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Le goût des voyages et les nécessités de la vie +l'amenèrent bientôt à chercher une autre destinée. Il trouva un modeste +emploi de pilote sur un bateau à vapeur appartenant à la navigation +fluviale du Mississipi. On raconte que c'est là qu'il entendit pour la +première fois prononcer les deux syllabes qu'il choisit un peu plus +tard comme pseudonyme. Le capitaine, en relevant la profondeur du +fleuve, la cria en brasses: «Mark Twain!» c'est-à-dire: «Marquez deux!» +La netteté et la sonorité de cette expression le frappèrent sans doute. + +Il venait à peine d'atteindre sa vingtième année lorsqu'on découvrit +en Californie les gisements d'or qui devaient, au cours des années +suivantes, y attirer tant de monde à l'esprit entreprenant. Le jeune +Samuel Clemens voulut, lui aussi, tenter la fortune; mais, dès son +arrivée dans l'Ouest lointain, il débuta comme journaliste reporter. Au +bout de quelque temps, il s'établit à Buffalo où il prit la direction +d'une feuille locale s'occupant plus particulièrement de questions +agricoles. Il dut abandonner cette entreprise et devint, en même temps +qu'un autre écrivain de grande renommée, Bret Harte, collaborateur du +journal _The Californian_. Ce fut à peu près vers cette époque qu'il +commença à écrire les romans et les nouvelles humoristiques grâce +auxquels il devint rapidement l'écrivain le plus fameux et le plus aimé +peut-être que l'on ait connu aux États-Unis. Son premier livre, _la +Grenouille qui saute_, parut en 1867. A partir du jour où le succès lui +sourit, «Mark Twain» n'hésita pas à entreprendre de grands voyages et à +visiter notamment le continent européen. On le dépeint volontiers--ce +qui est fort naturel--comme un ironique, mais enthousiaste admirateur +des mœurs américaines. Il se peut que ce soit là une erreur. Le célèbre +auteur, qui ne s'est guère privé de ridiculiser certains côtés de la +vie anglaise, séjourna, vers la fin de sa vie, longtemps en Angleterre. +Et l'on possède dans ses écrits la preuve que rien ne lui était en +réalité plus odieux que le «humbug», le charlatanisme, et la sottise +des parvenus. + +Ses admirateurs d'outre-Océan lui ont attribué du génie. Sa précision +et sa logique poussées jusqu'à l'absurde témoignent en effet d'une +sorte de génie spécial. Elles ne suffirent point, cependant, à le +préserver des déboires. Il créa en 1884 une maison d'édition dont +la liquidation amena sa ruine complète. Pendant des années il dut +se livrer à un labeur acharné pour payer des dettes contractées à +l'occasion de ce désastre financier. Ses droits d'auteur, quoique +considérables, ne lui permettant pas de faire face à toutes les +exigences, il se fit conférencier, et parcourut et le Nouveau Monde et +le Vieux Monde, fêté partout où il se montra. + +Ce fut au retour d'une longue absence qu'il mourut dans sa résidence de +Redding, le 21 avril 1910. + +Parmi les œuvres les plus célèbres de Mark Twain, nous nous bornerons +à citer: _les Innocents à l'étranger_ et _les Innocents chez eux_, +_les Aventures de Tom Sawyer_, _Huckleberry Finn_, _le Vol de +l'Éléphant blanc_, _Un Yankee à la cour du roi Arthur_, _le Prince +et le Miséreux_, _le Billet de vingt-cinq millions_, et enfin cette +incroyable fantaisie sous forme de roman, _le Cochon dans les Trèfles_. + +Le maître incontesté de la littérature humoristique aux États-Unis y +montre une verve rare et assurément beaucoup d'esprit. Ce qui ne nuit +pas, selon nous, à l'ensemble de l'œuvre, ce qui en quelque sorte +nous attache à elle, c'est que l'auteur met toutes ses exagérations, +toutes ses folles extravagances au service des idées nobles et +élevées. Beaucoup de personnes s'imaginent que les fantaisies et les +observations que l'on comprend sous le nom d'humour américain échappent +à l'intelligence latine, et manquent ainsi l'effet voulu; d'autres +affirment que les finesses véritables, les pointes essentielles de cet +esprit anglo-saxon ou yankee sont intraduisibles. Il se peut qu'il +y ait du vrai dans de telles affirmations; en ce qui concerne Mark +Twain, et particulièrement le roman que nous présentons ici au public, +nous sommes persuadés qu'il sera lu et goûté comme il faut par tout le +monde, avec un extrême plaisir. + + + + + +Mark Twain+ + + +Le Cochon+ + + DANS LES TRÈFLES + + _ROMAN_ + + Traduit en français par +Sébastien Voirol+ + + [Illustration] + + PARIS + + LA RENAISSANCE DU LIVRE + + _JEAN GILLEQUIN ET Cie, ÉDITEURS_ + + 78 BOULEVARD ST-MICHEL 78 + + + + +"IN EXTENSO" + +_CHAQUE MOIS_ + +Le Roman de =3 fr. 50= pour =45 Cent.= + + +_OUVRAGES PARUS_ + + Nos + + 1. =La Discorde=, par Abel +Hermant+. + 2. =Le Silence=, par Édouard +Rod+. + 3. =L'Autre Femme=, par +J.-H. Rosny+. + 4. =Élisabeth Couronneau=, par Léon +Hennique+. + 5. =Les Cœurs Nouveaux=, par Paul +Adam+. + 6. =L'Amour Meurtrier=, par +M. Serao+. + 7. =Les Ames en peine=, par +Björnson+. + 8. =La Fin des Bourgeois=, par Camille +Lemonnier+. + 9. =Défroqué=, par +E. Daudet+. + 10. =La Payse=, par +Ch. Le Goffic+. + 11. =En Exil=, par +G. Rodenbach+. + 12. =Les Revenants=; =l'Ennemi du Peuple=, par +Ibsen+. + 13. =La Puissance des Ténèbres=; =les Spirites=, par +Tolstoï+. + 14. =Rivalité d'Amour=, par +Sienkiewicz+. + 15. =Le Mort=, par +C. Lemonnier+. + 16. =L'Amour Masqué=, inédit de +Balzac+. + 17. =Amis=, par +E. Haraucourt+. + 18. =Le Cochon dans les Trèfles=, par +Mark Twain+. + + +_A PARAITRE_ + + =LA TEIGNE=, par +L. Descaves+. + =LE GALÉRIEN=, par +Jonas Lie+. + + +ABONNEZ-VOUS + +_POUR UN AN_ + +au prix EXCEPTIONNELLEMENT RÉDUIT de + +6 FRANCS + +avec + +en Prime gratuite 3 Volumes à choisir + +DANS LES 12 PREMIERS DE LA LISTE CI-DESSUS + + + + +Le Cochon dans les Trèfles + + + + +CHAPITRE PREMIER + + +C'est dans la campagne anglaise, par une splendide matinée. Au faîte +d'une belle colline, on aperçoit une construction majestueuse, flanquée +de tours et couverte de lierre, témoin antique et considérable des +grandeurs seigneuriales du moyen âge. C'est le château de Cholmondeley, +l'une des propriétés du lord de Rossmore, chevalier de l'ordre de la +Jarretière, grand-croix de l'ordre du Bain, commandeur de l'ordre +de Saint-Michel et Saint-George, etc., etc. Le noble lord possède +22 000 acres de terres, toute une paroisse de Londres, comprenant 2 000 +immeubles, et fait assez confortablement face aux exigences de la vie +avec un revenu annuel de 2 000 livres sterling. L'histoire assure que +l'ancêtre fondateur de cette noble lignée ne fut autre que Guillaume le +Conquérant en personne. Quant au nom de la mère, aucun parchemin n'en a +conservé le souvenir, son importance n'ayant été que passagère et toute +relative, comme celle de la fille du tanneur de Falaise, entre autres. + +Par cette fraîche et belle matinée, il y a dans la salle à manger +familiale du château, devant les reliefs refroidis d'un repas achevé, +deux personnes. L'une est le vieux lord, grand, droit, aux épaules +carrées, aux cheveux blancs, au front sévère; un homme dont chaque +trait, dont le moindre geste révèlent le caractère, et qui porte ses +soixante-dix ans aussi allégrement que d'autres cinquante. Le second +personnage est son fils et héritier unique, un jeune homme au regard +rêveur; quoique approchant de la trentaine, on lui donnerait tout au +plus vingt-six ans. Il est aisé de voir que les traits essentiels de +son caractère sont la candeur, l'amabilité, la droiture, la sincérité, +la simplicité et la modestie. Aussi, lorsqu'on songe à l'écrasante +suite de noms et de titres auxquels il a droit, l'idée vous viendrait +facilement de le comparer à un agneau revêtu d'une armure. Il +s'appelle, en effet, l'honorable Kirkcudbright Llanover Marjoribanks +Sellers, vicomte Berkeley de Cholmondeley Castle, Warwickshire +(prononcez: Kecoubry Dzlanover Marchbanks Sellers, vaïcaount Barkly de +Chœmly Cazle, Ouorrikshr). + +Pour l'instant, il se tient près d'une grande fenêtre de la salle à +manger, écoutant avec toutes les apparences d'une attention déférente +les paroles de son père, dont il semble, néanmoins, respectueusement +prêt à réfuter l'argumentation. Le père marche de long en large tout +en parlant, et le ton de sa conversation dénote une chaleur persuasive +voisine de l'exaltation. + +--Je me rends parfaitement compte, déclare-t-il, d'une des conséquences +de votre mollesse d'esprit. Quand vous avez décidé de mettre à +exécution un projet que vous dictent vos idées sur l'honneur et +sur la justice, il est superflu de vouloir raisonner avec vous... +Parfaitement... vous n'êtes arrêté ni par le ridicule, ni par la +persuasion, ni par des supplications, et même si je vous ordonnais... + +--Mais, papa, si vous vouliez réfléchir, sans parti pris et sans cette +véhémence, vous admettriez que je ne suis pas sur le point de commettre +un acte inconsidéré, un coup de tête injustifiable. Ce n'est pas moi +qui ai inventé cet Américain, prétendant à l'héritage et aux dignités +des Rossmore. Ce n'est pas moi qui l'ai cherché, découvert, ou imposé à +votre attention. Il s'est découvert des titres et des droits lui-même, +et c'est lui qui est venu se mêler à notre vie... + +--Et nous rendre l'existence insupportable, pour moi du moins, et +cela depuis dix ans, avec ses lettres assommantes, son verbiage, ses +kilomètres de raisonnements probants... + +--Dont vous n'avez jamais daigné prendre connaissance. En toute +équité, il avait le droit d'être entendu. Ou bien il était en mesure +de prouver qu'il était le véritable descendant des Rossmore,--et +en ce cas notre ligne de conduite était toute tracée,--ou bien ses +arguments ne pouvaient fournir aucune preuve, et en ce cas nous serions +également fixés sur la conduite à tenir. J'ai lu, moi, ces témoignages +qu'il apporte; je les ai patiemment étudiés et confrontés. Les faits +s'enchaînent solidement et sans lacune; aussi ne suis-je pas éloigné +d'avoir la conviction qu'il est le véritable lord. + +--Et moi, par conséquent, un usurpateur, un scélérat, un vaurien! +Réfléchissez un peu à ce que vous dites! + +--Mais, papa, supposez qu'il soit réellement ce qu'il prétend être. Si +ses droits se trouvaient nettement établis, consentiriez-vous à garder, +fût-ce un jour, une heure, une minute même, des titres et des biens qui +lui appartiennent? + +--Ce que vous dites est absurde, stupide, pure niaiserie! Écoutez-moi. +Je vais faire ce que vous pourrez appeler une confession, si ce mot +vous plaît. Je n'ai pas lu tous ces témoignages récents parce qu'il n'y +avait pas lieu de le faire. J'en avais déjà pris connaissance du temps +du père du prétendant actuel, il y a quarante ans. Les prédécesseurs +de cet individu en ont tenu au courant notre famille depuis près de +cent cinquante ans. Et la vérité, la voici! L'héritier des Rossmore est +jadis parti pour l'Amérique en même temps que l'héritier des Fairfax, +dont on a tant parlé, ou vers la même époque... Il disparut quelque +part dans les brousses de l'État de Virginia, se maria et fonda la +race fruste, inculte et barbare de nos compétiteurs; il n'écrivait +jamais à sa famille, et finalement on le crut mort. Sans tambours ni +trompettes, son frère cadet put prendre possession de l'héritage. A la +mort de l'Américain, son fils aîné commença les démarches pour se faire +reconnaître,--par une lettre qui existe encore,--mais il mourut avant +que son oncle ait eu l'occasion, ou manifesté le désir de lui répondre. +Son fils grandit, le temps passa, vous comprenez, et à son tour il +recommença à écrire des lettres pour prouver ses droits. Depuis lors, +chaque héritier en a fait autant, jusques et y compris l'idiot actuel. +Tous furent d'ailleurs des miséreux; aucun d'eux n'a seulement jamais +possédé de quoi faire la traversée pour venir soutenir ses réclamations +en Angleterre. Les Fairfax, par contre, n'ont jamais laissé leurs +droits s'éteindre; bien qu'établis au Maryland, ils les conservent +toujours. Leur ami perdit les siens de sa propre faute. Vous saisissez +à présent que les faits de ce genre nous conduisent à ceci: moralement, +ce Yankee vagabond est le véritable lord de Rossmore; légalement, il +n'y a pas plus de droit que son chien. Voilà! Êtes-vous content? + +Il y eut un silence, puis le jeune homme lança un coup d'œil dans la +direction des armoiries en chêne sculpté au-dessus de la haute cheminée +et dit avec une nuance de regret dans la voix: + +--Depuis le jour où furent créés les blasons, celui de notre famille +porte cette devise: _Suum cuique_, «à chacun ce qui lui appartient». +Par votre confession si franche, vous avez fait paraître cette devise +un simple sarcasme. Au cas où ce Simon Lathers... + +--Ne prononcez donc pas ce nom exaspérant! Dix années durant il m'a +empoisonné l'existence; _Simon Lathers, Simon Lathers_, cela n'a cessé +de résonner à mes oreilles pour me torturer. Et à présent, pour qu'il +demeure dans mon esprit éternellement, impérissablement, vous avez pris +la résolution de... de... + +--D'aller en Amérique trouver ce Simon Lathers et d'échanger ma +position contre la sienne. + +--Est-ce possible? Comment pouvez-vous songer à lui céder les droits à +nos titres et nos biens? + +--Ce sont là mes intentions. + +--Vous voulez vous résigner à cet abandon insensé sans même faire appel +au jugement de la Chambre des Lords? + +--Oui, répondit le jeune homme, non sans quelque hésitation et embarras. + +--Je crois que vous êtes fou, mon fils. Dites-moi, avez-vous continué +à vous livrer à des spéculations sociales avec cet imbécile, ou ce +radical--si ce terme synonyme vous agrée mieux--de lord Tanzy de +Tollemache? + +Son fils ne répondant pas, le vieux lord poursuivit: + +--C'est ça, vous avouez! Alors vous fréquentez ce fantoche, la honte +des siens et de ses pairs, qui considère les privilèges de naissance, +la noblesse comme des niaiseries et du clinquant, les institutions +aristocratiques comme des abus frauduleux, toutes les différences de +rang social comme des crimes légaux et des infamies; cet homme pour qui +il n'y a pas de pain honnête, sauf celui que l'on gagne par son propre +travail... _Travail_, pouah! + +Et le vieil aristocrate, en ce disant, esquissa un geste comme pour +enlever une imaginaire poussière d'usine de ses blanches mains. + +--Vous en êtes à partager ces opinions vous-même, je suppose, +ajouta-t-il avec un ricanement. + +Une imperceptible rougeur aux joues du jeune homme révéla que le coup +avait porté, mais il répondit avec dignité: + +--En effet, et je l'avoue sans la moindre honte. C'est là ce qui +explique mon intention de renoncer à mon héritage. Je désire sortir +d'une situation que j'estime fausse, et recommencer ma vie sur une +base plus vraie, en homme, sans le secours d'avantages factices, pour +réussir grâce à mes seuls mérites ou échouer, si j'en manque. Je compte +partir pour l'Amérique, où tous les hommes sont égaux, et ont les mêmes +chances de succès; pour vivre ou mourir, vaincre ou sombrer, sans +autre aide que mes propres forces. + +--A-t-on jamais vu! s'écria le père. + +Les deux hommes se regardèrent en face pendant un moment, puis le noble +lord murmura: + +«Quelle pure folie!... pure folie!...» + +Après un nouveau silence, il reprit, avec l'air de quelqu'un qui, au +milieu de sombres nuages, distingue un rayon de soleil: + +--Il y aura tout de même un agrément: ce Simon Lathers va venir ici +pour entrer en possession de ce qu'il convoite, et j'aurai le plaisir +de le flanquer dans la mare, ce pauvre diable, ce sacripant nauséeux... +Eh! que voulez-vous? + +Cette question était adressée à un valet rutilant, tout de peluche +vêtu, en culotte courte, arrêté sur le seuil, les talons joints, le +haut du corps respectueusement incliné, et tenant un plateau à la main. + +--Le courrier de mylord! + +Le lord prit les lettres et le domestique disparut. + +--Tiens! précisément, une lettre d'Amérique. De ce va-nu-pieds +encore, naturellement! Diable, mais il y a du nouveau! Ce n'est +plus l'habituelle enveloppe jaune portant dans le coin le nom du +boutiquier chez lequel elle a été chipée. Ah! mais non! une enveloppe +très convenable, ma foi, et bordée de noir, avec un peu trop +d'ostentation... Il porte sans doute le deuil de son chat, étant donné +qu'il n'avait pas de famille... Un cachet de cire majestueux... C'est +trop fort! ce sont nos propres armoiries, avec la devise et tout... +Mais... ce n'est plus l'écriture maladroite que je connais. Évidemment, +monsieur se paye un secrétaire qui tient la plume de façon magistrale. +Eh! eh! la fortune commence à lui sourire, là-bas. Le vagabond s'est +métamorphosé. + +--Lisez-la, papa, je vous en prie. + +--Oui, cette fois-ci je la lirai... à cause du chat... Voyons! + + 14,042, 16e rue, Washington, 2 mai. + + Mylord, + + J'ai le pénible devoir de vous annoncer que le chef de notre illustre + famille n'est plus. Le Très Honorable, Très Noble et Très Puissant + Simon Lathers, lord Rossmore, a rendu le dernier soupir [«Mort, + enfin! quelle bonne nouvelle, mon fils!» murmura le vieux lord] en sa + résidence aux environs du hameau de Duffy's Corner, dans le grand État + d'Arkansas, en même temps que son frère jumeau, tous les deux écrasés + au cours d'un accident dû à la négligence coupable des personnes + présentes, tous égarés par l'usage immodéré de «raide-mixte». [«Vive + le raide-mixte, Berkeley, quelle que soit cette boisson!»] Ce triste + événement s'est produit il y a cinq jours. Malheureusement, aucun + représentant de notre vieille famille ne fut présent pour lui fermer + les yeux et présider aux obsèques avec les honneurs dus à son nom + historique et à sa haute position,--à vrai dire, les deux frères sont + encore dans l'appareil frigorifique, des amis ayant organisé une + souscription à cet effet,--mais je vais prendre des mesures immédiates + pour vous expédier leurs nobles dépouilles [«Ciel! quelle affaire!» + s'écria le lord] en vue de leur inhumation solennelle dans le mausolée + familial. Au demeurant, je vais faire placer un écusson cravaté de + crêpe au-dessus de la porte d'entrée de ma maison, ainsi que vous le + ferez sans doute vous-même pour vos diverses résidences. Il me reste à + vous rappeler qu'à la suite de ce grand malheur je suis actuellement + seul héritier et possesseur légal de tous les titres, honneurs, terres + et biens de notre regretté parent. Je me verrai par conséquent sous + peu dans l'obligation pénible de réclamer à la barre de la Chambre + des Lords la restitution des dignités et des possessions dont vous + jouissez jusqu'à présent illégalement. + + Je suis, avec l'assurance de ma considération distinguée, Mylord + titulaire, votre dévoué cousin et très humble serviteur. + + +Mulberry Sellers, lord Rossmore.+ + +Ayant achevé la lecture de la lettre, le lord s'écria: + +--E-nor-me! Ah! il est amusant, celui-ci! Son outrecuidance +extravagante a de telles proportions que c'en est presque sublime, +Berkeley! + +--En effet, il ne semble pas trop obséquieux! + +--Comment donc, obséquieux! C'est un mot qu'il ignore. Ah! un écusson, +des armoiries, en signe de deuil! Et il a la bonté de m'annoncer +l'envoi de leurs dépouilles, à ces vauriens! Le dernier prétendant +était un imbécile, mais le nouveau est apparemment un exalté +d'envergure. Quel drôle de nom aussi! _Mulberry_ Sellers! Mulberry, +Mulberry, Mulberry, ça sonne comme quand on tourne un moulin à café... +Mais vous vous en allez? + +--Avec votre permission, papa. + +Le vieux lord, resté seul, songea à son fils. «C'est un brave garçon, +se dit-il. Qu'il fasse donc ce qu'il voudra, puisqu'il ne sert à rien +de vouloir le détourner de son projet, au contraire. Mes arguments, +de même que les objurgations de sa tante, n'ont produit aucun effet. +Voyons ce que l'Amérique lui apprendra. Voyons si ces fameuses +conditions d'égalité et la vie dure peuvent guérir de maladie mentale +un jeune lord britannique qui renonce à tous ses privilèges à seule fin +de se sentir un homme; voyons, messieurs les Yankees!» + + + + +CHAPITRE II + + +Quelques jours avant l'envoi de la missive au noble lord, le «colonel» +Mulberry Sellers était assis dans la pièce qu'il appelait tantôt sa +«bibliothèque», tantôt son «salon», quand ce n'était pas sa «galerie +de tableaux» ou son «cabinet d'expériences». Il était visiblement très +intéressé par la mise au point d'un objet ayant l'aspect d'un jouet +mécanique. Le colonel avait les cheveux tout blancs, mais paraissait +néanmoins plus jeune, plus alerte, plus ardent et plus entreprenant +que jamais. Son épouse dévouée, d'âge mûr, était assise tout près de +lui, pensive, en train de tricoter, avec son chat sur les genoux. La +pièce était grande et bien éclairée, confortable presque et plaisante, +en dépit d'un ameublement des plus modeste et de bibelots peu coûteux +qui en faisaient l'ornement. Mais les vases étaient garnis de fleurs, +et on y respirait cet air indéfinissable qui révèle la présence d'une +personne non dépourvue de goût, qui sait tout faire valoir. + +Les terrifiants chromos qui ornaient les murs n'offensaient pas trop le +regard. On eût dit qu'ils faisaient nécessairement partie de l'ensemble +et en augmentaient l'intérêt, fascinant celui qui les examinait au +point de capter ses esprits jusqu'à ce que mort s'ensuive... bref, de +ces chromos comme tout le monde en a vus. Certaines de ces horreurs +représentaient vraisemblablement des paysages, d'autres sans doute +la mer, d'autres étaient apparemment des portraits, toutes étaient +des tentatives d'art criminelles. On pouvait aisément deviner que les +portraits représentaient des grands citoyens d'Amérique, mais une main +sans vergogne avait, au-dessous de chacun, inscrit un nom de fantaisie. +Tous figuraient là en qualité de membres de la noble famille des +Rossmore. Le plus récent avait quitté les ateliers du fabricant comme +«Président Jackson» pour se voir ici transformé en «Simon Lathers, +seigneur actuel de Rossmore». D'un côté du mur, on voyait une carte +sans valeur des chemins de fer du comté de Warwickshire. Elle était +devenue «les domaines de Rossmore». De l'autre s'étalait une carte +plus imposante qui autrefois n'avait porté que le titre «Sibérie». +On y lisait maintenant: «République de Sibérie», et un grand nombre +d'annotations à l'encre rouge donnant le nom et le nombre d'habitants +de grandes villes totalement imaginaires. L'une, dont la population +était indiquée comme se montant au chiffre de 1 500 000, s'appelait +«Liberté-orloffshoizalinski»; une autre, plus grande encore, dite la +capitale, portait le nom d'«Egalitolovnaivanovich». + +Le «manoir»--c'est ainsi que le colonel appelait de coutume sa +maison--était une vieille demeure plutôt délabrée, à deux étages, qui +avait peut-être jadis été gratifiée d'une couche de peinture, mais qui +n'en conservait guère le souvenir. Située dans un des plus tristes +faubourgs de Washington, on pouvait supposer qu'elle avait dans le +passé servi de maison de campagne. La cour au milieu de laquelle +se dressait ce bâtiment manquait de propreté, la palissade avec sa +grille déplorable avait bien besoin d'être redressée. Près de la +porte d'entrée, on voyait diverses plaques en tôle avec inscriptions +suggestives: la principale portait celle-ci: «Col. Mulberry Sellers, +avoué et contentieux». D'autres apprenaient au passant que le colonel +exerçait également les professions de magnétiseur, d'hypnotiseur, de +guérisseur de dérangements cérébraux, etc. C'était en effet un homme +des plus entreprenant. + +Un vieux nègre, aux cheveux blancs, portant des lunettes et des gants +de coton fort usagés, parut sur le seuil et, ayant magnifiquement salué +ses maîtres, il annonça: + +--M. Washington Hawkins venir. + +--Grands dieux! Fais-le entrer, Daniel, fais-le entrer! + +En un clin d'œil, le colonel et sa femme furent debout pour accueillir +le visiteur auquel ils serrèrent les mains avec effusion et joie. Ce +dernier était gros, son attitude dénotait une profonde lassitude, +et sa chevelure de savant suffisait à lui faire attribuer l'âge de +Mathusalem, bien que, à en juger d'après sa vigueur générale, il n'eût +guère dépassé la cinquantaine. + +--Eh bien, Washington, mon ami, comme cela nous fait plaisir de vous +revoir! Asseyez-vous; ici vous êtes chez vous... voilà... et toujours +le même... un rien vieilli peut-être, mais nous vous aurions reconnu +partout sans faute, n'est-ce pas, Polly? + +--Mais certainement! Comme il ressemble à son vieux père! tout à fait +son portrait, s'il avait vécu. Mais d'où surgissez-vous à cette heure? +Voyons, combien y a-t-il de temps que nous nous sommes vus? + +--Une quinzaine d'années, je pense, madame Sellers. + +--Comme le temps passe, tout de même! Ah! oui. Et tous les changements +qui... + +Il y eut un soudain tremblement dans sa voix, un sanglot s'esquissa, et +elle ne put continuer. Se cachant la figure avec un pan de son tablier, +la vieille dame quitta la pièce. + +--Vous lui avez rappelé ses enfants, en évoquant le passé... Tous sont +morts, voyez-vous, excepté notre plus jeune. Mais chassons les soucis; +il n'en est plus temps. «En avant gaiement», telle est ma devise; c'est +à cette condition seule que l'on conserve la santé, mon bon Washington, +croyez-en ma vieille expérience. Allons, où vous êtes-vous donc caché +durant toutes ces années, et d'où venez-vous en dernier lieu? + +--Vous ne le devineriez jamais, je crois, colonel! De Cherokee. + +--Pas possible! + +--Aussi vrai que je suis ici. + +--Vous plaisantez? Vous avez pu vivre là? + +--Mon Dieu, oui, si l'on peut appeler vivre se contenter de soupe à +l'eau, de quelques haricots, d'un cou de lapin, d'espoirs évanouis, de +tristesse et de pauvreté sous toutes leurs formes. + +--Et Louise était aussi là-bas? + +--Oui, elle et les enfants. + +--Ils y sont encore? + +--Oui, je n'avais pas les moyens de les emmener avec moi. + +--Ah! je comprends, vous avez été obligé de venir... quelque +réclamation à adresser au gouvernement, naturellement. Soyez +tranquille, mon cher, je me charge de votre affaire. + +--Mais il ne s'agit d'aucune réclamation... + +--Non? Vous voulez obtenir un bureau de poste, sans doute. _Cela_ ira +bien, croyez-moi. Je vais m'en occuper sans retard. + +--Mais il ne s'agit pas d'un bureau de poste; vous vous trompez encore. + +--Eh! pour l'amour de Dieu, Washington, pourquoi ne vous décidez-vous +pas à me confier ce dont il s'agit, alors! Vous n'avez pas besoin +de vous montrer si réservé, j'allais dire si méfiant, à l'égard d'un +vieil ami comme moi! Ne vous rendez-vous pas compte que je suis homme à +garder un se... + +--Mais il n'y a pas le moindre secret; seulement, vous ne me laissez +pas m'expliquer... + +--Voyons, mon vieil ami, je connais pourtant les hommes. Et je sais +que quand on vient à Washington, fût-ce en ligne directe du ciel (ne +parlons même pas de Cherokee), c'est parce qu'on veut obtenir quelque +chose. Et je sais au surplus qu'ordinairement on n'obtient rien de +ce que l'on espère. Le solliciteur ne s'en ira pas pour cela, mais +demandera autre chose qu'il n'obtiendra pas davantage. Et ainsi de +suite; de demande en demande, la même guigne le poursuivra, jusqu'à +ce que tant de déceptions l'aient complètement épuisé, et qu'il se +trouve trop misérable et trop honteux pour retourner d'où il est venu, +serait-ce de Cherokee. Brisé, anéanti, il meurt, on réunit une petite +somme pour faire les frais et on l'enterre. Voilà! Ne m'interrompez +pas, je sais ce que je dis, moi. Ainsi, n'étais-je pas heureux +là-bas, dans le Far West? Vous le savez. Premier citoyen de Hawkeye, +tout le monde avait de la considération pour moi, j'étais une sorte +d'autocrate... en vérité, un autocrate. Eh bien! n'a-t-il pas fallu +qu'on me désignât pour aller à tout prix comme ambassadeur à la Cour +de Saint-James? Le gouverneur insistait, tout le monde insistait, si +bien qu'il m'a fallu accepter,--il n'y avait pas moyen d'en sortir, pas +moyen, et c'est ainsi que je suis venu ici. Le croiriez-vous? j'arrivai +_un jour trop tard_! Pensez combien les petites choses peuvent changer +l'histoire du monde,--oui, mon ami, la place était prise. Me voilà donc +à Washington; je proposai un arrangement, acceptant d'avance le poste +de Paris. Le président exprima ses regrets: de ce côté, il n'y avait +rien à faire, car, en principe, ce poste n'est jamais confié à un +homme de l'Ouest. Rien à y faire, il me fallait bien en rabattre,--cela +arrive à tout le monde un jour ou l'autre, et ce n'est pas une +expérience inutile d'ailleurs;--je dus donc me contenter du poste de +Constantinople. Et réfléchissez un peu à ma déconvenue,--car c'est +la stricte vérité:--au bout d'un mois, je _sollicitai_ le poste de +Chine, un autre mois et j'_implorais_ pour obtenir celui du Japon. Un +an plus tard, je dus poser ma candidature à l'autre bout de l'échelle, +suppliant les larmes aux yeux qu'on voulût bien m'accorder le plus +infime emploi dont dispose le gouvernement des États-Unis, celui de +tailleur de pierres à fusil dans les caves du ministère de la Guerre. + +--Tailleur de pierres à fusil? + +--Oui, c'est un emploi créé à l'époque de la Révolution, au siècle +dernier. Les pierres à fusil étaient alors fournies aux troupes +directement de la capitale. Les fusils à pierre ont été supprimés, mais +le décret n'a pas été rapporté, on n'y a plus pensé, comprenez-vous, +et c'est pourquoi il y a toujours dans les caves du ministère un homme +préposé à la confection des pierres. + +--Comme c'est étrange tout de même, fit Washington après un moment de +silence; partir comme futur ambassadeur avec un traitement de cent +mille par an et finir tailleur de pierres à fusil, avec un salaire de... + +--Trois dollars par semaine! C'est la vie, ça. On compte sur un palais +et on se noie dans un égout. + +Il y eut un nouveau silence et enfin Washington reprit avec une voix +pleine de commisération: + +--Ainsi, vous êtes venu ici par pur patriotisme, à l'encontre de vos +propres désirs, et pour satisfaire aux exigences intéressées de la +société, sans recevoir la moindre compensation, rien! + +--Rien? Vous dites: rien! + +Le colonel se dressa avec l'expression d'un étonnement sans bornes +peinte sur sa figure. + +--_Rien_ Washington! je vous le demande: n'est-ce donc rien, +selon vous, d'être membre à vie, et _seul_ membre à vie, du corps +diplomatique accrédité auprès du plus grand pays du monde? Vous appelez +cela rien? + +Ce fut le tour de Washington de se montrer surpris. Mais l'expression +de déférente admiration qui se lisait dans ses traits était plus +éloquente que des paroles. L'âme blessée du colonel en fut guérie et il +reprit sa place joyeux et content. Se penchant vers son interlocuteur, +il dit: + +--Ne devait-on pas quelque chose à un homme que des tribulations sans +précédent dans l'histoire du monde avaient signalé à l'attention +de tous? Évidemment, et quelque chose d'unique et de mémorable. +L'acclamation du peuple, le suffrage universel, qui vaut plus que +décrets et lois, et contre lequel il n'y a pas d'appel, me valurent le +titre de membre à vie du corps diplomatique représentant l'ensemble des +puissances de la civilisation auprès de la République des États-Unis. + +--Vous me voyez émerveillé, colonel, tout simplement émerveillé! + +--C'est la situation officielle la plus élevée qu'il y ait au monde. + +--Je le crois bien, et qui confère le pouvoir le plus absolu. + +--Vous l'avez dit! Pensez donc! Je fronce les sourcils: la guerre est +déchaînée. Je souris: les nations en conflit déposent les armes. + +--C'est terrifiant! La responsabilité, je veux dire. + +--Ce n'est rien! Aucune responsabilité ne saurait m'effrayer. J'y suis +habitué. J'y ai toujours été habitué. + +--Et le travail, le travail! Faut-il que vous assistiez à toutes les +séances? + +--Qui? moi? Est-ce que l'empereur de toutes les Russies assiste aux +conseils de ses préfets? Il reste tranquillement chez lui et se borne à +dicter ses volontés! + +Washington se taisait d'abord, puis un profond soupir s'exhala de sa +poitrine. + +--Moi qui étais si fier il y a une heure... et maintenant combien ma +modeste nomination me semble insignifiante! Car, colonel, la raison qui +m'amène dans la capitale, c'est que je suis délégué congressiste pour +Cherokee. + +Le colonel bondit de sa chaise, s'écriant avec un enthousiasme +prodigieux: + +--Donnez-moi votre main, mon vieux; en voilà une nouvelle monumentale! +Je vous félicite de tout mon cœur. Ce que j'avais toujours prédit se +réalise. J'ai toujours prédit que, né pour de hautes destinées, vous y +atteindriez. Demandez à Polly si ce n'est pas vrai! + +Washington fut abasourdi par cette démonstration inattendue. + +--Mais, colonel, cela ne veut pas dire grand'chose, en somme. +Représenter ce petit coin de terre désolé, inhabité, une étroite et +triste étendue semée de quelques cailloux et d'un peu d'herbe, perdue +aux confins d'un vaste continent, mais c'est comme si j'étais le +représentant d'une table de billard... mise au rancart. + +--Turlututu! C'est une distinction de grande importance, et qui vous +donnera ici une influence de premier ordre. + +--Quelle blague! Colonel, je n'ai pas même le droit de voter. + +--Cela ne fait rien; vous pouvez toujours prononcer des discours. + +--Non, je ne le peux pas, car la population n'est que de 200 habitants. + +--Cela ne fait rien, cela ne fait rien... + +--Et ils n'avaient même pas le droit d'élire un représentant; nous ne +sommes pas reconnus comme un territoire distinct, et le gouvernement +nous ignore officiellement. + +--Cela n'a aucune importance. J'arrangerai tout cela, et en moins de +temps qu'il ne faut pour le dire je me charge de vous faire reconnaître. + +--Vraiment! Comme vous êtes bon, colonel! Toujours le même ami fidèle, +le même cœur généreux qu'autrefois! + +Des larmes de reconnaissance montèrent aux yeux de Washington, tandis +que l'autre poursuivait: + +--Considérez la chose comme faite, mon vieux, comme faite, vous dis-je. +Et donnez-moi la main. Nous allons marcher de conserve désormais, vous +et moi, et vous verrez que nous accomplirons des choses extraordinaires! + + + + +CHAPITRE III + + +Mme Sellers, remise de son émotion, apparut de nouveau et commença à +interroger le vieil ami au sujet de sa femme et de ses enfants, combien +ils étaient, ce qu'ils faisaient, etc., et M. Washington Hawkins fut +ainsi amené à raconter en détails les joies et les tristesses survenues +à lui et à sa famille durant les quinze années écoulées. On apporta un +message et le colonel sortit pour y répondre. Hawkins profita de cette +occasion pour demander quelle avait été l'existence du colonel pendant +ce laps de temps. + +--Ça a toujours été pareil, fut la réponse; si les circonstances +avaient pu amener un changement, c'est lui qui ne s'y serait pas prêté. + +--Je le crois volontiers, madame Sellers. + +--Voyez-vous, il ne change pas lui-même, pas le moins du monde; il est +ce qu'il est, Mulberry Sellers! + +--Je m'en rends facilement compte. + +--Toujours le même bon garçon, généreux, souriant, faisant mille +projets et plein d'espoirs, tout en ne cessant pas d'être le même +guignard, éternellement. Et chacun continue de l'aimer comme si l'on +voyait en lui le plus brillant des triomphateurs. + +--On l'a toujours fait, et c'est bien naturel, puisque son amabilité et +son obligeance n'ont pas leurs égales. Son attitude chaleureuse vous +pousse à lui demander aide, conseils et faveurs sans jamais éprouver +cette gêne qui vous vient dès qu'il s'agit de demander quoi que ce soit +au commun des mortels. + +--Cela n'a pas changé en effet, cela non plus; et c'est d'autant plus +étonnant que bien des fois les gens ne se sont servis de lui que comme +d'un tremplin. Ceux qui n'ont plus besoin de lui lui tournent le dos; +alors on s'aperçoit bien que de tels procédés le blessent, car il évite +d'en parler. Pendant longtemps j'ai cru que l'expérience lui servirait, +qu'il se montrerait plus prudent dans la suite, mais, hélas! au bout +de quelques semaines il a tout oublié et le premier venu sortant on ne +sait d'où n'a qu'à prendre un air de pauvre homme geignard pour gagner +son cœur et sa confiance. + +--Cela doit souvent mettre votre patience à une rude épreuve? + +--Oh! non! J'y suis si habituée; et, après tout, je l'aime encore mieux +comme cela qu'autrement. Quand je dis qu'il est un guignard, ou presque +un raté, cela veut dire qu'il apparaît ainsi aux yeux du monde; pour +moi, il ne l'est pas. Je ne pense pas à souhaiter qu'il soit autrement. +Parfois je suis bien obligée de le gronder, de l'attraper un peu +rudement même, si vous voulez, mais je crois que j'en ferais autant +s'il était tout le contraire de ce qu'il est; mon tempérament, à moi, +est ainsi fait. Mais je suis encore moins portée à le gronder quand il +a fait fausse route que je ne le suis lorsqu'il triomphe. + +--Donc, il lui arrive encore de triompher, de réussir quelque chose, +fit Hawkins dont le visage s'éclairait. + +--Lui? Le cher homme ne triomphe guère. Il frappe juste, comme il dit, +de temps à autre. C'est alors qu'il faut que j'ouvre l'œil. L'argent +file que c'est une vraie bénédiction. Dès qu'il en a, il remplit la +maison d'éclopés, d'idiots, de chiens et chats errants, de toutes +sortes de pauvres êtres que le monde ne tient pas à voir, et auxquels +il tient; puis, quand il n'y a plus le sou à la maison, il me faut +mettre tout ça dehors, sous peine de crever de faim nous-mêmes. Alors, +cela lui fait de la peine, comme à moi, du reste. Tenez! nous avons +à présent le vieux Daniel et la vieille Jinny, que le sheriff fit +vendre dans le Sud à l'époque de notre faillite avant la guerre. La +paix conclue, ils sont revenus à pied, éreintés par la marche, par le +travail dans les plantations de coton, abandonnés, et sans force pour +travailler un brin durant le temps qu'il leur restait encore à vivre. +Nous n'avions rien à nous mettre sous la dent alors, mais, lui, il +les accueillit à bras ouverts et comme si le ciel les avait envoyés +tout droit pour notre seul plaisir. Je le pris à part, lui disant: +«Mulberry! nous ne pouvons pas les garder, nous ne pouvons pas les +nourrir, n'ayant pas un morceau pour nous-mêmes!» Il me regarda d'un +air contrarié et répondit: «Les renvoyer, alors? eux qui sont venus +à moi avec une confiance semblable, une confiance que... que j'ai dû +_acheter_ en quelque sorte dans le lointain jadis, payer d'avance de +ma signature, Polly, si l'on peut dire, car de telles merveilles ne +sont pas données en _présent_... et maintenant vous voudriez que je n'y +fisse pas honneur? Voyez comme ils sont pauvres, vieux et délaissés!» +J'eus honte à ces paroles, et reprenant courage, je lui répondis +doucement: «Nous les garderons, le Seigneur y pourvoira». Il fut si +heureux qu'il voulut sur-le-champ entamer un discours exalté selon son +habitude, mais, s'arrêtant, il se borna à déclarer humblement: «Moi, +j'y pourvoirai en tout cas!» Il y a maintenant des années de cela et, +vous l'avez vu, ces deux épaves sont toujours avec nous. + +--Mais ne font-ils pas le travail de votre ménage? + +--Quelle idée! Ils le feraient peut-être, s'ils en avaient la force, +pauvres vieux, et sans doute s'imaginent-ils qu'ils en font une partie. +Ce ne serait que présomption! Daniel surveille la porte d'entrée et +fait parfois une course. Quelquefois ils font semblant d'épousseter +ici, mais c'est alors qu'ils veulent écouter ce que nous disons. Ils +tournent autour de nous... à table aussi, et pour la même raison. En +réalité, nous sommes obligés de payer une jeune négresse pour avoir +soin d'eux et une vieille pour faire le ménage. + +--Eh! On dirait qu'ils ne sont pas trop à plaindre. + +--C'est difficile à dire, car ils ne cessent de se chamailler, le plus +souvent au sujet de leurs croyances: Daniel est baptiste et Jinny +méthodiste; elle croit en une Providence particulière, et Daniel n'y +croit pas. Il se prétend une sorte de libre penseur. Ce qui ne les +empêche pas de chanter des hymnes ensemble, de bavarder à l'infini et +d'avoir une immense considération pour Mulberry. + +Elle s'interrompit un instant, pensive, puis ajouta: + +--C'est bien naturel. + +--C'est un homme bien remarquable, certes! + +--Tout le monde le respecte. Si vous allez une fois à la Maison Blanche +quand le Président reçoit sans invitation personnelle, vous verrez +Mulberry! Vous pouvez me croire, il a une fière allure. Il est malaisé +de voir du premier coup lequel des deux est le maître de céans. + +--Il a toujours été un maître homme. Mais, dites-moi, est-ce qu'il a +aussi une croyance religieuse? + +--Il connaît admirablement tout cela. Par le fait, ce sont là ses +études favorites avec celles de la Sibérie et des Russes. + +--A quelle religion appartient-il? + +--Lui? + +Elle se tut soudain, perdue en réflexions, puis dit très simplement: + +--Je crois qu'il était mahométan, ou quelque chose comme cela, la +semaine dernière. + +Washington se décida à aller en ville pour chercher sa malle, car les +Sellers étaient trop hospitaliers pour admettre qu'il cherchât un logis +ailleurs. Leur maison devait être la sienne pendant la durée du Congrès. + +Le colonel se remit à son travail et, quand Washington revint, le +petit jouet mécanique était terminé. + +--Le voici, lui cria gaiement le colonel; le voici fini! + +--C'est pour quoi faire, colonel? + +--Oh! rien qu'une bêtise, un jouet pour amuser les enfants. + +Washington examina l'objet. + +--On dirait une sorte de «puzzle». + +--C'est bien cela; je l'appelle «_le Cochon dans les trèfles_». +Faites-le rentrer maintenant, que je voie votre adresse. + +Washington eut beaucoup de peine à y réussir, mais, quand il découvrit +le truc, il se montra joyeux comme un enfant. + +--C'est tout ce qu'il y a de plus ingénieux, colonel; très, très habile +et passionnant! Je resterais à jouer avec cela toute la journée. Que +comptez-vous en faire? + +--Oh! rien. Prendre un brevet et le laisser de côté. + +--Ne faites pas cela! Il y a de l'argent à gagner avec cette trouvaille. + +Le colonel eut un regard plein de pitié, en répondant: + +--De l'argent, oui! De l'argent de poche, peut-être... tout au plus +quelques cent mille... + +Washington écarquilla les yeux. + +Le colonel se leva et s'en fut sur la pointe des pieds jusqu'à la porte +entre-bâillée, la ferma et revint avec les mêmes précautions à sa +place, disant tout bas: + +--Êtes-vous homme à garder un secret? + +Washington, trop étonné pour parler, fit signe qu'il était cet homme. + +--Vous avez entendu parler de matérialisation? matérialisation des âmes +des défunts? + +Washington en avait entendu parler, en effet. + +--Et probablement n'avez-vous jamais voulu y croire; avec raison, +d'ailleurs! Les pratiques grotesques des ignorants et des charlatans +ne méritent pas d'être prises au sérieux un instant. Ces gens auxquels +il faut une chambre plongée dans l'obscurité pour faire apparaître à +des nigauds n'importe qui ils désirent voir, leurs grand'mères, leurs +petits-enfants, leur beau-frère, la pythonisse d'Endor, Milton, les +frères Siamois, ou Pierre le Grand, sous forme d'une nébuleuse derrière +un paravent, tout cela est parfaitement idiot, mon cher! Mais un savant +qui pourrait s'appuyer sur l'ensemble des découvertes scientifiques +pour réunir en un faisceau les puissances occultes de la nature... +ce serait autre chose! Les fantômes qui répondraient à son appel ne +chercheraient pas à fuir, eux. Ils resteraient! Saisissez-vous la +valeur _commerciale_ de la nuance? + +--A dire vrai, je n'en suis pas bien sûr. Voulez-vous dire que, n'étant +pas aussi éphémères, ces apparitions seraient plus demandées, en +quelque sorte, et feraient ainsi monter le prix des entrées aux séances? + +--Aux séances? Vous n'y êtes pas du tout. Écoutez-moi... et tenez-vous +bien, car vous allez avoir besoin de toute votre présence d'esprit. +Dans trois jours j'aurai achevé mon travail et ma méthode sera devenue +définitive. Le monde sera médusé en contemplant les merveilles que je +lui tiens en réserve... Washington, dans trois jours, mettons dix en +tout pour les non-initiés, vous me verrez évoquer les morts de tous les +temps, et ils se lèveront pour répondre à mon appel. Ils marcheront... +marcheront, à tout jamais, sans plus jamais mourir. Ils marcheront avec +toute la force nerveuse de leur primitive vigueur. Que dites-vous de +cela? + +--Colonel! vous me voyez abasourdi. + +--Saisissez-vous _maintenant_ qu'il y a de l'argent au fond de tout +cela? + +--Je ne... je ne suis pas certain de comprendre tout à fait. + +--Dieu du ciel! Voyons! Mais j'aurai un monopole! Ils m'appartiendront +tous, n'est-ce pas vrai? Il y a 2 000 policemen à New-York... aux +appointements de quatre dollars par jour. Je les remplacerai tous par +des policemen morts, pour la moitié du prix! + +--C'est prodigieux! Je n'y avais pas pensé. Quatre mille dollars par +jour. Je commence à saisir. Mais les policemen morts seront-ils aptes... + +--Ne l'étaient-ils pas avant? + +--Si vous envisagez la chose de ce côté... + +--Envisagez-la comme vous le voulez, à votre idée! Mes gars seront +toujours supérieurs. Ils ne mangeront pas, ne boiront pas, ils n'en +ont pas besoin. Vous ne les verrez jamais cligner de l'œil aux +caissiers dans les tripots qu'ils surveillent, aux tenanciers des bars +malfamés, jamais faire la cour aux petites bonnes de leur quartier... +En outre, les bandes d'apaches qui leur tendent des guets-apens pour +les assassiner lâchement ne feront qu'endommager leur uniforme et +ne vivront pas assez longtemps pour arriver à autre chose qu'à des +satisfactions momentanées. + +--Eh bien, colonel, si vous êtes en mesure de fournir des policemen... +naturellement... + +--Certainement! Je pourrai fournir tout ce que l'on me demandera. +Prenez une armée, par exemple, de 25 000 hommes: coût 22 millions +par an. Je ferai surgir à nouveau les Romains, je tirerai les Grecs +de leurs tombes et je pourrai, pour 10 millions annuels, fournir le +gouvernement de troupes composées de vétérans ayant appartenu aux +légions victorieuses de toutes les époques... des soldats capables +de poursuivre les Indiens sans trêve, sur des chevaux matérialisés, +pendant une année entière, sans occasionner la moindre dépense de +nourriture. Les armées d'Europe coûtent à présent 2 milliards par +an; je les remplacerai entièrement pour un milliard. Je ferai sortir +de terre les hommes d'État les plus remarquables de tous les âges +et de tous les peuples, et je fournirai ce pays-ci d'un Parlement +dont les membres seraient capables de venir aux séances sans se +mouiller les jours de pluie, chose qui ne s'est jamais vue et qui +ne se verra jamais, sauf le jour où mes grands hommes authentiques +auront supplanté les ordinaires, qui, eux, ne sont en vérité que des +fantoches éphémères sans valeur. Je me préoccuperai d'avoir un stock +de souverains, de premier ordre au point de vue de l'intelligence et +des mœurs, pris dans les mausolées royaux de tous les siècles--ce qui, +entre nous, ne promet guère,--et je partagerai équitablement les listes +civiles, me contentant des 50 pour 100 raisonnables qui doivent me +revenir, puis... + +--Colonel! si la moitié seulement de ce que vous dites est vrai, il y a +des millions à gagner... + +--Des milliards, voulez-vous dire, des milliards... et ces révélations +sont si proches, leur réalisation si imminente, j'ose dire, qu'au cas +où un homme un peu gêné viendrait me trouver dans l'espoir de trouver +un ou deux milliards, je n'hésiterais pas à lui dire: «Entrez!» + +Ce dernier mot s'adressait à quelqu'un qui frappait à la porte au +moment même. Un homme énergique, tenant un gros portefeuille entre ses +mains, pénétra dans la pièce et présenta une note au colonel en lui +disant sèchement: + +--C'est la dix-septième et dernière fois que je viens; il me faut ces 3 +dollars et 40 cents, colonel Mulberry Sellers! et tout de suite! + +Le colonel se mit à chercher dans toutes ses poches, l'une après +l'autre, en murmurant: + +--Qu'est-ce que j'ai bien pu faire de mon carnet?... Impossible de +mettre la main dessus... Il doit être resté à la cuisine... Je vais +voir... + +--Non, vous ne vous en irez pas, jusqu'à ce que vous sortiez l'argent... + +Washington offrit ingénument d'aller voir. Dès qu'il fut parti, le +colonel reprit: + +--Je dois avoir recours à votre obligeance; les fonds que j'attendais... + +--Au diable vos histoires! Allons! l'argent! + +Le colonel regarda autour de lui avec désespoir, mais soudain son +visage s'illumina; il se précipita pour décrocher un de ses chromos +particulièrement hideux et, l'ayant épousseté avec son mouchoir, il +vint délicatement l'offrir au garçon de recettes, déclarant avec un +grand air de tristesse: + +--C'est le seul Rembrandt qui me reste... prenez-le, mais que je ne +vous voie pas l'emporter, cela me fait trop de peine! + +--Un quoi? Ce n'est qu'un vulgaire chromo. + +--Ne dites pas cela, je vous en prie: c'est un original et unique... +appartenant à cette école de maîtres... + +--Un ignoble chromo et pas autre chose. Mais je le prends en attendant, +car je ne peux pas perdre mon temps avec vous. Au revoir. + +Le colonel lui cria à travers la porte: + +--Faites attention... il faut le garantir contre l'humidité, la +peinture est très délicate... + +Le garçon de recettes était déjà loin. + +Washington revint, affirmant qu'il avait regardé partout, aidé par +Mme Sellers et les domestiques, mais en vain. Puis il ajouta en +murmurant: + +--Il y a un homme que je voudrais bien tenir à cette heure. Cela me +dispenserait de faire la chasse à un carnet de chèques. + +Ces paroles ne manquèrent pas d'intéresser le colonel. + +--Quel homme? questionna-t-il. + +--Un qu'ils appellent Pierre le Manchot, là-bas... à Cherokee. Il a +cambriolé la banque à Tahlequah. + +--Il y a donc des banques à Tahlequah? + +--Oui, une, dans tous les cas. Il fut soupçonné d'être l'auteur du +cambriolage, lequel rapporta 20 000 dollars. On a offert une récompense +de 5 000 à celui qui le ferait prendre. Je suis sûr d'avoir vu cet +homme-là au cours de mon voyage ici. + +--Non vraiment? + +--Il est certain que j'ai aperçu dans le train, le premier jour, un +individu qui répondait très exactement à son signalement, un manchot +portant les vêtements décrits dans la feuille signalétique publiée par +les journaux. + +--Pourquoi ne l'avez-vous pas fait arrêter sur-le-champ? + +--Ce n'était pas possible, sans police et sans mandat. Mon intention +était de ne pas le perdre de vue. + +--Eh bien? + +--Il a dû quitter mon train pendant un arrêt de nuit. + +--Quelle guigne! + +--Peut-être pas autant que vous croyez. + +--Comment cela? + +--Parce qu'il arriva à Baltimore trois jours plus tard en même temps +que moi. Je l'ai encore aperçu au moment où je sortais de la gare. + +--Fort bien! Alors nous l'aurons! Dressons tout de suite notre plan de +campagne! + +--Si nous envoyions une déclaration à la police de Baltimore? + +--En voilà une fichue idée! Voulez-vous donc que la récompense aille à +ces gens-là? + +--Alors, quoi faire? + +Le colonel réfléchit. + +--Je vais vous le dire, fit-il. Insérons une note dans les communiqués +personnels du _Soleil_ de Baltimore, rédigée comme suit: «A. +_Donnez-moi de vos nouvelles, Pierre_». Attendez! Quel bras a-t-il +perdu? + +--Le bras droit. + +--Bon! Écoutez ceci: «A. _Envoyez-moi un mot, Pierre, même si vous +deviez l'écrire de votre main gauche. Adressez: XYZ, poste restante, +Washington. De la part de qui vous savez._» Voilà! Avec cela il se +laissera prendre. + +--Mais il ne va pas savoir _de la part de qui_! n'est-ce pas? + +--Non, mais il _voudra_ le savoir, n'est-ce pas? + +--Évidemment; je n'y pensais pas. Qu'est-ce qui vous y a fait penser? + +--Ma connaissance générale de la curiosité humaine. + +--Très fort, cela. + +--Très fort, je crois. + +--Alors, c'est entendu. J'envoie de suite l'annonce au _Soleil_ en y +joignant un dollar pour une insertion soignée. A tout à l'heure! + + + + +CHAPITRE IV + + +Après dîner, les deux amis passèrent la soirée en essayant de se mettre +d'accord sur ce qu'ils allaient entreprendre avec les 5 000 dollars +qu'ils toucheraient lorsqu'ils auraient retrouvé Pierre le Manchot et +qu'ils l'auraient fait prendre, prouvé qu'il était bien le cambrioleur +recherché, et fait rapatrier à Tahlequah sur le territoire indien! +Mais il y avait tant de manières séduisantes d'employer ce bel argent +liquide, qu'ils ne parvenaient pas à prendre une décision ferme. A la +fin, Mme Sellers donna à entendre que leur discussion harassante +manquait d'à-propos, en disant avec simplicité: + +--A quoi sert-il de vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué? + +On abandonna pour l'instant ce sujet de conversation, et bientôt chacun +s'en fut dans son lit. + +Le lendemain matin, Hawkins décida le colonel à dessiner son jouet, +à en dresser une description détaillée, et à faire les démarches +nécessaires pour l'obtention d'un brevet. Il prit lui-même l'objet afin +d'aller voir le parti que l'on pourrait en tirer commercialement. Il +n'eut pas à chercher longtemps. Dans une modeste boutique, il trouva +un Yankee entreprenant, occupé à la réparation de vieilles chaises. +Celui-ci examina le «puzzle» d'un air d'abord indifférent, essaya de +résoudre le problème, et, n'y réussissant pas aussi facilement qu'il +l'avait supposé, s'y intéressa de plus en plus. Lorsque, enfin, il eut +réussi, il demanda: + +--Avez-vous pris un brevet? + +--La demande a été déposée. + +--Ça suffit. Combien en voulez-vous? + +--Combien pourra-t-on le vendre au détail? + +--Dans les 25 cents, je présume. + +--Qu'offririez-vous pour les droits exclusifs? + +--S'il me fallait payer comptant, je ne pourrais pas vous donner 20 +dollars. Mais voici ce que je vous propose: vous m'abandonnez tous vos +droits; moi, je me charge de la fabrication et de la vente, et je vous +verserai 5 cents pour chaque objet vendu. + +Washington poussa un soupir. Encore un rêve évanoui; aucune somme qui +en valût la peine à tirer de cet objet. + +--Soit, fit-il. J'accepte vos conditions. Mettons nos conventions par +écrit. + +Quand il eut mis le papier dûment signé dans sa poche, il s'en alla +sans plus penser à l'affaire, mais absorbé quand même par l'idée de +placer avantageusement sa part des bénéfices futurs. Il était à peine +rentré quand Sellers parut, accablé de douleur et exultant de joie, +combinant aussi bien que possible les expressions divergentes de ses +nouveaux sentiments. Il se jeta dans les bras de Hawkins, en disant: + +--Oh! mon ami, pleurez avec moi, pleurez, car ma famille est dans la +désolation: une mort soudaine a frappé mon plus proche parent... et +félicitez-moi, car me voici devenu lord de Rossmore! + +Il se tourna vers sa femme, la prenant dans ses bras, et dit: + +--Supportez ce coup, comtesse, par amour pour moi; ce malheur devait +arriver! + +Elle supporta fort bien le coup, et répondit: + +--Ce n'est pas une bien grande perte. Simon Lathers était un pauvre +hère, pas méchant, mais qui n'avait pas grand mérite... Et quant à son +frère, il ne valait pas un clou. + +Le nouveau lord légitime poursuivit: + +--Je suis trop abattu par ce mélange de douleur et de joie pour pouvoir +m'occuper des affaires urgentes; il faut donc que je demande à notre +excellent ami de vouloir bien envoyer une lettre ou une dépêche à lady +Gwendolen pour l'informer de... + +--Quelle lady Gwendolen? + +--Notre pauvre fille, qui, hélas!... + +--Sally Sellers? Mulberry Sellers, est-ce que vous perdez la tête? + +--Voyons! Je vous prie de ne pas oublier qui vous êtes et qui je +suis. Veuillez tenir compte de votre situation et aussi avoir quelque +considération pour la mienne. Il vaudrait mieux cesser de vous servir +désormais de mon nom de famille, lady Rossmore! + +--Grands dieux! Je n'ai jamais... Comment faut-il que je vous appelle, +alors? + +--Dans l'intimité, les termes habituels et affectueux sont encore +jusqu'à un certain point admissibles; mais en public il serait plus +convenable pour Votre Grâce de m'appeler «mylord» en _me_ parlant et +«Rossmore» ou «Sa Seigneurie» en parlant de _moi_, et... + +--Oh! Berry! jamais je n'en serai capable. + +--Il le faudra pourtant, ma chérie. Il s'agit de nous montrer à la +hauteur de notre position sociale, et nous soumettre de bonne grâce aux +exigences nouvelles. + +--Eh bien, qu'il en soit comme vous l'entendez. Jamais je n'ai opposé +mes désirs à vos volontés jusqu'à présent, Mulb... mylord, et il est +trop tard pour commencer, quelque stupide que tout cela me paraisse. + +--Voilà qui s'appelle parler. Embrassez-moi et soyons bons amis à +nouveau. + +--Pourtant, Gwendolen! Je me demande si je vais pouvoir m'habituer à +ce nom-là. Personne n'est capable de se figurer Sally Sellers sous +ce nom-là. C'est comme disproportionné à sa personne; que dirait-on +d'un chérubin dans un mackintosh? Puis c'est un nom trop exotique, +par-dessus le marché, en tout cas pour mes oreilles à moi. + +--Elle ne s'en plaindra pas elle-même, soyez-en certaine! + +--C'est vrai. Elle se fait à tout ce qui est romanesque. Pour sûr elle +ne tient pas de moi. Aussi avons-nous eu tort de l'envoyer dans ce +pensionnat ridicule... + +--Ça, Hawkins, écoutez-moi! Un pensionnat fait pour les jeunes +personnes de l'aristocratie, où elles apprennent non seulement à bien +se conduire, mais à _conduire_, à monter à cheval, avec des valets en +livrée pour les accompagner... à une distance respectueuse, 63 pas... +Et cela dans un manoir de grande allure avec tourelles et poivrières, +et tout ce qui s'ensuit. Et tous les noms des bâtiments, des jardins, +des pelouses, des bosquets sont pris dans les livres de Walter Scott. +Le pensionnat lui-même s'appelle Rowena-Ivanhoé College! Croyez-vous! +Avec ça elles sont heureuses... n'ont rien à faire... Mais il faut +absolument l'arracher à ces délices, la faire revenir à la résidence +familiale, pour porter dignement le deuil avec nous... + +--Le deuil de ces deux sauvages de l'Arkansas! + +--Ma chérie! Faites attention! Des «sauvages»? N'oubliez pas que: +_noblesse oblige_. + +--Parlez-moi donc votre langage habituel, Ross! Pourquoi me regarder +comme si j'étais un phénomène? Oui, je sais, c'est Ross-_more_ qu'il +fallait dire. Ne vous faites pas de mauvais sang et allez écrire à +Gwendolen!... Est-ce une lettre ou une dépêche que vous allez rédiger? + +--Il enverra certainement une dépêche, ma chère, fit Hawkins. + +--Je le pensais bien, murmura la noble dame en les quittant. Il +s'arrangera de façon que son nom aristocratique fasse impression au +pensionnat. Il va complètement affoler notre enfant. + +On envoya le vieux Daniel porter le télégramme. Il y avait bien dans un +coin de la pièce un récepteur de téléphone, mais Washington eut beau +sonner, personne ne répondait du bureau central. Le colonel murmura +quelque chose pour avoir l'air de se plaindre de «cette sacrée machine +qui était toujours dérangée quand on en avait besoin», mais il omit +d'expliquer que l'appareil ne faisait office que de figurant, et que +nul fil ne le reliait au réseau de la ville. Cela ne l'empêchait pas +de faire semblant de s'en servir avec gravité lorsqu'il recevait des +visites d'étrangers. + +Enfin on commanda du papier à lettres largement bordé de noir, et un +cachet aux armes des Rossmore; après quoi, on s'en fut chercher un +repos mérité. + +Le lendemain, Hawkins se chargea, sur la demande du colonel, de +cravater de crêpe le portrait du président Jackson; pendant ce temps, +le nouveau chef de la famille fit part du décès à l'usurpateur +en Angleterre, par une lettre dont le lecteur a déjà pu prendre +connaissance. Par une seconde lettre, il pria les autorités de Duffy's +Corner, dans l'État d'Arkansas, de bien vouloir faire procéder à +l'embaumement des corps des deux frères et les expédier--contre +remboursement des frais--à l'adresse de l'usurpateur. Il dessina +ensuite les armoiries et la devise de la famille sur une large feuille +d'emballage qu'ils allèrent ensemble porter chez le raccommodeur de +chaises yankee découvert par Hawkins. + +Une heure plus tard, on fut en possession d'un écusson remarquable que +le colonel s'empressa de clouer au-dessus de la porte d'entrée. Il +n'avait pas compté en vain sur cet emblème pour fixer l'attention des +passants, car il n'en fallait pas davantage pour provoquer l'admiration +des enfants loqueteux, des nègres oisifs et des chiens errants qui +formaient la majeure partie des habitants de ce quartier excentrique. + + + + +CHAPITRE V + + +Huit jours après l'envoi de la dépêche, au moment où, à moitié engourdi +encore par le sommeil, Washington Hawkins pénétra dans la salle à +manger à l'heure du déjeuner, il se sentit brusquement réveiller par +une sensation de plaisir soudaine comme une étincelle électrique. Ne +venait-il pas d'apercevoir la plus séduisante jeune personne qu'il eût +jamais rencontrée au cours de son existence. Celle-ci n'était autre +que Sally Sellers, lady Gwendolen, arrivée dans la nuit. Il lui sembla +même que ses vêtements étaient les plus jolis, les plus délicieusement +arrangés du monde avec des ornements et des couleurs d'une parfaite +harmonie. Ce n'était pourtant qu'une robe d'intérieur simple et peu +coûteuse, mais assurément, à ses yeux, un chef-d'œuvre de l'espèce. En +même temps, la présence de la jeune fille avait pour effet de rendre +le modeste intérieur du ménage Sellers agréable à l'œil et à l'esprit +et, dans son ensemble hétéroclite, accueillant et gracieux comme une +roseraie au soleil. C'était elle la magicienne à qui était due cette +transformation, c'était elle qui donnait à toute la maison un air de +fraîcheur et presque d'élégance inattendue. + +--Ma fille... commandant Hawkins, présenta le lord légitime, ajoutant: +«De retour à la maison paternelle pour partager la douleur et +l'affliction des auteurs de ses jours, frappés dans leurs plus chères +affections. Elle aimait énormément le lord défunt, elle l'idolâtrait, +mon cher, positivement...» + +--Papa! Je ne l'ai jamais vu. + +--Juste, très juste; je pensais à quelqu'un d'autre... à sa mère... + +--Quoi? Moi, aimer ce vieux hareng saur? ce crétin?... interrompit +Mme Sellers. + +--Au fait! je pensais à moi-même. Pauvre vieux gentilhomme, qui fut mon +inséparable compagnon... + +--Écoutez-le! Mulberry Sel... Mul... Rossmore! au diable ce nom +rébarbatif! Je ne vous ai jamais rien entendu dire de semblable, mais +au contraire que, si vous rencontriez ce va-nu-pieds, vous... + +--Je pensais à... je ne sais plus qui... cela n'a d'ailleurs aucune +importance; _quelqu'un_ l'idolâtrait très certainement, je m'en +souviens comme si c'était hier, et... + +--Papa, laissez-moi au moins dire bonjour au commandant Hawkins; je me +rappelle très bien le moment où nous nous sommes vus la dernière fois, +quoique je fusse alors toute petite, et je suis très heureuse de le +voir de nouveau chez nous, comme un membre de la famille. + +Elle le regardait bien en face, tout en lui serrant cordialement la +main, en ajoutant qu'elle espérait qu'il ne l'avait pas oubliée non +plus. + +Il fut enthousiasmé par la franche cordialité qu'elle venait de +témoigner à son égard et, pour l'en remercier, il aurait voulu lui dire +qu'il se souvenait d'elle mieux que de ses propres enfants ou quelque +chose dans ce goût. Mais cela aurait pu paraître exagéré à la jeune +fille, aussi se borna-t-il à des phrases plus vagues, s'embarrassant +néanmoins de plus en plus dans ses efforts pour lui faire savoir, +délicatement et par d'adroits sous-entendus, combien il la trouvait +belle et charmante. Ce discours eut pour effet de lui gagner l'amitié +de la jeune Sally. En vérité, la beauté de celle-ci avait un caractère +peu commun. Cette beauté n'était pas due à ses beaux yeux, à ses beaux +cheveux, à une bouche adorablement dessinée, à un nez fin ou à des +oreilles ourlées à la perfection. Elle était due plutôt à un rapport +harmonieux entre tous les traits. Ce rapport, de même que celui qui +existait entre les teintes et le coloris de la peau, des yeux et des +cheveux, est de la première importance. La même combinaison de couleurs +qui donnerait de la beauté à un paysage ou à un tableau représentant +une éruption volcanique, deviendrait désastreuse sur le visage d'une +jeune fille. La beauté de Gwendolen Sellers était ainsi, déterminée +surtout par l'harmonie délicate de l'ensemble. + +La famille étant au complet grâce à l'arrivée de Gwendolen, il fut +maintenant décidé que le deuil officiel allait commencer; mais, pour +la commodité de tous, on en fixa le début à l'heure du dîner de tous +les jours; le deuil prendrait fin avec le repas. C'était une idée +ingénieuse du colonel. Celui-ci avait fait des recherches héraldiques +et généalogiques, et avait hâte d'en communiquer les résultats à son +ami; mais Hawkins, au lieu d'écouter les phrases qui annonçaient un +discours dont il eût été impossible de deviner la portée finale, +fouilla négligemment dans sa poche et produisit une lettre dont la vue +arrêta net la volubilité du colonel. + +L'enveloppe ne portait que cette adresse: XYZ. + +--Épatant! Quand est-elle arrivée? + +--Hier soir; mais vous étiez sorti, et quand vous êtes rentré je +dormais déjà. En descendant ce matin, la présence de votre fille m'a +d'abord impressionné... + +--N'est-ce pas qu'elle est très bien, ma fille?... on voit qu'elle a +de la race: ses traits, sa démarche, son port de reine... Mais que +répond-il? Car ceci devient passionnant, n'est-ce pas! Voyons, vous ne +l'avez pas encore décachetée? + +Il fit sauter l'enveloppe et ils lurent: + + «A. _A qui vous savez. Je crois vous connaître. Attendez dix jours. + Suis en route pour Washington._» + +La satisfaction des deux amis s'évanouit à cette lecture. Au bout d'un +silence, le plus jeune poussa un soupir et dit: + +--Mais _nous_ ne pouvons pas attendre dix jours avant de toucher +l'argent! + +--Évidemment non. Cet individu n'est pas raisonnable. Nous sommes au +bout de notre rouleau, financièrement parlant. + +--Si nous parvenions à lui expliquer d'une manière adroite que des +circonstances particulières rendent tout délai extrêmement grave pour +nous... + +--C'est cela même... et qu'il nous rendrait un service signalé s'il +s'arrangeait pour venir aussitôt, un service qui... que... + +--Que nous... dont nous... + +--Voilà! dont nous saurons lui témoigner notre gratitude, avec joie. + +--Très bien! Cela le fera venir. Si c'est un homme, s'il a les +sentiments généreux et sympathiques d'un homme de cœur, il sera +ici dans les vingt-quatre heures. Allons! Une plume et du papier! +Mettons-nous de suite à la besogne! + +Ils ébauchèrent ensemble 22 rédactions sans être entièrement satisfaits +d'aucune. Leur défaut capital était d'insister sur l'urgence. Car ils +craignaient avec raison que leur hâte mal dissimulée n'éveillât des +soupçons dans l'esprit de Pierre le Manchot. Si on enlevait au message +son caractère d'urgence, celui-ci perdait du coup toute signification. +Le dilemme était fort épineux. + +--J'ai remarqué, déclara enfin le colonel, que, dans des difficultés +littéraires de ce genre, ce qui donne surtout du fil à retordre c'est +de _chercher_ à dissimuler ce qui doit être dissimulé. Tandis que si +l'on y va carrément, sans arrière-pensée, on peut écrire des volumes +dont le sens profond échappe parfaitement au lecteur. C'est ainsi que +procèdent la plupart des auteurs. + +En dépit d'efforts réitérés, ils durent finalement renoncer à leur +projet et convinrent qu'il fallait essayer de patienter pendant dix +jours, tant bien que mal. L'instant d'après, un nouveau rayon d'espoir +les remit à l'aise. Maintenant que l'affaire était en si bonne voie, +ils trouveraient peut-être moyen d'emprunter quelques petites avances +sur la récompense promise. + +Le lendemain, c'était le 10 mai, quelques événements importants +se produisirent. Les restes des deux nobles frères de l'Arkansas +quittèrent l'Amérique pour l'Angleterre à l'adresse de lord Rossmore, +et le fils de ce gentleman, Kirkcudbright Llanover Marjoribanks +Sellers, vicomte Berkeley, s'embarqua à Liverpool pour l'Amérique avec +l'intention bien arrêtée de résigner tous ses droits entre les mains du +lord légitime Mulberry Sellers de Rossmore Towers, dans le district de +Columbia U. S. A. + +Les deux navires se rencontrèrent quelques jours plus tard au milieu +de l'Atlantique, mais cet événement extraordinaire passa totalement +inaperçu. + + + + +CHAPITRE VI + + +Dans le délai normal, les deux frères arrivèrent à destination et +furent livrés à leur très noble parent. Il serait téméraire de +vouloir décrire la fureur de ce vieillard, et d'ailleurs à quoi cela +servirait-il! Lorsqu'il eut retrouvé son calme, il examina de plus +près cette ahurissante affaire, et dut reconnaître que les deux frères +avaient quelques droits moraux. N'étaient-ils pas du même sang que +lui, après tout! Donc il ne serait pas convenable de traiter leurs +dépouilles avec dédain. Réflexion faite, il décida de les faire +enterrer solennellement dans l'église de Cholmondeley, toutefois sans +faire figurer les armoiries à la cérémonie. Mais il y assista en +personne pour conduire le deuil. + +Pendant ce temps, nos amis de Washington passèrent de mornes jours +dans l'attente de Pierre le Manchot, auquel ils reprochaient avec +amertume de tant différer sa venue. Quant à la jolie Sally Sellers, +qui faisait preuve d'un esprit aussi pratique et démocratique que lady +Gwendolen était romanesque et aristocratique, elle menait une existence +d'activité précieuse, tirant tout le parti possible de sa double +personnalité. Toute la journée durant, elle demeurait dans sa chambre, +à gagner le pain dont la famille Sellers avait le plus grand besoin; +le soir, lady Gwendolen jouait fort dignement son rôle aristocratique +d'héritière du nom de Rossmore. Pendant la journée, elle n'était qu'une +brave jeune fille américaine adroite et fière de son cerveau et de ses +mains, comme des résultats qu'elle en pouvait obtenir; le soir, elle +jouissait de sa liberté dans un pays de rêve que peuplaient des figures +titrées aux couronnes fleuronnées. Le jour, sa demeure n'était qu'une +pauvre chambre dans un vieux bâtiment délabré; le soir, c'était la +résidence familiale, pompeusement appelée Rossmore Towers par son père. + +Au pensionnat elle avait, sans le savoir, appris un métier. Ses +camarades avaient découvert qu'elle dessinait elle-même ses robes. +Depuis lors, elle n'avait jamais manqué de travail, et elle était loin +de s'en plaindre, car pouvoir se livrer à un travail auquel des dons +exceptionnels vous destinent est la plus haute joie dans la vie, et +il était indiscutable que Sally Sellers possédait un don réel dans +l'art de dessiner des vêtements. Trois jours après son retour à la +maison, elle avait déniché du travail. Bien avant le jour où Pierre +devait se présenter, et avant que les deux frères reposassent en terre +anglaise, elle était déjà submergée de commandes, et aucune nécessité +de sacrifier les chromos de la famille ès mains des créanciers ne se +faisait plus sentir. + +--C'est une vraie perle, ma fille, dit Rossmore au commandant; le +portrait de son père en tous points. Vive et travailleuse de ses mains +et de sa tête, jamais embarrassée, jamais aucune honte à travailler. +Toujours à la hauteur de la tâche quelle qu'elle soit. Née avec de la +chance, on peut dire, elle ne connaît pas l'insuccès. Intensément et +pratiquement Américaine par l'éducation et en même temps intensément +et noblement Européenne par le sang aristocratique qui coule dans ses +veines! Exactement comme moi: Mulberry Sellers en matière de finance et +de génie, aux heures de travail. Mais après? qui voyez-vous sous les +mêmes habits, sinon le Rossmore grand seigneur. + +Journellement on voyait les deux amis au bureau de poste central. Et un +jour leur persévérance fut récompensée. Dans l'après-midi du 20 mai, +l'employé leur remit enfin une lettre portant le timbre de Washington, +et adressée à XYZ. Elle contenait ces mots: «Vieille futaille derrière +le dernier réverbère, allée du Cheval Noir. Si vous êtes un loyal +compère, soyez-y demain matin, le 21, à 10 h. 22, ni plus tôt, ni plus +tard, et attendez-moi.» + +Ayant lu, les amis réfléchirent profondément et le lord déclara: + +--Ne vous semble-t-il pas qu'il craint que nous ne soyons munis d'un +mandat d'arrêt? + +--Pourquoi? + +--Parce que ce n'est pas un lieu de rendez-vous ordinaire, ni +confortable ni attrayant. En outre, celui qui voudrait sans danger +savoir qui attend près de cette vieille futaille n'aurait qu'à se tenir +à l'autre coin de l'allée, prêt à disparaître sans avoir été aperçu +seulement. N'est-ce pas vrai? + +--En effet, vous avez raison. On dirait décidément un homme incapable +d'agir avec franchise et loyauté. Il agit comme s'il nous prenait pour +de vilains cocos, au lieu de se conduire en gentleman, et de nous dire +à quel hôtel il est descendu. + +--Nous le tenons, Washington, ça y est, s'écria le colonel joyeusement; +il nous le _dit_, sans le vouloir. + +--Comment ça? + +--L'allée qu'il nous indique est une petite ruelle déserte sur laquelle +donne la façade latérale de l'Hôtel Gadsby. C'est là qu'il est descendu. + +--Qu'est-ce qui vous fait croire cela? + +--Croire?... mais j'en suis sûr... il occupe une chambre d'où il peut +voir les alentours de ce réverbère. Il va se tenir tranquillement chez +lui derrière les rideaux, demain à 10 h. 22, et quand il nous apercevra +près de la vieille futaille, il se dira: «J'ai vu un de ces deux +individus dans le train», et en une demi-minute il aura fait sa valise +et déguerpi pour l'autre bout du monde! + +Hawkins faillit se trouver mal de désappointement. + +--Oh! colonel, rien à espérer! C'est exactement ce qu'il va faire. + +--Non, mon ami, c'est ce qu'il ne fera pas. + +--Pas? Comment ça? + +--Parce que _vous_ n'irez pas vous montrer par là. J'irai seul. Vous ne +viendrez qu'après, en compagnie d'un agent, avec un mandat,--en civil, +l'agent, bien entendu,--dès que vous l'aurez vu engager la conversation +avec moi. + +--Quel cerveau vous avez, colonel Sellers! Je n'aurais jamais imaginé +tout cela. + +--Ni aucun lord Rossmore, mon cher, depuis Guillaume le Conquérant +jusqu'à Mulberry, en sa qualité de lord, du moins! Mais nous sommes aux +heures de travail, et le grand seigneur a cédé la place! Venez que je +vous montre la chambre du manchot! + +Il était près de 9 heures du soir lorsqu'ils se dirigèrent vers le +réverbère de l'allée du Cheval Noir. + +--Vous voyez maintenant, fit le colonel triomphalement en désignant +d'un large geste la façade latérale de l'hôtel Gadsby. C'est là, et pas +ailleurs! Je vous l'avais bien dit! + +--Certes, colonel! Mais l'hôtel a six étages et je ne me rends pas +compte de quelle fenêtre... + +--Toutes les fenêtres, toutes. Qu'il fasse son choix selon sa +fantaisie. Pour moi, je suis satisfait, maintenant que je connais son +gîte... Allez vous placer au coin de la rue pendant que j'explore +l'hôtel. + +Le noble lord se contenta d'abord d'aller et venir parmi la foule des +voyageurs, puis se posta à proximité de l'ascenseur. Une heure durant +il surveilla les gens qui montaient ou descendaient, mais tous étaient +normalement pourvus de leurs quatre membres. Enfin il aperçut une +silhouette répondant au signalement, sans toutefois avoir le temps de +distinguer autre chose qu'un chapeau de cow-boy de l'Ouest, une sacoche +plutôt de couleur criarde, et une manche vide repliée et épinglée à +l'épaule. L'homme lui tournait le dos à ce moment et, ayant pénétré +dans l'ascenseur, disparut rapidement. + +Tout joyeux cependant, le colonel rejoignit son complice. + +--Nous le tenons, commandant, c'est lui! Je l'ai vu, de mes yeux vu... +A condition que je puisse le voir de dos, je le reconnaîtrai désormais +partout et toujours. Nous sommes bons! Allons faire régler la question +du mandat d'amener, afin d'être en mesure de réquisitionner le secours +des agents! + +Toutes les formalités accomplies, ils purent enfin se coucher heureux +pour rêver du grand événement escompté pour le lendemain. Ici, il +convient de faire remarquer que, parmi la cohue qui se pressait autour +de l'ascenseur, se trouvait un jeune parent de Mulberry Sellers; mais +celui-ci ne s'en doutait guère et ne fit pas davantage attention à lui. +Ce jeune parent était le vicomte Berkeley. + + + + +CHAPITRE VII + + +Arrivé dans sa chambre, lord Berkeley se prépara à accomplir cet +essentiel devoir de tout Anglais en voyage: inscrire les événements +de la journée et ses réflexions dans son «journal». Ces préparatifs +consistaient notamment à fouiller dans sa valise pour trouver une +plume. Il y avait bien sur sa table un porte-plume à côté de l'encrier, +mais Berkeley était Anglais. On sait que les Anglais fabriquent des +plumes d'acier pour les neuf dixièmes des habitants du globe, mais +qu'ils ne s'en servent jamais eux-mêmes. Il leur faut à tout prix la +plume d'oie antédiluvienne. Lorsqu'il en eut découvert une, il se mit +au travail, terminant ainsi la page de son journal: + +«Après tout, j'ai commis une faute énorme. J'aurais dû abandonner mon +titre et changer de nom dès l'instant de mon départ. C'est incroyable +et ridicule, mais je remarque à chaque pas que ces Américains n'ont pas +de plus grand désir que d'entrer en relations avec un lord. Ils ne sont +pas rampants comme beaucoup d'Européens, mais ils apprendraient bien +vite à l'être; au fond, il ne leur manque que l'accoutumance. Je suis à +peine arrivé quelque part que tout le monde connaît déjà ma qualité. On +dirait que les Yankees démocrates, apparemment si fiers de leur roture, +ont un flair spécial grâce auquel ils devinent un titre de noblesse +à distance. J'en suis à chaque instant victime et il faut que cela +cesse, ou je ne pourrai jamais connaître cette Amérique d'égalité et de +simplicité qui fut mon espoir, ces hommes de mœurs modestes qui seuls +sont dignes d'une grande république moderne. Il faut que je change de +nom sans retard, sinon tous mes projets deviendront irréalisables. Dès +demain je me mettrai à la recherche du prétendant américain, afin de +lui proposer la substitution que j'ai décidée, et puis je chercherai un +nouveau logement sous un nom quelconque.» + +Ayant noté ces réflexions importantes dans son journal, il alla se +coucher et s'endormit rapidement. Au bout d'une heure ou deux, il se +réveilla à moitié avec l'impression d'entendre des bruits singuliers +dans les couloirs de l'hôtel. L'instant d'après, il se trouva +complètement réveillé; un bruit extraordinaire de portes et de pas +précipités parvenait en effet à ses oreilles. De tous les côtés les +vitres volaient en éclats, les gens couraient et poussaient des cris. +Quelqu'un frappa en passant à sa porte et il entendit ce cri: «Sauve +qui peut! La maison brûle!» + +Lord Berkeley sauta de son lit et chercha ses vêtements, mais dans +sa hâte, au milieu de l'obscurité et de la fumée qui commençait à +pénétrer dans la chambre, il trébucha sur une chaise et tomba. Il se +serait certainement évanoui s'il ne s'était cogné très fort dans sa +chute. Dès qu'il put se relever, il ouvrit la porte et se trouva seul +et sans aide dans le couloir rempli de fumée. Les flammes avaient déjà +envahi une partie de l'escalier, mais, comme il cherchait une issue de +secours, il aperçut une chambre encore éclairée par un bec de gaz, et +dont la porte était grande ouverte. Il vit sur une chaise des vêtements +empilés, sur une autre une sacoche qu'il fit tomber pour s'emparer +de la chaise avec laquelle il fit sauter un carreau. Les pompiers +l'aperçurent d'en bas et écartèrent la foule pour amener une échelle +de sauvetage. Fallait-il donc qu'il se montrât à tous les yeux dans le +plus simple et le moins seyant des appareils? Non! Il avait une minute +à attendre peut-être. Juste le temps de se glisser dans les vêtements +oubliés près de lui. C'est ce qu'il fit. Ils étaient à peu près à +sa taille, un peu trop larges sans doute, un peu trop voyants comme +couleur aussi; et le chapeau était d'un genre auquel il n'était pas +encore accoutumé, puisque, à cette époque, Buffalo Bill ne s'était pas +encore exhibé en Europe. Il réussit sans peine à mettre la veste d'un +côté; de l'autre la manche était repliée et épinglée à l'épaule. Le +temps de l'arranger autrement lui manquait. Vite il fut sur l'échelle, +les pompiers le saisirent, et en un clin d'œil il se trouva en bas mêlé +à la foule. + +Le chapeau de cow-boy attirait exagérément les regards, et il était +loin de se sentir à son aise, bien que son accoutrement suffît pour +inspirer le respect. Un des gamins attroupés au delà de la corde tendue +pour empêcher la foule de se mêler aux sauveteurs hasarda néanmoins une +question à laquelle il répondit. Une surprise sans égale se peignit +dans les regards. + +--Eh! Un cow-boy _anglais_! C'est-y pas possible! + +«Qu'est-ce qu'un cow-boy», se demanda Berkeley. Mais chacun voulait +maintenant lui poser des questions, et il joua des coudes pour +se frayer un chemin et parvenir hors de cette foule importune. +Ayant libéré la manche et mis la veste convenablement, il s'en fut +chercher un logement modeste ailleurs. Quand il l'eut trouvé, il se +déshabilla pour la seconde fois et s'endormit bientôt. Au réveil, +il passa l'inspection de ses nouveaux vêtements de hasard. Ils lui +paraissaient indiscutablement extravagants, mais relativement neufs +et, en tout cas, propres. Dans les poches il découvrit une somme assez +respectable: 5 billets de 400 dollars chaque, près de 50 dollars en +menus billets et en argent, du tabac, un livre de prières impossible +à ouvrir, et qui contenait du whisky, un carnet de poche, sans le nom +du propriétaire. D'une écriture maladroite y figuraient des chiffres, +des paris, des ventes, des noms apparemment de maquignons des prairies: +«Jack-aux-six-doigts», «Jeune-homme-qu'a-peur», etc. Aucune lettre, +aucune pièce d'identité! + +Le jeune homme fit quelques réflexions et chercha à s'orienter pour sa +future existence. Sa lettre de crédit était brûlée dans l'incendie; +il emprunterait donc les 50 dollars pour l'instant, en employant une +partie de la somme à chercher le propriétaire par des annonces dans les +journaux, une autre à payer son logement et sa nourriture en attendant +de trouver du travail. + +Cette décision prise, il envoya chercher un journal du matin. La +première chose qui frappa son regard fut la nouvelle de sa propre mort +imprimée en gros caractères. Dans le corps du journal il trouva tous +les détails désirables; on y racontait comment il avait déployé un +héroïsme sans bornes, digne de sa noble race, en sauvant des femmes +et des enfants de la maison incendiée jusqu'à ce qu'il fût devenu +impossible à lui-même d'échapper au fatal sinistre. On décrivait +l'attitude consternée de la foule en le voyant enfin debout, entouré +de flammes, les bras croisés et attendant bravement l'approche du feu +dévorateur et terrible, jusqu'à ce que, «parmi cet océan de flammes, +de fumée, d'épouvante, le jeune héritier de la glorieuse famille +des Rossmore fût enfin saisi par l'ouragan rougeoyant et disparût +pour toujours du nombre des hommes». L'article était si bien tourné, +l'exploit si sublime que des larmes lui vinrent aux yeux. + +Il ne tarda pas à se dire que cet événement arrivait à point. Lord +Berkeley était mort! Quelle chance inespérée! Mort fort honorablement, +ma foi, ce qui rendrait la chose plus douce aux yeux de son père. +Ainsi, tout était pour le mieux. Il ne lui restait qu'à choisir un +nouvel état civil et à recommencer sa vie sur un nouveau plan. «Voilà, +se disait-il, que pour la première fois je respire un air de vraie +liberté. Enfin, je suis un homme, et rien qu'un homme, sur le pied +d'égalité avec tout le monde. Par mes propres forces je m'élèverai +désormais, ou bien je sombrerai par ma faute. C'est le plus beau jour +de ma vie!» + + + + +CHAPITRE VIII + + +--Que Dieu ait pitié de nous, Hawkins! s'écria douloureusement le +colonel en laissant choir le journal du matin. + +--Qu'y a-t-il? + +--Il n'est plus! Le jeune et brillant héritier d'une famille illustre, +le plus doué, le plus courageux, le plus noble de sa race... a quitté +ce monde enveloppé de la gloire sublime des flammes du brasier. + +--Qui? + +--Mon estimé et glorieux jeune parent, Kirkcudbright Llanover +Marjoribanks Sellers, vicomte Berkeley, héritier de l'usurpateur +Rossmore. + +--Pas possible! + +--C'est la pure vérité. + +--Quand cela? + +--Cette nuit. + +--Et où? + +--Ici même, à Washington, à son arrivée d'Angleterre, d'après les +journaux. + +--Vous m'étonnez, colonel! + +--L'hôtel a complètement brûlé. + +--Quel hôtel? + +--Le Gadsby! + +--Dieu du ciel! Est-ce que nous les aurions perdus tous les deux, alors? + +--Les deux... qui? + +--Pierre le Manchot. + +--Cré nom de nom! Je l'avais oublié, celui-là. J'espère bien que non. + +--J'espère... vous dites! Je vous crois! Car nous ne pouvons pas nous +passer de lui. Nous pouvons plus facilement supporter la perte d'un +million de vicomtes que celle de notre seul et unique salut. + +Ils parcoururent attentivement l'article et furent terrifiés en +apprenant que l'on avait aperçu un manchot en vêtement de nuit, +visiblement hagard de peur, qui n'écoutait aucun appel, mais s'enfuyait +vers un escalier déjà en flammes sans aucune issue. + +--Pauvre garçon! soupira Hawkins... Et dire qu'il avait des amis si +près. Si nous étions restés un peu plus longtemps hier soir, qui sait +si nous ne l'eussions pas sauvé? + +Le lord releva la tête et dit avec calme: + +--Le fait qu'il est mort importe peu. Jusqu'à présent, c'était une +prise douteuse; cette fois-ci, nous le tenons pour de bon. + +--Comment? Nous le tenons? + +--Je vais le matérialiser. + +--Rossmore, je vous en prie, ne plaisantez pas! Croyez-vous vraiment +pouvoir le faire? + +--Je peux le faire, aussi vrai que vous êtes assis sur cette chaise-là. +Et je le ferai. + +--Donnez-moi la main, mon ami, que je vous remercie de m'avoir +réconforté. J'étais désespéré, mais vous m'avez rendu à la vie. Et +maintenant, allez-y tout de suite; faites le nécessaire! + +--Cela me demandera un peu de temps, Hawkins, mais nous ne sommes +nullement pressés, n'est-ce pas, étant données les circonstances. +D'autre part, certains devoirs m'incombent tout d'abord à la suite du +décès de ce jeune gentilhomme... + +--Naturellement. Je regrette mon étourderie à propos de ce nouveau +deuil cruel. Il est tout naturel que vous songiez d'abord à le +matérialiser, lui... + +--Ce... ce n'est pas précisément ce que je voulais dire; mais, somme +toute... où avais-je donc la tête? Évidemment, il faut que je le +matérialise. Ah! Hawkins, l'égoïsme est à la base de tous les actes +d'un être humain! Pardonnez-moi cette faiblesse de n'avoir pas +immédiatement songé à ce que vous dites. Oui, je vous donne ma parole +que je le matérialiserai. + +--Ce sont là paroles dignes du vrai Sellers, de mon vieil ami. + +--Mais, Hawkins, une chose me frappe à l'instant, et sur laquelle je +n'ai pas insisté jusqu'ici: il nous faudra beaucoup de circonspection. + +--Comment cela? + +--Nous ne devons pas souffler mot de ces matérialisations, pas y faire +la plus petite allusion devant le monde. Sans parler de ma femme et +de ma fille--natures impressionnables--qui pourraient s'en affecter, +il est probable que les domestiques nègres, s'ils l'apprenaient, ne +consentiraient pas à rester ici une minute de plus. + +--Très probable, en effet! Vous avez bien fait en me mettant sur mes +gardes, car je me laisse parfois aller à des confidences quand je ne +suis pas prévenu... + +Le colonel pressa un bouton de sonnerie électrique, une fois, deux +fois, avec autant de sérieux que s'il avait ignoré qu'elle n'avait ni +fil ni batterie; puis, grognant contre les déplorables méthodes des +électriciens, il saisit une vieille sonnette posée sur sa table et +l'agita vivement. + +--Vous avez sonné, monsieur Sellers? fit Daniel en entrant. + +--Non! monsieur Sellers n'a pas sonné. + +--Alors c'était vous, monsieur Washington? car j'ai bien entendu +sonner, monsieur. + +--Non, monsieur Washington n'a pas davantage sonné. + +--Dieu de Dieu! Qui donc a sonné? + +--C'est lord Rossmore qui a sonné. + +Le vieux nègre leva les bras au ciel: + +--Enfer et damnation! J'avais encore oublié ce nom. Venez, Jinny! +Accourez! + +Jinny arriva. + +--Exécutez l'ordre que le lord va vous donner! Moi, il faut que je +descende à la cuisine étudier ce nom-là jusqu'à ce que je le sache! + +--Vous dites? Moi exécuter l'ordre. Je ne suis pas votre nègre à vous, +tout de même. C'est vous que Monsieur a sonné! + +--C'est la même chose! Quand on sonne l'un, c'est pour l'autre, et +quand mon vieux maître me dit... + +--Venez donc à la cuisine, et je vous dirai... + +Ils sortirent ensemble, mais, le bruit de leur dispute ne cessant pas +pour cela, le lord déclara: + +--Voilà l'ennui d'avoir de vieux domestiques qui furent jadis vos +esclaves et qui demeurent toujours vos amis personnels. + +--Comme des membres de votre famille. + +--Des membres de la famille, voilà ce qu'ils deviennent par le fait, +_les_ membres de la famille! Parfois les maîtres de la maison. Ces deux +vieux sont très attachés, très honnêtes et fidèles, mais, sapristi, +ils font exactement ce qu'ils veulent, ils se mêlent à la conversation +comme ils veulent, et, à vrai dire, ils seraient bons à faire pendre. + +Ce n'était là qu'une parole en l'air, mais, comme d'habitude, elle +suffisait à donner au colonel une inspiration. + +--Tout ce que je voulais, Hawkins, était de faire descendre la +famille, afin de lui communiquer la triste nouvelle. + +--C'est pas la peine de déranger les domestiques, alors; je vais aller +chercher ces dames. + +Pendant son absence, le colonel examina l'idée qui lui était venue si +soudainement. + +«Lorsque je serai parvenu à bien réaliser la question de la +matérialisation, se dit-il, je suggérerai à Hawkins de tuer ces vieux +nègres; après, il sera beaucoup plus facile d'en venir à bout. Il +est probable que l'on réussirait, grâce à l'hypnotisme, à obtenir le +parfait silence d'un nègre ainsi matérialisé. On pourrait rendre cet +état permanent, sans doute, et aussi modifiable à volonté, pour obtenir +qu'ils soient tantôt _très_ silencieux, tantôt aptes à parler un peu, +doucement, tantôt mus par un violent et expressif désir d'agir... +L'idée est très ingénieuse. Il ne s'agit que de l'adapter au sujet... +avec un système de vis ou quelque chose d'analogue.» + +Les dames firent leur entrée; accompagnées de Hawkins et suivies des +deux nègres ramenés par la curiosité. + +Sellers fit solennellement part de la nouvelle, commençant par +les prévenir délicatement qu'un coup exceptionnellement rude les +atteindrait dans leurs affections, puis, saisissant le journal, il +lut à haute voix les détails de l'incendie et de la mort héroïque de +leur jeune parent. Des expressions de sympathie et de regret de la +part de tous les assistants firent suite à cette lecture. La vieille +dame pleura à la pensée de la mère du jeune héros qui aurait été fière +de son pauvre fils, malgré son immense chagrin, si elle avait été en +vie. Les deux vieux domestiques pleurèrent également en se laissant +aller aux lamentations avec cette sincérité éloquente naturelle à leur +race. Gwendolen se montra très émue, comme le voulait d'ailleurs son +caractère romanesque. Elle ajouta que la conduite de ce jeune homme +dénotait un cœur noble et généreux, une perfection à laquelle sa haute +naissance ajoutait encore. Elle aurait tant aimé rencontrer un homme +qui possédât de telles qualités exceptionnelles; sa seule vue, ne +fût-ce que l'espace d'un bref instant, aurait, lui semblait-il, anobli +son propre caractère et chassé à tout jamais de son esprit les pensées +basses ou vulgaires. + +--A-t-on trouvé son corps, Rossmore? demanda l'épouse du colonel. + +--Oui, répondit-il, c'est-à-dire, ils en ont trouvé plusieurs. C'est +certainement l'un d'eux, mais tous sont méconnaissables. + +--Qu'allez-vous faire, alors? + +--Je vais reconnaître un des corps que je ferai envoyer au malheureux +père. + +--Mais, papa, vous n'avez jamais vu ce jeune homme? + +--Non, Gwendolen; pourquoi me demandez-vous cela? + +--Parce que... comment allez-vous le reconnaître? + +--Je... vous savez que l'on dit impossible de les identifier. J'en +enverrai un au père; il n'y a probablement pas d'autre choix. + +Gwendolen savait qu'il ne servirait à rien de discuter davantage +cette question, puisque la décision de son père était prise et que +l'occasion s'offrait à lui de se montrer dans une attitude en quelque +sorte officielle sur la scène de la catastrophe. Elle se taisait donc, +jusqu'au moment où il lui demanda un panier. + +--Un panier, papa; pour quoi faire? + +--Il se peut que ce soient des cendres! + + + + +CHAPITRE IX + + +Le lord et Washington partirent pour leur douloureuse mission, tout en +échangeant des idées. + +--C'est toujours la même chose! + +--Quoi donc, colonel? + +--Il y en avait sept! Des actrices! Tout a été brûlé! + +--Elles aussi? + +--Oh! non, elles se sauvent toujours, mais pas une qui ait eu la +présence d'esprit de sauver ses bijoux! + +--C'est curieux! + +--Curieux, dites-vous? C'est bien la chose la plus extravagante en ce +bas monde! Elles n'apprennent donc rien, sinon par cœur? Parfois on +dirait que la fatalité s'en mêle! Voyez, par exemple, cette fameuse +Mme Cabotine qui joue des rôles sensationnels. Toute sa réputation +vient de ses incendies. + +--Comment expliquez-vous cela? + +--Sa qualité de victime a fait connaître son nom; la foule l'a retenu +et, chaque fois que l'occasion se présente, on accourt pour la voir, +sans se rappeler au juste la raison de sa célébrité. Elle a débuté +tout en bas de l'échelle théâtrale. Treize dollars par semaine et +l'obligation de fournir elle-même ses frusques. + +--Ses frusques? + +--Oui, ses costumes... L'hôtel où elle logeait fut dévoré par les +flammes, et elle perdit dans l'incendie pour 30 000 dollars de bijoux. + +--Elle? D'où les avait-elle? + +--Dieu le sait! Des cadeaux peut-être, offerts par de jeunes snobs ou +de vieux marcheurs. Les journaux ne parlaient que de cela. Elle demanda +de l'augmentation, et on la lui accorda. Puis nouvel incendie, nouvelle +perte de diamants, nouvelle augmentation. Sa renommée était faite, elle +était devenue une étoile. + +--Si cela continue, c'est une renommée d'un genre plutôt risqué. + +--Pas du tout! Elle est née avec de la chance; partout où il y a un +hôtel qui brûle, on la trouve parmi les voyageurs. Et si par hasard +elle n'y est pas, ses bijoux y sont. On ne peut appeler cela que de la +chance! + +--C'est extraordinaire. Elle a dû perdre des barils de diamants! + +--Des barils, vous dites! Des tonneaux, oui! A tel point que les +hôteliers sont devenus superstitieux: ils ne veulent plus la recevoir. +Ils craignent l'incendie. Les assurances résilient leur police. Mais +je suis sûr qu'elle était dans le Gadsby cette nuit. Et si demain un +hôtel brûle à San Francisco, elle y sera aussi, et tous ses bijoux +seront encore perdus. + +--C'est extraordinaire!... C'est phénoménal! + +Lorsqu'ils arrivèrent sur le lieu du désastre, le pauvre vieux lord +jeta un regard mélancolique sur cette morgue improvisée, et se détourna +vivement, accablé par la désolation du spectacle. + +--Il est certain, Hawkins, fit-il, que personne ne pourra jamais +identifier ces malheureuses victimes. Cherchez à vous y reconnaître, +mon émotion m'en empêche. + +--Lequel dois-je choisir, pensez-vous? + +--Prenez n'importe lequel! Le moins abîmé. + +Cependant les agents de service s'étaient approchés,--ils connaissaient +le lord, tout le monde le connaissait à Washington,--et ils lui firent +savoir qu'aucun de ces corps ne pouvait être celui de son infortuné +parent. Ils lui montrèrent l'endroit où celui-ci aurait dû se trouver +si le compte rendu des journaux n'était pas erroné, l'endroit où il +aurait péri si la fumée l'avait surpris dans sa chambre, et enfin un +troisième endroit où son corps aurait été consumé au cas où il se +serait dirigé vers la porte de secours. + +Le colonel essuya une larme et dit à Hawkins: + +--Ainsi que vous le voyez, mes prévisions étaient justes. Nous +n'emporterons d'ici que des cendres. Voudriez-vous avoir la grande +obligeance d'aller chercher deux autres paniers chez l'épicier? + +Quand ils furent en possession du nombre de paniers indispensable, ils +ramassèrent des cendres aux trois endroits désignés par les agents, et +retournèrent à la maison pour convenir de la meilleure manière de les +expédier en Angleterre. + +Ils placèrent les trois paniers sur la table du salon et montèrent au +grenier chercher un vieux drapeau britannique destiné à recouvrir la +table, devenue catafalque pour la circonstance. Mais lady Rossmore, +rentrant d'une course dans le quartier, survint inopinément. Elle fit +des objections sérieuses à la cérémonie intime projetée par son mari. + +--Vous avez toujours de très bonnes intentions, mon cher! Vous tenez à +rendre un dernier hommage à ces restes, et personne ne trouvera rien à +redire. Pourtant, vous vous y prenez mal, et vous allez le reconnaître +vous-même. Vous ne pouvez pas vous mettre devant ces paniers en +prenant un air contrit... les circonstances sont très tristes et très +solennelles... elles n'en prêtent pas moins au ridicule. Ce serait +ridicule avec un panier, ça l'est trois fois avec trois paniers. +Abandonnez votre idée, Mulberry, et tâchez de trouver autre chose! + +Il fut décidé que la famille se réunirait pour discuter la question de +savoir ce que l'on ferait des cendres. + +Rossmore était d'avis de les expédier sur-le-champ à la maison +paternelle en Angleterre. Sa femme lui posa cette question: + +--Auriez-vous l'intention d'envoyer les trois paniers? + +--Certainement, tous les trois! + +--En même temps? + +--Songez donc un peu! A l'adresse du malheureux père de cet infortuné +jeune homme! C'est impossible! Le coup serait trop rude. Non, un panier +à la fois, pour qu'il se fasse peu à peu à l'idée cruelle. + +--Vous croyez obtenir ce résultat ainsi, papa? demanda Gwendolen. + +--Mais oui, ma fille! Rappelez-vous que vous êtes jeune, et qu'il est +vieux, lui. Il ne pourrait guère supporter de recevoir tout d'un seul +coup. Un panier à la fois, avec des intervalles reposants entre chaque +envoi, voilà qui adoucirait sa peine. Il s'y habituerait avant d'avoir +tout reçu. D'autre part, il sera plus prudent d'avoir recours à trois +navires différents: sait-on jamais si une tempête, un naufrage... + +--Votre idée ne me satisfait guère, papa! Si j'étais ce père, je +trouverais cela terrible de le voir revenir ainsi, parcelle par +parcelle. Puis c'est une chose effroyablement triste d'attendre +indéfiniment le jour des obsèques... + +--Oh! non, ma chère enfant. Vous vous trompez. Le vieillard ne +pourrait, en effet, supporter de tels délais. Il y aura évidemment +trois obsèques. + +Lady Rossmore releva la tête: + +--Est-ce là ce qui, selon vous, adoucirait sa peine? Vous faites un +raisonnement erroné: je suis certaine qu'il doit être enterré en une +fois. + +--C'est aussi mon avis, murmura Hawkins. + +--Et le mien également, ajouta la jeune fille. + +--C'est vous qui vous trompez, tous, déclara le lord. Vous vous en +apercevrez tout de suite, si vous vous donnez la peine de réfléchir un +instant. Les restes de ce pauvre jeune homme sont contenus dans un seul +de ces trois paniers. + +--Alors c'est bien facile, s'écria lady Rossmore; il faudra faire des +funérailles pour ce panier-là! + +--C'est cela même, fit lady Gwendolen. + +--C'est loin d'être aussi facile que vous le supposez, répliqua le +lord, pour la bonne raison que nous ignorons dans lequel de ces paniers +il se trouve. Nous savons qu'il est dans l'un d'eux, mais c'est tout ce +que nous savons. Vous vous rendez compte à présent que c'est moi qui +ai raison: il faudra célébrer les funérailles trois fois, il n'y a pas +d'autre solution! + +--Et il faudra aussi trois tombes, trois monuments et trois +inscriptions? demanda la jeune fille. + +--Eh!... mon Dieu... oui... pour bien faire. C'est du moins à cette +solution que je m'arrêterais, moi, en pareil cas. + +--Mais cela ne se peut pas, papa! Chacune des inscriptions +mentionnerait le même nom, relaterait les mêmes pénibles +circonstances, et l'on en inférerait que le mort repose sous les trois +monuments, ce qui ne se peut en aucune façon. + +Le lord commençait à se décontenancer. Il répondit: + +--Je reconnais que c'est là une objection des plus sérieuse! Je ne vois +vraiment pas de solution! + +Il y eut un silence qui menaçait de se prolonger. Hawkins prit enfin la +parole: + +--Il me semble que si nous mélangions ces trois sortes de cendres... + +Le lord lui prit la main et se mit à la secouer avec une effusion +pleine de gratitude. + +--Voilà qui vient à point pour résoudre le problème. Un navire, une +cérémonie, une tombe, un monument, c'est admirable dans sa logique! +Votre proposition vous fait grand honneur, commandant Hawkins; elle m'a +tiré d'un pénible et considérable embarras, et elle évitera à ce pauvre +père affligé beaucoup de souffrance. Donc, c'est entendu, il sera +embarqué en un seul panier. + +--Quand pensez-vous l'expédier? demanda sa femme. + +--Demain, tout de suite, naturellement! + +--A votre place, j'attendrais, Mulberry! + +--Attendre? Pourquoi? + +--_Vous_ ne tenez pas personnellement à faire de la peine à ce +malheureux vieillard là-bas? + +--Dieu sait que non. + +--En ce cas, attendez qu'il vous réclame les restes de son fils. De +cette façon, vous lui éviterez, pour quelque temps au moins, le chagrin +le plus violent qu'un père puisse ressentir: la _certitude_ de son +malheur. Il ne les réclamera sans doute jamais. + +--Pourquoi pas? + +--Parce que cela lui enlèverait du même coup ce qu'il garde de plus +précieux ici-bas: l'incertitude, le vague espoir que peut-être, après +tout, son enfant aura échappé au désastre, et qu'un jour il le reverra. + +--Cependant, Polly, il saura par les journaux que son fils a péri dans +les flammes. + +--Il se gardera, lui-même, de croire entièrement en ce que diront les +journaux; il trouvera des arguments pour se prouver envers et contre +tout que son fils est encore en vie, et il ne cessera d'espérer jusqu'à +sa mort. Tandis que s'il reçoit les cendres de celui-ci, s'il peut les +voir, les toucher, son désespoir sera sans remède. + +--Oh! mon Dieu! Jamais il ne les verra, Polly! Vous m'avez empêché +de commettre un véritable crime, et je vous en bénirai toute ma vie. +Nous savons enfin ce que nous devons faire. Nous mettrons de côté ces +cendres avec toute la déférence due, et le père n'en saura jamais rien. + + + + +CHAPITRE X + + +Le jeune lord Berkeley respirait avec une grande joie l'air vivifiant +de la liberté, se sentant plein de force pour ses débuts dans la +carrière rêvée. Toutefois il n'était pas sans pressentir des moments +de faiblesse et de découragement, des assauts d'infortune que son +esprit vigoureux n'avait pas accoutumé de subir. Il était de taille à +les repousser, mais, tout de même, il jugea bon de couper les ponts +derrière lui. Il continuerait donc, se dit-il, à rechercher par la voie +de la presse le propriétaire des sommes qu'il avait trouvées dans les +vêtements du cow-boy, mais il les placerait, en attendant, de façon à +ne pas pouvoir y faire d'occasionnels emprunts. Dès qu'il eut rédigé +une annonce dans le journal le plus lu de la capitale, il se dirigea +vers une maison de banque pour y faire le dépôt des 500 dollars. + +--A quel nom? demanda l'employé. + +Il eut une légère hésitation, car il avait omis de prévoir la question. +Il dit le premier nom de fantaisie qui lui vint à l'esprit: + +--Howard Tracy. + +Quand il fut sorti, l'employé, étonné, remarqua «que le cow-boy avait +rougi». + +Le premier pas était fait, mais l'argent était encore à sa disposition. +Il recommença donc à une seconde banque une opération de virement +ayant pour objet de le mettre dans l'impossibilité de toucher l'argent +sans produire des pièces d'identité au nom de Howard Tracy, pièces que +naturellement il ne possédait pas. + +«Cela fait, il ne me reste qu'à triompher par mon travail, ou à mourir +de faim», se dit-il, non sans satisfaction. + +Puis il alla à la poste envoyer une dépêche ainsi conçue à son père: + +«Échappé heureusement à incendie hôtel. Pris nom fantaisiste. Au +revoir.» + +Pendant les premiers jours qui suivirent, il ne cessa pas de se dire +qu'il se trouvait dans un pays où il y avait du travail et du pain pour +tout le monde. Mais ses premiers efforts pour trouver une situation +d'avenir où ses connaissances acquises durant ses années d'études à +l'Université d'Oxford pourraient lui être utiles ne furent couronnés +d'aucun succès. Pour obtenir des postes de ce genre, il ne servait de +rien d'avoir appris quelque chose; l'important était de pouvoir fournir +des recommandations d'hommes influents, surtout de politiciens. Partout +il fut éconduit, sans doute pour des raisons pertinentes. Aux uns, +son accent révélait qu'il était Anglais; aux autres, ses vêtements de +cow-boy paraissaient suspects. Certes, ces vêtements commandaient un +respect prudent, mais ils ne lui procuraient pas la situation espérée. +Il s'était juré qu'il ne les quitterait pas, car il comptait que leur +légitime propriétaire, les reconnaissant dans la rue, l'aborderait et +lui permettrait ainsi de lui restituer l'argent. Rien ne lui faisait +abandonner cette idée que sa droiture lui avait inspirée. + +Une semaine s'écoula de la sorte. Le jeune homme commença à sentir les +premiers effets du découragement. Il avait déjà cherché du travail de +tous les côtés, diminuant graduellement ses prétentions, sans réussir, +sans même récolter une de ces vagues promesses qui aident à supporter +l'attente. Il ne lui restait plus qu'à se faire terrassier ou plongeur +dans un restaurant de quinzième ordre. + +Ce fut alors qu'il s'aperçut que ses dépenses n'étaient nullement en +rapport avec sa situation précaire. Il décida sur-le-champ de quitter +le modeste hôtel où il avait élu domicile après l'incendie, et se mit à +la recherche d'un logement à sa convenance. Il eut la satisfaction de +le trouver, mais il lui fallut payer d'avance 4 dollars et demi. Cette +somme lui assura la nourriture et le gîte pour une semaine. + +La patronne de l'établissement, une femme plutôt bienveillante, qui +devait avoir trimé toute sa vie durant, le conduisit par un étroit +escalier jusqu'à sa future chambre. Il y vit deux lits à deux personnes +et un lit de camp, et apprit sans tarder qu'il lui serait permis de +dormir seul dans un des grands lits jusqu'à l'arrivée d'un nouveau +pensionnaire, et que cette gracieuseté du début ne lui coûterait aucun +supplément. Plus tard, dans quelques jours, il lui faudrait donc avoir +un compagnon de lit; charmante perspective qui lui donnait déjà la +nausée. + +Cependant Mme Marsh, la patronne, se montrait fort prévenante, +exprimant l'espoir qu'il serait content de sa pension; tout le monde en +était content, affirmait-elle. + +--Nous avons un tas de très gentils garçons, qui évidemment font +pas mal de chahut, mais rien que pour s'amuser un brin. Comme vous +le voyez, cette chambre communique avec une autre par derrière; +quelquefois les occupants des deux se réunissent, tantôt dans l'une, +tantôt dans l'autre. Quand il fait trop chaud, la nuit, ils montent se +coucher sur le toit, à moins qu'il ne pleuve. Cette année, la saison +est si avancée qu'ils ont déjà pu dormir sur le toit deux fois. Si +vous voulez y aller tout de suite marquer votre place à la craie, +comme ils le font, vous le pouvez. Vous trouverez la craie à côté de +la cheminée. Je ne sais pas pourquoi je vous explique tout cela, vous +connaissez naturellement ces habitudes! + +--Oh! non, je ne les connais pas du tout. + +--Non bien sûr?... Où ai-je donc la tête? Il y a assez d'espace dans +les prairies... pas besoin d'y marquer sa place à la craie, n'est-ce +pas! Mais ici chacun a son domaine, chacun monte son matelas, et son +camarade de lit le descend, ou chacun s'en charge à son tour. C'est +leur affaire. Vous verrez que vous aimerez bien vos camarades, tous +faciles à vivre... excepté le typo. C'est lui qui dort dans le lit de +camp. Il n'est pas comme les autres: il est si bizarre! Je ne crois pas +qu'on arriverait à le faire coucher dans le même lit qu'un camarade +pour tout l'or du monde! Et je ne dis pas cela en l'air, je le sais, +voyez-vous, on l'a mis à l'épreuve. Un soir, pendant qu'il était encore +dans un journal du matin,--maintenant il travaille pour un journal du +soir,--ils enlevèrent son lit. Quand il rentra, à 3 heures du matin, +il n'y avait de place pour lui qu'à côté du fondeur. Mais il préféra +rester assis sur une chaise tout le reste de la nuit. Vous pouvez me +croire, ce n'est pas une blague. Ils prétendent qu'il a un grain, mais +je n'en crois rien. C'est un Anglais, et les Anglais sont terriblement +difficiles. Vous ne m'en voulez pas de dire cela? Vous... vous êtes +Anglais aussi, sans doute? + +--En effet. + +--Je le pensais bien. Je l'ai compris à la façon incorrecte dont vous +prononcez les mots qui ont un _a_! Le typo est certainement un très +brave garçon, et il s'entend assez bien avec l'employé du photographe, +avec le chaudronnier et le forgeron qui travaille à l'arsenal, mais +moins bien avec les autres. A vrai dire,--mais c'est confidentiel, et +les autres l'ignorent,--c'est une espèce d'aristocrate; son père est +médecin, et vous savez que c'est quelque chose; en Angleterre, bien +entendu, car ici un médecin n'est pas quelque chose d'extraordinaire, +même s'il l'est pour de bon! Là-bas, c'est autrement, cela se comprend. +Ce garçon s'est chamaillé avec son paternel, puis il se sentait +peut-être taillé pour vivre en ce pays-ci, et c'est ainsi qu'il est +venu parmi nous chercher du travail ou mourir de faim. Il avait été à +l'école, comprenez-vous, et se croyait apte à faire quelque chose... +Vous disiez? + +--Rien! Je soupire seulement! + +--Ce fut là son erreur. Un peu plus, et il serait bel et bien mort +de faim, si un typographe ne l'avait pas pris en pitié et casé comme +apprenti. Il apprit le métier, et depuis il n'est pas à plaindre. Mais +il avait été sur le point de ravaler sa fierté et d'écrire au père... +Eh! mon Dieu, voilà que vous soupirez de nouveau! Vous n'êtes pas +souffrant... ou est-ce que mon bavardage? + +--Pas le moins du monde! Je vous en prie, continuez, cela me fait grand +plaisir. + +--Voyez-vous, il est ici depuis dix ans; il n'a que vingt-huit ans, +mais ce qui le chiffonne, c'est de ne pouvoir s'habituer à être un +ouvrier et à ne fréquenter que des ouvriers; il me dit toujours qu'il +est un _gentleman_! C'est presque laisser entendre que les camarades +ne le sont pas, mais je suis assez sur mes gardes pour ne pas aller le +raconter. + +--Il n'y aurait pas grand mal, ce me semble. + +--Pas grand mal! Ils ne se gêneraient pas pour lui donner une bonne +raclée, n'est-ce pas! N'en feriez-vous pas autant? Bien sûr que vous +le feriez. Ne vous laissez jamais dire en ce pays-ci que vous n'êtes +pas un _gentleman_. Mais, grand Dieu, où ai-je la tête? Qui donc serait +assez fou pour dire à un cow-boy qu'il n'est pas un gentleman? + +Une jolie fille d'environ dix-huit ans, élancée et alerte, entra dans +la chambre, sans la moindre hésitation ou timidité. Elle portait une +robe très bon marché, mais propre et seyante. La mère observa du coin +de l'œil son interlocuteur et put lire sur son visage l'expression de +l'admiration jointe à la surprise. + +--Voici ma fille Hattie... que dans l'intimité nous appelons Poussie! +Notre nouveau pensionnaire! + +Le jeune Anglais salua, non sans embarras, car la présentation avait +réveillé ses instincts d'homme du monde, et il ne savait pas quel +maintien avoir quand on le présentait ainsi à une femme de chambre, +fût-elle en même temps la fille de la propriétaire d'une maison meublée +pour ouvriers. + +La jeune fille ne fit aucune attention à son salut, mais tendit la main +avec cordialité, disant, simplement, selon la coutume: + +--Cela va bien? + +Puis elle se dirigea vers l'unique lavabo de la chambre et se regarda +dans une petite glace de bazar, à dix-neuf sous, accrochée au-dessus. +Elle mouilla deux doigts avec sa langue et égalisa une frisette, bien +collée au front, avant de commencer à faire la chambre. + +--Il faut que je descende; cela va être l'heure du souper bientôt. +Installez-vous, monsieur Tracy, en attendant la cloche. + +La patronne sortit tranquillement, sans se préoccuper des jeunes gens +qu'elle laissait en tête à tête. L'Anglais, bien élevé, s'étonna de +cette négligence de la part d'une mère d'apparence si respectable, et +il voulut prendre son chapeau pour débarrasser la jeune personne de sa +présence, mais elle lui dit: + +--Où allez-vous? + +--Nulle part au juste, mais, comme je pourrais vous gêner ici... + +--Pas du tout! Qui vous dit que vous me gêneriez? Je vous ferais bien +bouger quand vous seriez gênant! + +Elle était déjà en train de faire les lits. Il se rassit en la +regardant travailler. + +--Qu'est-ce qui a pu vous faire croire cela? Vous figurez-vous que +j'aie besoin de toute la chambre pour faire un lit, ou même deux? + +--Non. Ce n'était pas précisément ma pensée. Mais nous sommes ici tous +les deux, à l'écart, loin de tout le monde, et votre mère partie... + +La jeune fille l'interrompit avec un éclat de rire amusé: + +--Et personne pour me chaperonner? Vous êtes bien bon! Je n'en ai pas +besoin, croyez-moi, je n'ai pas peur! Peut-être en serait-il autrement +si j'étais seule, à cause des revenants; c'est possible, bien que je +n'y croie pas... + +--Comment pouvez-vous en avoir peur si vous n'y croyez pas? + +--Est-ce que _moi_ je puis savoir _pourquoi_, non! Je ne suis pas à la +hauteur des pourquoi; je sais seulement qu'il en est ainsi. Et Maggie +Lee est comme moi. + +--Qui est Maggie Lee? + +--Une de nos pensionnaires, une jeune dame qui travaille dans une +manufacture. + +--Ah! dans une manufacture... + +--Oui, une fabrique de chaussures. + +--Ouvrière dans une fabrique de chaussures... Et vous l'appelez une +jeune dame? + +--Elle a vingt-deux ans! Vous l'appelleriez autrement, vous? + +--Je ne pensais pas à son âge, mais à la qualité que dénote +l'appellation. Comprenez-moi bien; j'ai quitté l'Angleterre pour ne +plus voir toute cette vieille étiquette factice qui détermine le +choix des dénominations, et je découvre qu'ici vous n'en êtes pas +encore débarrassés. Je le regrette! Je croyais que vous ne faisiez de +distinction qu'entre des hommes et des femmes, que tous étaient égaux, +qu'il n'y avait pas de castes. + +La jeune fille s'arrêta comme clouée sur place, un coussin à la main, +le regard fixé sur lui avec une expression intriguée. + +--Mais tout le monde _est_ égal, fit-elle; où voyez-vous une +distinction de castes? + +--Si vous appelez jeune dame une ouvrière, comment appelez-vous la +femme du Président? + +--Je l'appelle une vieille dame. + +--Ah! pour vous la seule différence est l'âge. + +--Il n'y en a pas d'autre, il me semble. + +--Alors _toutes_ les femmes sont des dames? + +--Certainement! Toutes les femmes respectables. + +--Cela rend la chose plus acceptable. Il n'y a pas de mal à donner un +titre à tout le monde. Le mal commence quand on ne l'accorde qu'à des +privilégiés. Pourtant, miss... + +--Hattie! + +--Pourtant, miss Hattie, soyez franche, et avouez que le titre n'est +pas accordé par tous à tous. Une riche Américaine n'appelle pas sa +cuisinière une «dame», n'est-ce pas exact? + +--C'est exact, et puis après? + +Il fut surpris et légèrement désappointé en constatant que ce coup +direct n'avait pas eu plus de portée. + +--Après? Nous arrivons à cette conclusion que les Américains sont plus +ou moins au même point que les Anglais. La différence est insignifiante. + +--En voilà une idée! Un titre ne signifie que ce qu'on est convenu +d'y voir. Supposez que le titre est «propre» au lieu de «dame», par +exemple! Y êtes-vous? + +--Je crois que oui. Au lieu de dire d'une femme qu'elle est dame, vous +dites qu'elle est une femme propre. + +--C'est cela. En Angleterre, les gens chics, en parlant des gens du +peuple, ne se servent pas des mots «gentlemen» ou «dames»? + +--Non, jamais. + +--Et les ouvriers ne s'intitulent pas eux-mêmes gentlemen ou dames? + +--Certainement non. + +--Alors, si vous employiez l'autre mot, il n'y aurait rien de changé. +Les gens chics n'appelleraient personne «propre» en dehors d'eux-mêmes, +et les autres prendraient tout doucement l'habitude de parler comme +eux, et ne s'intituleraient pas eux-mêmes «propres». Nous faisons tout +le contraire ici! Chacun s'intitule soi-même gentleman ou dame et +considère qu'il l'est; peu importe ce que pensent les autres, pourvu +qu'ils ne le disent pas tout haut. Et vous ne voyez aucune différence? +Chez vous on s'aplatit; ici pas. Voilà la différence! + +--Je n'avais pas songé à celle-là. Je l'admets. Pourtant _s'intituler_ +dame n'est pas nécessairement... + +--A votre place, je ne continuerais pas! + +Howard Tracy tourna la tête pour voir qui lui avait lancé cette +remarque. C'était un homme de petite taille, d'environ quarante ans, +les cheveux couleur de sable, rasé et montrant une face agréable +et éveillée, quoique couverte de taches de rousseur. Ses vêtements +étaient bien entretenus, mais usés. Il avait surgi de la chambre située +derrière, et tenait une cuvette fêlée dans ses mains. La jeune fille +s'empara de la cuvette en disant: + +--Je vais vous la remplir. Quant à vous, vous allez lui expliquer notre +manière de voir, monsieur Barrow. C'est notre nouveau pensionnaire, +M. Tracy. Notre discussion en était à un point où, précisément, je +commençais à ne pas me sentir de force! + +--Je vous remercie, Hattie; je venais pour emprunter un peu de l'eau +des camarades. + +Il s'assit sur une vieille malle et reprit: + +--J'ai écouté votre conversation avec beaucoup d'intérêt, et comme je +viens de vous le dire: à votre place, je ne continuerais pas. Vous +voyez déjà, sans doute, où vous allez aboutir? S'intituler soi-même +«dame» ne suffit pas pour l'être en réalité, alliez-vous dire. Et vous +alliez vous heurter à ce nouveau dilemme: Qui a le droit de juger qui +en est digne? Là-bas, 20 000 personnes sur un million se déclarent +eux-mêmes gentlemen ou dames, et les autres 980 000 acceptent ce +jugement et avalent l'affront. Si ceux-ci n'acceptaient pas le décret +de la minorité, ce décret ne compterait pour rien. Supposez qu'ici +20 000 personnes viennent à se gratifier d'un titre de la sorte! +Immédiatement les 980 000 autres décréteraient qu'ils ont droit au même +titre, ce qui le conférerait du coup à toute la nation. Puisque tout le +monde s'intitule dame ou gentleman, il n'y a plus aucune hésitation; +cela crée une absolue égalité qui ne saurait être mise en question, +tandis que chez vous l'inégalité, décrétée par la minorité la plus +faible et admise par la majorité la plus écrasante inconsciente de sa +force, demeure tout aussi absolue. + +Au début de ce discours, Tracy, encore peu habitué à ces manières +brusques, avait pris son air d'Anglais renfrogné, mais vers la fin il +s'était adouci jusqu'à accepter cette intervention sans gêne dans la +conversation. De plus, l'interrupteur avait un sourire et une voix +qui gagnaient la sympathie. Tracy l'aurait même pris en affection +dès le premier instant, s'il n'avait été, sans le savoir, en état +d'infériorité, en ce sens que l'égalité des hommes ne s'était encore +imposée à lui que théoriquement. Son cerveau l'admettait, mais sa +personne se révoltait devant le fait brutal. Il se trouvait dans un cas +analogue à celui qui l'avait choqué de la part de Hattie, lorsqu'elle +constata sa peur des revenants. En théorie, il considérait Barrow comme +son égal, mais il lui déplaisait de voir cette égalité se manifester. +Il répondit: + +--J'espère très sincèrement que ce que vous venez de dire des +Américains est exact, mais j'avoue avoir eu souvent des doutes à cet +égard. L'égalité m'a paru un vain mot ici, puisqu'on n'a pas renoncé +aux anciennes dénominations qui servent à distinguer les castes +sociales, mais je reconnais que ces dénominations ont perdu leur +signification dès qu'elles appartiennent sans discussion à chaque +individu de la nation. Je me rends compte que des castes ne peuvent +exister que là où la masse du peuple accepte le fait d'en être exclue. +Il m'avait semblé qu'une caste s'érigeait au-dessus des autres de par +sa propre volonté et se maintenait de même. En réalité, elle n'est +maintenue dans ses privilèges que par le consentement de tous ceux +qu'elle répudie, de tous ceux qui par le fait peuvent l'abolir à tout +moment, rien qu'en adoptant pour leur propre usage les appellations +distinctives. + +--C'est bien là mon avis. Il n'y a pas de puissance au monde capable +d'empêcher les trente millions d'Anglais de se déclarer demain ducs +et duchesses et de s'intituler ainsi. Au bout de six mois, les ducs +d'avant auraient spontanément renoncé à leur titre. Ce serait une +expérience curieuse à faire! La royauté elle-même ne survivrait pas à +un tel procédé. Une poignée de mécontents contre 30 millions de rieurs! +Herculanum contre le Vésuve! Il faudrait au moins dix-huit siècles +encore pour retrouver cet Herculanum après le cataclysme. Quelle +importance a un colonel dans nos États du Sud? Aucune, parce qu'ils +sont tous colonels là-bas! Non, Tracy, personne en Angleterre ne vous +appellerait un «gentleman» (léger sursaut de Tracy) et vous ne vous +appelleriez pas vous-même ainsi d'ailleurs. Imaginez-vous le mont Blanc +flatté par l'admiration de vos gentilles petites collines anglaises, +dites! + +--Non! Mais pourquoi pas... + +--Eh bien, pouvez-vous imaginer un homme raisonnable admettant +que Darwin, par exemple, se sentît flatté par l'approbation d'une +princesse? L'idée est tellement grotesque que l'imagination se refuse +à l'admettre. Et cependant, cette sommité se montra réellement flattée +de l'approbation d'une semblable figurine; il le déclare en personne! +Une organisation sociale qui rend un tel fait possible est absurde, et +mérite d'être abolie, j'ose le dire. + +La mention du nom de Darwin donna à la conversation une tournure +littéraire, et Barrow y prit un intérêt si ardent qu'il dut quitter sa +veste afin de se sentir plus à son aise pour discuter. Ils n'avaient +pas encore terminé lorsque les locataires survinrent en faisant un +vacarme considérable. Barrow resta encore quelques instants pour +inviter Tracy à venir le voir dans sa chambre et à profiter des livres +qu'il mettait à sa disposition; il lui posa aussi quelques questions +personnelles. + +--Quel est votre métier? demanda-t-il. + +--On m'appelle un cow-boy, mais ce n'est dû qu'à un hasard; je ne le +suis pas. Je n'ai pas de métier. + +--Quel travail faites-vous alors pour gagner votre vie? + +--Oh! n'importe quoi. C'est-à-dire que je serais prêt à faire n'importe +quoi qui se présenterait, mais jusqu'à présent je n'ai rien pu trouver. + +--Peut-être que je vous pourrais être utile... J'aimerais assez +l'essayer. + +--Je vous en serais extrêmement reconnaissant, car je suis épuisé +d'avoir cherché en vain. + +--Il est certain qu'un homme sans un métier défini n'a pas beaucoup +de chances de réussir. Ce qu'il vous faudrait, c'est moins de savoir +livresque et plus de connaissances pratiques. Je me demande à quoi +a bien pu penser votre père. Il aurait dû songer à vous donner un +métier, à tout prix. Mais ne nous attardons pas à cela! Nous tâcherons +de trouver quelque chose à faire pour vous. Surtout, ne vous laissez +pas aller à regretter votre pays, à avoir la nostalgie! Nous allons +réfléchir un peu, causer, et voir autour de nous. Attendez-moi +maintenant, nous descendrons ensemble au souper. + +Tracy éprouvait déjà des sentiments d'amitié pour Barrow, et l'aurait +volontiers _appelé_ son ami, n'eût été la difficulté de mettre aussi +brusquement ses théories en pratique. Sa société lui plaisait et il se +sentait moins découragé qu'auparavant. Il était aussi curieux de savoir +quelle pouvait bien être la vocation de Barrow, et ce qui lui avait +permis de lire et de s'instruire à ce point. + + + + +CHAPITRE XI + + +Bientôt la cloche sonna pour le repas, et les pensionnaires +descendirent l'escalier dépourvu de tapis, en faisant un bruit de voix +et de bottes assourdissant. Les pairs d'Angleterre ne se rendaient pas +dans leur salle à manger avec autant de désinvolture, et Tracy n'avait +pas appris à goûter ce vacarme enthousiaste qui faisait songer à la +distribution des viandes dans un jardin zoologique. Il dut convenir que +cette explosion de gaieté animale le choquait profondément, et qu'il +lui faudrait de longs jours pour s'y habituer. Cela viendrait sans +doute, mais il eût souhaité une transition moins brusque. + +Barrow et Tracy suivirent l'avalanche bruyante des pensionnaires à +travers une atmosphère chargée d'odeurs révélant la proximité de +quelque préparation culinaire à base de choux, particulière aux +pensions bon marché, de ces odeurs que l'on ne peut oublier après les +avoir une fois senties, et dont on se souviendra facilement au bout de +longues années, mais sans plaisir. Ces odeurs paraissaient horribles, +suffocantes et insupportables à Tracy, mais il s'abstint de faire +aucune observation. + +Arrivés en bas, ils pénétrèrent dans une salle à manger de vastes +dimensions, où déjà 30 à 40 personnes étaient attablées autour d'une +grande table. A leur tour ils y prirent place. La fête venait de +commencer et une conversation animée égayait tous les convives. + +La nappe était des plus grossière et généreusement parsemée de taches +de graisse et de café. Les fourchettes et les couteaux étaient en fer +battu et les cuillers paraissaient être en fer-blanc ou en quelque +chose d'analogue. Les tasses à thé et à café étaient en faïence +lourde et solide. Tous les ustensiles étaient ce qu'il y a de plus +ordinaire et de meilleur marché. A côté de chaque assiette il y avait +une seule tranche de pain et il était facile de voir que les convives +la ménageaient comme s'ils savaient qu'ils n'en auraient pas d'autre. +Quelques raviers de beurre étaient disséminés de distance en distance, +de telle façon qu'il fallait avoir le bras long pour y atteindre. Le +beurre avait une apparence très correcte, mais se distinguait par une +odeur plutôt forte à laquelle personne ne semblait faire attention. Le +plat de résistance du festin était un ragoût bien chaud, fait avec des +pommes de terre et des morceaux de viande, visiblement des restes de +différents repas antérieurs. + +De ce plat chacun fut libéralement servi. A part cela, on trouvait sur +la table quelques tranches de jambon et autres mangeailles de moindre +importance, oignons conservés au vinaigre, pickles, etc. + +Il y avait également une quantité suffisante de thé et de café, +mixtures abominables auxquelles on ajoutait du sucre non raffiné et +du lait condensé; toutefois, on ne pouvait se servir à discrétion +de ces ingrédients. Les patrons de l'établissement distribuaient +soigneusement une cuillerée de sucre et une de lait par tasse. Deux +négresses noires comme de la suie faisaient le service, surgissant de +l'office et y retournant avec une soudaineté et une énergie dignes +d'éloges. Poussie apportait également sa contribution au service à sa +manière. Elle faisait circuler la théière ou la cafetière, mais en +effectuant de préférence des excursions de plaisir parmi les convives, +jacassant, rigolant et faisant preuve de beaucoup d'esprit, du moins à +son avis et à celui des pensionnaires qui ne cessaient de s'esclaffer +et d'applaudir à ses efforts. Il est évident que la plupart des jeunes +gens voyaient en elle une camarade charmante, et que les autres en +étaient discrètement épris. Ceux auxquels elle daignait s'adresser +étaient visiblement heureux; ceux qu'elle négligeait souffraient en +silence, non moins visiblement. Elle n'appelait personne «monsieur», +mais «Billy, Tom, John, etc.», et eux l'appelaient simplement «Poussie» +ou «Hattie». + +M. Marsh occupait un bout de la table et sa femme l'autre. Marsh +pouvait avoir environ soixante ans, et était Américain; s'il était venu +au monde un mois plus tôt, il aurait été Espagnol. Tel quel, il était +déjà pas mal Espagnol, car sa peau était très foncée, ses cheveux très +bruns, et ses yeux, non seulement d'un noir profond, mais brillant +parfois de lueurs qui dénotaient un tempérament passionné. Ses épaules +étaient légèrement voûtées, ses joues rasées et son aspect général +était indiscutablement du genre déplaisant. Il avait l'air d'être +d'un abord peu commode. A première vue, il était donc tout l'opposé +de sa femme qui, elle, paraissait la bonté et la charité incarnées. +Tout le monde l'appelait «Tante Rachel», ce qui fournissait une preuve +implicite de ses bonnes dispositions et de sa nature cordiale. + +Le regard intéressé et vagabond de Tracy remarqua un pensionnaire +qu'on avait négligé dans la distribution du ragoût. Celui-ci était +très pâle et paraissait avoir fait récemment un séjour au lit, pour +cause de maladie. D'ailleurs, il aurait bien dû y retourner. Sa figure +exprimait une grande mélancolie. Les flots de rires et d'exclamations +ne l'affectaient pas plus que s'il avait été un rocher au milieu de +l'Océan, et toutes ces paroles et ces sarcasmes de l'eau claire. Il +tenait constamment la tête baissée, avec une expression de honte dans +le regard. De temps à autre, les femmes lançaient un coup d'œil furtif, +plein de pitié, dans sa direction, et même quelques-uns des plus +jeunes gens montraient nettement de la compassion pour lui, mais rien +que par leurs regards, jamais par un geste ou une parole. La majorité +des convives cependant faisaient preuve d'une indifférence marquée à +l'égard de ce jeune homme et de sa douleur. + +Marsh baissait la tête de son côté, mais, sous ses sourcils froncés, on +apercevait une pointe de malice. Il observait évidemment avec une vive +joie intérieure l'attitude embarrassée du jeune homme. C'est qu'il ne +l'avait pas négligé par inadvertance; toutes les personnes présentes +s'en doutaient. Ce spectacle mettait Mme Marsh mal à l'aise. Elle +avait l'air vague et navré d'une personne qui espère contre l'évidence, +qui espère que l'impossible va se produire au moment même où il n'y +a plus d'espoir. Mais comme l'impossible ne se produisit pas, elle +rassembla tout son courage et se risqua à rappeler à son mari que Nat +Brady n'avait pas encore eu du ragoût. + +Marsh leva la tête et répondit avec une amabilité toute ironique: + +--Oh! quel dommage! Il n'a pas eu du ragoût! Il n'en a pas eu?... +Comment se peut-il que je n'aie pas pensé à lui. Il faudra m'excuser, +monsieur Ba-Barker, je vous en prie, monsieur Baxter. Mon attention +était allée ailleurs; je ne sais plus à quoi je pensais. Ce qui +m'ennuie, c'est que cela arrive déjà depuis quelque temps; il ne +faut pas m'en vouloir, cela m'arrive facilement... surtout avec les +personnes qui se trouvent dans votre cas, les personnes, monsieur +Banker, qui, par exemple, disons-le, sont depuis trois semaines en +retard avec la note. Vous saisissez, n'est-ce pas? mon raisonnement ne +vous échappe pas? Voici le ragoût... je vous l'envoie avec un grand +plaisir et avec l'espoir que vous apprécierez la gratification comme +j'apprécie toute la faveur qu'il peut y avoir à vous servir à manger +gratis. + +Les joues pâles de Brady se colorèrent, mais il ne répondit rien et +commença à manger, tandis qu'au milieu du silence embarrassé tous les +regards étaient fixés sur lui. + +Barrow dit à l'oreille de Tracy: + +--Le vieux n'attendait qu'une occasion favorable. Ces sorties sont sa +plus grande joie. + +--Il a une façon de procéder révoltante. + +Tracy ne pouvait s'empêcher de juger indigne des idées qui lui étaient +chères cette injustice flagrante qui permettait, dans un milieu où tous +étaient égaux, de traiter avec mépris un homme qui n'avait d'autre +tort que d'être pauvre. Le sentiment de leur égalité devrait au moins +conférer aux êtres humains quelque noblesse d'âme; il avait toujours +cru en un tel résultat, et il était désemparé devant la brutalité qu'il +avait constatée à cette table. + +Après le repas, Barrow lui proposa de faire une promenade, et ce avec +un dessein bien arrêté. Il désirait que Tracy se débarrassât de son +chapeau de cow-boy, car il lui semblait bien difficile de trouver un +emploi pour un homme pourvu de cet accoutrement. + +Barrow entama les préliminaires: + +--Si j'ai bien compris, vous n'êtes pas cow-boy? + +--Non, je ne le suis pas. + +--Eh bien, si vous ne jugez pas ma curiosité trop indiscrète... +qu'est-ce qui vous a fait adopter cette coiffure qui vous singularise? +Où l'avez-vous trouvée? + +Tracy ne savait pas d'abord quoi répondre; enfin il dit: + +--Sans entrer dans trop de détails, j'ai dû changer de vêtements +avec un inconnu, mettons par suite de circonstances accidentelles; à +présent, je voudrais le retrouver pour rechanger ses effets contre les +miens! + +--Comment se fait-il que vous ne le trouviez pas? Où est-il? + +--Voilà ce que j'ignore! Je me suis donc dit que la meilleure manière +de le retrouver serait de continuer à porter ses vêtements; ils ne +manqueront pas d'attirer son attention s'il m'aperçoit dans la rue. + +--Compris! fit Barrow. Les vêtements, tout en étant un peu voyants, +et différents de ceux que l'on porte d'ordinaire, ne sont pas trop +mal. Mais renoncez au chapeau! Si vous rencontrez votre homme, il +reconnaîtra son costume. Quant au chapeau, il est, à vrai dire, +gênant à cause de son originalité dans un centre de civilisation comme +Washington. Un ange descendu du ciel ne trouverait pas un emploi s'il +s'affublait d'un chapeau aussi monumental. + +Tracy consentit à remplacer son couvre-chef par un autre, d'aspect plus +modeste, et ils prirent place sur la plate-forme d'un tramway pour se +diriger vers un magasin d'habillements. Le véhicule filait à grande +vitesse lorsque deux personnages qui traversaient la rue aperçurent +Barrow et Tracy de dos. Les deux personnages s'écrièrent simultanément: +«Le voilà!» C'étaient Sellers et Hawkins. Ils furent paralysés de joie +à un tel point qu'avant d'avoir recouvré leur présence d'esprit et +d'avoir pu faire un signe pour arrêter le tramway, celui-ci était déjà +trop loin. Alors, ils prirent le parti d'attendre le prochain, mais +soudain Washington se dit que ce serait folie de vouloir rattraper un +tramway en montant dans celui qui le suivait sur les mêmes rails, et il +proposa de prendre une voiture de place. Mais le colonel déclara: + +--Cela ne vaut vraiment pas la peine, quand on y réfléchit. Maintenant +que je suis parvenu à le matérialiser, je suis à même de diriger tous +ses mouvements. Je le ferai venir à la maison en même temps que nous. + +Sur ce, ils s'empressèrent de rentrer à Rossmore Towers dans un état de +surexcitation joyeuse. + +Lorsque l'achat du chapeau fut effectué, les deux amis reprirent le +chemin de leur pension en se promenant. La curiosité de Barrow au sujet +de son jeune camarade était loin de diminuer. + +--Vous n'avez jamais été dans les Montagnes Rocheuses? fit-il. + +--Non. + +--Vous n'avez pas été dans les prairies, non plus? + +--Non. + +--Depuis combien de temps êtes-vous en Amérique? + +--Oh! quelques jours seulement. + +--Vous n'aviez jamais été ici auparavant? + +--Non. + +Alors Barrow se laissa aller à des réflexions silencieuses: «Ce que +c'est que d'avoir une âme romanesque! Voici un jeune homme bien anglais +qui a lu un tas de livres où il n'est question que de cow-boys, vivant +d'une vie libre au milieu des prairies. Il n'est pas plus tôt ici qu'il +s'achète un costume de cow-boy, s'imaginant qu'il va pouvoir jouer +le rôle de cow-boy aux yeux de tout le monde sans avoir la moindre +expérience. Dès qu'il se voit deviné, il a honte, s'embarrasse, et ne +demande pas mieux que de changer de peau une seconde fois. Alors il +invente une histoire à dormir debout à propos d'un échange de vêtements +soi-disant fortuit. C'est d'une incroyable naïveté! Il a pour excuse +qu'il est jeune, qu'il ne connaît rien de la vie, que sans doute +il est sentimental et fantasque comme un héros de roman. Tout cela +lui a peut-être paru très simple, mais, en réalité, quelle drôle de +combinaison! quelle singulière tournure d'esprit!» + +Ainsi les pensées des deux hommes allaient et venaient jusqu'à ce que +Tracy dise avec un soupir: + +--Écoutez, monsieur Barrow: le cas de ce jeune homme me rend très +perplexe! + +--Vous voulez parler de Nat Brady? + +--Mais oui, Brady ou Baxter... le patron lui donna plusieurs noms +différents. + +--En effet, il lui donne à tout propos un nouveau nom, depuis que +l'autre ne paie plus sa note. C'est une de ses manières de faire de +l'esprit. Ce vieux croit être très spirituel. + +--Dites-moi, qu'est-ce qui lui crée des difficultés ainsi? Que fait-il? + +--Brady est ouvrier étameur; il gagnait très convenablement sa vie +jusqu'au jour où il tomba malade et perdit sa place. Il a toujours été +très sympathique à tout le monde, dans la maison. Le vieux avait pour +lui une amitié toute particulière, mais vous n'ignorez pas qu'un homme +qui perd sa situation, la capacité de se subvenir et de payer ce qu'il +doit n'est plus considéré par les gens de la même façon qu'avant. + +--En est-il vraiment toujours ainsi? + +Barrow regarda Tracy non sans quelque étonnement. + +--Bien sûr! Vous ne voulez pas dire que vous ne le saviez pas? Vous +savez bien qu'une bête blessée est toujours attaquée et tuée par les +autres bêtes de son espèce! + + + + +CHAPITRE XII + + +Les jours passaient avec une désespérante monotonie. Les efforts de +Barrow en vue de trouver du travail pour Tracy ne furent couronnés +d'aucun succès. Partout on lui adressa la même question: + +«A quel syndicat appartient-il?» + +Et Tracy ne pouvait que répondre qu'il n'appartenait à aucun syndicat. + +--Tant pis! Dans ces conditions, il ne m'est pas possible de vous +employer. Mes hommes me quitteraient sur l'heure si je voulais leur +adjoindre un non-syndiqué, un «renard», un «jaune», comme ils disent! + +Enfin Tracy eut une heureuse inspiration: + +--La première chose à faire pour moi est de me faire inscrire dans un +syndicat. + +--C'est très juste, déclara Barrow; il faut le faire, si vous pouvez! + +--Si je _peux_? C'est donc difficile? + +--Mon Dieu, oui, fit Barrow; parfois ce n'est pas facile, loin de là. +Mais vous pouvez toujours courir la chance. + +Tracy essaya, mais sans réussir. Partout on l'éconduisit avec le +conseil de retourner d'où il était venu et ne pas venir enlever +le pain de la bouche des honnêtes travailleurs. Il ne tarda pas à +juger la situation désespérée, ce qui le glaçait jusqu'aux moelles. +«Apparemment existe ici, se dit-il, toutes sortes d'aristocraties +ouvrières, toutes sortes de castes. A moi de jouer le rôle du paria.» +Mais cette pensée pleine d'ironie ne le fit même pas sourire. Il était +devenu si las à la suite de tant de vaines tentatives qu'il ne prenait +aucun plaisir à voir les jeunes compagnons faire des blagues le soir +dans leurs chambres. Comme ils étaient de bonne humeur, ils criaient, +riaient, chantaient, courant à droite, à gauche comme de bonnes bêtes +lâchées dans un pré, finissant généralement par se lancer mutuellement +les coussins à la tête. De temps en temps un coussin volait dans sa +direction; les autres n'auraient pas été mécontents de le voir se +joindre à leurs jeux. Ils l'appelaient familièrement «Johnny Bull», et +il supportait au début leur insistance avec bonne humeur; mais il avait +fini par laisser voir qu'il ne goûtait que fort médiocrement leurs +plaisanteries. + +Dès lors, leur attitude vis-à-vis de lui ne tarda pas à se modifier. +S'il leur avait été sympathique les premiers jours, il n'avait +jamais réussi à conquérir leur affection, et à présent on l'aimait +visiblement de moins en moins. Son cas était naturellement d'autant +plus mauvais qu'il n'avait pas de chance, qu'il ne trouvait pas de +travail, qu'il n'appartenait à aucun syndicat et ne parvenait pas à +s'y faire admettre. On lui faisait volontiers de ces petites allusions +malveillantes dont on ne peut pas se vexer pour de bon, mais il était +clair que seule sa force physique le protégeait contre des insultes +ouvertes. Tous ces jeunes gens l'avaient vu faire des exercices le +matin, après son bain à l'éponge, et ils avaient jugé qu'il devait être +fort comme un athlète et expert dans l'art de la boxe. Il se sentait +d'ailleurs assez humilié à l'idée que ses seuls poings inspiraient du +respect. + +Un soir, en entrant dans la chambre, il y trouvait une douzaine de +camarades en conversation animée, entrecoupée de rires formidables. +Tout le monde se tut à sa vue et il essuya l'affront d'un silence +complet. + +--Bonsoir, messieurs, fit-il en prenant une chaise. + +Personne ne répondit à son salut. Il blêmit de rage, mais se maîtrisa +suffisamment pour ne rien dire. Au bout de quelques secondes de +gêne, il se leva et sortit. Dès qu'il eut refermé la porte, il +les entendit s'esclaffer. L'intention de lui faire un affront +était évidente. Il monta sur le toit, espérant que l'air frais lui +rendrait son sang-froid. Il y trouva le jeune étameur avec lequel +il lia conversation. Comme ils étaient maintenant au même niveau +d'impopularité, ils tiraient quelque réconfort d'être ensemble. En bas, +on avait surveillé les mouvements de Tracy et bientôt les bourreaux +se montrèrent sur le toit, les uns après les autres, apparemment fort +pacifiques. Peu à peu ils laissaient cependant tomber des remarques +dont certaines pouvaient être à l'adresse de Tracy, d'autres pour +l'étameur. Le chef de la conspiration était un petit homme trapu, +amateur du «ring» connu, nommé Allen. Il jouait volontiers le rôle +de maître dans les chambrées sous le toit, et avait déjà à plusieurs +reprises montré des velléités de chercher querelle à Tracy. Après des +miaulements et des chuchotements variés, le jeu des remarques à haute +voix reprit: + +--Combien faut-il pour faire une paire? + +--Deux ordinairement, mais parfois l'un des deux n'a pas assez de sang +dans les veines pour que ce soit une vraie paire. + +Tous riaient. + +--Qu'est-ce que vous disiez des Anglais tout à l'heure? + +--Oh! rien. Des Anglais en général, il n'y a rien à dire; seulement +je... + +--Oui, que disiez-vous? + +--Qu'ils ont un excellent estomac... + +--Qu'ils digèrent fort bien, n'est-ce pas? + +--Et qu'est-ce qu'ils digèrent le plus facilement? + +--Des injures, naturellement. + +De nouveau tous riaient à gorge déployée. + +--Pas commode de les faire battre, pas? + +--Quelle blague de dire que ce n'est pas commode de les faire battre! + +--Qu'est-ce que cela veut dire? + +--Ce n'est pas que ce soit difficile, parce que c'est impossible. + +Nouveaux rires. + +--Celui-ci, tout au moins, n'a rien dans le ventre. + +--C'est bien naturel, dans son cas. + +--Pourquoi ça? + +--Vous ne connaissez donc pas le secret de sa naissance? + +--Non! A-t-il un secret, lui, à ce propos? + +--Je crois bien qu'il en a un, et fameux encore. + +--Quel est-il? + +--Son père était pétrisseur de cire molle. + +Allen s'approcha de l'endroit où se tenaient les deux jeunes gens, et +s'adressa à l'étameur: + +--Ça va-t-il, ces jours-ci? On a des amis! + +--Ça va assez bien. + +--Trouvé beaucoup d'amis, pas? + +--Autant que j'en désire, en effet. + +--C'est bon d'avoir un ami, vous savez, un ami qui vous protège, +c'est-à-dire! Qu'arriverait-il, croyez-vous, si je prenais votre +casquette pour vous frapper à la figure avec? + +--Je vous en prie, monsieur Allen, laissez-moi tranquille, puisque je +ne vous dis rien. + +--Répondez-moi donc! Qu'est-ce qui arriverait, croyez-vous? + +--Je n'en sais rien. + +Tracy éleva la voix très posément pour dire: + +--N'inquiétez donc pas ce jeune homme avec vos questions, car je peux +très bien vous dire ce qui arriverait, moi. + +--Ah! vous pouvez le dire? Ici, les gars! Johnny Bull peut nous +dire ce qui arriverait si j'enlève la casquette de celui-ci pour le +souffleter avec. Venez voir! + +Il prit en effet la casquette de Brady et esquissa le geste, mais +n'eut pas le temps de demander ce qui allait arriver, car c'était +déjà arrivé: et il était en train de chauffer la terrasse avec son +dos. Un grand mouvement se produisit instantanément autour des deux +adversaires, tout le monde criant: «Un ring de boxe! Faites un ring! +Une bataille selon les règles! Johnny est excité! Qu'il montre ce qu'il +sait faire!» + +On traça un espace délimité avec de la craie et Tracy se montra aussi +prêt à commencer la danse que si son adversaire avait été un prince au +lieu d'être un ouvrier. Au fond, il était pourtant un peu surpris de +devoir se mesurer avec un individu aussi vulgaire que ce chenapan, et +cela bien qu'il s'attendît à un événement de ce genre depuis quelques +jours. En un clin d'œil il y eut du monde sur les toits environnants et +aux fenêtres. La lutte commença. Allen n'était pas de taille à vaincre +le jeune Anglais dont la force et l'adresse étaient supérieures. +Il s'étala de tout son long coup sur coup; aussitôt qu'il s'était +relevé, il s'abattait de nouveau, aux applaudissements frénétiques de +l'assistance. A la fin, il lui fallut de l'aide pour se retrouver sur +ses jambes. Alors Tracy refusa de continuer la correction et la lutte +fut terminée. Les amis d'Allen emmenèrent celui-ci dans de lamentables +conditions, la figure tout ensanglantée, et les autres jeunes gens +entourèrent Tracy, le félicitant chaudement en disant qu'il avait +rendu un grand service à toute la maison et que désormais M. Allen +se montrerait plus circonspect dans ses manières et traiterait moins +insolemment ses co-pensionnaires. + +De ce jour Tracy devint un héros, d'une popularité excessive. Jamais +personne n'avait été à ce point populaire dans les chambrées d'en haut. +Mais si leur mépris avait été dur à supporter, leurs approbations +constantes, leur aplatissement devant le vainqueur étaient au moins +aussi intolérables. D'autant plus qu'il se sentait lui-même rabaissé +après cette exhibition de sa personne pour le plaisir de spectateurs +vulgaires appartenant à tout le quartier. Il n'y avait pas que les +hommes à lui témoigner de la reconnaissance pour avoir réduit à rien, +ou tout au moins à des menaces à présent insignifiantes, la jactance +d'Allen. Les jeunes filles--une demi-douzaine environ--avaient beaucoup +de menues attentions pour Tracy, mais surtout Mlle Hattie, la fille +des patrons. Elle lui disait sur le ton le plus engageant: «Je vous +trouve vraiment bien gentil»; et lorsqu'il répondait: «Vous me faites +grand plaisir, miss Hattie», elle ajoutait: «Ne m'appelez donc pas miss +Hattie... Appelez-moi Poussie!» + +Ainsi il était monté en grade! Il avait atteint le sommet de la +considération. Sa popularité était incontestable et complète. Devant +le monde, Tracy montrait un extérieur de calme et de sérénité, mais +son âme était rongée de chagrin et de désespoir. Sous peu il allait se +trouver sans le sou, et sans savoir quoi entreprendre. Il regrettait +amèrement de n'avoir pas soustrait une somme plus importante de la +fortune découverte dans les poches du cow-boy. Il ne dormait plus +la nuit. Une seule et unique pensée ne cessait pas de le torturer: +«Qu'allait-il devenir?» Petit à petit se dessinait dans son esprit +l'idée qu'il eût mieux fait de ne pas rechercher le martyre, de +rester tranquillement chez lui, résigné à n'être et à faire que ce +que peut être et faire en ce monde un noble lord fortuné. Il lutta +courageusement pour chasser de telles idées, mais elles s'infiltraient +sournoisement dans son cerveau, l'empêchant de goûter le sommeil dans +son lit et les savants mélanges d'aliments douteux que préparait Mme +Marsh dans sa cuisine. Rougissant de honte, il arriva un jour à se +dire: «Si seulement mon père savait comment je m'appelle à présent! Il +me semble que... que mon devoir à l'endroit de mon père _exige_ que je +le lui apprenne. Je n'ai aucun droit de le rendre malheureux, je me +suis rendu assez malheureux moi-même pour toute la famille. Vraiment, +il faut qu'il connaisse mon nom.» + +Il se mit à rédiger un câblogramme ainsi conçu: «Mon nom américain est +Howard Tracy». + +On ne pourrait attribuer à cette phrase aucun sens défavorable; on +pouvait l'interpréter comme on voulait, et certainement son père n'y +verrait que la preuve d'un désir naturel de faire plaisir de la part +d'un fils affectueux. Poursuivant ces réflexions, Tracy se dit: «S'il +m'envoie une dépêche me disant de revenir... voilà ce que je ne puis +pas faire, ce que je ne _dois_ pas faire! Je suis venu ici dans un but +élevé, je ne peux pas y renoncer par lâcheté. Non, non, impossible +de retourner à la maison, du moins je ne le désire nullement. +Toutefois... ne serait-ce pas mon devoir de revenir, étant données +les circonstances? Il est très âgé, et il peut avoir grand besoin de +moi au déclin de sa vie. Il faut que j'y réfléchisse longuement. Dans +certaines éventualités, j'aurais tort de rester ici, mais cela gâterait +tout s'il me demandait de revenir _immédiatement_. A bien considérer... +avoir un foyer... c'est quelque chose tout de même... On est bien +excusable d'aimer son foyer... d'aimer à le revoir dans sa vie... ne +serait-ce que de temps en temps...» + +Il se dirigea vers un bureau de télégraphe où on lui fit cet accueil +que Barrow appelait «la courtoisie officielle de Washington», +c'est-à-dire que l'on vous traite comme le dernier va-nu-pieds jusqu'au +moment où l'on découvre que vous êtes un homme du Parlement. Alors +on vous inonde d'une obséquiosité nauséabonde. Seul un jeune homme +de dix-sept ans environ, en train de lacer ses chaussures, y était +au service du public. Le pied sur une chaise, il tournait le dos au +guichet. Il lança un coup d'œil par-dessus son épaule, toisant Tracy, +et continua de lacer son soulier. Tracy écrivit sa dépêche, puis +attendit, attendit toujours, mais l'autre ne finit pas. Enfin Tracy dit: + +--Ne pourriez-vous pas prendre ma dépêche? + +Le jeune homme le regarda par-dessus l'épaule avec un air de répondre: + +«Ne pensez-vous pas que vous pourriez attendre encore une minute?» + +Mais les chaussures furent lacées finalement, et il prit la dépêche. +L'ayant examinée, il leva des yeux étonnés sur Tracy, qui crut y lire +une expression de déférence à laquelle il n'était guère plus habitué. +Le gamin se mit à lire l'adresse à haute voix: + +--A lord Rossmore! Nigaud! Est-ce que vous le connaissez? + +--Mais oui. + +--Vraiment! Et il vous connaît aussi? + +--Eh bien... oui. + +--Diable! Et vous croyez qu'il vous répondra? + +--Je crois que oui. + +--Puisque vous le dites! (Il changea de ton.) Où faut-il vous envoyer +la réponse? + +--Je viendrai la chercher. Quand dois-je revenir? + +--Je ne sais pas. Je vous l'enverrai. Donnez-moi votre adresse, et je +vous l'enverrai dès qu'elle sera parvenue ici. + +Tracy ne tenait guère à cette proposition; il était maintenant assuré +du respect de ce jeune homme, et il ne voulait pas gâcher ce petit +triomphe en lui donnant sa trop modeste adresse. Il répondit donc de +nouveau qu'il reviendrait et sortit du bureau. + +Tout en réfléchissant, il flâna quelque temps. A vrai dire, il trouvait +quelque agrément à se sentir respecté. Au fond, se disait-il, rien +n'est plus grotesque que la manière dont on s'attire la considération +des autres. A la pension, on l'avait en grande estime pour avoir rossé +Allen. La raison ne valait donc rien. Et il y avait, d'après lui, bien +moins de mérite à être en correspondance avec un lord; pourtant le +jeune employé lui avait permis de croire qu'un tel mérite existait. + +Voilà son câblogramme en route pour la maison paternelle; il lui +suffisait de se le dire pour se sentir réconforté. Il marchait avec une +réelle allégresse, le cœur rempli de joie. Il rejeta ses hésitations +récentes et s'avoua très heureux à l'idée de renoncer à son expérience +et de pouvoir rentrer chez lui. Son désir de tenir la réponse de son +père ne cessait de croître et de gagner extraordinairement en intensité +à mesure que les minutes s'écoulaient. Il attendit d'abord une bonne +heure, se promenant sans but pour faire passer le temps, mais incapable +de s'intéresser à rien de ce qu'il voyait. Enfin il se décida à +retourner au bureau du télégraphe pour demander si la réponse était +arrivée. Le gamin répondit: + +--Pas encore... + +Regardant la pendule, il ajouta: + +--Et je doute qu'une réponse parvienne aujourd'hui. + +--Pourquoi? + +--Il se fait déjà tard. Une dépêche n'est jamais remise aussi vite +qu'on le désire; le destinataire peut être sorti, et puis, vous voyez, +il est près de six heures ici, ce qui fait que là-bas c'est déjà la +nuit. + +--Vous avez raison, dit Tracy, je n'avais pas pensé à cela. + +--Il doit être au moins onze heures, là-bas, je pense; vous n'aurez +donc probablement pas de réponse ce soir. + + + + +CHAPITRE XIII + + +Tracy rentra à la pension. C'était l'heure du souper. Les odeurs +de la salle à manger lui paraissaient maintenant plus horribles et +plus insupportables que jamais, mais la pensée de sa délivrance +prochaine lui donnait des forces. A la fin du repas, il lui aurait +été difficile de dire exactement ce qu'il venait de manger, et quant +à la conversation, il ne l'avait pas un instant écoutée. Ses pensées +n'avaient pas quitté le château somptueux de son père, comme son +cœur n'avait pas cessé de se réjouir à l'avance. Même le souvenir du +laquais en culotte courte, symbole vivant de la plus scandaleuse des +inégalités, ne lui avait pas paru trop désagréable. + +Le repas achevé, Barrow lui proposa de passer la soirée dans une +réunion où un ouvrier de ses camarades devait faire une conférence. +Tracy accepta. La conférence, qui traita de «la Presse américaine», +ne fut guère que l'introduction à une discussion assez ennuyeuse. Au +cours de celle-ci, le hasard voulut qu'un forgeron nommé Tompkins prît +la parole pour faire le procès de tous les souverains et de tous les +grands seigneurs de la terre. Il leur reprocha leur égoïsme qui les +empêchait de renoncer à des dignités qu'ils ne devaient jamais à leurs +mérites personnels. Il déclara qu'aucun souverain ni fils de souverain, +aucun lord ni fils de lord, s'il était sensé, n'oserait regarder un +autre homme sans ressentir de la honte... de la honte naturelle et +légitime, comme détenteur de biens et de privilèges obtenus grâce à des +injustices et à des crimes innombrables commis aux temps passés. Et il +termina par cette phrase: «S'il y avait dans cette salle un lord, ou +le fils d'un lord, j'aimerais à discuter avec lui, pour essayer de lui +prouver combien sa situation est fausse et dégradante. J'essaierais de +l'inciter à y renoncer pour toujours, afin de prendre place dans les +rangs des hommes vraiment dignes, décidés à vivre sur un pied d'égalité +honnête et juste, afin de gagner par un travail utile le pain qui lui +est nécessaire, afin de faire fi des ridicules protestations de respect +dont il est l'objet, et de se contenter du respect dû à ceux-là seuls +qui ont une valeur personnelle.» + +Tracy fut de nouveau influencé par ces paroles simples. «Vraiment, il +y a quelque chose de dégradant à faire tant de cas de ces honneurs +héréditaires», se dit-il avec un grand trouble, ne sachant plus à quel +saint se vouer. Lorsqu'ils furent sortis de cette réunion, Barrow +murmura: + +--Quel discours idiot que celui de ce Tompkins! + +Cette remarque imprévue eut pour effet de verser un baume +rafraîchissant dans l'âme démoralisée de Tracy. Ce furent à ses +oreilles les paroles les plus douces imaginables; elles enlevèrent du +coup la sensation de honte qui volontiers pesait sur les épaules du +jeune renégat si incertain de lui-même; elles prononcèrent par le fait +son absolution devant le tribunal de sa propre conscience. + +--Venez dans ma chambre fumer une pipe, fit Barrow. Et Tracy accepta +avec joie, brûlant du désir d'entendre celui-ci développer les +arguments qui réduiraient à néant les prétentions de l'orateur. + +--Quelles sont vos objections au discours de Tompkins? demanda-t-il +lorsqu'ils furent assis dans la chambre. + +--D'abord, je lui reprocherai de ne tenir aucun compte de la nature +humaine, et d'exiger d'un autre individu qu'il fasse un sacrifice dont +il serait lui-même le premier totalement incapable. + +--Vous voulez dire que... + +--Voici ce que je veux dire; c'est très simple... Tompkins est +forgeron; il a une famille; il est salarié; il gagne peu et travaille +dur. Supposez que là-bas, en Angleterre, quelqu'un meure, en lui +laissant tout à coup l'héritage d'un titre de lord et d'un revenu d'un +demi-million de dollars par an. Que ferait-il? + +--Je suppose que... naturellement... il refuserait... + +--Quelle blague! Il sauterait dessus sans perdre une seconde. + +--Vous croyez vraiment qu'il ferait cela? + +--Si je crois! Non, je ne le crois pas, j'en suis aussi sûr que je suis +ici. + +--Pourquoi? + +--Pourquoi? Mais parce qu'il n'est pas fou. + +--Alors vous pensez qu'il faudrait être fou pour... + +--Non pas. Fou ou pas fou, il sauterait dessus. N'importe qui en ferait +autant. N'importe qui et partout... quiconque a un souffle de vie. Et +il me semble avoir connu des gens qui, bien que morts, se lèveraient de +leur tombe pour courir après. Je le ferais, moi qui vous parle. + +Ceci était un baume, ceci était la guérison, ceci était tranquillité et +paix et réconfort! + +--Mais je vous croyais ennemi de la noblesse? + +--De la noblesse héréditaire, oui! Mais cela n'a pas la moindre +importance. Je suis ennemi des millionnaires aussi, mais il serait +dangereux de m'offrir la position! + +--Vous l'accepteriez? + +--Je quitterais les funérailles de mon plus cher ennemi pour aller bien +vite assumer la charge et les responsabilités qu'elle comporte. + +Tracy réfléchit un instant, puis dit: + +--Je ne sais pas si j'ai bien saisi l'enchaînement de vos raisons. Vous +dites que vous êtes hostile à la noblesse héréditaire, mais qu'en même +temps vous n'hésiteriez pas, si l'occasion s'offrait, à... + +--A en être! Je l'accepterais sur l'heure. Et il n'y a pas dans tout +notre club un ouvrier qui n'en fît autant. Il n'y a pas un avocat, +médecin, directeur de journal, auteur, penseur, fainéant, président de +conseil d'administration, que dis-je? il n'y a pas un être humain aux +États-Unis qui ne saisît l'occasion. + +--Excepté moi, fit Tracy doucement. + +--Excepté vous! + +Barrow arrivait à peine à prononcer ces deux mots, tant son indignation +lui serrait la gorge, l'étouffait. Et il n'en put trouver d'autres, +mais se leva, vint se poster devant Tracy, le regardant d'un air outré, +puis répéta: + +--Excepté _vous_! + +Enfin il s'affaissa sur sa chaise comme quelqu'un qui abandonne la +partie, en disant: + +--Il use toutes ses forces et tous ses nerfs dans l'espoir de trouver +quelque travail, si humiliant fût-il, et pourtant il a l'audace de +vouloir vous faire croire qu'il n'accepterait pas l'héritage d'un lord +si la chance s'offrait à lui. Tracy, ne me faites pas sortir de mes +gonds; je n'ai pas la force d'écouter des niaiseries semblables, sans +que cela me rende malade! + +--Je n'avais nullement l'intention de vous ennuyer, Barrow; je voulais +seulement dire que si jamais l'héritage d'un lord se trouvait sur mon +chemin... + +--Là, ne vous en préoccupez donc plus, cela vaudra mieux. En outre, il +m'est facile de deviner ce que vous feriez. Êtes-vous autrement fait +que moi? + +--Non. + +--Avez-vous d'autres qualités supérieures? + +--Eh! non, certainement. + +--Êtes-vous aussi à la hauteur? Allons! + +--En vérité, vous me questionnez si brusquement... + +--Brusquement? Qu'y a-t-il de brusque dans tout ça? Ma question n'est +pas bien compliquée, d'ailleurs. Faites la comparaison à un point de +vue strict, au point de vue des mérites... Vous admettrez tout de +suite qu'un ouvrier ébéniste qui gagne ses vingt dollars par semaine, +qui a été solidement cultivé par le contact avec d'autres, par une +vie tantôt difficile, tantôt favorisée, par des hauts et des bas, est +tout de même bien supérieur à un garçon comme vous, qui ne sait rien +d'utile, qui n'arrive pas seulement à gagner de quoi manger, qui n'a +aucune expérience de la vie et de sa gravité, qui n'a aucune culture +si ce n'est celle des livres, culture qui n'élève pas un homme, mais +lui fournit quelques vains moyens de briller; allons donc! si moi je +prétends ne pas cracher sur une telle situation, quel droit avez-vous +de le faire, que diable! + +Tracy dissimula sa joie, bien qu'il eût grande envie de remercier +l'ébéniste pour avoir fait cette dernière remarque. Soudain il eut une +idée, et il dit avec vivacité: + +--Écoutez: une chose seulement me chiffonne dans vos principes, s'il +faut les appeler ainsi. Vous paraissez illogique avec vous-même. Vous +êtes hostile à l'aristocratie, et vous accepteriez de devenir un lord, +c'est entendu. Dois-je conclure que vous ne reprochez pas à un lord de +l'être et de le demeurer? + +--Certainement, je ne le lui reproche pas. + +--Et vous ne blâmeriez ni Tompkins, ni vous-même, ni moi, ni personne +pour accepter de devenir un lord si cela s'offrait. + +--Pour sûr que je ne le ferais pas. + +--Eh bien! _Qui_ blâmeriez-vous, alors? + +--La nation entière,--et, par le fait tout groupement d'individus,--qui +consent à s'abaisser devant l'injurieuse existence d'une aristocratie +héréditaire de laquelle ils sont exclus. + +--Ce raisonnement me paraît manquer de clarté. + +--Pas le moins du monde. Je vois très clair dans cette affaire. Si +j'avais le pouvoir de détruire le système qui établit les aristocraties +en déclinant un tel honneur alors je serais une canaille en +l'acceptant. Et si une quantité suffisante de la masse du peuple était +prête à se joindre à moi pour détruire le système, je serais également +une canaille en me refusant à les aider. Tant que mon acte de refus ne +saurait en rien modifier la règle que j'abhorre, je n'ai aucune raison +de le faire. + +--Je crois vous avoir compris. + +--A la bonne heure! Vous n'êtes donc pas tout à fait incapable de caler +une idée dans votre tête, à condition de faire un effort suffisamment +long. + +--Merci! + +--Il n'y a pas de quoi! Laissez-moi vous donner un bon conseil: quand +vous serez de retour chez vous, si vous trouvez votre nation entière +prête à secouer le joug affreux des nobles seigneurs, prêtez-y la main. +Mais, dans le cas contraire, si l'on vous propose de prendre la place +du quelque lord, ne vous montrez pas un imbécile, acceptez carrément! + +Tracy répondit en toute sincérité, et même avec enthousiasme: + +--Aussi vrai que je suis en vie, je ferai ainsi! + +Barrow ne put s'empêcher de rire. + +--Jamais je n'ai vu un type comme vous, fit-il; je commence à croire +que vous possédez une imagination de première classe. A vous voir, +ne dirait-on pas que les fantaisies les plus absurdes peuvent, dans +l'instant, se figer dans les limites étroites de la réalité? A vous +entendre, on pourrait presque supposer que vous ne seriez pas surpris +si la succession d'un lord vous fût tendue sur un plateau! + +Tracy rougit et Barrow ajouta: + +--La succession d'un lord! Soyez donc disposé à la prendre! En +attendant, nous allons modestement continuer de chercher, s'il est +possible, à vous trouver une place comme surveillant dans une fabrique +de saucisses, à six ou huit dollars par semaine. C'est à cela que nous +devons nous arrêter, sans espoir d'aller au delà! + + + + +CHAPITRE XIV + + +Tracy s'en fut se coucher, paisible et heureux comme il ne l'avait pas +été depuis longtemps. Il avait entrepris une tâche pénible, il avait +fait de son mieux pour soutenir la lutte, cela était en sa faveur. S'il +était vaincu: il n'y avait pas lieu d'en avoir honte non plus. En sa +qualité de vaincu, il avait le droit de renoncer à la lutte avec les +honneurs de la guerre, et de reprendre dans la société du monde la +place pour laquelle il était né. Pourquoi ne le ferait-il pas? Même +un ébéniste républicain n'hésiterait pas à agir ainsi. Décidément, sa +conscience pouvait se reposer en paix. + +Il se réveilla, frais et dispos, avide de recevoir son câblogramme. +Il était né aristocrate, il avait vécu en démocrate pendant quelque +temps, et était redevenu aristocrate. Il constata non sans surprise +que ce dernier changement s'était effectué sans secousses, et que ses +idées d'aristocrate étaient bien moins factices que celles qu'il avait +prônées depuis quelque temps. S'il y avait porté son attention, il +aurait pu remarquer également que ses façons avait repris une certaine +raideur à la suite de cette seule nuit; qu'il tenait déjà la tête un +peu plus haute que la veille. + +Arrivé au rez-de-chaussée, il allait pénétrer dans la salle à manger +lorsqu'il aperçut le vieux Marsh qui du doigt lui faisait signe +d'approcher. Vexé, il dit sur un ton de dignité offensée, tel un grand +seigneur: + +--Est-ce à moi que cela s'adresse? + +--Oui. + +--Dans quel but? + +--Je désire vous parler... en particulier. + +--Vous pouvez bien me parler ici. + +Marsh fut surpris, on eût dit désagréablement. Il s'approcha et déclara +sur un ton hargneux: + +--En public alors, si vous le préférez. Bien que ce ne soit pas dans +mes coutumes. + +Les pensionnaires, intéressés, les entouraient déjà. + +--Dites donc ce que vous avez à me dire! fit Tracy. + +--Eh!... n'avez-vous pas oublié quelque chose? + +--Moi? Pas que je sache. + +--Ah! pas que vous... sachiez... Réfléchissez, s'il vous plaît, une +minute. + +--Je n'ai pas besoin de réfléchir. Cela ne m'intéresse pas. Si cela +vous intéresse, dites-le donc sans ambages. + +--En ce cas, dit Marsh, haussant le ton, eh bien, vous avez oublié de +payer votre pension hier... puisque vous tenez à l'apprendre en public. + +C'était la vérité: cet héritier d'un million annuel avait été si +absorbé par ses réflexions qu'il n'avait pas songé aux trois ou quatre +dollars qu'il devait. Il fallait se l'entendre dire devant tous ces +gens qui commençaient déjà à jouir secrètement de son embarras. + +--S'il ne s'agit que de cela, voici votre argent et gardez votre +frayeur pour une occasion meilleure, monsieur! + +Tracy mit la main dans sa poche avec un mouvement de mauvaise humeur, +mais il ne la retira point. Il devint très pâle. L'attitude des +assistants montra clairement que l'intérêt gagnait de seconde en +seconde en intensité. Quelques visages s'épanouirent de contentement. +Après un silence d'anxiété visible, Tracy parvint à formuler sa +stupéfaction: + +--On m'a volé. + +Les yeux du vieux Marsh flamboyèrent d'un feu tout espagnol et il +s'écria: + +--Volé! Ah! c'est là ce que vous vouliez me chanter. Un air trop connu, +monsieur; on l'a trop souvent essayé dans cette maison. Tout le monde +nous le sert, quand on n'a pas trouvé le travail que l'on veut, ou +que l'on ne veut pas du travail que l'on trouve. Assez! Le tour de M. +Allen, maintenant! Lui aussi a oublié de payer hier soir. Voyons s'il +ose un prétexte aussi piteux. + +Une des négresses survint, dégringolant l'escalier à toute vitesse, en +proie à une excitation considérable. + +--Monsieur Marsh, M. Allen s'est sauvé! + +--Qu'est-ce que vous dites? + +--Oui, monsieur; il a débarrassé sa chambre sans rien laisser... Il a +pris essuie-mains et savons! + +--Ce n'est pas vrai! + +--C'est comme cela, comme je vous le dis, et disparus aussi les +chaussons de M. Sumner, et la veste de M. Naylor. + +M. Marsh rageait à cette nouvelle; il se retourna vers Tracy: + +--Répondez-moi donc maintenant! Quand allez-vous payer? + +--Aujourd'hui même, puisque vous êtes si pressé. + +--_Aujourd'hui_, dites-vous? Dimanche, un sans-travail comme vous? +Voilà une réponse qui m'amuse! Allons donc! Où irez-vous chercher +l'argent? + +Tracy, furieux à son tour, jugea que la plaisanterie avait assez duré. +L'envie d'en imposer à toutes ces petites gens lui venait. + +--J'attends un câblogramme de chez moi, lança-t-il, dédaigneux. + +Le vieux Marsh resta bouche bée de surprise. L'idée lui paraissait si +énorme, si extravagante, qu'il dut chercher ses paroles. Lorsqu'il eut +retrouvé son assiette, il eut recours aux sarcasmes. + +--Un câblogramme! Pensez donc, messieurs et dames, il attend +un câblogramme. Lui, attendre un câblogramme, ce fainéant, ce +propre-à-rien, ce nigaud. De son papa, sans doute! Naturellement. Un +dollar ou deux le mot... ce n'est rien, ça; chez lui, on ne se soucie +pas de ces bagatelles. Voilà ce qui s'appelle avoir un père. Son père +doit être, je suppose, au moins... son père est, évidemment... + +--Mon père est un lord d'Angleterre! + +Le groupe fut abasourdi devant l'immensité de l'impudence de ce jeune +vaurien. L'instant d'après, tous s'esclaffèrent d'un rire qui faisait +sauter les fenêtres sur leurs gonds. Tracy était trop en colère pour se +rendre compte qu'il venait de commettre une sottise. + +--Laissez-moi passer, s'il vous plaît, fit-il, je... + +--Un instant, interrompit Marsh en s'inclinant profondément avec +ironie; où Sa Seigneurie veut-elle se rendre? + +--Chercher le câblogramme. Laissez-moi passer. + +--Excusez, mais Sa Seigneurie restera ici. + +--Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire que ce n'est pas d'hier que je tiens pension... Je veux +dire que je ne me laisse pas monter le cou par n'importe qui, fils de +n'importe quoi, venu s'installer sous mon toit parce qu'il n'est bon à +rien chez lui; je veux dire que je ne vous laisserai pas vous échapper +aussi facilement! + +Tracy fit un pas vers le vieil homme, mais Mme Marsh s'interposa, +disant: + +--Monsieur Tracy, je vous en prie! + +Puis elle se tourna vers son mari: + +--Vous devriez tenir votre langue, au lieu de susciter un scandale! +Qu'est-ce qu'il a donc fait pour se voir traiter de la sorte? Vous ne +vous apercevez donc pas qu'il a momentanément perdu la tête à cause de +tous ses ennuis et de sa détresse. Il n'est pas responsable. + +--Je vous remercie de faire preuve de tant de bonté, madame, fit Tracy, +mais je n'ai pas du tout perdu la tête, et si vous vouliez bien me +permettre d'aller jusqu'au bureau du télégraphe... + +--Vous n'irez pas, criait Marsh. + +--Ou d'envoyer... + +--Envoyer? C'est plus fort que tout le reste! S'il y a quelqu'un assez +idiot pour faire les commissions d'un dindonneau de cet acabit... + +--Voici M. Barrow qui voudra bien, si je le lui demande. Barrow! + +Mais tous clamèrent maintenant à la fois: + +--Eh! Barrow! Il attend un câblogramme! + +--Câblogramme de son papa, vous savez! + +--Oui, câblogramme du marchand de cire! + +--Eh! dites donc, Barrow! Ce type est un lord; enlevez votre chapeau, +s'il vous plaît, et la veste, pendant que vous y êtes! + +--Oui, il s'est perdu et a oublié sa couronne, et il a télégraphié à +son paternel de la lui envoyer. + +--Allez sur-le-champ querir ce câblogramme, Barrow! Sa Hautesse est un +peu fatiguée aujourd'hui. + +--Taisez-vous un peu, leur cria Barrow. + +Puis il se tourna vers Tracy en disant, plutôt avec sévérité: + +--Qu'est-ce qui vous arrive? Comment vous êtes-vous laissé aller à +raconter des billevesées de la sorte? Je vous croyais plus raisonnable. + +--Je n'ai pas raconté de billevesées, et si vous vouliez être assez +aimable pour aller jusqu'au bureau du télégraphe... + +--Ne continuez donc pas! Je suis votre ami envers et contre tout, et +tant qu'il s'agit de quelque chose de raisonnable. Mais vous avez perdu +la tête, et cette perspective fallacieuse d'un câblogramme... + +--Moi j'irai jusqu'au bureau, dit Brady. + +--Je vous remercie du fond de mon cœur. Allez-y vite, et nous verrons +bien! + +Brady partit. Il y eut dès cet instant une accalmie, comme si un doute +très vague venait d'envahir les cerveaux, un doute que l'on aurait +pu formuler ainsi: «Après tout, il se peut que ce garçon attende une +dépêche... il se peut qu'il ait un père quelque part... il se peut que +nous nous soyons avancés un peu trop loin en nous moquant de _tout_ ce +qu'il a dit». D'abord on avait cessé de croire, peu à peu les murmures +et les chuchotements cessèrent de même. Le groupe se dispersait +lentement, les uns après les autres gagnaient la salle à manger. Barrow +essaya d'y emmener Tracy, qui répliqua: + +--Pas encore, Barrow, tout à l'heure! + +Mme Marsh et Hattie essayèrent à leur tour de le persuader, mais il +leur déclara: + +--J'aime mieux attendre... qu'il soit de retour. + +Le vieux Marsh lui-même commença à craindre d'avoir été un peu vif, et +il passa devant Tracy en lui lançant un regard contenant une invite, +mais l'attitude positive du jeune Anglais l'empêcha de parler. Le quart +d'heure d'attente parut interminable dans ce silence morne. Quand enfin +on entendit les pas de Brady dans l'antichambre, chacun se leva et vint +près de la porte. Et tout ébaubis ils purent voir Brady remettre une +enveloppe à Tracy. Celui-ci, d'un air triomphant, déchira l'enveloppe +et jeta un coup d'œil sur son contenu. Mais le télégramme glissa entre +ses doigts et tomba à terre. Il était pâle comme un linge. Le message +ne contenait que ce seul mot: + +«Merci». + +La honte et le désespoir de Tracy firent une certaine impression sur +l'assistance. Toutefois, sans l'amitié de Barrow, il eût été non +seulement pénible, mais impossible au jeune homme de demeurer dans la +pension Marsh. + +--Après la pluie le beau temps; oublions cette journée désagréable, et +vous, Tracy, reprenez courage; je vous trouverai du travail, car il +faut que vous soyez réhabilité dans l'esprit de tous! disait Barrow +avec bonhomie. + +Mais deux longues journées, deux journées interminables pour Tracy, +s'écoulèrent encore, sans qu'aucun rayon de soleil parût à l'horizon. + +Enfin, un soir Barrow demanda à Tracy: + +--Puisque vous avez eu de l'instruction, est-ce que vous ne sauriez pas +peindre... un tout petit peu? Savez-vous tenir un pinceau? + +Tracy déclara qu'en effet l'art du dessin et même de la peinture +à l'aquarelle et à l'huile ne lui était point étranger. Ce fut la +planche de salut. Barrow connaissait deux Allemands qui gagnaient +confortablement leur vie en faisant les portraits des petits +boutiquiers. L'un savait tant bien que mal dessiner un personnage +ressemblant, l'autre était chargé d'exécuter les accessoires, mais +il ne réussissait que les canons; c'était la seule chose qu'il avait +appris à dessiner lorsqu'il était matelot. Leurs affaires prospéraient, +mais ils rencontraient souvent des contretemps, car tantôt un +charcutier aurait préféré être représenté auprès de son comptoir, +tantôt un forgeron à côté de son enclume. Tous devaient se contenter +du canon. Un mécanicien aurait commandé son portrait s'il avait été +possible de substituer une locomotive à l'engin de guerre. Tracy +affirma qu'il n'aurait aucune difficulté pour satisfaire à ce désir. + +Dès le lendemain, après une présentation chaleureuse, Barrow laissa +son ami avec les deux artistes, et Tracy réussit une locomotive qui +fit l'enchantement de tout le monde. Il devint dès lors l'associé +des artistes et ses jours se passèrent à représenter en peinture des +paysages, des pots de fleurs, des rochers, des chats, des guitares, +des pianos, des saucisses, des camions, avec un succès croissant. + +Tracy gagnait sa vie, et une grande fierté avait maintenant succédé à +son désespoir. + + + + +CHAPITRE XV + + +Le colonel Sellers était visiblement plongé dans des réflexions d'une +extrême gravité, lorsque son vieil ami, le représentant non reconnu de +Cherokee, lui dit: + +--A vous voir, on pourrait supposer que vous êtes en train de former +quelque projet si vaste que les réserves de la Banque d'Angleterre +suffiraient à peine à sa réalisation! + +Le colonel fut extrêmement surpris: + +--Hawkins, vous me faites trembler. Vous savez donc lire dans la pensée +d'autrui? + +--Non, je ne m'en suis jamais occupé. + +--Expliquez alors comment vous avez pu avoir cette idée à ce moment +même! C'est ce qu'on appelle lire dans la pensée, et pas autre chose. +Car j'élabore en réalité un projet qui nécessite les fonds de la Banque +d'Angleterre. Comment l'avez-vous deviné? Voilà qui est intéressant. + +--Ce ne fut qu'une simple idée qui traversa mon esprit par hasard. +D'autre part, je comprends fort bien que pour vos divers projets des +millions soient nécessaires, mais depuis quelque temps vous ne parlez +que de milliards... Cela seul me fait supposer que vous chérissez en +secret un projet infiniment plus grand. + +L'intérêt et l'étonnement du noble lord s'accrurent à chacune de ces +paroles, et plein d'admiration il répondit: + +--Votre raisonnement est d'une logique merveilleuse, Washington! Il +témoigne, si je ne me trompe, d'une perspicacité de premier ordre. Il +est donc juste que je vous fasse part de ce qui me préoccupe. Je n'ai +pas besoin de vous dire que ceci est entre nous; comme vous le verrez +par vous-même, mon projet aura plus de chances de succès s'il est +ignoré de tous jusqu'au bon moment. Avez-vous remarqué que j'ai ici un +grand nombre de livres et de brochures se rapportant à la situation en +Russie? + +--Il faudrait être tout au moins aveugle pour ne pas le remarquer. + +--Mes études ont eu un résultat définitif. La Russie est une grande, +une magnifique nation, qui mérite d'être libérée de l'autocratie. + +Il fit une pause, puis ajouta sur un ton très net: + +--Quand je disposerai de ces sommes, je la délivrerai. + +--Sapristi! + +--Vous n'avez pas besoin de sursauter pour cela! + +--Mon Dieu! Lorsque vous voulez émettre des idées de cette envergure, +vous feriez bien d'aller doucement si vous ne tenez pas à voir votre +interlocuteur sauter en l'air et du coup traverser le plafond; vous +devriez même prévenir en faisant du bruit, de l'agitation, bref, +quelque excentricité de préférence, afin de le mettre sur ses gardes. +Mais continuez, s'il vous plaît. Je me sens un peu mieux... je suis +tout oreilles. + +--Voilà! J'ai donc examiné la question et je suis arrivé à cette +conclusion que la méthode employée par les patriotes russes, quoique +n'étant pas mauvaise, est loin d'être la meilleure, ni surtout la +plus rapide. Ils veulent révolutionner la Russie par en dedans, ce +qui est lent et plein de dangers pour les instigateurs. Savez-vous +comment Pierre le Grand s'y prit avec son armée? Il ne commença pas les +préparatifs de la lutte sous les yeux des strélitz qu'il lui fallait +exterminer. Au contraire, il partit de loin, avec un seul régiment, +en secret. Avant que les strélitz en fussent informés seulement, son +régiment était déjà une armée, et, leur position étant tournée, ils +durent se défiler. Rien que cette petite idée fonda le plus effroyable +despotisme que le monde ait connu. La même petite idée pourra servir +à briser ce despotisme. C'est ce que la réalisation de mon projet ne +manquera pas de prouver. Je vais m'installer sur les flancs du monstre, +et mettre en œuvre le plan de Pierre le Grand. + +--Ceci est d'un intérêt colossal, Rossmore. Comment allez-vous vous y +prendre? + +--Je vais tout d'abord faire l'acquisition de la Sibérie où +j'instaurerai la république. + +--Paf! Encore un coup où il aurait fallu prévenir! Acheter la Sibérie? + +--Mais oui, aussitôt que je serai en possession des fonds. Je me moque +totalement du prix, je suis acquéreur. Remarquez ceci maintenant,--je +garantis que vous n'y avez jamais songé. Où, dans quelle contrée +trouveriez-vous le plus de virilité noble, de courage, d'héroïsme, +d'abnégation, de dévouement à un idéal élevé, d'amour de la liberté, de +grande culture et de vastes intelligences proportionnellement au nombre +des habitants? Devinez-vous quel est ce coin de la terre entre tous +privilégié? + +--La Sibérie! + +--Juste! + +--Vous avez raison, il n'y a pas de doute; mais j'avoue que je n'y +avais jamais pensé. + +--Personne n'y pense jamais! Mais il en est ainsi, tout de même. Dans +ces mines, dans ces prisons de là-bas, on a réuni une foule d'hommes +entre les meilleurs, les plus nobles et les plus capables que Dieu ait +jamais créés. Supposez que vous ayez une telle population à vendre, +vous ne l'offririez pas au despotisme? Non! le despotisme ne sait +pas l'utiliser; vous perdriez de l'argent. Le despotisme ne sait se +servir que de bétail humain. Mais supposez que vous alliez lancer une +république! + +--En effet, je comprends. Ce sont précisément les matériaux rêvés. + +--Je le présume! Voilà cette Sibérie dotée des matériaux les plus +superbes, les mieux choisis qui soient au monde pour une république, +et il en vient d'autres, sans cesse, tout le temps il en vient, +n'est-ce pas? Quotidiennement, hebdomadairement, mensuellement, cette +terre est ainsi peuplée grâce au système le mieux combiné qu'on ait +jamais inventé probablement. Grâce à ce système, la totalité des cent +millions d'individus de la Russie est continuellement et patiemment +tamisée, tamisée par les soins de myriades d'experts entraînés, +d'espions payés par l'empereur en personne. Dès que ceux-ci mettent +la main sur un homme, une femme ou un enfant exceptionnellement doué +par la nature, ou instruit, ou d'intelligence ou de caractère élevé, +ils l'expédient tout droit en Sibérie. C'est admirable... c'est +merveilleux! L'application du système est à tel point parfaite et si +efficace, qu'elle maintient la moyenne de la population russe au niveau +d'intelligence et d'instruction du tsar. + +--Voyons, n'exagéreriez-vous pas un peu? + +--Eh!... c'est en tout cas ce que l'on dit. Pour ma part, je ne serais +pas éloigné de croire que l'on ment. Mais, en vérité, ce serait +scandaleux que l'on puisse médire de toute une nation de la sorte. +Maintenant, vous êtes à même d'apprécier la valeur des matériaux +républicains qui sont accumulés en Sibérie! + +Il s'arrêta, en proie à une émotion compréhensible, mais son ardeur et +son énergie reprirent rapidement le dessus, et il se dressa, debout, +pour ajouter: + +--A l'instant où j'organiserai cette république-là, la vive lumière de +liberté, d'intelligence qui alors rayonnera sur le monde apparaîtra +aux yeux de tous comme un nouveau soleil. La multitude innombrable des +esclaves russes se lèvera pour marcher vers l'Est, en laissant derrière +eux... quoi? un trône vide dans un pays à l'abandon. Voilà ce que l'on +peut réaliser, et, par Dieu, c'est ce que je réaliserai. + +Il demeura un instant sans bouger, secoué au plus profond de son être +par cette vision sublime, puis ajouta avec une gravité impressionnante: + +--Je vous prie de m'excuser, commandant Hawkins; c'est la première +fois que je me sers de cette expression... sacrilège... vous me le +pardonnerez... + +Hawkins fit signe qu'il ne demandait pas mieux. + +--Vous comprenez mon exaltation dans les circonstances actuelles?... +De naissance, je suis un démocrate, et si un héritage m'a rendu +aristocrate... + +Le lord s'arrêta brusquement, son corps se raidit et, muet de +stupéfaction, il regarda par la fenêtre, dépourvue de rideaux. A la +fin, il fit un geste pour attirer l'attention de Hawkins, disant, hors +d'haleine par l'émotion: + +--Regardez! + +--Qu'est-ce, colonel? + +--La chose! + +--Non? + +--Vrai comme je vous parle. Tenez-vous bien tranquille. Je +l'impressionne par le fluide... j'y concentre toutes mes forces. J'ai +pu l'amener jusque-là... je vais l'attirer dans la maison, à présent; +vous allez voir! + +Il commença à gesticuler dans l'air avec les deux mains, comme un +magnétiseur. + +--Là! Voyez! Je l'ai fait sourire. Regardez! + +C'était parfaitement exact. Tracy, qui se promenait tranquillement, +avait soudain aperçu les armoiries de sa famille au-dessus de la porte +d'entrée de cette maison d'aspect désolé. Les armoiries l'avaient fait +sourire. Ce n'était pas étonnant, elles avaient fait sourire tout le +monde et jusqu'aux chats du quartier. + +--Regardez, Hawkins, regardez! Je l'attire par ici. + +--Assurément... vous l'attirez, Rossmore. Si jamais j'avais douté de la +matérialisation, j'y croirais à partir de maintenant. Quelle heureuse +journée! + +Tracy s'était approché pour lire les inscriptions sur les plaques, +et se disait: «Il n'y a pas de doute, c'est bien ici le logement du +prétendant américain». + +--Elle vient... elle vient tout droit. Je vais me glisser en bas et la +tirer en dedans. Vous me suivrez! + +Sellers, pâle et en proie à une agitation assez manifeste, ouvrit la +porte et se trouva face à face avec Tracy. Le brave vieillard ne put +recouvrer la voix sur l'heure; enfin il murmura délicatement: + +--Passez le seuil... monsieur... + +--Tracy... Howard Tracy. + +--Tracy... merci... Entrez, s'il vous plaît, vous êtes attendu. + +Considérablement intrigué, Tracy entra, en disant: + +--Attendu? Il doit y avoir erreur. + +--Oh! je suis certain que non, fit Sellers en jetant un coup d'œil +vers Hawkins, survenu, comme pour lui signaler d'avance l'effet que +produirait sa prochaine observation. Ensuite il dit en appuyant sur +chaque syllabe: + +--Je suis... celui que vous savez! + +Au grand étonnement des deux conspirateurs, cette remarque ne produisit +pas le moindre effet dramatique. Le nouveau venu se borna à répondre +d'une façon nullement embarrassée: + +--Je vous demande bien pardon... mais pas du tout. Je ne sais pas qui +vous êtes, je ne fais que présumer que vous êtes la personne dont les +titres figurent sur la porte. + +--Parfaitement exact! Veuillez vous asseoir, je vous prie; prenez place! + +Le lord, émerveillé, ahuri, ne savait plus au juste quoi faire ni quoi +dire; toute sa présence d'esprit avait chaviré. Il aperçut Hawkins +un peu à part, qui, l'œil hagard, contemplait ce qui devait être +l'apparition d'un homme défunt; une idée lui vint et il se tourna +vivement vers Tracy, disant: + +--Mille pardons, cher monsieur, je néglige la plus essentielle +courtoisie due à un hôte inconnu. Permettez-moi de vous présenter mon +ami, le général Hawkins... général Hawkins, notre nouveau sénateur, +représentant d'une brillante contrée récemment incorporée parmi nos +glorieux États, Cherokee.--Voilà un nom qui l'impressionnera, puisqu'il +le connaît! se dit intérieurement le colonel; mais le nom supposé +familier ne produisit aucun effet. + +Il résuma: + +--Sénateur Hawkins! M. Howard Tracy, de... + +--D'Angleterre. + +--D'Angleterre? Comment? Mais ce n'est pas poss... + +--Pardon, né en Angleterre. + +--Et vous en êtes arrivé ici depuis peu? + +--Tout récemment. + +Le colonel se dit à lui-même: «Ce fantôme ment comme un expert. Il est +de l'espèce impudente que le feu ne parviendrait pas à purifier. Je +vais lui fournir une nouvelle occasion d'exercer son beau talent.» + +Il dit à haute voix avec l'accent de la plus profonde ironie: + +--Vous visitez sans doute notre grand pays en touriste. Je suppose +qu'en voyageant dans les magnifiques parages de notre «Far West»... + +--Je n'ai pas été dans l'Ouest et je vous assure que jusqu'à présent +je n'ai guère cultivé les plaisirs du tourisme avec parti pris. Ne +serait-ce que pour vivre, un artiste est tenu de travailler et non de +s'amuser. + +«Un artiste, se dit Hawkins en lui-même, en songeant au cambriolage de +la banque; le titre ne manque pas d'à-propos». + +--Ah! vous êtes artiste? fit le colonel en se disant: «Je le tiens, ce +coup-ci!» + +--Oui, sans prétention, toutefois. + +--Quel genre? poursuivit le rusé vétéran. + +--Je fais de la peinture à l'huile. + +--Voilà qui tombe à merveille! (Décidément, il est pris!) Vous +serait-il possible de vous charger de la restauration de quelques-uns +de mes tableaux? + +--Je serais très heureux... si vous voulez bien me les montrer. + +Sa réponse ne témoigna d'aucun embarras, ni même d'un désir d'éluder +la proposition. Le colonel était par contre décontenancé. Il conduisit +Tracy devant un chromo fort endommagé et commença: + +--Ce Del Sarto... + +--Est-ce là un Del Sarto? + +Le colonel lança un regard plein de reproches sur Tracy, puis reprit +comme s'il n'avait pas entendu la question. + +--Ce Del Sarto est peut-être le seul original, dû au sublime maître, +que l'on possède en ce pays. Vous voyez vous-même que l'œuvre est +d'une délicatesse telle qu'il faut une adresse incomparable... Vous +conviendrait-il de nous montrer ce que vous savez faire, avant de... + +--Avec joie! Si vous voulez que je copie une de ces merveilles? + +On alla chercher des ustensiles d'aquarelliste--des reliques de la vie +de Sally au pensionnat--et Tracy déclara que, quoique plus familier +avec la peinture à l'huile, il essaierait. On le laissa seul et il +se mit de suite au travail. Mais tout ce qu'il voyait autour de lui +l'intéressait puissamment, et dans sa curiosité il ne put s'empêcher +d'examiner le milieu dans lequel il se trouvait, au lieu de travailler. + + + + +CHAPITRE XVI + + +Cependant le lord et Hawkins entretenaient une conversation privée des +plus graves. + +--Le mystère qui m'angoisse est de savoir comment il a pu être nanti +d'un second bras! + +--Oui, cela me trouble également. Mais surtout le fait que l'apparition +prétend être anglaise. Que pensez-vous de cela, colonel? + +--Je vous jure, Hawkins, que je suis confondu. Je n'y comprends rien... +c'est vraiment angoissant. + +--Ne penseriez-vous pas que peut-être nous n'avons pas matérialisé le +vrai? + +--Une fausse apparition, alors? Comment accordez-vous cela avec les +vêtements? + +--Les vêtements sont parfaitement exacts, cela n'est pas niable. Mais +qu'allons-nous faire? Nous ne pouvons pas réclamer la récompense, +puisqu'elle est promise à celui qui livrera un manchot de nationalité +américaine. Et nous n'avons obtenu qu'un Anglais avec ses deux bras. + +--Il se pourrait que cette objection fût à écarter. Dites-vous bien +qu'il n'a rien de moins que ce qu'on exige... Il a quelque chose en +plus, voilà tout! + +Mais il s'aperçut que cet argument n'était pas décisif, et n'insista +pas. Les deux amis demeurèrent longtemps silencieux et perplexes. A la +fin, la figure du lord s'illumina de la clarté de l'inspiration et il +s'exprima ainsi, non sans une ardeur contenue: + +--Hawkins! Cette matérialisation est plus haute et plus noble que +nous n'avions jamais osé le rêver. Quelle stupéfiante et solennelle +tâche nous avons réalisée! Le mystère m'apparaît en ce moment avec une +netteté remarquable, limpide comme le jour. Tout homme est le résultat +combiné d'une série de molécules et d'atomes ataviques, de particules +ancestrales qui se continuent. Cette matérialisation actuelle est +incomplète; nous n'avons pu mener l'opération que jusqu'au commencement +du siècle dernier environ. + +--Que voulez-vous dire, colonel? s'écria Hawkins, suffoqué de craintes +vagues à ces paroles de son vieil ami. + +--Ceci tout simplement: nous avons matérialisé l'aïeul de cette +canaille. + +--Oh! ne me dites pas cela! C'est épouvantable! + +--Pourtant c'est la vérité, Hawkins; je le sais. Examinez les faits. +Cette apparition est anglaise, ne perdez pas cela de vue. Elle +s'exprime d'une façon fort correcte, notez cela. Elle est artiste, +notez cela. Elle a les manières et la tenue d'un gentleman, notez cela. +Où trouvez-vous le cow-boy? Répondez, si vous le pouvez. + +--Rossmore, ceci est terrifiant. C'est plus terrifiant qu'on n'ose +penser. + +--Jamais nous n'avons ressuscité autre chose que les vêtements de cette +canaille, rien que les vêtements. + +--Colonel, voulez-vous vraiment dire que... + +Le colonel frappa du poing sur la table: + +--Voici ce que je peux vous dire exactement: la matérialisation est +prématurée, la canaille nous a échappé; ceci n'est qu'un maudit aïeul. + +Il se leva et commença à arpenter la chambre, en proie à une vive +excitation. Hawkins dit d'une voix plaintive: + +--C'est un amer désappointement... très amer. + +--Je le sais, sénateur, je le sais. Et je le sens très profondément +de mon côté. Mais il faut nous soumettre... pour des raisons d'ordre +moral. J'ai bien besoin d'argent, Dieu sait, mais je ne suis pas assez +pauvre, pas assez dégoûtant pour me prêter au châtiment de l'ancêtre +d'un individu en raison d'un crime commis par les descendants de cet +ancêtre. + +--Mais, colonel, supplia Hawkins, réfléchissez, ne brusquez pas +vos arrêts. Vous savez que c'est notre unique chance de trouver de +l'argent, et qu'en outre la Bible déclare que la postérité jusqu'à la +quatrième génération sera punie pour les péchés et les crimes commis +par les ancêtres avec lesquels ils n'ont rien de commun. Il ne peut +donc y avoir aucune injustice à retourner les rôles. + +Le colonel ne manqua pas de reconnaître la forte logique de ce +raisonnement. Il réfléchit longuement, puis dit: + +--Je ne trouve vraiment aucune objection sérieuse. Bien que cela +paraisse une chose quasi monstrueuse de tourmenter ce pauvre diable +d'autrefois pour un cambriolage qu'il n'a pas du tout commis, je pense +que nous devons le remettre entre les mains des autorités. + +--C'est ce que je ferais, dit Hawkins, soulagé et joyeux. Je le +dénoncerais s'il était la combinaison de mille ancêtres. + +--Grand Dieu! Voilà exactement ce qu'il est, dit Sellers avec une sorte +de grognement; exactement. Tous ses ancêtres ont apporté une parcelle +de leur contribution. Il y a en lui des atomes de prêtres, de femmes +délicieuses et charmantes, de toutes espèces de gens qui ont vécu +sur cette terre au cours des siècles et disparu il y a longtemps, et +voici que, grâce à notre action, ils ont quitté leur paix sacrée pour +venir répondre d'un cambriolage de méchante banque commis là-bas à +Cherokee... ce qui est un scandale choquant, quand on y pense. + +--Oh! colonel, ne parlez pas ainsi; à vous entendre, je me désole, et +je ressens une honte sans nom du rôle que je me propose de jouer... + +--Attendez! j'ai trouvé. + +--Un rayon d'espoir, dites! Je suis sur des braises ardentes. + +--C'est si simple! Un enfant aurait pu le trouver. Écoutez! Il est en +parfait état tel qu'il est maintenant, rien à dire, une reconstitution +qui date du commencement du siècle dernier. Eh bien! je n'ai qu'à +poursuivre la matérialisation et l'amener par la même méthode jusqu'à +notre époque actuelle. Rien ne s'y oppose, n'est-ce pas? + +--Jamais je n'y aurais pensé! Sapristi, s'écria Hawkins, de nouveau +joyeux, voilà ce qu'il faut faire. Quelle intelligence vous avez! +Va-t-il se démunir du bras superflu? + +--Assurément. + +--Et perdre son accent anglais? + +--Son accent disparaîtra complètement. Il s'exprimera en patois de +Cherokee et en langage vulgaire. + +--Colonel! Peut-être qu'il avouera? + +--Avouer? Rien que ce cambriolage de banque? + +--Oui, mais pourquoi dites-vous «rien que»? + +Le colonel répliqua sur le ton impressionnant qu'il affectait si +volontiers: + +--Hawkins! Il se trouvera entièrement soumis à ma volonté... Je lui +ferai avouer tous les crimes qu'il a pu commettre. Ils doivent être +légion. Saisissez-vous l'idée? + +--Pas tout à fait, je crains. + +--Toutes les récompenses promises nous reviendront. + +--Conception prodigieuse, en effet. Je n'ai jamais rencontré un homme +capable de déduire toutes les conséquences d'une idée première comme +vous. + +--Ce n'est rien, ça! Cela me vient naturellement. Quand il aura fini +son temps dans une prison, on l'expédiera dans une autre, et ainsi +de suite. Nous n'aurons qu'à encaisser les récompenses au fur et à +mesure. Ce sont des revenus certains pour toute notre vie, Hawkins. +Un placement supérieur à tout autre pour la bonne raison qu'il est +indestructible. + +--On dirait, à réfléchir, que vous ne devez pas vous tromper! + +--On dirait! Mais cela est certain. On ne peut pas nier que j'aie +quelque expérience en matière de finance, et je n'hésite pas à déclarer +que ceci constitue un des fonds les plus sérieux que j'aie jamais eu à +examiner. + +--Vous le croyez, sincèrement? + +--Oui, je le crois, en toute sincérité. + +--Ah! colonel! La continuelle détresse d'être pauvre! Si nous pouvions +le réaliser immédiatement. Je veux dire si nous pouvions le vendre... +des parts, pas la totalité, suffisamment pour... + +--Voyez comme vous tremblez... Cela vient de votre manque d'expérience. +Mon ami, quand vous serez aussi familiarisé avec de vastes opérations +que je le suis, vous changerez. Regardez-moi! Est-ce que je tremble +le moins du monde? Est-ce que mes pupilles se dilatent? Tâtez mon +pouls... Toc, toc, toc... aussi calme que si j'étais endormi. Et +néanmoins, songez à tout ce qui se passe dans mon cerveau, solide comme +le granit, impassible. Une suite de chiffres qui griseraient un novice +en matière financière, par leur seule vue. Eh bien, c'est en demeurant +calme et en examinant froidement les pour et contre qu'un homme se +rend compte des valeurs précises, et évite ainsi de tomber dans les +erreurs qu'un novice commettra infailliblement, une erreur comme la +vôtre, par exemple... celle de vouloir réaliser à tout prix. Écoutez ce +que je vais vous dire! Votre idée est de vendre une part de cet homme +matérialisé contre de l'argent comptant. La mienne est par contre... +devinez! + +--Je ne peux pas. Dites! + +--De le mettre en actions, naturellement. + +--Vrai! Je n'y aurais pas pensé. + +--Parce que vous n'êtes pas de la finance. Supposons qu'il ait commis +un millier de crimes. C'est une estimation qui n'a rien d'exagéré. A +le voir, même dans son état inachevé, il a dû en commettre près d'un +million peut-être. Mais ne disons qu'un millier pour rester dans des +limites raisonnables. Cinq mille dollars de récompense, multipliés par +mille, cela nous donne le chiffre d'un revenu certain de... 5 millions +de dollars. + +--Attendez! Que je respire un moment! + +--Et la propriété est indestructible, d'un rendement perpétuel. Une +propriété de la sorte, avec ses dispositions, continuera indéfiniment à +commettre des crimes et à nous procurer des récompenses. + +--Je suis abasourdi... ma tête tourne... + +--Qu'elle tourne! Cela ne vous fera aucun mal! Maintenant que l'affaire +est claire, ne vous préoccupez pas du reste. Je me charge de former +une société au moment voulu. Vous ne doutez pas de mes capacités quand +il s'agira d'établir les bases sur lesquelles nous serons assurés d'un +maximum de bénéfices? + +--Assurément non! Je peux le dire sans mentir. + +--Fort bien, alors. C'est donc une affaire décidée. Chaque chose à +son tour! Nous autres, vieux routiers, nous procédons méthodiquement +et avec ordre. Quelle est la seconde affaire sur le chantier? La +continuation de la matérialisation... l'opération nécessaire pour la +ramener à notre époque. Je vais commencer sans délai. Il me semble... + +--Dites donc, Rossmore! Vous ne l'avez pas enfermée? Je parie qu'elle +s'est échappée. + +--Tranquillisez-vous à ce sujet. + +--Pourquoi ne se serait-elle pas sauvée? + +--Qu'elle le fasse donc; cela n'a aucune espèce d'importance. + +--Je considérerais cela comme une vraie calamité, pour ma part. + +--Pourquoi donc, mon bon ami? Une fois dans mon pouvoir, impossible +de s'y soustraire. La matérialisation peut aller et venir en toute +liberté. J'aurai toujours la faculté de la reconstituer et de la +ramener par la seule force de ma volonté. + +--Je suis excessivement heureux de vous l'entendre dire, je vous assure. + +--Je vais lui donner à faire toute la peinture qu'elle désirera; +nous et toute la famille lui rendrons la vie aussi douce et aussi +confortable que possible. Aucune nécessité de contrecarrer ses +mouvements! J'espère, toutefois, la persuader de rester très calme +et tranquille, car une matérialisation en état inachevé devra +naturellement être très molle, très inconsistante, et... à propos... je +me demande d'où elle est venue? + +--D'où? Que voulez-vous dire? + +Le lord indiqua délicatement, de la main levée, le ciel. Hawkins +sursauta, puis se plongea en de profondes réflexions; au bout de +quelques instants, la tristesse peinte sur sa figure, il désigna la +terre. + +--Qu'est-ce qui peut vous le faire supposer, Washington? + +--Je ne sais pas au juste. Mais on se rend assez bien compte qu'il ne +paraît guère regretter son séjour habituel. + +--Très logique! Très bien déduit! Nous lui avons rendu service, à cette +chose. Mais je vais tout de même l'interroger, sans brusquerie, pour +tâcher de découvrir si nous avons deviné juste. + +--Combien de temps cela prendra-t-il, selon vous, colonel, de le +terminer et de le ramener à la date d'aujourd'hui? + +--J'aimerais à le savoir, mais je l'ignore. Je suis assez troublé par +ce détail imprévu: la nécessité de reprendre la matérialisation à une +date déterminée afin de l'accomplir graduellement... + +--Rossmore! cria une voix féminine. + +--Oui, ma chérie! Nous sommes dans mon laboratoire. Venez! Hawkins est +avec moi. Faites bien attention Hawkins, chuchota-t-il à celui-ci; aux +yeux de toute la famille il ne doit être qu'un jeune homme, bien en +vie, ne l'oubliez pas! Chut! La voici! + +--Ne vous dérangez pas! Je voulais simplement demander qui est en train +de peindre en bas. + +--Oh! c'est un jeune artiste, un jeune Anglais, nommé Tracy... Beaucoup +de talent, le disciple préféré de Hans Christian Andersen... ou d'un +autre vieux maître; je crois bien que c'est d'Andersen. Il va remettre +en état quelques-uns de nos chefs-d'œuvre italiens. Vous lui avez parlé? + +--Un mot seulement. J'entrai à l'improviste... et alors j'ai voulu +être polie... je lui ai demandé s'il ne voulait rien prendre (_Sellers +fait signe à Hawkins d'être attentif_), mais il refusa en disant qu'il +n'avait pas d'appétit (_Nouveau signe ironique_), et alors j'apportai +quelques pommes dans un compotier (_Nouveau signe_), et il en voulut +bien manger... + +--Comment? s'écria le colonel en sursautant comme mû par un ressort. + +Lady Rossmore devint muette de surprise. + +--Qu'est-ce que vous avez donc? murmura-t-elle finalement; et, comme +elle ne reçut aucune réponse de son époux ahuri, elle sortit. + +Dès qu'elle se fut éloignée, le colonel dit d'une voix éteinte: + +--Venez, Hawkins. Il faut que nous nous en assurions par nous-mêmes. +Cela ne peut être qu'une erreur. + +Ils s'empressèrent de descendre sans bruit et regardèrent par la porte +entr'ouverte du salon. Sellers, de plus en plus confondu, chuchota: + +--La matérialisation mange une pomme. C'est un spectacle à vous faire +dresser les cheveux sur la tête, Hawkins, c'est horrible. Emmenez-moi +d'ici, je ne peux pas le supporter! + +Et en silence ils regagnèrent le laboratoire. + + + + +CHAPITRE XVII + + +Les travaux de Tracy n'avançaient que lentement, car ses pensées +étaient ailleurs. Bien des choses l'intriguaient. A la fin, il crut +avoir découvert la clef des divers mystères dont il se sentait entouré, +et il se dit: «Cet homme a l'esprit dérangé; j'ignore jusqu'à quel +point, mais d'un cran ou de deux, il est en train de déménager. Cela +seul peut expliquer cet enchevêtrement d'extravagances: ces chromos +hideux qu'il prend pour des tableaux de maîtres, ces portraits +grotesques qui à son esprit égaré représentent des membres de la +famille Rossmore, les armoiries, l'écusson, et aussi sa façon bizarre +de prétendre qu'il m'attendait. Comment pouvait-il s'attendre à la +visite du vicomte Berkeley dont toute la presse a annoncé la mort? De +Howard Tracy il ne saurait être question. Au diable tout cela! Son +discours prouve qu'il ignore qui il attendait, puisqu'il n'attendait +ni un Anglais, ni un peintre, et malgré cela je parais répondre à une +idée préconçue. Et il paraît très satisfait de moi. Bien sûr qu'il est +un peu braque, même pas mal, le pauvre vieux. Avec ça, il est assez +intéressant, mais je suppose que tous les gens dans sa situation le +sont... J'espère qu'il sera content de mon travail; il ne me déplairait +pas de venir ici tous les jours pour pouvoir l'étudier. Aussi, quand +j'écrirai à mon père... mais n'y songeons pas, c'est un sujet qui me +fait trop de peine... J'entends des pas... travaillons! C'est le vieux +gentleman. Il a l'air ennuyé. Peut-être mes vêtements lui paraissent +suspects... Ils le sont en effet, sur le dos d'un peintre. Si ma +conscience m'autorisait à les quitter pour d'autres... mais il ne doit +pas en être question. Je me demande pourquoi il fait tant de gestes +dans l'air avec ses mains. On dirait qu'il voudrait me magnétiser. Cela +ne me plaît qu'à moitié... c'est presque lugubre.» + +Le colonel murmura: «Cela lui fait de l'effet, cela se voit. Pour +cette fois, cela doit suffire. Il n'est pas encore très solide et on +risquerait, qui sait? de le désincarner! Je vais lui poser deux ou +trois questions habiles afin d'essayer de découvrir quelle est la +demeure de son âme». + +S'approchant davantage, le colonel dit avec affabilité: + +--Ne vous laissez pas déranger par moi, monsieur Tracy. Je désire +seulement jeter un petit coup d'œil sur votre travail. Ah! ah! Mais +c'est fort beau, en vérité, fort beau! Vous faites cela avec élégance. +Ma fille va en être charmée. Cela ne vous gêne pas si je m'assois près +de vous? + +--Je vous en prie, au contraire. + +--Je ne vous gênerai pas? Je veux dire: ma présence ne va pas troubler +votre inspiration? + +Tracy rit en répondant que son inspiration n'était pas d'un caractère +assez subtil pour être aussi facilement incommodée. Le colonel lui +adressa diverses questions adroites--plutôt bizarres, d'après Tracy--et +les réponses furent si satisfaisantes que le colonel, de plus en plus +fier de ce qu'il avait accompli, se dit en lui-même: + +«Mon œuvre est très réussie, telle qu'elle se présente d'ores et déjà. +Il est solide, solide, et se conservera certainement, solide comme un +corps vivant. C'est merveilleux, simplement merveilleux. Je crois qu'il +ne me serait pas impossible de le pétrifier.» + +Au bout de quelques instants, il demanda délicatement: + +--Préférez-vous être ici... ou là-bas? + +--Là-bas? Où cela? + +--Eh!... là... où vous avez été. + +La pensée de Tracy retourna naturellement à la pension, et il répondit +sans hésitation: + +--Oh! ici... sans comparaison. + +Le colonel fut hébété, et se dit: «Ses paroles ne sonnent pas faux... +il n'y a pas de doute! Ce qui nous prouve bien où il a séjourné; pauvre +âme! J'en suis bien content. Je suis bien heureux de l'avoir fait +sortir de là». + +Il demeura plongé dans ses réflexions, l'œil fixé sur le pinceau. «Oui, +oui, se dit-il, cela explique pourquoi je n'ai eu aucun succès en ce +qui concerne le pauvre Berkeley; celui-là a dû aller au ciel. Tant +mieux, tant mieux. Il n'est pas à plaindre, lui!» + +Sally Sellers fit son entrée, venant du dehors. Elle avait un air tout +à fait charmant. On lui présenta le peintre. Ce fut un véritable coup +de foudre, un cas grave d'amour réciproque à première vue, quoique ni +l'un ni l'autre peut-être ne s'en rendît un compte exact. + +L'Anglais fit en lui-même cette remarque significative: «Qui sait? +après tout, il n'est peut-être pas fou du tout!» + +Sally s'assit et montra beaucoup d'intérêt pour le travail de Tracy, ce +qui fit grand plaisir à celui-ci, et aussi une indulgence bienveillante +qui lui prouva la hauteur de caractère de la jeune fille. Sellers avait +hâte de faire part de ses découvertes à Hawkins; il s'esquiva en disant +que «si les deux jeunes fervents de la muse des couleurs croyaient +n'avoir aucun besoin de lui, il irait s'occuper de ses affaires». Le +peintre se dit: «Je le crois un peu original, il n'y a pas à dire, +mais c'est tout!» Il se reprocha d'ailleurs d'avoir jugé un homme trop +sévèrement sans attendre que celui-ci eût pu montrer sa véritable +nature. + +Naturellement, le jeune étranger ne tarda pas à se sentir à son aise, +et à s'entretenir fort agréablement avec Gwendolen. La jeune fille +américaine possède en général d'appréciables qualités; elle est +naturelle, loyale et d'une franchise inoffensive; les conventions +lui pèsent peu. Sa présence et ses façons ne causent aucune gêne; on +se trouve rapidement en bons termes avec elle sans pouvoir dire au +juste comment cela s'est fait. Peu à peu, au cours d'une conversation +décousue, une amitié spontanée s'était établie entre eux. La cordialité +et la rapidité de ce sentiment furent rendues évidentes par ce seul +fait qu'au bout d'une demi-heure tous les deux avaient cessé de faire +attention aux vêtements singuliers dont Tracy était affublé. + +Mais bientôt celui-ci se remit à y songer avec quelque gêne; il apparut +dès lors que Gwendolen avait presque cessé de s'en étonner, tandis que +Tracy regrettait fort de les porter à ce moment. Son embarras à ce +propos s'accentua lorsque Gwendolen invita le peintre à rester pour le +dîner. Il lui fallut décliner cette invitation gracieuse parce qu'il +tenait à la vie maintenant que l'existence commençait à avoir quelque +prix à ses yeux, et il serait mort de honte en prenant place à la +table de gens bien élevés dans de semblables vêtements. Il eut la joie +de s'en aller content, car il avait pu constater que Gwendolen était +désappointée. + +Et où alla-t-il? Il s'en fut tout droit dans un bazar faire +l'acquisition d'un complet aussi correct que possible. Il se disait +bien qu'il avait tort vis-à-vis du cow-boy, mais il aurait eu tort +aussi en agissant autrement... et à la fin du compte il se sentit +joyeux pour la première fois sur le sol américain. + +Les vieux de Rossmore Towers étaient inquiets au sujet de Gwendolen +qui à table se montra distraite et silencieuse. S'ils y avaient prêté +attention, ils auraient pu remarquer qu'elle était très suffisamment +éveillée et intéressée dès que la conversation tombait sur le peintre +et son travail. Mais ils ne le remarquaient nullement, on causait +d'autre chose et l'instant après l'un des convives s'inquiétait +de nouveau avec raison de Gwendolen, lui demandant si elle était +souffrante ou si elle avait eu des déboires inattendus dans les +affaires de la mode. + +Sa mère lui proposa divers médicaments renommés, dont les réclames +dans les journaux faisaient grand cas, des toniques à base de fer ou +autres métaux éprouvés, et son père offrit d'envoyer chercher du vin, +bien qu'il fût grand maître d'une ligue anti-alcoolique du district. +Elle repoussa avec reconnaissance, mais d'une manière décidée, ces +gentillesses. + +Au moment où la famille se disposait à aller goûter le repos, elle s'en +fut en cachette examiner les pinceaux, distinguant particulièrement +celui dont il s'était servi de préférence. + +Le lendemain matin, Tracy sortit, revêtu de son complet neuf, et la +boutonnière garnie d'un œillet, aimable attention de Poussie. L'image +de Gwendolen Sellers emplissait son âme, et fut la source de riches +inspirations du côté art. Durant toute la matinée il travailla avec +ingéniosité à la confection de tableaux, ornant les portraits de +décorations suggestives et bien tournées pour séduire la clientèle de +l'association. Et ses associés eux-mêmes ne tarissaient pas d'éloges. + +Cependant Gwendolen perdait entièrement sa matinée et, de ce fait, un +certain nombre de dollars. Elle supposait que Tracy reviendrait assez +tôt dans la journée, et à chaque instant elle quittait sa chambre pour +descendre au salon, ranger les pinceaux, mettre quelque chose en ordre +et voir s'il était arrivé. Le temps qu'elle passait assise devant son +propre travail n'était guère profitable, bien au contraire, ce dont +elle s'aperçut avec beaucoup de chagrin. Elle avait occupé ses loisirs +dernièrement à dessiner une robe des plus séduisantes pour elle-même; +elle eut l'idée d'en achever le dessin au cours de la matinée et le +gâcha irrémédiablement. + +En voyant ce qu'elle venait de faire, elle entrevit aussi la cause et +la signification de sa maladresse, et, renonçant à travailler, elle +se plia dès lors aux circonstances. A partir de ce moment, elle ne +se donna plus la peine de remonter dans sa chambre, mais s'installa +définitivement dans le salon en attendant le peintre. + +Après le lunch, elle recommença à attendre, et une heure entière se +passa. Enfin une grande joie fit affluer tout son sang à son cœur: +elle venait de l'apercevoir dans la rue. Elle se précipita dans sa +chambre où elle s'enferma, comptant bien qu'on l'appellerait pour aider +à retrouver le pinceau le plus nécessaire qui avait été égaré... elle +seule savait comment et où. + +En effet, les uns après les autres furent appelés et personne ne put +trouver le pinceau; on envoya chercher Gwendolen, et elle ne put le +retrouver davantage jusqu'à ce que, enfin, lorsque les autres se furent +décidés à porter leurs investigations ailleurs, qui dans la cuisine, +qui dans la cave, qui dans la remise au bois, elle réussit à le +dénicher. + +Elle le remit à Tracy en faisant observer qu'elle aurait dû mieux +veiller à ce que tout ce dont il avait besoin se trouvât prêt, mais +qu'elle ne l'avait pas fait parce qu'elle ne l'attendait que plus +tard... Elle s'arrêta un peu brusquement, étonnée de ce qu'elle +venait d'avancer. De son côté, il se sentit honteux à la pensée +que son impatience l'avait poussé à se présenter plus tôt qu'on ne +l'attendait. «Elle ne se ferait pas faute d'en deviner la raison, se +disait-il; je me suis trahi, elle devine tout ce qui se passe en moi, +et naturellement elle se moque de moi en secret!» + +Gwendolen était très contente en un sens, en un autre beaucoup moins. +Elle remarquait avec plaisir les nouveaux vêtements et le changement +favorable qu'ils produisaient, avec un plaisir mitigé l'œillet dans +sa boutonnière. L'œillet de la veille n'avait que fort peu attiré +son attention; celui-ci était presque semblable, mais il lui laissa +une impression certaine et durable. Elle s'ingénia à découvrir une +méthode d'apparence anodine pour en connaître l'histoire, et risqua +finalement une faible tentative. + +--Quel que soit l'âge d'un homme, fit-elle, il lui est facile de +paraître plus jeune de plusieurs années en ornant sa boutonnière +d'une fleur riche en couleur. Je l'ai souvent remarqué. Mais ce n'est +peut-être pas cela qui vous donne l'idée d'en porter? + +--J'imagine que non; mais ce serait certainement une raison suffisante. +C'est la première fois que j'en entends parler. + +--Vous paraissez avoir une préférence pour les œillets. Est-ce à cause +de leur aspect ou de leur parfum? + +--Pas du tout, répondit-il avec simplicité, c'est parce qu'on me les +donne... Je n'ai aucune préférence, je crois. + +«On les lui offre, se dit-elle, non sans un sentiment plutôt glacial +à l'égard de cet œillet. Je me demande qui cela peut être, et comment +elle est.» + +La fleur commençait à jouer un rôle important. Elle s'imposait à +l'attention à tout propos, elle empêchait toute conversation agréable, +elle devenait à chaque instant plus encombrante et plus ennuyeuse. + +«Je me demande s'il l'aime», songeait Gwendolen; et cette pensée lui +donnait un chagrin non équivoque. + + + + +CHAPITRE XVIII + + +Elle avait tout arrangé pour que rien ne manquât au peintre, et n'avait +plus aucun prétexte de rester près de lui. En conséquence, elle lui +fit part de son intention de se retirer en le priant d'appeler les +domestiques s'il avait besoin de quelque chose. Elle s'en alla toute +malheureuse, laissant derrière elle une tristesse analogue. Le temps +passait péniblement désormais pour tous les deux. Il ne pouvait pas +peindre, tant la pensée de la jeune fille l'obsédait; elle ne pouvait +ni dessiner ni faire des projets de modèles, tant elle pensait à lui. +Jamais la peinture ne lui avait paru aussi fastidieuse; jamais elle +n'avait jugé les choses de la mode aussi dénuées d'intérêt. Elle était +partie sans réitérer l'invitation à dîner de la veille, ce qui fut pour +lui un sujet de désappointement presque impossible à endurer. + +De son côté elle n'en souffrait pas moins, puisqu'elle avait estimé +qu'elle ne devait pas l'inviter. La veille, cela n'avait pas été +difficile du tout de s'y décider, mais aujourd'hui c'eût été tout +à fait impossible. Toutes sortes de privilèges sans importance lui +avaient donc été ravis dans l'espace de vingt-quatre heures. Il lui +semblait qu'elle ne pouvait plus rien faire ou dire à ce jeune homme, +sans se sentir instantanément paralysée par la crainte qu'il ne devinât +ses sentiments. Rien qu'à l'idée d'oser l'inviter à dîner aujourd'hui, +elle tremblait des pieds à la tête. L'après-midi se passait pour elle +dans une angoisse nerveuse, à peine interrompue par des instants de +bonheur fugitif. + +Trois fois elle était descendue, sous des prétextes divers, et avait +pu ainsi l'apercevoir six fois, sans avoir l'air d'être venue à cause +de lui. Elle s'efforçait de supporter ces secondes de félicité sans +rien laisser apparaître, mais elle craignait que son effort ne dépassât +le but, et son calme était si peu naturel qu'il risquait de ne pas +donner le change. Le peintre eut sa part de ces allées et venues. Lui +aussi bénéficia de ces six visions rapides, et des flots de bonheur +l'inondaient à chaque fois délicieusement et lui faisaient oublier tout +ce que ses pinceaux devaient exécuter. Il y eut ainsi six endroits de +la toile qu'il fallut recommencer. Enfin Gwendolen retrouva un peu de +calme après avoir envoyé un mot à la famille Thompson, des voisins chez +lesquels elle s'invitait à dîner. Elle ne tenait pas à souffrir, à la +table de ses parents, d'une absence qu'elle n'avait pas souhaitée. + +Pendant ce temps, le vieux lord était venu passer un moment en +compagnie du peintre et l'avait invité à dîner. Tracy fit un effort +colossal pour dissimuler sa joie et sa gratitude; il lui semblait que +rien sur cette terre ne saurait ajouter plus de prix à l'existence, +maintenant qu'il allait se trouver tout près de Gwendolen, qu'il +entendrait sa voix et verrait sa figure durant plusieurs heures. + +Le lord se disait à lui-même: «Ce fantôme peut apparemment manger +des pommes. Nous allons savoir quelle est sa spécialité, car il doit +en avoir une... les pommes me paraissant à la limite des nourritures +solides plausibles...» + +La vue des vêtements neufs lui fit éprouver une joie immense. «J'ai +réussi à le ramener, en partie tout au moins, jusqu'à notre époque», se +dit-il. + +Sellers déclara être très satisfait du travail de Tracy, et l'engagea +à restaurer ses chefs-d'œuvre pour faire ensuite son portrait, à lui, +celui de sa femme et peut-être aussi celui de sa fille. Le bonheur du +peintre ne connut plus de bornes à cette perspective. La conversation +se poursuivit agréablement, puis le colonel se mit à défaire un paquet +et sortit un portrait dont il venait de faire acquisition. Ce portrait +n'était qu'un tableau-réclame sur lequel figurait un personnage qui +venait de doter les États-Unis d'un nouveau cirage. Le vieux lord le +regarda longuement avec tendresse, plongé dans un silence méditatif. +Tracy remarqua que quelques larmes perlaient sur ses joues, et voulut +alors manifester sa sympathie. + +--Vous avez du chagrin?... C'est un ami, qui... + +--Ah! Plus qu'un ami... un parent, celui qui me fut le plus cher +ici-bas, quoique l'occasion de le rencontrer ne m'ait jamais été +offerte. Oui!... C'est le jeune lord Berkeley qui périt si héroïquement +dans un incendie terri... Mais qu'est-ce que vous avez? + +--Rien, rien du tout! La surprise de me voir brusquement pour ainsi +dire mis en présence d'une personne... dont on a tant entendu parler! +Ce portrait est-il ressemblant? + +--Sans doute! Je ne l'ai jamais vu, mais on distingue aisément qu'il +ressemble beaucoup à son père, répondit Sellers en indiquant du regard +un autre portrait sur le mur. + +--Je ne suis pas bien sûr d'y retrouver une ressemblance. Il est +évident que le lord usurpateur a l'aspect d'un homme de grand +caractère, tandis que le fils paraît d'une mollesse... + +--Nous sommes tous ainsi dans la famille, tous, en entrant dans la vie, +fit Sellers sans se troubler. Nous débutons tous comme des jeunes fous, +pour gagner peu à peu un caractère et une intelligence indiscutables. +Vraiment, tous les jeunes de notre famille sont des cerveaux un peu +mous. + +--Certainement, à voir ce portrait, c'est le cas de ce jeune lord. + +--Oui, il est hors de doute que ce fut un imbécile; il n'y a qu'à voir +ses traits. Un imbécile des pieds à la tête. + +--Merci, murmura Tracy inconsciemment. + +--Merci, vous dites? + +--Je veux dire: merci de me donner ces explications. Continuez-les, je +vous en prie. + +--En examinant le portrait, on découvre jusqu'aux détails du caractère. +Un imbécile, un fou, certes, mais celui-ci fut surtout ce que +j'appellerai un «flancheur». + +--Un quoi? + +--Un flancheur; un homme qui commence toujours par prendre une décision +ferme, par occuper une position en apparence inexpugnable, tel un +Gibraltar, de roc solide... et puis, peu à peu, au dedans de lui-même, +il flanche... de plus en plus... pas de Gibraltar à l'intérieur, vous +comprenez, pas trace! Voilà le portrait moral de Berkeley tout craché, +ce flancheur! Cela se voit: cette face! N'est-ce pas celle d'un mouton? +Mais qu'avez-vous donc? Vous êtes tout rouge, cher monsieur; vous +aurais-je involontairement offensé, quelquefois? + +--Oh! pas le moins du monde! Loin de là; je rougis quand quelqu'un +parle ainsi de sa propre famille. + +Dans son for intérieur, il était singulièrement ému en constatant +que ces fantaisies insensées du vieillard s'accordaient avec la +vérité. N'était-ce pas là son vrai caractère, à lui? N'était-il pas +parti d'Angleterre avec des décisions inébranlables... et depuis, ne +s'était-il pas montré en tout un «flancheur»? + +Il dit à haute voix: + +--Supposez-vous que ce mouton aurait pu concevoir une grande idée, +d'abnégation et de sacrifice, par exemple? Aurait-il pu, par exemple, +se décider à renoncer à son héritage, aux honneurs et à la fortune... + +--S'il pouvait? Mais regardez donc son portrait! C'est précisément ce +qu'il était capable de vouloir. Et non seulement cela! Il mettrait +immédiatement son projet à exécution. + +--Et puis? + +--Il flancherait! + +--Et reculerait. + +--A tout instant. + +--Cela serait-il arrivé à l'occasion de toutes ses nobles résolutions? + +--Certainement! Ce qui prouve qu'il était un vrai Rossmore. + +--Il valait donc mieux pour lui qu'il mourût? + +--Certainement! + +--Mais supposez... ceci pour voir plus clair dans les détails... +supposez que je fusse un Rossmore... + +--C'est impossible. + +--Pourquoi? + +--On ne peut le supposer, parce que, à l'âge que vous avez, vous seriez +un imbécile, et vous ne l'êtes pas. Vous seriez un «flancheur», et +il est évident que vous avez un esprit de décision remarquable; un +tremblement de terre ne vous ébranlerait pas! + +«C'est assez! N'en disons pas plus! songea Sellers. Il est solide, +remarquablement solide. Je n'ai jamais vu un jeune homme en vie aussi +bien établi.» + +Il ajouta à haute voix: + +--L'idée me vient de vous demander votre avis, monsieur Tracy, au sujet +d'une petite difficulté. Voyez-vous, j'ai ici les restes de ce jeune +homme. Mon Dieu! Pourquoi cela vous fait-il sursauter ainsi? + +--Ce n'est rien. Continuez, je vous en prie. Vous avez ses restes? + +--Oui. + +--Vous êtes sûr que ce sont les siens, et non ceux de quelqu'un d'autre? + +--Oh! parfaitement! c'est-à-dire des échantillons; pas tout! + +--Des échantillons? + +--Oui, dans des paniers. Si quelquefois, en retournant plus tard en +Angleterre, vous vouliez les emporter? + +--Qui?... moi? + +--Mais oui... Je ne veux pas dire tout de suite, plus tard. Voyons... +cela vous intéresserait-il de les voir? + +--Non, non; je n'ai aucun désir de les voir. + +--Oh! alors, je croyais que peut-être...--Eh! ma chérie, où allez-vous +comme cela? + +C'était Gwendolen qui passait; elle répondit: + +--Je vais dîner chez les Thompson, papa! + +Tracy fut atterré. Le colonel dit: + +--C'est ennuyeux. Je ne savais pas qu'elle sortirait, monsieur Tracy. + +La figure de Gwendolen commençait à exprimer cette déception +particulière de «qu'ai-je fait?», ce désespoir qui est dû à une de vos +propres initiatives, et elle dit comme à regret: + +--Si vous y tenez, papa, je pourrais les faire prévenir... + +--Mais pas du tout, mon enfant! Nous ne voulons pas gâter vos petites +distractions. Il y a un autre moyen de tout arranger pour que nous ne +soyons pas trois vieux contre un jeune à table! + +--Mais, papa, j'irais aussi volontiers chez les Thompson un autre jour. + +--Je ne le veux à aucun prix. Votre vieux papa n'est pas l'homme qui +voudrait vous causer le plus petit désappointement. + +--Pourtant, je vous assure, papa... + +--Allez, allez, je ne veux rien entendre; nous tâcherons de bien passer +la soirée, ma chérie. + +Gwendolen était sur le point où des pleurs lui auraient fait le plus +grand bien. Elle était vexée contre elle-même, contre le monde entier. + +--Il y a un moyen de tout arranger, ajouta le colonel. Vous nous +enverrez Isabelle Thompson dîner avec nous! C'est une idée, ça. Une +délicieuse, charmante jeune personne, monsieur Tracy, d'une grande +beauté. Cela me fera plaisir que vous la voyiez, elle vous fera tourner +la tête... dans l'espace d'une minute. Voilà, ma petite Gwendolen. +Envoyez-nous Belle Thompson, et dites-lui que... Quoi donc?... elle est +déjà partie? + +Il se retourna, mais Gwendolen en avait entendu assez; elle était déjà +dans la rue. + +--Qu'est-ce qui lui a pris? Elle me paraît tout en colère, cette +petite. Mon Dieu, elle me manquera, fit Sellers doucement à Tracy; les +parents sont ainsi faits. Nous sommes forcément partiaux et nous avons +du regret aussitôt que notre chère enfant nous quitte pour un instant; +mais pour vous ce n'est pas la même chose: Mlle Belle Thompson vous +charmera, vous verrez; et puis vous aurez l'occasion de faire plus +ample connaissance avec l'amiral Hawkins, un caractère, monsieur Tracy, +très rare! + +Mais Tracy n'écoutait plus. Son esprit était ailleurs, et il se sentait +désolé. + +Quand le moment du dîner fut venu, on attendit d'abord Belle Thompson; +mais cette jeune personne n'arriva point, pour la bonne raison que +Gwendolen s'était bien gardée de lui transmettre l'invitation. Enfin on +se mit à table. Les vieux Sellers firent de leur mieux pour entretenir +leur hôte, mais la conversation traînait assez lamentablement, et le +visage de Tracy dénota une absence d'esprit totale. + +Pendant ce temps, on fit à la table de la famille Thompson une +expérience analogue. + +Gwendolen était honteuse d'étaler ostensiblement sa détresse à tous +les yeux, mais elle avait beau tenter des sourires, sans parvenir +au premier degré de l'enjouement; elle expliqua alors qu'elle ne se +sentait pas très bien, ce qui était bien visible. On lui témoigna +beaucoup de sympathie, beaucoup de compassion, le tout en vain. Dès que +le dîner fut achevé, elle s'excusa et s'empressa de rentrer. + +Serait-il déjà parti? Cette pensée la tourmentait au delà de toute +expression. Elle jeta son manteau dans l'entrée et se dirigea tout +droit vers la salle à manger. Des voix lui parvenaient, celle de son +père d'abord, puis celle de Washington Hawkins. Tracy avait dû partir. +Elle ouvrit la porte. + +--Mon enfant, qu'avez-vous donc? s'écria sa mère. Vous êtes toute pâle. + +--Pâle? fit Sellers. Ce n'est rien, la voilà rose comme une rose; +asseyez-vous, petite, et soyez la bienvenue. Vous êtes-vous bien +amusée? Ici nous sommes dans la joie. Pourquoi miss Belle n'est-elle +pas venue? M. Tracy ne se sent pas très bien, sa présence lui aurait +fait du bien... + +Ce fut le contentement enfin; et un regard ardent vint croiser un autre +regard, et les deux regards étaient porteurs d'un secret. Dans la +fraction infinitésimale d'une seconde, le double grand aveu fut échangé +ainsi, et parfaitement compris de part et d'autre. + +Toute appréhension, toute incertitude, toute angoisse se dissipa dans +ces deux jeunes cœurs et une paix douce et bienfaisante les envahit. + +Le colonel était désappointé; il comptait sur la présence de Gwendolen +pour égayer définitivement la société. Et la félicité des deux jeunes +gens n'était pas de celles qui ont besoin de beaucoup de paroles pour +s'exprimer. Un silence significatif continuait à régner. Sellers, qui +s'ennuyait, eut hâte de se livrer à quelques travaux importants avant +de se coucher et regagna son laboratoire. La mère se retira à son tour. +Seul le sénateur s'éternisait; il s'attristait à la pensée que les deux +jeunes gens avaient passé une soirée dépourvue d'agrément. Comme il +avait un cœur d'or, il eût voulu contribuer à en rendre les derniers +instants plaisants et il faisait tous ses efforts pour causer gaiement. +Mais il ne rencontra guère d'écho, guère d'enthousiasme. Il résolut +donc d'abandonner la partie et de s'en aller. Gwendolen se leva, l'âme +pleine de gratitude, et lui dit avec un doux sourire: + +--Vous voulez vraiment nous quitter déjà? + +Il eut l'impression d'agir cruellement, en égoïste, et reprit sa place. +Il se proposa de dire quelque chose d'aimable, mais n'en fit rien. Tout +le monde connaît cette situation. + +Il venait, Dieu sait comment, d'avoir la notion que sa détermination +de rester encore un peu était une erreur. Comment cette certitude lui +était-elle venue? Il ne le savait pas, mais il savait qu'il avait +commis une gaffe indiscutable. Il se leva pour la seconde fois et +prit congé en se demandant ce qui avait bien pu à ce point changer +l'atmosphère paisible autour d'eux. + +Dès que la porte se fut refermée, les deux jeunes gens se trouvèrent +comme par hasard l'un près de l'autre, et l'instant après Gwendolen +était dans les bras de Tracy, lèvres contre lèvres... + +--Oh! mon Dieu! Elle embrasse la matérialisation! + +Personne n'entendit cette remarque, car elle n'avait fait que traverser +l'esprit de Hawkins; il ne la prononça point. Il avait entr'ouvert la +porte pour s'excuser de nouveau de se montrer si peu sociable, mais +il la referma doucement, et s'en fut, ébahi, en proie à une sorte de +terreur douloureuse. + + + + +CHAPITRE XIX + + +Cinq minutes plus tard, le sénateur était assis dans sa chambre, la +tête penchée, dans l'attitude du désespoir. Ses larmes coulaient et des +sanglots entrecoupaient de temps à autre le silence. Il songeait avec +une amertume sans nom: + +«Je l'ai connue toute petite, lorsqu'elle aimait à grimper sur mes +genoux. Mon affection pour elle est aussi grande que si elle était +une de mes propres enfants, et maintenant, hélas! la pauvre créature! +L'idée en est insupportable... Elle aime cette fatale matérialisation! +Comment n'avons-nous pas prévu ce qui devait arriver?» + +«Mais aussi, comment le prévoir? Personne n'aurait pu le prévoir. +Personne n'aurait pu rêver une chose semblable. On ne s'attend pas à +voir quelqu'un tomber amoureux d'une figure de cire, n'est-ce pas, et +celui-ci a moins de réalité encore!» + +«Et dire qu'il n'y a rien à faire. Si j'étais un homme, si j'avais des +nerfs, je pourrais tuer cette matérialisation infâme. Cela ne servirait +à rien, puisqu'elle s'imagine qu'elle est vraie et authentique. Elle le +regretterait tout autant qu'on regrette un vivant. Et comment en faire +part à la famille? Non! J'aime mieux mourir. Sellers est le meilleur +des hommes... cela brisera son cœur quand il l'apprendra. Et pauvre +Polly! Voilà à quoi l'on aboutit quand on se mêle de telles choses. Si +on n'avait rien fait, cette créature serait encore en train de griller +dans la géhenne. Comment se fait-il que personne ne s'en aperçoive? +Je suis sur le point d'étouffer quand je me trouve près de lui. Il me +semble que je suis enveloppé d'émanations sulfureuses!» + +«Ce qui est certain, c'est qu'il faut immédiatement cesser de +matérialiser davantage. Si Gwendolen doit épouser un fantôme, qu'elle +en épouse un convenable, au moins, tel que celui-ci, du siècle dernier, +et pas une canaille de cow-boy, un voleur comme il le sera quand +Sellers aura fini de le manipuler. Cela nous coûtera 5 000 dollars en +perte sèche, sans compter la renonciation aux bénéfices de la future +société d'exploitation, mais le bonheur de Sally Sellers vaut plus que +tout cela!» + +Il entendit les pas du colonel dans le couloir et essaya de se donner +un air insouciant. + +Sellers entra, prit un siège et se mit à parler: + +--Eh bien! Je dois avouer que je suis on ne peut plus intrigué. +Certainement cette matérialisation a mangé; elle n'a pas mangé avec +appétit, comme tout le monde. Elle chipotait, sans s'y mettre de bon +cœur, mais elle chipotait, et cela seul est une vraie merveille! A quoi +rime ce chipotage? Voilà la question! En quel sens cela lui sert-il? +J'ai l'idée que nous ne sommes pas encore au courant de ce que cette +découverte stupéfiante nous réserve. Mais le temps nous le révélera... +le temps et la science! Ne soyons pas impatients. + +Sellers ne parvenait pas à éveiller la curiosité de Hawkins, ni à le +sortir de son silence morne et obstiné. Il continua: + +--Je commence à m'attacher à lui, Hawkins! C'est une personnalité, +somme toute, et il a du caractère... un caractère presque grandiose... +Sous cet extérieur placide se cache une âme forte et audacieuse. J'ai +une véritable admiration pour lui, et--vous le savez--on ne tarde pas +à s'attacher à ceux que l'on admire. Je crains même de trop tenir à +lui, trop pour me sentir le courage de dégrader un tel caractère et +d'en faire un vulgaire cambrioleur, dans le but de gagner de l'argent, +ou dans quelque but que ce soit. Mon intention est de vous demander si +vous consentiriez à abandonner les profits que nous espérions en tirer, +afin de laisser ce pauvre diable... + +--Dans l'état où il se trouve? + +--Précisément... et ne pas le ramener jusqu'à notre époque. + +--Ah! oui, mon cher ami, de grand cœur; voici ma main et ma parole! + +--Je n'oublierai jamais cela, Hawkins! s'écria le vieux lord, la voix +tremblante. Vous faites un grand sacrifice, mais je me souviendrai +toute ma vie de votre générosité sans exemple. Si le ciel me prête vie, +vous n'aurez pas à le regretter, soyez-en sûr! + +Sally Sellers était heureuse; de grandes transformations s'opéraient +dans son esprit. Elle eut conscience elle-même de n'être plus du +tout la jeune fille qui dessinait des robes dans la journée, et le +soir jouait le rôle de grande dame. «Lady» Gwendolen! Ce titre avait +maintenant quelque chose de choquant et de presque ridicule à ses +oreilles; elle y voyait comme une offense. Aussi finit-elle par se +dire: «Ce nom appartient au passé, il n'est pas vraiment le mien, et je +ne veux plus être appelée ainsi!» + +--Puis-je vous appeler Gwendolen tout court désormais, vous appeler par +le seul nom qui me soit cher, sans ajouter un titre qui m'éloigne de +vous?... + +Elle était en train de détrôner l'œillet de la boutonnière de Tracy, +pour le remplacer par une rose à peine éclose. + +--Voilà! Cela vous va beaucoup mieux! Je déteste les œillets... +certains œillets du moins! Oui, vous m'appellerez par mon petit nom, +sans rien ajouter... c'est-à-dire... je ne veux pas dire sans y ajouter +quoi que ce soit, mais... + +Elle ne put pousser l'explication au delà; il y eut un silence pendant +lequel il fit des efforts considérables pour saisir ce qu'elle n'avait +pas voulu dire. Enfin l'idée lui en vint, juste à temps pour que le +silence ne se fît pas embarrassant, et il répondit délicatement: + +--Gwendolen chérie! Je puis dire cela? + +--Oui, une partie du moins. Mais... ne m'embrassez pas pendant que je +parle, cela me fait oublier ce que j'ai à dire! Vous pouvez m'appeler +ainsi, en partie, pas l'ensemble, car Gwendolen n'est pas mon nom. + +--Pas votre nom? fit-il, très surpris. + +L'âme de la jeune fille fut brusquement envahie par une sorte +d'appréhension très alarmante. Elle se recula un peu, la main posée sur +le bras tendu vers elle, et son regard plongé dans le sien: + +--Répondez-moi en toute sincérité, sur votre honneur! Vous ne tenez pas +à m'épouser à cause de mon rang? + +La question imprévue le foudroya. Elle avait quelque chose de si +innocemment drôle qu'il en fut abasourdi, ce qui heureusement l'empêcha +de rire. Sans perdre de temps, d'ailleurs, il se mit à vouloir la +convaincre que seule sa précieuse personne l'avait séduit, et que +c'était elle seule, et non son titre ou sa situation, qu'il aimait de +tout son cœur, qu'il lui eût été impossible de l'aimer davantage si +elle avait été née duchesse, ou si, au contraire, elle avait été sans +foyer et sans famille. + +Elle ressentait, à l'écouter, une nouvelle félicité, une joie +turbulente, bien qu'elle se contînt et restât calme en apparence. + +Elle songeait aussi à la grande surprise qu'elle lui réservait, +s'attendant à le voir sursauter, lorsqu'enfin elle déclara: + +--Écoutez-moi à mon tour, car ce que je vais vous dire est l'exacte +vérité: Howard Tracy, je ne suis pas plus l'enfant d'un lord que vous +ne l'êtes vous-même! + +Cette fois, à sa grande joie, comme à son étonnement, il ne sourcilla +point. Il s'y attendait quelque peu, et ce fut avec enthousiasme qu'il +s'écria: «Le ciel soit loué!» en la prenant dans ses bras. + +Son bonheur était maintenant immense. + +--Vous me rendez la plus fière entre toutes les jeunes filles de toute +la terre, murmura-t-elle, la tête contre son épaule. Savoir que vous +n'aimez que moi, pour moi, rien que moi, oh! je suis fière et heureuse. + +--Rien que vous-même, sans penser un instant à la noblesse de votre +père. Je vous le jure, Gwendolen chérie! + +--Là! Il ne faut pas m'appeler Gwendolen. Je hais ce nom d'emprunt. +Je vous ai dit que ce n'est pas le mien. Mon nom est Sally Sellers--ou +Sarah, si vous préférez! A partir d'aujourd'hui, je chasse loin de moi +tous les rêves enfantins... pour n'être que moi. Mon père s'imagine +très sérieusement être un lord; pourquoi ne pas lui laisser cette +illusion, qui lui cause un grand plaisir et qui ne fait du tort à +personne? Ses ancêtres ont caressé le même rêve; cela a détraqué les +Sellers pendant plusieurs générations, et j'ai eu moi-même un grain de +cette folie, mais cela n'a pas pris racine. C'est fini maintenant, et +pour toujours. Je suis fière de votre amour et de rien d'autre. Je suis +prête à jurer que jamais le fils d'un lord ne... + +--Oh! oh! mais... pourtant... + +--Qu'avez-vous donc? Vous avez l'air... + +--Rien! Ce n'est rien... je voulais simplement dire... + +Dans son embarras, il ne trouva rien à dire sur le moment; enfin une +inspiration, suffisante dans la circonstance, lui fit ajouter: + +--Comme vous êtes jolie! A vous regarder seulement je suis tout troublé. + +Il le dit avec une chaleur vraie qui fit son effet, et, ravie, elle +reprit: + +--Voyons! Où en étais-je? Ah! oui. La noblesse de mon père n'est qu'une +fantasmagorie. Songez donc! Tous ces portraits sur les murs! Ce ne sont +que des célébrités américaines qu'il a débaptisées; ou des portraits +quelconques, comme ce marchand de cirage qu'il vient d'élever à la +dignité de lord Berkeley. + +--Vous en êtes sûre? + +--Mais naturellement! Est-ce que lord Berkeley ressemblerait à cela? + +--Pourquoi pas? + +--Parce que sa conduite au moment de mourir, entouré de flammes de +toutes parts, prouve qu'il était un homme dans le vrai sens du mot, un +être d'élite, une âme élevée. + +Ces compliments impressionnèrent fortement Tracy et il lui sembla que +les lèvres adorables de la jeune fille devinrent doublement adorables +en les proférant. Il lui dit tendrement: + +--Quel dommage qu'il n'ait pu avoir la joie de connaître ce que +penserait de sa conduite la plus gracieuse et la plus séduisante jeune +fille de tout ce pays... + +--Oh! j'ai presque eu de l'adoration pour lui. Vrai. Je pense à lui +tous les jours; son image ne quitte pas ma mémoire. + +Tracy jugea que c'était légèrement exagéré. Il ressentit une pointe de +jalousie et observa: + +--Vous avez bien raison de vénérer sa mémoire... du moins de temps à +autre... avec une sorte d'admiration, mais il me semble que... + +--Howard Tracy! Seriez-vous jaloux de cet homme qui n'est plus? + +Il eut honte, vaguement, car il était jaloux sans l'être. En un certain +sens, ce mort était lui-même; en un autre sens, ce n'était pas lui. +La jalousie provoqua une petite brouille après laquelle ils purent se +montrer plus épris que jamais. Finalement, Sally déclara qu'elle était +résolue à ne plus penser au lord Berkeley: + +--Pour être bien sûre que son souvenir ne se dressera plus jamais entre +nous, je me donnerai la tâche d'apprendre à détester ce nom-là, et tous +ceux qui l'ont porté, et tous ceux qui le porteront. + +Cette détermination parut encore quelque peu exagérée à Tracy, mais il +s'abstint de faire de nouvelles remarques à ce sujet. + +Changeant de conversation, il lui demanda: + +--Je suppose que vous n'approuvez pas l'existence d'une aristocratie, +ou de la noblesse héréditaire en général, puisque vous renoncez si +gaiement à l'idée que votre père est un lord? + +--De la noblesse véritable? Mon Dieu, non; c'est une fausse noblesse +que je répudie. + +Cette réponse plut au jeune homme, qui rentra chez lui, fort heureux +de l'avoir provoquée. La jeune fille ne refuserait pas une situation +qu'offrirait un vrai lord; elle n'était hostile qu'envers la même +chose en toc. Il lui serait donc possible de garder à la fois la jeune +fille et la succession de son père. C'était par conséquent une idée +heureuse que d'avoir posé cette question. + +De son côté, Sally s'en fut se coucher également heureuse. Et elle +demeura heureuse, d'un bonheur délirant, pendant près de deux heures. +Mais, au moment où elle allait s'assoupir, dans les délices vagues de +l'inconscience précédant le sommeil, le méchant, le diabolique esprit +qui rôde dans les âmes humaines pour nuire occasionnellement à leur +quiétude, lui souffla cette pensée: + +«Sa dernière question avait l'air d'être parfaitement innocente... mais +que cachait-elle?... quelle idée l'avait suggérée?» + +Oui, pourquoi Howard Tracy l'avait-il interrogée là-dessus? S'il +ne tenait pas à l'épouser à cause de son rang, comment cette idée +avait-elle pu naître dans son esprit? N'avait-il pas l'air content dès +qu'elle lui eut dit qu'elle n'était nullement opposée à la noblesse en +général, la vraie? Ah! c'est tout de même une haute situation qui le +tente! C'est trop visible! Ce n'est pas moi--pauvre moi!--sans rien, +qu'il aime au fond du cœur. + +Naturellement, cette pensée l'empêcha de fermer l'œil. + + + + +CHAPITRE XX + + +Avant de s'endormir, Tracy écrivit une longue lettre à son père, une +lettre à laquelle il espérait que celui-ci réserverait un meilleur +accueil qu'à la dépêche. Les nouvelles dont il lui fit part ne +manqueraient pas d'être considérées comme de bonnes nouvelles. Il +disait comment il avait fait l'expérience de l'égalité des hommes en +travaillant pour vivre. Il avait entrepris une lutte dont il n'y avait +pas lieu d'avoir honte, mais il était arrivé à cette conclusion qu'il +n'était pas possible de réformer le monde tout seul. Il entama ensuite +le sujet de son mariage projeté avec la fille du prétendant américain, +insistant un peu, mais pas trop, sur les charmes et les qualités de +la jeune fille. Il s'arrêta davantage à faire ressortir l'opportunité +d'une union qui pour toujours réconcilierait les deux branches rivales +de la famille. + +Lorsque le noble lord fut en possession de cette missive, il éprouva +d'abord, à la lecture de la première partie, une satisfaction cruelle; +la seconde lui causa un malaise inattendu qui se traduisit par des +grognements successifs. Cependant il ne voulut pas gaspiller de l'encre +en écrivant une lettre en réponse, ou un câblogramme; il fit mieux, car +il décida sur l'heure de prendre le premier bateau pour l'Amérique et +d'aller examiner cette affaire compliquée en personne. + +Durant les dix premiers jours qui suivirent l'envoi de la lettre, Tracy +n'eut guère le temps de s'ennuyer. Sans cesse il grimpait aux sommets +de la félicité et en retombait alternativement. Il était ou intensément +heureux, ou intensément malheureux, selon l'état d'esprit de Sally. Il +ne savait jamais quand cet état d'esprit allait subir un changement, +ni pourquoi un changement se produisait. Parfois elle faisait preuve +d'un amour brûlant, presque tropical, dont l'ardeur ne saurait être +exprimée en langage humain, puis soudain, sans transition sensible, la +température s'abaissait et la pauvre victime se trouvait solitaire, au +milieu de la détresse des icebergs qui environnent le pôle Nord. Il lui +semblait alors qu'il serait préférable d'être mort et sous terre, que +de se voir exposé à d'aussi désastreuses variations climatériques. + +Le cas était pourtant fort simple. Sally désirait savoir si l'affection +de Tracy était désintéressée. Elle ne cessait pas, en conséquence, +de le soumettre à de menues épreuves de toutes sortes. Comme Tracy +ignorait qu'il en était l'objet, il tombait régulièrement dans tous les +pièges qu'elle lui tendait. + +Il y a des gens qui auraient fait certaines remarques, comparé +certaines situations et qui se seraient ainsi rendu compte de ce +fait important: la température sentimentale subissait une constante +fluctuation dès qu'un sujet spécial était mentionné dans la +conversation. En regardant de plus près, ils auraient de même observé +que ce sujet était régulièrement mis en avant par l'une des parties +et jamais par l'autre. Ils en auraient conclu que ceci avait lieu +dans un but déterminé. Au cas où ils n'auraient pas su deviner ce but +autrement, ils l'auraient demandé. Mais Tracy n'était pas de ceux-là. +Il continuait de vivre dans un perpétuel état d'anxiété, illuminé +d'éclairs multiples et fulgurants, et de travailler au portrait de +Sellers. Le noble lord américain était ravi. + +Un soir, le travail de la journée fini, comme les deux jeunes gens se +trouvaient seuls, échangeant, comme d'habitude, des propos délicieux, +Sally eut soudain une attaque d'inexpliquable tristesse, plus violente +que jamais. Le corps secoué de sanglots, elle se blottit contre la +poitrine de son bien-aimé, et fondit en larmes. + +--Oh! ma pauvre chérie, qu'ai-je donc fait? qu'ai-je dit? Pourquoi ce +grand chagrin encore? En quoi ai-je pu vous blesser? + +Elle se dégagea de son étreinte et, le regardant d'un air plein de +reproche, elle lui dit: + +--Ce que vous avez fait! Je vais vous le dire. Vous m'avez, sans le +vouloir, révélé,--pour la vingtième fois, au moins,--mais je n'ai pas +voulu le croire, je n'ai pas pu le croire, jusqu'à présent,--que ce +n'est pas moi que vous aimez, mais seulement la noblesse fantaisiste de +mon père... et vous m'avez brisé le cœur! + +--Ah! mon enfant chérie, ma bien-aimée, qu'allez-vous vous imaginer? Je +n'ai jamais rêvé une chose semblable. + +--Howard, Howard, ce que vous m'avez dit lorsque vous ne songiez pas à +surveiller vos paroles vous a trahi. + +--Ce que j'ai dit en ne surveillant pas mes paroles? Vous êtes +dure pour moi! Quand donc ai-je surveillé mes paroles? En aucune +circonstance. Mes paroles expriment la vérité, et sans que j'aie à les +surveiller. + +--Howard! J'ai réfléchi à toutes vos paroles, elles ont été plus +significatives que vous ne le désiriez. + +--Il n'est pas possible que vous ayez guetté mes paroles ainsi; c'est +cela qui serait un acte de trahison. Je n'imagine pas que mon pire +ennemi s'y prêterait! + +La malheureuse jeune fille n'avait pas encore envisagé sa conduite de +ce point de vue. Elle fut consternée et ses joues se couvrirent du +rouge de la honte et du remords. + +--Pardonnez-moi, supplia-t-elle. Je ne savais pas ce que je faisais. +J'ai été torturée comme on ne l'est pas. Pardonnez-moi, j'ai tant +souffert, si vous saviez. Et maintenant j'ai tant de regret, je suis si +humiliée, par ma faute... vous ne pouvez faire que me pardonner... + +Ce fut encore la réconciliation; une réconciliation totale, parfaite, +au milieu de baisers sans nombre et d'une félicité renaissante. Mais +comme il était désormais évident que les moments de détresse et de +froid n'étaient dus qu'aux craintes de la jeune fille, qui s'imaginait +que Tracy était plus séduit par son rang que par ses charmes +personnels, celui-ci se décida à chasser pour toujours ce spectre +déraisonnable de sa pensée. Il lui était trop facile de prouver qu'il +n'avait pu à aucun moment nourrir de telles arrière-pensées. C'est +pourquoi il lui dit: + +--Laissez-moi vous glisser à l'oreille un tout petit secret que j'ai +soigneusement tenu à garder jusqu'à présent. Je n'aurais jamais pu être +captivé par votre rang, pour la bonne raison que je suis moi-même fils +et héritier d'un lord anglais. + +La jeune fille, hors d'elle-même d'étonnement, le fixa d'un regard +affolé, longuement: + +--Vous? Vous! fit-elle en se reculant de lui. + +--Eh! Qu'y a-t-il? Certainement je le suis. Pourquoi vous troubler +ainsi? Qu'ai-je encore fait? + +--Ce que vous avez fait? Vous venez d'avancer une affirmation des plus +étrange. Vous devez bien vous en rendre compte! + +--Peut-être cela paraît-il étrange. Mais du moment que c'est la vérité, +je n'en vois pas l'importance. + +--Du moment que c'est la vérité! Vous êtes déjà moins affirmatif. + +--Mais pas du tout. Vous avez tort de parler ainsi; je ne le mérite +pas. J'ai dit la vérité. Pourquoi en doutez-vous? + +Elle eut une réponse prompte. + +--Parce que vous ne l'avez pas dit plus tôt. + +--Oh! + +Ce ne fut qu'un cri, un grognement sourd, mais qui montra qu'il +reconnaissait la justesse du raisonnement. + +--Vous n'aviez pas le droit de me cacher un fait de ce genre après... +après avoir commencé à me faire la cour. + +--C'est vrai, je le reconnais. Mais il y a des circonstances qui... + +Elle ne voulut rien entendre. Au bout d'un silence, il ajouta, +découragé: + +--Je ne vois plus comment vous expliquer ce qui fut une erreur +manifeste de ma part. Je n'ai pas eu un soupçon de mauvaise intention; +il faut croire que je ne possède pas le talent de prévoir. + +Elle parut désarmée, mais bientôt elle reprit: + +--Fils d'un lord! Est-ce que les fils des lords courent les rues à la +recherche d'un humble travail qui leur procure le pain? + +--Dieu sait que non! J'ai pourtant souhaité qu'ils le fissent. + +--Est-ce qu'ils abandonnent leurs titres pour venir simplement et +décemment demander la main des pauvres filles, lorsqu'ils peuvent +venir grisés de boissons et d'insolence, déshonorés par leur vie et +leurs dettes, choisir dans le tas des filles de millionnaires de toute +l'Amérique? Si vous êtes le fils d'un lord, prouvez-le-moi. + +--Je remercie Dieu de ne pouvoir le faire, si on les reconnaît aux +signes que vous venez d'énumérer. Néanmoins je suis le fils et +l'héritier d'un lord. C'est tout ce que je puis dire. Je souhaite +que vous croyiez ma parole, mais je ne possède aucun moyen de vous +convaincre. + +Elle fut sur le point de s'amadouer un peu, mais la dernière phrase +l'impressionna autrement: + +--Vous voulez que je vous croie. Comment pourrais-je le faire? Ne +voyez-vous pas combien il est improbable qu'une personne dans une telle +situation s'aventure en pays étranger, voyage à travers le monde sans +la moindre preuve de son identité? + +Il entreprit alors de lui raconter comment il avait quitté la maison +paternelle, les espoirs qu'il avait nourris, ses rêves, ses déceptions, +ses luttes... + +Elle secoua tristement la tête: + +--Le fils d'un lord capable de faire cela! En voilà un homme digne +d'être aimé, idolâtré! + +--Eh bien! je... + +--Mais un tel homme n'a jamais existé. Il n'est pas encore né, et il ne +naîtra jamais. Ce serait simplement grandiose, d'une grandeur unique, +en ce temps de bas égoïsme et d'idéal sordide. Attendez! Laissez-moi +finir. Encore une question: votre père est lord... de quoi? + +--De Rossmore... Je suis le vicomte Berkeley. + +La jeune fille fut si outrée qu'elle put à peine répondre: + +--Comment osez-vous hasarder une affirmation pareille? Vous savez qu'il +est mort, vous savez que je ne l'ignore pas! + +--Oh! Écoutez-moi, je vous en prie. Un mot seulement! Ne vous détournez +pas ainsi de moi. Restez! Sur mon honneur... + +--Oh! sur votre honneur! + +--Sur mon honneur. Je suis celui que je vous dis être. Je vous le +prouverai et vous serez convaincue, j'en suis sûr. Je vous apporterai +un message, une dépêche... + +--Quand? + +--Demain... après-demain... + +--Signée: «Rossmore». + +--Oui! signée «Rossmore». + +--Qu'est-ce que cela prouvera? + +--Ce que cela prouvera? Mais ce que cela doit prouver. + +--Si vous m'obligez à le dire, peut-être l'existence d'un complice +quelque part. + +Le coup était dur. Il dit: + +--C'est vrai. Je n'y pensais pas! Oh! mon Dieu! Que vais-je faire? Il +n'y a donc aucune issue. Tout ce que je fais est en vain. Ne vous en +allez pas! Vous ne me dites même pas «au revoir». Nous ne nous sommes +jamais séparés ainsi. + +--J'ai envie de me sauver, de courir, et... partez, partez, maintenant! + +Il y eut une pause, puis elle ajouta: + +--Vous pouvez apporter le message quand il arrivera! + +--Je le puis! Dieu soit loué! + +Il partit. Ce n'était pas trop tôt. Ses lèvres tremblaient +nerveusement; l'instant après, elle s'écroula comme une masse, secouée +par les sanglots. + +--Il est parti... pour toujours... gémissait-elle; je l'ai perdu, je ne +le reverrai jamais. Il ne m'a même pas embrassée, n'a même pas essayé +de me prendre un baiser de force. Je n'aurais jamais pu entrevoir en +rêve qu'il me traiterait ainsi après tout ce que nous avons été l'un +pour l'autre. Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir? Il est un pauvre +cher misérable menteur et imposteur, je l'aime tant. Jamais il n'aura +l'idée de se faire envoyer une fausse dépêche; pauvre chéri, il n'osera +pas revenir, et il me manquera tant. Il est si honnête et si simple +qu'il ne trouvera aucun moyen. Qu'est-ce qui lui a fait croire qu'il +réussirait dans une pareille imposture? Oh! mon Dieu, je vais aller +me coucher et essayer de tout oublier. Pourquoi ne lui ai-je pas dit +de revenir pour m'aviser s'il ne recevait pas de réponse? C'est ma +faute, maintenant, si je ne le revois jamais! Dans quel état mes yeux +doivent-ils être! Mon Dieu! + + + + +CHAPITRE XXI + + +Le lendemain, aucun télégramme n'arriva, naturellement. Ce fut une +véritable catastrophe, puisque Tracy ne pouvait retourner auprès de +Sally sans ce Sésame, quelle que fût sa non-valeur comme preuve. +Mais si l'on peut appeler l'absence de réponse le premier jour une +catastrophe, quel nom donner à la détresse des jours suivants. Pas le +moindre signe de vie de son père! Tracy était en proie à une honte +indescriptible; Sally, de son côté, souffrait mille morts en se +persuadant de plus en plus que non seulement il ne devait pas avoir un +père quelque part, mais qu'il n'avait même pas de complice. + +Le lendemain du jour où Tracy avait été ainsi renvoyé, un événement +inattendu arriva. Hawkins et Sellers apprirent par la lecture des +journaux qu'un puzzle, appelé «_Le Cochon dans les trèfles_», jouissait +depuis quelques semaines d'une faveur inouïe auprès du public. De +l'océan Atlantique jusqu'au Pacifique, toutes les populations des +États-Unis lâchaient leur travail pour jouer à ce puzzle; la fureur +était telle que toutes les affaires s'en ressentaient. On voyait les +juges, les avocats, les criminels, les pasteurs, les voleurs, les +commerçants, les ouvriers, les assassins, les femmes, les enfants, les +nourrissons, tout le monde, en un mot, absorbé du matin au soir par +une seule et unique préoccupation: celle de trouver la solution de ce +puzzle. + +Hawkins fut comme fou de joie, mais Sellers resta calme. D'aussi menues +affaires ne parvenaient pas à troubler sa sérénité. Il dit: + +--C'est exactement ce qui arrive toujours. Un homme fait une invention +capable de révolutionner les arts, de produire des sommes gigantesques, +d'être une bénédiction pour toute l'humanité, personne ne consent à s'y +intéresser... et l'inventeur restera toujours pauvre comme auparavant. +Mais inventez une bagatelle sans valeur, pour votre distraction d'une +minute, une bagatelle que vous n'hésiteriez pas à jeter dans un coin +pour n'y plus penser, le monde entier se précipite pour s'en emparer +et il en résulte une fortune. Tâchez de retrouver ce Yankee, Hawkins, +et faites-vous donner les sommes qui nous reviennent. La moitié vous +appartient, comme vous le savez. + +Peu de temps après, Hawkins et Sellers furent en effet informés que le +Yankee avait déposé des monceaux d'argent à leur compte dans une banque. + +En l'apprenant, Sellers déclara: + +--Maintenant, nous allons bien voir lequel est le lord authentique. Je +vais faire un tour là-bas et secouer la Chambre des Lords! + +Pendant les jours qui suivirent, on eut fort à faire pour préparer les +malles, et Sally put trouver toutes les occasions désirables de pleurer +en secret. Puis le vieux couple partit pour New-York et l'Angleterre. + +Sally avait pu nettement se rendre compte de ceci: que la vie ne valait +pas la peine d'être vécue dans les conditions présentes. S'il lui +fallait renoncer à son imposteur, elle en mourrait, et elle y était +toute prête! N'y avait-il pas lieu pourtant de soumettre le cas à une +personne désintéressée auparavant? Qui sait si l'on ne trouverait pas +une manière plus satisfaisante de résoudre le problème! Elle réfléchit +profondément à l'opportunité de ce projet. + +Lorsqu'elle se trouva pour la première fois seule avec Hawkins après le +départ de ses parents, et que le nom de Tracy fut prononcé au cours de +la conversation, elle s'abandonna aux confidences et ouvrit son cœur, +tandis qu'il écoutait avec un intérêt plein de sollicitude. + +Elle plaida avec chaleur sa cause et termina ainsi: + +--Ne me dites pas qu'il est un imposteur! Je suppose qu'il l'est, mais +ne trouvez-vous pas qu'il a l'air de ne pas l'être? Vous qui regardez +froidement les choses, vous pouvez être frappé de circonstances qui +m'échappent. Tâchez d'envisager sa conduite de manière à me consoler... +faites-le pour moi! + +Le pauvre homme était fort troublé, mais estima de son devoir de +se tenir aussi près de la vérité que possible. Il réfléchit et dut +renoncer à la possibilité de donner raison à Tracy. + +--Hélas! non, fit-il, il est certain qu'il est un imposteur. + +--C'est-à-dire que vous êtes presque certain, monsieur Hawkins, +presque, n'est-ce pas? Pas tout à fait? + +--Je regrette infiniment d'avoir à faire cet aveu... je préférerais +pouvoir vous dire le contraire... mais il n'y a pas d'explication +autre... car je sais qu'il est un imposteur. + +--Mais, monsieur Hawkins, vous allez trop loin, je vous assure. +Personne ne peut le savoir avec certitude. Il n'y a aucune preuve +absolue qu'il n'est pas ce qu'il prétend être. + +Devait-il lui révéler tout ce qu'il savait? Sans doute cela vaudrait +mieux. Il se décida à parler courageusement, mais aussi à éviter un +nouveau chagrin à la jeune fille: le chagrin d'apprendre que Tracy +était un criminel. + +--Il faut que je vous parle ouvertement; cela me cause beaucoup de +peine de le faire, et cela vous fera beaucoup de peine de l'entendre, +mais il vous faudra la supporter. Je connais tout au sujet de ce +garçon, et je sais qu'il n'est pas le fils d'un lord. + +Une lueur passa dans le regard de la jeune fille et elle répliqua: + +--Cela m'est tout à fait égal; continuez. + +Son exclamation imprévue décontenança Hawkins. + +--Je n'ai pas bien compris probablement! Voulez-vous dire que, s'il n'y +avait rien d'autre à lui reprocher, cette question de prétendu héritage +d'un lord vous indiffère maintenant? + +--En tous points! + +--Il vous satisferait donc, vous accepteriez sans regretter qu'il +ne soit pas fils d'un lord, sans admettre que cette circonstance +ajouterait à sa valeur. + +--Aucune valeur à laquelle je tienne... Voyez-vous, monsieur Hawkins, +j'ai complètement cessé d'attacher la moindre importance à tous ces +rêves de noblesse et d'aristocratie, à toutes ces futilités, pour +n'être qu'une simple et quelconque bourgeoise, contente de sa modeste +situation. C'est à lui que je dois cette transformation. Rien ne peut +le rendre plus précieux à mes yeux qu'il ne l'est. Tel qu'il est, il +est tout pour moi, il a toutes les qualités et, par conséquent, aucune +ne peut lui venir en plus. + +«Elle est joliment emballée, se dit Hawkins; il va falloir que je +change de tactique. Sans accuser précisément ce garçon d'être criminel, +je crois que le mieux serait d'inventer un nom et des antécédents +destinés à lui enlever toute illusion. Si cela ne réussit pas, je +saurai que mon devoir est de me résigner à soutenir ses projets au lieu +d'y mettre obstacle.» + +Il reprit à haute voix: + +--Eh bien, Gwendolen... + +--Il faut m'appeler Sally. + +--Tant mieux, je préfère ce nom-là. Écoutez, je vais tout vous dire au +sujet de ce Snodgrass. + +--Snodgrass? C'est son nom? + +--Oui, Snodgrass! L'autre est son _nom de plume_. + +--C'est un nom hideux. + +--Je le sais bien, mais on ne peut rien en ce qui concerne son nom. + +--C'est vraiment son nom?... pas Howard Tracy? + +Hawkins répondit: + +--En toute sincérité; c'est bien regrettable. + +La jeune fille, hébétée, répétait les deux syllabes: + +--Snodgrass... Snodgrass... Jamais je ne pourrai m'y faire! Je ne +l'appellerai que par son petit nom. Quel est-il? + +--Ses initiales sont S. M. + +--Ses initiales? Je ne peux pourtant pas l'appeler par ses initiales, +voyons! Quels noms représentent-elles? + +--Vous allez comprendre! Son père était médecin... un homme qui adorait +tout ce qui touchait à sa profession, mais un homme en même temps d'une +bizarrerie... + +--Que représentent-elles? Pourquoi tous ces détours? + +--Eh bien! Elles représentent Spinal Meningitis! Son père étant +médecin... + +--On n'a jamais rêvé un nom plus infâme! Il est impossible d'appeler +quelqu'un par ce nom. C'est horrible... je recevrais, moi, des lettres +sous ce nom? + +--Oui! «Madame Spinal Meningitis Snodgrass!» + +--Ne le dites pas! Je ne peux pas supporter de l'entendre. Son père +était-il dément? + +--Non, on ne l'en accuse pas. + +--Heureusement, car la démence peut être héréditaire, et se transmettre +à la descendance. Mais quel genre de manie! Comment cela lui est-il +venu? + +--Je ne sais pas au juste! Il y a eu des idiots dans la famille... + +--Il l'était, lui, idiot, assurément! + +--Cela se peut, on a eu des soupçons. + +--Des soupçons! Est-ce qu'on soupçonne que la nuit va être noire si +l'on voit les étoiles tomber du ciel! Mais assez au sujet de l'idiot, +il ne m'intéresse pas. Parlez-moi du fils. + +--Voilà! Celui-ci était l'aîné, mais non le préféré. Son frère +Zylobalsamum... + +--Arrêtez-vous, que je me rende compte... Zylo... comment disiez-vous? + +--Zylobalsamum. + +--Quel nom! On dirait une maladie! + +--Non, je ne crois pas que ce soit exactement le nom d'une maladie... +Peu importe! Comme je viens de vous le dire, celui-ci n'était pas +le préféré. Son éducation fut négligée. A l'école, il fréquentait +les camarades les plus mal notés, et peu à peu il grandit et devint, +grâce à de mauvaises fréquentations, une canaille, un être grossier, +vulgaire, ignorant, débauché... + +--Lui? Ce n'est pas vrai! En disant cela, vous manquez de toute notion +de générosité. Ce malheureux jeune étranger... il est tout le contraire +de ce que vous venez de dire. Il est aimable, modeste, bien élevé, +cultivé, gentil, raffiné... quelle honte! Comment pouvez-vous avancer +de pareilles choses à son sujet? + +--Je ne vous reproche pas, Sally, certainement non, je ne vous reproche +pas d'être ainsi aveuglée par votre affection, de négliger ainsi +quelques petits défauts... + +--De petits défauts, dites-vous? Comment nommeriez-vous alors ceux d'un +simple assassin? + +--Oh! On ne les approuve pas! + +--C'est inouï! Dites-moi comment vous êtes si bien renseigné sur cette +famille? Qui vous en a parlé de cette façon? + +--Sally! On ne m'en a pas parlé. Je connais la famille personnellement. + +Cette affirmation causa une surprise nouvelle. + +--Vous? s'écria-t-elle; vous les avez connus? + +--J'ai connu Zylo, comme nous l'appelions dans l'intimité, et +j'ai connu son père, le docteur Snodgrass. Je n'ai pas connu ce +Snodgrass-ci, mais je l'ai aperçu de temps en temps. Et on parlait +beaucoup de lui... + +--Sans doute parce qu'il n'était pas un incendiaire ou un assassin, il +se singularisait dans un tel milieu. Mais où avez-vous connu ces gens? + +--A Cherokee! + +--C'est étrange! Il ne doit pas y avoir là-bas une population +suffisante pour établir ni une bonne ni une mauvaise réputation! Tout +au plus quelques poignées de voleurs de chevaux! + +Hawkins répondit avec placidité: + +--Notre ami appartenait à une de ces poignées... + +Le sénateur se tut, satisfait de lui. Il jugeait qu'il avait réussi +un chef-d'œuvre d'art diplomatique. C'était à elle de se décider +désormais. Il se sentait persuadé qu'elle renoncerait au fantôme, oui, +elle y renoncerait... + +Sally avait eu le temps de réfléchir pendant ce court silence; elle +finit par dire: + +--Il n'a pas d'autres amis au monde que moi. Je ne l'épouserai pas +s'il est vraiment répréhensible au point de vue moral; mais s'il peut +me prouver qu'il ne l'est pas, je l'épouserai. A mes yeux, il est +extrêmement délicat et bon, et cher... Je n'ai rien découvert qui fût +contre lui, sinon de s'être dit le fils d'un lord. Mais cela peut +n'être qu'un trait de vanité, et je n'y vois pas grand mal quand j'y +songe. Je ne crois pas qu'il réponde au portrait que vous venez de +tracer. Et je compte sur vous pour aller le trouver et me le ramener. +Je le supplierai d'être honnête et vertueux, et de me dire, sans +crainte, toute la vérité. + +--Très bien, alors! Si c'est là votre décision, je m'y conformerai. +Mais, Sally, vous savez qu'il est pauvre, et que... + +--Oh! cela m'est totalement indifférent! Voulez-vous me l'amener? + +--Je veux bien. Quand? + +--Oh! mon cher ami, il se fait tard et il faut attendre. Mais vous irez +le chercher demain matin. C'est promis, n'est-ce pas? + +--Je serai ici avec lui dès l'aube. + +--Ah! Voilà que je retrouve mon cher vieux Hawkins plus gentil que +jamais! + +--Je suis heureux de pouvoir vous faire plaisir. Donc, bonsoir, et à +demain! + +Sally réfléchit, seule, un instant, puis elle se dit gravement: «Je +l'aime... en dépit de son nom!» et d'un cœur allégé elle s'occupa de la +maison. + + + + +CHAPITRE XXII + + +Hawkins s'en fut tout droit au bureau du télégraphe, se disant: +«Il est clair qu'elle ne se détachera pour rien au monde de ce +cadavre galvanisé. J'ai fait de mon mieux; au tour de Sellers de se +débrouiller, à présent!» + +Il adressa donc à New-York une dépêche ainsi conçue: + + «_Revenez. Prenez train spécial. Elle va épouser la matérialisation._» + +Un mot arriva à Rossmore Towers annonçant la visite de lord Rossmore. +Sally se dit: «Quel dommage qu'il ne se soit pas arrêté à New-York; il +faudra qu'il y retourne sur-le-champ. Je suppose qu'il est venu pour +pulvériser mon pauvre papa, à moins que ce ne soit pour racheter ses +droits. Cet événement m'aurait intéressé il y a quelques jours, mais à +présent je n'y vois qu'un unique avantage: celui de pouvoir dire à... +Spine... Spiny... Spinal (on ne peut rien trouver de gracieux avec ce +nom!): N'essayez pas de me cacher la vérité, car autrement il me faudra +vous dire avec qui je viens de m'entretenir et vous serez joliment +embarrassé!» + +Tracy ne pouvait pas savoir que l'on viendrait le chercher le lendemain +matin, sans quoi il aurait pu attendre. Mais il était dans un état +de désespoir tel qu'il lui fallait tenter quelque chose. Sa dernière +planche de salut n'existait plus: aucune lettre ne lui était parvenue +par le courrier d'Angleterre. Son père l'avait donc apparemment +abandonné à lui-même. Ce n'était pas dans ses habitudes d'agir ainsi, +mais l'absence de la plus petite réponse ne promettait rien de bon. + +Tracy était las de se creuser la tête. Ce qu'il voulait, c'était voir +Sally, rien que la voir, coûte que coûte. + +Comment s'était-il décidé? comment y était-il venu? Il ne le savait +plus. Il ne savait qu'une chose: qu'il se trouvait de nouveau seul +avec elle. Elle se montrait affectueuse, gentille, et on eût dit +qu'elle avait les larmes aux yeux. + +Maintenant ils se parlaient. Au cours de l'entretien, elle dit avec un +air détaché: + +--Je m'ennuie beaucoup... je suis si seule depuis que papa et maman +sont partis! J'essaie de lire pour me distraire, mais aucun livre ne +m'intéresse... les journaux sont toujours pleins de stupidités. On en +prend un, croyant tomber sur quelque chose d'intéressant, et on lit, +on lit, pour ne trouver à la fin qu'un fait-divers insignifiant ayant +trait à quelque Dr Snodgrass, par exemple... + +Pas un geste de la part de Tracy; pas un muscle qui tremblât sur son +visage. Sally n'en revenait pas. Quelle force de volonté cet homme +possédait! Elle se tut un instant et Tracy, levant les yeux sur elle, +lui dit: + +--Eh bien? Que vouliez-vous dire? + +--Oh! je croyais que vous ne m'écoutiez pas! En effet, les journaux +continuent à vous donner des nouvelles de leur Dr Snodgrass, puis de +son jeune fils, son préféré... Zylobalsamum Snodgrass... + +Pas un geste de Tracy ne révélait de l'embarras. Quelle maîtrise de +soi-même! Sally fixa son regard sur lui et reprit, décidée à donner un +dernier coup fatal à cette incommensurable sérénité: + +--Et puis ils vous entretiennent de son fils aîné... le moins gâté... +relatant combien il est négligé, ignorant, vulgaire, une vraie +canaille, celui-là... + +La tête de Tracy demeurait penchée en avant, avec une profonde +expression de lassitude. Sally s'était levée et se tenait maintenant +devant lui... Il redressa la tête, ses yeux doux cherchant les siens... + +--... Nommé Spinal Meningitis Snodgrass! + +Tracy ne manifesta pas la moindre surprise; toute son attitude ne +dénotait qu'une fatigue croissante. La jeune fille était outrée par +cette indifférence glaciale. + +--De quoi êtes-vous donc bâti? + +--Moi? Pourquoi? + +--Vous n'avez donc aucune sensibilité? Ce que je vous dis ne fait donc +vibrer aucun reste de sentiments délicats en vous? + +--Non. En aucune façon. Mais pourquoi?... + +--Ah! mon Dieu! Comment pouvez-vous garder cet air innocent, en +m'écoutant... Regardez-moi bien en face! Répondez-moi sans sourciller. +Le Dr Snodgrass n'est-il pas votre père, et Zylobalsamum n'est-il pas +votre frère?... + +A ce moment précis, Hawkins fut sur le point d'entrer dans le salon, +mais, ayant entendu les derniers mots de la conversation, il préféra +s'en aller faire une petite promenade en ville. + +--... Et ne vous appelez-vous pas Spinal Meningitis? Répondez-moi sans +détours, et vite! Vous ne voyez donc pas que je suis dans les transes! +Pourquoi restez-vous ahuri comme cela, sans songer à moi, moi qui suis +sur le point de devenir folle d'angoisse? + +--Je voudrais, oh! de toute mon âme, je voudrais trouver des mots qui +vous rendraient le calme et le bonheur. Mais je ne sais rien... je n'ai +jamais entendu parler de ces effroyables gens. + +--Comment? Dites-le-moi encore! + +--Jamais, jamais, jusqu'à ce jour. + +--Ah! Vous avez l'air si bon et si honnête en disant cela. Cela ne peut +être que la vérité. Vous n'auriez pas cet air si ce n'était pas vrai. + +--Certainement non! Oh! Cessons donc de nous faire souffrir ainsi. +Revenez-moi, redevenez mienne, et rendez-moi ma place dans votre cœur... + +--Attendez! Une chose encore! Dites-moi que vous regrettez d'avoir +parlé avec vanité, que vous ne comptez jamais devenir un lord... + +--Cela, je peux le dire... je n'y compte plus, en aucune façon. + +--Maintenant vous êtes à moi! Vous m'êtes revenu pour toujours, et rien +ne me séparera plus de vous. + +--Le lord de Rossmore d'Angleterre! annonça la voix de Daniel. + +--Mon père! s'écria le jeune homme en laissant retomber les bras qui +venaient d'étreindre Sally. + +Le vieux gentleman demeura un instant à regarder le couple, puis une +sorte de sourire se dessina sur ses traits et il dit: + +--Vous pourriez peut-être m'embrasser aussi, mon fils. + +Le jeune homme le fit, avec allégresse. + +--Alors vous êtes le fils d'un lord tout de même! s'écria Sally avec un +accent de reproche dans la voix. + +--Oui, je... + +--Alors, je ne veux plus de vous! + +--Pourtant, c'est vous qui... + +--Non, je ne veux plus, vous m'avez induit en erreur une seconde fois. + +--Elle à raison, mon fils. Allez vous promener, maintenant. Je désire +causer seul avec Mlle Sellers. + +Berkeley était bien obligé de céder la place. Mais il ne s'en alla pas +bien loin, il resta dans la maison. + +A minuit, l'entretien du lord avec Sally durait encore, mais on +s'approchait à grands pas d'une conclusion satisfaisante. + +Le lord dit à la jeune fille: + +--J'ai fait tout ce chemin dans le seul but de vous voir de près, +et avec la prévision de faire rompre le mariage projeté, si j'avais +affaire à deux jeunes insensés. Je m'aperçois que l'un de vous +seulement l'est. Par conséquent, si vous voulez le prendre, vous le +pouvez! + +--Oh! vraiment! Je n'ai pas d'hésitation, croyez-le bien! Laissez-moi +vous embrasser! + +--Embrassez-moi. Merci bien! Et dorénavant c'est un privilège que vous +conserverez pour toujours, quand vous ne serez pas méchante! + +Pendant ce temps, Hawkins, qui était de retour de sa promenade, avait +gagné le laboratoire où, à sa surprise, il se trouva nez à nez avec sa +prétendue connaissance Snodgrass. La grande nouvelle lui fut aussitôt +communiquée: «que le lord Rossmore anglais était arrivé... et je suis +son fils, vicomte Berkeley». + +Hawkins devint blême. Il s'écria: + +--Dieu du ciel! alors vous êtes mort!? + +--Mort? + +--Oui, oui... c'est nous qui avons vos cendres. + +--Elles commencent à m'ennuyer, ces cendres... j'en ai assez; je vais +les donner à mon père, fit Berkeley. + +Petit à petit, le brave sénateur parvenait à discerner la vérité dans +son ensemble, à comprendre qu'ils avaient eu affaire à un vrai jeune +homme, en chair et en os, et non pas à une âme revêtue d'un corps +apparent, grâce à la science de Sellers. + +Très ému, il déclara: + +--Je suis profondément heureux... heureux à cause de Sally surtout. +Nous vous avons toujours pris pour la réincarnation d'un cambrioleur de +Tahlequah, mort en fuite. Ce sera un coup rude pour Sellers lorsqu'il +apprendra la vérité. + +Il entreprit de tout expliquer à Berkeley qui répondit: + +--Quelque rude que soit ce coup, j'espère que le vieux prétendant se +consolera de la déception! + +--Le colonel? Il n'y pensera plus au bout d'une minute, le temps +d'inventer un autre genre de miracle pour le substituer à celui-ci. Il +doit déjà en avoir un, tout préparé, à cette heure! Mais, dites-moi, +qu'est devenu l'homme que vous avez représenté à nos yeux? + +--Je n'en sais vraiment rien. Je me suis emparé de ses vêtements par +hasard... Je crains fort qu'il n'ait péri dans l'incendie. + +Hawkins se dit qu'il était temps d'aller à la gare chercher les +Sellers, auxquels il apprendrait les nouvelles, sans quoi on verrait +le colonel arriver comme une bombe pour empêcher sa fille d'épouser un +fantôme. + +Il y eut de remarquables événements à Rossmore Towers au cours de la +semaine suivante. Les deux vieux lords sympathisèrent dès leur première +rencontre, sans doute grâce à une différence de caractère absolue. Et +l'aventure se termina par un mariage célébré dans l'intimité, et non +pas fastueusement à l'Ambassade britannique, comme l'eût peut-être +souhaité le magnifique prétendant américain. + + +FIN + + + + +CORBEIL.--IMPRIMERIE CRÉTÉ + +[Illustration] + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78786 *** diff --git a/78786-h/78786-h.htm b/78786-h/78786-h.htm new file mode 100644 index 0000000..f7561cf --- /dev/null +++ b/78786-h/78786-h.htm @@ -0,0 +1,8923 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Le cochon dans les trèfles | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} +h2 {font-size: 1.2em;} +p { + margin-top: .51em; + text-align: justify; + margin-bottom: .49em; +} +.p110 {font-size: 1.1em;} +.p120 {font-size: 1.2em;} +.p140 {font-size: 1.4em;} +.p180 {font-size: 1.8em;} + +hr { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: 33.5%; + margin-right: 33.5%; + clear: both; +} + +hr.chap {width: 65%; margin-left: 17.5%; margin-right: 17.5%;} +@media print { hr.chap {display: none; visibility: hidden;} } + +div.chapter {page-break-before: always;} +h2.nobreak {page-break-before: avoid;} + +ol.no-numbers { list-style-type: none; } + +.center-list { + display: flex; + justify-content: center; +} + +.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 92%; + font-size: small; + text-align: right; + font-style: normal; + font-weight: normal; + font-variant: normal; + text-indent: 0; +} /* page numbers */ + +.blockquot { + margin-left: 5%; + margin-right: 10%; +} + +.center {text-align: center;} + +.smcap {font-variant: small-caps;} + +/* Images */ + +.figcenter { + margin: auto; + text-align: center; + page-break-inside: avoid; + max-width: 100%; +} + +img { + max-width: 100%; + height: auto; +} +img {width: 100%;} +.width600 {max-width: 600px; margin: auto;} +.width200 {max-width: 200px; margin: auto;} +.width50 {max-width: 50px; margin: auto;} + + +/* Transcriber's notes */ +.transnote {background-color: #E6E6FA; + color: black; + font-size:small; + padding:0.5em; + margin-bottom:5em; + font-family:sans-serif, serif; +} + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78786 ***</div> + +<div class="figcenter width600"> +<img src="images/cover.jpg" alt="Head shot of Mark Twain on the cover"> +</div> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<h1 class="nobreak" id="LE_COCHON">LE COCHON +DANS LES TRÈFLES</h1> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="MARK_TWAIN"><i>MARK TWAIN</i></h2> +</div> + +<p>Samuel Langhorne Clemens naquit à Florida, +dans l'État de Missouri, le 30 novembre 1835. +Dès l'âge de treize ans il dut chercher du travail +pour vivre et se fit attacher comme apprenti +typographe au service d'une imprimerie. Le +goût des voyages et les nécessités de la vie l'amenèrent +bientôt à chercher une autre destinée. +Il trouva un modeste emploi de pilote sur un +bateau à vapeur appartenant à la navigation +fluviale du Mississipi. On raconte que c'est là +qu'il entendit pour la première fois prononcer +les deux syllabes qu'il choisit un peu plus tard +comme pseudonyme. Le capitaine, en relevant +la profondeur du fleuve, la cria en brasses: +«Mark Twain!» c'est-à-dire: «Marquez +deux!» La netteté et la sonorité de cette +expression le frappèrent sans doute.</p> + +<p>Il venait à peine d'atteindre sa vingtième +année lorsqu'on découvrit en Californie les gisements +d'or qui devaient, au cours des années +suivantes, y attirer tant de monde à l'esprit +entreprenant. Le jeune Samuel Clemens voulut, +lui aussi, tenter la fortune; mais, dès son arrivée +dans l'Ouest lointain, il débuta comme journaliste +reporter. Au bout de quelque temps, il +s'établit à Buffalo où il prit la direction d'une +feuille locale s'occupant plus particulièrement +de questions agricoles. Il dut abandonner cette +entreprise et devint, en même temps qu'un +autre écrivain de grande renommée, Bret Harte, +collaborateur du journal <i>The Californian</i>. Ce +fut à peu près vers cette époque qu'il commença +à écrire les romans et les nouvelles +humoristiques grâce auxquels il devint rapidement +l'écrivain le plus fameux et le plus aimé +peut-être que l'on ait connu aux États-Unis. +Son premier livre, <i>la Grenouille qui saute</i>, parut +en 1867. A partir du jour où le succès lui sourit, +«Mark Twain» n'hésita pas à entreprendre +de grands voyages et à visiter notamment +le continent européen. On le dépeint volontiers—ce +qui est fort naturel—comme un ironique, +mais enthousiaste admirateur des mœurs +américaines. Il se peut que ce soit là une erreur. +Le célèbre auteur, qui ne s'est guère privé de +ridiculiser certains côtés de la vie anglaise, +séjourna, vers la fin de sa vie, longtemps en +Angleterre. Et l'on possède dans ses écrits la +preuve que rien ne lui était en réalité plus +odieux que le «humbug», le charlatanisme, et +la sottise des parvenus.</p> + +<p>Ses admirateurs d'outre-Océan lui ont +attribué du génie. Sa précision et sa logique +poussées jusqu'à l'absurde témoignent en effet +d'une sorte de génie spécial. Elles ne suffirent +point, cependant, à le préserver des déboires. +Il créa en 1884 une maison d'édition dont la +liquidation amena sa ruine complète. Pendant +des années il dut se livrer à un labeur acharné +pour payer des dettes contractées à l'occasion +de ce désastre financier. Ses droits d'auteur, +quoique considérables, ne lui permettant pas +de faire face à toutes les exigences, il se fit conférencier, +et parcourut et le Nouveau Monde et +le Vieux Monde, fêté partout où il se montra.</p> + +<p>Ce fut au retour d'une longue absence qu'il +mourut dans sa résidence de Redding, le +21 avril 1910.</p> + +<p>Parmi les œuvres les plus célèbres de Mark +Twain, nous nous bornerons à citer: <i>les Innocents +à l'étranger</i> et <i>les Innocents chez eux</i>, <i>les +Aventures de Tom Sawyer</i>, <i>Huckleberry Finn</i>, +<i>le Vol de l'Éléphant blanc</i>, <i>Un Yankee à la cour +du roi Arthur</i>, <i>le Prince et le Miséreux</i>, <i>le Billet +de vingt-cinq millions</i>, et enfin cette incroyable +fantaisie sous forme de roman, <i>le Cochon dans +les Trèfles</i>.</p> + +<p>Le maître incontesté de la littérature humoristique +aux États-Unis y montre une verve +rare et assurément beaucoup d'esprit. Ce qui +ne nuit pas, selon nous, à l'ensemble de l'œuvre, +ce qui en quelque sorte nous attache à elle, c'est +que l'auteur met toutes ses exagérations, toutes +ses folles extravagances au service des idées +nobles et élevées. Beaucoup de personnes s'imaginent +que les fantaisies et les observations que +l'on comprend sous le nom d'humour américain +échappent à l'intelligence latine, et manquent +ainsi l'effet voulu; d'autres affirment que les +finesses véritables, les pointes essentielles de +cet esprit anglo-saxon ou yankee sont intraduisibles. +Il se peut qu'il y ait du vrai dans de telles +affirmations; en ce qui concerne Mark Twain, +et particulièrement le roman que nous présentons +ici au public, nous sommes persuadés +qu'il sera lu et goûté comme il faut par tout le +monde, avec un extrême plaisir.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> + +<p class="center p120"><span class="smcap">Mark Twain</span></p> + +<p class="center"><span class="smcap p180">Le Cochon</span><br> +<span class="p140">DANS LES TRÈFLES</span></p> + +<p class="center p120"><i>ROMAN</i></p> + +<p class="center">Traduit en français par <span class="smcap">Sébastien Voirol</span></p> + +<div class="figcenter width200"> +<img data-role="presentation" alt="" src="images/twain.jpg"> +</div> + +<div style="text-align: center;"> +<p class="center p120">PARIS</p> + +<p class="center p110">LA RENAISSANCE DU LIVRE</p> + +<p class="center"><i>JEAN GILLEQUIN ET C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS</i></p> + +<p class="center">78 BOULEVARD ST-MICHEL 78</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<p class="center p180" id="IN_EXTENSO">"IN EXTENSO"</p> +</div> + +<p class="center"><i>CHAQUE MOIS</i></p> + +<p class="center">Le Roman de <b>3 fr. 50</b> pour <b>45 Cent.</b></p> + +<p class="center p120"><i>OUVRAGES PARUS</i></p> + +<div class="center-list"> +<ol class="no-numbers"> +<li>N<sup>os</sup></li> + +<li> 1. <b>La Discorde</b>, par Abel <span class="smcap">Hermant</span>.</li> +<li> 2. <b>Le Silence</b>, par Édouard <span class="smcap">Rod</span>.</li> +<li> 3. <b>L'Autre Femme</b>, par <span class="smcap">J.-H. Rosny</span>.</li> +<li> 4. <b>Élisabeth Couronneau</b>, par Léon <span class="smcap">Hennique</span>.</li> +<li> 5. <b>Les Cœurs Nouveaux</b>, par Paul <span class="smcap">Adam</span>.</li> +<li> 6. <b>L'Amour Meurtrier</b>, par <span class="smcap">M. Serao</span>.</li> +<li> 7. <b>Les Ames en peine</b>, par <span class="smcap">Björnson</span>.</li> +<li> 8. <b>La Fin des Bourgeois</b>, par Camille <span class="smcap">Lemonnier</span>.</li> +<li> 9. <b>Défroqué</b>, par <span class="smcap">E. Daudet</span>.</li> +<li>10. <b>La Payse</b>, par <span class="smcap">Ch. Le Goffic</span>.</li> +<li>11. <b>En Exil</b>, par <span class="smcap">G. Rodenbach</span>.</li> +<li>12. <b>Les Revenants</b>; <b>l'Ennemi du Peuple</b>, par <span class="smcap">Ibsen</span>.</li> +<li>13. <b>La Puissance des Ténèbres</b>; <b>les Spirites</b>, par <span class="smcap">Tolstoï</span>.</li> +<li>14. <b>Rivalité d'Amour</b>, par <span class="smcap">Sienkiewicz</span></li> +<li>15. <b>Le Mort</b>, par <span class="smcap">C. Lemonnier</span>.</li> +<li>16. <b>L'Amour Masqué</b>, inédit de <span class="smcap">Balzac</span>.</li> +<li>17. <b>Amis</b>, par <span class="smcap">E. Haraucourt</span>.</li> +<li>18. <b>Le Cochon dans les Trèfles</b>, par <span class="smcap">Mark +Twain</span>.</li> +</ol> +</div> +<p class="center p120"><i>A PARAITRE</i></p> + +<p class="center"> +<b>LA TEIGNE</b>, par <span class="smcap">L. Descaves</span>.<br> +<b>LE GALÉRIEN</b>, par <span class="smcap">Jonas Lie</span>.<br> +</p> + +<p class="center p140">ABONNEZ-VOUS</p> + +<p class="center"><i>POUR UN AN</i></p> + +<p class="center p120">au prix EXCEPTIONNELLEMENT RÉDUIT de</p> + +<p class="center p180">6 FRANCS</p> + +<p class="center">avec</p> + +<p class="center p140">en Prime gratuite 3 Volumes à choisir</p> + +<p class="center">DANS LES 12 PREMIERS DE LA LISTE CI-DESSUS</p> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<p class="center p180" id="Le_Cochon">Le Cochon +dans les Trèfles</p> +</div> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER</h2> +</div> + +<p>C'est dans la campagne anglaise, par +une splendide matinée. Au faîte d'une +belle colline, on aperçoit une construction +majestueuse, flanquée de tours et couverte +de lierre, témoin antique et considérable +des grandeurs seigneuriales du +moyen âge. C'est le château de Cholmondeley, +l'une des propriétés du lord de +Rossmore, chevalier de l'ordre de la Jarretière, +grand-croix de l'ordre du Bain, +commandeur de l'ordre de Saint-Michel +et Saint-George, etc., etc. Le noble +lord possède 22 000 acres de terres, toute +une paroisse de Londres, comprenant +2 000 immeubles, et fait assez confortablement +face aux exigences de la vie avec +un revenu annuel de 2 000 livres sterling. +L'histoire assure que l'ancêtre fondateur +de cette noble lignée ne fut autre +que Guillaume le Conquérant en personne. +Quant au nom de la mère, aucun +parchemin n'en a conservé le souvenir, +son importance n'ayant été que passagère +et toute relative, comme celle de la fille +du tanneur de Falaise, entre autres.</p> + +<p>Par cette fraîche et belle matinée, il y a +dans la salle à manger familiale du château, +devant les reliefs refroidis d'un repas +achevé, deux personnes. L'une est le vieux +lord, grand, droit, aux épaules carrées, +aux cheveux blancs, au front sévère; +un homme dont chaque trait, dont le +moindre geste révèlent le caractère, et qui +porte ses soixante-dix ans aussi allégrement +que d'autres cinquante. Le second +personnage est son fils et héritier unique, +un jeune homme au regard rêveur; quoique +approchant de la trentaine, on lui donnerait +tout au plus vingt-six ans. Il est +aisé de voir que les traits essentiels de son +caractère sont la candeur, l'amabilité, la +droiture, la sincérité, la simplicité et la +modestie. Aussi, lorsqu'on songe à l'écrasante +suite de noms et de titres auxquels +il a droit, l'idée vous viendrait facilement +de le comparer à un agneau revêtu d'une +armure. Il s'appelle, en effet, l'honorable +Kirkcudbright Llanover Marjoribanks +Sellers, vicomte Berkeley de Cholmondeley +Castle, Warwickshire (prononcez: +Kecoubry Dzlanover Marchbanks +Sellers, vaïcaount Barkly de Chœmly +Cazle, Ouorrikshr).</p> + +<p>Pour l'instant, il se tient près d'une +grande fenêtre de la salle à manger, écoutant +avec toutes les apparences d'une +attention déférente les paroles de son père, +dont il semble, néanmoins, respectueusement +prêt à réfuter l'argumentation. Le +père marche de long en large tout en parlant, +et le ton de sa conversation dénote +une chaleur persuasive voisine de l'exaltation.</p> + +<p>—Je me rends parfaitement compte, +déclare-t-il, d'une des conséquences de votre +mollesse d'esprit. Quand vous avez décidé +de mettre à exécution un projet que vous +dictent vos idées sur l'honneur et sur la +justice, il est superflu de vouloir raisonner +avec vous... Parfaitement... vous +n'êtes arrêté ni par le ridicule, ni par la +persuasion, ni par des supplications, et +même si je vous ordonnais...</p> + +<p>—Mais, papa, si vous vouliez réfléchir, +sans parti pris et sans cette véhémence, +vous admettriez que je ne suis +pas sur le point de commettre un acte +inconsidéré, un coup de tête injustifiable. +Ce n'est pas moi qui ai inventé cet Américain, +prétendant à l'héritage et aux +dignités des Rossmore. Ce n'est pas moi +qui l'ai cherché, découvert, ou imposé à +votre attention. Il s'est découvert des +titres et des droits lui-même, et c'est lui +qui est venu se mêler à notre vie...</p> + +<p>—Et nous rendre l'existence insupportable, +pour moi du moins, et cela depuis +dix ans, avec ses lettres assommantes, son +verbiage, ses kilomètres de raisonnements +probants...</p> + +<p>—Dont vous n'avez jamais daigné +prendre connaissance. En toute équité, il +avait le droit d'être entendu. Ou bien il +était en mesure de prouver qu'il était le +véritable descendant des Rossmore,—et +en ce cas notre ligne de conduite était +toute tracée,—ou bien ses arguments ne +pouvaient fournir aucune preuve, et en +ce cas nous serions également fixés sur la +conduite à tenir. J'ai lu, moi, ces témoignages +qu'il apporte; je les ai patiemment +étudiés et confrontés. Les faits +s'enchaînent solidement et sans lacune; +aussi ne suis-je pas éloigné d'avoir la conviction +qu'il est le véritable lord.</p> + +<p>—Et moi, par conséquent, un usurpateur, +un scélérat, un vaurien! Réfléchissez +un peu à ce que vous dites!</p> + +<p>—Mais, papa, supposez qu'il soit réellement +ce qu'il prétend être. Si ses droits +se trouvaient nettement établis, consentiriez-vous +à garder, fût-ce un jour, une +heure, une minute même, des titres et des +biens qui lui appartiennent?</p> + +<p>—Ce que vous dites est absurde, stupide, +pure niaiserie! Écoutez-moi. Je vais +faire ce que vous pourrez appeler une confession, +si ce mot vous plaît. Je n'ai pas +lu tous ces témoignages récents parce +qu'il n'y avait pas lieu de le faire. J'en +avais déjà pris connaissance du temps +du père du prétendant actuel, il y a quarante +ans. Les prédécesseurs de cet individu +en ont tenu au courant notre famille +depuis près de cent cinquante ans. Et +la vérité, la voici! L'héritier des Rossmore +est jadis parti pour l'Amérique en même +temps que l'héritier des Fairfax, dont on +a tant parlé, ou vers la même époque... Il +disparut quelque part dans les brousses de +l'État de Virginia, se maria et fonda la race +fruste, inculte et barbare de nos compétiteurs; +il n'écrivait jamais à sa famille, +et finalement on le crut mort. Sans tambours +ni trompettes, son frère cadet put +prendre possession de l'héritage. A la mort +de l'Américain, son fils aîné commença les +démarches pour se faire reconnaître,—par +une lettre qui existe encore,—mais il +mourut avant que son oncle ait eu l'occasion, +ou manifesté le désir de lui répondre. +Son fils grandit, le temps passa, vous +comprenez, et à son tour il recommença +à écrire des lettres pour prouver ses droits. +Depuis lors, chaque héritier en a fait +autant, jusques et y compris l'idiot actuel. +Tous furent d'ailleurs des miséreux; +aucun d'eux n'a seulement jamais possédé +de quoi faire la traversée pour venir +soutenir ses réclamations en Angleterre. +Les Fairfax, par contre, n'ont jamais laissé +leurs droits s'éteindre; bien qu'établis au +Maryland, ils les conservent toujours. +Leur ami perdit les siens de sa propre +faute. Vous saisissez à présent que les faits +de ce genre nous conduisent à ceci: moralement, +ce Yankee vagabond est le véritable +lord de Rossmore; légalement, il n'y +a pas plus de droit que son chien. Voilà! +Êtes-vous content?</p> + +<p>Il y eut un silence, puis le jeune homme +lança un coup d'œil dans la direction des +armoiries en chêne sculpté au-dessus +de la haute cheminée et dit avec une +nuance de regret dans la voix:</p> + +<p>—Depuis le jour où furent créés les +blasons, celui de notre famille porte cette +devise: <i>Suum cuique</i>, «à chacun ce qui +lui appartient». Par votre confession si +franche, vous avez fait paraître cette +devise un simple sarcasme. Au cas où ce +Simon Lathers...</p> + +<p>—Ne prononcez donc pas ce nom +exaspérant! Dix années durant il m'a +empoisonné l'existence; <i>Simon Lathers, +Simon Lathers</i>, cela n'a cessé de résonner +à mes oreilles pour me torturer. Et à présent, +pour qu'il demeure dans mon esprit +éternellement, impérissablement, vous +avez pris la résolution de... de...</p> + +<p>—D'aller en Amérique trouver ce +Simon Lathers et d'échanger ma position +contre la sienne.</p> + +<p>—Est-ce possible? Comment pouvez-vous +songer à lui céder les droits à nos +titres et nos biens?</p> + +<p>—Ce sont là mes intentions.</p> + +<p>—Vous voulez vous résigner à cet +abandon insensé sans même faire appel +au jugement de la Chambre des Lords?</p> + +<p>—Oui, répondit le jeune homme, non +sans quelque hésitation et embarras.</p> + +<p>—Je crois que vous êtes fou, mon fils. +Dites-moi, avez-vous continué à vous +livrer à des spéculations sociales avec cet +imbécile, ou ce radical—si ce terme synonyme +vous agrée mieux—de lord Tanzy +de Tollemache?</p> + +<p>Son fils ne répondant pas, le vieux lord +poursuivit:</p> + +<p>—C'est ça, vous avouez! Alors vous +fréquentez ce fantoche, la honte des siens +et de ses pairs, qui considère les privilèges +de naissance, la noblesse comme +des niaiseries et du clinquant, les institutions +aristocratiques comme des abus +frauduleux, toutes les différences de rang +social comme des crimes légaux et des +infamies; cet homme pour qui il n'y a +pas de pain honnête, sauf celui que l'on +gagne par son propre travail... <i>Travail</i>, +pouah!</p> + +<p>Et le vieil aristocrate, en ce disant, +esquissa un geste comme pour enlever +une imaginaire poussière d'usine de ses +blanches mains.</p> + +<p>—Vous en êtes à partager ces opinions +vous-même, je suppose, ajouta-t-il avec +un ricanement.</p> + +<p>Une imperceptible rougeur aux joues +du jeune homme révéla que le coup avait +porté, mais il répondit avec dignité:</p> + +<p>—En effet, et je l'avoue sans la moindre +honte. C'est là ce qui explique mon +intention de renoncer à mon héritage. Je +désire sortir d'une situation que j'estime +fausse, et recommencer ma vie sur une +base plus vraie, en homme, sans le secours +d'avantages factices, pour réussir grâce +à mes seuls mérites ou échouer, si j'en +manque. Je compte partir pour l'Amérique, +où tous les hommes sont égaux, et +ont les mêmes chances de succès; pour +vivre ou mourir, vaincre ou sombrer, sans +autre aide que mes propres forces.</p> + +<p>—A-t-on jamais vu! s'écria le +père.</p> + +<p>Les deux hommes se regardèrent en +face pendant un moment, puis le noble +lord murmura:</p> + +<p>«Quelle pure folie!... pure folie!...»</p> + +<p>Après un nouveau silence, il reprit, avec +l'air de quelqu'un qui, au milieu de sombres +nuages, distingue un rayon de soleil:</p> + +<p>—Il y aura tout de même un agrément: +ce Simon Lathers va venir ici pour entrer +en possession de ce qu'il convoite, et +j'aurai le plaisir de le flanquer dans la +mare, ce pauvre diable, ce sacripant +nauséeux... Eh! que voulez-vous?</p> + +<p>Cette question était adressée à un valet +rutilant, tout de peluche vêtu, en culotte +courte, arrêté sur le seuil, les talons +joints, le haut du corps respectueusement +incliné, et tenant un plateau à la +main.</p> + +<p>—Le courrier de mylord!</p> + +<p>Le lord prit les lettres et le domestique +disparut.</p> + +<p>—Tiens! précisément, une lettre +d'Amérique. De ce va-nu-pieds encore, +naturellement! Diable, mais il y a du +nouveau! Ce n'est plus l'habituelle enveloppe +jaune portant dans le coin le nom +du boutiquier chez lequel elle a été chipée. +Ah! mais non! une enveloppe très +convenable, ma foi, et bordée de noir, avec +un peu trop d'ostentation... Il porte sans +doute le deuil de son chat, étant donné +qu'il n'avait pas de famille... Un cachet +de cire majestueux... C'est trop fort! ce +sont nos propres armoiries, avec la devise +et tout... Mais... ce n'est plus l'écriture +maladroite que je connais. Évidemment, +monsieur se paye un secrétaire qui tient +la plume de façon magistrale. Eh! eh! +la fortune commence à lui sourire, là-bas. +Le vagabond s'est métamorphosé.</p> + +<p>—Lisez-la, papa, je vous en prie.</p> + +<p>—Oui, cette fois-ci je la lirai... à cause +du chat... Voyons!</p> + +<div class="blockquot"> +<p>14,042, 16<sup>e</sup> rue, Washington, 2 mai.<br> +<br> +Mylord,<br> +</p> +<p>J'ai le pénible devoir de vous annoncer que +le chef de notre illustre famille n'est plus. Le +Très Honorable, Très Noble et Très Puissant +Simon Lathers, lord Rossmore, a rendu le dernier +soupir [«Mort, enfin! quelle bonne nouvelle, +mon fils!» murmura le vieux lord] en +sa résidence aux environs du hameau de +Duffy's Corner, dans le grand État d'Arkansas, +en même temps que son frère jumeau, tous les +deux écrasés au cours d'un accident dû à la +négligence coupable des personnes présentes, +tous égarés par l'usage immodéré de «raide-mixte». +[«Vive le raide-mixte, Berkeley, quelle +que soit cette boisson!»] Ce triste événement +s'est produit il y a cinq jours. Malheureusement, +aucun représentant de notre vieille famille ne +fut présent pour lui fermer les yeux et présider +aux obsèques avec les honneurs dus à son nom +historique et à sa haute position,—à vrai dire, +les deux frères sont encore dans l'appareil frigorifique, +des amis ayant organisé une souscription +à cet effet,—mais je vais prendre des mesures +immédiates pour vous expédier leurs nobles +dépouilles [«Ciel! quelle affaire!» s'écria le lord] +en vue de leur inhumation solennelle dans le +mausolée familial. Au demeurant, je vais faire +placer un écusson cravaté de crêpe au-dessus +de la porte d'entrée de ma maison, ainsi +que vous le ferez sans doute vous-même pour +vos diverses résidences. Il me reste à vous +rappeler qu'à la suite de ce grand malheur je +suis actuellement seul héritier et possesseur +légal de tous les titres, honneurs, terres et biens +de notre regretté parent. Je me verrai par +conséquent sous peu dans l'obligation pénible +de réclamer à la barre de la Chambre des Lords +la restitution des dignités et des possessions +dont vous jouissez jusqu'à présent illégalement.</p> +<p>Je suis, avec l'assurance de ma considération +distinguée, Mylord titulaire, votre dévoué cousin +et très humble serviteur.</p> +<p> +<span class="smcap">Mulberry Sellers, lord Rossmore.</span><br> +</p> +</div> + +<p>Ayant achevé la lecture de la lettre, le +lord s'écria:</p> + +<p>—E-nor-me! Ah! il est amusant, +celui-ci! Son outrecuidance extravagante +a de telles proportions que c'en est presque +sublime, Berkeley!</p> + +<p>—En effet, il ne semble pas trop obséquieux!</p> + +<p>—Comment donc, obséquieux! C'est +un mot qu'il ignore. Ah! un écusson, des +armoiries, en signe de deuil! Et il a la +bonté de m'annoncer l'envoi de leurs +dépouilles, à ces vauriens! Le dernier +prétendant était un imbécile, mais le nouveau +est apparemment un exalté d'envergure. +Quel drôle de nom aussi! <i>Mulberry</i> +Sellers! Mulberry, Mulberry, Mulberry, +ça sonne comme quand on tourne un moulin +à café... Mais vous vous en allez?</p> + +<p>—Avec votre permission, papa.</p> + +<p>Le vieux lord, resté seul, songea à son +fils. «C'est un brave garçon, se dit-il. Qu'il +fasse donc ce qu'il voudra, puisqu'il ne sert +à rien de vouloir le détourner de son projet, +au contraire. Mes arguments, de même +que les objurgations de sa tante, n'ont +produit aucun effet. Voyons ce que +l'Amérique lui apprendra. Voyons si ces +fameuses conditions d'égalité et la vie +dure peuvent guérir de maladie mentale +un jeune lord britannique qui renonce +à tous ses privilèges à seule fin de se sentir +un homme; voyons, messieurs les +Yankees!»</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II</h2> +</div> + +<p>Quelques jours avant l'envoi de la +missive au noble lord, le «colonel» Mulberry +Sellers était assis dans la pièce qu'il +appelait tantôt sa «bibliothèque», tantôt +son «salon», quand ce n'était pas sa +«galerie de tableaux» ou son «cabinet +d'expériences». Il était visiblement très +intéressé par la mise au point d'un objet +ayant l'aspect d'un jouet mécanique. Le +colonel avait les cheveux tout blancs, +mais paraissait néanmoins plus jeune, +plus alerte, plus ardent et plus entreprenant +que jamais. Son épouse dévouée, +d'âge mûr, était assise tout près de lui, +pensive, en train de tricoter, avec son chat +sur les genoux. La pièce était grande et +bien éclairée, confortable presque et plaisante, +en dépit d'un ameublement des +plus modeste et de bibelots peu coûteux +qui en faisaient l'ornement. Mais les +vases étaient garnis de fleurs, et on y respirait +cet air indéfinissable qui révèle la +présence d'une personne non dépourvue +de goût, qui sait tout faire valoir.</p> + +<p>Les terrifiants chromos qui ornaient +les murs n'offensaient pas trop le regard. +On eût dit qu'ils faisaient nécessairement +partie de l'ensemble et en +augmentaient l'intérêt, fascinant celui +qui les examinait au point de capter ses +esprits jusqu'à ce que mort s'ensuive... +bref, de ces chromos comme tout le +monde en a vus. Certaines de ces horreurs +représentaient vraisemblablement +des paysages, d'autres sans doute la mer, +d'autres étaient apparemment des portraits, +toutes étaient des tentatives d'art +criminelles. On pouvait aisément deviner +que les portraits représentaient des grands +citoyens d'Amérique, mais une main sans +vergogne avait, au-dessous de chacun, +inscrit un nom de fantaisie. Tous figuraient +là en qualité de membres de la noble +famille des Rossmore. Le plus récent avait +quitté les ateliers du fabricant comme +«Président Jackson» pour se voir ici +transformé en «Simon Lathers, seigneur +actuel de Rossmore». D'un côté du mur, on +voyait une carte sans valeur des chemins +de fer du comté de Warwickshire. Elle +était devenue «les domaines de Rossmore». +De l'autre s'étalait une carte plus +imposante qui autrefois n'avait porté +que le titre «Sibérie». On y lisait maintenant: +«République de Sibérie», et un +grand nombre d'annotations à l'encre +rouge donnant le nom et le nombre +d'habitants de grandes villes totalement +imaginaires. L'une, dont la population +était indiquée comme se montant au +chiffre de 1 500 000, s'appelait «Liberté-orloffshoizalinski»; +une autre, plus grande +encore, dite la capitale, portait le nom +d'«Egalitolovnaivanovich».</p> + +<p>Le «manoir»—c'est ainsi que le colonel +appelait de coutume sa maison—était +une vieille demeure plutôt délabrée, à +deux étages, qui avait peut-être jadis été +gratifiée d'une couche de peinture, mais +qui n'en conservait guère le souvenir. +Située dans un des plus tristes faubourgs +de Washington, on pouvait supposer +qu'elle avait dans le passé servi de maison +de campagne. La cour au milieu de +laquelle se dressait ce bâtiment manquait +de propreté, la palissade avec sa grille +déplorable avait bien besoin d'être redressée. +Près de la porte d'entrée, on voyait +diverses plaques en tôle avec inscriptions +suggestives: la principale portait celle-ci: +«Col. Mulberry Sellers, avoué et contentieux». +D'autres apprenaient au passant +que le colonel exerçait également les professions +de magnétiseur, d'hypnotiseur, de +guérisseur de dérangements cérébraux, etc. +C'était en effet un homme des plus entreprenant.</p> + +<p>Un vieux nègre, aux cheveux blancs, +portant des lunettes et des gants de +coton fort usagés, parut sur le seuil et, +ayant magnifiquement salué ses maîtres, il +annonça:</p> + +<p>—M. Washington Hawkins venir.</p> + +<p>—Grands dieux! Fais-le entrer, Daniel, +fais-le entrer!</p> + +<p>En un clin d'œil, le colonel et sa femme +furent debout pour accueillir le visiteur +auquel ils serrèrent les mains avec effusion +et joie. Ce dernier était gros, son +attitude dénotait une profonde lassitude, +et sa chevelure de savant suffisait à lui +faire attribuer l'âge de Mathusalem, bien +que, à en juger d'après sa vigueur générale, +il n'eût guère dépassé la cinquantaine.</p> + +<p>—Eh bien, Washington, mon ami, +comme cela nous fait plaisir de vous +revoir! Asseyez-vous; ici vous êtes chez +vous... voilà... et toujours le même... un +rien vieilli peut-être, mais nous vous +aurions reconnu partout sans faute, n'est-ce +pas, Polly?</p> + +<p>—Mais certainement! Comme il ressemble +à son vieux père! tout à fait son +portrait, s'il avait vécu. Mais d'où surgissez-vous +à cette heure? Voyons, combien +y a-t-il de temps que nous nous +sommes vus?</p> + +<p>—Une quinzaine d'années, je pense, +madame Sellers.</p> + +<p>—Comme le temps passe, tout de même! +Ah! oui. Et tous les changements qui...</p> + +<p>Il y eut un soudain tremblement dans +sa voix, un sanglot s'esquissa, et elle ne +put continuer. Se cachant la figure avec +un pan de son tablier, la vieille dame quitta +la pièce.</p> + +<p>—Vous lui avez rappelé ses enfants, +en évoquant le passé... Tous sont morts, +voyez-vous, excepté notre plus jeune. +Mais chassons les soucis; il n'en est plus +temps. «En avant gaiement», telle est ma +devise; c'est à cette condition seule que +l'on conserve la santé, mon bon Washington, +croyez-en ma vieille expérience. +Allons, où vous êtes-vous donc caché +durant toutes ces années, et d'où venez-vous +en dernier lieu?</p> + +<p>—Vous ne le devineriez jamais, je +crois, colonel! De Cherokee.</p> + +<p>—Pas possible!</p> + +<p>—Aussi vrai que je suis ici.</p> + +<p>—Vous plaisantez? Vous avez pu +vivre là?</p> + +<p>—Mon Dieu, oui, si l'on peut appeler +vivre se contenter de soupe à l'eau, de +quelques haricots, d'un cou de lapin, +d'espoirs évanouis, de tristesse et de pauvreté +sous toutes leurs formes.</p> + +<p>—Et Louise était aussi là-bas?</p> + +<p>—Oui, elle et les enfants.</p> + +<p>—Ils y sont encore?</p> + +<p>—Oui, je n'avais pas les moyens de les +emmener avec moi.</p> + +<p>—Ah! je comprends, vous avez été +obligé de venir... quelque réclamation à +adresser au gouvernement, naturellement. +Soyez tranquille, mon cher, je me charge +de votre affaire.</p> + +<p>—Mais il ne s'agit d'aucune réclamation...</p> + +<p>—Non? Vous voulez obtenir un bureau +de poste, sans doute. <i>Cela</i> ira bien, croyez-moi. +Je vais m'en occuper sans retard.</p> + +<p>—Mais il ne s'agit pas d'un bureau de +poste; vous vous trompez encore.</p> + +<p>—Eh! pour l'amour de Dieu, Washington, +pourquoi ne vous décidez-vous +pas à me confier ce dont il s'agit, alors! +Vous n'avez pas besoin de vous montrer +si réservé, j'allais dire si méfiant, à l'égard +d'un vieil ami comme moi! Ne vous rendez-vous +pas compte que je suis homme +à garder un se...</p> + +<p>—Mais il n'y a pas le moindre secret; +seulement, vous ne me laissez pas m'expliquer...</p> + +<p>—Voyons, mon vieil ami, je connais +pourtant les hommes. Et je sais que +quand on vient à Washington, fût-ce en +ligne directe du ciel (ne parlons même pas +de Cherokee), c'est parce qu'on veut obtenir +quelque chose. Et je sais au surplus +qu'ordinairement on n'obtient rien de +ce que l'on espère. Le solliciteur ne s'en +ira pas pour cela, mais demandera autre +chose qu'il n'obtiendra pas davantage. +Et ainsi de suite; de demande en +demande, la même guigne le poursuivra, +jusqu'à ce que tant de déceptions l'aient +complètement épuisé, et qu'il se trouve +trop misérable et trop honteux pour +retourner d'où il est venu, serait-ce de +Cherokee. Brisé, anéanti, il meurt, on +réunit une petite somme pour faire les +frais et on l'enterre. Voilà! Ne m'interrompez +pas, je sais ce que je dis, moi. +Ainsi, n'étais-je pas heureux là-bas, dans +le Far West? Vous le savez. Premier +citoyen de Hawkeye, tout le monde avait +de la considération pour moi, j'étais une +sorte d'autocrate... en vérité, un autocrate. +Eh bien! n'a-t-il pas fallu qu'on +me désignât pour aller à tout prix comme +ambassadeur à la Cour de Saint-James? +Le gouverneur insistait, tout le monde +insistait, si bien qu'il m'a fallu accepter,—il +n'y avait pas moyen d'en sortir, pas +moyen, et c'est ainsi que je suis venu ici. +Le croiriez-vous? j'arrivai <i>un jour trop +tard</i>! Pensez combien les petites choses +peuvent changer l'histoire du monde,—oui, +mon ami, la place était prise. Me +voilà donc à Washington; je proposai +un arrangement, acceptant d'avance le +poste de Paris. Le président exprima ses +regrets: de ce côté, il n'y avait rien à faire, +car, en principe, ce poste n'est jamais confié +à un homme de l'Ouest. Rien à y faire, il +me fallait bien en rabattre,—cela arrive +à tout le monde un jour ou l'autre, et ce +n'est pas une expérience inutile d'ailleurs;—je +dus donc me contenter du +poste de Constantinople. Et réfléchissez +un peu à ma déconvenue,—car c'est la +stricte vérité:—au bout d'un mois, je +<i>sollicitai</i> le poste de Chine, un autre mois +et j'<i>implorais</i> pour obtenir celui du Japon. +Un an plus tard, je dus poser ma candidature +à l'autre bout de l'échelle, suppliant +les larmes aux yeux qu'on voulût +bien m'accorder le plus infime emploi dont +dispose le gouvernement des États-Unis, +celui de tailleur de pierres à fusil dans les +caves du ministère de la Guerre.</p> + +<p>—Tailleur de pierres à fusil?</p> + +<p>—Oui, c'est un emploi créé à l'époque +de la Révolution, au siècle dernier. Les +pierres à fusil étaient alors fournies aux +troupes directement de la capitale. Les +fusils à pierre ont été supprimés, mais le +décret n'a pas été rapporté, on n'y a plus +pensé, comprenez-vous, et c'est pourquoi +il y a toujours dans les caves du ministère +un homme préposé à la confection des +pierres.</p> + +<p>—Comme c'est étrange tout de même, +fit Washington après un moment de +silence; partir comme futur ambassadeur +avec un traitement de cent mille par +an et finir tailleur de pierres à fusil, avec +un salaire de...</p> + +<p>—Trois dollars par semaine! C'est +la vie, ça. On compte sur un palais et on +se noie dans un égout.</p> + +<p>Il y eut un nouveau silence et enfin +Washington reprit avec une voix pleine de +commisération:</p> + +<p>—Ainsi, vous êtes venu ici par pur +patriotisme, à l'encontre de vos propres +désirs, et pour satisfaire aux exigences +intéressées de la société, sans recevoir +la moindre compensation, rien!</p> + +<p>—Rien? Vous dites: rien!</p> + +<p>Le colonel se dressa avec l'expression +d'un étonnement sans bornes peinte sur +sa figure.</p> + +<p>—<i>Rien</i> Washington! je vous le +demande: n'est-ce donc rien, selon vous, +d'être membre à vie, et <i>seul</i> membre à +vie, du corps diplomatique accrédité auprès +du plus grand pays du monde? Vous +appelez cela rien?</p> + +<p>Ce fut le tour de Washington de se montrer +surpris. Mais l'expression de déférente +admiration qui se lisait dans ses traits +était plus éloquente que des paroles. +L'âme blessée du colonel en fut guérie +et il reprit sa place joyeux et content. +Se penchant vers son interlocuteur, il +dit:</p> + +<p>—Ne devait-on pas quelque chose à +un homme que des tribulations sans précédent +dans l'histoire du monde avaient +signalé à l'attention de tous? Évidemment, +et quelque chose d'unique et de mémorable. +L'acclamation du peuple, le suffrage +universel, qui vaut plus que décrets et +lois, et contre lequel il n'y a pas d'appel, +me valurent le titre de membre à vie +du corps diplomatique représentant l'ensemble +des puissances de la civilisation +auprès de la République des États-Unis.</p> + +<p>—Vous me voyez émerveillé, colonel, +tout simplement émerveillé!</p> + +<p>—C'est la situation officielle la plus +élevée qu'il y ait au monde.</p> + +<p>—Je le crois bien, et qui confère le +pouvoir le plus absolu.</p> + +<p>—Vous l'avez dit! Pensez donc! Je +fronce les sourcils: la guerre est déchaînée. +Je souris: les nations en conflit +déposent les armes.</p> + +<p>—C'est terrifiant! La responsabilité, +je veux dire.</p> + +<p>—Ce n'est rien! Aucune responsabilité +ne saurait m'effrayer. J'y suis habitué. +J'y ai toujours été habitué.</p> + +<p>—Et le travail, le travail! Faut-il +que vous assistiez à toutes les séances?</p> + +<p>—Qui? moi? Est-ce que l'empereur +de toutes les Russies assiste aux conseils +de ses préfets? Il reste tranquillement +chez lui et se borne à dicter ses volontés!</p> + +<p>Washington se taisait d'abord, puis +un profond soupir s'exhala de sa poitrine.</p> + +<p>—Moi qui étais si fier il y a une heure... +et maintenant combien ma modeste nomination +me semble insignifiante! Car, +colonel, la raison qui m'amène dans la +capitale, c'est que je suis délégué congressiste +pour Cherokee.</p> + +<p>Le colonel bondit de sa chaise, s'écriant +avec un enthousiasme prodigieux:</p> + +<p>—Donnez-moi votre main, mon vieux; +en voilà une nouvelle monumentale! Je +vous félicite de tout mon cœur. Ce que +j'avais toujours prédit se réalise. J'ai toujours +prédit que, né pour de hautes destinées, +vous y atteindriez. Demandez à +Polly si ce n'est pas vrai!</p> + +<p>Washington fut abasourdi par cette +démonstration inattendue.</p> + +<p>—Mais, colonel, cela ne veut pas dire +grand'chose, en somme. Représenter ce +petit coin de terre désolé, inhabité, une +étroite et triste étendue semée de quelques +cailloux et d'un peu d'herbe, perdue +aux confins d'un vaste continent, mais +c'est comme si j'étais le représentant +d'une table de billard... mise au rancart.</p> + +<p>—Turlututu! C'est une distinction de +grande importance, et qui vous donnera +ici une influence de premier ordre.</p> + +<p>—Quelle blague! Colonel, je n'ai pas +même le droit de voter.</p> + +<p>—Cela ne fait rien; vous pouvez toujours +prononcer des discours.</p> + +<p>—Non, je ne le peux pas, car la population +n'est que de 200 habitants.</p> + +<p>—Cela ne fait rien, cela ne fait rien...</p> + +<p>—Et ils n'avaient même pas le droit +d'élire un représentant; nous ne sommes +pas reconnus comme un territoire distinct, +et le gouvernement nous ignore +officiellement.</p> + +<p>—Cela n'a aucune importance. J'arrangerai +tout cela, et en moins de temps qu'il +ne faut pour le dire je me charge de vous +faire reconnaître.</p> + +<p>—Vraiment! Comme vous êtes bon, +colonel! Toujours le même ami fidèle, le +même cœur généreux qu'autrefois!</p> + +<p>Des larmes de reconnaissance montèrent +aux yeux de Washington, tandis +que l'autre poursuivait:</p> + +<p>—Considérez la chose comme faite, +mon vieux, comme faite, vous dis-je. Et +donnez-moi la main. Nous allons marcher +de conserve désormais, vous et moi, et +vous verrez que nous accomplirons des +choses extraordinaires!</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III</h2> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> Sellers, remise de son émotion, +apparut de nouveau et commença à interroger +le vieil ami au sujet de sa femme et +de ses enfants, combien ils étaient, ce +qu'ils faisaient, etc., et M. Washington +Hawkins fut ainsi amené à raconter en +détails les joies et les tristesses survenues +à lui et à sa famille durant les quinze +années écoulées. On apporta un message +et le colonel sortit pour y répondre. Hawkins +profita de cette occasion pour demander +quelle avait été l'existence du colonel +pendant ce laps de temps.</p> + +<p>—Ça a toujours été pareil, fut la +réponse; si les circonstances avaient pu +amener un changement, c'est lui qui ne s'y +serait pas prêté.</p> + +<p>—Je le crois volontiers, madame Sellers.</p> + +<p>—Voyez-vous, il ne change pas lui-même, +pas le moins du monde; il est ce +qu'il est, Mulberry Sellers!</p> + +<p>—Je m'en rends facilement compte.</p> + +<p>—Toujours le même bon garçon, généreux, +souriant, faisant mille projets et +plein d'espoirs, tout en ne cessant pas +d'être le même guignard, éternellement. +Et chacun continue de l'aimer comme si +l'on voyait en lui le plus brillant des triomphateurs.</p> + +<p>—On l'a toujours fait, et c'est bien +naturel, puisque son amabilité et son obligeance +n'ont pas leurs égales. Son attitude +chaleureuse vous pousse à lui demander +aide, conseils et faveurs sans jamais +éprouver cette gêne qui vous vient dès +qu'il s'agit de demander quoi que ce soit +au commun des mortels.</p> + +<p>—Cela n'a pas changé en effet, cela +non plus; et c'est d'autant plus étonnant +que bien des fois les gens ne se sont servis +de lui que comme d'un tremplin. Ceux qui +n'ont plus besoin de lui lui tournent le +dos; alors on s'aperçoit bien que de tels +procédés le blessent, car il évite d'en parler. +Pendant longtemps j'ai cru que l'expérience +lui servirait, qu'il se montrerait +plus prudent dans la suite, mais, hélas! +au bout de quelques semaines il a tout +oublié et le premier venu sortant on ne +sait d'où n'a qu'à prendre un air de +pauvre homme geignard pour gagner +son cœur et sa confiance.</p> + +<p>—Cela doit souvent mettre votre +patience à une rude épreuve?</p> + +<p>—Oh! non! J'y suis si habituée; et, après +tout, je l'aime encore mieux comme cela +qu'autrement. Quand je dis qu'il est un +guignard, ou presque un raté, cela veut +dire qu'il apparaît ainsi aux yeux du +monde; pour moi, il ne l'est pas. Je ne +pense pas à souhaiter qu'il soit autrement. +Parfois je suis bien obligée de le +gronder, de l'attraper un peu rudement +même, si vous voulez, mais je crois que +j'en ferais autant s'il était tout le contraire +de ce qu'il est; mon tempérament, +à moi, est ainsi fait. Mais je suis encore +moins portée à le gronder quand il a fait +fausse route que je ne le suis lorsqu'il +triomphe.</p> + +<p>—Donc, il lui arrive encore de triompher, +de réussir quelque chose, fit Hawkins +dont le visage s'éclairait.</p> + +<p>—Lui? Le cher homme ne triomphe +guère. Il frappe juste, comme il dit, de +temps à autre. C'est alors qu'il faut que +j'ouvre l'œil. L'argent file que c'est une +vraie bénédiction. Dès qu'il en a, il remplit +la maison d'éclopés, d'idiots, de chiens +et chats errants, de toutes sortes de pauvres +êtres que le monde ne tient pas à +voir, et auxquels il tient; puis, quand il +n'y a plus le sou à la maison, il me faut +mettre tout ça dehors, sous peine de crever +de faim nous-mêmes. Alors, cela lui +fait de la peine, comme à moi, du reste. +Tenez! nous avons à présent le vieux +Daniel et la vieille Jinny, que le sheriff +fit vendre dans le Sud à l'époque de notre +faillite avant la guerre. La paix conclue, +ils sont revenus à pied, éreintés par la +marche, par le travail dans les plantations +de coton, abandonnés, et sans force +pour travailler un brin durant le temps +qu'il leur restait encore à vivre. Nous +n'avions rien à nous mettre sous la dent +alors, mais, lui, il les accueillit à bras +ouverts et comme si le ciel les avait +envoyés tout droit pour notre seul plaisir. +Je le pris à part, lui disant: «Mulberry! +nous ne pouvons pas les garder, +nous ne pouvons pas les nourrir, n'ayant +pas un morceau pour nous-mêmes!» +Il me regarda d'un air contrarié et répondit: +«Les renvoyer, alors? eux +qui sont venus à moi avec une confiance +semblable, une confiance que... que j'ai +dû <i>acheter</i> en quelque sorte dans le lointain +jadis, payer d'avance de ma signature, +Polly, si l'on peut dire, car de telles +merveilles ne sont pas données en <i>présent</i>... +et maintenant vous voudriez que je +n'y fisse pas honneur? Voyez comme ils +sont pauvres, vieux et délaissés!» J'eus +honte à ces paroles, et reprenant courage, +je lui répondis doucement: «Nous +les garderons, le Seigneur y pourvoira». Il +fut si heureux qu'il voulut sur-le-champ +entamer un discours exalté selon son +habitude, mais, s'arrêtant, il se borna à +déclarer humblement: «Moi, j'y pourvoirai +en tout cas!» Il y a maintenant des +années de cela et, vous l'avez vu, ces deux +épaves sont toujours avec nous.</p> + +<p>—Mais ne font-ils pas le travail de +votre ménage?</p> + +<p>—Quelle idée! Ils le feraient peut-être, +s'ils en avaient la force, pauvres +vieux, et sans doute s'imaginent-ils qu'ils +en font une partie. Ce ne serait que présomption! +Daniel surveille la porte d'entrée +et fait parfois une course. Quelquefois +ils font semblant d'épousseter ici, +mais c'est alors qu'ils veulent écouter ce +que nous disons. Ils tournent autour de +nous... à table aussi, et pour la même raison. +En réalité, nous sommes obligés de +payer une jeune négresse pour avoir soin +d'eux et une vieille pour faire le ménage.</p> + +<p>—Eh! On dirait qu'ils ne sont pas +trop à plaindre.</p> + +<p>—C'est difficile à dire, car ils ne +cessent de se chamailler, le plus souvent +au sujet de leurs croyances: Daniel est +baptiste et Jinny méthodiste; elle croit +en une Providence particulière, et Daniel +n'y croit pas. Il se prétend une sorte de +libre penseur. Ce qui ne les empêche pas +de chanter des hymnes ensemble, de +bavarder à l'infini et d'avoir une immense +considération pour Mulberry.</p> + +<p>Elle s'interrompit un instant, pensive, +puis ajouta:</p> + +<p>—C'est bien naturel.</p> + +<p>—C'est un homme bien remarquable, +certes!</p> + +<p>—Tout le monde le respecte. Si vous +allez une fois à la Maison Blanche quand +le Président reçoit sans invitation personnelle, +vous verrez Mulberry! Vous +pouvez me croire, il a une fière allure. Il +est malaisé de voir du premier coup lequel +des deux est le maître de céans.</p> + +<p>—Il a toujours été un maître homme. +Mais, dites-moi, est-ce qu'il a aussi une +croyance religieuse?</p> + +<p>—Il connaît admirablement tout cela. +Par le fait, ce sont là ses études favorites +avec celles de la Sibérie et des Russes.</p> + +<p>—A quelle religion appartient-il?</p> + +<p>—Lui?</p> + +<p>Elle se tut soudain, perdue en réflexions, +puis dit très simplement:</p> + +<p>—Je crois qu'il était mahométan, ou +quelque chose comme cela, la semaine +dernière.</p> + +<p>Washington se décida à aller en ville +pour chercher sa malle, car les Sellers +étaient trop hospitaliers pour admettre +qu'il cherchât un logis ailleurs. Leur maison +devait être la sienne pendant la durée +du Congrès.</p> + +<p>Le colonel se remit à son travail et, +quand Washington revint, le petit jouet +mécanique était terminé.</p> + +<p>—Le voici, lui cria gaiement le colonel; +le voici fini!</p> + +<p>—C'est pour quoi faire, colonel?</p> + +<p>—Oh! rien qu'une bêtise, un jouet +pour amuser les enfants.</p> + +<p>Washington examina l'objet.</p> + +<p>—On dirait une sorte de «puzzle».</p> + +<p>—C'est bien cela; je l'appelle «<i>le +Cochon dans les trèfles</i>». Faites-le rentrer +maintenant, que je voie votre adresse.</p> + +<p>Washington eut beaucoup de peine à y +réussir, mais, quand il découvrit le truc, +il se montra joyeux comme un enfant.</p> + +<p>—C'est tout ce qu'il y a de plus ingénieux, +colonel; très, très habile et passionnant! +Je resterais à jouer avec cela toute +la journée. Que comptez-vous en faire?</p> + +<p>—Oh! rien. Prendre un brevet et le +laisser de côté.</p> + +<p>—Ne faites pas cela! Il y a de l'argent +à gagner avec cette trouvaille.</p> + +<p>Le colonel eut un regard plein de pitié, +en répondant:</p> + +<p>—De l'argent, oui! De l'argent de +poche, peut-être... tout au plus quelques +cent mille...</p> + +<p>Washington écarquilla les yeux.</p> + +<p>Le colonel se leva et s'en fut sur la +pointe des pieds jusqu'à la porte entre-bâillée, +la ferma et revint avec les mêmes +précautions à sa place, disant tout bas:</p> + +<p>—Êtes-vous homme à garder un +secret?</p> + +<p>Washington, trop étonné pour parler, +fit signe qu'il était cet homme.</p> + +<p>—Vous avez entendu parler de matérialisation? +matérialisation des âmes des +défunts?</p> + +<p>Washington en avait entendu parler, +en effet.</p> + +<p>—Et probablement n'avez-vous jamais +voulu y croire; avec raison, d'ailleurs! +Les pratiques grotesques des ignorants et +des charlatans ne méritent pas d'être +prises au sérieux un instant. Ces gens +auxquels il faut une chambre plongée dans +l'obscurité pour faire apparaître à des +nigauds n'importe qui ils désirent voir, +leurs grand'mères, leurs petits-enfants, +leur beau-frère, la pythonisse d'Endor, +Milton, les frères Siamois, ou Pierre le +Grand, sous forme d'une nébuleuse derrière +un paravent, tout cela est parfaitement +idiot, mon cher! Mais un savant +qui pourrait s'appuyer sur l'ensemble des +découvertes scientifiques pour réunir en +un faisceau les puissances occultes de la +nature... ce serait autre chose! Les fantômes +qui répondraient à son appel ne +chercheraient pas à fuir, eux. Ils resteraient! +Saisissez-vous la valeur <i>commerciale</i> +de la nuance?</p> + +<p>—A dire vrai, je n'en suis pas bien +sûr. Voulez-vous dire que, n'étant pas +aussi éphémères, ces apparitions seraient +plus demandées, en quelque sorte, et +feraient ainsi monter le prix des entrées +aux séances?</p> + +<p>—Aux séances? Vous n'y êtes pas du +tout. Écoutez-moi... et tenez-vous bien, +car vous allez avoir besoin de toute votre +présence d'esprit. Dans trois jours j'aurai +achevé mon travail et ma méthode sera +devenue définitive. Le monde sera médusé +en contemplant les merveilles que je lui +tiens en réserve... Washington, dans trois +jours, mettons dix en tout pour les non-initiés, +vous me verrez évoquer les morts +de tous les temps, et ils se lèveront pour +répondre à mon appel. Ils marcheront... +marcheront, à tout jamais, sans plus jamais +mourir. Ils marcheront avec toute la force +nerveuse de leur primitive vigueur. Que +dites-vous de cela?</p> + +<p>—Colonel! vous me voyez abasourdi.</p> + +<p>—Saisissez-vous <i>maintenant</i> qu'il y a +de l'argent au fond de tout cela?</p> + +<p>—Je ne... je ne suis pas certain de +comprendre tout à fait.</p> + +<p>—Dieu du ciel! Voyons! Mais j'aurai +un monopole! Ils m'appartiendront +tous, n'est-ce pas vrai? Il y a 2 000 policemen +à New-York... aux appointements +de quatre dollars par jour. Je les remplacerai +tous par des policemen morts, +pour la moitié du prix!</p> + +<p>—C'est prodigieux! Je n'y avais pas +pensé. Quatre mille dollars par jour. Je +commence à saisir. Mais les policemen +morts seront-ils aptes...</p> + +<p>—Ne l'étaient-ils pas avant?</p> + +<p>—Si vous envisagez la chose de ce +côté...</p> + +<p>—Envisagez-la comme vous le voulez, +à votre idée! Mes gars seront toujours +supérieurs. Ils ne mangeront pas, ne boiront +pas, ils n'en ont pas besoin. Vous ne +les verrez jamais cligner de l'œil aux caissiers +dans les tripots qu'ils surveillent, +aux tenanciers des bars malfamés, jamais +faire la cour aux petites bonnes de leur +quartier... En outre, les bandes d'apaches +qui leur tendent des guets-apens pour les +assassiner lâchement ne feront qu'endommager +leur uniforme et ne vivront +pas assez longtemps pour arriver à autre +chose qu'à des satisfactions momentanées.</p> + +<p>—Eh bien, colonel, si vous êtes en +mesure de fournir des policemen... naturellement...</p> + +<p>—Certainement! Je pourrai fournir +tout ce que l'on me demandera. Prenez +une armée, par exemple, de 25 000 hommes: +coût 22 millions par an. Je ferai surgir à +nouveau les Romains, je tirerai les Grecs +de leurs tombes et je pourrai, pour 10 millions +annuels, fournir le gouvernement de +troupes composées de vétérans ayant +appartenu aux légions victorieuses de +toutes les époques... des soldats capables +de poursuivre les Indiens sans trêve, +sur des chevaux matérialisés, pendant +une année entière, sans occasionner la +moindre dépense de nourriture. Les armées +d'Europe coûtent à présent 2 milliards +par an; je les remplacerai entièrement +pour un milliard. Je ferai sortir de terre +les hommes d'État les plus remarquables +de tous les âges et de tous les peuples, et +je fournirai ce pays-ci d'un Parlement +dont les membres seraient capables de +venir aux séances sans se mouiller les +jours de pluie, chose qui ne s'est jamais +vue et qui ne se verra jamais, sauf le jour +où mes grands hommes authentiques +auront supplanté les ordinaires, qui, eux, +ne sont en vérité que des fantoches éphémères +sans valeur. Je me préoccuperai +d'avoir un stock de souverains, de premier +ordre au point de vue de l'intelligence et +des mœurs, pris dans les mausolées royaux +de tous les siècles—ce qui, entre nous, +ne promet guère,—et je partagerai équitablement +les listes civiles, me contentant +des 50 pour 100 raisonnables qui doivent +me revenir, puis...</p> + +<p>—Colonel! si la moitié seulement de +ce que vous dites est vrai, il y a des millions +à gagner...</p> + +<p>—Des milliards, voulez-vous dire, des +milliards... et ces révélations sont si +proches, leur réalisation si imminente, +j'ose dire, qu'au cas où un homme un peu +gêné viendrait me trouver dans l'espoir de +trouver un ou deux milliards, je n'hésiterais +pas à lui dire: «Entrez!»</p> + +<p>Ce dernier mot s'adressait à quelqu'un +qui frappait à la porte au moment même. +Un homme énergique, tenant un gros +portefeuille entre ses mains, pénétra dans +la pièce et présenta une note au colonel +en lui disant sèchement:</p> + +<p>—C'est la dix-septième et dernière +fois que je viens; il me faut ces 3 dollars +et 40 cents, colonel Mulberry Sellers! et +tout de suite!</p> + +<p>Le colonel se mit à chercher dans toutes +ses poches, l'une après l'autre, en murmurant:</p> + +<p>—Qu'est-ce que j'ai bien pu faire de +mon carnet?... Impossible de mettre la +main dessus... Il doit être resté à la cuisine... +Je vais voir...</p> + +<p>—Non, vous ne vous en irez pas, jusqu'à +ce que vous sortiez l'argent...</p> + +<p>Washington offrit ingénument d'aller +voir. Dès qu'il fut parti, le colonel reprit:</p> + +<p>—Je dois avoir recours à votre obligeance; +les fonds que j'attendais...</p> + +<p>—Au diable vos histoires! Allons! +l'argent!</p> + +<p>Le colonel regarda autour de lui avec +désespoir, mais soudain son visage s'illumina; +il se précipita pour décrocher un de +ses chromos particulièrement hideux et, +l'ayant épousseté avec son mouchoir, il vint +délicatement l'offrir au garçon de recettes, +déclarant avec un grand air de tristesse:</p> + +<p>—C'est le seul Rembrandt qui me +reste... prenez-le, mais que je ne vous +voie pas l'emporter, cela me fait trop de +peine!</p> + +<p>—Un quoi? Ce n'est qu'un vulgaire +chromo.</p> + +<p>—Ne dites pas cela, je vous en prie: +c'est un original et unique... appartenant +à cette école de maîtres...</p> + +<p>—Un ignoble chromo et pas autre +chose. Mais je le prends en attendant, car +je ne peux pas perdre mon temps avec +vous. Au revoir.</p> + +<p>Le colonel lui cria à travers la porte:</p> + +<p>—Faites attention... il faut le garantir +contre l'humidité, la peinture est très +délicate...</p> + +<p>Le garçon de recettes était déjà loin.</p> + +<p>Washington revint, affirmant qu'il +avait regardé partout, aidé par M<sup>me</sup> Sellers +et les domestiques, mais en vain. Puis +il ajouta en murmurant:</p> + +<p>—Il y a un homme que je voudrais +bien tenir à cette heure. Cela me dispenserait +de faire la chasse à un carnet de +chèques.</p> + +<p>Ces paroles ne manquèrent pas d'intéresser +le colonel.</p> + +<p>—Quel homme? questionna-t-il.</p> + +<p>—Un qu'ils appellent Pierre le Manchot, +là-bas... à Cherokee. Il a cambriolé +la banque à Tahlequah.</p> + +<p>—Il y a donc des banques à Tahlequah?</p> + +<p>—Oui, une, dans tous les cas. Il fut +soupçonné d'être l'auteur du cambriolage, +lequel rapporta 20 000 dollars. On a +offert une récompense de 5 000 à celui +qui le ferait prendre. Je suis sûr d'avoir vu +cet homme-là au cours de mon voyage +ici.</p> + +<p>—Non vraiment?</p> + +<p>—Il est certain que j'ai aperçu dans +le train, le premier jour, un individu qui +répondait très exactement à son signalement, +un manchot portant les vêtements +décrits dans la feuille signalétique +publiée par les journaux.</p> + +<p>—Pourquoi ne l'avez-vous pas fait +arrêter sur-le-champ?</p> + +<p>—Ce n'était pas possible, sans police +et sans mandat. Mon intention était de ne +pas le perdre de vue.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Il a dû quitter mon train pendant +un arrêt de nuit.</p> + +<p>—Quelle guigne!</p> + +<p>—Peut-être pas autant que vous +croyez.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Parce qu'il arriva à Baltimore trois +jours plus tard en même temps que moi. +Je l'ai encore aperçu au moment où je +sortais de la gare.</p> + +<p>—Fort bien! Alors nous l'aurons! +Dressons tout de suite notre plan de campagne!</p> + +<p>—Si nous envoyions une déclaration +à la police de Baltimore?</p> + +<p>—En voilà une fichue idée! Voulez-vous +donc que la récompense aille à ces +gens-là?</p> + +<p>—Alors, quoi faire?</p> + +<p>Le colonel réfléchit.</p> + +<p>—Je vais vous le dire, fit-il. Insérons +une note dans les communiqués personnels +du <i>Soleil</i> de Baltimore, rédigée +comme suit: «A. <i>Donnez-moi de vos nouvelles, +Pierre</i>». Attendez! Quel bras +a-t-il perdu?</p> + +<p>—Le bras droit.</p> + +<p>—Bon! Écoutez ceci: «A. <i>Envoyez-moi +un mot, Pierre, même si vous deviez +l'écrire de votre main gauche. Adressez: +XYZ, poste restante, Washington. De la +part de qui vous savez.</i>» Voilà! Avec cela +il se laissera prendre.</p> + +<p>—Mais il ne va pas savoir <i>de la part +de qui</i>! n'est-ce pas?</p> + +<p>—Non, mais il <i>voudra</i> le savoir, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Évidemment; je n'y pensais pas. +Qu'est-ce qui vous y a fait penser?</p> + +<p>—Ma connaissance générale de la +curiosité humaine.</p> + +<p>—Très fort, cela.</p> + +<p>—Très fort, je crois.</p> + +<p>—Alors, c'est entendu. J'envoie de +suite l'annonce au <i>Soleil</i> en y joignant +un dollar pour une insertion soignée. +A tout à l'heure!</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</h2> +</div> + +<p>Après dîner, les deux amis passèrent +la soirée en essayant de se mettre d'accord +sur ce qu'ils allaient entreprendre avec +les 5 000 dollars qu'ils toucheraient lorsqu'ils +auraient retrouvé Pierre le Manchot +et qu'ils l'auraient fait prendre, +prouvé qu'il était bien le cambrioleur +recherché, et fait rapatrier à Tahlequah +sur le territoire indien! Mais il y avait +tant de manières séduisantes d'employer +ce bel argent liquide, qu'ils ne parvenaient +pas à prendre une décision ferme. +A la fin, M<sup>me</sup> Sellers donna à entendre que +leur discussion harassante manquait d'à-propos, +en disant avec simplicité:</p> + +<p>—A quoi sert-il de vendre la peau de +l'ours avant de l'avoir tué?</p> + +<p>On abandonna pour l'instant ce sujet +de conversation, et bientôt chacun s'en +fut dans son lit.</p> + +<p>Le lendemain matin, Hawkins décida +le colonel à dessiner son jouet, à en dresser +une description détaillée, et à faire les +démarches nécessaires pour l'obtention +d'un brevet. Il prit lui-même l'objet afin +d'aller voir le parti que l'on pourrait en +tirer commercialement. Il n'eut pas à +chercher longtemps. Dans une modeste +boutique, il trouva un Yankee entreprenant, +occupé à la réparation de vieilles +chaises. Celui-ci examina le «puzzle» +d'un air d'abord indifférent, essaya de +résoudre le problème, et, n'y réussissant +pas aussi facilement qu'il l'avait supposé, +s'y intéressa de plus en plus. Lorsque, +enfin, il eut réussi, il demanda:</p> + +<p>—Avez-vous pris un brevet?</p> + +<p>—La demande a été déposée.</p> + +<p>—Ça suffit. Combien en voulez-vous?</p> + +<p>—Combien pourra-t-on le vendre au +détail?</p> + +<p>—Dans les 25 cents, je présume.</p> + +<p>—Qu'offririez-vous pour les droits +exclusifs?</p> + +<p>—S'il me fallait payer comptant, je ne +pourrais pas vous donner 20 dollars. Mais +voici ce que je vous propose: vous +m'abandonnez tous vos droits; moi, je me +charge de la fabrication et de la vente, et +je vous verserai 5 cents pour chaque objet +vendu.</p> + +<p>Washington poussa un soupir. Encore +un rêve évanoui; aucune somme qui en +valût la peine à tirer de cet objet.</p> + +<p>—Soit, fit-il. J'accepte vos conditions. +Mettons nos conventions par écrit.</p> + +<p>Quand il eut mis le papier dûment +signé dans sa poche, il s'en alla sans plus +penser à l'affaire, mais absorbé quand +même par l'idée de placer avantageusement +sa part des bénéfices futurs. Il était +à peine rentré quand Sellers parut, +accablé de douleur et exultant de joie, +combinant aussi bien que possible les +expressions divergentes de ses nouveaux +sentiments. Il se jeta dans les bras de +Hawkins, en disant:</p> + +<p>—Oh! mon ami, pleurez avec moi, +pleurez, car ma famille est dans la désolation: +une mort soudaine a frappé mon +plus proche parent... et félicitez-moi, +car me voici devenu lord de Rossmore!</p> + +<p>Il se tourna vers sa femme, la prenant +dans ses bras, et dit:</p> + +<p>—Supportez ce coup, comtesse, par +amour pour moi; ce malheur devait +arriver!</p> + +<p>Elle supporta fort bien le coup, et +répondit:</p> + +<p>—Ce n'est pas une bien grande perte. +Simon Lathers était un pauvre hère, pas +méchant, mais qui n'avait pas grand +mérite... Et quant à son frère, il ne valait +pas un clou.</p> + +<p>Le nouveau lord légitime poursuivit:</p> + +<p>—Je suis trop abattu par ce mélange +de douleur et de joie pour pouvoir m'occuper +des affaires urgentes; il faut donc que +je demande à notre excellent ami de vouloir +bien envoyer une lettre ou une dépêche +à lady Gwendolen pour l'informer +de...</p> + +<p>—Quelle lady Gwendolen?</p> + +<p>—Notre pauvre fille, qui, hélas!...</p> + +<p>—Sally Sellers? Mulberry Sellers, est-ce +que vous perdez la tête?</p> + +<p>—Voyons! Je vous prie de ne pas +oublier qui vous êtes et qui je suis. Veuillez +tenir compte de votre situation et aussi +avoir quelque considération pour la +mienne. Il vaudrait mieux cesser de vous +servir désormais de mon nom de famille, +lady Rossmore!</p> + +<p>—Grands dieux! Je n'ai jamais... +Comment faut-il que je vous appelle, +alors?</p> + +<p>—Dans l'intimité, les termes habituels +et affectueux sont encore jusqu'à un certain +point admissibles; mais en public il +serait plus convenable pour Votre Grâce +de m'appeler «mylord» en <i>me</i> parlant +et «Rossmore» ou «Sa Seigneurie» en +parlant de <i>moi</i>, et...</p> + +<p>—Oh! Berry! jamais je n'en serai +capable.</p> + +<p>—Il le faudra pourtant, ma chérie. +Il s'agit de nous montrer à la hauteur de +notre position sociale, et nous soumettre +de bonne grâce aux exigences nouvelles.</p> + +<p>—Eh bien, qu'il en soit comme vous +l'entendez. Jamais je n'ai opposé mes +désirs à vos volontés jusqu'à présent, +Mulb... mylord, et il est trop tard pour +commencer, quelque stupide que tout cela +me paraisse.</p> + +<p>—Voilà qui s'appelle parler. Embrassez-moi +et soyons bons amis à nouveau.</p> + +<p>—Pourtant, Gwendolen! Je me +demande si je vais pouvoir m'habituer à +ce nom-là. Personne n'est capable de se +figurer Sally Sellers sous ce nom-là. C'est +comme disproportionné à sa personne; +que dirait-on d'un chérubin dans un +mackintosh? Puis c'est un nom trop +exotique, par-dessus le marché, en tout cas +pour mes oreilles à moi.</p> + +<p>—Elle ne s'en plaindra pas elle-même, +soyez-en certaine!</p> + +<p>—C'est vrai. Elle se fait à tout ce qui +est romanesque. Pour sûr elle ne tient pas +de moi. Aussi avons-nous eu tort de +l'envoyer dans ce pensionnat ridicule...</p> + +<p>—Ça, Hawkins, écoutez-moi! Un pensionnat +fait pour les jeunes personnes de +l'aristocratie, où elles apprennent non +seulement à bien se conduire, mais à <i>conduire</i>, +à monter à cheval, avec des valets +en livrée pour les accompagner... à une +distance respectueuse, 63 pas... Et cela +dans un manoir de grande allure avec +tourelles et poivrières, et tout ce qui s'ensuit. +Et tous les noms des bâtiments, des +jardins, des pelouses, des bosquets sont +pris dans les livres de Walter Scott. Le +pensionnat lui-même s'appelle Rowena-Ivanhoé +College! Croyez-vous! Avec ça +elles sont heureuses... n'ont rien à faire... +Mais il faut absolument l'arracher à ces +délices, la faire revenir à la résidence familiale, +pour porter dignement le deuil avec +nous...</p> + +<p>—Le deuil de ces deux sauvages de +l'Arkansas!</p> + +<p>—Ma chérie! Faites attention! Des +«sauvages»? N'oubliez pas que: <i>noblesse +oblige</i>.</p> + +<p>—Parlez-moi donc votre langage habituel, +Ross! Pourquoi me regarder comme +si j'étais un phénomène? Oui, je sais, c'est +Ross-<i>more</i> qu'il fallait dire. Ne vous faites +pas de mauvais sang et allez écrire à +Gwendolen!... Est-ce une lettre ou une +dépêche que vous allez rédiger?</p> + +<p>—Il enverra certainement une dépêche, +ma chère, fit Hawkins.</p> + +<p>—Je le pensais bien, murmura la +noble dame en les quittant. Il s'arrangera +de façon que son nom aristocratique +fasse impression au pensionnat. +Il va complètement affoler notre enfant.</p> + +<p>On envoya le vieux Daniel porter le +télégramme. Il y avait bien dans un coin +de la pièce un récepteur de téléphone, +mais Washington eut beau sonner, personne +ne répondait du bureau central. +Le colonel murmura quelque chose pour +avoir l'air de se plaindre de «cette sacrée +machine qui était toujours dérangée quand +on en avait besoin», mais il omit d'expliquer +que l'appareil ne faisait office que de +figurant, et que nul fil ne le reliait au +réseau de la ville. Cela ne l'empêchait +pas de faire semblant de s'en servir avec +gravité lorsqu'il recevait des visites d'étrangers.</p> + +<p>Enfin on commanda du papier à lettres +largement bordé de noir, et un cachet +aux armes des Rossmore; après quoi, +on s'en fut chercher un repos mérité.</p> + +<p>Le lendemain, Hawkins se chargea, sur +la demande du colonel, de cravater de +crêpe le portrait du président Jackson; +pendant ce temps, le nouveau chef de la +famille fit part du décès à l'usurpateur en +Angleterre, par une lettre dont le lecteur +a déjà pu prendre connaissance. Par une +seconde lettre, il pria les autorités de +Duffy's Corner, dans l'État d'Arkansas, de +bien vouloir faire procéder à l'embaumement +des corps des deux frères et les expédier—contre +remboursement des frais—à +l'adresse de l'usurpateur. Il dessina +ensuite les armoiries et la devise de la +famille sur une large feuille d'emballage +qu'ils allèrent ensemble porter chez le +raccommodeur de chaises yankee découvert +par Hawkins.</p> + +<p>Une heure plus tard, on fut en possession +d'un écusson remarquable que le +colonel s'empressa de clouer au-dessus de +la porte d'entrée. Il n'avait pas compté +en vain sur cet emblème pour fixer l'attention +des passants, car il n'en fallait pas +davantage pour provoquer l'admiration +des enfants loqueteux, des nègres oisifs et +des chiens errants qui formaient la majeure +partie des habitants de ce quartier excentrique.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V</h2> +</div> + +<p>Huit jours après l'envoi de la dépêche, +au moment où, à moitié engourdi encore +par le sommeil, Washington Hawkins +pénétra dans la salle à manger à l'heure +du déjeuner, il se sentit brusquement +réveiller par une sensation de plaisir soudaine +comme une étincelle électrique. Ne +venait-il pas d'apercevoir la plus séduisante +jeune personne qu'il eût jamais +rencontrée au cours de son existence. +Celle-ci n'était autre que Sally Sellers, +lady Gwendolen, arrivée dans la nuit. +Il lui sembla même que ses vêtements +étaient les plus jolis, les plus délicieusement +arrangés du monde avec des ornements +et des couleurs d'une parfaite harmonie. +Ce n'était pourtant qu'une robe +d'intérieur simple et peu coûteuse, mais +assurément, à ses yeux, un chef-d'œuvre +de l'espèce. En même temps, la présence +de la jeune fille avait pour effet de rendre +le modeste intérieur du ménage Sellers +agréable à l'œil et à l'esprit et, dans +son ensemble hétéroclite, accueillant et +gracieux comme une roseraie au soleil. +C'était elle la magicienne à qui était due +cette transformation, c'était elle qui donnait +à toute la maison un air de fraîcheur +et presque d'élégance inattendue.</p> + +<p>—Ma fille... commandant Hawkins, +présenta le lord légitime, ajoutant: «De +retour à la maison paternelle pour partager +la douleur et l'affliction des auteurs +de ses jours, frappés dans leurs plus chères +affections. Elle aimait énormément le +lord défunt, elle l'idolâtrait, mon cher, +positivement...»</p> + +<p>—Papa! Je ne l'ai jamais vu.</p> + +<p>—Juste, très juste; je pensais à quelqu'un +d'autre... à sa mère...</p> + +<p>—Quoi? Moi, aimer ce vieux hareng +saur? ce crétin?... interrompit M<sup>me</sup> Sellers.</p> + +<p>—Au fait! je pensais à moi-même. +Pauvre vieux gentilhomme, qui fut mon +inséparable compagnon...</p> + +<p>—Écoutez-le! Mulberry Sel... Mul... +Rossmore! au diable ce nom rébarbatif! +Je ne vous ai jamais rien entendu dire de +semblable, mais au contraire que, si vous +rencontriez ce va-nu-pieds, vous...</p> + +<p>—Je pensais à... je ne sais plus qui... +cela n'a d'ailleurs aucune importance; +<i>quelqu'un</i> l'idolâtrait très certainement, +je m'en souviens comme si c'était hier, +et...</p> + +<p>—Papa, laissez-moi au moins dire bonjour +au commandant Hawkins; je me +rappelle très bien le moment où nous nous +sommes vus la dernière fois, quoique +je fusse alors toute petite, et je suis +très heureuse de le voir de nouveau +chez nous, comme un membre de la +famille.</p> + +<p>Elle le regardait bien en face, tout en +lui serrant cordialement la main, en ajoutant +qu'elle espérait qu'il ne l'avait pas +oubliée non plus.</p> + +<p>Il fut enthousiasmé par la franche +cordialité qu'elle venait de témoigner à +son égard et, pour l'en remercier, il aurait +voulu lui dire qu'il se souvenait d'elle +mieux que de ses propres enfants ou +quelque chose dans ce goût. Mais cela +aurait pu paraître exagéré à la jeune fille, +aussi se borna-t-il à des phrases plus +vagues, s'embarrassant néanmoins de +plus en plus dans ses efforts pour lui faire +savoir, délicatement et par d'adroits sous-entendus, +combien il la trouvait belle et +charmante. Ce discours eut pour effet de +lui gagner l'amitié de la jeune Sally. En +vérité, la beauté de celle-ci avait un caractère +peu commun. Cette beauté n'était +pas due à ses beaux yeux, à ses beaux +cheveux, à une bouche adorablement +dessinée, à un nez fin ou à des oreilles +ourlées à la perfection. Elle était due plutôt +à un rapport harmonieux entre tous +les traits. Ce rapport, de même que celui +qui existait entre les teintes et le coloris +de la peau, des yeux et des cheveux, est +de la première importance. La même combinaison +de couleurs qui donnerait de la +beauté à un paysage ou à un tableau +représentant une éruption volcanique, +deviendrait désastreuse sur le visage +d'une jeune fille. La beauté de Gwendolen +Sellers était ainsi, déterminée +surtout par l'harmonie délicate de l'ensemble.</p> + +<p>La famille étant au complet grâce à +l'arrivée de Gwendolen, il fut maintenant +décidé que le deuil officiel allait commencer; +mais, pour la commodité de tous, on +en fixa le début à l'heure du dîner de tous +les jours; le deuil prendrait fin avec le +repas. C'était une idée ingénieuse du colonel. +Celui-ci avait fait des recherches +héraldiques et généalogiques, et avait +hâte d'en communiquer les résultats à son +ami; mais Hawkins, au lieu d'écouter les +phrases qui annonçaient un discours dont +il eût été impossible de deviner la portée +finale, fouilla négligemment dans sa poche +et produisit une lettre dont la vue arrêta +net la volubilité du colonel.</p> + +<p>L'enveloppe ne portait que cette +adresse: XYZ.</p> + +<p>—Épatant! Quand est-elle arrivée?</p> + +<p>—Hier soir; mais vous étiez sorti, et +quand vous êtes rentré je dormais déjà. +En descendant ce matin, la présence de +votre fille m'a d'abord impressionné...</p> + +<p>—N'est-ce pas qu'elle est très bien, +ma fille?... on voit qu'elle a de la race: ses +traits, sa démarche, son port de reine... +Mais que répond-il? Car ceci devient +passionnant, n'est-ce pas! Voyons, vous +ne l'avez pas encore décachetée?</p> + +<p>Il fit sauter l'enveloppe et ils lurent:</p> + +<div class="blockquot"> +<p>«A. <i>A qui vous savez. Je crois vous connaître. +Attendez dix jours. Suis en route +pour Washington.</i>»</p> +</div> + +<p>La satisfaction des deux amis s'évanouit +à cette lecture. Au bout d'un silence, +le plus jeune poussa un soupir et dit:</p> + +<p>—Mais <i>nous</i> ne pouvons pas attendre +dix jours avant de toucher l'argent!</p> + +<p>—Évidemment non. Cet individu n'est +pas raisonnable. Nous sommes au bout +de notre rouleau, financièrement parlant.</p> + +<p>—Si nous parvenions à lui expliquer +d'une manière adroite que des circonstances +particulières rendent tout délai +extrêmement grave pour nous...</p> + +<p>—C'est cela même... et qu'il nous rendrait +un service signalé s'il s'arrangeait +pour venir aussitôt, un service qui... +que...</p> + +<p>—Que nous... dont nous...</p> + +<p>—Voilà! dont nous saurons lui témoigner +notre gratitude, avec joie.</p> + +<p>—Très bien! Cela le fera venir. Si +c'est un homme, s'il a les sentiments généreux +et sympathiques d'un homme de +cœur, il sera ici dans les vingt-quatre +heures. Allons! Une plume et du papier! +Mettons-nous de suite à la besogne!</p> + +<p>Ils ébauchèrent ensemble 22 rédactions +sans être entièrement satisfaits +d'aucune. Leur défaut capital était d'insister +sur l'urgence. Car ils craignaient +avec raison que leur hâte mal dissimulée +n'éveillât des soupçons dans l'esprit de +Pierre le Manchot. Si on enlevait au message +son caractère d'urgence, celui-ci perdait +du coup toute signification. Le +dilemme était fort épineux.</p> + +<p>—J'ai remarqué, déclara enfin le colonel, +que, dans des difficultés littéraires de +ce genre, ce qui donne surtout du fil à +retordre c'est de <i>chercher</i> à dissimuler ce +qui doit être dissimulé. Tandis que si l'on +y va carrément, sans arrière-pensée, on +peut écrire des volumes dont le sens profond +échappe parfaitement au lecteur. +C'est ainsi que procèdent la plupart des +auteurs.</p> + +<p>En dépit d'efforts réitérés, ils durent +finalement renoncer à leur projet et convinrent +qu'il fallait essayer de patienter +pendant dix jours, tant bien que mal. L'instant +d'après, un nouveau rayon d'espoir +les remit à l'aise. Maintenant que l'affaire +était en si bonne voie, ils trouveraient +peut-être moyen d'emprunter quelques +petites avances sur la récompense promise.</p> + +<p>Le lendemain, c'était le 10 mai, quelques +événements importants se produisirent. +Les restes des deux nobles frères de +l'Arkansas quittèrent l'Amérique pour +l'Angleterre à l'adresse de lord Rossmore, +et le fils de ce gentleman, Kirkcudbright +Llanover Marjoribanks Sellers, vicomte +Berkeley, s'embarqua à Liverpool pour +l'Amérique avec l'intention bien arrêtée +de résigner tous ses droits entre les mains +du lord légitime Mulberry Sellers de Rossmore +Towers, dans le district de Columbia +U. S. A.</p> + +<p>Les deux navires se rencontrèrent +quelques jours plus tard au milieu de +l'Atlantique, mais cet événement extraordinaire +passa totalement inaperçu.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</h2> +</div> + +<p>Dans le délai normal, les deux frères +arrivèrent à destination et furent livrés +à leur très noble parent. Il serait téméraire +de vouloir décrire la fureur de ce +vieillard, et d'ailleurs à quoi cela servirait-il! +Lorsqu'il eut retrouvé son calme, +il examina de plus près cette ahurissante +affaire, et dut reconnaître que les deux +frères avaient quelques droits moraux. +N'étaient-ils pas du même sang que lui, +après tout! Donc il ne serait pas convenable +de traiter leurs dépouilles avec +dédain. Réflexion faite, il décida de les +faire enterrer solennellement dans l'église +de Cholmondeley, toutefois sans faire +figurer les armoiries à la cérémonie. Mais +il y assista en personne pour conduire le +deuil.</p> + +<p>Pendant ce temps, nos amis de Washington +passèrent de mornes jours dans +l'attente de Pierre le Manchot, auquel ils +reprochaient avec amertume de tant +différer sa venue. Quant à la jolie Sally +Sellers, qui faisait preuve d'un esprit aussi +pratique et démocratique que lady Gwendolen +était romanesque et aristocratique, +elle menait une existence d'activité précieuse, +tirant tout le parti possible de sa +double personnalité. Toute la journée +durant, elle demeurait dans sa chambre, à +gagner le pain dont la famille Sellers avait +le plus grand besoin; le soir, lady Gwendolen +jouait fort dignement son rôle aristocratique +d'héritière du nom de Rossmore. +Pendant la journée, elle n'était qu'une +brave jeune fille américaine adroite et +fière de son cerveau et de ses mains, +comme des résultats qu'elle en pouvait +obtenir; le soir, elle jouissait de sa liberté +dans un pays de rêve que peuplaient des +figures titrées aux couronnes fleuronnées. +Le jour, sa demeure n'était qu'une pauvre +chambre dans un vieux bâtiment délabré; +le soir, c'était la résidence familiale, pompeusement +appelée Rossmore Towers par +son père.</p> + +<p>Au pensionnat elle avait, sans le savoir, +appris un métier. Ses camarades avaient +découvert qu'elle dessinait elle-même ses +robes. Depuis lors, elle n'avait jamais +manqué de travail, et elle était loin de +s'en plaindre, car pouvoir se livrer à un +travail auquel des dons exceptionnels +vous destinent est la plus haute joie dans +la vie, et il était indiscutable que Sally +Sellers possédait un don réel dans l'art +de dessiner des vêtements. Trois jours +après son retour à la maison, elle avait +déniché du travail. Bien avant le jour où +Pierre devait se présenter, et avant que +les deux frères reposassent en terre +anglaise, elle était déjà submergée de +commandes, et aucune nécessité de sacrifier +les chromos de la famille ès mains des +créanciers ne se faisait plus sentir.</p> + +<p>—C'est une vraie perle, ma fille, dit +Rossmore au commandant; le portrait de +son père en tous points. Vive et travailleuse +de ses mains et de sa tête, jamais +embarrassée, jamais aucune honte à travailler. +Toujours à la hauteur de la tâche +quelle qu'elle soit. Née avec de la chance, +on peut dire, elle ne connaît pas l'insuccès. +Intensément et pratiquement Américaine +par l'éducation et en même temps +intensément et noblement Européenne par +le sang aristocratique qui coule dans ses +veines! Exactement comme moi: Mulberry +Sellers en matière de finance et de +génie, aux heures de travail. Mais après? +qui voyez-vous sous les mêmes habits, +sinon le Rossmore grand seigneur.</p> + +<p>Journellement on voyait les deux amis +au bureau de poste central. Et un jour +leur persévérance fut récompensée. Dans +l'après-midi du 20 mai, l'employé leur +remit enfin une lettre portant le timbre +de Washington, et adressée à XYZ. +Elle contenait ces mots: «Vieille futaille +derrière le dernier réverbère, allée du +Cheval Noir. Si vous êtes un loyal compère, +soyez-y demain matin, le 21, à +10 h. 22, ni plus tôt, ni plus tard, et +attendez-moi.»</p> + +<p>Ayant lu, les amis réfléchirent profondément +et le lord déclara:</p> + +<p>—Ne vous semble-t-il pas qu'il craint +que nous ne soyons munis d'un mandat +d'arrêt?</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que ce n'est pas un lieu de +rendez-vous ordinaire, ni confortable ni +attrayant. En outre, celui qui voudrait +sans danger savoir qui attend près de +cette vieille futaille n'aurait qu'à se tenir +à l'autre coin de l'allée, prêt à disparaître +sans avoir été aperçu seulement. N'est-ce +pas vrai?</p> + +<p>—En effet, vous avez raison. On dirait +décidément un homme incapable d'agir +avec franchise et loyauté. Il agit comme +s'il nous prenait pour de vilains cocos, au +lieu de se conduire en gentleman, et de +nous dire à quel hôtel il est descendu.</p> + +<p>—Nous le tenons, Washington, ça y +est, s'écria le colonel joyeusement; il +nous le <i>dit</i>, sans le vouloir.</p> + +<p>—Comment ça?</p> + +<p>—L'allée qu'il nous indique est une +petite ruelle déserte sur laquelle donne +la façade latérale de l'Hôtel Gadsby. C'est +là qu'il est descendu.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui vous fait croire cela?</p> + +<p>—Croire?... mais j'en suis sûr... il +occupe une chambre d'où il peut voir les +alentours de ce réverbère. Il va se tenir +tranquillement chez lui derrière les +rideaux, demain à 10 h. 22, et quand il +nous apercevra près de la vieille futaille, +il se dira: «J'ai vu un de ces deux individus +dans le train», et en une demi-minute +il aura fait sa valise et déguerpi +pour l'autre bout du monde!</p> + +<p>Hawkins faillit se trouver mal de désappointement.</p> + +<p>—Oh! colonel, rien à espérer! C'est +exactement ce qu'il va faire.</p> + +<p>—Non, mon ami, c'est ce qu'il ne fera +pas.</p> + +<p>—Pas? Comment ça?</p> + +<p>—Parce que <i>vous</i> n'irez pas vous +montrer par là. J'irai seul. Vous ne viendrez +qu'après, en compagnie d'un agent, +avec un mandat,—en civil, l'agent, bien +entendu,—dès que vous l'aurez vu engager +la conversation avec moi.</p> + +<p>—Quel cerveau vous avez, colonel Sellers! +Je n'aurais jamais imaginé tout +cela.</p> + +<p>—Ni aucun lord Rossmore, mon cher, +depuis Guillaume le Conquérant jusqu'à +Mulberry, en sa qualité de lord, du moins! +Mais nous sommes aux heures de travail, +et le grand seigneur a cédé la place! Venez +que je vous montre la chambre du manchot!</p> + +<p>Il était près de 9 heures du soir lorsqu'ils +se dirigèrent vers le réverbère de l'allée +du Cheval Noir.</p> + +<p>—Vous voyez maintenant, fit le colonel +triomphalement en désignant d'un +large geste la façade latérale de l'hôtel +Gadsby. C'est là, et pas ailleurs! Je +vous l'avais bien dit!</p> + +<p>—Certes, colonel! Mais l'hôtel a six +étages et je ne me rends pas compte de +quelle fenêtre...</p> + +<p>—Toutes les fenêtres, toutes. Qu'il +fasse son choix selon sa fantaisie. Pour +moi, je suis satisfait, maintenant que je +connais son gîte... Allez vous placer au +coin de la rue pendant que j'explore +l'hôtel.</p> + +<p>Le noble lord se contenta d'abord d'aller +et venir parmi la foule des voyageurs, +puis se posta à proximité de l'ascenseur. +Une heure durant il surveilla les gens qui +montaient ou descendaient, mais tous +étaient normalement pourvus de leurs +quatre membres. Enfin il aperçut une silhouette +répondant au signalement, sans +toutefois avoir le temps de distinguer +autre chose qu'un chapeau de cow-boy +de l'Ouest, une sacoche plutôt de couleur +criarde, et une manche vide repliée et +épinglée à l'épaule. L'homme lui tournait +le dos à ce moment et, ayant pénétré +dans l'ascenseur, disparut rapidement.</p> + +<p>Tout joyeux cependant, le colonel rejoignit +son complice.</p> + +<p>—Nous le tenons, commandant, c'est +lui! Je l'ai vu, de mes yeux vu... A condition +que je puisse le voir de dos, je le +reconnaîtrai désormais partout et toujours. +Nous sommes bons! Allons faire +régler la question du mandat d'amener, +afin d'être en mesure de réquisitionner le +secours des agents!</p> + +<p>Toutes les formalités accomplies, ils +purent enfin se coucher heureux pour +rêver du grand événement escompté pour +le lendemain. Ici, il convient de faire +remarquer que, parmi la cohue qui se pressait +autour de l'ascenseur, se trouvait un +jeune parent de Mulberry Sellers; mais +celui-ci ne s'en doutait guère et ne fit +pas davantage attention à lui. Ce jeune +parent était le vicomte Berkeley.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</h2> +</div> + +<p>Arrivé dans sa chambre, lord Berkeley +se prépara à accomplir cet essentiel devoir +de tout Anglais en voyage: inscrire les +événements de la journée et ses réflexions +dans son «journal». Ces préparatifs +consistaient notamment à fouiller dans +sa valise pour trouver une plume. Il y +avait bien sur sa table un porte-plume à +côté de l'encrier, mais Berkeley était +Anglais. On sait que les Anglais fabriquent +des plumes d'acier pour les neuf dixièmes +des habitants du globe, mais qu'ils ne s'en +servent jamais eux-mêmes. Il leur faut à +tout prix la plume d'oie antédiluvienne. +Lorsqu'il en eut découvert une, il se mit +au travail, terminant ainsi la page de +son journal:</p> + +<p>«Après tout, j'ai commis une faute +énorme. J'aurais dû abandonner mon +titre et changer de nom dès l'instant de +mon départ. C'est incroyable et ridicule, +mais je remarque à chaque pas que ces +Américains n'ont pas de plus grand désir +que d'entrer en relations avec un lord. +Ils ne sont pas rampants comme beaucoup +d'Européens, mais ils apprendraient +bien vite à l'être; au fond, il ne leur manque +que l'accoutumance. Je suis à peine +arrivé quelque part que tout le monde +connaît déjà ma qualité. On dirait que les +Yankees démocrates, apparemment si fiers +de leur roture, ont un flair spécial grâce +auquel ils devinent un titre de noblesse +à distance. J'en suis à chaque instant +victime et il faut que cela cesse, ou je ne +pourrai jamais connaître cette Amérique +d'égalité et de simplicité qui fut mon +espoir, ces hommes de mœurs modestes +qui seuls sont dignes d'une grande république +moderne. Il faut que je change de +nom sans retard, sinon tous mes projets +deviendront irréalisables. Dès demain je +me mettrai à la recherche du prétendant +américain, afin de lui proposer la substitution +que j'ai décidée, et puis je chercherai +un nouveau logement sous un nom +quelconque.»</p> + +<p>Ayant noté ces réflexions importantes +dans son journal, il alla se coucher et +s'endormit rapidement. Au bout d'une +heure ou deux, il se réveilla à moitié avec +l'impression d'entendre des bruits singuliers +dans les couloirs de l'hôtel. L'instant +d'après, il se trouva complètement réveillé; +un bruit extraordinaire de portes et de +pas précipités parvenait en effet à ses +oreilles. De tous les côtés les vitres +volaient en éclats, les gens couraient et +poussaient des cris. Quelqu'un frappa en +passant à sa porte et il entendit ce cri: +«Sauve qui peut! La maison brûle!»</p> + +<p>Lord Berkeley sauta de son lit et chercha +ses vêtements, mais dans sa hâte, au +milieu de l'obscurité et de la fumée qui +commençait à pénétrer dans la chambre, il +trébucha sur une chaise et tomba. Il se +serait certainement évanoui s'il ne s'était +cogné très fort dans sa chute. Dès qu'il +put se relever, il ouvrit la porte et se +trouva seul et sans aide dans le couloir +rempli de fumée. Les flammes avaient +déjà envahi une partie de l'escalier, mais, +comme il cherchait une issue de secours, +il aperçut une chambre encore éclairée +par un bec de gaz, et dont la porte était +grande ouverte. Il vit sur une chaise des +vêtements empilés, sur une autre une +sacoche qu'il fit tomber pour s'emparer +de la chaise avec laquelle il fit sauter un +carreau. Les pompiers l'aperçurent d'en +bas et écartèrent la foule pour amener une +échelle de sauvetage. Fallait-il donc qu'il +se montrât à tous les yeux dans le plus +simple et le moins seyant des appareils? +Non! Il avait une minute à attendre peut-être. +Juste le temps de se glisser dans les +vêtements oubliés près de lui. C'est ce +qu'il fit. Ils étaient à peu près à sa taille, +un peu trop larges sans doute, un peu trop +voyants comme couleur aussi; et le chapeau +était d'un genre auquel il n'était +pas encore accoutumé, puisque, à cette +époque, Buffalo Bill ne s'était pas encore +exhibé en Europe. Il réussit sans peine à +mettre la veste d'un côté; de l'autre la +manche était repliée et épinglée à l'épaule. +Le temps de l'arranger autrement lui +manquait. Vite il fut sur l'échelle, les +pompiers le saisirent, et en un clin d'œil +il se trouva en bas mêlé à la foule.</p> + +<p>Le chapeau de cow-boy attirait exagérément +les regards, et il était loin de +se sentir à son aise, bien que son accoutrement +suffît pour inspirer le respect. Un +des gamins attroupés au delà de la corde +tendue pour empêcher la foule de se mêler +aux sauveteurs hasarda néanmoins une +question à laquelle il répondit. Une surprise +sans égale se peignit dans les regards.</p> + +<p>—Eh! Un cow-boy <i>anglais</i>! C'est-y +pas possible!</p> + +<p>«Qu'est-ce qu'un cow-boy», se demanda +Berkeley. Mais chacun voulait maintenant +lui poser des questions, et il joua +des coudes pour se frayer un chemin et +parvenir hors de cette foule importune. +Ayant libéré la manche et mis la veste convenablement, +il s'en fut chercher un logement +modeste ailleurs. Quand il l'eut +trouvé, il se déshabilla pour la seconde +fois et s'endormit bientôt. Au réveil, il +passa l'inspection de ses nouveaux vêtements +de hasard. Ils lui paraissaient indiscutablement +extravagants, mais relativement +neufs et, en tout cas, propres. +Dans les poches il découvrit une somme +assez respectable: 5 billets de 400 dollars +chaque, près de 50 dollars en menus +billets et en argent, du tabac, un livre de +prières impossible à ouvrir, et qui contenait +du whisky, un carnet de poche, sans +le nom du propriétaire. D'une écriture +maladroite y figuraient des chiffres, des +paris, des ventes, des noms apparemment +de maquignons des prairies: «Jack-aux-six-doigts», +«Jeune-homme-qu'a-peur», +etc. Aucune lettre, aucune pièce +d'identité!</p> + +<p>Le jeune homme fit quelques réflexions +et chercha à s'orienter pour sa future +existence. Sa lettre de crédit était brûlée +dans l'incendie; il emprunterait donc les +50 dollars pour l'instant, en employant +une partie de la somme à chercher le +propriétaire par des annonces dans les +journaux, une autre à payer son logement +et sa nourriture en attendant de +trouver du travail.</p> + +<p>Cette décision prise, il envoya chercher +un journal du matin. La première chose +qui frappa son regard fut la nouvelle de sa +propre mort imprimée en gros caractères. +Dans le corps du journal il trouva tous +les détails désirables; on y racontait comment +il avait déployé un héroïsme sans +bornes, digne de sa noble race, en sauvant +des femmes et des enfants de la maison +incendiée jusqu'à ce qu'il fût devenu +impossible à lui-même d'échapper au +fatal sinistre. On décrivait l'attitude +consternée de la foule en le voyant enfin +debout, entouré de flammes, les bras +croisés et attendant bravement l'approche +du feu dévorateur et terrible, jusqu'à +ce que, «parmi cet océan de flammes, +de fumée, d'épouvante, le jeune héritier +de la glorieuse famille des Rossmore fût +enfin saisi par l'ouragan rougeoyant et +disparût pour toujours du nombre des +hommes». L'article était si bien tourné, +l'exploit si sublime que des larmes lui +vinrent aux yeux.</p> + +<p>Il ne tarda pas à se dire que cet événement +arrivait à point. Lord Berkeley était +mort! Quelle chance inespérée! Mort +fort honorablement, ma foi, ce qui rendrait +la chose plus douce aux yeux de +son père. Ainsi, tout était pour le mieux. Il +ne lui restait qu'à choisir un nouvel état +civil et à recommencer sa vie sur un nouveau +plan. «Voilà, se disait-il, que pour +la première fois je respire un air de vraie +liberté. Enfin, je suis un homme, et rien +qu'un homme, sur le pied d'égalité avec +tout le monde. Par mes propres forces je +m'élèverai désormais, ou bien je sombrerai +par ma faute. C'est le plus beau +jour de ma vie!»</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</h2> +</div> + +<p>—Que Dieu ait pitié de nous, Hawkins! +s'écria douloureusement le colonel +en laissant choir le journal du matin.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Il n'est plus! Le jeune et brillant +héritier d'une famille illustre, le plus +doué, le plus courageux, le plus noble de +sa race... a quitté ce monde enveloppé de +la gloire sublime des flammes du brasier.</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Mon estimé et glorieux jeune parent, +Kirkcudbright Llanover Marjoribanks +Sellers, vicomte Berkeley, héritier de +l'usurpateur Rossmore.</p> + +<p>—Pas possible!</p> + +<p>—C'est la pure vérité.</p> + +<p>—Quand cela?</p> + +<p>—Cette nuit.</p> + +<p>—Et où?</p> + +<p>—Ici même, à Washington, à son +arrivée d'Angleterre, d'après les journaux.</p> + +<p>—Vous m'étonnez, colonel!</p> + +<p>—L'hôtel a complètement brûlé.</p> + +<p>—Quel hôtel?</p> + +<p>—Le Gadsby!</p> + +<p>—Dieu du ciel! Est-ce que nous les +aurions perdus tous les deux, alors?</p> + +<p>—Les deux... qui?</p> + +<p>—Pierre le Manchot.</p> + +<p>—Cré nom de nom! Je l'avais oublié, +celui-là. J'espère bien que non.</p> + +<p>—J'espère... vous dites! Je vous +crois! Car nous ne pouvons pas nous +passer de lui. Nous pouvons plus facilement +supporter la perte d'un million de +vicomtes que celle de notre seul et unique +salut.</p> + +<p>Ils parcoururent attentivement l'article +et furent terrifiés en apprenant que l'on +avait aperçu un manchot en vêtement +de nuit, visiblement hagard de peur, qui +n'écoutait aucun appel, mais s'enfuyait +vers un escalier déjà en flammes sans +aucune issue.</p> + +<p>—Pauvre garçon! soupira Hawkins... +Et dire qu'il avait des amis si près. Si +nous étions restés un peu plus longtemps +hier soir, qui sait si nous ne l'eussions pas +sauvé?</p> + +<p>Le lord releva la tête et dit avec calme:</p> + +<p>—Le fait qu'il est mort importe peu. +Jusqu'à présent, c'était une prise douteuse; +cette fois-ci, nous le tenons pour +de bon.</p> + +<p>—Comment? Nous le tenons?</p> + +<p>—Je vais le matérialiser.</p> + +<p>—Rossmore, je vous en prie, ne plaisantez +pas! Croyez-vous vraiment pouvoir +le faire?</p> + +<p>—Je peux le faire, aussi vrai que vous +êtes assis sur cette chaise-là. Et je le +ferai.</p> + +<p>—Donnez-moi la main, mon ami, +que je vous remercie de m'avoir réconforté. +J'étais désespéré, mais vous m'avez +rendu à la vie. Et maintenant, allez-y +tout de suite; faites le nécessaire!</p> + +<p>—Cela me demandera un peu de +temps, Hawkins, mais nous ne sommes +nullement pressés, n'est-ce pas, étant +données les circonstances. D'autre part, certains +devoirs m'incombent tout d'abord +à la suite du décès de ce jeune gentilhomme...</p> + +<p>—Naturellement. Je regrette mon étourderie +à propos de ce nouveau deuil cruel. +Il est tout naturel que vous songiez +d'abord à le matérialiser, lui...</p> + +<p>—Ce... ce n'est pas précisément ce +que je voulais dire; mais, somme toute... +où avais-je donc la tête? Évidemment, il +faut que je le matérialise. Ah! Hawkins, +l'égoïsme est à la base de tous les actes +d'un être humain! Pardonnez-moi cette +faiblesse de n'avoir pas immédiatement +songé à ce que vous dites. Oui, je vous +donne ma parole que je le matérialiserai.</p> + +<p>—Ce sont là paroles dignes du vrai +Sellers, de mon vieil ami.</p> + +<p>—Mais, Hawkins, une chose me frappe +à l'instant, et sur laquelle je n'ai pas +insisté jusqu'ici: il nous faudra beaucoup +de circonspection.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Nous ne devons pas souffler mot +de ces matérialisations, pas y faire la plus +petite allusion devant le monde. Sans +parler de ma femme et de ma fille—natures +impressionnables—qui pourraient +s'en affecter, il est probable que +les domestiques nègres, s'ils l'apprenaient, +ne consentiraient pas à rester ici +une minute de plus.</p> + +<p>—Très probable, en effet! Vous avez +bien fait en me mettant sur mes gardes, +car je me laisse parfois aller à des confidences +quand je ne suis pas prévenu...</p> + +<p>Le colonel pressa un bouton de sonnerie +électrique, une fois, deux fois, avec +autant de sérieux que s'il avait ignoré +qu'elle n'avait ni fil ni batterie; puis, +grognant contre les déplorables méthodes +des électriciens, il saisit une vieille sonnette +posée sur sa table et l'agita vivement.</p> + +<p>—Vous avez sonné, monsieur Sellers? fit +Daniel en entrant.</p> + +<p>—Non! monsieur Sellers n'a pas sonné.</p> + +<p>—Alors c'était vous, monsieur Washington? +car j'ai bien entendu sonner, monsieur.</p> + +<p>—Non, monsieur Washington n'a pas +davantage sonné.</p> + +<p>—Dieu de Dieu! Qui donc a sonné?</p> + +<p>—C'est lord Rossmore qui a sonné.</p> + +<p>Le vieux nègre leva les bras au ciel:</p> + +<p>—Enfer et damnation! J'avais encore +oublié ce nom. Venez, Jinny! Accourez!</p> + +<p>Jinny arriva.</p> + +<p>—Exécutez l'ordre que le lord va vous +donner! Moi, il faut que je descende à +la cuisine étudier ce nom-là jusqu'à ce +que je le sache!</p> + +<p>—Vous dites? Moi exécuter l'ordre. +Je ne suis pas votre nègre à vous, tout de +même. C'est vous que Monsieur a sonné!</p> + +<p>—C'est la même chose! Quand on +sonne l'un, c'est pour l'autre, et quand +mon vieux maître me dit...</p> + +<p>—Venez donc à la cuisine, et je vous +dirai...</p> + +<p>Ils sortirent ensemble, mais, le +bruit de leur dispute ne cessant pas pour +cela, le lord déclara:</p> + +<p>—Voilà l'ennui d'avoir de vieux +domestiques qui furent jadis vos esclaves +et qui demeurent toujours vos amis personnels.</p> + +<p>—Comme des membres de votre +famille.</p> + +<p>—Des membres de la famille, voilà ce +qu'ils deviennent par le fait, <i>les</i> membres +de la famille! Parfois les maîtres de la +maison. Ces deux vieux sont très attachés, +très honnêtes et fidèles, mais, sapristi, +ils font exactement ce qu'ils veulent, ils +se mêlent à la conversation comme ils +veulent, et, à vrai dire, ils seraient bons à +faire pendre.</p> + +<p>Ce n'était là qu'une parole en l'air, mais, +comme d'habitude, elle suffisait à donner +au colonel une inspiration.</p> + +<p>—Tout ce que je voulais, Hawkins, +était de faire descendre la famille, afin de +lui communiquer la triste nouvelle.</p> + +<p>—C'est pas la peine de déranger les +domestiques, alors; je vais aller chercher +ces dames.</p> + +<p>Pendant son absence, le colonel examina +l'idée qui lui était venue si soudainement.</p> + +<p>«Lorsque je serai parvenu à bien réaliser +la question de la matérialisation, se +dit-il, je suggérerai à Hawkins de tuer ces +vieux nègres; après, il sera beaucoup plus +facile d'en venir à bout. Il est probable +que l'on réussirait, grâce à l'hypnotisme, +à obtenir le parfait silence d'un nègre ainsi +matérialisé. On pourrait rendre cet état +permanent, sans doute, et aussi modifiable +à volonté, pour obtenir qu'ils soient +tantôt <i>très</i> silencieux, tantôt aptes à +parler un peu, doucement, tantôt mus par +un violent et expressif désir d'agir... L'idée +est très ingénieuse. Il ne s'agit que de +l'adapter au sujet... avec un système de vis +ou quelque chose d'analogue.»</p> + +<p>Les dames firent leur entrée; accompagnées +de Hawkins et suivies des deux +nègres ramenés par la curiosité.</p> + +<p>Sellers fit solennellement part de la +nouvelle, commençant par les prévenir +délicatement qu'un coup exceptionnellement +rude les atteindrait dans leurs affections, +puis, saisissant le journal, il lut à +haute voix les détails de l'incendie et de la +mort héroïque de leur jeune parent. Des +expressions de sympathie et de regret +de la part de tous les assistants firent suite +à cette lecture. La vieille dame pleura à +la pensée de la mère du jeune héros qui +aurait été fière de son pauvre fils, malgré +son immense chagrin, si elle avait été en +vie. Les deux vieux domestiques pleurèrent +également en se laissant aller aux +lamentations avec cette sincérité éloquente +naturelle à leur race. Gwendolen +se montra très émue, comme le voulait +d'ailleurs son caractère romanesque. Elle +ajouta que la conduite de ce jeune homme +dénotait un cœur noble et généreux, une +perfection à laquelle sa haute naissance +ajoutait encore. Elle aurait tant aimé +rencontrer un homme qui possédât de +telles qualités exceptionnelles; sa seule +vue, ne fût-ce que l'espace d'un bref +instant, aurait, lui semblait-il, anobli son +propre caractère et chassé à tout jamais +de son esprit les pensées basses ou vulgaires.</p> + +<p>—A-t-on trouvé son corps, Rossmore? +demanda l'épouse du colonel.</p> + +<p>—Oui, répondit-il, c'est-à-dire, ils en +ont trouvé plusieurs. C'est certainement +l'un d'eux, mais tous sont méconnaissables.</p> + +<p>—Qu'allez-vous faire, alors?</p> + +<p>—Je vais reconnaître un des corps que +je ferai envoyer au malheureux père.</p> + +<p>—Mais, papa, vous n'avez jamais vu +ce jeune homme?</p> + +<p>—Non, Gwendolen; pourquoi me +demandez-vous cela?</p> + +<p>—Parce que... comment allez-vous le +reconnaître?</p> + +<p>—Je... vous savez que l'on dit impossible +de les identifier. J'en enverrai un +au père; il n'y a probablement pas +d'autre choix.</p> + +<p>Gwendolen savait qu'il ne servirait à +rien de discuter davantage cette question, +puisque la décision de son père était prise et +que l'occasion s'offrait à lui de se montrer +dans une attitude en quelque sorte +officielle sur la scène de la catastrophe. +Elle se taisait donc, jusqu'au moment +où il lui demanda un panier.</p> + +<p>—Un panier, papa; pour quoi faire?</p> + +<p>—Il se peut que ce soient des cendres!</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX</h2> +</div> + +<p>Le lord et Washington partirent pour +leur douloureuse mission, tout en échangeant +des idées.</p> + +<p>—C'est toujours la même chose!</p> + +<p>—Quoi donc, colonel?</p> + +<p>—Il y en avait sept! Des actrices! +Tout a été brûlé!</p> + +<p>—Elles aussi?</p> + +<p>—Oh! non, elles se sauvent toujours, +mais pas une qui ait eu la présence d'esprit +de sauver ses bijoux!</p> + +<p>—C'est curieux!</p> + +<p>—Curieux, dites-vous? C'est bien la +chose la plus extravagante en ce bas +monde! Elles n'apprennent donc rien, +sinon par cœur? Parfois on dirait que la +fatalité s'en mêle! Voyez, par exemple, +cette fameuse M<sup>me</sup> Cabotine qui joue des +rôles sensationnels. Toute sa réputation +vient de ses incendies.</p> + +<p>—Comment expliquez-vous cela?</p> + +<p>—Sa qualité de victime a fait connaître +son nom; la foule l'a retenu et, chaque +fois que l'occasion se présente, on accourt +pour la voir, sans se rappeler au juste +la raison de sa célébrité. Elle a débuté +tout en bas de l'échelle théâtrale. Treize +dollars par semaine et l'obligation de +fournir elle-même ses frusques.</p> + +<p>—Ses frusques?</p> + +<p>—Oui, ses costumes... L'hôtel où elle +logeait fut dévoré par les flammes, et elle +perdit dans l'incendie pour 30 000 dollars +de bijoux.</p> + +<p>—Elle? D'où les avait-elle?</p> + +<p>—Dieu le sait! Des cadeaux peut-être, +offerts par de jeunes snobs ou de vieux +marcheurs. Les journaux ne parlaient +que de cela. Elle demanda de l'augmentation, +et on la lui accorda. Puis nouvel +incendie, nouvelle perte de diamants, +nouvelle augmentation. Sa renommée +était faite, elle était devenue une étoile.</p> + +<p>—Si cela continue, c'est une renommée +d'un genre plutôt risqué.</p> + +<p>—Pas du tout! Elle est née avec de +la chance; partout où il y a un hôtel qui +brûle, on la trouve parmi les voyageurs. +Et si par hasard elle n'y est pas, ses bijoux +y sont. On ne peut appeler cela que de la +chance!</p> + +<p>—C'est extraordinaire. Elle a dû +perdre des barils de diamants!</p> + +<p>—Des barils, vous dites! Des tonneaux, +oui! A tel point que les hôteliers +sont devenus superstitieux: ils ne veulent +plus la recevoir. Ils craignent l'incendie. +Les assurances résilient leur police. Mais +je suis sûr qu'elle était dans le Gadsby +cette nuit. Et si demain un hôtel brûle à +San Francisco, elle y sera aussi, et tous ses +bijoux seront encore perdus.</p> + +<p>—C'est extraordinaire!... C'est phénoménal!</p> + +<p>Lorsqu'ils arrivèrent sur le lieu du +désastre, le pauvre vieux lord jeta un +regard mélancolique sur cette morgue +improvisée, et se détourna vivement, +accablé par la désolation du spectacle.</p> + +<p>—Il est certain, Hawkins, fit-il, que +personne ne pourra jamais identifier ces +malheureuses victimes. Cherchez à vous +y reconnaître, mon émotion m'en empêche.</p> + +<p>—Lequel dois-je choisir, pensez-vous?</p> + +<p>—Prenez n'importe lequel! Le moins +abîmé.</p> + +<p>Cependant les agents de service s'étaient +approchés,—ils connaissaient le lord, +tout le monde le connaissait à Washington,—et +ils lui firent savoir qu'aucun de ces +corps ne pouvait être celui de son infortuné +parent. Ils lui montrèrent l'endroit +où celui-ci aurait dû se trouver si le +compte rendu des journaux n'était pas +erroné, l'endroit où il aurait péri si la +fumée l'avait surpris dans sa chambre, +et enfin un troisième endroit où son corps +aurait été consumé au cas où il se serait +dirigé vers la porte de secours.</p> + +<p>Le colonel essuya une larme et dit à +Hawkins:</p> + +<p>—Ainsi que vous le voyez, mes prévisions +étaient justes. Nous n'emporterons +d'ici que des cendres. Voudriez-vous +avoir la grande obligeance d'aller +chercher deux autres paniers chez l'épicier?</p> + +<p>Quand ils furent en possession du nombre +de paniers indispensable, ils ramassèrent +des cendres aux trois endroits désignés +par les agents, et retournèrent à la +maison pour convenir de la meilleure +manière de les expédier en Angleterre.</p> + +<p>Ils placèrent les trois paniers sur la +table du salon et montèrent au grenier +chercher un vieux drapeau britannique +destiné à recouvrir la table, devenue +catafalque pour la circonstance. Mais +lady Rossmore, rentrant d'une course +dans le quartier, survint inopinément. Elle +fit des objections sérieuses à la cérémonie +intime projetée par son mari.</p> + +<p>—Vous avez toujours de très bonnes +intentions, mon cher! Vous tenez à rendre +un dernier hommage à ces restes, et +personne ne trouvera rien à redire. Pourtant, +vous vous y prenez mal, et vous allez +le reconnaître vous-même. Vous ne pouvez +pas vous mettre devant ces paniers +en prenant un air contrit... les circonstances +sont très tristes et très solennelles... +elles n'en prêtent pas moins au ridicule. +Ce serait ridicule avec un panier, ça l'est +trois fois avec trois paniers. Abandonnez +votre idée, Mulberry, et tâchez de trouver +autre chose!</p> + +<p>Il fut décidé que la famille se réunirait +pour discuter la question de savoir ce que +l'on ferait des cendres.</p> + +<p>Rossmore était d'avis de les expédier +sur-le-champ à la maison paternelle en +Angleterre. Sa femme lui posa cette question:</p> + +<p>—Auriez-vous l'intention d'envoyer +les trois paniers?</p> + +<p>—Certainement, tous les trois!</p> + +<p>—En même temps?</p> + +<p>—Songez donc un peu! A l'adresse du +malheureux père de cet infortuné jeune +homme! C'est impossible! Le coup serait +trop rude. Non, un panier à la fois, +pour qu'il se fasse peu à peu à l'idée +cruelle.</p> + +<p>—Vous croyez obtenir ce résultat +ainsi, papa? demanda Gwendolen.</p> + +<p>—Mais oui, ma fille! Rappelez-vous +que vous êtes jeune, et qu'il est vieux, +lui. Il ne pourrait guère supporter de +recevoir tout d'un seul coup. Un panier +à la fois, avec des intervalles reposants +entre chaque envoi, voilà qui adoucirait +sa peine. Il s'y habituerait avant d'avoir +tout reçu. D'autre part, il sera plus prudent +d'avoir recours à trois navires différents: +sait-on jamais si une tempête, un +naufrage...</p> + +<p>—Votre idée ne me satisfait guère, +papa! Si j'étais ce père, je trouverais cela +terrible de le voir revenir ainsi, parcelle +par parcelle. Puis c'est une chose effroyablement +triste d'attendre indéfiniment le +jour des obsèques...</p> + +<p>—Oh! non, ma chère enfant. Vous +vous trompez. Le vieillard ne pourrait, +en effet, supporter de tels délais. Il y +aura évidemment trois obsèques.</p> + +<p>Lady Rossmore releva la tête:</p> + +<p>—Est-ce là ce qui, selon vous, adoucirait +sa peine? Vous faites un raisonnement +erroné: je suis certaine qu'il doit être +enterré en une fois.</p> + +<p>—C'est aussi mon avis, murmura Hawkins.</p> + +<p>—Et le mien également, ajouta la +jeune fille.</p> + +<p>—C'est vous qui vous trompez, tous, +déclara le lord. Vous vous en apercevrez +tout de suite, si vous vous donnez la peine +de réfléchir un instant. Les restes de ce +pauvre jeune homme sont contenus dans +un seul de ces trois paniers.</p> + +<p>—Alors c'est bien facile, s'écria lady +Rossmore; il faudra faire des funérailles +pour ce panier-là!</p> + +<p>—C'est cela même, fit lady Gwendolen.</p> + +<p>—C'est loin d'être aussi facile que +vous le supposez, répliqua le lord, pour +la bonne raison que nous ignorons dans +lequel de ces paniers il se trouve. Nous +savons qu'il est dans l'un d'eux, mais c'est +tout ce que nous savons. Vous vous rendez +compte à présent que c'est moi qui ai +raison: il faudra célébrer les funérailles +trois fois, il n'y a pas d'autre solution!</p> + +<p>—Et il faudra aussi trois tombes, trois +monuments et trois inscriptions? demanda +la jeune fille.</p> + +<p>—Eh!... mon Dieu... oui... pour bien +faire. C'est du moins à cette solution que +je m'arrêterais, moi, en pareil cas.</p> + +<p>—Mais cela ne se peut pas, papa! +Chacune des inscriptions mentionnerait le +même nom, relaterait les mêmes pénibles +circonstances, et l'on en inférerait que le +mort repose sous les trois monuments, ce +qui ne se peut en aucune façon.</p> + +<p>Le lord commençait à se décontenancer. +Il répondit:</p> + +<p>—Je reconnais que c'est là une objection +des plus sérieuse! Je ne vois vraiment +pas de solution!</p> + +<p>Il y eut un silence qui menaçait de se +prolonger. Hawkins prit enfin la parole:</p> + +<p>—Il me semble que si nous mélangions +ces trois sortes de cendres...</p> + +<p>Le lord lui prit la main et se mit à la +secouer avec une effusion pleine de gratitude.</p> + +<p>—Voilà qui vient à point pour résoudre +le problème. Un navire, une cérémonie, +une tombe, un monument, c'est admirable +dans sa logique! Votre proposition vous +fait grand honneur, commandant Hawkins; +elle m'a tiré d'un pénible et considérable +embarras, et elle évitera à ce +pauvre père affligé beaucoup de souffrance. +Donc, c'est entendu, il sera +embarqué en un seul panier.</p> + +<p>—Quand pensez-vous l'expédier? demanda +sa femme.</p> + +<p>—Demain, tout de suite, naturellement!</p> + +<p>—A votre place, j'attendrais, Mulberry!</p> + +<p>—Attendre? Pourquoi?</p> + +<p>—<i>Vous</i> ne tenez pas personnellement +à faire de la peine à ce malheureux vieillard +là-bas?</p> + +<p>—Dieu sait que non.</p> + +<p>—En ce cas, attendez qu'il vous +réclame les restes de son fils. De cette +façon, vous lui éviterez, pour quelque +temps au moins, le chagrin le plus violent +qu'un père puisse ressentir: la <i>certitude</i> +de son malheur. Il ne les réclamera +sans doute jamais.</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Parce que cela lui enlèverait du +même coup ce qu'il garde de plus précieux +ici-bas: l'incertitude, le vague espoir que +peut-être, après tout, son enfant aura +échappé au désastre, et qu'un jour il le +reverra.</p> + +<p>—Cependant, Polly, il saura par les +journaux que son fils a péri dans les +flammes.</p> + +<p>—Il se gardera, lui-même, de croire +entièrement en ce que diront les journaux; +il trouvera des arguments pour se +prouver envers et contre tout que son fils +est encore en vie, et il ne cessera d'espérer +jusqu'à sa mort. Tandis que s'il reçoit +les cendres de celui-ci, s'il peut les voir, +les toucher, son désespoir sera sans +remède.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! Jamais il ne les +verra, Polly! Vous m'avez empêché de +commettre un véritable crime, et je vous +en bénirai toute ma vie. Nous savons +enfin ce que nous devons faire. Nous +mettrons de côté ces cendres avec toute +la déférence due, et le père n'en saura +jamais rien.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_X">CHAPITRE X</h2> +</div> + +<p>Le jeune lord Berkeley respirait avec +une grande joie l'air vivifiant de la liberté, +se sentant plein de force pour ses débuts +dans la carrière rêvée. Toutefois il n'était +pas sans pressentir des moments de faiblesse +et de découragement, des assauts +d'infortune que son esprit vigoureux +n'avait pas accoutumé de subir. Il était +de taille à les repousser, mais, tout de +même, il jugea bon de couper les ponts +derrière lui. Il continuerait donc, se dit-il, +à rechercher par la voie de la presse le +propriétaire des sommes qu'il avait trouvées +dans les vêtements du cow-boy, mais il les +placerait, en attendant, de façon à ne pas +pouvoir y faire d'occasionnels emprunts. +Dès qu'il eut rédigé une annonce dans le +journal le plus lu de la capitale, il se dirigea +vers une maison de banque pour y faire le +dépôt des 500 dollars.</p> + +<p>—A quel nom? demanda l'employé.</p> + +<p>Il eut une légère hésitation, car il avait +omis de prévoir la question. Il dit le premier +nom de fantaisie qui lui vint à l'esprit:</p> + +<p>—Howard Tracy.</p> + +<p>Quand il fut sorti, l'employé, étonné, +remarqua «que le cow-boy avait rougi».</p> + +<p>Le premier pas était fait, mais l'argent +était encore à sa disposition. Il recommença +donc à une seconde banque une +opération de virement ayant pour objet +de le mettre dans l'impossibilité de toucher +l'argent sans produire des pièces +d'identité au nom de Howard Tracy, +pièces que naturellement il ne possédait +pas.</p> + +<p>«Cela fait, il ne me reste qu'à triompher +par mon travail, ou à mourir de +faim», se dit-il, non sans satisfaction.</p> + +<p>Puis il alla à la poste envoyer une +dépêche ainsi conçue à son père:</p> + +<p>«Échappé heureusement à incendie +hôtel. Pris nom fantaisiste. Au revoir.»</p> + +<p>Pendant les premiers jours qui suivirent, +il ne cessa pas de se dire qu'il se trouvait +dans un pays où il y avait du travail et du +pain pour tout le monde. Mais ses premiers +efforts pour trouver une situation +d'avenir où ses connaissances acquises +durant ses années d'études à l'Université +d'Oxford pourraient lui être utiles ne furent +couronnés d'aucun succès. Pour obtenir +des postes de ce genre, il ne servait de rien +d'avoir appris quelque chose; l'important +était de pouvoir fournir des recommandations +d'hommes influents, surtout de +politiciens. Partout il fut éconduit, sans +doute pour des raisons pertinentes. Aux +uns, son accent révélait qu'il était Anglais; +aux autres, ses vêtements de cow-boy +paraissaient suspects. Certes, ces vêtements +commandaient un respect prudent, +mais ils ne lui procuraient pas la situation +espérée. Il s'était juré qu'il ne les quitterait +pas, car il comptait que leur légitime +propriétaire, les reconnaissant dans +la rue, l'aborderait et lui permettrait ainsi +de lui restituer l'argent. Rien ne lui faisait +abandonner cette idée que sa droiture lui +avait inspirée.</p> + +<p>Une semaine s'écoula de la sorte. Le +jeune homme commença à sentir les premiers +effets du découragement. Il avait +déjà cherché du travail de tous les côtés, +diminuant graduellement ses prétentions, +sans réussir, sans même récolter une de +ces vagues promesses qui aident à supporter +l'attente. Il ne lui restait plus qu'à +se faire terrassier ou plongeur dans un +restaurant de quinzième ordre.</p> + +<p>Ce fut alors qu'il s'aperçut que ses +dépenses n'étaient nullement en rapport +avec sa situation précaire. Il décida sur-le-champ +de quitter le modeste hôtel où il +avait élu domicile après l'incendie, et se +mit à la recherche d'un logement à sa convenance. +Il eut la satisfaction de le trouver, +mais il lui fallut payer d'avance +4 dollars et demi. Cette somme lui assura +la nourriture et le gîte pour une semaine.</p> + +<p>La patronne de l'établissement, une +femme plutôt bienveillante, qui devait +avoir trimé toute sa vie durant, le conduisit +par un étroit escalier jusqu'à sa future +chambre. Il y vit deux lits à deux personnes +et un lit de camp, et apprit sans +tarder qu'il lui serait permis de dormir +seul dans un des grands lits jusqu'à l'arrivée +d'un nouveau pensionnaire, et que +cette gracieuseté du début ne lui coûterait +aucun supplément. Plus tard, dans +quelques jours, il lui faudrait donc avoir +un compagnon de lit; charmante perspective +qui lui donnait déjà la nausée.</p> + +<p>Cependant M<sup>me</sup> Marsh, la patronne, se +montrait fort prévenante, exprimant l'espoir +qu'il serait content de sa pension; +tout le monde en était content, affirmait-elle.</p> + +<p>—Nous avons un tas de très gentils +garçons, qui évidemment font pas mal de +chahut, mais rien que pour s'amuser un +brin. Comme vous le voyez, cette chambre +communique avec une autre par derrière; +quelquefois les occupants des deux +se réunissent, tantôt dans l'une, tantôt +dans l'autre. Quand il fait trop chaud, la +nuit, ils montent se coucher sur le toit, à +moins qu'il ne pleuve. Cette année, la saison +est si avancée qu'ils ont déjà pu dormir +sur le toit deux fois. Si vous voulez y +aller tout de suite marquer votre place à +la craie, comme ils le font, vous le pouvez. +Vous trouverez la craie à côté de la +cheminée. Je ne sais pas pourquoi je vous +explique tout cela, vous connaissez naturellement +ces habitudes!</p> + +<p>—Oh! non, je ne les connais pas du +tout.</p> + +<p>—Non bien sûr?... Où ai-je donc la tête? +Il y a assez d'espace dans les prairies... +pas besoin d'y marquer sa place à la craie, +n'est-ce pas! Mais ici chacun a son +domaine, chacun monte son matelas, et +son camarade de lit le descend, ou chacun +s'en charge à son tour. C'est leur +affaire. Vous verrez que vous aimerez bien +vos camarades, tous faciles à vivre... +excepté le typo. C'est lui qui dort dans le +lit de camp. Il n'est pas comme les autres: +il est si bizarre! Je ne crois pas qu'on +arriverait à le faire coucher dans le même +lit qu'un camarade pour tout l'or du +monde! Et je ne dis pas cela en l'air, je +le sais, voyez-vous, on l'a mis à l'épreuve. +Un soir, pendant qu'il était encore dans +un journal du matin,—maintenant il +travaille pour un journal du soir,—ils +enlevèrent son lit. Quand il rentra, à +3 heures du matin, il n'y avait de place pour +lui qu'à côté du fondeur. Mais il préféra +rester assis sur une chaise tout le reste de +la nuit. Vous pouvez me croire, ce n'est +pas une blague. Ils prétendent qu'il a un +grain, mais je n'en crois rien. C'est un +Anglais, et les Anglais sont terriblement +difficiles. Vous ne m'en voulez pas de +dire cela? Vous... vous êtes Anglais aussi, +sans doute?</p> + +<p>—En effet.</p> + +<p>—Je le pensais bien. Je l'ai compris à +la façon incorrecte dont vous prononcez +les mots qui ont un <i>a</i>! Le typo est certainement +un très brave garçon, et il +s'entend assez bien avec l'employé du +photographe, avec le chaudronnier et le +forgeron qui travaille à l'arsenal, mais +moins bien avec les autres. A vrai dire,—mais +c'est confidentiel, et les autres l'ignorent,—c'est +une espèce d'aristocrate; son +père est médecin, et vous savez que c'est +quelque chose; en Angleterre, bien +entendu, car ici un médecin n'est pas +quelque chose d'extraordinaire, même s'il +l'est pour de bon! Là-bas, c'est autrement, +cela se comprend. Ce garçon s'est chamaillé +avec son paternel, puis il se sentait +peut-être taillé pour vivre en ce pays-ci, +et c'est ainsi qu'il est venu parmi nous +chercher du travail ou mourir de faim. Il +avait été à l'école, comprenez-vous, et se +croyait apte à faire quelque chose... Vous +disiez?</p> + +<p>—Rien! Je soupire seulement!</p> + +<p>—Ce fut là son erreur. Un peu plus, et +il serait bel et bien mort de faim, si un +typographe ne l'avait pas pris en pitié +et casé comme apprenti. Il apprit le +métier, et depuis il n'est pas à plaindre. +Mais il avait été sur le point de ravaler +sa fierté et d'écrire au père... Eh! mon +Dieu, voilà que vous soupirez de nouveau! +Vous n'êtes pas souffrant... ou +est-ce que mon bavardage?</p> + +<p>—Pas le moins du monde! Je vous en +prie, continuez, cela me fait grand plaisir.</p> + +<p>—Voyez-vous, il est ici depuis dix ans; +il n'a que vingt-huit ans, mais ce qui le +chiffonne, c'est de ne pouvoir s'habituer +à être un ouvrier et à ne fréquenter que +des ouvriers; il me dit toujours qu'il est +un <i>gentleman</i>! C'est presque laisser entendre +que les camarades ne le sont pas, +mais je suis assez sur mes gardes pour ne +pas aller le raconter.</p> + +<p>—Il n'y aurait pas grand mal, ce me +semble.</p> + +<p>—Pas grand mal! Ils ne se gêneraient +pas pour lui donner une bonne raclée, +n'est-ce pas! N'en feriez-vous pas autant? +Bien sûr que vous le feriez. Ne vous laissez +jamais dire en ce pays-ci que vous +n'êtes pas un <i>gentleman</i>. Mais, grand Dieu, +où ai-je la tête? Qui donc serait assez fou +pour dire à un cow-boy qu'il n'est pas un +gentleman?</p> + +<p>Une jolie fille d'environ dix-huit ans, +élancée et alerte, entra dans la chambre, +sans la moindre hésitation ou timidité. +Elle portait une robe très bon marché, +mais propre et seyante. La mère +observa du coin de l'œil son interlocuteur +et put lire sur son visage l'expression +de l'admiration jointe à la surprise.</p> + +<p>—Voici ma fille Hattie... que dans +l'intimité nous appelons Poussie! Notre +nouveau pensionnaire!</p> + +<p>Le jeune Anglais salua, non sans embarras, +car la présentation avait réveillé ses +instincts d'homme du monde, et il ne +savait pas quel maintien avoir quand +on le présentait ainsi à une femme de +chambre, fût-elle en même temps la fille +de la propriétaire d'une maison meublée +pour ouvriers.</p> + +<p>La jeune fille ne fit aucune attention +à son salut, mais tendit la main avec cordialité, +disant, simplement, selon la coutume:</p> + +<p>—Cela va bien?</p> + +<p>Puis elle se dirigea vers l'unique lavabo +de la chambre et se regarda dans une +petite glace de bazar, à dix-neuf sous, +accrochée au-dessus. Elle mouilla deux +doigts avec sa langue et égalisa une frisette, +bien collée au front, avant de commencer +à faire la chambre.</p> + +<p>—Il faut que je descende; cela va +être l'heure du souper bientôt. Installez-vous, +monsieur Tracy, en attendant la +cloche.</p> + +<p>La patronne sortit tranquillement, sans +se préoccuper des jeunes gens qu'elle +laissait en tête à tête. L'Anglais, bien élevé, +s'étonna de cette négligence de la part +d'une mère d'apparence si respectable, +et il voulut prendre son chapeau pour +débarrasser la jeune personne de sa présence, +mais elle lui dit:</p> + +<p>—Où allez-vous?</p> + +<p>—Nulle part au juste, mais, comme +je pourrais vous gêner ici...</p> + +<p>—Pas du tout! Qui vous dit que vous +me gêneriez? Je vous ferais bien bouger +quand vous seriez gênant!</p> + +<p>Elle était déjà en train de faire les lits. +Il se rassit en la regardant travailler.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui a pu vous faire croire +cela? Vous figurez-vous que j'aie besoin +de toute la chambre pour faire un lit, ou +même deux?</p> + +<p>—Non. Ce n'était pas précisément ma +pensée. Mais nous sommes ici tous les +deux, à l'écart, loin de tout le monde, et +votre mère partie...</p> + +<p>La jeune fille l'interrompit avec un +éclat de rire amusé:</p> + +<p>—Et personne pour me chaperonner? +Vous êtes bien bon! Je n'en ai pas +besoin, croyez-moi, je n'ai pas peur! +Peut-être en serait-il autrement si j'étais +seule, à cause des revenants; c'est possible, +bien que je n'y croie pas...</p> + +<p>—Comment pouvez-vous en avoir peur +si vous n'y croyez pas?</p> + +<p>—Est-ce que <i>moi</i> je puis savoir <i>pourquoi</i>, +non! Je ne suis pas à la hauteur des +pourquoi; je sais seulement qu'il en est +ainsi. Et Maggie Lee est comme moi.</p> + +<p>—Qui est Maggie Lee?</p> + +<p>—Une de nos pensionnaires, une jeune +dame qui travaille dans une manufacture.</p> + +<p>—Ah! dans une manufacture...</p> + +<p>—Oui, une fabrique de chaussures.</p> + +<p>—Ouvrière dans une fabrique de chaussures... +Et vous l'appelez une jeune +dame?</p> + +<p>—Elle a vingt-deux ans! Vous l'appelleriez +autrement, vous?</p> + +<p>—Je ne pensais pas à son âge, mais +à la qualité que dénote l'appellation. Comprenez-moi +bien; j'ai quitté l'Angleterre +pour ne plus voir toute cette vieille étiquette +factice qui détermine le choix des +dénominations, et je découvre qu'ici +vous n'en êtes pas encore débarrassés. Je +le regrette! Je croyais que vous ne faisiez +de distinction qu'entre des hommes et des +femmes, que tous étaient égaux, qu'il n'y +avait pas de castes.</p> + +<p>La jeune fille s'arrêta comme clouée sur +place, un coussin à la main, le regard +fixé sur lui avec une expression intriguée.</p> + +<p>—Mais tout le monde <i>est</i> égal, fit-elle; +où voyez-vous une distinction de castes?</p> + +<p>—Si vous appelez jeune dame une +ouvrière, comment appelez-vous la femme +du Président?</p> + +<p>—Je l'appelle une vieille dame.</p> + +<p>—Ah! pour vous la seule différence +est l'âge.</p> + +<p>—Il n'y en a pas d'autre, il me +semble.</p> + +<p>—Alors <i>toutes</i> les femmes sont des +dames?</p> + +<p>—Certainement! Toutes les femmes +respectables.</p> + +<p>—Cela rend la chose plus acceptable. +Il n'y a pas de mal à donner un titre à tout +le monde. Le mal commence quand on +ne l'accorde qu'à des privilégiés. Pourtant, +miss...</p> + +<p>—Hattie!</p> + +<p>—Pourtant, miss Hattie, soyez franche, +et avouez que le titre n'est pas +accordé par tous à tous. Une riche Américaine +n'appelle pas sa cuisinière une +«dame», n'est-ce pas exact?</p> + +<p>—C'est exact, et puis après?</p> + +<p>Il fut surpris et légèrement désappointé +en constatant que ce coup direct n'avait +pas eu plus de portée.</p> + +<p>—Après? Nous arrivons à cette conclusion +que les Américains sont plus ou +moins au même point que les Anglais. +La différence est insignifiante.</p> + +<p>—En voilà une idée! Un titre ne signifie +que ce qu'on est convenu d'y voir. +Supposez que le titre est «propre» au lieu +de «dame», par exemple! Y êtes-vous?</p> + +<p>—Je crois que oui. Au lieu de dire +d'une femme qu'elle est dame, vous dites +qu'elle est une femme propre.</p> + +<p>—C'est cela. En Angleterre, les gens +chics, en parlant des gens du peuple, ne se +servent pas des mots «gentlemen» ou +«dames»?</p> + +<p>—Non, jamais.</p> + +<p>—Et les ouvriers ne s'intitulent pas +eux-mêmes gentlemen ou dames?</p> + +<p>—Certainement non.</p> + +<p>—Alors, si vous employiez l'autre +mot, il n'y aurait rien de changé. Les gens +chics n'appelleraient personne «propre» +en dehors d'eux-mêmes, et les autres +prendraient tout doucement l'habitude +de parler comme eux, et ne s'intituleraient +pas eux-mêmes «propres». Nous faisons +tout le contraire ici! Chacun s'intitule +soi-même gentleman ou dame et considère +qu'il l'est; peu importe ce que +pensent les autres, pourvu qu'ils ne le +disent pas tout haut. Et vous ne voyez +aucune différence? Chez vous on s'aplatit; +ici pas. Voilà la différence!</p> + +<p>—Je n'avais pas songé à celle-là. Je +l'admets. Pourtant <i>s'intituler</i> dame n'est +pas nécessairement...</p> + +<p>—A votre place, je ne continuerais pas!</p> + +<p>Howard Tracy tourna la tête pour +voir qui lui avait lancé cette remarque. +C'était un homme de petite taille, d'environ +quarante ans, les cheveux couleur de +sable, rasé et montrant une face agréable +et éveillée, quoique couverte de taches +de rousseur. Ses vêtements étaient bien +entretenus, mais usés. Il avait surgi de la +chambre située derrière, et tenait une +cuvette fêlée dans ses mains. La jeune +fille s'empara de la cuvette en disant:</p> + +<p>—Je vais vous la remplir. Quant à +vous, vous allez lui expliquer notre +manière de voir, monsieur Barrow. C'est +notre nouveau pensionnaire, M. Tracy. +Notre discussion en était à un point où, +précisément, je commençais à ne pas me +sentir de force!</p> + +<p>—Je vous remercie, Hattie; je venais +pour emprunter un peu de l'eau des +camarades.</p> + +<p>Il s'assit sur une vieille malle et reprit:</p> + +<p>—J'ai écouté votre conversation avec +beaucoup d'intérêt, et comme je viens de +vous le dire: à votre place, je ne continuerais +pas. Vous voyez déjà, sans doute, +où vous allez aboutir? S'intituler soi-même +«dame» ne suffit pas pour l'être en réalité, +alliez-vous dire. Et vous alliez vous +heurter à ce nouveau dilemme: Qui a le +droit de juger qui en est digne? Là-bas, +20 000 personnes sur un million se déclarent +eux-mêmes gentlemen ou dames, et +les autres 980 000 acceptent ce jugement +et avalent l'affront. Si ceux-ci n'acceptaient +pas le décret de la minorité, ce décret ne +compterait pour rien. Supposez qu'ici +20 000 personnes viennent à se gratifier +d'un titre de la sorte! Immédiatement les +980 000 autres décréteraient qu'ils ont +droit au même titre, ce qui le conférerait +du coup à toute la nation. Puisque +tout le monde s'intitule dame ou gentleman, +il n'y a plus aucune hésitation; +cela crée une absolue égalité qui ne saurait +être mise en question, tandis que +chez vous l'inégalité, décrétée par la minorité +la plus faible et admise par la majorité +la plus écrasante inconsciente de sa +force, demeure tout aussi absolue.</p> + +<p>Au début de ce discours, Tracy, encore +peu habitué à ces manières brusques, +avait pris son air d'Anglais renfrogné, +mais vers la fin il s'était adouci jusqu'à +accepter cette intervention sans gêne +dans la conversation. De plus, l'interrupteur +avait un sourire et une voix qui +gagnaient la sympathie. Tracy l'aurait +même pris en affection dès le premier +instant, s'il n'avait été, sans le savoir, +en état d'infériorité, en ce sens que l'égalité +des hommes ne s'était encore imposée +à lui que théoriquement. Son cerveau +l'admettait, mais sa personne se révoltait +devant le fait brutal. Il se trouvait dans +un cas analogue à celui qui l'avait choqué +de la part de Hattie, lorsqu'elle constata +sa peur des revenants. En théorie, il considérait +Barrow comme son égal, mais il +lui déplaisait de voir cette égalité se manifester. +Il répondit:</p> + +<p>—J'espère très sincèrement que ce que +vous venez de dire des Américains est +exact, mais j'avoue avoir eu souvent des +doutes à cet égard. L'égalité m'a paru +un vain mot ici, puisqu'on n'a pas +renoncé aux anciennes dénominations +qui servent à distinguer les castes +sociales, mais je reconnais que ces dénominations +ont perdu leur signification dès +qu'elles appartiennent sans discussion à +chaque individu de la nation. Je me rends +compte que des castes ne peuvent exister +que là où la masse du peuple accepte le +fait d'en être exclue. Il m'avait semblé +qu'une caste s'érigeait au-dessus des +autres de par sa propre volonté et se +maintenait de même. En réalité, elle n'est +maintenue dans ses privilèges que par +le consentement de tous ceux qu'elle +répudie, de tous ceux qui par le fait +peuvent l'abolir à tout moment, rien qu'en +adoptant pour leur propre usage les +appellations distinctives.</p> + +<p>—C'est bien là mon avis. Il n'y a pas +de puissance au monde capable d'empêcher +les trente millions d'Anglais de se +déclarer demain ducs et duchesses et de +s'intituler ainsi. Au bout de six mois, les +ducs d'avant auraient spontanément renoncé +à leur titre. Ce serait une expérience +curieuse à faire! La royauté elle-même +ne survivrait pas à un tel procédé. +Une poignée de mécontents contre +30 millions de rieurs! Herculanum contre +le Vésuve! Il faudrait au moins dix-huit +siècles encore pour retrouver cet +Herculanum après le cataclysme. Quelle +importance a un colonel dans nos États +du Sud? Aucune, parce qu'ils sont tous +colonels là-bas! Non, Tracy, personne +en Angleterre ne vous appellerait un +«gentleman» (léger sursaut de Tracy) et +vous ne vous appelleriez pas vous-même +ainsi d'ailleurs. Imaginez-vous le mont +Blanc flatté par l'admiration de vos gentilles +petites collines anglaises, dites!</p> + +<p>—Non! Mais pourquoi pas...</p> + +<p>—Eh bien, pouvez-vous imaginer un +homme raisonnable admettant que +Darwin, par exemple, se sentît flatté par +l'approbation d'une princesse? L'idée est +tellement grotesque que l'imagination se +refuse à l'admettre. Et cependant, cette +sommité se montra réellement flattée de +l'approbation d'une semblable figurine; +il le déclare en personne! Une organisation +sociale qui rend un tel fait possible +est absurde, et mérite d'être abolie, j'ose +le dire.</p> + +<p>La mention du nom de Darwin donna à la +conversation une tournure littéraire, et +Barrow y prit un intérêt si ardent qu'il +dut quitter sa veste afin de se sentir plus +à son aise pour discuter. Ils n'avaient pas +encore terminé lorsque les locataires survinrent +en faisant un vacarme considérable. +Barrow resta encore quelques instants +pour inviter Tracy à venir le voir +dans sa chambre et à profiter des livres +qu'il mettait à sa disposition; il lui posa +aussi quelques questions personnelles.</p> + +<p>—Quel est votre métier? demanda-t-il.</p> + +<p>—On m'appelle un cow-boy, mais ce +n'est dû qu'à un hasard; je ne le suis pas. +Je n'ai pas de métier.</p> + +<p>—Quel travail faites-vous alors pour +gagner votre vie?</p> + +<p>—Oh! n'importe quoi. C'est-à-dire que +je serais prêt à faire n'importe quoi qui +se présenterait, mais jusqu'à présent je +n'ai rien pu trouver.</p> + +<p>—Peut-être que je vous pourrais être +utile... J'aimerais assez l'essayer.</p> + +<p>—Je vous en serais extrêmement reconnaissant, +car je suis épuisé d'avoir +cherché en vain.</p> + +<p>—Il est certain qu'un homme sans un +métier défini n'a pas beaucoup de chances +de réussir. Ce qu'il vous faudrait, c'est +moins de savoir livresque et plus de connaissances +pratiques. Je me demande à +quoi a bien pu penser votre père. Il aurait +dû songer à vous donner un métier, à +tout prix. Mais ne nous attardons pas à +cela! Nous tâcherons de trouver quelque +chose à faire pour vous. Surtout, ne vous +laissez pas aller à regretter votre pays, à +avoir la nostalgie! Nous allons réfléchir +un peu, causer, et voir autour de nous. +Attendez-moi maintenant, nous descendrons +ensemble au souper.</p> + +<p>Tracy éprouvait déjà des sentiments +d'amitié pour Barrow, et l'aurait volontiers +<i>appelé</i> son ami, n'eût été la difficulté +de mettre aussi brusquement ses théories +en pratique. Sa société lui plaisait et il se +sentait moins découragé qu'auparavant. +Il était aussi curieux de savoir quelle +pouvait bien être la vocation de Barrow, +et ce qui lui avait permis de lire et de +s'instruire à ce point.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI</h2> +</div> + +<p>Bientôt la cloche sonna pour le repas, +et les pensionnaires descendirent l'escalier +dépourvu de tapis, en faisant un bruit +de voix et de bottes assourdissant. Les +pairs d'Angleterre ne se rendaient pas +dans leur salle à manger avec autant de +désinvolture, et Tracy n'avait pas appris +à goûter ce vacarme enthousiaste qui +faisait songer à la distribution des viandes +dans un jardin zoologique. Il dut convenir +que cette explosion de gaieté animale le +choquait profondément, et qu'il lui faudrait +de longs jours pour s'y habituer. +Cela viendrait sans doute, mais il eût +souhaité une transition moins brusque.</p> + +<p>Barrow et Tracy suivirent l'avalanche +bruyante des pensionnaires à travers une +atmosphère chargée d'odeurs révélant la +proximité de quelque préparation culinaire +à base de choux, particulière aux +pensions bon marché, de ces odeurs que +l'on ne peut oublier après les avoir une +fois senties, et dont on se souviendra facilement +au bout de longues années, mais +sans plaisir. Ces odeurs paraissaient horribles, +suffocantes et insupportables à +Tracy, mais il s'abstint de faire aucune +observation.</p> + +<p>Arrivés en bas, ils pénétrèrent dans une +salle à manger de vastes dimensions, où +déjà 30 à 40 personnes étaient attablées +autour d'une grande table. A leur tour +ils y prirent place. La fête venait de +commencer et une conversation animée +égayait tous les convives.</p> + +<p>La nappe était des plus grossière et généreusement +parsemée de taches de graisse +et de café. Les fourchettes et les couteaux +étaient en fer battu et les cuillers paraissaient +être en fer-blanc ou en quelque +chose d'analogue. Les tasses à thé et à café +étaient en faïence lourde et solide. Tous +les ustensiles étaient ce qu'il y a de plus +ordinaire et de meilleur marché. A côté +de chaque assiette il y avait une seule +tranche de pain et il était facile de voir +que les convives la ménageaient comme +s'ils savaient qu'ils n'en auraient pas +d'autre. Quelques raviers de beurre étaient +disséminés de distance en distance, de +telle façon qu'il fallait avoir le bras long +pour y atteindre. Le beurre avait une apparence +très correcte, mais se distinguait +par une odeur plutôt forte à laquelle personne +ne semblait faire attention. Le plat +de résistance du festin était un ragoût +bien chaud, fait avec des pommes de terre +et des morceaux de viande, visiblement +des restes de différents repas antérieurs.</p> + +<p>De ce plat chacun fut libéralement +servi. A part cela, on trouvait sur la table +quelques tranches de jambon et autres +mangeailles de moindre importance, oignons +conservés au vinaigre, pickles, etc.</p> + +<p>Il y avait également une quantité suffisante +de thé et de café, mixtures abominables +auxquelles on ajoutait du sucre +non raffiné et du lait condensé; toutefois, +on ne pouvait se servir à discrétion de ces +ingrédients. Les patrons de l'établissement +distribuaient soigneusement une cuillerée +de sucre et une de lait par tasse. Deux +négresses noires comme de la suie faisaient +le service, surgissant de l'office et y retournant +avec une soudaineté et une énergie +dignes d'éloges. Poussie apportait également +sa contribution au service à sa +manière. Elle faisait circuler la théière +ou la cafetière, mais en effectuant de préférence +des excursions de plaisir parmi les +convives, jacassant, rigolant et faisant +preuve de beaucoup d'esprit, du moins +à son avis et à celui des pensionnaires qui +ne cessaient de s'esclaffer et d'applaudir +à ses efforts. Il est évident que la plupart +des jeunes gens voyaient en elle une +camarade charmante, et que les autres +en étaient discrètement épris. Ceux +auxquels elle daignait s'adresser étaient +visiblement heureux; ceux qu'elle négligeait +souffraient en silence, non moins +visiblement. Elle n'appelait personne +«monsieur», mais «Billy, Tom, John, +etc.», et eux l'appelaient simplement +«Poussie» ou «Hattie».</p> + +<p>M. Marsh occupait un bout de la table +et sa femme l'autre. Marsh pouvait avoir +environ soixante ans, et était Américain; +s'il était venu au monde un mois plus tôt, +il aurait été Espagnol. Tel quel, il était déjà +pas mal Espagnol, car sa peau était très +foncée, ses cheveux très bruns, et ses +yeux, non seulement d'un noir profond, +mais brillant parfois de lueurs qui dénotaient +un tempérament passionné. Ses +épaules étaient légèrement voûtées, ses +joues rasées et son aspect général était +indiscutablement du genre déplaisant. +Il avait l'air d'être d'un abord peu commode. +A première vue, il était donc tout +l'opposé de sa femme qui, elle, paraissait +la bonté et la charité incarnées. Tout le +monde l'appelait «Tante Rachel», ce qui +fournissait une preuve implicite de ses +bonnes dispositions et de sa nature cordiale.</p> + +<p>Le regard intéressé et vagabond de +Tracy remarqua un pensionnaire qu'on +avait négligé dans la distribution du ragoût. +Celui-ci était très pâle et paraissait +avoir fait récemment un séjour au lit, +pour cause de maladie. D'ailleurs, il aurait +bien dû y retourner. Sa figure exprimait +une grande mélancolie. Les flots de rires +et d'exclamations ne l'affectaient pas +plus que s'il avait été un rocher au milieu +de l'Océan, et toutes ces paroles et ces +sarcasmes de l'eau claire. Il tenait constamment +la tête baissée, avec une expression +de honte dans le regard. De temps à +autre, les femmes lançaient un coup d'œil +furtif, plein de pitié, dans sa direction, et +même quelques-uns des plus jeunes gens +montraient nettement de la compassion +pour lui, mais rien que par leurs regards, +jamais par un geste ou une parole. La +majorité des convives cependant faisaient +preuve d'une indifférence marquée à +l'égard de ce jeune homme et de sa douleur.</p> + +<p>Marsh baissait la tête de son côté, mais, +sous ses sourcils froncés, on apercevait +une pointe de malice. Il observait évidemment +avec une vive joie intérieure l'attitude +embarrassée du jeune homme. C'est +qu'il ne l'avait pas négligé par inadvertance; +toutes les personnes présentes s'en +doutaient. Ce spectacle mettait M<sup>me</sup> Marsh +mal à l'aise. Elle avait l'air vague et navré +d'une personne qui espère contre l'évidence, +qui espère que l'impossible va se +produire au moment même où il n'y a plus +d'espoir. Mais comme l'impossible ne se +produisit pas, elle rassembla tout son +courage et se risqua à rappeler à son mari +que Nat Brady n'avait pas encore eu du +ragoût.</p> + +<p>Marsh leva la tête et répondit avec une +amabilité toute ironique:</p> + +<p>—Oh! quel dommage! Il n'a pas eu du +ragoût! Il n'en a pas eu?... Comment se +peut-il que je n'aie pas pensé à lui. Il +faudra m'excuser, monsieur Ba-Barker, +je vous en prie, monsieur Baxter. Mon +attention était allée ailleurs; je ne +sais plus à quoi je pensais. Ce qui +m'ennuie, c'est que cela arrive déjà depuis +quelque temps; il ne faut pas m'en vouloir, +cela m'arrive facilement... surtout +avec les personnes qui se trouvent dans +votre cas, les personnes, monsieur Banker, +qui, par exemple, disons-le, sont depuis trois +semaines en retard avec la note. Vous +saisissez, n'est-ce pas? mon raisonnement +ne vous échappe pas? Voici le ragoût... +je vous l'envoie avec un grand plaisir et +avec l'espoir que vous apprécierez la gratification +comme j'apprécie toute la faveur +qu'il peut y avoir à vous servir à manger +gratis.</p> + +<p>Les joues pâles de Brady se colorèrent, +mais il ne répondit rien et commença +à manger, tandis qu'au milieu du silence +embarrassé tous les regards étaient fixés +sur lui.</p> + +<p>Barrow dit à l'oreille de Tracy:</p> + +<p>—Le vieux n'attendait qu'une occasion +favorable. Ces sorties sont sa plus +grande joie.</p> + +<p>—Il a une façon de procéder révoltante.</p> + +<p>Tracy ne pouvait s'empêcher de juger +indigne des idées qui lui étaient chères +cette injustice flagrante qui permettait, +dans un milieu où tous étaient égaux, +de traiter avec mépris un homme qui +n'avait d'autre tort que d'être pauvre. Le +sentiment de leur égalité devrait au moins +conférer aux êtres humains quelque noblesse +d'âme; il avait toujours cru en un +tel résultat, et il était désemparé devant +la brutalité qu'il avait constatée à cette +table.</p> + +<p>Après le repas, Barrow lui proposa de +faire une promenade, et ce avec un dessein +bien arrêté. Il désirait que Tracy se +débarrassât de son chapeau de cow-boy, +car il lui semblait bien difficile de trouver +un emploi pour un homme pourvu de cet +accoutrement.</p> + +<p>Barrow entama les préliminaires:</p> + +<p>—Si j'ai bien compris, vous n'êtes pas +cow-boy?</p> + +<p>—Non, je ne le suis pas.</p> + +<p>—Eh bien, si vous ne jugez pas ma +curiosité trop indiscrète... qu'est-ce qui +vous a fait adopter cette coiffure qui vous +singularise? Où l'avez-vous trouvée?</p> + +<p>Tracy ne savait pas d'abord quoi répondre; +enfin il dit:</p> + +<p>—Sans entrer dans trop de détails, j'ai +dû changer de vêtements avec un inconnu, +mettons par suite de circonstances accidentelles; +à présent, je voudrais le retrouver +pour rechanger ses effets contre les +miens!</p> + +<p>—Comment se fait-il que vous ne le +trouviez pas? Où est-il?</p> + +<p>—Voilà ce que j'ignore! Je me suis +donc dit que la meilleure manière de le +retrouver serait de continuer à porter ses +vêtements; ils ne manqueront pas d'attirer +son attention s'il m'aperçoit dans la rue.</p> + +<p>—Compris! fit Barrow. Les vêtements, +tout en étant un peu voyants, et +différents de ceux que l'on porte d'ordinaire, +ne sont pas trop mal. Mais renoncez +au chapeau! Si vous rencontrez votre +homme, il reconnaîtra son costume. Quant +au chapeau, il est, à vrai dire, gênant à +cause de son originalité dans un centre de +civilisation comme Washington. Un ange +descendu du ciel ne trouverait pas un +emploi s'il s'affublait d'un chapeau aussi +monumental.</p> + +<p>Tracy consentit à remplacer son couvre-chef +par un autre, d'aspect plus modeste, +et ils prirent place sur la plate-forme d'un +tramway pour se diriger vers un magasin +d'habillements. Le véhicule filait à grande +vitesse lorsque deux personnages qui traversaient +la rue aperçurent Barrow et +Tracy de dos. Les deux personnages +s'écrièrent simultanément: «Le voilà!» +C'étaient Sellers et Hawkins. Ils furent paralysés +de joie à un tel point qu'avant d'avoir +recouvré leur présence d'esprit et d'avoir +pu faire un signe pour arrêter le tramway, +celui-ci était déjà trop loin. Alors, ils +prirent le parti d'attendre le prochain, mais +soudain Washington se dit que ce serait +folie de vouloir rattraper un tramway en +montant dans celui qui le suivait sur les +mêmes rails, et il proposa de prendre une +voiture de place. Mais le colonel déclara:</p> + +<p>—Cela ne vaut vraiment pas la peine, +quand on y réfléchit. Maintenant que je +suis parvenu à le matérialiser, je suis à +même de diriger tous ses mouvements. Je +le ferai venir à la maison en même temps +que nous.</p> + +<p>Sur ce, ils s'empressèrent de rentrer à +Rossmore Towers dans un état de surexcitation +joyeuse.</p> + +<p>Lorsque l'achat du chapeau fut effectué, +les deux amis reprirent le chemin de leur +pension en se promenant. La curiosité +de Barrow au sujet de son jeune camarade +était loin de diminuer.</p> + +<p>—Vous n'avez jamais été dans les Montagnes +Rocheuses? fit-il.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous n'avez pas été dans les prairies, +non plus?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Depuis combien de temps êtes-vous +en Amérique?</p> + +<p>—Oh! quelques jours seulement.</p> + +<p>—Vous n'aviez jamais été ici auparavant?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>Alors Barrow se laissa aller à des +réflexions silencieuses: «Ce que c'est que +d'avoir une âme romanesque! Voici un +jeune homme bien anglais qui a lu un tas +de livres où il n'est question que de cow-boys, +vivant d'une vie libre au milieu des +prairies. Il n'est pas plus tôt ici qu'il +s'achète un costume de cow-boy, s'imaginant +qu'il va pouvoir jouer le rôle de +cow-boy aux yeux de tout le monde sans +avoir la moindre expérience. Dès qu'il se +voit deviné, il a honte, s'embarrasse, et ne +demande pas mieux que de changer de +peau une seconde fois. Alors il invente une +histoire à dormir debout à propos d'un +échange de vêtements soi-disant fortuit. +C'est d'une incroyable naïveté! Il a pour +excuse qu'il est jeune, qu'il ne connaît +rien de la vie, que sans doute il est sentimental +et fantasque comme un héros de +roman. Tout cela lui a peut-être paru très +simple, mais, en réalité, quelle drôle de +combinaison! quelle singulière tournure +d'esprit!»</p> + +<p>Ainsi les pensées des deux hommes +allaient et venaient jusqu'à ce que Tracy +dise avec un soupir:</p> + +<p>—Écoutez, monsieur Barrow: le cas +de ce jeune homme me rend très perplexe!</p> + +<p>—Vous voulez parler de Nat Brady?</p> + +<p>—Mais oui, Brady ou Baxter... le +patron lui donna plusieurs noms différents.</p> + +<p>—En effet, il lui donne à tout propos +un nouveau nom, depuis que l'autre ne +paie plus sa note. C'est une de ses manières +de faire de l'esprit. Ce vieux croit +être très spirituel.</p> + +<p>—Dites-moi, qu'est-ce qui lui crée des +difficultés ainsi? Que fait-il?</p> + +<p>—Brady est ouvrier étameur; il gagnait +très convenablement sa vie jusqu'au +jour où il tomba malade et perdit sa place. +Il a toujours été très sympathique à tout +le monde, dans la maison. Le vieux avait +pour lui une amitié toute particulière, +mais vous n'ignorez pas qu'un homme qui +perd sa situation, la capacité de se subvenir +et de payer ce qu'il doit n'est plus considéré +par les gens de la même façon +qu'avant.</p> + +<p>—En est-il vraiment toujours ainsi?</p> + +<p>Barrow regarda Tracy non sans quelque +étonnement.</p> + +<p>—Bien sûr! Vous ne voulez pas dire +que vous ne le saviez pas? Vous savez +bien qu'une bête blessée est toujours +attaquée et tuée par les autres bêtes de +son espèce!</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII</h2> +</div> + +<p>Les jours passaient avec une désespérante +monotonie. Les efforts de Barrow +en vue de trouver du travail pour Tracy +ne furent couronnés d'aucun succès. Partout +on lui adressa la même question:</p> + +<p>«A quel syndicat appartient-il?»</p> + +<p>Et Tracy ne pouvait que répondre qu'il +n'appartenait à aucun syndicat.</p> + +<p>—Tant pis! Dans ces conditions, il ne +m'est pas possible de vous employer. Mes +hommes me quitteraient sur l'heure si je +voulais leur adjoindre un non-syndiqué, +un «renard», un «jaune», comme ils +disent!</p> + +<p>Enfin Tracy eut une heureuse inspiration:</p> + +<p>—La première chose à faire pour moi +est de me faire inscrire dans un syndicat.</p> + +<p>—C'est très juste, déclara Barrow; il +faut le faire, si vous pouvez!</p> + +<p>—Si je <i>peux</i>? C'est donc difficile?</p> + +<p>—Mon Dieu, oui, fit Barrow; parfois ce +n'est pas facile, loin de là. Mais vous +pouvez toujours courir la chance.</p> + +<p>Tracy essaya, mais sans réussir. Partout +on l'éconduisit avec le conseil de +retourner d'où il était venu et ne pas +venir enlever le pain de la bouche des +honnêtes travailleurs. Il ne tarda pas à +juger la situation désespérée, ce qui le glaçait +jusqu'aux moelles. «Apparemment +existe ici, se dit-il, toutes sortes d'aristocraties +ouvrières, toutes sortes de castes. +A moi de jouer le rôle du paria.» Mais cette +pensée pleine d'ironie ne le fit même pas +sourire. Il était devenu si las à la suite de +tant de vaines tentatives qu'il ne prenait +aucun plaisir à voir les jeunes compagnons +faire des blagues le soir dans leurs chambres. +Comme ils étaient de bonne humeur, +ils criaient, riaient, chantaient, courant à +droite, à gauche comme de bonnes bêtes +lâchées dans un pré, finissant généralement +par se lancer mutuellement les coussins à +la tête. De temps en temps un coussin +volait dans sa direction; les autres n'auraient +pas été mécontents de le voir se +joindre à leurs jeux. Ils l'appelaient familièrement +«Johnny Bull», et il supportait +au début leur insistance avec bonne +humeur; mais il avait fini par laisser voir +qu'il ne goûtait que fort médiocrement +leurs plaisanteries.</p> + +<p>Dès lors, leur attitude vis-à-vis de lui ne +tarda pas à se modifier. S'il leur avait été +sympathique les premiers jours, il n'avait +jamais réussi à conquérir leur affection, et +à présent on l'aimait visiblement de moins +en moins. Son cas était naturellement +d'autant plus mauvais qu'il n'avait pas de +chance, qu'il ne trouvait pas de travail, +qu'il n'appartenait à aucun syndicat et +ne parvenait pas à s'y faire admettre. +On lui faisait volontiers de ces petites +allusions malveillantes dont on ne peut +pas se vexer pour de bon, mais il était +clair que seule sa force physique le protégeait +contre des insultes ouvertes. Tous +ces jeunes gens l'avaient vu faire des exercices +le matin, après son bain à l'éponge, +et ils avaient jugé qu'il devait être fort +comme un athlète et expert dans l'art de +la boxe. Il se sentait d'ailleurs assez humilié +à l'idée que ses seuls poings inspiraient +du respect.</p> + +<p>Un soir, en entrant dans la chambre, il +y trouvait une douzaine de camarades en +conversation animée, entrecoupée de +rires formidables. Tout le monde se tut à +sa vue et il essuya l'affront d'un silence +complet.</p> + +<p>—Bonsoir, messieurs, fit-il en prenant +une chaise.</p> + +<p>Personne ne répondit à son salut. Il +blêmit de rage, mais se maîtrisa suffisamment +pour ne rien dire. Au bout de quelques +secondes de gêne, il se leva et sortit. +Dès qu'il eut refermé la porte, il les entendit +s'esclaffer. L'intention de lui faire un +affront était évidente. Il monta sur le toit, +espérant que l'air frais lui rendrait son +sang-froid. Il y trouva le jeune étameur +avec lequel il lia conversation. Comme ils +étaient maintenant au même niveau +d'impopularité, ils tiraient quelque réconfort +d'être ensemble. En bas, on avait +surveillé les mouvements de Tracy et +bientôt les bourreaux se montrèrent sur +le toit, les uns après les autres, apparemment +fort pacifiques. Peu à peu ils laissaient +cependant tomber des remarques +dont certaines pouvaient être à l'adresse +de Tracy, d'autres pour l'étameur. Le chef +de la conspiration était un petit homme +trapu, amateur du «ring» connu, nommé +Allen. Il jouait volontiers le rôle de maître +dans les chambrées sous le toit, et avait +déjà à plusieurs reprises montré des +velléités de chercher querelle à Tracy. +Après des miaulements et des chuchotements +variés, le jeu des remarques à haute +voix reprit:</p> + +<p>—Combien faut-il pour faire une +paire?</p> + +<p>—Deux ordinairement, mais parfois +l'un des deux n'a pas assez de sang dans +les veines pour que ce soit une vraie paire.</p> + +<p>Tous riaient.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous disiez des Anglais +tout à l'heure?</p> + +<p>—Oh! rien. Des Anglais en général, il +n'y a rien à dire; seulement je...</p> + +<p>—Oui, que disiez-vous?</p> + +<p>—Qu'ils ont un excellent estomac...</p> + +<p>—Qu'ils digèrent fort bien, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Et qu'est-ce qu'ils digèrent le plus +facilement?</p> + +<p>—Des injures, naturellement.</p> + +<p>De nouveau tous riaient à gorge déployée.</p> + +<p>—Pas commode de les faire battre, +pas?</p> + +<p>—Quelle blague de dire que ce n'est +pas commode de les faire battre!</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela veut dire?</p> + +<p>—Ce n'est pas que ce soit difficile, +parce que c'est impossible.</p> + +<p>Nouveaux rires.</p> + +<p>—Celui-ci, tout au moins, n'a rien +dans le ventre.</p> + +<p>—C'est bien naturel, dans son cas.</p> + +<p>—Pourquoi ça?</p> + +<p>—Vous ne connaissez donc pas le secret +de sa naissance?</p> + +<p>—Non! A-t-il un secret, lui, à ce +propos?</p> + +<p>—Je crois bien qu'il en a un, et fameux +encore.</p> + +<p>—Quel est-il?</p> + +<p>—Son père était pétrisseur de cire +molle.</p> + +<p>Allen s'approcha de l'endroit où se +tenaient les deux jeunes gens, et s'adressa +à l'étameur:</p> + +<p>—Ça va-t-il, ces jours-ci? On a des +amis!</p> + +<p>—Ça va assez bien.</p> + +<p>—Trouvé beaucoup d'amis, pas?</p> + +<p>—Autant que j'en désire, en effet.</p> + +<p>—C'est bon d'avoir un ami, vous savez, +un ami qui vous protège, c'est-à-dire! +Qu'arriverait-il, croyez-vous, si je prenais +votre casquette pour vous frapper à la +figure avec?</p> + +<p>—Je vous en prie, monsieur Allen, +laissez-moi tranquille, puisque je ne vous +dis rien.</p> + +<p>—Répondez-moi donc! Qu'est-ce qui +arriverait, croyez-vous?</p> + +<p>—Je n'en sais rien.</p> + +<p>Tracy éleva la voix très posément pour +dire:</p> + +<p>—N'inquiétez donc pas ce jeune +homme avec vos questions, car je peux +très bien vous dire ce qui arriverait, moi.</p> + +<p>—Ah! vous pouvez le dire? Ici, les +gars! Johnny Bull peut nous dire ce qui +arriverait si j'enlève la casquette de celui-ci +pour le souffleter avec. Venez voir!</p> + +<p>Il prit en effet la casquette de Brady et +esquissa le geste, mais n'eut pas le temps +de demander ce qui allait arriver, car +c'était déjà arrivé: et il était en train de +chauffer la terrasse avec son dos. Un grand +mouvement se produisit instantanément +autour des deux adversaires, tout le monde +criant: «Un ring de boxe! Faites un +ring! Une bataille selon les règles! +Johnny est excité! Qu'il montre ce qu'il +sait faire!»</p> + +<p>On traça un espace délimité avec de la +craie et Tracy se montra aussi prêt à commencer +la danse que si son adversaire avait +été un prince au lieu d'être un ouvrier. +Au fond, il était pourtant un peu surpris de +devoir se mesurer avec un individu aussi +vulgaire que ce chenapan, et cela bien +qu'il s'attendît à un événement de ce +genre depuis quelques jours. En un clin +d'œil il y eut du monde sur les toits environnants +et aux fenêtres. La lutte commença. +Allen n'était pas de taille à vaincre +le jeune Anglais dont la force et l'adresse +étaient supérieures. Il s'étala de tout son +long coup sur coup; aussitôt qu'il s'était +relevé, il s'abattait de nouveau, aux applaudissements +frénétiques de l'assistance. +A la fin, il lui fallut de l'aide pour se retrouver +sur ses jambes. Alors Tracy refusa de +continuer la correction et la lutte fut +terminée. Les amis d'Allen emmenèrent +celui-ci dans de lamentables conditions, +la figure tout ensanglantée, et les autres +jeunes gens entourèrent Tracy, le félicitant +chaudement en disant qu'il avait rendu +un grand service à toute la maison et que +désormais M. Allen se montrerait plus +circonspect dans ses manières et traiterait +moins insolemment ses co-pensionnaires.</p> + +<p>De ce jour Tracy devint un héros, d'une +popularité excessive. Jamais personne +n'avait été à ce point populaire dans les +chambrées d'en haut. Mais si leur mépris +avait été dur à supporter, leurs approbations +constantes, leur aplatissement devant +le vainqueur étaient au moins aussi +intolérables. D'autant plus qu'il se sentait +lui-même rabaissé après cette exhibition +de sa personne pour le plaisir de spectateurs +vulgaires appartenant à tout le +quartier. Il n'y avait pas que les hommes +à lui témoigner de la reconnaissance pour +avoir réduit à rien, ou tout au moins à des +menaces à présent insignifiantes, la jactance +d'Allen. Les jeunes filles—une demi-douzaine +environ—avaient beaucoup de +menues attentions pour Tracy, mais surtout +M<sup>lle</sup> Hattie, la fille des patrons. Elle lui +disait sur le ton le plus engageant: «Je +vous trouve vraiment bien gentil»; et +lorsqu'il répondait: «Vous me faites grand +plaisir, miss Hattie», elle ajoutait: «Ne +m'appelez donc pas miss Hattie... Appelez-moi +Poussie!»</p> + +<p>Ainsi il était monté en grade! Il avait +atteint le sommet de la considération. Sa +popularité était incontestable et complète. +Devant le monde, Tracy montrait un extérieur +de calme et de sérénité, mais son âme +était rongée de chagrin et de désespoir. +Sous peu il allait se trouver sans le sou, +et sans savoir quoi entreprendre. Il regrettait +amèrement de n'avoir pas soustrait +une somme plus importante de la +fortune découverte dans les poches du +cow-boy. Il ne dormait plus la nuit. Une +seule et unique pensée ne cessait pas de le +torturer: «Qu'allait-il devenir?» Petit à +petit se dessinait dans son esprit l'idée +qu'il eût mieux fait de ne pas rechercher +le martyre, de rester tranquillement chez +lui, résigné à n'être et à faire que ce que +peut être et faire en ce monde un noble +lord fortuné. Il lutta courageusement pour +chasser de telles idées, mais elles s'infiltraient +sournoisement dans son cerveau, +l'empêchant de goûter le sommeil dans son +lit et les savants mélanges d'aliments +douteux que préparait M<sup>me</sup> Marsh dans sa +cuisine. Rougissant de honte, il arriva un +jour à se dire: «Si seulement mon père +savait comment je m'appelle à présent! +Il me semble que... que mon devoir à +l'endroit de mon père <i>exige</i> que je le lui +apprenne. Je n'ai aucun droit de le rendre +malheureux, je me suis rendu assez malheureux +moi-même pour toute la famille. +Vraiment, il faut qu'il connaisse mon +nom.»</p> + +<p>Il se mit à rédiger un câblogramme ainsi +conçu: «Mon nom américain est Howard +Tracy».</p> + +<p>On ne pourrait attribuer à cette phrase +aucun sens défavorable; on pouvait +l'interpréter comme on voulait, et certainement +son père n'y verrait que la preuve +d'un désir naturel de faire plaisir de la part +d'un fils affectueux. Poursuivant ces réflexions, +Tracy se dit: «S'il m'envoie une +dépêche me disant de revenir... voilà ce +que je ne puis pas faire, ce que je ne <i>dois</i> +pas faire! Je suis venu ici dans un but +élevé, je ne peux pas y renoncer par +lâcheté. Non, non, impossible de retourner +à la maison, du moins je ne le désire nullement. +Toutefois... ne serait-ce pas mon +devoir de revenir, étant données les circonstances? +Il est très âgé, et il peut avoir +grand besoin de moi au déclin de sa vie. +Il faut que j'y réfléchisse longuement. +Dans certaines éventualités, j'aurais tort +de rester ici, mais cela gâterait tout s'il me +demandait de revenir <i>immédiatement</i>. A bien +considérer... avoir un foyer... c'est quelque +chose tout de même... On est bien excusable +d'aimer son foyer... d'aimer à le revoir +dans sa vie... ne serait-ce que de temps en +temps...»</p> + +<p>Il se dirigea vers un bureau de télégraphe +où on lui fit cet accueil que Barrow +appelait «la courtoisie officielle de Washington», +c'est-à-dire que l'on vous traite +comme le dernier va-nu-pieds jusqu'au +moment où l'on découvre que vous êtes +un homme du Parlement. Alors on vous +inonde d'une obséquiosité nauséabonde. +Seul un jeune homme de dix-sept ans +environ, en train de lacer ses chaussures, +y était au service du public. Le pied sur +une chaise, il tournait le dos au guichet. +Il lança un coup d'œil par-dessus son +épaule, toisant Tracy, et continua de +lacer son soulier. Tracy écrivit sa dépêche, +puis attendit, attendit toujours, mais +l'autre ne finit pas. Enfin Tracy dit:</p> + +<p>—Ne pourriez-vous pas prendre ma +dépêche?</p> + +<p>Le jeune homme le regarda par-dessus +l'épaule avec un air de répondre:</p> + +<p>«Ne pensez-vous pas que vous pourriez +attendre encore une minute?»</p> + +<p>Mais les chaussures furent lacées finalement, +et il prit la dépêche. L'ayant examinée, +il leva des yeux étonnés sur Tracy, +qui crut y lire une expression de déférence +à laquelle il n'était guère plus +habitué. Le gamin se mit à lire l'adresse +à haute voix:</p> + +<p>—A lord Rossmore! Nigaud! Est-ce +que vous le connaissez?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Vraiment! Et il vous connaît +aussi?</p> + +<p>—Eh bien... oui.</p> + +<p>—Diable! Et vous croyez qu'il vous +répondra?</p> + +<p>—Je crois que oui.</p> + +<p>—Puisque vous le dites! (Il changea +de ton.) Où faut-il vous envoyer la +réponse?</p> + +<p>—Je viendrai la chercher. Quand dois-je +revenir?</p> + +<p>—Je ne sais pas. Je vous l'enverrai. +Donnez-moi votre adresse, et je vous +l'enverrai dès qu'elle sera parvenue ici.</p> + +<p>Tracy ne tenait guère à cette proposition; +il était maintenant assuré du respect +de ce jeune homme, et il ne voulait +pas gâcher ce petit triomphe en lui donnant +sa trop modeste adresse. Il répondit +donc de nouveau qu'il reviendrait et sortit +du bureau.</p> + +<p>Tout en réfléchissant, il flâna quelque +temps. A vrai dire, il trouvait quelque +agrément à se sentir respecté. Au fond, +se disait-il, rien n'est plus grotesque que +la manière dont on s'attire la considération +des autres. A la pension, on l'avait en +grande estime pour avoir rossé Allen. +La raison ne valait donc rien. Et il y avait, +d'après lui, bien moins de mérite à être +en correspondance avec un lord; pourtant +le jeune employé lui avait permis de +croire qu'un tel mérite existait.</p> + +<p>Voilà son câblogramme en route pour +la maison paternelle; il lui suffisait de se +le dire pour se sentir réconforté. Il marchait +avec une réelle allégresse, le cœur +rempli de joie. Il rejeta ses hésitations +récentes et s'avoua très heureux à l'idée +de renoncer à son expérience et de pouvoir +rentrer chez lui. Son désir de tenir la réponse +de son père ne cessait de croître et de +gagner extraordinairement en intensité à +mesure que les minutes s'écoulaient. Il +attendit d'abord une bonne heure, se promenant +sans but pour faire passer le +temps, mais incapable de s'intéresser à +rien de ce qu'il voyait. Enfin il se décida à +retourner au bureau du télégraphe pour +demander si la réponse était arrivée. Le +gamin répondit:</p> + +<p>—Pas encore...</p> + +<p>Regardant la pendule, il ajouta:</p> + +<p>—Et je doute qu'une réponse parvienne +aujourd'hui.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Il se fait déjà tard. Une dépêche +n'est jamais remise aussi vite qu'on le +désire; le destinataire peut être sorti, et +puis, vous voyez, il est près de six heures +ici, ce qui fait que là-bas c'est déjà la nuit.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit Tracy, je +n'avais pas pensé à cela.</p> + +<p>—Il doit être au moins onze heures, +là-bas, je pense; vous n'aurez donc probablement +pas de réponse ce soir.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII</h2> +</div> + +<p>Tracy rentra à la pension. C'était +l'heure du souper. Les odeurs de la salle à +manger lui paraissaient maintenant plus +horribles et plus insupportables que jamais, +mais la pensée de sa délivrance prochaine +lui donnait des forces. A la fin du +repas, il lui aurait été difficile de dire exactement +ce qu'il venait de manger, et quant +à la conversation, il ne l'avait pas un instant +écoutée. Ses pensées n'avaient pas +quitté le château somptueux de son père, +comme son cœur n'avait pas cessé de se +réjouir à l'avance. Même le souvenir du +laquais en culotte courte, symbole vivant +de la plus scandaleuse des inégalités, ne +lui avait pas paru trop désagréable.</p> + +<p>Le repas achevé, Barrow lui proposa de +passer la soirée dans une réunion où un +ouvrier de ses camarades devait faire une +conférence. Tracy accepta. La conférence, +qui traita de «la Presse américaine», ne +fut guère que l'introduction à une discussion +assez ennuyeuse. Au cours de celle-ci, +le hasard voulut qu'un forgeron nommé +Tompkins prît la parole pour faire le procès +de tous les souverains et de tous les +grands seigneurs de la terre. Il leur reprocha +leur égoïsme qui les empêchait de +renoncer à des dignités qu'ils ne devaient +jamais à leurs mérites personnels. Il déclara +qu'aucun souverain ni fils de souverain, +aucun lord ni fils de lord, s'il était sensé, +n'oserait regarder un autre homme sans +ressentir de la honte... de la honte naturelle +et légitime, comme détenteur de +biens et de privilèges obtenus grâce à des +injustices et à des crimes innombrables +commis aux temps passés. Et il termina +par cette phrase: «S'il y avait dans cette +salle un lord, ou le fils d'un lord, j'aimerais +à discuter avec lui, pour essayer de lui +prouver combien sa situation est fausse +et dégradante. J'essaierais de l'inciter +à y renoncer pour toujours, afin de prendre +place dans les rangs des hommes vraiment +dignes, décidés à vivre sur un pied +d'égalité honnête et juste, afin de gagner +par un travail utile le pain qui lui est +nécessaire, afin de faire fi des ridicules +protestations de respect dont il est l'objet, +et de se contenter du respect dû à ceux-là +seuls qui ont une valeur personnelle.»</p> + +<p>Tracy fut de nouveau influencé par ces +paroles simples. «Vraiment, il y a quelque +chose de dégradant à faire tant de cas de +ces honneurs héréditaires», se dit-il avec +un grand trouble, ne sachant plus à quel +saint se vouer. Lorsqu'ils furent sortis de +cette réunion, Barrow murmura:</p> + +<p>—Quel discours idiot que celui de ce +Tompkins!</p> + +<p>Cette remarque imprévue eut pour effet +de verser un baume rafraîchissant dans +l'âme démoralisée de Tracy. Ce furent à +ses oreilles les paroles les plus douces imaginables; +elles enlevèrent du coup la sensation +de honte qui volontiers pesait sur les +épaules du jeune renégat si incertain de +lui-même; elles prononcèrent par le fait +son absolution devant le tribunal de sa +propre conscience.</p> + +<p>—Venez dans ma chambre fumer une +pipe, fit Barrow. Et Tracy accepta avec +joie, brûlant du désir d'entendre celui-ci +développer les arguments qui réduiraient +à néant les prétentions de l'orateur.</p> + +<p>—Quelles sont vos objections au discours +de Tompkins? demanda-t-il lorsqu'ils +furent assis dans la chambre.</p> + +<p>—D'abord, je lui reprocherai de ne +tenir aucun compte de la nature humaine, +et d'exiger d'un autre individu qu'il fasse +un sacrifice dont il serait lui-même le +premier totalement incapable.</p> + +<p>—Vous voulez dire que...</p> + +<p>—Voici ce que je veux dire; c'est très +simple... Tompkins est forgeron; il a une +famille; il est salarié; il gagne peu et +travaille dur. Supposez que là-bas, en Angleterre, +quelqu'un meure, en lui laissant +tout à coup l'héritage d'un titre de lord +et d'un revenu d'un demi-million de dollars +par an. Que ferait-il?</p> + +<p>—Je suppose que... naturellement... +il refuserait...</p> + +<p>—Quelle blague! Il sauterait dessus +sans perdre une seconde.</p> + +<p>—Vous croyez vraiment qu'il ferait +cela?</p> + +<p>—Si je crois! Non, je ne le crois pas, +j'en suis aussi sûr que je suis ici.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Pourquoi? Mais parce qu'il n'est pas +fou.</p> + +<p>—Alors vous pensez qu'il faudrait être +fou pour...</p> + +<p>—Non pas. Fou ou pas fou, il sauterait +dessus. N'importe qui en ferait autant. +N'importe qui et partout... quiconque a +un souffle de vie. Et il me semble avoir +connu des gens qui, bien que morts, se lèveraient +de leur tombe pour courir après. Je +le ferais, moi qui vous parle.</p> + +<p>Ceci était un baume, ceci était la guérison, +ceci était tranquillité et paix et +réconfort!</p> + +<p>—Mais je vous croyais ennemi de la +noblesse?</p> + +<p>—De la noblesse héréditaire, oui! +Mais cela n'a pas la moindre importance. +Je suis ennemi des millionnaires aussi, +mais il serait dangereux de m'offrir la +position!</p> + +<p>—Vous l'accepteriez?</p> + +<p>—Je quitterais les funérailles de mon +plus cher ennemi pour aller bien vite +assumer la charge et les responsabilités +qu'elle comporte.</p> + +<p>Tracy réfléchit un instant, puis dit:</p> + +<p>—Je ne sais pas si j'ai bien saisi l'enchaînement +de vos raisons. Vous dites que +vous êtes hostile à la noblesse héréditaire, +mais qu'en même temps vous n'hésiteriez +pas, si l'occasion s'offrait, à...</p> + +<p>—A en être! Je l'accepterais sur +l'heure. Et il n'y a pas dans tout notre +club un ouvrier qui n'en fît autant. Il n'y +a pas un avocat, médecin, directeur de +journal, auteur, penseur, fainéant, président +de conseil d'administration, que dis-je? +il n'y a pas un être humain aux États-Unis +qui ne saisît l'occasion.</p> + +<p>—Excepté moi, fit Tracy doucement.</p> + +<p>—Excepté vous!</p> + +<p>Barrow arrivait à peine à prononcer +ces deux mots, tant son indignation lui +serrait la gorge, l'étouffait. Et il n'en put +trouver d'autres, mais se leva, vint se +poster devant Tracy, le regardant d'un +air outré, puis répéta:</p> + +<p>—Excepté <i>vous</i>!</p> + +<p>Enfin il s'affaissa sur sa chaise comme +quelqu'un qui abandonne la partie, en +disant:</p> + +<p>—Il use toutes ses forces et tous ses nerfs +dans l'espoir de trouver quelque travail, +si humiliant fût-il, et pourtant il a l'audace +de vouloir vous faire croire qu'il n'accepterait +pas l'héritage d'un lord si la chance +s'offrait à lui. Tracy, ne me faites pas +sortir de mes gonds; je n'ai pas la force +d'écouter des niaiseries semblables, sans +que cela me rende malade!</p> + +<p>—Je n'avais nullement l'intention de +vous ennuyer, Barrow; je voulais seulement +dire que si jamais l'héritage d'un lord se +trouvait sur mon chemin...</p> + +<p>—Là, ne vous en préoccupez donc plus, +cela vaudra mieux. En outre, il m'est facile +de deviner ce que vous feriez. Êtes-vous +autrement fait que moi?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Avez-vous d'autres qualités supérieures?</p> + +<p>—Eh! non, certainement.</p> + +<p>—Êtes-vous aussi à la hauteur? Allons!</p> + +<p>—En vérité, vous me questionnez si +brusquement...</p> + +<p>—Brusquement? Qu'y a-t-il de brusque +dans tout ça? Ma question n'est pas +bien compliquée, d'ailleurs. Faites la comparaison +à un point de vue strict, au +point de vue des mérites... Vous admettrez +tout de suite qu'un ouvrier ébéniste qui +gagne ses vingt dollars par semaine, qui +a été solidement cultivé par le contact +avec d'autres, par une vie tantôt difficile, +tantôt favorisée, par des hauts et des bas, +est tout de même bien supérieur à un +garçon comme vous, qui ne sait rien +d'utile, qui n'arrive pas seulement à gagner +de quoi manger, qui n'a aucune expérience +de la vie et de sa gravité, qui n'a +aucune culture si ce n'est celle des livres, +culture qui n'élève pas un homme, mais +lui fournit quelques vains moyens de +briller; allons donc! si moi je prétends ne +pas cracher sur une telle situation, quel +droit avez-vous de le faire, que diable!</p> + +<p>Tracy dissimula sa joie, bien qu'il eût +grande envie de remercier l'ébéniste pour +avoir fait cette dernière remarque. Soudain +il eut une idée, et il dit avec vivacité:</p> + +<p>—Écoutez: une chose seulement me +chiffonne dans vos principes, s'il faut les +appeler ainsi. Vous paraissez illogique +avec vous-même. Vous êtes hostile à l'aristocratie, +et vous accepteriez de devenir +un lord, c'est entendu. Dois-je conclure +que vous ne reprochez pas à un lord de +l'être et de le demeurer?</p> + +<p>—Certainement, je ne le lui reproche +pas.</p> + +<p>—Et vous ne blâmeriez ni Tompkins, +ni vous-même, ni moi, ni personne pour +accepter de devenir un lord si cela s'offrait.</p> + +<p>—Pour sûr que je ne le ferais pas.</p> + +<p>—Eh bien! <i>Qui</i> blâmeriez-vous, +alors?</p> + +<p>—La nation entière,—et, par le fait +tout groupement d'individus,—qui consent +à s'abaisser devant l'injurieuse existence +d'une aristocratie héréditaire de +laquelle ils sont exclus.</p> + +<p>—Ce raisonnement me paraît manquer +de clarté.</p> + +<p>—Pas le moins du monde. Je vois très +clair dans cette affaire. Si j'avais le pouvoir +de détruire le système qui établit les +aristocraties en déclinant un tel honneur +alors je serais une canaille en l'acceptant. +Et si une quantité suffisante de la masse +du peuple était prête à se joindre à moi +pour détruire le système, je serais également +une canaille en me refusant à les +aider. Tant que mon acte de refus ne saurait +en rien modifier la règle que j'abhorre, +je n'ai aucune raison de le faire.</p> + +<p>—Je crois vous avoir compris.</p> + +<p>—A la bonne heure! Vous n'êtes donc +pas tout à fait incapable de caler une +idée dans votre tête, à condition de faire +un effort suffisamment long.</p> + +<p>—Merci!</p> + +<p>—Il n'y a pas de quoi! Laissez-moi +vous donner un bon conseil: quand vous +serez de retour chez vous, si vous trouvez +votre nation entière prête à secouer le +joug affreux des nobles seigneurs, prêtez-y +la main. Mais, dans le cas contraire, si +l'on vous propose de prendre la place du +quelque lord, ne vous montrez pas un +imbécile, acceptez carrément!</p> + +<p>Tracy répondit en toute sincérité, et +même avec enthousiasme:</p> + +<p>—Aussi vrai que je suis en vie, je +ferai ainsi!</p> + +<p>Barrow ne put s'empêcher de rire.</p> + +<p>—Jamais je n'ai vu un type comme +vous, fit-il; je commence à croire que vous +possédez une imagination de première +classe. A vous voir, ne dirait-on pas que +les fantaisies les plus absurdes peuvent, +dans l'instant, se figer dans les limites +étroites de la réalité? A vous entendre, +on pourrait presque supposer que vous +ne seriez pas surpris si la succession d'un +lord vous fût tendue sur un plateau!</p> + +<p>Tracy rougit et Barrow ajouta:</p> + +<p>—La succession d'un lord! Soyez donc +disposé à la prendre! En attendant, nous +allons modestement continuer de chercher, +s'il est possible, à vous trouver une place +comme surveillant dans une fabrique de +saucisses, à six ou huit dollars par semaine. +C'est à cela que nous devons nous arrêter, +sans espoir d'aller au delà!</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV</h2> +</div> + +<p>Tracy s'en fut se coucher, paisible et +heureux comme il ne l'avait pas été depuis +longtemps. Il avait entrepris une +tâche pénible, il avait fait de son mieux +pour soutenir la lutte, cela était en sa +faveur. S'il était vaincu: il n'y avait +pas lieu d'en avoir honte non plus. En sa +qualité de vaincu, il avait le droit de renoncer +à la lutte avec les honneurs de la +guerre, et de reprendre dans la société +du monde la place pour laquelle il était +né. Pourquoi ne le ferait-il pas? Même +un ébéniste républicain n'hésiterait pas +à agir ainsi. Décidément, sa conscience +pouvait se reposer en paix.</p> + +<p>Il se réveilla, frais et dispos, avide de +recevoir son câblogramme. Il était né aristocrate, +il avait vécu en démocrate pendant +quelque temps, et était redevenu +aristocrate. Il constata non sans surprise +que ce dernier changement s'était effectué +sans secousses, et que ses idées d'aristocrate +étaient bien moins factices que +celles qu'il avait prônées depuis quelque +temps. S'il y avait porté son attention, il +aurait pu remarquer également que ses +façons avait repris une certaine raideur à +la suite de cette seule nuit; qu'il tenait +déjà la tête un peu plus haute que la +veille.</p> + +<p>Arrivé au rez-de-chaussée, il allait pénétrer +dans la salle à manger lorsqu'il aperçut +le vieux Marsh qui du doigt lui faisait +signe d'approcher. Vexé, il dit sur un ton +de dignité offensée, tel un grand seigneur:</p> + +<p>—Est-ce à moi que cela s'adresse?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Dans quel but?</p> + +<p>—Je désire vous parler... en particulier.</p> + +<p>—Vous pouvez bien me parler ici.</p> + +<p>Marsh fut surpris, on eût dit désagréablement. +Il s'approcha et déclara sur un +ton hargneux:</p> + +<p>—En public alors, si vous le préférez. +Bien que ce ne soit pas dans mes coutumes.</p> + +<p>Les pensionnaires, intéressés, les entouraient +déjà.</p> + +<p>—Dites donc ce que vous avez à me +dire! fit Tracy.</p> + +<p>—Eh!... n'avez-vous pas oublié quelque +chose?</p> + +<p>—Moi? Pas que je sache.</p> + +<p>—Ah! pas que vous... sachiez... Réfléchissez, +s'il vous plaît, une minute.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin de réfléchir. Cela +ne m'intéresse pas. Si cela vous intéresse, +dites-le donc sans ambages.</p> + +<p>—En ce cas, dit Marsh, haussant le +ton, eh bien, vous avez oublié de payer +votre pension hier... puisque vous tenez +à l'apprendre en public.</p> + +<p>C'était la vérité: cet héritier d'un million +annuel avait été si absorbé par ses +réflexions qu'il n'avait pas songé aux trois +ou quatre dollars qu'il devait. Il fallait +se l'entendre dire devant tous ces gens +qui commençaient déjà à jouir secrètement +de son embarras.</p> + +<p>—S'il ne s'agit que de cela, voici votre +argent et gardez votre frayeur pour une +occasion meilleure, monsieur!</p> + +<p>Tracy mit la main dans sa poche avec +un mouvement de mauvaise humeur, +mais il ne la retira point. Il devint très +pâle. L'attitude des assistants montra +clairement que l'intérêt gagnait de seconde +en seconde en intensité. Quelques visages +s'épanouirent de contentement. Après un +silence d'anxiété visible, Tracy parvint à +formuler sa stupéfaction:</p> + +<p>—On m'a volé.</p> + +<p>Les yeux du vieux Marsh flamboyèrent +d'un feu tout espagnol et il s'écria:</p> + +<p>—Volé! Ah! c'est là ce que vous vouliez +me chanter. Un air trop connu, monsieur; +on l'a trop souvent essayé dans +cette maison. Tout le monde nous le sert, +quand on n'a pas trouvé le travail que +l'on veut, ou que l'on ne veut pas du travail +que l'on trouve. Assez! Le tour de +M. Allen, maintenant! Lui aussi a oublié +de payer hier soir. Voyons s'il ose un +prétexte aussi piteux.</p> + +<p>Une des négresses survint, dégringolant +l'escalier à toute vitesse, en proie à une +excitation considérable.</p> + +<p>—Monsieur Marsh, M. Allen s'est +sauvé!</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites?</p> + +<p>—Oui, monsieur; il a débarrassé sa +chambre sans rien laisser... Il a pris +essuie-mains et savons!</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai!</p> + +<p>—C'est comme cela, comme je vous +le dis, et disparus aussi les chaussons de +M. Sumner, et la veste de M. Naylor.</p> + +<p>M. Marsh rageait à cette nouvelle; il +se retourna vers Tracy:</p> + +<p>—Répondez-moi donc maintenant! +Quand allez-vous payer?</p> + +<p>—Aujourd'hui même, puisque vous +êtes si pressé.</p> + +<p>—<i>Aujourd'hui</i>, dites-vous? Dimanche, +un sans-travail comme vous? Voilà une +réponse qui m'amuse! Allons donc! Où +irez-vous chercher l'argent?</p> + +<p>Tracy, furieux à son tour, jugea que +la plaisanterie avait assez duré. L'envie +d'en imposer à toutes ces petites gens +lui venait.</p> + +<p>—J'attends un câblogramme de chez +moi, lança-t-il, dédaigneux.</p> + +<p>Le vieux Marsh resta bouche bée de +surprise. L'idée lui paraissait si énorme, +si extravagante, qu'il dut chercher ses +paroles. Lorsqu'il eut retrouvé son assiette, +il eut recours aux sarcasmes.</p> + +<p>—Un câblogramme! Pensez donc, +messieurs et dames, il attend un câblogramme. +Lui, attendre un câblogramme, +ce fainéant, ce propre-à-rien, ce nigaud. +De son papa, sans doute! Naturellement. +Un dollar ou deux le mot... ce n'est rien, +ça; chez lui, on ne se soucie pas de ces +bagatelles. Voilà ce qui s'appelle avoir un +père. Son père doit être, je suppose, au +moins... son père est, évidemment...</p> + +<p>—Mon père est un lord d'Angleterre!</p> + +<p>Le groupe fut abasourdi devant l'immensité +de l'impudence de ce jeune vaurien. +L'instant d'après, tous s'esclaffèrent +d'un rire qui faisait sauter les fenêtres sur +leurs gonds. Tracy était trop en colère +pour se rendre compte qu'il venait de +commettre une sottise.</p> + +<p>—Laissez-moi passer, s'il vous plaît, +fit-il, je...</p> + +<p>—Un instant, interrompit Marsh en +s'inclinant profondément avec ironie; +où Sa Seigneurie veut-elle se rendre?</p> + +<p>—Chercher le câblogramme. Laissez-moi +passer.</p> + +<p>—Excusez, mais Sa Seigneurie restera +ici.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je veux dire que ce n'est pas d'hier +que je tiens pension... Je veux dire que je +ne me laisse pas monter le cou par n'importe +qui, fils de n'importe quoi, venu +s'installer sous mon toit parce qu'il n'est +bon à rien chez lui; je veux dire que je ne +vous laisserai pas vous échapper aussi +facilement!</p> + +<p>Tracy fit un pas vers le vieil homme, +mais M<sup>me</sup> Marsh s'interposa, disant:</p> + +<p>—Monsieur Tracy, je vous en prie!</p> + +<p>Puis elle se tourna vers son mari:</p> + +<p>—Vous devriez tenir votre langue, au +lieu de susciter un scandale! Qu'est-ce +qu'il a donc fait pour se voir traiter de +la sorte? Vous ne vous apercevez donc +pas qu'il a momentanément perdu la +tête à cause de tous ses ennuis et de sa +détresse. Il n'est pas responsable.</p> + +<p>—Je vous remercie de faire preuve de +tant de bonté, madame, fit Tracy, mais +je n'ai pas du tout perdu la tête, et si +vous vouliez bien me permettre d'aller +jusqu'au bureau du télégraphe...</p> + +<p>—Vous n'irez pas, criait Marsh.</p> + +<p>—Ou d'envoyer...</p> + +<p>—Envoyer? C'est plus fort que tout +le reste! S'il y a quelqu'un assez idiot +pour faire les commissions d'un dindonneau +de cet acabit...</p> + +<p>—Voici M. Barrow qui voudra bien, +si je le lui demande. Barrow!</p> + +<p>Mais tous clamèrent maintenant à la +fois:</p> + +<p>—Eh! Barrow! Il attend un câblogramme!</p> + +<p>—Câblogramme de son papa, vous +savez!</p> + +<p>—Oui, câblogramme du marchand de +cire!</p> + +<p>—Eh! dites donc, Barrow! Ce type est +un lord; enlevez votre chapeau, s'il vous +plaît, et la veste, pendant que vous y êtes!</p> + +<p>—Oui, il s'est perdu et a oublié sa couronne, +et il a télégraphié à son paternel +de la lui envoyer.</p> + +<p>—Allez sur-le-champ querir ce câblogramme, +Barrow! Sa Hautesse est un peu +fatiguée aujourd'hui.</p> + +<p>—Taisez-vous un peu, leur cria +Barrow.</p> + +<p>Puis il se tourna vers Tracy en disant, +plutôt avec sévérité:</p> + +<p>—Qu'est-ce qui vous arrive? Comment +vous êtes-vous laissé aller à raconter des +billevesées de la sorte? Je vous croyais +plus raisonnable.</p> + +<p>—Je n'ai pas raconté de billevesées, +et si vous vouliez être assez aimable pour +aller jusqu'au bureau du télégraphe...</p> + +<p>—Ne continuez donc pas! Je suis votre +ami envers et contre tout, et tant qu'il +s'agit de quelque chose de raisonnable. +Mais vous avez perdu la tête, et cette perspective +fallacieuse d'un câblogramme...</p> + +<p>—Moi j'irai jusqu'au bureau, dit +Brady.</p> + +<p>—Je vous remercie du fond de mon +cœur. Allez-y vite, et nous verrons bien!</p> + +<p>Brady partit. Il y eut dès cet instant +une accalmie, comme si un doute très +vague venait d'envahir les cerveaux, un +doute que l'on aurait pu formuler ainsi: +«Après tout, il se peut que ce garçon +attende une dépêche... il se peut qu'il ait +un père quelque part... il se peut que +nous nous soyons avancés un peu trop +loin en nous moquant de <i>tout</i> ce qu'il a +dit». D'abord on avait cessé de croire, +peu à peu les murmures et les chuchotements +cessèrent de même. Le groupe se +dispersait lentement, les uns après les +autres gagnaient la salle à manger. Barrow +essaya d'y emmener Tracy, qui répliqua:</p> + +<p>—Pas encore, Barrow, tout à l'heure!</p> + +<p>M<sup>me</sup> Marsh et Hattie essayèrent à leur +tour de le persuader, mais il leur déclara:</p> + +<p>—J'aime mieux attendre... qu'il soit +de retour.</p> + +<p>Le vieux Marsh lui-même commença à +craindre d'avoir été un peu vif, et il passa +devant Tracy en lui lançant un regard +contenant une invite, mais l'attitude +positive du jeune Anglais l'empêcha de +parler. Le quart d'heure d'attente parut +interminable dans ce silence morne. Quand +enfin on entendit les pas de Brady dans +l'antichambre, chacun se leva et vint près +de la porte. Et tout ébaubis ils purent voir +Brady remettre une enveloppe à Tracy. +Celui-ci, d'un air triomphant, déchira l'enveloppe +et jeta un coup d'œil sur son contenu. +Mais le télégramme glissa entre ses +doigts et tomba à terre. Il était pâle +comme un linge. Le message ne contenait +que ce seul mot:</p> + +<p>«Merci».</p> + +<p>La honte et le désespoir de Tracy firent +une certaine impression sur l'assistance. +Toutefois, sans l'amitié de Barrow, il eût +été non seulement pénible, mais impossible +au jeune homme de demeurer dans +la pension Marsh.</p> + +<p>—Après la pluie le beau temps; oublions +cette journée désagréable, et vous, +Tracy, reprenez courage; je vous trouverai +du travail, car il faut que vous soyez +réhabilité dans l'esprit de tous! disait +Barrow avec bonhomie.</p> + +<p>Mais deux longues journées, deux journées +interminables pour Tracy, s'écoulèrent +encore, sans qu'aucun rayon de +soleil parût à l'horizon.</p> + +<p>Enfin, un soir Barrow demanda à +Tracy:</p> + +<p>—Puisque vous avez eu de l'instruction, +est-ce que vous ne sauriez pas +peindre... un tout petit peu? Savez-vous +tenir un pinceau?</p> + +<p>Tracy déclara qu'en effet l'art du dessin +et même de la peinture à l'aquarelle et à +l'huile ne lui était point étranger. Ce fut +la planche de salut. Barrow connaissait +deux Allemands qui gagnaient confortablement +leur vie en faisant les portraits +des petits boutiquiers. L'un savait tant +bien que mal dessiner un personnage ressemblant, +l'autre était chargé d'exécuter +les accessoires, mais il ne réussissait que +les canons; c'était la seule chose qu'il +avait appris à dessiner lorsqu'il était matelot. +Leurs affaires prospéraient, mais ils +rencontraient souvent des contretemps, +car tantôt un charcutier aurait préféré +être représenté auprès de son comptoir, +tantôt un forgeron à côté de son enclume. +Tous devaient se contenter du canon. Un +mécanicien aurait commandé son portrait +s'il avait été possible de substituer +une locomotive à l'engin de guerre. Tracy +affirma qu'il n'aurait aucune difficulté +pour satisfaire à ce désir.</p> + +<p>Dès le lendemain, après une présentation +chaleureuse, Barrow laissa son ami +avec les deux artistes, et Tracy réussit +une locomotive qui fit l'enchantement +de tout le monde. Il devint dès lors l'associé +des artistes et ses jours se passèrent +à représenter en peinture des paysages, +des pots de fleurs, des rochers, des chats, +des guitares, des pianos, des saucisses, des +camions, avec un succès croissant.</p> + +<p>Tracy gagnait sa vie, et une grande +fierté avait maintenant succédé à son +désespoir.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV</h2> +</div> + +<p>Le colonel Sellers était visiblement +plongé dans des réflexions d'une extrême +gravité, lorsque son vieil ami, le représentant +non reconnu de Cherokee, lui dit:</p> + +<p>—A vous voir, on pourrait supposer +que vous êtes en train de former quelque +projet si vaste que les réserves de la +Banque d'Angleterre suffiraient à peine +à sa réalisation!</p> + +<p>Le colonel fut extrêmement surpris:</p> + +<p>—Hawkins, vous me faites trembler. +Vous savez donc lire dans la pensée d'autrui?</p> + +<p>—Non, je ne m'en suis jamais occupé.</p> + +<p>—Expliquez alors comment vous avez +pu avoir cette idée à ce moment même! +C'est ce qu'on appelle lire dans la pensée, +et pas autre chose. Car j'élabore en réalité +un projet qui nécessite les fonds de la +Banque d'Angleterre. Comment l'avez-vous +deviné? Voilà qui est intéressant.</p> + +<p>—Ce ne fut qu'une simple idée qui +traversa mon esprit par hasard. D'autre +part, je comprends fort bien que pour vos +divers projets des millions soient nécessaires, +mais depuis quelque temps vous +ne parlez que de milliards... Cela seul me +fait supposer que vous chérissez en secret +un projet infiniment plus grand.</p> + +<p>L'intérêt et l'étonnement du noble +lord s'accrurent à chacune de ces paroles, +et plein d'admiration il répondit:</p> + +<p>—Votre raisonnement est d'une logique +merveilleuse, Washington! Il témoigne, +si je ne me trompe, d'une +perspicacité de premier ordre. Il est donc +juste que je vous fasse part de ce qui me +préoccupe. Je n'ai pas besoin de vous dire +que ceci est entre nous; comme vous le +verrez par vous-même, mon projet aura +plus de chances de succès s'il est ignoré +de tous jusqu'au bon moment. Avez-vous +remarqué que j'ai ici un grand nombre de +livres et de brochures se rapportant à +la situation en Russie?</p> + +<p>—Il faudrait être tout au moins aveugle +pour ne pas le remarquer.</p> + +<p>—Mes études ont eu un résultat définitif. +La Russie est une grande, une +magnifique nation, qui mérite d'être libérée +de l'autocratie.</p> + +<p>Il fit une pause, puis ajouta sur un ton +très net:</p> + +<p>—Quand je disposerai de ces sommes, +je la délivrerai.</p> + +<p>—Sapristi!</p> + +<p>—Vous n'avez pas besoin de sursauter +pour cela!</p> + +<p>—Mon Dieu! Lorsque vous voulez +émettre des idées de cette envergure, vous +feriez bien d'aller doucement si vous ne +tenez pas à voir votre interlocuteur sauter +en l'air et du coup traverser le plafond; +vous devriez même prévenir en faisant +du bruit, de l'agitation, bref, quelque +excentricité de préférence, afin de le mettre +sur ses gardes. Mais continuez, s'il vous +plaît. Je me sens un peu mieux... je suis +tout oreilles.</p> + +<p>—Voilà! J'ai donc examiné la question +et je suis arrivé à cette conclusion +que la méthode employée par les patriotes +russes, quoique n'étant pas mauvaise, est +loin d'être la meilleure, ni surtout la plus +rapide. Ils veulent révolutionner la Russie +par en dedans, ce qui est lent et plein de +dangers pour les instigateurs. Savez-vous +comment Pierre le Grand s'y prit avec +son armée? Il ne commença pas les préparatifs +de la lutte sous les yeux des strélitz +qu'il lui fallait exterminer. Au contraire, +il partit de loin, avec un seul régiment, +en secret. Avant que les strélitz en fussent +informés seulement, son régiment était +déjà une armée, et, leur position étant +tournée, ils durent se défiler. Rien que +cette petite idée fonda le plus effroyable +despotisme que le monde ait connu. La +même petite idée pourra servir à briser ce +despotisme. C'est ce que la réalisation de +mon projet ne manquera pas de prouver. +Je vais m'installer sur les flancs du monstre, +et mettre en œuvre le plan de Pierre +le Grand.</p> + +<p>—Ceci est d'un intérêt colossal, +Rossmore. Comment allez-vous vous y +prendre?</p> + +<p>—Je vais tout d'abord faire l'acquisition +de la Sibérie où j'instaurerai la +république.</p> + +<p>—Paf! Encore un coup où il aurait +fallu prévenir! Acheter la Sibérie?</p> + +<p>—Mais oui, aussitôt que je serai en +possession des fonds. Je me moque totalement +du prix, je suis acquéreur. Remarquez +ceci maintenant,—je garantis que +vous n'y avez jamais songé. Où, dans +quelle contrée trouveriez-vous le plus de +virilité noble, de courage, d'héroïsme, +d'abnégation, de dévouement à un idéal +élevé, d'amour de la liberté, de grande +culture et de vastes intelligences proportionnellement +au nombre des habitants? +Devinez-vous quel est ce coin de la terre +entre tous privilégié?</p> + +<p>—La Sibérie!</p> + +<p>—Juste!</p> + +<p>—Vous avez raison, il n'y a pas de +doute; mais j'avoue que je n'y avais +jamais pensé.</p> + +<p>—Personne n'y pense jamais! Mais il +en est ainsi, tout de même. Dans ces +mines, dans ces prisons de là-bas, on a réuni +une foule d'hommes entre les meilleurs, +les plus nobles et les plus capables que +Dieu ait jamais créés. Supposez que vous +ayez une telle population à vendre, vous ne +l'offririez pas au despotisme? Non! le +despotisme ne sait pas l'utiliser; vous +perdriez de l'argent. Le despotisme ne +sait se servir que de bétail humain. Mais +supposez que vous alliez lancer une république!</p> + +<p>—En effet, je comprends. Ce sont précisément +les matériaux rêvés.</p> + +<p>—Je le présume! Voilà cette Sibérie +dotée des matériaux les plus superbes, les +mieux choisis qui soient au monde pour +une république, et il en vient d'autres, +sans cesse, tout le temps il en vient, n'est-ce +pas? Quotidiennement, hebdomadairement, +mensuellement, cette terre est +ainsi peuplée grâce au système le mieux +combiné qu'on ait jamais inventé probablement. +Grâce à ce système, la totalité +des cent millions d'individus de la Russie +est continuellement et patiemment tamisée, +tamisée par les soins de myriades +d'experts entraînés, d'espions payés par +l'empereur en personne. Dès que ceux-ci +mettent la main sur un homme, une +femme ou un enfant exceptionnellement +doué par la nature, ou instruit, ou d'intelligence +ou de caractère élevé, ils +l'expédient tout droit en Sibérie. C'est +admirable... c'est merveilleux! L'application +du système est à tel point parfaite +et si efficace, qu'elle maintient la moyenne +de la population russe au niveau d'intelligence +et d'instruction du tsar.</p> + +<p>—Voyons, n'exagéreriez-vous pas un +peu?</p> + +<p>—Eh!... c'est en tout cas ce que l'on +dit. Pour ma part, je ne serais pas éloigné +de croire que l'on ment. Mais, en vérité, +ce serait scandaleux que l'on puisse médire +de toute une nation de la sorte. Maintenant, +vous êtes à même d'apprécier la +valeur des matériaux républicains qui sont +accumulés en Sibérie!</p> + +<p>Il s'arrêta, en proie à une émotion compréhensible, +mais son ardeur et son énergie +reprirent rapidement le dessus, et il se +dressa, debout, pour ajouter:</p> + +<p>—A l'instant où j'organiserai cette république-là, +la vive lumière de liberté, +d'intelligence qui alors rayonnera sur le +monde apparaîtra aux yeux de tous +comme un nouveau soleil. La multitude +innombrable des esclaves russes se lèvera +pour marcher vers l'Est, en laissant derrière +eux... quoi? un trône vide dans un +pays à l'abandon. Voilà ce que l'on peut +réaliser, et, par Dieu, c'est ce que je réaliserai.</p> + +<p>Il demeura un instant sans bouger, +secoué au plus profond de son être par +cette vision sublime, puis ajouta avec +une gravité impressionnante:</p> + +<p>—Je vous prie de m'excuser, commandant +Hawkins; c'est la première fois que +je me sers de cette expression... sacrilège... +vous me le pardonnerez...</p> + +<p>Hawkins fit signe qu'il ne demandait +pas mieux.</p> + +<p>—Vous comprenez mon exaltation +dans les circonstances actuelles?... De naissance, +je suis un démocrate, et si un héritage +m'a rendu aristocrate...</p> + +<p>Le lord s'arrêta brusquement, son corps +se raidit et, muet de stupéfaction, il +regarda par la fenêtre, dépourvue de +rideaux. A la fin, il fit un geste pour attirer +l'attention de Hawkins, disant, hors +d'haleine par l'émotion:</p> + +<p>—Regardez!</p> + +<p>—Qu'est-ce, colonel?</p> + +<p>—La chose!</p> + +<p>—Non?</p> + +<p>—Vrai comme je vous parle. Tenez-vous +bien tranquille. Je l'impressionne +par le fluide... j'y concentre toutes mes +forces. J'ai pu l'amener jusque-là... je +vais l'attirer dans la maison, à présent; +vous allez voir!</p> + +<p>Il commença à gesticuler dans l'air +avec les deux mains, comme un magnétiseur.</p> + +<p>—Là! Voyez! Je l'ai fait sourire. Regardez!</p> + +<p>C'était parfaitement exact. Tracy, qui +se promenait tranquillement, avait soudain +aperçu les armoiries de sa famille +au-dessus de la porte d'entrée de cette +maison d'aspect désolé. Les armoiries +l'avaient fait sourire. Ce n'était pas étonnant, +elles avaient fait sourire tout le +monde et jusqu'aux chats du quartier.</p> + +<p>—Regardez, Hawkins, regardez! Je +l'attire par ici.</p> + +<p>—Assurément... vous l'attirez, Rossmore. +Si jamais j'avais douté de la matérialisation, +j'y croirais à partir de maintenant. +Quelle heureuse journée!</p> + +<p>Tracy s'était approché pour lire les +inscriptions sur les plaques, et se disait: +«Il n'y a pas de doute, c'est bien ici le +logement du prétendant américain».</p> + +<p>—Elle vient... elle vient tout droit. Je +vais me glisser en bas et la tirer en dedans. +Vous me suivrez!</p> + +<p>Sellers, pâle et en proie à une agitation +assez manifeste, ouvrit la porte et se trouva +face à face avec Tracy. Le brave vieillard +ne put recouvrer la voix sur l'heure; +enfin il murmura délicatement:</p> + +<p>—Passez le seuil... monsieur...</p> + +<p>—Tracy... Howard Tracy.</p> + +<p>—Tracy... merci... Entrez, s'il vous +plaît, vous êtes attendu.</p> + +<p>Considérablement intrigué, Tracy entra, +en disant:</p> + +<p>—Attendu? Il doit y avoir erreur.</p> + +<p>—Oh! je suis certain que non, fit +Sellers en jetant un coup d'œil vers Hawkins, +survenu, comme pour lui signaler +d'avance l'effet que produirait sa prochaine +observation. Ensuite il dit en appuyant +sur chaque syllabe:</p> + +<p>—Je suis... celui que vous savez!</p> + +<p>Au grand étonnement des deux conspirateurs, +cette remarque ne produisit +pas le moindre effet dramatique. Le nouveau +venu se borna à répondre d'une façon +nullement embarrassée:</p> + +<p>—Je vous demande bien pardon... +mais pas du tout. Je ne sais pas qui vous +êtes, je ne fais que présumer que vous +êtes la personne dont les titres figurent +sur la porte.</p> + +<p>—Parfaitement exact! Veuillez vous +asseoir, je vous prie; prenez place!</p> + +<p>Le lord, émerveillé, ahuri, ne savait +plus au juste quoi faire ni quoi dire; toute sa +présence d'esprit avait chaviré. Il aperçut +Hawkins un peu à part, qui, l'œil hagard, +contemplait ce qui devait être l'apparition +d'un homme défunt; une idée lui vint +et il se tourna vivement vers Tracy, disant:</p> + +<p>—Mille pardons, cher monsieur, je néglige +la plus essentielle courtoisie due à +un hôte inconnu. Permettez-moi de vous +présenter mon ami, le général Hawkins... +général Hawkins, notre nouveau sénateur, +représentant d'une brillante contrée récemment +incorporée parmi nos glorieux +États, Cherokee.—Voilà un nom qui l'impressionnera, +puisqu'il le connaît! se dit +intérieurement le colonel; mais le nom +supposé familier ne produisit aucun effet.</p> + +<p>Il résuma:</p> + +<p>—Sénateur Hawkins! M. Howard Tracy, +de...</p> + +<p>—D'Angleterre.</p> + +<p>—D'Angleterre? Comment? Mais ce +n'est pas poss...</p> + +<p>—Pardon, né en Angleterre.</p> + +<p>—Et vous en êtes arrivé ici depuis peu?</p> + +<p>—Tout récemment.</p> + +<p>Le colonel se dit à lui-même: «Ce fantôme +ment comme un expert. Il est de +l'espèce impudente que le feu ne parviendrait +pas à purifier. Je vais lui fournir +une nouvelle occasion d'exercer son beau +talent.»</p> + +<p>Il dit à haute voix avec l'accent de la +plus profonde ironie:</p> + +<p>—Vous visitez sans doute notre grand +pays en touriste. Je suppose qu'en voyageant +dans les magnifiques parages de +notre «Far West»...</p> + +<p>—Je n'ai pas été dans l'Ouest et je +vous assure que jusqu'à présent je n'ai +guère cultivé les plaisirs du tourisme avec +parti pris. Ne serait-ce que pour vivre, un +artiste est tenu de travailler et non de +s'amuser.</p> + +<p>«Un artiste, se dit Hawkins en lui-même, +en songeant au cambriolage de la +banque; le titre ne manque pas d'à-propos».</p> + +<p>—Ah! vous êtes artiste? fit le colonel +en se disant: «Je le tiens, ce coup-ci!»</p> + +<p>—Oui, sans prétention, toutefois.</p> + +<p>—Quel genre? poursuivit le rusé vétéran.</p> + +<p>—Je fais de la peinture à l'huile.</p> + +<p>—Voilà qui tombe à merveille! (Décidément, +il est pris!) Vous serait-il possible +de vous charger de la restauration de +quelques-uns de mes tableaux?</p> + +<p>—Je serais très heureux... si vous voulez +bien me les montrer.</p> + +<p>Sa réponse ne témoigna d'aucun embarras, +ni même d'un désir d'éluder la +proposition. Le colonel était par contre +décontenancé. Il conduisit Tracy devant +un chromo fort endommagé et commença:</p> + +<p>—Ce Del Sarto...</p> + +<p>—Est-ce là un Del Sarto?</p> + +<p>Le colonel lança un regard plein de reproches +sur Tracy, puis reprit comme +s'il n'avait pas entendu la question.</p> + +<p>—Ce Del Sarto est peut-être le seul +original, dû au sublime maître, que l'on +possède en ce pays. Vous voyez vous-même +que l'œuvre est d'une délicatesse telle +qu'il faut une adresse incomparable... +Vous conviendrait-il de nous montrer ce +que vous savez faire, avant de...</p> + +<p>—Avec joie! Si vous voulez que je +copie une de ces merveilles?</p> + +<p>On alla chercher des ustensiles d'aquarelliste—des +reliques de la vie de Sally +au pensionnat—et Tracy déclara que, +quoique plus familier avec la peinture à +l'huile, il essaierait. On le laissa seul et il se +mit de suite au travail. Mais tout ce qu'il +voyait autour de lui l'intéressait puissamment, +et dans sa curiosité il ne put s'empêcher +d'examiner le milieu dans lequel +il se trouvait, au lieu de travailler.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XVI">CHAPITRE XVI</h2> +</div> + +<p>Cependant le lord et Hawkins entretenaient +une conversation privée des plus +graves.</p> + +<p>—Le mystère qui m'angoisse est de +savoir comment il a pu être nanti d'un +second bras!</p> + +<p>—Oui, cela me trouble également. +Mais surtout le fait que l'apparition prétend +être anglaise. Que pensez-vous de +cela, colonel?</p> + +<p>—Je vous jure, Hawkins, que je suis +confondu. Je n'y comprends rien... c'est +vraiment angoissant.</p> + +<p>—Ne penseriez-vous pas que peut-être +nous n'avons pas matérialisé le vrai?</p> + +<p>—Une fausse apparition, alors? Comment +accordez-vous cela avec les vêtements?</p> + +<p>—Les vêtements sont parfaitement +exacts, cela n'est pas niable. Mais qu'allons-nous +faire? Nous ne pouvons pas +réclamer la récompense, puisqu'elle est +promise à celui qui livrera un manchot +de nationalité américaine. Et nous n'avons +obtenu qu'un Anglais avec ses deux +bras.</p> + +<p>—Il se pourrait que cette objection +fût à écarter. Dites-vous bien qu'il n'a +rien de moins que ce qu'on exige... Il a +quelque chose en plus, voilà tout!</p> + +<p>Mais il s'aperçut que cet argument +n'était pas décisif, et n'insista pas. Les +deux amis demeurèrent longtemps silencieux +et perplexes. A la fin, la figure du +lord s'illumina de la clarté de l'inspiration +et il s'exprima ainsi, non sans une ardeur +contenue:</p> + +<p>—Hawkins! Cette matérialisation est +plus haute et plus noble que nous n'avions +jamais osé le rêver. Quelle stupéfiante +et solennelle tâche nous avons réalisée! +Le mystère m'apparaît en ce moment +avec une netteté remarquable, limpide +comme le jour. Tout homme est le résultat +combiné d'une série de molécules et +d'atomes ataviques, de particules ancestrales +qui se continuent. Cette matérialisation +actuelle est incomplète; nous n'avons +pu mener l'opération que jusqu'au commencement +du siècle dernier environ.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, colonel? s'écria +Hawkins, suffoqué de craintes vagues à +ces paroles de son vieil ami.</p> + +<p>—Ceci tout simplement: nous avons +matérialisé l'aïeul de cette canaille.</p> + +<p>—Oh! ne me dites pas cela! C'est +épouvantable!</p> + +<p>—Pourtant c'est la vérité, Hawkins; +je le sais. Examinez les faits. Cette apparition +est anglaise, ne perdez pas cela de +vue. Elle s'exprime d'une façon fort correcte, +notez cela. Elle est artiste, notez +cela. Elle a les manières et la tenue d'un +gentleman, notez cela. Où trouvez-vous +le cow-boy? Répondez, si vous le pouvez.</p> + +<p>—Rossmore, ceci est terrifiant. C'est +plus terrifiant qu'on n'ose penser.</p> + +<p>—Jamais nous n'avons ressuscité autre +chose que les vêtements de cette canaille, +rien que les vêtements.</p> + +<p>—Colonel, voulez-vous vraiment dire +que...</p> + +<p>Le colonel frappa du poing sur la table:</p> + +<p>—Voici ce que je peux vous dire exactement: +la matérialisation est prématurée, +la canaille nous a échappé; ceci +n'est qu'un maudit aïeul.</p> + +<p>Il se leva et commença à arpenter la +chambre, en proie à une vive excitation. +Hawkins dit d'une voix plaintive:</p> + +<p>—C'est un amer désappointement... +très amer.</p> + +<p>—Je le sais, sénateur, je le sais. Et je +le sens très profondément de mon côté. +Mais il faut nous soumettre... pour des +raisons d'ordre moral. J'ai bien besoin +d'argent, Dieu sait, mais je ne suis pas +assez pauvre, pas assez dégoûtant pour +me prêter au châtiment de l'ancêtre d'un +individu en raison d'un crime commis par +les descendants de cet ancêtre.</p> + +<p>—Mais, colonel, supplia Hawkins, réfléchissez, +ne brusquez pas vos arrêts. +Vous savez que c'est notre unique chance +de trouver de l'argent, et qu'en outre la +Bible déclare que la postérité jusqu'à la +quatrième génération sera punie pour les +péchés et les crimes commis par les ancêtres +avec lesquels ils n'ont rien de commun. +Il ne peut donc y avoir aucune injustice +à retourner les rôles.</p> + +<p>Le colonel ne manqua pas de reconnaître +la forte logique de ce raisonnement. +Il réfléchit longuement, puis dit:</p> + +<p>—Je ne trouve vraiment aucune objection +sérieuse. Bien que cela paraisse +une chose quasi monstrueuse de tourmenter +ce pauvre diable d'autrefois pour +un cambriolage qu'il n'a pas du tout commis, +je pense que nous devons le remettre +entre les mains des autorités.</p> + +<p>—C'est ce que je ferais, dit Hawkins, +soulagé et joyeux. Je le dénoncerais s'il +était la combinaison de mille ancêtres.</p> + +<p>—Grand Dieu! Voilà exactement ce +qu'il est, dit Sellers avec une sorte de +grognement; exactement. Tous ses ancêtres +ont apporté une parcelle de leur +contribution. Il y a en lui des atomes de +prêtres, de femmes délicieuses et charmantes, +de toutes espèces de gens qui ont +vécu sur cette terre au cours des siècles et +disparu il y a longtemps, et voici que, grâce +à notre action, ils ont quitté leur paix sacrée +pour venir répondre d'un cambriolage +de méchante banque commis là-bas +à Cherokee... ce qui est un scandale choquant, +quand on y pense.</p> + +<p>—Oh! colonel, ne parlez pas ainsi; à +vous entendre, je me désole, et je ressens +une honte sans nom du rôle que je me +propose de jouer...</p> + +<p>—Attendez! j'ai trouvé.</p> + +<p>—Un rayon d'espoir, dites! Je suis +sur des braises ardentes.</p> + +<p>—C'est si simple! Un enfant aurait +pu le trouver. Écoutez! Il est en parfait +état tel qu'il est maintenant, rien à dire, +une reconstitution qui date du commencement +du siècle dernier. Eh bien! je n'ai +qu'à poursuivre la matérialisation et +l'amener par la même méthode jusqu'à +notre époque actuelle. Rien ne s'y oppose, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Jamais je n'y aurais pensé! Sapristi, +s'écria Hawkins, de nouveau joyeux, voilà +ce qu'il faut faire. Quelle intelligence vous +avez! Va-t-il se démunir du bras superflu?</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>—Et perdre son accent anglais?</p> + +<p>—Son accent disparaîtra complètement. +Il s'exprimera en patois de Cherokee +et en langage vulgaire.</p> + +<p>—Colonel! Peut-être qu'il avouera?</p> + +<p>—Avouer? Rien que ce cambriolage +de banque?</p> + +<p>—Oui, mais pourquoi dites-vous «rien +que»?</p> + +<p>Le colonel répliqua sur le ton impressionnant +qu'il affectait si volontiers:</p> + +<p>—Hawkins! Il se trouvera entièrement +soumis à ma volonté... Je lui ferai avouer +tous les crimes qu'il a pu commettre. Ils +doivent être légion. Saisissez-vous l'idée?</p> + +<p>—Pas tout à fait, je crains.</p> + +<p>—Toutes les récompenses promises +nous reviendront.</p> + +<p>—Conception prodigieuse, en effet. Je +n'ai jamais rencontré un homme capable +de déduire toutes les conséquences d'une +idée première comme vous.</p> + +<p>—Ce n'est rien, ça! Cela me vient naturellement. +Quand il aura fini son temps +dans une prison, on l'expédiera dans une +autre, et ainsi de suite. Nous n'aurons +qu'à encaisser les récompenses au fur et à +mesure. Ce sont des revenus certains pour +toute notre vie, Hawkins. Un placement +supérieur à tout autre pour la bonne raison +qu'il est indestructible.</p> + +<p>—On dirait, à réfléchir, que vous ne +devez pas vous tromper!</p> + +<p>—On dirait! Mais cela est certain. On +ne peut pas nier que j'aie quelque expérience +en matière de finance, et je n'hésite +pas à déclarer que ceci constitue un des +fonds les plus sérieux que j'aie jamais +eu à examiner.</p> + +<p>—Vous le croyez, sincèrement?</p> + +<p>—Oui, je le crois, en toute sincérité.</p> + +<p>—Ah! colonel! La continuelle détresse +d'être pauvre! Si nous pouvions le réaliser +immédiatement. Je veux dire si nous +pouvions le vendre... des parts, pas la +totalité, suffisamment pour...</p> + +<p>—Voyez comme vous tremblez... Cela +vient de votre manque d'expérience. Mon +ami, quand vous serez aussi familiarisé +avec de vastes opérations que je le suis, +vous changerez. Regardez-moi! Est-ce +que je tremble le moins du monde? Est-ce +que mes pupilles se dilatent? Tâtez +mon pouls... Toc, toc, toc... aussi calme +que si j'étais endormi. Et néanmoins, +songez à tout ce qui se passe dans mon +cerveau, solide comme le granit, impassible. +Une suite de chiffres qui griseraient +un novice en matière financière, par leur +seule vue. Eh bien, c'est en demeurant +calme et en examinant froidement les +pour et contre qu'un homme se rend +compte des valeurs précises, et évite ainsi +de tomber dans les erreurs qu'un novice +commettra infailliblement, une erreur +comme la vôtre, par exemple... celle de +vouloir réaliser à tout prix. Écoutez ce +que je vais vous dire! Votre idée est de +vendre une part de cet homme matérialisé +contre de l'argent comptant. La mienne +est par contre... devinez!</p> + +<p>—Je ne peux pas. Dites!</p> + +<p>—De le mettre en actions, naturellement.</p> + +<p>—Vrai! Je n'y aurais pas pensé.</p> + +<p>—Parce que vous n'êtes pas de la +finance. Supposons qu'il ait commis un +millier de crimes. C'est une estimation qui +n'a rien d'exagéré. A le voir, même dans +son état inachevé, il a dû en commettre près +d'un million peut-être. Mais ne disons +qu'un millier pour rester dans des limites +raisonnables. Cinq mille dollars de récompense, +multipliés par mille, cela nous +donne le chiffre d'un revenu certain de... +5 millions de dollars.</p> + +<p>—Attendez! Que je respire un moment!</p> + +<p>—Et la propriété est indestructible, +d'un rendement perpétuel. Une propriété +de la sorte, avec ses dispositions, continuera +indéfiniment à commettre des +crimes et à nous procurer des récompenses.</p> + +<p>—Je suis abasourdi... ma tête tourne...</p> + +<p>—Qu'elle tourne! Cela ne vous fera +aucun mal! Maintenant que l'affaire est +claire, ne vous préoccupez pas du reste. +Je me charge de former une société au +moment voulu. Vous ne doutez pas de +mes capacités quand il s'agira d'établir +les bases sur lesquelles nous serons assurés +d'un maximum de bénéfices?</p> + +<p>—Assurément non! Je peux le dire +sans mentir.</p> + +<p>—Fort bien, alors. C'est donc une +affaire décidée. Chaque chose à son tour! +Nous autres, vieux routiers, nous procédons +méthodiquement et avec ordre. +Quelle est la seconde affaire sur le chantier? +La continuation de la matérialisation... +l'opération nécessaire pour la ramener +à notre époque. Je vais commencer +sans délai. Il me semble...</p> + +<p>—Dites donc, Rossmore! Vous ne +l'avez pas enfermée? Je parie qu'elle s'est +échappée.</p> + +<p>—Tranquillisez-vous à ce sujet.</p> + +<p>—Pourquoi ne se serait-elle pas sauvée?</p> + +<p>—Qu'elle le fasse donc; cela n'a +aucune espèce d'importance.</p> + +<p>—Je considérerais cela comme une +vraie calamité, pour ma part.</p> + +<p>—Pourquoi donc, mon bon ami? Une +fois dans mon pouvoir, impossible de s'y +soustraire. La matérialisation peut aller +et venir en toute liberté. J'aurai toujours +la faculté de la reconstituer et de la ramener +par la seule force de ma volonté.</p> + +<p>—Je suis excessivement heureux de +vous l'entendre dire, je vous assure.</p> + +<p>—Je vais lui donner à faire toute la +peinture qu'elle désirera; nous et toute la +famille lui rendrons la vie aussi douce +et aussi confortable que possible. Aucune +nécessité de contrecarrer ses mouvements! +J'espère, toutefois, la persuader de +rester très calme et tranquille, car une +matérialisation en état inachevé devra +naturellement être très molle, très inconsistante, +et... à propos... je me demande +d'où elle est venue?</p> + +<p>—D'où? Que voulez-vous dire?</p> + +<p>Le lord indiqua délicatement, de la main +levée, le ciel. Hawkins sursauta, puis se +plongea en de profondes réflexions; au +bout de quelques instants, la tristesse +peinte sur sa figure, il désigna la terre.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui peut vous le faire +supposer, Washington?</p> + +<p>—Je ne sais pas au juste. Mais on se +rend assez bien compte qu'il ne paraît +guère regretter son séjour habituel.</p> + +<p>—Très logique! Très bien déduit! +Nous lui avons rendu service, à cette chose. +Mais je vais tout de même l'interroger, +sans brusquerie, pour tâcher de découvrir +si nous avons deviné juste.</p> + +<p>—Combien de temps cela prendra-t-il, +selon vous, colonel, de le terminer et +de le ramener à la date d'aujourd'hui?</p> + +<p>—J'aimerais à le savoir, mais je +l'ignore. Je suis assez troublé par ce détail +imprévu: la nécessité de reprendre la +matérialisation à une date déterminée +afin de l'accomplir graduellement...</p> + +<p>—Rossmore! cria une voix féminine.</p> + +<p>—Oui, ma chérie! Nous sommes dans +mon laboratoire. Venez! Hawkins est +avec moi. Faites bien attention Hawkins, +chuchota-t-il à celui-ci; aux yeux +de toute la famille il ne doit être qu'un +jeune homme, bien en vie, ne l'oubliez +pas! Chut! La voici!</p> + +<p>—Ne vous dérangez pas! Je voulais +simplement demander qui est en train de +peindre en bas.</p> + +<p>—Oh! c'est un jeune artiste, un jeune +Anglais, nommé Tracy... Beaucoup de +talent, le disciple préféré de Hans Christian +Andersen... ou d'un autre vieux +maître; je crois bien que c'est d'Andersen. +Il va remettre en état quelques-uns +de nos chefs-d'œuvre italiens. Vous lui +avez parlé?</p> + +<p>—Un mot seulement. J'entrai à l'improviste... +et alors j'ai voulu être polie... +je lui ai demandé s'il ne voulait rien prendre +(<i>Sellers fait signe à Hawkins d'être +attentif</i>), mais il refusa en disant qu'il +n'avait pas d'appétit (<i>Nouveau signe +ironique</i>), et alors j'apportai quelques +pommes dans un compotier (<i>Nouveau +signe</i>), et il en voulut bien manger...</p> + +<p>—Comment? s'écria le colonel en sursautant +comme mû par un ressort.</p> + +<p>Lady Rossmore devint muette de surprise.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez donc? +murmura-t-elle finalement; et, comme elle +ne reçut aucune réponse de son époux +ahuri, elle sortit.</p> + +<p>Dès qu'elle se fut éloignée, le colonel +dit d'une voix éteinte:</p> + +<p>—Venez, Hawkins. Il faut que nous +nous en assurions par nous-mêmes. Cela +ne peut être qu'une erreur.</p> + +<p>Ils s'empressèrent de descendre sans +bruit et regardèrent par la porte entr'ouverte +du salon. Sellers, de plus en plus +confondu, chuchota:</p> + +<p>—La matérialisation mange une +pomme. C'est un spectacle à vous faire +dresser les cheveux sur la tête, Hawkins, +c'est horrible. Emmenez-moi d'ici, je ne +peux pas le supporter!</p> + +<p>Et en silence ils regagnèrent le laboratoire.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XVII">CHAPITRE XVII</h2> +</div> + +<p>Les travaux de Tracy n'avançaient que +lentement, car ses pensées étaient ailleurs. +Bien des choses l'intriguaient. A la fin, +il crut avoir découvert la clef des divers +mystères dont il se sentait entouré, et il +se dit: «Cet homme a l'esprit dérangé; +j'ignore jusqu'à quel point, mais d'un cran +ou de deux, il est en train de déménager. +Cela seul peut expliquer cet enchevêtrement +d'extravagances: ces chromos hideux +qu'il prend pour des tableaux de maîtres, +ces portraits grotesques qui à son esprit +égaré représentent des membres de la +famille Rossmore, les armoiries, l'écusson, +et aussi sa façon bizarre de prétendre qu'il +m'attendait. Comment pouvait-il s'attendre +à la visite du vicomte Berkeley dont +toute la presse a annoncé la mort? De +Howard Tracy il ne saurait être question. +Au diable tout cela! Son discours +prouve qu'il ignore qui il attendait, puisqu'il +n'attendait ni un Anglais, ni un +peintre, et malgré cela je parais répondre +à une idée préconçue. Et il paraît très +satisfait de moi. Bien sûr qu'il est un peu +braque, même pas mal, le pauvre vieux. +Avec ça, il est assez intéressant, mais je +suppose que tous les gens dans sa situation +le sont... J'espère qu'il sera content +de mon travail; il ne me déplairait pas de +venir ici tous les jours pour pouvoir l'étudier. +Aussi, quand j'écrirai à mon père... +mais n'y songeons pas, c'est un sujet qui +me fait trop de peine... J'entends des pas... +travaillons! C'est le vieux gentleman. Il +a l'air ennuyé. Peut-être mes vêtements +lui paraissent suspects... Ils le sont en +effet, sur le dos d'un peintre. Si ma conscience +m'autorisait à les quitter pour +d'autres... mais il ne doit pas en être question. +Je me demande pourquoi il fait tant +de gestes dans l'air avec ses mains. On +dirait qu'il voudrait me magnétiser. Cela +ne me plaît qu'à moitié... c'est presque +lugubre.»</p> + +<p>Le colonel murmura: «Cela lui fait +de l'effet, cela se voit. Pour cette fois, cela +doit suffire. Il n'est pas encore très solide +et on risquerait, qui sait? de le désincarner! +Je vais lui poser deux ou trois questions +habiles afin d'essayer de découvrir quelle +est la demeure de son âme».</p> + +<p>S'approchant davantage, le colonel dit +avec affabilité:</p> + +<p>—Ne vous laissez pas déranger par moi, +monsieur Tracy. Je désire seulement jeter +un petit coup d'œil sur votre travail. +Ah! ah! Mais c'est fort beau, en vérité, +fort beau! Vous faites cela avec élégance. +Ma fille va en être charmée. Cela ne vous +gêne pas si je m'assois près de vous?</p> + +<p>—Je vous en prie, au contraire.</p> + +<p>—Je ne vous gênerai pas? Je veux +dire: ma présence ne va pas troubler votre +inspiration?</p> + +<p>Tracy rit en répondant que son inspiration +n'était pas d'un caractère assez +subtil pour être aussi facilement incommodée. +Le colonel lui adressa diverses +questions adroites—plutôt bizarres, +d'après Tracy—et les réponses furent si +satisfaisantes que le colonel, de plus en +plus fier de ce qu'il avait accompli, se dit +en lui-même:</p> + +<p>«Mon œuvre est très réussie, telle qu'elle +se présente d'ores et déjà. Il est solide, +solide, et se conservera certainement, +solide comme un corps vivant. C'est merveilleux, +simplement merveilleux. Je crois +qu'il ne me serait pas impossible de le +pétrifier.»</p> + +<p>Au bout de quelques instants, il demanda +délicatement:</p> + +<p>—Préférez-vous être ici... ou là-bas?</p> + +<p>—Là-bas? Où cela?</p> + +<p>—Eh!... là... où vous avez été.</p> + +<p>La pensée de Tracy retourna naturellement +à la pension, et il répondit sans +hésitation:</p> + +<p>—Oh! ici... sans comparaison.</p> + +<p>Le colonel fut hébété, et se dit: «Ses +paroles ne sonnent pas faux... il n'y a pas +de doute! Ce qui nous prouve bien où il +a séjourné; pauvre âme! J'en suis bien +content. Je suis bien heureux de l'avoir +fait sortir de là».</p> + +<p>Il demeura plongé dans ses réflexions, +l'œil fixé sur le pinceau. «Oui, oui, se dit-il, +cela explique pourquoi je n'ai eu aucun +succès en ce qui concerne le pauvre +Berkeley; celui-là a dû aller au ciel. +Tant mieux, tant mieux. Il n'est pas à +plaindre, lui!»</p> + +<p>Sally Sellers fit son entrée, venant du +dehors. Elle avait un air tout à fait charmant. +On lui présenta le peintre. Ce fut +un véritable coup de foudre, un cas +grave d'amour réciproque à première vue, +quoique ni l'un ni l'autre peut-être ne s'en +rendît un compte exact.</p> + +<p>L'Anglais fit en lui-même cette remarque +significative: «Qui sait? après tout, il +n'est peut-être pas fou du tout!»</p> + +<p>Sally s'assit et montra beaucoup d'intérêt +pour le travail de Tracy, ce qui fit +grand plaisir à celui-ci, et aussi une indulgence +bienveillante qui lui prouva la hauteur +de caractère de la jeune fille. Sellers +avait hâte de faire part de ses découvertes +à Hawkins; il s'esquiva en disant que +«si les deux jeunes fervents de la muse +des couleurs croyaient n'avoir aucun +besoin de lui, il irait s'occuper de ses +affaires». Le peintre se dit: «Je le crois un +peu original, il n'y a pas à dire, mais c'est +tout!» Il se reprocha d'ailleurs d'avoir +jugé un homme trop sévèrement sans +attendre que celui-ci eût pu montrer sa +véritable nature.</p> + +<p>Naturellement, le jeune étranger ne +tarda pas à se sentir à son aise, et à s'entretenir +fort agréablement avec Gwendolen. +La jeune fille américaine possède +en général d'appréciables qualités; elle +est naturelle, loyale et d'une franchise +inoffensive; les conventions lui pèsent +peu. Sa présence et ses façons ne causent +aucune gêne; on se trouve rapidement +en bons termes avec elle sans pouvoir +dire au juste comment cela s'est fait. Peu +à peu, au cours d'une conversation décousue, +une amitié spontanée s'était établie +entre eux. La cordialité et la rapidité de +ce sentiment furent rendues évidentes par +ce seul fait qu'au bout d'une demi-heure +tous les deux avaient cessé de faire attention +aux vêtements singuliers dont Tracy +était affublé.</p> + +<p>Mais bientôt celui-ci se remit à y songer +avec quelque gêne; il apparut dès lors +que Gwendolen avait presque cessé de +s'en étonner, tandis que Tracy regrettait +fort de les porter à ce moment. Son +embarras à ce propos s'accentua lorsque +Gwendolen invita le peintre à rester pour +le dîner. Il lui fallut décliner cette invitation +gracieuse parce qu'il tenait à la vie +maintenant que l'existence commençait à +avoir quelque prix à ses yeux, et il serait +mort de honte en prenant place à la table +de gens bien élevés dans de semblables +vêtements. Il eut la joie de s'en aller content, +car il avait pu constater que Gwendolen +était désappointée.</p> + +<p>Et où alla-t-il? Il s'en fut tout droit +dans un bazar faire l'acquisition d'un +complet aussi correct que possible. Il se +disait bien qu'il avait tort vis-à-vis du +cow-boy, mais il aurait eu tort aussi en +agissant autrement... et à la fin du +compte il se sentit joyeux pour la première +fois sur le sol américain.</p> + +<p>Les vieux de Rossmore Towers étaient +inquiets au sujet de Gwendolen qui à table +se montra distraite et silencieuse. S'ils +y avaient prêté attention, ils auraient +pu remarquer qu'elle était très suffisamment +éveillée et intéressée dès que la conversation +tombait sur le peintre et son +travail. Mais ils ne le remarquaient nullement, +on causait d'autre chose et l'instant +après l'un des convives s'inquiétait +de nouveau avec raison de Gwendolen, +lui demandant si elle était souffrante ou si +elle avait eu des déboires inattendus dans +les affaires de la mode.</p> + +<p>Sa mère lui proposa divers médicaments +renommés, dont les réclames dans +les journaux faisaient grand cas, des +toniques à base de fer ou autres métaux +éprouvés, et son père offrit d'envoyer +chercher du vin, bien qu'il fût grand +maître d'une ligue anti-alcoolique du district. +Elle repoussa avec reconnaissance, +mais d'une manière décidée, ces gentillesses.</p> + +<p>Au moment où la famille se disposait à +aller goûter le repos, elle s'en fut en +cachette examiner les pinceaux, distinguant +particulièrement celui dont il s'était +servi de préférence.</p> + +<p>Le lendemain matin, Tracy sortit, +revêtu de son complet neuf, et la boutonnière +garnie d'un œillet, aimable attention +de Poussie. L'image de Gwendolen +Sellers emplissait son âme, et fut la +source de riches inspirations du côté art. +Durant toute la matinée il travailla avec +ingéniosité à la confection de tableaux, +ornant les portraits de décorations suggestives +et bien tournées pour séduire la +clientèle de l'association. Et ses associés +eux-mêmes ne tarissaient pas d'éloges.</p> + +<p>Cependant Gwendolen perdait entièrement +sa matinée et, de ce fait, un certain +nombre de dollars. Elle supposait que +Tracy reviendrait assez tôt dans la journée, +et à chaque instant elle quittait sa +chambre pour descendre au salon, ranger +les pinceaux, mettre quelque chose en +ordre et voir s'il était arrivé. Le temps +qu'elle passait assise devant son propre +travail n'était guère profitable, bien au +contraire, ce dont elle s'aperçut avec beaucoup +de chagrin. Elle avait occupé ses +loisirs dernièrement à dessiner une robe +des plus séduisantes pour elle-même; elle +eut l'idée d'en achever le dessin au cours +de la matinée et le gâcha irrémédiablement.</p> + +<p>En voyant ce qu'elle venait de faire, +elle entrevit aussi la cause et la signification +de sa maladresse, et, renonçant à +travailler, elle se plia dès lors aux circonstances. +A partir de ce moment, elle ne se +donna plus la peine de remonter dans sa +chambre, mais s'installa définitivement +dans le salon en attendant le peintre.</p> + +<p>Après le lunch, elle recommença à attendre, +et une heure entière se passa. Enfin +une grande joie fit affluer tout son sang +à son cœur: elle venait de l'apercevoir +dans la rue. Elle se précipita dans sa +chambre où elle s'enferma, comptant bien +qu'on l'appellerait pour aider à retrouver +le pinceau le plus nécessaire qui avait +été égaré... elle seule savait comment et +où.</p> + +<p>En effet, les uns après les autres furent +appelés et personne ne put trouver le +pinceau; on envoya chercher Gwendolen, +et elle ne put le retrouver davantage jusqu'à +ce que, enfin, lorsque les autres se +furent décidés à porter leurs investigations +ailleurs, qui dans la cuisine, qui dans +la cave, qui dans la remise au bois, elle +réussit à le dénicher.</p> + +<p>Elle le remit à Tracy en faisant observer +qu'elle aurait dû mieux veiller à ce +que tout ce dont il avait besoin se trouvât +prêt, mais qu'elle ne l'avait pas fait +parce qu'elle ne l'attendait que plus tard... +Elle s'arrêta un peu brusquement, étonnée +de ce qu'elle venait d'avancer. De son +côté, il se sentit honteux à la pensée que +son impatience l'avait poussé à se présenter +plus tôt qu'on ne l'attendait. «Elle +ne se ferait pas faute d'en deviner la raison, +se disait-il; je me suis trahi, elle +devine tout ce qui se passe en moi, et +naturellement elle se moque de moi en +secret!»</p> + +<p>Gwendolen était très contente en un +sens, en un autre beaucoup moins. Elle +remarquait avec plaisir les nouveaux +vêtements et le changement favorable +qu'ils produisaient, avec un plaisir mitigé +l'œillet dans sa boutonnière. L'œillet de +la veille n'avait que fort peu attiré son +attention; celui-ci était presque semblable, +mais il lui laissa une impression +certaine et durable. Elle s'ingénia à découvrir +une méthode d'apparence anodine +pour en connaître l'histoire, et risqua +finalement une faible tentative.</p> + +<p>—Quel que soit l'âge d'un homme, fit-elle, +il lui est facile de paraître plus jeune +de plusieurs années en ornant sa boutonnière +d'une fleur riche en couleur. Je l'ai +souvent remarqué. Mais ce n'est peut-être +pas cela qui vous donne l'idée d'en +porter?</p> + +<p>—J'imagine que non; mais ce serait +certainement une raison suffisante. C'est +la première fois que j'en entends parler.</p> + +<p>—Vous paraissez avoir une préférence +pour les œillets. Est-ce à cause de leur +aspect ou de leur parfum?</p> + +<p>—Pas du tout, répondit-il avec simplicité, +c'est parce qu'on me les donne... +Je n'ai aucune préférence, je crois.</p> + +<p>«On les lui offre, se dit-elle, non sans +un sentiment plutôt glacial à l'égard de +cet œillet. Je me demande qui cela peut +être, et comment elle est.»</p> + +<p>La fleur commençait à jouer un rôle +important. Elle s'imposait à l'attention à +tout propos, elle empêchait toute conversation +agréable, elle devenait à chaque +instant plus encombrante et plus ennuyeuse.</p> + +<p>«Je me demande s'il l'aime», songeait +Gwendolen; et cette pensée lui donnait un +chagrin non équivoque.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XVIII">CHAPITRE XVIII</h2> +</div> + +<p>Elle avait tout arrangé pour que rien +ne manquât au peintre, et n'avait plus +aucun prétexte de rester près de lui. En +conséquence, elle lui fit part de son intention +de se retirer en le priant d'appeler les +domestiques s'il avait besoin de quelque +chose. Elle s'en alla toute malheureuse, +laissant derrière elle une tristesse analogue. +Le temps passait péniblement désormais +pour tous les deux. Il ne pouvait +pas peindre, tant la pensée de la jeune +fille l'obsédait; elle ne pouvait ni dessiner +ni faire des projets de modèles, tant +elle pensait à lui. Jamais la peinture ne +lui avait paru aussi fastidieuse; jamais +elle n'avait jugé les choses de la mode +aussi dénuées d'intérêt. Elle était partie +sans réitérer l'invitation à dîner de la +veille, ce qui fut pour lui un sujet de +désappointement presque impossible à +endurer.</p> + +<p>De son côté elle n'en souffrait pas moins, +puisqu'elle avait estimé qu'elle ne devait +pas l'inviter. La veille, cela n'avait pas été +difficile du tout de s'y décider, mais +aujourd'hui c'eût été tout à fait impossible. +Toutes sortes de privilèges sans +importance lui avaient donc été ravis dans +l'espace de vingt-quatre heures. Il lui +semblait qu'elle ne pouvait plus rien +faire ou dire à ce jeune homme, sans se +sentir instantanément paralysée par la +crainte qu'il ne devinât ses sentiments. +Rien qu'à l'idée d'oser l'inviter à dîner +aujourd'hui, elle tremblait des pieds à la +tête. L'après-midi se passait pour elle +dans une angoisse nerveuse, à peine interrompue +par des instants de bonheur fugitif.</p> + +<p>Trois fois elle était descendue, sous des +prétextes divers, et avait pu ainsi l'apercevoir +six fois, sans avoir l'air d'être venue +à cause de lui. Elle s'efforçait de supporter +ces secondes de félicité sans rien laisser +apparaître, mais elle craignait que son +effort ne dépassât le but, et son calme était +si peu naturel qu'il risquait de ne pas +donner le change. Le peintre eut sa part +de ces allées et venues. Lui aussi bénéficia +de ces six visions rapides, et des flots +de bonheur l'inondaient à chaque fois +délicieusement et lui faisaient oublier +tout ce que ses pinceaux devaient exécuter. +Il y eut ainsi six endroits de la toile +qu'il fallut recommencer. Enfin Gwendolen +retrouva un peu de calme après +avoir envoyé un mot à la famille Thompson, +des voisins chez lesquels elle s'invitait +à dîner. Elle ne tenait pas à souffrir, +à la table de ses parents, d'une absence +qu'elle n'avait pas souhaitée.</p> + +<p>Pendant ce temps, le vieux lord était +venu passer un moment en compagnie du +peintre et l'avait invité à dîner. Tracy +fit un effort colossal pour dissimuler sa +joie et sa gratitude; il lui semblait que +rien sur cette terre ne saurait ajouter plus +de prix à l'existence, maintenant qu'il +allait se trouver tout près de Gwendolen, +qu'il entendrait sa voix et verrait sa +figure durant plusieurs heures.</p> + +<p>Le lord se disait à lui-même: «Ce fantôme +peut apparemment manger des +pommes. Nous allons savoir quelle est +sa spécialité, car il doit en avoir une... les +pommes me paraissant à la limite des +nourritures solides plausibles...»</p> + +<p>La vue des vêtements neufs lui fit éprouver +une joie immense. «J'ai réussi à le +ramener, en partie tout au moins, jusqu'à +notre époque», se dit-il.</p> + +<p>Sellers déclara être très satisfait du +travail de Tracy, et l'engagea à restaurer +ses chefs-d'œuvre pour faire ensuite +son portrait, à lui, celui de sa femme et +peut-être aussi celui de sa fille. Le bonheur +du peintre ne connut plus de bornes +à cette perspective. La conversation se +poursuivit agréablement, puis le colonel +se mit à défaire un paquet et sortit un +portrait dont il venait de faire acquisition. +Ce portrait n'était qu'un tableau-réclame +sur lequel figurait un personnage +qui venait de doter les États-Unis d'un +nouveau cirage. Le vieux lord le regarda +longuement avec tendresse, plongé dans +un silence méditatif. Tracy remarqua +que quelques larmes perlaient sur ses +joues, et voulut alors manifester sa sympathie.</p> + +<p>—Vous avez du chagrin?... C'est un +ami, qui...</p> + +<p>—Ah! Plus qu'un ami... un parent, +celui qui me fut le plus cher ici-bas, +quoique l'occasion de le rencontrer ne +m'ait jamais été offerte. Oui!... C'est le +jeune lord Berkeley qui périt si héroïquement +dans un incendie terri... Mais +qu'est-ce que vous avez?</p> + +<p>—Rien, rien du tout! La surprise +de me voir brusquement pour ainsi dire +mis en présence d'une personne... dont +on a tant entendu parler! Ce portrait est-il +ressemblant?</p> + +<p>—Sans doute! Je ne l'ai jamais vu, +mais on distingue aisément qu'il ressemble +beaucoup à son père, répondit Sellers +en indiquant du regard un autre portrait +sur le mur.</p> + +<p>—Je ne suis pas bien sûr d'y retrouver +une ressemblance. Il est évident que +le lord usurpateur a l'aspect d'un homme +de grand caractère, tandis que le fils +paraît d'une mollesse...</p> + +<p>—Nous sommes tous ainsi dans la +famille, tous, en entrant dans la vie, fit +Sellers sans se troubler. Nous débutons +tous comme des jeunes fous, pour gagner +peu à peu un caractère et une intelligence +indiscutables. Vraiment, tous les jeunes de +notre famille sont des cerveaux un peu +mous.</p> + +<p>—Certainement, à voir ce portrait, +c'est le cas de ce jeune lord.</p> + +<p>—Oui, il est hors de doute que ce fut +un imbécile; il n'y a qu'à voir ses traits. +Un imbécile des pieds à la tête.</p> + +<p>—Merci, murmura Tracy inconsciemment.</p> + +<p>—Merci, vous dites?</p> + +<p>—Je veux dire: merci de me donner +ces explications. Continuez-les, je vous en +prie.</p> + +<p>—En examinant le portrait, on découvre +jusqu'aux détails du caractère. +Un imbécile, un fou, certes, mais celui-ci +fut surtout ce que j'appellerai un «flancheur».</p> + +<p>—Un quoi?</p> + +<p>—Un flancheur; un homme qui commence +toujours par prendre une décision +ferme, par occuper une position en apparence +inexpugnable, tel un Gibraltar, de +roc solide... et puis, peu à peu, au dedans +de lui-même, il flanche... de plus en plus... +pas de Gibraltar à l'intérieur, vous comprenez, +pas trace! Voilà le portrait moral +de Berkeley tout craché, ce flancheur! +Cela se voit: cette face! N'est-ce pas celle +d'un mouton? Mais qu'avez-vous donc? +Vous êtes tout rouge, cher monsieur; vous +aurais-je involontairement offensé, quelquefois?</p> + +<p>—Oh! pas le moins du monde! Loin +de là; je rougis quand quelqu'un parle +ainsi de sa propre famille.</p> + +<p>Dans son for intérieur, il était singulièrement +ému en constatant que ces fantaisies +insensées du vieillard s'accordaient +avec la vérité. N'était-ce pas là son vrai +caractère, à lui? N'était-il pas parti d'Angleterre +avec des décisions inébranlables... +et depuis, ne s'était-il pas montré en tout +un «flancheur»?</p> + +<p>Il dit à haute voix:</p> + +<p>—Supposez-vous que ce mouton aurait +pu concevoir une grande idée, d'abnégation +et de sacrifice, par exemple? Aurait-il +pu, par exemple, se décider à renoncer +à son héritage, aux honneurs et +à la fortune...</p> + +<p>—S'il pouvait? Mais regardez donc +son portrait! C'est précisément ce qu'il +était capable de vouloir. Et non seulement +cela! Il mettrait immédiatement son projet +à exécution.</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Il flancherait!</p> + +<p>—Et reculerait.</p> + +<p>—A tout instant.</p> + +<p>—Cela serait-il arrivé à l'occasion de +toutes ses nobles résolutions?</p> + +<p>—Certainement! Ce qui prouve qu'il +était un vrai Rossmore.</p> + +<p>—Il valait donc mieux pour lui qu'il +mourût?</p> + +<p>—Certainement!</p> + +<p>—Mais supposez... ceci pour voir plus +clair dans les détails... supposez que je +fusse un Rossmore...</p> + +<p>—C'est impossible.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—On ne peut le supposer, parce que, +à l'âge que vous avez, vous seriez un imbécile, +et vous ne l'êtes pas. Vous seriez +un «flancheur», et il est évident que vous +avez un esprit de décision remarquable; +un tremblement de terre ne vous ébranlerait +pas!</p> + +<p>«C'est assez! N'en disons pas plus! +songea Sellers. Il est solide, remarquablement +solide. Je n'ai jamais vu un jeune +homme en vie aussi bien établi.»</p> + +<p>Il ajouta à haute voix:</p> + +<p>—L'idée me vient de vous demander +votre avis, monsieur Tracy, au sujet d'une +petite difficulté. Voyez-vous, j'ai ici les +restes de ce jeune homme. Mon Dieu! +Pourquoi cela vous fait-il sursauter ainsi?</p> + +<p>—Ce n'est rien. Continuez, je vous en +prie. Vous avez ses restes?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous êtes sûr que ce sont les siens, +et non ceux de quelqu'un d'autre?</p> + +<p>—Oh! parfaitement! c'est-à-dire des +échantillons; pas tout!</p> + +<p>—Des échantillons?</p> + +<p>—Oui, dans des paniers. Si quelquefois, +en retournant plus tard en Angleterre, vous +vouliez les emporter?</p> + +<p>—Qui?... moi?</p> + +<p>—Mais oui... Je ne veux pas dire tout +de suite, plus tard. Voyons... cela vous +intéresserait-il de les voir?</p> + +<p>—Non, non; je n'ai aucun désir de les +voir.</p> + +<p>—Oh! alors, je croyais que peut-être...—Eh! +ma chérie, où allez-vous comme +cela?</p> + +<p>C'était Gwendolen qui passait; elle répondit:</p> + +<p>—Je vais dîner chez les Thompson, +papa!</p> + +<p>Tracy fut atterré. Le colonel dit:</p> + +<p>—C'est ennuyeux. Je ne savais pas +qu'elle sortirait, monsieur Tracy.</p> + +<p>La figure de Gwendolen commençait à +exprimer cette déception particulière de +«qu'ai-je fait?», ce désespoir qui est dû à +une de vos propres initiatives, et elle dit +comme à regret:</p> + +<p>—Si vous y tenez, papa, je pourrais +les faire prévenir...</p> + +<p>—Mais pas du tout, mon enfant! Nous +ne voulons pas gâter vos petites distractions. +Il y a un autre moyen de tout arranger +pour que nous ne soyons pas trois +vieux contre un jeune à table!</p> + +<p>—Mais, papa, j'irais aussi volontiers +chez les Thompson un autre jour.</p> + +<p>—Je ne le veux à aucun prix. Votre +vieux papa n'est pas l'homme qui voudrait +vous causer le plus petit désappointement.</p> + +<p>—Pourtant, je vous assure, papa...</p> + +<p>—Allez, allez, je ne veux rien entendre; +nous tâcherons de bien passer la soirée, +ma chérie.</p> + +<p>Gwendolen était sur le point où des +pleurs lui auraient fait le plus grand bien. +Elle était vexée contre elle-même, contre +le monde entier.</p> + +<p>—Il y a un moyen de tout arranger, +ajouta le colonel. Vous nous enverrez +Isabelle Thompson dîner avec nous! C'est +une idée, ça. Une délicieuse, charmante +jeune personne, monsieur Tracy, d'une +grande beauté. Cela me fera plaisir que +vous la voyiez, elle vous fera tourner la +tête... dans l'espace d'une minute. Voilà, +ma petite Gwendolen. Envoyez-nous +Belle Thompson, et dites-lui que... Quoi +donc?... elle est déjà partie?</p> + +<p>Il se retourna, mais Gwendolen en avait +entendu assez; elle était déjà dans la rue.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui lui a pris? Elle me +paraît tout en colère, cette petite. Mon +Dieu, elle me manquera, fit Sellers +doucement à Tracy; les parents sont +ainsi faits. Nous sommes forcément +partiaux et nous avons du regret aussitôt +que notre chère enfant nous quitte pour +un instant; mais pour vous ce n'est pas +la même chose: M<sup>lle</sup> Belle Thompson +vous charmera, vous verrez; et puis +vous aurez l'occasion de faire plus ample +connaissance avec l'amiral Hawkins, un +caractère, monsieur Tracy, très rare!</p> + +<p>Mais Tracy n'écoutait plus. Son esprit +était ailleurs, et il se sentait désolé.</p> + +<p>Quand le moment du dîner fut venu, on +attendit d'abord Belle Thompson; mais +cette jeune personne n'arriva point, pour +la bonne raison que Gwendolen s'était bien +gardée de lui transmettre l'invitation. +Enfin on se mit à table. Les vieux Sellers +firent de leur mieux pour entretenir leur +hôte, mais la conversation traînait assez +lamentablement, et le visage de Tracy +dénota une absence d'esprit totale.</p> + +<p>Pendant ce temps, on fit à la table de +la famille Thompson une expérience analogue.</p> + +<p>Gwendolen était honteuse d'étaler ostensiblement +sa détresse à tous les yeux, mais +elle avait beau tenter des sourires, sans +parvenir au premier degré de l'enjouement; +elle expliqua alors qu'elle ne se sentait +pas très bien, ce qui était bien visible. On +lui témoigna beaucoup de sympathie, +beaucoup de compassion, le tout en vain. +Dès que le dîner fut achevé, elle s'excusa +et s'empressa de rentrer.</p> + +<p>Serait-il déjà parti? Cette pensée la +tourmentait au delà de toute expression. +Elle jeta son manteau dans l'entrée et se +dirigea tout droit vers la salle à manger. +Des voix lui parvenaient, celle de son +père d'abord, puis celle de Washington +Hawkins. Tracy avait dû partir. Elle +ouvrit la porte.</p> + +<p>—Mon enfant, qu'avez-vous donc? +s'écria sa mère. Vous êtes toute pâle.</p> + +<p>—Pâle? fit Sellers. Ce n'est rien, la +voilà rose comme une rose; asseyez-vous, +petite, et soyez la bienvenue. Vous êtes-vous +bien amusée? Ici nous sommes dans +la joie. Pourquoi miss Belle n'est-elle +pas venue? M. Tracy ne se sent pas très +bien, sa présence lui aurait fait du bien...</p> + +<p>Ce fut le contentement enfin; et un +regard ardent vint croiser un autre regard, +et les deux regards étaient porteurs d'un +secret. Dans la fraction infinitésimale +d'une seconde, le double grand aveu fut +échangé ainsi, et parfaitement compris de +part et d'autre.</p> + +<p>Toute appréhension, toute incertitude, +toute angoisse se dissipa dans ces deux +jeunes cœurs et une paix douce et bienfaisante +les envahit.</p> + +<p>Le colonel était désappointé; il comptait +sur la présence de Gwendolen pour égayer +définitivement la société. Et la félicité des +deux jeunes gens n'était pas de celles qui +ont besoin de beaucoup de paroles pour +s'exprimer. Un silence significatif continuait +à régner. Sellers, qui s'ennuyait, eut +hâte de se livrer à quelques travaux importants +avant de se coucher et regagna son +laboratoire. La mère se retira à son tour. +Seul le sénateur s'éternisait; il s'attristait +à la pensée que les deux jeunes gens avaient +passé une soirée dépourvue d'agrément. +Comme il avait un cœur d'or, il eût voulu +contribuer à en rendre les derniers instants +plaisants et il faisait tous ses efforts pour +causer gaiement. Mais il ne rencontra guère +d'écho, guère d'enthousiasme. Il résolut +donc d'abandonner la partie et de s'en +aller. Gwendolen se leva, l'âme pleine de +gratitude, et lui dit avec un doux sourire:</p> + +<p>—Vous voulez vraiment nous quitter +déjà?</p> + +<p>Il eut l'impression d'agir cruellement, +en égoïste, et reprit sa place. Il se proposa +de dire quelque chose d'aimable, mais n'en +fit rien. Tout le monde connaît cette situation.</p> + +<p>Il venait, Dieu sait comment, d'avoir +la notion que sa détermination de rester +encore un peu était une erreur. Comment +cette certitude lui était-elle venue? Il ne +le savait pas, mais il savait qu'il avait +commis une gaffe indiscutable. Il se leva +pour la seconde fois et prit congé en se +demandant ce qui avait bien pu à ce point +changer l'atmosphère paisible autour +d'eux.</p> + +<p>Dès que la porte se fut refermée, les deux +jeunes gens se trouvèrent comme par +hasard l'un près de l'autre, et l'instant +après Gwendolen était dans les bras de +Tracy, lèvres contre lèvres...</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! Elle embrasse la +matérialisation!</p> + +<p>Personne n'entendit cette remarque, +car elle n'avait fait que traverser l'esprit +de Hawkins; il ne la prononça point. Il +avait entr'ouvert la porte pour s'excuser +de nouveau de se montrer si peu sociable, +mais il la referma doucement, et s'en fut, +ébahi, en proie à une sorte de terreur +douloureuse.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XIX">CHAPITRE XIX</h2> +</div> + +<p>Cinq minutes plus tard, le sénateur était +assis dans sa chambre, la tête penchée, +dans l'attitude du désespoir. Ses larmes +coulaient et des sanglots entrecoupaient +de temps à autre le silence. Il songeait +avec une amertume sans nom:</p> + +<p>«Je l'ai connue toute petite, lorsqu'elle +aimait à grimper sur mes genoux. Mon +affection pour elle est aussi grande que si +elle était une de mes propres enfants, et +maintenant, hélas! la pauvre créature! +L'idée en est insupportable... Elle aime cette +fatale matérialisation! Comment n'avons-nous +pas prévu ce qui devait arriver?»</p> + +<p>«Mais aussi, comment le prévoir? Personne +n'aurait pu le prévoir. Personne +n'aurait pu rêver une chose semblable. +On ne s'attend pas à voir quelqu'un tomber +amoureux d'une figure de cire, n'est-ce +pas, et celui-ci a moins de réalité +encore!»</p> + +<p>«Et dire qu'il n'y a rien à faire. Si j'étais +un homme, si j'avais des nerfs, je pourrais +tuer cette matérialisation infâme. Cela +ne servirait à rien, puisqu'elle s'imagine +qu'elle est vraie et authentique. Elle le +regretterait tout autant qu'on regrette +un vivant. Et comment en faire part à la +famille? Non! J'aime mieux mourir. +Sellers est le meilleur des hommes... cela +brisera son cœur quand il l'apprendra. +Et pauvre Polly! Voilà à quoi l'on aboutit +quand on se mêle de telles choses. +Si on n'avait rien fait, cette créature +serait encore en train de griller dans la +géhenne. Comment se fait-il que personne +ne s'en aperçoive? Je suis sur le point +d'étouffer quand je me trouve près de +lui. Il me semble que je suis enveloppé +d'émanations sulfureuses!»</p> + +<p>«Ce qui est certain, c'est qu'il faut +immédiatement cesser de matérialiser +davantage. Si Gwendolen doit épouser +un fantôme, qu'elle en épouse un convenable, +au moins, tel que celui-ci, du siècle +dernier, et pas une canaille de cow-boy, +un voleur comme il le sera quand Sellers +aura fini de le manipuler. Cela nous coûtera +5 000 dollars en perte sèche, sans +compter la renonciation aux bénéfices +de la future société d'exploitation, mais +le bonheur de Sally Sellers vaut plus que +tout cela!»</p> + +<p>Il entendit les pas du colonel dans le +couloir et essaya de se donner un air insouciant.</p> + +<p>Sellers entra, prit un siège et se mit à +parler:</p> + +<p>—Eh bien! Je dois avouer que je suis +on ne peut plus intrigué. Certainement +cette matérialisation a mangé; elle n'a +pas mangé avec appétit, comme tout le +monde. Elle chipotait, sans s'y mettre +de bon cœur, mais elle chipotait, et cela +seul est une vraie merveille! A quoi rime +ce chipotage? Voilà la question! En quel +sens cela lui sert-il? J'ai l'idée que nous +ne sommes pas encore au courant de ce que +cette découverte stupéfiante nous réserve. +Mais le temps nous le révélera... le temps +et la science! Ne soyons pas impatients.</p> + +<p>Sellers ne parvenait pas à éveiller la +curiosité de Hawkins, ni à le sortir de son +silence morne et obstiné. Il continua:</p> + +<p>—Je commence à m'attacher à lui, +Hawkins! C'est une personnalité, somme +toute, et il a du caractère... un caractère +presque grandiose... Sous cet extérieur +placide se cache une âme forte et audacieuse. +J'ai une véritable admiration pour +lui, et—vous le savez—on ne tarde pas +à s'attacher à ceux que l'on admire. Je +crains même de trop tenir à lui, trop pour +me sentir le courage de dégrader un tel +caractère et d'en faire un vulgaire cambrioleur, +dans le but de gagner de l'argent, +ou dans quelque but que ce soit. +Mon intention est de vous demander si +vous consentiriez à abandonner les profits +que nous espérions en tirer, afin de laisser +ce pauvre diable...</p> + +<p>—Dans l'état où il se trouve?</p> + +<p>—Précisément... et ne pas le ramener +jusqu'à notre époque.</p> + +<p>—Ah! oui, mon cher ami, de grand +cœur; voici ma main et ma parole!</p> + +<p>—Je n'oublierai jamais cela, Hawkins! +s'écria le vieux lord, la voix tremblante. +Vous faites un grand sacrifice, mais je +me souviendrai toute ma vie de votre générosité +sans exemple. Si le ciel me prête +vie, vous n'aurez pas à le regretter, soyez-en +sûr!</p> + +<p>Sally Sellers était heureuse; de grandes +transformations s'opéraient dans son +esprit. Elle eut conscience elle-même de +n'être plus du tout la jeune fille qui dessinait +des robes dans la journée, et le soir +jouait le rôle de grande dame. «Lady» +Gwendolen! Ce titre avait maintenant +quelque chose de choquant et de presque +ridicule à ses oreilles; elle y voyait comme +une offense. Aussi finit-elle par se dire: +«Ce nom appartient au passé, il n'est pas +vraiment le mien, et je ne veux plus être +appelée ainsi!»</p> + +<p>—Puis-je vous appeler Gwendolen +tout court désormais, vous appeler par +le seul nom qui me soit cher, sans ajouter +un titre qui m'éloigne de vous?...</p> + +<p>Elle était en train de détrôner l'œillet +de la boutonnière de Tracy, pour le remplacer +par une rose à peine éclose.</p> + +<p>—Voilà! Cela vous va beaucoup +mieux! Je déteste les œillets... certains +œillets du moins! Oui, vous m'appellerez +par mon petit nom, sans rien ajouter... +c'est-à-dire... je ne veux pas dire sans y +ajouter quoi que ce soit, mais...</p> + +<p>Elle ne put pousser l'explication au delà; +il y eut un silence pendant lequel il fit +des efforts considérables pour saisir ce +qu'elle n'avait pas voulu dire. Enfin l'idée +lui en vint, juste à temps pour que le +silence ne se fît pas embarrassant, et il répondit +délicatement:</p> + +<p>—Gwendolen chérie! Je puis dire cela?</p> + +<p>—Oui, une partie du moins. Mais... +ne m'embrassez pas pendant que je parle, +cela me fait oublier ce que j'ai à dire! +Vous pouvez m'appeler ainsi, en partie, +pas l'ensemble, car Gwendolen n'est pas +mon nom.</p> + +<p>—Pas votre nom? fit-il, très surpris.</p> + +<p>L'âme de la jeune fille fut brusquement +envahie par une sorte d'appréhension +très alarmante. Elle se recula un peu, +la main posée sur le bras tendu vers elle, +et son regard plongé dans le sien:</p> + +<p>—Répondez-moi en toute sincérité, +sur votre honneur! Vous ne tenez pas à +m'épouser à cause de mon rang?</p> + +<p>La question imprévue le foudroya. +Elle avait quelque chose de si innocemment +drôle qu'il en fut abasourdi, ce qui +heureusement l'empêcha de rire. Sans +perdre de temps, d'ailleurs, il se mit à vouloir +la convaincre que seule sa précieuse +personne l'avait séduit, et que c'était +elle seule, et non son titre ou sa situation, +qu'il aimait de tout son cœur, qu'il lui eût +été impossible de l'aimer davantage si +elle avait été née duchesse, ou si, au contraire, +elle avait été sans foyer et sans +famille.</p> + +<p>Elle ressentait, à l'écouter, une nouvelle +félicité, une joie turbulente, bien qu'elle +se contînt et restât calme en apparence.</p> + +<p>Elle songeait aussi à la grande surprise +qu'elle lui réservait, s'attendant à le voir +sursauter, lorsqu'enfin elle déclara:</p> + +<p>—Écoutez-moi à mon tour, car ce que +je vais vous dire est l'exacte vérité: +Howard Tracy, je ne suis pas plus l'enfant +d'un lord que vous ne l'êtes vous-même!</p> + +<p>Cette fois, à sa grande joie, comme à son +étonnement, il ne sourcilla point. Il s'y +attendait quelque peu, et ce fut avec enthousiasme +qu'il s'écria: «Le ciel soit +loué!» en la prenant dans ses bras.</p> + +<p>Son bonheur était maintenant immense.</p> + +<p>—Vous me rendez la plus fière entre +toutes les jeunes filles de toute la terre, +murmura-t-elle, la tête contre son épaule. +Savoir que vous n'aimez que moi, pour +moi, rien que moi, oh! je suis fière et +heureuse.</p> + +<p>—Rien que vous-même, sans penser +un instant à la noblesse de votre père. Je +vous le jure, Gwendolen chérie!</p> + +<p>—Là! Il ne faut pas m'appeler Gwendolen. +Je hais ce nom d'emprunt. Je vous +ai dit que ce n'est pas le mien. Mon nom +est Sally Sellers—ou Sarah, si vous préférez! +A partir d'aujourd'hui, je chasse +loin de moi tous les rêves enfantins... pour +n'être que moi. Mon père s'imagine très +sérieusement être un lord; pourquoi ne +pas lui laisser cette illusion, qui lui cause +un grand plaisir et qui ne fait du tort à +personne? Ses ancêtres ont caressé le +même rêve; cela a détraqué les Sellers +pendant plusieurs générations, et j'ai eu +moi-même un grain de cette folie, mais +cela n'a pas pris racine. C'est fini maintenant, +et pour toujours. Je suis fière de +votre amour et de rien d'autre. Je suis +prête à jurer que jamais le fils d'un lord +ne...</p> + +<p>—Oh! oh! mais... pourtant...</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc? Vous avez l'air...</p> + +<p>—Rien! Ce n'est rien... je voulais simplement +dire...</p> + +<p>Dans son embarras, il ne trouva rien à +dire sur le moment; enfin une inspiration, +suffisante dans la circonstance, lui fit +ajouter:</p> + +<p>—Comme vous êtes jolie! A vous +regarder seulement je suis tout troublé.</p> + +<p>Il le dit avec une chaleur vraie qui +fit son effet, et, ravie, elle reprit:</p> + +<p>—Voyons! Où en étais-je? Ah! oui. +La noblesse de mon père n'est qu'une fantasmagorie. +Songez donc! Tous ces portraits +sur les murs! Ce ne sont que des +célébrités américaines qu'il a débaptisées; +ou des portraits quelconques, comme ce +marchand de cirage qu'il vient d'élever +à la dignité de lord Berkeley.</p> + +<p>—Vous en êtes sûre?</p> + +<p>—Mais naturellement! Est-ce que lord +Berkeley ressemblerait à cela?</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Parce que sa conduite au moment +de mourir, entouré de flammes de toutes +parts, prouve qu'il était un homme dans +le vrai sens du mot, un être d'élite, une +âme élevée.</p> + +<p>Ces compliments impressionnèrent fortement +Tracy et il lui sembla que les +lèvres adorables de la jeune fille devinrent +doublement adorables en les proférant. +Il lui dit tendrement:</p> + +<p>—Quel dommage qu'il n'ait pu avoir +la joie de connaître ce que penserait de sa +conduite la plus gracieuse et la plus séduisante +jeune fille de tout ce pays...</p> + +<p>—Oh! j'ai presque eu de l'adoration +pour lui. Vrai. Je pense à lui tous les jours; +son image ne quitte pas ma mémoire.</p> + +<p>Tracy jugea que c'était légèrement +exagéré. Il ressentit une pointe de jalousie +et observa:</p> + +<p>—Vous avez bien raison de vénérer +sa mémoire... du moins de temps à autre... +avec une sorte d'admiration, mais il me +semble que...</p> + +<p>—Howard Tracy! Seriez-vous jaloux +de cet homme qui n'est plus?</p> + +<p>Il eut honte, vaguement, car il était +jaloux sans l'être. En un certain sens, ce +mort était lui-même; en un autre sens, +ce n'était pas lui. La jalousie provoqua +une petite brouille après laquelle ils purent +se montrer plus épris que jamais. Finalement, +Sally déclara qu'elle était résolue +à ne plus penser au lord Berkeley:</p> + +<p>—Pour être bien sûre que son souvenir +ne se dressera plus jamais entre nous, je me +donnerai la tâche d'apprendre à détester +ce nom-là, et tous ceux qui l'ont porté, +et tous ceux qui le porteront.</p> + +<p>Cette détermination parut encore quelque +peu exagérée à Tracy, mais il s'abstint +de faire de nouvelles remarques à ce sujet.</p> + +<p>Changeant de conversation, il lui demanda:</p> + +<p>—Je suppose que vous n'approuvez +pas l'existence d'une aristocratie, ou de +la noblesse héréditaire en général, puisque +vous renoncez si gaiement à l'idée que votre +père est un lord?</p> + +<p>—De la noblesse véritable? Mon Dieu, +non; c'est une fausse noblesse que je +répudie.</p> + +<p>Cette réponse plut au jeune homme, qui +rentra chez lui, fort heureux de l'avoir +provoquée. La jeune fille ne refuserait pas +une situation qu'offrirait un vrai lord; +elle n'était hostile qu'envers la même +chose en toc. Il lui serait donc possible +de garder à la fois la jeune fille et la succession +de son père. C'était par conséquent +une idée heureuse que d'avoir posé cette +question.</p> + +<p>De son côté, Sally s'en fut se coucher +également heureuse. Et elle demeura heureuse, +d'un bonheur délirant, pendant +près de deux heures. Mais, au moment où +elle allait s'assoupir, dans les délices +vagues de l'inconscience précédant le +sommeil, le méchant, le diabolique esprit +qui rôde dans les âmes humaines pour +nuire occasionnellement à leur quiétude, +lui souffla cette pensée:</p> + +<p>«Sa dernière question avait l'air d'être +parfaitement innocente... mais que cachait-elle?... +quelle idée l'avait suggérée?»</p> + +<p>Oui, pourquoi Howard Tracy l'avait-il +interrogée là-dessus? S'il ne tenait pas à +l'épouser à cause de son rang, comment +cette idée avait-elle pu naître dans son +esprit? N'avait-il pas l'air content dès +qu'elle lui eut dit qu'elle n'était nullement +opposée à la noblesse en général, la vraie? +Ah! c'est tout de même une haute situation +qui le tente! C'est trop visible! Ce +n'est pas moi—pauvre moi!—sans rien, +qu'il aime au fond du cœur.</p> + +<p>Naturellement, cette pensée l'empêcha +de fermer l'œil.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XX">CHAPITRE XX</h2> +</div> + +<p>Avant de s'endormir, Tracy écrivit +une longue lettre à son père, une lettre à +laquelle il espérait que celui-ci réserverait +un meilleur accueil qu'à la dépêche. Les +nouvelles dont il lui fit part ne manqueraient +pas d'être considérées comme de +bonnes nouvelles. Il disait comment il +avait fait l'expérience de l'égalité des +hommes en travaillant pour vivre. Il +avait entrepris une lutte dont il n'y avait +pas lieu d'avoir honte, mais il était arrivé +à cette conclusion qu'il n'était pas possible +de réformer le monde tout seul. Il +entama ensuite le sujet de son mariage +projeté avec la fille du prétendant américain, +insistant un peu, mais pas trop, +sur les charmes et les qualités de la jeune +fille. Il s'arrêta davantage à faire ressortir +l'opportunité d'une union qui pour toujours +réconcilierait les deux branches +rivales de la famille.</p> + +<p>Lorsque le noble lord fut en possession +de cette missive, il éprouva d'abord, +à la lecture de la première partie, une +satisfaction cruelle; la seconde lui causa +un malaise inattendu qui se traduisit par +des grognements successifs. Cependant il +ne voulut pas gaspiller de l'encre en écrivant +une lettre en réponse, ou un câblogramme; +il fit mieux, car il décida sur +l'heure de prendre le premier bateau pour +l'Amérique et d'aller examiner cette +affaire compliquée en personne.</p> + +<p>Durant les dix premiers jours qui suivirent +l'envoi de la lettre, Tracy n'eut guère +le temps de s'ennuyer. Sans cesse il grimpait +aux sommets de la félicité et en +retombait alternativement. Il était ou +intensément heureux, ou intensément +malheureux, selon l'état d'esprit de Sally. +Il ne savait jamais quand cet état d'esprit +allait subir un changement, ni pourquoi +un changement se produisait. Parfois +elle faisait preuve d'un amour brûlant, +presque tropical, dont l'ardeur ne saurait +être exprimée en langage humain, puis +soudain, sans transition sensible, la température +s'abaissait et la pauvre victime +se trouvait solitaire, au milieu de la +détresse des icebergs qui environnent le +pôle Nord. Il lui semblait alors qu'il +serait préférable d'être mort et sous +terre, que de se voir exposé à d'aussi +désastreuses variations climatériques.</p> + +<p>Le cas était pourtant fort simple. Sally +désirait savoir si l'affection de Tracy était +désintéressée. Elle ne cessait pas, en conséquence, +de le soumettre à de menues +épreuves de toutes sortes. Comme Tracy +ignorait qu'il en était l'objet, il tombait +régulièrement dans tous les pièges qu'elle +lui tendait.</p> + +<p>Il y a des gens qui auraient fait certaines +remarques, comparé certaines situations +et qui se seraient ainsi rendu compte +de ce fait important: la température +sentimentale subissait une constante fluctuation +dès qu'un sujet spécial était mentionné +dans la conversation. En regardant +de plus près, ils auraient de même +observé que ce sujet était régulièrement +mis en avant par l'une des parties et +jamais par l'autre. Ils en auraient conclu +que ceci avait lieu dans un but déterminé. +Au cas où ils n'auraient pas su +deviner ce but autrement, ils l'auraient +demandé. Mais Tracy n'était pas de +ceux-là. Il continuait de vivre dans un +perpétuel état d'anxiété, illuminé d'éclairs +multiples et fulgurants, et de travailler +au portrait de Sellers. Le noble lord américain +était ravi.</p> + +<p>Un soir, le travail de la journée fini, +comme les deux jeunes gens se trouvaient +seuls, échangeant, comme d'habitude, des +propos délicieux, Sally eut soudain une +attaque d'inexpliquable tristesse, plus +violente que jamais. Le corps secoué de +sanglots, elle se blottit contre la poitrine +de son bien-aimé, et fondit en larmes.</p> + +<p>—Oh! ma pauvre chérie, qu'ai-je +donc fait? qu'ai-je dit? Pourquoi ce grand +chagrin encore? En quoi ai-je pu vous +blesser?</p> + +<p>Elle se dégagea de son étreinte et, le +regardant d'un air plein de reproche, elle +lui dit:</p> + +<p>—Ce que vous avez fait! Je vais vous +le dire. Vous m'avez, sans le vouloir, +révélé,—pour la vingtième fois, au moins,—mais +je n'ai pas voulu le croire, je n'ai +pas pu le croire, jusqu'à présent,—que ce +n'est pas moi que vous aimez, mais seulement +la noblesse fantaisiste de mon +père... et vous m'avez brisé le cœur!</p> + +<p>—Ah! mon enfant chérie, ma bien-aimée, +qu'allez-vous vous imaginer? Je +n'ai jamais rêvé une chose semblable.</p> + +<p>—Howard, Howard, ce que vous +m'avez dit lorsque vous ne songiez pas à +surveiller vos paroles vous a trahi.</p> + +<p>—Ce que j'ai dit en ne surveillant pas +mes paroles? Vous êtes dure pour moi! +Quand donc ai-je surveillé mes paroles? +En aucune circonstance. Mes paroles +expriment la vérité, et sans que j'aie à les +surveiller.</p> + +<p>—Howard! J'ai réfléchi à toutes vos +paroles, elles ont été plus significatives +que vous ne le désiriez.</p> + +<p>—Il n'est pas possible que vous ayez +guetté mes paroles ainsi; c'est cela qui +serait un acte de trahison. Je n'imagine +pas que mon pire ennemi s'y prêterait!</p> + +<p>La malheureuse jeune fille n'avait pas +encore envisagé sa conduite de ce point +de vue. Elle fut consternée et ses joues se +couvrirent du rouge de la honte et du +remords.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, supplia-t-elle. Je ne +savais pas ce que je faisais. J'ai été torturée +comme on ne l'est pas. Pardonnez-moi, +j'ai tant souffert, si vous saviez. Et +maintenant j'ai tant de regret, je suis si +humiliée, par ma faute... vous ne pouvez +faire que me pardonner...</p> + +<p>Ce fut encore la réconciliation; une +réconciliation totale, parfaite, au milieu +de baisers sans nombre et d'une félicité +renaissante. Mais comme il était désormais +évident que les moments de détresse +et de froid n'étaient dus qu'aux craintes +de la jeune fille, qui s'imaginait que Tracy +était plus séduit par son rang que par ses +charmes personnels, celui-ci se décida à +chasser pour toujours ce spectre déraisonnable +de sa pensée. Il lui était trop +facile de prouver qu'il n'avait pu à aucun +moment nourrir de telles arrière-pensées. +C'est pourquoi il lui dit:</p> + +<p>—Laissez-moi vous glisser à l'oreille +un tout petit secret que j'ai soigneusement +tenu à garder jusqu'à présent. Je +n'aurais jamais pu être captivé par votre +rang, pour la bonne raison que je suis +moi-même fils et héritier d'un lord anglais.</p> + +<p>La jeune fille, hors d'elle-même d'étonnement, +le fixa d'un regard affolé, longuement:</p> + +<p>—Vous? Vous! fit-elle en se reculant +de lui.</p> + +<p>—Eh! Qu'y a-t-il? Certainement je le +suis. Pourquoi vous troubler ainsi? Qu'ai-je +encore fait?</p> + +<p>—Ce que vous avez fait? Vous venez +d'avancer une affirmation des plus +étrange. Vous devez bien vous en +rendre compte!</p> + +<p>—Peut-être cela paraît-il étrange. +Mais du moment que c'est la vérité, je +n'en vois pas l'importance.</p> + +<p>—Du moment que c'est la vérité! +Vous êtes déjà moins affirmatif.</p> + +<p>—Mais pas du tout. Vous avez tort de +parler ainsi; je ne le mérite pas. J'ai dit +la vérité. Pourquoi en doutez-vous?</p> + +<p>Elle eut une réponse prompte.</p> + +<p>—Parce que vous ne l'avez pas dit +plus tôt.</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>Ce ne fut qu'un cri, un grognement +sourd, mais qui montra qu'il reconnaissait +la justesse du raisonnement.</p> + +<p>—Vous n'aviez pas le droit de me +cacher un fait de ce genre après... après +avoir commencé à me faire la cour.</p> + +<p>—C'est vrai, je le reconnais. Mais il +y a des circonstances qui...</p> + +<p>Elle ne voulut rien entendre. Au bout +d'un silence, il ajouta, découragé:</p> + +<p>—Je ne vois plus comment vous +expliquer ce qui fut une erreur manifeste +de ma part. Je n'ai pas eu un soupçon +de mauvaise intention; il faut croire que +je ne possède pas le talent de prévoir.</p> + +<p>Elle parut désarmée, mais bientôt elle +reprit:</p> + +<p>—Fils d'un lord! Est-ce que les fils +des lords courent les rues à la recherche +d'un humble travail qui leur procure le +pain?</p> + +<p>—Dieu sait que non! J'ai pourtant +souhaité qu'ils le fissent.</p> + +<p>—Est-ce qu'ils abandonnent leurs +titres pour venir simplement et décemment +demander la main des pauvres +filles, lorsqu'ils peuvent venir grisés de +boissons et d'insolence, déshonorés par +leur vie et leurs dettes, choisir dans le +tas des filles de millionnaires de toute +l'Amérique? Si vous êtes le fils d'un lord, +prouvez-le-moi.</p> + +<p>—Je remercie Dieu de ne pouvoir le +faire, si on les reconnaît aux signes que +vous venez d'énumérer. Néanmoins je suis +le fils et l'héritier d'un lord. C'est tout ce +que je puis dire. Je souhaite que vous +croyiez ma parole, mais je ne possède +aucun moyen de vous convaincre.</p> + +<p>Elle fut sur le point de s'amadouer un +peu, mais la dernière phrase l'impressionna +autrement:</p> + +<p>—Vous voulez que je vous croie. +Comment pourrais-je le faire? Ne voyez-vous +pas combien il est improbable qu'une +personne dans une telle situation s'aventure +en pays étranger, voyage à travers +le monde sans la moindre preuve de son +identité?</p> + +<p>Il entreprit alors de lui raconter comment +il avait quitté la maison paternelle, +les espoirs qu'il avait nourris, ses rêves, +ses déceptions, ses luttes...</p> + +<p>Elle secoua tristement la tête:</p> + +<p>—Le fils d'un lord capable de faire +cela! En voilà un homme digne d'être +aimé, idolâtré!</p> + +<p>—Eh bien! je...</p> + +<p>—Mais un tel homme n'a jamais +existé. Il n'est pas encore né, et il ne +naîtra jamais. Ce serait simplement grandiose, +d'une grandeur unique, en ce temps +de bas égoïsme et d'idéal sordide. Attendez! +Laissez-moi finir. Encore une question: +votre père est lord... de quoi?</p> + +<p>—De Rossmore... Je suis le vicomte +Berkeley.</p> + +<p>La jeune fille fut si outrée qu'elle put +à peine répondre:</p> + +<p>—Comment osez-vous hasarder une +affirmation pareille? Vous savez qu'il est +mort, vous savez que je ne l'ignore pas!</p> + +<p>—Oh! Écoutez-moi, je vous en prie. +Un mot seulement! Ne vous détournez +pas ainsi de moi. Restez! Sur mon honneur...</p> + +<p>—Oh! sur votre honneur!</p> + +<p>—Sur mon honneur. Je suis celui que je +vous dis être. Je vous le prouverai et +vous serez convaincue, j'en suis sûr. +Je vous apporterai un message, une dépêche...</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Demain... après-demain...</p> + +<p>—Signée: «Rossmore».</p> + +<p>—Oui! signée «Rossmore».</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela prouvera?</p> + +<p>—Ce que cela prouvera? Mais ce que +cela doit prouver.</p> + +<p>—Si vous m'obligez à le dire, peut-être +l'existence d'un complice quelque +part.</p> + +<p>Le coup était dur. Il dit:</p> + +<p>—C'est vrai. Je n'y pensais pas! +Oh! mon Dieu! Que vais-je faire? Il n'y +a donc aucune issue. Tout ce que je fais +est en vain. Ne vous en allez pas! Vous +ne me dites même pas «au revoir». +Nous ne nous sommes jamais séparés +ainsi.</p> + +<p>—J'ai envie de me sauver, de courir, +et... partez, partez, maintenant!</p> + +<p>Il y eut une pause, puis elle ajouta:</p> + +<p>—Vous pouvez apporter le message +quand il arrivera!</p> + +<p>—Je le puis! Dieu soit loué!</p> + +<p>Il partit. Ce n'était pas trop tôt. Ses +lèvres tremblaient nerveusement; l'instant +après, elle s'écroula comme une +masse, secouée par les sanglots.</p> + +<p>—Il est parti... pour toujours... gémissait-elle; +je l'ai perdu, je ne le reverrai +jamais. Il ne m'a même pas embrassée, +n'a même pas essayé de me prendre un +baiser de force. Je n'aurais jamais pu entrevoir +en rêve qu'il me traiterait ainsi +après tout ce que nous avons été l'un pour +l'autre. Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je +devenir? Il est un pauvre cher misérable +menteur et imposteur, je l'aime tant. +Jamais il n'aura l'idée de se faire envoyer +une fausse dépêche; pauvre chéri, il n'osera +pas revenir, et il me manquera tant. Il est +si honnête et si simple qu'il ne trouvera +aucun moyen. Qu'est-ce qui lui a fait croire +qu'il réussirait dans une pareille imposture? +Oh! mon Dieu, je vais aller me coucher +et essayer de tout oublier. Pourquoi ne +lui ai-je pas dit de revenir pour m'aviser +s'il ne recevait pas de réponse? C'est ma +faute, maintenant, si je ne le revois jamais! +Dans quel état mes yeux doivent-ils +être! Mon Dieu!</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XXI">CHAPITRE XXI</h2> +</div> + +<p>Le lendemain, aucun télégramme n'arriva, +naturellement. Ce fut une véritable +catastrophe, puisque Tracy ne pouvait +retourner auprès de Sally sans ce Sésame, +quelle que fût sa non-valeur comme +preuve. Mais si l'on peut appeler l'absence +de réponse le premier jour une catastrophe, +quel nom donner à la détresse des jours +suivants. Pas le moindre signe de vie de +son père! Tracy était en proie à une honte +indescriptible; Sally, de son côté, souffrait +mille morts en se persuadant de plus en +plus que non seulement il ne devait pas +avoir un père quelque part, mais qu'il +n'avait même pas de complice.</p> + +<p>Le lendemain du jour où Tracy avait +été ainsi renvoyé, un événement inattendu +arriva. Hawkins et Sellers apprirent par +la lecture des journaux qu'un puzzle, +appelé «<i>Le Cochon dans les trèfles</i>», +jouissait depuis quelques semaines d'une +faveur inouïe auprès du public. De l'océan +Atlantique jusqu'au Pacifique, toutes les +populations des États-Unis lâchaient leur +travail pour jouer à ce puzzle; la fureur +était telle que toutes les affaires s'en ressentaient. +On voyait les juges, les avocats, +les criminels, les pasteurs, les voleurs, les +commerçants, les ouvriers, les assassins, +les femmes, les enfants, les nourrissons, +tout le monde, en un mot, absorbé du matin +au soir par une seule et unique préoccupation: +celle de trouver la solution de ce +puzzle.</p> + +<p>Hawkins fut comme fou de joie, mais +Sellers resta calme. D'aussi menues +affaires ne parvenaient pas à troubler sa +sérénité. Il dit:</p> + +<p>—C'est exactement ce qui arrive toujours. +Un homme fait une invention capable +de révolutionner les arts, de produire +des sommes gigantesques, d'être +une bénédiction pour toute l'humanité, +personne ne consent à s'y intéresser... et +l'inventeur restera toujours pauvre comme +auparavant. Mais inventez une bagatelle +sans valeur, pour votre distraction d'une +minute, une bagatelle que vous n'hésiteriez +pas à jeter dans un coin pour n'y +plus penser, le monde entier se précipite +pour s'en emparer et il en résulte une fortune. +Tâchez de retrouver ce Yankee, +Hawkins, et faites-vous donner les +sommes qui nous reviennent. La moitié +vous appartient, comme vous le savez.</p> + +<p>Peu de temps après, Hawkins et Sellers +furent en effet informés que le Yankee +avait déposé des monceaux d'argent à +leur compte dans une banque.</p> + +<p>En l'apprenant, Sellers déclara:</p> + +<p>—Maintenant, nous allons bien voir +lequel est le lord authentique. Je vais faire +un tour là-bas et secouer la Chambre des +Lords!</p> + +<p>Pendant les jours qui suivirent, on eut +fort à faire pour préparer les malles, et +Sally put trouver toutes les occasions +désirables de pleurer en secret. Puis le +vieux couple partit pour New-York et +l'Angleterre.</p> + +<p>Sally avait pu nettement se rendre +compte de ceci: que la vie ne valait pas +la peine d'être vécue dans les conditions +présentes. S'il lui fallait renoncer à son +imposteur, elle en mourrait, et elle y était +toute prête! N'y avait-il pas lieu pourtant +de soumettre le cas à une personne désintéressée +auparavant? Qui sait si l'on ne +trouverait pas une manière plus satisfaisante +de résoudre le problème! Elle +réfléchit profondément à l'opportunité +de ce projet.</p> + +<p>Lorsqu'elle se trouva pour la première +fois seule avec Hawkins après le départ +de ses parents, et que le nom de Tracy +fut prononcé au cours de la conversation, +elle s'abandonna aux confidences et ouvrit +son cœur, tandis qu'il écoutait avec un +intérêt plein de sollicitude.</p> + +<p>Elle plaida avec chaleur sa cause et termina +ainsi:</p> + +<p>—Ne me dites pas qu'il est un imposteur! +Je suppose qu'il l'est, mais ne trouvez-vous +pas qu'il a l'air de ne pas l'être? Vous +qui regardez froidement les choses, vous +pouvez être frappé de circonstances qui +m'échappent. Tâchez d'envisager sa conduite +de manière à me consoler... faites-le +pour moi!</p> + +<p>Le pauvre homme était fort troublé, +mais estima de son devoir de se tenir aussi +près de la vérité que possible. Il réfléchit +et dut renoncer à la possibilité de donner +raison à Tracy.</p> + +<p>—Hélas! non, fit-il, il est certain qu'il +est un imposteur.</p> + +<p>—C'est-à-dire que vous êtes presque +certain, monsieur Hawkins, presque, +n'est-ce pas? Pas tout à fait?</p> + +<p>—Je regrette infiniment d'avoir à faire +cet aveu... je préférerais pouvoir vous dire +le contraire... mais il n'y a pas d'explication +autre... car je sais qu'il est un imposteur.</p> + +<p>—Mais, monsieur Hawkins, vous allez +trop loin, je vous assure. Personne ne peut le +savoir avec certitude. Il n'y a aucune +preuve absolue qu'il n'est pas ce qu'il +prétend être.</p> + +<p>Devait-il lui révéler tout ce qu'il savait? +Sans doute cela vaudrait mieux. Il se décida +à parler courageusement, mais aussi +à éviter un nouveau chagrin à la jeune +fille: le chagrin d'apprendre que Tracy +était un criminel.</p> + +<p>—Il faut que je vous parle ouvertement; +cela me cause beaucoup de peine +de le faire, et cela vous fera beaucoup de +peine de l'entendre, mais il vous faudra +la supporter. Je connais tout au sujet de +ce garçon, et je sais qu'il n'est pas le fils +d'un lord.</p> + +<p>Une lueur passa dans le regard de la +jeune fille et elle répliqua:</p> + +<p>—Cela m'est tout à fait égal; continuez.</p> + +<p>Son exclamation imprévue décontenança +Hawkins.</p> + +<p>—Je n'ai pas bien compris probablement! +Voulez-vous dire que, s'il n'y avait +rien d'autre à lui reprocher, cette question +de prétendu héritage d'un lord vous indiffère +maintenant?</p> + +<p>—En tous points!</p> + +<p>—Il vous satisferait donc, vous accepteriez +sans regretter qu'il ne soit pas fils +d'un lord, sans admettre que cette circonstance +ajouterait à sa valeur.</p> + +<p>—Aucune valeur à laquelle je tienne... +Voyez-vous, monsieur Hawkins, j'ai complètement +cessé d'attacher la moindre importance +à tous ces rêves de noblesse et d'aristocratie, +à toutes ces futilités, pour n'être +qu'une simple et quelconque bourgeoise, +contente de sa modeste situation. C'est +à lui que je dois cette transformation. +Rien ne peut le rendre plus précieux +à mes yeux qu'il ne l'est. Tel qu'il est, il est +tout pour moi, il a toutes les qualités et, +par conséquent, aucune ne peut lui venir +en plus.</p> + +<p>«Elle est joliment emballée, se dit +Hawkins; il va falloir que je change de tactique. +Sans accuser précisément ce garçon +d'être criminel, je crois que le mieux serait +d'inventer un nom et des antécédents +destinés à lui enlever toute illusion. Si +cela ne réussit pas, je saurai que mon devoir +est de me résigner à soutenir ses projets +au lieu d'y mettre obstacle.»</p> + +<p>Il reprit à haute voix:</p> + +<p>—Eh bien, Gwendolen...</p> + +<p>—Il faut m'appeler Sally.</p> + +<p>—Tant mieux, je préfère ce nom-là. +Écoutez, je vais tout vous dire au sujet +de ce Snodgrass.</p> + +<p>—Snodgrass? C'est son nom?</p> + +<p>—Oui, Snodgrass! L'autre est son +<i>nom de plume</i>.</p> + +<p>—C'est un nom hideux.</p> + +<p>—Je le sais bien, mais on ne peut rien +en ce qui concerne son nom.</p> + +<p>—C'est vraiment son nom?... pas +Howard Tracy?</p> + +<p>Hawkins répondit:</p> + +<p>—En toute sincérité; c'est bien regrettable.</p> + +<p>La jeune fille, hébétée, répétait les deux +syllabes:</p> + +<p>—Snodgrass... Snodgrass... Jamais je +ne pourrai m'y faire! Je ne l'appellerai +que par son petit nom. Quel est-il?</p> + +<p>—Ses initiales sont S. M.</p> + +<p>—Ses initiales? Je ne peux pourtant pas +l'appeler par ses initiales, voyons! Quels +noms représentent-elles?</p> + +<p>—Vous allez comprendre! Son père +était médecin... un homme qui adorait +tout ce qui touchait à sa profession, mais +un homme en même temps d'une bizarrerie...</p> + +<p>—Que représentent-elles? Pourquoi +tous ces détours?</p> + +<p>—Eh bien! Elles représentent Spinal +Meningitis! Son père étant médecin...</p> + +<p>—On n'a jamais rêvé un nom plus +infâme! Il est impossible d'appeler quelqu'un +par ce nom. C'est horrible... je recevrais, +moi, des lettres sous ce nom?</p> + +<p>—Oui! «Madame Spinal Meningitis +Snodgrass!»</p> + +<p>—Ne le dites pas! Je ne peux pas supporter +de l'entendre. Son père était-il +dément?</p> + +<p>—Non, on ne l'en accuse pas.</p> + +<p>—Heureusement, car la démence peut +être héréditaire, et se transmettre à la +descendance. Mais quel genre de manie! +Comment cela lui est-il venu?</p> + +<p>—Je ne sais pas au juste! Il y a eu des +idiots dans la famille...</p> + +<p>—Il l'était, lui, idiot, assurément!</p> + +<p>—Cela se peut, on a eu des soupçons.</p> + +<p>—Des soupçons! Est-ce qu'on soupçonne +que la nuit va être noire si l'on voit +les étoiles tomber du ciel! Mais assez au +sujet de l'idiot, il ne m'intéresse pas. Parlez-moi +du fils.</p> + +<p>—Voilà! Celui-ci était l'aîné, mais +non le préféré. Son frère Zylobalsamum...</p> + +<p>—Arrêtez-vous, que je me rende +compte... Zylo... comment disiez-vous?</p> + +<p>—Zylobalsamum.</p> + +<p>—Quel nom! On dirait une maladie!</p> + +<p>—Non, je ne crois pas que ce soit exactement +le nom d'une maladie... Peu importe! +Comme je viens de vous le dire, celui-ci +n'était pas le préféré. Son éducation fut +négligée. A l'école, il fréquentait les camarades +les plus mal notés, et peu à peu il +grandit et devint, grâce à de mauvaises +fréquentations, une canaille, un être grossier, +vulgaire, ignorant, débauché...</p> + +<p>—Lui? Ce n'est pas vrai! En disant +cela, vous manquez de toute notion de générosité. +Ce malheureux jeune étranger... +il est tout le contraire de ce que vous venez +de dire. Il est aimable, modeste, bien élevé, +cultivé, gentil, raffiné... quelle honte! +Comment pouvez-vous avancer de pareilles +choses à son sujet?</p> + +<p>—Je ne vous reproche pas, Sally, certainement +non, je ne vous reproche pas +d'être ainsi aveuglée par votre affection, +de négliger ainsi quelques petits défauts...</p> + +<p>—De petits défauts, dites-vous? Comment +nommeriez-vous alors ceux d'un +simple assassin?</p> + +<p>—Oh! On ne les approuve pas!</p> + +<p>—C'est inouï! Dites-moi comment +vous êtes si bien renseigné sur cette famille? +Qui vous en a parlé de cette +façon?</p> + +<p>—Sally! On ne m'en a pas parlé. Je +connais la famille personnellement.</p> + +<p>Cette affirmation causa une surprise +nouvelle.</p> + +<p>—Vous? s'écria-t-elle; vous les avez +connus?</p> + +<p>—J'ai connu Zylo, comme nous l'appelions +dans l'intimité, et j'ai connu son +père, le docteur Snodgrass. Je n'ai pas connu +ce Snodgrass-ci, mais je l'ai aperçu de +temps en temps. Et on parlait beaucoup +de lui...</p> + +<p>—Sans doute parce qu'il n'était pas un +incendiaire ou un assassin, il se singularisait +dans un tel milieu. Mais où avez-vous +connu ces gens?</p> + +<p>—A Cherokee!</p> + +<p>—C'est étrange! Il ne doit pas y avoir +là-bas une population suffisante pour établir +ni une bonne ni une mauvaise réputation! +Tout au plus quelques poignées +de voleurs de chevaux!</p> + +<p>Hawkins répondit avec placidité:</p> + +<p>—Notre ami appartenait à une de ces +poignées...</p> + +<p>Le sénateur se tut, satisfait de lui. Il +jugeait qu'il avait réussi un chef-d'œuvre +d'art diplomatique. C'était à elle de se +décider désormais. Il se sentait persuadé +qu'elle renoncerait au fantôme, oui, elle +y renoncerait...</p> + +<p>Sally avait eu le temps de réfléchir pendant +ce court silence; elle finit par +dire:</p> + +<p>—Il n'a pas d'autres amis au monde +que moi. Je ne l'épouserai pas s'il est vraiment +répréhensible au point de vue moral; +mais s'il peut me prouver qu'il ne +l'est pas, je l'épouserai. A mes yeux, il est +extrêmement délicat et bon, et cher... Je +n'ai rien découvert qui fût contre lui, sinon +de s'être dit le fils d'un lord. Mais cela +peut n'être qu'un trait de vanité, et je +n'y vois pas grand mal quand j'y songe. +Je ne crois pas qu'il réponde au portrait +que vous venez de tracer. Et je compte +sur vous pour aller le trouver et me le +ramener. Je le supplierai d'être honnête +et vertueux, et de me dire, sans crainte, +toute la vérité.</p> + +<p>—Très bien, alors! Si c'est là votre +décision, je m'y conformerai. Mais, Sally, +vous savez qu'il est pauvre, et que...</p> + +<p>—Oh! cela m'est totalement indifférent! +Voulez-vous me l'amener?</p> + +<p>—Je veux bien. Quand?</p> + +<p>—Oh! mon cher ami, il se fait tard et +il faut attendre. Mais vous irez le chercher +demain matin. C'est promis, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Je serai ici avec lui dès l'aube.</p> + +<p>—Ah! Voilà que je retrouve mon cher +vieux Hawkins plus gentil que jamais!</p> + +<p>—Je suis heureux de pouvoir vous faire +plaisir. Donc, bonsoir, et à demain!</p> + +<p>Sally réfléchit, seule, un instant, puis +elle se dit gravement: «Je l'aime... en +dépit de son nom!» et d'un cœur allégé +elle s'occupa de la maison.</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XXII">CHAPITRE XXII</h2> +</div> + +<p>Hawkins s'en fut tout droit au bureau +du télégraphe, se disant: «Il est clair +qu'elle ne se détachera pour rien au monde +de ce cadavre galvanisé. J'ai fait de mon +mieux; au tour de Sellers de se débrouiller, +à présent!»</p> + +<p>Il adressa donc à New-York une +dépêche ainsi conçue:</p> + +<div class="blockquot"> +<p>«<i>Revenez. Prenez train spécial. Elle +va épouser la matérialisation.</i>»</p> +</div> + +<p>Un mot arriva à Rossmore Towers +annonçant la visite de lord Rossmore. +Sally se dit: «Quel dommage qu'il ne se +soit pas arrêté à New-York; il faudra qu'il +y retourne sur-le-champ. Je suppose qu'il +est venu pour pulvériser mon pauvre papa, +à moins que ce ne soit pour racheter ses +droits. Cet événement m'aurait intéressé +il y a quelques jours, mais à présent je n'y +vois qu'un unique avantage: celui de +pouvoir dire à... Spine... Spiny... Spinal +(on ne peut rien trouver de gracieux avec +ce nom!): N'essayez pas de me cacher +la vérité, car autrement il me faudra vous +dire avec qui je viens de m'entretenir et +vous serez joliment embarrassé!»</p> + +<p>Tracy ne pouvait pas savoir que l'on +viendrait le chercher le lendemain matin, +sans quoi il aurait pu attendre. Mais il +était dans un état de désespoir tel qu'il +lui fallait tenter quelque chose. Sa dernière +planche de salut n'existait plus: +aucune lettre ne lui était parvenue par +le courrier d'Angleterre. Son père l'avait +donc apparemment abandonné à lui-même. +Ce n'était pas dans ses habitudes +d'agir ainsi, mais l'absence de la plus +petite réponse ne promettait rien de +bon.</p> + +<p>Tracy était las de se creuser la tête. Ce +qu'il voulait, c'était voir Sally, rien que la +voir, coûte que coûte.</p> + +<p>Comment s'était-il décidé? comment +y était-il venu? Il ne le savait plus. Il ne +savait qu'une chose: qu'il se trouvait de +nouveau seul avec elle. Elle se montrait +affectueuse, gentille, et on eût dit qu'elle +avait les larmes aux yeux.</p> + +<p>Maintenant ils se parlaient. Au cours de +l'entretien, elle dit avec un air détaché:</p> + +<p>—Je m'ennuie beaucoup... je suis si +seule depuis que papa et maman sont partis! +J'essaie de lire pour me distraire, +mais aucun livre ne m'intéresse... les journaux +sont toujours pleins de stupidités. +On en prend un, croyant tomber sur quelque +chose d'intéressant, et on lit, on lit, +pour ne trouver à la fin qu'un fait-divers +insignifiant ayant trait à quelque D<sup>r</sup> Snodgrass, +par exemple...</p> + +<p>Pas un geste de la part de Tracy; pas un +muscle qui tremblât sur son visage. Sally +n'en revenait pas. Quelle force de volonté +cet homme possédait! Elle se tut un instant +et Tracy, levant les yeux sur elle, lui +dit:</p> + +<p>—Eh bien? Que vouliez-vous dire?</p> + +<p>—Oh! je croyais que vous ne m'écoutiez +pas! En effet, les journaux continuent +à vous donner des nouvelles de leur +D<sup>r</sup> Snodgrass, puis de son jeune fils, son +préféré... Zylobalsamum Snodgrass...</p> + +<p>Pas un geste de Tracy ne révélait de +l'embarras. Quelle maîtrise de soi-même! +Sally fixa son regard sur lui et reprit, décidée +à donner un dernier coup fatal à cette +incommensurable sérénité:</p> + +<p>—Et puis ils vous entretiennent de +son fils aîné... le moins gâté... relatant +combien il est négligé, ignorant, vulgaire, +une vraie canaille, celui-là...</p> + +<p>La tête de Tracy demeurait penchée +en avant, avec une profonde expression +de lassitude. Sally s'était levée et se tenait +maintenant devant lui... Il redressa la tête, +ses yeux doux cherchant les siens...</p> + +<p>—... Nommé Spinal Meningitis Snodgrass!</p> + +<p>Tracy ne manifesta pas la moindre surprise; +toute son attitude ne dénotait +qu'une fatigue croissante. La jeune fille +était outrée par cette indifférence glaciale.</p> + +<p>—De quoi êtes-vous donc bâti?</p> + +<p>—Moi? Pourquoi?</p> + +<p>—Vous n'avez donc aucune sensibilité? +Ce que je vous dis ne fait donc vibrer +aucun reste de sentiments délicats en +vous?</p> + +<p>—Non. En aucune façon. Mais pourquoi?...</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! Comment pouvez-vous +garder cet air innocent, en m'écoutant... +Regardez-moi bien en face! Répondez-moi +sans sourciller. Le D<sup>r</sup> Snodgrass +n'est-il pas votre père, et Zylobalsamum +n'est-il pas votre frère?...</p> + +<p>A ce moment précis, Hawkins fut sur +le point d'entrer dans le salon, mais, ayant +entendu les derniers mots de la conversation, +il préféra s'en aller faire une petite +promenade en ville.</p> + +<p>—... Et ne vous appelez-vous pas Spinal +Meningitis? Répondez-moi sans détours, +et vite! Vous ne voyez donc pas que je +suis dans les transes! Pourquoi restez-vous +ahuri comme cela, sans songer à moi, +moi qui suis sur le point de devenir folle +d'angoisse?</p> + +<p>—Je voudrais, oh! de toute mon âme, +je voudrais trouver des mots qui vous rendraient +le calme et le bonheur. Mais je ne +sais rien... je n'ai jamais entendu parler +de ces effroyables gens.</p> + +<p>—Comment? Dites-le-moi encore!</p> + +<p>—Jamais, jamais, jusqu'à ce jour.</p> + +<p>—Ah! Vous avez l'air si bon et si +honnête en disant cela. Cela ne peut être +que la vérité. Vous n'auriez pas cet air si +ce n'était pas vrai.</p> + +<p>—Certainement non! Oh! Cessons +donc de nous faire souffrir ainsi. Revenez-moi, +redevenez mienne, et rendez-moi ma +place dans votre cœur...</p> + +<p>—Attendez! Une chose encore! Dites-moi +que vous regrettez d'avoir parlé avec +vanité, que vous ne comptez jamais devenir +un lord...</p> + +<p>—Cela, je peux le dire... je n'y compte +plus, en aucune façon.</p> + +<p>—Maintenant vous êtes à moi! Vous +m'êtes revenu pour toujours, et rien ne me +séparera plus de vous.</p> + +<p>—Le lord de Rossmore d'Angleterre! +annonça la voix de Daniel.</p> + +<p>—Mon père! s'écria le jeune homme en +laissant retomber les bras qui venaient +d'étreindre Sally.</p> + +<p>Le vieux gentleman demeura un instant +à regarder le couple, puis une sorte de sourire +se dessina sur ses traits et il dit:</p> + +<p>—Vous pourriez peut-être m'embrasser +aussi, mon fils.</p> + +<p>Le jeune homme le fit, avec allégresse.</p> + +<p>—Alors vous êtes le fils d'un lord tout +de même! s'écria Sally avec un accent de +reproche dans la voix.</p> + +<p>—Oui, je...</p> + +<p>—Alors, je ne veux plus de vous!</p> + +<p>—Pourtant, c'est vous qui...</p> + +<p>—Non, je ne veux plus, vous m'avez +induit en erreur une seconde fois.</p> + +<p>—Elle à raison, mon fils. Allez vous +promener, maintenant. Je désire causer +seul avec M<sup>lle</sup> Sellers.</p> + +<p>Berkeley était bien obligé de céder la +place. Mais il ne s'en alla pas bien loin, il +resta dans la maison.</p> + +<p>A minuit, l'entretien du lord avec Sally +durait encore, mais on s'approchait à +grands pas d'une conclusion satisfaisante.</p> + +<p>Le lord dit à la jeune fille:</p> + +<p>—J'ai fait tout ce chemin dans le seul +but de vous voir de près, et avec la prévision +de faire rompre le mariage projeté, si +j'avais affaire à deux jeunes insensés. Je +m'aperçois que l'un de vous seulement l'est. +Par conséquent, si vous voulez le prendre, +vous le pouvez!</p> + +<p>—Oh! vraiment! Je n'ai pas d'hésitation, +croyez-le bien! Laissez-moi vous +embrasser!</p> + +<p>—Embrassez-moi. Merci bien! Et dorénavant +c'est un privilège que vous conserverez +pour toujours, quand vous ne serez +pas méchante!</p> + +<p>Pendant ce temps, Hawkins, qui était +de retour de sa promenade, avait gagné +le laboratoire où, à sa surprise, il se trouva +nez à nez avec sa prétendue connaissance +Snodgrass. La grande nouvelle lui fut +aussitôt communiquée: «que le lord Rossmore +anglais était arrivé... et je suis +son fils, vicomte Berkeley».</p> + +<p>Hawkins devint blême. Il s'écria:</p> + +<p>—Dieu du ciel! alors vous êtes mort!?</p> + +<p>—Mort?</p> + +<p>—Oui, oui... c'est nous qui avons vos +cendres.</p> + +<p>—Elles commencent à m'ennuyer, ces +cendres... j'en ai assez; je vais les donner +à mon père, fit Berkeley.</p> + +<p>Petit à petit, le brave sénateur parvenait +à discerner la vérité dans son ensemble, +à comprendre qu'ils avaient eu +affaire à un vrai jeune homme, en chair et +en os, et non pas à une âme revêtue d'un +corps apparent, grâce à la science de +Sellers.</p> + +<p>Très ému, il déclara:</p> + +<p>—Je suis profondément heureux... +heureux à cause de Sally surtout. Nous +vous avons toujours pris pour la réincarnation +d'un cambrioleur de Tahlequah, +mort en fuite. Ce sera un coup rude pour +Sellers lorsqu'il apprendra la vérité.</p> + +<p>Il entreprit de tout expliquer à Berkeley +qui répondit:</p> + +<p>—Quelque rude que soit ce coup, j'espère +que le vieux prétendant se consolera +de la déception!</p> + +<p>—Le colonel? Il n'y pensera plus au +bout d'une minute, le temps d'inventer +un autre genre de miracle pour le substituer +à celui-ci. Il doit déjà en avoir un, +tout préparé, à cette heure! Mais, dites-moi, +qu'est devenu l'homme que vous +avez représenté à nos yeux?</p> + +<p>—Je n'en sais vraiment rien. Je me +suis emparé de ses vêtements par hasard... +Je crains fort qu'il n'ait péri dans l'incendie.</p> + +<p>Hawkins se dit qu'il était temps +d'aller à la gare chercher les Sellers, auxquels +il apprendrait les nouvelles, sans quoi +on verrait le colonel arriver comme une +bombe pour empêcher sa fille d'épouser +un fantôme.</p> + +<p>Il y eut de remarquables événements à +Rossmore Towers au cours de la semaine +suivante. Les deux vieux lords sympathisèrent +dès leur première rencontre, +sans doute grâce à une différence de +caractère absolue. Et l'aventure se termina +par un mariage célébré dans l'intimité, +et non pas fastueusement à l'Ambassade +britannique, comme l'eût peut-être +souhaité le magnifique prétendant +américain.</p> + +<p class="center">FIN</p> + +<p style="text-align: center;"> +<br> +</p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="CORBEIL-IMPRIMERIE_CRETE">CORBEIL.—IMPRIMERIE +CRÉTÉ</h2> +<br> +<br> +</div> + + +<div class="figcenter width50"> +<img data-role="presentation" alt="" src="images/fin.jpg"> +</div> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78786 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78786-h/images/cover.jpg b/78786-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cee07c5 --- /dev/null +++ b/78786-h/images/cover.jpg diff --git a/78786-h/images/fin.jpg b/78786-h/images/fin.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..25bcdaa --- /dev/null +++ b/78786-h/images/fin.jpg diff --git a/78786-h/images/twain.jpg b/78786-h/images/twain.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0d6cc56 --- /dev/null +++ b/78786-h/images/twain.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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