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Cette +lecture l’entraîna à relire du Stendhal, ainsi que les pages à lui +consacrées par Sainte-Beuve, Taine et Bourget. Un plan fut ébauché par +René Boylesve; quelques alinéas, rédigés; mais la chose en resta là. + +La date de 1914 étonne d’abord. Comment, lui dont la pensée toujours +soucieuse fut irrémédiablement ravagée par la guerre et dès son début, +comment a-t-il pu s’abstraire du drame à ce point, ne fût-ce qu’une +heure, et s’attacher à un sujet qui n’y avait aucun rapport visible ou +urgent? Ce fut l’instinct de conservation morale qui lui inspira cette +discipline de sereine apparence et de fond pathétique; ce fut le besoin +de sauvegarder son meilleur esprit, justement pour pouvoir l’appliquer +au terrible drame. Et comme l’époque l’anéantissait d’autant mieux +qu’elle le maintenait éloigné de l’action, c’est en dehors du drame +qu’il pouvait trouver l’indispensable point d’appui: à savoir dans son +propre sol, et dans la permanence du sol français représenté pour lui, +dans ces circonstances où tout vacillait, par les Lettres. Stendhal ne +fut d’ailleurs pas son seul recours en ce genre. René Boylesve relut +dans le même temps Montaigne, Marc-Aurèle, et les annota aussi. + +On ne peut se défendre d’un scrupule: en publiant, si savoureuses +soient-elles, ces notes de premier jet où plus d’une phrase n’achève +même pas son déroulement grammatical, ne blesse-t-on pas indiscrètement +le souvenir de René Boylesve, qui aimait les choses finies? On ne réfute +certaines objections que par l’argument _ad hominem_; et vous-même, +Boylesve, n’auriez-vous pas regretté qu’on ne publiât point certaines +pages inachevées de Stendhal? Pourquoi, en l’honneur de Stendhal, ne +vous ferait-on pas ouvertement honneur des lignes que vous lui avez +consacrées? + +Disons enfin qu’on n’a pas hésité à reproduire les citations nombreuses +auxquelles René Boylesve a accroché ses adhésions, ses objections, ou +ses additions,--ceci était indispensable pour l’intelligence de son +texte--, et même des citations non commentées, parce qu’un simple choix +d’extraits peut fournir une précieuse indication sur l’esprit qui s’y +exerça. + +G. G. + + + + +RÉFLEXIONS SUR STENDHAL + + + + +I + +NOTES POUR UNE ÉTUDE + + +1º Gloire paradoxale, pourquoi? (non prévue, non cherchée). Pourquoi? +parce qu’il représente exactement le contraire de ce que semblent chérir +nos mœurs contemporaines. + + +α. Il est avant tout psychologue; et l’élite que la psychologie +intéresse, n’est certes pas plus étendue [aujourd’hui] que du temps de +Stendhal. + + +β. Il est «trop différent» pour plaire. Nous faisons parfois des succès +à l’originalité, nous croyons même n’aimer que l’originalité; en fait, +nous appelons original ce qui est conforme à un certain mouvement encore +en opposition avec la masse énorme du public, mais dûment adopté dans +des milieux agités et puissants, souvent sanctionnés par les pouvoirs +publics qui sont partisans de l’originalité. + + +γ. Son originalité véritable consiste à ne rien faire pour la Société. +Or nous sommes éminemment au service de la Société. A de rares +exceptions près, tous nos farouches indépendants parlent ou voudraient +parler au public; conservateurs ou révolutionnaires tiennent au fond le +même langage: ils se piquent de toucher l’intérêt commun. + +Toute la littérature française, depuis le XVIIe siècle, comme disait +Brunetière, est «fonction de la Société». Stendhal est, depuis +Montaigne, le premier écrivain français qui n’exprime que soi-même ou +que sa vision absolument désintéressée des hommes. + +Il conviendrait de rapprocher de lui La Bruyère et La Rochefoucauld, +qui, toutefois, veulent être lus et, malgré leur audace extrême, +approuvés. Au sommet de notre littérature, Pascal, si haut et si libre, +n’est cependant pas seul; il a en face de lui Dieu, et il écrit ses +pensées dans une intention d’apologétique. Rousseau, indépendant, est un +moraliste, un apôtre. + +Stendhal, comme Claude Bernard devant la vérité scientifique, ne connaît +que ce que sa géniale intuition lui fait découvrir de soi-même, des +caractères étrangers, et de la Société; et il n’est pas soupçonnable +d’avoir une autre fin, en le disant, que d’exprimer ce qui lui paraît +évident. Il convient d’ajouter que c’est à tort que de pareils écrivains +semblent ne pas jouer leur rôle dans le concert social: ils servent la +connaissance de l’homme, qui sert à toute la collectivité; ils servent +la littérature plus que tous les autres, par quoi ils contribuent à la +gloire nationale en même temps qu’à celle de l’humanité; et ils ont une +plus grande chance de durée que ceux qui emploient leur talent à des +utilités immédiates. + + * * * * * + +La gloire de Stendhal est à son comble. Je veux dire: la gloire telle +que nous l’entendons communément, celle qui est proclamée par la +Renommée aux cent bouches. + +En réalité, la gloire véritable n’a rien de commun avec celle-ci qu’on +dirait être le résultat du suffrage universel. La gloire véritable est +d’occuper la ferveur d’une élite d’esprits si éminents qu’il y ait +chance d’abord qu’ils se trompent peu et secondement que leur autorité +transmettra votre nom plus sûrement que la foule oublieuse. Tout autre +sorte de gloire peut intéresser, amuser, étourdir--et corrompre--un +écrivain, mais ne saurait contenter intimement et profondément une +grande âme. + +J’imagine que, des Champs-Élysées où son incomparable esprit repose, +Stendhal fut aussi satisfait lorsque les élèves de M. Jacquinet, à +l’École Normale, instituaient, avec raisons à l’appui, son culte[1], +qu’il le peut être aujourd’hui où son nom fait branler presque toutes +les têtes et allume un regard d’un si étrange malaise dans les yeux de +malheureux, qui, sans le comprendre, se croient tenus de l’admirer. + + [1] Jacquinet est ce jeune professeur à l’École Normale qui révéla + Stendhal à Taine et à ceux de la célèbre promotion. + + * * * * * + +Lorsqu’on s’apprête à dire ne fût-ce que quelques mots sur Stendhal, il +faudrait honnêtement avertir son public et lui demander: «L’homme, tel +que Dieu et les circonstances de la vie l’ont fait, est-il pour vous +sujet intéressant et que vous désiriez connaître? ou bien ne vous +attachez-vous qu’aux idées que la littérature vous habille plus ou moins +heureusement en hommes?» On pourrait inviter ces derniers à ne point +écouter. + + + + +II + +NOTES DE LECTURE + +SUR + +_VIE DE HENRI BRULARD_ + + +Stendhal comme maître, à cause de son horreur de l’emphase, des grands +mots. Se souvenir qu’il dit, dans la _Vie de Henri Brulard_, que son +grand-père ne tolérait pas qu’on prononçât un mot qui sentît la +grandiloquence et que cependant il ne tolérait pas un mot bas. Stendhal +s’est accoutumé dès son plus jeune âge à l’expression juste. L’horreur +du style de Chateaubriand et des principes de M. Villemain ont fait le +reste. + +Personnellement, rien ne m’est plus odieux qu’un mot plus grand que ce +qu’il signifie. Je le préfère pauvre, insuffisant, et que l’idée qu’il +contient le fasse éclater. + + * * * * * + +«_L’exaltation espagnole à laquelle j’eus le malheur d’être sujet toute +ma vie._» _Vie de H. B._, II, 71. (Édition Champion, 1913.) + +Qu’il est toujours, avant tout, un homme passionné. Il dit quelque part +qu’il a la peau et la surface extérieure d’une femme; il n’en a pas que +cela; il juge presque toujours par passion; il n’a pas aimé les curés ni +les rois par horreur de son père et de sa tante Séraphie; il a horreur +de Chrysale et de la comédie bourgeoise, même chez Molière, par haine de +la vie bourgeoise de Grenoble; il a horreur de Grenoble à cause des +promenades à Claix; et quand il arrive à Paris, il prend la ville en +dégoût, parce qu’elle n’a pas de montagnes! parce qu’elle n’a pas de +montagnes comme en avait Grenoble qu’il détestait!... + +«_Dans le fait, je n’avais aimé Paris que par dégoût profond pour +Grenoble._» _Vie de H. B._, II, 82. + + * * * * * + +«_Je n’ai jamais cru que la Société me dût la moindre chose. Helvétius +me sauva de cette énorme sottise. LA SOCIÉTÉ PAIE LES SERVICES QU’ELLE +VOIT._» _Vie de H. B._, II, 89. + +«_Le Tasse [qui espérait que toute l’Italie ferait à son poète une +pension de deux cents sequins] ne voyait pas, faute d’Helvétius, que les +cent hommes, qui sur dix millions comprennent LE BEAU qui n’est pas +imitation ou perfectionnement du BEAU déjà compris par le vulgaire, ont +besoin de vingt ou trente ans pour persuader aux vingt mille âmes les +plus sensibles après les leurs que ce nouveau beau est réellement +beau._» _Vie de H. B._, II, 90. + + * * * * * + +Son goût pour l’Italie lui vient de la passion pour la vérité, lui vient +de son jugement _désintéressé_, puis de sa croyance à l’excellence des +individualités exceptionnelles plutôt qu’à l’excellence d’une société +ordonnée comme le fut la française. + +Son goût pour les «brigands» qu’il avoue au début de l’_Abbesse de +Castro_. Il admire l’individu énergique et en cela il est avec l’âme +populaire, ce qui probablement lui fait écrire: «la fibre artiste qui +vit toujours _dans les basses classes_». (C’est lui qui souligne.) +Vérité plus profonde qu’il ne l’a pensé peut-être, car il ne les croyait +artistes que parce qu’elles aiment l’énergie ou l’individualisme +héroïque contre le pouvoir; et elles sont artistes parce qu’elles +contiennent l’inépuisable réserve de bon sens et de sensibilité à l’état +naissant, qui fait inévitablement défaut aux classes supérieures +déformées et usées par les conventions. + +Sa manière d’opposer les brigands italiens à la Société, et les motifs +qu’il donne de les admirer fait penser qu’il serait aujourd’hui partisan +des forbans modernes, des grands escrocs comme Deperdussin[2] qui volent +trente-deux millions, mais avec cela font marcher les industries et +avancer l’aviation par exemple, que les timides gens sages laisseraient +volontiers inertes. + + [2] Industriel fameux qui rendit des services à l’aviation dans les + années d’avant-guerre, mais que ses procédés conduisirent à une + faillite retentissante. + + * * * * * + +Le romanesque chez Stendhal. + +Non seulement son «espagnolisme» auquel il fait de si fréquentes +allusions; mais se rappeler ce qu’il dit de sa conception de l’homme, la +première année qu’il a vécu à Paris: + +«_Un homme devait être, selon moi, amoureux passionné, et, en même +temps, portant la joie et le mouvement dans toutes les sociétés où il se +trouvait._ + +«_Et encore cette joie universelle, cet art de plaire à tous, ne +devaient pas être fondés sur l’art de flatter les goûts et les +faiblesses de tous. Je ne me doutais pas de ce côté de l’art de plaire, +qui m’eût probablement révolté; l’amabilité que je voulais, était la +joie pure de Shakespeare dans ses comédies, l’amabilité qui règne à la +cour du duc exilé dans la forêt des Ardennes._» _Vie de H. B._, II, 111. + + * * * * * + +Stendhal manque du sens réaliste; il ne l’a acquis, à un degré +prodigieux, que par dépit et par rage; son réalisme est le résultat d’un +romantisme ou, si l’on veut, d’un idéalisme froissé. + +Après avoir écrit ceci, je trouve: + +«_La sagacité, qui n’a jamais été mon fort, me manquait tout à fait. +J’étais comme un cheval ombrageux qui ne voit pas ce qui est, mais des +obstacles petits ou imaginaires._» _Vie de H. B._, II, 115. + + * * * * * + +«_Quelle différence si M. Daru ou Mme Cambon m’avait dit, en janvier +1800: Mon cher cousin, si vous voulez avoir quelque consistance dans la +société, il faut que vingt personnes aient intérêt à dire du bien de +vous._» _Ibid._, II, 120. + + * * * * * + +«_Virgile me faisait horreur, comme protégé par les prêtres qui venaient +dire la messe et me parler de latin chez mes parents._» II, 132. + + * * * * * + +«_Je crois voir que ce qui me défendait du mauvais goût d’admirer la +CLÉOPÉDIE du comte Daru et, bientôt après, l’abbé Delille, c’était cette +doctrine intérieure fondée sur le vrai plaisir, plaisir profond, +réfléchi, allant jusqu’au BONHEUR, que m’avaient donné Cervantès, +Shakespeare, Corneille, Arioste, et une haine pour le puéril de Voltaire +et de son école._» II, 133. + +Très important! + + * * * * * + +«_L’expérience m’a appris que la majorité laisse diriger la sensibilité +aux arts, qu’elle peut avoir naturellement, par l’auteur à la mode: +c’était Voltaire en 1798, Walter Scott en 1828._» + + * * * * * + +Il dit que son admiration ancienne pour l’Arioste venait de ce qu’il +prenait tout à fait au sérieux les passages tendres et romanesques. Et +il ajoute: + +«_Ils frayèrent, à mon insu, le seul chemin par lequel l’émotion puisse +arriver à mon âme. Je ne puis être touché jusqu’à l’attendrissement +QU’APRÈS UN PASSAGE COMIQUE._» P. 135. + + + + +III + +NOTES DE LECTURE + +SUR + +_STENDHAL ET LE BEYLISME_ + +DE LÉON BLUM + + +Léon Blum signale une vérité: + +«_Comme tous les artistes entièrement sincères, et qui n’ont jamais été +prisonniers d’une école, d’une manière, ni même d’un succès, il est +mobile, versatile, contradictoire._» P. 2. + +Je crois que c’est le propre de la nature humaine d’être ainsi; et +qu’elle est d’une façon générale ainsi, quand elle n’est pas canalisée, +endiguée par une des trois choses que signale Blum. Et c’est ainsi +qu’est Montaigne, etc. Insister là-dessus: l’homme est naturellement +«ondoyant et divers»; l’unité ne lui est fournie que par des occasions +extérieures. + + * * * * * + +Il a l’intelligence de ne point songer à obtenir une physionomie _une_ +de Stendhal, ce qui serait (c’est moi qui dis cela) appliquer à son +ombre la geôle d’un succès qu’il ignora étant vivant. + +«_Il faut procéder_, dit Blum, _à la manière des romanciers, et pour +faire saillir le personnage, l’engager dans des épreuves ou dans des +péripéties réitérées._» + + * * * * * + +P. 3. Son but n’est pas d’apporter des nouveautés, ni de «présenter une +théorie forte: c’est seulement de faire revivre un personnage réel.» + +Il s’agit donc simplement de pénétrer avec un lecteur très intelligent +dans l’œuvre de Stendhal et d’essayer de nous figurer l’homme qu’il a +été. C’est, en somme, un peu se conformer à la méthode sorbonienne tant +critiquée ces dernières années: étant donné un homme dont la gloire est +incontestée, connaissons-le, sans plus. + +La tâche de la plupart des critiques, reconnaissons-le, consiste à se +substituer à l’auteur même qu’ils étudient. Ils voient la réalité, comme +la plupart des hommes et même des artistes, sans respecter son +intégrité; ils la voient pour leur plaisir, c’est-à-dire, la plupart du +temps, pour le plaisir de se substituer à elle, de se réaliser eux-mêmes +à l’occasion d’une réalité objective. Cette soumission à l’objet que +nous trouvons ici, doit tout d’abord être louée. + + * * * * * + +P. 5. Il se demande avec raison si la lecture de _Rouge et Noir_ et de +la _Chartreuse_ fut vraiment, comme on l’a dit, une leçon d’énergie (et +voici une marque de l’interprétation des meilleurs critiques), et si +elle ne fut pas, au contraire, agissant à l’inverse de l’action. + +«_L’avenir jugera_, dit-il, _d’après les résultats acquis, s’il faut la +tenir pour un tonique ou pour un toxique._» + + * * * * * + +P. 6. Il a encore bien raison de ne vouloir pas admettre, comme l’a fait +Sainte-Beuve, que le vrai Stendhal est celui qu’ont connu vers 1821 +Mérimée, Ampère, ou Jacquemont, c’est-à-dire à l’âge de quarante ans, +c’est-à-dire au moment où, familiarisé avec le monde, il est en pleine +possession de savoir se dissimuler. + +«_Le vrai Stendhal_, dit-il, _c’est celui de l’éveil à la vie..., celui +que nous ne connaîtrions par personne si nous ne le connaissions par +lui-même. L’intérêt essentiel du JOURNAL révélé par Stryienski et M. de +Nion, de la CORRESPONDANCE, et surtout des lettres publiées par M. Paupe +d’après les autographes Chéramy, est de démontrer, pour qui sait lire, +cette vérité primordiale..._» + +Le _Rouge_, écrit à quarante-sept ans, et la _Chartreuse_, à +cinquante-six ans, ne sont que le développement réfléchi et la mise en +œuvre romanesque de ces premiers écrits. + +Comme tous les hommes qui demeurent entièrement eux-mêmes, et que ne +gouvernent ni ne façonnent les circonstances extérieures, Stendhal est +resté l’homme du temps de son enfance. + +Méfions-nous des hommes qui se plaignent des misères de leur enfance. +Ils n’ont jamais rien tant aimé que de se plaindre. Leurs malheurs sont +aussi chimériques que leurs joies; quand ils décrivent celles-ci, ce ne +sont pas les réelles, mais celles qu’ils s’imaginent désirer. + +Blum lui-même signale que dans la période de 1809 à 1812 Stendhal ne +nous donne pas de renseignements, «sans doute parce qu’il s’y sentit à +peu près heureux, et que le bonheur ne se confesse pas». Fuyons donc le +bonheur! Le bonheur est l’ennemi de la littérature. Stendhal ne dit-il +pas lui-même: «Aurai-je le courage de parler des années 1818, 1819, +1820, 1821...? Je craindrais de déflorer les moments heureux en les +décrivant, en les anatomisant... C’est ce que je ne ferai point, _je +sauterai le bonheur..._» Paul Bourget ajoute: «Si ce bonheur avait été +plus complet encore, nous n’aurions pas eu ce livre (_Les souvenirs_) ni +probablement le _Rouge_ et la _Chartreuse_.» + +Stendhal lui-même a reconnu qu’avec un peu plus de tendresse on eût fait +de lui «un niais comme tant d’autres». Est-ce bien vrai? n’est-ce pas +ici faire à l’éducation la part trop belle? Certes elle intervient dans +la formation d’un caractère; mais sont-ce bien les circonstances qui, +seules, font les réfractaires? L’état de réfractaire est une passion; +c’est un état très cher à celui qui dit en souffrir, et qu’il préfère +même au bonheur commun. Ne sentez-vous pas avec quel mépris Stendhal dit +«un niais comme tant d’autres»? + + * * * * * + +P. 10. «_La société de la Restauration où tant de critiques s’obstinent +à le situer, ne fut pour lui qu’un milieu étranger, inerte,... et qu’il +jugea toujours en homme de parti._» + +Paul Bourget l’avait fort bien dit: «_Depuis sa dix-huitième année il +n’a rien acquis, sinon plus d’ampleur de ses tendances premières._» + + * * * * * + +P. 13. «_Pour le développement d’un Stendhal, cet état d’incohérence +était le milieu choisi_», etc. + + * * * * * + +Pp. 14-15. «_Il a la mémoire affective et la mémoire visuelle... Il n’a +la mémoire ni des événements ni des dates._» + + * * * * * + +P. 21. Le fait «qu’un peu d’entraînement corporel, de ce qu’on appelle +aujourd’hui culture physique, aurait pu, comme le dit Léon Blum, faire +contre-poids à cette sensibilité anormale», donne à songer... C’est +vrai, je le crois. Et aussi la même culture qui aurait détruit Stendhal, +aurait arraché toute sa vigueur morale à Pascal! Et Rousseau, qu’eût-il +été avec une jeunesse sportive? + +En lisant cette biographie de Stendhal, en étant témoin de +l’«oppression» dont il est victime de la part de ses parents, en +reconnaissant que ce sont ces souffrances d’enfant qui ont développé [en +lui] le goût de la méditation solitaire, l’indépendance de l’esprit, qui +lui ont conservé «les nerfs délicats, la peau d’une femme», on se +demande s’il y a à regretter quelque chose. Et que serait _Le rouge et +le noir_ sans toutes ces particularités? + +Une éducation sportive aurait-elle permis cette émotion du jeune Beyle, +à quatorze ans, en présence de Mlle Kably: «Si quelqu’un la nommait +devant moi, je sentais un mouvement singulier près du cœur: j’étais sur +le point de tomber.» + + * * * * * + +N’est-il pas étrange que la renommée éclatante de Stendhal se produise à +l’époque la moins apte à former des Stendhals, et où toute sa +sensibilité excessive est la chose la plus étrangère? + + * * * * * + +D’après Léon Blum, «_son idée de l’amour_ (à Stendhal), _toute fictive, +ne pouvait s’étendre librement que dans le domaine de la fiction... +C’est que, chez lui, l’avidité amoureuse, formée ou forcée par la +lecture, alimentée par la rêverie, dépendait de l’imagination seule._» + +Mais n’en est-il pas de même de tous les amours qui ont laissé une trace +dans les écrits des hommes? et n’est-ce pas cela seulement qui mérite le +nom d’amour? Celui qui résiste à la réalité, nous savons bien ce qu’il +est s’il prend un caractère passionné, et je ne crois pas que ses +chantres trouvent jamais chez les hommes un intérêt durable; ou bien il +est la bonne entente ménagère. Qu’est-ce qu’un amour où l’imagination ne +règne pas? + + * * * * * + +P. 27. «_La même influence éducative, qui déterminait son idée de +l’amour, fixait dans un sens analogue sa conception du monde et de la +fortune. Sur les données des romanciers et des poètes..., il +construisait complaisamment des destinées imaginaires et une société +illusoire._» + +J’aime bien cette critique de la part de Blum, réformateur social. De +deux choses l’une: ou il faut supprimer l’imagination dans l’éducation +et l’on fera des hommes peu amoureux et peu utopiques, c’est-à-dire +d’affreux réalistes dans les choses de l’amour et de cyniques profiteurs +en politique... + + * * * * * + +Ne voit-on pas partout que les gens les plus mécontents, les plus +fielleux, sont ceux qui se trouvent logés dans l’entre-deux, à mi-chemin +des heureux du monde ou [des] trop gros privilégiés qui n’osent pas +gémir, et des vrais malheureux qui ou bien ont autre chose à faire que +crier, ou bien puisent dans leur détresse vraie ce certain orgueil, +antidote fourni par la nature et qui nous sauve dans les plus grands +maux,--la fierté muette de souffrir,--qui ne se différencie que d’un +degré de la fierté loquace de n’être pas aussi heureux qu’on veut y +avoir droit. + +En somme, ne pourrait-on pas se demander si l’éducation la plus +cahotique et la plus dérisoire n’est pas la plus favorable à l’éclosion +de cette sorte de monstre qu’est l’homme de lettres? Ce qu’il ne faut +pas souhaiter pour les hommes qui ne sont pas destinés à trouver par +eux-mêmes l’harmonie finale, ou seulement à se trouver, est au contraire +désirable pour cette sorte d’aventurier qui doit tout tirer de son +expérience, et dont le propre est de jeter partout la sonde et de se +buter la tête contre les murailles afin de connaître quel est le degré +de résistance du crâne et du cerveau humain. + + * * * * * + +P. 33. «_Les hommes méfiants par système sont généralement les plus +exposés à l’erreur._» + + * * * * * + +P. 33. Blum dit très bien: «_Par-dessus tout, une grande opinion et une +constante préoccupation de soi-même, nées l’une et l’autre de la vie +contractée et solitaire..._» + +L’«imperméable», le récalcitrant, selon Faguet. + +On est si bien ce que l’on doit être, et nullement ce que l’on veut +être! Voyez Stendhal qui ne voit le monde qu’à travers Shakespeare: le +rappelle-t-il en quelque façon? + +De quel effroyable repliement sur soi-même, de quelle vision surchauffée +du monde un tel aveu ne doit-il pas être le signe: «Quand j’aurai joui, +dit Stendhal, pendant six mois de six mille francs de rentes, je serai +assez fort pour oser être moi-même en amour»! Voilà un étau qui, plus +que l’éducation première, a dû produire cette chair contuse et aigrie, +cette âme exceptionnelle, cet appétit insatiable et romanesque +d’amour!... + +Il n’y a point d’épreuve telle que d’être privé d’habit et du moyen de +payer un fiacre, quand on atteint l’âge de l’amour! + + * * * * * + +Pp. 59-60. Je ne serais pas de l’avis de Blum, lorsqu’il dit que la +cause profonde du malaise éprouvé par Stendhal dans le monde (malaise +selon moi sublime) «gît dans son ombrageuse et souffrante vanité». Qu’il +l’ait avoué lui-même, je ne m’en soucie pas: il l’a avoué par un reste +de pudeur devant le monde de ses futurs lecteurs, parce qu’il savait +bien qu’il n’y a pas d’excuse aux yeux des hommes à avoir paru sot dans +le monde. Mais il est paralysé dans le monde, comme le reconnaît M. +Blum, parce qu’il cherchait à y exprimer «des sentiments forts», à y +parler comme il le faisait avec lui-même. C’est le génie parmi les +badins, les baladins: Stendhal, dans le salon Daru, inaugurait l’humeur +hautaine des grands littérateurs de la seconde partie du XIXe siècle, +contempteurs du monde où l’on ne peut pas être soi-même, où l’on ne peut +pas réaliser la personnalité qu’ont formée et votre don premier et votre +méditation et votre travail, et qui répugnaient à se mettre au niveau +des gens qui n’ont pris que la peine de naître et d’être charmants. + +«L’agrément mondain a pour principe le naturel», dit Léon Blum. S’il +disait l’aisance, je comprendrais. J’y opposerai l’aveu pathétique de +Stendhal: «Je sens bien que ma manière naturelle ne saurait leur plaire, +et que, cependant, je suis jaloux de leur plaire...» Conflit tragique +entre la Société et l’individu; préparation à la période de la vie +italienne où l’individu et le _naturel_ sont plus libres, plus +réalisables. + + * * * * * + +P. 63. Blum dit que l’état créé par le phénomène de _l’imagination +renversée_, que Stendhal appelle une erreur d’homme supérieur, est le +pire état, puisqu’il y manque la grande consolation de l’orgueil. Mais +non! Ce serait dire que le meilleur état est dans l’harmonie parfaite, +et non dans la lutte douloureuse. C’est toujours cette autre erreur +moderne qui consiste à opposer à la douleur féconde, à cette chère +douleur créée par le christianisme, l’état dionysiaque où l’on se +domine, où l’on domine tout, où l’on n’a plus qu’à chanter victoire. Il +n’y a rien de plus lassant et de plus vide à la fin que les chants de +triomphe. La loi de la vie est la contradiction, la lutte, la douleur. + + * * * * * + +Blum dit que, dans l’œuvre de Stendhal, «_jamais, au grand jamais, on +n’aperçoit le ton du réquisitoire, de la revendication sociale. S’il eût +été en situation d’en profiter mieux, cette vie ne lui eût même pas +déplu, et bien au contraire._» P. 68. + +Certes, il avait la conception de la vie de société, brillante, +élégante; et rien de plus éloigné de lui que la revendication sociale. +Mais, s’il ne se plaisait pas dans cette société, c’est qu’il la +trouvait médiocre; s’il ne pouvait se plier à ses exigences, c’est qu’il +pensait et sentait fortement, et qu’il se trouvait, comme il le dit, au +milieu «d’un peuple de vaudevillistes». + +Stendhal est atteint de l’hypertrophie du moi, qui a fait presque tous +les grands écrivains modernes. Et il vit à une époque où le goût vif et +l’habitude de la vie de société cause un conflit aigu, permanent, avec +cette maladie. Il est, avec ça, de son temps; il croit au monde, aux +salons; son ambition, à cet homme qui n’a écrit que pour le lecteur de +1880, est de plaire! + + * * * * * + +Stendhal a le naturel--assez détestable pour autrui--des hommes +sensibles qui n’ont pas dans la vie un but étranger à eux-mêmes. Il rêve +sans cesse d’_autre chose_: à Milan, même au fort de sa passion pour +Métilde, il rêve de notoriété parisienne; revenu à Paris, il a la +nostalgie de l’Italie et de sa vie facile. Il est possible que là où +cette sensitive souffrit le moins, ce fut au cours de ses campagnes de +Russie et de Saxe, ou quand il alla défendre le Dauphiné,--en fait: +quand il fut enrôlé dans une société dure, mais organisée. + +Blum me fait bien sentir cette tragique histoire d’un homme qui fut +partout et toute sa vie étranger. Étranger dans la maison natale; +partout, depuis, sans domicile et sans meubles, sans famille depuis le +mariage de sa sœur Pauline en 1808, sans femme, sans enfant, à peu près +sans maîtresse; et aucun de ses amis ne semble l’avoir connu. + + * * * * * + +Blum constate avec justesse et la précocité intellectuelle et sensible +de Stendhal et la durée, indéfinie chez lui, des caractères de la +jeunesse: même appétit de bonheur, même capacité de souffrance. Il n’a +pas changé parce qu’il n’est pas sorti de lui-même. + +Conséquence: les héros de ses romans sont de tout jeunes gens. Julien +Sorel, Lamiel, Lucien Leuwen, Octave de Malivert, Fabrice del Dongo, +n’atteignent pas trente ans. «Passé la jeunesse, Stendhal ne s’intéresse +plus à ses héros», p. 93. «Ses romans ne sont ainsi, dans leurs parties +essentielles, qu’une sorte d’autobiographie rétrospective», p. 94. + + * * * * * + +Sainte-Beuve lui a reproché le manque d’invention. + +Un écrivain qui a trouvé, pour M. de Rénal qui vient de lire une lettre +anonyme et croit qu’il est trompé, cette consolation: il pense à sa +maison où le roi a couché, et à son château de Vergy dont la façade est +peinte en blanc et les fenêtres garnies de beaux volets verts. «_Il fut +un instant consolé par l’idée de cette magnificence._» Évidemment +Stendhal invente ce trait de psychologie humaine, il n’a rien éprouvé de +semblable. Voilà de l’imagination. + +Blum le défend avec raison: «_Stendhal est dénué d’invention au sens où +Balzac en abonde, c’est-à-dire qu’il n’est pas inventeur de types (?), +d’actions, de péripéties... Le mode d’invention qu’on pourrait qualifier +de dramatique lui fait presque complètement défaut... Mais ce travail_ +(de l’invention) _peut s’accomplir sur l’observation intime comme sur +l’observation extérieure... C’est sa propre sensibilité qu’il fait +rayonner en tous sens; il s’invente incessamment lui-même._» + +Dire un mot sur ce malentendu, qui dure encore, touchant ce qu’on entend +par invention. + + * * * * * + +P. 104. «_La vérité des sentiments est la seule à laquelle puisse +prétendre un roman construit par de semblables procédés._» + + * * * * * + +P. 105. Il dit avec raison que _La Chartreuse_ n’est pas, comme on l’a +cru, une reconstitution de la Renaissance italienne, «un produit de +l’observation objective», mais que tout y est transposé dans l’âge +moderne, après avoir été puisé d’une chronique ancienne, «pour l’unique +vraisemblance du personnage principal». + + * * * * * + +P. 107. «_Pourvu qu’il s’y puisse situer sous un aspect nouveau, pourvu +qu’il y trouve un cadre, un éclairage aux émotions acquises et aux +actions possibles, toute aventure lui est bonne._» + +Noter que le fait que tous les romans de Stendhal sont empruntés à des +chroniques historiques ou judiciaires ou même, comme Leuwen, un peu +dérobés à son prochain, prouve précisément la puissance d’invention chez +Stendhal, puisque tous les détails--et l’on sait de quelle valeur ils +sont--ne sauraient être empruntés, ne sont même pas fournis par des +souvenirs personnels, mais surgis de cet immense jet du _possible_ qui +caractérise précisément le romancier inventeur. + +Au sujet de _Lucien Leuwen_ (v. p. 108) Blum exagère un peu sa thèse de +l’autobiographie dans les romans de Stendhal. Il y a dans ce +remarquable, cet exceptionnel roman de _Lucien Leuwen_, une partie +objective prédominante. Il ne semble pas que ce soit celle qui intéresse +le plus M. Blum. Cependant il me semble que Stendhal y a porté sur la +société française, et sur ce qui la constitue essentiellement, un +jugement d’une extraordinaire lucidité, et qu’il s’est surtout complu à +cette peinture sociale, non moins forte et beaucoup plus fine que chez +Balzac. _Leuwen_ est le roman balzacien de Stendhal, et la comparaison +un peu poussée des deux génies eût été bien intéressante. + + * * * * * + +P. 118 «_Savoir dans quelle mesure Stendhal a voulu se peindre en ce +personnage_ (Julien Sorel) _est la plus ancienne des controverses +stendhaliennes._» + +Il faudrait ajouter que c’est une des plus puériles. Il faut bien +ignorer le fonctionnement du travail intime chez le romancier pour se +poser de pareilles questions. Je ne crois pas que le romancier doué du +moindre génie s’applique jamais ni à se peindre ni à peindre un +personnage vu; mais ce qu’il sait d’un personnage, et plus encore, bien +entendu, ce qu’il sait de soi-même, opère en lui la suggestion du +possible ou du vraisemblable. Pour le romancier, le vraisemblable seul +existe et prend le pas sur le vrai. Cela donne le change aux lecteurs, +et même aux critiques trop habitués à s’occuper d’écrivains de second +ordre pour lesquels le portrait ressemblant--qu’il soit d’un modèle ou +de l’auteur se mirant complaisamment--est en effet la grande et +habituelle ressource. Quand il s’agit d’un Stendhal, la confusion doit +être évitée. + +Stendhal a dit à ses amis que Julien Sorel n’était autre que lui-même, +comme Flaubert a écrit: «Madame Bovary, c’est moi[3]!» Ce sont boutades +d’auteurs qui s’expriment un peu grossièrement, parlant aux hommes, et +qui n’expriment pas les nuances de leur conscience. Julien, c’est +Stendhal; Madame Bovary, c’est Flaubert, oui, sans doute; mais c’est +Stendhal et Flaubert en travail, et concevant, dans la mesure où leur +seul cerveau à eux le permet, le possible;--ce qui distend et altère +singulièrement la personne de Stendhal et de Flaubert. + + [3] Dans une conférence qu’il fit aux _Annales_, René Boylesve a dit + de même: «Mademoiselle Cloque, c’est moi!» + + * * * * * + +P. 122. Blum fait remarquer que Charles Monselet s’indignait de voir en +Julien «la mauvaise jeunesse de Rousseau qui recommence»; que M. E. +Melchior de Vogüé le tient pour «une âme méchante». + +Sur les scélératesses dont il arrive qu’un romancier aime à charger un +ou plusieurs de ses héros, ne concluons pas que l’écrivain, qui +visiblement a prêté plusieurs de ses propres traits à son personnage, +soit un monstre. Mais n’oublions pas que le véritable romancier, +c’est-à-dire celui qui est le miroir de la vie humaine, est à lui seul +un résumé de l’humanité, qu’il trouve en lui,--ce que ne conçoivent +heureusement pas la plupart des hommes,--tout le ramassis humain; il +contient toutes les possibilités humaines, et ce n’est pas qu’honnête +matière. Et s’il n’est pas, dans sa vie souvent paisible, s’il n’est pas +homme à exécuter ce qu’il conçoit, et s’il fait figure d’honnête homme, +et s’il force même la figure de l’honnête homme et en lui et en certains +de ses types, c’est par horreur de ce qu’il sent si proche du possible +en lui; il objective son monstre comme pour se débarrasser d’un +cauchemar. + +«_La différence entre Julien et Stendhal_, dit Léon Blum, _est que +l’homme s’en est tenu le plus souvent au projet et au remords, tandis +que le personnage de roman s’exécute_», p. 125. + + * * * * * + +Pp. 132-133. Sur l’hypocrisie, grave débat. Léon Blum prend assez +justement la défense de Julien Sorel contre les austères moralistes qui +le condamnent comme «par trop odieux». (C’est le dernier jugement de +Taine.) Mais il fallait le défendre du point de vue psychologique +seulement, tandis qu’il veut le défendre du point de vue moral, et c’est +là que je l’abandonne. L’éloge de l’hypocrisie et sa confusion avec le +stoïcisme est inadmissible. Dans ce que nous entendons par hypocrisie, +il y a toujours dissimulation de son sentiment véritable, en vue d’une +fin, utilitaire ou par une lâche crainte de s’exposer; le masque stoïque +du visage qui cache sa douleur pour nier aux yeux des hommes son humaine +faiblesse et pour se raidir contre la peur, est moins dans un but de +conservation égoïste que dans celui de sauvegarder le sentiment de la +dignité humaine. Je ne conçois pas de rapprochement entre les deux +attitudes. + +Julien Sorel, du point de vue moral, ne me paraît pas défendable; mais +je me garderai bien d’en amoindrir la valeur en tant que type +romanesque, à cause de cela. Il a bien un genre d’hypocrisie que nous ne +saurions innocenter, mais que nous reconnaissons comme très possible, +comme très humain, comme infiniment vraisemblable, et cela suffit. + + * * * * * + +Pp. 137-138. J’aime infiniment mieux Léon Blum lorsqu’il défend Julien +Sorel contre l’accusation d’être le prototype de ce que nous appelons +aujourd’hui «l’arriviste», contre cette «disposition, disait +Sainte-Beuve, à faire son chemin, qui semble désormais l’unique passion +sèche de la jeunesse instruite et pauvre». C’est une confusion que l’on +a faite, faute d’avoir sous la main, en littérature, un type d’un relief +égal, à rapprocher de l’ambitieux vulgaire de nos jours. Mais, comme le +dit très bien M. Blum, l’arrivisme ne connaît pas les imprudences +généreuses d’un Julien. «_Qu’est-ce qu’un ambitieux qui méconnaît son +avantage matériel, qui se rebelle contre les puissants, qui ne suit que +son penchant et sa sympathie?... Il ne se forme pas, comme de Marsay ou +de Trailles, comme Rastignac après les leçons de Vautrin, une idée toute +matérielle de la fortune._» Pour que Julien ne fût pas l’ambitieux, Léon +Blum trouve la véritable raison: «il était trop intolérant de l’ennui». +Toute cette partie de la défense de Julien est des meilleures du livre; +et il dit, en terminant, que c’est parce qu’il est vraiment jeune qu’il +demeure abrité des aboutissements naturels à quelques-unes de ses +tendances. + +N’oublions pas que «l’espagnolisme» de Stendhal imprègne Julien. «Les +âmes à l’espagnole, dit très bien Léon Blum, ne savent pas faire les +frais qu’il faut.» + + * * * * * + +P. 144. Blum a raison contre Barrès qui a fait de Stendhal un professeur +d’énergie. «_Stendhal_, dit-il, _professe l’énergie, mais l’énergie dans +l’émotion plutôt que dans l’action; et l’action elle-même n’est +énergique à son gré que lorsqu’elle est désintéressée, lorsqu’elle +traduit, sans nul espoir de récompense, une émotion pleine ou une +passion forte._» + + * * * * * + +P. 145. Opposition aussi avec Balzac, chez qui la volonté «n’est que la +volonté d’acquérir ou de dominer... Il (Stendhal) prêche le bonheur +solitaire et qui se suffit à lui-même», etc. + +De là vient qu’il nous semble beaucoup plus aristocrate et «distingué» +que Balzac obsédé par l’idée sociale. Stendhal cultive l’individualisme +pur; il a, sans rien autre de chrétien, l’égoïsme hautain d’un monsieur +de Port-Royal qui travaille à son salut, entendez ici: au +perfectionnement de sa nature passionnelle, à l’intensité de plus en +plus grande de sa faculté d’éprouver. + + * * * * * + +Pp. 160 et ss. Caractère du Beylisme; c’est 1º «_La croyance à la +généralité de la méthode..., la conquête du bonheur peut s’opérer +suivant les mêmes règles que la recherche de la vérité_»; + +2º «_Le second caractère du beylisme est de s’appliquer exclusivement à +une élite._» + + * * * * * + +P. 174. Blum signale ce caractère baroque du beylisme qui consiste à +chercher le Bonheur et, pour cela, à partir des principes qui faisaient +aux philosophes sensualistes du XVIIIe siècle chercher le _plaisir_ +parfaitement convenable à des cœurs secs, à des ambitions positives. +Stendhal propose à des âmes passionnées le Bonheur, et il leur donne, +pour y parvenir, la pauvre mécanique du _plaisir_. Nul élément sensuel +ni matériel n’entre plus dans le Bonheur conçu par Stendhal; «_il +intéresse les énergies profondes de l’âme; il implique un élan, un +risque, un don où la personne entière s’engage; il est indépendant de +l’action et n’a rien de commun avec la fortune et le succès...; il est +une extase spirituelle où toute la médiocrité du réel s’abolit._» P. +175. + +Ceci est le point culminant du livre de Blum. + +C’est un des traits principaux de Stendhal, nostalgique, comme un +chrétien, d’un Bien absolu qui se confond avec un Beau absolu. Et le +contraste est choquant, des moyens par lesquels il pense y parvenir. + + * * * * * + +P. 176. Il signale que Stendhal avait, déjà tout jeune, pressenti le +défaut de son système quand il écrivait de son philosophe favori: +«Helvétius a peint vrai pour les cœurs froids, et très faux pour les +âmes ardentes.» + +Stendhal a dit aussi que ce qui l’avait préservé, lors de ses débuts +parisiens, de la mesquinerie du milieu ou du mauvais goût d’aimer +Delille: «c’est cette doctrine intérieure fondée sur le vrai plaisir, +plaisir profond, réfléchi, allant jusqu’au bonheur, que m’avaient donné +Shakespeare et Corneille.» + + * * * * * + +P. 177. «_L’espagnolisme_, dit Blum, _c’est-à-dire ce sentiment altier +de la dignité intérieure qui écarte les récompenses mesquines et ne veut +pour l’âme que de grands objets._» + + * * * * * + +P. 178. Il rattache justement l’éthique passionnée de Stendhal à +Rousseau. + +Mais quand Blum dit «qu’il n’y avait pas en France d’âmes ardentes avant +l’immortel Jean-Jacques et la Révolution», il faudrait spécifier que +c’est du XVIIIe siècle dont on parle, car cette assertion serait +singulièrement fausse du précédent. Encore faut-il songer que +Vauvenargues s’est à peine exprimé, qu’il y a Julie de Lespinasse, que +la veine de passion, qui depuis Pascal et Corneille[4] avait secoué le +siècle précédent, est seulement passée de mode, qu’elle existait +peut-être sans se traduire. + + [4] René Boylesve n’avait d’abord écrit que «Pascal». Il a ajouté en + surcharge «Corneille», songeant au goût de Stendhal pour le grand + tragique. + + * * * * * + +Pp. 179-180. Il signale excellemment la contradiction qui est au cœur +même du beylisme: l’opposition entre la méthode mécanique, issue de la +volonté et de l’intelligence sèche, et cet aboutissement recherché au +bonheur, à «_un bonheur qui est un don, une grâce, quelque chose comme +un spasme extrême de la tendresse et du rêve? quel rapport entre les +démarches concertées de l’esprit ou de la volonté et cette extase +poétique et presque mystique du cœur?_» + +Ne pourrait-on pas ici songer à une comparaison avec Barrès si appuyé +lui aussi sur la méthode et sur toute une discipline savante de la +volonté, et qui ne semble se réaliser pleinement que dans une large et +pleine effusion poétique? J’y verrais là, pour ma part, des natures qui +consciemment ou non sont trop riches, qui tendent instinctivement à la +dispersion, et qu’un instinct oblige à se canaliser étroitement. «Je +fais tous les efforts possibles pour être sec, écrit Stendhal. Je veux +imposer silence à mon cœur qui croit avoir beaucoup à dire.» + + * * * * * + +Pp. 184 et ss. «_Même contradiction de son esthétique: il tient les +procédés de l’artiste pour une technique définie et certaine, +c’est-à-dire pour une science...; mais, en même temps, l’inspiration +créatrice et l’extase de la contemplation devant le Beau lui +apparaissent comme la réalisation d’un mystère, comme une pure émanation +de la vie profonde, comme une sorte de révélation ineffable qui sourd +des plus secrètes régions du cœur... Stendhal dira tour à tour, ou tout +à la fois, que l’œuvre d’art est un produit quasi nécessaire, et que +l’expression, c’est-à-dire la vie spirituelle, est tout l’art._» + +Et n’est-ce pas là l’étonnante, mais la stricte vérité? + +«_La condition même de l’art_, dit très bien Blum, _est que l’opération +préalable s’absorbe dans son résultat. Il s’agit non plus d’expliquer +une émotion, mais d’en communiquer la qualité et la force; non plus de +cataloguer les mobiles d’un acte, mais d’en faire saillir le sens humain +ou l’accent dramatique; non plus de dénombrer les éléments d’un +caractère, mais d’en faire sentir la vie propre, l’individualité +spéciale. L’analyse échoue à cette tâche. La synthèse évocatrice dont la +poésie est le mode le plus parfait, peut seule nous faire entrer en +communication avec l’émotion pure, avec l’être vrai, avec les points +centraux de la vie._» + + * * * * * + +P. 197. «_Les plus grands maîtres de la psychologie amoureuse: La +Bruyère, Racine, ou Marivaux, avaient traité l’amour comme un sentiment +à forme unique... Stendhal a vu le premier que deux êtres pouvaient +éprouver l’un pour l’autre des sentiments exactement qualifiés d’amour, +bien que d’essence différente, et que cette illusion d’amour partagé +pouvait conduire aux plus aigus déchirements du cœur. Il a compris que +deux variétés d’amour pouvaient s’affronter aussi douloureusement que +l’amour et l’indifférence..._ «Rien n’ennuie l’amour-goût, écrit-il, +comme l’amour-passion chez son partenaire»... _Il ouvrait, au delà de la +tragédie racinienne, des avenues toutes neuves..._» + + * * * * * + +Pp. 205 et ss. Il croit que Stendhal n’a guère connu que l’amour de +tête, que toute la passion dont il parle et aime tant à parler est un +désir remonté au cerveau (se rappeler par comparaison ce qu’il appelle +son imagination renversée: tout revient au cerveau chez Stendhal), et il +ne croit pas que Stendhal ait guère connu l’amour où la possession, «du +moins chez la femme», dit-il, renverse les formes de l’amour. + +Eh bien! je serais tenté de croire qu’il y a deux sortes d’amour: +l’amour tel que l’entend M. Léon Blum, qui ne s’exprime pas en paroles, +qui n’est à peu près pas objet de littérature; et l’amour tel que l’ont +fait les cérébraux, précisément ceux de qui l’imagination est renversée, +autrement dit les poètes, et je pourrais ajouter: autrement dit les +chrétiens; qui a passé dans l’imagination des hommes, par la même voie +que tout ce qui est dans l’imagination des hommes et qui vient des +poètes; et que cet amour qui s’exprime, et que cet amour qui trouve des +accents sublimes, et que cet amour qui hausse l’homme au-dessus de +lui-même, ce n’est pas l’amour platonique, non certes, mais c’est un +amour où ces fameux contacts, auxquels Blum attache tant de prix, ne +sont pour ainsi dire qu’accessoires. La vue, la présence, la possession +d’une lettre, d’une mèche de cheveux--selon les règles de la suggestion +hypnotique--y opèrent plus sûrement que les plaisirs de l’étreinte. +C’est cet amour-là dont a surtout parlé Stendhal, parce que c’était +l’amour tel qu’on le concevait de son temps,--malgré les libertés du +XVIIIe siècle, si proches de lui par ailleurs, malgré les théories de +Sénancour, si proches de celles M. Léon Blum. J’ose ajouter que la sorte +d’aberration qui cause l’obsession amoureuse, si elle n’est point un +phénomène d’imagination, je ne la vois pas possible; et sans cette +aberration, essentiellement «de tête», que devient l’amour, sinon une +sorte de sport où l’on varie son partenaire comme on change aujourd’hui +d’appartement, selon le plus ou moins de confort qu’il vous offre? + + * * * * * + +P. 206. «_Il a très peu réussi auprès des femmes_», dit Léon Blum. + +Mais un homme qui a réussi auprès d’un grand nombre de femmes, peut +n’avoir point du tout aimé, témoin don Juan. Et un tel vainqueur, aux +rameaux innombrables, que rapporte-t-il de sa randonnée, je vous le +demande? non pas un livre comme _De l’amour_, mais un sec chiffre qui +vous fait quelque horreur: «mille et trois!» Jamais on ne me fera +entendre que Valmont soit un amoureux. Gardons le mot «amour» à ce que +le christianisme nous a appris à considérer comme tel: une sorte +d’exaltation épurée du désir humain, et restons avec Stendhal, avec son +bel «espagnolisme» quand il nous parle de l’amour-passion. Admirons cet +homme, qui malgré ses velléités stratégiques--car il est toujours +tourmenté par le XVIIIe siècle--, «lorsqu’il se trouve en présence de +l’objet aimé, comme le reconnaît M. Blum, se sent étouffé par l’émoi et +par la crainte». Ou admettons, si vous préférez, ce mystérieux amour qui +tout à coup en impose aux plus habiles stratégistes et les vainc et les +écrase, comme une puissance céleste dont nous devons reconnaître la +grandeur. + + * * * * * + +P. 216. «_Dans son journal, quelques jours avant son départ pour +Marseille, il avait lui-même tiré son horoscope_: «Sublime dans tes +châteaux en Espagne extraordinaires, point bon dans le monde.» + + * * * * * + +P. 219. Je ne vois pas pourquoi Blum juge chez Beyle «_ROMANTIQUE la +notion d’une élite sentimentale, d’une aristocratie du cœur à qui sont +réservées les grandes passions et les grandes souffrances; romantique le +mépris des satisfactions modérées, du bon sens paisible, de l’équilibre +bourgeois_». + +A ce compte, l’équilibre bourgeois, seul, ne serait pas romantique. De +même il considère comme une profession de pur romantisme ce mot d’une +lettre de jeunesse de Stendhal: «Je me trouve étrange dans le bonheur.» +A ce compte, il n’y aurait de non romantique que les satisfaits, les +âmes médiocres qui trouvent la vie excellente. Presque toute la +littérature est faite de nostalgie, alimentée d’un désir irréalisable; +et l’écrivain à qui l’homme accorde le nom divin de poète, est celui qui +constamment lui parle de ce qu’il ne peut ni voir, ni atteindre, souvent +pas même concevoir: le suprême besoin de l’homme est de regarder plus +haut que soi, de tendre à se surpasser. Ou je ne vois pas de romantisme +en cette attitude, ou je crois l’attitude romantique la plus naturelle, +la plus nécessaire, la plus humaine. + + * * * * * + +Souvenons-nous que la mort de Stendhal suscita, en tout et pour tout +dans la presse, une étude d’Auguste Bussière dans la _Revue des deux +Mondes_, deux chroniques du _National_ et du _Courrier français_, et une +notice dans la _Gazette du Dauphiné_. + + * * * * * + +P. 285. La part originale de Blum semble être d’avoir opposé violemment +les deux faces de Stendhal: le positivisme et l’espagnolisme. Taine +n’avait paru s’apercevoir que du premier. + + * * * * * + +P. 287. Il fait remarquer que Zola, par exemple, l’a peu compris, par le +fait qu’il attachait toute l’importance au monde extérieur. + +«_Ils_ (les naturalistes) _tiendraient volontiers_, dit-il, _le +«sentiment» pour un signe de débilité, quand Stendhal y voit la forme +suprême de l’énergie._» + + * * * * * + +Si au temps de Th. Gautier, il a pu paraître exceptionnel qu’il +déclarât: «Je suis un homme pour qui le monde extérieur existe», il +semble déjà d’une certaine rareté pour notre temps que Stendhal soit un +homme pour qui le monde _intérieur_ existe. + +Insister sur ce point: l’erreur des littérateurs qui ne croient qu’au +monde physique. Stendhal, à un certain degré, rejoint l’état d’esprit +d’un Pascal avec sa haine des grandeurs de chair. + + * * * * * + +P. 300. J’aime assez cette constatation qu’il [en] fait et cette +approbation qu’il donne à ce qu’il appelle le «mélange stendhalien», +c’est-à-dire à la coexistence chez des Taine ou des Barrès d’éléments +_contraires_ qui ne s’altèrent pas par le contact: les constructions +rigoureuses et les évocations passionnées, l’analyse méthodique et la +suggestion poétique. Remarque très profonde et très juste. Stendhal +renferme les contraires et les concilie, et par là il se hausse +au-dessus de la plupart des hommes. «En vérité, dit Julien, l’homme a +deux êtres en lui.» + + * * * * * + +P. 308. Je crois que Blum signale avec raison une erreur des +stendhaliens de 1885, qui ont «aiguillé la méthode stendhalienne vers le +succès pratique et la conquête, alors que Stendhal la dirige vers une +notion toute désintéressée du bonheur». Il ramène le dogme stendhalien à +la pensée originelle d’où il s’était évadé, comme beaucoup de religions. + + + + +IV + +NOTES DE LECTURE + +SUR LES ÉTUDES + +DE PAUL BOURGET, DE SAINTE-BEUVE ET DE TAINE + + +«_Un tour d’esprit très original, et rendu plus original par une +éducation très personnelle, voulut que ce soldat de Napoléon traversât +son époque littéraire comme on traverse un pays étranger dont on ne +connaît pas la langue._» + +Bourget, _Essais de psych. cont._, I, 211. + + * * * * * + +«_L’homme qui a pu écrire LE ROUGE ET LE NOIR, et inventer de toutes +pièces à plus de quarante ans, après avoir été soldat, commis +d’épicerie, auditeur au Conseil d’État, voyageur, homme de lettre, et +diplomate, cette forme de roman sans analogue, capable de contrebalancer +toute la COMÉDIE HUMAINE dans l’histoire de l’art de conter..._» + +_Essais_, I, 262. + + * * * * * + +Bourget, lui aussi, voit très bien les défauts de Stendhal, «_et la +timidité souffrante qui se crispe en prétentions, et un naïf pédantisme +dans la rigueur des théories, et du cynisme, et parfois de l’attitude; +MAIS CELA NE VA PAS AU FOND._» + +_Id., ib._, 251. + + * * * * * + +Remarquer que, tout cela, ce sont les défauts de cette _jeunesse_ +persistante que constate Blum, et des défauts de solitaire; et que ce +sont les défauts de solitaire que Sainte-Beuve comprend le moins. Pour +lui, un roman ne se présente qu’avec une certaine tenue, comme un +monsieur, parlant dans ce temps-là en public, ne se présentait qu’en +habit. Stendhal, l’œuvre tout entière de Stendhal, c’est l’homme tout +cru, pour ne pas dire l’homme dépouillé, ce qui est encore un peu plus +effrayant. Auprès de lui, même Rousseau, mal mis sans doute, est +habillé. Rousseau n’écrit pas pour lui, mais pour le public; il consent +à le choquer, mais il l’aperçoit. Stendhal écrit réellement pour le +lecteur de 1880, époque où depuis beau temps il ne sera plus. Il est le +premier, dans la littérature française,--cet homme si amateur de +société--, qui, écrivant, n’ait pas eu le souci de la société. «Toutes +les fois, écrit Sainte-Beuve, que Beyle a eu une idée, il a donc pris un +morceau de papier, et il a écrit, sans s’inquiéter du qu’en dira-t-on, +et sans jamais mendier d’éloges: un vrai galant homme en cela.» +Sainte-Beuve dit encore que, lorsqu’il vient de lire les amours des +romans de Stendhal, il en revient à aimer l’amour à la française «où la +société n’est pas oubliée entièrement». + + * * * * * + +«_Chose étrange: cet homme, le moins descriptif des romanciers, fut sans +doute un de ceux que séduisit le plus le charme de la nature. Il est +vrai qu’il lui demandait surtout de le jeter dans un certain état +d’exaltation._» + +Bourget, _Essais_, I, p. 253. + + * * * * * + +A confronter avec la jeunesse dont parle Blum: + +«_On peut même affirmer_, dit Bourget après avoir lu _Henri Brulard_, +_que depuis sa dix-huitième année, il n’a rien acquis, sinon plus +d’ampleur de ses tendances premières._» P. 253. + + * * * * * + +«_... La plus complexe des âmes d’artiste, une âme effrénée et +raisonneuse, tendre jusqu’à la folie et ironique jusqu’à la cruauté, +énergique jusqu’au plus mâle courage et romanesque jusqu’au plus naïf +sentimentalisme, une âme de roué et d’enfant, de soldat et de poète, de +mondain et de solitaire, de libertin et d’amoureux..._» P. 261. + + * * * * * + +Se souvenir que Sainte-Beuve, parlant de Stendhal, ne connaissait ni les +_Souvenirs d’égotisme_, ni _Lamiel_, ni _Henri Brulard_ publié par +Stryienski, ni _Lucien Leuwen_ par M. de Mitty. + + * * * * * + +M. Bourget semble admettre qu’une des causes qui laissèrent Stendhal +méconnu serait que tous ses personnages sont des êtres supérieurs. +Est-ce bien exact? Le public ne fut et n’est jamais hostile aux +personnages supérieurs. Tout au contraire, c’est eux qu’il s’attend à +trouver en ouvrant un livre; la tragédie si longtemps florissante l’y a +habitué; outre cela, il est flatté de se trouver en si noble compagnie; +il n’exige pas de la comprendre; quelques bribes lui suffisent et il +emporte comme un souvenir de grandeur qui lui plaît. + + * * * * * + +Comme l’a dit Taine de Julien Sorel, on peut dire que Stendhal est +«supérieur, puisqu’il _invente_ sa conduite, et il choque la foule +moutonnière, qui ne sait qu’imiter». _Nouveaux essais_. P. 232. + + * * * * * + +«_Les idées habillées en homme, qui peuplent la littérature du XVIIe +siècle._» P. 238. + +Il dit que des personnages comme Julien Sorel _s’opposent_ à ces idées. +Ce ne sont plus des idées, ce sont des hommes. Il ajoute qu’ils +s’opposent également «aux copies trop littérales que nous faisons +aujourd’hui de nos contemporains». + +«_Ils_ (des caractères comme Julien) _sont réels; car ils sont +complexes, multiples, particuliers et originaux comme des êtres vivants. +A ce titre ils sont naturels et animés, et contentent le besoin que nous +avons de vérité et d’émotion._» + +Rapprocher du passage de Bourget, dans _Le démon de midi_: «Ces esprits +français sont toute logique... etc.» + +«_Corneille nous donnera des modèles; tel contemporain, des portraits; +l’un nous enseignera la morale; l’autre la vie. Au contraire, nous +n’imiterons ni ne rencontrerons les héros de Beyle; mais ils rempliront +et remueront notre entendement et notre curiosité de fond en comble, et +il n’y a pas de but plus élevé dans l’art._» P. 239. + + * * * * * + +«_Quand nous passons d’un sentiment à un autre, ordinairement c’est sans +savoir pourquoi, et par les causes les plus légères. L’âme est +changeante; et le même homme, dix fois par jour, se dément et ne se +reconnaît plus. On a tort de se figurer un héros comme toujours +héroïque, ou un poltron comme toujours lâche. Nos qualités et nos +défauts ne sont point des états de l’âme continuels, mais très +fréquents; et notre caractère est ce que nous sommes la plupart du +temps._» P. 242. + + * * * * * + +«_Il y a pourtant un accent dans cette voix indifférente: celui de la +supériorité, c’est-à-dire l’ironie, mais délicate et souvent +imperceptible._» P. 249. + + + + +V + +QUELQUES NOTES + +SUR + +_LA CHARTREUSE_[5] + + [5] Ces quelques notes sur _La Chartreuse_ sont de plusieurs années + antérieures à toutes celles qui précédent. + + +On prétend que Stendhal n’est pas pittoresque! Mais il est insupportable +à force de pittoresque, il est sans cesse à nous décrire mille détails +extérieurs. + + * * * * * + +_La Chartreuse_ est un roman d’intrigue. Plus qu’à peindre la réalité et +le détail des opérations de l’esprit (ce qui fait la valeur du livre), +l’auteur prend son plaisir à montrer les ressources infinies de tactique +dont son esprit est doué. + + * * * * * + +Le caractère de Fabrice est charmant. Son insouciance du danger. Sa +témérité joyeuse. Lorsqu’il parvient à enlever un morceau de +l’abat-jour, dans sa prison, pour voir Clélia: «ce moment fut le plus +beau de la vie de Fabrice, sans aucune comparaison». + + * * * * * + +Stendhal a la maladie du romanesque, il est hanté par le goût +romanesque: c’est une tentation perpétuelle chez lui. Il y succombe pour +se soulager. + + * * * * * + +_La Chartreuse_. Ce qui y domine, en somme, c’est le réalisme +sentimental, et c’est une application frénétique à atteindre le réalisme +dans les faits les plus romanesques. + +Ce qu’il y a de choquant, c’est la disproportion entre l’importance des +vérités psychologiques, du sens sentimental qui est le cœur de ce livre, +et la puérilité de l’acharnement à enchevêtrer les événements +extraordinaires qui servent de support. + +Il y a dans _La Chartreuse_ la genèse des grands romans policiers ou des +feuilletons mélodramatiques qui font encore aujourd’hui le bonheur de la +femme bourgeoise. + +Et il y a un multiple roman psychologique et sentimental qui ne sera pas +dépassé, sinon par la forme. + + * * * * * + +Le jour où Fabrice, évadé de sa prison, manifeste à la duchesse qu’il +regrette sa prison, tout est dit: le roman est fini. + +Lorsque je le vois retourner à sa prison, je cesse complètement d’y +croire: tout s’affadit. La révolution de cour, que nous apprend-elle? + + * * * * * + +C’est un des plus beaux cas sentimentaux, traité par un homme qui n’est +qu’intelligence. Il l’analyse et s’efforce de suppléer à son défaut de +sensibilité contagieuse, par une accumulation d’images, un éblouissement +de choses concrètes; mais il ne produit pas l’émotion. C’est un +spectacle sec. Il y a une glace entre l’épisode et nous, il y a la +lentille du microscope. + + + + +TABLE + + + AVANT-PROPOS 7 + I. Notes pour une étude 11 + II. Notes de lecture sur _La vie de Henri Brulard_ 19 + III. Notes de lecture sur _Stendhal et le beylisme_, de + Léon Blum 31 + IV. Notes de lecture sur les études de Paul Bourget, de + Sainte-Beuve et de Taine 81 + V. Quelques notes sur _La Chartreuse_ 91 + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78379 *** diff --git a/78379-h/78379-h.htm b/78379-h/78379-h.htm new file mode 100644 index 0000000..2d2514f --- /dev/null +++ b/78379-h/78379-h.htm @@ -0,0 +1,2155 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Réflexions sur Stendhal | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .rm { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1.5em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.r div { text-align: right; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +.ugap { margin-top: 1em; } +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78379 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">RENÉ BOYLESVE</p> + +<h1>RÉFLEXIONS<br> +SUR<br> +STENDHAL</h1> + + +<p class="c gap">PARIS<br> +<span class="large i">LE DIVAN</span><br> +37, rue Bonaparte, 37</p> + +<p class="c small i">1929</p> + +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em i">Cet ouvrage a été tiré<br> +à neuf exemplaires sur vélin de Rives jonquille,<br> +hors commerce, et trois cents exemplaires sur<br> +pur fil Lafuma.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c0">AVANT-PROPOS</h2> + + +<p>Les feuillets de René Boylesve, que +l’on présente ici, ne forment pas une +étude suivie : ce ne sont que des notes, +comme il avait l’habitude d’en prendre +sur maint sujet ; mais leur abondance, +sur le sujet de Stendhal, révèle le projet +d’une étude.</p> + +<p>Il les écrivit, presque toutes, dans la +seconde moitié de 1914 et au commencement +de 1915, à propos du livre de +Léon Blum : <i>Stendhal et le beylisme</i>, +qui parut chez Ollendorff à la veille de +la guerre. Cette lecture l’entraîna à +relire du Stendhal, ainsi que les pages +à lui consacrées par Sainte-Beuve, +Taine et Bourget. Un plan fut ébauché +par René Boylesve ; quelques alinéas, +rédigés ; mais la chose en resta là.</p> + +<p>La date de 1914 étonne d’abord. +Comment, lui dont la pensée toujours +soucieuse fut irrémédiablement ravagée +par la guerre et dès son début, comment +a-t-il pu s’abstraire du drame à +ce point, ne fût-ce qu’une heure, et +s’attacher à un sujet qui n’y avait aucun +rapport visible ou urgent ? Ce fut l’instinct +de conservation morale qui lui +inspira cette discipline de sereine apparence +et de fond pathétique ; ce fut le +besoin de sauvegarder son meilleur +esprit, justement pour pouvoir l’appliquer +au terrible drame. Et comme +l’époque l’anéantissait d’autant mieux +qu’elle le maintenait éloigné de l’action, +c’est en dehors du drame qu’il pouvait +trouver l’indispensable point d’appui : +à savoir dans son propre sol, et dans +la permanence du sol français représenté +pour lui, dans ces circonstances +où tout vacillait, par les Lettres. Stendhal +ne fut d’ailleurs pas son seul +recours en ce genre. René Boylesve +relut dans le même temps Montaigne, +Marc-Aurèle, et les annota aussi.</p> + +<p>On ne peut se défendre d’un scrupule : +en publiant, si savoureuses +soient-elles, ces notes de premier jet +où plus d’une phrase n’achève même +pas son déroulement grammatical, ne +blesse-t-on pas indiscrètement le souvenir +de René Boylesve, qui aimait les +choses finies ? On ne réfute certaines +objections que par l’argument <i lang="la" xml:lang="la">ad hominem</i> ; +et vous-même, Boylesve, n’auriez-vous +pas regretté qu’on ne publiât +point certaines pages inachevées de +Stendhal ? Pourquoi, en l’honneur de +Stendhal, ne vous ferait-on pas ouvertement +honneur des lignes que vous +lui avez consacrées ?</p> + +<p>Disons enfin qu’on n’a pas hésité à +reproduire les citations nombreuses +auxquelles René Boylesve a accroché +ses adhésions, ses objections, ou ses +additions, — ceci était indispensable +pour l’intelligence de son texte — , et +même des citations non commentées, +parce qu’un simple choix d’extraits +peut fournir une précieuse indication +sur l’esprit qui s’y exerça.</p> + +<p class="sign">G. G.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge i">RÉFLEXIONS SUR STENDHAL</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1">I<br> +NOTES POUR UNE ÉTUDE</h2> + + +<p>1<sup>o</sup> Gloire paradoxale, pourquoi ? (non +prévue, non cherchée). Pourquoi ? +parce qu’il représente exactement le +contraire de ce que semblent chérir +nos mœurs contemporaines.</p> + + +<p class="ugap">α. Il est avant tout psychologue ; et +l’élite que la psychologie intéresse, +n’est certes pas plus étendue [aujourd’hui] +que du temps de Stendhal.</p> + + +<p class="ugap">β. Il est « trop différent » pour plaire. +Nous faisons parfois des succès à l’originalité, +nous croyons même n’aimer que +l’originalité ; en fait, nous appelons +original ce qui est conforme à un certain +mouvement encore en opposition avec +la masse énorme du public, mais dûment +adopté dans des milieux agités et puissants, +souvent sanctionnés par les pouvoirs +publics qui sont partisans de +l’originalité.</p> + + +<p class="ugap">γ. Son originalité véritable consiste +à ne rien faire pour la Société. Or nous +sommes éminemment au service de la +Société. A de rares exceptions près, +tous nos farouches indépendants parlent +ou voudraient parler au public ; conservateurs +ou révolutionnaires tiennent au +fond le même langage : ils se piquent +de toucher l’intérêt commun.</p> + +<p>Toute la littérature française, depuis +le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, comme disait Brunetière, +est « fonction de la Société ». +Stendhal est, depuis Montaigne, le premier +écrivain français qui n’exprime +que soi-même ou que sa vision absolument +désintéressée des hommes.</p> + +<p>Il conviendrait de rapprocher de lui +La Bruyère et La Rochefoucauld, qui, +toutefois, veulent être lus et, malgré +leur audace extrême, approuvés. Au +sommet de notre littérature, Pascal, si +haut et si libre, n’est cependant pas +seul ; il a en face de lui Dieu, et il écrit +ses pensées dans une intention d’apologétique. +Rousseau, indépendant, est +un moraliste, un apôtre.</p> + +<p>Stendhal, comme Claude Bernard +devant la vérité scientifique, ne connaît +que ce que sa géniale intuition lui fait +découvrir de soi-même, des caractères +étrangers, et de la Société ; et il n’est +pas soupçonnable d’avoir une autre fin, +en le disant, que d’exprimer ce qui lui +paraît évident. Il convient d’ajouter que +c’est à tort que de pareils écrivains +semblent ne pas jouer leur rôle dans le +concert social : ils servent la connaissance +de l’homme, qui sert à toute la +collectivité ; ils servent la littérature plus +que tous les autres, par quoi ils contribuent +à la gloire nationale en même +temps qu’à celle de l’humanité ; et ils +ont une plus grande chance de durée +que ceux qui emploient leur talent à +des utilités immédiates.</p> + +<hr> + + +<p>La gloire de Stendhal est à son comble. +Je veux dire : la gloire telle que nous +l’entendons communément, celle qui +est proclamée par la Renommée aux +cent bouches.</p> + +<p>En réalité, la gloire véritable n’a +rien de commun avec celle-ci qu’on +dirait être le résultat du suffrage universel. +La gloire véritable est d’occuper +la ferveur d’une élite d’esprits si éminents +qu’il y ait chance d’abord qu’ils +se trompent peu et secondement que +leur autorité transmettra votre nom +plus sûrement que la foule oublieuse. +Tout autre sorte de gloire peut intéresser, +amuser, étourdir — et corrompre — un +écrivain, mais ne saurait +contenter intimement et profondément +une grande âme.</p> + +<p>J’imagine que, des Champs-Élysées +où son incomparable esprit repose, +Stendhal fut aussi satisfait lorsque les +élèves de M. Jacquinet, à l’École Normale, +instituaient, avec raisons à l’appui, +son culte<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, qu’il le peut être aujourd’hui +où son nom fait branler presque +toutes les têtes et allume un regard +d’un si étrange malaise dans les yeux +de malheureux, qui, sans le comprendre, +se croient tenus de l’admirer.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Jacquinet est ce jeune professeur à l’École +Normale qui révéla Stendhal à Taine et à ceux de +la célèbre promotion.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Lorsqu’on s’apprête à dire ne fût-ce +que quelques mots sur Stendhal, il +faudrait honnêtement avertir son public +et lui demander : « L’homme, tel que +Dieu et les circonstances de la vie l’ont +fait, est-il pour vous sujet intéressant +et que vous désiriez connaître ? ou bien +ne vous attachez-vous qu’aux idées +que la littérature vous habille plus ou +moins heureusement en hommes ? » +On pourrait inviter ces derniers à ne +point écouter.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">II<br> +NOTES DE LECTURE<br> +SUR<br> +<i>VIE DE HENRI BRULARD</i></h2> + + +<p>Stendhal comme maître, à cause de +son horreur de l’emphase, des grands +mots. Se souvenir qu’il dit, dans la +<i>Vie de Henri Brulard</i>, que son grand-père +ne tolérait pas qu’on prononçât +un mot qui sentît la grandiloquence et +que cependant il ne tolérait pas un +mot bas. Stendhal s’est accoutumé dès +son plus jeune âge à l’expression juste. +L’horreur du style de Chateaubriand +et des principes de M. Villemain ont +fait le reste.</p> + +<p>Personnellement, rien ne m’est plus +odieux qu’un mot plus grand que ce +qu’il signifie. Je le préfère pauvre, +insuffisant, et que l’idée qu’il contient +le fasse éclater.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>L’exaltation espagnole à laquelle +j’eus le malheur d’être sujet toute ma +vie.</i> » <i>Vie de H. B.</i>, II, 71. (Édition +Champion, 1913.)</p> + +<p>Qu’il est toujours, avant tout, un +homme passionné. Il dit quelque part +qu’il a la peau et la surface extérieure +d’une femme ; il n’en a pas que cela ; +il juge presque toujours par passion ; +il n’a pas aimé les curés ni les rois par +horreur de son père et de sa tante +Séraphie ; il a horreur de Chrysale et +de la comédie bourgeoise, même chez +Molière, par haine de la vie bourgeoise +de Grenoble ; il a horreur de Grenoble +à cause des promenades à +Claix ; et quand il arrive à Paris, il +prend la ville en dégoût, parce qu’elle +n’a pas de montagnes ! parce qu’elle +n’a pas de montagnes comme en avait +Grenoble qu’il détestait !…</p> + +<p>« <i>Dans le fait, je n’avais aimé Paris +que par dégoût profond pour Grenoble.</i> » +<i>Vie de H. B.</i>, II, 82.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>Je n’ai jamais cru que la Société +me dût la moindre chose. Helvétius +me sauva de cette énorme sottise. <span class="sc rm">La +Société paie les services qu’elle +voit.</span></i> » <i>Vie de H. B.</i>, II, 89.</p> + +<p>« <i>Le Tasse [qui espérait que toute +l’Italie ferait à son poète une pension +de deux cents sequins] ne voyait pas, +faute d’Helvétius, que les cent hommes, +qui sur dix millions comprennent <span class="xsmall rm">LE +BEAU</span> qui n’est pas imitation ou perfectionnement +du <span class="xsmall rm">BEAU</span> déjà compris +par le vulgaire, ont besoin de vingt ou +trente ans pour persuader aux vingt +mille âmes les plus sensibles après +les leurs que ce nouveau beau est réellement +beau.</i> » <i>Vie de H. B.</i>, II, 90.</p> + +<hr> + + +<p>Son goût pour l’Italie lui vient de +la passion pour la vérité, lui vient de +son jugement <i>désintéressé</i>, puis de sa +croyance à l’excellence des individualités +exceptionnelles plutôt qu’à l’excellence +d’une société ordonnée comme +le fut la française.</p> + +<p>Son goût pour les « brigands » qu’il +avoue au début de l’<i>Abbesse de Castro</i>. +Il admire l’individu énergique et en +cela il est avec l’âme populaire, ce qui +probablement lui fait écrire : « la fibre +artiste qui vit toujours <i>dans les basses +classes</i> ». (C’est lui qui souligne.) +Vérité plus profonde qu’il ne l’a pensé +peut-être, car il ne les croyait artistes +que parce qu’elles aiment l’énergie ou +l’individualisme héroïque contre le +pouvoir ; et elles sont artistes parce +qu’elles contiennent l’inépuisable réserve +de bon sens et de sensibilité à +l’état naissant, qui fait inévitablement +défaut aux classes supérieures déformées +et usées par les conventions.</p> + +<p>Sa manière d’opposer les brigands +italiens à la Société, et les motifs qu’il +donne de les admirer fait penser qu’il +serait aujourd’hui partisan des forbans +modernes, des grands escrocs comme +Deperdussin<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> qui volent trente-deux +millions, mais avec cela font marcher +les industries et avancer l’aviation par +exemple, que les timides gens sages +laisseraient volontiers inertes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Industriel fameux qui rendit des services à +l’aviation dans les années d’avant-guerre, mais que +ses procédés conduisirent à une faillite retentissante.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Le romanesque chez Stendhal.</p> + +<p>Non seulement son « espagnolisme » +auquel il fait de si fréquentes allusions ; +mais se rappeler ce qu’il dit de sa conception +de l’homme, la première année +qu’il a vécu à Paris :</p> + +<p>« <i>Un homme devait être, selon moi, +amoureux passionné, et, en même +temps, portant la joie et le mouvement +dans toutes les sociétés où il se +trouvait.</i></p> + +<p>« <i>Et encore cette joie universelle, +cet art de plaire à tous, ne devaient +pas être fondés sur l’art de flatter les +goûts et les faiblesses de tous. Je ne +me doutais pas de ce côté de l’art de +plaire, qui m’eût probablement révolté ; +l’amabilité que je voulais, était la +joie pure de Shakespeare dans ses +comédies, l’amabilité qui règne à la +cour du duc exilé dans la forêt des +Ardennes.</i> » <i>Vie de H. B.</i>, II, 111.</p> + +<hr> + + +<p>Stendhal manque du sens réaliste ; il +ne l’a acquis, à un degré prodigieux, +que par dépit et par rage ; son réalisme +est le résultat d’un romantisme ou, si +l’on veut, d’un idéalisme froissé.</p> + +<p>Après avoir écrit ceci, je trouve :</p> + +<p>« <i>La sagacité, qui n’a jamais été +mon fort, me manquait tout à fait. +J’étais comme un cheval ombrageux +qui ne voit pas ce qui est, mais des +obstacles petits ou imaginaires.</i> » <i>Vie +de H. B.</i>, II, 115.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>Quelle différence si M. Daru ou +M<sup>me</sup> Cambon m’avait dit, en janvier +1800 : Mon cher cousin, si vous voulez +avoir quelque consistance dans la +société, il faut que vingt personnes +aient intérêt à dire du bien de vous.</i> » +<i>Ibid.</i>, II, 120.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>Virgile me faisait horreur, comme +protégé par les prêtres qui venaient +dire la messe et me parler de latin +chez mes parents.</i> » II, 132.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>Je crois voir que ce qui me défendait +du mauvais goût d’admirer la +<span class="xsmall rm">CLÉOPÉDIE</span> du comte Daru et, bientôt +après, l’abbé Delille, c’était cette doctrine +intérieure fondée sur le vrai plaisir, +plaisir profond, réfléchi, allant +jusqu’au <span class="xsmall rm">BONHEUR</span>, que m’avaient +donné Cervantès, Shakespeare, Corneille, +Arioste, et une haine pour le +puéril de Voltaire et de son école.</i> » +II, 133.</p> + +<p>Très important !</p> + +<hr> + + +<p>« <i>L’expérience m’a appris que la majorité +laisse diriger la sensibilité aux +arts, qu’elle peut avoir naturellement, +par l’auteur à la mode : c’était Voltaire +en 1798, Walter Scott en 1828.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>Il dit que son admiration ancienne +pour l’Arioste venait de ce qu’il prenait +tout à fait au sérieux les passages tendres +et romanesques. Et il ajoute :</p> + +<p>« <i>Ils frayèrent, à mon insu, le seul +chemin par lequel l’émotion puisse +arriver à mon âme. Je ne puis être +touché jusqu’à l’attendrissement <span class="xsmall rm">QU’APRÈS +UN PASSAGE COMIQUE</span>.</i> » P. 135.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">III<br> +NOTES DE LECTURE<br> +SUR<br> +<i>STENDHAL ET LE BEYLISME</i><br> +<span class="sc">De Léon Blum</span></h2> + + +<p>Léon Blum signale une vérité :</p> + +<p>« <i>Comme tous les artistes entièrement +sincères, et qui n’ont jamais été prisonniers +d’une école, d’une manière, +ni même d’un succès, il est mobile, +versatile, contradictoire.</i> » P. 2.</p> + +<p>Je crois que c’est le propre de la nature +humaine d’être ainsi ; et qu’elle est +d’une façon générale ainsi, quand elle +n’est pas canalisée, endiguée par une +des trois choses que signale Blum. Et +c’est ainsi qu’est Montaigne, etc. Insister +là-dessus : l’homme est naturellement +« ondoyant et divers » ; l’unité +ne lui est fournie que par des occasions +extérieures.</p> + +<hr> + + +<p>Il a l’intelligence de ne point songer +à obtenir une physionomie <i>une</i> de +Stendhal, ce qui serait (c’est moi qui +dis cela) appliquer à son ombre la geôle +d’un succès qu’il ignora étant vivant.</p> + +<p>« <i>Il faut procéder</i>, dit Blum, <i>à la +manière des romanciers, et pour faire +saillir le personnage, l’engager dans +des épreuves ou dans des péripéties +réitérées.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 3. Son but n’est pas d’apporter +des nouveautés, ni de « présenter une +théorie forte : c’est seulement de faire +revivre un personnage réel. »</p> + +<p>Il s’agit donc simplement de pénétrer +avec un lecteur très intelligent dans +l’œuvre de Stendhal et d’essayer de +nous figurer l’homme qu’il a été. C’est, +en somme, un peu se conformer à la +méthode sorbonienne tant critiquée ces +dernières années : étant donné un +homme dont la gloire est incontestée, +connaissons-le, sans plus.</p> + +<p>La tâche de la plupart des critiques, +reconnaissons-le, consiste à se substituer +à l’auteur même qu’ils étudient. +Ils voient la réalité, comme la plupart +des hommes et même des artistes, sans +respecter son intégrité ; ils la voient +pour leur plaisir, c’est-à-dire, la plupart +du temps, pour le plaisir de se substituer +à elle, de se réaliser eux-mêmes +à l’occasion d’une réalité objective. +Cette soumission à l’objet que nous +trouvons ici, doit tout d’abord être +louée.</p> + +<hr> + + +<p>P. 5. Il se demande avec raison si la +lecture de <i>Rouge et Noir</i> et de la <i>Chartreuse</i> +fut vraiment, comme on l’a dit, +une leçon d’énergie (et voici une marque +de l’interprétation des meilleurs +critiques), et si elle ne fut pas, au contraire, +agissant à l’inverse de l’action.</p> + +<p>« <i>L’avenir jugera</i>, dit-il, <i>d’après les +résultats acquis, s’il faut la tenir pour +un tonique ou pour un toxique.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 6. Il a encore bien raison de ne +vouloir pas admettre, comme l’a fait +Sainte-Beuve, que le vrai Stendhal est +celui qu’ont connu vers 1821 Mérimée, +Ampère, ou Jacquemont, c’est-à-dire à +l’âge de quarante ans, c’est-à-dire au +moment où, familiarisé avec le monde, +il est en pleine possession de savoir +se dissimuler.</p> + +<p>« <i>Le vrai Stendhal</i>, dit-il, <i>c’est celui +de l’éveil à la vie…, celui que nous +ne connaîtrions par personne si nous +ne le connaissions par lui-même. L’intérêt +essentiel du <span class="sc rm">Journal</span> révélé par +Stryienski et M. de Nion, de la <span class="sc rm">Correspondance</span>, +et surtout des lettres publiées +par M. Paupe d’après les autographes +Chéramy, est de démontrer, pour qui +sait lire, cette vérité primordiale…</i> »</p> + +<p>Le <i>Rouge</i>, écrit à quarante-sept ans, +et la <i>Chartreuse</i>, à cinquante-six ans, +ne sont que le développement réfléchi +et la mise en œuvre romanesque de +ces premiers écrits.</p> + +<p>Comme tous les hommes qui demeurent +entièrement eux-mêmes, et que +ne gouvernent ni ne façonnent les +circonstances extérieures, Stendhal est +resté l’homme du temps de son enfance.</p> + +<p>Méfions-nous des hommes qui se +plaignent des misères de leur enfance. +Ils n’ont jamais rien tant aimé que de +se plaindre. Leurs malheurs sont aussi +chimériques que leurs joies ; quand +ils décrivent celles-ci, ce ne sont pas +les réelles, mais celles qu’ils s’imaginent +désirer.</p> + +<p>Blum lui-même signale que dans la +période de 1809 à 1812 Stendhal ne +nous donne pas de renseignements, +« sans doute parce qu’il s’y sentit à +peu près heureux, et que le bonheur +ne se confesse pas ». Fuyons donc le +bonheur ! Le bonheur est l’ennemi de +la littérature. Stendhal ne dit-il pas +lui-même : « Aurai-je le courage de parler +des années 1818, 1819, 1820, 1821…? +Je craindrais de déflorer les moments +heureux en les décrivant, en les anatomisant… +C’est ce que je ne ferai point, +<i>je sauterai le bonheur…</i> » Paul Bourget +ajoute : « Si ce bonheur avait été plus +complet encore, nous n’aurions pas eu +ce livre (<i>Les souvenirs</i>) ni probablement +le <i>Rouge</i> et la <i>Chartreuse</i>. »</p> + +<p>Stendhal lui-même a reconnu qu’avec +un peu plus de tendresse on eût fait +de lui « un niais comme tant d’autres ». +Est-ce bien vrai ? n’est-ce pas ici faire +à l’éducation la part trop belle ? Certes +elle intervient dans la formation d’un +caractère ; mais sont-ce bien les circonstances +qui, seules, font les réfractaires ? +L’état de réfractaire est une +passion ; c’est un état très cher à celui +qui dit en souffrir, et qu’il préfère +même au bonheur commun. Ne sentez-vous +pas avec quel mépris Stendhal +dit « un niais comme tant d’autres » ?</p> + +<hr> + + +<p>P. 10. « <i>La société de la Restauration +où tant de critiques s’obstinent à le +situer, ne fut pour lui qu’un milieu +étranger, inerte,… et qu’il jugea toujours +en homme de parti.</i> »</p> + +<p>Paul Bourget l’avait fort bien dit : +« <i>Depuis sa dix-huitième année il n’a +rien acquis, sinon plus d’ampleur de +ses tendances premières.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 13. « <i>Pour le développement d’un +Stendhal, cet état d’incohérence était +le milieu choisi</i> », etc.</p> + +<hr> + + +<p>Pp. 14-15. « <i>Il a la mémoire affective +et la mémoire visuelle… Il n’a la mémoire +ni des événements ni des dates.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 21. Le fait « qu’un peu d’entraînement +corporel, de ce qu’on appelle +aujourd’hui culture physique, aurait +pu, comme le dit Léon Blum, faire +contre-poids à cette sensibilité anormale », +donne à songer… C’est vrai, +je le crois. Et aussi la même culture +qui aurait détruit Stendhal, aurait arraché +toute sa vigueur morale à Pascal ! +Et Rousseau, qu’eût-il été avec une +jeunesse sportive ?</p> + +<p>En lisant cette biographie de Stendhal, +en étant témoin de l’« oppression » +dont il est victime de la part de +ses parents, en reconnaissant que ce +sont ces souffrances d’enfant qui ont +développé [en lui] le goût de la méditation +solitaire, l’indépendance de l’esprit, +qui lui ont conservé « les nerfs +délicats, la peau d’une femme », on +se demande s’il y a à regretter quelque +chose. Et que serait <i>Le rouge et le +noir</i> sans toutes ces particularités ?</p> + +<p>Une éducation sportive aurait-elle +permis cette émotion du jeune Beyle, +à quatorze ans, en présence de +M<sup>lle</sup> Kably : « Si quelqu’un la nommait +devant moi, je sentais un mouvement +singulier près du cœur : j’étais +sur le point de tomber. »</p> + +<hr> + + +<p>N’est-il pas étrange que la renommée +éclatante de Stendhal se produise à +l’époque la moins apte à former des +Stendhals, et où toute sa sensibilité +excessive est la chose la plus étrangère ?</p> + +<hr> + + +<p>D’après Léon Blum, « <i>son idée de +l’amour</i> (à Stendhal), <i>toute fictive, ne +pouvait s’étendre librement que dans +le domaine de la fiction… C’est que, +chez lui, l’avidité amoureuse, formée +ou forcée par la lecture, alimentée par +la rêverie, dépendait de l’imagination +seule.</i> »</p> + +<p>Mais n’en est-il pas de même de tous +les amours qui ont laissé une trace dans +les écrits des hommes ? et n’est-ce pas +cela seulement qui mérite le nom +d’amour ? Celui qui résiste à la réalité, +nous savons bien ce qu’il est s’il prend +un caractère passionné, et je ne crois +pas que ses chantres trouvent jamais +chez les hommes un intérêt durable ; +ou bien il est la bonne entente ménagère. +Qu’est-ce qu’un amour où l’imagination +ne règne pas ?</p> + +<hr> + + +<p>P. 27. « <i>La même influence éducative, +qui déterminait son idée de +l’amour, fixait dans un sens analogue +sa conception du monde et de la fortune. +Sur les données des romanciers +et des poètes…, il construisait complaisamment +des destinées imaginaires et +une société illusoire.</i> »</p> + +<p>J’aime bien cette critique de la part +de Blum, réformateur social. De deux +choses l’une : ou il faut supprimer +l’imagination dans l’éducation et l’on +fera des hommes peu amoureux et peu +utopiques, c’est-à-dire d’affreux réalistes +dans les choses de l’amour et de +cyniques profiteurs en politique…</p> + +<hr> + + +<p>Ne voit-on pas partout que les gens +les plus mécontents, les plus fielleux, +sont ceux qui se trouvent logés dans +l’entre-deux, à mi-chemin des heureux +du monde ou [des] trop gros privilégiés +qui n’osent pas gémir, et des vrais +malheureux qui ou bien ont autre chose +à faire que crier, ou bien puisent dans +leur détresse vraie ce certain orgueil, +antidote fourni par la nature et qui +nous sauve dans les plus grands maux, — la +fierté muette de souffrir, — qui ne +se différencie que d’un degré de la +fierté loquace de n’être pas aussi heureux +qu’on veut y avoir droit.</p> + +<p>En somme, ne pourrait-on pas se +demander si l’éducation la plus cahotique +et la plus dérisoire n’est pas la +plus favorable à l’éclosion de cette +sorte de monstre qu’est l’homme de lettres ? +Ce qu’il ne faut pas souhaiter pour +les hommes qui ne sont pas destinés à +trouver par eux-mêmes l’harmonie +finale, ou seulement à se trouver, est +au contraire désirable pour cette sorte +d’aventurier qui doit tout tirer de son +expérience, et dont le propre est de +jeter partout la sonde et de se buter la +tête contre les murailles afin de connaître +quel est le degré de résistance +du crâne et du cerveau humain.</p> + +<hr> + + +<p>P. 33. « <i>Les hommes méfiants par +système sont généralement les plus +exposés à l’erreur.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 33. Blum dit très bien : « <i>Par-dessus +tout, une grande opinion et une +constante préoccupation de soi-même, +nées l’une et l’autre de la vie contractée +et solitaire…</i> »</p> + +<p>L’« imperméable », le récalcitrant, +selon Faguet.</p> + +<p>On est si bien ce que l’on doit être, +et nullement ce que l’on veut être ! +Voyez Stendhal qui ne voit le monde +qu’à travers Shakespeare : le rappelle-t-il +en quelque façon ?</p> + +<p>De quel effroyable repliement sur +soi-même, de quelle vision surchauffée +du monde un tel aveu ne doit-il pas +être le signe : « Quand j’aurai joui, +dit Stendhal, pendant six mois de six +mille francs de rentes, je serai assez +fort pour oser être moi-même en +amour » ! Voilà un étau qui, plus que +l’éducation première, a dû produire +cette chair contuse et aigrie, cette âme +exceptionnelle, cet appétit insatiable +et romanesque d’amour !…</p> + +<p>Il n’y a point d’épreuve telle que +d’être privé d’habit et du moyen de +payer un fiacre, quand on atteint l’âge +de l’amour !</p> + +<hr> + + +<p>Pp. 59-60. Je ne serais pas de l’avis +de Blum, lorsqu’il dit que la cause +profonde du malaise éprouvé par Stendhal +dans le monde (malaise selon moi +sublime) « gît dans son ombrageuse et +souffrante vanité ». Qu’il l’ait avoué +lui-même, je ne m’en soucie pas : il +l’a avoué par un reste de pudeur devant +le monde de ses futurs lecteurs, parce +qu’il savait bien qu’il n’y a pas d’excuse +aux yeux des hommes à avoir +paru sot dans le monde. Mais il est +paralysé dans le monde, comme le +reconnaît M. Blum, parce qu’il cherchait +à y exprimer « des sentiments +forts », à y parler comme il le faisait +avec lui-même. C’est le génie parmi +les badins, les baladins : Stendhal, +dans le salon Daru, inaugurait l’humeur +hautaine des grands littérateurs +de la seconde partie du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, +contempteurs du monde où l’on ne +peut pas être soi-même, où l’on ne +peut pas réaliser la personnalité qu’ont +formée et votre don premier et votre +méditation et votre travail, et qui répugnaient +à se mettre au niveau des gens +qui n’ont pris que la peine de naître +et d’être charmants.</p> + +<p>« L’agrément mondain a pour principe +le naturel », dit Léon Blum. S’il +disait l’aisance, je comprendrais. J’y +opposerai l’aveu pathétique de Stendhal : +« Je sens bien que ma manière +naturelle ne saurait leur plaire, et que, +cependant, je suis jaloux de leur +plaire… » Conflit tragique entre la +Société et l’individu ; préparation à la +période de la vie italienne où l’individu +et le <i>naturel</i> sont plus libres, +plus réalisables.</p> + +<hr> + + +<p>P. 63. Blum dit que l’état créé par +le phénomène de <i>l’imagination renversée</i>, +que Stendhal appelle une erreur +d’homme supérieur, est le pire état, +puisqu’il y manque la grande consolation +de l’orgueil. Mais non ! Ce serait +dire que le meilleur état est dans l’harmonie +parfaite, et non dans la lutte +douloureuse. C’est toujours cette autre +erreur moderne qui consiste à opposer +à la douleur féconde, à cette chère +douleur créée par le christianisme, +l’état dionysiaque où l’on se domine, +où l’on domine tout, où l’on n’a plus +qu’à chanter victoire. Il n’y a rien de +plus lassant et de plus vide à la fin que +les chants de triomphe. La loi de la +vie est la contradiction, la lutte, la +douleur.</p> + +<hr> + + +<p>Blum dit que, dans l’œuvre de Stendhal, +« <i>jamais, au grand jamais, on +n’aperçoit le ton du réquisitoire, de la +revendication sociale. S’il eût été en +situation d’en profiter mieux, cette vie +ne lui eût même pas déplu, et bien au +contraire.</i> » P. 68.</p> + +<p>Certes, il avait la conception de la +vie de société, brillante, élégante ; et +rien de plus éloigné de lui que la revendication +sociale. Mais, s’il ne se plaisait +pas dans cette société, c’est qu’il la +trouvait médiocre ; s’il ne pouvait se +plier à ses exigences, c’est qu’il pensait +et sentait fortement, et qu’il se +trouvait, comme il le dit, au milieu +« d’un peuple de vaudevillistes ».</p> + +<p>Stendhal est atteint de l’hypertrophie +du moi, qui a fait presque tous les +grands écrivains modernes. Et il vit à +une époque où le goût vif et l’habitude +de la vie de société cause un conflit +aigu, permanent, avec cette maladie. Il +est, avec ça, de son temps ; il croit au +monde, aux salons ; son ambition, à cet +homme qui n’a écrit que pour le lecteur +de 1880, est de plaire !</p> + +<hr> + + +<p>Stendhal a le naturel — assez détestable +pour autrui — des hommes sensibles +qui n’ont pas dans la vie un but +étranger à eux-mêmes. Il rêve sans +cesse d’<i>autre chose</i> : à Milan, même +au fort de sa passion pour Métilde, il +rêve de notoriété parisienne ; revenu +à Paris, il a la nostalgie de l’Italie et +de sa vie facile. Il est possible que là +où cette sensitive souffrit le moins, ce +fut au cours de ses campagnes de Russie +et de Saxe, ou quand il alla défendre +le Dauphiné, — en fait : quand il fut +enrôlé dans une société dure, mais +organisée.</p> + +<p>Blum me fait bien sentir cette tragique +histoire d’un homme qui fut partout +et toute sa vie étranger. Étranger dans +la maison natale ; partout, depuis, sans +domicile et sans meubles, sans famille +depuis le mariage de sa sœur Pauline +en 1808, sans femme, sans enfant, à +peu près sans maîtresse ; et aucun de +ses amis ne semble l’avoir connu.</p> + +<hr> + + +<p>Blum constate avec justesse et la +précocité intellectuelle et sensible de +Stendhal et la durée, indéfinie chez lui, +des caractères de la jeunesse : même +appétit de bonheur, même capacité de +souffrance. Il n’a pas changé parce qu’il +n’est pas sorti de lui-même.</p> + +<p>Conséquence : les héros de ses +romans sont de tout jeunes gens. Julien +Sorel, Lamiel, Lucien Leuwen, Octave +de Malivert, Fabrice del Dongo, n’atteignent +pas trente ans. « Passé la jeunesse, +Stendhal ne s’intéresse plus à ses +héros », p. 93. « Ses romans ne sont +ainsi, dans leurs parties essentielles, +qu’une sorte d’autobiographie rétrospective », +p. 94.</p> + +<hr> + + +<p>Sainte-Beuve lui a reproché le manque +d’invention.</p> + +<p>Un écrivain qui a trouvé, pour M. de +Rénal qui vient de lire une lettre anonyme +et croit qu’il est trompé, cette +consolation : il pense à sa maison où +le roi a couché, et à son château de +Vergy dont la façade est peinte en blanc +et les fenêtres garnies de beaux volets +verts. « <i>Il fut un instant consolé par +l’idée de cette magnificence.</i> » Évidemment +Stendhal invente ce trait de +psychologie humaine, il n’a rien éprouvé +de semblable. Voilà de l’imagination.</p> + +<p>Blum le défend avec raison : « <i>Stendhal +est dénué d’invention au sens où +Balzac en abonde, c’est-à-dire qu’il +n’est pas inventeur de types (?), d’actions, +de péripéties… Le mode d’invention +qu’on pourrait qualifier de dramatique +lui fait presque complètement +défaut… Mais ce travail</i> (de l’invention) +<i>peut s’accomplir sur l’observation +intime comme sur l’observation extérieure… +C’est sa propre sensibilité qu’il +fait rayonner en tous sens ; il s’invente +incessamment lui-même.</i> »</p> + +<p>Dire un mot sur ce malentendu, qui +dure encore, touchant ce qu’on entend +par invention.</p> + +<hr> + + +<p>P. 104. « <i>La vérité des sentiments est +la seule à laquelle puisse prétendre un +roman construit par de semblables +procédés.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 105. Il dit avec raison que <i>La Chartreuse</i> +n’est pas, comme on l’a cru, une +reconstitution de la Renaissance italienne, +« un produit de l’observation +objective », mais que tout y est transposé +dans l’âge moderne, après avoir +été puisé d’une chronique ancienne, +« pour l’unique vraisemblance du personnage +principal ».</p> + +<hr> + + +<p>P. 107. « <i>Pourvu qu’il s’y puisse situer +sous un aspect nouveau, pourvu qu’il y +trouve un cadre, un éclairage aux émotions +acquises et aux actions possibles, +toute aventure lui est bonne.</i> »</p> + +<p>Noter que le fait que tous les romans +de Stendhal sont empruntés à des +chroniques historiques ou judiciaires ou +même, comme Leuwen, un peu dérobés +à son prochain, prouve précisément la +puissance d’invention chez Stendhal, +puisque tous les détails — et l’on sait +de quelle valeur ils sont — ne sauraient +être empruntés, ne sont même pas +fournis par des souvenirs personnels, +mais surgis de cet immense jet du +<i>possible</i> qui caractérise précisément +le romancier inventeur.</p> + +<p>Au sujet de <i>Lucien Leuwen</i> (v. p. 108) +Blum exagère un peu sa thèse de l’autobiographie +dans les romans de Stendhal. +Il y a dans ce remarquable, cet exceptionnel +roman de <i>Lucien Leuwen</i>, une +partie objective prédominante. Il ne +semble pas que ce soit celle qui intéresse +le plus M. Blum. Cependant il me +semble que Stendhal y a porté sur la +société française, et sur ce qui la constitue +essentiellement, un jugement d’une +extraordinaire lucidité, et qu’il s’est +surtout complu à cette peinture sociale, +non moins forte et beaucoup plus fine +que chez Balzac. <i>Leuwen</i> est le roman +balzacien de Stendhal, et la comparaison +un peu poussée des deux génies eût été +bien intéressante.</p> + +<hr> + + +<p>P. 118 « <i>Savoir dans quelle mesure +Stendhal a voulu se peindre en ce +personnage</i> (Julien Sorel) <i>est la plus +ancienne des controverses stendhaliennes.</i> »</p> + +<p>Il faudrait ajouter que c’est une des +plus puériles. Il faut bien ignorer le +fonctionnement du travail intime chez +le romancier pour se poser de pareilles +questions. Je ne crois pas que le +romancier doué du moindre génie +s’applique jamais ni à se peindre ni +à peindre un personnage vu ; mais +ce qu’il sait d’un personnage, et plus +encore, bien entendu, ce qu’il sait de +soi-même, opère en lui la suggestion +du possible ou du vraisemblable. Pour +le romancier, le vraisemblable seul +existe et prend le pas sur le vrai. Cela +donne le change aux lecteurs, et même +aux critiques trop habitués à s’occuper +d’écrivains de second ordre pour lesquels +le portrait ressemblant — qu’il +soit d’un modèle ou de l’auteur se +mirant complaisamment — est en effet +la grande et habituelle ressource. +Quand il s’agit d’un Stendhal, la confusion +doit être évitée.</p> + +<p>Stendhal a dit à ses amis que Julien +Sorel n’était autre que lui-même, +comme Flaubert a écrit : « Madame +Bovary, c’est moi<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> ! » Ce sont boutades +d’auteurs qui s’expriment un peu grossièrement, +parlant aux hommes, et qui +n’expriment pas les nuances de leur +conscience. Julien, c’est Stendhal ; +Madame Bovary, c’est Flaubert, oui, +sans doute ; mais c’est Stendhal et +Flaubert en travail, et concevant, dans +la mesure où leur seul cerveau à eux +le permet, le possible ; — ce qui distend +et altère singulièrement la personne de +Stendhal et de Flaubert.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Dans une conférence qu’il fit aux <i>Annales</i>, +René Boylesve a dit de même : « Mademoiselle +Cloque, c’est moi ! »</p> +</div> +<hr> + + +<p>P. 122. Blum fait remarquer que +Charles Monselet s’indignait de voir +en Julien « la mauvaise jeunesse de +Rousseau qui recommence » ; que M. +E. Melchior de Vogüé le tient pour +« une âme méchante ».</p> + +<p>Sur les scélératesses dont il arrive +qu’un romancier aime à charger un ou +plusieurs de ses héros, ne concluons +pas que l’écrivain, qui visiblement a +prêté plusieurs de ses propres traits +à son personnage, soit un monstre. +Mais n’oublions pas que le véritable +romancier, c’est-à-dire celui qui est +le miroir de la vie humaine, est à lui +seul un résumé de l’humanité, qu’il +trouve en lui, — ce que ne conçoivent +heureusement pas la plupart des +hommes, — tout le ramassis humain ; +il contient toutes les possibilités humaines, +et ce n’est pas qu’honnête +matière. Et s’il n’est pas, dans sa vie +souvent paisible, s’il n’est pas homme +à exécuter ce qu’il conçoit, et s’il fait +figure d’honnête homme, et s’il force +même la figure de l’honnête homme et +en lui et en certains de ses types, c’est +par horreur de ce qu’il sent si proche +du possible en lui ; il objective son +monstre comme pour se débarrasser +d’un cauchemar.</p> + +<p>« <i>La différence entre Julien et Stendhal</i>, +dit Léon Blum, <i>est que l’homme +s’en est tenu le plus souvent au projet et +au remords, tandis que le personnage +de roman s’exécute</i> », p. 125.</p> + +<hr> + + +<p>Pp. 132-133. Sur l’hypocrisie, grave +débat. Léon Blum prend assez justement +la défense de Julien Sorel +contre les austères moralistes qui le +condamnent comme « par trop odieux ». +(C’est le dernier jugement de Taine.) +Mais il fallait le défendre du point de +vue psychologique seulement, tandis +qu’il veut le défendre du point de vue +moral, et c’est là que je l’abandonne. +L’éloge de l’hypocrisie et sa confusion +avec le stoïcisme est inadmissible. Dans +ce que nous entendons par hypocrisie, +il y a toujours dissimulation de son +sentiment véritable, en vue d’une fin, +utilitaire ou par une lâche crainte de +s’exposer ; le masque stoïque du visage +qui cache sa douleur pour nier aux +yeux des hommes son humaine faiblesse +et pour se raidir contre la peur, est +moins dans un but de conservation +égoïste que dans celui de sauvegarder +le sentiment de la dignité humaine. Je +ne conçois pas de rapprochement entre +les deux attitudes.</p> + +<p>Julien Sorel, du point de vue moral, +ne me paraît pas défendable ; mais je +me garderai bien d’en amoindrir la +valeur en tant que type romanesque, à +cause de cela. Il a bien un genre d’hypocrisie +que nous ne saurions innocenter, +mais que nous reconnaissons +comme très possible, comme très +humain, comme infiniment vraisemblable, +et cela suffit.</p> + +<hr> + + +<p>Pp. 137-138. J’aime infiniment mieux +Léon Blum lorsqu’il défend Julien +Sorel contre l’accusation d’être le +prototype de ce que nous appelons +aujourd’hui « l’arriviste », contre cette +« disposition, disait Sainte-Beuve, à +faire son chemin, qui semble désormais +l’unique passion sèche de la jeunesse +instruite et pauvre ». C’est une confusion +que l’on a faite, faute d’avoir sous +la main, en littérature, un type d’un +relief égal, à rapprocher de l’ambitieux +vulgaire de nos jours. Mais, comme le +dit très bien M. Blum, l’arrivisme ne +connaît pas les imprudences généreuses +d’un Julien. « <i>Qu’est-ce qu’un ambitieux +qui méconnaît son avantage +matériel, qui se rebelle contre les puissants, +qui ne suit que son penchant et +sa sympathie ?… Il ne se forme pas, +comme de Marsay ou de Trailles, +comme Rastignac après les leçons de +Vautrin, une idée toute matérielle de +la fortune.</i> » Pour que Julien ne fût +pas l’ambitieux, Léon Blum trouve la +véritable raison : « il était trop intolérant +de l’ennui ». Toute cette partie +de la défense de Julien est des meilleures +du livre ; et il dit, en terminant, +que c’est parce qu’il est vraiment jeune +qu’il demeure abrité des aboutissements +naturels à quelques-unes de ses tendances.</p> + +<p>N’oublions pas que « l’espagnolisme » +de Stendhal imprègne Julien. « Les +âmes à l’espagnole, dit très bien Léon +Blum, ne savent pas faire les frais qu’il +faut. »</p> + +<hr> + + +<p>P. 144. Blum a raison contre Barrès +qui a fait de Stendhal un professeur +d’énergie. « <i>Stendhal</i>, dit-il, <i>professe +l’énergie, mais l’énergie dans l’émotion +plutôt que dans l’action ; et l’action +elle-même n’est énergique à son +gré que lorsqu’elle est désintéressée, +lorsqu’elle traduit, sans nul espoir de +récompense, une émotion pleine ou une +passion forte.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 145. Opposition aussi avec Balzac, +chez qui la volonté « n’est que la +volonté d’acquérir ou de dominer… Il +(Stendhal) prêche le bonheur solitaire +et qui se suffit à lui-même », etc.</p> + +<p>De là vient qu’il nous semble beaucoup +plus aristocrate et « distingué » +que Balzac obsédé par l’idée sociale. +Stendhal cultive l’individualisme pur ; +il a, sans rien autre de chrétien, l’égoïsme +hautain d’un monsieur de Port-Royal +qui travaille à son salut, entendez +ici : au perfectionnement de sa +nature passionnelle, à l’intensité de plus +en plus grande de sa faculté d’éprouver.</p> + +<hr> + + +<p>Pp. 160 et ss. Caractère du Beylisme ; +c’est 1<sup>o</sup> « <i>La croyance à la généralité +de la méthode…, la conquête du bonheur +peut s’opérer suivant les mêmes +règles que la recherche de la vérité</i> » ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> « <i>Le second caractère du beylisme +est de s’appliquer exclusivement à une +élite.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 174. Blum signale ce caractère +baroque du beylisme qui consiste à +chercher le Bonheur et, pour cela, à +partir des principes qui faisaient aux +philosophes sensualistes du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle +chercher le <i>plaisir</i> parfaitement convenable +à des cœurs secs, à des ambitions +positives. Stendhal propose à des +âmes passionnées le Bonheur, et il leur +donne, pour y parvenir, la pauvre +mécanique du <i>plaisir</i>. Nul élément +sensuel ni matériel n’entre plus dans +le Bonheur conçu par Stendhal ; « <i>il +intéresse les énergies profondes de +l’âme ; il implique un élan, un risque, +un don où la personne entière s’engage ; +il est indépendant de l’action et n’a +rien de commun avec la fortune et le +succès…; il est une extase spirituelle +où toute la médiocrité du réel s’abolit.</i> » +P. 175.</p> + +<p>Ceci est le point culminant du livre +de Blum.</p> + +<p>C’est un des traits principaux de +Stendhal, nostalgique, comme un chrétien, +d’un Bien absolu qui se confond +avec un Beau absolu. Et le contraste +est choquant, des moyens par lesquels +il pense y parvenir.</p> + +<hr> + + +<p>P. 176. Il signale que Stendhal avait, +déjà tout jeune, pressenti le défaut de +son système quand il écrivait de son +philosophe favori : « Helvétius a peint +vrai pour les cœurs froids, et très faux +pour les âmes ardentes. »</p> + +<p>Stendhal a dit aussi que ce qui +l’avait préservé, lors de ses débuts +parisiens, de la mesquinerie du milieu +ou du mauvais goût d’aimer Delille : +« c’est cette doctrine intérieure fondée +sur le vrai plaisir, plaisir profond, +réfléchi, allant jusqu’au bonheur, que +m’avaient donné Shakespeare et Corneille. »</p> + +<hr> + + +<p>P. 177. « <i>L’espagnolisme</i>, dit Blum, +<i>c’est-à-dire ce sentiment altier de la +dignité intérieure qui écarte les récompenses +mesquines et ne veut pour l’âme +que de grands objets.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 178. Il rattache justement l’éthique +passionnée de Stendhal à Rousseau.</p> + +<p>Mais quand Blum dit « qu’il n’y +avait pas en France d’âmes ardentes +avant l’immortel Jean-Jacques et la +Révolution », il faudrait spécifier que +c’est du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle dont on parle, +car cette assertion serait singulièrement +fausse du précédent. Encore faut-il +songer que Vauvenargues s’est à peine +exprimé, qu’il y a Julie de Lespinasse, +que la veine de passion, qui depuis +Pascal et Corneille<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> avait secoué le +siècle précédent, est seulement passée +de mode, qu’elle existait peut-être sans +se traduire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> René Boylesve n’avait d’abord écrit que +« Pascal ». Il a ajouté en surcharge « Corneille », +songeant au goût de Stendhal pour le grand tragique.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Pp. 179-180. Il signale excellemment +la contradiction qui est au cœur même +du beylisme : l’opposition entre la +méthode mécanique, issue de la volonté +et de l’intelligence sèche, et cet aboutissement +recherché au bonheur, à « <i>un +bonheur qui est un don, une grâce, +quelque chose comme un spasme +extrême de la tendresse et du rêve ? +quel rapport entre les démarches concertées +de l’esprit ou de la volonté et +cette extase poétique et presque mystique +du cœur ?</i> »</p> + +<p>Ne pourrait-on pas ici songer à une +comparaison avec Barrès si appuyé +lui aussi sur la méthode et sur toute +une discipline savante de la volonté, +et qui ne semble se réaliser pleinement +que dans une large et pleine effusion +poétique ? J’y verrais là, pour ma part, +des natures qui consciemment ou non +sont trop riches, qui tendent instinctivement +à la dispersion, et qu’un instinct +oblige à se canaliser étroitement. +« Je fais tous les efforts possibles pour +être sec, écrit Stendhal. Je veux +imposer silence à mon cœur qui croit +avoir beaucoup à dire. »</p> + +<hr> + + +<p>Pp. 184 et ss. « <i>Même contradiction +de son esthétique : il tient les procédés +de l’artiste pour une technique +définie et certaine, c’est-à-dire pour une +science…; mais, en même temps, +l’inspiration créatrice et l’extase de la +contemplation devant le Beau lui apparaissent +comme la réalisation d’un +mystère, comme une pure émanation +de la vie profonde, comme une sorte de +révélation ineffable qui sourd des plus +secrètes régions du cœur… Stendhal +dira tour à tour, ou tout à la fois, +que l’œuvre d’art est un produit quasi +nécessaire, et que l’expression, c’est-à-dire +la vie spirituelle, est tout l’art.</i> »</p> + +<p>Et n’est-ce pas là l’étonnante, mais +la stricte vérité ?</p> + +<p>« <i>La condition même de l’art</i>, dit +très bien Blum, <i>est que l’opération +préalable s’absorbe dans son résultat. +Il s’agit non plus d’expliquer une +émotion, mais d’en communiquer la +qualité et la force ; non plus de cataloguer +les mobiles d’un acte, mais d’en +faire saillir le sens humain ou l’accent +dramatique ; non plus de dénombrer +les éléments d’un caractère, mais d’en +faire sentir la vie propre, l’individualité +spéciale. L’analyse échoue à +cette tâche. La synthèse évocatrice +dont la poésie est le mode le plus +parfait, peut seule nous faire entrer en +communication avec l’émotion pure, +avec l’être vrai, avec les points centraux +de la vie.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>P. 197. « <i>Les plus grands maîtres de +la psychologie amoureuse : La Bruyère, +Racine, ou Marivaux, avaient traité +l’amour comme un sentiment à forme +unique… Stendhal a vu le premier que +deux êtres pouvaient éprouver l’un pour +l’autre des sentiments exactement qualifiés +d’amour, bien que d’essence +différente, et que cette illusion d’amour +partagé pouvait conduire aux plus +aigus déchirements du cœur. Il a compris +que deux variétés d’amour pouvaient +s’affronter aussi douloureusement +que l’amour et l’indifférence…</i> +« Rien n’ennuie l’amour-goût, écrit-il, +comme l’amour-passion chez son partenaire »… +<i>Il ouvrait, au delà de la +tragédie racinienne, des avenues toutes +neuves…</i> »</p> + +<hr> + + +<p>Pp. 205 et ss. Il croit que Stendhal +n’a guère connu que l’amour de tête, +que toute la passion dont il parle et +aime tant à parler est un désir remonté +au cerveau (se rappeler par comparaison +ce qu’il appelle son imagination +renversée : tout revient au cerveau chez +Stendhal), et il ne croit pas que +Stendhal ait guère connu l’amour où la +possession, « du moins chez la femme », +dit-il, renverse les formes de l’amour.</p> + +<p>Eh bien ! je serais tenté de croire +qu’il y a deux sortes d’amour : l’amour +tel que l’entend M. Léon Blum, qui +ne s’exprime pas en paroles, qui n’est +à peu près pas objet de littérature ; et +l’amour tel que l’ont fait les cérébraux, +précisément ceux de qui l’imagination +est renversée, autrement dit les poètes, +et je pourrais ajouter : autrement dit +les chrétiens ; qui a passé dans l’imagination +des hommes, par la même +voie que tout ce qui est dans l’imagination +des hommes et qui vient des +poètes ; et que cet amour qui s’exprime, +et que cet amour qui trouve des accents +sublimes, et que cet amour qui hausse +l’homme au-dessus de lui-même, ce +n’est pas l’amour platonique, non certes, +mais c’est un amour où ces fameux +contacts, auxquels Blum attache tant +de prix, ne sont pour ainsi dire qu’accessoires. +La vue, la présence, la possession +d’une lettre, d’une mèche de +cheveux — selon les règles de la +suggestion hypnotique — y opèrent +plus sûrement que les plaisirs de +l’étreinte. C’est cet amour-là dont a +surtout parlé Stendhal, parce que +c’était l’amour tel qu’on le concevait de +son temps, — malgré les libertés du +<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, si proches de lui par +ailleurs, malgré les théories de +Sénancour, si proches de celles M. Léon +Blum. J’ose ajouter que la sorte d’aberration +qui cause l’obsession amoureuse, +si elle n’est point un phénomène +d’imagination, je ne la vois pas possible ; +et sans cette aberration, essentiellement +« de tête », que devient l’amour, sinon +une sorte de sport où l’on varie son +partenaire comme on change aujourd’hui +d’appartement, selon le plus ou +moins de confort qu’il vous offre ?</p> + +<hr> + + +<p>P. 206. « <i>Il a très peu réussi auprès +des femmes</i> », dit Léon Blum.</p> + +<p>Mais un homme qui a réussi auprès +d’un grand nombre de femmes, peut +n’avoir point du tout aimé, témoin +don Juan. Et un tel vainqueur, aux +rameaux innombrables, que rapporte-t-il +de sa randonnée, je vous le +demande ? non pas un livre comme +<i>De l’amour</i>, mais un sec chiffre qui vous +fait quelque horreur : « mille et trois ! » +Jamais on ne me fera entendre que +Valmont soit un amoureux. Gardons +le mot « amour » à ce que le christianisme +nous a appris à considérer +comme tel : une sorte d’exaltation +épurée du désir humain, et restons +avec Stendhal, avec son bel « espagnolisme » +quand il nous parle de +l’amour-passion. Admirons cet homme, +qui malgré ses velléités stratégiques — car il +est toujours tourmenté par le +<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle — , « lorsqu’il se trouve +en présence de l’objet aimé, comme le +reconnaît M. Blum, se sent étouffé par +l’émoi et par la crainte ». Ou admettons, +si vous préférez, ce mystérieux amour +qui tout à coup en impose aux plus +habiles stratégistes et les vainc et les +écrase, comme une puissance céleste +dont nous devons reconnaître la grandeur.</p> + +<hr> + + +<p>P. 216. « <i>Dans son journal, quelques +jours avant son départ pour Marseille, +il avait lui-même tiré son horoscope</i> : +« Sublime dans tes châteaux en Espagne +extraordinaires, point bon dans le +monde. »</p> + +<hr> + + +<p>P. 219. Je ne vois pas pourquoi Blum +juge chez Beyle « <i><span class="sc rm">Romantique</span> la notion +d’une élite sentimentale, d’une aristocratie +du cœur à qui sont réservées +les grandes passions et les grandes +souffrances ; romantique le mépris des +satisfactions modérées, du bon sens +paisible, de l’équilibre bourgeois</i> ».</p> + +<p>A ce compte, l’équilibre bourgeois, +seul, ne serait pas romantique. De +même il considère comme une profession +de pur romantisme ce mot d’une +lettre de jeunesse de Stendhal : « Je +me trouve étrange dans le bonheur. » +A ce compte, il n’y aurait de non +romantique que les satisfaits, les âmes +médiocres qui trouvent la vie excellente. +Presque toute la littérature est +faite de nostalgie, alimentée d’un désir +irréalisable ; et l’écrivain à qui l’homme +accorde le nom divin de poète, est +celui qui constamment lui parle de ce +qu’il ne peut ni voir, ni atteindre, souvent +pas même concevoir : le suprême +besoin de l’homme est de regarder +plus haut que soi, de tendre à se surpasser. +Ou je ne vois pas de romantisme +en cette attitude, ou je crois l’attitude +romantique la plus naturelle, la +plus nécessaire, la plus humaine.</p> + +<hr> + + +<p>Souvenons-nous que la mort de Stendhal +suscita, en tout et pour tout dans +la presse, une étude d’Auguste Bussière +dans la <i>Revue des deux Mondes</i>, +deux chroniques du <i>National</i> et du +<i>Courrier français</i>, et une notice dans +la <i>Gazette du Dauphiné</i>.</p> + +<hr> + + +<p>P. 285. La part originale de Blum +semble être d’avoir opposé violemment +les deux faces de Stendhal : le positivisme +et l’espagnolisme. Taine n’avait +paru s’apercevoir que du premier.</p> + +<hr> + + +<p>P. 287. Il fait remarquer que Zola, +par exemple, l’a peu compris, par le +fait qu’il attachait toute l’importance +au monde extérieur.</p> + +<p>« <i>Ils</i> (les naturalistes) <i>tiendraient +volontiers</i>, dit-il, <i>le « sentiment » pour +un signe de débilité, quand Stendhal +y voit la forme suprême de l’énergie.</i> »</p> + +<hr> + + +<p>Si au temps de Th. Gautier, il a pu +paraître exceptionnel qu’il déclarât : +« Je suis un homme pour qui le monde +extérieur existe », il semble déjà d’une +certaine rareté pour notre temps que +Stendhal soit un homme pour qui le +monde <i>intérieur</i> existe.</p> + +<p>Insister sur ce point : l’erreur des +littérateurs qui ne croient qu’au monde +physique. Stendhal, à un certain degré, +rejoint l’état d’esprit d’un Pascal avec +sa haine des grandeurs de chair.</p> + +<hr> + + +<p>P. 300. J’aime assez cette constatation +qu’il [en] fait et cette approbation +qu’il donne à ce qu’il appelle +le « mélange stendhalien », c’est-à-dire +à la coexistence chez des Taine ou des +Barrès d’éléments <i>contraires</i> qui ne +s’altèrent pas par le contact : les constructions +rigoureuses et les évocations +passionnées, l’analyse méthodique et +la suggestion poétique. Remarque très +profonde et très juste. Stendhal renferme +les contraires et les concilie, et +par là il se hausse au-dessus de la plupart +des hommes. « En vérité, dit Julien, +l’homme a deux êtres en lui. »</p> + +<hr> + + +<p>P. 308. Je crois que Blum signale +avec raison une erreur des stendhaliens +de 1885, qui ont « aiguillé la méthode +stendhalienne vers le succès +pratique et la conquête, alors que Stendhal +la dirige vers une notion toute +désintéressée du bonheur ». Il ramène +le dogme stendhalien à la pensée originelle +d’où il s’était évadé, comme +beaucoup de religions.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br> +NOTES DE LECTURE<br> +SUR LES ÉTUDES<br> +DE PAUL BOURGET, DE SAINTE-BEUVE ET DE TAINE</h2> + + +<p>« <i>Un tour d’esprit très original, et +rendu plus original par une éducation +très personnelle, voulut que ce soldat +de Napoléon traversât son époque +littéraire comme on traverse un pays +étranger dont on ne connaît pas la +langue.</i> »</p> + +<p class="sign">Bourget, <i>Essais de psych. cont.</i>, +I, 211.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>L’homme qui a pu écrire <span class="sc rm">Le rouge +et le noir</span>, et inventer de toutes pièces +à plus de quarante ans, après avoir +été soldat, commis d’épicerie, auditeur +au Conseil d’État, voyageur, homme +de lettre, et diplomate, cette forme de +roman sans analogue, capable de contrebalancer +toute la <span class="xsmall rm">COMÉDIE HUMAINE</span> +dans l’histoire de l’art de conter…</i> »</p> + +<p class="sign"><i>Essais</i>, I, 262.</p> + +<hr> + + +<p>Bourget, lui aussi, voit très bien les +défauts de Stendhal, « <i>et la timidité +souffrante qui se crispe en prétentions, +et un naïf pédantisme dans la rigueur +des théories, et du cynisme, et parfois +de l’attitude ; <span class="xsmall rm">MAIS CELA NE VA PAS AU +FOND</span>.</i> »</p> + +<p class="sign"><i>Id., ib.</i>, 251.</p> + +<hr> + + +<p>Remarquer que, tout cela, ce sont les +défauts de cette <i>jeunesse</i> persistante +que constate Blum, et des défauts de +solitaire ; et que ce sont les défauts de +solitaire que Sainte-Beuve comprend le +moins. Pour lui, un roman ne se présente +qu’avec une certaine tenue, +comme un monsieur, parlant dans ce +temps-là en public, ne se présentait +qu’en habit. Stendhal, l’œuvre tout +entière de Stendhal, c’est l’homme +tout cru, pour ne pas dire l’homme +dépouillé, ce qui est encore un peu +plus effrayant. Auprès de lui, même +Rousseau, mal mis sans doute, est +habillé. Rousseau n’écrit pas pour lui, +mais pour le public ; il consent à le choquer, +mais il l’aperçoit. Stendhal écrit +réellement pour le lecteur de 1880, +époque où depuis beau temps il ne sera +plus. Il est le premier, dans la littérature +française, — cet homme si amateur +de société — , qui, écrivant, n’ait pas +eu le souci de la société. « Toutes les +fois, écrit Sainte-Beuve, que Beyle a +eu une idée, il a donc pris un morceau +de papier, et il a écrit, sans s’inquiéter +du qu’en dira-t-on, et sans jamais mendier +d’éloges : un vrai galant homme +en cela. » Sainte-Beuve dit encore que, +lorsqu’il vient de lire les amours des +romans de Stendhal, il en revient à +aimer l’amour à la française « où la +société n’est pas oubliée entièrement ».</p> + +<hr> + + +<p>« <i>Chose étrange : cet homme, le moins +descriptif des romanciers, fut sans +doute un de ceux que séduisit le plus +le charme de la nature. Il est vrai qu’il +lui demandait surtout de le jeter dans +un certain état d’exaltation.</i> »</p> + +<p class="sign">Bourget, <i>Essais</i>, I, p. 253.</p> + +<hr> + + +<p>A confronter avec la jeunesse dont +parle Blum :</p> + +<p>« <i>On peut même affirmer</i>, dit Bourget +après avoir lu <i>Henri Brulard</i>, <i>que depuis +sa dix-huitième année, il n’a rien +acquis, sinon plus d’ampleur de ses +tendances premières.</i> » P. 253.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>… La plus complexe des âmes d’artiste, +une âme effrénée et raisonneuse, +tendre jusqu’à la folie et ironique +jusqu’à la cruauté, énergique jusqu’au +plus mâle courage et romanesque jusqu’au +plus naïf sentimentalisme, une +âme de roué et d’enfant, de soldat et +de poète, de mondain et de solitaire, +de libertin et d’amoureux…</i> » P. 261.</p> + +<hr> + + +<p>Se souvenir que Sainte-Beuve, parlant +de Stendhal, ne connaissait ni les +<i>Souvenirs d’égotisme</i>, ni <i>Lamiel</i>, ni +<i>Henri Brulard</i> publié par Stryienski, ni +<i>Lucien Leuwen</i> par M. de Mitty.</p> + +<hr> + + +<p>M. Bourget semble admettre qu’une +des causes qui laissèrent Stendhal +méconnu serait que tous ses personnages +sont des êtres supérieurs. Est-ce +bien exact ? Le public ne fut et n’est +jamais hostile aux personnages supérieurs. +Tout au contraire, c’est eux +qu’il s’attend à trouver en ouvrant un +livre ; la tragédie si longtemps florissante +l’y a habitué ; outre cela, il est flatté +de se trouver en si noble compagnie ; +il n’exige pas de la comprendre ; quelques +bribes lui suffisent et il emporte +comme un souvenir de grandeur qui +lui plaît.</p> + +<hr> + + +<p>Comme l’a dit Taine de Julien Sorel, +on peut dire que Stendhal est « supérieur, +puisqu’il <i>invente</i> sa conduite, et +il choque la foule moutonnière, qui +ne sait qu’imiter ». <i>Nouveaux essais</i>. +P. 232.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>Les idées habillées en homme, qui +peuplent la littérature du <span class="rm"><small>XVII</small><sup>e</sup></span> siècle.</i> » +P. 238.</p> + +<p>Il dit que des personnages comme +Julien Sorel <i>s’opposent</i> à ces idées. Ce +ne sont plus des idées, ce sont des hommes. +Il ajoute qu’ils s’opposent également +« aux copies trop littérales que +nous faisons aujourd’hui de nos contemporains ».</p> + +<p>« <i>Ils</i> (des caractères comme Julien) +<i>sont réels ; car ils sont complexes, multiples, +particuliers et originaux comme +des êtres vivants. A ce titre ils sont +naturels et animés, et contentent le +besoin que nous avons de vérité et +d’émotion.</i> »</p> + +<p>Rapprocher du passage de Bourget, +dans <i>Le démon de midi</i> : « Ces esprits +français sont toute logique… etc. »</p> + +<p>« <i>Corneille nous donnera des modèles ; +tel contemporain, des portraits ; +l’un nous enseignera la morale ; l’autre +la vie. Au contraire, nous n’imiterons +ni ne rencontrerons les héros de Beyle ; +mais ils rempliront et remueront notre +entendement et notre curiosité de fond +en comble, et il n’y a pas de but plus +élevé dans l’art.</i> » P. 239.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>Quand nous passons d’un sentiment +à un autre, ordinairement c’est +sans savoir pourquoi, et par les causes +les plus légères. L’âme est changeante ; +et le même homme, dix fois par jour, +se dément et ne se reconnaît plus. On +a tort de se figurer un héros comme +toujours héroïque, ou un poltron comme +toujours lâche. Nos qualités et nos +défauts ne sont point des états de l’âme +continuels, mais très fréquents ; et notre +caractère est ce que nous sommes la +plupart du temps.</i> » P. 242.</p> + +<hr> + + +<p>« <i>Il y a pourtant un accent dans cette +voix indifférente : celui de la supériorité, +c’est-à-dire l’ironie, mais délicate +et souvent imperceptible.</i> » P. 249.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5" title="V QUELQUES NOTES SUR LA CHARTREUSE">V<br> +QUELQUES NOTES<br> +SUR<br> +<i>LA CHARTREUSE</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Ces quelques notes sur <i>La Chartreuse</i> sont de +plusieurs années antérieures à toutes celles qui +précédent.</p> +</div> + +<p>On prétend que Stendhal n’est pas +pittoresque ! Mais il est insupportable à +force de pittoresque, il est sans cesse +à nous décrire mille détails extérieurs.</p> + +<hr> + + +<p><i>La Chartreuse</i> est un roman d’intrigue. +Plus qu’à peindre la réalité et +le détail des opérations de l’esprit (ce +qui fait la valeur du livre), l’auteur +prend son plaisir à montrer les ressources +infinies de tactique dont son +esprit est doué.</p> + +<hr> + + +<p>Le caractère de Fabrice est charmant. +Son insouciance du danger. Sa témérité +joyeuse. Lorsqu’il parvient à enlever +un morceau de l’abat-jour, dans +sa prison, pour voir Clélia : « ce moment +fut le plus beau de la vie de +Fabrice, sans aucune comparaison ».</p> + +<hr> + + +<p>Stendhal a la maladie du romanesque, +il est hanté par le goût romanesque : +c’est une tentation perpétuelle +chez lui. Il y succombe pour se soulager.</p> + +<hr> + + +<p><i>La Chartreuse</i>. Ce qui y domine, +en somme, c’est le réalisme sentimental, +et c’est une application frénétique à +atteindre le réalisme dans les faits les +plus romanesques.</p> + +<p>Ce qu’il y a de choquant, c’est la +disproportion entre l’importance des +vérités psychologiques, du sens sentimental +qui est le cœur de ce livre, et +la puérilité de l’acharnement à enchevêtrer +les événements extraordinaires +qui servent de support.</p> + +<p>Il y a dans <i>La Chartreuse</i> la genèse +des grands romans policiers ou des +feuilletons mélodramatiques qui font +encore aujourd’hui le bonheur de la +femme bourgeoise.</p> + +<p>Et il y a un multiple roman psychologique +et sentimental qui ne sera pas +dépassé, sinon par la forme.</p> + +<hr> + + +<p>Le jour où Fabrice, évadé de sa +prison, manifeste à la duchesse qu’il +regrette sa prison, tout est dit : le +roman est fini.</p> + +<p>Lorsque je le vois retourner à sa +prison, je cesse complètement d’y +croire : tout s’affadit. La révolution +de cour, que nous apprend-elle ?</p> + +<hr> + + +<p>C’est un des plus beaux cas sentimentaux, +traité par un homme qui +n’est qu’intelligence. Il l’analyse et +s’efforce de suppléer à son défaut de +sensibilité contagieuse, par une accumulation +d’images, un éblouissement +de choses concrètes ; mais il ne produit +pas l’émotion. C’est un spectacle +sec. Il y a une glace entre l’épisode et +nous, il y a la lentille du microscope.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<table> +<tr><td colspan="2" class="sc">Avant-propos</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0">7</a></div></td></tr> +<tr><td>I.</td> +<td>Notes pour une étude</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">11</a></div></td></tr> +<tr><td>II.</td> +<td>Notes de lecture sur <i>La vie de +Henri Brulard</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">19</a></div></td></tr> +<tr><td>III.</td> +<td>Notes de lecture sur <i>Stendhal +et le beylisme</i>, de Léon Blum</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">31</a></div></td></tr> +<tr><td>IV.</td> +<td>Notes de lecture sur les études +de Paul Bourget, de Sainte-Beuve +et de Taine</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">81</a></div></td></tr> +<tr><td>V.</td> +<td>Quelques notes sur <i>La Chartreuse</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">91</a></div></td></tr> +</table> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78379 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78379-h/images/cover.jpg b/78379-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c9d964b --- /dev/null +++ b/78379-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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