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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78399 ***
+
+
+
+
+
+ ROBERT DE TRAZ
+
+ COMPLICES
+
+
+ PARIS
+ BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
+ 61, RUE DES SAINTS-PÈRES
+
+ 1924
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+
+ Au Temps de la jeunesse.
+ Vivre.
+ Les Désirs du cœur.
+ L’Homme dans le rang.
+ La Puritaine et l’amour.
+ Fiançailles.
+
+
+
+
+ IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
+ DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER
+ JAPON, NUMÉROTÉS DE 1 A 10
+ ET QUARANTE EXEMPLAIRES
+ NUMÉROTÉS DE 11 A 50
+
+
+Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
+tous pays.
+
+_Copyright by Bernard Grasset, 1924._
+
+
+
+
+COMPLICES
+
+
+
+
+LE RÉPROUVÉ
+
+
+à Ludmilla Pitoëff.
+
+Ce fut mon père qui prononça pour la première fois son nom devant moi.
+J’avais douze ans. Je me rappelle la scène, au salon, devant le meuble
+italien à tiroirs que je possède aujourd’hui, et où l’on serrait de
+l’argent et des papiers de valeur. Mon père, à cette époque, passait par
+des soucis dont je devinais l’importance. Pour rendre service à un ami,
+il avait--je l’ai su depuis--placé des fonds dans une affaire qui venait
+de finir en désastre. Or nous n’étions pas riches. Cependant, si mon
+père souffrait d’être obligé désormais avec les siens à une économie
+plus rigoureuse, il était surtout bouleversé de découvrir que son ami
+l’avait trompé. De cette expérience funeste lui était venue une modestie
+qu’il imprimait à sa conversation et jusqu’à son attitude. Quelle gêne
+de pressentir, ignorant ses motifs, cette humiliation! Les enfants,
+plongés dans leur incomparable univers, ne saisissent des événements qui
+se passent au-dessus d’eux, que le contre-coup, et participent à la vie
+des grandes personnes sans la concevoir.
+
+--Oui, répéta mon père, c’est une lettre de Malrose.
+
+Il regardait ma mère qui ne répondit pas. Dans le ménage, elle était la
+plus autoritaire des deux. Elle ne se bornait pas à diriger, et fort
+bien, la maison; elle conseillait l’incertitude de son mari, le poussait
+aux démarches utiles. L’argent englouti dans le récent fiasco avait été
+prêté à son insu. Elle ne s’était pas plainte de cette imprudence; ma
+mère avait trop de hauteur dans le caractère pour récriminer. Mais elle
+trahissait maintenant, à l’égard de mon père, une constante
+appréhension. En ce moment elle ne lui disait rien parce qu’elle
+redoutait sans doute qu’une catastrophe nouvelle sortît de ses paroles.
+
+--Mon cousin, reprit mon père avec un certain effort, nous demande
+l’hospitalité pour quelques jours.
+
+Je levai la tête de dessus mes soldats de plomb. Qui était ce cousin
+Malrose, imprévu, qui voulait habiter chez nous? Nous connaissions si
+peu de monde que ce problème m’intéressa. D’autant que ma mère semblait
+tout à coup inquiète.
+
+Mon père attendit un peu, espérant sans doute la grâce d’une réponse,
+puis, comme rien ne venait, d’une voix plus faible:
+
+--Qu’en penses-tu? demanda-t-il.
+
+--Tu vas lui écrire qu’il nous est impossible de le recevoir.
+
+Bon, l’affaire était terminée par cette phrase nette et, une fois de
+plus, man père plierait les épaules. Je me mis à ranger mes soldats dans
+leur boîte. Mais, contre toute attente, mon père, la voix soudain
+raffermie, répliqua:
+
+--Je ne suis pas de ton avis. La question mérite d’être discutée.
+
+Plus tard, j’ai souvent observé que, si défiant de lui-même, si docile
+aux suggestions des personnes qu’il respectait, mon père était capable,
+lorsque certains principes entraient en jeu, d’une intransigeance
+d’autant plus résolue qu’elle se manifestait plus rarement. Ainsi il
+était patriote avec une ferveur cornélienne; l’amitié, à ses yeux,
+méritait tous les sacrifices; et il poussait le culte de la famille à un
+degré invraisemblable. Sur ces trois sujets, ma mère ne pouvait le faire
+reculer d’un pas.
+
+--La lettre est catégorique et il attend d’être vite renseigné.
+
+--Pourquoi cette hâte tout à coup? Voilà huit ans que nous ne l’avons
+vu, huit ans qu’il n’a pas jugé bon de te donner signe de vie...
+
+Ma mère connaissait donc ce mystérieux Malrose? Comme elle avait l’air
+courroucé! Elle recommença:
+
+--Il s’adresse à toi parce qu’il compte sur ta bonté. Mais tu sais bien
+que ni ton frère, ni ta sœur ne voudraient...
+
+--Mon frère est malade, ma sœur est dans le Midi...
+
+--Ah! pardon, fit ma mère avec violence. Ta sœur ne le recevrait chez
+elle sous aucun prétexte.
+
+Mon père baissa la tête; il admettait la valeur de l’argument, mais il
+ne pouvait renoncer à un projet qu’il estimait juste. Avec le brusque
+courage des timides, il se jeta à une nouvelle attaque:
+
+--Je regrette de te contredire. Malrose m’avoue que sa position est
+précaire; il me demande, pour peu de jours seulement, un abri, un
+réconfort. Il voudrait faire ici quelques démarches, dont il espère des
+résultats utiles. Ah! je sais bien ce qu’on peut lui reprocher, ce que
+je lui reproche moi-même, mais il m’est impossible de me montrer
+impitoyable. Sa lettre est touchante de sincérité.
+
+Devant un geste de son interlocutrice, il voulut lui faire lire le
+papier qu’il tenait: ma mère refusa, puis, d’un ton plus indulgent, ou
+peut-être ironique, elle murmura:
+
+--Je le sais d’avance: les lettres qu’on t’écrit sont toujours sincères.
+
+--Il ne sera pas dit qu’un membre de ma famille aura fait en vain appel
+à moi.
+
+--Mais où voudrais-tu même le loger?
+
+Nous habitions alors, dans la banlieue, une maison simple, à un étage,
+entourée d’un jardin. Les pièces étaient petites, peu nombreuses et
+encombrées. Mon père, que les difficultés pratiques rendaient toujours
+craintif, et qui voulait s’assurer la bonne grâce de sa femme, essaya
+une concession:
+
+--C’est vrai, nous n’avons pas beaucoup de place. Eh bien, si je disais
+à Malrose de descendre à l’hôtel et de venir prendre ses repas ici?
+
+--L’hôtel coûte cher, et puisque sa position est difficile...
+
+--Je pourrais, dit naïvement mon père, lui prêter une petite somme...
+
+--Ah! non, s’écria ma mère avec vivacité, pas cela. Tiens, je me charge
+de tout, je l’accueillerai, je le logerai, je te promets qu’il ne
+manquera de rien. Mais ne lui prête pas d’argent.
+
+Mes soldats étaient tous rangés dans leur boîte. J’appuyai sur le
+couvercle pour l’enfoncer, et je proposai:
+
+--On pourrait mettre ce monsieur dans la chambre de débarras.
+
+Mes parents s’aperçurent alors de ma présence. Ma mère tressaillit et
+jeta un regard de reproche à mon père qui haussa les épaules. Puis,
+croyant me distraire, elle affecta un sourire indulgent et me dit:
+
+--N’as-tu pas des leçons à apprendre, Gilbert? Va donc t’y mettre.
+
+Je fis semblant de prendre le change, non par hypocrisie, mais par
+complaisance. Il règne entre parents et enfants des malentendus dont
+chaque parti croit que l’autre est dupe. Cet entretien m’avait étonné,
+mais je ne demandais pas à le poursuivre. Que de fois j’avais soupiré de
+ces conversations de grandes personnes, qui m’apparaissaient si vaines,
+si obscures, et pour les qualifier d’un mot, si puériles! J’en retirais
+un très léger dédain pour mes parents et leurs amis, capables de parler
+si longtemps pour ne rien dire que je pusse comprendre, incapables en
+revanche de comprendre ce qui m’occupait passionnément. Ce Malrose, que
+je ne me représentais pas, n’existait pas.
+
+Pourtant, le lendemain, j’entendis parler de lui de nouveau.
+
+--En somme, demandait mon père, est-ce que Gilbert devra l’appeler «mon
+oncle» ou «mon Cousin»?
+
+--Cousin, cousin, naturellement! s’écria ma mère comme si elle pensait,
+en diminuant l’importance de la parenté, m’éloigner moi-même de
+l’inconnu.
+
+Je me dis alors que s’il me fallait le traiter comme le fils de ma
+tante--celle qui était dans le Midi--Malrose devait être presque de mon
+âge, et que j’allais ainsi bénéficier d’un compagnon pour mes jeux. Je
+n’osai poser la question, mon espoir me suffisait, et j’attendis son
+arrivée.
+
+ * * * * *
+
+A la fin de la semaine, entrant au salon, j’entendis ma mère qui disait
+à un visiteur:
+
+--Voici Gilbert.
+
+Et à moi:
+
+--Dis bonjour à ton cousin.
+
+Je m’approchai avec lenteur, car j’ai la timidité paternelle. M.
+Malrose, qui était ce que j’appelais un vieux monsieur et qui avait
+peut-être une quarantaine d’années, tourna vers moi une tête petite,
+plantée sur un long corps anguleux. Je vis d’abord des sourcils touffus
+et hérissés, l’arête d’un nez maigre. Puis, sous les sourcils, je
+découvris des prunelles attentives, dont le regard insistant me
+guettait. Ce premier abord me fut très désagréable. Je ne prononçai
+aucune parole, tandis qu’il faisait:
+
+--Bonjour, Gilbert.
+
+Sa voix, étrange et voilée, me surprit: je n’en avais jamais entendu de
+pareille. Sa main s’empara de la mienne, l’agrippa comme une serre
+d’oiseau, et m’attira. Je me tournai vers ma mère; il me ramena face à
+lui, me dévisagea encore une fois de son œil bizarre, puis il me lâcha.
+L’instant de cette présentation, qui me laissait tout effrayé, fut très
+court, et mon père, debout devant la cheminée, continua la conversation
+là où mon entrée l’avait suspendue.
+
+--En somme, disait-il, vous avez fait un bien beau voyage.
+
+--Assurément, répondit M. Malrose, je suis revenu de loin en attendant
+d’y retourner. Et l’Europe me paraît un endroit très petit où tant de
+choses vous gênent!
+
+--Sans doute, fit mon père sur un ton, cette fois, très réservé.
+
+Il y eut un silence. Ma mère, auprès de laquelle je m’étais réfugié, se
+taisait. L’étranger, avec l’aisance d’un homme qui en a vu bien
+d’autres, ne s’offusqua pas de cette froideur. Ses sourcils masquaient
+ses prunelles; je ne voyais que ce long nez aigu et ces mains maigres et
+crispées posées comme deux araignées sur ses genoux.
+
+Mon père, après avoir toussé d’un air malheureux, finit par demander:
+
+--Voulez-vous que je vous installe dans votre chambre?
+
+--Volontiers.
+
+On se leva. M. Malrose apparut très grand et très cambré; il portait de
+vieux vêtements mais qui lui conservaient, malgré leur fatigue, une
+silhouette cavalière. Il s’inclina, puis suivit mon père dans le
+vestibule. Alors mon oppression disparut, et jetant mes bras au cou de
+ma mère, je m’écriai:
+
+--Oh! pourquoi papa a-t-il invité ce vieux cousin? Quel dommage!
+
+Et maman, sans rien dire, me caressa les cheveux.
+
+ * * * * *
+
+On ne l’installa pas dans la chambre de débarras, ainsi que je l’avais
+proposé, mais bien dans la mienne, d’où je dus déménager dans une
+mansarde. Mes quelques livres,--dont _l’Ile au Trésor_,--ma chaise
+basse, mes trois gravures en couleur, tout fut pour l’étranger. Il ne
+parut pas se douter de ma privation, ce qui m’irrita. Et j’en voulus à
+mon père et à ma mère de m’avoir sacrifié.
+
+D’ailleurs, je sentis bien vite que la présence de ce parent dont je
+n’avais jamais entendu parler faussait tout le mécanisme de notre
+existence. La conversation manquait désormais d’abandon, les phrases
+s’arrêtaient, ou soudain reprenaient avec une vitesse incompréhensible.
+Quant à moi, je n’osais pas considérer en face cet étrange visage; mais
+seulement de côté, et sans qu’il s’en doutât. Je me repaissais à la
+dérobée de sa laideur. Ou plutôt, j’admettais qu’il était moins vilain
+que différent de tout ce que je connaissais. Et il m’intriguait si fort
+que je ne lassais pas de l’épier. Cependant, quand il m’adressait la
+parole, je frémissais d’inquiétude. Pour rien au monde, je ne serais
+demeuré tête à tête avec lui.
+
+A douze ans, votre philosophie expérimentale vous engage à subir les
+volontés des parents comme les campagnards acceptent le soleil ou
+l’orage. Mais parfois, sous l’empire d’un désir ou d’une crainte, on
+tente de se concilier par des séductions ou des promesses, la
+bienveillance des puissances supérieures. C’est ainsi qu’interprétant
+les signes, peut-être au gré de mes vœux, je crus démêler que si mon
+père protégeait Malrose, ma mère lui opposait des mines froides, des
+réponses brèves, et, dans son attitude, je ne sais quoi de
+désapprobateur. Je ne songeai pas à l’interroger; elle ne se serait pas
+compromise avec moi. Il me fallait plutôt alimenter sa mauvaise humeur
+sans qu’elle devinât mon arrière-pensée. N’ignorant pas la solidarité
+des grandes personnes, je savais bien que si je réveillais l’esprit de
+corps qui les unit, ma mère prendrait tout de suite la défense de ce
+cousin détesté.
+
+Étant rentré dans mon ex-chambre, un matin que Malrose était sorti, pour
+y prendre _l’Ile au Trésor_, je la trouvai remplie d’une fumée subtile
+et odorante. Sur la table, dans une coupe d’onyx rapportée l’été
+précédent d’Andermatt, s’accumulaient des bouts de cigarettes mêlés à
+une couche épaisse de cendres. Je fus indigné qu’il traitât ainsi mon
+objet le plus précieux. Et je revins en courant conter à ma mère:
+
+--Si tu savais, il fume dans ma chambre à coucher!
+
+Ma mère ne répondit pas. J’ajoutai:
+
+--Et puis, il jette les allumettes par terre. Il y en a partout...
+
+--Va jouer, mon petit, va.
+
+J’allai jouer, feignant d’être docile alors que j’étais surtout
+calculateur. A la fois égoïste et débile, j’avais, comme la plupart des
+enfants, appris de bonne heure à composer en silence avec les
+difficultés pour mieux les vaincre. L’après-midi, rôdant à la cuisine,
+j’entendis se plaindre la bonne qui était en train de raccommoder.
+
+--Regardez donc, Sophie, quel linge!
+
+Elle tenait à la main une chemise de Malrose, très fine, très délicate,
+mais usée et dont le tissu trop lâche laissait voir par places des trous
+qu’elle reprisait avec du gros fil. Sophie s’approcha:
+
+--Misère! fit-elle. Et ça veut être des maîtres!
+
+Glissé entre les deux femmes qui ne faisaient pas attention à moi, je me
+délectais. La bonne reprit:
+
+--Dieu sait d’où ça vient. Ça tombe de la lune, avec de drôles de
+manières; c’est pauvre comme Job, et prétentieux, et incommode. Allons,
+bon, voilà qu’on sonne à la porte.
+
+Et plus tard, m’accoudant au fauteuil de ma mère assise et qui lisait,
+je murmurai:
+
+--Maman, tu sais, le cousin Malrose, il est pauvre, mais pauvre...
+
+--Laisse-moi.
+
+--Pauvre comme Job!
+
+Je prenais cette comparaison pour une injure, et je la détachai à
+mi-voix afin d’impressionner ma mère. Peut-être bien qu’à la suite de
+cette révélation on le mettrait à la porte et que je rentrerais chez
+moi. Ma mère posa son livre et me demanda:
+
+--Pourquoi dis-tu cela?
+
+Je ne voulus pas trahir mon information. Je profitais trop de
+l’hostilité latente qui règne entre les maîtres et les domestiques et
+qui me permettait d’apprendre par surprise tantôt sur l’un des camps,
+tantôt sur l’autre, d’amusants secrets, pour risquer de devenir suspect
+à la cuisine. Je mentis:
+
+--Figure-toi: j’ai vu dans sa chambre qu’il avait des chemises tout
+abîmées.
+
+On me grondait si fort quand je déchirais quoi que ce fût qu’une telle
+inculpation me sembla définitive. Mais ma mère prit un air attristé, et
+m’expliqua que la pauvreté n’était pas coupable, que le cousin Malrose
+avait eu des difficultés dans la vie et qu’il était très vilain
+d’espionner ses hôtes.
+
+--Nous-mêmes non plus, ajouta-t-elle, nous ne sommes pas riches, et ton
+pauvre père se donne bien de la peine pour gagner notre vie.
+
+J’écartai ces considérations et, baissant la tête, je murmurai:
+
+--Je n’aime pas le cousin Malrose.
+
+Ma mère sourit un peu, sans se rendre compte que j’avais relevé les yeux
+et que je l’observais. Elle dit que je devais aimer tous les amis de mon
+père, puis elle voulut me renvoyer à mes jeux, pensant avoir rempli son
+devoir d’éducatrice. Je pressentis que je pouvais obtenir davantage, et
+j’insistai:
+
+--Est-ce qu’il te fait peur?
+
+--Comment, peur?
+
+Cette fois, j’avais frappé juste: ma mère parut inquiète comme si
+j’avais éveillé une préoccupation profonde. Ce fut à elle de me
+questionner:
+
+--Pourquoi as-tu peur de lui?
+
+Alors je revis Malrose, son visage glabre et creusé qui se tordait
+parfois brusquement en une crispation de la bouche prête à mordre. Et,
+heureux de lui nuire en dénonçant ces détails affreux, je dis:
+
+--N’as-tu pas vu, quand il fait cette grimace, en montrant ses dents?
+
+--Ah! mais c’est involontaire. C’est un tic.
+
+--Un tic?
+
+--Oui, un mouvement nerveux. Il ne pense pas à ce qu’il fait, il suit
+son idée et, sans s’en apercevoir, il grimace. Ce n’est rien,
+rassure-toi.
+
+L’explication me stupéfia. Comment, on m’interdisait avec sévérité les
+grimaces, et à lui c’était permis? Jaloux de cette injustice, je me
+demandai soudain si, plus tard, je pourrais à mon tour faire ce qui
+était défendu. Ma mère avait repris son livre qui l’intéressait plus que
+mes questions. Mais ses paroles imprudentes m’ouvraient des
+perspectives. Et puis, à quoi donc Malrose pouvait-il penser de si
+attrayant, quelle était cette «idée» qui l’absorbait au point de ne plus
+savoir qu’il tordait sa bouche?
+
+--Maman, fis-je, à quoi pense-t-il?
+
+Ma mère m’écarta sans répondre. Elle me jugeait superficiel parce
+qu’elle n’apercevait pas le lien de mes réflexions. Nous n’avions pas la
+même logique. Mon père et elle me croyaient bête.
+
+ * * * * *
+
+Quelque temps passa, le cousin Malrose ne parlait pas de s’en aller. Je
+l’observais parfois, à table ou enfoncé dans le meilleur fauteuil du
+salon, qui tombait dans des silences gênants: son œil devenait vitreux,
+et je voyais, avec un mélange de méfiance et de dégoût, apparaître sur
+sa face le rictus défendu, la révélation involontaire qu’il songeait à
+autre chose. Un jour, je le trouvai devant le feu, seul et absorbé. Et
+comme il ne s’était pas aperçu de ma présence, je m’enhardis, je
+m’approchai. Puis, ne pouvant retenir ma curiosité et mon agacement, je
+murmurai, de tout près:
+
+--A quoi pensez-vous?
+
+Il tressaillit, tourna la tête, et vit que ce n’était que moi. Alors il
+se mit à ricaner, et un peu de sang affleura ses pommettes. Troublé par
+mon audace, j’allais fuir sans attendre de réponse quand il étendit son
+long bras, me prit à l’épaule et m’obligea à me rapprocher. De nouveau
+je frémis sous l’étreinte physique de cet homme. Pourtant son visage
+n’avait pas l’air méchant: les gros sourcils, levés, laissaient voir des
+yeux rieurs.
+
+--Je pensais, fit-il, à des choses que tu ignoreras encore pendant
+quelques années, si jamais tu les connais.
+
+Je sentis le vague dédain de ses paroles, et j’insistai:
+
+--Quoi donc?
+
+--Ho, petit garçon bien élevé, ce n’est pas moi qui terminerai ton
+éducation.
+
+Cette fois le dédain était si net que je m’écriai, presque malgré moi,
+indigné, et afin de dédaigner à mon tour:
+
+--Oui, je suis un petit garçon bien élevé. Je sais faire des grimaces
+aussi bien que vous, mais c’est défendu, et je ne désobéis pas, moi.
+
+Et je voulus m’échapper de sa serre étroite. Mais il me retint, comme si
+ma colère lui plaisait. J’éprouvais véritablement de la haine. Quoi, cet
+intrus, «pauvre comme Job», la bonne l’avait dit, et qui jetait des
+allumettes partout dans ma chambre, voulait me railler, moi, le fils de
+la maison, et, avec moi, mes bonnes manières si péniblement apprises.
+C’était trop fort. Un tel sarcasme me révoltait. Mais j’avoue que j’en
+souffrais aussi: Malrose m’excluait de sa confidence, il me mettait en
+dehors d’un cercle mystérieux dont il occupait le centre et où il ne me
+jugeait pas digne de pénétrer. Je m’aperçus qu’en le détestant, je
+m’intéressais à lui, et que mon amour-propre était le complice de ma
+curiosité.
+
+Les dents jointes, je lui dis:
+
+--Vous me faites mal.
+
+--Douillet, alors?
+
+Exaspéré, je m’écriai:
+
+--Serrez plus fort: vous verrez que je ne crierai pas.
+
+Il me lâcha. Je ne profitai pas de ma liberté. Je voulais lui faire mal
+à mon tour, et je ne savais pas comment. Comptant que mon intuition
+m’indiquerait le point sensible, je lançai une flèche au hasard:
+
+--C’est maman qui me dit d’être sage. C’est elle qui dit que tout le
+monde doit obéir.
+
+J’ignorais où ma flèche était tombée, mais bien sûr elle avait touché
+quelque chose.
+
+--Ah! ta mère, fit-il. Eh bien, elle a raison, mon petit bonhomme. Toi
+aussi. Et tu es tout à fait le fils de tes parents.
+
+J’osai, par défi, jouer une expression d’innocence et d’étonnement.
+Alors il crispa sa bouche en une si terrible grimace que j’en demeurai
+stupide. Ma mère entra, et je gagnai le coin du salon où m’attendaient
+mes soldats. De loin, j’observai les deux personnages en présence: ils
+étaient compassés--Malrose d’une extrême et presque excessive
+courtoisie, ma mère sévère, et l’un et l’autre se contredisant toujours
+comme par système.
+
+Le premier, il laissa tomber cet entretien d’une banalité si froide et
+s’approcha de moi. Je n’étais pas très gâté en fait de jouets, et mes
+soldats de plomb, dévernis et parfois infirmes, appartenaient à des
+armées bien différentes. Mais je les aimais, surtout deux nègres,
+vestiges d’une ancienne boîte. Il les prit dans sa main sèche pour les
+examiner.
+
+--Ce sont des nègres, lui expliquai-je avec politesse.
+
+--Sais-tu, répondit-il, que j’en ai vu de vivants?
+
+--Des vrais?
+
+--Certes, des vrais.
+
+--Et beaucoup?
+
+--Sans doute. J’ai longtemps chassé avec eux. Je me suis même battu
+contre eux.
+
+--Battu? Avec des fusils?
+
+--Mais oui. Tiens, regarde: une ancienne blessure faite avec une sagaie.
+
+Il releva sa manche, et me montra au-dessus du poignet une cicatrice
+blanchâtre. Les yeux me sortirent de la tête. Ce mot de _sagaie_ surtout
+m’enthousiasma. Ainsi les histoires de mes livres, cet homme les avait
+vécues! Je respirai profondément, puis, pour ajouter à ma joie, je lui
+demandai, un peu défiant encore:
+
+--Et les Indiens, vous les connaissez?
+
+--Ah! non, fit-il en souriant, pas les Indiens. Mais les Chinois, ce qui
+est mieux. Des hommes jaunes, figure-toi, qui sont doux comme des
+femmes, savants et cruels.
+
+Ma mère l’interrompit avec une fausse aisance:
+
+--Vous allez lui monter l’imagination.
+
+--Oh! je ne lui apprendrai pas à fumer l’opium.
+
+--Dites, dites, m’écriai-je.
+
+--Voyons, Gilbert, n’ennuie pas ton cousin.
+
+Mon père entra, fatigué par son bureau, agitant un journal du soir, et
+tous trois se mirent à parler de choses inutiles. Comme mon père était
+différent de Malrose,--avec ses cheveux grisonnants, sa mine découragée,
+son corps lourd et trapu! Et l’autre était mince, fier, mystérieux.
+
+ * * * * *
+
+Cette animosité latente qui opposait ma mère et mon cousin, je la
+percevais toujours davantage, peut-être parce que l’un et l’autre la
+dissimulaient de moins en moins. Parfois Malrose causait avec mon père,
+qu’il dominait de la tête, et il semblait rajeuni par une gaieté
+nerveuse qui faisait scintiller sa sombre figure. Nous entrions, ma mère
+et moi, et au bout de quelques secondes il s’éteignait. Il se bornait à
+répondre, en phrases courtes auxquelles il ne tenait pas, qu’il
+éparpillait avec lassitude. Ma mère, de son côté, n’abondait jamais dans
+son sens; elle s’arrangeait pour couper ses histoires quand mon père,
+toujours bonhomme, l’avait décidé à un récit. Elle ne voulait pas que le
+passé de Malrose s’introduisît chez nous. Ce héros contesté était là,
+soit, elle avait dû y consentir; mais il lui fallait franchir tout seul,
+et désarmé, le seuil de la maison. Elle lui imposait de n’être qu’un
+hôte provisoire: ensuite il s’en irait et on l’oublierait. Il fallait
+déjà se préparer à l’oublier. En attendant, ma mère était résolue à
+l’isoler, à le garrotter, à le bâillonner, à le tuer, peut-être. Elle
+aurait repoussé avec horreur l’acte physique qu’expriment ces verbes:
+elle les appliquait dans leur signification morale.
+
+J’aurais dû suivre avec joie son effort continu, dissimulé sous un
+minimum de politesse, pour jeter l’intrus dehors. Mais je ne le devinai
+clairement qu’en devenant moi-même moins acharné. Et aussi, retrouvant
+dans l’attitude désobligeante de ma mère quelque chose--oh! bien
+vague--qui ressemblait à la désapprobation qu’elle témoignait à mes
+sottises, j’en vins à penser que le cousin Malrose avait peut-être sur
+la conscience un tort pareil aux miens. Avait-il commis, lui aussi,
+quelque sottise? Il ne cessait pas pour autant de paraître étrange, au
+contraire, mais je le rapprochais de moi. D’ailleurs, seul--bien qu’en
+passant--il avait manifesté à l’égard de mes jeux l’intérêt plein de
+gravité, l’intérêt professionnel, si j’ose dire, qu’ils méritaient.
+Étions-nous donc faits pour nous entendre? J’avais, comme tous ceux de
+mon âge, trop souffert de l’indulgence superficielle et hautaine des
+grandes personnes pour ne pas savoir gré à cet être qui prenait au
+sérieux mes lectures et mes soldats.
+
+Je cessai donc de rapporter à ma mère les calomnies que je ramassais à
+la cuisine, soucieux de ne pas nuire à cet inconnu encore inquiétant
+mais susceptible de devenir un allié éventuel. Et puis j’étais frappé de
+voir que mon père n’avait pas du tout avec Malrose la même attitude que
+ma mère. Déjà j’avais noté au passage quelques discussions entre mes
+parents, mais fugaces: en dehors de quoi je les sentais unis
+profondément sur l’essentiel, ligués pour bien des questions contre moi,
+toujours certains et dogmatiques. Or, voilà qu’en ces récentes
+circonstances ils ne formaient plus un bloc infrangible. Ma faiblesse
+jusque-là implacablement chapitrée s’exalta de pressentir entre eux une
+fissure, un désarroi. Quelle erreur d’avoir excité ma mère contre
+Malrose alors qu’il était peut-être l’annonciateur d’une plus grande
+liberté. Faisant brèche dans les principes de mes parents--je ne savais
+pas de quelle façon, mais je me flattais que ce serait à mon
+avantage--était-il traître au parti des familles?
+
+En fait, depuis son arrivée on me surveillait moins. Un jour, on ne vit
+pas que je venais déjeuner sans m’être lavé les mains. Le samedi, je
+rapportai de mauvaises notes qui passèrent presque inaperçues. Mon
+extraordinaire cousin m’avait chassé de ma chambre, c’est vrai, mais il
+me facilitait l’existence. Une vague reconnaissance commença de se
+joindre à ma curiosité. Il me faisait toujours un peu peur, mais je ne
+le trouvais plus si laid. Bien entendu, je ne montrais pas mes
+sentiments, et lui, de son côté, ne m’accordait aucune importance. Je ne
+pouvais lui servir de rien, et il avait saisi tout de suite qu’il ne
+prendrait pas le cœur de mes parents en leur faisant mon éloge; ils
+étaient trop raisonnables, trop modestes, trop désintéressés pour placer
+leur amour-propre sur la tête de leur fils.
+
+Non, je ne comptais pas aux yeux de Malrose. Il se bornait à faire
+appel, mais impérieusement, à l’amitié de mon père, à son courage, à son
+zèle. Il pesait sur lui de toutes ses forces, comme un infirme pèse sur
+une rampe d’escalier. J’étais gêné parfois de son regard brusque et
+dardé sur son interlocuteur; s’il m’avait regardé comme cela, eussé-je
+été capable d’un refus? Et mon père, dont la bonté était docile à
+n’importe quelles sollicitations, pliait sous cette volonté: il
+s’empressait de bavarder pour remplir les silences que ma mère ouvrait
+exprès dans la conversation; il faisait l’innocent devant les
+sous-entendus: il riait aux ironies amères et compliquées de Malrose, il
+riait doucement, chaleureusement, pour en amortir la pointe, et pour
+envelopper de son indulgence cet être bizarre comme il aurait enveloppé
+un fiévreux de son manteau. Ah! que mon père se donnait de peine! Lui,
+si fatigué au soir de son travail, si méditatif dans ses pantoufles,
+sous la lampe qui caressait ses cheveux embrouillés, je le voyais
+maintenant se dépenser en mille grâces, faire des frais, raconter même
+des anecdotes, afin d’arranger toutes choses, de mettre du liant, de
+l’aimable entre nous. Et parfois, s’interrompant dans ses efforts, il
+levait des yeux suppliants vers ma mère qui ne daignait pas se prêter à
+son manège.
+
+Un jour, nous étions à table, une violente discussion éclata. Je ne
+l’avais pas vue venir. On parlait d’un livre que je n’avais pas lu,
+naturellement, et je pensais à autre chose. Tout à coup le mensonge de
+notre existence se déchira et des mots graves se firent entendre, à la
+stupeur de ceux qui les prononçaient.
+
+--Je ne l’admets pas, je ne l’admets pas, s’écriait ma mère avec force.
+
+--Et moi, répliqua Malrose d’un ton terrible, je refuse de reconnaître
+la sanction des préjugés. Je n’appelle pas criminel l’homme qui veut
+être libre.
+
+--Oh! vous..., fit ma mère.
+
+Elle s’était tournée vers lui, et la fin de la phrase qu’elle n’avait
+pas dite, fut écrite sur sa figure. Je ne pus la déchiffrer, je ne
+savais pas encore lire ces choses-là. L’autre la comprit. Il devint
+blanc. Et ils se dévisagèrent. Les répliques avaient été si brusques et
+d’emblée si chargées de sens que mon père, pris à l’improviste, n’avait
+pu empêcher l’explosion. Mais pour jeter de l’eau sur le feu,
+immédiatement, car il y avait sans doute à portée une quantité d’autres
+substances inflammables, il s’écria:
+
+--Revenons au sujet du livre, laissons de côté sa philosophie. Ses
+descriptions, par exemple, sont charmantes...
+
+Sans se préoccuper de cette diversion, Malrose repartit, en accentuant
+ses paroles:
+
+--Je suis seul responsable de mes actes parce que j’en connais seul les
+raisons. Je ne regrette rien. Si j’ai paru incompréhensible ou coupable
+aux yeux de ma famille, de mon monde...
+
+--Je t’en prie, insista mon père.
+
+L’autre tourna vers lui ses prunelles fulgurantes:
+
+--De tout le monde, si tu veux. J’ai connu cependant des joies, j’ai
+découvert des...
+
+--Épargnez-moi vos confidences, protesta ma mère d’un air indigné.
+
+L’incendie gagnait, mon père fit un effort surhumain:
+
+--Pas devant Gilbert.
+
+Et tous trois baissèrent le visage. Moi seul j’achevai de manger avec
+appétit. J’étais enchanté. D’abord une dispute entre parents est
+toujours plaisante quand on ne reçoit pas d’éclats. Ensuite je savais
+maintenant avec évidence que le cousin Malrose avait commis une faute
+grave, quelque chose comme une énorme désobéissance. Or mon existence
+reposait sur l’idée d’une loi rigoureuse et détaillée à laquelle il
+était doux, émouvant et dangereux de contrevenir. Je n’étais donc pas
+seul à la détester! Il y avait donc des grandes personnes qui n’étaient
+pas, comme mon père et ma mère, l’incarnation naturelle de la règle.
+
+Ce qui m’intriguait, c’est que mon cousin ne paraissait pas gêné par sa
+faute. Lorsque, huit jours avant son arrivée, j’avais été surpris
+sautant sur mon lit à grands élans redoublés en faisant gémir les
+ressorts qui me lançaient un plafond, il en était résulté une punition
+terrible. L’instant du plaisir disparu, j’avais conçu mon péché et
+ressenti d’accablants remords. Pourquoi Malrose, s’il était aussi
+pécheur que moi, se montrait-il si sûr de lui? Qu’il fût coupable, je
+l’admettais, sans avoir l’idée, d’ailleurs, de définir sa culpabilité.
+Avait-il, me disais-je, déjà demandé pardon? S’il défiait ainsi le blâme
+et le châtiment, y a-t-il donc des fautes qui demeurent impunies? Cette
+hypothèse que la sanction n’est pas toujours fatale me ravissait et me
+scandalisait à la fois.
+
+On m’envoya dans ma chambre. Il y eut une grande explication au salon, à
+la suite de laquelle Malrose disparut pendant deux jours. Quand je
+demandai, assez sournoisement, où il était allé, ma mère me répondit
+d’un ton brusque: «En voyage.» Elle paraissait préoccupée, mécontente.
+Je suppose qu’elle se reprochait de n’avoir pas été plus maîtresse
+d’elle-même, d’avoir offensé son hôte, d’être entrée en discussion sur
+un sujet dont elle n’admettait même pas, jusque-là, avoir eu
+connaissance. Le regret de sa maladresse et de sa dureté l’avait sans
+doute inclinée à l’indulgence, et l’autre s’était contenté d’un
+replâtrage; il ne devait pas être très exigeant sur ce chapitre. Mon
+père, courant de l’un à l’autre, avait conclu l’arrangement.
+
+C’était lui qui sortait le plus meurtri de l’accident. Il souffrait
+d’une situation si fausse, mais il en soulignait la fausseté par sa
+physionomie navrée et sa crainte des allusions. Il crut devoir me donner
+une version des événements qui me tranquillisât.
+
+--Ton cousin, me dit-il, a des goûts littéraires très décidés et qui ne
+sont pas ceux de ta mère. C’était très intéressant de les entendre
+échanger leurs opinions sur ce roman. Malrose...
+
+Mais, pressentant que mon père était le seul qui, par mégarde, me
+livrerait peut-être le secret de l’énigme, je l’interrompis:
+
+--A-t-il demandé pardon?
+
+--Comment, pardon? fit mon père bouleversé.
+
+Il crut que j’en savais long, il essuya les verres de son pince-nez,
+m’attira près de lui, soupira, et se jeta avec un magnifique courage
+dans une explication difficile:
+
+--Écoute, ton cousin est un homme très original, je veux dire d’une
+intelligence très originale. Il n’a jamais voulu suivre une carrière
+régulière; tu aurais... on aurait donc tort de le juger comme on juge
+n’importe qui. Je t’assure qu’il a très bon cœur. Ce qu’il appelle
+«l’existence bourgeoise» ne peut pas lui convenir, et non seulement
+cette existence mais ce qu’elle suppose d’honorable... je ne dis pas
+honorable, je veux dire de posé, d’ordonné. Enfin tu comprends, n’est-ce
+pas? Alors quand on ne l’a pas vu depuis longtemps, ce qu’il a
+d’exceptionnel étonne un peu, choque même. J’avoue qu’il choque ta mère.
+Mais elle ne lui en veut pas...
+
+Si honnête, si droit lui-même, mon père hésita après cette dernière
+inexactitude. Et j’en profitai pour lancer une question dont j’espérais
+un bon résultat:
+
+--Mais pourquoi ma tante ne veut-elle le recevoir sous aucun prétexte?
+
+--Qui t’a raconté cela, Gilbert?
+
+--C’est maman qui l’a dit l’autre jour, tu te rappelles?
+
+Alors, parlant moins pour son fils que pour lui-même et pour répondre à
+sa femme, à sa sœur absentes, et en présence desquelles il aurait eu une
+éloquence moins péremptoire, mon père s’écria:
+
+--Eh bien, moi, je le défends. Je sais ce qu’on lui reproche, je connais
+ses égarements et je m’en voudrais d’en rappeler le détail. Mais qui
+suis-je, pour le condamner? Ai-je subi ses tentations pour être sûr que
+je n’y aurais pas succombé? Il a commis des fautes, pis que des fautes:
+cesse-t-il d’appartenir à notre famille? Par-dessus tout il a été mon
+ami, il l’est toujours. Jamais je ne l’abandonnerai. Enfin, j’en fais
+juge quiconque est de bonne foi, je ne pouvais refuser l’hospitalité
+qu’il me demandait. Qui sait même si l’influence d’un foyer ne lui sera
+pas profitable? Et souviens-toi qu’il est notre hôte, Gilbert.
+
+J’étais flatté que mon père me parlât comme à une personne raisonnable,
+et c’était un avantage encore que je devais à mon cousin. Aussi ce
+discours me persuada-t-il, sans toutefois m’éclairer beaucoup. Déjà la
+manière dont cette mystérieuse figure avait surgi dans notre milieu
+paisible, qu’elle bouleversait, m’avait intrigué. Tout ce qu’on pouvait
+révéler encore sur elle passionnait mon imagination, et je n’avais nulle
+envie de condamner ou d’absoudre, mais de savoir. Jusqu’à ce
+nom--Malrose--dont les syllabes me paraissaient éclairées de poésie.
+
+Tourmenté par mon désir de connaître, je questionnai:
+
+--Est-ce que je peux lui demander de me raconter des histoires?
+
+--Bien sûr, répliqua mon père, heureux de mon ton naïf. Il t’en contera
+de très belles sur ses voyages. Songe qu’il a été un peu partout. Tu te
+rappelles ton atlas: eh bien, il a été jusqu’aux antipodes. Hein, les
+antipodes?
+
+Et il se montrait ravi de faire valoir son protégé, même devant un
+médiocre public. Je murmurai, avec la vanité de montrer que j’avais déjà
+reçu une confidence:
+
+--Il m’a dit qu’il a été en Chine.
+
+--Quelle est la capitale de la Chine, Gilbert?
+
+Vexé que mon père, après son effusion pathétique, reprît à mon égard le
+ton condescendant, je répondis, exprès:
+
+--Tokio.
+
+--Mais non, Gilbert, c’est Pékin. Comment tu ne sais pas quelle est la
+capitale de la Chine? Eh bien! voilà quelque chose qu’il te faut
+demander à ton cousin. Figure-toi...
+
+Ma mère entra. Mon père s’empressa vers elle, et la questionna sur ses
+emplettes, bavardant avec des intonations changées pour bien me faire
+comprendre que notre précédent entretien était fini, et qu’il n’avait
+plus aucune envie de parler de Malrose. Mais à part moi, me rappelant
+que ma mère arrêtait toujours, sur les lèvres de mon cousin, les récits,
+les évocations de son existence, je m’étonnai que mon père me poussât à
+les solliciter. Auprès d’elle, j’apprenais qu’ils étaient défendus;
+auprès de lui, trop confiant et peut-être maladroit par défaut
+d’imagination, j’obtenais de les connaître. Je comptais bien n’y pas
+manquer. D’où venait donc, chez Malrose, cette incapacité de vivre une
+existence régulière? Est-ce qu’il y a des gens qui ne vont pas au bureau
+comme papa, qui appartiennent à une race plus hardie? Que savourent-ils
+alors à l’insu des autres? Et peut-être que l’indignation qu’ils
+soulèvent sur leurs pas ajoute-t-elle au plaisir de leur cœur
+orgueilleux?
+
+Lorsque Malrose revint, après sa courte absence, et pour achever chez
+nous son séjour, je le vis plus distant, plus hermétique que jamais. Il
+s’enfermait de longues heures dans sa chambre, il en ressortait avec des
+lettres qu’il allait mettre lui-même à la boîte. Il ne m’adressa pas la
+parole. J’aurais voulu lui dire combien sa seule présence discréditait
+notre salon paisible, avec ses meubles de velours, et que je rêvais
+d’entendre de lui le secret de son prestige. Mais le temps passait, et
+je n’osais m’exprimer.
+
+ * * * * *
+
+Un des derniers jours, je n’y pus tenir davantage. Mon père et ma mère
+étaient sortis. J’avais à faire une narration qui m’excédait. Je quittai
+ma mansarde, je gagnai à pas silencieux, le long du corridor, la porte
+de mon ancienne chambre, et j’écoutai. Il était là, écrivant toujours;
+j’entendais le bruit de sa plume sur le papier. Je me maudissais d’être
+si timide et d’ignorer ce que je voulais. Il remua sa chaise;
+j’appréhendai qu’il ne sortît et me trouvât. Alors je frappai:
+
+--Entrez.
+
+Il tournait le dos à la porte.
+
+--Qu’est-ce qu’il y a?
+
+La pièce était pleine de cette fumée dont j’avais respiré l’arome
+évanoui.
+
+--Tiens, fit-il avec ennui, tu viens voir si je suis toujours là?
+Rassure-toi, je pars à la fin de la semaine. Oui, je vous débarrasserai
+de ma désagréable présence.
+
+Il parlait pour d’autres interlocuteurs. Je murmurai:
+
+--A la fin de la semaine?
+
+--Il te tarde de me voir disparaître, toi aussi.
+
+Une expression de mon père était restée dans ma mémoire, et je ne la
+comprenais pas très bien, mais je l’imaginais pleine de significations.
+Pour obliger mon cousin à me répondre, ou du moins à m’entendre, je
+l’utilisai.
+
+--C’est-il vrai que vous n’aimez pas _l’existence bourgeoise_?
+
+Cette fois il me regarda pour de bon, et je crus qu’il allait sourire.
+Puis son visage reprit son expression lointaine.
+
+--J’ai à écrire, dit-il.
+
+Alors, pour faire éclater devant lui mon admiration, pour qu’il sentît,
+aussi, qu’il y avait peut-être quelque complicité entre nous, je
+m’écriai:
+
+--Moi non plus, je ne l’aime pas.
+
+--Ho! ho! voilà qui est extraordinaire! Sais-tu au moins ce que c’est?
+
+Je rougis, et passionnément je souhaitai savoir. L’hypothèse que Malrose
+avait commis une énorme désobéissance me revint, et je murmurai, avec
+l’angoisse de dire une ânerie:
+
+--C’est d’être sage.
+
+Alors il se mit à rire, d’un rire qui ressemblait à celui de la lingère
+quand elle racontait à la cuisine des histoires que je ne devais pas
+entendre,--un rire sournois, confus, suspect, un rire qui ne l’amusait
+pas, ni moi non plus, un rire rouillé, qui n’avait pas dû retentir
+depuis très longtemps, et qui faisait surgir, au-dessus, autour de lui,
+la vague silhouette, l’ombre au plafond d’un Malrose tout différent,
+dont j’avais tout à coup peur comme à notre première rencontre.
+
+Quand il eut assez ri, il me questionna. Mais je ne voulais plus parler
+et ce fut lui qui tâcha de me plaire.
+
+--Hé quoi! tu étais si fier d’être un petit garçon bien élevé! Je me
+souviens. Pourquoi as-tu changé? Qu’est-ce qui t’arrive? Eh bien, tu me
+parais moins banal que je ne pensais. Approche-toi. Voici un front
+élevé, des prunelles naïves qui deviendront peut-être profondes. Et
+cette lèvre inférieure, je ne l’avais pas remarquée; elle annonce des
+goûts qui embelliront ta destinée. Curieux petit bonhomme!
+
+Cet examen me mettait horriblement mal à mon aise. Je baissai la tête,
+il me releva le menton d’un doigt autoritaire, et me dévisageant avec
+insistance:
+
+--Moi aussi, à ton âge, j’étais docile et appliqué. J’avais une mère
+plus indulgente que la tienne, et un père plus énergique. Je grandissais
+en sagesse. Et tu vois ce que je suis devenu. Qui sait si, à ton
+tour...? Mais non, reste ce que tu es, des pieds à la tête, mon ami.
+
+Puis, comme je me taisais toujours, fermant les yeux et le menton
+maintenu en l’air par son index, il prit un air soupçonneux:
+
+--Mais qui donc t’a parlé de moi? Ta mère, sans doute... Ah! ce n’est
+pas bien...
+
+--Non, fis-je par esprit de justice, c’est papa.
+
+--Ton père, bon. Et qu’est-ce qu’il t’a dit? Beaucoup de mal je suppose.
+
+--Non, non.
+
+--Il m’a représenté comme un mauvais homme, perdu, dédaigné; un vilain
+modèle pour son fils; un être méchant...
+
+Sa voix, où passaient des frissons de rancune et de fierté, m’attirait
+dans un monde de sentiments que j’ignorais, à la fois séduisant et
+dangereux. J’étais entraîné à dire des paroles qui m’étonnaient
+moi-même, qui sortaient toutes seules de mes lèvres.
+
+--Pourquoi seriez-vous méchant?
+
+--Parce que je n’ai pas réussi, probablement.
+
+Je ne savais pas ce que c’était que «réussir». Et je me laissai glisser
+plus vite sur la pente ouverte.
+
+--Je suis sûr, au contraire, que vous êtes bon... Dites-moi,
+racontez-moi ce que vous avez fait...
+
+--Comment?
+
+--Oui, d’où venez-vous?
+
+--Jamais, fit-il, on se plaindrait que je te monte l’imagination.
+
+--Dites, dites.
+
+Et comme il hésitait, j’ajoutai pour le convaincre.
+
+--Je ne le répéterai pas. Je sais garder les secrets.
+
+Ce qui me poussait, c’était de savoir pourquoi Malrose différait des
+autres. J’imaginais aussi que sous sa dissimulation sœur de la
+mienne--dissimulation d’enfant solitaire qu’on ne prend pas au sérieux,
+et qui renfonce ses rêves dans son âme fermée,--j’allais trouver une
+figure pour mes désirs vagues, un être à la fois chevaleresque et
+persécuté. Me leurrant de cette prétendue ressemblance, je me persuadais
+que ses récits me révéleraient mon propre avenir. Et c’était moi-même
+que je cherchais en lui: le meilleur et le pire de moi-même.
+
+Il se leva, prit une cigarette, puis me considérant de côté:
+
+--Fumes-tu?
+
+Bien sûr que je ne fumais pas. C’était défendu, et je n’éprouvais même
+pas l’envie de le faire. Mais proposée par Malrose, l’expérience me
+parut valeureuse. Et puis j’étais piqué par son ironie. Je voulus me
+compromettre pour lui plaire.
+
+--Donnez-la-moi, fis-je.
+
+Un même tison enflamma nos deux cigarettes, mais tandis qu’il roulait
+négligemment la sienne au coin des lèvres, je m’appliquais et
+j’aspirais: la fumée me monta à la tête et ajouta à ma griserie.
+
+--En somme, reprit-il, que veux-tu? Parle, je suis à ton service. Te
+raconter quelque chose, j’y consens, mais quoi?
+
+La bienheureuse minute! Il m’avait compris et s’offrait à me satisfaire.
+Cependant, sur le seuil du possible, je n’aperçus qu’une immensité
+vague. J’ignorais tout de la vie. J’étais bourrelé de pressentiments,
+dont beaucoup étaient absurdes, mais j’étais également incapable de les
+formuler. Et mon grand élan s’abîma dans cette impuissance à définir.
+
+--Hé bien, que veux-tu?
+
+--Je ne sais pas.
+
+Il haussa les épaules. Lui aussi, je suppose, me crut bête. Je regardai
+les fumées de nos cigarettes qui montaient au plafond: bleuâtres et
+insaisissables. Voilà ce que j’aurais voulu comprendre. Savoir pourquoi
+j’étais séduit, par quoi, que faire et que devenir. Mais le langage me
+manquait. Et je devinai que Malrose allait retomber dans son
+indifférence à mon égard; un instant intrigué, il me jugeait maintenant
+ennuyeux et inutile. L’humiliation de nouveau m’inspira et, me souvenant
+de ce qu’il m’avait dit sur mes soldats de plomb, je me résignai à
+murmurer une question banale.
+
+--Parlez-moi des nègres.
+
+--Des nègres?
+
+--Ceux qui vous ont blessé.
+
+--Si tu veux. Cet épisode-là s’est passé au fond du Dahomey, il y a cinq
+ans. J’étais alors au service d’une compagnie industrielle qui traitait
+l’alfa. Le procédé était ingénieux, on pouvait gagner de l’argent.
+Moi-même, on m’avait engagé à de bonnes conditions; d’abord un fixe, et
+puis des allocations de fin d’année, une assurance, des indemnités pour
+revenir en Europe, et puis...
+
+--Montrez-moi votre blessure?
+
+Il releva sa manche sans s’interrompre de parler, et je revis sur le
+bras maigre et bronzé la cicatrice blanche, profonde couture.
+
+--Seulement, continua-t-il, ce qui a perdu l’affaire, c’est que le
+capital était insuffisant. Il aurait fallu pouvoir supporter des pertes
+pendant les premiers exercices, pertes qu’on aurait d’ailleurs
+récupérées. J’avais établi un barème...
+
+--Vous étiez seul contre eux, murmurai-je. Vous vous êtes défendu? Vous
+avez couru un grand danger?
+
+--Peuh, quelques moricauds...
+
+J’hésitai une seconde, puis, le cœur serré:
+
+--Vous les avez tués?
+
+--Quelques-uns, c’est bien possible. Ils nous ont attaqués au
+crépuscule. Nous avons tiré... Oh! ce ne fut pas bien grave. Ils se sont
+sauvés tout de suite.
+
+Je lui en voulus de diminuer son héroïsme. Je me représentais une scène
+effroyable qu’il dominait, s’exposant aux coups, perdant son sang, mais
+triomphant quand même, et sublime. Si moi-même, à mon tour... Mais je
+repoussai cette idée impertinente.
+
+--L’erreur, reprit-il pour lui plus que pour moi, c’est de mettre à la
+tête de ces entreprises coloniales des gens qui n’ont jamais bougé de
+chez eux, qui ignorent les conditions dans lesquelles travaillent leurs
+capitaux. Il faudrait qu’ils allassent sur place, là-bas.
+
+«Là-bas». Je m’enhardis:
+
+--Je voudrais y aller aussi...
+
+Il prit la chose naturellement, ce qui me déçut.
+
+--Si tu y vas, plus tard, tâche d’être plus veinard que moi. Cette
+affaire-là a claqué, et puis une autre, une affaire de caoutchouc au
+Congo belge. Chaque fois, j’espérais réussir. Les circonstances ne l’ont
+pas permis. Ajoute la maladie, le sale climat. C’est de là que j’ai été
+en Chine. Des femmes jaunes après des noires, mais pas plus de chance.
+Je m’étais mis avec deux individus, des Anglais, de vrais bandits; je
+m’en suis aperçu, j’ai voulu tenir le coup, mais ils étaient plus
+canailles que... enfin plus roublards que moi. Ah! ce que j’en ai perdu
+des occasions de faire fortune!
+
+Il interrompit son soliloque, et me prenant à témoin:
+
+--Comment t’expliquer tout ce que j’ai essayé, manqué, gâché? Vingt fois
+j’ai cru aboutir. Ne crois pas cependant que tous mes échecs aient été
+de ma faute. La destinée ne me fut pas facile, et j’ai travaillé dur,
+plus dur que ceux qui touchent leurs rentes. J’ai mangé de l’argent,
+c’est vrai, mais ensuite quelle énergie pour le rattraper, que
+d’inventions, que d’audace! Il fallait se grouiller. Les scrupules, ma
+foi, s’affaiblissent quand il s’agit de vivre. Si j’étais devenu riche,
+à mon retour tout le monde m’aurait ouvert les bras; les anciens amis,
+la famille. On ne m’aurait pas traité d’aventurier.
+
+Je ne voyais dans ce mot que les syllabes «d’aventures» qui me
+plaisaient fort. Il continua:
+
+--On ne m’aurait pas reproché... ce qu’on me reproche aujourd’hui. Mes
+fautes, on les oublierait, tandis qu’on les étale. Chacun se croit le
+droit de me condamner, sans savoir l’enfer que j’ai traversé, la mort
+que j’ai frôlée si souvent, sans savoir combien facilement un homme,
+loin de son milieu naturel, seul, se transforme, peut-être se dégrade.
+Mais non. J’ai eu des appétits; je les ai satisfaits. Je n’avais que ma
+peau; j’ai cherché son plaisir. L’Afrique, l’Extrême-Orient, ce n’est
+pas la petite Europe. On s’y noie comme dans la mer.
+
+J’avais jeté ma cigarette, je me reculai un peu. Les paroles de Malrose
+n’étaient pas très claires, mais j’appréhendais qu’elles ne le
+devinssent. J’avais provoqué des aveux; je les redoutais maintenant. Je
+l’avais admiré, je ne voulais pas que le détail de sa culpabilité me
+dégoûtât.
+
+--Ne dites pas cela, fis-je.
+
+Il reprit, non plus avec âpreté, mais d’un accent plein d’inquiétude:
+
+--En attendant, je suis un raté. Voilà une excellente moralité en
+action! Après tout, les autres ont peut-être raison. Mais cela, ce
+serait le pire. Ici, dans cette maison où tout me blesse, pour la
+première fois je suis moins sûr de moi-même. Vais-je me joindre aux
+imbéciles pour me blâmer? Non, non. Ma vie me retombe sur le cœur.
+Quelle affreuse angoisse, parfois, durant mes insomnies. Et que cela
+fait mal...
+
+Depuis cette conversation, j’ai quelquefois observé, chez des natures
+nerveuses et pécheresses, le brusque besoin de confesser leurs fautes au
+milieu des larmes. Elles étaient jusque-là orgueilleuses, ironiques,
+provocantes, et les voilà tout à coup déséquilibrées, prêtes au
+désespoir et à l’aveu. J’étais bien jeune alors pour recueillir de
+scabreuses confidences. Je fus bouleversé de voir mon cousin affalé sur
+sa chaise, la tête basse, et tout pareil au vaincu se livrant au
+vainqueur. Cette chute soudaine d’un héros me désola. Parce que j’étais
+timide je connaissais l’humiliation, mais j’avais horreur de voir les
+autres humiliés. Moi, enfant, j’eus pitié de cet homme.
+
+Des larmes parurent à ses paupières, et il ne dit plus rien. M’étant
+rapproché sans qu’il s’en aperçût, je lui pris la main. Et puis je
+cherchai la meilleure parole pour l’encourager, et je soufflai:
+
+--Je vous comprends.
+
+Il ne m’entendit pas, se leva d’un air égaré, ouvrit la fenêtre et
+s’accouda à la barre. En bas la porte d’entrée se referma. C’était maman
+qui rentrait. Alors je m’enfuis.
+
+ * * * * *
+
+Quand je le revis à dîner, il avait repris son expression sévère. Il ne
+parut pas se rappeler qu’il y avait entre nous, désormais, un souvenir
+commun. Au dessert il annonça qu’il nous quitterait le lendemain. Ma
+mère ne put s’empêcher de rayonner, mon père au contraire jeta sur mon
+cousin un regard craintif.
+
+--As-tu abouti dans tes démarches? demanda-t-il.
+
+Malrose fit un geste évasif. Mon père insistant, il lui répondit:
+
+--Non, mon cher. J’ai trouvé soit des portes fermées, soit des visages
+réprobateurs. Je repars comme je suis arrivé. Personne ne veut m’aider.
+Et pourtant il suffirait de peu de chose.
+
+--Ne perdez pas courage, s’obligea à dire ma mère.
+
+--J’en ai beaucoup eu, fit-il simplement. J’en ai moins...
+
+--Mais alors... dit mon père.
+
+Il fut interrompu par ma mère qui leva la séance et m’envoya dans ma
+chambre apprendre mes leçons. Mais le lendemain matin, au déjeuner, je
+tombai sur une dispute de mes parents.
+
+--Dieu sait, disait mon père, à quelle extrémité il risque de se porter.
+
+--Allons donc, répondit ma mère.
+
+Mon arrivée les fit se taire un instant, mais le sujet de leur
+discussion les préoccupait si fort qu’ils le reprirent par allusions.
+
+--Il m’a expliqué, dit mon père. Une simple avance...
+
+--Jamais.
+
+--Garantie. Ce serait le salut.
+
+--Non.
+
+--Mais cette rentrée inespérée qui justement...
+
+--Non, non et non! Rappelle-toi...
+
+Mon père l’arrêta d’un geste. Il savait bien ce qu’elle voulait dire.
+Dès que j’eus fini, pour mieux débattre le problème on m’envoya au salon
+repasser mes mots latins.
+
+J’y allai tête basse, inquiet pour mon ami. Le souvenir de ses larmes me
+serrait le cœur. J’ouvris la porte: Malrose était au salon. Il ne
+m’avait pas entendu, il me tournait le dos, debout devant le meuble
+italien à tiroirs, celui que je possède aujourd’hui. Il avait ouvert,
+forcé sans doute, le tiroir supérieur, et compulsait des billets de
+banque. Je m’avançai et il se retourna brusquement.
+
+Mon émotion fut si violente que je me mis à trembler et qu’il m’eût été
+impossible de prononcer une parole: pourtant je me sentais lucide et
+résolu. Je marchai au meuble d’où, stupéfait, furieux, Malrose s’était
+écarté. Me haussant sur la pointe des pieds, je pris les billets de
+banque--la «rentrée inespérée» dont avait parlé mon père, je suppose--et
+les tendis à mon cousin en refermant le tiroir.
+
+Il ne bougea pas, sombre, la bouche tordue par son affreuse grimace, et
+comme prêt à se jeter sur moi.
+
+--Prenez-les, articulai-je enfin.
+
+Il ricana:
+
+--Ils ne sont pas à toi. Et je serais vite rattrapé. Allons, va me
+dénoncer, sale gamin.
+
+Je pensai que si papa ou maman entrait en cette minute, tout serait
+perdu et que ce serait bien dommage. Alors, m’efforçant d’être
+persuasif, j’insistai:
+
+--Prenez-les donc. Et puis, partez. Je dirai que c’est moi qui les ai...
+
+Je n’osai pas prononcer le mot. Il hésita encore, soupçonneux:
+
+--Pourquoi fais-tu cela?
+
+L’imbécile! Je recommençai:
+
+--Dépêchez-vous.
+
+Il les prit. Papa entra et dit que la voiture était là et qu’on avait
+chargé les bagages. Il y eut une scène d’adieux assez curieuse. Maman,
+qui était naturellement enchantée de le voir déguerpir, se montra
+aimable pour la première fois. Et papa, qui était inquiet de Malrose,
+qui se reprochait de ne pas l’avoir financièrement secouru, fut froid,
+presque désagréable. Malrose, toujours très poli, semblait pressé de
+partir. Il me serra la main en dernier, mais, pris de faiblesse après
+mon audace, je baissai les yeux, et ainsi je n’ai jamais su quelle avait
+été l’expression suprême de son visage. Il monta dans la voiture qui
+disparut.
+
+Puis nous rentrâmes. Maman alla donner des ordres pour qu’on rétablisse
+ma chambre à mon usage. Je suivis mon père au salon.
+
+--Papa...
+
+Il ne fit pas attention, d’abord. J’étais décidé, mais l’aveu me
+semblait vraiment dur. Mon front se couvrit de sueur.
+
+--Papa, dis-je, j’ai pris l’argent qui était dans le tiroir du meuble
+italien.
+
+--Comment, l’argent? fit-il.
+
+--Oui, le cousin Malrose... tu ne sais pas combien il est malheureux.
+Alors j’ai pris l’argent pour le lui donner.
+
+--Petit misérable!
+
+Mon admirable père, ce bourgeois timide, pâlit d’abord, d’une pâleur
+verte qui me fit comprendre l’énormité de mon acte. Ensuite, il tendit
+les bras vers moi.
+
+--Viens que je t’embrasse.
+
+Ce baiser fut d’ailleurs très court. Ma mère m’appela dans le corridor.
+Je répondis sans bouger: «Voilà». Nous l’entendîmes qui venait au salon.
+Alors mon père, toujours très pâle, se pencha vers moi et murmura, au
+comble de l’agitation:
+
+--Sois tranquille, sois tranquille...
+
+Et la porte s’ouvrit.
+
+
+
+
+L’ENFANT JALOUX
+
+
+A Salvador de Madariaga.
+
+... Mes frères, certes! je ne les aimais pas. Eux-mêmes, ils me
+détestaient. Nulle raison à cette antipathie réciproque, sinon ma
+faiblesse et leurs brutalités. Peut-être aussi le simple effet de
+générations différentes. J’avais quatorze ans; Charles vingt et Lucien
+dix-huit. Nous aurions dû vivre de côté et d’autre, occupés à nos
+besognes particulières. Mais un perpétuel désir de lutte, un goût des
+rancunes et des représailles nous rapprochaient. Nous passions nos
+vacances à nous battre. Charles, d’un caractère apathique, se bornait à
+me donner des coups. Lucien, qui était plus imaginatif, cherchait à me
+faire mieux souffrir, et il s’amusait, avec un rire sournois, à de
+cruelles taquineries.
+
+Il est vrai que je ne les craignais guère. Je ne me contentais pas de me
+défendre, je prétendais parfois attaquer. Leur méchanceté surexcitait
+ensemble ma peur et mon audace. Comme je n’étais pas le plus fort, il me
+fallait recourir à la ruse, une ruse ingénieuse et patiente. Mon
+avantage était dans les insultes, où ils ne m’égalaient point, et dans
+la fuite, où je les essoufflais. Pour rien au monde, je n’aurais été me
+plaindre ou demander protection à une grande personne. Je mettais mon
+honneur à les braver... S’ils m’attachaient à un arbre en plein soleil;
+s’ils m’enfermaient dans une malle, au grenier; s’ils me volaient mes
+vêtements ou mes livres; s’ils me tordaient les poignets à les
+briser--je parvenais presque toujours à retenir mes cris ou mes
+pleurs...
+
+Cette année-là, nous allâmes passer la Pentecôte à la campagne, chez
+notre grand’mère. En ce lieu paisible, mon existence était semée
+d’embûches, de nuit comme de jour. Car, mes frères et moi, nous logions
+dans deux chambres contiguës, à une extrémité de la maison. Personne
+n’entendait nos batailles, leurs menaces, et mes chants. On ne
+s’apercevait que le lendemain des cuvettes fendues, des lits inondés
+d’eau, des chaises défoncées. Charles et Lucien rejetaient sur moi toute
+la faute. Et j’étais assez orgueilleux, assez méprisant pour la
+revendiquer.
+
+Un soir, après dîner, nous étions en train de jouer aux cartes--et le
+jeu n’était qu’un prétexte à nous envoyer des coups de pied sous la
+table--tandis que ma grand’mère faisait, sur un guéridon voisin, une
+patience avec sa demoiselle de compagnie. On entendit tout à coup le
+roulement d’une voiture dans la cour, bientôt un bruit de voix dans le
+vestibule, puis, la porte s’ouvrant, on vit paraître Étienne. Étienne,
+notre cousin, était alors âgé de vingt-quatre ans... Je venais de
+recevoir le soulier de Charles sur le tibia gauche: cette arrivée
+inopinée suspendit ma riposte et changea ma colère en plaisir.
+
+Toutefois je dus lui dire bonsoir presque aussitôt car Lucien,
+malignement, fit remarquer combien il était tard. J’allai donc me
+coucher. Je suivis des corridors obscurs où je redoutais chaque soir une
+embuscade. Je m’enfermai dans ma chambre. Mais, au fond de mon lit,
+j’abandonnai la contrainte, la défiance, la haine, qui tout le jour,
+m’avaient exalté. Et je me hâtai de m’endormir pour revoir Étienne le
+plus tôt possible.
+
+Étienne, en effet, était mon meilleur ami. Certes, je n’aurais pas osé
+lui donner ce nom. Lui-même n’y aurait peut-être pas pensé. Mais qui
+d’autre aurais-je aimé? Mes frères et moi, nous étions adversaires. Mes
+camarades d’école, je les ignorais, et ils me le rendaient bien. Les
+autres personnes et même mes parents, ne provoquaient en moi que des
+sentiments de convention. Tandis qu’Étienne...! Il m’inspirait une
+admiration immense et tendre. Il était grand, solide, bien vêtu, adroit,
+joyeux: que de prestiges à mes yeux de révolté! Je pensais qu’il était
+très beau. Ce qu’il disait me paraissait toujours juste. Orphelin de
+père et de mère, sa destinée me frappait, d’une manière sans doute
+excessive, de respect et de compassion. J’aurais voulu le distraire,
+l’intéresser, me mettre à son service. Mais j’éprouvais tout cela d’une
+manière confuse et je ne savais pas l’exprimer.
+
+Lui, de son côté, me témoignait une réelle bienveillance, me
+conseillait, parfois me grondait. J’acceptais humblement ses reproches,
+parce qu’il m’écoutait comme un égal, parce qu’il était le seul à avoir
+confiance en moi. Près de lui, je me trouvais heureux et paisible. Un de
+ses gestes familiers était de me caresser les cheveux, et je sens
+encore, après des années, le choc de sa bague sur ma tête d’enfant.
+
+Je me rappelle qu’un soir, à une réunion de famille, comme je lui disais
+adieu avant d’aller me coucher, il m’avait soulevé dans ses bras, et il
+avait murmuré à son voisin:
+
+--Des trois, c’est bien celui-là que je préfère...
+
+Etre celui qu’on préfère! A ces mots, mon cœur triste et sauvage s’était
+brusquement dénoué. Cette fois-là, je n’avais pu retenir mes larmes...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, quand je descendis dans la cour, je vis Étienne qui
+boutonnait ses gants, la cravache sous le bras, tandis que le cocher
+achevait de sangler son cheval Ingo. Je courus lui dire bonjour.
+
+--Bonjour, Léopold, fit-il de sa voix enjouée. Viens-tu te promener avec
+moi?
+
+Je lui expliquai que le seul cheval disponible, en dehors d’Ingo, était
+réservé à Lucien, qui m’interdisait de le prendre... Étienne m’entraîna
+de quelques pas, à cause du cocher, et me demanda:
+
+--Tes frères sont-ils toujours insupportables?
+
+--Regarde.
+
+Je relevai ma manche et lui montrai sur mon bras droit la trace d’une
+morsure. Étienne parla d’aller leur tirer les oreilles. Je le suppliai
+de n’en rien faire. J’étais trop content qu’il me plaignît.
+
+--Mais ces disputes perpétuelles...
+
+--Elles m’amusent, m’écriai-je avec défi.
+
+Étienne hocha la tête. Sa nature raisonnable ne pouvait concevoir le
+plaisir que l’on goûte, étant faible, à souffrir et à se venger. Et
+parce qu’il avait l’âge d’homme, il avait oublié que les enfants
+renferment de grands sentiments dans de petites manies: le stoïcisme
+absurde que j’opposais aux méchancetés de mes frères, me relevait à mes
+propres yeux. Grâce à cet entraînement de courage et d’insouciance, un
+acte héroïque, à cette époque de ma vie, m’eût peut-être été naturel.
+
+Ingo encensait en nous considérant de son bel œil noir. Étienne saisit
+les rênes, chaussa l’étrier. Ingo commença à danser sur le pavé de la
+cour. Craintif pour mon ami, je m’inquiétai de le voir aux prises avec
+cette bête, qui était parfois difficile. Mais il s’enleva sur l’étrier
+tout à coup, et retomba bien assis sur la selle, ses jambes aux flancs
+du cheval. J’admirai sa grâce virile. Et comme il souriait, avec une
+expression satisfaite, je crus que le sourire s’adressait à moi.
+
+--Écoute, me dit-il en se penchant, j’ai quelque chose à te raconter.
+Mais je pars cette après-midi déjà... Veux-tu me rejoindre au carrefour
+de la Fée, d’ici une heure?
+
+J’acceptai avec empressement. Étienne poussa son cheval. Comme il
+passait la grille, il se retourna vers moi, et, toujours épanoui, jeta:
+
+--C’est pour une confidence...
+
+Naturellement j’arrivai en avance au rendez-vous. Je me couchai dans
+l’herbe et je me mis à arracher des muguets, assez intrigué par les
+paroles de mon ami. Autour de moi, il n’y avait que les bois, de petits
+bois de chênes où passait le vent, et un ciel clair au-dessus. Soudain,
+j’entendis un froissement de branches, et Étienne sortit du fourré.
+
+Ingo fut attaché à l’ombre et nous nous assîmes côte à côte sur le
+revers du talus. Étienne avait chaud dans son gros costume de cheval; il
+commença par s’essuyer le front, puis il contempla la cime d’un hêtre
+isolé; enfin, après quelque hésitation, il me dit:
+
+--Je veux d’abord te parler de toi, Léopold. J’ai appris par ton père
+que tu avais été le dernier en allemand. Pourquoi? Tu ne travailles pas
+assez. On se plaint de ton indiscipline...
+
+--Si tu savais, lui dis-je avec passion, comme notre professeur est
+ennuyeux! L’allemand aussi est ennuyeux. Et puis, je déteste être
+enfermé des heures. Alors je fais du bruit et je me moque des autres.
+Tant pis!
+
+--Léopold, ne dis pas des bêtises...
+
+Je regardai Étienne avec étonnement. Sa bonne humeur avait disparu, et
+il avait l’air préoccupé. Il se mit à me gronder d’un ton âpre.
+Pourquoi, chez lui, cette brusque incompréhension, cette sévérité des
+gens qui ne m’aimaient pas? Je baissai la tête.
+
+--Étienne, je te jure...
+
+--Les langues vivantes sont indispensables à notre époque. Si tu veux
+faire une carrière utile...
+
+Que m’importait ma carrière! Je murmurai:
+
+--Étienne, je ferai ce que tu voudras...
+
+Ingo tirait sur sa bride. Étienne se leva pour mieux l’assujettir; il se
+retourna en se redressant sur ses bottes, puis, hésitant encore:
+
+--Écoute, Léopold...
+
+Il revint s’asseoir près de moi, dans les feuilles sèches, mit son bras
+autour de mes épaules et, à voix basse:
+
+--Léopold, je vais me fiancer!
+
+Sa figure redevint joyeuse à cause de son aveu, et moi, je ris à mon
+tour. Cette nouvelle imprévue m’enchanta. Je battis des mains.
+
+--Tu ne me demandes pas avec qui?
+
+C’est vrai. Étienne se fiançait avec quelqu’un.
+
+--Avec Laure Morrens.
+
+Comme je ne la connaissais pas, je ne lui attribuai pas d’importance. Il
+me suffit de voir qu’Étienne ne me grondait plus, qu’il avait l’air
+parfaitement heureux et qu’il me serrait les deux mains:
+
+--J’ai voulu te l’annoncer tout de suite, mon petit Léopold. Garde-moi
+bien le secret.
+
+Bien sûr, je me serais fait tuer plutôt que de rien trahir! Il reprit:
+
+--Et tu la rencontreras bientôt. Sa mère est une ancienne amie de notre
+grand’mère, malgré la différence d’âge, et elle va venir passer quelques
+jours ici avec elle.
+
+--Alors, je la verrai? Quelle chance!
+
+--Certes. Et tu pourras me donner de ses nouvelles..., tu lui parleras
+de moi.
+
+Je le regardai, avide de dévouement. Ainsi donc, on avait besoin de moi?
+J’allais jouer un rôle!
+
+--Et puis, ajouta-t-il, tu verras comme elle est jolie, comme elle est
+gentille. Tiens, tu m’écriras ce que tu penses d’elle.
+
+Je sautai au cou d’Étienne. J’étais affolé d’enthousiasme. Ensuite je
+courus à Ingo et je l’embrassai sur le museau. Je criai:
+
+--Regarde, il comprend...
+
+Nous étions groupés tous les trois, et nos ombres inégales se mêlaient
+dans l’herbe. Ingo et moi nous étions au service d’Étienne. Mais Ingo
+n’avait pas un cœur humain pour souffrir.
+
+ * * * * *
+
+Lorsqu’à son arrivée chez nous, quelques jours après, Mlle Morrens était
+descendue de voiture, je m’étais penché à la fenêtre du premier étage,
+d’où j’espionnais son arrivée. Elle m’avait parue ravissante. Mais je
+n’avais pas osé aller à sa rencontre. Le soir, à l’heure du dîner, on me
+présenta. Je la regardai à peine, pris d’une horrible timidité. Et
+pourtant je rougissais du désir de lui crier: «Je suis son ami. Je veux
+être le vôtre!»
+
+L’idée que j’étais le dépositaire d’un tel secret m’aidait beaucoup dans
+mes disputes quotidiennes avec mes frères. Qu’ils me paraissaient bêtes
+de ne rien savoir! Je jouissais avec orgueil de cette supériorité.
+
+Vis-à-vis de Mme Morrens et de sa fille, ils se comportaient
+différemment. Charles, qui était gros et paresseux, toujours «à bayer
+aux corneilles», comme le lui reprochait ma grand’mère, se contenta
+d’être peu poli. Lucien, au contraire, se montra très empressé. Je crois
+maintenant qu’il pensait faire la cour à la jeune fille. Mais je ne m’en
+doutais pas. Je me moquais seulement de lui parce qu’il changeait tous
+les jours de cravate.
+
+Je me décidai à écrire à Étienne. Lettre naïve et amphigourique, où je
+déversai pêle-mêle mon amitié et ma joie. Certainement, lui disais-je,
+Mlle Morrens méritait de devenir sa femme. Je faisais leur éloge à tous
+les deux. J’admettais avec plaisir Laure dans notre intimité, puisque
+personne ne m’enlèverait la première place dans le cœur d’Étienne.
+
+Cependant Mlle Morrens était parmi nous depuis trois jours et je ne lui
+avais pas encore adressé la parole en particulier. Agressif et mal élevé
+avec les autres personnes, je me sentais auprès d’elle saisi d’un
+respect imprévu, d’une crainte superstitieuse. Elle était si différente
+de moi, si élégante, si «ravissante», me répétais-je, alors que j’avais
+les cheveux en désordre, les mains noires, une voix de fausset et les
+mollets égratignés.
+
+Charles me rendit, sans le vouloir, le service de nous mettre en
+rapport. Il m’avait attrapé par le bras, et, me traînant à travers la
+cour, m’avait tenu la tête sous la fontaine. En vain je me débattais,
+j’étais à demi noyé. Tout à coup, il me lâcha: Mlle Morrens
+l’interpellait du perron. Il haussa les épaules et disparut. Mais tandis
+que je m’épongeais, malade d’humiliation, elle s’approcha et me demanda,
+avec une intonation fort douce:
+
+--Il ne vous a pas fait mal?
+
+Je cessai sur-le-champ d’être humilié. Ma figure ruisselante sourit, et,
+sans prononcer une parole, je la regardai. Elle sourit de même.
+
+--Allons nous promener dans le jardin: le soleil vous séchera.
+
+Et ainsi, tout naturellement, nous nous mîmes à causer. Bien vite, je
+lui racontai qu’Étienne m’avait fait ses confidences. Elle le savait.
+Elle ajouta:
+
+--Je n’ignore pas quelle affection il a pour vous. Voulez-vous être
+aussi mon ami?
+
+Nous marchions le long de l’avenue ensoleillée. La vie, autour de moi,
+s’ouvrait tout à coup profondément. Je parlais avec la femme qu’Étienne
+aimait: j’étais mêlé à une histoire secrète et romanesque...
+
+Aujourd’hui, je me rends compte que Mlle Morrens s’ennuyait un peu. A la
+sympathie qu’elle avait peut-être pour moi se joignaient le désir de
+prononcer tout haut le nom d’Étienne et l’envie de se distraire. Mais
+alors, vaniteux comme je l’étais--et inexpérimenté--je me montai la
+tête. Elle me proposa de lui faire faire des promenades. J’acceptai avec
+une fièvre de confusion et une idée exagérée de mon importance.
+
+Je la menai dans tous les petits chemins que j’aimais. Nous allions à
+travers bois pendant des heures, l’un derrière l’autre. Parfois elle
+s’arrêtait pour cueillir une fleur. Nous écoutions ensemble le bruit des
+feuilles, la fuite d’un oiseau, l’aboiement éloigné d’un chien. Nous
+discutions d’où venait le vent. Et, perdu sous ces voûtes d’arbres, seul
+avec elle, j’étais gagné par un sentiment grave et inconnu. Elle m’était
+confiée. Je la protégeais.
+
+Il est vrai que c’était pour le compte d’Étienne. Au début, je l’avais
+beaucoup entretenue de son fiancé. Mais, naturellement, elle se formait
+de lui une autre idée que moi. Elle ne le retrouvait pas du tout dans
+mes histoires. Je les racontais fort mal, d’ailleurs, et elles lui
+semblèrent banales et puériles. Les femmes n’ont jamais pris l’amitié au
+sérieux. Elle préférait ses propres souvenirs et songeait à eux en
+croyant m’écouter.
+
+Un autre sujet de conversation où j’obtenais plus de succès, c’était mes
+démêlés avec mes frères. Il faut dire que là j’étais intarissable, et
+peut-être amusant. Je trouvais en elle un public qui soutenait ma verve.
+Étienne, mon unique confident, me grondait quelquefois, et ne me
+comprenait pas toujours. Et il était si bon, et si gai, que je ne lui
+disais pas tout ce qui se passait en moi de méchant ou de triste. Tandis
+que Laure--nous nous appelions par nos prénoms, maintenant--prise de
+pitié à certains de mes récits, imaginait des consolations. Loin de me
+réprimander, elle me poussait dans mon sens, elle finissait même par
+m’exciter à la révolte. Ses dix-neuf ans prenaient plaisir à mes
+entreprises, riaient de mes rancunes. Devant elle je me laissais aller
+sans scrupule à mes mauvais sentiments. Et elle reconnaissait dans les
+détours ingénieux de ma ruse des inventions de son sexe. Je ne sais
+quelle complicité nous unissait.
+
+Sur ces entrefaites, je reçus une lettre d’Étienne. Avant de l’ouvrir,
+je la balançai entre mes doigts, comme si je prévoyais des reproches. Je
+l’ouvris. Elle contenait une phrase, gentille mais bien courte, à mon
+adresse, le reste des quatre pages n’était rempli que de Laure. Il me
+chargeait pour elle de vingt commissions. L’idée de servir
+d’intermédiaire entre eux, qui m’enchantait naguère, me parut moins
+agréable. Je mis la lettre dans ma poche, sans en parler.
+
+Toutefois j’éprouvai des remords. Vers la fin de l’après-midi, nous
+étions assis, Laure et moi, au bord d’un bois. Devant nous, dans un
+creux du terrain, les toits d’un hameau fumaient à travers l’air
+paisible. Je ne pus y tenir, et je murmurai:
+
+--J’ai reçu une lettre d’Étienne.
+
+Elle tourna vers moi un vif regard:
+
+--Donnez-la-moi.
+
+--Je ne l’ai plus: je l’ai déchirée...
+
+Pourtant, elle était dans ma poche. Comme Laure retombait dans le
+silence, je me décidai à lui raconter cette lettre. Je mis une sorte de
+point d’honneur à en redire exactement les termes. Mais la lettre
+elle-même, je ne voulais pas...
+
+Laure m’écouta en suivant des yeux les fumées du hameau. Son visage
+exprimait une satisfaction que je ne lui avais jamais vue. Elle avait
+l’air d’une personne qui se désaltère. Quant à moi, je redisais les mots
+d’un autre, mais c’était ma voix qu’elle entendait. Cela me rendait
+heureux aussi.
+
+Puis elle se leva:
+
+--Je dois rentrer, dit-elle. Vous savez que nous partons demain...
+
+Demain? Non, je ne savais pas. Comment, elle allait partir? Mon cœur se
+serra.
+
+--Restons encore ici, lui dis-je. C’est notre dernière promenade
+ensemble.
+
+--Nous en ferons l’année prochaine, répondit-elle gaiement.
+
+Je secouai la tête. Je devinais déjà que rien ne se recommence. Et, à la
+voir à ce point impatiente, je regrettai d’avoir trop bien rapporté les
+phrases d’Étienne. A la dérobée, je sortis la lettre et je me mis à la
+déchirer rageusement. Déjà Laure descendait le chemin creux: je
+contemplai avec avidité sa silhouette qui s’en allait si légèrement vers
+l’autre.
+
+ * * * * *
+
+Le mariage avait été fixé au mois de novembre. Mon père décida de
+m’envoyer en Allemagne pendant les vacances afin de me mettre
+sérieusement à l’allemand. J’étais à peine installé depuis huit jours
+chez un professeur de Rothembourg que j’appris qu’on avançait la
+cérémonie. Étienne venait d’être nommé à un poste d’ingénieur dans des
+mines en Espagne, et il devait s’y rendre au mois de novembre
+précisément.
+
+Je me préparai donc à refaire ma malle pour repartir. Mais mon père
+m’avertit qu’il ne considérait pas ma présence à ce mariage comme
+indispensable, et il m’enjoignit de rester à Rothembourg jusqu’au terme
+fixé d’avance. Après un moment de stupeur, je ressentis une terrible
+colère; je demeurai une journée entière enfermé dans ma chambre, et aux
+appels du professeur, à ceux de sa femme et de sa fille, je ne répondis
+que par des injures. Mon père, mis au courant, m’écrivit de façon
+sévère.
+
+Alors j’affichai une mauvaise humeur systématique. J’affectai, en
+parlant allemand, de faire des fautes exprès. Je me moquai de
+l’empereur. Je traînai dans les médiocres brasseries de Rothembourg, et
+je rentrai tard, en chantant des grossièretés.
+
+Cependant le fameux jour s’approchait et ma fièvre augmentait à mesure.
+Ce devait être un mercredi. La veille je reçus d’Étienne sa photographie
+et celle de sa fiancée. Je les regardai avec un désespoir exaspéré par
+l’exil. Je dormis très mal.
+
+Le mercredi, je le passai presque entièrement dans la petite promenade
+des remparts, qui s’étend en éperon sur la rivière. Elle était déserte.
+A travers les feuilles, on voyait la ville gothique et trop pittoresque.
+Hélas! je me sentais si loin, si abandonné! Personne n’avait donc exigé
+que je fusse là: Étienne, pourquoi ne me réclamais-tu pas? Et vous,
+Laure...?
+
+J’imaginais mal les rites d’un mariage. J’essayai de me représenter
+Laure en robe blanche, avec son voile. Comme elle devait être jolie!
+Étienne serait en jaquette, droit et fier, toujours beau. La foule
+accourue saurait l’admirer. «Et si vous saviez comme il est bon, comme
+il est intelligent!» Je pensais si fort à lui, avec une telle humilité,
+une telle dévotion, que j’étais sûr de forcer sa pensée, et qu’il
+songeait en cette minute à son pauvre ami Léopold.
+
+Charles et Lucien étaient là-bas, eux. Ah, si j’avais pu les battre! Ou
+plutôt, non; dans mon chagrin, je souhaitai me livrer à eux, à leurs
+brutalités, à leurs coups de poing. Ne plus me défendre. Me laisser
+piétiner, arracher les cheveux, comme une chose pitoyable, et qui
+s’avoue vaincue...
+
+Le soleil qui déclinait envoya des rayons obliques à travers le petit
+jardin frissonnant et fleuri. Je sortis de ma poche les deux
+photographies que j’avais emportées. Lui d’abord, qui me regardait avec
+son visage franc, de face. Longuement, je contemplai ce portrait inerte.
+Et puis je passai à celui de Laure. Je voulus le porter à mes lèvres: ma
+main, à mi-chemin de ma bouche, retomba. Je recommençai, les yeux
+fermés, un peu haletant, mais mon baiser éperdu, ne rencontrant que le
+carton froid, ne s’acheva pas. Heureusement personne ne m’avait vu. Tout
+le monde m’ignorerait, toujours.
+
+Je me levai pour partir. J’étais en proie à l’inquiétude et à la peur.
+J’avais l’idée qu’on me trahissait. Mon cœur battait trop vite, comme
+s’il avait des raisons de s’émouvoir que je ne connaissais pas encore.
+
+ * * * * *
+
+Deux mois après, je les revis. C’était chez ma grand’mère, qui m’avait
+invité pour quelques jours. «Les Étienne y seront», disait sa lettre.
+Les Étienne! J’avais ri de cette expression nouvelle.
+
+Lorsque j’entrai dans le salon, j’entendis tout de suite la voix de mon
+ami:
+
+--Tiens, Léopold!
+
+Ma première idée fut de me jeter dans ses bras, comme naguère. Mais,
+posément, je lui donnai la main.
+
+--Bonjour, Étienne...
+
+Il m’emmena dehors.
+
+--Tu comprends, disait-il, Laure n’est pas encore prête...
+
+Je voulais aller dans le parc, mais il me retint sur la terrasse:
+
+--Faisons les cent pas ici, veux-tu?... Eh bien, ton Allemagne? Était-ce
+amusant?
+
+--Très!
+
+--Comme tu as l’air convaincu! s’écria-t-il en riant.
+
+Je passai mon bras sous le sien et je pesai dessus, pour l’obliger à se
+pencher vers moi, à m’écouter de plus près.
+
+--Non, je ne ris pas... J’ai passé à Rothembourg deux mois horribles.
+
+--Pourquoi donc?
+
+Je lui expliquai que je détestais le professeur et sa femme chez qui
+j’habitais; que les autres pensionnaires étaient communs; qu’il avait
+beaucoup plu; que j’étais seul.
+
+--Tu m’étonnes... Je ne savais pas...
+
+--Je n’osais pas te l’écrire; tu m’aurais lu avec distraction. Je ne
+voulais pas te déranger...
+
+--C’est juste, répondit-il.
+
+--Mais je t’assure que j’ai bien pensé à toi, surtout le jour de
+votre... de ton mariage. J’étais si triste d’être absent. J’avais
+l’impression qu’on m’avait oublié...
+
+--Pauvre vieux Léopold!
+
+Cela, il le dit bien, et je reconnus l’ancienne intonation de l’amitié,
+cette sorte de perplexité qu’il éprouvait à mon égard et qui me causait
+du plaisir et de l’orgueil, parce que je devinais qu’il m’aimait et
+qu’il ne me comprenait pas tout à fait... Alors, de le sentir le même,
+j’eus un mouvement de joie. Je lui racontai combien j’étais content
+d’être revenu, content de le retrouver pour toujours. Je bavardai,
+tandis que nous continuions à marcher de long en large sur le gravier de
+la terrasse.
+
+Étienne m’écoutait et se taisait. Depuis quelques minutes, il paraissait
+préoccupé. A plusieurs reprises, il avait levé les yeux vers la façade
+de la maison. Il regarda l’heure à sa montre. Et je ne sais ce que
+j’étais en train de dire, lorsqu’il se dégagea de mon bras, se tourna
+vers une fenêtre du premier étage et cria:
+
+--Laure!
+
+Je m’arrêtai, interloqué. Mais il reprit, d’un ton clair:
+
+--Ho-ho! Laure! Il est midi, on va déjeuner...
+
+Sa figure avait changé d’expression. Tournée vers cette fenêtre, en
+plein soleil, elle rayonnait.
+
+--Étienne..., fis-je.
+
+La fenêtre s’ouvrit. Laure parut et, se penchant, me jeta:
+
+--Bonjour, Léopold!
+
+Puis, à Étienne, avec le même air heureux que lui-même:
+
+--Est-ce que je suis en retard?
+
+Il répondit en riant:
+
+--Tu es toujours en retard...
+
+Ce tutoiement imprévu me choqua ainsi qu’une chose inconvenante. C’était
+la première fois que je les voyais ensemble. Comme je n’avais pas
+assisté aux cérémonies officielles des fiançailles, du mariage, je ne
+m’étais pas habitué petit à petit à un état de fait qui, dans mon
+esprit, restait vague. Soudain, en quelques mots, il venait de
+m’apparaître, à la fois précis et définitif.
+
+Pendant le jour entier je fus abasourdi et de fort mauvaise humeur.
+Personne, bien entendu, ne s’en aperçut. Étienne, et surtout Laure,
+occupaient l’attention de tous.
+
+Chacun trouvait Laure charmante, et bien que le contraire m’eût révolté,
+j’étais agacé par ce concert de louanges. On répétait ce qu’elle disait,
+on vantait son esprit, sa beauté, ses robes. Je m’étonnais qu’Étienne se
+prêtât à cette apothéose de famille. Il acceptait trop de compliments
+pour une chose aussi ordinaire, somme toute, qu’un mariage.
+
+Impatienté d’être ainsi laissé de côté, je voulus regagner mon ami,
+l’isoler de la promiscuité des autres. Je lui proposai une partie de
+pêche. Que de journées nous avions passées, naguère, les pieds dans
+l’eau, retournant les gros cailloux pour trouver des écrevisses. Il
+apportait à cette occupation son esprit de méthode, son sérieux; nous
+restions des heures ensemble... Quand je lui demandai de recommencer, il
+répondit d’abord d’un air distrait. Je repris:
+
+--Te rappelles-tu, l’année dernière, une fois, j’étais tombé dans l’eau,
+à l’endroit où il y a un grand trou... Tu t’en souviens?
+
+--Oui, sans doute...
+
+Laure, qui causait avec Lucien près de la fenêtre, dit avec
+tranquillité:
+
+--Mon petit Étienne, faisons cet après-midi la promenade dont tu m’as
+parlé.
+
+Il se leva un peu hésitant.
+
+--Tu y tiens?
+
+Elle ne fit que sourire. Pourtant cela suffit. Et il refusa la partie de
+pêche. Et ensuite il eut de nouveau cet air heureux qui m’irritait. Je
+les quittai sans leur dire adieu... Toutefois, de la fenêtre de ma
+chambre, je guettai leur départ. Il apporta des couvertures, l’installa:
+elle se laissait faire. Je les trouvais puérils tous les deux. Mais dès
+que l’auto eut tourné dans l’avenue, il me sembla qu’avec eux s’en
+allait tout l’intérêt de la vie.
+
+Mon affection susceptible percevait très bien, chez Étienne, certaines
+modifications. Il n’avait plus le genre correct et courtois de naguère,
+cette tenue qui m’en avait toujours imposé. Ses cheveux étaient trop
+longs, et il apparaissait légèrement engraissé. Il se montrait plus
+épanoui, presque béat, avec des complaisances, des mollesses, et un rien
+d’infatuation. On devinait l’homme qui est adulé... J’exagère ces traits
+en les rapportant, mais je sentais autour d’Étienne une atmosphère
+morale différente, et je lui en voulais de n’être plus tout à fait le
+même; j’en voulais surtout à sa femme.
+
+Je crois bien qu’à ce moment je la détestais. J’avais l’impression
+d’être volé: j’étais furieux contre la voleuse. L’amitié d’Étienne
+jouait un tel rôle dans ma vie que je ne pouvais croire qu’elle fût
+diminuée, finie. Que me serait-il resté? Je n’arrivais pas à saisir
+pourquoi Laure avait pris une telle influence sur lui, en si peu de
+temps. Je souffrais non seulement d’être à l’écart mais encore de si mal
+comprendre les événements. Et d’autant plus que j’étais le seul à les
+trouver absurdes. La maison retentissait toujours des éloges de la jeune
+femme. Lucien y prenait une part prépondérante et recommençait à changer
+de cravate tous les jours. Je voulus passer sur lui ma bouderie, je lui
+cherchai querelle, et il me tira les oreilles.
+
+Pourtant c’est à Lucien que je dus de voir un peu plus clair. Les
+Étienne avaient l’habitude de sortir après dîner dans le parc; puis,
+avant de monter dans leur chambre, ils s’arrêtaient quelques instants
+dans le salon avec nous. Un soir ils s’attardèrent au dehors. Comme
+l’heure s’avançait, ma grand’mère envoya Lucien les chercher. Je suivis
+Lucien.
+
+Quoiqu’on fût en automne, la nuit était douce. Je ne sais pourquoi, elle
+me parut mystérieuse: je ne reconnaissais plus le détour des allées, ni
+la forme des grands arbres. Cette ombre bleue, où rien ne bougeait,
+m’attirait bizarrement.
+
+Lucien m’enjoignit de marcher sur le gazon, derrière lui. «Nous allons
+les surprendre», murmura-t-il. Moi, je voulais bien. Nous errâmes ainsi
+assez longtemps, mais sans succès. «Où peuvent-ils être?» Et puis, tout
+à coup, comme nous revenions vers la maison, Lucien se mit à rire et, me
+montrant une fenêtre éclairée:
+
+--Tiens, regarde, ils sont rentrés!
+
+Je m’étonnai qu’ils n’eussent pas dit bonsoir, comme d’habitude. Lucien
+haussa les épaules:
+
+--Pardi, fit-il de sa voix sifflante, ils étaient pressés d’être seuls!
+
+--Mais enfin...
+
+--Ils sortent tous les soirs dans le jardin; une fois je les ai suivis.
+Ah, ce qu’ils s’embrassaient... Dame, des jeunes mariés.
+
+Et, sans égard pour mes naïves oreilles, Lucien, en quelques phrases,
+m’ouvrit certaines perspectives.
+
+Mon imagination était très chaste. Jamais, à propos d’Étienne et de
+Laure, elle n’aurait osé s’égarer en des hypothèses scabreuses. Mais les
+confidences ironiques de Lucien m’expliquèrent bien des choses. Je
+commençai à entrer dans un ordre d’idées où j’hésitais, où je
+trébuchais, et qui me semblait aussi obscur et aussi doux que cette
+suave nuit d’octobre à travers laquelle rougeoyait une fenêtre fermée.
+
+Ce qui m’avait paru invraisemblable: le quasi refroidissement d’Étienne
+à mon égard, sa transformation physique, son empressement servile auprès
+de Laure, l’espèce de lien invisible mais évident qui unissait même
+devant nous leurs paroles, leurs gestes, leurs sourires, tout cela se
+justifiait donc par l’amour. J’étais bien obligé de dire ce mot-là.
+C’était un mot tout neuf, dont je ne m’étais jamais servi, et que je
+prononçais avec un peu de gêne, bien que flatté de l’employer. Loin
+d’être une simple formalité, comme je l’avais admis, leur mariage
+suscitait des sentiments et des actes qui les avaient modifiés l’un et
+l’autre, et, par conséquent, leurs positions par rapport à moi.
+
+Cette révélation m’excita fort. Je n’étais d’ailleurs pas beaucoup plus
+avancé qu’auparavant. Pour rien au monde, je n’aurais voulu me
+renseigner davantage auprès de Lucien: je ne l’avais écouté que par
+surprise. Je dus me contenter de chercher sur les visages et dans les
+paroles d’Étienne et de Laure comment se manifestait cet amour
+brusquement découvert. En observateur novice, j’attribuai trop
+d’importance à certaines choses; j’en laissai passer d’essentielles.
+Pourtant je vis mieux pourquoi Étienne avait repoussé au second, au
+troisième plan, l’amitié de naguère.
+
+Dans mon désarroi, j’en avais d’abord voulu à Laure. Maintenant ma
+curiosité suspendait mon ressentiment. Je voyais sur Étienne les effets
+incontestables et considérables d’un sentiment inconnu, mais le
+principal m’échappait puisque je ne l’avais pas éprouvé, ou plutôt
+puisque je n’appelais pas de ce nom ce que j’éprouvais moi-même. L’amour
+restait à mes yeux une notion presque abstraite. Toutefois pour influer
+ainsi sur les hommes, j’imaginais quelque chose d’extraordinaire, de
+fantastique, de délicieux. La chair et l’âme s’y intéressaient. Comme
+une flamme brûlante et pourtant cachée, l’amour était le centre chaud de
+la vie. Et je l’ignorais. J’entendais le bruit du brasier, j’en voyais
+passer le reflet autour de moi. Mais la flamme elle-même...
+
+ * * * * *
+
+Et alors, sous ses airs futiles, Laure commença de m’apparaître comme un
+être redoutable, un génie secret dont je n’avais pas compris la
+puissance. Par quels moyens étranges agissait-elle sur les gens, pour
+les séduire et leur bouleverser l’esprit? Elle m’inspira une sorte de
+crainte religieuse. Je ne soutenais plus qu’avec gêne le regard de son
+petit visage innocent et malicieux.
+
+Pourtant quelques mois plus tôt, elle m’avait paru moins surprenante.
+Ces promenades que nous faisions ensemble, ces conversations si gaies...
+Je voulus retourner dans les bois que nous avions parcourus tous les
+deux, revoir le carrefour, la futaie, le hameau. Je n’y rencontrai
+qu’une mélancolie désenchantée. L’automne avait jauni le paysage. Les
+arbres s’effeuillaient déjà. Il n’y avait plus de ces longs crépuscules
+qui n’en finissent pas, après une journée d’été qui s’étire jusqu’au
+soir. Et puis j’étais seul. Seul, je ne revoyais plus les choses comme
+je les avais vues avec elle.
+
+Ici, elle avait dit telle phrase. Et je retrouvais ses paroles. Ici,
+nous avions ri. Et j’entendais l’inflexion de sa voix. A force de
+ranimer ce passé vieux à peine de quelques mois, je sentis renaître mes
+sentiments d’alors. Seulement, naguère, ils étaient indistincts.
+Maintenant, ils s’éclairaient de tout ce que j’avais éprouvé durant mon
+exil d’Allemagne--tous ces troubles, ces tristesses, ces étonnements
+douloureux auxquels je ne savais donner un nom.
+
+Et pourquoi étais-je seul à me souvenir? Laure, non seulement semblait
+avoir oublié, mais encore ne faisait aucune attention à ma présence.
+Elle aussi, son cœur n’était plus le même. Comme Étienne, un sentiment
+ardent et exclusif l’occupait, et elle n’avait plus besoin de moi. Mais
+j’étais là pourtant, je vivais, je me souvenais. Que Laure était donc
+cruelle de ne pas s’en apercevoir!
+
+ * * * * *
+
+Étienne était allé faire une promenade à cheval, avec Ingo. J’entrai par
+hasard au petit salon, et je trouvai Laure, seule, qui lisait au coin du
+feu de broussailles et de pommes de pin.
+
+--Vous voilà, Léopold, dit-elle. Et vos frères, où sont-ils?
+
+Ravi d’être interpellé, je haussai pourtant les épaules avec mauvaise
+humeur. Elle demanda:
+
+--Avez-vous fait la paix avec eux?
+
+--Que vous importe?
+
+--Qu’avez-vous donc, Léopold?
+
+--Et vous, lui dis-je d’un air bourru, pourquoi me posez-vous ces
+questions?
+
+--C’est que vous m’avez fait vos confidences...
+
+--Si elles vous intéressaient, pourquoi, depuis que je suis arrivé, ne
+m’avez-vous rien dit? A peine m’avez-vous adressé la parole.
+
+Elle ne comprit pas cette phrase de colère naïve. Mais elle ne comprit
+pas mieux lorsqu’elle me vit m’asseoir à côté d’elle et que je lui
+demandai, d’une voix sourde:
+
+--Pourquoi ne vous occupez-vous plus de moi?
+
+J’eus peur de cet aveu involontaire qui m’éclairait sur moi-même tandis
+que je le prononçais. Et pourtant j’aurais voulu en dire, en savoir
+davantage. Je ne regardais pas Laure, je tenais la tête penchée.
+Brusquement je pris sa main.
+
+Petite main tiède: elle frémit dans la mienne, pour s’enfuir. Mais je la
+tenais, je la serrais. Peut-être lui faisais-je mal? J’étais trop
+confus, trop brûlant pour m’en apercevoir. La main ne bougea plus, elle
+s’abandonnait. Alors j’ouvris la mienne, avec précaution, comme sur un
+oiseau captif. Et maladroitement, mais passionnément, pour obéir à mon
+cœur affolé et privé de mots, j’embrassai sa main.
+
+Elle se mit à rire. Un rire clair, net, pas méchant, ni moqueur. Elle
+riait d’amusement. Elle avait l’air de me trouver très gentil. Comme
+elle était gaie pour rire comme cela! Moi, je ne riais pas. Était-ce de
+sentir l’immense espace qui me séparait d’elle, l’inutilité de ma
+tendresse, mais je fus envahi par une détresse abominable. Ma gorge se
+serra, mes yeux se mouillèrent.
+
+--Léopold! s’écria Laure redevenue sérieuse, Léopold, ne pleurez pas...
+
+Mais je ne pouvais retenir mes larmes. Alors, avec une intonation de
+pitié et d’étonnement, et tout en reprenant ma main qu’elle caressa à
+son tour, elle me dit:
+
+--Léopold, il ne faut pas pleurer...
+
+Et puis, après une minute ou deux, elle ajouta tranquillement:
+
+--Essuyez vos yeux, voilà du monde.
+
+Je bondis loin d’elle, je me sauvai au jardin. J’aurais voulu mourir, et
+je pensai à aller me jeter dans l’étang.
+
+Du milieu de mon trouble, surgit une certitude: j’aimais Laure. Ce
+sentiment inexplicable, que j’avais découvert chez les autres, il
+existait désormais en moi. Je regardai de tous côtés: la nature était
+pareille à elle-même. D’un arbre, une feuille jaune tomba; une pie sauta
+dans l’allée, plus loin. Et pourtant, j’aimais...
+
+Je pensai aux conséquences et je les vis terribles. Peut-être allait-on
+me chasser! Laure raconterait-elle à Étienne mon geste et mes larmes?
+N’importe. Quelle que pût être la catastrophe, j’étais heureux... Faute
+de l’amitié, je trouvais dans l’amour l’excitation, la jouissance,
+l’orgueil nécessaires à mon caractère, le point d’où résister aux
+hommes.
+
+ * * * * *
+
+Je fus moins fier quand je revis Étienne. Il mit sa main sur mon épaule,
+et je rougis jusqu’aux cheveux... Je mentais en acceptant la main de mon
+ami, en soutenant, avec une facilité qui me bouleversa, le regard qu’il
+posait sur moi... Et puis, tout à coup, comme il détournait la tête pour
+parler à quelqu’un, je me mis à le haïr. Ce fut immédiat et radical. A
+sa voix, à son contact, j’avais compris, physiquement compris, que Laure
+lui appartenait,--c’est-à-dire qu’il me l’avait prise.
+
+Naguère, j’étais jaloux parce qu’Étienne m’oubliait; maintenant j’étais
+jaloux parce que Laure ne m’aimait pas. Hélas! le cas était plus
+douloureux. Étienne n’avait déçu que mon affection, Laure blessait mon
+amour. Ce n’était plus une plainte d’enfant abandonné qui montait à mes
+lèvres, mais la révolte autoritaire d’un homme. Ma jalousie, en
+changeant d’objet, cessait d’être uniquement sentimentale pour se
+charger d’inquiétudes, d’exigences, de rêveries folles. Déplorable
+exaltation! Ce désir excédait mon âge, ma chair à peine virile.
+
+Laure continua de me traiter comme auparavant. Elle ne fit jamais
+allusion à notre bref entretien. En ma présence, elle ne témoigna ni
+plus ni moins à Étienne. Peut-être avait-elle jugé l’incident sans
+importance. Peut-être, le regrettant, trouvait-elle plus commode de n’en
+pas tenir compte.
+
+D’ailleurs je ne cherchai pas à lui parler. Ce n’était pas le respect du
+mariage qui m’arrêtait: je n’avais pas de ces délicatesses. Ce n’était
+pas mon amitié pour Étienne: j’aurais éprouvé un sombre plaisir à venger
+cette amitié sur lui-même, qui l’avait trahie. Non, j’étais silencieux
+parce que je ne pouvais rien dire. Des paroles passionnées sur ma bouche
+d’enfant eussent été ridicules et vaines. On n’exprime pas un sentiment
+disproportionné. Je pouvais à la rigueur jouer le rôle d’amoureux
+puéril, mais pas celui d’amant. Je préférai me taire plutôt que de
+n’être pas pris au sérieux.
+
+Mais pourquoi ce que j’éprouvais, et qui était si réel pour moi,
+était-il en même temps irréalisable? Je ne me disais pas qu’il fallait
+attendre, remettre à quelques années l’occasion d’accomplir mes désirs:
+j’étais incapable d’un raisonnement si calme et peut-être cynique.
+Puisque j’aimais Laure, c’était tout de suite; Laure, pour plus tard, ne
+me tentait guère... Et je revenais battre du front contre cette fatalité
+des années qui nous séparaient, irrémédiablement, et m’interdisaient une
+femme que je voyais tous les jours, à toute heure. Etre si près l’un de
+l’autre, et si loin!
+
+Par là j’étais ramené à Étienne pour le détester davantage. L’homme que
+j’aurais si passionnément souhaité d’être, il l’était. Lorsqu’elle
+s’appuyait contre lui, protégée par lui, je pensais avec rage à ma
+petitesse. Il était son héros, et je n’étais pas capable d’être un
+rival. Et pourtant! Avec quelle impatience j’épiais ce qu’il lui disait
+de tendre ou de chaleureux: j’aurais mieux dit tout cela. J’enviais
+Étienne d’être son mari, et j’étais sûr qu’il ne méritait pas de l’être:
+je lui en voulais de l’aimer, mais je lui reprochais aussi de l’aimer
+mal.
+
+Et alors, haussant les épaules de colère et de dégoût, je ne pouvais
+taire certaines remarques qui m’eussent paru, jadis, sacrilèges. Je
+jugeai Étienne convenu, assez banal, toujours prêt à sourire comme si
+tout était facile. Sa bonne humeur me déplut: il était trop sûr de lui.
+Décidément, il engraissait. Un jour, je découvris--avec quel remords et
+pourtant quel triomphe!--qu’il n’était peut-être pas très intelligent.
+
+Mais pourquoi Laure ne s’en apercevait-elle pas? Elle se contentait donc
+d’une réalité si médiocre! Elle passait à côté de moi sans se préoccuper
+de mon incomparable dévouement. Une telle passion, je la croyais rare et
+merveilleuse. Alors je ne m’expliquais pas pourquoi elle demeurait
+ignorée. Hélas, la vie continuait toute pareille. Personne ne
+s’apercevait de rien. Étienne ne songeait pas à s’effacer devant moi, et
+Laure n’avait pas l’idée de se jeter dans mes bras.
+
+Ces impressions mélangées et forcenées, que je ne communiquais à
+personne, me détraquaient. J’en rapporte ici l’essentiel, mais il s’y
+ajoutait toutes sortes d’absurdités. Je ne distinguai plus ce qui était
+juste de ce qui était ridicule, et, ne me contentant pas de souffrir, je
+voulus encore compliquer ma souffrance. J’arrivai à un état d’esprit
+horriblement embrouillé. Car j’avais beau déprécier Étienne, je tenais à
+lui malgré moi et tout en le jalousant; parce qu’il était le premier
+être humain que j’eusse aimé, il m’avait, sans même s’en apercevoir,
+marqué pour toujours. Et je détestais Laure dont j’étais épris. Je
+rêvais d’eux; je les adorais et les maudissais à la fois. Je ne savais
+lequel préférer.
+
+ * * * * *
+
+Un soir--c’était le dernier soir avant le départ des Étienne--nous
+étions tous réunis au salon. Étienne lisait. Laure, qui croyait n’être
+pas vue, lui fit un signe rapide. Et je surpris aussi le regard qui lui
+répondit. Puis elle se leva, affecta un air fatigué, et déclara qu’elle
+remontait dans sa chambre. Étienne l’accompagna, et la porte se referma
+sur eux... Durant quelques minutes, je demeurai tremblant. Cette scène
+très simple, qui se répétait chaque soir sans que personne n’y blâmât
+rien, me parut soudain d’une impudeur insolente. J’y vis comme un défi
+qu’ils me jetaient... Je me hâtai de dire bonsoir, et je sortis à mon
+tour du salon.
+
+Mon idée était de les rejoindre. Pour quoi faire? Je ne savais pas. Mais
+je voulais les atteindre, leur dire peut-être ce qui m’agitait, ou les
+arracher l’un à l’autre... Je les entendis monter l’escalier, en se
+parlant à voix basse. Puis ils entrèrent chez eux.
+
+Moi, je venais derrière, à pas de loup, mais haletant. Devant leur
+porte, je m’arrêtai. Une sorte de fièvre me couvrait le corps de sueur.
+J’imaginai de pénétrer brusquement dans leur chambre, de les surprendre;
+j’étais peut-être capable d’un crime... Mais je n’entrai pas: écrasé par
+un chagrin trop lourd, incapable d’agir, je songeai avec désespoir que
+j’étais non seulement abandonné, mais exclu, et que ces êtres qui
+m’étaient les plus chers au monde, m’oubliaient en cette minute dans les
+bras l’un de l’autre. Chacun me trahissait et j’étais jaloux de tous les
+deux.
+
+Tout à coup, j’entendis quelqu’un monter l’escalier et, brusquement
+éveillé de ma folie, je courus à perdre haleine jusque dans ma chambre.
+
+Ils partirent le lendemain, et je m’obligeai à leur dire froidement
+adieu.
+
+ * * * * *
+
+Des années, bien des années, ont passé depuis lors. Étienne, après avoir
+vécu quelque temps en Espagne, est revenu avec sa femme auprès de nous.
+Ils ont trois enfants. Charles et Lucien--avec qui, depuis longtemps,
+j’ai fait la paix--sont aussi mariés. Moi, je suis seul.
+
+Quelquefois, je vais demander à dîner aux Étienne. Lui a vieilli; elle,
+est toujours «ravissante». Jamais nous ne parlons du passé, de ce passé
+dont je viens de tirer quelques souvenirs et qui n’a peut-être existé
+que pour moi. J’ai beaucoup d’affection pour Étienne, pour Laure
+également. Je ne souhaite que leur bonheur, fût-ce même aux dépens du
+mien. Je les admire et je les respecte.
+
+Et pourtant, quelquefois, en sortant de chez eux, par les rues noires,
+je sens mon âme d’enfant, absurde et méchante, qui renaît. J’imagine,
+l’instant d’une seconde, que je suis l’amant de Laure, l’ennemi
+d’Étienne... Aussitôt je chasse une pareille idée. Mais il me reste
+l’illusion poignante et vaine de ce qui aurait pu être,--et qui,
+heureusement, n’a pas été.
+
+
+
+
+LE MACHIAVEL MALADROIT
+
+
+à Giuseppe Prezzolini.
+
+Tous, nous faisions la cour à Mme Chantilly... Nous comptions entre
+dix-neuf et vingt-trois ans. Nous étions bavards, vaniteux, puérils,
+excessifs, assez ardents et parfois brutaux. Nous nous cachions avec
+soin les uns aux autres ce qui subsistait dans nos cœurs de romanesque
+et de naïf encore.
+
+Mme Chantilly était une belle personne qui, après avoir eu bien des
+succès, vivait alors dans une solitude relative. Quelques-uns de ses
+anciens adorateurs étaient morts, la plupart l’avaient quittée pour des
+femmes plus jeunes. C’était justement sa maturité qui nous attirait. A
+l’âge où l’on est sans frein dans l’hypothèse, mais incertain d’agir,
+nous nous plaisions auprès d’une créature qui ne se montrait pas moins
+indulgente aux maladroits qu’à tout le monde, et dont l’expérience nous
+paraissait sans limites. Nous lui étions reconnaissants qu’avec un passé
+magnifique et que nous exagérions encore, elle nous permît d’espérer
+l’émouvoir.
+
+De son côté, je crois qu’elle nous observait sans ennui. Les uns gais,
+vifs, les autres inquiets, plus épris peut-être, chacun empressé à
+satisfaire ses moindres désirs, il nous arrivait de rougir en ramassant
+ses gants ou son ombrelle; mais elle devinait qu’après l’ombrelle et le
+gant, nous voudrions obtenir davantage et cesserions un jour d’être
+timides. Et sans doute cette déesse sur le point de devenir matrone
+songeait qu’elle devrait parmi nous choisir son dernier amant.
+Cependant, comme elle ne cherchait que son plaisir et non le nôtre,
+comme elle se sentait capable d’éprouver profondément et par elle-même,
+comme elle entendait, à défaut de l’avenir, évoquer le passé aussi bien
+que le présent--du moins je le suppose--rien d’étonnant si, à l’instant
+de se déterminer, elle hésitait encore parmi nous, qui nous valions tous
+à ses yeux. L’indifférence la menait presque autant qu’une orgueilleuse
+ardeur que nous découvrions parfois mélancolique.
+
+Je me disais aussi ambitieux que mes camarades. Oserai-je avouer que je
+n’étais pas aussi sincère? Mon imagination me rendait Mme Chantilly
+désirable surtout dans la solitude d’une insomnie, d’une promenade ou de
+mon travail. Lorsque je me retrouvais en face d’elle, sa beauté me
+paraissait moins convaincante, et, par une malheureuse disposition à la
+lucidité, je voyais trop bien en elle certains petits détails. Elle
+remarqua mon sang-froid, elle blâma souvent mon ironie--car elle prenait
+tout désormais au sérieux--mais elle ne dédaigna pas de me demander
+parfois conseil, pour utiliser ma clairvoyance autant que pour se la
+concilier.
+
+Jeudi dernier, j’ai vu combien elle redoute qu’on soit moqueur. Le jeudi
+est son jour de réception, mais on n’y rencontre pas grand monde, sauf
+nous. Nous étions, cette fois-là, moins nombreux que d’habitude. Il n’y
+avait avec Mme Chantilly que Préau, qui parut fâché de me voir. Préau
+est un garçon volontaire, qui se dit corrompu et qui est surtout
+compliqué et susceptible, âpre à juger les autres, mais déraisonnable
+dès qu’il s’agit de lui-même: c’est un de mes meilleurs amis.
+
+Mme Chantilly m’a interpellé: «Vous allez railler...--Et pourquoi?--Vous
+êtes si méchant!» Je me suis incliné, dans l’intérêt de ma réputation.
+Puis, avec une sorte de gêne, imprévue chez elle, elle nous a avoué
+qu’elle avait une fille, oui, une fille, qui avait vécu jusqu’alors dans
+une pension où elle recevait une éducation naturellement très soignée,
+et qui était arrivée la veille pour passer auprès d’elle quelques jours
+de vacances. Une fille timide, un peu simple d’apparence, mais avec un
+bon cœur. Il ne faudrait pas la taquiner, ni lui dire des choses qu’elle
+ne comprendrait pas.
+
+Après ce préambule confus d’une mère qui ne semblait pas sûre de l’être,
+Mme Chantilly s’est levée, tandis que Préau restait immobile, le front
+têtu, et, ouvrant une porte, elle a appelé: «Dorette!» Nous avons vu
+entrer une enfant de seize années, environ, à l’air sage, les yeux
+dociles sous la frange régulière des cheveux. Elle m’a donné la main
+avec une petite révérence assez touchante. Puis, quelque visite
+survenant, Mme Chantilly nous a poussés tous les trois dans le salon
+voisin en nous recommandant de ne pas faire trop de bruit. Pensait-elle
+que nous allions sauter sur les meubles? Préau semblait furieux d’être
+ainsi relégué. Moi, j’ai interrogé la petite.
+
+Elle m’a répondu avec gentillesse, sans fausse honte, assise toute
+droite sur le bord d’une chaise, sa jupe courte bien tirée, et les deux
+pieds réunis. Elle a écouté mes propos avec le sérieux d’une personne
+pondérée qui veut s’instruire. Dans toute son apparence si puérile
+encore, sur ses traits peu précis, il y avait une expression de candeur.
+Puis, d’un ton lent et doux, elle m’a dit:
+
+--J’ai déjà entendu parler de vous, Monsieur,--Et par qui?--Par maman...
+Elle m’a parlé aussi de M. Préau.--Trop aimable! a fait ce dernier, d’un
+air grognon. Elle l’a regardé, surprise d’un accent si peu poli.
+Cependant, songeant que Le Juvin est, de nous tous, le plus en faveur
+auprès de Mme Chantilly, j’ai demandé:--Vous a-t-on parlé de Le
+Juvin?--Non, jamais.»
+
+Que fallait-il en conclure? Avions-nous tort, dans nos craintes d’être
+distancés? Quelques jours plus tôt, Le Juvin avait ramené Mme Chantilly
+du théâtre chez elle. Le Juvin, qui n’est pas très subtil, ne nous avait
+pas caché qu’il l’avait respectueusement quittée à la porte de sa
+maison. Mais il se pouvait qu’il eût menti, sur le conseil de la dame.
+
+--Monsieur, a repris la jeune Dorette de sa voix sans intonations,
+est-il vrai que vous donnez des surnoms?» J’ai protesté néanmoins: c’est
+bien ma manie que d’étiqueter les gens. «Vous m’en donnerez un...
+Comment appelez-vous maman?» Ici Préau, irrité de perdre son temps, a
+daigné sourire, et moi, pour détourner la conversation, je me suis lancé
+dans toutes sortes d’histoires. Elle m’a écouté sans plus questionner,
+jetant parfois un coup d’œil sur notre compagnon dont le mutisme
+l’étonnait. Quand Mme Chantilly est venue nous chercher, nous nous
+entendions assez bien. Ensuite nous sommes partis, Préau et moi; mais il
+m’a quitté tout de suite, comme s’il m’en eût voulu d’avoir été dérangé
+dans ses travaux de siège et ses desseins tortueux.
+
+ * * * * *
+
+J’ai revu la jeune Dorette. C’était par une de ces journées douces qui
+promettent la pluie. Je l’ai croisée sur le trottoir, et, tandis que je
+la saluais, j’ai bien observé son visage un peu pâle, d’une pâleur
+reposée et comme longtemps tenue à l’ombre, son visage calme que nulle
+émotion encore n’a remué. Je garde encore présents les moindres détails
+de notre rencontre: la chaussée, les passants, l’atmosphère tiède, et la
+satisfaction intérieure avec laquelle j’ai repris ma route.
+
+Un peu plus loin, j’ai rencontré Le Juvin, et nous nous sommes mis à
+causer. Le Juvin est vaniteux comme tout le monde, mais il le laisse
+voir mieux que personne. Bien nourri, robuste, sa certitude de lui-même
+exerce sur moi l’attraction que j’ai toujours subie des gens qui
+réussissent leur existence. Ce n’est pas la courtisanerie qui m’attache
+à eux, mais une sincère admiration. Je voudrais surprendre leur méthode,
+et je sais pourtant qu’ils n’en ont pas.
+
+Le Juvin m’aime beaucoup. Il m’a fait tout simplement ses confidences.
+L’autre soir, dans la loge de Mme Chantilly, il lui a parlé de très
+près. «Vraiment?--Nous en sommes venus à un véritable ton
+d’intimité.--Non?--Je lui ai parlé de mon prochain voyage en Espagne et
+au Portugal.--Tiens, tiens...--Et puis je lui ai décrit la propriété de
+campagne de mes parents.--Oh, oh!» Pour Le Juvin ce qui lui arrive ou ce
+qu’il possède intéresse tout le monde. Et l’assurance de cet être
+musclé, cordial, riche et heureux, se communique. «Mais enfin, ai-je
+repris, tout cela n’est pas très troublant.--Attends.» Le Juvin a élargi
+son torse, puis, à mi-voix, il a ajouté: «Et puis tu sais, dans l’ombre
+de la loge, j’ai frôlé son coude, j’ai baisé sa main qu’elle n’a pas
+refusée... j’aurais pu davantage...» Il s’est tu; moi aussi, vexé de
+l’avance qu’il a prise. Mais il n’a pu résister bien longtemps à de
+complaisants souvenirs: «Ensuite je l’ai accompagnée chez elle.--Et tu
+l’as quittée à sa porte?--Oui.--C’est bien vrai?--Parole.--Merci pour
+nous: tu n’as pas abusé de tes avantages.--Mon cher, je ne veux rien
+compromettre par imprudence.» Il est tellement sûr d’atteindre toujours
+son but qu’il ne se presse jamais. C’est pour cela qu’il me fait le
+récit de ses espoirs: il ne me craint guère.
+
+Au bout d’un instant, il a demandé: «As-tu rencontré sa fille?--Oui, et
+toi?--Non.» Je me suis alors senti dédommagé du succès qu’il remporte
+auprès de la mère. La destinée ne lui a pas accordé comme à moi de
+contempler ce visage d’eau dormante et profonde, d’entendre cette voix
+sans timbre. J’ai revu dans mon esprit l’enfant tout à fait neuve,
+essentiellement pure, vierge et dont l’âme sommeille en attendant la
+vie. «Comment s’appelle-t-elle?--Dorette.--Tiens, quel drôle de nom!
+S’appelle-t-on Dorette...?» Oui, Le Juvin est un peu sot.
+
+ * * * * *
+
+Hier soir c’est moi que Mme Chantilly a chargé de l’accompagner au
+concert. Cette femme adore sortir: l’intéressant serait de la rentrer.
+Nous étions dans deux fauteuils, et l’ombre d’une loge m’a manqué. En
+public la différence d’âge me gêne: mon sentiment est que nos voisins me
+prennent pour son neveu ou un petit cousin, et que c’est elle qui me
+mène au spectacle. Et puis elle me demandait constamment mon avis sur la
+musique que nous entendions: la musique n’est pas faite pour qu’on en
+parle. Un violoniste impitoyable a exalté le public, sans qu’une seule
+fausse note laissât croire que son cœur était capable de faire trembler
+son archet. Je ne me suis pas senti très heureux.
+
+Sortis de cette salle surchauffée, et trouvant une fraîche nuit de
+printemps, nous avons convenu de revenir à pied. Alors Mme Chantilly a
+manifesté une mélancolie dont la saison et moi-même étions peut-être
+responsables: la jeunesse involontaire des autres et l’éternel
+recommencement de la nature ne sont pas sans l’irriter. J’ai reconnu
+dans ses paroles la lassitude d’une femme qui a beaucoup demandé aux
+hommes et qui, en fin de compte, a été déçue. A moins qu’elle n’ait été
+déçue dès la première fois, à cause de ses exigences, et qu’elle n’ait
+couru de nouvelles chances que pour se rattraper--comme un débiteur fait
+de nouvelles dettes. Mme Chantilly a gaspillé sa vie, et si elle ne se
+retrouve plus, c’est qu’elle s’est trop donnée.
+
+Par un contraste naturel, j’ai songé à sa fille. Dorette, c’est elle,
+mais avant l’existence. Elle tient son jeu dans sa petite main, mais
+elle n’en a pas encore joué une carte. Peut-être ne l’a-t-elle pas même
+regardé. Ainsi est-elle à la fois innocente et attentive. L’exemple de
+sa mère ne l’avertira de rien, car seule l’expérience personnelle
+renseigne, et encore! Aura-t-elle plus de bonheur que cette plaignante
+créature un peu forte dans son manteau du soir, à côté de laquelle je
+marchais sous un ciel étoilé? Tout à coup je me suis dit que je perdais
+mon temps à prévoir l’avenir, sans profiter du présent et surtout du
+passé. Ces deux femmes me plaisent: l’une parce qu’elle est
+réservée--pour moi, qui sait?--l’autre parce qu’elle ne l’est pas, et
+peut ainsi me favoriser tout comme un autre. Un livre inédit est-il plus
+intéressant qu’un livre célèbre? J’aimerais, pensais-je, lire les deux
+volumes.
+
+Alors, je me suis lancé à consoler ma compagne. Ce n’était pas facile,
+car j’ignorais le détail de ses regrets et je n’entendais à aucun titre
+lui prêcher le renoncement. Je me suis tenu dans des généralités en
+m’efforçant de les rendre brûlantes. Je lui ai affirmé que la vie offre
+toutes les revanches: elle n’a demandé qu’à me croire et l’obscurité de
+la rue a favorisé mon éloquence. Ensuite, me souvenant de Le Juvin, j’ai
+cherché à devenir plus pressant encore. Serré contre elle pour mieux me
+faire comprendre, déjà, comme nous longions le mur d’un jardin plein
+d’acacias, je respirais son parfum compliqué, lorsqu’un passant attardé,
+surgi sur ce trottoir désert, m’a obligé à m’écarter. L’effet de
+surprise étant manqué, je me suis cru ridicule,--comme si tout, dans
+l’amour, y compris l’essentiel, ne l’était pas, hélas, à qui le
+contemple de sang-froid. Pourtant, malgré cette interruption, je me
+jugeais capable de l’emporter, auprès de cette femme chargée de
+souvenirs, sur tous les rivaux inconnus qui peuplent sa mémoire. Et je
+lui ai dit à voix basse: «Je ne m’arrêterai pas, ce soir, sur votre
+seuil, j’entrerai!--Venez donc», a-t-elle répondu. Mon cœur a commencé
+de battre très fort, mais elle a ajouté: «Vous verrez votre ami Préau:
+il a dîné avec nous et tenu compagnie à Dorette toute la soirée.»
+
+Et c’était vrai. Dans le petit salon trop riche où Préau avait trop
+fumé, nous les avons trouvés tous deux. Mais quoi: Dorette n’avait plus
+son immobile visage; elle était animée, elle souriait, à chaque instant
+elle se tournait vers son compagnon. J’ai reporté les yeux sur Mme
+Chantilly, un peu clignotante aux lumières, et j’ai été frappé par leur
+ressemblance. Ce qui rend la mère séduisante m’a fait peur pour la
+fille. Je me suis effrayé de ses aventures possibles, et des scrupules
+sont nés en moi. Je voulais bien profiter d’une licence maternelle dont
+je n’étais pas responsable, mais je me suis senti scandalisé par
+l’ébauche d’une première intrigue. Il serait coupable, vraiment coupable
+de laisser cette jeune Dorette courir un risque. Et Préau peut lui
+plaire. Et Préau n’a pas les délicatesses dont je m’honore.
+
+Dorette, jusque-là vous sembliez, dans votre chaste indifférence,
+insensible à tous. J’aimais votre absence d’expression: personne n’avait
+encore eu d’importance à vos yeux. Et, ce soir, le rose est monté à vos
+joues. Sans me prévenir, vous avez dit des phrases délicates, que j’ai
+détestées. Préau, comme à l’ordinaire, jouait le personnage froid qui
+l’aide à dissimuler sa nature véritable. Cet hypocrite par méthode
+affecte de la raideur et de la brièveté. Il s’installe dans la vie comme
+il s’était installé dans son fauteuil, avec des façons volontaires que
+l’occasion pourrait rendre brutales. Sa réserve calculée est une arme
+terrible. Prenez garde, Dorette.
+
+Mme Chantilly s’est approchée de moi. Même sans manteau, elle demeure
+forte. On pressent le solide corset qui la tient. Sa chevelure abondante
+est magnifique et dorée, mais son visage fardé se creuse un peu à mesure
+que la nuit s’avance. J’ai pensé que le jardin d’acacias et non pas
+elle, tout à l’heure, par-dessus le mur m’avait enivré de son odeur.
+J’ai songé ensuite que Le Juvin fut un sage de la quitter au seuil
+encore obscur de sa maison... Le Juvin: justement, elle m’a parlé de
+lui. «Il est charmant, votre ami, si bien élevé, si gai...--Oui, une
+gaieté naïve.--Je ne blâme pas cela.--Un peu convenu, par exemple.--Les
+conventions sont indispensables, mon cher. Vous les critiquez toujours,
+mais Le Juvin a raison de leur obéir. Les gens spirituels sont bien
+fatigants. Vous verrez, la naïveté a son charme.» Je n’ai rien répondu,
+elle m’a observé, et je me suis senti évalué comme sur un marché
+d’esclaves. M’a-t-elle mis en balance? Pour la pousser à bout, je me
+suis alors écrié:
+
+--Mais il est très tard!
+
+Préau s’est levé pour prendre congé tandis que Dorette me jetait un
+regard de reproche. Hélas, sa mère n’a pas songé à me retenir, elle ne
+m’a rien murmuré à l’oreille. Je l’ai saluée avec cérémonie, j’ai salué
+Dorette dont l’expression si vive semblait s’éteindre à mesure que Préau
+s’éloignait, et je suis sorti avec mon ami, mécontent de tout le monde.
+
+ * * * * *
+
+Je n’ai pas perdu la fin de la soirée. Préau, très altéré, est devenu,
+après trois whiskies, assez bavard. Il continuait à se tenir très bien,
+avec seulement un peu plus de raideur et d’insolence. L’heure s’y
+prêtant, et aussi le vacarme qui régnait autour de nous, il m’a exposé
+ses théories sur la vie. J’y retrouvais son intelligence, sa violence et
+son immoralité, qu’il dissimule lorsqu’il est à jeun. Puis, quand il a
+incliné des idées générales aux aveux particuliers, je lui ai parlé de
+sa soirée: «La mère Chantilly ne te trouve pas bien redoutable de te
+laisser tête à tête avec sa fille,--Oh, ce fut banal.--Pourtant la jeune
+Dorette, à notre retour, semblait toute changée.--Changée?--N’as-tu pas
+remarqué jusqu’à présent cette candeur, et, sur son visage, comme
+l’espérance de la destinée, et aussi...» Mais je me suis arrêté: je ne
+voulais pas donner à Préau des motifs de s’intéresser à Dorette.
+D’ailleurs il a conclu: «Les jeunes filles m’ennuient.»
+
+Il disait vrai: je le connais trop bien pour ne pas savoir que les
+promesses ne le tentent pas, il aime l’immédiat. Toutefois, par
+prudence, et sans perdre une minute, j’ai ajouté: «Tu trouves la mère
+plus attrayante?--C’est aussi ton opinion, je crois.--Oui, oui. Mais je
+crains que toi et moi nous en soyons pour nos frais.--Pourquoi?--Le
+Juvin tient la corde, et je ne serais pas étonné si...»
+
+Préau a posé sa main sur mon bras pour m’arrêter. Son visage tendu, au
+menton lourd, a eu des yeux étincelants. «Mais c’est un serin, a-t-il
+dit.--Tu exagères.--Évidemment, il est beau garçon... mais cela ne
+devrait pas suffire...» J’ai vu Préau, qui est court de taille, se
+redresser, et son excitation faire place au chagrin. Que de gens, ce
+soir, j’avais à consoler, à commencer par moi-même! Et j’ai insisté: «Ce
+serait dommage, en effet, que Mme Chantilly se donne à Le Juvin: il ne
+saurait pas le prix d’un pareil cadeau. Elle mérite un raffiné, un
+connaisseur...--Assurément.--Songe à toutes les ressources d’une femme
+qui, ayant enrichi son cœur et ses sens, se trouve à l’heure du dernier
+épanouissement.--Oui, beaucoup de femmes en une seule.--Ce que tu as
+rêvé de plus voluptueux et de plus raffiné...» Préau, petit et maigre,
+et qui a toujours admiré les personnes opulentes, m’a interrompu par ces
+simples mots: «Elle est rudement bien.» J’ai recommencé: «Évidemment, ce
+serait flatteur. Mais Le Juvin va tout obtenir.» A partir de ce moment
+plus de geste, plus de parole. Préau est tombé dans une réflexion
+intense, à laquelle je l’ai abandonné.
+
+Les hommes et les femmes, je prétends me servir d’eux à ma guise. Il
+suffit de connaître leurs passions et de les manœuvrer, tout en
+conservant assez de sang-froid pour ne pas céder aux siennes. La vie
+reproduit le jeu de colin-maillard, mais à l’envers: c’est moi seul qui
+suis clairvoyant et tous les autres ont les yeux bandés. Je les appelle
+ici ou là, et ils viennent, aveugles qui croient suivre leurs désirs et
+n’entendent en réalité que le mien.
+
+L’amitié a ses devoirs incontestables. Toutefois je me demande s’ils ne
+sont pas moins inflexibles quand une femme est en cause. C’est montrer
+sa sollicitude que d’apprécier chez un ami les besoins de son cœur, que
+de le détourner d’un amour dangereux ou de lui en suggérer un autre qui
+ne vous porte pas ombrage tout en faisant son bonheur. Je prétends
+connaître si bien ceux que j’aime que j’ai résolu de les rendre heureux
+à ma manière.
+
+En deux mots, Dorette et sa mère me plaisent l’une et l’autre. Mais
+Préau risque de séduire celle-là et Le Juvin de séduire celle-ci. Je
+détourne Préau de Dorette sur Mme Chantilly, où il rencontrera Le Juvin.
+Rivaux, ils se balanceront, car je sais l’irrésolution de la dame. Ainsi
+les deux femmes resteront libres.
+
+ * * * * *
+
+Je n’ai pas tant calculé hier après-midi. Quelques heures d’une matinée
+suffisent à épanouir une fleur. Dorette a maintenant un accent plus net
+et des gestes plus assurés. Ses cheveux ne sont plus alignés en frange
+sur ses sourcils, mais relevés, séparés par une raie, et montrent un
+front droit. A chaque rencontre, je dois la connaître à nouveau, et je
+m’inquiète chaque jour de ce qu’elle sera demain.
+
+Sa mère était sortie en auto avec Le Juvin, et je lui ai tenu compagnie.
+Nous avons parlé de sa pension: «Vous savez, j’étais la première de ma
+classe.--En quoi?--En tout. Je suis sûre que je sais mieux l’histoire
+que vous. Dites-moi le nom d’un fils de Louis XIV?» Et j’ai répondu:
+«Louis XV», pour la faire se moquer, d’un rire au timbre pur. «Votre
+ami, M. Préau, viendra-t-il aujourd’hui?--Je ne sais pas.--Et je suis
+forte aussi en calcul, en solfège, en piano.--Savez-vous chanter?
+Voulez-vous me chanter quelque chose?--Tout à l’heure...--Ainsi vous
+serez contente de rentrer à la pension, retrouver la première
+place?--Mais non, je suis contente au contraire d’être ici. Les leçons,
+ce n’est pas la vraie vie.--Qu’est-ce que la vraie vie?--C’est d’être
+avec Maman, de voir des personnes différentes que je ne connaissais pas
+il y a quinze jours.--Mais qui donc?--Eh bien vous, M. Préau, M. Le
+Juvin... voilà qui m’intéresse.--Vous êtes indulgente.--Mais non. M. Le
+Juvin est si bien élevé.--Oh oui.--Il sait bien mieux l’histoire que
+vous. Et il m’a entretenu de son voyage au Portugal.--Vous aussi?...
+Pardon, je veux dire qu’il se répète un peu.--Un peu, c’est vrai. Et
+puis, il se donne trop de peine pour me parler. Je ne suis plus une
+enfant.--Certes!--Non, ne riez pas. M. Le Juvin est très gentil, mais il
+ne me comprend pas comme vous, par exemple, vous me comprenez.--Et
+Préau, lui, vous traite-t-il comme une petite fille?»
+
+Là, son bavardage s’est arrêté. Elle a réfléchi, hésité, et j’ai vu son
+touchant désir d’être sincère. Puis, lentement: «M. Préau, lui... je ne
+sais, mais il me semble qu’il me traite comme une femme.--Que vous
+a-t-il dit?--Pas grand’chose, mais cela suffisait.--Oui, à son
+habitude.--Comment?--Préau n’a pas son pareil pour faire plaisir à son
+interlocuteur, et, sous une phrase calculée, dissimuler son
+indifférence.--Monsieur, vous m’avez demandé de chanter, je vais vous
+obéir.--Préau n’attache pas d’importance à ses paroles.--Tenez, un air
+de Schubert, je l’aime beaucoup.»
+
+Elle m’a interrompu avec des arpèges au piano. Assise sur le tabouret,
+la voilà retournée à ses airs appliqués de petite fille. Et elle a
+chanté, sans aucune habileté, mais avec tant de fraîche douceur que
+j’aurais voulu l’entendre toujours. Quand elle a eu fini, elle m’a
+demandé: «Goûtez-vous cet air-là? Ma maîtresse ne l’aimait pas parce
+qu’elle le trouvait trop triste pour une jeune fille. C’est la raison
+pour laquelle je le préfère,--Il est passionné.--Je ne sais pas, je le
+trouve triste, voilà tout. Il exprime ce qu’on éprouve quand on est
+seul.--Etes-vous seule, parfois?--Mais oui. On peut l’être parmi les
+autres. Et puis aussi quand on attend.--Attendre quoi?--Ce qui ne vient
+pas.--Tout finit par venir.--Croyez-vous? Vous êtes gentil. Parce que
+moi j’attends beaucoup.--Mais encore?--Ah! voilà, je ne sais pas. On
+n’apprend pas tout à la pension. Et il reste assez de choses à deviner
+et auxquelles...--Rêver!--Oh! rêver, c’est un mot de grandes
+personnes.--Mais puisque vous n’êtes plus une enfant, il faut oser
+employer ces mots-là.--Mais non, j’aurais l’air de parler comme une
+poésie.»
+
+Elle s’est levée, puis changeant de sujet: «Maman m’a prévenue qu’elle
+ne rentrerait peut-être pas dîner.--Ah! Et Le Juvin aussi?--D’ailleurs,
+un accident est si vite arrivé.--Un accident, qu’entendez-vous?--Rien de
+grave, une panne.--Une panne, c’est cela! Je veux dire que Le Juvin est
+plein de prudence, et qu’il ne veut rien compromettre: il me le disait
+encore l’autre jour.--Oh, maman n’a peur de rien.--Et vous?»
+
+Dorette a soupiré, elle a murmuré: «Je ne sais pas...» Et moi j’ai peur
+pour elle.
+
+ * * * * *
+
+Deux rencontres: d’abord celle de Mme Chantilly. Elle m’a déclaré: «Vous
+savez, Dorette vous aime beaucoup. Il faut revenir lui tenir compagnie.»
+Je lui ai répondu que je le ferais très volontiers, alors elle a
+répliqué que j’étais un ami véritable pour lequel elle avait beaucoup
+d’estime. Ensuite elle a ajouté: «Quant à Préau, je ne l’aime guère, il
+a un genre vraiment...--Quel genre?--N’importe, je préfère Le Juvin.--Ou
+moi.--Ou vous, mais c’est autre chose.--Ainsi Le Juvin est le grand
+favori?--Ne soyez pas impertinent.--Je suis envieux. Et puis, je crois
+que vous vous trompez.--Que dites-vous là, mon ami?» La voix de Mme
+Chantilly est devenue anxieuse. Ah, elle ne veut pas se tromper pour la
+dernière carte qu’elle retournera. «Que reprochez-vous à Le Juvin?--Et
+vous, lui ai-je demandé, que reprochez-vous à Préau, à moi-même?--Vous,
+je vous le répète, vous êtes très gentil, mais l’autre est un brutal.»
+Évidemment Préau s’y est mal pris, il faut que je le raisonne, sinon Le
+Juvin emportera le morceau, si j’ose dire. Le Juvin devient très
+dangereux. Et je ne veux pas que Préau, inoccupé et déçu, retourne à
+Dorette. Alors je murmure: «Certes, Le Juvin est un compagnon agréable,
+mais il ne mène pas loin. Il fait illusion, mais à l’instant où l’on
+compte sur lui, il se dérobe parfois. Préau, lui, est brusque, mais il a
+du fond, du tempérament. Oui, c’est le mot, beaucoup de tempérament.»
+J’ai laissé Mme Chantilly bien tourmentée.
+
+Ensuite j’ai rencontré Le Juvin et j’ai éprouvé quelque remords de
+l’avoir desservi. Il riait aux anges. «Mon cher, m’a-t-il confié, je
+touche au terme d’un grand projet.--Lequel?--Je ne puis te le dire, il
+s’agit d’une femme digne de ton respect.--Je n’insiste pas, parlons donc
+d’autre chose.--Non, parlons d’elle. J’ai toujours eu le dédain des
+conquêtes faciles. Je me réservais. Cette fois, j’atteins mon
+but.--Diable!--Quoi?--Rien... je veux dire... As-tu pris tes
+précautions? Songe aux conséquences fâcheuses, dangereuses d’une
+intrigue avec une femme mariée.--Allons donc.--Mais si. On sait comment
+cela débute, non comment cela finit. On a vu de ces liaisons durer
+toujours.--Ce n’est pas une liaison, c’est une simple aventure.--Avec
+ton cœur excellent tu n’oseras jamais rompre.--Je romprai le moment
+venu: j’ai l’intention de me marier de bonne heure.--Mais tu perds ton
+temps. Tu es fait pour plaire aux jeunes filles. Celles de notre époque
+ont besoin qu’on les courtise pour daigner faire attention à vous.--Ce
+sera une expérience utile.--Oui, mais tout se sait, et tu y gagneras une
+réputation de coureur. Tu seras disqualifié aux yeux de jeunes personnes
+très averties qui ne voudront pas des restes de Mme Chantilly.--Qui t’a
+dit qu’il s’agissait de... Au fait, inutile de dissimuler. Mais ne
+serais-tu pas jaloux?--Mon cher, je te rendrais peut-être un immense
+service si j’essayais de te la disputer.--Oh, tu ne me fais pas
+peur.--Crois-tu? Eh bien emmène-moi donc avec vous dans votre prochaine
+course en auto.--A trois?--Ça te gêne? Emmène aussi Préau.»
+
+Quittant Le Juvin, je suis allé trouver Préau. Je lui ai fait de vifs
+reproches auxquels il n’a pas compris grand’chose d’abord. Ensuite, d’un
+air renfrogné, il m’a avoué que, s’étant montré assez démonstratif avec
+Mme Chantilly, il avait été repoussé sans gloire. «Mon ami, tu t’es
+conduit comme un maladroit. Les vertus chancelantes exigent le plus de
+respect, surtout si on veut les faire chanceler jusqu’à terre. Ne démens
+pas ton caractère à l’instant où il va le mieux te servir: tu es un
+violent à dehors gourmés, ton ardeur retenue lui paraîtra une belle
+promesse. Elle veut beaucoup à la fois, cette femme: la fraîcheur d’un
+tout jeune homme mais sans l’inexpérience qui lui gâterait son plaisir,
+la courtoisie mais aussi la hardiesse, enfin elle veut être prise tout
+en se livrant. Le Juvin lui plaît parce qu’il est bien élevé, mais elle
+commence à croire que la passion n’est pas son affaire. Le Juvin est
+plutôt un lever de rideau, et elle cherche son cinquième acte.»
+
+Préau m’a écouté avec mauvaise humeur. Il n’aime pas qu’on lui fasse la
+leçon. Son insuccès le remplit de colère, et chez lui, heureusement, la
+rage stimule le désir. Lèvres serrées, face dure, il était presque beau.
+
+Si je récapitule, je vois que maintenant Mme Chantilly est indécise, Le
+Juvin inquiet, Préau colérique, et tous les trois prêts à subir mon
+influence. Je ferai d’eux ce que je voudrai.
+
+ * * * * *
+
+Drôle de journée! Nous sommes partis à cinq: Dorette avait voulu se
+joindre à nous. Nous avons été déjeuner à la campagne et nous nous
+sommes promenés dans les bois. Puis nous sommes rentrés et, à l’instant
+de l’adieu, nous n’étions plus les mêmes qu’au départ.
+
+Le plein air ne convient pas à Mme Chantilly. Un rayon de soleil fait
+ressortir ce qu’elle a d’artificiel et de composé. Une guêpe, attirée
+par son parfum, l’environna, la prenant pour une grosse fleur. Elle
+riait, elle avait peur d’être piquée, elle chassait la guêpe, mais quand
+celle-ci, reconnaissant son erreur, la délaissa pour de vraies roses, je
+vis bien que Mme Chantilly devenait triste. La plus belle aventure,
+c’est peut-être le renoncement.
+
+A déjeuner elle était assise entre Le Juvin et Préau. Chacun d’eux, à
+l’insu de l’autre, m’a raconté lui avoir fait du genou. Le Juvin,
+empressé mais déférent, ne sait pas inventer de phrases pour s’exprimer
+lui-même: il croit que le langage est un signe de convention. Un de ses
+arguments est de posséder une auto, c’est vrai, mais sitôt qu’on en est
+descendu, on oublie ce mérite. Son air d’assurance qui en avait si
+souvent imposé, donnait envie, cette fois, de le duper ou de le trahir.
+L’extrême justesse de ses gestes et de sa tenue irritait: du débraillé,
+des rires et des cris auraient soulagé. Pour mieux lui permettre d’être
+ennuyeux, nous nous taisions: après son insolence de l’autre jour
+qu’elle lui avait naturellement pardonnée, Mme Chantilly était
+reconnaissante à Préau de ce calme apparent. Comment déciderait-elle
+entre eux? En somme, Le Juvin était connu, classé, c’était un article
+courant et de bon usage. Tandis que Préau, ne montrant rien, laissant
+entrevoir, c’était la valeur de spéculation, risquée, mais qui peut, par
+un soudain vertige, vous apporter la fortune ou le bonheur. Mme
+Chantilly finirait-elle en bourgeoise ou en grande joueuse?
+
+Eh bien et moi? M’étais-je éliminé? Oui: sur le champ je décidai
+d’abandonner cette grosse proie hors d’atteinte. Si mes manœuvres
+m’avaient privé d’une conquête éventuelle, elles m’avaient débarrassé de
+deux rivaux dans une entreprise plus sérieuse: assis à côté de Dorette,
+je me demandais si c’était pour me suivre qu’elle avait voulu nous
+accompagner. A l’ennui visible de sa mère, elle s’était présentée
+soudain et prête à partir. Depuis lors un sentiment volontaire animait
+son visage. Après l’avoir vue insensible, puis vive tour à tour et
+mélancolique, je la contemplais aujourd’hui belle d’une ardeur
+réfléchie.
+
+Et je me disais qu’il me fallait maintenant convaincre Dorette. A moi de
+surveiller les sentiments pressés qui s’épanouissaient en elle, d’être
+l’auteur responsable de sa vie supérieure. A son âge, sa mère s’était
+montrée ainsi, sans doute, appliquée et rieuse, ignorante et avide. Elle
+s’était avancée d’un même élan, les bras tendus. Mais, grâce à moi,
+Dorette ne connaîtrait pas les compromissions, les coups de tête
+succédant aux intrigues, la corruption, les désespoirs... Dorette, image
+d’une jeunesse pure!
+
+Enfin elle s’est levée et je l’ai suivie au jardin. «Vous savez,
+m’a-t-elle dit, je retourne bientôt dans ma pension.--Comment?--Mais
+auparavant je veux savoir quelque chose: je le saurai.--Demandez-le
+moi.--D’ailleurs maman va partir aussi.--Pour où?--Elle hésite
+encore.--Pour l’Espagne et le Portugal...--Peut-être. Mais plutôt pour
+la Norvège.--Tiens, tiens! Ce sera bien loin de vous.--Bah! dans un an
+je reviendrai, et maman me mènera dans le monde.--Dans le monde?--Oui,
+elle dit qu’à ce moment elle sera vieille et qu’elle ne s’occupera plus
+que de me marier.--Elle aura bien raison.--N’est-ce pas qu’elle est
+bonne? Je voudrais tant lui ressembler.--Soyez vous-même.»
+
+Puis son entrain est tombé. Elle n’est pas comme les autres qui sont
+entêtés à mentir. Elle laisse ingénument voir ce qui se passe en elle,
+et voilà pourquoi elle est si mystérieuse. «Qu’a donc M. Préau à ne rien
+dire? m’a-t-elle demandé. Est-ce qu’il est fâché? Contre qui, contre
+maman?--Oh non.--Contre moi? Je ne le pense pas.--Contre M. Le Juvin
+peut-être?--Peut-être.--Ils sont très différents, n’est-ce pas?--Certes,
+mais parlons d’autre chose. Tenez, regardez ces beaux arbres: ce sont
+des ormes.» Dorette n’a pas regardé les ormes, elle a baissé la tête,
+puis l’a relevée, et ensuite: «Cela m’ennuie de m’en aller, de vous
+quitter.--Me quitter, dites-vous?--Oui, vous tous. Est-ce que je vous
+manquerai?--Ah, Dorette, vous n’avez donc pas encore senti combien je
+tiens à votre présence et combien...--Oui, vous. Et les autres? M. Préau
+dirait-il de même?--Ne vous occupez pas de lui, il est distrait, il
+n’attache pas grande importance...--Vous dites toujours du mal de
+lui.--Songez qu’il est des personnes plus attentives, enchantées de
+votre grâce, avides de vous plaire.--Est-ce de M. Le Juvin que vous
+parlez? Tenez, le voici qui s’approche.»
+
+Le Juvin, en effet, est venu maladroitement se mêler à notre
+conversation. «Mon parti est pris», m’a-t-il murmuré. Mais lequel? Au
+bout de quelques instants il m’ennuyait si fort que je les ai quittés,
+ne voulant connaître Dorette que dans le tête-à-tête, et ne craignant
+guère celui auquel je les ai abandonnés. Sous prétexte de retrouver
+l’autre couple, je me suis éloigné pour mieux savourer les paroles de
+Dorette. J’ai passé par la salle à manger: elle était vide. Sur la table
+il y avait des fruits en désordre, du vin dans les verres, un gant
+oublié, et deux chaises étaient très rapprochées. Je suis ressorti, j’ai
+suivi une avenue. A l’ombre, je regardais les prés lumineux, et je
+rêvais de me baigner dans ces hautes herbes, sous le ciel flamboyant.
+Puis, à un détour, je suis tombé sur le reste de la compagnie. «Comment,
+a fait Mme Chantilly, est-ce l’heure déjà de rentrer? Comme le temps
+passe.» Je l’ai rassurée et lui ai dit: «Votre fille m’a appris votre
+prochain voyage en Espagne et en Portugal.--Non, a-t-elle répliqué avec
+vivacité, je n’irai pas en Espagne.--C’est un beau pays.--Trop
+conventionnel. Je préfère...--La Norvège?--Justement.--N’y a-t-il pas là
+aussi quelque convention?» Elle n’a pu s’empêcher de jeter un regard à
+la dérobée sur le troisième personnage de cette scène, puis a répondu
+avec douceur: «Je ne le crois pas.»
+
+Au bout de quelques instants, je me suis senti aussi superflu que Le
+Juvin me l’avait semblé tout à l’heure. Je me suis levé. «Tu t’en vas? a
+fait Préau d’un air résolu.--Voulez-vous que je reste?--Mon ami,
+intervint Mme Chantilly, allez tenir compagnie à ma fille, je ne veux
+pas qu’elle soit seule avec un jeune homme.--Le Juvin est-il si
+dangereux?--Ils le sont tous», murmura-t-elle.
+
+Elle avait l’œil noyé. Jamais aucun de nous n’avait su l’attendrir à ce
+point, j’entends l’attendrir sur elle-même. J’étais content de Préau: il
+oubliait Dorette, et ne se faisait pas oublier de sa mère. Je retournai
+vers le premier couple, riant à l’avance de le trouver abattu par la
+chaleur et l’ennui. Il n’avait pas bougé, il avait chaud. Mais Dorette
+est d’une exquise indulgence. Plus tard, comme je l’attirais à l’écart,
+elle a convenu que Le Juvin présente les choses telles qu’elles sont,
+sans doute, mais en leur faisant perdre leurs couleurs. «Moi, ai-je dit,
+je saurais mieux vous les montrer. L’univers dépend de celui qui le
+regarde. Il ne faut pas le diminuer et l’appauvrir en étant soi-même
+petit et sans ressources. Vous verrez de quoi notre enthousiasme sera
+capable! Vous verrez!» Ah! comme j’ai désiré son bonheur... Et le mien.
+
+Pour rentrer, Préau a conduit l’automobile. Mme Chantilly était assise à
+son côté et elle se serrait contre lui durant les virages qu’il prenait
+comme un fou. Dorette et Le Juvin s’installèrent dans le fond de la
+voiture. J’étais sur le strapontin.
+
+ * * * * *
+
+Trois jours ont passé pendant lesquels je n’ai vu personne. Le souvenir
+de Dorette me tenait compagnie. «Elle va rentrer dans son pensionnat,
+pensais-je; l’an prochain, elle sera libre. Elle ne m’aura point oublié.
+Sa grâce sera plus délicate encore, et ses cheveux, relevés sur la
+nuque, dégageront une silhouette de femme. Je lui dirai: «Dorette...»
+Là-dessus on m’a remis une lettre de Mme Chantilly qui me conviait à
+passer chez elle.
+
+J’y ai couru. Elle était seule, fraîchement refaite, et accueillante.
+«Mon ami, je vous ai toujours vanté comme de bon conseil. Ne vous
+étonnez donc pas si j’ai recours à vous. Il s’agit d’une détermination
+fort importante que je veux prendre.--Et vous m’avez enfin choisi
+pour...--Ne m’interrompez pas. Je suis une femme seule, en proie à bien
+des médisances, dépourvue d’appuis. Hélas, j’en avais autrefois, et qui
+me manquent cruellement!--Sans doute.--M. Chantilly...--Ah?--Mais oui...
+me disait toujours qu’une femme ne peut pas décider seule: elle se guide
+sur les sentiments; un homme raisonne... C’est d’un homme que j’ai
+besoin aujourd’hui...» Je la trouvais un peu crue, mais elle a tout de
+suite ajouté: «Et qui me donne un conseil raisonnable.» Puis elle s’est
+levée, elle a regardé par la fenêtre, comme pour consulter jusqu’aux
+passants. Et peut-être me serais-je dépité de n’être que le conseiller,
+non le payeur, si la curiosité ne m’avait tenu en haleine.
+
+Ensuite elle est revenue sur moi, très près, et, sans transition: «Que
+pensez-vous de M. Le Juvin?» J’ai répondu froidement, un peu choqué
+qu’elle m’obligeât à choisir pour elle: «C’est un garçon très
+discret.--Mais enfin, a-t-il des qualités plus profondes?--Plus
+profondes?--Des qualités de cœur.--Certainement. Il sera
+fidèle.--Fidèle! C’est excellent.--Oui, et assidu. Tenez, il est plutôt
+fait pour les petits soins que pour la grande passion.--Très bien. Et
+sérieux?--Sans doute, jusqu’à l’ennui inclusivement.--Ah! qu’importe
+qu’il soit ennuyeux: les farceurs finissent par l’être davantage. Et
+quand il s’agit de toute la vie!--Diable, si longtemps?--Mon cher, à
+quoi pensez-vous?--Pardonnez-moi si je vous fâche, mais je vous vois
+entichée de Le Juvin et il me semble qu’à votre place je préférerais
+Préau.--Ne parlons pas de ce M. Préau.--Mais...--Non. Je veux connaître
+votre opinion sur Le Juvin seul, j’ai la mienne sur l’autre. Est-il
+bon?--Le Juvin est très bon.--Généreux?--A coup sûr, et il aura plus
+tard une grosse fortune.--Si grosse?--Mais oui et il jouit dès
+maintenant d’un joli revenu: largement de quoi en jouir à deux.--Ah,
+comme vous me rassurez!» Mme Chantilly me dégoûtait.
+
+L’ayant quittée, j’ai fait des réflexions amères sur le pouvoir de
+l’argent. Grâce à lui, Le Juvin l’emportait donc sur nous. Mais Préau se
+doutait-il! Et n’allait-il pas alors se retourner vers Dorette! A la
+fin, je n’y ai plus tenu et je lui ai téléphoné. Habilement interrogé,
+il m’a laissé voir qu’il ne savait rien encore de son rival. Alors je
+lui ai proposé de passer la soirée ensemble, afin de le préparer avec
+douceur à la déception qui l’attendait, et pour savoir aussi comment il
+avait si sottement compromis ses affaires: le détail de ces choses-là me
+ravit. Mais il m’a répliqué sur un ton imprévu de bonne humeur qu’il
+n’était pas libre. «Demain alors?--Demain, encore moins: je pars en
+voyage.--Pour où?--Pour la Norvège...»
+
+Je me suis étranglé dans le téléphone. Poussait-elle l’immoralité
+jusqu’à les emmener tous les deux? Ah! qu’il était urgent d’arracher
+cette malheureuse Dorette à des exemples si affreux. Et j’étais là, moi,
+pour remplacer une mère dénaturée, ou mieux pour devenir son protecteur.
+Fallait-il attendre une année avant de lui offrir un foyer nouveau, un
+abri? «Je la sauverai, me suis-je écrié, je mériterai sa reconnaissance
+aussi bien que sa tendresse.»
+
+Néanmoins je me suis empressé de me rendre chez Mme Chantilly. Elle m’a
+accueilli avec un sourire qui voulait faire de moi un complice.
+«J’allais vous relancer, mon ami, car je dois vous dire adieu. Je me
+suis décidée tout à coup à partir demain.--Oui, je sais, pour la
+Norvège.--Vraiment, vous savez?--Et n’avez-vous pas d’autres conseils à
+me demander?--Non, les vôtres ont été suivis.»
+
+Elle s’est levée, elle a ouvert la porte du petit salon et elle a
+appelé. Dorette et Le Juvin ont paru. «M. Le Juvin, a repris cette
+excellente mère de famille, m’a demandé il y a quelques jours la main de
+ma fille. J’y ai consenti, à condition que les fiançailles restent
+secrètes une année encore. Remerciez votre ami, M. Le Juvin: il a fait
+de vous un tel éloge qu’il a levé tous les scrupules que j’avais à un
+engagement si précoce.» Le Juvin m’a secoué la main à me rompre
+l’épaule, et a murmuré: «Je n’ai pas oublié non plus les excellents
+conseils que tu m’as donnés.» Bien peigné, les dents nettes, l’œil
+clair, il luisait de santé et de réussite. Puis il s’est tourné vers sa
+belle-mère et lui a, mais respectueusement cette fois, baisé la main:
+prudent, n’ayant rien compromis, le voilà heureux--si ce n’est de la
+façon qu’il avait pensé tout d’abord.
+
+Les laissant se complimenter réciproquement, j’ai entraîné Dorette à
+quelques pas: «Eh bien, je vous félicite, vous êtes contente.--Mais oui,
+et vous devez l’être puisque je le suis.--Et moi qui croyais...--Il ne
+faut pas croire--... qui croyais que vos préférences...--Il ne faut pas
+préférer ceux qui ne vous préfèrent point.» Comme elle est, sans le
+savoir, habile à faire mal! J’ai ravalé mon amertume, et j’ai repris:
+«Pourquoi vous décider si vite? Ces fiançailles, je m’y attendais si
+peu.--Maman m’a expliqué bien des choses. Son mariage n’a pas été
+heureux, elle m’affirme que le mien le sera. Et puis, elle n’est pas
+habituée à moi. Quand je sortirai de pension, je la gênerai. Elle est si
+indépendante. C’est ennuyeux d’être responsable de moi.--Je ne trouve
+pas.--Ainsi je suis casée, au moins.--Vous valez dix fois mieux que Le
+Juvin!--Mon ami, vous dites toujours du mal de vos amis.--Jamais il ne
+comprendra l’exquise et rare personne que vous faites.--Je le lui ferai
+comprendre.--Tandis que moi, j’aurais...--Taisez-vous.--Dorette!--Dites:
+Mademoiselle. Il n’y a plus que mon fiancée qui puisse m’appeler
+Dorette, mais pas vous.» Alors j’ai voulu lui faire du mal à mon tour,
+et je lui ai demandé: «Ni Préau?--Ni M. Préau.»
+
+Je les ai félicités encore tous les trois, en famille, et je suis parti.
+Je ne reviendrai pas volontiers dans cette maison.
+
+ * * * * *
+
+Moi, Dorette, je ne suis ni riche et satisfait comme Le Juvin, ni
+volontaire et violent comme Préau. Mais vous ne m’avez pas plus entendu
+que vous n’avez su vous faire entendre de l’autre. Hélas, pourquoi ne
+pas avoir choisi celui qui goûtait si bien votre sincère et sensible
+jeunesse? Peut-être ne m’auriez-vous jamais aimé. Mais moi, Dorette, je
+vous aime...
+
+
+
+
+DOUBLE
+
+
+à Jacques Chenevière.
+
+Que les hommes sont donc indifférents l’un à l’autre! A peine
+connaissent-ils les parents dont ils sont nés, la femme qu’ils aiment,
+les enfants qu’ils mettent au monde. Ils parlent de l’amitié mais ne la
+pratiquent point. Égoïstes et sourds, jamais ils n’écoutent quelqu’un
+qui se raconte, étant surtout préoccupés de se raconter eux-mêmes, à
+quelqu’un qui ne les écoutera pas davantage.
+
+Moi, je suis curieux. Je voudrais tout savoir des êtres que m’envoie le
+hasard. En wagon, dans un restaurant, au théâtre, j’épie les personnes.
+Rien ne m’intéresse comme de reconstituer quelqu’un d’après une phrase,
+un tic, une attitude; comme d’imaginer à l’avance la courbe d’un destin.
+Il m’est arrivé de ramasser sur le trottoir une lettre perdue; ou, dans
+une chambre d’hôtel, de placer devant la glace le buvard maculé pour y
+déchiffrer la trace écrite de mon prédécesseur. L’être que j’observe,
+comment se tient-il dans le risque, la jouissance ou la honte, quelle
+idée se fait-il de lui-même, quel souvenir conserve-t-il de son premier
+amour, quelle pensée donne-t-il à la mort? Consulter des journaux
+intimes, des correspondances qu’on est dans l’intention de brûler, et
+jusqu’à des livres de comptes; assister au tête-à-tête des amants,
+interroger un prévenu, recevoir un aveu désespéré, écouter le soliloque
+de l’ambitieux! Peut-être suis-je un espion, mais désintéressé, et qui
+ne trahit pas.
+
+Cette inextinguible curiosité m’a fait séduire un grand nombre de
+femmes: l’amour est le plus sûr moyen de savoir ce qui se passe chez
+l’ennemi. De toutes celles que j’ai caressées avec le zèle que j’aurais
+apporté à l’exercice d’une profession, chacune voyait d’abord un hommage
+dans l’intensité de mes questions: toutes, bientôt, s’en effrayaient.
+Elles se choquaient qu’on voulût saisir leur secret, surtout celles qui
+n’en avaient pas. Elles invoquaient alors une pudeur qui protégeait leur
+néant--principalement à leurs propres yeux: car se montrer tout nu n’est
+rien, c’est se voir qui est pénible. Et puis beaucoup de femmes
+répugnent à s’expliquer en entier à celui qu’elles adorent: il leur
+semblerait frustrer à l’avance ses successeurs.
+
+Je ne leur reproche rien. Moi aussi, j’ai toujours refusé de me donner.
+Sitôt qu’une de ces figurantes de mon désir commençait à s’intéresser à
+moi, un pressentiment m’avertissait de la fuir. On passe pour inconstant
+alors qu’on veut être fidèle à son avenir. Mais cette existence peu à
+peu m’épuisa. Non seulement à cause des excès voluptueux qui étaient le
+prétexte et aussi l’agrément de mes recherches, mais parce que,
+multipliant les rencontres, je multipliais les désillusions. Plus
+j’examinais de gens, et plus j’exigeais quelqu’un. Après chacun de ces
+changements où je n’avais vu d’abord qu’une loi de mon âge et qui me
+révélait une loi de ma personne, mes désirs se faisaient plus vagues,
+ensemble, et plus anxieux.
+
+Alors, je commençai de ressembler au jugement que mes relations
+portaient sur moi: je devins bizarre, susceptible, excessif. Parce que
+je n’avais rien trouvé, je doutai, je m’affaiblis. Dans mon esprit monta
+comme une ombre la crainte épouvantable d’être seul. Et il m’arriva de
+subir avec un commencement de délices la grande tentation: puisque mes
+curiosités ne parvenaient pas à franchir le seuil des êtres, n’étais-je
+pas l’unique réalité d’un monde incompréhensible? Les âmes diverses dont
+j’avais cherché à me satisfaire, c’était moi-même encore. _Tat twam
+asi_, dit la sagesse indoue: cette chose-là c’est toi. Et l’intérêt déçu
+que je portais aux autres--les autres, ces univers fermés--m’inondait
+parfois de nostalgie et de désespoir.
+
+ * * * * *
+
+J’avais une marraine excellente, d’origine napolitaine, cousine de ma
+mère, et qui possédait une grande propriété où j’allais parfois passer
+des fins de semaine. J’y trouvais un accueil affectueux et le repos dont
+j’éprouvais de plus en plus le besoin. Ma tante, un peu lourde et qui
+s’appuyait en marchant sur une canne d’ébène, me faisait faire le tour
+de ses rosiers. Je lui racontais mes aventures, elle me croyait
+romanesque, et sa voix italienne me donnait des conseils tour à tour
+attendris et passionnés.
+
+Elle était également la marraine d’une jeune cousine à moi que je
+n’avais jamais rencontrée et qui habitait la Tunisie. Ses parents
+l’avaient appelée Leone, de même que les miens m’avaient nommé Léon, en
+souvenir de notre arrière-grand-père commun, dont la célébrité de
+compositeur n’est point oubliée. Ma tante avait toujours auprès d’elle
+la photographie de Leone à l’âge de dix ans, et elle prétendait que ses
+filleuls se ressemblaient. Sur nos deux visages, elle faisait remarquer
+les mêmes cheveux noirs, le même nez droit, le même front haut. Une
+pareille similitude, qu’elle exagérait à coup sûr, inquiétait et amusait
+à la fois ses superstitions de Méridionale.
+
+Cette année, à la fin du printemps, je passai par une crise de profonde
+tristesse. Mon élan à vivre se ralentissait, j’étais accablé
+d’indolence. A l’improviste, j’allai me réfugier auprès de ma marraine.
+Et je ressentis un premier soulagement à revoir le vaste parc en pleins
+bois, entouré de murs, le chenil, à côté du portail d’entrée, où
+d’énormes molosses, dressés contre leurs grilles, protestaient à grands
+éclats contre chaque nouvel arrivant. Et puis la roseraie, aux allées
+carrelées de briques, la pièce d’eau endormie sous des nénuphars, le
+pavillon de jeux tendu d’andrinople, avec ses fauteuils d’osier. Après
+avoir tout revu, je revins vers la maison où je pensais trouver ma tante
+réveillée de sa sieste. Dès mon entrée dans le salon aux persiennes
+tirées à cause de la chaleur déjà forte et où, dans la demi-obscurité,
+flottaient des odeurs de bouquets, elle leva son visage bourbonien et
+m’annonça une surprise. «Cette fois, tu ne seras pas condamné à ma seule
+présence.» Je demeurai silencieux, déçu dans mon espoir de tranquillité,
+mais elle reprit triomphante: «Leone arrive tout à l’heure: ses parents
+me la confient pour une quinzaine.»
+
+Et soudain les molosses donnèrent de la voix près du portail qui
+s’ouvrait; une voiture roula sur le gravier, s’arrêta au perron, et,
+comme nous allions nous porter à sa rencontre, Leone parut. Mais on ne
+discerna d’abord, s’avançant dans la pièce obscure, qu’une forme légère,
+une ombre vivante dans l’ombre immobile. Ma tante l’embrassa avec
+enthousiasme, puis, m’attirant, elle ajouta:
+
+--Et maintenant, faites bonne connaissance.
+
+Je la voyais à peine; Leone, qui venait du dehors, ne devait pas me
+distinguer du tout. Alors ma tante, du bout de sa canne, poussa les
+volets, le jour entra, et nous nous découvrîmes. Et nous ne pûmes nous
+empêcher de sourire l’un à l’autre en entendant notre marraine s’écrier
+avec feu:
+
+--Ah, je l’avais bien dit qu’ils se ressemblaient!
+
+Leone n’était plus l’enfant encore indécise de la photographie que je
+connaissais, mais une jeune fille aux cheveux relevés, noirs comme les
+miens et qui faisaient valoir une égale pâleur mate du teint. Et nous
+constatâmes que nous avions aussi les mêmes yeux d’un bleu pur, un peu
+dilatés par l’attention, lumineux et doux dans l’austérité noire et
+blanche de nos deux visages.
+
+--Enfin, je vous vois, murmurai-je, satisfait comme si j’avais vraiment
+attendu cette minute.
+
+Ma tante intervint encore:
+
+--Voulez-vous bien vous tutoyer. Entre cousins, vous n’allez pas faire
+des cérémonies.
+
+Tout le monde se tutoyait dans notre innombrable famille. Aucun motif de
+nous dérober. Quelques heures suffirent à nous faire paraître cette
+intimité naturelle, sous le signe de notre similitude extérieure,
+vraiment frappante, et qui le devint plus encore, car, pour entrer dans
+le jeu et pour amuser ma tante, je décidai de me raser la moustache:
+nous avions le même dessin de la bouche. Aussi, afin d’exploiter un cas
+si curieux, nous nous mîmes à chercher d’autres ressemblances. La voix
+de Leone, comme la mienne, montait et descendait la gamme: parfois
+haute, dans les moments de raillerie et de plaisir, ou bien grave,
+lorsqu’elle traduisait une émotion que les mots ne révélaient pas. Je
+constatai chez elle avec ravissement mon besoin de manier des objets en
+causant, un coupe-papier, un rond de serviette. Comme moi, elle aimait
+les fruits, qu’elle pelait avec une extrême délicatesse, les doigts
+relevés, et qu’elle savourait longuement. Et puis, outre une habitude de
+toussoter involontairement et le tic de mordre ses lèvres, nous avions
+encore en commun les brusques silences où nous tombions parfois au
+milieu d’une causerie, comme si nous disparaissions, évadés, appelés
+ailleurs par on ne sait quel mystérieux rendez-vous. Que de fois, dans
+mon enfance, mon père m’avait réveillé d’une tape sur la table, en me
+criant: «Léon, ne regarde pas dans le vague.» Sur le visage de Leone, je
+vis passer la même onde de rêverie perdue. Et ce fut à partir de cette
+dernière constatation que je cessai de plaisanter notre ressemblance,
+que j’essayai au contraire, et sans m’expliquer pourquoi, de détourner
+ma tante de nous comparer plus longtemps.
+
+Mes insomnies habituelles, suite de mes désordres, ne cessaient guère.
+D’ailleurs, à la campagne, je ne puis résister à l’appel de l’aube. Un
+matin, de très bonne heure, j’avais quitté ma chambre, quitté la maison
+inerte, et je m’étais avancé dans le jardin humide de rosée. Tout était
+immobile, en attente du soleil. A l’improviste, dans le grand silence
+retenu, j’entendis derrière moi un bruit de pas. C’était Leone. J’allais
+lui dire bonjour quand elle me fit signe de me taire et désigna les
+sommets des arbres. Ils venaient de s’illuminer, et déjà le soleil, qui
+les débordait, montait au ciel encore froid, jetait sur nous, sur la
+pelouse, sur les oiseaux éveillés dans le lierre, une pluie étincelante
+de rayons.
+
+--L’aurore, dit-elle.
+
+Et je fus heureux qu’elle eût prononcé ce mot, avec une intonation qui
+avait exprimé ce qui se passait en moi.
+
+Quand enfin tout fut réveillé autour de nous, nous nous confiâmes notre
+goût de nous lever avant les autres. Nous convînmes de nous retrouver
+parfois à cette heure grise, somnolente et soudain transfigurée. Elle
+ajouta:
+
+--Déjà, enfant, je demandais qu’on me couchât tôt pour être le plus vite
+possible debout. Etre à demain, quelle irrésistible tentation! Je n’ai
+jamais été une petite fille qui se plaint qu’on l’emmène au lit.
+
+--Pour aller rêver...
+
+--C’est vrai. Si je quittais sans murmurer les grandes personnes, c’est
+qu’elles m’intéressaient moins...
+
+--... que mes songes, dis-je sans m’apercevoir que je suivais ma pensée,
+non la sienne.
+
+--Je rêvais souvent, dit Leone, que je volais très haut dans le ciel.
+
+--Moi aussi, et cela m’arrive encore.
+
+--Je m’élevais à mon gré au-dessus de la campagne, des bois...
+
+--As-tu passé sur une ville aux innombrables clochers et dont toutes les
+cheminées fumaient?
+
+--Peut-être, oui, une ville traversée par un fleuve... Mais,
+dis-moi,--fit-elle en riant--si nous avons eu les mêmes rêves, peut-être
+nous y sommes-nous déjà rencontrés?
+
+Un autre jour, elle me dit qu’elle adorait, étant enfant, jouer à la
+poupée. Puis, avec un air moitié de défi, moitié de raillerie, elle
+ajouta:
+
+--Voilà un goût strictement personnel. Car tu n’as pas été petite fille,
+que je sache...
+
+Je baissai la tête, et avouai qu’on m’avait toujours taquiné sur mon
+goût des poupées.
+
+--Des soldats, des polichinelles, je pense.
+
+--Non, de petites femmes en porcelaine que je câlinais, que je
+déshabillais et rhabillais dix fois le jour. Une petite Bernoise, par
+exemple.
+
+--Une petite Bernoise?
+
+--Oui, avec un tablier de soie rose, des chaînettes de métal, deux
+tresses blondes. Je la vois.
+
+--Je la vois aussi, murmura Leone; les tresses étaient attachées d’un
+ruban noir.
+
+Puis elle haussa les épaules et s’écria:
+
+--Ces coïncidences sont absurdes. Parlons d’autre chose.
+
+J’en vins comme elle à être agacé par ces rencontres invraisemblables de
+souvenirs et de goûts, par ces combinaisons du hasard qui prenaient
+l’air de révélations. Une sorte de gêne nous contraignit qui risquait de
+gâter des relations où nous trouvions de l’agrément. Pour y échapper
+nous nous bornâmes à des sujets banaux. Nous nous tînmes davantage avec
+notre marraine. Heureuse de cet auditoire, elle nous raconta des
+histoires d’autrefois, les aventures de l’oncle Nino qui avait été
+compagnon de Garibaldi, celles de son mari dont elle nous montrait le
+portrait en bersaglier. Ou bien elle nous parlait de Venise, où elle se
+rendait souvent: à l’arrivée, une gondole l’attendait, chargée de
+fleurs, qui la menait à un palais du Grand Canal. Et Murano, et le
+Lido...
+
+Elle prit sur la table un coquillage allongé:
+
+--Voilà qui vient de l’Adriatique.
+
+Leone s’empara du coquillage et le porta à son oreille, puis l’approcha
+de la mienne et me dit:
+
+--Qu’entends-tu?
+
+--Mais, fit ma tante, on entend le bruit de la mer.
+
+--Non, dis-je, je perçois du vent qui passe dans de hautes ramures, des
+arbres très élevés. Il s’apaise, puis il reprend, à intervalles
+réguliers...
+
+Leone écouta à son tour.
+
+--Ce sont des pins, fit-elle, plantés en haut d’une colline, dans un sol
+sablonneux.
+
+--Ils ont des troncs rouges comme au soleil couchant...
+
+Ainsi nous étions de nouveau un écho l’un pour l’autre... Je me levai et
+gagnai la bibliothèque. Loin de la jeune fille, je m’irritai contre nos
+enfantillages. Je me rappelai le phénomène psychologique bien connu: on
+rencontre quelqu’un à l’improviste et l’on se persuade qu’on pensait à
+lui juste avant de le rencontrer. C’est un simple décalage de la
+mémoire. Nous étions victimes d’une illusion pareille. L’un parlait de
+ses rêves, de ses souvenirs, de ses imaginations, et l’autre,
+instantanément et involontairement, suggestionné par notre ressemblance
+physique, projetait dans son propre passé ce qu’il venait d’entendre.
+Cette explication me satisfit. A l’heure du dîner je descendis au salon,
+et, comme j’allais pousser la porte, j’entendis Leone qui déclarait,
+arrêtée devant le bouquet du piano, fait de pivoines, de roses blanches
+et de bleuets:
+
+--Les bouquets les plus beaux sont ceux de trois couleurs...
+
+--Ah, petite, répondit ma tante, tu n’es pas originale. C’est
+précisément ce que Léon, en propres termes, m’a dit à son dernier
+séjour.
+
+Des mots que j’avais prononcés avant de la connaître, la jeune fille ne
+pouvait pas les deviner! Il ne s’agissait plus de souvenirs vagues qui
+se modifient selon le désir, mais d’une phrase textuelle qu’elle
+répétait. Je décidai alors de procéder à une enquête méthodique. Cette
+manie de savoir qui m’avait attaché à tant de mes contemporains,
+s’éveilla de nouveau, stimulée, rajeunie. A mon grand désir curieux
+s’offrait aujourd’hui une perspective nouvelle vers une âme. Mais avant
+de me fier à cette mystérieuse possibilité de l’atteindre, je voulais
+être sûr de ne pas me leurrer. Je commençai par donner rendez-vous à
+Leone pour l’aube suivante. Dès qu’elle m’eut rejoint, éblouie, devant
+la maison aux volets fermés, je l’emmenai par l’allée tournante qui
+conduit à la pièce d’eau. Là, lui montrant les nénuphars, les fonds de
+vase verte, je mentis expressément:
+
+--Rien n’est sinistre comme cette eau croupie, sous ces arbres trop
+rapprochés. J’ai obtenu de ma tante qu’on viderait l’étang.
+
+--Ah! cette fois, répondit Leone avec une expression soulagée, je ne
+suis pas d’accord avec toi. Ce serait impardonnable de supprimer cette
+nappe sombre où le ciel tente de se refléter.
+
+J’insistai, et, mentant toujours:
+
+--D’ailleurs, la forêt qui nous entoure est triste; c’est une solitude
+immobile. Elle n’a pas la grandeur en mouvement de la mer, elle limite
+au lieu d’appeler au loin. J’y suis dans une geôle, et privé d’horizon.
+
+Leone hésita, cette fois, non plus soulagée mais inquiète, comme le
+pigeon-voyageur qui tourne sur lui-même afin d’orienter son départ,
+puis, résolument:
+
+--Je ne suis pas de ton avis. Les forêts sont pleines de compagnons, de
+vies latentes. Elles accueillent, elles proposent. La mer est un
+gouffre. Ce sont les forêts que je préfère.
+
+--Moi aussi, Leone. Je mentais.
+
+Nous fîmes quelques pas en silence, puis elle dit:
+
+--Je ne t’en veux pas de me tendre des pièges. Dès notre première
+conversation, j’ai senti sur moi ton regard attentif, scrupuleux. Je
+devine bien que tu voudrais me connaître. Mais pourquoi? Est-ce pour
+t’emparer de ma volonté, pour me conduire vers un but? Lequel?
+
+--Leone, ce n’est pas me tromper, n’est-ce pas, que de constater chez
+toi ce même désir de savoir? Si nous avons découvert en nous des
+ressemblances qui nous ont amusés, puis émus, puis troublés, la
+ressemblance la plus importante, elle est dans cette curiosité
+insatiable, organique, qui nous fait vivre tous deux.
+
+--J’ai longtemps cru que j’étais curieuse à la manière de toutes les
+femmes. Mais mon instinct de connaître obéit à d’autres motifs. Chaque
+personne nouvelle que je rencontre m’intrigue et je l’assiège avec
+patience, puis, l’ayant devinée, je m’en vais vers une autre.
+
+--Notre pauvre marraine, fis-je, s’imagine que tu t’intéresses à ses
+histoires. Pas du tout: tu l’épies.
+
+--Je ne suis qu’une simple spectatrice, répondit-elle en riant. Ne vas
+pas me prêter un esprit de méthode: je regarde et j’écoute, mais j’ai
+plus de velléités que de volontés. Toi, parce que tu es un homme, quand
+tu interroges, c’est pour chercher à exercer une influence, à commander.
+
+--Non, murmurai-je, les âmes que j’ai tour à tour visitées ne m’ont pas
+paru mériter que je les domine. Et souvent je me suis demandé pour
+quelles raisons je m’approchais d’elles? Dis-moi, quel motif anime donc
+ta curiosité?
+
+--A certains moments, c’est l’idée étrange et vague qu’il me faut
+trouver quelqu’un, quelqu’un qui me manque, dont l’absence m’empêche en
+quelque sorte de respirer profondément. Je ne suppose pas que ce soit là
+un sentiment exceptionnel chez une jeune fille.
+
+--Mais de quelle façon cet inconnu te manque-t-il?
+
+Elle réfléchit, et expliqua:
+
+--Il ne s’agit pas d’un être à conquérir, mais d’un être qui me
+compléterait. Je souffre de sentir ma personnalité encore inachevée,
+privée de certains moyens d’expression qu’une autre m’apporterait.
+Pourtant, j’ai vingt-cinq ans.
+
+--Écoute, Leone, j’ai dépassé ton âge, j’ai connu beaucoup de gens et,
+intimement, bien des femmes. Mes expériences sont donc différentes. Et
+pourtant, tes paroles m’éclairent sur moi-même. Les grands curieux
+n’observent pas, ils cherchent. Comme toi j’éprouve une insuffisance que
+pourrait seul guérir un autre être, par une opération qui n’est pas
+celle de l’amour...
+
+--Nous voilà arrêtés devant le même mystère, tourmentés par le même
+besoin...
+
+Le soleil devenait chaud et nous nous rapprochâmes de la maison. Ma
+tante, avec sa bonne grâce volubile, nous y attendait pour le thé du
+matin. Et comme, assis entre elles, j’écoutais la vive conversation des
+deux femmes, une idée me vint: «Suis-je bête! Il n’y a ni mystère, ni
+problème. Leone et moi, nous nous aimons.»
+
+Je la regardai. Mais je n’éprouvais aucune ardeur particulière, nulle
+envie de lui en imposer, de la réduire. Au contraire. Je me sentais avec
+elle en complète égalité. Je ne la trouvais pas jolie, ou plutôt je ne
+savais pas si elle était jolie ou non. Sa chair ne tentait pas la
+mienne. M’aimait-elle? J’en doutai; et sa façon de s’expliquer avec tant
+de lucidité et de franchise me semblait exclure un sentiment passionné.
+Il est vrai que lorsqu’on a connu beaucoup de femmes, on systématise ses
+expériences et on conçoit l’amour sous une forme conventionnelle: les
+ingénus sont plus aptes à l’exception. Je décidai de m’assurer si Leone
+m’aimait d’une manière que j’ignorais encore.
+
+Après déjeuner, laissant ma tante s’étendre sur sa chaise longue,
+j’entraînai la jeune fille vers le pavillon de jeux. C’était, près du
+tennis, une construction chargée de roses grimpantes et où l’on
+enfermait le filet et les raquettes. Dans cette pièce basse de plafond,
+vernie comme une cabine de bateau, et où l’odeur de la résine se mêlait
+à celle de l’andrinople, la chaleur était déjà accablante.
+
+--Quelle étuve, fit Leone. Cela me rappelle la Tunisie...
+
+Je fermai soigneusement la porte.
+
+--Personne, dis-je, ne vient jamais ici. Nous sommes enfermés et
+cachés...
+
+--Retournons à l’air libre, fit-elle avec un mouvement pour sortir.
+
+Mais je la pris par le bras, et la fis asseoir sur un canapé d’osier,
+parmi les coussins.
+
+--Es-tu donc insensible, lui demandai-je, au plaisir d’être profondément
+dissimulé?
+
+--Eh bien soit, ayons très chaud à l’insu de tout le monde!
+
+Elle tourna vers moi un visage clair et gai. M’asseyant près d’elle, je
+poursuivis:
+
+--Nous avons reconnu entre nous une parenté spirituelle. Mais peut-être
+es-tu froissée que je te connaisse si bien, sans presque en avoir pris
+la peine. Une jeune fille doit tenir à demeurer mystérieuse.
+Pardonne-moi de savoir quelques-uns de tes secrets...
+
+Elle me répondit qu’on lui reprochait parfois d’être méfiante et
+sauvage, mais qu’avec moi elle avait éprouvé tout de suite beaucoup de
+sécurité. Elle ne regrettait pas de s’être confiée... Bien qu’elle
+s’exprimât avec le plus grand naturel, je voulus voir dans ses paroles
+un appel calculé auquel il fallait répondre, et, prenant un accent
+persuasif, je déclarai:
+
+--Tu as raison, Leone, de croire en moi. Si les autres te paraissent
+indifférents ou dangereux, repose-toi sur moi qui te comprends.
+
+Mais elle n’écouta pas ma phrase, et, continuant sa pensée de tout à
+l’heure, dit avec la même simplicité:
+
+--Cependant si je mets volontiers en commun avec toi mes goûts, mes
+idées, il y a une chose que je ne puis te communiquer parce qu’elle
+demeure étrangère à mon esprit. Comment te donnerais-je ce que je ne
+possède point?
+
+--Quoi donc?
+
+--Mon avenir. Car je l’ignore. Je me sens parfois remplie d’un désir si
+vague que je ne puis le concevoir. Je suis prête, selon les
+circonstances, à me modifier, mais dans quelle direction?
+
+--Leone, c’est l’amour que tu attends à ton insu.
+
+--J’aime mes parents, mes amis, ma marraine, ma vieille nourrice kabyle,
+mon chien. Mais je n’aime personne d’amour.
+
+Je remarquai avec satisfaction que j’avais été omis dans la liste. Elle
+ajouta:
+
+--Je me suis renseignée sur l’amour sans en être troublée. Je cherche
+autre chose. A quelqu’un qui me demanderait de me prendre dans ses bras,
+je dirais oui, par politesse, si cela devait lui faire plaisir. Mais
+quelle formalité inutile!
+
+Une telle indifférence m’irrita.
+
+--Prends garde, dis-je, à celui qui t’offrira l’expérience. Je redoute
+qu’une pareille insensibilité te fasse commettre bien des erreurs. Tout
+dépend de ton partenaire. Quand tu le choisiras, Leone, pense à moi. Et
+pourquoi ne me choisirais-tu pas?
+
+--Mais, s’écria-t-elle, le sentiment que j’éprouve pour toi, ce n’est
+pas de l’amour. Non, c’est de l’égoïsme. Ta présence me satisfait, me
+rassure. Nous sommes trop pareils, trop évidents l’un à l’autre pour
+nous aimer.
+
+La vérité de ses paroles me frappa. Mais j’en ressentis un sot dépit,
+et, me rapprochant d’elle sur le canapé, je murmurai:
+
+--Prends garde de me faire souffrir. O fille cruelle! Car enfin es-tu
+certaine que moi je ne t’aime pas?
+
+Elle me regarda, et je vis dans ses prunelles toutes semblables aux
+miennes se refléter mon image.
+
+--Je ne sais pas, je ne sais pas, fit-elle.
+
+Ma bouche était très près de son cou nu et délicat; je me représentai la
+forme de son corps dans sa robe légère, et de quelle douceur serait sa
+peau sous mes mains. Mais loin de m’enflammer, ces hypothèses me
+parurent arbitraires, choquantes, impossibles. Alors je la saisis,
+j’attirai contre moi Leone qui se laissa faire. Puis, brusquement, je
+l’abandonnai, je me levai en m’écriant:
+
+--Pardonne-moi, c’est toi qui as raison. Bien sûr, nous ne nous aimons
+pas. Parce que je suis habitué aux bonnes fortunes j’ai cru que nos
+relations devaient prendre un tour sentimental. Puissance de
+l’imitation, de l’amour-propre... Or ce qui me plaît ici, c’est que nous
+ne sommes pas des étrangers, mais des êtres de la même espèce, si liés
+que nous atteignons à l’harmonie sans la chercher. Il nous manque le
+contraste, la méfiance, le dépaysement nécessaires à l’amour. Nous
+sommes dépourvus de pudeur et de mensonge. C’est précisément ce qui me
+stimule. J’entre dans une contrée nouvelle, dont je saisis mal le
+langage mais où tout m’intéresse et me convient. Jusqu’à présent,
+j’avais toujours cru qu’il fallait la caresse pour s’entendre. Grâce à
+toi, il y a d’autres moyens de se connaître. Mais lesquels, lesquels? Et
+que vais-je découvrir?
+
+Agité, anxieux, je rougissais d’émotion dans cette pièce secrète et
+surchauffée. Le profond souci qui avait accompagné toute mon existence
+s’éveillait de nouveau en moi, à la veille peut-être d’être satisfait.
+
+--Oui, fit Leone d’une voix lente et plus calme que la mienne, notre
+entente est étrange, je dirai presque anormale. Trouves-en le principe,
+fût-il bizarre, pour nous y conformer.
+
+--Puisque nous ne sommes pas épris l’un de l’autre, répondis-je, puisque
+cette perspective nous répugne comme une erreur ou une maladresse,
+disons que nous sommes des amis.
+
+--L’amitié est un terme si vague qu’il nous suffira, mais est-il une
+amitié d’un sexe à l’autre?
+
+--Eh bien, disons que nous sommes frère et sœur. Veux-tu?
+
+Et je soulageai mon anxiété par cette formule. J’ouvris la porte,
+j’emmenai Leone en levant les branches retombantes des rosiers.
+
+--Ne revenons plus dans ce pavillon où j’ai failli rendre banale notre
+intimité. Quand je me persuadais que je t’aimais peut-être, je pensais
+en même temps, avec un peu de lassitude: «Encore un amour.» Car j’en ai
+tant connu, et de toutes espèces et qui étaient pourtant toujours le
+même. Quelle joie, au contraire qu’il y ait entre nous un lien
+imprévu...
+
+Nous suivions l’allée à l’ombre des marronniers. Leone remarqua:
+
+--Je suis une enfant unique: je te dois de ne plus l’être. Donc, voici
+mon frère...
+
+Et déjà le mot ne me plaisait plus. Car j’avais deux sœurs, l’une
+mariée, la seconde engagée dans de savantes études. Nous nous entendions
+bien, sans éprouver grand besoin les uns des autres. Etre frères et
+sœurs, c’est appartenir à une même origine, partir d’un même point, mais
+se voir souvent destinés à des buts incompatibles. Nous divergions, et
+nos ressemblances apparentes, nos souvenirs communs, ne pouvaient nous
+donner le change sur notre indifférence réciproque. Jamais je n’avais
+connu auprès de mes sœurs un repos total, comme auprès de Leone; jamais
+ce profond bonheur d’être ensemble. Ce que je constatais de pareil à moi
+chez elles, était modifié par le sexe et ainsi m’était rendu étranger.
+Tandis que chez Leone, je retrouvais les éléments féminins de ma nature.
+
+Ces réflexions se déroulèrent dans mon esprit très vite. Arrivés au bout
+de l’allée de marronniers, nous sortîmes de l’ombre pour traverser la
+terrasse, presque incandescente sous l’ardeur du jour. A demi aveuglé
+par cet éclat, je regardai Leone pour deviner peut-être sur son visage
+une réponse à mes inquiètes recherches. Mais je ne vis qu’un être blanc
+sous le soleil, un fantôme de lumière, et, derrière, confondue avec la
+sienne jusqu’à n’en faire qu’une seule, mon ombre.
+
+Jamais comme à cette époque je n’ai été aussi tourmenté. Jusque-là
+j’avais connu la mélancolie, d’autant mieux que la mienne naissait aux
+sources même de la vie. Le sentiment persécuteur de l’incomplet avait
+été parfois dans mes amours une épice pour la volupté: je goûtais une
+fierté sauvage à rêver encore alors qu’elles se disaient gorgées; et
+elles s’irritaient de deviner chez moi un désir si rare qu’elles
+n’arrivaient ni à le satisfaire, ni à en jouir elles-mêmes. Mais Leone,
+tout en ravivant mon inquiétude, me paraissait la seule qui fût capable
+de la calmer. Le secret de ma guérison elle le détenait sans pouvoir le
+communiquer. Elle souffrait comme moi, et il lui était impossible de
+vivre tout à fait comme les autres avant d’avoir trouvé ce que je
+cherchais depuis si longtemps. Nous savions maintenant que nous le
+cherchions tous les deux. Mais cette extraordinaire similitude qui nous
+rapprochait, quel était, comme disait Leone, son principe anormal?
+
+Nous ne nous lassions pas de causer ensemble. Ne mettant plus en
+question notre parité, nous voulions la vérifier sur tous les points.
+Leone me parla de la Tunisie, parce qu’elle devait à son pays le sens de
+la grandeur mélancolique et qu’elle était pressée de savoir si je
+l’éprouverais comme elle. Tout d’abord, n’aimant guère le pittoresque,
+je m’étais un peu impatienté de ses descriptions. Et puis, à travers ses
+récits, ces images de collines pelées, de dômes blancs dans des bouquets
+d’arbres noirs, de petits chemins entre des murs de terre sous la
+retombée verdoyante des palmes; à travers ses évocations de silences,
+ces silences que trahit à peine le passage de pieds nus, et encore ses
+évocations d’une solitude étendue d’un horizon à l’autre, je reconnus
+mes propres préférences. Par Leone, ces espaces, ces transparences
+enflammées par d’extraordinaires crépuscules, et, dans la race, un si
+précieux raffinement, un tel mélange d’inquiétude et de résignation,
+tout ce que je n’avais pas trouvé ici, je le possédais enfin. Leone
+avait le pouvoir unique de susciter ma nostalgie et de la combler. Elle
+me rapportait les émotions, les plaisirs d’une existence que j’aurais dû
+vivre. Un jour elle me récita un court poème arabe, et ces syllabes dont
+je ne pus déchiffrer le sens traduisirent une partie de mon âme dont je
+ne me doutais pas.
+
+Préoccupé de lui suggérer à mon tour des réminiscences indicibles, je me
+mettais au piano, je jouais mes maîtres préférés, et je guettais comment
+Leone écoutait sa propre révélation. Elle entrait en moi pour s’y
+trouver elle-même. Je la renseignais par incidence: chacun de nous était
+l’inconscient de l’autre. Tard dans la nuit, nous prolongions ces
+entretiens, cette contemplation dans des miroirs obscurs qui peu à peu
+s’éclairaient. De l’ombre du parc, du ciel nocturne irradiaient de
+vagues lueurs. Leone jouissait de n’être plus incertaine, velléitaire,
+mais achevée par ma présence. Et moi je n’éprouvais plus cette curiosité
+torturante qui m’avait poussé de créature en créature, avide de me
+rassurer: maintenant, je n’avais plus besoin de personne. J’avais
+supprimé la solitude. Étroitement conjugués, et sans nulle envie de
+rapprocher nos corps, nous échangions des regards surhumains.
+
+Et tout à coup je découvris la raison de notre béatitude étrange. Je ne
+l’ai jamais révélée, car elle est terrible. Mais je veux l’inscrire ici
+pour ceux, moins rares qu’on ne le pense, qui, à certaines heures de
+leur vie, ont confusément pressenti que leur individualité ne s’arrêtait
+pas aux limites de leur chair. Ce qu’ils n’ont pas osé confesser, je le
+dirai.
+
+Leone avait apporté de Tunisie des étoffes qu’elle nous montra, pour
+occuper une pluvieuse après-midi. Comme elle déployait des burnous, ma
+tante, que ce jeu divertissait, nous proposa d’aller nous en revêtir, et
+de revenir la trouver, transformés en Arabes. Nous montâmes, tous deux,
+à ma chambre. Là, avec un sourire, Leone s’amusa à me draper de la tête
+aux pieds: le vaste vêtement de laine, cachant mes cheveux, ne laissait
+voir que mon visage pâle, étroitement encadré d’étoffe. Ensuite elle me
+dit de l’attendre et elle sortit pour s’habiller à son tour. Tout
+déguisement m’inquiète. Dans cette pièce qu’assombrissait la pluie, je
+contemplai avec une sorte de gêne ces plis souples où j’étais dissimulé.
+L’attente dura, le jour baissait et je m’énervais d’impatience quand la
+porte s’ouvrit: Leone parut, drapée dans un second burnous pareil au
+mien et qui, cachant les cheveux, ne laissait voir que son visage pâle,
+étroitement encadré d’étoffe. Mais était-ce Leone ou moi-même qui
+s’avançait ainsi? Je contemplais mon double, mon double exact et réel.
+L’être qu’on est et qu’on ne connaît que du dedans ou grâce au
+subterfuge des glaces, je l’aperçus soudain du dehors, agissant sous mes
+yeux. Sortir de soi pour s’observer, cet acte impossible à l’homme, je
+venais de l’accomplir. J’étais là, debout, devant moi.
+
+Il ne s’agissait pas d’un sosie. Ces prunelles, d’un bleu pur, voyait
+mon propre univers; la pensée douloureuse et incomplète qui m’animait,
+animait aussi le corps d’en face. Et cette idée fit éclair dans mon
+cerveau: «Nous sommes la même âme en deux personnes...» L’être que
+j’avais appelé Leone et que j’étais, fit quelques pas, et je faillis
+crier d’émotion à le voir se rapprocher, toujours plus, comme s’il
+allait, reconstituant enfin son identité nécessaire, se fondre soudain
+en moi. Mais je ne pus crier et m’évanouis.
+
+Je fus malade bien des jours. Quand la fièvre me laissait quelque repos,
+la même question revenait hanter mon cerveau: «Est-ce que je vis en deux
+corps?» N’était-ce pas là l’explication de mon inquiétude perpétuelle?
+Est-ce que tous les hommes, plus ou moins conscients, infirmes et
+maladroits, ne cherchent pas toujours, à travers l’amour, la gloire, la
+famille, à se compléter? Autant de rendez-vous qu’ils donnent à
+eux-mêmes, et qu’ils manquent. Notre vie se passe à poursuivre les
+éléments de notre personnalité qui sont dispersés en d’autres créatures.
+Ce qui faisait mon cas unique, c’est que ma recherche avait abouti.
+
+Je réclamai Leone. Ma tante, qui me soignait avec une tendresse alarmée,
+me dit qu’elle avait dû repartir pour Paris et que de là elle
+regagnerait la Tunisie où ses parents la rappelaient. Ma déception fut
+grande. Il fallait à tout prix guérir et aller là-bas me connaître enfin
+totalement.
+
+Je fis un tel effort de volonté que deux jours après j’avais la
+permission de me lever. Mes premiers pas furent pour aller rendre visite
+à ma tante. Je la trouvai au salon, secouée de sanglots et gémissante.
+Je la questionnai: elle me montra les journaux étalés autour d’elle. Le
+paquebot sur lequel s’était embarquée Leone avait péri corps et biens.
+Un télégramme éploré de son père, qui venait d’arriver, confirmait que
+jamais nous ne la reverrions.
+
+
+
+
+LE VISAGE DIFFÉRENT
+
+
+à Edmond Jaloux.
+
+Qu’il fût mort, et depuis trois mois, je ne pouvais ni le comprendre, ni
+l’admettre! J’avais appris la nouvelle par surprise, en arrivant du
+Brésil où je venais de passer deux années. Et, stupéfait, j’accourais
+vers la petite ville morose, perdue dans les montagnes, où nous avions
+grandi ensemble, où il avait vécu auprès de sa mère, et où il avait, à
+vingt-trois ans, expiré.
+
+Le train semblait ralentir à mesure que mon impatience s’excitait. Nous
+remontions une haute vallée rocheuse que le soleil, en cet après-midi
+d’arrière-automne, avait déjà quittée. Et, luttant contre la pente, nous
+luttions aussi contre un vent dur qui courbait d’un même geste les cimes
+des peupliers en file, les roseaux au bord du torrent, les fumées des
+feux champêtres. Au milieu de ce paysage balayé, le chagrin,
+l’étonnement, la curiosité qui se partageaient mon âme, faisaient surgir
+le visage ardent de mon ami défunt, mêlé au crépuscule. Dans le bruit
+des roues, j’entendais sa voix, cette voix moqueuse qui avait si souvent
+raillé mes partis-pris, mes emportements, et qui me semblait aujourd’hui
+railler même ma douleur...
+
+Au temps de notre enfance, nous nous étions longtemps méfiés l’un de
+l’autre. J’ai un caractère ombrageux; je devinais chez lui une
+supériorité à laquelle je ne pouvais atteindre, et lui, de son côté,
+n’aimait guère mon aspect taciturne et renfrogné. Un jour, en classe,
+dans l’indifférence générale, je lus un travail de ma composition
+intitulé _Éloge de Léonidas aux Thermopyles_: c’en fut assez pour qu’il
+me devinât sous mes platitudes emphatiques. Avec l’intuition presque
+effrayante qu’il devait appliquer ensuite aux plus hauts problèmes de
+l’esprit, il comprit que de tous les êtres qu’il connaissait, j’étais le
+seul qui fût à peu près digne de l’entendre. Il vint m’offrir son amitié
+et je fus subjugué. Mais soucieux d’éviter tout malentendu, il y mit des
+conditions solennelles, exigeant, par exemple, le secret de nos
+confidences réciproques. Était-ce orgueil, crainte qu’on empiétât sur sa
+liberté: il avait besoin de mystère. Sans jamais expliquer pourquoi, son
+plaisir était de dépister.
+
+Notre complicité fut d’autant plus intime que notre entourage nous
+décevait, à commencer par nos familles. Sa mère était une personne
+pieuse, dolente, craintive, et qui vivait enfermée dans le souvenir de
+son mari. Mes parents étaient des commerçants modestes, préoccupés de
+leurs fins de mois, accablés par une trop nombreuse progéniture. Nos
+maîtres, nous les jugions vulgaires: je me rappelle la colère de mon ami
+lorsque nous découvrîmes que notre professeur de grec et de latin, notre
+introducteur auprès de Virgile et d’Homère, allait s’enivrer dans un
+cabaret borgne. Quant à nos condisciples, la plupart étaient de gros
+garçons rustiques, réjouis, brutaux, les autres les fils frêles et
+sournois de boutiquiers et de fonctionnaires. Sans doute serais-je
+devenu pareil à ceux-ci, sans doute végéterais-je aujourd’hui derrière
+un comptoir, s’il ne m’avait été donné de rencontrer un esprit
+exceptionnel et de vivre quotidiennement à son contact. Certes, pour
+qu’il m’acceptât comme compagnon, il fallait la douloureuse solitude
+dont il était victime. Sans moi, il eût étouffé; le témoin fidèle que
+j’étais l’aidait à dissimuler l’éclat extraordinaire de son
+intelligence. Toutefois, jamais il ne manifestait de dédain à personne,
+sauf aux lâches, aux vicieux, aux cruels; il s’imposait une réserve
+moqueuse et volontaire, et qu’il semble, aujourd’hui qu’il est mort,
+étendre jusqu’à moi... Alors, dans le wagon devenu presque obscur, je
+l’appelle à mi-voix: «Alexandre...»
+
+Maigre et léger, son front bombé penché en avant, je le vois qui suit
+les ruelles étroites, bordées d’arcades, de notre bourgade natale.
+Celle-ci, bâtie sur un rocher, entasse entre des murailles à moitié
+démolies ses hautes maisons austères, sans balcons ni volets. On dirait
+une citadelle désaffectée. Somnolente l’été sous un écrasant soleil,
+elle s’endort complètement l’hiver dans une neige épaisse. Le jour, de
+rares passants; la nuit, personne. Quatre fois par an, une foire se
+tient à ses portes. Mais après quelques heures de parade et de vacarme,
+l’adieu des forains et le départ des montagnards vers leurs métairies
+rendent plus sinistre l’immobilité où l’on retombe.
+
+Alexandre habitait avec sa mère le premier étage d’une ancienne demeure,
+tout près de la cathédrale. Mais deux pièces sous le toit étaient
+pleines de ses livres, de ses papiers, de ses rêves. J’étais le seul
+auquel il en permît l’accès. C’est là que nous avons tenu des
+conversations interminables, c’est là qu’il m’a éveillé l’esprit.
+
+A cet âge, il n’avait pas encore choisi parmi ses préférences, il
+essayait successivement ses forces, et ses moyens égalaient ses
+curiosités. En deux ans il apprit quatre langues étrangères. Je l’ai vu,
+n’ayant jamais touché aux échecs, se mettre au jeu après une courte
+explication, et battre plusieurs fois de suite celui qui venait de
+l’enseigner. Il réinventa, à peu près dans les mêmes conditions que
+Pascal, la géométrie d’Euclide. Mais il n’était pas un fort en thème: sa
+mémoire était étonnante, mais il n’avait pas encore assez vécu pour
+devenir son prisonnier. Il aimait faire des théories générales, mais
+sans schématisme; c’étaient des vues d’ensemble très personnelles,
+librement esquissées. Passionné pour découvrir la raison des choses,
+attentif à déduire, il voyait tout en mouvement. Un grand imaginatif,
+peut-être même un visionnaire, mais toujours lucide.
+
+Plus tard, il souhaita acquérir une compétence universelle, et ce
+projet, qui eût paru absurde chez tout autre, me sembla légitime. Il se
+jeta avec impétuosité dans l’étude des sciences, de l’histoire, de la
+philosophie. Il rêvait de réaliser à nouveau, malgré des difficultés
+infiniment accrues, un type supérieur à la façon de Vinci ou de Gœthe,
+une réussite complète d’humanité. Il se disait prodigieusement heureux
+de sentir jouer avec aisance les mille ressorts de son cerveau. Rien
+n’effrayait son ardeur à concevoir et à expliquer.
+
+Et puis, parfois, sa puissante imagination bondissait plus loin que ses
+connaissances. C’est qu’il avait vraiment consommé trop de faits, épuisé
+trop de beautés. Il ne lui en restait plus pour alimenter sa frénésie.
+Alors une sorte d’ironie transcendante le possédait, que je ne puis
+comparer qu’à un délire de vitesse. L’excès de l’amour pousse certains
+hommes à frapper. Mon ami s’excitait à ruiner ce qu’il avait construit
+de ses propres mains; il portait dans la négation la même dialectique
+pressante, le même appétit du risque, la même joie. Le désir et
+l’amertume soulevaient en lui un lyrisme funèbre d’une indicible beauté.
+Je ne le suivais qu’en tremblant sur les sentiers vertigineux où il
+courait, avide du précipice comme s’il était trop facile de se maintenir
+sur les cimes. Et, distancé, je m’effrayais de le sentir si loin, perdu
+peut-être. Mais de l’abîme montait son rire étincelant... En d’autres
+heures,--ces heures de l’adolescence où l’absolu vous paraît d’une
+douloureuse et urgente nécessité,--s’il lui est arrivé, sous mes yeux,
+de sombrer dans le désespoir, il en est toujours ressorti non par la
+veulerie ou la résignation comme les trois quarts des hommes, mais, tour
+à tour, par la violence de l’enthousiasme ou par le scepticisme.
+
+Jamais il ne chercha à me plier à son image. Au contraire, il
+m’obligeait à des analyses personnelles, il s’appliquait à dégager mes
+goûts, mes intentions, afin de me pousser dans mon sens et de
+m’épanouir. Parfois il raillait mes défauts, cette brusquerie, cette
+susceptibilité dont je ne suis pas encore guéri; sur d’autres points,
+sans doute pour m’aider à m’ennoblir, il s’efforçait de m’admirer. A
+mesure que nous avançâmes en âge, il se montra de plus en plus préoccupé
+d’accorder la pensée et l’action. Mais comment pouvait-il agir à la
+mesure de son puissant esprit? Il m’enviait presque d’être beaucoup plus
+capable que lui, grâce à ma médiocrité, d’embrasser une carrière
+commune. Et il observa attentivement dans ma personne comment l’idée se
+dégrade pour se traduire dans le réel. Car ce que nous avions--à l’insu
+de tous--conçu et défini de l’aventure, du risque, de l’énergie, du
+commandement, se formula pour moi de la façon suivante: à vingt ans, je
+quittai ma famille et notre petite ville, je fis un stage dans une
+maison de commerce, et je partis ensuite, tout seul, pour l’Amérique du
+Sud. Nous entretînmes bien entendu une correspondance suivie, animée par
+l’espoir de nous retrouver le plus tôt possible, côte à côte au milieu
+des hommes. Mais dans cette foule où je l’avais précédé, je constatais
+chaque jour à quel point il dépassait tous les autres...
+
+Le train ralentit, s’arrêta, et l’idée qu’il était mort s’imposa de
+nouveau dans sa cruauté. C’était sur ce quai de gare que je l’avais vu
+pour la dernière fois. Sans oser m’attarder, je sortis et me fis mener
+avec mon bagage à l’hôtel de la Poste, seule auberge convenable de
+l’endroit. La nuit était noire, maintenant; on sentait dans le ciel la
+masse énorme des montagnes. De rares réverbères grinçaient sous la
+longue rafale du vent. Je reconnus des boutiques, un ou deux passants
+qui ne me reconnurent pas. Des souvenirs assiégèrent mon esprit, mais je
+les écartai de toutes mes forces; je n’étais venu que pour la mère de
+mon ami et pour sa tombe. Ensuite, le surlendemain, je m’en irais, je me
+sauverais.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir dîné, je sortis de l’hôtel. Certes, il était trop tard pour
+faire une visite, surtout à l’improviste. Mais je voulais revoir au
+moins sa maison. A l’angle de la petite place, comme je levais les yeux
+vers la haute façade de pierre sombre, aux fenêtres étroites, le vent
+redoublé me transperça. Et soudain neuf heures sonnèrent à la
+cathédrale, dans mon dos, neuf coups plus solennels qu’en n’importe quel
+autre lieu du monde. Je l’avais oubliée, cette vibration sépulcrale qui
+avait si souvent retenti dans ma chair d’enfant. Alors je traversai le
+pavé, j’entrai dans la maison d’Alexandre, et je me mis à gravir les
+larges marches de pierre usée. A la servante étonnée, je dis mon nom; et
+je la suivis le long du corridor jusqu’à la pièce où, sous la lampe,
+chaque soir depuis tant d’années, travaillait Mme Weckerlin.
+
+Surprise, elle se leva à moitié, la pauvre femme, et dut se rasseoir.
+«C’est vous, c’est vous», murmura-t-elle. Sa vieille figure, molle et
+ridée, ses gros yeux rougis pleins de larmes comme les miens, ce salon
+boisé, haut de plafond, paisible, où l’on n’entendait, dans notre
+silence, que le craquement du feu et la plainte lointaine du vent, cette
+lampe sur la table environnée de ténèbres,--quels souvenirs! Et Mme
+Weckerlin me regardait en tremblant, et regardait dans le vide, à côté
+de moi, d’un regard agrandi qui voyait un fantôme. Puis, pour détourner
+l’émotion qui nous gagnait de plus en plus, elle balbutia:
+
+--Vous ne reconnaissez pas Mlle Halliez?
+
+Alors seulement je vis, de l’autre côté de la table, loin de la lumière,
+Léonore Halliez, une cousine d’Alexandre, de huit ou dix ans plus âgée
+que nous. Je la saluai; elle roula son ouvrage, et dit:
+
+--Ce soir, monsieur, c’est vous qui allez tenir compagnie à ma tante; je
+vous laisse avec elle.
+
+Comme je m’excusais de la déranger, elle ajouta:
+
+--Vous restez quelques jours, je suppose. J’espère vous revoir.
+
+Elle tourna autour de la table, embrassa sa tante, redressa sa haute
+taille sombre et sortit. Une fois seuls, Mme Weckerlin me fit asseoir
+près d’elle, et s’anima, presque bavarde, comme si elle trouvait enfin
+l’occasion de se raconter.
+
+--Je savais bien que vous viendriez. Durant sa maladie, Alec m’a parlé
+de vous plusieurs fois. Je lui disais: «Reste tranquille, mon chéri»; il
+insistait. Il faut vous dire que j’étais constamment auprès de lui. Il
+ne tenait qu’à moi. Il ne pouvait s’endormir sans que je sois là. Les
+derniers temps, lorsqu’il avait de la peine à s’exprimer, j’étais seule
+à le comprendre. Une mère comprend toujours son fils, n’est-ce pas? Le
+docteur me disait: «Etes-vous bien sûre d’avoir saisi ce qu’il veut
+dire?» Je ne l’écoutais pas, ce docteur. De même, quand il s’inquiétait
+de ce qu’il appelait les tristesses d’Alec. Il le croyait tourmenté,
+désireux de quelqu’un, d’une présence. Mais non. Je répétais: «Ce qui
+fait de la peine à Alec, c’est de me voir malheureuse, mais il est
+calme.» La preuve, mon ami, c’est que je priais souvent avec lui; il
+fermait les yeux, il ne disait plus rien. Sa fin a été admirable:
+silencieux, nous bénissant sans doute dans son cœur, et tout prêt à
+paraître devant Dieu...
+
+Elle s’arrêta, fatiguée de ce long discours, et guetta ma réponse. Je
+m’écriai naïvement:
+
+--Mais enfin, madame, comment a-t-il pu mourir?
+
+--Une méningite. Je voyais bien depuis quelque temps qu’il était pâle,
+creusé. Un jour, son visage m’a frappé. Il était... comment vous dire
+cela? Il était devenu étrange. Alors la fièvre l’a pris, tout de suite
+violente, et du délire.
+
+--Et que disait-il dans son délire?
+
+La vieille dame soupira, larmoya tout à coup et murmura: «Je ne
+saurais...» Ensuite elle enleva ses lunettes comme pour ne plus me voir.
+
+--Oui, repris-je un peu impatienté, quelles furent ses pensées durant
+ces heures-là? Je voudrais entendre par vous ses dernières paroles...
+
+--Oh! des phrases sans suite...
+
+--Mais encore?
+
+--Le pauvre enfant n’avait plus sa tête.
+
+Elle prit un temps et ajouta, avec netteté:
+
+--C’est pourquoi j’avais condamné sa porte. On m’a proposé de m’aider à
+le soigner. Mais je n’ai pas voulu. Le docteur et moi, seulement.
+
+Elle se serra dans son châle, redevenue dolente, remuant la tête.
+
+--A-t-on su l’origine de la maladie? repris-je. S’était-il fatigué à
+trop travailler?
+
+--Il lisait beaucoup, c’est vrai, mais ce n’est pas cela qui fatigue.
+Moi aussi, je lis, et je ne suis jamais tombée malade. On a prétendu, je
+le sais, qu’il ne trouvait pas ici toutes les satisfactions qu’il
+souhaitait et qu’il s’inquiétait d’autre chose. Mais c’est faux! Vous
+qui avez été son ami, vous direz que c’est faux, n’est-ce pas? J’ai
+répondu qu’Alec n’avait aucun motif de n’être pas heureux.
+
+Elle cessa de trembler, remit ses lunettes pour me dévisager bien en
+face et affirma:
+
+--Pas besoin de chercher l’origine de cette affreuse méningite. C’est
+Dieu qui l’a voulue. Il ne nous reste qu’à essayer de nous résigner, si
+nous le pouvons.
+
+Mais je ne me résignais pas. Pour moi, Alexandre venait de mourir, il me
+fallait des renseignements sur ses derniers jours, des images qui, si
+douloureuses fussent-elles, me permissent d’admettre enfin l’évidence.
+Je pressai donc la vieille dame, je m’efforçai d’obtenir par bribes des
+détails vrais, et ses phrases embrouillées, ses réflexions confuses, son
+chagrin même que je ranimais ainsi me donnèrent les preuves cruelles que
+j’étais venu chercher. Au bout d’une heure, je me levai pour prendre
+congé. Elle saisit ma main dans ses mains gonflées et m’adjura:
+
+--Revenez demain, mon ami, n’est-ce pas? Nous parlerons encore de lui.
+Certaines personnes chercheront peut-être à vous donner d’autres
+détails, mais c’est moi, moi seule qui connais tout de mon pauvre
+enfant.
+
+Je m’inclinai; alors, me retenant toujours, mais sur un ton un peu
+changé, presque soupçonneux, elle ajouta:
+
+--J’ignorais que vous fussiez si lié avec Alec. Je vous croyais
+seulement deux bons camarades. Un jour, il m’a demandé de lui lire une
+de vos lettres. Je n’ai pas tout compris de ce que vous écriviez, mais
+elle lui a fait beaucoup de bien. Le soir, il a voulu me dicter une
+réponse. Et puis, il n’a pas pu. J’ai insisté. Il secouait la tête en
+soupirant: «C’est trop difficile, c’est trop difficile.» Déjà, à ce
+moment-là, il était si faible.
+
+Mme Weckerlin se leva péniblement, ouvrit le tiroir de la table et
+ajouta:
+
+--Il m’a été enlevé, et puis vos lettres ont continué d’arriver. Les
+voilà, mon ami...
+
+Elle me tendit six grosses enveloppes, je les pris et me sauvai pour
+cacher mon désespoir.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, je fus réveillé par les gémissements du vent incessant qui
+venait pousser sa plainte jusque sous ma porte. L’hôtel de la Poste est
+une mélancolique maison de granit. On m’avait donné la grande chambre du
+premier étage, la seule qui ait trois fenêtres--celle où, par je ne sais
+quel hasard, avait logé une illustre cantatrice à l’époque de nos seize
+ans. Nous ne sûmes jamais pourquoi était venue à l’improviste, puis
+repartie au bout de deux jours, cette femme dont personne dans la ville,
+sauf nous, ne connaissait la célébrité. Agités par le respect de l’art,
+le désir de la créature, l’adoration de la gloire, nous passâmes ces
+quarante-huit heures à la guetter de la rue, à errer sous un prétexte le
+long des corridors ou dans le salon de l’hôtel. N’y pouvant plus tenir,
+Alexandre écrivit une lettre qu’il lui fit porter; la femme de chambre
+revint le prévenir qu’on l’attendait. Il monta hardiment l’escalier,
+puis arrivé devant la porte, fit demi-tour et me rejoignit en me disant:
+«C’eût été une déception.» Nous ne connûmes d’elle qu’une torsade de
+chevelure blonde et un manteau de fourrure alors qu’elle montait en
+voiture, le lendemain, pour s’en aller.
+
+Et j’habitais sa chambre! Une vaste chambre peinte à la détrempe. Dans
+cette rude contrée, on s’étonne de trouver parfois des décorations à
+l’italienne, exécutées par des artistes venus de l’autre côté des
+montagnes et qui illustrent en ciels et en oiseaux multicolores leur
+regret du soleil. Le plafond bleu était orné d’arabesques, les murs de
+fruits et de fleurs. Devant moi, une grande glace trouble avait reflété
+le visage de notre chimère. J’y distinguai tout à coup celui
+d’Alexandre. Alors je résolus d’aller au cimetière.
+
+Il est en dehors de la ville, au pied d’un éperon rocheux. A peine en
+eus-je franchi la grille que je ressentis un grand calme. Le vent ne
+pouvait plus m’atteindre, j’étais à l’abri des vivants. Une humidité
+pénétrante m’enveloppa. Quelques arbres pleuraient sur les tombes, sur
+des roses froides parmi leurs ronces violacées. Je ne savais où trouver
+Alexandre, et j’avançais au hasard, presque surpris qu’il ne se relevât
+pas pour m’appeler. Enfin, je vis son nom inscrit sur une dalle, en
+lettres banales et définitives. Je m’en voulus de ne pas éprouver plus
+d’émotion, de demeurer rétif, inerte. Mais comme je cherchais mon
+mouchoir dans ma poche,--ce cimetière m’enrhumait au lieu de me faire
+pleurer,--j’y sentis les enveloppes que m’avait remises, la veille, Mme
+Weckerlin.
+
+Je les ouvris, ces lettres. J’y revis les phrases que j’écrivais sans
+savoir qu’il était mort, et leur inutilité, absurde et innocente, me
+bouleversa. Comme témoignage vivant de notre amitié, il ne me restait
+que ces feuillets de ma main, mais où je retrouvais l’accent si fier de
+nos confidences. N’importe qui eût peut-être appelé cynisme cette
+franchise tranquille et courageuse qui s’exerçait même à nos propres
+dépens. Le fond d’une âme humaine, voilà ce que nous osions, dans notre
+impitoyable loyauté, montrer l’un à l’autre. Jamais je ne parlerai à
+quiconque sur ce ton-là. Et lui-même n’aurait jamais révélé à d’autres
+qu’à moi d’aussi secrètes profondeurs. Ainsi j’étais désormais l’unique
+dépositaire de sa pensée. Bien plus que sous cette dalle, je le sentis
+présent dans ma poitrine.
+
+J’achevai ma lecture. Nous étions si préoccupés de l’essentiel de
+nous-mêmes, et de ramener aux principes généraux nos mouvements
+intérieurs, que nous ne parlions guère de notre vie pratique. Séparés
+l’un de l’autre, nous faisions abstraction des événements. Je me gardais
+pour ma part de relater les besognes utilitaires, les fréquentations
+banales qui composaient mon existence au Brésil. Et lui? Loin de moi
+avait-il commencé de réaliser les ambitions dont je connaissais les
+grandes lignes? Ou bien, songeant à son attitude au seuil de la
+cantatrice, je me demandai s’il avait dédaigné ce qui eût risqué de le
+mal satisfaire?
+
+Autour de moi, tout était silencieux, sauf les gouttes d’humidité
+tombant sur des feuillages flétris. Rien, ni personne ne pouvaient me
+répondre. Alors, je m’en allai à travers le cimetière, déchirant en
+mille morceaux mes lettres inutiles; près de la sortie, je m’arrêtai
+pour les jeter sur un tas de détritus qu’emporterait le fossoyeur:
+vieilles couronnes, chrysanthèmes fanés. Et comme je relevais la tête,
+je vis paraître sur le seuil de la grille Léonore, le visage maigre et
+volontaire sous un chapeau noir. Je la saluai, elle fit un mouvement
+vers moi, puis, me saluant à son tour, elle gagna l’intérieur du
+cimetière.
+
+ * * * * *
+
+L’après-midi, j’allai voir Mme Weckerlin. Assise dans son fauteuil près
+de son feu toujours flambant, elle m’interpella:
+
+--Qui avez-vous vu? Vous a-t-on parlé d’Alec?
+
+Je l’assurai, un peu surpris, que je n’avais adressé la parole à
+personne. Alors elle attira à elle, de ses grosses mains molles, un
+porte-feuille.
+
+--J’ai préparé un choix de ses photographies pour que nous les
+regardions ensemble. Celle-ci, tenez...
+
+C’était le portrait d’un bébé florissant assis par terre; je ne l’avais
+pas connu à cet âge. Un second portrait me le montra à cinq ans, en
+marin et de profil.
+
+--Là, fis-je, on reconnaît son front si particulier, ce front de
+cérébral.
+
+--N’est-ce pas, fit-elle, qu’il était un bel enfant?
+
+D’autres photographies passèrent, assez insignifiantes, des groupes où
+il était mêlé à des gens.
+
+--Celle-là, dit sa mère, je ne l’aime pas.
+
+Et elle me tendit une épreuve d’amateur, pas retouchée, où des ombres
+dures soulignaient, avec une intensité qui me troubla, la profondeur
+sombre du regard, l’amertume de sa bouche. O destinée trop courte qui
+n’avait pu déployer les promesses de cette image! Avide de le contempler
+encore, je demandai:
+
+--Et les autres?
+
+--Quelles autres?
+
+--N’avez-vous pas d’autres portraits que ceux de son enfance?
+
+Elle baissa ses paupières sur son visage gonflé et murmura:
+
+--Il n’y en a pas d’autres.
+
+Elle dut sentir ma désapprobation, car elle se mit à remuer dans son
+fauteuil, à agiter ses mains tremblantes, en soupirant: «Mon pauvre
+petit Alec..., mon pauvre petit Alec...» Puis, comme décidément je ne
+répondais rien, elle parla pour elle seule.
+
+--Ses premières années, elles m’ont donné bien des inquiétudes. Après
+avoir été un beau bébé, il a eu coup sur coup des maladies qui l’ont
+affaibli. A sept ans et demi, une mauvaise scarlatine. L’année d’après,
+ça a été le tour de la fièvre typhoïde; j’ai cru le perdre. Il en sortit
+tout maigre. A dix ans, j’ai dû le retirer de la petite école qu’il
+fréquentait; il avait des maux de tête continuels. Qui sait? peut-être
+les premiers signes de l’affreuse maladie...
+
+--Je ne l’ai jamais entendu se plaindre.
+
+--Il ne vous disait pas tout, mon ami. A mesure qu’il grandissait, il ne
+racontait plus ses souffrances. Quand il a dû s’aliter pour sa dernière
+maladie, j’ai cru le revoir tout petit. Une nature comme la sienne, il
+fallait la deviner. Je ne regrette pas l’hiver où je l’ai gardé ici
+après l’avoir retiré de son école. Un hiver terrible, quelle neige! Nous
+étions comme emprisonnés, tous les deux. Naturellement, je ne le
+laissais pas inoccupé. Nous faisions un peu de géographie, de calcul,
+d’histoire. Ensuite, il est devenu bien plus savant que moi, qui ne sais
+pas grand’chose. C’est quand même moi qui lui ai appris l’essentiel. Le
+reste...
+
+--Une fois l’esprit éveillé, quel appétit de lecture! Personne n’a eu sa
+dévorante curiosité, son besoin de découvertes...
+
+--Je le tenais dans les plis de ma robe, au coin de ce feu.
+
+--A chaque révélation nouvelle, quel élan pour repartir! Je l’entends
+encore, la voix pressée, m’expliquer la philosophie de Spinoza, ou bien
+commenter le pessimisme de Schopenhauer...
+
+--C’était un enfant doux et appliqué, très sage.
+
+--C’était un homme déjà, bien avant ceux de son âge... En quelques
+années à peine, du petit garçon a jailli un chef, un maître, sans qu’on
+puisse s’expliquer la soudaineté de cette transformation.
+
+Calmement, comme pour me ralentir, Mme Weckerlin dit:
+
+--Un «maître», mon petit?
+
+Puis, obstinée, un peu dédaigneuse, elle ajouta:
+
+--Il ne s’est pas tellement transformé que vous le dites.
+
+Mais mon chagrin me remontait à la gorge.
+
+--Jamais, m’écriai-je, je ne me consolerai de sa mort. J’ai perdu l’être
+le plus rare, un guide pour toute l’existence, une haute raison de
+penser et d’agir. J’ai perdu le meilleur des frères, mon seul ami!
+
+--Mon fils.
+
+--Et qu’eût-il donné au monde, quelle vérité nouvelle eût-il apportée
+aux hommes?
+
+--Mon fils, répéta-t-elle en bougonnant.
+
+--Parmi tant de possibilités diverses dont il était capable, que
+serait-il devenu?
+
+--Je le sais, déclara-t-elle avec impatience.
+
+--Alors madame, je vous en supplie, dites-moi tout, quelles furent ses
+dernières confidences?
+
+Elle s’enfonça dans son fauteuil, serra son châle, et, au bout d’un
+instant, laissa tomber:
+
+--Il n’a pas eu besoin d’en faire... Alec n’avait rien à m’apprendre.
+
+Ma susceptibilité naturelle se réveilla. Je m’écriai, avec irritation:
+
+--Prenez garde de le diminuer en le simplifiant! Il y avait en lui plus
+de choses que nous n’en pouvions apercevoir. Ni vous, ni moi ne lui
+aurions suffi toujours. Son audacieuse espérance était tournée au delà,
+et plus tard...
+
+--Quelle erreur, fit Mme Weckerlin en m’interrompant. Alec s’est
+consacré à moi avec un zèle qui ne m’étonnait pas d’ailleurs et qui
+suffit à prouver que vos souvenirs sont infidèles. Comme vous le jugez
+mal! Jamais il ne m’eût quittée. La mort seule nous a séparés, pour peu
+de temps encore. Ces dernières années, comme ma vue avait baissé, c’est
+lui qui tenait mes comptes. Chaque jour il allait faire pour moi de
+petites emplettes. Sans avoir besoin de l’interroger, je ne sentais pas
+en lui les curiosités dont vous parlez. J’ignore Spinoza et l’autre dont
+vous avez dit le nom, mais mon fils était, comme moi, surtout préoccupé
+des choses religieuses, du devoir quotidien. Je vous ai raconté hier que
+nous avons prié ensemble, durant ses derniers jours.
+
+--C’est-à-dire qu’il vous écoutait prier.
+
+--Sans doute, répliqua la vieille dame en se dressant, il m’écoutait! Et
+vous, où étiez-vous pour qu’il vous écoutât? L’amitié lui a manqué à
+l’heure de l’agonie. Ne lui prêtez pas des intentions, et je ne sais
+quelles bizarreries qui ne furent pas les siennes.
+
+Devant cette brusque exaltation, je m’en voulus d’avoir montré mon
+dépit.
+
+--Madame, murmurai-je, pardonnez-moi. Mais cependant je n’invente rien
+quand je me rappelle ces deux pièces au grenier, qu’il avait remplies de
+livres, où il a si ardemment travaillé.
+
+--Eh bien! mon ami, répondit Mme Weckerlin avec satisfaction, quand il
+fut très malade, Alec donna des ordres pour qu’on brûlât une caisse de
+papiers qui s’y trouvait et qu’on vendît tous les livres...
+
+--Et vous l’avez fait?
+
+--Naturellement.
+
+Je mis ma tête dans les mains. Alexandre avait-il donné ces ordres dans
+le délire? Ou bien, puisque j’étais absent, avait-il voulu protéger
+contre des indiscrétions, des malentendus, le secret de son travail et
+de sa pensée? De toutes façons, quel malheur! Mme Weckerlin jubilait.
+
+--Vous voyez, mon ami, moi j’apporte des preuves...
+
+J’eus ma revanche à la considérer qui reprenait tout à coup, avec une
+mine soupçonneuse:
+
+--Mais qui donc vous a poussé à me questionner?
+
+--Je vous répète que je n’ai causé ici avec âme qui vive.
+
+Le cœur serré de tristesse, je me levai.
+
+--Je pars demain, madame.
+
+Alors, son vieux visage s’attrista à son tour. Elle larmoya, chuchotant:
+
+--Revenez encore ce soir, nous parlerons de lui.
+
+Une fois dehors, j’éclatai de colère. La voilà bien, la tyrannie des
+familles! Cette vieille bourgeoise qui avait mis au monde un enfant
+peut-être de génie, ne savait pas même le reconnaître. Elle s’était
+formé de lui une image conventionnelle, qui pâlissait de plus en plus
+maintenant qu’il était mort. Elle trahissait sa mémoire par tendresse
+maternelle. O grande âme, avait-il donc fallu te plier à la médiocrité
+de ce voisinage, dissimuler par orgueil, mentir par pitié. Est-ce la
+méningite ou le désespoir qui t’a emportée?
+
+Et j’allais par les rues désertes, luttant tête basse contre le vent. La
+nuit était venue, une âpre nuit montagnarde qui ne parvenait pas à
+refroidir mon indignation. A ma colère se mêlait une rancune
+personnelle, Mme Weckerlin, en défigurant son fils, abîmait ma propre
+adolescence. Le hasard de ma course m’amena devant la maison où je suis
+né; je n’y jetai qu’un coup d’œil furieux. Si Alexandre, tel que je
+l’aimais, n’avait existé que dans mon imagination, le meilleur de
+moi-même n’existait pas davantage. Mais c’était impossible; ce coin de
+rue, cette arcade soudain le faisaient apparaître à mes yeux. A travers
+les ténèbres flottait son visage pensif, tout à coup passionné, tout à
+coup railleur. Moi seul, j’étais fidèle à son juste souvenir, comme
+j’avais été fidèle, de son vivant, à ses secrètes confidences.
+
+Quand, après avoir longtemps déambulé, je rentrai à l’hôtel, on
+m’avertit que quelqu’un m’attendait au salon. J’y allai, assez étonné.
+C’était Mlle Halliez.
+
+--Je voudrais vous parler, fit-elle à voix basse.
+
+Puis, désignant du regard deux personnes qui causaient à la table
+voisine, elle murmura:
+
+--Mais sans crainte qu’on nous écoute.
+
+L’hôtel de la Poste n’a pas d’autres pièces de réception. Je proposai ma
+chambre,--presque un salon, somme toute. Mlle Halliez accepta, et nous
+montâmes. Lorsque j’eus refermé la porte sur nous, je sentis l’insolite
+de notre tête-à-tête. Mais Léonore, préoccupée, résolue, n’y fit pas
+attention. Elle commença tout de suite, comme si elle avait préparé ses
+phrases à l’avance, en m’attendant:
+
+--Monsieur, je sais que vous partez demain et je suppose que vous ne
+reviendrez pas ici de longtemps. Mon père est le notaire de la famille
+Weckerlin. Mon cousin Alex, avant de mourir, lui a remis des papiers
+pour vous, et il les a conservés en attendant de connaître sûrement
+votre adresse...
+
+--Vous me les apportez? m’écriai-je.
+
+--Non. Mon père vient de s’absenter pour huit jours. Il me charge de
+vous demander si vous voulez qu’il vous les envoie dès son retour, ou
+bien que je vous les remette ce soir chez ma tante.
+
+--Apportez-les-moi chez Mme Weckerlin, je vous en prie, mademoiselle...
+Ah! je savais bien qu’Alexandre aurait encore quelque chose à me dire!
+
+Et puis, je me demandai pourquoi Léonore était venue elle-même me
+trouver, pourquoi elle avait réclamé que nous fussions seuls. Un
+prétexte lui était nécessaire, maintenant allait surgir l’essentiel.
+Pourtant ses premiers mots parurent le démentir.
+
+--Monsieur, fit-elle, c’est tout ce que j’avais à vous communiquer...
+
+Puis ses traits se détendirent, laissèrent paraître une expression de
+gêne et de souffrance. Elle murmura:
+
+--Les dernières volontés d’Alex sont sacrées, et c’est un devoir pour
+moi que de contribuer à les accomplir. Pardonnez-moi de maîtriser si mal
+mon émotion quand je me trouve en face de son seul ami.
+
+--Il vous a quelquefois parlé de moi?
+
+--Assurément.
+
+Je la regardai, droite, intelligente, austère... Depuis mon départ,
+peut-être avait-il rencontré en cette cousine une interlocutrice. Enfin
+j’allais pouvoir révéler à quelqu’un qui fût digne de l’entendre la
+vérité sur le disparu. Je fis:
+
+--Vous causiez souvent ensemble?
+
+Elle baissa la tête sans répondre. Je la priai de s’asseoir, je me
+rapprochai d’elle, m’écriant:
+
+--Merci d’être venue! Évoquons son souvenir! Racontez-moi ses derniers
+jours sur lesquels je n’ai que le récit de sa mère, récit vague, et
+inexact j’en suis sûr.
+
+Mlle Halliez releva la tête, mais ce fut pour la détourner.
+
+--Ses derniers jours, monsieur, je les ignore. Ma cousine si faible, si
+résignée d’habitude, décida de défendre sa porte, et demeura seule avec
+lui et le médecin. Je ne l’ai revue, mais cette fois effondrée, que
+lorsque tout fut fini.
+
+--Mais vous avez assez connu votre cousin pour contester avec moi
+l’image puérile qu’en trace Mme Weckerlin?
+
+--Que vous a-t-elle dit?
+
+--Elle en fait le modèle des bons garçons, respectueux, réservé, doux,
+fade.
+
+--Elle a essayé de me faire partager son point de vue, fit Mlle Halliez
+en haussant les épaules, mais je m’y suis toujours refusée. Nous
+n’abordons plus le sujet... Alex s’apercevait de cette incompréhension,
+il m’en a parlé souvent. Mais il ne voulait détromper personne. On
+existe, disait-il, selon l’idée que se forment les autres; à nous de
+créer en eux une belle idée de nous-mêmes...
+
+Je tressaillis; cette formule rendait le son d’Alexandre!
+
+--Dites-moi, mademoiselle, comment avez-vous appris à le connaître?
+
+--Je l’avais vu grandir sans lui donner plus d’importance qu’à d’autres
+cousins de son âge. Un jour... Mais il est inutile de vous rapporter ces
+détails. Ce serait une trop longue histoire. Sachez au moins que je fus
+stupéfaite devant les richesses d’âme de ce tout jeune homme. Jamais je
+n’avais rencontré de nature si généreuse et si ardente. Nous nous mîmes
+à causer, à nous expliquer, à nous enfermer dans une intimité toujours
+plus étroite. Il n’avait que du dédain et moi que de la haine pour notre
+entourage médiocre, notre plate existence où nous ne possédions que
+nous-mêmes.
+
+Son ton s’élevait et ses yeux sombres éveillaient sur son visage une
+beauté que je n’y avais point encore vue. Elle continua, dans le même
+mouvement:
+
+--Vous êtes parti d’ici, vous. Peut-être avez-vous oublié la désolation
+qui y règne. Songez à ceci; durant des années, j’avais souffert d’être
+seule et incomprise; après avoir gémi et saigné, mais tout bas, après
+avoir étouffé mes aspirations les meilleures, je m’étais résignée à
+mourir vivante, lorsque soudain, dans ce bagne peuplé d’indifférents
+pires que des ennemis, je crus rencontrer un compagnon. Ah! jamais je
+n’oublierai l’espérance violente qui me bouleversa, la terreur aussi de
+m’être peut-être trompée. Nos premiers entretiens furent hésitants,
+naïfs, chacun observant l’autre et prêt à s’échapper. Mais bientôt nous
+nous reconnûmes. Après toutes mes mortifications et mes désespoirs, je
+pouvais me confier, m’épanouir, et tout ce que j’avais refoulé remonta à
+la lumière. Non, Alex n’était pas ce que prétend sa mère...
+
+--Alexandre, m’écriai-je, gagné par son exaltation, cet esprit
+audacieux, magnifique.
+
+--Ce grand cœur...
+
+--Cette intelligence impitoyable, libre de toute entrave.
+
+--Mais surtout cette sensibilité infiniment délicate, ce tour
+romanesque, cette pitié consolante, ces façons charmantes de parler...
+
+--Pardon, dis-je, déplorant une fois de plus la manie des femmes de
+mettre l’accessoire à la place du principal, Alexandre était courtois
+sans doute, raffiné de toutes manières, mais il dépasse de beaucoup ces
+définitions. Laissez-moi vous expliquer...
+
+Elle fixa sur moi un regard fulgurant.
+
+--Monsieur, il vous a donné tout ce que l’amitié légitimement réclame.
+Mais cela ne va pas très loin.
+
+Piqué, je fis valoir qu’une amitié virile n’est pas moins perspicace
+qu’une amitié féminine: alors elle m’éclaira mieux.
+
+--J’en ai trop dit pour n’en pas dire davantage. Je savais bien,
+d’ailleurs, que notre conversation viendrait jusque-là. Dussé-je vous
+choquer, monsieur, il me faut parler d’Alex, en parler tout haut, le
+réveiller d’une mort dont je ne me console pas. C’est parce que je ne
+puis porter à moi seule ce souvenir que je suis venue vous trouver, pour
+vous dire, pour vous crier enfin... Ah! comprenez-moi, monsieur. Vous
+n’avez pas le droit de me disputer son image, à moi qui l’ai connue tout
+entière.
+
+Le coude appuyé sur le bras de son fauteuil, le visage caché dans une
+main autant par pudeur que pour mieux évoquer le disparu, elle continua:
+
+--Quelle que fût son intelligence que je ne saurais mesurer, elle le
+rendait semblable à d’autres hommes. Mais ce n’est pas par les idées
+qu’un être s’exprime profondément. Je garde dans mon cœur des paroles
+qu’il m’a dites et qui furent uniques. Un soupir, un regard m’ont plus
+renseignée sur lui que toutes vos conversations. Voilà pourquoi Alex
+m’appartient. Il est à moi puisque je me suis donnée à lui. D’ailleurs,
+c’est pour moi qu’il est né, pour la passion que je lui ai inspirée.
+S’il m’a consolée d’avoir dû l’attendre si longtemps, je lui ai fait
+oublier à mon tour l’angoisse de ses idées et de ses livres. Je lui ai
+révélé sa vraie nature, qui n’était pas cérébrale comme vous dites, mais
+qui était d’aimer, d’aimer, d’aimer...
+
+Sa voix orgueilleuse tout à coup se brisa. Je me contins devant son
+silence. Mais elle était fière de revendiquer son amant; abattant son
+bras et me regardant en face, elle fit:
+
+--Voilà, monsieur, ce qui s’est passé dans une bourgade, perdue au fond
+des montagnes. Deux créatures séparées par l’âge, par le respect humain,
+par la sévérité des mœurs et la force des préjugés, se sont rejointes,
+et dans le plus profond secret, au risque d’un horrible scandale, ce
+couple indissoluble a vécu trois années d’un bonheur que vous
+n’imaginerez jamais. Vous, monsieur, vous avez tenté au loin l’aventure,
+mais quoi que vous ayez cherché et peut-être trouvé, rien ne vaudra dans
+votre existence ce qu’il a connu, celui qui est resté ici, resté pour
+moi. Car qui donc, sauf moi, l’a retenu?
+
+Ce ton provocant stimula mon irritation; elle le comprit, et d’un accent
+plus raisonnable:
+
+--Si je m’exprime avec cette liberté, ce n’est pas seulement pour me
+soulager. C’est aussi parce que, sans le savoir, vous m’avez rendue
+parfois très malheureuse. Alex, quand il me parlait de vous, et
+seulement alors, prenait l’air distrait, inquiet même, et une sorte de
+nostalgie traversait ses yeux.
+
+Je n’y tins plus et m’écriai:
+
+--C’est lui qui m’avait engagé à partir, au temps où vous ne l’aimiez
+pas encore, au temps où il était ambitieux, plein de rêves, les rêves
+que vous avez tués en lui, au temps où il comptait, comme moi,
+s’évader...
+
+--Ne le plaignez pas; j’ai été son évasion.
+
+Elle me défiait du regard, assurée de ses souvenirs, et je la contemplai
+contre le mur décoré à l’italienne de fleurs et de fruits, sous le
+plafond couleur de ciel et peint d’oiseaux. Elle ne savait pas qu’un
+jour, sur le seuil de cette chambre, Alexandre avait préféré ses rêves à
+une réalité trop facile. Alors je fus certain que s’il avait pris
+quelque plaisir à ses caresses, il avait, toujours secret, gardé sa
+liberté souveraine.
+
+--Et maintenant, dit-elle avec une douceur inattendue, que je vous ai
+appris pourquoi mon petit n’a jamais voulu vous rejoindre, je ne suis
+plus jalouse de vous... Je veux bien vous laisser la seconde place...
+
+Je haussai les épaules, fort impoliment. Elle se leva et, avec une
+affreuse tristesse:
+
+--Pardonnez-moi en songeant à ma douleur, en songeant que tous les soirs
+de ma vie désormais dévastée, je vais, sous prétexte de tenir compagnie
+à ma tante, dans cet appartement où il est mort sans pouvoir me dire
+adieu, et où j’essaie de croire qu’il va tout à coup surgir...
+
+ * * * * *
+
+Elle était partie que je l’entendais encore, cette bizarre personne dont
+la réserve hautaine avait laissé éclater de tels aveux.
+
+Alexandre avait dû être violemment aimé par cette femme, longtemps
+déçue. Mais tandis qu’elle cherchait à prendre une revanche de la vie,
+de l’âge qui venait, il en était à préparer ses débuts. Cette liaison,
+bien sûr, n’avait été qu’une aventure à laquelle il s’était prêté, en
+attendant d’étonner autrement le monde.
+
+Du reste, je m’expliquais l’erreur de Léonore. Elle le croyait
+sentimental et romanesque, peut-être voluptueux, parce qu’elle lui
+réclamait des satisfactions de cet ordre. Ceux qui nous chérissent nous
+voient tels qu’ils nous désirent; ils s’imaginent nous aimer le plus à
+l’instant où ils nous sont le plus infidèles. De même qu’il avait laissé
+sa mère se tromper sur son compte, de même Alexandre, fier, clairvoyant
+et moqueur, avait accepté que Léonore s’illusionnât.
+
+Mais moi, j’étais en mesure de montrer à l’une ou l’autre de ces femmes
+l’énormité de leur erreur. De plus, le soir même, Léonore me remettrait
+les papiers que me léguait Alexandre; ils me suffiraient sans doute pour
+les confondre toutes deux. Pressé de connaître ce message d’outre-tombe,
+je me hâtai de dîner. Comme dépositaire des secrets de mon ami, mon
+devoir était de ne pas permettre qu’on travestît si complètement son
+souvenir. Certes, mes interlocutrices n’avaient pas admis mon
+témoignage. Mais quand le mort lui-même s’adresserait à nous, comment
+oseraient-elles contester plus longtemps?
+
+D’un pas rapide, je gagnai la maison de Mme Weckerlin. Comme la veille,
+je pénétrai dans la pièce haute de plafond, éclairée par une seule lampe
+posée sur la table et par un grand feu qui, tant les flammes étaient
+vives, faisait remuer nos ombres sur la boiserie. Mme Weckerlin était au
+fond de son fauteuil, les yeux endormis derrière ses grosses lunettes,
+les mains mollement croisées, tandis que, de l’autre côté de la table,
+sa nièce, droite et noire, lui lisait le journal.
+
+Un de mes premiers mots, après m’être assis entre elles deux, fut de
+demander à Mlle Halliez les papiers que son père avait à me remettre.
+
+--De quoi s’agit-il? fit Mme Weckerlin d’un air méfiant.
+
+Sans lui répondre, Léonore me tendit sous l’abat-jour de la lampe une
+large enveloppe où je reconnus avec émotion mon nom écrit de la main
+d’Alexandre; je retournai l’enveloppe qui était scellée, je fis sauter
+les cachets, et, dans un silence qui laissa entendre les gémissements du
+vent autour de la maison, je retirai une liasse épaisse de feuillets.
+Ils étaient tous du même format, et sur le premier je lus ce titre:
+_Ceci est mon journal intime._
+
+Je frissonnai comme si la voix même d’Alexandre venait de s’élever.
+Ainsi il répondait à la douloureuse inquiétude qui m’avait fait accourir
+vers son tombeau; il mettait entre mes mains la preuve de notre amitié
+et le moyen de le faire connaître, tel qu’il était réellement. Mais
+alors j’éprouvai une subite pitié pour celles qui, de chaque côté de
+moi, contemplaient ce manuscrit; j’hésitai à leur révéler d’un coup leur
+erreur, et je mis le paquet dans ma poche en disant:
+
+--Je lirai ces pages à l’hôtel et je vous communiquerai ce qui pourrait
+vous toucher.
+
+J’avais parlé devant moi, sans les regarder. Ni l’une ni l’autre ne dit
+rien. Au bout d’un instant, Léonore demanda à sa tante:
+
+--Voulez-vous votre tapisserie?
+
+Sa tante soupira, refusa, soupira encore. Puis, à son tour, elle essaya
+de dissimuler son émotion en me demandant:
+
+--Et vous partez toujours demain?
+
+J’acquiesçai. Elle reprit, avec douceur:
+
+--Vous êtes bon d’être venu. Pour vous aussi, ce malheur est terrible...
+N’est-ce pas qu’il s’est toujours montré un ami dévoué?
+
+--Un ami incomparable, madame.
+
+--Incomparable, répéta Léonore.
+
+Inquiète de notre assurance, Mme Weckerlin remarqua:
+
+--Pourtant il ne se liait pas volontiers. On le jugeait parfois distant,
+ce qui était bien injuste. Mais c’est vrai que le cher garçon ne
+s’épanouissait, ne se sentait vraiment heureux qu’ici, dans ce fauteuil
+en face de moi, à me raconter des histoires et à écouter les miennes...
+Il a dû vous le dire? fit-elle après une hésitation.
+
+Je m’inclinai. Prenant courage, elle continua, ses yeux pleins de larmes
+tournés vers moi pour mieux me convaincre:
+
+--Sa confiance en moi était touchante. Il me disait bien plus de choses
+qu’un fils n’en dit à sa mère. N’importe quel fils. Et c’est une de mes
+rares consolations, dans mon grand chagrin, de songer que rien de sa vie
+ne m’est demeuré inconnu. Une vie si digne, sans un secret, sans une
+faute...
+
+Je continuai de me taire, un peu agacé néanmoins par ce naïf bavardage.
+Alors ce fut au tour de Léonore de m’interpeller.
+
+--Si attaché qu’il fût à sa famille immédiate, il serait regrettable,
+n’est-ce pas, monsieur? d’oublier sa préoccupation d’autrui, cette
+compassion généreuse à la souffrance, ce besoin presque féminin de
+consoler un malheureux, une malheureuse...
+
+--Je sais comme vous qu’il était charitable, fit la mère avec une légère
+irritation. Cela tient à son éducation chrétienne.
+
+--Pardon, rétorqua l’autre, il n’était pas tendre par piété, mais par
+humanité. Il n’avait rien de convenu, mais au contraire il cédait
+souvent à un élan passionné.
+
+Nette, la réplique arriva:
+
+--Mon pauvre enfant n’a pas eu le temps de connaître les passions.
+
+Je me hâtai d’intervenir.
+
+--Laissez-moi, fis-je, compléter le portrait que vous tracez tour à
+tour. N’oubliez pas l’extraordinaire imagination qui le caractérisait,
+une imagination brûlante, qui éclairait la vie devant lui.
+
+--Je le veux bien, fit-on à ma gauche.
+
+--Soit, entendis-je à ma droite.
+
+--Cette imagination qui ne déployait toute son envergure que dans le
+domaine intellectuel, l’eût rendu l’égal des grands esprits humains.
+C’est comme penseur qu’il eût donné sa mesure. Il n’était pas fait pour
+s’attacher aux choses purement terrestres.
+
+--C’est vrai, fit Mme Weckerlin.
+
+--Et à cette puissance imaginative s’ajoutait une lucidité critique
+parfois terrible, mais qui ne semblait détruire que pour se donner la
+place de créer à nouveau.
+
+--Mon fils, un destructeur...
+
+La vieille dame remua au fond de son fauteuil, tandis qu’à ma droite
+l’autre, figée dans sa certitude hautaine, déclara:
+
+--Certes, il n’avait que faire des vérités faciles et des conventions
+traditionnelles. D’abord il cherchait à être sincère. Et lorsqu’il avait
+choisi un but, il y marchait tout droit, sans s’embarrasser de préjugés.
+
+--Vous avez raison, repris-je, de ne pas exagérer l’importance de
+certains repos, de certaines détentes qu’il s’accordait. La vérité, la
+beauté, voilà quels étaient les pôles de son intelligence. S’il
+paraissait se prêter à tel ou tel épisode de la vie, il le mettait à son
+rang dans la hiérarchie qu’il avait fixée une fois pour toutes,
+indépendamment des personnes. L’aventure ne le détournait pas de
+l’essentiel.
+
+Entraîné par le plaisir imprudent de revoir Alexandre dans sa haute
+stature, et non plus étriqué, parodié, comptant aussi sur l’obscurité
+des termes que j’employais, je fus néanmoins arrêté par Léonore. Mes
+phrases précédentes l’avaient agacée, la dernière la fit bondir:
+
+--Qu’appelez-vous une aventure?
+
+--Mon fils, murmura Mme Weckerlin, un aventurier...
+
+--Oui, continua durement Léonore, expliquez-vous. Vous parlez d’Alex
+d’après un passé déjà lointain. Que savez-vous de son existence récente?
+D’après quoi jugez-vous?
+
+Tremblante, presque fébrile, incertaine de l’un comme de l’autre de ses
+compagnons, et craignant elle ne savait quels sous-entendus, Mme
+Weckerlin s’adressa à moi:
+
+--Je ne comprends pas... je ne comprends pas... Où allez-vous chercher
+ces idées sur Alec? Ne vous en ai-je pas assez dit?
+
+Mais Mlle Halliez était résolue à pousser plus loin.
+
+--Ma tante, dit-elle avec âpreté, monsieur ne se contente pas de vos
+explications. Il a raison. Nous devons aux morts une sincérité totale.
+Où il a tort, c’est quand il invoque ses conversations de la
+dix-huitième année pour transformer Alex, si je le saisis bien, en une
+sorte de philosophe.
+
+L’irritation commençait à me gagner, moi aussi: je n’aime pas à être
+traité de menteur.
+
+--Pardon, fis-je, il ne s’agit pas d’impressions personnelles plus ou
+moins sujettes à caution. Ce qui donne une valeur probante aux
+entretiens de notre adolescence, c’est l’étonnante précocité
+d’Alexandre. Dès cette époque, j’ai reçu l’avertissement de son génie.
+Je n’invente pas les innombrables lectures qu’il a faites, je n’invente
+pas les travaux qu’il a entrepris, ses programmes de vie, le catalogue
+qu’il se plaisait à dresser de ses ambitions. D’ailleurs, sa personne
+même trahissait son caractère; rappelez-vous ce grand front bombé, lourd
+de méditation, qui penchait son visage en avant.
+
+--Cette bouche... fit Léonore.
+
+--Cette bouche faite pour le sarcasme et l’invocation: tout dénotait en
+lui la créature intellectuelle, l’esprit supérieur pour lequel seule
+compte la pensée. Sa fin lamentable, sa fin même n’est-elle pas due à un
+excès cérébral?
+
+--Ses derniers jours..., murmura Léonore.
+
+Je la sentais, reculée dans l’ombre, qui frissonnait d’impatience, de
+rage, de ne pas oser me répondre à armes égales, en étalant ce qu’elle
+appellerait, elle aussi, ses preuves. Et je ne m’adressais qu’à elle, et
+jusqu’à mes silences la sommaient de reconnaître que j’avais raison.
+Mais je dus me retourner à gauche vers Mme Weckerlin qui, d’une voix
+solennelle, plus forte que je ne l’aurais pensé, suspendit notre assaut:
+
+--Ne parlez de sa mort ni l’un ni l’autre. Étiez-vous là?
+
+Nous demeurâmes interdits. Elle reprit, ni tremblante, ni inquiète
+désormais:
+
+--Comment prétendez-vous définir mon fils, alors que vous ne l’avez pas
+entendu, soigné, veillé aux heures suprêmes?
+
+Dédaignant mes objurgations, Léonore fit face à la vieille dame.
+
+--Et vous, ma tante, que pouvez-vous conclure de ce tête-à-tête final?
+Etes-vous certaine qu’en dépit de votre présence, Alex n’attendait pas
+quelqu’un?
+
+--Attendre qui, qui d’autre que sa mère?
+
+Je fus frappé de l’élan de la question, comme si les lèvres d’où elle
+jaillissait l’avaient longtemps retenue. Mlle Halliez plia d’abord
+devant l’attaque directe, puis, rassemblant toute sa résolution:
+
+--Qui sait si quelqu’un... ni le médecin, ni vous... n’aurait pas eu,
+devant cette agonie, une intuition soudaine qui l’aurait sauvé?
+
+--Là où je n’ai rien trouvé, qui donc...
+
+--Peut-être moi, fit très lentement Léonore.
+
+--Comment, vous? Votre susceptibilité serait donc la raison de cette
+hostilité sourde que je me suis toujours refusée à comprendre? Est-ce là
+pourquoi vous revenez chaque soir, sous le prétexte d’une lecture, et
+comme pour surprendre un secret dont vous auriez besoin. Mais vous
+n’obtiendrez pas...
+
+--Je n’espère rien de vous.
+
+--Alors pourquoi ce soir faites-vous l’odieuse supposition que là où une
+mère a échoué, vous eussiez réussi?
+
+--Parce que j’étais pour Alex plus qu’une mère, parce que votre fils eût
+écouté mon appel et serait encore vivant si je lui avais tendu les
+bras...
+
+--Malheureuse, s’écria Mme Weckerlin en levant ses deux grosses mains
+tremblantes, taisez-vous...
+
+Mais l’autre était debout, et, la tête plus haut que la lumière de la
+lampe, à demi perdue dans l’obscurité, elle continua, impérieuse et
+farouche:
+
+--Puisque je ne puis trouver aucun repos, aucune consolation dans le
+silence, puisque je vous déteste de m’avoir écartée de son agonie et
+qu’il faut que vous sachiez pourquoi, je dirai tout. J’ai été la
+maîtresse de votre fils. C’est à moi qu’il doit le seul bonheur d’une
+vie jusque-là solitaire. Il m’a passionnément aimé, entendez-vous, plus
+que n’importe quel être au monde.
+
+--Non, non, Alec n’a pas commis cet horrible péché.
+
+--Alex m’a aimée. Et je ne vous permets pas de le confisquer maintenant,
+ou plutôt de le faire mourir une seconde fois en faisant comme si rien,
+jamais, n’avait existé entre lui et moi...
+
+--Mais c’est vous, balbutia Mme Weckerlin épouvantée, qui avez précipité
+sa fin en l’entraînant dans le crime. Vous l’avez tenté, tourmenté,
+avili peut-être, mon malheureux enfant... Aujourd’hui il vous échappe.
+Laissez-le moi.
+
+--Il est trop tard. Maintenant que j’ai parlé, vous l’imaginerez
+toujours dans mes bras.
+
+Frappé d’horreur, je crus voir le fantôme ironique et douloureux que
+nous poursuivions tous les trois, apparaître soudain sous la forme d’un
+cadavre étalé, disputé par ces deux rivales que possédaient leurs
+jalousies également mensongères. Par respect pour mon ami, j’intervins:
+
+--Vous vous trompez toutes deux. Alexandre vous a donné à chacune un peu
+de son âme. Mais il ne vous appartient ni à l’une, ni à l’autre. Et
+c’est lui qui vous le dit par ma bouche.
+
+D’un même mouvement, haletantes, elles se tournèrent vers moi: l’une
+pelotonnée dans son fauteuil, hagarde, agitée de tremblements séniles;
+l’autre debout, orgueilleuse, assurée d’une certitude dont les preuves
+nous demeureraient éternellement secrètes. Mais je ne me laissai pas
+intimider, et tirant de ma poche l’enveloppe que m’avait donnée Léonore:
+
+--Regardez ces papiers. Ce n’est ni à vous, ni à vous qu’Alexandre a
+voulu les transmettre. Est-ce donc qu’il n’avait de confiance véritable
+qu’en moi?
+
+Mme Weckerlin ne comprenait pas ce nouveau coup; elle parut désespérée.
+Léonore répliqua dédaigneusement:
+
+--Il vous a remis un manuscrit d’une haute valeur, sans doute, quelque
+travail philosophique. Comment pourrait-il me démentir?
+
+--Pardon, mademoiselle. Lisez ce qui est écrit sur la première page:
+_Ceci est mon journal intime._ Il me le donne pour me confirmer dans ce
+que je sais de lui, pour que je devienne son répondant, son témoin
+envers tous, alors qu’il ne sera plus là. Inutile de disputer plus
+longtemps, ceci nous dira qui de nous trois a raison. Quant à moi, je le
+sais d’avance.
+
+Et déjà j’ouvrais le cahier lorsque, relevant les yeux, je vis le pâle
+visage gonflé de Mme Weckerlin, ses paupières sanguinolentes d’où
+tombaient de grosses larmes. Je ne pus supporter ce spectacle. D’un
+geste brusque, je lui tendis les feuillets.
+
+--Prenez, madame, lisez la confession de votre fils, et dites-nous la
+vérité...
+
+Elle fit d’abord le mouvement de chercher ses lunettes, et pendant un
+instant on n’entendit que le soupir atténué du vent au dehors, le bruit
+craquant du feu dans le salon. Puis elle me rendit les papiers en
+balbutiant avec angoisse:
+
+--Je suis sûre de mon fils.
+
+M’inclinant, j’allais feuilleter moi-même le manuscrit lorsqu’une ombre
+passa sur lui; c’était Léonore, penchée, et qui s’en empara. Elle le
+serra entre ses bras avec une expression d’ardeur insensée. Irrité, je
+m’écriai:
+
+--Eh bien! lisez vous-même, mademoiselle, nous verrons bien si vous avez
+raison.
+
+J’en avais assez de ces violences. J’attendais, j’exigeais qu’Alexandre
+enfin parlât lui-même. Mais avant qu’on pût l’en empêcher, Léonore fit
+le tour de la table et jeta au feu le journal intime.
+
+
+
+
+LE PERSONNAGE INVISIBLE
+
+
+à Zoltan Baranyai.
+
+J’affirme que les circonstances sont seules coupables. Et non pas moi.
+J’étais seul dans mon compartiment, et nous allions arriver à la
+frontière. Un crayon avec lequel je notais mes dépenses de voyage glissa
+entre la banquette et la paroi du wagon: je fouillai pour le reprendre,
+et ramenai, en même temps que lui, un passeport perdu. Mon premier
+mouvement fut de plaindre son propriétaire; mon second fut de
+m’émerveiller. La photographie du passeport reproduisait mon propre
+visage, ou à peu près: même moustache noire et tirée, mêmes yeux
+enfoncés avec de profondes arcades. C’était moi, avec un faux nom. Au
+lieu de Jean Collin, le signalement parlait d’un certain Mesmay, Lucien,
+journaliste, né à Paris, et plus âgé que moi, il est vrai, de deux ans.
+Mais cet état-civil me laissait indifférent, tandis que la coïncidence
+de nos deux physionomies me stupéfia.
+
+Là-dessus nous atteignîmes la station frontière. Je mis le passeport
+dans ma poche pour le donner au chef de train, et je m’occupai de faire
+porter mes deux valises à la douane. Quelle bousculade! La veille, à
+Vienne, j’avais failli perdre mon bagage et j’en demeurais inquiet. Ici,
+pour comble on parlait hongrois, et je ne comprenais goutte aux
+indications des employés. Les voyages à l’étranger sont contraires à mes
+goûts de vie tranquille, et seul le désir de consulter à la Bibliothèque
+nationale de Budapest des documents touchant le séjour de Descartes en
+Hongrie, m’avait décidé à entreprendre un tel déplacement. Je songeai
+qu’à cette heure, loin du bruit et de la hâte, ma femme et mes deux
+petites filles goûtaient à leur aise dans notre jardin, et à mon ennui
+se mêla de la mauvaise humeur. Lorsque, après une longue attente dans un
+corridor, un fonctionnaire au képi raide et conique me réclama mes
+papiers, je lui tendis mon passeport avec irritation. Il le vérifia, le
+timbra et me le rendit après m’avoir enveloppé d’un coup d’œil.
+
+Mais une fois remonté en wagon, et roulant vers Budapest, je m’aperçus
+que j’avais, par mégarde, présenté au visa le passeport de M. Mesmay. Je
+commençai par m’amuser d’une telle confusion. La ressemblance devait
+être bien complète pour qu’un douanier s’y laissât prendre. Je
+contemplai à nouveau l’image de ce Mesmay. Et je rêvai un instant sur la
+figure qu’un inconnu m’avait empruntée. On dit que les traits
+définissent le caractère. Il serait donc, comme moi, un homme d’étude,
+raisonnable et appliqué? Ou bien deux personnalités entièrement
+différentes peuvent-elles utiliser des masques pareils?
+
+Je voulus me mettre à lire, mais mon esprit suivait mal le texte.
+J’essayai, sans succès, de dormir. La campagne que nous traversions me
+parut sans intérêt. Son passeport avait été visé à la frontière tchèque.
+Sans doute, arrivant de Prague, s’était-il arrêté à Vienne; il ne
+pourrait continuer son voyage qu’après s’être fait délivrer, à
+l’ambassade, de nouvelles pièces. Mais si l’un de ses amis passait dans
+le couloir--le couloir de son wagon, où, moi qui venais de l’Arlberg, je
+ne l’avais manqué que de peu,--il dirait, en m’apercevant: «Tiens, vous
+êtes donc remonté?» Et je pourrais très bien incliner la tête, ou même
+répondre: «Mais oui, vous voyez.» Et l’ami me croirait... Etre pris pour
+un autre, et, loin de s’en vexer comme on fait d’habitude dans un cas
+analogue, accepter le malentendu!... Brusquement, je me décidai à ne pas
+remettre le passeport au chef de train, mais à l’envoyer moi-même à son
+possesseur, puisque son adresse y était inscrite. Il serait intéressant,
+pensai-je, de nous connaître, de comparer nos goûts et de voir jusqu’où
+s’étendait cette extraordinaire similitude. Ma vie est si privée de tout
+inattendu qu’un tel événement commençait même de me troubler.
+
+Nous arrivâmes à Budapest où je ne comptais passer que trois jours. Je
+pris une voiture pour me faire conduire à l’hôtel Astoria. Mais alors,
+tandis que nous suivions un boulevard planté d’arbres, encombré de
+terrasses de cafés et tapissé d’enseignes incompréhensibles, tout à coup
+une pensée me bouleversa: puisque, seul, le passeport Mesmay avait été
+timbré à la frontière, le mien n’était donc pas en règle. Comment
+pourrais-je expliquer la confusion? Me croirait-on dans ce pays où je ne
+connaissais personne? N’allait-on pas m’accuser d’avoir usurpé un
+état-civil, abusé de la bonne foi d’un fonctionnaire? Aujourd’hui, ces
+craintes me paraissent absurdes. Le fait est qu’elles m’affolèrent.
+Plutôt que d’affronter des autorités soupçonneuses et qui
+s’exprimeraient en hongrois, plutôt que de perdre en démarches un temps
+limité, je cédai à mon horreur des complications. Et je résolus de
+rester au bénéfice d’une supercherie involontaire, qui ne causait de
+tort à personne et que je serais le seul à connaître. Arrivé à l’hôtel,
+lorsque le concierge me demanda mes pièces justificatives, je présentai
+le passeport timbré, et c’est sous le nom de Mesmay qu’il m’inscrivit
+dans un grand registre.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, je m’éveillai tard, avec un sentiment de mauvaise
+conscience. Pour y échapper j’allai me promener dans la ville, qui est
+monumentale, remettant à l’après-midi ma première visite à la
+Bibliothèque. Curieux d’y recueillir des renseignements sur la bataille
+d’Ersekujvar, à la suite de laquelle Descartes renonça au métier
+militaire pour se vouer à la philosophie, j’étais plus encore saisi par
+la nouveauté d’une promenade au milieu d’inconnus. Ce dépaysement me
+rafraîchissait. Et à croiser sur les trottoirs tant de gens qui
+semblaient accepter tacitement que j’eusse un autre nom que la veille,
+je me rassurai. Mon cas ne me parut pas si grave, et surtout, dans trois
+fois vingt-quatre heures, il serait liquidé. Je me félicitai même de
+m’être tiré d’embarras par la décision la plus simple, la plus élégante
+eût dit un mathématicien, celle enfin qui me causerait le moins
+d’ennuis.
+
+Après le déjeuner--qu’on prend fort tard dans ce pays--je m’installai
+dans le hall de l’hôtel, et je contemplai vaguement les gens qui
+entraient et sortaient, volubiles et expressifs. Le concierge avait fort
+à faire à répondre aux demandes, à inscrire les nouveaux arrivants sur
+le tableau affiché au bureau. Et tandis que je suivais le va-et-vient,
+je me rendis compte soudain que j’étais observé. Un grand jeune homme de
+vingt-cinq à trente ans, moulé dans un costume de tussor clair, une
+badine à la main, me considérait à la dérobée tout en questionnant le
+concierge. Quand il vit que je le regardais, il vint à moi, un charmant
+sourire sur le visage, et, me saluant avec beaucoup de courtoisie, me
+dit en un français très pur:
+
+--Pardonnez-moi, monsieur, de me présenter. Je suis Nicolas de Telegdi,
+le mari d’Ilonka Szolnoky. Je viens de lire par hasard votre nom sur la
+liste de l’hôtel. J’ai trop entendu parler de vous par ma belle-famille
+pour ne pas souhaiter faire votre connaissance.
+
+Je reculai mon fauteuil et, la mine renfrognée, je fis:
+
+--Mais monsieur, êtes-vous sûr...
+
+Il ne me laissa pas continuer:
+
+--Vous êtes bien monsieur Lucien Mesmay?
+
+--Assurément, dis-je en rougissant jusqu’aux cheveux et en me levant
+pour m’enfuir.
+
+--Excusez-moi, s’écria-t-il d’un air soudain désolé, je fais toujours
+trop de zèle. Vous vouliez sans doute, avant de révéler votre présence
+ici, vous assurer des sentiments de mon beau-père. Ne craignez rien. La
+guerre et la paix ont beau avoir mis un fossé entre les Hongrois et le
+reste du monde, il sera heureux de vous voir.
+
+--Je suis certain..., dis-je.
+
+Mais le sentiment de ma sécurité me fit ajouter:
+
+--Cependant, il est vrai que je désire attendre quelques jours avant
+d’aller voir monsieur... monsieur votre beau-père. D’ici là, ne lui
+dites rien.
+
+--Je vous le promets. D’ailleurs il est encore pour quelques jours au
+bord du lac Balaton.
+
+Mon interlocuteur me regardait de ses yeux noirs et rieurs, avec une
+expression admirative à laquelle je ne suis pas habitué.
+
+--Je suis bien content, déclara-t-il, de vous avoir deviné malgré votre
+incognito. Un homme comme vous! Mais pourquoi n’avoir pas donné signe de
+vie depuis tant d’années?
+
+Je levai les mains, d’un air mystérieux. Et l’autre crut devoir prendre
+un air entendu. Mais il n’y tint pas longtemps et reprit:
+
+--Eh bien, en attendant de rendre visite au comte Szolnoky, venez donc
+chez nous. J’étais entré pour dire bonjour à un ami, mais je le verrai
+ce soir. Ilonka sera si contente. J’ai là mon auto, venez.
+
+--Non, non, fis-je avec précipitation, je ne puis vous suivre.
+Impossible. J’ai à travailler. Oui, c’est cela, je vais à la
+Bibliothèque du Musée national. J’ai en train une étude sur Descartes.
+Vous savez que c’est en Hongrie...
+
+--Eh bien, tant pis pour aujourd’hui. Mais je vais vous mener à la
+Bibliothèque...
+
+Il fit signe au chasseur de m’apporter mon chapeau, mon pardessus, et il
+m’emmena vers la porte en continuant à bavarder. Je me laissais faire:
+sitôt à la Bibliothèque, je lui échapperais. Mieux valait, en attendant,
+lui donner la satisfaction de m’y conduire.
+
+Nous partîmes à toute vitesse. Tout à coup mon compagnon se tourna vers
+moi:
+
+--Mais j’y songe, nous allons passer devant la maison des Szolnoky. Ma
+belle-sœur Margit part ce soir pour le Balaton. Jamais elle ne me
+pardonnerait de ne pas l’avoir prévenue. Nous ne ferons qu’entrer et
+sortir... Tenez, nous y voilà...
+
+Nous tournâmes dans une rue étroite, débouchâmes à une allure vraiment
+désagréable dans une large avenue, et nous arrêtâmes devant un petit
+hôtel situé au fond d’un jardin. Mon guide sauta à terre.
+
+--Écoutez, écoutez... commençai-je à dire.
+
+--Vous savez, fit-il, que depuis vous, Margit s’est mariée. Mais au
+lieu, comme Ilonka, d’épouser un jeune homme, elle a choisi quelqu’un de
+mûr, le lieutenant-colonel Aladar. Il a été tué sur l’Isonzo. Margit vit
+très retirée.
+
+Déjà il avait ouvert la grille. Moins que jamais je ne pouvais avouer
+mon identité. Ce garçon si aimable m’en avait trop dit pour ne pas
+entrer dans une terrible colère--je m’imaginais que toutes les colères
+magyares étaient terribles--en apprenant que je le mystifiais. Lié par
+mon premier mensonge, mouillé d’angoisse, je ne savais comment réagir,
+et dans cette incertitude je ne pouvais que suivre l’impétueux Nicolas
+de Telegdi. En lui obéissant, je retardais quelque peu l’instant atroce
+de ma déconfiture. Et pour ce bref répit, j’aurais consenti à tout.
+
+On nous fit entrer dans un petit salon heureusement assez obscur, et
+nous attendîmes. «Comme Margit va être contente!» répétait mon
+compagnon, ravi de la surprise qu’il lui ménageait. «Ah, me disais-je
+sans participer à sa joie, pourquoi ne me suis-je pas enfermé dans ma
+chambre d’hôtel! Mais pouvais-je deviner que mon sosie avait des amis à
+Budapest et que je leur tomberais dessus le premier jour?»
+
+Enfin la porte s’ouvrit, et une femme entra. Elle était grande et
+maigre, elle tenait ses deux mains jointes. Je m’étais placé à
+contrejour, résolu à ne pas parler le premier. Elle murmura:
+
+--Vous...
+
+Je crus que je pouvais me risquer, et murmurai, le cœur battant:
+
+--Oui... moi...
+
+Elle s’avança davantage, me tendit ses mains presque décharnées que je
+saisis sans savoir qu’en faire, et reprit:
+
+--Ainsi, vous êtes revenu... Après huit ans, il est revenu...
+
+Elle soupira, leva les yeux au plafond, puis, s’adressant à Telegdi qui
+nous regardait avec une telle candeur attendrie que je lui pardonnai
+presque, elle dit:
+
+--Va chercher ta femme, dis-lui que Lucien Mesmay est là. Elle viendra.
+
+L’autre disparut, et je me sentis très seul. Mon interlocutrice fit de
+nouveau un geste de ses longs doigts pour m’inviter à parler sans
+contrainte. Je commençai fort mal:
+
+--Madame...
+
+--Comment, s’écria-t-elle, vous m’appelez madame?
+
+Toussant, bafouillant, je m’efforçai d’utiliser pour mon début le peu
+que je savais de la situation.
+
+--Mais c’est que... Huit années ont passé depuis... Et aussi la guerre.
+Ah, la guerre!... Votre père... votre sœur...
+
+--Et pourquoi êtes-vous enfin revenu?
+
+--Vous me le demandez? fis-je d’une voix dont l’émotion n’était pas
+simulée.
+
+Comme un étudiant qui ignore les matières de l’examen et que chaque
+question nouvelle bouleverse, je ne songeais qu’à gagner du temps.
+Interroger me dispensait de répondre. Et je redoublai:
+
+--Ne le comprenez-vous pas?
+
+--Ainsi vous n’avez pas changé. Je vous retrouve. Soyez béni de croire
+toujours que nous demeurons profondément attachés l’un à l’autre.
+
+Cette fois, non plus inquiet mais gêné, je me dis que mon prédécesseur
+avait été du dernier bien avec cette dame, et que, s’il se trouvait à ma
+place, il la prendrait dans ses bras. Je ne pouvais m’y résoudre.
+Cependant si ce Mesmay n’était revenu à Budapest que pour cela, il
+faudrait bien m’exécuter.
+
+--Mais vous, fit-elle en se rapprochant d’une manière dangereuse,
+qu’avez-vous pensé de moi durant cette longue absence?
+
+Je me levai, afin de mieux m’écarter. Mon esprit travaillait avec une
+vitesse étonnante à concevoir mon personnage, aussi vraisemblable que
+possible. Et, après m’être comparé à un étudiant, je me comparai à un
+couvreur qui tombe du toit et qui s’attend d’une seconde à l’autre à
+l’écrasement. J’imitai une ardeur contenue:
+
+--Ah, ne doutez pas de ma mémoire. Je vous dois tant. Ce bonheur
+suprême...
+
+--Suprême, mon ami? fit-elle avec une expression mélancolique. L’amour
+seul mérite cette épithète. Et notre amitié ne l’a jamais employée.
+
+Ces mots me rassurèrent: être Mesmay ne m’engageait à rien. Cédant à un
+élan d’optimisme, j’admirai d’être aussi aisément pris pour un autre. Il
+est vrai que je ressemblais à un souvenir vieux de huit ans déjà. Et
+j’envisageai que je parviendrais peut-être au bout de cet entretien sans
+me trahir.
+
+--Loin de vous, continuait ma compagne, j’ai perdu le sens des poètes et
+des philosophes dont vous m’avez révélé les secrets. Vous communiquez à
+ceux qui vous écoutent un sentiment plus vif de la vie. Il m’a toujours
+semblé que telle était là votre préoccupation principale: éveiller en
+chaque être une curiosité, chacun la sienne. Vous, je pense que vous les
+avez toutes. Reprise par la monotonie de mon existence mondaine, j’ai
+fait comme les autres, j’ai cherché l’amour, c’est-à-dire la curiosité
+banale. Vous savez que j’ai épousé le lieutenant-colonel Aladar et qu’il
+a été tué.
+
+Elle porta ses longues mains à ses yeux, puis reprit avec cette
+loquacité à laquelle je commençais à m’habituer et qui était si commode
+pour moi:
+
+--Mon mari, un admirable soldat, est mort pour la patrie hongroise. Son
+souvenir demeurera éternellement dans ma mémoire. Mais le mariage ne m’a
+pas exaltée comme je l’aurais voulu. Que de fois, dans l’inertie de mon
+cœur, j’ai vainement souhaité vous consulter. Et vous voilà aujourd’hui
+reparu devant moi... Ah, laissez-moi vous poser deux questions.
+
+--Lesquelles? fis-je avec un renouveau d’inquiétude.
+
+--Vous qui avez des passions fortes, qui êtes ambitieux et volontaire,
+avide de femmes et de pouvoir, vous m’avez toujours prêché une sorte
+d’abstention. Or, lorsque, échappant à vos conseils, j’ai tenté
+l’expérience, j’ai constaté qu’en effet vous aviez raison. Est-ce donc
+qu’il y a en moi une incapacité, une insuffisance? Dites, qu’aviez-vous
+deviné?
+
+Je gardai le silence, assez désolé que Mesmay fût cette sorte de
+directeur de conscience psychologique. Mais, sans attendre, et tout au
+plaisir de retrouver un confident, ma bavarde interlocutrice poursuivit:
+
+--Et ma seconde question, la voici: pourquoi avez-vous disparu de façon
+si brusque, d’une heure à l’autre, sans prévenir personne. Vous a-t-on
+offensé? Avez-vous été malade? Et pourquoi ne nous avoir jamais écrit?
+
+Cette fois je ne pouvais me taire.
+
+--Je suis revenu à Budapest, dis-je avec lenteur, précisément pour vous
+l’expliquer.
+
+--Ah...
+
+--Oui, si ma conduite vous a paru étrange, vous saurez tout... Mais pas
+aujourd’hui. J’attends encore certains papiers... oui, des papiers qui
+vous feront comprendre...
+
+En passant, je m’étonnai qu’il fût si facile de mentir lorsque c’était
+absolument nécessaire. D’ailleurs mes paroles sibyllines, loin
+d’éveiller les soupçons de la pauvre femme, l’enchantèrent.
+
+--Vous êtes plus complexe encore que je ne l’imaginais, murmura-t-elle
+avec ferveur.
+
+Puis, sur un ton surpris:
+
+--Comment ai-je osé, parfois, vous donner des conseils! C’est vrai:
+parmi les passions que vous me laissiez entrevoir, l’une m’inquiétait,
+celle du jeu. Oh, je comprends le stimulant qu’une nature audacieuse
+comme la vôtre trouve dans le risque. N’importe, je tremblais...
+
+--Eh bien, fis-je avec une sincérité d’autant plus vive que je ne
+distingue pas le poker du baccara, depuis des années, je n’ai pas touché
+une carte.
+
+--Vous avez fait cela?
+
+--Oui, à cause de vous.
+
+Je m’arrêtai, assez effaré de mon audace. Mais je ne craignais plus
+d’être découvert. Avec ses yeux extatiques, ses longues mains maigres
+dressées en invocation, sa bouche, dès qu’elle ne parlait plus,
+arrondie, Mme Aladar était l’image même de la crédulité.
+
+--Tenez, fit-elle en sursautant, on sonne, c’est ma sœur.
+
+Et en effet, précédant son mari, une seconde femme entra dans le
+salon--mais petite et brune, celle-là, plus jeune aussi.
+
+--Bonjour, cher monsieur.
+
+--Bonjour, chère madame.
+
+--Ainsi, vous voici de nouveau parmi les Hongrois?
+
+Puisque chaque nouveau personnage respectait si docilement mon
+incognito, je me permis une certaine désinvolture.
+
+--Vous savez, répondis-je, combien je les aime.
+
+Il y eut un silence désagréable, et elle dit:
+
+--Votre voix a changé.
+
+Mon aisance disparut.
+
+--C’est la faute, balbutiai-je, des années, et des tristesses, des
+soucis...
+
+--Triste, vous? C’est nouveau. Et vieilli? C’est invraisemblable.
+
+Cet accent ironique me fit reculer de deux pas. Heureusement que Margit
+intervint, et reprocha à sa sœur de me taquiner toujours. Alors cette
+atroce jeune femme s’écria:
+
+--Que veux-tu? Il ne me paraît plus le même.
+
+Puis, d’un accent plus sombre, et sans me regarder cette fois:
+
+--Il ne peut plus être le même.
+
+Ensuite elle déclara n’être venue que pour renouer connaissance et elle
+partit, emmenant Nicolas. Celui-ci, oubliant qu’il devait me conduire à
+la Bibliothèque, la suivit en souriant.
+
+Lorsque nous fûmes seuls, Mme Aladar me dit avec mélancolie:
+
+--Ilonka et vous, vous ne vous êtes jamais entendus. Naguère vous ne
+cessiez de vous disputer. Elle était trop jeune pour vous comprendre,
+trop jeune pour vous plaire.
+
+Je me levai pour m’en aller à mon tour, et elle fut reprise par son
+agitation:
+
+--Et moi qui pars ce soir... Je vais chercher mon père. Mais je
+reviendrai dans peu de jours, et nous aurons ensemble une longue
+conversation, n’est-ce pas?
+
+Je m’inclinai très bas, par déférence, et aussi pour dissimuler mon
+visage car, près de la porte, je me trouvais face à la fenêtre. Puis je
+m’éclipsai.
+
+ * * * * *
+
+Une fois dehors, je m’en allai d’un pas rapide, comme si j’étais
+poursuivi. Même je tournai dans une rue, puis dans une autre, anxieux
+d’effacer ma trace, de respirer sans contrainte, de redevenir enfin Jean
+Collin. Vrai, je me sentais courbaturé, tellement j’avais tendu mon
+esprit et tellement j’avais eu peur. Et en vertu de ma prudence
+habituelle, je commençai par me reprocher l’embarras où je m’étais si
+bêtement laissé prendre. Puis, j’interrompis ces reproches, m’apercevant
+que je ne m’en voulais pas tant que cela. Au sortir du danger que je
+venais de courir, je me sentais par réaction heureux et fort. Victime
+d’étranges circonstances, j’étais satisfait des qualités qu’elles
+m’avaient obligé à mettre en œuvre et que je ne me soupçonnais pas:
+sang-froid, ingéniosité, invention. Comme tout cela serait amusant à
+raconter, une fois rentré chez moi. Déjà j’entendais le rire de ma
+femme.
+
+J’avoue aussi que mon amour-propre, flatté de ma réussite, ne l’était
+pas moins du personnage que j’avais représenté. Enfantillage sans doute,
+mais les éloges que Mme Aladar m’avait décernés ne m’avaient pas laissé
+insensible. Il me plaisait que mon prototype fût différent de moi. Je
+devinais en Mesmay un esprit cultivé, un intellectuel comme je me
+flattais de l’être, mais à coup sûr d’une autre classe. Oui, moins
+livresque, plus entreprenant. «Ambitieux et volontaire, avide de femmes
+et de pouvoir», ainsi l’avait-on décrit. D’autre part, on avait fait
+allusion à son goût du jeu. Mais quoi! Un travers fâcheux, et que l’on
+combat, met en valeur un caractère. Je savais trop que la sagesse, la
+vertu ont aussi leurs excès, mais négatifs, hélas. Pour une fois, grâce
+à cet inconnu, on me prêtait le mérite de qualités brillantes. Sur les
+visages qui m’avaient parlé, j’avais lu une ferveur d’admiration bien
+éloignée de l’estime sans nuances que me témoignaient ma famille et mes
+collègues.
+
+Certes, mon intention était de quitter Budapest le plus tôt possible,
+dès que j’aurais dépouillé les dossiers d’archives qui m’avaient obligé
+à un coûteux et long déplacement. Néanmoins je me disais que si le
+hasard me remettait en présence de ces Hongrois--ce qui était peu
+probable puisque l’une des sœurs partait le soir même, et que l’autre ne
+semblait guère empressée--il faudrait bien prendre garde de justifier
+par mon attitude l’image qu’ils conservaient de leur ami. Sinon, je
+risquerais de me dénoncer. Et alors! Errant par les rues, je me surpris
+à m’observer au passage dans les vitrines des magasins. Un passionné,
+voilà mon modèle. Mais comment à une simple ressemblance de traits,
+ajouter une ressemblance d’expression? Peut-être fallait-il me
+redresser, tirer sur ma moustache. J’essayais. Et je dévisageais toutes
+les femmes.
+
+Mon invraisemblable impunité me tournait un peu la tête. A dîner, j’eus
+envie de défier mes voisins. Aucun d’eux n’aurait pu nier que je fusse
+Mesmay. J’en avais dans ma poche le titre authentique, qui faisait foi
+vis-à-vis de tout le monde--sauf de lui. Seulement, de nouveau, ma
+sagesse habituelle me persuada de compléter autant que possible
+l’analogie physique par des analogies morales. Je devrais oublier
+provisoirement ma conscience de Jean Collin. Quelle aventure! Et je fus
+surpris que ce mot, que je n’aimais guère, soudain me parût séduisant.
+Mais l’aventure, si dangereuse quand il faut aller la chercher, qu’elle
+est attirante lorsqu’elle s’offre d’elle-même. D’ailleurs celle-ci était
+déjà terminée.
+
+Comme je sortais de table, animé de dispositions heureuses, on vint
+m’avertir que quelqu’un me demandait au téléphone. Je haussai les
+épaules en disant que c’était une erreur. Le groom s’en alla, mais
+revint: on insistait pour parler à M. Mesmay. Je me rendis alors dans la
+cabine et j’entendis la voix de Mme de Telegdi: «Il faut absolument que
+je vous voie. Prenez une auto et venez tout de suite, 10 rue Csillag, au
+second étage. Je vous attendrai à la porte.» J’essayai d’obtenir des
+explications, mais elle répéta: «Venez immédiatement. Je vous attends.»
+
+Diable, pourquoi me relançait-on? Ah, certes, je n’avais pas encore
+dépouillé Jean Collin, car les idées qui se présentèrent à mon esprit
+lui étaient naturelles: j’envisageai de fuir Budapest le soir même...
+Mais non: il serait ridicule de perdre le bénéfice de mon voyage.
+D’autre part j’avais besoin de deux jours à la Bibliothèque; si je me
+dérobais ce soir on me relancerait demain. Dans l’intérêt même de mes
+travaux, je ne devais pas me rendre suspect; en allant à ce rendez-vous,
+j’éviterais beaucoup de complications. Et puis, car ce sont souvent les
+motifs minuscules qui vous décident, l’idée que je retrouverais chez
+cette dame son mari, presque un ami, me tranquillisa. Je pris un taxi et
+me fis conduire chez les Telegdi.
+
+La rue Csillag me parut, quand je descendis sur le trottoir, fort
+déserte, et le numéro 10 très silencieux. La porte était entr’ouverte,
+je montai en trébuchant un escalier obscur et sonnai au second palier.
+Mme de Telegdi elle-même vint à ma rencontre. Elle tenait une lampe à la
+main et me fit entrer dans un salon médiocrement meublé, en chuchotant:
+
+--J’étais sûre de ne pas vous attendre longtemps.
+
+Je pris un air dégagé pour demander:
+
+--Votre mari n’est pas là?
+
+Elle posa la lampe qui nous éclaira dès lors fort mal, et, du même ton
+frémissant et contenu:
+
+--Misérable... Vous êtes un misérable...
+
+Je demeurai stupide, épouvanté d’être venu me jeter dans un guet-apens.
+Déjà elle continuait, le souffle court:
+
+--Non, mon mari n’est pas ici. Il ne rentrera pas avant minuit, et vous
+serez alors reparti. Mais pas sans m’avoir avoué pourquoi vous êtes
+revenu à Budapest.
+
+Elle aussi! Affolé, et m’inspirant de ma conversation avec l’autre sœur,
+j’évoquai la mystérieuse amitié qui me liait à Mme Aladar:
+
+--C’est à cause d’une femme... Vous la connaissez.
+
+--Misérable, répéta-t-elle mais tout haut cette fois et les yeux
+étincelants.
+
+Afin d’intimider cette furie, j’affectai une grande dignité:
+
+--Vos injures ne m’atteignent pas. Personne ne peut m’en vouloir d’être
+fidèle à un souvenir et de souhaiter rendre un hommage respectueux à
+celle qui le suscita.
+
+Ma phrase me plut assez, mais Mesmay en aurait sans doute souri. Après
+tout je n’étais que son remplaçant, presque son élève. D’ailleurs mon
+style apprêté ne se montra pas sans effet sur mon interlocutrice.
+
+--Un hommage respectueux... un hommage respectueux, murmura-t-elle avec
+amertume.
+
+Croyait-elle que l’amitié de Mesmay pour sa sœur avait dépassé les
+limites permises et était-ce la raison de sa colère? Il fallait donc me
+disculper, et ensuite tout irait bien.
+
+--Vous voyez, dis-je, qu’il est excessif de me traiter de misérable
+puisque la personne dont il s’agit me témoigne, en me voyant, sa
+confiance, oserai-je dire sa gratitude?
+
+--Je ne saisis pas.
+
+--Si vous étiez arrivée plus tôt, cet après-midi...
+
+--Mais de qui parlez-vous donc?
+
+--De votre sœur, bien entendu.
+
+Elle se redressa avec un tel cri que je vis que j’avais commis une
+bévue.
+
+--Je vous jure, criai-je à mon tour d’un accent désespéré, il n’y a rien
+eu entre votre sœur et moi. Une pure amitié... Écoutez-moi donc. Rien,
+rien, rien du tout. Puisque je vous le jure.
+
+Mais moi-même, par ma maladresse, j’avais éveillé en elle cette
+hypothèse. Les yeux hagards, elle murmura:
+
+--A-t-il osé être l’amant de Margit? Ce serait abominable...
+
+--Non, non, vous dis-je.
+
+Et la prenant aux poignets je lui affirmai:
+
+--Parole d’honneur!
+
+Ma bonne foi était si évidente qu’elle me crut instantanément. Son
+souffle s’apaisa. Nous reprîmes en silence un peu de calme. Par malheur,
+ma déplorable méticulosité m’empêcha de quitter sans retard ces sujets
+brûlants et je laissai voir une susceptibilité bien inutile.
+
+--Vous voyez que ce terme de misérable, répété plusieurs fois, est
+injuste. Je vous serais reconnaissant de le retirer.
+
+--Ah çà, fit-elle, pour quelle raison croyez-vous que je vous l’ai
+appliqué?
+
+--Je vous le demande.
+
+--Prétendez-vous oublier le jeu infernal...
+
+--Eh bien, je vous arrête, protestai-je avec satisfaction et reprenant
+mon avantage, je n’ai pas touché une carte depuis notre séparation.
+
+Mais elle recula en me dévisageant:
+
+--Cet après-midi, votre voix m’avait intriguée, et de nouveau, à
+l’instant même, je ne l’ai pas reconnue. Ce soir, au lieu de parler de
+ce qui nous intéresse tous les deux, vous feignez des quiproquos
+absurdes. Vous me parlez de cartes...
+
+D’un geste, elle saisit la lampe et la leva contre ma figure pour mieux
+m’observer, poursuivant d’un accent solennel:
+
+--Bien des années ont passé, c’est vrai, mais il n’est pas possible que
+Lucien Mesmay s’étonne quand je le traite de misérable. Cette bouche qui
+m’a menti, ces yeux dans lesquels j’ai plongé les miens, ils ne peuvent
+trahir encore...
+
+Et à mesure qu’elle détachait ces mots, se formait en elle--j’en étais
+sûr--l’idée encore confuse mais plus précise de seconde en seconde, que
+_je n’étais pas Mesmay_. Alors, éperdu, je lui arrachai la lampe que je
+posai derrière nous, au hasard; je la saisis avec brutalité dans mes
+bras, et, à l’instant même où elle allait tout savoir, je l’embrassai
+furieusement, à pleine bouche. Surprise elle se débattit, mais la
+terreur donnait de la violence à mon baiser, de sorte qu’elle me le
+rendit, avec une égale ardeur, en gémissant:
+
+--Ah! toi... toi... Bien sûr que c’est toi...
+
+Pour la dépister à fond, et après avoir repris haleine, je glissai:
+«N’avez-vous pas vu que c’était une épreuve?» Puis je l’embrassai de
+nouveau car, outre mon soulagement, je commençais à y trouver du
+plaisir.
+
+Brusquement elle s’écarta de moi, tourna la tête. Ensuite elle s’abattit
+sur un canapé où elle éclata en sanglots. Je l’y suivis et cherchai à
+consoler cette orageuse personne. Comme j’ignorais la cause de son
+chagrin, je n’avais à ma disposition que mes caresses, mais elle ne les
+acceptait plus, et après quelques essais, j’y renonçai. D’ailleurs les
+sanglots s’atténuèrent, et alors, de son accent bas, sans me regarder
+franchement, elle m’expliqua:
+
+--Tu ignores combien j’ai souffert. Certes, autrefois, je t’ai laissé
+voir mes inquiétudes, parfois mes désespoirs. Mais tu étais là, ta
+présence était plus forte que les remords. Depuis ton départ, les
+remords ont grandi. Rappelle-toi: quand tu m’as connue, j’étais une
+jeune fille qui s’imaginait trouver la liberté de l’âme dans la liberté
+de la conduite. Tu savais si bien parler à mon imagination, satisfaire
+des curiosités que tu avais été le premier à faire naître! Mais ta
+vanité seule était fière de moi. Si, je le sais. Quand tu me disais que
+tu m’épouserais, je ne te croyais pas. Mon déshonneur te flattait. Ah,
+comme je t’ai aimé... Mais pouvais-je deviner qu’un jour, sans prévenir
+personne, tu disparaîtrais? J’ai cru mourir. Et jamais tu ne m’as écrit,
+jamais. Ce dédain est affreux. Affreux aussi d’être seule à porter sa
+douleur et sa honte. La guerre est venue. J’ai cherché, comme
+infirmière, les pires endroits. Hélas, toujours épargnée. Il y a deux
+ans, Nicolas m’a demandée en mariage. J’ai hésité. Puis je l’ai épousé
+sans rien lui révéler. Parfois je pensais que tu étais mort, et mon
+passé aussi. Et voilà que tu surgis, à l’improviste. Pourquoi? Pourquoi?
+Pour détruire mon bonheur, le sien? A cause de ce que tu as fait et de
+ce que tu te prépares à faire, oui, j’ai le droit de t’appeler
+misérable...
+
+Cette confession mêlée de pleurs me bouleversa. Misérable, certes,
+Mesmay méritait l’épithète. Moi aussi, pour le moment, puisqu’on me
+prenait pour lui. La confusion de nos personnes me fut si pénible que je
+tentai de me disculper:
+
+--J’ai mal agi à votre égard, très mal. Mais si vous avez souffert, je
+vous assure que j’ai eu mes remords aussi, et qu’en ce moment même...
+
+--Pas autant que moi, car dans mon angoisse j’ai retrouvé la foi. Je
+sais que Dieu me condamne et qu’il me faudra expier mon crime.
+
+--Mais non, c’est le mien. Je suis le seul coupable. Et si je suis venu
+à Budapest, tenez, c’est pour que vous m’accordiez votre pardon.
+
+Je vis, tournée vers moi, sa face blanche où palpitaient des yeux
+magnifiquement dilatés par la douleur, et je l’entendis:
+
+--Est-ce à moi de pardonner à quiconque? As-tu oublié qu’il y a un
+instant j’étais dans tes bras?
+
+Dans mon émotion je ne m’en souvenais plus. Ici il ne fallait plus
+disculper l’autre mais moi-même. Je me hâtai d’ajouter:
+
+--Je n’ai pas été le maître de ce brusque élan.
+
+Elle se moucha à plusieurs reprises sans cesser de me paraître belle.
+Parce que je l’avais embrassée, je comprenais mieux mon prédécesseur.
+Mêlé en tiers à ce couple, j’oubliais mon indiscrétion, attiré que
+j’étais par la grande flamme qu’ils avaient allumée. Et puisque cette
+créature pathétique était persuadée de m’avoir appartenu, sournoisement
+je la tutoyai:
+
+--Calme-toi, n’aie pas peur...
+
+--Non, non, c’est le châtiment.
+
+--Sois raisonnable: notre secret demeurera entre nous. Je ne l’ai jamais
+révélé à personne, je ne le ferai pas davantage aujourd’hui. Les choses
+que tout le monde ignore sont comme si elles n’existaient pas.
+
+Elle me tendit la main pour me remercier de ma casuistique, en
+murmurant:
+
+--Ah, si nos souvenirs pouvaient n’être que des rêves.
+
+--C’est cela, m’écriai-je. Je suis une simple image rêvée qui t’apporte
+une heure d’émotion, je suis une figure inconnue.
+
+--Lucien...
+
+--Non, pas Lucien... Rien qu’un reflet.
+
+Mais après avoir souri avec l’indulgence d’une personne qui ne veut pas
+être dupe, elle reprit plus sérieusement:
+
+--Combien de temps comptes-tu rester à Budapest?
+
+--Eh bien, fis-je, sitôt que...
+
+Je me repris, et sans mentionner Descartes, j’achevai:
+
+--... que je serai pardonné, je partirai. Demain. Ou après-demain.
+
+--Oui, murmura-t-elle pour elle-même, il faut nous faire des adieux
+définitifs. J’y tiens. Mais pas ce soir. Je n’en peux plus. Nous nous
+reverrons en présence de mon mari.
+
+Songeant que Nicolas allait peut-être rentrer, je proposai:
+
+--Veux-tu que je te laisse?
+
+Elle reprit le vousoiement pour marquer qu’elle me quittait la première:
+
+--Laissez-moi, mon ami.
+
+Je lui baisai les mains en prononçant: «A bientôt» et je partis.
+
+Dans la rue, je laissai libre cours aux émotions qui m’agitaient.
+D’abord il me fallait rectifier mon idée de Mesmay. Séduire une jeune
+fille, lui promettre le mariage, l’abandonner..., le triste individu! Et
+quelle jeune fille: brûlante et belle, désormais désespérée! C’était
+abominable. Le plaisir que j’avais éprouvé à la tenir dans mes bras
+n’était pas sans alimenter ma colère. Cependant le prestige aveuglant de
+Mesmay m’avait seul permis de n’être pas démasqué. Et puis, si je le
+blâmais de toutes mes forces, une complicité née de notre parenté
+physique m’inclinait aussi à l’excuser. J’ajoute qu’à jouer le rôle de
+ce dangereux personnage, je gagnais l’illusion d’une amitié fervente et
+d’une passion mal éteinte. Grâce à lui, j’étais pris--et c’était bien la
+première fois de ma vie--pour un méchant, un suborneur: cette situation,
+heureusement provisoire, ne laissait pas de m’intéresser. Je m’y
+abandonnais d’autant mieux que je n’éprouvais ni scrupule, ni regret
+puisque je n’étais pas le vrai coupable. Et je sentais mon âme
+s’élargir, à être spectatrice du mal sans en être prisonnière.
+
+Tout de même de telles pensées finirent par me gêner. Je me rassurai en
+projetant de réparer un peu les fautes dont je venais d’entendre les
+confidences. Puisqu’on me croyait le criminel, j’en profiterais pour
+apaiser la conscience désolée d’Ilonka; Margit, dans son veuvage,
+connaîtrait aussi mon zèle. Non, je ne quitterais pas la Hongrie sans
+avoir pansé ces blessures... Ma course errante m’avait amené sur les
+quais du Danube. Dans le silence nocturne, le fleuve déroulait sa masse
+puissante entre de hautes berges de pierre. En face, des lumières
+brillaient sur la colline de Bude. Saisi par cette majesté, j’acceptai
+d’assumer la personnalité de Mesmay pour la racheter en quelque sorte.
+J’entrerais dans la destinée de cet inconnu et la vivrais à sa place. Je
+serais un Mesmay meilleur.
+
+Une voiture passait: je l’arrêtai, et me fis ramener à l’hôtel. Comme je
+traversais le hall, désert à cette heure, mes yeux tombèrent sur le
+cadre où l’on insérait le courrier des voyageurs qui n’étaient pas
+encore arrivés. Une enveloppe portait le nom de Jean Collin, et j’y
+reconnus l’écriture de ma femme. Je m’en emparai. A ce moment le
+concierge redescendait avec l’ascenseur: il me remonta à mon second
+étage.
+
+Bonne Charlotte... Elle me donnait des nouvelles de la maison, et je
+retrouvai dans ses phrases régulières le ton de notre existence
+conjugale. C’est Charlotte qui la dirige car, sous prétexte de respecter
+mon travail, elle m’a éliminé de la conduite de nos affaires. Parfois
+elle devine chez moi l’ennui de végéter dans mon coin, astreint à des
+besognes médiocres; elle me laisse m’épancher en des projets d’avenir
+que je la soupçonne de ne pas très bien écouter. Au fond, elle ne croit
+pas à mon mérite d’historien, et peut-être pas davantage à mon mérite
+d’homme. Résignée à ce que je ne prenne jamais de revanche, elle élève
+nos deux filles: Juliette, âgée de sept ans, qui est péremptoire et
+bruyante, et Marguerite qui a cinq ans et les jambes faibles. Mes
+travaux historiques lus par peu de personnes, mes enfants, mon épouse
+sans imprévu... J’y songeais encore quand je m’aperçus que je déchirais
+la lettre de Charlotte en petits morceaux.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, tout à coup, Nicolas de Telegdi apparut sur le seuil de
+l’hôtel, serré dans son costume de tussor.
+
+--Je viens vous chercher, me déclara-t-il d’un air gracieux.
+
+--C’est cela, répondis-je avec humeur, menez-moi à la Bibliothèque du
+Musée national.
+
+--Mais non, fit-il. Allons nous promener. J’ai quelque chose à vous
+demander.
+
+--Et mon travail...
+
+Il insista tant que je finis par me laisser entraîner à ce qu’il appela
+d’abord le _Varos liget_, et qu’il consentit ensuite à nommer le Bois de
+la Ville. Que voulait-il de moi? La vague envie que m’avaient inspiré
+son air dégagé, son charmant et perpétuel sourire, commençait à se
+transformer en ironie depuis que j’étais renseigné sur le passé de Mme
+de Telegdi. Ironie qui s’accrut en constatant qu’il ne m’avait proposé
+cet entretien que pour me parler de sa femme et de sa belle-sœur.
+Évidemment elles lui avaient fait souvent l’éloge de ce prestigieux
+causeur qui les avait connues à une époque où lui-même n’était rien pour
+elles.
+
+--Margit, fis-je évasivement, est une personne fort cultivée.
+
+Mais il ramena la conversation sur Ilonka. Il craignait, disait-il, de
+ne pas être toujours à sa hauteur, alors qu’il aurait tant voulu la
+rendre heureuse; il faisait appel à ma profonde connaissance du
+caractère féminin.
+
+--Ainsi, demanda-t-il, dites-moi quelque chose de ce long séjour que
+vous avez fait chez mon beau-père, au bord du lac Balaton. Les deux
+sœurs en parlent encore...
+
+Je lui fis observer que mes souvenirs, déjà lointains, pourraient
+présenter quelques inexactitudes. Mais il insista. Alors, prenant mon
+parti, je me lançai dans des évocations fictives, des aperçus
+psychologiques que Nicolas corroborait d’un geste ou d’une exclamation,
+et que je modifiais hâtivement quand je lui voyais une expression
+étonnée. Les gens attendent de vous ce qu’ils préfèrent, et ils le
+laissent paraître. Pauvre Nicolas, il avait beau faire le satisfait, en
+agitant sa petite badine, notre conversation l’instruisait moins qu’elle
+ne m’exerçait à la trahison. Je n’aurais eu ni la malhonnêteté ni le
+courage d’inaugurer tout seul une pareille tromperie. Mais puisque tout
+le monde me poussait dans cette voie ouverte, je la suivis avec une
+aisance grandissante.
+
+D’ailleurs, à force d’inventer les souvenirs de Mesmay avec la
+vraisemblance qu’il fallait pour persuader mon compagnon, j’en arrivais
+à me persuader moi-même. En la projetant dans le passé, j’assurais
+rétrospectivement la confusion de nos deux personnes. Il m’était de plus
+en plus facile de me croire Mesmay puisque désormais je pouvais, quoique
+en imagination seulement, me rappeler l’avoir été. Un être même inventé
+n’existe que lorsqu’il se souvient.
+
+Enfin si arbitraires que fussent mes récits, ils tournaient autour d’une
+personne très déterminée. En vantant Ilonka à son mari, pour lui faire
+plaisir, je ne pouvais oublier que j’avais été--ou plutôt Mesmay--son
+amant. Au même titre que des souvenirs, je m’amusai à fabriquer des
+doubles-sens. Je parlais de son esprit, de son intelligence, de sa
+bonté, et j’essayais de me représenter sa passion secrète et première.
+Et comme, la nuit précédente, j’avais senti palpiter contre moi, pour de
+bon, la gorge ronde d’Ilonka, le réel se raccordait au fictif, lui
+communiquait une vie artificielle. J’en venais à ne plus voir très bien
+le point de suture.
+
+Nicolas me fut reconnaissant de tels récits. Puis il y ajouta des
+questions plus générales, et je compris que, dès le début de notre
+rencontre, et séduit pas mon simili prestige, il avait espéré recueillir
+de moi des exemples, et presque une philosophie. Il était si prévenu en
+ma faveur qu’il pensait trouver dans mes paroles des révélations sur la
+vie et sur l’amour. S’il m’avait écouté de sang-froid, il aurait
+sûrement remarqué le décousu et la banalité de mes propos. Mais j’étais
+pour lui un personnage légendaire. Sa crédulité me déguisait. J’ajoute
+que cet interrogatoire me convenait fort bien: je m’essayai à exposer
+des idées qui pouvaient être les idées légitimes de Mesmay, pour y
+habituer mon esprit autant que pour satisfaire Nicolas. Jusqu’au moment
+où je compris que je commençais de l’inquiéter. Car les «idées» de
+Mesmay se résumaient en un mot: «cynisme». Parler comme Mesmay, c’était
+vanter la violence et la ruse, railler la fidélité, justifier le
+mensonge. Nicolas ne souriait plus.
+
+Je m’arrêtai à mon tour lorsque je m’aperçus que parler comme lui,
+c’était aussi se préparer à agir de même. Nicolas profita de mon silence
+pour guider la conversation vers un autre sujet où réchauffer son
+incertitude. Il était très patriote. Il me confia qu’il appartenait à
+une vaste société secrète composée d’anciens officiers et d’étudiants,
+et qui avait pour but d’assurer à la Hongrie un meilleur avenir. Il
+faisait partie du comité directeur, qui tenait ses conciliabules la
+nuit.
+
+--Ainsi, me dit-il, hier soir encore...
+
+Je revis la rue Csillag, l’escalier sombre que j’avais gravi lentement
+et redescendu sans m’attarder. L’idée que Nicolas cultivait une telle
+ferveur nationale me soulagea; je pensai qu’il se réservait ainsi, sans
+le savoir, des consolations. Avoir plusieurs passions, c’est prendre une
+assurance. On eût dit que l’imprudent cherchait à m’enlever des
+scrupules.
+
+Enfin nous nous quittâmes, chacun content de soi et de l’autre. Et nous
+décidâmes de dîner ensemble, tous les trois, le soir même.
+
+--Ilonka veut vous revoir, ajouta-t-il, puisque vous ne restez que peu
+de jours parmi nous.
+
+--Où dînerons-nous? demandai-je. A mon hôtel?
+
+--Je vous propose, répliqua-t-il d’un air fin, de nous retrouver à Bude,
+au _Cordonnier politique_.
+
+--Au...? Comment dites-vous?
+
+--Prétendez-vous ne pas connaître ce restaurant? C’était votre quartier
+général, je le sais. Allez-vous, après une conversation à cœur ouvert,
+vous défier de moi sur ce point?
+
+J’affectai un demi sourire qui laissait entendre bien des choses qu’à
+vrai dire j’ignorais. Par jeu je mis un doigt sur mes lèvres. Nicolas
+fit de même, malicieusement. Et ainsi nous prîmes congé, mystérieux et
+satisfaits.
+
+ * * * * *
+
+«Vous ne restez que peu de jours...» Certes, et il eût été indiqué, en
+sortant du Bois de la Ville, de me diriger enfin vers la Bibliothèque
+nationale. Mais je n’avais pas la sérénité nécessaire à des recherches
+sur le séjour de Descartes en Hongrie, et, d’autre part, mon zèle à
+m’identifier avec Mesmay était si vif que je répugnais à prendre des
+notes pour Jean Collin: mêler ces deux personnages était désormais
+impossible.
+
+Peut-être devrais-je m’arrêter dans mon récit. On le jugera
+invraisemblable ou bien on me jugera immoral. Mais c’est qu’on n’aura
+pas suffisamment réfléchi à ce que devient un homme sûr de l’impunité.
+Il me justifiera si je parviens à montrer, comme je le souhaite, que la
+logique d’une situation est plus forte qu’une volonté particulière.
+
+Jusqu’à ce jour, j’avais accepté qu’il y eût des lois de bienséance et
+de vertu, et je m’y étais ouvertement conformé. Mais étais-je vertueux
+ou seulement timide? Je savais que mes actes seraient toujours rapportés
+à leur auteur. Je n’aimais pas tromper parce que je craignais d’être
+découvert: ma conscience, me disais-je, est délicate. Or, depuis
+vingt-quatre heures, n’étant plus repéré, je ne me sentais plus
+contrôlé. Ma personne s’évadait de mes actes. La certitude de l’anonymat
+fait disparaître tous les garde-fous. Quoi que je fisse, Jean Collin que
+personne n’avait vu à Budapest, serait toujours hors de cause.
+
+L’assurance d’être si profondément dissimulé excita en moi des désirs
+confus que j’ignorais. Jamais je ne m’étais senti aussi libre, je dirai
+aussi invulnérable. Il me semblait échapper à la loi de la pesanteur
+morale. Au lieu d’être soumis à un déterminisme individuel, d’être
+commandé à l’avance par le parti pris des autres ou le mien, je
+découvrais des possibilités de recommencements, de variations. Naguère
+j’avais parfois envié un ami plus heureux ou différent, mais comme
+j’étais bien forcé de suivre mon sort, je me résignais, je me composais
+une philosophie sceptique qui m’aidait à me priver. Le beau
+dédommagement si je pouvais une fois m’affranchir de mon propre
+caractère! Quelle occasion soudaine de devenir autrui!
+
+Je me préparai au dîner en déchirant mes cartes de visite, des
+enveloppes de lettres, en faisant sauter de mon portefeuille, avec un
+canif, mon monogramme. A mesure que je détruisais mon identité, je
+m’exaltais.
+
+ * * * * *
+
+On parvient au _Cordonnier politique_ en franchissant le Danube, en
+gravissant la colline de Bude par des rues désertes, entre des maisons
+silencieuses. Comme j’approchais, j’entendis un chant de violons, et
+appelé, séduit par cette musique à cordes qui s’élevait derrière de
+hauts murs, je finis par la rejoindre dans un jardin clos, peu éclairé,
+où de petites tables groupaient des couples. Ilonka et son mari
+m’attendaient.
+
+--Eh bien, fit Nicolas d’un air triomphant, vous voilà dans un de vos
+décors préférés!
+
+--Je vous assure...
+
+--Figure-toi, reprit-il en s’adressant à sa femme, que M. Mesmay
+prétendait ignorer cet endroit! Je ne veux pas être indiscret mais
+Margit m’a raconté l’histoire de la...
+
+--De la?...
+
+Ilonka, un peu nerveuse, nous interrompit:
+
+--Nicolas vous admire tant qu’il s’intéresse à vos anciennes conquêtes.
+
+Et puis elle s’aperçut que, sans le vouloir, elle avait équivoqué. Ses
+pommettes rougirent. Elle avait cru plus sage que cet entretien fût à
+trois, et elle en éprouvait maintenant une gêne presque intolérable.
+Quant à Nicolas, qui m’agaçait, je lui répondis:
+
+--Mon cher, ces histoires n’ont plus d’intérêt. Pas même pour moi.
+
+--Des regrets, vous? fit-il avec étonnement et un peu déçu par mon
+accent agressif.
+
+De côté, je jetai un regard sur Ilonka: son pauvre visage était si tiré
+que je désirai, le mieux possible, la rassurer, la guérir, et je dis:
+
+--Je n’en suis pas incapable. J’ai maintenant assez vécu pour avoir fait
+souffrir. Cette souffrance, je voudrais de toute mon âme l’effacer.
+
+Nicolas leva son verre plein d’un vin doré, et, reprenant sa joyeuse
+assurance habituelle:
+
+--N’enlevez pas votre auréole, je vous en supplie...
+
+--Vous êtes à l’âge, continuai-je, où l’on ignore que le dégoût de soi
+est au fond de presque tous les amours.
+
+Il reposa son verre.
+
+--Je croyais, dit-il, qu’un séducteur ne doit pas s’attendrir. Je le
+croyais parce que vous me l’avez démontré.
+
+En effet, pour mieux calquer Mesmay, je lui avais dit, au Bois de la
+Ville, beaucoup de mal du sentimentalisme.
+
+--A moins, poursuivit-il d’un air fin qui m’irrita, qu’il eût fallu
+considérer ces propos comme un enseignement professionnel et secret, un
+langage d’initié. En tous cas, il était conforme à tout ce que j’admire
+en vous.
+
+Je ne répondis pas, craignant de démentir Mesmay aux yeux de mes
+convives. Outre que je risquais toujours d’éveiller des soupçons,
+j’aurais diminué ma liberté d’action. Et ce fut le souci de ménager
+beaucoup de possibilités qui me fit murmurer:
+
+--Il y a plusieurs hommes en moi, comme en chacun. Et ce n’est pas le
+même toujours qui est le chef des autres.
+
+--La vie est une triste chose, répondit Nicolas, si elle vous oblige à
+vous désavouer.
+
+Alors Ilonka sortit de son long silence et me dit avec lenteur:
+
+--Vous ne méritez aucun désaveu.
+
+--Vous voyez, s’écria son mari.
+
+--Je comprends, continua-t-elle, que certains souvenirs vous inspirent
+de l’amertume. Mais les regrets, les remords ne doivent pas vous faire
+renoncer à vous-même. Notre amitié s’attristerait de ne plus vous
+retrouver tel qu’autrefois.
+
+Elle me rappelait à l’ordre. Je n’avais pas le droit, rien que pour
+satisfaire des scrupules moraux, de fausser Mesmay. Et, empressée à
+maintenir intact l’homme dont elle avait souffert, elle ajouta avec
+fierté:
+
+--Un homme comme vous doit être à la hauteur de son orgueil.
+
+Mon cœur se mit à battre. Ce mot d’orgueil auquel je n’avais jamais osé
+toucher m’illumina. Et je décidai que durant une heure, puisqu’on me les
+permettait, puisque même on les réclamait, je m’accorderais des
+sentiments audacieux et forts.
+
+--Certes, m’écriai-je, je ne renie aucune de mes principales raisons de
+vivre...
+
+--Très bien, fit Nicolas avec enthousiasme.
+
+--J’en étais sûre, chuchota Ilonka soulagée.
+
+Mais chacun de nous regarda devant soi, écouta l’orchestre qui
+continuait de répandre dans l’air nocturne sa langueur tzigane que
+parcourait soudain un trait fulgurant. Je désignai les musiciens.
+
+--Ce sont eux qui tout à l’heure m’ont inspiré je ne sais quelle
+incertitude. Ils ont toujours l’air d’hésiter entre plusieurs passions.
+
+Les Telegdi demeurèrent silencieux, pour des motifs différents.
+J’ajoutai:
+
+--Vous autres Hongrois, vous avez trouvé là le langage du désespoir.
+
+--Parce que nous sommes quelquefois désespérés, fit très vite Ilonka.
+
+--Cependant, continuai-je avec une conviction grandissante, écoutez
+cette musique: de l’abîme naît un nouveau désir.
+
+Nicolas, lui, pensait à sa patrie:
+
+--La Hongrie a connu les pires heures de la défaite et de la révolution,
+mais vous avez raison, elle vaincra le malheur.
+
+--On peut triompher du malheur, murmura sa femme, mais le peut-on de ses
+fautes?...
+
+--Si la Hongrie a commis des fautes, répliquai-je, mieux vaudrait
+qu’elle les oublie.
+
+Ilonka me regarda avec anxiété:
+
+--Il faudrait être seul pour oublier. Et il y a toujours Dieu!
+
+--Moi, j’ai confiance, affirma Nicolas.
+
+Et dans l’élan de son optimisme il tourna sur sa chaise comme pour
+prendre l’assistance à témoin. A une table voisine, deux jeunes gens lui
+firent des signes d’amitié.
+
+--Tenez, nous dit-il en rayonnant, voilà justement deux de mes camarades
+du Comité. Vous permettez? Je vais aller leur porter le toast national.
+
+Il se leva, le verre en main. Dès qu’il se fut éloigné, je dis à Ilonka:
+
+--Je vous remercie de vos paroles. Vous ne voulez pas que je doute de
+moi.
+
+--Et j’ai compris vos allusions, votre désir de calmer ma peine.
+
+--Vous ne craignez donc plus ma présence? Vous ne pensez plus que je
+vais bouleverser votre vie?
+
+Elle essaya de sourire en répondant:
+
+--Je crois qu’il faut toujours craindre Lucien Mesmay.
+
+--Rassurez-vous. Puisque j’ai votre pardon, je puis repartir.
+
+--Partir...
+
+--Et ensuite, ce passé cruel s’effacera.
+
+--Vous avez raison, il s’effacera.
+
+--Rien n’aura eu lieu. Je ne serai dans votre mémoire qu’un ami.
+
+--Rien qu’un ami, c’est ce qu’il faut.
+
+Mais je la guettais, et je vis que des larmes bordaient ses paupières.
+Alors devant ces pleurs qui révélaient jusque dans le remords qu’elle
+haïssait son remords, Mesmay parla par ma bouche, en mots précipités:
+
+--Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai. Je t’aime encore. Jamais je ne
+t’oublierai.
+
+--Taisez-vous, fit-elle épouvantée.
+
+--Et si je suis revenu à Budapest, c’est pour te le dire.
+
+Je n’avais pas pensé que la violence pût donner une telle sensation de
+liberté. Ilonka s’était levée à demi, puis rassise. Bouleversée, elle
+murmura:
+
+--J’ai été imprudente. Je ne vous en veux pas, Lucien. Mais nous allons
+nous quitter pour toujours. Allez-vous en.
+
+Devant cette femme pantelante, si belle d’être torturée, je m’écriai:
+
+--Nous quitter? Mais tu me rappellerais. Depuis huit ans, tu ne vis
+qu’avec l’espoir que je revienne. Tu as essayé toutes les consolations:
+aucune ne t’apaise. Moi, moi seul, je te suis indispensable. Ah! que tu
+m’aimes!
+
+Haussé à la taille de Mesmay, mes yeux, ma voix, étaient aussi impérieux
+que les siens. Alors, terrifiée par cette chaleur de désir, Ilonka se
+leva en trébuchant, appela son mari, prétexta un malaise. Elle voulait
+rentrer, tout de suite. L’autre, qui ne comprenait pas qu’elle cherchait
+à fuir, s’étonna, se plaignit qu’une soirée qui s’annonçait si bien fût
+brusquement écourtée. J’intervins en disant que moi-même j’allais
+regagner mon hôtel.
+
+--Comment, vous aussi?
+
+Et puis il se résigna, mais déclara qu’il resterait à tenir compagnie à
+ses amis. Nous mîmes Ilonka en voiture: elle ne me regarda pas une fois.
+J’étais stupéfait, exaspéré qu’elle m’échappât si aisément. Au moment de
+partir, Nicolas lui rappela par la portière de laisser la clef sous le
+paillasson.
+
+--En effet, m’expliqua-t-il quand elle eut disparu, nos domestiques
+couchent dans les combles et personne ne nous attend. Vraiment, vous
+voulez partir? Quant à moi, je vais rester ici: nous avons à discuter la
+question d’une entente secrète avec des groupements italiens. Parce que
+vous savez, les Tchécoslovaques... Mai pardon, je vous ennuie! En tout
+cas, j’en ai jusqu’au matin...
+
+Je lui dis adieu et je pris une voiture à mon tour. «Hôtel Astoria».
+Durant le trajet un fiévreux dialogue se déroula en moi. Jean Collin
+protestait, invoquait l’honneur, les lois de la famille, et aussi le
+danger d’une telle aventure. Les arguments de Mesmay étaient meilleurs.
+Et tant bien que mal, je fis comprendre à mon cocher de ne pas me mener
+à l’hôtel Astoria, mais rue Csillag, nº 10.
+
+Je montai l’escalier obscur, je pris sous le paillasson la clef de
+l’appartement, j’entrai. Ilonka poussa un grand cri d’horreur et se jeta
+dans mes bras.
+
+ * * * * *
+
+La journée du lendemain se passa pour moi dans une exaltation mêlée
+d’inquiétude. Jamais je n’aurais cru que la perfidie stimulât si fort la
+volupté. En m’entraînant sur ses pas, Mesmay m’avait ouvert des
+perspectives sans limites: trahir, c’était se renouveler. Si longtemps
+je m’étais borné à une seule âme, ou plutôt à la surface de mon âme,
+vérifiée, réglée une fois pour toutes. J’avais méconnu les facilités du
+mensonge, c’est-à-dire mes ressources dormantes.
+
+Parmi tant de réflexions satisfaites, se présentait néanmoins celle-ci:
+usurper le nom d’un autre pour séduire une femme, la faire retomber,
+elle si pieuse, dans une faute qu’elle détestait, c’était une action
+malhonnête, une action indigne. Mais indigne de qui? De Mesmay que
+j’étais à peine? Ou de Jean Collin que je n’étais plus? Hanté par un
+trompeur, je le trompais mais moins que moi-même auquel de tels actes ne
+ressemblaient guère. D’ailleurs si Mesmay n’était pas responsable de
+cette chute qu’il ignorait, Jean Collin ne l’était pas beaucoup plus
+puisqu’elle ne s’était produite qu’à la faveur de la première à laquelle
+il n’avait point participé. D’autre part, en usurpant son nom et sa
+personne, j’avais presque rendu service à Mesmay puisque j’avais achevé,
+pour son compte, l’entreprise qu’il avait commencée. J’interrompais en
+sa faveur une prescription. Assurément la préoccupation légitime de ma
+sécurité, qui m’avait imposé, au début, d’admettre un quiproquo, puis de
+l’entretenir, ne m’obligeait pas à pousser le malentendu jusqu’à devenir
+l’amant d’Ilonka. Mais j’avais dû obéir à des nécessités morales, je
+veux dire psychologiques. Imitant les gestes de Mesmay, il fallait bien,
+pour que l’imitation fût complète, imiter les plus significatifs.
+
+Aussi m’empressai-je de retourner le soir chez les Telegdi. Nicolas, de
+plus en plus occupé par ses complots, ne rentrerait, cette fois-là
+encore, que très tard. Ilonka, qui m’avait ordonné de venir, qui
+m’attendait avec une impatience désespérée, commença par m’accabler de
+reproches. Elle affirma qu’elle commettait le plus affreux des crimes en
+répétant dans des conditions aggravées son péché d’autrefois. Elle me
+détestait tout en m’étreignant.
+
+Cette seconde nuit, je me demandai ce qu’elle aimait si fort en moi.
+Certes, je faisais mon métier le mieux possible. Mais si tous les hommes
+se ressemblent aux minutes où l’esprit ne compte plus, comment, après,
+Ilonka continuait-elle d’être dupe? Il ne s’agissait plus de
+ressemblance physique: et si j’avais pu imaginer ce que devait être la
+conversation moyenne de mon prédécesseur, je n’arrivais pas à plagier ce
+qu’il disait lorsqu’une seule femme l’écoutait? Ce joueur, ce séducteur,
+je ne pouvais prétendre l’égaler sur son terrain professionnel. Et
+pourtant Ilonka nous confondait. Aujourd’hui je suppose qu’elle me
+recréait selon son désir et son souvenir. Puisque je figurais son idéal,
+je ne courais aucun risque de la décevoir. Peut-être s’aimait-elle en
+moi, et n’importe quel homme eût-il pu tenir un rôle dont elle était
+l’auteur. Et qui sait si elle ne s’était pas trompée sur le Mesmay réel
+aussi bien qu’elle se trompait sur son remplaçant.
+
+Au moment même, je n’hésitais pas. Il me fallait agir. Et, pour mieux la
+leurrer, à ses remords j’opposais mes colères, je la troublais, je la
+bousculais tour à tour. Ne lui permettant à aucune minute de voir clair
+en elle, je la détournais ainsi de m’observer. Cette violence à froid,
+Mesmay me l’avait enseignée: c’était celui de ses traits qui me devenait
+le plus naturel. Au point que je ressentais cette pathétique violence
+comme une bouffée de son souffle, un mystère télépathique. Peut-être, me
+disais-je, est-il mort et se réincarne-t-il en moi? Une pareille
+substitution eût expliqué à la fois le bonheur qu’Ilonka goûtait dans
+mes bras et celui qui m’enchantait dans les siens. Le fait est qu’en ces
+heures où mon ancienne personnalité n’avait que faire, et, par prudence
+autant que par pudeur, se dérobait, je cessais de n’être qu’un double et
+un complice. M’interrompant de copier, je m’identifiais purement et
+simplement à mon modèle. La passion, qui oblige à la bonne foi, chassait
+de mon esprit toute idée de calcul ou de mensonge: je devenais Mesmay
+lui-même par rigueur de sincérité.
+
+Cette nuit-là encore, quand je traversai en rentrant le hall désert de
+l’hôtel, je vis sur le bureau du concierge une lettre adressée à M. J.
+Collin, et qui m’attendait, me faisait signe. Mais je déclinai ce
+langage muet. Et même j’aurais jugé de la dernière indiscrétion de la
+prendre. Ce n’était pas une raison parce que je ressemblais à son
+destinataire pour l’ouvrir.
+
+ * * * * *
+
+Sur ces entrefaites, Margit revint du lac Balaton et me téléphona. Ce
+matin-là, j’aurais bien été enfin à la Bibliothèque du Musée national,
+car le temps passait, mais elle était justement fermée pour la journée.
+Et Margit se montra si bavarde et si extasiée que je ne pus éviter de me
+rendre à son appel.
+
+--J’ai eu beaucoup de peine, me dit-elle quand nous fûmes en présence
+dans le petit salon obscur, à décider mon père à revenir. Je ne lui
+avais pas parlé de votre retour afin de lui en faire la surprise. Et
+j’ai passé ces quelques jours à errer dans le parc, en évoquant nos
+conversations d’autrefois. Vous vous rappelez: Ilonka cherchait à s’y
+mêler. Mais elle était bien jeune, alors, et je la renvoyais à ses
+jeux...
+
+--Ses jeux...
+
+--Parfois vous alliez la consoler. C’était très long, car elle ne vous
+aimait guère. Il vous fallait à tous deux des heures entières de tête à
+tête pour des réconciliations. Puis vous reveniez à moi qui, seule,
+pouvait vous entendre. Vous me lisiez des vers... Tenez, l’autre jour,
+j’ai retrouvé un court poème de Heine que j’avais copié pour vous... Le
+voilà...
+
+Elle me tendit une feuille de vélin armorié, puis reprit, plus bas:
+
+--Oui, je l’ai copié le jour même de votre brusque départ, sur le bureau
+de mon père, en utilisant son papier à lettres. Je me rappelle très
+bien. Il est entré, et m’a dit que je ne vous verrais plus...
+
+Tout en prenant le papier d’un air ému, je songeais surtout à Mesmay.
+Sans doute, les «consolations» qu’il prodiguait à Ilonka, j’en
+saisissais tout le sens puisque j’étais aujourd’hui le consolateur. Mais
+pourquoi jouer auprès de la sœur aînée un personnage poétique?
+Hésitait-il entre elles? Un Mesmay n’hésite pas. Peut-être, plus
+simplement, était-il sincère, j’entends contradictoire. L’imiter
+exigeait bien des nuances, et je soupirai devant tant de difficultés.
+
+--Eh! bien, reprit mon interlocutrice ravie de mon soupir, allez-vous me
+dire enfin pourquoi vous m’avez naguère mise en garde contre les
+passions, vous qui les placez si haut?
+
+--Parce que, répondis-je très désireux de faire valoir une nuance de
+plus, je possède un instinct de divination. Prévoyant que l’amour ne
+vous satisferait pas, j’aurais voulu d’avance vous protéger.
+Aujourd’hui, hélas, vous savez que mes alarmes n’étaient point vaines.
+
+Margit me contempla avec émotion, puis couvrit son visage de ses longues
+mains sèches:
+
+--Quel incomparable ami...
+
+Exactement, je cherchais à me conformer à Mesmay tel que je
+l’entrevoyais de détour en détour, et je lui obéissais comme à un chef,
+sans essayer de comprendre. Mais j’eus le sentiment qu’ici j’avais
+presque trop réussi, et que mon Mesmay était plus vrai que nature.
+
+--Je me suis souvent demandé, reprit ma compagne, par quel sortilège
+vous plaisiez à tout le monde. Ainsi mon père: quand j’ai vu qu’il ne se
+pressait pas de repartir, je lui ai révélé que vous étiez à Budapest, et
+tout de suite il a décidé de prendre le train. «M. Mesmay est en
+Hongrie, répétait-il, je veux me trouver en face de lui.» Et sans
+s’expliquer davantage, il hâtait les préparatifs. Hélas, mon pauvre père
+est devenu presque aveugle, il vous verra à peine. Tenez, le voici.
+
+Sur le seuil venait en effet d’apparaître un vieillard à fortes
+moustaches blanches, avec des yeux éteints. Je le jugeai magnifique. Un
+domestique le guidait, et il demanda d’un accent bref:
+
+--Monsieur Mesmay est ici?
+
+--Je vous salue, monsieur Szolnoky, fis-je.
+
+Alors le vieillard--vraiment le plus décoratif que j’eusse jamais
+rencontré--congédia le domestique et dit à sa fille:
+
+--Margit, laisse-nous.
+
+Un peu étonnée, elle eut le temps, avant de se retirer, de murmurer: «A
+bientôt», et je me retournai vers son père qui achevait de s’installer
+dans un grand fauteuil. Il y eut un silence, que je respectai.
+
+--Ainsi monsieur, dit enfin le vieillard, vous êtes revenu en Hongrie?
+
+--Je suis revenu.
+
+--Malgré notre convention...
+
+Il y eut un second silence durant lequel j’éprouvai beaucoup moins de
+respect que d’incertitude.
+
+--Veuillez m’expliquez pourquoi, reprit-il d’un ton cette fois très
+cassant.
+
+Troisième silence. Impossible de déchiffrer ce front blême, ces
+paupières tombées. Un instant j’eus l’idée de dire que j’étais venu
+étudier les papiers concernant Descartes et son choix d’une carrière.
+Mais comme j’hésitais:
+
+--Allons, monsieur, fit le vieux Szolnoky en affectant une ironie
+hautaine et parfaitement déplaisante, vous avez la mémoire courte.
+Oubliez-vous qu’il y a huit ans, vous que j’avais accueilli chez moi et
+que je prenais pour un gentilhomme, vous avez été convaincu, à
+l’Orszagos Casino, de tricher?
+
+--Oh! m’écriai-je.
+
+--Ah, ah, la mémoire vous revient. Et ne vous rappelez-vous pas que si,
+sur ma demande et parce que vous aviez été mon hôte et presque mon ami,
+l’Orszagos Casino a bien voulu étouffer l’affaire, vous avez signé une
+déclaration. Une déclaration où vous reconnaissiez votre forfaiture et
+où vous preniez l’engagement de quitter Budapest dans les deux heures,
+et de n’y plus jamais revenir...
+
+J’étais accablé.
+
+--Et cependant, continua mon interlocuteur, vous voilà revenu.
+Voulez-vous m’expliquer pourquoi?
+
+Jusque-là j’avais pu, tant bien que mal, deviner Mesmay et ses motifs.
+Mais ici, comment suivre un modèle que je ne retrouvais plus?
+
+--Monsieur, fis-je rouge d’humiliation et d’inquiétude, vous êtes
+cruel... vous êtes injuste...
+
+Et soudain un grand parti s’imposa à moi. Je ne me contenterais pas
+d’achever des esquisses commencées par un autre. Puisque j’étais devenu
+cet autre, je pouvais innover sans désormais me soucier de le copier
+servilement. J’avais si profondément épousé son caractère qu’il ne me
+restait qu’à agir pour agir comme lui. Rassemblant mes forces--son
+audace, son goût du jeu, sa ruse et sa violence--je m’adressai à M.
+Szolnoky:
+
+--Si je me trouve en face de vous, monsieur, ce n’est pas pour vous
+braver: je quitte Budapest demain ou après-demain. Mais après huit
+années--et lesquelles!--je tiens à vous expliquer les circonstances qui
+m’ont fait perdre votre estime.
+
+--Escroc...
+
+--Monsieur... si je me suis laissé accabler, c’est parce que j’étais
+réduit à prendre sur moi la faute d’un autre...
+
+--Trêve de vos plaisanteries, et allez-vous en.
+
+--Vous avez tort de ne pas m’écouter. Ai-je discuté vos conditions,
+naguère? Ai-je tenté de me justifier? Non, vous avez dit tout à l’heure
+que j’avais disparu sans un mot. Reconnaissez-le.
+
+--Je n’éprouve aucune gêne à le reconnaître.
+
+--Bon. Pour prix de mon départ, vous m’avez assuré le secret. Quel
+intérêt aurais-je donc à revenir, c’est-à-dire à remettre en question
+votre promesse? Vous dites que je ne tiens pas mon engagement:
+voulez-vous plutôt considérer le risque terrible que je cours; en
+franchissant votre seuil, je vous rends le droit de me dénoncer.
+
+Mon adversaire ne répondit rien, d’abord, frappé sans doute par la
+justesse de mon raisonnement. Puis il reprit:
+
+--Eh bien, donnez-moi l’explication de vos actes.
+
+--Elle sera forcément vague et sans preuves. Je vous affirme, je vous
+jure que je n’ai pas triché au... au Casino il y a huit ans...
+
+--Monsieur...
+
+--Je vous jure que je n’ai jamais triché de ma vie. Jamais.
+
+A mon indéniable accent de sincérité, le vieillard, fronçant les
+sourcils, demanda:
+
+--Cependant il y a un coupable. Qui est-ce?
+
+--Son nom ne m’appartient pas, monsieur... C’était un frère pour moi. Et
+dire qu’aujourd’hui j’ignore ce qu’il est devenu!
+
+L’autre sentit que ma sincérité n’était plus la même et répliqua:
+
+--Vraiment? Et c’est à cet aigrefin fraternel que vous avez sacrifié
+votre honneur? Car enfin, votre infamie, vous l’avez signée et datée. Je
+conserve cette déclaration et pour mieux vous confondre, je l’ai
+apportée. La voici!
+
+Se levant à demi, M. Szolnoky tira de la poche intérieure de son veston
+une feuille pliée en quatre. Il l’ouvrit et me la montra de loin. Mais
+j’y pus reconnaître le même papier timbré à ses armes sur lequel Margit
+avait copié le poème de Heine. Alors je m’avançai:
+
+--Triste et faux aveu, ah, laissez-moi le relire...
+
+--Non.
+
+--Que pensez-vous donc? Je viens de vous jurer solennellement que je ne
+suis pas coupable. Et maintenant je vais m’en aller. J’avais rêvé que
+peut-être vous me croiriez. Mais je m’incline. Et cette humiliation
+nouvelle, cette honte imméritée, je les accepte par dévouement à celui
+que je ne dénoncerai pas.
+
+--Curieuse chose, fit le vieillard. A mesure que je vous écoute, et si
+mal que je vous distingue à cause de ma demi-cécité, je ne vous retrouve
+pas. Votre voix a changé, vos tournures de phrases ne sont plus celles
+d’autrefois...
+
+--C’est que, je vous le répète, M. Szolnoky, je ne suis plus le même
+homme.
+
+Depuis un moment je taquinais du doigt dans ma poche le papier que
+m’avait remis Margit. Je le sortis et m’approchai davantage.
+
+--Ah, laissez-moi relire...
+
+--Non.
+
+--Au moins toucher ce papier...
+
+--Non.
+
+Mais subitement je m’en emparai, et comme il tendait la main pour le
+reprendre j’y substituai l’autre en m’écriant:
+
+--Vous êtes trop dur, trop injuste. Adieu, monsieur, vous ne me reverrez
+jamais.
+
+Furieux, le vieillard saisit la feuille que je lui rendais, palpa le
+timbre armorié pour bien la reconnaître et la serra contre lui.
+
+Moi, je disparus. Et sitôt sur le trottoir, je lus la pièce où Mesmay
+avouait sans ambages qu’il était un coquin. J’en fus moins scandalisé
+qu’on ne pourrait croire. Maintenant que je connaissais son caractère du
+dedans, j’en suivais la logique et j’en admettais les conditions.
+J’éprouvais pour lui l’indulgence que, quand même et en dépit de toutes
+les sévérités, on éprouve pour soi.
+
+ * * * * *
+
+En rentrant à l’hôtel le concierge me tendit une lettre qui venait
+d’arriver de l’étranger pour M. Lucien Mesmay. Là j’eus un scrupule: je
+m’étais servi de son nom et de sa maîtresse, il me semblait délicat
+d’abuser de son courrier. Mais surtout je songeai que si Mesmay se
+faisait adresser sa correspondance à l’hôtel, c’est qu’il n’allait pas
+tarder à y arriver lui-même.
+
+Je me sentis alors rempli d’une angoisse à laquelle se mêlait une vive
+irritation. Hélas, il me fallait disparaître. Renoncer à Ilonka m’était
+fort pénible. Et je m’aperçus qu’il n’était pas moins pénible de
+renoncer à Mesmay. Je lui devais tant. Grâce à lui, j’avais connu cette
+sensation étrange, et que nous poursuivons sans l’atteindre dans
+l’amour, de me transfuser dans une autre âme. Il me fallait maintenant
+réintégrer mon être propre, retrouver mes limites.
+
+Un instant, j’envisageai d’attendre Mesmay et de l’affronter. Je lui
+dirais que je connaissais son histoire déshonorante, et je l’engagerais
+à repartir. Désormais il était inutile car à force d’artifice et de
+volonté, j’avais reconstitué un Mesmay supérieur: la copie valait mieux
+que l’original. Séduire une jeune fille comme il l’avait fait, est
+malaisé, mais la reprendre mariée et l’arracher à ses remords, quelle
+conquête! Si Mesmay avait su d’abord dissimuler sa friponnerie auprès
+des Szolnoky, quand même il s’était laissé prendre. Moi, l’emportant en
+adresse, j’avais dissimulé sans jamais me trahir. Enfin il avait triché,
+mais moi j’avais été jusqu’au vol. Certes, j’étais le Mesmay véritable.
+
+Je tirai de ma poche la lettre qui lui était destinée. Après tout je
+n’avais pas à respecter les secrets de cet homme puisqu’ils étaient les
+miens--et je la lus. Elle était d’une femme, sa maîtresse. De ses
+phrases très amoureuses qui m’impatientèrent, je ne retins que ces mots:
+«Je suis heureuse que malgré la perte de ton passeport tu aies pu de
+Vienne continuer ton voyage, et je t’écris en avance pour que tu trouves
+cette lettre en arrivant jeudi.» Nous étions mercredi.
+
+Alors je pris le papier volé au vieux Szolnoky, je le plaçai sous une
+enveloppe au nom de M. Mesmay, Hôtel Astoria, avec l’intention de la
+mettre à la poste le lendemain. Puis je me rendis chez Ilonka.
+
+Car je consentais à rendre service à Mesmay, mais je ne voulais pas
+qu’il marchât sur mes brisées. J’avais porté sa personnalité à un point
+d’intensité après lequel il ne pourrait que déchoir. Assurément, il
+n’était pas question d’annoncer à Ilonka mon départ. Puisque l’autre
+allait arriver, il se présenterait chez elle. Mais je rêvais, sans me
+dévoiler, de la mettre en garde contre lui.
+
+--Mon amie, lui dis-je, je viens vous parler très sérieusement.
+
+Elle leva un visage d’une pâleur de condamnée. Je poursuivis.
+
+--Il se passe un phénomène étrange. Vos remords, que je vous ai aidée à
+vaincre, s’éveillent en moi. Je vois tout à coup l’horreur de ma
+conduite. Comment n’ai-je pas écouté vos premières paroles: elles
+étaient justes et raisonnables. Une sorte de lumière intérieure me le
+fait comprendre.
+
+Ilonka se dressa; des émotions contradictoires la bouleversaient.
+
+--Lucien, c’est vous qui parlez ainsi.
+
+Puis sa ferveur religieuse éclata:
+
+--La grâce l’a touché, s’écria-t-elle.
+
+Ensuite, parce qu’elle était une faible femme, elle ajouta avec
+angoisse:
+
+--Faut-il nous séparer?
+
+--Non, fis-je. Comprenez-moi: c’est parce que je vous aime plus
+qu’autrefois que je me refuse à faire plus longtemps votre malheur. Je
+ne cesserai pas d’être votre ami...
+
+Lui saisissant les deux mains et la regardant avec application,
+j’ajoutai:
+
+--Seulement une pénitence est nécessaire. Une difficile et lourde
+pénitence. Nous ne pouvons oublier notre faute ancienne: elle est entrée
+dans notre passé trop profondément. Mais celle qui appartient au
+présent, cette rechute, il faut l’effacer de notre esprit, l’interdire à
+notre mémoire. Pour mieux la condamner, ignorons-la.
+
+--Oui, murmura-t-elle, aussi ce sacrifice...
+
+--Faisons en sorte que rien ne se soit passé l’autre jour. Quand vous me
+reverrez, accueillez-moi comme si je venais d’arriver. Tenez, Ilonka,
+une allusion de votre part, je vous jure que je ferai semblant de ne pas
+la comprendre. Si vous me trouvez changé, ne dites rien, ne m’en
+veuillez pas. Si, par malheur, j’essayais de vous tenter à nouveau,
+repoussez-moi.
+
+Elle écoutait, sans s’étonner, mes bizarres paroles. Obéir, obéir même
+jusqu’à l’absurde, c’était encore m’aimer.
+
+--Mon amie, continuai-je, je voudrais avoir votre force de caractère.
+Hélas, il faut que je m’habitue à être presque indifférent. Ne vous
+étonnez pas si je demeure quelques jours sans vous voir.
+
+--Mais, fit-elle, vous ne partez pas?
+
+Là, pour la première fois depuis que j’étais à Budapest, il me fut
+impossible de mentir. La gorge serrée à la pensée que je ne la reverrais
+de ma vie, je compris que je l’aimais et je dus me taire. Puis, après
+une minute, je m’en allai.
+
+Sur le trottoir, je me heurtai à Margit qui venait faire une visite à sa
+sœur.
+
+--Eh bien, fit-elle, quand me direz-vous...
+
+Mais je l’interrompis.
+
+--Pas ici, dans la rue.
+
+--Mais quand, alors?
+
+--Venez me trouver à l’hôtel vendredi. Nous déjeunerons ensemble.
+
+--Entendu.
+
+Je rentrai et payai ma note. J’étais décidé à partir le lendemain jeudi.
+Car je n’avais plus aucune envie d’attendre celui que j’appelais le faux
+Mesmay. J’hésitai à aller à la Bibliothèque, mais il était tard, et je
+craignais des rencontres inopportunes: une timidité où je reconnus le
+signe avant-coureur de mon précédent caractère me confina dans ma
+chambre.
+
+Le lendemain, pour prendre quand même une dernière image de Budapest, je
+fis envoyer mes valises à la gare et je m’y rendis à pied. En route je
+rencontrai Nicolas. Son visage exprima beaucoup d’étonnement.
+
+--Comment, vous voilà? Mais il y a cinq minutes je vous ai vu en taxi,
+roulant vers Bude.
+
+Sans attendre ma réponse, il ajouta d’un ton boudeur:
+
+--Et pourquoi n’avez-vous pas répondu à mes signes? Je vous ai salué de
+loin, c’est vrai, mais vous m’avez regardé avec une froideur! Comme si
+vous ne me reconnaissiez pas...
+
+--Pardonnez-moi, mon cher, j’étais un peu préoccupé...
+
+En réalité, je l’étais bien davantage. Évidemment, Nicolas venait de
+rencontrer Mesmay. Il ne me restait qu’à déguerpir sans perdre une
+minute. Je quittai avec brusquerie un homme auquel j’avais cependant
+bien des obligations.
+
+Ensuite, l’express me parut très lent et la Hongrie trop vaste. Nous
+parvînmes à la frontière où je fis timbrer le passe-port Mesmay. De là
+nous repartîmes pour des heures et des heures encore de trajet. A mesure
+que je m’éloignais, j’avais l’impression de me défaire peu à peu d’un
+accoutrement insolite; les journées que je venais de vivre s’effaçaient,
+et il me semblait que j’assistais du dehors à leurs épisodes, de plus en
+plus diminués par la distance. Ma température baissait. En revanche mon
+âme habituelle et quotidienne reprenait force. Je me surpris à inscrire
+les dépenses de ma journée de voyage. A Feldkirch, dernière station
+autrichienne, je présentai l’autre passeport, celui qui était désormais
+le mien. Mon impunité cessait, je retombais sous la surveillance des
+hommes. Comme un vieux cheval qu’on attelle s’offre de lui-même au
+harnais j’envoyai une dépêche à Charlotte pour lui annoncer mon arrivée.
+
+Je vois déjà son accueil. Elle me grondera un peu quand je lui
+expliquerai que j’ai perdu les notes prises sur Descartes à la
+Bibliothèque nationale. Mais je sais qu’elle s’y résignera. Elle se
+contente toujours de ce que je fais et de ce que je suis, et n’attend de
+ma part aucune surprise. En m’épousant, elle m’a jugé une fois pour
+toutes. Elle n’ignore pas que je suis un brave homme. Un historien
+véridique. Un bon père de famille, qui inspire la confiance. Jean
+Collin.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Le Réprouvé 5
+ L’enfant jaloux 51
+ Le Machiavel maladroit 89
+ Double 123
+ Le Visage différent 151
+ Le Personnage invisible 195
+
+
+MAYENNE, IMPRIMERIE FLOCH
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78399 ***
diff --git a/78399-h/78399-h.htm b/78399-h/78399-h.htm
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+ <title>Complices | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78399 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">ROBERT DE TRAZ</p>
+
+<h1>COMPLICES</h1>
+
+
+<p class="c gap">PARIS<br>
+BERNARD GRASSET, ÉDITEUR<br>
+61, <span class="xsmall">RUE DES SAINTS-PÈRES</span></p>
+
+<p class="c">1924</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<div class="flex"><ul>
+<li><b>Au Temps de la jeunesse.</b></li>
+<li><b>Vivre.</b></li>
+<li><b>Les Désirs du cœur.</b></li>
+<li><b>L’Homme dans le rang.</b></li>
+<li><b>La Puritaine et l’amour.</b></li>
+<li><b>Fiançailles.</b></li>
+</ul></div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="cc top4em"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE<br>
+DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER<br>
+JAPON</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 10<br>
+<span class="xsmall">ET QUARANTE EXEMPLAIRES<br>
+NUMÉROTÉS DE</span> 11 <span class="xsmall">A</span> 50</p>
+
+
+
+<p class="c gap">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
+réservés pour tous pays.<br>
+<i><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Bernard Grasset, 1924.</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">COMPLICES</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">LE RÉPROUVÉ</h2>
+
+
+<p class="dedic">à Ludmilla Pitoëff.</p>
+
+<p>Ce fut mon père qui prononça pour la première
+fois son nom devant moi. J’avais douze
+ans. Je me rappelle la scène, au salon, devant
+le meuble italien à tiroirs que je possède
+aujourd’hui, et où l’on serrait de l’argent et
+des papiers de valeur. Mon père, à cette époque,
+passait par des soucis dont je devinais
+l’importance. Pour rendre service à un ami,
+il avait — je l’ai su depuis — placé des fonds
+dans une affaire qui venait de finir en désastre.
+Or nous n’étions pas riches. Cependant,
+si mon père souffrait d’être obligé désormais
+avec les siens à une économie plus
+rigoureuse, il était surtout bouleversé de
+découvrir que son ami l’avait trompé. De
+cette expérience funeste lui était venue une
+modestie qu’il imprimait à sa conversation et
+jusqu’à son attitude. Quelle gêne de pressentir,
+ignorant ses motifs, cette humiliation ! Les
+enfants, plongés dans leur incomparable univers,
+ne saisissent des événements qui se
+passent au-dessus d’eux, que le contre-coup,
+et participent à la vie des grandes personnes
+sans la concevoir.</p>
+
+<p>— Oui, répéta mon père, c’est une lettre
+de Malrose.</p>
+
+<p>Il regardait ma mère qui ne répondit pas.
+Dans le ménage, elle était la plus autoritaire
+des deux. Elle ne se bornait pas à diriger, et
+fort bien, la maison ; elle conseillait l’incertitude
+de son mari, le poussait aux démarches
+utiles. L’argent englouti dans le récent fiasco
+avait été prêté à son insu. Elle ne s’était pas
+plainte de cette imprudence ; ma mère avait
+trop de hauteur dans le caractère pour récriminer.
+Mais elle trahissait maintenant, à
+l’égard de mon père, une constante appréhension.
+En ce moment elle ne lui disait rien
+parce qu’elle redoutait sans doute qu’une
+catastrophe nouvelle sortît de ses paroles.</p>
+
+<p>— Mon cousin, reprit mon père avec un
+certain effort, nous demande l’hospitalité
+pour quelques jours.</p>
+
+<p>Je levai la tête de dessus mes soldats de
+plomb. Qui était ce cousin Malrose, imprévu,
+qui voulait habiter chez nous ? Nous connaissions
+si peu de monde que ce problème
+m’intéressa. D’autant que ma mère semblait
+tout à coup inquiète.</p>
+
+<p>Mon père attendit un peu, espérant sans
+doute la grâce d’une réponse, puis, comme rien
+ne venait, d’une voix plus faible :</p>
+
+<p>— Qu’en penses-tu ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Tu vas lui écrire qu’il nous est impossible
+de le recevoir.</p>
+
+<p>Bon, l’affaire était terminée par cette
+phrase nette et, une fois de plus, man père
+plierait les épaules. Je me mis à ranger mes
+soldats dans leur boîte. Mais, contre toute
+attente, mon père, la voix soudain raffermie,
+répliqua :</p>
+
+<p>— Je ne suis pas de ton avis. La question
+mérite d’être discutée.</p>
+
+<p>Plus tard, j’ai souvent observé que, si défiant
+de lui-même, si docile aux suggestions
+des personnes qu’il respectait, mon père était
+capable, lorsque certains principes entraient
+en jeu, d’une intransigeance d’autant plus
+résolue qu’elle se manifestait plus rarement.
+Ainsi il était patriote avec une ferveur cornélienne ;
+l’amitié, à ses yeux, méritait tous
+les sacrifices ; et il poussait le culte de la
+famille à un degré invraisemblable. Sur ces
+trois sujets, ma mère ne pouvait le faire reculer
+d’un pas.</p>
+
+<p>— La lettre est catégorique et il attend
+d’être vite renseigné.</p>
+
+<p>— Pourquoi cette hâte tout à coup ? Voilà
+huit ans que nous ne l’avons vu, huit ans qu’il
+n’a pas jugé bon de te donner signe de vie…</p>
+
+<p>Ma mère connaissait donc ce mystérieux
+Malrose ? Comme elle avait l’air courroucé !
+Elle recommença :</p>
+
+<p>— Il s’adresse à toi parce qu’il compte sur
+ta bonté. Mais tu sais bien que ni ton frère, ni
+ta sœur ne voudraient…</p>
+
+<p>— Mon frère est malade, ma sœur est dans
+le Midi…</p>
+
+<p>— Ah ! pardon, fit ma mère avec violence.
+Ta sœur ne le recevrait chez elle sous
+aucun prétexte.</p>
+
+<p>Mon père baissa la tête ; il admettait la
+valeur de l’argument, mais il ne pouvait renoncer
+à un projet qu’il estimait juste. Avec
+le brusque courage des timides, il se jeta à une
+nouvelle attaque :</p>
+
+<p>— Je regrette de te contredire. Malrose
+m’avoue que sa position est précaire ; il me
+demande, pour peu de jours seulement, un
+abri, un réconfort. Il voudrait faire ici quelques
+démarches, dont il espère des résultats
+utiles. Ah ! je sais bien ce qu’on peut lui reprocher,
+ce que je lui reproche moi-même, mais
+il m’est impossible de me montrer impitoyable.
+Sa lettre est touchante de sincérité.</p>
+
+<p>Devant un geste de son interlocutrice, il
+voulut lui faire lire le papier qu’il tenait : ma
+mère refusa, puis, d’un ton plus indulgent, ou
+peut-être ironique, elle murmura :</p>
+
+<p>— Je le sais d’avance : les lettres qu’on
+t’écrit sont toujours sincères.</p>
+
+<p>— Il ne sera pas dit qu’un membre de ma
+famille aura fait en vain appel à moi.</p>
+
+<p>— Mais où voudrais-tu même le loger ?</p>
+
+<p>Nous habitions alors, dans la banlieue, une
+maison simple, à un étage, entourée d’un
+jardin. Les pièces étaient petites, peu nombreuses
+et encombrées. Mon père, que les
+difficultés pratiques rendaient toujours craintif,
+et qui voulait s’assurer la bonne grâce de
+sa femme, essaya une concession :</p>
+
+<p>— C’est vrai, nous n’avons pas beaucoup
+de place. Eh bien, si je disais à Malrose de
+descendre à l’hôtel et de venir prendre ses
+repas ici ?</p>
+
+<p>— L’hôtel coûte cher, et puisque sa position
+est difficile…</p>
+
+<p>— Je pourrais, dit naïvement mon père, lui
+prêter une petite somme…</p>
+
+<p>— Ah ! non, s’écria ma mère avec vivacité,
+pas cela. Tiens, je me charge de tout,
+je l’accueillerai, je le logerai, je te promets
+qu’il ne manquera de rien. Mais ne lui prête
+pas d’argent.</p>
+
+<p>Mes soldats étaient tous rangés dans leur
+boîte. J’appuyai sur le couvercle pour l’enfoncer,
+et je proposai :</p>
+
+<p>— On pourrait mettre ce monsieur dans la
+chambre de débarras.</p>
+
+<p>Mes parents s’aperçurent alors de ma présence.
+Ma mère tressaillit et jeta un regard
+de reproche à mon père qui haussa les épaules.
+Puis, croyant me distraire, elle affecta un
+sourire indulgent et me dit :</p>
+
+<p>— N’as-tu pas des leçons à apprendre,
+Gilbert ? Va donc t’y mettre.</p>
+
+<p>Je fis semblant de prendre le change, non
+par hypocrisie, mais par complaisance. Il
+règne entre parents et enfants des malentendus
+dont chaque parti croit que l’autre est
+dupe. Cet entretien m’avait étonné, mais je ne
+demandais pas à le poursuivre. Que de fois
+j’avais soupiré de ces conversations de grandes
+personnes, qui m’apparaissaient si vaines,
+si obscures, et pour les qualifier d’un mot, si
+puériles ! J’en retirais un très léger dédain
+pour mes parents et leurs amis, capables de
+parler si longtemps pour ne rien dire que je
+pusse comprendre, incapables en revanche
+de comprendre ce qui m’occupait passionnément.
+Ce Malrose, que je ne me représentais
+pas, n’existait pas.</p>
+
+<p>Pourtant, le lendemain, j’entendis parler
+de lui de nouveau.</p>
+
+<p>— En somme, demandait mon père, est-ce
+que Gilbert devra l’appeler « mon oncle »
+ou « mon Cousin » ?</p>
+
+<p>— Cousin, cousin, naturellement ! s’écria
+ma mère comme si elle pensait, en diminuant
+l’importance de la parenté, m’éloigner moi-même
+de l’inconnu.</p>
+
+<p>Je me dis alors que s’il me fallait le traiter
+comme le fils de ma tante — celle qui était
+dans le Midi — Malrose devait être presque
+de mon âge, et que j’allais ainsi bénéficier
+d’un compagnon pour mes jeux. Je n’osai
+poser la question, mon espoir me suffisait, et
+j’attendis son arrivée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A la fin de la semaine, entrant au salon,
+j’entendis ma mère qui disait à un visiteur :</p>
+
+<p>— Voici Gilbert.</p>
+
+<p>Et à moi :</p>
+
+<p>— Dis bonjour à ton cousin.</p>
+
+<p>Je m’approchai avec lenteur, car j’ai la
+timidité paternelle. M. Malrose, qui était ce
+que j’appelais un vieux monsieur et qui avait
+peut-être une quarantaine d’années, tourna
+vers moi une tête petite, plantée sur un long
+corps anguleux. Je vis d’abord des sourcils
+touffus et hérissés, l’arête d’un nez maigre.
+Puis, sous les sourcils, je découvris des prunelles
+attentives, dont le regard insistant
+me guettait. Ce premier abord me fut très
+désagréable. Je ne prononçai aucune parole,
+tandis qu’il faisait :</p>
+
+<p>— Bonjour, Gilbert.</p>
+
+<p>Sa voix, étrange et voilée, me surprit : je
+n’en avais jamais entendu de pareille. Sa
+main s’empara de la mienne, l’agrippa comme
+une serre d’oiseau, et m’attira. Je me tournai
+vers ma mère ; il me ramena face à lui, me
+dévisagea encore une fois de son œil bizarre,
+puis il me lâcha. L’instant de cette présentation,
+qui me laissait tout effrayé, fut très
+court, et mon père, debout devant la cheminée,
+continua la conversation là où mon
+entrée l’avait suspendue.</p>
+
+<p>— En somme, disait-il, vous avez fait un
+bien beau voyage.</p>
+
+<p>— Assurément, répondit M. Malrose, je
+suis revenu de loin en attendant d’y retourner.
+Et l’Europe me paraît un endroit très
+petit où tant de choses vous gênent !</p>
+
+<p>— Sans doute, fit mon père sur un ton,
+cette fois, très réservé.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Ma mère, auprès de
+laquelle je m’étais réfugié, se taisait. L’étranger,
+avec l’aisance d’un homme qui en a vu
+bien d’autres, ne s’offusqua pas de cette froideur.
+Ses sourcils masquaient ses prunelles ;
+je ne voyais que ce long nez aigu et ces mains
+maigres et crispées posées comme deux araignées
+sur ses genoux.</p>
+
+<p>Mon père, après avoir toussé d’un air
+malheureux, finit par demander :</p>
+
+<p>— Voulez-vous que je vous installe dans
+votre chambre ?</p>
+
+<p>— Volontiers.</p>
+
+<p>On se leva. M. Malrose apparut très grand
+et très cambré ; il portait de vieux vêtements
+mais qui lui conservaient, malgré leur fatigue,
+une silhouette cavalière. Il s’inclina, puis
+suivit mon père dans le vestibule. Alors mon
+oppression disparut, et jetant mes bras au
+cou de ma mère, je m’écriai :</p>
+
+<p>— Oh ! pourquoi papa a-t-il invité ce vieux
+cousin ? Quel dommage !</p>
+
+<p>Et maman, sans rien dire, me caressa les
+cheveux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On ne l’installa pas dans la chambre de
+débarras, ainsi que je l’avais proposé, mais
+bien dans la mienne, d’où je dus déménager
+dans une mansarde. Mes quelques livres, — dont
+<i>l’Ile au Trésor</i>, — ma chaise basse, mes
+trois gravures en couleur, tout fut pour
+l’étranger. Il ne parut pas se douter de ma
+privation, ce qui m’irrita. Et j’en voulus à
+mon père et à ma mère de m’avoir sacrifié.</p>
+
+<p>D’ailleurs, je sentis bien vite que la présence
+de ce parent dont je n’avais jamais
+entendu parler faussait tout le mécanisme de
+notre existence. La conversation manquait
+désormais d’abandon, les phrases s’arrêtaient,
+ou soudain reprenaient avec une vitesse
+incompréhensible. Quant à moi, je n’osais
+pas considérer en face cet étrange visage ;
+mais seulement de côté, et sans qu’il s’en
+doutât. Je me repaissais à la dérobée de sa
+laideur. Ou plutôt, j’admettais qu’il était
+moins vilain que différent de tout ce que je
+connaissais. Et il m’intriguait si fort que je
+ne lassais pas de l’épier. Cependant, quand il
+m’adressait la parole, je frémissais d’inquiétude.
+Pour rien au monde, je ne serais demeuré
+tête à tête avec lui.</p>
+
+<p>A douze ans, votre philosophie expérimentale
+vous engage à subir les volontés des
+parents comme les campagnards acceptent le
+soleil ou l’orage. Mais parfois, sous l’empire
+d’un désir ou d’une crainte, on tente de se
+concilier par des séductions ou des promesses,
+la bienveillance des puissances supérieures.
+C’est ainsi qu’interprétant les signes,
+peut-être au gré de mes vœux, je crus démêler
+que si mon père protégeait Malrose, ma
+mère lui opposait des mines froides, des réponses
+brèves, et, dans son attitude, je ne sais
+quoi de désapprobateur. Je ne songeai pas à
+l’interroger ; elle ne se serait pas compromise
+avec moi. Il me fallait plutôt alimenter sa
+mauvaise humeur sans qu’elle devinât mon
+arrière-pensée. N’ignorant pas la solidarité
+des grandes personnes, je savais bien que si
+je réveillais l’esprit de corps qui les unit, ma
+mère prendrait tout de suite la défense de ce
+cousin détesté.</p>
+
+<p>Étant rentré dans mon ex-chambre, un
+matin que Malrose était sorti, pour y prendre
+<i>l’Ile au Trésor</i>, je la trouvai remplie
+d’une fumée subtile et odorante. Sur la table,
+dans une coupe d’onyx rapportée l’été précédent
+d’Andermatt, s’accumulaient des bouts
+de cigarettes mêlés à une couche épaisse
+de cendres. Je fus indigné qu’il traitât ainsi
+mon objet le plus précieux. Et je revins en
+courant conter à ma mère :</p>
+
+<p>— Si tu savais, il fume dans ma chambre
+à coucher !</p>
+
+<p>Ma mère ne répondit pas. J’ajoutai :</p>
+
+<p>— Et puis, il jette les allumettes par terre.
+Il y en a partout…</p>
+
+<p>— Va jouer, mon petit, va.</p>
+
+<p>J’allai jouer, feignant d’être docile alors
+que j’étais surtout calculateur. A la fois
+égoïste et débile, j’avais, comme la plupart
+des enfants, appris de bonne heure à composer
+en silence avec les difficultés pour mieux
+les vaincre. L’après-midi, rôdant à la cuisine,
+j’entendis se plaindre la bonne qui était en
+train de raccommoder.</p>
+
+<p>— Regardez donc, Sophie, quel linge !</p>
+
+<p>Elle tenait à la main une chemise de Malrose,
+très fine, très délicate, mais usée et dont
+le tissu trop lâche laissait voir par places des
+trous qu’elle reprisait avec du gros fil. Sophie
+s’approcha :</p>
+
+<p>— Misère ! fit-elle. Et ça veut être des
+maîtres !</p>
+
+<p>Glissé entre les deux femmes qui ne faisaient
+pas attention à moi, je me délectais. La
+bonne reprit :</p>
+
+<p>— Dieu sait d’où ça vient. Ça tombe de la
+lune, avec de drôles de manières ; c’est pauvre
+comme Job, et prétentieux, et incommode.
+Allons, bon, voilà qu’on sonne à la porte.</p>
+
+<p>Et plus tard, m’accoudant au fauteuil de
+ma mère assise et qui lisait, je murmurai :</p>
+
+<p>— Maman, tu sais, le cousin Malrose, il est
+pauvre, mais pauvre…</p>
+
+<p>— Laisse-moi.</p>
+
+<p>— Pauvre comme Job !</p>
+
+<p>Je prenais cette comparaison pour une
+injure, et je la détachai à mi-voix afin d’impressionner
+ma mère. Peut-être bien qu’à la
+suite de cette révélation on le mettrait à la
+porte et que je rentrerais chez moi. Ma mère
+posa son livre et me demanda :</p>
+
+<p>— Pourquoi dis-tu cela ?</p>
+
+<p>Je ne voulus pas trahir mon information.
+Je profitais trop de l’hostilité latente qui
+règne entre les maîtres et les domestiques et
+qui me permettait d’apprendre par surprise
+tantôt sur l’un des camps, tantôt sur l’autre,
+d’amusants secrets, pour risquer de devenir
+suspect à la cuisine. Je mentis :</p>
+
+<p>— Figure-toi : j’ai vu dans sa chambre qu’il
+avait des chemises tout abîmées.</p>
+
+<p>On me grondait si fort quand je déchirais
+quoi que ce fût qu’une telle inculpation me
+sembla définitive. Mais ma mère prit un air
+attristé, et m’expliqua que la pauvreté n’était
+pas coupable, que le cousin Malrose avait eu
+des difficultés dans la vie et qu’il était très
+vilain d’espionner ses hôtes.</p>
+
+<p>— Nous-mêmes non plus, ajouta-t-elle,
+nous ne sommes pas riches, et ton pauvre
+père se donne bien de la peine pour gagner
+notre vie.</p>
+
+<p>J’écartai ces considérations et, baissant la
+tête, je murmurai :</p>
+
+<p>— Je n’aime pas le cousin Malrose.</p>
+
+<p>Ma mère sourit un peu, sans se rendre
+compte que j’avais relevé les yeux et que je
+l’observais. Elle dit que je devais aimer tous
+les amis de mon père, puis elle voulut me renvoyer
+à mes jeux, pensant avoir rempli son
+devoir d’éducatrice. Je pressentis que je
+pouvais obtenir davantage, et j’insistai :</p>
+
+<p>— Est-ce qu’il te fait peur ?</p>
+
+<p>— Comment, peur ?</p>
+
+<p>Cette fois, j’avais frappé juste : ma mère
+parut inquiète comme si j’avais éveillé une
+préoccupation profonde. Ce fut à elle de me
+questionner :</p>
+
+<p>— Pourquoi as-tu peur de lui ?</p>
+
+<p>Alors je revis Malrose, son visage glabre et
+creusé qui se tordait parfois brusquement en
+une crispation de la bouche prête à mordre.
+Et, heureux de lui nuire en dénonçant ces
+détails affreux, je dis :</p>
+
+<p>— N’as-tu pas vu, quand il fait cette grimace,
+en montrant ses dents ?</p>
+
+<p>— Ah ! mais c’est involontaire. C’est un tic.</p>
+
+<p>— Un tic ?</p>
+
+<p>— Oui, un mouvement nerveux. Il ne pense
+pas à ce qu’il fait, il suit son idée et, sans s’en
+apercevoir, il grimace. Ce n’est rien, rassure-toi.</p>
+
+<p>L’explication me stupéfia. Comment, on
+m’interdisait avec sévérité les grimaces, et
+à lui c’était permis ? Jaloux de cette injustice,
+je me demandai soudain si, plus tard,
+je pourrais à mon tour faire ce qui était défendu.
+Ma mère avait repris son livre qui
+l’intéressait plus que mes questions. Mais ses
+paroles imprudentes m’ouvraient des perspectives.
+Et puis, à quoi donc Malrose pouvait-il
+penser de si attrayant, quelle était cette
+« idée » qui l’absorbait au point de ne plus
+savoir qu’il tordait sa bouche ?</p>
+
+<p>— Maman, fis-je, à quoi pense-t-il ?</p>
+
+<p>Ma mère m’écarta sans répondre. Elle me
+jugeait superficiel parce qu’elle n’apercevait
+pas le lien de mes réflexions. Nous n’avions
+pas la même logique. Mon père et elle me
+croyaient bête.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelque temps passa, le cousin Malrose ne
+parlait pas de s’en aller. Je l’observais parfois,
+à table ou enfoncé dans le meilleur fauteuil du
+salon, qui tombait dans des silences gênants :
+son œil devenait vitreux, et je voyais, avec un
+mélange de méfiance et de dégoût, apparaître
+sur sa face le rictus défendu, la révélation
+involontaire qu’il songeait à autre chose. Un
+jour, je le trouvai devant le feu, seul et absorbé.
+Et comme il ne s’était pas aperçu de
+ma présence, je m’enhardis, je m’approchai.
+Puis, ne pouvant retenir ma curiosité et mon
+agacement, je murmurai, de tout près :</p>
+
+<p>— A quoi pensez-vous ?</p>
+
+<p>Il tressaillit, tourna la tête, et vit que ce
+n’était que moi. Alors il se mit à ricaner, et
+un peu de sang affleura ses pommettes. Troublé
+par mon audace, j’allais fuir sans attendre
+de réponse quand il étendit son long bras, me
+prit à l’épaule et m’obligea à me rapprocher.
+De nouveau je frémis sous l’étreinte physique
+de cet homme. Pourtant son visage n’avait
+pas l’air méchant : les gros sourcils, levés,
+laissaient voir des yeux rieurs.</p>
+
+<p>— Je pensais, fit-il, à des choses que tu
+ignoreras encore pendant quelques années, si
+jamais tu les connais.</p>
+
+<p>Je sentis le vague dédain de ses paroles, et
+j’insistai :</p>
+
+<p>— Quoi donc ?</p>
+
+<p>— Ho, petit garçon bien élevé, ce n’est pas
+moi qui terminerai ton éducation.</p>
+
+<p>Cette fois le dédain était si net que je
+m’écriai, presque malgré moi, indigné, et afin
+de dédaigner à mon tour :</p>
+
+<p>— Oui, je suis un petit garçon bien élevé.
+Je sais faire des grimaces aussi bien que vous,
+mais c’est défendu, et je ne désobéis pas, moi.</p>
+
+<p>Et je voulus m’échapper de sa serre étroite.
+Mais il me retint, comme si ma colère lui plaisait.
+J’éprouvais véritablement de la haine.
+Quoi, cet intrus, « pauvre comme Job », la
+bonne l’avait dit, et qui jetait des allumettes
+partout dans ma chambre, voulait me railler,
+moi, le fils de la maison, et, avec moi, mes
+bonnes manières si péniblement apprises.
+C’était trop fort. Un tel sarcasme me révoltait.
+Mais j’avoue que j’en souffrais aussi :
+Malrose m’excluait de sa confidence, il me
+mettait en dehors d’un cercle mystérieux dont
+il occupait le centre et où il ne me jugeait pas
+digne de pénétrer. Je m’aperçus qu’en le
+détestant, je m’intéressais à lui, et que mon
+amour-propre était le complice de ma curiosité.</p>
+
+<p>Les dents jointes, je lui dis :</p>
+
+<p>— Vous me faites mal.</p>
+
+<p>— Douillet, alors ?</p>
+
+<p>Exaspéré, je m’écriai :</p>
+
+<p>— Serrez plus fort : vous verrez que je ne
+crierai pas.</p>
+
+<p>Il me lâcha. Je ne profitai pas de ma liberté.
+Je voulais lui faire mal à mon tour, et je ne
+savais pas comment. Comptant que mon intuition
+m’indiquerait le point sensible, je lançai
+une flèche au hasard :</p>
+
+<p>— C’est maman qui me dit d’être sage.
+C’est elle qui dit que tout le monde doit
+obéir.</p>
+
+<p>J’ignorais où ma flèche était tombée, mais
+bien sûr elle avait touché quelque chose.</p>
+
+<p>— Ah ! ta mère, fit-il. Eh bien, elle a raison,
+mon petit bonhomme. Toi aussi. Et tu
+es tout à fait le fils de tes parents.</p>
+
+<p>J’osai, par défi, jouer une expression d’innocence
+et d’étonnement. Alors il crispa sa
+bouche en une si terrible grimace que j’en
+demeurai stupide. Ma mère entra, et je gagnai
+le coin du salon où m’attendaient mes soldats.
+De loin, j’observai les deux personnages
+en présence : ils étaient compassés — Malrose
+d’une extrême et presque excessive
+courtoisie, ma mère sévère, et l’un et l’autre
+se contredisant toujours comme par système.</p>
+
+<p>Le premier, il laissa tomber cet entretien
+d’une banalité si froide et s’approcha de
+moi. Je n’étais pas très gâté en fait de jouets,
+et mes soldats de plomb, dévernis et parfois
+infirmes, appartenaient à des armées bien
+différentes. Mais je les aimais, surtout deux
+nègres, vestiges d’une ancienne boîte. Il les
+prit dans sa main sèche pour les examiner.</p>
+
+<p>— Ce sont des nègres, lui expliquai-je avec
+politesse.</p>
+
+<p>— Sais-tu, répondit-il, que j’en ai vu de
+vivants ?</p>
+
+<p>— Des vrais ?</p>
+
+<p>— Certes, des vrais.</p>
+
+<p>— Et beaucoup ?</p>
+
+<p>— Sans doute. J’ai longtemps chassé avec
+eux. Je me suis même battu contre eux.</p>
+
+<p>— Battu ? Avec des fusils ?</p>
+
+<p>— Mais oui. Tiens, regarde : une ancienne
+blessure faite avec une sagaie.</p>
+
+<p>Il releva sa manche, et me montra au-dessus
+du poignet une cicatrice blanchâtre.
+Les yeux me sortirent de la tête. Ce mot de
+<i>sagaie</i> surtout m’enthousiasma. Ainsi les histoires
+de mes livres, cet homme les avait
+vécues ! Je respirai profondément, puis, pour
+ajouter à ma joie, je lui demandai, un peu
+défiant encore :</p>
+
+<p>— Et les Indiens, vous les connaissez ?</p>
+
+<p>— Ah ! non, fit-il en souriant, pas les
+Indiens. Mais les Chinois, ce qui est mieux.
+Des hommes jaunes, figure-toi, qui sont doux
+comme des femmes, savants et cruels.</p>
+
+<p>Ma mère l’interrompit avec une fausse
+aisance :</p>
+
+<p>— Vous allez lui monter l’imagination.</p>
+
+<p>— Oh ! je ne lui apprendrai pas à fumer
+l’opium.</p>
+
+<p>— Dites, dites, m’écriai-je.</p>
+
+<p>— Voyons, Gilbert, n’ennuie pas ton cousin.</p>
+
+<p>Mon père entra, fatigué par son bureau,
+agitant un journal du soir, et tous trois se
+mirent à parler de choses inutiles. Comme
+mon père était différent de Malrose, — avec
+ses cheveux grisonnants, sa mine découragée,
+son corps lourd et trapu ! Et l’autre était
+mince, fier, mystérieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette animosité latente qui opposait ma
+mère et mon cousin, je la percevais toujours
+davantage, peut-être parce que l’un et l’autre
+la dissimulaient de moins en moins. Parfois
+Malrose causait avec mon père, qu’il dominait
+de la tête, et il semblait rajeuni par une
+gaieté nerveuse qui faisait scintiller sa sombre
+figure. Nous entrions, ma mère et moi, et
+au bout de quelques secondes il s’éteignait. Il
+se bornait à répondre, en phrases courtes auxquelles
+il ne tenait pas, qu’il éparpillait avec
+lassitude. Ma mère, de son côté, n’abondait
+jamais dans son sens ; elle s’arrangeait pour
+couper ses histoires quand mon père, toujours
+bonhomme, l’avait décidé à un récit.
+Elle ne voulait pas que le passé de Malrose
+s’introduisît chez nous. Ce héros contesté
+était là, soit, elle avait dû y consentir ; mais il
+lui fallait franchir tout seul, et désarmé, le
+seuil de la maison. Elle lui imposait de n’être
+qu’un hôte provisoire : ensuite il s’en irait et
+on l’oublierait. Il fallait déjà se préparer à
+l’oublier. En attendant, ma mère était résolue
+à l’isoler, à le garrotter, à le bâillonner, à le
+tuer, peut-être. Elle aurait repoussé avec
+horreur l’acte physique qu’expriment ces
+verbes : elle les appliquait dans leur signification
+morale.</p>
+
+<p>J’aurais dû suivre avec joie son effort continu,
+dissimulé sous un minimum de politesse,
+pour jeter l’intrus dehors. Mais je ne le devinai
+clairement qu’en devenant moi-même moins
+acharné. Et aussi, retrouvant dans l’attitude
+désobligeante de ma mère quelque chose — oh !
+bien vague — qui ressemblait à la désapprobation
+qu’elle témoignait à mes sottises,
+j’en vins à penser que le cousin Malrose avait
+peut-être sur la conscience un tort pareil aux
+miens. Avait-il commis, lui aussi, quelque sottise ?
+Il ne cessait pas pour autant de paraître
+étrange, au contraire, mais je le rapprochais
+de moi. D’ailleurs, seul — bien qu’en passant — il
+avait manifesté à l’égard de mes jeux
+l’intérêt plein de gravité, l’intérêt professionnel,
+si j’ose dire, qu’ils méritaient. Étions-nous
+donc faits pour nous entendre ? J’avais,
+comme tous ceux de mon âge, trop souffert
+de l’indulgence superficielle et hautaine des
+grandes personnes pour ne pas savoir gré à cet
+être qui prenait au sérieux mes lectures et
+mes soldats.</p>
+
+<p>Je cessai donc de rapporter à ma mère les
+calomnies que je ramassais à la cuisine, soucieux
+de ne pas nuire à cet inconnu encore
+inquiétant mais susceptible de devenir un
+allié éventuel. Et puis j’étais frappé de voir
+que mon père n’avait pas du tout avec Malrose
+la même attitude que ma mère. Déjà j’avais
+noté au passage quelques discussions entre
+mes parents, mais fugaces : en dehors de quoi
+je les sentais unis profondément sur l’essentiel,
+ligués pour bien des questions contre moi,
+toujours certains et dogmatiques. Or, voilà
+qu’en ces récentes circonstances ils ne formaient
+plus un bloc infrangible. Ma faiblesse
+jusque-là implacablement chapitrée s’exalta
+de pressentir entre eux une fissure, un désarroi.
+Quelle erreur d’avoir excité ma mère contre
+Malrose alors qu’il était peut-être l’annonciateur
+d’une plus grande liberté. Faisant brèche
+dans les principes de mes parents — je ne
+savais pas de quelle façon, mais je me flattais
+que ce serait à mon avantage — était-il
+traître au parti des familles ?</p>
+
+<p>En fait, depuis son arrivée on me surveillait
+moins. Un jour, on ne vit pas que je venais
+déjeuner sans m’être lavé les mains. Le samedi,
+je rapportai de mauvaises notes qui passèrent
+presque inaperçues. Mon extraordinaire cousin
+m’avait chassé de ma chambre, c’est vrai,
+mais il me facilitait l’existence. Une vague
+reconnaissance commença de se joindre à ma
+curiosité. Il me faisait toujours un peu peur,
+mais je ne le trouvais plus si laid. Bien entendu,
+je ne montrais pas mes sentiments, et
+lui, de son côté, ne m’accordait aucune importance.
+Je ne pouvais lui servir de rien, et il
+avait saisi tout de suite qu’il ne prendrait pas
+le cœur de mes parents en leur faisant mon
+éloge ; ils étaient trop raisonnables, trop modestes,
+trop désintéressés pour placer leur
+amour-propre sur la tête de leur fils.</p>
+
+<p>Non, je ne comptais pas aux yeux de Malrose.
+Il se bornait à faire appel, mais impérieusement,
+à l’amitié de mon père, à son courage,
+à son zèle. Il pesait sur lui de toutes
+ses forces, comme un infirme pèse sur une
+rampe d’escalier. J’étais gêné parfois de son
+regard brusque et dardé sur son interlocuteur ;
+s’il m’avait regardé comme cela, eussé-je été
+capable d’un refus ? Et mon père, dont la
+bonté était docile à n’importe quelles sollicitations,
+pliait sous cette volonté : il s’empressait
+de bavarder pour remplir les silences que ma
+mère ouvrait exprès dans la conversation ; il
+faisait l’innocent devant les sous-entendus : il
+riait aux ironies amères et compliquées de
+Malrose, il riait doucement, chaleureusement,
+pour en amortir la pointe, et pour envelopper
+de son indulgence cet être bizarre comme il
+aurait enveloppé un fiévreux de son manteau.
+Ah ! que mon père se donnait de peine ! Lui,
+si fatigué au soir de son travail, si méditatif
+dans ses pantoufles, sous la lampe qui caressait
+ses cheveux embrouillés, je le voyais maintenant
+se dépenser en mille grâces, faire des
+frais, raconter même des anecdotes, afin d’arranger
+toutes choses, de mettre du liant, de
+l’aimable entre nous. Et parfois, s’interrompant
+dans ses efforts, il levait des yeux suppliants
+vers ma mère qui ne daignait pas se
+prêter à son manège.</p>
+
+<p>Un jour, nous étions à table, une violente
+discussion éclata. Je ne l’avais pas vue venir.
+On parlait d’un livre que je n’avais pas lu,
+naturellement, et je pensais à autre chose.
+Tout à coup le mensonge de notre existence se
+déchira et des mots graves se firent entendre,
+à la stupeur de ceux qui les prononçaient.</p>
+
+<p>— Je ne l’admets pas, je ne l’admets pas,
+s’écriait ma mère avec force.</p>
+
+<p>— Et moi, répliqua Malrose d’un ton terrible,
+je refuse de reconnaître la sanction des
+préjugés. Je n’appelle pas criminel l’homme
+qui veut être libre.</p>
+
+<p>— Oh ! vous…, fit ma mère.</p>
+
+<p>Elle s’était tournée vers lui, et la fin de la
+phrase qu’elle n’avait pas dite, fut écrite sur
+sa figure. Je ne pus la déchiffrer, je ne savais
+pas encore lire ces choses-là. L’autre la comprit.
+Il devint blanc. Et ils se dévisagèrent.
+Les répliques avaient été si brusques et d’emblée
+si chargées de sens que mon père, pris à
+l’improviste, n’avait pu empêcher l’explosion.
+Mais pour jeter de l’eau sur le feu, immédiatement,
+car il y avait sans doute à portée une
+quantité d’autres substances inflammables,
+il s’écria :</p>
+
+<p>— Revenons au sujet du livre, laissons de
+côté sa philosophie. Ses descriptions, par
+exemple, sont charmantes…</p>
+
+<p>Sans se préoccuper de cette diversion, Malrose
+repartit, en accentuant ses paroles :</p>
+
+<p>— Je suis seul responsable de mes actes
+parce que j’en connais seul les raisons. Je ne
+regrette rien. Si j’ai paru incompréhensible ou
+coupable aux yeux de ma famille, de mon
+monde…</p>
+
+<p>— Je t’en prie, insista mon père.</p>
+
+<p>L’autre tourna vers lui ses prunelles fulgurantes :</p>
+
+<p>— De tout le monde, si tu veux. J’ai connu
+cependant des joies, j’ai découvert des…</p>
+
+<p>— Épargnez-moi vos confidences, protesta
+ma mère d’un air indigné.</p>
+
+<p>L’incendie gagnait, mon père fit un effort
+surhumain :</p>
+
+<p>— Pas devant Gilbert.</p>
+
+<p>Et tous trois baissèrent le visage. Moi seul
+j’achevai de manger avec appétit. J’étais enchanté.
+D’abord une dispute entre parents est
+toujours plaisante quand on ne reçoit pas
+d’éclats. Ensuite je savais maintenant avec évidence
+que le cousin Malrose avait commis une
+faute grave, quelque chose comme une énorme
+désobéissance. Or mon existence reposait sur
+l’idée d’une loi rigoureuse et détaillée à laquelle
+il était doux, émouvant et dangereux de contrevenir.
+Je n’étais donc pas seul à la détester !
+Il y avait donc des grandes personnes qui
+n’étaient pas, comme mon père et ma mère,
+l’incarnation naturelle de la règle.</p>
+
+<p>Ce qui m’intriguait, c’est que mon cousin
+ne paraissait pas gêné par sa faute. Lorsque,
+huit jours avant son arrivée, j’avais été surpris
+sautant sur mon lit à grands élans redoublés
+en faisant gémir les ressorts qui me lançaient
+un plafond, il en était résulté une
+punition terrible. L’instant du plaisir disparu,
+j’avais conçu mon péché et ressenti d’accablants
+remords. Pourquoi Malrose, s’il était
+aussi pécheur que moi, se montrait-il si sûr
+de lui ? Qu’il fût coupable, je l’admettais,
+sans avoir l’idée, d’ailleurs, de définir sa
+culpabilité. Avait-il, me disais-je, déjà demandé
+pardon ? S’il défiait ainsi le blâme et
+le châtiment, y a-t-il donc des fautes qui
+demeurent impunies ? Cette hypothèse que
+la sanction n’est pas toujours fatale me ravissait
+et me scandalisait à la fois.</p>
+
+<p>On m’envoya dans ma chambre. Il y eut
+une grande explication au salon, à la suite de
+laquelle Malrose disparut pendant deux jours.
+Quand je demandai, assez sournoisement, où
+il était allé, ma mère me répondit d’un ton
+brusque : « En voyage. » Elle paraissait préoccupée,
+mécontente. Je suppose qu’elle se
+reprochait de n’avoir pas été plus maîtresse
+d’elle-même, d’avoir offensé son hôte, d’être
+entrée en discussion sur un sujet dont elle
+n’admettait même pas, jusque-là, avoir eu
+connaissance. Le regret de sa maladresse et
+de sa dureté l’avait sans doute inclinée à l’indulgence,
+et l’autre s’était contenté d’un replâtrage ;
+il ne devait pas être très exigeant
+sur ce chapitre. Mon père, courant de l’un à
+l’autre, avait conclu l’arrangement.</p>
+
+<p>C’était lui qui sortait le plus meurtri de
+l’accident. Il souffrait d’une situation si fausse,
+mais il en soulignait la fausseté par sa physionomie
+navrée et sa crainte des allusions. Il
+crut devoir me donner une version des événements
+qui me tranquillisât.</p>
+
+<p>— Ton cousin, me dit-il, a des goûts littéraires
+très décidés et qui ne sont pas ceux
+de ta mère. C’était très intéressant de les entendre
+échanger leurs opinions sur ce roman.
+Malrose…</p>
+
+<p>Mais, pressentant que mon père était le seul
+qui, par mégarde, me livrerait peut-être le secret
+de l’énigme, je l’interrompis :</p>
+
+<p>— A-t-il demandé pardon ?</p>
+
+<p>— Comment, pardon ? fit mon père bouleversé.</p>
+
+<p>Il crut que j’en savais long, il essuya les
+verres de son pince-nez, m’attira près de lui,
+soupira, et se jeta avec un magnifique courage
+dans une explication difficile :</p>
+
+<p>— Écoute, ton cousin est un homme très original,
+je veux dire d’une intelligence très originale.
+Il n’a jamais voulu suivre une carrière
+régulière ; tu aurais… on aurait donc tort de le
+juger comme on juge n’importe qui. Je t’assure
+qu’il a très bon cœur. Ce qu’il appelle « l’existence
+bourgeoise » ne peut pas lui convenir, et
+non seulement cette existence mais ce qu’elle
+suppose d’honorable… je ne dis pas honorable,
+je veux dire de posé, d’ordonné. Enfin tu comprends,
+n’est-ce pas ? Alors quand on ne l’a
+pas vu depuis longtemps, ce qu’il a d’exceptionnel
+étonne un peu, choque même. J’avoue
+qu’il choque ta mère. Mais elle ne lui en veut
+pas…</p>
+
+<p>Si honnête, si droit lui-même, mon père
+hésita après cette dernière inexactitude. Et
+j’en profitai pour lancer une question dont
+j’espérais un bon résultat :</p>
+
+<p>— Mais pourquoi ma tante ne veut-elle le
+recevoir sous aucun prétexte ?</p>
+
+<p>— Qui t’a raconté cela, Gilbert ?</p>
+
+<p>— C’est maman qui l’a dit l’autre jour, tu
+te rappelles ?</p>
+
+<p>Alors, parlant moins pour son fils que pour
+lui-même et pour répondre à sa femme, à sa
+sœur absentes, et en présence desquelles il
+aurait eu une éloquence moins péremptoire,
+mon père s’écria :</p>
+
+<p>— Eh bien, moi, je le défends. Je sais ce
+qu’on lui reproche, je connais ses égarements
+et je m’en voudrais d’en rappeler le détail.
+Mais qui suis-je, pour le condamner ? Ai-je
+subi ses tentations pour être sûr que je n’y
+aurais pas succombé ? Il a commis des fautes,
+pis que des fautes : cesse-t-il d’appartenir à
+notre famille ? Par-dessus tout il a été mon
+ami, il l’est toujours. Jamais je ne l’abandonnerai.
+Enfin, j’en fais juge quiconque est
+de bonne foi, je ne pouvais refuser l’hospitalité
+qu’il me demandait. Qui sait même si
+l’influence d’un foyer ne lui sera pas profitable ?
+Et souviens-toi qu’il est notre hôte,
+Gilbert.</p>
+
+<p>J’étais flatté que mon père me parlât
+comme à une personne raisonnable, et c’était
+un avantage encore que je devais à mon cousin.
+Aussi ce discours me persuada-t-il, sans
+toutefois m’éclairer beaucoup. Déjà la manière
+dont cette mystérieuse figure avait surgi
+dans notre milieu paisible, qu’elle bouleversait,
+m’avait intrigué. Tout ce qu’on pouvait
+révéler encore sur elle passionnait mon imagination,
+et je n’avais nulle envie de condamner
+ou d’absoudre, mais de savoir. Jusqu’à ce
+nom — Malrose — dont les syllabes me paraissaient
+éclairées de poésie.</p>
+
+<p>Tourmenté par mon désir de connaître, je
+questionnai :</p>
+
+<p>— Est-ce que je peux lui demander de me
+raconter des histoires ?</p>
+
+<p>— Bien sûr, répliqua mon père, heureux
+de mon ton naïf. Il t’en contera de très belles
+sur ses voyages. Songe qu’il a été un peu
+partout. Tu te rappelles ton atlas : eh bien, il
+a été jusqu’aux antipodes. Hein, les antipodes ?</p>
+
+<p>Et il se montrait ravi de faire valoir son
+protégé, même devant un médiocre public. Je
+murmurai, avec la vanité de montrer que
+j’avais déjà reçu une confidence :</p>
+
+<p>— Il m’a dit qu’il a été en Chine.</p>
+
+<p>— Quelle est la capitale de la Chine,
+Gilbert ?</p>
+
+<p>Vexé que mon père, après son effusion pathétique,
+reprît à mon égard le ton condescendant,
+je répondis, exprès :</p>
+
+<p>— Tokio.</p>
+
+<p>— Mais non, Gilbert, c’est Pékin. Comment
+tu ne sais pas quelle est la capitale de la Chine ?
+Eh bien ! voilà quelque chose qu’il te faut demander
+à ton cousin. Figure-toi…</p>
+
+<p>Ma mère entra. Mon père s’empressa vers
+elle, et la questionna sur ses emplettes, bavardant
+avec des intonations changées pour bien
+me faire comprendre que notre précédent entretien
+était fini, et qu’il n’avait plus aucune
+envie de parler de Malrose. Mais à part moi,
+me rappelant que ma mère arrêtait toujours,
+sur les lèvres de mon cousin, les récits, les évocations
+de son existence, je m’étonnai que
+mon père me poussât à les solliciter. Auprès
+d’elle, j’apprenais qu’ils étaient défendus ;
+auprès de lui, trop confiant et peut-être maladroit
+par défaut d’imagination, j’obtenais de
+les connaître. Je comptais bien n’y pas manquer.
+D’où venait donc, chez Malrose, cette
+incapacité de vivre une existence régulière ?
+Est-ce qu’il y a des gens qui ne vont pas au
+bureau comme papa, qui appartiennent à une
+race plus hardie ? Que savourent-ils alors à
+l’insu des autres ? Et peut-être que l’indignation
+qu’ils soulèvent sur leurs pas ajoute-t-elle
+au plaisir de leur cœur orgueilleux ?</p>
+
+<p>Lorsque Malrose revint, après sa courte
+absence, et pour achever chez nous son séjour,
+je le vis plus distant, plus hermétique que
+jamais. Il s’enfermait de longues heures dans
+sa chambre, il en ressortait avec des lettres
+qu’il allait mettre lui-même à la boîte. Il ne
+m’adressa pas la parole. J’aurais voulu lui
+dire combien sa seule présence discréditait
+notre salon paisible, avec ses meubles de velours,
+et que je rêvais d’entendre de lui le
+secret de son prestige. Mais le temps passait, et
+je n’osais m’exprimer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un des derniers jours, je n’y pus tenir davantage.
+Mon père et ma mère étaient sortis.
+J’avais à faire une narration qui m’excédait.
+Je quittai ma mansarde, je gagnai à pas
+silencieux, le long du corridor, la porte de
+mon ancienne chambre, et j’écoutai. Il était
+là, écrivant toujours ; j’entendais le bruit
+de sa plume sur le papier. Je me maudissais
+d’être si timide et d’ignorer ce que je
+voulais. Il remua sa chaise ; j’appréhendai
+qu’il ne sortît et me trouvât. Alors je frappai :</p>
+
+<p>— Entrez.</p>
+
+<p>Il tournait le dos à la porte.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il y a ?</p>
+
+<p>La pièce était pleine de cette fumée dont
+j’avais respiré l’arome évanoui.</p>
+
+<p>— Tiens, fit-il avec ennui, tu viens voir
+si je suis toujours là ? Rassure-toi, je pars
+à la fin de la semaine. Oui, je vous débarrasserai
+de ma désagréable présence.</p>
+
+<p>Il parlait pour d’autres interlocuteurs. Je
+murmurai :</p>
+
+<p>— A la fin de la semaine ?</p>
+
+<p>— Il te tarde de me voir disparaître, toi aussi.</p>
+
+<p>Une expression de mon père était restée
+dans ma mémoire, et je ne la comprenais pas
+très bien, mais je l’imaginais pleine de significations.
+Pour obliger mon cousin à me répondre,
+ou du moins à m’entendre, je l’utilisai.</p>
+
+<p>— C’est-il vrai que vous n’aimez pas <i>l’existence
+bourgeoise</i> ?</p>
+
+<p>Cette fois il me regarda pour de bon, et je
+crus qu’il allait sourire. Puis son visage reprit
+son expression lointaine.</p>
+
+<p>— J’ai à écrire, dit-il.</p>
+
+<p>Alors, pour faire éclater devant lui mon admiration,
+pour qu’il sentît, aussi, qu’il y avait
+peut-être quelque complicité entre nous, je
+m’écriai :</p>
+
+<p>— Moi non plus, je ne l’aime pas.</p>
+
+<p>— Ho ! ho ! voilà qui est extraordinaire !
+Sais-tu au moins ce que c’est ?</p>
+
+<p>Je rougis, et passionnément je souhaitai
+savoir. L’hypothèse que Malrose avait commis
+une énorme désobéissance me revint, et je
+murmurai, avec l’angoisse de dire une ânerie :</p>
+
+<p>— C’est d’être sage.</p>
+
+<p>Alors il se mit à rire, d’un rire qui ressemblait
+à celui de la lingère quand elle racontait
+à la cuisine des histoires que je ne devais pas
+entendre, — un rire sournois, confus, suspect,
+un rire qui ne l’amusait pas, ni moi non plus,
+un rire rouillé, qui n’avait pas dû retentir
+depuis très longtemps, et qui faisait surgir,
+au-dessus, autour de lui, la vague silhouette,
+l’ombre au plafond d’un Malrose tout différent,
+dont j’avais tout à coup peur comme à
+notre première rencontre.</p>
+
+<p>Quand il eut assez ri, il me questionna. Mais
+je ne voulais plus parler et ce fut lui qui tâcha
+de me plaire.</p>
+
+<p>— Hé quoi ! tu étais si fier d’être un petit
+garçon bien élevé ! Je me souviens. Pourquoi
+as-tu changé ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Eh
+bien, tu me parais moins banal que je ne pensais.
+Approche-toi. Voici un front élevé, des
+prunelles naïves qui deviendront peut-être
+profondes. Et cette lèvre inférieure, je ne
+l’avais pas remarquée ; elle annonce des goûts
+qui embelliront ta destinée. Curieux petit
+bonhomme !</p>
+
+<p>Cet examen me mettait horriblement mal à
+mon aise. Je baissai la tête, il me releva le
+menton d’un doigt autoritaire, et me dévisageant
+avec insistance :</p>
+
+<p>— Moi aussi, à ton âge, j’étais docile et
+appliqué. J’avais une mère plus indulgente
+que la tienne, et un père plus énergique. Je
+grandissais en sagesse. Et tu vois ce que je suis
+devenu. Qui sait si, à ton tour…? Mais non,
+reste ce que tu es, des pieds à la tête, mon
+ami.</p>
+
+<p>Puis, comme je me taisais toujours, fermant
+les yeux et le menton maintenu en l’air par
+son index, il prit un air soupçonneux :</p>
+
+<p>— Mais qui donc t’a parlé de moi ? Ta
+mère, sans doute… Ah ! ce n’est pas bien…</p>
+
+<p>— Non, fis-je par esprit de justice, c’est
+papa.</p>
+
+<p>— Ton père, bon. Et qu’est-ce qu’il t’a dit ?
+Beaucoup de mal je suppose.</p>
+
+<p>— Non, non.</p>
+
+<p>— Il m’a représenté comme un mauvais
+homme, perdu, dédaigné ; un vilain modèle
+pour son fils ; un être méchant…</p>
+
+<p>Sa voix, où passaient des frissons de rancune
+et de fierté, m’attirait dans un monde
+de sentiments que j’ignorais, à la fois séduisant
+et dangereux. J’étais entraîné à dire
+des paroles qui m’étonnaient moi-même, qui
+sortaient toutes seules de mes lèvres.</p>
+
+<p>— Pourquoi seriez-vous méchant ?</p>
+
+<p>— Parce que je n’ai pas réussi, probablement.</p>
+
+<p>Je ne savais pas ce que c’était que « réussir ».
+Et je me laissai glisser plus vite sur la pente
+ouverte.</p>
+
+<p>— Je suis sûr, au contraire, que vous êtes
+bon… Dites-moi, racontez-moi ce que vous
+avez fait…</p>
+
+<p>— Comment ?</p>
+
+<p>— Oui, d’où venez-vous ?</p>
+
+<p>— Jamais, fit-il, on se plaindrait que je te
+monte l’imagination.</p>
+
+<p>— Dites, dites.</p>
+
+<p>Et comme il hésitait, j’ajoutai pour le convaincre.</p>
+
+<p>— Je ne le répéterai pas. Je sais garder les
+secrets.</p>
+
+<p>Ce qui me poussait, c’était de savoir pourquoi
+Malrose différait des autres. J’imaginais
+aussi que sous sa dissimulation sœur de la
+mienne — dissimulation d’enfant solitaire qu’on
+ne prend pas au sérieux, et qui renfonce ses rêves
+dans son âme fermée, — j’allais trouver une
+figure pour mes désirs vagues, un être à la fois
+chevaleresque et persécuté. Me leurrant de
+cette prétendue ressemblance, je me persuadais
+que ses récits me révéleraient mon propre
+avenir. Et c’était moi-même que je cherchais
+en lui : le meilleur et le pire de moi-même.</p>
+
+<p>Il se leva, prit une cigarette, puis me considérant
+de côté :</p>
+
+<p>— Fumes-tu ?</p>
+
+<p>Bien sûr que je ne fumais pas. C’était défendu,
+et je n’éprouvais même pas l’envie de le
+faire. Mais proposée par Malrose, l’expérience
+me parut valeureuse. Et puis j’étais piqué par
+son ironie. Je voulus me compromettre pour
+lui plaire.</p>
+
+<p>— Donnez-la-moi, fis-je.</p>
+
+<p>Un même tison enflamma nos deux cigarettes,
+mais tandis qu’il roulait négligemment
+la sienne au coin des lèvres, je m’appliquais
+et j’aspirais : la fumée me monta à la tête et
+ajouta à ma griserie.</p>
+
+<p>— En somme, reprit-il, que veux-tu ? Parle,
+je suis à ton service. Te raconter quelque
+chose, j’y consens, mais quoi ?</p>
+
+<p>La bienheureuse minute ! Il m’avait compris
+et s’offrait à me satisfaire. Cependant,
+sur le seuil du possible, je n’aperçus qu’une
+immensité vague. J’ignorais tout de la vie.
+J’étais bourrelé de pressentiments, dont beaucoup
+étaient absurdes, mais j’étais également
+incapable de les formuler. Et mon grand élan
+s’abîma dans cette impuissance à définir.</p>
+
+<p>— Hé bien, que veux-tu ?</p>
+
+<p>— Je ne sais pas.</p>
+
+<p>Il haussa les épaules. Lui aussi, je suppose,
+me crut bête. Je regardai les fumées de nos
+cigarettes qui montaient au plafond : bleuâtres
+et insaisissables. Voilà ce que j’aurais
+voulu comprendre. Savoir pourquoi j’étais
+séduit, par quoi, que faire et que devenir.
+Mais le langage me manquait. Et je devinai que
+Malrose allait retomber dans son indifférence
+à mon égard ; un instant intrigué, il me jugeait
+maintenant ennuyeux et inutile. L’humiliation
+de nouveau m’inspira et, me souvenant
+de ce qu’il m’avait dit sur mes soldats de
+plomb, je me résignai à murmurer une question
+banale.</p>
+
+<p>— Parlez-moi des nègres.</p>
+
+<p>— Des nègres ?</p>
+
+<p>— Ceux qui vous ont blessé.</p>
+
+<p>— Si tu veux. Cet épisode-là s’est passé au
+fond du Dahomey, il y a cinq ans. J’étais alors
+au service d’une compagnie industrielle qui
+traitait l’alfa. Le procédé était ingénieux, on
+pouvait gagner de l’argent. Moi-même, on
+m’avait engagé à de bonnes conditions ;
+d’abord un fixe, et puis des allocations de fin
+d’année, une assurance, des indemnités pour
+revenir en Europe, et puis…</p>
+
+<p>— Montrez-moi votre blessure ?</p>
+
+<p>Il releva sa manche sans s’interrompre de
+parler, et je revis sur le bras maigre et bronzé
+la cicatrice blanche, profonde couture.</p>
+
+<p>— Seulement, continua-t-il, ce qui a perdu
+l’affaire, c’est que le capital était insuffisant.
+Il aurait fallu pouvoir supporter des pertes
+pendant les premiers exercices, pertes qu’on
+aurait d’ailleurs récupérées. J’avais établi un
+barème…</p>
+
+<p>— Vous étiez seul contre eux, murmurai-je.
+Vous vous êtes défendu ? Vous avez
+couru un grand danger ?</p>
+
+<p>— Peuh, quelques moricauds…</p>
+
+<p>J’hésitai une seconde, puis, le cœur serré :</p>
+
+<p>— Vous les avez tués ?</p>
+
+<p>— Quelques-uns, c’est bien possible. Ils
+nous ont attaqués au crépuscule. Nous avons
+tiré… Oh ! ce ne fut pas bien grave. Ils se sont
+sauvés tout de suite.</p>
+
+<p>Je lui en voulus de diminuer son héroïsme.
+Je me représentais une scène effroyable qu’il
+dominait, s’exposant aux coups, perdant son
+sang, mais triomphant quand même, et sublime.
+Si moi-même, à mon tour… Mais je
+repoussai cette idée impertinente.</p>
+
+<p>— L’erreur, reprit-il pour lui plus que
+pour moi, c’est de mettre à la tête de ces
+entreprises coloniales des gens qui n’ont jamais
+bougé de chez eux, qui ignorent les conditions
+dans lesquelles travaillent leurs capitaux.
+Il faudrait qu’ils allassent sur place,
+là-bas.</p>
+
+<p>« Là-bas ». Je m’enhardis :</p>
+
+<p>— Je voudrais y aller aussi…</p>
+
+<p>Il prit la chose naturellement, ce qui me déçut.</p>
+
+<p>— Si tu y vas, plus tard, tâche d’être plus
+veinard que moi. Cette affaire-là a claqué, et
+puis une autre, une affaire de caoutchouc au
+Congo belge. Chaque fois, j’espérais réussir.
+Les circonstances ne l’ont pas permis. Ajoute
+la maladie, le sale climat. C’est de là que j’ai
+été en Chine. Des femmes jaunes après des
+noires, mais pas plus de chance. Je m’étais mis
+avec deux individus, des Anglais, de vrais
+bandits ; je m’en suis aperçu, j’ai voulu
+tenir le coup, mais ils étaient plus canailles
+que… enfin plus roublards que moi. Ah ! ce que
+j’en ai perdu des occasions de faire fortune !</p>
+
+<p>Il interrompit son soliloque, et me prenant
+à témoin :</p>
+
+<p>— Comment t’expliquer tout ce que j’ai
+essayé, manqué, gâché ? Vingt fois j’ai cru
+aboutir. Ne crois pas cependant que tous mes
+échecs aient été de ma faute. La destinée ne me
+fut pas facile, et j’ai travaillé dur, plus dur que
+ceux qui touchent leurs rentes. J’ai mangé de
+l’argent, c’est vrai, mais ensuite quelle énergie
+pour le rattraper, que d’inventions, que d’audace !
+Il fallait se grouiller. Les scrupules, ma
+foi, s’affaiblissent quand il s’agit de vivre. Si
+j’étais devenu riche, à mon retour tout le
+monde m’aurait ouvert les bras ; les anciens
+amis, la famille. On ne m’aurait pas traité
+d’aventurier.</p>
+
+<p>Je ne voyais dans ce mot que les syllabes
+« d’aventures » qui me plaisaient fort. Il continua :</p>
+
+<p>— On ne m’aurait pas reproché… ce qu’on
+me reproche aujourd’hui. Mes fautes, on les
+oublierait, tandis qu’on les étale. Chacun se
+croit le droit de me condamner, sans savoir
+l’enfer que j’ai traversé, la mort que j’ai frôlée
+si souvent, sans savoir combien facilement un
+homme, loin de son milieu naturel, seul, se
+transforme, peut-être se dégrade. Mais non.
+J’ai eu des appétits ; je les ai satisfaits. Je
+n’avais que ma peau ; j’ai cherché son plaisir.
+L’Afrique, l’Extrême-Orient, ce n’est pas la
+petite Europe. On s’y noie comme dans la mer.</p>
+
+<p>J’avais jeté ma cigarette, je me reculai un
+peu. Les paroles de Malrose n’étaient pas
+très claires, mais j’appréhendais qu’elles ne le
+devinssent. J’avais provoqué des aveux ; je
+les redoutais maintenant. Je l’avais admiré, je
+ne voulais pas que le détail de sa culpabilité
+me dégoûtât.</p>
+
+<p>— Ne dites pas cela, fis-je.</p>
+
+<p>Il reprit, non plus avec âpreté, mais d’un
+accent plein d’inquiétude :</p>
+
+<p>— En attendant, je suis un raté. Voilà une
+excellente moralité en action ! Après tout, les
+autres ont peut-être raison. Mais cela, ce serait
+le pire. Ici, dans cette maison où tout me
+blesse, pour la première fois je suis moins sûr
+de moi-même. Vais-je me joindre aux imbéciles
+pour me blâmer ? Non, non. Ma vie me
+retombe sur le cœur. Quelle affreuse angoisse,
+parfois, durant mes insomnies. Et que cela
+fait mal…</p>
+
+<p>Depuis cette conversation, j’ai quelquefois
+observé, chez des natures nerveuses et pécheresses,
+le brusque besoin de confesser leurs
+fautes au milieu des larmes. Elles étaient jusque-là
+orgueilleuses, ironiques, provocantes,
+et les voilà tout à coup déséquilibrées, prêtes
+au désespoir et à l’aveu. J’étais bien jeune
+alors pour recueillir de scabreuses confidences.
+Je fus bouleversé de voir mon cousin
+affalé sur sa chaise, la tête basse, et tout pareil
+au vaincu se livrant au vainqueur. Cette chute
+soudaine d’un héros me désola. Parce que
+j’étais timide je connaissais l’humiliation,
+mais j’avais horreur de voir les autres humiliés.
+Moi, enfant, j’eus pitié de cet homme.</p>
+
+<p>Des larmes parurent à ses paupières, et il ne
+dit plus rien. M’étant rapproché sans qu’il
+s’en aperçût, je lui pris la main. Et puis je
+cherchai la meilleure parole pour l’encourager,
+et je soufflai :</p>
+
+<p>— Je vous comprends.</p>
+
+<p>Il ne m’entendit pas, se leva d’un air égaré,
+ouvrit la fenêtre et s’accouda à la barre. En
+bas la porte d’entrée se referma. C’était maman
+qui rentrait. Alors je m’enfuis.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand je le revis à dîner, il avait repris son
+expression sévère. Il ne parut pas se rappeler
+qu’il y avait entre nous, désormais, un souvenir
+commun. Au dessert il annonça qu’il
+nous quitterait le lendemain. Ma mère ne put
+s’empêcher de rayonner, mon père au contraire
+jeta sur mon cousin un regard craintif.</p>
+
+<p>— As-tu abouti dans tes démarches ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Malrose fit un geste évasif. Mon père insistant,
+il lui répondit :</p>
+
+<p>— Non, mon cher. J’ai trouvé soit des portes
+fermées, soit des visages réprobateurs. Je
+repars comme je suis arrivé. Personne ne veut
+m’aider. Et pourtant il suffirait de peu de
+chose.</p>
+
+<p>— Ne perdez pas courage, s’obligea à dire
+ma mère.</p>
+
+<p>— J’en ai beaucoup eu, fit-il simplement.
+J’en ai moins…</p>
+
+<p>— Mais alors… dit mon père.</p>
+
+<p>Il fut interrompu par ma mère qui leva
+la séance et m’envoya dans ma chambre apprendre
+mes leçons. Mais le lendemain matin,
+au déjeuner, je tombai sur une dispute de mes
+parents.</p>
+
+<p>— Dieu sait, disait mon père, à quelle extrémité
+il risque de se porter.</p>
+
+<p>— Allons donc, répondit ma mère.</p>
+
+<p>Mon arrivée les fit se taire un instant, mais
+le sujet de leur discussion les préoccupait si
+fort qu’ils le reprirent par allusions.</p>
+
+<p>— Il m’a expliqué, dit mon père. Une
+simple avance…</p>
+
+<p>— Jamais.</p>
+
+<p>— Garantie. Ce serait le salut.</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Mais cette rentrée inespérée qui justement…</p>
+
+<p>— Non, non et non ! Rappelle-toi…</p>
+
+<p>Mon père l’arrêta d’un geste. Il savait bien
+ce qu’elle voulait dire. Dès que j’eus fini, pour
+mieux débattre le problème on m’envoya au
+salon repasser mes mots latins.</p>
+
+<p>J’y allai tête basse, inquiet pour mon ami.
+Le souvenir de ses larmes me serrait le
+cœur. J’ouvris la porte : Malrose était au
+salon. Il ne m’avait pas entendu, il me tournait
+le dos, debout devant le meuble italien à
+tiroirs, celui que je possède aujourd’hui. Il
+avait ouvert, forcé sans doute, le tiroir supérieur,
+et compulsait des billets de banque. Je
+m’avançai et il se retourna brusquement.</p>
+
+<p>Mon émotion fut si violente que je me mis
+à trembler et qu’il m’eût été impossible de
+prononcer une parole : pourtant je me sentais
+lucide et résolu. Je marchai au meuble
+d’où, stupéfait, furieux, Malrose s’était écarté.
+Me haussant sur la pointe des pieds, je pris
+les billets de banque — la « rentrée inespérée »
+dont avait parlé mon père, je suppose — et
+les tendis à mon cousin en refermant le
+tiroir.</p>
+
+<p>Il ne bougea pas, sombre, la bouche tordue
+par son affreuse grimace, et comme prêt à se
+jeter sur moi.</p>
+
+<p>— Prenez-les, articulai-je enfin.</p>
+
+<p>Il ricana :</p>
+
+<p>— Ils ne sont pas à toi. Et je serais vite
+rattrapé. Allons, va me dénoncer, sale gamin.</p>
+
+<p>Je pensai que si papa ou maman entrait en
+cette minute, tout serait perdu et que ce serait
+bien dommage. Alors, m’efforçant d’être persuasif,
+j’insistai :</p>
+
+<p>— Prenez-les donc. Et puis, partez. Je
+dirai que c’est moi qui les ai…</p>
+
+<p>Je n’osai pas prononcer le mot. Il hésita
+encore, soupçonneux :</p>
+
+<p>— Pourquoi fais-tu cela ?</p>
+
+<p>L’imbécile ! Je recommençai :</p>
+
+<p>— Dépêchez-vous.</p>
+
+<p>Il les prit. Papa entra et dit que la voiture
+était là et qu’on avait chargé les bagages. Il
+y eut une scène d’adieux assez curieuse. Maman,
+qui était naturellement enchantée de le
+voir déguerpir, se montra aimable pour la première
+fois. Et papa, qui était inquiet de Malrose,
+qui se reprochait de ne pas l’avoir financièrement
+secouru, fut froid, presque désagréable.
+Malrose, toujours très poli, semblait pressé
+de partir. Il me serra la main en dernier, mais,
+pris de faiblesse après mon audace, je baissai
+les yeux, et ainsi je n’ai jamais su quelle avait
+été l’expression suprême de son visage. Il
+monta dans la voiture qui disparut.</p>
+
+<p>Puis nous rentrâmes. Maman alla donner
+des ordres pour qu’on rétablisse ma chambre à
+mon usage. Je suivis mon père au salon.</p>
+
+<p>— Papa…</p>
+
+<p>Il ne fit pas attention, d’abord. J’étais
+décidé, mais l’aveu me semblait vraiment dur.
+Mon front se couvrit de sueur.</p>
+
+<p>— Papa, dis-je, j’ai pris l’argent qui était
+dans le tiroir du meuble italien.</p>
+
+<p>— Comment, l’argent ? fit-il.</p>
+
+<p>— Oui, le cousin Malrose… tu ne sais pas
+combien il est malheureux. Alors j’ai pris l’argent
+pour le lui donner.</p>
+
+<p>— Petit misérable !</p>
+
+<p>Mon admirable père, ce bourgeois timide,
+pâlit d’abord, d’une pâleur verte qui me fit
+comprendre l’énormité de mon acte. Ensuite,
+il tendit les bras vers moi.</p>
+
+<p>— Viens que je t’embrasse.</p>
+
+<p>Ce baiser fut d’ailleurs très court. Ma mère
+m’appela dans le corridor. Je répondis sans
+bouger : « Voilà ». Nous l’entendîmes qui
+venait au salon. Alors mon père, toujours
+très pâle, se pencha vers moi et murmura,
+au comble de l’agitation :</p>
+
+<p>— Sois tranquille, sois tranquille…</p>
+
+<p>Et la porte s’ouvrit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">L’ENFANT JALOUX</h2>
+
+
+<p class="dedic">A Salvador de Madariaga.</p>
+
+<p>… Mes frères, certes ! je ne les aimais pas.
+Eux-mêmes, ils me détestaient. Nulle raison
+à cette antipathie réciproque, sinon ma faiblesse
+et leurs brutalités. Peut-être aussi le
+simple effet de générations différentes. J’avais
+quatorze ans ; Charles vingt et Lucien dix-huit.
+Nous aurions dû vivre de côté et d’autre,
+occupés à nos besognes particulières.
+Mais un perpétuel désir de lutte, un goût des
+rancunes et des représailles nous rapprochaient.
+Nous passions nos vacances à nous
+battre. Charles, d’un caractère apathique,
+se bornait à me donner des coups. Lucien,
+qui était plus imaginatif, cherchait à me faire
+mieux souffrir, et il s’amusait, avec un rire
+sournois, à de cruelles taquineries.</p>
+
+<p>Il est vrai que je ne les craignais guère. Je ne
+me contentais pas de me défendre, je prétendais
+parfois attaquer. Leur méchanceté surexcitait
+ensemble ma peur et mon audace. Comme
+je n’étais pas le plus fort, il me fallait recourir
+à la ruse, une ruse ingénieuse et patiente.
+Mon avantage était dans les insultes, où ils
+ne m’égalaient point, et dans la fuite, où je
+les essoufflais. Pour rien au monde, je n’aurais
+été me plaindre ou demander protection à
+une grande personne. Je mettais mon honneur
+à les braver… S’ils m’attachaient à un arbre
+en plein soleil ; s’ils m’enfermaient dans une
+malle, au grenier ; s’ils me volaient mes
+vêtements ou mes livres ; s’ils me tordaient
+les poignets à les briser — je parvenais presque
+toujours à retenir mes cris ou mes pleurs…</p>
+
+<p>Cette année-là, nous allâmes passer la Pentecôte
+à la campagne, chez notre grand’mère.
+En ce lieu paisible, mon existence était
+semée d’embûches, de nuit comme de jour.
+Car, mes frères et moi, nous logions dans
+deux chambres contiguës, à une extrémité
+de la maison. Personne n’entendait nos batailles,
+leurs menaces, et mes chants. On ne
+s’apercevait que le lendemain des cuvettes
+fendues, des lits inondés d’eau, des chaises
+défoncées. Charles et Lucien rejetaient sur
+moi toute la faute. Et j’étais assez orgueilleux,
+assez méprisant pour la revendiquer.</p>
+
+<p>Un soir, après dîner, nous étions en train
+de jouer aux cartes — et le jeu n’était qu’un
+prétexte à nous envoyer des coups de pied
+sous la table — tandis que ma grand’mère
+faisait, sur un guéridon voisin, une patience
+avec sa demoiselle de compagnie. On entendit
+tout à coup le roulement d’une voiture dans
+la cour, bientôt un bruit de voix dans le vestibule,
+puis, la porte s’ouvrant, on vit paraître
+Étienne. Étienne, notre cousin, était
+alors âgé de vingt-quatre ans… Je venais de
+recevoir le soulier de Charles sur le tibia
+gauche : cette arrivée inopinée suspendit ma
+riposte et changea ma colère en plaisir.</p>
+
+<p>Toutefois je dus lui dire bonsoir presque
+aussitôt car Lucien, malignement, fit remarquer
+combien il était tard. J’allai donc me
+coucher. Je suivis des corridors obscurs où
+je redoutais chaque soir une embuscade.
+Je m’enfermai dans ma chambre. Mais, au
+fond de mon lit, j’abandonnai la contrainte,
+la défiance, la haine, qui tout le jour, m’avaient
+exalté. Et je me hâtai de m’endormir pour
+revoir Étienne le plus tôt possible.</p>
+
+<p>Étienne, en effet, était mon meilleur ami.
+Certes, je n’aurais pas osé lui donner ce nom.
+Lui-même n’y aurait peut-être pas pensé.
+Mais qui d’autre aurais-je aimé ? Mes frères
+et moi, nous étions adversaires. Mes camarades
+d’école, je les ignorais, et ils me le
+rendaient bien. Les autres personnes et
+même mes parents, ne provoquaient en moi
+que des sentiments de convention. Tandis
+qu’Étienne…! Il m’inspirait une admiration
+immense et tendre. Il était grand, solide,
+bien vêtu, adroit, joyeux : que de prestiges
+à mes yeux de révolté ! Je pensais qu’il
+était très beau. Ce qu’il disait me paraissait
+toujours juste. Orphelin de père et de mère,
+sa destinée me frappait, d’une manière sans
+doute excessive, de respect et de compassion.
+J’aurais voulu le distraire, l’intéresser, me
+mettre à son service. Mais j’éprouvais tout
+cela d’une manière confuse et je ne savais
+pas l’exprimer.</p>
+
+<p>Lui, de son côté, me témoignait une réelle
+bienveillance, me conseillait, parfois me grondait.
+J’acceptais humblement ses reproches,
+parce qu’il m’écoutait comme un égal, parce
+qu’il était le seul à avoir confiance en moi.
+Près de lui, je me trouvais heureux et paisible.
+Un de ses gestes familiers était de
+me caresser les cheveux, et je sens encore,
+après des années, le choc de sa bague sur ma
+tête d’enfant.</p>
+
+<p>Je me rappelle qu’un soir, à une réunion
+de famille, comme je lui disais adieu avant
+d’aller me coucher, il m’avait soulevé dans
+ses bras, et il avait murmuré à son voisin :</p>
+
+<p>— Des trois, c’est bien celui-là que je préfère…</p>
+
+<p>Etre celui qu’on préfère ! A ces mots, mon
+cœur triste et sauvage s’était brusquement
+dénoué. Cette fois-là, je n’avais pu retenir
+mes larmes…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, quand je descendis dans la
+cour, je vis Étienne qui boutonnait ses gants,
+la cravache sous le bras, tandis que le cocher
+achevait de sangler son cheval Ingo. Je courus
+lui dire bonjour.</p>
+
+<p>— Bonjour, Léopold, fit-il de sa voix
+enjouée. Viens-tu te promener avec moi ?</p>
+
+<p>Je lui expliquai que le seul cheval disponible,
+en dehors d’Ingo, était réservé à
+Lucien, qui m’interdisait de le prendre…
+Étienne m’entraîna de quelques pas, à cause
+du cocher, et me demanda :</p>
+
+<p>— Tes frères sont-ils toujours insupportables ?</p>
+
+<p>— Regarde.</p>
+
+<p>Je relevai ma manche et lui montrai sur
+mon bras droit la trace d’une morsure.
+Étienne parla d’aller leur tirer les oreilles.
+Je le suppliai de n’en rien faire. J’étais trop
+content qu’il me plaignît.</p>
+
+<p>— Mais ces disputes perpétuelles…</p>
+
+<p>— Elles m’amusent, m’écriai-je avec défi.</p>
+
+<p>Étienne hocha la tête. Sa nature raisonnable
+ne pouvait concevoir le plaisir que l’on
+goûte, étant faible, à souffrir et à se venger.
+Et parce qu’il avait l’âge d’homme, il avait
+oublié que les enfants renferment de grands
+sentiments dans de petites manies : le stoïcisme
+absurde que j’opposais aux méchancetés
+de mes frères, me relevait à mes propres
+yeux. Grâce à cet entraînement de courage
+et d’insouciance, un acte héroïque, à cette
+époque de ma vie, m’eût peut-être été naturel.</p>
+
+<p>Ingo encensait en nous considérant de son
+bel œil noir. Étienne saisit les rênes, chaussa
+l’étrier. Ingo commença à danser sur le pavé
+de la cour. Craintif pour mon ami, je m’inquiétai
+de le voir aux prises avec cette bête, qui
+était parfois difficile. Mais il s’enleva sur
+l’étrier tout à coup, et retomba bien assis sur
+la selle, ses jambes aux flancs du cheval. J’admirai
+sa grâce virile. Et comme il souriait,
+avec une expression satisfaite, je crus que le
+sourire s’adressait à moi.</p>
+
+<p>— Écoute, me dit-il en se penchant, j’ai
+quelque chose à te raconter. Mais je pars cette
+après-midi déjà… Veux-tu me rejoindre au
+carrefour de la Fée, d’ici une heure ?</p>
+
+<p>J’acceptai avec empressement. Étienne
+poussa son cheval. Comme il passait la grille,
+il se retourna vers moi, et, toujours épanoui,
+jeta :</p>
+
+<p>— C’est pour une confidence…</p>
+
+<p>Naturellement j’arrivai en avance au rendez-vous.
+Je me couchai dans l’herbe et je me
+mis à arracher des muguets, assez intrigué
+par les paroles de mon ami. Autour de moi, il
+n’y avait que les bois, de petits bois de chênes
+où passait le vent, et un ciel clair au-dessus.
+Soudain, j’entendis un froissement de branches,
+et Étienne sortit du fourré.</p>
+
+<p>Ingo fut attaché à l’ombre et nous nous
+assîmes côte à côte sur le revers du talus.
+Étienne avait chaud dans son gros costume
+de cheval ; il commença par s’essuyer le
+front, puis il contempla la cime d’un hêtre
+isolé ; enfin, après quelque hésitation, il me
+dit :</p>
+
+<p>— Je veux d’abord te parler de toi, Léopold.
+J’ai appris par ton père que tu avais été
+le dernier en allemand. Pourquoi ? Tu ne travailles
+pas assez. On se plaint de ton indiscipline…</p>
+
+<p>— Si tu savais, lui dis-je avec passion,
+comme notre professeur est ennuyeux ! L’allemand
+aussi est ennuyeux. Et puis, je déteste
+être enfermé des heures. Alors je fais
+du bruit et je me moque des autres. Tant
+pis !</p>
+
+<p>— Léopold, ne dis pas des bêtises…</p>
+
+<p>Je regardai Étienne avec étonnement. Sa
+bonne humeur avait disparu, et il avait l’air
+préoccupé. Il se mit à me gronder d’un ton
+âpre. Pourquoi, chez lui, cette brusque incompréhension,
+cette sévérité des gens qui ne
+m’aimaient pas ? Je baissai la tête.</p>
+
+<p>— Étienne, je te jure…</p>
+
+<p>— Les langues vivantes sont indispensables
+à notre époque. Si tu veux faire une carrière
+utile…</p>
+
+<p>Que m’importait ma carrière ! Je murmurai :</p>
+
+<p>— Étienne, je ferai ce que tu voudras…</p>
+
+<p>Ingo tirait sur sa bride. Étienne se leva
+pour mieux l’assujettir ; il se retourna en se
+redressant sur ses bottes, puis, hésitant encore :</p>
+
+<p>— Écoute, Léopold…</p>
+
+<p>Il revint s’asseoir près de moi, dans les
+feuilles sèches, mit son bras autour de mes
+épaules et, à voix basse :</p>
+
+<p>— Léopold, je vais me fiancer !</p>
+
+<p>Sa figure redevint joyeuse à cause de son
+aveu, et moi, je ris à mon tour. Cette nouvelle
+imprévue m’enchanta. Je battis des
+mains.</p>
+
+<p>— Tu ne me demandes pas avec qui ?</p>
+
+<p>C’est vrai. Étienne se fiançait avec quelqu’un.</p>
+
+<p>— Avec Laure Morrens.</p>
+
+<p>Comme je ne la connaissais pas, je ne lui
+attribuai pas d’importance. Il me suffit de
+voir qu’Étienne ne me grondait plus, qu’il
+avait l’air parfaitement heureux et qu’il me
+serrait les deux mains :</p>
+
+<p>— J’ai voulu te l’annoncer tout de suite,
+mon petit Léopold. Garde-moi bien le secret.</p>
+
+<p>Bien sûr, je me serais fait tuer plutôt que
+de rien trahir ! Il reprit :</p>
+
+<p>— Et tu la rencontreras bientôt. Sa mère
+est une ancienne amie de notre grand’mère,
+malgré la différence d’âge, et elle va venir
+passer quelques jours ici avec elle.</p>
+
+<p>— Alors, je la verrai ? Quelle chance !</p>
+
+<p>— Certes. Et tu pourras me donner de ses
+nouvelles…, tu lui parleras de moi.</p>
+
+<p>Je le regardai, avide de dévouement. Ainsi
+donc, on avait besoin de moi ? J’allais jouer
+un rôle !</p>
+
+<p>— Et puis, ajouta-t-il, tu verras comme
+elle est jolie, comme elle est gentille. Tiens,
+tu m’écriras ce que tu penses d’elle.</p>
+
+<p>Je sautai au cou d’Étienne. J’étais affolé
+d’enthousiasme. Ensuite je courus à Ingo et
+je l’embrassai sur le museau. Je criai :</p>
+
+<p>— Regarde, il comprend…</p>
+
+<p>Nous étions groupés tous les trois, et nos
+ombres inégales se mêlaient dans l’herbe.
+Ingo et moi nous étions au service d’Étienne.
+Mais Ingo n’avait pas un cœur humain pour
+souffrir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsqu’à son arrivée chez nous, quelques
+jours après, M<sup>lle</sup> Morrens était descendue de
+voiture, je m’étais penché à la fenêtre du
+premier étage, d’où j’espionnais son arrivée.
+Elle m’avait parue ravissante. Mais je n’avais
+pas osé aller à sa rencontre. Le soir, à l’heure
+du dîner, on me présenta. Je la regardai à
+peine, pris d’une horrible timidité. Et pourtant
+je rougissais du désir de lui crier : « Je
+suis son ami. Je veux être le vôtre ! »</p>
+
+<p>L’idée que j’étais le dépositaire d’un tel
+secret m’aidait beaucoup dans mes disputes
+quotidiennes avec mes frères. Qu’ils me
+paraissaient bêtes de ne rien savoir ! Je jouissais
+avec orgueil de cette supériorité.</p>
+
+<p>Vis-à-vis de M<sup>me</sup> Morrens et de sa fille, ils
+se comportaient différemment. Charles, qui
+était gros et paresseux, toujours « à bayer aux
+corneilles », comme le lui reprochait ma grand’mère,
+se contenta d’être peu poli. Lucien, au
+contraire, se montra très empressé. Je crois
+maintenant qu’il pensait faire la cour à la
+jeune fille. Mais je ne m’en doutais pas. Je
+me moquais seulement de lui parce qu’il
+changeait tous les jours de cravate.</p>
+
+<p>Je me décidai à écrire à Étienne. Lettre
+naïve et amphigourique, où je déversai pêle-mêle
+mon amitié et ma joie. Certainement,
+lui disais-je, M<sup>lle</sup> Morrens méritait de devenir
+sa femme. Je faisais leur éloge à tous les
+deux. J’admettais avec plaisir Laure dans
+notre intimité, puisque personne ne m’enlèverait
+la première place dans le cœur d’Étienne.</p>
+
+<p>Cependant M<sup>lle</sup> Morrens était parmi nous
+depuis trois jours et je ne lui avais pas encore
+adressé la parole en particulier. Agressif et
+mal élevé avec les autres personnes, je me
+sentais auprès d’elle saisi d’un respect imprévu,
+d’une crainte superstitieuse. Elle était
+si différente de moi, si élégante, si « ravissante »,
+me répétais-je, alors que j’avais les
+cheveux en désordre, les mains noires, une
+voix de fausset et les mollets égratignés.</p>
+
+<p>Charles me rendit, sans le vouloir, le service
+de nous mettre en rapport. Il m’avait attrapé
+par le bras, et, me traînant à travers la cour,
+m’avait tenu la tête sous la fontaine. En vain
+je me débattais, j’étais à demi noyé. Tout à
+coup, il me lâcha : M<sup>lle</sup> Morrens l’interpellait
+du perron. Il haussa les épaules et disparut.
+Mais tandis que je m’épongeais, malade d’humiliation,
+elle s’approcha et me demanda,
+avec une intonation fort douce :</p>
+
+<p>— Il ne vous a pas fait mal ?</p>
+
+<p>Je cessai sur-le-champ d’être humilié. Ma
+figure ruisselante sourit, et, sans prononcer
+une parole, je la regardai. Elle sourit de même.</p>
+
+<p>— Allons nous promener dans le jardin : le
+soleil vous séchera.</p>
+
+<p>Et ainsi, tout naturellement, nous nous
+mîmes à causer. Bien vite, je lui racontai
+qu’Étienne m’avait fait ses confidences. Elle
+le savait. Elle ajouta :</p>
+
+<p>— Je n’ignore pas quelle affection il a pour
+vous. Voulez-vous être aussi mon ami ?</p>
+
+<p>Nous marchions le long de l’avenue ensoleillée.
+La vie, autour de moi, s’ouvrait tout
+à coup profondément. Je parlais avec la
+femme qu’Étienne aimait : j’étais mêlé à une
+histoire secrète et romanesque…</p>
+
+<p>Aujourd’hui, je me rends compte que
+M<sup>lle</sup> Morrens s’ennuyait un peu. A la sympathie
+qu’elle avait peut-être pour moi se
+joignaient le désir de prononcer tout haut le
+nom d’Étienne et l’envie de se distraire.
+Mais alors, vaniteux comme je l’étais — et
+inexpérimenté — je me montai la tête. Elle
+me proposa de lui faire faire des promenades.
+J’acceptai avec une fièvre de confusion
+et une idée exagérée de mon importance.</p>
+
+<p>Je la menai dans tous les petits chemins
+que j’aimais. Nous allions à travers bois pendant
+des heures, l’un derrière l’autre. Parfois
+elle s’arrêtait pour cueillir une fleur. Nous
+écoutions ensemble le bruit des feuilles, la
+fuite d’un oiseau, l’aboiement éloigné d’un
+chien. Nous discutions d’où venait le vent.
+Et, perdu sous ces voûtes d’arbres, seul avec
+elle, j’étais gagné par un sentiment grave et
+inconnu. Elle m’était confiée. Je la protégeais.</p>
+
+<p>Il est vrai que c’était pour le compte
+d’Étienne. Au début, je l’avais beaucoup entretenue
+de son fiancé. Mais, naturellement,
+elle se formait de lui une autre idée que moi.
+Elle ne le retrouvait pas du tout dans mes
+histoires. Je les racontais fort mal, d’ailleurs,
+et elles lui semblèrent banales et puériles.
+Les femmes n’ont jamais pris l’amitié au
+sérieux. Elle préférait ses propres souvenirs
+et songeait à eux en croyant m’écouter.</p>
+
+<p>Un autre sujet de conversation où j’obtenais
+plus de succès, c’était mes démêlés avec
+mes frères. Il faut dire que là j’étais intarissable,
+et peut-être amusant. Je trouvais en
+elle un public qui soutenait ma verve. Étienne,
+mon unique confident, me grondait quelquefois,
+et ne me comprenait pas toujours. Et
+il était si bon, et si gai, que je ne lui disais
+pas tout ce qui se passait en moi de méchant
+ou de triste. Tandis que Laure — nous nous
+appelions par nos prénoms, maintenant — prise
+de pitié à certains de mes récits, imaginait
+des consolations. Loin de me réprimander,
+elle me poussait dans mon sens, elle
+finissait même par m’exciter à la révolte. Ses
+dix-neuf ans prenaient plaisir à mes entreprises,
+riaient de mes rancunes. Devant elle je
+me laissais aller sans scrupule à mes mauvais
+sentiments. Et elle reconnaissait dans les
+détours ingénieux de ma ruse des inventions
+de son sexe. Je ne sais quelle complicité
+nous unissait.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, je reçus une lettre
+d’Étienne. Avant de l’ouvrir, je la balançai
+entre mes doigts, comme si je prévoyais des
+reproches. Je l’ouvris. Elle contenait une
+phrase, gentille mais bien courte, à mon
+adresse, le reste des quatre pages n’était
+rempli que de Laure. Il me chargeait pour
+elle de vingt commissions. L’idée de servir
+d’intermédiaire entre eux, qui m’enchantait
+naguère, me parut moins agréable. Je mis la
+lettre dans ma poche, sans en parler.</p>
+
+<p>Toutefois j’éprouvai des remords. Vers la
+fin de l’après-midi, nous étions assis, Laure
+et moi, au bord d’un bois. Devant nous, dans
+un creux du terrain, les toits d’un hameau
+fumaient à travers l’air paisible. Je ne pus y
+tenir, et je murmurai :</p>
+
+<p>— J’ai reçu une lettre d’Étienne.</p>
+
+<p>Elle tourna vers moi un vif regard :</p>
+
+<p>— Donnez-la-moi.</p>
+
+<p>— Je ne l’ai plus : je l’ai déchirée…</p>
+
+<p>Pourtant, elle était dans ma poche. Comme
+Laure retombait dans le silence, je me décidai
+à lui raconter cette lettre. Je mis une sorte
+de point d’honneur à en redire exactement
+les termes. Mais la lettre elle-même, je ne
+voulais pas…</p>
+
+<p>Laure m’écouta en suivant des yeux les
+fumées du hameau. Son visage exprimait une
+satisfaction que je ne lui avais jamais vue.
+Elle avait l’air d’une personne qui se désaltère.
+Quant à moi, je redisais les mots d’un autre,
+mais c’était ma voix qu’elle entendait. Cela
+me rendait heureux aussi.</p>
+
+<p>Puis elle se leva :</p>
+
+<p>— Je dois rentrer, dit-elle. Vous savez que
+nous partons demain…</p>
+
+<p>Demain ? Non, je ne savais pas. Comment,
+elle allait partir ? Mon cœur se serra.</p>
+
+<p>— Restons encore ici, lui dis-je. C’est notre
+dernière promenade ensemble.</p>
+
+<p>— Nous en ferons l’année prochaine, répondit-elle
+gaiement.</p>
+
+<p>Je secouai la tête. Je devinais déjà que rien
+ne se recommence. Et, à la voir à ce point
+impatiente, je regrettai d’avoir trop bien
+rapporté les phrases d’Étienne. A la dérobée,
+je sortis la lettre et je me mis à la déchirer
+rageusement. Déjà Laure descendait le chemin
+creux : je contemplai avec avidité sa
+silhouette qui s’en allait si légèrement vers
+l’autre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le mariage avait été fixé au mois de novembre.
+Mon père décida de m’envoyer en Allemagne
+pendant les vacances afin de me
+mettre sérieusement à l’allemand. J’étais à
+peine installé depuis huit jours chez un professeur
+de Rothembourg que j’appris qu’on
+avançait la cérémonie. Étienne venait d’être
+nommé à un poste d’ingénieur dans des mines
+en Espagne, et il devait s’y rendre au mois
+de novembre précisément.</p>
+
+<p>Je me préparai donc à refaire ma malle
+pour repartir. Mais mon père m’avertit qu’il
+ne considérait pas ma présence à ce mariage
+comme indispensable, et il m’enjoignit de
+rester à Rothembourg jusqu’au terme fixé
+d’avance. Après un moment de stupeur,
+je ressentis une terrible colère ; je demeurai
+une journée entière enfermé dans ma chambre,
+et aux appels du professeur, à ceux de sa
+femme et de sa fille, je ne répondis que par des
+injures. Mon père, mis au courant, m’écrivit
+de façon sévère.</p>
+
+<p>Alors j’affichai une mauvaise humeur systématique.
+J’affectai, en parlant allemand, de
+faire des fautes exprès. Je me moquai de
+l’empereur. Je traînai dans les médiocres
+brasseries de Rothembourg, et je rentrai tard,
+en chantant des grossièretés.</p>
+
+<p>Cependant le fameux jour s’approchait et
+ma fièvre augmentait à mesure. Ce devait
+être un mercredi. La veille je reçus d’Étienne
+sa photographie et celle de sa fiancée. Je les
+regardai avec un désespoir exaspéré par l’exil.
+Je dormis très mal.</p>
+
+<p>Le mercredi, je le passai presque entièrement
+dans la petite promenade des remparts,
+qui s’étend en éperon sur la rivière. Elle était
+déserte. A travers les feuilles, on voyait la
+ville gothique et trop pittoresque. Hélas ! je
+me sentais si loin, si abandonné ! Personne
+n’avait donc exigé que je fusse là : Étienne,
+pourquoi ne me réclamais-tu pas ? Et vous,
+Laure…?</p>
+
+<p>J’imaginais mal les rites d’un mariage.
+J’essayai de me représenter Laure en robe
+blanche, avec son voile. Comme elle devait
+être jolie ! Étienne serait en jaquette, droit
+et fier, toujours beau. La foule accourue saurait
+l’admirer. « Et si vous saviez comme
+il est bon, comme il est intelligent ! » Je pensais
+si fort à lui, avec une telle humilité, une
+telle dévotion, que j’étais sûr de forcer sa
+pensée, et qu’il songeait en cette minute à
+son pauvre ami Léopold.</p>
+
+<p>Charles et Lucien étaient là-bas, eux. Ah,
+si j’avais pu les battre ! Ou plutôt, non ; dans
+mon chagrin, je souhaitai me livrer à eux, à
+leurs brutalités, à leurs coups de poing. Ne
+plus me défendre. Me laisser piétiner, arracher
+les cheveux, comme une chose pitoyable, et
+qui s’avoue vaincue…</p>
+
+<p>Le soleil qui déclinait envoya des rayons
+obliques à travers le petit jardin frissonnant
+et fleuri. Je sortis de ma poche les deux photographies
+que j’avais emportées. Lui d’abord,
+qui me regardait avec son visage franc, de
+face. Longuement, je contemplai ce portrait
+inerte. Et puis je passai à celui de Laure. Je
+voulus le porter à mes lèvres : ma main, à
+mi-chemin de ma bouche, retomba. Je recommençai,
+les yeux fermés, un peu haletant,
+mais mon baiser éperdu, ne rencontrant que le
+carton froid, ne s’acheva pas. Heureusement
+personne ne m’avait vu. Tout le monde
+m’ignorerait, toujours.</p>
+
+<p>Je me levai pour partir. J’étais en proie
+à l’inquiétude et à la peur. J’avais l’idée
+qu’on me trahissait. Mon cœur battait trop
+vite, comme s’il avait des raisons de s’émouvoir
+que je ne connaissais pas encore.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Deux mois après, je les revis. C’était chez
+ma grand’mère, qui m’avait invité pour quelques
+jours. « Les Étienne y seront », disait
+sa lettre. Les Étienne ! J’avais ri de cette
+expression nouvelle.</p>
+
+<p>Lorsque j’entrai dans le salon, j’entendis
+tout de suite la voix de mon ami :</p>
+
+<p>— Tiens, Léopold !</p>
+
+<p>Ma première idée fut de me jeter dans
+ses bras, comme naguère. Mais, posément, je
+lui donnai la main.</p>
+
+<p>— Bonjour, Étienne…</p>
+
+<p>Il m’emmena dehors.</p>
+
+<p>— Tu comprends, disait-il, Laure n’est pas
+encore prête…</p>
+
+<p>Je voulais aller dans le parc, mais il me
+retint sur la terrasse :</p>
+
+<p>— Faisons les cent pas ici, veux-tu ?… Eh
+bien, ton Allemagne ? Était-ce amusant ?</p>
+
+<p>— Très !</p>
+
+<p>— Comme tu as l’air convaincu ! s’écria-t-il
+en riant.</p>
+
+<p>Je passai mon bras sous le sien et je pesai
+dessus, pour l’obliger à se pencher vers moi, à
+m’écouter de plus près.</p>
+
+<p>— Non, je ne ris pas… J’ai passé à Rothembourg
+deux mois horribles.</p>
+
+<p>— Pourquoi donc ?</p>
+
+<p>Je lui expliquai que je détestais le professeur
+et sa femme chez qui j’habitais ; que
+les autres pensionnaires étaient communs ;
+qu’il avait beaucoup plu ; que j’étais seul.</p>
+
+<p>— Tu m’étonnes… Je ne savais pas…</p>
+
+<p>— Je n’osais pas te l’écrire ; tu m’aurais lu
+avec distraction. Je ne voulais pas te déranger…</p>
+
+<p>— C’est juste, répondit-il.</p>
+
+<p>— Mais je t’assure que j’ai bien pensé à toi,
+surtout le jour de votre… de ton mariage.
+J’étais si triste d’être absent. J’avais l’impression
+qu’on m’avait oublié…</p>
+
+<p>— Pauvre vieux Léopold !</p>
+
+<p>Cela, il le dit bien, et je reconnus l’ancienne
+intonation de l’amitié, cette sorte de perplexité
+qu’il éprouvait à mon égard et qui
+me causait du plaisir et de l’orgueil, parce que
+je devinais qu’il m’aimait et qu’il ne me comprenait
+pas tout à fait… Alors, de le sentir le
+même, j’eus un mouvement de joie. Je lui
+racontai combien j’étais content d’être revenu,
+content de le retrouver pour toujours. Je
+bavardai, tandis que nous continuions à marcher
+de long en large sur le gravier de la terrasse.</p>
+
+<p>Étienne m’écoutait et se taisait. Depuis
+quelques minutes, il paraissait préoccupé. A
+plusieurs reprises, il avait levé les yeux vers
+la façade de la maison. Il regarda l’heure à sa
+montre. Et je ne sais ce que j’étais en train
+de dire, lorsqu’il se dégagea de mon bras, se
+tourna vers une fenêtre du premier étage et
+cria :</p>
+
+<p>— Laure !</p>
+
+<p>Je m’arrêtai, interloqué. Mais il reprit,
+d’un ton clair :</p>
+
+<p>— Ho-ho ! Laure ! Il est midi, on va déjeuner…</p>
+
+<p>Sa figure avait changé d’expression. Tournée
+vers cette fenêtre, en plein soleil, elle
+rayonnait.</p>
+
+<p>— Étienne…, fis-je.</p>
+
+<p>La fenêtre s’ouvrit. Laure parut et, se
+penchant, me jeta :</p>
+
+<p>— Bonjour, Léopold !</p>
+
+<p>Puis, à Étienne, avec le même air heureux
+que lui-même :</p>
+
+<p>— Est-ce que je suis en retard ?</p>
+
+<p>Il répondit en riant :</p>
+
+<p>— Tu es toujours en retard…</p>
+
+<p>Ce tutoiement imprévu me choqua ainsi
+qu’une chose inconvenante. C’était la première
+fois que je les voyais ensemble. Comme
+je n’avais pas assisté aux cérémonies officielles
+des fiançailles, du mariage, je ne
+m’étais pas habitué petit à petit à un état
+de fait qui, dans mon esprit, restait vague.
+Soudain, en quelques mots, il venait de m’apparaître,
+à la fois précis et définitif.</p>
+
+<p>Pendant le jour entier je fus abasourdi et
+de fort mauvaise humeur. Personne, bien
+entendu, ne s’en aperçut. Étienne, et surtout
+Laure, occupaient l’attention de tous.</p>
+
+<p>Chacun trouvait Laure charmante, et bien
+que le contraire m’eût révolté, j’étais agacé
+par ce concert de louanges. On répétait ce
+qu’elle disait, on vantait son esprit, sa beauté,
+ses robes. Je m’étonnais qu’Étienne se prêtât
+à cette apothéose de famille. Il acceptait trop
+de compliments pour une chose aussi ordinaire,
+somme toute, qu’un mariage.</p>
+
+<p>Impatienté d’être ainsi laissé de côté, je
+voulus regagner mon ami, l’isoler de la promiscuité
+des autres. Je lui proposai une partie
+de pêche. Que de journées nous avions passées,
+naguère, les pieds dans l’eau, retournant
+les gros cailloux pour trouver des écrevisses.
+Il apportait à cette occupation son esprit de
+méthode, son sérieux ; nous restions des
+heures ensemble… Quand je lui demandai
+de recommencer, il répondit d’abord d’un
+air distrait. Je repris :</p>
+
+<p>— Te rappelles-tu, l’année dernière, une
+fois, j’étais tombé dans l’eau, à l’endroit où il
+y a un grand trou… Tu t’en souviens ?</p>
+
+<p>— Oui, sans doute…</p>
+
+<p>Laure, qui causait avec Lucien près de la
+fenêtre, dit avec tranquillité :</p>
+
+<p>— Mon petit Étienne, faisons cet après-midi
+la promenade dont tu m’as parlé.</p>
+
+<p>Il se leva un peu hésitant.</p>
+
+<p>— Tu y tiens ?</p>
+
+<p>Elle ne fit que sourire. Pourtant cela suffit.
+Et il refusa la partie de pêche. Et ensuite il eut
+de nouveau cet air heureux qui m’irritait.
+Je les quittai sans leur dire adieu… Toutefois,
+de la fenêtre de ma chambre, je guettai
+leur départ. Il apporta des couvertures,
+l’installa : elle se laissait faire. Je les trouvais
+puérils tous les deux. Mais dès que
+l’auto eut tourné dans l’avenue, il me sembla
+qu’avec eux s’en allait tout l’intérêt de la vie.</p>
+
+<p>Mon affection susceptible percevait très
+bien, chez Étienne, certaines modifications.
+Il n’avait plus le genre correct et courtois
+de naguère, cette tenue qui m’en avait toujours
+imposé. Ses cheveux étaient trop longs,
+et il apparaissait légèrement engraissé. Il se
+montrait plus épanoui, presque béat, avec
+des complaisances, des mollesses, et un rien
+d’infatuation. On devinait l’homme qui est
+adulé… J’exagère ces traits en les rapportant,
+mais je sentais autour d’Étienne une atmosphère
+morale différente, et je lui en voulais
+de n’être plus tout à fait le même ; j’en voulais
+surtout à sa femme.</p>
+
+<p>Je crois bien qu’à ce moment je la détestais.
+J’avais l’impression d’être volé : j’étais
+furieux contre la voleuse. L’amitié d’Étienne
+jouait un tel rôle dans ma vie que je ne pouvais
+croire qu’elle fût diminuée, finie. Que me
+serait-il resté ? Je n’arrivais pas à saisir
+pourquoi Laure avait pris une telle influence
+sur lui, en si peu de temps. Je souffrais non
+seulement d’être à l’écart mais encore de si
+mal comprendre les événements. Et d’autant
+plus que j’étais le seul à les trouver absurdes.
+La maison retentissait toujours des éloges de
+la jeune femme. Lucien y prenait une part
+prépondérante et recommençait à changer de
+cravate tous les jours. Je voulus passer sur
+lui ma bouderie, je lui cherchai querelle, et
+il me tira les oreilles.</p>
+
+<p>Pourtant c’est à Lucien que je dus de voir
+un peu plus clair. Les Étienne avaient l’habitude
+de sortir après dîner dans le parc ; puis,
+avant de monter dans leur chambre, ils s’arrêtaient
+quelques instants dans le salon avec
+nous. Un soir ils s’attardèrent au dehors.
+Comme l’heure s’avançait, ma grand’mère
+envoya Lucien les chercher. Je suivis Lucien.</p>
+
+<p>Quoiqu’on fût en automne, la nuit était
+douce. Je ne sais pourquoi, elle me parut
+mystérieuse : je ne reconnaissais plus le détour
+des allées, ni la forme des grands arbres.
+Cette ombre bleue, où rien ne bougeait,
+m’attirait bizarrement.</p>
+
+<p>Lucien m’enjoignit de marcher sur le gazon,
+derrière lui. « Nous allons les surprendre »,
+murmura-t-il. Moi, je voulais bien. Nous
+errâmes ainsi assez longtemps, mais sans
+succès. « Où peuvent-ils être ? » Et puis,
+tout à coup, comme nous revenions vers la
+maison, Lucien se mit à rire et, me montrant
+une fenêtre éclairée :</p>
+
+<p>— Tiens, regarde, ils sont rentrés !</p>
+
+<p>Je m’étonnai qu’ils n’eussent pas dit bonsoir,
+comme d’habitude. Lucien haussa les épaules :</p>
+
+<p>— Pardi, fit-il de sa voix sifflante, ils
+étaient pressés d’être seuls !</p>
+
+<p>— Mais enfin…</p>
+
+<p>— Ils sortent tous les soirs dans le jardin ;
+une fois je les ai suivis. Ah, ce qu’ils s’embrassaient…
+Dame, des jeunes mariés.</p>
+
+<p>Et, sans égard pour mes naïves oreilles,
+Lucien, en quelques phrases, m’ouvrit certaines
+perspectives.</p>
+
+<p>Mon imagination était très chaste. Jamais,
+à propos d’Étienne et de Laure, elle n’aurait
+osé s’égarer en des hypothèses scabreuses.
+Mais les confidences ironiques de Lucien
+m’expliquèrent bien des choses. Je commençai
+à entrer dans un ordre d’idées où j’hésitais,
+où je trébuchais, et qui me semblait aussi
+obscur et aussi doux que cette suave nuit
+d’octobre à travers laquelle rougeoyait une
+fenêtre fermée.</p>
+
+<p>Ce qui m’avait paru invraisemblable : le
+quasi refroidissement d’Étienne à mon égard,
+sa transformation physique, son empressement
+servile auprès de Laure, l’espèce de lien
+invisible mais évident qui unissait même
+devant nous leurs paroles, leurs gestes, leurs
+sourires, tout cela se justifiait donc par
+l’amour. J’étais bien obligé de dire ce mot-là.
+C’était un mot tout neuf, dont je ne m’étais
+jamais servi, et que je prononçais avec un peu
+de gêne, bien que flatté de l’employer. Loin
+d’être une simple formalité, comme je l’avais
+admis, leur mariage suscitait des sentiments
+et des actes qui les avaient modifiés l’un et
+l’autre, et, par conséquent, leurs positions
+par rapport à moi.</p>
+
+<p>Cette révélation m’excita fort. Je n’étais
+d’ailleurs pas beaucoup plus avancé qu’auparavant.
+Pour rien au monde, je n’aurais voulu
+me renseigner davantage auprès de Lucien :
+je ne l’avais écouté que par surprise. Je dus
+me contenter de chercher sur les visages et
+dans les paroles d’Étienne et de Laure comment
+se manifestait cet amour brusquement
+découvert. En observateur novice, j’attribuai
+trop d’importance à certaines choses ;
+j’en laissai passer d’essentielles. Pourtant je
+vis mieux pourquoi Étienne avait repoussé au
+second, au troisième plan, l’amitié de naguère.</p>
+
+<p>Dans mon désarroi, j’en avais d’abord voulu
+à Laure. Maintenant ma curiosité suspendait
+mon ressentiment. Je voyais sur Étienne les
+effets incontestables et considérables d’un
+sentiment inconnu, mais le principal m’échappait
+puisque je ne l’avais pas éprouvé, ou
+plutôt puisque je n’appelais pas de ce nom
+ce que j’éprouvais moi-même. L’amour restait
+à mes yeux une notion presque abstraite.
+Toutefois pour influer ainsi sur les
+hommes, j’imaginais quelque chose d’extraordinaire,
+de fantastique, de délicieux. La chair
+et l’âme s’y intéressaient. Comme une flamme
+brûlante et pourtant cachée, l’amour était le
+centre chaud de la vie. Et je l’ignorais. J’entendais
+le bruit du brasier, j’en voyais passer
+le reflet autour de moi. Mais la flamme elle-même…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et alors, sous ses airs futiles, Laure commença
+de m’apparaître comme un être redoutable,
+un génie secret dont je n’avais
+pas compris la puissance. Par quels moyens
+étranges agissait-elle sur les gens, pour les
+séduire et leur bouleverser l’esprit ? Elle
+m’inspira une sorte de crainte religieuse. Je
+ne soutenais plus qu’avec gêne le regard de
+son petit visage innocent et malicieux.</p>
+
+<p>Pourtant quelques mois plus tôt, elle
+m’avait paru moins surprenante. Ces promenades
+que nous faisions ensemble, ces conversations
+si gaies… Je voulus retourner dans
+les bois que nous avions parcourus tous les
+deux, revoir le carrefour, la futaie, le hameau.
+Je n’y rencontrai qu’une mélancolie désenchantée.
+L’automne avait jauni le paysage.
+Les arbres s’effeuillaient déjà. Il n’y avait
+plus de ces longs crépuscules qui n’en finissent
+pas, après une journée d’été qui s’étire
+jusqu’au soir. Et puis j’étais seul. Seul, je ne
+revoyais plus les choses comme je les avais
+vues avec elle.</p>
+
+<p>Ici, elle avait dit telle phrase. Et je retrouvais
+ses paroles. Ici, nous avions ri. Et j’entendais
+l’inflexion de sa voix. A force de ranimer
+ce passé vieux à peine de quelques
+mois, je sentis renaître mes sentiments
+d’alors. Seulement, naguère, ils étaient indistincts.
+Maintenant, ils s’éclairaient de tout
+ce que j’avais éprouvé durant mon exil d’Allemagne — tous
+ces troubles, ces tristesses,
+ces étonnements douloureux auxquels je ne
+savais donner un nom.</p>
+
+<p>Et pourquoi étais-je seul à me souvenir ?
+Laure, non seulement semblait avoir oublié,
+mais encore ne faisait aucune attention à ma
+présence. Elle aussi, son cœur n’était plus le
+même. Comme Étienne, un sentiment ardent
+et exclusif l’occupait, et elle n’avait plus
+besoin de moi. Mais j’étais là pourtant, je
+vivais, je me souvenais. Que Laure était donc
+cruelle de ne pas s’en apercevoir !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Étienne était allé faire une promenade
+à cheval, avec Ingo. J’entrai par hasard au
+petit salon, et je trouvai Laure, seule, qui
+lisait au coin du feu de broussailles et de
+pommes de pin.</p>
+
+<p>— Vous voilà, Léopold, dit-elle. Et vos
+frères, où sont-ils ?</p>
+
+<p>Ravi d’être interpellé, je haussai pourtant
+les épaules avec mauvaise humeur. Elle demanda :</p>
+
+<p>— Avez-vous fait la paix avec eux ?</p>
+
+<p>— Que vous importe ?</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous donc, Léopold ?</p>
+
+<p>— Et vous, lui dis-je d’un air bourru, pourquoi
+me posez-vous ces questions ?</p>
+
+<p>— C’est que vous m’avez fait vos confidences…</p>
+
+<p>— Si elles vous intéressaient, pourquoi,
+depuis que je suis arrivé, ne m’avez-vous rien
+dit ? A peine m’avez-vous adressé la parole.</p>
+
+<p>Elle ne comprit pas cette phrase de colère
+naïve. Mais elle ne comprit pas mieux lorsqu’elle
+me vit m’asseoir à côté d’elle et que
+je lui demandai, d’une voix sourde :</p>
+
+<p>— Pourquoi ne vous occupez-vous plus de
+moi ?</p>
+
+<p>J’eus peur de cet aveu involontaire qui
+m’éclairait sur moi-même tandis que je le
+prononçais. Et pourtant j’aurais voulu en
+dire, en savoir davantage. Je ne regardais
+pas Laure, je tenais la tête penchée. Brusquement
+je pris sa main.</p>
+
+<p>Petite main tiède : elle frémit dans la
+mienne, pour s’enfuir. Mais je la tenais, je la
+serrais. Peut-être lui faisais-je mal ? J’étais
+trop confus, trop brûlant pour m’en apercevoir.
+La main ne bougea plus, elle s’abandonnait.
+Alors j’ouvris la mienne, avec précaution,
+comme sur un oiseau captif. Et
+maladroitement, mais passionnément, pour
+obéir à mon cœur affolé et privé de mots,
+j’embrassai sa main.</p>
+
+<p>Elle se mit à rire. Un rire clair, net, pas
+méchant, ni moqueur. Elle riait d’amusement.
+Elle avait l’air de me trouver très gentil.
+Comme elle était gaie pour rire comme
+cela ! Moi, je ne riais pas. Était-ce de sentir
+l’immense espace qui me séparait d’elle, l’inutilité
+de ma tendresse, mais je fus envahi par
+une détresse abominable. Ma gorge se serra,
+mes yeux se mouillèrent.</p>
+
+<p>— Léopold ! s’écria Laure redevenue sérieuse,
+Léopold, ne pleurez pas…</p>
+
+<p>Mais je ne pouvais retenir mes larmes. Alors,
+avec une intonation de pitié et d’étonnement,
+et tout en reprenant ma main qu’elle caressa
+à son tour, elle me dit :</p>
+
+<p>— Léopold, il ne faut pas pleurer…</p>
+
+<p>Et puis, après une minute ou deux, elle
+ajouta tranquillement :</p>
+
+<p>— Essuyez vos yeux, voilà du monde.</p>
+
+<p>Je bondis loin d’elle, je me sauvai au jardin.
+J’aurais voulu mourir, et je pensai à
+aller me jeter dans l’étang.</p>
+
+<p>Du milieu de mon trouble, surgit une certitude :
+j’aimais Laure. Ce sentiment inexplicable,
+que j’avais découvert chez les autres,
+il existait désormais en moi. Je regardai de
+tous côtés : la nature était pareille à elle-même.
+D’un arbre, une feuille jaune tomba ;
+une pie sauta dans l’allée, plus loin. Et pourtant,
+j’aimais…</p>
+
+<p>Je pensai aux conséquences et je les vis
+terribles. Peut-être allait-on me chasser !
+Laure raconterait-elle à Étienne mon geste et
+mes larmes ? N’importe. Quelle que pût être
+la catastrophe, j’étais heureux… Faute de
+l’amitié, je trouvais dans l’amour l’excitation,
+la jouissance, l’orgueil nécessaires à mon caractère,
+le point d’où résister aux hommes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je fus moins fier quand je revis Étienne. Il
+mit sa main sur mon épaule, et je rougis
+jusqu’aux cheveux… Je mentais en acceptant
+la main de mon ami, en soutenant, avec une
+facilité qui me bouleversa, le regard qu’il
+posait sur moi… Et puis, tout à coup, comme
+il détournait la tête pour parler à quelqu’un,
+je me mis à le haïr. Ce fut immédiat et radical.
+A sa voix, à son contact, j’avais compris,
+physiquement compris, que Laure lui
+appartenait, — c’est-à-dire qu’il me l’avait
+prise.</p>
+
+<p>Naguère, j’étais jaloux parce qu’Étienne
+m’oubliait ; maintenant j’étais jaloux parce
+que Laure ne m’aimait pas. Hélas ! le cas
+était plus douloureux. Étienne n’avait déçu
+que mon affection, Laure blessait mon amour.
+Ce n’était plus une plainte d’enfant abandonné
+qui montait à mes lèvres, mais la
+révolte autoritaire d’un homme. Ma jalousie,
+en changeant d’objet, cessait d’être uniquement
+sentimentale pour se charger d’inquiétudes,
+d’exigences, de rêveries folles. Déplorable
+exaltation ! Ce désir excédait mon âge,
+ma chair à peine virile.</p>
+
+<p>Laure continua de me traiter comme auparavant.
+Elle ne fit jamais allusion à notre
+bref entretien. En ma présence, elle ne témoigna
+ni plus ni moins à Étienne. Peut-être
+avait-elle jugé l’incident sans importance.
+Peut-être, le regrettant, trouvait-elle plus
+commode de n’en pas tenir compte.</p>
+
+<p>D’ailleurs je ne cherchai pas à lui parler.
+Ce n’était pas le respect du mariage qui m’arrêtait :
+je n’avais pas de ces délicatesses. Ce
+n’était pas mon amitié pour Étienne : j’aurais
+éprouvé un sombre plaisir à venger cette
+amitié sur lui-même, qui l’avait trahie. Non,
+j’étais silencieux parce que je ne pouvais rien
+dire. Des paroles passionnées sur ma bouche
+d’enfant eussent été ridicules et vaines. On
+n’exprime pas un sentiment disproportionné.
+Je pouvais à la rigueur jouer le rôle d’amoureux
+puéril, mais pas celui d’amant. Je préférai
+me taire plutôt que de n’être pas pris au
+sérieux.</p>
+
+<p>Mais pourquoi ce que j’éprouvais, et qui
+était si réel pour moi, était-il en même temps
+irréalisable ? Je ne me disais pas qu’il fallait
+attendre, remettre à quelques années l’occasion
+d’accomplir mes désirs : j’étais incapable d’un
+raisonnement si calme et peut-être cynique.
+Puisque j’aimais Laure, c’était tout de suite ;
+Laure, pour plus tard, ne me tentait guère…
+Et je revenais battre du front contre cette
+fatalité des années qui nous séparaient, irrémédiablement,
+et m’interdisaient une femme
+que je voyais tous les jours, à toute heure.
+Etre si près l’un de l’autre, et si loin !</p>
+
+<p>Par là j’étais ramené à Étienne pour le
+détester davantage. L’homme que j’aurais
+si passionnément souhaité d’être, il l’était.
+Lorsqu’elle s’appuyait contre lui, protégée par
+lui, je pensais avec rage à ma petitesse. Il
+était son héros, et je n’étais pas capable
+d’être un rival. Et pourtant ! Avec quelle impatience
+j’épiais ce qu’il lui disait de tendre
+ou de chaleureux : j’aurais mieux dit tout
+cela. J’enviais Étienne d’être son mari, et
+j’étais sûr qu’il ne méritait pas de l’être : je
+lui en voulais de l’aimer, mais je lui reprochais
+aussi de l’aimer mal.</p>
+
+<p>Et alors, haussant les épaules de colère et
+de dégoût, je ne pouvais taire certaines remarques
+qui m’eussent paru, jadis, sacrilèges.
+Je jugeai Étienne convenu, assez banal, toujours
+prêt à sourire comme si tout était facile.
+Sa bonne humeur me déplut : il était trop
+sûr de lui. Décidément, il engraissait. Un
+jour, je découvris — avec quel remords et
+pourtant quel triomphe ! — qu’il n’était
+peut-être pas très intelligent.</p>
+
+<p>Mais pourquoi Laure ne s’en apercevait-elle
+pas ? Elle se contentait donc d’une réalité
+si médiocre ! Elle passait à côté de moi sans
+se préoccuper de mon incomparable dévouement.
+Une telle passion, je la croyais rare
+et merveilleuse. Alors je ne m’expliquais pas
+pourquoi elle demeurait ignorée. Hélas, la
+vie continuait toute pareille. Personne ne
+s’apercevait de rien. Étienne ne songeait pas
+à s’effacer devant moi, et Laure n’avait pas
+l’idée de se jeter dans mes bras.</p>
+
+<p>Ces impressions mélangées et forcenées,
+que je ne communiquais à personne, me détraquaient.
+J’en rapporte ici l’essentiel, mais
+il s’y ajoutait toutes sortes d’absurdités.
+Je ne distinguai plus ce qui était juste de ce
+qui était ridicule, et, ne me contentant pas de
+souffrir, je voulus encore compliquer ma
+souffrance. J’arrivai à un état d’esprit horriblement
+embrouillé. Car j’avais beau déprécier
+Étienne, je tenais à lui malgré moi et
+tout en le jalousant ; parce qu’il était le premier
+être humain que j’eusse aimé, il m’avait,
+sans même s’en apercevoir, marqué pour toujours.
+Et je détestais Laure dont j’étais épris.
+Je rêvais d’eux ; je les adorais et les maudissais
+à la fois. Je ne savais lequel préférer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un soir — c’était le dernier soir avant le
+départ des Étienne — nous étions tous réunis
+au salon. Étienne lisait. Laure, qui croyait
+n’être pas vue, lui fit un signe rapide. Et je
+surpris aussi le regard qui lui répondit. Puis
+elle se leva, affecta un air fatigué, et déclara
+qu’elle remontait dans sa chambre. Étienne
+l’accompagna, et la porte se referma sur
+eux… Durant quelques minutes, je demeurai
+tremblant. Cette scène très simple, qui se
+répétait chaque soir sans que personne n’y
+blâmât rien, me parut soudain d’une impudeur
+insolente. J’y vis comme un défi qu’ils
+me jetaient… Je me hâtai de dire bonsoir, et
+je sortis à mon tour du salon.</p>
+
+<p>Mon idée était de les rejoindre. Pour quoi
+faire ? Je ne savais pas. Mais je voulais les
+atteindre, leur dire peut-être ce qui m’agitait,
+ou les arracher l’un à l’autre… Je les entendis
+monter l’escalier, en se parlant à voix basse.
+Puis ils entrèrent chez eux.</p>
+
+<p>Moi, je venais derrière, à pas de loup, mais
+haletant. Devant leur porte, je m’arrêtai.
+Une sorte de fièvre me couvrait le corps de
+sueur. J’imaginai de pénétrer brusquement
+dans leur chambre, de les surprendre ; j’étais
+peut-être capable d’un crime… Mais je n’entrai
+pas : écrasé par un chagrin trop lourd, incapable
+d’agir, je songeai avec désespoir que
+j’étais non seulement abandonné, mais exclu,
+et que ces êtres qui m’étaient les plus chers
+au monde, m’oubliaient en cette minute dans
+les bras l’un de l’autre. Chacun me trahissait
+et j’étais jaloux de tous les deux.</p>
+
+<p>Tout à coup, j’entendis quelqu’un monter
+l’escalier et, brusquement éveillé de ma folie,
+je courus à perdre haleine jusque dans ma
+chambre.</p>
+
+<p>Ils partirent le lendemain, et je m’obligeai
+à leur dire froidement adieu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Des années, bien des années, ont passé
+depuis lors. Étienne, après avoir vécu quelque
+temps en Espagne, est revenu avec sa femme
+auprès de nous. Ils ont trois enfants. Charles
+et Lucien — avec qui, depuis longtemps, j’ai
+fait la paix — sont aussi mariés. Moi, je suis
+seul.</p>
+
+<p>Quelquefois, je vais demander à dîner aux
+Étienne. Lui a vieilli ; elle, est toujours « ravissante ».
+Jamais nous ne parlons du passé,
+de ce passé dont je viens de tirer quelques
+souvenirs et qui n’a peut-être existé que
+pour moi. J’ai beaucoup d’affection pour
+Étienne, pour Laure également. Je ne souhaite
+que leur bonheur, fût-ce même aux dépens
+du mien. Je les admire et je les respecte.</p>
+
+<p>Et pourtant, quelquefois, en sortant de
+chez eux, par les rues noires, je sens mon âme
+d’enfant, absurde et méchante, qui renaît.
+J’imagine, l’instant d’une seconde, que je suis
+l’amant de Laure, l’ennemi d’Étienne… Aussitôt
+je chasse une pareille idée. Mais il me
+reste l’illusion poignante et vaine de ce qui
+aurait pu être, — et qui, heureusement, n’a
+pas été.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">LE MACHIAVEL MALADROIT</h2>
+
+
+<p class="dedic">à Giuseppe Prezzolini.</p>
+
+<p>Tous, nous faisions la cour à M<sup>me</sup> Chantilly…
+Nous comptions entre dix-neuf et vingt-trois
+ans. Nous étions bavards, vaniteux, puérils,
+excessifs, assez ardents et parfois brutaux.
+Nous nous cachions avec soin les uns aux
+autres ce qui subsistait dans nos cœurs de
+romanesque et de naïf encore.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Chantilly était une belle personne qui,
+après avoir eu bien des succès, vivait alors
+dans une solitude relative. Quelques-uns de
+ses anciens adorateurs étaient morts, la plupart
+l’avaient quittée pour des femmes plus
+jeunes. C’était justement sa maturité qui
+nous attirait. A l’âge où l’on est sans frein
+dans l’hypothèse, mais incertain d’agir, nous
+nous plaisions auprès d’une créature qui ne se
+montrait pas moins indulgente aux maladroits
+qu’à tout le monde, et dont l’expérience nous
+paraissait sans limites. Nous lui étions reconnaissants
+qu’avec un passé magnifique et que
+nous exagérions encore, elle nous permît d’espérer
+l’émouvoir.</p>
+
+<p>De son côté, je crois qu’elle nous observait
+sans ennui. Les uns gais, vifs, les autres
+inquiets, plus épris peut-être, chacun empressé
+à satisfaire ses moindres désirs, il nous arrivait
+de rougir en ramassant ses gants ou son
+ombrelle ; mais elle devinait qu’après l’ombrelle
+et le gant, nous voudrions obtenir davantage
+et cesserions un jour d’être timides. Et
+sans doute cette déesse sur le point de devenir
+matrone songeait qu’elle devrait parmi nous
+choisir son dernier amant. Cependant, comme
+elle ne cherchait que son plaisir et non le
+nôtre, comme elle se sentait capable d’éprouver
+profondément et par elle-même, comme
+elle entendait, à défaut de l’avenir, évoquer
+le passé aussi bien que le présent — du
+moins je le suppose — rien d’étonnant si, à
+l’instant de se déterminer, elle hésitait encore
+parmi nous, qui nous valions tous à
+ses yeux. L’indifférence la menait presque
+autant qu’une orgueilleuse ardeur que nous
+découvrions parfois mélancolique.</p>
+
+<p>Je me disais aussi ambitieux que mes camarades.
+Oserai-je avouer que je n’étais pas
+aussi sincère ? Mon imagination me rendait
+M<sup>me</sup> Chantilly désirable surtout dans la solitude
+d’une insomnie, d’une promenade ou de
+mon travail. Lorsque je me retrouvais en face
+d’elle, sa beauté me paraissait moins convaincante,
+et, par une malheureuse disposition
+à la lucidité, je voyais trop bien en elle certains
+petits détails. Elle remarqua mon sang-froid,
+elle blâma souvent mon ironie — car
+elle prenait tout désormais au sérieux — mais
+elle ne dédaigna pas de me demander parfois
+conseil, pour utiliser ma clairvoyance autant
+que pour se la concilier.</p>
+
+<p>Jeudi dernier, j’ai vu combien elle redoute
+qu’on soit moqueur. Le jeudi est son jour de
+réception, mais on n’y rencontre pas grand
+monde, sauf nous. Nous étions, cette fois-là,
+moins nombreux que d’habitude. Il n’y avait
+avec M<sup>me</sup> Chantilly que Préau, qui parut fâché
+de me voir. Préau est un garçon volontaire,
+qui se dit corrompu et qui est surtout compliqué
+et susceptible, âpre à juger les autres,
+mais déraisonnable dès qu’il s’agit de lui-même :
+c’est un de mes meilleurs amis.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Chantilly m’a interpellé : « Vous allez
+railler… — Et pourquoi ? — Vous êtes si méchant ! »
+Je me suis incliné, dans l’intérêt de
+ma réputation. Puis, avec une sorte de gêne,
+imprévue chez elle, elle nous a avoué qu’elle
+avait une fille, oui, une fille, qui avait vécu
+jusqu’alors dans une pension où elle recevait
+une éducation naturellement très soignée, et
+qui était arrivée la veille pour passer auprès
+d’elle quelques jours de vacances. Une fille
+timide, un peu simple d’apparence, mais avec
+un bon cœur. Il ne faudrait pas la taquiner,
+ni lui dire des choses qu’elle ne comprendrait
+pas.</p>
+
+<p>Après ce préambule confus d’une mère qui
+ne semblait pas sûre de l’être, M<sup>me</sup> Chantilly
+s’est levée, tandis que Préau restait immobile,
+le front têtu, et, ouvrant une porte, elle a
+appelé : « Dorette ! » Nous avons vu entrer
+une enfant de seize années, environ, à l’air
+sage, les yeux dociles sous la frange régulière
+des cheveux. Elle m’a donné la main avec une
+petite révérence assez touchante. Puis, quelque
+visite survenant, M<sup>me</sup> Chantilly nous a
+poussés tous les trois dans le salon voisin en
+nous recommandant de ne pas faire trop de
+bruit. Pensait-elle que nous allions sauter sur
+les meubles ? Préau semblait furieux d’être
+ainsi relégué. Moi, j’ai interrogé la petite.</p>
+
+<p>Elle m’a répondu avec gentillesse, sans
+fausse honte, assise toute droite sur le bord
+d’une chaise, sa jupe courte bien tirée, et les
+deux pieds réunis. Elle a écouté mes propos
+avec le sérieux d’une personne pondérée qui
+veut s’instruire. Dans toute son apparence
+si puérile encore, sur ses traits peu précis, il y
+avait une expression de candeur. Puis, d’un
+ton lent et doux, elle m’a dit :</p>
+
+<p>— J’ai déjà entendu parler de vous, Monsieur, — Et
+par qui ? — Par maman… Elle
+m’a parlé aussi de M. Préau. — Trop aimable !
+a fait ce dernier, d’un air grognon.
+Elle l’a regardé, surprise d’un accent si peu
+poli. Cependant, songeant que Le Juvin est,
+de nous tous, le plus en faveur auprès de
+M<sup>me</sup> Chantilly, j’ai demandé : — Vous a-t-on
+parlé de Le Juvin ? — Non, jamais. »</p>
+
+<p>Que fallait-il en conclure ? Avions-nous
+tort, dans nos craintes d’être distancés ? Quelques
+jours plus tôt, Le Juvin avait ramené
+M<sup>me</sup> Chantilly du théâtre chez elle. Le Juvin,
+qui n’est pas très subtil, ne nous avait pas
+caché qu’il l’avait respectueusement quittée
+à la porte de sa maison. Mais il se pouvait qu’il
+eût menti, sur le conseil de la dame.</p>
+
+<p>— Monsieur, a repris la jeune Dorette de sa
+voix sans intonations, est-il vrai que vous
+donnez des surnoms ? » J’ai protesté néanmoins :
+c’est bien ma manie que d’étiqueter
+les gens. « Vous m’en donnerez un… Comment
+appelez-vous maman ? » Ici Préau, irrité de
+perdre son temps, a daigné sourire, et moi,
+pour détourner la conversation, je me suis
+lancé dans toutes sortes d’histoires. Elle m’a
+écouté sans plus questionner, jetant parfois
+un coup d’œil sur notre compagnon dont le
+mutisme l’étonnait. Quand M<sup>me</sup> Chantilly est
+venue nous chercher, nous nous entendions
+assez bien. Ensuite nous sommes partis, Préau
+et moi ; mais il m’a quitté tout de suite,
+comme s’il m’en eût voulu d’avoir été dérangé
+dans ses travaux de siège et ses desseins tortueux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J’ai revu la jeune Dorette. C’était par une
+de ces journées douces qui promettent la pluie.
+Je l’ai croisée sur le trottoir, et, tandis que je
+la saluais, j’ai bien observé son visage un peu
+pâle, d’une pâleur reposée et comme longtemps
+tenue à l’ombre, son visage calme que
+nulle émotion encore n’a remué. Je garde
+encore présents les moindres détails de notre
+rencontre : la chaussée, les passants, l’atmosphère
+tiède, et la satisfaction intérieure
+avec laquelle j’ai repris ma route.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, j’ai rencontré Le Juvin,
+et nous nous sommes mis à causer. Le Juvin
+est vaniteux comme tout le monde, mais il le
+laisse voir mieux que personne. Bien nourri,
+robuste, sa certitude de lui-même exerce sur
+moi l’attraction que j’ai toujours subie des
+gens qui réussissent leur existence. Ce n’est
+pas la courtisanerie qui m’attache à eux, mais
+une sincère admiration. Je voudrais surprendre
+leur méthode, et je sais pourtant qu’ils
+n’en ont pas.</p>
+
+<p>Le Juvin m’aime beaucoup. Il m’a fait tout
+simplement ses confidences. L’autre soir, dans
+la loge de M<sup>me</sup> Chantilly, il lui a parlé de très
+près. « Vraiment ? — Nous en sommes venus
+à un véritable ton d’intimité. — Non ? — Je
+lui ai parlé de mon prochain voyage en Espagne
+et au Portugal. — Tiens, tiens… — Et
+puis je lui ai décrit la propriété de campagne
+de mes parents. — Oh, oh ! » Pour Le Juvin
+ce qui lui arrive ou ce qu’il possède intéresse
+tout le monde. Et l’assurance de cet être musclé,
+cordial, riche et heureux, se communique.
+« Mais enfin, ai-je repris, tout cela n’est pas
+très troublant. — Attends. » Le Juvin a élargi
+son torse, puis, à mi-voix, il a ajouté : « Et
+puis tu sais, dans l’ombre de la loge, j’ai frôlé
+son coude, j’ai baisé sa main qu’elle n’a pas
+refusée… j’aurais pu davantage… » Il s’est tu ;
+moi aussi, vexé de l’avance qu’il a prise. Mais
+il n’a pu résister bien longtemps à de complaisants
+souvenirs : « Ensuite je l’ai accompagnée
+chez elle. — Et tu l’as quittée à sa porte ? — Oui. — C’est
+bien vrai ? — Parole. — Merci
+pour nous : tu n’as pas abusé de tes
+avantages. — Mon cher, je ne veux rien compromettre
+par imprudence. » Il est tellement
+sûr d’atteindre toujours son but qu’il ne se
+presse jamais. C’est pour cela qu’il me fait le
+récit de ses espoirs : il ne me craint guère.</p>
+
+<p>Au bout d’un instant, il a demandé : « As-tu
+rencontré sa fille ? — Oui, et toi ? — Non. » Je
+me suis alors senti dédommagé du succès qu’il
+remporte auprès de la mère. La destinée ne
+lui a pas accordé comme à moi de contempler
+ce visage d’eau dormante et profonde, d’entendre
+cette voix sans timbre. J’ai revu dans
+mon esprit l’enfant tout à fait neuve, essentiellement
+pure, vierge et dont l’âme sommeille
+en attendant la vie. « Comment s’appelle-t-elle ? — Dorette. — Tiens,
+quel drôle de
+nom ! S’appelle-t-on Dorette…? » Oui, Le
+Juvin est un peu sot.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Hier soir c’est moi que M<sup>me</sup> Chantilly a
+chargé de l’accompagner au concert. Cette
+femme adore sortir : l’intéressant serait de la
+rentrer. Nous étions dans deux fauteuils, et
+l’ombre d’une loge m’a manqué. En public
+la différence d’âge me gêne : mon sentiment
+est que nos voisins me prennent pour son
+neveu ou un petit cousin, et que c’est elle qui
+me mène au spectacle. Et puis elle me demandait
+constamment mon avis sur la musique
+que nous entendions : la musique n’est pas
+faite pour qu’on en parle. Un violoniste impitoyable
+a exalté le public, sans qu’une seule
+fausse note laissât croire que son cœur était
+capable de faire trembler son archet. Je ne
+me suis pas senti très heureux.</p>
+
+<p>Sortis de cette salle surchauffée, et trouvant
+une fraîche nuit de printemps, nous avons
+convenu de revenir à pied. Alors M<sup>me</sup> Chantilly
+a manifesté une mélancolie dont la saison
+et moi-même étions peut-être responsables :
+la jeunesse involontaire des autres et l’éternel
+recommencement de la nature ne sont pas
+sans l’irriter. J’ai reconnu dans ses paroles la
+lassitude d’une femme qui a beaucoup demandé
+aux hommes et qui, en fin de compte, a été
+déçue. A moins qu’elle n’ait été déçue dès la
+première fois, à cause de ses exigences, et
+qu’elle n’ait couru de nouvelles chances que
+pour se rattraper — comme un débiteur
+fait de nouvelles dettes. M<sup>me</sup> Chantilly a gaspillé
+sa vie, et si elle ne se retrouve plus, c’est
+qu’elle s’est trop donnée.</p>
+
+<p>Par un contraste naturel, j’ai songé à sa
+fille. Dorette, c’est elle, mais avant l’existence.
+Elle tient son jeu dans sa petite main, mais
+elle n’en a pas encore joué une carte. Peut-être
+ne l’a-t-elle pas même regardé. Ainsi
+est-elle à la fois innocente et attentive.
+L’exemple de sa mère ne l’avertira de rien,
+car seule l’expérience personnelle renseigne,
+et encore ! Aura-t-elle plus de bonheur que
+cette plaignante créature un peu forte dans
+son manteau du soir, à côté de laquelle je
+marchais sous un ciel étoilé ? Tout à coup je
+me suis dit que je perdais mon temps à prévoir
+l’avenir, sans profiter du présent et surtout
+du passé. Ces deux femmes me plaisent :
+l’une parce qu’elle est réservée — pour moi,
+qui sait ? — l’autre parce qu’elle ne l’est pas,
+et peut ainsi me favoriser tout comme un
+autre. Un livre inédit est-il plus intéressant
+qu’un livre célèbre ? J’aimerais, pensais-je,
+lire les deux volumes.</p>
+
+<p>Alors, je me suis lancé à consoler ma compagne.
+Ce n’était pas facile, car j’ignorais le
+détail de ses regrets et je n’entendais à aucun
+titre lui prêcher le renoncement. Je me suis
+tenu dans des généralités en m’efforçant de les
+rendre brûlantes. Je lui ai affirmé que la vie
+offre toutes les revanches : elle n’a demandé
+qu’à me croire et l’obscurité de la rue a favorisé
+mon éloquence. Ensuite, me souvenant
+de Le Juvin, j’ai cherché à devenir plus
+pressant encore. Serré contre elle pour mieux
+me faire comprendre, déjà, comme nous longions
+le mur d’un jardin plein d’acacias, je
+respirais son parfum compliqué, lorsqu’un
+passant attardé, surgi sur ce trottoir désert,
+m’a obligé à m’écarter. L’effet de surprise
+étant manqué, je me suis cru ridicule, — comme
+si tout, dans l’amour, y compris l’essentiel,
+ne l’était pas, hélas, à qui le contemple
+de sang-froid. Pourtant, malgré cette interruption,
+je me jugeais capable de l’emporter,
+auprès de cette femme chargée de souvenirs,
+sur tous les rivaux inconnus qui peuplent sa
+mémoire. Et je lui ai dit à voix basse : « Je
+ne m’arrêterai pas, ce soir, sur votre seuil,
+j’entrerai ! — Venez donc », a-t-elle répondu.
+Mon cœur a commencé de battre très fort,
+mais elle a ajouté : « Vous verrez votre ami
+Préau : il a dîné avec nous et tenu compagnie
+à Dorette toute la soirée. »</p>
+
+<p>Et c’était vrai. Dans le petit salon trop
+riche où Préau avait trop fumé, nous les avons
+trouvés tous deux. Mais quoi : Dorette n’avait
+plus son immobile visage ; elle était animée,
+elle souriait, à chaque instant elle se tournait
+vers son compagnon. J’ai reporté les
+yeux sur M<sup>me</sup> Chantilly, un peu clignotante
+aux lumières, et j’ai été frappé par leur ressemblance.
+Ce qui rend la mère séduisante
+m’a fait peur pour la fille. Je me suis effrayé
+de ses aventures possibles, et des scrupules
+sont nés en moi. Je voulais bien profiter
+d’une licence maternelle dont je n’étais pas
+responsable, mais je me suis senti scandalisé
+par l’ébauche d’une première intrigue. Il serait
+coupable, vraiment coupable de laisser
+cette jeune Dorette courir un risque. Et Préau
+peut lui plaire. Et Préau n’a pas les délicatesses
+dont je m’honore.</p>
+
+<p>Dorette, jusque-là vous sembliez, dans votre
+chaste indifférence, insensible à tous. J’aimais
+votre absence d’expression : personne n’avait
+encore eu d’importance à vos yeux. Et, ce
+soir, le rose est monté à vos joues. Sans me
+prévenir, vous avez dit des phrases délicates,
+que j’ai détestées. Préau, comme à l’ordinaire,
+jouait le personnage froid qui l’aide
+à dissimuler sa nature véritable. Cet hypocrite
+par méthode affecte de la raideur et de
+la brièveté. Il s’installe dans la vie comme
+il s’était installé dans son fauteuil, avec des
+façons volontaires que l’occasion pourrait
+rendre brutales. Sa réserve calculée est une
+arme terrible. Prenez garde, Dorette.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Chantilly s’est approchée de moi. Même
+sans manteau, elle demeure forte. On pressent
+le solide corset qui la tient. Sa chevelure
+abondante est magnifique et dorée, mais
+son visage fardé se creuse un peu à mesure que
+la nuit s’avance. J’ai pensé que le jardin
+d’acacias et non pas elle, tout à l’heure, par-dessus
+le mur m’avait enivré de son odeur.
+J’ai songé ensuite que Le Juvin fut un sage
+de la quitter au seuil encore obscur de sa maison…
+Le Juvin : justement, elle m’a parlé de
+lui. « Il est charmant, votre ami, si bien élevé,
+si gai… — Oui, une gaieté naïve. — Je ne
+blâme pas cela. — Un peu convenu, par exemple. — Les
+conventions sont indispensables,
+mon cher. Vous les critiquez toujours, mais
+Le Juvin a raison de leur obéir. Les gens spirituels
+sont bien fatigants. Vous verrez, la
+naïveté a son charme. » Je n’ai rien répondu,
+elle m’a observé, et je me suis senti évalué
+comme sur un marché d’esclaves. M’a-t-elle
+mis en balance ? Pour la pousser à bout, je
+me suis alors écrié :</p>
+
+<p>— Mais il est très tard !</p>
+
+<p>Préau s’est levé pour prendre congé tandis
+que Dorette me jetait un regard de reproche.
+Hélas, sa mère n’a pas songé à me retenir, elle
+ne m’a rien murmuré à l’oreille. Je l’ai saluée
+avec cérémonie, j’ai salué Dorette dont l’expression
+si vive semblait s’éteindre à mesure
+que Préau s’éloignait, et je suis sorti avec mon
+ami, mécontent de tout le monde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je n’ai pas perdu la fin de la soirée. Préau,
+très altéré, est devenu, après trois whiskies,
+assez bavard. Il continuait à se tenir très bien,
+avec seulement un peu plus de raideur et d’insolence.
+L’heure s’y prêtant, et aussi le vacarme
+qui régnait autour de nous, il m’a exposé ses
+théories sur la vie. J’y retrouvais son intelligence,
+sa violence et son immoralité, qu’il
+dissimule lorsqu’il est à jeun. Puis, quand il a
+incliné des idées générales aux aveux particuliers,
+je lui ai parlé de sa soirée : « La mère
+Chantilly ne te trouve pas bien redoutable de
+te laisser tête à tête avec sa fille, — Oh, ce
+fut banal. — Pourtant la jeune Dorette, à
+notre retour, semblait toute changée. — Changée ? — N’as-tu
+pas remarqué jusqu’à
+présent cette candeur, et, sur son visage,
+comme l’espérance de la destinée, et aussi… »
+Mais je me suis arrêté : je ne voulais pas donner
+à Préau des motifs de s’intéresser à Dorette.
+D’ailleurs il a conclu : « Les jeunes filles m’ennuient. »</p>
+
+<p>Il disait vrai : je le connais trop bien pour
+ne pas savoir que les promesses ne le tentent
+pas, il aime l’immédiat. Toutefois, par prudence,
+et sans perdre une minute, j’ai ajouté :
+« Tu trouves la mère plus attrayante ? — C’est
+aussi ton opinion, je crois. — Oui, oui.
+Mais je crains que toi et moi nous en soyons
+pour nos frais. — Pourquoi ? — Le Juvin
+tient la corde, et je ne serais pas étonné si… »</p>
+
+<p>Préau a posé sa main sur mon bras pour
+m’arrêter. Son visage tendu, au menton lourd,
+a eu des yeux étincelants. « Mais c’est un serin,
+a-t-il dit. — Tu exagères. — Évidemment, il est
+beau garçon… mais cela ne devrait pas suffire… »
+J’ai vu Préau, qui est court de taille, se redresser,
+et son excitation faire place au chagrin.
+Que de gens, ce soir, j’avais à consoler, à commencer
+par moi-même ! Et j’ai insisté : « Ce
+serait dommage, en effet, que M<sup>me</sup> Chantilly
+se donne à Le Juvin : il ne saurait pas le prix
+d’un pareil cadeau. Elle mérite un raffiné, un
+connaisseur… — Assurément. — Songe à toutes
+les ressources d’une femme qui, ayant
+enrichi son cœur et ses sens, se trouve à l’heure
+du dernier épanouissement. — Oui, beaucoup
+de femmes en une seule. — Ce que tu as rêvé
+de plus voluptueux et de plus raffiné… »
+Préau, petit et maigre, et qui a toujours admiré
+les personnes opulentes, m’a interrompu par
+ces simples mots : « Elle est rudement bien. »
+J’ai recommencé : « Évidemment, ce serait
+flatteur. Mais Le Juvin va tout obtenir. » A
+partir de ce moment plus de geste, plus de
+parole. Préau est tombé dans une réflexion
+intense, à laquelle je l’ai abandonné.</p>
+
+<p>Les hommes et les femmes, je prétends me
+servir d’eux à ma guise. Il suffit de connaître
+leurs passions et de les manœuvrer, tout en
+conservant assez de sang-froid pour ne pas
+céder aux siennes. La vie reproduit le jeu de
+colin-maillard, mais à l’envers : c’est moi seul
+qui suis clairvoyant et tous les autres ont les
+yeux bandés. Je les appelle ici ou là, et ils
+viennent, aveugles qui croient suivre leurs désirs
+et n’entendent en réalité que le mien.</p>
+
+<p>L’amitié a ses devoirs incontestables. Toutefois
+je me demande s’ils ne sont pas moins
+inflexibles quand une femme est en cause.
+C’est montrer sa sollicitude que d’apprécier
+chez un ami les besoins de son cœur, que de
+le détourner d’un amour dangereux ou de lui
+en suggérer un autre qui ne vous porte pas
+ombrage tout en faisant son bonheur. Je prétends
+connaître si bien ceux que j’aime que j’ai
+résolu de les rendre heureux à ma manière.</p>
+
+<p>En deux mots, Dorette et sa mère me plaisent
+l’une et l’autre. Mais Préau risque de
+séduire celle-là et Le Juvin de séduire celle-ci.
+Je détourne Préau de Dorette sur M<sup>me</sup> Chantilly,
+où il rencontrera Le Juvin. Rivaux, ils
+se balanceront, car je sais l’irrésolution de la
+dame. Ainsi les deux femmes resteront libres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je n’ai pas tant calculé hier après-midi.
+Quelques heures d’une matinée suffisent à
+épanouir une fleur. Dorette a maintenant un
+accent plus net et des gestes plus assurés. Ses
+cheveux ne sont plus alignés en frange sur ses
+sourcils, mais relevés, séparés par une raie, et
+montrent un front droit. A chaque rencontre,
+je dois la connaître à nouveau, et je m’inquiète
+chaque jour de ce qu’elle sera demain.</p>
+
+<p>Sa mère était sortie en auto avec Le Juvin,
+et je lui ai tenu compagnie. Nous avons parlé
+de sa pension : « Vous savez, j’étais la première
+de ma classe. — En quoi ? — En tout. Je suis
+sûre que je sais mieux l’histoire que vous.
+Dites-moi le nom d’un fils de Louis XIV ? »
+Et j’ai répondu : « Louis XV », pour la faire
+se moquer, d’un rire au timbre pur. « Votre
+ami, M. Préau, viendra-t-il aujourd’hui ? — Je
+ne sais pas. — Et je suis forte aussi en
+calcul, en solfège, en piano. — Savez-vous
+chanter ? Voulez-vous me chanter quelque
+chose ? — Tout à l’heure… — Ainsi vous
+serez contente de rentrer à la pension, retrouver
+la première place ? — Mais non, je suis
+contente au contraire d’être ici. Les leçons,
+ce n’est pas la vraie vie. — Qu’est-ce que la
+vraie vie ? — C’est d’être avec Maman, de
+voir des personnes différentes que je ne connaissais
+pas il y a quinze jours. — Mais qui
+donc ? — Eh bien vous, M. Préau, M. Le Juvin…
+voilà qui m’intéresse. — Vous êtes indulgente. — Mais
+non. M. Le Juvin est si bien
+élevé. — Oh oui. — Il sait bien mieux l’histoire
+que vous. Et il m’a entretenu de son
+voyage au Portugal. — Vous aussi ?… Pardon,
+je veux dire qu’il se répète un peu. — Un
+peu, c’est vrai. Et puis, il se donne trop de
+peine pour me parler. Je ne suis plus une enfant. — Certes ! — Non,
+ne riez pas. M. Le
+Juvin est très gentil, mais il ne me comprend
+pas comme vous, par exemple, vous me comprenez. — Et
+Préau, lui, vous traite-t-il
+comme une petite fille ? »</p>
+
+<p>Là, son bavardage s’est arrêté. Elle a réfléchi,
+hésité, et j’ai vu son touchant désir
+d’être sincère. Puis, lentement : « M. Préau,
+lui… je ne sais, mais il me semble qu’il me
+traite comme une femme. — Que vous a-t-il
+dit ? — Pas grand’chose, mais cela suffisait. — Oui,
+à son habitude. — Comment ? — Préau
+n’a pas son pareil pour faire plaisir à
+son interlocuteur, et, sous une phrase calculée,
+dissimuler son indifférence. — Monsieur,
+vous m’avez demandé de chanter, je vais vous
+obéir. — Préau n’attache pas d’importance à
+ses paroles. — Tenez, un air de Schubert, je
+l’aime beaucoup. »</p>
+
+<p>Elle m’a interrompu avec des arpèges au
+piano. Assise sur le tabouret, la voilà retournée
+à ses airs appliqués de petite fille. Et elle a
+chanté, sans aucune habileté, mais avec tant
+de fraîche douceur que j’aurais voulu l’entendre
+toujours. Quand elle a eu fini, elle m’a
+demandé : « Goûtez-vous cet air-là ? Ma maîtresse
+ne l’aimait pas parce qu’elle le trouvait
+trop triste pour une jeune fille. C’est la raison
+pour laquelle je le préfère, — Il est passionné. — Je
+ne sais pas, je le trouve triste, voilà
+tout. Il exprime ce qu’on éprouve quand on
+est seul. — Etes-vous seule, parfois ? — Mais
+oui. On peut l’être parmi les autres. Et
+puis aussi quand on attend. — Attendre
+quoi ? — Ce qui ne vient pas. — Tout finit
+par venir. — Croyez-vous ? Vous êtes gentil.
+Parce que moi j’attends beaucoup. — Mais
+encore ? — Ah ! voilà, je ne sais pas. On n’apprend
+pas tout à la pension. Et il reste assez
+de choses à deviner et auxquelles… — Rêver ! — Oh !
+rêver, c’est un mot de grandes personnes. — Mais
+puisque vous n’êtes plus une
+enfant, il faut oser employer ces mots-là. — Mais
+non, j’aurais l’air de parler comme une
+poésie. »</p>
+
+<p>Elle s’est levée, puis changeant de sujet :
+« Maman m’a prévenue qu’elle ne rentrerait
+peut-être pas dîner. — Ah ! Et Le Juvin
+aussi ? — D’ailleurs, un accident est si vite
+arrivé. — Un accident, qu’entendez-vous ? — Rien
+de grave, une panne. — Une
+panne, c’est cela ! Je veux dire que Le Juvin
+est plein de prudence, et qu’il ne veut
+rien compromettre : il me le disait encore
+l’autre jour. — Oh, maman n’a peur de rien. — Et
+vous ? »</p>
+
+<p>Dorette a soupiré, elle a murmuré : « Je ne
+sais pas… » Et moi j’ai peur pour elle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Deux rencontres : d’abord celle de
+M<sup>me</sup> Chantilly. Elle m’a déclaré : « Vous savez,
+Dorette vous aime beaucoup. Il faut revenir
+lui tenir compagnie. » Je lui ai répondu que je
+le ferais très volontiers, alors elle a répliqué
+que j’étais un ami véritable pour lequel elle
+avait beaucoup d’estime. Ensuite elle a ajouté :
+« Quant à Préau, je ne l’aime guère, il a un
+genre vraiment… — Quel genre ? — N’importe,
+je préfère Le Juvin. — Ou moi. — Ou
+vous, mais c’est autre chose. — Ainsi Le
+Juvin est le grand favori ? — Ne soyez pas
+impertinent. — Je suis envieux. Et puis, je
+crois que vous vous trompez. — Que dites-vous
+là, mon ami ? » La voix de M<sup>me</sup> Chantilly
+est devenue anxieuse. Ah, elle ne veut pas
+se tromper pour la dernière carte qu’elle retournera.
+« Que reprochez-vous à Le Juvin ? — Et
+vous, lui ai-je demandé, que reprochez-vous
+à Préau, à moi-même ? — Vous, je vous
+le répète, vous êtes très gentil, mais l’autre
+est un brutal. » Évidemment Préau s’y est
+mal pris, il faut que je le raisonne, sinon Le
+Juvin emportera le morceau, si j’ose dire. Le
+Juvin devient très dangereux. Et je ne veux
+pas que Préau, inoccupé et déçu, retourne à
+Dorette. Alors je murmure : « Certes, Le Juvin
+est un compagnon agréable, mais il ne mène
+pas loin. Il fait illusion, mais à l’instant où l’on
+compte sur lui, il se dérobe parfois. Préau, lui,
+est brusque, mais il a du fond, du tempérament.
+Oui, c’est le mot, beaucoup de tempérament. »
+J’ai laissé M<sup>me</sup> Chantilly bien tourmentée.</p>
+
+<p>Ensuite j’ai rencontré Le Juvin et j’ai
+éprouvé quelque remords de l’avoir desservi.
+Il riait aux anges. « Mon cher, m’a-t-il confié, je
+touche au terme d’un grand projet. — Lequel ? — Je
+ne puis te le dire, il s’agit d’une femme
+digne de ton respect. — Je n’insiste pas, parlons
+donc d’autre chose. — Non, parlons d’elle.
+J’ai toujours eu le dédain des conquêtes faciles.
+Je me réservais. Cette fois, j’atteins mon
+but. — Diable ! — Quoi ? — Rien… je veux
+dire… As-tu pris tes précautions ? Songe aux
+conséquences fâcheuses, dangereuses d’une
+intrigue avec une femme mariée. — Allons
+donc. — Mais si. On sait comment cela débute,
+non comment cela finit. On a vu de ces liaisons
+durer toujours. — Ce n’est pas une liaison,
+c’est une simple aventure. — Avec ton
+cœur excellent tu n’oseras jamais rompre. — Je
+romprai le moment venu : j’ai l’intention
+de me marier de bonne heure. — Mais tu perds
+ton temps. Tu es fait pour plaire aux jeunes
+filles. Celles de notre époque ont besoin qu’on
+les courtise pour daigner faire attention à vous. — Ce
+sera une expérience utile. — Oui, mais
+tout se sait, et tu y gagneras une réputation
+de coureur. Tu seras disqualifié aux yeux de
+jeunes personnes très averties qui ne voudront
+pas des restes de M<sup>me</sup> Chantilly. — Qui t’a dit
+qu’il s’agissait de… Au fait, inutile de dissimuler.
+Mais ne serais-tu pas jaloux ? — Mon
+cher, je te rendrais peut-être un immense service
+si j’essayais de te la disputer. — Oh, tu ne
+me fais pas peur. — Crois-tu ? Eh bien emmène-moi
+donc avec vous dans votre prochaine
+course en auto. — A trois ? — Ça te
+gêne ? Emmène aussi Préau. »</p>
+
+<p>Quittant Le Juvin, je suis allé trouver
+Préau. Je lui ai fait de vifs reproches auxquels
+il n’a pas compris grand’chose d’abord. Ensuite,
+d’un air renfrogné, il m’a avoué que,
+s’étant montré assez démonstratif avec
+M<sup>me</sup> Chantilly, il avait été repoussé sans
+gloire. « Mon ami, tu t’es conduit comme un
+maladroit. Les vertus chancelantes exigent le
+plus de respect, surtout si on veut les faire
+chanceler jusqu’à terre. Ne démens pas ton
+caractère à l’instant où il va le mieux te servir :
+tu es un violent à dehors gourmés, ton ardeur
+retenue lui paraîtra une belle promesse. Elle
+veut beaucoup à la fois, cette femme : la fraîcheur
+d’un tout jeune homme mais sans l’inexpérience
+qui lui gâterait son plaisir, la courtoisie
+mais aussi la hardiesse, enfin elle veut être
+prise tout en se livrant. Le Juvin lui plaît
+parce qu’il est bien élevé, mais elle commence
+à croire que la passion n’est pas son affaire.
+Le Juvin est plutôt un lever de rideau, et elle
+cherche son cinquième acte. »</p>
+
+<p>Préau m’a écouté avec mauvaise humeur.
+Il n’aime pas qu’on lui fasse la leçon. Son insuccès
+le remplit de colère, et chez lui, heureusement,
+la rage stimule le désir. Lèvres serrées,
+face dure, il était presque beau.</p>
+
+<p>Si je récapitule, je vois que maintenant
+M<sup>me</sup> Chantilly est indécise, Le Juvin inquiet,
+Préau colérique, et tous les trois prêts à subir
+mon influence. Je ferai d’eux ce que je voudrai.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Drôle de journée ! Nous sommes partis à
+cinq : Dorette avait voulu se joindre à nous.
+Nous avons été déjeuner à la campagne et
+nous nous sommes promenés dans les bois.
+Puis nous sommes rentrés et, à l’instant de
+l’adieu, nous n’étions plus les mêmes qu’au
+départ.</p>
+
+<p>Le plein air ne convient pas à M<sup>me</sup> Chantilly.
+Un rayon de soleil fait ressortir ce qu’elle
+a d’artificiel et de composé. Une guêpe, attirée
+par son parfum, l’environna, la prenant pour
+une grosse fleur. Elle riait, elle avait peur
+d’être piquée, elle chassait la guêpe, mais
+quand celle-ci, reconnaissant son erreur, la
+délaissa pour de vraies roses, je vis bien que
+M<sup>me</sup> Chantilly devenait triste. La plus belle
+aventure, c’est peut-être le renoncement.</p>
+
+<p>A déjeuner elle était assise entre Le Juvin
+et Préau. Chacun d’eux, à l’insu de l’autre,
+m’a raconté lui avoir fait du genou. Le Juvin,
+empressé mais déférent, ne sait pas inventer
+de phrases pour s’exprimer lui-même : il
+croit que le langage est un signe de convention.
+Un de ses arguments est de posséder une
+auto, c’est vrai, mais sitôt qu’on en est descendu,
+on oublie ce mérite. Son air d’assurance
+qui en avait si souvent imposé, donnait envie,
+cette fois, de le duper ou de le trahir. L’extrême
+justesse de ses gestes et de sa tenue irritait : du
+débraillé, des rires et des cris auraient soulagé.
+Pour mieux lui permettre d’être ennuyeux,
+nous nous taisions : après son insolence de
+l’autre jour qu’elle lui avait naturellement
+pardonnée, M<sup>me</sup> Chantilly était reconnaissante
+à Préau de ce calme apparent. Comment déciderait-elle
+entre eux ? En somme, Le Juvin
+était connu, classé, c’était un article courant
+et de bon usage. Tandis que Préau, ne montrant
+rien, laissant entrevoir, c’était la valeur
+de spéculation, risquée, mais qui peut, par un
+soudain vertige, vous apporter la fortune ou
+le bonheur. M<sup>me</sup> Chantilly finirait-elle en
+bourgeoise ou en grande joueuse ?</p>
+
+<p>Eh bien et moi ? M’étais-je éliminé ? Oui :
+sur le champ je décidai d’abandonner cette
+grosse proie hors d’atteinte. Si mes manœuvres
+m’avaient privé d’une conquête éventuelle,
+elles m’avaient débarrassé de deux
+rivaux dans une entreprise plus sérieuse :
+assis à côté de Dorette, je me demandais si
+c’était pour me suivre qu’elle avait voulu
+nous accompagner. A l’ennui visible de sa
+mère, elle s’était présentée soudain et prête à
+partir. Depuis lors un sentiment volontaire
+animait son visage. Après l’avoir vue insensible,
+puis vive tour à tour et mélancolique, je
+la contemplais aujourd’hui belle d’une ardeur
+réfléchie.</p>
+
+<p>Et je me disais qu’il me fallait maintenant
+convaincre Dorette. A moi de surveiller
+les sentiments pressés qui s’épanouissaient
+en elle, d’être l’auteur responsable de sa vie
+supérieure. A son âge, sa mère s’était montrée
+ainsi, sans doute, appliquée et rieuse, ignorante
+et avide. Elle s’était avancée d’un même
+élan, les bras tendus. Mais, grâce à moi, Dorette
+ne connaîtrait pas les compromissions,
+les coups de tête succédant aux intrigues, la
+corruption, les désespoirs… Dorette, image
+d’une jeunesse pure !</p>
+
+<p>Enfin elle s’est levée et je l’ai suivie au
+jardin. « Vous savez, m’a-t-elle dit, je retourne
+bientôt dans ma pension. — Comment ? — Mais
+auparavant je veux savoir quelque chose :
+je le saurai. — Demandez-le moi. — D’ailleurs
+maman va partir aussi. — Pour où ? — Elle
+hésite encore. — Pour l’Espagne et le Portugal… — Peut-être.
+Mais plutôt pour la Norvège. — Tiens,
+tiens ! Ce sera bien loin de
+vous. — Bah ! dans un an je reviendrai, et
+maman me mènera dans le monde. — Dans le
+monde ? — Oui, elle dit qu’à ce moment elle
+sera vieille et qu’elle ne s’occupera plus que de
+me marier. — Elle aura bien raison. — N’est-ce
+pas qu’elle est bonne ? Je voudrais tant
+lui ressembler. — Soyez vous-même. »</p>
+
+<p>Puis son entrain est tombé. Elle n’est pas
+comme les autres qui sont entêtés à mentir.
+Elle laisse ingénument voir ce qui se passe en
+elle, et voilà pourquoi elle est si mystérieuse.
+« Qu’a donc M. Préau à ne rien dire ? m’a-t-elle
+demandé. Est-ce qu’il est fâché ? Contre qui,
+contre maman ? — Oh non. — Contre moi ? Je
+ne le pense pas. — Contre M. Le Juvin peut-être ? — Peut-être. — Ils
+sont très différents,
+n’est-ce pas ? — Certes, mais parlons d’autre
+chose. Tenez, regardez ces beaux arbres : ce
+sont des ormes. » Dorette n’a pas regardé les
+ormes, elle a baissé la tête, puis l’a relevée, et
+ensuite : « Cela m’ennuie de m’en aller, de vous
+quitter. — Me quitter, dites-vous ? — Oui,
+vous tous. Est-ce que je vous manquerai ? — Ah,
+Dorette, vous n’avez donc pas encore senti
+combien je tiens à votre présence et combien… — Oui,
+vous. Et les autres ? M. Préau dirait-il
+de même ? — Ne vous occupez pas de lui, il
+est distrait, il n’attache pas grande importance… — Vous
+dites toujours du mal de lui. — Songez
+qu’il est des personnes plus attentives,
+enchantées de votre grâce, avides de
+vous plaire. — Est-ce de M. Le Juvin que vous
+parlez ? Tenez, le voici qui s’approche. »</p>
+
+<p>Le Juvin, en effet, est venu maladroitement
+se mêler à notre conversation. « Mon parti est
+pris », m’a-t-il murmuré. Mais lequel ? Au bout
+de quelques instants il m’ennuyait si fort que
+je les ai quittés, ne voulant connaître Dorette
+que dans le tête-à-tête, et ne craignant guère
+celui auquel je les ai abandonnés. Sous prétexte
+de retrouver l’autre couple, je me suis éloigné
+pour mieux savourer les paroles de Dorette.
+J’ai passé par la salle à manger : elle était
+vide. Sur la table il y avait des fruits en
+désordre, du vin dans les verres, un gant
+oublié, et deux chaises étaient très rapprochées.
+Je suis ressorti, j’ai suivi une avenue. A
+l’ombre, je regardais les prés lumineux, et je
+rêvais de me baigner dans ces hautes herbes,
+sous le ciel flamboyant. Puis, à un détour, je
+suis tombé sur le reste de la compagnie. « Comment,
+a fait M<sup>me</sup> Chantilly, est-ce l’heure déjà
+de rentrer ? Comme le temps passe. » Je l’ai
+rassurée et lui ai dit : « Votre fille m’a appris
+votre prochain voyage en Espagne et en Portugal. — Non,
+a-t-elle répliqué avec vivacité,
+je n’irai pas en Espagne. — C’est un beau
+pays. — Trop conventionnel. Je préfère… — La
+Norvège ? — Justement. — N’y a-t-il pas
+là aussi quelque convention ? » Elle n’a pu
+s’empêcher de jeter un regard à la dérobée sur
+le troisième personnage de cette scène, puis a
+répondu avec douceur : « Je ne le crois pas. »</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, je me suis
+senti aussi superflu que Le Juvin me l’avait
+semblé tout à l’heure. Je me suis levé. « Tu
+t’en vas ? a fait Préau d’un air résolu. — Voulez-vous
+que je reste ? — Mon ami, intervint
+M<sup>me</sup> Chantilly, allez tenir compagnie
+à ma fille, je ne veux pas qu’elle soit seule avec
+un jeune homme. — Le Juvin est-il si dangereux ? — Ils
+le sont tous », murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Elle avait l’œil noyé. Jamais aucun de nous
+n’avait su l’attendrir à ce point, j’entends
+l’attendrir sur elle-même. J’étais content de
+Préau : il oubliait Dorette, et ne se faisait pas
+oublier de sa mère. Je retournai vers le premier
+couple, riant à l’avance de le trouver
+abattu par la chaleur et l’ennui. Il n’avait pas
+bougé, il avait chaud. Mais Dorette est d’une
+exquise indulgence. Plus tard, comme je l’attirais
+à l’écart, elle a convenu que Le Juvin
+présente les choses telles qu’elles sont, sans
+doute, mais en leur faisant perdre leurs couleurs.
+« Moi, ai-je dit, je saurais mieux vous
+les montrer. L’univers dépend de celui qui
+le regarde. Il ne faut pas le diminuer et
+l’appauvrir en étant soi-même petit et sans
+ressources. Vous verrez de quoi notre enthousiasme
+sera capable ! Vous verrez ! » Ah !
+comme j’ai désiré son bonheur… Et le mien.</p>
+
+<p>Pour rentrer, Préau a conduit l’automobile.
+M<sup>me</sup> Chantilly était assise à son côté et elle se
+serrait contre lui durant les virages qu’il prenait
+comme un fou. Dorette et Le Juvin s’installèrent
+dans le fond de la voiture. J’étais sur
+le strapontin.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Trois jours ont passé pendant lesquels je
+n’ai vu personne. Le souvenir de Dorette me
+tenait compagnie. « Elle va rentrer dans son
+pensionnat, pensais-je ; l’an prochain, elle
+sera libre. Elle ne m’aura point oublié. Sa
+grâce sera plus délicate encore, et ses cheveux,
+relevés sur la nuque, dégageront une silhouette
+de femme. Je lui dirai : « Dorette… »
+Là-dessus on m’a remis une lettre de M<sup>me</sup> Chantilly
+qui me conviait à passer chez elle.</p>
+
+<p>J’y ai couru. Elle était seule, fraîchement
+refaite, et accueillante. « Mon ami, je vous ai
+toujours vanté comme de bon conseil. Ne vous
+étonnez donc pas si j’ai recours à vous. Il
+s’agit d’une détermination fort importante que
+je veux prendre. — Et vous m’avez enfin choisi
+pour… — Ne m’interrompez pas. Je suis une
+femme seule, en proie à bien des médisances,
+dépourvue d’appuis. Hélas, j’en avais autrefois,
+et qui me manquent cruellement ! — Sans
+doute. — M. Chantilly… — Ah ? — Mais
+oui… me disait toujours qu’une femme
+ne peut pas décider seule : elle se guide sur
+les sentiments ; un homme raisonne… C’est
+d’un homme que j’ai besoin aujourd’hui… »
+Je la trouvais un peu crue, mais elle a tout de
+suite ajouté : « Et qui me donne un conseil
+raisonnable. » Puis elle s’est levée, elle a
+regardé par la fenêtre, comme pour consulter
+jusqu’aux passants. Et peut-être me serais-je
+dépité de n’être que le conseiller, non le
+payeur, si la curiosité ne m’avait tenu en
+haleine.</p>
+
+<p>Ensuite elle est revenue sur moi, très près,
+et, sans transition : « Que pensez-vous de M. Le
+Juvin ? » J’ai répondu froidement, un peu
+choqué qu’elle m’obligeât à choisir pour elle :
+« C’est un garçon très discret. — Mais enfin,
+a-t-il des qualités plus profondes ? — Plus profondes ? — Des
+qualités de cœur. — Certainement.
+Il sera fidèle. — Fidèle ! C’est excellent. — Oui,
+et assidu. Tenez, il est plutôt
+fait pour les petits soins que pour la grande
+passion. — Très bien. Et sérieux ? — Sans
+doute, jusqu’à l’ennui inclusivement. — Ah !
+qu’importe qu’il soit ennuyeux : les farceurs
+finissent par l’être davantage. Et quand il
+s’agit de toute la vie ! — Diable, si longtemps ? — Mon
+cher, à quoi pensez-vous ? — Pardonnez-moi
+si je vous fâche, mais je vous vois
+entichée de Le Juvin et il me semble qu’à
+votre place je préférerais Préau. — Ne parlons
+pas de ce M. Préau. — Mais… — Non.
+Je veux connaître votre opinion sur Le
+Juvin seul, j’ai la mienne sur l’autre. Est-il
+bon ? — Le Juvin est très bon. — Généreux ? — A
+coup sûr, et il aura plus tard une
+grosse fortune. — Si grosse ? — Mais oui et il
+jouit dès maintenant d’un joli revenu : largement
+de quoi en jouir à deux. — Ah, comme
+vous me rassurez ! » M<sup>me</sup> Chantilly me dégoûtait.</p>
+
+<p>L’ayant quittée, j’ai fait des réflexions
+amères sur le pouvoir de l’argent. Grâce à
+lui, Le Juvin l’emportait donc sur nous. Mais
+Préau se doutait-il ! Et n’allait-il pas alors se
+retourner vers Dorette ! A la fin, je n’y ai plus
+tenu et je lui ai téléphoné. Habilement interrogé,
+il m’a laissé voir qu’il ne savait rien
+encore de son rival. Alors je lui ai proposé
+de passer la soirée ensemble, afin de le préparer
+avec douceur à la déception qui l’attendait,
+et pour savoir aussi comment il
+avait si sottement compromis ses affaires : le
+détail de ces choses-là me ravit. Mais il m’a
+répliqué sur un ton imprévu de bonne humeur
+qu’il n’était pas libre. « Demain alors ? — Demain,
+encore moins : je pars en voyage. — Pour
+où ? — Pour la Norvège… »</p>
+
+<p>Je me suis étranglé dans le téléphone.
+Poussait-elle l’immoralité jusqu’à les emmener
+tous les deux ? Ah ! qu’il était urgent
+d’arracher cette malheureuse Dorette à des
+exemples si affreux. Et j’étais là, moi, pour
+remplacer une mère dénaturée, ou mieux
+pour devenir son protecteur. Fallait-il attendre
+une année avant de lui offrir un foyer
+nouveau, un abri ? « Je la sauverai, me suis-je
+écrié, je mériterai sa reconnaissance aussi bien
+que sa tendresse. »</p>
+
+<p>Néanmoins je me suis empressé de me rendre
+chez M<sup>me</sup> Chantilly. Elle m’a accueilli avec
+un sourire qui voulait faire de moi un complice.
+« J’allais vous relancer, mon ami, car je
+dois vous dire adieu. Je me suis décidée tout à
+coup à partir demain. — Oui, je sais, pour la
+Norvège. — Vraiment, vous savez ? — Et
+n’avez-vous pas d’autres conseils à me demander ? — Non,
+les vôtres ont été suivis. »</p>
+
+<p>Elle s’est levée, elle a ouvert la porte du
+petit salon et elle a appelé. Dorette et Le
+Juvin ont paru. « M. Le Juvin, a repris cette
+excellente mère de famille, m’a demandé il y
+a quelques jours la main de ma fille. J’y ai
+consenti, à condition que les fiançailles restent
+secrètes une année encore. Remerciez votre
+ami, M. Le Juvin : il a fait de vous un tel
+éloge qu’il a levé tous les scrupules que j’avais
+à un engagement si précoce. » Le Juvin m’a
+secoué la main à me rompre l’épaule, et a
+murmuré : « Je n’ai pas oublié non plus les
+excellents conseils que tu m’as donnés. » Bien
+peigné, les dents nettes, l’œil clair, il luisait de
+santé et de réussite. Puis il s’est tourné vers
+sa belle-mère et lui a, mais respectueusement
+cette fois, baisé la main : prudent, n’ayant
+rien compromis, le voilà heureux — si ce n’est
+de la façon qu’il avait pensé tout d’abord.</p>
+
+<p>Les laissant se complimenter réciproquement,
+j’ai entraîné Dorette à quelques pas :
+« Eh bien, je vous félicite, vous êtes contente. — Mais
+oui, et vous devez l’être puisque je le
+suis. — Et moi qui croyais… — Il ne faut pas
+croire — … qui croyais que vos préférences… — Il
+ne faut pas préférer ceux qui ne vous
+préfèrent point. » Comme elle est, sans le savoir,
+habile à faire mal ! J’ai ravalé mon amertume,
+et j’ai repris : « Pourquoi vous décider
+si vite ? Ces fiançailles, je m’y attendais si
+peu. — Maman m’a expliqué bien des choses.
+Son mariage n’a pas été heureux, elle m’affirme
+que le mien le sera. Et puis, elle n’est
+pas habituée à moi. Quand je sortirai de pension,
+je la gênerai. Elle est si indépendante.
+C’est ennuyeux d’être responsable de moi. — Je
+ne trouve pas. — Ainsi je suis casée, au
+moins. — Vous valez dix fois mieux que Le
+Juvin ! — Mon ami, vous dites toujours du
+mal de vos amis. — Jamais il ne comprendra
+l’exquise et rare personne que vous faites. — Je
+le lui ferai comprendre. — Tandis que moi,
+j’aurais… — Taisez-vous. — Dorette ! — Dites :
+Mademoiselle. Il n’y a plus que mon
+fiancée qui puisse m’appeler Dorette, mais
+pas vous. » Alors j’ai voulu lui faire du mal
+à mon tour, et je lui ai demandé : « Ni Préau ? — Ni
+M. Préau. »</p>
+
+<p>Je les ai félicités encore tous les trois, en
+famille, et je suis parti. Je ne reviendrai pas
+volontiers dans cette maison.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Moi, Dorette, je ne suis ni riche et satisfait
+comme Le Juvin, ni volontaire et violent
+comme Préau. Mais vous ne m’avez pas plus
+entendu que vous n’avez su vous faire entendre
+de l’autre. Hélas, pourquoi ne pas avoir
+choisi celui qui goûtait si bien votre sincère
+et sensible jeunesse ? Peut-être ne m’auriez-vous
+jamais aimé. Mais moi, Dorette, je vous
+aime…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">DOUBLE</h2>
+
+
+<p class="dedic">à Jacques Chenevière.</p>
+
+<p>Que les hommes sont donc indifférents l’un
+à l’autre ! A peine connaissent-ils les parents
+dont ils sont nés, la femme qu’ils aiment, les
+enfants qu’ils mettent au monde. Ils parlent de
+l’amitié mais ne la pratiquent point. Égoïstes
+et sourds, jamais ils n’écoutent quelqu’un qui
+se raconte, étant surtout préoccupés de se
+raconter eux-mêmes, à quelqu’un qui ne les
+écoutera pas davantage.</p>
+
+<p>Moi, je suis curieux. Je voudrais tout savoir
+des êtres que m’envoie le hasard. En wagon,
+dans un restaurant, au théâtre, j’épie les personnes.
+Rien ne m’intéresse comme de reconstituer
+quelqu’un d’après une phrase, un tic,
+une attitude ; comme d’imaginer à l’avance
+la courbe d’un destin. Il m’est arrivé de ramasser
+sur le trottoir une lettre perdue ; ou, dans
+une chambre d’hôtel, de placer devant la glace
+le buvard maculé pour y déchiffrer la trace
+écrite de mon prédécesseur. L’être que j’observe,
+comment se tient-il dans le risque, la
+jouissance ou la honte, quelle idée se fait-il de
+lui-même, quel souvenir conserve-t-il de son
+premier amour, quelle pensée donne-t-il à la
+mort ? Consulter des journaux intimes, des correspondances
+qu’on est dans l’intention de
+brûler, et jusqu’à des livres de comptes ; assister
+au tête-à-tête des amants, interroger un
+prévenu, recevoir un aveu désespéré, écouter
+le soliloque de l’ambitieux ! Peut-être suis-je
+un espion, mais désintéressé, et qui ne trahit
+pas.</p>
+
+<p>Cette inextinguible curiosité m’a fait séduire
+un grand nombre de femmes : l’amour est le
+plus sûr moyen de savoir ce qui se passe chez
+l’ennemi. De toutes celles que j’ai caressées
+avec le zèle que j’aurais apporté à l’exercice
+d’une profession, chacune voyait d’abord un
+hommage dans l’intensité de mes questions :
+toutes, bientôt, s’en effrayaient. Elles se choquaient
+qu’on voulût saisir leur secret, surtout
+celles qui n’en avaient pas. Elles invoquaient
+alors une pudeur qui protégeait leur
+néant — principalement à leurs propres yeux :
+car se montrer tout nu n’est rien, c’est se voir
+qui est pénible. Et puis beaucoup de femmes
+répugnent à s’expliquer en entier à celui
+qu’elles adorent : il leur semblerait frustrer à
+l’avance ses successeurs.</p>
+
+<p>Je ne leur reproche rien. Moi aussi, j’ai
+toujours refusé de me donner. Sitôt qu’une
+de ces figurantes de mon désir commençait à
+s’intéresser à moi, un pressentiment m’avertissait
+de la fuir. On passe pour inconstant alors
+qu’on veut être fidèle à son avenir. Mais cette
+existence peu à peu m’épuisa. Non seulement
+à cause des excès voluptueux qui étaient le
+prétexte et aussi l’agrément de mes recherches,
+mais parce que, multipliant les rencontres,
+je multipliais les désillusions. Plus j’examinais
+de gens, et plus j’exigeais quelqu’un.
+Après chacun de ces changements où je n’avais
+vu d’abord qu’une loi de mon âge et qui me
+révélait une loi de ma personne, mes désirs
+se faisaient plus vagues, ensemble, et plus
+anxieux.</p>
+
+<p>Alors, je commençai de ressembler au jugement
+que mes relations portaient sur moi : je
+devins bizarre, susceptible, excessif. Parce
+que je n’avais rien trouvé, je doutai, je m’affaiblis.
+Dans mon esprit monta comme une
+ombre la crainte épouvantable d’être seul. Et
+il m’arriva de subir avec un commencement
+de délices la grande tentation : puisque mes curiosités
+ne parvenaient pas à franchir le seuil
+des êtres, n’étais-je pas l’unique réalité d’un
+monde incompréhensible ? Les âmes diverses
+dont j’avais cherché à me satisfaire, c’était
+moi-même encore. <i>Tat twam asi</i>, dit la sagesse
+indoue : cette chose-là c’est toi. Et l’intérêt
+déçu que je portais aux autres — les autres,
+ces univers fermés — m’inondait parfois de
+nostalgie et de désespoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J’avais une marraine excellente, d’origine
+napolitaine, cousine de ma mère, et qui possédait
+une grande propriété où j’allais parfois
+passer des fins de semaine. J’y trouvais un
+accueil affectueux et le repos dont j’éprouvais
+de plus en plus le besoin. Ma tante, un peu
+lourde et qui s’appuyait en marchant sur une
+canne d’ébène, me faisait faire le tour de ses
+rosiers. Je lui racontais mes aventures, elle me
+croyait romanesque, et sa voix italienne me
+donnait des conseils tour à tour attendris et
+passionnés.</p>
+
+<p>Elle était également la marraine d’une
+jeune cousine à moi que je n’avais jamais rencontrée
+et qui habitait la Tunisie. Ses parents
+l’avaient appelée Leone, de même que les
+miens m’avaient nommé Léon, en souvenir de
+notre arrière-grand-père commun, dont la
+célébrité de compositeur n’est point oubliée.
+Ma tante avait toujours auprès d’elle la photographie
+de Leone à l’âge de dix ans, et elle
+prétendait que ses filleuls se ressemblaient.
+Sur nos deux visages, elle faisait remarquer
+les mêmes cheveux noirs, le même nez droit,
+le même front haut. Une pareille similitude,
+qu’elle exagérait à coup sûr, inquiétait et
+amusait à la fois ses superstitions de Méridionale.</p>
+
+<p>Cette année, à la fin du printemps, je passai
+par une crise de profonde tristesse. Mon élan à
+vivre se ralentissait, j’étais accablé d’indolence.
+A l’improviste, j’allai me réfugier auprès
+de ma marraine. Et je ressentis un premier
+soulagement à revoir le vaste parc en pleins
+bois, entouré de murs, le chenil, à côté du portail
+d’entrée, où d’énormes molosses, dressés
+contre leurs grilles, protestaient à grands
+éclats contre chaque nouvel arrivant. Et puis
+la roseraie, aux allées carrelées de briques, la
+pièce d’eau endormie sous des nénuphars, le
+pavillon de jeux tendu d’andrinople, avec ses
+fauteuils d’osier. Après avoir tout revu, je
+revins vers la maison où je pensais trouver
+ma tante réveillée de sa sieste. Dès mon entrée
+dans le salon aux persiennes tirées à cause de
+la chaleur déjà forte et où, dans la demi-obscurité,
+flottaient des odeurs de bouquets, elle
+leva son visage bourbonien et m’annonça une
+surprise. « Cette fois, tu ne seras pas condamné
+à ma seule présence. » Je demeurai silencieux,
+déçu dans mon espoir de tranquillité, mais
+elle reprit triomphante : « Leone arrive tout à
+l’heure : ses parents me la confient pour une
+quinzaine. »</p>
+
+<p>Et soudain les molosses donnèrent de la voix
+près du portail qui s’ouvrait ; une voiture
+roula sur le gravier, s’arrêta au perron, et,
+comme nous allions nous porter à sa rencontre,
+Leone parut. Mais on ne discerna d’abord,
+s’avançant dans la pièce obscure, qu’une
+forme légère, une ombre vivante dans l’ombre
+immobile. Ma tante l’embrassa avec enthousiasme,
+puis, m’attirant, elle ajouta :</p>
+
+<p>— Et maintenant, faites bonne connaissance.</p>
+
+<p>Je la voyais à peine ; Leone, qui venait du
+dehors, ne devait pas me distinguer du tout.
+Alors ma tante, du bout de sa canne, poussa
+les volets, le jour entra, et nous nous découvrîmes.
+Et nous ne pûmes nous empêcher de
+sourire l’un à l’autre en entendant notre marraine
+s’écrier avec feu :</p>
+
+<p>— Ah, je l’avais bien dit qu’ils se ressemblaient !</p>
+
+<p>Leone n’était plus l’enfant encore indécise
+de la photographie que je connaissais, mais
+une jeune fille aux cheveux relevés, noirs
+comme les miens et qui faisaient valoir une
+égale pâleur mate du teint. Et nous constatâmes
+que nous avions aussi les mêmes yeux
+d’un bleu pur, un peu dilatés par l’attention,
+lumineux et doux dans l’austérité noire et
+blanche de nos deux visages.</p>
+
+<p>— Enfin, je vous vois, murmurai-je, satisfait
+comme si j’avais vraiment attendu cette
+minute.</p>
+
+<p>Ma tante intervint encore :</p>
+
+<p>— Voulez-vous bien vous tutoyer. Entre
+cousins, vous n’allez pas faire des cérémonies.</p>
+
+<p>Tout le monde se tutoyait dans notre innombrable
+famille. Aucun motif de nous
+dérober. Quelques heures suffirent à nous faire
+paraître cette intimité naturelle, sous le signe
+de notre similitude extérieure, vraiment frappante,
+et qui le devint plus encore, car, pour
+entrer dans le jeu et pour amuser ma tante, je
+décidai de me raser la moustache : nous avions
+le même dessin de la bouche. Aussi, afin d’exploiter
+un cas si curieux, nous nous mîmes à
+chercher d’autres ressemblances. La voix de
+Leone, comme la mienne, montait et descendait
+la gamme : parfois haute, dans les moments
+de raillerie et de plaisir, ou bien grave,
+lorsqu’elle traduisait une émotion que les mots
+ne révélaient pas. Je constatai chez elle avec
+ravissement mon besoin de manier des objets
+en causant, un coupe-papier, un rond de serviette.
+Comme moi, elle aimait les fruits, qu’elle
+pelait avec une extrême délicatesse, les doigts
+relevés, et qu’elle savourait longuement. Et
+puis, outre une habitude de toussoter involontairement
+et le tic de mordre ses lèvres,
+nous avions encore en commun les brusques
+silences où nous tombions parfois au milieu
+d’une causerie, comme si nous disparaissions,
+évadés, appelés ailleurs par on ne sait
+quel mystérieux rendez-vous. Que de fois,
+dans mon enfance, mon père m’avait réveillé
+d’une tape sur la table, en me criant : « Léon,
+ne regarde pas dans le vague. » Sur le visage
+de Leone, je vis passer la même onde de rêverie
+perdue. Et ce fut à partir de cette dernière
+constatation que je cessai de plaisanter notre
+ressemblance, que j’essayai au contraire, et
+sans m’expliquer pourquoi, de détourner ma
+tante de nous comparer plus longtemps.</p>
+
+<p>Mes insomnies habituelles, suite de mes
+désordres, ne cessaient guère. D’ailleurs, à la
+campagne, je ne puis résister à l’appel de
+l’aube. Un matin, de très bonne heure, j’avais
+quitté ma chambre, quitté la maison inerte, et
+je m’étais avancé dans le jardin humide de
+rosée. Tout était immobile, en attente du soleil.
+A l’improviste, dans le grand silence retenu,
+j’entendis derrière moi un bruit de pas.
+C’était Leone. J’allais lui dire bonjour quand
+elle me fit signe de me taire et désigna les sommets
+des arbres. Ils venaient de s’illuminer,
+et déjà le soleil, qui les débordait, montait au
+ciel encore froid, jetait sur nous, sur la pelouse,
+sur les oiseaux éveillés dans le lierre, une pluie
+étincelante de rayons.</p>
+
+<p>— L’aurore, dit-elle.</p>
+
+<p>Et je fus heureux qu’elle eût prononcé ce
+mot, avec une intonation qui avait exprimé
+ce qui se passait en moi.</p>
+
+<p>Quand enfin tout fut réveillé autour de nous,
+nous nous confiâmes notre goût de nous lever
+avant les autres. Nous convînmes de nous retrouver
+parfois à cette heure grise, somnolente
+et soudain transfigurée. Elle ajouta :</p>
+
+<p>— Déjà, enfant, je demandais qu’on me
+couchât tôt pour être le plus vite possible debout.
+Etre à demain, quelle irrésistible tentation !
+Je n’ai jamais été une petite fille qui
+se plaint qu’on l’emmène au lit.</p>
+
+<p>— Pour aller rêver…</p>
+
+<p>— C’est vrai. Si je quittais sans murmurer
+les grandes personnes, c’est qu’elles m’intéressaient
+moins…</p>
+
+<p>— … que mes songes, dis-je sans m’apercevoir
+que je suivais ma pensée, non la sienne.</p>
+
+<p>— Je rêvais souvent, dit Leone, que je
+volais très haut dans le ciel.</p>
+
+<p>— Moi aussi, et cela m’arrive encore.</p>
+
+<p>— Je m’élevais à mon gré au-dessus de la
+campagne, des bois…</p>
+
+<p>— As-tu passé sur une ville aux innombrables
+clochers et dont toutes les cheminées
+fumaient ?</p>
+
+<p>— Peut-être, oui, une ville traversée par un
+fleuve… Mais, dis-moi, — fit-elle en riant — si
+nous avons eu les mêmes rêves, peut-être
+nous y sommes-nous déjà rencontrés ?</p>
+
+<p>Un autre jour, elle me dit qu’elle adorait,
+étant enfant, jouer à la poupée. Puis, avec
+un air moitié de défi, moitié de raillerie, elle
+ajouta :</p>
+
+<p>— Voilà un goût strictement personnel. Car
+tu n’as pas été petite fille, que je sache…</p>
+
+<p>Je baissai la tête, et avouai qu’on m’avait
+toujours taquiné sur mon goût des poupées.</p>
+
+<p>— Des soldats, des polichinelles, je pense.</p>
+
+<p>— Non, de petites femmes en porcelaine
+que je câlinais, que je déshabillais et rhabillais
+dix fois le jour. Une petite Bernoise,
+par exemple.</p>
+
+<p>— Une petite Bernoise ?</p>
+
+<p>— Oui, avec un tablier de soie rose, des
+chaînettes de métal, deux tresses blondes. Je
+la vois.</p>
+
+<p>— Je la vois aussi, murmura Leone ; les
+tresses étaient attachées d’un ruban noir.</p>
+
+<p>Puis elle haussa les épaules et s’écria :</p>
+
+<p>— Ces coïncidences sont absurdes. Parlons
+d’autre chose.</p>
+
+<p>J’en vins comme elle à être agacé par ces
+rencontres invraisemblables de souvenirs et
+de goûts, par ces combinaisons du hasard qui
+prenaient l’air de révélations. Une sorte de
+gêne nous contraignit qui risquait de gâter des
+relations où nous trouvions de l’agrément.
+Pour y échapper nous nous bornâmes à des
+sujets banaux. Nous nous tînmes davantage
+avec notre marraine. Heureuse de cet auditoire,
+elle nous raconta des histoires d’autrefois,
+les aventures de l’oncle Nino qui avait
+été compagnon de Garibaldi, celles de son
+mari dont elle nous montrait le portrait en
+bersaglier. Ou bien elle nous parlait de Venise,
+où elle se rendait souvent : à l’arrivée, une
+gondole l’attendait, chargée de fleurs, qui la
+menait à un palais du Grand Canal. Et Murano,
+et le Lido…</p>
+
+<p>Elle prit sur la table un coquillage allongé :</p>
+
+<p>— Voilà qui vient de l’Adriatique.</p>
+
+<p>Leone s’empara du coquillage et le porta à
+son oreille, puis l’approcha de la mienne et
+me dit :</p>
+
+<p>— Qu’entends-tu ?</p>
+
+<p>— Mais, fit ma tante, on entend le bruit de
+la mer.</p>
+
+<p>— Non, dis-je, je perçois du vent qui passe
+dans de hautes ramures, des arbres très élevés.
+Il s’apaise, puis il reprend, à intervalles réguliers…</p>
+
+<p>Leone écouta à son tour.</p>
+
+<p>— Ce sont des pins, fit-elle, plantés en
+haut d’une colline, dans un sol sablonneux.</p>
+
+<p>— Ils ont des troncs rouges comme au soleil
+couchant…</p>
+
+<p>Ainsi nous étions de nouveau un écho l’un
+pour l’autre… Je me levai et gagnai la bibliothèque.
+Loin de la jeune fille, je m’irritai contre
+nos enfantillages. Je me rappelai le phénomène
+psychologique bien connu : on rencontre
+quelqu’un à l’improviste et l’on se persuade
+qu’on pensait à lui juste avant de le
+rencontrer. C’est un simple décalage de la
+mémoire. Nous étions victimes d’une illusion
+pareille. L’un parlait de ses rêves, de ses souvenirs,
+de ses imaginations, et l’autre, instantanément
+et involontairement, suggestionné
+par notre ressemblance physique, projetait
+dans son propre passé ce qu’il venait d’entendre.
+Cette explication me satisfit. A l’heure
+du dîner je descendis au salon, et, comme
+j’allais pousser la porte, j’entendis Leone qui
+déclarait, arrêtée devant le bouquet du piano,
+fait de pivoines, de roses blanches et de
+bleuets :</p>
+
+<p>— Les bouquets les plus beaux sont ceux de
+trois couleurs…</p>
+
+<p>— Ah, petite, répondit ma tante, tu n’es pas
+originale. C’est précisément ce que Léon, en
+propres termes, m’a dit à son dernier séjour.</p>
+
+<p>Des mots que j’avais prononcés avant de la
+connaître, la jeune fille ne pouvait pas les
+deviner ! Il ne s’agissait plus de souvenirs
+vagues qui se modifient selon le désir, mais
+d’une phrase textuelle qu’elle répétait. Je
+décidai alors de procéder à une enquête méthodique.
+Cette manie de savoir qui m’avait
+attaché à tant de mes contemporains, s’éveilla
+de nouveau, stimulée, rajeunie. A mon grand
+désir curieux s’offrait aujourd’hui une perspective
+nouvelle vers une âme. Mais avant de
+me fier à cette mystérieuse possibilité de l’atteindre,
+je voulais être sûr de ne pas me leurrer.
+Je commençai par donner rendez-vous à
+Leone pour l’aube suivante. Dès qu’elle
+m’eut rejoint, éblouie, devant la maison aux
+volets fermés, je l’emmenai par l’allée tournante
+qui conduit à la pièce d’eau. Là, lui
+montrant les nénuphars, les fonds de vase
+verte, je mentis expressément :</p>
+
+<p>— Rien n’est sinistre comme cette eau
+croupie, sous ces arbres trop rapprochés. J’ai
+obtenu de ma tante qu’on viderait l’étang.</p>
+
+<p>— Ah ! cette fois, répondit Leone avec une
+expression soulagée, je ne suis pas d’accord
+avec toi. Ce serait impardonnable de supprimer
+cette nappe sombre où le ciel tente de
+se refléter.</p>
+
+<p>J’insistai, et, mentant toujours :</p>
+
+<p>— D’ailleurs, la forêt qui nous entoure est
+triste ; c’est une solitude immobile. Elle n’a
+pas la grandeur en mouvement de la mer, elle
+limite au lieu d’appeler au loin. J’y suis dans
+une geôle, et privé d’horizon.</p>
+
+<p>Leone hésita, cette fois, non plus soulagée
+mais inquiète, comme le pigeon-voyageur qui
+tourne sur lui-même afin d’orienter son départ,
+puis, résolument :</p>
+
+<p>— Je ne suis pas de ton avis. Les forêts sont
+pleines de compagnons, de vies latentes. Elles
+accueillent, elles proposent. La mer est un
+gouffre. Ce sont les forêts que je préfère.</p>
+
+<p>— Moi aussi, Leone. Je mentais.</p>
+
+<p>Nous fîmes quelques pas en silence, puis
+elle dit :</p>
+
+<p>— Je ne t’en veux pas de me tendre des
+pièges. Dès notre première conversation, j’ai
+senti sur moi ton regard attentif, scrupuleux.
+Je devine bien que tu voudrais me connaître.
+Mais pourquoi ? Est-ce pour t’emparer de ma
+volonté, pour me conduire vers un but ?
+Lequel ?</p>
+
+<p>— Leone, ce n’est pas me tromper, n’est-ce
+pas, que de constater chez toi ce même désir
+de savoir ? Si nous avons découvert en nous
+des ressemblances qui nous ont amusés, puis
+émus, puis troublés, la ressemblance la plus
+importante, elle est dans cette curiosité insatiable,
+organique, qui nous fait vivre tous
+deux.</p>
+
+<p>— J’ai longtemps cru que j’étais curieuse
+à la manière de toutes les femmes. Mais mon
+instinct de connaître obéit à d’autres motifs.
+Chaque personne nouvelle que je rencontre
+m’intrigue et je l’assiège avec patience, puis,
+l’ayant devinée, je m’en vais vers une autre.</p>
+
+<p>— Notre pauvre marraine, fis-je, s’imagine
+que tu t’intéresses à ses histoires. Pas du tout :
+tu l’épies.</p>
+
+<p>— Je ne suis qu’une simple spectatrice,
+répondit-elle en riant. Ne vas pas me prêter
+un esprit de méthode : je regarde et j’écoute,
+mais j’ai plus de velléités que de volontés.
+Toi, parce que tu es un homme, quand tu interroges,
+c’est pour chercher à exercer une
+influence, à commander.</p>
+
+<p>— Non, murmurai-je, les âmes que j’ai
+tour à tour visitées ne m’ont pas paru mériter
+que je les domine. Et souvent je me suis demandé
+pour quelles raisons je m’approchais
+d’elles ? Dis-moi, quel motif anime donc ta
+curiosité ?</p>
+
+<p>— A certains moments, c’est l’idée étrange
+et vague qu’il me faut trouver quelqu’un,
+quelqu’un qui me manque, dont l’absence
+m’empêche en quelque sorte de respirer profondément.
+Je ne suppose pas que ce soit là un
+sentiment exceptionnel chez une jeune fille.</p>
+
+<p>— Mais de quelle façon cet inconnu te
+manque-t-il ?</p>
+
+<p>Elle réfléchit, et expliqua :</p>
+
+<p>— Il ne s’agit pas d’un être à conquérir,
+mais d’un être qui me compléterait. Je souffre
+de sentir ma personnalité encore inachevée,
+privée de certains moyens d’expression qu’une
+autre m’apporterait. Pourtant, j’ai vingt-cinq
+ans.</p>
+
+<p>— Écoute, Leone, j’ai dépassé ton âge, j’ai
+connu beaucoup de gens et, intimement, bien
+des femmes. Mes expériences sont donc différentes.
+Et pourtant, tes paroles m’éclairent
+sur moi-même. Les grands curieux n’observent
+pas, ils cherchent. Comme toi j’éprouve
+une insuffisance que pourrait seul guérir un
+autre être, par une opération qui n’est pas
+celle de l’amour…</p>
+
+<p>— Nous voilà arrêtés devant le même mystère,
+tourmentés par le même besoin…</p>
+
+<p>Le soleil devenait chaud et nous nous rapprochâmes
+de la maison. Ma tante, avec sa
+bonne grâce volubile, nous y attendait pour le
+thé du matin. Et comme, assis entre elles,
+j’écoutais la vive conversation des deux
+femmes, une idée me vint : « Suis-je bête !
+Il n’y a ni mystère, ni problème. Leone et
+moi, nous nous aimons. »</p>
+
+<p>Je la regardai. Mais je n’éprouvais aucune
+ardeur particulière, nulle envie de lui en
+imposer, de la réduire. Au contraire. Je me
+sentais avec elle en complète égalité. Je ne
+la trouvais pas jolie, ou plutôt je ne savais pas
+si elle était jolie ou non. Sa chair ne tentait
+pas la mienne. M’aimait-elle ? J’en doutai ;
+et sa façon de s’expliquer avec tant de lucidité
+et de franchise me semblait exclure un
+sentiment passionné. Il est vrai que lorsqu’on
+a connu beaucoup de femmes, on systématise
+ses expériences et on conçoit l’amour sous
+une forme conventionnelle : les ingénus sont
+plus aptes à l’exception. Je décidai de m’assurer
+si Leone m’aimait d’une manière que
+j’ignorais encore.</p>
+
+<p>Après déjeuner, laissant ma tante s’étendre
+sur sa chaise longue, j’entraînai la jeune fille
+vers le pavillon de jeux. C’était, près du tennis,
+une construction chargée de roses grimpantes
+et où l’on enfermait le filet et les raquettes.
+Dans cette pièce basse de plafond, vernie
+comme une cabine de bateau, et où l’odeur de
+la résine se mêlait à celle de l’andrinople, la
+chaleur était déjà accablante.</p>
+
+<p>— Quelle étuve, fit Leone. Cela me rappelle
+la Tunisie…</p>
+
+<p>Je fermai soigneusement la porte.</p>
+
+<p>— Personne, dis-je, ne vient jamais ici.
+Nous sommes enfermés et cachés…</p>
+
+<p>— Retournons à l’air libre, fit-elle avec un
+mouvement pour sortir.</p>
+
+<p>Mais je la pris par le bras, et la fis asseoir
+sur un canapé d’osier, parmi les coussins.</p>
+
+<p>— Es-tu donc insensible, lui demandai-je,
+au plaisir d’être profondément dissimulé ?</p>
+
+<p>— Eh bien soit, ayons très chaud à l’insu
+de tout le monde !</p>
+
+<p>Elle tourna vers moi un visage clair et gai.
+M’asseyant près d’elle, je poursuivis :</p>
+
+<p>— Nous avons reconnu entre nous une
+parenté spirituelle. Mais peut-être es-tu froissée
+que je te connaisse si bien, sans presque
+en avoir pris la peine. Une jeune fille doit
+tenir à demeurer mystérieuse. Pardonne-moi
+de savoir quelques-uns de tes secrets…</p>
+
+<p>Elle me répondit qu’on lui reprochait parfois
+d’être méfiante et sauvage, mais qu’avec
+moi elle avait éprouvé tout de suite beaucoup
+de sécurité. Elle ne regrettait pas de s’être
+confiée… Bien qu’elle s’exprimât avec le plus
+grand naturel, je voulus voir dans ses paroles
+un appel calculé auquel il fallait répondre,
+et, prenant un accent persuasif, je déclarai :</p>
+
+<p>— Tu as raison, Leone, de croire en moi. Si
+les autres te paraissent indifférents ou dangereux,
+repose-toi sur moi qui te comprends.</p>
+
+<p>Mais elle n’écouta pas ma phrase, et, continuant
+sa pensée de tout à l’heure, dit avec la
+même simplicité :</p>
+
+<p>— Cependant si je mets volontiers en commun
+avec toi mes goûts, mes idées, il y a une
+chose que je ne puis te communiquer parce
+qu’elle demeure étrangère à mon esprit. Comment
+te donnerais-je ce que je ne possède
+point ?</p>
+
+<p>— Quoi donc ?</p>
+
+<p>— Mon avenir. Car je l’ignore. Je me sens
+parfois remplie d’un désir si vague que je ne
+puis le concevoir. Je suis prête, selon les
+circonstances, à me modifier, mais dans
+quelle direction ?</p>
+
+<p>— Leone, c’est l’amour que tu attends à
+ton insu.</p>
+
+<p>— J’aime mes parents, mes amis, ma marraine,
+ma vieille nourrice kabyle, mon chien.
+Mais je n’aime personne d’amour.</p>
+
+<p>Je remarquai avec satisfaction que j’avais
+été omis dans la liste. Elle ajouta :</p>
+
+<p>— Je me suis renseignée sur l’amour sans
+en être troublée. Je cherche autre chose. A
+quelqu’un qui me demanderait de me prendre
+dans ses bras, je dirais oui, par politesse, si
+cela devait lui faire plaisir. Mais quelle formalité
+inutile !</p>
+
+<p>Une telle indifférence m’irrita.</p>
+
+<p>— Prends garde, dis-je, à celui qui t’offrira
+l’expérience. Je redoute qu’une pareille insensibilité
+te fasse commettre bien des erreurs.
+Tout dépend de ton partenaire. Quand tu le
+choisiras, Leone, pense à moi. Et pourquoi
+ne me choisirais-tu pas ?</p>
+
+<p>— Mais, s’écria-t-elle, le sentiment que
+j’éprouve pour toi, ce n’est pas de l’amour.
+Non, c’est de l’égoïsme. Ta présence me satisfait,
+me rassure. Nous sommes trop pareils,
+trop évidents l’un à l’autre pour nous aimer.</p>
+
+<p>La vérité de ses paroles me frappa. Mais
+j’en ressentis un sot dépit, et, me rapprochant
+d’elle sur le canapé, je murmurai :</p>
+
+<p>— Prends garde de me faire souffrir. O
+fille cruelle ! Car enfin es-tu certaine que moi
+je ne t’aime pas ?</p>
+
+<p>Elle me regarda, et je vis dans ses prunelles
+toutes semblables aux miennes se refléter
+mon image.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas, je ne sais pas, fit-elle.</p>
+
+<p>Ma bouche était très près de son cou nu et
+délicat ; je me représentai la forme de son
+corps dans sa robe légère, et de quelle douceur
+serait sa peau sous mes mains. Mais loin de
+m’enflammer, ces hypothèses me parurent
+arbitraires, choquantes, impossibles. Alors
+je la saisis, j’attirai contre moi Leone qui se
+laissa faire. Puis, brusquement, je l’abandonnai,
+je me levai en m’écriant :</p>
+
+<p>— Pardonne-moi, c’est toi qui as raison.
+Bien sûr, nous ne nous aimons pas. Parce que je
+suis habitué aux bonnes fortunes j’ai cru que
+nos relations devaient prendre un tour sentimental.
+Puissance de l’imitation, de l’amour-propre…
+Or ce qui me plaît ici, c’est que
+nous ne sommes pas des étrangers, mais des
+êtres de la même espèce, si liés que nous
+atteignons à l’harmonie sans la chercher. Il
+nous manque le contraste, la méfiance, le dépaysement
+nécessaires à l’amour. Nous sommes
+dépourvus de pudeur et de mensonge.
+C’est précisément ce qui me stimule. J’entre
+dans une contrée nouvelle, dont je saisis mal
+le langage mais où tout m’intéresse et me
+convient. Jusqu’à présent, j’avais toujours
+cru qu’il fallait la caresse pour s’entendre.
+Grâce à toi, il y a d’autres moyens de se
+connaître. Mais lesquels, lesquels ? Et que
+vais-je découvrir ?</p>
+
+<p>Agité, anxieux, je rougissais d’émotion
+dans cette pièce secrète et surchauffée. Le
+profond souci qui avait accompagné toute
+mon existence s’éveillait de nouveau en moi,
+à la veille peut-être d’être satisfait.</p>
+
+<p>— Oui, fit Leone d’une voix lente et plus
+calme que la mienne, notre entente est étrange,
+je dirai presque anormale. Trouves-en le principe,
+fût-il bizarre, pour nous y conformer.</p>
+
+<p>— Puisque nous ne sommes pas épris l’un
+de l’autre, répondis-je, puisque cette perspective
+nous répugne comme une erreur ou une
+maladresse, disons que nous sommes des amis.</p>
+
+<p>— L’amitié est un terme si vague qu’il nous
+suffira, mais est-il une amitié d’un sexe à
+l’autre ?</p>
+
+<p>— Eh bien, disons que nous sommes frère
+et sœur. Veux-tu ?</p>
+
+<p>Et je soulageai mon anxiété par cette formule.
+J’ouvris la porte, j’emmenai Leone en
+levant les branches retombantes des rosiers.</p>
+
+<p>— Ne revenons plus dans ce pavillon où
+j’ai failli rendre banale notre intimité. Quand
+je me persuadais que je t’aimais peut-être, je
+pensais en même temps, avec un peu de lassitude :
+« Encore un amour. » Car j’en ai tant
+connu, et de toutes espèces et qui étaient
+pourtant toujours le même. Quelle joie, au
+contraire qu’il y ait entre nous un lien imprévu…</p>
+
+<p>Nous suivions l’allée à l’ombre des marronniers.
+Leone remarqua :</p>
+
+<p>— Je suis une enfant unique : je te dois de
+ne plus l’être. Donc, voici mon frère…</p>
+
+<p>Et déjà le mot ne me plaisait plus. Car
+j’avais deux sœurs, l’une mariée, la seconde
+engagée dans de savantes études. Nous nous
+entendions bien, sans éprouver grand besoin
+les uns des autres. Etre frères et sœurs, c’est
+appartenir à une même origine, partir d’un
+même point, mais se voir souvent destinés à
+des buts incompatibles. Nous divergions, et
+nos ressemblances apparentes, nos souvenirs
+communs, ne pouvaient nous donner le change
+sur notre indifférence réciproque. Jamais je
+n’avais connu auprès de mes sœurs un repos
+total, comme auprès de Leone ; jamais ce profond
+bonheur d’être ensemble. Ce que je constatais
+de pareil à moi chez elles, était modifié
+par le sexe et ainsi m’était rendu étranger.
+Tandis que chez Leone, je retrouvais les éléments
+féminins de ma nature.</p>
+
+<p>Ces réflexions se déroulèrent dans mon
+esprit très vite. Arrivés au bout de l’allée de
+marronniers, nous sortîmes de l’ombre pour
+traverser la terrasse, presque incandescente
+sous l’ardeur du jour. A demi aveuglé par cet
+éclat, je regardai Leone pour deviner peut-être
+sur son visage une réponse à mes inquiètes
+recherches. Mais je ne vis qu’un être blanc
+sous le soleil, un fantôme de lumière, et, derrière,
+confondue avec la sienne jusqu’à n’en
+faire qu’une seule, mon ombre.</p>
+
+<p>Jamais comme à cette époque je n’ai été
+aussi tourmenté. Jusque-là j’avais connu la
+mélancolie, d’autant mieux que la mienne
+naissait aux sources même de la vie. Le sentiment
+persécuteur de l’incomplet avait été
+parfois dans mes amours une épice pour la
+volupté : je goûtais une fierté sauvage à
+rêver encore alors qu’elles se disaient gorgées ;
+et elles s’irritaient de deviner chez moi un
+désir si rare qu’elles n’arrivaient ni à le satisfaire,
+ni à en jouir elles-mêmes. Mais Leone,
+tout en ravivant mon inquiétude, me paraissait
+la seule qui fût capable de la calmer. Le
+secret de ma guérison elle le détenait sans
+pouvoir le communiquer. Elle souffrait comme
+moi, et il lui était impossible de vivre tout à
+fait comme les autres avant d’avoir trouvé
+ce que je cherchais depuis si longtemps. Nous
+savions maintenant que nous le cherchions
+tous les deux. Mais cette extraordinaire similitude
+qui nous rapprochait, quel était, comme
+disait Leone, son principe anormal ?</p>
+
+<p>Nous ne nous lassions pas de causer ensemble.
+Ne mettant plus en question notre
+parité, nous voulions la vérifier sur tous les
+points. Leone me parla de la Tunisie, parce
+qu’elle devait à son pays le sens de la grandeur
+mélancolique et qu’elle était pressée de
+savoir si je l’éprouverais comme elle. Tout
+d’abord, n’aimant guère le pittoresque, je
+m’étais un peu impatienté de ses descriptions.
+Et puis, à travers ses récits, ces images de collines
+pelées, de dômes blancs dans des bouquets
+d’arbres noirs, de petits chemins entre
+des murs de terre sous la retombée verdoyante
+des palmes ; à travers ses évocations
+de silences, ces silences que trahit à peine le
+passage de pieds nus, et encore ses évocations
+d’une solitude étendue d’un horizon à l’autre,
+je reconnus mes propres préférences. Par
+Leone, ces espaces, ces transparences enflammées
+par d’extraordinaires crépuscules, et,
+dans la race, un si précieux raffinement, un
+tel mélange d’inquiétude et de résignation,
+tout ce que je n’avais pas trouvé ici, je le
+possédais enfin. Leone avait le pouvoir unique
+de susciter ma nostalgie et de la combler.
+Elle me rapportait les émotions, les plaisirs
+d’une existence que j’aurais dû vivre. Un jour
+elle me récita un court poème arabe, et ces
+syllabes dont je ne pus déchiffrer le sens traduisirent
+une partie de mon âme dont je ne
+me doutais pas.</p>
+
+<p>Préoccupé de lui suggérer à mon tour des
+réminiscences indicibles, je me mettais au
+piano, je jouais mes maîtres préférés, et je
+guettais comment Leone écoutait sa propre
+révélation. Elle entrait en moi pour s’y trouver
+elle-même. Je la renseignais par incidence :
+chacun de nous était l’inconscient de
+l’autre. Tard dans la nuit, nous prolongions
+ces entretiens, cette contemplation dans des
+miroirs obscurs qui peu à peu s’éclairaient.
+De l’ombre du parc, du ciel nocturne irradiaient
+de vagues lueurs. Leone jouissait de
+n’être plus incertaine, velléitaire, mais achevée
+par ma présence. Et moi je n’éprouvais
+plus cette curiosité torturante qui m’avait
+poussé de créature en créature, avide de me
+rassurer : maintenant, je n’avais plus besoin
+de personne. J’avais supprimé la solitude.
+Étroitement conjugués, et sans nulle envie
+de rapprocher nos corps, nous échangions
+des regards surhumains.</p>
+
+<p>Et tout à coup je découvris la raison de
+notre béatitude étrange. Je ne l’ai jamais
+révélée, car elle est terrible. Mais je veux
+l’inscrire ici pour ceux, moins rares qu’on ne
+le pense, qui, à certaines heures de leur vie,
+ont confusément pressenti que leur individualité
+ne s’arrêtait pas aux limites de leur
+chair. Ce qu’ils n’ont pas osé confesser, je le
+dirai.</p>
+
+<p>Leone avait apporté de Tunisie des étoffes
+qu’elle nous montra, pour occuper une pluvieuse
+après-midi. Comme elle déployait des
+burnous, ma tante, que ce jeu divertissait,
+nous proposa d’aller nous en revêtir, et de
+revenir la trouver, transformés en Arabes.
+Nous montâmes, tous deux, à ma chambre. Là,
+avec un sourire, Leone s’amusa à me draper
+de la tête aux pieds : le vaste vêtement de
+laine, cachant mes cheveux, ne laissait voir
+que mon visage pâle, étroitement encadré
+d’étoffe. Ensuite elle me dit de l’attendre et
+elle sortit pour s’habiller à son tour. Tout
+déguisement m’inquiète. Dans cette pièce
+qu’assombrissait la pluie, je contemplai avec
+une sorte de gêne ces plis souples où j’étais
+dissimulé. L’attente dura, le jour baissait et
+je m’énervais d’impatience quand la porte
+s’ouvrit : Leone parut, drapée dans un second
+burnous pareil au mien et qui, cachant les
+cheveux, ne laissait voir que son visage pâle,
+étroitement encadré d’étoffe. Mais était-ce
+Leone ou moi-même qui s’avançait ainsi ?
+Je contemplais mon double, mon double
+exact et réel. L’être qu’on est et qu’on ne
+connaît que du dedans ou grâce au subterfuge
+des glaces, je l’aperçus soudain du dehors,
+agissant sous mes yeux. Sortir de soi pour
+s’observer, cet acte impossible à l’homme, je
+venais de l’accomplir. J’étais là, debout,
+devant moi.</p>
+
+<p>Il ne s’agissait pas d’un sosie. Ces prunelles,
+d’un bleu pur, voyait mon propre univers ; la
+pensée douloureuse et incomplète qui m’animait,
+animait aussi le corps d’en face. Et
+cette idée fit éclair dans mon cerveau : « Nous
+sommes la même âme en deux personnes… »
+L’être que j’avais appelé Leone et que j’étais,
+fit quelques pas, et je faillis crier d’émotion à
+le voir se rapprocher, toujours plus, comme s’il
+allait, reconstituant enfin son identité nécessaire,
+se fondre soudain en moi. Mais je ne pus
+crier et m’évanouis.</p>
+
+<p>Je fus malade bien des jours. Quand la
+fièvre me laissait quelque repos, la même
+question revenait hanter mon cerveau : « Est-ce
+que je vis en deux corps ? » N’était-ce pas
+là l’explication de mon inquiétude perpétuelle ?
+Est-ce que tous les hommes, plus ou moins
+conscients, infirmes et maladroits, ne cherchent
+pas toujours, à travers l’amour, la
+gloire, la famille, à se compléter ? Autant de
+rendez-vous qu’ils donnent à eux-mêmes, et
+qu’ils manquent. Notre vie se passe à poursuivre
+les éléments de notre personnalité qui
+sont dispersés en d’autres créatures. Ce qui
+faisait mon cas unique, c’est que ma recherche
+avait abouti.</p>
+
+<p>Je réclamai Leone. Ma tante, qui me soignait
+avec une tendresse alarmée, me dit
+qu’elle avait dû repartir pour Paris et que de
+là elle regagnerait la Tunisie où ses parents la
+rappelaient. Ma déception fut grande. Il fallait
+à tout prix guérir et aller là-bas me
+connaître enfin totalement.</p>
+
+<p>Je fis un tel effort de volonté que deux
+jours après j’avais la permission de me lever.
+Mes premiers pas furent pour aller rendre
+visite à ma tante. Je la trouvai au salon,
+secouée de sanglots et gémissante. Je la questionnai :
+elle me montra les journaux étalés
+autour d’elle. Le paquebot sur lequel s’était
+embarquée Leone avait péri corps et biens.
+Un télégramme éploré de son père, qui venait
+d’arriver, confirmait que jamais nous ne la
+reverrions.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">LE VISAGE DIFFÉRENT</h2>
+
+
+<p class="dedic">à Edmond Jaloux.</p>
+
+<p>Qu’il fût mort, et depuis trois mois, je ne
+pouvais ni le comprendre, ni l’admettre !
+J’avais appris la nouvelle par surprise, en
+arrivant du Brésil où je venais de passer deux
+années. Et, stupéfait, j’accourais vers la petite
+ville morose, perdue dans les montagnes, où
+nous avions grandi ensemble, où il avait vécu
+auprès de sa mère, et où il avait, à vingt-trois
+ans, expiré.</p>
+
+<p>Le train semblait ralentir à mesure que
+mon impatience s’excitait. Nous remontions
+une haute vallée rocheuse que le soleil, en
+cet après-midi d’arrière-automne, avait déjà
+quittée. Et, luttant contre la pente, nous luttions
+aussi contre un vent dur qui courbait
+d’un même geste les cimes des peupliers en file,
+les roseaux au bord du torrent, les fumées des
+feux champêtres. Au milieu de ce paysage balayé,
+le chagrin, l’étonnement, la curiosité qui
+se partageaient mon âme, faisaient surgir le
+visage ardent de mon ami défunt, mêlé au crépuscule.
+Dans le bruit des roues, j’entendais
+sa voix, cette voix moqueuse qui avait si souvent
+raillé mes partis-pris, mes emportements,
+et qui me semblait aujourd’hui railler même
+ma douleur…</p>
+
+<p>Au temps de notre enfance, nous nous étions
+longtemps méfiés l’un de l’autre. J’ai un caractère
+ombrageux ; je devinais chez lui une
+supériorité à laquelle je ne pouvais atteindre,
+et lui, de son côté, n’aimait guère mon aspect
+taciturne et renfrogné. Un jour, en classe,
+dans l’indifférence générale, je lus un travail
+de ma composition intitulé <i>Éloge de Léonidas
+aux Thermopyles</i> : c’en fut assez pour qu’il
+me devinât sous mes platitudes emphatiques.
+Avec l’intuition presque effrayante qu’il devait
+appliquer ensuite aux plus hauts problèmes
+de l’esprit, il comprit que de tous les êtres
+qu’il connaissait, j’étais le seul qui fût
+à peu près digne de l’entendre. Il vint m’offrir
+son amitié et je fus subjugué. Mais soucieux
+d’éviter tout malentendu, il y mit des
+conditions solennelles, exigeant, par exemple,
+le secret de nos confidences réciproques. Était-ce
+orgueil, crainte qu’on empiétât sur sa
+liberté : il avait besoin de mystère. Sans jamais
+expliquer pourquoi, son plaisir était de dépister.</p>
+
+<p>Notre complicité fut d’autant plus intime
+que notre entourage nous décevait, à commencer
+par nos familles. Sa mère était une personne
+pieuse, dolente, craintive, et qui vivait enfermée
+dans le souvenir de son mari. Mes parents
+étaient des commerçants modestes, préoccupés
+de leurs fins de mois, accablés par une
+trop nombreuse progéniture. Nos maîtres,
+nous les jugions vulgaires : je me rappelle la
+colère de mon ami lorsque nous découvrîmes
+que notre professeur de grec et de latin, notre
+introducteur auprès de Virgile et d’Homère,
+allait s’enivrer dans un cabaret borgne. Quant
+à nos condisciples, la plupart étaient de gros
+garçons rustiques, réjouis, brutaux, les autres
+les fils frêles et sournois de boutiquiers et de
+fonctionnaires. Sans doute serais-je devenu
+pareil à ceux-ci, sans doute végéterais-je
+aujourd’hui derrière un comptoir, s’il ne
+m’avait été donné de rencontrer un esprit
+exceptionnel et de vivre quotidiennement à
+son contact. Certes, pour qu’il m’acceptât
+comme compagnon, il fallait la douloureuse
+solitude dont il était victime. Sans moi, il
+eût étouffé ; le témoin fidèle que j’étais l’aidait
+à dissimuler l’éclat extraordinaire de son intelligence.
+Toutefois, jamais il ne manifestait de
+dédain à personne, sauf aux lâches, aux
+vicieux, aux cruels ; il s’imposait une réserve
+moqueuse et volontaire, et qu’il semble, aujourd’hui
+qu’il est mort, étendre jusqu’à moi…
+Alors, dans le wagon devenu presque obscur,
+je l’appelle à mi-voix : « Alexandre… »</p>
+
+<p>Maigre et léger, son front bombé penché en
+avant, je le vois qui suit les ruelles étroites,
+bordées d’arcades, de notre bourgade natale.
+Celle-ci, bâtie sur un rocher, entasse entre des
+murailles à moitié démolies ses hautes maisons
+austères, sans balcons ni volets. On dirait
+une citadelle désaffectée. Somnolente l’été sous
+un écrasant soleil, elle s’endort complètement
+l’hiver dans une neige épaisse. Le jour, de
+rares passants ; la nuit, personne. Quatre fois
+par an, une foire se tient à ses portes. Mais
+après quelques heures de parade et de vacarme,
+l’adieu des forains et le départ des
+montagnards vers leurs métairies rendent
+plus sinistre l’immobilité où l’on retombe.</p>
+
+<p>Alexandre habitait avec sa mère le premier
+étage d’une ancienne demeure, tout près de
+la cathédrale. Mais deux pièces sous le toit
+étaient pleines de ses livres, de ses papiers, de
+ses rêves. J’étais le seul auquel il en permît
+l’accès. C’est là que nous avons tenu des conversations
+interminables, c’est là qu’il m’a
+éveillé l’esprit.</p>
+
+<p>A cet âge, il n’avait pas encore choisi parmi
+ses préférences, il essayait successivement ses
+forces, et ses moyens égalaient ses curiosités.
+En deux ans il apprit quatre langues étrangères.
+Je l’ai vu, n’ayant jamais touché aux
+échecs, se mettre au jeu après une courte explication,
+et battre plusieurs fois de suite celui
+qui venait de l’enseigner. Il réinventa, à peu
+près dans les mêmes conditions que Pascal,
+la géométrie d’Euclide. Mais il n’était pas un
+fort en thème : sa mémoire était étonnante,
+mais il n’avait pas encore assez vécu pour
+devenir son prisonnier. Il aimait faire des
+théories générales, mais sans schématisme ;
+c’étaient des vues d’ensemble très personnelles,
+librement esquissées. Passionné pour
+découvrir la raison des choses, attentif à déduire,
+il voyait tout en mouvement. Un
+grand imaginatif, peut-être même un visionnaire,
+mais toujours lucide.</p>
+
+<p>Plus tard, il souhaita acquérir une compétence
+universelle, et ce projet, qui eût paru
+absurde chez tout autre, me sembla légitime.
+Il se jeta avec impétuosité dans l’étude des
+sciences, de l’histoire, de la philosophie. Il
+rêvait de réaliser à nouveau, malgré des difficultés
+infiniment accrues, un type supérieur
+à la façon de Vinci ou de Gœthe, une réussite
+complète d’humanité. Il se disait prodigieusement
+heureux de sentir jouer avec aisance
+les mille ressorts de son cerveau. Rien
+n’effrayait son ardeur à concevoir et à
+expliquer.</p>
+
+<p>Et puis, parfois, sa puissante imagination
+bondissait plus loin que ses connaissances.
+C’est qu’il avait vraiment consommé trop de
+faits, épuisé trop de beautés. Il ne lui en restait
+plus pour alimenter sa frénésie. Alors
+une sorte d’ironie transcendante le possédait,
+que je ne puis comparer qu’à un délire de vitesse.
+L’excès de l’amour pousse certains hommes
+à frapper. Mon ami s’excitait à ruiner
+ce qu’il avait construit de ses propres mains ;
+il portait dans la négation la même dialectique
+pressante, le même appétit du risque, la
+même joie. Le désir et l’amertume soulevaient
+en lui un lyrisme funèbre d’une indicible
+beauté. Je ne le suivais qu’en tremblant sur
+les sentiers vertigineux où il courait, avide du
+précipice comme s’il était trop facile de se
+maintenir sur les cimes. Et, distancé, je m’effrayais
+de le sentir si loin, perdu peut-être.
+Mais de l’abîme montait son rire étincelant…
+En d’autres heures, — ces heures de l’adolescence
+où l’absolu vous paraît d’une douloureuse
+et urgente nécessité, — s’il lui est arrivé,
+sous mes yeux, de sombrer dans le désespoir,
+il en est toujours ressorti non par la veulerie
+ou la résignation comme les trois quarts des
+hommes, mais, tour à tour, par la violence
+de l’enthousiasme ou par le scepticisme.</p>
+
+<p>Jamais il ne chercha à me plier à son image.
+Au contraire, il m’obligeait à des analyses
+personnelles, il s’appliquait à dégager mes
+goûts, mes intentions, afin de me pousser
+dans mon sens et de m’épanouir. Parfois il
+raillait mes défauts, cette brusquerie, cette
+susceptibilité dont je ne suis pas encore guéri ;
+sur d’autres points, sans doute pour m’aider
+à m’ennoblir, il s’efforçait de m’admirer. A
+mesure que nous avançâmes en âge, il se
+montra de plus en plus préoccupé d’accorder
+la pensée et l’action. Mais comment pouvait-il
+agir à la mesure de son puissant esprit ?
+Il m’enviait presque d’être beaucoup plus
+capable que lui, grâce à ma médiocrité, d’embrasser
+une carrière commune. Et il observa
+attentivement dans ma personne comment
+l’idée se dégrade pour se traduire dans le réel.
+Car ce que nous avions — à l’insu de tous — conçu
+et défini de l’aventure, du risque, de
+l’énergie, du commandement, se formula pour
+moi de la façon suivante : à vingt ans, je
+quittai ma famille et notre petite ville, je fis
+un stage dans une maison de commerce, et
+je partis ensuite, tout seul, pour l’Amérique
+du Sud. Nous entretînmes bien entendu une
+correspondance suivie, animée par l’espoir de
+nous retrouver le plus tôt possible, côte à côte
+au milieu des hommes. Mais dans cette foule
+où je l’avais précédé, je constatais chaque jour
+à quel point il dépassait tous les autres…</p>
+
+<p>Le train ralentit, s’arrêta, et l’idée qu’il
+était mort s’imposa de nouveau dans sa
+cruauté. C’était sur ce quai de gare que je
+l’avais vu pour la dernière fois. Sans oser
+m’attarder, je sortis et me fis mener avec mon
+bagage à l’hôtel de la Poste, seule auberge
+convenable de l’endroit. La nuit était noire,
+maintenant ; on sentait dans le ciel la masse
+énorme des montagnes. De rares réverbères
+grinçaient sous la longue rafale du vent. Je
+reconnus des boutiques, un ou deux passants
+qui ne me reconnurent pas. Des souvenirs assiégèrent
+mon esprit, mais je les écartai de toutes
+mes forces ; je n’étais venu que pour la mère
+de mon ami et pour sa tombe. Ensuite, le
+surlendemain, je m’en irais, je me sauverais.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après avoir dîné, je sortis de l’hôtel. Certes,
+il était trop tard pour faire une visite, surtout
+à l’improviste. Mais je voulais revoir au moins
+sa maison. A l’angle de la petite place, comme
+je levais les yeux vers la haute façade de
+pierre sombre, aux fenêtres étroites, le vent
+redoublé me transperça. Et soudain neuf
+heures sonnèrent à la cathédrale, dans mon
+dos, neuf coups plus solennels qu’en n’importe
+quel autre lieu du monde. Je l’avais oubliée,
+cette vibration sépulcrale qui avait si souvent
+retenti dans ma chair d’enfant. Alors je
+traversai le pavé, j’entrai dans la maison
+d’Alexandre, et je me mis à gravir les larges
+marches de pierre usée. A la servante étonnée,
+je dis mon nom ; et je la suivis le long du
+corridor jusqu’à la pièce où, sous la lampe,
+chaque soir depuis tant d’années, travaillait
+M<sup>me</sup> Weckerlin.</p>
+
+<p>Surprise, elle se leva à moitié, la pauvre
+femme, et dut se rasseoir. « C’est vous, c’est
+vous », murmura-t-elle. Sa vieille figure, molle
+et ridée, ses gros yeux rougis pleins de larmes
+comme les miens, ce salon boisé, haut de plafond,
+paisible, où l’on n’entendait, dans notre
+silence, que le craquement du feu et la plainte
+lointaine du vent, cette lampe sur la table
+environnée de ténèbres, — quels souvenirs !
+Et M<sup>me</sup> Weckerlin me regardait en tremblant,
+et regardait dans le vide, à côté de moi, d’un
+regard agrandi qui voyait un fantôme. Puis,
+pour détourner l’émotion qui nous gagnait de
+plus en plus, elle balbutia :</p>
+
+<p>— Vous ne reconnaissez pas M<sup>lle</sup> Halliez ?</p>
+
+<p>Alors seulement je vis, de l’autre côté de la
+table, loin de la lumière, Léonore Halliez, une
+cousine d’Alexandre, de huit ou dix ans plus
+âgée que nous. Je la saluai ; elle roula son
+ouvrage, et dit :</p>
+
+<p>— Ce soir, monsieur, c’est vous qui allez
+tenir compagnie à ma tante ; je vous laisse
+avec elle.</p>
+
+<p>Comme je m’excusais de la déranger, elle
+ajouta :</p>
+
+<p>— Vous restez quelques jours, je suppose.
+J’espère vous revoir.</p>
+
+<p>Elle tourna autour de la table, embrassa
+sa tante, redressa sa haute taille sombre et
+sortit. Une fois seuls, M<sup>me</sup> Weckerlin me fit
+asseoir près d’elle, et s’anima, presque bavarde,
+comme si elle trouvait enfin l’occasion de se
+raconter.</p>
+
+<p>— Je savais bien que vous viendriez. Durant
+sa maladie, Alec m’a parlé de vous plusieurs
+fois. Je lui disais : « Reste tranquille, mon
+chéri » ; il insistait. Il faut vous dire que j’étais
+constamment auprès de lui. Il ne tenait qu’à
+moi. Il ne pouvait s’endormir sans que je sois
+là. Les derniers temps, lorsqu’il avait de la
+peine à s’exprimer, j’étais seule à le comprendre.
+Une mère comprend toujours son fils, n’est-ce
+pas ? Le docteur me disait : « Etes-vous bien
+sûre d’avoir saisi ce qu’il veut dire ? » Je ne
+l’écoutais pas, ce docteur. De même, quand il
+s’inquiétait de ce qu’il appelait les tristesses
+d’Alec. Il le croyait tourmenté, désireux de
+quelqu’un, d’une présence. Mais non. Je répétais :
+« Ce qui fait de la peine à Alec, c’est de
+me voir malheureuse, mais il est calme. » La
+preuve, mon ami, c’est que je priais souvent
+avec lui ; il fermait les yeux, il ne disait plus
+rien. Sa fin a été admirable : silencieux, nous
+bénissant sans doute dans son cœur, et tout
+prêt à paraître devant Dieu…</p>
+
+<p>Elle s’arrêta, fatiguée de ce long discours,
+et guetta ma réponse. Je m’écriai naïvement :</p>
+
+<p>— Mais enfin, madame, comment a-t-il pu
+mourir ?</p>
+
+<p>— Une méningite. Je voyais bien depuis
+quelque temps qu’il était pâle, creusé. Un
+jour, son visage m’a frappé. Il était… comment
+vous dire cela ? Il était devenu étrange.
+Alors la fièvre l’a pris, tout de suite violente,
+et du délire.</p>
+
+<p>— Et que disait-il dans son délire ?</p>
+
+<p>La vieille dame soupira, larmoya tout à
+coup et murmura : « Je ne saurais… » Ensuite
+elle enleva ses lunettes comme pour ne
+plus me voir.</p>
+
+<p>— Oui, repris-je un peu impatienté, quelles
+furent ses pensées durant ces heures-là ? Je
+voudrais entendre par vous ses dernières
+paroles…</p>
+
+<p>— Oh ! des phrases sans suite…</p>
+
+<p>— Mais encore ?</p>
+
+<p>— Le pauvre enfant n’avait plus sa tête.</p>
+
+<p>Elle prit un temps et ajouta, avec netteté :</p>
+
+<p>— C’est pourquoi j’avais condamné sa porte.
+On m’a proposé de m’aider à le soigner. Mais
+je n’ai pas voulu. Le docteur et moi, seulement.</p>
+
+<p>Elle se serra dans son châle, redevenue
+dolente, remuant la tête.</p>
+
+<p>— A-t-on su l’origine de la maladie ?
+repris-je. S’était-il fatigué à trop travailler ?</p>
+
+<p>— Il lisait beaucoup, c’est vrai, mais ce
+n’est pas cela qui fatigue. Moi aussi, je lis, et
+je ne suis jamais tombée malade. On a
+prétendu, je le sais, qu’il ne trouvait pas ici
+toutes les satisfactions qu’il souhaitait et qu’il
+s’inquiétait d’autre chose. Mais c’est faux !
+Vous qui avez été son ami, vous direz que
+c’est faux, n’est-ce pas ? J’ai répondu qu’Alec
+n’avait aucun motif de n’être pas heureux.</p>
+
+<p>Elle cessa de trembler, remit ses lunettes
+pour me dévisager bien en face et affirma :</p>
+
+<p>— Pas besoin de chercher l’origine de cette
+affreuse méningite. C’est Dieu qui l’a voulue.
+Il ne nous reste qu’à essayer de nous résigner,
+si nous le pouvons.</p>
+
+<p>Mais je ne me résignais pas. Pour moi,
+Alexandre venait de mourir, il me fallait des
+renseignements sur ses derniers jours, des
+images qui, si douloureuses fussent-elles, me
+permissent d’admettre enfin l’évidence. Je
+pressai donc la vieille dame, je m’efforçai
+d’obtenir par bribes des détails vrais, et ses
+phrases embrouillées, ses réflexions confuses,
+son chagrin même que je ranimais ainsi me
+donnèrent les preuves cruelles que j’étais venu
+chercher. Au bout d’une heure, je me levai
+pour prendre congé. Elle saisit ma main dans
+ses mains gonflées et m’adjura :</p>
+
+<p>— Revenez demain, mon ami, n’est-ce pas ?
+Nous parlerons encore de lui. Certaines personnes
+chercheront peut-être à vous donner
+d’autres détails, mais c’est moi, moi seule qui
+connais tout de mon pauvre enfant.</p>
+
+<p>Je m’inclinai ; alors, me retenant toujours,
+mais sur un ton un peu changé, presque soupçonneux,
+elle ajouta :</p>
+
+<p>— J’ignorais que vous fussiez si lié avec
+Alec. Je vous croyais seulement deux bons
+camarades. Un jour, il m’a demandé de lui
+lire une de vos lettres. Je n’ai pas tout compris
+de ce que vous écriviez, mais elle lui a
+fait beaucoup de bien. Le soir, il a voulu me
+dicter une réponse. Et puis, il n’a pas pu. J’ai
+insisté. Il secouait la tête en soupirant : « C’est
+trop difficile, c’est trop difficile. » Déjà, à ce
+moment-là, il était si faible.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Weckerlin se leva péniblement, ouvrit
+le tiroir de la table et ajouta :</p>
+
+<p>— Il m’a été enlevé, et puis vos lettres ont
+continué d’arriver. Les voilà, mon ami…</p>
+
+<p>Elle me tendit six grosses enveloppes, je
+les pris et me sauvai pour cacher mon désespoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, je fus réveillé par les gémissements
+du vent incessant qui venait pousser sa
+plainte jusque sous ma porte. L’hôtel de la
+Poste est une mélancolique maison de granit.
+On m’avait donné la grande chambre du premier
+étage, la seule qui ait trois fenêtres — celle
+où, par je ne sais quel hasard, avait logé
+une illustre cantatrice à l’époque de nos seize
+ans. Nous ne sûmes jamais pourquoi était
+venue à l’improviste, puis repartie au bout
+de deux jours, cette femme dont personne
+dans la ville, sauf nous, ne connaissait la célébrité.
+Agités par le respect de l’art, le désir
+de la créature, l’adoration de la gloire, nous
+passâmes ces quarante-huit heures à la guetter
+de la rue, à errer sous un prétexte le long des
+corridors ou dans le salon de l’hôtel. N’y pouvant
+plus tenir, Alexandre écrivit une lettre
+qu’il lui fit porter ; la femme de chambre
+revint le prévenir qu’on l’attendait. Il monta
+hardiment l’escalier, puis arrivé devant la
+porte, fit demi-tour et me rejoignit en me
+disant : « C’eût été une déception. » Nous ne
+connûmes d’elle qu’une torsade de chevelure
+blonde et un manteau de fourrure alors qu’elle
+montait en voiture, le lendemain, pour s’en
+aller.</p>
+
+<p>Et j’habitais sa chambre ! Une vaste chambre
+peinte à la détrempe. Dans cette rude contrée,
+on s’étonne de trouver parfois des décorations
+à l’italienne, exécutées par des artistes
+venus de l’autre côté des montagnes et qui
+illustrent en ciels et en oiseaux multicolores
+leur regret du soleil. Le plafond bleu était
+orné d’arabesques, les murs de fruits et de
+fleurs. Devant moi, une grande glace trouble
+avait reflété le visage de notre chimère. J’y
+distinguai tout à coup celui d’Alexandre.
+Alors je résolus d’aller au cimetière.</p>
+
+<p>Il est en dehors de la ville, au pied d’un
+éperon rocheux. A peine en eus-je franchi la
+grille que je ressentis un grand calme. Le vent
+ne pouvait plus m’atteindre, j’étais à l’abri
+des vivants. Une humidité pénétrante m’enveloppa.
+Quelques arbres pleuraient sur les
+tombes, sur des roses froides parmi leurs
+ronces violacées. Je ne savais où trouver
+Alexandre, et j’avançais au hasard, presque
+surpris qu’il ne se relevât pas pour m’appeler.
+Enfin, je vis son nom inscrit sur une dalle, en
+lettres banales et définitives. Je m’en voulus
+de ne pas éprouver plus d’émotion, de demeurer
+rétif, inerte. Mais comme je cherchais mon
+mouchoir dans ma poche, — ce cimetière
+m’enrhumait au lieu de me faire pleurer, — j’y
+sentis les enveloppes que m’avait remises,
+la veille, M<sup>me</sup> Weckerlin.</p>
+
+<p>Je les ouvris, ces lettres. J’y revis les
+phrases que j’écrivais sans savoir qu’il était
+mort, et leur inutilité, absurde et innocente,
+me bouleversa. Comme témoignage vivant de
+notre amitié, il ne me restait que ces feuillets
+de ma main, mais où je retrouvais l’accent si
+fier de nos confidences. N’importe qui eût
+peut-être appelé cynisme cette franchise tranquille
+et courageuse qui s’exerçait même
+à nos propres dépens. Le fond d’une âme
+humaine, voilà ce que nous osions, dans notre
+impitoyable loyauté, montrer l’un à l’autre.
+Jamais je ne parlerai à quiconque sur ce ton-là.
+Et lui-même n’aurait jamais révélé à d’autres
+qu’à moi d’aussi secrètes profondeurs.
+Ainsi j’étais désormais l’unique dépositaire
+de sa pensée. Bien plus que sous cette dalle,
+je le sentis présent dans ma poitrine.</p>
+
+<p>J’achevai ma lecture. Nous étions si préoccupés
+de l’essentiel de nous-mêmes, et de
+ramener aux principes généraux nos mouvements
+intérieurs, que nous ne parlions guère
+de notre vie pratique. Séparés l’un de l’autre,
+nous faisions abstraction des événements. Je
+me gardais pour ma part de relater les besognes
+utilitaires, les fréquentations banales
+qui composaient mon existence au Brésil. Et
+lui ? Loin de moi avait-il commencé de réaliser
+les ambitions dont je connaissais les grandes
+lignes ? Ou bien, songeant à son attitude au
+seuil de la cantatrice, je me demandai s’il
+avait dédaigné ce qui eût risqué de le mal
+satisfaire ?</p>
+
+<p>Autour de moi, tout était silencieux, sauf
+les gouttes d’humidité tombant sur des feuillages
+flétris. Rien, ni personne ne pouvaient
+me répondre. Alors, je m’en allai à travers le
+cimetière, déchirant en mille morceaux mes
+lettres inutiles ; près de la sortie, je m’arrêtai
+pour les jeter sur un tas de détritus qu’emporterait
+le fossoyeur : vieilles couronnes, chrysanthèmes
+fanés. Et comme je relevais la
+tête, je vis paraître sur le seuil de la grille Léonore,
+le visage maigre et volontaire sous un
+chapeau noir. Je la saluai, elle fit un mouvement
+vers moi, puis, me saluant à son tour, elle
+gagna l’intérieur du cimetière.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’après-midi, j’allai voir M<sup>me</sup> Weckerlin.
+Assise dans son fauteuil près de son feu toujours
+flambant, elle m’interpella :</p>
+
+<p>— Qui avez-vous vu ? Vous a-t-on parlé
+d’Alec ?</p>
+
+<p>Je l’assurai, un peu surpris, que je n’avais
+adressé la parole à personne. Alors elle attira
+à elle, de ses grosses mains molles, un porte-feuille.</p>
+
+<p>— J’ai préparé un choix de ses photographies
+pour que nous les regardions ensemble.
+Celle-ci, tenez…</p>
+
+<p>C’était le portrait d’un bébé florissant assis
+par terre ; je ne l’avais pas connu à cet âge.
+Un second portrait me le montra à cinq ans,
+en marin et de profil.</p>
+
+<p>— Là, fis-je, on reconnaît son front si particulier,
+ce front de cérébral.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas, fit-elle, qu’il était un bel
+enfant ?</p>
+
+<p>D’autres photographies passèrent, assez
+insignifiantes, des groupes où il était mêlé à
+des gens.</p>
+
+<p>— Celle-là, dit sa mère, je ne l’aime pas.</p>
+
+<p>Et elle me tendit une épreuve d’amateur, pas
+retouchée, où des ombres dures soulignaient,
+avec une intensité qui me troubla, la profondeur
+sombre du regard, l’amertume de sa
+bouche. O destinée trop courte qui n’avait
+pu déployer les promesses de cette image !
+Avide de le contempler encore, je demandai :</p>
+
+<p>— Et les autres ?</p>
+
+<p>— Quelles autres ?</p>
+
+<p>— N’avez-vous pas d’autres portraits que
+ceux de son enfance ?</p>
+
+<p>Elle baissa ses paupières sur son visage
+gonflé et murmura :</p>
+
+<p>— Il n’y en a pas d’autres.</p>
+
+<p>Elle dut sentir ma désapprobation, car elle
+se mit à remuer dans son fauteuil, à agiter ses
+mains tremblantes, en soupirant : « Mon pauvre
+petit Alec…, mon pauvre petit Alec… »
+Puis, comme décidément je ne répondais rien,
+elle parla pour elle seule.</p>
+
+<p>— Ses premières années, elles m’ont donné
+bien des inquiétudes. Après avoir été un beau
+bébé, il a eu coup sur coup des maladies qui
+l’ont affaibli. A sept ans et demi, une mauvaise
+scarlatine. L’année d’après, ça a été le
+tour de la fièvre typhoïde ; j’ai cru le perdre.
+Il en sortit tout maigre. A dix ans, j’ai dû le
+retirer de la petite école qu’il fréquentait ; il
+avait des maux de tête continuels. Qui sait ?
+peut-être les premiers signes de l’affreuse maladie…</p>
+
+<p>— Je ne l’ai jamais entendu se plaindre.</p>
+
+<p>— Il ne vous disait pas tout, mon ami. A
+mesure qu’il grandissait, il ne racontait plus
+ses souffrances. Quand il a dû s’aliter pour sa
+dernière maladie, j’ai cru le revoir tout petit.
+Une nature comme la sienne, il fallait la deviner.
+Je ne regrette pas l’hiver où je l’ai gardé
+ici après l’avoir retiré de son école. Un hiver terrible,
+quelle neige ! Nous étions comme emprisonnés,
+tous les deux. Naturellement, je ne le
+laissais pas inoccupé. Nous faisions un peu de
+géographie, de calcul, d’histoire. Ensuite, il
+est devenu bien plus savant que moi, qui ne
+sais pas grand’chose. C’est quand même moi
+qui lui ai appris l’essentiel. Le reste…</p>
+
+<p>— Une fois l’esprit éveillé, quel appétit de
+lecture ! Personne n’a eu sa dévorante curiosité,
+son besoin de découvertes…</p>
+
+<p>— Je le tenais dans les plis de ma robe, au
+coin de ce feu.</p>
+
+<p>— A chaque révélation nouvelle, quel élan
+pour repartir ! Je l’entends encore, la voix
+pressée, m’expliquer la philosophie de Spinoza,
+ou bien commenter le pessimisme de Schopenhauer…</p>
+
+<p>— C’était un enfant doux et appliqué, très
+sage.</p>
+
+<p>— C’était un homme déjà, bien avant ceux
+de son âge… En quelques années à peine, du
+petit garçon a jailli un chef, un maître, sans
+qu’on puisse s’expliquer la soudaineté de cette
+transformation.</p>
+
+<p>Calmement, comme pour me ralentir,
+M<sup>me</sup> Weckerlin dit :</p>
+
+<p>— Un « maître », mon petit ?</p>
+
+<p>Puis, obstinée, un peu dédaigneuse, elle
+ajouta :</p>
+
+<p>— Il ne s’est pas tellement transformé que
+vous le dites.</p>
+
+<p>Mais mon chagrin me remontait à la gorge.</p>
+
+<p>— Jamais, m’écriai-je, je ne me consolerai
+de sa mort. J’ai perdu l’être le plus rare, un
+guide pour toute l’existence, une haute raison
+de penser et d’agir. J’ai perdu le meilleur
+des frères, mon seul ami !</p>
+
+<p>— Mon fils.</p>
+
+<p>— Et qu’eût-il donné au monde, quelle
+vérité nouvelle eût-il apportée aux hommes ?</p>
+
+<p>— Mon fils, répéta-t-elle en bougonnant.</p>
+
+<p>— Parmi tant de possibilités diverses dont
+il était capable, que serait-il devenu ?</p>
+
+<p>— Je le sais, déclara-t-elle avec impatience.</p>
+
+<p>— Alors madame, je vous en supplie, dites-moi
+tout, quelles furent ses dernières confidences ?</p>
+
+<p>Elle s’enfonça dans son fauteuil, serra son
+châle, et, au bout d’un instant, laissa tomber :</p>
+
+<p>— Il n’a pas eu besoin d’en faire… Alec
+n’avait rien à m’apprendre.</p>
+
+<p>Ma susceptibilité naturelle se réveilla. Je
+m’écriai, avec irritation :</p>
+
+<p>— Prenez garde de le diminuer en le simplifiant !
+Il y avait en lui plus de choses que nous
+n’en pouvions apercevoir. Ni vous, ni moi ne
+lui aurions suffi toujours. Son audacieuse espérance
+était tournée au delà, et plus tard…</p>
+
+<p>— Quelle erreur, fit M<sup>me</sup> Weckerlin en
+m’interrompant. Alec s’est consacré à moi
+avec un zèle qui ne m’étonnait pas d’ailleurs
+et qui suffit à prouver que vos souvenirs sont
+infidèles. Comme vous le jugez mal ! Jamais
+il ne m’eût quittée. La mort seule nous a séparés,
+pour peu de temps encore. Ces dernières
+années, comme ma vue avait baissé, c’est
+lui qui tenait mes comptes. Chaque jour il
+allait faire pour moi de petites emplettes. Sans
+avoir besoin de l’interroger, je ne sentais pas
+en lui les curiosités dont vous parlez. J’ignore
+Spinoza et l’autre dont vous avez dit le nom,
+mais mon fils était, comme moi, surtout
+préoccupé des choses religieuses, du devoir
+quotidien. Je vous ai raconté hier que nous
+avons prié ensemble, durant ses derniers jours.</p>
+
+<p>— C’est-à-dire qu’il vous écoutait prier.</p>
+
+<p>— Sans doute, répliqua la vieille dame en se
+dressant, il m’écoutait ! Et vous, où étiez-vous
+pour qu’il vous écoutât ? L’amitié lui a manqué
+à l’heure de l’agonie. Ne lui prêtez pas des
+intentions, et je ne sais quelles bizarreries qui
+ne furent pas les siennes.</p>
+
+<p>Devant cette brusque exaltation, je m’en
+voulus d’avoir montré mon dépit.</p>
+
+<p>— Madame, murmurai-je, pardonnez-moi.
+Mais cependant je n’invente rien quand je me
+rappelle ces deux pièces au grenier, qu’il avait
+remplies de livres, où il a si ardemment travaillé.</p>
+
+<p>— Eh bien ! mon ami, répondit M<sup>me</sup> Weckerlin
+avec satisfaction, quand il fut très malade,
+Alec donna des ordres pour qu’on brûlât
+une caisse de papiers qui s’y trouvait et qu’on
+vendît tous les livres…</p>
+
+<p>— Et vous l’avez fait ?</p>
+
+<p>— Naturellement.</p>
+
+<p>Je mis ma tête dans les mains. Alexandre
+avait-il donné ces ordres dans le délire ? Ou
+bien, puisque j’étais absent, avait-il voulu
+protéger contre des indiscrétions, des malentendus,
+le secret de son travail et de sa pensée ?
+De toutes façons, quel malheur ! M<sup>me</sup> Weckerlin
+jubilait.</p>
+
+<p>— Vous voyez, mon ami, moi j’apporte des
+preuves…</p>
+
+<p>J’eus ma revanche à la considérer qui reprenait
+tout à coup, avec une mine soupçonneuse :</p>
+
+<p>— Mais qui donc vous a poussé à me questionner ?</p>
+
+<p>— Je vous répète que je n’ai causé ici
+avec âme qui vive.</p>
+
+<p>Le cœur serré de tristesse, je me levai.</p>
+
+<p>— Je pars demain, madame.</p>
+
+<p>Alors, son vieux visage s’attrista à son tour.
+Elle larmoya, chuchotant :</p>
+
+<p>— Revenez encore ce soir, nous parlerons
+de lui.</p>
+
+<p>Une fois dehors, j’éclatai de colère. La voilà
+bien, la tyrannie des familles ! Cette vieille
+bourgeoise qui avait mis au monde un enfant
+peut-être de génie, ne savait pas même
+le reconnaître. Elle s’était formé de lui une
+image conventionnelle, qui pâlissait de plus
+en plus maintenant qu’il était mort. Elle trahissait
+sa mémoire par tendresse maternelle.
+O grande âme, avait-il donc fallu te plier à la
+médiocrité de ce voisinage, dissimuler par
+orgueil, mentir par pitié. Est-ce la méningite
+ou le désespoir qui t’a emportée ?</p>
+
+<p>Et j’allais par les rues désertes, luttant tête
+basse contre le vent. La nuit était venue, une
+âpre nuit montagnarde qui ne parvenait pas
+à refroidir mon indignation. A ma colère se
+mêlait une rancune personnelle, M<sup>me</sup> Weckerlin,
+en défigurant son fils, abîmait ma propre
+adolescence. Le hasard de ma course m’amena
+devant la maison où je suis né ; je n’y jetai
+qu’un coup d’œil furieux. Si Alexandre, tel
+que je l’aimais, n’avait existé que dans mon
+imagination, le meilleur de moi-même n’existait
+pas davantage. Mais c’était impossible ;
+ce coin de rue, cette arcade soudain le faisaient
+apparaître à mes yeux. A travers les
+ténèbres flottait son visage pensif, tout à coup
+passionné, tout à coup railleur. Moi seul,
+j’étais fidèle à son juste souvenir, comme
+j’avais été fidèle, de son vivant, à ses secrètes
+confidences.</p>
+
+<p>Quand, après avoir longtemps déambulé, je
+rentrai à l’hôtel, on m’avertit que quelqu’un
+m’attendait au salon. J’y allai, assez étonné.
+C’était M<sup>lle</sup> Halliez.</p>
+
+<p>— Je voudrais vous parler, fit-elle à voix
+basse.</p>
+
+<p>Puis, désignant du regard deux personnes
+qui causaient à la table voisine, elle murmura :</p>
+
+<p>— Mais sans crainte qu’on nous écoute.</p>
+
+<p>L’hôtel de la Poste n’a pas d’autres pièces
+de réception. Je proposai ma chambre, — presque
+un salon, somme toute. M<sup>lle</sup> Halliez
+accepta, et nous montâmes. Lorsque j’eus
+refermé la porte sur nous, je sentis l’insolite
+de notre tête-à-tête. Mais Léonore, préoccupée,
+résolue, n’y fit pas attention. Elle commença
+tout de suite, comme si elle avait préparé ses
+phrases à l’avance, en m’attendant :</p>
+
+<p>— Monsieur, je sais que vous partez demain
+et je suppose que vous ne reviendrez pas ici
+de longtemps. Mon père est le notaire de la
+famille Weckerlin. Mon cousin Alex, avant
+de mourir, lui a remis des papiers pour vous,
+et il les a conservés en attendant de connaître
+sûrement votre adresse…</p>
+
+<p>— Vous me les apportez ? m’écriai-je.</p>
+
+<p>— Non. Mon père vient de s’absenter pour
+huit jours. Il me charge de vous demander
+si vous voulez qu’il vous les envoie dès son retour,
+ou bien que je vous les remette ce soir
+chez ma tante.</p>
+
+<p>— Apportez-les-moi chez M<sup>me</sup> Weckerlin,
+je vous en prie, mademoiselle… Ah ! je savais
+bien qu’Alexandre aurait encore quelque chose
+à me dire !</p>
+
+<p>Et puis, je me demandai pourquoi Léonore
+était venue elle-même me trouver, pourquoi
+elle avait réclamé que nous fussions seuls. Un
+prétexte lui était nécessaire, maintenant allait
+surgir l’essentiel. Pourtant ses premiers mots
+parurent le démentir.</p>
+
+<p>— Monsieur, fit-elle, c’est tout ce que
+j’avais à vous communiquer…</p>
+
+<p>Puis ses traits se détendirent, laissèrent
+paraître une expression de gêne et de souffrance.
+Elle murmura :</p>
+
+<p>— Les dernières volontés d’Alex sont sacrées,
+et c’est un devoir pour moi que de contribuer
+à les accomplir. Pardonnez-moi de
+maîtriser si mal mon émotion quand je me
+trouve en face de son seul ami.</p>
+
+<p>— Il vous a quelquefois parlé de moi ?</p>
+
+<p>— Assurément.</p>
+
+<p>Je la regardai, droite, intelligente, austère…
+Depuis mon départ, peut-être avait-il rencontré
+en cette cousine une interlocutrice.
+Enfin j’allais pouvoir révéler à quelqu’un qui
+fût digne de l’entendre la vérité sur le disparu.
+Je fis :</p>
+
+<p>— Vous causiez souvent ensemble ?</p>
+
+<p>Elle baissa la tête sans répondre. Je la priai
+de s’asseoir, je me rapprochai d’elle, m’écriant :</p>
+
+<p>— Merci d’être venue ! Évoquons son souvenir !
+Racontez-moi ses derniers jours sur
+lesquels je n’ai que le récit de sa mère, récit
+vague, et inexact j’en suis sûr.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Halliez releva la tête, mais ce fut pour
+la détourner.</p>
+
+<p>— Ses derniers jours, monsieur, je les
+ignore. Ma cousine si faible, si résignée d’habitude,
+décida de défendre sa porte, et demeura
+seule avec lui et le médecin. Je ne l’ai
+revue, mais cette fois effondrée, que lorsque
+tout fut fini.</p>
+
+<p>— Mais vous avez assez connu votre cousin
+pour contester avec moi l’image puérile qu’en
+trace M<sup>me</sup> Weckerlin ?</p>
+
+<p>— Que vous a-t-elle dit ?</p>
+
+<p>— Elle en fait le modèle des bons garçons,
+respectueux, réservé, doux, fade.</p>
+
+<p>— Elle a essayé de me faire partager son
+point de vue, fit M<sup>lle</sup> Halliez en haussant les
+épaules, mais je m’y suis toujours refusée.
+Nous n’abordons plus le sujet… Alex s’apercevait
+de cette incompréhension, il m’en a parlé
+souvent. Mais il ne voulait détromper personne.
+On existe, disait-il, selon l’idée que se
+forment les autres ; à nous de créer en eux
+une belle idée de nous-mêmes…</p>
+
+<p>Je tressaillis ; cette formule rendait le son
+d’Alexandre !</p>
+
+<p>— Dites-moi, mademoiselle, comment avez-vous
+appris à le connaître ?</p>
+
+<p>— Je l’avais vu grandir sans lui donner plus
+d’importance qu’à d’autres cousins de son
+âge. Un jour… Mais il est inutile de vous rapporter
+ces détails. Ce serait une trop longue
+histoire. Sachez au moins que je fus stupéfaite
+devant les richesses d’âme de ce tout jeune
+homme. Jamais je n’avais rencontré de nature
+si généreuse et si ardente. Nous nous mîmes à
+causer, à nous expliquer, à nous enfermer dans
+une intimité toujours plus étroite. Il n’avait
+que du dédain et moi que de la haine pour
+notre entourage médiocre, notre plate existence
+où nous ne possédions que nous-mêmes.</p>
+
+<p>Son ton s’élevait et ses yeux sombres éveillaient
+sur son visage une beauté que je n’y
+avais point encore vue. Elle continua, dans le
+même mouvement :</p>
+
+<p>— Vous êtes parti d’ici, vous. Peut-être
+avez-vous oublié la désolation qui y règne.
+Songez à ceci ; durant des années, j’avais
+souffert d’être seule et incomprise ; après avoir
+gémi et saigné, mais tout bas, après avoir
+étouffé mes aspirations les meilleures, je
+m’étais résignée à mourir vivante, lorsque
+soudain, dans ce bagne peuplé d’indifférents
+pires que des ennemis, je crus rencontrer un
+compagnon. Ah ! jamais je n’oublierai l’espérance
+violente qui me bouleversa, la terreur
+aussi de m’être peut-être trompée. Nos premiers
+entretiens furent hésitants, naïfs, chacun
+observant l’autre et prêt à s’échapper.
+Mais bientôt nous nous reconnûmes. Après
+toutes mes mortifications et mes désespoirs,
+je pouvais me confier, m’épanouir, et tout ce
+que j’avais refoulé remonta à la lumière. Non,
+Alex n’était pas ce que prétend sa mère…</p>
+
+<p>— Alexandre, m’écriai-je, gagné par son
+exaltation, cet esprit audacieux, magnifique.</p>
+
+<p>— Ce grand cœur…</p>
+
+<p>— Cette intelligence impitoyable, libre de
+toute entrave.</p>
+
+<p>— Mais surtout cette sensibilité infiniment
+délicate, ce tour romanesque, cette pitié consolante,
+ces façons charmantes de parler…</p>
+
+<p>— Pardon, dis-je, déplorant une fois de plus
+la manie des femmes de mettre l’accessoire à
+la place du principal, Alexandre était courtois
+sans doute, raffiné de toutes manières, mais
+il dépasse de beaucoup ces définitions. Laissez-moi
+vous expliquer…</p>
+
+<p>Elle fixa sur moi un regard fulgurant.</p>
+
+<p>— Monsieur, il vous a donné tout ce que
+l’amitié légitimement réclame. Mais cela ne
+va pas très loin.</p>
+
+<p>Piqué, je fis valoir qu’une amitié virile n’est
+pas moins perspicace qu’une amitié féminine :
+alors elle m’éclaira mieux.</p>
+
+<p>— J’en ai trop dit pour n’en pas dire
+davantage. Je savais bien, d’ailleurs, que notre
+conversation viendrait jusque-là. Dussé-je
+vous choquer, monsieur, il me faut parler
+d’Alex, en parler tout haut, le réveiller d’une
+mort dont je ne me console pas. C’est parce
+que je ne puis porter à moi seule ce souvenir
+que je suis venue vous trouver, pour vous
+dire, pour vous crier enfin… Ah ! comprenez-moi,
+monsieur. Vous n’avez pas le droit de
+me disputer son image, à moi qui l’ai connue
+tout entière.</p>
+
+<p>Le coude appuyé sur le bras de son fauteuil,
+le visage caché dans une main autant
+par pudeur que pour mieux évoquer le disparu,
+elle continua :</p>
+
+<p>— Quelle que fût son intelligence que je
+ne saurais mesurer, elle le rendait semblable à
+d’autres hommes. Mais ce n’est pas par les
+idées qu’un être s’exprime profondément. Je
+garde dans mon cœur des paroles qu’il m’a
+dites et qui furent uniques. Un soupir, un
+regard m’ont plus renseignée sur lui que
+toutes vos conversations. Voilà pourquoi
+Alex m’appartient. Il est à moi puisque je me
+suis donnée à lui. D’ailleurs, c’est pour moi
+qu’il est né, pour la passion que je lui ai inspirée.
+S’il m’a consolée d’avoir dû l’attendre
+si longtemps, je lui ai fait oublier à mon
+tour l’angoisse de ses idées et de ses livres. Je
+lui ai révélé sa vraie nature, qui n’était pas
+cérébrale comme vous dites, mais qui était
+d’aimer, d’aimer, d’aimer…</p>
+
+<p>Sa voix orgueilleuse tout à coup se brisa. Je
+me contins devant son silence. Mais elle était
+fière de revendiquer son amant ; abattant
+son bras et me regardant en face, elle fit :</p>
+
+<p>— Voilà, monsieur, ce qui s’est passé dans
+une bourgade, perdue au fond des montagnes.
+Deux créatures séparées par l’âge, par le respect
+humain, par la sévérité des mœurs et la
+force des préjugés, se sont rejointes, et dans
+le plus profond secret, au risque d’un horrible
+scandale, ce couple indissoluble a vécu trois
+années d’un bonheur que vous n’imaginerez
+jamais. Vous, monsieur, vous avez tenté au
+loin l’aventure, mais quoi que vous ayez cherché
+et peut-être trouvé, rien ne vaudra dans
+votre existence ce qu’il a connu, celui qui est
+resté ici, resté pour moi. Car qui donc, sauf
+moi, l’a retenu ?</p>
+
+<p>Ce ton provocant stimula mon irritation ;
+elle le comprit, et d’un accent plus raisonnable :</p>
+
+<p>— Si je m’exprime avec cette liberté, ce
+n’est pas seulement pour me soulager. C’est
+aussi parce que, sans le savoir, vous m’avez
+rendue parfois très malheureuse. Alex, quand
+il me parlait de vous, et seulement alors,
+prenait l’air distrait, inquiet même, et une
+sorte de nostalgie traversait ses yeux.</p>
+
+<p>Je n’y tins plus et m’écriai :</p>
+
+<p>— C’est lui qui m’avait engagé à partir, au
+temps où vous ne l’aimiez pas encore, au
+temps où il était ambitieux, plein de rêves,
+les rêves que vous avez tués en lui, au temps
+où il comptait, comme moi, s’évader…</p>
+
+<p>— Ne le plaignez pas ; j’ai été son évasion.</p>
+
+<p>Elle me défiait du regard, assurée de ses souvenirs,
+et je la contemplai contre le mur
+décoré à l’italienne de fleurs et de fruits, sous
+le plafond couleur de ciel et peint d’oiseaux.
+Elle ne savait pas qu’un jour, sur le seuil de
+cette chambre, Alexandre avait préféré ses
+rêves à une réalité trop facile. Alors je fus certain
+que s’il avait pris quelque plaisir à ses
+caresses, il avait, toujours secret, gardé sa
+liberté souveraine.</p>
+
+<p>— Et maintenant, dit-elle avec une douceur
+inattendue, que je vous ai appris pourquoi
+mon petit n’a jamais voulu vous rejoindre,
+je ne suis plus jalouse de vous… Je veux
+bien vous laisser la seconde place…</p>
+
+<p>Je haussai les épaules, fort impoliment.
+Elle se leva et, avec une affreuse tristesse :</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi en songeant à ma douleur,
+en songeant que tous les soirs de ma vie
+désormais dévastée, je vais, sous prétexte de
+tenir compagnie à ma tante, dans cet appartement
+où il est mort sans pouvoir me dire
+adieu, et où j’essaie de croire qu’il va tout à
+coup surgir…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Elle était partie que je l’entendais encore,
+cette bizarre personne dont la réserve hautaine
+avait laissé éclater de tels aveux.</p>
+
+<p>Alexandre avait dû être violemment aimé
+par cette femme, longtemps déçue. Mais tandis
+qu’elle cherchait à prendre une revanche de
+la vie, de l’âge qui venait, il en était à préparer
+ses débuts. Cette liaison, bien sûr,
+n’avait été qu’une aventure à laquelle il s’était
+prêté, en attendant d’étonner autrement le
+monde.</p>
+
+<p>Du reste, je m’expliquais l’erreur de Léonore.
+Elle le croyait sentimental et romanesque,
+peut-être voluptueux, parce qu’elle lui réclamait
+des satisfactions de cet ordre. Ceux qui
+nous chérissent nous voient tels qu’ils nous
+désirent ; ils s’imaginent nous aimer le plus à
+l’instant où ils nous sont le plus infidèles. De
+même qu’il avait laissé sa mère se tromper
+sur son compte, de même Alexandre, fier,
+clairvoyant et moqueur, avait accepté que
+Léonore s’illusionnât.</p>
+
+<p>Mais moi, j’étais en mesure de montrer à
+l’une ou l’autre de ces femmes l’énormité de
+leur erreur. De plus, le soir même, Léonore
+me remettrait les papiers que me léguait
+Alexandre ; ils me suffiraient sans doute pour
+les confondre toutes deux. Pressé de connaître
+ce message d’outre-tombe, je me hâtai de
+dîner. Comme dépositaire des secrets de mon
+ami, mon devoir était de ne pas permettre
+qu’on travestît si complètement son souvenir.
+Certes, mes interlocutrices n’avaient pas admis
+mon témoignage. Mais quand le mort
+lui-même s’adresserait à nous, comment oseraient-elles
+contester plus longtemps ?</p>
+
+<p>D’un pas rapide, je gagnai la maison de
+M<sup>me</sup> Weckerlin. Comme la veille, je pénétrai
+dans la pièce haute de plafond, éclairée par
+une seule lampe posée sur la table et par un
+grand feu qui, tant les flammes étaient vives,
+faisait remuer nos ombres sur la boiserie.
+M<sup>me</sup> Weckerlin était au fond de son fauteuil,
+les yeux endormis derrière ses grosses lunettes,
+les mains mollement croisées, tandis que, de
+l’autre côté de la table, sa nièce, droite et
+noire, lui lisait le journal.</p>
+
+<p>Un de mes premiers mots, après m’être
+assis entre elles deux, fut de demander à
+M<sup>lle</sup> Halliez les papiers que son père avait à
+me remettre.</p>
+
+<p>— De quoi s’agit-il ? fit M<sup>me</sup> Weckerlin
+d’un air méfiant.</p>
+
+<p>Sans lui répondre, Léonore me tendit sous
+l’abat-jour de la lampe une large enveloppe
+où je reconnus avec émotion mon nom écrit
+de la main d’Alexandre ; je retournai l’enveloppe
+qui était scellée, je fis sauter les cachets,
+et, dans un silence qui laissa entendre les
+gémissements du vent autour de la maison,
+je retirai une liasse épaisse de feuillets. Ils
+étaient tous du même format, et sur le premier
+je lus ce titre : <i>Ceci est mon journal
+intime.</i></p>
+
+<p>Je frissonnai comme si la voix même
+d’Alexandre venait de s’élever. Ainsi il répondait
+à la douloureuse inquiétude qui
+m’avait fait accourir vers son tombeau ; il
+mettait entre mes mains la preuve de notre
+amitié et le moyen de le faire connaître, tel
+qu’il était réellement. Mais alors j’éprouvai
+une subite pitié pour celles qui, de chaque
+côté de moi, contemplaient ce manuscrit ;
+j’hésitai à leur révéler d’un coup leur erreur,
+et je mis le paquet dans ma poche en disant :</p>
+
+<p>— Je lirai ces pages à l’hôtel et je vous
+communiquerai ce qui pourrait vous toucher.</p>
+
+<p>J’avais parlé devant moi, sans les regarder.
+Ni l’une ni l’autre ne dit rien. Au bout d’un
+instant, Léonore demanda à sa tante :</p>
+
+<p>— Voulez-vous votre tapisserie ?</p>
+
+<p>Sa tante soupira, refusa, soupira encore.
+Puis, à son tour, elle essaya de dissimuler son
+émotion en me demandant :</p>
+
+<p>— Et vous partez toujours demain ?</p>
+
+<p>J’acquiesçai. Elle reprit, avec douceur :</p>
+
+<p>— Vous êtes bon d’être venu. Pour vous
+aussi, ce malheur est terrible… N’est-ce pas
+qu’il s’est toujours montré un ami dévoué ?</p>
+
+<p>— Un ami incomparable, madame.</p>
+
+<p>— Incomparable, répéta Léonore.</p>
+
+<p>Inquiète de notre assurance, M<sup>me</sup> Weckerlin
+remarqua :</p>
+
+<p>— Pourtant il ne se liait pas volontiers. On
+le jugeait parfois distant, ce qui était bien
+injuste. Mais c’est vrai que le cher garçon ne
+s’épanouissait, ne se sentait vraiment heureux
+qu’ici, dans ce fauteuil en face de moi, à
+me raconter des histoires et à écouter les
+miennes… Il a dû vous le dire ? fit-elle après
+une hésitation.</p>
+
+<p>Je m’inclinai. Prenant courage, elle continua,
+ses yeux pleins de larmes tournés vers
+moi pour mieux me convaincre :</p>
+
+<p>— Sa confiance en moi était touchante. Il
+me disait bien plus de choses qu’un fils n’en
+dit à sa mère. N’importe quel fils. Et c’est
+une de mes rares consolations, dans mon
+grand chagrin, de songer que rien de sa vie
+ne m’est demeuré inconnu. Une vie si digne,
+sans un secret, sans une faute…</p>
+
+<p>Je continuai de me taire, un peu agacé
+néanmoins par ce naïf bavardage. Alors ce
+fut au tour de Léonore de m’interpeller.</p>
+
+<p>— Si attaché qu’il fût à sa famille immédiate,
+il serait regrettable, n’est-ce pas, monsieur ?
+d’oublier sa préoccupation d’autrui,
+cette compassion généreuse à la souffrance, ce
+besoin presque féminin de consoler un malheureux,
+une malheureuse…</p>
+
+<p>— Je sais comme vous qu’il était charitable,
+fit la mère avec une légère irritation.
+Cela tient à son éducation chrétienne.</p>
+
+<p>— Pardon, rétorqua l’autre, il n’était pas
+tendre par piété, mais par humanité. Il n’avait
+rien de convenu, mais au contraire il cédait
+souvent à un élan passionné.</p>
+
+<p>Nette, la réplique arriva :</p>
+
+<p>— Mon pauvre enfant n’a pas eu le temps
+de connaître les passions.</p>
+
+<p>Je me hâtai d’intervenir.</p>
+
+<p>— Laissez-moi, fis-je, compléter le portrait
+que vous tracez tour à tour. N’oubliez pas
+l’extraordinaire imagination qui le caractérisait,
+une imagination brûlante, qui éclairait
+la vie devant lui.</p>
+
+<p>— Je le veux bien, fit-on à ma gauche.</p>
+
+<p>— Soit, entendis-je à ma droite.</p>
+
+<p>— Cette imagination qui ne déployait toute
+son envergure que dans le domaine intellectuel,
+l’eût rendu l’égal des grands esprits
+humains. C’est comme penseur qu’il eût donné
+sa mesure. Il n’était pas fait pour s’attacher
+aux choses purement terrestres.</p>
+
+<p>— C’est vrai, fit M<sup>me</sup> Weckerlin.</p>
+
+<p>— Et à cette puissance imaginative s’ajoutait
+une lucidité critique parfois terrible,
+mais qui ne semblait détruire que pour se
+donner la place de créer à nouveau.</p>
+
+<p>— Mon fils, un destructeur…</p>
+
+<p>La vieille dame remua au fond de son fauteuil,
+tandis qu’à ma droite l’autre, figée dans
+sa certitude hautaine, déclara :</p>
+
+<p>— Certes, il n’avait que faire des vérités
+faciles et des conventions traditionnelles.
+D’abord il cherchait à être sincère. Et lorsqu’il
+avait choisi un but, il y marchait tout
+droit, sans s’embarrasser de préjugés.</p>
+
+<p>— Vous avez raison, repris-je, de ne pas exagérer
+l’importance de certains repos, de certaines
+détentes qu’il s’accordait. La vérité, la
+beauté, voilà quels étaient les pôles de son intelligence.
+S’il paraissait se prêter à tel ou
+tel épisode de la vie, il le mettait à son rang
+dans la hiérarchie qu’il avait fixée une fois
+pour toutes, indépendamment des personnes.
+L’aventure ne le détournait pas de l’essentiel.</p>
+
+<p>Entraîné par le plaisir imprudent de revoir
+Alexandre dans sa haute stature, et non plus
+étriqué, parodié, comptant aussi sur l’obscurité
+des termes que j’employais, je fus
+néanmoins arrêté par Léonore. Mes phrases
+précédentes l’avaient agacée, la dernière la
+fit bondir :</p>
+
+<p>— Qu’appelez-vous une aventure ?</p>
+
+<p>— Mon fils, murmura M<sup>me</sup> Weckerlin, un
+aventurier…</p>
+
+<p>— Oui, continua durement Léonore, expliquez-vous.
+Vous parlez d’Alex d’après un
+passé déjà lointain. Que savez-vous de son
+existence récente ? D’après quoi jugez-vous ?</p>
+
+<p>Tremblante, presque fébrile, incertaine de
+l’un comme de l’autre de ses compagnons, et
+craignant elle ne savait quels sous-entendus,
+M<sup>me</sup> Weckerlin s’adressa à moi :</p>
+
+<p>— Je ne comprends pas… je ne comprends
+pas… Où allez-vous chercher ces idées sur
+Alec ? Ne vous en ai-je pas assez dit ?</p>
+
+<p>Mais M<sup>lle</sup> Halliez était résolue à pousser
+plus loin.</p>
+
+<p>— Ma tante, dit-elle avec âpreté, monsieur
+ne se contente pas de vos explications. Il a
+raison. Nous devons aux morts une sincérité
+totale. Où il a tort, c’est quand il invoque ses
+conversations de la dix-huitième année pour
+transformer Alex, si je le saisis bien, en une
+sorte de philosophe.</p>
+
+<p>L’irritation commençait à me gagner, moi
+aussi : je n’aime pas à être traité de menteur.</p>
+
+<p>— Pardon, fis-je, il ne s’agit pas d’impressions
+personnelles plus ou moins sujettes à
+caution. Ce qui donne une valeur probante
+aux entretiens de notre adolescence, c’est
+l’étonnante précocité d’Alexandre. Dès cette
+époque, j’ai reçu l’avertissement de son génie.
+Je n’invente pas les innombrables lectures
+qu’il a faites, je n’invente pas les travaux
+qu’il a entrepris, ses programmes de vie, le
+catalogue qu’il se plaisait à dresser de ses
+ambitions. D’ailleurs, sa personne même trahissait
+son caractère ; rappelez-vous ce grand
+front bombé, lourd de méditation, qui penchait
+son visage en avant.</p>
+
+<p>— Cette bouche… fit Léonore.</p>
+
+<p>— Cette bouche faite pour le sarcasme et
+l’invocation : tout dénotait en lui la créature
+intellectuelle, l’esprit supérieur pour lequel
+seule compte la pensée. Sa fin lamentable,
+sa fin même n’est-elle pas due à un excès
+cérébral ?</p>
+
+<p>— Ses derniers jours…, murmura Léonore.</p>
+
+<p>Je la sentais, reculée dans l’ombre, qui
+frissonnait d’impatience, de rage, de ne pas
+oser me répondre à armes égales, en étalant
+ce qu’elle appellerait, elle aussi, ses preuves.
+Et je ne m’adressais qu’à elle, et jusqu’à mes
+silences la sommaient de reconnaître que
+j’avais raison. Mais je dus me retourner à
+gauche vers M<sup>me</sup> Weckerlin qui, d’une voix
+solennelle, plus forte que je ne l’aurais pensé,
+suspendit notre assaut :</p>
+
+<p>— Ne parlez de sa mort ni l’un ni l’autre.
+Étiez-vous là ?</p>
+
+<p>Nous demeurâmes interdits. Elle reprit,
+ni tremblante, ni inquiète désormais :</p>
+
+<p>— Comment prétendez-vous définir mon
+fils, alors que vous ne l’avez pas entendu,
+soigné, veillé aux heures suprêmes ?</p>
+
+<p>Dédaignant mes objurgations, Léonore fit
+face à la vieille dame.</p>
+
+<p>— Et vous, ma tante, que pouvez-vous
+conclure de ce tête-à-tête final ? Etes-vous
+certaine qu’en dépit de votre présence, Alex
+n’attendait pas quelqu’un ?</p>
+
+<p>— Attendre qui, qui d’autre que sa mère ?</p>
+
+<p>Je fus frappé de l’élan de la question,
+comme si les lèvres d’où elle jaillissait l’avaient
+longtemps retenue. M<sup>lle</sup> Halliez plia d’abord
+devant l’attaque directe, puis, rassemblant
+toute sa résolution :</p>
+
+<p>— Qui sait si quelqu’un… ni le médecin, ni
+vous… n’aurait pas eu, devant cette agonie,
+une intuition soudaine qui l’aurait sauvé ?</p>
+
+<p>— Là où je n’ai rien trouvé, qui donc…</p>
+
+<p>— Peut-être moi, fit très lentement Léonore.</p>
+
+<p>— Comment, vous ? Votre susceptibilité
+serait donc la raison de cette hostilité sourde
+que je me suis toujours refusée à comprendre ?
+Est-ce là pourquoi vous revenez chaque soir,
+sous le prétexte d’une lecture, et comme
+pour surprendre un secret dont vous auriez
+besoin. Mais vous n’obtiendrez pas…</p>
+
+<p>— Je n’espère rien de vous.</p>
+
+<p>— Alors pourquoi ce soir faites-vous
+l’odieuse supposition que là où une mère a
+échoué, vous eussiez réussi ?</p>
+
+<p>— Parce que j’étais pour Alex plus qu’une
+mère, parce que votre fils eût écouté mon
+appel et serait encore vivant si je lui avais
+tendu les bras…</p>
+
+<p>— Malheureuse, s’écria M<sup>me</sup> Weckerlin en
+levant ses deux grosses mains tremblantes,
+taisez-vous…</p>
+
+<p>Mais l’autre était debout, et, la tête plus
+haut que la lumière de la lampe, à demi perdue
+dans l’obscurité, elle continua, impérieuse
+et farouche :</p>
+
+<p>— Puisque je ne puis trouver aucun repos,
+aucune consolation dans le silence, puisque
+je vous déteste de m’avoir écartée de son
+agonie et qu’il faut que vous sachiez pourquoi,
+je dirai tout. J’ai été la maîtresse de
+votre fils. C’est à moi qu’il doit le seul bonheur
+d’une vie jusque-là solitaire. Il m’a
+passionnément aimé, entendez-vous, plus que
+n’importe quel être au monde.</p>
+
+<p>— Non, non, Alec n’a pas commis cet
+horrible péché.</p>
+
+<p>— Alex m’a aimée. Et je ne vous permets
+pas de le confisquer maintenant, ou plutôt de
+le faire mourir une seconde fois en faisant
+comme si rien, jamais, n’avait existé entre lui
+et moi…</p>
+
+<p>— Mais c’est vous, balbutia M<sup>me</sup> Weckerlin
+épouvantée, qui avez précipité sa fin en
+l’entraînant dans le crime. Vous l’avez tenté,
+tourmenté, avili peut-être, mon malheureux
+enfant… Aujourd’hui il vous échappe. Laissez-le
+moi.</p>
+
+<p>— Il est trop tard. Maintenant que j’ai
+parlé, vous l’imaginerez toujours dans mes
+bras.</p>
+
+<p>Frappé d’horreur, je crus voir le fantôme
+ironique et douloureux que nous poursuivions
+tous les trois, apparaître soudain
+sous la forme d’un cadavre étalé, disputé par
+ces deux rivales que possédaient leurs jalousies
+également mensongères. Par respect pour
+mon ami, j’intervins :</p>
+
+<p>— Vous vous trompez toutes deux.
+Alexandre vous a donné à chacune un peu de
+son âme. Mais il ne vous appartient ni à
+l’une, ni à l’autre. Et c’est lui qui vous le dit
+par ma bouche.</p>
+
+<p>D’un même mouvement, haletantes, elles
+se tournèrent vers moi : l’une pelotonnée
+dans son fauteuil, hagarde, agitée de tremblements
+séniles ; l’autre debout, orgueilleuse,
+assurée d’une certitude dont les preuves nous
+demeureraient éternellement secrètes. Mais je
+ne me laissai pas intimider, et tirant de ma
+poche l’enveloppe que m’avait donnée Léonore :</p>
+
+<p>— Regardez ces papiers. Ce n’est ni à vous,
+ni à vous qu’Alexandre a voulu les transmettre.
+Est-ce donc qu’il n’avait de confiance
+véritable qu’en moi ?</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Weckerlin ne comprenait pas ce nouveau
+coup ; elle parut désespérée. Léonore
+répliqua dédaigneusement :</p>
+
+<p>— Il vous a remis un manuscrit d’une haute
+valeur, sans doute, quelque travail philosophique.
+Comment pourrait-il me démentir ?</p>
+
+<p>— Pardon, mademoiselle. Lisez ce qui est
+écrit sur la première page : <i>Ceci est mon journal
+intime.</i> Il me le donne pour me confirmer
+dans ce que je sais de lui, pour que je devienne
+son répondant, son témoin envers tous, alors
+qu’il ne sera plus là. Inutile de disputer plus
+longtemps, ceci nous dira qui de nous trois a
+raison. Quant à moi, je le sais d’avance.</p>
+
+<p>Et déjà j’ouvrais le cahier lorsque, relevant
+les yeux, je vis le pâle visage gonflé de
+M<sup>me</sup> Weckerlin, ses paupières sanguinolentes
+d’où tombaient de grosses larmes. Je
+ne pus supporter ce spectacle. D’un geste
+brusque, je lui tendis les feuillets.</p>
+
+<p>— Prenez, madame, lisez la confession de
+votre fils, et dites-nous la vérité…</p>
+
+<p>Elle fit d’abord le mouvement de chercher
+ses lunettes, et pendant un instant on n’entendit
+que le soupir atténué du vent au
+dehors, le bruit craquant du feu dans le salon.
+Puis elle me rendit les papiers en balbutiant
+avec angoisse :</p>
+
+<p>— Je suis sûre de mon fils.</p>
+
+<p>M’inclinant, j’allais feuilleter moi-même le
+manuscrit lorsqu’une ombre passa sur lui ;
+c’était Léonore, penchée, et qui s’en empara.
+Elle le serra entre ses bras avec une expression
+d’ardeur insensée. Irrité, je m’écriai :</p>
+
+<p>— Eh bien ! lisez vous-même, mademoiselle,
+nous verrons bien si vous avez raison.</p>
+
+<p>J’en avais assez de ces violences. J’attendais,
+j’exigeais qu’Alexandre enfin parlât
+lui-même. Mais avant qu’on pût l’en empêcher,
+Léonore fit le tour de la table et jeta
+au feu le journal intime.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">LE PERSONNAGE INVISIBLE</h2>
+
+
+<p class="dedic">à Zoltan Baranyai.</p>
+
+<p>J’affirme que les circonstances sont seules
+coupables. Et non pas moi. J’étais seul dans
+mon compartiment, et nous allions arriver à
+la frontière. Un crayon avec lequel je notais
+mes dépenses de voyage glissa entre la banquette
+et la paroi du wagon : je fouillai pour
+le reprendre, et ramenai, en même temps que
+lui, un passeport perdu. Mon premier mouvement
+fut de plaindre son propriétaire ; mon
+second fut de m’émerveiller. La photographie
+du passeport reproduisait mon propre visage,
+ou à peu près : même moustache noire et tirée,
+mêmes yeux enfoncés avec de profondes arcades.
+C’était moi, avec un faux nom. Au lieu
+de Jean Collin, le signalement parlait d’un
+certain Mesmay, Lucien, journaliste, né à
+Paris, et plus âgé que moi, il est vrai, de deux
+ans. Mais cet état-civil me laissait indifférent,
+tandis que la coïncidence de nos deux physionomies
+me stupéfia.</p>
+
+<p>Là-dessus nous atteignîmes la station frontière.
+Je mis le passeport dans ma poche pour
+le donner au chef de train, et je m’occupai de
+faire porter mes deux valises à la douane.
+Quelle bousculade ! La veille, à Vienne, j’avais
+failli perdre mon bagage et j’en demeurais
+inquiet. Ici, pour comble on parlait hongrois,
+et je ne comprenais goutte aux indications des
+employés. Les voyages à l’étranger sont contraires
+à mes goûts de vie tranquille, et seul
+le désir de consulter à la Bibliothèque nationale
+de Budapest des documents touchant le
+séjour de Descartes en Hongrie, m’avait décidé
+à entreprendre un tel déplacement. Je songeai
+qu’à cette heure, loin du bruit et de la hâte,
+ma femme et mes deux petites filles goûtaient
+à leur aise dans notre jardin, et à mon
+ennui se mêla de la mauvaise humeur. Lorsque,
+après une longue attente dans un corridor,
+un fonctionnaire au képi raide et conique
+me réclama mes papiers, je lui tendis mon
+passeport avec irritation. Il le vérifia, le timbra
+et me le rendit après m’avoir enveloppé
+d’un coup d’œil.</p>
+
+<p>Mais une fois remonté en wagon, et roulant
+vers Budapest, je m’aperçus que j’avais,
+par mégarde, présenté au visa le passeport
+de M. Mesmay. Je commençai par m’amuser
+d’une telle confusion. La ressemblance
+devait être bien complète pour qu’un douanier
+s’y laissât prendre. Je contemplai à nouveau
+l’image de ce Mesmay. Et je rêvai un
+instant sur la figure qu’un inconnu m’avait
+empruntée. On dit que les traits définissent
+le caractère. Il serait donc, comme moi, un
+homme d’étude, raisonnable et appliqué ? Ou
+bien deux personnalités entièrement différentes
+peuvent-elles utiliser des masques pareils ?</p>
+
+<p>Je voulus me mettre à lire, mais mon esprit
+suivait mal le texte. J’essayai, sans succès, de
+dormir. La campagne que nous traversions
+me parut sans intérêt. Son passeport avait
+été visé à la frontière tchèque. Sans doute,
+arrivant de Prague, s’était-il arrêté à Vienne ;
+il ne pourrait continuer son voyage qu’après
+s’être fait délivrer, à l’ambassade, de nouvelles
+pièces. Mais si l’un de ses amis passait dans le
+couloir — le couloir de son wagon, où, moi
+qui venais de l’Arlberg, je ne l’avais manqué
+que de peu, — il dirait, en m’apercevant :
+« Tiens, vous êtes donc remonté ? » Et je pourrais
+très bien incliner la tête, ou même répondre :
+« Mais oui, vous voyez. » Et l’ami me croirait…
+Etre pris pour un autre, et, loin de s’en
+vexer comme on fait d’habitude dans un cas
+analogue, accepter le malentendu !… Brusquement,
+je me décidai à ne pas remettre le passeport
+au chef de train, mais à l’envoyer moi-même
+à son possesseur, puisque son adresse y
+était inscrite. Il serait intéressant, pensai-je, de
+nous connaître, de comparer nos goûts et de
+voir jusqu’où s’étendait cette extraordinaire
+similitude. Ma vie est si privée de tout inattendu
+qu’un tel événement commençait même
+de me troubler.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à Budapest où je ne comptais
+passer que trois jours. Je pris une voiture
+pour me faire conduire à l’hôtel Astoria. Mais
+alors, tandis que nous suivions un boulevard
+planté d’arbres, encombré de terrasses de
+cafés et tapissé d’enseignes incompréhensibles,
+tout à coup une pensée me bouleversa : puisque,
+seul, le passeport Mesmay avait été timbré
+à la frontière, le mien n’était donc pas en
+règle. Comment pourrais-je expliquer la confusion ?
+Me croirait-on dans ce pays où je ne
+connaissais personne ? N’allait-on pas m’accuser
+d’avoir usurpé un état-civil, abusé de la
+bonne foi d’un fonctionnaire ? Aujourd’hui,
+ces craintes me paraissent absurdes. Le fait est
+qu’elles m’affolèrent. Plutôt que d’affronter
+des autorités soupçonneuses et qui s’exprimeraient
+en hongrois, plutôt que de perdre en
+démarches un temps limité, je cédai à mon
+horreur des complications. Et je résolus de
+rester au bénéfice d’une supercherie involontaire,
+qui ne causait de tort à personne et que
+je serais le seul à connaître. Arrivé à l’hôtel,
+lorsque le concierge me demanda mes pièces
+justificatives, je présentai le passeport timbré,
+et c’est sous le nom de Mesmay qu’il m’inscrivit
+dans un grand registre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, je m’éveillai tard, avec un
+sentiment de mauvaise conscience. Pour y
+échapper j’allai me promener dans la ville, qui
+est monumentale, remettant à l’après-midi
+ma première visite à la Bibliothèque. Curieux
+d’y recueillir des renseignements sur la
+bataille d’Ersekujvar, à la suite de laquelle
+Descartes renonça au métier militaire pour se
+vouer à la philosophie, j’étais plus encore
+saisi par la nouveauté d’une promenade au
+milieu d’inconnus. Ce dépaysement me rafraîchissait.
+Et à croiser sur les trottoirs tant de
+gens qui semblaient accepter tacitement que
+j’eusse un autre nom que la veille, je me
+rassurai. Mon cas ne me parut pas si grave,
+et surtout, dans trois fois vingt-quatre heures,
+il serait liquidé. Je me félicitai même de
+m’être tiré d’embarras par la décision la plus
+simple, la plus élégante eût dit un mathématicien,
+celle enfin qui me causerait le moins
+d’ennuis.</p>
+
+<p>Après le déjeuner — qu’on prend fort tard
+dans ce pays — je m’installai dans le hall de
+l’hôtel, et je contemplai vaguement les gens
+qui entraient et sortaient, volubiles et expressifs.
+Le concierge avait fort à faire à répondre
+aux demandes, à inscrire les nouveaux arrivants
+sur le tableau affiché au bureau. Et
+tandis que je suivais le va-et-vient, je me rendis
+compte soudain que j’étais observé. Un
+grand jeune homme de vingt-cinq à trente ans,
+moulé dans un costume de tussor clair, une
+badine à la main, me considérait à la dérobée
+tout en questionnant le concierge. Quand il
+vit que je le regardais, il vint à moi, un charmant
+sourire sur le visage, et, me saluant avec
+beaucoup de courtoisie, me dit en un français
+très pur :</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, monsieur, de me présenter.
+Je suis Nicolas de Telegdi, le mari
+d’Ilonka Szolnoky. Je viens de lire par hasard
+votre nom sur la liste de l’hôtel. J’ai trop entendu
+parler de vous par ma belle-famille
+pour ne pas souhaiter faire votre connaissance.</p>
+
+<p>Je reculai mon fauteuil et, la mine renfrognée,
+je fis :</p>
+
+<p>— Mais monsieur, êtes-vous sûr…</p>
+
+<p>Il ne me laissa pas continuer :</p>
+
+<p>— Vous êtes bien monsieur Lucien Mesmay ?</p>
+
+<p>— Assurément, dis-je en rougissant jusqu’aux
+cheveux et en me levant pour m’enfuir.</p>
+
+<p>— Excusez-moi, s’écria-t-il d’un air soudain
+désolé, je fais toujours trop de zèle.
+Vous vouliez sans doute, avant de révéler
+votre présence ici, vous assurer des sentiments
+de mon beau-père. Ne craignez rien. La guerre
+et la paix ont beau avoir mis un fossé entre les
+Hongrois et le reste du monde, il sera heureux
+de vous voir.</p>
+
+<p>— Je suis certain…, dis-je.</p>
+
+<p>Mais le sentiment de ma sécurité me fit
+ajouter :</p>
+
+<p>— Cependant, il est vrai que je désire attendre
+quelques jours avant d’aller voir monsieur…
+monsieur votre beau-père. D’ici là,
+ne lui dites rien.</p>
+
+<p>— Je vous le promets. D’ailleurs il est encore
+pour quelques jours au bord du lac Balaton.</p>
+
+<p>Mon interlocuteur me regardait de ses yeux
+noirs et rieurs, avec une expression admirative
+à laquelle je ne suis pas habitué.</p>
+
+<p>— Je suis bien content, déclara-t-il, de
+vous avoir deviné malgré votre incognito.
+Un homme comme vous ! Mais pourquoi
+n’avoir pas donné signe de vie depuis tant
+d’années ?</p>
+
+<p>Je levai les mains, d’un air mystérieux. Et
+l’autre crut devoir prendre un air entendu.
+Mais il n’y tint pas longtemps et reprit :</p>
+
+<p>— Eh bien, en attendant de rendre visite au
+comte Szolnoky, venez donc chez nous. J’étais
+entré pour dire bonjour à un ami, mais je le
+verrai ce soir. Ilonka sera si contente. J’ai là
+mon auto, venez.</p>
+
+<p>— Non, non, fis-je avec précipitation, je
+ne puis vous suivre. Impossible. J’ai à travailler.
+Oui, c’est cela, je vais à la Bibliothèque
+du Musée national. J’ai en train une
+étude sur Descartes. Vous savez que c’est en
+Hongrie…</p>
+
+<p>— Eh bien, tant pis pour aujourd’hui. Mais
+je vais vous mener à la Bibliothèque…</p>
+
+<p>Il fit signe au chasseur de m’apporter mon
+chapeau, mon pardessus, et il m’emmena vers
+la porte en continuant à bavarder. Je me laissais
+faire : sitôt à la Bibliothèque, je lui échapperais.
+Mieux valait, en attendant, lui donner
+la satisfaction de m’y conduire.</p>
+
+<p>Nous partîmes à toute vitesse. Tout à coup
+mon compagnon se tourna vers moi :</p>
+
+<p>— Mais j’y songe, nous allons passer devant
+la maison des Szolnoky. Ma belle-sœur Margit
+part ce soir pour le Balaton. Jamais elle ne me
+pardonnerait de ne pas l’avoir prévenue. Nous
+ne ferons qu’entrer et sortir… Tenez, nous y
+voilà…</p>
+
+<p>Nous tournâmes dans une rue étroite,
+débouchâmes à une allure vraiment désagréable
+dans une large avenue, et nous arrêtâmes
+devant un petit hôtel situé au fond d’un
+jardin. Mon guide sauta à terre.</p>
+
+<p>— Écoutez, écoutez… commençai-je à dire.</p>
+
+<p>— Vous savez, fit-il, que depuis vous,
+Margit s’est mariée. Mais au lieu, comme
+Ilonka, d’épouser un jeune homme, elle a
+choisi quelqu’un de mûr, le lieutenant-colonel
+Aladar. Il a été tué sur l’Isonzo. Margit vit
+très retirée.</p>
+
+<p>Déjà il avait ouvert la grille. Moins que
+jamais je ne pouvais avouer mon identité. Ce
+garçon si aimable m’en avait trop dit pour ne
+pas entrer dans une terrible colère — je
+m’imaginais que toutes les colères magyares
+étaient terribles — en apprenant que je le
+mystifiais. Lié par mon premier mensonge,
+mouillé d’angoisse, je ne savais comment réagir,
+et dans cette incertitude je ne pouvais que
+suivre l’impétueux Nicolas de Telegdi. En lui
+obéissant, je retardais quelque peu l’instant
+atroce de ma déconfiture. Et pour ce bref
+répit, j’aurais consenti à tout.</p>
+
+<p>On nous fit entrer dans un petit salon heureusement
+assez obscur, et nous attendîmes.
+« Comme Margit va être contente ! » répétait
+mon compagnon, ravi de la surprise qu’il lui
+ménageait. « Ah, me disais-je sans participer
+à sa joie, pourquoi ne me suis-je pas enfermé
+dans ma chambre d’hôtel ! Mais pouvais-je
+deviner que mon sosie avait des amis à Budapest
+et que je leur tomberais dessus le premier
+jour ? »</p>
+
+<p>Enfin la porte s’ouvrit, et une femme entra.
+Elle était grande et maigre, elle tenait ses
+deux mains jointes. Je m’étais placé à contrejour,
+résolu à ne pas parler le premier. Elle
+murmura :</p>
+
+<p>— Vous…</p>
+
+<p>Je crus que je pouvais me risquer, et murmurai,
+le cœur battant :</p>
+
+<p>— Oui… moi…</p>
+
+<p>Elle s’avança davantage, me tendit ses
+mains presque décharnées que je saisis sans
+savoir qu’en faire, et reprit :</p>
+
+<p>— Ainsi, vous êtes revenu… Après huit ans,
+il est revenu…</p>
+
+<p>Elle soupira, leva les yeux au plafond, puis,
+s’adressant à Telegdi qui nous regardait avec
+une telle candeur attendrie que je lui pardonnai
+presque, elle dit :</p>
+
+<p>— Va chercher ta femme, dis-lui que Lucien
+Mesmay est là. Elle viendra.</p>
+
+<p>L’autre disparut, et je me sentis très seul.
+Mon interlocutrice fit de nouveau un geste
+de ses longs doigts pour m’inviter à parler
+sans contrainte. Je commençai fort mal :</p>
+
+<p>— Madame…</p>
+
+<p>— Comment, s’écria-t-elle, vous m’appelez
+madame ?</p>
+
+<p>Toussant, bafouillant, je m’efforçai d’utiliser
+pour mon début le peu que je savais de
+la situation.</p>
+
+<p>— Mais c’est que… Huit années ont passé
+depuis… Et aussi la guerre. Ah, la guerre !…
+Votre père… votre sœur…</p>
+
+<p>— Et pourquoi êtes-vous enfin revenu ?</p>
+
+<p>— Vous me le demandez ? fis-je d’une
+voix dont l’émotion n’était pas simulée.</p>
+
+<p>Comme un étudiant qui ignore les matières
+de l’examen et que chaque question nouvelle
+bouleverse, je ne songeais qu’à gagner du
+temps. Interroger me dispensait de répondre.
+Et je redoublai :</p>
+
+<p>— Ne le comprenez-vous pas ?</p>
+
+<p>— Ainsi vous n’avez pas changé. Je vous
+retrouve. Soyez béni de croire toujours que
+nous demeurons profondément attachés l’un à
+l’autre.</p>
+
+<p>Cette fois, non plus inquiet mais gêné, je me
+dis que mon prédécesseur avait été du dernier
+bien avec cette dame, et que, s’il se trouvait à
+ma place, il la prendrait dans ses bras. Je ne
+pouvais m’y résoudre. Cependant si ce Mesmay
+n’était revenu à Budapest que pour cela,
+il faudrait bien m’exécuter.</p>
+
+<p>— Mais vous, fit-elle en se rapprochant
+d’une manière dangereuse, qu’avez-vous pensé
+de moi durant cette longue absence ?</p>
+
+<p>Je me levai, afin de mieux m’écarter. Mon
+esprit travaillait avec une vitesse étonnante
+à concevoir mon personnage, aussi vraisemblable
+que possible. Et, après m’être comparé
+à un étudiant, je me comparai à un
+couvreur qui tombe du toit et qui s’attend
+d’une seconde à l’autre à l’écrasement. J’imitai
+une ardeur contenue :</p>
+
+<p>— Ah, ne doutez pas de ma mémoire. Je
+vous dois tant. Ce bonheur suprême…</p>
+
+<p>— Suprême, mon ami ? fit-elle avec une
+expression mélancolique. L’amour seul mérite
+cette épithète. Et notre amitié ne l’a jamais
+employée.</p>
+
+<p>Ces mots me rassurèrent : être Mesmay ne
+m’engageait à rien. Cédant à un élan d’optimisme,
+j’admirai d’être aussi aisément pris
+pour un autre. Il est vrai que je ressemblais
+à un souvenir vieux de huit ans déjà. Et j’envisageai
+que je parviendrais peut-être au bout
+de cet entretien sans me trahir.</p>
+
+<p>— Loin de vous, continuait ma compagne,
+j’ai perdu le sens des poètes et des philosophes
+dont vous m’avez révélé les secrets.
+Vous communiquez à ceux qui vous écoutent
+un sentiment plus vif de la vie. Il m’a toujours
+semblé que telle était là votre préoccupation
+principale : éveiller en chaque être
+une curiosité, chacun la sienne. Vous, je pense
+que vous les avez toutes. Reprise par la monotonie
+de mon existence mondaine, j’ai fait
+comme les autres, j’ai cherché l’amour, c’est-à-dire
+la curiosité banale. Vous savez que j’ai
+épousé le lieutenant-colonel Aladar et qu’il
+a été tué.</p>
+
+<p>Elle porta ses longues mains à ses yeux,
+puis reprit avec cette loquacité à laquelle je
+commençais à m’habituer et qui était si
+commode pour moi :</p>
+
+<p>— Mon mari, un admirable soldat, est
+mort pour la patrie hongroise. Son souvenir
+demeurera éternellement dans ma mémoire.
+Mais le mariage ne m’a pas exaltée comme je
+l’aurais voulu. Que de fois, dans l’inertie de
+mon cœur, j’ai vainement souhaité vous
+consulter. Et vous voilà aujourd’hui reparu
+devant moi… Ah, laissez-moi vous poser deux
+questions.</p>
+
+<p>— Lesquelles ? fis-je avec un renouveau
+d’inquiétude.</p>
+
+<p>— Vous qui avez des passions fortes, qui
+êtes ambitieux et volontaire, avide de femmes
+et de pouvoir, vous m’avez toujours prêché
+une sorte d’abstention. Or, lorsque, échappant
+à vos conseils, j’ai tenté l’expérience,
+j’ai constaté qu’en effet vous aviez raison.
+Est-ce donc qu’il y a en moi une incapacité,
+une insuffisance ? Dites, qu’aviez-vous deviné ?</p>
+
+<p>Je gardai le silence, assez désolé que Mesmay
+fût cette sorte de directeur de conscience
+psychologique. Mais, sans attendre, et tout
+au plaisir de retrouver un confident, ma bavarde
+interlocutrice poursuivit :</p>
+
+<p>— Et ma seconde question, la voici : pourquoi
+avez-vous disparu de façon si brusque,
+d’une heure à l’autre, sans prévenir personne.
+Vous a-t-on offensé ? Avez-vous été malade ?
+Et pourquoi ne nous avoir jamais écrit ?</p>
+
+<p>Cette fois je ne pouvais me taire.</p>
+
+<p>— Je suis revenu à Budapest, dis-je avec
+lenteur, précisément pour vous l’expliquer.</p>
+
+<p>— Ah…</p>
+
+<p>— Oui, si ma conduite vous a paru étrange,
+vous saurez tout… Mais pas aujourd’hui.
+J’attends encore certains papiers… oui, des
+papiers qui vous feront comprendre…</p>
+
+<p>En passant, je m’étonnai qu’il fût si facile
+de mentir lorsque c’était absolument nécessaire.
+D’ailleurs mes paroles sibyllines, loin
+d’éveiller les soupçons de la pauvre femme,
+l’enchantèrent.</p>
+
+<p>— Vous êtes plus complexe encore que je
+ne l’imaginais, murmura-t-elle avec ferveur.</p>
+
+<p>Puis, sur un ton surpris :</p>
+
+<p>— Comment ai-je osé, parfois, vous donner
+des conseils ! C’est vrai : parmi les passions
+que vous me laissiez entrevoir, l’une m’inquiétait,
+celle du jeu. Oh, je comprends le
+stimulant qu’une nature audacieuse comme la
+vôtre trouve dans le risque. N’importe, je
+tremblais…</p>
+
+<p>— Eh bien, fis-je avec une sincérité d’autant
+plus vive que je ne distingue pas le
+poker du baccara, depuis des années, je n’ai
+pas touché une carte.</p>
+
+<p>— Vous avez fait cela ?</p>
+
+<p>— Oui, à cause de vous.</p>
+
+<p>Je m’arrêtai, assez effaré de mon audace.
+Mais je ne craignais plus d’être découvert.
+Avec ses yeux extatiques, ses longues mains
+maigres dressées en invocation, sa bouche,
+dès qu’elle ne parlait plus, arrondie, M<sup>me</sup> Aladar
+était l’image même de la crédulité.</p>
+
+<p>— Tenez, fit-elle en sursautant, on sonne,
+c’est ma sœur.</p>
+
+<p>Et en effet, précédant son mari, une seconde
+femme entra dans le salon — mais petite et
+brune, celle-là, plus jeune aussi.</p>
+
+<p>— Bonjour, cher monsieur.</p>
+
+<p>— Bonjour, chère madame.</p>
+
+<p>— Ainsi, vous voici de nouveau parmi les
+Hongrois ?</p>
+
+<p>Puisque chaque nouveau personnage respectait
+si docilement mon incognito, je me
+permis une certaine désinvolture.</p>
+
+<p>— Vous savez, répondis-je, combien je les
+aime.</p>
+
+<p>Il y eut un silence désagréable, et elle dit :</p>
+
+<p>— Votre voix a changé.</p>
+
+<p>Mon aisance disparut.</p>
+
+<p>— C’est la faute, balbutiai-je, des années,
+et des tristesses, des soucis…</p>
+
+<p>— Triste, vous ? C’est nouveau. Et vieilli ?
+C’est invraisemblable.</p>
+
+<p>Cet accent ironique me fit reculer de deux
+pas. Heureusement que Margit intervint, et
+reprocha à sa sœur de me taquiner toujours.
+Alors cette atroce jeune femme s’écria :</p>
+
+<p>— Que veux-tu ? Il ne me paraît plus le
+même.</p>
+
+<p>Puis, d’un accent plus sombre, et sans me
+regarder cette fois :</p>
+
+<p>— Il ne peut plus être le même.</p>
+
+<p>Ensuite elle déclara n’être venue que pour
+renouer connaissance et elle partit, emmenant
+Nicolas. Celui-ci, oubliant qu’il devait
+me conduire à la Bibliothèque, la suivit en
+souriant.</p>
+
+<p>Lorsque nous fûmes seuls, M<sup>me</sup> Aladar me
+dit avec mélancolie :</p>
+
+<p>— Ilonka et vous, vous ne vous êtes jamais
+entendus. Naguère vous ne cessiez de vous
+disputer. Elle était trop jeune pour vous
+comprendre, trop jeune pour vous plaire.</p>
+
+<p>Je me levai pour m’en aller à mon tour, et
+elle fut reprise par son agitation :</p>
+
+<p>— Et moi qui pars ce soir… Je vais chercher
+mon père. Mais je reviendrai dans peu de
+jours, et nous aurons ensemble une longue
+conversation, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Je m’inclinai très bas, par déférence, et
+aussi pour dissimuler mon visage car, près de
+la porte, je me trouvais face à la fenêtre.
+Puis je m’éclipsai.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une fois dehors, je m’en allai d’un pas
+rapide, comme si j’étais poursuivi. Même je
+tournai dans une rue, puis dans une autre,
+anxieux d’effacer ma trace, de respirer sans
+contrainte, de redevenir enfin Jean Collin.
+Vrai, je me sentais courbaturé, tellement
+j’avais tendu mon esprit et tellement j’avais
+eu peur. Et en vertu de ma prudence habituelle,
+je commençai par me reprocher
+l’embarras où je m’étais si bêtement laissé
+prendre. Puis, j’interrompis ces reproches,
+m’apercevant que je ne m’en voulais pas tant
+que cela. Au sortir du danger que je venais de
+courir, je me sentais par réaction heureux et
+fort. Victime d’étranges circonstances, j’étais
+satisfait des qualités qu’elles m’avaient obligé
+à mettre en œuvre et que je ne me soupçonnais
+pas : sang-froid, ingéniosité, invention.
+Comme tout cela serait amusant à raconter,
+une fois rentré chez moi. Déjà j’entendais le
+rire de ma femme.</p>
+
+<p>J’avoue aussi que mon amour-propre, flatté
+de ma réussite, ne l’était pas moins du personnage
+que j’avais représenté. Enfantillage
+sans doute, mais les éloges que M<sup>me</sup> Aladar
+m’avait décernés ne m’avaient pas laissé
+insensible. Il me plaisait que mon prototype
+fût différent de moi. Je devinais en Mesmay
+un esprit cultivé, un intellectuel comme
+je me flattais de l’être, mais à coup sûr
+d’une autre classe. Oui, moins livresque, plus
+entreprenant. « Ambitieux et volontaire,
+avide de femmes et de pouvoir », ainsi
+l’avait-on décrit. D’autre part, on avait fait
+allusion à son goût du jeu. Mais quoi ! Un
+travers fâcheux, et que l’on combat, met en
+valeur un caractère. Je savais trop que la
+sagesse, la vertu ont aussi leurs excès, mais
+négatifs, hélas. Pour une fois, grâce à cet
+inconnu, on me prêtait le mérite de qualités
+brillantes. Sur les visages qui m’avaient parlé,
+j’avais lu une ferveur d’admiration bien éloignée
+de l’estime sans nuances que me témoignaient
+ma famille et mes collègues.</p>
+
+<p>Certes, mon intention était de quitter
+Budapest le plus tôt possible, dès que j’aurais
+dépouillé les dossiers d’archives qui m’avaient
+obligé à un coûteux et long déplacement.
+Néanmoins je me disais que si le hasard me
+remettait en présence de ces Hongrois — ce
+qui était peu probable puisque l’une des
+sœurs partait le soir même, et que l’autre ne
+semblait guère empressée — il faudrait bien
+prendre garde de justifier par mon attitude
+l’image qu’ils conservaient de leur ami. Sinon,
+je risquerais de me dénoncer. Et alors ! Errant
+par les rues, je me surpris à m’observer au
+passage dans les vitrines des magasins. Un
+passionné, voilà mon modèle. Mais comment
+à une simple ressemblance de traits, ajouter
+une ressemblance d’expression ? Peut-être
+fallait-il me redresser, tirer sur ma moustache.
+J’essayais. Et je dévisageais toutes les femmes.</p>
+
+<p>Mon invraisemblable impunité me tournait
+un peu la tête. A dîner, j’eus envie de défier
+mes voisins. Aucun d’eux n’aurait pu nier
+que je fusse Mesmay. J’en avais dans ma
+poche le titre authentique, qui faisait foi vis-à-vis
+de tout le monde — sauf de lui. Seulement,
+de nouveau, ma sagesse habituelle me
+persuada de compléter autant que possible
+l’analogie physique par des analogies morales.
+Je devrais oublier provisoirement ma conscience
+de Jean Collin. Quelle aventure ! Et je
+fus surpris que ce mot, que je n’aimais guère,
+soudain me parût séduisant. Mais l’aventure,
+si dangereuse quand il faut aller la chercher,
+qu’elle est attirante lorsqu’elle s’offre d’elle-même.
+D’ailleurs celle-ci était déjà terminée.</p>
+
+<p>Comme je sortais de table, animé de dispositions
+heureuses, on vint m’avertir que quelqu’un
+me demandait au téléphone. Je haussai
+les épaules en disant que c’était une erreur.
+Le groom s’en alla, mais revint : on insistait
+pour parler à M. Mesmay. Je me rendis
+alors dans la cabine et j’entendis la voix de
+M<sup>me</sup> de Telegdi : « Il faut absolument que je
+vous voie. Prenez une auto et venez tout de
+suite, 10 rue Csillag, au second étage. Je
+vous attendrai à la porte. » J’essayai d’obtenir
+des explications, mais elle répéta : « Venez
+immédiatement. Je vous attends. »</p>
+
+<p>Diable, pourquoi me relançait-on ? Ah,
+certes, je n’avais pas encore dépouillé Jean
+Collin, car les idées qui se présentèrent à mon
+esprit lui étaient naturelles : j’envisageai de
+fuir Budapest le soir même… Mais non :
+il serait ridicule de perdre le bénéfice de
+mon voyage. D’autre part j’avais besoin de
+deux jours à la Bibliothèque ; si je me dérobais
+ce soir on me relancerait demain.
+Dans l’intérêt même de mes travaux, je ne
+devais pas me rendre suspect ; en allant à ce
+rendez-vous, j’éviterais beaucoup de complications.
+Et puis, car ce sont souvent les
+motifs minuscules qui vous décident, l’idée
+que je retrouverais chez cette dame son
+mari, presque un ami, me tranquillisa. Je pris
+un taxi et me fis conduire chez les Telegdi.</p>
+
+<p>La rue Csillag me parut, quand je descendis
+sur le trottoir, fort déserte, et le numéro 10
+très silencieux. La porte était entr’ouverte, je
+montai en trébuchant un escalier obscur et
+sonnai au second palier. M<sup>me</sup> de Telegdi elle-même
+vint à ma rencontre. Elle tenait une
+lampe à la main et me fit entrer dans un salon
+médiocrement meublé, en chuchotant :</p>
+
+<p>— J’étais sûre de ne pas vous attendre
+longtemps.</p>
+
+<p>Je pris un air dégagé pour demander :</p>
+
+<p>— Votre mari n’est pas là ?</p>
+
+<p>Elle posa la lampe qui nous éclaira dès lors
+fort mal, et, du même ton frémissant et contenu :</p>
+
+<p>— Misérable… Vous êtes un misérable…</p>
+
+<p>Je demeurai stupide, épouvanté d’être venu
+me jeter dans un guet-apens. Déjà elle continuait,
+le souffle court :</p>
+
+<p>— Non, mon mari n’est pas ici. Il ne rentrera
+pas avant minuit, et vous serez alors
+reparti. Mais pas sans m’avoir avoué pourquoi
+vous êtes revenu à Budapest.</p>
+
+<p>Elle aussi ! Affolé, et m’inspirant de ma
+conversation avec l’autre sœur, j’évoquai la
+mystérieuse amitié qui me liait à M<sup>me</sup> Aladar :</p>
+
+<p>— C’est à cause d’une femme… Vous la
+connaissez.</p>
+
+<p>— Misérable, répéta-t-elle mais tout haut
+cette fois et les yeux étincelants.</p>
+
+<p>Afin d’intimider cette furie, j’affectai une
+grande dignité :</p>
+
+<p>— Vos injures ne m’atteignent pas. Personne
+ne peut m’en vouloir d’être fidèle à un
+souvenir et de souhaiter rendre un hommage
+respectueux à celle qui le suscita.</p>
+
+<p>Ma phrase me plut assez, mais Mesmay en
+aurait sans doute souri. Après tout je n’étais
+que son remplaçant, presque son élève. D’ailleurs
+mon style apprêté ne se montra pas sans
+effet sur mon interlocutrice.</p>
+
+<p>— Un hommage respectueux… un hommage
+respectueux, murmura-t-elle avec amertume.</p>
+
+<p>Croyait-elle que l’amitié de Mesmay pour
+sa sœur avait dépassé les limites permises et
+était-ce la raison de sa colère ? Il fallait donc
+me disculper, et ensuite tout irait bien.</p>
+
+<p>— Vous voyez, dis-je, qu’il est excessif de
+me traiter de misérable puisque la personne
+dont il s’agit me témoigne, en me voyant,
+sa confiance, oserai-je dire sa gratitude ?</p>
+
+<p>— Je ne saisis pas.</p>
+
+<p>— Si vous étiez arrivée plus tôt, cet après-midi…</p>
+
+<p>— Mais de qui parlez-vous donc ?</p>
+
+<p>— De votre sœur, bien entendu.</p>
+
+<p>Elle se redressa avec un tel cri que je vis
+que j’avais commis une bévue.</p>
+
+<p>— Je vous jure, criai-je à mon tour d’un
+accent désespéré, il n’y a rien eu entre votre
+sœur et moi. Une pure amitié… Écoutez-moi
+donc. Rien, rien, rien du tout. Puisque je
+vous le jure.</p>
+
+<p>Mais moi-même, par ma maladresse, j’avais
+éveillé en elle cette hypothèse. Les yeux
+hagards, elle murmura :</p>
+
+<p>— A-t-il osé être l’amant de Margit ? Ce
+serait abominable…</p>
+
+<p>— Non, non, vous dis-je.</p>
+
+<p>Et la prenant aux poignets je lui affirmai :</p>
+
+<p>— Parole d’honneur !</p>
+
+<p>Ma bonne foi était si évidente qu’elle me
+crut instantanément. Son souffle s’apaisa.
+Nous reprîmes en silence un peu de calme.
+Par malheur, ma déplorable méticulosité
+m’empêcha de quitter sans retard ces sujets
+brûlants et je laissai voir une susceptibilité
+bien inutile.</p>
+
+<p>— Vous voyez que ce terme de misérable,
+répété plusieurs fois, est injuste. Je vous serais
+reconnaissant de le retirer.</p>
+
+<p>— Ah çà, fit-elle, pour quelle raison croyez-vous
+que je vous l’ai appliqué ?</p>
+
+<p>— Je vous le demande.</p>
+
+<p>— Prétendez-vous oublier le jeu infernal…</p>
+
+<p>— Eh bien, je vous arrête, protestai-je
+avec satisfaction et reprenant mon avantage,
+je n’ai pas touché une carte depuis notre
+séparation.</p>
+
+<p>Mais elle recula en me dévisageant :</p>
+
+<p>— Cet après-midi, votre voix m’avait intriguée,
+et de nouveau, à l’instant même, je
+ne l’ai pas reconnue. Ce soir, au lieu de parler
+de ce qui nous intéresse tous les deux, vous
+feignez des quiproquos absurdes. Vous me
+parlez de cartes…</p>
+
+<p>D’un geste, elle saisit la lampe et la leva
+contre ma figure pour mieux m’observer,
+poursuivant d’un accent solennel :</p>
+
+<p>— Bien des années ont passé, c’est vrai,
+mais il n’est pas possible que Lucien Mesmay
+s’étonne quand je le traite de misérable. Cette
+bouche qui m’a menti, ces yeux dans lesquels
+j’ai plongé les miens, ils ne peuvent trahir
+encore…</p>
+
+<p>Et à mesure qu’elle détachait ces mots, se
+formait en elle — j’en étais sûr — l’idée encore
+confuse mais plus précise de seconde en
+seconde, que <i>je n’étais pas Mesmay</i>. Alors,
+éperdu, je lui arrachai la lampe que je posai
+derrière nous, au hasard ; je la saisis avec
+brutalité dans mes bras, et, à l’instant même
+où elle allait tout savoir, je l’embrassai furieusement,
+à pleine bouche. Surprise elle se
+débattit, mais la terreur donnait de la violence
+à mon baiser, de sorte qu’elle me le
+rendit, avec une égale ardeur, en gémissant :</p>
+
+<p>— Ah ! toi… toi… Bien sûr que c’est toi…</p>
+
+<p>Pour la dépister à fond, et après avoir repris
+haleine, je glissai : « N’avez-vous pas vu que
+c’était une épreuve ? » Puis je l’embrassai de
+nouveau car, outre mon soulagement, je commençais
+à y trouver du plaisir.</p>
+
+<p>Brusquement elle s’écarta de moi, tourna la
+tête. Ensuite elle s’abattit sur un canapé où
+elle éclata en sanglots. Je l’y suivis et cherchai
+à consoler cette orageuse personne. Comme
+j’ignorais la cause de son chagrin, je n’avais
+à ma disposition que mes caresses, mais elle
+ne les acceptait plus, et après quelques essais,
+j’y renonçai. D’ailleurs les sanglots s’atténuèrent,
+et alors, de son accent bas, sans me
+regarder franchement, elle m’expliqua :</p>
+
+<p>— Tu ignores combien j’ai souffert. Certes,
+autrefois, je t’ai laissé voir mes inquiétudes,
+parfois mes désespoirs. Mais tu étais là, ta
+présence était plus forte que les remords.
+Depuis ton départ, les remords ont grandi.
+Rappelle-toi : quand tu m’as connue, j’étais
+une jeune fille qui s’imaginait trouver la liberté
+de l’âme dans la liberté de la conduite. Tu
+savais si bien parler à mon imagination, satisfaire
+des curiosités que tu avais été le premier
+à faire naître ! Mais ta vanité seule était
+fière de moi. Si, je le sais. Quand tu me disais
+que tu m’épouserais, je ne te croyais pas. Mon
+déshonneur te flattait. Ah, comme je t’ai
+aimé… Mais pouvais-je deviner qu’un jour,
+sans prévenir personne, tu disparaîtrais ? J’ai
+cru mourir. Et jamais tu ne m’as écrit, jamais.
+Ce dédain est affreux. Affreux aussi d’être
+seule à porter sa douleur et sa honte. La
+guerre est venue. J’ai cherché, comme infirmière,
+les pires endroits. Hélas, toujours épargnée.
+Il y a deux ans, Nicolas m’a demandée
+en mariage. J’ai hésité. Puis je l’ai épousé
+sans rien lui révéler. Parfois je pensais que
+tu étais mort, et mon passé aussi. Et voilà
+que tu surgis, à l’improviste. Pourquoi ?
+Pourquoi ? Pour détruire mon bonheur, le
+sien ? A cause de ce que tu as fait et de ce
+que tu te prépares à faire, oui, j’ai le droit
+de t’appeler misérable…</p>
+
+<p>Cette confession mêlée de pleurs me bouleversa.
+Misérable, certes, Mesmay méritait
+l’épithète. Moi aussi, pour le moment, puisqu’on
+me prenait pour lui. La confusion de
+nos personnes me fut si pénible que je tentai
+de me disculper :</p>
+
+<p>— J’ai mal agi à votre égard, très mal.
+Mais si vous avez souffert, je vous assure que
+j’ai eu mes remords aussi, et qu’en ce moment
+même…</p>
+
+<p>— Pas autant que moi, car dans mon angoisse
+j’ai retrouvé la foi. Je sais que Dieu me
+condamne et qu’il me faudra expier mon
+crime.</p>
+
+<p>— Mais non, c’est le mien. Je suis le seul
+coupable. Et si je suis venu à Budapest, tenez,
+c’est pour que vous m’accordiez votre pardon.</p>
+
+<p>Je vis, tournée vers moi, sa face blanche où
+palpitaient des yeux magnifiquement dilatés
+par la douleur, et je l’entendis :</p>
+
+<p>— Est-ce à moi de pardonner à quiconque ?
+As-tu oublié qu’il y a un instant j’étais dans
+tes bras ?</p>
+
+<p>Dans mon émotion je ne m’en souvenais
+plus. Ici il ne fallait plus disculper l’autre mais
+moi-même. Je me hâtai d’ajouter :</p>
+
+<p>— Je n’ai pas été le maître de ce brusque
+élan.</p>
+
+<p>Elle se moucha à plusieurs reprises sans
+cesser de me paraître belle. Parce que je l’avais
+embrassée, je comprenais mieux mon prédécesseur.
+Mêlé en tiers à ce couple, j’oubliais mon
+indiscrétion, attiré que j’étais par la grande
+flamme qu’ils avaient allumée. Et puisque
+cette créature pathétique était persuadée de
+m’avoir appartenu, sournoisement je la
+tutoyai :</p>
+
+<p>— Calme-toi, n’aie pas peur…</p>
+
+<p>— Non, non, c’est le châtiment.</p>
+
+<p>— Sois raisonnable : notre secret demeurera
+entre nous. Je ne l’ai jamais révélé à personne,
+je ne le ferai pas davantage aujourd’hui. Les
+choses que tout le monde ignore sont comme
+si elles n’existaient pas.</p>
+
+<p>Elle me tendit la main pour me remercier
+de ma casuistique, en murmurant :</p>
+
+<p>— Ah, si nos souvenirs pouvaient n’être que
+des rêves.</p>
+
+<p>— C’est cela, m’écriai-je. Je suis une simple
+image rêvée qui t’apporte une heure d’émotion,
+je suis une figure inconnue.</p>
+
+<p>— Lucien…</p>
+
+<p>— Non, pas Lucien… Rien qu’un reflet.</p>
+
+<p>Mais après avoir souri avec l’indulgence
+d’une personne qui ne veut pas être dupe, elle
+reprit plus sérieusement :</p>
+
+<p>— Combien de temps comptes-tu rester à
+Budapest ?</p>
+
+<p>— Eh bien, fis-je, sitôt que…</p>
+
+<p>Je me repris, et sans mentionner Descartes,
+j’achevai :</p>
+
+<p>— … que je serai pardonné, je partirai. Demain.
+Ou après-demain.</p>
+
+<p>— Oui, murmura-t-elle pour elle-même, il
+faut nous faire des adieux définitifs. J’y
+tiens. Mais pas ce soir. Je n’en peux plus. Nous
+nous reverrons en présence de mon mari.</p>
+
+<p>Songeant que Nicolas allait peut-être rentrer,
+je proposai :</p>
+
+<p>— Veux-tu que je te laisse ?</p>
+
+<p>Elle reprit le vousoiement pour marquer
+qu’elle me quittait la première :</p>
+
+<p>— Laissez-moi, mon ami.</p>
+
+<p>Je lui baisai les mains en prononçant : « A
+bientôt » et je partis.</p>
+
+<p>Dans la rue, je laissai libre cours aux émotions
+qui m’agitaient. D’abord il me fallait
+rectifier mon idée de Mesmay. Séduire une
+jeune fille, lui promettre le mariage, l’abandonner…,
+le triste individu ! Et quelle jeune
+fille : brûlante et belle, désormais désespérée !
+C’était abominable. Le plaisir que j’avais
+éprouvé à la tenir dans mes bras n’était pas
+sans alimenter ma colère. Cependant le prestige
+aveuglant de Mesmay m’avait seul permis
+de n’être pas démasqué. Et puis, si je le
+blâmais de toutes mes forces, une complicité
+née de notre parenté physique m’inclinait
+aussi à l’excuser. J’ajoute qu’à jouer le rôle
+de ce dangereux personnage, je gagnais l’illusion
+d’une amitié fervente et d’une passion
+mal éteinte. Grâce à lui, j’étais pris — et
+c’était bien la première fois de ma vie — pour
+un méchant, un suborneur : cette situation,
+heureusement provisoire, ne laissait pas de
+m’intéresser. Je m’y abandonnais d’autant
+mieux que je n’éprouvais ni scrupule, ni regret
+puisque je n’étais pas le vrai coupable. Et je
+sentais mon âme s’élargir, à être spectatrice
+du mal sans en être prisonnière.</p>
+
+<p>Tout de même de telles pensées finirent par
+me gêner. Je me rassurai en projetant de
+réparer un peu les fautes dont je venais d’entendre
+les confidences. Puisqu’on me croyait
+le criminel, j’en profiterais pour apaiser la
+conscience désolée d’Ilonka ; Margit, dans son
+veuvage, connaîtrait aussi mon zèle. Non, je
+ne quitterais pas la Hongrie sans avoir pansé
+ces blessures… Ma course errante m’avait
+amené sur les quais du Danube. Dans le silence
+nocturne, le fleuve déroulait sa masse puissante
+entre de hautes berges de pierre. En
+face, des lumières brillaient sur la colline de
+Bude. Saisi par cette majesté, j’acceptai d’assumer
+la personnalité de Mesmay pour la
+racheter en quelque sorte. J’entrerais dans la
+destinée de cet inconnu et la vivrais à sa place.
+Je serais un Mesmay meilleur.</p>
+
+<p>Une voiture passait : je l’arrêtai, et me fis
+ramener à l’hôtel. Comme je traversais le
+hall, désert à cette heure, mes yeux tombèrent
+sur le cadre où l’on insérait le courrier des
+voyageurs qui n’étaient pas encore arrivés.
+Une enveloppe portait le nom de Jean Collin,
+et j’y reconnus l’écriture de ma femme. Je
+m’en emparai. A ce moment le concierge redescendait
+avec l’ascenseur : il me remonta à mon
+second étage.</p>
+
+<p>Bonne Charlotte… Elle me donnait des
+nouvelles de la maison, et je retrouvai dans
+ses phrases régulières le ton de notre existence
+conjugale. C’est Charlotte qui la dirige car,
+sous prétexte de respecter mon travail, elle
+m’a éliminé de la conduite de nos affaires.
+Parfois elle devine chez moi l’ennui de végéter
+dans mon coin, astreint à des besognes médiocres ;
+elle me laisse m’épancher en des projets
+d’avenir que je la soupçonne de ne pas
+très bien écouter. Au fond, elle ne croit pas
+à mon mérite d’historien, et peut-être pas
+davantage à mon mérite d’homme. Résignée à
+ce que je ne prenne jamais de revanche, elle
+élève nos deux filles : Juliette, âgée de sept ans,
+qui est péremptoire et bruyante, et Marguerite
+qui a cinq ans et les jambes faibles. Mes
+travaux historiques lus par peu de personnes,
+mes enfants, mon épouse sans imprévu… J’y
+songeais encore quand je m’aperçus que je
+déchirais la lettre de Charlotte en petits morceaux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, tout à coup, Nicolas de
+Telegdi apparut sur le seuil de l’hôtel, serré
+dans son costume de tussor.</p>
+
+<p>— Je viens vous chercher, me déclara-t-il
+d’un air gracieux.</p>
+
+<p>— C’est cela, répondis-je avec humeur,
+menez-moi à la Bibliothèque du Musée national.</p>
+
+<p>— Mais non, fit-il. Allons nous promener.
+J’ai quelque chose à vous demander.</p>
+
+<p>— Et mon travail…</p>
+
+<p>Il insista tant que je finis par me laisser
+entraîner à ce qu’il appela d’abord le <i>Varos
+liget</i>, et qu’il consentit ensuite à nommer le
+Bois de la Ville. Que voulait-il de moi ? La
+vague envie que m’avaient inspiré son air
+dégagé, son charmant et perpétuel sourire,
+commençait à se transformer en ironie depuis
+que j’étais renseigné sur le passé de M<sup>me</sup> de
+Telegdi. Ironie qui s’accrut en constatant
+qu’il ne m’avait proposé cet entretien que
+pour me parler de sa femme et de sa belle-sœur.
+Évidemment elles lui avaient fait souvent
+l’éloge de ce prestigieux causeur qui les
+avait connues à une époque où lui-même
+n’était rien pour elles.</p>
+
+<p>— Margit, fis-je évasivement, est une personne
+fort cultivée.</p>
+
+<p>Mais il ramena la conversation sur Ilonka.
+Il craignait, disait-il, de ne pas être toujours
+à sa hauteur, alors qu’il aurait tant voulu la
+rendre heureuse ; il faisait appel à ma profonde
+connaissance du caractère féminin.</p>
+
+<p>— Ainsi, demanda-t-il, dites-moi quelque
+chose de ce long séjour que vous avez fait
+chez mon beau-père, au bord du lac Balaton.
+Les deux sœurs en parlent encore…</p>
+
+<p>Je lui fis observer que mes souvenirs,
+déjà lointains, pourraient présenter quelques
+inexactitudes. Mais il insista. Alors, prenant
+mon parti, je me lançai dans des évocations
+fictives, des aperçus psychologiques que Nicolas
+corroborait d’un geste ou d’une exclamation,
+et que je modifiais hâtivement quand
+je lui voyais une expression étonnée. Les
+gens attendent de vous ce qu’ils préfèrent, et
+ils le laissent paraître. Pauvre Nicolas, il
+avait beau faire le satisfait, en agitant sa
+petite badine, notre conversation l’instruisait
+moins qu’elle ne m’exerçait à la trahison.
+Je n’aurais eu ni la malhonnêteté ni le
+courage d’inaugurer tout seul une pareille
+tromperie. Mais puisque tout le monde me
+poussait dans cette voie ouverte, je la suivis
+avec une aisance grandissante.</p>
+
+<p>D’ailleurs, à force d’inventer les souvenirs
+de Mesmay avec la vraisemblance qu’il fallait
+pour persuader mon compagnon, j’en arrivais
+à me persuader moi-même. En la projetant
+dans le passé, j’assurais rétrospectivement la
+confusion de nos deux personnes. Il m’était de
+plus en plus facile de me croire Mesmay puisque
+désormais je pouvais, quoique en imagination
+seulement, me rappeler l’avoir été. Un
+être même inventé n’existe que lorsqu’il se
+souvient.</p>
+
+<p>Enfin si arbitraires que fussent mes récits,
+ils tournaient autour d’une personne très déterminée.
+En vantant Ilonka à son mari, pour
+lui faire plaisir, je ne pouvais oublier que
+j’avais été — ou plutôt Mesmay — son amant.
+Au même titre que des souvenirs, je m’amusai
+à fabriquer des doubles-sens. Je parlais de
+son esprit, de son intelligence, de sa bonté, et
+j’essayais de me représenter sa passion secrète
+et première. Et comme, la nuit précédente,
+j’avais senti palpiter contre moi, pour de bon,
+la gorge ronde d’Ilonka, le réel se raccordait
+au fictif, lui communiquait une vie artificielle.
+J’en venais à ne plus voir très bien le
+point de suture.</p>
+
+<p>Nicolas me fut reconnaissant de tels récits.
+Puis il y ajouta des questions plus générales,
+et je compris que, dès le début de notre rencontre,
+et séduit pas mon simili prestige, il
+avait espéré recueillir de moi des exemples, et
+presque une philosophie. Il était si prévenu en
+ma faveur qu’il pensait trouver dans mes
+paroles des révélations sur la vie et sur
+l’amour. S’il m’avait écouté de sang-froid, il
+aurait sûrement remarqué le décousu et la
+banalité de mes propos. Mais j’étais pour lui
+un personnage légendaire. Sa crédulité me
+déguisait. J’ajoute que cet interrogatoire me
+convenait fort bien : je m’essayai à exposer
+des idées qui pouvaient être les idées légitimes
+de Mesmay, pour y habituer mon esprit
+autant que pour satisfaire Nicolas.
+Jusqu’au moment où je compris que je commençais
+de l’inquiéter. Car les « idées » de
+Mesmay se résumaient en un mot : « cynisme ».
+Parler comme Mesmay, c’était vanter la violence
+et la ruse, railler la fidélité, justifier le
+mensonge. Nicolas ne souriait plus.</p>
+
+<p>Je m’arrêtai à mon tour lorsque je m’aperçus
+que parler comme lui, c’était aussi se préparer
+à agir de même. Nicolas profita de mon silence
+pour guider la conversation vers un
+autre sujet où réchauffer son incertitude. Il
+était très patriote. Il me confia qu’il appartenait
+à une vaste société secrète composée
+d’anciens officiers et d’étudiants, et qui avait
+pour but d’assurer à la Hongrie un meilleur
+avenir. Il faisait partie du comité directeur,
+qui tenait ses conciliabules la nuit.</p>
+
+<p>— Ainsi, me dit-il, hier soir encore…</p>
+
+<p>Je revis la rue Csillag, l’escalier sombre que
+j’avais gravi lentement et redescendu sans
+m’attarder. L’idée que Nicolas cultivait une
+telle ferveur nationale me soulagea ; je pensai
+qu’il se réservait ainsi, sans le savoir, des
+consolations. Avoir plusieurs passions, c’est
+prendre une assurance. On eût dit que l’imprudent
+cherchait à m’enlever des scrupules.</p>
+
+<p>Enfin nous nous quittâmes, chacun content
+de soi et de l’autre. Et nous décidâmes de
+dîner ensemble, tous les trois, le soir même.</p>
+
+<p>— Ilonka veut vous revoir, ajouta-t-il,
+puisque vous ne restez que peu de jours
+parmi nous.</p>
+
+<p>— Où dînerons-nous ? demandai-je. A mon
+hôtel ?</p>
+
+<p>— Je vous propose, répliqua-t-il d’un air
+fin, de nous retrouver à Bude, au <i>Cordonnier
+politique</i>.</p>
+
+<p>— Au…? Comment dites-vous ?</p>
+
+<p>— Prétendez-vous ne pas connaître ce restaurant ?
+C’était votre quartier général, je
+le sais. Allez-vous, après une conversation à
+cœur ouvert, vous défier de moi sur ce point ?</p>
+
+<p>J’affectai un demi sourire qui laissait entendre
+bien des choses qu’à vrai dire j’ignorais.
+Par jeu je mis un doigt sur mes lèvres.
+Nicolas fit de même, malicieusement. Et ainsi
+nous prîmes congé, mystérieux et satisfaits.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Vous ne restez que peu de jours… » Certes,
+et il eût été indiqué, en sortant du Bois de la
+Ville, de me diriger enfin vers la Bibliothèque
+nationale. Mais je n’avais pas la sérénité nécessaire
+à des recherches sur le séjour de Descartes
+en Hongrie, et, d’autre part, mon zèle à
+m’identifier avec Mesmay était si vif que je
+répugnais à prendre des notes pour Jean Collin :
+mêler ces deux personnages était désormais
+impossible.</p>
+
+<p>Peut-être devrais-je m’arrêter dans mon
+récit. On le jugera invraisemblable ou bien on
+me jugera immoral. Mais c’est qu’on n’aura
+pas suffisamment réfléchi à ce que devient un
+homme sûr de l’impunité. Il me justifiera si
+je parviens à montrer, comme je le souhaite,
+que la logique d’une situation est plus forte
+qu’une volonté particulière.</p>
+
+<p>Jusqu’à ce jour, j’avais accepté qu’il y eût
+des lois de bienséance et de vertu, et je m’y
+étais ouvertement conformé. Mais étais-je
+vertueux ou seulement timide ? Je savais
+que mes actes seraient toujours rapportés à
+leur auteur. Je n’aimais pas tromper parce
+que je craignais d’être découvert : ma conscience,
+me disais-je, est délicate. Or, depuis
+vingt-quatre heures, n’étant plus repéré, je
+ne me sentais plus contrôlé. Ma personne
+s’évadait de mes actes. La certitude de l’anonymat
+fait disparaître tous les garde-fous.
+Quoi que je fisse, Jean Collin que personne
+n’avait vu à Budapest, serait toujours hors de
+cause.</p>
+
+<p>L’assurance d’être si profondément dissimulé
+excita en moi des désirs confus que
+j’ignorais. Jamais je ne m’étais senti aussi
+libre, je dirai aussi invulnérable. Il me semblait
+échapper à la loi de la pesanteur morale.
+Au lieu d’être soumis à un déterminisme individuel,
+d’être commandé à l’avance par le
+parti pris des autres ou le mien, je découvrais
+des possibilités de recommencements, de variations.
+Naguère j’avais parfois envié un ami
+plus heureux ou différent, mais comme j’étais
+bien forcé de suivre mon sort, je me résignais,
+je me composais une philosophie sceptique
+qui m’aidait à me priver. Le beau dédommagement
+si je pouvais une fois m’affranchir de
+mon propre caractère ! Quelle occasion soudaine
+de devenir autrui !</p>
+
+<p>Je me préparai au dîner en déchirant mes
+cartes de visite, des enveloppes de lettres, en
+faisant sauter de mon portefeuille, avec un
+canif, mon monogramme. A mesure que je
+détruisais mon identité, je m’exaltais.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On parvient au <i>Cordonnier politique</i> en franchissant
+le Danube, en gravissant la colline
+de Bude par des rues désertes, entre des maisons
+silencieuses. Comme j’approchais, j’entendis
+un chant de violons, et appelé, séduit
+par cette musique à cordes qui s’élevait derrière
+de hauts murs, je finis par la rejoindre
+dans un jardin clos, peu éclairé, où de petites
+tables groupaient des couples. Ilonka et son
+mari m’attendaient.</p>
+
+<p>— Eh bien, fit Nicolas d’un air triomphant,
+vous voilà dans un de vos décors préférés !</p>
+
+<p>— Je vous assure…</p>
+
+<p>— Figure-toi, reprit-il en s’adressant à sa
+femme, que M. Mesmay prétendait ignorer
+cet endroit ! Je ne veux pas être indiscret
+mais Margit m’a raconté l’histoire de la…</p>
+
+<p>— De la ?…</p>
+
+<p>Ilonka, un peu nerveuse, nous interrompit :</p>
+
+<p>— Nicolas vous admire tant qu’il s’intéresse
+à vos anciennes conquêtes.</p>
+
+<p>Et puis elle s’aperçut que, sans le vouloir,
+elle avait équivoqué. Ses pommettes rougirent.
+Elle avait cru plus sage que cet entretien fût
+à trois, et elle en éprouvait maintenant une
+gêne presque intolérable. Quant à Nicolas,
+qui m’agaçait, je lui répondis :</p>
+
+<p>— Mon cher, ces histoires n’ont plus d’intérêt.
+Pas même pour moi.</p>
+
+<p>— Des regrets, vous ? fit-il avec étonnement
+et un peu déçu par mon accent agressif.</p>
+
+<p>De côté, je jetai un regard sur Ilonka : son
+pauvre visage était si tiré que je désirai, le
+mieux possible, la rassurer, la guérir, et je
+dis :</p>
+
+<p>— Je n’en suis pas incapable. J’ai maintenant
+assez vécu pour avoir fait souffrir. Cette
+souffrance, je voudrais de toute mon âme
+l’effacer.</p>
+
+<p>Nicolas leva son verre plein d’un vin doré,
+et, reprenant sa joyeuse assurance habituelle :</p>
+
+<p>— N’enlevez pas votre auréole, je vous en
+supplie…</p>
+
+<p>— Vous êtes à l’âge, continuai-je, où l’on
+ignore que le dégoût de soi est au fond de
+presque tous les amours.</p>
+
+<p>Il reposa son verre.</p>
+
+<p>— Je croyais, dit-il, qu’un séducteur ne
+doit pas s’attendrir. Je le croyais parce que
+vous me l’avez démontré.</p>
+
+<p>En effet, pour mieux calquer Mesmay, je
+lui avais dit, au Bois de la Ville, beaucoup
+de mal du sentimentalisme.</p>
+
+<p>— A moins, poursuivit-il d’un air fin qui
+m’irrita, qu’il eût fallu considérer ces propos
+comme un enseignement professionnel et secret,
+un langage d’initié. En tous cas, il était
+conforme à tout ce que j’admire en vous.</p>
+
+<p>Je ne répondis pas, craignant de démentir
+Mesmay aux yeux de mes convives. Outre que
+je risquais toujours d’éveiller des soupçons,
+j’aurais diminué ma liberté d’action. Et ce
+fut le souci de ménager beaucoup de possibilités
+qui me fit murmurer :</p>
+
+<p>— Il y a plusieurs hommes en moi, comme
+en chacun. Et ce n’est pas le même toujours
+qui est le chef des autres.</p>
+
+<p>— La vie est une triste chose, répondit
+Nicolas, si elle vous oblige à vous désavouer.</p>
+
+<p>Alors Ilonka sortit de son long silence et
+me dit avec lenteur :</p>
+
+<p>— Vous ne méritez aucun désaveu.</p>
+
+<p>— Vous voyez, s’écria son mari.</p>
+
+<p>— Je comprends, continua-t-elle, que certains
+souvenirs vous inspirent de l’amertume.
+Mais les regrets, les remords ne doivent
+pas vous faire renoncer à vous-même. Notre
+amitié s’attristerait de ne plus vous retrouver
+tel qu’autrefois.</p>
+
+<p>Elle me rappelait à l’ordre. Je n’avais pas
+le droit, rien que pour satisfaire des scrupules
+moraux, de fausser Mesmay. Et, empressée à
+maintenir intact l’homme dont elle avait
+souffert, elle ajouta avec fierté :</p>
+
+<p>— Un homme comme vous doit être à la
+hauteur de son orgueil.</p>
+
+<p>Mon cœur se mit à battre. Ce mot d’orgueil
+auquel je n’avais jamais osé toucher m’illumina.
+Et je décidai que durant une heure,
+puisqu’on me les permettait, puisque même
+on les réclamait, je m’accorderais des sentiments
+audacieux et forts.</p>
+
+<p>— Certes, m’écriai-je, je ne renie aucune
+de mes principales raisons de vivre…</p>
+
+<p>— Très bien, fit Nicolas avec enthousiasme.</p>
+
+<p>— J’en étais sûre, chuchota Ilonka soulagée.</p>
+
+<p>Mais chacun de nous regarda devant soi,
+écouta l’orchestre qui continuait de répandre
+dans l’air nocturne sa langueur tzigane que
+parcourait soudain un trait fulgurant. Je désignai
+les musiciens.</p>
+
+<p>— Ce sont eux qui tout à l’heure m’ont
+inspiré je ne sais quelle incertitude. Ils ont
+toujours l’air d’hésiter entre plusieurs passions.</p>
+
+<p>Les Telegdi demeurèrent silencieux, pour
+des motifs différents. J’ajoutai :</p>
+
+<p>— Vous autres Hongrois, vous avez trouvé
+là le langage du désespoir.</p>
+
+<p>— Parce que nous sommes quelquefois
+désespérés, fit très vite Ilonka.</p>
+
+<p>— Cependant, continuai-je avec une conviction
+grandissante, écoutez cette musique :
+de l’abîme naît un nouveau désir.</p>
+
+<p>Nicolas, lui, pensait à sa patrie :</p>
+
+<p>— La Hongrie a connu les pires heures de
+la défaite et de la révolution, mais vous avez
+raison, elle vaincra le malheur.</p>
+
+<p>— On peut triompher du malheur, murmura
+sa femme, mais le peut-on de ses
+fautes ?…</p>
+
+<p>— Si la Hongrie a commis des fautes, répliquai-je,
+mieux vaudrait qu’elle les oublie.</p>
+
+<p>Ilonka me regarda avec anxiété :</p>
+
+<p>— Il faudrait être seul pour oublier. Et il y
+a toujours Dieu !</p>
+
+<p>— Moi, j’ai confiance, affirma Nicolas.</p>
+
+<p>Et dans l’élan de son optimisme il tourna
+sur sa chaise comme pour prendre l’assistance
+à témoin. A une table voisine, deux jeunes
+gens lui firent des signes d’amitié.</p>
+
+<p>— Tenez, nous dit-il en rayonnant, voilà
+justement deux de mes camarades du Comité.
+Vous permettez ? Je vais aller leur porter le
+toast national.</p>
+
+<p>Il se leva, le verre en main. Dès qu’il se fut
+éloigné, je dis à Ilonka :</p>
+
+<p>— Je vous remercie de vos paroles. Vous ne
+voulez pas que je doute de moi.</p>
+
+<p>— Et j’ai compris vos allusions, votre désir
+de calmer ma peine.</p>
+
+<p>— Vous ne craignez donc plus ma présence ?
+Vous ne pensez plus que je vais bouleverser
+votre vie ?</p>
+
+<p>Elle essaya de sourire en répondant :</p>
+
+<p>— Je crois qu’il faut toujours craindre
+Lucien Mesmay.</p>
+
+<p>— Rassurez-vous. Puisque j’ai votre pardon,
+je puis repartir.</p>
+
+<p>— Partir…</p>
+
+<p>— Et ensuite, ce passé cruel s’effacera.</p>
+
+<p>— Vous avez raison, il s’effacera.</p>
+
+<p>— Rien n’aura eu lieu. Je ne serai dans
+votre mémoire qu’un ami.</p>
+
+<p>— Rien qu’un ami, c’est ce qu’il faut.</p>
+
+<p>Mais je la guettais, et je vis que des
+larmes bordaient ses paupières. Alors devant
+ces pleurs qui révélaient jusque dans le remords
+qu’elle haïssait son remords, Mesmay
+parla par ma bouche, en mots précipités :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai. Je
+t’aime encore. Jamais je ne t’oublierai.</p>
+
+<p>— Taisez-vous, fit-elle épouvantée.</p>
+
+<p>— Et si je suis revenu à Budapest, c’est
+pour te le dire.</p>
+
+<p>Je n’avais pas pensé que la violence pût
+donner une telle sensation de liberté. Ilonka
+s’était levée à demi, puis rassise. Bouleversée,
+elle murmura :</p>
+
+<p>— J’ai été imprudente. Je ne vous en veux
+pas, Lucien. Mais nous allons nous quitter
+pour toujours. Allez-vous en.</p>
+
+<p>Devant cette femme pantelante, si belle
+d’être torturée, je m’écriai :</p>
+
+<p>— Nous quitter ? Mais tu me rappellerais.
+Depuis huit ans, tu ne vis qu’avec l’espoir que
+je revienne. Tu as essayé toutes les consolations :
+aucune ne t’apaise. Moi, moi seul, je te
+suis indispensable. Ah ! que tu m’aimes !</p>
+
+<p>Haussé à la taille de Mesmay, mes yeux, ma
+voix, étaient aussi impérieux que les siens.
+Alors, terrifiée par cette chaleur de désir,
+Ilonka se leva en trébuchant, appela son
+mari, prétexta un malaise. Elle voulait rentrer,
+tout de suite. L’autre, qui ne comprenait
+pas qu’elle cherchait à fuir, s’étonna, se plaignit
+qu’une soirée qui s’annonçait si bien fût
+brusquement écourtée. J’intervins en disant
+que moi-même j’allais regagner mon hôtel.</p>
+
+<p>— Comment, vous aussi ?</p>
+
+<p>Et puis il se résigna, mais déclara qu’il resterait
+à tenir compagnie à ses amis. Nous
+mîmes Ilonka en voiture : elle ne me regarda
+pas une fois. J’étais stupéfait, exaspéré qu’elle
+m’échappât si aisément. Au moment de partir,
+Nicolas lui rappela par la portière de
+laisser la clef sous le paillasson.</p>
+
+<p>— En effet, m’expliqua-t-il quand elle
+eut disparu, nos domestiques couchent dans
+les combles et personne ne nous attend.
+Vraiment, vous voulez partir ? Quant à moi,
+je vais rester ici : nous avons à discuter la
+question d’une entente secrète avec des groupements
+italiens. Parce que vous savez, les
+Tchécoslovaques… Mai pardon, je vous ennuie !
+En tout cas, j’en ai jusqu’au matin…</p>
+
+<p>Je lui dis adieu et je pris une voiture à mon
+tour. « Hôtel Astoria ». Durant le trajet un
+fiévreux dialogue se déroula en moi. Jean
+Collin protestait, invoquait l’honneur, les lois
+de la famille, et aussi le danger d’une telle
+aventure. Les arguments de Mesmay étaient
+meilleurs. Et tant bien que mal, je fis comprendre
+à mon cocher de ne pas me mener à
+l’hôtel Astoria, mais rue Csillag, n<sup>o</sup> 10.</p>
+
+<p>Je montai l’escalier obscur, je pris sous le
+paillasson la clef de l’appartement, j’entrai.
+Ilonka poussa un grand cri d’horreur et se
+jeta dans mes bras.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La journée du lendemain se passa pour moi
+dans une exaltation mêlée d’inquiétude.
+Jamais je n’aurais cru que la perfidie stimulât
+si fort la volupté. En m’entraînant sur ses
+pas, Mesmay m’avait ouvert des perspectives
+sans limites : trahir, c’était se renouveler. Si
+longtemps je m’étais borné à une seule âme,
+ou plutôt à la surface de mon âme, vérifiée,
+réglée une fois pour toutes. J’avais méconnu
+les facilités du mensonge, c’est-à-dire mes
+ressources dormantes.</p>
+
+<p>Parmi tant de réflexions satisfaites, se présentait
+néanmoins celle-ci : usurper le nom
+d’un autre pour séduire une femme, la faire
+retomber, elle si pieuse, dans une faute qu’elle
+détestait, c’était une action malhonnête, une
+action indigne. Mais indigne de qui ? De
+Mesmay que j’étais à peine ? Ou de Jean Collin
+que je n’étais plus ? Hanté par un trompeur,
+je le trompais mais moins que moi-même
+auquel de tels actes ne ressemblaient guère.
+D’ailleurs si Mesmay n’était pas responsable
+de cette chute qu’il ignorait, Jean Collin ne
+l’était pas beaucoup plus puisqu’elle ne s’était
+produite qu’à la faveur de la première à
+laquelle il n’avait point participé. D’autre
+part, en usurpant son nom et sa personne,
+j’avais presque rendu service à Mesmay puisque
+j’avais achevé, pour son compte, l’entreprise
+qu’il avait commencée. J’interrompais
+en sa faveur une prescription. Assurément la
+préoccupation légitime de ma sécurité, qui
+m’avait imposé, au début, d’admettre un quiproquo,
+puis de l’entretenir, ne m’obligeait pas
+à pousser le malentendu jusqu’à devenir
+l’amant d’Ilonka. Mais j’avais dû obéir à des
+nécessités morales, je veux dire psychologiques.
+Imitant les gestes de Mesmay, il fallait
+bien, pour que l’imitation fût complète, imiter
+les plus significatifs.</p>
+
+<p>Aussi m’empressai-je de retourner le soir
+chez les Telegdi. Nicolas, de plus en plus
+occupé par ses complots, ne rentrerait, cette
+fois-là encore, que très tard. Ilonka, qui
+m’avait ordonné de venir, qui m’attendait
+avec une impatience désespérée, commença
+par m’accabler de reproches. Elle affirma
+qu’elle commettait le plus affreux des crimes
+en répétant dans des conditions aggravées son
+péché d’autrefois. Elle me détestait tout en
+m’étreignant.</p>
+
+<p>Cette seconde nuit, je me demandai ce
+qu’elle aimait si fort en moi. Certes, je faisais
+mon métier le mieux possible. Mais si tous les
+hommes se ressemblent aux minutes où l’esprit
+ne compte plus, comment, après, Ilonka
+continuait-elle d’être dupe ? Il ne s’agissait
+plus de ressemblance physique : et si j’avais
+pu imaginer ce que devait être la conversation
+moyenne de mon prédécesseur, je n’arrivais
+pas à plagier ce qu’il disait lorsqu’une seule
+femme l’écoutait ? Ce joueur, ce séducteur,
+je ne pouvais prétendre l’égaler sur son terrain
+professionnel. Et pourtant Ilonka nous
+confondait. Aujourd’hui je suppose qu’elle
+me recréait selon son désir et son souvenir.
+Puisque je figurais son idéal, je ne courais
+aucun risque de la décevoir. Peut-être s’aimait-elle
+en moi, et n’importe quel homme
+eût-il pu tenir un rôle dont elle était l’auteur.
+Et qui sait si elle ne s’était pas trompée sur
+le Mesmay réel aussi bien qu’elle se trompait
+sur son remplaçant.</p>
+
+<p>Au moment même, je n’hésitais pas. Il
+me fallait agir. Et, pour mieux la leurrer, à
+ses remords j’opposais mes colères, je la troublais,
+je la bousculais tour à tour. Ne lui permettant
+à aucune minute de voir clair en elle,
+je la détournais ainsi de m’observer. Cette
+violence à froid, Mesmay me l’avait enseignée :
+c’était celui de ses traits qui me devenait
+le plus naturel. Au point que je ressentais
+cette pathétique violence comme une bouffée
+de son souffle, un mystère télépathique. Peut-être,
+me disais-je, est-il mort et se réincarne-t-il
+en moi ? Une pareille substitution eût
+expliqué à la fois le bonheur qu’Ilonka goûtait
+dans mes bras et celui qui m’enchantait
+dans les siens. Le fait est qu’en ces heures où
+mon ancienne personnalité n’avait que faire,
+et, par prudence autant que par pudeur, se
+dérobait, je cessais de n’être qu’un double et
+un complice. M’interrompant de copier, je
+m’identifiais purement et simplement à mon
+modèle. La passion, qui oblige à la bonne foi,
+chassait de mon esprit toute idée de calcul
+ou de mensonge : je devenais Mesmay lui-même
+par rigueur de sincérité.</p>
+
+<p>Cette nuit-là encore, quand je traversai en
+rentrant le hall désert de l’hôtel, je vis sur le
+bureau du concierge une lettre adressée à
+M. J. Collin, et qui m’attendait, me faisait
+signe. Mais je déclinai ce langage muet. Et
+même j’aurais jugé de la dernière indiscrétion
+de la prendre. Ce n’était pas une raison parce
+que je ressemblais à son destinataire pour l’ouvrir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sur ces entrefaites, Margit revint du lac
+Balaton et me téléphona. Ce matin-là, j’aurais
+bien été enfin à la Bibliothèque du Musée
+national, car le temps passait, mais elle était
+justement fermée pour la journée. Et Margit
+se montra si bavarde et si extasiée que je ne
+pus éviter de me rendre à son appel.</p>
+
+<p>— J’ai eu beaucoup de peine, me dit-elle
+quand nous fûmes en présence dans le
+petit salon obscur, à décider mon père à
+revenir. Je ne lui avais pas parlé de votre
+retour afin de lui en faire la surprise. Et j’ai
+passé ces quelques jours à errer dans le parc,
+en évoquant nos conversations d’autrefois.
+Vous vous rappelez : Ilonka cherchait à s’y
+mêler. Mais elle était bien jeune, alors, et je la
+renvoyais à ses jeux…</p>
+
+<p>— Ses jeux…</p>
+
+<p>— Parfois vous alliez la consoler. C’était
+très long, car elle ne vous aimait guère. Il
+vous fallait à tous deux des heures entières
+de tête à tête pour des réconciliations. Puis
+vous reveniez à moi qui, seule, pouvait vous
+entendre. Vous me lisiez des vers… Tenez,
+l’autre jour, j’ai retrouvé un court poème de
+Heine que j’avais copié pour vous… Le voilà…</p>
+
+<p>Elle me tendit une feuille de vélin armorié,
+puis reprit, plus bas :</p>
+
+<p>— Oui, je l’ai copié le jour même de votre
+brusque départ, sur le bureau de mon père, en
+utilisant son papier à lettres. Je me rappelle
+très bien. Il est entré, et m’a dit que je ne vous
+verrais plus…</p>
+
+<p>Tout en prenant le papier d’un air ému, je
+songeais surtout à Mesmay. Sans doute, les
+« consolations » qu’il prodiguait à Ilonka, j’en
+saisissais tout le sens puisque j’étais aujourd’hui
+le consolateur. Mais pourquoi jouer auprès
+de la sœur aînée un personnage poétique ?
+Hésitait-il entre elles ? Un Mesmay n’hésite
+pas. Peut-être, plus simplement, était-il sincère,
+j’entends contradictoire. L’imiter exigeait
+bien des nuances, et je soupirai devant
+tant de difficultés.</p>
+
+<p>— Eh ! bien, reprit mon interlocutrice ravie
+de mon soupir, allez-vous me dire enfin
+pourquoi vous m’avez naguère mise en garde
+contre les passions, vous qui les placez si
+haut ?</p>
+
+<p>— Parce que, répondis-je très désireux
+de faire valoir une nuance de plus, je possède
+un instinct de divination. Prévoyant que
+l’amour ne vous satisferait pas, j’aurais voulu
+d’avance vous protéger. Aujourd’hui, hélas,
+vous savez que mes alarmes n’étaient point
+vaines.</p>
+
+<p>Margit me contempla avec émotion, puis
+couvrit son visage de ses longues mains
+sèches :</p>
+
+<p>— Quel incomparable ami…</p>
+
+<p>Exactement, je cherchais à me conformer à
+Mesmay tel que je l’entrevoyais de détour en
+détour, et je lui obéissais comme à un chef,
+sans essayer de comprendre. Mais j’eus le
+sentiment qu’ici j’avais presque trop réussi,
+et que mon Mesmay était plus vrai que nature.</p>
+
+<p>— Je me suis souvent demandé, reprit
+ma compagne, par quel sortilège vous plaisiez
+à tout le monde. Ainsi mon père : quand
+j’ai vu qu’il ne se pressait pas de repartir, je
+lui ai révélé que vous étiez à Budapest, et
+tout de suite il a décidé de prendre le train.
+« M. Mesmay est en Hongrie, répétait-il,
+je veux me trouver en face de lui. » Et sans
+s’expliquer davantage, il hâtait les préparatifs.
+Hélas, mon pauvre père est devenu presque
+aveugle, il vous verra à peine. Tenez, le voici.</p>
+
+<p>Sur le seuil venait en effet d’apparaître un
+vieillard à fortes moustaches blanches, avec
+des yeux éteints. Je le jugeai magnifique. Un
+domestique le guidait, et il demanda d’un
+accent bref :</p>
+
+<p>— Monsieur Mesmay est ici ?</p>
+
+<p>— Je vous salue, monsieur Szolnoky, fis-je.</p>
+
+<p>Alors le vieillard — vraiment le plus décoratif
+que j’eusse jamais rencontré — congédia
+le domestique et dit à sa fille :</p>
+
+<p>— Margit, laisse-nous.</p>
+
+<p>Un peu étonnée, elle eut le temps, avant de
+se retirer, de murmurer : « A bientôt », et je me
+retournai vers son père qui achevait de s’installer
+dans un grand fauteuil. Il y eut un silence,
+que je respectai.</p>
+
+<p>— Ainsi monsieur, dit enfin le vieillard,
+vous êtes revenu en Hongrie ?</p>
+
+<p>— Je suis revenu.</p>
+
+<p>— Malgré notre convention…</p>
+
+<p>Il y eut un second silence durant lequel
+j’éprouvai beaucoup moins de respect que
+d’incertitude.</p>
+
+<p>— Veuillez m’expliquez pourquoi, reprit-il
+d’un ton cette fois très cassant.</p>
+
+<p>Troisième silence. Impossible de déchiffrer
+ce front blême, ces paupières tombées. Un
+instant j’eus l’idée de dire que j’étais venu
+étudier les papiers concernant Descartes et
+son choix d’une carrière. Mais comme j’hésitais :</p>
+
+<p>— Allons, monsieur, fit le vieux Szolnoky
+en affectant une ironie hautaine et parfaitement
+déplaisante, vous avez la mémoire
+courte. Oubliez-vous qu’il y a huit ans, vous
+que j’avais accueilli chez moi et que je prenais
+pour un gentilhomme, vous avez été convaincu,
+à l’Orszagos Casino, de tricher ?</p>
+
+<p>— Oh ! m’écriai-je.</p>
+
+<p>— Ah, ah, la mémoire vous revient. Et ne
+vous rappelez-vous pas que si, sur ma demande
+et parce que vous aviez été mon hôte
+et presque mon ami, l’Orszagos Casino a bien
+voulu étouffer l’affaire, vous avez signé une
+déclaration. Une déclaration où vous reconnaissiez
+votre forfaiture et où vous preniez
+l’engagement de quitter Budapest dans les
+deux heures, et de n’y plus jamais revenir…</p>
+
+<p>J’étais accablé.</p>
+
+<p>— Et cependant, continua mon interlocuteur,
+vous voilà revenu. Voulez-vous m’expliquer
+pourquoi ?</p>
+
+<p>Jusque-là j’avais pu, tant bien que mal,
+deviner Mesmay et ses motifs. Mais ici, comment
+suivre un modèle que je ne retrouvais
+plus ?</p>
+
+<p>— Monsieur, fis-je rouge d’humiliation et
+d’inquiétude, vous êtes cruel… vous êtes injuste…</p>
+
+<p>Et soudain un grand parti s’imposa à moi.
+Je ne me contenterais pas d’achever des esquisses
+commencées par un autre. Puisque
+j’étais devenu cet autre, je pouvais innover
+sans désormais me soucier de le copier servilement.
+J’avais si profondément épousé son
+caractère qu’il ne me restait qu’à agir pour
+agir comme lui. Rassemblant mes forces — son
+audace, son goût du jeu, sa ruse et sa
+violence — je m’adressai à M. Szolnoky :</p>
+
+<p>— Si je me trouve en face de vous, monsieur,
+ce n’est pas pour vous braver : je quitte Budapest
+demain ou après-demain. Mais après huit
+années — et lesquelles ! — je tiens à vous
+expliquer les circonstances qui m’ont fait
+perdre votre estime.</p>
+
+<p>— Escroc…</p>
+
+<p>— Monsieur… si je me suis laissé accabler,
+c’est parce que j’étais réduit à prendre sur
+moi la faute d’un autre…</p>
+
+<p>— Trêve de vos plaisanteries, et allez-vous
+en.</p>
+
+<p>— Vous avez tort de ne pas m’écouter.
+Ai-je discuté vos conditions, naguère ? Ai-je
+tenté de me justifier ? Non, vous avez dit
+tout à l’heure que j’avais disparu sans un mot.
+Reconnaissez-le.</p>
+
+<p>— Je n’éprouve aucune gêne à le reconnaître.</p>
+
+<p>— Bon. Pour prix de mon départ, vous
+m’avez assuré le secret. Quel intérêt aurais-je
+donc à revenir, c’est-à-dire à remettre en
+question votre promesse ? Vous dites que
+je ne tiens pas mon engagement : voulez-vous
+plutôt considérer le risque terrible que je
+cours ; en franchissant votre seuil, je vous
+rends le droit de me dénoncer.</p>
+
+<p>Mon adversaire ne répondit rien, d’abord,
+frappé sans doute par la justesse de mon raisonnement.
+Puis il reprit :</p>
+
+<p>— Eh bien, donnez-moi l’explication de vos
+actes.</p>
+
+<p>— Elle sera forcément vague et sans preuves.
+Je vous affirme, je vous jure que je n’ai
+pas triché au… au Casino il y a huit ans…</p>
+
+<p>— Monsieur…</p>
+
+<p>— Je vous jure que je n’ai jamais triché de
+ma vie. Jamais.</p>
+
+<p>A mon indéniable accent de sincérité, le
+vieillard, fronçant les sourcils, demanda :</p>
+
+<p>— Cependant il y a un coupable. Qui est-ce ?</p>
+
+<p>— Son nom ne m’appartient pas, monsieur…
+C’était un frère pour moi. Et dire
+qu’aujourd’hui j’ignore ce qu’il est devenu !</p>
+
+<p>L’autre sentit que ma sincérité n’était plus
+la même et répliqua :</p>
+
+<p>— Vraiment ? Et c’est à cet aigrefin fraternel
+que vous avez sacrifié votre honneur ?
+Car enfin, votre infamie, vous l’avez signée
+et datée. Je conserve cette déclaration et
+pour mieux vous confondre, je l’ai apportée.
+La voici !</p>
+
+<p>Se levant à demi, M. Szolnoky tira de la
+poche intérieure de son veston une feuille
+pliée en quatre. Il l’ouvrit et me la montra de
+loin. Mais j’y pus reconnaître le même papier
+timbré à ses armes sur lequel Margit avait
+copié le poème de Heine. Alors je m’avançai :</p>
+
+<p>— Triste et faux aveu, ah, laissez-moi le
+relire…</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Que pensez-vous donc ? Je viens de
+vous jurer solennellement que je ne suis pas
+coupable. Et maintenant je vais m’en aller.
+J’avais rêvé que peut-être vous me croiriez.
+Mais je m’incline. Et cette humiliation nouvelle,
+cette honte imméritée, je les accepte
+par dévouement à celui que je ne dénoncerai
+pas.</p>
+
+<p>— Curieuse chose, fit le vieillard. A mesure
+que je vous écoute, et si mal que je vous
+distingue à cause de ma demi-cécité, je ne
+vous retrouve pas. Votre voix a changé, vos
+tournures de phrases ne sont plus celles d’autrefois…</p>
+
+<p>— C’est que, je vous le répète, M. Szolnoky,
+je ne suis plus le même homme.</p>
+
+<p>Depuis un moment je taquinais du doigt
+dans ma poche le papier que m’avait remis
+Margit. Je le sortis et m’approchai davantage.</p>
+
+<p>— Ah, laissez-moi relire…</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Au moins toucher ce papier…</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>Mais subitement je m’en emparai, et comme
+il tendait la main pour le reprendre j’y substituai
+l’autre en m’écriant :</p>
+
+<p>— Vous êtes trop dur, trop injuste. Adieu,
+monsieur, vous ne me reverrez jamais.</p>
+
+<p>Furieux, le vieillard saisit la feuille que je
+lui rendais, palpa le timbre armorié pour
+bien la reconnaître et la serra contre lui.</p>
+
+<p>Moi, je disparus. Et sitôt sur le trottoir, je
+lus la pièce où Mesmay avouait sans ambages
+qu’il était un coquin. J’en fus moins scandalisé
+qu’on ne pourrait croire. Maintenant que je
+connaissais son caractère du dedans, j’en suivais
+la logique et j’en admettais les conditions.
+J’éprouvais pour lui l’indulgence que, quand
+même et en dépit de toutes les sévérités, on
+éprouve pour soi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En rentrant à l’hôtel le concierge me tendit
+une lettre qui venait d’arriver de l’étranger
+pour M. Lucien Mesmay. Là j’eus un scrupule :
+je m’étais servi de son nom et de sa maîtresse,
+il me semblait délicat d’abuser de son courrier.
+Mais surtout je songeai que si Mesmay se
+faisait adresser sa correspondance à l’hôtel,
+c’est qu’il n’allait pas tarder à y arriver lui-même.</p>
+
+<p>Je me sentis alors rempli d’une angoisse
+à laquelle se mêlait une vive irritation. Hélas,
+il me fallait disparaître. Renoncer à Ilonka
+m’était fort pénible. Et je m’aperçus qu’il
+n’était pas moins pénible de renoncer à Mesmay.
+Je lui devais tant. Grâce à lui, j’avais
+connu cette sensation étrange, et que nous
+poursuivons sans l’atteindre dans l’amour, de
+me transfuser dans une autre âme. Il me fallait
+maintenant réintégrer mon être propre,
+retrouver mes limites.</p>
+
+<p>Un instant, j’envisageai d’attendre Mesmay
+et de l’affronter. Je lui dirais que je connaissais
+son histoire déshonorante, et je l’engagerais
+à repartir. Désormais il était inutile car
+à force d’artifice et de volonté, j’avais reconstitué
+un Mesmay supérieur : la copie valait
+mieux que l’original. Séduire une jeune fille
+comme il l’avait fait, est malaisé, mais la
+reprendre mariée et l’arracher à ses remords,
+quelle conquête ! Si Mesmay avait su d’abord
+dissimuler sa friponnerie auprès des Szolnoky,
+quand même il s’était laissé prendre. Moi,
+l’emportant en adresse, j’avais dissimulé sans
+jamais me trahir. Enfin il avait triché, mais
+moi j’avais été jusqu’au vol. Certes, j’étais le
+Mesmay véritable.</p>
+
+<p>Je tirai de ma poche la lettre qui lui était
+destinée. Après tout je n’avais pas à respecter
+les secrets de cet homme puisqu’ils étaient les
+miens — et je la lus. Elle était d’une femme, sa
+maîtresse. De ses phrases très amoureuses qui
+m’impatientèrent, je ne retins que ces mots :
+« Je suis heureuse que malgré la perte de ton
+passeport tu aies pu de Vienne continuer ton
+voyage, et je t’écris en avance pour que tu
+trouves cette lettre en arrivant jeudi. » Nous
+étions mercredi.</p>
+
+<p>Alors je pris le papier volé au vieux Szolnoky,
+je le plaçai sous une enveloppe au nom
+de M. Mesmay, Hôtel Astoria, avec l’intention
+de la mettre à la poste le lendemain.
+Puis je me rendis chez Ilonka.</p>
+
+<p>Car je consentais à rendre service à Mesmay,
+mais je ne voulais pas qu’il marchât sur mes
+brisées. J’avais porté sa personnalité à un
+point d’intensité après lequel il ne pourrait
+que déchoir. Assurément, il n’était pas question
+d’annoncer à Ilonka mon départ. Puisque
+l’autre allait arriver, il se présenterait chez
+elle. Mais je rêvais, sans me dévoiler, de la
+mettre en garde contre lui.</p>
+
+<p>— Mon amie, lui dis-je, je viens vous parler
+très sérieusement.</p>
+
+<p>Elle leva un visage d’une pâleur de condamnée.
+Je poursuivis.</p>
+
+<p>— Il se passe un phénomène étrange. Vos
+remords, que je vous ai aidée à vaincre,
+s’éveillent en moi. Je vois tout à coup l’horreur
+de ma conduite. Comment n’ai-je pas
+écouté vos premières paroles : elles étaient justes
+et raisonnables. Une sorte de lumière intérieure
+me le fait comprendre.</p>
+
+<p>Ilonka se dressa ; des émotions contradictoires
+la bouleversaient.</p>
+
+<p>— Lucien, c’est vous qui parlez ainsi.</p>
+
+<p>Puis sa ferveur religieuse éclata :</p>
+
+<p>— La grâce l’a touché, s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>Ensuite, parce qu’elle était une faible
+femme, elle ajouta avec angoisse :</p>
+
+<p>— Faut-il nous séparer ?</p>
+
+<p>— Non, fis-je. Comprenez-moi : c’est parce
+que je vous aime plus qu’autrefois que je
+me refuse à faire plus longtemps votre
+malheur. Je ne cesserai pas d’être votre
+ami…</p>
+
+<p>Lui saisissant les deux mains et la regardant
+avec application, j’ajoutai :</p>
+
+<p>— Seulement une pénitence est nécessaire.
+Une difficile et lourde pénitence. Nous ne pouvons
+oublier notre faute ancienne : elle est
+entrée dans notre passé trop profondément.
+Mais celle qui appartient au présent, cette
+rechute, il faut l’effacer de notre esprit, l’interdire
+à notre mémoire. Pour mieux la condamner,
+ignorons-la.</p>
+
+<p>— Oui, murmura-t-elle, aussi ce sacrifice…</p>
+
+<p>— Faisons en sorte que rien ne se soit passé
+l’autre jour. Quand vous me reverrez, accueillez-moi
+comme si je venais d’arriver. Tenez,
+Ilonka, une allusion de votre part, je vous
+jure que je ferai semblant de ne pas la comprendre.
+Si vous me trouvez changé, ne dites
+rien, ne m’en veuillez pas. Si, par malheur,
+j’essayais de vous tenter à nouveau, repoussez-moi.</p>
+
+<p>Elle écoutait, sans s’étonner, mes bizarres
+paroles. Obéir, obéir même jusqu’à l’absurde,
+c’était encore m’aimer.</p>
+
+<p>— Mon amie, continuai-je, je voudrais
+avoir votre force de caractère. Hélas, il faut
+que je m’habitue à être presque indifférent.
+Ne vous étonnez pas si je demeure quelques
+jours sans vous voir.</p>
+
+<p>— Mais, fit-elle, vous ne partez pas ?</p>
+
+<p>Là, pour la première fois depuis que j’étais
+à Budapest, il me fut impossible de mentir.
+La gorge serrée à la pensée que je ne la reverrais
+de ma vie, je compris que je l’aimais et je
+dus me taire. Puis, après une minute, je m’en
+allai.</p>
+
+<p>Sur le trottoir, je me heurtai à Margit qui
+venait faire une visite à sa sœur.</p>
+
+<p>— Eh bien, fit-elle, quand me direz-vous…</p>
+
+<p>Mais je l’interrompis.</p>
+
+<p>— Pas ici, dans la rue.</p>
+
+<p>— Mais quand, alors ?</p>
+
+<p>— Venez me trouver à l’hôtel vendredi.
+Nous déjeunerons ensemble.</p>
+
+<p>— Entendu.</p>
+
+<p>Je rentrai et payai ma note. J’étais décidé
+à partir le lendemain jeudi. Car je n’avais
+plus aucune envie d’attendre celui que j’appelais
+le faux Mesmay. J’hésitai à aller à la
+Bibliothèque, mais il était tard, et je craignais
+des rencontres inopportunes : une timidité où
+je reconnus le signe avant-coureur de mon
+précédent caractère me confina dans ma
+chambre.</p>
+
+<p>Le lendemain, pour prendre quand même
+une dernière image de Budapest, je fis envoyer
+mes valises à la gare et je m’y rendis à
+pied. En route je rencontrai Nicolas. Son
+visage exprima beaucoup d’étonnement.</p>
+
+<p>— Comment, vous voilà ? Mais il y a cinq
+minutes je vous ai vu en taxi, roulant vers
+Bude.</p>
+
+<p>Sans attendre ma réponse, il ajouta d’un
+ton boudeur :</p>
+
+<p>— Et pourquoi n’avez-vous pas répondu
+à mes signes ? Je vous ai salué de loin, c’est
+vrai, mais vous m’avez regardé avec une
+froideur ! Comme si vous ne me reconnaissiez
+pas…</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, mon cher, j’étais un
+peu préoccupé…</p>
+
+<p>En réalité, je l’étais bien davantage. Évidemment,
+Nicolas venait de rencontrer Mesmay.
+Il ne me restait qu’à déguerpir sans perdre
+une minute. Je quittai avec brusquerie un
+homme auquel j’avais cependant bien des
+obligations.</p>
+
+<p>Ensuite, l’express me parut très lent et la
+Hongrie trop vaste. Nous parvînmes à la
+frontière où je fis timbrer le passe-port Mesmay.
+De là nous repartîmes pour des heures
+et des heures encore de trajet. A mesure que
+je m’éloignais, j’avais l’impression de me défaire
+peu à peu d’un accoutrement insolite ; les
+journées que je venais de vivre s’effaçaient,
+et il me semblait que j’assistais du dehors à
+leurs épisodes, de plus en plus diminués par
+la distance. Ma température baissait. En revanche
+mon âme habituelle et quotidienne
+reprenait force. Je me surpris à inscrire les
+dépenses de ma journée de voyage. A Feldkirch,
+dernière station autrichienne, je présentai
+l’autre passeport, celui qui était désormais
+le mien. Mon impunité cessait, je retombais
+sous la surveillance des hommes. Comme un
+vieux cheval qu’on attelle s’offre de lui-même
+au harnais j’envoyai une dépêche à Charlotte
+pour lui annoncer mon arrivée.</p>
+
+<p>Je vois déjà son accueil. Elle me grondera
+un peu quand je lui expliquerai que j’ai perdu
+les notes prises sur Descartes à la Bibliothèque
+nationale. Mais je sais qu’elle s’y résignera.
+Elle se contente toujours de ce que je fais
+et de ce que je suis, et n’attend de ma part
+aucune surprise. En m’épousant, elle m’a
+jugé une fois pour toutes. Elle n’ignore pas
+que je suis un brave homme. Un historien
+véridique. Un bon père de famille, qui inspire la
+confiance. Jean Collin.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="h">Le Réprouvé</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">L’enfant jaloux</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">51</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Le Machiavel maladroit</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">89</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Double</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">123</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Le Visage différent</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">151</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Le Personnage invisible</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">195</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">MAYENNE, IMPRIMERIE FLOCH</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78399 ***</div>
+</body>
+</html>
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