Lowel, <i>p. 270</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">Stukeley, <i>p. 273</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">Howe, <i>p. 275</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">O'Connel, <i>p. 277</i>.</span><br>
+<br>
+<br>
+F.<br>
+<br>
+<i>Femme</i> (création de la), <i>p. 26</i>.<br>
+<br>
+<i>Femme</i> (ancienne loi qui, en Angleterre, autorise un mari à vendre sa), <i>p. 267-269</i>.<br>
+<br>
+<i>Femmes</i> (impertinence contre les), <i>p. 369</i>.<br>
+<br>
+<i>Fleur</i> d'Amérique très-étendue (nom d'une), <i>p. 67</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Fleury de Bellingen</span>, écrivain français, cité <i>p. 71</i>.<br>
+<br>
+<i>Fouet</i>, correction souvent infligée au petit roi Louis XIII, <i>p. 216-218-423</i>.<br>
+<br>
+<i>Fouet</i> des, etc. (ouvrages mystiques publiés sous le titre de), <i>p. 368</i>.<br>
+<br>
+<br>
+G.<br>
+<br>
+<i>Ganache</i> (origine du mot), <i>p. 105</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Gastronomie</i> (de la), <i>p. 159-190</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Gaudet</span> (M.), écrivain français, cité <i>p. 74</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Gauric</span>, astrologue du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, mentionné <i>p. 304</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Genlis</span> (M<sup>me</sup> de), citée <i>p. 74</i>.<br>
+<br>
+<i>Géométrie</i> (cours de) en vers, <i>p. 134</i>.<br>
+<br>
+<i>Gésine</i> (la saincte et sacrée) de Nostre-Dame, explication de ce vieux mot, <i>p. 385</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Giron</span> de Novillars (M.), bibliographe francomtois, cité <i>p. 29</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Goûts gastronomiques</i> de certains personnages célèbres, rangés par ordre chronologique depuis Auguste jusqu'à Berchoux, <i>p. 166-175</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Goutte</span> (remède infaillible contre la), <i>p. 446</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Grosley</span>, écrivain français, <i>p. 31</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Guitberge</span> (la princesse), enfermée dans un tonneau et jetée dans la Saône, <i>p. 243</i>, <i>not.</i><span class="pagenum" id="Page_456">[Pg 456]</span><br>
+<br>
+H.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Harlai</span> ( Nicolas de), ambassadeur à Londres, mentionné pour un fait singulier, <i>p. 263</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Henri III</span>, roi de France, mentionné <i>p. 316</i><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—son caractère, <i>p. 317</i>, <i>not.</i></span><br>
+<br>
+<span class="smcap">Henri IV</span>, roi de France; sa lettre à M<sup>me</sup> de Montglat, <i>p. 214</i><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—ses relations avec la reine Elisabeth, <i>p. 263</i>.</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—Du nombre 14 appliqué à sa vie, <i>p. 307-311</i>.</span><br>
+<br>
+<span class="smcap">Henri VII</span>, roi d'Angleterre; ses instructions sur un objet singulier, <i>p. 244-248</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Henri VIII</span>, roi d'Angleterre; nombre de personnages notables qu'il a fait périr sur l'échafaud, pour satisfaire ses passions, <i>p. 205</i>.<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—Singulier réglement pour le service de sa maison, <i>p. 250</i>.</span><br>
+<br>
+<span class="smcap">Henriquez</span>, jésuite espagnol; son <i>Traité des occupations des Saints dans le ciel</i>, cité <i>p. 416</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Hervas</span>, glossographe espagnol, cité <i>p. 38</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Hipponax</span>, poète grec, cité <i>p. 70</i>.<br>
+<br>
+<i>Historiette</i> en monosyllabes, <i>p. 78</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Holbein</span>, célèbre peintre, cité <i>p. 259</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Homme</i> (création de l'), poëme, <i>p. 12-25</i>.<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—(Diverses définitions de l'), <i>p. 16</i>, <i>not.</i></span><br>
+<br>
+<span class="smcap">Humboldt</span> (M. de), savant prussien, cité <i>p. 67</i>.<br>
+<br>
+<i>Hymne</i> sauvage, trad., <i>p. 51</i>.<br>
+<br>
+<i>Hypocras</i>, vin de liqueur, sa recette par Taillevent, <i>p. 314</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<br>
+I.<br>
+<br>
+<i>Imposition</i> des noms (nécessité de l'), <i>p. 35</i>.<br>
+<br>
+<i>Iroquois</i> (le mot <span class="allsmcap">VIN</span> dans la langue des), <i>p. 58</i>.<br>
+<br>
+<br>
+J.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Jamblique</span>, philosophe platonicien, cité <i>p. 4, 111</i>.<br>
+<br>
+<i>Jésuites</i> (quelques ouvrages contre les), <i>p. 416-417</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Jesus Maria</span>, triple acrostiche sur ces mots, <i>p. 437</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Johnson</span> (Samuel), savant anglais, cité <i>p. 59</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<br>
+K.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Kanikeaouoli</span>, roi des îles Sandwich (lettre de), <i>p. 52</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Kircher</span> (le P. Athanase), savant allemand, cité <i>p. 38</i>.<br>
+<br>
+<br>
+L.<br>
+<br>
+<span class="smcap">La Croix du Maine</span>, écrivain français, cité <i>p. 107</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Lactance</span>, cité <i>p. 21</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Langue</i> anglaise, nombre de ses mots. <i>p. 40</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—ses mots dérivés d'autres langues, <i>id.</i></span><br>
+<br>
+<i>Langue</i> espagnole, nombre de ses mots, <i>p. 40</i>.<br>
+<br>
+<i>Langue</i> française, nombre de ses mots avant la révolution, <i>p. 40</i>.<br>
+<br>
+<i>Langue</i> italienne, nombre de ses mots, <i>p. 41</i>.<br>
+<br>
+<i>Langue</i> mexicaine, (note sur la) <i>p. 56</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Langue</i> mariannaise, (de la) <i>p. 61</i>.<br>
+<br>
+<i>Langues</i>, leur nombre est considérable, <i>p. 35</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—opinions des savans à cet égard, <i>p. 38-39</i>.</span><br>
+<br>
+<i>Langues</i> européennes; proportion dans laquelle elles sont parlées en Amérique, etc., <i>p. 39</i>.<br>
+<br>
+<i>Lanturelu</i>, nom sous lequel est connue une émeute qui a eu lieu à Dijon en 1630, <i>p. 425</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Leber</span> (M.), savant littérateur et bibliographe distingué, cité <i>p. 9, 72, 379, 439</i>.<br>
+<br>
+<i>Légumes</i>, fruits et fleurs arrivés tardivement en Angleterre, <i>p. 253</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Lettres</i> (quelques) singulières écrites par des papes, des rois, des princes, etc., <i>p. 191-236</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—par Anne Boleyn, <i>p. 201</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—par Catherine de Médicis, <i>p. 210</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—par Charles IX, <i>p. 209, 211</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—par des Chinois à la reine Victoria, <i>p. 235</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—par un dijonnais, <i>p. 426</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—par le curé de Saint-Méry au Pape, <i>p. 196</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—par des fashionables, <i>p. 226</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—par Henri III, <i>p. 212</i></span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—par Henri IV, <i>p. 214</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—par Ibrahim-Pacha, <i>p. 230</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—par un Indien, <i>p. 232</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—par le pape Jean XXII, <i>p. 194</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—par l'empereur Maximilien, <i>p. 197</i>;</span><br>
+<span class="pagenum" id="Page_457">[Pg 457]</span><span style="margin-left: 1em;">—par Louis XIII, enfant, <i>p. 210</i></span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—par l'abbé de Montreuil, <i>p. 220</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—par M<sup>me</sup> de Saint-André, <i>p. 206</i>.</span><br>
+<br>
+<i>Lettres</i> (de prétendues) écrites par Jésus-Christ, la Sainte-Vierge, saint Pierre, saint Paul, etc., <i>p. 191-194</i>.<br>
+<br>
+<i>Loi</i> ancienne, qui en Angleterre autorise un mari à battre et à vendre sa femme, <i>p. 267-269</i>.<br>
+<br>
+<i>Loi</i> (singulière modification d'une) en Angleterre, <i>p. 270</i>.<br>
+<br>
+<i>Lois</i> (quelques) d'Angleterre assez singulières, <i>p. 266-270</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Lopez</span> (D. Juan-Francisco), glossographe, cité <i>p. 38</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Louis</span> (tous les rois de France du nom de) singulièrement passés en revue par Picardet, procureur-général au Parlement de Dijon, <i>p. 311</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Louis XI</span>, Roi de France; ses cinq mots latins favoris, <i>p. 107</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Louis XIII</span>, Roi de France, souvent fouetté dans son enfance, <i>p. 216-218</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—addition à cet article, <i>p. 423-425</i>.</span><br>
+<br>
+<span class="smcap">Loys</span> (le nom de) changé en Louis, <i>p. 311</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Lucy</span> (lady), dame d'honneur et de bon appétit, à la Cour de Henri VIII, <i>p. 253</i>.<br>
+<br>
+<br>
+M.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Maikamichikiakiac</span>, nom d'un sauvage qui a écrit ses mémoires, <i>p. 46</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">extrait de ces mémoires, <i>p. 47</i>.</span><br>
+<br>
+<i>Maison</i> de la Sainte-Vierge, transportée de Nazareth à Lorette, <i>p. 371</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Malherbe</span>, poète français, cité <i>p. 219, 311</i>, et au mot <i>fouet</i>, dans cette table.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Malte-Brun</span>, savant danois, cité <i>p. 56</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Mariage</i> (singularités sur le), <i>p. 154-158</i>.<br>
+<br>
+<i>Mariannaise</i> (de la langue), <i>p. 61-66</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Marie</span> (la Sainte Vierge), quelques ouvrages mystiques et singuliers dont elle est l'objet, <i>p. 370</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—(prétendues lettres écrites par), <i>p. 192</i>.</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—(Prières adressées à chaque membre de), <i>p. 381</i>.</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—son testament mentionné, <i>p. 387</i>.</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—Sa spéciosité corporelle, <i>p. 379</i>.</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—Ses louanges, par Albert-le-Grand, <i>p. 383</i>.</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—Son éloge par le diable, <i>p. 440</i>.</span><br>
+<br>
+<span class="smcap">Marie</span>, reine d'Angleterre; détails sur la personne de cette princesse et sur celle d'Elizabeth sa sœur, <i>p. 264</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Marolles</span> (l'abbé de), infatigable et impitoyable traducteur, <i>p. 344-348</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Mayer</span>, savant théologien, cité <i>p. 129</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Mazarin</span> (le cardinal), cité <i>p. 108</i>.<br>
+<br>
+<i>Mécanique</i> (petits tours de force en), <i>p. 290</i>.<br>
+<br>
+<i>Mémoire</i> d'apothicaire et régimes de santé assez singuliers, <i>p. 181</i>.<br>
+<br>
+<i>Mémoires</i> d'un sauvage, écrits par lui-même, <i>p. 44-48</i>.<br>
+<br>
+<i>Menton</i>, son éloge en prose par Boaistuau, <i>p. 21</i>, <i>note</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Mercier</span> (Sébastien), ses opinions singulières en littérature, etc., <i>p. 334</i>.<br>
+<br>
+<i>Métempsycose</i> (de la), <i>p. 126</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Meygret</span> (Loys), écrivain français, cité <i>p. 223</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Mexique</i> (la langue du) remarquable par la longueur de ses mots, <i>p. 56</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Missel</i> du duc de Bedfort, histoire de ce livre curieux, <i>p. 352</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Misson</span> (Maximilien), écrivain français, cité <i>p. 295</i>.<br>
+<br>
+<i>Mnémoniques</i> (vers) sur différents sujets, <i>p. 140-142</i>.<br>
+<br>
+<i>Monde renaissant</i> (extrait du poëme intitulé le), <i>p. 10</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Montglat</span> (lettre de Henri IV à M<sup>me</sup> de), pour lui recommander de fouetter son fils le Dauphin, <i>p. 214</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—mot piquant sur cette dame, <i>p. 216</i>, <i>not.</i></span><br>
+<br>
+<span class="smcap">Montluysant</span> (Gobineau de), auteur d'acrostiches, <i>p. 437</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Moreau</span> (César), de Marseille, savant littérateur, cité <i>p. 57</i> <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Mots</i>, leur nombre incalculable, <i>p. 35</i>.<br>
+<br>
+<i>Mots</i> (certains) remarquables par leur longueur, <i>p. 56-77</i>.<br>
+<br>
+<i>Mots</i> mexicains, <i>p. 56</i>.<br>
+<br>
+<i>Mots</i> singuliers dans leur décomposition, <i>p. 94</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Musson</span> (l'abbé), historien des ordres religieux, cité <i>p. 129</i>.<span class="pagenum" id="Page_458">[Pg 458]</span><br>
+<br>
+<i>Mystiques</i> (anciens ouvrages) assez singuliers sur différents sujets, <i>p. 364</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—sur la Vierge Marie, <i>p. 379</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—sur son testament en faveur des Carmes, <i>p. 387</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—plus, le testament de Jésus-Christ, p. 389;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—sa sentence en quatre textes différents, p. 393-405;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—le paradis, ses merveilles et ses joyes, etc., p. 405-421.</span><br>
+<br>
+<br>
+N.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Napoléon</span>, son nom décomposé, <i>p. 96</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—ses goûts gastronomiques, <i>p. 174</i>, <i>not.</i>;</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">—cité ainsi que son fils, <i>p. 94</i>.</span><br>
+<br>
+<span class="smcap">Naudé</span> (Gabriel), cité <i>p. 29, 107</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Nesson</span> (Pierre de), sa supplication à Nostre-Dame, <i>p. 440</i>.<br>
+<br>
+<i>Nez coupés</i> (histoire des), <i>p. 448</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Nodier</span> (Charles), écrivain français très-distingué, cité <i>p. 76, 339, 381</i>.<br>
+<br>
+<i>Nombres</i> (des), de leur puissance et propriétés selon Pythagore, <i>p. 108-121</i>.<br>
+<br>
+<i>Nom</i> composé de 62 lettres, <i>p. 67</i>.<br>
+<br>
+<i>Noms</i>, leur imposition indispensable, <i>p. 35</i>.<br>
+<br>
+<i>Noms</i> commençant et finissant par la même lettre (fatalité attachée aux), et liste chronologique de personnages qui ont porté ces noms, depuis Sémiramis jusqu'à Napoléon, <i>p. 82-94</i>.<br>
+<br>
+<i>Noms</i> et mots créés de fantaisie et assez singuliers, <i>p. 70-77</i>.<br>
+<br>
+<i>Noms-propres</i>; de leur influence sur le sort de ceux qui les portent; opinion des rabbins à ce sujet, <i>p. 33</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—de Platon et de Sterne, <i>p. 34</i>.</span><br>
+<br>
+<i>Noms propres</i> (de certains) chez les sauvages, <i>p. 42</i>.<br>
+<br>
+<i>Noms qualificatifs</i> (étendue des) usités en Autriche, <i>p. 67</i>.<br>
+<br>
+<i>Noms</i> singuliers dans l'Indoustan, <i>p. 54, 56</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Nostradamus</span> (Michel), sa prédiction sur Henri IV enfant, <i>p. 215</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Numériques</i> (singularités), <i>p. 132-145</i>.<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—La plus extraordinaire, <i>p. 150</i>.</span><br>
+<br>
+<br>
+O.<br>
+<br>
+<i>O</i> (Les trois) de Théodore de Bèze, <i>p. 106</i>.<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—Les saints Os de l'Avent, <i>p. 364</i>.</span><br>
+<br>
+<i>Occupations</i> de Dieu avant la création, <i>p. 3-11</i>.<br>
+<br>
+<i>Occupations</i> des Saints dans le ciel (Traité sur les), ouvrage cité, <i>p. 406</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Odorat</i> (des plaisirs de l') en paradis, <i>p. 414</i>.<br>
+<br>
+<i>Onomatographie</i> amusante, <i>p. 31-108</i>.<br>
+<br>
+<i>Oraison dominicale</i>, la princesse des oraisons, <i>p. 443</i>.<br>
+<br>
+<i>Ordonnance</i> (singulière) sur les portraits d'Elisabeth, reine d'Angleterre, <i>p. 258</i>.<br>
+<br>
+<i>Ordonnance</i> (singulière) de Richard, roi d'Angleterre, partant pour la troisième croisade, <i>p. 237</i>.<br>
+<br>
+<i>O Ronoakoua</i>, titre d'un hymne sauvage, <i>p. 51</i>.<br>
+<br>
+<i>Orthographe</i> (absurdité de vouloir complètement réformer l'), <i>p. 226</i>.<br>
+<br>
+<i>Orthographe</i> (lettre facétieuse sur un projet de réforme de l'), <i>p. 223</i>.<br>
+<br>
+<i>Orthographe</i> des noms et des mots sauvages; difficulté de la trouver uniforme dans les vocabulaires des marins des diverses nations, <i>p. 53</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Ouïe</i> (des plaisirs de l') en paradis, <i>p. 413</i>.<br>
+<br>
+<i>Ouvrages</i> sur la réforme de l'orthographe, <i>p. 223</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Ouvrages</i> d'un grand prix (catalogue de dix), <i>p. 351</i>.<br>
+<br>
+<br>
+P.<br>
+<br>
+<i>P</i> (les cinq) indiquant la dot suffisante d'une jeune fille, <i>p. 106</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Pallas</span> (Pierre-Simon), cité comme glossographe, <i>p. 38</i>.<br>
+<br>
+<i>Papes</i> (singularités relatives à certains), <i>p. 144</i>.<br>
+<br>
+<i>Paradis</i> (le) ses merveilles et ses joies, <i>p. 405-421</i>.<br>
+<br>
+<i>Pariahs</i> (caste des) dans l'Inde, <i>p. 327</i>, <i>not.</i><span class="pagenum" id="Page_459">[Pg 459]</span><br>
+<br>
+<i>Parole</i> (la), clef de la voûte sociale, <i>p. 31</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—ses organes et ceux du chant, <i>p. 42</i>, <i>not.</i></span><br>
+<br>
+<span class="smcap">Pasquier</span> (Estienne), ses vers sur le rossignol, très-médiocres, <i>p. 337</i>.<br>
+<br>
+<i>Patibulaire</i> (expérience), <i>p. 430</i>.<br>
+<br>
+<i>Péchés</i> capitaux (sur les sept), <i>p. 100-102</i>.<br>
+<br>
+<i>Pénitance Adam (petit traitié de la)</i>, livret fort rare, p. 37.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Picardet</span>
+ (Hugues), procureur général au parlement de Bourgogne. Singulière nomenclature de tous les rois du nom de Louis, dont il souhaite les vertus à Louis XIII, <i>p. 311</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Pierres précieuses</i> (liste des), pouvant servir à la construction de bagues hyéroglyphiques, <i>p. 303</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Platon</span>, philosophe grec; cité <i>p. 3, 4</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—son opinion sur l'influence des noms propres, <i>p. 34</i>.</span><br>
+<br>
+<span class="smcap">Plaute</span>, comique latin, cité <i>p. 70</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Plutarque</span>, biographe grec; cité <i>p. 110, 115</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Pocok</span>, savant anglais, cité p. 4.<br>
+<br>
+<i>Poètes</i> anglais contemporains d'Elisabeth, cités <i>p. 265</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Porphyre</span>, écrivain grec, cité <i>p. 111</i>.<br>
+<br>
+<i>Punch</i> (bol de) remarquable, <i>p. 180</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Puttenham</span> (Georges), écrivain anglais, cité <i>p. 265</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Pythagore</span> (les symboles et préceptes de), <i>p. 109-130</i>;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—Les Carmes en ont fait un R. P. religieux de leur ordre, supérieur du couvent de Crotone, <i>p. 129</i>.</span><br>
+<br>
+<br>
+Q.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Quatorze</span> (du nombre), appliqué à la vie de Henri IV; détails plus amples que tous ceux publiés à ce sujet, <i>p. 307</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Quérard</span> (J. M.), savant bibliographe français, cité <i>p. 367</i>.<br>
+<br>
+<i>Questions proposées au diable, par le P. Coton</i>, pamphlet très-piquant, <i>p. 216</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<br>
+R.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Rabbins</span> (opinion des) sur les noms propres, <i>p. 33</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Rabelais</span>, cité <i>p. 76, 325</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Rachel</span>, célèbre actrice française; double acrostiche sur son nom, <i>p. 304</i>.<br>
+<br>
+<i>Rational</i> des Juifs (Pierres précieuses qui ornaient le) <i>p. 299</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Rayo</span> (D. Juan Estanislao) glossographe, cité <i>p. 38</i>.<br>
+<br>
+<i>Registres</i> (anciens) de l'état civil; extraits singuliers, <i>p. 312-319</i>.<br>
+<br>
+<i>Réglement</i> (ancien) de police à Londres pour la boucherie, <i>p. 255</i>.<br>
+<br>
+<i>Réglement</i> des repas de lady Lucy, par Henri VIII, <i>p. 253</i>.<br>
+<br>
+<i>Règnes</i> (les trois) de la nature, végétal, animal, minéral; nombre des objets qui composent chacun d'eux, <i>p. 41</i>.<br>
+<br>
+<i>Repas</i> d'Anne Boleyn, lors de son couronnement, <i>p. 256</i>.<br>
+<br>
+<i>Repas</i> de chanoines, qui n'ayant pas eu lieu ont failli causer un singulier procès, <i>p. 184</i>.<br>
+<br>
+<i>Repas</i> épiscopal, donné à Rouen, <i>p. 185</i>.<br>
+<br>
+<i>Repas</i> de Lucius Verus, composé de douze convives et qui a coûté 1,200,000 fr., <i>p. 179</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Repas</i> (les quatre) de lady Lucy, réglés par Henri VIII, <i>p. 253</i>.<br>
+<br>
+<i>Rêveries</i> renouvelées des Grecs, ou symboles de Pythagore, <i>p. 109-118</i>.<br>
+<br>
+<i>Revue</i> rétrospective, citée <i>p. 5</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Robert Macaire</span> et Bertrand, personnages supposés, satirisant tous les états, cités <i>p. 77</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Rossignol</i> (le chant du), texte pur rendu par différents auteurs, <i>p. 332-341</i>, <span class="allsmcap">XIV</span>.<br>
+<br>
+<i>Rôti à l'impératrice</i> (du) dans les repas modernes, <i>p. 178</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Ruppé</span> (Chérubin) récollet, auteur d'un ouvrage assez singulier sur Notre-Dame de Lorette, <i>p. 371</i>.<br>
+<br>
+<br>
+S.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Sabellius</span>, philosophe platonicien, cité <i>p. 4</i>.<span class="pagenum" id="Page_460">[Pg 460]</span><br>
+<br>
+<i>Saligia</i>, mot qui signifie les sept péchés capitaux, <i>p. 100-102</i>.<br>
+<br>
+<i>Sanglier à la troyenne</i> (du), dans les repas des anciens, <i>p. 178</i>.<br>
+<br>
+<i>Saquebute</i>, instrument de musique, <i>p. 22</i>.<br>
+<br>
+<i>Sauvages</i> (noms propres et mots singuliers des), <i>p. 42-54</i>.<br>
+<br>
+<i>Sauvages</i> de l'Amérique du nord, (pétition des), <i>p. 48-50</i>.<br>
+<br>
+<i>Savoir</i>, mot français décomposé, <i>p. 95</i>.<br>
+<br>
+<i>Sens</i> (des plaisirs des cinq) en paradis, <i>p. 412-416</i>.<br>
+<br>
+<i>Sentence</i> de Jésus-Christ, rapportée en quatre textes différents, <i>p. 393-405</i>.<br>
+<br>
+<i>Sigles</i> (des), lettres exprimant des mots, <i>p. 97-107</i>.<br>
+<br>
+<i>Singularité</i> numérique extraordinaire, <i>p. 150</i>.<br>
+<br>
+<i>Singularités</i> annulaires, <i>p. 299</i>.<br>
+<br>
+<i>Singularités</i> sur la date moderne de la mort de trois Papes, <i>p. 144</i>.<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—Autres singularités relatives à des pontifes, des rois, des reines, etc., etc., <i>p. 148</i>.</span><br>
+<br>
+<i>Singularités numériques</i>, <i>p. 132-134</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Sterne</span>, son opinion sur les noms propres, <i>p. 34</i>.<br>
+<br>
+<i>Substantifs</i>, nombre de ces sortes de mots dans la langue anglaise et dans la langue française, <i>p. 40</i>.<br>
+<br>
+<i>Suicide</i> (la villa du), établissement utile et agréable pour tous les fous atteints de cette malheureuse phrénésie, <i>p. 432-437</i>.<br>
+<span style="margin-left: 1em;">—Genres de mort à choisir dans cet établissement, <i>p. 435-436</i>.</span><br>
+<br>
+<span class="smcap">Sully</span> (Maximilien duc de), ses <i>Mémoires</i> publiés sous des noms singuliers, <i>p. 72</i>.<br>
+<br>
+<i>Symboles</i> et préceptes de Pythagore, <i>p. 109-118</i>.<br>
+<br>
+<br>
+T.<br>
+<br>
+<i>Tableaux</i> (dix) d'un grand prix, <i>p. 355</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Tabourot</span> (Estienne), savant dijonnais, cité <i>p. 71</i>.<br>
+<br>
+<i>Tact</i> (des plaisirs du) en paradis, <i>p. 415</i>.<br>
+<br>
+<i>Tahiti</i>, et non Othaïti, île, <i>p. 43</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Taillemont</span> (C. de), écrivain français, <i>p. 223</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Tailleur anglais</i> (anecdote sur les douze fils d'un), <i>p. 273</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Taillevent</span>, cuisinier de Charles VII; sa recette de l'Hypocras, <i>p. 314</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Taquet</span>, mathématicien; résultat de ses combinaisons des lettres de l'alphabet, <i>p. 143</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Tarbé</span> (M. Théod.) de Sens, libraire très-instruit, cité <i>p. 99</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Tertullien</span>, savant théologien, cité <i>p. 70</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Tessier</span> (le R. P.), religieux carme, cité <i>p. 129</i>.<br>
+<br>
+<i>Testament</i> de N. S. Jésus-Christ, passé dans toutes les formes par-devant les quatre notaires Mathieu, Marc, Luc et Jean, <i>p. 389</i>.<br>
+<br>
+<i>Testament</i> de la Sainte-Vierge, mentionné <i>p. 387</i>.<br>
+<br>
+<i>Thalmud</i> (le), commentaire des Juifs, cité p. 4;<br>
+<span style="margin-left: 1em;">absurdités du Thalmud sur la création d'Adam, <i>p. 11</i>, <i>not.</i></span><br>
+<br>
+<span class="smcap">Thelioux</span> (Barthelemi), auteur singulier, <i>p. 443</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Théodore de Bèze</span>, cité <i>p. 106</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Thou</span> (Auguste de), son extrait mortuaire, <i>p. 318</i>.<br>
+<br>
+<i>Traductions</i> ridicules, par l'abbé de Marolles, etc., <i>p. 344-349</i>.<br>
+<br>
+<br>
+U.<br>
+<br>
+<i>Usage</i> (d'un certain) dans l'Inde; (<i>de modo cac....</i>), <i>p. 320-326</i>.<br>
+<br>
+<i>Usage</i> singulier d'un sonneur; questions sur l'origine de cet usage, <i>p. 153</i>.<br>
+<br>
+<i>Utilité</i> et nécessité de l'imposition des noms, <i>p. 35</i>.<br>
+<br>
+<br>
+V.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Van-Praet</span>, célèbre bibliographe français, cité <i>p. 37</i> et <i>353</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<i>Variétés</i> (petites) bibliographiques, <i>p. 350-563</i>.<br>
+<br>
+<i>Verbes</i>, nombre de ces sortes de mots dans les langues anglaise et française, <i>p. 40</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Victoria</span>, reine d'Angleterre, citée <i>p. 254</i>.<span class="pagenum" id="Page_461">[Pg 461]</span><br>
+<br>
+<i>Villa</i> (la) du suicide, <i>p. 432-437</i>.<br>
+<br>
+<i>Vocabulaire</i> des noms propres et des mots singuliers répandus dans l'ouvrage, <i>p. 449</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Voltaire</span>, sigles sur la première représentation de sa tragédie d'Oreste, <i>p. 102</i>.<br>
+<br>
+<i>Vue</i> (des plaisirs de la) en paradis, <i>p. 412</i>.<br>
+<br>
+<br>
+W.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Wiéland</span>, écrivain allemand, ses goûts gastronomiques, <i>p. 173</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Williams</span> (M.), missionnaire anglais, cité <i>p. 38</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Woodville</span> (Elisabeth), épisode de sa jeunesse, avec des détails historiques, p. 240.<br>
+<br>
+<br>
+Y.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Yameos</span> (langue des), <i>p. 59</i>.<br>
+<br>
+<br>
+Z.<br>
+<br>
+<i>Zaire</i>, quatre vers de cette tragédie supprimés par Voltaire, et retrouvés, <i>p. 103</i>.<br>
+<br>
+<span class="smcap">Zopyre</span>, courtisan de Darius, cité <i>p. 18</i>, <i>not.</i><br>
+<br>
+<span class="smcap">Zoroastre</span>, cité <i>p. 4</i>.<br>
+</p>
+
+
+<h3>FIN.</h3>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_462">[Pg 462]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="NOTICE">NOTICE</h2>
+</div>
+
+<p>DE QUELQUES OUVRAGES DE M. G. PEIGNOT,</p>
+
+<p><i>Qui se trouvent, en petit nombre, chez Victor</i> <span class="smcap">Lagier</span>, <i>lib.-édit.
+à Dijon</i>. (Affranchir les lettres.)</p>
+
+
+<p>MANUEL DU BIBLIOPHILE, ou Traité du choix des <i>livres</i>
+les plus propres à former une collection précieuse et peu
+nombreuse; 2<sup>e</sup> édition augmentée; 2 gros vol. in-8<sup>o</sup>, papier
+fin 9 f.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ce Traité présente en détail, 1<sup>o</sup> la Notice des ouvrages peu nombreux
+pour lesquels les grands hommes de tous les temps ont eu une prédilection
+particulière; 2<sup>o</sup> l'indication raisonnée des morceaux les plus parfaits et
+les plus saillants des Classiques grecs, latins, français et étrangers;
+3<sup>o</sup> une Bibliographie des meilleurs ouvrages dans tous les genres, propres
+à former une Bibliothèque plus ou moins nombreuse, mais très-bien
+choisie; les meilleures éditions, en différents formats, avec les prix désignés
+pour chaque auteur; la manière de disposer une bibliothèque, d'y
+classer les livres et de les préserver de toute avarie; avec des détails sur
+les formats, sur les différents genres de reliûres, etc., etc.</p>
+</div>
+
+<p>CHOIX DE TESTAMENTS anciens et modernes, remarquables
+par leur importance, leur singularité ou leur bizarrerie, avec
+des détails historiques et des notes; 2 forts vol. in-8<sup>o</sup>, très-bien
+imprimés 9 fr.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ce Recueil offre l'histoire et souvent le texte complet des nombreux
+testaments dont on parle, tous puisés dans les différents siècles, chez
+les anciens, au moyen âge et chez les modernes. Le premier par ordre
+de dates, est celui de Platon, mort 348 ans avant J.-C., et le dernier
+est celui de M. Helloin, mort en 1828. Les anecdotes abondent dans ce
+Recueil; c'est là que se trouve imprimé pour la première fois le testament
+complet de Napoléon.</p>
+</div>
+
+<p>RECHERCHES sur la personne de Jésus-Christ, sur celle de
+Marie et sur sa famille, avec notes archéologiques et tableaux
+synoptiques. <i>Dijon</i>, 1829, 1 vol. in-8<sup>o</sup> 4 fr. 50 c.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>C'est un Recueil de tout ce que les Pères de l'Eglise, les Historiens
+ecclésiastiques et les commentateurs ont dit sur la personne, la taille,
+la figure, le maintien de Jésus-Christ et de Marie, et sur leurs antiques
+portraits, avec des détails généalogiques sur les membres de leur
+famille.</p>
+</div>
+
+<p>RECHERCHES historiques sur les danses des morts.—Analyse
+de tout ce qui a été publié sur l'origine des cartes à jouer.
+<i>Dijon</i>, 1826, 1 vol. in-8<sup>o</sup>, avec 5 fig. 9 fr.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Deux ouvrages d'érudition, le premier sur un sujet peu connu en
+France; le second sur une matière assez obscure, mais intéressante. Le
+volume est entièrement imprimé sur papier fin d'Annonay; le tirage est
+peu nombreux.</p>
+</div>
+
+<p>DOCUMENTS authentiques sur les dépenses de Louis XIV, en
+bâtiments, châteaux royaux (particulièrement celui de Versailles);<span class="pagenum" id="Page_463">[Pg 463]</span>
+en pensions, gratifications aux gens de lettres; en
+établissements, monuments, etc.; in-8<sup>o</sup> 4 fr. 50 c.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>On trouve dans ce vol., page 57, le sieur Chapelain (l'auteur de la
+Pucelle), ayant du Roi 3,000 fr. de pension, «comme le plus grand
+poète qui ait jamais été et du plus solide jugement;» tandis que
+«Racine, poète français, a 600 francs.»</p>
+</div>
+
+<p>RELATION des deux Missions de Dijon, l'une en 1737, l'autre
+en 1824; 2<sup>e</sup> édition corrigée et augmentée d'une notice sur l'origine
+des Missions en France. Un vol. in-12 de 96 pag. 1 f. 50 c.</p>
+
+<p>L'ILLUSTRE JACQUEMART de Dijon. Détails historiques,
+instructifs et amusants sur ce haut personnage, domicilié en
+plein air dans cette ville depuis 1382, publiés avec sa permission
+en 1832, etc. <i>Dijon</i>, 1832; in-8<sup>o</sup>, avec fig. 2 fr. 50 c.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Facétie qui commence par une notice sur les anciennes horloges
+curieuses, et qui donne l'histoire de celle de Dijon où figure Jacquemart,
+avec le récit de sa translation de Courtrai en 1382, le détail de ses
+restaurations, les pièces bourguignonnes faites en son honneur, etc.</p>
+</div>
+
+<p>HISTOIRE d'Hélène Gillet, ou relation d'un événement extraordinaire
+et tragique, survenu à Dijon (sur l'échafaud) le 12 mai
+1625; suivie d'une notice, etc. <i>Dijon</i>, 1829; in-8<sup>o</sup>. 1 f. 50 c.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>Ce récit a tellement frappé Charles Nodier qu'il en a fait une Nouvelle
+dans la <i>Revue de Paris</i>, 1831, t. 35, pages 18-36; on l'a depuis
+réimprimée dans ses œuvres.</p>
+</div>
+
+<p>MÉMORIAL religieux et biblique, ou Choix de Pensées sur la
+religion et sur l'Ecriture-Sainte: 1 vol. in-18 de 296 pag., très-bien
+imp. sur pap. fin. 1 fr. 50 c.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>C'est une réunion des pensées les plus sublimes et les plus frappantes,
+extraites de tous les auteurs du premier ordre qui ont prouvé la vérité et
+la nécessité de la religion et qui ont traité de la Bible.</p>
+</div>
+
+<p>ÉLÉMENTS de Morale, rédigés d'une manière simple, claire et
+proportionnée à l'intelligence des enfants; 3<sup>e</sup> éd., 1 vol. in-18. 50 c.</p>
+
+<p>VIRGILE VIRAI en Borguignon. Choix des plus beaux livres
+de l'Enéide, suivis d'épisodes tirés des autres livres (ancienne
+traduction en patois bourguignon), avec sommaires et notes,
+1831, grand-raisin, in-18 de <span class="allsmcap">XLVIII</span>-327 pages 5 fr.</p>
+
+<p>ESSAI sur l'origine de la langue française et sur un recueil de
+monuments authentiques de cette langue, classés chronologiquement
+depuis le neuvième siècle jusqu'au dix-septième, avec notes,
+tableau et quatre fac-simile. 1835, in-8<sup>o</sup> 3 fr. 50 c.</p>
+
+<p>LES BOURGUIGNONS salés: diverses conjectures sur l'origine
+de ce dicton populaire, etc. 1835, in-8<sup>o</sup> 2 fr.</p>
+
+<p>RECHERCHES historiques et philologiques sur la philotésie où
+usage de boire à la santé, chez les Anciens, au moyen âge, et
+<span class="pagenum" id="Page_464">[Pg 464]</span>chez les Modernes. 1836, in-8<sup>o</sup> 2 fr.</p>
+
+<p>NOUVELLES RECHERCHES sur le dicton populaire <span class="allsmcap">FAIRE
+RIPAILLE</span>. 1836, in-8<sup>o</sup> 75 c.</p>
+
+<p>DE LA LIBERTÉ de la presse à Dijon au commencement du
+dix-septième siècle; ou Histoire de l'impression d'un opuscule
+en patois, publié en 1609 sur la démolition du château de
+Talant. 1836, in-8<sup>o</sup> 75 c.</p>
+
+<p>SOUVENIRS relatifs à quelques bibliothèques des temps passés.
+1836, in-8<sup>o</sup> 75 c.</p>
+
+<p>DE PIERRE ARETIN. Notice sur sa fortune, sur les moyens
+qui la lui ont procurée et sur l'emploi qu'il en a fait; in-8<sup>o</sup> 75 c.</p>
+
+<p>SOUVENIRS relatifs à Saint-Paul de Londres, etc.; in-8<sup>o</sup> 75 c.</p>
+
+<p>RECHERCHES sur le luxe des Romains dans leur ameublement,
+etc. 1837, in-8<sup>o</sup> de xii-94 pag. 2 f. 50 c.</p>
+
+<p>RECHERCHES sur les diverses opinions relatives à l'origine et
+à l'étymologie du mot <span class="allsmcap">PONTIFE</span>. 1838, in-8<sup>o</sup> 1 fr.</p>
+
+<p>QUELQUES RECHERCHES sur d'anciennes traductions françaises
+de <span class="smcap">l'Oraison dominicale</span> et d'autres pièces religieuses,
+des 9<sup>e</sup>, 10<sup>e</sup>, 11<sup>e</sup>, 12<sup>e</sup>, 13<sup>e</sup>, 14<sup>e</sup>, 15<sup>e</sup> et 16<sup>e</sup> siècles; in 8<sup>o</sup> 2 fr.</p>
+
+<p>NOTICE sur un bas-relief, représentant les figures mystérieuses
+et symboliques dont les quatre évangélistes sont ordinairement
+accompagnés, suivie de Recherches sur l'origine de ces symboles.
+1839, in-4<sup>o</sup> de 16 p., fig. 1 fr.</p>
+
+<p>QUELQUES RECHERCHES sur le tombeau de Virgile, au mont
+Pausilipe. 1840, in-8<sup>o</sup> 1 f. 50 c.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>NOEL borguignon de Gui Barôzai (La Monnoye) avec le Glossaire
+complet. Un gros volume in-8<sup>o</sup>, petit papier, 1776 3 fr.</p>
+
+<p>MANUEL de l'étranger à Dijon, ou Précis historique et biographique
+sur la ville de Dijon, la Bourgogne, etc., par M. Girault;
+Un gros volume in-12 de près de 600 pages, orné d'une gravure
+et du plan de la ville 4 fr.</p>
+
+
+<p>MANUEL théorique et pratique de l'Estimateur des forêts; par
+M. Noirot-Bonnet; un vol. in-8<sup>o</sup> 7 fr.</p>
+
+
+<p>MANUEL des Propriétaires et Régisseurs de bois et forêts, par
+M. Noirot, géomètre-forestier; un gros vol. in-12 4 f. 50 c.
+</p>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78369 ***</div>
+</body>
+</html>
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