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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78981 ***
+
+
+
+
+ Au lecteur
+
+ Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
+ originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.
+
+ La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+ mineures.
+
+ Les mots en gras dans l'original sont entourés de =.
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+
+ 26 JUIN 1790. Nº. IV.
+
+
+ JOURNAL
+ DE LA SOCIÉTÉ
+ DE 1789.
+
+
+ Nicolas de Condorcet
+ Pierre Samuel du Pont, député du bailliage de Nemours
+ M. de Klinglin, lieutenant de roi.
+
+
+
+
+_On s'abonne pour ce Journal, dont il paroît un Numéro chaque semaine._
+
+ A la Société de 1789, Nº. 105. }
+ Chez le Rédacteur, Nº. 59. }
+ Chez Dessenne, } } au Palais-Royal.
+ Mad. Vaufleury,} Libraires, }
+ Denné, } }
+
+Chez Lejay fils, rue de l'Echelle Saint-Honoré.
+
+Et chez tous les Directeurs des Postes, ainsi que chez les principaux
+Libraires du royaume et de l'étranger.
+
+Le prix de la souscription est de 24 liv. par an pour Paris, et de 27
+liv. pour la province. Franc de port.
+
+
+
+
+ART SOCIAL.
+
+AVERTISSEMENT PRÉLIMINAIRE.
+
+
+LA Société de 1789, en arrêtant que le mémoire suivant, lu par M. du
+Pont, l'un de ses membres, dans la séance du 20 de ce mois, seroit
+imprimé dans son journal, n'a point prétendu énoncer une opinion, mais
+seulement inviter à la discussion sur un objet dont il est impossible
+de se dissimuler l'importance et la difficulté.
+
+Le pacte connu sous le nom de _pacte de famille_, peut-il être ratifié
+par une nation libre, par une nation qui connoît les droits naturels de
+l'homme, et qui veut les défendre?
+
+Une nation qui a déclaré qu'elle prend la justice pour l'unique base de
+sa politique extérieure comme de ses loix, peut-elle faire la guerre
+pour soutenir un privilège exclusif, fondé sur une bulle d'Alexandre VI?
+
+Dans le cas où il seroit utile à la France de rester unie avec la
+nation Espagnole, ne devroit-elle pas attendre que l'on attaquât les
+droits de l'Espagne, et non ses prétentions?
+
+La France ne doit-elle pas, avant de se déclarer pour l'Espagne,
+juger si les propositions qui lui sont faites par l'Angleterre, sont
+raisonnables ou tyranniques? Avant de proposer un désarmement à
+l'Angleterre, ne doit-elle pas se mettre à portée de lui garantir le
+consentement de l'Espagne aux propositions regardées comme justes par
+la France?
+
+Doit-on prendre un parti à l'égard de l'Angleterre, sans connoître les
+véritables intentions de l'Espagne? sans être assuré des dispositions
+du roi de Hongrie, de l'impératrice de Russie, sans avoir pénétré les
+projets du roi de Prusse, ceux mêmes du roi de Suède?
+
+La ligue de la France, de l'Espagne, de Naples, du roi de Hongrie, de
+la Russie et du Danemarck, a-t-elle assez de prépondérance sur celle
+de l'Angleterre, de la Hollande, de la Suède, du roi de Prusse, de
+la Pologne et des Turcs, pour espérer de contenir par cette réunion
+l'ambition de l'Angleterre?
+
+L'existence du roi de Suède et du Stathouder, la souveraineté de Pitt,
+ne seroient-elles pas cruellement compromises par le moindre revers?
+
+Les parleurs et les écrivains payés par le ministère Anglois, effrayés
+de la liaison de nos patriotes éclairés avec les Stanhope, les Price,
+avec les autres véritables amis de la liberté angloise, ne méritent
+sans doute que le mépris; mais ne peut-on pas se tromper en faisant
+le contraire de ce qu'ils veulent? Il est impossible de ne pas croire
+au projet formé par le ministère Anglois de troubler l'Europe; il est
+impossible de ne pas le regarder comme l'ennemi de la liberté de tous
+les peuples, et surtout de la liberté angloise, de ne pas abhorrer
+son avide et hypocrite machiavélisme. Mais parce qu'il veut entraîner
+sa nation dans la guerre, s'ensuit-il que nous devions seconder ses
+projets?
+
+Les guerres d'un peuple libre peuvent-elles réussir si elles ne sont
+pas populaires? Ne vaut-il pas mieux attendre pour faire la guerre
+que la nation soit bien convaincue des perfides projets du ministère
+Britannique? Que les agens qu'il peut avoir au milieu de nous soient
+bien connus? Que cette haine puérile pour l'Espagne, cette imbécille
+confiance dans les bonnes intentions des ministres Anglois, ne puisse
+plus influer en France, je ne dis pas sur l'opinion publique, mais sur
+l'opinion populaire?
+
+Telles sont les questions qu'il faut agiter, le mémoire de M. du Pont
+inspirera sans doute le désir de les résoudre.
+
+
+
+
+CONSIDÉRATIONS
+
+_Sur la position politique de la France, de l'Angleterre et de
+l'Espagne._
+
+Par M. DU PONT, député du bailliage de Nemours à l'Assemblée Nationale.
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+DE L'AUTEUR.
+
+J'ignore si ce seroit à la tribune de l'Assemblée Nationale qu'il
+faudroit exposer les vérités que renfermera cet écrit.
+
+L'Assemblée peut croire que les premières résolutions à prendre à leur
+sujet, sont dans la classe de celles qui ont été constitutionnellement
+confiées aux soins du gouvernement, et qu'elle n'est obligée de s'en
+occuper que sur les propositions que le roi pourroit lui faire.
+Quoique l'objet de la délibération fût très-important, il est donc
+vraisemblable qu'on trouveroit qu'_il n'y a pas lieu à délibérer_.
+
+J'ignore si ce seroit au roi et à ses ministres que je devrois adresser
+mes réflexions.
+
+Il est très-délicat pour un membre du corps législatif de donner des
+mémoires au ministère. Je le ferois dans les intentions les plus pures;
+et je trouverois des hommes charitables qui, jugeant de mon ame par la
+leur, calomnieroient mes intentions.
+
+Ce que je sais est, qu'il s'agit de la dignité, de la sûreté, de la
+puissance et de l'existence de ma patrie.
+
+Ce sera donc à tous mes concitoyens que je parlerai; et ceux d'entr'eux
+qui croiront devoir et pouvoir influer sur son salut y influeront.
+
+Le tems de la politique mystérieuse est passé; celui de la politique
+franche, raisonnable et ferme, qui ne cache aucun motif de ses
+déterminations, qui démasque ouvertement les combinaisons de ses
+adversaires, et qui leur montre loyalement l'intention et les moyens
+qu'elle a d'y mettre obstacle: ce tems heureux est enfin venu.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+_Qu'est-ce que veut l'Angleterre?_
+
+
+L'Angleterre fait avec la plus grande vivacité un armement formidable.
+
+Elle en fait faire un autre à la Hollande, destiné à intercepter les
+approvisionnemens maritimes que nous pourrions tirer du Nord.
+
+Les ministres Anglais semblent passionnés pour la guerre. Ils ont déja
+dépensé vingt millions dans leurs ports, et nous ignorons quelle somme
+chez leur allié. Ils ralentissent, ils interrompent le commerce de la
+Grande-Bretagne, qui lui est si cher; ils enlèvent à ses vaisseaux
+marchands leurs matelots. Ils dissolvent un parlement qui ne leur
+paroît pas assez _guerrier_, pour en former un autre qui soit disposé
+à ne refuser, ni sang, ni argent. Et si on les croit, cet appareil,
+ce trouble, ces frais très-réels de guerre n'ont pour objet qu'une
+querelle qui n'est d'aucune importance, et dans laquelle il s'agit
+seulement de deux vaisseaux contrebandiers arrêtés au nord de la
+Californie, sur une côte dont l'Espagne avoit antérieurement pris
+possession, et où après un voyage de plus de six mille lieues, et au
+prix de six autres mille lieues pour le retour, on ne peut faire qu'un
+misérable commerce de pelleteries avec des sauvages. Le sujet même de
+la contestation n'existe plus, car l'Espagne a rendu les deux vaisseaux.
+
+La nation Anglaise est cependant fort loin d'être insensée; son
+gouvernement est très-éclairé. Elle a pour ministre principal, un homme
+d'un grand talent et d'une grande réputation.
+
+L'Angleterre veut donc autre chose que la réparation du dommage
+souffert par les propriétaires de ses deux vaisseaux interlopes. Elle
+veut même autre chose que la liberté de la navigation à _Nootka_; et
+ce que l'on fait vouloir à l'Angleterre ne doit pas être de petite
+conséquence, puisqu'on exige d'elle à cette occasion de si grands
+sacrifices.
+
+Le ministère Anglais ne disant pas encore nettement ce qu'il veut,
+c'est à nous de le deviner dans ses préparatifs; et je vais le dire à
+sa place.
+
+L'Angleterre a proposé à l'Espagne un traité de commerce
+très-avantageux pour la Grande-Bretagne, et très-nuisible au commerce
+de la France et à celui de l'Espagne elle-même.
+
+L'Espagne ne s'y est pas prêtée.
+
+L'Angleterre veut obtenir par la terreur ce traité ou un plus favorable
+encore; elle veut s'assurer de fait le commerce à-peu-près exclusif
+de l'Espagne, comme elle s'est procuré celui du Portugal. Elle veut
+de plus, à la faveur du commerce de la Californie septentrionale, qui
+lui importe peu, s'assurer le commerce interlope du Pérou, qui lui
+importeroit beaucoup, et le moyen d'y fomenter les séditions qui s'y
+sont déja manifestées.
+
+Si l'Espagne ne s'en laisse pas imposer, l'Angleterre veut saisir cette
+circonstance pour sonder les dispositions et la politique du nouveau
+royaume de France.
+
+Elle y a des amis, qu'elle sait s'attacher par un lien puissant, dans
+la capitale, dans les provinces et dans tous les ports. Le châtelet et
+la municipalité de Paris, les événemens de Marseille, l'ont certifié à
+l'assemblée nationale.
+
+Le change, que la mauvaise administration du commerce et des droits de
+traite, la destruction des barrières extérieures du royaume,et sur-tout
+le retrait que les étrangers ont fait des sommes qu'ils plaçoient
+ordinairement dans nos fonds publics et les opérations forcées pour
+procurer de l'argent à la capitale, avoient rendu excessivement
+défavorable, s'est un peu relevé par les écus, les louis et les ducats
+que l'Angleterre a répandu directement ou fait verser par la Hollande
+dans les lieux où elle l'a trouvé EXPÉDIENT _pour ses intérêts_, comme
+on le dit au parlement britannique.
+
+Elle veut essayer si l'embarras passager de nos finances, si nos
+troubles intérieurs, si l'influence de ses agens, si l'animosité de
+nos partis, si le délire d'une philosophie égoïste, vaine et sans
+expérience, ne nous feront pas renoncer à nos traités et abandonner nos
+alliés. Déja elle a fait répandre que «le _pacte de famille_ n'étoit
+point obligatoire, que c'étoit une convention entre les familles des
+princes auxquelles les peuples ne peuvent appartenir». Elle a compté
+que l'ancienne légèreté françoise qui se dissipe, mais qu'elle croit
+encore subsistante, ne permettroit pas de consulter ce traité, le
+feroit juger sur l'étiquette, et empêcheroit de remarquer que c'est un
+_pacte pour assurer la conservation et l'inviolabilité du territoire
+des nations confédérées, qui n'avoient alors aucun autre moyen
+d'exprimer leurs volontés publiques et de statuer sur leurs intérêts
+respectifs; que c'est un pacte dont l'objet est de ne former ainsi
+qu'une famille des quatre peuples_, dont les princes descendent du bon
+Henri.
+
+Elle veut, si nous donnons dans le piège, et si malgré notre abandon
+l'Espagne ne plie pas, accabler cette puissance généreuse, revenir par
+une guerre courte et vive au résultat commercial, qui est le principal
+but de son armement; et ensuite retomber sur la France, dénuée à son
+tour du secours de l'allié qu'elle auroit laissé perdre; nous enlever
+nos colonies de l'Amérique et de l'Inde, détruire notre marine et notre
+commerce, ruiner nos ports, nous réduire à n'être qu'une puissance
+continentale; appeler sur nous d'autres ennemis, car la foiblesse n'en
+manque jamais, et nous mettre dans tous les sens hors d'état de lui
+rien disputer.
+
+Dans ce plan, qui me paroît manifeste, et qu'un enfant en politique
+verroit comme moi, c'est avec beaucoup de sincérité que l'Angleterre
+nous assure, «que son armement actuel n'est pas dirigé contre nous,
+et qu'elle désire entretenir (_pour le moment_) la bonne harmonie qui
+règne si heureusement entre les deux nations». Notre tour n'est pas
+encore venu; et quoique la nation Espagnole soit vaillante, puissante
+et respectable, il est tout simple que l'Angleterre aime mieux faire la
+guerre avec l'Espagne qu'avec nous. Il est encore plus simple qu'elle
+aime mieux faire la guerre avec l'Espagne et nous l'un après l'autre,
+qu'avec l'Espagne et nous réunis.
+
+Mais si tel est le vœu de l'Angleterre, ce ne doit pas être le nôtre.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+_Ce que doit vouloir la France?_
+
+
+Nous devons vouloir ne pas perdre notre commerce avec l'Espagne,
+qui est le plus avantageux de tous ceux que fait la France. Nous
+devons vouloir qu'il ne passe pas à une puissance rivale. Nous
+devons vouloir nous faire un titre de notre fidélité aux conventions
+politiques du pacte de famille, pour obliger l'Espagne d'exécuter, plus
+ponctuellement qu'elle ne l'a fait, son esprit et ses conventions,
+relativement au commerce.
+
+Nous devons vouloir ne pas nous laisser désemparer avant de combattre.
+Le succès des guerres maritimes dépend du nombre des vaisseaux et de
+celui des matelots avec lesquels on peut les armer. Sous ces deux
+aspects, les couronnes de France et d'Espagne, et les états-unis
+d'Amérique, leurs alliés, sont supérieurs à l'Angleterre, même jointe
+à la Hollande; mais, séparément, aucune de ces puissances ne pourroit
+résister seule, par mer, à l'Angleterre seule.
+
+Si nous n'avions donc pas avec l'Espagne une alliance ancienne et
+sacrée, il faudroit la faire pour nous assurer l'équilibre des forces
+maritimes et la conservation des parties lointaines de notre empire.
+
+Je sais qu'on a dit et qu'on pourra dire encore dans des livres, qu'on
+a même dit dans la tribune de l'assemblée nationale «qu'il ne nous est
+pas utile d'avoir des possessions lointaines; que nos colonies, de
+toute espèce, ne sont qu'un fardeau dispendieux, et que d'ailleurs,
+nous n'avons aucun besoin d'alliés», même contre l'Angleterre, dont la
+première démarche simultanée avec ces beaux discours, a été d'armer
+contre nous le stathouder son allié, qu'elle a fait roi despotique de
+Hollande, et la Hollande qu'elle lui a soumise.
+
+Rien de plus raisonnable que ces conseils, s'ils nous étoient donnés
+par un ambassadeur d'Angleterre.
+
+Quant aux écrivains et aux orateurs françois qui raisonnent ainsi, et
+qui se font applaudir pour raisonner ainsi, oseroient-ils avancer que
+nous n'avons pas besoin de Bordeaux, de Marseille, de Nantes, de Rouen,
+du Havre-de-Grace, de Saint-Malo, de l'Orient, de la Rochelle, de
+Bayonne, de Dunkerque! Perdons nos Colonies, et la plupart de ces ports
+seront détruits; et ceux dont la destruction ne sera point totale,
+n'auront plus qu'une ombre de leur grandeur et de leur opulence
+passée. Les banqueroutes, accumulées sur les banqueroutes, anéantiront
+nos capitaux, nos fabriques, nos arts, notre industrie. Toutes ces
+sources de puissance, tous ces moyens de richesse, sont l'héritage
+que nos pères nous ont transmis, que le peuple a confié à la sagesse
+et au courage de l'Assemblée Nationale, et qu'il s'est attendu à voir
+prospérer et s'améliorer dans les mains de ses représentans.
+
+Enfin, ce que nous devons vouloir avant tout, c'est d'honorer nos
+premiers pas vis-à-vis des nations étrangères par la fidélité, par la
+loyauté, par la fermeté, et en montrant qu'il n'est pas vrai qu'il
+faille juger les François de France par les François de Londres, ni par
+les correspondans qu'ils ont laissés ou envoyés dans leur patrie.
+
+Qu'il n'est pas vrai que notre puissance politique soit détruite, ni
+même en souffrance; que quelques désordres intérieurs excités à force
+de peines, d'émissaires, de lettres et d'argent, par quelques ennemis
+du bien public, n'y font rien; que nous avons au contraire fondé une
+puissance vraiment nationale, qui ne souffrira pas qu'aucun peuple
+étranger ose nous prescrire des loix, ni troubler arbitrairement la
+paix de quiconque a fondé sa sûreté sur notre alliance.
+
+M. de Volney a dit avec beaucoup de noblesse que _nous faisons notre
+entrée dans l'univers_. L'opinion qu'on y aura de nous dépend de
+nous-mêmes. Quoiqu'il en puisse coûter, il est heureux pour un peuple
+nouveau qui a autant d'énergie que le nôtre, d'être appelé par les
+événemens et par l'imprudence ambitieuse de ses voisins à déployer et
+à fixer, au moment même de sa constitution, le caractère qu'il devra
+faire respecter par toutes les nations et dans tous les siècles.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+_Considérations qui doivent achever de fixer la volonté de la France._
+
+
+Je ne dis pas que la guerre ne soit un horrible fléau. Je ne dis pas
+qu'en faisant un très-grand mal à nos ennemis, elle ne doive aussi nous
+en faire un très-affligeant. Je ne dis pas qu'elle ne doive faire périr
+un grand nombre de citoyens très-estimables; car il y a cela d'affreux
+dans la guerre, que c'est tout ce qu'on a de meilleur qu'il faut
+exposer, et dont il faut perdre une partie; c'est la fleur des hommes
+pour le corps, et sur-tout pour l'ame, qu'il faut envoyer au combat,
+à la mort; les autres n'iroient point. Je ne dis pas enfin, que la
+guerre ne doive consumer un tiers ou la moitié de nos biens, ci-devant
+ecclésiastiques, dont nous pourrions faire un beaucoup meilleur usage,
+s'il plaisoit à nos voisins de nous laisser en paix.
+
+Je dis, au contraire, qu'il faut éviter la guerre autant qu'il nous
+sera possible; mais qu'il faut l'éviter par les moyens propres à la
+prévenir, non par ceux qui ne pourroient qu'y conduire irrésistiblement.
+
+Eviter n'est pas fuir. C'est ordinairement par poltronnerie qu'on
+plie, qu'on recule, ou qu'on fuit; mais c'est encore plus par bêtise.
+La foiblesse et la peur sont des passions stupides qui vont toujours
+contre leur objet, qui redoublent toujours l'insolence des adversaires
+et le danger réel de la chose.
+
+Il ne faut pas croire que nous ayons la paix en disant aux Anglois,
+«qu'ils peuvent faire ce qui leur plaira, qu'ils n'ont rien à craindre
+de notre part, et que très-assurément nous ne voulons et ne ferons
+point la guerre». S'il étoit possible qu'un peuple comme le nôtre,
+qu'une assemblée nationale comme la nôtre, qu'un roi comme le nôtre
+livrassent ainsi notre gloire et nos amis, au glaive des usurpateurs,
+nous aurions la guerre beaucoup plus certainement, et nous l'aurions
+au moment qu'il plairoit à l'Angleterre de choisir, après qu'elle
+auroit augmenté ses moyens, après qu'elle auroit diminué les nôtres;
+nous l'aurions beaucoup plus redoutable, beaucoup plus funeste, nous
+l'aurions nécessairement malheureuse.
+
+Il ne faut pas croire que nous toucherons le ministère britannique par
+de la morale. S'il avoit de la morale, joueroit-il le sort de trois
+empires, la mort d'un million d'hommes, la perte de trois milliards
+pour un sujet aussi futile que celui qui lui met aujourd'hui les armes
+à la main? Les joueroit-il même pour l'avantage douteux d'un traité de
+commerce?
+
+Il ne faut pas croire que nous l'attendrissions par la pitié. Il riroit
+de nos génuflexions philosophiques; et quand il n'en devroit pas rire,
+voudrions-nous faire pitié à l'Angleterre?
+
+Il ne faut pas croire que nous déterminions le peuple anglois par
+l'estime que lui ont inspiré plusieurs de nos décrets, et par le desir
+de laisser finir la grande expérience de notre constitution. C'est
+notre constitution qu'il redoute.
+
+Nous déterminerons le peuple anglois à suivre les conseils de sa
+magnanimité naturelle, nous donnerons à penser à son ministère, nous
+en imposerons aux projets ambitieux que celui-ci médite, en leur
+montrant, en leur faisant toucher au doigt qu'il est au-dessus de leur
+pouvoir d'arrêter notre marche; qu'au moment où, comme le homard, nous
+faisons avec un pénible et douloureux travail une cuirasse nouvelle,
+plus grande et plus solide que l'ancienne, que dans l'anxiété même qui
+accompagne cette surprenante opération, la main est encore assez forte
+pour qu'on ne puisse la braver impunément.
+
+Nous influerons sur leurs résolutions en leur montrant que nous avons
+calculé leurs projets, leurs moyens, les nôtres; que nous savons très
+bien qu'ils desirent négocier avec nous jusqu'au mois de novembre, afin
+de donner à leurs matelots le temps de rentrer; qu'ils ne se soucient
+pas que nous prenions part à la querelle au mois de juillet, parce
+que leurs navires marchands seroient à notre merci; qu'ils voudront
+ensuite nous frapper au bout du monde, afin d'éloigner nos forces de
+chez eux; qu'ils ont de la répugnance à recevoir notre visite; et que
+de notre côté nous en avons beaucoup à nous diriger par leurs conseils
+et par ceux de leurs amis; que nous voulons sincèrement la paix, mais
+que s'ils ne nous donnent pas les preuves les plus incontestables du
+même desir, et si nous ne pouvons douter de la nécessité de combattre,
+nous n'attendrons pas pour cela leur commodité, ni leurs plans; que
+nous prendrons et suivrons les nôtres; que nous ferons la guerre avec
+intelligence, avec capacité, pour les époques et pour la manière.
+
+Nous les déciderons enfin en les avertissant que s'ils nous forcent à
+notre première guerre nationale, que nous n'avons point cherchée, qui
+vient attaquer nos alliés et nous, parce qu'elle nous croit séduits et
+foibles, une fois l'épée tirée, ils ne nous la feront pas remettre au
+fourreau lorsqu'ils le jugeront convenable; que nous ne pourrons pas
+oublier que cette guerre est venue de ce qu'ils nous ont crus faciles
+à tromper ou à vaincre, et de la confiance qu'ils ont mis dans leurs
+richesses, dans leur crédit, dans leurs vaisseaux; que nous voudrons
+tarir la source d'un semblable sujet de division et que nous ne ferons
+plus la paix que chez eux, lorsque leur banque aura fait banqueroute,
+et que tous leurs arsenaux maritimes seront détruits.
+
+Cela nous le pouvons; et cette manière de négocier, très-loyale, sera
+en même tems très-efficace.
+
+Il faut l'appuyer des mesures propres à en justifier le style.
+
+Ces mesures et les instructions que la négociation pourroit comporter,
+seront exposées avec beaucoup de simplicité dans le chapitre suivant.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+_Négociation avec la Cour de Londres pour conserver la paix._
+
+
+CETTE négociation doit avoir deux branches: ce que nous avons à faire
+chez nous pour donner le poids convenable à nos discours; ce que nous
+avons à dire à Londres.
+
+C'étoit autrefois une règle de politique lorsque l'Angleterre armoit,
+que la France armât un nombre de vaisseaux précisément égal. Elle le
+peut toujours à la première campagne, parce que l'Angleterre alors a
+ses matelots dispersés; comme elle peut toujours aussi rendre cette
+première campagne décisive, si elle sait la combiner avec vigueur et
+avec sagesse.
+
+J'avois proposé à l'assemblée nationale cette mesure provisoire.
+L'amendement qui renfermoit ma proposition fut rejeté, comme traitant
+du fait avant que le droit fût décidé.
+
+Par la décision sur celui-ci, l'assemblée nationale a confié à la
+prudence du roi tous les préparatifs convenables. Il est possible
+que le ministère ait regardé le refus de s'expliquer sur la force de
+notre armement comme une indication que l'assemblée desiroit qu'on
+se renfermât dans les bornes du premier, auquel elle a donné son
+approbation.
+
+S'il a pensé ainsi, je crois que le ministère a eu tort. Je crois que
+la nécessité de l'équilibre dans les armemens étoit impérieuse; mais
+il est possible aussi, et même vraisemblable en cette occasion, que le
+tort du ministère ait été déterminé par un motif louable d'égards et de
+respect pour ce qu'il aura cru les vues de l'assemblée Nationale.
+
+Quoiqu'il en soit, un tems très-précieux a été perdu.
+
+Il devient difficile à présent d'avoir un armement de vaisseaux de
+guerre égal à celui de l'Angleterre, aussi promptement prêt que le sien.
+
+Mais il reste une ressource très-bonne et très-imposante; c'est d'armer
+en toute diligence le plus grand nombre possible de frégates et de
+corsaires.
+
+Quand la guerre commence avant l'hiver, l'Angleterre est
+très-vulnérable par la France; elle le sait, et c'est pourquoi ses
+guerres sont toujours précédées des plus grandes protestations
+d'amitié pour nous, et des plus fortes assurances qu'elle a le desir de
+la paix.
+
+Ces assurances doivent être mutuelles; mais pour qu'elles soient
+sincères de la part de l'Angleterre, il faut qu'elles soient
+accompagnées du désarmement; et pour qu'elles fassent impression de la
+nôtre, lorsque l'Angleterre ne désarme pas, il faut qu'elles soient
+accompagnées d'un armement très-sérieux.
+
+Celui que la nature des choses nous indique actuellement est, comme
+on vient de l'exposer, un armement de frégates et de corsaires.
+L'Angleterre a sept mille vaisseaux marchands dehors, montés d'environ
+_soixante et dix mille matelots_; avec des croisières intelligentes,
+nos frégates et nos corsaires peuvent en enlever un tiers: ce sont
+_vingt-cinq mille_ matelots; c'est la faculté d'armer _cinquante
+vaisseaux de guerre_, dont nous pouvons priver l'Angleterre. Il seroit
+absurde, si sa conduite nous montre que nous ne pouvons attendre de sa
+part que la guerre, et si elle se refuse à un désarmement réciproque,
+de lui laisser les cinquante vaisseaux de guerre de plus.
+
+Il faut bien se garder sans doute ce commencer les hostilités, tant
+qu'il y aura espérance de conserver la paix; mais si l'Angleterre, en
+se refusant à un désarmement respectif, manifeste sans équivoque ses
+intentions hostiles, il faut être en état d'agir aussi-tôt qu'on aura
+une connoissance indubitable de sa résolution.
+
+Il faut donc que nos corsaires soient prêts à mettre en mer au moment
+où l'espoir de la paix sera totalement dissipé. Pour nous donner ce
+moyen de puissance, pour être certains que le zèle de nos armateurs
+sera employé avec toute l'activité possible, il faut que ces armateurs
+puissent gagner à leurs armemens, et ne puissent pas y perdre: il
+faut à cet effet, en les autorisant et les invitant à préparer à la
+course les vaisseaux qui sont à leur disposition, leur fournir, des
+arsenaux de la nation, les munitions nécessaires, et les assurer que si
+la guerre n'a pas lieu, ils seront remboursés de tous leurs frais en
+argent, ou en bons assignats sur les domaines nationaux.
+
+Il arrivera deux événemens, l'un: ou nous aurons la paix, et alors
+l'argent dépensé dans notre propre pays, aux préparatifs militaires qui
+nous l'auront procurée, sera un argent parfaitement employé; ou nous
+aurons la guerre, et alors l'avantage d'avoir fait gagner une trentaine
+de millions sur l'ennemi à nos armateurs et à nos matelots, et celui
+d'avoir affoibli sa puissance de la possibilité d'armer cinquante
+vaisseaux, enchaîneront la fortune et décideront la punition que mérite
+un peuple qui engage une guerre générale pour des déserts; ou, ce qui
+seroit bien plus odieux encore, pour empêcher ses voisins, s'il le
+pouvoit, de fonder une constitution libre et de donner un grand exemple
+à l'humanité.
+
+Nos mesures prises dans nos ports, et pendant qu'on presseroit nos
+armemens avec la plus grande célérité, le roi ordonneroit à son
+ministre des affaires étrangères et à l'ambassadeur de France, de
+notifier à la cour de Londres nos dispositions pacifiques et nos
+précautions prudentes; notre résolution de cesser tout armement
+au moment où les Anglois désarmeront eux-mêmes; notre résolution
+de profiter de tous nos avantages pour ne pas faire une guerre
+malheureuse, si c'est la guerre que désirent les Anglais.
+
+Ces agens du roi et de la nation des François pourroient être
+chargés de parler à-peu-près ainsi au roi et au ministère de la
+Grande-Bretagne:
+
+ «Vous savez seuls quelles sont vos intentions. Les autres nations
+ ne peuvent en juger que par votre conduite. Voulez-vous la guerre
+ ou ne la voulez-vous point? Si vous ne la voulez point, vous êtes
+ parfaitement sûrs qu'elle ne sera point faite; l'univers est aussi
+ sûr que vous pouvez l'être, que l'Espagne ne viendra pas vous
+ attaquer; et quant à nous, il est visible que nous avons infiniment
+ mieux à faire que la guerre.
+
+ »Vous ne pouvez dissimuler que vos prétentions sur le commerce, au
+ nord de la Californie ne sont qu'un vain prétexte, que l'objet est
+ sans aucun intérêt pour vous, et que si vous n'en aviez pas un autre,
+ vous n'auriez jamais fait la dixième partie de l'armement que vous
+ avez commandé pour une si misérable conquête.
+
+ »Si c'est donc à la guerre que vous vous déterminez, pour cette
+ cause, ou pour toute autre cause d'ambition, car vous n'en avez
+ aucune, de raison, de justice, ni d'intérêt bien entendu, songez à ce
+ qu'elle coûtera; et ne trouvez pas mauvais que votre peuple y songe.
+ Permettez à vos voisins, qui sont encore vos amis, de vous en mettre
+ l'apperçu sous les yeux.
+
+ »Vous la commencerez chargés de dettes, sur les seules ressources
+ d'un crédit épuisé; vous la commencerez contre deux nations, dont
+ l'une ne doit presque rien, et dont l'autre vient de mettre à sa
+ disposition _deux ou trois milliards_ de capitaux en très-bons fonds
+ de terre, qu'au besoin vos propres capitalistes s'empresseroient
+ d'acheter. Où avez-vous l'équilibre de cette puissance? Quel est le
+ clergé dont vous avez les biens à vendre? et vos domaines nationaux
+ que valent-ils?
+
+ »Si la guerre est courte, elle se fera chez vous mêmes avec toute
+ l'impétuosité françoise; calculez-en les malheurs.
+
+ »Si elle est longue, la victoire sera pour le dernier écu. Où sont
+ les écus que vous avez à y employer, qui égalent le quart seulement
+ des biens nationaux que nous y pouvons consumer?
+
+ »Il vous faut du crédit; nous n'en avons que faire. Votre richesse
+ est dans la main des prêteurs que vous pourrez déterminer; la nôtre
+ est dans notre main. Vous donnerez à vos fournisseurs d'argent des
+ _promesses_ de les payer, que vous réaliserez peut-être, si votre
+ banque peut résister à l'inspection de nos grenadiers. Nous donnerons
+ aux nôtres en échange effectif, de la main à la main, la valeur même
+ de leur monnoie, et à quelques égards une valeur supérieure; nous
+ leur donnerons des héritages susceptibles d'amélioration.
+
+ »Voilà pour les moyens d'agir; voyons à présent la manière. Vous
+ saviez ce que c'étoit qu'une guerre royale avec la France, et
+ quelquefois vous vous en êtes mal trouvés; vous n'avez aucune idée
+ d'une guerre nationale, de son activité, de son opiniâtreté, de
+ son acharnement, de la réunion de volontés, et d'efforts que doit
+ y porter l'enthousiasme excité par une nouvelle patrie; de ce dont
+ sont capables nos anciens guerriers qui chercheront à justifier leur
+ gloire, nos nouveaux guerriers qui auront à montrer qu'ils peuvent
+ mériter une gloire plus grande encore.
+
+ »Nous ne disons point cela par jactance; nous devons vous vaincre,
+ parce que nous sommes plus nombreux que vous, parce que nous avons
+ aujourd'hui plus de richesses libres que vous, parce que notre empire
+ est essentiellement et encore accidentellement plus puissant que le
+ vôtre; nous ne nous flattons pas de vous effrayer. Vous pouvez être
+ les amis les plus estimables et les plus utiles; vous êtes les plus
+ respectables ennemis que l'on puisse avoir.
+
+ »Mais si l'une des deux nations ne doit pas prétendre à inspirer de
+ la terreur à l'autre, pourquoi le prétendriez-vous?
+
+ »Nous ne sommes plus livrés aux intrigues de cour et aux incertitudes
+ ministérielles. Vous pouvez avoir chez nous quelques stipendiaires;
+ dès qu'ils sont soupçonnés, ils sont sans pouvoir. Vous ne séduirez
+ ni notre assemblée nationale, chargée du dépôt de la confiance de
+ tout un peuple; ni notre cabinet, qui voit tous les regards fixés sur
+ lui.
+
+ »Vous nous trouverez donc également prêts à l'un et à l'autre
+ événement, également sûrs dans l'un et dans l'autre d'obtenir votre
+ estime et celle de toutes les nations.
+
+ »Voulez-vous la paix? jurons-la; elle sera sacrée. Mais prouvez que
+ vous la voulez réellement; désarmez, désarmons tous.
+
+ »Voulez-vous la guerre et vous réserver de la faire à votre tems, en
+ parlementant sous les armes? cela ne convient ni à notre loyauté, ni
+ à notre intérêt, ni à la vivacité de notre caractère. Nous courrons
+ au-devant de vos vœux: nous regarderons le refus du désarmement
+ comme une déclaration formelle, et nous prendrons d'ici à la fin de
+ l'année, autant qu'il nous sera possible, de vos navires marchands.
+ Nos armateurs y gagneront sans doute, mais ce n'est point une
+ vile cupidité qui nous fera commencer par cette opération; c'est
+ principalement afin que vous n'ayez pas les matelots de ces navires
+ pour armer vos vaisseaux de guerre.
+
+ »Aussitôt ensuite que, par nous et nos alliés, nous aurons
+ rassemblé une force suffisante pour assurer notre passage, nous
+ irons chez vous. Les nouvelles d'Amérique et de l'Inde s'attendent
+ trop longtems. C'étoit à faire aux ministres, de se livrer à des
+ combinaisons pour les immenses préparatifs d'expéditions éloignées.
+ Nous sommes convaincus que la puissance doit rester à ceux qui seront
+ les maîtres en Europe. Nous aimons la paix; elle nous est infiniment
+ chère; nous sommes pressés d'en jouir; si vous ne la donnez pas
+ aujourd'hui, et visiblement solide, à nous, à nos alliés, lorsque
+ nous vous en demandons l'assurance avec une sincère affection,
+ sur notre honneur nous irons la chercher à Londres, et nous l'y
+ trouverons.
+
+ »Répondez vîte; car il faut que les désarmemens commencent dans
+ la huitaine, ou les hostilités dans un mois. Mais au nom du ciel,
+ répondez comme des sages, comme nos instructeurs, comme des amis du
+ genre humain.»
+
+Si après que nous aurons agi et parlé ainsi, les Anglois persévèrent à
+vouloir la guerre, c'est que leurs dispositions la rendent inévitable;
+nous ne pourrons les corriger de cette persévérance que par la guerre
+elle-même. Alors il vaut mieux la faire prompte et bonne que de la
+retarder trois mois, et de la faire mauvaise et malheureuse. En la
+commençant en tems opportun nous la ferons bonne, brève, et la plus
+avantageuse qu'il soit possible.
+
+Si au contraire les Anglois méritent leur réputation, s'ils sont aussi
+profonds penseurs qu'ils passent pour l'être, la guerre n'aura pas lieu.
+
+S'il y a un moyen de la prévenir, ce sont cette conduite et ces
+discours: il n'en est, il ne peut en être aucun autre.
+
+Heureuse négociation, si convenable à mon pays, où l'on ne peut espérer
+de succès que par la franchise, la loyauté et le courage!
+
+Certainement ce n'est pas sans quelque battement de cœur, quand on
+porte une ame humaine, qu'on se décide à ces grands partis. Mais ce
+n'est point un malheur pour une société naissante d'être obligée, dès
+ses premiers instans, de se déployer toute entière. Il faut alors
+bénir la nécessité qui l'y contraint. Si le jeune Hercule n'eût pas
+été attaqué par deux serpens dans son berceau, vingt ans peut-être se
+seroient écoulés sans que sa mère eût eu la douceur de savoir ce que
+devoit un jour être Hercule.
+
+
+J'ajouterai quelques mots sur les questions dont l'éditeur a cru devoir
+faire précéder mon ouvrage.
+
+Je propose de demander à l'Angleterre un désarmement respectif.
+
+Un désarmement mutuel ne peut compromettre les droits de personne, et
+garantit la sûreté de tous.
+
+Si les prétentions de l'Angleterre sont justes, elle pourra prouver
+leur justice, et nous engagerons notre allié à y avoir égard.
+
+Soixante vaisseaux de guerre sont un moyen, et ne sont pas une raison.
+
+Nous ne devons pas souffrir qu'on emploie ce moyen, tant que la raison
+n'est pas constatée. Qui s'y obstineroit, annonceroit qu'il ne compte
+pas sur la bonté de sa cause, mais sur la puissance de ses armes; il ne
+voudroit pas discuter, il voudroit combattre.
+
+Cela n'est pas juste en soi; cela ne le seroit pas relativement à nous.
+
+Nous devons songer à notre sûreté: il est juste que la France subsiste
+et qu'elle ne puisse, en aucun cas, être opprimée ou dépouillée de
+quelque partie de son empire. Il est donc juste qu'elle ne laisse pas
+détruire les voisins dont la puissance et les engagemens garantissent
+l'intégrité de ses possessions.
+
+Si l'Espagne avoit tort, la France devroit dire à l'Angleterre:
+«j'emploierai ma médiation à vous faire rendre justice; mais je ne
+consentirai point que vous prétendiez vous-même vous la faire».
+
+Lorsqu'on a un ami, et qu'il a une mauvaise querelle, on le ramène à la
+raison; mais on ne laisse point assassiner son ami; ce seroit lâcheté,
+ce seroit imprudence. Celui qui auroit frappé votre ami, fût-ce avec
+raison, pourroit vous frapper à votre tour sans raison quand vous
+n'auriez plus d'ami. Où il y a menace, l'homme de sens, l'homme de
+bien, l'homme de cœur et de force interdit les voies de fait. Ensuite
+il juge et concilie.
+
+Voilà le rôle qui convient à la France. Et ce rôle de la raison, de
+la prudence, de la puissance, l'oblige d'_exiger_ un désarmement
+respectif.
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE NATIONALE.
+
+ _Discours prononcé par M. de Klinglin, lieutenant de roi à
+ Strasbourg, et commandant à présent en Alsace, à une confédération
+ de douze mille hommes, tant de gardes nationales de haute et basse
+ Alsace, que de troupes réglées, réunies dans la plaine des Bouchers
+ près de Strasbourg, qui a eu lieu le 12 de ce mois. L'union, la
+ fraternité, l'ordre ont régné à cette fête civique._
+
+
+Citoyens françois, et vous mes compagnons d'armes! c'est sur
+l'autel de la patrie, c'est devant l'Être-Suprême qui voit le fond de
+mon cœur; devant les respectables magistrats dont la vertu justifiant
+si bien notre choix, que je viens jouir du bonheur précieux de voir
+pour la première fois réunis, les drapeaux des citoyens militaires, et
+des militaires citoyens.
+
+Ralliés autour de ces signes éclatans du civisme qui ne fait de nous
+qu'une seule et même famille, quel bonheur cette union promet à la
+patrie! C'est sur elle que vont poser les fondemens de cette liberté,
+d'autant plus chère à tout François, qu'elle est soumise à la loi,
+et que la loi veillera sans cesse pour le bonheur de tous à sa
+conservation. C'est elle qui consacre à la postérité les vertus d'un
+roi qui s'en est montré le si digne restaurateur, et qui lui assure
+notre amour et les bénédictions de nos descendans. C'est par cette
+réunion enfin, qu'attentifs à écarter les ennemis de la nation, nous
+verrons naître les beaux jours du premier empire du monde.
+
+Né dans le département, je joins à l'honneur d'y commander en ce
+moment, le droit de citoyen actif; je ne cesserai d'en remplir les
+devoirs avec le zèle et la fidélité la plus constante. Je viens donc
+renouveler ici, et comme citoyen et comme militaire, le serment
+fédératif qui doit nous unir, et rendre nos nœuds indissolubles,
+malgré tous les efforts qu'on voudroit faire pour les rompre. Attaché
+comme vous, mes amis et mes frères, au succès de la constitution, sur
+laquelle la nation qui l'a adopté fonde sa _prospérité et son bonheur,
+je viens jurer avec vous_ etc., _la formule du serment_.
+
+
+
+
+SOCIÉTÉ DE 1789.
+
+
+La Société de 1789, toujours occupée de son objet principal, qui est
+de développer les principes d'une constitution libre a célébré d'une
+manière particulière le retour annuel de l'époque où les représentans
+du peuple françois se constituèrent en assemblée nationale, et
+décidèrent ainsi du sort de la France.
+
+Le 17 juin, 200 membres de la Société, réunis dans un repas civique,
+ont rappelé la mémoire de ce beau jour. MM. Bailly, la Fayette, Sieyes,
+le Chapelier, avoient au milieu d'eux le général Paoli, ce généreux
+martyr de la liberté qui avoit été invité au nom de la Société.
+
+Ce n'étoit point une fête de luxe, c'étoit une commémoration
+patriotique de l'époque de la liberté françoise, l'assemblée nationale
+elle même en avoit fait une pareille, et son président étoit M. Sieyes.
+Il présida aussi au dîné de la Société, dont il est membre.
+
+M. Bailly y porta les santés suivantes.
+
+1º. A la constitution de la chambre des communes, le 17 juin, en
+assemblée nationale, et celui qui en a conçu l'idée.
+
+2º. Celui qui a provoqué l'institution des gardes nationales, et de
+ceux qui l'ont propagée.
+
+3º. A la grande fédération du 14 juillet.
+
+4º. A tous ceux qui ont voulu la liberté de leur pays et qui ont
+souffert pour elle.
+
+5º. Hommage aux mânes de _Franklyn_, compagnon imprimeur, ministre
+plénipotentiaire en France, et principal fondateur de la liberté
+américaine.
+
+6º. A ceux qui ont le courage de faire respecter les loix établies par
+les représentans d'un peuple libre.
+
+7º. A tout ami de l'humanité.
+
+8º. Aux amis de la constitution et de la tranquillité publique.
+
+9º. Aux mesures bienfaisantes qui conduiront à la destruction de la
+mendicité.
+
+Un membre proposa qu'on fît, sur-le-champ, une contribution pour
+la délivrance des prisonniers détenus pour mois de nourrice. Une
+acclamation générale accueillit ce vœu, et on remit entre les mains de
+M. le maire la somme destinée à cet acte de bienfaisance.
+
+Les prisonniers délivrés seront rendus à leurs familles, dans le sein
+desquelles ils sont nécessaires, sans être montrés en procession au
+peuple: les secours à l'humanité doivent être dégagés de tout apareil
+affligeant pour la sensibilité des infortunés qui les reçoivent.
+
+Les dames de la halle ont demandé à être introduites, et elles ont
+présenté, avec des bouquets, l'adresse suivante.
+
+ MESSIEURS,
+
+ «Dans ce jour qui nous rappelle une des plus belles époques de la
+ nation françoise, permettez à de bonnes citoyennes de vous faire
+ agréer et leurs hommages et leurs respects.
+
+ »Quoique nous soyons dans la saison des fleurs, nous n'aurions pu en
+ trouver suffisamment, s'il avoit fallu donner une couronne à tous
+ ceux d'entre vous qui en ont mérité. Nous n'en avons qu'une; nous la
+ placerons sur la tête de M. l'abbé Sieyes, président de l'assemblée
+ nationale, et nous croirons ainsi couronner l'assemblée entière.
+
+ »Nous avons, en outre, un bouquet à lui offrir, comme au père de
+ notre constitution.
+
+ »Nous en avons un pour notre bon maire, qui, par son génie et son
+ patriotisme, a préparé, a aidé la formation de cette constitution.
+
+ »Nous en avons un pour notre bon général, à qui cette constitution
+ doit une nouvelle vie. Sans lui, sans son activité, de belles loix
+ n'auroient pas été exécutées.
+
+ »Nous avons un bouquet pour M. de Mirabeau; il parle trop bien, il
+ dit tous les jours de trop belles choses, pour que nous ne soyons
+ pas intimidées quand nous cherchons à faire son éloge.
+
+ »Nous en avons un pour M. le Chapellier, qui, sans cesser d'être
+ Breton, est devenu bon Parisien, et a fait souvent des demandes
+ utiles en faveur du bon peuple de Paris.
+
+ »Nous en avons un pour M. l'évêque d'Autun, le seul de sa classe qui
+ se soit rappelé que nous étions ses frères, et qui a su sacrifier son
+ intérêt particulier à l'intérêt général.
+
+ »Nous en avons un pour ce général étranger, qui ne l'est pas parmi
+ vous; toute sa vie a été un combat pour la liberté, contre le
+ despotisme; et le général Paoli, sous ce rapport, figure bien auprès
+ du général de la Fayette.
+
+ »Nous en avons un.... Hélas! non, messieurs, je me trompe, nous n'en
+ avons plus, nos fleurs sont épuisées avant que nous ayons pu vous
+ exprimer les sentimens de nos cœurs.
+
+ »Jamais vos noms ne seront oubliés; nous les rappellerons à nos
+ enfans, comme celui de leurs plus grands bienfaiteurs; il ne sortira
+ jamais de notre mémoire le souvenir agréable d'avoir vu réunir dans
+ un même jour, dans un même lieu, à la société de 1789, tous les
+ illustres membres de l'assemblée nationale, à qui nous devons une
+ constitution que nous bénirons tous les jours de notre vie».
+
+Une chanson patriotique a été chantée d'abord dans la grande salle du
+club, et répétée ensuite à la fenêtre, d'après la demande d'un peuple
+immense rassemblé dans le Palais-Royal. Cette chanson, pleine de traits
+saillans et analogues à la circonstance, a eu le plus grand succès.
+
+
+ AIR _des Dettes_.
+
+ Les traîtres à la nation
+ Craignent la fédération,
+ C'est ce qui les désole;
+ Mais aussi depuis plus d'un an
+ La liberté poursuit son plan,
+ C'est ce qui nous console.
+
+ L'instant arrive où pour jamais
+ Vont s'éclipser tous leurs projets,
+ C'est ce qui les désole;
+ Et l'homme enfin va pour jamais
+ Rétablir l'homme dans ses droits,
+ C'est ce qui nous console.
+
+ Il arrive souvent qu'au bois
+ On va deux pour revenir trois,
+ Dit la chanson frivole;
+ Trois ordres s'étoient assemblés,
+ Un sage abbé les a mêlés,
+ C'est ce qui nous console.
+
+ Quelques-uns regrettent leurs rangs,
+ Leurs croix, leurs titres, leurs rubans,
+ C'est ce qui les désole;
+ Ne brillons plus, il en est tems,
+ Que par les mœurs et les talens,
+ C'est ce qui nous console.
+
+ Sans doute on fera moins de cas
+ Et des cordons et des crachats,
+ C'est ce qui les désole;
+ Mais les lauriers, mais les épis,
+ Les feuilles de chêne ont leur prix,
+ C'est ce qui nous console.
+
+ On en a vu qui, tristement,
+ N'ont fait qu'épeler leur serment,
+ C'est ce qui nous désole;
+ On va le faire à haute voix,
+ De bouche et de cœur à la fois,
+ C'est ce qui nous console.
+
+La veille de ce dîner, la Société a arrêté que ceux de ses membres qui
+pourroient donner des logemens aux députés à la fédération générale,
+s'inscriroient sur un registre, et que ce registre seroit ensuite
+envoyé à l'hôtel de la mairie, pour que les districts qui ont tous
+montré le même zèle, fussent soulagés d'autant. Le concours des
+citoyens de toutes les parties du royaume sera sûrement plus grand
+qu'on ne croit; le patriotisme des membres de la société, dans cette
+occasion, a déjà formé une liste assez considérable de logemens à
+donner.
+
+Les discussions les plus intéressantes sur les différens objets de la
+constitution, ont lieu plusieurs fois la semaine dans les assemblées de
+la société; nous nous proposons d'en donner incessamment le précis à
+nos lecteurs.
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78981 ***
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+/* page numbers */
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+/* note au lecteur */
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+ </style>
+</head>
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78981 ***</div>
+
+
+<hr class="full">
+
+<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
+
+<div class="titlepage">
+ <p><span class="pagenum2 hidden" id="Page_I">I</span></p>
+ <p class="left nobreak"><span class="smcap80">26 JUIN 1790.</span></p>
+ <p class="right2 nobreak">N<sup>o</sup>. IV.</p>
+
+ <h1 class="nobreak"><span class="h1line1">JOURNAL</span><br>
+ <span class="h1line2">DE LA SOCIÉTÉ</span><br>
+ <span class="h1line3">DE 1789.</span></h1>
+
+ <p class="center2 big200" aria-hidden="true"><b>____</b></p>
+
+ <p class="title1">Nicolas de Condorcet<br>
+ Pierre Samuel du Pont, <span class="small80">député du bailliage de Nemours</span><br>
+ M. de Klinglin, <span class="small80">lieutenant de roi.</span></p>
+</div>
+
+<p class="center br2"><i>On s’abonne pour ce Journal, dont il paroît un
+Numéro chaque semaine.</i></p>
+
+<table style="width: 80%;" id="abonnement">
+ <colgroup>
+ <col style="width: 30%;">
+ <col style="width: 10%;">
+ <col style="width: 20%;">
+ <col style="width: 10%;">
+ <col style="width: 30%;">
+ </colgroup>
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td colspan="3" class="tdlmiddle">A la Société de 1789, N<sup>o</sup>. 105.</td>
+ <td rowspan="5" class="tdlmiddle"><img src="images/accolade-f180.jpg" alt="accolade" title="" width="11" height="180" /></td>
+ <td rowspan="5" class="tdlmiddle">au Palais-Royal.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3" class="tdlmiddle">Chez le Rédacteur, N<sup>o</sup>. 59.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlmiddle">Chez Dessenne,</td>
+ <td rowspan="3" class="tdlmiddle">Libraires,</td>
+ <td rowspan="3" class="tdlmiddle"><img src="images/accolade-f100.jpg" alt="accolade" title="" width="8" height="100" /></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlmiddle">Mad. Vaufleury,</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlmiddle">Denné,</td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Chez Lejay fils, rue de l’Echelle Saint-Honoré.</p>
+
+<p>Et chez tous les Directeurs des Postes, ainsi
+que chez les principaux Libraires du royaume
+et de l’étranger.</p>
+
+<p>Le prix de la souscription est de 24 liv. par
+an pour Paris, et de 27 liv. pour la province.
+Franc de port.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_1">1</span></p>
+
+ <h2 class="h2chap"><span class="big120">ART SOCIAL.</span><br>
+ <span class="h2line1 smcap90">Avertissement préliminaire.</span></h2>
+</div>
+
+<p class="noindent"><span class="lettrine">L</span><span class="smcap80">A</span>
+Société de 1789, en arrêtant que le mémoire suivant, lu par M. du
+Pont, l’un de ses membres, dans la séance du 20 de ce mois, <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> seroit
+imprimé dans son journal, n’a point prétendu énoncer une opinion, mais
+seulement inviter à la discussion sur un objet dont il est impossible
+de se dissimuler l’importance et la difficulté.</p>
+
+<p>Le pacte connu sous le nom de <i>pacte de famille</i>, peut-il être
+ratifié par une nation libre, par une nation qui connoît les droits
+naturels de l’homme, et qui veut les défendre?</p>
+
+<p>Une nation qui a déclaré qu’elle prend la justice pour l’unique base de
+sa politique extérieure comme de ses loix, peut-elle faire la guerre
+pour soutenir un privilège exclusif, fondé sur une bulle d’Alexandre VI?</p>
+
+<p>Dans le cas où il seroit utile à la France de rester unie avec la
+nation Espagnole, ne devroit-elle pas attendre que l’on attaquât les
+droits de l’Espagne, et non ses prétentions?</p>
+
+<p>La France ne doit-elle pas, avant de se déclarer pour l’Espagne,
+juger si les propositions qui lui sont faites par l’Angleterre, sont
+raisonnables ou tyranniques? Avant de proposer un désarmement à
+l’Angleterre, ne doit-elle pas se mettre à portée de lui garantir le
+consentement de l’Espagne aux propositions regardées comme justes par
+la France?</p>
+
+<p>Doit-on prendre un parti à l’égard de l’Angleterre, <span class="pagenum" id="Page_3">3</span> sans
+connoître les véritables intentions de l’Espagne? sans être assuré des
+dispositions du roi de Hongrie, de l’impératrice de Russie, sans avoir
+pénétré les projets du roi de Prusse, ceux mêmes du roi de Suède?</p>
+
+<p>La ligue de la France, de l’Espagne, de Naples, du roi de Hongrie, de
+la Russie et du Danemarck, a-t-elle assez de prépondérance sur celle
+de l’Angleterre, de la Hollande, de la Suède, du roi de Prusse, de
+la Pologne et des Turcs, pour espérer de contenir par cette réunion
+l’ambition de l’Angleterre?</p>
+
+<p>L’existence du roi de Suède et du Stathouder, la souveraineté de Pitt,
+ne seroient-elles pas cruellement compromises par le moindre revers?</p>
+
+<p>Les parleurs et les écrivains payés par le ministère Anglois, effrayés
+de la liaison de nos patriotes éclairés avec les Stanhope, les Price,
+avec les autres véritables amis de la liberté angloise, ne méritent
+sans doute que le mépris; mais ne peut-on pas se tromper en faisant
+le contraire de ce qu’ils veulent? Il est impossible de ne pas croire
+au projet formé par le ministère Anglois de troubler l’Europe; il est
+impossible de ne pas le regarder comme l’ennemi de la liberté de tous
+les peuples, et surtout de la liberté angloise, de ne pas abhorrer
+<span class="pagenum" id="Page_4">4</span>
+son avide et hypocrite machiavélisme. Mais parce qu’il veut entraîner
+sa nation dans la guerre, s’ensuit-il que nous devions seconder ses
+projets?</p>
+
+<p>Les guerres d’un peuple libre peuvent-elles réussir si elles ne sont
+pas populaires? Ne vaut-il pas mieux attendre pour faire la guerre
+que la nation soit bien convaincue des perfides projets du ministère
+Britannique? Que les agens qu’il peut avoir au milieu de nous soient
+bien connus? Que cette haine puérile pour l’Espagne, cette imbécille
+confiance dans les bonnes intentions des ministres Anglois, ne puisse
+plus influer en France, je ne dis pas sur l’opinion publique, mais sur
+l’opinion populaire?</p>
+
+<p>Telles sont les questions qu’il faut agiter, le mémoire de M. du Pont
+inspirera sans doute le désir de les résoudre. </p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_5">5</span></p>
+
+ <h2 class="h2chap"><span class="big120">CONSIDÉRATIONS</span><br>
+ <span class="h2line1"><i>Sur la position politique de la France,<br>
+ de l’Angleterre et de l’Espagne.</i></span></h2>
+
+ <p class="center">Par M. <span class="smcap90">du Pont</span>, député du bailliage de Nemours<br>
+ à l’Assemblée Nationale.</p>
+
+ <p class="center3 big200"><b>____</b></p>
+</div>
+
+<p class="souschapitre">AVERTISSEMENT<br>
+<span class="smcap80">de l’Auteur.</span></p>
+
+<p class="noindent"><span class="lettrine">J</span>’ignore si ce seroit à la tribune de l’Assemblée Nationale qu’il
+faudroit exposer les vérités que renfermera cet écrit.</p>
+
+<p>L’Assemblée peut croire que les premières résolutions à prendre à leur
+sujet, sont dans la classe de celles qui ont été constitutionnellement
+confiées aux soins du gouvernement, et qu’elle n’est obligée de s’en
+occuper que sur les propositions que le roi pourroit lui faire.
+Quoique l’objet de la délibération fût très-important, il est donc
+vraisemblable qu’on trouveroit qu’<i>il n’y a pas lieu à délibérer</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_6">6</span></p>
+
+<p>J’ignore si ce seroit au roi et à ses ministres que je devrois adresser
+mes réflexions.</p>
+
+<p>Il est très-délicat pour un membre du corps législatif de donner des
+mémoires au ministère. Je le ferois dans les intentions les plus pures;
+et je trouverois des hommes charitables qui, jugeant de mon ame par la
+leur, calomnieroient mes intentions.</p>
+
+<p>Ce que je sais est, qu’il s’agit de la dignité, de la sûreté, de la
+puissance et de l’existence de ma patrie.</p>
+
+<p>Ce sera donc à tous mes concitoyens que je parlerai; et ceux d’entr’eux
+qui croiront devoir et pouvoir influer sur son salut y influeront.</p>
+
+<p>Le tems de la politique mystérieuse est passé; celui de la politique
+franche, raisonnable et ferme, qui ne cache aucun motif de ses
+déterminations, qui démasque ouvertement les combinaisons de ses
+adversaires, et qui leur montre loyalement l’intention et les moyens
+qu’elle a d’y mettre obstacle: ce tems heureux est enfin venu. </p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_7">7</span></p>
+
+ <h2 class="h2chap"><span class="big120 smcap80">Chapitre premier.</span><br>
+ <span class="h2line1"><i>Qu’est-ce que veut l’Angleterre?</i></span></h2>
+</div>
+
+<p class="br">L’Angleterre fait avec la plus grande vivacité un armement formidable.</p>
+
+<p>Elle en fait faire un autre à la Hollande, destiné à intercepter les
+approvisionnemens maritimes que nous pourrions tirer du Nord.</p>
+
+<p>Les ministres Anglais semblent passionnés pour la guerre. Ils ont déja
+dépensé vingt millions dans leurs ports, et nous ignorons quelle somme
+chez leur allié. Ils ralentissent, ils interrompent le commerce de la
+Grande-Bretagne, qui lui est si cher; ils enlèvent à ses vaisseaux
+marchands leurs matelots. Ils dissolvent un parlement qui ne leur
+paroît pas assez <i>guerrier</i>, pour en former un autre qui soit
+disposé à ne refuser, ni sang, ni argent. Et si on les croit, cet
+appareil, ce trouble, ces frais très-réels de guerre n’ont pour objet
+qu’une querelle qui n’est d’aucune importance, et dans laquelle il
+s’agit seulement de deux vaisseaux contrebandiers arrêtés au nord de
+la Californie, sur une côte dont l’Espagne avoit antérieurement pris
+possession, et où après un voyage de plus de six mille lieues, et au
+prix de six autres mille lieues pour le retour, <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> on ne peut faire
+qu’un misérable commerce de pelleteries avec des sauvages. Le sujet
+même de la contestation n’existe plus, car l’Espagne a rendu les deux
+vaisseaux.</p>
+
+<p>La nation Anglaise est cependant fort loin d’être insensée; son
+gouvernement est très-éclairé. Elle a pour ministre principal, un homme
+d’un grand talent et d’une grande réputation.</p>
+
+<p>L’Angleterre veut donc autre chose que la réparation du dommage
+souffert par les propriétaires de ses deux vaisseaux interlopes. Elle
+veut même autre chose que la liberté de la navigation à <i>Nootka</i>;
+et ce que l’on fait vouloir à l’Angleterre ne doit pas être de petite
+conséquence, puisqu’on exige d’elle à cette occasion de si grands
+sacrifices.</p>
+
+<p>Le ministère Anglais ne disant pas encore nettement ce qu’il veut,
+c’est à nous de le deviner dans ses préparatifs; et je vais le dire à
+sa place.</p>
+
+<p>L’Angleterre a proposé à l’Espagne un traité de commerce
+très-avantageux pour la Grande-Bretagne, et très-nuisible au commerce
+de la France et à celui de l’Espagne elle-même.</p>
+
+<p>L’Espagne ne s’y est pas prêtée.</p>
+
+<p>L’Angleterre veut obtenir par la terreur ce traité ou un plus favorable
+encore; elle veut <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> s’assurer de fait le commerce à-peu-près
+exclusif de l’Espagne, comme elle s’est procuré celui du Portugal. Elle
+veut de plus, à la faveur du commerce de la Californie septentrionale,
+qui lui importe peu, s’assurer le commerce interlope du Pérou, qui lui
+importeroit beaucoup, et le moyen d’y fomenter les séditions qui s’y
+sont déja manifestées.</p>
+
+<p>Si l’Espagne ne s’en laisse pas imposer, l’Angleterre veut saisir cette
+circonstance pour sonder les dispositions et la politique du nouveau
+royaume de France.</p>
+
+<p>Elle y a des amis, qu’elle sait s’attacher par un lien puissant, dans
+la capitale, dans les provinces et dans tous les ports. Le châtelet et
+la municipalité de Paris, les événemens de Marseille, l’ont certifié à
+l’assemblée nationale.</p>
+
+<p>Le change, que la mauvaise administration du commerce et des droits de
+traite, la destruction des barrières extérieures du royaume,et sur-tout
+le retrait que les étrangers ont fait des sommes qu’ils plaçoient
+ordinairement dans nos fonds publics et les opérations forcées pour
+procurer de l’argent à la capitale, avoient rendu excessivement
+défavorable, s’est un peu relevé par les écus, les louis et les ducats
+que l’Angleterre a répandu directement ou fait verser par la Hollande
+<span class="pagenum" id="Page_10">10</span> dans les lieux où elle l’a trouvé <span class="small80">EXPÉDIENT</span> <i>pour ses
+intérêts</i>, comme on le dit au parlement britannique.</p>
+
+<p>Elle veut essayer si l’embarras passager de nos finances, si nos
+troubles intérieurs, si l’influence de ses agens, si l’animosité de
+nos partis, si le délire d’une philosophie égoïste, vaine et sans
+expérience, ne nous feront pas renoncer à nos traités et abandonner
+nos alliés. Déja elle a fait répandre que «le <i>pacte de famille</i>
+n’étoit point obligatoire, que c’étoit une convention entre les
+familles des princes auxquelles les peuples ne peuvent appartenir».
+Elle a compté que l’ancienne légèreté françoise qui se dissipe, mais
+qu’elle croit encore subsistante, ne permettroit pas de consulter ce
+traité, le feroit juger sur l’étiquette, et empêcheroit de remarquer
+que c’est un <i>pacte pour assurer la conservation et l’inviolabilité
+du territoire des nations confédérées, qui n’avoient alors aucun
+autre moyen d’exprimer leurs volontés publiques et de statuer sur
+leurs intérêts respectifs; que c’est un pacte dont l’objet est de ne
+former ainsi qu’une famille des quatre peuples</i>, dont les princes
+descendent du bon Henri.</p>
+
+<p>Elle veut, si nous donnons dans le piège, et si malgré notre abandon
+l’Espagne ne plie pas, accabler cette puissance généreuse, revenir
+par <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> une guerre courte et vive au résultat commercial, qui est
+le principal but de son armement; et ensuite retomber sur la France,
+dénuée à son tour du secours de l’allié qu’elle auroit laissé perdre;
+nous enlever nos colonies de l’Amérique et de l’Inde, détruire notre
+marine et notre commerce, ruiner nos ports, nous réduire à n’être
+qu’une puissance continentale; appeler sur nous d’autres ennemis, car
+la foiblesse n’en manque jamais, et nous mettre dans tous les sens hors
+d’état de lui rien disputer.</p>
+
+<p>Dans ce plan, qui me paroît manifeste, et qu’un enfant en politique
+verroit comme moi, c’est avec beaucoup de sincérité que l’Angleterre
+nous assure, «que son armement actuel n’est pas dirigé contre nous, et
+qu’elle désire entretenir (<i>pour le moment</i>) la bonne harmonie qui
+règne si heureusement entre les deux nations». Notre tour n’est pas
+encore venu; et quoique la nation Espagnole soit vaillante, puissante
+et respectable, il est tout simple que l’Angleterre aime mieux faire la
+guerre avec l’Espagne qu’avec nous. Il est encore plus simple qu’elle
+aime mieux faire la guerre avec l’Espagne et nous l’un après l’autre,
+qu’avec l’Espagne et nous réunis.</p>
+
+<p>Mais si tel est le vœu de l’Angleterre, ce ne doit pas être le nôtre. </p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_12">12</span></p>
+
+ <h2 class="h2chap"><span class="big120 smcap80">Chapitre II.</span><br>
+ <span class="h2line1"><i>Ce que doit vouloir la France?</i></span></h2>
+</div>
+
+<p class="br">Nous devons vouloir ne pas perdre notre commerce avec l’Espagne,
+qui est le plus avantageux de tous ceux que fait la France. Nous
+devons vouloir qu’il ne passe pas à une puissance rivale. Nous
+devons vouloir nous faire un titre de notre fidélité aux conventions
+politiques du pacte de famille, pour obliger l’Espagne d’exécuter, plus
+ponctuellement qu’elle ne l’a fait, son esprit et ses conventions,
+relativement au commerce.</p>
+
+<p>Nous devons vouloir ne pas nous laisser désemparer avant de combattre.
+Le succès des guerres maritimes dépend du nombre des vaisseaux et de
+celui des matelots avec lesquels on peut les armer. Sous ces deux
+aspects, les couronnes de France et d’Espagne, et les états-unis
+d’Amérique, leurs alliés, sont supérieurs à l’Angleterre, même jointe
+à la Hollande; mais, séparément, aucune de ces puissances ne pourroit
+résister seule, par mer, à l’Angleterre seule.</p>
+
+<p>Si nous n’avions donc pas avec l’Espagne une alliance ancienne et
+sacrée, il faudroit la faire <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> pour nous assurer l’équilibre des
+forces maritimes et la conservation des parties lointaines de notre
+empire.</p>
+
+<p>Je sais qu’on a dit et qu’on pourra dire encore dans des livres, qu’on
+a même dit dans la tribune de l’assemblée nationale «qu’il ne nous est
+pas utile d’avoir des possessions lointaines; que nos colonies, de
+toute espèce, ne sont qu’un fardeau dispendieux, et que d’ailleurs,
+nous n’avons aucun besoin d’alliés», même contre l’Angleterre, dont la
+première démarche simultanée avec ces beaux discours, a été d’armer
+contre nous le stathouder son allié, qu’elle a fait roi despotique de
+Hollande, et la Hollande qu’elle lui a soumise.</p>
+
+<p>Rien de plus raisonnable que ces conseils, s’ils nous étoient donnés
+par un ambassadeur d’Angleterre.</p>
+
+<p>Quant aux écrivains et aux orateurs françois qui raisonnent ainsi, et
+qui se font applaudir pour raisonner ainsi, oseroient-ils avancer que
+nous n’avons pas besoin de Bordeaux, de Marseille, de Nantes, de Rouen,
+du Havre-de-Grace, de Saint-Malo, de l’Orient, de la Rochelle, de
+Bayonne, de Dunkerque! Perdons nos Colonies, et la plupart de ces ports
+seront détruits; et ceux dont la destruction ne sera point totale,
+n’auront <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> plus qu’une ombre de leur grandeur et de leur opulence
+passée. Les banqueroutes, accumulées sur les banqueroutes, anéantiront
+nos capitaux, nos fabriques, nos arts, notre industrie. Toutes ces
+sources de puissance, tous ces moyens de richesse, sont l’héritage
+que nos pères nous ont transmis, que le peuple a confié à la sagesse
+et au courage de l’Assemblée Nationale, et qu’il s’est attendu à voir
+prospérer et s’améliorer dans les mains de ses représentans.</p>
+
+<p>Enfin, ce que nous devons vouloir avant tout, c’est d’honorer nos
+premiers pas vis-à-vis des nations étrangères par la fidélité, par la
+loyauté, par la fermeté, et en montrant qu’il n’est pas vrai qu’il
+faille juger les François de France par les François de Londres, ni par
+les correspondans qu’ils ont laissés ou envoyés dans leur patrie.</p>
+
+<p>Qu’il n’est pas vrai que notre puissance politique soit détruite, ni
+même en souffrance; que quelques désordres intérieurs excités à force
+de peines, d’émissaires, de lettres et d’argent, par quelques ennemis
+du bien public, n’y font rien; que nous avons au contraire fondé une
+puissance vraiment nationale, qui ne souffrira pas qu’aucun peuple
+étranger ose nous prescrire des loix, ni troubler arbitrairement la
+paix de quiconque <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> a fondé sa sûreté sur notre alliance.</p>
+
+<p>M. de Volney a dit avec beaucoup de noblesse que <i>nous faisons notre
+entrée dans l’univers</i>. L’opinion qu’on y aura de nous dépend de
+nous-mêmes. Quoiqu’il en puisse coûter, il est heureux pour un peuple
+nouveau qui a autant d’énergie que le nôtre, d’être appelé par les
+événemens et par l’imprudence ambitieuse de ses voisins à déployer et
+à fixer, au moment même de sa constitution, le caractère qu’il devra
+faire respecter par toutes les nations et dans tous les siècles.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 class="h2chap"><span class="big120 smcap80">Chapitre III.</span><br>
+ <span class="h2line1"><i>Considérations qui doivent achever de fixer la volonté de la
+ France.</i></span></h2>
+</div>
+
+<p class="br">Je ne dis pas que la guerre ne soit un horrible fléau. Je ne dis pas
+qu’en faisant un très-grand mal à nos ennemis, elle ne doive aussi
+nous en faire un très-affligeant. Je ne dis pas qu’elle ne doive
+faire périr un grand nombre de citoyens très-estimables; car il y a
+cela d’affreux dans la guerre, que c’est tout ce qu’on a de meilleur
+qu’il faut exposer, et dont il faut perdre une partie; c’est la fleur
+des hommes pour le corps, et sur-tout pour l’ame, qu’il faut envoyer
+au <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> combat, à la mort; les autres n’iroient point. Je ne dis pas
+enfin, que la guerre ne doive consumer un tiers ou la moitié de nos
+biens, ci-devant ecclésiastiques, dont nous pourrions faire un beaucoup
+meilleur usage, s’il plaisoit à nos voisins de nous laisser en paix.</p>
+
+<p>Je dis, au contraire, qu’il faut éviter la guerre autant qu’il nous
+sera possible; mais qu’il faut l’éviter par les moyens propres à la
+prévenir, non par ceux qui ne pourroient qu’y conduire irrésistiblement.</p>
+
+<p>Eviter n’est pas fuir. C’est ordinairement par poltronnerie qu’on
+plie, qu’on recule, ou qu’on fuit; mais c’est encore plus par bêtise.
+La foiblesse et la peur sont des passions stupides qui vont toujours
+contre leur objet, qui redoublent toujours l’insolence des adversaires
+et le danger réel de la chose.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire que nous ayons la paix en disant aux Anglois,
+«qu’ils peuvent faire ce qui leur plaira, qu’ils n’ont rien à craindre
+de notre part, et que très-assurément nous ne voulons et ne ferons
+point la guerre». S’il étoit possible qu’un peuple comme le nôtre,
+qu’une assemblée nationale comme la nôtre, qu’un roi comme le nôtre
+livrassent ainsi notre gloire et nos amis, au glaive des usurpateurs,
+<span class="pagenum" id="Page_17">17</span> nous aurions la guerre beaucoup plus certainement, et nous
+l’aurions au moment qu’il plairoit à l’Angleterre de choisir, après
+qu’elle auroit augmenté ses moyens, après qu’elle auroit diminué les
+nôtres; nous l’aurions beaucoup plus redoutable, beaucoup plus funeste,
+nous l’aurions nécessairement malheureuse.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire que nous toucherons le ministère britannique par
+de la morale. S’il avoit de la morale, joueroit-il le sort de trois
+empires, la mort d’un million d’hommes, la perte de trois milliards
+pour un sujet aussi futile que celui qui lui met aujourd’hui les armes
+à la main? Les joueroit-il même pour l’avantage douteux d’un traité de
+commerce?</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire que nous l’attendrissions par la pitié. Il riroit
+de nos génuflexions philosophiques; et quand il n’en devroit pas rire,
+voudrions-nous faire pitié à l’Angleterre?</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire que nous déterminions le peuple anglois par
+l’estime que lui ont inspiré plusieurs de nos décrets, et par le desir
+de laisser finir la grande expérience de notre constitution. C’est
+notre constitution qu’il redoute.</p>
+
+<p>Nous déterminerons le peuple anglois à suivre les conseils de sa
+magnanimité naturelle, nous donnerons à penser à son ministère, nous
+en <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> imposerons aux projets ambitieux que celui-ci médite, en leur
+montrant, en leur faisant toucher au doigt qu’il est au-dessus de leur
+pouvoir d’arrêter notre marche; qu’au moment où, comme le homard, nous
+faisons avec un pénible et douloureux travail une cuirasse nouvelle,
+plus grande et plus solide que l’ancienne, que dans l’anxiété même qui
+accompagne cette surprenante opération, la main est encore assez forte
+pour qu’on ne puisse la braver impunément.</p>
+
+<p>Nous influerons sur leurs résolutions en leur montrant que nous avons
+calculé leurs projets, leurs moyens, les nôtres; que nous savons très
+bien qu’ils desirent négocier avec nous jusqu’au mois de novembre, afin
+de donner à leurs matelots le temps de rentrer; qu’ils ne se soucient
+pas que nous prenions part à la querelle au mois de juillet, parce que
+leurs navires marchands seroient à notre merci; qu’ils voudront ensuite
+nous frapper au bout du monde, afin d’éloigner nos forces de chez eux;
+qu’ils ont de la répugnance à recevoir notre visite; et que de notre
+côté nous en avons beaucoup à nous diriger par leurs conseils et par
+ceux de leurs amis; que nous voulons sincèrement la paix, mais que
+s’ils ne nous donnent pas les preuves les plus incontestables du même
+desir, et si nous ne pouvons <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> douter de la nécessité de combattre,
+nous n’attendrons pas pour cela leur commodité, ni leurs plans; que
+nous prendrons et suivrons les nôtres; que nous ferons la guerre avec
+intelligence, avec capacité, pour les époques et pour la manière.</p>
+
+<p>Nous les déciderons enfin en les avertissant que s’ils nous forcent à
+notre première guerre nationale, que nous n’avons point cherchée, qui
+vient attaquer nos alliés et nous, parce qu’elle nous croit séduits et
+foibles, une fois l’épée tirée, ils ne nous la feront pas remettre au
+fourreau lorsqu’ils le jugeront convenable; que nous ne pourrons pas
+oublier que cette guerre est venue de ce qu’ils nous ont crus faciles
+à tromper ou à vaincre, et de la confiance qu’ils ont mis dans leurs
+richesses, dans leur crédit, dans leurs vaisseaux; que nous voudrons
+tarir la source d’un semblable sujet de division et que nous ne ferons
+plus la paix que chez eux, lorsque leur banque aura fait banqueroute,
+et que tous leurs arsenaux maritimes seront détruits.</p>
+
+<p>Cela nous le pouvons; et cette manière de négocier, très-loyale, sera
+en même tems très-efficace.</p>
+
+<p>Il faut l’appuyer des mesures propres à en justifier le style. </p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_20">20</span></p>
+
+<p>Ces mesures et les instructions que la négociation pourroit comporter,
+seront exposées avec beaucoup de simplicité dans le chapitre suivant.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 class="h2chap"><span class="big120 smcap80">Chapitre IV.</span><br>
+ <span class="h2line1"><i>Négociation avec la Cour de Londres pour conserver la paix.</i></span></h2>
+</div>
+
+<p class="br"><span class="smcap80 big110">Cette</span> négociation doit avoir deux branches: ce que nous avons à faire
+chez nous pour donner le poids convenable à nos discours; ce que nous
+avons à dire à Londres.</p>
+
+<p>C’étoit autrefois une règle de politique lorsque l’Angleterre armoit,
+que la France armât un nombre de vaisseaux précisément égal. Elle le
+peut toujours à la première campagne, parce que l’Angleterre alors a
+ses matelots dispersés; comme elle peut toujours aussi rendre cette
+première campagne décisive, si elle sait la combiner avec vigueur et
+avec sagesse.</p>
+
+<p>J’avois proposé à l’assemblée nationale cette mesure provisoire.
+L’amendement qui renfermoit ma proposition fut rejeté, comme traitant
+du fait avant que le droit fût décidé.</p>
+
+<p>Par la décision sur celui-ci, l’assemblée nationale a confié à la
+prudence du roi tous les <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> préparatifs convenables. Il est possible
+que le ministère ait regardé le refus de s’expliquer sur la force de
+notre armement comme une indication que l’assemblée desiroit qu’on
+se renfermât dans les bornes du premier, auquel elle a donné son
+approbation.</p>
+
+<p>S’il a pensé ainsi, je crois que le ministère a eu tort. Je crois que
+la nécessité de l’équilibre dans les armemens étoit impérieuse; mais
+il est possible aussi, et même vraisemblable en cette occasion, que le
+tort du ministère ait été déterminé par un motif louable d’égards et de
+respect pour ce qu’il aura cru les vues de l’assemblée Nationale.</p>
+
+<p>Quoiqu’il en soit, un tems très-précieux a été perdu.</p>
+
+<p>Il devient difficile à présent d’avoir un armement de vaisseaux de
+guerre égal à celui de l’Angleterre, aussi promptement prêt que le sien.</p>
+
+<p>Mais il reste une ressource très-bonne et très-imposante; c’est d’armer
+en toute diligence le plus grand nombre possible de frégates et de
+corsaires.</p>
+
+<p>Quand la guerre commence avant l’hiver, l’Angleterre est
+très-vulnérable par la France; elle le sait, et c’est pourquoi ses
+guerres sont <span class="pagenum" id="Page_22">22</span> toujours précédées des plus grandes protestations
+d’amitié pour nous, et des plus fortes assurances qu’elle a le desir de
+la paix.</p>
+
+<p>Ces assurances doivent être mutuelles; mais pour qu’elles soient
+sincères de la part de l’Angleterre, il faut qu’elles soient
+accompagnées du désarmement; et pour qu’elles fassent impression de la
+nôtre, lorsque l’Angleterre ne désarme pas, il faut qu’elles soient
+accompagnées d’un armement très-sérieux.</p>
+
+<p>Celui que la nature des choses nous indique actuellement est, comme
+on vient de l’exposer, un armement de frégates et de corsaires.
+L’Angleterre a sept mille vaisseaux marchands dehors, montés
+d’environ <i>soixante et dix mille matelots</i>; avec des croisières
+intelligentes, nos frégates et nos corsaires peuvent en enlever un
+tiers: ce sont <i>vingt-cinq mille</i> matelots; c’est la faculté
+d’armer <i>cinquante vaisseaux de guerre</i>, dont nous pouvons priver
+l’Angleterre. Il seroit absurde, si sa conduite nous montre que nous
+ne pouvons attendre de sa part que la guerre, et si elle se refuse à
+un désarmement réciproque, de lui laisser les cinquante vaisseaux de
+guerre de plus.</p>
+
+<p>Il faut bien se garder sans doute ce commencer les hostilités, tant
+qu’il y aura espérance <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> de conserver la paix; mais si l’Angleterre,
+en se refusant à un désarmement respectif, manifeste sans équivoque ses
+intentions hostiles, il faut être en état d’agir aussi-tôt qu’on aura
+une connoissance indubitable de sa résolution.</p>
+
+<p>Il faut donc que nos corsaires soient prêts à mettre en mer au moment
+où l’espoir de la paix sera totalement dissipé. Pour nous donner ce
+moyen de puissance, pour être certains que le zèle de nos armateurs
+sera employé avec toute l’activité possible, il faut que ces armateurs
+puissent gagner à leurs armemens, et ne puissent pas y perdre: il
+faut à cet effet, en les autorisant et les invitant à préparer à la
+course les vaisseaux qui sont à leur disposition, leur fournir, des
+arsenaux de la nation, les munitions nécessaires, et les assurer que si
+la guerre n’a pas lieu, ils seront remboursés de tous leurs frais en
+argent, ou en bons assignats sur les domaines nationaux.</p>
+
+<p>Il arrivera deux événemens, l’un: ou nous aurons la paix, et alors
+l’argent dépensé dans notre propre pays, aux préparatifs militaires qui
+nous l’auront procurée, sera un argent parfaitement employé; ou nous
+aurons la guerre, et alors l’avantage d’avoir fait gagner une trentaine
+de millions sur l’ennemi à nos armateurs et à nos <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> matelots, et
+celui d’avoir affoibli sa puissance de la possibilité d’armer cinquante
+vaisseaux, enchaîneront la fortune et décideront la punition que mérite
+un peuple qui engage une guerre générale pour des déserts; ou, ce qui
+seroit bien plus odieux encore, pour empêcher ses voisins, s’il le
+pouvoit, de fonder une constitution libre et de donner un grand exemple
+à l’humanité.</p>
+
+<p>Nos mesures prises dans nos ports, et pendant qu’on presseroit nos
+armemens avec la plus grande célérité, le roi ordonneroit à son
+ministre des affaires étrangères et à l’ambassadeur de France, de
+notifier à la cour de Londres nos dispositions pacifiques et nos
+précautions prudentes; notre résolution de cesser tout armement
+au moment où les Anglois désarmeront eux-mêmes; notre résolution
+de profiter de tous nos avantages pour ne pas faire une guerre
+malheureuse, si c’est la guerre que désirent les Anglais.</p>
+
+<p>Ces agens du roi et de la nation des François pourroient être
+chargés de parler à-peu-près ainsi au roi et au ministère de la
+Grande-Bretagne:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>«Vous savez seuls quelles sont vos intentions. Les
+ autres nations ne peuvent en juger que par votre conduite. Voulez-vous
+ la guerre ou ne la voulez-vous point? Si vous ne la <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> voulez point,
+ vous êtes parfaitement sûrs qu’elle ne sera point faite; l’univers est
+ aussi sûr que vous pouvez l’être, que l’Espagne ne viendra pas vous
+ attaquer; et quant à nous, il est visible que nous avons infiniment
+ mieux à faire que la guerre.</p>
+
+ <p>»Vous ne pouvez dissimuler que vos prétentions sur le commerce, au nord
+ de la Californie ne sont qu’un vain prétexte, que l’objet est sans
+ aucun intérêt pour vous, et que si vous n’en aviez pas un autre, vous
+ n’auriez jamais fait la dixième partie de l’armement que vous avez
+ commandé pour une si misérable conquête.</p>
+
+ <p>»Si c’est donc à la guerre que vous vous déterminez, pour cette cause,
+ ou pour toute autre cause d’ambition, car vous n’en avez aucune, de
+ raison, de justice, ni d’intérêt bien entendu, songez à ce qu’elle
+ coûtera; et ne trouvez pas mauvais que votre peuple y songe. Permettez
+ à vos voisins, qui sont encore vos amis, de vous en mettre l’apperçu
+ sous les yeux.</p>
+
+ <p>»Vous la commencerez chargés de dettes, sur les seules ressources
+ d’un crédit épuisé; vous la commencerez contre deux nations, dont
+ l’une ne doit presque rien, et dont l’autre vient <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> de mettre à sa
+ disposition <i>deux ou trois milliards</i> de capitaux en très-bons
+ fonds de terre, qu’au besoin vos propres capitalistes s’empresseroient
+ d’acheter. Où avez-vous l’équilibre de cette puissance? Quel est le
+ clergé dont vous avez les biens à vendre? et vos domaines nationaux que
+ valent-ils?</p>
+
+ <p>»Si la guerre est courte, elle se fera chez vous mêmes avec toute
+ l’impétuosité françoise; calculez-en les malheurs.</p>
+
+ <p>»Si elle est longue, la victoire sera pour le dernier écu. Où sont les
+ écus que vous avez à y employer, qui égalent le quart seulement des
+ biens nationaux que nous y pouvons consumer?</p>
+
+ <p>»Il vous faut du crédit; nous n’en avons que faire. Votre richesse
+ est dans la main des prêteurs que vous pourrez déterminer; la nôtre
+ est dans notre main. Vous donnerez à vos fournisseurs d’argent des
+ <i>promesses</i> de les payer, que vous réaliserez peut-être, si votre
+ banque peut résister à l’inspection de nos grenadiers. Nous donnerons
+ aux nôtres en échange effectif, de la main à la main, la valeur même
+ de leur monnoie, et à quelques égards une valeur supérieure; nous leur
+ donnerons des héritages susceptibles d’amélioration. </p>
+
+ <p><span class="pagenum" id="Page_27">27</span></p>
+
+ <p>»Voilà pour les moyens d’agir; voyons à présent la manière. Vous saviez
+ ce que c’étoit qu’une guerre royale avec la France, et quelquefois
+ vous vous en êtes mal trouvés; vous n’avez aucune idée d’une guerre
+ nationale, de son activité, de son opiniâtreté, de son acharnement, de
+ la réunion de volontés, et d’efforts que doit y porter l’enthousiasme
+ excité par une nouvelle patrie; de ce dont sont capables nos anciens
+ guerriers qui chercheront à justifier leur gloire, nos nouveaux
+ guerriers qui auront à montrer qu’ils peuvent mériter une gloire plus
+ grande encore.</p>
+
+ <p>»Nous ne disons point cela par jactance; nous devons vous vaincre,
+ parce que nous sommes plus nombreux que vous, parce que nous avons
+ aujourd’hui plus de richesses libres que vous, parce que notre empire
+ est essentiellement et encore accidentellement plus puissant que le
+ vôtre; nous ne nous flattons pas de vous effrayer. Vous pouvez être
+ les amis les plus estimables et les plus utiles; vous êtes les plus
+ respectables ennemis que l’on puisse avoir.</p>
+
+ <p>»Mais si l’une des deux nations ne doit pas prétendre à inspirer de la
+ terreur à l’autre, pourquoi le prétendriez-vous? </p>
+
+ <p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span></p>
+
+ <p>»Nous ne sommes plus livrés aux intrigues de cour et aux incertitudes
+ ministérielles. Vous pouvez avoir chez nous quelques stipendiaires;
+ dès qu’ils sont soupçonnés, ils sont sans pouvoir. Vous ne séduirez ni
+ notre assemblée nationale, chargée du dépôt de la confiance de tout un
+ peuple; ni notre cabinet, qui voit tous les regards fixés sur lui.</p>
+
+ <p>»Vous nous trouverez donc également prêts à l’un et à l’autre
+ événement, également sûrs dans l’un et dans l’autre d’obtenir votre
+ estime et celle de toutes les nations.</p>
+
+ <p>»Voulez-vous la paix? jurons-la; elle sera sacrée. Mais prouvez que
+ vous la voulez réellement; désarmez, désarmons tous.</p>
+
+ <p>»Voulez-vous la guerre et vous réserver de la faire à votre tems, en
+ parlementant sous les armes? cela ne convient ni à notre loyauté, ni
+ à notre intérêt, ni à la vivacité de notre caractère. Nous courrons
+ au-devant de vos vœux: nous regarderons le refus du désarmement
+ comme une déclaration formelle, et nous prendrons d’ici à la fin de
+ l’année, autant qu’il nous sera possible, de vos navires marchands. Nos
+ armateurs y gagneront sans doute, mais ce n’est point une vile cupidité
+ qui nous fera commencer par cette opération; c’est principalement
+ <span class="pagenum" id="Page_29">29</span>
+ afin que vous n’ayez pas les matelots de ces navires pour armer vos
+ vaisseaux de guerre.</p>
+
+ <p>»Aussitôt ensuite que, par nous et nos alliés, nous aurons rassemblé
+ une force suffisante pour assurer notre passage, nous irons chez vous.
+ Les nouvelles d’Amérique et de l’Inde s’attendent trop longtems.
+ C’étoit à faire aux ministres, de se livrer à des combinaisons
+ pour les immenses préparatifs d’expéditions éloignées. Nous sommes
+ convaincus que la puissance doit rester à ceux qui seront les maîtres
+ en Europe. Nous aimons la paix; elle nous est infiniment chère; nous
+ sommes pressés d’en jouir; si vous ne la donnez pas aujourd’hui,
+ et visiblement solide, à nous, à nos alliés, lorsque nous vous en
+ demandons l’assurance avec une sincère affection, sur notre honneur
+ nous irons la chercher à Londres, et nous l’y trouverons.</p>
+
+ <p>»Répondez vîte; car il faut que les désarmemens commencent dans la
+ huitaine, ou les hostilités dans un mois. Mais au nom du ciel, répondez
+ comme des sages, comme nos instructeurs, comme des amis du genre
+ humain.»</p>
+</div>
+
+<p>Si après que nous aurons agi et parlé ainsi, <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> les Anglois
+persévèrent à vouloir la guerre, c’est que leurs dispositions la
+rendent inévitable; nous ne pourrons les corriger de cette persévérance
+que par la guerre elle-même. Alors il vaut mieux la faire prompte
+et bonne que de la retarder trois mois, et de la faire mauvaise et
+malheureuse. En la commençant en tems opportun nous la ferons bonne,
+brève, et la plus avantageuse qu’il soit possible.</p>
+
+<p>Si au contraire les Anglois méritent leur réputation, s’ils sont aussi
+profonds penseurs qu’ils passent pour l’être, la guerre n’aura pas lieu.</p>
+
+<p>S’il y a un moyen de la prévenir, ce sont cette conduite et ces
+discours: il n’en est, il ne peut en être aucun autre.</p>
+
+<p>Heureuse négociation, si convenable à mon pays, où l’on ne peut espérer
+de succès que par la franchise, la loyauté et le courage!</p>
+
+<p>Certainement ce n’est pas sans quelque battement de cœur, quand on
+porte une ame humaine, qu’on se décide à ces grands partis. Mais ce
+n’est point un malheur pour une société naissante d’être obligée, dès
+ses premiers instans, de se déployer toute entière. Il faut alors bénir
+la nécessité qui l’y contraint. Si le jeune Hercule n’eût pas été
+attaqué par deux serpens dans son <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> berceau, vingt ans peut-être se
+seroient écoulés sans que sa mère eût eu la douceur de savoir ce que
+devoit un jour être Hercule.</p>
+
+<p class="center3 big200" aria-hidden="true"><b>____</b></p>
+
+<p>J’ajouterai quelques mots sur les questions dont l’éditeur a cru devoir
+faire précéder mon ouvrage.</p>
+
+<p>Je propose de demander à l’Angleterre un désarmement respectif.</p>
+
+<p>Un désarmement mutuel ne peut compromettre les droits de personne, et
+garantit la sûreté de tous.</p>
+
+<p>Si les prétentions de l’Angleterre sont justes, elle pourra prouver
+leur justice, et nous engagerons notre allié à y avoir égard.</p>
+
+<p>Soixante vaisseaux de guerre sont un moyen, et ne sont pas une raison.</p>
+
+<p>Nous ne devons pas souffrir qu’on emploie ce moyen, tant que la raison
+n’est pas constatée. Qui s’y obstineroit, annonceroit qu’il ne compte
+pas sur la bonté de sa cause, mais sur la puissance de ses armes; il ne
+voudroit pas discuter, il voudroit combattre.</p>
+
+<p>Cela n’est pas juste en soi; cela ne le seroit pas relativement à nous.</p>
+
+<p>Nous devons songer à notre sûreté: il est juste que la France subsiste
+et qu’elle ne puisse, <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> en aucun cas, être opprimée ou dépouillée de
+quelque partie de son empire. Il est donc juste qu’elle ne laisse pas
+détruire les voisins dont la puissance et les engagemens garantissent
+l’intégrité de ses possessions.</p>
+
+<p>Si l’Espagne avoit tort, la France devroit dire à l’Angleterre:
+«j’emploierai ma médiation à vous faire rendre justice; mais je ne
+consentirai point que vous prétendiez vous-même vous la faire».</p>
+
+<p>Lorsqu’on a un ami, et qu’il a une mauvaise querelle, on le ramène à la
+raison; mais on ne laisse point assassiner son ami; ce seroit lâcheté,
+ce seroit imprudence. Celui qui auroit frappé votre ami, fût-ce avec
+raison, pourroit vous frapper à votre tour sans raison quand vous
+n’auriez plus d’ami. Où il y a menace, l’homme de sens, l’homme de
+bien, l’homme de cœur et de force interdit les voies de fait. Ensuite
+il juge et concilie.</p>
+
+<p>Voilà le rôle qui convient à la France. Et ce rôle de la raison, de
+la prudence, de la puissance, l’oblige d’<i>exiger</i> un désarmement
+respectif. </p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_33">33</span></p>
+ <h2 class="h2chap"><span class="big120 small80">Correspondance Nationale.</span></h2>
+</div>
+
+<p class="hang br"><i>Discours prononcé par M. de Klinglin, lieutenant de roi à
+Strasbourg, et commandant à présent en Alsace, à une confédération
+de douze mille hommes, tant de gardes nationales de haute et basse
+Alsace, que de troupes réglées, réunies dans la plaine des Bouchers
+près de Strasbourg, qui a eu lieu le 12 de ce mois. L’union, la
+fraternité, l’ordre ont régné à cette fête civique.</i></p>
+
+<p>Citoyens françois, et vous mes compagnons d’armes! c’est sur l’autel
+de la patrie, c’est devant l’Être-Suprême qui voit le fond de mon
+cœur; devant les respectables magistrats dont la vertu justifiant si
+bien notre choix, que je viens jouir du bonheur précieux de voir pour
+la première fois réunis, les drapeaux des citoyens militaires, et des
+militaires citoyens.</p>
+
+<p>Ralliés autour de ces signes éclatans du civisme qui ne fait de nous
+qu’une seule et même famille, quel bonheur cette union promet à la
+patrie! C’est sur elle que vont poser les fondemens de cette liberté,
+d’autant plus chère à tout François, qu’elle est soumise à la loi,
+et que la loi veillera sans cesse pour le bonheur de tous <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> à sa
+conservation. C’est elle qui consacre à la postérité les vertus d’un
+roi qui s’en est montré le si digne restaurateur, et qui lui assure
+notre amour et les bénédictions de nos descendans. C’est par cette
+réunion enfin, qu’attentifs à écarter les ennemis de la nation, nous
+verrons naître les beaux jours du premier empire du monde.</p>
+
+<p>Né dans le département, je joins à l’honneur d’y commander en ce
+moment, le droit de citoyen actif; je ne cesserai d’en remplir les
+devoirs avec le zèle et la fidélité la plus constante. Je viens donc
+renouveler ici, et comme citoyen et comme militaire, le serment
+fédératif qui doit nous unir, et rendre nos nœuds indissolubles,
+malgré tous les efforts qu’on voudroit faire pour les rompre. Attaché
+comme vous, mes amis et mes frères, au succès de la constitution,
+sur laquelle la nation qui l’a adopté fonde sa <i>prospérité et
+son bonheur, je viens jurer avec vous</i> etc., <i>la formule du
+serment</i>.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h2 class="h2chap"><span class="big120">SOCIÉTÉ DE 1789.</span></h2>
+</div>
+
+<p class="br">La Société de 1789, toujours occupée de son objet principal, qui est de
+développer les principes <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> d’une constitution libre a célébré d’une
+manière particulière le retour annuel de l’époque où les représentans
+du peuple françois se constituèrent en assemblée nationale, et
+décidèrent ainsi du sort de la France.</p>
+
+<p>Le 17 juin, 200 membres de la Société, réunis dans un repas civique,
+ont rappelé la mémoire de ce beau jour. MM. Bailly, la Fayette, Sieyes,
+le Chapelier, avoient au milieu d’eux le général Paoli, ce généreux
+martyr de la liberté qui avoit été invité au nom de la Société.</p>
+
+<p>Ce n’étoit point une fête de luxe, c’étoit une commémoration
+patriotique de l’époque de la liberté françoise, l’assemblée nationale
+elle même en avoit fait une pareille, et son président étoit M. Sieyes.
+Il présida aussi au dîné de la Société, dont il est membre.</p>
+
+<p>M. Bailly y porta les santés suivantes.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup>. A la constitution de la chambre des communes, le 17 juin, en
+assemblée nationale, et celui qui en a conçu l’idée.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup>. Celui qui a provoqué l’institution des gardes nationales, et de
+ceux qui l’ont propagée.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup>. A la grande fédération du 14 juillet.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup>. A tous ceux qui ont voulu la liberté de leur pays et qui ont
+souffert pour elle. </p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_36">36</span></p>
+
+<p>5<sup>o</sup>. Hommage aux mânes de <i>Franklyn</i>, compagnon imprimeur,
+ministre plénipotentiaire en France, et principal fondateur de la
+liberté américaine.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup>. A ceux qui ont le courage de faire respecter les loix établies par
+les représentans d’un peuple libre.</p>
+
+<p>7<sup>o</sup>. A tout ami de l’humanité.</p>
+
+<p>8<sup>o</sup>. Aux amis de la constitution et de la tranquillité publique.</p>
+
+<p>9<sup>o</sup>. Aux mesures bienfaisantes qui conduiront à la destruction de la
+mendicité.</p>
+
+<p>Un membre proposa qu’on fît, sur-le-champ, une contribution pour
+la délivrance des prisonniers détenus pour mois de nourrice. Une
+acclamation générale accueillit ce vœu, et on remit entre les mains de
+M. le maire la somme destinée à cet acte de bienfaisance.</p>
+
+<p>Les prisonniers délivrés seront rendus à leurs familles, dans le sein
+desquelles ils sont nécessaires, sans être montrés en procession au
+peuple: les secours à l’humanité doivent être dégagés de tout apareil
+affligeant pour la sensibilité des infortunés qui les reçoivent.</p>
+
+<p>Les dames de la halle ont demandé à être introduites, <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> et elles ont
+présenté, avec des bouquets, l’adresse suivante.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="ldestinataire"><span class="big120 smcap80">Messieurs</span>,</p>
+
+ <p>«Dans ce jour qui nous rappelle une des plus belles époques de la
+ nation françoise, permettez à de bonnes citoyennes de vous faire
+ agréer et leurs hommages et leurs respects.</p>
+
+ <p>»Quoique nous soyons dans la saison des fleurs, nous n’aurions pu en
+ trouver suffisamment, s’il avoit fallu donner une couronne à tous
+ ceux d’entre vous qui en ont mérité. Nous n’en avons qu’une; nous la
+ placerons sur la tête de M. l’abbé Sieyes, président de l’assemblée
+ nationale, et nous croirons ainsi couronner l’assemblée entière.</p>
+
+ <p>»Nous avons, en outre, un bouquet à lui offrir, comme au père de
+ notre constitution.</p>
+
+ <p>»Nous en avons un pour notre bon maire, qui, par son génie et son
+ patriotisme, a préparé, a aidé la formation de cette constitution.</p>
+
+ <p>»Nous en avons un pour notre bon général, à qui cette constitution
+ doit une nouvelle vie. Sans lui, sans son activité, de belles loix
+ n’auroient pas été exécutées.</p>
+
+ <p>»Nous avons un bouquet pour M. de Mirabeau; il parle trop bien, il
+ dit tous les jours <span class="pagenum" id="Page_38">38</span> de trop belles choses, pour que nous ne
+ soyons pas intimidées quand nous cherchons à faire son éloge.</p>
+
+ <p>»Nous en avons un pour M. le Chapellier, qui, sans cesser d’être
+ Breton, est devenu bon Parisien, et a fait souvent des demandes
+ utiles en faveur du bon peuple de Paris.</p>
+
+ <p>»Nous en avons un pour M. l’évêque d’Autun, le seul de sa classe qui
+ se soit rappelé que nous étions ses frères, et qui a su sacrifier son
+ intérêt particulier à l’intérêt général.</p>
+
+ <p>»Nous en avons un pour ce général étranger, qui ne l’est pas parmi
+ vous; toute sa vie a été un combat pour la liberté, contre le
+ despotisme; et le général Paoli, sous ce rapport, figure bien auprès
+ du général de la Fayette.</p>
+
+ <p>»Nous en avons un.... Hélas! non, messieurs, je me trompe, nous n’en
+ avons plus, nos fleurs sont épuisées avant que nous ayons pu vous
+ exprimer les sentimens de nos cœurs.</p>
+
+ <p>»Jamais vos noms ne seront oubliés; nous les rappellerons à nos
+ enfans, comme celui de leurs plus grands bienfaiteurs; il ne sortira
+ jamais de notre mémoire le souvenir agréable d’avoir vu réunir dans
+ un même jour, dans un même lieu, à la société de 1789, tous les
+ illustres membres de l’assemblée nationale, à <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> qui nous devons
+ une constitution que nous bénirons tous les jours de notre vie».</p>
+</div>
+
+<p>Une chanson patriotique a été chantée d’abord dans la grande salle du
+club, et répétée ensuite à la fenêtre, d’après la demande d’un peuple
+immense rassemblé dans le Palais-Royal. Cette chanson, pleine de traits
+saillans et analogues à la circonstance, a eu le plus grand succès.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center"><span class="smcap80 big120">Air</span> <i>des Dettes</i>.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les traîtres à la nation</span><br>
+ <span class="i0">Craignent la fédération,</span><br>
+ <span class="i2">C’est ce qui les désole;</span><br>
+ <span class="i0">Mais aussi depuis plus d’un an</span><br>
+ <span class="i0">La liberté poursuit son plan,</span><br>
+ <span class="i2">C’est ce qui nous console.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L’instant arrive où pour jamais</span><br>
+ <span class="i0">Vont s’éclipser tous leurs projets,</span><br>
+ <span class="i2">C’est ce qui les désole;</span><br>
+ <span class="i0">Et l’homme enfin va pour jamais</span><br>
+ <span class="i0">Rétablir l’homme dans ses droits,</span><br>
+ <span class="i2">C’est ce qui nous console.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il arrive souvent qu’au bois</span><br>
+ <span class="i0">On va deux pour revenir trois,</span><br>
+ <span class="i2">Dit la chanson frivole;</span><br>
+ <span class="i0">Trois ordres s’étoient assemblés,</span><br>
+ <span class="i0">Un sage abbé les a mêlés,</span><br>
+ <span class="i2">C’est ce qui nous console.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quelques-uns regrettent leurs rangs,</span><br>
+ <span class="i0">Leurs croix, leurs titres, leurs rubans,</span><br>
+ <span class="i2">C’est ce qui les désole;</span><br>
+ <span class="i0">Ne brillons plus, il en est tems,</span><br>
+ <span class="i0">Que par les mœurs et les talens,</span><br>
+ <span class="i2">C’est ce qui nous console.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_40">40</span>
+ <span class="i0">Sans doute on fera moins de cas</span><br>
+ <span class="i0">Et des cordons et des crachats,</span><br>
+ <span class="i2">C’est ce qui les désole;</span><br>
+ <span class="i0">Mais les lauriers, mais les épis,</span><br>
+ <span class="i0">Les feuilles de chêne ont leur prix,</span><br>
+ <span class="i2">C’est ce qui nous console.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">On en a vu qui, tristement,</span><br>
+ <span class="i0">N’ont fait qu’épeler leur serment,</span><br>
+ <span class="i2">C’est ce qui nous désole;</span><br>
+ <span class="i0">On va le faire à haute voix,</span><br>
+ <span class="i0">De bouche et de cœur à la fois,</span><br>
+ <span class="i2">C’est ce qui nous console.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>La veille de ce dîner, la Société a arrêté que ceux de ses membres qui
+pourroient donner des logemens aux députés à la fédération générale,
+s’inscriroient sur un registre, et que ce registre seroit ensuite
+envoyé à l’hôtel de la mairie, pour que les districts qui ont tous
+montré le même zèle, fussent soulagés d’autant. Le concours des
+citoyens de toutes les parties du royaume sera sûrement plus grand
+qu’on ne croit; le patriotisme des membres de la société, dans cette
+occasion, a déjà formé une liste assez considérable de logemens à
+donner.</p>
+
+<p>Les discussions les plus intéressantes sur les différens objets de la
+constitution, ont lieu plusieurs fois la semaine dans les assemblées de
+la société; nous nous proposons d’en donner incessamment le précis à
+nos lecteurs.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <div class="tnote">
+ <h2 class="h2note" id="note_au_lecteur">Au lecteur</h2>
+
+ <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
+ originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.</p>
+
+ <p class="fontnote">La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+ mineures.</p>
+
+ <p class="fontnote">La couverture est illustrée par un buste du marquis
+ Nicolas de Condorcet réalisé par Houdon (1741-1828).</p>
+
+ <p class="fontnote">Nous remercions <b>le musée du Louvre (Paris)</b> qui permet
+ la reproduction de cette œuvre. La couverture appartient au domaine public.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="full">
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78981 ***</div>
+</body>
+</html>
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+This book, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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