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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..9f57f44 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,13 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text +*.htm text +*.html text +*.png binary +*.jpg binary +*.svg text +*.pdf binary +*.bmp binary +*.zip binary +*.midi binary +*.mp3 binary diff --git a/78981-0.txt b/78981-0.txt new file mode 100644 index 0000000..bde8f35 --- /dev/null +++ b/78981-0.txt @@ -0,0 +1,971 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78981 *** + + + + + Au lecteur + + Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version + originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées. + + La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections + mineures. + + Les mots en gras dans l'original sont entourés de =. + + + + + 26 JUIN 1790. Nº. IV. + + + JOURNAL + DE LA SOCIÉTÉ + DE 1789. + + + Nicolas de Condorcet + Pierre Samuel du Pont, député du bailliage de Nemours + M. de Klinglin, lieutenant de roi. + + + + +_On s'abonne pour ce Journal, dont il paroît un Numéro chaque semaine._ + + A la Société de 1789, Nº. 105. } + Chez le Rédacteur, Nº. 59. } + Chez Dessenne, } } au Palais-Royal. + Mad. Vaufleury,} Libraires, } + Denné, } } + +Chez Lejay fils, rue de l'Echelle Saint-Honoré. + +Et chez tous les Directeurs des Postes, ainsi que chez les principaux +Libraires du royaume et de l'étranger. + +Le prix de la souscription est de 24 liv. par an pour Paris, et de 27 +liv. pour la province. Franc de port. + + + + +ART SOCIAL. + +AVERTISSEMENT PRÉLIMINAIRE. + + +LA Société de 1789, en arrêtant que le mémoire suivant, lu par M. du +Pont, l'un de ses membres, dans la séance du 20 de ce mois, seroit +imprimé dans son journal, n'a point prétendu énoncer une opinion, mais +seulement inviter à la discussion sur un objet dont il est impossible +de se dissimuler l'importance et la difficulté. + +Le pacte connu sous le nom de _pacte de famille_, peut-il être ratifié +par une nation libre, par une nation qui connoît les droits naturels de +l'homme, et qui veut les défendre? + +Une nation qui a déclaré qu'elle prend la justice pour l'unique base de +sa politique extérieure comme de ses loix, peut-elle faire la guerre +pour soutenir un privilège exclusif, fondé sur une bulle d'Alexandre VI? + +Dans le cas où il seroit utile à la France de rester unie avec la +nation Espagnole, ne devroit-elle pas attendre que l'on attaquât les +droits de l'Espagne, et non ses prétentions? + +La France ne doit-elle pas, avant de se déclarer pour l'Espagne, +juger si les propositions qui lui sont faites par l'Angleterre, sont +raisonnables ou tyranniques? Avant de proposer un désarmement à +l'Angleterre, ne doit-elle pas se mettre à portée de lui garantir le +consentement de l'Espagne aux propositions regardées comme justes par +la France? + +Doit-on prendre un parti à l'égard de l'Angleterre, sans connoître les +véritables intentions de l'Espagne? sans être assuré des dispositions +du roi de Hongrie, de l'impératrice de Russie, sans avoir pénétré les +projets du roi de Prusse, ceux mêmes du roi de Suède? + +La ligue de la France, de l'Espagne, de Naples, du roi de Hongrie, de +la Russie et du Danemarck, a-t-elle assez de prépondérance sur celle +de l'Angleterre, de la Hollande, de la Suède, du roi de Prusse, de +la Pologne et des Turcs, pour espérer de contenir par cette réunion +l'ambition de l'Angleterre? + +L'existence du roi de Suède et du Stathouder, la souveraineté de Pitt, +ne seroient-elles pas cruellement compromises par le moindre revers? + +Les parleurs et les écrivains payés par le ministère Anglois, effrayés +de la liaison de nos patriotes éclairés avec les Stanhope, les Price, +avec les autres véritables amis de la liberté angloise, ne méritent +sans doute que le mépris; mais ne peut-on pas se tromper en faisant +le contraire de ce qu'ils veulent? Il est impossible de ne pas croire +au projet formé par le ministère Anglois de troubler l'Europe; il est +impossible de ne pas le regarder comme l'ennemi de la liberté de tous +les peuples, et surtout de la liberté angloise, de ne pas abhorrer +son avide et hypocrite machiavélisme. Mais parce qu'il veut entraîner +sa nation dans la guerre, s'ensuit-il que nous devions seconder ses +projets? + +Les guerres d'un peuple libre peuvent-elles réussir si elles ne sont +pas populaires? Ne vaut-il pas mieux attendre pour faire la guerre +que la nation soit bien convaincue des perfides projets du ministère +Britannique? Que les agens qu'il peut avoir au milieu de nous soient +bien connus? Que cette haine puérile pour l'Espagne, cette imbécille +confiance dans les bonnes intentions des ministres Anglois, ne puisse +plus influer en France, je ne dis pas sur l'opinion publique, mais sur +l'opinion populaire? + +Telles sont les questions qu'il faut agiter, le mémoire de M. du Pont +inspirera sans doute le désir de les résoudre. + + + + +CONSIDÉRATIONS + +_Sur la position politique de la France, de l'Angleterre et de +l'Espagne._ + +Par M. DU PONT, député du bailliage de Nemours à l'Assemblée Nationale. + + +AVERTISSEMENT + +DE L'AUTEUR. + +J'ignore si ce seroit à la tribune de l'Assemblée Nationale qu'il +faudroit exposer les vérités que renfermera cet écrit. + +L'Assemblée peut croire que les premières résolutions à prendre à leur +sujet, sont dans la classe de celles qui ont été constitutionnellement +confiées aux soins du gouvernement, et qu'elle n'est obligée de s'en +occuper que sur les propositions que le roi pourroit lui faire. +Quoique l'objet de la délibération fût très-important, il est donc +vraisemblable qu'on trouveroit qu'_il n'y a pas lieu à délibérer_. + +J'ignore si ce seroit au roi et à ses ministres que je devrois adresser +mes réflexions. + +Il est très-délicat pour un membre du corps législatif de donner des +mémoires au ministère. Je le ferois dans les intentions les plus pures; +et je trouverois des hommes charitables qui, jugeant de mon ame par la +leur, calomnieroient mes intentions. + +Ce que je sais est, qu'il s'agit de la dignité, de la sûreté, de la +puissance et de l'existence de ma patrie. + +Ce sera donc à tous mes concitoyens que je parlerai; et ceux d'entr'eux +qui croiront devoir et pouvoir influer sur son salut y influeront. + +Le tems de la politique mystérieuse est passé; celui de la politique +franche, raisonnable et ferme, qui ne cache aucun motif de ses +déterminations, qui démasque ouvertement les combinaisons de ses +adversaires, et qui leur montre loyalement l'intention et les moyens +qu'elle a d'y mettre obstacle: ce tems heureux est enfin venu. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +_Qu'est-ce que veut l'Angleterre?_ + + +L'Angleterre fait avec la plus grande vivacité un armement formidable. + +Elle en fait faire un autre à la Hollande, destiné à intercepter les +approvisionnemens maritimes que nous pourrions tirer du Nord. + +Les ministres Anglais semblent passionnés pour la guerre. Ils ont déja +dépensé vingt millions dans leurs ports, et nous ignorons quelle somme +chez leur allié. Ils ralentissent, ils interrompent le commerce de la +Grande-Bretagne, qui lui est si cher; ils enlèvent à ses vaisseaux +marchands leurs matelots. Ils dissolvent un parlement qui ne leur +paroît pas assez _guerrier_, pour en former un autre qui soit disposé +à ne refuser, ni sang, ni argent. Et si on les croit, cet appareil, +ce trouble, ces frais très-réels de guerre n'ont pour objet qu'une +querelle qui n'est d'aucune importance, et dans laquelle il s'agit +seulement de deux vaisseaux contrebandiers arrêtés au nord de la +Californie, sur une côte dont l'Espagne avoit antérieurement pris +possession, et où après un voyage de plus de six mille lieues, et au +prix de six autres mille lieues pour le retour, on ne peut faire qu'un +misérable commerce de pelleteries avec des sauvages. Le sujet même de +la contestation n'existe plus, car l'Espagne a rendu les deux vaisseaux. + +La nation Anglaise est cependant fort loin d'être insensée; son +gouvernement est très-éclairé. Elle a pour ministre principal, un homme +d'un grand talent et d'une grande réputation. + +L'Angleterre veut donc autre chose que la réparation du dommage +souffert par les propriétaires de ses deux vaisseaux interlopes. Elle +veut même autre chose que la liberté de la navigation à _Nootka_; et +ce que l'on fait vouloir à l'Angleterre ne doit pas être de petite +conséquence, puisqu'on exige d'elle à cette occasion de si grands +sacrifices. + +Le ministère Anglais ne disant pas encore nettement ce qu'il veut, +c'est à nous de le deviner dans ses préparatifs; et je vais le dire à +sa place. + +L'Angleterre a proposé à l'Espagne un traité de commerce +très-avantageux pour la Grande-Bretagne, et très-nuisible au commerce +de la France et à celui de l'Espagne elle-même. + +L'Espagne ne s'y est pas prêtée. + +L'Angleterre veut obtenir par la terreur ce traité ou un plus favorable +encore; elle veut s'assurer de fait le commerce à-peu-près exclusif +de l'Espagne, comme elle s'est procuré celui du Portugal. Elle veut +de plus, à la faveur du commerce de la Californie septentrionale, qui +lui importe peu, s'assurer le commerce interlope du Pérou, qui lui +importeroit beaucoup, et le moyen d'y fomenter les séditions qui s'y +sont déja manifestées. + +Si l'Espagne ne s'en laisse pas imposer, l'Angleterre veut saisir cette +circonstance pour sonder les dispositions et la politique du nouveau +royaume de France. + +Elle y a des amis, qu'elle sait s'attacher par un lien puissant, dans +la capitale, dans les provinces et dans tous les ports. Le châtelet et +la municipalité de Paris, les événemens de Marseille, l'ont certifié à +l'assemblée nationale. + +Le change, que la mauvaise administration du commerce et des droits de +traite, la destruction des barrières extérieures du royaume,et sur-tout +le retrait que les étrangers ont fait des sommes qu'ils plaçoient +ordinairement dans nos fonds publics et les opérations forcées pour +procurer de l'argent à la capitale, avoient rendu excessivement +défavorable, s'est un peu relevé par les écus, les louis et les ducats +que l'Angleterre a répandu directement ou fait verser par la Hollande +dans les lieux où elle l'a trouvé EXPÉDIENT _pour ses intérêts_, comme +on le dit au parlement britannique. + +Elle veut essayer si l'embarras passager de nos finances, si nos +troubles intérieurs, si l'influence de ses agens, si l'animosité de +nos partis, si le délire d'une philosophie égoïste, vaine et sans +expérience, ne nous feront pas renoncer à nos traités et abandonner nos +alliés. Déja elle a fait répandre que «le _pacte de famille_ n'étoit +point obligatoire, que c'étoit une convention entre les familles des +princes auxquelles les peuples ne peuvent appartenir». Elle a compté +que l'ancienne légèreté françoise qui se dissipe, mais qu'elle croit +encore subsistante, ne permettroit pas de consulter ce traité, le +feroit juger sur l'étiquette, et empêcheroit de remarquer que c'est un +_pacte pour assurer la conservation et l'inviolabilité du territoire +des nations confédérées, qui n'avoient alors aucun autre moyen +d'exprimer leurs volontés publiques et de statuer sur leurs intérêts +respectifs; que c'est un pacte dont l'objet est de ne former ainsi +qu'une famille des quatre peuples_, dont les princes descendent du bon +Henri. + +Elle veut, si nous donnons dans le piège, et si malgré notre abandon +l'Espagne ne plie pas, accabler cette puissance généreuse, revenir par +une guerre courte et vive au résultat commercial, qui est le principal +but de son armement; et ensuite retomber sur la France, dénuée à son +tour du secours de l'allié qu'elle auroit laissé perdre; nous enlever +nos colonies de l'Amérique et de l'Inde, détruire notre marine et notre +commerce, ruiner nos ports, nous réduire à n'être qu'une puissance +continentale; appeler sur nous d'autres ennemis, car la foiblesse n'en +manque jamais, et nous mettre dans tous les sens hors d'état de lui +rien disputer. + +Dans ce plan, qui me paroît manifeste, et qu'un enfant en politique +verroit comme moi, c'est avec beaucoup de sincérité que l'Angleterre +nous assure, «que son armement actuel n'est pas dirigé contre nous, +et qu'elle désire entretenir (_pour le moment_) la bonne harmonie qui +règne si heureusement entre les deux nations». Notre tour n'est pas +encore venu; et quoique la nation Espagnole soit vaillante, puissante +et respectable, il est tout simple que l'Angleterre aime mieux faire la +guerre avec l'Espagne qu'avec nous. Il est encore plus simple qu'elle +aime mieux faire la guerre avec l'Espagne et nous l'un après l'autre, +qu'avec l'Espagne et nous réunis. + +Mais si tel est le vœu de l'Angleterre, ce ne doit pas être le nôtre. + + + + +CHAPITRE II. + +_Ce que doit vouloir la France?_ + + +Nous devons vouloir ne pas perdre notre commerce avec l'Espagne, +qui est le plus avantageux de tous ceux que fait la France. Nous +devons vouloir qu'il ne passe pas à une puissance rivale. Nous +devons vouloir nous faire un titre de notre fidélité aux conventions +politiques du pacte de famille, pour obliger l'Espagne d'exécuter, plus +ponctuellement qu'elle ne l'a fait, son esprit et ses conventions, +relativement au commerce. + +Nous devons vouloir ne pas nous laisser désemparer avant de combattre. +Le succès des guerres maritimes dépend du nombre des vaisseaux et de +celui des matelots avec lesquels on peut les armer. Sous ces deux +aspects, les couronnes de France et d'Espagne, et les états-unis +d'Amérique, leurs alliés, sont supérieurs à l'Angleterre, même jointe +à la Hollande; mais, séparément, aucune de ces puissances ne pourroit +résister seule, par mer, à l'Angleterre seule. + +Si nous n'avions donc pas avec l'Espagne une alliance ancienne et +sacrée, il faudroit la faire pour nous assurer l'équilibre des forces +maritimes et la conservation des parties lointaines de notre empire. + +Je sais qu'on a dit et qu'on pourra dire encore dans des livres, qu'on +a même dit dans la tribune de l'assemblée nationale «qu'il ne nous est +pas utile d'avoir des possessions lointaines; que nos colonies, de +toute espèce, ne sont qu'un fardeau dispendieux, et que d'ailleurs, +nous n'avons aucun besoin d'alliés», même contre l'Angleterre, dont la +première démarche simultanée avec ces beaux discours, a été d'armer +contre nous le stathouder son allié, qu'elle a fait roi despotique de +Hollande, et la Hollande qu'elle lui a soumise. + +Rien de plus raisonnable que ces conseils, s'ils nous étoient donnés +par un ambassadeur d'Angleterre. + +Quant aux écrivains et aux orateurs françois qui raisonnent ainsi, et +qui se font applaudir pour raisonner ainsi, oseroient-ils avancer que +nous n'avons pas besoin de Bordeaux, de Marseille, de Nantes, de Rouen, +du Havre-de-Grace, de Saint-Malo, de l'Orient, de la Rochelle, de +Bayonne, de Dunkerque! Perdons nos Colonies, et la plupart de ces ports +seront détruits; et ceux dont la destruction ne sera point totale, +n'auront plus qu'une ombre de leur grandeur et de leur opulence +passée. Les banqueroutes, accumulées sur les banqueroutes, anéantiront +nos capitaux, nos fabriques, nos arts, notre industrie. Toutes ces +sources de puissance, tous ces moyens de richesse, sont l'héritage +que nos pères nous ont transmis, que le peuple a confié à la sagesse +et au courage de l'Assemblée Nationale, et qu'il s'est attendu à voir +prospérer et s'améliorer dans les mains de ses représentans. + +Enfin, ce que nous devons vouloir avant tout, c'est d'honorer nos +premiers pas vis-à-vis des nations étrangères par la fidélité, par la +loyauté, par la fermeté, et en montrant qu'il n'est pas vrai qu'il +faille juger les François de France par les François de Londres, ni par +les correspondans qu'ils ont laissés ou envoyés dans leur patrie. + +Qu'il n'est pas vrai que notre puissance politique soit détruite, ni +même en souffrance; que quelques désordres intérieurs excités à force +de peines, d'émissaires, de lettres et d'argent, par quelques ennemis +du bien public, n'y font rien; que nous avons au contraire fondé une +puissance vraiment nationale, qui ne souffrira pas qu'aucun peuple +étranger ose nous prescrire des loix, ni troubler arbitrairement la +paix de quiconque a fondé sa sûreté sur notre alliance. + +M. de Volney a dit avec beaucoup de noblesse que _nous faisons notre +entrée dans l'univers_. L'opinion qu'on y aura de nous dépend de +nous-mêmes. Quoiqu'il en puisse coûter, il est heureux pour un peuple +nouveau qui a autant d'énergie que le nôtre, d'être appelé par les +événemens et par l'imprudence ambitieuse de ses voisins à déployer et +à fixer, au moment même de sa constitution, le caractère qu'il devra +faire respecter par toutes les nations et dans tous les siècles. + + + + +CHAPITRE III. + +_Considérations qui doivent achever de fixer la volonté de la France._ + + +Je ne dis pas que la guerre ne soit un horrible fléau. Je ne dis pas +qu'en faisant un très-grand mal à nos ennemis, elle ne doive aussi nous +en faire un très-affligeant. Je ne dis pas qu'elle ne doive faire périr +un grand nombre de citoyens très-estimables; car il y a cela d'affreux +dans la guerre, que c'est tout ce qu'on a de meilleur qu'il faut +exposer, et dont il faut perdre une partie; c'est la fleur des hommes +pour le corps, et sur-tout pour l'ame, qu'il faut envoyer au combat, +à la mort; les autres n'iroient point. Je ne dis pas enfin, que la +guerre ne doive consumer un tiers ou la moitié de nos biens, ci-devant +ecclésiastiques, dont nous pourrions faire un beaucoup meilleur usage, +s'il plaisoit à nos voisins de nous laisser en paix. + +Je dis, au contraire, qu'il faut éviter la guerre autant qu'il nous +sera possible; mais qu'il faut l'éviter par les moyens propres à la +prévenir, non par ceux qui ne pourroient qu'y conduire irrésistiblement. + +Eviter n'est pas fuir. C'est ordinairement par poltronnerie qu'on +plie, qu'on recule, ou qu'on fuit; mais c'est encore plus par bêtise. +La foiblesse et la peur sont des passions stupides qui vont toujours +contre leur objet, qui redoublent toujours l'insolence des adversaires +et le danger réel de la chose. + +Il ne faut pas croire que nous ayons la paix en disant aux Anglois, +«qu'ils peuvent faire ce qui leur plaira, qu'ils n'ont rien à craindre +de notre part, et que très-assurément nous ne voulons et ne ferons +point la guerre». S'il étoit possible qu'un peuple comme le nôtre, +qu'une assemblée nationale comme la nôtre, qu'un roi comme le nôtre +livrassent ainsi notre gloire et nos amis, au glaive des usurpateurs, +nous aurions la guerre beaucoup plus certainement, et nous l'aurions +au moment qu'il plairoit à l'Angleterre de choisir, après qu'elle +auroit augmenté ses moyens, après qu'elle auroit diminué les nôtres; +nous l'aurions beaucoup plus redoutable, beaucoup plus funeste, nous +l'aurions nécessairement malheureuse. + +Il ne faut pas croire que nous toucherons le ministère britannique par +de la morale. S'il avoit de la morale, joueroit-il le sort de trois +empires, la mort d'un million d'hommes, la perte de trois milliards +pour un sujet aussi futile que celui qui lui met aujourd'hui les armes +à la main? Les joueroit-il même pour l'avantage douteux d'un traité de +commerce? + +Il ne faut pas croire que nous l'attendrissions par la pitié. Il riroit +de nos génuflexions philosophiques; et quand il n'en devroit pas rire, +voudrions-nous faire pitié à l'Angleterre? + +Il ne faut pas croire que nous déterminions le peuple anglois par +l'estime que lui ont inspiré plusieurs de nos décrets, et par le desir +de laisser finir la grande expérience de notre constitution. C'est +notre constitution qu'il redoute. + +Nous déterminerons le peuple anglois à suivre les conseils de sa +magnanimité naturelle, nous donnerons à penser à son ministère, nous +en imposerons aux projets ambitieux que celui-ci médite, en leur +montrant, en leur faisant toucher au doigt qu'il est au-dessus de leur +pouvoir d'arrêter notre marche; qu'au moment où, comme le homard, nous +faisons avec un pénible et douloureux travail une cuirasse nouvelle, +plus grande et plus solide que l'ancienne, que dans l'anxiété même qui +accompagne cette surprenante opération, la main est encore assez forte +pour qu'on ne puisse la braver impunément. + +Nous influerons sur leurs résolutions en leur montrant que nous avons +calculé leurs projets, leurs moyens, les nôtres; que nous savons très +bien qu'ils desirent négocier avec nous jusqu'au mois de novembre, afin +de donner à leurs matelots le temps de rentrer; qu'ils ne se soucient +pas que nous prenions part à la querelle au mois de juillet, parce +que leurs navires marchands seroient à notre merci; qu'ils voudront +ensuite nous frapper au bout du monde, afin d'éloigner nos forces de +chez eux; qu'ils ont de la répugnance à recevoir notre visite; et que +de notre côté nous en avons beaucoup à nous diriger par leurs conseils +et par ceux de leurs amis; que nous voulons sincèrement la paix, mais +que s'ils ne nous donnent pas les preuves les plus incontestables du +même desir, et si nous ne pouvons douter de la nécessité de combattre, +nous n'attendrons pas pour cela leur commodité, ni leurs plans; que +nous prendrons et suivrons les nôtres; que nous ferons la guerre avec +intelligence, avec capacité, pour les époques et pour la manière. + +Nous les déciderons enfin en les avertissant que s'ils nous forcent à +notre première guerre nationale, que nous n'avons point cherchée, qui +vient attaquer nos alliés et nous, parce qu'elle nous croit séduits et +foibles, une fois l'épée tirée, ils ne nous la feront pas remettre au +fourreau lorsqu'ils le jugeront convenable; que nous ne pourrons pas +oublier que cette guerre est venue de ce qu'ils nous ont crus faciles +à tromper ou à vaincre, et de la confiance qu'ils ont mis dans leurs +richesses, dans leur crédit, dans leurs vaisseaux; que nous voudrons +tarir la source d'un semblable sujet de division et que nous ne ferons +plus la paix que chez eux, lorsque leur banque aura fait banqueroute, +et que tous leurs arsenaux maritimes seront détruits. + +Cela nous le pouvons; et cette manière de négocier, très-loyale, sera +en même tems très-efficace. + +Il faut l'appuyer des mesures propres à en justifier le style. + +Ces mesures et les instructions que la négociation pourroit comporter, +seront exposées avec beaucoup de simplicité dans le chapitre suivant. + + + + +CHAPITRE IV. + +_Négociation avec la Cour de Londres pour conserver la paix._ + + +CETTE négociation doit avoir deux branches: ce que nous avons à faire +chez nous pour donner le poids convenable à nos discours; ce que nous +avons à dire à Londres. + +C'étoit autrefois une règle de politique lorsque l'Angleterre armoit, +que la France armât un nombre de vaisseaux précisément égal. Elle le +peut toujours à la première campagne, parce que l'Angleterre alors a +ses matelots dispersés; comme elle peut toujours aussi rendre cette +première campagne décisive, si elle sait la combiner avec vigueur et +avec sagesse. + +J'avois proposé à l'assemblée nationale cette mesure provisoire. +L'amendement qui renfermoit ma proposition fut rejeté, comme traitant +du fait avant que le droit fût décidé. + +Par la décision sur celui-ci, l'assemblée nationale a confié à la +prudence du roi tous les préparatifs convenables. Il est possible +que le ministère ait regardé le refus de s'expliquer sur la force de +notre armement comme une indication que l'assemblée desiroit qu'on +se renfermât dans les bornes du premier, auquel elle a donné son +approbation. + +S'il a pensé ainsi, je crois que le ministère a eu tort. Je crois que +la nécessité de l'équilibre dans les armemens étoit impérieuse; mais +il est possible aussi, et même vraisemblable en cette occasion, que le +tort du ministère ait été déterminé par un motif louable d'égards et de +respect pour ce qu'il aura cru les vues de l'assemblée Nationale. + +Quoiqu'il en soit, un tems très-précieux a été perdu. + +Il devient difficile à présent d'avoir un armement de vaisseaux de +guerre égal à celui de l'Angleterre, aussi promptement prêt que le sien. + +Mais il reste une ressource très-bonne et très-imposante; c'est d'armer +en toute diligence le plus grand nombre possible de frégates et de +corsaires. + +Quand la guerre commence avant l'hiver, l'Angleterre est +très-vulnérable par la France; elle le sait, et c'est pourquoi ses +guerres sont toujours précédées des plus grandes protestations +d'amitié pour nous, et des plus fortes assurances qu'elle a le desir de +la paix. + +Ces assurances doivent être mutuelles; mais pour qu'elles soient +sincères de la part de l'Angleterre, il faut qu'elles soient +accompagnées du désarmement; et pour qu'elles fassent impression de la +nôtre, lorsque l'Angleterre ne désarme pas, il faut qu'elles soient +accompagnées d'un armement très-sérieux. + +Celui que la nature des choses nous indique actuellement est, comme +on vient de l'exposer, un armement de frégates et de corsaires. +L'Angleterre a sept mille vaisseaux marchands dehors, montés d'environ +_soixante et dix mille matelots_; avec des croisières intelligentes, +nos frégates et nos corsaires peuvent en enlever un tiers: ce sont +_vingt-cinq mille_ matelots; c'est la faculté d'armer _cinquante +vaisseaux de guerre_, dont nous pouvons priver l'Angleterre. Il seroit +absurde, si sa conduite nous montre que nous ne pouvons attendre de sa +part que la guerre, et si elle se refuse à un désarmement réciproque, +de lui laisser les cinquante vaisseaux de guerre de plus. + +Il faut bien se garder sans doute ce commencer les hostilités, tant +qu'il y aura espérance de conserver la paix; mais si l'Angleterre, en +se refusant à un désarmement respectif, manifeste sans équivoque ses +intentions hostiles, il faut être en état d'agir aussi-tôt qu'on aura +une connoissance indubitable de sa résolution. + +Il faut donc que nos corsaires soient prêts à mettre en mer au moment +où l'espoir de la paix sera totalement dissipé. Pour nous donner ce +moyen de puissance, pour être certains que le zèle de nos armateurs +sera employé avec toute l'activité possible, il faut que ces armateurs +puissent gagner à leurs armemens, et ne puissent pas y perdre: il +faut à cet effet, en les autorisant et les invitant à préparer à la +course les vaisseaux qui sont à leur disposition, leur fournir, des +arsenaux de la nation, les munitions nécessaires, et les assurer que si +la guerre n'a pas lieu, ils seront remboursés de tous leurs frais en +argent, ou en bons assignats sur les domaines nationaux. + +Il arrivera deux événemens, l'un: ou nous aurons la paix, et alors +l'argent dépensé dans notre propre pays, aux préparatifs militaires qui +nous l'auront procurée, sera un argent parfaitement employé; ou nous +aurons la guerre, et alors l'avantage d'avoir fait gagner une trentaine +de millions sur l'ennemi à nos armateurs et à nos matelots, et celui +d'avoir affoibli sa puissance de la possibilité d'armer cinquante +vaisseaux, enchaîneront la fortune et décideront la punition que mérite +un peuple qui engage une guerre générale pour des déserts; ou, ce qui +seroit bien plus odieux encore, pour empêcher ses voisins, s'il le +pouvoit, de fonder une constitution libre et de donner un grand exemple +à l'humanité. + +Nos mesures prises dans nos ports, et pendant qu'on presseroit nos +armemens avec la plus grande célérité, le roi ordonneroit à son +ministre des affaires étrangères et à l'ambassadeur de France, de +notifier à la cour de Londres nos dispositions pacifiques et nos +précautions prudentes; notre résolution de cesser tout armement +au moment où les Anglois désarmeront eux-mêmes; notre résolution +de profiter de tous nos avantages pour ne pas faire une guerre +malheureuse, si c'est la guerre que désirent les Anglais. + +Ces agens du roi et de la nation des François pourroient être +chargés de parler à-peu-près ainsi au roi et au ministère de la +Grande-Bretagne: + + «Vous savez seuls quelles sont vos intentions. Les autres nations + ne peuvent en juger que par votre conduite. Voulez-vous la guerre + ou ne la voulez-vous point? Si vous ne la voulez point, vous êtes + parfaitement sûrs qu'elle ne sera point faite; l'univers est aussi + sûr que vous pouvez l'être, que l'Espagne ne viendra pas vous + attaquer; et quant à nous, il est visible que nous avons infiniment + mieux à faire que la guerre. + + »Vous ne pouvez dissimuler que vos prétentions sur le commerce, au + nord de la Californie ne sont qu'un vain prétexte, que l'objet est + sans aucun intérêt pour vous, et que si vous n'en aviez pas un autre, + vous n'auriez jamais fait la dixième partie de l'armement que vous + avez commandé pour une si misérable conquête. + + »Si c'est donc à la guerre que vous vous déterminez, pour cette + cause, ou pour toute autre cause d'ambition, car vous n'en avez + aucune, de raison, de justice, ni d'intérêt bien entendu, songez à ce + qu'elle coûtera; et ne trouvez pas mauvais que votre peuple y songe. + Permettez à vos voisins, qui sont encore vos amis, de vous en mettre + l'apperçu sous les yeux. + + »Vous la commencerez chargés de dettes, sur les seules ressources + d'un crédit épuisé; vous la commencerez contre deux nations, dont + l'une ne doit presque rien, et dont l'autre vient de mettre à sa + disposition _deux ou trois milliards_ de capitaux en très-bons fonds + de terre, qu'au besoin vos propres capitalistes s'empresseroient + d'acheter. Où avez-vous l'équilibre de cette puissance? Quel est le + clergé dont vous avez les biens à vendre? et vos domaines nationaux + que valent-ils? + + »Si la guerre est courte, elle se fera chez vous mêmes avec toute + l'impétuosité françoise; calculez-en les malheurs. + + »Si elle est longue, la victoire sera pour le dernier écu. Où sont + les écus que vous avez à y employer, qui égalent le quart seulement + des biens nationaux que nous y pouvons consumer? + + »Il vous faut du crédit; nous n'en avons que faire. Votre richesse + est dans la main des prêteurs que vous pourrez déterminer; la nôtre + est dans notre main. Vous donnerez à vos fournisseurs d'argent des + _promesses_ de les payer, que vous réaliserez peut-être, si votre + banque peut résister à l'inspection de nos grenadiers. Nous donnerons + aux nôtres en échange effectif, de la main à la main, la valeur même + de leur monnoie, et à quelques égards une valeur supérieure; nous + leur donnerons des héritages susceptibles d'amélioration. + + »Voilà pour les moyens d'agir; voyons à présent la manière. Vous + saviez ce que c'étoit qu'une guerre royale avec la France, et + quelquefois vous vous en êtes mal trouvés; vous n'avez aucune idée + d'une guerre nationale, de son activité, de son opiniâtreté, de + son acharnement, de la réunion de volontés, et d'efforts que doit + y porter l'enthousiasme excité par une nouvelle patrie; de ce dont + sont capables nos anciens guerriers qui chercheront à justifier leur + gloire, nos nouveaux guerriers qui auront à montrer qu'ils peuvent + mériter une gloire plus grande encore. + + »Nous ne disons point cela par jactance; nous devons vous vaincre, + parce que nous sommes plus nombreux que vous, parce que nous avons + aujourd'hui plus de richesses libres que vous, parce que notre empire + est essentiellement et encore accidentellement plus puissant que le + vôtre; nous ne nous flattons pas de vous effrayer. Vous pouvez être + les amis les plus estimables et les plus utiles; vous êtes les plus + respectables ennemis que l'on puisse avoir. + + »Mais si l'une des deux nations ne doit pas prétendre à inspirer de + la terreur à l'autre, pourquoi le prétendriez-vous? + + »Nous ne sommes plus livrés aux intrigues de cour et aux incertitudes + ministérielles. Vous pouvez avoir chez nous quelques stipendiaires; + dès qu'ils sont soupçonnés, ils sont sans pouvoir. Vous ne séduirez + ni notre assemblée nationale, chargée du dépôt de la confiance de + tout un peuple; ni notre cabinet, qui voit tous les regards fixés sur + lui. + + »Vous nous trouverez donc également prêts à l'un et à l'autre + événement, également sûrs dans l'un et dans l'autre d'obtenir votre + estime et celle de toutes les nations. + + »Voulez-vous la paix? jurons-la; elle sera sacrée. Mais prouvez que + vous la voulez réellement; désarmez, désarmons tous. + + »Voulez-vous la guerre et vous réserver de la faire à votre tems, en + parlementant sous les armes? cela ne convient ni à notre loyauté, ni + à notre intérêt, ni à la vivacité de notre caractère. Nous courrons + au-devant de vos vœux: nous regarderons le refus du désarmement + comme une déclaration formelle, et nous prendrons d'ici à la fin de + l'année, autant qu'il nous sera possible, de vos navires marchands. + Nos armateurs y gagneront sans doute, mais ce n'est point une + vile cupidité qui nous fera commencer par cette opération; c'est + principalement afin que vous n'ayez pas les matelots de ces navires + pour armer vos vaisseaux de guerre. + + »Aussitôt ensuite que, par nous et nos alliés, nous aurons + rassemblé une force suffisante pour assurer notre passage, nous + irons chez vous. Les nouvelles d'Amérique et de l'Inde s'attendent + trop longtems. C'étoit à faire aux ministres, de se livrer à des + combinaisons pour les immenses préparatifs d'expéditions éloignées. + Nous sommes convaincus que la puissance doit rester à ceux qui seront + les maîtres en Europe. Nous aimons la paix; elle nous est infiniment + chère; nous sommes pressés d'en jouir; si vous ne la donnez pas + aujourd'hui, et visiblement solide, à nous, à nos alliés, lorsque + nous vous en demandons l'assurance avec une sincère affection, + sur notre honneur nous irons la chercher à Londres, et nous l'y + trouverons. + + »Répondez vîte; car il faut que les désarmemens commencent dans + la huitaine, ou les hostilités dans un mois. Mais au nom du ciel, + répondez comme des sages, comme nos instructeurs, comme des amis du + genre humain.» + +Si après que nous aurons agi et parlé ainsi, les Anglois persévèrent à +vouloir la guerre, c'est que leurs dispositions la rendent inévitable; +nous ne pourrons les corriger de cette persévérance que par la guerre +elle-même. Alors il vaut mieux la faire prompte et bonne que de la +retarder trois mois, et de la faire mauvaise et malheureuse. En la +commençant en tems opportun nous la ferons bonne, brève, et la plus +avantageuse qu'il soit possible. + +Si au contraire les Anglois méritent leur réputation, s'ils sont aussi +profonds penseurs qu'ils passent pour l'être, la guerre n'aura pas lieu. + +S'il y a un moyen de la prévenir, ce sont cette conduite et ces +discours: il n'en est, il ne peut en être aucun autre. + +Heureuse négociation, si convenable à mon pays, où l'on ne peut espérer +de succès que par la franchise, la loyauté et le courage! + +Certainement ce n'est pas sans quelque battement de cœur, quand on +porte une ame humaine, qu'on se décide à ces grands partis. Mais ce +n'est point un malheur pour une société naissante d'être obligée, dès +ses premiers instans, de se déployer toute entière. Il faut alors +bénir la nécessité qui l'y contraint. Si le jeune Hercule n'eût pas +été attaqué par deux serpens dans son berceau, vingt ans peut-être se +seroient écoulés sans que sa mère eût eu la douceur de savoir ce que +devoit un jour être Hercule. + + +J'ajouterai quelques mots sur les questions dont l'éditeur a cru devoir +faire précéder mon ouvrage. + +Je propose de demander à l'Angleterre un désarmement respectif. + +Un désarmement mutuel ne peut compromettre les droits de personne, et +garantit la sûreté de tous. + +Si les prétentions de l'Angleterre sont justes, elle pourra prouver +leur justice, et nous engagerons notre allié à y avoir égard. + +Soixante vaisseaux de guerre sont un moyen, et ne sont pas une raison. + +Nous ne devons pas souffrir qu'on emploie ce moyen, tant que la raison +n'est pas constatée. Qui s'y obstineroit, annonceroit qu'il ne compte +pas sur la bonté de sa cause, mais sur la puissance de ses armes; il ne +voudroit pas discuter, il voudroit combattre. + +Cela n'est pas juste en soi; cela ne le seroit pas relativement à nous. + +Nous devons songer à notre sûreté: il est juste que la France subsiste +et qu'elle ne puisse, en aucun cas, être opprimée ou dépouillée de +quelque partie de son empire. Il est donc juste qu'elle ne laisse pas +détruire les voisins dont la puissance et les engagemens garantissent +l'intégrité de ses possessions. + +Si l'Espagne avoit tort, la France devroit dire à l'Angleterre: +«j'emploierai ma médiation à vous faire rendre justice; mais je ne +consentirai point que vous prétendiez vous-même vous la faire». + +Lorsqu'on a un ami, et qu'il a une mauvaise querelle, on le ramène à la +raison; mais on ne laisse point assassiner son ami; ce seroit lâcheté, +ce seroit imprudence. Celui qui auroit frappé votre ami, fût-ce avec +raison, pourroit vous frapper à votre tour sans raison quand vous +n'auriez plus d'ami. Où il y a menace, l'homme de sens, l'homme de +bien, l'homme de cœur et de force interdit les voies de fait. Ensuite +il juge et concilie. + +Voilà le rôle qui convient à la France. Et ce rôle de la raison, de +la prudence, de la puissance, l'oblige d'_exiger_ un désarmement +respectif. + + + + +CORRESPONDANCE NATIONALE. + + _Discours prononcé par M. de Klinglin, lieutenant de roi à + Strasbourg, et commandant à présent en Alsace, à une confédération + de douze mille hommes, tant de gardes nationales de haute et basse + Alsace, que de troupes réglées, réunies dans la plaine des Bouchers + près de Strasbourg, qui a eu lieu le 12 de ce mois. L'union, la + fraternité, l'ordre ont régné à cette fête civique._ + + +Citoyens françois, et vous mes compagnons d'armes! c'est sur +l'autel de la patrie, c'est devant l'Être-Suprême qui voit le fond de +mon cœur; devant les respectables magistrats dont la vertu justifiant +si bien notre choix, que je viens jouir du bonheur précieux de voir +pour la première fois réunis, les drapeaux des citoyens militaires, et +des militaires citoyens. + +Ralliés autour de ces signes éclatans du civisme qui ne fait de nous +qu'une seule et même famille, quel bonheur cette union promet à la +patrie! C'est sur elle que vont poser les fondemens de cette liberté, +d'autant plus chère à tout François, qu'elle est soumise à la loi, +et que la loi veillera sans cesse pour le bonheur de tous à sa +conservation. C'est elle qui consacre à la postérité les vertus d'un +roi qui s'en est montré le si digne restaurateur, et qui lui assure +notre amour et les bénédictions de nos descendans. C'est par cette +réunion enfin, qu'attentifs à écarter les ennemis de la nation, nous +verrons naître les beaux jours du premier empire du monde. + +Né dans le département, je joins à l'honneur d'y commander en ce +moment, le droit de citoyen actif; je ne cesserai d'en remplir les +devoirs avec le zèle et la fidélité la plus constante. Je viens donc +renouveler ici, et comme citoyen et comme militaire, le serment +fédératif qui doit nous unir, et rendre nos nœuds indissolubles, +malgré tous les efforts qu'on voudroit faire pour les rompre. Attaché +comme vous, mes amis et mes frères, au succès de la constitution, sur +laquelle la nation qui l'a adopté fonde sa _prospérité et son bonheur, +je viens jurer avec vous_ etc., _la formule du serment_. + + + + +SOCIÉTÉ DE 1789. + + +La Société de 1789, toujours occupée de son objet principal, qui est +de développer les principes d'une constitution libre a célébré d'une +manière particulière le retour annuel de l'époque où les représentans +du peuple françois se constituèrent en assemblée nationale, et +décidèrent ainsi du sort de la France. + +Le 17 juin, 200 membres de la Société, réunis dans un repas civique, +ont rappelé la mémoire de ce beau jour. MM. Bailly, la Fayette, Sieyes, +le Chapelier, avoient au milieu d'eux le général Paoli, ce généreux +martyr de la liberté qui avoit été invité au nom de la Société. + +Ce n'étoit point une fête de luxe, c'étoit une commémoration +patriotique de l'époque de la liberté françoise, l'assemblée nationale +elle même en avoit fait une pareille, et son président étoit M. Sieyes. +Il présida aussi au dîné de la Société, dont il est membre. + +M. Bailly y porta les santés suivantes. + +1º. A la constitution de la chambre des communes, le 17 juin, en +assemblée nationale, et celui qui en a conçu l'idée. + +2º. Celui qui a provoqué l'institution des gardes nationales, et de +ceux qui l'ont propagée. + +3º. A la grande fédération du 14 juillet. + +4º. A tous ceux qui ont voulu la liberté de leur pays et qui ont +souffert pour elle. + +5º. Hommage aux mânes de _Franklyn_, compagnon imprimeur, ministre +plénipotentiaire en France, et principal fondateur de la liberté +américaine. + +6º. A ceux qui ont le courage de faire respecter les loix établies par +les représentans d'un peuple libre. + +7º. A tout ami de l'humanité. + +8º. Aux amis de la constitution et de la tranquillité publique. + +9º. Aux mesures bienfaisantes qui conduiront à la destruction de la +mendicité. + +Un membre proposa qu'on fît, sur-le-champ, une contribution pour +la délivrance des prisonniers détenus pour mois de nourrice. Une +acclamation générale accueillit ce vœu, et on remit entre les mains de +M. le maire la somme destinée à cet acte de bienfaisance. + +Les prisonniers délivrés seront rendus à leurs familles, dans le sein +desquelles ils sont nécessaires, sans être montrés en procession au +peuple: les secours à l'humanité doivent être dégagés de tout apareil +affligeant pour la sensibilité des infortunés qui les reçoivent. + +Les dames de la halle ont demandé à être introduites, et elles ont +présenté, avec des bouquets, l'adresse suivante. + + MESSIEURS, + + «Dans ce jour qui nous rappelle une des plus belles époques de la + nation françoise, permettez à de bonnes citoyennes de vous faire + agréer et leurs hommages et leurs respects. + + »Quoique nous soyons dans la saison des fleurs, nous n'aurions pu en + trouver suffisamment, s'il avoit fallu donner une couronne à tous + ceux d'entre vous qui en ont mérité. Nous n'en avons qu'une; nous la + placerons sur la tête de M. l'abbé Sieyes, président de l'assemblée + nationale, et nous croirons ainsi couronner l'assemblée entière. + + »Nous avons, en outre, un bouquet à lui offrir, comme au père de + notre constitution. + + »Nous en avons un pour notre bon maire, qui, par son génie et son + patriotisme, a préparé, a aidé la formation de cette constitution. + + »Nous en avons un pour notre bon général, à qui cette constitution + doit une nouvelle vie. Sans lui, sans son activité, de belles loix + n'auroient pas été exécutées. + + »Nous avons un bouquet pour M. de Mirabeau; il parle trop bien, il + dit tous les jours de trop belles choses, pour que nous ne soyons + pas intimidées quand nous cherchons à faire son éloge. + + »Nous en avons un pour M. le Chapellier, qui, sans cesser d'être + Breton, est devenu bon Parisien, et a fait souvent des demandes + utiles en faveur du bon peuple de Paris. + + »Nous en avons un pour M. l'évêque d'Autun, le seul de sa classe qui + se soit rappelé que nous étions ses frères, et qui a su sacrifier son + intérêt particulier à l'intérêt général. + + »Nous en avons un pour ce général étranger, qui ne l'est pas parmi + vous; toute sa vie a été un combat pour la liberté, contre le + despotisme; et le général Paoli, sous ce rapport, figure bien auprès + du général de la Fayette. + + »Nous en avons un.... Hélas! non, messieurs, je me trompe, nous n'en + avons plus, nos fleurs sont épuisées avant que nous ayons pu vous + exprimer les sentimens de nos cœurs. + + »Jamais vos noms ne seront oubliés; nous les rappellerons à nos + enfans, comme celui de leurs plus grands bienfaiteurs; il ne sortira + jamais de notre mémoire le souvenir agréable d'avoir vu réunir dans + un même jour, dans un même lieu, à la société de 1789, tous les + illustres membres de l'assemblée nationale, à qui nous devons une + constitution que nous bénirons tous les jours de notre vie». + +Une chanson patriotique a été chantée d'abord dans la grande salle du +club, et répétée ensuite à la fenêtre, d'après la demande d'un peuple +immense rassemblé dans le Palais-Royal. Cette chanson, pleine de traits +saillans et analogues à la circonstance, a eu le plus grand succès. + + + AIR _des Dettes_. + + Les traîtres à la nation + Craignent la fédération, + C'est ce qui les désole; + Mais aussi depuis plus d'un an + La liberté poursuit son plan, + C'est ce qui nous console. + + L'instant arrive où pour jamais + Vont s'éclipser tous leurs projets, + C'est ce qui les désole; + Et l'homme enfin va pour jamais + Rétablir l'homme dans ses droits, + C'est ce qui nous console. + + Il arrive souvent qu'au bois + On va deux pour revenir trois, + Dit la chanson frivole; + Trois ordres s'étoient assemblés, + Un sage abbé les a mêlés, + C'est ce qui nous console. + + Quelques-uns regrettent leurs rangs, + Leurs croix, leurs titres, leurs rubans, + C'est ce qui les désole; + Ne brillons plus, il en est tems, + Que par les mœurs et les talens, + C'est ce qui nous console. + + Sans doute on fera moins de cas + Et des cordons et des crachats, + C'est ce qui les désole; + Mais les lauriers, mais les épis, + Les feuilles de chêne ont leur prix, + C'est ce qui nous console. + + On en a vu qui, tristement, + N'ont fait qu'épeler leur serment, + C'est ce qui nous désole; + On va le faire à haute voix, + De bouche et de cœur à la fois, + C'est ce qui nous console. + +La veille de ce dîner, la Société a arrêté que ceux de ses membres qui +pourroient donner des logemens aux députés à la fédération générale, +s'inscriroient sur un registre, et que ce registre seroit ensuite +envoyé à l'hôtel de la mairie, pour que les districts qui ont tous +montré le même zèle, fussent soulagés d'autant. Le concours des +citoyens de toutes les parties du royaume sera sûrement plus grand +qu'on ne croit; le patriotisme des membres de la société, dans cette +occasion, a déjà formé une liste assez considérable de logemens à +donner. + +Les discussions les plus intéressantes sur les différens objets de la +constitution, ont lieu plusieurs fois la semaine dans les assemblées de +la société; nous nous proposons d'en donner incessamment le précis à +nos lecteurs. + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78981 *** diff --git a/78981-h/78981-h.htm b/78981-h/78981-h.htm new file mode 100644 index 0000000..f14e58d --- /dev/null +++ b/78981-h/78981-h.htm @@ -0,0 +1,1185 @@ +<!DOCTYPE html> + <html lang="fr"> + <head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Journal de la Société de 1789, nº IV | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +/* Typographie */ +body {margin-left: 15%; margin-right: 10%; min-width: 33em; max-width: 40em;} +.x-ebookmaker body {margin: auto;} + +p {text-align: justify; 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IV.</p> + + <h1 class="nobreak"><span class="h1line1">JOURNAL</span><br> + <span class="h1line2">DE LA SOCIÉTÉ</span><br> + <span class="h1line3">DE 1789.</span></h1> + + <p class="center2 big200" aria-hidden="true"><b>____</b></p> + + <p class="title1">Nicolas de Condorcet<br> + Pierre Samuel du Pont, <span class="small80">député du bailliage de Nemours</span><br> + M. de Klinglin, <span class="small80">lieutenant de roi.</span></p> +</div> + +<p class="center br2"><i>On s’abonne pour ce Journal, dont il paroît un +Numéro chaque semaine.</i></p> + +<table style="width: 80%;" id="abonnement"> + <colgroup> + <col style="width: 30%;"> + <col style="width: 10%;"> + <col style="width: 20%;"> + <col style="width: 10%;"> + <col style="width: 30%;"> + </colgroup> + <tbody> + <tr> + <td colspan="3" class="tdlmiddle">A la Société de 1789, N<sup>o</sup>. 105.</td> + <td rowspan="5" class="tdlmiddle"><img src="images/accolade-f180.jpg" alt="accolade" title="" width="11" height="180" /></td> + <td rowspan="5" class="tdlmiddle">au Palais-Royal.</td> + </tr> + <tr> + <td colspan="3" class="tdlmiddle">Chez le Rédacteur, N<sup>o</sup>. 59.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlmiddle">Chez Dessenne,</td> + <td rowspan="3" class="tdlmiddle">Libraires,</td> + <td rowspan="3" class="tdlmiddle"><img src="images/accolade-f100.jpg" alt="accolade" title="" width="8" height="100" /></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlmiddle">Mad. Vaufleury,</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlmiddle">Denné,</td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Chez Lejay fils, rue de l’Echelle Saint-Honoré.</p> + +<p>Et chez tous les Directeurs des Postes, ainsi +que chez les principaux Libraires du royaume +et de l’étranger.</p> + +<p>Le prix de la souscription est de 24 liv. par +an pour Paris, et de 27 liv. pour la province. +Franc de port.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_1">1</span></p> + + <h2 class="h2chap"><span class="big120">ART SOCIAL.</span><br> + <span class="h2line1 smcap90">Avertissement préliminaire.</span></h2> +</div> + +<p class="noindent"><span class="lettrine">L</span><span class="smcap80">A</span> +Société de 1789, en arrêtant que le mémoire suivant, lu par M. du +Pont, l’un de ses membres, dans la séance du 20 de ce mois, <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> seroit +imprimé dans son journal, n’a point prétendu énoncer une opinion, mais +seulement inviter à la discussion sur un objet dont il est impossible +de se dissimuler l’importance et la difficulté.</p> + +<p>Le pacte connu sous le nom de <i>pacte de famille</i>, peut-il être +ratifié par une nation libre, par une nation qui connoît les droits +naturels de l’homme, et qui veut les défendre?</p> + +<p>Une nation qui a déclaré qu’elle prend la justice pour l’unique base de +sa politique extérieure comme de ses loix, peut-elle faire la guerre +pour soutenir un privilège exclusif, fondé sur une bulle d’Alexandre VI?</p> + +<p>Dans le cas où il seroit utile à la France de rester unie avec la +nation Espagnole, ne devroit-elle pas attendre que l’on attaquât les +droits de l’Espagne, et non ses prétentions?</p> + +<p>La France ne doit-elle pas, avant de se déclarer pour l’Espagne, +juger si les propositions qui lui sont faites par l’Angleterre, sont +raisonnables ou tyranniques? Avant de proposer un désarmement à +l’Angleterre, ne doit-elle pas se mettre à portée de lui garantir le +consentement de l’Espagne aux propositions regardées comme justes par +la France?</p> + +<p>Doit-on prendre un parti à l’égard de l’Angleterre, <span class="pagenum" id="Page_3">3</span> sans +connoître les véritables intentions de l’Espagne? sans être assuré des +dispositions du roi de Hongrie, de l’impératrice de Russie, sans avoir +pénétré les projets du roi de Prusse, ceux mêmes du roi de Suède?</p> + +<p>La ligue de la France, de l’Espagne, de Naples, du roi de Hongrie, de +la Russie et du Danemarck, a-t-elle assez de prépondérance sur celle +de l’Angleterre, de la Hollande, de la Suède, du roi de Prusse, de +la Pologne et des Turcs, pour espérer de contenir par cette réunion +l’ambition de l’Angleterre?</p> + +<p>L’existence du roi de Suède et du Stathouder, la souveraineté de Pitt, +ne seroient-elles pas cruellement compromises par le moindre revers?</p> + +<p>Les parleurs et les écrivains payés par le ministère Anglois, effrayés +de la liaison de nos patriotes éclairés avec les Stanhope, les Price, +avec les autres véritables amis de la liberté angloise, ne méritent +sans doute que le mépris; mais ne peut-on pas se tromper en faisant +le contraire de ce qu’ils veulent? Il est impossible de ne pas croire +au projet formé par le ministère Anglois de troubler l’Europe; il est +impossible de ne pas le regarder comme l’ennemi de la liberté de tous +les peuples, et surtout de la liberté angloise, de ne pas abhorrer +<span class="pagenum" id="Page_4">4</span> +son avide et hypocrite machiavélisme. Mais parce qu’il veut entraîner +sa nation dans la guerre, s’ensuit-il que nous devions seconder ses +projets?</p> + +<p>Les guerres d’un peuple libre peuvent-elles réussir si elles ne sont +pas populaires? Ne vaut-il pas mieux attendre pour faire la guerre +que la nation soit bien convaincue des perfides projets du ministère +Britannique? Que les agens qu’il peut avoir au milieu de nous soient +bien connus? Que cette haine puérile pour l’Espagne, cette imbécille +confiance dans les bonnes intentions des ministres Anglois, ne puisse +plus influer en France, je ne dis pas sur l’opinion publique, mais sur +l’opinion populaire?</p> + +<p>Telles sont les questions qu’il faut agiter, le mémoire de M. du Pont +inspirera sans doute le désir de les résoudre. </p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_5">5</span></p> + + <h2 class="h2chap"><span class="big120">CONSIDÉRATIONS</span><br> + <span class="h2line1"><i>Sur la position politique de la France,<br> + de l’Angleterre et de l’Espagne.</i></span></h2> + + <p class="center">Par M. <span class="smcap90">du Pont</span>, député du bailliage de Nemours<br> + à l’Assemblée Nationale.</p> + + <p class="center3 big200"><b>____</b></p> +</div> + +<p class="souschapitre">AVERTISSEMENT<br> +<span class="smcap80">de l’Auteur.</span></p> + +<p class="noindent"><span class="lettrine">J</span>’ignore si ce seroit à la tribune de l’Assemblée Nationale qu’il +faudroit exposer les vérités que renfermera cet écrit.</p> + +<p>L’Assemblée peut croire que les premières résolutions à prendre à leur +sujet, sont dans la classe de celles qui ont été constitutionnellement +confiées aux soins du gouvernement, et qu’elle n’est obligée de s’en +occuper que sur les propositions que le roi pourroit lui faire. +Quoique l’objet de la délibération fût très-important, il est donc +vraisemblable qu’on trouveroit qu’<i>il n’y a pas lieu à délibérer</i>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_6">6</span></p> + +<p>J’ignore si ce seroit au roi et à ses ministres que je devrois adresser +mes réflexions.</p> + +<p>Il est très-délicat pour un membre du corps législatif de donner des +mémoires au ministère. Je le ferois dans les intentions les plus pures; +et je trouverois des hommes charitables qui, jugeant de mon ame par la +leur, calomnieroient mes intentions.</p> + +<p>Ce que je sais est, qu’il s’agit de la dignité, de la sûreté, de la +puissance et de l’existence de ma patrie.</p> + +<p>Ce sera donc à tous mes concitoyens que je parlerai; et ceux d’entr’eux +qui croiront devoir et pouvoir influer sur son salut y influeront.</p> + +<p>Le tems de la politique mystérieuse est passé; celui de la politique +franche, raisonnable et ferme, qui ne cache aucun motif de ses +déterminations, qui démasque ouvertement les combinaisons de ses +adversaires, et qui leur montre loyalement l’intention et les moyens +qu’elle a d’y mettre obstacle: ce tems heureux est enfin venu. </p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_7">7</span></p> + + <h2 class="h2chap"><span class="big120 smcap80">Chapitre premier.</span><br> + <span class="h2line1"><i>Qu’est-ce que veut l’Angleterre?</i></span></h2> +</div> + +<p class="br">L’Angleterre fait avec la plus grande vivacité un armement formidable.</p> + +<p>Elle en fait faire un autre à la Hollande, destiné à intercepter les +approvisionnemens maritimes que nous pourrions tirer du Nord.</p> + +<p>Les ministres Anglais semblent passionnés pour la guerre. Ils ont déja +dépensé vingt millions dans leurs ports, et nous ignorons quelle somme +chez leur allié. Ils ralentissent, ils interrompent le commerce de la +Grande-Bretagne, qui lui est si cher; ils enlèvent à ses vaisseaux +marchands leurs matelots. Ils dissolvent un parlement qui ne leur +paroît pas assez <i>guerrier</i>, pour en former un autre qui soit +disposé à ne refuser, ni sang, ni argent. Et si on les croit, cet +appareil, ce trouble, ces frais très-réels de guerre n’ont pour objet +qu’une querelle qui n’est d’aucune importance, et dans laquelle il +s’agit seulement de deux vaisseaux contrebandiers arrêtés au nord de +la Californie, sur une côte dont l’Espagne avoit antérieurement pris +possession, et où après un voyage de plus de six mille lieues, et au +prix de six autres mille lieues pour le retour, <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> on ne peut faire +qu’un misérable commerce de pelleteries avec des sauvages. Le sujet +même de la contestation n’existe plus, car l’Espagne a rendu les deux +vaisseaux.</p> + +<p>La nation Anglaise est cependant fort loin d’être insensée; son +gouvernement est très-éclairé. Elle a pour ministre principal, un homme +d’un grand talent et d’une grande réputation.</p> + +<p>L’Angleterre veut donc autre chose que la réparation du dommage +souffert par les propriétaires de ses deux vaisseaux interlopes. Elle +veut même autre chose que la liberté de la navigation à <i>Nootka</i>; +et ce que l’on fait vouloir à l’Angleterre ne doit pas être de petite +conséquence, puisqu’on exige d’elle à cette occasion de si grands +sacrifices.</p> + +<p>Le ministère Anglais ne disant pas encore nettement ce qu’il veut, +c’est à nous de le deviner dans ses préparatifs; et je vais le dire à +sa place.</p> + +<p>L’Angleterre a proposé à l’Espagne un traité de commerce +très-avantageux pour la Grande-Bretagne, et très-nuisible au commerce +de la France et à celui de l’Espagne elle-même.</p> + +<p>L’Espagne ne s’y est pas prêtée.</p> + +<p>L’Angleterre veut obtenir par la terreur ce traité ou un plus favorable +encore; elle veut <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> s’assurer de fait le commerce à-peu-près +exclusif de l’Espagne, comme elle s’est procuré celui du Portugal. Elle +veut de plus, à la faveur du commerce de la Californie septentrionale, +qui lui importe peu, s’assurer le commerce interlope du Pérou, qui lui +importeroit beaucoup, et le moyen d’y fomenter les séditions qui s’y +sont déja manifestées.</p> + +<p>Si l’Espagne ne s’en laisse pas imposer, l’Angleterre veut saisir cette +circonstance pour sonder les dispositions et la politique du nouveau +royaume de France.</p> + +<p>Elle y a des amis, qu’elle sait s’attacher par un lien puissant, dans +la capitale, dans les provinces et dans tous les ports. Le châtelet et +la municipalité de Paris, les événemens de Marseille, l’ont certifié à +l’assemblée nationale.</p> + +<p>Le change, que la mauvaise administration du commerce et des droits de +traite, la destruction des barrières extérieures du royaume,et sur-tout +le retrait que les étrangers ont fait des sommes qu’ils plaçoient +ordinairement dans nos fonds publics et les opérations forcées pour +procurer de l’argent à la capitale, avoient rendu excessivement +défavorable, s’est un peu relevé par les écus, les louis et les ducats +que l’Angleterre a répandu directement ou fait verser par la Hollande +<span class="pagenum" id="Page_10">10</span> dans les lieux où elle l’a trouvé <span class="small80">EXPÉDIENT</span> <i>pour ses +intérêts</i>, comme on le dit au parlement britannique.</p> + +<p>Elle veut essayer si l’embarras passager de nos finances, si nos +troubles intérieurs, si l’influence de ses agens, si l’animosité de +nos partis, si le délire d’une philosophie égoïste, vaine et sans +expérience, ne nous feront pas renoncer à nos traités et abandonner +nos alliés. Déja elle a fait répandre que «le <i>pacte de famille</i> +n’étoit point obligatoire, que c’étoit une convention entre les +familles des princes auxquelles les peuples ne peuvent appartenir». +Elle a compté que l’ancienne légèreté françoise qui se dissipe, mais +qu’elle croit encore subsistante, ne permettroit pas de consulter ce +traité, le feroit juger sur l’étiquette, et empêcheroit de remarquer +que c’est un <i>pacte pour assurer la conservation et l’inviolabilité +du territoire des nations confédérées, qui n’avoient alors aucun +autre moyen d’exprimer leurs volontés publiques et de statuer sur +leurs intérêts respectifs; que c’est un pacte dont l’objet est de ne +former ainsi qu’une famille des quatre peuples</i>, dont les princes +descendent du bon Henri.</p> + +<p>Elle veut, si nous donnons dans le piège, et si malgré notre abandon +l’Espagne ne plie pas, accabler cette puissance généreuse, revenir +par <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> une guerre courte et vive au résultat commercial, qui est +le principal but de son armement; et ensuite retomber sur la France, +dénuée à son tour du secours de l’allié qu’elle auroit laissé perdre; +nous enlever nos colonies de l’Amérique et de l’Inde, détruire notre +marine et notre commerce, ruiner nos ports, nous réduire à n’être +qu’une puissance continentale; appeler sur nous d’autres ennemis, car +la foiblesse n’en manque jamais, et nous mettre dans tous les sens hors +d’état de lui rien disputer.</p> + +<p>Dans ce plan, qui me paroît manifeste, et qu’un enfant en politique +verroit comme moi, c’est avec beaucoup de sincérité que l’Angleterre +nous assure, «que son armement actuel n’est pas dirigé contre nous, et +qu’elle désire entretenir (<i>pour le moment</i>) la bonne harmonie qui +règne si heureusement entre les deux nations». Notre tour n’est pas +encore venu; et quoique la nation Espagnole soit vaillante, puissante +et respectable, il est tout simple que l’Angleterre aime mieux faire la +guerre avec l’Espagne qu’avec nous. Il est encore plus simple qu’elle +aime mieux faire la guerre avec l’Espagne et nous l’un après l’autre, +qu’avec l’Espagne et nous réunis.</p> + +<p>Mais si tel est le vœu de l’Angleterre, ce ne doit pas être le nôtre. </p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_12">12</span></p> + + <h2 class="h2chap"><span class="big120 smcap80">Chapitre II.</span><br> + <span class="h2line1"><i>Ce que doit vouloir la France?</i></span></h2> +</div> + +<p class="br">Nous devons vouloir ne pas perdre notre commerce avec l’Espagne, +qui est le plus avantageux de tous ceux que fait la France. Nous +devons vouloir qu’il ne passe pas à une puissance rivale. Nous +devons vouloir nous faire un titre de notre fidélité aux conventions +politiques du pacte de famille, pour obliger l’Espagne d’exécuter, plus +ponctuellement qu’elle ne l’a fait, son esprit et ses conventions, +relativement au commerce.</p> + +<p>Nous devons vouloir ne pas nous laisser désemparer avant de combattre. +Le succès des guerres maritimes dépend du nombre des vaisseaux et de +celui des matelots avec lesquels on peut les armer. Sous ces deux +aspects, les couronnes de France et d’Espagne, et les états-unis +d’Amérique, leurs alliés, sont supérieurs à l’Angleterre, même jointe +à la Hollande; mais, séparément, aucune de ces puissances ne pourroit +résister seule, par mer, à l’Angleterre seule.</p> + +<p>Si nous n’avions donc pas avec l’Espagne une alliance ancienne et +sacrée, il faudroit la faire <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> pour nous assurer l’équilibre des +forces maritimes et la conservation des parties lointaines de notre +empire.</p> + +<p>Je sais qu’on a dit et qu’on pourra dire encore dans des livres, qu’on +a même dit dans la tribune de l’assemblée nationale «qu’il ne nous est +pas utile d’avoir des possessions lointaines; que nos colonies, de +toute espèce, ne sont qu’un fardeau dispendieux, et que d’ailleurs, +nous n’avons aucun besoin d’alliés», même contre l’Angleterre, dont la +première démarche simultanée avec ces beaux discours, a été d’armer +contre nous le stathouder son allié, qu’elle a fait roi despotique de +Hollande, et la Hollande qu’elle lui a soumise.</p> + +<p>Rien de plus raisonnable que ces conseils, s’ils nous étoient donnés +par un ambassadeur d’Angleterre.</p> + +<p>Quant aux écrivains et aux orateurs françois qui raisonnent ainsi, et +qui se font applaudir pour raisonner ainsi, oseroient-ils avancer que +nous n’avons pas besoin de Bordeaux, de Marseille, de Nantes, de Rouen, +du Havre-de-Grace, de Saint-Malo, de l’Orient, de la Rochelle, de +Bayonne, de Dunkerque! Perdons nos Colonies, et la plupart de ces ports +seront détruits; et ceux dont la destruction ne sera point totale, +n’auront <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> plus qu’une ombre de leur grandeur et de leur opulence +passée. Les banqueroutes, accumulées sur les banqueroutes, anéantiront +nos capitaux, nos fabriques, nos arts, notre industrie. Toutes ces +sources de puissance, tous ces moyens de richesse, sont l’héritage +que nos pères nous ont transmis, que le peuple a confié à la sagesse +et au courage de l’Assemblée Nationale, et qu’il s’est attendu à voir +prospérer et s’améliorer dans les mains de ses représentans.</p> + +<p>Enfin, ce que nous devons vouloir avant tout, c’est d’honorer nos +premiers pas vis-à-vis des nations étrangères par la fidélité, par la +loyauté, par la fermeté, et en montrant qu’il n’est pas vrai qu’il +faille juger les François de France par les François de Londres, ni par +les correspondans qu’ils ont laissés ou envoyés dans leur patrie.</p> + +<p>Qu’il n’est pas vrai que notre puissance politique soit détruite, ni +même en souffrance; que quelques désordres intérieurs excités à force +de peines, d’émissaires, de lettres et d’argent, par quelques ennemis +du bien public, n’y font rien; que nous avons au contraire fondé une +puissance vraiment nationale, qui ne souffrira pas qu’aucun peuple +étranger ose nous prescrire des loix, ni troubler arbitrairement la +paix de quiconque <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> a fondé sa sûreté sur notre alliance.</p> + +<p>M. de Volney a dit avec beaucoup de noblesse que <i>nous faisons notre +entrée dans l’univers</i>. L’opinion qu’on y aura de nous dépend de +nous-mêmes. Quoiqu’il en puisse coûter, il est heureux pour un peuple +nouveau qui a autant d’énergie que le nôtre, d’être appelé par les +événemens et par l’imprudence ambitieuse de ses voisins à déployer et +à fixer, au moment même de sa constitution, le caractère qu’il devra +faire respecter par toutes les nations et dans tous les siècles.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h2 class="h2chap"><span class="big120 smcap80">Chapitre III.</span><br> + <span class="h2line1"><i>Considérations qui doivent achever de fixer la volonté de la + France.</i></span></h2> +</div> + +<p class="br">Je ne dis pas que la guerre ne soit un horrible fléau. Je ne dis pas +qu’en faisant un très-grand mal à nos ennemis, elle ne doive aussi +nous en faire un très-affligeant. Je ne dis pas qu’elle ne doive +faire périr un grand nombre de citoyens très-estimables; car il y a +cela d’affreux dans la guerre, que c’est tout ce qu’on a de meilleur +qu’il faut exposer, et dont il faut perdre une partie; c’est la fleur +des hommes pour le corps, et sur-tout pour l’ame, qu’il faut envoyer +au <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> combat, à la mort; les autres n’iroient point. Je ne dis pas +enfin, que la guerre ne doive consumer un tiers ou la moitié de nos +biens, ci-devant ecclésiastiques, dont nous pourrions faire un beaucoup +meilleur usage, s’il plaisoit à nos voisins de nous laisser en paix.</p> + +<p>Je dis, au contraire, qu’il faut éviter la guerre autant qu’il nous +sera possible; mais qu’il faut l’éviter par les moyens propres à la +prévenir, non par ceux qui ne pourroient qu’y conduire irrésistiblement.</p> + +<p>Eviter n’est pas fuir. C’est ordinairement par poltronnerie qu’on +plie, qu’on recule, ou qu’on fuit; mais c’est encore plus par bêtise. +La foiblesse et la peur sont des passions stupides qui vont toujours +contre leur objet, qui redoublent toujours l’insolence des adversaires +et le danger réel de la chose.</p> + +<p>Il ne faut pas croire que nous ayons la paix en disant aux Anglois, +«qu’ils peuvent faire ce qui leur plaira, qu’ils n’ont rien à craindre +de notre part, et que très-assurément nous ne voulons et ne ferons +point la guerre». S’il étoit possible qu’un peuple comme le nôtre, +qu’une assemblée nationale comme la nôtre, qu’un roi comme le nôtre +livrassent ainsi notre gloire et nos amis, au glaive des usurpateurs, +<span class="pagenum" id="Page_17">17</span> nous aurions la guerre beaucoup plus certainement, et nous +l’aurions au moment qu’il plairoit à l’Angleterre de choisir, après +qu’elle auroit augmenté ses moyens, après qu’elle auroit diminué les +nôtres; nous l’aurions beaucoup plus redoutable, beaucoup plus funeste, +nous l’aurions nécessairement malheureuse.</p> + +<p>Il ne faut pas croire que nous toucherons le ministère britannique par +de la morale. S’il avoit de la morale, joueroit-il le sort de trois +empires, la mort d’un million d’hommes, la perte de trois milliards +pour un sujet aussi futile que celui qui lui met aujourd’hui les armes +à la main? Les joueroit-il même pour l’avantage douteux d’un traité de +commerce?</p> + +<p>Il ne faut pas croire que nous l’attendrissions par la pitié. Il riroit +de nos génuflexions philosophiques; et quand il n’en devroit pas rire, +voudrions-nous faire pitié à l’Angleterre?</p> + +<p>Il ne faut pas croire que nous déterminions le peuple anglois par +l’estime que lui ont inspiré plusieurs de nos décrets, et par le desir +de laisser finir la grande expérience de notre constitution. C’est +notre constitution qu’il redoute.</p> + +<p>Nous déterminerons le peuple anglois à suivre les conseils de sa +magnanimité naturelle, nous donnerons à penser à son ministère, nous +en <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> imposerons aux projets ambitieux que celui-ci médite, en leur +montrant, en leur faisant toucher au doigt qu’il est au-dessus de leur +pouvoir d’arrêter notre marche; qu’au moment où, comme le homard, nous +faisons avec un pénible et douloureux travail une cuirasse nouvelle, +plus grande et plus solide que l’ancienne, que dans l’anxiété même qui +accompagne cette surprenante opération, la main est encore assez forte +pour qu’on ne puisse la braver impunément.</p> + +<p>Nous influerons sur leurs résolutions en leur montrant que nous avons +calculé leurs projets, leurs moyens, les nôtres; que nous savons très +bien qu’ils desirent négocier avec nous jusqu’au mois de novembre, afin +de donner à leurs matelots le temps de rentrer; qu’ils ne se soucient +pas que nous prenions part à la querelle au mois de juillet, parce que +leurs navires marchands seroient à notre merci; qu’ils voudront ensuite +nous frapper au bout du monde, afin d’éloigner nos forces de chez eux; +qu’ils ont de la répugnance à recevoir notre visite; et que de notre +côté nous en avons beaucoup à nous diriger par leurs conseils et par +ceux de leurs amis; que nous voulons sincèrement la paix, mais que +s’ils ne nous donnent pas les preuves les plus incontestables du même +desir, et si nous ne pouvons <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> douter de la nécessité de combattre, +nous n’attendrons pas pour cela leur commodité, ni leurs plans; que +nous prendrons et suivrons les nôtres; que nous ferons la guerre avec +intelligence, avec capacité, pour les époques et pour la manière.</p> + +<p>Nous les déciderons enfin en les avertissant que s’ils nous forcent à +notre première guerre nationale, que nous n’avons point cherchée, qui +vient attaquer nos alliés et nous, parce qu’elle nous croit séduits et +foibles, une fois l’épée tirée, ils ne nous la feront pas remettre au +fourreau lorsqu’ils le jugeront convenable; que nous ne pourrons pas +oublier que cette guerre est venue de ce qu’ils nous ont crus faciles +à tromper ou à vaincre, et de la confiance qu’ils ont mis dans leurs +richesses, dans leur crédit, dans leurs vaisseaux; que nous voudrons +tarir la source d’un semblable sujet de division et que nous ne ferons +plus la paix que chez eux, lorsque leur banque aura fait banqueroute, +et que tous leurs arsenaux maritimes seront détruits.</p> + +<p>Cela nous le pouvons; et cette manière de négocier, très-loyale, sera +en même tems très-efficace.</p> + +<p>Il faut l’appuyer des mesures propres à en justifier le style. </p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_20">20</span></p> + +<p>Ces mesures et les instructions que la négociation pourroit comporter, +seront exposées avec beaucoup de simplicité dans le chapitre suivant.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h2 class="h2chap"><span class="big120 smcap80">Chapitre IV.</span><br> + <span class="h2line1"><i>Négociation avec la Cour de Londres pour conserver la paix.</i></span></h2> +</div> + +<p class="br"><span class="smcap80 big110">Cette</span> négociation doit avoir deux branches: ce que nous avons à faire +chez nous pour donner le poids convenable à nos discours; ce que nous +avons à dire à Londres.</p> + +<p>C’étoit autrefois une règle de politique lorsque l’Angleterre armoit, +que la France armât un nombre de vaisseaux précisément égal. Elle le +peut toujours à la première campagne, parce que l’Angleterre alors a +ses matelots dispersés; comme elle peut toujours aussi rendre cette +première campagne décisive, si elle sait la combiner avec vigueur et +avec sagesse.</p> + +<p>J’avois proposé à l’assemblée nationale cette mesure provisoire. +L’amendement qui renfermoit ma proposition fut rejeté, comme traitant +du fait avant que le droit fût décidé.</p> + +<p>Par la décision sur celui-ci, l’assemblée nationale a confié à la +prudence du roi tous les <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> préparatifs convenables. Il est possible +que le ministère ait regardé le refus de s’expliquer sur la force de +notre armement comme une indication que l’assemblée desiroit qu’on +se renfermât dans les bornes du premier, auquel elle a donné son +approbation.</p> + +<p>S’il a pensé ainsi, je crois que le ministère a eu tort. Je crois que +la nécessité de l’équilibre dans les armemens étoit impérieuse; mais +il est possible aussi, et même vraisemblable en cette occasion, que le +tort du ministère ait été déterminé par un motif louable d’égards et de +respect pour ce qu’il aura cru les vues de l’assemblée Nationale.</p> + +<p>Quoiqu’il en soit, un tems très-précieux a été perdu.</p> + +<p>Il devient difficile à présent d’avoir un armement de vaisseaux de +guerre égal à celui de l’Angleterre, aussi promptement prêt que le sien.</p> + +<p>Mais il reste une ressource très-bonne et très-imposante; c’est d’armer +en toute diligence le plus grand nombre possible de frégates et de +corsaires.</p> + +<p>Quand la guerre commence avant l’hiver, l’Angleterre est +très-vulnérable par la France; elle le sait, et c’est pourquoi ses +guerres sont <span class="pagenum" id="Page_22">22</span> toujours précédées des plus grandes protestations +d’amitié pour nous, et des plus fortes assurances qu’elle a le desir de +la paix.</p> + +<p>Ces assurances doivent être mutuelles; mais pour qu’elles soient +sincères de la part de l’Angleterre, il faut qu’elles soient +accompagnées du désarmement; et pour qu’elles fassent impression de la +nôtre, lorsque l’Angleterre ne désarme pas, il faut qu’elles soient +accompagnées d’un armement très-sérieux.</p> + +<p>Celui que la nature des choses nous indique actuellement est, comme +on vient de l’exposer, un armement de frégates et de corsaires. +L’Angleterre a sept mille vaisseaux marchands dehors, montés +d’environ <i>soixante et dix mille matelots</i>; avec des croisières +intelligentes, nos frégates et nos corsaires peuvent en enlever un +tiers: ce sont <i>vingt-cinq mille</i> matelots; c’est la faculté +d’armer <i>cinquante vaisseaux de guerre</i>, dont nous pouvons priver +l’Angleterre. Il seroit absurde, si sa conduite nous montre que nous +ne pouvons attendre de sa part que la guerre, et si elle se refuse à +un désarmement réciproque, de lui laisser les cinquante vaisseaux de +guerre de plus.</p> + +<p>Il faut bien se garder sans doute ce commencer les hostilités, tant +qu’il y aura espérance <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> de conserver la paix; mais si l’Angleterre, +en se refusant à un désarmement respectif, manifeste sans équivoque ses +intentions hostiles, il faut être en état d’agir aussi-tôt qu’on aura +une connoissance indubitable de sa résolution.</p> + +<p>Il faut donc que nos corsaires soient prêts à mettre en mer au moment +où l’espoir de la paix sera totalement dissipé. Pour nous donner ce +moyen de puissance, pour être certains que le zèle de nos armateurs +sera employé avec toute l’activité possible, il faut que ces armateurs +puissent gagner à leurs armemens, et ne puissent pas y perdre: il +faut à cet effet, en les autorisant et les invitant à préparer à la +course les vaisseaux qui sont à leur disposition, leur fournir, des +arsenaux de la nation, les munitions nécessaires, et les assurer que si +la guerre n’a pas lieu, ils seront remboursés de tous leurs frais en +argent, ou en bons assignats sur les domaines nationaux.</p> + +<p>Il arrivera deux événemens, l’un: ou nous aurons la paix, et alors +l’argent dépensé dans notre propre pays, aux préparatifs militaires qui +nous l’auront procurée, sera un argent parfaitement employé; ou nous +aurons la guerre, et alors l’avantage d’avoir fait gagner une trentaine +de millions sur l’ennemi à nos armateurs et à nos <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> matelots, et +celui d’avoir affoibli sa puissance de la possibilité d’armer cinquante +vaisseaux, enchaîneront la fortune et décideront la punition que mérite +un peuple qui engage une guerre générale pour des déserts; ou, ce qui +seroit bien plus odieux encore, pour empêcher ses voisins, s’il le +pouvoit, de fonder une constitution libre et de donner un grand exemple +à l’humanité.</p> + +<p>Nos mesures prises dans nos ports, et pendant qu’on presseroit nos +armemens avec la plus grande célérité, le roi ordonneroit à son +ministre des affaires étrangères et à l’ambassadeur de France, de +notifier à la cour de Londres nos dispositions pacifiques et nos +précautions prudentes; notre résolution de cesser tout armement +au moment où les Anglois désarmeront eux-mêmes; notre résolution +de profiter de tous nos avantages pour ne pas faire une guerre +malheureuse, si c’est la guerre que désirent les Anglais.</p> + +<p>Ces agens du roi et de la nation des François pourroient être +chargés de parler à-peu-près ainsi au roi et au ministère de la +Grande-Bretagne:</p> + +<div class="quote"> + <p>«Vous savez seuls quelles sont vos intentions. Les + autres nations ne peuvent en juger que par votre conduite. Voulez-vous + la guerre ou ne la voulez-vous point? Si vous ne la <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> voulez point, + vous êtes parfaitement sûrs qu’elle ne sera point faite; l’univers est + aussi sûr que vous pouvez l’être, que l’Espagne ne viendra pas vous + attaquer; et quant à nous, il est visible que nous avons infiniment + mieux à faire que la guerre.</p> + + <p>»Vous ne pouvez dissimuler que vos prétentions sur le commerce, au nord + de la Californie ne sont qu’un vain prétexte, que l’objet est sans + aucun intérêt pour vous, et que si vous n’en aviez pas un autre, vous + n’auriez jamais fait la dixième partie de l’armement que vous avez + commandé pour une si misérable conquête.</p> + + <p>»Si c’est donc à la guerre que vous vous déterminez, pour cette cause, + ou pour toute autre cause d’ambition, car vous n’en avez aucune, de + raison, de justice, ni d’intérêt bien entendu, songez à ce qu’elle + coûtera; et ne trouvez pas mauvais que votre peuple y songe. Permettez + à vos voisins, qui sont encore vos amis, de vous en mettre l’apperçu + sous les yeux.</p> + + <p>»Vous la commencerez chargés de dettes, sur les seules ressources + d’un crédit épuisé; vous la commencerez contre deux nations, dont + l’une ne doit presque rien, et dont l’autre vient <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> de mettre à sa + disposition <i>deux ou trois milliards</i> de capitaux en très-bons + fonds de terre, qu’au besoin vos propres capitalistes s’empresseroient + d’acheter. Où avez-vous l’équilibre de cette puissance? Quel est le + clergé dont vous avez les biens à vendre? et vos domaines nationaux que + valent-ils?</p> + + <p>»Si la guerre est courte, elle se fera chez vous mêmes avec toute + l’impétuosité françoise; calculez-en les malheurs.</p> + + <p>»Si elle est longue, la victoire sera pour le dernier écu. Où sont les + écus que vous avez à y employer, qui égalent le quart seulement des + biens nationaux que nous y pouvons consumer?</p> + + <p>»Il vous faut du crédit; nous n’en avons que faire. Votre richesse + est dans la main des prêteurs que vous pourrez déterminer; la nôtre + est dans notre main. Vous donnerez à vos fournisseurs d’argent des + <i>promesses</i> de les payer, que vous réaliserez peut-être, si votre + banque peut résister à l’inspection de nos grenadiers. Nous donnerons + aux nôtres en échange effectif, de la main à la main, la valeur même + de leur monnoie, et à quelques égards une valeur supérieure; nous leur + donnerons des héritages susceptibles d’amélioration. </p> + + <p><span class="pagenum" id="Page_27">27</span></p> + + <p>»Voilà pour les moyens d’agir; voyons à présent la manière. Vous saviez + ce que c’étoit qu’une guerre royale avec la France, et quelquefois + vous vous en êtes mal trouvés; vous n’avez aucune idée d’une guerre + nationale, de son activité, de son opiniâtreté, de son acharnement, de + la réunion de volontés, et d’efforts que doit y porter l’enthousiasme + excité par une nouvelle patrie; de ce dont sont capables nos anciens + guerriers qui chercheront à justifier leur gloire, nos nouveaux + guerriers qui auront à montrer qu’ils peuvent mériter une gloire plus + grande encore.</p> + + <p>»Nous ne disons point cela par jactance; nous devons vous vaincre, + parce que nous sommes plus nombreux que vous, parce que nous avons + aujourd’hui plus de richesses libres que vous, parce que notre empire + est essentiellement et encore accidentellement plus puissant que le + vôtre; nous ne nous flattons pas de vous effrayer. Vous pouvez être + les amis les plus estimables et les plus utiles; vous êtes les plus + respectables ennemis que l’on puisse avoir.</p> + + <p>»Mais si l’une des deux nations ne doit pas prétendre à inspirer de la + terreur à l’autre, pourquoi le prétendriez-vous? </p> + + <p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span></p> + + <p>»Nous ne sommes plus livrés aux intrigues de cour et aux incertitudes + ministérielles. Vous pouvez avoir chez nous quelques stipendiaires; + dès qu’ils sont soupçonnés, ils sont sans pouvoir. Vous ne séduirez ni + notre assemblée nationale, chargée du dépôt de la confiance de tout un + peuple; ni notre cabinet, qui voit tous les regards fixés sur lui.</p> + + <p>»Vous nous trouverez donc également prêts à l’un et à l’autre + événement, également sûrs dans l’un et dans l’autre d’obtenir votre + estime et celle de toutes les nations.</p> + + <p>»Voulez-vous la paix? jurons-la; elle sera sacrée. Mais prouvez que + vous la voulez réellement; désarmez, désarmons tous.</p> + + <p>»Voulez-vous la guerre et vous réserver de la faire à votre tems, en + parlementant sous les armes? cela ne convient ni à notre loyauté, ni + à notre intérêt, ni à la vivacité de notre caractère. Nous courrons + au-devant de vos vœux: nous regarderons le refus du désarmement + comme une déclaration formelle, et nous prendrons d’ici à la fin de + l’année, autant qu’il nous sera possible, de vos navires marchands. Nos + armateurs y gagneront sans doute, mais ce n’est point une vile cupidité + qui nous fera commencer par cette opération; c’est principalement + <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> + afin que vous n’ayez pas les matelots de ces navires pour armer vos + vaisseaux de guerre.</p> + + <p>»Aussitôt ensuite que, par nous et nos alliés, nous aurons rassemblé + une force suffisante pour assurer notre passage, nous irons chez vous. + Les nouvelles d’Amérique et de l’Inde s’attendent trop longtems. + C’étoit à faire aux ministres, de se livrer à des combinaisons + pour les immenses préparatifs d’expéditions éloignées. Nous sommes + convaincus que la puissance doit rester à ceux qui seront les maîtres + en Europe. Nous aimons la paix; elle nous est infiniment chère; nous + sommes pressés d’en jouir; si vous ne la donnez pas aujourd’hui, + et visiblement solide, à nous, à nos alliés, lorsque nous vous en + demandons l’assurance avec une sincère affection, sur notre honneur + nous irons la chercher à Londres, et nous l’y trouverons.</p> + + <p>»Répondez vîte; car il faut que les désarmemens commencent dans la + huitaine, ou les hostilités dans un mois. Mais au nom du ciel, répondez + comme des sages, comme nos instructeurs, comme des amis du genre + humain.»</p> +</div> + +<p>Si après que nous aurons agi et parlé ainsi, <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> les Anglois +persévèrent à vouloir la guerre, c’est que leurs dispositions la +rendent inévitable; nous ne pourrons les corriger de cette persévérance +que par la guerre elle-même. Alors il vaut mieux la faire prompte +et bonne que de la retarder trois mois, et de la faire mauvaise et +malheureuse. En la commençant en tems opportun nous la ferons bonne, +brève, et la plus avantageuse qu’il soit possible.</p> + +<p>Si au contraire les Anglois méritent leur réputation, s’ils sont aussi +profonds penseurs qu’ils passent pour l’être, la guerre n’aura pas lieu.</p> + +<p>S’il y a un moyen de la prévenir, ce sont cette conduite et ces +discours: il n’en est, il ne peut en être aucun autre.</p> + +<p>Heureuse négociation, si convenable à mon pays, où l’on ne peut espérer +de succès que par la franchise, la loyauté et le courage!</p> + +<p>Certainement ce n’est pas sans quelque battement de cœur, quand on +porte une ame humaine, qu’on se décide à ces grands partis. Mais ce +n’est point un malheur pour une société naissante d’être obligée, dès +ses premiers instans, de se déployer toute entière. Il faut alors bénir +la nécessité qui l’y contraint. Si le jeune Hercule n’eût pas été +attaqué par deux serpens dans son <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> berceau, vingt ans peut-être se +seroient écoulés sans que sa mère eût eu la douceur de savoir ce que +devoit un jour être Hercule.</p> + +<p class="center3 big200" aria-hidden="true"><b>____</b></p> + +<p>J’ajouterai quelques mots sur les questions dont l’éditeur a cru devoir +faire précéder mon ouvrage.</p> + +<p>Je propose de demander à l’Angleterre un désarmement respectif.</p> + +<p>Un désarmement mutuel ne peut compromettre les droits de personne, et +garantit la sûreté de tous.</p> + +<p>Si les prétentions de l’Angleterre sont justes, elle pourra prouver +leur justice, et nous engagerons notre allié à y avoir égard.</p> + +<p>Soixante vaisseaux de guerre sont un moyen, et ne sont pas une raison.</p> + +<p>Nous ne devons pas souffrir qu’on emploie ce moyen, tant que la raison +n’est pas constatée. Qui s’y obstineroit, annonceroit qu’il ne compte +pas sur la bonté de sa cause, mais sur la puissance de ses armes; il ne +voudroit pas discuter, il voudroit combattre.</p> + +<p>Cela n’est pas juste en soi; cela ne le seroit pas relativement à nous.</p> + +<p>Nous devons songer à notre sûreté: il est juste que la France subsiste +et qu’elle ne puisse, <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> en aucun cas, être opprimée ou dépouillée de +quelque partie de son empire. Il est donc juste qu’elle ne laisse pas +détruire les voisins dont la puissance et les engagemens garantissent +l’intégrité de ses possessions.</p> + +<p>Si l’Espagne avoit tort, la France devroit dire à l’Angleterre: +«j’emploierai ma médiation à vous faire rendre justice; mais je ne +consentirai point que vous prétendiez vous-même vous la faire».</p> + +<p>Lorsqu’on a un ami, et qu’il a une mauvaise querelle, on le ramène à la +raison; mais on ne laisse point assassiner son ami; ce seroit lâcheté, +ce seroit imprudence. Celui qui auroit frappé votre ami, fût-ce avec +raison, pourroit vous frapper à votre tour sans raison quand vous +n’auriez plus d’ami. Où il y a menace, l’homme de sens, l’homme de +bien, l’homme de cœur et de force interdit les voies de fait. Ensuite +il juge et concilie.</p> + +<p>Voilà le rôle qui convient à la France. Et ce rôle de la raison, de +la prudence, de la puissance, l’oblige d’<i>exiger</i> un désarmement +respectif. </p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_33">33</span></p> + <h2 class="h2chap"><span class="big120 small80">Correspondance Nationale.</span></h2> +</div> + +<p class="hang br"><i>Discours prononcé par M. de Klinglin, lieutenant de roi à +Strasbourg, et commandant à présent en Alsace, à une confédération +de douze mille hommes, tant de gardes nationales de haute et basse +Alsace, que de troupes réglées, réunies dans la plaine des Bouchers +près de Strasbourg, qui a eu lieu le 12 de ce mois. L’union, la +fraternité, l’ordre ont régné à cette fête civique.</i></p> + +<p>Citoyens françois, et vous mes compagnons d’armes! c’est sur l’autel +de la patrie, c’est devant l’Être-Suprême qui voit le fond de mon +cœur; devant les respectables magistrats dont la vertu justifiant si +bien notre choix, que je viens jouir du bonheur précieux de voir pour +la première fois réunis, les drapeaux des citoyens militaires, et des +militaires citoyens.</p> + +<p>Ralliés autour de ces signes éclatans du civisme qui ne fait de nous +qu’une seule et même famille, quel bonheur cette union promet à la +patrie! C’est sur elle que vont poser les fondemens de cette liberté, +d’autant plus chère à tout François, qu’elle est soumise à la loi, +et que la loi veillera sans cesse pour le bonheur de tous <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> à sa +conservation. C’est elle qui consacre à la postérité les vertus d’un +roi qui s’en est montré le si digne restaurateur, et qui lui assure +notre amour et les bénédictions de nos descendans. C’est par cette +réunion enfin, qu’attentifs à écarter les ennemis de la nation, nous +verrons naître les beaux jours du premier empire du monde.</p> + +<p>Né dans le département, je joins à l’honneur d’y commander en ce +moment, le droit de citoyen actif; je ne cesserai d’en remplir les +devoirs avec le zèle et la fidélité la plus constante. Je viens donc +renouveler ici, et comme citoyen et comme militaire, le serment +fédératif qui doit nous unir, et rendre nos nœuds indissolubles, +malgré tous les efforts qu’on voudroit faire pour les rompre. Attaché +comme vous, mes amis et mes frères, au succès de la constitution, +sur laquelle la nation qui l’a adopté fonde sa <i>prospérité et +son bonheur, je viens jurer avec vous</i> etc., <i>la formule du +serment</i>.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h2 class="h2chap"><span class="big120">SOCIÉTÉ DE 1789.</span></h2> +</div> + +<p class="br">La Société de 1789, toujours occupée de son objet principal, qui est de +développer les principes <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> d’une constitution libre a célébré d’une +manière particulière le retour annuel de l’époque où les représentans +du peuple françois se constituèrent en assemblée nationale, et +décidèrent ainsi du sort de la France.</p> + +<p>Le 17 juin, 200 membres de la Société, réunis dans un repas civique, +ont rappelé la mémoire de ce beau jour. MM. Bailly, la Fayette, Sieyes, +le Chapelier, avoient au milieu d’eux le général Paoli, ce généreux +martyr de la liberté qui avoit été invité au nom de la Société.</p> + +<p>Ce n’étoit point une fête de luxe, c’étoit une commémoration +patriotique de l’époque de la liberté françoise, l’assemblée nationale +elle même en avoit fait une pareille, et son président étoit M. Sieyes. +Il présida aussi au dîné de la Société, dont il est membre.</p> + +<p>M. Bailly y porta les santés suivantes.</p> + +<p>1<sup>o</sup>. A la constitution de la chambre des communes, le 17 juin, en +assemblée nationale, et celui qui en a conçu l’idée.</p> + +<p>2<sup>o</sup>. Celui qui a provoqué l’institution des gardes nationales, et de +ceux qui l’ont propagée.</p> + +<p>3<sup>o</sup>. A la grande fédération du 14 juillet.</p> + +<p>4<sup>o</sup>. A tous ceux qui ont voulu la liberté de leur pays et qui ont +souffert pour elle. </p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_36">36</span></p> + +<p>5<sup>o</sup>. Hommage aux mânes de <i>Franklyn</i>, compagnon imprimeur, +ministre plénipotentiaire en France, et principal fondateur de la +liberté américaine.</p> + +<p>6<sup>o</sup>. A ceux qui ont le courage de faire respecter les loix établies par +les représentans d’un peuple libre.</p> + +<p>7<sup>o</sup>. A tout ami de l’humanité.</p> + +<p>8<sup>o</sup>. Aux amis de la constitution et de la tranquillité publique.</p> + +<p>9<sup>o</sup>. Aux mesures bienfaisantes qui conduiront à la destruction de la +mendicité.</p> + +<p>Un membre proposa qu’on fît, sur-le-champ, une contribution pour +la délivrance des prisonniers détenus pour mois de nourrice. Une +acclamation générale accueillit ce vœu, et on remit entre les mains de +M. le maire la somme destinée à cet acte de bienfaisance.</p> + +<p>Les prisonniers délivrés seront rendus à leurs familles, dans le sein +desquelles ils sont nécessaires, sans être montrés en procession au +peuple: les secours à l’humanité doivent être dégagés de tout apareil +affligeant pour la sensibilité des infortunés qui les reçoivent.</p> + +<p>Les dames de la halle ont demandé à être introduites, <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> et elles ont +présenté, avec des bouquets, l’adresse suivante.</p> + +<div class="quote"> + <p class="ldestinataire"><span class="big120 smcap80">Messieurs</span>,</p> + + <p>«Dans ce jour qui nous rappelle une des plus belles époques de la + nation françoise, permettez à de bonnes citoyennes de vous faire + agréer et leurs hommages et leurs respects.</p> + + <p>»Quoique nous soyons dans la saison des fleurs, nous n’aurions pu en + trouver suffisamment, s’il avoit fallu donner une couronne à tous + ceux d’entre vous qui en ont mérité. Nous n’en avons qu’une; nous la + placerons sur la tête de M. l’abbé Sieyes, président de l’assemblée + nationale, et nous croirons ainsi couronner l’assemblée entière.</p> + + <p>»Nous avons, en outre, un bouquet à lui offrir, comme au père de + notre constitution.</p> + + <p>»Nous en avons un pour notre bon maire, qui, par son génie et son + patriotisme, a préparé, a aidé la formation de cette constitution.</p> + + <p>»Nous en avons un pour notre bon général, à qui cette constitution + doit une nouvelle vie. Sans lui, sans son activité, de belles loix + n’auroient pas été exécutées.</p> + + <p>»Nous avons un bouquet pour M. de Mirabeau; il parle trop bien, il + dit tous les jours <span class="pagenum" id="Page_38">38</span> de trop belles choses, pour que nous ne + soyons pas intimidées quand nous cherchons à faire son éloge.</p> + + <p>»Nous en avons un pour M. le Chapellier, qui, sans cesser d’être + Breton, est devenu bon Parisien, et a fait souvent des demandes + utiles en faveur du bon peuple de Paris.</p> + + <p>»Nous en avons un pour M. l’évêque d’Autun, le seul de sa classe qui + se soit rappelé que nous étions ses frères, et qui a su sacrifier son + intérêt particulier à l’intérêt général.</p> + + <p>»Nous en avons un pour ce général étranger, qui ne l’est pas parmi + vous; toute sa vie a été un combat pour la liberté, contre le + despotisme; et le général Paoli, sous ce rapport, figure bien auprès + du général de la Fayette.</p> + + <p>»Nous en avons un.... Hélas! non, messieurs, je me trompe, nous n’en + avons plus, nos fleurs sont épuisées avant que nous ayons pu vous + exprimer les sentimens de nos cœurs.</p> + + <p>»Jamais vos noms ne seront oubliés; nous les rappellerons à nos + enfans, comme celui de leurs plus grands bienfaiteurs; il ne sortira + jamais de notre mémoire le souvenir agréable d’avoir vu réunir dans + un même jour, dans un même lieu, à la société de 1789, tous les + illustres membres de l’assemblée nationale, à <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> qui nous devons + une constitution que nous bénirons tous les jours de notre vie».</p> +</div> + +<p>Une chanson patriotique a été chantée d’abord dans la grande salle du +club, et répétée ensuite à la fenêtre, d’après la demande d’un peuple +immense rassemblé dans le Palais-Royal. Cette chanson, pleine de traits +saillans et analogues à la circonstance, a eu le plus grand succès.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center"><span class="smcap80 big120">Air</span> <i>des Dettes</i>.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les traîtres à la nation</span><br> + <span class="i0">Craignent la fédération,</span><br> + <span class="i2">C’est ce qui les désole;</span><br> + <span class="i0">Mais aussi depuis plus d’un an</span><br> + <span class="i0">La liberté poursuit son plan,</span><br> + <span class="i2">C’est ce qui nous console.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">L’instant arrive où pour jamais</span><br> + <span class="i0">Vont s’éclipser tous leurs projets,</span><br> + <span class="i2">C’est ce qui les désole;</span><br> + <span class="i0">Et l’homme enfin va pour jamais</span><br> + <span class="i0">Rétablir l’homme dans ses droits,</span><br> + <span class="i2">C’est ce qui nous console.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il arrive souvent qu’au bois</span><br> + <span class="i0">On va deux pour revenir trois,</span><br> + <span class="i2">Dit la chanson frivole;</span><br> + <span class="i0">Trois ordres s’étoient assemblés,</span><br> + <span class="i0">Un sage abbé les a mêlés,</span><br> + <span class="i2">C’est ce qui nous console.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quelques-uns regrettent leurs rangs,</span><br> + <span class="i0">Leurs croix, leurs titres, leurs rubans,</span><br> + <span class="i2">C’est ce qui les désole;</span><br> + <span class="i0">Ne brillons plus, il en est tems,</span><br> + <span class="i0">Que par les mœurs et les talens,</span><br> + <span class="i2">C’est ce qui nous console.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="pagenum hidden" id="Page_40">40</span> + <span class="i0">Sans doute on fera moins de cas</span><br> + <span class="i0">Et des cordons et des crachats,</span><br> + <span class="i2">C’est ce qui les désole;</span><br> + <span class="i0">Mais les lauriers, mais les épis,</span><br> + <span class="i0">Les feuilles de chêne ont leur prix,</span><br> + <span class="i2">C’est ce qui nous console.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">On en a vu qui, tristement,</span><br> + <span class="i0">N’ont fait qu’épeler leur serment,</span><br> + <span class="i2">C’est ce qui nous désole;</span><br> + <span class="i0">On va le faire à haute voix,</span><br> + <span class="i0">De bouche et de cœur à la fois,</span><br> + <span class="i2">C’est ce qui nous console.</span> + </div> + </div> +</div> + +<p>La veille de ce dîner, la Société a arrêté que ceux de ses membres qui +pourroient donner des logemens aux députés à la fédération générale, +s’inscriroient sur un registre, et que ce registre seroit ensuite +envoyé à l’hôtel de la mairie, pour que les districts qui ont tous +montré le même zèle, fussent soulagés d’autant. Le concours des +citoyens de toutes les parties du royaume sera sûrement plus grand +qu’on ne croit; le patriotisme des membres de la société, dans cette +occasion, a déjà formé une liste assez considérable de logemens à +donner.</p> + +<p>Les discussions les plus intéressantes sur les différens objets de la +constitution, ont lieu plusieurs fois la semaine dans les assemblées de +la société; nous nous proposons d’en donner incessamment le précis à +nos lecteurs.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <div class="tnote"> + <h2 class="h2note" id="note_au_lecteur">Au lecteur</h2> + + <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version + originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.</p> + + <p class="fontnote">La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections + mineures.</p> + + <p class="fontnote">La couverture est illustrée par un buste du marquis + Nicolas de Condorcet réalisé par Houdon (1741-1828).</p> + + <p class="fontnote">Nous remercions <b>le musée du Louvre (Paris)</b> qui permet + la reproduction de cette œuvre. La couverture appartient au domaine public.</p> + </div> +</div> + +<hr class="full"> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78981 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78981-h/images/accolade-f100.jpg b/78981-h/images/accolade-f100.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6c5ce3e --- /dev/null +++ b/78981-h/images/accolade-f100.jpg diff --git a/78981-h/images/accolade-f180.jpg b/78981-h/images/accolade-f180.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c52f4fe --- /dev/null +++ b/78981-h/images/accolade-f180.jpg diff --git a/78981-h/images/cover.jpg b/78981-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9345b39 --- /dev/null +++ b/78981-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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