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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78786 ***
+
+
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+
+IN EXTENSO 2e SÉRIE--No 18
+
+[Illustration: Le Cochon dans Les Trèfles
+
+ Roman de MARK TWAIN]
+
+ Le Roman Complet
+ DE
+ 3 fr. 50
+
+ POUR
+ 45 cent.
+
+ LA RENAISSANCE DU LIVRE
+
+ Jean Gillequin et Cie
+ ---- ÉDITEURS ----
+ _78, Boulevard St-Michel_
+ PARIS
+
+
+
+
+LE COCHON DANS LES TRÈFLES
+
+
+
+
+_MARK TWAIN_
+
+
+Samuel Langhorne Clemens naquit à Florida, dans l'État de Missouri, le
+30 novembre 1835. Dès l'âge de treize ans il dut chercher du travail
+pour vivre et se fit attacher comme apprenti typographe au service
+d'une imprimerie. Le goût des voyages et les nécessités de la vie
+l'amenèrent bientôt à chercher une autre destinée. Il trouva un modeste
+emploi de pilote sur un bateau à vapeur appartenant à la navigation
+fluviale du Mississipi. On raconte que c'est là qu'il entendit pour la
+première fois prononcer les deux syllabes qu'il choisit un peu plus
+tard comme pseudonyme. Le capitaine, en relevant la profondeur du
+fleuve, la cria en brasses: «Mark Twain!» c'est-à-dire: «Marquez deux!»
+La netteté et la sonorité de cette expression le frappèrent sans doute.
+
+Il venait à peine d'atteindre sa vingtième année lorsqu'on découvrit
+en Californie les gisements d'or qui devaient, au cours des années
+suivantes, y attirer tant de monde à l'esprit entreprenant. Le jeune
+Samuel Clemens voulut, lui aussi, tenter la fortune; mais, dès son
+arrivée dans l'Ouest lointain, il débuta comme journaliste reporter. Au
+bout de quelque temps, il s'établit à Buffalo où il prit la direction
+d'une feuille locale s'occupant plus particulièrement de questions
+agricoles. Il dut abandonner cette entreprise et devint, en même temps
+qu'un autre écrivain de grande renommée, Bret Harte, collaborateur du
+journal _The Californian_. Ce fut à peu près vers cette époque qu'il
+commença à écrire les romans et les nouvelles humoristiques grâce
+auxquels il devint rapidement l'écrivain le plus fameux et le plus aimé
+peut-être que l'on ait connu aux États-Unis. Son premier livre, _la
+Grenouille qui saute_, parut en 1867. A partir du jour où le succès lui
+sourit, «Mark Twain» n'hésita pas à entreprendre de grands voyages et à
+visiter notamment le continent européen. On le dépeint volontiers--ce
+qui est fort naturel--comme un ironique, mais enthousiaste admirateur
+des mœurs américaines. Il se peut que ce soit là une erreur. Le célèbre
+auteur, qui ne s'est guère privé de ridiculiser certains côtés de la
+vie anglaise, séjourna, vers la fin de sa vie, longtemps en Angleterre.
+Et l'on possède dans ses écrits la preuve que rien ne lui était en
+réalité plus odieux que le «humbug», le charlatanisme, et la sottise
+des parvenus.
+
+Ses admirateurs d'outre-Océan lui ont attribué du génie. Sa précision
+et sa logique poussées jusqu'à l'absurde témoignent en effet d'une
+sorte de génie spécial. Elles ne suffirent point, cependant, à le
+préserver des déboires. Il créa en 1884 une maison d'édition dont
+la liquidation amena sa ruine complète. Pendant des années il dut
+se livrer à un labeur acharné pour payer des dettes contractées à
+l'occasion de ce désastre financier. Ses droits d'auteur, quoique
+considérables, ne lui permettant pas de faire face à toutes les
+exigences, il se fit conférencier, et parcourut et le Nouveau Monde et
+le Vieux Monde, fêté partout où il se montra.
+
+Ce fut au retour d'une longue absence qu'il mourut dans sa résidence de
+Redding, le 21 avril 1910.
+
+Parmi les œuvres les plus célèbres de Mark Twain, nous nous bornerons
+à citer: _les Innocents à l'étranger_ et _les Innocents chez eux_,
+_les Aventures de Tom Sawyer_, _Huckleberry Finn_, _le Vol de
+l'Éléphant blanc_, _Un Yankee à la cour du roi Arthur_, _le Prince
+et le Miséreux_, _le Billet de vingt-cinq millions_, et enfin cette
+incroyable fantaisie sous forme de roman, _le Cochon dans les Trèfles_.
+
+Le maître incontesté de la littérature humoristique aux États-Unis y
+montre une verve rare et assurément beaucoup d'esprit. Ce qui ne nuit
+pas, selon nous, à l'ensemble de l'œuvre, ce qui en quelque sorte
+nous attache à elle, c'est que l'auteur met toutes ses exagérations,
+toutes ses folles extravagances au service des idées nobles et
+élevées. Beaucoup de personnes s'imaginent que les fantaisies et les
+observations que l'on comprend sous le nom d'humour américain échappent
+à l'intelligence latine, et manquent ainsi l'effet voulu; d'autres
+affirment que les finesses véritables, les pointes essentielles de cet
+esprit anglo-saxon ou yankee sont intraduisibles. Il se peut qu'il
+y ait du vrai dans de telles affirmations; en ce qui concerne Mark
+Twain, et particulièrement le roman que nous présentons ici au public,
+nous sommes persuadés qu'il sera lu et goûté comme il faut par tout le
+monde, avec un extrême plaisir.
+
+
+
+
+ +Mark Twain+
+
+ +Le Cochon+
+
+ DANS LES TRÈFLES
+
+ _ROMAN_
+
+ Traduit en français par +Sébastien Voirol+
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+
+ LA RENAISSANCE DU LIVRE
+
+ _JEAN GILLEQUIN ET Cie, ÉDITEURS_
+
+ 78 BOULEVARD ST-MICHEL 78
+
+
+
+
+"IN EXTENSO"
+
+_CHAQUE MOIS_
+
+Le Roman de =3 fr. 50= pour =45 Cent.=
+
+
+_OUVRAGES PARUS_
+
+ Nos
+
+ 1. =La Discorde=, par Abel +Hermant+.
+ 2. =Le Silence=, par Édouard +Rod+.
+ 3. =L'Autre Femme=, par +J.-H. Rosny+.
+ 4. =Élisabeth Couronneau=, par Léon +Hennique+.
+ 5. =Les Cœurs Nouveaux=, par Paul +Adam+.
+ 6. =L'Amour Meurtrier=, par +M. Serao+.
+ 7. =Les Ames en peine=, par +Björnson+.
+ 8. =La Fin des Bourgeois=, par Camille +Lemonnier+.
+ 9. =Défroqué=, par +E. Daudet+.
+ 10. =La Payse=, par +Ch. Le Goffic+.
+ 11. =En Exil=, par +G. Rodenbach+.
+ 12. =Les Revenants=; =l'Ennemi du Peuple=, par +Ibsen+.
+ 13. =La Puissance des Ténèbres=; =les Spirites=, par +Tolstoï+.
+ 14. =Rivalité d'Amour=, par +Sienkiewicz+.
+ 15. =Le Mort=, par +C. Lemonnier+.
+ 16. =L'Amour Masqué=, inédit de +Balzac+.
+ 17. =Amis=, par +E. Haraucourt+.
+ 18. =Le Cochon dans les Trèfles=, par +Mark Twain+.
+
+
+_A PARAITRE_
+
+ =LA TEIGNE=, par +L. Descaves+.
+ =LE GALÉRIEN=, par +Jonas Lie+.
+
+
+ABONNEZ-VOUS
+
+_POUR UN AN_
+
+au prix EXCEPTIONNELLEMENT RÉDUIT de
+
+6 FRANCS
+
+avec
+
+en Prime gratuite 3 Volumes à choisir
+
+DANS LES 12 PREMIERS DE LA LISTE CI-DESSUS
+
+
+
+
+Le Cochon dans les Trèfles
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+C'est dans la campagne anglaise, par une splendide matinée. Au faîte
+d'une belle colline, on aperçoit une construction majestueuse, flanquée
+de tours et couverte de lierre, témoin antique et considérable des
+grandeurs seigneuriales du moyen âge. C'est le château de Cholmondeley,
+l'une des propriétés du lord de Rossmore, chevalier de l'ordre de la
+Jarretière, grand-croix de l'ordre du Bain, commandeur de l'ordre
+de Saint-Michel et Saint-George, etc., etc. Le noble lord possède
+22 000 acres de terres, toute une paroisse de Londres, comprenant 2 000
+immeubles, et fait assez confortablement face aux exigences de la vie
+avec un revenu annuel de 2 000 livres sterling. L'histoire assure que
+l'ancêtre fondateur de cette noble lignée ne fut autre que Guillaume le
+Conquérant en personne. Quant au nom de la mère, aucun parchemin n'en a
+conservé le souvenir, son importance n'ayant été que passagère et toute
+relative, comme celle de la fille du tanneur de Falaise, entre autres.
+
+Par cette fraîche et belle matinée, il y a dans la salle à manger
+familiale du château, devant les reliefs refroidis d'un repas achevé,
+deux personnes. L'une est le vieux lord, grand, droit, aux épaules
+carrées, aux cheveux blancs, au front sévère; un homme dont chaque
+trait, dont le moindre geste révèlent le caractère, et qui porte ses
+soixante-dix ans aussi allégrement que d'autres cinquante. Le second
+personnage est son fils et héritier unique, un jeune homme au regard
+rêveur; quoique approchant de la trentaine, on lui donnerait tout au
+plus vingt-six ans. Il est aisé de voir que les traits essentiels de
+son caractère sont la candeur, l'amabilité, la droiture, la sincérité,
+la simplicité et la modestie. Aussi, lorsqu'on songe à l'écrasante
+suite de noms et de titres auxquels il a droit, l'idée vous viendrait
+facilement de le comparer à un agneau revêtu d'une armure. Il
+s'appelle, en effet, l'honorable Kirkcudbright Llanover Marjoribanks
+Sellers, vicomte Berkeley de Cholmondeley Castle, Warwickshire
+(prononcez: Kecoubry Dzlanover Marchbanks Sellers, vaïcaount Barkly de
+Chœmly Cazle, Ouorrikshr).
+
+Pour l'instant, il se tient près d'une grande fenêtre de la salle à
+manger, écoutant avec toutes les apparences d'une attention déférente
+les paroles de son père, dont il semble, néanmoins, respectueusement
+prêt à réfuter l'argumentation. Le père marche de long en large tout
+en parlant, et le ton de sa conversation dénote une chaleur persuasive
+voisine de l'exaltation.
+
+--Je me rends parfaitement compte, déclare-t-il, d'une des conséquences
+de votre mollesse d'esprit. Quand vous avez décidé de mettre à
+exécution un projet que vous dictent vos idées sur l'honneur et
+sur la justice, il est superflu de vouloir raisonner avec vous...
+Parfaitement... vous n'êtes arrêté ni par le ridicule, ni par la
+persuasion, ni par des supplications, et même si je vous ordonnais...
+
+--Mais, papa, si vous vouliez réfléchir, sans parti pris et sans cette
+véhémence, vous admettriez que je ne suis pas sur le point de commettre
+un acte inconsidéré, un coup de tête injustifiable. Ce n'est pas moi
+qui ai inventé cet Américain, prétendant à l'héritage et aux dignités
+des Rossmore. Ce n'est pas moi qui l'ai cherché, découvert, ou imposé à
+votre attention. Il s'est découvert des titres et des droits lui-même,
+et c'est lui qui est venu se mêler à notre vie...
+
+--Et nous rendre l'existence insupportable, pour moi du moins, et
+cela depuis dix ans, avec ses lettres assommantes, son verbiage, ses
+kilomètres de raisonnements probants...
+
+--Dont vous n'avez jamais daigné prendre connaissance. En toute
+équité, il avait le droit d'être entendu. Ou bien il était en mesure
+de prouver qu'il était le véritable descendant des Rossmore,--et
+en ce cas notre ligne de conduite était toute tracée,--ou bien ses
+arguments ne pouvaient fournir aucune preuve, et en ce cas nous serions
+également fixés sur la conduite à tenir. J'ai lu, moi, ces témoignages
+qu'il apporte; je les ai patiemment étudiés et confrontés. Les faits
+s'enchaînent solidement et sans lacune; aussi ne suis-je pas éloigné
+d'avoir la conviction qu'il est le véritable lord.
+
+--Et moi, par conséquent, un usurpateur, un scélérat, un vaurien!
+Réfléchissez un peu à ce que vous dites!
+
+--Mais, papa, supposez qu'il soit réellement ce qu'il prétend être. Si
+ses droits se trouvaient nettement établis, consentiriez-vous à garder,
+fût-ce un jour, une heure, une minute même, des titres et des biens qui
+lui appartiennent?
+
+--Ce que vous dites est absurde, stupide, pure niaiserie! Écoutez-moi.
+Je vais faire ce que vous pourrez appeler une confession, si ce mot
+vous plaît. Je n'ai pas lu tous ces témoignages récents parce qu'il n'y
+avait pas lieu de le faire. J'en avais déjà pris connaissance du temps
+du père du prétendant actuel, il y a quarante ans. Les prédécesseurs
+de cet individu en ont tenu au courant notre famille depuis près de
+cent cinquante ans. Et la vérité, la voici! L'héritier des Rossmore est
+jadis parti pour l'Amérique en même temps que l'héritier des Fairfax,
+dont on a tant parlé, ou vers la même époque... Il disparut quelque
+part dans les brousses de l'État de Virginia, se maria et fonda la
+race fruste, inculte et barbare de nos compétiteurs; il n'écrivait
+jamais à sa famille, et finalement on le crut mort. Sans tambours ni
+trompettes, son frère cadet put prendre possession de l'héritage. A la
+mort de l'Américain, son fils aîné commença les démarches pour se faire
+reconnaître,--par une lettre qui existe encore,--mais il mourut avant
+que son oncle ait eu l'occasion, ou manifesté le désir de lui répondre.
+Son fils grandit, le temps passa, vous comprenez, et à son tour il
+recommença à écrire des lettres pour prouver ses droits. Depuis lors,
+chaque héritier en a fait autant, jusques et y compris l'idiot actuel.
+Tous furent d'ailleurs des miséreux; aucun d'eux n'a seulement jamais
+possédé de quoi faire la traversée pour venir soutenir ses réclamations
+en Angleterre. Les Fairfax, par contre, n'ont jamais laissé leurs
+droits s'éteindre; bien qu'établis au Maryland, ils les conservent
+toujours. Leur ami perdit les siens de sa propre faute. Vous saisissez
+à présent que les faits de ce genre nous conduisent à ceci: moralement,
+ce Yankee vagabond est le véritable lord de Rossmore; légalement, il
+n'y a pas plus de droit que son chien. Voilà! Êtes-vous content?
+
+Il y eut un silence, puis le jeune homme lança un coup d'œil dans la
+direction des armoiries en chêne sculpté au-dessus de la haute cheminée
+et dit avec une nuance de regret dans la voix:
+
+--Depuis le jour où furent créés les blasons, celui de notre famille
+porte cette devise: _Suum cuique_, «à chacun ce qui lui appartient».
+Par votre confession si franche, vous avez fait paraître cette devise
+un simple sarcasme. Au cas où ce Simon Lathers...
+
+--Ne prononcez donc pas ce nom exaspérant! Dix années durant il m'a
+empoisonné l'existence; _Simon Lathers, Simon Lathers_, cela n'a cessé
+de résonner à mes oreilles pour me torturer. Et à présent, pour qu'il
+demeure dans mon esprit éternellement, impérissablement, vous avez pris
+la résolution de... de...
+
+--D'aller en Amérique trouver ce Simon Lathers et d'échanger ma
+position contre la sienne.
+
+--Est-ce possible? Comment pouvez-vous songer à lui céder les droits à
+nos titres et nos biens?
+
+--Ce sont là mes intentions.
+
+--Vous voulez vous résigner à cet abandon insensé sans même faire appel
+au jugement de la Chambre des Lords?
+
+--Oui, répondit le jeune homme, non sans quelque hésitation et embarras.
+
+--Je crois que vous êtes fou, mon fils. Dites-moi, avez-vous continué
+à vous livrer à des spéculations sociales avec cet imbécile, ou ce
+radical--si ce terme synonyme vous agrée mieux--de lord Tanzy de
+Tollemache?
+
+Son fils ne répondant pas, le vieux lord poursuivit:
+
+--C'est ça, vous avouez! Alors vous fréquentez ce fantoche, la honte
+des siens et de ses pairs, qui considère les privilèges de naissance,
+la noblesse comme des niaiseries et du clinquant, les institutions
+aristocratiques comme des abus frauduleux, toutes les différences de
+rang social comme des crimes légaux et des infamies; cet homme pour qui
+il n'y a pas de pain honnête, sauf celui que l'on gagne par son propre
+travail... _Travail_, pouah!
+
+Et le vieil aristocrate, en ce disant, esquissa un geste comme pour
+enlever une imaginaire poussière d'usine de ses blanches mains.
+
+--Vous en êtes à partager ces opinions vous-même, je suppose,
+ajouta-t-il avec un ricanement.
+
+Une imperceptible rougeur aux joues du jeune homme révéla que le coup
+avait porté, mais il répondit avec dignité:
+
+--En effet, et je l'avoue sans la moindre honte. C'est là ce qui
+explique mon intention de renoncer à mon héritage. Je désire sortir
+d'une situation que j'estime fausse, et recommencer ma vie sur une
+base plus vraie, en homme, sans le secours d'avantages factices, pour
+réussir grâce à mes seuls mérites ou échouer, si j'en manque. Je compte
+partir pour l'Amérique, où tous les hommes sont égaux, et ont les mêmes
+chances de succès; pour vivre ou mourir, vaincre ou sombrer, sans
+autre aide que mes propres forces.
+
+--A-t-on jamais vu! s'écria le père.
+
+Les deux hommes se regardèrent en face pendant un moment, puis le noble
+lord murmura:
+
+«Quelle pure folie!... pure folie!...»
+
+Après un nouveau silence, il reprit, avec l'air de quelqu'un qui, au
+milieu de sombres nuages, distingue un rayon de soleil:
+
+--Il y aura tout de même un agrément: ce Simon Lathers va venir ici
+pour entrer en possession de ce qu'il convoite, et j'aurai le plaisir
+de le flanquer dans la mare, ce pauvre diable, ce sacripant nauséeux...
+Eh! que voulez-vous?
+
+Cette question était adressée à un valet rutilant, tout de peluche
+vêtu, en culotte courte, arrêté sur le seuil, les talons joints, le
+haut du corps respectueusement incliné, et tenant un plateau à la main.
+
+--Le courrier de mylord!
+
+Le lord prit les lettres et le domestique disparut.
+
+--Tiens! précisément, une lettre d'Amérique. De ce va-nu-pieds
+encore, naturellement! Diable, mais il y a du nouveau! Ce n'est
+plus l'habituelle enveloppe jaune portant dans le coin le nom du
+boutiquier chez lequel elle a été chipée. Ah! mais non! une enveloppe
+très convenable, ma foi, et bordée de noir, avec un peu trop
+d'ostentation... Il porte sans doute le deuil de son chat, étant donné
+qu'il n'avait pas de famille... Un cachet de cire majestueux... C'est
+trop fort! ce sont nos propres armoiries, avec la devise et tout...
+Mais... ce n'est plus l'écriture maladroite que je connais. Évidemment,
+monsieur se paye un secrétaire qui tient la plume de façon magistrale.
+Eh! eh! la fortune commence à lui sourire, là-bas. Le vagabond s'est
+métamorphosé.
+
+--Lisez-la, papa, je vous en prie.
+
+--Oui, cette fois-ci je la lirai... à cause du chat... Voyons!
+
+ 14,042, 16e rue, Washington, 2 mai.
+
+ Mylord,
+
+ J'ai le pénible devoir de vous annoncer que le chef de notre illustre
+ famille n'est plus. Le Très Honorable, Très Noble et Très Puissant
+ Simon Lathers, lord Rossmore, a rendu le dernier soupir [«Mort,
+ enfin! quelle bonne nouvelle, mon fils!» murmura le vieux lord] en sa
+ résidence aux environs du hameau de Duffy's Corner, dans le grand État
+ d'Arkansas, en même temps que son frère jumeau, tous les deux écrasés
+ au cours d'un accident dû à la négligence coupable des personnes
+ présentes, tous égarés par l'usage immodéré de «raide-mixte». [«Vive
+ le raide-mixte, Berkeley, quelle que soit cette boisson!»] Ce triste
+ événement s'est produit il y a cinq jours. Malheureusement, aucun
+ représentant de notre vieille famille ne fut présent pour lui fermer
+ les yeux et présider aux obsèques avec les honneurs dus à son nom
+ historique et à sa haute position,--à vrai dire, les deux frères sont
+ encore dans l'appareil frigorifique, des amis ayant organisé une
+ souscription à cet effet,--mais je vais prendre des mesures immédiates
+ pour vous expédier leurs nobles dépouilles [«Ciel! quelle affaire!»
+ s'écria le lord] en vue de leur inhumation solennelle dans le mausolée
+ familial. Au demeurant, je vais faire placer un écusson cravaté de
+ crêpe au-dessus de la porte d'entrée de ma maison, ainsi que vous le
+ ferez sans doute vous-même pour vos diverses résidences. Il me reste à
+ vous rappeler qu'à la suite de ce grand malheur je suis actuellement
+ seul héritier et possesseur légal de tous les titres, honneurs, terres
+ et biens de notre regretté parent. Je me verrai par conséquent sous
+ peu dans l'obligation pénible de réclamer à la barre de la Chambre
+ des Lords la restitution des dignités et des possessions dont vous
+ jouissez jusqu'à présent illégalement.
+
+ Je suis, avec l'assurance de ma considération distinguée, Mylord
+ titulaire, votre dévoué cousin et très humble serviteur.
+
+ +Mulberry Sellers, lord Rossmore.+
+
+Ayant achevé la lecture de la lettre, le lord s'écria:
+
+--E-nor-me! Ah! il est amusant, celui-ci! Son outrecuidance
+extravagante a de telles proportions que c'en est presque sublime,
+Berkeley!
+
+--En effet, il ne semble pas trop obséquieux!
+
+--Comment donc, obséquieux! C'est un mot qu'il ignore. Ah! un écusson,
+des armoiries, en signe de deuil! Et il a la bonté de m'annoncer
+l'envoi de leurs dépouilles, à ces vauriens! Le dernier prétendant
+était un imbécile, mais le nouveau est apparemment un exalté
+d'envergure. Quel drôle de nom aussi! _Mulberry_ Sellers! Mulberry,
+Mulberry, Mulberry, ça sonne comme quand on tourne un moulin à café...
+Mais vous vous en allez?
+
+--Avec votre permission, papa.
+
+Le vieux lord, resté seul, songea à son fils. «C'est un brave garçon,
+se dit-il. Qu'il fasse donc ce qu'il voudra, puisqu'il ne sert à rien
+de vouloir le détourner de son projet, au contraire. Mes arguments,
+de même que les objurgations de sa tante, n'ont produit aucun effet.
+Voyons ce que l'Amérique lui apprendra. Voyons si ces fameuses
+conditions d'égalité et la vie dure peuvent guérir de maladie mentale
+un jeune lord britannique qui renonce à tous ses privilèges à seule fin
+de se sentir un homme; voyons, messieurs les Yankees!»
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+Quelques jours avant l'envoi de la missive au noble lord, le «colonel»
+Mulberry Sellers était assis dans la pièce qu'il appelait tantôt sa
+«bibliothèque», tantôt son «salon», quand ce n'était pas sa «galerie
+de tableaux» ou son «cabinet d'expériences». Il était visiblement très
+intéressé par la mise au point d'un objet ayant l'aspect d'un jouet
+mécanique. Le colonel avait les cheveux tout blancs, mais paraissait
+néanmoins plus jeune, plus alerte, plus ardent et plus entreprenant
+que jamais. Son épouse dévouée, d'âge mûr, était assise tout près de
+lui, pensive, en train de tricoter, avec son chat sur les genoux. La
+pièce était grande et bien éclairée, confortable presque et plaisante,
+en dépit d'un ameublement des plus modeste et de bibelots peu coûteux
+qui en faisaient l'ornement. Mais les vases étaient garnis de fleurs,
+et on y respirait cet air indéfinissable qui révèle la présence d'une
+personne non dépourvue de goût, qui sait tout faire valoir.
+
+Les terrifiants chromos qui ornaient les murs n'offensaient pas trop le
+regard. On eût dit qu'ils faisaient nécessairement partie de l'ensemble
+et en augmentaient l'intérêt, fascinant celui qui les examinait au
+point de capter ses esprits jusqu'à ce que mort s'ensuive... bref, de
+ces chromos comme tout le monde en a vus. Certaines de ces horreurs
+représentaient vraisemblablement des paysages, d'autres sans doute
+la mer, d'autres étaient apparemment des portraits, toutes étaient
+des tentatives d'art criminelles. On pouvait aisément deviner que les
+portraits représentaient des grands citoyens d'Amérique, mais une main
+sans vergogne avait, au-dessous de chacun, inscrit un nom de fantaisie.
+Tous figuraient là en qualité de membres de la noble famille des
+Rossmore. Le plus récent avait quitté les ateliers du fabricant comme
+«Président Jackson» pour se voir ici transformé en «Simon Lathers,
+seigneur actuel de Rossmore». D'un côté du mur, on voyait une carte
+sans valeur des chemins de fer du comté de Warwickshire. Elle était
+devenue «les domaines de Rossmore». De l'autre s'étalait une carte
+plus imposante qui autrefois n'avait porté que le titre «Sibérie».
+On y lisait maintenant: «République de Sibérie», et un grand nombre
+d'annotations à l'encre rouge donnant le nom et le nombre d'habitants
+de grandes villes totalement imaginaires. L'une, dont la population
+était indiquée comme se montant au chiffre de 1 500 000, s'appelait
+«Liberté-orloffshoizalinski»; une autre, plus grande encore, dite la
+capitale, portait le nom d'«Egalitolovnaivanovich».
+
+Le «manoir»--c'est ainsi que le colonel appelait de coutume sa
+maison--était une vieille demeure plutôt délabrée, à deux étages, qui
+avait peut-être jadis été gratifiée d'une couche de peinture, mais qui
+n'en conservait guère le souvenir. Située dans un des plus tristes
+faubourgs de Washington, on pouvait supposer qu'elle avait dans le
+passé servi de maison de campagne. La cour au milieu de laquelle
+se dressait ce bâtiment manquait de propreté, la palissade avec sa
+grille déplorable avait bien besoin d'être redressée. Près de la
+porte d'entrée, on voyait diverses plaques en tôle avec inscriptions
+suggestives: la principale portait celle-ci: «Col. Mulberry Sellers,
+avoué et contentieux». D'autres apprenaient au passant que le colonel
+exerçait également les professions de magnétiseur, d'hypnotiseur, de
+guérisseur de dérangements cérébraux, etc. C'était en effet un homme
+des plus entreprenant.
+
+Un vieux nègre, aux cheveux blancs, portant des lunettes et des gants
+de coton fort usagés, parut sur le seuil et, ayant magnifiquement salué
+ses maîtres, il annonça:
+
+--M. Washington Hawkins venir.
+
+--Grands dieux! Fais-le entrer, Daniel, fais-le entrer!
+
+En un clin d'œil, le colonel et sa femme furent debout pour accueillir
+le visiteur auquel ils serrèrent les mains avec effusion et joie. Ce
+dernier était gros, son attitude dénotait une profonde lassitude,
+et sa chevelure de savant suffisait à lui faire attribuer l'âge de
+Mathusalem, bien que, à en juger d'après sa vigueur générale, il n'eût
+guère dépassé la cinquantaine.
+
+--Eh bien, Washington, mon ami, comme cela nous fait plaisir de vous
+revoir! Asseyez-vous; ici vous êtes chez vous... voilà... et toujours
+le même... un rien vieilli peut-être, mais nous vous aurions reconnu
+partout sans faute, n'est-ce pas, Polly?
+
+--Mais certainement! Comme il ressemble à son vieux père! tout à fait
+son portrait, s'il avait vécu. Mais d'où surgissez-vous à cette heure?
+Voyons, combien y a-t-il de temps que nous nous sommes vus?
+
+--Une quinzaine d'années, je pense, madame Sellers.
+
+--Comme le temps passe, tout de même! Ah! oui. Et tous les changements
+qui...
+
+Il y eut un soudain tremblement dans sa voix, un sanglot s'esquissa, et
+elle ne put continuer. Se cachant la figure avec un pan de son tablier,
+la vieille dame quitta la pièce.
+
+--Vous lui avez rappelé ses enfants, en évoquant le passé... Tous sont
+morts, voyez-vous, excepté notre plus jeune. Mais chassons les soucis;
+il n'en est plus temps. «En avant gaiement», telle est ma devise; c'est
+à cette condition seule que l'on conserve la santé, mon bon Washington,
+croyez-en ma vieille expérience. Allons, où vous êtes-vous donc caché
+durant toutes ces années, et d'où venez-vous en dernier lieu?
+
+--Vous ne le devineriez jamais, je crois, colonel! De Cherokee.
+
+--Pas possible!
+
+--Aussi vrai que je suis ici.
+
+--Vous plaisantez? Vous avez pu vivre là?
+
+--Mon Dieu, oui, si l'on peut appeler vivre se contenter de soupe à
+l'eau, de quelques haricots, d'un cou de lapin, d'espoirs évanouis, de
+tristesse et de pauvreté sous toutes leurs formes.
+
+--Et Louise était aussi là-bas?
+
+--Oui, elle et les enfants.
+
+--Ils y sont encore?
+
+--Oui, je n'avais pas les moyens de les emmener avec moi.
+
+--Ah! je comprends, vous avez été obligé de venir... quelque
+réclamation à adresser au gouvernement, naturellement. Soyez
+tranquille, mon cher, je me charge de votre affaire.
+
+--Mais il ne s'agit d'aucune réclamation...
+
+--Non? Vous voulez obtenir un bureau de poste, sans doute. _Cela_ ira
+bien, croyez-moi. Je vais m'en occuper sans retard.
+
+--Mais il ne s'agit pas d'un bureau de poste; vous vous trompez encore.
+
+--Eh! pour l'amour de Dieu, Washington, pourquoi ne vous décidez-vous
+pas à me confier ce dont il s'agit, alors! Vous n'avez pas besoin
+de vous montrer si réservé, j'allais dire si méfiant, à l'égard d'un
+vieil ami comme moi! Ne vous rendez-vous pas compte que je suis homme à
+garder un se...
+
+--Mais il n'y a pas le moindre secret; seulement, vous ne me laissez
+pas m'expliquer...
+
+--Voyons, mon vieil ami, je connais pourtant les hommes. Et je sais
+que quand on vient à Washington, fût-ce en ligne directe du ciel (ne
+parlons même pas de Cherokee), c'est parce qu'on veut obtenir quelque
+chose. Et je sais au surplus qu'ordinairement on n'obtient rien de
+ce que l'on espère. Le solliciteur ne s'en ira pas pour cela, mais
+demandera autre chose qu'il n'obtiendra pas davantage. Et ainsi de
+suite; de demande en demande, la même guigne le poursuivra, jusqu'à
+ce que tant de déceptions l'aient complètement épuisé, et qu'il se
+trouve trop misérable et trop honteux pour retourner d'où il est venu,
+serait-ce de Cherokee. Brisé, anéanti, il meurt, on réunit une petite
+somme pour faire les frais et on l'enterre. Voilà! Ne m'interrompez
+pas, je sais ce que je dis, moi. Ainsi, n'étais-je pas heureux
+là-bas, dans le Far West? Vous le savez. Premier citoyen de Hawkeye,
+tout le monde avait de la considération pour moi, j'étais une sorte
+d'autocrate... en vérité, un autocrate. Eh bien! n'a-t-il pas fallu
+qu'on me désignât pour aller à tout prix comme ambassadeur à la Cour
+de Saint-James? Le gouverneur insistait, tout le monde insistait, si
+bien qu'il m'a fallu accepter,--il n'y avait pas moyen d'en sortir, pas
+moyen, et c'est ainsi que je suis venu ici. Le croiriez-vous? j'arrivai
+_un jour trop tard_! Pensez combien les petites choses peuvent changer
+l'histoire du monde,--oui, mon ami, la place était prise. Me voilà donc
+à Washington; je proposai un arrangement, acceptant d'avance le poste
+de Paris. Le président exprima ses regrets: de ce côté, il n'y avait
+rien à faire, car, en principe, ce poste n'est jamais confié à un
+homme de l'Ouest. Rien à y faire, il me fallait bien en rabattre,--cela
+arrive à tout le monde un jour ou l'autre, et ce n'est pas une
+expérience inutile d'ailleurs;--je dus donc me contenter du poste de
+Constantinople. Et réfléchissez un peu à ma déconvenue,--car c'est
+la stricte vérité:--au bout d'un mois, je _sollicitai_ le poste de
+Chine, un autre mois et j'_implorais_ pour obtenir celui du Japon. Un
+an plus tard, je dus poser ma candidature à l'autre bout de l'échelle,
+suppliant les larmes aux yeux qu'on voulût bien m'accorder le plus
+infime emploi dont dispose le gouvernement des États-Unis, celui de
+tailleur de pierres à fusil dans les caves du ministère de la Guerre.
+
+--Tailleur de pierres à fusil?
+
+--Oui, c'est un emploi créé à l'époque de la Révolution, au siècle
+dernier. Les pierres à fusil étaient alors fournies aux troupes
+directement de la capitale. Les fusils à pierre ont été supprimés, mais
+le décret n'a pas été rapporté, on n'y a plus pensé, comprenez-vous,
+et c'est pourquoi il y a toujours dans les caves du ministère un homme
+préposé à la confection des pierres.
+
+--Comme c'est étrange tout de même, fit Washington après un moment de
+silence; partir comme futur ambassadeur avec un traitement de cent
+mille par an et finir tailleur de pierres à fusil, avec un salaire de...
+
+--Trois dollars par semaine! C'est la vie, ça. On compte sur un palais
+et on se noie dans un égout.
+
+Il y eut un nouveau silence et enfin Washington reprit avec une voix
+pleine de commisération:
+
+--Ainsi, vous êtes venu ici par pur patriotisme, à l'encontre de vos
+propres désirs, et pour satisfaire aux exigences intéressées de la
+société, sans recevoir la moindre compensation, rien!
+
+--Rien? Vous dites: rien!
+
+Le colonel se dressa avec l'expression d'un étonnement sans bornes
+peinte sur sa figure.
+
+--_Rien_ Washington! je vous le demande: n'est-ce donc rien,
+selon vous, d'être membre à vie, et _seul_ membre à vie, du corps
+diplomatique accrédité auprès du plus grand pays du monde? Vous appelez
+cela rien?
+
+Ce fut le tour de Washington de se montrer surpris. Mais l'expression
+de déférente admiration qui se lisait dans ses traits était plus
+éloquente que des paroles. L'âme blessée du colonel en fut guérie et il
+reprit sa place joyeux et content. Se penchant vers son interlocuteur,
+il dit:
+
+--Ne devait-on pas quelque chose à un homme que des tribulations sans
+précédent dans l'histoire du monde avaient signalé à l'attention
+de tous? Évidemment, et quelque chose d'unique et de mémorable.
+L'acclamation du peuple, le suffrage universel, qui vaut plus que
+décrets et lois, et contre lequel il n'y a pas d'appel, me valurent le
+titre de membre à vie du corps diplomatique représentant l'ensemble des
+puissances de la civilisation auprès de la République des États-Unis.
+
+--Vous me voyez émerveillé, colonel, tout simplement émerveillé!
+
+--C'est la situation officielle la plus élevée qu'il y ait au monde.
+
+--Je le crois bien, et qui confère le pouvoir le plus absolu.
+
+--Vous l'avez dit! Pensez donc! Je fronce les sourcils: la guerre est
+déchaînée. Je souris: les nations en conflit déposent les armes.
+
+--C'est terrifiant! La responsabilité, je veux dire.
+
+--Ce n'est rien! Aucune responsabilité ne saurait m'effrayer. J'y suis
+habitué. J'y ai toujours été habitué.
+
+--Et le travail, le travail! Faut-il que vous assistiez à toutes les
+séances?
+
+--Qui? moi? Est-ce que l'empereur de toutes les Russies assiste aux
+conseils de ses préfets? Il reste tranquillement chez lui et se borne à
+dicter ses volontés!
+
+Washington se taisait d'abord, puis un profond soupir s'exhala de sa
+poitrine.
+
+--Moi qui étais si fier il y a une heure... et maintenant combien ma
+modeste nomination me semble insignifiante! Car, colonel, la raison qui
+m'amène dans la capitale, c'est que je suis délégué congressiste pour
+Cherokee.
+
+Le colonel bondit de sa chaise, s'écriant avec un enthousiasme
+prodigieux:
+
+--Donnez-moi votre main, mon vieux; en voilà une nouvelle monumentale!
+Je vous félicite de tout mon cœur. Ce que j'avais toujours prédit se
+réalise. J'ai toujours prédit que, né pour de hautes destinées, vous y
+atteindriez. Demandez à Polly si ce n'est pas vrai!
+
+Washington fut abasourdi par cette démonstration inattendue.
+
+--Mais, colonel, cela ne veut pas dire grand'chose, en somme.
+Représenter ce petit coin de terre désolé, inhabité, une étroite et
+triste étendue semée de quelques cailloux et d'un peu d'herbe, perdue
+aux confins d'un vaste continent, mais c'est comme si j'étais le
+représentant d'une table de billard... mise au rancart.
+
+--Turlututu! C'est une distinction de grande importance, et qui vous
+donnera ici une influence de premier ordre.
+
+--Quelle blague! Colonel, je n'ai pas même le droit de voter.
+
+--Cela ne fait rien; vous pouvez toujours prononcer des discours.
+
+--Non, je ne le peux pas, car la population n'est que de 200 habitants.
+
+--Cela ne fait rien, cela ne fait rien...
+
+--Et ils n'avaient même pas le droit d'élire un représentant; nous ne
+sommes pas reconnus comme un territoire distinct, et le gouvernement
+nous ignore officiellement.
+
+--Cela n'a aucune importance. J'arrangerai tout cela, et en moins de
+temps qu'il ne faut pour le dire je me charge de vous faire reconnaître.
+
+--Vraiment! Comme vous êtes bon, colonel! Toujours le même ami fidèle,
+le même cœur généreux qu'autrefois!
+
+Des larmes de reconnaissance montèrent aux yeux de Washington, tandis
+que l'autre poursuivait:
+
+--Considérez la chose comme faite, mon vieux, comme faite, vous dis-je.
+Et donnez-moi la main. Nous allons marcher de conserve désormais, vous
+et moi, et vous verrez que nous accomplirons des choses extraordinaires!
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+Mme Sellers, remise de son émotion, apparut de nouveau et commença à
+interroger le vieil ami au sujet de sa femme et de ses enfants, combien
+ils étaient, ce qu'ils faisaient, etc., et M. Washington Hawkins fut
+ainsi amené à raconter en détails les joies et les tristesses survenues
+à lui et à sa famille durant les quinze années écoulées. On apporta un
+message et le colonel sortit pour y répondre. Hawkins profita de cette
+occasion pour demander quelle avait été l'existence du colonel pendant
+ce laps de temps.
+
+--Ça a toujours été pareil, fut la réponse; si les circonstances
+avaient pu amener un changement, c'est lui qui ne s'y serait pas prêté.
+
+--Je le crois volontiers, madame Sellers.
+
+--Voyez-vous, il ne change pas lui-même, pas le moins du monde; il est
+ce qu'il est, Mulberry Sellers!
+
+--Je m'en rends facilement compte.
+
+--Toujours le même bon garçon, généreux, souriant, faisant mille
+projets et plein d'espoirs, tout en ne cessant pas d'être le même
+guignard, éternellement. Et chacun continue de l'aimer comme si l'on
+voyait en lui le plus brillant des triomphateurs.
+
+--On l'a toujours fait, et c'est bien naturel, puisque son amabilité et
+son obligeance n'ont pas leurs égales. Son attitude chaleureuse vous
+pousse à lui demander aide, conseils et faveurs sans jamais éprouver
+cette gêne qui vous vient dès qu'il s'agit de demander quoi que ce soit
+au commun des mortels.
+
+--Cela n'a pas changé en effet, cela non plus; et c'est d'autant plus
+étonnant que bien des fois les gens ne se sont servis de lui que comme
+d'un tremplin. Ceux qui n'ont plus besoin de lui lui tournent le dos;
+alors on s'aperçoit bien que de tels procédés le blessent, car il évite
+d'en parler. Pendant longtemps j'ai cru que l'expérience lui servirait,
+qu'il se montrerait plus prudent dans la suite, mais, hélas! au bout
+de quelques semaines il a tout oublié et le premier venu sortant on ne
+sait d'où n'a qu'à prendre un air de pauvre homme geignard pour gagner
+son cœur et sa confiance.
+
+--Cela doit souvent mettre votre patience à une rude épreuve?
+
+--Oh! non! J'y suis si habituée; et, après tout, je l'aime encore mieux
+comme cela qu'autrement. Quand je dis qu'il est un guignard, ou presque
+un raté, cela veut dire qu'il apparaît ainsi aux yeux du monde; pour
+moi, il ne l'est pas. Je ne pense pas à souhaiter qu'il soit autrement.
+Parfois je suis bien obligée de le gronder, de l'attraper un peu
+rudement même, si vous voulez, mais je crois que j'en ferais autant
+s'il était tout le contraire de ce qu'il est; mon tempérament, à moi,
+est ainsi fait. Mais je suis encore moins portée à le gronder quand il
+a fait fausse route que je ne le suis lorsqu'il triomphe.
+
+--Donc, il lui arrive encore de triompher, de réussir quelque chose,
+fit Hawkins dont le visage s'éclairait.
+
+--Lui? Le cher homme ne triomphe guère. Il frappe juste, comme il dit,
+de temps à autre. C'est alors qu'il faut que j'ouvre l'œil. L'argent
+file que c'est une vraie bénédiction. Dès qu'il en a, il remplit la
+maison d'éclopés, d'idiots, de chiens et chats errants, de toutes
+sortes de pauvres êtres que le monde ne tient pas à voir, et auxquels
+il tient; puis, quand il n'y a plus le sou à la maison, il me faut
+mettre tout ça dehors, sous peine de crever de faim nous-mêmes. Alors,
+cela lui fait de la peine, comme à moi, du reste. Tenez! nous avons
+à présent le vieux Daniel et la vieille Jinny, que le sheriff fit
+vendre dans le Sud à l'époque de notre faillite avant la guerre. La
+paix conclue, ils sont revenus à pied, éreintés par la marche, par le
+travail dans les plantations de coton, abandonnés, et sans force pour
+travailler un brin durant le temps qu'il leur restait encore à vivre.
+Nous n'avions rien à nous mettre sous la dent alors, mais, lui, il
+les accueillit à bras ouverts et comme si le ciel les avait envoyés
+tout droit pour notre seul plaisir. Je le pris à part, lui disant:
+«Mulberry! nous ne pouvons pas les garder, nous ne pouvons pas les
+nourrir, n'ayant pas un morceau pour nous-mêmes!» Il me regarda d'un
+air contrarié et répondit: «Les renvoyer, alors? eux qui sont venus
+à moi avec une confiance semblable, une confiance que... que j'ai dû
+_acheter_ en quelque sorte dans le lointain jadis, payer d'avance de
+ma signature, Polly, si l'on peut dire, car de telles merveilles ne
+sont pas données en _présent_... et maintenant vous voudriez que je n'y
+fisse pas honneur? Voyez comme ils sont pauvres, vieux et délaissés!»
+J'eus honte à ces paroles, et reprenant courage, je lui répondis
+doucement: «Nous les garderons, le Seigneur y pourvoira». Il fut si
+heureux qu'il voulut sur-le-champ entamer un discours exalté selon son
+habitude, mais, s'arrêtant, il se borna à déclarer humblement: «Moi,
+j'y pourvoirai en tout cas!» Il y a maintenant des années de cela et,
+vous l'avez vu, ces deux épaves sont toujours avec nous.
+
+--Mais ne font-ils pas le travail de votre ménage?
+
+--Quelle idée! Ils le feraient peut-être, s'ils en avaient la force,
+pauvres vieux, et sans doute s'imaginent-ils qu'ils en font une partie.
+Ce ne serait que présomption! Daniel surveille la porte d'entrée et
+fait parfois une course. Quelquefois ils font semblant d'épousseter
+ici, mais c'est alors qu'ils veulent écouter ce que nous disons. Ils
+tournent autour de nous... à table aussi, et pour la même raison. En
+réalité, nous sommes obligés de payer une jeune négresse pour avoir
+soin d'eux et une vieille pour faire le ménage.
+
+--Eh! On dirait qu'ils ne sont pas trop à plaindre.
+
+--C'est difficile à dire, car ils ne cessent de se chamailler, le plus
+souvent au sujet de leurs croyances: Daniel est baptiste et Jinny
+méthodiste; elle croit en une Providence particulière, et Daniel n'y
+croit pas. Il se prétend une sorte de libre penseur. Ce qui ne les
+empêche pas de chanter des hymnes ensemble, de bavarder à l'infini et
+d'avoir une immense considération pour Mulberry.
+
+Elle s'interrompit un instant, pensive, puis ajouta:
+
+--C'est bien naturel.
+
+--C'est un homme bien remarquable, certes!
+
+--Tout le monde le respecte. Si vous allez une fois à la Maison Blanche
+quand le Président reçoit sans invitation personnelle, vous verrez
+Mulberry! Vous pouvez me croire, il a une fière allure. Il est malaisé
+de voir du premier coup lequel des deux est le maître de céans.
+
+--Il a toujours été un maître homme. Mais, dites-moi, est-ce qu'il a
+aussi une croyance religieuse?
+
+--Il connaît admirablement tout cela. Par le fait, ce sont là ses
+études favorites avec celles de la Sibérie et des Russes.
+
+--A quelle religion appartient-il?
+
+--Lui?
+
+Elle se tut soudain, perdue en réflexions, puis dit très simplement:
+
+--Je crois qu'il était mahométan, ou quelque chose comme cela, la
+semaine dernière.
+
+Washington se décida à aller en ville pour chercher sa malle, car les
+Sellers étaient trop hospitaliers pour admettre qu'il cherchât un logis
+ailleurs. Leur maison devait être la sienne pendant la durée du Congrès.
+
+Le colonel se remit à son travail et, quand Washington revint, le
+petit jouet mécanique était terminé.
+
+--Le voici, lui cria gaiement le colonel; le voici fini!
+
+--C'est pour quoi faire, colonel?
+
+--Oh! rien qu'une bêtise, un jouet pour amuser les enfants.
+
+Washington examina l'objet.
+
+--On dirait une sorte de «puzzle».
+
+--C'est bien cela; je l'appelle «_le Cochon dans les trèfles_».
+Faites-le rentrer maintenant, que je voie votre adresse.
+
+Washington eut beaucoup de peine à y réussir, mais, quand il découvrit
+le truc, il se montra joyeux comme un enfant.
+
+--C'est tout ce qu'il y a de plus ingénieux, colonel; très, très habile
+et passionnant! Je resterais à jouer avec cela toute la journée. Que
+comptez-vous en faire?
+
+--Oh! rien. Prendre un brevet et le laisser de côté.
+
+--Ne faites pas cela! Il y a de l'argent à gagner avec cette trouvaille.
+
+Le colonel eut un regard plein de pitié, en répondant:
+
+--De l'argent, oui! De l'argent de poche, peut-être... tout au plus
+quelques cent mille...
+
+Washington écarquilla les yeux.
+
+Le colonel se leva et s'en fut sur la pointe des pieds jusqu'à la porte
+entre-bâillée, la ferma et revint avec les mêmes précautions à sa
+place, disant tout bas:
+
+--Êtes-vous homme à garder un secret?
+
+Washington, trop étonné pour parler, fit signe qu'il était cet homme.
+
+--Vous avez entendu parler de matérialisation? matérialisation des âmes
+des défunts?
+
+Washington en avait entendu parler, en effet.
+
+--Et probablement n'avez-vous jamais voulu y croire; avec raison,
+d'ailleurs! Les pratiques grotesques des ignorants et des charlatans
+ne méritent pas d'être prises au sérieux un instant. Ces gens auxquels
+il faut une chambre plongée dans l'obscurité pour faire apparaître à
+des nigauds n'importe qui ils désirent voir, leurs grand'mères, leurs
+petits-enfants, leur beau-frère, la pythonisse d'Endor, Milton, les
+frères Siamois, ou Pierre le Grand, sous forme d'une nébuleuse derrière
+un paravent, tout cela est parfaitement idiot, mon cher! Mais un savant
+qui pourrait s'appuyer sur l'ensemble des découvertes scientifiques
+pour réunir en un faisceau les puissances occultes de la nature...
+ce serait autre chose! Les fantômes qui répondraient à son appel ne
+chercheraient pas à fuir, eux. Ils resteraient! Saisissez-vous la
+valeur _commerciale_ de la nuance?
+
+--A dire vrai, je n'en suis pas bien sûr. Voulez-vous dire que, n'étant
+pas aussi éphémères, ces apparitions seraient plus demandées, en
+quelque sorte, et feraient ainsi monter le prix des entrées aux séances?
+
+--Aux séances? Vous n'y êtes pas du tout. Écoutez-moi... et tenez-vous
+bien, car vous allez avoir besoin de toute votre présence d'esprit.
+Dans trois jours j'aurai achevé mon travail et ma méthode sera devenue
+définitive. Le monde sera médusé en contemplant les merveilles que je
+lui tiens en réserve... Washington, dans trois jours, mettons dix en
+tout pour les non-initiés, vous me verrez évoquer les morts de tous les
+temps, et ils se lèveront pour répondre à mon appel. Ils marcheront...
+marcheront, à tout jamais, sans plus jamais mourir. Ils marcheront avec
+toute la force nerveuse de leur primitive vigueur. Que dites-vous de
+cela?
+
+--Colonel! vous me voyez abasourdi.
+
+--Saisissez-vous _maintenant_ qu'il y a de l'argent au fond de tout
+cela?
+
+--Je ne... je ne suis pas certain de comprendre tout à fait.
+
+--Dieu du ciel! Voyons! Mais j'aurai un monopole! Ils m'appartiendront
+tous, n'est-ce pas vrai? Il y a 2 000 policemen à New-York... aux
+appointements de quatre dollars par jour. Je les remplacerai tous par
+des policemen morts, pour la moitié du prix!
+
+--C'est prodigieux! Je n'y avais pas pensé. Quatre mille dollars par
+jour. Je commence à saisir. Mais les policemen morts seront-ils aptes...
+
+--Ne l'étaient-ils pas avant?
+
+--Si vous envisagez la chose de ce côté...
+
+--Envisagez-la comme vous le voulez, à votre idée! Mes gars seront
+toujours supérieurs. Ils ne mangeront pas, ne boiront pas, ils n'en
+ont pas besoin. Vous ne les verrez jamais cligner de l'œil aux
+caissiers dans les tripots qu'ils surveillent, aux tenanciers des bars
+malfamés, jamais faire la cour aux petites bonnes de leur quartier...
+En outre, les bandes d'apaches qui leur tendent des guets-apens pour
+les assassiner lâchement ne feront qu'endommager leur uniforme et
+ne vivront pas assez longtemps pour arriver à autre chose qu'à des
+satisfactions momentanées.
+
+--Eh bien, colonel, si vous êtes en mesure de fournir des policemen...
+naturellement...
+
+--Certainement! Je pourrai fournir tout ce que l'on me demandera.
+Prenez une armée, par exemple, de 25 000 hommes: coût 22 millions
+par an. Je ferai surgir à nouveau les Romains, je tirerai les Grecs
+de leurs tombes et je pourrai, pour 10 millions annuels, fournir le
+gouvernement de troupes composées de vétérans ayant appartenu aux
+légions victorieuses de toutes les époques... des soldats capables
+de poursuivre les Indiens sans trêve, sur des chevaux matérialisés,
+pendant une année entière, sans occasionner la moindre dépense de
+nourriture. Les armées d'Europe coûtent à présent 2 milliards par
+an; je les remplacerai entièrement pour un milliard. Je ferai sortir
+de terre les hommes d'État les plus remarquables de tous les âges
+et de tous les peuples, et je fournirai ce pays-ci d'un Parlement
+dont les membres seraient capables de venir aux séances sans se
+mouiller les jours de pluie, chose qui ne s'est jamais vue et qui
+ne se verra jamais, sauf le jour où mes grands hommes authentiques
+auront supplanté les ordinaires, qui, eux, ne sont en vérité que des
+fantoches éphémères sans valeur. Je me préoccuperai d'avoir un stock
+de souverains, de premier ordre au point de vue de l'intelligence et
+des mœurs, pris dans les mausolées royaux de tous les siècles--ce qui,
+entre nous, ne promet guère,--et je partagerai équitablement les listes
+civiles, me contentant des 50 pour 100 raisonnables qui doivent me
+revenir, puis...
+
+--Colonel! si la moitié seulement de ce que vous dites est vrai, il y a
+des millions à gagner...
+
+--Des milliards, voulez-vous dire, des milliards... et ces révélations
+sont si proches, leur réalisation si imminente, j'ose dire, qu'au cas
+où un homme un peu gêné viendrait me trouver dans l'espoir de trouver
+un ou deux milliards, je n'hésiterais pas à lui dire: «Entrez!»
+
+Ce dernier mot s'adressait à quelqu'un qui frappait à la porte au
+moment même. Un homme énergique, tenant un gros portefeuille entre ses
+mains, pénétra dans la pièce et présenta une note au colonel en lui
+disant sèchement:
+
+--C'est la dix-septième et dernière fois que je viens; il me faut ces 3
+dollars et 40 cents, colonel Mulberry Sellers! et tout de suite!
+
+Le colonel se mit à chercher dans toutes ses poches, l'une après
+l'autre, en murmurant:
+
+--Qu'est-ce que j'ai bien pu faire de mon carnet?... Impossible de
+mettre la main dessus... Il doit être resté à la cuisine... Je vais
+voir...
+
+--Non, vous ne vous en irez pas, jusqu'à ce que vous sortiez l'argent...
+
+Washington offrit ingénument d'aller voir. Dès qu'il fut parti, le
+colonel reprit:
+
+--Je dois avoir recours à votre obligeance; les fonds que j'attendais...
+
+--Au diable vos histoires! Allons! l'argent!
+
+Le colonel regarda autour de lui avec désespoir, mais soudain son
+visage s'illumina; il se précipita pour décrocher un de ses chromos
+particulièrement hideux et, l'ayant épousseté avec son mouchoir, il
+vint délicatement l'offrir au garçon de recettes, déclarant avec un
+grand air de tristesse:
+
+--C'est le seul Rembrandt qui me reste... prenez-le, mais que je ne
+vous voie pas l'emporter, cela me fait trop de peine!
+
+--Un quoi? Ce n'est qu'un vulgaire chromo.
+
+--Ne dites pas cela, je vous en prie: c'est un original et unique...
+appartenant à cette école de maîtres...
+
+--Un ignoble chromo et pas autre chose. Mais je le prends en attendant,
+car je ne peux pas perdre mon temps avec vous. Au revoir.
+
+Le colonel lui cria à travers la porte:
+
+--Faites attention... il faut le garantir contre l'humidité, la
+peinture est très délicate...
+
+Le garçon de recettes était déjà loin.
+
+Washington revint, affirmant qu'il avait regardé partout, aidé par
+Mme Sellers et les domestiques, mais en vain. Puis il ajouta en
+murmurant:
+
+--Il y a un homme que je voudrais bien tenir à cette heure. Cela me
+dispenserait de faire la chasse à un carnet de chèques.
+
+Ces paroles ne manquèrent pas d'intéresser le colonel.
+
+--Quel homme? questionna-t-il.
+
+--Un qu'ils appellent Pierre le Manchot, là-bas... à Cherokee. Il a
+cambriolé la banque à Tahlequah.
+
+--Il y a donc des banques à Tahlequah?
+
+--Oui, une, dans tous les cas. Il fut soupçonné d'être l'auteur du
+cambriolage, lequel rapporta 20 000 dollars. On a offert une récompense
+de 5 000 à celui qui le ferait prendre. Je suis sûr d'avoir vu cet
+homme-là au cours de mon voyage ici.
+
+--Non vraiment?
+
+--Il est certain que j'ai aperçu dans le train, le premier jour, un
+individu qui répondait très exactement à son signalement, un manchot
+portant les vêtements décrits dans la feuille signalétique publiée par
+les journaux.
+
+--Pourquoi ne l'avez-vous pas fait arrêter sur-le-champ?
+
+--Ce n'était pas possible, sans police et sans mandat. Mon intention
+était de ne pas le perdre de vue.
+
+--Eh bien?
+
+--Il a dû quitter mon train pendant un arrêt de nuit.
+
+--Quelle guigne!
+
+--Peut-être pas autant que vous croyez.
+
+--Comment cela?
+
+--Parce qu'il arriva à Baltimore trois jours plus tard en même temps
+que moi. Je l'ai encore aperçu au moment où je sortais de la gare.
+
+--Fort bien! Alors nous l'aurons! Dressons tout de suite notre plan de
+campagne!
+
+--Si nous envoyions une déclaration à la police de Baltimore?
+
+--En voilà une fichue idée! Voulez-vous donc que la récompense aille à
+ces gens-là?
+
+--Alors, quoi faire?
+
+Le colonel réfléchit.
+
+--Je vais vous le dire, fit-il. Insérons une note dans les communiqués
+personnels du _Soleil_ de Baltimore, rédigée comme suit: «A.
+_Donnez-moi de vos nouvelles, Pierre_». Attendez! Quel bras a-t-il
+perdu?
+
+--Le bras droit.
+
+--Bon! Écoutez ceci: «A. _Envoyez-moi un mot, Pierre, même si vous
+deviez l'écrire de votre main gauche. Adressez: XYZ, poste restante,
+Washington. De la part de qui vous savez._» Voilà! Avec cela il se
+laissera prendre.
+
+--Mais il ne va pas savoir _de la part de qui_! n'est-ce pas?
+
+--Non, mais il _voudra_ le savoir, n'est-ce pas?
+
+--Évidemment; je n'y pensais pas. Qu'est-ce qui vous y a fait penser?
+
+--Ma connaissance générale de la curiosité humaine.
+
+--Très fort, cela.
+
+--Très fort, je crois.
+
+--Alors, c'est entendu. J'envoie de suite l'annonce au _Soleil_ en y
+joignant un dollar pour une insertion soignée. A tout à l'heure!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+Après dîner, les deux amis passèrent la soirée en essayant de se mettre
+d'accord sur ce qu'ils allaient entreprendre avec les 5 000 dollars
+qu'ils toucheraient lorsqu'ils auraient retrouvé Pierre le Manchot et
+qu'ils l'auraient fait prendre, prouvé qu'il était bien le cambrioleur
+recherché, et fait rapatrier à Tahlequah sur le territoire indien!
+Mais il y avait tant de manières séduisantes d'employer ce bel argent
+liquide, qu'ils ne parvenaient pas à prendre une décision ferme. A la
+fin, Mme Sellers donna à entendre que leur discussion harassante
+manquait d'à-propos, en disant avec simplicité:
+
+--A quoi sert-il de vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué?
+
+On abandonna pour l'instant ce sujet de conversation, et bientôt chacun
+s'en fut dans son lit.
+
+Le lendemain matin, Hawkins décida le colonel à dessiner son jouet,
+à en dresser une description détaillée, et à faire les démarches
+nécessaires pour l'obtention d'un brevet. Il prit lui-même l'objet afin
+d'aller voir le parti que l'on pourrait en tirer commercialement. Il
+n'eut pas à chercher longtemps. Dans une modeste boutique, il trouva
+un Yankee entreprenant, occupé à la réparation de vieilles chaises.
+Celui-ci examina le «puzzle» d'un air d'abord indifférent, essaya de
+résoudre le problème, et, n'y réussissant pas aussi facilement qu'il
+l'avait supposé, s'y intéressa de plus en plus. Lorsque, enfin, il eut
+réussi, il demanda:
+
+--Avez-vous pris un brevet?
+
+--La demande a été déposée.
+
+--Ça suffit. Combien en voulez-vous?
+
+--Combien pourra-t-on le vendre au détail?
+
+--Dans les 25 cents, je présume.
+
+--Qu'offririez-vous pour les droits exclusifs?
+
+--S'il me fallait payer comptant, je ne pourrais pas vous donner 20
+dollars. Mais voici ce que je vous propose: vous m'abandonnez tous vos
+droits; moi, je me charge de la fabrication et de la vente, et je vous
+verserai 5 cents pour chaque objet vendu.
+
+Washington poussa un soupir. Encore un rêve évanoui; aucune somme qui
+en valût la peine à tirer de cet objet.
+
+--Soit, fit-il. J'accepte vos conditions. Mettons nos conventions par
+écrit.
+
+Quand il eut mis le papier dûment signé dans sa poche, il s'en alla
+sans plus penser à l'affaire, mais absorbé quand même par l'idée de
+placer avantageusement sa part des bénéfices futurs. Il était à peine
+rentré quand Sellers parut, accablé de douleur et exultant de joie,
+combinant aussi bien que possible les expressions divergentes de ses
+nouveaux sentiments. Il se jeta dans les bras de Hawkins, en disant:
+
+--Oh! mon ami, pleurez avec moi, pleurez, car ma famille est dans la
+désolation: une mort soudaine a frappé mon plus proche parent... et
+félicitez-moi, car me voici devenu lord de Rossmore!
+
+Il se tourna vers sa femme, la prenant dans ses bras, et dit:
+
+--Supportez ce coup, comtesse, par amour pour moi; ce malheur devait
+arriver!
+
+Elle supporta fort bien le coup, et répondit:
+
+--Ce n'est pas une bien grande perte. Simon Lathers était un pauvre
+hère, pas méchant, mais qui n'avait pas grand mérite... Et quant à son
+frère, il ne valait pas un clou.
+
+Le nouveau lord légitime poursuivit:
+
+--Je suis trop abattu par ce mélange de douleur et de joie pour pouvoir
+m'occuper des affaires urgentes; il faut donc que je demande à notre
+excellent ami de vouloir bien envoyer une lettre ou une dépêche à lady
+Gwendolen pour l'informer de...
+
+--Quelle lady Gwendolen?
+
+--Notre pauvre fille, qui, hélas!...
+
+--Sally Sellers? Mulberry Sellers, est-ce que vous perdez la tête?
+
+--Voyons! Je vous prie de ne pas oublier qui vous êtes et qui je
+suis. Veuillez tenir compte de votre situation et aussi avoir quelque
+considération pour la mienne. Il vaudrait mieux cesser de vous servir
+désormais de mon nom de famille, lady Rossmore!
+
+--Grands dieux! Je n'ai jamais... Comment faut-il que je vous appelle,
+alors?
+
+--Dans l'intimité, les termes habituels et affectueux sont encore
+jusqu'à un certain point admissibles; mais en public il serait plus
+convenable pour Votre Grâce de m'appeler «mylord» en _me_ parlant et
+«Rossmore» ou «Sa Seigneurie» en parlant de _moi_, et...
+
+--Oh! Berry! jamais je n'en serai capable.
+
+--Il le faudra pourtant, ma chérie. Il s'agit de nous montrer à la
+hauteur de notre position sociale, et nous soumettre de bonne grâce aux
+exigences nouvelles.
+
+--Eh bien, qu'il en soit comme vous l'entendez. Jamais je n'ai opposé
+mes désirs à vos volontés jusqu'à présent, Mulb... mylord, et il est
+trop tard pour commencer, quelque stupide que tout cela me paraisse.
+
+--Voilà qui s'appelle parler. Embrassez-moi et soyons bons amis à
+nouveau.
+
+--Pourtant, Gwendolen! Je me demande si je vais pouvoir m'habituer à
+ce nom-là. Personne n'est capable de se figurer Sally Sellers sous
+ce nom-là. C'est comme disproportionné à sa personne; que dirait-on
+d'un chérubin dans un mackintosh? Puis c'est un nom trop exotique,
+par-dessus le marché, en tout cas pour mes oreilles à moi.
+
+--Elle ne s'en plaindra pas elle-même, soyez-en certaine!
+
+--C'est vrai. Elle se fait à tout ce qui est romanesque. Pour sûr elle
+ne tient pas de moi. Aussi avons-nous eu tort de l'envoyer dans ce
+pensionnat ridicule...
+
+--Ça, Hawkins, écoutez-moi! Un pensionnat fait pour les jeunes
+personnes de l'aristocratie, où elles apprennent non seulement à bien
+se conduire, mais à _conduire_, à monter à cheval, avec des valets en
+livrée pour les accompagner... à une distance respectueuse, 63 pas...
+Et cela dans un manoir de grande allure avec tourelles et poivrières,
+et tout ce qui s'ensuit. Et tous les noms des bâtiments, des jardins,
+des pelouses, des bosquets sont pris dans les livres de Walter Scott.
+Le pensionnat lui-même s'appelle Rowena-Ivanhoé College! Croyez-vous!
+Avec ça elles sont heureuses... n'ont rien à faire... Mais il faut
+absolument l'arracher à ces délices, la faire revenir à la résidence
+familiale, pour porter dignement le deuil avec nous...
+
+--Le deuil de ces deux sauvages de l'Arkansas!
+
+--Ma chérie! Faites attention! Des «sauvages»? N'oubliez pas que:
+_noblesse oblige_.
+
+--Parlez-moi donc votre langage habituel, Ross! Pourquoi me regarder
+comme si j'étais un phénomène? Oui, je sais, c'est Ross-_more_ qu'il
+fallait dire. Ne vous faites pas de mauvais sang et allez écrire à
+Gwendolen!... Est-ce une lettre ou une dépêche que vous allez rédiger?
+
+--Il enverra certainement une dépêche, ma chère, fit Hawkins.
+
+--Je le pensais bien, murmura la noble dame en les quittant. Il
+s'arrangera de façon que son nom aristocratique fasse impression au
+pensionnat. Il va complètement affoler notre enfant.
+
+On envoya le vieux Daniel porter le télégramme. Il y avait bien dans un
+coin de la pièce un récepteur de téléphone, mais Washington eut beau
+sonner, personne ne répondait du bureau central. Le colonel murmura
+quelque chose pour avoir l'air de se plaindre de «cette sacrée machine
+qui était toujours dérangée quand on en avait besoin», mais il omit
+d'expliquer que l'appareil ne faisait office que de figurant, et que
+nul fil ne le reliait au réseau de la ville. Cela ne l'empêchait pas
+de faire semblant de s'en servir avec gravité lorsqu'il recevait des
+visites d'étrangers.
+
+Enfin on commanda du papier à lettres largement bordé de noir, et un
+cachet aux armes des Rossmore; après quoi, on s'en fut chercher un
+repos mérité.
+
+Le lendemain, Hawkins se chargea, sur la demande du colonel, de
+cravater de crêpe le portrait du président Jackson; pendant ce temps,
+le nouveau chef de la famille fit part du décès à l'usurpateur
+en Angleterre, par une lettre dont le lecteur a déjà pu prendre
+connaissance. Par une seconde lettre, il pria les autorités de Duffy's
+Corner, dans l'État d'Arkansas, de bien vouloir faire procéder à
+l'embaumement des corps des deux frères et les expédier--contre
+remboursement des frais--à l'adresse de l'usurpateur. Il dessina
+ensuite les armoiries et la devise de la famille sur une large feuille
+d'emballage qu'ils allèrent ensemble porter chez le raccommodeur de
+chaises yankee découvert par Hawkins.
+
+Une heure plus tard, on fut en possession d'un écusson remarquable que
+le colonel s'empressa de clouer au-dessus de la porte d'entrée. Il
+n'avait pas compté en vain sur cet emblème pour fixer l'attention des
+passants, car il n'en fallait pas davantage pour provoquer l'admiration
+des enfants loqueteux, des nègres oisifs et des chiens errants qui
+formaient la majeure partie des habitants de ce quartier excentrique.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+Huit jours après l'envoi de la dépêche, au moment où, à moitié engourdi
+encore par le sommeil, Washington Hawkins pénétra dans la salle à
+manger à l'heure du déjeuner, il se sentit brusquement réveiller par
+une sensation de plaisir soudaine comme une étincelle électrique. Ne
+venait-il pas d'apercevoir la plus séduisante jeune personne qu'il eût
+jamais rencontrée au cours de son existence. Celle-ci n'était autre
+que Sally Sellers, lady Gwendolen, arrivée dans la nuit. Il lui sembla
+même que ses vêtements étaient les plus jolis, les plus délicieusement
+arrangés du monde avec des ornements et des couleurs d'une parfaite
+harmonie. Ce n'était pourtant qu'une robe d'intérieur simple et peu
+coûteuse, mais assurément, à ses yeux, un chef-d'œuvre de l'espèce. En
+même temps, la présence de la jeune fille avait pour effet de rendre
+le modeste intérieur du ménage Sellers agréable à l'œil et à l'esprit
+et, dans son ensemble hétéroclite, accueillant et gracieux comme une
+roseraie au soleil. C'était elle la magicienne à qui était due cette
+transformation, c'était elle qui donnait à toute la maison un air de
+fraîcheur et presque d'élégance inattendue.
+
+--Ma fille... commandant Hawkins, présenta le lord légitime, ajoutant:
+«De retour à la maison paternelle pour partager la douleur et
+l'affliction des auteurs de ses jours, frappés dans leurs plus chères
+affections. Elle aimait énormément le lord défunt, elle l'idolâtrait,
+mon cher, positivement...»
+
+--Papa! Je ne l'ai jamais vu.
+
+--Juste, très juste; je pensais à quelqu'un d'autre... à sa mère...
+
+--Quoi? Moi, aimer ce vieux hareng saur? ce crétin?... interrompit
+Mme Sellers.
+
+--Au fait! je pensais à moi-même. Pauvre vieux gentilhomme, qui fut mon
+inséparable compagnon...
+
+--Écoutez-le! Mulberry Sel... Mul... Rossmore! au diable ce nom
+rébarbatif! Je ne vous ai jamais rien entendu dire de semblable, mais
+au contraire que, si vous rencontriez ce va-nu-pieds, vous...
+
+--Je pensais à... je ne sais plus qui... cela n'a d'ailleurs aucune
+importance; _quelqu'un_ l'idolâtrait très certainement, je m'en
+souviens comme si c'était hier, et...
+
+--Papa, laissez-moi au moins dire bonjour au commandant Hawkins; je me
+rappelle très bien le moment où nous nous sommes vus la dernière fois,
+quoique je fusse alors toute petite, et je suis très heureuse de le
+voir de nouveau chez nous, comme un membre de la famille.
+
+Elle le regardait bien en face, tout en lui serrant cordialement la
+main, en ajoutant qu'elle espérait qu'il ne l'avait pas oubliée non
+plus.
+
+Il fut enthousiasmé par la franche cordialité qu'elle venait de
+témoigner à son égard et, pour l'en remercier, il aurait voulu lui dire
+qu'il se souvenait d'elle mieux que de ses propres enfants ou quelque
+chose dans ce goût. Mais cela aurait pu paraître exagéré à la jeune
+fille, aussi se borna-t-il à des phrases plus vagues, s'embarrassant
+néanmoins de plus en plus dans ses efforts pour lui faire savoir,
+délicatement et par d'adroits sous-entendus, combien il la trouvait
+belle et charmante. Ce discours eut pour effet de lui gagner l'amitié
+de la jeune Sally. En vérité, la beauté de celle-ci avait un caractère
+peu commun. Cette beauté n'était pas due à ses beaux yeux, à ses beaux
+cheveux, à une bouche adorablement dessinée, à un nez fin ou à des
+oreilles ourlées à la perfection. Elle était due plutôt à un rapport
+harmonieux entre tous les traits. Ce rapport, de même que celui qui
+existait entre les teintes et le coloris de la peau, des yeux et des
+cheveux, est de la première importance. La même combinaison de couleurs
+qui donnerait de la beauté à un paysage ou à un tableau représentant
+une éruption volcanique, deviendrait désastreuse sur le visage d'une
+jeune fille. La beauté de Gwendolen Sellers était ainsi, déterminée
+surtout par l'harmonie délicate de l'ensemble.
+
+La famille étant au complet grâce à l'arrivée de Gwendolen, il fut
+maintenant décidé que le deuil officiel allait commencer; mais, pour
+la commodité de tous, on en fixa le début à l'heure du dîner de tous
+les jours; le deuil prendrait fin avec le repas. C'était une idée
+ingénieuse du colonel. Celui-ci avait fait des recherches héraldiques
+et généalogiques, et avait hâte d'en communiquer les résultats à son
+ami; mais Hawkins, au lieu d'écouter les phrases qui annonçaient un
+discours dont il eût été impossible de deviner la portée finale,
+fouilla négligemment dans sa poche et produisit une lettre dont la vue
+arrêta net la volubilité du colonel.
+
+L'enveloppe ne portait que cette adresse: XYZ.
+
+--Épatant! Quand est-elle arrivée?
+
+--Hier soir; mais vous étiez sorti, et quand vous êtes rentré je
+dormais déjà. En descendant ce matin, la présence de votre fille m'a
+d'abord impressionné...
+
+--N'est-ce pas qu'elle est très bien, ma fille?... on voit qu'elle a
+de la race: ses traits, sa démarche, son port de reine... Mais que
+répond-il? Car ceci devient passionnant, n'est-ce pas! Voyons, vous ne
+l'avez pas encore décachetée?
+
+Il fit sauter l'enveloppe et ils lurent:
+
+ «A. _A qui vous savez. Je crois vous connaître. Attendez dix jours.
+ Suis en route pour Washington._»
+
+La satisfaction des deux amis s'évanouit à cette lecture. Au bout d'un
+silence, le plus jeune poussa un soupir et dit:
+
+--Mais _nous_ ne pouvons pas attendre dix jours avant de toucher
+l'argent!
+
+--Évidemment non. Cet individu n'est pas raisonnable. Nous sommes au
+bout de notre rouleau, financièrement parlant.
+
+--Si nous parvenions à lui expliquer d'une manière adroite que des
+circonstances particulières rendent tout délai extrêmement grave pour
+nous...
+
+--C'est cela même... et qu'il nous rendrait un service signalé s'il
+s'arrangeait pour venir aussitôt, un service qui... que...
+
+--Que nous... dont nous...
+
+--Voilà! dont nous saurons lui témoigner notre gratitude, avec joie.
+
+--Très bien! Cela le fera venir. Si c'est un homme, s'il a les
+sentiments généreux et sympathiques d'un homme de cœur, il sera
+ici dans les vingt-quatre heures. Allons! Une plume et du papier!
+Mettons-nous de suite à la besogne!
+
+Ils ébauchèrent ensemble 22 rédactions sans être entièrement satisfaits
+d'aucune. Leur défaut capital était d'insister sur l'urgence. Car ils
+craignaient avec raison que leur hâte mal dissimulée n'éveillât des
+soupçons dans l'esprit de Pierre le Manchot. Si on enlevait au message
+son caractère d'urgence, celui-ci perdait du coup toute signification.
+Le dilemme était fort épineux.
+
+--J'ai remarqué, déclara enfin le colonel, que, dans des difficultés
+littéraires de ce genre, ce qui donne surtout du fil à retordre c'est
+de _chercher_ à dissimuler ce qui doit être dissimulé. Tandis que si
+l'on y va carrément, sans arrière-pensée, on peut écrire des volumes
+dont le sens profond échappe parfaitement au lecteur. C'est ainsi que
+procèdent la plupart des auteurs.
+
+En dépit d'efforts réitérés, ils durent finalement renoncer à leur
+projet et convinrent qu'il fallait essayer de patienter pendant dix
+jours, tant bien que mal. L'instant d'après, un nouveau rayon d'espoir
+les remit à l'aise. Maintenant que l'affaire était en si bonne voie,
+ils trouveraient peut-être moyen d'emprunter quelques petites avances
+sur la récompense promise.
+
+Le lendemain, c'était le 10 mai, quelques événements importants
+se produisirent. Les restes des deux nobles frères de l'Arkansas
+quittèrent l'Amérique pour l'Angleterre à l'adresse de lord Rossmore,
+et le fils de ce gentleman, Kirkcudbright Llanover Marjoribanks
+Sellers, vicomte Berkeley, s'embarqua à Liverpool pour l'Amérique avec
+l'intention bien arrêtée de résigner tous ses droits entre les mains du
+lord légitime Mulberry Sellers de Rossmore Towers, dans le district de
+Columbia U. S. A.
+
+Les deux navires se rencontrèrent quelques jours plus tard au milieu
+de l'Atlantique, mais cet événement extraordinaire passa totalement
+inaperçu.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+Dans le délai normal, les deux frères arrivèrent à destination et
+furent livrés à leur très noble parent. Il serait téméraire de
+vouloir décrire la fureur de ce vieillard, et d'ailleurs à quoi cela
+servirait-il! Lorsqu'il eut retrouvé son calme, il examina de plus
+près cette ahurissante affaire, et dut reconnaître que les deux frères
+avaient quelques droits moraux. N'étaient-ils pas du même sang que
+lui, après tout! Donc il ne serait pas convenable de traiter leurs
+dépouilles avec dédain. Réflexion faite, il décida de les faire
+enterrer solennellement dans l'église de Cholmondeley, toutefois sans
+faire figurer les armoiries à la cérémonie. Mais il y assista en
+personne pour conduire le deuil.
+
+Pendant ce temps, nos amis de Washington passèrent de mornes jours
+dans l'attente de Pierre le Manchot, auquel ils reprochaient avec
+amertume de tant différer sa venue. Quant à la jolie Sally Sellers,
+qui faisait preuve d'un esprit aussi pratique et démocratique que lady
+Gwendolen était romanesque et aristocratique, elle menait une existence
+d'activité précieuse, tirant tout le parti possible de sa double
+personnalité. Toute la journée durant, elle demeurait dans sa chambre,
+à gagner le pain dont la famille Sellers avait le plus grand besoin;
+le soir, lady Gwendolen jouait fort dignement son rôle aristocratique
+d'héritière du nom de Rossmore. Pendant la journée, elle n'était qu'une
+brave jeune fille américaine adroite et fière de son cerveau et de ses
+mains, comme des résultats qu'elle en pouvait obtenir; le soir, elle
+jouissait de sa liberté dans un pays de rêve que peuplaient des figures
+titrées aux couronnes fleuronnées. Le jour, sa demeure n'était qu'une
+pauvre chambre dans un vieux bâtiment délabré; le soir, c'était la
+résidence familiale, pompeusement appelée Rossmore Towers par son père.
+
+Au pensionnat elle avait, sans le savoir, appris un métier. Ses
+camarades avaient découvert qu'elle dessinait elle-même ses robes.
+Depuis lors, elle n'avait jamais manqué de travail, et elle était loin
+de s'en plaindre, car pouvoir se livrer à un travail auquel des dons
+exceptionnels vous destinent est la plus haute joie dans la vie, et
+il était indiscutable que Sally Sellers possédait un don réel dans
+l'art de dessiner des vêtements. Trois jours après son retour à la
+maison, elle avait déniché du travail. Bien avant le jour où Pierre
+devait se présenter, et avant que les deux frères reposassent en terre
+anglaise, elle était déjà submergée de commandes, et aucune nécessité
+de sacrifier les chromos de la famille ès mains des créanciers ne se
+faisait plus sentir.
+
+--C'est une vraie perle, ma fille, dit Rossmore au commandant; le
+portrait de son père en tous points. Vive et travailleuse de ses mains
+et de sa tête, jamais embarrassée, jamais aucune honte à travailler.
+Toujours à la hauteur de la tâche quelle qu'elle soit. Née avec de la
+chance, on peut dire, elle ne connaît pas l'insuccès. Intensément et
+pratiquement Américaine par l'éducation et en même temps intensément
+et noblement Européenne par le sang aristocratique qui coule dans ses
+veines! Exactement comme moi: Mulberry Sellers en matière de finance et
+de génie, aux heures de travail. Mais après? qui voyez-vous sous les
+mêmes habits, sinon le Rossmore grand seigneur.
+
+Journellement on voyait les deux amis au bureau de poste central. Et un
+jour leur persévérance fut récompensée. Dans l'après-midi du 20 mai,
+l'employé leur remit enfin une lettre portant le timbre de Washington,
+et adressée à XYZ. Elle contenait ces mots: «Vieille futaille derrière
+le dernier réverbère, allée du Cheval Noir. Si vous êtes un loyal
+compère, soyez-y demain matin, le 21, à 10 h. 22, ni plus tôt, ni plus
+tard, et attendez-moi.»
+
+Ayant lu, les amis réfléchirent profondément et le lord déclara:
+
+--Ne vous semble-t-il pas qu'il craint que nous ne soyons munis d'un
+mandat d'arrêt?
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que ce n'est pas un lieu de rendez-vous ordinaire, ni
+confortable ni attrayant. En outre, celui qui voudrait sans danger
+savoir qui attend près de cette vieille futaille n'aurait qu'à se tenir
+à l'autre coin de l'allée, prêt à disparaître sans avoir été aperçu
+seulement. N'est-ce pas vrai?
+
+--En effet, vous avez raison. On dirait décidément un homme incapable
+d'agir avec franchise et loyauté. Il agit comme s'il nous prenait pour
+de vilains cocos, au lieu de se conduire en gentleman, et de nous dire
+à quel hôtel il est descendu.
+
+--Nous le tenons, Washington, ça y est, s'écria le colonel joyeusement;
+il nous le _dit_, sans le vouloir.
+
+--Comment ça?
+
+--L'allée qu'il nous indique est une petite ruelle déserte sur laquelle
+donne la façade latérale de l'Hôtel Gadsby. C'est là qu'il est descendu.
+
+--Qu'est-ce qui vous fait croire cela?
+
+--Croire?... mais j'en suis sûr... il occupe une chambre d'où il peut
+voir les alentours de ce réverbère. Il va se tenir tranquillement chez
+lui derrière les rideaux, demain à 10 h. 22, et quand il nous apercevra
+près de la vieille futaille, il se dira: «J'ai vu un de ces deux
+individus dans le train», et en une demi-minute il aura fait sa valise
+et déguerpi pour l'autre bout du monde!
+
+Hawkins faillit se trouver mal de désappointement.
+
+--Oh! colonel, rien à espérer! C'est exactement ce qu'il va faire.
+
+--Non, mon ami, c'est ce qu'il ne fera pas.
+
+--Pas? Comment ça?
+
+--Parce que _vous_ n'irez pas vous montrer par là. J'irai seul. Vous ne
+viendrez qu'après, en compagnie d'un agent, avec un mandat,--en civil,
+l'agent, bien entendu,--dès que vous l'aurez vu engager la conversation
+avec moi.
+
+--Quel cerveau vous avez, colonel Sellers! Je n'aurais jamais imaginé
+tout cela.
+
+--Ni aucun lord Rossmore, mon cher, depuis Guillaume le Conquérant
+jusqu'à Mulberry, en sa qualité de lord, du moins! Mais nous sommes aux
+heures de travail, et le grand seigneur a cédé la place! Venez que je
+vous montre la chambre du manchot!
+
+Il était près de 9 heures du soir lorsqu'ils se dirigèrent vers le
+réverbère de l'allée du Cheval Noir.
+
+--Vous voyez maintenant, fit le colonel triomphalement en désignant
+d'un large geste la façade latérale de l'hôtel Gadsby. C'est là, et pas
+ailleurs! Je vous l'avais bien dit!
+
+--Certes, colonel! Mais l'hôtel a six étages et je ne me rends pas
+compte de quelle fenêtre...
+
+--Toutes les fenêtres, toutes. Qu'il fasse son choix selon sa
+fantaisie. Pour moi, je suis satisfait, maintenant que je connais son
+gîte... Allez vous placer au coin de la rue pendant que j'explore
+l'hôtel.
+
+Le noble lord se contenta d'abord d'aller et venir parmi la foule des
+voyageurs, puis se posta à proximité de l'ascenseur. Une heure durant
+il surveilla les gens qui montaient ou descendaient, mais tous étaient
+normalement pourvus de leurs quatre membres. Enfin il aperçut une
+silhouette répondant au signalement, sans toutefois avoir le temps de
+distinguer autre chose qu'un chapeau de cow-boy de l'Ouest, une sacoche
+plutôt de couleur criarde, et une manche vide repliée et épinglée à
+l'épaule. L'homme lui tournait le dos à ce moment et, ayant pénétré
+dans l'ascenseur, disparut rapidement.
+
+Tout joyeux cependant, le colonel rejoignit son complice.
+
+--Nous le tenons, commandant, c'est lui! Je l'ai vu, de mes yeux vu...
+A condition que je puisse le voir de dos, je le reconnaîtrai désormais
+partout et toujours. Nous sommes bons! Allons faire régler la question
+du mandat d'amener, afin d'être en mesure de réquisitionner le secours
+des agents!
+
+Toutes les formalités accomplies, ils purent enfin se coucher heureux
+pour rêver du grand événement escompté pour le lendemain. Ici, il
+convient de faire remarquer que, parmi la cohue qui se pressait autour
+de l'ascenseur, se trouvait un jeune parent de Mulberry Sellers; mais
+celui-ci ne s'en doutait guère et ne fit pas davantage attention à lui.
+Ce jeune parent était le vicomte Berkeley.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+Arrivé dans sa chambre, lord Berkeley se prépara à accomplir cet
+essentiel devoir de tout Anglais en voyage: inscrire les événements
+de la journée et ses réflexions dans son «journal». Ces préparatifs
+consistaient notamment à fouiller dans sa valise pour trouver une
+plume. Il y avait bien sur sa table un porte-plume à côté de l'encrier,
+mais Berkeley était Anglais. On sait que les Anglais fabriquent des
+plumes d'acier pour les neuf dixièmes des habitants du globe, mais
+qu'ils ne s'en servent jamais eux-mêmes. Il leur faut à tout prix la
+plume d'oie antédiluvienne. Lorsqu'il en eut découvert une, il se mit
+au travail, terminant ainsi la page de son journal:
+
+«Après tout, j'ai commis une faute énorme. J'aurais dû abandonner mon
+titre et changer de nom dès l'instant de mon départ. C'est incroyable
+et ridicule, mais je remarque à chaque pas que ces Américains n'ont pas
+de plus grand désir que d'entrer en relations avec un lord. Ils ne sont
+pas rampants comme beaucoup d'Européens, mais ils apprendraient bien
+vite à l'être; au fond, il ne leur manque que l'accoutumance. Je suis à
+peine arrivé quelque part que tout le monde connaît déjà ma qualité. On
+dirait que les Yankees démocrates, apparemment si fiers de leur roture,
+ont un flair spécial grâce auquel ils devinent un titre de noblesse
+à distance. J'en suis à chaque instant victime et il faut que cela
+cesse, ou je ne pourrai jamais connaître cette Amérique d'égalité et de
+simplicité qui fut mon espoir, ces hommes de mœurs modestes qui seuls
+sont dignes d'une grande république moderne. Il faut que je change de
+nom sans retard, sinon tous mes projets deviendront irréalisables. Dès
+demain je me mettrai à la recherche du prétendant américain, afin de
+lui proposer la substitution que j'ai décidée, et puis je chercherai un
+nouveau logement sous un nom quelconque.»
+
+Ayant noté ces réflexions importantes dans son journal, il alla se
+coucher et s'endormit rapidement. Au bout d'une heure ou deux, il se
+réveilla à moitié avec l'impression d'entendre des bruits singuliers
+dans les couloirs de l'hôtel. L'instant d'après, il se trouva
+complètement réveillé; un bruit extraordinaire de portes et de pas
+précipités parvenait en effet à ses oreilles. De tous les côtés les
+vitres volaient en éclats, les gens couraient et poussaient des cris.
+Quelqu'un frappa en passant à sa porte et il entendit ce cri: «Sauve
+qui peut! La maison brûle!»
+
+Lord Berkeley sauta de son lit et chercha ses vêtements, mais dans
+sa hâte, au milieu de l'obscurité et de la fumée qui commençait à
+pénétrer dans la chambre, il trébucha sur une chaise et tomba. Il se
+serait certainement évanoui s'il ne s'était cogné très fort dans sa
+chute. Dès qu'il put se relever, il ouvrit la porte et se trouva seul
+et sans aide dans le couloir rempli de fumée. Les flammes avaient déjà
+envahi une partie de l'escalier, mais, comme il cherchait une issue de
+secours, il aperçut une chambre encore éclairée par un bec de gaz, et
+dont la porte était grande ouverte. Il vit sur une chaise des vêtements
+empilés, sur une autre une sacoche qu'il fit tomber pour s'emparer
+de la chaise avec laquelle il fit sauter un carreau. Les pompiers
+l'aperçurent d'en bas et écartèrent la foule pour amener une échelle
+de sauvetage. Fallait-il donc qu'il se montrât à tous les yeux dans le
+plus simple et le moins seyant des appareils? Non! Il avait une minute
+à attendre peut-être. Juste le temps de se glisser dans les vêtements
+oubliés près de lui. C'est ce qu'il fit. Ils étaient à peu près à
+sa taille, un peu trop larges sans doute, un peu trop voyants comme
+couleur aussi; et le chapeau était d'un genre auquel il n'était pas
+encore accoutumé, puisque, à cette époque, Buffalo Bill ne s'était pas
+encore exhibé en Europe. Il réussit sans peine à mettre la veste d'un
+côté; de l'autre la manche était repliée et épinglée à l'épaule. Le
+temps de l'arranger autrement lui manquait. Vite il fut sur l'échelle,
+les pompiers le saisirent, et en un clin d'œil il se trouva en bas mêlé
+à la foule.
+
+Le chapeau de cow-boy attirait exagérément les regards, et il était
+loin de se sentir à son aise, bien que son accoutrement suffît pour
+inspirer le respect. Un des gamins attroupés au delà de la corde tendue
+pour empêcher la foule de se mêler aux sauveteurs hasarda néanmoins une
+question à laquelle il répondit. Une surprise sans égale se peignit
+dans les regards.
+
+--Eh! Un cow-boy _anglais_! C'est-y pas possible!
+
+«Qu'est-ce qu'un cow-boy», se demanda Berkeley. Mais chacun voulait
+maintenant lui poser des questions, et il joua des coudes pour
+se frayer un chemin et parvenir hors de cette foule importune.
+Ayant libéré la manche et mis la veste convenablement, il s'en fut
+chercher un logement modeste ailleurs. Quand il l'eut trouvé, il se
+déshabilla pour la seconde fois et s'endormit bientôt. Au réveil,
+il passa l'inspection de ses nouveaux vêtements de hasard. Ils lui
+paraissaient indiscutablement extravagants, mais relativement neufs
+et, en tout cas, propres. Dans les poches il découvrit une somme assez
+respectable: 5 billets de 400 dollars chaque, près de 50 dollars en
+menus billets et en argent, du tabac, un livre de prières impossible
+à ouvrir, et qui contenait du whisky, un carnet de poche, sans le nom
+du propriétaire. D'une écriture maladroite y figuraient des chiffres,
+des paris, des ventes, des noms apparemment de maquignons des prairies:
+«Jack-aux-six-doigts», «Jeune-homme-qu'a-peur», etc. Aucune lettre,
+aucune pièce d'identité!
+
+Le jeune homme fit quelques réflexions et chercha à s'orienter pour sa
+future existence. Sa lettre de crédit était brûlée dans l'incendie;
+il emprunterait donc les 50 dollars pour l'instant, en employant une
+partie de la somme à chercher le propriétaire par des annonces dans les
+journaux, une autre à payer son logement et sa nourriture en attendant
+de trouver du travail.
+
+Cette décision prise, il envoya chercher un journal du matin. La
+première chose qui frappa son regard fut la nouvelle de sa propre mort
+imprimée en gros caractères. Dans le corps du journal il trouva tous
+les détails désirables; on y racontait comment il avait déployé un
+héroïsme sans bornes, digne de sa noble race, en sauvant des femmes
+et des enfants de la maison incendiée jusqu'à ce qu'il fût devenu
+impossible à lui-même d'échapper au fatal sinistre. On décrivait
+l'attitude consternée de la foule en le voyant enfin debout, entouré
+de flammes, les bras croisés et attendant bravement l'approche du feu
+dévorateur et terrible, jusqu'à ce que, «parmi cet océan de flammes,
+de fumée, d'épouvante, le jeune héritier de la glorieuse famille
+des Rossmore fût enfin saisi par l'ouragan rougeoyant et disparût
+pour toujours du nombre des hommes». L'article était si bien tourné,
+l'exploit si sublime que des larmes lui vinrent aux yeux.
+
+Il ne tarda pas à se dire que cet événement arrivait à point. Lord
+Berkeley était mort! Quelle chance inespérée! Mort fort honorablement,
+ma foi, ce qui rendrait la chose plus douce aux yeux de son père.
+Ainsi, tout était pour le mieux. Il ne lui restait qu'à choisir un
+nouvel état civil et à recommencer sa vie sur un nouveau plan. «Voilà,
+se disait-il, que pour la première fois je respire un air de vraie
+liberté. Enfin, je suis un homme, et rien qu'un homme, sur le pied
+d'égalité avec tout le monde. Par mes propres forces je m'élèverai
+désormais, ou bien je sombrerai par ma faute. C'est le plus beau jour
+de ma vie!»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+--Que Dieu ait pitié de nous, Hawkins! s'écria douloureusement le
+colonel en laissant choir le journal du matin.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Il n'est plus! Le jeune et brillant héritier d'une famille illustre,
+le plus doué, le plus courageux, le plus noble de sa race... a quitté
+ce monde enveloppé de la gloire sublime des flammes du brasier.
+
+--Qui?
+
+--Mon estimé et glorieux jeune parent, Kirkcudbright Llanover
+Marjoribanks Sellers, vicomte Berkeley, héritier de l'usurpateur
+Rossmore.
+
+--Pas possible!
+
+--C'est la pure vérité.
+
+--Quand cela?
+
+--Cette nuit.
+
+--Et où?
+
+--Ici même, à Washington, à son arrivée d'Angleterre, d'après les
+journaux.
+
+--Vous m'étonnez, colonel!
+
+--L'hôtel a complètement brûlé.
+
+--Quel hôtel?
+
+--Le Gadsby!
+
+--Dieu du ciel! Est-ce que nous les aurions perdus tous les deux, alors?
+
+--Les deux... qui?
+
+--Pierre le Manchot.
+
+--Cré nom de nom! Je l'avais oublié, celui-là. J'espère bien que non.
+
+--J'espère... vous dites! Je vous crois! Car nous ne pouvons pas nous
+passer de lui. Nous pouvons plus facilement supporter la perte d'un
+million de vicomtes que celle de notre seul et unique salut.
+
+Ils parcoururent attentivement l'article et furent terrifiés en
+apprenant que l'on avait aperçu un manchot en vêtement de nuit,
+visiblement hagard de peur, qui n'écoutait aucun appel, mais s'enfuyait
+vers un escalier déjà en flammes sans aucune issue.
+
+--Pauvre garçon! soupira Hawkins... Et dire qu'il avait des amis si
+près. Si nous étions restés un peu plus longtemps hier soir, qui sait
+si nous ne l'eussions pas sauvé?
+
+Le lord releva la tête et dit avec calme:
+
+--Le fait qu'il est mort importe peu. Jusqu'à présent, c'était une
+prise douteuse; cette fois-ci, nous le tenons pour de bon.
+
+--Comment? Nous le tenons?
+
+--Je vais le matérialiser.
+
+--Rossmore, je vous en prie, ne plaisantez pas! Croyez-vous vraiment
+pouvoir le faire?
+
+--Je peux le faire, aussi vrai que vous êtes assis sur cette chaise-là.
+Et je le ferai.
+
+--Donnez-moi la main, mon ami, que je vous remercie de m'avoir
+réconforté. J'étais désespéré, mais vous m'avez rendu à la vie. Et
+maintenant, allez-y tout de suite; faites le nécessaire!
+
+--Cela me demandera un peu de temps, Hawkins, mais nous ne sommes
+nullement pressés, n'est-ce pas, étant données les circonstances.
+D'autre part, certains devoirs m'incombent tout d'abord à la suite du
+décès de ce jeune gentilhomme...
+
+--Naturellement. Je regrette mon étourderie à propos de ce nouveau
+deuil cruel. Il est tout naturel que vous songiez d'abord à le
+matérialiser, lui...
+
+--Ce... ce n'est pas précisément ce que je voulais dire; mais, somme
+toute... où avais-je donc la tête? Évidemment, il faut que je le
+matérialise. Ah! Hawkins, l'égoïsme est à la base de tous les actes
+d'un être humain! Pardonnez-moi cette faiblesse de n'avoir pas
+immédiatement songé à ce que vous dites. Oui, je vous donne ma parole
+que je le matérialiserai.
+
+--Ce sont là paroles dignes du vrai Sellers, de mon vieil ami.
+
+--Mais, Hawkins, une chose me frappe à l'instant, et sur laquelle je
+n'ai pas insisté jusqu'ici: il nous faudra beaucoup de circonspection.
+
+--Comment cela?
+
+--Nous ne devons pas souffler mot de ces matérialisations, pas y faire
+la plus petite allusion devant le monde. Sans parler de ma femme et
+de ma fille--natures impressionnables--qui pourraient s'en affecter,
+il est probable que les domestiques nègres, s'ils l'apprenaient, ne
+consentiraient pas à rester ici une minute de plus.
+
+--Très probable, en effet! Vous avez bien fait en me mettant sur mes
+gardes, car je me laisse parfois aller à des confidences quand je ne
+suis pas prévenu...
+
+Le colonel pressa un bouton de sonnerie électrique, une fois, deux
+fois, avec autant de sérieux que s'il avait ignoré qu'elle n'avait ni
+fil ni batterie; puis, grognant contre les déplorables méthodes des
+électriciens, il saisit une vieille sonnette posée sur sa table et
+l'agita vivement.
+
+--Vous avez sonné, monsieur Sellers? fit Daniel en entrant.
+
+--Non! monsieur Sellers n'a pas sonné.
+
+--Alors c'était vous, monsieur Washington? car j'ai bien entendu
+sonner, monsieur.
+
+--Non, monsieur Washington n'a pas davantage sonné.
+
+--Dieu de Dieu! Qui donc a sonné?
+
+--C'est lord Rossmore qui a sonné.
+
+Le vieux nègre leva les bras au ciel:
+
+--Enfer et damnation! J'avais encore oublié ce nom. Venez, Jinny!
+Accourez!
+
+Jinny arriva.
+
+--Exécutez l'ordre que le lord va vous donner! Moi, il faut que je
+descende à la cuisine étudier ce nom-là jusqu'à ce que je le sache!
+
+--Vous dites? Moi exécuter l'ordre. Je ne suis pas votre nègre à vous,
+tout de même. C'est vous que Monsieur a sonné!
+
+--C'est la même chose! Quand on sonne l'un, c'est pour l'autre, et
+quand mon vieux maître me dit...
+
+--Venez donc à la cuisine, et je vous dirai...
+
+Ils sortirent ensemble, mais, le bruit de leur dispute ne cessant pas
+pour cela, le lord déclara:
+
+--Voilà l'ennui d'avoir de vieux domestiques qui furent jadis vos
+esclaves et qui demeurent toujours vos amis personnels.
+
+--Comme des membres de votre famille.
+
+--Des membres de la famille, voilà ce qu'ils deviennent par le fait,
+_les_ membres de la famille! Parfois les maîtres de la maison. Ces deux
+vieux sont très attachés, très honnêtes et fidèles, mais, sapristi,
+ils font exactement ce qu'ils veulent, ils se mêlent à la conversation
+comme ils veulent, et, à vrai dire, ils seraient bons à faire pendre.
+
+Ce n'était là qu'une parole en l'air, mais, comme d'habitude, elle
+suffisait à donner au colonel une inspiration.
+
+--Tout ce que je voulais, Hawkins, était de faire descendre la
+famille, afin de lui communiquer la triste nouvelle.
+
+--C'est pas la peine de déranger les domestiques, alors; je vais aller
+chercher ces dames.
+
+Pendant son absence, le colonel examina l'idée qui lui était venue si
+soudainement.
+
+«Lorsque je serai parvenu à bien réaliser la question de la
+matérialisation, se dit-il, je suggérerai à Hawkins de tuer ces vieux
+nègres; après, il sera beaucoup plus facile d'en venir à bout. Il
+est probable que l'on réussirait, grâce à l'hypnotisme, à obtenir le
+parfait silence d'un nègre ainsi matérialisé. On pourrait rendre cet
+état permanent, sans doute, et aussi modifiable à volonté, pour obtenir
+qu'ils soient tantôt _très_ silencieux, tantôt aptes à parler un peu,
+doucement, tantôt mus par un violent et expressif désir d'agir...
+L'idée est très ingénieuse. Il ne s'agit que de l'adapter au sujet...
+avec un système de vis ou quelque chose d'analogue.»
+
+Les dames firent leur entrée; accompagnées de Hawkins et suivies des
+deux nègres ramenés par la curiosité.
+
+Sellers fit solennellement part de la nouvelle, commençant par
+les prévenir délicatement qu'un coup exceptionnellement rude les
+atteindrait dans leurs affections, puis, saisissant le journal, il
+lut à haute voix les détails de l'incendie et de la mort héroïque de
+leur jeune parent. Des expressions de sympathie et de regret de la
+part de tous les assistants firent suite à cette lecture. La vieille
+dame pleura à la pensée de la mère du jeune héros qui aurait été fière
+de son pauvre fils, malgré son immense chagrin, si elle avait été en
+vie. Les deux vieux domestiques pleurèrent également en se laissant
+aller aux lamentations avec cette sincérité éloquente naturelle à leur
+race. Gwendolen se montra très émue, comme le voulait d'ailleurs son
+caractère romanesque. Elle ajouta que la conduite de ce jeune homme
+dénotait un cœur noble et généreux, une perfection à laquelle sa haute
+naissance ajoutait encore. Elle aurait tant aimé rencontrer un homme
+qui possédât de telles qualités exceptionnelles; sa seule vue, ne
+fût-ce que l'espace d'un bref instant, aurait, lui semblait-il, anobli
+son propre caractère et chassé à tout jamais de son esprit les pensées
+basses ou vulgaires.
+
+--A-t-on trouvé son corps, Rossmore? demanda l'épouse du colonel.
+
+--Oui, répondit-il, c'est-à-dire, ils en ont trouvé plusieurs. C'est
+certainement l'un d'eux, mais tous sont méconnaissables.
+
+--Qu'allez-vous faire, alors?
+
+--Je vais reconnaître un des corps que je ferai envoyer au malheureux
+père.
+
+--Mais, papa, vous n'avez jamais vu ce jeune homme?
+
+--Non, Gwendolen; pourquoi me demandez-vous cela?
+
+--Parce que... comment allez-vous le reconnaître?
+
+--Je... vous savez que l'on dit impossible de les identifier. J'en
+enverrai un au père; il n'y a probablement pas d'autre choix.
+
+Gwendolen savait qu'il ne servirait à rien de discuter davantage
+cette question, puisque la décision de son père était prise et que
+l'occasion s'offrait à lui de se montrer dans une attitude en quelque
+sorte officielle sur la scène de la catastrophe. Elle se taisait donc,
+jusqu'au moment où il lui demanda un panier.
+
+--Un panier, papa; pour quoi faire?
+
+--Il se peut que ce soient des cendres!
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+
+Le lord et Washington partirent pour leur douloureuse mission, tout en
+échangeant des idées.
+
+--C'est toujours la même chose!
+
+--Quoi donc, colonel?
+
+--Il y en avait sept! Des actrices! Tout a été brûlé!
+
+--Elles aussi?
+
+--Oh! non, elles se sauvent toujours, mais pas une qui ait eu la
+présence d'esprit de sauver ses bijoux!
+
+--C'est curieux!
+
+--Curieux, dites-vous? C'est bien la chose la plus extravagante en ce
+bas monde! Elles n'apprennent donc rien, sinon par cœur? Parfois on
+dirait que la fatalité s'en mêle! Voyez, par exemple, cette fameuse
+Mme Cabotine qui joue des rôles sensationnels. Toute sa réputation
+vient de ses incendies.
+
+--Comment expliquez-vous cela?
+
+--Sa qualité de victime a fait connaître son nom; la foule l'a retenu
+et, chaque fois que l'occasion se présente, on accourt pour la voir,
+sans se rappeler au juste la raison de sa célébrité. Elle a débuté
+tout en bas de l'échelle théâtrale. Treize dollars par semaine et
+l'obligation de fournir elle-même ses frusques.
+
+--Ses frusques?
+
+--Oui, ses costumes... L'hôtel où elle logeait fut dévoré par les
+flammes, et elle perdit dans l'incendie pour 30 000 dollars de bijoux.
+
+--Elle? D'où les avait-elle?
+
+--Dieu le sait! Des cadeaux peut-être, offerts par de jeunes snobs ou
+de vieux marcheurs. Les journaux ne parlaient que de cela. Elle demanda
+de l'augmentation, et on la lui accorda. Puis nouvel incendie, nouvelle
+perte de diamants, nouvelle augmentation. Sa renommée était faite, elle
+était devenue une étoile.
+
+--Si cela continue, c'est une renommée d'un genre plutôt risqué.
+
+--Pas du tout! Elle est née avec de la chance; partout où il y a un
+hôtel qui brûle, on la trouve parmi les voyageurs. Et si par hasard
+elle n'y est pas, ses bijoux y sont. On ne peut appeler cela que de la
+chance!
+
+--C'est extraordinaire. Elle a dû perdre des barils de diamants!
+
+--Des barils, vous dites! Des tonneaux, oui! A tel point que les
+hôteliers sont devenus superstitieux: ils ne veulent plus la recevoir.
+Ils craignent l'incendie. Les assurances résilient leur police. Mais
+je suis sûr qu'elle était dans le Gadsby cette nuit. Et si demain un
+hôtel brûle à San Francisco, elle y sera aussi, et tous ses bijoux
+seront encore perdus.
+
+--C'est extraordinaire!... C'est phénoménal!
+
+Lorsqu'ils arrivèrent sur le lieu du désastre, le pauvre vieux lord
+jeta un regard mélancolique sur cette morgue improvisée, et se détourna
+vivement, accablé par la désolation du spectacle.
+
+--Il est certain, Hawkins, fit-il, que personne ne pourra jamais
+identifier ces malheureuses victimes. Cherchez à vous y reconnaître,
+mon émotion m'en empêche.
+
+--Lequel dois-je choisir, pensez-vous?
+
+--Prenez n'importe lequel! Le moins abîmé.
+
+Cependant les agents de service s'étaient approchés,--ils connaissaient
+le lord, tout le monde le connaissait à Washington,--et ils lui firent
+savoir qu'aucun de ces corps ne pouvait être celui de son infortuné
+parent. Ils lui montrèrent l'endroit où celui-ci aurait dû se trouver
+si le compte rendu des journaux n'était pas erroné, l'endroit où il
+aurait péri si la fumée l'avait surpris dans sa chambre, et enfin un
+troisième endroit où son corps aurait été consumé au cas où il se
+serait dirigé vers la porte de secours.
+
+Le colonel essuya une larme et dit à Hawkins:
+
+--Ainsi que vous le voyez, mes prévisions étaient justes. Nous
+n'emporterons d'ici que des cendres. Voudriez-vous avoir la grande
+obligeance d'aller chercher deux autres paniers chez l'épicier?
+
+Quand ils furent en possession du nombre de paniers indispensable, ils
+ramassèrent des cendres aux trois endroits désignés par les agents, et
+retournèrent à la maison pour convenir de la meilleure manière de les
+expédier en Angleterre.
+
+Ils placèrent les trois paniers sur la table du salon et montèrent au
+grenier chercher un vieux drapeau britannique destiné à recouvrir la
+table, devenue catafalque pour la circonstance. Mais lady Rossmore,
+rentrant d'une course dans le quartier, survint inopinément. Elle fit
+des objections sérieuses à la cérémonie intime projetée par son mari.
+
+--Vous avez toujours de très bonnes intentions, mon cher! Vous tenez à
+rendre un dernier hommage à ces restes, et personne ne trouvera rien à
+redire. Pourtant, vous vous y prenez mal, et vous allez le reconnaître
+vous-même. Vous ne pouvez pas vous mettre devant ces paniers en
+prenant un air contrit... les circonstances sont très tristes et très
+solennelles... elles n'en prêtent pas moins au ridicule. Ce serait
+ridicule avec un panier, ça l'est trois fois avec trois paniers.
+Abandonnez votre idée, Mulberry, et tâchez de trouver autre chose!
+
+Il fut décidé que la famille se réunirait pour discuter la question de
+savoir ce que l'on ferait des cendres.
+
+Rossmore était d'avis de les expédier sur-le-champ à la maison
+paternelle en Angleterre. Sa femme lui posa cette question:
+
+--Auriez-vous l'intention d'envoyer les trois paniers?
+
+--Certainement, tous les trois!
+
+--En même temps?
+
+--Songez donc un peu! A l'adresse du malheureux père de cet infortuné
+jeune homme! C'est impossible! Le coup serait trop rude. Non, un panier
+à la fois, pour qu'il se fasse peu à peu à l'idée cruelle.
+
+--Vous croyez obtenir ce résultat ainsi, papa? demanda Gwendolen.
+
+--Mais oui, ma fille! Rappelez-vous que vous êtes jeune, et qu'il est
+vieux, lui. Il ne pourrait guère supporter de recevoir tout d'un seul
+coup. Un panier à la fois, avec des intervalles reposants entre chaque
+envoi, voilà qui adoucirait sa peine. Il s'y habituerait avant d'avoir
+tout reçu. D'autre part, il sera plus prudent d'avoir recours à trois
+navires différents: sait-on jamais si une tempête, un naufrage...
+
+--Votre idée ne me satisfait guère, papa! Si j'étais ce père, je
+trouverais cela terrible de le voir revenir ainsi, parcelle par
+parcelle. Puis c'est une chose effroyablement triste d'attendre
+indéfiniment le jour des obsèques...
+
+--Oh! non, ma chère enfant. Vous vous trompez. Le vieillard ne
+pourrait, en effet, supporter de tels délais. Il y aura évidemment
+trois obsèques.
+
+Lady Rossmore releva la tête:
+
+--Est-ce là ce qui, selon vous, adoucirait sa peine? Vous faites un
+raisonnement erroné: je suis certaine qu'il doit être enterré en une
+fois.
+
+--C'est aussi mon avis, murmura Hawkins.
+
+--Et le mien également, ajouta la jeune fille.
+
+--C'est vous qui vous trompez, tous, déclara le lord. Vous vous en
+apercevrez tout de suite, si vous vous donnez la peine de réfléchir un
+instant. Les restes de ce pauvre jeune homme sont contenus dans un seul
+de ces trois paniers.
+
+--Alors c'est bien facile, s'écria lady Rossmore; il faudra faire des
+funérailles pour ce panier-là!
+
+--C'est cela même, fit lady Gwendolen.
+
+--C'est loin d'être aussi facile que vous le supposez, répliqua le
+lord, pour la bonne raison que nous ignorons dans lequel de ces paniers
+il se trouve. Nous savons qu'il est dans l'un d'eux, mais c'est tout ce
+que nous savons. Vous vous rendez compte à présent que c'est moi qui
+ai raison: il faudra célébrer les funérailles trois fois, il n'y a pas
+d'autre solution!
+
+--Et il faudra aussi trois tombes, trois monuments et trois
+inscriptions? demanda la jeune fille.
+
+--Eh!... mon Dieu... oui... pour bien faire. C'est du moins à cette
+solution que je m'arrêterais, moi, en pareil cas.
+
+--Mais cela ne se peut pas, papa! Chacune des inscriptions
+mentionnerait le même nom, relaterait les mêmes pénibles
+circonstances, et l'on en inférerait que le mort repose sous les trois
+monuments, ce qui ne se peut en aucune façon.
+
+Le lord commençait à se décontenancer. Il répondit:
+
+--Je reconnais que c'est là une objection des plus sérieuse! Je ne vois
+vraiment pas de solution!
+
+Il y eut un silence qui menaçait de se prolonger. Hawkins prit enfin la
+parole:
+
+--Il me semble que si nous mélangions ces trois sortes de cendres...
+
+Le lord lui prit la main et se mit à la secouer avec une effusion
+pleine de gratitude.
+
+--Voilà qui vient à point pour résoudre le problème. Un navire, une
+cérémonie, une tombe, un monument, c'est admirable dans sa logique!
+Votre proposition vous fait grand honneur, commandant Hawkins; elle m'a
+tiré d'un pénible et considérable embarras, et elle évitera à ce pauvre
+père affligé beaucoup de souffrance. Donc, c'est entendu, il sera
+embarqué en un seul panier.
+
+--Quand pensez-vous l'expédier? demanda sa femme.
+
+--Demain, tout de suite, naturellement!
+
+--A votre place, j'attendrais, Mulberry!
+
+--Attendre? Pourquoi?
+
+--_Vous_ ne tenez pas personnellement à faire de la peine à ce
+malheureux vieillard là-bas?
+
+--Dieu sait que non.
+
+--En ce cas, attendez qu'il vous réclame les restes de son fils. De
+cette façon, vous lui éviterez, pour quelque temps au moins, le chagrin
+le plus violent qu'un père puisse ressentir: la _certitude_ de son
+malheur. Il ne les réclamera sans doute jamais.
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Parce que cela lui enlèverait du même coup ce qu'il garde de plus
+précieux ici-bas: l'incertitude, le vague espoir que peut-être, après
+tout, son enfant aura échappé au désastre, et qu'un jour il le reverra.
+
+--Cependant, Polly, il saura par les journaux que son fils a péri dans
+les flammes.
+
+--Il se gardera, lui-même, de croire entièrement en ce que diront les
+journaux; il trouvera des arguments pour se prouver envers et contre
+tout que son fils est encore en vie, et il ne cessera d'espérer jusqu'à
+sa mort. Tandis que s'il reçoit les cendres de celui-ci, s'il peut les
+voir, les toucher, son désespoir sera sans remède.
+
+--Oh! mon Dieu! Jamais il ne les verra, Polly! Vous m'avez empêché
+de commettre un véritable crime, et je vous en bénirai toute ma vie.
+Nous savons enfin ce que nous devons faire. Nous mettrons de côté ces
+cendres avec toute la déférence due, et le père n'en saura jamais rien.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+
+Le jeune lord Berkeley respirait avec une grande joie l'air vivifiant
+de la liberté, se sentant plein de force pour ses débuts dans la
+carrière rêvée. Toutefois il n'était pas sans pressentir des moments
+de faiblesse et de découragement, des assauts d'infortune que son
+esprit vigoureux n'avait pas accoutumé de subir. Il était de taille à
+les repousser, mais, tout de même, il jugea bon de couper les ponts
+derrière lui. Il continuerait donc, se dit-il, à rechercher par la voie
+de la presse le propriétaire des sommes qu'il avait trouvées dans les
+vêtements du cow-boy, mais il les placerait, en attendant, de façon à
+ne pas pouvoir y faire d'occasionnels emprunts. Dès qu'il eut rédigé
+une annonce dans le journal le plus lu de la capitale, il se dirigea
+vers une maison de banque pour y faire le dépôt des 500 dollars.
+
+--A quel nom? demanda l'employé.
+
+Il eut une légère hésitation, car il avait omis de prévoir la question.
+Il dit le premier nom de fantaisie qui lui vint à l'esprit:
+
+--Howard Tracy.
+
+Quand il fut sorti, l'employé, étonné, remarqua «que le cow-boy avait
+rougi».
+
+Le premier pas était fait, mais l'argent était encore à sa disposition.
+Il recommença donc à une seconde banque une opération de virement
+ayant pour objet de le mettre dans l'impossibilité de toucher l'argent
+sans produire des pièces d'identité au nom de Howard Tracy, pièces que
+naturellement il ne possédait pas.
+
+«Cela fait, il ne me reste qu'à triompher par mon travail, ou à mourir
+de faim», se dit-il, non sans satisfaction.
+
+Puis il alla à la poste envoyer une dépêche ainsi conçue à son père:
+
+«Échappé heureusement à incendie hôtel. Pris nom fantaisiste. Au
+revoir.»
+
+Pendant les premiers jours qui suivirent, il ne cessa pas de se dire
+qu'il se trouvait dans un pays où il y avait du travail et du pain pour
+tout le monde. Mais ses premiers efforts pour trouver une situation
+d'avenir où ses connaissances acquises durant ses années d'études à
+l'Université d'Oxford pourraient lui être utiles ne furent couronnés
+d'aucun succès. Pour obtenir des postes de ce genre, il ne servait de
+rien d'avoir appris quelque chose; l'important était de pouvoir fournir
+des recommandations d'hommes influents, surtout de politiciens. Partout
+il fut éconduit, sans doute pour des raisons pertinentes. Aux uns,
+son accent révélait qu'il était Anglais; aux autres, ses vêtements de
+cow-boy paraissaient suspects. Certes, ces vêtements commandaient un
+respect prudent, mais ils ne lui procuraient pas la situation espérée.
+Il s'était juré qu'il ne les quitterait pas, car il comptait que leur
+légitime propriétaire, les reconnaissant dans la rue, l'aborderait et
+lui permettrait ainsi de lui restituer l'argent. Rien ne lui faisait
+abandonner cette idée que sa droiture lui avait inspirée.
+
+Une semaine s'écoula de la sorte. Le jeune homme commença à sentir les
+premiers effets du découragement. Il avait déjà cherché du travail de
+tous les côtés, diminuant graduellement ses prétentions, sans réussir,
+sans même récolter une de ces vagues promesses qui aident à supporter
+l'attente. Il ne lui restait plus qu'à se faire terrassier ou plongeur
+dans un restaurant de quinzième ordre.
+
+Ce fut alors qu'il s'aperçut que ses dépenses n'étaient nullement en
+rapport avec sa situation précaire. Il décida sur-le-champ de quitter
+le modeste hôtel où il avait élu domicile après l'incendie, et se mit à
+la recherche d'un logement à sa convenance. Il eut la satisfaction de
+le trouver, mais il lui fallut payer d'avance 4 dollars et demi. Cette
+somme lui assura la nourriture et le gîte pour une semaine.
+
+La patronne de l'établissement, une femme plutôt bienveillante, qui
+devait avoir trimé toute sa vie durant, le conduisit par un étroit
+escalier jusqu'à sa future chambre. Il y vit deux lits à deux personnes
+et un lit de camp, et apprit sans tarder qu'il lui serait permis de
+dormir seul dans un des grands lits jusqu'à l'arrivée d'un nouveau
+pensionnaire, et que cette gracieuseté du début ne lui coûterait aucun
+supplément. Plus tard, dans quelques jours, il lui faudrait donc avoir
+un compagnon de lit; charmante perspective qui lui donnait déjà la
+nausée.
+
+Cependant Mme Marsh, la patronne, se montrait fort prévenante,
+exprimant l'espoir qu'il serait content de sa pension; tout le monde en
+était content, affirmait-elle.
+
+--Nous avons un tas de très gentils garçons, qui évidemment font
+pas mal de chahut, mais rien que pour s'amuser un brin. Comme vous
+le voyez, cette chambre communique avec une autre par derrière;
+quelquefois les occupants des deux se réunissent, tantôt dans l'une,
+tantôt dans l'autre. Quand il fait trop chaud, la nuit, ils montent se
+coucher sur le toit, à moins qu'il ne pleuve. Cette année, la saison
+est si avancée qu'ils ont déjà pu dormir sur le toit deux fois. Si
+vous voulez y aller tout de suite marquer votre place à la craie,
+comme ils le font, vous le pouvez. Vous trouverez la craie à côté de
+la cheminée. Je ne sais pas pourquoi je vous explique tout cela, vous
+connaissez naturellement ces habitudes!
+
+--Oh! non, je ne les connais pas du tout.
+
+--Non bien sûr?... Où ai-je donc la tête? Il y a assez d'espace dans
+les prairies... pas besoin d'y marquer sa place à la craie, n'est-ce
+pas! Mais ici chacun a son domaine, chacun monte son matelas, et son
+camarade de lit le descend, ou chacun s'en charge à son tour. C'est
+leur affaire. Vous verrez que vous aimerez bien vos camarades, tous
+faciles à vivre... excepté le typo. C'est lui qui dort dans le lit de
+camp. Il n'est pas comme les autres: il est si bizarre! Je ne crois pas
+qu'on arriverait à le faire coucher dans le même lit qu'un camarade
+pour tout l'or du monde! Et je ne dis pas cela en l'air, je le sais,
+voyez-vous, on l'a mis à l'épreuve. Un soir, pendant qu'il était encore
+dans un journal du matin,--maintenant il travaille pour un journal du
+soir,--ils enlevèrent son lit. Quand il rentra, à 3 heures du matin,
+il n'y avait de place pour lui qu'à côté du fondeur. Mais il préféra
+rester assis sur une chaise tout le reste de la nuit. Vous pouvez me
+croire, ce n'est pas une blague. Ils prétendent qu'il a un grain, mais
+je n'en crois rien. C'est un Anglais, et les Anglais sont terriblement
+difficiles. Vous ne m'en voulez pas de dire cela? Vous... vous êtes
+Anglais aussi, sans doute?
+
+--En effet.
+
+--Je le pensais bien. Je l'ai compris à la façon incorrecte dont vous
+prononcez les mots qui ont un _a_! Le typo est certainement un très
+brave garçon, et il s'entend assez bien avec l'employé du photographe,
+avec le chaudronnier et le forgeron qui travaille à l'arsenal, mais
+moins bien avec les autres. A vrai dire,--mais c'est confidentiel, et
+les autres l'ignorent,--c'est une espèce d'aristocrate; son père est
+médecin, et vous savez que c'est quelque chose; en Angleterre, bien
+entendu, car ici un médecin n'est pas quelque chose d'extraordinaire,
+même s'il l'est pour de bon! Là-bas, c'est autrement, cela se comprend.
+Ce garçon s'est chamaillé avec son paternel, puis il se sentait
+peut-être taillé pour vivre en ce pays-ci, et c'est ainsi qu'il est
+venu parmi nous chercher du travail ou mourir de faim. Il avait été à
+l'école, comprenez-vous, et se croyait apte à faire quelque chose...
+Vous disiez?
+
+--Rien! Je soupire seulement!
+
+--Ce fut là son erreur. Un peu plus, et il serait bel et bien mort
+de faim, si un typographe ne l'avait pas pris en pitié et casé comme
+apprenti. Il apprit le métier, et depuis il n'est pas à plaindre. Mais
+il avait été sur le point de ravaler sa fierté et d'écrire au père...
+Eh! mon Dieu, voilà que vous soupirez de nouveau! Vous n'êtes pas
+souffrant... ou est-ce que mon bavardage?
+
+--Pas le moins du monde! Je vous en prie, continuez, cela me fait grand
+plaisir.
+
+--Voyez-vous, il est ici depuis dix ans; il n'a que vingt-huit ans,
+mais ce qui le chiffonne, c'est de ne pouvoir s'habituer à être un
+ouvrier et à ne fréquenter que des ouvriers; il me dit toujours qu'il
+est un _gentleman_! C'est presque laisser entendre que les camarades
+ne le sont pas, mais je suis assez sur mes gardes pour ne pas aller le
+raconter.
+
+--Il n'y aurait pas grand mal, ce me semble.
+
+--Pas grand mal! Ils ne se gêneraient pas pour lui donner une bonne
+raclée, n'est-ce pas! N'en feriez-vous pas autant? Bien sûr que vous
+le feriez. Ne vous laissez jamais dire en ce pays-ci que vous n'êtes
+pas un _gentleman_. Mais, grand Dieu, où ai-je la tête? Qui donc serait
+assez fou pour dire à un cow-boy qu'il n'est pas un gentleman?
+
+Une jolie fille d'environ dix-huit ans, élancée et alerte, entra dans
+la chambre, sans la moindre hésitation ou timidité. Elle portait une
+robe très bon marché, mais propre et seyante. La mère observa du coin
+de l'œil son interlocuteur et put lire sur son visage l'expression de
+l'admiration jointe à la surprise.
+
+--Voici ma fille Hattie... que dans l'intimité nous appelons Poussie!
+Notre nouveau pensionnaire!
+
+Le jeune Anglais salua, non sans embarras, car la présentation avait
+réveillé ses instincts d'homme du monde, et il ne savait pas quel
+maintien avoir quand on le présentait ainsi à une femme de chambre,
+fût-elle en même temps la fille de la propriétaire d'une maison meublée
+pour ouvriers.
+
+La jeune fille ne fit aucune attention à son salut, mais tendit la main
+avec cordialité, disant, simplement, selon la coutume:
+
+--Cela va bien?
+
+Puis elle se dirigea vers l'unique lavabo de la chambre et se regarda
+dans une petite glace de bazar, à dix-neuf sous, accrochée au-dessus.
+Elle mouilla deux doigts avec sa langue et égalisa une frisette, bien
+collée au front, avant de commencer à faire la chambre.
+
+--Il faut que je descende; cela va être l'heure du souper bientôt.
+Installez-vous, monsieur Tracy, en attendant la cloche.
+
+La patronne sortit tranquillement, sans se préoccuper des jeunes gens
+qu'elle laissait en tête à tête. L'Anglais, bien élevé, s'étonna de
+cette négligence de la part d'une mère d'apparence si respectable, et
+il voulut prendre son chapeau pour débarrasser la jeune personne de sa
+présence, mais elle lui dit:
+
+--Où allez-vous?
+
+--Nulle part au juste, mais, comme je pourrais vous gêner ici...
+
+--Pas du tout! Qui vous dit que vous me gêneriez? Je vous ferais bien
+bouger quand vous seriez gênant!
+
+Elle était déjà en train de faire les lits. Il se rassit en la
+regardant travailler.
+
+--Qu'est-ce qui a pu vous faire croire cela? Vous figurez-vous que
+j'aie besoin de toute la chambre pour faire un lit, ou même deux?
+
+--Non. Ce n'était pas précisément ma pensée. Mais nous sommes ici tous
+les deux, à l'écart, loin de tout le monde, et votre mère partie...
+
+La jeune fille l'interrompit avec un éclat de rire amusé:
+
+--Et personne pour me chaperonner? Vous êtes bien bon! Je n'en ai pas
+besoin, croyez-moi, je n'ai pas peur! Peut-être en serait-il autrement
+si j'étais seule, à cause des revenants; c'est possible, bien que je
+n'y croie pas...
+
+--Comment pouvez-vous en avoir peur si vous n'y croyez pas?
+
+--Est-ce que _moi_ je puis savoir _pourquoi_, non! Je ne suis pas à la
+hauteur des pourquoi; je sais seulement qu'il en est ainsi. Et Maggie
+Lee est comme moi.
+
+--Qui est Maggie Lee?
+
+--Une de nos pensionnaires, une jeune dame qui travaille dans une
+manufacture.
+
+--Ah! dans une manufacture...
+
+--Oui, une fabrique de chaussures.
+
+--Ouvrière dans une fabrique de chaussures... Et vous l'appelez une
+jeune dame?
+
+--Elle a vingt-deux ans! Vous l'appelleriez autrement, vous?
+
+--Je ne pensais pas à son âge, mais à la qualité que dénote
+l'appellation. Comprenez-moi bien; j'ai quitté l'Angleterre pour ne
+plus voir toute cette vieille étiquette factice qui détermine le
+choix des dénominations, et je découvre qu'ici vous n'en êtes pas
+encore débarrassés. Je le regrette! Je croyais que vous ne faisiez de
+distinction qu'entre des hommes et des femmes, que tous étaient égaux,
+qu'il n'y avait pas de castes.
+
+La jeune fille s'arrêta comme clouée sur place, un coussin à la main,
+le regard fixé sur lui avec une expression intriguée.
+
+--Mais tout le monde _est_ égal, fit-elle; où voyez-vous une
+distinction de castes?
+
+--Si vous appelez jeune dame une ouvrière, comment appelez-vous la
+femme du Président?
+
+--Je l'appelle une vieille dame.
+
+--Ah! pour vous la seule différence est l'âge.
+
+--Il n'y en a pas d'autre, il me semble.
+
+--Alors _toutes_ les femmes sont des dames?
+
+--Certainement! Toutes les femmes respectables.
+
+--Cela rend la chose plus acceptable. Il n'y a pas de mal à donner un
+titre à tout le monde. Le mal commence quand on ne l'accorde qu'à des
+privilégiés. Pourtant, miss...
+
+--Hattie!
+
+--Pourtant, miss Hattie, soyez franche, et avouez que le titre n'est
+pas accordé par tous à tous. Une riche Américaine n'appelle pas sa
+cuisinière une «dame», n'est-ce pas exact?
+
+--C'est exact, et puis après?
+
+Il fut surpris et légèrement désappointé en constatant que ce coup
+direct n'avait pas eu plus de portée.
+
+--Après? Nous arrivons à cette conclusion que les Américains sont plus
+ou moins au même point que les Anglais. La différence est insignifiante.
+
+--En voilà une idée! Un titre ne signifie que ce qu'on est convenu
+d'y voir. Supposez que le titre est «propre» au lieu de «dame», par
+exemple! Y êtes-vous?
+
+--Je crois que oui. Au lieu de dire d'une femme qu'elle est dame, vous
+dites qu'elle est une femme propre.
+
+--C'est cela. En Angleterre, les gens chics, en parlant des gens du
+peuple, ne se servent pas des mots «gentlemen» ou «dames»?
+
+--Non, jamais.
+
+--Et les ouvriers ne s'intitulent pas eux-mêmes gentlemen ou dames?
+
+--Certainement non.
+
+--Alors, si vous employiez l'autre mot, il n'y aurait rien de changé.
+Les gens chics n'appelleraient personne «propre» en dehors d'eux-mêmes,
+et les autres prendraient tout doucement l'habitude de parler comme
+eux, et ne s'intituleraient pas eux-mêmes «propres». Nous faisons tout
+le contraire ici! Chacun s'intitule soi-même gentleman ou dame et
+considère qu'il l'est; peu importe ce que pensent les autres, pourvu
+qu'ils ne le disent pas tout haut. Et vous ne voyez aucune différence?
+Chez vous on s'aplatit; ici pas. Voilà la différence!
+
+--Je n'avais pas songé à celle-là. Je l'admets. Pourtant _s'intituler_
+dame n'est pas nécessairement...
+
+--A votre place, je ne continuerais pas!
+
+Howard Tracy tourna la tête pour voir qui lui avait lancé cette
+remarque. C'était un homme de petite taille, d'environ quarante ans,
+les cheveux couleur de sable, rasé et montrant une face agréable
+et éveillée, quoique couverte de taches de rousseur. Ses vêtements
+étaient bien entretenus, mais usés. Il avait surgi de la chambre située
+derrière, et tenait une cuvette fêlée dans ses mains. La jeune fille
+s'empara de la cuvette en disant:
+
+--Je vais vous la remplir. Quant à vous, vous allez lui expliquer notre
+manière de voir, monsieur Barrow. C'est notre nouveau pensionnaire,
+M. Tracy. Notre discussion en était à un point où, précisément, je
+commençais à ne pas me sentir de force!
+
+--Je vous remercie, Hattie; je venais pour emprunter un peu de l'eau
+des camarades.
+
+Il s'assit sur une vieille malle et reprit:
+
+--J'ai écouté votre conversation avec beaucoup d'intérêt, et comme je
+viens de vous le dire: à votre place, je ne continuerais pas. Vous
+voyez déjà, sans doute, où vous allez aboutir? S'intituler soi-même
+«dame» ne suffit pas pour l'être en réalité, alliez-vous dire. Et vous
+alliez vous heurter à ce nouveau dilemme: Qui a le droit de juger qui
+en est digne? Là-bas, 20 000 personnes sur un million se déclarent
+eux-mêmes gentlemen ou dames, et les autres 980 000 acceptent ce
+jugement et avalent l'affront. Si ceux-ci n'acceptaient pas le décret
+de la minorité, ce décret ne compterait pour rien. Supposez qu'ici
+20 000 personnes viennent à se gratifier d'un titre de la sorte!
+Immédiatement les 980 000 autres décréteraient qu'ils ont droit au même
+titre, ce qui le conférerait du coup à toute la nation. Puisque tout le
+monde s'intitule dame ou gentleman, il n'y a plus aucune hésitation;
+cela crée une absolue égalité qui ne saurait être mise en question,
+tandis que chez vous l'inégalité, décrétée par la minorité la plus
+faible et admise par la majorité la plus écrasante inconsciente de sa
+force, demeure tout aussi absolue.
+
+Au début de ce discours, Tracy, encore peu habitué à ces manières
+brusques, avait pris son air d'Anglais renfrogné, mais vers la fin il
+s'était adouci jusqu'à accepter cette intervention sans gêne dans la
+conversation. De plus, l'interrupteur avait un sourire et une voix
+qui gagnaient la sympathie. Tracy l'aurait même pris en affection
+dès le premier instant, s'il n'avait été, sans le savoir, en état
+d'infériorité, en ce sens que l'égalité des hommes ne s'était encore
+imposée à lui que théoriquement. Son cerveau l'admettait, mais sa
+personne se révoltait devant le fait brutal. Il se trouvait dans un cas
+analogue à celui qui l'avait choqué de la part de Hattie, lorsqu'elle
+constata sa peur des revenants. En théorie, il considérait Barrow comme
+son égal, mais il lui déplaisait de voir cette égalité se manifester.
+Il répondit:
+
+--J'espère très sincèrement que ce que vous venez de dire des
+Américains est exact, mais j'avoue avoir eu souvent des doutes à cet
+égard. L'égalité m'a paru un vain mot ici, puisqu'on n'a pas renoncé
+aux anciennes dénominations qui servent à distinguer les castes
+sociales, mais je reconnais que ces dénominations ont perdu leur
+signification dès qu'elles appartiennent sans discussion à chaque
+individu de la nation. Je me rends compte que des castes ne peuvent
+exister que là où la masse du peuple accepte le fait d'en être exclue.
+Il m'avait semblé qu'une caste s'érigeait au-dessus des autres de par
+sa propre volonté et se maintenait de même. En réalité, elle n'est
+maintenue dans ses privilèges que par le consentement de tous ceux
+qu'elle répudie, de tous ceux qui par le fait peuvent l'abolir à tout
+moment, rien qu'en adoptant pour leur propre usage les appellations
+distinctives.
+
+--C'est bien là mon avis. Il n'y a pas de puissance au monde capable
+d'empêcher les trente millions d'Anglais de se déclarer demain ducs
+et duchesses et de s'intituler ainsi. Au bout de six mois, les ducs
+d'avant auraient spontanément renoncé à leur titre. Ce serait une
+expérience curieuse à faire! La royauté elle-même ne survivrait pas à
+un tel procédé. Une poignée de mécontents contre 30 millions de rieurs!
+Herculanum contre le Vésuve! Il faudrait au moins dix-huit siècles
+encore pour retrouver cet Herculanum après le cataclysme. Quelle
+importance a un colonel dans nos États du Sud? Aucune, parce qu'ils
+sont tous colonels là-bas! Non, Tracy, personne en Angleterre ne vous
+appellerait un «gentleman» (léger sursaut de Tracy) et vous ne vous
+appelleriez pas vous-même ainsi d'ailleurs. Imaginez-vous le mont Blanc
+flatté par l'admiration de vos gentilles petites collines anglaises,
+dites!
+
+--Non! Mais pourquoi pas...
+
+--Eh bien, pouvez-vous imaginer un homme raisonnable admettant
+que Darwin, par exemple, se sentît flatté par l'approbation d'une
+princesse? L'idée est tellement grotesque que l'imagination se refuse
+à l'admettre. Et cependant, cette sommité se montra réellement flattée
+de l'approbation d'une semblable figurine; il le déclare en personne!
+Une organisation sociale qui rend un tel fait possible est absurde, et
+mérite d'être abolie, j'ose le dire.
+
+La mention du nom de Darwin donna à la conversation une tournure
+littéraire, et Barrow y prit un intérêt si ardent qu'il dut quitter sa
+veste afin de se sentir plus à son aise pour discuter. Ils n'avaient
+pas encore terminé lorsque les locataires survinrent en faisant un
+vacarme considérable. Barrow resta encore quelques instants pour
+inviter Tracy à venir le voir dans sa chambre et à profiter des livres
+qu'il mettait à sa disposition; il lui posa aussi quelques questions
+personnelles.
+
+--Quel est votre métier? demanda-t-il.
+
+--On m'appelle un cow-boy, mais ce n'est dû qu'à un hasard; je ne le
+suis pas. Je n'ai pas de métier.
+
+--Quel travail faites-vous alors pour gagner votre vie?
+
+--Oh! n'importe quoi. C'est-à-dire que je serais prêt à faire n'importe
+quoi qui se présenterait, mais jusqu'à présent je n'ai rien pu trouver.
+
+--Peut-être que je vous pourrais être utile... J'aimerais assez
+l'essayer.
+
+--Je vous en serais extrêmement reconnaissant, car je suis épuisé
+d'avoir cherché en vain.
+
+--Il est certain qu'un homme sans un métier défini n'a pas beaucoup
+de chances de réussir. Ce qu'il vous faudrait, c'est moins de savoir
+livresque et plus de connaissances pratiques. Je me demande à quoi
+a bien pu penser votre père. Il aurait dû songer à vous donner un
+métier, à tout prix. Mais ne nous attardons pas à cela! Nous tâcherons
+de trouver quelque chose à faire pour vous. Surtout, ne vous laissez
+pas aller à regretter votre pays, à avoir la nostalgie! Nous allons
+réfléchir un peu, causer, et voir autour de nous. Attendez-moi
+maintenant, nous descendrons ensemble au souper.
+
+Tracy éprouvait déjà des sentiments d'amitié pour Barrow, et l'aurait
+volontiers _appelé_ son ami, n'eût été la difficulté de mettre aussi
+brusquement ses théories en pratique. Sa société lui plaisait et il se
+sentait moins découragé qu'auparavant. Il était aussi curieux de savoir
+quelle pouvait bien être la vocation de Barrow, et ce qui lui avait
+permis de lire et de s'instruire à ce point.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+
+Bientôt la cloche sonna pour le repas, et les pensionnaires
+descendirent l'escalier dépourvu de tapis, en faisant un bruit de voix
+et de bottes assourdissant. Les pairs d'Angleterre ne se rendaient pas
+dans leur salle à manger avec autant de désinvolture, et Tracy n'avait
+pas appris à goûter ce vacarme enthousiaste qui faisait songer à la
+distribution des viandes dans un jardin zoologique. Il dut convenir que
+cette explosion de gaieté animale le choquait profondément, et qu'il
+lui faudrait de longs jours pour s'y habituer. Cela viendrait sans
+doute, mais il eût souhaité une transition moins brusque.
+
+Barrow et Tracy suivirent l'avalanche bruyante des pensionnaires à
+travers une atmosphère chargée d'odeurs révélant la proximité de
+quelque préparation culinaire à base de choux, particulière aux
+pensions bon marché, de ces odeurs que l'on ne peut oublier après les
+avoir une fois senties, et dont on se souviendra facilement au bout de
+longues années, mais sans plaisir. Ces odeurs paraissaient horribles,
+suffocantes et insupportables à Tracy, mais il s'abstint de faire
+aucune observation.
+
+Arrivés en bas, ils pénétrèrent dans une salle à manger de vastes
+dimensions, où déjà 30 à 40 personnes étaient attablées autour d'une
+grande table. A leur tour ils y prirent place. La fête venait de
+commencer et une conversation animée égayait tous les convives.
+
+La nappe était des plus grossière et généreusement parsemée de taches
+de graisse et de café. Les fourchettes et les couteaux étaient en fer
+battu et les cuillers paraissaient être en fer-blanc ou en quelque
+chose d'analogue. Les tasses à thé et à café étaient en faïence
+lourde et solide. Tous les ustensiles étaient ce qu'il y a de plus
+ordinaire et de meilleur marché. A côté de chaque assiette il y avait
+une seule tranche de pain et il était facile de voir que les convives
+la ménageaient comme s'ils savaient qu'ils n'en auraient pas d'autre.
+Quelques raviers de beurre étaient disséminés de distance en distance,
+de telle façon qu'il fallait avoir le bras long pour y atteindre. Le
+beurre avait une apparence très correcte, mais se distinguait par une
+odeur plutôt forte à laquelle personne ne semblait faire attention. Le
+plat de résistance du festin était un ragoût bien chaud, fait avec des
+pommes de terre et des morceaux de viande, visiblement des restes de
+différents repas antérieurs.
+
+De ce plat chacun fut libéralement servi. A part cela, on trouvait sur
+la table quelques tranches de jambon et autres mangeailles de moindre
+importance, oignons conservés au vinaigre, pickles, etc.
+
+Il y avait également une quantité suffisante de thé et de café,
+mixtures abominables auxquelles on ajoutait du sucre non raffiné et
+du lait condensé; toutefois, on ne pouvait se servir à discrétion
+de ces ingrédients. Les patrons de l'établissement distribuaient
+soigneusement une cuillerée de sucre et une de lait par tasse. Deux
+négresses noires comme de la suie faisaient le service, surgissant de
+l'office et y retournant avec une soudaineté et une énergie dignes
+d'éloges. Poussie apportait également sa contribution au service à sa
+manière. Elle faisait circuler la théière ou la cafetière, mais en
+effectuant de préférence des excursions de plaisir parmi les convives,
+jacassant, rigolant et faisant preuve de beaucoup d'esprit, du moins à
+son avis et à celui des pensionnaires qui ne cessaient de s'esclaffer
+et d'applaudir à ses efforts. Il est évident que la plupart des jeunes
+gens voyaient en elle une camarade charmante, et que les autres en
+étaient discrètement épris. Ceux auxquels elle daignait s'adresser
+étaient visiblement heureux; ceux qu'elle négligeait souffraient en
+silence, non moins visiblement. Elle n'appelait personne «monsieur»,
+mais «Billy, Tom, John, etc.», et eux l'appelaient simplement «Poussie»
+ou «Hattie».
+
+M. Marsh occupait un bout de la table et sa femme l'autre. Marsh
+pouvait avoir environ soixante ans, et était Américain; s'il était venu
+au monde un mois plus tôt, il aurait été Espagnol. Tel quel, il était
+déjà pas mal Espagnol, car sa peau était très foncée, ses cheveux très
+bruns, et ses yeux, non seulement d'un noir profond, mais brillant
+parfois de lueurs qui dénotaient un tempérament passionné. Ses épaules
+étaient légèrement voûtées, ses joues rasées et son aspect général
+était indiscutablement du genre déplaisant. Il avait l'air d'être
+d'un abord peu commode. A première vue, il était donc tout l'opposé
+de sa femme qui, elle, paraissait la bonté et la charité incarnées.
+Tout le monde l'appelait «Tante Rachel», ce qui fournissait une preuve
+implicite de ses bonnes dispositions et de sa nature cordiale.
+
+Le regard intéressé et vagabond de Tracy remarqua un pensionnaire
+qu'on avait négligé dans la distribution du ragoût. Celui-ci était
+très pâle et paraissait avoir fait récemment un séjour au lit, pour
+cause de maladie. D'ailleurs, il aurait bien dû y retourner. Sa figure
+exprimait une grande mélancolie. Les flots de rires et d'exclamations
+ne l'affectaient pas plus que s'il avait été un rocher au milieu de
+l'Océan, et toutes ces paroles et ces sarcasmes de l'eau claire. Il
+tenait constamment la tête baissée, avec une expression de honte dans
+le regard. De temps à autre, les femmes lançaient un coup d'œil furtif,
+plein de pitié, dans sa direction, et même quelques-uns des plus
+jeunes gens montraient nettement de la compassion pour lui, mais rien
+que par leurs regards, jamais par un geste ou une parole. La majorité
+des convives cependant faisaient preuve d'une indifférence marquée à
+l'égard de ce jeune homme et de sa douleur.
+
+Marsh baissait la tête de son côté, mais, sous ses sourcils froncés, on
+apercevait une pointe de malice. Il observait évidemment avec une vive
+joie intérieure l'attitude embarrassée du jeune homme. C'est qu'il ne
+l'avait pas négligé par inadvertance; toutes les personnes présentes
+s'en doutaient. Ce spectacle mettait Mme Marsh mal à l'aise. Elle
+avait l'air vague et navré d'une personne qui espère contre l'évidence,
+qui espère que l'impossible va se produire au moment même où il n'y
+a plus d'espoir. Mais comme l'impossible ne se produisit pas, elle
+rassembla tout son courage et se risqua à rappeler à son mari que Nat
+Brady n'avait pas encore eu du ragoût.
+
+Marsh leva la tête et répondit avec une amabilité toute ironique:
+
+--Oh! quel dommage! Il n'a pas eu du ragoût! Il n'en a pas eu?...
+Comment se peut-il que je n'aie pas pensé à lui. Il faudra m'excuser,
+monsieur Ba-Barker, je vous en prie, monsieur Baxter. Mon attention
+était allée ailleurs; je ne sais plus à quoi je pensais. Ce qui
+m'ennuie, c'est que cela arrive déjà depuis quelque temps; il ne
+faut pas m'en vouloir, cela m'arrive facilement... surtout avec les
+personnes qui se trouvent dans votre cas, les personnes, monsieur
+Banker, qui, par exemple, disons-le, sont depuis trois semaines en
+retard avec la note. Vous saisissez, n'est-ce pas? mon raisonnement ne
+vous échappe pas? Voici le ragoût... je vous l'envoie avec un grand
+plaisir et avec l'espoir que vous apprécierez la gratification comme
+j'apprécie toute la faveur qu'il peut y avoir à vous servir à manger
+gratis.
+
+Les joues pâles de Brady se colorèrent, mais il ne répondit rien et
+commença à manger, tandis qu'au milieu du silence embarrassé tous les
+regards étaient fixés sur lui.
+
+Barrow dit à l'oreille de Tracy:
+
+--Le vieux n'attendait qu'une occasion favorable. Ces sorties sont sa
+plus grande joie.
+
+--Il a une façon de procéder révoltante.
+
+Tracy ne pouvait s'empêcher de juger indigne des idées qui lui étaient
+chères cette injustice flagrante qui permettait, dans un milieu où tous
+étaient égaux, de traiter avec mépris un homme qui n'avait d'autre
+tort que d'être pauvre. Le sentiment de leur égalité devrait au moins
+conférer aux êtres humains quelque noblesse d'âme; il avait toujours
+cru en un tel résultat, et il était désemparé devant la brutalité qu'il
+avait constatée à cette table.
+
+Après le repas, Barrow lui proposa de faire une promenade, et ce avec
+un dessein bien arrêté. Il désirait que Tracy se débarrassât de son
+chapeau de cow-boy, car il lui semblait bien difficile de trouver un
+emploi pour un homme pourvu de cet accoutrement.
+
+Barrow entama les préliminaires:
+
+--Si j'ai bien compris, vous n'êtes pas cow-boy?
+
+--Non, je ne le suis pas.
+
+--Eh bien, si vous ne jugez pas ma curiosité trop indiscrète...
+qu'est-ce qui vous a fait adopter cette coiffure qui vous singularise?
+Où l'avez-vous trouvée?
+
+Tracy ne savait pas d'abord quoi répondre; enfin il dit:
+
+--Sans entrer dans trop de détails, j'ai dû changer de vêtements
+avec un inconnu, mettons par suite de circonstances accidentelles; à
+présent, je voudrais le retrouver pour rechanger ses effets contre les
+miens!
+
+--Comment se fait-il que vous ne le trouviez pas? Où est-il?
+
+--Voilà ce que j'ignore! Je me suis donc dit que la meilleure manière
+de le retrouver serait de continuer à porter ses vêtements; ils ne
+manqueront pas d'attirer son attention s'il m'aperçoit dans la rue.
+
+--Compris! fit Barrow. Les vêtements, tout en étant un peu voyants,
+et différents de ceux que l'on porte d'ordinaire, ne sont pas trop
+mal. Mais renoncez au chapeau! Si vous rencontrez votre homme, il
+reconnaîtra son costume. Quant au chapeau, il est, à vrai dire,
+gênant à cause de son originalité dans un centre de civilisation comme
+Washington. Un ange descendu du ciel ne trouverait pas un emploi s'il
+s'affublait d'un chapeau aussi monumental.
+
+Tracy consentit à remplacer son couvre-chef par un autre, d'aspect plus
+modeste, et ils prirent place sur la plate-forme d'un tramway pour se
+diriger vers un magasin d'habillements. Le véhicule filait à grande
+vitesse lorsque deux personnages qui traversaient la rue aperçurent
+Barrow et Tracy de dos. Les deux personnages s'écrièrent simultanément:
+«Le voilà!» C'étaient Sellers et Hawkins. Ils furent paralysés de joie
+à un tel point qu'avant d'avoir recouvré leur présence d'esprit et
+d'avoir pu faire un signe pour arrêter le tramway, celui-ci était déjà
+trop loin. Alors, ils prirent le parti d'attendre le prochain, mais
+soudain Washington se dit que ce serait folie de vouloir rattraper un
+tramway en montant dans celui qui le suivait sur les mêmes rails, et il
+proposa de prendre une voiture de place. Mais le colonel déclara:
+
+--Cela ne vaut vraiment pas la peine, quand on y réfléchit. Maintenant
+que je suis parvenu à le matérialiser, je suis à même de diriger tous
+ses mouvements. Je le ferai venir à la maison en même temps que nous.
+
+Sur ce, ils s'empressèrent de rentrer à Rossmore Towers dans un état de
+surexcitation joyeuse.
+
+Lorsque l'achat du chapeau fut effectué, les deux amis reprirent le
+chemin de leur pension en se promenant. La curiosité de Barrow au sujet
+de son jeune camarade était loin de diminuer.
+
+--Vous n'avez jamais été dans les Montagnes Rocheuses? fit-il.
+
+--Non.
+
+--Vous n'avez pas été dans les prairies, non plus?
+
+--Non.
+
+--Depuis combien de temps êtes-vous en Amérique?
+
+--Oh! quelques jours seulement.
+
+--Vous n'aviez jamais été ici auparavant?
+
+--Non.
+
+Alors Barrow se laissa aller à des réflexions silencieuses: «Ce que
+c'est que d'avoir une âme romanesque! Voici un jeune homme bien anglais
+qui a lu un tas de livres où il n'est question que de cow-boys, vivant
+d'une vie libre au milieu des prairies. Il n'est pas plus tôt ici qu'il
+s'achète un costume de cow-boy, s'imaginant qu'il va pouvoir jouer
+le rôle de cow-boy aux yeux de tout le monde sans avoir la moindre
+expérience. Dès qu'il se voit deviné, il a honte, s'embarrasse, et ne
+demande pas mieux que de changer de peau une seconde fois. Alors il
+invente une histoire à dormir debout à propos d'un échange de vêtements
+soi-disant fortuit. C'est d'une incroyable naïveté! Il a pour excuse
+qu'il est jeune, qu'il ne connaît rien de la vie, que sans doute
+il est sentimental et fantasque comme un héros de roman. Tout cela
+lui a peut-être paru très simple, mais, en réalité, quelle drôle de
+combinaison! quelle singulière tournure d'esprit!»
+
+Ainsi les pensées des deux hommes allaient et venaient jusqu'à ce que
+Tracy dise avec un soupir:
+
+--Écoutez, monsieur Barrow: le cas de ce jeune homme me rend très
+perplexe!
+
+--Vous voulez parler de Nat Brady?
+
+--Mais oui, Brady ou Baxter... le patron lui donna plusieurs noms
+différents.
+
+--En effet, il lui donne à tout propos un nouveau nom, depuis que
+l'autre ne paie plus sa note. C'est une de ses manières de faire de
+l'esprit. Ce vieux croit être très spirituel.
+
+--Dites-moi, qu'est-ce qui lui crée des difficultés ainsi? Que fait-il?
+
+--Brady est ouvrier étameur; il gagnait très convenablement sa vie
+jusqu'au jour où il tomba malade et perdit sa place. Il a toujours été
+très sympathique à tout le monde, dans la maison. Le vieux avait pour
+lui une amitié toute particulière, mais vous n'ignorez pas qu'un homme
+qui perd sa situation, la capacité de se subvenir et de payer ce qu'il
+doit n'est plus considéré par les gens de la même façon qu'avant.
+
+--En est-il vraiment toujours ainsi?
+
+Barrow regarda Tracy non sans quelque étonnement.
+
+--Bien sûr! Vous ne voulez pas dire que vous ne le saviez pas? Vous
+savez bien qu'une bête blessée est toujours attaquée et tuée par les
+autres bêtes de son espèce!
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+
+Les jours passaient avec une désespérante monotonie. Les efforts de
+Barrow en vue de trouver du travail pour Tracy ne furent couronnés
+d'aucun succès. Partout on lui adressa la même question:
+
+«A quel syndicat appartient-il?»
+
+Et Tracy ne pouvait que répondre qu'il n'appartenait à aucun syndicat.
+
+--Tant pis! Dans ces conditions, il ne m'est pas possible de vous
+employer. Mes hommes me quitteraient sur l'heure si je voulais leur
+adjoindre un non-syndiqué, un «renard», un «jaune», comme ils disent!
+
+Enfin Tracy eut une heureuse inspiration:
+
+--La première chose à faire pour moi est de me faire inscrire dans un
+syndicat.
+
+--C'est très juste, déclara Barrow; il faut le faire, si vous pouvez!
+
+--Si je _peux_? C'est donc difficile?
+
+--Mon Dieu, oui, fit Barrow; parfois ce n'est pas facile, loin de là.
+Mais vous pouvez toujours courir la chance.
+
+Tracy essaya, mais sans réussir. Partout on l'éconduisit avec le
+conseil de retourner d'où il était venu et ne pas venir enlever
+le pain de la bouche des honnêtes travailleurs. Il ne tarda pas à
+juger la situation désespérée, ce qui le glaçait jusqu'aux moelles.
+«Apparemment existe ici, se dit-il, toutes sortes d'aristocraties
+ouvrières, toutes sortes de castes. A moi de jouer le rôle du paria.»
+Mais cette pensée pleine d'ironie ne le fit même pas sourire. Il était
+devenu si las à la suite de tant de vaines tentatives qu'il ne prenait
+aucun plaisir à voir les jeunes compagnons faire des blagues le soir
+dans leurs chambres. Comme ils étaient de bonne humeur, ils criaient,
+riaient, chantaient, courant à droite, à gauche comme de bonnes bêtes
+lâchées dans un pré, finissant généralement par se lancer mutuellement
+les coussins à la tête. De temps en temps un coussin volait dans sa
+direction; les autres n'auraient pas été mécontents de le voir se
+joindre à leurs jeux. Ils l'appelaient familièrement «Johnny Bull», et
+il supportait au début leur insistance avec bonne humeur; mais il avait
+fini par laisser voir qu'il ne goûtait que fort médiocrement leurs
+plaisanteries.
+
+Dès lors, leur attitude vis-à-vis de lui ne tarda pas à se modifier.
+S'il leur avait été sympathique les premiers jours, il n'avait
+jamais réussi à conquérir leur affection, et à présent on l'aimait
+visiblement de moins en moins. Son cas était naturellement d'autant
+plus mauvais qu'il n'avait pas de chance, qu'il ne trouvait pas de
+travail, qu'il n'appartenait à aucun syndicat et ne parvenait pas à
+s'y faire admettre. On lui faisait volontiers de ces petites allusions
+malveillantes dont on ne peut pas se vexer pour de bon, mais il était
+clair que seule sa force physique le protégeait contre des insultes
+ouvertes. Tous ces jeunes gens l'avaient vu faire des exercices le
+matin, après son bain à l'éponge, et ils avaient jugé qu'il devait être
+fort comme un athlète et expert dans l'art de la boxe. Il se sentait
+d'ailleurs assez humilié à l'idée que ses seuls poings inspiraient du
+respect.
+
+Un soir, en entrant dans la chambre, il y trouvait une douzaine de
+camarades en conversation animée, entrecoupée de rires formidables.
+Tout le monde se tut à sa vue et il essuya l'affront d'un silence
+complet.
+
+--Bonsoir, messieurs, fit-il en prenant une chaise.
+
+Personne ne répondit à son salut. Il blêmit de rage, mais se maîtrisa
+suffisamment pour ne rien dire. Au bout de quelques secondes de
+gêne, il se leva et sortit. Dès qu'il eut refermé la porte, il
+les entendit s'esclaffer. L'intention de lui faire un affront
+était évidente. Il monta sur le toit, espérant que l'air frais lui
+rendrait son sang-froid. Il y trouva le jeune étameur avec lequel
+il lia conversation. Comme ils étaient maintenant au même niveau
+d'impopularité, ils tiraient quelque réconfort d'être ensemble. En bas,
+on avait surveillé les mouvements de Tracy et bientôt les bourreaux
+se montrèrent sur le toit, les uns après les autres, apparemment fort
+pacifiques. Peu à peu ils laissaient cependant tomber des remarques
+dont certaines pouvaient être à l'adresse de Tracy, d'autres pour
+l'étameur. Le chef de la conspiration était un petit homme trapu,
+amateur du «ring» connu, nommé Allen. Il jouait volontiers le rôle
+de maître dans les chambrées sous le toit, et avait déjà à plusieurs
+reprises montré des velléités de chercher querelle à Tracy. Après des
+miaulements et des chuchotements variés, le jeu des remarques à haute
+voix reprit:
+
+--Combien faut-il pour faire une paire?
+
+--Deux ordinairement, mais parfois l'un des deux n'a pas assez de sang
+dans les veines pour que ce soit une vraie paire.
+
+Tous riaient.
+
+--Qu'est-ce que vous disiez des Anglais tout à l'heure?
+
+--Oh! rien. Des Anglais en général, il n'y a rien à dire; seulement
+je...
+
+--Oui, que disiez-vous?
+
+--Qu'ils ont un excellent estomac...
+
+--Qu'ils digèrent fort bien, n'est-ce pas?
+
+--Et qu'est-ce qu'ils digèrent le plus facilement?
+
+--Des injures, naturellement.
+
+De nouveau tous riaient à gorge déployée.
+
+--Pas commode de les faire battre, pas?
+
+--Quelle blague de dire que ce n'est pas commode de les faire battre!
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Ce n'est pas que ce soit difficile, parce que c'est impossible.
+
+Nouveaux rires.
+
+--Celui-ci, tout au moins, n'a rien dans le ventre.
+
+--C'est bien naturel, dans son cas.
+
+--Pourquoi ça?
+
+--Vous ne connaissez donc pas le secret de sa naissance?
+
+--Non! A-t-il un secret, lui, à ce propos?
+
+--Je crois bien qu'il en a un, et fameux encore.
+
+--Quel est-il?
+
+--Son père était pétrisseur de cire molle.
+
+Allen s'approcha de l'endroit où se tenaient les deux jeunes gens, et
+s'adressa à l'étameur:
+
+--Ça va-t-il, ces jours-ci? On a des amis!
+
+--Ça va assez bien.
+
+--Trouvé beaucoup d'amis, pas?
+
+--Autant que j'en désire, en effet.
+
+--C'est bon d'avoir un ami, vous savez, un ami qui vous protège,
+c'est-à-dire! Qu'arriverait-il, croyez-vous, si je prenais votre
+casquette pour vous frapper à la figure avec?
+
+--Je vous en prie, monsieur Allen, laissez-moi tranquille, puisque je
+ne vous dis rien.
+
+--Répondez-moi donc! Qu'est-ce qui arriverait, croyez-vous?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+Tracy éleva la voix très posément pour dire:
+
+--N'inquiétez donc pas ce jeune homme avec vos questions, car je peux
+très bien vous dire ce qui arriverait, moi.
+
+--Ah! vous pouvez le dire? Ici, les gars! Johnny Bull peut nous
+dire ce qui arriverait si j'enlève la casquette de celui-ci pour le
+souffleter avec. Venez voir!
+
+Il prit en effet la casquette de Brady et esquissa le geste, mais
+n'eut pas le temps de demander ce qui allait arriver, car c'était
+déjà arrivé: et il était en train de chauffer la terrasse avec son
+dos. Un grand mouvement se produisit instantanément autour des deux
+adversaires, tout le monde criant: «Un ring de boxe! Faites un ring!
+Une bataille selon les règles! Johnny est excité! Qu'il montre ce qu'il
+sait faire!»
+
+On traça un espace délimité avec de la craie et Tracy se montra aussi
+prêt à commencer la danse que si son adversaire avait été un prince au
+lieu d'être un ouvrier. Au fond, il était pourtant un peu surpris de
+devoir se mesurer avec un individu aussi vulgaire que ce chenapan, et
+cela bien qu'il s'attendît à un événement de ce genre depuis quelques
+jours. En un clin d'œil il y eut du monde sur les toits environnants et
+aux fenêtres. La lutte commença. Allen n'était pas de taille à vaincre
+le jeune Anglais dont la force et l'adresse étaient supérieures.
+Il s'étala de tout son long coup sur coup; aussitôt qu'il s'était
+relevé, il s'abattait de nouveau, aux applaudissements frénétiques de
+l'assistance. A la fin, il lui fallut de l'aide pour se retrouver sur
+ses jambes. Alors Tracy refusa de continuer la correction et la lutte
+fut terminée. Les amis d'Allen emmenèrent celui-ci dans de lamentables
+conditions, la figure tout ensanglantée, et les autres jeunes gens
+entourèrent Tracy, le félicitant chaudement en disant qu'il avait
+rendu un grand service à toute la maison et que désormais M. Allen
+se montrerait plus circonspect dans ses manières et traiterait moins
+insolemment ses co-pensionnaires.
+
+De ce jour Tracy devint un héros, d'une popularité excessive. Jamais
+personne n'avait été à ce point populaire dans les chambrées d'en haut.
+Mais si leur mépris avait été dur à supporter, leurs approbations
+constantes, leur aplatissement devant le vainqueur étaient au moins
+aussi intolérables. D'autant plus qu'il se sentait lui-même rabaissé
+après cette exhibition de sa personne pour le plaisir de spectateurs
+vulgaires appartenant à tout le quartier. Il n'y avait pas que les
+hommes à lui témoigner de la reconnaissance pour avoir réduit à rien,
+ou tout au moins à des menaces à présent insignifiantes, la jactance
+d'Allen. Les jeunes filles--une demi-douzaine environ--avaient beaucoup
+de menues attentions pour Tracy, mais surtout Mlle Hattie, la fille
+des patrons. Elle lui disait sur le ton le plus engageant: «Je vous
+trouve vraiment bien gentil»; et lorsqu'il répondait: «Vous me faites
+grand plaisir, miss Hattie», elle ajoutait: «Ne m'appelez donc pas miss
+Hattie... Appelez-moi Poussie!»
+
+Ainsi il était monté en grade! Il avait atteint le sommet de la
+considération. Sa popularité était incontestable et complète. Devant
+le monde, Tracy montrait un extérieur de calme et de sérénité, mais
+son âme était rongée de chagrin et de désespoir. Sous peu il allait se
+trouver sans le sou, et sans savoir quoi entreprendre. Il regrettait
+amèrement de n'avoir pas soustrait une somme plus importante de la
+fortune découverte dans les poches du cow-boy. Il ne dormait plus
+la nuit. Une seule et unique pensée ne cessait pas de le torturer:
+«Qu'allait-il devenir?» Petit à petit se dessinait dans son esprit
+l'idée qu'il eût mieux fait de ne pas rechercher le martyre, de
+rester tranquillement chez lui, résigné à n'être et à faire que ce
+que peut être et faire en ce monde un noble lord fortuné. Il lutta
+courageusement pour chasser de telles idées, mais elles s'infiltraient
+sournoisement dans son cerveau, l'empêchant de goûter le sommeil dans
+son lit et les savants mélanges d'aliments douteux que préparait Mme
+Marsh dans sa cuisine. Rougissant de honte, il arriva un jour à se
+dire: «Si seulement mon père savait comment je m'appelle à présent! Il
+me semble que... que mon devoir à l'endroit de mon père _exige_ que je
+le lui apprenne. Je n'ai aucun droit de le rendre malheureux, je me
+suis rendu assez malheureux moi-même pour toute la famille. Vraiment,
+il faut qu'il connaisse mon nom.»
+
+Il se mit à rédiger un câblogramme ainsi conçu: «Mon nom américain est
+Howard Tracy».
+
+On ne pourrait attribuer à cette phrase aucun sens défavorable; on
+pouvait l'interpréter comme on voulait, et certainement son père n'y
+verrait que la preuve d'un désir naturel de faire plaisir de la part
+d'un fils affectueux. Poursuivant ces réflexions, Tracy se dit: «S'il
+m'envoie une dépêche me disant de revenir... voilà ce que je ne puis
+pas faire, ce que je ne _dois_ pas faire! Je suis venu ici dans un but
+élevé, je ne peux pas y renoncer par lâcheté. Non, non, impossible
+de retourner à la maison, du moins je ne le désire nullement.
+Toutefois... ne serait-ce pas mon devoir de revenir, étant données
+les circonstances? Il est très âgé, et il peut avoir grand besoin de
+moi au déclin de sa vie. Il faut que j'y réfléchisse longuement. Dans
+certaines éventualités, j'aurais tort de rester ici, mais cela gâterait
+tout s'il me demandait de revenir _immédiatement_. A bien considérer...
+avoir un foyer... c'est quelque chose tout de même... On est bien
+excusable d'aimer son foyer... d'aimer à le revoir dans sa vie... ne
+serait-ce que de temps en temps...»
+
+Il se dirigea vers un bureau de télégraphe où on lui fit cet accueil
+que Barrow appelait «la courtoisie officielle de Washington»,
+c'est-à-dire que l'on vous traite comme le dernier va-nu-pieds jusqu'au
+moment où l'on découvre que vous êtes un homme du Parlement. Alors
+on vous inonde d'une obséquiosité nauséabonde. Seul un jeune homme
+de dix-sept ans environ, en train de lacer ses chaussures, y était
+au service du public. Le pied sur une chaise, il tournait le dos au
+guichet. Il lança un coup d'œil par-dessus son épaule, toisant Tracy,
+et continua de lacer son soulier. Tracy écrivit sa dépêche, puis
+attendit, attendit toujours, mais l'autre ne finit pas. Enfin Tracy dit:
+
+--Ne pourriez-vous pas prendre ma dépêche?
+
+Le jeune homme le regarda par-dessus l'épaule avec un air de répondre:
+
+«Ne pensez-vous pas que vous pourriez attendre encore une minute?»
+
+Mais les chaussures furent lacées finalement, et il prit la dépêche.
+L'ayant examinée, il leva des yeux étonnés sur Tracy, qui crut y lire
+une expression de déférence à laquelle il n'était guère plus habitué.
+Le gamin se mit à lire l'adresse à haute voix:
+
+--A lord Rossmore! Nigaud! Est-ce que vous le connaissez?
+
+--Mais oui.
+
+--Vraiment! Et il vous connaît aussi?
+
+--Eh bien... oui.
+
+--Diable! Et vous croyez qu'il vous répondra?
+
+--Je crois que oui.
+
+--Puisque vous le dites! (Il changea de ton.) Où faut-il vous envoyer
+la réponse?
+
+--Je viendrai la chercher. Quand dois-je revenir?
+
+--Je ne sais pas. Je vous l'enverrai. Donnez-moi votre adresse, et je
+vous l'enverrai dès qu'elle sera parvenue ici.
+
+Tracy ne tenait guère à cette proposition; il était maintenant assuré
+du respect de ce jeune homme, et il ne voulait pas gâcher ce petit
+triomphe en lui donnant sa trop modeste adresse. Il répondit donc de
+nouveau qu'il reviendrait et sortit du bureau.
+
+Tout en réfléchissant, il flâna quelque temps. A vrai dire, il trouvait
+quelque agrément à se sentir respecté. Au fond, se disait-il, rien
+n'est plus grotesque que la manière dont on s'attire la considération
+des autres. A la pension, on l'avait en grande estime pour avoir rossé
+Allen. La raison ne valait donc rien. Et il y avait, d'après lui, bien
+moins de mérite à être en correspondance avec un lord; pourtant le
+jeune employé lui avait permis de croire qu'un tel mérite existait.
+
+Voilà son câblogramme en route pour la maison paternelle; il lui
+suffisait de se le dire pour se sentir réconforté. Il marchait avec une
+réelle allégresse, le cœur rempli de joie. Il rejeta ses hésitations
+récentes et s'avoua très heureux à l'idée de renoncer à son expérience
+et de pouvoir rentrer chez lui. Son désir de tenir la réponse de son
+père ne cessait de croître et de gagner extraordinairement en intensité
+à mesure que les minutes s'écoulaient. Il attendit d'abord une bonne
+heure, se promenant sans but pour faire passer le temps, mais incapable
+de s'intéresser à rien de ce qu'il voyait. Enfin il se décida à
+retourner au bureau du télégraphe pour demander si la réponse était
+arrivée. Le gamin répondit:
+
+--Pas encore...
+
+Regardant la pendule, il ajouta:
+
+--Et je doute qu'une réponse parvienne aujourd'hui.
+
+--Pourquoi?
+
+--Il se fait déjà tard. Une dépêche n'est jamais remise aussi vite
+qu'on le désire; le destinataire peut être sorti, et puis, vous voyez,
+il est près de six heures ici, ce qui fait que là-bas c'est déjà la
+nuit.
+
+--Vous avez raison, dit Tracy, je n'avais pas pensé à cela.
+
+--Il doit être au moins onze heures, là-bas, je pense; vous n'aurez
+donc probablement pas de réponse ce soir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+
+Tracy rentra à la pension. C'était l'heure du souper. Les odeurs
+de la salle à manger lui paraissaient maintenant plus horribles et
+plus insupportables que jamais, mais la pensée de sa délivrance
+prochaine lui donnait des forces. A la fin du repas, il lui aurait
+été difficile de dire exactement ce qu'il venait de manger, et quant
+à la conversation, il ne l'avait pas un instant écoutée. Ses pensées
+n'avaient pas quitté le château somptueux de son père, comme son
+cœur n'avait pas cessé de se réjouir à l'avance. Même le souvenir du
+laquais en culotte courte, symbole vivant de la plus scandaleuse des
+inégalités, ne lui avait pas paru trop désagréable.
+
+Le repas achevé, Barrow lui proposa de passer la soirée dans une
+réunion où un ouvrier de ses camarades devait faire une conférence.
+Tracy accepta. La conférence, qui traita de «la Presse américaine»,
+ne fut guère que l'introduction à une discussion assez ennuyeuse. Au
+cours de celle-ci, le hasard voulut qu'un forgeron nommé Tompkins prît
+la parole pour faire le procès de tous les souverains et de tous les
+grands seigneurs de la terre. Il leur reprocha leur égoïsme qui les
+empêchait de renoncer à des dignités qu'ils ne devaient jamais à leurs
+mérites personnels. Il déclara qu'aucun souverain ni fils de souverain,
+aucun lord ni fils de lord, s'il était sensé, n'oserait regarder un
+autre homme sans ressentir de la honte... de la honte naturelle et
+légitime, comme détenteur de biens et de privilèges obtenus grâce à des
+injustices et à des crimes innombrables commis aux temps passés. Et il
+termina par cette phrase: «S'il y avait dans cette salle un lord, ou
+le fils d'un lord, j'aimerais à discuter avec lui, pour essayer de lui
+prouver combien sa situation est fausse et dégradante. J'essaierais de
+l'inciter à y renoncer pour toujours, afin de prendre place dans les
+rangs des hommes vraiment dignes, décidés à vivre sur un pied d'égalité
+honnête et juste, afin de gagner par un travail utile le pain qui lui
+est nécessaire, afin de faire fi des ridicules protestations de respect
+dont il est l'objet, et de se contenter du respect dû à ceux-là seuls
+qui ont une valeur personnelle.»
+
+Tracy fut de nouveau influencé par ces paroles simples. «Vraiment, il
+y a quelque chose de dégradant à faire tant de cas de ces honneurs
+héréditaires», se dit-il avec un grand trouble, ne sachant plus à quel
+saint se vouer. Lorsqu'ils furent sortis de cette réunion, Barrow
+murmura:
+
+--Quel discours idiot que celui de ce Tompkins!
+
+Cette remarque imprévue eut pour effet de verser un baume
+rafraîchissant dans l'âme démoralisée de Tracy. Ce furent à ses
+oreilles les paroles les plus douces imaginables; elles enlevèrent du
+coup la sensation de honte qui volontiers pesait sur les épaules du
+jeune renégat si incertain de lui-même; elles prononcèrent par le fait
+son absolution devant le tribunal de sa propre conscience.
+
+--Venez dans ma chambre fumer une pipe, fit Barrow. Et Tracy accepta
+avec joie, brûlant du désir d'entendre celui-ci développer les
+arguments qui réduiraient à néant les prétentions de l'orateur.
+
+--Quelles sont vos objections au discours de Tompkins? demanda-t-il
+lorsqu'ils furent assis dans la chambre.
+
+--D'abord, je lui reprocherai de ne tenir aucun compte de la nature
+humaine, et d'exiger d'un autre individu qu'il fasse un sacrifice dont
+il serait lui-même le premier totalement incapable.
+
+--Vous voulez dire que...
+
+--Voici ce que je veux dire; c'est très simple... Tompkins est
+forgeron; il a une famille; il est salarié; il gagne peu et travaille
+dur. Supposez que là-bas, en Angleterre, quelqu'un meure, en lui
+laissant tout à coup l'héritage d'un titre de lord et d'un revenu d'un
+demi-million de dollars par an. Que ferait-il?
+
+--Je suppose que... naturellement... il refuserait...
+
+--Quelle blague! Il sauterait dessus sans perdre une seconde.
+
+--Vous croyez vraiment qu'il ferait cela?
+
+--Si je crois! Non, je ne le crois pas, j'en suis aussi sûr que je suis
+ici.
+
+--Pourquoi?
+
+--Pourquoi? Mais parce qu'il n'est pas fou.
+
+--Alors vous pensez qu'il faudrait être fou pour...
+
+--Non pas. Fou ou pas fou, il sauterait dessus. N'importe qui en ferait
+autant. N'importe qui et partout... quiconque a un souffle de vie. Et
+il me semble avoir connu des gens qui, bien que morts, se lèveraient de
+leur tombe pour courir après. Je le ferais, moi qui vous parle.
+
+Ceci était un baume, ceci était la guérison, ceci était tranquillité et
+paix et réconfort!
+
+--Mais je vous croyais ennemi de la noblesse?
+
+--De la noblesse héréditaire, oui! Mais cela n'a pas la moindre
+importance. Je suis ennemi des millionnaires aussi, mais il serait
+dangereux de m'offrir la position!
+
+--Vous l'accepteriez?
+
+--Je quitterais les funérailles de mon plus cher ennemi pour aller bien
+vite assumer la charge et les responsabilités qu'elle comporte.
+
+Tracy réfléchit un instant, puis dit:
+
+--Je ne sais pas si j'ai bien saisi l'enchaînement de vos raisons. Vous
+dites que vous êtes hostile à la noblesse héréditaire, mais qu'en même
+temps vous n'hésiteriez pas, si l'occasion s'offrait, à...
+
+--A en être! Je l'accepterais sur l'heure. Et il n'y a pas dans tout
+notre club un ouvrier qui n'en fît autant. Il n'y a pas un avocat,
+médecin, directeur de journal, auteur, penseur, fainéant, président de
+conseil d'administration, que dis-je? il n'y a pas un être humain aux
+États-Unis qui ne saisît l'occasion.
+
+--Excepté moi, fit Tracy doucement.
+
+--Excepté vous!
+
+Barrow arrivait à peine à prononcer ces deux mots, tant son indignation
+lui serrait la gorge, l'étouffait. Et il n'en put trouver d'autres,
+mais se leva, vint se poster devant Tracy, le regardant d'un air outré,
+puis répéta:
+
+--Excepté _vous_!
+
+Enfin il s'affaissa sur sa chaise comme quelqu'un qui abandonne la
+partie, en disant:
+
+--Il use toutes ses forces et tous ses nerfs dans l'espoir de trouver
+quelque travail, si humiliant fût-il, et pourtant il a l'audace de
+vouloir vous faire croire qu'il n'accepterait pas l'héritage d'un lord
+si la chance s'offrait à lui. Tracy, ne me faites pas sortir de mes
+gonds; je n'ai pas la force d'écouter des niaiseries semblables, sans
+que cela me rende malade!
+
+--Je n'avais nullement l'intention de vous ennuyer, Barrow; je voulais
+seulement dire que si jamais l'héritage d'un lord se trouvait sur mon
+chemin...
+
+--Là, ne vous en préoccupez donc plus, cela vaudra mieux. En outre, il
+m'est facile de deviner ce que vous feriez. Êtes-vous autrement fait
+que moi?
+
+--Non.
+
+--Avez-vous d'autres qualités supérieures?
+
+--Eh! non, certainement.
+
+--Êtes-vous aussi à la hauteur? Allons!
+
+--En vérité, vous me questionnez si brusquement...
+
+--Brusquement? Qu'y a-t-il de brusque dans tout ça? Ma question n'est
+pas bien compliquée, d'ailleurs. Faites la comparaison à un point de
+vue strict, au point de vue des mérites... Vous admettrez tout de
+suite qu'un ouvrier ébéniste qui gagne ses vingt dollars par semaine,
+qui a été solidement cultivé par le contact avec d'autres, par une
+vie tantôt difficile, tantôt favorisée, par des hauts et des bas, est
+tout de même bien supérieur à un garçon comme vous, qui ne sait rien
+d'utile, qui n'arrive pas seulement à gagner de quoi manger, qui n'a
+aucune expérience de la vie et de sa gravité, qui n'a aucune culture
+si ce n'est celle des livres, culture qui n'élève pas un homme, mais
+lui fournit quelques vains moyens de briller; allons donc! si moi je
+prétends ne pas cracher sur une telle situation, quel droit avez-vous
+de le faire, que diable!
+
+Tracy dissimula sa joie, bien qu'il eût grande envie de remercier
+l'ébéniste pour avoir fait cette dernière remarque. Soudain il eut une
+idée, et il dit avec vivacité:
+
+--Écoutez: une chose seulement me chiffonne dans vos principes, s'il
+faut les appeler ainsi. Vous paraissez illogique avec vous-même. Vous
+êtes hostile à l'aristocratie, et vous accepteriez de devenir un lord,
+c'est entendu. Dois-je conclure que vous ne reprochez pas à un lord de
+l'être et de le demeurer?
+
+--Certainement, je ne le lui reproche pas.
+
+--Et vous ne blâmeriez ni Tompkins, ni vous-même, ni moi, ni personne
+pour accepter de devenir un lord si cela s'offrait.
+
+--Pour sûr que je ne le ferais pas.
+
+--Eh bien! _Qui_ blâmeriez-vous, alors?
+
+--La nation entière,--et, par le fait tout groupement d'individus,--qui
+consent à s'abaisser devant l'injurieuse existence d'une aristocratie
+héréditaire de laquelle ils sont exclus.
+
+--Ce raisonnement me paraît manquer de clarté.
+
+--Pas le moins du monde. Je vois très clair dans cette affaire. Si
+j'avais le pouvoir de détruire le système qui établit les aristocraties
+en déclinant un tel honneur alors je serais une canaille en
+l'acceptant. Et si une quantité suffisante de la masse du peuple était
+prête à se joindre à moi pour détruire le système, je serais également
+une canaille en me refusant à les aider. Tant que mon acte de refus ne
+saurait en rien modifier la règle que j'abhorre, je n'ai aucune raison
+de le faire.
+
+--Je crois vous avoir compris.
+
+--A la bonne heure! Vous n'êtes donc pas tout à fait incapable de caler
+une idée dans votre tête, à condition de faire un effort suffisamment
+long.
+
+--Merci!
+
+--Il n'y a pas de quoi! Laissez-moi vous donner un bon conseil: quand
+vous serez de retour chez vous, si vous trouvez votre nation entière
+prête à secouer le joug affreux des nobles seigneurs, prêtez-y la main.
+Mais, dans le cas contraire, si l'on vous propose de prendre la place
+du quelque lord, ne vous montrez pas un imbécile, acceptez carrément!
+
+Tracy répondit en toute sincérité, et même avec enthousiasme:
+
+--Aussi vrai que je suis en vie, je ferai ainsi!
+
+Barrow ne put s'empêcher de rire.
+
+--Jamais je n'ai vu un type comme vous, fit-il; je commence à croire
+que vous possédez une imagination de première classe. A vous voir,
+ne dirait-on pas que les fantaisies les plus absurdes peuvent, dans
+l'instant, se figer dans les limites étroites de la réalité? A vous
+entendre, on pourrait presque supposer que vous ne seriez pas surpris
+si la succession d'un lord vous fût tendue sur un plateau!
+
+Tracy rougit et Barrow ajouta:
+
+--La succession d'un lord! Soyez donc disposé à la prendre! En
+attendant, nous allons modestement continuer de chercher, s'il est
+possible, à vous trouver une place comme surveillant dans une fabrique
+de saucisses, à six ou huit dollars par semaine. C'est à cela que nous
+devons nous arrêter, sans espoir d'aller au delà!
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+
+Tracy s'en fut se coucher, paisible et heureux comme il ne l'avait pas
+été depuis longtemps. Il avait entrepris une tâche pénible, il avait
+fait de son mieux pour soutenir la lutte, cela était en sa faveur. S'il
+était vaincu: il n'y avait pas lieu d'en avoir honte non plus. En sa
+qualité de vaincu, il avait le droit de renoncer à la lutte avec les
+honneurs de la guerre, et de reprendre dans la société du monde la
+place pour laquelle il était né. Pourquoi ne le ferait-il pas? Même
+un ébéniste républicain n'hésiterait pas à agir ainsi. Décidément, sa
+conscience pouvait se reposer en paix.
+
+Il se réveilla, frais et dispos, avide de recevoir son câblogramme.
+Il était né aristocrate, il avait vécu en démocrate pendant quelque
+temps, et était redevenu aristocrate. Il constata non sans surprise
+que ce dernier changement s'était effectué sans secousses, et que ses
+idées d'aristocrate étaient bien moins factices que celles qu'il avait
+prônées depuis quelque temps. S'il y avait porté son attention, il
+aurait pu remarquer également que ses façons avait repris une certaine
+raideur à la suite de cette seule nuit; qu'il tenait déjà la tête un
+peu plus haute que la veille.
+
+Arrivé au rez-de-chaussée, il allait pénétrer dans la salle à manger
+lorsqu'il aperçut le vieux Marsh qui du doigt lui faisait signe
+d'approcher. Vexé, il dit sur un ton de dignité offensée, tel un grand
+seigneur:
+
+--Est-ce à moi que cela s'adresse?
+
+--Oui.
+
+--Dans quel but?
+
+--Je désire vous parler... en particulier.
+
+--Vous pouvez bien me parler ici.
+
+Marsh fut surpris, on eût dit désagréablement. Il s'approcha et déclara
+sur un ton hargneux:
+
+--En public alors, si vous le préférez. Bien que ce ne soit pas dans
+mes coutumes.
+
+Les pensionnaires, intéressés, les entouraient déjà.
+
+--Dites donc ce que vous avez à me dire! fit Tracy.
+
+--Eh!... n'avez-vous pas oublié quelque chose?
+
+--Moi? Pas que je sache.
+
+--Ah! pas que vous... sachiez... Réfléchissez, s'il vous plaît, une
+minute.
+
+--Je n'ai pas besoin de réfléchir. Cela ne m'intéresse pas. Si cela
+vous intéresse, dites-le donc sans ambages.
+
+--En ce cas, dit Marsh, haussant le ton, eh bien, vous avez oublié de
+payer votre pension hier... puisque vous tenez à l'apprendre en public.
+
+C'était la vérité: cet héritier d'un million annuel avait été si
+absorbé par ses réflexions qu'il n'avait pas songé aux trois ou quatre
+dollars qu'il devait. Il fallait se l'entendre dire devant tous ces
+gens qui commençaient déjà à jouir secrètement de son embarras.
+
+--S'il ne s'agit que de cela, voici votre argent et gardez votre
+frayeur pour une occasion meilleure, monsieur!
+
+Tracy mit la main dans sa poche avec un mouvement de mauvaise humeur,
+mais il ne la retira point. Il devint très pâle. L'attitude des
+assistants montra clairement que l'intérêt gagnait de seconde en
+seconde en intensité. Quelques visages s'épanouirent de contentement.
+Après un silence d'anxiété visible, Tracy parvint à formuler sa
+stupéfaction:
+
+--On m'a volé.
+
+Les yeux du vieux Marsh flamboyèrent d'un feu tout espagnol et il
+s'écria:
+
+--Volé! Ah! c'est là ce que vous vouliez me chanter. Un air trop connu,
+monsieur; on l'a trop souvent essayé dans cette maison. Tout le monde
+nous le sert, quand on n'a pas trouvé le travail que l'on veut, ou
+que l'on ne veut pas du travail que l'on trouve. Assez! Le tour de M.
+Allen, maintenant! Lui aussi a oublié de payer hier soir. Voyons s'il
+ose un prétexte aussi piteux.
+
+Une des négresses survint, dégringolant l'escalier à toute vitesse, en
+proie à une excitation considérable.
+
+--Monsieur Marsh, M. Allen s'est sauvé!
+
+--Qu'est-ce que vous dites?
+
+--Oui, monsieur; il a débarrassé sa chambre sans rien laisser... Il a
+pris essuie-mains et savons!
+
+--Ce n'est pas vrai!
+
+--C'est comme cela, comme je vous le dis, et disparus aussi les
+chaussons de M. Sumner, et la veste de M. Naylor.
+
+M. Marsh rageait à cette nouvelle; il se retourna vers Tracy:
+
+--Répondez-moi donc maintenant! Quand allez-vous payer?
+
+--Aujourd'hui même, puisque vous êtes si pressé.
+
+--_Aujourd'hui_, dites-vous? Dimanche, un sans-travail comme vous?
+Voilà une réponse qui m'amuse! Allons donc! Où irez-vous chercher
+l'argent?
+
+Tracy, furieux à son tour, jugea que la plaisanterie avait assez duré.
+L'envie d'en imposer à toutes ces petites gens lui venait.
+
+--J'attends un câblogramme de chez moi, lança-t-il, dédaigneux.
+
+Le vieux Marsh resta bouche bée de surprise. L'idée lui paraissait si
+énorme, si extravagante, qu'il dut chercher ses paroles. Lorsqu'il eut
+retrouvé son assiette, il eut recours aux sarcasmes.
+
+--Un câblogramme! Pensez donc, messieurs et dames, il attend
+un câblogramme. Lui, attendre un câblogramme, ce fainéant, ce
+propre-à-rien, ce nigaud. De son papa, sans doute! Naturellement. Un
+dollar ou deux le mot... ce n'est rien, ça; chez lui, on ne se soucie
+pas de ces bagatelles. Voilà ce qui s'appelle avoir un père. Son père
+doit être, je suppose, au moins... son père est, évidemment...
+
+--Mon père est un lord d'Angleterre!
+
+Le groupe fut abasourdi devant l'immensité de l'impudence de ce jeune
+vaurien. L'instant d'après, tous s'esclaffèrent d'un rire qui faisait
+sauter les fenêtres sur leurs gonds. Tracy était trop en colère pour se
+rendre compte qu'il venait de commettre une sottise.
+
+--Laissez-moi passer, s'il vous plaît, fit-il, je...
+
+--Un instant, interrompit Marsh en s'inclinant profondément avec
+ironie; où Sa Seigneurie veut-elle se rendre?
+
+--Chercher le câblogramme. Laissez-moi passer.
+
+--Excusez, mais Sa Seigneurie restera ici.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire que ce n'est pas d'hier que je tiens pension... Je veux
+dire que je ne me laisse pas monter le cou par n'importe qui, fils de
+n'importe quoi, venu s'installer sous mon toit parce qu'il n'est bon à
+rien chez lui; je veux dire que je ne vous laisserai pas vous échapper
+aussi facilement!
+
+Tracy fit un pas vers le vieil homme, mais Mme Marsh s'interposa,
+disant:
+
+--Monsieur Tracy, je vous en prie!
+
+Puis elle se tourna vers son mari:
+
+--Vous devriez tenir votre langue, au lieu de susciter un scandale!
+Qu'est-ce qu'il a donc fait pour se voir traiter de la sorte? Vous ne
+vous apercevez donc pas qu'il a momentanément perdu la tête à cause de
+tous ses ennuis et de sa détresse. Il n'est pas responsable.
+
+--Je vous remercie de faire preuve de tant de bonté, madame, fit Tracy,
+mais je n'ai pas du tout perdu la tête, et si vous vouliez bien me
+permettre d'aller jusqu'au bureau du télégraphe...
+
+--Vous n'irez pas, criait Marsh.
+
+--Ou d'envoyer...
+
+--Envoyer? C'est plus fort que tout le reste! S'il y a quelqu'un assez
+idiot pour faire les commissions d'un dindonneau de cet acabit...
+
+--Voici M. Barrow qui voudra bien, si je le lui demande. Barrow!
+
+Mais tous clamèrent maintenant à la fois:
+
+--Eh! Barrow! Il attend un câblogramme!
+
+--Câblogramme de son papa, vous savez!
+
+--Oui, câblogramme du marchand de cire!
+
+--Eh! dites donc, Barrow! Ce type est un lord; enlevez votre chapeau,
+s'il vous plaît, et la veste, pendant que vous y êtes!
+
+--Oui, il s'est perdu et a oublié sa couronne, et il a télégraphié à
+son paternel de la lui envoyer.
+
+--Allez sur-le-champ querir ce câblogramme, Barrow! Sa Hautesse est un
+peu fatiguée aujourd'hui.
+
+--Taisez-vous un peu, leur cria Barrow.
+
+Puis il se tourna vers Tracy en disant, plutôt avec sévérité:
+
+--Qu'est-ce qui vous arrive? Comment vous êtes-vous laissé aller à
+raconter des billevesées de la sorte? Je vous croyais plus raisonnable.
+
+--Je n'ai pas raconté de billevesées, et si vous vouliez être assez
+aimable pour aller jusqu'au bureau du télégraphe...
+
+--Ne continuez donc pas! Je suis votre ami envers et contre tout, et
+tant qu'il s'agit de quelque chose de raisonnable. Mais vous avez perdu
+la tête, et cette perspective fallacieuse d'un câblogramme...
+
+--Moi j'irai jusqu'au bureau, dit Brady.
+
+--Je vous remercie du fond de mon cœur. Allez-y vite, et nous verrons
+bien!
+
+Brady partit. Il y eut dès cet instant une accalmie, comme si un doute
+très vague venait d'envahir les cerveaux, un doute que l'on aurait
+pu formuler ainsi: «Après tout, il se peut que ce garçon attende une
+dépêche... il se peut qu'il ait un père quelque part... il se peut que
+nous nous soyons avancés un peu trop loin en nous moquant de _tout_ ce
+qu'il a dit». D'abord on avait cessé de croire, peu à peu les murmures
+et les chuchotements cessèrent de même. Le groupe se dispersait
+lentement, les uns après les autres gagnaient la salle à manger. Barrow
+essaya d'y emmener Tracy, qui répliqua:
+
+--Pas encore, Barrow, tout à l'heure!
+
+Mme Marsh et Hattie essayèrent à leur tour de le persuader, mais il
+leur déclara:
+
+--J'aime mieux attendre... qu'il soit de retour.
+
+Le vieux Marsh lui-même commença à craindre d'avoir été un peu vif, et
+il passa devant Tracy en lui lançant un regard contenant une invite,
+mais l'attitude positive du jeune Anglais l'empêcha de parler. Le quart
+d'heure d'attente parut interminable dans ce silence morne. Quand enfin
+on entendit les pas de Brady dans l'antichambre, chacun se leva et vint
+près de la porte. Et tout ébaubis ils purent voir Brady remettre une
+enveloppe à Tracy. Celui-ci, d'un air triomphant, déchira l'enveloppe
+et jeta un coup d'œil sur son contenu. Mais le télégramme glissa entre
+ses doigts et tomba à terre. Il était pâle comme un linge. Le message
+ne contenait que ce seul mot:
+
+«Merci».
+
+La honte et le désespoir de Tracy firent une certaine impression sur
+l'assistance. Toutefois, sans l'amitié de Barrow, il eût été non
+seulement pénible, mais impossible au jeune homme de demeurer dans la
+pension Marsh.
+
+--Après la pluie le beau temps; oublions cette journée désagréable, et
+vous, Tracy, reprenez courage; je vous trouverai du travail, car il
+faut que vous soyez réhabilité dans l'esprit de tous! disait Barrow
+avec bonhomie.
+
+Mais deux longues journées, deux journées interminables pour Tracy,
+s'écoulèrent encore, sans qu'aucun rayon de soleil parût à l'horizon.
+
+Enfin, un soir Barrow demanda à Tracy:
+
+--Puisque vous avez eu de l'instruction, est-ce que vous ne sauriez pas
+peindre... un tout petit peu? Savez-vous tenir un pinceau?
+
+Tracy déclara qu'en effet l'art du dessin et même de la peinture
+à l'aquarelle et à l'huile ne lui était point étranger. Ce fut la
+planche de salut. Barrow connaissait deux Allemands qui gagnaient
+confortablement leur vie en faisant les portraits des petits
+boutiquiers. L'un savait tant bien que mal dessiner un personnage
+ressemblant, l'autre était chargé d'exécuter les accessoires, mais
+il ne réussissait que les canons; c'était la seule chose qu'il avait
+appris à dessiner lorsqu'il était matelot. Leurs affaires prospéraient,
+mais ils rencontraient souvent des contretemps, car tantôt un
+charcutier aurait préféré être représenté auprès de son comptoir,
+tantôt un forgeron à côté de son enclume. Tous devaient se contenter
+du canon. Un mécanicien aurait commandé son portrait s'il avait été
+possible de substituer une locomotive à l'engin de guerre. Tracy
+affirma qu'il n'aurait aucune difficulté pour satisfaire à ce désir.
+
+Dès le lendemain, après une présentation chaleureuse, Barrow laissa
+son ami avec les deux artistes, et Tracy réussit une locomotive qui
+fit l'enchantement de tout le monde. Il devint dès lors l'associé
+des artistes et ses jours se passèrent à représenter en peinture des
+paysages, des pots de fleurs, des rochers, des chats, des guitares,
+des pianos, des saucisses, des camions, avec un succès croissant.
+
+Tracy gagnait sa vie, et une grande fierté avait maintenant succédé à
+son désespoir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+
+Le colonel Sellers était visiblement plongé dans des réflexions d'une
+extrême gravité, lorsque son vieil ami, le représentant non reconnu de
+Cherokee, lui dit:
+
+--A vous voir, on pourrait supposer que vous êtes en train de former
+quelque projet si vaste que les réserves de la Banque d'Angleterre
+suffiraient à peine à sa réalisation!
+
+Le colonel fut extrêmement surpris:
+
+--Hawkins, vous me faites trembler. Vous savez donc lire dans la pensée
+d'autrui?
+
+--Non, je ne m'en suis jamais occupé.
+
+--Expliquez alors comment vous avez pu avoir cette idée à ce moment
+même! C'est ce qu'on appelle lire dans la pensée, et pas autre chose.
+Car j'élabore en réalité un projet qui nécessite les fonds de la Banque
+d'Angleterre. Comment l'avez-vous deviné? Voilà qui est intéressant.
+
+--Ce ne fut qu'une simple idée qui traversa mon esprit par hasard.
+D'autre part, je comprends fort bien que pour vos divers projets des
+millions soient nécessaires, mais depuis quelque temps vous ne parlez
+que de milliards... Cela seul me fait supposer que vous chérissez en
+secret un projet infiniment plus grand.
+
+L'intérêt et l'étonnement du noble lord s'accrurent à chacune de ces
+paroles, et plein d'admiration il répondit:
+
+--Votre raisonnement est d'une logique merveilleuse, Washington! Il
+témoigne, si je ne me trompe, d'une perspicacité de premier ordre. Il
+est donc juste que je vous fasse part de ce qui me préoccupe. Je n'ai
+pas besoin de vous dire que ceci est entre nous; comme vous le verrez
+par vous-même, mon projet aura plus de chances de succès s'il est
+ignoré de tous jusqu'au bon moment. Avez-vous remarqué que j'ai ici un
+grand nombre de livres et de brochures se rapportant à la situation en
+Russie?
+
+--Il faudrait être tout au moins aveugle pour ne pas le remarquer.
+
+--Mes études ont eu un résultat définitif. La Russie est une grande,
+une magnifique nation, qui mérite d'être libérée de l'autocratie.
+
+Il fit une pause, puis ajouta sur un ton très net:
+
+--Quand je disposerai de ces sommes, je la délivrerai.
+
+--Sapristi!
+
+--Vous n'avez pas besoin de sursauter pour cela!
+
+--Mon Dieu! Lorsque vous voulez émettre des idées de cette envergure,
+vous feriez bien d'aller doucement si vous ne tenez pas à voir votre
+interlocuteur sauter en l'air et du coup traverser le plafond; vous
+devriez même prévenir en faisant du bruit, de l'agitation, bref,
+quelque excentricité de préférence, afin de le mettre sur ses gardes.
+Mais continuez, s'il vous plaît. Je me sens un peu mieux... je suis
+tout oreilles.
+
+--Voilà! J'ai donc examiné la question et je suis arrivé à cette
+conclusion que la méthode employée par les patriotes russes, quoique
+n'étant pas mauvaise, est loin d'être la meilleure, ni surtout la
+plus rapide. Ils veulent révolutionner la Russie par en dedans, ce
+qui est lent et plein de dangers pour les instigateurs. Savez-vous
+comment Pierre le Grand s'y prit avec son armée? Il ne commença pas les
+préparatifs de la lutte sous les yeux des strélitz qu'il lui fallait
+exterminer. Au contraire, il partit de loin, avec un seul régiment,
+en secret. Avant que les strélitz en fussent informés seulement, son
+régiment était déjà une armée, et, leur position étant tournée, ils
+durent se défiler. Rien que cette petite idée fonda le plus effroyable
+despotisme que le monde ait connu. La même petite idée pourra servir
+à briser ce despotisme. C'est ce que la réalisation de mon projet ne
+manquera pas de prouver. Je vais m'installer sur les flancs du monstre,
+et mettre en œuvre le plan de Pierre le Grand.
+
+--Ceci est d'un intérêt colossal, Rossmore. Comment allez-vous vous y
+prendre?
+
+--Je vais tout d'abord faire l'acquisition de la Sibérie où
+j'instaurerai la république.
+
+--Paf! Encore un coup où il aurait fallu prévenir! Acheter la Sibérie?
+
+--Mais oui, aussitôt que je serai en possession des fonds. Je me moque
+totalement du prix, je suis acquéreur. Remarquez ceci maintenant,--je
+garantis que vous n'y avez jamais songé. Où, dans quelle contrée
+trouveriez-vous le plus de virilité noble, de courage, d'héroïsme,
+d'abnégation, de dévouement à un idéal élevé, d'amour de la liberté, de
+grande culture et de vastes intelligences proportionnellement au nombre
+des habitants? Devinez-vous quel est ce coin de la terre entre tous
+privilégié?
+
+--La Sibérie!
+
+--Juste!
+
+--Vous avez raison, il n'y a pas de doute; mais j'avoue que je n'y
+avais jamais pensé.
+
+--Personne n'y pense jamais! Mais il en est ainsi, tout de même. Dans
+ces mines, dans ces prisons de là-bas, on a réuni une foule d'hommes
+entre les meilleurs, les plus nobles et les plus capables que Dieu ait
+jamais créés. Supposez que vous ayez une telle population à vendre,
+vous ne l'offririez pas au despotisme? Non! le despotisme ne sait
+pas l'utiliser; vous perdriez de l'argent. Le despotisme ne sait se
+servir que de bétail humain. Mais supposez que vous alliez lancer une
+république!
+
+--En effet, je comprends. Ce sont précisément les matériaux rêvés.
+
+--Je le présume! Voilà cette Sibérie dotée des matériaux les plus
+superbes, les mieux choisis qui soient au monde pour une république,
+et il en vient d'autres, sans cesse, tout le temps il en vient,
+n'est-ce pas? Quotidiennement, hebdomadairement, mensuellement, cette
+terre est ainsi peuplée grâce au système le mieux combiné qu'on ait
+jamais inventé probablement. Grâce à ce système, la totalité des cent
+millions d'individus de la Russie est continuellement et patiemment
+tamisée, tamisée par les soins de myriades d'experts entraînés,
+d'espions payés par l'empereur en personne. Dès que ceux-ci mettent
+la main sur un homme, une femme ou un enfant exceptionnellement doué
+par la nature, ou instruit, ou d'intelligence ou de caractère élevé,
+ils l'expédient tout droit en Sibérie. C'est admirable... c'est
+merveilleux! L'application du système est à tel point parfaite et si
+efficace, qu'elle maintient la moyenne de la population russe au niveau
+d'intelligence et d'instruction du tsar.
+
+--Voyons, n'exagéreriez-vous pas un peu?
+
+--Eh!... c'est en tout cas ce que l'on dit. Pour ma part, je ne serais
+pas éloigné de croire que l'on ment. Mais, en vérité, ce serait
+scandaleux que l'on puisse médire de toute une nation de la sorte.
+Maintenant, vous êtes à même d'apprécier la valeur des matériaux
+républicains qui sont accumulés en Sibérie!
+
+Il s'arrêta, en proie à une émotion compréhensible, mais son ardeur et
+son énergie reprirent rapidement le dessus, et il se dressa, debout,
+pour ajouter:
+
+--A l'instant où j'organiserai cette république-là, la vive lumière de
+liberté, d'intelligence qui alors rayonnera sur le monde apparaîtra
+aux yeux de tous comme un nouveau soleil. La multitude innombrable des
+esclaves russes se lèvera pour marcher vers l'Est, en laissant derrière
+eux... quoi? un trône vide dans un pays à l'abandon. Voilà ce que l'on
+peut réaliser, et, par Dieu, c'est ce que je réaliserai.
+
+Il demeura un instant sans bouger, secoué au plus profond de son être
+par cette vision sublime, puis ajouta avec une gravité impressionnante:
+
+--Je vous prie de m'excuser, commandant Hawkins; c'est la première
+fois que je me sers de cette expression... sacrilège... vous me le
+pardonnerez...
+
+Hawkins fit signe qu'il ne demandait pas mieux.
+
+--Vous comprenez mon exaltation dans les circonstances actuelles?...
+De naissance, je suis un démocrate, et si un héritage m'a rendu
+aristocrate...
+
+Le lord s'arrêta brusquement, son corps se raidit et, muet de
+stupéfaction, il regarda par la fenêtre, dépourvue de rideaux. A la
+fin, il fit un geste pour attirer l'attention de Hawkins, disant, hors
+d'haleine par l'émotion:
+
+--Regardez!
+
+--Qu'est-ce, colonel?
+
+--La chose!
+
+--Non?
+
+--Vrai comme je vous parle. Tenez-vous bien tranquille. Je
+l'impressionne par le fluide... j'y concentre toutes mes forces. J'ai
+pu l'amener jusque-là... je vais l'attirer dans la maison, à présent;
+vous allez voir!
+
+Il commença à gesticuler dans l'air avec les deux mains, comme un
+magnétiseur.
+
+--Là! Voyez! Je l'ai fait sourire. Regardez!
+
+C'était parfaitement exact. Tracy, qui se promenait tranquillement,
+avait soudain aperçu les armoiries de sa famille au-dessus de la porte
+d'entrée de cette maison d'aspect désolé. Les armoiries l'avaient fait
+sourire. Ce n'était pas étonnant, elles avaient fait sourire tout le
+monde et jusqu'aux chats du quartier.
+
+--Regardez, Hawkins, regardez! Je l'attire par ici.
+
+--Assurément... vous l'attirez, Rossmore. Si jamais j'avais douté de la
+matérialisation, j'y croirais à partir de maintenant. Quelle heureuse
+journée!
+
+Tracy s'était approché pour lire les inscriptions sur les plaques,
+et se disait: «Il n'y a pas de doute, c'est bien ici le logement du
+prétendant américain».
+
+--Elle vient... elle vient tout droit. Je vais me glisser en bas et la
+tirer en dedans. Vous me suivrez!
+
+Sellers, pâle et en proie à une agitation assez manifeste, ouvrit la
+porte et se trouva face à face avec Tracy. Le brave vieillard ne put
+recouvrer la voix sur l'heure; enfin il murmura délicatement:
+
+--Passez le seuil... monsieur...
+
+--Tracy... Howard Tracy.
+
+--Tracy... merci... Entrez, s'il vous plaît, vous êtes attendu.
+
+Considérablement intrigué, Tracy entra, en disant:
+
+--Attendu? Il doit y avoir erreur.
+
+--Oh! je suis certain que non, fit Sellers en jetant un coup d'œil
+vers Hawkins, survenu, comme pour lui signaler d'avance l'effet que
+produirait sa prochaine observation. Ensuite il dit en appuyant sur
+chaque syllabe:
+
+--Je suis... celui que vous savez!
+
+Au grand étonnement des deux conspirateurs, cette remarque ne produisit
+pas le moindre effet dramatique. Le nouveau venu se borna à répondre
+d'une façon nullement embarrassée:
+
+--Je vous demande bien pardon... mais pas du tout. Je ne sais pas qui
+vous êtes, je ne fais que présumer que vous êtes la personne dont les
+titres figurent sur la porte.
+
+--Parfaitement exact! Veuillez vous asseoir, je vous prie; prenez place!
+
+Le lord, émerveillé, ahuri, ne savait plus au juste quoi faire ni quoi
+dire; toute sa présence d'esprit avait chaviré. Il aperçut Hawkins
+un peu à part, qui, l'œil hagard, contemplait ce qui devait être
+l'apparition d'un homme défunt; une idée lui vint et il se tourna
+vivement vers Tracy, disant:
+
+--Mille pardons, cher monsieur, je néglige la plus essentielle
+courtoisie due à un hôte inconnu. Permettez-moi de vous présenter mon
+ami, le général Hawkins... général Hawkins, notre nouveau sénateur,
+représentant d'une brillante contrée récemment incorporée parmi nos
+glorieux États, Cherokee.--Voilà un nom qui l'impressionnera, puisqu'il
+le connaît! se dit intérieurement le colonel; mais le nom supposé
+familier ne produisit aucun effet.
+
+Il résuma:
+
+--Sénateur Hawkins! M. Howard Tracy, de...
+
+--D'Angleterre.
+
+--D'Angleterre? Comment? Mais ce n'est pas poss...
+
+--Pardon, né en Angleterre.
+
+--Et vous en êtes arrivé ici depuis peu?
+
+--Tout récemment.
+
+Le colonel se dit à lui-même: «Ce fantôme ment comme un expert. Il est
+de l'espèce impudente que le feu ne parviendrait pas à purifier. Je
+vais lui fournir une nouvelle occasion d'exercer son beau talent.»
+
+Il dit à haute voix avec l'accent de la plus profonde ironie:
+
+--Vous visitez sans doute notre grand pays en touriste. Je suppose
+qu'en voyageant dans les magnifiques parages de notre «Far West»...
+
+--Je n'ai pas été dans l'Ouest et je vous assure que jusqu'à présent
+je n'ai guère cultivé les plaisirs du tourisme avec parti pris. Ne
+serait-ce que pour vivre, un artiste est tenu de travailler et non de
+s'amuser.
+
+«Un artiste, se dit Hawkins en lui-même, en songeant au cambriolage de
+la banque; le titre ne manque pas d'à-propos».
+
+--Ah! vous êtes artiste? fit le colonel en se disant: «Je le tiens, ce
+coup-ci!»
+
+--Oui, sans prétention, toutefois.
+
+--Quel genre? poursuivit le rusé vétéran.
+
+--Je fais de la peinture à l'huile.
+
+--Voilà qui tombe à merveille! (Décidément, il est pris!) Vous
+serait-il possible de vous charger de la restauration de quelques-uns
+de mes tableaux?
+
+--Je serais très heureux... si vous voulez bien me les montrer.
+
+Sa réponse ne témoigna d'aucun embarras, ni même d'un désir d'éluder
+la proposition. Le colonel était par contre décontenancé. Il conduisit
+Tracy devant un chromo fort endommagé et commença:
+
+--Ce Del Sarto...
+
+--Est-ce là un Del Sarto?
+
+Le colonel lança un regard plein de reproches sur Tracy, puis reprit
+comme s'il n'avait pas entendu la question.
+
+--Ce Del Sarto est peut-être le seul original, dû au sublime maître,
+que l'on possède en ce pays. Vous voyez vous-même que l'œuvre est
+d'une délicatesse telle qu'il faut une adresse incomparable... Vous
+conviendrait-il de nous montrer ce que vous savez faire, avant de...
+
+--Avec joie! Si vous voulez que je copie une de ces merveilles?
+
+On alla chercher des ustensiles d'aquarelliste--des reliques de la vie
+de Sally au pensionnat--et Tracy déclara que, quoique plus familier
+avec la peinture à l'huile, il essaierait. On le laissa seul et il
+se mit de suite au travail. Mais tout ce qu'il voyait autour de lui
+l'intéressait puissamment, et dans sa curiosité il ne put s'empêcher
+d'examiner le milieu dans lequel il se trouvait, au lieu de travailler.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+
+Cependant le lord et Hawkins entretenaient une conversation privée des
+plus graves.
+
+--Le mystère qui m'angoisse est de savoir comment il a pu être nanti
+d'un second bras!
+
+--Oui, cela me trouble également. Mais surtout le fait que l'apparition
+prétend être anglaise. Que pensez-vous de cela, colonel?
+
+--Je vous jure, Hawkins, que je suis confondu. Je n'y comprends rien...
+c'est vraiment angoissant.
+
+--Ne penseriez-vous pas que peut-être nous n'avons pas matérialisé le
+vrai?
+
+--Une fausse apparition, alors? Comment accordez-vous cela avec les
+vêtements?
+
+--Les vêtements sont parfaitement exacts, cela n'est pas niable. Mais
+qu'allons-nous faire? Nous ne pouvons pas réclamer la récompense,
+puisqu'elle est promise à celui qui livrera un manchot de nationalité
+américaine. Et nous n'avons obtenu qu'un Anglais avec ses deux bras.
+
+--Il se pourrait que cette objection fût à écarter. Dites-vous bien
+qu'il n'a rien de moins que ce qu'on exige... Il a quelque chose en
+plus, voilà tout!
+
+Mais il s'aperçut que cet argument n'était pas décisif, et n'insista
+pas. Les deux amis demeurèrent longtemps silencieux et perplexes. A la
+fin, la figure du lord s'illumina de la clarté de l'inspiration et il
+s'exprima ainsi, non sans une ardeur contenue:
+
+--Hawkins! Cette matérialisation est plus haute et plus noble que
+nous n'avions jamais osé le rêver. Quelle stupéfiante et solennelle
+tâche nous avons réalisée! Le mystère m'apparaît en ce moment avec une
+netteté remarquable, limpide comme le jour. Tout homme est le résultat
+combiné d'une série de molécules et d'atomes ataviques, de particules
+ancestrales qui se continuent. Cette matérialisation actuelle est
+incomplète; nous n'avons pu mener l'opération que jusqu'au commencement
+du siècle dernier environ.
+
+--Que voulez-vous dire, colonel? s'écria Hawkins, suffoqué de craintes
+vagues à ces paroles de son vieil ami.
+
+--Ceci tout simplement: nous avons matérialisé l'aïeul de cette
+canaille.
+
+--Oh! ne me dites pas cela! C'est épouvantable!
+
+--Pourtant c'est la vérité, Hawkins; je le sais. Examinez les faits.
+Cette apparition est anglaise, ne perdez pas cela de vue. Elle
+s'exprime d'une façon fort correcte, notez cela. Elle est artiste,
+notez cela. Elle a les manières et la tenue d'un gentleman, notez cela.
+Où trouvez-vous le cow-boy? Répondez, si vous le pouvez.
+
+--Rossmore, ceci est terrifiant. C'est plus terrifiant qu'on n'ose
+penser.
+
+--Jamais nous n'avons ressuscité autre chose que les vêtements de cette
+canaille, rien que les vêtements.
+
+--Colonel, voulez-vous vraiment dire que...
+
+Le colonel frappa du poing sur la table:
+
+--Voici ce que je peux vous dire exactement: la matérialisation est
+prématurée, la canaille nous a échappé; ceci n'est qu'un maudit aïeul.
+
+Il se leva et commença à arpenter la chambre, en proie à une vive
+excitation. Hawkins dit d'une voix plaintive:
+
+--C'est un amer désappointement... très amer.
+
+--Je le sais, sénateur, je le sais. Et je le sens très profondément
+de mon côté. Mais il faut nous soumettre... pour des raisons d'ordre
+moral. J'ai bien besoin d'argent, Dieu sait, mais je ne suis pas assez
+pauvre, pas assez dégoûtant pour me prêter au châtiment de l'ancêtre
+d'un individu en raison d'un crime commis par les descendants de cet
+ancêtre.
+
+--Mais, colonel, supplia Hawkins, réfléchissez, ne brusquez pas
+vos arrêts. Vous savez que c'est notre unique chance de trouver de
+l'argent, et qu'en outre la Bible déclare que la postérité jusqu'à la
+quatrième génération sera punie pour les péchés et les crimes commis
+par les ancêtres avec lesquels ils n'ont rien de commun. Il ne peut
+donc y avoir aucune injustice à retourner les rôles.
+
+Le colonel ne manqua pas de reconnaître la forte logique de ce
+raisonnement. Il réfléchit longuement, puis dit:
+
+--Je ne trouve vraiment aucune objection sérieuse. Bien que cela
+paraisse une chose quasi monstrueuse de tourmenter ce pauvre diable
+d'autrefois pour un cambriolage qu'il n'a pas du tout commis, je pense
+que nous devons le remettre entre les mains des autorités.
+
+--C'est ce que je ferais, dit Hawkins, soulagé et joyeux. Je le
+dénoncerais s'il était la combinaison de mille ancêtres.
+
+--Grand Dieu! Voilà exactement ce qu'il est, dit Sellers avec une sorte
+de grognement; exactement. Tous ses ancêtres ont apporté une parcelle
+de leur contribution. Il y a en lui des atomes de prêtres, de femmes
+délicieuses et charmantes, de toutes espèces de gens qui ont vécu
+sur cette terre au cours des siècles et disparu il y a longtemps, et
+voici que, grâce à notre action, ils ont quitté leur paix sacrée pour
+venir répondre d'un cambriolage de méchante banque commis là-bas à
+Cherokee... ce qui est un scandale choquant, quand on y pense.
+
+--Oh! colonel, ne parlez pas ainsi; à vous entendre, je me désole, et
+je ressens une honte sans nom du rôle que je me propose de jouer...
+
+--Attendez! j'ai trouvé.
+
+--Un rayon d'espoir, dites! Je suis sur des braises ardentes.
+
+--C'est si simple! Un enfant aurait pu le trouver. Écoutez! Il est en
+parfait état tel qu'il est maintenant, rien à dire, une reconstitution
+qui date du commencement du siècle dernier. Eh bien! je n'ai qu'à
+poursuivre la matérialisation et l'amener par la même méthode jusqu'à
+notre époque actuelle. Rien ne s'y oppose, n'est-ce pas?
+
+--Jamais je n'y aurais pensé! Sapristi, s'écria Hawkins, de nouveau
+joyeux, voilà ce qu'il faut faire. Quelle intelligence vous avez!
+Va-t-il se démunir du bras superflu?
+
+--Assurément.
+
+--Et perdre son accent anglais?
+
+--Son accent disparaîtra complètement. Il s'exprimera en patois de
+Cherokee et en langage vulgaire.
+
+--Colonel! Peut-être qu'il avouera?
+
+--Avouer? Rien que ce cambriolage de banque?
+
+--Oui, mais pourquoi dites-vous «rien que»?
+
+Le colonel répliqua sur le ton impressionnant qu'il affectait si
+volontiers:
+
+--Hawkins! Il se trouvera entièrement soumis à ma volonté... Je lui
+ferai avouer tous les crimes qu'il a pu commettre. Ils doivent être
+légion. Saisissez-vous l'idée?
+
+--Pas tout à fait, je crains.
+
+--Toutes les récompenses promises nous reviendront.
+
+--Conception prodigieuse, en effet. Je n'ai jamais rencontré un homme
+capable de déduire toutes les conséquences d'une idée première comme
+vous.
+
+--Ce n'est rien, ça! Cela me vient naturellement. Quand il aura fini
+son temps dans une prison, on l'expédiera dans une autre, et ainsi
+de suite. Nous n'aurons qu'à encaisser les récompenses au fur et à
+mesure. Ce sont des revenus certains pour toute notre vie, Hawkins.
+Un placement supérieur à tout autre pour la bonne raison qu'il est
+indestructible.
+
+--On dirait, à réfléchir, que vous ne devez pas vous tromper!
+
+--On dirait! Mais cela est certain. On ne peut pas nier que j'aie
+quelque expérience en matière de finance, et je n'hésite pas à déclarer
+que ceci constitue un des fonds les plus sérieux que j'aie jamais eu à
+examiner.
+
+--Vous le croyez, sincèrement?
+
+--Oui, je le crois, en toute sincérité.
+
+--Ah! colonel! La continuelle détresse d'être pauvre! Si nous pouvions
+le réaliser immédiatement. Je veux dire si nous pouvions le vendre...
+des parts, pas la totalité, suffisamment pour...
+
+--Voyez comme vous tremblez... Cela vient de votre manque d'expérience.
+Mon ami, quand vous serez aussi familiarisé avec de vastes opérations
+que je le suis, vous changerez. Regardez-moi! Est-ce que je tremble
+le moins du monde? Est-ce que mes pupilles se dilatent? Tâtez mon
+pouls... Toc, toc, toc... aussi calme que si j'étais endormi. Et
+néanmoins, songez à tout ce qui se passe dans mon cerveau, solide comme
+le granit, impassible. Une suite de chiffres qui griseraient un novice
+en matière financière, par leur seule vue. Eh bien, c'est en demeurant
+calme et en examinant froidement les pour et contre qu'un homme se
+rend compte des valeurs précises, et évite ainsi de tomber dans les
+erreurs qu'un novice commettra infailliblement, une erreur comme la
+vôtre, par exemple... celle de vouloir réaliser à tout prix. Écoutez ce
+que je vais vous dire! Votre idée est de vendre une part de cet homme
+matérialisé contre de l'argent comptant. La mienne est par contre...
+devinez!
+
+--Je ne peux pas. Dites!
+
+--De le mettre en actions, naturellement.
+
+--Vrai! Je n'y aurais pas pensé.
+
+--Parce que vous n'êtes pas de la finance. Supposons qu'il ait commis
+un millier de crimes. C'est une estimation qui n'a rien d'exagéré. A
+le voir, même dans son état inachevé, il a dû en commettre près d'un
+million peut-être. Mais ne disons qu'un millier pour rester dans des
+limites raisonnables. Cinq mille dollars de récompense, multipliés par
+mille, cela nous donne le chiffre d'un revenu certain de... 5 millions
+de dollars.
+
+--Attendez! Que je respire un moment!
+
+--Et la propriété est indestructible, d'un rendement perpétuel. Une
+propriété de la sorte, avec ses dispositions, continuera indéfiniment à
+commettre des crimes et à nous procurer des récompenses.
+
+--Je suis abasourdi... ma tête tourne...
+
+--Qu'elle tourne! Cela ne vous fera aucun mal! Maintenant que l'affaire
+est claire, ne vous préoccupez pas du reste. Je me charge de former
+une société au moment voulu. Vous ne doutez pas de mes capacités quand
+il s'agira d'établir les bases sur lesquelles nous serons assurés d'un
+maximum de bénéfices?
+
+--Assurément non! Je peux le dire sans mentir.
+
+--Fort bien, alors. C'est donc une affaire décidée. Chaque chose à
+son tour! Nous autres, vieux routiers, nous procédons méthodiquement
+et avec ordre. Quelle est la seconde affaire sur le chantier? La
+continuation de la matérialisation... l'opération nécessaire pour la
+ramener à notre époque. Je vais commencer sans délai. Il me semble...
+
+--Dites donc, Rossmore! Vous ne l'avez pas enfermée? Je parie qu'elle
+s'est échappée.
+
+--Tranquillisez-vous à ce sujet.
+
+--Pourquoi ne se serait-elle pas sauvée?
+
+--Qu'elle le fasse donc; cela n'a aucune espèce d'importance.
+
+--Je considérerais cela comme une vraie calamité, pour ma part.
+
+--Pourquoi donc, mon bon ami? Une fois dans mon pouvoir, impossible
+de s'y soustraire. La matérialisation peut aller et venir en toute
+liberté. J'aurai toujours la faculté de la reconstituer et de la
+ramener par la seule force de ma volonté.
+
+--Je suis excessivement heureux de vous l'entendre dire, je vous assure.
+
+--Je vais lui donner à faire toute la peinture qu'elle désirera;
+nous et toute la famille lui rendrons la vie aussi douce et aussi
+confortable que possible. Aucune nécessité de contrecarrer ses
+mouvements! J'espère, toutefois, la persuader de rester très calme
+et tranquille, car une matérialisation en état inachevé devra
+naturellement être très molle, très inconsistante, et... à propos... je
+me demande d'où elle est venue?
+
+--D'où? Que voulez-vous dire?
+
+Le lord indiqua délicatement, de la main levée, le ciel. Hawkins
+sursauta, puis se plongea en de profondes réflexions; au bout de
+quelques instants, la tristesse peinte sur sa figure, il désigna la
+terre.
+
+--Qu'est-ce qui peut vous le faire supposer, Washington?
+
+--Je ne sais pas au juste. Mais on se rend assez bien compte qu'il ne
+paraît guère regretter son séjour habituel.
+
+--Très logique! Très bien déduit! Nous lui avons rendu service, à cette
+chose. Mais je vais tout de même l'interroger, sans brusquerie, pour
+tâcher de découvrir si nous avons deviné juste.
+
+--Combien de temps cela prendra-t-il, selon vous, colonel, de le
+terminer et de le ramener à la date d'aujourd'hui?
+
+--J'aimerais à le savoir, mais je l'ignore. Je suis assez troublé par
+ce détail imprévu: la nécessité de reprendre la matérialisation à une
+date déterminée afin de l'accomplir graduellement...
+
+--Rossmore! cria une voix féminine.
+
+--Oui, ma chérie! Nous sommes dans mon laboratoire. Venez! Hawkins est
+avec moi. Faites bien attention Hawkins, chuchota-t-il à celui-ci; aux
+yeux de toute la famille il ne doit être qu'un jeune homme, bien en
+vie, ne l'oubliez pas! Chut! La voici!
+
+--Ne vous dérangez pas! Je voulais simplement demander qui est en train
+de peindre en bas.
+
+--Oh! c'est un jeune artiste, un jeune Anglais, nommé Tracy... Beaucoup
+de talent, le disciple préféré de Hans Christian Andersen... ou d'un
+autre vieux maître; je crois bien que c'est d'Andersen. Il va remettre
+en état quelques-uns de nos chefs-d'œuvre italiens. Vous lui avez parlé?
+
+--Un mot seulement. J'entrai à l'improviste... et alors j'ai voulu
+être polie... je lui ai demandé s'il ne voulait rien prendre (_Sellers
+fait signe à Hawkins d'être attentif_), mais il refusa en disant qu'il
+n'avait pas d'appétit (_Nouveau signe ironique_), et alors j'apportai
+quelques pommes dans un compotier (_Nouveau signe_), et il en voulut
+bien manger...
+
+--Comment? s'écria le colonel en sursautant comme mû par un ressort.
+
+Lady Rossmore devint muette de surprise.
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc? murmura-t-elle finalement; et, comme
+elle ne reçut aucune réponse de son époux ahuri, elle sortit.
+
+Dès qu'elle se fut éloignée, le colonel dit d'une voix éteinte:
+
+--Venez, Hawkins. Il faut que nous nous en assurions par nous-mêmes.
+Cela ne peut être qu'une erreur.
+
+Ils s'empressèrent de descendre sans bruit et regardèrent par la porte
+entr'ouverte du salon. Sellers, de plus en plus confondu, chuchota:
+
+--La matérialisation mange une pomme. C'est un spectacle à vous faire
+dresser les cheveux sur la tête, Hawkins, c'est horrible. Emmenez-moi
+d'ici, je ne peux pas le supporter!
+
+Et en silence ils regagnèrent le laboratoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+
+Les travaux de Tracy n'avançaient que lentement, car ses pensées
+étaient ailleurs. Bien des choses l'intriguaient. A la fin, il crut
+avoir découvert la clef des divers mystères dont il se sentait entouré,
+et il se dit: «Cet homme a l'esprit dérangé; j'ignore jusqu'à quel
+point, mais d'un cran ou de deux, il est en train de déménager. Cela
+seul peut expliquer cet enchevêtrement d'extravagances: ces chromos
+hideux qu'il prend pour des tableaux de maîtres, ces portraits
+grotesques qui à son esprit égaré représentent des membres de la
+famille Rossmore, les armoiries, l'écusson, et aussi sa façon bizarre
+de prétendre qu'il m'attendait. Comment pouvait-il s'attendre à la
+visite du vicomte Berkeley dont toute la presse a annoncé la mort? De
+Howard Tracy il ne saurait être question. Au diable tout cela! Son
+discours prouve qu'il ignore qui il attendait, puisqu'il n'attendait
+ni un Anglais, ni un peintre, et malgré cela je parais répondre à une
+idée préconçue. Et il paraît très satisfait de moi. Bien sûr qu'il est
+un peu braque, même pas mal, le pauvre vieux. Avec ça, il est assez
+intéressant, mais je suppose que tous les gens dans sa situation le
+sont... J'espère qu'il sera content de mon travail; il ne me déplairait
+pas de venir ici tous les jours pour pouvoir l'étudier. Aussi, quand
+j'écrirai à mon père... mais n'y songeons pas, c'est un sujet qui me
+fait trop de peine... J'entends des pas... travaillons! C'est le vieux
+gentleman. Il a l'air ennuyé. Peut-être mes vêtements lui paraissent
+suspects... Ils le sont en effet, sur le dos d'un peintre. Si ma
+conscience m'autorisait à les quitter pour d'autres... mais il ne doit
+pas en être question. Je me demande pourquoi il fait tant de gestes
+dans l'air avec ses mains. On dirait qu'il voudrait me magnétiser. Cela
+ne me plaît qu'à moitié... c'est presque lugubre.»
+
+Le colonel murmura: «Cela lui fait de l'effet, cela se voit. Pour
+cette fois, cela doit suffire. Il n'est pas encore très solide et on
+risquerait, qui sait? de le désincarner! Je vais lui poser deux ou
+trois questions habiles afin d'essayer de découvrir quelle est la
+demeure de son âme».
+
+S'approchant davantage, le colonel dit avec affabilité:
+
+--Ne vous laissez pas déranger par moi, monsieur Tracy. Je désire
+seulement jeter un petit coup d'œil sur votre travail. Ah! ah! Mais
+c'est fort beau, en vérité, fort beau! Vous faites cela avec élégance.
+Ma fille va en être charmée. Cela ne vous gêne pas si je m'assois près
+de vous?
+
+--Je vous en prie, au contraire.
+
+--Je ne vous gênerai pas? Je veux dire: ma présence ne va pas troubler
+votre inspiration?
+
+Tracy rit en répondant que son inspiration n'était pas d'un caractère
+assez subtil pour être aussi facilement incommodée. Le colonel lui
+adressa diverses questions adroites--plutôt bizarres, d'après Tracy--et
+les réponses furent si satisfaisantes que le colonel, de plus en plus
+fier de ce qu'il avait accompli, se dit en lui-même:
+
+«Mon œuvre est très réussie, telle qu'elle se présente d'ores et déjà.
+Il est solide, solide, et se conservera certainement, solide comme un
+corps vivant. C'est merveilleux, simplement merveilleux. Je crois qu'il
+ne me serait pas impossible de le pétrifier.»
+
+Au bout de quelques instants, il demanda délicatement:
+
+--Préférez-vous être ici... ou là-bas?
+
+--Là-bas? Où cela?
+
+--Eh!... là... où vous avez été.
+
+La pensée de Tracy retourna naturellement à la pension, et il répondit
+sans hésitation:
+
+--Oh! ici... sans comparaison.
+
+Le colonel fut hébété, et se dit: «Ses paroles ne sonnent pas faux...
+il n'y a pas de doute! Ce qui nous prouve bien où il a séjourné; pauvre
+âme! J'en suis bien content. Je suis bien heureux de l'avoir fait
+sortir de là».
+
+Il demeura plongé dans ses réflexions, l'œil fixé sur le pinceau. «Oui,
+oui, se dit-il, cela explique pourquoi je n'ai eu aucun succès en ce
+qui concerne le pauvre Berkeley; celui-là a dû aller au ciel. Tant
+mieux, tant mieux. Il n'est pas à plaindre, lui!»
+
+Sally Sellers fit son entrée, venant du dehors. Elle avait un air tout
+à fait charmant. On lui présenta le peintre. Ce fut un véritable coup
+de foudre, un cas grave d'amour réciproque à première vue, quoique ni
+l'un ni l'autre peut-être ne s'en rendît un compte exact.
+
+L'Anglais fit en lui-même cette remarque significative: «Qui sait?
+après tout, il n'est peut-être pas fou du tout!»
+
+Sally s'assit et montra beaucoup d'intérêt pour le travail de Tracy, ce
+qui fit grand plaisir à celui-ci, et aussi une indulgence bienveillante
+qui lui prouva la hauteur de caractère de la jeune fille. Sellers avait
+hâte de faire part de ses découvertes à Hawkins; il s'esquiva en disant
+que «si les deux jeunes fervents de la muse des couleurs croyaient
+n'avoir aucun besoin de lui, il irait s'occuper de ses affaires». Le
+peintre se dit: «Je le crois un peu original, il n'y a pas à dire,
+mais c'est tout!» Il se reprocha d'ailleurs d'avoir jugé un homme trop
+sévèrement sans attendre que celui-ci eût pu montrer sa véritable
+nature.
+
+Naturellement, le jeune étranger ne tarda pas à se sentir à son aise,
+et à s'entretenir fort agréablement avec Gwendolen. La jeune fille
+américaine possède en général d'appréciables qualités; elle est
+naturelle, loyale et d'une franchise inoffensive; les conventions
+lui pèsent peu. Sa présence et ses façons ne causent aucune gêne; on
+se trouve rapidement en bons termes avec elle sans pouvoir dire au
+juste comment cela s'est fait. Peu à peu, au cours d'une conversation
+décousue, une amitié spontanée s'était établie entre eux. La cordialité
+et la rapidité de ce sentiment furent rendues évidentes par ce seul
+fait qu'au bout d'une demi-heure tous les deux avaient cessé de faire
+attention aux vêtements singuliers dont Tracy était affublé.
+
+Mais bientôt celui-ci se remit à y songer avec quelque gêne; il apparut
+dès lors que Gwendolen avait presque cessé de s'en étonner, tandis que
+Tracy regrettait fort de les porter à ce moment. Son embarras à ce
+propos s'accentua lorsque Gwendolen invita le peintre à rester pour le
+dîner. Il lui fallut décliner cette invitation gracieuse parce qu'il
+tenait à la vie maintenant que l'existence commençait à avoir quelque
+prix à ses yeux, et il serait mort de honte en prenant place à la
+table de gens bien élevés dans de semblables vêtements. Il eut la joie
+de s'en aller content, car il avait pu constater que Gwendolen était
+désappointée.
+
+Et où alla-t-il? Il s'en fut tout droit dans un bazar faire
+l'acquisition d'un complet aussi correct que possible. Il se disait
+bien qu'il avait tort vis-à-vis du cow-boy, mais il aurait eu tort
+aussi en agissant autrement... et à la fin du compte il se sentit
+joyeux pour la première fois sur le sol américain.
+
+Les vieux de Rossmore Towers étaient inquiets au sujet de Gwendolen
+qui à table se montra distraite et silencieuse. S'ils y avaient prêté
+attention, ils auraient pu remarquer qu'elle était très suffisamment
+éveillée et intéressée dès que la conversation tombait sur le peintre
+et son travail. Mais ils ne le remarquaient nullement, on causait
+d'autre chose et l'instant après l'un des convives s'inquiétait
+de nouveau avec raison de Gwendolen, lui demandant si elle était
+souffrante ou si elle avait eu des déboires inattendus dans les
+affaires de la mode.
+
+Sa mère lui proposa divers médicaments renommés, dont les réclames
+dans les journaux faisaient grand cas, des toniques à base de fer ou
+autres métaux éprouvés, et son père offrit d'envoyer chercher du vin,
+bien qu'il fût grand maître d'une ligue anti-alcoolique du district.
+Elle repoussa avec reconnaissance, mais d'une manière décidée, ces
+gentillesses.
+
+Au moment où la famille se disposait à aller goûter le repos, elle s'en
+fut en cachette examiner les pinceaux, distinguant particulièrement
+celui dont il s'était servi de préférence.
+
+Le lendemain matin, Tracy sortit, revêtu de son complet neuf, et la
+boutonnière garnie d'un œillet, aimable attention de Poussie. L'image
+de Gwendolen Sellers emplissait son âme, et fut la source de riches
+inspirations du côté art. Durant toute la matinée il travailla avec
+ingéniosité à la confection de tableaux, ornant les portraits de
+décorations suggestives et bien tournées pour séduire la clientèle de
+l'association. Et ses associés eux-mêmes ne tarissaient pas d'éloges.
+
+Cependant Gwendolen perdait entièrement sa matinée et, de ce fait, un
+certain nombre de dollars. Elle supposait que Tracy reviendrait assez
+tôt dans la journée, et à chaque instant elle quittait sa chambre pour
+descendre au salon, ranger les pinceaux, mettre quelque chose en ordre
+et voir s'il était arrivé. Le temps qu'elle passait assise devant son
+propre travail n'était guère profitable, bien au contraire, ce dont
+elle s'aperçut avec beaucoup de chagrin. Elle avait occupé ses loisirs
+dernièrement à dessiner une robe des plus séduisantes pour elle-même;
+elle eut l'idée d'en achever le dessin au cours de la matinée et le
+gâcha irrémédiablement.
+
+En voyant ce qu'elle venait de faire, elle entrevit aussi la cause et
+la signification de sa maladresse, et, renonçant à travailler, elle
+se plia dès lors aux circonstances. A partir de ce moment, elle ne
+se donna plus la peine de remonter dans sa chambre, mais s'installa
+définitivement dans le salon en attendant le peintre.
+
+Après le lunch, elle recommença à attendre, et une heure entière se
+passa. Enfin une grande joie fit affluer tout son sang à son cœur:
+elle venait de l'apercevoir dans la rue. Elle se précipita dans sa
+chambre où elle s'enferma, comptant bien qu'on l'appellerait pour aider
+à retrouver le pinceau le plus nécessaire qui avait été égaré... elle
+seule savait comment et où.
+
+En effet, les uns après les autres furent appelés et personne ne put
+trouver le pinceau; on envoya chercher Gwendolen, et elle ne put le
+retrouver davantage jusqu'à ce que, enfin, lorsque les autres se furent
+décidés à porter leurs investigations ailleurs, qui dans la cuisine,
+qui dans la cave, qui dans la remise au bois, elle réussit à le
+dénicher.
+
+Elle le remit à Tracy en faisant observer qu'elle aurait dû mieux
+veiller à ce que tout ce dont il avait besoin se trouvât prêt, mais
+qu'elle ne l'avait pas fait parce qu'elle ne l'attendait que plus
+tard... Elle s'arrêta un peu brusquement, étonnée de ce qu'elle
+venait d'avancer. De son côté, il se sentit honteux à la pensée
+que son impatience l'avait poussé à se présenter plus tôt qu'on ne
+l'attendait. «Elle ne se ferait pas faute d'en deviner la raison, se
+disait-il; je me suis trahi, elle devine tout ce qui se passe en moi,
+et naturellement elle se moque de moi en secret!»
+
+Gwendolen était très contente en un sens, en un autre beaucoup moins.
+Elle remarquait avec plaisir les nouveaux vêtements et le changement
+favorable qu'ils produisaient, avec un plaisir mitigé l'œillet dans
+sa boutonnière. L'œillet de la veille n'avait que fort peu attiré
+son attention; celui-ci était presque semblable, mais il lui laissa
+une impression certaine et durable. Elle s'ingénia à découvrir une
+méthode d'apparence anodine pour en connaître l'histoire, et risqua
+finalement une faible tentative.
+
+--Quel que soit l'âge d'un homme, fit-elle, il lui est facile de
+paraître plus jeune de plusieurs années en ornant sa boutonnière
+d'une fleur riche en couleur. Je l'ai souvent remarqué. Mais ce n'est
+peut-être pas cela qui vous donne l'idée d'en porter?
+
+--J'imagine que non; mais ce serait certainement une raison suffisante.
+C'est la première fois que j'en entends parler.
+
+--Vous paraissez avoir une préférence pour les œillets. Est-ce à cause
+de leur aspect ou de leur parfum?
+
+--Pas du tout, répondit-il avec simplicité, c'est parce qu'on me les
+donne... Je n'ai aucune préférence, je crois.
+
+«On les lui offre, se dit-elle, non sans un sentiment plutôt glacial
+à l'égard de cet œillet. Je me demande qui cela peut être, et comment
+elle est.»
+
+La fleur commençait à jouer un rôle important. Elle s'imposait à
+l'attention à tout propos, elle empêchait toute conversation agréable,
+elle devenait à chaque instant plus encombrante et plus ennuyeuse.
+
+«Je me demande s'il l'aime», songeait Gwendolen; et cette pensée lui
+donnait un chagrin non équivoque.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+
+Elle avait tout arrangé pour que rien ne manquât au peintre, et n'avait
+plus aucun prétexte de rester près de lui. En conséquence, elle lui
+fit part de son intention de se retirer en le priant d'appeler les
+domestiques s'il avait besoin de quelque chose. Elle s'en alla toute
+malheureuse, laissant derrière elle une tristesse analogue. Le temps
+passait péniblement désormais pour tous les deux. Il ne pouvait pas
+peindre, tant la pensée de la jeune fille l'obsédait; elle ne pouvait
+ni dessiner ni faire des projets de modèles, tant elle pensait à lui.
+Jamais la peinture ne lui avait paru aussi fastidieuse; jamais elle
+n'avait jugé les choses de la mode aussi dénuées d'intérêt. Elle était
+partie sans réitérer l'invitation à dîner de la veille, ce qui fut pour
+lui un sujet de désappointement presque impossible à endurer.
+
+De son côté elle n'en souffrait pas moins, puisqu'elle avait estimé
+qu'elle ne devait pas l'inviter. La veille, cela n'avait pas été
+difficile du tout de s'y décider, mais aujourd'hui c'eût été tout
+à fait impossible. Toutes sortes de privilèges sans importance lui
+avaient donc été ravis dans l'espace de vingt-quatre heures. Il lui
+semblait qu'elle ne pouvait plus rien faire ou dire à ce jeune homme,
+sans se sentir instantanément paralysée par la crainte qu'il ne devinât
+ses sentiments. Rien qu'à l'idée d'oser l'inviter à dîner aujourd'hui,
+elle tremblait des pieds à la tête. L'après-midi se passait pour elle
+dans une angoisse nerveuse, à peine interrompue par des instants de
+bonheur fugitif.
+
+Trois fois elle était descendue, sous des prétextes divers, et avait
+pu ainsi l'apercevoir six fois, sans avoir l'air d'être venue à cause
+de lui. Elle s'efforçait de supporter ces secondes de félicité sans
+rien laisser apparaître, mais elle craignait que son effort ne dépassât
+le but, et son calme était si peu naturel qu'il risquait de ne pas
+donner le change. Le peintre eut sa part de ces allées et venues. Lui
+aussi bénéficia de ces six visions rapides, et des flots de bonheur
+l'inondaient à chaque fois délicieusement et lui faisaient oublier tout
+ce que ses pinceaux devaient exécuter. Il y eut ainsi six endroits de
+la toile qu'il fallut recommencer. Enfin Gwendolen retrouva un peu de
+calme après avoir envoyé un mot à la famille Thompson, des voisins chez
+lesquels elle s'invitait à dîner. Elle ne tenait pas à souffrir, à la
+table de ses parents, d'une absence qu'elle n'avait pas souhaitée.
+
+Pendant ce temps, le vieux lord était venu passer un moment en
+compagnie du peintre et l'avait invité à dîner. Tracy fit un effort
+colossal pour dissimuler sa joie et sa gratitude; il lui semblait que
+rien sur cette terre ne saurait ajouter plus de prix à l'existence,
+maintenant qu'il allait se trouver tout près de Gwendolen, qu'il
+entendrait sa voix et verrait sa figure durant plusieurs heures.
+
+Le lord se disait à lui-même: «Ce fantôme peut apparemment manger
+des pommes. Nous allons savoir quelle est sa spécialité, car il doit
+en avoir une... les pommes me paraissant à la limite des nourritures
+solides plausibles...»
+
+La vue des vêtements neufs lui fit éprouver une joie immense. «J'ai
+réussi à le ramener, en partie tout au moins, jusqu'à notre époque», se
+dit-il.
+
+Sellers déclara être très satisfait du travail de Tracy, et l'engagea
+à restaurer ses chefs-d'œuvre pour faire ensuite son portrait, à lui,
+celui de sa femme et peut-être aussi celui de sa fille. Le bonheur du
+peintre ne connut plus de bornes à cette perspective. La conversation
+se poursuivit agréablement, puis le colonel se mit à défaire un paquet
+et sortit un portrait dont il venait de faire acquisition. Ce portrait
+n'était qu'un tableau-réclame sur lequel figurait un personnage qui
+venait de doter les États-Unis d'un nouveau cirage. Le vieux lord le
+regarda longuement avec tendresse, plongé dans un silence méditatif.
+Tracy remarqua que quelques larmes perlaient sur ses joues, et voulut
+alors manifester sa sympathie.
+
+--Vous avez du chagrin?... C'est un ami, qui...
+
+--Ah! Plus qu'un ami... un parent, celui qui me fut le plus cher
+ici-bas, quoique l'occasion de le rencontrer ne m'ait jamais été
+offerte. Oui!... C'est le jeune lord Berkeley qui périt si héroïquement
+dans un incendie terri... Mais qu'est-ce que vous avez?
+
+--Rien, rien du tout! La surprise de me voir brusquement pour ainsi
+dire mis en présence d'une personne... dont on a tant entendu parler!
+Ce portrait est-il ressemblant?
+
+--Sans doute! Je ne l'ai jamais vu, mais on distingue aisément qu'il
+ressemble beaucoup à son père, répondit Sellers en indiquant du regard
+un autre portrait sur le mur.
+
+--Je ne suis pas bien sûr d'y retrouver une ressemblance. Il est
+évident que le lord usurpateur a l'aspect d'un homme de grand
+caractère, tandis que le fils paraît d'une mollesse...
+
+--Nous sommes tous ainsi dans la famille, tous, en entrant dans la vie,
+fit Sellers sans se troubler. Nous débutons tous comme des jeunes fous,
+pour gagner peu à peu un caractère et une intelligence indiscutables.
+Vraiment, tous les jeunes de notre famille sont des cerveaux un peu
+mous.
+
+--Certainement, à voir ce portrait, c'est le cas de ce jeune lord.
+
+--Oui, il est hors de doute que ce fut un imbécile; il n'y a qu'à voir
+ses traits. Un imbécile des pieds à la tête.
+
+--Merci, murmura Tracy inconsciemment.
+
+--Merci, vous dites?
+
+--Je veux dire: merci de me donner ces explications. Continuez-les, je
+vous en prie.
+
+--En examinant le portrait, on découvre jusqu'aux détails du caractère.
+Un imbécile, un fou, certes, mais celui-ci fut surtout ce que
+j'appellerai un «flancheur».
+
+--Un quoi?
+
+--Un flancheur; un homme qui commence toujours par prendre une décision
+ferme, par occuper une position en apparence inexpugnable, tel un
+Gibraltar, de roc solide... et puis, peu à peu, au dedans de lui-même,
+il flanche... de plus en plus... pas de Gibraltar à l'intérieur, vous
+comprenez, pas trace! Voilà le portrait moral de Berkeley tout craché,
+ce flancheur! Cela se voit: cette face! N'est-ce pas celle d'un mouton?
+Mais qu'avez-vous donc? Vous êtes tout rouge, cher monsieur; vous
+aurais-je involontairement offensé, quelquefois?
+
+--Oh! pas le moins du monde! Loin de là; je rougis quand quelqu'un
+parle ainsi de sa propre famille.
+
+Dans son for intérieur, il était singulièrement ému en constatant
+que ces fantaisies insensées du vieillard s'accordaient avec la
+vérité. N'était-ce pas là son vrai caractère, à lui? N'était-il pas
+parti d'Angleterre avec des décisions inébranlables... et depuis, ne
+s'était-il pas montré en tout un «flancheur»?
+
+Il dit à haute voix:
+
+--Supposez-vous que ce mouton aurait pu concevoir une grande idée,
+d'abnégation et de sacrifice, par exemple? Aurait-il pu, par exemple,
+se décider à renoncer à son héritage, aux honneurs et à la fortune...
+
+--S'il pouvait? Mais regardez donc son portrait! C'est précisément ce
+qu'il était capable de vouloir. Et non seulement cela! Il mettrait
+immédiatement son projet à exécution.
+
+--Et puis?
+
+--Il flancherait!
+
+--Et reculerait.
+
+--A tout instant.
+
+--Cela serait-il arrivé à l'occasion de toutes ses nobles résolutions?
+
+--Certainement! Ce qui prouve qu'il était un vrai Rossmore.
+
+--Il valait donc mieux pour lui qu'il mourût?
+
+--Certainement!
+
+--Mais supposez... ceci pour voir plus clair dans les détails...
+supposez que je fusse un Rossmore...
+
+--C'est impossible.
+
+--Pourquoi?
+
+--On ne peut le supposer, parce que, à l'âge que vous avez, vous seriez
+un imbécile, et vous ne l'êtes pas. Vous seriez un «flancheur», et
+il est évident que vous avez un esprit de décision remarquable; un
+tremblement de terre ne vous ébranlerait pas!
+
+«C'est assez! N'en disons pas plus! songea Sellers. Il est solide,
+remarquablement solide. Je n'ai jamais vu un jeune homme en vie aussi
+bien établi.»
+
+Il ajouta à haute voix:
+
+--L'idée me vient de vous demander votre avis, monsieur Tracy, au sujet
+d'une petite difficulté. Voyez-vous, j'ai ici les restes de ce jeune
+homme. Mon Dieu! Pourquoi cela vous fait-il sursauter ainsi?
+
+--Ce n'est rien. Continuez, je vous en prie. Vous avez ses restes?
+
+--Oui.
+
+--Vous êtes sûr que ce sont les siens, et non ceux de quelqu'un d'autre?
+
+--Oh! parfaitement! c'est-à-dire des échantillons; pas tout!
+
+--Des échantillons?
+
+--Oui, dans des paniers. Si quelquefois, en retournant plus tard en
+Angleterre, vous vouliez les emporter?
+
+--Qui?... moi?
+
+--Mais oui... Je ne veux pas dire tout de suite, plus tard. Voyons...
+cela vous intéresserait-il de les voir?
+
+--Non, non; je n'ai aucun désir de les voir.
+
+--Oh! alors, je croyais que peut-être...--Eh! ma chérie, où allez-vous
+comme cela?
+
+C'était Gwendolen qui passait; elle répondit:
+
+--Je vais dîner chez les Thompson, papa!
+
+Tracy fut atterré. Le colonel dit:
+
+--C'est ennuyeux. Je ne savais pas qu'elle sortirait, monsieur Tracy.
+
+La figure de Gwendolen commençait à exprimer cette déception
+particulière de «qu'ai-je fait?», ce désespoir qui est dû à une de vos
+propres initiatives, et elle dit comme à regret:
+
+--Si vous y tenez, papa, je pourrais les faire prévenir...
+
+--Mais pas du tout, mon enfant! Nous ne voulons pas gâter vos petites
+distractions. Il y a un autre moyen de tout arranger pour que nous ne
+soyons pas trois vieux contre un jeune à table!
+
+--Mais, papa, j'irais aussi volontiers chez les Thompson un autre jour.
+
+--Je ne le veux à aucun prix. Votre vieux papa n'est pas l'homme qui
+voudrait vous causer le plus petit désappointement.
+
+--Pourtant, je vous assure, papa...
+
+--Allez, allez, je ne veux rien entendre; nous tâcherons de bien passer
+la soirée, ma chérie.
+
+Gwendolen était sur le point où des pleurs lui auraient fait le plus
+grand bien. Elle était vexée contre elle-même, contre le monde entier.
+
+--Il y a un moyen de tout arranger, ajouta le colonel. Vous nous
+enverrez Isabelle Thompson dîner avec nous! C'est une idée, ça. Une
+délicieuse, charmante jeune personne, monsieur Tracy, d'une grande
+beauté. Cela me fera plaisir que vous la voyiez, elle vous fera tourner
+la tête... dans l'espace d'une minute. Voilà, ma petite Gwendolen.
+Envoyez-nous Belle Thompson, et dites-lui que... Quoi donc?... elle est
+déjà partie?
+
+Il se retourna, mais Gwendolen en avait entendu assez; elle était déjà
+dans la rue.
+
+--Qu'est-ce qui lui a pris? Elle me paraît tout en colère, cette
+petite. Mon Dieu, elle me manquera, fit Sellers doucement à Tracy; les
+parents sont ainsi faits. Nous sommes forcément partiaux et nous avons
+du regret aussitôt que notre chère enfant nous quitte pour un instant;
+mais pour vous ce n'est pas la même chose: Mlle Belle Thompson vous
+charmera, vous verrez; et puis vous aurez l'occasion de faire plus
+ample connaissance avec l'amiral Hawkins, un caractère, monsieur Tracy,
+très rare!
+
+Mais Tracy n'écoutait plus. Son esprit était ailleurs, et il se sentait
+désolé.
+
+Quand le moment du dîner fut venu, on attendit d'abord Belle Thompson;
+mais cette jeune personne n'arriva point, pour la bonne raison que
+Gwendolen s'était bien gardée de lui transmettre l'invitation. Enfin on
+se mit à table. Les vieux Sellers firent de leur mieux pour entretenir
+leur hôte, mais la conversation traînait assez lamentablement, et le
+visage de Tracy dénota une absence d'esprit totale.
+
+Pendant ce temps, on fit à la table de la famille Thompson une
+expérience analogue.
+
+Gwendolen était honteuse d'étaler ostensiblement sa détresse à tous
+les yeux, mais elle avait beau tenter des sourires, sans parvenir
+au premier degré de l'enjouement; elle expliqua alors qu'elle ne se
+sentait pas très bien, ce qui était bien visible. On lui témoigna
+beaucoup de sympathie, beaucoup de compassion, le tout en vain. Dès que
+le dîner fut achevé, elle s'excusa et s'empressa de rentrer.
+
+Serait-il déjà parti? Cette pensée la tourmentait au delà de toute
+expression. Elle jeta son manteau dans l'entrée et se dirigea tout
+droit vers la salle à manger. Des voix lui parvenaient, celle de son
+père d'abord, puis celle de Washington Hawkins. Tracy avait dû partir.
+Elle ouvrit la porte.
+
+--Mon enfant, qu'avez-vous donc? s'écria sa mère. Vous êtes toute pâle.
+
+--Pâle? fit Sellers. Ce n'est rien, la voilà rose comme une rose;
+asseyez-vous, petite, et soyez la bienvenue. Vous êtes-vous bien
+amusée? Ici nous sommes dans la joie. Pourquoi miss Belle n'est-elle
+pas venue? M. Tracy ne se sent pas très bien, sa présence lui aurait
+fait du bien...
+
+Ce fut le contentement enfin; et un regard ardent vint croiser un autre
+regard, et les deux regards étaient porteurs d'un secret. Dans la
+fraction infinitésimale d'une seconde, le double grand aveu fut échangé
+ainsi, et parfaitement compris de part et d'autre.
+
+Toute appréhension, toute incertitude, toute angoisse se dissipa dans
+ces deux jeunes cœurs et une paix douce et bienfaisante les envahit.
+
+Le colonel était désappointé; il comptait sur la présence de Gwendolen
+pour égayer définitivement la société. Et la félicité des deux jeunes
+gens n'était pas de celles qui ont besoin de beaucoup de paroles pour
+s'exprimer. Un silence significatif continuait à régner. Sellers, qui
+s'ennuyait, eut hâte de se livrer à quelques travaux importants avant
+de se coucher et regagna son laboratoire. La mère se retira à son tour.
+Seul le sénateur s'éternisait; il s'attristait à la pensée que les deux
+jeunes gens avaient passé une soirée dépourvue d'agrément. Comme il
+avait un cœur d'or, il eût voulu contribuer à en rendre les derniers
+instants plaisants et il faisait tous ses efforts pour causer gaiement.
+Mais il ne rencontra guère d'écho, guère d'enthousiasme. Il résolut
+donc d'abandonner la partie et de s'en aller. Gwendolen se leva, l'âme
+pleine de gratitude, et lui dit avec un doux sourire:
+
+--Vous voulez vraiment nous quitter déjà?
+
+Il eut l'impression d'agir cruellement, en égoïste, et reprit sa place.
+Il se proposa de dire quelque chose d'aimable, mais n'en fit rien. Tout
+le monde connaît cette situation.
+
+Il venait, Dieu sait comment, d'avoir la notion que sa détermination
+de rester encore un peu était une erreur. Comment cette certitude lui
+était-elle venue? Il ne le savait pas, mais il savait qu'il avait
+commis une gaffe indiscutable. Il se leva pour la seconde fois et
+prit congé en se demandant ce qui avait bien pu à ce point changer
+l'atmosphère paisible autour d'eux.
+
+Dès que la porte se fut refermée, les deux jeunes gens se trouvèrent
+comme par hasard l'un près de l'autre, et l'instant après Gwendolen
+était dans les bras de Tracy, lèvres contre lèvres...
+
+--Oh! mon Dieu! Elle embrasse la matérialisation!
+
+Personne n'entendit cette remarque, car elle n'avait fait que traverser
+l'esprit de Hawkins; il ne la prononça point. Il avait entr'ouvert la
+porte pour s'excuser de nouveau de se montrer si peu sociable, mais
+il la referma doucement, et s'en fut, ébahi, en proie à une sorte de
+terreur douloureuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+
+Cinq minutes plus tard, le sénateur était assis dans sa chambre, la
+tête penchée, dans l'attitude du désespoir. Ses larmes coulaient et des
+sanglots entrecoupaient de temps à autre le silence. Il songeait avec
+une amertume sans nom:
+
+«Je l'ai connue toute petite, lorsqu'elle aimait à grimper sur mes
+genoux. Mon affection pour elle est aussi grande que si elle était
+une de mes propres enfants, et maintenant, hélas! la pauvre créature!
+L'idée en est insupportable... Elle aime cette fatale matérialisation!
+Comment n'avons-nous pas prévu ce qui devait arriver?»
+
+«Mais aussi, comment le prévoir? Personne n'aurait pu le prévoir.
+Personne n'aurait pu rêver une chose semblable. On ne s'attend pas à
+voir quelqu'un tomber amoureux d'une figure de cire, n'est-ce pas, et
+celui-ci a moins de réalité encore!»
+
+«Et dire qu'il n'y a rien à faire. Si j'étais un homme, si j'avais des
+nerfs, je pourrais tuer cette matérialisation infâme. Cela ne servirait
+à rien, puisqu'elle s'imagine qu'elle est vraie et authentique. Elle le
+regretterait tout autant qu'on regrette un vivant. Et comment en faire
+part à la famille? Non! J'aime mieux mourir. Sellers est le meilleur
+des hommes... cela brisera son cœur quand il l'apprendra. Et pauvre
+Polly! Voilà à quoi l'on aboutit quand on se mêle de telles choses. Si
+on n'avait rien fait, cette créature serait encore en train de griller
+dans la géhenne. Comment se fait-il que personne ne s'en aperçoive?
+Je suis sur le point d'étouffer quand je me trouve près de lui. Il me
+semble que je suis enveloppé d'émanations sulfureuses!»
+
+«Ce qui est certain, c'est qu'il faut immédiatement cesser de
+matérialiser davantage. Si Gwendolen doit épouser un fantôme, qu'elle
+en épouse un convenable, au moins, tel que celui-ci, du siècle dernier,
+et pas une canaille de cow-boy, un voleur comme il le sera quand
+Sellers aura fini de le manipuler. Cela nous coûtera 5 000 dollars en
+perte sèche, sans compter la renonciation aux bénéfices de la future
+société d'exploitation, mais le bonheur de Sally Sellers vaut plus que
+tout cela!»
+
+Il entendit les pas du colonel dans le couloir et essaya de se donner
+un air insouciant.
+
+Sellers entra, prit un siège et se mit à parler:
+
+--Eh bien! Je dois avouer que je suis on ne peut plus intrigué.
+Certainement cette matérialisation a mangé; elle n'a pas mangé avec
+appétit, comme tout le monde. Elle chipotait, sans s'y mettre de bon
+cœur, mais elle chipotait, et cela seul est une vraie merveille! A quoi
+rime ce chipotage? Voilà la question! En quel sens cela lui sert-il?
+J'ai l'idée que nous ne sommes pas encore au courant de ce que cette
+découverte stupéfiante nous réserve. Mais le temps nous le révélera...
+le temps et la science! Ne soyons pas impatients.
+
+Sellers ne parvenait pas à éveiller la curiosité de Hawkins, ni à le
+sortir de son silence morne et obstiné. Il continua:
+
+--Je commence à m'attacher à lui, Hawkins! C'est une personnalité,
+somme toute, et il a du caractère... un caractère presque grandiose...
+Sous cet extérieur placide se cache une âme forte et audacieuse. J'ai
+une véritable admiration pour lui, et--vous le savez--on ne tarde pas
+à s'attacher à ceux que l'on admire. Je crains même de trop tenir à
+lui, trop pour me sentir le courage de dégrader un tel caractère et
+d'en faire un vulgaire cambrioleur, dans le but de gagner de l'argent,
+ou dans quelque but que ce soit. Mon intention est de vous demander si
+vous consentiriez à abandonner les profits que nous espérions en tirer,
+afin de laisser ce pauvre diable...
+
+--Dans l'état où il se trouve?
+
+--Précisément... et ne pas le ramener jusqu'à notre époque.
+
+--Ah! oui, mon cher ami, de grand cœur; voici ma main et ma parole!
+
+--Je n'oublierai jamais cela, Hawkins! s'écria le vieux lord, la voix
+tremblante. Vous faites un grand sacrifice, mais je me souviendrai
+toute ma vie de votre générosité sans exemple. Si le ciel me prête vie,
+vous n'aurez pas à le regretter, soyez-en sûr!
+
+Sally Sellers était heureuse; de grandes transformations s'opéraient
+dans son esprit. Elle eut conscience elle-même de n'être plus du
+tout la jeune fille qui dessinait des robes dans la journée, et le
+soir jouait le rôle de grande dame. «Lady» Gwendolen! Ce titre avait
+maintenant quelque chose de choquant et de presque ridicule à ses
+oreilles; elle y voyait comme une offense. Aussi finit-elle par se
+dire: «Ce nom appartient au passé, il n'est pas vraiment le mien, et je
+ne veux plus être appelée ainsi!»
+
+--Puis-je vous appeler Gwendolen tout court désormais, vous appeler par
+le seul nom qui me soit cher, sans ajouter un titre qui m'éloigne de
+vous?...
+
+Elle était en train de détrôner l'œillet de la boutonnière de Tracy,
+pour le remplacer par une rose à peine éclose.
+
+--Voilà! Cela vous va beaucoup mieux! Je déteste les œillets...
+certains œillets du moins! Oui, vous m'appellerez par mon petit nom,
+sans rien ajouter... c'est-à-dire... je ne veux pas dire sans y ajouter
+quoi que ce soit, mais...
+
+Elle ne put pousser l'explication au delà; il y eut un silence pendant
+lequel il fit des efforts considérables pour saisir ce qu'elle n'avait
+pas voulu dire. Enfin l'idée lui en vint, juste à temps pour que le
+silence ne se fît pas embarrassant, et il répondit délicatement:
+
+--Gwendolen chérie! Je puis dire cela?
+
+--Oui, une partie du moins. Mais... ne m'embrassez pas pendant que je
+parle, cela me fait oublier ce que j'ai à dire! Vous pouvez m'appeler
+ainsi, en partie, pas l'ensemble, car Gwendolen n'est pas mon nom.
+
+--Pas votre nom? fit-il, très surpris.
+
+L'âme de la jeune fille fut brusquement envahie par une sorte
+d'appréhension très alarmante. Elle se recula un peu, la main posée sur
+le bras tendu vers elle, et son regard plongé dans le sien:
+
+--Répondez-moi en toute sincérité, sur votre honneur! Vous ne tenez pas
+à m'épouser à cause de mon rang?
+
+La question imprévue le foudroya. Elle avait quelque chose de si
+innocemment drôle qu'il en fut abasourdi, ce qui heureusement l'empêcha
+de rire. Sans perdre de temps, d'ailleurs, il se mit à vouloir la
+convaincre que seule sa précieuse personne l'avait séduit, et que
+c'était elle seule, et non son titre ou sa situation, qu'il aimait de
+tout son cœur, qu'il lui eût été impossible de l'aimer davantage si
+elle avait été née duchesse, ou si, au contraire, elle avait été sans
+foyer et sans famille.
+
+Elle ressentait, à l'écouter, une nouvelle félicité, une joie
+turbulente, bien qu'elle se contînt et restât calme en apparence.
+
+Elle songeait aussi à la grande surprise qu'elle lui réservait,
+s'attendant à le voir sursauter, lorsqu'enfin elle déclara:
+
+--Écoutez-moi à mon tour, car ce que je vais vous dire est l'exacte
+vérité: Howard Tracy, je ne suis pas plus l'enfant d'un lord que vous
+ne l'êtes vous-même!
+
+Cette fois, à sa grande joie, comme à son étonnement, il ne sourcilla
+point. Il s'y attendait quelque peu, et ce fut avec enthousiasme qu'il
+s'écria: «Le ciel soit loué!» en la prenant dans ses bras.
+
+Son bonheur était maintenant immense.
+
+--Vous me rendez la plus fière entre toutes les jeunes filles de toute
+la terre, murmura-t-elle, la tête contre son épaule. Savoir que vous
+n'aimez que moi, pour moi, rien que moi, oh! je suis fière et heureuse.
+
+--Rien que vous-même, sans penser un instant à la noblesse de votre
+père. Je vous le jure, Gwendolen chérie!
+
+--Là! Il ne faut pas m'appeler Gwendolen. Je hais ce nom d'emprunt.
+Je vous ai dit que ce n'est pas le mien. Mon nom est Sally Sellers--ou
+Sarah, si vous préférez! A partir d'aujourd'hui, je chasse loin de moi
+tous les rêves enfantins... pour n'être que moi. Mon père s'imagine
+très sérieusement être un lord; pourquoi ne pas lui laisser cette
+illusion, qui lui cause un grand plaisir et qui ne fait du tort à
+personne? Ses ancêtres ont caressé le même rêve; cela a détraqué les
+Sellers pendant plusieurs générations, et j'ai eu moi-même un grain de
+cette folie, mais cela n'a pas pris racine. C'est fini maintenant, et
+pour toujours. Je suis fière de votre amour et de rien d'autre. Je suis
+prête à jurer que jamais le fils d'un lord ne...
+
+--Oh! oh! mais... pourtant...
+
+--Qu'avez-vous donc? Vous avez l'air...
+
+--Rien! Ce n'est rien... je voulais simplement dire...
+
+Dans son embarras, il ne trouva rien à dire sur le moment; enfin une
+inspiration, suffisante dans la circonstance, lui fit ajouter:
+
+--Comme vous êtes jolie! A vous regarder seulement je suis tout troublé.
+
+Il le dit avec une chaleur vraie qui fit son effet, et, ravie, elle
+reprit:
+
+--Voyons! Où en étais-je? Ah! oui. La noblesse de mon père n'est qu'une
+fantasmagorie. Songez donc! Tous ces portraits sur les murs! Ce ne sont
+que des célébrités américaines qu'il a débaptisées; ou des portraits
+quelconques, comme ce marchand de cirage qu'il vient d'élever à la
+dignité de lord Berkeley.
+
+--Vous en êtes sûre?
+
+--Mais naturellement! Est-ce que lord Berkeley ressemblerait à cela?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Parce que sa conduite au moment de mourir, entouré de flammes de
+toutes parts, prouve qu'il était un homme dans le vrai sens du mot, un
+être d'élite, une âme élevée.
+
+Ces compliments impressionnèrent fortement Tracy et il lui sembla que
+les lèvres adorables de la jeune fille devinrent doublement adorables
+en les proférant. Il lui dit tendrement:
+
+--Quel dommage qu'il n'ait pu avoir la joie de connaître ce que
+penserait de sa conduite la plus gracieuse et la plus séduisante jeune
+fille de tout ce pays...
+
+--Oh! j'ai presque eu de l'adoration pour lui. Vrai. Je pense à lui
+tous les jours; son image ne quitte pas ma mémoire.
+
+Tracy jugea que c'était légèrement exagéré. Il ressentit une pointe de
+jalousie et observa:
+
+--Vous avez bien raison de vénérer sa mémoire... du moins de temps à
+autre... avec une sorte d'admiration, mais il me semble que...
+
+--Howard Tracy! Seriez-vous jaloux de cet homme qui n'est plus?
+
+Il eut honte, vaguement, car il était jaloux sans l'être. En un certain
+sens, ce mort était lui-même; en un autre sens, ce n'était pas lui.
+La jalousie provoqua une petite brouille après laquelle ils purent se
+montrer plus épris que jamais. Finalement, Sally déclara qu'elle était
+résolue à ne plus penser au lord Berkeley:
+
+--Pour être bien sûre que son souvenir ne se dressera plus jamais entre
+nous, je me donnerai la tâche d'apprendre à détester ce nom-là, et tous
+ceux qui l'ont porté, et tous ceux qui le porteront.
+
+Cette détermination parut encore quelque peu exagérée à Tracy, mais il
+s'abstint de faire de nouvelles remarques à ce sujet.
+
+Changeant de conversation, il lui demanda:
+
+--Je suppose que vous n'approuvez pas l'existence d'une aristocratie,
+ou de la noblesse héréditaire en général, puisque vous renoncez si
+gaiement à l'idée que votre père est un lord?
+
+--De la noblesse véritable? Mon Dieu, non; c'est une fausse noblesse
+que je répudie.
+
+Cette réponse plut au jeune homme, qui rentra chez lui, fort heureux
+de l'avoir provoquée. La jeune fille ne refuserait pas une situation
+qu'offrirait un vrai lord; elle n'était hostile qu'envers la même
+chose en toc. Il lui serait donc possible de garder à la fois la jeune
+fille et la succession de son père. C'était par conséquent une idée
+heureuse que d'avoir posé cette question.
+
+De son côté, Sally s'en fut se coucher également heureuse. Et elle
+demeura heureuse, d'un bonheur délirant, pendant près de deux heures.
+Mais, au moment où elle allait s'assoupir, dans les délices vagues de
+l'inconscience précédant le sommeil, le méchant, le diabolique esprit
+qui rôde dans les âmes humaines pour nuire occasionnellement à leur
+quiétude, lui souffla cette pensée:
+
+«Sa dernière question avait l'air d'être parfaitement innocente... mais
+que cachait-elle?... quelle idée l'avait suggérée?»
+
+Oui, pourquoi Howard Tracy l'avait-il interrogée là-dessus? S'il
+ne tenait pas à l'épouser à cause de son rang, comment cette idée
+avait-elle pu naître dans son esprit? N'avait-il pas l'air content dès
+qu'elle lui eut dit qu'elle n'était nullement opposée à la noblesse en
+général, la vraie? Ah! c'est tout de même une haute situation qui le
+tente! C'est trop visible! Ce n'est pas moi--pauvre moi!--sans rien,
+qu'il aime au fond du cœur.
+
+Naturellement, cette pensée l'empêcha de fermer l'œil.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+
+Avant de s'endormir, Tracy écrivit une longue lettre à son père, une
+lettre à laquelle il espérait que celui-ci réserverait un meilleur
+accueil qu'à la dépêche. Les nouvelles dont il lui fit part ne
+manqueraient pas d'être considérées comme de bonnes nouvelles. Il
+disait comment il avait fait l'expérience de l'égalité des hommes en
+travaillant pour vivre. Il avait entrepris une lutte dont il n'y avait
+pas lieu d'avoir honte, mais il était arrivé à cette conclusion qu'il
+n'était pas possible de réformer le monde tout seul. Il entama ensuite
+le sujet de son mariage projeté avec la fille du prétendant américain,
+insistant un peu, mais pas trop, sur les charmes et les qualités de
+la jeune fille. Il s'arrêta davantage à faire ressortir l'opportunité
+d'une union qui pour toujours réconcilierait les deux branches rivales
+de la famille.
+
+Lorsque le noble lord fut en possession de cette missive, il éprouva
+d'abord, à la lecture de la première partie, une satisfaction cruelle;
+la seconde lui causa un malaise inattendu qui se traduisit par des
+grognements successifs. Cependant il ne voulut pas gaspiller de l'encre
+en écrivant une lettre en réponse, ou un câblogramme; il fit mieux, car
+il décida sur l'heure de prendre le premier bateau pour l'Amérique et
+d'aller examiner cette affaire compliquée en personne.
+
+Durant les dix premiers jours qui suivirent l'envoi de la lettre, Tracy
+n'eut guère le temps de s'ennuyer. Sans cesse il grimpait aux sommets
+de la félicité et en retombait alternativement. Il était ou intensément
+heureux, ou intensément malheureux, selon l'état d'esprit de Sally. Il
+ne savait jamais quand cet état d'esprit allait subir un changement,
+ni pourquoi un changement se produisait. Parfois elle faisait preuve
+d'un amour brûlant, presque tropical, dont l'ardeur ne saurait être
+exprimée en langage humain, puis soudain, sans transition sensible, la
+température s'abaissait et la pauvre victime se trouvait solitaire, au
+milieu de la détresse des icebergs qui environnent le pôle Nord. Il lui
+semblait alors qu'il serait préférable d'être mort et sous terre, que
+de se voir exposé à d'aussi désastreuses variations climatériques.
+
+Le cas était pourtant fort simple. Sally désirait savoir si l'affection
+de Tracy était désintéressée. Elle ne cessait pas, en conséquence,
+de le soumettre à de menues épreuves de toutes sortes. Comme Tracy
+ignorait qu'il en était l'objet, il tombait régulièrement dans tous les
+pièges qu'elle lui tendait.
+
+Il y a des gens qui auraient fait certaines remarques, comparé
+certaines situations et qui se seraient ainsi rendu compte de ce
+fait important: la température sentimentale subissait une constante
+fluctuation dès qu'un sujet spécial était mentionné dans la
+conversation. En regardant de plus près, ils auraient de même observé
+que ce sujet était régulièrement mis en avant par l'une des parties
+et jamais par l'autre. Ils en auraient conclu que ceci avait lieu
+dans un but déterminé. Au cas où ils n'auraient pas su deviner ce but
+autrement, ils l'auraient demandé. Mais Tracy n'était pas de ceux-là.
+Il continuait de vivre dans un perpétuel état d'anxiété, illuminé
+d'éclairs multiples et fulgurants, et de travailler au portrait de
+Sellers. Le noble lord américain était ravi.
+
+Un soir, le travail de la journée fini, comme les deux jeunes gens se
+trouvaient seuls, échangeant, comme d'habitude, des propos délicieux,
+Sally eut soudain une attaque d'inexpliquable tristesse, plus violente
+que jamais. Le corps secoué de sanglots, elle se blottit contre la
+poitrine de son bien-aimé, et fondit en larmes.
+
+--Oh! ma pauvre chérie, qu'ai-je donc fait? qu'ai-je dit? Pourquoi ce
+grand chagrin encore? En quoi ai-je pu vous blesser?
+
+Elle se dégagea de son étreinte et, le regardant d'un air plein de
+reproche, elle lui dit:
+
+--Ce que vous avez fait! Je vais vous le dire. Vous m'avez, sans le
+vouloir, révélé,--pour la vingtième fois, au moins,--mais je n'ai pas
+voulu le croire, je n'ai pas pu le croire, jusqu'à présent,--que ce
+n'est pas moi que vous aimez, mais seulement la noblesse fantaisiste de
+mon père... et vous m'avez brisé le cœur!
+
+--Ah! mon enfant chérie, ma bien-aimée, qu'allez-vous vous imaginer? Je
+n'ai jamais rêvé une chose semblable.
+
+--Howard, Howard, ce que vous m'avez dit lorsque vous ne songiez pas à
+surveiller vos paroles vous a trahi.
+
+--Ce que j'ai dit en ne surveillant pas mes paroles? Vous êtes
+dure pour moi! Quand donc ai-je surveillé mes paroles? En aucune
+circonstance. Mes paroles expriment la vérité, et sans que j'aie à les
+surveiller.
+
+--Howard! J'ai réfléchi à toutes vos paroles, elles ont été plus
+significatives que vous ne le désiriez.
+
+--Il n'est pas possible que vous ayez guetté mes paroles ainsi; c'est
+cela qui serait un acte de trahison. Je n'imagine pas que mon pire
+ennemi s'y prêterait!
+
+La malheureuse jeune fille n'avait pas encore envisagé sa conduite de
+ce point de vue. Elle fut consternée et ses joues se couvrirent du
+rouge de la honte et du remords.
+
+--Pardonnez-moi, supplia-t-elle. Je ne savais pas ce que je faisais.
+J'ai été torturée comme on ne l'est pas. Pardonnez-moi, j'ai tant
+souffert, si vous saviez. Et maintenant j'ai tant de regret, je suis si
+humiliée, par ma faute... vous ne pouvez faire que me pardonner...
+
+Ce fut encore la réconciliation; une réconciliation totale, parfaite,
+au milieu de baisers sans nombre et d'une félicité renaissante. Mais
+comme il était désormais évident que les moments de détresse et de
+froid n'étaient dus qu'aux craintes de la jeune fille, qui s'imaginait
+que Tracy était plus séduit par son rang que par ses charmes
+personnels, celui-ci se décida à chasser pour toujours ce spectre
+déraisonnable de sa pensée. Il lui était trop facile de prouver qu'il
+n'avait pu à aucun moment nourrir de telles arrière-pensées. C'est
+pourquoi il lui dit:
+
+--Laissez-moi vous glisser à l'oreille un tout petit secret que j'ai
+soigneusement tenu à garder jusqu'à présent. Je n'aurais jamais pu être
+captivé par votre rang, pour la bonne raison que je suis moi-même fils
+et héritier d'un lord anglais.
+
+La jeune fille, hors d'elle-même d'étonnement, le fixa d'un regard
+affolé, longuement:
+
+--Vous? Vous! fit-elle en se reculant de lui.
+
+--Eh! Qu'y a-t-il? Certainement je le suis. Pourquoi vous troubler
+ainsi? Qu'ai-je encore fait?
+
+--Ce que vous avez fait? Vous venez d'avancer une affirmation des plus
+étrange. Vous devez bien vous en rendre compte!
+
+--Peut-être cela paraît-il étrange. Mais du moment que c'est la vérité,
+je n'en vois pas l'importance.
+
+--Du moment que c'est la vérité! Vous êtes déjà moins affirmatif.
+
+--Mais pas du tout. Vous avez tort de parler ainsi; je ne le mérite
+pas. J'ai dit la vérité. Pourquoi en doutez-vous?
+
+Elle eut une réponse prompte.
+
+--Parce que vous ne l'avez pas dit plus tôt.
+
+--Oh!
+
+Ce ne fut qu'un cri, un grognement sourd, mais qui montra qu'il
+reconnaissait la justesse du raisonnement.
+
+--Vous n'aviez pas le droit de me cacher un fait de ce genre après...
+après avoir commencé à me faire la cour.
+
+--C'est vrai, je le reconnais. Mais il y a des circonstances qui...
+
+Elle ne voulut rien entendre. Au bout d'un silence, il ajouta,
+découragé:
+
+--Je ne vois plus comment vous expliquer ce qui fut une erreur
+manifeste de ma part. Je n'ai pas eu un soupçon de mauvaise intention;
+il faut croire que je ne possède pas le talent de prévoir.
+
+Elle parut désarmée, mais bientôt elle reprit:
+
+--Fils d'un lord! Est-ce que les fils des lords courent les rues à la
+recherche d'un humble travail qui leur procure le pain?
+
+--Dieu sait que non! J'ai pourtant souhaité qu'ils le fissent.
+
+--Est-ce qu'ils abandonnent leurs titres pour venir simplement et
+décemment demander la main des pauvres filles, lorsqu'ils peuvent
+venir grisés de boissons et d'insolence, déshonorés par leur vie et
+leurs dettes, choisir dans le tas des filles de millionnaires de toute
+l'Amérique? Si vous êtes le fils d'un lord, prouvez-le-moi.
+
+--Je remercie Dieu de ne pouvoir le faire, si on les reconnaît aux
+signes que vous venez d'énumérer. Néanmoins je suis le fils et
+l'héritier d'un lord. C'est tout ce que je puis dire. Je souhaite
+que vous croyiez ma parole, mais je ne possède aucun moyen de vous
+convaincre.
+
+Elle fut sur le point de s'amadouer un peu, mais la dernière phrase
+l'impressionna autrement:
+
+--Vous voulez que je vous croie. Comment pourrais-je le faire? Ne
+voyez-vous pas combien il est improbable qu'une personne dans une telle
+situation s'aventure en pays étranger, voyage à travers le monde sans
+la moindre preuve de son identité?
+
+Il entreprit alors de lui raconter comment il avait quitté la maison
+paternelle, les espoirs qu'il avait nourris, ses rêves, ses déceptions,
+ses luttes...
+
+Elle secoua tristement la tête:
+
+--Le fils d'un lord capable de faire cela! En voilà un homme digne
+d'être aimé, idolâtré!
+
+--Eh bien! je...
+
+--Mais un tel homme n'a jamais existé. Il n'est pas encore né, et il ne
+naîtra jamais. Ce serait simplement grandiose, d'une grandeur unique,
+en ce temps de bas égoïsme et d'idéal sordide. Attendez! Laissez-moi
+finir. Encore une question: votre père est lord... de quoi?
+
+--De Rossmore... Je suis le vicomte Berkeley.
+
+La jeune fille fut si outrée qu'elle put à peine répondre:
+
+--Comment osez-vous hasarder une affirmation pareille? Vous savez qu'il
+est mort, vous savez que je ne l'ignore pas!
+
+--Oh! Écoutez-moi, je vous en prie. Un mot seulement! Ne vous détournez
+pas ainsi de moi. Restez! Sur mon honneur...
+
+--Oh! sur votre honneur!
+
+--Sur mon honneur. Je suis celui que je vous dis être. Je vous le
+prouverai et vous serez convaincue, j'en suis sûr. Je vous apporterai
+un message, une dépêche...
+
+--Quand?
+
+--Demain... après-demain...
+
+--Signée: «Rossmore».
+
+--Oui! signée «Rossmore».
+
+--Qu'est-ce que cela prouvera?
+
+--Ce que cela prouvera? Mais ce que cela doit prouver.
+
+--Si vous m'obligez à le dire, peut-être l'existence d'un complice
+quelque part.
+
+Le coup était dur. Il dit:
+
+--C'est vrai. Je n'y pensais pas! Oh! mon Dieu! Que vais-je faire? Il
+n'y a donc aucune issue. Tout ce que je fais est en vain. Ne vous en
+allez pas! Vous ne me dites même pas «au revoir». Nous ne nous sommes
+jamais séparés ainsi.
+
+--J'ai envie de me sauver, de courir, et... partez, partez, maintenant!
+
+Il y eut une pause, puis elle ajouta:
+
+--Vous pouvez apporter le message quand il arrivera!
+
+--Je le puis! Dieu soit loué!
+
+Il partit. Ce n'était pas trop tôt. Ses lèvres tremblaient
+nerveusement; l'instant après, elle s'écroula comme une masse, secouée
+par les sanglots.
+
+--Il est parti... pour toujours... gémissait-elle; je l'ai perdu, je ne
+le reverrai jamais. Il ne m'a même pas embrassée, n'a même pas essayé
+de me prendre un baiser de force. Je n'aurais jamais pu entrevoir en
+rêve qu'il me traiterait ainsi après tout ce que nous avons été l'un
+pour l'autre. Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir? Il est un pauvre
+cher misérable menteur et imposteur, je l'aime tant. Jamais il n'aura
+l'idée de se faire envoyer une fausse dépêche; pauvre chéri, il n'osera
+pas revenir, et il me manquera tant. Il est si honnête et si simple
+qu'il ne trouvera aucun moyen. Qu'est-ce qui lui a fait croire qu'il
+réussirait dans une pareille imposture? Oh! mon Dieu, je vais aller
+me coucher et essayer de tout oublier. Pourquoi ne lui ai-je pas dit
+de revenir pour m'aviser s'il ne recevait pas de réponse? C'est ma
+faute, maintenant, si je ne le revois jamais! Dans quel état mes yeux
+doivent-ils être! Mon Dieu!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+
+Le lendemain, aucun télégramme n'arriva, naturellement. Ce fut une
+véritable catastrophe, puisque Tracy ne pouvait retourner auprès de
+Sally sans ce Sésame, quelle que fût sa non-valeur comme preuve.
+Mais si l'on peut appeler l'absence de réponse le premier jour une
+catastrophe, quel nom donner à la détresse des jours suivants. Pas le
+moindre signe de vie de son père! Tracy était en proie à une honte
+indescriptible; Sally, de son côté, souffrait mille morts en se
+persuadant de plus en plus que non seulement il ne devait pas avoir un
+père quelque part, mais qu'il n'avait même pas de complice.
+
+Le lendemain du jour où Tracy avait été ainsi renvoyé, un événement
+inattendu arriva. Hawkins et Sellers apprirent par la lecture des
+journaux qu'un puzzle, appelé «_Le Cochon dans les trèfles_», jouissait
+depuis quelques semaines d'une faveur inouïe auprès du public. De
+l'océan Atlantique jusqu'au Pacifique, toutes les populations des
+États-Unis lâchaient leur travail pour jouer à ce puzzle; la fureur
+était telle que toutes les affaires s'en ressentaient. On voyait les
+juges, les avocats, les criminels, les pasteurs, les voleurs, les
+commerçants, les ouvriers, les assassins, les femmes, les enfants, les
+nourrissons, tout le monde, en un mot, absorbé du matin au soir par
+une seule et unique préoccupation: celle de trouver la solution de ce
+puzzle.
+
+Hawkins fut comme fou de joie, mais Sellers resta calme. D'aussi menues
+affaires ne parvenaient pas à troubler sa sérénité. Il dit:
+
+--C'est exactement ce qui arrive toujours. Un homme fait une invention
+capable de révolutionner les arts, de produire des sommes gigantesques,
+d'être une bénédiction pour toute l'humanité, personne ne consent à s'y
+intéresser... et l'inventeur restera toujours pauvre comme auparavant.
+Mais inventez une bagatelle sans valeur, pour votre distraction d'une
+minute, une bagatelle que vous n'hésiteriez pas à jeter dans un coin
+pour n'y plus penser, le monde entier se précipite pour s'en emparer
+et il en résulte une fortune. Tâchez de retrouver ce Yankee, Hawkins,
+et faites-vous donner les sommes qui nous reviennent. La moitié vous
+appartient, comme vous le savez.
+
+Peu de temps après, Hawkins et Sellers furent en effet informés que le
+Yankee avait déposé des monceaux d'argent à leur compte dans une banque.
+
+En l'apprenant, Sellers déclara:
+
+--Maintenant, nous allons bien voir lequel est le lord authentique. Je
+vais faire un tour là-bas et secouer la Chambre des Lords!
+
+Pendant les jours qui suivirent, on eut fort à faire pour préparer les
+malles, et Sally put trouver toutes les occasions désirables de pleurer
+en secret. Puis le vieux couple partit pour New-York et l'Angleterre.
+
+Sally avait pu nettement se rendre compte de ceci: que la vie ne valait
+pas la peine d'être vécue dans les conditions présentes. S'il lui
+fallait renoncer à son imposteur, elle en mourrait, et elle y était
+toute prête! N'y avait-il pas lieu pourtant de soumettre le cas à une
+personne désintéressée auparavant? Qui sait si l'on ne trouverait pas
+une manière plus satisfaisante de résoudre le problème! Elle réfléchit
+profondément à l'opportunité de ce projet.
+
+Lorsqu'elle se trouva pour la première fois seule avec Hawkins après le
+départ de ses parents, et que le nom de Tracy fut prononcé au cours de
+la conversation, elle s'abandonna aux confidences et ouvrit son cœur,
+tandis qu'il écoutait avec un intérêt plein de sollicitude.
+
+Elle plaida avec chaleur sa cause et termina ainsi:
+
+--Ne me dites pas qu'il est un imposteur! Je suppose qu'il l'est, mais
+ne trouvez-vous pas qu'il a l'air de ne pas l'être? Vous qui regardez
+froidement les choses, vous pouvez être frappé de circonstances qui
+m'échappent. Tâchez d'envisager sa conduite de manière à me consoler...
+faites-le pour moi!
+
+Le pauvre homme était fort troublé, mais estima de son devoir de
+se tenir aussi près de la vérité que possible. Il réfléchit et dut
+renoncer à la possibilité de donner raison à Tracy.
+
+--Hélas! non, fit-il, il est certain qu'il est un imposteur.
+
+--C'est-à-dire que vous êtes presque certain, monsieur Hawkins,
+presque, n'est-ce pas? Pas tout à fait?
+
+--Je regrette infiniment d'avoir à faire cet aveu... je préférerais
+pouvoir vous dire le contraire... mais il n'y a pas d'explication
+autre... car je sais qu'il est un imposteur.
+
+--Mais, monsieur Hawkins, vous allez trop loin, je vous assure.
+Personne ne peut le savoir avec certitude. Il n'y a aucune preuve
+absolue qu'il n'est pas ce qu'il prétend être.
+
+Devait-il lui révéler tout ce qu'il savait? Sans doute cela vaudrait
+mieux. Il se décida à parler courageusement, mais aussi à éviter un
+nouveau chagrin à la jeune fille: le chagrin d'apprendre que Tracy
+était un criminel.
+
+--Il faut que je vous parle ouvertement; cela me cause beaucoup de
+peine de le faire, et cela vous fera beaucoup de peine de l'entendre,
+mais il vous faudra la supporter. Je connais tout au sujet de ce
+garçon, et je sais qu'il n'est pas le fils d'un lord.
+
+Une lueur passa dans le regard de la jeune fille et elle répliqua:
+
+--Cela m'est tout à fait égal; continuez.
+
+Son exclamation imprévue décontenança Hawkins.
+
+--Je n'ai pas bien compris probablement! Voulez-vous dire que, s'il n'y
+avait rien d'autre à lui reprocher, cette question de prétendu héritage
+d'un lord vous indiffère maintenant?
+
+--En tous points!
+
+--Il vous satisferait donc, vous accepteriez sans regretter qu'il
+ne soit pas fils d'un lord, sans admettre que cette circonstance
+ajouterait à sa valeur.
+
+--Aucune valeur à laquelle je tienne... Voyez-vous, monsieur Hawkins,
+j'ai complètement cessé d'attacher la moindre importance à tous ces
+rêves de noblesse et d'aristocratie, à toutes ces futilités, pour
+n'être qu'une simple et quelconque bourgeoise, contente de sa modeste
+situation. C'est à lui que je dois cette transformation. Rien ne peut
+le rendre plus précieux à mes yeux qu'il ne l'est. Tel qu'il est, il
+est tout pour moi, il a toutes les qualités et, par conséquent, aucune
+ne peut lui venir en plus.
+
+«Elle est joliment emballée, se dit Hawkins; il va falloir que je
+change de tactique. Sans accuser précisément ce garçon d'être criminel,
+je crois que le mieux serait d'inventer un nom et des antécédents
+destinés à lui enlever toute illusion. Si cela ne réussit pas, je
+saurai que mon devoir est de me résigner à soutenir ses projets au lieu
+d'y mettre obstacle.»
+
+Il reprit à haute voix:
+
+--Eh bien, Gwendolen...
+
+--Il faut m'appeler Sally.
+
+--Tant mieux, je préfère ce nom-là. Écoutez, je vais tout vous dire au
+sujet de ce Snodgrass.
+
+--Snodgrass? C'est son nom?
+
+--Oui, Snodgrass! L'autre est son _nom de plume_.
+
+--C'est un nom hideux.
+
+--Je le sais bien, mais on ne peut rien en ce qui concerne son nom.
+
+--C'est vraiment son nom?... pas Howard Tracy?
+
+Hawkins répondit:
+
+--En toute sincérité; c'est bien regrettable.
+
+La jeune fille, hébétée, répétait les deux syllabes:
+
+--Snodgrass... Snodgrass... Jamais je ne pourrai m'y faire! Je ne
+l'appellerai que par son petit nom. Quel est-il?
+
+--Ses initiales sont S. M.
+
+--Ses initiales? Je ne peux pourtant pas l'appeler par ses initiales,
+voyons! Quels noms représentent-elles?
+
+--Vous allez comprendre! Son père était médecin... un homme qui adorait
+tout ce qui touchait à sa profession, mais un homme en même temps d'une
+bizarrerie...
+
+--Que représentent-elles? Pourquoi tous ces détours?
+
+--Eh bien! Elles représentent Spinal Meningitis! Son père étant
+médecin...
+
+--On n'a jamais rêvé un nom plus infâme! Il est impossible d'appeler
+quelqu'un par ce nom. C'est horrible... je recevrais, moi, des lettres
+sous ce nom?
+
+--Oui! «Madame Spinal Meningitis Snodgrass!»
+
+--Ne le dites pas! Je ne peux pas supporter de l'entendre. Son père
+était-il dément?
+
+--Non, on ne l'en accuse pas.
+
+--Heureusement, car la démence peut être héréditaire, et se transmettre
+à la descendance. Mais quel genre de manie! Comment cela lui est-il
+venu?
+
+--Je ne sais pas au juste! Il y a eu des idiots dans la famille...
+
+--Il l'était, lui, idiot, assurément!
+
+--Cela se peut, on a eu des soupçons.
+
+--Des soupçons! Est-ce qu'on soupçonne que la nuit va être noire si
+l'on voit les étoiles tomber du ciel! Mais assez au sujet de l'idiot,
+il ne m'intéresse pas. Parlez-moi du fils.
+
+--Voilà! Celui-ci était l'aîné, mais non le préféré. Son frère
+Zylobalsamum...
+
+--Arrêtez-vous, que je me rende compte... Zylo... comment disiez-vous?
+
+--Zylobalsamum.
+
+--Quel nom! On dirait une maladie!
+
+--Non, je ne crois pas que ce soit exactement le nom d'une maladie...
+Peu importe! Comme je viens de vous le dire, celui-ci n'était pas
+le préféré. Son éducation fut négligée. A l'école, il fréquentait
+les camarades les plus mal notés, et peu à peu il grandit et devint,
+grâce à de mauvaises fréquentations, une canaille, un être grossier,
+vulgaire, ignorant, débauché...
+
+--Lui? Ce n'est pas vrai! En disant cela, vous manquez de toute notion
+de générosité. Ce malheureux jeune étranger... il est tout le contraire
+de ce que vous venez de dire. Il est aimable, modeste, bien élevé,
+cultivé, gentil, raffiné... quelle honte! Comment pouvez-vous avancer
+de pareilles choses à son sujet?
+
+--Je ne vous reproche pas, Sally, certainement non, je ne vous reproche
+pas d'être ainsi aveuglée par votre affection, de négliger ainsi
+quelques petits défauts...
+
+--De petits défauts, dites-vous? Comment nommeriez-vous alors ceux d'un
+simple assassin?
+
+--Oh! On ne les approuve pas!
+
+--C'est inouï! Dites-moi comment vous êtes si bien renseigné sur cette
+famille? Qui vous en a parlé de cette façon?
+
+--Sally! On ne m'en a pas parlé. Je connais la famille personnellement.
+
+Cette affirmation causa une surprise nouvelle.
+
+--Vous? s'écria-t-elle; vous les avez connus?
+
+--J'ai connu Zylo, comme nous l'appelions dans l'intimité, et
+j'ai connu son père, le docteur Snodgrass. Je n'ai pas connu ce
+Snodgrass-ci, mais je l'ai aperçu de temps en temps. Et on parlait
+beaucoup de lui...
+
+--Sans doute parce qu'il n'était pas un incendiaire ou un assassin, il
+se singularisait dans un tel milieu. Mais où avez-vous connu ces gens?
+
+--A Cherokee!
+
+--C'est étrange! Il ne doit pas y avoir là-bas une population
+suffisante pour établir ni une bonne ni une mauvaise réputation! Tout
+au plus quelques poignées de voleurs de chevaux!
+
+Hawkins répondit avec placidité:
+
+--Notre ami appartenait à une de ces poignées...
+
+Le sénateur se tut, satisfait de lui. Il jugeait qu'il avait réussi
+un chef-d'œuvre d'art diplomatique. C'était à elle de se décider
+désormais. Il se sentait persuadé qu'elle renoncerait au fantôme, oui,
+elle y renoncerait...
+
+Sally avait eu le temps de réfléchir pendant ce court silence; elle
+finit par dire:
+
+--Il n'a pas d'autres amis au monde que moi. Je ne l'épouserai pas
+s'il est vraiment répréhensible au point de vue moral; mais s'il peut
+me prouver qu'il ne l'est pas, je l'épouserai. A mes yeux, il est
+extrêmement délicat et bon, et cher... Je n'ai rien découvert qui fût
+contre lui, sinon de s'être dit le fils d'un lord. Mais cela peut
+n'être qu'un trait de vanité, et je n'y vois pas grand mal quand j'y
+songe. Je ne crois pas qu'il réponde au portrait que vous venez de
+tracer. Et je compte sur vous pour aller le trouver et me le ramener.
+Je le supplierai d'être honnête et vertueux, et de me dire, sans
+crainte, toute la vérité.
+
+--Très bien, alors! Si c'est là votre décision, je m'y conformerai.
+Mais, Sally, vous savez qu'il est pauvre, et que...
+
+--Oh! cela m'est totalement indifférent! Voulez-vous me l'amener?
+
+--Je veux bien. Quand?
+
+--Oh! mon cher ami, il se fait tard et il faut attendre. Mais vous irez
+le chercher demain matin. C'est promis, n'est-ce pas?
+
+--Je serai ici avec lui dès l'aube.
+
+--Ah! Voilà que je retrouve mon cher vieux Hawkins plus gentil que
+jamais!
+
+--Je suis heureux de pouvoir vous faire plaisir. Donc, bonsoir, et à
+demain!
+
+Sally réfléchit, seule, un instant, puis elle se dit gravement: «Je
+l'aime... en dépit de son nom!» et d'un cœur allégé elle s'occupa de la
+maison.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+
+Hawkins s'en fut tout droit au bureau du télégraphe, se disant:
+«Il est clair qu'elle ne se détachera pour rien au monde de ce
+cadavre galvanisé. J'ai fait de mon mieux; au tour de Sellers de se
+débrouiller, à présent!»
+
+Il adressa donc à New-York une dépêche ainsi conçue:
+
+ «_Revenez. Prenez train spécial. Elle va épouser la matérialisation._»
+
+Un mot arriva à Rossmore Towers annonçant la visite de lord Rossmore.
+Sally se dit: «Quel dommage qu'il ne se soit pas arrêté à New-York; il
+faudra qu'il y retourne sur-le-champ. Je suppose qu'il est venu pour
+pulvériser mon pauvre papa, à moins que ce ne soit pour racheter ses
+droits. Cet événement m'aurait intéressé il y a quelques jours, mais à
+présent je n'y vois qu'un unique avantage: celui de pouvoir dire à...
+Spine... Spiny... Spinal (on ne peut rien trouver de gracieux avec ce
+nom!): N'essayez pas de me cacher la vérité, car autrement il me faudra
+vous dire avec qui je viens de m'entretenir et vous serez joliment
+embarrassé!»
+
+Tracy ne pouvait pas savoir que l'on viendrait le chercher le lendemain
+matin, sans quoi il aurait pu attendre. Mais il était dans un état
+de désespoir tel qu'il lui fallait tenter quelque chose. Sa dernière
+planche de salut n'existait plus: aucune lettre ne lui était parvenue
+par le courrier d'Angleterre. Son père l'avait donc apparemment
+abandonné à lui-même. Ce n'était pas dans ses habitudes d'agir ainsi,
+mais l'absence de la plus petite réponse ne promettait rien de bon.
+
+Tracy était las de se creuser la tête. Ce qu'il voulait, c'était voir
+Sally, rien que la voir, coûte que coûte.
+
+Comment s'était-il décidé? comment y était-il venu? Il ne le savait
+plus. Il ne savait qu'une chose: qu'il se trouvait de nouveau seul
+avec elle. Elle se montrait affectueuse, gentille, et on eût dit
+qu'elle avait les larmes aux yeux.
+
+Maintenant ils se parlaient. Au cours de l'entretien, elle dit avec un
+air détaché:
+
+--Je m'ennuie beaucoup... je suis si seule depuis que papa et maman
+sont partis! J'essaie de lire pour me distraire, mais aucun livre ne
+m'intéresse... les journaux sont toujours pleins de stupidités. On en
+prend un, croyant tomber sur quelque chose d'intéressant, et on lit,
+on lit, pour ne trouver à la fin qu'un fait-divers insignifiant ayant
+trait à quelque Dr Snodgrass, par exemple...
+
+Pas un geste de la part de Tracy; pas un muscle qui tremblât sur son
+visage. Sally n'en revenait pas. Quelle force de volonté cet homme
+possédait! Elle se tut un instant et Tracy, levant les yeux sur elle,
+lui dit:
+
+--Eh bien? Que vouliez-vous dire?
+
+--Oh! je croyais que vous ne m'écoutiez pas! En effet, les journaux
+continuent à vous donner des nouvelles de leur Dr Snodgrass, puis de
+son jeune fils, son préféré... Zylobalsamum Snodgrass...
+
+Pas un geste de Tracy ne révélait de l'embarras. Quelle maîtrise de
+soi-même! Sally fixa son regard sur lui et reprit, décidée à donner un
+dernier coup fatal à cette incommensurable sérénité:
+
+--Et puis ils vous entretiennent de son fils aîné... le moins gâté...
+relatant combien il est négligé, ignorant, vulgaire, une vraie
+canaille, celui-là...
+
+La tête de Tracy demeurait penchée en avant, avec une profonde
+expression de lassitude. Sally s'était levée et se tenait maintenant
+devant lui... Il redressa la tête, ses yeux doux cherchant les siens...
+
+--... Nommé Spinal Meningitis Snodgrass!
+
+Tracy ne manifesta pas la moindre surprise; toute son attitude ne
+dénotait qu'une fatigue croissante. La jeune fille était outrée par
+cette indifférence glaciale.
+
+--De quoi êtes-vous donc bâti?
+
+--Moi? Pourquoi?
+
+--Vous n'avez donc aucune sensibilité? Ce que je vous dis ne fait donc
+vibrer aucun reste de sentiments délicats en vous?
+
+--Non. En aucune façon. Mais pourquoi?...
+
+--Ah! mon Dieu! Comment pouvez-vous garder cet air innocent, en
+m'écoutant... Regardez-moi bien en face! Répondez-moi sans sourciller.
+Le Dr Snodgrass n'est-il pas votre père, et Zylobalsamum n'est-il pas
+votre frère?...
+
+A ce moment précis, Hawkins fut sur le point d'entrer dans le salon,
+mais, ayant entendu les derniers mots de la conversation, il préféra
+s'en aller faire une petite promenade en ville.
+
+--... Et ne vous appelez-vous pas Spinal Meningitis? Répondez-moi sans
+détours, et vite! Vous ne voyez donc pas que je suis dans les transes!
+Pourquoi restez-vous ahuri comme cela, sans songer à moi, moi qui suis
+sur le point de devenir folle d'angoisse?
+
+--Je voudrais, oh! de toute mon âme, je voudrais trouver des mots qui
+vous rendraient le calme et le bonheur. Mais je ne sais rien... je n'ai
+jamais entendu parler de ces effroyables gens.
+
+--Comment? Dites-le-moi encore!
+
+--Jamais, jamais, jusqu'à ce jour.
+
+--Ah! Vous avez l'air si bon et si honnête en disant cela. Cela ne peut
+être que la vérité. Vous n'auriez pas cet air si ce n'était pas vrai.
+
+--Certainement non! Oh! Cessons donc de nous faire souffrir ainsi.
+Revenez-moi, redevenez mienne, et rendez-moi ma place dans votre cœur...
+
+--Attendez! Une chose encore! Dites-moi que vous regrettez d'avoir
+parlé avec vanité, que vous ne comptez jamais devenir un lord...
+
+--Cela, je peux le dire... je n'y compte plus, en aucune façon.
+
+--Maintenant vous êtes à moi! Vous m'êtes revenu pour toujours, et rien
+ne me séparera plus de vous.
+
+--Le lord de Rossmore d'Angleterre! annonça la voix de Daniel.
+
+--Mon père! s'écria le jeune homme en laissant retomber les bras qui
+venaient d'étreindre Sally.
+
+Le vieux gentleman demeura un instant à regarder le couple, puis une
+sorte de sourire se dessina sur ses traits et il dit:
+
+--Vous pourriez peut-être m'embrasser aussi, mon fils.
+
+Le jeune homme le fit, avec allégresse.
+
+--Alors vous êtes le fils d'un lord tout de même! s'écria Sally avec un
+accent de reproche dans la voix.
+
+--Oui, je...
+
+--Alors, je ne veux plus de vous!
+
+--Pourtant, c'est vous qui...
+
+--Non, je ne veux plus, vous m'avez induit en erreur une seconde fois.
+
+--Elle à raison, mon fils. Allez vous promener, maintenant. Je désire
+causer seul avec Mlle Sellers.
+
+Berkeley était bien obligé de céder la place. Mais il ne s'en alla pas
+bien loin, il resta dans la maison.
+
+A minuit, l'entretien du lord avec Sally durait encore, mais on
+s'approchait à grands pas d'une conclusion satisfaisante.
+
+Le lord dit à la jeune fille:
+
+--J'ai fait tout ce chemin dans le seul but de vous voir de près,
+et avec la prévision de faire rompre le mariage projeté, si j'avais
+affaire à deux jeunes insensés. Je m'aperçois que l'un de vous
+seulement l'est. Par conséquent, si vous voulez le prendre, vous le
+pouvez!
+
+--Oh! vraiment! Je n'ai pas d'hésitation, croyez-le bien! Laissez-moi
+vous embrasser!
+
+--Embrassez-moi. Merci bien! Et dorénavant c'est un privilège que vous
+conserverez pour toujours, quand vous ne serez pas méchante!
+
+Pendant ce temps, Hawkins, qui était de retour de sa promenade, avait
+gagné le laboratoire où, à sa surprise, il se trouva nez à nez avec sa
+prétendue connaissance Snodgrass. La grande nouvelle lui fut aussitôt
+communiquée: «que le lord Rossmore anglais était arrivé... et je suis
+son fils, vicomte Berkeley».
+
+Hawkins devint blême. Il s'écria:
+
+--Dieu du ciel! alors vous êtes mort!?
+
+--Mort?
+
+--Oui, oui... c'est nous qui avons vos cendres.
+
+--Elles commencent à m'ennuyer, ces cendres... j'en ai assez; je vais
+les donner à mon père, fit Berkeley.
+
+Petit à petit, le brave sénateur parvenait à discerner la vérité dans
+son ensemble, à comprendre qu'ils avaient eu affaire à un vrai jeune
+homme, en chair et en os, et non pas à une âme revêtue d'un corps
+apparent, grâce à la science de Sellers.
+
+Très ému, il déclara:
+
+--Je suis profondément heureux... heureux à cause de Sally surtout.
+Nous vous avons toujours pris pour la réincarnation d'un cambrioleur de
+Tahlequah, mort en fuite. Ce sera un coup rude pour Sellers lorsqu'il
+apprendra la vérité.
+
+Il entreprit de tout expliquer à Berkeley qui répondit:
+
+--Quelque rude que soit ce coup, j'espère que le vieux prétendant se
+consolera de la déception!
+
+--Le colonel? Il n'y pensera plus au bout d'une minute, le temps
+d'inventer un autre genre de miracle pour le substituer à celui-ci. Il
+doit déjà en avoir un, tout préparé, à cette heure! Mais, dites-moi,
+qu'est devenu l'homme que vous avez représenté à nos yeux?
+
+--Je n'en sais vraiment rien. Je me suis emparé de ses vêtements par
+hasard... Je crains fort qu'il n'ait péri dans l'incendie.
+
+Hawkins se dit qu'il était temps d'aller à la gare chercher les
+Sellers, auxquels il apprendrait les nouvelles, sans quoi on verrait
+le colonel arriver comme une bombe pour empêcher sa fille d'épouser un
+fantôme.
+
+Il y eut de remarquables événements à Rossmore Towers au cours de la
+semaine suivante. Les deux vieux lords sympathisèrent dès leur première
+rencontre, sans doute grâce à une différence de caractère absolue. Et
+l'aventure se termina par un mariage célébré dans l'intimité, et non
+pas fastueusement à l'Ambassade britannique, comme l'eût peut-être
+souhaité le magnifique prétendant américain.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+CORBEIL.--IMPRIMERIE CRÉTÉ
+
+[Illustration]
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78786 ***
diff --git a/78786-h/78786-h.htm b/78786-h/78786-h.htm
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+
+/* Transcriber's notes */
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+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78786 ***</div>
+
+<div class="figcenter width600">
+<img src="images/cover.jpg" alt="Head shot of Mark Twain on the cover">
+</div>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<h1 class="nobreak" id="LE_COCHON">LE COCHON
+DANS LES TRÈFLES</h1>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="MARK_TWAIN"><i>MARK TWAIN</i></h2>
+</div>
+
+<p>Samuel Langhorne Clemens naquit à Florida,
+dans l'État de Missouri, le 30 novembre 1835.
+Dès l'âge de treize ans il dut chercher du travail
+pour vivre et se fit attacher comme apprenti
+typographe au service d'une imprimerie. Le
+goût des voyages et les nécessités de la vie l'amenèrent
+bientôt à chercher une autre destinée.
+Il trouva un modeste emploi de pilote sur un
+bateau à vapeur appartenant à la navigation
+fluviale du Mississipi. On raconte que c'est là
+qu'il entendit pour la première fois prononcer
+les deux syllabes qu'il choisit un peu plus tard
+comme pseudonyme. Le capitaine, en relevant
+la profondeur du fleuve, la cria en brasses:
+«Mark Twain!» c'est-à-dire: «Marquez
+deux!» La netteté et la sonorité de cette
+expression le frappèrent sans doute.</p>
+
+<p>Il venait à peine d'atteindre sa vingtième
+année lorsqu'on découvrit en Californie les gisements
+d'or qui devaient, au cours des années
+suivantes, y attirer tant de monde à l'esprit
+entreprenant. Le jeune Samuel Clemens voulut,
+lui aussi, tenter la fortune; mais, dès son arrivée
+dans l'Ouest lointain, il débuta comme journaliste
+reporter. Au bout de quelque temps, il
+s'établit à Buffalo où il prit la direction d'une
+feuille locale s'occupant plus particulièrement
+de questions agricoles. Il dut abandonner cette
+entreprise et devint, en même temps qu'un
+autre écrivain de grande renommée, Bret Harte,
+collaborateur du journal <i>The Californian</i>. Ce
+fut à peu près vers cette époque qu'il commença
+à écrire les romans et les nouvelles
+humoristiques grâce auxquels il devint rapidement
+l'écrivain le plus fameux et le plus aimé
+peut-être que l'on ait connu aux États-Unis.
+Son premier livre, <i>la Grenouille qui saute</i>, parut
+en 1867. A partir du jour où le succès lui sourit,
+«Mark Twain» n'hésita pas à entreprendre
+de grands voyages et à visiter notamment
+le continent européen. On le dépeint volontiers—ce
+qui est fort naturel—comme un ironique,
+mais enthousiaste admirateur des mœurs
+américaines. Il se peut que ce soit là une erreur.
+Le célèbre auteur, qui ne s'est guère privé de
+ridiculiser certains côtés de la vie anglaise,
+séjourna, vers la fin de sa vie, longtemps en
+Angleterre. Et l'on possède dans ses écrits la
+preuve que rien ne lui était en réalité plus
+odieux que le «humbug», le charlatanisme, et
+la sottise des parvenus.</p>
+
+<p>Ses admirateurs d'outre-Océan lui ont
+attribué du génie. Sa précision et sa logique
+poussées jusqu'à l'absurde témoignent en effet
+d'une sorte de génie spécial. Elles ne suffirent
+point, cependant, à le préserver des déboires.
+Il créa en 1884 une maison d'édition dont la
+liquidation amena sa ruine complète. Pendant
+des années il dut se livrer à un labeur acharné
+pour payer des dettes contractées à l'occasion
+de ce désastre financier. Ses droits d'auteur,
+quoique considérables, ne lui permettant pas
+de faire face à toutes les exigences, il se fit conférencier,
+et parcourut et le Nouveau Monde et
+le Vieux Monde, fêté partout où il se montra.</p>
+
+<p>Ce fut au retour d'une longue absence qu'il
+mourut dans sa résidence de Redding, le
+21 avril 1910.</p>
+
+<p>Parmi les œuvres les plus célèbres de Mark
+Twain, nous nous bornerons à citer: <i>les Innocents
+à l'étranger</i> et <i>les Innocents chez eux</i>, <i>les
+Aventures de Tom Sawyer</i>, <i>Huckleberry Finn</i>,
+<i>le Vol de l'Éléphant blanc</i>, <i>Un Yankee à la cour
+du roi Arthur</i>, <i>le Prince et le Miséreux</i>, <i>le Billet
+de vingt-cinq millions</i>, et enfin cette incroyable
+fantaisie sous forme de roman, <i>le Cochon dans
+les Trèfles</i>.</p>
+
+<p>Le maître incontesté de la littérature humoristique
+aux États-Unis y montre une verve
+rare et assurément beaucoup d'esprit. Ce qui
+ne nuit pas, selon nous, à l'ensemble de l'œuvre,
+ce qui en quelque sorte nous attache à elle, c'est
+que l'auteur met toutes ses exagérations, toutes
+ses folles extravagances au service des idées
+nobles et élevées. Beaucoup de personnes s'imaginent
+que les fantaisies et les observations que
+l'on comprend sous le nom d'humour américain
+échappent à l'intelligence latine, et manquent
+ainsi l'effet voulu; d'autres affirment que les
+finesses véritables, les pointes essentielles de
+cet esprit anglo-saxon ou yankee sont intraduisibles.
+Il se peut qu'il y ait du vrai dans de telles
+affirmations; en ce qui concerne Mark Twain,
+et particulièrement le roman que nous présentons
+ici au public, nous sommes persuadés
+qu'il sera lu et goûté comme il faut par tout le
+monde, avec un extrême plaisir.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+
+<p class="center p120"><span class="smcap">Mark Twain</span></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap p180">Le Cochon</span><br>
+<span class="p140">DANS LES TRÈFLES</span></p>
+
+<p class="center p120"><i>ROMAN</i></p>
+
+<p class="center">Traduit en français par <span class="smcap">Sébastien Voirol</span></p>
+
+<div class="figcenter width200">
+<img data-role="presentation" alt="" src="images/twain.jpg">
+</div>
+
+<div style="text-align: center;">
+<p class="center p120">PARIS</p>
+
+<p class="center p110">LA RENAISSANCE DU LIVRE</p>
+
+<p class="center"><i>JEAN GILLEQUIN ET C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS</i></p>
+
+<p class="center">78 BOULEVARD ST-MICHEL 78</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<p class="center p180" id="IN_EXTENSO">"IN EXTENSO"</p>
+</div>
+
+<p class="center"><i>CHAQUE MOIS</i></p>
+
+<p class="center">Le Roman de <b>3 fr. 50</b> pour <b>45 Cent.</b></p>
+
+<p class="center p120"><i>OUVRAGES PARUS</i></p>
+
+<div class="center-list">
+<ol class="no-numbers">
+<li>N<sup>os</sup></li>
+
+<li> 1. <b>La Discorde</b>, par Abel <span class="smcap">Hermant</span>.</li>
+<li> 2. <b>Le Silence</b>, par Édouard <span class="smcap">Rod</span>.</li>
+<li> 3. <b>L'Autre Femme</b>, par <span class="smcap">J.-H. Rosny</span>.</li>
+<li> 4. <b>Élisabeth Couronneau</b>, par Léon <span class="smcap">Hennique</span>.</li>
+<li> 5. <b>Les Cœurs Nouveaux</b>, par Paul <span class="smcap">Adam</span>.</li>
+<li> 6. <b>L'Amour Meurtrier</b>, par <span class="smcap">M. Serao</span>.</li>
+<li> 7. <b>Les Ames en peine</b>, par <span class="smcap">Björnson</span>.</li>
+<li> 8. <b>La Fin des Bourgeois</b>, par Camille <span class="smcap">Lemonnier</span>.</li>
+<li> 9. <b>Défroqué</b>, par <span class="smcap">E. Daudet</span>.</li>
+<li>10. <b>La Payse</b>, par <span class="smcap">Ch. Le Goffic</span>.</li>
+<li>11. <b>En Exil</b>, par <span class="smcap">G. Rodenbach</span>.</li>
+<li>12. <b>Les Revenants</b>; <b>l'Ennemi du Peuple</b>, par <span class="smcap">Ibsen</span>.</li>
+<li>13. <b>La Puissance des Ténèbres</b>; <b>les Spirites</b>, par <span class="smcap">Tolstoï</span>.</li>
+<li>14. <b>Rivalité d'Amour</b>, par <span class="smcap">Sienkiewicz</span></li>
+<li>15. <b>Le Mort</b>, par <span class="smcap">C. Lemonnier</span>.</li>
+<li>16. <b>L'Amour Masqué</b>, inédit de <span class="smcap">Balzac</span>.</li>
+<li>17. <b>Amis</b>, par <span class="smcap">E. Haraucourt</span>.</li>
+<li>18. <b>Le Cochon dans les Trèfles</b>, par <span class="smcap">Mark
+Twain</span>.</li>
+</ol>
+</div>
+<p class="center p120"><i>A PARAITRE</i></p>
+
+<p class="center">
+<b>LA TEIGNE</b>, par <span class="smcap">L. Descaves</span>.<br>
+<b>LE GALÉRIEN</b>, par <span class="smcap">Jonas Lie</span>.<br>
+</p>
+
+<p class="center p140">ABONNEZ-VOUS</p>
+
+<p class="center"><i>POUR UN AN</i></p>
+
+<p class="center p120">au prix EXCEPTIONNELLEMENT RÉDUIT de</p>
+
+<p class="center p180">6 FRANCS</p>
+
+<p class="center">avec</p>
+
+<p class="center p140">en Prime gratuite 3 Volumes à choisir</p>
+
+<p class="center">DANS LES 12 PREMIERS DE LA LISTE CI-DESSUS</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<p class="center p180" id="Le_Cochon">Le Cochon
+dans les Trèfles</p>
+</div>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER</h2>
+</div>
+
+<p>C'est dans la campagne anglaise, par
+une splendide matinée. Au faîte d'une
+belle colline, on aperçoit une construction
+majestueuse, flanquée de tours et couverte
+de lierre, témoin antique et considérable
+des grandeurs seigneuriales du
+moyen âge. C'est le château de Cholmondeley,
+l'une des propriétés du lord de
+Rossmore, chevalier de l'ordre de la Jarretière,
+grand-croix de l'ordre du Bain,
+commandeur de l'ordre de Saint-Michel
+et Saint-George, etc., etc. Le noble
+lord possède 22 000 acres de terres, toute
+une paroisse de Londres, comprenant
+2 000 immeubles, et fait assez confortablement
+face aux exigences de la vie avec
+un revenu annuel de 2 000 livres sterling.
+L'histoire assure que l'ancêtre fondateur
+de cette noble lignée ne fut autre
+que Guillaume le Conquérant en personne.
+Quant au nom de la mère, aucun
+parchemin n'en a conservé le souvenir,
+son importance n'ayant été que passagère
+et toute relative, comme celle de la fille
+du tanneur de Falaise, entre autres.</p>
+
+<p>Par cette fraîche et belle matinée, il y a
+dans la salle à manger familiale du château,
+devant les reliefs refroidis d'un repas
+achevé, deux personnes. L'une est le vieux
+lord, grand, droit, aux épaules carrées,
+aux cheveux blancs, au front sévère;
+un homme dont chaque trait, dont le
+moindre geste révèlent le caractère, et qui
+porte ses soixante-dix ans aussi allégrement
+que d'autres cinquante. Le second
+personnage est son fils et héritier unique,
+un jeune homme au regard rêveur; quoique
+approchant de la trentaine, on lui donnerait
+tout au plus vingt-six ans. Il est
+aisé de voir que les traits essentiels de son
+caractère sont la candeur, l'amabilité, la
+droiture, la sincérité, la simplicité et la
+modestie. Aussi, lorsqu'on songe à l'écrasante
+suite de noms et de titres auxquels
+il a droit, l'idée vous viendrait facilement
+de le comparer à un agneau revêtu d'une
+armure. Il s'appelle, en effet, l'honorable
+Kirkcudbright Llanover Marjoribanks
+Sellers, vicomte Berkeley de Cholmondeley
+Castle, Warwickshire (prononcez:
+Kecoubry Dzlanover Marchbanks
+Sellers, vaïcaount Barkly de Chœmly
+Cazle, Ouorrikshr).</p>
+
+<p>Pour l'instant, il se tient près d'une
+grande fenêtre de la salle à manger, écoutant
+avec toutes les apparences d'une
+attention déférente les paroles de son père,
+dont il semble, néanmoins, respectueusement
+prêt à réfuter l'argumentation. Le
+père marche de long en large tout en parlant,
+et le ton de sa conversation dénote
+une chaleur persuasive voisine de l'exaltation.</p>
+
+<p>—Je me rends parfaitement compte,
+déclare-t-il, d'une des conséquences de votre
+mollesse d'esprit. Quand vous avez décidé
+de mettre à exécution un projet que vous
+dictent vos idées sur l'honneur et sur la
+justice, il est superflu de vouloir raisonner
+avec vous... Parfaitement... vous
+n'êtes arrêté ni par le ridicule, ni par la
+persuasion, ni par des supplications, et
+même si je vous ordonnais...</p>
+
+<p>—Mais, papa, si vous vouliez réfléchir,
+sans parti pris et sans cette véhémence,
+vous admettriez que je ne suis
+pas sur le point de commettre un acte
+inconsidéré, un coup de tête injustifiable.
+Ce n'est pas moi qui ai inventé cet Américain,
+prétendant à l'héritage et aux
+dignités des Rossmore. Ce n'est pas moi
+qui l'ai cherché, découvert, ou imposé à
+votre attention. Il s'est découvert des
+titres et des droits lui-même, et c'est lui
+qui est venu se mêler à notre vie...</p>
+
+<p>—Et nous rendre l'existence insupportable,
+pour moi du moins, et cela depuis
+dix ans, avec ses lettres assommantes, son
+verbiage, ses kilomètres de raisonnements
+probants...</p>
+
+<p>—Dont vous n'avez jamais daigné
+prendre connaissance. En toute équité, il
+avait le droit d'être entendu. Ou bien il
+était en mesure de prouver qu'il était le
+véritable descendant des Rossmore,—et
+en ce cas notre ligne de conduite était
+toute tracée,—ou bien ses arguments ne
+pouvaient fournir aucune preuve, et en
+ce cas nous serions également fixés sur la
+conduite à tenir. J'ai lu, moi, ces témoignages
+qu'il apporte; je les ai patiemment
+étudiés et confrontés. Les faits
+s'enchaînent solidement et sans lacune;
+aussi ne suis-je pas éloigné d'avoir la conviction
+qu'il est le véritable lord.</p>
+
+<p>—Et moi, par conséquent, un usurpateur,
+un scélérat, un vaurien! Réfléchissez
+un peu à ce que vous dites!</p>
+
+<p>—Mais, papa, supposez qu'il soit réellement
+ce qu'il prétend être. Si ses droits
+se trouvaient nettement établis, consentiriez-vous
+à garder, fût-ce un jour, une
+heure, une minute même, des titres et des
+biens qui lui appartiennent?</p>
+
+<p>—Ce que vous dites est absurde, stupide,
+pure niaiserie! Écoutez-moi. Je vais
+faire ce que vous pourrez appeler une confession,
+si ce mot vous plaît. Je n'ai pas
+lu tous ces témoignages récents parce
+qu'il n'y avait pas lieu de le faire. J'en
+avais déjà pris connaissance du temps
+du père du prétendant actuel, il y a quarante
+ans. Les prédécesseurs de cet individu
+en ont tenu au courant notre famille
+depuis près de cent cinquante ans. Et
+la vérité, la voici! L'héritier des Rossmore
+est jadis parti pour l'Amérique en même
+temps que l'héritier des Fairfax, dont on
+a tant parlé, ou vers la même époque... Il
+disparut quelque part dans les brousses de
+l'État de Virginia, se maria et fonda la race
+fruste, inculte et barbare de nos compétiteurs;
+il n'écrivait jamais à sa famille,
+et finalement on le crut mort. Sans tambours
+ni trompettes, son frère cadet put
+prendre possession de l'héritage. A la mort
+de l'Américain, son fils aîné commença les
+démarches pour se faire reconnaître,—par
+une lettre qui existe encore,—mais il
+mourut avant que son oncle ait eu l'occasion,
+ou manifesté le désir de lui répondre.
+Son fils grandit, le temps passa, vous
+comprenez, et à son tour il recommença
+à écrire des lettres pour prouver ses droits.
+Depuis lors, chaque héritier en a fait
+autant, jusques et y compris l'idiot actuel.
+Tous furent d'ailleurs des miséreux;
+aucun d'eux n'a seulement jamais possédé
+de quoi faire la traversée pour venir
+soutenir ses réclamations en Angleterre.
+Les Fairfax, par contre, n'ont jamais laissé
+leurs droits s'éteindre; bien qu'établis au
+Maryland, ils les conservent toujours.
+Leur ami perdit les siens de sa propre
+faute. Vous saisissez à présent que les faits
+de ce genre nous conduisent à ceci: moralement,
+ce Yankee vagabond est le véritable
+lord de Rossmore; légalement, il n'y
+a pas plus de droit que son chien. Voilà!
+Êtes-vous content?</p>
+
+<p>Il y eut un silence, puis le jeune homme
+lança un coup d'œil dans la direction des
+armoiries en chêne sculpté au-dessus
+de la haute cheminée et dit avec une
+nuance de regret dans la voix:</p>
+
+<p>—Depuis le jour où furent créés les
+blasons, celui de notre famille porte cette
+devise: <i>Suum cuique</i>, «à chacun ce qui
+lui appartient». Par votre confession si
+franche, vous avez fait paraître cette
+devise un simple sarcasme. Au cas où ce
+Simon Lathers...</p>
+
+<p>—Ne prononcez donc pas ce nom
+exaspérant! Dix années durant il m'a
+empoisonné l'existence; <i>Simon Lathers,
+Simon Lathers</i>, cela n'a cessé de résonner
+à mes oreilles pour me torturer. Et à présent,
+pour qu'il demeure dans mon esprit
+éternellement, impérissablement, vous
+avez pris la résolution de... de...</p>
+
+<p>—D'aller en Amérique trouver ce
+Simon Lathers et d'échanger ma position
+contre la sienne.</p>
+
+<p>—Est-ce possible? Comment pouvez-vous
+songer à lui céder les droits à nos
+titres et nos biens?</p>
+
+<p>—Ce sont là mes intentions.</p>
+
+<p>—Vous voulez vous résigner à cet
+abandon insensé sans même faire appel
+au jugement de la Chambre des Lords?</p>
+
+<p>—Oui, répondit le jeune homme, non
+sans quelque hésitation et embarras.</p>
+
+<p>—Je crois que vous êtes fou, mon fils.
+Dites-moi, avez-vous continué à vous
+livrer à des spéculations sociales avec cet
+imbécile, ou ce radical—si ce terme synonyme
+vous agrée mieux—de lord Tanzy
+de Tollemache?</p>
+
+<p>Son fils ne répondant pas, le vieux lord
+poursuivit:</p>
+
+<p>—C'est ça, vous avouez! Alors vous
+fréquentez ce fantoche, la honte des siens
+et de ses pairs, qui considère les privilèges
+de naissance, la noblesse comme
+des niaiseries et du clinquant, les institutions
+aristocratiques comme des abus
+frauduleux, toutes les différences de rang
+social comme des crimes légaux et des
+infamies; cet homme pour qui il n'y a
+pas de pain honnête, sauf celui que l'on
+gagne par son propre travail... <i>Travail</i>,
+pouah!</p>
+
+<p>Et le vieil aristocrate, en ce disant,
+esquissa un geste comme pour enlever
+une imaginaire poussière d'usine de ses
+blanches mains.</p>
+
+<p>—Vous en êtes à partager ces opinions
+vous-même, je suppose, ajouta-t-il avec
+un ricanement.</p>
+
+<p>Une imperceptible rougeur aux joues
+du jeune homme révéla que le coup avait
+porté, mais il répondit avec dignité:</p>
+
+<p>—En effet, et je l'avoue sans la moindre
+honte. C'est là ce qui explique mon
+intention de renoncer à mon héritage. Je
+désire sortir d'une situation que j'estime
+fausse, et recommencer ma vie sur une
+base plus vraie, en homme, sans le secours
+d'avantages factices, pour réussir grâce
+à mes seuls mérites ou échouer, si j'en
+manque. Je compte partir pour l'Amérique,
+où tous les hommes sont égaux, et
+ont les mêmes chances de succès; pour
+vivre ou mourir, vaincre ou sombrer, sans
+autre aide que mes propres forces.</p>
+
+<p>—A-t-on jamais vu! s'écria le
+père.</p>
+
+<p>Les deux hommes se regardèrent en
+face pendant un moment, puis le noble
+lord murmura:</p>
+
+<p>«Quelle pure folie!... pure folie!...»</p>
+
+<p>Après un nouveau silence, il reprit, avec
+l'air de quelqu'un qui, au milieu de sombres
+nuages, distingue un rayon de soleil:</p>
+
+<p>—Il y aura tout de même un agrément:
+ce Simon Lathers va venir ici pour entrer
+en possession de ce qu'il convoite, et
+j'aurai le plaisir de le flanquer dans la
+mare, ce pauvre diable, ce sacripant
+nauséeux... Eh! que voulez-vous?</p>
+
+<p>Cette question était adressée à un valet
+rutilant, tout de peluche vêtu, en culotte
+courte, arrêté sur le seuil, les talons
+joints, le haut du corps respectueusement
+incliné, et tenant un plateau à la
+main.</p>
+
+<p>—Le courrier de mylord!</p>
+
+<p>Le lord prit les lettres et le domestique
+disparut.</p>
+
+<p>—Tiens! précisément, une lettre
+d'Amérique. De ce va-nu-pieds encore,
+naturellement! Diable, mais il y a du
+nouveau! Ce n'est plus l'habituelle enveloppe
+jaune portant dans le coin le nom
+du boutiquier chez lequel elle a été chipée.
+Ah! mais non! une enveloppe très
+convenable, ma foi, et bordée de noir, avec
+un peu trop d'ostentation... Il porte sans
+doute le deuil de son chat, étant donné
+qu'il n'avait pas de famille... Un cachet
+de cire majestueux... C'est trop fort! ce
+sont nos propres armoiries, avec la devise
+et tout... Mais... ce n'est plus l'écriture
+maladroite que je connais. Évidemment,
+monsieur se paye un secrétaire qui tient
+la plume de façon magistrale. Eh! eh!
+la fortune commence à lui sourire, là-bas.
+Le vagabond s'est métamorphosé.</p>
+
+<p>—Lisez-la, papa, je vous en prie.</p>
+
+<p>—Oui, cette fois-ci je la lirai... à cause
+du chat... Voyons!</p>
+
+<div class="blockquot">
+<p>14,042, 16<sup>e</sup> rue, Washington, 2 mai.<br>
+<br>
+Mylord,<br>
+</p>
+<p>J'ai le pénible devoir de vous annoncer que
+le chef de notre illustre famille n'est plus. Le
+Très Honorable, Très Noble et Très Puissant
+Simon Lathers, lord Rossmore, a rendu le dernier
+soupir [«Mort, enfin! quelle bonne nouvelle,
+mon fils!» murmura le vieux lord] en
+sa résidence aux environs du hameau de
+Duffy's Corner, dans le grand État d'Arkansas,
+en même temps que son frère jumeau, tous les
+deux écrasés au cours d'un accident dû à la
+négligence coupable des personnes présentes,
+tous égarés par l'usage immodéré de «raide-mixte».
+[«Vive le raide-mixte, Berkeley, quelle
+que soit cette boisson!»] Ce triste événement
+s'est produit il y a cinq jours. Malheureusement,
+aucun représentant de notre vieille famille ne
+fut présent pour lui fermer les yeux et présider
+aux obsèques avec les honneurs dus à son nom
+historique et à sa haute position,—à vrai dire,
+les deux frères sont encore dans l'appareil frigorifique,
+des amis ayant organisé une souscription
+à cet effet,—mais je vais prendre des mesures
+immédiates pour vous expédier leurs nobles
+dépouilles [«Ciel! quelle affaire!» s'écria le lord]
+en vue de leur inhumation solennelle dans le
+mausolée familial. Au demeurant, je vais faire
+placer un écusson cravaté de crêpe au-dessus
+de la porte d'entrée de ma maison, ainsi
+que vous le ferez sans doute vous-même pour
+vos diverses résidences. Il me reste à vous
+rappeler qu'à la suite de ce grand malheur je
+suis actuellement seul héritier et possesseur
+légal de tous les titres, honneurs, terres et biens
+de notre regretté parent. Je me verrai par
+conséquent sous peu dans l'obligation pénible
+de réclamer à la barre de la Chambre des Lords
+la restitution des dignités et des possessions
+dont vous jouissez jusqu'à présent illégalement.</p>
+<p>Je suis, avec l'assurance de ma considération
+distinguée, Mylord titulaire, votre dévoué cousin
+et très humble serviteur.</p>
+<p>
+<span class="smcap">Mulberry Sellers, lord Rossmore.</span><br>
+</p>
+</div>
+
+<p>Ayant achevé la lecture de la lettre, le
+lord s'écria:</p>
+
+<p>—E-nor-me! Ah! il est amusant,
+celui-ci! Son outrecuidance extravagante
+a de telles proportions que c'en est presque
+sublime, Berkeley!</p>
+
+<p>—En effet, il ne semble pas trop obséquieux!</p>
+
+<p>—Comment donc, obséquieux! C'est
+un mot qu'il ignore. Ah! un écusson, des
+armoiries, en signe de deuil! Et il a la
+bonté de m'annoncer l'envoi de leurs
+dépouilles, à ces vauriens! Le dernier
+prétendant était un imbécile, mais le nouveau
+est apparemment un exalté d'envergure.
+Quel drôle de nom aussi! <i>Mulberry</i>
+Sellers! Mulberry, Mulberry, Mulberry,
+ça sonne comme quand on tourne un moulin
+à café... Mais vous vous en allez?</p>
+
+<p>—Avec votre permission, papa.</p>
+
+<p>Le vieux lord, resté seul, songea à son
+fils. «C'est un brave garçon, se dit-il. Qu'il
+fasse donc ce qu'il voudra, puisqu'il ne sert
+à rien de vouloir le détourner de son projet,
+au contraire. Mes arguments, de même
+que les objurgations de sa tante, n'ont
+produit aucun effet. Voyons ce que
+l'Amérique lui apprendra. Voyons si ces
+fameuses conditions d'égalité et la vie
+dure peuvent guérir de maladie mentale
+un jeune lord britannique qui renonce
+à tous ses privilèges à seule fin de se sentir
+un homme; voyons, messieurs les
+Yankees!»</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II</h2>
+</div>
+
+<p>Quelques jours avant l'envoi de la
+missive au noble lord, le «colonel» Mulberry
+Sellers était assis dans la pièce qu'il
+appelait tantôt sa «bibliothèque», tantôt
+son «salon», quand ce n'était pas sa
+«galerie de tableaux» ou son «cabinet
+d'expériences». Il était visiblement très
+intéressé par la mise au point d'un objet
+ayant l'aspect d'un jouet mécanique. Le
+colonel avait les cheveux tout blancs,
+mais paraissait néanmoins plus jeune,
+plus alerte, plus ardent et plus entreprenant
+que jamais. Son épouse dévouée,
+d'âge mûr, était assise tout près de lui,
+pensive, en train de tricoter, avec son chat
+sur les genoux. La pièce était grande et
+bien éclairée, confortable presque et plaisante,
+en dépit d'un ameublement des
+plus modeste et de bibelots peu coûteux
+qui en faisaient l'ornement. Mais les
+vases étaient garnis de fleurs, et on y respirait
+cet air indéfinissable qui révèle la
+présence d'une personne non dépourvue
+de goût, qui sait tout faire valoir.</p>
+
+<p>Les terrifiants chromos qui ornaient
+les murs n'offensaient pas trop le regard.
+On eût dit qu'ils faisaient nécessairement
+partie de l'ensemble et en
+augmentaient l'intérêt, fascinant celui
+qui les examinait au point de capter ses
+esprits jusqu'à ce que mort s'ensuive...
+bref, de ces chromos comme tout le
+monde en a vus. Certaines de ces horreurs
+représentaient vraisemblablement
+des paysages, d'autres sans doute la mer,
+d'autres étaient apparemment des portraits,
+toutes étaient des tentatives d'art
+criminelles. On pouvait aisément deviner
+que les portraits représentaient des grands
+citoyens d'Amérique, mais une main sans
+vergogne avait, au-dessous de chacun,
+inscrit un nom de fantaisie. Tous figuraient
+là en qualité de membres de la noble
+famille des Rossmore. Le plus récent avait
+quitté les ateliers du fabricant comme
+«Président Jackson» pour se voir ici
+transformé en «Simon Lathers, seigneur
+actuel de Rossmore». D'un côté du mur, on
+voyait une carte sans valeur des chemins
+de fer du comté de Warwickshire. Elle
+était devenue «les domaines de Rossmore».
+De l'autre s'étalait une carte plus
+imposante qui autrefois n'avait porté
+que le titre «Sibérie». On y lisait maintenant:
+«République de Sibérie», et un
+grand nombre d'annotations à l'encre
+rouge donnant le nom et le nombre
+d'habitants de grandes villes totalement
+imaginaires. L'une, dont la population
+était indiquée comme se montant au
+chiffre de 1 500 000, s'appelait «Liberté-orloffshoizalinski»;
+une autre, plus grande
+encore, dite la capitale, portait le nom
+d'«Egalitolovnaivanovich».</p>
+
+<p>Le «manoir»—c'est ainsi que le colonel
+appelait de coutume sa maison—était
+une vieille demeure plutôt délabrée, à
+deux étages, qui avait peut-être jadis été
+gratifiée d'une couche de peinture, mais
+qui n'en conservait guère le souvenir.
+Située dans un des plus tristes faubourgs
+de Washington, on pouvait supposer
+qu'elle avait dans le passé servi de maison
+de campagne. La cour au milieu de
+laquelle se dressait ce bâtiment manquait
+de propreté, la palissade avec sa grille
+déplorable avait bien besoin d'être redressée.
+Près de la porte d'entrée, on voyait
+diverses plaques en tôle avec inscriptions
+suggestives: la principale portait celle-ci:
+«Col. Mulberry Sellers, avoué et contentieux».
+D'autres apprenaient au passant
+que le colonel exerçait également les professions
+de magnétiseur, d'hypnotiseur, de
+guérisseur de dérangements cérébraux, etc.
+C'était en effet un homme des plus entreprenant.</p>
+
+<p>Un vieux nègre, aux cheveux blancs,
+portant des lunettes et des gants de
+coton fort usagés, parut sur le seuil et,
+ayant magnifiquement salué ses maîtres, il
+annonça:</p>
+
+<p>—M. Washington Hawkins venir.</p>
+
+<p>—Grands dieux! Fais-le entrer, Daniel,
+fais-le entrer!</p>
+
+<p>En un clin d'œil, le colonel et sa femme
+furent debout pour accueillir le visiteur
+auquel ils serrèrent les mains avec effusion
+et joie. Ce dernier était gros, son
+attitude dénotait une profonde lassitude,
+et sa chevelure de savant suffisait à lui
+faire attribuer l'âge de Mathusalem, bien
+que, à en juger d'après sa vigueur générale,
+il n'eût guère dépassé la cinquantaine.</p>
+
+<p>—Eh bien, Washington, mon ami,
+comme cela nous fait plaisir de vous
+revoir! Asseyez-vous; ici vous êtes chez
+vous... voilà... et toujours le même... un
+rien vieilli peut-être, mais nous vous
+aurions reconnu partout sans faute, n'est-ce
+pas, Polly?</p>
+
+<p>—Mais certainement! Comme il ressemble
+à son vieux père! tout à fait son
+portrait, s'il avait vécu. Mais d'où surgissez-vous
+à cette heure? Voyons, combien
+y a-t-il de temps que nous nous
+sommes vus?</p>
+
+<p>—Une quinzaine d'années, je pense,
+madame Sellers.</p>
+
+<p>—Comme le temps passe, tout de même!
+Ah! oui. Et tous les changements qui...</p>
+
+<p>Il y eut un soudain tremblement dans
+sa voix, un sanglot s'esquissa, et elle ne
+put continuer. Se cachant la figure avec
+un pan de son tablier, la vieille dame quitta
+la pièce.</p>
+
+<p>—Vous lui avez rappelé ses enfants,
+en évoquant le passé... Tous sont morts,
+voyez-vous, excepté notre plus jeune.
+Mais chassons les soucis; il n'en est plus
+temps. «En avant gaiement», telle est ma
+devise; c'est à cette condition seule que
+l'on conserve la santé, mon bon Washington,
+croyez-en ma vieille expérience.
+Allons, où vous êtes-vous donc caché
+durant toutes ces années, et d'où venez-vous
+en dernier lieu?</p>
+
+<p>—Vous ne le devineriez jamais, je
+crois, colonel! De Cherokee.</p>
+
+<p>—Pas possible!</p>
+
+<p>—Aussi vrai que je suis ici.</p>
+
+<p>—Vous plaisantez? Vous avez pu
+vivre là?</p>
+
+<p>—Mon Dieu, oui, si l'on peut appeler
+vivre se contenter de soupe à l'eau, de
+quelques haricots, d'un cou de lapin,
+d'espoirs évanouis, de tristesse et de pauvreté
+sous toutes leurs formes.</p>
+
+<p>—Et Louise était aussi là-bas?</p>
+
+<p>—Oui, elle et les enfants.</p>
+
+<p>—Ils y sont encore?</p>
+
+<p>—Oui, je n'avais pas les moyens de les
+emmener avec moi.</p>
+
+<p>—Ah! je comprends, vous avez été
+obligé de venir... quelque réclamation à
+adresser au gouvernement, naturellement.
+Soyez tranquille, mon cher, je me charge
+de votre affaire.</p>
+
+<p>—Mais il ne s'agit d'aucune réclamation...</p>
+
+<p>—Non? Vous voulez obtenir un bureau
+de poste, sans doute. <i>Cela</i> ira bien, croyez-moi.
+Je vais m'en occuper sans retard.</p>
+
+<p>—Mais il ne s'agit pas d'un bureau de
+poste; vous vous trompez encore.</p>
+
+<p>—Eh! pour l'amour de Dieu, Washington,
+pourquoi ne vous décidez-vous
+pas à me confier ce dont il s'agit, alors!
+Vous n'avez pas besoin de vous montrer
+si réservé, j'allais dire si méfiant, à l'égard
+d'un vieil ami comme moi! Ne vous rendez-vous
+pas compte que je suis homme
+à garder un se...</p>
+
+<p>—Mais il n'y a pas le moindre secret;
+seulement, vous ne me laissez pas m'expliquer...</p>
+
+<p>—Voyons, mon vieil ami, je connais
+pourtant les hommes. Et je sais que
+quand on vient à Washington, fût-ce en
+ligne directe du ciel (ne parlons même pas
+de Cherokee), c'est parce qu'on veut obtenir
+quelque chose. Et je sais au surplus
+qu'ordinairement on n'obtient rien de
+ce que l'on espère. Le solliciteur ne s'en
+ira pas pour cela, mais demandera autre
+chose qu'il n'obtiendra pas davantage.
+Et ainsi de suite; de demande en
+demande, la même guigne le poursuivra,
+jusqu'à ce que tant de déceptions l'aient
+complètement épuisé, et qu'il se trouve
+trop misérable et trop honteux pour
+retourner d'où il est venu, serait-ce de
+Cherokee. Brisé, anéanti, il meurt, on
+réunit une petite somme pour faire les
+frais et on l'enterre. Voilà! Ne m'interrompez
+pas, je sais ce que je dis, moi.
+Ainsi, n'étais-je pas heureux là-bas, dans
+le Far West? Vous le savez. Premier
+citoyen de Hawkeye, tout le monde avait
+de la considération pour moi, j'étais une
+sorte d'autocrate... en vérité, un autocrate.
+Eh bien! n'a-t-il pas fallu qu'on
+me désignât pour aller à tout prix comme
+ambassadeur à la Cour de Saint-James?
+Le gouverneur insistait, tout le monde
+insistait, si bien qu'il m'a fallu accepter,—il
+n'y avait pas moyen d'en sortir, pas
+moyen, et c'est ainsi que je suis venu ici.
+Le croiriez-vous? j'arrivai <i>un jour trop
+tard</i>! Pensez combien les petites choses
+peuvent changer l'histoire du monde,—oui,
+mon ami, la place était prise. Me
+voilà donc à Washington; je proposai
+un arrangement, acceptant d'avance le
+poste de Paris. Le président exprima ses
+regrets: de ce côté, il n'y avait rien à faire,
+car, en principe, ce poste n'est jamais confié
+à un homme de l'Ouest. Rien à y faire, il
+me fallait bien en rabattre,—cela arrive
+à tout le monde un jour ou l'autre, et ce
+n'est pas une expérience inutile d'ailleurs;—je
+dus donc me contenter du
+poste de Constantinople. Et réfléchissez
+un peu à ma déconvenue,—car c'est la
+stricte vérité:—au bout d'un mois, je
+<i>sollicitai</i> le poste de Chine, un autre mois
+et j'<i>implorais</i> pour obtenir celui du Japon.
+Un an plus tard, je dus poser ma candidature
+à l'autre bout de l'échelle, suppliant
+les larmes aux yeux qu'on voulût
+bien m'accorder le plus infime emploi dont
+dispose le gouvernement des États-Unis,
+celui de tailleur de pierres à fusil dans les
+caves du ministère de la Guerre.</p>
+
+<p>—Tailleur de pierres à fusil?</p>
+
+<p>—Oui, c'est un emploi créé à l'époque
+de la Révolution, au siècle dernier. Les
+pierres à fusil étaient alors fournies aux
+troupes directement de la capitale. Les
+fusils à pierre ont été supprimés, mais le
+décret n'a pas été rapporté, on n'y a plus
+pensé, comprenez-vous, et c'est pourquoi
+il y a toujours dans les caves du ministère
+un homme préposé à la confection des
+pierres.</p>
+
+<p>—Comme c'est étrange tout de même,
+fit Washington après un moment de
+silence; partir comme futur ambassadeur
+avec un traitement de cent mille par
+an et finir tailleur de pierres à fusil, avec
+un salaire de...</p>
+
+<p>—Trois dollars par semaine! C'est
+la vie, ça. On compte sur un palais et on
+se noie dans un égout.</p>
+
+<p>Il y eut un nouveau silence et enfin
+Washington reprit avec une voix pleine de
+commisération:</p>
+
+<p>—Ainsi, vous êtes venu ici par pur
+patriotisme, à l'encontre de vos propres
+désirs, et pour satisfaire aux exigences
+intéressées de la société, sans recevoir
+la moindre compensation, rien!</p>
+
+<p>—Rien? Vous dites: rien!</p>
+
+<p>Le colonel se dressa avec l'expression
+d'un étonnement sans bornes peinte sur
+sa figure.</p>
+
+<p>—<i>Rien</i> Washington! je vous le
+demande: n'est-ce donc rien, selon vous,
+d'être membre à vie, et <i>seul</i> membre à
+vie, du corps diplomatique accrédité auprès
+du plus grand pays du monde? Vous
+appelez cela rien?</p>
+
+<p>Ce fut le tour de Washington de se montrer
+surpris. Mais l'expression de déférente
+admiration qui se lisait dans ses traits
+était plus éloquente que des paroles.
+L'âme blessée du colonel en fut guérie
+et il reprit sa place joyeux et content.
+Se penchant vers son interlocuteur, il
+dit:</p>
+
+<p>—Ne devait-on pas quelque chose à
+un homme que des tribulations sans précédent
+dans l'histoire du monde avaient
+signalé à l'attention de tous? Évidemment,
+et quelque chose d'unique et de mémorable.
+L'acclamation du peuple, le suffrage
+universel, qui vaut plus que décrets et
+lois, et contre lequel il n'y a pas d'appel,
+me valurent le titre de membre à vie
+du corps diplomatique représentant l'ensemble
+des puissances de la civilisation
+auprès de la République des États-Unis.</p>
+
+<p>—Vous me voyez émerveillé, colonel,
+tout simplement émerveillé!</p>
+
+<p>—C'est la situation officielle la plus
+élevée qu'il y ait au monde.</p>
+
+<p>—Je le crois bien, et qui confère le
+pouvoir le plus absolu.</p>
+
+<p>—Vous l'avez dit! Pensez donc! Je
+fronce les sourcils: la guerre est déchaînée.
+Je souris: les nations en conflit
+déposent les armes.</p>
+
+<p>—C'est terrifiant! La responsabilité,
+je veux dire.</p>
+
+<p>—Ce n'est rien! Aucune responsabilité
+ne saurait m'effrayer. J'y suis habitué.
+J'y ai toujours été habitué.</p>
+
+<p>—Et le travail, le travail! Faut-il
+que vous assistiez à toutes les séances?</p>
+
+<p>—Qui? moi? Est-ce que l'empereur
+de toutes les Russies assiste aux conseils
+de ses préfets? Il reste tranquillement
+chez lui et se borne à dicter ses volontés!</p>
+
+<p>Washington se taisait d'abord, puis
+un profond soupir s'exhala de sa poitrine.</p>
+
+<p>—Moi qui étais si fier il y a une heure...
+et maintenant combien ma modeste nomination
+me semble insignifiante! Car,
+colonel, la raison qui m'amène dans la
+capitale, c'est que je suis délégué congressiste
+pour Cherokee.</p>
+
+<p>Le colonel bondit de sa chaise, s'écriant
+avec un enthousiasme prodigieux:</p>
+
+<p>—Donnez-moi votre main, mon vieux;
+en voilà une nouvelle monumentale! Je
+vous félicite de tout mon cœur. Ce que
+j'avais toujours prédit se réalise. J'ai toujours
+prédit que, né pour de hautes destinées,
+vous y atteindriez. Demandez à
+Polly si ce n'est pas vrai!</p>
+
+<p>Washington fut abasourdi par cette
+démonstration inattendue.</p>
+
+<p>—Mais, colonel, cela ne veut pas dire
+grand'chose, en somme. Représenter ce
+petit coin de terre désolé, inhabité, une
+étroite et triste étendue semée de quelques
+cailloux et d'un peu d'herbe, perdue
+aux confins d'un vaste continent, mais
+c'est comme si j'étais le représentant
+d'une table de billard... mise au rancart.</p>
+
+<p>—Turlututu! C'est une distinction de
+grande importance, et qui vous donnera
+ici une influence de premier ordre.</p>
+
+<p>—Quelle blague! Colonel, je n'ai pas
+même le droit de voter.</p>
+
+<p>—Cela ne fait rien; vous pouvez toujours
+prononcer des discours.</p>
+
+<p>—Non, je ne le peux pas, car la population
+n'est que de 200 habitants.</p>
+
+<p>—Cela ne fait rien, cela ne fait rien...</p>
+
+<p>—Et ils n'avaient même pas le droit
+d'élire un représentant; nous ne sommes
+pas reconnus comme un territoire distinct,
+et le gouvernement nous ignore
+officiellement.</p>
+
+<p>—Cela n'a aucune importance. J'arrangerai
+tout cela, et en moins de temps qu'il
+ne faut pour le dire je me charge de vous
+faire reconnaître.</p>
+
+<p>—Vraiment! Comme vous êtes bon,
+colonel! Toujours le même ami fidèle, le
+même cœur généreux qu'autrefois!</p>
+
+<p>Des larmes de reconnaissance montèrent
+aux yeux de Washington, tandis
+que l'autre poursuivait:</p>
+
+<p>—Considérez la chose comme faite,
+mon vieux, comme faite, vous dis-je. Et
+donnez-moi la main. Nous allons marcher
+de conserve désormais, vous et moi, et
+vous verrez que nous accomplirons des
+choses extraordinaires!</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III</h2>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> Sellers, remise de son émotion,
+apparut de nouveau et commença à interroger
+le vieil ami au sujet de sa femme et
+de ses enfants, combien ils étaient, ce
+qu'ils faisaient, etc., et M. Washington
+Hawkins fut ainsi amené à raconter en
+détails les joies et les tristesses survenues
+à lui et à sa famille durant les quinze
+années écoulées. On apporta un message
+et le colonel sortit pour y répondre. Hawkins
+profita de cette occasion pour demander
+quelle avait été l'existence du colonel
+pendant ce laps de temps.</p>
+
+<p>—Ça a toujours été pareil, fut la
+réponse; si les circonstances avaient pu
+amener un changement, c'est lui qui ne s'y
+serait pas prêté.</p>
+
+<p>—Je le crois volontiers, madame Sellers.</p>
+
+<p>—Voyez-vous, il ne change pas lui-même,
+pas le moins du monde; il est ce
+qu'il est, Mulberry Sellers!</p>
+
+<p>—Je m'en rends facilement compte.</p>
+
+<p>—Toujours le même bon garçon, généreux,
+souriant, faisant mille projets et
+plein d'espoirs, tout en ne cessant pas
+d'être le même guignard, éternellement.
+Et chacun continue de l'aimer comme si
+l'on voyait en lui le plus brillant des triomphateurs.</p>
+
+<p>—On l'a toujours fait, et c'est bien
+naturel, puisque son amabilité et son obligeance
+n'ont pas leurs égales. Son attitude
+chaleureuse vous pousse à lui demander
+aide, conseils et faveurs sans jamais
+éprouver cette gêne qui vous vient dès
+qu'il s'agit de demander quoi que ce soit
+au commun des mortels.</p>
+
+<p>—Cela n'a pas changé en effet, cela
+non plus; et c'est d'autant plus étonnant
+que bien des fois les gens ne se sont servis
+de lui que comme d'un tremplin. Ceux qui
+n'ont plus besoin de lui lui tournent le
+dos; alors on s'aperçoit bien que de tels
+procédés le blessent, car il évite d'en parler.
+Pendant longtemps j'ai cru que l'expérience
+lui servirait, qu'il se montrerait
+plus prudent dans la suite, mais, hélas!
+au bout de quelques semaines il a tout
+oublié et le premier venu sortant on ne
+sait d'où n'a qu'à prendre un air de
+pauvre homme geignard pour gagner
+son cœur et sa confiance.</p>
+
+<p>—Cela doit souvent mettre votre
+patience à une rude épreuve?</p>
+
+<p>—Oh! non! J'y suis si habituée; et, après
+tout, je l'aime encore mieux comme cela
+qu'autrement. Quand je dis qu'il est un
+guignard, ou presque un raté, cela veut
+dire qu'il apparaît ainsi aux yeux du
+monde; pour moi, il ne l'est pas. Je ne
+pense pas à souhaiter qu'il soit autrement.
+Parfois je suis bien obligée de le
+gronder, de l'attraper un peu rudement
+même, si vous voulez, mais je crois que
+j'en ferais autant s'il était tout le contraire
+de ce qu'il est; mon tempérament,
+à moi, est ainsi fait. Mais je suis encore
+moins portée à le gronder quand il a fait
+fausse route que je ne le suis lorsqu'il
+triomphe.</p>
+
+<p>—Donc, il lui arrive encore de triompher,
+de réussir quelque chose, fit Hawkins
+dont le visage s'éclairait.</p>
+
+<p>—Lui? Le cher homme ne triomphe
+guère. Il frappe juste, comme il dit, de
+temps à autre. C'est alors qu'il faut que
+j'ouvre l'œil. L'argent file que c'est une
+vraie bénédiction. Dès qu'il en a, il remplit
+la maison d'éclopés, d'idiots, de chiens
+et chats errants, de toutes sortes de pauvres
+êtres que le monde ne tient pas à
+voir, et auxquels il tient; puis, quand il
+n'y a plus le sou à la maison, il me faut
+mettre tout ça dehors, sous peine de crever
+de faim nous-mêmes. Alors, cela lui
+fait de la peine, comme à moi, du reste.
+Tenez! nous avons à présent le vieux
+Daniel et la vieille Jinny, que le sheriff
+fit vendre dans le Sud à l'époque de notre
+faillite avant la guerre. La paix conclue,
+ils sont revenus à pied, éreintés par la
+marche, par le travail dans les plantations
+de coton, abandonnés, et sans force
+pour travailler un brin durant le temps
+qu'il leur restait encore à vivre. Nous
+n'avions rien à nous mettre sous la dent
+alors, mais, lui, il les accueillit à bras
+ouverts et comme si le ciel les avait
+envoyés tout droit pour notre seul plaisir.
+Je le pris à part, lui disant: «Mulberry!
+nous ne pouvons pas les garder,
+nous ne pouvons pas les nourrir, n'ayant
+pas un morceau pour nous-mêmes!»
+Il me regarda d'un air contrarié et répondit:
+«Les renvoyer, alors? eux
+qui sont venus à moi avec une confiance
+semblable, une confiance que... que j'ai
+dû <i>acheter</i> en quelque sorte dans le lointain
+jadis, payer d'avance de ma signature,
+Polly, si l'on peut dire, car de telles
+merveilles ne sont pas données en <i>présent</i>...
+et maintenant vous voudriez que je
+n'y fisse pas honneur? Voyez comme ils
+sont pauvres, vieux et délaissés!» J'eus
+honte à ces paroles, et reprenant courage,
+je lui répondis doucement: «Nous
+les garderons, le Seigneur y pourvoira». Il
+fut si heureux qu'il voulut sur-le-champ
+entamer un discours exalté selon son
+habitude, mais, s'arrêtant, il se borna à
+déclarer humblement: «Moi, j'y pourvoirai
+en tout cas!» Il y a maintenant des
+années de cela et, vous l'avez vu, ces deux
+épaves sont toujours avec nous.</p>
+
+<p>—Mais ne font-ils pas le travail de
+votre ménage?</p>
+
+<p>—Quelle idée! Ils le feraient peut-être,
+s'ils en avaient la force, pauvres
+vieux, et sans doute s'imaginent-ils qu'ils
+en font une partie. Ce ne serait que présomption!
+Daniel surveille la porte d'entrée
+et fait parfois une course. Quelquefois
+ils font semblant d'épousseter ici,
+mais c'est alors qu'ils veulent écouter ce
+que nous disons. Ils tournent autour de
+nous... à table aussi, et pour la même raison.
+En réalité, nous sommes obligés de
+payer une jeune négresse pour avoir soin
+d'eux et une vieille pour faire le ménage.</p>
+
+<p>—Eh! On dirait qu'ils ne sont pas
+trop à plaindre.</p>
+
+<p>—C'est difficile à dire, car ils ne
+cessent de se chamailler, le plus souvent
+au sujet de leurs croyances: Daniel est
+baptiste et Jinny méthodiste; elle croit
+en une Providence particulière, et Daniel
+n'y croit pas. Il se prétend une sorte de
+libre penseur. Ce qui ne les empêche pas
+de chanter des hymnes ensemble, de
+bavarder à l'infini et d'avoir une immense
+considération pour Mulberry.</p>
+
+<p>Elle s'interrompit un instant, pensive,
+puis ajouta:</p>
+
+<p>—C'est bien naturel.</p>
+
+<p>—C'est un homme bien remarquable,
+certes!</p>
+
+<p>—Tout le monde le respecte. Si vous
+allez une fois à la Maison Blanche quand
+le Président reçoit sans invitation personnelle,
+vous verrez Mulberry! Vous
+pouvez me croire, il a une fière allure. Il
+est malaisé de voir du premier coup lequel
+des deux est le maître de céans.</p>
+
+<p>—Il a toujours été un maître homme.
+Mais, dites-moi, est-ce qu'il a aussi une
+croyance religieuse?</p>
+
+<p>—Il connaît admirablement tout cela.
+Par le fait, ce sont là ses études favorites
+avec celles de la Sibérie et des Russes.</p>
+
+<p>—A quelle religion appartient-il?</p>
+
+<p>—Lui?</p>
+
+<p>Elle se tut soudain, perdue en réflexions,
+puis dit très simplement:</p>
+
+<p>—Je crois qu'il était mahométan, ou
+quelque chose comme cela, la semaine
+dernière.</p>
+
+<p>Washington se décida à aller en ville
+pour chercher sa malle, car les Sellers
+étaient trop hospitaliers pour admettre
+qu'il cherchât un logis ailleurs. Leur maison
+devait être la sienne pendant la durée
+du Congrès.</p>
+
+<p>Le colonel se remit à son travail et,
+quand Washington revint, le petit jouet
+mécanique était terminé.</p>
+
+<p>—Le voici, lui cria gaiement le colonel;
+le voici fini!</p>
+
+<p>—C'est pour quoi faire, colonel?</p>
+
+<p>—Oh! rien qu'une bêtise, un jouet
+pour amuser les enfants.</p>
+
+<p>Washington examina l'objet.</p>
+
+<p>—On dirait une sorte de «puzzle».</p>
+
+<p>—C'est bien cela; je l'appelle «<i>le
+Cochon dans les trèfles</i>». Faites-le rentrer
+maintenant, que je voie votre adresse.</p>
+
+<p>Washington eut beaucoup de peine à y
+réussir, mais, quand il découvrit le truc,
+il se montra joyeux comme un enfant.</p>
+
+<p>—C'est tout ce qu'il y a de plus ingénieux,
+colonel; très, très habile et passionnant!
+Je resterais à jouer avec cela toute
+la journée. Que comptez-vous en faire?</p>
+
+<p>—Oh! rien. Prendre un brevet et le
+laisser de côté.</p>
+
+<p>—Ne faites pas cela! Il y a de l'argent
+à gagner avec cette trouvaille.</p>
+
+<p>Le colonel eut un regard plein de pitié,
+en répondant:</p>
+
+<p>—De l'argent, oui! De l'argent de
+poche, peut-être... tout au plus quelques
+cent mille...</p>
+
+<p>Washington écarquilla les yeux.</p>
+
+<p>Le colonel se leva et s'en fut sur la
+pointe des pieds jusqu'à la porte entre-bâillée,
+la ferma et revint avec les mêmes
+précautions à sa place, disant tout bas:</p>
+
+<p>—Êtes-vous homme à garder un
+secret?</p>
+
+<p>Washington, trop étonné pour parler,
+fit signe qu'il était cet homme.</p>
+
+<p>—Vous avez entendu parler de matérialisation?
+matérialisation des âmes des
+défunts?</p>
+
+<p>Washington en avait entendu parler,
+en effet.</p>
+
+<p>—Et probablement n'avez-vous jamais
+voulu y croire; avec raison, d'ailleurs!
+Les pratiques grotesques des ignorants et
+des charlatans ne méritent pas d'être
+prises au sérieux un instant. Ces gens
+auxquels il faut une chambre plongée dans
+l'obscurité pour faire apparaître à des
+nigauds n'importe qui ils désirent voir,
+leurs grand'mères, leurs petits-enfants,
+leur beau-frère, la pythonisse d'Endor,
+Milton, les frères Siamois, ou Pierre le
+Grand, sous forme d'une nébuleuse derrière
+un paravent, tout cela est parfaitement
+idiot, mon cher! Mais un savant
+qui pourrait s'appuyer sur l'ensemble des
+découvertes scientifiques pour réunir en
+un faisceau les puissances occultes de la
+nature... ce serait autre chose! Les fantômes
+qui répondraient à son appel ne
+chercheraient pas à fuir, eux. Ils resteraient!
+Saisissez-vous la valeur <i>commerciale</i>
+de la nuance?</p>
+
+<p>—A dire vrai, je n'en suis pas bien
+sûr. Voulez-vous dire que, n'étant pas
+aussi éphémères, ces apparitions seraient
+plus demandées, en quelque sorte, et
+feraient ainsi monter le prix des entrées
+aux séances?</p>
+
+<p>—Aux séances? Vous n'y êtes pas du
+tout. Écoutez-moi... et tenez-vous bien,
+car vous allez avoir besoin de toute votre
+présence d'esprit. Dans trois jours j'aurai
+achevé mon travail et ma méthode sera
+devenue définitive. Le monde sera médusé
+en contemplant les merveilles que je lui
+tiens en réserve... Washington, dans trois
+jours, mettons dix en tout pour les non-initiés,
+vous me verrez évoquer les morts
+de tous les temps, et ils se lèveront pour
+répondre à mon appel. Ils marcheront...
+marcheront, à tout jamais, sans plus jamais
+mourir. Ils marcheront avec toute la force
+nerveuse de leur primitive vigueur. Que
+dites-vous de cela?</p>
+
+<p>—Colonel! vous me voyez abasourdi.</p>
+
+<p>—Saisissez-vous <i>maintenant</i> qu'il y a
+de l'argent au fond de tout cela?</p>
+
+<p>—Je ne... je ne suis pas certain de
+comprendre tout à fait.</p>
+
+<p>—Dieu du ciel! Voyons! Mais j'aurai
+un monopole! Ils m'appartiendront
+tous, n'est-ce pas vrai? Il y a 2 000 policemen
+à New-York... aux appointements
+de quatre dollars par jour. Je les remplacerai
+tous par des policemen morts,
+pour la moitié du prix!</p>
+
+<p>—C'est prodigieux! Je n'y avais pas
+pensé. Quatre mille dollars par jour. Je
+commence à saisir. Mais les policemen
+morts seront-ils aptes...</p>
+
+<p>—Ne l'étaient-ils pas avant?</p>
+
+<p>—Si vous envisagez la chose de ce
+côté...</p>
+
+<p>—Envisagez-la comme vous le voulez,
+à votre idée! Mes gars seront toujours
+supérieurs. Ils ne mangeront pas, ne boiront
+pas, ils n'en ont pas besoin. Vous ne
+les verrez jamais cligner de l'œil aux caissiers
+dans les tripots qu'ils surveillent,
+aux tenanciers des bars malfamés, jamais
+faire la cour aux petites bonnes de leur
+quartier... En outre, les bandes d'apaches
+qui leur tendent des guets-apens pour les
+assassiner lâchement ne feront qu'endommager
+leur uniforme et ne vivront
+pas assez longtemps pour arriver à autre
+chose qu'à des satisfactions momentanées.</p>
+
+<p>—Eh bien, colonel, si vous êtes en
+mesure de fournir des policemen... naturellement...</p>
+
+<p>—Certainement! Je pourrai fournir
+tout ce que l'on me demandera. Prenez
+une armée, par exemple, de 25 000 hommes:
+coût 22 millions par an. Je ferai surgir à
+nouveau les Romains, je tirerai les Grecs
+de leurs tombes et je pourrai, pour 10 millions
+annuels, fournir le gouvernement de
+troupes composées de vétérans ayant
+appartenu aux légions victorieuses de
+toutes les époques... des soldats capables
+de poursuivre les Indiens sans trêve,
+sur des chevaux matérialisés, pendant
+une année entière, sans occasionner la
+moindre dépense de nourriture. Les armées
+d'Europe coûtent à présent 2 milliards
+par an; je les remplacerai entièrement
+pour un milliard. Je ferai sortir de terre
+les hommes d'État les plus remarquables
+de tous les âges et de tous les peuples, et
+je fournirai ce pays-ci d'un Parlement
+dont les membres seraient capables de
+venir aux séances sans se mouiller les
+jours de pluie, chose qui ne s'est jamais
+vue et qui ne se verra jamais, sauf le jour
+où mes grands hommes authentiques
+auront supplanté les ordinaires, qui, eux,
+ne sont en vérité que des fantoches éphémères
+sans valeur. Je me préoccuperai
+d'avoir un stock de souverains, de premier
+ordre au point de vue de l'intelligence et
+des mœurs, pris dans les mausolées royaux
+de tous les siècles—ce qui, entre nous,
+ne promet guère,—et je partagerai équitablement
+les listes civiles, me contentant
+des 50 pour 100 raisonnables qui doivent
+me revenir, puis...</p>
+
+<p>—Colonel! si la moitié seulement de
+ce que vous dites est vrai, il y a des millions
+à gagner...</p>
+
+<p>—Des milliards, voulez-vous dire, des
+milliards... et ces révélations sont si
+proches, leur réalisation si imminente,
+j'ose dire, qu'au cas où un homme un peu
+gêné viendrait me trouver dans l'espoir de
+trouver un ou deux milliards, je n'hésiterais
+pas à lui dire: «Entrez!»</p>
+
+<p>Ce dernier mot s'adressait à quelqu'un
+qui frappait à la porte au moment même.
+Un homme énergique, tenant un gros
+portefeuille entre ses mains, pénétra dans
+la pièce et présenta une note au colonel
+en lui disant sèchement:</p>
+
+<p>—C'est la dix-septième et dernière
+fois que je viens; il me faut ces 3 dollars
+et 40 cents, colonel Mulberry Sellers! et
+tout de suite!</p>
+
+<p>Le colonel se mit à chercher dans toutes
+ses poches, l'une après l'autre, en murmurant:</p>
+
+<p>—Qu'est-ce que j'ai bien pu faire de
+mon carnet?... Impossible de mettre la
+main dessus... Il doit être resté à la cuisine...
+Je vais voir...</p>
+
+<p>—Non, vous ne vous en irez pas, jusqu'à
+ce que vous sortiez l'argent...</p>
+
+<p>Washington offrit ingénument d'aller
+voir. Dès qu'il fut parti, le colonel reprit:</p>
+
+<p>—Je dois avoir recours à votre obligeance;
+les fonds que j'attendais...</p>
+
+<p>—Au diable vos histoires! Allons!
+l'argent!</p>
+
+<p>Le colonel regarda autour de lui avec
+désespoir, mais soudain son visage s'illumina;
+il se précipita pour décrocher un de
+ses chromos particulièrement hideux et,
+l'ayant épousseté avec son mouchoir, il vint
+délicatement l'offrir au garçon de recettes,
+déclarant avec un grand air de tristesse:</p>
+
+<p>—C'est le seul Rembrandt qui me
+reste... prenez-le, mais que je ne vous
+voie pas l'emporter, cela me fait trop de
+peine!</p>
+
+<p>—Un quoi? Ce n'est qu'un vulgaire
+chromo.</p>
+
+<p>—Ne dites pas cela, je vous en prie:
+c'est un original et unique... appartenant
+à cette école de maîtres...</p>
+
+<p>—Un ignoble chromo et pas autre
+chose. Mais je le prends en attendant, car
+je ne peux pas perdre mon temps avec
+vous. Au revoir.</p>
+
+<p>Le colonel lui cria à travers la porte:</p>
+
+<p>—Faites attention... il faut le garantir
+contre l'humidité, la peinture est très
+délicate...</p>
+
+<p>Le garçon de recettes était déjà loin.</p>
+
+<p>Washington revint, affirmant qu'il
+avait regardé partout, aidé par M<sup>me</sup> Sellers
+et les domestiques, mais en vain. Puis
+il ajouta en murmurant:</p>
+
+<p>—Il y a un homme que je voudrais
+bien tenir à cette heure. Cela me dispenserait
+de faire la chasse à un carnet de
+chèques.</p>
+
+<p>Ces paroles ne manquèrent pas d'intéresser
+le colonel.</p>
+
+<p>—Quel homme? questionna-t-il.</p>
+
+<p>—Un qu'ils appellent Pierre le Manchot,
+là-bas... à Cherokee. Il a cambriolé
+la banque à Tahlequah.</p>
+
+<p>—Il y a donc des banques à Tahlequah?</p>
+
+<p>—Oui, une, dans tous les cas. Il fut
+soupçonné d'être l'auteur du cambriolage,
+lequel rapporta 20 000 dollars. On a
+offert une récompense de 5 000 à celui
+qui le ferait prendre. Je suis sûr d'avoir vu
+cet homme-là au cours de mon voyage
+ici.</p>
+
+<p>—Non vraiment?</p>
+
+<p>—Il est certain que j'ai aperçu dans
+le train, le premier jour, un individu qui
+répondait très exactement à son signalement,
+un manchot portant les vêtements
+décrits dans la feuille signalétique
+publiée par les journaux.</p>
+
+<p>—Pourquoi ne l'avez-vous pas fait
+arrêter sur-le-champ?</p>
+
+<p>—Ce n'était pas possible, sans police
+et sans mandat. Mon intention était de ne
+pas le perdre de vue.</p>
+
+<p>—Eh bien?</p>
+
+<p>—Il a dû quitter mon train pendant
+un arrêt de nuit.</p>
+
+<p>—Quelle guigne!</p>
+
+<p>—Peut-être pas autant que vous
+croyez.</p>
+
+<p>—Comment cela?</p>
+
+<p>—Parce qu'il arriva à Baltimore trois
+jours plus tard en même temps que moi.
+Je l'ai encore aperçu au moment où je
+sortais de la gare.</p>
+
+<p>—Fort bien! Alors nous l'aurons!
+Dressons tout de suite notre plan de campagne!</p>
+
+<p>—Si nous envoyions une déclaration
+à la police de Baltimore?</p>
+
+<p>—En voilà une fichue idée! Voulez-vous
+donc que la récompense aille à ces
+gens-là?</p>
+
+<p>—Alors, quoi faire?</p>
+
+<p>Le colonel réfléchit.</p>
+
+<p>—Je vais vous le dire, fit-il. Insérons
+une note dans les communiqués personnels
+du <i>Soleil</i> de Baltimore, rédigée
+comme suit: «A. <i>Donnez-moi de vos nouvelles,
+Pierre</i>». Attendez! Quel bras
+a-t-il perdu?</p>
+
+<p>—Le bras droit.</p>
+
+<p>—Bon! Écoutez ceci: «A. <i>Envoyez-moi
+un mot, Pierre, même si vous deviez
+l'écrire de votre main gauche. Adressez:
+XYZ, poste restante, Washington. De la
+part de qui vous savez.</i>» Voilà! Avec cela
+il se laissera prendre.</p>
+
+<p>—Mais il ne va pas savoir <i>de la part
+de qui</i>! n'est-ce pas?</p>
+
+<p>—Non, mais il <i>voudra</i> le savoir, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>—Évidemment; je n'y pensais pas.
+Qu'est-ce qui vous y a fait penser?</p>
+
+<p>—Ma connaissance générale de la
+curiosité humaine.</p>
+
+<p>—Très fort, cela.</p>
+
+<p>—Très fort, je crois.</p>
+
+<p>—Alors, c'est entendu. J'envoie de
+suite l'annonce au <i>Soleil</i> en y joignant
+un dollar pour une insertion soignée.
+A tout à l'heure!</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</h2>
+</div>
+
+<p>Après dîner, les deux amis passèrent
+la soirée en essayant de se mettre d'accord
+sur ce qu'ils allaient entreprendre avec
+les 5 000 dollars qu'ils toucheraient lorsqu'ils
+auraient retrouvé Pierre le Manchot
+et qu'ils l'auraient fait prendre,
+prouvé qu'il était bien le cambrioleur
+recherché, et fait rapatrier à Tahlequah
+sur le territoire indien! Mais il y avait
+tant de manières séduisantes d'employer
+ce bel argent liquide, qu'ils ne parvenaient
+pas à prendre une décision ferme.
+A la fin, M<sup>me</sup> Sellers donna à entendre que
+leur discussion harassante manquait d'à-propos,
+en disant avec simplicité:</p>
+
+<p>—A quoi sert-il de vendre la peau de
+l'ours avant de l'avoir tué?</p>
+
+<p>On abandonna pour l'instant ce sujet
+de conversation, et bientôt chacun s'en
+fut dans son lit.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Hawkins décida
+le colonel à dessiner son jouet, à en dresser
+une description détaillée, et à faire les
+démarches nécessaires pour l'obtention
+d'un brevet. Il prit lui-même l'objet afin
+d'aller voir le parti que l'on pourrait en
+tirer commercialement. Il n'eut pas à
+chercher longtemps. Dans une modeste
+boutique, il trouva un Yankee entreprenant,
+occupé à la réparation de vieilles
+chaises. Celui-ci examina le «puzzle»
+d'un air d'abord indifférent, essaya de
+résoudre le problème, et, n'y réussissant
+pas aussi facilement qu'il l'avait supposé,
+s'y intéressa de plus en plus. Lorsque,
+enfin, il eut réussi, il demanda:</p>
+
+<p>—Avez-vous pris un brevet?</p>
+
+<p>—La demande a été déposée.</p>
+
+<p>—Ça suffit. Combien en voulez-vous?</p>
+
+<p>—Combien pourra-t-on le vendre au
+détail?</p>
+
+<p>—Dans les 25 cents, je présume.</p>
+
+<p>—Qu'offririez-vous pour les droits
+exclusifs?</p>
+
+<p>—S'il me fallait payer comptant, je ne
+pourrais pas vous donner 20 dollars. Mais
+voici ce que je vous propose: vous
+m'abandonnez tous vos droits; moi, je me
+charge de la fabrication et de la vente, et
+je vous verserai 5 cents pour chaque objet
+vendu.</p>
+
+<p>Washington poussa un soupir. Encore
+un rêve évanoui; aucune somme qui en
+valût la peine à tirer de cet objet.</p>
+
+<p>—Soit, fit-il. J'accepte vos conditions.
+Mettons nos conventions par écrit.</p>
+
+<p>Quand il eut mis le papier dûment
+signé dans sa poche, il s'en alla sans plus
+penser à l'affaire, mais absorbé quand
+même par l'idée de placer avantageusement
+sa part des bénéfices futurs. Il était
+à peine rentré quand Sellers parut,
+accablé de douleur et exultant de joie,
+combinant aussi bien que possible les
+expressions divergentes de ses nouveaux
+sentiments. Il se jeta dans les bras de
+Hawkins, en disant:</p>
+
+<p>—Oh! mon ami, pleurez avec moi,
+pleurez, car ma famille est dans la désolation:
+une mort soudaine a frappé mon
+plus proche parent... et félicitez-moi,
+car me voici devenu lord de Rossmore!</p>
+
+<p>Il se tourna vers sa femme, la prenant
+dans ses bras, et dit:</p>
+
+<p>—Supportez ce coup, comtesse, par
+amour pour moi; ce malheur devait
+arriver!</p>
+
+<p>Elle supporta fort bien le coup, et
+répondit:</p>
+
+<p>—Ce n'est pas une bien grande perte.
+Simon Lathers était un pauvre hère, pas
+méchant, mais qui n'avait pas grand
+mérite... Et quant à son frère, il ne valait
+pas un clou.</p>
+
+<p>Le nouveau lord légitime poursuivit:</p>
+
+<p>—Je suis trop abattu par ce mélange
+de douleur et de joie pour pouvoir m'occuper
+des affaires urgentes; il faut donc que
+je demande à notre excellent ami de vouloir
+bien envoyer une lettre ou une dépêche
+à lady Gwendolen pour l'informer
+de...</p>
+
+<p>—Quelle lady Gwendolen?</p>
+
+<p>—Notre pauvre fille, qui, hélas!...</p>
+
+<p>—Sally Sellers? Mulberry Sellers, est-ce
+que vous perdez la tête?</p>
+
+<p>—Voyons! Je vous prie de ne pas
+oublier qui vous êtes et qui je suis. Veuillez
+tenir compte de votre situation et aussi
+avoir quelque considération pour la
+mienne. Il vaudrait mieux cesser de vous
+servir désormais de mon nom de famille,
+lady Rossmore!</p>
+
+<p>—Grands dieux! Je n'ai jamais...
+Comment faut-il que je vous appelle,
+alors?</p>
+
+<p>—Dans l'intimité, les termes habituels
+et affectueux sont encore jusqu'à un certain
+point admissibles; mais en public il
+serait plus convenable pour Votre Grâce
+de m'appeler «mylord» en <i>me</i> parlant
+et «Rossmore» ou «Sa Seigneurie» en
+parlant de <i>moi</i>, et...</p>
+
+<p>—Oh! Berry! jamais je n'en serai
+capable.</p>
+
+<p>—Il le faudra pourtant, ma chérie.
+Il s'agit de nous montrer à la hauteur de
+notre position sociale, et nous soumettre
+de bonne grâce aux exigences nouvelles.</p>
+
+<p>—Eh bien, qu'il en soit comme vous
+l'entendez. Jamais je n'ai opposé mes
+désirs à vos volontés jusqu'à présent,
+Mulb... mylord, et il est trop tard pour
+commencer, quelque stupide que tout cela
+me paraisse.</p>
+
+<p>—Voilà qui s'appelle parler. Embrassez-moi
+et soyons bons amis à nouveau.</p>
+
+<p>—Pourtant, Gwendolen! Je me
+demande si je vais pouvoir m'habituer à
+ce nom-là. Personne n'est capable de se
+figurer Sally Sellers sous ce nom-là. C'est
+comme disproportionné à sa personne;
+que dirait-on d'un chérubin dans un
+mackintosh? Puis c'est un nom trop
+exotique, par-dessus le marché, en tout cas
+pour mes oreilles à moi.</p>
+
+<p>—Elle ne s'en plaindra pas elle-même,
+soyez-en certaine!</p>
+
+<p>—C'est vrai. Elle se fait à tout ce qui
+est romanesque. Pour sûr elle ne tient pas
+de moi. Aussi avons-nous eu tort de
+l'envoyer dans ce pensionnat ridicule...</p>
+
+<p>—Ça, Hawkins, écoutez-moi! Un pensionnat
+fait pour les jeunes personnes de
+l'aristocratie, où elles apprennent non
+seulement à bien se conduire, mais à <i>conduire</i>,
+à monter à cheval, avec des valets
+en livrée pour les accompagner... à une
+distance respectueuse, 63 pas... Et cela
+dans un manoir de grande allure avec
+tourelles et poivrières, et tout ce qui s'ensuit.
+Et tous les noms des bâtiments, des
+jardins, des pelouses, des bosquets sont
+pris dans les livres de Walter Scott. Le
+pensionnat lui-même s'appelle Rowena-Ivanhoé
+College! Croyez-vous! Avec ça
+elles sont heureuses... n'ont rien à faire...
+Mais il faut absolument l'arracher à ces
+délices, la faire revenir à la résidence familiale,
+pour porter dignement le deuil avec
+nous...</p>
+
+<p>—Le deuil de ces deux sauvages de
+l'Arkansas!</p>
+
+<p>—Ma chérie! Faites attention! Des
+«sauvages»? N'oubliez pas que: <i>noblesse
+oblige</i>.</p>
+
+<p>—Parlez-moi donc votre langage habituel,
+Ross! Pourquoi me regarder comme
+si j'étais un phénomène? Oui, je sais, c'est
+Ross-<i>more</i> qu'il fallait dire. Ne vous faites
+pas de mauvais sang et allez écrire à
+Gwendolen!... Est-ce une lettre ou une
+dépêche que vous allez rédiger?</p>
+
+<p>—Il enverra certainement une dépêche,
+ma chère, fit Hawkins.</p>
+
+<p>—Je le pensais bien, murmura la
+noble dame en les quittant. Il s'arrangera
+de façon que son nom aristocratique
+fasse impression au pensionnat.
+Il va complètement affoler notre enfant.</p>
+
+<p>On envoya le vieux Daniel porter le
+télégramme. Il y avait bien dans un coin
+de la pièce un récepteur de téléphone,
+mais Washington eut beau sonner, personne
+ne répondait du bureau central.
+Le colonel murmura quelque chose pour
+avoir l'air de se plaindre de «cette sacrée
+machine qui était toujours dérangée quand
+on en avait besoin», mais il omit d'expliquer
+que l'appareil ne faisait office que de
+figurant, et que nul fil ne le reliait au
+réseau de la ville. Cela ne l'empêchait
+pas de faire semblant de s'en servir avec
+gravité lorsqu'il recevait des visites d'étrangers.</p>
+
+<p>Enfin on commanda du papier à lettres
+largement bordé de noir, et un cachet
+aux armes des Rossmore; après quoi,
+on s'en fut chercher un repos mérité.</p>
+
+<p>Le lendemain, Hawkins se chargea, sur
+la demande du colonel, de cravater de
+crêpe le portrait du président Jackson;
+pendant ce temps, le nouveau chef de la
+famille fit part du décès à l'usurpateur en
+Angleterre, par une lettre dont le lecteur
+a déjà pu prendre connaissance. Par une
+seconde lettre, il pria les autorités de
+Duffy's Corner, dans l'État d'Arkansas, de
+bien vouloir faire procéder à l'embaumement
+des corps des deux frères et les expédier—contre
+remboursement des frais—à
+l'adresse de l'usurpateur. Il dessina
+ensuite les armoiries et la devise de la
+famille sur une large feuille d'emballage
+qu'ils allèrent ensemble porter chez le
+raccommodeur de chaises yankee découvert
+par Hawkins.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, on fut en possession
+d'un écusson remarquable que le
+colonel s'empressa de clouer au-dessus de
+la porte d'entrée. Il n'avait pas compté
+en vain sur cet emblème pour fixer l'attention
+des passants, car il n'en fallait pas
+davantage pour provoquer l'admiration
+des enfants loqueteux, des nègres oisifs et
+des chiens errants qui formaient la majeure
+partie des habitants de ce quartier excentrique.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V</h2>
+</div>
+
+<p>Huit jours après l'envoi de la dépêche,
+au moment où, à moitié engourdi encore
+par le sommeil, Washington Hawkins
+pénétra dans la salle à manger à l'heure
+du déjeuner, il se sentit brusquement
+réveiller par une sensation de plaisir soudaine
+comme une étincelle électrique. Ne
+venait-il pas d'apercevoir la plus séduisante
+jeune personne qu'il eût jamais
+rencontrée au cours de son existence.
+Celle-ci n'était autre que Sally Sellers,
+lady Gwendolen, arrivée dans la nuit.
+Il lui sembla même que ses vêtements
+étaient les plus jolis, les plus délicieusement
+arrangés du monde avec des ornements
+et des couleurs d'une parfaite harmonie.
+Ce n'était pourtant qu'une robe
+d'intérieur simple et peu coûteuse, mais
+assurément, à ses yeux, un chef-d'œuvre
+de l'espèce. En même temps, la présence
+de la jeune fille avait pour effet de rendre
+le modeste intérieur du ménage Sellers
+agréable à l'œil et à l'esprit et, dans
+son ensemble hétéroclite, accueillant et
+gracieux comme une roseraie au soleil.
+C'était elle la magicienne à qui était due
+cette transformation, c'était elle qui donnait
+à toute la maison un air de fraîcheur
+et presque d'élégance inattendue.</p>
+
+<p>—Ma fille... commandant Hawkins,
+présenta le lord légitime, ajoutant: «De
+retour à la maison paternelle pour partager
+la douleur et l'affliction des auteurs
+de ses jours, frappés dans leurs plus chères
+affections. Elle aimait énormément le
+lord défunt, elle l'idolâtrait, mon cher,
+positivement...»</p>
+
+<p>—Papa! Je ne l'ai jamais vu.</p>
+
+<p>—Juste, très juste; je pensais à quelqu'un
+d'autre... à sa mère...</p>
+
+<p>—Quoi? Moi, aimer ce vieux hareng
+saur? ce crétin?... interrompit M<sup>me</sup> Sellers.</p>
+
+<p>—Au fait! je pensais à moi-même.
+Pauvre vieux gentilhomme, qui fut mon
+inséparable compagnon...</p>
+
+<p>—Écoutez-le! Mulberry Sel... Mul...
+Rossmore! au diable ce nom rébarbatif!
+Je ne vous ai jamais rien entendu dire de
+semblable, mais au contraire que, si vous
+rencontriez ce va-nu-pieds, vous...</p>
+
+<p>—Je pensais à... je ne sais plus qui...
+cela n'a d'ailleurs aucune importance;
+<i>quelqu'un</i> l'idolâtrait très certainement,
+je m'en souviens comme si c'était hier,
+et...</p>
+
+<p>—Papa, laissez-moi au moins dire bonjour
+au commandant Hawkins; je me
+rappelle très bien le moment où nous nous
+sommes vus la dernière fois, quoique
+je fusse alors toute petite, et je suis
+très heureuse de le voir de nouveau
+chez nous, comme un membre de la
+famille.</p>
+
+<p>Elle le regardait bien en face, tout en
+lui serrant cordialement la main, en ajoutant
+qu'elle espérait qu'il ne l'avait pas
+oubliée non plus.</p>
+
+<p>Il fut enthousiasmé par la franche
+cordialité qu'elle venait de témoigner à
+son égard et, pour l'en remercier, il aurait
+voulu lui dire qu'il se souvenait d'elle
+mieux que de ses propres enfants ou
+quelque chose dans ce goût. Mais cela
+aurait pu paraître exagéré à la jeune fille,
+aussi se borna-t-il à des phrases plus
+vagues, s'embarrassant néanmoins de
+plus en plus dans ses efforts pour lui faire
+savoir, délicatement et par d'adroits sous-entendus,
+combien il la trouvait belle et
+charmante. Ce discours eut pour effet de
+lui gagner l'amitié de la jeune Sally. En
+vérité, la beauté de celle-ci avait un caractère
+peu commun. Cette beauté n'était
+pas due à ses beaux yeux, à ses beaux
+cheveux, à une bouche adorablement
+dessinée, à un nez fin ou à des oreilles
+ourlées à la perfection. Elle était due plutôt
+à un rapport harmonieux entre tous
+les traits. Ce rapport, de même que celui
+qui existait entre les teintes et le coloris
+de la peau, des yeux et des cheveux, est
+de la première importance. La même combinaison
+de couleurs qui donnerait de la
+beauté à un paysage ou à un tableau
+représentant une éruption volcanique,
+deviendrait désastreuse sur le visage
+d'une jeune fille. La beauté de Gwendolen
+Sellers était ainsi, déterminée
+surtout par l'harmonie délicate de l'ensemble.</p>
+
+<p>La famille étant au complet grâce à
+l'arrivée de Gwendolen, il fut maintenant
+décidé que le deuil officiel allait commencer;
+mais, pour la commodité de tous, on
+en fixa le début à l'heure du dîner de tous
+les jours; le deuil prendrait fin avec le
+repas. C'était une idée ingénieuse du colonel.
+Celui-ci avait fait des recherches
+héraldiques et généalogiques, et avait
+hâte d'en communiquer les résultats à son
+ami; mais Hawkins, au lieu d'écouter les
+phrases qui annonçaient un discours dont
+il eût été impossible de deviner la portée
+finale, fouilla négligemment dans sa poche
+et produisit une lettre dont la vue arrêta
+net la volubilité du colonel.</p>
+
+<p>L'enveloppe ne portait que cette
+adresse: XYZ.</p>
+
+<p>—Épatant! Quand est-elle arrivée?</p>
+
+<p>—Hier soir; mais vous étiez sorti, et
+quand vous êtes rentré je dormais déjà.
+En descendant ce matin, la présence de
+votre fille m'a d'abord impressionné...</p>
+
+<p>—N'est-ce pas qu'elle est très bien,
+ma fille?... on voit qu'elle a de la race: ses
+traits, sa démarche, son port de reine...
+Mais que répond-il? Car ceci devient
+passionnant, n'est-ce pas! Voyons, vous
+ne l'avez pas encore décachetée?</p>
+
+<p>Il fit sauter l'enveloppe et ils lurent:</p>
+
+<div class="blockquot">
+<p>«A. <i>A qui vous savez. Je crois vous connaître.
+Attendez dix jours. Suis en route
+pour Washington.</i>»</p>
+</div>
+
+<p>La satisfaction des deux amis s'évanouit
+à cette lecture. Au bout d'un silence,
+le plus jeune poussa un soupir et dit:</p>
+
+<p>—Mais <i>nous</i> ne pouvons pas attendre
+dix jours avant de toucher l'argent!</p>
+
+<p>—Évidemment non. Cet individu n'est
+pas raisonnable. Nous sommes au bout
+de notre rouleau, financièrement parlant.</p>
+
+<p>—Si nous parvenions à lui expliquer
+d'une manière adroite que des circonstances
+particulières rendent tout délai
+extrêmement grave pour nous...</p>
+
+<p>—C'est cela même... et qu'il nous rendrait
+un service signalé s'il s'arrangeait
+pour venir aussitôt, un service qui...
+que...</p>
+
+<p>—Que nous... dont nous...</p>
+
+<p>—Voilà! dont nous saurons lui témoigner
+notre gratitude, avec joie.</p>
+
+<p>—Très bien! Cela le fera venir. Si
+c'est un homme, s'il a les sentiments généreux
+et sympathiques d'un homme de
+cœur, il sera ici dans les vingt-quatre
+heures. Allons! Une plume et du papier!
+Mettons-nous de suite à la besogne!</p>
+
+<p>Ils ébauchèrent ensemble 22 rédactions
+sans être entièrement satisfaits
+d'aucune. Leur défaut capital était d'insister
+sur l'urgence. Car ils craignaient
+avec raison que leur hâte mal dissimulée
+n'éveillât des soupçons dans l'esprit de
+Pierre le Manchot. Si on enlevait au message
+son caractère d'urgence, celui-ci perdait
+du coup toute signification. Le
+dilemme était fort épineux.</p>
+
+<p>—J'ai remarqué, déclara enfin le colonel,
+que, dans des difficultés littéraires de
+ce genre, ce qui donne surtout du fil à
+retordre c'est de <i>chercher</i> à dissimuler ce
+qui doit être dissimulé. Tandis que si l'on
+y va carrément, sans arrière-pensée, on
+peut écrire des volumes dont le sens profond
+échappe parfaitement au lecteur.
+C'est ainsi que procèdent la plupart des
+auteurs.</p>
+
+<p>En dépit d'efforts réitérés, ils durent
+finalement renoncer à leur projet et convinrent
+qu'il fallait essayer de patienter
+pendant dix jours, tant bien que mal. L'instant
+d'après, un nouveau rayon d'espoir
+les remit à l'aise. Maintenant que l'affaire
+était en si bonne voie, ils trouveraient
+peut-être moyen d'emprunter quelques
+petites avances sur la récompense promise.</p>
+
+<p>Le lendemain, c'était le 10 mai, quelques
+événements importants se produisirent.
+Les restes des deux nobles frères de
+l'Arkansas quittèrent l'Amérique pour
+l'Angleterre à l'adresse de lord Rossmore,
+et le fils de ce gentleman, Kirkcudbright
+Llanover Marjoribanks Sellers, vicomte
+Berkeley, s'embarqua à Liverpool pour
+l'Amérique avec l'intention bien arrêtée
+de résigner tous ses droits entre les mains
+du lord légitime Mulberry Sellers de Rossmore
+Towers, dans le district de Columbia
+U. S. A.</p>
+
+<p>Les deux navires se rencontrèrent
+quelques jours plus tard au milieu de
+l'Atlantique, mais cet événement extraordinaire
+passa totalement inaperçu.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</h2>
+</div>
+
+<p>Dans le délai normal, les deux frères
+arrivèrent à destination et furent livrés
+à leur très noble parent. Il serait téméraire
+de vouloir décrire la fureur de ce
+vieillard, et d'ailleurs à quoi cela servirait-il!
+Lorsqu'il eut retrouvé son calme,
+il examina de plus près cette ahurissante
+affaire, et dut reconnaître que les deux
+frères avaient quelques droits moraux.
+N'étaient-ils pas du même sang que lui,
+après tout! Donc il ne serait pas convenable
+de traiter leurs dépouilles avec
+dédain. Réflexion faite, il décida de les
+faire enterrer solennellement dans l'église
+de Cholmondeley, toutefois sans faire
+figurer les armoiries à la cérémonie. Mais
+il y assista en personne pour conduire le
+deuil.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, nos amis de Washington
+passèrent de mornes jours dans
+l'attente de Pierre le Manchot, auquel ils
+reprochaient avec amertume de tant
+différer sa venue. Quant à la jolie Sally
+Sellers, qui faisait preuve d'un esprit aussi
+pratique et démocratique que lady Gwendolen
+était romanesque et aristocratique,
+elle menait une existence d'activité précieuse,
+tirant tout le parti possible de sa
+double personnalité. Toute la journée
+durant, elle demeurait dans sa chambre, à
+gagner le pain dont la famille Sellers avait
+le plus grand besoin; le soir, lady Gwendolen
+jouait fort dignement son rôle aristocratique
+d'héritière du nom de Rossmore.
+Pendant la journée, elle n'était qu'une
+brave jeune fille américaine adroite et
+fière de son cerveau et de ses mains,
+comme des résultats qu'elle en pouvait
+obtenir; le soir, elle jouissait de sa liberté
+dans un pays de rêve que peuplaient des
+figures titrées aux couronnes fleuronnées.
+Le jour, sa demeure n'était qu'une pauvre
+chambre dans un vieux bâtiment délabré;
+le soir, c'était la résidence familiale, pompeusement
+appelée Rossmore Towers par
+son père.</p>
+
+<p>Au pensionnat elle avait, sans le savoir,
+appris un métier. Ses camarades avaient
+découvert qu'elle dessinait elle-même ses
+robes. Depuis lors, elle n'avait jamais
+manqué de travail, et elle était loin de
+s'en plaindre, car pouvoir se livrer à un
+travail auquel des dons exceptionnels
+vous destinent est la plus haute joie dans
+la vie, et il était indiscutable que Sally
+Sellers possédait un don réel dans l'art
+de dessiner des vêtements. Trois jours
+après son retour à la maison, elle avait
+déniché du travail. Bien avant le jour où
+Pierre devait se présenter, et avant que
+les deux frères reposassent en terre
+anglaise, elle était déjà submergée de
+commandes, et aucune nécessité de sacrifier
+les chromos de la famille ès mains des
+créanciers ne se faisait plus sentir.</p>
+
+<p>—C'est une vraie perle, ma fille, dit
+Rossmore au commandant; le portrait de
+son père en tous points. Vive et travailleuse
+de ses mains et de sa tête, jamais
+embarrassée, jamais aucune honte à travailler.
+Toujours à la hauteur de la tâche
+quelle qu'elle soit. Née avec de la chance,
+on peut dire, elle ne connaît pas l'insuccès.
+Intensément et pratiquement Américaine
+par l'éducation et en même temps
+intensément et noblement Européenne par
+le sang aristocratique qui coule dans ses
+veines! Exactement comme moi: Mulberry
+Sellers en matière de finance et de
+génie, aux heures de travail. Mais après?
+qui voyez-vous sous les mêmes habits,
+sinon le Rossmore grand seigneur.</p>
+
+<p>Journellement on voyait les deux amis
+au bureau de poste central. Et un jour
+leur persévérance fut récompensée. Dans
+l'après-midi du 20 mai, l'employé leur
+remit enfin une lettre portant le timbre
+de Washington, et adressée à XYZ.
+Elle contenait ces mots: «Vieille futaille
+derrière le dernier réverbère, allée du
+Cheval Noir. Si vous êtes un loyal compère,
+soyez-y demain matin, le 21, à
+10 h. 22, ni plus tôt, ni plus tard, et
+attendez-moi.»</p>
+
+<p>Ayant lu, les amis réfléchirent profondément
+et le lord déclara:</p>
+
+<p>—Ne vous semble-t-il pas qu'il craint
+que nous ne soyons munis d'un mandat
+d'arrêt?</p>
+
+<p>—Pourquoi?</p>
+
+<p>—Parce que ce n'est pas un lieu de
+rendez-vous ordinaire, ni confortable ni
+attrayant. En outre, celui qui voudrait
+sans danger savoir qui attend près de
+cette vieille futaille n'aurait qu'à se tenir
+à l'autre coin de l'allée, prêt à disparaître
+sans avoir été aperçu seulement. N'est-ce
+pas vrai?</p>
+
+<p>—En effet, vous avez raison. On dirait
+décidément un homme incapable d'agir
+avec franchise et loyauté. Il agit comme
+s'il nous prenait pour de vilains cocos, au
+lieu de se conduire en gentleman, et de
+nous dire à quel hôtel il est descendu.</p>
+
+<p>—Nous le tenons, Washington, ça y
+est, s'écria le colonel joyeusement; il
+nous le <i>dit</i>, sans le vouloir.</p>
+
+<p>—Comment ça?</p>
+
+<p>—L'allée qu'il nous indique est une
+petite ruelle déserte sur laquelle donne
+la façade latérale de l'Hôtel Gadsby. C'est
+là qu'il est descendu.</p>
+
+<p>—Qu'est-ce qui vous fait croire cela?</p>
+
+<p>—Croire?... mais j'en suis sûr... il
+occupe une chambre d'où il peut voir les
+alentours de ce réverbère. Il va se tenir
+tranquillement chez lui derrière les
+rideaux, demain à 10 h. 22, et quand il
+nous apercevra près de la vieille futaille,
+il se dira: «J'ai vu un de ces deux individus
+dans le train», et en une demi-minute
+il aura fait sa valise et déguerpi
+pour l'autre bout du monde!</p>
+
+<p>Hawkins faillit se trouver mal de désappointement.</p>
+
+<p>—Oh! colonel, rien à espérer! C'est
+exactement ce qu'il va faire.</p>
+
+<p>—Non, mon ami, c'est ce qu'il ne fera
+pas.</p>
+
+<p>—Pas? Comment ça?</p>
+
+<p>—Parce que <i>vous</i> n'irez pas vous
+montrer par là. J'irai seul. Vous ne viendrez
+qu'après, en compagnie d'un agent,
+avec un mandat,—en civil, l'agent, bien
+entendu,—dès que vous l'aurez vu engager
+la conversation avec moi.</p>
+
+<p>—Quel cerveau vous avez, colonel Sellers!
+Je n'aurais jamais imaginé tout
+cela.</p>
+
+<p>—Ni aucun lord Rossmore, mon cher,
+depuis Guillaume le Conquérant jusqu'à
+Mulberry, en sa qualité de lord, du moins!
+Mais nous sommes aux heures de travail,
+et le grand seigneur a cédé la place! Venez
+que je vous montre la chambre du manchot!</p>
+
+<p>Il était près de 9 heures du soir lorsqu'ils
+se dirigèrent vers le réverbère de l'allée
+du Cheval Noir.</p>
+
+<p>—Vous voyez maintenant, fit le colonel
+triomphalement en désignant d'un
+large geste la façade latérale de l'hôtel
+Gadsby. C'est là, et pas ailleurs! Je
+vous l'avais bien dit!</p>
+
+<p>—Certes, colonel! Mais l'hôtel a six
+étages et je ne me rends pas compte de
+quelle fenêtre...</p>
+
+<p>—Toutes les fenêtres, toutes. Qu'il
+fasse son choix selon sa fantaisie. Pour
+moi, je suis satisfait, maintenant que je
+connais son gîte... Allez vous placer au
+coin de la rue pendant que j'explore
+l'hôtel.</p>
+
+<p>Le noble lord se contenta d'abord d'aller
+et venir parmi la foule des voyageurs,
+puis se posta à proximité de l'ascenseur.
+Une heure durant il surveilla les gens qui
+montaient ou descendaient, mais tous
+étaient normalement pourvus de leurs
+quatre membres. Enfin il aperçut une silhouette
+répondant au signalement, sans
+toutefois avoir le temps de distinguer
+autre chose qu'un chapeau de cow-boy
+de l'Ouest, une sacoche plutôt de couleur
+criarde, et une manche vide repliée et
+épinglée à l'épaule. L'homme lui tournait
+le dos à ce moment et, ayant pénétré
+dans l'ascenseur, disparut rapidement.</p>
+
+<p>Tout joyeux cependant, le colonel rejoignit
+son complice.</p>
+
+<p>—Nous le tenons, commandant, c'est
+lui! Je l'ai vu, de mes yeux vu... A condition
+que je puisse le voir de dos, je le
+reconnaîtrai désormais partout et toujours.
+Nous sommes bons! Allons faire
+régler la question du mandat d'amener,
+afin d'être en mesure de réquisitionner le
+secours des agents!</p>
+
+<p>Toutes les formalités accomplies, ils
+purent enfin se coucher heureux pour
+rêver du grand événement escompté pour
+le lendemain. Ici, il convient de faire
+remarquer que, parmi la cohue qui se pressait
+autour de l'ascenseur, se trouvait un
+jeune parent de Mulberry Sellers; mais
+celui-ci ne s'en doutait guère et ne fit
+pas davantage attention à lui. Ce jeune
+parent était le vicomte Berkeley.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</h2>
+</div>
+
+<p>Arrivé dans sa chambre, lord Berkeley
+se prépara à accomplir cet essentiel devoir
+de tout Anglais en voyage: inscrire les
+événements de la journée et ses réflexions
+dans son «journal». Ces préparatifs
+consistaient notamment à fouiller dans
+sa valise pour trouver une plume. Il y
+avait bien sur sa table un porte-plume à
+côté de l'encrier, mais Berkeley était
+Anglais. On sait que les Anglais fabriquent
+des plumes d'acier pour les neuf dixièmes
+des habitants du globe, mais qu'ils ne s'en
+servent jamais eux-mêmes. Il leur faut à
+tout prix la plume d'oie antédiluvienne.
+Lorsqu'il en eut découvert une, il se mit
+au travail, terminant ainsi la page de
+son journal:</p>
+
+<p>«Après tout, j'ai commis une faute
+énorme. J'aurais dû abandonner mon
+titre et changer de nom dès l'instant de
+mon départ. C'est incroyable et ridicule,
+mais je remarque à chaque pas que ces
+Américains n'ont pas de plus grand désir
+que d'entrer en relations avec un lord.
+Ils ne sont pas rampants comme beaucoup
+d'Européens, mais ils apprendraient
+bien vite à l'être; au fond, il ne leur manque
+que l'accoutumance. Je suis à peine
+arrivé quelque part que tout le monde
+connaît déjà ma qualité. On dirait que les
+Yankees démocrates, apparemment si fiers
+de leur roture, ont un flair spécial grâce
+auquel ils devinent un titre de noblesse
+à distance. J'en suis à chaque instant
+victime et il faut que cela cesse, ou je ne
+pourrai jamais connaître cette Amérique
+d'égalité et de simplicité qui fut mon
+espoir, ces hommes de mœurs modestes
+qui seuls sont dignes d'une grande république
+moderne. Il faut que je change de
+nom sans retard, sinon tous mes projets
+deviendront irréalisables. Dès demain je
+me mettrai à la recherche du prétendant
+américain, afin de lui proposer la substitution
+que j'ai décidée, et puis je chercherai
+un nouveau logement sous un nom
+quelconque.»</p>
+
+<p>Ayant noté ces réflexions importantes
+dans son journal, il alla se coucher et
+s'endormit rapidement. Au bout d'une
+heure ou deux, il se réveilla à moitié avec
+l'impression d'entendre des bruits singuliers
+dans les couloirs de l'hôtel. L'instant
+d'après, il se trouva complètement réveillé;
+un bruit extraordinaire de portes et de
+pas précipités parvenait en effet à ses
+oreilles. De tous les côtés les vitres
+volaient en éclats, les gens couraient et
+poussaient des cris. Quelqu'un frappa en
+passant à sa porte et il entendit ce cri:
+«Sauve qui peut! La maison brûle!»</p>
+
+<p>Lord Berkeley sauta de son lit et chercha
+ses vêtements, mais dans sa hâte, au
+milieu de l'obscurité et de la fumée qui
+commençait à pénétrer dans la chambre, il
+trébucha sur une chaise et tomba. Il se
+serait certainement évanoui s'il ne s'était
+cogné très fort dans sa chute. Dès qu'il
+put se relever, il ouvrit la porte et se
+trouva seul et sans aide dans le couloir
+rempli de fumée. Les flammes avaient
+déjà envahi une partie de l'escalier, mais,
+comme il cherchait une issue de secours,
+il aperçut une chambre encore éclairée
+par un bec de gaz, et dont la porte était
+grande ouverte. Il vit sur une chaise des
+vêtements empilés, sur une autre une
+sacoche qu'il fit tomber pour s'emparer
+de la chaise avec laquelle il fit sauter un
+carreau. Les pompiers l'aperçurent d'en
+bas et écartèrent la foule pour amener une
+échelle de sauvetage. Fallait-il donc qu'il
+se montrât à tous les yeux dans le plus
+simple et le moins seyant des appareils?
+Non! Il avait une minute à attendre peut-être.
+Juste le temps de se glisser dans les
+vêtements oubliés près de lui. C'est ce
+qu'il fit. Ils étaient à peu près à sa taille,
+un peu trop larges sans doute, un peu trop
+voyants comme couleur aussi; et le chapeau
+était d'un genre auquel il n'était
+pas encore accoutumé, puisque, à cette
+époque, Buffalo Bill ne s'était pas encore
+exhibé en Europe. Il réussit sans peine à
+mettre la veste d'un côté; de l'autre la
+manche était repliée et épinglée à l'épaule.
+Le temps de l'arranger autrement lui
+manquait. Vite il fut sur l'échelle, les
+pompiers le saisirent, et en un clin d'œil
+il se trouva en bas mêlé à la foule.</p>
+
+<p>Le chapeau de cow-boy attirait exagérément
+les regards, et il était loin de
+se sentir à son aise, bien que son accoutrement
+suffît pour inspirer le respect. Un
+des gamins attroupés au delà de la corde
+tendue pour empêcher la foule de se mêler
+aux sauveteurs hasarda néanmoins une
+question à laquelle il répondit. Une surprise
+sans égale se peignit dans les regards.</p>
+
+<p>—Eh! Un cow-boy <i>anglais</i>! C'est-y
+pas possible!</p>
+
+<p>«Qu'est-ce qu'un cow-boy», se demanda
+Berkeley. Mais chacun voulait maintenant
+lui poser des questions, et il joua
+des coudes pour se frayer un chemin et
+parvenir hors de cette foule importune.
+Ayant libéré la manche et mis la veste convenablement,
+il s'en fut chercher un logement
+modeste ailleurs. Quand il l'eut
+trouvé, il se déshabilla pour la seconde
+fois et s'endormit bientôt. Au réveil, il
+passa l'inspection de ses nouveaux vêtements
+de hasard. Ils lui paraissaient indiscutablement
+extravagants, mais relativement
+neufs et, en tout cas, propres.
+Dans les poches il découvrit une somme
+assez respectable: 5 billets de 400 dollars
+chaque, près de 50 dollars en menus
+billets et en argent, du tabac, un livre de
+prières impossible à ouvrir, et qui contenait
+du whisky, un carnet de poche, sans
+le nom du propriétaire. D'une écriture
+maladroite y figuraient des chiffres, des
+paris, des ventes, des noms apparemment
+de maquignons des prairies: «Jack-aux-six-doigts»,
+«Jeune-homme-qu'a-peur»,
+etc. Aucune lettre, aucune pièce
+d'identité!</p>
+
+<p>Le jeune homme fit quelques réflexions
+et chercha à s'orienter pour sa future
+existence. Sa lettre de crédit était brûlée
+dans l'incendie; il emprunterait donc les
+50 dollars pour l'instant, en employant
+une partie de la somme à chercher le
+propriétaire par des annonces dans les
+journaux, une autre à payer son logement
+et sa nourriture en attendant de
+trouver du travail.</p>
+
+<p>Cette décision prise, il envoya chercher
+un journal du matin. La première chose
+qui frappa son regard fut la nouvelle de sa
+propre mort imprimée en gros caractères.
+Dans le corps du journal il trouva tous
+les détails désirables; on y racontait comment
+il avait déployé un héroïsme sans
+bornes, digne de sa noble race, en sauvant
+des femmes et des enfants de la maison
+incendiée jusqu'à ce qu'il fût devenu
+impossible à lui-même d'échapper au
+fatal sinistre. On décrivait l'attitude
+consternée de la foule en le voyant enfin
+debout, entouré de flammes, les bras
+croisés et attendant bravement l'approche
+du feu dévorateur et terrible, jusqu'à
+ce que, «parmi cet océan de flammes,
+de fumée, d'épouvante, le jeune héritier
+de la glorieuse famille des Rossmore fût
+enfin saisi par l'ouragan rougeoyant et
+disparût pour toujours du nombre des
+hommes». L'article était si bien tourné,
+l'exploit si sublime que des larmes lui
+vinrent aux yeux.</p>
+
+<p>Il ne tarda pas à se dire que cet événement
+arrivait à point. Lord Berkeley était
+mort! Quelle chance inespérée! Mort
+fort honorablement, ma foi, ce qui rendrait
+la chose plus douce aux yeux de
+son père. Ainsi, tout était pour le mieux. Il
+ne lui restait qu'à choisir un nouvel état
+civil et à recommencer sa vie sur un nouveau
+plan. «Voilà, se disait-il, que pour
+la première fois je respire un air de vraie
+liberté. Enfin, je suis un homme, et rien
+qu'un homme, sur le pied d'égalité avec
+tout le monde. Par mes propres forces je
+m'élèverai désormais, ou bien je sombrerai
+par ma faute. C'est le plus beau
+jour de ma vie!»</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</h2>
+</div>
+
+<p>—Que Dieu ait pitié de nous, Hawkins!
+s'écria douloureusement le colonel
+en laissant choir le journal du matin.</p>
+
+<p>—Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>—Il n'est plus! Le jeune et brillant
+héritier d'une famille illustre, le plus
+doué, le plus courageux, le plus noble de
+sa race... a quitté ce monde enveloppé de
+la gloire sublime des flammes du brasier.</p>
+
+<p>—Qui?</p>
+
+<p>—Mon estimé et glorieux jeune parent,
+Kirkcudbright Llanover Marjoribanks
+Sellers, vicomte Berkeley, héritier de
+l'usurpateur Rossmore.</p>
+
+<p>—Pas possible!</p>
+
+<p>—C'est la pure vérité.</p>
+
+<p>—Quand cela?</p>
+
+<p>—Cette nuit.</p>
+
+<p>—Et où?</p>
+
+<p>—Ici même, à Washington, à son
+arrivée d'Angleterre, d'après les journaux.</p>
+
+<p>—Vous m'étonnez, colonel!</p>
+
+<p>—L'hôtel a complètement brûlé.</p>
+
+<p>—Quel hôtel?</p>
+
+<p>—Le Gadsby!</p>
+
+<p>—Dieu du ciel! Est-ce que nous les
+aurions perdus tous les deux, alors?</p>
+
+<p>—Les deux... qui?</p>
+
+<p>—Pierre le Manchot.</p>
+
+<p>—Cré nom de nom! Je l'avais oublié,
+celui-là. J'espère bien que non.</p>
+
+<p>—J'espère... vous dites! Je vous
+crois! Car nous ne pouvons pas nous
+passer de lui. Nous pouvons plus facilement
+supporter la perte d'un million de
+vicomtes que celle de notre seul et unique
+salut.</p>
+
+<p>Ils parcoururent attentivement l'article
+et furent terrifiés en apprenant que l'on
+avait aperçu un manchot en vêtement
+de nuit, visiblement hagard de peur, qui
+n'écoutait aucun appel, mais s'enfuyait
+vers un escalier déjà en flammes sans
+aucune issue.</p>
+
+<p>—Pauvre garçon! soupira Hawkins...
+Et dire qu'il avait des amis si près. Si
+nous étions restés un peu plus longtemps
+hier soir, qui sait si nous ne l'eussions pas
+sauvé?</p>
+
+<p>Le lord releva la tête et dit avec calme:</p>
+
+<p>—Le fait qu'il est mort importe peu.
+Jusqu'à présent, c'était une prise douteuse;
+cette fois-ci, nous le tenons pour
+de bon.</p>
+
+<p>—Comment? Nous le tenons?</p>
+
+<p>—Je vais le matérialiser.</p>
+
+<p>—Rossmore, je vous en prie, ne plaisantez
+pas! Croyez-vous vraiment pouvoir
+le faire?</p>
+
+<p>—Je peux le faire, aussi vrai que vous
+êtes assis sur cette chaise-là. Et je le
+ferai.</p>
+
+<p>—Donnez-moi la main, mon ami,
+que je vous remercie de m'avoir réconforté.
+J'étais désespéré, mais vous m'avez
+rendu à la vie. Et maintenant, allez-y
+tout de suite; faites le nécessaire!</p>
+
+<p>—Cela me demandera un peu de
+temps, Hawkins, mais nous ne sommes
+nullement pressés, n'est-ce pas, étant
+données les circonstances. D'autre part, certains
+devoirs m'incombent tout d'abord
+à la suite du décès de ce jeune gentilhomme...</p>
+
+<p>—Naturellement. Je regrette mon étourderie
+à propos de ce nouveau deuil cruel.
+Il est tout naturel que vous songiez
+d'abord à le matérialiser, lui...</p>
+
+<p>—Ce... ce n'est pas précisément ce
+que je voulais dire; mais, somme toute...
+où avais-je donc la tête? Évidemment, il
+faut que je le matérialise. Ah! Hawkins,
+l'égoïsme est à la base de tous les actes
+d'un être humain! Pardonnez-moi cette
+faiblesse de n'avoir pas immédiatement
+songé à ce que vous dites. Oui, je vous
+donne ma parole que je le matérialiserai.</p>
+
+<p>—Ce sont là paroles dignes du vrai
+Sellers, de mon vieil ami.</p>
+
+<p>—Mais, Hawkins, une chose me frappe
+à l'instant, et sur laquelle je n'ai pas
+insisté jusqu'ici: il nous faudra beaucoup
+de circonspection.</p>
+
+<p>—Comment cela?</p>
+
+<p>—Nous ne devons pas souffler mot
+de ces matérialisations, pas y faire la plus
+petite allusion devant le monde. Sans
+parler de ma femme et de ma fille—natures
+impressionnables—qui pourraient
+s'en affecter, il est probable que
+les domestiques nègres, s'ils l'apprenaient,
+ne consentiraient pas à rester ici
+une minute de plus.</p>
+
+<p>—Très probable, en effet! Vous avez
+bien fait en me mettant sur mes gardes,
+car je me laisse parfois aller à des confidences
+quand je ne suis pas prévenu...</p>
+
+<p>Le colonel pressa un bouton de sonnerie
+électrique, une fois, deux fois, avec
+autant de sérieux que s'il avait ignoré
+qu'elle n'avait ni fil ni batterie; puis,
+grognant contre les déplorables méthodes
+des électriciens, il saisit une vieille sonnette
+posée sur sa table et l'agita vivement.</p>
+
+<p>—Vous avez sonné, monsieur Sellers? fit
+Daniel en entrant.</p>
+
+<p>—Non! monsieur Sellers n'a pas sonné.</p>
+
+<p>—Alors c'était vous, monsieur Washington?
+car j'ai bien entendu sonner, monsieur.</p>
+
+<p>—Non, monsieur Washington n'a pas
+davantage sonné.</p>
+
+<p>—Dieu de Dieu! Qui donc a sonné?</p>
+
+<p>—C'est lord Rossmore qui a sonné.</p>
+
+<p>Le vieux nègre leva les bras au ciel:</p>
+
+<p>—Enfer et damnation! J'avais encore
+oublié ce nom. Venez, Jinny! Accourez!</p>
+
+<p>Jinny arriva.</p>
+
+<p>—Exécutez l'ordre que le lord va vous
+donner! Moi, il faut que je descende à
+la cuisine étudier ce nom-là jusqu'à ce
+que je le sache!</p>
+
+<p>—Vous dites? Moi exécuter l'ordre.
+Je ne suis pas votre nègre à vous, tout de
+même. C'est vous que Monsieur a sonné!</p>
+
+<p>—C'est la même chose! Quand on
+sonne l'un, c'est pour l'autre, et quand
+mon vieux maître me dit...</p>
+
+<p>—Venez donc à la cuisine, et je vous
+dirai...</p>
+
+<p>Ils sortirent ensemble, mais, le
+bruit de leur dispute ne cessant pas pour
+cela, le lord déclara:</p>
+
+<p>—Voilà l'ennui d'avoir de vieux
+domestiques qui furent jadis vos esclaves
+et qui demeurent toujours vos amis personnels.</p>
+
+<p>—Comme des membres de votre
+famille.</p>
+
+<p>—Des membres de la famille, voilà ce
+qu'ils deviennent par le fait, <i>les</i> membres
+de la famille! Parfois les maîtres de la
+maison. Ces deux vieux sont très attachés,
+très honnêtes et fidèles, mais, sapristi,
+ils font exactement ce qu'ils veulent, ils
+se mêlent à la conversation comme ils
+veulent, et, à vrai dire, ils seraient bons à
+faire pendre.</p>
+
+<p>Ce n'était là qu'une parole en l'air, mais,
+comme d'habitude, elle suffisait à donner
+au colonel une inspiration.</p>
+
+<p>—Tout ce que je voulais, Hawkins,
+était de faire descendre la famille, afin de
+lui communiquer la triste nouvelle.</p>
+
+<p>—C'est pas la peine de déranger les
+domestiques, alors; je vais aller chercher
+ces dames.</p>
+
+<p>Pendant son absence, le colonel examina
+l'idée qui lui était venue si soudainement.</p>
+
+<p>«Lorsque je serai parvenu à bien réaliser
+la question de la matérialisation, se
+dit-il, je suggérerai à Hawkins de tuer ces
+vieux nègres; après, il sera beaucoup plus
+facile d'en venir à bout. Il est probable
+que l'on réussirait, grâce à l'hypnotisme,
+à obtenir le parfait silence d'un nègre ainsi
+matérialisé. On pourrait rendre cet état
+permanent, sans doute, et aussi modifiable
+à volonté, pour obtenir qu'ils soient
+tantôt <i>très</i> silencieux, tantôt aptes à
+parler un peu, doucement, tantôt mus par
+un violent et expressif désir d'agir... L'idée
+est très ingénieuse. Il ne s'agit que de
+l'adapter au sujet... avec un système de vis
+ou quelque chose d'analogue.»</p>
+
+<p>Les dames firent leur entrée; accompagnées
+de Hawkins et suivies des deux
+nègres ramenés par la curiosité.</p>
+
+<p>Sellers fit solennellement part de la
+nouvelle, commençant par les prévenir
+délicatement qu'un coup exceptionnellement
+rude les atteindrait dans leurs affections,
+puis, saisissant le journal, il lut à
+haute voix les détails de l'incendie et de la
+mort héroïque de leur jeune parent. Des
+expressions de sympathie et de regret
+de la part de tous les assistants firent suite
+à cette lecture. La vieille dame pleura à
+la pensée de la mère du jeune héros qui
+aurait été fière de son pauvre fils, malgré
+son immense chagrin, si elle avait été en
+vie. Les deux vieux domestiques pleurèrent
+également en se laissant aller aux
+lamentations avec cette sincérité éloquente
+naturelle à leur race. Gwendolen
+se montra très émue, comme le voulait
+d'ailleurs son caractère romanesque. Elle
+ajouta que la conduite de ce jeune homme
+dénotait un cœur noble et généreux, une
+perfection à laquelle sa haute naissance
+ajoutait encore. Elle aurait tant aimé
+rencontrer un homme qui possédât de
+telles qualités exceptionnelles; sa seule
+vue, ne fût-ce que l'espace d'un bref
+instant, aurait, lui semblait-il, anobli son
+propre caractère et chassé à tout jamais
+de son esprit les pensées basses ou vulgaires.</p>
+
+<p>—A-t-on trouvé son corps, Rossmore?
+demanda l'épouse du colonel.</p>
+
+<p>—Oui, répondit-il, c'est-à-dire, ils en
+ont trouvé plusieurs. C'est certainement
+l'un d'eux, mais tous sont méconnaissables.</p>
+
+<p>—Qu'allez-vous faire, alors?</p>
+
+<p>—Je vais reconnaître un des corps que
+je ferai envoyer au malheureux père.</p>
+
+<p>—Mais, papa, vous n'avez jamais vu
+ce jeune homme?</p>
+
+<p>—Non, Gwendolen; pourquoi me
+demandez-vous cela?</p>
+
+<p>—Parce que... comment allez-vous le
+reconnaître?</p>
+
+<p>—Je... vous savez que l'on dit impossible
+de les identifier. J'en enverrai un
+au père; il n'y a probablement pas
+d'autre choix.</p>
+
+<p>Gwendolen savait qu'il ne servirait à
+rien de discuter davantage cette question,
+puisque la décision de son père était prise et
+que l'occasion s'offrait à lui de se montrer
+dans une attitude en quelque sorte
+officielle sur la scène de la catastrophe.
+Elle se taisait donc, jusqu'au moment
+où il lui demanda un panier.</p>
+
+<p>—Un panier, papa; pour quoi faire?</p>
+
+<p>—Il se peut que ce soient des cendres!</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX</h2>
+</div>
+
+<p>Le lord et Washington partirent pour
+leur douloureuse mission, tout en échangeant
+des idées.</p>
+
+<p>—C'est toujours la même chose!</p>
+
+<p>—Quoi donc, colonel?</p>
+
+<p>—Il y en avait sept! Des actrices!
+Tout a été brûlé!</p>
+
+<p>—Elles aussi?</p>
+
+<p>—Oh! non, elles se sauvent toujours,
+mais pas une qui ait eu la présence d'esprit
+de sauver ses bijoux!</p>
+
+<p>—C'est curieux!</p>
+
+<p>—Curieux, dites-vous? C'est bien la
+chose la plus extravagante en ce bas
+monde! Elles n'apprennent donc rien,
+sinon par cœur? Parfois on dirait que la
+fatalité s'en mêle! Voyez, par exemple,
+cette fameuse M<sup>me</sup> Cabotine qui joue des
+rôles sensationnels. Toute sa réputation
+vient de ses incendies.</p>
+
+<p>—Comment expliquez-vous cela?</p>
+
+<p>—Sa qualité de victime a fait connaître
+son nom; la foule l'a retenu et, chaque
+fois que l'occasion se présente, on accourt
+pour la voir, sans se rappeler au juste
+la raison de sa célébrité. Elle a débuté
+tout en bas de l'échelle théâtrale. Treize
+dollars par semaine et l'obligation de
+fournir elle-même ses frusques.</p>
+
+<p>—Ses frusques?</p>
+
+<p>—Oui, ses costumes... L'hôtel où elle
+logeait fut dévoré par les flammes, et elle
+perdit dans l'incendie pour 30 000 dollars
+de bijoux.</p>
+
+<p>—Elle? D'où les avait-elle?</p>
+
+<p>—Dieu le sait! Des cadeaux peut-être,
+offerts par de jeunes snobs ou de vieux
+marcheurs. Les journaux ne parlaient
+que de cela. Elle demanda de l'augmentation,
+et on la lui accorda. Puis nouvel
+incendie, nouvelle perte de diamants,
+nouvelle augmentation. Sa renommée
+était faite, elle était devenue une étoile.</p>
+
+<p>—Si cela continue, c'est une renommée
+d'un genre plutôt risqué.</p>
+
+<p>—Pas du tout! Elle est née avec de
+la chance; partout où il y a un hôtel qui
+brûle, on la trouve parmi les voyageurs.
+Et si par hasard elle n'y est pas, ses bijoux
+y sont. On ne peut appeler cela que de la
+chance!</p>
+
+<p>—C'est extraordinaire. Elle a dû
+perdre des barils de diamants!</p>
+
+<p>—Des barils, vous dites! Des tonneaux,
+oui! A tel point que les hôteliers
+sont devenus superstitieux: ils ne veulent
+plus la recevoir. Ils craignent l'incendie.
+Les assurances résilient leur police. Mais
+je suis sûr qu'elle était dans le Gadsby
+cette nuit. Et si demain un hôtel brûle à
+San Francisco, elle y sera aussi, et tous ses
+bijoux seront encore perdus.</p>
+
+<p>—C'est extraordinaire!... C'est phénoménal!</p>
+
+<p>Lorsqu'ils arrivèrent sur le lieu du
+désastre, le pauvre vieux lord jeta un
+regard mélancolique sur cette morgue
+improvisée, et se détourna vivement,
+accablé par la désolation du spectacle.</p>
+
+<p>—Il est certain, Hawkins, fit-il, que
+personne ne pourra jamais identifier ces
+malheureuses victimes. Cherchez à vous
+y reconnaître, mon émotion m'en empêche.</p>
+
+<p>—Lequel dois-je choisir, pensez-vous?</p>
+
+<p>—Prenez n'importe lequel! Le moins
+abîmé.</p>
+
+<p>Cependant les agents de service s'étaient
+approchés,—ils connaissaient le lord,
+tout le monde le connaissait à Washington,—et
+ils lui firent savoir qu'aucun de ces
+corps ne pouvait être celui de son infortuné
+parent. Ils lui montrèrent l'endroit
+où celui-ci aurait dû se trouver si le
+compte rendu des journaux n'était pas
+erroné, l'endroit où il aurait péri si la
+fumée l'avait surpris dans sa chambre,
+et enfin un troisième endroit où son corps
+aurait été consumé au cas où il se serait
+dirigé vers la porte de secours.</p>
+
+<p>Le colonel essuya une larme et dit à
+Hawkins:</p>
+
+<p>—Ainsi que vous le voyez, mes prévisions
+étaient justes. Nous n'emporterons
+d'ici que des cendres. Voudriez-vous
+avoir la grande obligeance d'aller
+chercher deux autres paniers chez l'épicier?</p>
+
+<p>Quand ils furent en possession du nombre
+de paniers indispensable, ils ramassèrent
+des cendres aux trois endroits désignés
+par les agents, et retournèrent à la
+maison pour convenir de la meilleure
+manière de les expédier en Angleterre.</p>
+
+<p>Ils placèrent les trois paniers sur la
+table du salon et montèrent au grenier
+chercher un vieux drapeau britannique
+destiné à recouvrir la table, devenue
+catafalque pour la circonstance. Mais
+lady Rossmore, rentrant d'une course
+dans le quartier, survint inopinément. Elle
+fit des objections sérieuses à la cérémonie
+intime projetée par son mari.</p>
+
+<p>—Vous avez toujours de très bonnes
+intentions, mon cher! Vous tenez à rendre
+un dernier hommage à ces restes, et
+personne ne trouvera rien à redire. Pourtant,
+vous vous y prenez mal, et vous allez
+le reconnaître vous-même. Vous ne pouvez
+pas vous mettre devant ces paniers
+en prenant un air contrit... les circonstances
+sont très tristes et très solennelles...
+elles n'en prêtent pas moins au ridicule.
+Ce serait ridicule avec un panier, ça l'est
+trois fois avec trois paniers. Abandonnez
+votre idée, Mulberry, et tâchez de trouver
+autre chose!</p>
+
+<p>Il fut décidé que la famille se réunirait
+pour discuter la question de savoir ce que
+l'on ferait des cendres.</p>
+
+<p>Rossmore était d'avis de les expédier
+sur-le-champ à la maison paternelle en
+Angleterre. Sa femme lui posa cette question:</p>
+
+<p>—Auriez-vous l'intention d'envoyer
+les trois paniers?</p>
+
+<p>—Certainement, tous les trois!</p>
+
+<p>—En même temps?</p>
+
+<p>—Songez donc un peu! A l'adresse du
+malheureux père de cet infortuné jeune
+homme! C'est impossible! Le coup serait
+trop rude. Non, un panier à la fois,
+pour qu'il se fasse peu à peu à l'idée
+cruelle.</p>
+
+<p>—Vous croyez obtenir ce résultat
+ainsi, papa? demanda Gwendolen.</p>
+
+<p>—Mais oui, ma fille! Rappelez-vous
+que vous êtes jeune, et qu'il est vieux,
+lui. Il ne pourrait guère supporter de
+recevoir tout d'un seul coup. Un panier
+à la fois, avec des intervalles reposants
+entre chaque envoi, voilà qui adoucirait
+sa peine. Il s'y habituerait avant d'avoir
+tout reçu. D'autre part, il sera plus prudent
+d'avoir recours à trois navires différents:
+sait-on jamais si une tempête, un
+naufrage...</p>
+
+<p>—Votre idée ne me satisfait guère,
+papa! Si j'étais ce père, je trouverais cela
+terrible de le voir revenir ainsi, parcelle
+par parcelle. Puis c'est une chose effroyablement
+triste d'attendre indéfiniment le
+jour des obsèques...</p>
+
+<p>—Oh! non, ma chère enfant. Vous
+vous trompez. Le vieillard ne pourrait,
+en effet, supporter de tels délais. Il y
+aura évidemment trois obsèques.</p>
+
+<p>Lady Rossmore releva la tête:</p>
+
+<p>—Est-ce là ce qui, selon vous, adoucirait
+sa peine? Vous faites un raisonnement
+erroné: je suis certaine qu'il doit être
+enterré en une fois.</p>
+
+<p>—C'est aussi mon avis, murmura Hawkins.</p>
+
+<p>—Et le mien également, ajouta la
+jeune fille.</p>
+
+<p>—C'est vous qui vous trompez, tous,
+déclara le lord. Vous vous en apercevrez
+tout de suite, si vous vous donnez la peine
+de réfléchir un instant. Les restes de ce
+pauvre jeune homme sont contenus dans
+un seul de ces trois paniers.</p>
+
+<p>—Alors c'est bien facile, s'écria lady
+Rossmore; il faudra faire des funérailles
+pour ce panier-là!</p>
+
+<p>—C'est cela même, fit lady Gwendolen.</p>
+
+<p>—C'est loin d'être aussi facile que
+vous le supposez, répliqua le lord, pour
+la bonne raison que nous ignorons dans
+lequel de ces paniers il se trouve. Nous
+savons qu'il est dans l'un d'eux, mais c'est
+tout ce que nous savons. Vous vous rendez
+compte à présent que c'est moi qui ai
+raison: il faudra célébrer les funérailles
+trois fois, il n'y a pas d'autre solution!</p>
+
+<p>—Et il faudra aussi trois tombes, trois
+monuments et trois inscriptions? demanda
+la jeune fille.</p>
+
+<p>—Eh!... mon Dieu... oui... pour bien
+faire. C'est du moins à cette solution que
+je m'arrêterais, moi, en pareil cas.</p>
+
+<p>—Mais cela ne se peut pas, papa!
+Chacune des inscriptions mentionnerait le
+même nom, relaterait les mêmes pénibles
+circonstances, et l'on en inférerait que le
+mort repose sous les trois monuments, ce
+qui ne se peut en aucune façon.</p>
+
+<p>Le lord commençait à se décontenancer.
+Il répondit:</p>
+
+<p>—Je reconnais que c'est là une objection
+des plus sérieuse! Je ne vois vraiment
+pas de solution!</p>
+
+<p>Il y eut un silence qui menaçait de se
+prolonger. Hawkins prit enfin la parole:</p>
+
+<p>—Il me semble que si nous mélangions
+ces trois sortes de cendres...</p>
+
+<p>Le lord lui prit la main et se mit à la
+secouer avec une effusion pleine de gratitude.</p>
+
+<p>—Voilà qui vient à point pour résoudre
+le problème. Un navire, une cérémonie,
+une tombe, un monument, c'est admirable
+dans sa logique! Votre proposition vous
+fait grand honneur, commandant Hawkins;
+elle m'a tiré d'un pénible et considérable
+embarras, et elle évitera à ce
+pauvre père affligé beaucoup de souffrance.
+Donc, c'est entendu, il sera
+embarqué en un seul panier.</p>
+
+<p>—Quand pensez-vous l'expédier? demanda
+sa femme.</p>
+
+<p>—Demain, tout de suite, naturellement!</p>
+
+<p>—A votre place, j'attendrais, Mulberry!</p>
+
+<p>—Attendre? Pourquoi?</p>
+
+<p>—<i>Vous</i> ne tenez pas personnellement
+à faire de la peine à ce malheureux vieillard
+là-bas?</p>
+
+<p>—Dieu sait que non.</p>
+
+<p>—En ce cas, attendez qu'il vous
+réclame les restes de son fils. De cette
+façon, vous lui éviterez, pour quelque
+temps au moins, le chagrin le plus violent
+qu'un père puisse ressentir: la <i>certitude</i>
+de son malheur. Il ne les réclamera
+sans doute jamais.</p>
+
+<p>—Pourquoi pas?</p>
+
+<p>—Parce que cela lui enlèverait du
+même coup ce qu'il garde de plus précieux
+ici-bas: l'incertitude, le vague espoir que
+peut-être, après tout, son enfant aura
+échappé au désastre, et qu'un jour il le
+reverra.</p>
+
+<p>—Cependant, Polly, il saura par les
+journaux que son fils a péri dans les
+flammes.</p>
+
+<p>—Il se gardera, lui-même, de croire
+entièrement en ce que diront les journaux;
+il trouvera des arguments pour se
+prouver envers et contre tout que son fils
+est encore en vie, et il ne cessera d'espérer
+jusqu'à sa mort. Tandis que s'il reçoit
+les cendres de celui-ci, s'il peut les voir,
+les toucher, son désespoir sera sans
+remède.</p>
+
+<p>—Oh! mon Dieu! Jamais il ne les
+verra, Polly! Vous m'avez empêché de
+commettre un véritable crime, et je vous
+en bénirai toute ma vie. Nous savons
+enfin ce que nous devons faire. Nous
+mettrons de côté ces cendres avec toute
+la déférence due, et le père n'en saura
+jamais rien.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_X">CHAPITRE X</h2>
+</div>
+
+<p>Le jeune lord Berkeley respirait avec
+une grande joie l'air vivifiant de la liberté,
+se sentant plein de force pour ses débuts
+dans la carrière rêvée. Toutefois il n'était
+pas sans pressentir des moments de faiblesse
+et de découragement, des assauts
+d'infortune que son esprit vigoureux
+n'avait pas accoutumé de subir. Il était
+de taille à les repousser, mais, tout de
+même, il jugea bon de couper les ponts
+derrière lui. Il continuerait donc, se dit-il,
+à rechercher par la voie de la presse le
+propriétaire des sommes qu'il avait trouvées
+dans les vêtements du cow-boy, mais il les
+placerait, en attendant, de façon à ne pas
+pouvoir y faire d'occasionnels emprunts.
+Dès qu'il eut rédigé une annonce dans le
+journal le plus lu de la capitale, il se dirigea
+vers une maison de banque pour y faire le
+dépôt des 500 dollars.</p>
+
+<p>—A quel nom? demanda l'employé.</p>
+
+<p>Il eut une légère hésitation, car il avait
+omis de prévoir la question. Il dit le premier
+nom de fantaisie qui lui vint à l'esprit:</p>
+
+<p>—Howard Tracy.</p>
+
+<p>Quand il fut sorti, l'employé, étonné,
+remarqua «que le cow-boy avait rougi».</p>
+
+<p>Le premier pas était fait, mais l'argent
+était encore à sa disposition. Il recommença
+donc à une seconde banque une
+opération de virement ayant pour objet
+de le mettre dans l'impossibilité de toucher
+l'argent sans produire des pièces
+d'identité au nom de Howard Tracy,
+pièces que naturellement il ne possédait
+pas.</p>
+
+<p>«Cela fait, il ne me reste qu'à triompher
+par mon travail, ou à mourir de
+faim», se dit-il, non sans satisfaction.</p>
+
+<p>Puis il alla à la poste envoyer une
+dépêche ainsi conçue à son père:</p>
+
+<p>«Échappé heureusement à incendie
+hôtel. Pris nom fantaisiste. Au revoir.»</p>
+
+<p>Pendant les premiers jours qui suivirent,
+il ne cessa pas de se dire qu'il se trouvait
+dans un pays où il y avait du travail et du
+pain pour tout le monde. Mais ses premiers
+efforts pour trouver une situation
+d'avenir où ses connaissances acquises
+durant ses années d'études à l'Université
+d'Oxford pourraient lui être utiles ne furent
+couronnés d'aucun succès. Pour obtenir
+des postes de ce genre, il ne servait de rien
+d'avoir appris quelque chose; l'important
+était de pouvoir fournir des recommandations
+d'hommes influents, surtout de
+politiciens. Partout il fut éconduit, sans
+doute pour des raisons pertinentes. Aux
+uns, son accent révélait qu'il était Anglais;
+aux autres, ses vêtements de cow-boy
+paraissaient suspects. Certes, ces vêtements
+commandaient un respect prudent,
+mais ils ne lui procuraient pas la situation
+espérée. Il s'était juré qu'il ne les quitterait
+pas, car il comptait que leur légitime
+propriétaire, les reconnaissant dans
+la rue, l'aborderait et lui permettrait ainsi
+de lui restituer l'argent. Rien ne lui faisait
+abandonner cette idée que sa droiture lui
+avait inspirée.</p>
+
+<p>Une semaine s'écoula de la sorte. Le
+jeune homme commença à sentir les premiers
+effets du découragement. Il avait
+déjà cherché du travail de tous les côtés,
+diminuant graduellement ses prétentions,
+sans réussir, sans même récolter une de
+ces vagues promesses qui aident à supporter
+l'attente. Il ne lui restait plus qu'à
+se faire terrassier ou plongeur dans un
+restaurant de quinzième ordre.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'il s'aperçut que ses
+dépenses n'étaient nullement en rapport
+avec sa situation précaire. Il décida sur-le-champ
+de quitter le modeste hôtel où il
+avait élu domicile après l'incendie, et se
+mit à la recherche d'un logement à sa convenance.
+Il eut la satisfaction de le trouver,
+mais il lui fallut payer d'avance
+4 dollars et demi. Cette somme lui assura
+la nourriture et le gîte pour une semaine.</p>
+
+<p>La patronne de l'établissement, une
+femme plutôt bienveillante, qui devait
+avoir trimé toute sa vie durant, le conduisit
+par un étroit escalier jusqu'à sa future
+chambre. Il y vit deux lits à deux personnes
+et un lit de camp, et apprit sans
+tarder qu'il lui serait permis de dormir
+seul dans un des grands lits jusqu'à l'arrivée
+d'un nouveau pensionnaire, et que
+cette gracieuseté du début ne lui coûterait
+aucun supplément. Plus tard, dans
+quelques jours, il lui faudrait donc avoir
+un compagnon de lit; charmante perspective
+qui lui donnait déjà la nausée.</p>
+
+<p>Cependant M<sup>me</sup> Marsh, la patronne, se
+montrait fort prévenante, exprimant l'espoir
+qu'il serait content de sa pension;
+tout le monde en était content, affirmait-elle.</p>
+
+<p>—Nous avons un tas de très gentils
+garçons, qui évidemment font pas mal de
+chahut, mais rien que pour s'amuser un
+brin. Comme vous le voyez, cette chambre
+communique avec une autre par derrière;
+quelquefois les occupants des deux
+se réunissent, tantôt dans l'une, tantôt
+dans l'autre. Quand il fait trop chaud, la
+nuit, ils montent se coucher sur le toit, à
+moins qu'il ne pleuve. Cette année, la saison
+est si avancée qu'ils ont déjà pu dormir
+sur le toit deux fois. Si vous voulez y
+aller tout de suite marquer votre place à
+la craie, comme ils le font, vous le pouvez.
+Vous trouverez la craie à côté de la
+cheminée. Je ne sais pas pourquoi je vous
+explique tout cela, vous connaissez naturellement
+ces habitudes!</p>
+
+<p>—Oh! non, je ne les connais pas du
+tout.</p>
+
+<p>—Non bien sûr?... Où ai-je donc la tête?
+Il y a assez d'espace dans les prairies...
+pas besoin d'y marquer sa place à la craie,
+n'est-ce pas! Mais ici chacun a son
+domaine, chacun monte son matelas, et
+son camarade de lit le descend, ou chacun
+s'en charge à son tour. C'est leur
+affaire. Vous verrez que vous aimerez bien
+vos camarades, tous faciles à vivre...
+excepté le typo. C'est lui qui dort dans le
+lit de camp. Il n'est pas comme les autres:
+il est si bizarre! Je ne crois pas qu'on
+arriverait à le faire coucher dans le même
+lit qu'un camarade pour tout l'or du
+monde! Et je ne dis pas cela en l'air, je
+le sais, voyez-vous, on l'a mis à l'épreuve.
+Un soir, pendant qu'il était encore dans
+un journal du matin,—maintenant il
+travaille pour un journal du soir,—ils
+enlevèrent son lit. Quand il rentra, à
+3 heures du matin, il n'y avait de place pour
+lui qu'à côté du fondeur. Mais il préféra
+rester assis sur une chaise tout le reste de
+la nuit. Vous pouvez me croire, ce n'est
+pas une blague. Ils prétendent qu'il a un
+grain, mais je n'en crois rien. C'est un
+Anglais, et les Anglais sont terriblement
+difficiles. Vous ne m'en voulez pas de
+dire cela? Vous... vous êtes Anglais aussi,
+sans doute?</p>
+
+<p>—En effet.</p>
+
+<p>—Je le pensais bien. Je l'ai compris à
+la façon incorrecte dont vous prononcez
+les mots qui ont un <i>a</i>! Le typo est certainement
+un très brave garçon, et il
+s'entend assez bien avec l'employé du
+photographe, avec le chaudronnier et le
+forgeron qui travaille à l'arsenal, mais
+moins bien avec les autres. A vrai dire,—mais
+c'est confidentiel, et les autres l'ignorent,—c'est
+une espèce d'aristocrate; son
+père est médecin, et vous savez que c'est
+quelque chose; en Angleterre, bien
+entendu, car ici un médecin n'est pas
+quelque chose d'extraordinaire, même s'il
+l'est pour de bon! Là-bas, c'est autrement,
+cela se comprend. Ce garçon s'est chamaillé
+avec son paternel, puis il se sentait
+peut-être taillé pour vivre en ce pays-ci,
+et c'est ainsi qu'il est venu parmi nous
+chercher du travail ou mourir de faim. Il
+avait été à l'école, comprenez-vous, et se
+croyait apte à faire quelque chose... Vous
+disiez?</p>
+
+<p>—Rien! Je soupire seulement!</p>
+
+<p>—Ce fut là son erreur. Un peu plus, et
+il serait bel et bien mort de faim, si un
+typographe ne l'avait pas pris en pitié
+et casé comme apprenti. Il apprit le
+métier, et depuis il n'est pas à plaindre.
+Mais il avait été sur le point de ravaler
+sa fierté et d'écrire au père... Eh! mon
+Dieu, voilà que vous soupirez de nouveau!
+Vous n'êtes pas souffrant... ou
+est-ce que mon bavardage?</p>
+
+<p>—Pas le moins du monde! Je vous en
+prie, continuez, cela me fait grand plaisir.</p>
+
+<p>—Voyez-vous, il est ici depuis dix ans;
+il n'a que vingt-huit ans, mais ce qui le
+chiffonne, c'est de ne pouvoir s'habituer
+à être un ouvrier et à ne fréquenter que
+des ouvriers; il me dit toujours qu'il est
+un <i>gentleman</i>! C'est presque laisser entendre
+que les camarades ne le sont pas,
+mais je suis assez sur mes gardes pour ne
+pas aller le raconter.</p>
+
+<p>—Il n'y aurait pas grand mal, ce me
+semble.</p>
+
+<p>—Pas grand mal! Ils ne se gêneraient
+pas pour lui donner une bonne raclée,
+n'est-ce pas! N'en feriez-vous pas autant?
+Bien sûr que vous le feriez. Ne vous laissez
+jamais dire en ce pays-ci que vous
+n'êtes pas un <i>gentleman</i>. Mais, grand Dieu,
+où ai-je la tête? Qui donc serait assez fou
+pour dire à un cow-boy qu'il n'est pas un
+gentleman?</p>
+
+<p>Une jolie fille d'environ dix-huit ans,
+élancée et alerte, entra dans la chambre,
+sans la moindre hésitation ou timidité.
+Elle portait une robe très bon marché,
+mais propre et seyante. La mère
+observa du coin de l'œil son interlocuteur
+et put lire sur son visage l'expression
+de l'admiration jointe à la surprise.</p>
+
+<p>—Voici ma fille Hattie... que dans
+l'intimité nous appelons Poussie! Notre
+nouveau pensionnaire!</p>
+
+<p>Le jeune Anglais salua, non sans embarras,
+car la présentation avait réveillé ses
+instincts d'homme du monde, et il ne
+savait pas quel maintien avoir quand
+on le présentait ainsi à une femme de
+chambre, fût-elle en même temps la fille
+de la propriétaire d'une maison meublée
+pour ouvriers.</p>
+
+<p>La jeune fille ne fit aucune attention
+à son salut, mais tendit la main avec cordialité,
+disant, simplement, selon la coutume:</p>
+
+<p>—Cela va bien?</p>
+
+<p>Puis elle se dirigea vers l'unique lavabo
+de la chambre et se regarda dans une
+petite glace de bazar, à dix-neuf sous,
+accrochée au-dessus. Elle mouilla deux
+doigts avec sa langue et égalisa une frisette,
+bien collée au front, avant de commencer
+à faire la chambre.</p>
+
+<p>—Il faut que je descende; cela va
+être l'heure du souper bientôt. Installez-vous,
+monsieur Tracy, en attendant la
+cloche.</p>
+
+<p>La patronne sortit tranquillement, sans
+se préoccuper des jeunes gens qu'elle
+laissait en tête à tête. L'Anglais, bien élevé,
+s'étonna de cette négligence de la part
+d'une mère d'apparence si respectable,
+et il voulut prendre son chapeau pour
+débarrasser la jeune personne de sa présence,
+mais elle lui dit:</p>
+
+<p>—Où allez-vous?</p>
+
+<p>—Nulle part au juste, mais, comme
+je pourrais vous gêner ici...</p>
+
+<p>—Pas du tout! Qui vous dit que vous
+me gêneriez? Je vous ferais bien bouger
+quand vous seriez gênant!</p>
+
+<p>Elle était déjà en train de faire les lits.
+Il se rassit en la regardant travailler.</p>
+
+<p>—Qu'est-ce qui a pu vous faire croire
+cela? Vous figurez-vous que j'aie besoin
+de toute la chambre pour faire un lit, ou
+même deux?</p>
+
+<p>—Non. Ce n'était pas précisément ma
+pensée. Mais nous sommes ici tous les
+deux, à l'écart, loin de tout le monde, et
+votre mère partie...</p>
+
+<p>La jeune fille l'interrompit avec un
+éclat de rire amusé:</p>
+
+<p>—Et personne pour me chaperonner?
+Vous êtes bien bon! Je n'en ai pas
+besoin, croyez-moi, je n'ai pas peur!
+Peut-être en serait-il autrement si j'étais
+seule, à cause des revenants; c'est possible,
+bien que je n'y croie pas...</p>
+
+<p>—Comment pouvez-vous en avoir peur
+si vous n'y croyez pas?</p>
+
+<p>—Est-ce que <i>moi</i> je puis savoir <i>pourquoi</i>,
+non! Je ne suis pas à la hauteur des
+pourquoi; je sais seulement qu'il en est
+ainsi. Et Maggie Lee est comme moi.</p>
+
+<p>—Qui est Maggie Lee?</p>
+
+<p>—Une de nos pensionnaires, une jeune
+dame qui travaille dans une manufacture.</p>
+
+<p>—Ah! dans une manufacture...</p>
+
+<p>—Oui, une fabrique de chaussures.</p>
+
+<p>—Ouvrière dans une fabrique de chaussures...
+Et vous l'appelez une jeune
+dame?</p>
+
+<p>—Elle a vingt-deux ans! Vous l'appelleriez
+autrement, vous?</p>
+
+<p>—Je ne pensais pas à son âge, mais
+à la qualité que dénote l'appellation. Comprenez-moi
+bien; j'ai quitté l'Angleterre
+pour ne plus voir toute cette vieille étiquette
+factice qui détermine le choix des
+dénominations, et je découvre qu'ici
+vous n'en êtes pas encore débarrassés. Je
+le regrette! Je croyais que vous ne faisiez
+de distinction qu'entre des hommes et des
+femmes, que tous étaient égaux, qu'il n'y
+avait pas de castes.</p>
+
+<p>La jeune fille s'arrêta comme clouée sur
+place, un coussin à la main, le regard
+fixé sur lui avec une expression intriguée.</p>
+
+<p>—Mais tout le monde <i>est</i> égal, fit-elle;
+où voyez-vous une distinction de castes?</p>
+
+<p>—Si vous appelez jeune dame une
+ouvrière, comment appelez-vous la femme
+du Président?</p>
+
+<p>—Je l'appelle une vieille dame.</p>
+
+<p>—Ah! pour vous la seule différence
+est l'âge.</p>
+
+<p>—Il n'y en a pas d'autre, il me
+semble.</p>
+
+<p>—Alors <i>toutes</i> les femmes sont des
+dames?</p>
+
+<p>—Certainement! Toutes les femmes
+respectables.</p>
+
+<p>—Cela rend la chose plus acceptable.
+Il n'y a pas de mal à donner un titre à tout
+le monde. Le mal commence quand on
+ne l'accorde qu'à des privilégiés. Pourtant,
+miss...</p>
+
+<p>—Hattie!</p>
+
+<p>—Pourtant, miss Hattie, soyez franche,
+et avouez que le titre n'est pas
+accordé par tous à tous. Une riche Américaine
+n'appelle pas sa cuisinière une
+«dame», n'est-ce pas exact?</p>
+
+<p>—C'est exact, et puis après?</p>
+
+<p>Il fut surpris et légèrement désappointé
+en constatant que ce coup direct n'avait
+pas eu plus de portée.</p>
+
+<p>—Après? Nous arrivons à cette conclusion
+que les Américains sont plus ou
+moins au même point que les Anglais.
+La différence est insignifiante.</p>
+
+<p>—En voilà une idée! Un titre ne signifie
+que ce qu'on est convenu d'y voir.
+Supposez que le titre est «propre» au lieu
+de «dame», par exemple! Y êtes-vous?</p>
+
+<p>—Je crois que oui. Au lieu de dire
+d'une femme qu'elle est dame, vous dites
+qu'elle est une femme propre.</p>
+
+<p>—C'est cela. En Angleterre, les gens
+chics, en parlant des gens du peuple, ne se
+servent pas des mots «gentlemen» ou
+«dames»?</p>
+
+<p>—Non, jamais.</p>
+
+<p>—Et les ouvriers ne s'intitulent pas
+eux-mêmes gentlemen ou dames?</p>
+
+<p>—Certainement non.</p>
+
+<p>—Alors, si vous employiez l'autre
+mot, il n'y aurait rien de changé. Les gens
+chics n'appelleraient personne «propre»
+en dehors d'eux-mêmes, et les autres
+prendraient tout doucement l'habitude
+de parler comme eux, et ne s'intituleraient
+pas eux-mêmes «propres». Nous faisons
+tout le contraire ici! Chacun s'intitule
+soi-même gentleman ou dame et considère
+qu'il l'est; peu importe ce que
+pensent les autres, pourvu qu'ils ne le
+disent pas tout haut. Et vous ne voyez
+aucune différence? Chez vous on s'aplatit;
+ici pas. Voilà la différence!</p>
+
+<p>—Je n'avais pas songé à celle-là. Je
+l'admets. Pourtant <i>s'intituler</i> dame n'est
+pas nécessairement...</p>
+
+<p>—A votre place, je ne continuerais pas!</p>
+
+<p>Howard Tracy tourna la tête pour
+voir qui lui avait lancé cette remarque.
+C'était un homme de petite taille, d'environ
+quarante ans, les cheveux couleur de
+sable, rasé et montrant une face agréable
+et éveillée, quoique couverte de taches
+de rousseur. Ses vêtements étaient bien
+entretenus, mais usés. Il avait surgi de la
+chambre située derrière, et tenait une
+cuvette fêlée dans ses mains. La jeune
+fille s'empara de la cuvette en disant:</p>
+
+<p>—Je vais vous la remplir. Quant à
+vous, vous allez lui expliquer notre
+manière de voir, monsieur Barrow. C'est
+notre nouveau pensionnaire, M. Tracy.
+Notre discussion en était à un point où,
+précisément, je commençais à ne pas me
+sentir de force!</p>
+
+<p>—Je vous remercie, Hattie; je venais
+pour emprunter un peu de l'eau des
+camarades.</p>
+
+<p>Il s'assit sur une vieille malle et reprit:</p>
+
+<p>—J'ai écouté votre conversation avec
+beaucoup d'intérêt, et comme je viens de
+vous le dire: à votre place, je ne continuerais
+pas. Vous voyez déjà, sans doute,
+où vous allez aboutir? S'intituler soi-même
+«dame» ne suffit pas pour l'être en réalité,
+alliez-vous dire. Et vous alliez vous
+heurter à ce nouveau dilemme: Qui a le
+droit de juger qui en est digne? Là-bas,
+20 000 personnes sur un million se déclarent
+eux-mêmes gentlemen ou dames, et
+les autres 980 000 acceptent ce jugement
+et avalent l'affront. Si ceux-ci n'acceptaient
+pas le décret de la minorité, ce décret ne
+compterait pour rien. Supposez qu'ici
+20 000 personnes viennent à se gratifier
+d'un titre de la sorte! Immédiatement les
+980 000 autres décréteraient qu'ils ont
+droit au même titre, ce qui le conférerait
+du coup à toute la nation. Puisque
+tout le monde s'intitule dame ou gentleman,
+il n'y a plus aucune hésitation;
+cela crée une absolue égalité qui ne saurait
+être mise en question, tandis que
+chez vous l'inégalité, décrétée par la minorité
+la plus faible et admise par la majorité
+la plus écrasante inconsciente de sa
+force, demeure tout aussi absolue.</p>
+
+<p>Au début de ce discours, Tracy, encore
+peu habitué à ces manières brusques,
+avait pris son air d'Anglais renfrogné,
+mais vers la fin il s'était adouci jusqu'à
+accepter cette intervention sans gêne
+dans la conversation. De plus, l'interrupteur
+avait un sourire et une voix qui
+gagnaient la sympathie. Tracy l'aurait
+même pris en affection dès le premier
+instant, s'il n'avait été, sans le savoir,
+en état d'infériorité, en ce sens que l'égalité
+des hommes ne s'était encore imposée
+à lui que théoriquement. Son cerveau
+l'admettait, mais sa personne se révoltait
+devant le fait brutal. Il se trouvait dans
+un cas analogue à celui qui l'avait choqué
+de la part de Hattie, lorsqu'elle constata
+sa peur des revenants. En théorie, il considérait
+Barrow comme son égal, mais il
+lui déplaisait de voir cette égalité se manifester.
+Il répondit:</p>
+
+<p>—J'espère très sincèrement que ce que
+vous venez de dire des Américains est
+exact, mais j'avoue avoir eu souvent des
+doutes à cet égard. L'égalité m'a paru
+un vain mot ici, puisqu'on n'a pas
+renoncé aux anciennes dénominations
+qui servent à distinguer les castes
+sociales, mais je reconnais que ces dénominations
+ont perdu leur signification dès
+qu'elles appartiennent sans discussion à
+chaque individu de la nation. Je me rends
+compte que des castes ne peuvent exister
+que là où la masse du peuple accepte le
+fait d'en être exclue. Il m'avait semblé
+qu'une caste s'érigeait au-dessus des
+autres de par sa propre volonté et se
+maintenait de même. En réalité, elle n'est
+maintenue dans ses privilèges que par
+le consentement de tous ceux qu'elle
+répudie, de tous ceux qui par le fait
+peuvent l'abolir à tout moment, rien qu'en
+adoptant pour leur propre usage les
+appellations distinctives.</p>
+
+<p>—C'est bien là mon avis. Il n'y a pas
+de puissance au monde capable d'empêcher
+les trente millions d'Anglais de se
+déclarer demain ducs et duchesses et de
+s'intituler ainsi. Au bout de six mois, les
+ducs d'avant auraient spontanément renoncé
+à leur titre. Ce serait une expérience
+curieuse à faire! La royauté elle-même
+ne survivrait pas à un tel procédé.
+Une poignée de mécontents contre
+30 millions de rieurs! Herculanum contre
+le Vésuve! Il faudrait au moins dix-huit
+siècles encore pour retrouver cet
+Herculanum après le cataclysme. Quelle
+importance a un colonel dans nos États
+du Sud? Aucune, parce qu'ils sont tous
+colonels là-bas! Non, Tracy, personne
+en Angleterre ne vous appellerait un
+«gentleman» (léger sursaut de Tracy) et
+vous ne vous appelleriez pas vous-même
+ainsi d'ailleurs. Imaginez-vous le mont
+Blanc flatté par l'admiration de vos gentilles
+petites collines anglaises, dites!</p>
+
+<p>—Non! Mais pourquoi pas...</p>
+
+<p>—Eh bien, pouvez-vous imaginer un
+homme raisonnable admettant que
+Darwin, par exemple, se sentît flatté par
+l'approbation d'une princesse? L'idée est
+tellement grotesque que l'imagination se
+refuse à l'admettre. Et cependant, cette
+sommité se montra réellement flattée de
+l'approbation d'une semblable figurine;
+il le déclare en personne! Une organisation
+sociale qui rend un tel fait possible
+est absurde, et mérite d'être abolie, j'ose
+le dire.</p>
+
+<p>La mention du nom de Darwin donna à la
+conversation une tournure littéraire, et
+Barrow y prit un intérêt si ardent qu'il
+dut quitter sa veste afin de se sentir plus
+à son aise pour discuter. Ils n'avaient pas
+encore terminé lorsque les locataires survinrent
+en faisant un vacarme considérable.
+Barrow resta encore quelques instants
+pour inviter Tracy à venir le voir
+dans sa chambre et à profiter des livres
+qu'il mettait à sa disposition; il lui posa
+aussi quelques questions personnelles.</p>
+
+<p>—Quel est votre métier? demanda-t-il.</p>
+
+<p>—On m'appelle un cow-boy, mais ce
+n'est dû qu'à un hasard; je ne le suis pas.
+Je n'ai pas de métier.</p>
+
+<p>—Quel travail faites-vous alors pour
+gagner votre vie?</p>
+
+<p>—Oh! n'importe quoi. C'est-à-dire que
+je serais prêt à faire n'importe quoi qui
+se présenterait, mais jusqu'à présent je
+n'ai rien pu trouver.</p>
+
+<p>—Peut-être que je vous pourrais être
+utile... J'aimerais assez l'essayer.</p>
+
+<p>—Je vous en serais extrêmement reconnaissant,
+car je suis épuisé d'avoir
+cherché en vain.</p>
+
+<p>—Il est certain qu'un homme sans un
+métier défini n'a pas beaucoup de chances
+de réussir. Ce qu'il vous faudrait, c'est
+moins de savoir livresque et plus de connaissances
+pratiques. Je me demande à
+quoi a bien pu penser votre père. Il aurait
+dû songer à vous donner un métier, à
+tout prix. Mais ne nous attardons pas à
+cela! Nous tâcherons de trouver quelque
+chose à faire pour vous. Surtout, ne vous
+laissez pas aller à regretter votre pays, à
+avoir la nostalgie! Nous allons réfléchir
+un peu, causer, et voir autour de nous.
+Attendez-moi maintenant, nous descendrons
+ensemble au souper.</p>
+
+<p>Tracy éprouvait déjà des sentiments
+d'amitié pour Barrow, et l'aurait volontiers
+<i>appelé</i> son ami, n'eût été la difficulté
+de mettre aussi brusquement ses théories
+en pratique. Sa société lui plaisait et il se
+sentait moins découragé qu'auparavant.
+Il était aussi curieux de savoir quelle
+pouvait bien être la vocation de Barrow,
+et ce qui lui avait permis de lire et de
+s'instruire à ce point.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI</h2>
+</div>
+
+<p>Bientôt la cloche sonna pour le repas,
+et les pensionnaires descendirent l'escalier
+dépourvu de tapis, en faisant un bruit
+de voix et de bottes assourdissant. Les
+pairs d'Angleterre ne se rendaient pas
+dans leur salle à manger avec autant de
+désinvolture, et Tracy n'avait pas appris
+à goûter ce vacarme enthousiaste qui
+faisait songer à la distribution des viandes
+dans un jardin zoologique. Il dut convenir
+que cette explosion de gaieté animale le
+choquait profondément, et qu'il lui faudrait
+de longs jours pour s'y habituer.
+Cela viendrait sans doute, mais il eût
+souhaité une transition moins brusque.</p>
+
+<p>Barrow et Tracy suivirent l'avalanche
+bruyante des pensionnaires à travers une
+atmosphère chargée d'odeurs révélant la
+proximité de quelque préparation culinaire
+à base de choux, particulière aux
+pensions bon marché, de ces odeurs que
+l'on ne peut oublier après les avoir une
+fois senties, et dont on se souviendra facilement
+au bout de longues années, mais
+sans plaisir. Ces odeurs paraissaient horribles,
+suffocantes et insupportables à
+Tracy, mais il s'abstint de faire aucune
+observation.</p>
+
+<p>Arrivés en bas, ils pénétrèrent dans une
+salle à manger de vastes dimensions, où
+déjà 30 à 40 personnes étaient attablées
+autour d'une grande table. A leur tour
+ils y prirent place. La fête venait de
+commencer et une conversation animée
+égayait tous les convives.</p>
+
+<p>La nappe était des plus grossière et généreusement
+parsemée de taches de graisse
+et de café. Les fourchettes et les couteaux
+étaient en fer battu et les cuillers paraissaient
+être en fer-blanc ou en quelque
+chose d'analogue. Les tasses à thé et à café
+étaient en faïence lourde et solide. Tous
+les ustensiles étaient ce qu'il y a de plus
+ordinaire et de meilleur marché. A côté
+de chaque assiette il y avait une seule
+tranche de pain et il était facile de voir
+que les convives la ménageaient comme
+s'ils savaient qu'ils n'en auraient pas
+d'autre. Quelques raviers de beurre étaient
+disséminés de distance en distance, de
+telle façon qu'il fallait avoir le bras long
+pour y atteindre. Le beurre avait une apparence
+très correcte, mais se distinguait
+par une odeur plutôt forte à laquelle personne
+ne semblait faire attention. Le plat
+de résistance du festin était un ragoût
+bien chaud, fait avec des pommes de terre
+et des morceaux de viande, visiblement
+des restes de différents repas antérieurs.</p>
+
+<p>De ce plat chacun fut libéralement
+servi. A part cela, on trouvait sur la table
+quelques tranches de jambon et autres
+mangeailles de moindre importance, oignons
+conservés au vinaigre, pickles, etc.</p>
+
+<p>Il y avait également une quantité suffisante
+de thé et de café, mixtures abominables
+auxquelles on ajoutait du sucre
+non raffiné et du lait condensé; toutefois,
+on ne pouvait se servir à discrétion de ces
+ingrédients. Les patrons de l'établissement
+distribuaient soigneusement une cuillerée
+de sucre et une de lait par tasse. Deux
+négresses noires comme de la suie faisaient
+le service, surgissant de l'office et y retournant
+avec une soudaineté et une énergie
+dignes d'éloges. Poussie apportait également
+sa contribution au service à sa
+manière. Elle faisait circuler la théière
+ou la cafetière, mais en effectuant de préférence
+des excursions de plaisir parmi les
+convives, jacassant, rigolant et faisant
+preuve de beaucoup d'esprit, du moins
+à son avis et à celui des pensionnaires qui
+ne cessaient de s'esclaffer et d'applaudir
+à ses efforts. Il est évident que la plupart
+des jeunes gens voyaient en elle une
+camarade charmante, et que les autres
+en étaient discrètement épris. Ceux
+auxquels elle daignait s'adresser étaient
+visiblement heureux; ceux qu'elle négligeait
+souffraient en silence, non moins
+visiblement. Elle n'appelait personne
+«monsieur», mais «Billy, Tom, John,
+etc.», et eux l'appelaient simplement
+«Poussie» ou «Hattie».</p>
+
+<p>M. Marsh occupait un bout de la table
+et sa femme l'autre. Marsh pouvait avoir
+environ soixante ans, et était Américain;
+s'il était venu au monde un mois plus tôt,
+il aurait été Espagnol. Tel quel, il était déjà
+pas mal Espagnol, car sa peau était très
+foncée, ses cheveux très bruns, et ses
+yeux, non seulement d'un noir profond,
+mais brillant parfois de lueurs qui dénotaient
+un tempérament passionné. Ses
+épaules étaient légèrement voûtées, ses
+joues rasées et son aspect général était
+indiscutablement du genre déplaisant.
+Il avait l'air d'être d'un abord peu commode.
+A première vue, il était donc tout
+l'opposé de sa femme qui, elle, paraissait
+la bonté et la charité incarnées. Tout le
+monde l'appelait «Tante Rachel», ce qui
+fournissait une preuve implicite de ses
+bonnes dispositions et de sa nature cordiale.</p>
+
+<p>Le regard intéressé et vagabond de
+Tracy remarqua un pensionnaire qu'on
+avait négligé dans la distribution du ragoût.
+Celui-ci était très pâle et paraissait
+avoir fait récemment un séjour au lit,
+pour cause de maladie. D'ailleurs, il aurait
+bien dû y retourner. Sa figure exprimait
+une grande mélancolie. Les flots de rires
+et d'exclamations ne l'affectaient pas
+plus que s'il avait été un rocher au milieu
+de l'Océan, et toutes ces paroles et ces
+sarcasmes de l'eau claire. Il tenait constamment
+la tête baissée, avec une expression
+de honte dans le regard. De temps à
+autre, les femmes lançaient un coup d'œil
+furtif, plein de pitié, dans sa direction, et
+même quelques-uns des plus jeunes gens
+montraient nettement de la compassion
+pour lui, mais rien que par leurs regards,
+jamais par un geste ou une parole. La
+majorité des convives cependant faisaient
+preuve d'une indifférence marquée à
+l'égard de ce jeune homme et de sa douleur.</p>
+
+<p>Marsh baissait la tête de son côté, mais,
+sous ses sourcils froncés, on apercevait
+une pointe de malice. Il observait évidemment
+avec une vive joie intérieure l'attitude
+embarrassée du jeune homme. C'est
+qu'il ne l'avait pas négligé par inadvertance;
+toutes les personnes présentes s'en
+doutaient. Ce spectacle mettait M<sup>me</sup> Marsh
+mal à l'aise. Elle avait l'air vague et navré
+d'une personne qui espère contre l'évidence,
+qui espère que l'impossible va se
+produire au moment même où il n'y a plus
+d'espoir. Mais comme l'impossible ne se
+produisit pas, elle rassembla tout son
+courage et se risqua à rappeler à son mari
+que Nat Brady n'avait pas encore eu du
+ragoût.</p>
+
+<p>Marsh leva la tête et répondit avec une
+amabilité toute ironique:</p>
+
+<p>—Oh! quel dommage! Il n'a pas eu du
+ragoût! Il n'en a pas eu?... Comment se
+peut-il que je n'aie pas pensé à lui. Il
+faudra m'excuser, monsieur Ba-Barker,
+je vous en prie, monsieur Baxter. Mon
+attention était allée ailleurs; je ne
+sais plus à quoi je pensais. Ce qui
+m'ennuie, c'est que cela arrive déjà depuis
+quelque temps; il ne faut pas m'en vouloir,
+cela m'arrive facilement... surtout
+avec les personnes qui se trouvent dans
+votre cas, les personnes, monsieur Banker,
+qui, par exemple, disons-le, sont depuis trois
+semaines en retard avec la note. Vous
+saisissez, n'est-ce pas? mon raisonnement
+ne vous échappe pas? Voici le ragoût...
+je vous l'envoie avec un grand plaisir et
+avec l'espoir que vous apprécierez la gratification
+comme j'apprécie toute la faveur
+qu'il peut y avoir à vous servir à manger
+gratis.</p>
+
+<p>Les joues pâles de Brady se colorèrent,
+mais il ne répondit rien et commença
+à manger, tandis qu'au milieu du silence
+embarrassé tous les regards étaient fixés
+sur lui.</p>
+
+<p>Barrow dit à l'oreille de Tracy:</p>
+
+<p>—Le vieux n'attendait qu'une occasion
+favorable. Ces sorties sont sa plus
+grande joie.</p>
+
+<p>—Il a une façon de procéder révoltante.</p>
+
+<p>Tracy ne pouvait s'empêcher de juger
+indigne des idées qui lui étaient chères
+cette injustice flagrante qui permettait,
+dans un milieu où tous étaient égaux,
+de traiter avec mépris un homme qui
+n'avait d'autre tort que d'être pauvre. Le
+sentiment de leur égalité devrait au moins
+conférer aux êtres humains quelque noblesse
+d'âme; il avait toujours cru en un
+tel résultat, et il était désemparé devant
+la brutalité qu'il avait constatée à cette
+table.</p>
+
+<p>Après le repas, Barrow lui proposa de
+faire une promenade, et ce avec un dessein
+bien arrêté. Il désirait que Tracy se
+débarrassât de son chapeau de cow-boy,
+car il lui semblait bien difficile de trouver
+un emploi pour un homme pourvu de cet
+accoutrement.</p>
+
+<p>Barrow entama les préliminaires:</p>
+
+<p>—Si j'ai bien compris, vous n'êtes pas
+cow-boy?</p>
+
+<p>—Non, je ne le suis pas.</p>
+
+<p>—Eh bien, si vous ne jugez pas ma
+curiosité trop indiscrète... qu'est-ce qui
+vous a fait adopter cette coiffure qui vous
+singularise? Où l'avez-vous trouvée?</p>
+
+<p>Tracy ne savait pas d'abord quoi répondre;
+enfin il dit:</p>
+
+<p>—Sans entrer dans trop de détails, j'ai
+dû changer de vêtements avec un inconnu,
+mettons par suite de circonstances accidentelles;
+à présent, je voudrais le retrouver
+pour rechanger ses effets contre les
+miens!</p>
+
+<p>—Comment se fait-il que vous ne le
+trouviez pas? Où est-il?</p>
+
+<p>—Voilà ce que j'ignore! Je me suis
+donc dit que la meilleure manière de le
+retrouver serait de continuer à porter ses
+vêtements; ils ne manqueront pas d'attirer
+son attention s'il m'aperçoit dans la rue.</p>
+
+<p>—Compris! fit Barrow. Les vêtements,
+tout en étant un peu voyants, et
+différents de ceux que l'on porte d'ordinaire,
+ne sont pas trop mal. Mais renoncez
+au chapeau! Si vous rencontrez votre
+homme, il reconnaîtra son costume. Quant
+au chapeau, il est, à vrai dire, gênant à
+cause de son originalité dans un centre de
+civilisation comme Washington. Un ange
+descendu du ciel ne trouverait pas un
+emploi s'il s'affublait d'un chapeau aussi
+monumental.</p>
+
+<p>Tracy consentit à remplacer son couvre-chef
+par un autre, d'aspect plus modeste,
+et ils prirent place sur la plate-forme d'un
+tramway pour se diriger vers un magasin
+d'habillements. Le véhicule filait à grande
+vitesse lorsque deux personnages qui traversaient
+la rue aperçurent Barrow et
+Tracy de dos. Les deux personnages
+s'écrièrent simultanément: «Le voilà!»
+C'étaient Sellers et Hawkins. Ils furent paralysés
+de joie à un tel point qu'avant d'avoir
+recouvré leur présence d'esprit et d'avoir
+pu faire un signe pour arrêter le tramway,
+celui-ci était déjà trop loin. Alors, ils
+prirent le parti d'attendre le prochain, mais
+soudain Washington se dit que ce serait
+folie de vouloir rattraper un tramway en
+montant dans celui qui le suivait sur les
+mêmes rails, et il proposa de prendre une
+voiture de place. Mais le colonel déclara:</p>
+
+<p>—Cela ne vaut vraiment pas la peine,
+quand on y réfléchit. Maintenant que je
+suis parvenu à le matérialiser, je suis à
+même de diriger tous ses mouvements. Je
+le ferai venir à la maison en même temps
+que nous.</p>
+
+<p>Sur ce, ils s'empressèrent de rentrer à
+Rossmore Towers dans un état de surexcitation
+joyeuse.</p>
+
+<p>Lorsque l'achat du chapeau fut effectué,
+les deux amis reprirent le chemin de leur
+pension en se promenant. La curiosité
+de Barrow au sujet de son jeune camarade
+était loin de diminuer.</p>
+
+<p>—Vous n'avez jamais été dans les Montagnes
+Rocheuses? fit-il.</p>
+
+<p>—Non.</p>
+
+<p>—Vous n'avez pas été dans les prairies,
+non plus?</p>
+
+<p>—Non.</p>
+
+<p>—Depuis combien de temps êtes-vous
+en Amérique?</p>
+
+<p>—Oh! quelques jours seulement.</p>
+
+<p>—Vous n'aviez jamais été ici auparavant?</p>
+
+<p>—Non.</p>
+
+<p>Alors Barrow se laissa aller à des
+réflexions silencieuses: «Ce que c'est que
+d'avoir une âme romanesque! Voici un
+jeune homme bien anglais qui a lu un tas
+de livres où il n'est question que de cow-boys,
+vivant d'une vie libre au milieu des
+prairies. Il n'est pas plus tôt ici qu'il
+s'achète un costume de cow-boy, s'imaginant
+qu'il va pouvoir jouer le rôle de
+cow-boy aux yeux de tout le monde sans
+avoir la moindre expérience. Dès qu'il se
+voit deviné, il a honte, s'embarrasse, et ne
+demande pas mieux que de changer de
+peau une seconde fois. Alors il invente une
+histoire à dormir debout à propos d'un
+échange de vêtements soi-disant fortuit.
+C'est d'une incroyable naïveté! Il a pour
+excuse qu'il est jeune, qu'il ne connaît
+rien de la vie, que sans doute il est sentimental
+et fantasque comme un héros de
+roman. Tout cela lui a peut-être paru très
+simple, mais, en réalité, quelle drôle de
+combinaison! quelle singulière tournure
+d'esprit!»</p>
+
+<p>Ainsi les pensées des deux hommes
+allaient et venaient jusqu'à ce que Tracy
+dise avec un soupir:</p>
+
+<p>—Écoutez, monsieur Barrow: le cas
+de ce jeune homme me rend très perplexe!</p>
+
+<p>—Vous voulez parler de Nat Brady?</p>
+
+<p>—Mais oui, Brady ou Baxter... le
+patron lui donna plusieurs noms différents.</p>
+
+<p>—En effet, il lui donne à tout propos
+un nouveau nom, depuis que l'autre ne
+paie plus sa note. C'est une de ses manières
+de faire de l'esprit. Ce vieux croit
+être très spirituel.</p>
+
+<p>—Dites-moi, qu'est-ce qui lui crée des
+difficultés ainsi? Que fait-il?</p>
+
+<p>—Brady est ouvrier étameur; il gagnait
+très convenablement sa vie jusqu'au
+jour où il tomba malade et perdit sa place.
+Il a toujours été très sympathique à tout
+le monde, dans la maison. Le vieux avait
+pour lui une amitié toute particulière,
+mais vous n'ignorez pas qu'un homme qui
+perd sa situation, la capacité de se subvenir
+et de payer ce qu'il doit n'est plus considéré
+par les gens de la même façon
+qu'avant.</p>
+
+<p>—En est-il vraiment toujours ainsi?</p>
+
+<p>Barrow regarda Tracy non sans quelque
+étonnement.</p>
+
+<p>—Bien sûr! Vous ne voulez pas dire
+que vous ne le saviez pas? Vous savez
+bien qu'une bête blessée est toujours
+attaquée et tuée par les autres bêtes de
+son espèce!</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII</h2>
+</div>
+
+<p>Les jours passaient avec une désespérante
+monotonie. Les efforts de Barrow
+en vue de trouver du travail pour Tracy
+ne furent couronnés d'aucun succès. Partout
+on lui adressa la même question:</p>
+
+<p>«A quel syndicat appartient-il?»</p>
+
+<p>Et Tracy ne pouvait que répondre qu'il
+n'appartenait à aucun syndicat.</p>
+
+<p>—Tant pis! Dans ces conditions, il ne
+m'est pas possible de vous employer. Mes
+hommes me quitteraient sur l'heure si je
+voulais leur adjoindre un non-syndiqué,
+un «renard», un «jaune», comme ils
+disent!</p>
+
+<p>Enfin Tracy eut une heureuse inspiration:</p>
+
+<p>—La première chose à faire pour moi
+est de me faire inscrire dans un syndicat.</p>
+
+<p>—C'est très juste, déclara Barrow; il
+faut le faire, si vous pouvez!</p>
+
+<p>—Si je <i>peux</i>? C'est donc difficile?</p>
+
+<p>—Mon Dieu, oui, fit Barrow; parfois ce
+n'est pas facile, loin de là. Mais vous
+pouvez toujours courir la chance.</p>
+
+<p>Tracy essaya, mais sans réussir. Partout
+on l'éconduisit avec le conseil de
+retourner d'où il était venu et ne pas
+venir enlever le pain de la bouche des
+honnêtes travailleurs. Il ne tarda pas à
+juger la situation désespérée, ce qui le glaçait
+jusqu'aux moelles. «Apparemment
+existe ici, se dit-il, toutes sortes d'aristocraties
+ouvrières, toutes sortes de castes.
+A moi de jouer le rôle du paria.» Mais cette
+pensée pleine d'ironie ne le fit même pas
+sourire. Il était devenu si las à la suite de
+tant de vaines tentatives qu'il ne prenait
+aucun plaisir à voir les jeunes compagnons
+faire des blagues le soir dans leurs chambres.
+Comme ils étaient de bonne humeur,
+ils criaient, riaient, chantaient, courant à
+droite, à gauche comme de bonnes bêtes
+lâchées dans un pré, finissant généralement
+par se lancer mutuellement les coussins à
+la tête. De temps en temps un coussin
+volait dans sa direction; les autres n'auraient
+pas été mécontents de le voir se
+joindre à leurs jeux. Ils l'appelaient familièrement
+«Johnny Bull», et il supportait
+au début leur insistance avec bonne
+humeur; mais il avait fini par laisser voir
+qu'il ne goûtait que fort médiocrement
+leurs plaisanteries.</p>
+
+<p>Dès lors, leur attitude vis-à-vis de lui ne
+tarda pas à se modifier. S'il leur avait été
+sympathique les premiers jours, il n'avait
+jamais réussi à conquérir leur affection, et
+à présent on l'aimait visiblement de moins
+en moins. Son cas était naturellement
+d'autant plus mauvais qu'il n'avait pas de
+chance, qu'il ne trouvait pas de travail,
+qu'il n'appartenait à aucun syndicat et
+ne parvenait pas à s'y faire admettre.
+On lui faisait volontiers de ces petites
+allusions malveillantes dont on ne peut
+pas se vexer pour de bon, mais il était
+clair que seule sa force physique le protégeait
+contre des insultes ouvertes. Tous
+ces jeunes gens l'avaient vu faire des exercices
+le matin, après son bain à l'éponge,
+et ils avaient jugé qu'il devait être fort
+comme un athlète et expert dans l'art de
+la boxe. Il se sentait d'ailleurs assez humilié
+à l'idée que ses seuls poings inspiraient
+du respect.</p>
+
+<p>Un soir, en entrant dans la chambre, il
+y trouvait une douzaine de camarades en
+conversation animée, entrecoupée de
+rires formidables. Tout le monde se tut à
+sa vue et il essuya l'affront d'un silence
+complet.</p>
+
+<p>—Bonsoir, messieurs, fit-il en prenant
+une chaise.</p>
+
+<p>Personne ne répondit à son salut. Il
+blêmit de rage, mais se maîtrisa suffisamment
+pour ne rien dire. Au bout de quelques
+secondes de gêne, il se leva et sortit.
+Dès qu'il eut refermé la porte, il les entendit
+s'esclaffer. L'intention de lui faire un
+affront était évidente. Il monta sur le toit,
+espérant que l'air frais lui rendrait son
+sang-froid. Il y trouva le jeune étameur
+avec lequel il lia conversation. Comme ils
+étaient maintenant au même niveau
+d'impopularité, ils tiraient quelque réconfort
+d'être ensemble. En bas, on avait
+surveillé les mouvements de Tracy et
+bientôt les bourreaux se montrèrent sur
+le toit, les uns après les autres, apparemment
+fort pacifiques. Peu à peu ils laissaient
+cependant tomber des remarques
+dont certaines pouvaient être à l'adresse
+de Tracy, d'autres pour l'étameur. Le chef
+de la conspiration était un petit homme
+trapu, amateur du «ring» connu, nommé
+Allen. Il jouait volontiers le rôle de maître
+dans les chambrées sous le toit, et avait
+déjà à plusieurs reprises montré des
+velléités de chercher querelle à Tracy.
+Après des miaulements et des chuchotements
+variés, le jeu des remarques à haute
+voix reprit:</p>
+
+<p>—Combien faut-il pour faire une
+paire?</p>
+
+<p>—Deux ordinairement, mais parfois
+l'un des deux n'a pas assez de sang dans
+les veines pour que ce soit une vraie paire.</p>
+
+<p>Tous riaient.</p>
+
+<p>—Qu'est-ce que vous disiez des Anglais
+tout à l'heure?</p>
+
+<p>—Oh! rien. Des Anglais en général, il
+n'y a rien à dire; seulement je...</p>
+
+<p>—Oui, que disiez-vous?</p>
+
+<p>—Qu'ils ont un excellent estomac...</p>
+
+<p>—Qu'ils digèrent fort bien, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>—Et qu'est-ce qu'ils digèrent le plus
+facilement?</p>
+
+<p>—Des injures, naturellement.</p>
+
+<p>De nouveau tous riaient à gorge déployée.</p>
+
+<p>—Pas commode de les faire battre,
+pas?</p>
+
+<p>—Quelle blague de dire que ce n'est
+pas commode de les faire battre!</p>
+
+<p>—Qu'est-ce que cela veut dire?</p>
+
+<p>—Ce n'est pas que ce soit difficile,
+parce que c'est impossible.</p>
+
+<p>Nouveaux rires.</p>
+
+<p>—Celui-ci, tout au moins, n'a rien
+dans le ventre.</p>
+
+<p>—C'est bien naturel, dans son cas.</p>
+
+<p>—Pourquoi ça?</p>
+
+<p>—Vous ne connaissez donc pas le secret
+de sa naissance?</p>
+
+<p>—Non! A-t-il un secret, lui, à ce
+propos?</p>
+
+<p>—Je crois bien qu'il en a un, et fameux
+encore.</p>
+
+<p>—Quel est-il?</p>
+
+<p>—Son père était pétrisseur de cire
+molle.</p>
+
+<p>Allen s'approcha de l'endroit où se
+tenaient les deux jeunes gens, et s'adressa
+à l'étameur:</p>
+
+<p>—Ça va-t-il, ces jours-ci? On a des
+amis!</p>
+
+<p>—Ça va assez bien.</p>
+
+<p>—Trouvé beaucoup d'amis, pas?</p>
+
+<p>—Autant que j'en désire, en effet.</p>
+
+<p>—C'est bon d'avoir un ami, vous savez,
+un ami qui vous protège, c'est-à-dire!
+Qu'arriverait-il, croyez-vous, si je prenais
+votre casquette pour vous frapper à la
+figure avec?</p>
+
+<p>—Je vous en prie, monsieur Allen,
+laissez-moi tranquille, puisque je ne vous
+dis rien.</p>
+
+<p>—Répondez-moi donc! Qu'est-ce qui
+arriverait, croyez-vous?</p>
+
+<p>—Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>Tracy éleva la voix très posément pour
+dire:</p>
+
+<p>—N'inquiétez donc pas ce jeune
+homme avec vos questions, car je peux
+très bien vous dire ce qui arriverait, moi.</p>
+
+<p>—Ah! vous pouvez le dire? Ici, les
+gars! Johnny Bull peut nous dire ce qui
+arriverait si j'enlève la casquette de celui-ci
+pour le souffleter avec. Venez voir!</p>
+
+<p>Il prit en effet la casquette de Brady et
+esquissa le geste, mais n'eut pas le temps
+de demander ce qui allait arriver, car
+c'était déjà arrivé: et il était en train de
+chauffer la terrasse avec son dos. Un grand
+mouvement se produisit instantanément
+autour des deux adversaires, tout le monde
+criant: «Un ring de boxe! Faites un
+ring! Une bataille selon les règles!
+Johnny est excité! Qu'il montre ce qu'il
+sait faire!»</p>
+
+<p>On traça un espace délimité avec de la
+craie et Tracy se montra aussi prêt à commencer
+la danse que si son adversaire avait
+été un prince au lieu d'être un ouvrier.
+Au fond, il était pourtant un peu surpris de
+devoir se mesurer avec un individu aussi
+vulgaire que ce chenapan, et cela bien
+qu'il s'attendît à un événement de ce
+genre depuis quelques jours. En un clin
+d'œil il y eut du monde sur les toits environnants
+et aux fenêtres. La lutte commença.
+Allen n'était pas de taille à vaincre
+le jeune Anglais dont la force et l'adresse
+étaient supérieures. Il s'étala de tout son
+long coup sur coup; aussitôt qu'il s'était
+relevé, il s'abattait de nouveau, aux applaudissements
+frénétiques de l'assistance.
+A la fin, il lui fallut de l'aide pour se retrouver
+sur ses jambes. Alors Tracy refusa de
+continuer la correction et la lutte fut
+terminée. Les amis d'Allen emmenèrent
+celui-ci dans de lamentables conditions,
+la figure tout ensanglantée, et les autres
+jeunes gens entourèrent Tracy, le félicitant
+chaudement en disant qu'il avait rendu
+un grand service à toute la maison et que
+désormais M. Allen se montrerait plus
+circonspect dans ses manières et traiterait
+moins insolemment ses co-pensionnaires.</p>
+
+<p>De ce jour Tracy devint un héros, d'une
+popularité excessive. Jamais personne
+n'avait été à ce point populaire dans les
+chambrées d'en haut. Mais si leur mépris
+avait été dur à supporter, leurs approbations
+constantes, leur aplatissement devant
+le vainqueur étaient au moins aussi
+intolérables. D'autant plus qu'il se sentait
+lui-même rabaissé après cette exhibition
+de sa personne pour le plaisir de spectateurs
+vulgaires appartenant à tout le
+quartier. Il n'y avait pas que les hommes
+à lui témoigner de la reconnaissance pour
+avoir réduit à rien, ou tout au moins à des
+menaces à présent insignifiantes, la jactance
+d'Allen. Les jeunes filles—une demi-douzaine
+environ—avaient beaucoup de
+menues attentions pour Tracy, mais surtout
+M<sup>lle</sup> Hattie, la fille des patrons. Elle lui
+disait sur le ton le plus engageant: «Je
+vous trouve vraiment bien gentil»; et
+lorsqu'il répondait: «Vous me faites grand
+plaisir, miss Hattie», elle ajoutait: «Ne
+m'appelez donc pas miss Hattie... Appelez-moi
+Poussie!»</p>
+
+<p>Ainsi il était monté en grade! Il avait
+atteint le sommet de la considération. Sa
+popularité était incontestable et complète.
+Devant le monde, Tracy montrait un extérieur
+de calme et de sérénité, mais son âme
+était rongée de chagrin et de désespoir.
+Sous peu il allait se trouver sans le sou,
+et sans savoir quoi entreprendre. Il regrettait
+amèrement de n'avoir pas soustrait
+une somme plus importante de la
+fortune découverte dans les poches du
+cow-boy. Il ne dormait plus la nuit. Une
+seule et unique pensée ne cessait pas de le
+torturer: «Qu'allait-il devenir?» Petit à
+petit se dessinait dans son esprit l'idée
+qu'il eût mieux fait de ne pas rechercher
+le martyre, de rester tranquillement chez
+lui, résigné à n'être et à faire que ce que
+peut être et faire en ce monde un noble
+lord fortuné. Il lutta courageusement pour
+chasser de telles idées, mais elles s'infiltraient
+sournoisement dans son cerveau,
+l'empêchant de goûter le sommeil dans son
+lit et les savants mélanges d'aliments
+douteux que préparait M<sup>me</sup> Marsh dans sa
+cuisine. Rougissant de honte, il arriva un
+jour à se dire: «Si seulement mon père
+savait comment je m'appelle à présent!
+Il me semble que... que mon devoir à
+l'endroit de mon père <i>exige</i> que je le lui
+apprenne. Je n'ai aucun droit de le rendre
+malheureux, je me suis rendu assez malheureux
+moi-même pour toute la famille.
+Vraiment, il faut qu'il connaisse mon
+nom.»</p>
+
+<p>Il se mit à rédiger un câblogramme ainsi
+conçu: «Mon nom américain est Howard
+Tracy».</p>
+
+<p>On ne pourrait attribuer à cette phrase
+aucun sens défavorable; on pouvait
+l'interpréter comme on voulait, et certainement
+son père n'y verrait que la preuve
+d'un désir naturel de faire plaisir de la part
+d'un fils affectueux. Poursuivant ces réflexions,
+Tracy se dit: «S'il m'envoie une
+dépêche me disant de revenir... voilà ce
+que je ne puis pas faire, ce que je ne <i>dois</i>
+pas faire! Je suis venu ici dans un but
+élevé, je ne peux pas y renoncer par
+lâcheté. Non, non, impossible de retourner
+à la maison, du moins je ne le désire nullement.
+Toutefois... ne serait-ce pas mon
+devoir de revenir, étant données les circonstances?
+Il est très âgé, et il peut avoir
+grand besoin de moi au déclin de sa vie.
+Il faut que j'y réfléchisse longuement.
+Dans certaines éventualités, j'aurais tort
+de rester ici, mais cela gâterait tout s'il me
+demandait de revenir <i>immédiatement</i>. A bien
+considérer... avoir un foyer... c'est quelque
+chose tout de même... On est bien excusable
+d'aimer son foyer... d'aimer à le revoir
+dans sa vie... ne serait-ce que de temps en
+temps...»</p>
+
+<p>Il se dirigea vers un bureau de télégraphe
+où on lui fit cet accueil que Barrow
+appelait «la courtoisie officielle de Washington»,
+c'est-à-dire que l'on vous traite
+comme le dernier va-nu-pieds jusqu'au
+moment où l'on découvre que vous êtes
+un homme du Parlement. Alors on vous
+inonde d'une obséquiosité nauséabonde.
+Seul un jeune homme de dix-sept ans
+environ, en train de lacer ses chaussures,
+y était au service du public. Le pied sur
+une chaise, il tournait le dos au guichet.
+Il lança un coup d'œil par-dessus son
+épaule, toisant Tracy, et continua de
+lacer son soulier. Tracy écrivit sa dépêche,
+puis attendit, attendit toujours, mais
+l'autre ne finit pas. Enfin Tracy dit:</p>
+
+<p>—Ne pourriez-vous pas prendre ma
+dépêche?</p>
+
+<p>Le jeune homme le regarda par-dessus
+l'épaule avec un air de répondre:</p>
+
+<p>«Ne pensez-vous pas que vous pourriez
+attendre encore une minute?»</p>
+
+<p>Mais les chaussures furent lacées finalement,
+et il prit la dépêche. L'ayant examinée,
+il leva des yeux étonnés sur Tracy,
+qui crut y lire une expression de déférence
+à laquelle il n'était guère plus
+habitué. Le gamin se mit à lire l'adresse
+à haute voix:</p>
+
+<p>—A lord Rossmore! Nigaud! Est-ce
+que vous le connaissez?</p>
+
+<p>—Mais oui.</p>
+
+<p>—Vraiment! Et il vous connaît
+aussi?</p>
+
+<p>—Eh bien... oui.</p>
+
+<p>—Diable! Et vous croyez qu'il vous
+répondra?</p>
+
+<p>—Je crois que oui.</p>
+
+<p>—Puisque vous le dites! (Il changea
+de ton.) Où faut-il vous envoyer la
+réponse?</p>
+
+<p>—Je viendrai la chercher. Quand dois-je
+revenir?</p>
+
+<p>—Je ne sais pas. Je vous l'enverrai.
+Donnez-moi votre adresse, et je vous
+l'enverrai dès qu'elle sera parvenue ici.</p>
+
+<p>Tracy ne tenait guère à cette proposition;
+il était maintenant assuré du respect
+de ce jeune homme, et il ne voulait
+pas gâcher ce petit triomphe en lui donnant
+sa trop modeste adresse. Il répondit
+donc de nouveau qu'il reviendrait et sortit
+du bureau.</p>
+
+<p>Tout en réfléchissant, il flâna quelque
+temps. A vrai dire, il trouvait quelque
+agrément à se sentir respecté. Au fond,
+se disait-il, rien n'est plus grotesque que
+la manière dont on s'attire la considération
+des autres. A la pension, on l'avait en
+grande estime pour avoir rossé Allen.
+La raison ne valait donc rien. Et il y avait,
+d'après lui, bien moins de mérite à être
+en correspondance avec un lord; pourtant
+le jeune employé lui avait permis de
+croire qu'un tel mérite existait.</p>
+
+<p>Voilà son câblogramme en route pour
+la maison paternelle; il lui suffisait de se
+le dire pour se sentir réconforté. Il marchait
+avec une réelle allégresse, le cœur
+rempli de joie. Il rejeta ses hésitations
+récentes et s'avoua très heureux à l'idée
+de renoncer à son expérience et de pouvoir
+rentrer chez lui. Son désir de tenir la réponse
+de son père ne cessait de croître et de
+gagner extraordinairement en intensité à
+mesure que les minutes s'écoulaient. Il
+attendit d'abord une bonne heure, se promenant
+sans but pour faire passer le
+temps, mais incapable de s'intéresser à
+rien de ce qu'il voyait. Enfin il se décida à
+retourner au bureau du télégraphe pour
+demander si la réponse était arrivée. Le
+gamin répondit:</p>
+
+<p>—Pas encore...</p>
+
+<p>Regardant la pendule, il ajouta:</p>
+
+<p>—Et je doute qu'une réponse parvienne
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>—Pourquoi?</p>
+
+<p>—Il se fait déjà tard. Une dépêche
+n'est jamais remise aussi vite qu'on le
+désire; le destinataire peut être sorti, et
+puis, vous voyez, il est près de six heures
+ici, ce qui fait que là-bas c'est déjà la nuit.</p>
+
+<p>—Vous avez raison, dit Tracy, je
+n'avais pas pensé à cela.</p>
+
+<p>—Il doit être au moins onze heures,
+là-bas, je pense; vous n'aurez donc probablement
+pas de réponse ce soir.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII</h2>
+</div>
+
+<p>Tracy rentra à la pension. C'était
+l'heure du souper. Les odeurs de la salle à
+manger lui paraissaient maintenant plus
+horribles et plus insupportables que jamais,
+mais la pensée de sa délivrance prochaine
+lui donnait des forces. A la fin du
+repas, il lui aurait été difficile de dire exactement
+ce qu'il venait de manger, et quant
+à la conversation, il ne l'avait pas un instant
+écoutée. Ses pensées n'avaient pas
+quitté le château somptueux de son père,
+comme son cœur n'avait pas cessé de se
+réjouir à l'avance. Même le souvenir du
+laquais en culotte courte, symbole vivant
+de la plus scandaleuse des inégalités, ne
+lui avait pas paru trop désagréable.</p>
+
+<p>Le repas achevé, Barrow lui proposa de
+passer la soirée dans une réunion où un
+ouvrier de ses camarades devait faire une
+conférence. Tracy accepta. La conférence,
+qui traita de «la Presse américaine», ne
+fut guère que l'introduction à une discussion
+assez ennuyeuse. Au cours de celle-ci,
+le hasard voulut qu'un forgeron nommé
+Tompkins prît la parole pour faire le procès
+de tous les souverains et de tous les
+grands seigneurs de la terre. Il leur reprocha
+leur égoïsme qui les empêchait de
+renoncer à des dignités qu'ils ne devaient
+jamais à leurs mérites personnels. Il déclara
+qu'aucun souverain ni fils de souverain,
+aucun lord ni fils de lord, s'il était sensé,
+n'oserait regarder un autre homme sans
+ressentir de la honte... de la honte naturelle
+et légitime, comme détenteur de
+biens et de privilèges obtenus grâce à des
+injustices et à des crimes innombrables
+commis aux temps passés. Et il termina
+par cette phrase: «S'il y avait dans cette
+salle un lord, ou le fils d'un lord, j'aimerais
+à discuter avec lui, pour essayer de lui
+prouver combien sa situation est fausse
+et dégradante. J'essaierais de l'inciter
+à y renoncer pour toujours, afin de prendre
+place dans les rangs des hommes vraiment
+dignes, décidés à vivre sur un pied
+d'égalité honnête et juste, afin de gagner
+par un travail utile le pain qui lui est
+nécessaire, afin de faire fi des ridicules
+protestations de respect dont il est l'objet,
+et de se contenter du respect dû à ceux-là
+seuls qui ont une valeur personnelle.»</p>
+
+<p>Tracy fut de nouveau influencé par ces
+paroles simples. «Vraiment, il y a quelque
+chose de dégradant à faire tant de cas de
+ces honneurs héréditaires», se dit-il avec
+un grand trouble, ne sachant plus à quel
+saint se vouer. Lorsqu'ils furent sortis de
+cette réunion, Barrow murmura:</p>
+
+<p>—Quel discours idiot que celui de ce
+Tompkins!</p>
+
+<p>Cette remarque imprévue eut pour effet
+de verser un baume rafraîchissant dans
+l'âme démoralisée de Tracy. Ce furent à
+ses oreilles les paroles les plus douces imaginables;
+elles enlevèrent du coup la sensation
+de honte qui volontiers pesait sur les
+épaules du jeune renégat si incertain de
+lui-même; elles prononcèrent par le fait
+son absolution devant le tribunal de sa
+propre conscience.</p>
+
+<p>—Venez dans ma chambre fumer une
+pipe, fit Barrow. Et Tracy accepta avec
+joie, brûlant du désir d'entendre celui-ci
+développer les arguments qui réduiraient
+à néant les prétentions de l'orateur.</p>
+
+<p>—Quelles sont vos objections au discours
+de Tompkins? demanda-t-il lorsqu'ils
+furent assis dans la chambre.</p>
+
+<p>—D'abord, je lui reprocherai de ne
+tenir aucun compte de la nature humaine,
+et d'exiger d'un autre individu qu'il fasse
+un sacrifice dont il serait lui-même le
+premier totalement incapable.</p>
+
+<p>—Vous voulez dire que...</p>
+
+<p>—Voici ce que je veux dire; c'est très
+simple... Tompkins est forgeron; il a une
+famille; il est salarié; il gagne peu et
+travaille dur. Supposez que là-bas, en Angleterre,
+quelqu'un meure, en lui laissant
+tout à coup l'héritage d'un titre de lord
+et d'un revenu d'un demi-million de dollars
+par an. Que ferait-il?</p>
+
+<p>—Je suppose que... naturellement...
+il refuserait...</p>
+
+<p>—Quelle blague! Il sauterait dessus
+sans perdre une seconde.</p>
+
+<p>—Vous croyez vraiment qu'il ferait
+cela?</p>
+
+<p>—Si je crois! Non, je ne le crois pas,
+j'en suis aussi sûr que je suis ici.</p>
+
+<p>—Pourquoi?</p>
+
+<p>—Pourquoi? Mais parce qu'il n'est pas
+fou.</p>
+
+<p>—Alors vous pensez qu'il faudrait être
+fou pour...</p>
+
+<p>—Non pas. Fou ou pas fou, il sauterait
+dessus. N'importe qui en ferait autant.
+N'importe qui et partout... quiconque a
+un souffle de vie. Et il me semble avoir
+connu des gens qui, bien que morts, se lèveraient
+de leur tombe pour courir après. Je
+le ferais, moi qui vous parle.</p>
+
+<p>Ceci était un baume, ceci était la guérison,
+ceci était tranquillité et paix et
+réconfort!</p>
+
+<p>—Mais je vous croyais ennemi de la
+noblesse?</p>
+
+<p>—De la noblesse héréditaire, oui!
+Mais cela n'a pas la moindre importance.
+Je suis ennemi des millionnaires aussi,
+mais il serait dangereux de m'offrir la
+position!</p>
+
+<p>—Vous l'accepteriez?</p>
+
+<p>—Je quitterais les funérailles de mon
+plus cher ennemi pour aller bien vite
+assumer la charge et les responsabilités
+qu'elle comporte.</p>
+
+<p>Tracy réfléchit un instant, puis dit:</p>
+
+<p>—Je ne sais pas si j'ai bien saisi l'enchaînement
+de vos raisons. Vous dites que
+vous êtes hostile à la noblesse héréditaire,
+mais qu'en même temps vous n'hésiteriez
+pas, si l'occasion s'offrait, à...</p>
+
+<p>—A en être! Je l'accepterais sur
+l'heure. Et il n'y a pas dans tout notre
+club un ouvrier qui n'en fît autant. Il n'y
+a pas un avocat, médecin, directeur de
+journal, auteur, penseur, fainéant, président
+de conseil d'administration, que dis-je?
+il n'y a pas un être humain aux États-Unis
+qui ne saisît l'occasion.</p>
+
+<p>—Excepté moi, fit Tracy doucement.</p>
+
+<p>—Excepté vous!</p>
+
+<p>Barrow arrivait à peine à prononcer
+ces deux mots, tant son indignation lui
+serrait la gorge, l'étouffait. Et il n'en put
+trouver d'autres, mais se leva, vint se
+poster devant Tracy, le regardant d'un
+air outré, puis répéta:</p>
+
+<p>—Excepté <i>vous</i>!</p>
+
+<p>Enfin il s'affaissa sur sa chaise comme
+quelqu'un qui abandonne la partie, en
+disant:</p>
+
+<p>—Il use toutes ses forces et tous ses nerfs
+dans l'espoir de trouver quelque travail,
+si humiliant fût-il, et pourtant il a l'audace
+de vouloir vous faire croire qu'il n'accepterait
+pas l'héritage d'un lord si la chance
+s'offrait à lui. Tracy, ne me faites pas
+sortir de mes gonds; je n'ai pas la force
+d'écouter des niaiseries semblables, sans
+que cela me rende malade!</p>
+
+<p>—Je n'avais nullement l'intention de
+vous ennuyer, Barrow; je voulais seulement
+dire que si jamais l'héritage d'un lord se
+trouvait sur mon chemin...</p>
+
+<p>—Là, ne vous en préoccupez donc plus,
+cela vaudra mieux. En outre, il m'est facile
+de deviner ce que vous feriez. Êtes-vous
+autrement fait que moi?</p>
+
+<p>—Non.</p>
+
+<p>—Avez-vous d'autres qualités supérieures?</p>
+
+<p>—Eh! non, certainement.</p>
+
+<p>—Êtes-vous aussi à la hauteur? Allons!</p>
+
+<p>—En vérité, vous me questionnez si
+brusquement...</p>
+
+<p>—Brusquement? Qu'y a-t-il de brusque
+dans tout ça? Ma question n'est pas
+bien compliquée, d'ailleurs. Faites la comparaison
+à un point de vue strict, au
+point de vue des mérites... Vous admettrez
+tout de suite qu'un ouvrier ébéniste qui
+gagne ses vingt dollars par semaine, qui
+a été solidement cultivé par le contact
+avec d'autres, par une vie tantôt difficile,
+tantôt favorisée, par des hauts et des bas,
+est tout de même bien supérieur à un
+garçon comme vous, qui ne sait rien
+d'utile, qui n'arrive pas seulement à gagner
+de quoi manger, qui n'a aucune expérience
+de la vie et de sa gravité, qui n'a
+aucune culture si ce n'est celle des livres,
+culture qui n'élève pas un homme, mais
+lui fournit quelques vains moyens de
+briller; allons donc! si moi je prétends ne
+pas cracher sur une telle situation, quel
+droit avez-vous de le faire, que diable!</p>
+
+<p>Tracy dissimula sa joie, bien qu'il eût
+grande envie de remercier l'ébéniste pour
+avoir fait cette dernière remarque. Soudain
+il eut une idée, et il dit avec vivacité:</p>
+
+<p>—Écoutez: une chose seulement me
+chiffonne dans vos principes, s'il faut les
+appeler ainsi. Vous paraissez illogique
+avec vous-même. Vous êtes hostile à l'aristocratie,
+et vous accepteriez de devenir
+un lord, c'est entendu. Dois-je conclure
+que vous ne reprochez pas à un lord de
+l'être et de le demeurer?</p>
+
+<p>—Certainement, je ne le lui reproche
+pas.</p>
+
+<p>—Et vous ne blâmeriez ni Tompkins,
+ni vous-même, ni moi, ni personne pour
+accepter de devenir un lord si cela s'offrait.</p>
+
+<p>—Pour sûr que je ne le ferais pas.</p>
+
+<p>—Eh bien! <i>Qui</i> blâmeriez-vous,
+alors?</p>
+
+<p>—La nation entière,—et, par le fait
+tout groupement d'individus,—qui consent
+à s'abaisser devant l'injurieuse existence
+d'une aristocratie héréditaire de
+laquelle ils sont exclus.</p>
+
+<p>—Ce raisonnement me paraît manquer
+de clarté.</p>
+
+<p>—Pas le moins du monde. Je vois très
+clair dans cette affaire. Si j'avais le pouvoir
+de détruire le système qui établit les
+aristocraties en déclinant un tel honneur
+alors je serais une canaille en l'acceptant.
+Et si une quantité suffisante de la masse
+du peuple était prête à se joindre à moi
+pour détruire le système, je serais également
+une canaille en me refusant à les
+aider. Tant que mon acte de refus ne saurait
+en rien modifier la règle que j'abhorre,
+je n'ai aucune raison de le faire.</p>
+
+<p>—Je crois vous avoir compris.</p>
+
+<p>—A la bonne heure! Vous n'êtes donc
+pas tout à fait incapable de caler une
+idée dans votre tête, à condition de faire
+un effort suffisamment long.</p>
+
+<p>—Merci!</p>
+
+<p>—Il n'y a pas de quoi! Laissez-moi
+vous donner un bon conseil: quand vous
+serez de retour chez vous, si vous trouvez
+votre nation entière prête à secouer le
+joug affreux des nobles seigneurs, prêtez-y
+la main. Mais, dans le cas contraire, si
+l'on vous propose de prendre la place du
+quelque lord, ne vous montrez pas un
+imbécile, acceptez carrément!</p>
+
+<p>Tracy répondit en toute sincérité, et
+même avec enthousiasme:</p>
+
+<p>—Aussi vrai que je suis en vie, je
+ferai ainsi!</p>
+
+<p>Barrow ne put s'empêcher de rire.</p>
+
+<p>—Jamais je n'ai vu un type comme
+vous, fit-il; je commence à croire que vous
+possédez une imagination de première
+classe. A vous voir, ne dirait-on pas que
+les fantaisies les plus absurdes peuvent,
+dans l'instant, se figer dans les limites
+étroites de la réalité? A vous entendre,
+on pourrait presque supposer que vous
+ne seriez pas surpris si la succession d'un
+lord vous fût tendue sur un plateau!</p>
+
+<p>Tracy rougit et Barrow ajouta:</p>
+
+<p>—La succession d'un lord! Soyez donc
+disposé à la prendre! En attendant, nous
+allons modestement continuer de chercher,
+s'il est possible, à vous trouver une place
+comme surveillant dans une fabrique de
+saucisses, à six ou huit dollars par semaine.
+C'est à cela que nous devons nous arrêter,
+sans espoir d'aller au delà!</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV</h2>
+</div>
+
+<p>Tracy s'en fut se coucher, paisible et
+heureux comme il ne l'avait pas été depuis
+longtemps. Il avait entrepris une
+tâche pénible, il avait fait de son mieux
+pour soutenir la lutte, cela était en sa
+faveur. S'il était vaincu: il n'y avait
+pas lieu d'en avoir honte non plus. En sa
+qualité de vaincu, il avait le droit de renoncer
+à la lutte avec les honneurs de la
+guerre, et de reprendre dans la société
+du monde la place pour laquelle il était
+né. Pourquoi ne le ferait-il pas? Même
+un ébéniste républicain n'hésiterait pas
+à agir ainsi. Décidément, sa conscience
+pouvait se reposer en paix.</p>
+
+<p>Il se réveilla, frais et dispos, avide de
+recevoir son câblogramme. Il était né aristocrate,
+il avait vécu en démocrate pendant
+quelque temps, et était redevenu
+aristocrate. Il constata non sans surprise
+que ce dernier changement s'était effectué
+sans secousses, et que ses idées d'aristocrate
+étaient bien moins factices que
+celles qu'il avait prônées depuis quelque
+temps. S'il y avait porté son attention, il
+aurait pu remarquer également que ses
+façons avait repris une certaine raideur à
+la suite de cette seule nuit; qu'il tenait
+déjà la tête un peu plus haute que la
+veille.</p>
+
+<p>Arrivé au rez-de-chaussée, il allait pénétrer
+dans la salle à manger lorsqu'il aperçut
+le vieux Marsh qui du doigt lui faisait
+signe d'approcher. Vexé, il dit sur un ton
+de dignité offensée, tel un grand seigneur:</p>
+
+<p>—Est-ce à moi que cela s'adresse?</p>
+
+<p>—Oui.</p>
+
+<p>—Dans quel but?</p>
+
+<p>—Je désire vous parler... en particulier.</p>
+
+<p>—Vous pouvez bien me parler ici.</p>
+
+<p>Marsh fut surpris, on eût dit désagréablement.
+Il s'approcha et déclara sur un
+ton hargneux:</p>
+
+<p>—En public alors, si vous le préférez.
+Bien que ce ne soit pas dans mes coutumes.</p>
+
+<p>Les pensionnaires, intéressés, les entouraient
+déjà.</p>
+
+<p>—Dites donc ce que vous avez à me
+dire! fit Tracy.</p>
+
+<p>—Eh!... n'avez-vous pas oublié quelque
+chose?</p>
+
+<p>—Moi? Pas que je sache.</p>
+
+<p>—Ah! pas que vous... sachiez... Réfléchissez,
+s'il vous plaît, une minute.</p>
+
+<p>—Je n'ai pas besoin de réfléchir. Cela
+ne m'intéresse pas. Si cela vous intéresse,
+dites-le donc sans ambages.</p>
+
+<p>—En ce cas, dit Marsh, haussant le
+ton, eh bien, vous avez oublié de payer
+votre pension hier... puisque vous tenez
+à l'apprendre en public.</p>
+
+<p>C'était la vérité: cet héritier d'un million
+annuel avait été si absorbé par ses
+réflexions qu'il n'avait pas songé aux trois
+ou quatre dollars qu'il devait. Il fallait
+se l'entendre dire devant tous ces gens
+qui commençaient déjà à jouir secrètement
+de son embarras.</p>
+
+<p>—S'il ne s'agit que de cela, voici votre
+argent et gardez votre frayeur pour une
+occasion meilleure, monsieur!</p>
+
+<p>Tracy mit la main dans sa poche avec
+un mouvement de mauvaise humeur,
+mais il ne la retira point. Il devint très
+pâle. L'attitude des assistants montra
+clairement que l'intérêt gagnait de seconde
+en seconde en intensité. Quelques visages
+s'épanouirent de contentement. Après un
+silence d'anxiété visible, Tracy parvint à
+formuler sa stupéfaction:</p>
+
+<p>—On m'a volé.</p>
+
+<p>Les yeux du vieux Marsh flamboyèrent
+d'un feu tout espagnol et il s'écria:</p>
+
+<p>—Volé! Ah! c'est là ce que vous vouliez
+me chanter. Un air trop connu, monsieur;
+on l'a trop souvent essayé dans
+cette maison. Tout le monde nous le sert,
+quand on n'a pas trouvé le travail que
+l'on veut, ou que l'on ne veut pas du travail
+que l'on trouve. Assez! Le tour de
+M. Allen, maintenant! Lui aussi a oublié
+de payer hier soir. Voyons s'il ose un
+prétexte aussi piteux.</p>
+
+<p>Une des négresses survint, dégringolant
+l'escalier à toute vitesse, en proie à une
+excitation considérable.</p>
+
+<p>—Monsieur Marsh, M. Allen s'est
+sauvé!</p>
+
+<p>—Qu'est-ce que vous dites?</p>
+
+<p>—Oui, monsieur; il a débarrassé sa
+chambre sans rien laisser... Il a pris
+essuie-mains et savons!</p>
+
+<p>—Ce n'est pas vrai!</p>
+
+<p>—C'est comme cela, comme je vous
+le dis, et disparus aussi les chaussons de
+M. Sumner, et la veste de M. Naylor.</p>
+
+<p>M. Marsh rageait à cette nouvelle; il
+se retourna vers Tracy:</p>
+
+<p>—Répondez-moi donc maintenant!
+Quand allez-vous payer?</p>
+
+<p>—Aujourd'hui même, puisque vous
+êtes si pressé.</p>
+
+<p>—<i>Aujourd'hui</i>, dites-vous? Dimanche,
+un sans-travail comme vous? Voilà une
+réponse qui m'amuse! Allons donc! Où
+irez-vous chercher l'argent?</p>
+
+<p>Tracy, furieux à son tour, jugea que
+la plaisanterie avait assez duré. L'envie
+d'en imposer à toutes ces petites gens
+lui venait.</p>
+
+<p>—J'attends un câblogramme de chez
+moi, lança-t-il, dédaigneux.</p>
+
+<p>Le vieux Marsh resta bouche bée de
+surprise. L'idée lui paraissait si énorme,
+si extravagante, qu'il dut chercher ses
+paroles. Lorsqu'il eut retrouvé son assiette,
+il eut recours aux sarcasmes.</p>
+
+<p>—Un câblogramme! Pensez donc,
+messieurs et dames, il attend un câblogramme.
+Lui, attendre un câblogramme,
+ce fainéant, ce propre-à-rien, ce nigaud.
+De son papa, sans doute! Naturellement.
+Un dollar ou deux le mot... ce n'est rien,
+ça; chez lui, on ne se soucie pas de ces
+bagatelles. Voilà ce qui s'appelle avoir un
+père. Son père doit être, je suppose, au
+moins... son père est, évidemment...</p>
+
+<p>—Mon père est un lord d'Angleterre!</p>
+
+<p>Le groupe fut abasourdi devant l'immensité
+de l'impudence de ce jeune vaurien.
+L'instant d'après, tous s'esclaffèrent
+d'un rire qui faisait sauter les fenêtres sur
+leurs gonds. Tracy était trop en colère
+pour se rendre compte qu'il venait de
+commettre une sottise.</p>
+
+<p>—Laissez-moi passer, s'il vous plaît,
+fit-il, je...</p>
+
+<p>—Un instant, interrompit Marsh en
+s'inclinant profondément avec ironie;
+où Sa Seigneurie veut-elle se rendre?</p>
+
+<p>—Chercher le câblogramme. Laissez-moi
+passer.</p>
+
+<p>—Excusez, mais Sa Seigneurie restera
+ici.</p>
+
+<p>—Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>—Je veux dire que ce n'est pas d'hier
+que je tiens pension... Je veux dire que je
+ne me laisse pas monter le cou par n'importe
+qui, fils de n'importe quoi, venu
+s'installer sous mon toit parce qu'il n'est
+bon à rien chez lui; je veux dire que je ne
+vous laisserai pas vous échapper aussi
+facilement!</p>
+
+<p>Tracy fit un pas vers le vieil homme,
+mais M<sup>me</sup> Marsh s'interposa, disant:</p>
+
+<p>—Monsieur Tracy, je vous en prie!</p>
+
+<p>Puis elle se tourna vers son mari:</p>
+
+<p>—Vous devriez tenir votre langue, au
+lieu de susciter un scandale! Qu'est-ce
+qu'il a donc fait pour se voir traiter de
+la sorte? Vous ne vous apercevez donc
+pas qu'il a momentanément perdu la
+tête à cause de tous ses ennuis et de sa
+détresse. Il n'est pas responsable.</p>
+
+<p>—Je vous remercie de faire preuve de
+tant de bonté, madame, fit Tracy, mais
+je n'ai pas du tout perdu la tête, et si
+vous vouliez bien me permettre d'aller
+jusqu'au bureau du télégraphe...</p>
+
+<p>—Vous n'irez pas, criait Marsh.</p>
+
+<p>—Ou d'envoyer...</p>
+
+<p>—Envoyer? C'est plus fort que tout
+le reste! S'il y a quelqu'un assez idiot
+pour faire les commissions d'un dindonneau
+de cet acabit...</p>
+
+<p>—Voici M. Barrow qui voudra bien,
+si je le lui demande. Barrow!</p>
+
+<p>Mais tous clamèrent maintenant à la
+fois:</p>
+
+<p>—Eh! Barrow! Il attend un câblogramme!</p>
+
+<p>—Câblogramme de son papa, vous
+savez!</p>
+
+<p>—Oui, câblogramme du marchand de
+cire!</p>
+
+<p>—Eh! dites donc, Barrow! Ce type est
+un lord; enlevez votre chapeau, s'il vous
+plaît, et la veste, pendant que vous y êtes!</p>
+
+<p>—Oui, il s'est perdu et a oublié sa couronne,
+et il a télégraphié à son paternel
+de la lui envoyer.</p>
+
+<p>—Allez sur-le-champ querir ce câblogramme,
+Barrow! Sa Hautesse est un peu
+fatiguée aujourd'hui.</p>
+
+<p>—Taisez-vous un peu, leur cria
+Barrow.</p>
+
+<p>Puis il se tourna vers Tracy en disant,
+plutôt avec sévérité:</p>
+
+<p>—Qu'est-ce qui vous arrive? Comment
+vous êtes-vous laissé aller à raconter des
+billevesées de la sorte? Je vous croyais
+plus raisonnable.</p>
+
+<p>—Je n'ai pas raconté de billevesées,
+et si vous vouliez être assez aimable pour
+aller jusqu'au bureau du télégraphe...</p>
+
+<p>—Ne continuez donc pas! Je suis votre
+ami envers et contre tout, et tant qu'il
+s'agit de quelque chose de raisonnable.
+Mais vous avez perdu la tête, et cette perspective
+fallacieuse d'un câblogramme...</p>
+
+<p>—Moi j'irai jusqu'au bureau, dit
+Brady.</p>
+
+<p>—Je vous remercie du fond de mon
+cœur. Allez-y vite, et nous verrons bien!</p>
+
+<p>Brady partit. Il y eut dès cet instant
+une accalmie, comme si un doute très
+vague venait d'envahir les cerveaux, un
+doute que l'on aurait pu formuler ainsi:
+«Après tout, il se peut que ce garçon
+attende une dépêche... il se peut qu'il ait
+un père quelque part... il se peut que
+nous nous soyons avancés un peu trop
+loin en nous moquant de <i>tout</i> ce qu'il a
+dit». D'abord on avait cessé de croire,
+peu à peu les murmures et les chuchotements
+cessèrent de même. Le groupe se
+dispersait lentement, les uns après les
+autres gagnaient la salle à manger. Barrow
+essaya d'y emmener Tracy, qui répliqua:</p>
+
+<p>—Pas encore, Barrow, tout à l'heure!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Marsh et Hattie essayèrent à leur
+tour de le persuader, mais il leur déclara:</p>
+
+<p>—J'aime mieux attendre... qu'il soit
+de retour.</p>
+
+<p>Le vieux Marsh lui-même commença à
+craindre d'avoir été un peu vif, et il passa
+devant Tracy en lui lançant un regard
+contenant une invite, mais l'attitude
+positive du jeune Anglais l'empêcha de
+parler. Le quart d'heure d'attente parut
+interminable dans ce silence morne. Quand
+enfin on entendit les pas de Brady dans
+l'antichambre, chacun se leva et vint près
+de la porte. Et tout ébaubis ils purent voir
+Brady remettre une enveloppe à Tracy.
+Celui-ci, d'un air triomphant, déchira l'enveloppe
+et jeta un coup d'œil sur son contenu.
+Mais le télégramme glissa entre ses
+doigts et tomba à terre. Il était pâle
+comme un linge. Le message ne contenait
+que ce seul mot:</p>
+
+<p>«Merci».</p>
+
+<p>La honte et le désespoir de Tracy firent
+une certaine impression sur l'assistance.
+Toutefois, sans l'amitié de Barrow, il eût
+été non seulement pénible, mais impossible
+au jeune homme de demeurer dans
+la pension Marsh.</p>
+
+<p>—Après la pluie le beau temps; oublions
+cette journée désagréable, et vous,
+Tracy, reprenez courage; je vous trouverai
+du travail, car il faut que vous soyez
+réhabilité dans l'esprit de tous! disait
+Barrow avec bonhomie.</p>
+
+<p>Mais deux longues journées, deux journées
+interminables pour Tracy, s'écoulèrent
+encore, sans qu'aucun rayon de
+soleil parût à l'horizon.</p>
+
+<p>Enfin, un soir Barrow demanda à
+Tracy:</p>
+
+<p>—Puisque vous avez eu de l'instruction,
+est-ce que vous ne sauriez pas
+peindre... un tout petit peu? Savez-vous
+tenir un pinceau?</p>
+
+<p>Tracy déclara qu'en effet l'art du dessin
+et même de la peinture à l'aquarelle et à
+l'huile ne lui était point étranger. Ce fut
+la planche de salut. Barrow connaissait
+deux Allemands qui gagnaient confortablement
+leur vie en faisant les portraits
+des petits boutiquiers. L'un savait tant
+bien que mal dessiner un personnage ressemblant,
+l'autre était chargé d'exécuter
+les accessoires, mais il ne réussissait que
+les canons; c'était la seule chose qu'il
+avait appris à dessiner lorsqu'il était matelot.
+Leurs affaires prospéraient, mais ils
+rencontraient souvent des contretemps,
+car tantôt un charcutier aurait préféré
+être représenté auprès de son comptoir,
+tantôt un forgeron à côté de son enclume.
+Tous devaient se contenter du canon. Un
+mécanicien aurait commandé son portrait
+s'il avait été possible de substituer
+une locomotive à l'engin de guerre. Tracy
+affirma qu'il n'aurait aucune difficulté
+pour satisfaire à ce désir.</p>
+
+<p>Dès le lendemain, après une présentation
+chaleureuse, Barrow laissa son ami
+avec les deux artistes, et Tracy réussit
+une locomotive qui fit l'enchantement
+de tout le monde. Il devint dès lors l'associé
+des artistes et ses jours se passèrent
+à représenter en peinture des paysages,
+des pots de fleurs, des rochers, des chats,
+des guitares, des pianos, des saucisses, des
+camions, avec un succès croissant.</p>
+
+<p>Tracy gagnait sa vie, et une grande
+fierté avait maintenant succédé à son
+désespoir.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV</h2>
+</div>
+
+<p>Le colonel Sellers était visiblement
+plongé dans des réflexions d'une extrême
+gravité, lorsque son vieil ami, le représentant
+non reconnu de Cherokee, lui dit:</p>
+
+<p>—A vous voir, on pourrait supposer
+que vous êtes en train de former quelque
+projet si vaste que les réserves de la
+Banque d'Angleterre suffiraient à peine
+à sa réalisation!</p>
+
+<p>Le colonel fut extrêmement surpris:</p>
+
+<p>—Hawkins, vous me faites trembler.
+Vous savez donc lire dans la pensée d'autrui?</p>
+
+<p>—Non, je ne m'en suis jamais occupé.</p>
+
+<p>—Expliquez alors comment vous avez
+pu avoir cette idée à ce moment même!
+C'est ce qu'on appelle lire dans la pensée,
+et pas autre chose. Car j'élabore en réalité
+un projet qui nécessite les fonds de la
+Banque d'Angleterre. Comment l'avez-vous
+deviné? Voilà qui est intéressant.</p>
+
+<p>—Ce ne fut qu'une simple idée qui
+traversa mon esprit par hasard. D'autre
+part, je comprends fort bien que pour vos
+divers projets des millions soient nécessaires,
+mais depuis quelque temps vous
+ne parlez que de milliards... Cela seul me
+fait supposer que vous chérissez en secret
+un projet infiniment plus grand.</p>
+
+<p>L'intérêt et l'étonnement du noble
+lord s'accrurent à chacune de ces paroles,
+et plein d'admiration il répondit:</p>
+
+<p>—Votre raisonnement est d'une logique
+merveilleuse, Washington! Il témoigne,
+si je ne me trompe, d'une
+perspicacité de premier ordre. Il est donc
+juste que je vous fasse part de ce qui me
+préoccupe. Je n'ai pas besoin de vous dire
+que ceci est entre nous; comme vous le
+verrez par vous-même, mon projet aura
+plus de chances de succès s'il est ignoré
+de tous jusqu'au bon moment. Avez-vous
+remarqué que j'ai ici un grand nombre de
+livres et de brochures se rapportant à
+la situation en Russie?</p>
+
+<p>—Il faudrait être tout au moins aveugle
+pour ne pas le remarquer.</p>
+
+<p>—Mes études ont eu un résultat définitif.
+La Russie est une grande, une
+magnifique nation, qui mérite d'être libérée
+de l'autocratie.</p>
+
+<p>Il fit une pause, puis ajouta sur un ton
+très net:</p>
+
+<p>—Quand je disposerai de ces sommes,
+je la délivrerai.</p>
+
+<p>—Sapristi!</p>
+
+<p>—Vous n'avez pas besoin de sursauter
+pour cela!</p>
+
+<p>—Mon Dieu! Lorsque vous voulez
+émettre des idées de cette envergure, vous
+feriez bien d'aller doucement si vous ne
+tenez pas à voir votre interlocuteur sauter
+en l'air et du coup traverser le plafond;
+vous devriez même prévenir en faisant
+du bruit, de l'agitation, bref, quelque
+excentricité de préférence, afin de le mettre
+sur ses gardes. Mais continuez, s'il vous
+plaît. Je me sens un peu mieux... je suis
+tout oreilles.</p>
+
+<p>—Voilà! J'ai donc examiné la question
+et je suis arrivé à cette conclusion
+que la méthode employée par les patriotes
+russes, quoique n'étant pas mauvaise, est
+loin d'être la meilleure, ni surtout la plus
+rapide. Ils veulent révolutionner la Russie
+par en dedans, ce qui est lent et plein de
+dangers pour les instigateurs. Savez-vous
+comment Pierre le Grand s'y prit avec
+son armée? Il ne commença pas les préparatifs
+de la lutte sous les yeux des strélitz
+qu'il lui fallait exterminer. Au contraire,
+il partit de loin, avec un seul régiment,
+en secret. Avant que les strélitz en fussent
+informés seulement, son régiment était
+déjà une armée, et, leur position étant
+tournée, ils durent se défiler. Rien que
+cette petite idée fonda le plus effroyable
+despotisme que le monde ait connu. La
+même petite idée pourra servir à briser ce
+despotisme. C'est ce que la réalisation de
+mon projet ne manquera pas de prouver.
+Je vais m'installer sur les flancs du monstre,
+et mettre en œuvre le plan de Pierre
+le Grand.</p>
+
+<p>—Ceci est d'un intérêt colossal,
+Rossmore. Comment allez-vous vous y
+prendre?</p>
+
+<p>—Je vais tout d'abord faire l'acquisition
+de la Sibérie où j'instaurerai la
+république.</p>
+
+<p>—Paf! Encore un coup où il aurait
+fallu prévenir! Acheter la Sibérie?</p>
+
+<p>—Mais oui, aussitôt que je serai en
+possession des fonds. Je me moque totalement
+du prix, je suis acquéreur. Remarquez
+ceci maintenant,—je garantis que
+vous n'y avez jamais songé. Où, dans
+quelle contrée trouveriez-vous le plus de
+virilité noble, de courage, d'héroïsme,
+d'abnégation, de dévouement à un idéal
+élevé, d'amour de la liberté, de grande
+culture et de vastes intelligences proportionnellement
+au nombre des habitants?
+Devinez-vous quel est ce coin de la terre
+entre tous privilégié?</p>
+
+<p>—La Sibérie!</p>
+
+<p>—Juste!</p>
+
+<p>—Vous avez raison, il n'y a pas de
+doute; mais j'avoue que je n'y avais
+jamais pensé.</p>
+
+<p>—Personne n'y pense jamais! Mais il
+en est ainsi, tout de même. Dans ces
+mines, dans ces prisons de là-bas, on a réuni
+une foule d'hommes entre les meilleurs,
+les plus nobles et les plus capables que
+Dieu ait jamais créés. Supposez que vous
+ayez une telle population à vendre, vous ne
+l'offririez pas au despotisme? Non! le
+despotisme ne sait pas l'utiliser; vous
+perdriez de l'argent. Le despotisme ne
+sait se servir que de bétail humain. Mais
+supposez que vous alliez lancer une république!</p>
+
+<p>—En effet, je comprends. Ce sont précisément
+les matériaux rêvés.</p>
+
+<p>—Je le présume! Voilà cette Sibérie
+dotée des matériaux les plus superbes, les
+mieux choisis qui soient au monde pour
+une république, et il en vient d'autres,
+sans cesse, tout le temps il en vient, n'est-ce
+pas? Quotidiennement, hebdomadairement,
+mensuellement, cette terre est
+ainsi peuplée grâce au système le mieux
+combiné qu'on ait jamais inventé probablement.
+Grâce à ce système, la totalité
+des cent millions d'individus de la Russie
+est continuellement et patiemment tamisée,
+tamisée par les soins de myriades
+d'experts entraînés, d'espions payés par
+l'empereur en personne. Dès que ceux-ci
+mettent la main sur un homme, une
+femme ou un enfant exceptionnellement
+doué par la nature, ou instruit, ou d'intelligence
+ou de caractère élevé, ils
+l'expédient tout droit en Sibérie. C'est
+admirable... c'est merveilleux! L'application
+du système est à tel point parfaite
+et si efficace, qu'elle maintient la moyenne
+de la population russe au niveau d'intelligence
+et d'instruction du tsar.</p>
+
+<p>—Voyons, n'exagéreriez-vous pas un
+peu?</p>
+
+<p>—Eh!... c'est en tout cas ce que l'on
+dit. Pour ma part, je ne serais pas éloigné
+de croire que l'on ment. Mais, en vérité,
+ce serait scandaleux que l'on puisse médire
+de toute une nation de la sorte. Maintenant,
+vous êtes à même d'apprécier la
+valeur des matériaux républicains qui sont
+accumulés en Sibérie!</p>
+
+<p>Il s'arrêta, en proie à une émotion compréhensible,
+mais son ardeur et son énergie
+reprirent rapidement le dessus, et il se
+dressa, debout, pour ajouter:</p>
+
+<p>—A l'instant où j'organiserai cette république-là,
+la vive lumière de liberté,
+d'intelligence qui alors rayonnera sur le
+monde apparaîtra aux yeux de tous
+comme un nouveau soleil. La multitude
+innombrable des esclaves russes se lèvera
+pour marcher vers l'Est, en laissant derrière
+eux... quoi? un trône vide dans un
+pays à l'abandon. Voilà ce que l'on peut
+réaliser, et, par Dieu, c'est ce que je réaliserai.</p>
+
+<p>Il demeura un instant sans bouger,
+secoué au plus profond de son être par
+cette vision sublime, puis ajouta avec
+une gravité impressionnante:</p>
+
+<p>—Je vous prie de m'excuser, commandant
+Hawkins; c'est la première fois que
+je me sers de cette expression... sacrilège...
+vous me le pardonnerez...</p>
+
+<p>Hawkins fit signe qu'il ne demandait
+pas mieux.</p>
+
+<p>—Vous comprenez mon exaltation
+dans les circonstances actuelles?... De naissance,
+je suis un démocrate, et si un héritage
+m'a rendu aristocrate...</p>
+
+<p>Le lord s'arrêta brusquement, son corps
+se raidit et, muet de stupéfaction, il
+regarda par la fenêtre, dépourvue de
+rideaux. A la fin, il fit un geste pour attirer
+l'attention de Hawkins, disant, hors
+d'haleine par l'émotion:</p>
+
+<p>—Regardez!</p>
+
+<p>—Qu'est-ce, colonel?</p>
+
+<p>—La chose!</p>
+
+<p>—Non?</p>
+
+<p>—Vrai comme je vous parle. Tenez-vous
+bien tranquille. Je l'impressionne
+par le fluide... j'y concentre toutes mes
+forces. J'ai pu l'amener jusque-là... je
+vais l'attirer dans la maison, à présent;
+vous allez voir!</p>
+
+<p>Il commença à gesticuler dans l'air
+avec les deux mains, comme un magnétiseur.</p>
+
+<p>—Là! Voyez! Je l'ai fait sourire. Regardez!</p>
+
+<p>C'était parfaitement exact. Tracy, qui
+se promenait tranquillement, avait soudain
+aperçu les armoiries de sa famille
+au-dessus de la porte d'entrée de cette
+maison d'aspect désolé. Les armoiries
+l'avaient fait sourire. Ce n'était pas étonnant,
+elles avaient fait sourire tout le
+monde et jusqu'aux chats du quartier.</p>
+
+<p>—Regardez, Hawkins, regardez! Je
+l'attire par ici.</p>
+
+<p>—Assurément... vous l'attirez, Rossmore.
+Si jamais j'avais douté de la matérialisation,
+j'y croirais à partir de maintenant.
+Quelle heureuse journée!</p>
+
+<p>Tracy s'était approché pour lire les
+inscriptions sur les plaques, et se disait:
+«Il n'y a pas de doute, c'est bien ici le
+logement du prétendant américain».</p>
+
+<p>—Elle vient... elle vient tout droit. Je
+vais me glisser en bas et la tirer en dedans.
+Vous me suivrez!</p>
+
+<p>Sellers, pâle et en proie à une agitation
+assez manifeste, ouvrit la porte et se trouva
+face à face avec Tracy. Le brave vieillard
+ne put recouvrer la voix sur l'heure;
+enfin il murmura délicatement:</p>
+
+<p>—Passez le seuil... monsieur...</p>
+
+<p>—Tracy... Howard Tracy.</p>
+
+<p>—Tracy... merci... Entrez, s'il vous
+plaît, vous êtes attendu.</p>
+
+<p>Considérablement intrigué, Tracy entra,
+en disant:</p>
+
+<p>—Attendu? Il doit y avoir erreur.</p>
+
+<p>—Oh! je suis certain que non, fit
+Sellers en jetant un coup d'œil vers Hawkins,
+survenu, comme pour lui signaler
+d'avance l'effet que produirait sa prochaine
+observation. Ensuite il dit en appuyant
+sur chaque syllabe:</p>
+
+<p>—Je suis... celui que vous savez!</p>
+
+<p>Au grand étonnement des deux conspirateurs,
+cette remarque ne produisit
+pas le moindre effet dramatique. Le nouveau
+venu se borna à répondre d'une façon
+nullement embarrassée:</p>
+
+<p>—Je vous demande bien pardon...
+mais pas du tout. Je ne sais pas qui vous
+êtes, je ne fais que présumer que vous
+êtes la personne dont les titres figurent
+sur la porte.</p>
+
+<p>—Parfaitement exact! Veuillez vous
+asseoir, je vous prie; prenez place!</p>
+
+<p>Le lord, émerveillé, ahuri, ne savait
+plus au juste quoi faire ni quoi dire; toute sa
+présence d'esprit avait chaviré. Il aperçut
+Hawkins un peu à part, qui, l'œil hagard,
+contemplait ce qui devait être l'apparition
+d'un homme défunt; une idée lui vint
+et il se tourna vivement vers Tracy, disant:</p>
+
+<p>—Mille pardons, cher monsieur, je néglige
+la plus essentielle courtoisie due à
+un hôte inconnu. Permettez-moi de vous
+présenter mon ami, le général Hawkins...
+général Hawkins, notre nouveau sénateur,
+représentant d'une brillante contrée récemment
+incorporée parmi nos glorieux
+États, Cherokee.—Voilà un nom qui l'impressionnera,
+puisqu'il le connaît! se dit
+intérieurement le colonel; mais le nom
+supposé familier ne produisit aucun effet.</p>
+
+<p>Il résuma:</p>
+
+<p>—Sénateur Hawkins! M. Howard Tracy,
+de...</p>
+
+<p>—D'Angleterre.</p>
+
+<p>—D'Angleterre? Comment? Mais ce
+n'est pas poss...</p>
+
+<p>—Pardon, né en Angleterre.</p>
+
+<p>—Et vous en êtes arrivé ici depuis peu?</p>
+
+<p>—Tout récemment.</p>
+
+<p>Le colonel se dit à lui-même: «Ce fantôme
+ment comme un expert. Il est de
+l'espèce impudente que le feu ne parviendrait
+pas à purifier. Je vais lui fournir
+une nouvelle occasion d'exercer son beau
+talent.»</p>
+
+<p>Il dit à haute voix avec l'accent de la
+plus profonde ironie:</p>
+
+<p>—Vous visitez sans doute notre grand
+pays en touriste. Je suppose qu'en voyageant
+dans les magnifiques parages de
+notre «Far West»...</p>
+
+<p>—Je n'ai pas été dans l'Ouest et je
+vous assure que jusqu'à présent je n'ai
+guère cultivé les plaisirs du tourisme avec
+parti pris. Ne serait-ce que pour vivre, un
+artiste est tenu de travailler et non de
+s'amuser.</p>
+
+<p>«Un artiste, se dit Hawkins en lui-même,
+en songeant au cambriolage de la
+banque; le titre ne manque pas d'à-propos».</p>
+
+<p>—Ah! vous êtes artiste? fit le colonel
+en se disant: «Je le tiens, ce coup-ci!»</p>
+
+<p>—Oui, sans prétention, toutefois.</p>
+
+<p>—Quel genre? poursuivit le rusé vétéran.</p>
+
+<p>—Je fais de la peinture à l'huile.</p>
+
+<p>—Voilà qui tombe à merveille! (Décidément,
+il est pris!) Vous serait-il possible
+de vous charger de la restauration de
+quelques-uns de mes tableaux?</p>
+
+<p>—Je serais très heureux... si vous voulez
+bien me les montrer.</p>
+
+<p>Sa réponse ne témoigna d'aucun embarras,
+ni même d'un désir d'éluder la
+proposition. Le colonel était par contre
+décontenancé. Il conduisit Tracy devant
+un chromo fort endommagé et commença:</p>
+
+<p>—Ce Del Sarto...</p>
+
+<p>—Est-ce là un Del Sarto?</p>
+
+<p>Le colonel lança un regard plein de reproches
+sur Tracy, puis reprit comme
+s'il n'avait pas entendu la question.</p>
+
+<p>—Ce Del Sarto est peut-être le seul
+original, dû au sublime maître, que l'on
+possède en ce pays. Vous voyez vous-même
+que l'œuvre est d'une délicatesse telle
+qu'il faut une adresse incomparable...
+Vous conviendrait-il de nous montrer ce
+que vous savez faire, avant de...</p>
+
+<p>—Avec joie! Si vous voulez que je
+copie une de ces merveilles?</p>
+
+<p>On alla chercher des ustensiles d'aquarelliste—des
+reliques de la vie de Sally
+au pensionnat—et Tracy déclara que,
+quoique plus familier avec la peinture à
+l'huile, il essaierait. On le laissa seul et il se
+mit de suite au travail. Mais tout ce qu'il
+voyait autour de lui l'intéressait puissamment,
+et dans sa curiosité il ne put s'empêcher
+d'examiner le milieu dans lequel
+il se trouvait, au lieu de travailler.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XVI">CHAPITRE XVI</h2>
+</div>
+
+<p>Cependant le lord et Hawkins entretenaient
+une conversation privée des plus
+graves.</p>
+
+<p>—Le mystère qui m'angoisse est de
+savoir comment il a pu être nanti d'un
+second bras!</p>
+
+<p>—Oui, cela me trouble également.
+Mais surtout le fait que l'apparition prétend
+être anglaise. Que pensez-vous de
+cela, colonel?</p>
+
+<p>—Je vous jure, Hawkins, que je suis
+confondu. Je n'y comprends rien... c'est
+vraiment angoissant.</p>
+
+<p>—Ne penseriez-vous pas que peut-être
+nous n'avons pas matérialisé le vrai?</p>
+
+<p>—Une fausse apparition, alors? Comment
+accordez-vous cela avec les vêtements?</p>
+
+<p>—Les vêtements sont parfaitement
+exacts, cela n'est pas niable. Mais qu'allons-nous
+faire? Nous ne pouvons pas
+réclamer la récompense, puisqu'elle est
+promise à celui qui livrera un manchot
+de nationalité américaine. Et nous n'avons
+obtenu qu'un Anglais avec ses deux
+bras.</p>
+
+<p>—Il se pourrait que cette objection
+fût à écarter. Dites-vous bien qu'il n'a
+rien de moins que ce qu'on exige... Il a
+quelque chose en plus, voilà tout!</p>
+
+<p>Mais il s'aperçut que cet argument
+n'était pas décisif, et n'insista pas. Les
+deux amis demeurèrent longtemps silencieux
+et perplexes. A la fin, la figure du
+lord s'illumina de la clarté de l'inspiration
+et il s'exprima ainsi, non sans une ardeur
+contenue:</p>
+
+<p>—Hawkins! Cette matérialisation est
+plus haute et plus noble que nous n'avions
+jamais osé le rêver. Quelle stupéfiante
+et solennelle tâche nous avons réalisée!
+Le mystère m'apparaît en ce moment
+avec une netteté remarquable, limpide
+comme le jour. Tout homme est le résultat
+combiné d'une série de molécules et
+d'atomes ataviques, de particules ancestrales
+qui se continuent. Cette matérialisation
+actuelle est incomplète; nous n'avons
+pu mener l'opération que jusqu'au commencement
+du siècle dernier environ.</p>
+
+<p>—Que voulez-vous dire, colonel? s'écria
+Hawkins, suffoqué de craintes vagues à
+ces paroles de son vieil ami.</p>
+
+<p>—Ceci tout simplement: nous avons
+matérialisé l'aïeul de cette canaille.</p>
+
+<p>—Oh! ne me dites pas cela! C'est
+épouvantable!</p>
+
+<p>—Pourtant c'est la vérité, Hawkins;
+je le sais. Examinez les faits. Cette apparition
+est anglaise, ne perdez pas cela de
+vue. Elle s'exprime d'une façon fort correcte,
+notez cela. Elle est artiste, notez
+cela. Elle a les manières et la tenue d'un
+gentleman, notez cela. Où trouvez-vous
+le cow-boy? Répondez, si vous le pouvez.</p>
+
+<p>—Rossmore, ceci est terrifiant. C'est
+plus terrifiant qu'on n'ose penser.</p>
+
+<p>—Jamais nous n'avons ressuscité autre
+chose que les vêtements de cette canaille,
+rien que les vêtements.</p>
+
+<p>—Colonel, voulez-vous vraiment dire
+que...</p>
+
+<p>Le colonel frappa du poing sur la table:</p>
+
+<p>—Voici ce que je peux vous dire exactement:
+la matérialisation est prématurée,
+la canaille nous a échappé; ceci
+n'est qu'un maudit aïeul.</p>
+
+<p>Il se leva et commença à arpenter la
+chambre, en proie à une vive excitation.
+Hawkins dit d'une voix plaintive:</p>
+
+<p>—C'est un amer désappointement...
+très amer.</p>
+
+<p>—Je le sais, sénateur, je le sais. Et je
+le sens très profondément de mon côté.
+Mais il faut nous soumettre... pour des
+raisons d'ordre moral. J'ai bien besoin
+d'argent, Dieu sait, mais je ne suis pas
+assez pauvre, pas assez dégoûtant pour
+me prêter au châtiment de l'ancêtre d'un
+individu en raison d'un crime commis par
+les descendants de cet ancêtre.</p>
+
+<p>—Mais, colonel, supplia Hawkins, réfléchissez,
+ne brusquez pas vos arrêts.
+Vous savez que c'est notre unique chance
+de trouver de l'argent, et qu'en outre la
+Bible déclare que la postérité jusqu'à la
+quatrième génération sera punie pour les
+péchés et les crimes commis par les ancêtres
+avec lesquels ils n'ont rien de commun.
+Il ne peut donc y avoir aucune injustice
+à retourner les rôles.</p>
+
+<p>Le colonel ne manqua pas de reconnaître
+la forte logique de ce raisonnement.
+Il réfléchit longuement, puis dit:</p>
+
+<p>—Je ne trouve vraiment aucune objection
+sérieuse. Bien que cela paraisse
+une chose quasi monstrueuse de tourmenter
+ce pauvre diable d'autrefois pour
+un cambriolage qu'il n'a pas du tout commis,
+je pense que nous devons le remettre
+entre les mains des autorités.</p>
+
+<p>—C'est ce que je ferais, dit Hawkins,
+soulagé et joyeux. Je le dénoncerais s'il
+était la combinaison de mille ancêtres.</p>
+
+<p>—Grand Dieu! Voilà exactement ce
+qu'il est, dit Sellers avec une sorte de
+grognement; exactement. Tous ses ancêtres
+ont apporté une parcelle de leur
+contribution. Il y a en lui des atomes de
+prêtres, de femmes délicieuses et charmantes,
+de toutes espèces de gens qui ont
+vécu sur cette terre au cours des siècles et
+disparu il y a longtemps, et voici que, grâce
+à notre action, ils ont quitté leur paix sacrée
+pour venir répondre d'un cambriolage
+de méchante banque commis là-bas
+à Cherokee... ce qui est un scandale choquant,
+quand on y pense.</p>
+
+<p>—Oh! colonel, ne parlez pas ainsi; à
+vous entendre, je me désole, et je ressens
+une honte sans nom du rôle que je me
+propose de jouer...</p>
+
+<p>—Attendez! j'ai trouvé.</p>
+
+<p>—Un rayon d'espoir, dites! Je suis
+sur des braises ardentes.</p>
+
+<p>—C'est si simple! Un enfant aurait
+pu le trouver. Écoutez! Il est en parfait
+état tel qu'il est maintenant, rien à dire,
+une reconstitution qui date du commencement
+du siècle dernier. Eh bien! je n'ai
+qu'à poursuivre la matérialisation et
+l'amener par la même méthode jusqu'à
+notre époque actuelle. Rien ne s'y oppose,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>—Jamais je n'y aurais pensé! Sapristi,
+s'écria Hawkins, de nouveau joyeux, voilà
+ce qu'il faut faire. Quelle intelligence vous
+avez! Va-t-il se démunir du bras superflu?</p>
+
+<p>—Assurément.</p>
+
+<p>—Et perdre son accent anglais?</p>
+
+<p>—Son accent disparaîtra complètement.
+Il s'exprimera en patois de Cherokee
+et en langage vulgaire.</p>
+
+<p>—Colonel! Peut-être qu'il avouera?</p>
+
+<p>—Avouer? Rien que ce cambriolage
+de banque?</p>
+
+<p>—Oui, mais pourquoi dites-vous «rien
+que»?</p>
+
+<p>Le colonel répliqua sur le ton impressionnant
+qu'il affectait si volontiers:</p>
+
+<p>—Hawkins! Il se trouvera entièrement
+soumis à ma volonté... Je lui ferai avouer
+tous les crimes qu'il a pu commettre. Ils
+doivent être légion. Saisissez-vous l'idée?</p>
+
+<p>—Pas tout à fait, je crains.</p>
+
+<p>—Toutes les récompenses promises
+nous reviendront.</p>
+
+<p>—Conception prodigieuse, en effet. Je
+n'ai jamais rencontré un homme capable
+de déduire toutes les conséquences d'une
+idée première comme vous.</p>
+
+<p>—Ce n'est rien, ça! Cela me vient naturellement.
+Quand il aura fini son temps
+dans une prison, on l'expédiera dans une
+autre, et ainsi de suite. Nous n'aurons
+qu'à encaisser les récompenses au fur et à
+mesure. Ce sont des revenus certains pour
+toute notre vie, Hawkins. Un placement
+supérieur à tout autre pour la bonne raison
+qu'il est indestructible.</p>
+
+<p>—On dirait, à réfléchir, que vous ne
+devez pas vous tromper!</p>
+
+<p>—On dirait! Mais cela est certain. On
+ne peut pas nier que j'aie quelque expérience
+en matière de finance, et je n'hésite
+pas à déclarer que ceci constitue un des
+fonds les plus sérieux que j'aie jamais
+eu à examiner.</p>
+
+<p>—Vous le croyez, sincèrement?</p>
+
+<p>—Oui, je le crois, en toute sincérité.</p>
+
+<p>—Ah! colonel! La continuelle détresse
+d'être pauvre! Si nous pouvions le réaliser
+immédiatement. Je veux dire si nous
+pouvions le vendre... des parts, pas la
+totalité, suffisamment pour...</p>
+
+<p>—Voyez comme vous tremblez... Cela
+vient de votre manque d'expérience. Mon
+ami, quand vous serez aussi familiarisé
+avec de vastes opérations que je le suis,
+vous changerez. Regardez-moi! Est-ce
+que je tremble le moins du monde? Est-ce
+que mes pupilles se dilatent? Tâtez
+mon pouls... Toc, toc, toc... aussi calme
+que si j'étais endormi. Et néanmoins,
+songez à tout ce qui se passe dans mon
+cerveau, solide comme le granit, impassible.
+Une suite de chiffres qui griseraient
+un novice en matière financière, par leur
+seule vue. Eh bien, c'est en demeurant
+calme et en examinant froidement les
+pour et contre qu'un homme se rend
+compte des valeurs précises, et évite ainsi
+de tomber dans les erreurs qu'un novice
+commettra infailliblement, une erreur
+comme la vôtre, par exemple... celle de
+vouloir réaliser à tout prix. Écoutez ce
+que je vais vous dire! Votre idée est de
+vendre une part de cet homme matérialisé
+contre de l'argent comptant. La mienne
+est par contre... devinez!</p>
+
+<p>—Je ne peux pas. Dites!</p>
+
+<p>—De le mettre en actions, naturellement.</p>
+
+<p>—Vrai! Je n'y aurais pas pensé.</p>
+
+<p>—Parce que vous n'êtes pas de la
+finance. Supposons qu'il ait commis un
+millier de crimes. C'est une estimation qui
+n'a rien d'exagéré. A le voir, même dans
+son état inachevé, il a dû en commettre près
+d'un million peut-être. Mais ne disons
+qu'un millier pour rester dans des limites
+raisonnables. Cinq mille dollars de récompense,
+multipliés par mille, cela nous
+donne le chiffre d'un revenu certain de...
+5 millions de dollars.</p>
+
+<p>—Attendez! Que je respire un moment!</p>
+
+<p>—Et la propriété est indestructible,
+d'un rendement perpétuel. Une propriété
+de la sorte, avec ses dispositions, continuera
+indéfiniment à commettre des
+crimes et à nous procurer des récompenses.</p>
+
+<p>—Je suis abasourdi... ma tête tourne...</p>
+
+<p>—Qu'elle tourne! Cela ne vous fera
+aucun mal! Maintenant que l'affaire est
+claire, ne vous préoccupez pas du reste.
+Je me charge de former une société au
+moment voulu. Vous ne doutez pas de
+mes capacités quand il s'agira d'établir
+les bases sur lesquelles nous serons assurés
+d'un maximum de bénéfices?</p>
+
+<p>—Assurément non! Je peux le dire
+sans mentir.</p>
+
+<p>—Fort bien, alors. C'est donc une
+affaire décidée. Chaque chose à son tour!
+Nous autres, vieux routiers, nous procédons
+méthodiquement et avec ordre.
+Quelle est la seconde affaire sur le chantier?
+La continuation de la matérialisation...
+l'opération nécessaire pour la ramener
+à notre époque. Je vais commencer
+sans délai. Il me semble...</p>
+
+<p>—Dites donc, Rossmore! Vous ne
+l'avez pas enfermée? Je parie qu'elle s'est
+échappée.</p>
+
+<p>—Tranquillisez-vous à ce sujet.</p>
+
+<p>—Pourquoi ne se serait-elle pas sauvée?</p>
+
+<p>—Qu'elle le fasse donc; cela n'a
+aucune espèce d'importance.</p>
+
+<p>—Je considérerais cela comme une
+vraie calamité, pour ma part.</p>
+
+<p>—Pourquoi donc, mon bon ami? Une
+fois dans mon pouvoir, impossible de s'y
+soustraire. La matérialisation peut aller
+et venir en toute liberté. J'aurai toujours
+la faculté de la reconstituer et de la ramener
+par la seule force de ma volonté.</p>
+
+<p>—Je suis excessivement heureux de
+vous l'entendre dire, je vous assure.</p>
+
+<p>—Je vais lui donner à faire toute la
+peinture qu'elle désirera; nous et toute la
+famille lui rendrons la vie aussi douce
+et aussi confortable que possible. Aucune
+nécessité de contrecarrer ses mouvements!
+J'espère, toutefois, la persuader de
+rester très calme et tranquille, car une
+matérialisation en état inachevé devra
+naturellement être très molle, très inconsistante,
+et... à propos... je me demande
+d'où elle est venue?</p>
+
+<p>—D'où? Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>Le lord indiqua délicatement, de la main
+levée, le ciel. Hawkins sursauta, puis se
+plongea en de profondes réflexions; au
+bout de quelques instants, la tristesse
+peinte sur sa figure, il désigna la terre.</p>
+
+<p>—Qu'est-ce qui peut vous le faire
+supposer, Washington?</p>
+
+<p>—Je ne sais pas au juste. Mais on se
+rend assez bien compte qu'il ne paraît
+guère regretter son séjour habituel.</p>
+
+<p>—Très logique! Très bien déduit!
+Nous lui avons rendu service, à cette chose.
+Mais je vais tout de même l'interroger,
+sans brusquerie, pour tâcher de découvrir
+si nous avons deviné juste.</p>
+
+<p>—Combien de temps cela prendra-t-il,
+selon vous, colonel, de le terminer et
+de le ramener à la date d'aujourd'hui?</p>
+
+<p>—J'aimerais à le savoir, mais je
+l'ignore. Je suis assez troublé par ce détail
+imprévu: la nécessité de reprendre la
+matérialisation à une date déterminée
+afin de l'accomplir graduellement...</p>
+
+<p>—Rossmore! cria une voix féminine.</p>
+
+<p>—Oui, ma chérie! Nous sommes dans
+mon laboratoire. Venez! Hawkins est
+avec moi. Faites bien attention Hawkins,
+chuchota-t-il à celui-ci; aux yeux
+de toute la famille il ne doit être qu'un
+jeune homme, bien en vie, ne l'oubliez
+pas! Chut! La voici!</p>
+
+<p>—Ne vous dérangez pas! Je voulais
+simplement demander qui est en train de
+peindre en bas.</p>
+
+<p>—Oh! c'est un jeune artiste, un jeune
+Anglais, nommé Tracy... Beaucoup de
+talent, le disciple préféré de Hans Christian
+Andersen... ou d'un autre vieux
+maître; je crois bien que c'est d'Andersen.
+Il va remettre en état quelques-uns
+de nos chefs-d'œuvre italiens. Vous lui
+avez parlé?</p>
+
+<p>—Un mot seulement. J'entrai à l'improviste...
+et alors j'ai voulu être polie...
+je lui ai demandé s'il ne voulait rien prendre
+(<i>Sellers fait signe à Hawkins d'être
+attentif</i>), mais il refusa en disant qu'il
+n'avait pas d'appétit (<i>Nouveau signe
+ironique</i>), et alors j'apportai quelques
+pommes dans un compotier (<i>Nouveau
+signe</i>), et il en voulut bien manger...</p>
+
+<p>—Comment? s'écria le colonel en sursautant
+comme mû par un ressort.</p>
+
+<p>Lady Rossmore devint muette de surprise.</p>
+
+<p>—Qu'est-ce que vous avez donc?
+murmura-t-elle finalement; et, comme elle
+ne reçut aucune réponse de son époux
+ahuri, elle sortit.</p>
+
+<p>Dès qu'elle se fut éloignée, le colonel
+dit d'une voix éteinte:</p>
+
+<p>—Venez, Hawkins. Il faut que nous
+nous en assurions par nous-mêmes. Cela
+ne peut être qu'une erreur.</p>
+
+<p>Ils s'empressèrent de descendre sans
+bruit et regardèrent par la porte entr'ouverte
+du salon. Sellers, de plus en plus
+confondu, chuchota:</p>
+
+<p>—La matérialisation mange une
+pomme. C'est un spectacle à vous faire
+dresser les cheveux sur la tête, Hawkins,
+c'est horrible. Emmenez-moi d'ici, je ne
+peux pas le supporter!</p>
+
+<p>Et en silence ils regagnèrent le laboratoire.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XVII">CHAPITRE XVII</h2>
+</div>
+
+<p>Les travaux de Tracy n'avançaient que
+lentement, car ses pensées étaient ailleurs.
+Bien des choses l'intriguaient. A la fin,
+il crut avoir découvert la clef des divers
+mystères dont il se sentait entouré, et il
+se dit: «Cet homme a l'esprit dérangé;
+j'ignore jusqu'à quel point, mais d'un cran
+ou de deux, il est en train de déménager.
+Cela seul peut expliquer cet enchevêtrement
+d'extravagances: ces chromos hideux
+qu'il prend pour des tableaux de maîtres,
+ces portraits grotesques qui à son esprit
+égaré représentent des membres de la
+famille Rossmore, les armoiries, l'écusson,
+et aussi sa façon bizarre de prétendre qu'il
+m'attendait. Comment pouvait-il s'attendre
+à la visite du vicomte Berkeley dont
+toute la presse a annoncé la mort? De
+Howard Tracy il ne saurait être question.
+Au diable tout cela! Son discours
+prouve qu'il ignore qui il attendait, puisqu'il
+n'attendait ni un Anglais, ni un
+peintre, et malgré cela je parais répondre
+à une idée préconçue. Et il paraît très
+satisfait de moi. Bien sûr qu'il est un peu
+braque, même pas mal, le pauvre vieux.
+Avec ça, il est assez intéressant, mais je
+suppose que tous les gens dans sa situation
+le sont... J'espère qu'il sera content
+de mon travail; il ne me déplairait pas de
+venir ici tous les jours pour pouvoir l'étudier.
+Aussi, quand j'écrirai à mon père...
+mais n'y songeons pas, c'est un sujet qui
+me fait trop de peine... J'entends des pas...
+travaillons! C'est le vieux gentleman. Il
+a l'air ennuyé. Peut-être mes vêtements
+lui paraissent suspects... Ils le sont en
+effet, sur le dos d'un peintre. Si ma conscience
+m'autorisait à les quitter pour
+d'autres... mais il ne doit pas en être question.
+Je me demande pourquoi il fait tant
+de gestes dans l'air avec ses mains. On
+dirait qu'il voudrait me magnétiser. Cela
+ne me plaît qu'à moitié... c'est presque
+lugubre.»</p>
+
+<p>Le colonel murmura: «Cela lui fait
+de l'effet, cela se voit. Pour cette fois, cela
+doit suffire. Il n'est pas encore très solide
+et on risquerait, qui sait? de le désincarner!
+Je vais lui poser deux ou trois questions
+habiles afin d'essayer de découvrir quelle
+est la demeure de son âme».</p>
+
+<p>S'approchant davantage, le colonel dit
+avec affabilité:</p>
+
+<p>—Ne vous laissez pas déranger par moi,
+monsieur Tracy. Je désire seulement jeter
+un petit coup d'œil sur votre travail.
+Ah! ah! Mais c'est fort beau, en vérité,
+fort beau! Vous faites cela avec élégance.
+Ma fille va en être charmée. Cela ne vous
+gêne pas si je m'assois près de vous?</p>
+
+<p>—Je vous en prie, au contraire.</p>
+
+<p>—Je ne vous gênerai pas? Je veux
+dire: ma présence ne va pas troubler votre
+inspiration?</p>
+
+<p>Tracy rit en répondant que son inspiration
+n'était pas d'un caractère assez
+subtil pour être aussi facilement incommodée.
+Le colonel lui adressa diverses
+questions adroites—plutôt bizarres,
+d'après Tracy—et les réponses furent si
+satisfaisantes que le colonel, de plus en
+plus fier de ce qu'il avait accompli, se dit
+en lui-même:</p>
+
+<p>«Mon œuvre est très réussie, telle qu'elle
+se présente d'ores et déjà. Il est solide,
+solide, et se conservera certainement,
+solide comme un corps vivant. C'est merveilleux,
+simplement merveilleux. Je crois
+qu'il ne me serait pas impossible de le
+pétrifier.»</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, il demanda
+délicatement:</p>
+
+<p>—Préférez-vous être ici... ou là-bas?</p>
+
+<p>—Là-bas? Où cela?</p>
+
+<p>—Eh!... là... où vous avez été.</p>
+
+<p>La pensée de Tracy retourna naturellement
+à la pension, et il répondit sans
+hésitation:</p>
+
+<p>—Oh! ici... sans comparaison.</p>
+
+<p>Le colonel fut hébété, et se dit: «Ses
+paroles ne sonnent pas faux... il n'y a pas
+de doute! Ce qui nous prouve bien où il
+a séjourné; pauvre âme! J'en suis bien
+content. Je suis bien heureux de l'avoir
+fait sortir de là».</p>
+
+<p>Il demeura plongé dans ses réflexions,
+l'œil fixé sur le pinceau. «Oui, oui, se dit-il,
+cela explique pourquoi je n'ai eu aucun
+succès en ce qui concerne le pauvre
+Berkeley; celui-là a dû aller au ciel.
+Tant mieux, tant mieux. Il n'est pas à
+plaindre, lui!»</p>
+
+<p>Sally Sellers fit son entrée, venant du
+dehors. Elle avait un air tout à fait charmant.
+On lui présenta le peintre. Ce fut
+un véritable coup de foudre, un cas
+grave d'amour réciproque à première vue,
+quoique ni l'un ni l'autre peut-être ne s'en
+rendît un compte exact.</p>
+
+<p>L'Anglais fit en lui-même cette remarque
+significative: «Qui sait? après tout, il
+n'est peut-être pas fou du tout!»</p>
+
+<p>Sally s'assit et montra beaucoup d'intérêt
+pour le travail de Tracy, ce qui fit
+grand plaisir à celui-ci, et aussi une indulgence
+bienveillante qui lui prouva la hauteur
+de caractère de la jeune fille. Sellers
+avait hâte de faire part de ses découvertes
+à Hawkins; il s'esquiva en disant que
+«si les deux jeunes fervents de la muse
+des couleurs croyaient n'avoir aucun
+besoin de lui, il irait s'occuper de ses
+affaires». Le peintre se dit: «Je le crois un
+peu original, il n'y a pas à dire, mais c'est
+tout!» Il se reprocha d'ailleurs d'avoir
+jugé un homme trop sévèrement sans
+attendre que celui-ci eût pu montrer sa
+véritable nature.</p>
+
+<p>Naturellement, le jeune étranger ne
+tarda pas à se sentir à son aise, et à s'entretenir
+fort agréablement avec Gwendolen.
+La jeune fille américaine possède
+en général d'appréciables qualités; elle
+est naturelle, loyale et d'une franchise
+inoffensive; les conventions lui pèsent
+peu. Sa présence et ses façons ne causent
+aucune gêne; on se trouve rapidement
+en bons termes avec elle sans pouvoir
+dire au juste comment cela s'est fait. Peu
+à peu, au cours d'une conversation décousue,
+une amitié spontanée s'était établie
+entre eux. La cordialité et la rapidité de
+ce sentiment furent rendues évidentes par
+ce seul fait qu'au bout d'une demi-heure
+tous les deux avaient cessé de faire attention
+aux vêtements singuliers dont Tracy
+était affublé.</p>
+
+<p>Mais bientôt celui-ci se remit à y songer
+avec quelque gêne; il apparut dès lors
+que Gwendolen avait presque cessé de
+s'en étonner, tandis que Tracy regrettait
+fort de les porter à ce moment. Son
+embarras à ce propos s'accentua lorsque
+Gwendolen invita le peintre à rester pour
+le dîner. Il lui fallut décliner cette invitation
+gracieuse parce qu'il tenait à la vie
+maintenant que l'existence commençait à
+avoir quelque prix à ses yeux, et il serait
+mort de honte en prenant place à la table
+de gens bien élevés dans de semblables
+vêtements. Il eut la joie de s'en aller content,
+car il avait pu constater que Gwendolen
+était désappointée.</p>
+
+<p>Et où alla-t-il? Il s'en fut tout droit
+dans un bazar faire l'acquisition d'un
+complet aussi correct que possible. Il se
+disait bien qu'il avait tort vis-à-vis du
+cow-boy, mais il aurait eu tort aussi en
+agissant autrement... et à la fin du
+compte il se sentit joyeux pour la première
+fois sur le sol américain.</p>
+
+<p>Les vieux de Rossmore Towers étaient
+inquiets au sujet de Gwendolen qui à table
+se montra distraite et silencieuse. S'ils
+y avaient prêté attention, ils auraient
+pu remarquer qu'elle était très suffisamment
+éveillée et intéressée dès que la conversation
+tombait sur le peintre et son
+travail. Mais ils ne le remarquaient nullement,
+on causait d'autre chose et l'instant
+après l'un des convives s'inquiétait
+de nouveau avec raison de Gwendolen,
+lui demandant si elle était souffrante ou si
+elle avait eu des déboires inattendus dans
+les affaires de la mode.</p>
+
+<p>Sa mère lui proposa divers médicaments
+renommés, dont les réclames dans
+les journaux faisaient grand cas, des
+toniques à base de fer ou autres métaux
+éprouvés, et son père offrit d'envoyer
+chercher du vin, bien qu'il fût grand
+maître d'une ligue anti-alcoolique du district.
+Elle repoussa avec reconnaissance,
+mais d'une manière décidée, ces gentillesses.</p>
+
+<p>Au moment où la famille se disposait à
+aller goûter le repos, elle s'en fut en
+cachette examiner les pinceaux, distinguant
+particulièrement celui dont il s'était
+servi de préférence.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Tracy sortit,
+revêtu de son complet neuf, et la boutonnière
+garnie d'un œillet, aimable attention
+de Poussie. L'image de Gwendolen
+Sellers emplissait son âme, et fut la
+source de riches inspirations du côté art.
+Durant toute la matinée il travailla avec
+ingéniosité à la confection de tableaux,
+ornant les portraits de décorations suggestives
+et bien tournées pour séduire la
+clientèle de l'association. Et ses associés
+eux-mêmes ne tarissaient pas d'éloges.</p>
+
+<p>Cependant Gwendolen perdait entièrement
+sa matinée et, de ce fait, un certain
+nombre de dollars. Elle supposait que
+Tracy reviendrait assez tôt dans la journée,
+et à chaque instant elle quittait sa
+chambre pour descendre au salon, ranger
+les pinceaux, mettre quelque chose en
+ordre et voir s'il était arrivé. Le temps
+qu'elle passait assise devant son propre
+travail n'était guère profitable, bien au
+contraire, ce dont elle s'aperçut avec beaucoup
+de chagrin. Elle avait occupé ses
+loisirs dernièrement à dessiner une robe
+des plus séduisantes pour elle-même; elle
+eut l'idée d'en achever le dessin au cours
+de la matinée et le gâcha irrémédiablement.</p>
+
+<p>En voyant ce qu'elle venait de faire,
+elle entrevit aussi la cause et la signification
+de sa maladresse, et, renonçant à
+travailler, elle se plia dès lors aux circonstances.
+A partir de ce moment, elle ne se
+donna plus la peine de remonter dans sa
+chambre, mais s'installa définitivement
+dans le salon en attendant le peintre.</p>
+
+<p>Après le lunch, elle recommença à attendre,
+et une heure entière se passa. Enfin
+une grande joie fit affluer tout son sang
+à son cœur: elle venait de l'apercevoir
+dans la rue. Elle se précipita dans sa
+chambre où elle s'enferma, comptant bien
+qu'on l'appellerait pour aider à retrouver
+le pinceau le plus nécessaire qui avait
+été égaré... elle seule savait comment et
+où.</p>
+
+<p>En effet, les uns après les autres furent
+appelés et personne ne put trouver le
+pinceau; on envoya chercher Gwendolen,
+et elle ne put le retrouver davantage jusqu'à
+ce que, enfin, lorsque les autres se
+furent décidés à porter leurs investigations
+ailleurs, qui dans la cuisine, qui dans
+la cave, qui dans la remise au bois, elle
+réussit à le dénicher.</p>
+
+<p>Elle le remit à Tracy en faisant observer
+qu'elle aurait dû mieux veiller à ce
+que tout ce dont il avait besoin se trouvât
+prêt, mais qu'elle ne l'avait pas fait
+parce qu'elle ne l'attendait que plus tard...
+Elle s'arrêta un peu brusquement, étonnée
+de ce qu'elle venait d'avancer. De son
+côté, il se sentit honteux à la pensée que
+son impatience l'avait poussé à se présenter
+plus tôt qu'on ne l'attendait. «Elle
+ne se ferait pas faute d'en deviner la raison,
+se disait-il; je me suis trahi, elle
+devine tout ce qui se passe en moi, et
+naturellement elle se moque de moi en
+secret!»</p>
+
+<p>Gwendolen était très contente en un
+sens, en un autre beaucoup moins. Elle
+remarquait avec plaisir les nouveaux
+vêtements et le changement favorable
+qu'ils produisaient, avec un plaisir mitigé
+l'œillet dans sa boutonnière. L'œillet de
+la veille n'avait que fort peu attiré son
+attention; celui-ci était presque semblable,
+mais il lui laissa une impression
+certaine et durable. Elle s'ingénia à découvrir
+une méthode d'apparence anodine
+pour en connaître l'histoire, et risqua
+finalement une faible tentative.</p>
+
+<p>—Quel que soit l'âge d'un homme, fit-elle,
+il lui est facile de paraître plus jeune
+de plusieurs années en ornant sa boutonnière
+d'une fleur riche en couleur. Je l'ai
+souvent remarqué. Mais ce n'est peut-être
+pas cela qui vous donne l'idée d'en
+porter?</p>
+
+<p>—J'imagine que non; mais ce serait
+certainement une raison suffisante. C'est
+la première fois que j'en entends parler.</p>
+
+<p>—Vous paraissez avoir une préférence
+pour les œillets. Est-ce à cause de leur
+aspect ou de leur parfum?</p>
+
+<p>—Pas du tout, répondit-il avec simplicité,
+c'est parce qu'on me les donne...
+Je n'ai aucune préférence, je crois.</p>
+
+<p>«On les lui offre, se dit-elle, non sans
+un sentiment plutôt glacial à l'égard de
+cet œillet. Je me demande qui cela peut
+être, et comment elle est.»</p>
+
+<p>La fleur commençait à jouer un rôle
+important. Elle s'imposait à l'attention à
+tout propos, elle empêchait toute conversation
+agréable, elle devenait à chaque
+instant plus encombrante et plus ennuyeuse.</p>
+
+<p>«Je me demande s'il l'aime», songeait
+Gwendolen; et cette pensée lui donnait un
+chagrin non équivoque.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XVIII">CHAPITRE XVIII</h2>
+</div>
+
+<p>Elle avait tout arrangé pour que rien
+ne manquât au peintre, et n'avait plus
+aucun prétexte de rester près de lui. En
+conséquence, elle lui fit part de son intention
+de se retirer en le priant d'appeler les
+domestiques s'il avait besoin de quelque
+chose. Elle s'en alla toute malheureuse,
+laissant derrière elle une tristesse analogue.
+Le temps passait péniblement désormais
+pour tous les deux. Il ne pouvait
+pas peindre, tant la pensée de la jeune
+fille l'obsédait; elle ne pouvait ni dessiner
+ni faire des projets de modèles, tant
+elle pensait à lui. Jamais la peinture ne
+lui avait paru aussi fastidieuse; jamais
+elle n'avait jugé les choses de la mode
+aussi dénuées d'intérêt. Elle était partie
+sans réitérer l'invitation à dîner de la
+veille, ce qui fut pour lui un sujet de
+désappointement presque impossible à
+endurer.</p>
+
+<p>De son côté elle n'en souffrait pas moins,
+puisqu'elle avait estimé qu'elle ne devait
+pas l'inviter. La veille, cela n'avait pas été
+difficile du tout de s'y décider, mais
+aujourd'hui c'eût été tout à fait impossible.
+Toutes sortes de privilèges sans
+importance lui avaient donc été ravis dans
+l'espace de vingt-quatre heures. Il lui
+semblait qu'elle ne pouvait plus rien
+faire ou dire à ce jeune homme, sans se
+sentir instantanément paralysée par la
+crainte qu'il ne devinât ses sentiments.
+Rien qu'à l'idée d'oser l'inviter à dîner
+aujourd'hui, elle tremblait des pieds à la
+tête. L'après-midi se passait pour elle
+dans une angoisse nerveuse, à peine interrompue
+par des instants de bonheur fugitif.</p>
+
+<p>Trois fois elle était descendue, sous des
+prétextes divers, et avait pu ainsi l'apercevoir
+six fois, sans avoir l'air d'être venue
+à cause de lui. Elle s'efforçait de supporter
+ces secondes de félicité sans rien laisser
+apparaître, mais elle craignait que son
+effort ne dépassât le but, et son calme était
+si peu naturel qu'il risquait de ne pas
+donner le change. Le peintre eut sa part
+de ces allées et venues. Lui aussi bénéficia
+de ces six visions rapides, et des flots
+de bonheur l'inondaient à chaque fois
+délicieusement et lui faisaient oublier
+tout ce que ses pinceaux devaient exécuter.
+Il y eut ainsi six endroits de la toile
+qu'il fallut recommencer. Enfin Gwendolen
+retrouva un peu de calme après
+avoir envoyé un mot à la famille Thompson,
+des voisins chez lesquels elle s'invitait
+à dîner. Elle ne tenait pas à souffrir,
+à la table de ses parents, d'une absence
+qu'elle n'avait pas souhaitée.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le vieux lord était
+venu passer un moment en compagnie du
+peintre et l'avait invité à dîner. Tracy
+fit un effort colossal pour dissimuler sa
+joie et sa gratitude; il lui semblait que
+rien sur cette terre ne saurait ajouter plus
+de prix à l'existence, maintenant qu'il
+allait se trouver tout près de Gwendolen,
+qu'il entendrait sa voix et verrait sa
+figure durant plusieurs heures.</p>
+
+<p>Le lord se disait à lui-même: «Ce fantôme
+peut apparemment manger des
+pommes. Nous allons savoir quelle est
+sa spécialité, car il doit en avoir une... les
+pommes me paraissant à la limite des
+nourritures solides plausibles...»</p>
+
+<p>La vue des vêtements neufs lui fit éprouver
+une joie immense. «J'ai réussi à le
+ramener, en partie tout au moins, jusqu'à
+notre époque», se dit-il.</p>
+
+<p>Sellers déclara être très satisfait du
+travail de Tracy, et l'engagea à restaurer
+ses chefs-d'œuvre pour faire ensuite
+son portrait, à lui, celui de sa femme et
+peut-être aussi celui de sa fille. Le bonheur
+du peintre ne connut plus de bornes
+à cette perspective. La conversation se
+poursuivit agréablement, puis le colonel
+se mit à défaire un paquet et sortit un
+portrait dont il venait de faire acquisition.
+Ce portrait n'était qu'un tableau-réclame
+sur lequel figurait un personnage
+qui venait de doter les États-Unis d'un
+nouveau cirage. Le vieux lord le regarda
+longuement avec tendresse, plongé dans
+un silence méditatif. Tracy remarqua
+que quelques larmes perlaient sur ses
+joues, et voulut alors manifester sa sympathie.</p>
+
+<p>—Vous avez du chagrin?... C'est un
+ami, qui...</p>
+
+<p>—Ah! Plus qu'un ami... un parent,
+celui qui me fut le plus cher ici-bas,
+quoique l'occasion de le rencontrer ne
+m'ait jamais été offerte. Oui!... C'est le
+jeune lord Berkeley qui périt si héroïquement
+dans un incendie terri... Mais
+qu'est-ce que vous avez?</p>
+
+<p>—Rien, rien du tout! La surprise
+de me voir brusquement pour ainsi dire
+mis en présence d'une personne... dont
+on a tant entendu parler! Ce portrait est-il
+ressemblant?</p>
+
+<p>—Sans doute! Je ne l'ai jamais vu,
+mais on distingue aisément qu'il ressemble
+beaucoup à son père, répondit Sellers
+en indiquant du regard un autre portrait
+sur le mur.</p>
+
+<p>—Je ne suis pas bien sûr d'y retrouver
+une ressemblance. Il est évident que
+le lord usurpateur a l'aspect d'un homme
+de grand caractère, tandis que le fils
+paraît d'une mollesse...</p>
+
+<p>—Nous sommes tous ainsi dans la
+famille, tous, en entrant dans la vie, fit
+Sellers sans se troubler. Nous débutons
+tous comme des jeunes fous, pour gagner
+peu à peu un caractère et une intelligence
+indiscutables. Vraiment, tous les jeunes de
+notre famille sont des cerveaux un peu
+mous.</p>
+
+<p>—Certainement, à voir ce portrait,
+c'est le cas de ce jeune lord.</p>
+
+<p>—Oui, il est hors de doute que ce fut
+un imbécile; il n'y a qu'à voir ses traits.
+Un imbécile des pieds à la tête.</p>
+
+<p>—Merci, murmura Tracy inconsciemment.</p>
+
+<p>—Merci, vous dites?</p>
+
+<p>—Je veux dire: merci de me donner
+ces explications. Continuez-les, je vous en
+prie.</p>
+
+<p>—En examinant le portrait, on découvre
+jusqu'aux détails du caractère.
+Un imbécile, un fou, certes, mais celui-ci
+fut surtout ce que j'appellerai un «flancheur».</p>
+
+<p>—Un quoi?</p>
+
+<p>—Un flancheur; un homme qui commence
+toujours par prendre une décision
+ferme, par occuper une position en apparence
+inexpugnable, tel un Gibraltar, de
+roc solide... et puis, peu à peu, au dedans
+de lui-même, il flanche... de plus en plus...
+pas de Gibraltar à l'intérieur, vous comprenez,
+pas trace! Voilà le portrait moral
+de Berkeley tout craché, ce flancheur!
+Cela se voit: cette face! N'est-ce pas celle
+d'un mouton? Mais qu'avez-vous donc?
+Vous êtes tout rouge, cher monsieur; vous
+aurais-je involontairement offensé, quelquefois?</p>
+
+<p>—Oh! pas le moins du monde! Loin
+de là; je rougis quand quelqu'un parle
+ainsi de sa propre famille.</p>
+
+<p>Dans son for intérieur, il était singulièrement
+ému en constatant que ces fantaisies
+insensées du vieillard s'accordaient
+avec la vérité. N'était-ce pas là son vrai
+caractère, à lui? N'était-il pas parti d'Angleterre
+avec des décisions inébranlables...
+et depuis, ne s'était-il pas montré en tout
+un «flancheur»?</p>
+
+<p>Il dit à haute voix:</p>
+
+<p>—Supposez-vous que ce mouton aurait
+pu concevoir une grande idée, d'abnégation
+et de sacrifice, par exemple? Aurait-il
+pu, par exemple, se décider à renoncer
+à son héritage, aux honneurs et
+à la fortune...</p>
+
+<p>—S'il pouvait? Mais regardez donc
+son portrait! C'est précisément ce qu'il
+était capable de vouloir. Et non seulement
+cela! Il mettrait immédiatement son projet
+à exécution.</p>
+
+<p>—Et puis?</p>
+
+<p>—Il flancherait!</p>
+
+<p>—Et reculerait.</p>
+
+<p>—A tout instant.</p>
+
+<p>—Cela serait-il arrivé à l'occasion de
+toutes ses nobles résolutions?</p>
+
+<p>—Certainement! Ce qui prouve qu'il
+était un vrai Rossmore.</p>
+
+<p>—Il valait donc mieux pour lui qu'il
+mourût?</p>
+
+<p>—Certainement!</p>
+
+<p>—Mais supposez... ceci pour voir plus
+clair dans les détails... supposez que je
+fusse un Rossmore...</p>
+
+<p>—C'est impossible.</p>
+
+<p>—Pourquoi?</p>
+
+<p>—On ne peut le supposer, parce que,
+à l'âge que vous avez, vous seriez un imbécile,
+et vous ne l'êtes pas. Vous seriez
+un «flancheur», et il est évident que vous
+avez un esprit de décision remarquable;
+un tremblement de terre ne vous ébranlerait
+pas!</p>
+
+<p>«C'est assez! N'en disons pas plus!
+songea Sellers. Il est solide, remarquablement
+solide. Je n'ai jamais vu un jeune
+homme en vie aussi bien établi.»</p>
+
+<p>Il ajouta à haute voix:</p>
+
+<p>—L'idée me vient de vous demander
+votre avis, monsieur Tracy, au sujet d'une
+petite difficulté. Voyez-vous, j'ai ici les
+restes de ce jeune homme. Mon Dieu!
+Pourquoi cela vous fait-il sursauter ainsi?</p>
+
+<p>—Ce n'est rien. Continuez, je vous en
+prie. Vous avez ses restes?</p>
+
+<p>—Oui.</p>
+
+<p>—Vous êtes sûr que ce sont les siens,
+et non ceux de quelqu'un d'autre?</p>
+
+<p>—Oh! parfaitement! c'est-à-dire des
+échantillons; pas tout!</p>
+
+<p>—Des échantillons?</p>
+
+<p>—Oui, dans des paniers. Si quelquefois,
+en retournant plus tard en Angleterre, vous
+vouliez les emporter?</p>
+
+<p>—Qui?... moi?</p>
+
+<p>—Mais oui... Je ne veux pas dire tout
+de suite, plus tard. Voyons... cela vous
+intéresserait-il de les voir?</p>
+
+<p>—Non, non; je n'ai aucun désir de les
+voir.</p>
+
+<p>—Oh! alors, je croyais que peut-être...—Eh!
+ma chérie, où allez-vous comme
+cela?</p>
+
+<p>C'était Gwendolen qui passait; elle répondit:</p>
+
+<p>—Je vais dîner chez les Thompson,
+papa!</p>
+
+<p>Tracy fut atterré. Le colonel dit:</p>
+
+<p>—C'est ennuyeux. Je ne savais pas
+qu'elle sortirait, monsieur Tracy.</p>
+
+<p>La figure de Gwendolen commençait à
+exprimer cette déception particulière de
+«qu'ai-je fait?», ce désespoir qui est dû à
+une de vos propres initiatives, et elle dit
+comme à regret:</p>
+
+<p>—Si vous y tenez, papa, je pourrais
+les faire prévenir...</p>
+
+<p>—Mais pas du tout, mon enfant! Nous
+ne voulons pas gâter vos petites distractions.
+Il y a un autre moyen de tout arranger
+pour que nous ne soyons pas trois
+vieux contre un jeune à table!</p>
+
+<p>—Mais, papa, j'irais aussi volontiers
+chez les Thompson un autre jour.</p>
+
+<p>—Je ne le veux à aucun prix. Votre
+vieux papa n'est pas l'homme qui voudrait
+vous causer le plus petit désappointement.</p>
+
+<p>—Pourtant, je vous assure, papa...</p>
+
+<p>—Allez, allez, je ne veux rien entendre;
+nous tâcherons de bien passer la soirée,
+ma chérie.</p>
+
+<p>Gwendolen était sur le point où des
+pleurs lui auraient fait le plus grand bien.
+Elle était vexée contre elle-même, contre
+le monde entier.</p>
+
+<p>—Il y a un moyen de tout arranger,
+ajouta le colonel. Vous nous enverrez
+Isabelle Thompson dîner avec nous! C'est
+une idée, ça. Une délicieuse, charmante
+jeune personne, monsieur Tracy, d'une
+grande beauté. Cela me fera plaisir que
+vous la voyiez, elle vous fera tourner la
+tête... dans l'espace d'une minute. Voilà,
+ma petite Gwendolen. Envoyez-nous
+Belle Thompson, et dites-lui que... Quoi
+donc?... elle est déjà partie?</p>
+
+<p>Il se retourna, mais Gwendolen en avait
+entendu assez; elle était déjà dans la rue.</p>
+
+<p>—Qu'est-ce qui lui a pris? Elle me
+paraît tout en colère, cette petite. Mon
+Dieu, elle me manquera, fit Sellers
+doucement à Tracy; les parents sont
+ainsi faits. Nous sommes forcément
+partiaux et nous avons du regret aussitôt
+que notre chère enfant nous quitte pour
+un instant; mais pour vous ce n'est pas
+la même chose: M<sup>lle</sup> Belle Thompson
+vous charmera, vous verrez; et puis
+vous aurez l'occasion de faire plus ample
+connaissance avec l'amiral Hawkins, un
+caractère, monsieur Tracy, très rare!</p>
+
+<p>Mais Tracy n'écoutait plus. Son esprit
+était ailleurs, et il se sentait désolé.</p>
+
+<p>Quand le moment du dîner fut venu, on
+attendit d'abord Belle Thompson; mais
+cette jeune personne n'arriva point, pour
+la bonne raison que Gwendolen s'était bien
+gardée de lui transmettre l'invitation.
+Enfin on se mit à table. Les vieux Sellers
+firent de leur mieux pour entretenir leur
+hôte, mais la conversation traînait assez
+lamentablement, et le visage de Tracy
+dénota une absence d'esprit totale.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, on fit à la table de
+la famille Thompson une expérience analogue.</p>
+
+<p>Gwendolen était honteuse d'étaler ostensiblement
+sa détresse à tous les yeux, mais
+elle avait beau tenter des sourires, sans
+parvenir au premier degré de l'enjouement;
+elle expliqua alors qu'elle ne se sentait
+pas très bien, ce qui était bien visible. On
+lui témoigna beaucoup de sympathie,
+beaucoup de compassion, le tout en vain.
+Dès que le dîner fut achevé, elle s'excusa
+et s'empressa de rentrer.</p>
+
+<p>Serait-il déjà parti? Cette pensée la
+tourmentait au delà de toute expression.
+Elle jeta son manteau dans l'entrée et se
+dirigea tout droit vers la salle à manger.
+Des voix lui parvenaient, celle de son
+père d'abord, puis celle de Washington
+Hawkins. Tracy avait dû partir. Elle
+ouvrit la porte.</p>
+
+<p>—Mon enfant, qu'avez-vous donc?
+s'écria sa mère. Vous êtes toute pâle.</p>
+
+<p>—Pâle? fit Sellers. Ce n'est rien, la
+voilà rose comme une rose; asseyez-vous,
+petite, et soyez la bienvenue. Vous êtes-vous
+bien amusée? Ici nous sommes dans
+la joie. Pourquoi miss Belle n'est-elle
+pas venue? M. Tracy ne se sent pas très
+bien, sa présence lui aurait fait du bien...</p>
+
+<p>Ce fut le contentement enfin; et un
+regard ardent vint croiser un autre regard,
+et les deux regards étaient porteurs d'un
+secret. Dans la fraction infinitésimale
+d'une seconde, le double grand aveu fut
+échangé ainsi, et parfaitement compris de
+part et d'autre.</p>
+
+<p>Toute appréhension, toute incertitude,
+toute angoisse se dissipa dans ces deux
+jeunes cœurs et une paix douce et bienfaisante
+les envahit.</p>
+
+<p>Le colonel était désappointé; il comptait
+sur la présence de Gwendolen pour égayer
+définitivement la société. Et la félicité des
+deux jeunes gens n'était pas de celles qui
+ont besoin de beaucoup de paroles pour
+s'exprimer. Un silence significatif continuait
+à régner. Sellers, qui s'ennuyait, eut
+hâte de se livrer à quelques travaux importants
+avant de se coucher et regagna son
+laboratoire. La mère se retira à son tour.
+Seul le sénateur s'éternisait; il s'attristait
+à la pensée que les deux jeunes gens avaient
+passé une soirée dépourvue d'agrément.
+Comme il avait un cœur d'or, il eût voulu
+contribuer à en rendre les derniers instants
+plaisants et il faisait tous ses efforts pour
+causer gaiement. Mais il ne rencontra guère
+d'écho, guère d'enthousiasme. Il résolut
+donc d'abandonner la partie et de s'en
+aller. Gwendolen se leva, l'âme pleine de
+gratitude, et lui dit avec un doux sourire:</p>
+
+<p>—Vous voulez vraiment nous quitter
+déjà?</p>
+
+<p>Il eut l'impression d'agir cruellement,
+en égoïste, et reprit sa place. Il se proposa
+de dire quelque chose d'aimable, mais n'en
+fit rien. Tout le monde connaît cette situation.</p>
+
+<p>Il venait, Dieu sait comment, d'avoir
+la notion que sa détermination de rester
+encore un peu était une erreur. Comment
+cette certitude lui était-elle venue? Il ne
+le savait pas, mais il savait qu'il avait
+commis une gaffe indiscutable. Il se leva
+pour la seconde fois et prit congé en se
+demandant ce qui avait bien pu à ce point
+changer l'atmosphère paisible autour
+d'eux.</p>
+
+<p>Dès que la porte se fut refermée, les deux
+jeunes gens se trouvèrent comme par
+hasard l'un près de l'autre, et l'instant
+après Gwendolen était dans les bras de
+Tracy, lèvres contre lèvres...</p>
+
+<p>—Oh! mon Dieu! Elle embrasse la
+matérialisation!</p>
+
+<p>Personne n'entendit cette remarque,
+car elle n'avait fait que traverser l'esprit
+de Hawkins; il ne la prononça point. Il
+avait entr'ouvert la porte pour s'excuser
+de nouveau de se montrer si peu sociable,
+mais il la referma doucement, et s'en fut,
+ébahi, en proie à une sorte de terreur
+douloureuse.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XIX">CHAPITRE XIX</h2>
+</div>
+
+<p>Cinq minutes plus tard, le sénateur était
+assis dans sa chambre, la tête penchée,
+dans l'attitude du désespoir. Ses larmes
+coulaient et des sanglots entrecoupaient
+de temps à autre le silence. Il songeait
+avec une amertume sans nom:</p>
+
+<p>«Je l'ai connue toute petite, lorsqu'elle
+aimait à grimper sur mes genoux. Mon
+affection pour elle est aussi grande que si
+elle était une de mes propres enfants, et
+maintenant, hélas! la pauvre créature!
+L'idée en est insupportable... Elle aime cette
+fatale matérialisation! Comment n'avons-nous
+pas prévu ce qui devait arriver?»</p>
+
+<p>«Mais aussi, comment le prévoir? Personne
+n'aurait pu le prévoir. Personne
+n'aurait pu rêver une chose semblable.
+On ne s'attend pas à voir quelqu'un tomber
+amoureux d'une figure de cire, n'est-ce
+pas, et celui-ci a moins de réalité
+encore!»</p>
+
+<p>«Et dire qu'il n'y a rien à faire. Si j'étais
+un homme, si j'avais des nerfs, je pourrais
+tuer cette matérialisation infâme. Cela
+ne servirait à rien, puisqu'elle s'imagine
+qu'elle est vraie et authentique. Elle le
+regretterait tout autant qu'on regrette
+un vivant. Et comment en faire part à la
+famille? Non! J'aime mieux mourir.
+Sellers est le meilleur des hommes... cela
+brisera son cœur quand il l'apprendra.
+Et pauvre Polly! Voilà à quoi l'on aboutit
+quand on se mêle de telles choses.
+Si on n'avait rien fait, cette créature
+serait encore en train de griller dans la
+géhenne. Comment se fait-il que personne
+ne s'en aperçoive? Je suis sur le point
+d'étouffer quand je me trouve près de
+lui. Il me semble que je suis enveloppé
+d'émanations sulfureuses!»</p>
+
+<p>«Ce qui est certain, c'est qu'il faut
+immédiatement cesser de matérialiser
+davantage. Si Gwendolen doit épouser
+un fantôme, qu'elle en épouse un convenable,
+au moins, tel que celui-ci, du siècle
+dernier, et pas une canaille de cow-boy,
+un voleur comme il le sera quand Sellers
+aura fini de le manipuler. Cela nous coûtera
+5 000 dollars en perte sèche, sans
+compter la renonciation aux bénéfices
+de la future société d'exploitation, mais
+le bonheur de Sally Sellers vaut plus que
+tout cela!»</p>
+
+<p>Il entendit les pas du colonel dans le
+couloir et essaya de se donner un air insouciant.</p>
+
+<p>Sellers entra, prit un siège et se mit à
+parler:</p>
+
+<p>—Eh bien! Je dois avouer que je suis
+on ne peut plus intrigué. Certainement
+cette matérialisation a mangé; elle n'a
+pas mangé avec appétit, comme tout le
+monde. Elle chipotait, sans s'y mettre
+de bon cœur, mais elle chipotait, et cela
+seul est une vraie merveille! A quoi rime
+ce chipotage? Voilà la question! En quel
+sens cela lui sert-il? J'ai l'idée que nous
+ne sommes pas encore au courant de ce que
+cette découverte stupéfiante nous réserve.
+Mais le temps nous le révélera... le temps
+et la science! Ne soyons pas impatients.</p>
+
+<p>Sellers ne parvenait pas à éveiller la
+curiosité de Hawkins, ni à le sortir de son
+silence morne et obstiné. Il continua:</p>
+
+<p>—Je commence à m'attacher à lui,
+Hawkins! C'est une personnalité, somme
+toute, et il a du caractère... un caractère
+presque grandiose... Sous cet extérieur
+placide se cache une âme forte et audacieuse.
+J'ai une véritable admiration pour
+lui, et—vous le savez—on ne tarde pas
+à s'attacher à ceux que l'on admire. Je
+crains même de trop tenir à lui, trop pour
+me sentir le courage de dégrader un tel
+caractère et d'en faire un vulgaire cambrioleur,
+dans le but de gagner de l'argent,
+ou dans quelque but que ce soit.
+Mon intention est de vous demander si
+vous consentiriez à abandonner les profits
+que nous espérions en tirer, afin de laisser
+ce pauvre diable...</p>
+
+<p>—Dans l'état où il se trouve?</p>
+
+<p>—Précisément... et ne pas le ramener
+jusqu'à notre époque.</p>
+
+<p>—Ah! oui, mon cher ami, de grand
+cœur; voici ma main et ma parole!</p>
+
+<p>—Je n'oublierai jamais cela, Hawkins!
+s'écria le vieux lord, la voix tremblante.
+Vous faites un grand sacrifice, mais je
+me souviendrai toute ma vie de votre générosité
+sans exemple. Si le ciel me prête
+vie, vous n'aurez pas à le regretter, soyez-en
+sûr!</p>
+
+<p>Sally Sellers était heureuse; de grandes
+transformations s'opéraient dans son
+esprit. Elle eut conscience elle-même de
+n'être plus du tout la jeune fille qui dessinait
+des robes dans la journée, et le soir
+jouait le rôle de grande dame. «Lady»
+Gwendolen! Ce titre avait maintenant
+quelque chose de choquant et de presque
+ridicule à ses oreilles; elle y voyait comme
+une offense. Aussi finit-elle par se dire:
+«Ce nom appartient au passé, il n'est pas
+vraiment le mien, et je ne veux plus être
+appelée ainsi!»</p>
+
+<p>—Puis-je vous appeler Gwendolen
+tout court désormais, vous appeler par
+le seul nom qui me soit cher, sans ajouter
+un titre qui m'éloigne de vous?...</p>
+
+<p>Elle était en train de détrôner l'œillet
+de la boutonnière de Tracy, pour le remplacer
+par une rose à peine éclose.</p>
+
+<p>—Voilà! Cela vous va beaucoup
+mieux! Je déteste les œillets... certains
+œillets du moins! Oui, vous m'appellerez
+par mon petit nom, sans rien ajouter...
+c'est-à-dire... je ne veux pas dire sans y
+ajouter quoi que ce soit, mais...</p>
+
+<p>Elle ne put pousser l'explication au delà;
+il y eut un silence pendant lequel il fit
+des efforts considérables pour saisir ce
+qu'elle n'avait pas voulu dire. Enfin l'idée
+lui en vint, juste à temps pour que le
+silence ne se fît pas embarrassant, et il répondit
+délicatement:</p>
+
+<p>—Gwendolen chérie! Je puis dire cela?</p>
+
+<p>—Oui, une partie du moins. Mais...
+ne m'embrassez pas pendant que je parle,
+cela me fait oublier ce que j'ai à dire!
+Vous pouvez m'appeler ainsi, en partie,
+pas l'ensemble, car Gwendolen n'est pas
+mon nom.</p>
+
+<p>—Pas votre nom? fit-il, très surpris.</p>
+
+<p>L'âme de la jeune fille fut brusquement
+envahie par une sorte d'appréhension
+très alarmante. Elle se recula un peu,
+la main posée sur le bras tendu vers elle,
+et son regard plongé dans le sien:</p>
+
+<p>—Répondez-moi en toute sincérité,
+sur votre honneur! Vous ne tenez pas à
+m'épouser à cause de mon rang?</p>
+
+<p>La question imprévue le foudroya.
+Elle avait quelque chose de si innocemment
+drôle qu'il en fut abasourdi, ce qui
+heureusement l'empêcha de rire. Sans
+perdre de temps, d'ailleurs, il se mit à vouloir
+la convaincre que seule sa précieuse
+personne l'avait séduit, et que c'était
+elle seule, et non son titre ou sa situation,
+qu'il aimait de tout son cœur, qu'il lui eût
+été impossible de l'aimer davantage si
+elle avait été née duchesse, ou si, au contraire,
+elle avait été sans foyer et sans
+famille.</p>
+
+<p>Elle ressentait, à l'écouter, une nouvelle
+félicité, une joie turbulente, bien qu'elle
+se contînt et restât calme en apparence.</p>
+
+<p>Elle songeait aussi à la grande surprise
+qu'elle lui réservait, s'attendant à le voir
+sursauter, lorsqu'enfin elle déclara:</p>
+
+<p>—Écoutez-moi à mon tour, car ce que
+je vais vous dire est l'exacte vérité:
+Howard Tracy, je ne suis pas plus l'enfant
+d'un lord que vous ne l'êtes vous-même!</p>
+
+<p>Cette fois, à sa grande joie, comme à son
+étonnement, il ne sourcilla point. Il s'y
+attendait quelque peu, et ce fut avec enthousiasme
+qu'il s'écria: «Le ciel soit
+loué!» en la prenant dans ses bras.</p>
+
+<p>Son bonheur était maintenant immense.</p>
+
+<p>—Vous me rendez la plus fière entre
+toutes les jeunes filles de toute la terre,
+murmura-t-elle, la tête contre son épaule.
+Savoir que vous n'aimez que moi, pour
+moi, rien que moi, oh! je suis fière et
+heureuse.</p>
+
+<p>—Rien que vous-même, sans penser
+un instant à la noblesse de votre père. Je
+vous le jure, Gwendolen chérie!</p>
+
+<p>—Là! Il ne faut pas m'appeler Gwendolen.
+Je hais ce nom d'emprunt. Je vous
+ai dit que ce n'est pas le mien. Mon nom
+est Sally Sellers—ou Sarah, si vous préférez!
+A partir d'aujourd'hui, je chasse
+loin de moi tous les rêves enfantins... pour
+n'être que moi. Mon père s'imagine très
+sérieusement être un lord; pourquoi ne
+pas lui laisser cette illusion, qui lui cause
+un grand plaisir et qui ne fait du tort à
+personne? Ses ancêtres ont caressé le
+même rêve; cela a détraqué les Sellers
+pendant plusieurs générations, et j'ai eu
+moi-même un grain de cette folie, mais
+cela n'a pas pris racine. C'est fini maintenant,
+et pour toujours. Je suis fière de
+votre amour et de rien d'autre. Je suis
+prête à jurer que jamais le fils d'un lord
+ne...</p>
+
+<p>—Oh! oh! mais... pourtant...</p>
+
+<p>—Qu'avez-vous donc? Vous avez l'air...</p>
+
+<p>—Rien! Ce n'est rien... je voulais simplement
+dire...</p>
+
+<p>Dans son embarras, il ne trouva rien à
+dire sur le moment; enfin une inspiration,
+suffisante dans la circonstance, lui fit
+ajouter:</p>
+
+<p>—Comme vous êtes jolie! A vous
+regarder seulement je suis tout troublé.</p>
+
+<p>Il le dit avec une chaleur vraie qui
+fit son effet, et, ravie, elle reprit:</p>
+
+<p>—Voyons! Où en étais-je? Ah! oui.
+La noblesse de mon père n'est qu'une fantasmagorie.
+Songez donc! Tous ces portraits
+sur les murs! Ce ne sont que des
+célébrités américaines qu'il a débaptisées;
+ou des portraits quelconques, comme ce
+marchand de cirage qu'il vient d'élever
+à la dignité de lord Berkeley.</p>
+
+<p>—Vous en êtes sûre?</p>
+
+<p>—Mais naturellement! Est-ce que lord
+Berkeley ressemblerait à cela?</p>
+
+<p>—Pourquoi pas?</p>
+
+<p>—Parce que sa conduite au moment
+de mourir, entouré de flammes de toutes
+parts, prouve qu'il était un homme dans
+le vrai sens du mot, un être d'élite, une
+âme élevée.</p>
+
+<p>Ces compliments impressionnèrent fortement
+Tracy et il lui sembla que les
+lèvres adorables de la jeune fille devinrent
+doublement adorables en les proférant.
+Il lui dit tendrement:</p>
+
+<p>—Quel dommage qu'il n'ait pu avoir
+la joie de connaître ce que penserait de sa
+conduite la plus gracieuse et la plus séduisante
+jeune fille de tout ce pays...</p>
+
+<p>—Oh! j'ai presque eu de l'adoration
+pour lui. Vrai. Je pense à lui tous les jours;
+son image ne quitte pas ma mémoire.</p>
+
+<p>Tracy jugea que c'était légèrement
+exagéré. Il ressentit une pointe de jalousie
+et observa:</p>
+
+<p>—Vous avez bien raison de vénérer
+sa mémoire... du moins de temps à autre...
+avec une sorte d'admiration, mais il me
+semble que...</p>
+
+<p>—Howard Tracy! Seriez-vous jaloux
+de cet homme qui n'est plus?</p>
+
+<p>Il eut honte, vaguement, car il était
+jaloux sans l'être. En un certain sens, ce
+mort était lui-même; en un autre sens,
+ce n'était pas lui. La jalousie provoqua
+une petite brouille après laquelle ils purent
+se montrer plus épris que jamais. Finalement,
+Sally déclara qu'elle était résolue
+à ne plus penser au lord Berkeley:</p>
+
+<p>—Pour être bien sûre que son souvenir
+ne se dressera plus jamais entre nous, je me
+donnerai la tâche d'apprendre à détester
+ce nom-là, et tous ceux qui l'ont porté,
+et tous ceux qui le porteront.</p>
+
+<p>Cette détermination parut encore quelque
+peu exagérée à Tracy, mais il s'abstint
+de faire de nouvelles remarques à ce sujet.</p>
+
+<p>Changeant de conversation, il lui demanda:</p>
+
+<p>—Je suppose que vous n'approuvez
+pas l'existence d'une aristocratie, ou de
+la noblesse héréditaire en général, puisque
+vous renoncez si gaiement à l'idée que votre
+père est un lord?</p>
+
+<p>—De la noblesse véritable? Mon Dieu,
+non; c'est une fausse noblesse que je
+répudie.</p>
+
+<p>Cette réponse plut au jeune homme, qui
+rentra chez lui, fort heureux de l'avoir
+provoquée. La jeune fille ne refuserait pas
+une situation qu'offrirait un vrai lord;
+elle n'était hostile qu'envers la même
+chose en toc. Il lui serait donc possible
+de garder à la fois la jeune fille et la succession
+de son père. C'était par conséquent
+une idée heureuse que d'avoir posé cette
+question.</p>
+
+<p>De son côté, Sally s'en fut se coucher
+également heureuse. Et elle demeura heureuse,
+d'un bonheur délirant, pendant
+près de deux heures. Mais, au moment où
+elle allait s'assoupir, dans les délices
+vagues de l'inconscience précédant le
+sommeil, le méchant, le diabolique esprit
+qui rôde dans les âmes humaines pour
+nuire occasionnellement à leur quiétude,
+lui souffla cette pensée:</p>
+
+<p>«Sa dernière question avait l'air d'être
+parfaitement innocente... mais que cachait-elle?...
+quelle idée l'avait suggérée?»</p>
+
+<p>Oui, pourquoi Howard Tracy l'avait-il
+interrogée là-dessus? S'il ne tenait pas à
+l'épouser à cause de son rang, comment
+cette idée avait-elle pu naître dans son
+esprit? N'avait-il pas l'air content dès
+qu'elle lui eut dit qu'elle n'était nullement
+opposée à la noblesse en général, la vraie?
+Ah! c'est tout de même une haute situation
+qui le tente! C'est trop visible! Ce
+n'est pas moi—pauvre moi!—sans rien,
+qu'il aime au fond du cœur.</p>
+
+<p>Naturellement, cette pensée l'empêcha
+de fermer l'œil.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XX">CHAPITRE XX</h2>
+</div>
+
+<p>Avant de s'endormir, Tracy écrivit
+une longue lettre à son père, une lettre à
+laquelle il espérait que celui-ci réserverait
+un meilleur accueil qu'à la dépêche. Les
+nouvelles dont il lui fit part ne manqueraient
+pas d'être considérées comme de
+bonnes nouvelles. Il disait comment il
+avait fait l'expérience de l'égalité des
+hommes en travaillant pour vivre. Il
+avait entrepris une lutte dont il n'y avait
+pas lieu d'avoir honte, mais il était arrivé
+à cette conclusion qu'il n'était pas possible
+de réformer le monde tout seul. Il
+entama ensuite le sujet de son mariage
+projeté avec la fille du prétendant américain,
+insistant un peu, mais pas trop,
+sur les charmes et les qualités de la jeune
+fille. Il s'arrêta davantage à faire ressortir
+l'opportunité d'une union qui pour toujours
+réconcilierait les deux branches
+rivales de la famille.</p>
+
+<p>Lorsque le noble lord fut en possession
+de cette missive, il éprouva d'abord,
+à la lecture de la première partie, une
+satisfaction cruelle; la seconde lui causa
+un malaise inattendu qui se traduisit par
+des grognements successifs. Cependant il
+ne voulut pas gaspiller de l'encre en écrivant
+une lettre en réponse, ou un câblogramme;
+il fit mieux, car il décida sur
+l'heure de prendre le premier bateau pour
+l'Amérique et d'aller examiner cette
+affaire compliquée en personne.</p>
+
+<p>Durant les dix premiers jours qui suivirent
+l'envoi de la lettre, Tracy n'eut guère
+le temps de s'ennuyer. Sans cesse il grimpait
+aux sommets de la félicité et en
+retombait alternativement. Il était ou
+intensément heureux, ou intensément
+malheureux, selon l'état d'esprit de Sally.
+Il ne savait jamais quand cet état d'esprit
+allait subir un changement, ni pourquoi
+un changement se produisait. Parfois
+elle faisait preuve d'un amour brûlant,
+presque tropical, dont l'ardeur ne saurait
+être exprimée en langage humain, puis
+soudain, sans transition sensible, la température
+s'abaissait et la pauvre victime
+se trouvait solitaire, au milieu de la
+détresse des icebergs qui environnent le
+pôle Nord. Il lui semblait alors qu'il
+serait préférable d'être mort et sous
+terre, que de se voir exposé à d'aussi
+désastreuses variations climatériques.</p>
+
+<p>Le cas était pourtant fort simple. Sally
+désirait savoir si l'affection de Tracy était
+désintéressée. Elle ne cessait pas, en conséquence,
+de le soumettre à de menues
+épreuves de toutes sortes. Comme Tracy
+ignorait qu'il en était l'objet, il tombait
+régulièrement dans tous les pièges qu'elle
+lui tendait.</p>
+
+<p>Il y a des gens qui auraient fait certaines
+remarques, comparé certaines situations
+et qui se seraient ainsi rendu compte
+de ce fait important: la température
+sentimentale subissait une constante fluctuation
+dès qu'un sujet spécial était mentionné
+dans la conversation. En regardant
+de plus près, ils auraient de même
+observé que ce sujet était régulièrement
+mis en avant par l'une des parties et
+jamais par l'autre. Ils en auraient conclu
+que ceci avait lieu dans un but déterminé.
+Au cas où ils n'auraient pas su
+deviner ce but autrement, ils l'auraient
+demandé. Mais Tracy n'était pas de
+ceux-là. Il continuait de vivre dans un
+perpétuel état d'anxiété, illuminé d'éclairs
+multiples et fulgurants, et de travailler
+au portrait de Sellers. Le noble lord américain
+était ravi.</p>
+
+<p>Un soir, le travail de la journée fini,
+comme les deux jeunes gens se trouvaient
+seuls, échangeant, comme d'habitude, des
+propos délicieux, Sally eut soudain une
+attaque d'inexpliquable tristesse, plus
+violente que jamais. Le corps secoué de
+sanglots, elle se blottit contre la poitrine
+de son bien-aimé, et fondit en larmes.</p>
+
+<p>—Oh! ma pauvre chérie, qu'ai-je
+donc fait? qu'ai-je dit? Pourquoi ce grand
+chagrin encore? En quoi ai-je pu vous
+blesser?</p>
+
+<p>Elle se dégagea de son étreinte et, le
+regardant d'un air plein de reproche, elle
+lui dit:</p>
+
+<p>—Ce que vous avez fait! Je vais vous
+le dire. Vous m'avez, sans le vouloir,
+révélé,—pour la vingtième fois, au moins,—mais
+je n'ai pas voulu le croire, je n'ai
+pas pu le croire, jusqu'à présent,—que ce
+n'est pas moi que vous aimez, mais seulement
+la noblesse fantaisiste de mon
+père... et vous m'avez brisé le cœur!</p>
+
+<p>—Ah! mon enfant chérie, ma bien-aimée,
+qu'allez-vous vous imaginer? Je
+n'ai jamais rêvé une chose semblable.</p>
+
+<p>—Howard, Howard, ce que vous
+m'avez dit lorsque vous ne songiez pas à
+surveiller vos paroles vous a trahi.</p>
+
+<p>—Ce que j'ai dit en ne surveillant pas
+mes paroles? Vous êtes dure pour moi!
+Quand donc ai-je surveillé mes paroles?
+En aucune circonstance. Mes paroles
+expriment la vérité, et sans que j'aie à les
+surveiller.</p>
+
+<p>—Howard! J'ai réfléchi à toutes vos
+paroles, elles ont été plus significatives
+que vous ne le désiriez.</p>
+
+<p>—Il n'est pas possible que vous ayez
+guetté mes paroles ainsi; c'est cela qui
+serait un acte de trahison. Je n'imagine
+pas que mon pire ennemi s'y prêterait!</p>
+
+<p>La malheureuse jeune fille n'avait pas
+encore envisagé sa conduite de ce point
+de vue. Elle fut consternée et ses joues se
+couvrirent du rouge de la honte et du
+remords.</p>
+
+<p>—Pardonnez-moi, supplia-t-elle. Je ne
+savais pas ce que je faisais. J'ai été torturée
+comme on ne l'est pas. Pardonnez-moi,
+j'ai tant souffert, si vous saviez. Et
+maintenant j'ai tant de regret, je suis si
+humiliée, par ma faute... vous ne pouvez
+faire que me pardonner...</p>
+
+<p>Ce fut encore la réconciliation; une
+réconciliation totale, parfaite, au milieu
+de baisers sans nombre et d'une félicité
+renaissante. Mais comme il était désormais
+évident que les moments de détresse
+et de froid n'étaient dus qu'aux craintes
+de la jeune fille, qui s'imaginait que Tracy
+était plus séduit par son rang que par ses
+charmes personnels, celui-ci se décida à
+chasser pour toujours ce spectre déraisonnable
+de sa pensée. Il lui était trop
+facile de prouver qu'il n'avait pu à aucun
+moment nourrir de telles arrière-pensées.
+C'est pourquoi il lui dit:</p>
+
+<p>—Laissez-moi vous glisser à l'oreille
+un tout petit secret que j'ai soigneusement
+tenu à garder jusqu'à présent. Je
+n'aurais jamais pu être captivé par votre
+rang, pour la bonne raison que je suis
+moi-même fils et héritier d'un lord anglais.</p>
+
+<p>La jeune fille, hors d'elle-même d'étonnement,
+le fixa d'un regard affolé, longuement:</p>
+
+<p>—Vous? Vous! fit-elle en se reculant
+de lui.</p>
+
+<p>—Eh! Qu'y a-t-il? Certainement je le
+suis. Pourquoi vous troubler ainsi? Qu'ai-je
+encore fait?</p>
+
+<p>—Ce que vous avez fait? Vous venez
+d'avancer une affirmation des plus
+étrange. Vous devez bien vous en
+rendre compte!</p>
+
+<p>—Peut-être cela paraît-il étrange.
+Mais du moment que c'est la vérité, je
+n'en vois pas l'importance.</p>
+
+<p>—Du moment que c'est la vérité!
+Vous êtes déjà moins affirmatif.</p>
+
+<p>—Mais pas du tout. Vous avez tort de
+parler ainsi; je ne le mérite pas. J'ai dit
+la vérité. Pourquoi en doutez-vous?</p>
+
+<p>Elle eut une réponse prompte.</p>
+
+<p>—Parce que vous ne l'avez pas dit
+plus tôt.</p>
+
+<p>—Oh!</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'un cri, un grognement
+sourd, mais qui montra qu'il reconnaissait
+la justesse du raisonnement.</p>
+
+<p>—Vous n'aviez pas le droit de me
+cacher un fait de ce genre après... après
+avoir commencé à me faire la cour.</p>
+
+<p>—C'est vrai, je le reconnais. Mais il
+y a des circonstances qui...</p>
+
+<p>Elle ne voulut rien entendre. Au bout
+d'un silence, il ajouta, découragé:</p>
+
+<p>—Je ne vois plus comment vous
+expliquer ce qui fut une erreur manifeste
+de ma part. Je n'ai pas eu un soupçon
+de mauvaise intention; il faut croire que
+je ne possède pas le talent de prévoir.</p>
+
+<p>Elle parut désarmée, mais bientôt elle
+reprit:</p>
+
+<p>—Fils d'un lord! Est-ce que les fils
+des lords courent les rues à la recherche
+d'un humble travail qui leur procure le
+pain?</p>
+
+<p>—Dieu sait que non! J'ai pourtant
+souhaité qu'ils le fissent.</p>
+
+<p>—Est-ce qu'ils abandonnent leurs
+titres pour venir simplement et décemment
+demander la main des pauvres
+filles, lorsqu'ils peuvent venir grisés de
+boissons et d'insolence, déshonorés par
+leur vie et leurs dettes, choisir dans le
+tas des filles de millionnaires de toute
+l'Amérique? Si vous êtes le fils d'un lord,
+prouvez-le-moi.</p>
+
+<p>—Je remercie Dieu de ne pouvoir le
+faire, si on les reconnaît aux signes que
+vous venez d'énumérer. Néanmoins je suis
+le fils et l'héritier d'un lord. C'est tout ce
+que je puis dire. Je souhaite que vous
+croyiez ma parole, mais je ne possède
+aucun moyen de vous convaincre.</p>
+
+<p>Elle fut sur le point de s'amadouer un
+peu, mais la dernière phrase l'impressionna
+autrement:</p>
+
+<p>—Vous voulez que je vous croie.
+Comment pourrais-je le faire? Ne voyez-vous
+pas combien il est improbable qu'une
+personne dans une telle situation s'aventure
+en pays étranger, voyage à travers
+le monde sans la moindre preuve de son
+identité?</p>
+
+<p>Il entreprit alors de lui raconter comment
+il avait quitté la maison paternelle,
+les espoirs qu'il avait nourris, ses rêves,
+ses déceptions, ses luttes...</p>
+
+<p>Elle secoua tristement la tête:</p>
+
+<p>—Le fils d'un lord capable de faire
+cela! En voilà un homme digne d'être
+aimé, idolâtré!</p>
+
+<p>—Eh bien! je...</p>
+
+<p>—Mais un tel homme n'a jamais
+existé. Il n'est pas encore né, et il ne
+naîtra jamais. Ce serait simplement grandiose,
+d'une grandeur unique, en ce temps
+de bas égoïsme et d'idéal sordide. Attendez!
+Laissez-moi finir. Encore une question:
+votre père est lord... de quoi?</p>
+
+<p>—De Rossmore... Je suis le vicomte
+Berkeley.</p>
+
+<p>La jeune fille fut si outrée qu'elle put
+à peine répondre:</p>
+
+<p>—Comment osez-vous hasarder une
+affirmation pareille? Vous savez qu'il est
+mort, vous savez que je ne l'ignore pas!</p>
+
+<p>—Oh! Écoutez-moi, je vous en prie.
+Un mot seulement! Ne vous détournez
+pas ainsi de moi. Restez! Sur mon honneur...</p>
+
+<p>—Oh! sur votre honneur!</p>
+
+<p>—Sur mon honneur. Je suis celui que je
+vous dis être. Je vous le prouverai et
+vous serez convaincue, j'en suis sûr.
+Je vous apporterai un message, une dépêche...</p>
+
+<p>—Quand?</p>
+
+<p>—Demain... après-demain...</p>
+
+<p>—Signée: «Rossmore».</p>
+
+<p>—Oui! signée «Rossmore».</p>
+
+<p>—Qu'est-ce que cela prouvera?</p>
+
+<p>—Ce que cela prouvera? Mais ce que
+cela doit prouver.</p>
+
+<p>—Si vous m'obligez à le dire, peut-être
+l'existence d'un complice quelque
+part.</p>
+
+<p>Le coup était dur. Il dit:</p>
+
+<p>—C'est vrai. Je n'y pensais pas!
+Oh! mon Dieu! Que vais-je faire? Il n'y
+a donc aucune issue. Tout ce que je fais
+est en vain. Ne vous en allez pas! Vous
+ne me dites même pas «au revoir».
+Nous ne nous sommes jamais séparés
+ainsi.</p>
+
+<p>—J'ai envie de me sauver, de courir,
+et... partez, partez, maintenant!</p>
+
+<p>Il y eut une pause, puis elle ajouta:</p>
+
+<p>—Vous pouvez apporter le message
+quand il arrivera!</p>
+
+<p>—Je le puis! Dieu soit loué!</p>
+
+<p>Il partit. Ce n'était pas trop tôt. Ses
+lèvres tremblaient nerveusement; l'instant
+après, elle s'écroula comme une
+masse, secouée par les sanglots.</p>
+
+<p>—Il est parti... pour toujours... gémissait-elle;
+je l'ai perdu, je ne le reverrai
+jamais. Il ne m'a même pas embrassée,
+n'a même pas essayé de me prendre un
+baiser de force. Je n'aurais jamais pu entrevoir
+en rêve qu'il me traiterait ainsi
+après tout ce que nous avons été l'un pour
+l'autre. Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je
+devenir? Il est un pauvre cher misérable
+menteur et imposteur, je l'aime tant.
+Jamais il n'aura l'idée de se faire envoyer
+une fausse dépêche; pauvre chéri, il n'osera
+pas revenir, et il me manquera tant. Il est
+si honnête et si simple qu'il ne trouvera
+aucun moyen. Qu'est-ce qui lui a fait croire
+qu'il réussirait dans une pareille imposture?
+Oh! mon Dieu, je vais aller me coucher
+et essayer de tout oublier. Pourquoi ne
+lui ai-je pas dit de revenir pour m'aviser
+s'il ne recevait pas de réponse? C'est ma
+faute, maintenant, si je ne le revois jamais!
+Dans quel état mes yeux doivent-ils
+être! Mon Dieu!</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XXI">CHAPITRE XXI</h2>
+</div>
+
+<p>Le lendemain, aucun télégramme n'arriva,
+naturellement. Ce fut une véritable
+catastrophe, puisque Tracy ne pouvait
+retourner auprès de Sally sans ce Sésame,
+quelle que fût sa non-valeur comme
+preuve. Mais si l'on peut appeler l'absence
+de réponse le premier jour une catastrophe,
+quel nom donner à la détresse des jours
+suivants. Pas le moindre signe de vie de
+son père! Tracy était en proie à une honte
+indescriptible; Sally, de son côté, souffrait
+mille morts en se persuadant de plus en
+plus que non seulement il ne devait pas
+avoir un père quelque part, mais qu'il
+n'avait même pas de complice.</p>
+
+<p>Le lendemain du jour où Tracy avait
+été ainsi renvoyé, un événement inattendu
+arriva. Hawkins et Sellers apprirent par
+la lecture des journaux qu'un puzzle,
+appelé «<i>Le Cochon dans les trèfles</i>»,
+jouissait depuis quelques semaines d'une
+faveur inouïe auprès du public. De l'océan
+Atlantique jusqu'au Pacifique, toutes les
+populations des États-Unis lâchaient leur
+travail pour jouer à ce puzzle; la fureur
+était telle que toutes les affaires s'en ressentaient.
+On voyait les juges, les avocats,
+les criminels, les pasteurs, les voleurs, les
+commerçants, les ouvriers, les assassins,
+les femmes, les enfants, les nourrissons,
+tout le monde, en un mot, absorbé du matin
+au soir par une seule et unique préoccupation:
+celle de trouver la solution de ce
+puzzle.</p>
+
+<p>Hawkins fut comme fou de joie, mais
+Sellers resta calme. D'aussi menues
+affaires ne parvenaient pas à troubler sa
+sérénité. Il dit:</p>
+
+<p>—C'est exactement ce qui arrive toujours.
+Un homme fait une invention capable
+de révolutionner les arts, de produire
+des sommes gigantesques, d'être
+une bénédiction pour toute l'humanité,
+personne ne consent à s'y intéresser... et
+l'inventeur restera toujours pauvre comme
+auparavant. Mais inventez une bagatelle
+sans valeur, pour votre distraction d'une
+minute, une bagatelle que vous n'hésiteriez
+pas à jeter dans un coin pour n'y
+plus penser, le monde entier se précipite
+pour s'en emparer et il en résulte une fortune.
+Tâchez de retrouver ce Yankee,
+Hawkins, et faites-vous donner les
+sommes qui nous reviennent. La moitié
+vous appartient, comme vous le savez.</p>
+
+<p>Peu de temps après, Hawkins et Sellers
+furent en effet informés que le Yankee
+avait déposé des monceaux d'argent à
+leur compte dans une banque.</p>
+
+<p>En l'apprenant, Sellers déclara:</p>
+
+<p>—Maintenant, nous allons bien voir
+lequel est le lord authentique. Je vais faire
+un tour là-bas et secouer la Chambre des
+Lords!</p>
+
+<p>Pendant les jours qui suivirent, on eut
+fort à faire pour préparer les malles, et
+Sally put trouver toutes les occasions
+désirables de pleurer en secret. Puis le
+vieux couple partit pour New-York et
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>Sally avait pu nettement se rendre
+compte de ceci: que la vie ne valait pas
+la peine d'être vécue dans les conditions
+présentes. S'il lui fallait renoncer à son
+imposteur, elle en mourrait, et elle y était
+toute prête! N'y avait-il pas lieu pourtant
+de soumettre le cas à une personne désintéressée
+auparavant? Qui sait si l'on ne
+trouverait pas une manière plus satisfaisante
+de résoudre le problème! Elle
+réfléchit profondément à l'opportunité
+de ce projet.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle se trouva pour la première
+fois seule avec Hawkins après le départ
+de ses parents, et que le nom de Tracy
+fut prononcé au cours de la conversation,
+elle s'abandonna aux confidences et ouvrit
+son cœur, tandis qu'il écoutait avec un
+intérêt plein de sollicitude.</p>
+
+<p>Elle plaida avec chaleur sa cause et termina
+ainsi:</p>
+
+<p>—Ne me dites pas qu'il est un imposteur!
+Je suppose qu'il l'est, mais ne trouvez-vous
+pas qu'il a l'air de ne pas l'être? Vous
+qui regardez froidement les choses, vous
+pouvez être frappé de circonstances qui
+m'échappent. Tâchez d'envisager sa conduite
+de manière à me consoler... faites-le
+pour moi!</p>
+
+<p>Le pauvre homme était fort troublé,
+mais estima de son devoir de se tenir aussi
+près de la vérité que possible. Il réfléchit
+et dut renoncer à la possibilité de donner
+raison à Tracy.</p>
+
+<p>—Hélas! non, fit-il, il est certain qu'il
+est un imposteur.</p>
+
+<p>—C'est-à-dire que vous êtes presque
+certain, monsieur Hawkins, presque,
+n'est-ce pas? Pas tout à fait?</p>
+
+<p>—Je regrette infiniment d'avoir à faire
+cet aveu... je préférerais pouvoir vous dire
+le contraire... mais il n'y a pas d'explication
+autre... car je sais qu'il est un imposteur.</p>
+
+<p>—Mais, monsieur Hawkins, vous allez
+trop loin, je vous assure. Personne ne peut le
+savoir avec certitude. Il n'y a aucune
+preuve absolue qu'il n'est pas ce qu'il
+prétend être.</p>
+
+<p>Devait-il lui révéler tout ce qu'il savait?
+Sans doute cela vaudrait mieux. Il se décida
+à parler courageusement, mais aussi
+à éviter un nouveau chagrin à la jeune
+fille: le chagrin d'apprendre que Tracy
+était un criminel.</p>
+
+<p>—Il faut que je vous parle ouvertement;
+cela me cause beaucoup de peine
+de le faire, et cela vous fera beaucoup de
+peine de l'entendre, mais il vous faudra
+la supporter. Je connais tout au sujet de
+ce garçon, et je sais qu'il n'est pas le fils
+d'un lord.</p>
+
+<p>Une lueur passa dans le regard de la
+jeune fille et elle répliqua:</p>
+
+<p>—Cela m'est tout à fait égal; continuez.</p>
+
+<p>Son exclamation imprévue décontenança
+Hawkins.</p>
+
+<p>—Je n'ai pas bien compris probablement!
+Voulez-vous dire que, s'il n'y avait
+rien d'autre à lui reprocher, cette question
+de prétendu héritage d'un lord vous indiffère
+maintenant?</p>
+
+<p>—En tous points!</p>
+
+<p>—Il vous satisferait donc, vous accepteriez
+sans regretter qu'il ne soit pas fils
+d'un lord, sans admettre que cette circonstance
+ajouterait à sa valeur.</p>
+
+<p>—Aucune valeur à laquelle je tienne...
+Voyez-vous, monsieur Hawkins, j'ai complètement
+cessé d'attacher la moindre importance
+à tous ces rêves de noblesse et d'aristocratie,
+à toutes ces futilités, pour n'être
+qu'une simple et quelconque bourgeoise,
+contente de sa modeste situation. C'est
+à lui que je dois cette transformation.
+Rien ne peut le rendre plus précieux
+à mes yeux qu'il ne l'est. Tel qu'il est, il est
+tout pour moi, il a toutes les qualités et,
+par conséquent, aucune ne peut lui venir
+en plus.</p>
+
+<p>«Elle est joliment emballée, se dit
+Hawkins; il va falloir que je change de tactique.
+Sans accuser précisément ce garçon
+d'être criminel, je crois que le mieux serait
+d'inventer un nom et des antécédents
+destinés à lui enlever toute illusion. Si
+cela ne réussit pas, je saurai que mon devoir
+est de me résigner à soutenir ses projets
+au lieu d'y mettre obstacle.»</p>
+
+<p>Il reprit à haute voix:</p>
+
+<p>—Eh bien, Gwendolen...</p>
+
+<p>—Il faut m'appeler Sally.</p>
+
+<p>—Tant mieux, je préfère ce nom-là.
+Écoutez, je vais tout vous dire au sujet
+de ce Snodgrass.</p>
+
+<p>—Snodgrass? C'est son nom?</p>
+
+<p>—Oui, Snodgrass! L'autre est son
+<i>nom de plume</i>.</p>
+
+<p>—C'est un nom hideux.</p>
+
+<p>—Je le sais bien, mais on ne peut rien
+en ce qui concerne son nom.</p>
+
+<p>—C'est vraiment son nom?... pas
+Howard Tracy?</p>
+
+<p>Hawkins répondit:</p>
+
+<p>—En toute sincérité; c'est bien regrettable.</p>
+
+<p>La jeune fille, hébétée, répétait les deux
+syllabes:</p>
+
+<p>—Snodgrass... Snodgrass... Jamais je
+ne pourrai m'y faire! Je ne l'appellerai
+que par son petit nom. Quel est-il?</p>
+
+<p>—Ses initiales sont S. M.</p>
+
+<p>—Ses initiales? Je ne peux pourtant pas
+l'appeler par ses initiales, voyons! Quels
+noms représentent-elles?</p>
+
+<p>—Vous allez comprendre! Son père
+était médecin... un homme qui adorait
+tout ce qui touchait à sa profession, mais
+un homme en même temps d'une bizarrerie...</p>
+
+<p>—Que représentent-elles? Pourquoi
+tous ces détours?</p>
+
+<p>—Eh bien! Elles représentent Spinal
+Meningitis! Son père étant médecin...</p>
+
+<p>—On n'a jamais rêvé un nom plus
+infâme! Il est impossible d'appeler quelqu'un
+par ce nom. C'est horrible... je recevrais,
+moi, des lettres sous ce nom?</p>
+
+<p>—Oui! «Madame Spinal Meningitis
+Snodgrass!»</p>
+
+<p>—Ne le dites pas! Je ne peux pas supporter
+de l'entendre. Son père était-il
+dément?</p>
+
+<p>—Non, on ne l'en accuse pas.</p>
+
+<p>—Heureusement, car la démence peut
+être héréditaire, et se transmettre à la
+descendance. Mais quel genre de manie!
+Comment cela lui est-il venu?</p>
+
+<p>—Je ne sais pas au juste! Il y a eu des
+idiots dans la famille...</p>
+
+<p>—Il l'était, lui, idiot, assurément!</p>
+
+<p>—Cela se peut, on a eu des soupçons.</p>
+
+<p>—Des soupçons! Est-ce qu'on soupçonne
+que la nuit va être noire si l'on voit
+les étoiles tomber du ciel! Mais assez au
+sujet de l'idiot, il ne m'intéresse pas. Parlez-moi
+du fils.</p>
+
+<p>—Voilà! Celui-ci était l'aîné, mais
+non le préféré. Son frère Zylobalsamum...</p>
+
+<p>—Arrêtez-vous, que je me rende
+compte... Zylo... comment disiez-vous?</p>
+
+<p>—Zylobalsamum.</p>
+
+<p>—Quel nom! On dirait une maladie!</p>
+
+<p>—Non, je ne crois pas que ce soit exactement
+le nom d'une maladie... Peu importe!
+Comme je viens de vous le dire, celui-ci
+n'était pas le préféré. Son éducation fut
+négligée. A l'école, il fréquentait les camarades
+les plus mal notés, et peu à peu il
+grandit et devint, grâce à de mauvaises
+fréquentations, une canaille, un être grossier,
+vulgaire, ignorant, débauché...</p>
+
+<p>—Lui? Ce n'est pas vrai! En disant
+cela, vous manquez de toute notion de générosité.
+Ce malheureux jeune étranger...
+il est tout le contraire de ce que vous venez
+de dire. Il est aimable, modeste, bien élevé,
+cultivé, gentil, raffiné... quelle honte!
+Comment pouvez-vous avancer de pareilles
+choses à son sujet?</p>
+
+<p>—Je ne vous reproche pas, Sally, certainement
+non, je ne vous reproche pas
+d'être ainsi aveuglée par votre affection,
+de négliger ainsi quelques petits défauts...</p>
+
+<p>—De petits défauts, dites-vous? Comment
+nommeriez-vous alors ceux d'un
+simple assassin?</p>
+
+<p>—Oh! On ne les approuve pas!</p>
+
+<p>—C'est inouï! Dites-moi comment
+vous êtes si bien renseigné sur cette famille?
+Qui vous en a parlé de cette
+façon?</p>
+
+<p>—Sally! On ne m'en a pas parlé. Je
+connais la famille personnellement.</p>
+
+<p>Cette affirmation causa une surprise
+nouvelle.</p>
+
+<p>—Vous? s'écria-t-elle; vous les avez
+connus?</p>
+
+<p>—J'ai connu Zylo, comme nous l'appelions
+dans l'intimité, et j'ai connu son
+père, le docteur Snodgrass. Je n'ai pas connu
+ce Snodgrass-ci, mais je l'ai aperçu de
+temps en temps. Et on parlait beaucoup
+de lui...</p>
+
+<p>—Sans doute parce qu'il n'était pas un
+incendiaire ou un assassin, il se singularisait
+dans un tel milieu. Mais où avez-vous
+connu ces gens?</p>
+
+<p>—A Cherokee!</p>
+
+<p>—C'est étrange! Il ne doit pas y avoir
+là-bas une population suffisante pour établir
+ni une bonne ni une mauvaise réputation!
+Tout au plus quelques poignées
+de voleurs de chevaux!</p>
+
+<p>Hawkins répondit avec placidité:</p>
+
+<p>—Notre ami appartenait à une de ces
+poignées...</p>
+
+<p>Le sénateur se tut, satisfait de lui. Il
+jugeait qu'il avait réussi un chef-d'œuvre
+d'art diplomatique. C'était à elle de se
+décider désormais. Il se sentait persuadé
+qu'elle renoncerait au fantôme, oui, elle
+y renoncerait...</p>
+
+<p>Sally avait eu le temps de réfléchir pendant
+ce court silence; elle finit par
+dire:</p>
+
+<p>—Il n'a pas d'autres amis au monde
+que moi. Je ne l'épouserai pas s'il est vraiment
+répréhensible au point de vue moral;
+mais s'il peut me prouver qu'il ne
+l'est pas, je l'épouserai. A mes yeux, il est
+extrêmement délicat et bon, et cher... Je
+n'ai rien découvert qui fût contre lui, sinon
+de s'être dit le fils d'un lord. Mais cela
+peut n'être qu'un trait de vanité, et je
+n'y vois pas grand mal quand j'y songe.
+Je ne crois pas qu'il réponde au portrait
+que vous venez de tracer. Et je compte
+sur vous pour aller le trouver et me le
+ramener. Je le supplierai d'être honnête
+et vertueux, et de me dire, sans crainte,
+toute la vérité.</p>
+
+<p>—Très bien, alors! Si c'est là votre
+décision, je m'y conformerai. Mais, Sally,
+vous savez qu'il est pauvre, et que...</p>
+
+<p>—Oh! cela m'est totalement indifférent!
+Voulez-vous me l'amener?</p>
+
+<p>—Je veux bien. Quand?</p>
+
+<p>—Oh! mon cher ami, il se fait tard et
+il faut attendre. Mais vous irez le chercher
+demain matin. C'est promis, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>—Je serai ici avec lui dès l'aube.</p>
+
+<p>—Ah! Voilà que je retrouve mon cher
+vieux Hawkins plus gentil que jamais!</p>
+
+<p>—Je suis heureux de pouvoir vous faire
+plaisir. Donc, bonsoir, et à demain!</p>
+
+<p>Sally réfléchit, seule, un instant, puis
+elle se dit gravement: «Je l'aime... en
+dépit de son nom!» et d'un cœur allégé
+elle s'occupa de la maison.</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XXII">CHAPITRE XXII</h2>
+</div>
+
+<p>Hawkins s'en fut tout droit au bureau
+du télégraphe, se disant: «Il est clair
+qu'elle ne se détachera pour rien au monde
+de ce cadavre galvanisé. J'ai fait de mon
+mieux; au tour de Sellers de se débrouiller,
+à présent!»</p>
+
+<p>Il adressa donc à New-York une
+dépêche ainsi conçue:</p>
+
+<div class="blockquot">
+<p>«<i>Revenez. Prenez train spécial. Elle
+va épouser la matérialisation.</i>»</p>
+</div>
+
+<p>Un mot arriva à Rossmore Towers
+annonçant la visite de lord Rossmore.
+Sally se dit: «Quel dommage qu'il ne se
+soit pas arrêté à New-York; il faudra qu'il
+y retourne sur-le-champ. Je suppose qu'il
+est venu pour pulvériser mon pauvre papa,
+à moins que ce ne soit pour racheter ses
+droits. Cet événement m'aurait intéressé
+il y a quelques jours, mais à présent je n'y
+vois qu'un unique avantage: celui de
+pouvoir dire à... Spine... Spiny... Spinal
+(on ne peut rien trouver de gracieux avec
+ce nom!): N'essayez pas de me cacher
+la vérité, car autrement il me faudra vous
+dire avec qui je viens de m'entretenir et
+vous serez joliment embarrassé!»</p>
+
+<p>Tracy ne pouvait pas savoir que l'on
+viendrait le chercher le lendemain matin,
+sans quoi il aurait pu attendre. Mais il
+était dans un état de désespoir tel qu'il
+lui fallait tenter quelque chose. Sa dernière
+planche de salut n'existait plus:
+aucune lettre ne lui était parvenue par
+le courrier d'Angleterre. Son père l'avait
+donc apparemment abandonné à lui-même.
+Ce n'était pas dans ses habitudes
+d'agir ainsi, mais l'absence de la plus
+petite réponse ne promettait rien de
+bon.</p>
+
+<p>Tracy était las de se creuser la tête. Ce
+qu'il voulait, c'était voir Sally, rien que la
+voir, coûte que coûte.</p>
+
+<p>Comment s'était-il décidé? comment
+y était-il venu? Il ne le savait plus. Il ne
+savait qu'une chose: qu'il se trouvait de
+nouveau seul avec elle. Elle se montrait
+affectueuse, gentille, et on eût dit qu'elle
+avait les larmes aux yeux.</p>
+
+<p>Maintenant ils se parlaient. Au cours de
+l'entretien, elle dit avec un air détaché:</p>
+
+<p>—Je m'ennuie beaucoup... je suis si
+seule depuis que papa et maman sont partis!
+J'essaie de lire pour me distraire,
+mais aucun livre ne m'intéresse... les journaux
+sont toujours pleins de stupidités.
+On en prend un, croyant tomber sur quelque
+chose d'intéressant, et on lit, on lit,
+pour ne trouver à la fin qu'un fait-divers
+insignifiant ayant trait à quelque D<sup>r</sup> Snodgrass,
+par exemple...</p>
+
+<p>Pas un geste de la part de Tracy; pas un
+muscle qui tremblât sur son visage. Sally
+n'en revenait pas. Quelle force de volonté
+cet homme possédait! Elle se tut un instant
+et Tracy, levant les yeux sur elle, lui
+dit:</p>
+
+<p>—Eh bien? Que vouliez-vous dire?</p>
+
+<p>—Oh! je croyais que vous ne m'écoutiez
+pas! En effet, les journaux continuent
+à vous donner des nouvelles de leur
+D<sup>r</sup> Snodgrass, puis de son jeune fils, son
+préféré... Zylobalsamum Snodgrass...</p>
+
+<p>Pas un geste de Tracy ne révélait de
+l'embarras. Quelle maîtrise de soi-même!
+Sally fixa son regard sur lui et reprit, décidée
+à donner un dernier coup fatal à cette
+incommensurable sérénité:</p>
+
+<p>—Et puis ils vous entretiennent de
+son fils aîné... le moins gâté... relatant
+combien il est négligé, ignorant, vulgaire,
+une vraie canaille, celui-là...</p>
+
+<p>La tête de Tracy demeurait penchée
+en avant, avec une profonde expression
+de lassitude. Sally s'était levée et se tenait
+maintenant devant lui... Il redressa la tête,
+ses yeux doux cherchant les siens...</p>
+
+<p>—... Nommé Spinal Meningitis Snodgrass!</p>
+
+<p>Tracy ne manifesta pas la moindre surprise;
+toute son attitude ne dénotait
+qu'une fatigue croissante. La jeune fille
+était outrée par cette indifférence glaciale.</p>
+
+<p>—De quoi êtes-vous donc bâti?</p>
+
+<p>—Moi? Pourquoi?</p>
+
+<p>—Vous n'avez donc aucune sensibilité?
+Ce que je vous dis ne fait donc vibrer
+aucun reste de sentiments délicats en
+vous?</p>
+
+<p>—Non. En aucune façon. Mais pourquoi?...</p>
+
+<p>—Ah! mon Dieu! Comment pouvez-vous
+garder cet air innocent, en m'écoutant...
+Regardez-moi bien en face! Répondez-moi
+sans sourciller. Le D<sup>r</sup> Snodgrass
+n'est-il pas votre père, et Zylobalsamum
+n'est-il pas votre frère?...</p>
+
+<p>A ce moment précis, Hawkins fut sur
+le point d'entrer dans le salon, mais, ayant
+entendu les derniers mots de la conversation,
+il préféra s'en aller faire une petite
+promenade en ville.</p>
+
+<p>—... Et ne vous appelez-vous pas Spinal
+Meningitis? Répondez-moi sans détours,
+et vite! Vous ne voyez donc pas que je
+suis dans les transes! Pourquoi restez-vous
+ahuri comme cela, sans songer à moi,
+moi qui suis sur le point de devenir folle
+d'angoisse?</p>
+
+<p>—Je voudrais, oh! de toute mon âme,
+je voudrais trouver des mots qui vous rendraient
+le calme et le bonheur. Mais je ne
+sais rien... je n'ai jamais entendu parler
+de ces effroyables gens.</p>
+
+<p>—Comment? Dites-le-moi encore!</p>
+
+<p>—Jamais, jamais, jusqu'à ce jour.</p>
+
+<p>—Ah! Vous avez l'air si bon et si
+honnête en disant cela. Cela ne peut être
+que la vérité. Vous n'auriez pas cet air si
+ce n'était pas vrai.</p>
+
+<p>—Certainement non! Oh! Cessons
+donc de nous faire souffrir ainsi. Revenez-moi,
+redevenez mienne, et rendez-moi ma
+place dans votre cœur...</p>
+
+<p>—Attendez! Une chose encore! Dites-moi
+que vous regrettez d'avoir parlé avec
+vanité, que vous ne comptez jamais devenir
+un lord...</p>
+
+<p>—Cela, je peux le dire... je n'y compte
+plus, en aucune façon.</p>
+
+<p>—Maintenant vous êtes à moi! Vous
+m'êtes revenu pour toujours, et rien ne me
+séparera plus de vous.</p>
+
+<p>—Le lord de Rossmore d'Angleterre!
+annonça la voix de Daniel.</p>
+
+<p>—Mon père! s'écria le jeune homme en
+laissant retomber les bras qui venaient
+d'étreindre Sally.</p>
+
+<p>Le vieux gentleman demeura un instant
+à regarder le couple, puis une sorte de sourire
+se dessina sur ses traits et il dit:</p>
+
+<p>—Vous pourriez peut-être m'embrasser
+aussi, mon fils.</p>
+
+<p>Le jeune homme le fit, avec allégresse.</p>
+
+<p>—Alors vous êtes le fils d'un lord tout
+de même! s'écria Sally avec un accent de
+reproche dans la voix.</p>
+
+<p>—Oui, je...</p>
+
+<p>—Alors, je ne veux plus de vous!</p>
+
+<p>—Pourtant, c'est vous qui...</p>
+
+<p>—Non, je ne veux plus, vous m'avez
+induit en erreur une seconde fois.</p>
+
+<p>—Elle à raison, mon fils. Allez vous
+promener, maintenant. Je désire causer
+seul avec M<sup>lle</sup> Sellers.</p>
+
+<p>Berkeley était bien obligé de céder la
+place. Mais il ne s'en alla pas bien loin, il
+resta dans la maison.</p>
+
+<p>A minuit, l'entretien du lord avec Sally
+durait encore, mais on s'approchait à
+grands pas d'une conclusion satisfaisante.</p>
+
+<p>Le lord dit à la jeune fille:</p>
+
+<p>—J'ai fait tout ce chemin dans le seul
+but de vous voir de près, et avec la prévision
+de faire rompre le mariage projeté, si
+j'avais affaire à deux jeunes insensés. Je
+m'aperçois que l'un de vous seulement l'est.
+Par conséquent, si vous voulez le prendre,
+vous le pouvez!</p>
+
+<p>—Oh! vraiment! Je n'ai pas d'hésitation,
+croyez-le bien! Laissez-moi vous
+embrasser!</p>
+
+<p>—Embrassez-moi. Merci bien! Et dorénavant
+c'est un privilège que vous conserverez
+pour toujours, quand vous ne serez
+pas méchante!</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Hawkins, qui était
+de retour de sa promenade, avait gagné
+le laboratoire où, à sa surprise, il se trouva
+nez à nez avec sa prétendue connaissance
+Snodgrass. La grande nouvelle lui fut
+aussitôt communiquée: «que le lord Rossmore
+anglais était arrivé... et je suis
+son fils, vicomte Berkeley».</p>
+
+<p>Hawkins devint blême. Il s'écria:</p>
+
+<p>—Dieu du ciel! alors vous êtes mort!?</p>
+
+<p>—Mort?</p>
+
+<p>—Oui, oui... c'est nous qui avons vos
+cendres.</p>
+
+<p>—Elles commencent à m'ennuyer, ces
+cendres... j'en ai assez; je vais les donner
+à mon père, fit Berkeley.</p>
+
+<p>Petit à petit, le brave sénateur parvenait
+à discerner la vérité dans son ensemble,
+à comprendre qu'ils avaient eu
+affaire à un vrai jeune homme, en chair et
+en os, et non pas à une âme revêtue d'un
+corps apparent, grâce à la science de
+Sellers.</p>
+
+<p>Très ému, il déclara:</p>
+
+<p>—Je suis profondément heureux...
+heureux à cause de Sally surtout. Nous
+vous avons toujours pris pour la réincarnation
+d'un cambrioleur de Tahlequah,
+mort en fuite. Ce sera un coup rude pour
+Sellers lorsqu'il apprendra la vérité.</p>
+
+<p>Il entreprit de tout expliquer à Berkeley
+qui répondit:</p>
+
+<p>—Quelque rude que soit ce coup, j'espère
+que le vieux prétendant se consolera
+de la déception!</p>
+
+<p>—Le colonel? Il n'y pensera plus au
+bout d'une minute, le temps d'inventer
+un autre genre de miracle pour le substituer
+à celui-ci. Il doit déjà en avoir un,
+tout préparé, à cette heure! Mais, dites-moi,
+qu'est devenu l'homme que vous
+avez représenté à nos yeux?</p>
+
+<p>—Je n'en sais vraiment rien. Je me
+suis emparé de ses vêtements par hasard...
+Je crains fort qu'il n'ait péri dans l'incendie.</p>
+
+<p>Hawkins se dit qu'il était temps
+d'aller à la gare chercher les Sellers, auxquels
+il apprendrait les nouvelles, sans quoi
+on verrait le colonel arriver comme une
+bombe pour empêcher sa fille d'épouser
+un fantôme.</p>
+
+<p>Il y eut de remarquables événements à
+Rossmore Towers au cours de la semaine
+suivante. Les deux vieux lords sympathisèrent
+dès leur première rencontre,
+sans doute grâce à une différence de
+caractère absolue. Et l'aventure se termina
+par un mariage célébré dans l'intimité,
+et non pas fastueusement à l'Ambassade
+britannique, comme l'eût peut-être
+souhaité le magnifique prétendant
+américain.</p>
+
+<p class="center">FIN</p>
+
+<p style="text-align: center;">
+<br>
+</p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="CORBEIL-IMPRIMERIE_CRETE">CORBEIL.—IMPRIMERIE
+CRÉTÉ</h2>
+<br>
+<br>
+</div>
+
+
+<div class="figcenter width50">
+<img data-role="presentation" alt="" src="images/fin.jpg">
+</div>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78786 ***</div>
+</body>
+</html>
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